The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Mr d'Artagnan (1700), by 
Gatien de Courtilz de Sandras (1644-1712)

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Title: Mmoires de Mr d'Artagnan (1700)

Author: Gatien de Courtilz de Sandras (1644-1712)

Release Date: January 24, 2009 [EBook #27878]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MEMOIRES
DE
MR. D'ARTAGNAN,

Capitaine Lieutenant de la premiere Compagnie des Mousquetaires du Roi,
Contenant quantit de choses PARTICULIERES ET SECRETTES
Qui se sont passes sous le Regne de LOUIS LE GRAND.


A COLOGNE,
Chez PIERRE MARTEAU,
M. DCC.



Avis au Lecteur.

_L'on trouvera dans le premier Tome de cet Ouvrage quelques Amourettes
qui ne seront peut-tre pas du got du Lecteur. Les gens sages ne
demandent que des choses serieuses, mais il faut considerer que l'Amour
est le partage d'un jeune homme, & que cela ne se pouvoit supprimer sans
altrer la verit. Quand Mr. d'Artagnan a t un peu plus avanc en ge
il s'est corrig de ce deffaut: C'est ce que l'on trouvera dans les deux
autres Tomes de ces Memoires, qui sont actuellement sous la presse. L'on
y verra mme tout ce que peuvent desirer les gens du monde qui ont le
plus d'aversion pour la bagatelle._




AVERTISSEMENT.

Comme il n'y a pas encore long-tems que Mr. d'Artagnan est mort, & qu'il
y a plusieurs personnes qui l'ont connu, & qui ont mme t de ses Amis,
ils ne seront pas fchez, sur tout, ceux qui l'ont trouv digne de leur
estime, que je rassemble ici quantit de morceaux que j'ai trouvez parmi
ses papiers aprs sa mort. Je m'en suis servi pour composer ces
Memoires, en leur donnant quelque liaison. Ils n'en avoient point
d'eux-mmes, & c'est l tout l'honneur que je prtends donner de cet
Ouvrage. Voil aussi tout ce que j'ai mis du mien. Je ne m'amuse point 
venter sa naissance, quoique j'aye trouv  cet gard des choses bien
avantageuses parmi ses crits. J'ai eu peur qu'on ne m'accust de
l'avoir voulu flatter, d'autant plus que tout le monde ne convient pas
qu'il fut veritablement de la famille dont il avoit pris le nom. Si cela
est il n'est pas le seul qui ait voulu parotre plus qu'il n'toit. Il
eut un camarade de fortune qui fit du moins la mme chose quand il se
vit le vent en poupe: je veux parler de Mr. de Besmaux qui fut Soldat
aux Gardes avec lui, puis Mousquetaire, & enfin Gouverneur de la
Bastille. Toute la difference qu'il y eut entr'eux c'est, qu'aprs avoir
eu tous deux des commencemens tout gaux, savoir, beaucoup de pauvret &
de misre, & s'tre levez au del de leur esperance, l'un est mort
presque aussi gueux qu'il toit venu au monde, & l'autre extrmement
riche. Le riche, c'est  dire Mr. de Besmaux, n'a pourtant jamais essuy
un coup de mousquet; mais la flaterie, l'avarice, la duret & l'adresse
lui ont plus servi que la sincerit, le desinteressement, le bon coeur,
& le courage que l'autre eut en partage. Ils ont t tous deux,  ce
qu'il faut croire, bons serviteurs du Roi; mais l'un jusques  la
bourse: de sorte qu'il ressembloit  un certain Ambassadeur que le Roi
avoit en Angleterre, dont sa Majest disoit qu'il n'eut pas voulu
depenser un sou, quand mme il y eut all du salut de son Etat; au lieu
que l'autre faisoit litiere de son argent, pour peu qu'il crut qu'il y
allt de son service.

Si je parle ici de Mr. de Besmaux, c'est que comme j'aurai beaucoup de
choses  en dire dans la suite, il n'est pas hors de propos de le faire
connotre pour ce qu'il toit. Je ne dirai rien ici de cet Ouvrage. Ce
n'est pas ce que j'en dirois qui le rendroit recommandable; il faut
qu'il le soit de lui-mme pour le parotre aux yeux des autres:
peut-tre me tromperois-je mme dans le jugement que j'en ferois, parce
que j'y ai mis la main en quelque faon, & qu'on est tojours amateur de
ce que l'on fait. En effet, si je n'en suis pas le pere, j'en ai eu du
moins la direction. Ainsi je ne dois pas tre moins suspect que le
seroit un matre qui voudroit parler de son leve, parce qu'il sauroit
bien qu'on lui donneroit la gloire de tout ce qu'il auroit de
recommendable. Je n'en dirai donc rien de peur de m'exposer moi-mme 
la censure dont je chercherois  preserver les autres. J'aime mieux en
laisser toute la gloire  Mr. d'Artagnan, si l'on juge qu'il lui en
doive revenir aucune d'avoir compos cet Ouvrage, que d'en partager la
honte avec lui, si le public vient  juger qu'il n'ait rien fait qui
vaille. Tout ce que je dirai pour ma justification, suppos toutefois
que je dise rien qui puisse ennuyer, c'est qu'il y aura autant de la
faute des materiaux qu'on m'a preparez, que de la mienne. L'on ne
sauroit faire une grande & superbe maison,  moins que l'on n'ait en sa
disposition tout ce qu'il convient pour en executer le dessein. L'on ne
sauroit non plus faire parotre un beau diamant d'un petit, quelque
adresse que l'on ait  le mettre en oeuvre; mais parlons ici de
meilleure foi, & que sert de faire le modeste. C'est contre mon
sentiment que je parle, quand je tmoigne douter que les materiaux me
manquent en cette rencontre, & que je tmoigne de la crainte de ne les
pouvoir placer en leur lieu. Disons donc pltt, pour marquer plus de
sincerit, que la matire que j'ai trouve ici est trs-prcieuse
d'elle-mme, & que l'on trouvera peut-tre que je ne m'en serai pas trop
mal servi.




MEMOIRES DE Mr. D'ARTAGNAN,
Capitaine Lieutenant de la premiere Compagnie des Mousquetaires du Roi.


Je ne m'amuserai point ici  rien rapporter de ma naissance, ni de ma
jeunesse, parce que je ne trouve pas que j'en puisse rien dire qui soit
digne d'tre rapport. Quand je dirois que je suis n Gentilhomme, de
bonne Maison, je n'en tirerois ce me semble que peu d'avantage, puisque
la naissance est un pur effet du hasard, ou pour mieux dire de la
providence divine. Elle nous fait natre comme il lui plat, sans que
nous ayons dequoi nous en vanter. D'ailleurs, quoi que le nom d'Artagnan
fut dj connu quand je vins au monde, & que je n'ai servi qu' en
relever l'clat, parce que la fortune m'en a voulu en quelque faon, il
y a tojours bien  dire qu'il le fut  l'gal des _Chatillon_ sur
Marne, des _Montmoranci_ & de quantit d'autres Maisons qui brillent
parmi la Noblesse de France. S'il apartient  quelqu'un de se vanter,
quoi que ce ne doive tre qu' Dieu, c'est tout au plus  des personnes
qui sortent d'un sang aussi illustre que celui-l: Quoi qu'il en soit
ayant t lev assez pauvrement, parce que mon Pre & ma Mre n'toient
pas riches, je ne songeai qu' m'en aller chercher fortune, du moment
que j'eus atteint l'ge de quinze ans.

Tous les Cadets de Bearn, Province dont je suis sorti, toient assez sur
ce pied-l, tant parce que ces peuples sont naturellement trs
belliqueux, que parce que la sterilit de leur Pas n'exhorte pas  en
faire toutes leurs delices. Une troisime raison m'y portoit encore, qui
n'toit pas moindre que ces deux l, aussi avoit-elle, avant moi, engag
plusieurs de mes voisins & de mes amis  en quitter pltt le coin de
leur feu. Un pauvre Gentilhomme de ntre voisinage, s'en toit all 
Paris, il y avoit quelques annes avec une petite male sur le dos, & il
avoit fait une si grande fortune  la Cour, que s'il eut t aussi
souple qu'il avoit de courage, il n'y eut eu rien  quoi il n'eut p
aspirer. Le Roi lui avoit donn la Compagnie des Mousquetaires qui toit
unique en ce tems-l. Sa Majest disoit mme, pour mieux tmoigner
l'estime qu'elle en faisoit, que si elle eut eu quelque combat
particulier  faire, elle n'eut point voulu d'autre second que lui. Ce
Gentilhomme s'appelloit Troisville, vulgairement appell Treville, & a
eu deux enfans qui toient assez bien faits, mais qui ont t bien
loigns de marcher sur ses traces. Ils vivent encore tous deux
aujourd'hui, l'ain est d'Eglise, son Pre ayant jug  propos, de lui
faire embrasser cet tat, parce qu'ayant t taill dans sa jeunesse, il
crut qu'il en seroit moins capable que son Frere de soutenir les
fatigues de la Guerre. D'ailleurs comme la plpart des Pres croyent
selon ce que faisoit _Cain_, que ce qu'ils ont  offrir  Dieu doit tre
le rebut de toutes choses, il aimoit mieux que son Cadet, qui paroissoit
avoir plus d'esprit que l'ain, fut pour soutenir la fortune de sa
Maison, qu'il avoit leve aux dpens de ses travaux, que de la
transmettre  celui qui en devoit tre charg naturellement. Ainsi il
lui donna le droit d'ainesse, comme je le dirai tantt, pendant qu'il se
contenta de procurer une grosse Abbaye  son Frere; mais comme il arrive
souvent que ceux qui ont le plus d'esprit font les plus grandes fautes,
ce Cadet, qui toit ainsi devenu l'ain, se rendit si insupportable 
tous les jeunes gens de son ge, & de sa vole, en leur voulant montrer
qu'il toit plus habile qu'eux qu'ils ne purent le lui pardonner. Ils
l'accuserent  son tour, que s'ils n'toient pas aussi capables que lui
de beaucoup de choses, ils toient du moins plus braves qu'il n'etoit.
Je ne sais pourquoi ils disoient cela, & je ne crois pas mme qu'ils
eussent raison; mais comme on croit bien pltt le mal que le bien, ce
bruit tant parvenu jusques aux oreilles du Roi, qui l'avoit fait
Cornette des Mousquetaires, Sa Majest qui ne vouloit dans sa Maison que
des gens dont le courage ne fut point souponn, lui fit insinuer sous
main de quitter sa charge, pour un Regiment de Cavallerie, qui lui fut
propos. Il le fit, soit qu'il souponnt que le Roi le vouloit, ou
qu'avec tout son esprit, il donnt dans le panneau. Cependant ce qui fit
qu'on le souponna plus que jamais quelque tems aprs de foiblesse,
c'est que la Campagne de l'Isle tant survenue, il quitta son Regiment
pour se jetter parmi les Prtres de l'Oratoire, encore passe s'il en eut
pris l'habit, & qu'il s'y fut tout  fait consacr  Dieu, mais comme il
n'y fit que prendre un appartement, & qu'il l'a mme quitt depuis, cela
donna lieu plus que jamais,  ceux qui lui vouloient du mal, de
continuer leurs medisances. Mes Parens toient si pauvres qu'ils ne me
purent donner qu'un bidet de vint-deux francs, avec dix cus dans ma
poche, pour faire mon voyage. Mais s'ils ne me donnerent gures
d'argent, ils me donnerent en recompense quantit de bons avis. Ils me
remontrerent que je prisse bien garde  ne jamais faire de lchet,
parce que si cela m'arivoit une fois, je n'en reviendrois de ma vie. Ils
me reprsenterent que l'honneur d'un homme de Guerre, profession que
j'allois embrasser, toit aussi delicat que celui d'une femme; dont la
vertu ne pouvoit jamais tre souponne que cela ne lui fit un tort
infini dans le monde, quand elle trouveroit aprs cela le moyen de s'y
justifier: que je savois bien le peu de cas que j'avois tojours
entendu faire de celles qui passoient pour tre de mediocre vertu; qu'il
en toit de mme des hommes qui tmoignoient quelque lchet, que
j'eusse tojours cela devant les yeux, parce que je ne pouvois me le
graver trop avant dans la cervelle.

Il est quelquefois dangereux de faire  un jeune homme un portrait fort
vif de certaines choses, parce qu'il n'a pas l'esprit de les bien
digerer. C'est dequoi je m'apperus bien, d'abord que la raison me fut
venu; mais en attendant je fis quantit de fautes pour vouloir
m'attacher au pied de la lettre  ce qu'on m'avoit dit. D'abord que je
vis que l'on me regardoit entre deux yeux, je pris sujet de l de
quereller les gens, sans qu'ils eussent dessein nanmoins de me faire
aucune injure. Cela m'arriva la premiere fois entre Blois & Orleans, ce
qui me couta un peu cher, & qui devoit bien me rendre sage. Comme le
bidet que j'avois toit fatigu du voyage, & qu' peine avoit-il la
force de pouvoir lever la queu, un Gentilhomme de ce Pas-l me regarda
moi & mon equipage d'un oeil de mpris. Je le reconnus bien  un souris
qu'il ne se pt empcher de faire  trois ou quatre personnes avec qui
il toit, car c'toit dans une petite Ville nomme St. Ali, que cela
arriva, il y toit all,  ce que j'appris depuis, pour y vendre des
bois, & il toit avec le Marchand  qui il s'toit address pour cela, &
avec le Notaire qui en avoit pass le march. Ce souris me fut si
desagrable que je ne pus m'empcher de lui en tmoigner mon
ressentiment, par une parole trs offenante. Il fut beaucoup plus sage
que moi, il fit semblant de ne la pas entendre, soit qu'il me regardt,
comme un enfant qui ne le pouvoit offenser, ou qu'il ne voulut pas se
servir de l'avantage qu'il croyoit avoir sur moi. Car c'toit un grand
homme, & qui toit  la fleur de son ge, de sorte qu'on eut dit  nous
voir tous deux qu'il falloir que je fusse fou, pour oser m'attaquer 
une personne comme lui. J'tois pourtant d'assez bonne taille pour le
mien; mais comme on ne paroit jamais qu'un enfant, quand on n'est pas
plus g que je l'tois, tous ceux qui toient avec lui, le loerent en
eux mmes de sa moderation, pendant qu'ils me blmerent de mon
emportement. Il n'y eut que moi qui le pris sur un autre pied qu'ils ne
le prenoient. Je trouvai que le mpris qu'il faisoit de moi, toit
encore plus offensant que la premiere injure que je croyois en avoir
receu. Ainsi perdant tout  fait le jugement je m'en allai sur lui
comme un furieux, sans considerer qu'il toit sur son palli, & que
j'allois avoir sur les bras tous ceux qui lui faisoient compagnie.

Comme il m'avoit tourn le dos aprs ce qui venoit de se passer, je lui
criai d'abord de mettre l'pe  la main, parce que je n'tois pas homme
 le prendre par derriere. Il me mprisa encore assez pour me regarder
comme un enfant, de sorte que me disant de passer mon chemin au lieu de
faire ce que je lui disois, je me sentis tellement mu de colere, quoi
que naturellement j'aye tojours t assez moder, que je lui donnai
deux ou trois coups de plat d'pe sur la tte. J'eus pltt fait cela
que je ne songai  ce que je faisois, dont je ne me trouvai pas trop
bien: le Gentilhomme qui se nommoit Rosnai mit l'pe  la main en mme
tems, & me menaa qu'il ne seroit gures  me faire repentir de ma
folie. Je ne pris pas garde  ce qu'il me disoit, & peut-tre eut-il t
assez empch  le faire, quand je me sentis accabl de coups de
fourche, & de coups de baton. Deux de ceux qui toient avec lui, & dont
l'un avoit en main un baton qui sert ordinairement  mesurer les bois,
furent les premiers qui me chargerent, pendant que les deux autres se
furent fournir dans la maison prochaine des autres armes, dont ils
pretendoient m'attaquer. Comme ils me prirent par derriere, je fus
bientt hors de combat. Je tombai mme  terre le visage tout plein de
sang, d'une blessure qu'ils m'avoient faite  la tte. Je criai 
Rosnai, voyant l'insulte qu'on me faisoit, que cela toit bien indigne
d'un honnte homme, comme je l'avois cru d'abord, que s'il avoit un peu
d'honneur, il toit impossible qu'il ne se fit quelque reproche secret
de souffrir qu'on me maltraitt de la sorte; que je l'avois pris pour un
Gentilhomme, mais que je voyois bien  son procd, qu'il en toit bien
loign, que tel cependant qu'il pt tre il feroit bien de me faire
achever pendant que j'tois sous sa puissance, parceque si j'en sortois
jamais, il trouveroit un jour  qui parler. Il me repondit, qu'il
n'toit pas cause de cet accident que je m'tois attir par ma faute;
que bien loin d'avoir command  ces gens l de me maltraiter comme ils
avoient fait, il en toit au desespoir; que j'eusse cependant  profiter
de cette correction, &  en tre plus sage  l'avenir.

Ce compliment me parut tout aussi peu honnte que son proced. Si j'en
trouvai le commencement assez passable, la suite ne me le parut gures.
Cela fut cause que je lui fis encore d'autres menaces, tandis qu'au lieu
des paroles que j'employois pour toutes armes, l'on me foura encore en
prison. Si j'eusse tojours eu mon pe on ne m'y eut pas men comme on
faisoit, mais ces hommes s'en toient saisis en me prenant par derriere,
& l'avoient mme casse en ma presence, pour me faire encore un plus
grand affront. Je ne sais ce qu'ils firent de mon bidet ni de mon linge
que je n'ai jamais reveus depuis. On informa cependant contre moi sous
le nom de ce Gentilhomme, & quoi que j'eusse t batu, & que ce fut 
moi  demander de gros dommages & interts, je fus encore condamn  lui
faire reparation. On me supposa de lui avoir dit des injures, & ma
sentence m'ayant t prononce, je dis au Greffier que j'en appellois.
Cette canaille se moqua de mon appel, & m'ayant encore condamn aux
frais, mon cheval & mon linge furent vendus apparement sur & tant moins
de ce qu'elle pretendoit que je lui devois. Elle me garda deux mois &
demi en prison, pour voir si personne ne me reclameroit. J'eusse eu
beaucoup  souffrir pendant tout ce tems-l, si au bout de quatre ou
cinq jours le cur du lieu ne me fut venu voir. Il tcha de me consoler,
& me dit que j'tois bien malheureux qu'un Gentilhomme du voisinage de
Rosnai, n'eut t sur les lieux lorsque mon accident toit arriv, qu'il
eut fait faire les informations tout autrement qu'elles n'avoient t
faites; mais qu'tant trop tard presentement pour y remedier, tout ce
qu'il pouvoit faire pour moi toit de m'offrir tout le secours dont il
toit capable; qu'il m'envoyoit tojours quelques chemises & quelque
argent, & que s'il ne venoit pas me voir lui mme, c'est qu'ayant eu des
differens avec mon ennemi, dans lesquels il l'avoit mme un peu
maltrait, il lui avoit t fait deffense de la part de Messieurs les
Mrchaux de France, sous peine de prison, d'pouser jamais aucuns
interts contraires aux siens.

Ce secours ne me pouvoit venir plus  propos. L'on m'avoit pris ce qui
me restoit d'argent de mes dix cus, lorsqu'on m'avoit mis en prison. Je
n'avois d'ailleurs qu'une seule chemise laquelle ne devoit gures tarder
 pourir sur mon dos, parce que je n'en avois point  changer; mais
comme j'avois bonne provision de ce que l'on accuse ordinairement les
Bearnois de ne pas manquer, c'est  dire beaucoup de gloire, je crus que
c'toit me faire affront que de m'offrir ainsi la charit. Je rpondis
donc au cur que j'tois bien oblig au Gentilhomme qui l'envoyoit, mais
qu'il ne me connoissoit pas encore; que j'tois Gentilhomme aussi bien
que lui, de sorte que je ne ferois jamais rien d'indigne de ma
naissance; quelle m'apprenoit que je ne devois rien prendre que du Roi,
que je pretendois me conformer  cette rgle, & mourir pltt le plus
miserable du monde que d'y manquer.

Le Gentilhomme,  qui l'on avoit cont tout ce que j'avois fait, s'toit
bien dout de ma rponse, trouvant trop de fiert dans mon proced pour
m'en dementir en cette occasion: ainsi il lui avoit fait la bouche en
cas que ce qu'il croyoit arrivt. C'toit de me dire qu'il ne contoit
pas de me donner ni l'argent qu'il m'offroit, ni les chemises, mais bien
de me les prter jusques  ce que je pusse lui rendre l'un & l'autre;
qu'un Gentilhomme tomboit quelque fois dans la ncessit aussi bien
qu'un homme du commun, & qu'il ne lui toit pas plus interdit qu' lui
d'avoir recours  ses amis pour s'en tirer. Je trouvai que mon honneur
seroit  couvert par l. Je fis un billet au cur du montant de cet
argent, & de ces chemises qui alloit  quarante-cinq francs. Cet argent
qu'on me vit dpenser fit durer ma prison les deux mois & demi que je
viens de dire, & mme l'eut peut-tre fait durer encore d'avantage par
l'esperance qu'eut eu la justice, que celui qui me le donnoit m'eut
encore donn de quoi me tirer de ses pattes, si ce n'est que le cur
prit soin de publier que c'toient des charits qui lui passoient par
les mains, dont il m'avoit assist: ainsi ces miserables croyans qu'ils
ne gaigneroient rien de me garder plus long-tems, ils me mirent dehors
au bout de ce tems l.

Je ne fus pas plutt sorti que je fus chez le cur pour le remercier de
ses bons offices, & de toutes les peines qu'il avoit bien voulu prendre
pour moi. Car outre ce que je viens de dire, il avoit encore sollicit
ma libert, & n'y avoit pas nui assurment. Je lui demandai s'il m'toit
permis d'aller voir mon crancier, pour lui tmoigner ma reconnoissance,
que j'tois bien aise aussi de l'assurer que je ne serois pas pltt en
tat de m'acquitter de ce que je lui devois, que je le ferois
fidlement. Il me rpondit, qu'il avoit ordre de lui de me prier de n'en
rien faire, de peur que ma visite ne se prit en mauvaise part par son
ennemi, & le mien; que cependant comme il avoit envie de me voir il se
rendroit le lendemain  Orleans _incognito_; que je m'en fusse loger 
l'cu de France, que je l'y trouverois, ou du moins qu'il s'y rendroit
tout aussi-tt que moi; qu'il me preteroit son cheval pour y aller  mon
aise, & que comme il savoit bien qu'il ne me pouvoit plus gures rester
d'argent de celui qu'il m'avoit donn, ce Gentilhomme m'en preteroit
encore pour achever mon voyage. J'en avois assez de besoin, comme il
disoit, ainsi n'tant pas fch de trouver ce secours, je partis le
lendemain pour Orleans, bien resolu de revenir tout le pltt que je
pourois en ce pas l, pour m'acquitter de l'argent que j'y avois
emprunt, & pour me venger de l'affront qui j'y avois receu. Je n'en
serois pas mme parti sans satisfaire  mon juste ressentiment, si ce
n'est que le Cur m'apprit que le Gentilhomme  qui j'avois eu affaire,
sachant que l'on me devoit faire sortir de prison, toit mont  cheval
pour s'en aller dans une terre qu'il avoit  cinquante ou soixante
liees de l. Je trouvai ce proced digne de lui, & ne disant pas au
cur ce que j'en pensois, parce que je savois bien, que ceux qui
menaoient d'avantage n'toient pas toujours les plus dangereux, je
partis le lendemain avant le jour pour m'en aller  Orleans.

Je fus loger  l'cu de France comme le cur me l'avoit dit, & le
Gentilhomme qui m'avoit oblig de si bonne grace, & qui s'appelloit
Montigr, s'y tant rendu ds le mme jour, il se fit connotre  moi,
comme le cur m'avoit dit qu'il devoit faire, d'abord qu'il seroit
arriv. Je le remerciai en des termes les plus reconnoissans qu'il me
fut possible, & m'ayant rpondu que c'toit si peu de chose, que cela ne
valloit pas seulement la peine d'en parler, je le mis sur le chapitre de
Rosnai. Il me dit, voyant que j'avois grande demangeaison de le joindre,
que j'y serois bien empch, que je m'y devois prendre finement, se j'y
voulois russir, parce qu'il toit homme  me faire ce qu'il lui avoit
fait, c'est  dire  en user si mal que je n'en serois jamais content:
que s'il venoit par hasard  s'appercevoir que je lui en voulusse, il me
feroit venir tout aussi-tt devant les Marchaux de France; que cela
romproit toutes les mesures que je pouvois prendre, desorte qu'il toit
besoin que j'usasse d'une grande dissimulation, si je voulois
l'attraper.

Ce Gentilhomme voulut  toute force que je prisse le carosse pour m'en
aller. Il me prta encore dix pistoles d'Espagne, quoi que je fisse
difficult de les prendre, tellement que je me trouvai engag avec lui,
de prs de deux cent francs devant que d'arriver  Paris. C'toit
presque, pour en dire le vrai, tout ce que je pouvois esperer de ma
legitime, parce que, comme j'ai dja dit, mes richesses n'toient pas
bien grandes; mais me reservant l'esperance en partage, j'achevai mon
chemin, aprs tre convenu avec Montigr, qu'il me donneroit de ses
nouvelles, & que je lui donnerois des miennes.

Je ne fus pas pltt arriv  Paris, que je fus trouver Mr. de Treville
qui logeoit tout auprs du Luxembourg. J'avois apport, en m'en venant
de chez mon Pre, une lettre de recommandation pour lui. Mais par
malheur on me l'avoit prise  St. Di, & le vol qu'on m'en avoit fait
avoit encore augment ma colere contre Rosnai. Pour lui il n'en toit
devenu que plus timide, parce que cette lettre lui apprenoit que j'tois
Gentilhomme, & que je devois trouver de la protection auprs de Mr. de
Treville. Enfin toute ma ressource toit de lui dire l'accident qui
m'toit arriv, quoi que j'eusse bien de la peine  le faire, parce
qu'il me sembloit qu'il n'auroit pas trop bonne opinion de moi, quand il
sauroit que je serois revenu de l, sans tirer raison de l'affront que
j'y avois receu.

Je fus loger dans son quartier, afin d'tre plus prs de lui. Je pris
une petite chambre dans la ru des Fossoeurs, tout auprs de St.
Sulpice, il y avoit pour enseigne le gaillard Bois, il y avoit des jeux
de boule, comme je crois qu'il y en a encore, & elle avoit une porte qui
peroit dans la ru Ferou, qui est au derriere de la ru des Fossoeurs.
Je fus ds le lendemain matin au lever de Mr. de Treville, dont je
trouvai l'Antichambre toute pleine de Mousquetaires. La plpart toient
de mon Pas, ce que j'entendis bien  leur langage; ainsi me croyant
plus fort de moiti que je n'tois auparavant, de me trouver ainsi en
pas de connossance, je me mis  accoster le premier que je trouvai
sous ma main. J'avois employ une partie de l'argent de Montigr  me
faire propre, & je n'avois pas aussi oubli la coutume du pas, qui est,
quand on n'auroit pas un sou dans sa poche, d'avoir tojours le plumet
sur l'oreille & le ruban de couleur  la cravate. Celui que j'accostai
s'appelloit Porthos, & toit voisin de mon Pre de deux ou trois lieus.
Il avoit encore deux Freres dans la Compagnie, dont l'un s'appelloit
Athos, & l'autre Aramis. Mr. de Treville les avoit fait venir tous trois
du pas, parce qu'ils y avoient fait quelques combats, qui leur
donnoient beaucoup de reputation dans la Province. Au reste il toit
bien aise de choisir ainsi ses gens, parce qu'il y avoit une telle
jalousie entre la Compagnie des Mousquetaires, & celle des Gardes du
Cardinal de Richelieu, qu'ils en venoient aux mains tous les jours.

Cela n'toit rien, puisqu'il arrive tous les jours que des particuliers
ont querelle ensemble, principalement quand il y a comme assaut de
reputation entr'eux. Mais ce qui est d'assez tonnant, c'est que les
matres se piquoient tous les premiers d'avoir des gens, dont le courage
l'emportoit par dessus tous les autres. Il n'y avoit point de jour que
le Cardinal ne vantt la bravoure de ses Gardes, & que le Roi ne tcht
de la diminuer, parce qu'il voyoit bien que son Eminence ne songeoit par
l, qu' lever sa Compagnie par dessus la sienne, & il est si vrai que
c'toit l le dessein de ce Ministre, qu'il avoit tout exprs dans les
Provinces des gens appostez pour lui amener ceux qui s'y rendoient
redoutables par quelques combats particuliers. Ainsi dans le tems qu'il
y avoit des Edits rigoureux contre les Duels, & mme qu'on avoit puni de
mort quelques personnes de la premiere qualit, qui s'toient batus au
prjudice de la Publication qui en avoit t faite, il leur donnoit non
seulement azile auprs de lui, mais encore part le plus souvent, dans
ses bonnes grces.

Porthos me demanda depuis quand j'tois arriv, quand il sut qui
j'tois, &  quel dessein je venois  Paris. Je le contentai sur sa
curiosit, & me disant que mon nom ne lui toit pas inconnu, & qu'il
avoit ou dire souvent  son Pre qu'il y avoit eu de braves gens de ma
Maison, il me dit que je leur devois ressembler, ou m'en retourner
incessamment en ntre pas. Le compliment que mes Parens m'avoient fait
devant que de partir, me rendoit si chatouilleux sur tout ce qui
regardoit le point d'honneur, que je commenai non seulement  le
regarder entre deux yeux; mais encore  lui demander assez brusquement,
pourquoi il me tenoit ce langage, que s'il doutoit de ma bravoure, je ne
serois pas long-tems sans la lui faire voir, qu'il n'avoit qu'
descendre avec moi dans la ru, & que cela seroit bientt termin. Il se
prit  rire, m'entendant parler de la sorte, & me dit que quoi qu'en
allant vite, on fit d'ordinaire beaucoup de chemin, je ne savois
peut-tre pas encore qu'on se heurtoit aussi le pied bien souvent, 
force de vouloir trop avancer: que s'il falloit tre brave, il ne
falloit pas tre querelleur; que de se piquer mal  propos, toit un
excs qui toit tout aussi blamable que la foiblesse qu'il vouloit me
faire viter; que puisque j'tois non seulement de son pas, mais encore
son voisin, il vouloit me servir de Gouverneur, bien loin de se vouloir
batre contre moi; que cependant si j'avois tant d'envie d'en decoudre il
me la ferait passer avant qu'il fut peu.

Je crus, quand je l'entendis parler de la sorte, qu'aprs avoir fait le
modeste, il me mettoit le march  la main. Ainsi le prenant au mot, je
croyois que nous allions tirer l'pe d'abord que nous serions descendus
dans la ru, quand il me dit lorsque nous fumes  la porte, que je le
suivisse  neuf ou dix pas sans m'approcher de plus prs de lui. Je ne
sus ce que cela vouloit dire; mais songeant que devant qu'il fut peu
j'en serois clairci, je me donnai patience jusques  ce que j'en visse
l'accomplissement. Il descendit le long de la ru de Vaugirard du ct
qui va vers les carmes deschaus. Il s'arrta  l'hotel d'Aiguillon  un
nomm Jussac qui toit sur la porte, & fut bien un demi quart d'heure 
lui parler. Ce Jussac est le mme que nous avons veu depuis  Mrs. de
Vendme, &  Mr. le Duc de Maine. Je crus d'abord qu'il l'aborda qu'ils
toient les meilleurs amis du monde aux embrassades qu'ils se firent, &
je n'en fus desabus que lors qu'ayant pass outre, je retournai la tte
pour voir si Porthos me suivoit. Je vis en effet qu'au lieu de continuer
ainsi  se caresser Jussac lui parloit avec chaleur, & comme un homme
qui n'toit pas content. Je me mis sur la Porte du Calvaire, maison
Religieuse qui est tout auprs de l; j'y attendis mon homme que je
voyois rpondre du mme air que l'autre lui parloit, car ils s'toient
mis tous deux au milieu de la ru, afin que le Suisse de l'htel
d'Aiguillon n'entendit pas ce qu'ils disoient: je vis de l que Porthos
qui m'avoit aperu me montroit, ce qui me donna encore plus d'inquitude
que je n'en avois, ne sachant ce que tout cela vouloit dire.

Enfin Porthos l'ayant quitt aprs ce long entretien, me vint trouver, &
me dit qu'il venoit de bien disputer pour l'amour de moi, qu'ils se
dvoient batre dans une heure, trois contre trois, aux prs aux Clercs,
qui est au bout du Fauxbourg St. Germain; & que s'tant resolu, sans
m'en rien dire,  me mettre de la partie, il venoit de dire  cet homme,
qu'il falloit qu'il chercht un quatrime pour que je me pusse prouver
contre lui; qu'il lui avoit rpondu qu'il ne savoit o en trouver un 
l'heure qu'il toit, que chacun toit alors hors de chez soi, & que
'avoit t l le sujet de leur contestation; que je voyois bien par ce
qu'il venoit de me dire qu'il n'avoit pas t en son pouvoir d'accepter
mon deffi, que l'on ne pouvoit pas courir deux lievres  la fois, mais
qu'il avoit cr me faire voir que ce n'toit pas manque de coeur en me
rendant tmoin moi mme des raisons qu'il avoit eus de me refuser. Je
compris alors tout ce que je n'avois p deviner auparavant, & lui ayant
demand le nom de cet homme, & si c'toit lui qui toit le chef de la
querelle, il m'apprit tout ce que j'en voulois savoir, il me dit qu'il
s'appelloit Jussac, qu'il commandoit dans le Havre de Grace, sous le Duc
de Richelieu, qui en toit Gouverneur en survivance du Cardinal son
Oncle, qu'il toit le chef de la querelle, qui se devoit terminer
presentement, qu'il l'avoit eu avec son Frere ain, & qu'elle ne venoit
que parce que l'un avoit soutenu que les Mousquetaires batroient les
Gardes du Cardinal, toutes les fois qu'ils auroient affaire  eux, & que
l'autre avoit soutenu le contraire.

Je le remerciai du mieux que je pus, lui disant qu'aprs tre parti de
chez moi dans le dessein de prendre Mr. de Treville pour mon Patron, il
me faisoit plaisir de me choisir avec ses autres amis, pour soutenir une
querelle en l'honneur de sa compagnie: D'ailleurs que comme je savois
qu'il avoit toujours fait gloire de prendre le parti du Roi, au
prjudice de toutes les offres avantageuses que son Eminence lui avoit
faites pour embrasser ses interts, j'tois bien aise d'avoir 
combattre pour une cause qui n'toit pas moins selon mon inclination,
que selon la sienne; que je ne pouvois mieux faire pour mon coup
d'essay, & que je tcherois de ne pas dementir la bonne opinion qu'il me
tmoignoit par l de mon courage. Nous marchmes dans cet entretien
jusques en dea des Carmes o nous tournmes par la ru Cassette; nous y
descendmes tout du long, & ayant gaign le coin de la ru du Colombier,
nous entrmes en suite dans la ru St. Pere, puis dans celle de
l'universit, au bout de laquelle toit l'endroit o se devoit faire
ntre combat.

Nous y trouvmes Athos avec son Frere Aramis, qui ne surent ce que cela
vouloit dire, quand ils me virent avec lui. Ils le tirerent  part pour
lui en demander la raison, & leur ayant rpondu qu'il n'avoit p faire
autrement pour se tirer de l'embarras, o le jettoit le march que je
lui avois mis  la main, ils lui repliquerent qu'il avoit grand tort
d'en avoir us de la sorte, que je n'tois encore qu'un enfant, & que
Jussac en tireroit un avantage qui ne manqueroit pas de tourner  leur
prjudice; qu'il m'opposeroit quelque homme qui m'auroit bientt
expedi, & que cet homme tombant sur eux, aprs cela il se trouveroit
qu'ils ne seroient plus que trois contre quatre, dont il ne leur pouroit
arriver que du malheur.

J'eusse t en grande colere si j'eusse s ce qu'ils disoient de moi.
C'toit en effet avoir bien mchante opinion de ma personne que de me
croire capable d'tre battu si facilement; cependant comme c'toit une
chose faite que ce que Porthos avoit fait, & qu'il n'y avoit plus de
remede, ils se crurent obligez de faire bonne mine, comme on dit, 
mauvais jeu. Ainsi faisant semblant d'tre les plus contens du monde, de
ce que je voulois bien exposer ma vie pour leur querelle, moi qui ne les
connoissois point, ils me firent un compliment bien fleuri, mais qui ne
passoit pas le noeud de la gorge.

Jussac avoit pris pour seconds Biscarat & Cahusac qui toient Freres, &
cratures de Mr. le Cardinal. Ils avoient encore un troisime Frere
nomm Rotondis, & celui-ci qui toit  la veille d'avoir des benefices,
voyant que Jussac & ses Freres toient en peine de savoir qui ils
prendroient pour se battre contre moi, leur dit que sa soutanne ne
tenoit qu' un bouton, & qu'il l'alloit quitter pour les en delivrer. Ce
n'est pas qu'ils manquassent d'amis ni les uns ni les autres, mais comme
il toit dja dix heures passes, & qu'il approchoit mme plus de onze,
que de dix, ils avoient d'autant plus de peur que nous ne nous
impatientassions, qu'ils avoient dja t en cinq ou six endroits sans
trouver personne au logis, ainsi ils toient tout prts de prendre
Rotondis au mot, quand par bonheur pour eux & pour lui, il entra un
Capitaine du Regiment de Navare, qui toit des amis de Biscarat.
Biscarat sans un plus long compliment le tira  quartier, & lui dit
qu'ils avoient besoin de lui, pour un different qu'ils avoient  vuider
tout prsentement; qu'il ne pouvoit venir plus  propos pour les tirer
d'embarras, & qu'il toit si grand que s'il ne fut venu il alloit faire
prendre une pe  Retondis, quoi que sa profession ne ft pas de s'en
servir. Ce Capitaine qui se nommoit Bernajoux, & qui toit un
Gentilhomme de condition de la Comt de Foix, se tint honor de ce que
Biscarat jettoit les yeux sur lui, pour rendre ce service  son ami: il
lui fit offre de son bras, & de son pe, & tant montez tous quatre
dans le Carosse de Jussac, ils mirent pied  terre  l'entre du pr aux
Clercs, comme si 'eut t pour se promener. Ils laisserent l leur
Cocher & leurs Laquais, & nous ne les apermes pas pltt de loin que
nous nous en rejoumes, parce que comme il se faisoit dja tard, nous ne
les attendions presque plus. Nous nous avanmes du ct de l'isle
Maquerelle, au lieu d'aller au devant d'eux, afin de nous loigner
d'avantage du monde, qui se promenoit de leur ct, nous gaignmes ainsi
un petit fonds d'o ne voyant plus personne, nous les y attendmes de
pied ferme.

Ils ne tarderent gures  nous joindre, & Bernajoux qui avoit une grosse
Moustache, comme c'toit la mode en ce tems l d'en porter, voyant que
Jussac, Biscarat & Cahusac choisissoient les trois Freres pour avoir
affaire  eux, tandis qu'ils ne lui laissoient que moi pour l'amuser,
lui demanda, s'ils se moquoient de lui de vouloir qu'il n'eut affaire
qu' un enfant. Je me trouvai piqu de ces paroles, & lui ayant rpondu
que les enfans de mon ge & de mon courage en savoient bien autant que
ceux qui les mprisoient, parce qu'ils avoient deux fois moins d'ge
qu'eux, je mis l'pe  la main pour lui montrer que je savois joindre
l'effet aux paroles. Il fut oblig de tirer la sienne pour se dfendre,
voyant que de la manire que je m'y prenois, je n'avois pas envie de le
marchander. Il m'allongea mme quelque coups assez vigoureusement,
pretendant qu'il ne feroit gures  se dfaire de moi. Mais les ayant
parez avec beaucoup de bonheur, je lui en portai un par dessous le bras,
dont je le perai de part en part. Il fut tomber  quatre pas de l, je
crus qu'il toit mort, & tant all  lui pour lui donner remede, s'il
en toit encore tems, je vis qu'il me prsentoit la pointe de l'pe,
croyant apparemment que je serois assez fou pour m'y aller enfiler moi
mme. Je jugeai bien par l, qu'on pouvoit encore le secourir: Ainsi
comme j'avois t lev Chrtiennement, & que je savois que la perte de
son ame toit la chose la plus terrible qui lui pt jamais arriver, je
lui criai de loin qu'il eut  penser  Dieu, & que je ne venois pas pour
lui arracher les restes de sa vie, mais bien pltt pour la lui
conserver: que j'tois mme bien fach de l'tat o je l'avois mis, mais
qu'il considert que j'y avois t oblig par la barbare fureur, qui
faisoit consister l'honneur d'un Gentilhomme  oter la vie  un homme
que l'on n'avoit souvent jamais veu, & mme quelquefois au meilleur de
ses amis. Il me rpondit que puisque je parlois si juste, il ne faisoit
point de difficult de me rendre son pe, qu'il me prioit de lui
vouloir bander sa playe, en coupant le devant de sa chemise; que
j'empcherois par l qu'il ne perdit le reste de son sang que je lui
donnerois la main aprs cela, pour se lever, afin qu'il put regaigner le
Carosse dans lequel il toit venu,  moins que je n'eusse encore la
charit de l'aller chercher moi-mme, de peur qu'il ne tombt en
deffaillance par le chemin.

Il jetta son pe en mme tems  quatre pas de l, pour me montrer qu'il
n'avoit pas envie de s'en servir contre moi, quand je m'approcherois de
lui. Je fis ce qu'il me dit, je coupai sa chemise avec des ciseaux que
je tirai de ma poche, & lui ayant mis une compresse par devant, je lui
donnai la main pour se lever  son seant, afin d'en pouvoir faire autant
par derrire. Comme j'avois une bande toute prte que j'avois faite de
deux pices le mieux qu'il m'avoit t possible, j'eus bientt fait cet
ouvrage. Cependant, ce tems que j'y avois employ pltt que perdu,
puisque c'toit une bonne oeuvre que ce que je venois de faire, pensa
couter la vie  Athos, & peut-tre en mme tems  ses deux Freres.
Jussac contre qui il se battoit lui donna un coup d'pe dans le bras, &
s'tant jett sur lui pour lui faire demander la vie, il ne cherchoit
qu' lui mettre la pointe de son pe dans le ventre, parce qu'il ne
vouloit pas la lui demander, quand je m'aperus du peril o il toit, je
courus en mme tems  lui, & ayant cri  Jussac de tourner visage,
parce que je ne pouvois me resoudre  le prendre par derrire, il trouva
qu'il avoit un nouveau combat  rendre, au lieu qu'il croyoit avoir
achev le sien. Ce combat mme ne pouvoit lui tre que
trs-desavantageux, parce qu'Athos aprs tre ainsi delivr de danger,
n'toit pas pour demeurer les bras croiss, pendant que nous
ferraillerions ensemble; & en effet voyant qu'il toit dangereux qu'il
ne le prit par derrire, pendant que je le prendrois par devant, il
voulut s'aprocher de Biscarat son Frere, afin d'tre du moins deux
contre trois, au lieu qu'il toit prsentement seul contre deux. Je
reconnus son dessein & l'empchai de l'executer. Il se vit alors oblig
lui mme de demander la vie, lui qui la vouloit faire demander aux
autres, & ayant rendu son pe  Athos,  qui je laissai l'honneur de sa
deffaite, quoi que je pusse me l'attribuer, du moins avec autant de
raison que lui, nous nous en fumes lui & moi  Porthos &  Aramis pour
leur faire remporter la victoire sur leurs ennemis. Cela ne nous fut pas
bien difficile, comme ils avoient dja assez de courage & d'addresse
pour les embarrasser sans avoir besoin de ntre secours, ce fut encore
autre chose, quand ils virent que nous tions  porte de le leur
donner. Il fut impossible aux autres effectivement de leur ressister,
eux qui n'toient plus que deux contre quatre, ainsi ayant t obligs
de leur rendre leurs pes, & le combat fini de cette maniere, nous nous
en fmes alors tous  Bernajoux, qui s'toit recouch sur la terre, 
cause d'une foiblesse qui lui avoit prise. Comme j'tois plus allerte
que les autres, & que j'avois de meilleures jambes que pas un de ceux
qui toient l, je m'en fus chercher le Carosse de Jussac, o nous le
mimes. On le conduisit ainsi chez lui, o il demeura six semaines sur la
litire, devant que de pouvoir guerir. Mais enfin sa blessure, quoi que
trs-grande, ne se trouvant pas mortelle, il en fut quitte pour le mal,
sans qu'il lui en arrivt d'autre accident. Nous fmes depuis bons amis,
lui & moi, & quand je fus Sous-lieutenant des Mousquetaires, comme je le
dirai tantt, il me donna un de ses Freres pour mettre dans la
compagnie. Il ne tint pas mme  moi qu'il ne fit quelque chose, ce qui
avec mon secours lui fut arriv sans doute, si ce n'est qu'il prefera
ses plaisirs  un tablissement qui lui toit assur, pour peu qu'il eut
voulu y contribuer par lui mme.

Le Roi sut ntre combat, & nous emes peur qu'il ne nous en arrivt
quelque chose,  cause qu'il toit fort jaloux de ses Edits; mais Mr. de
Treville lui ayant fait entendre que nous tant trouvs fortuitement aux
prs aux Clercs, sans penser  rien moins qu' nous battre, Athos,
Porthos & Aramis n'avoient p entendre vanter  Jussac &  ses amis, la
Compagnie des Gardes du Cardinal, au prjudice de celle de ses
Mousquetaires, sans en tre indigns, comme ils devoient tre
naturellement; que cela avoit caus des paroles entre les uns & les
autres, & que des paroles en tant venus aux mains tout aussi-tt, on ne
pouvoit rgarder cette action que comme une rencontre, & non pas comme
un Duel; qu'au surplus le Cardinal en alloit tre bien mortifi, lui qui
estimoit Biscarat & Cahusac comme des prodiges de valeur, & qui les
regardoit, pour ainsi dire, comme son bras droit. En effet il les avoit
levs au del de ce qu'ils pouvoient esperer vraisemblablement par leur
naissance, & peut-tre par leur merite: la meilleure qualit qu'ils
eussent toit de lui tre affectionnez, si nanmoins cela se doit
prendre pour une bonne qualit, par rapport  ce qu'elle leur faisoit
faire tous les jours contre le service du Roi. Ils prenoient son parti 
tort &  travers, sans considerer si sa Majest y toit interesse ou
non; ainsi pour soutenir sa querelle, ils se brouilloient non seulement
de moment  autre avec les meilleurs serviteurs qu'elle pouvoit avoir,
mais se battoient encore tous les jours contr'eux, parce qu'ils
faisoient plus de cas du Ministre que du Matre.

Ce que venoit de dire Mr. de Treville, toit un trait d'un fin
courtisan. Il savoit que le Roi n'aimoit pas ces deux Freres, par
rapport  l'attache qu'ils avoient pour le Cardinal. Il savoit
d'ailleurs, qu'il ne pouvoit faire plus de plaisir  sa Majest, que de
lui apprendre que les Mousquetaires avoient remport la victoire sur les
cratures de ce Ministre; aussi le Roi sans s'informer d'avantage si
ntre combat toit une rencontre ou non, il donna ordre  Mr. de
Treville de lui amener dans son Cabinet, Athos, Porthos & Aramis, par le
petit escalier derob. Il lui donna une heure qu'il devoit tre tout
seul, & Mr. de Treville s'y tant rendu avec ces trois Freres, ils lui
dirent, comme ils toient tout trois de braves gens, les choses comme
elles s'toient passes. Ils lui cacherent nanmoins, ce qui pouvait
servir  lui faire connotre que 'avoit t un duel & non pas une
rencontre, & lui ayant aussi parl de moi, sa Majest eut curiosit de
me voir, elle commanda donc  Mr. de Treville de m'amener le lendemain 
la mme heure dans son Cabinet, & Mr. de Treville ayant ordonn  ces
trois Frres de me le dire de la part de sa Majest, & de la sienne, je
les priai de me mener le mme jour au lever de ce commandant. Je fus
ravi de ce que la fortune me guidoit ainsi si heureusement, pour tre
connu d'abord du Roi mon Matre. Je me mis sur mon propre ce jour l du
mieux qu'il me fut possible, & come sans vanit, j'tois d'assez belle
taille, d'assez bonne mine & mme assez beau de visage, j'esperai que ma
figure ne feroit pas le mme effet auprs de sa Majest, qu'avoit fait
celle de Mr. de Fabert il y avoit dja quelque tems. Il avoit achet une
Compagnie dans un vieux corps, dont le Roi lui avoit refus l'agrment,
parce que sa mine, bien loin de lui tre agrable, lui avoit extrmement
dplu.

Je n'eus plus besoin aprs le commandement de sa Majest de regretter la
perte de la lettre de recommandation, que j'avois pour Mr. de Treville.
Ce que je venois de faire m'y alloit introduire plus avantageusement que
toutes les lettres du monde, & mme procurer l'honneur de faire la
reverence  mon Matre. La joye que j'en eus, me fit trouver la nuit
bien plus longue que pas une que j'eusse passe de ma vie. Enfin le
matin tant venu, je sortis du lit, & m'habillai en attendant qu'Athos,
Porthos & Aramis me vinssent prendre, pour me presenter  leur
Commandant. Ils vinrent quelque tems aprs, & comme il n'y avoit pas
loin de chez moi, chez Mr. de Treville, nous nous y rendmes bientt. Il
avoit command  son Valet de Chambre, que d'abord que nous serions dans
son Antichambre, il nous fit passer dans son Cabinet. La porte en toit
interdite  tout autre, & cela s'tant execut  ntre arrive, Mr. de
Treville n'eut pas pltt jett les yeux sur moi, qu'il dit  ces trois
Freres qu'ils ne lui avoient pas dit la verit, quand ils lui avoient
dit, que j'tois un jeune homme, qu'ils lui devoient dire, bien pltt,
que je n'tois qu'un enfant, puisqu'en effet je n'tois pas autre chose.
Dans un autre tems j'eusse t bien fch de l'entendre parler de la
sorte, parce que par ce mot d'enfant il sembloit que je dusse tre
exclus du service, jusques  ce que l'ge me fut venu: mais ce que je
venois de faire parlant en ma faveur, bien plus que si j'eusse eu
quelques annes davantage, je crus que plus je paroissois jeune, plus il
y avoit d'honneur pour moi. Cependant comme je savois que ce n'toit
pas le tout que de faire son devoir, si l'on n'avoit encore l'esprit
d'assaisonner ses actions d'une honnte assurance, je lui rpondis
trs-respectueusement, que j'tois jeune  la verit, mais que tout
jeune que j'tois, je tuerois bien un Espagnol, puisque j'avois dja eu
l'addresse de mettre un Capitaine d'un vieux corps hors de combat. Il me
rpondit fort obligeamment qu'en disant cela, je ne me donnois encore,
que la moindre partie de la gloire qui m'toit du, que je pouvois dire
aussi, que j'avois desarm deux Commandans de Places, & un Commandant de
gens d'Armes, qui valoient bien tout du moins un Capitaine de vieux
corps; qu'Athos, Porthos & Aramis lui avoient cont la chose tout comme
elle s'toit passe, qu'ils convenoient de bonne foi, que sans moi ils
n'eussent peut-tre pas remport sur leurs ennemis l'avantage qu'ils
avoient fait, & principalement Athos, qui avouoit mme que sans le
secours que je lui avoit donn, il et eu de la peine  se tirer des
mains de Jussac; qu'il n'en avoit pas encore parl  sa Majest, parce
qu'il ignoroit toutes ces circonstances, quand il avoit eu l'honneur de
l'entretenir de ntre combat, mais que maintenant qu'il les savoit il
ne manqueroit pas de les lui apprendre; qu'il les lui diroit mme en ma
presence, afin que j'eusse le plaisir, d'entendre de sa propre bouche,
les loanges qui m'en toient dus.

Je fis le modeste  un discours comme celui-l, quoi que dans le fonds
il ne m'en put gures tenir qui me fut plus agrable, Mr. de Treville
fit mettre dans le mme tems les chevaux au carosse, & s'en fut voir
Bernajoux qu'il connoissoit particulirement. Il vouloit savoir de lui
apparemment de quelle manire s'toit pass ntre combat, non qu'il
revoqut en doute ce que les trois Freres lui en avoient dit, mais pour
pouvoir assurer le Roi qu'il tenoit les choses d'un endroit qui ne lui
devoit point tre suspect, puis que c'toit de la bouche mme de ceux 
qui nous avions eu affaire. Il nous dit cependant de venir dner avec
lui, & en attendant qu'il fut revenu de sa visite, nous nous en fumes
dans un Tripot qui toit tout auprs des Ecuries du Luxembourg. Nous ne
fmes que balloter, mtier o je n'tois pas trop habile, & o, pour
mieux dire, j'tois fort ignorant, puis que je ne l'avois jamais fait
que cette fois l, aussi craignant de recevoir quelque coup dans le
visage, & que cela ne m'empecht de me trouver au rendez-vous que le Roi
avoit donn, je quittai la raquette, & me mis dans la Gallerie, tout
auprs de la corde. Il y avoit l quatre ou cinq hommes d'pes; que je
ne connoissois point, et entre lesquels toit un Garde de Mr. le
Cardinal, qu'Athos, Porthos, & Aramis ne connoissoient pas non plus que
moi. Pour lui il les connoissoit bien, & savoit qu'ils toient
Mousquetaires: & comme il y avoit une certaine antipathie entre ces deux
Compagnies, & que la protection que son Eminence donnoit  ses Gardes,
les rendoit insolens,  peine me fus-je mis sous la Galerie, que
j'entendis que celui-ci dit  ceux avec qui il toit, qu'il ne falloit
pas s'tonner que j'eusse eu peur, parce que j'tois apparemment un
apprentis Mousquetaire.

Comme il ne se soucioit gures que j'entendisse ces paroles, puis qu il
les disoit assez haut auprs de moi, pour me les faire entendre, je lui
fis signe un moment aprs, sans que les gens avec qui il toit en
vissent rien, que j'avois un mot  lui dire. Je sortis en mme tems de
la Galerie, & Athos & Aramis, qui toient du ct, par o il me falloit
passer pour aller dans la ru, me demandant, o j'allois, je leur
rpondis, que j'allois o ils ne pouvoient aller pour moi. Ils crurent
donc que c'toit quelque necessit qui m'obligeoit de sortir, &
continuant tojours de balotter, le garde, qui croyoit avoir bon march
de moi, parce qu'il me voyoit si jeune, me suivit un moment aprs sans
faire semblant de rien. Ses camarades qui ne s'toient point aperus du
signe que je lui avois fait, lui demanderent o il alloit, il leur
rpondit, de peur qu'ils ne se deffiassent de quelque chose, qu'il
alloit  l'Htel de la Trimouille, qui toit attenant de ce jeu de
paume, & qu'il alloit revenir. Il y avoit dja pass avec eux devant que
de venir l, & comme il y avoit un Cousin qui toit Ecuyer de Mr. le Duc
de la Trimouille, & que mme il l'toit all demander auparavant, ils
crurent aisment que ne l'ayant point trouv, il alloit voir s'il ne
seroit point revenu par hazard.

J'attendois mon homme sur la porte, & je voulois le faire repentir de la
parole qu'il avoit lche si insolemment, en lui faisant mettre l'pe 
la main; ainsi lui voulant faire connotre le sujet que j'avois de le
quereller, il ne m'eut pas pltt joint, que je lui dis en tirant mon
pe hors du foureau, qu'il toit bien heureux de n'avoir affaire qu'
un apprentis Mousquetaire, parce que s'il avoit affaire  un Matre, je
ne le croyois pas capable de lui pouvoir resister. Je ne sais ce qu'il
me rpondit, & j'y pris moins garde qu' me venger de son insolence,
avant qu'il survint quelqu'un pour nous separer. Je n'y russis pas trop
mal, je lui donnai deux coups d'pe, l'un dans le bras, & l'autre dans
le corps, devant que personne se presentt pour nous rendre ce bon
office. Enfin pour peu qu'on nous eut encore laiss faire, il y avoit
apparence que j'en allois rendre bon compte, quand il s'leva un bruit
jusques dans le Jeu de paume, de ce qui se passoit devant la porte, les
amis de celui-ci accoururent tout aussi-tt: Athos, Porthos & Aramis en
firent tout autant aprs avoir pris leurs pes, se mfiant presque
qu'il ne me fut arriv quelque chose, parce qu'ils ne me voyoient point
revenir. Les premiers qui parurent furent les amis du Garde, dont bien
lui prit assurment: je le serois de prs, & comme je lui venois encore
de donner un coup d'pe dans la cuisse, il ne songeoit plus qu' gagner
l'htel de la Trimouille pour se sauver, quand leur presence lui donna
quelque relche. Au reste ses amis le voyant en cet tat, mirent l'pe
 la main en mme tems, pour empcher que je n'achevasse de le tuer;
peut-tre mme ne se fussent-ils pas arrtez-la, & qu'ils eussent
converti leurs armes dfensives en armes offensives, sans la venu
d'Athos, de Porthos & d'Aramis. Tout l'htel de la Trimouille se souleva
en mme tems contre nous, sachant que le bless toit parent de leur
Ecuyer, & nous en eussions t sans doute accablez, si ce n'est
qu'Aramis commena  crier,  nous Mousquetaires. On accouroit assez
volontiers au secours des gens, quand on entendoit ce nom l, les
demlez qu'ils avoient avec les Gardes du Cardinal, qui toit ha du
peuple, comme le sont presque tous les Ministres, quoi que le plus
souvent l'on ne sache pas trop pourquoi on les hait, faisoit que
presque tous les gens d'pe, & tous les Soldats aux Gardes prenoient
volontiers parti pour eux, quand ils en trouvoient l'occasion. Au reste
un particulier, qui avoit plus d'esprit que les autres, tant venu 
passer justement dans ce tems l, crut qu'il nous rendroit bien plus de
service, s'il couroit promptement avertir chez Mr. de Treville, de ce
qui se passoit, que s'il s'amusoit  mettre l'pe  la main pour nous
secourir. Par bonheur pour nous, il y avoit alors une vingtaine de
Mousquetaires dans la Cour, qui attendoient qu'il revint de la Ville,
sur ce que le Portier leur avoit dit, qu'il ne serait pas long-tems sans
arriver. Ils accoururent tout aussi-tt o nous tions, & ayant reconnu
les gens de Mr. de la Trimouille dans son htel, les amis de celui  qui
j'avois affaire, furent trop heureux de s'y retirer, sans regarder
seulement derriere eux. Pour le bless, il y toit dja entr, il y
avoit quelque tems, & n'toit pas en trop bon tat, le coup qu'il avoit
reu dans le corps, toit trs-dangereux, & voila ce que lui avoit
attir son imprudence.

L'insolence qu'avoient eu les Domestiques de l'htel de la Trimouille,
de faire une sortie sur nous, comme ils en avoient fait une, fit que
quelques uns de ces Mousquetaires qui toient venus  ntre secours,
mirent en deliberation de mettre le feu  la porte de cet htel, pour
leur apprendre une autrefois de ne se pas mler de ce qu'ils n'avoient
que faire: mais Athos, Porthos & Aramis avec quelques autres, qui
toient plus sages qu'eux, leur ayant remontr que tout ce qui venoit de
se passer, n'tant qu' la gloire de la Compagnie, il ne falloit pas par
une action aussi indigne que celle-l, donner sujet au Roi de les
blmer, ils se rendirent  son conseil, qui toit bien plus sage que le
leur. Nous avions tout lieu effectivement d'en tre contens; outre le
Garde du Cardinal, que j'avois mis en l'tat que je viens de dire, il y
avoit encore deux de ses amis qui toient blesss: Athos & Aramis leur
avoient donn chacun un bon coup d'pe, & ils en avoient tous trois
pour plus d'un mois  demeurer dans le lit, suppos toutefois que le
Garde ne mourut pas de ses blessures. Nous nous en retournmes aprs
cela chez Mr. de Treville, qui n'toit pas encore de retour. Nous
l'attendmes dans sa salle, chacun me venant faire compliment sur ce que
j'avois fait. Ces commencemens toient trop beaux, pour n'en tre pas
tout  fait charm. Je me promettois mme dja une grande fortune, quand
je ne fus gures  voir, qu'il me falloit beaucoup dconter.
J'expliquerai cela dans un moment, mais il faut auparavant que j'achve
cette journe, afin de faire toutes choses par ordre.

Mr. de Treville tant venu bientt aprs cela, Athos, Porthos & Aramis
le prirent de leur vouloir donner un petit mot d'audience en
particulier, parce qu'ils avoient des choses de consequence  lui dire.
Quand mme ils ne se seroient pas servi de ce mot, pour lui annoncer
quelle toit la nature de celle dont ils avoient  l'entretenir, il eut
bien reconnu  leur visage, qu'ils toient plus intrigus qu'
l'ordinaire. Il les fit passer en mme tems dans son cabinet, pour les
entendre, & lui ayant demand permission de m'y faire entrer avec eux,
parce que ce qu'ils avoient  lui dire me regardoit plus que personne,
ils ne l'eurent pas pltt obtenue, que je les y suivis. Ils lui dirent
l ce qui venoit de m'arriver, & comment j'avois soutenu l'honneur de la
Compagnie qu'un garde du Cardinal, avoit os attaquer insolemment, sans
qu'on lui en eut donn aucun sujet. Mr. de Treville fut ravi que je l'en
eusse si bien puni, & sachant qu'il y avoit encore deux de ceux qui
avoient voulu le dfendre qui toient blesss, il envoya prier Mr. le
Duc de la Trimouille de ne point donner retraitte  des gens, qui s'en
montraient si indignes par leur proced. Il lui demanda mme justice de
la sortie que ses gens avoient faite sur nous. Mr. de la Trimouille qui
toit prvenu par son cuyer, le lui envoya  son tour, pour lui dire
que c'toit  lui  se plaindre, & non pas  ses Mousquetaires; qu'aprs
avoir assassin devant sa porte un Garde de Mr. le Cardinal, qui toit
parent d'un de ses principaux domestiques, ils y avoient encore voulu
mettre le feu; qu'ils avoient mme bless deux autres personnes qui les
avoient voulu separer; de sorte que s'il ne punissoit les autheurs de ce
desordre, il n'y auroit plus personne qui fut en suret chez soi. Mr. de
Treville entendant parler cet cuyer de la sorte, lui dit que son Matre
ne l'en devoit pas croire, puis qu'il toit trop interess; qu'il
savoit bien comment la chose s'toit passe, & que des gens tout aussi
croyables que lui, & qui en avoient t tmoins la lui avoient raconte.
Il s'en fut en mme temps chez le Duc & m'y mena. Il avoit peur que s'il
se laissoit abuser davantage, il ne prvint l'esprit de sa Majest, en
lui contant la chose tout autrement qu'elle n'toit. Il craignoit
d'ailleurs, que le Roi tant ainsi prvenu, Mr. le Cardinal ne vint
encore  la charge, auprs de lui; qu'ainsi il ne fermt l'entre par
l,  tout ce qu'on lui pouroit dire en suite. Car sa Majest avoit ce
dfaut, que quand elle toit prvenue une fois, il n'y avoit rien de
plus difficile que de la desabuser. Ce qu'il eut p faire encore de
mieux, que d'aller ainsi trouver le Duc, toit d'aller lui mme trouver
le Roi, & de le prvenir le premier. C'eut t un coup de partie, mais
sa Majest par malheur toit all  la chasse ds le matin, & il ne
savoit presque de quel ct elle avoit tourn: en effet quoi qu'elle
eut dit la veille, qu'elle vouloit aller chasser  Versailles, elle
avoit chang de sentiment depuis, & toit sortie par la porte St.
Martin.

Mr. le Duc de la Trimouille rceut Mr. de Treville assez froidement, &
lui dit en ma presence, qu'il lui conseilloit encore une fois en bon
ami, de faire chtier ceux de ses Mousquetaires, qui se trouveraient
coupables de l'assassinat, qui venoit d'tre commis; que cette affaire
n'en demeurerait pas l; que Mr. le Cardinal en avoit dj connoissance,
& que Cavois, Capitaine Lieutenant de ses Mousquetaires  pied, ne
faisoit que de sortir de chez lui, pour le prier de la part de son
Eminence, de se joindre avec elle, pour tirer raison d'une injure qui
leur devoit tre commune  tous deux; que Cavois lui avoit dit encore,
que si le Garde de ce Ministre avoit t bless, sa maison avoit pens
tre brule, que l'un toit du moins aussi offensant que l'autre, parce
que l'on prenoit querelle souvent contre un homme, sans songer au matre
 qui il appartenoit, au lieu qu'on ne pouvoit avoir dessein de bruler
une maison, sans faire reflexion que celui  qui elle toit en seroit
scandalis, quand mme il n'en recevroit point de dommage.

Mr. de Treville qui toit homme de bon sens, le laissa dire, afin de
voir tout ce qu'il avoit sur le coeur; mais voyant qu'il avoit cess de
parler, il lui demanda, comme s'il eut reflechi  ce qu'il lui disoit,
si l'homme qui toit bless l'toit bien dangereusement: Mr. de la
Trimouille lui rpondit, qu'il l'toit si fort, qu'il y avoit beaucoup
moins d'esperance  sa vie, qu'il n'y avoit de danger pour sa mort; que
le coup qu'il avoit dans le corps, lui avoit perc les poumons; qu'aussi
la premiere chose, qu'on lui avoit conseill de faire, avoit t de
songer  sa conscience, parce qu'il toit entre la vie & la mort. Mr. de
Treville lui demanda alors si c'toit lui, qui lui eut dit de quelle
maniere il avoit t bless, & le Duc tant convenu de bonne foi, que ce
n'toit pas lui, mais un de ceux qui toient accourus  son secours, il
le pria de le vouloir mener dans sa chambre, afin que pendant qu'il
toit encore en tat de dire la vrit, on la put entendre de sa propre
bouche. Il lui dit que cela serviroit  faire rendre  ce garde garde,
une justice prompte & entiere, s'il se trouvoit qu'il eut t insult;
mais aussi que s'il se trouvoit qu'il eut t l'aggresseur, comme il
avoit oui dire aux Mousquetaires, cela serviroit  ne pas accabler des
malheureux, qui n'avoient fait ce qu'ils avoient fait, que pour
repousser une injure, qu'ils n'eussent p souffrir sans la perte de leur
honneur.

Le Duc qui toit un assez bon homme, & qui ne se soucioit gures de
faire sa Cour au Cardinal, qu'il voyoit trs-rarement aussi bien que le
Roi, ne put trouver  redire  sa demande. Il s'en fut avec lui dans la
chambre du bless, & je ne voulus pas les y suivre, de peur de lui faire
de la peine en me voyant, moi qui l'avois mis dans le pitoiable tat o
il toit. Le Duc ne lui eut pas pltt demand qui avoit tort, ou de
lui, ou de celui qui avoit fait ses blessures, qu'il avoa la chose tout
comme elle s'toit passe. Le Duc fut bien tonn, quand il l'entendit
parler de la sorte, & ayant en mme tems fait venir devant lui, celui
qui la lui avoit conte tout autrement, il lui commanda de sortir de sa
maison, & de ne se presenter jamais devant ses yeux, puis qu'il avoit
t capable de lui imposer. Il n'y toit demeur que pour secourir le
bless qui toit son parent, aussi bien que son cuyer. Cependant la
parent de ce domestique ne lui servant de rien, pour adoucir son
ressentiment, il fut oblig de lui obir  l'heure mme, sans avoir p
obtenir seulement permission de les revoir ni l'un ni l'autre.

Mr. de Treville s'en tant retourn chez lui, bien content de sa visite,
nous y dnmes Athos, Porthos, Aramis, & moi, ainsi qu'il nous en avoit
pri ds la veille. Comme il y avoit aussi fort bonne compagnie, & que
nous tions dix-huit  table, on ne s'y entretint presque d'autre chose
que de mes deux combats. Il n'y eut personne qui ne m'en donnt beaucoup
de gloire, ce qui n'toit que trop capable de tenter un jeune homme, qui
avoit dja de lui mme assez de vanit pour croire qu'il valoit quelque
chose. Quand nous emes din, on se mit  joer au lansquenet: les mains
me demangeoient assez pour faire comme les autres, si j'eusse eu le
gousset aussi bien garni que j'eusse voulu; mais mes Parens m'ayant
entr'autres remontrances fait celle-l, avant que de partir, que j'eusse
 fuir le jeu comme un cueil, qui perdoit la plupart de la jeunesse, je
me tins si bien en garde, non seulement cette fois l, contre ma propre
inclination, mais encore dans toutes les autres rencontres, o la mme
dmangeaison me prenoit, que quelque tentation que je receusse, je ne
m'y laissai succomber que de bonne sorte.

L'aprs dne s'tant passe de cette maniere, c'est  dire les uns en
joant, & les autres voyant joer, nous nous en fmes au Louvre sur le
soir, Athos, Porthos, Aramis & moi. Le Roi n'toit point encore revenu
de la chasse, mais comme il ne pouvoit gures tarder  venir, nous
demeurmes dans son Antichambre, o Mr. de Treville qui toit mont en
carosse l'aprs dne nous avoit dit, qu'il nous viendroit prendre pour
nous mener dans le Cabinet du Roi. Sa Majest vint un moment aprs que
nous fmes l, & ses trois Freres qui avoient l'honneur d'en tre connus
particulierement, & mme d'en tre estims, s'tant mis sur son passage,
pour s'en attirer quelque regard, au lieu d'en obtenir ce qu'ils
souhaitoient n'en furent regardez qu'avec un oeil de colere &
d'indignation. Ils s'en revinrent tout tristes auprs d'une fentre o
j'tois, n'ayant os me montrer devant le Roi, avant que de lui tre
present, & lui avoir fait la reverence. Ils toient si mortifis tous
trois, de ce qui leur venoit d'arriver, qu'il ne me fut pas difficile de
reconnotre leur chagrin. Je leur demandai ce qui leur toit survenu
depuis un moment, pour les voir maintenant dans cet tat. Ils me
rpondirent que nos affaires alloient mal, ou qu'ils se trompoient fort,
que cependant il falloit attendre l'arrive de Mr. de Treville, pour en
juger sainement; qu'il demanderoit lui-mme  sa Majest ce qui en
toit, mais que du caractre dont toit ce Monarque, il ne leur avoit
pas fait la mine pour rien; qu'il toit extremement naturel, & que si
c'toit une qualit absolument ncessaire, comme le prtendoit un
certain Politique que de savoir dissimuler pour regner, jamais Prince
n'y avoit t moins propre que lui.

Je me sentis tout mortifi  ces paroles. J'eus peur, sans que je
pntrasse nanmoins ce qui pouvoit tre arriv, que la mauvaise humeur
de sa Majest ne s'tendit jusques sur moi; ainsi n'ayant plus d'autre
impatience que de voir arriver Mr. de Treville, afin d'tre feur plutt
de mon sort, il vint enfin, & augmenta encore mon inquitude, par ce
qu'il nous dit en arrivant. Il nous apprit que Mr. le Cardinal, aprs
avoir envoy Cavois au Duc de la Trimouille, n'avoit pas cr pltt
l'avoir fait entrer dans son ressentiment, qu'il avoit depch vers le
Roi, pour lui apprendre ce qui s'toit pass au sortir de ntre jeu de
paume; que son Eminence lui avoit crit mme une longue lettre l
dessus, lui mandant que s'il ne punissoit ses Mousquetaires, ils
feroient tous les jours mille meurtres, & mille insolences, sans que
persone ost plus entreprendre de les reprimer.

Mr. de Treville nous quitta aprs nous avoir dit, qu'il ne croyoit pas
que l'occasion nous fut favorable ce jour l de voir sa Majest, qu'il
alloit entrer dans sa chambre, & que s'il ne revenoit pas nous trouver
dans un moment, nous pouvions nous en retourner chacun chez nous; qu'il
nous y iroit avertir de ce que nous aurions  faire, & qu'il n'y
perdroit pas un moment de tems. Il nous quitta  l'heure mme & tant
entr chez le Roi, sa Majest fut quelque tems sans lui rien dire, elle
lui fit mme la mine, comme elle l'avoit faite aux trois Frres. Mr. de
Treville, qui ne s'en embarrassoit pas beaucoup, parce qu'il savoit
qu'il la desabuseroit bientt des impressions que le Cardinal lui avoit
donnes, ne lui dit rien aussi de son ct, sachant qu'il devoit
remettre ntre justification  un autre tems. Le Roi qui toit fort
naturel, comme je viens de dire, voyant qu'il ne lui parloit point de ce
qui toit arriv, dont il croyoit qu'il lui devoit rendre compte, rompit
le silence  la fin tout d'un coup, & lui demanda si c'toit ainsi que
l'on faisoit sa charge; qu'il toit arriv  ses Mousquetaires
d'assassiner un homme & de faire beaucoup de desordre, & que cependant
il ne lui en disoit pas un seul mot; qu' plus forte raison n'avoit-il
pas eu le soin de les faire mettre en prison pour les faire punir en
tems & lieu; que cette conduite n'toit gures d'un bon Officier comme
il l'avoit tojours cr, & qu'il en toit d'autant plus tonn qu'il
connoissoit mieux que personne combien il toit ennemi de toute violence
& de toute injustice.

Mr. de Treville ayant t bien-aise de le laisser dire pour lui faire
decharger sa bile, lui rpondit alors qu'il toit inform de tout ce que
Sa Majest lui disoit, mais que pour elle elle ne l'toit que trs-mal,
apparement, puis qu'elle lui parloit de cette sorte; qu'il lui demandoit
pardon s'il osoit lui parler ainsi, mais que comme il s'en toit inform
 fond, jusques  aller lui-mme chez Mr. le Duc de la Trimouille, elle
ne trouveroit pas mauvais qu'il la prit d'envoyer querir ce Duc, avant
que de lui en dire d'avantage; qu'il y avoit mme un homme chez lui qui
en pouvoit encore parler plus assurment que les autres; que cet homme
toit celui l mme qu'on avoit fait accroire  Sa Majest avoir t
assassin; qu'il l'avoit interog lui-mme en presence du Duc, & qu'il
toit convenu avec lui, que bien loin que ce fussent les Mousquetaires
de Sa Majest qui eussent tort, c'toit lui qui par son insolence avoit
t cause de son malheur; qu'au surplus ce n'toit pas seulement eux qui
l'avoient bless, mais bien le mme jeune homme qui avoit rendu le
combat dont il avoit eu l'honneur de l'entretenir la veille.

Le Roi fut surpris quand il l'entendit parler de la sorte. Neanmoins
comme il toit de sa prudence, aprs le ressentiment qu'il venoit de
faire clatter, de ne pas ajouter foi tellement  ses paroles, qu'il ne
fut bien aise auparavant d'tre clairci si elles contenoient verit, il
envoya dire au Duc de la Trimouille de ne pas manquer de se trouver le
lendemain  son lever. Le Cardinal qui avoit des espions dans la Chambre
du Roi pour lui rendre compte de tout ce qui s'y passoit, avoit dja
appris la mauvaise mine que Sa Majest y avoit faite  Treville. Cela
lui avoit donn esprance qu'il le perdroit  la fin dans son esprit. Il
s'y tudioit depuis long-tems, non qu'il ne l'estimt infiniment; mais
parce que, quelque promesse qu'il lui eut faites, il n'avoit jamais pu
le faire entrer dans ses intrts; Mais quand il vint  apprendre ce
qu'il lui avoit dit, non seulement pour se justifier, mais encore pour
justifier ceux qu'il avoit accusez de cet assassinat, il eut bien peur
de n'en avoir que le dementi. Il renvoya savoir ds la mme heure chez
Mr. le Duc de la Trimouille, pour savoir de lui si c'toit qu'il eut
chang d'avis, depuis la parole qu'il lui avoit rapporte de sa part. Ce
Duc n'y toit pas, il toit all souper en Ville; & comme ses gens ne
pouvoient dire  quelle heure il reviendroit, Cavois prit le parti de
s'en retourner dans sa maison & d'attendre au lendemain matin  executer
les ordres de son Eminence. Il ne fit pas trop mal, le Duc ne revint
qu' deux heures aprs minuit, & son Suisse lui ayant rendu une Lettre
que lui crivoit Mr. Bontems, par laquelle il lui mandoit de la part du
Roi qu'il eut  se trouver  son lever, il se leva de meilleur matin
qu'il n'avoit de coutume, afin d'tre ponctuel  ce qui lui toit
prescrit.

Cela fut cause que quand Cavois y retourna il ne le trouva plus, le
Suisse lui dit qu'il toit all au Louvre, ce qu'il eut peine  croire,
parce que, comme j'ai dja dit, il ne se soucioit pas autrement d'aller
faire sa Cour  Sa Majest. Il avoit mme accoutum de dire qu'une des
choses du monde qui lui faisoit croire qu'il toit plus heureux que les
autres, c'est qu'il avoit tojours mieux aim sa Maison de Touars que le
Louvre, de sorte qu'il avoit plus de trente-cinq ans devant qu'il eut
jamais vu le Roi. La Religion Protestante dont il faisoit profession
toit cause qu'il haissoit le mtier de Courtisan, il savoit que le Roi
n'aimoit pas ceux qui en toient; il savoit dis-je qu'il se contentoit
de les craindre & cela est si vrai, que le Roi d'aujourd'hui parlant un
jour  des gens de cette Religion, qui avoient la hardiesse de lui
remontrer que la rigueur de ses dits ne repondoient pas  leurs
esprances, c'est, leur repliqua-t-il, que vous m'avez tojours regard
comme le Roi mon Pere, & comme le Roi mon grand Pere: Vous avez cru sans
doute que je vous aimois comme faisoit l'un ou que je vous craignois
comme faisoit l'autre, mais je veux que vous sachiez que je ne vous aime
ni ne vous crains.

Le Duc de la Trimouille avoit dja parl au Roi quand Cavois arriva, &
lui avoit confirm tout ce que Treville lui avoit dit. Sa Majest ne fut
plus en colere aprs cela contre ses Mousquetaires; mais le Cardinal y
fut beaucoup contre Cavois, de ce qu'il avoit si mal execut ses ordres.
Il lui dit qu'il devoit pltt attendre le Duc chez lui pendant toute la
nuit, que de le manquer, comme il avoit fait; qu'ils eussent pris des
mesures ensemble pour perdre un petit Gentilltre qui s'en faisoit si
fort accroire que d'oser tojours lui resister; qu'il ne le lui
pardonneroit de sa vie; qu'il eut  se retirer de devant ses yeux, & 
ne s'y jamais presenter sans ses ordres. Cavois qui connoissoit l'humeur
de son matre, ne voulut lui rien repliquer, de peur qu'tant innocent
comme il l'toit, il ne se rendit coupable en voulant lui faire
connotre son injustice; il s'en retourna chez lui tout chagrin, & sa
femme qui avoit bien autant d'esprit que lui, voulant savoir ce qu'il
avoit fait, n'en eut pas pltt connoissance qu'elle lui dit en mme
tems qu'il se laissoit l abbattre de peu de chose, qu'il y avoit du
remede  tout hors  la mort, & que devant qu'il fut trois jours elle le
remettroit mieux avec son Eminence qu'il n'y avoit jamais t. Il lui
repliqua qu'elle ne la connoissoit pas, qu'elle toit ttue comme une
mulle, & que quand elle prenoit une fois quelqu'un en aversion il n'y
avoit pas moyen, quoi que l'on peut faire, de l'en faire jamais revenir.
Madame de Cavois lui rpondit qu'elle connoissoit tout aussi-bien que
lui de quoi ce Ministre toit capable, qu'ainsi il n'avoit que faire de
se mettre en peine comment elle s'y prendroit pour le mettre  la
raison, qu'elle en faisoit son affaire, & que comme elle n'entreprenoit
jamais rien dont elle ne vnt  bout, il n'avoit plus qu' dormir eu
repos.

Cette Dame effectivement faisoit une partie de ce qu'elle vouloit  la
Cour, & faisoit rire souvent ce Ministre, lors qu'il n'en avoit point
d'envie. Ce n'toit pas cependant ni par des traits de femmes ni par des
railleries fades, telles qu'on en voit souvent dans la bouche des
Courtisans, qu'elle faisoit toutes ces merveilles. Tout ce qu'elle
disoit toit assaisonn d'un certain sel qui contentoit les plus
difficiles en mme tems qu'il repandoit une certaine estime pour elle
qui faisoit qu'on ne se pouvoit plus passer de sa Compagnie. Son mari
qui toit redevable  son adresse d'une partie de sa fortune, se jetta
entre les bras pour se tirer du mauvais tat o il toit: elle lui dit
alors que puis qu'elle l'avoit amen au point qu'elle desiroit, il
n'avoit plus maintenent qu' bien executer ce qu'elle lui alloit
recommander; qu'il se mit dans son lit, qu'il y fit bien le malade, &
qu'il dit  tous ceux qui le visiteroient ou qui viendroient de la part
de quelqu'un pour lui demander des nouvelles de sa sant, qu'elle ne
pouvoit pas tre en plus mechant tat qu'elle toit, qu'il affectat
cependant de ne parler  personne, que le moins qu'il pourroit, & que
quand il y seroit oblig il ne le fit que d'une voix engage, & comme un
homme qui auroit une oppression de poitrine.

Pour elle, elle se tint tout le jour comme elle toit au sortir de son
lit, & tout de mme que si la feinte maladie de son mari l'eut mise hors
d'tat de songer  son ajustement. Cet homme qui avoit beaucoup d'amis
comme en ont tous ceux qui ont quelque faveur auprs du Ministre, car il
avoit tojours t fort bien avec lui, ne manqua pas de visites, quand
le bruit de son mal se fut rpandu par la Ville. Ils savoient bien
pourtant les paroles que le Cardinal lui avoit dites; ce qui toit plus
que capable selon la coutume des courtisans de lui faire perdre leur
amiti. Mais comme ils esperoient que sa disgrace ne dureroit pas, sur
tout n'ayant rien fait qui pt le perdre dans l'esprit de son Eminence,
ils continuerent d'en user avec lui comme ils avoient accoutum. Le
Cardinal qui venoit d'essuyer de grosses paroles du Roi qui lui avoit
reproch qu'il n'avoit pas tenu  lui, par ses faux rapports, qu'il
n'eut cass Treville & sa Compagnie de Mousquetaires, toit encore plus
en colere que jamais contre Cavois. Ainsi apprenant que sa maison ne
desemplissoit point de monde, il dit tout haut devant mille personnes,
qu'il s'tonnoit grandement qu'on eut si peu de consideration pour lui,
que d'aller visiter un homme qu'il jugeoit digne de son ressentiment.
Ces paroles suffirent pour rendre la maison du feint malade tout aussi
deserte qu'elle toit frequente auparavant. Madame de Cavois en fut
ravie, parce qu'elle avoit peur que quelqu'un reconnut sa feinte, &
qu'il n'en allt rendre compte au Cardinal. Cependant ses parens ne
croyant pas que cette defense s'tendit sur eux, aussi particulierement
que sur les autres, y envoyerent du moins des laquais, s'ils n'y osrent
plus aller: ces laquais leur rapporterent ce que Madame de Cavois leur
disoit, tantt elle mme quand ils montoient jusques dans son
anti-chambre, & tantt ce qu'on leur disoit  la porte quand ils ne
prenoient pas la peine d'y monter. Toutes ces nouvelles ne pouvoient
cependant tre plus tristes qu'elles l'toient; le malade se portoit,
tojours  ce qu'on disoit de moment  autre, de plus mal en plus mal, &
afin qu'on le crut mieux dans le monde Madame de Cavois fit venir chez
elle le premier Medecin du Roi, afin qu'il dit ce qu'il pensoit de son
mal: elle ne risquoit pas beaucoup en faisant cela, jamais il n'y avoit
eu de medecin plus ignorant que lui, ce qu'on reconnut si bien  la fin
 la Cour qu'il en fut chass honteusement. Au reste pour le mieux
tromper, elle fit apporter dans la chambre de son mari le sang d'un de
ses laquais qui toit malade d'une pleuresie, & lui fit accroire que
c'toit le sien. Il ne falloit pas tre trop habile pour dcider que ce
sang ne valloit rien il hocha la tte en le voyant, comme pour lui dire
d'un ton misterieux qu'il y avoit l bien du danger. Madame de Cavois
fit en mme temps la pleureuse, mtier qu'elle savoit naturellement,
comme savent la plpart des femmes & qu'elle avoit encore tudi avec
beaucoup de soin, afin de s'en servir en tems & lieu.

Peu s'en fallut que Bouvard, c'toit le nom de ce mdecin, ne pleurt de
mme quand il lui vit verser des larmes, & accompagner de mille sanglots
le recit qu'elle lui faisoit de sa maladie. Il voulut tter cependant le
poux du malade, & il crut qu'il toit tout en sueur, parce qu'il avoit
dans son lit un petit vase d'eau tiede, dont il avoit arros sa main,
jusques au dessus du poignet, afin de faire accroire la mme chose 
tous ceux qui auroient la curiosit de le vouloir tter. On en avoit
mme repandu quelques gouttes sur une aleze dont on lui fit accroire
qu'on avoit envelopp le malade, & comme on l'avoit laisse ressuyer
dans le lit, elle n'toit plus que moette, afin qu'il donnt pltt dans
le panneau. Il sentit cette aleze, & trouva  ce qu'il disoit que ce qui
causoit sa moetteur sentoit extremement mauvais. Il tira encore des
inductions del que cette maladie toit trs dangereuse, & tant sorti
de cette Maison, il en repandit le bruit par toute la Cour. M. le
Cardinal le sut comme les autres, sans en parotre autrement touch,
quoi qu'il le fut dans le fonds. Il crut que pour soutenir le caractere
d'un grand Ministre, comme il toit, il ne devoit pas changer sitt de
sentiment, qu'aussi bien cela lui seroit tout  fait inutile, s'il
venoit  mourir, & que s'il en rchapoit il feroit tojours bien sa paix
avec lui.

Pendant que cela se passoit le Roi, qui, du mme moment qu'il avoit t
desabus, avoit rendu son amiti  Mr. de Treville & lui avoit redit de
nous amener les trois freres & moi dans son Cabinet, comme il le lui
avoit command auparavant. La nouvelle action que je venois de faire lui
donnoit encore plus d'envie de me voir que jamais. Mr. de Treville nous
y conduisit ds le mme jour que le Duc de la Trimouille avoit confirm
 sa Majest ce qu'il lui avoit dit. Le Roi me trouva extrmement jeune
pour avoir fait ce que j'avois fait, & me parlant avec beaucoup de
bont, il dit  Mr. de Treville de me mettre Cadet dans la Compagnie de
son beau Frere qui toit Capitaine aux Gardes. Il s'appelloit des
Essarts, & ce fut l o se fit mon apprentissage dans le metier des
armes. Ce Rgiment toit alors tout autre qu'il n'est aujourd'hui: tous
les Officiers toient gens de qualit, & l'on n'y voyoit point de gens
de Robe ni de fils de Partisan comme il s'y en voit maintenant, & mme
comme il en est tout rempli. Ce n'est pas que je veuille dire que les
premiers soient  mpriser. Ils ont leur merite tout comme les personnes
les plus qualifies, & s'il leur toit deffendu de porter les armes nous
n'aurions pas eu deux Marchaux de France que le Parlement de Paris nous
a dja donnez. Le Marchal de Marillac, quoi qu'il ait pri
malheureusement, n'en est pas moins recommandable par mille honntes
gens qui savent de quelle maniere arriva son malheur. Le Marchal
Foucaut toit pareillement d'une famille de Robe, & quoi qu'il portt
d'autres armes que n'en portent ceux qui viennent comme lui de la
famille qui porte ce nom l, ce n'toit qu' cause qu'Henri IV. les
avoit changes pour un service important que l'un de ses anctres lui
avoit rendu.

Le Roi avant que de me renvoyer voulut que je lui contasse non seulement
mes deux combats, mais encore tout ce que j'avois fait depuis que
j'avois l'ge de connoissance. Je contentai sa curiosit,  la reserve
de ce qui m'toit arriv  S. Die, que je n'eus garde de lui dire. Je
trouvois qu'il y alloit un peu trop du mien, & rien ne me faisoit
souffrir avec patience l'affront que j'y avois reu que l'esperance d'en
pouvoir tirer vengeance bientt. Je me fondois particulirement sur les
promesses que m'avoit fait Montigr de m'avertir quand Rosnay ne se
deffieroit plus de rien, & qu'il reviendroit dans sa Maison. Je trouvois
mme qu'il ne m'avoit pas donn de mchantes arres de sa parole, en me
prtant son argent aussi genereusement qu'il avoit fait. J'avois
cependant quelque inquitude de savoir comment je le lui pourrois
rendre, quand le Roi m'en tira heureusement. Il dit  l'Huissier de son
Cabinet, avant que j'en sortisse, qu'il eut  lui faire venir son
premier Valet de Chambre, & ce premier Valet de Chambre tant venu, il
lui commanda de prendre cinquante Lois dans sa Cassette, & de les lui
apporter. Je me doutai bien, quand je l'entendis lui faire ce
commandement, que ces cinquante Lois toient pour moi, & de fait le Roi
ne les eut pas pltt qu'il me les donna  l'heure mme. Il me dit en me
les donnant que j'eusse soin seulement d'tre honnte homme, & qu'il ne
me laisseroit manquer de rien.

Je crus ma fortune faite d'abord que je l'entendis parler de la sorte, &
comme je n'avois pas envie de m'loigner du chemin qu'il me prescrivoit,
je regardai comme une chose indubitable ce qui me venoit de la bouche
d'un si grand Roi. Mais je reconnus bientt que c'toit  tort que
j'avois adjout foi  ce Discours, & que si j'eusse tudi cette parole
de l'Ecriture, qui nous apprend que nous ne devons jamais mettre ntre
confiance dans les Princes, mais en Dieu seul qui ne trompe jamais, ni
qui ne sauroit jamais tre trompe, j'eusse beaucoup mieux fait que de
conter l dessus. J'expliquerai cela dans un moment & il faut que je
rapporte auparavant ce qui arriva de la tromperie que faisoit Madame de
Cavois. Elle garda son mari pendant quatre jours de la maniere que je
viens de dire, & Bouvart, pour mieux trancher de l'homme important,
continuant d'assurer qu'il lui toit impossible de rechaper,  moins que
d'un miracle, en l'tat qu'il l'avoit laiss, elle s'en fut le lendemain
au Palais Cardinal dans l'habit de deuil, le plus grand que put jamais
porter une femme. Les Officiers du Cardinal qui la connoissoient
aussi-bien qu'ils faisoient leur Matre ne la virent pas pltt dans cet
quipage, qu'ils ne douterent point qu'elle ne l'eut perdu. Ils
l'accablerent l dessus de complimens qu'elle rceut d'un air tout aussi
triste que si la chose eut t bien vraye. Ils voulurent l'annoncer en
mme tems  son Eminence, ce qu'elle ne voulut pas souffrir, elle leur
repondit qu'elle l'attendroit quand elle iroit  la Messe, & qu'il lui
suffiroit de se faire voir  elle pour lui apprendre le besoin, qu'elle
avoit de son secours. On fut dire en mme tems  ce Ministre que Cavois
toit mort, & que sa veuve l'attendoit sur le passage de sa Chapelle
pour lui recommander ses enfans. Le Cardinal  cette nouvelle n'osa
sortir de sa Chambre, craignant que ce ne fut bien pltt pour l'accuser
d'avoir fait mourir son mari, que pour lui demander quelque chose. Ainsi
aimant mieux qu'elle lui fit une Mercurialle dans son Cabinet que de la
lui faire devant tous ses Courtisans, il commanda en mme tems qu'on la
lui ament. Il s'en fut au devant d'elle: d'abord qu'il l'apperut il
l'embrassa & lui dit qu'il toit bien fach de la perte qu'elle avoit
faite, que le deffunt avoit eu tort de prendre les choses  coeur aussi
fortement qu'il avoit fait, qu'il devoit connoitre son humeur depuis le
tems qu'il toit  lui, & savoir que quelque violente que fut sa colre
contre ses veritables serviteurs, elle n'toit pas de longue dure; que
cependant si elle avoit beaucoup perdu en le perdant, la perte qu'il
faisoit lui mme en lui n'toit gures moindre que la sienne; qu'il
reconnoissoit mieux que jamais combien il avoit t de ses amis, puis
qu'il n'avoit p souffrir de sa bouche une seule parole rude sans en
mourir de douleur.

Madame de Cavois ne l'entendit pas pltt parler de la sorte qu'elle lui
dit qu'elle n'avoit que faire de pleurer ni de porter davantage son
habit, qu'elle ne l'avoit pris que pour porter le deuil de la perte que
son mari & elle avoient faite de l'honneur de ses bonnes graces; mais
que puis qu'elle les leur rendoit elle n'avoir plus que faire ni de
deuil ni d'armes; que son mari toit bien mal  la verit, mais que
comme il n'toit pas encore mort il guriroit bientt, quand il
apprendroit cette bonne nouvelle. Le Cardinal fut bien surpris quand il
lui vit quitter sitt son personnage. Il se douta bien qu'elle ne
l'avoit fait que pour l'obliger  le faire parler ainsi: il fut fch de
s'tre si fort press, voyant bien qu'il ne feroit pas sans en tre
raill dans le monde. Nanmoins Comme c'toit une chose faite, & qu'il
n'y avoit plus de remede, il se prit  en rire tout le premier. Il lui
dit donc en mme tems qu'il ne connoissoit point de meilleure Comedienne
qu'elle, & il ajouta  cela qu'il vouloit, pour lui faire plaisir,
demander au Roi qu'il lui plt crer en sa faveur une charge de
Surintendant de la Comedie, tout de mme qu'il y en avoit une de
Surintendant des Btimens, afin de l'en gratifier; que quoique ce ne fut
pas la coutume de donner le moindre emploi  une femme il ne laisseroit
pas de tcher de lui faire tomber celui-l, qu'il remontreroit sa
capacit au Roi, & que comme il ne demandoit qu' tre bien servi, il ne
doutoit pas qu'il ne la lui donnt preferablement  tout autre, puis
qu'elle toit plus capable que personne de l'exercer.

Mr. le Cardinal s'tant ainsi amus  badiner avec elle, fit entrer ses
principaux Officiers dans son Cabinet, & leur dit qu'ils n'avoient pas
tout tant qu'ils toient  se moquer les uns des autres, puis qu'elle
les avoit tous attrapez galement, qu'ils avoient cr que Cavois toit
mort, & que cependant  peine croiroit-il presentement qu'il fut malade;
qu'il toit bien vrai que Bouvart, qui l'avoit t voir, l'assuroit, &
mme qu'il l'avoit t bien dangereusement, mais que comme ce n'toit
qu'un ignorant, il toit persuad qu'on pouvoit se dispenser de le
croire, sans courre risque de passer pour heretique. Ses Officiers qui
n'toient pas trop prvenus en faveur de ce medecin, le voyant de si
belle humeur lui rpondirent qu'il faisoit bien d'en avoir cette
opinion, parce que s'il n'y avoit que cela qui le persuadt il pouvoit
bien encore se tromper; que Bouvart, comme il le disoit fort bien, toit
un grand asne en matiere de medecine, & que tout Paris en convenoit
aussi bien qu'ils convenoient de bonne foi que Madame de Cavois les
avoit tous tromps.

Cette Dame ayant ainsi fait la paix de son mari avec le Cardinal,
quelqu'un dit au Roi le tour qu'elle avoit jou  son Eminence, & en fit
bien rire Sa Majest. Treville qui lui en vouloit, parce que son
Eminence lui en vouloit  lui mme, ne fut pas un des derniers  s'en
divertir avec elle. Il lui dit que c'toit ainsi que les grands hommes
avoient leur ridicule aussi bien que les autres, & prenant sujet de l
de lui conter tout ce qu'il en savoit, il se donna carrire  ses
depends, pendant je ne sais combien de tems.

D'abord que j'eus les cinquante Lois du Roi je ne songeai plus qu'
renvoyer  Montigr l'argent qu'il m'avoir prt si honntement. Une
personne d'Orleans qui logeoit dans mon mme logis & qui y toit fort
connu, voyant que j'tois en peine  qui m'addresser pour faire les
choses seurement, me dit que si je m'en voulais bien fier  lui il me
rendroit ce petit service, qu'il connoissoit Mr. de Montigr, & qu'il
lui feroit tenir cet argent par une personne sre; qu'elle n'toit
jamais une semaine sans aller chez lui. Je fus ravi de cette occasion
qui me tiroit d'embarras. Je lui donnai en mme tems la somme que je
devois  ce Gentilhomme, & y ayant voulu ajouter quelque chose pour la
dpense de celui qui lui porteroit cet argent, l'homme  qui je le
donnois me dit que je lui faisois injure d'oser seulement lui en parler,
qu'il n'toit pas homme  demander retribution de si peu de chose, & que
le plaisir de me rendre service toit tout ce qu'il dsiroit. Je ne
l'eusse pas fait avec un autre, mais comme c'toit un homme qui tenoit
Hotellerie  Orleans, & qui ne me paroissoit pas trop riche, je ne
voulois pas avoir  me reprocher de lui avoir fait dpenser un sol pour
l'amour de moi.

Mon argent fut rendu fidelement  Montigr, d'abord qu'il eut crit une
Lettre  son ami. Montigr ne s'attendoit pas  le ravoir sitt, &
peut-tre mme  le ravoir jamais. Il savoit combien il toit rare de
recevoir des lettres de change de mon pais, & sur tout  un pauvre
gentilhomme tel que j'tois. Richard, c'est le nom de l'homme qui me
rendit ce service, avoit pri son ami de lui renvoyer le billet que
j'avois fait  Montigr. Il me le remit entre les mains pour marque
qu'il avoit eu soin d'executer ce dont je l'avois pri. Je le remerciai
de la peine qu'il en avoit bien voulu prendre, quoi que je ne fusse pas
 le faire, & que je m'en fusse acquitt ds le moment que je lui avois
fait cette priere. Je mis ce billet dans ma poche, au lieu de le
dechirer comme je devois, & l'ayant perdu ou le mme jour ou le
lendemain, en tirant peut-tre mon mouchoir ou bien en prenant autre
chose, je ne m'apperus de sa perte que deux ou trois jours aprs. Je le
dis  Richard qui me blama du peu de soin que j'en avois eu, & comme il
vit que cela m'inquietoit comme si j'eusse prev ce qui m'en devoit
arriver un jour, il tcha de m'en consoler. Il me dit que quand mme
quelqu'un le trouveroit, il ne m'en pouvoit arriver d'accident, que
premierement je n'tois pas en ge pour faire un billet, & que
secondement tant sous le nom de Montigr, il n'y avoit point de
friponnerie  faire l dessus,  moins qu'il n'en fut de moiti avec
quelqu'un; que j'avois d reconnotre au proced qu'il avoit tenu avec
moi qu'il toit honnte homme, mais que s'il avoit encore besoin, avec
cela d'une caution pour me le certifier, il lui en serviroit en tout
tems, & en tout lieu, quoi qu'il ne s'en reconnt pas capable.

Cette dernire raison me toucha plus que la premiere,  laquelle j'avois
mis obstacle moi mme par un excs de delicatesse. Comme il savoit aussi
bien que cet Aubergiste que je n'tois pas en ge de pouvoir m'obliger
valablement, je n'tois engag dans ce billet  en payer le contenu que
parole d'honneur, ainsi il n'y avoit point l de minorit  alleguer
pour s'exempter du payement, puis que les Marchaux de France devant qui
l'on faisoit venir pour l'xecution de ces sortes de billets
condamnoient & jeunes & vieux galement, quand on toit de si mauvaise
foi que de ne le pas vouloir payer. J'avois appris cela d'une affaire
que mon pere avoit eu devant eux, o il toit porteur d'un semblable
billet; ainsi je m'tois servi de ma propre connoissance contre moi
mme, parce que je croyois que quand on avoit bien envie de payer il
devoit tre indifferent ou de se bien lier ou de ne se point lier du
tout.

Cette circonstance entretint donc mon inquietude pendant quelques jours,
mais comme il n'y a rien que l'on n'oublie  la longue, je n'y songeai
plus au bout de quelque tems. Je tachai cependant de remplir mon devoir
de Soldat tout du mieux qu'il me fut possible. Je trouvai Besmaux dans
la mme compagnie o j'tois. C'toit un homme tout d'un autre humeur
que moi, & nous ne nous ressemblions en rien ni l'un ni l'autre, si ce
n'est que nous tions tous deux Gascons. Il n'y avoit rien effectivement
de plus oppos que nos manieres d'agir. Il avoit de la vanit au del de
l'imagination. Il eut voulu presque que nous l'eussions cr de la cte
de St. Lois, tant il s'en faisoit accroire: tout cela n'toit fond
cependant que sur ce qu'il toit plus vain que les autres, quoi qu'il ne
vallut pas mieux. Le nom de Besmaux qu'il portoit toit le nom d'une
petite metairie qui toit plus charge de taille qu'elle n'apportoit de
revenu; mais comme lors que l'on s'entte une fois de vouloir parotre
plus que l'on est, l'ge n'a guerres de cotume de reformer ce deffaut,
il fit porter le nom de Marquisat  cette chaumiere d'abord qu'il devint
en fortune.

Pour moi je fus tojours mon chemin sans vouloir parotre plus que je
n'tois. Je savois que je n'tois qu'un pauvre Gentilhomme: je vcus
donc comme je devois faire, sans vouloir ni me relever au dessus de mon
tat ni me rabbaisser au dessous de ceux qui n'toient pas plus que moi.
J'avois peine ainsi  souffrir que Besmaux se donnt des airs de
grandeur en vantant le nom de Montlesun qu'il portoit. C'toit  la
verit un nom qui toit assez beau, mais comme tout le monde ne
convenoit pas trop qu'il lui appartint, je me crus oblig de lui dire, &
comme son camarade & comme son ami, que toute cette vanit lui faisoit
plus de tort que de bien. Il receut mal mon compliment, & l'attribuant
moins au desir que j'avois de lui rendre service, qu' une certaine
jalousie qu'il se figuroit que j'eusse conu aussi-bien que les autres
Cadets de ce qu'il pretendoit s'lever au dessus de nous, il ne me
regarda plus que comme un homme qui lui devoit tre suspect, bien loin
de prendre la moindre confiance en lui. Il avoit aussi cela de ridicule
que sans considerer ses forces qui ne pouvoient pas tre moindres
qu'elles toient, il vouloit imiter ceux qui avoient des ailes pour
voler: s'il voyoit quelque nouvelle mode, il en prenoit aussi-tt
quelque chose, sans considerer qu'il y avoit pltt de l'extravagance 
le faire qu'il ne pouvoit y avoir ni de raison ni de bon sens. Il
pretendoit pourtant le contraire sans prendre garde qu'il s'en rendoit
ridicule  tout le monde. Je me souviens l-dessus d'une chose qu'il
fit, qui fit bien rire non seulement toute ntre Compagnie, mais encore
tout le Regiment. Nous tions alors  Fontainebleau o il toit log
chez une htesse qui eut quelque bonne volont pour lui. Il en profita
tout autant qu'il pt, mais comme elle n'toit pas riche, ce qu'il en
tira ne se reduisit qu' peu de chose. Il ne s'amusa point  en remplir
son ventre, comme font quantit de nations qui aiment mieux l'avoir
plein, que d'avoir toute la magnificence du monde sur leur dos. Il avoit
cela de commun avec tous les Gascons qu'il croyoit devoir pratiquer le
proverbe qui dit ventre de son & habit de velours. Ainsi il mit sur lui,
tout ce qu'il avoit p tirer de cette femme sans se mettre en peine de
tout le reste. Il se donna un habit dont il avoit assez de besoin, parce
que quoi qu'il eut celui de Soldat comme les autres, la coutume des
Cadets toit d'en avoir un distingu de ceux du commun. Pour moi c'est 
quoi je n'avois pas manqu, & je m'en tois donn un assez beau de
l'argent que le Roi m'avoit donn: J'y en avois employ une partie &
j'tois bon mnager du reste, sachant qu'il falloit garder une poire
pour la soif.

Au reste comme on commenoit  porter en ce tems l des baudriers en
broderie d'or qui coutoient huit ou dix pistoles, & que les finances de
Mr. de Besmaux ne pouvoient pas atteindre jusques l, il prit le parti
de se faire faire le devant d'un baudrier de cette faon, & le derriere
tout uni. Il affecta cependant, afin qu'on n'en vit pas le defaut, de
porter un manteau, sous prtexte d'une feinte incommodit, ainsi n'en
talant aux yeux du monde que le devant, il n'y eut personne qui ne crut
pendant deux ou trois jours, qu'il avoit donn dans l'toffe tout aussi
bien que les autres. Mais le tour de ntre Compagnie tant venu de
monter la Garde au bout de ce tems l, & Besmaux ayant endoss un autre
baudrier que celui que nous venions de lui voir, parce qu'il ne pouvoit
pas l porter de manteau, il y eut un de mes camarades nomm
Mainvilliers qui ne pouvoit souffrir sa vanit non plus que moi, qui me
dit qu'il parieroit sa tte que son baudrier en broderie n'avoit point
de derriere. Je lui rpondis que cela n'toit pas croyable, & qu'il
toit trop sage pour s'exposer  la raillerie qu'il s'attireroit par l,
si cela venoit jamais  tre reconnu. Il me repliqua que j'en pouvois
croire tout ce qu'il me plaisoit, mais que pour lui il demeureroit dans
sa pense jusques  ce qu'il eut lieu de s'en desabuser. Qu'il ne
tarderoit pas long tems  le faire, & que ce seroit alors que l'on
verroit qui auroit raison de lui ou de moi. Ntre garde tant descendu
Besmaux continua tojours de feindre d'tre incommod pour avoir
pretexte de prendre son manteau. Il ne vouloit pas perdre sitt
l'talage de son baudrier, & comme il ne le pouvoit porter sans cela, il
toit bien ais pendant que c'en toit la mode de faire voir  tout le
monde qu'il n'toit pas homme du commun. Il craignoit qu'elle ne vint 
changer par l'inconstance  laquelle ntre nation est sujette. Il savoit
qu'elle est fort grande, & que nos ennemis n'ayant gures d'autre dfaut
 nous reprocher, que celui l ne manquaient pas de nous en faire le
plus souvent un sujet de mepris.

Mainvilliers qui toit un veill & qui ne demandoit pas mieux qu' rire
&  faire rire les autres, voyant qu'il avoit repris son manteau, & cela
le confirmant plus que jamais dans sa pense, dit  cinq ou six de nos
Camarades, qui se moquoient aussi bien que lui de Besmaux, tout ce qu'il
pensoit l-dessus. Ils n'y avoient pas song, jusques-l, & je n'y eusse
pas song non plus qu'eux, si ce n'est qu'il nous rebatoit tojours la
mme chose. Mais ce qu'il nous faisoit remarquer me faisant entrer  la
fin dans son sentiment, il y en eut un qui lui demanda comment il s'en
pouvoit claircir. Il lui rpondit que s'il en toit en peine tant soit
peu il se trouvt l'aprs dne chez ce fanfaron, qu'il l'iroit prendre
avec moi pour aller se promener dans la forest, qu'il eut soin seulement
de marcher derriere lui & qu'il verroit lui-mme de ses propres yeux
s'il s'toit tromp ou non. Il m'en dit autant  moi &  tous ces
autres, & nous en tant allez chez Besmaux d'abord que nous emes din,
nous le trouvmes son manteau sur les paules qui toit tout prt de
nous venir chercher pour passer l'aprs dne avec nous. Nous lui
proposmes ntre promenade, & s'y en tant venu avec nous, nous fmes
semblant cinq ou six que nous tions de nous arrter  l'entre de la
fort, pour considerer un nid qui toit tout au haut d'un arbre.
Mainvilliers s'amusoit  causer avec lui tant bien aise de lui ter
tout soupon de ce que nous avions envie de faire. Nous les suivmes
donc comme nous avoit recommand Mainvilliers, & celui-ci voyant, que
nous n'tions plus qu' quinze ou vingt pas d'eux, fit un pas au devant
de lui sans lui faire rien parotre encore de son dessein. Mais lui
disant en mme tems qu'il faisoit bien le papelard avec son manteau, &
que cela ne soit gures bien  un jeune homme & encore  un Cadet aux
Gardes, il s'envelopa dans un des coins de ce manteau & fit trois ou
quatre demi tours  gauche, sans lui donner le tems de se reconnotre.
Il le lui enleva ainsi de dessus les paules, & ceux qui toient alors
derriere eux ayant reconnu les parties honteuses du baudrier, ils firent
un clat de rire qu'on pouvoit entendre d'un quart de lieu de l.
Besmaux tout Gascon qu'il toit & mme de la plus fine Gascogne, se
trouva demont en cette rencontre, chacun le railla sur sa feinte
maladie, & comme c'toit le railler en mme tems sur son baudrier, il
crut que rien ne le pouvoit sauver de l'affront que cela lui alloit
faire dans tout le Regiment que de se battre contre Mainvilliers. Il
l'envoya appeller ds le mme jour par un bretteur de Paris, qui toit
de sa connoissance. Mainvilliers qui toit un brave garon le prit au
mot, & m'tant venu dire ce qui lui toit arriv & qu'il avoit besoin
d'un second, je lui fis offre de mes services, voyant bien qu'il ne me
disoit cela que pour me prier de lui en servir.

Le rendez-vous toit pour le lendemain matin  cent pas de l'Hermitage
de St. Lous qui est en dea de Fontainebleau tout au milieu de la
foret, mais devant que nous y arrivassions nous trouvmes une escouade
de ntre compagnie qui nous cherchoit pour empcher ntre combat: ntre
Capitaine en avoit t averti ds le soir mme, par un Billet du
Breteur, qui se croyant plus fort sur le pav de Paris qu' la Campagne,
ne voult pas se hazarder de ne plus voir les commeres qu'il avoit
laisses en ce Pas-l. Besmaux tmoigna tre bien fch de ce qu'on
l'empchoit ainsi de contenter son ressentiment, pendant que nous ne
nous en soucimes gueres Mainvilliers & moi. Nous savions qu'il n'y
alloit point du ntre, quand mme nous ne nous battrions pas, & cela
nous suffisoit pour tre contens. Pour ce qui est du Bretteur, il
l'toit encore bien plus que nous. Il avoit fait le brave  peu de
frais, & il pretendoit que Besmaux lui en dut avoir la mme obligation
que s'il eut tu son homme, & qu'il lui eut aid par-l  remporter la
victoire. Cette escouade nous remena  ntre quartier, o Mr. des
Essarts nous fit mettre tous quatre en prison, parce que nous avions os
contrevenir aux ordres du Roi. Il parloit mme de faire faire le procs
au Bretteur, parce que c'toit lui qui avoit port parole 
Mainvilliers. Celui-ci en eut bientt nouvelle, par une femme de sa
connoissance, qui le vint voir, sachant qu'il avoit t mis en prison.
Mr. des Essarts qui n'toit pas ennemi de la joye alloit  Paris voir
quelquefois cette femme qui toit une femelle commode, & o il y avoit
tojours fort bonne Compagnie. Au reste la rencontrant comme elle
sortoit du Chteau, & qu'il y alloit entrer, pour demander au Roi qu'il
lui plut faire un exemple de ce Bretteur, il lui demanda par hazard si
elle ne le connoissoit point. Elle lui rpondit en Gascon qu'elle
corchoit un peu, langage qui plaisoit beaucoup  des Essarts, si jou le
connois Cadedis c'est lou meilleur de mes amis: des Essarts qui savoit
son nom le lui avoit dit, & c'toit l-dessus qu'elle lui parloit de la
sorte, mais ce Capitaine lui ayant rpondu serieusement qu'il ne falloit
point railler, & que plus elle toit de ses amis, plus elle le devoit
plaindre, puis qu'il alloit travailler  le faire pendre, elle le pria
de n'en point parler au Roi, qu'elle ne l'eut v, elle lui dit par une
espece de presentiment qu'il auroit peut-tre quelque chose  alleguer
pour sa justification; qu'elle l'iroit voir de ce pas, qu'elle lui en
rendroit reponse avant qu'il fut une heure tout au plus.

Des Essarts lui rpondit qu'il toit oblig d'informer le Roi de tout ce
qui se passoit dans sa Compagnie, mais que comme il toit encore de bon
matin, il ne vouloit pas, en faveur de leur connoissance, lui refuser le
tems qu'elle lui demandoit, qu'il alloit au lever de Mr. de Cinqmars
grand Ecuyer de France, & qu'il s'en reviendroit ensuite chez lui, o il
l'attendroit de pied ferme, pourv qu'elle ne demeurt pas davantage
qu'elle le lui promettoit, qu'elle savoit o il toit log, & qu'il
donneroit ordre  ses gens de la faire parler  lui, quelque personne
qu'il put y avoir dans sa Chambre, Mr. des Essarts fut faire sa visite
aprs cela, & cette femme de son ct s'en tant alle faire la sienne,
elle surprit extrmement le Breteur par les nouvelles qu'elle lui
annonca. Il croyoit s'tre tir d'affaire habilement par le Billet qu'il
avoit crit, & d'avoir accord galement le soin qu'il devoit avoir de
son honneur & de sa vie. Il savoit que son criture n'toit point connu
de Mr. des Essarts, & qu'il n'auroit garde de la montrer  personne qui
la pt reconnotre, mais ce que lui venoit de dire cette femme le
mettant dans l'obligation de la faire connotre lui-mme,  moins que de
s'exposer au hazard de tout ce qui lui en pouvoit arriver, il lui
rpondit, aprs y avoir un peu song, qu'il faloit que Mr. des Essarts
fut fol de lui vouloir faire une affaire de ce qui mritoit recompense,
qu'il n'avoit jamais prtendu se battre pour une aussi mchante cause
que celle de Besmaux, qu'il n'avoit jamais t homme  soutenir sa
vanit aux depends de sa vie, que bien loin de l il eut t le premier
 l'en railler, s'il l'eut su aussi-tt que les autres, qu'aussi
avoit-ce t lui qui avoit averti des Essarts qu'il vouloit faire couper
la gorge  quatre personnes pour son _nihil au dos_, que puis qu'il
avoit gaign le devant de son baudrier  la sueur de son corps, il
devoit encore en gaigner le derriere avant que de le mettre, qu'il ne se
fut fait aucune affaire par l ni  lui ni  personne, & qu'il avoit
bien affaire qu'il fit le Gascon, pendant qu'il toit gueux comme un
peintre.

Il tcha de faire rire cette femme en lui apprenant ce qui avoit t
cause de leur querelle. Il crt que le plaisir qu'elle y prendroit ne
lui donneroit pas le tems de faire reflexion sur le grand soin qu'il
auroit eu de conserver sa vie; elle ne lui dit pas ce qu'elle en
pensoit, parce que si elle le lui eut reproch, il toit homme  lui
reprocher autre chose; elle se contenta donc de lui dire qu'elle toit
ravie qu'il se put si bien justifier, que cependant comme des Essarts
toit un fin Gascon, & qu'il ne se contenteroit pas de paroles, il
falloit qu'il l'instruisit lui-mme de tout ce qu'il venoit de lui dire,
par un nouveau Billet. La proposition lui dplut, parce qu'il ne
trouvoit pas qu'il lui fut autrement glorieux de lui apprendre lui-mme
le soin qu'il avoit eu de sa vie. Mais la mme raison qui l'y avoit
oblig l'y obligeant encore en cette rencontre, il vainquit ses
scrupules, & crivit tout ce que cette femme voulut. Il la chargea mme
de sa lettre, & celle-ci l'ayant rendu  des Essarts, il ne l'eut pas
pltt l & confronte avec celle qu'il avoit dja de lui qu'il le fit
sortir de prison. Il prit pour pretexte, que, comme il n'toit pas
soldat comme nous, il n'avoit point de jurisdiction sur lui. Il parla
cependant au Roi de ntre affaire, mais d'une maniere  ne nous pas
nuire. Le Roi lui dit qu'il l'en laissoit le matre, mais qu'il ne
feroit pas trop mal de nous laisser quelques jours en prison, afin,
qu'une autre fois nous prissions garde  ne pas manquer  ntre devoir.
Nous y demeurmes cinq jours, ce qui est bien du tems  de la jeunesse
qui ne demande qu' avoir tojours un pied en l'air. Au sortir de l
ntre Capitaine nous fit embrasser Mainvilliers & moi, avec Besmaux, &
nous deffendit les voyes de fait de la part de sa Majest. Il nous
deffendit mme de parler jamais  personne du baudrier, mais quand 'eut
t sa Majest elle-mme, qui de sa propre bouche nous eut fait cette
deffense, je ne sais s'il eut t en ntre pouvoir de lui obr. En
effet, bien-loin que nous gardassions le silence l-dessus, Besmaux
n'eut plus d'autre nom dans le Regiment que Besmaux le Baudrier, tout de
mme qu'on appelloit le Lieutenant Colonel d'un certain Regiment de
Fontenay coup d'pe, & qu'on apelle encore aujourd'hui un Conseiller du
Parlement, mendat coup de poignard.

Besmaux ne me voulut pas de bien de ce que j'avois ainsi voulu servir de
second  son ennemi. Il trouva que j'avois mauvaise grace, moi qui tois
son compatriote, ou peu s'en falloit, d'avoir pris le parti d'un
Bausseron  son prjudice. Car Mainvilliers toit de quelque part
d'auprs d'Etampes, & si je m'en souviens bien d'entre cette Ville &
celle de Pluviers. Le Roi qui aimoit son Regiment des Gardes, & qui en
connoissoit tous les Cadets, jusques  leur parler bien souvent, & mme
avec assez de familiarit, me dit le mme jour que je fus sorti de
prison, que je ne durerois gures, si je ne changeois de conduite; qu'il
n'y avoit pas encore trois semaines que j'tois arriv de mon pas, &
que cependant j'avois dja fait deux combats, & que j'en eusse encore
fait un troisime si on ne m'en eut empch; qu'il falloit tre plus
sage, si l'on avoit envie de lui plaire, sinon que je ne m'en trouverois
pas trop bien. Sa Majest m'eut bien parl encore d'une autre maniere si
elle eut s ce qui m'toit arriv en m'en venant de chez moi. J'avois
pourtant cette affaire autant  coeur que je l'avois jamais eu, & je ne
comprenois point comment Montigr, aprs m'avoir tmoign tant
d'hontet, me laissoit si long-tems sans me donner de ses nouvelles de
mon faiseur d'affront. Je lui avois crit en lui renvoyant son argent,
ma lettre toit aussi honnte qu'elle le pouvoit tre par raport 
l'obligation que je lui avois, &  celle que je lui voulois encore avoir
 cet gard. Cependant je n'en avois point eu de rponse, ce qui m'eut
presque fait douter qu'on lui eut donn mon argent, si ce n'est qu'on
m'avoit renvoy le billet qu'il avoit de moi.

Aussi-tt que nous fumes de retour de Fontainebleau ntre Regiment fit
rev devant le Roi, qui nous commanda de nous tenir prts pour aller 
Amiens, o sa Majest devoit s'acheminer incessamment. Elle y alloit
pour appuyer le Siege d'Arras que les Marchaux de Chaulnes, de
Chtillon, & de la Meilleraie avoient form par ses ordres. Il y avoit
dja quelque tems qu'il duroit, & le Cardinal Infant qui rodoit autour
de leur Camp avec une arme qui n'toit gures moins forte que la leur,
pretendoit leur faire lever le Siege sans coup ferir. Il n'y rssissoit
pas trop mal jusques-l, ntre arme commenoit dja  manquer de toutes
choses, & comme il n'y pouvoit rien venir qu' force de convois, tout
son soin fut de les empcher d'arriver  bon port. Cela lui toit assez
facile,  cause de la quantit de monde qu'il avoit avec lui. Aussi y
avoit-il d'ordinaire la moiti de ces convois pris, & les autres qui
passoient toient bientt consumez, parce que ntre arme toit si
considerable, qu'il lui en eut bien fallu davantage pour les tirer de
ncessit. Ce malheureux succs rendoit les assiegez insolens. Ils
mirent sur leurs murailles des Rats de carton qu'ils affronterent contre
des Chats faits de mme matiere; les assiegeans ne furent ce que cela
vouloit dire, & ayant fait deux ou trois prisonniers dans une sortie,
ils leur en demanderent l'explication. Ces prisonniers qui toient de
veritables Espagnols, Nation qui a beaucoup d'esprit, principalement la
Soldatesque, o l'on en trouve d'ordinaire plus que dans les Officiers,
parce que la plpart de ces Officiers, du moins en ce tems-l, avoient
t ou Marchands ou quelque chose de semblable, & qu'ils n'embrassoient
cette condition que parce qu'ils avoient fait banqueroute en leur pas,
ou que leurs affaires toient en mchant tat, aussi achetoient-ils tous
leur emploi, & comme ils conservoient tojours une certaine crasse de
leur premier mtier, il y avoit bien  dire qu'ils eussent le mme feu
qu'avoient les autres; quoi qu'il en soit ces prisonniers qui n'toient
ni btes ni honteux, ayant t conduits au quartier du Marchal de
Chtillon, & ce Marchal leur ayant fait la demande que je viens de
dire, ils lui rpondirent hardiment, que si c'toit un autre qui la leur
fit, ils le lui pardonneroient aisment, mais que pour lui ils ne s'y
pouvoient resoudre, parce qu'il leur sembloit qu'il devoit tre plus
intelligent qu'il n'toit; s'il ne voyoit pas bien que cela vouloit
dire, que quand les Rats mangeroient les Chats, les Franois prendroient
Arras.

Le Marchal n'osa se moquer de ce rebus, ce qu'il eut peut-tre fait si
les affaires du siege eussent t en meilleur tat qu'elles n'toient.
Il ne fit pas mme semblant d'avoir entendu ce qu'ils lui disoient,
comme si le mpris eut t le salaire que devoit avoir une sotte
rponse, comme la leur. Le Roi partit cependant de Paris, & tant arriv
 Amiens, une partie de ntre Regiment eut ordre de marcher  Doullens,
o on preparoit un grand convoi pour les assiegeans. L'autre resta 
Amiens, en partie pour la garde de Sa Majest, & en partie pour escorter
un autre convoi qu'on devoit joindre au premier. Ce n'est pas qu'il
parut aucun danger depuis Amiens jusques  Dourlens qui n'en est qu'
sept liees, mais comme un parti pouvoit passer la riviere qui est au de
l de cette petite ville, & y venir mettre le feu, lors qu'on y
penseroit le moins, on toit bien aise de prendre toutes ses
precautions, afin de n'avoir point de reproches  se faire.

Le Roi qui faisoit son principal plaisir de voir defiler ses Troupes
devant lui, faisoit venir quelques autres Regimens de Champagne, afin
d'en grossir l'Arme de ces Marchaux. Il y en avoit un entr'autres dont
le Colonel toit bien jeune, parce qu'en ce tems-l, comme dans
celui-ci, la condition des personnes servoit bien plus  leur faire
obtenir un poste comme celui-l, que leurs services, & en effet ce n'est
pas sans raison qu'on a toujours eu plus d'gard  l'un qu' l'autre,
puisqu'une des qualits des plus essentielles pour un Colonel qui veut
avoir un bon Regiment, est de tenir bonne table. Cela sert
merveilleusement bien  ses Officiers, & ils l'estiment bien autant par
l que par tout le reste. Celui-ci qui ne manquoit pas d'esprit; mais
qui croyoit peut-tre en avoir encore plus qu'il n'en avoit, n'toit pas
trop aim des siens, soit qu'il ne s'acquittt pas trop bien de ce
devoir, ou qu'il eut le malheur qu'ont presque tous les gens qui ont
plus d'esprit que les autres, savoir de se faire beaucoup plus d'ennemis
que d'amis. En effet comme on les apprehende tojours, parce qu'ils ne
pardonnent gures les fautes dans lesquelles on peut tomber, on les
regarde aussi presque continuellement comme des Pedagogues incommodes,
qualit qui attire plus de haine que d'amour.

Ce Colonel, qui par malheur pour lui toit sur ce pied l, car pour moi,
j'estime qu'il vaut mieux n'avoir point tant d'esprit & se faire
d'avantage aimer, n'tant plus qu' un quart de lieu d'Amiens avec son
Regiment, le beffroi donna avis en mme tems de son arrive. Le Roi ne
l'entendit pas plutt sonner qu'il envoya savoir aussi-tt ce qu'il
avoit dcouvert. On lui raporta que c'toit un Regiment qui marchoit en
corps & qui faisoit un bataillon. Sa Majest voulant le voir deffiler
devant lui, devant qu'il se rendit au camp, qui lui avoit t marqu,
lui envoya ordre de passer les long de remparts de la Ville sur lesquels
elle se rendit. Le Major, que ce Colonel envoyoit au Roi pour prendre
ses ordres, ayant trouv  l'entre de la Ville l'homme qui toit
porteur de celui dont je viens de parler, le renvoya sur ses pas, & le
chargea de tmoigner  son Colonel la volont du Roi. Cependant comme il
toit bien aise de lui faire recevoir quelque mortification, afin de lui
apprendre une fois pour toutes que, tout habile qu'il se croyoit, il y
avoit encore beaucoup de choses sur lesquelles il feroit bien de prendre
conseil des vieux Officiers, il renvoya un Capitaine qu'il avoit avec
lui au Regiment pour avertir le Lieutenant Colonel de la reveu que le
Roi en vouloir faire, sans lui en dite un seul mot. Le Lieutenant
Colonel fit passer cette nouvelle de bouche en bouche  tous les
Capitaines, sans en faire part au Colonel, chacun prit ses mesures l
dessus, en gardant toujours le mme silence. Ceux qui toient botts se
firent debotter, entendant, cela, & se mirent en souliers comme il faut
que l'Infanterie soit quand elle passe en reveu. Enfin quand le
Regiment ne fut plus qu' une porte de pistolet de la Ville, le Major
en sortit pour aller dire au Colonel que le Roi toit  cent pas de l
pour le voir dfiler devant lui. Ce Colonel qui ne s'toit point apperu
de la manoeuvre de son Lieutenant Colonel & de ses Capitaines, mit alors
pied  terre, & fit passer la parole, afin que chacun en fit autant que
lui. Il ne songea qu' prendre une pique, sans songer nullement  ses
bottes. Ainsi passant devant Sa Majest tout bott qu'il toit, Mr. du
Hallier Marchal de Camp qui devoit tre charg de la conduite du
convoi, & qui toit parent de ce Colonel, dit au Roi  ct de qui il
toit, qu'il desireroit pour le bien de son service, que tous ceux qui
portoient les armes pour lui eussent autant d'esprit qu'il en avoit. Sa
Majest dtourna les yeux  cette parole de dessus le Regiment o il les
tenoit attachs, pour regarder ce Marchal. Il ne disoit rien cependant,
ce qui tonnant celui-ci, il demanda  Sa Majest ce que cela vouloit
dire: c'est ce que je n'ose vous expliquer, lui rpondit le Roi, de peur
de vous desobliger, car s'il m'toit permis de vous dire ce que je
pense, je vous avouerois franchement que si vous croyez beaucoup
d'esprit  un homme comme celui-l, il faut que vous n'en ayez gueres
vous mme.

Mr. du Hallier fut fort surpris, quand il entendit le Roi parler de la
sorte. Il le supplia de le vouloir redresser, puis qu'il n'avoit pas
encore l'esprit de reconnotre sa faute. Je vous l'eusse pardonne lui
rpondit le Roi, s'il vous fut arriv de la faire devant que d'tre
Officier General. J'eusse cru qu'ayant tojours servi ou dans mes Gardes
du corps, ou dans mes Gendarmes, vous eussiez t tellement accotum 
voir des bottes que vous ne vous en seriez pas mme tonn, quand vous
en eussiez veus  des singes; mais qu'un Marchal de Camp, qui en voit 
un Colonel d'Infanterie qui passe en reveu la pique en main devant moi,
n'apperoive pas que c'est une grande beveu, c'est ce que je ne puis
souffrir.

Mr. du Hallier fut bien honteux quand il s'entendit faire ces reproches,
il eut bien voulu retenir alors la parole qui les lui avoit attirez,
mais n'en tant plus tems il envoya avertir, sous main, son parent de se
prparer  recevoir une grande mercuriale de Sa Majest, & en effet ce
Colonel tant venu pour la saluer, aprs la reveu de son Regiment, un
tel, lui dit le Roi Mr. du Hallier me vient de dire que vous aviez bien
de l'esprit, je lui ai rpondu que je le croyois de bonne foi, mais
qu'il falloit aussi qu'il crut avec moi, que vous aviez bien peu de
service, ou que vous aviez bien mal profit du tems que vous y avez
employ: o avez-vous jamais appris qu'un Colonel dt defiler devant
moi, la botte leve. Sire lui rpondit le Colonel, je n'ai s que vtre
Majest vouloit voir mon Regiment, que lors que je n'avois plus le tems
de me dbotter, j'tois dja aux portes de la Ville, ainsi je n'ai eu
que celui de prendre ma pique; d'ailleurs qui eut cru que vtre Majest,
parmi la chaleur & la poussiere qu'il fait aujourd'hui, eut voulu se
donner la peine qu'elle se donne presentement. Croyez-moi, lui repliqua
le Roi, quelque esprit que vous ayez, vous vous tirerez mal de cette
affaire, il vaut bien mieux vous taire que de parler si mal  propos,
c'est le meilleur conseil que j'aye  vous donner. Ce Colonel qui toit
fort en bouche, rpondit au Roi qu'il n'avoit plus garde de s'excuser,
puis que sa Majest ne le trouvoit pas bon; mais que quelque grande que
put tre sa faute, elle avoit servi du moins  lui tmoigner le premier
l'admiration, ou tout le monde devoit tre aussi bien que lui, de voir
le plus grand Roi de la Chrtient  cheval, dans un tems o chacun ne
demandoit qu' se mettre  l'abri du grand chaud & des autres
incommoditez de la saison.

Ses flatteries ne lui servirent de rien, non plus que son chagrin contre
son Major, qu'il ft lui avoir fait cette piece. Il tcha inutilement de
le faire casser aussi-bien que quelques Officiers de son Regiment, qu'il
souponnoit d'avoir eu part avec lui  l'affront qu'il venoit de
recevoir. Ce n'est pas que les Colonels en ce tems-l, n'eussent une
grande authorit sur leurs Capitaines, mais enfin quand les Capitaines
toient reconnus pour braves gens, & qu'ils avoient des amis, s'il
arrivoit aux Colonels de vouloir entreprendre quelque chose contr'eux,
ils se liguoient tous contre lui; le dmenti lui en demeuroit ainsi le
plus souvent, parce que la Cour ne jugeoit pas  propos, pour satisfaire
 la passion d'un seul, d'ter de leurs postes des gens qui y servoient
bien.

Le Roi fit reveu pareillement de toutes les autres Troupes qui
arriverent dans le camp, que l'on avoit form  un quart de lieu
d'Amiens. Il en fila bien ainsi, jusques  quinze ou seize mille hommes,
entre lesquels toit comprise la Maison du Roi. Quand elles furent
toutes assembles, nous nous mmes en marche pour aller  Dourlens avec
le convoi que nous y devions escorter. Nous n'y arrivmes qu'en deux
jours,  cause de la quantit de charettes que nous avions  conduire, &
que quelque bon ordre que l'on puisse donner dans une marche comme celle
l, elles ne laissent pas tojours d'embarasser. Nous y prmes l'autre
convoi, que l'on y preparoit de longue main, & ayant march le long des
bois qui sont de la dependance de la Comt de St Paul, nous ne pmes
faire que deux liees ce jour-l. Nous n'en fmes gures davantage le
lendemain, quoi que nous partissions beaucoup plus matin que nous
n'avions fait le jour precedent. La raison est, que les ennemis qui
avoient resolu de nous donner une fausse alarme, pour couvrir le dessein
qu'ils avoient de forcer les lignes des assiegeans, avoient jett de
l'Infanterie dans les bois qui regnent l  droit &  gauche. Elle parut
en divers endroits, comme si elle eut eu dessein de faire de grandes
choses: nous nous contentmes de la repousser avec de petits pelottons 
mesure qu'elle paroissoit, sans nous mettre autrement en peine de la
deffaire. Mr. du Hallier considera que ce n'toit pas l de quoi il
toit question pour lui, & que pourveu qu'il put conduire son convoi 
bon port, c'toit tout ce que la Cour lui demandoit.

Nous campmes ce jour-l entre deux bois, & nous allummes de grands
feux dans ntre camp, qui avoit pour le moins une lieu de long, car
comme la plaine est extrmement serre en cet endroit,  cause des bois
qui y sont  droit &  gauche, il falloit bien de toute ncessit se
conformer  l'incommodit du terrain. Les ennemis pour faire tojours
acroire de plus en plus qu'ils ne laisseroient pas passer le convoi sans
coup ferir, avoient envoy de ce ct-l quelques petites pieces de
campagne. Ils nous en batirent toute la nuit, mais sur ntre gauche
seulement, parce qu'ils en avoient les derrieres plus libres que sur
ntre droite, o nous les eussions p couper. Nous avions fait un parc
de toutes nos charettes, de sorte que quand mme les ennemis eussent t
plus forts qu'ils n'toient, il ne leur eut pas t bien facile de nous
y forcer. Leurs petites pieces de campagne nous tuerent quelques
chevaux, mais ayant t remplacez le lendemain par d'autres, que les
munitionnaires tenoient tout prts, nous arrivmes  la fin  la veu de
nos lignes.

Les ennemis s'toient postez entre deux, pour nous empcher le passage,
ce qui nous obligea de nous retrancher, de peur qu'ils ne nous
tombassent tout d'un coup sur les bras. Ils vinrent mme nous
reconnotre pour nous faire toujours acroire de plus en plus que c'toit
 nous qu'ils en vouloient, mais aprs nous avoir ainsi amuss pendant
deux jours, ils firent clore  la fin leur dessein par l'attaque d'un
Fort, que le Comte de Rantzau, qui fut depuis Marchal de France, avoit
lev pour la seuret de nos lignes. Ce Comte toit un bon homme de
Guerre, & n'eut peut-tre pas eu son pareil pour bien des choses, s'il
eut t moins adonn au vin qu'il l'toit. Mais autant qu'il toit actif
& vigilant, quand il toit de sang froid, autant toit-il assoupi &
incapable de rien faire, quand il avoit une fois dix ou douze bouteilles
de vin de Champagne sur l'tomach, car il ne lui en falloit pas moins
pour l'abatre, & quand il n'en avoit que la moiti il n'y paroissoit,
non plus que quand il tombe une goute d'eau dans la mer. Le Cardinal
Infant qui avoit de bons espions, par lesquels il avoit appris le bon &
le mauvais de tous nos Generaux, sachant qu'il avoit cette inclination,
avoit tojours depuis le commancement du siege, qui duroit ds prs de
deux mois, entreprit d'attaquer son quartier prfrablement  tout
autre, quoi qu'il fut peut-tre le plus fort, mais le peu de resistance
qu'il pretendoit y trouver s'il y prenoit bien son tems, lui en ayant
applani toutes les difficults, il avoit tojours persist jusques l
dans la mme resolution, sans que rien l'en eut p retenir.

Rantzaw qui s'toit apperu de son dessein, s'toit empch de faire
aucune debauche, tant qu'il avoit cru qu'il y avoit du danger pour lui.
Il s'toit tenu  cheval & jour & nuit, pour lui ter toute esperance
d'y rssir. Il avoit mme perfectionn ce Fort d'une maniere, qu'il
sembloit que c'toit entreprendre l'impossible, que de le vouloir
emporter,  la veu d'une Arme telle qu'toit celle des trois
Marchaux. Mais enfin Rantzaw qui avoit tojours t jusques l si bien
sur ses gardes qu'il en avoit difi toutes les Troupes, commenant 
croire que toute la vigilance qu'il pouvoit avoir dorsenavant lui
seroit inutile, puis que le Cardinal Infant ne songeoit plus qu'
attaquer ntre convoi, il en revint tout aussi-tt  son vomissement. Il
fit une debauche, o il appella les principaux Officiers de deux
Regimens qu'il avoit, l'un d'Infanterie & l'autre de Cavalerie. Ils
toient campez tous deux auprs de lui, & toient composez de personnes
de sa Nation. Car la Cour n'avoit pas alors la Politique que je lui ai
remarque depuis, savoir de ne pas laisser le commandement  des
trangers, lors qu'ils toient Officiers Generaux des Troupes qui leur
appartenoient, de peur qu'ils n'en abusassent, ou qu'ils ne se
rendissent trop puissans. Il est bien vrai qu'on a tojours laiss leurs
Regimens  des Brigadiers, comme on fit  Konisgmark, la premiere anne
de la Guerre de Hollande; mais quand ils ont t ou Lieutenans Generaux,
ou Marchaux de Camp, ou on les a obligez de s'en dfaire, ou l'on a
envoy ces Regimens servir ailleurs, que l o ils devoient servir
eux-mmes, afin de prendre toutes ses prcautions.

Quoi qu'il en soit Rantzaw ne fut pas pltt  table que les espions du
Cardinal Infant, qui savoient qu'il n'en sortiroit pas sitt, en furent
avertir ce Prince. Il n'y avoit pas loin d'un camp  l'autre, ainsi
comme il ne lui falloit pas bien du tems pour arriver au fort, qu'il
avoit resolu d'attaquer, il ne monta  cheval que plus de deux heures
aprs. Il vouloit donner le loisir  ce Comte d'entamer, non seulement
son pas, mais encore de le pousser si loin qu'il en fut hors d'tat de
se dfendre. Les mesures qu'il prit ne purent pas tre plus justes. Il
n'arriva  ce fort que plus de quatre heures aprs que Rantzaw s'toit
mis  table; nanmoins, comme jusques  ce qu'il fut tout  fait
enseveli dans le vin, il ne laissoit pas d'agir si vigoureusement qu'il
sembloit n'en avoir que plus de courage, il courut  la dfense de cette
piece & en rendit la prise plus difficile, que le Cardinal Infant ne
croyoit: le Marchal de Chatillon courut aussi promptement de ce
ct-l, sachant qu'il y toit d'autant plus ncessaire qu'on lui venoit
d'apprendre que Rantzaw avoit t surpris lors qu'il toit encore 
table. Il toit pourtant alors plus de deux heures aprs minuit, & comme
il savoit qu'il s'y toit mis  dix heures du soir, il jugea qu'il
s'toit vuid tant de bouteilles, pendant tout le tems qu'il y avoit
t, qu'il ne devoit pas tre trop en tat de faire ce qu'il lui
convenoit presentement. Il trouva Rantzaw  cheval, qui toit cause
qu'une partie des gens qui toient  son repas avoient t tuez. C'toit
un miracle comment il ne l'avoit pas t lui mme; car tant ainsi 
cheval, au lieu que tous les autres qui s'toient approchs des ennemis
toient  pied, on lui avoit tir une infinit de coups, comme  un
homme qui devoit tre Officier General. Le Marchal de Chatillon
reconnut bien  la premire parole qu'il lui dit, qu'il avoit b un coup
plus qu'il ne falloit; mais le tems ne lui paroissant pas propre pour
lui en faire reproche, joint qu'il avoit alors d'autres affaires, il lui
conseilla de mettre pied  terre, ou de se retirer un peu derriere les
autres, parce que s'il avoit chap jusques l, il ne lui falloit qu'un
moment pour trouver ce qu'il avoit evit si heureusement. Il ne l'eut
jamais fait, si nous eussions p conserver le fort davantage; mais le
Cardinal Infant s'en tant empar aprs un assez long combat, & assez
opiniatr, il commana alors  tourner contre lui quelques pieces de
canon, qu'il avoit trouves dans le Fort.

Le Marchal de Chatillon, qui avoit amen des Troupes avec lui, lors
qu'il toit arriv l, leur commanda alors de reprendre ce Fort, qui
toit tout ouvert de son ct. Il y ft mme tout le premier avec elles,
afin de les encourager par son exemple, de sorte que ces Troupes, qui
eussent eu honte de ne pas faire leur devoir en presence de leur
General, s'y porterent si vaillament qu'elles ne laisserent gures ce
Fort entre les mains des ennemis. Nous perdmes bien quatre cent hommes
 cette premiere attaque, & les ennemis deux cent cinquante. Il se
trouva parmi les ntres soixante & quatre Officiers, & entr'autres
vint-neuf des deux Regimens de Rantzaw. Le Cardinal Infant qui ne
s'attendoit pas  ce revers de fortune, se trouva plus excit que
jamais,  faire recommencer le combat. Il commanda des gens frais  la
place de ceux, qui aprs s'tre veus vainqueurs toient devenus vaincus
 leur tour. Il leur dit en peu de mots que le salut d'Arras, ou sa
perte ne dependoient que de leur courage, & que pour peu qu'ils fussent
affectionnez  leur Roi &  leur Pas, ils ne trouveroient peut-tre
jamais d'occasion plus importante que celle-l pour le tmoigner. Cette
Ville en effet, toit d'une extrme consequence  sa Majest Catholique,
& le Roi la prenant couvroit non seulement par l sa frontire, mais se
donnoit encore une grande entre dans la sienne. C'toit d'ailleurs la
capitale de l'Artois, conqute qui devoit donner de la reputation aux
armes de France, & en ter  celles d'Espagne.

La petite harangue du Cardinal Infant ne lui fut pas inutile: les
Troupes qu'il venoit de commander, marcherent bravement contre celles
qui venoient de se remparer du Fort. Celles-ci voulurent le dfendre, &
ne pas perdre sitt la gloire qu'elles venoient d'acquerir; mais quoi
qu'elles soutinssent vigoureusement leur effort, elles furent obliges 
la fin d'y ceder, la plpart d'entr'elles furent tues sur la place ou
mises hors de combat. Le Marchal de Chatillon, qui avoit fait avancer
de ce ct-l des gens frais, afin de les soutenir en cas de besoin,
voyant qu'elles plioient non seulement, mais qu'elles se retiroient
encore assez vite pour croire qu'elles s'en fuyoient pltt que de
plier, mena encore lui-mme  la charge ceux qu'il avoit amen pour leur
secours. Il fit merveille & eux aussi, tellement que les ennemis n'ayant
pas eu le tems de se loger dans ce Fort, ils en furent chasss pour la
seconde fois. Mr. du Hallier qui toit all au camp pendant ce tems-l,
avec huit ou neuf mille hommes, du nombre desquels toit ntre Regiment,
fit peur au Cardinal Infant par cette marche. Il savoit qu'il amenoit
avec lui la Maison du Roi, qui n'toit pas les moindres Troupes qu'eut
Sa Majest. Ainsi ne songeant plus  reprendre ce Fort, nous eumes le
tems de faire passer ntre convoi. Il mit l'abondance dans le camp, &
les assiegs qui s'toient dfendus jusques-l, fort vigoureusement en
ayant perdu le courage, ils ne tarderent plus que deux jours  demander
 capituler.

Le Roi qui toit demeur  Amiens sans autre Garde que le guet des
Gardes du corps, la Brigade des Gendarmes, & des chevaux legers, & la
Compagnie de ses Mousquetaires, qui faisoient auprs de lui les mmes
fonctions que ntre Regiment avoit accoutum de faire, n'en fut pas
pltt averti qu'il se mit en chemin pour visiter sa nouvelle conqute.
Mais devant que de partir d'Amiens, trois Mousquetaires & trois Gardes
du Cardinal se battirent encore les uns contre les autres, sans qu'ils
voulussent demeurer d'accord  qui toit rest l'avantage. Leur querelle
toit venu dans un billard, o suivant la coutume de ces deux
Compagnies, ils ne s'toient pas pltt reconnus qu'ils s'toient
regard de travers. Des gens qui jooient ayant fini leur partie, & ne
voulant plus joer, un de ces Mousquetaires avoit pris un billard, & un
de ces Gardes un autre. Ils n'toient pas pour joer ensemble, & ils ne
s'aimoient pas assez pour cela; mais comme lors qu'on s'en veut l'on
cherche  se faire piece de toutes faons, le Mousquetaire nomm
Danneveu, qui toit un Gentilhomme de Picardie, tira la bille que le
Garde avoit devant lui, & comme il jooit parfaitement bien  ce jeu l,
il la fit sauter: elle donna par malheur dans le visage du Garde, qui,
soit qu'il crut qu'il l'eut fait pour l'insulter, ou qu'il fut bien aise
de prendre ce pretexte, lui fit signe de l'oeil qu'il eut  sortir, afin
de voir s'il seroit aussi adroit  tirer l'pe qu' tirer une bille.
Les deux camarades du Garde le suivirent, & les deux du Mousquetaire
ayant fait la mme chose de leur ct, Danneveu tua son homme pendant
qu'il y eut aussi un Mousquetaire de tu. Les quatre autres furent
separs par des Bourgeois, qui furent obligs de crier aux armes, pour
les obliger de cesser leur combat. Ils furent mme contraints de leur
jetter des pierres avant que d'en pouvoir venir  bout. Une Escouade de
Mousquetaires fut commande en mme tems pour venir voir ce que c'toit,
sur ce que l'on crioit aux armes. Les deux Gardes s'enfuirent d'abord
qu'ils la virent. Ils crurent qu'elle ne venoit que pour leur faire
piece, & ayant ainsi abandonn le champ de bataille, les deux
Mousquetaires contre qui ils se battoient, pretendirent avoir remport
la victoire, puis qu'il leur toit demeur. Leur prtention toit fonde
d'ailleurs, sur ce que les deux fuyards toient encore blesss, & que
pour eux ils ne l'toient pas. Les Gardes disoient  cela, que leurs
blessures n'toient rien, & qu'elles ne les eussent pas empch de
mettre leurs ennemis  la raison, si on les eut laiss faire; qu'
l'gard de leur retraite c'toit la prudence, & non pas la crainte qui
les y avoit obligez, qu'il n'toit pas extraordinaire que deux hommes se
retirassent de devant une douzaine, sur tout quand cette douzaine venoit
avec de bons Mousquets, & qu'ils n'avoient que leur pe pour toute
dfense.

Et certainement quoi que j'aye tojours eu l'ame Mousquetaire, ce qui
m'est assez pardonnable, puis que c'est l, ou j'ai pris ma nouriture
comme je le dirai en son lieu, je ne puis m'empcher de dire que ces
deux Gardes n'avoient pas trop de tort de soutenir leur bon droit.
Cependant le Roi  qui il prenoit de tems en tems une certaine
demangeaison de chagriner le Cardinal ne sut pas plutt cette histoire,
que sans se mettre beaucoup en peine si elle devoit passer pour duel ou
seulement pour rencontre, il se mit  l'en railler. Il lui dit qu'il
voyoit tous les jours la difference qu'il y avoit entre ses
Mousquetaires & la Compagnie de ses Gardes: mais que quand mme il ne
l'eut pas veu jusques l, cette seule rencontre suffisoit pour la lui
apprendre. Le Cardinal qui, quelque grand esprit qu'il eut, avoit
souvent des momens, qui ne rpondoient pas autrement  cette haute
estime qu'il s'toit acquise dans le monde, par une infinit de grandes
actions, se trouva choqu de ces paroles, sans considerer que le respect
qu'il devoit  Sa Majest l'obligeoit  en entendre bien d'autres de sa
bouche, quand mme il lui eut plu de lui en dire, sans en parotre si
dlicat. Il lui rpondit assez brutalement, si l'on ose ainsi parler
d'un Ministre, qu'il falloit avoer que ses Mousquetaires toient de
braves gens, mais que c'tait quand ils se trouvoient douze contre un,
le Roi fut piqu de ces paroles: il lui rpondit que cela n'appartenoit
qu' ses Gardes, qui n'toient qu'un ramassi de tout ce qu'il y avoit de
bretteurs  Paris; que cependant Danneveu en avoit tu un; que ceux qui
le servoient avoient aussi bless les autres, & que quoi qu'il y eut eu
un Mousquetaire de tu de son ct, cela ne l'avoit pas empch de faire
prendre le fuite  ses ennemis. Enfin qu'il n'y avoit point de
Mousquetaire qui n'en fit autant qu'en avoit fait Danneveu & que tous
ceux de ses Gardes qui auroient affaire  eux n'avoient que faire d'en
esperer un meilleur traitement.

Ces paroles en attirerent d'autres de la part du Cardinal, qui oublioit
toujours de plus en plus qu'il avoit affaire  son Matre, & qu'il lui
devoit toute sorte de respect. Ainsi l'on pouvoit dire au proced de son
Eminence, que dans ce tems mme, qu'il lui prenoit des vertiges, ce qui
lui arrivoit assez souvent, il n'avoit jamais t si extravagant qu'il
toit alors, quand le Comte de Nogent vint  entrer. Il reconnut d'abord
au visage de Sa Majest &  celui de son Eminence, qu'il y avoit quelque
chose d'extraordinaire sur le tapis, tant donc fch d'avoir pris un
tems comme celui-l pour entrer, il vouloit resortir  l'heure mme,
quand le Cardinal qui commenoit  reconnotre sa faute, lui dit de ne
s'en pas aller, qu'il avoit besoin de lui pour lui dire s'il avoit tort
ou non, parce qu'un tiers toit plus capable d'en juger que soi-mme.

Ce Comte toit un Comte de nouvelle impression, & qui de fort peu de
chose qu'il toit naturellement toit devenu extrmement riche. Il avoit
pass quelque tems  la Cour pour un bouffon, mais enfin les plus sages
avoient bientt reconnu qu'il avoit plus d'esprit que les autres, puis
qu'il avoit amass plus de trois millions de bien, quoi qu'on crut qu'il
ne dt que des sottises. Il aimoit le jeu au del de tout ce que l'on en
sauroit dire, & mme il y avoit perdu de l'argent. Il n'toit pas de
bonne humeur quand cela lui arrivoit, parce qu'il toit extrmement
interess. Il juroit & renioit pour ainsi dire crme & bteme, ce qui
tonna tellement un jour un des Freres du Duc de Luines qui jooit trs
gros jeu contre lui, que pour ne le pas entendre blasphemer davantage,
il lui remit plus de cinquante mille cus qu'il lui gaignoit. Il lui dit
en brouillant les jettons qu'ils avoient devant eux, & qui valoient
chacun cinquante pistoles, qu'il faisoit plus d'tat de son amiti que
de son argent, qu'il ne pouvoit se mettre en colere si fort sans altrer
sa sant, & que de peur de le rendre malade, il aimoit mieux ne joer
jamais avec lui, que de l'exposer  ce peril. Cependant ce grand
blasphemateur devint homme de bien sur la fin de ses jours, dont les
Capucins ne se trouverent pas mal quelquefois. Comme il toit voisin
d'un de leurs Convens, quand il voyoit un bon plat sur sa table, il le
faisoit ter par mortification sans y vouloir toucher, il le leur
envoyoit en mme tems, & leur faisoit dire de le manger  son intention.
Sa femme & ses enfans qui en eussent bien mang eux-mmes, & qui
n'toient pas si devots que lui, en enrageoient bien souvent, mais il
leur falloit prendre patience, parce qu'il se faisoit obir en depit
qu'ils en eussent.

Cet homme dont je viens en peu de mots d'baucher le portrait, vit bien
 l'air dont lui parloit le Cardinal, qu'il avoit besoin de son secours
pour le tirer de quelque affaire. Il ne pouvoit comprendre nanmoins ce
que ce pouvoit tre, puis qu'il ne le croyoit pas si fou ni si peu
politique, que de manquer de respect envers Sa Majest. Mais quand il
lui eut racont la chose de son consentement, il vit bien que les plus
grands hommes toient tout aussi capables que les autres de faire de
grandes fautes. Il ne manqua pas de lui donner le tort, parce qu'il ne
pouvoit lui dire qu'il eut raison, sans lui faire voir qu'il ne l'avoit
pas lui mme. Cependant bien loin de lui ressembler il toit si
politique & si flatteur, qu'il l'eut encore blam, quand il eut veu que
c'eut t le Roi qui le devoit tre. Il voyoit que ce Prince qui se
trouvoit choqu avec raison, de ce que lui avoit dit son Eminence, avoit
le ressentiment peint sur le visage, qu'ainsi il n'y avoit point de
moyen de l'appaiser qu'en donnant le tort  ce Ministre.

Le Roi fut ravi que Nogent se declart pour lui. Il se crut en droit
d'en faire une plus grande correction  son Eminence, & lui avant dit
qu'elle s'aveugloit tellement sur ses propres interts, qu'elle en toit
incapable d'entendre raison, il lui reprocha que s'il ne fut survenu un
tiers pour le condamner, il lui eut tenu tte jusques au jour du
Jugement. Le Cardinal qui reconnut  ces paroles que sa Majest toit
vritablement en colere, fut assez habile pour reparer ce qu'il avoit
fait par une humble confession de sa faute. Il lui en demanda mme
pardon en presence de Nogent, & il dit  celui-ci en particulier, c'est
 dire la premiere fois qu'il se trouva tte  tte avec lui, qu'il lui
avoit rendu un si grand service en le tirant de ce mauvais pas qu'il lui
en auroit obligation toute sa vie.

Le Roi donna le Gouvernement d'Arras  un Officier nomm St. Preuil, qui
avoit t Capitaine aux Gardes. Il toit alors Gouverneur de Dourlens: &
comme c'toit de l que l'on avoit tir la plpart des convois qui
avoient servi  faire subsister l'Arme, & par consequent  prendre la
place, Sa Majest crut que les services qu'il avoit rendus en cela
meritoient bien cette recompense. Il toit trs brave homme, & trs
entendu dans son mtier, infatigable d'ailleurs, de sorte que depuis
quatre heures du matin qu'il avoit accotum de se lever jusques  onze
heures du soir qu'il se couchoit d'ordinaire, il ne s'appliquoit
uniquement qu' faire choer tous les desseins que les ennemis
pouvoient avoir. Cependant quand sa garnison le croyoit enseveli le plus
dans le sommeil, c'toit alors qu'il alloit faire sa ronde, & qu'elle le
voyoit sur les remparts. Il y alloit mme souvent deux ou trois fois
pendant une mme nuit, tellement que quoi que les Soldats vinssent de le
voir, ils n'toient pas assurs de ne le pas revoir dans un moment. Cela
les tenoit plus allerte, qu'ils ne l'toient dans d'autres places, parce
qu'il y avoit quantit de Gouverneurs qui croyoient, que quand on leur
donnoit un Gouvernement, comme ce n'toit qu'en veu de les recompenser
de leurs peines, & de leurs travaux passez, ils en devoient tre exempts
 l'avenir.

St. Preuil n'toit point mari, & mme ne l'avoit jamais t. Ce n'est
pas qu'il n'eut trouv occasion de l'tre avantageusement, & mme
plusieurs fois, mais il avoit tojours cru, que le mariage ne
s'accordoit gueres bien avec un homme de son mtier. Nanmoins comme il
n'toit encore qu' la fleur de son ge, & qu'il avoit les passions
vives, il avoit tojours eu quelque Matresse au deffaut d'une femme. Au
reste tant all, quelque jours aprs avoir eu son Gouvernement, visiter
tout ce qui toit alentour jusques  deux liees  la ronde, il trouva
dans un Moulin la femme du Meunier si jolie qu'il voulut l'avoir  toute
force. Cette femme qui avoit d'aussi bons yeux que si elle eut t ne
autre chose, qu'elle n'toit, ne fut qu'un moment pour faire la
difference qu'il y avoit  faire entre le Gouverneur & son Mari. Le tems
ni la conjoncture ne leur permirent pas ni  l'un ni  l'autre de se
dire rien de ce qu'ils pensoient; mais comme l'usage avoit appris  St.
Preuil, que dans une occasion comme cela l, on russissoit mieux par un
tiers que par soi-mme, il lui mit aux trousses son valet de chambre,
qui depuis deux ou trois ans toit devenu son matre d'htel. Celui-ci
fut trouver son mari avec le boulanger de St. Preuil, sous pretexte de
lui faire faire de la farine pour le pain de son matre. Mais tandis que
le boulanger entretenoit le mari, le matre d'htel entretint la femme,
& lui dit, que son matre toit devenu si fort amoureux d'elle, depuis
qu'il l'avoit veu, qu'il n'auroit point de repos jusques  ce qu'il la
possedt, qu'il ne pretendoit pas cependant que ce ne fut qu'une
passade; qu'il en voulait faire sa matresse, & ne pas souffrir que son
mari partaget ses caresses avec lui.

La Meuniere  qui le matre d'htel voulut faire present en mme tems,
d'un diamant qui valoit bien cinquante pistoles, sentit reveiller sa
tendresse a une marque si assure de son amour. Elle en savoit assez,
toute grossiere qu'elle toit, pour ne pas douter que lors que l'on se
mettoit sur le pied de donner, ce ne fut une marque qu'on en tenoit tout
de bon; ainsi elle eut fait son march ds l'heure mme, si ce n'est
qu'elle crut que si elle se montroit si facile, ce seroit le moyen
d'teindre sa passion plutt que de l'allumer. Elle en avoit peut-tre
fait l'experience dans les embrassemens de quelque autre, ou du moins
dans ceux de son mari; quoi qu'il en soit ayant renvoy le matre
d'htel, sans vouloir recevoir son present, ils se separerent sans qu'il
eut pu convenir de rien avec elle. Comme elle ne le renvoyoit nanmoins
que d'une certaine maniere  lui faire connotre, qu'il n'y avoit que la
honte qui la retenoit il en fit son rapport  son matre, qui ne fut pas
fch que sa matresse ne se fut pas rendu  la premire proposition
qu'il lui avoit fait faire. Il la fit pier quand elle viendroit  la
Ville, afin de lui faire reparler, & cette femme y tant venu  la
ntre Dame de Septembre ensuivant, le matre d'htel la convia avec deux
autres femmes avec qui elle toit,  venir faire collation chez le
Gouverneur. Il ne parla pourtant qu'en son nom, & il n'avoit garde de le
faire au nom de son matre devant ces deux tmoins,  qui il n'toit pas
d'humeur de dire son secret. La Meuniere voulut bien accepter cette
collation, & ces deux femmes le voulant encore mieux qu'elle, parce
qu'elles s'attendoient qu'on leur feroit boire l de bon vin, dont les
Flamandes ne sont pas moins amoureuses que leurs maris, elles s'y en
furent toutes trois de compagnie. Le matre d'htel les y regala
magnifiquement, & y ayant fait saouller les deux femmes, pendant qu'il
fit signe  l'autre de se menager, il les mit bientt dans un tel tat
qu'elles en perdirent la connoissance. On leur fit un lit  chacune, o
on les mit coucher, sans qu'elles eussent aucune connoissance de ce
qu'on leur faisoit; tant les fumes du vin qu'elles avaient b, leur
toient montes  la tte. Elles y dormirent toute la nuit sans se
reveiller, tandis que le matre d'htel livra la Meuniere entre les bras
de son matre. Elle fit quelque faons devant que de s'y jetter, de peur
qu'il ne la renvoyt, quand il en auroit pass sa fantaisie; mais St.
Preuil lui ayant jur, que c'toit  quoi il pensoit si peu qu'il lui
avoit dja achet de l'toffe pour l'habiller, parce qu'il ne vouloit
pas qu'elle fut tojours vetu comme elle toit, il envoya chercher
cette toffe  l'heure mme afin de la lui faire voir.

Il ne l'avoit pourtant pas achete pour elle, comme il disoit, 'avoit
t pour une matresse qu'il avoit eu avant elle; mais l'ayant
souponne de quelque infidlit, & celle-ci qui toit fiere ne lui
ayant pas fait grande satisfaction l dessus, soit qu'elle fut
innocente, & qu'elle crut ne lui en point devoir, ou que se sentant
coupable effectivement, elle ne voulut pas lui faire des excuses
inutiles, celle-ci dis-je lui ayant encore donn par l un plus grand
sujet de la har, bien loin qu'il lui eut fait ce present, elle s'toit
cru encore trop heureuse d'emporter ce qu'il lui avoit donn
auparavant. Au reste la veu de cette toffe ayant fait croire  la
Meuniere qu'il n'y avoit point de fiction,  tout ce que le matre
d'htel lui avoit dit de sa part, ni  ce qu'il lui disoit lui-mme,
elle ne se fit plus tant tirer l'oreille pour demeurer avec lui. Le
Meunier fut extrmement en peine quand il ne vit point revenir la
Meuniere, & comme il savoit qu'elle toit alle dans la Ville en la
compagnie des deux femmes, dont je viens de parler, il s'en fut chez
elles, l'une aprs l'autre, pour savoir ce qu'elle toient devenus.
Leurs maris en toient aussi en peine qu'il pouvoit tre de la sienne, &
comme il commenoit  se faire trop tard pour les aller chercher dans
une Ville de guerre, dont les Portes devoient tre fermes  l'heure
qu'il toit, ils attendirent aux Portes ouvrantes  aller faire cette
perquisition.

St. Preuil qui s'en doutoit bien avoit embouch son matre d'htel pour
aller au devant deux. Comme celui-ci savoit par quelle Porte ils
devoient venir, il s'toit rendu sur les avenus, sous pretexte d'avoir
affaire l dans la boutique d'un epicier. Il avoit l'oeil au guet, afin
que le Meunier ne lui chapt pas, & le voyant passer il l'appella par
son nom, & lui demanda en presence de l'epicier & de sa famille, s'il ne
connoissoit point deux femmes qui toient venus la veille avec la
sienne. Que c'toient de plaisantes commeres, qu'elles s'toient gorges
de vin dans son office, o elles toient venus avec lui, qu'il avoit
t oblig de les faire mettre au lit, & qu'il ne croyoit pas qu'elles
se fussent encore rveilles. Le matre d'htel avoit dja fait ce conte
 l'epicier &  sa femme, afin de les prevenir. Les deux hommes ne
furent plus en peine de chercher leurs femmes, puis qu'ils les savoient
encore au gite, mais le Meunier n'apprenant point par l des nouvelles
de la sienne, il fut plus en peine que jamais. Il demanda au matre
d'htel si elle n'toit point encore couche comme les autres. Il
feignit d'tre tonn de sa demande, & lui dit qu'elle devoit avoir
couch chez lui, puis qu'elle s'en toit retourne de bonne heure. Cette
rponse augmenta son inquitude. Il la fut chercher en le quittant, par
tout o il crut pouvoir apprendre de ses nouvelles; mais personne
n'ayant garde de lui en dire, puis que St. Preuil la tenoit sous la
clef, tout le recours de ce pauvre homme fut d'aller demander  ses deux
compagnes ce qu'elle toit devenu. Elles s'toient reveilles  la fin;
mais elles ne se souvenoient d'aucune chose, ainsi le pauvre Meunier
n'en ayant pas eu grand contentement, il commena  craindre qu'il ne
lui fut arriv quelque malheur, sans rien souponner nanmoins de ce qui
en toit.

Il passa quelques jours  la chercher de tous cts, car comme elle
toit fort jolie, il trouvoit que les peines qu'il y prendroit ne
pouvoient tre mieux employes. Le matre d'htel cependant le visitoit
trs souvent par l'ordre de son matre, & lui disoit de tems  autre,
pour voir comment il prendroit son affliction, qu'il falloit que quelque
Officier qui l'avoit trouve  son gr, la lui eut enleve. Le Meunier
rpondit  cela, que s'il le savoit il prendroit bien la peine de s'en
aller tout exprs  Paris, pour se jetter aux pieds du Roi; que Sa
Majest ne portoit pas le nom de juste inutilement, qu'il lui
demanderait justice d'une si grande violence, & qu'il ne doutoit pas
qu'il ne la lui fit.

Ce discours tant rapport  St. Preuil, il crut qu'il toit de sa
prudence de ne pas faire paratre sitt aux yeux du public, le rapt qu
il venoit de faire de cette femme. Il la tint cache pour le moins un
mois ou deux, tandis qu'il fit tous les plaisirs qu'il put faire  ce
Meunier, pour desarmer sa colere. Il s'y prit nanmoins fort
adroitement, afin qu'il ne se doutt encore de rien. Il envoya une belle
nuit bruler une table qui toit auprs de son Moulin, & o il n'y avoit
que des Vaches. Le Meunier qui avoit querelle contre un de ses voisins,
crut que c'toit lui qui avoit fait le coup, & lui fit un procs
criminel. Or le Meunier ne pouvant manquer qu'il n'y succombt, puis
qu'il accusoit cet homme injustement, il eut recours  la protection du
Gouverneur, voyant qu'il alloit tre condamn faute de preuve, St.
Preuil la lui accorda  l'heure mme, & pour les mettre l'accord, il
paya non seulement tous les frais, mais fit encore rebatir l'table 
ses dpens. Il lui donna aussi le double des Vaches qui avoient t
brules. Enfin croyant l'avoir addouci par l, & par quantit d'autres
traits d'une generosit apparente, il se flatta qu'il n'y avoit plus
tant de danger pour lui de lui dcouvrir ce qui se passoit. Ainsi
l'envoyant chercher un beau matin, il lui demanda s'il toit vrai ce
qu'il avoit oui dire de sa femme, qu'on lui avoit rapport qu'elle toit
entretenu par une personne de grande distinction, qu'elle toit fort
bien traite, & qu'afin qu'il se ressentit de son bonheur, elle lui
avoit envoy une somme de deux mille livres.

Le Meunier qui savoit bien qu'une partie de ce discours n'toit pas
veritable, quand mme l'autre l'auroit t, lui rpondit que c'toit l
la premiere fois qu'il avoit entendu parler de pareille chose; qu'il ne
pouvoit dire au juste si sa femme toit tombe ou non entre les mains
d'une personne qui en eut tant de soin, mais que tojours savoit-il bien
qu'elle n'en avoit gures eu de lui, puis qu'il n'en avoit pas seulement
oui parler depuis le tems qu'elle toit perdu. Qu'ainsi qu'elle n'avoit
eu garde de lui faire un present comme celui-l, & que si elle toit si
fort  son aise, elle se contentoit d'y tre sans se mettre gures en
peine que les autres y fussent ou non.

Comme ce discours sembloit plus interess qu'amoureux, St. Preuil ne fit
plus de faon de parler plus clairement. Il dit  cet homme que ce qu'il
lui avoit dit par maniere de nouvelles, il le lui disoit maintenant
comme une chose bien assure; que mme la personne qui avoit pris sa
femme, lui avoit remis  lui mme les deux mille francs dont il lui
parloit, qu'il s'toit charg de les lui offrir de sa part, & s'il ne
vouloit pas bien les recevoir. Ces paroles r'ouvrirent les blessures de
ce pauvre homme, que le tems n'avoit pas encore bien fermes. Il ne se
put empcher de faire un soupir. Cependant, comme il pouvoit s'assurer
de ces deux mille francs en consentant de les prendre, au lieu que quand
il eut voulu ravoir sa femme, il n'toit pas assur qu'on voulut la lui
redonner, il les demanda tojours par provision. Il savoit que l'argent
toit d'une grande utilit dans le sicle o nous sommes, & qu'il n'y
avoit point de consolation plus assure que celle-l. St. Preuil qui ne
manquoit pas d'esprit, & qui savoit qu'il avoit des ennemis puissans,
fit un tour d'habile homme en lui contant cet argent, mais qui nanmoins
ne lui servit pas de grande chose. Il prit quittance de cette somme, &
il la fit causer pour affaire secrette qui s'toit passe entr'eux deux.
Il pretendoit par l, que si cet homme s'avisoit en suite de se plaindre
qu'il lui eut enlev sa femme, il feroit voir qu'il la lui auroit vendu
lui mme. Il contoit qu'on ne pouvoit donner un autre sens  ces
paroles, & que quoi que ce pauvre cocu pt faire, il n'en auroit que le
dmenti.

Quand il eut cette quittance, & que l'homme eut pris son argent, il crut
qu'il n'y avoit pas grand peril  lui faire voir que c'toit lui qui
jouissoit de sa femme. Il le fit entrer dans une chambre o elle toit:
elle avoit des habits magnifiques, &  voir sa parure, on eut dit bien
plutt qu'elle eut t la femme du Gouverneur que du Meunier. Le pauvre
mari,  qui St. Preuil n'avoit rien dit avant que de le faire entrer l,
fut si saisi  cette veu qu'il tomba vanoui aux pieds de l'un & de
l'autre. Ils eurent bien de la peine  le faire revenir, mais en tant
enfin venu  bout, St. Preuil lui donna encore mille francs pour moderer
son affliction. Il lui promit mme qu'il lui feroit encore du bien dans
l'occasion, pourveu qu'il se montrt sage, & qu'il ne s'amust pas 
causer. Le Meunier prit encore ces mille francs, sans oser approcher de
sa femme, & s'en tant retourn  son Moulin, il ne fut plus en peine
comme il avoit t auparavant de ce qu'elle toit devenu. Comme ils
s'toient separez bons amis St. Preuil & lui, ou au moins que
l'apparence toit, que ce pauvre homme consentoit tacitement  toutes
choses, ce Gouverneur ne crut plus devoir tenir sa matresse enferme.
Il lui laissa prendre l'effort, & comme il avoit le don, aussi bien de
se faire aimer que de se faire craindre, l'on vit tout d'un coup que
toute sa Garnison porta un aussi grand respect  la Meuniere, que si
elle eut t sa femme.

La Cour ayant t  Abbeville avant que de s'en revenir d'Arras, ntre
Regiment arriva  Paris vers le milieu du mois de Septembre. J'y trouvai
une lettre de Montigr, par laquelle il me mandoit que Rosnay toit
revenu dans sa maison, mais qu'il n'y avoit couch qu'une seule nuit,
que j'en tois cause apparemment, qu'il m'apprehendoit comme la mort,
sur tout depuis qu'il avoit appris les deux combats que j'avois faits,
qu'il jugeoit de l que je lui ferois mal passer son tems, si je venois
jamais  le joindre, que le meilleur conseil qu'il eut cependant  me
donner, toit de me tenir sur mes gardes, parce que comme il toit
riche, il toit homme  ne pas pargner l'argent, pour se mettre 
couvert de ce qu'il apprehendoit. C'toit me dire en peu de mots, qu'il
toit homme  me faire assassiner, ce que j'eus peine  croire, parce
que naturellement je juge assez bien de mon prochain: en effet je n'ai
jamais p me mettre en tte, qu'on se puisse porter  une si grande
mchancet, qui est indigne non seulement d'un honnte homme, mais
encore d'un homme qui n'en auroit que l'apparence. Je savois d'ailleurs,
que bien loin de lui avoir jamais fait quelque mal, c'toit lui au
contraire qui m'avoit offens si cruellement, que s'il pouvoit jamais
tre permis d'en venir  cette extremit, c'toit  moi  le faire & non
pas  lui.

Quoi qu'il en soit dormant en repos sur la foi de ma conscience, je crus
si bien que ce que me mandoit Montigr n'toit que l'effet de la haine,
qui regne entre deux personnes qui ont procs ensemble, que je n'en eus
pas un moment d'inquietude. Je lui fis rponse, cependant, pour le
remercier de son avis, comme si je l'eusse cru veritable, quoi que je
n'y ajoutasse aucune foi. Je le priois par cette lettre de me mander
s'il croyoit qu'il fut  Paris, afin que soit qu'il me voulut du mal ou
non, je pusse tojours en le prevenant, mais en galant homme & non pas
en assassin, lui faire voir que quand une fois on avoit receu un affront
pareil  celui qu'il m'avoit fait, on ne le pouvoit oublier, qu'on ne se
fut mis en tat auparavant d'en tirer vengeance. La rponse que m'y fit
Montigr, fut qu'il en avoit pris le chemin, & que personne ne m'en
pouvoit dire mieux des nouvelles, qu'un nomm Mr. Gillot, qui avoit t
Conseiller Clerc au Parlement de Paris, qu'il logeoit quelque part vers
la Charit, & que si les gens de ce quartier l ne me pouvoient dire sa
demeure, je la saurois tojours chez Mr. le Bouts, Conseiller, ou chez
Mr. Encellin, Officier de la Chambre des Comptes, qui toient ses
neveux; que ce Mr. Gillot avoit t autre fois ami intime de mon ennemi,
mais qu'ayant aujourd'hui procs ensemble pour quelque bagatelle, leur
inimiti alloit encore plus loin que n'avoit jamais t leur amiti.

Je crus  ces nouvelles que je ne risquerois rien d'aller voir ce Mr.
Gillot, puis que nous tions de moiti tous deux dans la haine que nous
portions  Rosnay. Je le cherchai dans le quartier qui m'toit indiqu
par ma lettre, & l'ayant bientt trouv, parce qu'il y logeoit
effectivement, peu s'en fallut que je ne htasse ma perte par l, au
lieu de hter ma vengeance, comme c'toit mon dessein. Un des laquais de
ce vieux Conseiller m'ayant introduit dans sa chambre il me fallut,
parce qu'il toit sourd, lui dire dans un Cornet qu'il approchoit de son
oreille ce qui m'amenoit chez lui. Ce laquais qui toit rest dans sa
chambre, toit un espion de Montigr, & m'ayant depeint  lui, il lui
fut redire ds le mme jour, le propos que j'avois tenu avec son matre.
Mr. Gillot m'avoit appris o il demeuroit; j'tois seur de l'y trouver
sans cette circonstance, & par consquent de n'tre pas encore long-tems
sans m'en venger. Mais le portrait que lui avoit fait ce laquais, lui
faisant connotre que ce ne pouvoit pas tre un autre que moi, qui l'eut
t demander, il delogea  l'heure mme, & me fit perdre par l toutes
mes mesures. Cependant il ne se contenta pas de cela, il chercha encore
des Soldats aux Gardes pour me donner mon fait, sans considerer qu'tant
leur camarade, comme je l'tois, ils ne voudroient peut-tre pas tremper
leur main dans mon sang, quand mme ils seroient d'humeur  n'y pas
prendre garde de si prs avec un autre. Il contoit que comme l'argent
faisoit tout faire  mille sortes de gens, ceux l feroient aussi tout
ce qu'il voudroit, sur tout si l'on avoit soin de les lui choisir comme
il les vouloit avoir.

Il s'addressa pour cela au tambour major des Gardes, qui toit de son
pas, & qui avoit t autre fois tambour dans une autre Compagnie
qu'avoit un de ses freres. Il ne lui dit pas nanmoins son dessein,
parce que quoi qu'il contt beaucoup sur son ancienne connoissance, &
sur la consideration qu'il devoit avoir pour lui,  cause qu'il n'toit
que de sa porte, il ne savoit pas si se voyant dans un poste assez
considerable pour un homme comme lui, il n'auroit point de peur de
perdre sa fortune, en cas qu'il vint  faire quelque chose qui ne fut
pas bien. Le Tambour le refusa effectivement, & mme d'une maniere assez
brusque. Il lui dit, que quoi qu'il connut tous les braves gens, qui
toient dans le Regiment & qu'il se fourt mme quelque fois avec eux,
quand il toit question de servir un ami, il ne se mloit point d'en
donner, quand on lui faisoit mystere du service qu'on en pretendoit.
Rosnay s'addressa  un Sergent, au refus du Tambour Major, & celui-ci
n'tant pas si dlicat que lui, quoi qu'il le dt tre davantage par
rapport  son emploi, lui amena le lendemain matin quatre Soldats, qui
faisoient  peu prs  Paris le mme mtier que font en Italie, ceux 
qui l'on donne le nom de _braves_. Ce nom ne leur convient gures
nanmoins, puis que toute leur bravoure ne consiste qu' tuer un homme
de sang froid, sur tout quand ils sont six contre un, & qu'ils le
peuvent faire sans peril.

Je ne me doutois gures de ce qui se brassoit contre moi, & je ne
songeois, au contraire, qu' aller guetter Rosnay  l'endroit o Mr.
Gillot m'avoit dit qu'il logeoit, quand je sus qu'il avoit chang de
demeure ds le jour mme que j'avois t chez ce Conseiller. Je demandai
 son htesse qui toit une fort jolie femme, & qui valoit bien la peine
qu'on lui en contt, o il toit all loger; elle me rpondit qu'elle
n'en savoit rien, mais que tout ce qu'elle me pouvoit dire, c'est qu'il
falloit de toute necessit, qu'il lui fut arriv quelque affaire qui
l'inquietoit extrmement; que ce qui le lui faisoit croire, c'est qu'il
n'avoit point eu de cesse qu'il n'eut fait emporter ses hardes, quoi
qu'il fut dja tard; que tout ce qu'elle pouvoit m'apprendre encore,
c'est qu'il n'en parloit pas un moment auparavant; mais qu'un laquais
vtu de vert lui tant venu parler il toit descendu tout d'un coup dans
sa chambre, lui avoit demand  compter, & s'en toit all  l'heure
mme. Je reconnus  ces livres qu'il falloit que le laquais, dont elle
me parloit, fut celui de Mr. Gillot, qui m'avoit introduit dans sa
chambre, car il toit justement de cette couleur. Ainsi tant bien aise
ou de me confirmer tojours de plus en plus dans ma pense, on de ne pas
faire davantage de mchant jugement, je la priai de me dire comment il
toit fait; elle m'en fit le portrait en mme tems, & comme il toit
tout pareil  l'original que j'avois veu, je ne doutai point que je
n'eusse donn droit au but, quand j'avois cru que c'toit l justement
le personnage qui avoit fait dcamper mon homme si vite.

Il ne me fallut pas bien du tems pour faire ces demandes  l'htesse, &
pour en entendre la rponse, mais ce peu de tems me suffisant pour m'en
rendre amoureux, & peut-tre pour la rendre amoureuse elle-mme de moi,
je lui dis qu'elle venoit de perdre un hte en perdant Rosnay; mais que
je voulois lui en redonner un autre, pourveu qu'elle le voulut recevoir:
que sa bourse  la verit ne seroit peut-tre pas aussi bien garnie que
la sienne; mais que tojours pouvois-je lui assurer qu'il lui payeroit
fidlement ce qu'il lui promettroit, & que de plus il seroit du moins
aussi port que pas un autre  tout ce qui seroit de ses interts, & que
j'tois prt de l'en cautionner. Elle comprit bien, quand je lui parlai
de la sorte, que c'toit moi-mme qui m'offrois  elle pour venir loger
dans sa maison, & comme elle avoit dja quelque bonne volont pour moi,
comme elle m'avoa elle-mme depuis, elle me rpondit  l'heure mme,
qu'il ne lui importoit pas que ses htes fussent riches ou non, pourveu
qu'ils la payassent bien; qu'elle faisoit plus d'tat de l'honntet que
des richesses, & que puis que je voulois lui faire l'honneur de vouloir
venir loger chez elle, je n'avois qu' prendre la chambre que Rosnay
venoit de quitter, qu'il y avoit une garderobe qui toit assez commode,
qu'elles toient mme toutes deux assez proprement meubles, & que quand
je serois l, il y en auroit mille autres  Paris, qui n'y seroient pas
si bien logs que moi.

Quoi que je fusse Gascon, & que du Pas d'o je suis l'on ne tombe
gures d'accord volontiers de sa pauvret, je ne laissai pas de lui dire
que ce qu'elle me disoit l, toit justement une raison qui m'empchoit
d'accepter ses offres; qu'il falloit que chacun se mesurt selon sa
bourse, que cette chambre toit trop belle pour moi, & que je n'en
voulois qu'une des plus communes, afin d'tre en tat de la payer; que
je n'avois que faire ni de garderobe, ni d'anti-chambre, ni d'curie,
parce que n'tant qu'un pauvre Gentilhomme de Bearn, je n'avois ni
chevaux, ni valet. Une autre que cette femme, & qui eut fait le mtier
qu'elle faisoit, eut peut-tre t rebute d'une declaration aussi
ingenu que la mienne, mais celle-ci qui toit plus genereuse que
beaucoup d'autres, me rpondit que quelque pauvre que je pusse tre,
elle vouloit que j'occupasse cet appartement, ou que je ne vinsse point
loger chez elle, que je ne lui en donnerois que ce que je voudrois
presentement, & mme rien du tour, pour peu que cela me fit plaisir,
qu'elle se contenteroit que je me ressouvinsse d'elle, quand j'aurois
fait fortune, & qu'elle toit bien trompe, si cela ne m'arrivoit
quelque jour. J'aimai sa gnrosit, & sa prediction. Je lui rpondis en
mme tems que si d'abord que je l'avois veu, je m'tois resolu de
prendre un grenier chez elle, pltt que de ne la pas avoir pour mon
htesse, elle pouvoit bien juger dans quels sentimens je pouvois tre,
maintenant qu'elle m'offroit de si bonne grace un de ses plus beaux
appartemens; que je tcherois de ne lui tre  charge que le moins qu'il
me seroit possible, & que si l'horoscope qu'elle venoit de me tirer
pouvoit jamais se trouver vritable, je serois ravi de partager ma
fortune avec elle, ou que je changerois bien de sentiment.

Il ne falloit pas s'tonner si cette femme avoit des sentimens si
loignez de ceux qu'ont d'ordinaire les personnes qui font le mme
mtier qu'elle faisoit; elle toit ne quelque chose de plus qu'elle ne
paroissoit tre, elle toit Demoiselle d'extraction, & mme d'une
famille assez ancienne de Normandie; mais la mchante conduite de sa
Mere, avoit t cause de la ruine de sa maison, cette femme s'tant
amourache d'un Gentilhomme de son voisinage, & lui d'elle pareillement;
son mari n'avoit p souffrir leur commerce, & avoit tu le galant un
jour qu'il toit venu voir sa femme, & qu'il le croyoit bien loin de l.
Ce meurtre avoit ruin ces deux maisons, qui toient fort  leur aise
auparavant, l'une avoit consum tout son bien, en poursuivant la mort de
l'assassin, l'autre en se dfendant. Enfin le meurtrier avoit obtenu
grace, & fait enfermer sa femme sans lui vouloir jamais pardonner. Il
s'toit charg de l'ducation de ses enfans, qui toient en grand
nombre; car il en avoit huit, savoir trois garons, & cinq filles; les
garons ne l'avoient gures embarass, parce qu'il contoit, comme il
avoit fait effectivement de les envoyer  la guerre. Il contoit aussi de
jetter les filles dans des Convens, mais soit qu'elles tinssent un peu
de la mere, c'est  dire qu'elles aimassent le libertinage un peu plus
que de raison, ou qu'elles ne se pussent resoudre  s'enfermer pour
toute leur vie, il n'y en eut pas une seule qui en voulut tter. Il fut
donc oblig de les marier au premier venu, parce que quand on n'a point
de bien, comme il n'en avoit plus, bien loin que l'on soit en tat de se
choisir des gendres, on est encore trop heureux de les prendre comme ils
se presentent. L'une avoit t marie  un pauvre Gentilhomme, qui
faisoit abstinence la moiti de l'anne, & qui la faisoit faire
pareillement  sa femme, non par devotion, ni par aucun commandement de
l'Eglise, mais parce qu'il n'avoit pas le plus souvent de quoi manger.
Une autre avoit pous un Matre Chicanneur, qui dans une jurisdiction
assez proche de l'endroit o elle toit ne, faisoit le mtier d'Avocat
& de Procureur. Celle-l n'toit pas la plus malheureuse, parce que ces
sortes de gens trouvent tojours moyen de vivre aux dpens d'autrui;
deux autres avoient pous  peu prs des gens de mme toffe, &
vivottoient, du moins, si elles ne vivoient pas splendidement. Enfin
celle chez qui je devois aller loger, avoit eu pour mari, un homme qui
toit absent, il y avoit cinq ou six mois, & qui aprs avoir t
Lieutenant d'Infanterie, avoit chang son mtier en celui de louer des
Chambres Garnies. Il avoit cru que si cette profession n'toit pas aussi
honnte que l'autre, il y vivroit du moins plus  son aise.

Je ne sai si sa femme qui se sentoit tojours du lieu, d'o elle venoit,
ne se mit point en tte en me voyant, que quoi qu'elle fut pour le moins
de cinq ou six ans plus veille que moi, je serois encore trop heureux de
faire auprs d'elle ce que celui que son Pere avoit tu avoit fait
auprs de sa Mere. Son mari toit all en Bourgogne, pour une succession
qu'il y pretendoit. Cela lui donnoit un procs au Parlement de Dijon, &
elle n'toit point fche de son absence, parce qu'elle ne l'aimoit
nullement.

D'abord que je fus tabli chez elle, & qu'elle m'eut fait prendre malgr
moi l'appartement de Rosnay, elle ne voulut pas souffrir, ni que je
mangeasse dans ma chambre, ni que je fusse manger dehors, comme je m'y
attendois; elle me fit manger avec elle, & voyant que j'avois peine
encore  y consentir,  cause de la depense que je craignois que cela ne
me fit, elle me dit que je dmentois ma Nation d'tre si faonnier,
qu'il n'y avoit point de Gascon  ma place, qui ne se tint bien heureux
de sa fortune, principalement si elle lui disoit, comme elle faisoit
encore  moi, que tout cela se trouveroit un jour, lors que j'aurois
fait fortune. J'tois encore si jeune, & si peu accoutum avec les
femmes, que je n'en fus gures plus hardi. Cependant devinant  peu prs
ce que tout cela vouloit dire, j'tois comme resolu de m'en expliquer
avec elle, quand je me vis sur les bras une affaire bien plus
embarrassante que celle-l. Les quatre Soldats que le Sergent, dont je
viens de parler, avoit donnez  Rosnay, lui ayant promis de m'assassiner
moyennant quarante pistoles, ne mirent de distance entre l'execution &
le dessein, que le tems qu'il leur falloit pour en trouver l'occasion.
Depuis le premier combat que j'avois fait, je m'tois tellement acquis
Athos, Porthos & Aramis, que non seulement ces trois freres toient mes
intimes amis, mais encore que la plpart de leurs amis toient les
miens. Ainsi je sortois rarement tout seul, & je revenois presque
tojours chez moi pareillement en compagnie. La beaut de mon htesse y
contribuoit peut-tre, autant que l'amiti que tous ces gens l disoient
avoir pour moi. Je logeois dans la ru du vieux Coulombier au Faubourg
St. Germain; & comme cette ru n'est pas loigne de l'htel des
Mousquetaires, & que ce chemin de ces trois freres pour aller & pour
revenir de la Ville toit de passer chez moi, les quatres Soldats furent
quelques jours sans pouvoir tenir leur parole.

Sur ces entrefaites un autre Soldat de la Compagnie dont j'tois, & qui
toit ami de l'un de ces quatre assassins, n'ayant pas d'argent pour
faire accoucher une fille avec qui il avoit eu commerce, eut recours 
lui pour lui en emprunter. Il lui demanda quatre ou cinq pistoles, & lui
dit la ncessit o il en toit, afin qu'il ne le refust pas sitt.
Celui  qui il s'addressoit lui rpondit, qu'il toit au desespoir
d'tre oblig de l'conduire; mais qu'enfin il toit impossible de
prter de l'argent, quand on n'en avoit point soi-mme, que si c'toit
pour une autre affaire que pour celle qu'il lui annonoit presentement,
il lui diroit de se donner patience trois ou quatre jours, parce qu'il
toit comme impossible qu'il n'en eut entre ci & l, mais que comme la
chose pressoit, & qu'il pouvoit tre pris  toute heure au depourveu, il
lui conseilloit en bon ami d'avoir recours  quelque autre.

Cet emprunteur qui savoit le metier qu'il faisoit, & qui ne croyoit pas
qu'en hasardant sa vie, comme il faisoit tous les jours, il pt manquer
d'une si petite somme, l'accusa en mme tems de l'conduire pltt
manque de bonne volont que de pouvoir. Celui-ci pour lui faire voir le
contraire, lui dit de s'en venir avec lui, qu'ils toient quatre qui
avoient entrepris de tuer un homme, & que s'ils y pouvoient rssir, ils
auroient quarante pistoles tout aussi-tt; qu'il partageroit volontiers
avec lui, les dix qu'il auroit pour sa part, que cet argent toit
consign entre les mains d'un ami commun, & qu'il ne s'agissoit plus que
de le ggner. L'envie ou pltt le besoin que celui-ci avoit d'avoir ce
qu'il demandoit, fit qu'il s'accorda de faire compagnie aux quatre
assassins. L'autre lui donne rendez-vous  cent pas de chez moi, &
l'ayant tenu avec lui plus de deux heures en embuscade, je vins  y
passer au bout de ce tems-l. Porthos & Aramis, avec deux de leurs
camarades, m'toient venu prendre au logis pour me mener  la Comedie.
Ainsi ayant moins de commodit que jamais de faire leur coup, celui 
qui l'on demandoit de l'argent  emprunter, dit  l'emprunteur en lui
faisant connotre que c'toit  moi qu'ils en vouloient, qu'il falloit
que je me defiasse de quelque chose, parce que je ne sortois plus qu'en
compagnie.

De tous les quatre assassins il n'y en avoit pas un qui me reconnut
encore pour tre du Regiment. Comme ils toient du premier bataillon, &
que je n'tois que du second, nous ne nous tions point encore trouv
ensemble. A l'affaire d'Arras, un de ces Bataillons avoit t 
Dourlens, pendant que l'autre toit demeur  Amiens, & depuis ce tems
l, quand ils m'avoient veu ce n'avoit t qu'avec un autre habit que
celui du Regiment. Je m'en tois fait faire un qui toit assez modeste,
mais qui ne laissoit pas d'tre fort propre. Au reste l'emprunteur qui
toit comme je viens de dire, de mme Compagnie que moi, & qui ne m'eut
pas mconnu quand mme je me fusse encore deguis davantage n'eut pas
pltt jett les yeux sur moi qu'il resolut de m'avertir de leur
dessein. Il crut qu'en me rendant ce service, je ne lui refuserois pas
l'argent qu'il demandoit  l'autre que si je n'en avois point, je
l'emprunterois pltt dans mille bourses que d'y manquer, sur tout lui
ayant dja paru plein de coeur  une garde, o je l'avois regal lui &
trois de ses camarades.

Il n'eut garde de rien dire aux autres de ce qu'il pensoit, & comme il
toit assez habile pour un Soldat, & qu'il savoit bien que pour rendre
son avis plus considerable auprs de moi, il devoit savoir tous les
tenans, & tous les aboutissans de celui qui l'avoit mis en besogne, il
s'informa de lui adroitement qui toit celui qui l'employoit. Celui-ci
ne fit point de difficult de lui dire tout ce qu'il en savoit. Il lui
avoa que c'toit Rosnay, & mme qu'il ne le faisoit, que parce qu'il
craignoit, que je ne tirasse vengeance d'un affront que j'en avois
receu; qu'il n'toit venu  Paris que pour cela, & qu'il devoit s'en
retourner d'abord que le coup seroit fait.

Ce Soldat s'tant si bien instruit, me vint trouver le lendemain matin
dans ma chambre, lors que j'tois encore au lit. Je n'tois pas dja
trop mal avec mon htesse, ainsi l'ayant introduit elle-mme  mon
chevet, parce que sur la rponse qu'elle lui avoit faite, lors qu'il lui
avoit demand  me voir, qu'il toit encore trop matin pour me
rveiller, il lui avoit repliqu qu'il falloit pourtant qu'il me vit 
cette heure mme, pour une affaire de grande consquence, & au reste
l'intert qu'elle commenoit  prendre en moi, la rendant sensible 
cette parole, elle n'avoit pas voulu permettre qu'il entrt sans elle, &
pretendoit entendre tout ce qu'il me diroit. Le Soldat ne le pretendoit
point, & alleguoit pour ses raisons, que l'affaire dont il s'agissoit
n'toit pas de la competence d'une femme; mais celle-ci qui toit
obstine comme une mulle, ne voulut jamais se retirer. J'eus beau lui
faire signe que cela lui feroit tort, & qu'il ne faudroit que cela seul
 ce Soldat pour lui faire croire bien des choses d'elle & de moi, elle
ne m'obet pas plus qu' lui. Cet enttement n'toit caus que par la
crainte qu'elle avoit qu'il ne vint pour m'appeller en duel, & que ce ne
fut l l'affaire de grande consequence, pour laquelle il s'toit fait
ouvrir la porte malgr elle. Pour moi, ce n'toit point l ma pense, je
savois que je n'avois donn sujet  personne de me har, & que par
consequent je ne devois avoir aucun ennemi  apprehender. Je crus bien
pltt qu'il venoit pour m'emprunter quelque cu, & que la confusion
qu'il en avoit l'empchoit d'oser parler devant elle.

Comme je me fortifiois de moment  autre dans ce sentiment,  cause de
toutes les faons qu'il faisoit, je lui demandai franchement si ce
n'toit point cela qui m'attiroit sa visite, que je me faisois toujours
plaisir, quand je le pouvois, d'obliger mes amis, & particulierement lui
que je connoissois pour honnte garon. Je croyois que cette avance ne
me couteroit qu'une cu ou une demie pistole, tout au plus, & je contois
cela pour rien en comparaison de la peine o je voyois mon htesse. Le
Soldat voyant que je l'avois mis en si beau chemin de parler, me
rpondit qu'il m'avoit tojours reconnu assez genereux pour assister mes
amis quand ils toient dans le besoin, qu' la verit il avoit affaire
de moi dans l'tat o il toit, & que c'toit en partie ce qui
l'amenoit. Mais qu'il pouvoit se vanter que si je lui allois rendre un
signal service en lui accordant sa demande, il me recompenseroit bien
en mme tems en m'apprenant une chose o il n'y alloit pas moins que de
ma vie; que le hazard & son bonheur la lui avoient fait dcouvrir; qu'il
venoit pour m'en rendre compte, afin que je prisse toutes les
precautions qu'il y avoit  prendre l dessus.

Comme je ne croyois point avoir d'ennemi qui songet  conspirer contre
moi, j'avoe que je pris d'abord son discours pour un pretexte qu'il
cherchoit pour couvrir la demande qu'il avoit  me faire. Mon htesse
qui toit plus sensible que l'on ne sauroit croire  tout ce qui me
regardoit, n'en fit pas le mme jugement que moi, elle lui demanda avec
beaucoup de prcipitation, & avec tout aussi peu de jugement qu'une
femme en put jamais avoir, puis qu'il ne falloit que cela seul pour
faire dcouvrir qu'elle prenoit plus de part en moi qu'elle ne devoit,
de ne pas tenir davantage mon esprit en suspens, que des paroles comme
les siennes ne pouvoient qu'elles ne fissent un grand boulversement dans
l'esprit; qu'il ne falloit que cela pour me faire malade, & qu'elle lui
seroit oblige en son particulier de me dcouvrir le mystere d'iniquit
dont il parloit.

J'eus peine  souffrir l'imprudence de cette femme, bien pltt par
rapport  elle que non pas par rapport  moi. Ce qu'elle disoit l ne me
faisoit nul tort, puis que tout au contraire il n'y avoit que de
l'estime pour moi  acquerir, quand on eut s que j'eusse eu ses bonnes
graces: quoi qu'il en soit je persistois tojours dans la pense que
j'avois de mon Soldat, quand il me la fit perdre  la premiere parole
qu'il me dit. Il me demanda si je connoissois Rosnay, & lui ayant
rpondu, que je ne le connoissois que trop bien, puis que j'avois  me
venger sur lui d'un affront qu'il m'avoit fait faire, il me repliqua que
si je n'y prenois garde il m'en empcheroit bien, qu'il avoit promis
quarante pistoles  quatre Soldats pour m'assassiner, & que je ne
m'tois tir de ce peril, que parce que je n'tois sorti depuis quelques
jours qu'en bonne compagnie, qu'il y avoit je ne sais combien de tems
qu'ils me guettoient soir & matin, resolus de m'attaquer tt ou tard,
dans la pense qu'ils avoient, que je ne prendrois pas tojours si bien
mes prcautions; qu'il me feroit prendre ces quatre Soldats, si je
voulois, & que des coquins comme ils toient ne meritoient pas qu'il eut
aucune consideration pour eux.

Il me conta en mme tems comment tant venu demander  emprunter de
l'argent  l'un d'entr'eux, il s'toit excus de lui en prter, sur ce
qu'il n'en avoit point. Il me conta aussi tout ce qui s'en toit
ensuivi, jusques au moment qu'il m'toit venu trouver. Il tcha en me
faisant ce rcit de me couvrir la part qu'il avoit voulu avoir  leur
crime, puis qu'il leur avoit tenu compagnie pour m'assassiner. J'en crus
tout ce qu'il voulut m'en dire, ou du moins j'en fis le semblant, &
enfin ayant fini son discours par l'emprunt qu'il me vouloit faire, sans
me cacher ce que c'toit, quoi que la presence de mon htesse,
l'obliget  se montrer plus discret, je lui pretai, ou pltt je lui
donnai les quatre pistoles dont il me disoit avoir tant de besoin. Je
lui fis jurer pourtant, avant que de les lui donner qu'il dposeroit
tout ce qu'il venoit de me dire, quand il en seroit tems, & l'ayant
congedi  l'heure mme, sous pretexte qu'il devoit aller dire  sa
matresse, sans perdre un moment de tems qu'il avoit de quoi l'assister,
je m'amusai  raisonner avec mon htesse, sur ce que j'avois  faire
dans une occasion si delicate.

Son avis fut que, sans me hazarder  sortir davantage, de peur que ces
quatre Soldats voyant la peine qu'il y avoit  m'attraper n'en
apostassent encore quatre autres pour me prendre  leur avantage,
j'envoiasse querir un Commissaire pour lui rendre ma plainte, que sur la
permission qu'il me donneroit d'informer j'aurois un decret, que je
ferois excuter ensuite, tant  l'encontre d'eux qu' l'encontre de
Rosnay. Je ne trouvai pas son avis bon dans toutes ses parties, sachant
que pour obtenir un decret, il falloit avoir deux tmoins, & que je n'en
avois qu'un; mais je resolus de m'y conformer  l'gard de la plainte,
jugeant qu'elle ne me seroit pas inutile pour justifier tout ce qui
pouroit s'ensuivre de cette affaire. Mon htesse s'offrit  aller
chercher elle-mme le Commissaire qui toit de ses voisins, & de ses
amis. Je la pris au mot, & lui dis de l'amener en manteau court, de peur
d'effaroucher le gibier s'il toit par hazard aux environs pour me
guetter, comme il y avoit beaucoup d'apparence. Je m'habillai en
attendant qu'elle revint, & pendant que je m'habillois un Mousquetaire
des amis d'Athos, de Porthos, d'Aramis & des miens entra. Il me trouva
tout inquiet,  ce qu'il me tmoigna  l'heure mme, & m'en ayant
demand la raison, je lui contai ce qui venoit de m'arriver, & les
mesures que je prennois l dessus.

Comme il toit encore jeune, & qu'il n'avoit pas plus de jugement qu'il
lui en falloit, il me rpondit que je n'y pensois pas d'avoir recours 
la Justice, qui toit tojours lente & quelquefois incertaine, que
j'avois d'autres voyes plus assures pour me venger, & que j'y aurois
recours si je le croyois, qu'il alloit faire venir une brigade de
Mousquetaires, pour faire main basse sur ces coquins, qu'on iroit en
fuite jusques dans la maison de Rosnay, lui faire le mme traitement, de
sorte qu'il ne me faudroit qu'une demie heure, ou trois quart d'heure de
tems tout au plus, pour tre dfait de mes ennemis. Il vouloit sortir 
l'heure mme pour executer ce qu'il disoit, mais l'ayant retenu par le
bras, je lui rpondis qu'il ne falloit pas aller si vite dans une
affaire de si grande consequence; qu'une resolution aussi prcipite que
celle-l toit sujette d'ordinaire  rpentir; qu'il falloit, pour bien
faire, rflechir sur toutes choses, parce qu'aprs cela on n'avoit plus
rien  se reprocher. Il voulut encore me prouver qu'il avoit raison, &
battit bien du pas pour me le persuader. Je ne me laissai pas aller 
son opinion, & n'en ayant voulu croire que la mienne, je le retins en
dpit qu'il en eut. Le Commissaire vint un moment aprs, & ayant pris
des mesures avec lui, pour attraper mes droles, voici ce qu'il fit de
son ct, & ce que je fis du mien.

Il envoya chercher un exempt, & lui dit de faire mettre une trentaine
d'archers dans l'endroit o le Soldat m'avoit dit qu'ils me guettoient.
L'exemt les fit dguiser pour aller l, & il les fit tous aller l'un
aprs l'autre. Je fus averti d'abord qu'ils y furent, & tant alors
sorti tout seul, afin d'amorcer mes assassins, je me tins sur mes gardes
de peur d'en tre surpris. Ils debusquerent sur moi d'abord qu'ils
virent qu'ils me pouvoient prendre  leur avantage, mais les Archers
ayant fait  l'heure mme une sortie, ils furent pris tous quatre, sans
avoir eu le tems de me faire aucun mal. Le Commissaire qui n'attendoit
que cette execution pour aller se saisir de la personne de Rosnay, dont
mon donneur d'avis m'avoit indiqu la maison, s'y en fut en mme tems.
Par bonheur pour lui, il toit dj sorti quand le Commissaire y arriva,
ainsi n'en ayant trouv que le nid, il s'assembla un nombre infini de
peuple devant sa porte, comme il arrive d'ordinaire en ces sortes de
rencontres. Ce qui fit faire cette beveu au Commissaire qui ne devoit
pas entrer chez lui, qu'il ne sut s'il y toit ou non, c'est qu'une
servante qui ne l'avoit point veu sortir, lui avoit assur qu'il le
trouveroit encore au giste, qu'il toit tout au beau milieu de son lit,
& qu'il n'y avoit qu'un moment qu'elle l'y avoit veu. Rosnay n'toit pas
all bien loin, ainsi tant revenu sur ces entrefaites, il ne vit pas
pltt tant de peuple assembl devant sa porte, qu'il jugea  propos de
n'y pas rentrer. Il se defia qu'il toit arriv quelque chose  ses
braves, & que l'ayant accus sans doute on vouloit le mettre en prison,
pour savoir de lui la verit. Il tourna donc tout d'un coup dans une ru
qui traversoit dans sienne, & s'tant mis en seuret par l, il n'eut
point de repos qu'il ne s'en fut all en Normandie chez un de ses beau
freres, qui toit un Gentilhomme de cette Province. Son beau frere
crivit de l  Paris  un de ses amis, pour s'informer s'il avoit pris
l'alarme  bon tiltre, ou s'il s'toit pouvant sans sujet. Cet ami lui
rpondit qu'il en avoit sagement us, quand il s'en toit all, parce
que cette affaire faisoit grand bruit, que les prisonniers aprs avoir
pris le parti de nier la chose, croyant qu'il n'y eut point de tmoins,
l'avoient avoe  la fin, sur ce qu'on leur en avoit confront un, &
qu'on les menaoit de la question, qu'il y avoit eu tout aussi-tt une
prise de corps contre Rosnay, & que son procs lui alloit tre fait &
parfait par contumace.

Rosnay qui avoit besoin de braves quand il en vouloit  quelqu'un, eut
eu besoin de plus de resolution qu'il n'en avoit naturellement pour
soutenir une nouvelle comme celle-l. Il crut avoir dja tous les
Archers de Paris  ses trousses, & ne se croyant plus en seuret chez
son beau frre, quoi que personne ne sut qu'il en eut pris le chemin, il
passa en Angleterre, o il savoit bien que la justice de France n'osoit
aller faire executer ses dcrets. Mon htesse qui savoit qu'il avoit du
bien, croyant qu'il n'y eut rien  perdre  poursuivre contre lui, fut
assez folle pour se fourer dans ce procs, jusques par dessus la tte.
Je la laissai faire, tant encore trop jeune pour savoir ce que c'toit
que de plaider. Toutes ces procedures se firent sous mon nom, & il lui
en couta pour le moins deux mille francs, devant que d'avoir arrt
definitif contre mes assassins. Rosnay fut condamn  perdre la tte, &
les quatre Soldats  aller aux Galeres. Ce jugement fut execut
rellement contre ceux-ci, sans que leur Capitaine nomm du Boudet, qui
les reclamoit, put obtenir leur grace. Mr. de Treville qui me faisoit
mille amitis, tant en consideration que nous tions compatriotes, que
de ce que j'tois ami d'Athos, de Porthos & d'Aramis, qu'il consideroit
beaucoup, s'y opposa sous main. Ainsi le Roi qui faisoit gloire de se
montrer digne du surnom de _Juste_, qu'on lui avoit donn, se tint roide
l dessus, & voulut que ces quatre Soldats fussent mis  la chaine. Pour
ce qui est de Rosnay l'arrt ne fut execut contre lui qu'en effigie,
mais mon htesse fit saisir tous ses biens, & lui fit encore je ne sais
combien de frais devant qu'il y put donner ordre.

Comme elle n'avoit pas eu les reins assez forts pour soutenir toute
cette procedure sans emprunter, son mari trouva qu'elle devoit beaucoup
quand il revint de Dijon. Il y avoit gaign son procs & en avoit ramen
de bon vin, ce qui l'eut mis de belle humeur, si ce n'est que ds le
lendemain de son arrive, on lui vint faire commandement de payer huit
cent livres, que sa femme devoit  un seul homme: elle les avoit
emprunts d'un creancier incommode, en vertu d'une procuration qu'il lui
avoit laisse, avant que de partir. Il lui demanda  quoi elle les avoit
employs, & cette femme n'ayant garde de le lui dire, parce qu'avec la
perte de son argent, il se seroit peut-tre encore apperu qu'il auroit
perdu quelque autre chose, elle lui donna de si mchantes raisons,
qu'ils se brouillerent ensemble ds ce jour-l. La poursuite qu'on leur
faisoit pour l'amour de moi, me mit dans une grande inquitude, & ne
sachant comment faire pour empcher la vente de leurs meubles, que l'on
devoit faire au bout de la huitaine, que la saisie avoit t faite, je
pris le parti d'aller voir le creancier pour implorer sa misericorde. Il
se montra inexorable, de sorte que me trouvant encore plus chagrin
qu'auparavant, je pris le parti de le menacer, s'il toit si hardi que
d'en venir  cette execution. Il me rpondit que ce que je lui disois
l, seroit qu'il ne donneroit pas un moment de quartier  ses debiteurs,
qu'il me conseilloit cependant de sortir promptement de sa maison, parce
que s'il envoyoit chercher un Commissaire, il me feroit voir que nous
vivions sous un regne o il n'toit pas permis de venir menacer un homme
qui avoit prt son argent de bonne foi.

Ce que je venois de faire l, toit un veritable trait de jeune homme,
sans faire reflexion que cela toit bien plus capable de nuire  mon
hte &  mon htesse, que de leur servir. Enfin les huit jours pour la
vente des meubles tant prts d'expirer, j'offris  celle-ci quinze
louis d'or, qui me restoient encore des cinquante que le Roi m'avoit
donns, elle eut la generosit de ne les pas vouloir recevoir d'abord,
mais enfin l'en ayant presse extraordinairement, & lui ayant dit, que
si elle en pouvoit encore trouver huit ou dix, & qu'elle les portt 
son creancier, il surseoiroit peut-tre les poursuites, elle me prit au
mot  la fin. Elle le fut trouver avec ce secours, & y ayant joint
encore quinze autre louis, c'toit presque la moiti de la somme qu'elle
lui devoit, de sorte que nous crmes qu'il ne seroit pas si turc que de
lui refuser sa demande. Mais ce que je lui avois fait, avoit tellement
aigri son esprit, qu'il lui dit de se retirer, sinon qu'il lui feroit
sauter les degrs de sa maison, qu'elle lui avoit envoy un bretteur qui
toit venu le menacer jusques chez lui, qu'il vouloit qu'elle s'en
ressouvint toute sa vie, & que puis qu'il avoit cette prise sur elle,
que de pouvoir faire vendre ses meubles, il n'y manqueroit pas d'abord
que le dlai que l'on donne aux parties saisies se trouveroit expir.

La pauvre femme s'en revint au logis bien desole, & voulut que je
reprisse mon argent, puis qu'il ne lui pouvoit plus servir de rien. Je
fis ce que je pus pour m'en dfendre, mais me l'ayant command
absolument, je remis ces quinze louis dans ma bourse, tout aussi afflig
de mon ct qu'elle le pouvoit tre du sien. Nous tions au jeudi
l'aprs dine, & c'toit le samedi que se devoit faire la vente de ses
meubles: or voulant, pour ainsi dire, faire l'impossible pour empcher
que cet affront ne lui arrivt, je m'en fus dans l'antichambre du Roi,
ou j'avois veu plusieurs fois qu'on jooit beaucoup d'argent  trois
ds. Je ne possedois pas ce jeu, l  fonds, parce que bien loin d'tre
joueur, j'avois resolu au contraire de ne joer de ma vie. Tout ce que
j'en savois toit de faire une _masse_, & de savoir quand on la gaignoit
ou qu'on la perdoit. Ainsi n'ayant plus pour toute ressource que de
hazarder mes quinze louis  ce jeu l, je m'approchai de la table o on
jooit assez gros jeu, afin d'y prendre place, d'abord que quelqu'un en
sortiroit. Je fus plus d'une heure & demie avant que d'en pouvoir avoir
une; car il y avoit l plus de presse, qu'il n'y en pouvoit avoir au
Sermon du plus habile Predicateur de Paris. Je tremblois cependant de
peur de perdre mon argent, & d'aggraver encore par l mon afliction.
Enfin ayant trouv  me placer avec bien de la peine, je reconnus le
terrain avant que de prononcer la parole sur laquelle devoit rouler tout
mon bonheur. Je vis que l'on jooit un jeu effroyable, les moindres
couches toient de douze ou quinze pistoles, & l'on en faisoit le
paroli, le quinze & le va tout de mme, que s'il ne se fut agi que d'une
pingle. Cela me faisoit trembler encore plus qu'auparavant, me disant
de moment  autre qu'il ne me faudroit qu'un coup comme ceux-l, pour me
tirer de peine moi & ma pauvre htesse, ou pour nous envoyer 
l'hospital.

Aprs que j'eus ainsi regard pendant un demi quart d'heure ou environ,
je me hazardai  la fin de faire une masse de cinq louis. Mr. le Duc de
St. Simon tenoit le d, & regarda cette masse comme indigne de sa
colere, ainsi ne me rpondant rien tant qu'il tint le Cornet, le d vint
aprs lui au Chevalier de Montchevreuil, Gentilhomme du Vexin Franois,
qui toit attach  Mr. de Longueville. Il ne me meprisa pas comme avoit
fait le Duc de St. Simon, soit qu'il voulut m'enroller dans la
Confrairie des joueurs, o il jooit un grand rolle, soit que n'ayant
gures d'argent en ce tems l comme en effet c'toit la vrit, il
trouvt ma masse plus proportionne  ses forces, que quantit d'autres,
qu'on lui faisoit autour de la table. Il amena hazard bas, & comme
j'avois gaign, je fis le paroli aussi hardiment, que si j'eusse eu cent
pistoles dans ma poche. Il prit dix pour sa chance, & ayant tir ensuite
quatre ou cinq coups en amenant tojours quinze sur d'autres masses,
qu'on lui faisoit, il grossit son argent de beaucoup, parce que la
droite toit douze. Un nomm Phisica, qui toit alors Capitaine dans
Turenne, & qui, quoi qu'il ne fut qu'un avanturier, faisoit quitter le
ds aux plus gros joueurs, voyant que ce Chevalier avoit dj fait
quatre hazards avantageux pour lui, lui dit masse son reste, qui toit
pour le moins de soixante pistoles, le Chevalier  qui il ne manquoit
que de l'argent, pour tre aussi gros joueur que lui, lui rpondit tope
& tingue, tout de mme que s'il eut t assur de gagner. Il amena la
droite, & gaigna ainsi la masse de Phisica pendant qu'il perdit mon
paroli. Le jeu s'chauffa aprs ce coup l. Le Chevalier qui se voyant
en fortune topa  tout le monde, & gaigna douze ou treize cent pistoles
en un moment. Je fus assez sage tout jeune que j'tois pour ne le pas
attaquer dans ce tems l. Cependant le Chevalier ne voulant pas se
contenter de ce gain, qu'il trouvoit encore trop petit par rapport  son
appetit qui toit extraordinaire, il continua  joer & dejoa bientt.
Je pris ce tems l pour lui masser tout de nouveau, & je lui emportai
encore un paroli, qui toit plus fort que l'autre. Comme je lui avois
mass huit pistoles, j'en gagnai vint quatre, c'toit dja plus de la
moiti de l'argent qu'il me falloit pour tre content, tellement que
l'assurance m'tant venu  la place de la crainte, dont j'tois saisi 
mon arrive, j'esperai que je ne m'en retournerais point au logis sans y
porter ce que je desirois. Mon attente ne fut point trompe, je gagnai
quatre vint seize louis ou pistoles d'Espagne, qui ne valoient alors que
dix francs, c'etoit encore quelques pistoles plus que je n'avois desir,
tellement que m'en tant retourn au logis, plus content que ne pouvoit
tre le Roi, je trouvai en arrivant qu'il venoit de s'y passer des
choses qui eurent de quoi rabattre une partie de ma satisfaction.

L'hte voyant qu'il n'avoit plus gures que vingt quatre heures pour
empcher que ses meubles ne fussent vendus, avoit t trouver son
creancier sans en rien dire  sa femme n'y sans savoir que j'y eusse t
avant lui: le creancier qui toit non seulement un brutal, mais encore
un mchant homme, non content de le rabrouer extraordinairement, lui dit
encore qu'il eut  mieux prendre garde une autre fois  sa femme, parce
qu'elle avoit bien la mine d'avoir mang avec moi l'argent qu'elle lui
devoit presentement. Ce compliment mit ce mari de mchante humeur, & il
s'en revint au logis, o il usa de main mise sur elle. Je la trouvai
ainsi toute en pleurs, de sorte qu'au lieu de songer  la rejouir, par
le rcit de ma bonne fortune, tout mon soin ne fut que de savoir d'elle
ce qu'elle avoit; elle me le dit sans faon, & ayant tch de la
consoler je lui appris ce qui m'toit arriv dans la garderobe, parce
que je crus que cela toit bien capable d'y contribuer. Elle reprit
effectivement vigueur  ces paroles, & me dit que puis que cela toit
ainsi, il falloit que je me fisse adjuger ses meubles qu'elle ne vouloit
pas que son mari les revit jamais, c'est pourquoi je ferois mal si j'en
empchois la vente. Je vis bien  ces paroles qu'elle avoit envie de le
quitter, & que les coups qu'elle avoit receus lui tenoient bien fort au
coeur. Je lui tmoignai en mme tems que je ne pouvois approuver son
divorce: elle ne me fit point d'autre rponse, sinon qu'elle n'toit pas
accoutume  tre battu, qu'il falloit bien d'ailleurs lever le masque
du commencement,  moins que de vouloir que son mari n'en abust encore
d'avantage  l'avenir; qu'il voudroit apparemment nous empcher de nous
voir, ce qu'elle ne permettroit jamais, du moins de son bon gr.

Je l'aimois assez & j'en avois grande raison, puis qu'outre sa beaut
elle en avoit tojours us avec moi, depuis le premier jusques au
dernier jour que je l'avois veu, d'une maniere si honnte qu'il eut
fallu que j'eusse t bien ingrat pour ne lui en pas avoir obligation;
aussi je lui dis toutes les douceurs que la reconnoissance & l'amiti me
pouvoient mettre  la bouche. Je l'assurai que cette nouvelle marque de
tendresse, m'toit tout aussi sensible que pas une qu'elle m'eut donne
jusques-l; mais aprs l'avoir ainsi prepare  ajouter plus de foi  ce
que j'avois envie de lui dire, je lui representai qu'elle ne pouvoit
ainsi quitter son mari sans appreter  parler  tout le monde, que je
l'aimois d'une manire que sa rputation ne m'toit pas moins chere que
la mienne propre, que... Elle m'interompit  ces paroles, & me dit que
la langue toit un bel instrument, & qu'on lui faisoit dire tout ce
qu'on vouloit, que quand un homme aimoit bien une femme, on ne lui
pouvoit persuader qu'il ne fut assez delicat pour n'tre pas bien aise
de partager ses faveurs avec un mari; que pour elle, elle n'aimeroit pas
un homme qui auroit une femme,  moins qu'il ne se resolut en mme tems
de la quitter pour l'amour d'elle.

Je la laissai dire & tchai de la rassurer par mes caresses, afin de
l'amener au point que je desirois: enfin aprs m'avoir tmoign bien de
la repugnance de demeurer avec lui, nous convinmes ensemble, que le
lendemain  dner, je dirois sans faire semblant d'tre instruit de leur
mesintelligence, que j'avois trouv un homme qui leur preteroit de
l'argent pour payer leur creancier, qu'il leur donneroit trois mois pour
le leur rendre, & qu'il demandoit qu'ils lui en passasent une
obligation. Elle pretendoit par l le tenir dans une troite dpendance,
& que la crainte qu'il auroit d'tre poursuivi pour le payement de cette
somme, l'obligeroit d'avoir de grands egards pour moi.

Je fis le lendemain ce que nous tions convenus ensemble, & comme son
mari n'aimoit pas  voir vendre ses meubles, il me prit bientt au mot.
Je priai Athos de me vouloir prter son nom, pour cette affaire, & m'en
ayant pass une contre-lettre, nous vcumes tout l'hiver dans un assez
bon commerce le mari, la femme & moi. Je mangeai tojours avec eux; au
reste les trois mois que l'on avoit pris pour rendre cet argent, tant
expirs le mari me pria de demander un nouveau delai  mon ami; parce
qu'il n'toit pas en tat encore de payer, sa femme vouloit que je lui
disse qu'Athos avoit besoin de son argent, afin de lui faire peur, & de
le tenir par l dans une dependance plus troite. Mais je crus qu'il ne
falloit pas ainsi lui tenir le pied sur la gorge, & qu'il toit dja
assez maltrait sans le maltraiter encore davantage. La Campagne qui
alloit commencer m'en donnoit un beau pretexte  ce que sa femme
pretendoit. Cependant lui ayant fait entendre raison, nous fumes les
meilleurs amis du monde le mari & moi, parce que je lui dis qu' ma
priere Athos attendroit volontiers jusques  ce que nous revinssions de
l'arme.

Les Espagnols qui s'toient veu enlever Arras  la barbe de leur
General, avoient encore perdu dans la mme Province quelques autres
Villes de grande importance, qui leur faisoient craindre que celles qui
leur y restoient ne tardassent gures  avoir le mme sort: ainsi comme
ils jugeoient que la conqute que le Roi avoit faite d'Aire ne tendoit
qu' s'approcher de la Flandres maritime, ils tcherent non seulement
d'en donner de la jalousie aux Anglois & aux Hollandois, mais encore de
se mettre en tat de la reprendre. Il ne leur eut pas t difficile de
russir  l'gard des Anglois, parce que cette Nation a de tout tems t
oppose  la ntre, & qu'il semble que l'aversion qu'elle a tojours eu
pour elle, se soit encore augmente depuis quelque tems; mais le
Cardinal de Richelieu, qui n'attendoit pas que les choses arrivassent
pour y pourvoir, avoit si bien pris ses mesures, que bien loin que cette
Nation se pt ainsi mler des affaires d'autrui, elle toit assez
embarrasse comment se demler des siennes. Elle toit devenu jalouse
de la protection secrte que son Roi accordoit aux Catholiques de son
Royaume, & de l'troite liaison qui paroissoit alors entre ce Prince
Louis le Juste, & dont il avoit pous la soeur. Cette Princesse toit
belle, & d'une humeur tout  fait charmante, ainsi comme elle attiroit
beaucoup de monde  la Cour du Roi son mari, contre la coutume des
Anglois, qui croyent d'ordinaire qu'il y a une espece d'esclavage & de
bassesse dans les assiduits que l'on rend  son souverain, cela faisoit
encore que tout devenoit suspect  ceux qui couservoient dans le coeur
cette independance & cette libert que leur Nation affecte par dessus
toutes les autres Nations du monde.

L'obstacle que le Cardinal de Richelieu avoit mis de ce ct l aux
desseins des Espagnols, consistoit en ce qu'il allumoit ce feu au lieu
de l'teindre. La Politique qui est la regle ordinaire de tous les
mouvemens des Ministres, l'exigeoit de lui au prjudice de la charit,
qui l'en devoit detourner. Cependant comme la charit est une vertu que
l'on ne connoit gures, non seulement dans toutes les Cours, mais que
l'on traite encore souvent de chimere, parmi les Courtisans & les
Politiques, bien loin qu'il en fut blm de personne, chacun au
contraire prenoit sujet de l de l'lever jusques au troisime Ciel. Les
Espagnols aussi n'ayant pas t long-tems  reconnotre qu'ils se
tromperoient lourdement, s'ils esperoient quelque secours de ce ct-l,
& ayant aussi reconnu la mme chose, du ct de la Hollande, ou les
interts de Frederic Henri Prince d'Orange, Stadhouder & Admiral-General
de leur Etat, s'opposoient  leur contentement, ils ne mirent plus leur
confiance qu'en leur propres forces soutenus de leur addresse. Le
pouvoir, comme absolu, que le Cardinal de Richelieu s'toit acquis  la
Cour, y avoit fait de tout tems un grand nombre de jaloux; les Grands
sur tout lui en vouloient, parce que pour s'lever par dessus eux, il
avoit interess adroitement le Roi, & l'Etat dans sa querelle. Ce Prince
qui toit aussi bon qu'il toit peu pntrant avoit veu avec plaisir,
que sous pretexte d'tablir la Souveraine puissance dans son Royaume, il
avoit ruin insensiblement tous ceux qui eussent p s'y opposer, par
leur credit & par leur prudence: je dis prudence, parce que quoi que ce
soit une espece de paradoxe, que de dire qu'on peut tre prudent, &
s'opposer aux volonts de son Prince; il est constant, nanmoins que
quand la volont suprme, ne va qu' renverser les loix d'un Etat, il
arrive souvent qu'on rend plus de service  son Souverain, de s'y
opposer en conservant le respect qui lui est d, que d'y consentir par
un esprit de lchet & d'esclavage. C'est ainsi souvent que le Parlement
de Paris a fait des remontrances  Sa Majest dans des conjonctures
delicates, aussi ont-elles t coutes quelque fois avec succs;
pendant qu'il y a eu des tems o elles ont t rejettes, parce qu'il
est arriv comme il se voit presque tojours que ceux qui les faisoient,
ou du moins une bonne partie, au lieu de les faire avec le respect
convenable, se laissoient emporter ou  leurs passions ou  leur
intert.

Quoi qu'il en soit les Espagnols ne se fians pas tant  leurs propres
forces, qu'ils ne fussent bien aises encore de fomenter la jalousie qui
regnoit dans ntre Etat, envoyerent alors  la Cour un homme de
confiance nomm... sous pretexte d'y faire quelques propositions
d'accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernoit avec un
pouvoir presque aussi absolu que s'il eut t le Roi lui mme, lui eut
refus volontiers le passeport qu'il lui falloit pour y entrer, si ce
n'est qu'il eut peur que le peuple ne lui en voulut du mal. Il savoit
qu'il se lasse bientt de la guerre, parce que c'est dans ce tems l,
qu'il est le plus accabl d'impots; qu'ainsi il ne manqueroit pas de
dire, que s'il la vouloit continuer, c'toit pltt pour ses interts
particuliers, que pour ceux de la Nation en general. Cependant ils
n'eussent pas dit vrai, quand ils eussent parl de la sorte; puis que
pour en dire la verit, il y avoit long-tems que les affaires de la
France n'avoient t en si bon tat qu'elles toient alors. Ses armes du
ct de l'Allemagne s'toient rendus formidables jusques au del du
Rhin par l prise de Brisac, & de toute l'Alsace. En Italie par celle de
Pignerol, & en Flandres par celle d'Arras. Ses brigues n'avoient pas
fait un moindre effet en Portugal & en Catalogne, si nanmoins on ne
doit pas dire pltt que ce qui y toit arriv, toit encore d'une autre
consequence, que tout ce qui toit arriv ailleurs. Ce Royaume & cette
Province s'toient revolts contre les Espagnols, l'un s'toit rang
sous la domination des Ducs de Bragance, qui pretendoient en tre les
lgitimes hritiers; l'autre sous celle de France, qui y avoit fait
entrer des Garnisons.

Au reste comme le Cardinal, en faisant soulever ces Etats contre leurs
anciens Matres, leur avoit montr le chemin qu'ils devoient suivre,
quand mme ils ne l'eussent pas s dja d'eux-mmes, celui dont je viens
de parler, ne fut pas pltt arriv  la Cour qu'il y vit secrtement le
Duc de Bouillon. Ce Prince avoit tojours des liaisons secrtes avec
l'Espagne, quoi qu'il fut n Franois, & qu'il eut encore obligation 
la Couronne de lui avoir mis sur la tte celle qu'il portoit. Il l'avoit
herite de son Pere que Henri IV en avoit revtu le premier, en lui
faisant pouser l'Heritiere de la Mark,  qui appartenoit la Duch de
Bouillon, & la principaut de Sedan. Il avoit encore bien fait plus pour
lui. Cette Princesse tant morte quelque tems aprs sans lui laisser
d'enfans, Sa Majest l'avoit maintenu par sa protection dans la
possession de cette Principaut, au prjudice de Mrs. de la Boullaye, 
qui elle devoit appartenir lgitimement, car il y en avoit un qui avoit
pous une Soeur de la deffunte, &  qui par consequent devoit venir cet
heritage. Mais comme l'on est oblig, quand on change ainsi une
condition prive en celle de Souverain, de changer aussi de conduite,
toutes ces grandes obligations s'toient evanouies  la veu de la
jalousie, que lui causoit la situation de son Etat. Il ne doutoit point
qu'tant  la bienseance de la France comme il l'toit, puis que c'toit
une clef de ce Royaume, il ne vint un tems qu'on ne lui demandt la
restitution de ce qui ne lui appartenoit pas, qu'ainsi  proprement
parler, il ne se devoit regarder que comme un homme  qui l'on avoit
confi un fidei-commis, & dont on l'obligeroit bientt malgr lui 
rendre compte.

Voila quelle toit la cause des engagemens secrts que Mr de Bouillon
avoit avec les Espagnols. Il pretendoit que par leur moyen il se
pourroit maintenir dans son nouvel tat, & recevoir garnison dans un
besoin dans son Chteau de Bouillon, & dans celui de Sedan. Le premier
passoit pour imprenable dans ce tems-l, o l'on ne savoit pas encore ce
que c'toit que d'assieger une place, & o l'on faisoit la Guerre tout
autrement qu'on ne fait dans ce tems ci. Le second toit trs fort, & du
moins il en avait la reputation, quoi qu' dire le vrai, il y eut bien 
dire qu'il le fut tant que l'on disoit. Le Roi se dfioit bien que Mr.
de Bouillon ne lui toit pas trop fidle; mais comme il avoit des
affaires de tous cts, il toit persuad aussi qu'il devoit faire tout
de mme, que s'il n'y eut pas pris garde, d'autant plus qu'il ne doutoit
pas qu'il ne fit tout cela par prcaution; & en effet tous les traits
qu'il avoit faits jusques-l, n'avoient t qu'en cas qu'il vint  tre
attaqu; & comme le Roi n'avoit nul dessein de le faire presentement, il
croyoit qu'il devoit toujours aller son train, jusques ce que la
conjoncture lui permit de faire clater le ressentiment qu'il pouvoit
avoir de sa conduite.

L'Espagnol qui toit venu  Paris, & qui toit bien instruit des
interts de ce Duc, ce qui n'toit pas difficile, puis qu'ils sautoient
aux yeux de tout le monde, ayant ordre du Roi son matre de le voir, en
fut fort bien receu, comme il ne lui pouvoit arriver autrement. Il
apprit  son arrive  la Cour, que Louis de Bourbon Comte de Soissons,
toit mcontent du Cardinal, ce qui lui fit dire  l'autre que la
qualit de Prince du Sang qu'il avoit, suffisant toute seule pour faire
entrer quantit de personnes de condition dans son parti, l'on pouroit
par son moyen, s'il vouloit se donner la peine de le ggner, rendre  la
France ce qu'elle venoit de prter  l'Espagne, en lui faisant soulever
ses Provinces; que le Cardinal de Richelieu avoit beaucoup d'ennemis, &
que s'ils voyoient entrer une Arme d'trangers dans le Royaume, ils
prendroient ce tems-l pour se revolter contre lui; que ce Ministre en
entreprenoit tant qu'il ne falloit rien pour le faire succomber, qu'il
envoyoit des Troupes en Portugal & en Catalogne, & que les Frontieres de
Royaume demeurant dgarnies par ce moyen, il ne seroit pas difficile
maintenant d'y percer, pour peu qu'on prit bien ses mesures.

Le Duc de Bouillon mouroit d'envie depuis long-tems de se faire une
barriere du ct de la Champagne, en obligeant la Cour de lui donner
Damvilliers de gr ou de force. Il avoit mme os tmoigner un jour son
ambition au Cardinal de Richelieu, qui plus Politique que tout ce que
l'on en sauroit dire, lui en avoit laiss entrevoir quelque esperance,
afin de l'embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fit perdre le
sien, au lieu d'acquerir celui d'autrui. L'Espagnol, qui savoit quelle
toit sa demangeaison l dessus, lui en parla comme d'une chose tout 
fait facile, & que la France seroit trop heureuse de lui ceder, pour
appaiser la guerre qu'il allumeroit de ce ct-l. Il se laissa aller 
ces flatteries, & ayant veu le Comte de Soissons secrtement, il n'eut
pas de peine  le ggner. Ce Prince avoit sur le coeur que le Cardinal
aprs lui avoir fait perdre un procs qu'il avoit intent  l'encontre
de Henri de Bourbon Prince de Cond pour le faire declarer illegitime,
eut encore mari sa Niece au Duc d'Anguien son fils ain. Il voyoit par
l que tant que ce Ministre vivroit, il ne devoit pas attendre grand
succs d'une requte civile, qu'il avoit prise contre l'arrt qui toit
intervenu. Il avoit encore d'autres mcontentemens personnels.

Le Cardinal diminuoit tout autant qu'il pouvoit les prerogatives de sa
charge de Grand Matre de la Maison du Roi, & lui avoit fait refuser
d'ailleurs quantit de graces qu'il avoit demandes  Sa Majest. Ce qui
toit cause que ce Ministre lui toit ainsi oppos en toutes choses,
c'est qu'il avoit t plus fier que le Prince de Cond. Il avoit refus
son alliance qu'il lui avoit fait proposer par Sennetere. Celui-ci qui
toit son Intendant d'pe, ne s'en toit pas trop bien trouv. Le Comte
fch de voir qu'un de ses Domestiques se fut charg d'une commission
comme celle l, parce que la vertu de la Dame qu'on lui offroit lui
toit un peu suspecte, l'avoit non seulement maltrait de paroles, mais
encore chass de sa maison.

Ce Prince qui depuis ce tems l, avoit tojours t prevenu de pis en
pis contre le Cardinal, couta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon
voulut lui proposer contre l'Etat. Il crut que plus les choses iroient
mal en France, plus le Roi s'en dgouteroit. Il savoit qu'il ne l'aimoit
dja pas trop, & qu'ainsi il ne faudroit presque rien pour le perdre.
Tous leurs desseins, quelque pernicieux qu'ils pussent tre contre la
fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, s'ils n'toient soutenus
des forces des Espagnols, Mr. de Bouillon envoya  Bruxelles un
Gentilhomme qui toit un ancien Domestique de sa maison, nomm
Campagnac. Il crut que son voyage ne pouroit tre suspect  la Cour,
parce que ce Gentilhomme avoit un neveu qui avoit t pris auprs de
Courtrai, par un parti Espagnol, qui l'avoit conduit dans la capitale de
Brabant. Il avoit t bless dans cette rencontre, & c'toit l un
pretexte qui paroissoit plausible de passer en ce Pas l, sans qu'on y
put trouver  redire. Les Espagnols le receurent bien, & le Cardinal
Infant lui eut volontiers rendu son neveu  l'heure mme, s'il n'eut eu
peur qu'on n'eut pris quelque soupon. Ce Prince fut ravi que le Comte
de Soissons,  la suscitation du Duc de Bouillon, fut d'humeur  vouloir
troubler l'Etat. Il promit  ce Gentilhomme de faire donner  ce Prince
cinquante mille cus de pension par le Roi d'Espagne, d'abord qu'il se
seront retir de la Cour, & cent mille francs au Duc de Bouillon, qu'il
secourroit d'une Arme de douze mille hommes, qui agiroit sous ses
ordres, sans pretendre rien des conqutes qu'il pouroit faire avec elle.
Campagnac ayant fait ce trait par crit avec le Cardinal Infant, s'en
revint  Paris sans amener son neveu, qui crut qu'il n'avoit fait ce
voyage, que pour l'amour de lui. Il rendit compte de sa negotiation 
ces deux Princes, & en ayant t trs satisfaits, le Duc de Bouillon,
s'en fut  Sedan au bout de quelques jours, sous pretexte que la
Duchesse sa femme y toit incommode. Il y donna ordre sans faire
semblant de rien,  ce que les Officiers de la Garnison, dont les
Compagnies n'toient pas complettes, eussent  les mettre en tat avant
la fin du mois de Mars, qui n'toit pas bien loign. Il leur fit ce
commandement sous peine de son indignation, & ils eurent soin de s'en
acquitter. Il remplit aussi en mme tems ses Magasins de toutes les
Munitions de guerre & de bouche, dont il pouvoit avoir besoin, & afin
que le Cardinal de Richelieu ne s'imagint pas qu'il songet  se
declarer contre le Roi, il lui fit accroire non seulement que l'Empereur
envoyoit une Arme dans le Luxembourg; pour faire quelque entreprise sur
la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu'il avoit avis
qu'ils en vouloient  Luxembourg.

La marche de cette Arme n'toit pas une fiction comme on se pouroit
l'imaginer par ce que je viens de dire, s'il y en avoit une, comme le
mot dont je me suis servi pour l'exprimer le tmoigne assez, ce n'toit
que parce qu'il disoit, que cette Arme venoit contre lui, au lieu
qu'elle ne venoit qu'en sa faveur. Il fit bien plus, il leura le
Cardinal d'un Mariage du Vicomte de Turenne son frere, avec l'une de ses
Parentes, & le Vicomte en fit l'amoureux, parce qu'il avoit encore plus
d'envie que son frere de rentrer dans Sedan. En effet quoi qu'il ait
pass sur la fin de ses jours pour un homme modeste, & exemt de toute
ambition, ce n'a t que dans l'esprit de ceux qui ne l'ont jamais connu
 fonds. Si jamais homme s'est entet de la vaine gloire 'a t lui,
pltt qu'un autre, puis que tout ce qu'il y a de gens qui l'ont
pratiqu particulierement savent que pour s'en faire har, il n'y avoit
qu' lui refuser le titre d'Altesse au lieu qu'en le lui donnant, il
toit content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien second
son frere, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous
pretexte de s'en aller  sa maison de Blandy; mais ayant pris sur la
gauche avant que d'arriver  Melun, il fut passer la Marne  un gu
qu'il avoit fait reconnotre en de de Chteau Thierri & se rendit 
Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avoit envoys  sa rencontre.

D'abord que le Cardinal sut le chemin que ce Prince avoit pris, il
reconnut qu'il s'toit laiss amuser comme une dupe. Il fit marcher en
mme tems des couriers pour l'aller trouver. Ils lui proposerent de la
part du Roi de revenir, & lui offrirent de lui donner toute sorte de
contentement. Mais comme, quelque belles promesses qu'on put faire  ce
Prince, il ne s'y pouvoit fier, tant que ce Ministre resteroit au poste
o il toit, ces couriers eurent beau faire plusieurs alles & venus en
ce Pas-l, ils ne le purent jamais persuader. L'Arme que l'Empereur
devoit envoyer dans le Luxembourg, y fila cependant sous le commandement
de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soisson envoya un Gentilhomme
pour savoir de lui quand il pouroit arriver sur la Meuse. La marche de
ses Troupes allarma la Cour qui avoit peur que l'exemple du Comte de
Soissons, ne fut suivi de la desobessance de quantit de Grands, qui
n'avoient pas plus de lieu que lui, d'aimer le Cardinal de Richelieu.
Elle se dfioit sur tout du Duc d'Orleans, dont le genie toit
extrmement variable, & qui avoit fait plus de mal lui seul  l'Etat par
les diverses revoltes qu'il y avoit excites de tems en tems, que tous
ses ennemis ensemble n'eussent p faire en plusieurs annes Ainsi pour
prevenir les mauvais desseins qu'il pouroit avoir, on mit des gardes 
tous les passages, afin de l'arrter, s'il venoit  s'y presenter.
Nonobstant toutes ces prcautions, quantit d'autres mcontens se
rendirent auprs du Comte de Soissons, afin qu'ayant part avec lui au
hazard qu'il alloit tenter, ils l'eussent aussi  sa bonne fortune,
suppos qu'il put triompher de son ennemi.

Ce contre-tems faut cause que l'Arme que le Roi destinoit pour la
Flandres sous la conduite du Marchal de Bres, ne put tre si forte que
l'on croyoit. Il en fallut prendre une partie pour l'envoyer de ce
ct-l, sous le commandement du Marchal de Chatillon, pendant que le
Marchal de la Meilleraye eut un Camp volant pour couvrir les places sur
lesquelles les ennemis voudroient entreprendre quelque chose. Le genie
de ces trois Marchaux toit tout different; le premier n'avoit
obligation de ce qu'il toit qu' l'alliance qu'il avoit avec le
Cardinal de Richelieu. Il avoit pous une de ses Soeurs, dont il avoit
deux enfans, savoir le Duc de Bres, & Madame la Duchesse d'Anguien.
Jamais homme ne fut plus fier sans merite. Il poussa mme la fiert
jusques  l'insolence &  la tirannie, faisant dans son Gouvernement
d'Anjou, & dans celui du Saumurois, dont il toit pourveu pareillement,
tout ce que les tirans les plus horribles & les plus detestables ont
jamais p faire de plus cruel. En effet non content d'y maltraiter la
Noblesse,  un point qu'elle fut oblige  la fin de se revolter contre
lui; il enleva encore une femme non seulement  son mari, mais eut
deplus la reputation de l'avoir fait tuer pour en joir tout  son aise;
mais c'toit assez qu'il ft beau-frere de son Eminence, pour pouvoir
tout faire impunment.

Le Marchal de Chatillon toit tout aussi civil que l'autre toit peu
traitable. Il avoit d'ailleurs en partage toute la valeur, qu'avoient
jamais eu ses anctres, dont ntre Histoire fait mention honnorablement.
Il avoit aussi beaucoup d'experience & de conduite, mais toutes ces
bonnes qualitez toient obscurcies en quelque faon, par l'amour qu'il
avoit pour le repos & pour la vie tranquile; ainsi quand il se trouvoit
bien dans un Camp, il avoit toutes les peines du monde  le quitter,
parce qu'il craignoit de n'tre pas aussi bien dans un autre qu'il toit
dans celui-l. Le Cardinal le connoissoit bien, ce qui toit cause qu'on
s'tonnoit qu'il lui eut donn ce commandement o il devoit avoir
affaire  un Prince, qui toit aussi vif & aussi vigilant qu'il toit
pesant & endormi.

Pour ce qui est du Marchal de la Meilleraie, quoi qu'il eut obligation
aussi bien que le Marchal de Bres, de son levation  l'alliance du
Cardinal, veu que sa femme toit fille d'une soeur de son Pere, il ne
laissoit pas d'avoir du merite personnellement. Il toit brave & entendu
dans son mtier, ce qui toit cause qu'il eut p esperer de faire son
chemin, quand mme il n'eut pas t si proche parent du Ministre.
Cependant il avoit cela de commun avec le Marchal de Bres, qu'il
abusoit souvent aussi bien que lui de sa faveur, au lieu de l'honntet
qui sied si bien  tout le monde, & principalement  ceux qui se voyent
levs par dessus les autres, ou par leur naissance, ou par leur merite,
ou par la fortune, il n'avoit que de la hauteur, & pour ainsi dire du
mpris, pour ceux qui de peu de chose s'toient levs comme lui  des
dignitez, o qui toient prts de s'y lever. Il craignoit que sa gloire
n'en fut offusque, ainsi pour en rechercher une fausse, il perdoit la
veritable, & se faisoit un nombre infini d'ennemis, au lieu des amis
qu'il eu p se faire. Il s'toit brouill par l avec St. Preuil, sans
qu'il y eut eu autre chose que sa jalousie, qui eut t cause de
plusieurs incartades qu'il lui avoit faites. St. Preuil ne les avoit pas
souffertes sans rien dire, & comme on fait d'ordinaire, quand ceux dont
l'on est offens appartiennent de si prs au Ministre, qu'on peut
craindre qu'en les offensant on ne l'offense pareillement. Pour lui il
les avoit repousses en brave homme, & qui ne voyoit rien tant 
apprehender, que de souiller sa gloire par quelque lchet.

Ce Marchal avoit encore bien fait pis  Mr. de Fabert,  qui le Roi
avoit enfin donn une Compagnie aux Gardes, aprs lui avoir refus
l'agrment d'une Compagnie dans un vieux corps qu'il vouloit acheter. Il
avoit cru qu'il pouroit lui marcher sur le ventre comme bon lui
sembleroit; parce que cet Officier toit d'une extraction trs-mediocre,
& qu'il ne croyoit pas que le baton de Marchal de France dt jamais
venir  son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s'toit
tojours revolt contre lui, & avoit trouv de la protection dans le
Cardinal mme, qui avoit t le premier  blmer le proced de son
parent. Il est vrai que Fabert avoit eu l'addresse de parler tojours
trs respectueusement au Marchal afin que quand il viendroit  s'en
plaindre  son Eminence, elle en sut plus dispose  couter ses
raisons.

Il eut t  souhaiter pour St. Preuil qu'il se fut conduit aussi
sagement, non seulement avec lui, mais encore avec le Duc de Bres,
contre qui il venoit d'avoir tout nouvellement une espece de querelle.
Etant venu  la Cour par ordre du Roi pour conferer avec lui des
affaires de la Frontiere, & de ce qu'on pouroit y entreprendre la
Campagne suivante, il demeura prs de quinze jours  Paris, devant que
le Conseil de Sa Majest eut pris aucune resolution l dessus. Mr.
Desnoiers Secretaire d'Etat de la Guerre, qui ne l'aimoit pas, parce
qu'il ne s'toit jamais p resoudre  lui faire la Cour, vouloit qu'on
fit le siege de Doay, qui est  cinq lieus au del d'Arras, afin que
cette Ville n'tant plus Frontiere, quand on auroit pris l'autre, St.
Preuil se vit priv de la gloire, qu'il y a  un Gouverneur de se
trouver le plus prs des ennemis. St. Preuil vouloit au contraire que
devant que d'aller ainsi en avant, on ntoyt ce qui toit derriere lui.
Il y avoit Bapaume qui lui toit la communication des Places de la
Somme, & qui n'toit qu' quatre lieus de son Gouvernement. Il y avoit
outre cela Cambrai, qui quoi que plus loign sembloit encore plus
ncessaire  conquerir qu'une grande Villasse comme toit Doay, qu'on
ne pouroit jamais conserver qu'avec une puissante garnison. Desnoyers
rpondoit  cela, qu'on en feroit une Place d'Armes, & qu'une partie de
la Cavalerie y passant l'hiver, elle porteroit la terreur & l'effroi
jusques au coeur de la Flandres Vallone, dont on pouroit aussi faire la
conqute avec le tems.

Le Marchal de la Meilleraie toit du sentiment de Mr. Desnoyers, pltt
pour avoir le plaisir de contredire  St. Preuil, que pour croire qu'il
eut raison. Enfin le Conseil ayant peine  se determiner l dessus,
parce que la force du raisonnement de St. Preuil combattoit, dans
l'esprit de Sa Majest, tout ce que les brigues des autres pouvoient
faire ce Gouverneur passa ces quinze jours  aller se divertir dans le
tems qu'il n'toit point oblig d'tre au Louvre. Il aimoit extrmement
la paume, & comme tout ce qu'il y avoit de personnes de qualit alloient
en ce tems l au tripot de la Sphre qui est situ dans le Marais, il y
fut un jour ds le matin, afin de jouer contre quelque marqueur, pour
avoir le plaisir de se faire frotter. Il y trouva en arrivant le Duc de
Bres, qui toit sorti de l'Academie, il n'y avoit encore que trois ou
quatre mois. Quoi que son Pere fut extrmement fier, & mme jusques au
point qu'il passoit pour brutal dans l'esprit de tout le monde, il
l'toit nammoins encore plus que lui. Cela lui toit plus pardonnable
qu' ce barbon, parce qu'il toit encore si jeune qu'il n'avoit pas le
jugement de connotre, qu'il prenoit l un mchant pli. Il balottoit
dja avec un marqueur,  qui il avoit dit de prendre une raquette, quand
St. Preuil arriva sous la Gallerie. Il y avoit l un grand nombre de
pages & de laquais qui avoient la tte nu, & comme St. Preuil
connoissoit la livre de son Pre, il jugea tout aussi-tt que c'toit
lui, quoi qu'il ne l'eut jamais veu. Pour lui comme il n'toit venu
qu'avec un seul laquais, le Duc n'en fit pas beaucoup de cas. Il ne
l'avoit jamais veu pareillement, tellement que ne sachant qui il toit,
il continua  pelotter avec le marqueur, sans prendre garde seulement
qu'il fut arriv. St. Preuil tant entr dans la Salle du logis, &
voyant que le matre n'y toit pas revint dans le jeu de paume, &
demanda en attendant qu'il ft revenu sa raquette au marqueur. Il toit
 peu prs de mme force que le Duc, & le marqueur qui les regardoit
balotter, leur ayant dit qu'ils feroient mieux de prendre des chaussons,
& de jouer partie, que de s'amuser comme ils faisoient  se lasser, ils
y consentirent tous deux en mme tems. Le Duc fut deshabill le premier,
& s'en tant all dans le jeu de paume, St. Preuil y vint un moment
aprs, & ils commencerent leur partie. Au reste y ayant eu chasse
bientt comme c'est l'ordinaire  ce jeu l, le Duc  qui deux de ses
laquais levoient la corde pour le faire passer, quand il devoit aller de
l'autre ct, commena  vouloir faire le petit souverain, c'est  dire
 ne pas vouloir que St. Preuil fit comme lui. Comme il ne le
connoissoit pas, & que quand mme il l'eut connu, il n'eut pas laiss de
croire, tant il avoit de vanit, qu'il y avoit tojours bien de la
difference entr'eux, il trouva non seulement mauvais qu' son exemple il
se fit lever la corde, mais encore qu'il ne passt pas par la galerie
comme on a cotume de faire, quand on a l'honneur de jouer avec le Roi.
Ainsi il commena  quereller les marqueurs, de ce qu'au lieu de
s'amuser  lever la corde, ils n'alloient pas chercher les balles, dont
il feignoit de manquer.

St. Preuil reconnut bien son chagrin, & se rit en lui mme de sa vanit,
et de sa jeunesse. Le Marqueur qui toit du ct du dedans, courut en
mme tems au Cordillon, croyant effectivement qu'il n'y avoit plus de
balles, mais trouvant qu'il y en avoit encore plus de la moiti, il ne
se put empcher de le dire tout haut. Cela eut t plus que suffisant 
St. Preuil, pour lui faire connotre, qu'il ne s'tait pas tromp, quand
mme il en eut t en doute. Cependant comme il toit fier tout
aussi-bien que lui, mais d'une belle fiert, & qui avoit t precede
par un nombre infini de belles actions, il prit plaisir  le mortifier
encore davantage en rabbaissant sa vanit. Il se hta de palier le
premier sous la corde, & un Gentilhomme qui toit au Duc, le trouvant
tout aussi mauvais que son Matre, lui dit alors en se montrant aussi
fol que lui, qu'il ne savoit peut-tre pas contre qui il jouoit: que
c'toit contre le Duc de Bres. St. Preuil lui rpondit en mme tems,
que c'toit lui apparemment qui ne savoit pas contre qui son Matre
jouoit, & qu'il jouoit contre St. Preuil. Le Duc qui avoit bonne envie
de le quereller avant que de savoir son nom, rentra dans sa coquille
d'abord qu'il l'eut oi se nommer. Son Gentilhomme en fit tout autant de
son ct. Ils avoient ou parler tous deux de lui, & comme ils savoient
qu'il ne faisoit pas trop seur de s'y jouer, le Duc ne songea plus qu'
achever sa partie, afin de n'tre pas expos d'avantage  la mme
mortification. Le Marchal de la Meilleraie vint dner ce jour l chez
le Marchal de Bres, & lui ayant parl de St. Preuil, en des termes qui
faisoient connotre au Duc, qui toit  table avec eux, qu'il n'en toit
pas content, celui-ci prit la parole & lui dit, qu'il n'en toit pas
fort tonn, parce que cet homme l toit si fier, que quand mme il
seroit Connestable, il ne pouroit l'tre davantage.

Le Marchal qui ne pardonnoit gures, quand il en vouloit une fois 
quelqu'un, tant ravi de l'entendre parler de la sorte, voulut savoir de
lui d'o il le connoissoit. Le Duc lui conta ce qui lui toit arriv le
matin  la Sphere, & comme ces trois hommes n'avoient gures moins de
vanit l'un que l'autre, ils lui firent son procs en mme tems. Ils en
parlerent mme au Cardinal qu'ils tcherent de faire entrer dans leur
ressentiment, comme si c'eut t l'insulter lui mme que de ne pas
vouloir plier sous eux. Ce Ministre avoit ses foiblesses comme les
autres, & toit sensible lui mme  la vanit. Ainsi faisant la mine
tout le premier St. Preuil, lorsqu'il vint pour lui faire sa cour sur le
soir, celui-ci ne s'en mit pas beaucoup en peine, parce qu'il crut qu'en
continuant de faire son devoir, comme il avoit tojours fait, il
trouveroit un bon Protecteur dans la personne de Sa Majest.

Les affaires qui l'arretoient  Paris, s'tant termines  la fin  sa
satisfaction, il s'en retourna dans son Gouvernement, o il recommena 
harceler les ennemis qui avoient eu quelque relche, pendant son
absence. La campagne commena cependant, & le Regiment des Gardes ayant
eu ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hte bien joyeux en m'en
allant en ce Pas-l. En effet quelque bonne mine qu'il me fit, il se
doutoit que je n'tois pas mal avec sa femme, mais comme il devoit 
Athos, & qu'il me savoit de ses amis, il avoit cru tre oblig de me
mnager jusques au jour de mon dpart. Quand je fus parti, il n'en usa
plus avec sa femme comme il faisoit auparavant. Il lui reprocha quantit
de choses dont il croyoit s'tre aperu, & elle me le manda en des
termes qui me firent croire qu'elle en toit encore bien plus maltraite
qu'elle n'avoit jamais t. Je ne pus que la plaindre, parce que c'toit
tout le secours que je lui pouvois donner. Je lui fis rponse  une
addresse qu'elle m'avoit indique, & la part que je prenois  ses
affaires fit qu'elle supporta son malheur plus patiemment.

Son mari qui vouloit se dfaire de moi absolument, & que je ne la
revisse plus quand je serois revenu, s'avisa alors de changer non
seulement de maison, mais encore de changer aussi de condition; au lieu
de loer davantage des chambres garnies, il se fit marchand de vin, &
leva un gros cabaret; le voyage qu'il avoit fait  Dijon, lui avoit fait
connoitre des gens qui lui avoient vant ce commerce, & il pretendoit
que quand mme il ne lui rssiroit pas mieux que celui qu'il faisoit
auparavant, tojours en retireroit-il cet avantage, qu'il se dferoit
par l d'un homme qui lui toit extrmement suspect.

Le cabaret qu'il leva fut dans la ru Montmartre, tout auprs & du mme
ct qu'est aujourd'hui l'htel de Chart. Il vendit tous ses meubles, &
ne garda que ceux qu'il lui falloit de toute necessit pour le mtier
qu'il embrassoit. Sa femme  qui il avoit trop tmoign sa jalousie,
pour oser lui demander o il me mettroit, quand je serois revenu, me le
manda & qu'elle toit au desespoir de sa conduite. Il acheta cependant
quantite de marchandises de l'argent qu'il avoit eu de ses meubles,
esperant que devant que la campagne fint il en feroit beaucoup plus
qu'il ne lui eu faudroit pour rendre  Athos ce qu'il croyoit lui
devoir. Je fus fort afflig de cette nouvelle, parce que je trouvois sa
femme fort aimable, & que d'ailleurs, elle me faisoit subsister fort
honntement, sans que j'eusse l'embarras de mettre la main  la bourse.
Cela ne devoit pas tre aussi fort indifferent  un Gascon, qui
s'accommode d'ordinaire assez bien d'une bonne table. Je m'attendois
mme auparavant, que cela m'aideroit  faire mon chemin  la guerre, &
que comme les graces sont lentes  venir  la Cour, je pourois plus
aisment me rsoudre  prendre patience, que si je n'avois point ce
secours.

Enfin comme il n'y a rien dont on ne se doive consoler, je ne songai
plus qu' chercher quelque occasion de me signaler, afin qu'aprs avoir
t si heureux que d'acquerir quelque reputation dans le monde, je pusse
pas  pas m'avancer vers les honneurs qu'on est en droit de pretendre,
quand on tche, comme je faisois, de s'aquitter de son devoir. Nous ne
fumes pas les plus forts cette campagne. Les Troupes que l'on avoit t
oblig de dtcher pour envoyer au Marchal de Chatillon, nous firent
demeurer sur la dfensive en Flandres, o le Cardinal Infant avoit une
grosse Arme. Il s'attcha  reprendre Aire, pendant que le Marchal de
Chatillon fut se camper ..... pour observer de l, les mouvemens que
feroit le Comte de Soissons. Ce qui se passoit de ce ct-l inquitoit
bien plus le Cardinal que ce qui se passoit ni en Flandres, ni ailleurs.
Il n'en devoit pas tre moins puissant qu'il l'toit quand les ennemis
reprendroient Aire, & qu'ils feroient mme d'autres conqutes; mais
comme il ne savoit pas s'il resteroit encore dans le Ministere, en cas
que le Comte de Soissons eut quelque avantage sur le Marchal, il manda
au Marchal de Bres de lui envoyer encore trois bataillons des
meilleures Troupes qu'il eut avec lui, afin de les lui envoyer. Ntre
Rgiment demanda  en tre, jugeant qu'il n'y avoit plus d'apparence de
secourir Aire, puis que ntre Arme, qui toit dj trs foible,
s'affoiblissoit encore par ce dtchement. Mais il ne voulut pas le lui
accorder, parce qu'il trouvoit que tant qu'il l'auroit avec lui, c'toit
un honneur qui le rendroit superieur aux autres Marchaux.

Ntre Arme ne fut pas de plus de douze mille hommes aprs cela. Nous ne
laissmes pas nanmoins de prendre Lens, pendant que le Marchal de
Chatillon se laissa battre, faute d'avoir voulu de bonne heure aller
occuper le poste de..... d'o il eut p empcher le Comte de Soissons
d'tendre ses Troupes dans la plaine. Tous les Officiers Generaux le lui
avoient conseill, nanmoins sans qu'il les en eut voulu croire, soit
qu'il n'aimt pas  rien faire qui ne vint de sa tte, soit que sa
paresse le retint dans une belle maison, o il se trouvoit log dans le
camp de..... Le Cardinal  qui l'on en avoit crit de l'Arme, voyant
qu'il y avoit de sa faute, jura tout aussi-tt en lui mme qu'il s'en
vengeroit, pourveu nanmoins que le Comte de Soissons lui donnt le tems
de respirer: car il craignoit bien qu'il ne profitt de sa victoire, &
que toutes les Villes de Champagne ne lui ouvrissent les portes.
Cependant dans le tems qu'il mditoit de terribles choses contre lui, il
lui vint un Courier, qui lui ta non seulement tout le venin qu'il avoit
dans le coeur, mais qui lui fit encore le regarder comme le meilleur de
ses amis. Ce Courier lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de
Soissons, sans que personne pt dire au vrai, de quelle maniere elle
toit arrive. Aussi est-on encore  savoir aujourd'hui s'il est vrai,
qu'il se tua lui mme, comme quelques uns ont voulu dire, ou si ce coup
lui fut donn de la main de quelque assassin, aprs avoir t corrompu
par ses ennemis. Ceux qui croyent qu'il fut assassin, disent qu'un de
ses Gardes ayant couru aprs lui, pour lui dire qu'on faisoit ferme
encore en un endroit, lui lcha un coup de Mousqueton dans la tte,
quand il vint  se retourner, pour regarder qui lui donnoit cet avis.
Les autres au contraire, qu'ayant voulu lever la visiere de son casque
avec le bout de son Pistolet, qu'il avoit encore  la main, le Pistolet
tira de lui mme, & le jetta roide mort sur le careau. Cependant j'ai
veu des gens qui m'ont dit que ses Pistolets toient encore chargez,
quand on le trouva mort; ce qui fait qu'il est bien difficile de savoir
qui l'on doit croire des uns ou des autres.

Le Marchal de Chatillon qui se rendoit assez de justice pour se
condamner lui mme, comme y ayant eu de sa faute  tout ce qui s'toit
pass, fit le malade en mme tems, o le tomba effectivement de chagrin.
Cela fut cause que le Marchal de Bres eut ordre d'aller prendre sa
place, & ce fut alors que ce General nous fit aller de ce ct-l avec
lui. Il laissa le reste de son Arme au Marchal de la Meilleraye, qui
fut assieger Bapaume, pendant que nous reprimes Damvilliers, o le Duc
de Bouillon n'avoit pas laiss de mettre le siege aprs la mort du Comte
de Soissons. Le Roi vint nous trouver lui mme, lors que nous tions
devant cette Place, & le Duc ayant recours  la misericorde de Sa
Majest pour lui pardonner la faute qu'il avoit faite, il trouva grace
auprs d'elle. Il lui eut t difficile d'y rssir dans un autre tems,
mais la mort du Comte du Soissons mettoit le Cardinal de si belle
humeur, qu'il conseilla  ce Prince de faire parotre en cela, que sa
bont toit encore au dessus de sa justice. Il est vrai que Mr. le
Prince aida beaucoup  porter son Eminence  interceder pour lui, &
comme il etoit parent du Duc, & son bon ami, il n'eut garde de l'oublier
dans une rencontre aussi importante que celle-l.

Mr. de Bouillon ayant fait sa paix, St. Preuil ne fut pas si heureux que
de faire la sienne, quoi qu'il fut bien moins coupable que lui. C'toit
assez qu'il eut les parens du Cardinal  dos, pour avoir lieu de tout
craindre. Cependant comme s'il eut oubli le peril o cela le jettoit,
il se fit encore un ennemi de consequence, qui ne le lui pardonna pas.
Mr. Desnoyers qui n'etoit pas de la cte de St. Louis, avoit de pauvres
parens, ce qui n'toit pas fort extraordinaire  lui, qui n'toit
redevable qu' la fortune du poste o il se trouvoit lev, puis que de
plus grands Seigneurs qu'il n'toit encore, en ont bien qui ne sont pas
de mme fort accommods. Au reste ce Secretaire d'Etat en ayant mis un
dans les vivres, il fut envoy  Arras en qualit de Commissaire. Les
Gouverneurs alors se chargeoient de la fourniture du pain de munition
pour leurs Garnisons, & celui-ci ayant remarqu que celui que St. Preuil
faisoit faire, n'toit pas du poix, ni de la qualit qu'il devoit tre,
en donna avis en Cour. St. Preuil qui savoit qu'il en avoit dj parl 
quelqu'un de ses camarades, au lieu de songer  pourvoir  cet abus, qui
ne venoit pas de lui, mais des boulangers, ne songea qu' intercepter
ses lettres. Il en vint  bout facilement, parce que tout lui obssoit
dans Arras, aussi bien qu'on eut p obr au Roi mme. Ainsi il n'eut
pas pltt veu ce que contenoit sa lettre, qu'il le fut trouver sur la
place o il se promenoit avec quelques Officiers. Il lui donna la
plusieurs coups de canne, & l'ayant encore fait mettre en prison, cela
ne vint pas pltt aux oreilles de Desnoyers, qu'il voulut persuader au
Cardinal que s'il souffroit que cet homme fit ainsi le petit tiran, il
arriveroit avant qu'il fut peu, qu'il ne voudroit plus reconnotre les
ordres de personne.

Le Cardinal qui aimoit les braves gens & ceux qui comme St. Preuil
faisoient leur Capital de bien servir Sa Majest, ne voulut pas le
condamner sans l'entendre. Il lui manda de mettre le Commissaire des
vivres en libert, de l'envoyer en Cour & de se laver des accusations
que celui-ci pretendoit intenter contre lui. Cela ne lui toit pas bien
difficile, s'il y avoit de l'abus dans le pain de munition, il n'y
trempoit nullement. Il avoit fait march avec des boulangers de le
fournir de la qualit & du poids qu'il devoit tre; mais le Ciel, dont
les ressorts sont inconnus aux plus habiles, ayant resolu apparement de
le punir du rapt qu'il avoit fait, il arriva qu'tant mont  cheval
quelques jours aprs pour aller chercher les ennemis qu'on lui disoit
tre sortis de Douay, il rencontra la Garnison de Bapaume, qui venoit de
se rendre  la Meilleraye, & qui n'toit escorte que d'un trompette.

Ce n'toit pas la coutume, & l'on avoit tojours v au contraire qu'
toutes les Capitulations qui s'toient faites tant de ntre ct que de
celui des Espagnols, l'on avoit donn un Corps de Cavallerie pour
escorte  ceux qui avoient capitul. Mais le hazard ou la bizarrerie du
Marchal ayant voulu que cela se passt d'une autre maniere, les
coureurs que l'on avoit dtachez de part & d'autre pour se reconnotre
se firent tirer l'oreille avant que de vouloir repondre au qui vive qui
leur toit demand. Ils se fussent reconnus les uns les autres si c'eut
t pendant le jour, mais comme on toit au plus fort de la nuit, les
Franois presserent tant des Espagnols de repondre qu'ils crierent  la
fin vive Espagne. Une Rponse comme celle-l meritoit bien ce qui leur
arriva. En mme-tems St. Preuil les fit charger & les defit devant
qu'ils se fissent reconnotre pour avoir une escorte. On ne sait
pourquoi ils ne parlerent pas pltt, & si ce fut par obstination, ou
que la confusion qui rgnoit parmi les cris des mourans eut empch de
pouvoir couter leur voix.

Ceux qui resterent du combat s'tant retirez  Douay en grand desordre
n'eurent pas pltt cont leur avanture  celui qui y commandoit, qu'il
en informa le Cardinal Infant. Ce Prince envoya en mme tems un Courier
 la Cour pour se plaindre de cette action qu'il qualifioit de terrible,
parce qu'il toit bien aise de cacher tout ce qui pouvoit servir  la
justification de St. Preuil. Il savoit les ennemis qu'il s'toit fait 
la Cour, & comme Sa Majest n'avoit point dans toutes les places de
Gouverneur qui lui fut si incommode que celui-l, il n'eut pas t fch
en tre defait. D'abord que ce Courier fut arriv, Desnoiers qui avoit
sur le coeur ce qui s'toit pass  l'gard de son parent, mena le
Courier au Cardinal de Richelieu,  qui il exagera lui-mme les choses
encore toute d'une autre maniere que ne faisoit le Cardinal Infant. Le
Marchal de la Meilleraye vint aussi  la charge, en mandant  ce
Ministre de dessus les lieux o il toit encore, que cette affaire toit
en mauvaise odeur aussi-bien parmi les Franois que parmi les ennemis;
que ceux-ci avoient fait serment de ne plus donner de quartier 
personne,  moins qu'on ne leur en rendit justice, qu'ainsi l'on alloit
voir comme une boucherie de leur part, pendant que de la ntre il toit
dangereux qu'on ne songet  se cacher pour viter un ressentiment qui
paroissoit si juste  tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui y
trouvt  redire.

Le Marchal de Bres qui toit aussi anim contre St. Preuil, parce que
sa vanit le faisoit entrer dans les plaintes que son fils en faisoit,
ne demeura pas non plus dans le silence. Il n'entendit pas pltt
murmurer de cette affaire, qu'il parla contre lui comme faisoient les
autres, tellement que le Cardinal se laissant aller  leurs Conseils
consentit  le faire arrter. L'on en envoya l'ordre au Marchal de la
Meilleraye, qui pour ter tout sujet de dfiance  ce Gouverneur qui eut
p, s'il en eut t averti, tenir bon dans sa place, & appeller les
Espagnols  son secours, fit semblant de marcher du ct de Douai. Il
vint ainsi camper aux portes d'Arras qui en toit le chemin, & St.
Preuil n'ayant p s'empcher de lui aller rendre ses devoirs, quoi qu'il
n'eut pas grande estime ni grande amiti pour lui, le Marchal le prit
lui-mme par le baudrier, & lui commanda de lui rendre son pe. Un
autre que St. Preuil eut t tout tonn, ou pour mieux dire tout
abbattu d'un compliment aussi terrible que celui l; neanmoins
conservant non-seulement son courage, mais encore une presence d'esprit
qui n'est gueres ordinaire dans ces sortes de rencontres-l, la voila
Mr. lui dit-il, elle n'a pourtant jamais t tire que pour le service
du Roi. Il disoit cela pour faire connotre non-seulement qu'il avoit
tojours t fidele  sa Majest, mais encore pour faire honte 
quelques personnes qui toient alors auprs du Marchal, & qu'il avoit
vs les armes  la main contr'elle  la journe de Castelnaudari. Au
reste, comme il savoit que bien loin que ces gens fussent de ses amis,
ils ne cessoient d'animer le Marchal contre lui, il n'toit pas fach
de leur faire sentir la difference qu'il y avoit  faire entre leur
proced & le sien.

D'abord qu'il fut arrt on parla au Meunier, afin qu'il rendit des
plaintes du rapt qu'il avoit fait. Il n'y pensoit presque plus, & les
mille cus qu'il en avoit res de present & qui avoient encore t
accompagnez de quelques autres bien-faits, lui en avoient t toute
l'amertume. Mais comme il est bien difficile de faire changer de peau 
ceux qui sont nez dans la Crasse, ce Meunier ne vit pas pltt ce
Gouverneur dans l'infortune que toute sa jalousie & toute sa haine se
reveillerent contre lui. Le Marchal tablit en mme tems un autre
Gouverneur dans la place, suivant le pouvoir qu'il en avoit de son
Eminence. Il y mit un certain Mr. de la Tour qui toit Pere du Marquis
de Torcy d'aujourd'hui. Il dit aux Artesiens en lui conferant cette
dignit, qu'il leur donnoit un agneau au lieu d'un loup qu'il leur
toit. On trouva qu'il ne faisoit pas trop bien de parler de la sorte,
parce que chacun pouvoit inferer de la qu'il n'avoit pas peu contribu 
sa disgrace comme son ennemi secret. Son discours toit neanmoins
veritable, pourv qu'on l'entendit dans le sens qu'il falloit. Il faut
savoir que de toutes les Villes que l'on avoit conquises jusques-l, il
n'y en avoit point qui supportt avec plus d'impatience que celle-ci le
changement de matre qui leur toit arriv, ainsi plus St. Preuil se
montroit affectionn au Roi, plus il leur paroissoit un loup ravissant.
Quoi qu'il en soit, ayant t men  Amiens pour lui tre son procs
fait & parfait, le Cardinal lui donna des Commissaires qui y
travaillerent incessamment. C'toit une coutume contre laquelle les
Parlemens s'toient recriez plusieurs fois, peut-tre pltt pour leur
intert particulier que pour celui du public. Ce Ministre avoit t le
premier  l'introduire, & le Conseil du Roi qui ne demandoit qu' voir
l'authorit souveraine au suprme degr, n'avoit eu garde de s'y
opposer, parce que cela l'authorisoit  tout faire sans que personne y
put mettre remede. C'toit ainsi qu'avoient t jugez & condamnez le
Marchal de Marillac & plusieurs autres, quoi qu'on ne leur pt imputer
d'autre crime que d'avoir os dplaire au Cardinal. Le nomm Grandier
avoit t entr'autres une de ces malheureuses victimes. On lui avoit
fait accroire qu'il toit sorcier & qu'il avoit envoy une legion de
demons dans le corps des Religieuses de Loudun. Sur cette accusation le
Sr. de Lauberdamont qui toit  la tte de ses Commissaires l'avoit
condamn, contre le sentiment de quantit de ses Juges  tre brl tout
vif. Il leur avoit dit franchement, pour les obliger  souscrire  un
jugement si rempli d'injustice, que s'ils s'y opposoient avec toute la
vigueur que devoient avoir des gens de bien, on leur donneroit des
Commissaires  eux mmes qui les convaincroient bientt d'avoir eu part
 ses sortileges, parce qu'il n'toit pas plus sorcier qu'ils le
pouvoient tre.

Il avoit bien moins de tort en leur parlant de la sorte qu'il n'en avoit
de vouloir faire mourir un innocent. Tout le crime du pauvre Grandier
toit d'avoir debauch ces Religieuses, & s'il leur avoit fait entrer
quelque demon dans le corps, ce ne pouvoit tre que celui d'impunit. Or
comme ces juges avoient t voir ces Religieuses tout aussi-bien qu'il
avoit p faire, & peut-tre eu commerce avec elles tout aussi-bien que
lui, car il y avoit bien  dire que ce fut des Vestales, ils hesiterent
quelque tems sur ce qu'ils avoient  faire; mais s'tant laiss gagner 
la fin  la faveur, ils aimerent mieux se montrer injustes en condamnant
un innocent, que de se mettre eux-mmes en sa place en voulant le
sauver. Car on les eut p accuser aprs tout aussi-bien que lui d'tre
sorciers, & je ne sais pas ce qui en fut arriv, son Eminence tant
toute puissante comme elle l'toit. St. Preuil ressembla  ce malheureux
Prtre; on fit venir mille & mille tmoins contre lui tant du
Gouvernement de Dourlens qu'il avoit eu avant que d'avoir celui d'Arras,
que de plusieurs autres endroits. Le Meunier lui fut confront par
plusieurs fois, mais quoi que tout son crime, aussi-bien que celui de
Grandier, ne fut que d'avoir dplu aux Puissances, il ne laissa pas
d'avoir le cou coup.

Le Rgiment des Gardes s'en tant revenu  Paris dans le mme tems, je
ne pus loger chez mon Htesse, parce que son Mari n'avoit eu garde de se
fournir d'une Chambre pour moi. Il n'avoit pas pourtant encore tout ce
qu'il lui falloit pour me payer, ce qui l'obligea de me faire bonne mine
 mon arrive. Je trouvai sa femme encore plus amoureuse que quand
j'tois parti, ainsi tant au desespoir de ce qu'elle ne me voyoit pas 
tous momens, comme quand j'tois chez-elle, elle fit tout ce qu'elle put
pour m'obliger  faire des frais  son Mari, afin de le mettre hors
d'tat de pouvoir jamais satisfaire. Elle prtendoit qu'en mettant ainsi
ses affaires en desordre, elle se separeroit de lui, & qu'aprs cela
nous irions tenir mnage ensemble. Ce n'toit pas l mon humeur, si je
voulois bien avoir une matresse je ne voulois pas ainsi m'en charger 
longues annes. D'ailleurs j'eusse cr en faisant un coup comme celui l
que Dieu m'eut puni en mme tems, puis qu'il eut autant valu que je
l'eusse gorg que de lui faire ce qu'elle me conseilloit. Je la vis
cependant le plus souvent qu'il me fut possible, parce que bien que je
ne me pusse empcher de l'accuser de cruaut pour lui, l'amour propre me
la faisoit excuser aussi-tt, parce que j'y trouvois mon contentement.
Je n'tois pas long-tems  me dire qu'elle ne faisoit tout cela que pour
l'amour de moi, & que si elle m'eut moins aim je n'eusse pas eu lieu de
trouver  redire  sa conduite.

La connoissance que je commenois  avoir des sentimens de son Mari,
dont la jalousie qui sembloit dormir en mon absence s'toit reveille 
mon retour, fit que je lui cachai mes visites tout autant que je pus. Je
m'y pris mme si finement qu'il eut eu bien de la peine  en appercevoir
quelque chose, si ce n'est qu'il gaigna un de ses Valets pour l'avertir
si nous nous donnerions quelque rendez-vous. Ce Valet qui demeuroit tout
le jour au logis & pendant que son Matre y toit, & pendant qu'il n'y
toit pas, m'y vit entrer plusieurs fois sans se douter que ce fut sa
matresse qui m'y ament. Comme je n'y venois qu'en bonne Compagnie &
sous pretexte du bon vin qui toit dans son Cabaret, il fut pour le
moins deux ou trois mois  me croire plus yvrogne qu'amoureux. Mes
Camarades qui toient ceux avec qui je venois-l, & qui savoient mon
intrigue me donnoient le tems de satisfaire aux devoirs de l'amour, quoi
qu'ils m'enviassent souvent ma bonne fortune. J'appelle mes Camarades
les Mousquetaires avec qui j'avois fait connoissance, & non pas les
Soldats aux Gardes. Porthos, qui toit mon meilleur ami & qui avoit
-peu-prs une Matresse comme moi, c'est--dire une Matresse jeune,
belle, bien faite, & qui lui donnoit de l'argent, affectoit toujours de
nous faire mettre dans une petite Chambre  ct de celle de la
Cabaretiere, afin que je n'eusse pas bien loin  aller. Elle s'y tenoit
le plus souvent pendant que son Mari n'y toit pas, & mme elle s'y fut
tenu toujours, si ce n'est que j'tois le premier  lui dire qu'elle
devoit descendre en bas de fois  autre, de peur de donner du soupon 
ses garons. Elle avoit bien de la peine  me croire tant elle se
plaisoit avec moi. La chose nous ayant rssi pendant quelque tems, le
garon se douta  la fin non seulement de ntre intrigue, soit par la
trop grande affectation que nous avions de vouloir tojours cette
Chambre, soit par la trop grande demangeaison que sa Matresse avoit de
monter en haut, d'abord qu'elle me sentoit dans la Chambre dont je viens
de parler.

Si j'eusse su qu'il eut t ainsi gagn par son matre, je ne me fusse
pas mis en peine de lui faire quitter ses interts pour les miens, soit
par presens ou par menaces, mais tant d'autant plus loign de le
croire qu'il faisoit tojours le jovial avec nous, & qu'il entendoit
mme assez bien le mot pour rire, il arriva qu'un jour que son soupon
s'toit encore augment par quelques oeillades qu'il vit que nous nous
jettions sa Matresse & moi en entrant, il monta par plusieurs fois tout
doucement  la porte de notre Chambre pour couter s'il entendroit
tojours ma voix. Ce qui le rendoit si curieux c'est que quelque tems
ensuite de ces oeilades sa Matresse toit monte en haut, sans qu'il
lui parut qu'elle y eut beaucoup d'affaires. Tant qu'il m'entendoit
parler il n'entroit point o il nous avoit mis mes Camarades & moi, 
moins qu'on ne frappt pour l'appeller. Mais y tant venu une fois sans
m'entendre, il vint voir si j'y tois, & ce qui pouvoit tre cause de
mon silence. Mes Camarades furent bien tonnez de le voir sans mander, &
ce drle qui toit fin & rus ayant pris pour pretexte de sa venu qu'il
venoit voir si nous ne manquions point de quelque chose, il ne vit pas
pltt que je n'y tois pas, qu'il se douta que je n'tois pas all
loin. Il en fit son rapport  son matre, & accrut si bien sa jalousie
par-l que celui-ci resolut de me jouer un mchant tour. Il me pria un
jour  diner, & sur la fin du repas comme nous n'tions que lui, sa
femme & moi, son garon lui vint dire qu'on le demandoit. Il me pria
d'excuser s'il toit oblig de me quiter. Je n'eus pas de peine  lui
accorder sa priere: sa femme de mme la lui eut accorde volontiers,
pour peu qu'il en eut voulu savoir son sentiment. Il monta cependant de
ce pas  sa Chambre & s'y tant cach dans un Cabinet avec deux bons
Pistolets bien chargez & bien amorcez, il crut qu'il me devoit attendre
l, parce que si nous tions bien ensemble la femme & moi, comme il en
eut jur volontiers, nous ne tarderions gueres  y venir. Ce qui lui
donnoit cette pense c'est que le lieu o il nous avoit laissez n'toit
nullement propre pour des amans. Il n'toit separ du cabaret que par
une cloison qui toit toute garnie de vitre jusques au plancher. Ainsi
l'on voyoit de l dans le cabaret & du cabaret l'on y toit v
galement,  moins que de tirer des rideaux qui toient devant.

Nous tions alors dans les plus cours jours de l'anne, & j'y avois
donn rendez-vous  Athos &  un autre Mousquetaire nomm Briqueville,
afin que si je n'avois pas le tems d'en dire deux mots  ma matresse, 
cause de la presence de son Mari, j'eusse du moins la commodit de le
faire par leur moyen. Je savois que la v d'un creancier toit tojours
redoutable  son debiteur, & qu'ainsi le cabaretier ne verroit pas
pltt le sien qu'il prendroit ou le parti de nous laisser en repos, ou
de l'entretenir avec tant de complaisance que je pourois peut-tre
trouver un moment pour faire ce que bon me sembleroit. Athos &
Briqueville n'arriverent que sur les cinq heures du soir, & comme il en
toit dja prs de quatre, quand le cabaretier nous avoit quittez, il
avoit eu le tems de s'ennuyer, & de se morfondre dans le lieu o il
toit. Il nous y attendoit pourtant de pied ferme, parce qu'il toit
convenu avec son garon que si je venois  sortir par hazard, il l'en
avertiroit en mme tems, ainsi il toit bien assur que j'tois encore
avec elle, puis qu'il n'avoit point eu de ses nouvelles.

D'abord qu'Athos & Briqueville furent arrivez on nous mit dans la petite
Chambre o l'on avoit coutume de nous mettre. J'avois dit  ce garon de
nous la garder, parce que je savois qu'ils devoient venir, & que cela me
faciliteroit mes amourettes. Le Cabaretier fut ravi quand il nous y
entendit, car les jaloux ont cela de propre qu'ils se rejoussent
seulement des choses qui leur font connotre leur malheur. C'est une
maladie dont ils ne sauroient se defendre, tant il est vrai que la
jalousie est un got dprav qui fait har ce qu'on devroit aimer, & qui
fait aimer ce que l'on devroit har. En effet un jaloux ne cherche qu'
voir sa femme ou sa matresse entre les bras de son rival. Tout ce qui
peut le confirmer que ce qu'il s'est mis en tte est vritable a des
charmes non pareils pour lui, & il n'en trouve jamais d'avantage qu'
verifier son malheur. La cabaretiere monta quelque tems aprs nous, &
ayant laiss sa porte entre-ouverte afin que j'y pusse entrer  mon
ordinaire, elle ne me vit pas pltt qu'elle se jetta sur moi pour
m'embrasser. Je commanois  repondre  ses caresses en amant passionn,
quand je crus entendre remuer quelqu'un dans le cabinet. Cela me fit lui
faire signe de l'oeil, & ayant entendu ce que je voulois dire par l,
nous nous arretmes court tous deux comme si on nous eut donn un coup
de massu. Le bruit que j'avois entendu toit que le cabaretier avoit
voulu regarder ce que nous faisions par le trou de la serrure, parce
qu'il ne nous entendoit point parler. Il savoit bien, ou du moins il se
doutoit que j'tois-l, parce qu'il avoit ou entrer quelqu'un aprs sa
femme: enfin ayant v que nous nous approchions de prs, quoi qu'il ne
nous vit que jusques  la ceinture  l'endroit o nous tions, il ouvrit
la porte du cabinet & me salua d'abord d'un coup de Pistolet. Il toit
si press de se faire justice qu'il manqua son coup: au lieu de me
donner dans le corps comme il croyoit, la balle passa  plus de dix pas
de moi. Je me jettai en mme tems sur lui, de peur qu'il ne fut plus
adroit du second, qu'il ne l'avoit t du premier. La Cabaretiere ne put
venir  mon secours, parce qu'elle tomba evanouie, du moment qu'elle vit
son mari un Pistolet  chaque main. Athos & Briqueville se douterent
bien de ce que c'toit d'abord qu'ils entendirent le coup, & voulurent
venir  mon secours; mais comme j'avois ferm la porte en entrant, ils y
donnerent plusieurs coups de pied pour l'enfoncer, mais ils n'en purent
jamais venir  bout, quelque effort qu'ils y pussent faire.

Nous nous colletions cependant le cabaretier & moi, & tout ce que je
tchois toit de lui faire lcher son Pistolet sans en tre bless, & de
l'empcher de mettre la main sur mon pe, que je n'avois pas eu le tems
de tirer. Je vins enfin  bout de l'un & de l'autre, pendant qu'Athos &
Briqueville crierent au voleur par la fentre. Ils ne savoient si je ne
serois point bless du coup, & cela les mettoit en inquitude. Le
Commissaire du quartier vint avec quelques Archers qu'il ramassa  la
hte, & comme les Mousquetaires toient fort estims & fort craints en
ce tems-l, Athos & Briqueville ne lui eurent pas pltt parl, qu'il
leur promit de chtier ce jaloux, si j'avois seulement la moindre
gratignure. Ce Commissaire tant venu  la porte de la chambre o nous
tions, je la lui ouvris sans y trouver aucun obstacle, parce que le
cabaretier se tira alors dans le cabinet, o il rechargea ses Pistolets,
que je n'avois jamais p lui ter. Le Commissaire crut d'abord que la
femme toit morte, parce qu'il ne lui voyoit remuer, ni pieds ni mains,
mais l'ayant assur que les coups que son mari avoit tirs, avoient
pass bien loin d'elle, & qu'elle n'toit qu'vanouie, il s'en fut au
cabinet pour se le faire ouvrir. Le cabaretier ne le vouloit pas, & lui
disoit pour ses raisons, que ce n'toit pas  lui qu'il en devoit
vouloir, mais  moi, qu'il avoit trouv couch avec sa femme. Le
Commissaire en croyoit bien quelque chose, quoi que cela ne fut pas
vrai, si j'en avois eu la volont, je n'en avois pas eu le tems, & le
mari l'eut bien pu tmoigner lui mme, s'il en eut voulu dire la verit.

Ce que lui avoit dit le Commissaire ne le persuada pas, il ne voulut
point lui ouvrir le cabinet; & comme il avoit retenu quelque chose de
l'assurance que donne le mtier de la guerre qu'il avoit fait pendant
quelque tems, il lui rpondit ou fort brutalement, ou fort
vigoureusement, (car je ne sais lequel c'toit des deux) que s'il
pretendoit se mler de ce qui n'toit pas de sa competance, il n'auroit
pas grand respect pour sa robe; que sa charge seroit bien d'une autre
consideration qu elle n'toit, si elle lui donnoit inspection sur tous
les cocus dont il toit malheureusement du nombre; qu'il lui conseilloit
en bon ami de se retirer, s'il ne vouloit qu'il lui eu prit mal; qu'il
lui appartenoit de corriger sa femme quand elle manquoit  son devoir,
sans qu'il lui fut permis de s'en mler; qu'il m'enment seulement hors
de chez lui, parce que bien que la chose ne le toucht pas en son
particulier, il savoit bien que la veu d'un homme qui causoit le
deshonneur d'une famille, n'toit pas agrable  un mari. Enfin il lui
dit mille choses comme celles-l au travers de la porte, continuant
toujours de le menacer, que s'il persistoit comme il tmoignoit en avoir
envie  se la faire ouvrir de force, il ne lui rpondroit pas de ce qui
en arriveroit.

Ce discours enflamma de colere cet Officier, qui toit petulant. Il
commanda  ses archers d'enfoncer la porte, ce qui ayant t bientt
fait, le Cabaretier chercha le Commissaire entre les autres pour lui
tenir la parole qu'il venoit de lui donner. Il le coucha en jou, que la
porte n'toit pas encore enfonce entierement; mais son Pistolet ayant
pris un rat,  cause que l'amorce en toit tombe, il n'eut pas le tems
d'y en remettre d'autre, parce qu'il fut accabl tout d'un coup de la
multitude. Un de ces archers lui dchargea un coup d'un gros rondin sur
le bras, & lui ayant fait tomber son Pistolet, il se jetta sur lui, sans
lui donner le tems de se reconnotre: on l'emmena aussi-tt au Chtelet,
pendant qu'on mit garnison chez lui. Cela ne me plut pas, parce qu'on ne
le pouvoit ruiner qu'on ne ruint en mme tems ma matresse. Je priai
Athos d'en dire un mot  Mr. de Treville, qui toit beau-frere d'un
homme de robe, fort accredit dans le Parlement. Mr. de Treville lui
rpondit, que si je continuois  faire parler de moi, comme j'avois fait
depuis que j'tois arriv de Bearn, j'tendrois bien loin ma reputation,
avant qu'il fut peu; qu'il croyoit que je ne me mlasse que de me
battre, mais que puis qu'il voyoit par ce qu'il venoit d'entendre, que
je me mlois aussi de debaucher les femmes d'autrui, il eut  m'avertir
de sa part, que le Roi ne trouvoit bon ni l'un ni l'autre.

C'toit une correction qu'il vouloit bien me donner, d'autant plus qu'il
affectoit de parotre homme de bien, soit qu'il le fut effectivement
comme je n'en veux point douter, ou qu'il se contentt d'en garder les
apparences. Il savoit qu'il se rendroit par l encore plus agrable au
Roi, qui toit un Prince fort craignant Dieu, & qui n'avoit jamais eu
d'amourettes. En effet comme sa Majest, qui se voyoit d'une sant
languissante, ne croyoit pas avoir encore long-tems  vivre, elle
songeoit de bonne heure  finir sa vie Chrtiennement, afin de ne pas
avoir tant de lieu d'apprehender ce dernier moment, qui doit faire
encore plus trembler les Rois que les autres,  cause de la quantit
d'affaires qui leur passent par les mains. Et  la verit plus on s'est
ml de choses, plus le compte que l'on a  en rendre doit tre grand;
mme quand il n'y auroit que le sang, que les plus pacifiques font
verser dans les guerres qu'ils entreprennent, cela est plus que
suffisant pour les troubler, quand ils viennent  y penser serieusement.

Athos crut quand il entendit parler Mr. de Treville de la sorte, qu'il
n'y avoit pas pour moi grand secours  esperer de lui en cette occasion.
Ainsi il ne savoit presque que lui repliquer en ma faveur, & il vit bien
qu'on devoit se donner patience un moment, quand on vouloit juger
sainement de toutes choses. Mr. de Treville aprs lui avoir dit cela y
adjouta ensuite, que bien que mon crime, & celui de cette femme ne
meritassent pas, que personne s'interesst pour nous, il toit juste
nanmoins de le faire par rapport au pauvre mari, qui toit assez
malheureux d'tre cocu & battu, sans qu'on prit encore la peine de le
ruiner, qu'il en parleroit  son beau-frere, & que devant qu'il fut peu,
il lui donneroit soulagement. Ce beau frere toit Conseiller  la grand
Chambre, & comme ces Magistrats commenoient dja  avoir un grand
credit, ce qui augmenta encore beaucoup depuis; & ce qui a dur jusques
 ce qu'il ait plu au Roi, comme je le dirai tantt, d'y mettre des
bornes, celui-ci sans autre faon s'en fut lui mme au Chtelet, o il
commanda qu'on lui ament le prisonnier. Le Geollier ordonna en mme
tems  ses Guichetiers de l'aller chercher, & tant venu dans une
chambre o l'on avoit fait entrer ce Magistrat, il lui demanda en
presence du Geollier, pourquoi il avoit t arret. Le prisonnier lui
rpondit, que c'toit parce que ne pouvant souffrir de bon coeur qu'on
le fit cocu, il avoit voulu carter de sa maison celui qui lui faisoit
cette honte; que cela avoit caus quelque bruit dans le quartier, & que
le Commissaire s'tant transport chez lui, dans le moment, au lieu de
prendre le parti de la justice, il avoit pris celui de l'adultere de sa
femme; qu'ainsi il l'avoit amen en prison, sans qu'il eut voulu jamais
entrer dans les justes raisons qu'il avoit de faire tout ce qu'il avoit
fait.

Le Magistrat qui avoit t averti par son beaufrere de la verit de
toutes choses, mais qui n'avoit garde de le confirmer dans ses soupons,
parce que c'eut t l'animer encore davantage contre sa femme & contre
moi, lui repliqua que quelque apparence qu'il y eut souvent  bien des
choses, il ne falloit pas en juger selon sa premiere pense; que quand
on venoit  les approfondir elles changeoient souvent de nature, sur
tout quand il s'y agissoit de jalousie, comme en cette occasion; que
d'ailleurs les visions connus toient frequentes  bien des gens, quoi
qu'il y eut souvent plus d'enttement que de realit; que le mtier de
Cabaretier qu'il faisoit toit cause que sa femme toit expose aux
discours de ceux qui hantoient son Cabaret; que ce n'toit pas  dire
pour cela qu'elles ne fut pas sage, quand mme elle feroit la mine d'y
prter l'oreille; qu'il devoit croire bien pltt que ce n'toit qu'afin
de ne pas perdre la chalandise de ces causeurs, sans pourtant avoir
envie de leur peau, qu'il n'avoit pas bien fait de prendre l'allarme si
chaudement pour si peu de chose, & qu'il en seroit tojours blm par
les gens sages; qu'au surplus il ne laissoit pas d'avoir piti de son
sort, c'est pourquoi il vouloit le tirer d'affaire, pourveu qu'il lui
voulut promettre d'tre plus prudent  l'avenir; qu'il vouloit qu'il se
raccommodt avec sa femme; qu'elle apartenoit  d'hontes gens, comme il
savoit; c'est pourquoi il devoit croire qu'elle n'toit pas personne 
se deshonnorer elle mme, ni  le deshonnorer en mme tems.

Le prisonnier qui s'envoyoit dja beaucoup d'avoir un pourpoint de
pierre, & qui d'ailleurs craignoit, que la Justice ne manget tout ce
qu'il avoit, & ne le mit sur le pav, lui promit tout ce qu'il voulut.
Le Magistrat le voyant si bien ressign  sa volont, commanda au
Geollier de lui aporter son registre, & l'ayant decharg en mme tems,
selon le pouvoir que s'en attribuoient, en ce tems-l, les Conseillers
de la grand Chambre, il le fit sortir de prison, sans autre forme de
procs. Il l'amena chez lui aprs cela, o ayant fait venir sa femme, il
les mit en presence l'un de l'autre, aprs que Mr. de Treville & lui
eurent fait une correction en particulier  celle-ci. Ils l'emboucherent
bien cependant tous deux, devant que de la faire passer o toit son
mari. Ils lui dirent que quoi qu'ils ne voulussent pas croire qu'elle
fut coupable, comme elle se pouroit trouver toute surprise & toute
tonne devant lui, il falloit qu'elle lui soutint que tout son crime,
n'toit que d'tre oblige par le mtier qu'elle faisoit de faire bonne
mine  tout le monde; qu'elle pouvoit lui dire aussi, qu'il n'avoit qu'
la mettre en tat de n'ouvrir sa porte  personne, & qu'il verroit
bientt qu'il ne lui seroit pas difficile de le contenter.

Le mari fit semblant de se payer de ces excuses, afin de ne se pas
montrer ingrat de la grace qu'il venoit de recevoir du Magistrat. Il
avoit besoin cependant qu'il lui en fit encore une autre, qui toit de
lever la garnison de chez lui. C'est ce qui fut fait le lendemain, de
sorte que toutes choses se fussent trouves alors au mme tat qu'elles
toient, il y avoit huit jours, s'il m'eut t permis comme auparavant
de retourner voir ma matresse; mais outre que le scandale qui toit
arriv me le dfendoit suffisamment; Mr. de Treville me le dfendit
encore, aprs m'avoir fait une grande mercuriale. Je n'osai passer ses
ordres de quelque tems; mais comme quand on est jeune comme je l'tois,
& dans une plaine vigueur, on ne voit rien de comparable  l'amour,
j'oubliai bien-tt sa dfense pour contenter ma passion. Je vis dix ou
douze fois la Cabaretiere chez une de ses bonnes amies, sans que son
mari s'en doutt. Elle voulut que je fisse agir Athos pour tre pay de
ce qu'il lui devoit, afin que s'il venoit encore  se brouiller avec
elle, j'eusse du moins cet argent pour la secourir dans son besoin. Je
lui promis de faire tout ce qu'elle voudroit, mais dans le dessein
nanmoins de n'executer que la moiti de ma promesse. Je fis bien
demander  la verit mon payement  mon debiteur, mais je ne voulus pas
qu'on le mit sur le careau, s'il n'toit pas en tat de me payer. Cela
fit trainer la chose pendant quelque tems, ce qui ne me dplut pas,
parce que comme le Cabaretier ne pouvoit trouver mauvais qu'Athos fut
chez lui, tant qu'il resteroit son debiteur, j'avois moyen par l de
faire tenir tant de lettres que je voulois  ma matresse.

L'hiver s'tant pass de cette maniere, le Roi envoya une partie de son
Regiment des Gardes en Roussillon, dont on avoit bauch la conqute ds
la Campagne precedente. Cette petite Province nous toit absolument
necessaire pour la conservation de la Catalogne, o l'on ne pouvoit rien
transporter que par mer, tant qu'elle demeureroit aux Espagnols. Car
comme elle est situe entre le Languedoc & elle, & mme en dea des
Pyrennes, & que c'toit du seul Languedoc, qu'on pouvoit tirer toutes
les choses dont la Catalogne avoit besoin, il falloit s'afranchir de
cette necessit, qui toit d'autant plus grande que les Espagnols
toient en ce tems l, bien aussi forts que nous par mer. Le reste de
ntre Regiment demeura auprs du Roi pour l'accompagner dans cette
expedition, o il vouloit s'acheminer lui mme, ce qui toit pourtant
fort extraordinaire, parce que des Troupes aprs avoir fait un si long
voyage devoient tre assez fatigues, pour avoir plus de besoin de
repos, que de se charger d'un nouveau travail; aussi y avoit-il du
mystere  tout cela, & c'est ce que je dois claircir ce me semble avant
que de passer outre.

Mr. le Cardinal de Richelieu toit assurment un des plus grands hommes
qu'il y eut eu depuis long-tems, non seulement en France, mais encore
dans toute l'Europe. Cependant quelque belles qualitez qu'il eut, il en
avoit quelques unes de mauvaises, comme de trop aimer la vengeance & de
dominer par dessus tous les grands, avec une puissance aussi absolu que
s'il eut t le Roi lui mme. Ainsi sous pretexte d'lever l'authorit
Royale au plus haut point, il avoit tellement lev la sienne en se
servant de son nom, qu'il s'toit rendu odieux  tout le monde. Les
Princes du Sang dont il avoit commenc  abbaisser la puissance, que le
Roi d'aujourd'hui a achev de detruire entierement, ne le pouvoient
souffrir, parce qu'il n'avoit pas eu plus de consideration pour eux, que
pour tout le reste. Le Duc d'Orleans qui avoit tojours conspir contre
luit toutes les fois qu'il en avoit trouv l'occasion toit encore tout
prt  le faire, quand elle se trouveroit: pareillement le Prince de
Cond ne l'aimoit gures d'avantage, quoi qu'il eut mari le Duc
d'Anguien  sa nice: les Grands dont il s'toit tojours declar
l'ennemi, avoient les mmes sentimens pour son Eminence: enfin les
Parlemens ne lui vouloient pas moins de mal, parce que comme j'ai dit ci
devant, il avoit retranch leur authorit par l'tablissement des
Commissaires qu'il faisoit nommer, quand il s'agissoit de faire le
procs  quelqu'un, & par l'levation du Conseil  leur prejudicel.

Ce Ministre, qui toit le plus politique de tous les hommes, s'toit
servi adroitement de la jalousie, que le Roi portoit au Duc d'Orleans
pour lui faire approuver toutes ces nouveautez. Il lui avoit fait
approuver de cette maniere tout ce qu'il avoit entrepris contre lui. Il
n'y avoit mme trouv aucune difficult, parce qu'il avoit tout color
du bien public, qui toit un pretexte merveilleux pour lui. Pour ce qui
est de l'abbaissement des autres, le Roi y avoit encore consenti
facilement, parce qu'il lui avoit fait entendre qu'il y trouveroit son
compte, comme en effet c'toit la verit. Le Roi n'toit pas si peu
clair qu'il ne vit bien que plus il les abbaisseroit aussi-bien que
les Parlemens, plus son authorit en deviendroit formidable, puis qu'il
n'y avoit qu'eux qui fussent en tat de s'y opposer. Cependant, comme ce
Ministre savoit que malgr l'avantage que le Roi y trouvoit, il toit
sujet aisment  prendre ombrage de tout ce qui venoit de lui, il avoit
eu soin tojours d'avoir auprs de Sa Majest des gens qui rejettassent
les mauvaises impressions qu'on lui pouvoit donner de sa conduite, sur
la haine que lui causoit son attachement  ses interts.

Il y avoit alors auprs du Roi un jeune homme qui n'toit encore que sur
sa vingt & unime anne, mais qui ne laissoit pas d'y tre en grand
credit. C'toit un fils du Marchal Deffit qui ds l'ge de dix-sept
ans avoit t fait Capitaine aux Gardes, puis Matre de la Garderobe de
Sa Majest, & enfin grand Ecuyer de France, jamais fortune ne fut gale
 la sienne. Le Roi ne pouvoit demeurer un moment sans lui; ds qu'il le
perdoit de v il l'envoyoit chercher tout aussi-tt. Il le faisoit mme
coucher avec lui comme il eut pu faire une Matresse, sans prendre garde
qu'une si grande familiarit, & sur tout avec une personne de cet
ge-l, qui toit fort different du sien, avoit non-seulement quelque
chose qui repugnoit  la Majest Royale, mais qui toit encore sujet 
l'en faire repentir. En effet comme la prudence & la jeunesse sont
rarement d'accord ensemble, tout toit  craindre d'un jeune homme qui
se mconnoissoit dja si fort, qu'au lieu de tacher par ses
complaisances de mriter l'honneur que lui faisoit Sa Majest, il toit
tmraire quelque fois, ou pour mieux dire, si insolent qu'il ne
feignoit de dire  ses amis qu'il eut voulu tre moins bien dans son
esprit & avoir plus de libert; & on n'osoit rapporter au Roi un
discours comme celui l, de peur pltt de lui dplaire que pour l'amour
de ce favori: car comme la charit ne regne gueres  la Cour, sa faveur
faisoit assez de jaloux pour leur inspirer le dessein de la perdre s'il
n'y eut eu que cela qui les eut retenus.

Ce jeune homme portoit le nom de Cinqmars qui toit celui d'une terre
que son Pre avoit dans le voisinage de la Riviere de Loire. Le Cardinal
l'avoit lui-mme install  la Cour comme un instrument dont il feroit
tout ce qu'il voudroit, parce qu'il toit ami de son pere,  l'levation
de qui il n'avoit pas peu contribu. Car la Maison d'Essiat, bien loin
d'tre une des plus anciennes du Royaume toit si nouvelle qu'elle avoit
tout lieu d'tre contente de sa fortune par rapport  son origine.
Toutes ces raisons obligeoient donc ce favori  demeurer dans une grande
union avec le bien-faiteur de son Pere, & le sien particulier, mais
voulant tre Duc & Pair & pouser la Princesse Marie qui toit fille du
Duc de Nevers, & qui fut depuis Reine de Pologne, il ne vit pas pltt
que le Cardinal s'y opposoit sous main, & mme quelque fois ouvertement,
qu'il oublia tous ses bien-faits avant qu'il fut peu. Son ingratitude
donna d'autant plus de chagrin  Son Eminence qu'elle le voyoit bien
auprs du Roi, elle craignit qu'au lieu de lui rendre service comme il
lui avoit promis lors qu'elle l'avoit mis auprs de Sa Majest, il ne
fut capable de lui nuire. Ainsi la haine & la jalousie qu'il commcenoit
 lui porter augmentant de moment  autre, les choses commencerent
tellement  s'envenimer entr'eux qu'ils ne se purent plus souffrir l'un
l'autre.

Le Roi qui n'aimoit point du tout le Cardinal fut bien aise de leur
mesintelligence, & prit plaisir  tout ce que son favori lui peut dire
contre lui. Cependant comme malgr cette haine il voyoit que ce Ministre
lui toit absolument necessaire, pour le bien de son Royaume, il ne
laissa pas tojours de s'en servir, quoique Cinqmars lui donnt de tems
en tems diverses attaques pour lui faire donner sa place  un autre. Au
reste ce favori voyant que le Roi y faisoit la sourde oreille, & que ce
Ministre s'opposoit plus que jamais  ses desseins, en sorte que quelque
bien qu'il fut avec Sa Majest il n'en pouvoit obtenir ni la Princesse
Marie qu'il aimoit passionnment, ni un Brevet de Duc & Pair, il resolut
de se dfaire de son Eminence, en le faisant assasiner, puis qu'il n'y
avoit pas moyen de s'en defaire autrement. Il rsolut donc de le tuer,
croyant que quand il auroit fait ce coup-l il ne lui seroit pas
difficile d'obtenir sa grace d'un Prince qui l'aimoit non-seulement,
mais qui hassoit encore mortellement son ennemi. En effet il croyoit
avoir rmarqu que si Sa Majest ne le chassoit pas d'auprs d'elle,
c'toit bien moins manque de bonne volont que parce qu'elle
l'apprehendoit. Elle lui avoit rpondu effectivement, quand il lui en
avoit parl, que ce qu'il lui proposoit l toit bien difficile, qu'il
ne faisoit pas reflexion que ce Ministre toit matre de toutes les
places de son Royaume & de toutes les armes tant de mer que de terre;
que c'toit ses parens & ses amis qui les commandoient, & qu'il pouvoit
les faire revolter contr'elle toutes fois & quantes que bon lui
sembleroit. Il croyoit donc que quand il l'auroit tu le Roi seroit bien
aise tout le premier d'en tre dfait, bien loin de songer  le venger;
ainsi se confirmant tojours de plus en plus dans son dessein, il ne
songea qu' mettre Treville dans ses interts afin d'tre plus assur de
son coup.

L'intert que celui-ci avoit  desirer la perte du Cardinal qui
s'opposoit de toutes ses forces que le Roi l'avant aux plus grands
honneurs, comme Sa Majest tmoignoit le dsirer, lui fit croire avec
assez de vraisemblance que lui faire cette proposition & la voir
accepter en mme-tems seroient une mme chose en lui. Mais Treville qui
toit sage & prudent lui rpondit quand il lui en parla qu'il ne s'toit
jamais ml d'assassiner personne, & que c'toit tout ce qu'il pouroit
faire si Sa Majest lui tmoignoit elle-mme qu'il y allt du bien de
son Etat. Cinqmars lui repliqua que s'il ne tenoit qu' le lui faire
dire, la chose seroit bien-tt faite, qu'il s'en faisoit fort avant
qu'il fut deux fois vingt-quatre heures, & qu'il ne lui demandoit sa
parole qu' cette condition. Treville la lui donna sans faire trop de
reflexion  ce qu'il faisoit. Cependant soit qu'il ne le fit, que parce
qu'il ne crut pas que le Roi consentit jamais  pareille chose, lui qui
ne faisoit que dire tous les jours qu'il toit au desespoir d'avoir fait
tuer comme il avoit fait le Marchal d'Ancre, ou qu'il se laisst un peu
trop aller  son ressentiment, Cinqmars n'eut pas pltt sa parole qu'il
pressentit  Sa Majest l-dessus. Le Roi qui toit naturel lui avoa
qu'il ne seroit pas trop fach d'tre dfait de son Eminence, sans
penser  quel dessein il lui faisoit cette proposition. Il crut que ce
qu'il lui en disoit n'toit qu'une chose en l'air, & comme quand l'on
demande  quelqu'un, si l'on seroit joyeux ou fach que telle ou telle
chose arrivt. Quoi qu'il en soit Cinqmars tirant avantage de cette
rponse, fut retrouver Treville, & lui dit qu'il concourut avec lui 
persuader  Sa Majest de garder auprs d'elle une partie de son
Regiment des Gardes, parce qu'ils en pouroient avoir besoin avant qu'il
fut peu pour executer leur coup: qu'il lui permettoit cependant de tter
le Roi, sur ce qu'il lui avoit dit, en attendant qu'il lui fit faire en
paroles formelles l'aveu qu'il lui avoit dit que Sa Majest lui feroit.

Treville qui eut t bien aise aussi-bien que lui d'tre defait du
Cardinal mit ds le mme jour Sa Majest sur son Chapitre. Elle ne lui
rpondit rien qui ne fut conforme  ce que Cinqmars avoit tch de lui
persuader. Ainsi s'tant acquitt ds ce jour-l de la promesse qu'il
lui avoit faite de porter le Roi  faire rester une partie de ntre
Regiment pour la seuret de sa personne, Sa Majest commanda elle-mme
au Colonel des Gardes de faire rester quelques compagnies de son
Regiment auprs de lui, pendant que les autres prendroient le chemin du
Roussillon. Mr. de Treville fit en sorte que celle de son beaufrere fut
du nombre de celles qui ne s'en iroient point. Il s'y fioit plus qu'
tout autre, & dans un coup de la consquence de celui o il s'engageoit,
il lui toit important de savoir qu'il ne seroit ni abandonn ni trahi.
Cinqmars qui tout jeune qu'il toit savoit dja tout le manege que l'on
apprend  la Cour  force de routine, Cinqmars, dis-je, qui savoit dja
tromper adroitement & faire passer pour des veritez des mines & des
oeillades, crut qu'au lieu de faire dire  Treville tout ce qu'il lui
avoit promis, il lui suffisoit de lui faire tmoigner par le Roi les
mmes choses qu'il lui avoit dites. Treville qui en avoit oui dire tout
autant au Roi, non pas une seule fois, mais plus de cent n'en fut pas si
content qu'il pensoit. Il souhaitta que Sa Majest s'en expliqut plus
positivement avec lui, & la chose ayant train jusques  son depart, ils
rsolurent qu'ils excuteroient leur coup  Nemours. L'un ne s'y obligea
que sous promesse que l'autre lui fit tojours de lui faire dire par le
Roi ce qu'il lui avoit promis; & l'autre le faisant, parce qu'il croyoit
tojours l'amuser & l'obliger insensiblement  faire la chose sans y
faire une grande reflexion.

Quand la Cour fut arrive  Melun, Treville ayant somm Cinqmars de sa
parole, celui-ci le remet  Fontainebleau o le Roi devoit sjourner un
jour. Il en parla effectivement  Sa Majest & la pressa mme d'y
consentir, mais le Roi ayant cette proposition en horreur, & lui ayant
fait rponse qu'il n'y pensoit pas d'oser seulement lui en parler, il la
cacha  Treville & lui dit que Sa Majest lui avoit rpondu qu'on devoit
entendre les choses  demi mot, sans obliger un Roi  faire un
commandement comme celui-l; que c'toit ainsi qu'en avoit us le
Marchal de Vitry, quand il l'avoit defait du Marchal d'Ancre; que le
Conntable de Luines n'avoit fait que lui dire, qu'il toit bien assur
qu'on l'obligeroit fort si l'on toit du monde ce Marchal dont il
n'avoit pas lieu d'tre content, qu'il n'y avoit rpondu ni oui ni non,
mais que 'en avoit t assez pour le Marchal qui avoit tojours oui
dire, que quand on ne s'opposoit pas formellement  une chose c'toit y
donner un consentement: qu'au reste il savoit assez quel toit le
sentiment du Roi l-dessus, sans vouloir l'obliger, sans une
indiscretion nompareille,  ce qu'un sujet ne devoit jamais exiger de
son Prince.

Treville ne fut point content du tout de cette rponse, & bien que
toutes les mesures fussent dja prises pour faire cet assassint, il
rompit tout d'abord qu'il vit que le Roi ne vouloit point consentir.
Cinqmars  qui le Cardinal continuoit tojours de faire parotre sa
mchante volont, en fut au desespoir, parce qu'il pretendoit que quand
il l'auroit t une fois du monde, il ne trouverait plus d'obstacle ni 
son amour ni  son ambition, ainsi persistant  s'en vouloir dfaire 
quelque prix que ce fut, il fit faire un poignard pour le tuer lui-mme.
Il le pendit au pommeau de son pe comme c'toit la coutume de ce
tems-l, ce qui surprit assez toute la Cour, qui savoit que si  la
verit cette coutume s'toit introduite c'toit pltt  l'gard des
gens de guerre que des Courtisans. Le Cardinal se dfia, il fut averti
par quelqu'un de son dessein. Cela l'obligea de se tenir sur ses gardes,
& de se trouver le moins qu'il pouroit tte  tte avec lui. Le hazard
voulut neanmoins qu'il s'y trouva par deux fois durant le chemin, mais
quelque resolution qu'eut pris ce favori, il se trouva si interdit quand
il fut question d'executer son coup, qu'il n'eut pas la force de mettre
la main au poignard, qu'il n'avoit fait faire nanmoins que pour lui
ter la vie.

La Cour ayant achev ce voyage  petites journes, le Cardinal qui
voyoit que le Roi se laissoit aller aux mchans conseils de son favori,
en tomba malade de chagrin. Il fut ainsi oblig de s'arrter  Narbonne,
o croyant mourir, il adjouta  son Testament qu'il avoit fait, il y
avoit dja long tems, qu'il avoit quinze cent mille francs au Roi, dont
Sa Majest ne savoit rien; qu'il avoit cr, ds le commencement de son
Ministere, tre oblig de faire ce petit fonds, pour subvenir  point
nomm aux ncessitez de l'Etat; qu'il s'en toit fort bien trouv en
plusieurs rencontres, & que comme ce n'avoit jamais t dans la veu
d'en faire son profit, mais bien celui de Sa Majest, il esperoit
qu'elle lui en seroit plus oblige que scandalise. Nanmoins Mr. de
Cinqmars qui aprs n'avoir os s'en dfaire de la maniere qu'il avoit
projett, n'oublioit rien pour le perdre, fit tout ce qu'il put pour
rendre cette reserve suspecte. Il montra  Sa Majest qu'il n'en eut
jamais parl, s'il n'eut cru mourir, & que ce n'toit que la crainte des
jugemens de Dieu qui la lui avoit fait avoer.

Le Cardinal aprs avoir eu quelque relche s'en vint au Camp devant
Perpignan, o le Roi s'toit dja rendu depuis quelques jours. Cette
place toit assige avant qu'il y vint, par les Marchaux de Schomberg
& de la Meilleraye. Mais quoi que le premier fut l'ancien, le second
avoit presque tout l'honneur de ce qui se passoit. Cela deplaisoit 
l'autre qui toit d'une bien plus grande qualit, & comme il attribuoit
cette preference  la parent, qui toit entre le marchal de la
Meilleraye & le Cardinal, il se declara secrtement ennemi de l'un & de
l'autre. Ainsi sachant que Cinqmars n'toit pas des amis du Cardinal,
il entra dans de secrtes liaisons avec lui.

La venu du Cardinal changea l'esprit du Roi  son gard. Comme ce
Prince, bien loin d'tre immuable dans ses sentimens, comme nous voyons
aujourd'hui le Roi son fils, avoit cela de mauvais en lui, qu'il se
laissoit aller aisment  ceux qu'il voyoit les derniers; sa confiance
se ranima tout d'un coup pour son Eminence. Il est vrai que le Marchal
de la Meilleraye, dont le Roi croyoit avoir besoin en cette rencontre,
ne servit pas peu  son Eminence, pour la raccommoder avec Sa Majest.
Il lui fit entendre que ce que les ennemis de ce Ministre publioient
touchant la reserve dont je viens de parler, toit honteux seulement 
penser, d'un homme qui s'toit tojours sacrifi pour les interts de
l'Etat; qu' plus forte raison, il y avoit de l'insolence  le debiter,
puisque cette calomnie se dtruisoit d'elle mme; que sans cette
prcaution l'on n'eut pas repris Corbie si aisment que l'on avoit fait,
en 1636. ni forc quelques annes auparavant le pas de Suse: que ce
secrt devoit tre permis  un Ministre, parce que l'on savoit bien que
quand un Prince toit assur qu'il y avoit de l'argent dans son trsor,
c'toit le premier qu'il faisoit prendre, sans se mettre en peine bien
souvent s'il n'en auroit point affaire  l'avenir.

Le Marchal qui ne faisoit que de prendre Couilloure, Port de mer sur la
Mediterrane  l'extrmit du Roussillon, & qui toit encore sur le
point de faire la mme chose de Perpignan, s'tant rendu encore plus
persuasif par l, que par toutes les raisons qu'il rapportoit pour
prouver son dire; Cinqmars en conut tant de rage que la tte lui en
tourna. Au lieu d'attendre que le Roi changet encore de sentiment,
suivant cette vicissitude ordinaire qui paroissoit dans la plpart de
ses actions, il resolut de faire entrer en France une Arme d'Espagnols.
Il savoit qu'ils seroient tojours prts  le faire, d'abord qu'ils en
seroient requis, par quelque personne en qui ils pussent prendre
confiance, ainsi ne s'tant plus attach qu' mettre dans son parti des
gens aussi mal intentionnes que lui, il fit aprouver sa resolution au
Duc d'Orlans, & au Marchal de Schomberg. Le Duc de Bouillon qui toit
tojours prt  brouiller l'Etat, par les raisons que nous avons
deduites ci-dessus, entra aussi dans cette conspiration. Au reste
n'tant plus question, que de la faire rssir, Fontrailles, qui toit
des amis de Cinqmars, &  qui il avoit fait part de son secrt, fit
semblant de prendre querelle contre un des principaux Officiers de
l'Arme, afin d'avoir sujet de l de passer en Espagne. La chose
s'executa de mme qu'ils l'avoient resolu ensemble, Fontrailles ayant
non seulement querell devant bien du monde, celui dont je viens de
parler, mais l'ayant encore appell en duel, il ne sut pas pltt qu'il
y avoit ordre de l'arrter, comme il toit impossible que cela arrivt
autrement, aprs l'clat qu'il avoit fait, qu'il s'en allt en Espagne.

Quoi que Cinqmars prit des mesures si honteuses, & qui ne pouvoient
manquer de le perdre dans l'esprit de Sa Majest, il ne laissa pas de
ramener auprs d'elle ses complaisances que l'on avoit veu sur le point
de s'teindre bien souvent. Le Roi raluma son amiti pour lui  cette
veu, & comme il savoit que Sa Majest concevoit aisment du soupon de
peu de chose, il lui fit peur du pouvoir excessif, qui etoit entre les
mains de son Eminence. Il lui dit qu'elle toit matresse de la Mer, par
l'Admirante qu'elle avoit mise dans sa maison; que sur Terre, elle
n'toit pas moins puissante; que le Marchal de Bres son beaufrere
pouvoit, quand il voudroit, s'emparer de la Catalogne, dont elle lui
avoit fait donner la Vice-Royaut; que l'Arme qui toit presentement
devant Perpignan, obissoit aussi entierement au Marchal de la
Meilleraye, quoi qu'elle part avoir encore un autre Chef; que ceux qui
commandoient en Flandres toient pareillement maris de ses nieces,
tellement que comme la plpart des Governeurs de Provinces, toient
encore entre les mains de gens qui lui toient tout devouez, l'on
pouvoit dire qu'il ne tenoit plus qu' elle de s'emparer de sa Couronne.

Il n'en falloit pas davantage au Roi pour le mettre aux champs; ainsi
ayant fait ds le jour mme  ce Ministre, le plus mchant visage que
l'on sauroit jamais faire, son Eminence en fut d'autant plus tonne,
qu'elle savoit que Sa Majest toit bien loigne de cette dissimulation
que l'on voit d'ordinaire dans toutes les Cours. Ce fut encore bien pis
les jours suivans, & Cinqmars voyant qu'il en prenoit l'allarme lui fit
donner avis sous main, que s'il ne pourvoyoit de bonne heure  sa
seuret, il lui en pouroit bien arriver pis que tout ce qu'on lui en
pouvoit dire.

Le Cardinal avoit tojours paru ferme dans les plus fcheux evenemens,
qui toient arrivez durant son ministere. Du tems de la prise de Corbie,
ses ennemis faisant courir le bruit que les Peuples l'accusoient de tous
les desordres de l'Etat, & que ds qu'il paroitroit public, ils
l'immoleroient  leur ressentiment, il avoit si peu craint ces menaces
qu'il toit mont en carosse tout seul, & s'toit all promener par tout
Paris. Mais s'il avoit t si hardi cette fois l, ce n'avoit t
peut-tre que parce qu'il savoit bien que tous ces bruits toient faux,
ou que les Peuples menacent bien souvent des gens en leur absence,
devant qui ils tremblent, quand ils se trouvent une fois devant eux.
Quoi qu'il en soit ce Ministre considerant qu'il n'en toit pas de mme
en cette rencontre, o il avoit affaire  un favori, qui toit non
seulement insolent de sa faveur, mais encore capable de tout
entreprendre contre lui, parce qu'il l'accusoit hautement de s'opposer
lui seul  son amour &  sa vanit, il fit semblant d'tre encore bien
plus mal qu'il n'avoit t  Narbonne. Sous ce pretexte il demanda
permission au Roi de s'y en retourner, & Sa Majest le lui ayant
accord; au lieu de s'y arrter, il passa jusques  Tarascon, parce
qu'il ne s'y croyoit pas en seuret. Il avoit resolu mme de se retirer
plus loin, suivant les avis qu'il recevroit de la Cour, o il avoit
encore quelques amis, malgr qu'il y eut fait pieces  bien du monde.

Cinqmars ne le vit pas pltt parti que Mr. de Thou Conseiller d'Etat, 
qui il avoit dit en secret comme  son ami particulier ce que
Fontrailles toit all faire en Espagne, lui remontra qu'il s'toit un
peu trop press, qu'il lui conseilloit maintenant qu'il avoit donn la
chasse  son ennemi de se contenter de ce Triomphe, sans persister dans
un engagement qui le rendroit criminel auprs de Sa Majest, si elle
venoit jamais  le savoir; qu'il devoit faire revenir Fontrailles tout
le pltt qu'il lui seroit possible, & lui mander de trouver un pretexte
de rompre tout ce qu'il avoit bauch. Cinqmars lui rpondit que les
choses toient trop avances presentement pour en venir l, que les
Espagnols toient gens  abuser de son secret, s'ils voyoient qu'il
voulut se moquer d'eux. Il se servit mme de ce terme (pour lui montrer
qu'il n'en toit plus le matre) que puis que le vin toit tir il le
faloit boire; qu'aussi-bien le Roi vouloit tantt une chose & tantt une
autre, de sorte qu'il n'y avoit nul fonds  faire sur la disposition
presente de son esprit. Mr. de Thou ne put repliquer, voyant qu'il ne le
payoit que de mchantes raisons, ou pltt d'une obstination qui le
menaoit si visiblement de sa perte. Il lui dit pourtant tout ce qu'il
crut lui devoir dire l-dessus, mais cela n'ayant fait aucune impression
sur lui, il laissa aller les choses selon leur courant, voyant qu'il ne
pouvoit l'empcher.

Le Cardinal ne fut pas pltt arriv  Tarascon que ses amis lui
manderent que Cinqmars continuoit tojours de le perdre dans l'esprit de
Sa Majest, qu'ils en faisoient des railleries continuelles ensemble, &
que si cela venoit  durer ils ne savoient pas ce qui en arriveroit:
qu'en effet on parloit dja de lui faire rendre compte de tous les
deniers qui avoient t levez sous son ministere; qu'on l'accusoit
hautement d'en avoir converti une partie  son profit particulier; qu'on
faisoit,  propos de cela, sonner bien haut la depense qu'il avoit faite
 Richelieu,  Ruel & au Palais Cardinal; qu'on disoit mme que Sa
Majest ne lui devoit pas tre bien oblige du don qu'elle lui faisoit
de ce Palais par son Testament, parce que c'toit pltt une
restitution, qu'un don.

Le Cardinal fut allarm  ces nouvelles. Il les regarda comme les
avant-coureurs de quelque disgrace qui ne pouvoit tre que trs-grande 
son gard, parce que quand les Ministres viennent  tomber une fois ils
ne tombent jamais que de bien haut. Nanmoins comme il trouvoit des
ressources dans son esprit que tous les autres ne trouvoient pas, il le
banda tellement qu'il vit quelque jour  pouvoir reveiller le besoin que
Sa Majest avoit tojours eu de lui, quand il s'toit present quelque
affaire pineuse. Comme les ennemis toient forts en Flandres, & que le
Comte de Harcourt, & le Marchal de Grammont, qui y commandoient chacun
une arme separe l'une de l'autre, n'y toient que sur la dfensive, il
manda  ce dernier de faire quelque fausse demarche dont il ne se pt
retirer, que par une fuite honteuse. Il n'osa en demander autant 
l'autre, parce que le soin de sa reputation qu'il avoit leve au plus
haut point par un nombre infini de grandes actions, le touchoit de plus
prs que le desir qu'il pouvoit avoir de lui plaire. Le Marchal qui
n'avoit pas tant de choses  mnager ne se montra pas si scrupuleux, il
fit le pas que son Eminence vouloit qu'il fit, & les ennemis l'ayant
charg en mme-tems, il prit si fort  tche de se sauver que cette
journe fut nomme la journe des perons, autrement la dfaite de
Honrecourt.

Le Roi n'eut pas pltt avis de cet accident qu'il n'eut plus d'envie de
rire avec Cinqmars. Il regretta l'loignement du Cardinal, dont il
trouvoit que les conseils lui toient absolument necessaires dans une
rencontre comme celle-l. Il lui envoya mme couriers sur couriers pour
le faire revenir, lui mandant qu'il eut  pourvoir  la seuret de la
Frontiere qui alloit tre expose au ravage des Espagnols, maintenant
qu'ils ne trouveroient plus d'Arme pour leur faire tte. Le Cardinal
ravi d'avoir si bien ressi dans son dessein, ne partit ni  l'arrive
du premier Courier ni mme  celle du second. Il voulut que le mal
devint encore plus pressant avant que d'y apporter remede. Il laissa
faire aux ennemis une partie de ce que l'on a accoutum de faire quand
on a remport une grande Victoire. Le Roi qui se voyoit  plus de deux
cent lieus del, & qui s'en toit tojours rpos sur lui de bien des
choses, se trouvant encore plus incapable qu'auparavant d'y mettre
ordre, lui envoya de nouveaux couriers par lui commander de hter son
depart. Il ne s'en pressa pas plus qu'auparavant, & ayant continu de
faire le malade, il manda au Roi qu'il toit dans un si pitoyable tat
qu'il lui toit impossible de lui ober, sans se mettre en danger de
mourir en chemin. Le chagrin qu'il avoit eu depuis quelque tems l'avoit
si fort chang qu'il pouvoit faire accroire aisment ce qu'il lui
plairoit de dire de sa maladie, outre que pour en dire la verit il
avoit des hemorrodes qui le desoloient depuis quelque-tems.

Le Roi fut sur le point de partir tout aussi-tt pour l'aller trouver, &
il l'eut fait indubitablement si ce n'est que Cinqmars qui vouloit
empcher  quelque prix que ce fut qu'il ne le vit point lui dit, que
s'il s'loignoit du Camp tant soi peu, les affaires du siege, au lieu de
bien aller seroient bien-tt dans un trange desordre. On lui dit 
propos de cela que la jalousie qui regnoit entre le Marchal de
Schomberg, & le Marchal de Meilleraie causeroit bientt d'tranges
revolutions; qu'il n'y avoit que sa presence seule qui le put empcher,
tellement que la Conqute ou la perte de cette place ne dpendoit que de
la resolution qu'elle prendroit en cette occasion; que le Marchal de la
Meilleraie toit ha terriblement de toutes les troupes,  cause de la
vanit insupportable; qu'il avoit tous les jours des demlez avec les
principaux Officiers, si-bien que quand ce ne seroit que pour lui faire
perdre la gloire qu'il pretendoit se donner de la prise de cette Ville,
ils ne se soucieroient gures d'y faire leur devoir.

Ce discours qui toit fond sur l'apparence, parce qu'effectivement le
Marchal s'en faisoit beaucoup accroire, mit le Roi dans une trange
perplexit. Cependant dans le tems qu'il croyoit tout perdu, le Cardinal
eut avis de ce que Fontrailles qui toit revenu d'Espagne y avoit t
faire. Cet avis lui vint d'Italie o toit le Duc de Bouillon,  qui Sa
Majest avoit donn le commandement de ses armes en ce pas-l. On
croit qu'il lui fut donn par un domestique de ce Duc qui toit son
Pensionnaire, &  qui son matre se confioit entierement, parce qu'il le
croyoit bien loign de lui tre infidle. D'abord que le Cardinal l'eut
re avec une copie du trait qui lui fut envoye en mme-tems, afin
qu'il ne doutat point qu'il ne contint verit, il partit de Tarascon
pour aller trouver le Roi. Mr. de Chavigny Secretaire d'Etat, que
Cinqmars n'avoit jamais p gaigner, donna avis  Sa Majest de sa venu.
Il en avoit t averti lui-mme par un Courier exprs, & qu'il apportoit
avec lui dequoi confondre ses ennemis. Chavigny qui toit des bons amis
de Mr. de Fabert le lui dit en confidence, & celui-ci qui l'toit du
Marchal de Schomberg lui en fit part, afin qu'il renont de bonne
heure  l'amiti d'un homme qu'il croyoit perdu. Il savoit le
particulier qu'il avoit depuis quelque tems avec Mr. de Cinqmars, & il
ne doutoit pas que son avis ne lui dut tre agrable, parce qu'il avoit
encore assez de tems pour en profiter.

Le Marchal fut bien surpris quand il entendit parler de la sorte
Fabert, qui toit un homme sincere & incapable d'en donner  garder 
personne. Il envoya chercher un moment aprs Fontrailles, pour lui dire
ce qu'il venoit d'apprendre. Fontrailles lui rpondit que ce qu'il lui
disoit-l ne le surprenoit point, & qu'il avoit dja souponn qu'il y
avoit quelque chose de consquence sur le tapis, parce que depuis
quelques jours, le Roi ne faisoit plus si bonne mine  Cinqmars, qu'il
avoit accoutum de lui faire. Il disoit vrai, mais sans que la nouvelle
que le Marchal venoit de lui apprendre en fut cause: Tout le chagrin de
Sa Majest ne venoit que de la dfaite du Marchal de Grammont.
Cependant, comme tout fait peur quand on se sent coupable, il n'en falut
pas davantage  l'un &  l'autre pour leur faire prendre leur parti. Le
Marchal, sous pretexte d'tre malade, quitta l'arme pour voir de loin
sur qui l'orage dont on toit menac viendroit  fondre; Fontrailles en
fit tout autant, aprs avoir tch de persuader  Cinqmars de ne pas
attendre la foudre.

Le Cardinal tant arriv devant Perpignan n'eut pas pltt instruit le
Roi de ce qu'il avoit dcouvert, que Sa Majest fit arrter Cinqmars. On
envoya ordre aussi en mme-tems d'arrter Mr. de Bouillon. Mr. de
Couvonges que le Comte du Plessis, qui commandoit en ce pas-l les
troupes du Roi, avoit charg de cet ordre, l'executa fort adroitement.
Mr. de Thou fut arrt, & celui-ci ayant t conduit  Lion avec Mr. de
Cinqmars, leur procs leur fut fait & parfait. Ils furent condamnez tout
deux  perdre la tte, celui-ci pour avoir voulu faire entrer les
ennemis dans le Royaume, celui l pour en avoir eu connoissance & ne
l'avoir pas revel. Pour ce qui est de Mr. de Bouillon on parloit bien
de lui faire la mme chose, mais comme il avoit dequoi racheter sa vie,
il en fut quitte pour donner sa place de Sedan. Fabert qui faisoit sa
Cour au Cardinal depuis plusieurs annes, fut pourv de ce Gouvernement
que plusieurs Officiers plus considrables que lui demandoient. Le
Cardinal ne survecut gures  ce triomphe: les Hemorrodes continuant
tojours de lui faire mille ravages, il ne pt plus n'y s'asseoir ni
mme durer dans une mme situation. Ainsi il fut oblig de se faire
rapporter du Roussillon par des Suisses qui le portoient sur leurs
paules. Dans tous les lieux o il logea on l'entra par les fentres
qu'on largissoit  proportion du besoin que l'on en avoit, afin de l'y
faire passer plus commodment. On l'amena ainsi jusques  Rouanne, o on
le mit jusques  Briare dans un batteau; de Briare les Suisses
recommencerent  le porter comme ils avoient fait auparavant, & tant
arriv de cette maniere  son Palais, il y mourut deux mois & vingt deux
jours aprs avoir fait mourir Cinqmars & de Thou.

Perpignan se rendit au Marchal de la Meilleraie que le Roi ne faisoit
encore que d'arriver  Paris, & il prit Sale ensuite, pendant que ntre
Rgiment s'en revint  la Cour. Je vis pour la premiere fois, lors que
j'tois encore devant Perpignan, le Cardinal Mazarin  qui le Roi avoit
Procur la pourpre deux ans auparavant, mais qui n'en ret la _Barethe_
que lors que nous tions encore  ce siege. Sa fortune a t si
prodigieuse qu'il y a quantit de Souverains dont les richesses n'ont
jamais approch des siennes; aussi n'y a-t-il jamais eu d'homme qui se
soit prevalu comme lui du poste o il fut bientt plac. Il y a
cependant lieu de s'tonner comment il put resister au grand nombre
d'ennemis & de jaloux qu'il se fit bientt par sa haute conduite; mais
ce qu'il y a encore de plus tonnant ce me semble, c'est qu'un Peuple
qui a tojours aim la libert autant que le ntre, ait jamais p
souffrir de se voir la proye de son avarice. Le Roi l'avoit mis de son
Conseil aprs quelques services qu'il avoit rendus en Italie; & comme il
avoit l'esprit souple, le Cardinal de Richelieu  qui il avoit grand
soin de faire sa Cour, l'employa bientt dans des affaires de grande
importance. Le Roi le chargea d'aller prendre possession de la Ville de
Sedan, & y ayant install Fabert il s'en revint en Cour o la mort de ce
premier Ministre arriva bientt aprs.

L'on crut, d'abord qu'il fut mort, que comme le Roi ne l'avoit jamais
gures aim, sa famille ne seroit pas long-tems dans le lustre o il
l'avoit mise. Mais Sa Majest qui prevoyoit que si elle faisoit un coup
comme celui l, ce seroit tmoigner trop ouvertement, comme on l'avoit
dit souvent dans le monde, que ce Ministre l'avoit tojours tenu en
tutelle, & qu'il n'y avoit que sa mort qui l'en eut fait sortir, elle
l'y maintint non-seulement, mais lui accorda encore de nouveaux
honneurs. Elle fit recevoir au Parlement le fils du Marchal de Bres
Duc & Pair, ce qui ne plut point du tout  la Reine, qui ayant tojours
t maltraite durant son ministere, esperoit que maintenant que son
Eminence avoit les yeux fermez Sa Majest la vengeroit elle-mme de tout
ce qu'elle lui avoit fait. Elle le croyait d'autant plus, qu'il sembloit
qu'en la vengeant elle se vengeroit elle-mme en mme tems de quantit
de choses, o l'on pouvoit dire qu'il avoit manqu de respect envers
elle, comme dans les rencontres dont j'ai parl ci-devant.

Cependant quoi que le Roi ust de cette Politique  cet gard, cela ne
l'empcha pas de mettre en libert quantit de Prisonniers que ce
Ministre avoit fait arrter sous divers pretextes. Il y en avoit
quelques-uns entr'autres comme le Marchal de Bassompiere & le Comte de
Carmain qui toient renfermez  la Bastille depuis dix ans, &  qui l'on
n'eut jamais fait voir le jour, si le Cardinal eut tojours vcu; mais
bien que Sa Majest ne le fit que pour rejetter sur lui la cause de leur
prison, & se disculper par l de la haine publique, il arriva qu'en
voulant acquerir la rputation d'un Prince rempli de bont, puis qu'il
rendoit la libert  des malheureux, qui ne l'avoient perdu que parce
qu'ils avoient os dplaire  ce Ministre, elle acheva de persuader 
tout le monde, comme on le croyoit dja tout aussi-bien, qu'elle n'avoit
jamais eu la force de gouverner son tat par elle-mme. En effet elle
n'eut jamais souffert qu'on leur eut fait cette violence si elle se fut
montre matresse comme elle devoit l'tre. C'est ce que tous ses bons
sujets, qui avoient beaucoup souffert sous ce Cardinal desiroient
qu'elle fit, mais  quoi ils ne purent jamais parvenir tant qu'elle
vcut. Ce qu'il y a d'assez extraordinaire en cela, c'est que ce
Ministre avoit joint souvent la raillerie  la violence envers ceux
qu'il prenoit  tche d'opprimer. Madame de St. Luc qui toit soeur du
Marchal de Bassompiere l'tant all voir plusieurs fois pour le prier
de vouloir addoucir les peines de son frere, il avoit feint, comme il y
avoit bien  dire qu'elle n'eut autant d'esprit que lui, d'tre le
premier  y entrer: ainsi en lui parlant l dessus il lui avoit demand,
comme elle lui disoit qu'il toit malade, si ce n'toit point qu'il
s'ennuyt. C'toit une plaisante demande  faire d'un homme qui toit
renferm depuis dix ans entre quatre murailles, & sur tout d'un homme
qui avoit t autant du monde que l'avoit t ce Marchal: aussi Mr. de
S. Luc, & tous ceux que prenoient part dans le malheur de ce prisonnier
ne voulurent plus qu'elle retournt voir son Eminence, trouvant qu'il y
avoit tout autant de peine, & mme peut-tre d'avantage,  souffrir
cette insulte que la violence qu'il faisoit au Marchal.

D'abord que je fus de retour  Paris la cabaretiere mit en usage toute
sorte d'industrie pour me voir malgr son mari, elle me donna divers
rendez-vous, tantt chez une de ses amies tantt chez une autre &c.

Ce pauvre jaloux avoit tojours toute aussi mchante opinion que jamais
de sa femme, & comme le parti qu'ils avoient pris l'un & l'autre de ne
plus coucher ensemble mettoit encore une plus grande aversion entr'eux,
il ne songea qu' la surprendre en flagrant delit, afin d'avoir lieu de
la faire raser & de la mettre dans un couvent. C'est pourquoi il fit
semblant que son Commerce l'appelloit en Bourgogne. Et prepara toutes
choses comme s'il et eu effectivement envie d'y aller: ainsi pendant
que nous croyons qu'il alloit partir, il ne songeoit qu' demeurer 
Paris, afin d'observer lui mme toutes nos demarches. Il fit cependant
tout ce qu'il devoit faire, afin de nous mieux tromper. Il graissa ses
bottes, accommoda sa valise, s'acheta un cheval & fit parti avec trois
ou quatre Marchans de vin pour faire leur Voyage ensemble de Compagnie.
Sa femme qui fut temoin de tout cela, me le dit dans un rendez-vous que
j'eus avec elle.

Nous n'tions encore alors qu'au commencement du mois d'Octobre, & la
saison avoit t si chaude cette anne l, que toutes les vendanges
toient dja faites. Par tout l'Automne toit mme toute aussi-belle que
l'Et l'avoit pu tre, de sorte que je me souviens encore comme si ce
n'toit qu'aujourd'hui que le jour que le cabaretier fit semblant de
partir il avoit fait ce jour l une si grande chaleur qu' peine en
avoit-il fait d'avantage  la S. Jean. Les soires qui commencent
d'ordinaire  tre fraisches en ce tems l, ne l'toient pas mme encore
devenus, & on le va bien voir par ce que je vais dire tout
presentement. Il faisoit d'ailleurs ce soir l un grand clair de l'une,
& encore il sembloit que l'on fut en t, tant il y avoit de monde 
toutes les promenades. Quoi qu'il en soit, comme les tnbres sont plus
commodes aux amans que la lumiere, ce grand clair de lune ne m'eut point
accommod du tout, si j'eusse cru devoir apprehender quelque chose; mais
tant hors de toute inquitude l dessus je m'en fus sur le soir chez
une confidente de ma matresse o je devois trouver la clef de sa
chambre, afin que j'y pusse entrer devant qu'elle vint  s'y retirer.
Cette confidente l'toit alle voit une heure auparavant, & m'ayant fait
souper avec elle, comme elles en toient convenus ensemble, je partis
sur les neuf heures de sa maison pour m'acheminer  mon rendez-vous.

Le mari faisoit le guet de l'autre ct de la ru, tout vis--vis de sa
porte. Il avoit le nez envelopp dans un manteau d'carlatte qu'il avoit
achet tout exprs  la fripperie pour se mieux dguiser. Il l'apperus
bien, quoi qu'il fut sur le pas d'une porte; mais comme je le croyois
dja  plus de dix lieus de l & que ce manteau le defiguroit encore si
bien qu'il eut fallu tre sorcier pour le reconnotre, il ne me vint pas
seulement dans la pense que ce fut lui. J'entrai donc dans l'alle de
son logis, tout en sa presence, & comme il me reconnut mieux que je ne
le reconnoissois, il fut ravi de se voir si prs du tems qu'il attendoit
de se pouvoir venger de sa femme & de moy; car il avoit resolu de me
faire une mchant parti au hasard de tout ce qui lui en pourroit
arriver. Il pretendoit, m'estropier tout du moins s'il ne me tuoit pas,
& c'est ce que je su depuis de son garon mme qui lui avoit promis de
lui prter main forte pour l'excution de son dessein.

D'abord que je fus entr dans ce logis je montai le plus doucement qu'il
me fut possible  la chambre o j'avois rendez-vous; elle toit au
second tage, parce que cet homme avoit laiss la premiere pour les
escots de consequence, qui lui pouvoient venir: elle toit mme assez
pare d'ordinaire; mais ne voulant pas que la justice pt mordre sur lui
quand il auroit fait le coup qu'il pretendoit, il l'avoit fait dmeubler
la veille, sans que personne le sut que son garon. Il en avoit fait
porter les meubles chez un cousin de ce garon qui toit un de ses
locataires, & qu'ils avoient mis tous deux de leur secret.

J'ouvris la porte de la chambre o je devois entrer, tout aussi
doucement que j'tois mont le degr. Je la refermai sur moi tout de
mme, & me tins tout auprs sans bouger de ma place, tant, de peur de
faire du bruit & que l'on ne m'entendit au dessous, que pour entendre
moi mme quand la cabaretiere monteroit. J'tois convenu avec elle de
lui ouvrir cette porte d'abord qu'elle grateroit, & il falloit que je
fusse ainsi tout auprs pour ne pas prendre pour elle des gens qui
pouroient y venir, si je manquois  y prendre garde. Le tems me dura
assez long tems devant que de l'entendre monter, parce que quoi qu'il
fut dja tard, quand j'tois arriv elle vouloit voir retirer tous ses
gens devant que de s'aller coucher. Son mari avoit averti son garon de
mon arrive, sans qu'elle eut p s'en deffier, ce garon toit all sous
pretexte de quelque necessit dans l'alle du logis, o le Matre toit
convenu qu'il iroit lui mme le trouver pour lui dire  l'oreille, ce
qu'il auroit dcouvert. Cela s'toit excut tout de mme qu'ils
l'avoient concert ensemble. Le garon ayant paru sur la porte, le
Matre lui toit venu dire de se tenir prt & que la bte toit dans les
toilles. C'toit ainsi qu'il m'avoit nomm  lui, & il croyoit sans
doute ma mort toute aussi proche que celle d'un pauvre sanglier ou de
quelque autre animal qu'on y fait donner. Quoi qu'il en soit la femme
s'tant retire aprs avoir vu passer tous ses gens o ils avoient
coutume de s'aller reposer, elle vint  la porte de la chambre o elle
n'eut pas pltt gratt, qu'elle lui fut ouverte. Nous nous mimes au lit
un moment aprs, & il n'y avoit pas une demie heure que nous y tions
que le garon fut ouvrir la porte de la ru  son Matre. Il s'toit
muni d'un pistolet & d'un poignard pour ne me pas marchander.

Nous tions bien loignez sa femme & moi de songer  ce qui s'alloit
passer, & nous ne pensions uniquement qu' nous donner du bon tems,
quand ce mari qui toit mont tout doucement avec son garon voulut
ouvrir ntre porte avec une double clef qu'il avoit fait faire; nous
fumes bien surpris elle & moi quand nous entendmes ce mange; mais
comme par bonheur j'en avois ferm le verrouil, j'eus le tems de prendre
le parti que me conseilloit la prudence, car je me doutai aussi-tt de
ce que c'toit, ce qui fut cause que je ne fus pas long-tems  prendre
mon parti. Mais comme je voulois m'habiller & me jetter dans la Cour
d'un Rotisseur qui toit sous les fentres d'un cabinet  ct de la
Chambre, je me trouvai tellement press que je n'eus pas le tems de
mettre seulement, ni mon justaucorps ni mon haut de chemise. Le
cabaretier qui toit homme de precaution aussi-bien que moi, avoit
apport avec lui une barre de fer pour casser la porte en cas qu'elle
lui fit la moindre resistance, & comme cette porte n'toit pas trop
bonne, il l'eut bientt fendu en deux. Je fus sage: ds le premier coup
qu'il y donna, j'ouvris la fentre de ce cabinet, & m'tant jett du
haut en bas, dans la Cour dont je viens de parler, je fus tomber sur une
vingtaine de garons rotisseurs qui toient assis les uns auprs des
autres. Ils profitoient du beau clair de Lune qu'il faisoit pour piquer
leur viande, & ne songeoint gures  moi. Comme j'etois nud en chemise,
je laisse  penser combien ils furent surpris me voyant en cet quipage:
j'en tois connu, parce que depuis le gain des quatre-vingt pistoles que
j'avois fait, j'avois tojours continu  carabiner dans l'antichambre
du Roi, & n'y avois pas t trop malheureux; ainsi comme cet argent qui
ne me coutoit rien ne me coutoit gures aussi  depenser, j'en avois
fait grand chere, & bon feu, de sorte que les rotisseurs & les
cabaretiers s'en toient ressentis aussi-bien que les plumassiers, les
Marchands d'toffes & les Marchands de ruban. Or tandis qu'il m'avoit
t permis de voir ma matresse chez elle, ce rotisseur avoit tojours
eu ma pratique, & mme je ne la lui avois pas encore te depuis, parce
qu'il me sembloit qu'il avoit de meilleure viande que les autres.

Ces garons qui avoient ou parler de mon intrigue avec la femme de leur
voisin, parce qu'aprs l'clat qu'il avoit fait, il toit impossible
qu'ils n'en sussent quelque chose, se douterent bien alors de ce qui
m'toit arriv. Leur matre & leur matresse qui ne l'aimoient point,
parce qu'il toit extrmement avare, & peu traitable avec ceux  qui il
avoit affaire, me donnerent en mme-tems des souliers avec un manteau &
un chapeau. Ils m'eussent bien donn l'habit tout complet, si j'eusse eu
le tems de l'endosser, mais comme ils craignoient que le jaloux ne me
vint chercher chez-eux quand il verroit que je ne me pourois tre sauv
autre part, ils me conseillerent de gagner pas, sans perdre un moment
de tems. Je crus que leur Conseil n'toit pas mauvais, & l'ayant suivi 
l'heure mme, je m'en fus chez le mme Commissaire qui l'avoit emmen en
prison, lors qu'il m'avoit fait sa premiere incartade. Je me donnai bien
de garde tant arriv chez lui de lui conter mon affaire, comme elle
toit, il n'y eut pas eu pour moi le mot pour rire; Car s'il est vrai
qu'il n'y ait point de Ville au monde o il se fasse tant de cocus
impunment qu'il s'en fait  Paris, il ne laisse pas d'tre constant que
cet abus se punit dans de certains cas, comme toit le mien; du moins
s'il ne m'en fut pas arriv grand mal, tojours est-il certain que ma
matresse dont j'tois bien aise d'pargner la rputation & le repos,
n'en eut pas t quitte  si bon march.

Ayant donc eu l'esprit assez present pour lui conter un mensonge au lieu
de la verit, je lui dis que m'tant engag au jeu toute l'aprs dne,
& y ayant demeur jusques  dix heures du soir, la faim m'avoit
tellement press au sortir de l, que j'avois demand qu'on m'apprett
quelque chose dans le premier cabaret que j'avois trouv en mon chemin;
mais que l'heure indu qu'il toit ayant t cause qu'on m'y avoit
refus, j'avois cru que si j'allois en pas de connoissance, on y auroit
plus de charit pour moi; que dans cette esperance j'tois all chez le
cabaretier en question, qui m'avoit assez bien re en apparence; qu'il
m'avoit fait monter dans une petite chambre  ct de la sienne, o il
m'avoit dit qu'il m'alloit faire apporter  manger; qu'un moment aprs,
il y toit venu lui-mme comme faisant semblant de vouloir s'aller
coucher; qu'il m'avoit dit d'entrer dans sa chambre, en attendant que
mon souper fut prt, que je l'avois fait sans penser aucunement  ce qui
m'alloit arriver; mais qu'un moment aprs au lieu de me voir apporter 
manger, il toit entr dans cette chambre accompagn de ses deux garons
& de deux Bretteurs que je ne connoissois point; qu'ils s'toient jettez
tous cinq sur moi, & qu'aprs m'avoir dpouill nud comme la main  la
reserve de ma chemise, le cabaretier m'avoit dit de me recommander 
Dieu, parce qu'il alloit me poignarder dans un moment; que j'avois t
bien surpris  un compliment si terrible; mais qu'ayant t si heureux
que de conserver le jugement, quoi qu'il y ait bien des rencontres o on
le perd, qui nanmoins  beaucoup prs ne sont pas aussi embarrassantes
que celle l, je l'avois pri que je me pusse retirer, en quelque coin,
pour y faire ma priere, qu'il me l'avoit permis, & qu'tant entr dans
le cabinet o je savois qu'il y avoit une fentre sur la Cour d'un
Rotisseur, je m'y tois jett, aimant mieux m'exposer  me rompre le cou
que d'tre poignard si miserablement; que graces  Dieu, je ne m'tois
pas fait grand mal; que le Rotisseur & sa femme m'avoient donn le
manteau, le chapeau & les souliers qu'il me voyoit; qu'au surplus je ne
pouvois dire, pourquoi le cabaretier m'avoit voulu ainsi assassiner, si
ce n'est que je lui avois cont que j'avois gagn la veille soixante
Louis dans l'Antichambre du Roi, & que je les lui avoit montrez dans ma
bourse.

Le Commissaire, qui savoit le sujet que ce mari avoit de ne me pas
vouloir de bien, ne crut tout ce qui je lui disois que par benefice
d'inventaire. Il crut bien pltt que ce qui avoit pens m'arriver
venoit de sa jalousie; de sorte que j'eus beau lui repter qu'il avoit
voulu sans doute me voler mon argent, je ne fis pas grand impression sur
son esprit. Il toit vrai, comme je venois de le dire, que j'avois gagn
soixante lois la veille, mais il n'toit point vrai ni que je les lui
eusse montrez, ni que je les eusse dans ma bourse, je les avois laissez
au logis avec le reste de mon argent,  cause de la quantit de voleurs
qui regnoient alors  Paris: comme impunment le Lieutenant criminel les
protegeoit, moyennant une certaine retribution qu'il recevoit d'eux  ce
qu'on pretendoit, je ne sais pas si l'on disoit vrai ou non, & tout ce
que je sais, c'est que du moment que les boutiques toient fermes, il
ne faisoit pas seur de mettre son nez dans les rus. Il n'y avoit encore
ni Lieutenant de Police ni guet, & ceux qui devoient avoir soin de
veiller  la seuret publique, toient accusez aussi-bien que le
Lieutenant criminel d'avoir part aux vols qui s'y faisoient, moyennant
qu'ils fissent semblant de ne pas savoir qui les faisoit. Le bel ordre
que l'on voit aujourd'hui n'est d qu'aux soins paternels du Roi envers
son Peuple, &  la vigilance d'un grand Ministre qui en a t ha
mortellement jusques  present, quoi que si l'on examine bien sa
conduite, l'on verra qu'il n'y en a gures eu dans le Royaume qui ait
travaill aussi utilement qu'il a fait  sa grandeur. C'est  lui que
nous devons l'tablissement de quantit de Manufactures ausquelles on
n'avoit jamais pens auparavant. Le bon ordre qu'il y a aujourd'hui dans
les Finances, la Puissance de la Marine, & mille autres belles choses
qui seroient trop longues  specifier sont aussi les effets de son grand
genie.

Mais sans m'arrter  cela, dont il ne s'agit pas ici, & dont aussi je
n'ai parl que par occasion, & parce que la force de la verit m'y 
contraint, je dirai que le Commissaire ne fut pas fach de la plainte
que je venois de lui rendre. Il avoit trouv de la brutalit dans le
cabaretier, lors qu'il avoit eu affaire  lui, & ne croyant pas qu'il en
eut t assez puni,  cause de la protection que nous avions fait
trouver Athos & moi, sans qu'il en sut rien, auprs de Mr. de Treville,
il eut bien voulu qu'il n'en eut pas t quitte cette fois l  si bon
march qu'il l'avoit t l'autre. J'eus permission d'informer contre
lui, & n'ayant point d'autres tmoins  produire que les garons
rotisseurs que j'avois pens abimer en tombant sur eux, le Commissaire
ret leur deposition. Ils lui dirent qu'il falloit que j'eusse t bien
press pour me jetter, comme j'avois fait, d'un second tage en bas;
qu'il y avoit deux de leurs camarades qui en toient blesss, parce que
c'toit sur eux que j'tois tomb principalement, qu'ainsi ils le
requeroient qu'ils eussent part aux dommages & intrts qu'il pouroit y
avoir contre le cabaretier.

Je ne sais si leurs dpositions meritoient qu'on decrett contre lui,
j'en doute mme beaucoup. Cependant soit que le Commissaire fit l un
tour de son metier, ou que l'argent que je prodiguois pour n'avoir pas
le dementi de cette affaire fit un bon effet auprs du Lieutenant
Criminel, j'eus de lui tout ce que je pouvois desirer. Il m'accorda un
decret, & l'ayant fait executer ds le jour mme, je fis loger mon homme
dans la prison du grand Chatelet. Il fut bien tonn quand il se vit l,
& ne se pouvant empcher d'accuser d'injustice celui qui avoit decret
contre lui, cela ne fut pas pltt rapport  ce juge, qu'il le fit
mettre dans un cachot. On ne l'y laissa parler  personne, & les
guichetiers l'ayant maltrait d'ailleurs par son ordre, il commena 
connoitre qu'il eut mieux fait de souffrir d'tre cocu sans rien dire,
que d'tre expos  tant de peines & d'affronts pour s'en tre voulu
plaindre.

Sa femme ne fut point fache du tout de sa mchante fortune, parce que
sans cela il pretendoit bien la faire raser. Il l'avoit dja enferme
dans sa chambre, o il contoit de ne la nourir que de pain & d'eau, en
attendant qu'il obtint un arrt tel qu'il lui en falloit un, pour la
loger ou aux Magdelonettes ou dans quelque autre maison semblable; mais
elle ne vit pas pltt que les Archers l'avoient non-seulement emmen en
prison, mais qu'ils y avoient encore emmen son garon, qu'elle changea
bien de langage. Elle s'toit jette d'abord  genoux devant lui, parce
qu'elle voyoit qu'il l'avoit prise en flagrant delit, mais se doutant
bien, parce qui venoit d'arriver, que j'avois t au conseil quelque
part, & que l'on avoit si-bien tourn l'affaire que tout cocu qu'il
toit il avoit encore la mine d'tre battu, elle rendit sa plainte de
son ct contre lui. Il est vrai qu'elle ne le fit que parce que je lui
fis dire, ce qu'elle devoit faire si elle vouloit sauver sa rputation.
Sa plainte fut assez conforme  la mienne, si ce n'est que je ne voulus
pas qu'elle accust son mari de m'avoir voulu voler. Je trouvois que
cela ne conviendroit gures  une femme, & qu'il valloit mieux le
laisser deviner aux autres, que de le dire elle-mme; mais  cela prs
elle fit assez entendre qu'il avoit en dessein de me maltraiter, & que
c'toit l le souper qu'il me preparoit, au lieu de celui que je lui
avois demand en entrant chez-lui. Elle l'accusa aussi de n'avoir fait
tout cela, que par jalousie, & par une suitte de cette malheureuse
passion qui l'avoit dja fait mettre une fois prisonnier. Cette femme
n'eut pas pltt la libert qu'elle fut bien surprise de voir sa
premiere chambre demeuble. Nous dcouvrmes  force de nous en informer
que c'toit lui qui l'avoit fait, & mme le lieu o il avoit fait mettre
ces meubles. Nous fortifimes ntre affaire par l, & en ayant tir des
inductions qu'il avoit premedit son coup, & qu'il savoit bien qu'il
faisoit mal, puis qu'il avoit ainsi cherch  mettre ses meubles 
couvert, je fis dire sous main  ses deux garons, qu'il y alloit de la
corde pour eux s'ils ne trouvoient moyen de se sauver. Il y en avoit un
qui toit plus coupable que l'autre, puis qu'il toit venu avec lui pour
lui prter main forte; mais quoi que son camarade fut non-seulement
innocent, mais qu'il ne sut pas mme pourquoi on l'avoit emprisonn, il
ne laissa pas de trembler. Il eut peur particulierement quand on lui eut
appris qu'il toit accus du recellement de ces meubles, & de m'avoir
voulu voler. Il savoit qu'il se faisoit bien des injustices  Paris, &
que l'on n'y condamnoit pas moins d'innocens que l'on y sauvoient de
coupables. Quoi qu'il en soit l'autre qui trouvoit sa conscience un peu
plus charge ayant t le premier  lui conseiller de se sauver avec
lui, il lui fit voir que cela ne leur seroit pas impossible, s'ils
toient quelques pierres qui les empchoient de se jetter dans la ru, 
ct de laquelle, ils avoient t mis. Ils y travaillerent de concert, &
les ayant tes adroitement ils passerent par le trou & s'y sauverent
eux & toute leur chambre. Ils firent ce coup l pendant une nuit, qui
leur parut d'autant plus favorable qu'elle toit plus obscure. Il y eut
un prisonnier cependant qui en se sauvant se cassa une jambe, tellement
qu'ayant t repris, il accusa les deux garons cabaretiers d'avoir
excit les autres  faire ce trou.

Cela fit encore beaucoup de tort  leur matre. Il n'y eut plus personne
qui ne le souponnt d'tre coupable, & comme il craignoit que son
innocence ne succombt sous l'artifice, il crivit une Lettre au beau
Frere de Mr. de Treville  qui il exposoit son malheur. Ce Magistrat qui
toit homme de bien fut frap de cette Lettre; aussi toit-elle tout 
fait touchante, d'autant plus qu'il y reconnoissoit un certain air de
sincerit qui ne rgne jamais parmi le mensonge. Il la montra  Mr. de
Treville  qui il dit, que comme il auroit plus de pouvoir que lui sur
mon esprit, quand ce ne seroit qu' cause que j'tois de son pas, il
lui conseilloit d'empcher que je ne misse d'avantage de divorce dans ce
mnage; qu'ainsi si je me montrais rebelle  ses remontrances, il eut 
me menacer d'y employer l'authorit pour me renvoyer chez mon Pere. Mr.
de Treville qui avoit beaucoup de defference pour lui, lui promit
aussi-tt de faire tout ce qu'il voudroit. Il envoya dire en mme tems 
Athos de m'amener chez lui le lendemain matin  son lever. J'y fus, sans
savoir ce qu'il me vouloit, ni mme sans m'en douter aucunement. Mr. de
Treville n'toit pas encore tout  fait habill quand j'y arrivai, mais
ayant achev de l'tre dans un moment, il me dit de passer avec lui dans
son cabinet, & qu'il avoit  m'entretenir de quelque chose.

Quand nous y fumes il m'obligea d'y prendre un siege, & en ayant pris un
lui-mme, il me demanda  quel dessein j'tois venu  Paris, & si ce
n'toit pas pour y faire fortune; qu'il n'avoit pas encore song  s'en
enquerir de moi, mais que comme il avoit re il n'y avoit que deux
jours des lettres du pas, par lesquelles je lui tois recommand, il ne
vouloit pas differer d'avantage  me faire cette demande. Je lui fis une
grande reverence pour m'attirer encore sa protection par moi-mme,
croyant qu'il me parloit de bonne foi; ainsi lui ayant rpondu que je
n'avois jamais eu d'autre dessein en sortant du pas que celui qu'il me
disoit, je fus bien surpris qu'il me tourna la medaille lors que j'y
pensois le moins; car il me repliqua que je devois tre de meilleure foi
avec lui, & ne pas craindre de lui dire navement ma pense. Je repris
la parole  l'heure mme pour lui demander ce qu'il vouloit dire par l.
Je tchai de lui faire entendre que je n'avois jamais eu d'autre pense
que celle que je venois de lui tmoigner, qu'ainsi il toit fort inutile
qu'il m'en demandt d'autre explication que celle que je lui avois faite
tout presentement, puis que je n'avois pas autre chose  lui dire. Mr.
de Treville me rpondit encore avec un sang froid qui pensa me desoler,
& mme en branlant la tte pour me mieux tmoigner qu'il n'ajoutoit pas
foi  mes parolles, que si je voulois tojours ainsi avoir de la reserve
pour lui, il ne faloit pas que je m'attendisse qu'il me rendit jamais
aucun service, qu'il aimoit la sincerit par dessus toutes choses, de
sorte que quand il voyoit qu'on lui en manquoit, il ne faisoit plus de
cas de toutes les autres belles qualitez qu'un homme put avoir
d'ailleurs.

J'eusse autant aim qu'il m'eut parl grec que de me parler de la sorte,
& j'eusse autant entendu l'un que l'autre. Ainsi le priant de
s'expliquer mieux lui-mme, s'il vouloit en savoir d'avantage, il me
rpondit qu'il le vouloit bien, puis qu'il n'y avoit point d'autre moyen
que celui l de me faire entendre ce qu'il me vouloit dire. Il me
demanda l dessus quel chemin j'avois pris jusques l pour faire
fortune, & s'il n'avoit pas eu raison de croire que je lui imposois,
quand je lui avois dit que je n'tois point venu  Paris dans d'autre
dessein que celui l: si j'avois jamais oi dire qu'on la fit en
s'attachant auprs d'une cabaretiere comme j'avois fait depuis que
j'tois arriv; que quand on se mettoit une fois sur ce pied l, ce
n'toit pas le moyen de faire autre chose; que bien loin d'y acquerir de
la rputation parmi les honntes gens, on ne faisoit que se deshonnorer
auprs deux; qu'il ne disconvenoit pas  la verit que les bonnes graces
d'une Dame ne servissent  faire briller le merite d'un jeune homme;
mais que pour que cela fut, il falloit que la Dame fut d'un autre rang,
que celle que je voyois; que l'intrigue que l'on avoit avec une femme de
qualit passoit pour galanterie, au lieu que celle que l'on avoit avec
celles qui ressembloient  ma matresse, ne passoit que pour debauche &
pour crapule.

Je trouvai de l'injustice dans ce qu'il me disoit l; parce qu'aprs
tout le vice est toujours vice, & qu'il n'est pas plus permis  une
femme de qualit de faire l'amour qu' celles de la lie du Peuple; mais
comme l'usage autorisoit ses reproches, je m'en trouvai si tourdi que
je n'eus pas la force de lui rpondre une seule parole. Il prit ce tems
l pour me demander  quoi j'tois rsolu, & si c'toit  quitter cette
femme ou  renoncer  ma fortune; qu'il n'y avoit point d'autre parti 
prendre pour moi, parce que si je ne le faisois de bonne grace, il
seroit oblig d'en parler au Roi, de peur que je ne deshonnorasse mon
pas par une vie molle & indigne d'un homme de ma naissance; que je ne
savois peut tre pas que tous ceux qui toient mes compatriotes & qui
avoient tous ou parler de mon attache, se moquoient de moi; que si j'en
doutois il n'avoit rien  me dire pour m'en faire connoitre la verit,
sinon qu'il falloit bien qu'il en fut quelque chose, puis que cela toit
parvenu jusques  lui.

Je fus si touch de ces reproches qu'il m'est impossible de l'exprimer.
Je baissai les yeux contre terre, comme un homme qui eut t pris en
flagrant delit, & Mr. de Treville me croyant  demi convaincu de ma
faute par la posture que je tenois, acheva de me rendre le plus confus
de tous les hommes par des traits piquans qu'il lana contre tous ceux
qui menoient la mme vie que j'avois mene jusques l. Il fut ravi de
m'avoir amen au point qu'il desiroit & me demandant si je ne voulois
pas bien lui promettre presentement de ne plus revoir cette femme, je
balanai quelques momens  lui en donner ma parole, en effet je savois
qu'il toit d'un homme d'honneur de ne la jamais donner sans la tenir &
qu'il valloit bien mieux ne rien promettre. Mr. de Treville voyant que
je rendois encore quelque combat n'en fut point du tout tonn, parce
qu'il savoit que la victoire que l'on remporte sur soi-mme dans ces
sortes de rencontres ne se remporte pas sans effort: aussi se contentant
de faire succeder presentement les persuasions aux reproches, il me prit
de toutes sortes de faons pour achever de me tirer de la fange o
j'tois. Enfin m'tant fait toute la violence qu'un homme de courage &
de resolution se pouvoit faire, je lui dis d'un ton qui lui plut
merveilleusement, que c'en toit fait,  ce coup-l, & que je lui aurois
obligation toute ma vie, de m'avoir retir du prcipice o je m'tois
engag si imprudemment, que je ne reverrois jamais cette femme, & que je
consentois  ne passer jamais que pour un infame s'il se trouvoit que je
lui manquasse de parole.

Je fut ravi que je m'imposasse cette peine  moi-mme, parce qu'il
jugeoit del que mon intention toit bonne. Cependant comme il y avoit
alors deux choses  faire; l'une de tirer son mari de prison, l'autre de
les remettre bien ensemble & de tacher de la consoler de la banqueroute
que je lui allois faire, je laissai  Mr. de Treville &  son beau-frre
le soin de faire les deux premiers articles, & ne me reservai que le
troisime. J'crivis  cette femme qu'ayant t si malheureux que de
l'avoir perdu de rputation par deux fois, je ne voulois pas m'exposer
une troisime  la mme chose; que le Ciel qui l'avoit preserve, comme
par miracle, de ce qui lui en devoit arriver, se lasseroit peut-tre 
la fin, de la secourir s'il voyoit que nous abusassions de sa bont; que
je lui conseillois de retourner avec son mari, s'il vouloit bien se
raccommoder avec elle; que le beau frere de Mr. de Treville qui les
avoit dja raccommodez une fois ensemble vouloit bien encore avoir la
charit d'y travailler une seconde; que pour moi, tout ce que je pouvois
faire presentement pour lui marquer que je l'avois estime vritablement
toit de desirer qu'elle ne fit jamais de part de ses faveurs  d'autre
qu' son mari; qu'une femme n'toit jamais plus estimable que quand elle
toit sage, & que pourvu que j'apprisse qu'elle le fut, elle pouvoit
conter que je serois tojours d'autant plus son ami que je ne voulois
plus tre son amant, par rapport seulement  ses intrts, sans
considerer les miens en aucune faon.

J'accompagnai cette lettre de la moiti de mon argent que je lui envoyai
pour lui tmoigner que si elle avoit bien voulu me donner son coeur, je
voulois bien aussi lui donner tout ce que j'avois de plus prcieux. Elle
fut bien surprise  la rception de cette lettre, & m'ayant renvoy mon
argent, elle me rcrivit en des termes si tendres & si touchans que si
j'eusse t encore  donner ma parole  Mr. de Treville, je ne sais si
je l'eusse voulu faire presentement. Mais enfin me trouvant li
heureusement par-l, parce que c'est souvent un bonheur que de n'oser
faire ce que nous conseille ntre foiblesse, je tins ferme contre une
infinit de mouvemens qui me representoient  toute heure que c'toit
tre cruel  moi-mme que l'tre  cette femme. Je lui fis rponse
nanmoins en des termes qui toient tout aussi honntes que les siens,
quoi qu'ils ne fussent pas si passionnez. Mais comme rien ne lui pouvoir
plaire, si je ne lui rendois mon coeur, que je lui voulois ter, elle me
renvoya encore mon argent que j'avois jug  propos de lui offrir tout
de nouveau. Je l'avois fait afin de lui faire voir que je n'aurois pas
manqu ni d'amour ni de reconnoissance si des raisons aussi importantes
que celles que j'avois presentement ne m'eussent oblig de lui vouloir
ter mon coeur.

Pour abrger tout d'un coup bien des choses qui furent la fuite de ce
que je viens de dire, tout ce qu'elle put faire lui ayant t inutile
pour me faire revenir  elle, nous primes chacun de ntre ct le parti
que nous conseilloit la prudence, elle se raccommoda avec son mari que
le beaufrere de Mr. de Treville fit sortir pour la seconde foi de
prison; mais soit que ce pauvre homme eut pris un tel chagrin de la
manire dont sa femme en avoit us avec lui, soit qu'il en fut devenu
inconsolable, ou qu'il lui arrivt une maladie de langueur, il mourut
aprs avoir train cinq ou six mois. Sa veuve fit alors tout ce qu'elle
put pour me revoir, se flattant apparement que comme elle toit
aussi-bien Demoiselle que je pouvois tre Gentilhomme, & que nous
n'avions gures plus de bien l'un que l'autre, je serois peut-tre si
fol que de l'pouser: je savois pourtant bien que non, & je le lui eusse
bien dit  l'oreille pour peu qu'elle m'en eut press. Cependant, comme
je ne pouvois l'empcher de croire tout ce que bon lui sembloit, je me
vis expos  ses persecutions, jusques  ce que je fus oblig, pour m'en
delivrer tout d'un coup, de lui declarer pour une bonne fois que
non-seulement elle ne seroit jamais ma femme, mais encore que je ne la
verrois de ma vie.

Son mari tant mort elle reprit son premier mtier qui toit de loger en
chambre garnie, elle prit une maison dans la ru des vieux Augustins, &
comme si elle eut oubli toutes mes duretez, elle m'excita encore  y
aller loger avec elle. Cela toit bien tentatif pour un homme qui
n'avoit gures d'argent, & qui d'ailleurs en avoit t assez amoureux,
mais y ayant bien pens je n'en voulus rien faire. Cela la mit aux
champs tout  fait; son amour se tourna en fureur; de sorte qu'il n'y
eut rien qu'elle ne fit pour se venger du mpris qu'elle croyoit que
j'eusse pour elle. Pendant qu'elle avoit log dans la ru Montmartre un
Capitaine Suisse nomm Straatman qui s'toit adonn  visiter son logis,
 cause de la bont du vin qui toit dans sa cave, aprs avoir content
ses sens d'une autre manire, l'ayant trouve jolie comme elle l'toit
effectivement, il commena  lui en conter. Elle ne le voulut pas
couter tant que nous demeurmes bons amis, mais enfin voyant que de la
manire que je la traitois il n'y avoit plus rien  esperer avec moi,
elle commena  changer de conduite  son gard. Il s'en fut tout
aussi-tt loger chez-elle, afin de poursuivre sa pointe plus vivement, &
en tant devenu plus amoureux de jour en jour, il lui dit, voyant
qu'elle ne lui vouloit rien accorder, qu'il toit resolu de l'pouser
pltt que de ne pas contenter sa passion. C'toit un grand avantage
pour elle, parce que quoi qu'il n'eut rien pargn depuis qu'il toit
dans le service, il avoit tojours un emploi de distinction & qui lui
produisoit un gros revenu, aussi l'eut-elle pris au mot  l'heure mme,
si ce n'est qu'elle eut peur que quand il auroit pass sa fantaisie, il
ne vint  la maltraiter. Elle consideroit qu'il toit comme impossible
qu'il n'eut oui parler de nos affaires, & qu'il ne les lui remt quelque
jour devant le nez. Ainsi la crainte de l'avenir lui faisant mpriser le
present, elle lui dit franchement que la mdisance n'pargnoit personne,
& que son mari ayant eu la foiblesse de devenir jaloux de moi elle ne
vouloit pas s'exposer  de secondes nces, de peur que le second mari
qu'elle prendroit ne lui fit les mmes reproches, que lui avoit fait le
premier.

Le Suisse qui n'toit pas trop scrupuleux sur l'article, lui rpondit
que s'il n'y avoit que cela qui l'empcht d'tre sa femme, elle ne
devoit pas s'y arrter; que son foible n'toit pas de croire tout ce que
l'on disoit, que s'il toit capable d'en avoir  cet gard ce n'toit
tout au plus qu'en cas qu'il se marit avec une fille, & qu'il vint  la
trouver femme, qu'hors del il n'avoit garde de devenir jaloux,
principalement  l'gard d'une femme qui avoit dja t marie, puis que
de la trouver veuve d'un homme ou de deux toit -peu-prs la mme
chose, pour une personne de bon sens, qu'il n'y paroissoit pas plus 
l'un qu' l'autre, & mme quand au lieu des deux maris elle en auroit eu
une douzaine. Cependant comme cette femme toit bien aise de se servir
de lui pour se venger de moi, elle lui dit que si ce qu'elle venoit de
lui dire ne l'interessoit pas, il n'en toit pas de mme d'elle, qu'elle
ne se remarieroit jamais que je ne fusse mort, parce qu'elle ne pouvoir
souffrir la v d'un homme qui toit cause qu'on avoit mis son honneur
en compromis. Je veux bien croire que le Suisse toit brave quand il y
alloit de son devoir, mais ne trouvant pas qu'il dut ainsi hasarder sa
vie selon la fantaisie de sa matresse, il lui offrit de lui donner des
Suisses de sa compagnie pour en faire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui
promit de l'pouser  cette condition, & son amant lui en donnant deux
qu'il disoit tre les plus braves du Regiment des Gardes, ils vinrent
dans la ru o je logeois  dessein de me faire insulte, lors qu'ils me
verroient sortir de ma maison. Ils n'y manquerent pas, m'ayant apperu
de loin, ils s'en vinrent  ma rencontre en faisant les yvrognes. Je
voulus les viter, ne me doutant nullement de ce qui se passoit, mais me
venant heurter tout exprs peu s'en fallut qu'ils ne me renversassent
par terre. Comme j'attribuois cela  leur yvrognerie, je me contentai de
leur dire quelques paroles pour les obliger  s'loigner de moi. Ils
revinrent alors  la charge, ce qui me faisant voir qu'il y avoit  leur
fait du dessein premdit, je mis l'pe  la main pour les empcher de
m'approcher d'avantage; ils mirent aussi-tt la main  la leur, faisant
tojours les yvrognes. Je me trouvai un peu surpris de leur manire de
batailler  laquelle je n'tois pas accoutum. Je crois pourtant que si
je n'eusse eu affaire qu' un seul j'en eusse bientt rendu bon compte,
mais comme ils toient deux contre moi je me rangeai contre la muraille
de peur que l'un ne me prit par derniere, pendant que l'autre me
prendroit par-devant.

Enfin je ne sais ce qui seroit arriv de tout cela, parce qu'un homme
qui a deux ennemis en tte en a tojours trop d'un, quand les bourgeois
me tirerent de ce peril en venant sur eux avec de longs btons pour les
atteindre de plus loin. Ils leur en dechargerent plusieurs coups sur les
paules, & les deux Suisses se voyant si-bien regalez tournerent tte
contr'eux, & me laisserent en repos. Ceux qui les avoient chargez ne se
mirent pas en peine de les arrter, & leur laisserent faire retraite. Je
me trouvai bless cependant d'un coup d'estramacon que l'un des deux
m'avoit donn sur l'paule droite; par bonheur pour moi mon baudrier
avoit par la plus grande partie du coup, & ma blessure se trouvant
legere je n'en gardai la Chambre que deux ou trois jours. Le Suisse
demanda aussi-tt sa recompense  la Dame, lui promettant que ses
Soldats acheveroient bientt la besogne qu'ils avoient commence. Comme
elle le vit si perseverant, elle crt qu'il mritoit bien qu'elle eut
quelque consideration pour lui: elle l'pousa selon son desir, mais
quand il en eut fait sa femme, il jugea  propos de ne se pas charger
d'un assassint pour l'amour d'elle. Voil comment finirent les
premires amours que j'eus  Paris, heureux si je m'en fusse tenu l, &
que ce qui m'y toit arriv m'eut rendu sage.

Le Roi qui n'avoit souffert qu'avec peine l'ascendant que le Cardinal de
Richelieu avoit pris sur son esprit, ne voulant pas s'exposer  se
trouver  la mme peine sous un autre Ministre, ne voulut point faire
remplir sa place  personne tant qu'il vivroit. On en fut tout tonn,
parce qu'il ne paroissoit gures propre pour se charger lui-mme des
affaires, outre qu'il n'avoit pas beaucoup de sant. Mais il crt qu'au
moyen d'un conseil qu'il tablit il viendroit  bout de toutes choses,
principalement si les Secretaires d'Etat vouloient remplir leur devoir.
Il y en avoit deux assez habiles, savoir Mr. Desnoiers & Mr. de
Chavigny, mais pour les deux autres ce n'toit pas grand chose, & il ne
faloit pas beaucoup conter sur eux. Du moins l'on avoit v qu'ils
s'toient conformez jusques-l sur l'exemple du Roi, & comme ils
l'avoient tojours vu se decharger des affaires sur son Ministre, ils
s'toient dechargez de mme sur leurs Commis de toutes celles qui
toient entre leurs mains.

D'abord que le Cardinal de Richelieu eut les yeux fermez, Chavigny qui
toit sa creature, & qui en cette qualit avoit pous toutes ses
passions tant qu'il avoit vcu, considerant qu'il s'toit fait beaucoup
d'ennemis par-l, tcha de les regaigner par une conduite toute oppose
 celle qu'il avoit tenu  leur gard. La Reine le hassoit
particulierement, parce qu'il avoit tojours suivi l'exemple de son
matre qui avoit eu peu de consideration pour elle, tant qu'il avoit eu
entre les mains le Souverain pouvoir. Ceux qui croyent savoir la source
d'o procedoit ce peu de consideration, disent que c'est qu'il en avoit
eu trop autrefois pour cette Princesse, & qu'tant trop sage pour y
rpondre de la manire qu'il eut peut-tre bien voulu, il prit  tche
de la persecuter pour la punir du mpris qu'elle avoit pour lui. Je ne
saurois dire au vrai si cela est ou non, parce que quoi que ce bruit se
soit si-bien rpandu dans le monde qu'il y passe maintenant pour une
verit, dans l'esprit de plusieurs personnes, l'on sait assez jusques o
va la hane que l'on porte ordinairement aux Ministres, pour ne pas
ajouter foi entierement  tout ce qui se peut publier  leur
desavantage. Il n'y a rien que l'on n'invente malicieusement pour les
dechirer, & il semble que ce soit assez d'en medire pour faire ajouter
foi  tout ce qu'on en dit. Ainsi sans authoriser ni aussi sans dtruire
cette accusation, je me contenterai de dire que la Reine devant tre
fort outre contre tous ceux qui auroient aid au Cardinal  la
persecuter, Chavigny qui savoit qu'elle l'en devoit accuser encore plus
qu'un autre par la part qu'il avoit aux conseils de son Eminence, fit
tout ce qu'il pt pour faire oublier  cette Princesse le sujet qu'elle
avoit de ne lui pas vouloir de bien. Il y eut peut-tre rssi, s'il
n'eut eu qu' desarmer sa colere. Comme cette Princesse toit bonne,
elle oublioit facilement les injures qu'on lui faisoit, mais par malheur
pour lui, elle n'avoit dja que trop donn d'entre dans son esprit au
Cardinal Mazarin. Cet homme qui toit fin & adroit s'y toit insinu par
une grande complaisance, & par des assurances reteres de se devour
entierement  son service, envers & contre tous, sans mme en excepter
le Roi. Cela avoit plu extremement  cette Princesse, qui  l'exemple de
toutes les autres femmes aimoit non-seulement qu'on lui rendit une
obessance aveugle, mais encore  tre flatte.

Le Cardinal ne risquoit pas beaucoup en lui promettant ainsi tant de
choses sans aucune reserve. Il voyoit le Roi moribond & sans aucune
esperance de pouvoir guerir d'une fivre lente qui le minoit depuis
long-tems; son corps n'avoit plus l'air que d'un vritable squelette, &
quoi qu'il ne fut encore que sur sa quarante deuxime anne il en toit
reduit  ce point de misere que tout Roi qu'il toit, il eut desir la
mort tous les jours pour s'en delivrer, si ce n'est qu'il ne lui toit
pas permis de le faire en qualit de Chrtien. Il ne pouvoit s'empcher
nanmoins de regarder de fois  autre le Clocher de St. Denis qu'il
voyoit de St. Germain en Laye, o il toit presque tojours & de
soupirer en le voyant. Il disoit mme  ses Courtisans que ce seroit l
o s'alloient terminer toutes ses grandeurs, & que comme il esperoit que
Dieu lui feroit misericorde il n'y seroit jamais si-tt qu'il voudroit.
Au reste ce qui avoit t cause que le Cardinal Mazarin s'toit ainsi
promis sans reserve  la Reine, c'toit la crainte du raccommodement que
Mr. de Chavigny vouloit faire avec elle. Son Eminence s'y opposa sous
main tout autant qu'il pt. Comme il prevoyoit bien que suivant la
coutume de France dont il tchoit  se faire instruire, la Reine devoit
avoir la tutelle du Roi d'aujourd'hui qui n'avoit encore gures que
quatre ans, & que par consequent elle auroit toute l'authorit entre les
mains, il ne vouloit pas que ce Secretaire d'Etat se mit en passe de lui
disputer le Ministere, auquel il aspiroit dja secretement. Ainsi pour y
parvenir avec plus de facilit, il n'y avoit rien qu'il ne fit pour
gaigner les personnes qu'il voyoit bien auprs de la Reine, jusques 
faire l'amoureux d'une de ses femmes de Chambre nomme Beauvais, qu'il
croyoit n'y tre pas le plus mal.

La Beauvais qui aimoit d'autant plus cet encens qu'elle s'toit dja
mise sur le pied de l'acheter bien cher quand elle en vouloit avoir,
tant ravie qu'on lui en offrit ainsi pour rien, fit auprs de sa
matresse tout ce qu'il voulut. Elle la pria cependant de donner
non-seulement l'exclusion  Chavigny, mais encore de tenir secrettes
toutes les promesses que lui faisoit le Cardinal Mazarin.

Elle lui dit qu'elle y avoit encore plus d'intrt que lui, parce que
comme le Roi son mari n'avoit pas grande confiance en elle, & qu'avant
que de mourir il pouroit prendre des resolutions qui ne lui plairoient
pas, il toit bon non-seulement qu'elle eut dans son conseil un homme
qui en put dtourner le coup, sans tre souponn de le faire par son
propre intrt, mais encore qui l'en pt avertir; qu'elle pouroit par l
remedier de bonne heure  toutes choses, au lieu que si elle ne savoit
rien qu'aprs coup, elle y trouveroit plus de difficult.

La Reine se laissa aller  ce conseil, croyant qu'elle ne le lui donnoit
que pour l'amour d'elle, & sans qu'elle y eut la moindre part, par
rapport  ses propres intrts. Mr. de Chavigny n'ayant p ainsi rien
obtenir de ce qu'il desiroit dressa ses batteries d'un autre ct, afin
de n'tre pas pris au dpourv quand le Roi viendroit  mourir. Il se
raccommoda avec le Duc d'Orlans avec qui il n'toit pas trop bien
auparavant. Le sceau de leur reconciliation fut qu'il lui promit de
faire faire un Testament  Sa Majest par lequel il limiteroit si bien
le pouvoir de la Reine, que s'il ne pouvoit l'empcher d'tre tutrice de
son fils, elle seroit tojours oblige d'avoir recours  lui, quand elle
voudroit entreprendre quelque chose. Le Duc d'Orleans qui bien loin
d'avoir jamais eu aucun credit  la Cour y avoit t tantt proscrit, &
tantt dans un si grand mpris que si on ne l'eut pas connu on n'eut
jamais dit qu'il eut t Frere du Roi, fut ravi de cette proposition. Il
y consentit de tout son coeur, & ayant promis mille belles choses 
Chavigny pourv qu'il put venir  bout de son entreprise, celui-ci y
travailla sans perdre de tems. Il dit au Roi, dont la sant diminuoit de
moment  autre, que s'il ne prvenoit de bonne heure tout ce qui pouvoit
arriver aprs sa mort, il avoit un fils qui au lieu d'tre un jour le
plus puissant Prince de l'Europe, comme il sembloit devoir l'tre par le
rang o Dieu l'avoit lev, pouroit bien peut-tre se trouver fort
loign de ce bonheur; que la Reine depuis qu'elle toit venu en
France, avoit tojours entretenu commerce avec le Roi son Frere au
prjudice de toutes les deffenses qui lui en avoient t faites; qu'il
toit bien fch d'tre oblig de lui en rafraichir la memoire, parce
que cela ne lui pouvoit pas tre fort agrable, mais qu'enfin comme il
faloit pourvoir  cet abus,  moins que de vouloir tout perdre, il lui
valoit mieux encore qu'il lui renouvellt pour un moment le chagrin que
cette intelligence lui avoit donn de tems en tems que de manquer  lui
faire prendre toutes les mesures qui toient necessaires dans une
occasion si importante.

Cette pretendu intelligence avoit t le pretexte dont le Cardinal de
Richelieu s'toit servi pour persecuter la Reine. Il lui avoit fait
faire l-dessus des choses toutes extraordinaires & que la posterit ne
croiroit jamais, si ce n'est que tous ceux qui voudront crire
l'histoire fidelement seront obligez de le rapporter. Il avoit pretendu
lors que la Reine recevoit des lettres d'Espagne qu'elle les cachoit
pour elle. Enfin pour mortifier d'avantage cette Princesse il avoit fait
consentir Sa Majest qui n'entendoit point de raillerie sur tout ce qui
regardoit l'intelligence avec cette Couronne, comme il avoit bien paru 
l'gard de Cinqmars, de la faire visiter par le Chancellier. C'toit une
trange Commissaire pour un homme qui avoit t deux fois Chartreux, &
il ne lui en eut pas falu d'avantage pour le faire entrer en tentation.
Car cette Princesse toit belle, & quoi que personne n'eut jamais v son
corps pour en pouvoir parler positivement, il y avoit bien de
l'apparence, par ce qui paroissoit au dehors, que ce qui toit sous le
linge n'toit pas moins beau que tout le reste. Elle avoit une gorge &
un bras fait au tour, & la blancheur dont ils toient l'un & l'autre
surpassoient celle des lis. Aussi le Chancellier ne se fut jamais charg
de cette commission si en sortant du couvent il eut conserv les
sentimens qui l'y avoient fait entrer. Mais il s'y toit trouv
tourment de tant de tentations differentes tant qu'il y toit demeur,
qu'il en avoit reveill souvent les Religieux. Il avoit t afflig
particulierement de celles de la chair, & comme on lui avoit permis dans
leur violence d'aller sonner une Cloche afin que tous ses freres se
missent en prires  son intention, l'on n'entendoit plus  toute heure
que sonner cette Cloche; de sorte que ceux qui logeoient autour de ce
monastere ne savoient ce que cela vouloit dire, de l'entendre sonner si
souvent. Mais soit que Dieu n'exaut pas leurs prieres, ou qu'il ne se
mit pas en tat lui-mme de meriter qu'il les exaut, il avoit renonc
 la fin  cette vocation, & avoit embrass celle du Palais. Il n'y
avoit pas trop mal rssi, puis qu'il toit devenu Chancellier, & mme 
un ge qu'il y avoit esperance qu'il le devoit tre long-tems. En effet
il vit encore jusques aujourd'hui & tojours avec de si grandes
tentations, sur tout de celles dont je viens de parler, que l'on en
conte d'tranges choses. Cependant si l'on en veut croire ce qu'on en
dit, l'on pretend qu'il y employe bien une autre cloche que celle des
Chartreux pour les faire passer.

Chavigny ne lui ressembla pas  l'gard des conseils qu'il venoit de
donner au Roi; Sa Majest qui toit susceptible de ces sortes
d'impressions gouta son avis, & travailla en mme-tems  une
declaration, par laquelle il pretendoit aprs sa mort partager
l'authorit entre la Reine, le Duc d'Orleans & le Prince de Cond. La
Reine en fut avertie par le Cardinal Mazarin; elle le pria d'en parler
au Roi, & de lui remontrer que ceux qui lui donnoient ce conseil
abusoient bien du credit qu'ils avoient sur son esprit; que le Duc
d'Orleans avoit tojours t un boutte-feu dans son Royaume, & que de
lui donner le moindre pouvoir, c'toit justement y faire vivre la guerre
civile qu'il y avoit allume tant de fois; qu'il n'toit pas moins
dangereux de lui associer le Prince de Cond, parce que n'y ayant que
lui qui eut des garons de toute la famille Royale, il tcheroit
peut-tre  les lever au prejudice de ceux de Sa Majest. Le Roi
d'aujourd'hui avoit un frere qui toit plus jeune que lui de deux ans, &
quelques jours. C'est Mr. qui vit presentement, Prince qui aprs avoir
port le nom de Duc d'Anjou dans sa jeunesse, a pris celui de Duc
d'Orleans aprs la mort de son Oncle. Cependant l'on peut dire qu'il ne
lui a ressembl en rien que par rapport  ce nom: autant que l'un toit
dispos  prter l'oreille aux ennemis de l'Etat, autant celui-ci a t
soumis aux ordres de son Souverain. Le seul cart qu'il ait jamais fait
fut quand il quitta la Cour pour s'en aller  Villers Cotterets,  cause
de la disgrace qui toit arrive au Chevalier de Lorraine son favori,
mais il ne dura qu'autant de tems qu'il en falut  Mr. Colbert pour
l'aller trouver. Il s'en revint en mme tems qu'il l'eut averti de son
devoir, & l'on n'a pas v qu'il lui soit rien arriv depuis de pareil.

Le Cardinal Mazarin toit trop politique pour vouloir se charger de la
commission que la Reine lui vouloit donner. Il eut peur que le Roi ne le
trouvt mauvais, & qu'il ne vcut assez long-tems pour l'en faire
repentir. Cependant en mme tems qu'il se mnageoit ainsi avec Sa
Majest, tant bien aise de faire la mme chose avec la Reine, il lui
dit que s'il ne le faisoit pas, ce n'toit qu' fin de lui pouvoir
rendre plus de service dans l'occasion: que si elle faisoit rompre cette
glace par un autre, le Roi ne manqueroit pas de lui en parler, qu'il
pouroit alors lui en dire son sentiment, & faire plus, d'un parole,
qu'il ne feroit maintenant avec cent. La Reine le crut de bonne foi sans
se donner la peine de pntrer d'o procedoit son refus. Elle eut
recours  Mr. Desnoiers pour faire auprs du Roi le personnage dont il
ne vouloit pas se charger. Celui-ci qui toit bien aise d'obliger cette
Princesse, accepta cette commission sans reflchir trop  ce qui lui en
pouroit arriver. Il se fia sur ce qu'ayant assez de credit sur l'esprit
de ce Prince par la conformit qu'il avoit avec lui d'tre assez devot,
il en seroit cout favorablement. Mais Sa Majest qui avoit four bien
avant dans sa tte qu'elle se devoit dfier de la complaisance que la
Reine sa femme avoit pour le Roi d'Espagne son Frere, en particulier, &
pour toute sa Nation en general, ayant mal re sa proposition il lui
fit deffense de lui en reparler jamais sous peine d'encourir son
indignation.

Une rponse comme celle l avoit de quoi le rendre sage, sur tout de la
maniere que le Roi la lui avoit faite. En effet il avoit accompagn les
paroles de l'air du monde le plus significatif. Il lui toit ais de
juger de l que s'il lui arrivoit jamais de faire la mme faute qu'il
venoit de faire, il pouroit bien avoir tout le tems qu'il lui faudroit
pour s'en repentir. Mais soit qu'il voulut servir la Reine  quelque
prix que ce fut, ou qu'il eut peur qu'il n'entrt du ressentiment dans
l'esprit de Sa Majest en traitant cette Princesse comme il faisoit, &
que la charit lui fit desirer de le voir mourir avec des sentimens plus
Chrtiens, il se servit de ce pretexte pour mettre le Confesseur du Roi
dans ses interts. Il lui dit que s'il vouloit l'obliger il faloit qu'il
convertit le Roi l dessus, & comme ils toient bons amis, & qu'il avoit
mme son argent  la Maison professe de St. Lois, dont toit ce
Jesute, celui-ci lui promit tout ce qu'il voulut. Sa charge lui en
donnoit la commodit toutes fois & quantes que bon lui sembloit, ainsi
n'ayant pas t long-tems  lui tenir parole, le Roi ne le ret pas
mieux qu'il avoit fait Desnoiers. Le Confesseur crut qu'il ne se devoit
pas rendre du premier coup, & qu'ayant l'authorit de lui parler
fortement l dessus il pouvoit s'en servir en faveur de son ami. Ainsi
tant retourn  la charge il se rendit si desagreable par l  Sa
Majest qu'elle le chassa de la Cour. Les Jesutes n'approuverent pas
cette recidive qu'il avoit faite  leur insu, & comme le Roi les
menaoit de prendre  l'avenir un Confesseur dans un autre couvent,
parce qu'ils se mloient de trop de choses, ils revelerent  Sa Majest
qu'elle devoit bien moins s'en prendre  eux de ce qui venoit d'arriver,
qu' Mr. Desnoiers, que c'toit lui qui toit cause de la faute que
venoit de faire son Confesseur, & que sans lui il n'y eu jamais pens.
Le Roi n'eut pas de peine  le croire, parce que ce Secretaire d'Etat
avoit voulu lui-mme baucher ce que l'autre avoit tch d'accomplir,
ainsi lui ayant fait commandement de se retirer de la Cour sa charge fut
donne  Mr. le Tellier.

Desnoiers se retira dans sa Maison de Dangu qui n'toit qu' dix-huit ou
vingt lieus de Paris. Il crut que sa disgrace ne seroit pas longue,
parce que le Roi ne pouvoit pas vivre encore long-tems. Il crut aussi
que n'ayant point donn la demission de sa charge la Reine l'y feroit
rentrer tout aussi-tt que ce Prince auroit les yeux fermez. Il toit en
droit de l'esperer sans se flatter lui-mme, puis que ce n'toit qu'
son sujet qu'il avoit perdu les bonnes graces de sa Majest, ainsi
supportant son mal avec d'autant plus de patience qu'il toit persuad
qu'il ne seroit pas bien long, il attendit du benefice du tems, ce qu'il
ne pouvoit plus esperer par aucune intrigue.

Chavigny se voyant Triompher ainsi & de son Collegue & du Confesseur de
Sa Majest dressa une declaration avec elle telle qu'il la lui avoit
suggere. Le pouvoir de la Reine y avoit des bornes bien troites, quoi
qu'elle y fut declare tutrice de son fils. Le Roi tablissoit aussi un
conseil  cette Princesse, afin que quand il seroit mort, elle n'eut
rien  faire sans son avis. Chavigny s'y fit mettre & crut s'y
maintenir, malgr la Reine, parce que le Duc d'Orleans & le Prince de
Cond avoient t jusques l d'intelligence avec lui. Enfin pour rendre
celle dclaration plus authentique le Roi la fit enregistrer au
Parlement, Sa Majest declarant que sa derniere volont toit qu'elle
fut suivie de point en point aprs sa mort. Le Roi fut plus mal quelques
jours aprs qu'il n'avoit encore t, & comme il toit ais de voir
qu'il n'avoit pas plus de cinq ou six jours  vivre la Reine fit des
brigues dans le Parlement, afin que d'abord qu'il ne seroit plus on
casst cette declaration. Elle pretendoit qu'elle ne pouvoit se
soutenir, parce qu'elle toit non-seulement contraire aux loix du
Royaume, mais encore contre le bon sens. Chacun voyoit bien
effectivement que Sa Majest n'y avoit pas trop bien pens, quand elle
avoit mis la principale Puissance entre les mains des deux premiers
Princes du sang, eux qui ne voyoient point d'autre obstacle  leur
levation que les deux jeunes Princes qu'elle laissoit  un ge si
tendre. Ce n'est pas qu'on les crut capables de rien faire au prjudice
de leur devoir, principalement leur authorit tant tempere par celle
de la Reine, qui en qualit de mere avoit encore plus d'intrt que les
autres d'empcher qu'ils n'entreprissent rien contre ses enfans; mais
comme il toit souvent arriv des choses plus extraordinaires que
celle-l, & mme que la conduite passe du Duc d'Orleans devoit tout
faire apprehender de lui, chacun trouva que la Reine n'avoit pas trop
mauvaise raison de vouloir mettre les choses sur un autre pied qu'elles
n'toient.

Le Roi, quelques jours devant que de mourir, tira la plpart de ses
Officiers  part, tant de sa maison que celles armes, pour leur faire
promettre que quelque brigues que l'on pt jamais faire contre son fils,
ils lui seroient tojours fidles. Il n'y en eut pas un qui ne le lui
promit, & mme qui ne s'y engaget par serment: cependant la plus grande
partie se montrerent bientt parjures. Les Espagnols qui savoient l'tat
o toit le Roi, & que les brigues qui se faisoient  la Cour alloient
bientt la diviser, se preparoient  profiter de nos desordres. Le
Cardinal infant n'toit plus en Flandres, & le Roi d'Espagne avoit
envoy en ce pas-l Dom Francisco de Mellos pour lui succeder. Il mit
alors en deliberation dans son Conseil s'il ne devoit point se servir
d'une conjoncture si favorable pour rprendre Arras & nous restraindre
en dea de la Somme. Mais le Comte de Fontaine qui toit Mestre de Camp
General de toutes les forces Espagnoles, comme l'est aujourd'hui le
Comte de Martin, ayant t d'avis qu'il valoit bien mieux entrer en
France, parce que ces places tomberoient d'elles-mmes, s'ils pouvoient
jamais y exciter quelques troubles, Mellos ne vit pas pltt que la
plpart des autres Officiers Generaux toient de mme sentiment qu'il
s'y rendit. Il s'approcha de la Somme, & l'tat o toit le Roi donnant
encore une plus grande apprehension de leurs forces, le Duc d'Anguien
qui toit  la tte de ntre arme de Flandres eut ordre de les cotoyer
sans s'engager au combat. Il toit encore si jeune qu'il n'y avoit pas
d'apparence de s'en fier  lui seul, c'est pourquoi le Marchal de
l'Hospital lui fut donn, pour temperer ce que le feu bouillant de sa
jeunesse lui pouvoit faire entreprendre de mal  propos.

Ntre Regiment ne sortit point de la Cour, parce que bien que l'arme du
Duc fut plus foible que celle des ennemis, comme il y avoit tout 
craindre de l'ambition des grands, il ne faloit pas se trouver tellement
denu de toutes choses, qu'on fut hors d'tat de s'y opposer. La Reine
sur les derniers jours de la vie du Roi fit pressentir le Parlement,
s'il ne seroit point d'humeur  passer par dessus l declaration qu'il
avoit verifie, en lui decernant la tutelle de son fils dans toute
l'tendu qu'une mere pouvoir desirer. L'Evque de Beauvais son premier
Aumonier qui toit d'une famille des plus considerables de la Robe fut
celui qu'elle y employa. Il y rssit parfaitement bien, & ses parens
qui se flattoient que la rcompense de ce service seroit le commencement
de sa fortune, lui firent tout esperer, dans la v que quand il seroit
parvenu aux grandeurs qu'ils lui desiroient il leur feroit part de son
bonheur.

La Reine tant assure de ce ct-l, laissa mourir le Roi avec plus de
tranquilit qu'il ne sembloit qu'elle ne dt avoir dans un tat comme le
sien. Peut-tre n'toit-elle ainsi console que par la joye qu'elle
avoit de voir que la fortune du Roi son fils seroit maintenant en
seuret entre ses mains, au lieu qu'elle craignoit auparavant que le Duc
d'Orleans & le Prince de Cond n'abusassent de l'authorit que le Roi
leur donnoit par sa declaration. Peut-tre aussi que sa douleur ne
pouvoit pas tre si vive qu'elle eut t, si cette mort eut t imprev
mais comme ce Prince languissoit depuis long-tems, & qu'il y avoit dja
plus d'un mois qu'on s'attendoit tous les jours qu'il dt expirer, il
n'toit pas tonnant qu'elle se fut fait comme une espece de calus qui
la rendoit plus dispose  cette sparation qui est d'ordinaire si
sensible a une femme. Enfin le Roi tant mort la Reine, qui avoit trouv
moyen de faire renoncer le Duc d'Orleans  l'authorit que le Roi lui
donnoit par sa declaration, monta au Parlament avec lui. Cette Compagnie
dont les principaux toient gagnez par l'Evque de Beauvais lui decerna
la Regence avec une Puissance absolu, malgr les dernieres intentions
de Sa Majest.

Quelques jours avant la mort du Roi Mellos, aprs avoir fait mine
pendant quelque-tems de vouloir entrer en France par la Somme, marcha
tout d'un coup du ct de la Champagne o il mit le Siege devant la
Ville de Rocroy. Cette Ville qui en est comme le boulevart du ct que
les Pas-Bas confinent avec elle, est scitue avantageusement. Elle a
une grande quantit de bois d'un ct qui en rendent les approches
extrmement difficiles, de l'autre un Marais qui la rendroit imprenable
s'il regnoit tout allantour. Avec une situation si avantageuse c'eut t
dequoi faire chouer le dessein de Mellos, si elle eut t munie
suffisament de toutes choses, & que ses fortifications eussent t en
bon tat; Mais, soit que le Cardinal de Richelieu eut cr avant que de
mourir que les Espagnols n'toient pas en tat d'entreprendre un siege
de cette consquence, ou que les affaires qu'il leur avoit faites en
Portugal, en Catalogne & dans l'Arthois leur feroient employer leurs
forces de ce ct-l pltt que d'un autre, il avoit assez neglig d'y
pourvoir. Le Roi defunt n'en avoit pas eu plus de soin aprs sa mort;
ainsi quand Mellos arriva devant il y avoit un des dehors qui toit
presque boul, & si peu de Garnison pour les dfendre qu'elle perdit
courage  son approche.

Le Duc d'Anguien dont on s'toit bien apper de la valeur dans deux ou
trois Campagnes qu'il avoit faites auparavant en qualit de volontaire,
conclut d'abord  la secourir promptement. Le Marchal de l'Hospital s'y
opposa, sous pretexte des difficultez qui s'y presentoient, mais en
effet parce qu'il avoit des ordres secrets d'empcher qu'on ne hazardt
une bataille. La Reine mere qui les lui avoit envoyez avoit consider
qu'on ne pouvoit la perdre sans ouvrir tout le Royaume aux ennemis, &
peut-tre sans renverser tous les projets qu'elle feroit  cause de sa
fortune presente, qui lui promettoit plus de bonheur que par le pass.
Le Duc ne fut point content de tout ce que ce Marchal lui pouvoit
remontrer pour lui faire approuver sa retenu: son courage lui faisoit
voir de la facilit dans les plus grandes difficultez, & il aimoit mieux
l'en croire que tout le reste; ainsi ayant command  Gassion de marcher
par les bois avec quelque Cavallerie qui porteroit des fantassins en
croupe, pour voir s'il ne les pouroit point jetter dans la Ville, il le
suivit lui-mme comme pour l'appuyer seulement. Gassion qui croyoit
mriter du moins avec autant de justice le Baton de Marchal de France
que l'Hospital qui l'avoit obtenu sur la fin de la vie du feu Roi,
connut bien le dessein du Duc, soit qu'il lui en eut fait confidence,
comme l'apparence n'en sauroit donner d'autre pense, ou qu'il le
pntrt de lui-mme: ainsi regardant cette occasion comme une chose qui
lui pouvoit procurer cet honneur, sans lui pouvoir faire jamais de
peine, puis qu'il n'agissoit que par les ordres de son general il
couvrit si-bien sa marche qu'il passa tout au travers du quartier des
Italiens que Mellos avoit avec lui, sans tre oblig de rendre qu'un
mdiocre combat. La plpart des fantassins qu'il avoit entrerent dans la
place, & ce secours l'ayant un peu rassure, Gassion envoya dire au Duc
ce qu'il venoit d'executer selon qu'il le lui avoit ordonn lors qu'il
l'avoit fait partir.

Le Duc qui aprs avoir lev en marchant tout ce qu'il avoit p des
Garnisons qui toient sur son passage, avoit rendu son arme forte de
vingt-un  vingt-deux mille hommes, en sorte que celle de Mellos n'toit
plus superieure  la sienne que de quatre mille tout au plus, le Duc,
dis-je, qui toit resolu plus que jamais de combattre, lui manda que
s'il pouvoit se maintenir dans une petite plaine qui est entre les bois
& la place, il le verroit bientt accourir  son secours. Gassion ne pt
executer cet ordre, parce que bien qu'il eut des dfilez qu'il pouvoit
mettre devant lui, il apprehenda d'tre oblig  la fin de succomber
sous le nombre; ainsi tant revenu au devant du Duc, il lui fit rapport
de tout ce qu'il avoit reconnu devant la place. Ces nouvelles ne firent
qu'augmenter l'ardeur que ce general avoit de combattre. Il lui donna un
plus grand nombre de troupes qu'il n'en avoit pour retourner dans la
plaine, & Mellos n'ayant pas eu la prcaution d'en faire garder les
dfilez, soit qu'il mprist la jeunesse du Duc ou qu'il ne fit gures
de cas de son arme, qu'il ne consideroit que comme des troupes
ramasses & par consquent peu capables de se mesurer avec les siennes
qui toient l'lite de tout ce que l'Espagne avoit de meilleur, Gassion
y rentra sans y trouver aucun obstacle.

Mellos n'avoit peut-tre pas trop cr jusques-l que le Duc st se
presenter devant lui. Il savoit qu'il lui toit inferieur non-seulement
en nombre, mais encore dans la valeur de ses troupes, du moins  ce
qu'il pensoit; Mais voyant qu'il devoit changer maintenant de sentiment
il eut t fach sans doute de ne pas avoir mieux pris qu'il n'avoit
fait ses prcautions, si ce n'est qu'il se flattt en mme tems que cela
n'arrivoit que pour lui faire acquerir plus de gloire. Ainsi sans
vouloir attendre le secours qui lui venoit d'Allemagne & qui marchoit
pour se joindre  lui, il quitta ses lignes o il ne laissa que des gens
suffisamment pour les garder, & fut  la rencontre du Duc d'Anguien.
Gassion s'toit dja empar d'une hauteur qui lui toit favorable pour
le combat, & les deux armes s'tant avances en presence l'une de
l'autre qu'il toit dja presque nuit, rien ne retarda le combat, que
parce que de part & d'autre ils toient bien aises d'avoir le jour pour
tmoin de leurs actions. Mais la nuit ne fut pas pltt passe que les
deux armes en vinrent aux mains ds la pointe du jour. Le Combat fut
trangement opiniatr de part & d'autre; mais enfin le Duc ayant fait
des actions prodigieuses de conduite & de valeur, & ayant t
parfaitement bien second par toutes les troupes, principalement par
Gassion, la victoire se declara tellement pour lui qu'il y avoit
long-tems qu'il ne s'en toit remport une pareille. Toute l'infanterie
ennemie fut taille en piece, & le Comte de Fontaine ayant t tu  la
tte en donnant ses ordres d'une litire o il toit,  cause qu'il
toit tellement mang de gotes qu'il ne pouvoit se tenir  cheval il
n'y eut plus rien qui fit resistance. Ce grand venement n'arriva pas
nanmoins sans qu'il en coutt beaucoup de sang aux ntres, le Comte se
dfendit en lion, & il falut du canon pour rompre un Bataillon quarr au
milieu duquel il avoit paru si intrepide qu'on eut dit qu'il se croyoit
au milieu d'une citadelle. Un grand nombre de drapeaux & d'tendarts
servirent encore de trophe  la gloire du Duc avec quantit de pieces
de canon qu'il avoit prises dans le combat.

Comme nous ne sommes plus du tems des Romains, qui punissoient de mort
ceux qui osoient donner bataille contre leurs ordres, quelque heureux
succs qu'elle pt avoir, la Reine mere oublia en faveur de sa victoire
la hardiesse qu'il avoit eu de combattre nonobstant que le Marchal lui
eut dit  la fin de sa part, le voyant rsolu de le faire, que ce
n'toit pas l son dessein. Cette victoire qui arriva cinq jours aprs
la mort du Roi, ne pouvoit aussi venir plus  propos pour faire vanour
quantit de brigues qui s'levoient contre l'autorit naissante de la
nouvelle Regente, principalement quand ceux qui croyoient avoir le plus
de part dans ses bonnes graces s'en virent loignez. L'Evque de
Beauvais en fut du nombre, le service qu'il avoit rendu  la Reine Mere
lui faisant croire qu'elle ne le pouvoit bien reconnotre qu'en lui
donnant la place de premier Ministre, il y aspira si ouvertement qu'il
ne fit point de difficult de lui en parler lui-mme. La Reine Mere
tcha, sans tre oblige de lui dire qu'il n'en toit pas capable, de
lui faire sentir qu'il seroit plus heureux mille fois de demeurer en
l'tat o il toit que de chercher  s'lever davantage par un poste
tout rempli d'pines & de traverses. Mais il ne voulut pas l'entendre 
demi mot, si-bien que fch de ne pas trouver en elle toute la
reconnoissance qu'il esperoit, il se fit chasser  la fin de la Cour,
pour avoir os faire parotre le mcontentement qu'il avoit, de ce que
cette Princesse eut jett les yeux sur un autre que lui pour lui faire
remplir cette place.

Ce fut sur le Cardinal Mazarin que la Reine fit tomber son choix, & il
ne fut pas pltt parvenu  cette dignit qu'il fit tout ce qu'il pt
pour runer Chavigny. Il lui fit ter sa charge de Secretaire d'Etat,
sous pretexte que le Cardinal de Richelieu ne l'en avoit revtu qu'aprs
l'avoir te assez injustement au Comte de Brienne. Il fut bien aise
ainsi de couvrir, sous ombre de justice, la haine qu'il lui portoit;
mais comme il ne cessa point de le persecuter depuis, & mme que cette
persecution dura jusques  sa mort, on ne fut pas long-tems 
reconnotre au travers de tous ses deguisemens le principe qui le
faisoit agir. Cette aversion procedoit de ce qu'il ressembloit 
beaucoup de gens qui sont bien aises quand ils sont dans le besoin, de
trouver qui les assistent; mais qui ne peuvent plus souffrir leur v du
moment qu'au lieu de la necessit o ils toient, ils se voient dans
l'opulence. Mazarin  son avenement  la Cour y toit venu si miserable
qu'il avoit eu besoin que quelqu'un lui fournit ses necessitez. Il
n'avoit eu d'abord qu'une pension fort modique, & qui n'tant pas
suffisante pour le faire subsister, il avoit t trop heureux que Mr. de
Chavigny, qui le connoissoit pour s'tre servi de lui dans les affaires
d'Italie, lui eut donn une chambre chez lui & la table de ses commis.
Au reste comme il se voyoit lev maintenant  un poste qui lui faisoit
honte de son premier tat, il toit bien aise de n'en pas avoir  tous
momens devant les yeux un tmoin d'autant plus incommode, qu'il se
figuroit qu'il ne lui jettoit pas un regard que ce ne fut pour lui
reprocher ce qu'il avoit fait pour lui.

Le choix que la Reine avoit fait de son Eminence pour premier Ministre,
ne dplut pas au Duc d'Orleans ni au Prince de Cond, avec qui Sa
Majest toit rsolu de bien vivre pour ne leur pas donner sujet de
troubler le commencement heureux du rgne de son fils. Le Cardinal la
confirma dans cette resolution, & il s'y conforma lui-mme de peur de se
les attirer tous deux  dos. Il savoit que quantit de gens, jaloux de
sa fortune, commenoient  murmurer de ce que la Reine mere lui avoit
fait cet honneur au prjudice de tant de Franois, comme s'il n'y en eut
pas un parmi eux qui fut capable de remplir un poste comme celui-l.
Ainsi au lieu de faire parotre d'abord son avarice, & sa vanit, comme
il fit depuis, il demeura non-seulement dans un grand respect auprs
d'eux, mais il sembla encore n'emprunter tous ses mouvemens que de leurs
volontez. Il se contenta cependant durant quelque tems de vivre de ses
pensions & de quelques bien-faits que la Reine mere lui faisoit de fois
 autre, tellement qu'ils se crurent trop heureux tous deux de ce que
cette Princesse eut choisi un homme si raisonnable & qui songeoit plus 
remplir son devoir qu' acquerir des richesses.

La protection que ces deux Princes lui donnerent tant qu'il ne
s'loignt point de ce Principe, n'empcha pas que d'autres que l'Evque
de Beauvais ne se montrassent jaloux de son levation. Le Duc de
Beaufort  qui la Reine mere avoit tmoign tant de confiance le jour de
la mort du Roi, que de lui remettre entre les mains la garde des deux
Princes ses enfans, fch qu'une action qui lui promettoit beaucoup de
faveur fut demeure sans aucune suite, s'unit avec Madame la Duchesse de
Chevreuse qui toit un esprit bien entreprenant. Elle s'toit fait
exiler du vivant du feu Roi, parce que Sa Majest la souponnoit de
donner de mchans conseils  la Reine. Elle avoit demeur pour le moins
dix ans  Bruxelles, o on l'accusoit encore d'avoir voulu de concert
avec Marie de Medicis veuve de Henri le Grand, qui s'y toit aussi
retire, tcher de fois  autre de brouiller l'Etat. Elle en toit enfin
revenu aprs la mort de Lous le Juste, parce que la Reine avoit jug
que n'ayant t exile qu' sa consideration, il n'toit pas juste
qu'elle demeurt plus long-tems dans la souffrance. Cette Duchesse qui
avoit t bien autrefois avec Sa Majest avoit esper d'abord qu'elle ne
seroit pas pltt de retour auprs d'elle qu'elle auroit grande part au
Gouvernement. Son ambition & sa vanit lui faisoient croire que si elle
en toit incapable par son sexe, elle leveroit tojours quelqu'un au
ministere qui lui seroit si soumis, qu'il n'auroit que le nom de
Ministre pendant qu'elle en auroit toute l'authorit. Elle jettoit les
yeux pour cela sur Chteauneuf le garde des sceaux, qui avoit t encore
bien plus maltrait qu'elle sous le rgne du feu Roi. Car si elle avoit
t oblige de passer dix ans hors du Royaume, il en avoit pass du
moins autant dans le Chteau d'Angoulme, o il avoit t renferm. Il
n'y avoit eu que la mort du Roi qui lui avoit fait recouvrer la libert,
& elle croyoit que comme il toit son ami particulier, & capable de
remplir un poste comme celui-l, elle ne pouvoit mieux faire que de
l'opposer au Cardinal Mazarin.

Ses esperances s'tant trouv trompes  son arrive, & la Reine au lieu
de rpondre  son attente l'ayant re non-seulement avec assez
d'indifference, mais encore avec assez de mpris, elle s'unit avec le
Duc de Beaufort dont le mcontentement toit reconnu si generalement de
tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui ne crt que le Cardinal ne
feroit pas trop mal de prvenir les menaces qu'il ne pouvoit s'empcher
de faire dans son emportement. Car quoi qu'il ne fut pas si fou que de
les lui faire  lui-mme, comme il avoit si peu de discretion que de ne
pas prendre garde devant qui il parloit, c'toit presque la mme chose
que si c'eut t en sa presence.

Chteauneuf dont la mre toit de la Maison de la Chastre voyant qu'il
ne tiendroit pas  la Duchesse & au Duc de Beaufort qu'ils ne le fissent
premier Ministre, ne voulut pas s'y opposer, quoi qu'il eut lieu de
craindre que cela ne le fit remettre en prison; ainsi aprs avoir
surmont le trouble que cette pense lui pouvoit apporter, il mit dans
cette intrigue Mr. de la Chastre Colonel General des Suisses son proche
parent. Celui-ci avoit eu cette charge  la mort du Marquis de Coaislin
gendre du Chancelier. Ce Marquis avoit t tu au Siege d'Aire, il y
avoit deux ans, & il avoit laiss trois garons de sa femme, savoir le
Duc de Coaislen d'aujourd'hui, l'Evque d'Orleans & le Chevalier de
Coaislin, le Marchal de Bassompierre avoit possed cette charge
auparavant, & avoit eu bien de la peine  y tre re, parce que les
Suisses pretendoient qu'ils ne devoient avoir qu'un Prince  leur tte,
& que n'en ayant jamais eu d'autre, il leur toit honteux d'avoir
maintenant un simple Gentilhomme. Cependant aprs avoir fait la planche
pour lui, ils firent la mme chose ensuite, pour Mr. de Coaislin, & pour
Mr. de la Chastre, jusques  ce qu'enfin ils sont revenus aujourd'hui
sous le commandement de Mr. le Comte de Soissons Prince de la Maison de
Savoye qui a pous une niece du Cardinal Mazarin.

Mr. de la Chastre n'eut point d'autre motif en entrant dans cette
intrigue que d'en rendre sa fortune meilleure. Ainsi quoi qu'il ait fait
des memoires tout exprs pour insinuer au public qu'il a t bien plus
malheureux que coupable, tout ce qu'il y a de vrai c'est qu'il considera
uniquement, que Mr. de Chteauneuf n'ayant point d'enfans, & se faisant
honneur de son Alliance, il prendroit plaisir de l'lever, s'il se
voyoit jamais en tat de le pouvoir faire. Cette ligue fut nomme la
caballe des importans, & eut un succs bien different de ce
qu'esperoient les conjurez. L'on croit que leur dessein toit de se
dfaire du Cardinal  quelque prix que ce fut, & de l'assassiner, pltt
que d'y manquer, mais ce Ministre ayant eu vent de leur complot fit
arrter le Duc de Beaufort & le Comte de la Chastre; le premier fut mis
 Vincennes & l'autre  la Bastille. Celui-ci en fut quitte pour la
perte de sa charge, o le Marchal de Bassompierre rentra, en lui
rendant l'argent qu'il en avoit donn. L'autre aprs avoir t trois ou
quatre ans en prison s'en sauva heureusement, & s'tant cach pendant
quelque tems en Berri, il revint enfin  Paris, quand il vit que cette
grande Ville s'toit revolte contre le Roi. C'est ce que je dirai en
son lieu, & ceci n'est seulement qu'en passant.

La Reine mere se voyant assure, par la prison de ces deux hommes & par
l'exil de la Duchesse de Chevreuse qui passa en mme-tems en Espagne,
croyant qu'il n'y auroit plus personne d'assez hardi dans le Royaume
pour rien entreprendre contre sa volont, envoya la plus grande partie
de ntre Regiment sur la Frontiere de Lorraine o Mr. le Duc d'Anguien
s'toit achemin aprs la bataille de Rocroi. Il y assiegea Thionville,
& l'ayant prise par composition il fut ensuite au secours du Marchal de
Gubriant, qui se trouvoit serr de bien prs entre deux armes. Il le
tira de peril, mais ce Marchal ayant assieg Rotwiel, sur la fin de la
campagne, il y ret un coup de fauconneau dont il mourut deux jours
aprs s'tre empar de cette place.

La compagnie dont j'tois ne fut pas du detchement qui avoit t envoy
au Duc d'Anguien & ainsi me voyant comme inutile  Paris je demandai
permission  mon Capitaine de m'en aller en Angleterre avec Mr. le Comte
de Harcourt que la Reine envoyoit en ce pas-l, pour moyenner quelque
accommodement entre Sa Majest Britannique & son Parlement. Le Cardinal
de Richelieu qui avoit foment les desordres qu'il y avoit entr'eux,
n'avoit pas prev qu'ils dussent aller si loin qu'ils avoient t. Ce
peuple qui ne se gouverne pas comme les autres, aprs avoir accus son
Roi de vouloir introduire une authorit absolu dans son Royaume & d'y
changer la Religion, avoit pris les armes contre lui. Il s'toit dja
donn plusieurs batailles l-dessus, & le sang qui y avoit t vers
avoit pltt aigri les esprits qu'il ne les avoit disposez  entendre 
une bonne paix. Le Comte d'Harcourt, auprs de qui je trouvai de la
recommandation, me ret parmi ses Gentilshommes qui toient en grand
nombre. Car comme c'toit un Prince fameux par quantit de grandes
actions, il ne vouloit pas que rien dementit chez les trangers la
rputation qu'il savoit bien s'y tre acquise. Nous fumes d'abord
trouver le Roi d'Angleterre qui toit  Exester dont son arme, qu'il
avoit mise sous le commandement des Princes Robert & Maurice ses neveux
fils de Frederic V. Roi de Bohme & Electeur de Palatin, s'toit empare
il n'y avoit que peu de tems. Le Comte de Harcourt trouva ce Prince mou
& qui n'avoit aucune rsolution, de sorte qu'il avoit dja manqu
diverses occasions dont il eut p se servir pour faire rentrer sous son
obessance la Vile de Londres qui s'toit revolte contre lui. Le Comte
d'Harcourt qui toit aussi entreprenant que ce Roi toit timide, voulut
lui inspirer de la vigueur comme la seule chose qui toit capable de
rtablir son authorit; mais il lui rpondit qu'il en parloit bien  son
aise, qu'il croyoit apparement que les Anglois ressemblassent aux
Franois, qui ne s'cartoient gures du respect qu'ils devoient  leur
Souverain, & qui quand ils s'en cartoient une fois pouvoient tre
contraints d'y rentrer par toutes sortes de voyes, quelque rudes &
quelque extraordinaires qu'elles pussent tre; que cependant il vouloit
bien qu'il ft que s'il toit permis de tenir ainsi le baton lev aux
uns c'toit tout autrement  l'gard des autres; que ce seroit justement
le moyen de se perdre; que les Anglois vouloient tre ramenez par la
douceur, c'est pourquoi il le prioit d'aller faire un Tour  Londres
pour essayer d'en faire plus par ses conseils qu'il n'en pouroit jamais
faire avec une arme, tout grand Capitaine qu'il toit.

Le Comte de Harcourt vit bien o le mal le tenoit, & ne croyant pas que
ce Prince rssit jamais tant qu'il en useroit de la sorte, il partit
pltt pour le contenter que pour aucune esperance de venir about de ce
qu'il desiroit. Il y en a beaucoup qui ont prtendu que le Cardinal
Mazarin qui se conduisoit sur les Memoires du Cardinal de Richelieu,
bien loin de desirer ainsi la paix de ce Royaume avoit ordonn au
contraire  ce Prince d'y semer encore la division & le trouble. Pour
moi c'est ce que je ne saurois dire au juste, si je le voulois faire ce
seroit parler contre ma connoissance. Je crois mme que la plpart de
ceux qui en parlent ainsi ne le sont que par conjectures, c'est--dire
parce que la politique que l'on voit s'observer entre les Puissances est
de tirer avantage de tout sans se mettre en peine ni de ce que le sang
ni la charit les obligent de faire.

Quoi qu'il en soit le Comte de Harcourt tant arriv  Londres il y eut
de grandes conferences avec le Comte de Bedfort qui toit le plus grand
ennemi que le Roi d'Angleterre eut dans son Parlement. Il en eut aussi
quelques-unes avec quelques autres personnes de distinction qu'il eut p
amener  son sentiment sans ce Comte, qui s'opiniatra si fort  vouloir
runer l'authorit de son Souverain, que le Comte de Harcourt ne se pt
empcher de lui dire d'y prendre bien garde, & que si jamais Sa Majest
Britannique trouvoit moyen de regagner la confiance de ses sujets, il
toit comme impossible qu'il oublit jamais l'obstacle qu'il y auroit
apport. Bedfort lui rpondit avec beaucoup de hardiesse, & peut-tre
avec assez peu de raison, que quand il lui faisoit cette menace, il
galoit apparement le pouvoir des Rois d'Angleterre avec ceux des Rois
de France en ces derniers tems; qu'il y avoit bien  dire de l'un 
l'autre, & que les Anglois toient trop sages pour souffrir jamais que
leur Souverain se venget directement ou indirectement d'une personne
qui se seroit attir sa haine, pour avoir embrass, comme il faisoit,
leurs intrts; que leur Nation avoit des loix sur lesquelles il faloit
que leurs Princes se conformassent,  moins que de la voir tout
aussi-tt se declarer contr'eux; que c'est ce qui toit tojours arriv
toutes fois & quantes qu'ils avoient voulu entreprendre quelque chose au
del de leur pouvoir, & ce qui arriveroit encore  l'avenir, parce qu'il
n'y avoit pas un Anglois qui ne sut que c'toit en cela que dependoit
leur libert & leur repos.

Tout ce que je viens de dire se st tout aussi-tt dans la Ville, quoi
que cela se fut pass tte  tte & secretement. Je crois que ce fut le
Comte de Bedfort qui prit plaisir de le divulger, afin de faire voir au
Peuple qu'il toit tojours le mme, & que rien n'toit capable de le
flchir. Cependant ce qui se disoit des mnaces que le Comte de Harcourt
lui avoit faites, si nanmoins on peut appeller de ce nom-l ce qu'il
lui avoit dit, le rendit odieux au Peuple, les Anglois ne firent non
plus d'tat de lui que si c'eut t un simple particulier. Il passoit
tous les jours dans les rus sans qu'on lui donnt le moindre coup de
chapeau. Un Cocher mme d'un Carosse de place, comme il y en a quantit
en ce pas-l, s'tant rencontr avec le sien, eut l'insolence de
vouloir passer devant lui. Je ne sais  quoi il tint que ses valets de
pied ne le tuassent sur le Champ, aussi crois-je aisment qu'ils n'y
eussent pas manqu, si ce Prince qui avoit peur de commettre legerement
son authorit, en armant une vile populace contre lui, ne leur eut
command de s'abstenir d'aucune voye de fait. Soucariere, qui toit
batard du Duc de Bellegarde grand Ecuyer de France, se trouvant alors
dans son Carosse avec lui, mit pied  terre, comme il vit qu'il
s'assembloit dja beaucoup de peuple, & que peut-tre en arriveroit-il
quelque accident. Il n'en connoissoit les manires d'agir, parce qu'il
avoit fait dja plusieurs voyages en ce pas-l qui ne lui avoient pas
t infructueux; car il y avoit gaign des sommes immenses  la Paulme,
& la Cour n'avoit pas t fche qu'il fut  la suite du Comte, parce
que comme il y toit connu de tout ce qu'il y avoit de grands Seigneurs,
elle esperoit qu'il ne lui seroit pas inutile dans ses Negociations.

Soucariere qui parloit Anglois parla au Cocher, & ne lui auroit
peut-tre parl qu'inutilement, si ce n'est qu'un nomm Smit avec qui il
jooit tous les jours, se trouva par hazard dans le Carosse que menoit
cet insolent. Il fit semblant de se reveiller comme d'un profond
sommeil, ou pltt comme s'il eut t assoupi par le vin, afin de se
mettre  couvert de la faute qu'on lui eut impute, d'avoir gard le
silence dans une occasion o il avoit tant de sujet de le rompre. Il
sortit alors du Carosse, & aprs avoir embrass Soucariere, il fut le
premier  menacer son Cocher que s'il ne se montroit plus sage ce seroit
 lui qu'il auroit  faire. Sa voix fit plus d'effet que le caractere du
Comte, qui  la dignit d'Ambassadeur joignoit encore celle de Prince,
qui n'est gures moins recommandable chez toutes les Nations. Le Comte
de Harcourt fut fort lou de sa moderation, & le Parlement ayant ou
parler de ce qui lui toit arriv fit mettre le Cocher  Nieugatte,
prison o l'on met les malfaiteurs. Il fit mine mme de le vouloir
punir, mais le Comte de Harcourt ayant demand sa grace, il en fut
quitte pour quelques jours de captivit.

Le Roi d'Angleterre attendoit tojours la rponse du Comte d'Harcourt, &
soit qu'il espert qu'elle lui seroit favorable, ou qu'il ne voulut
rpandre le sang de ses sujets qu' l'extremit, il avoit differ de
combattre le Comte d'Essex qui commandoit l'arme du Parlement; mais
enfin le Comte de Harcourt lui ayant mand que bien loin qu'il dut
s'attendre  les voir ainsi rentrer dans le devoir, il devoit conter
qu'ils ne le feroient jamais que par force, il lui fit sentir si-bien la
necessit o il toit de ne les pas mnager d'avantage que Sa Majest
Britannique rsolut de donner un nouveau combat. Le bruit en tant
parvenu jusques  Londres nous demandmes permission au Comte de
Harcourt, tous tant que nous tions de Gentilshommes auprs de lui, de
nous en aller dans l'arme de Sa Majest Britannique. Il nous le donna
secrettement, parce que s'il l'eut fait d'une autre manire, il eut eu
peur de contrevenir par-l  ce que son caractere demandoit. Nous
partmes donc les uns aprs les autres, & par differens chemins, comme
si la route que nous voulions prendre eut t toute oppose l'une 
l'autre, mais nous tant bien-tt rassembles nous fmes un petit
escadron, sans tre obligez de recevoir parmi nous d'autres personnes
que celles qui toient venus  la suite de cet Ambassadeur. Nous fumes
offrir ntre service au Roi qui n'toit qu' deux lieus de son arme.
Il nous ret parfaitement bien, & nous donna des lettres pour ses
Generaux. Nous n'tions pas encore arrivez auprs d'eux que le Parlement
fut averti de ce qui se passoit. Il en fit de grandes plaintes au Comte
de Harcourt, lui disant que s'il lui arrivoit quelque chose, qui fut
contraire au droit des gens, il n'eut qu' s'en prendre  lui-mme; que
c'toit lui qui y contrevenoit le premier, & qui donnoit lieu par-l
qu'on lui manqut de respect, sans qu'on y pt mettre remede.

Ce discours qui toit une espece de menace n'tonna pas ce Prince, quoi
qu'il eut tout  apprehender de l'esprit inquiet de ces Peuples. Il
rpondit  ceux qui le lui tenoient, que ceux dont ils faisoient des
plaintes n'tant ses Domestiques que par accident, c'est--dire, que
parce qu'ils avoient voulu voir le pas & l'accompagner dans son
Ambassade, ils ne lui avoient pas demand permission de faire ce qu'ils
avoient fait; que la Noblesse Franoise avoit cela de propre, que quand
elle avoit une bataille elle n'y courait pas seulement, mais encore
qu'elle y voloit; que s'ils en avoient pris son avis, ils se fussent
bien donn de garde de le faire; mais que de jeunes gens comme nous
tions tous la plpart ne faisoient pas tojours reflexion  ce qu'ils
devoient faire. Ces raisons ne contenterent pas le Parlement. Il donna
des ordres rigoureux contre nous, & crivit mme au Comte d'Essex que si
nous pouvions tomber par hazard entre ses mains, il nous traitt le plus
rigoureusement qu'il lui seroit possible. Le Comte d'Essex qui ne
cherchoit qu' lui plaire, mit un parti en campagne pour nous joindre
devant que nous nous pussions rendre  l'arme de l'endroit o nous
avions t trouver le Roi, mais ce parti en ayant rencontr un autre des
troupes de Sa Majest l'attaqua, parce qu'il se voyoit plus fort que
lui. Il croyoit qu'aprs en avoir eu la victoire, il lui seroit facile
de poser son embuscade & de nous surprendre sur ntre passage: en effet
il avoit dja beaucoup d'avantage sur ses ennemis, quand par malheur
pour lui nous arrivmes  la v du lieu o se rendoit le combat. Nous y
courmes aussi-tt pour donner secours  ceux que nous voyons combattre
pour Sa Majest Britannique. Il nous fut facile de les reconnotre & de
reconnotre les autres pareillement au differentes marques qu'ils
avoient mis sur leur chapeau. Ainsi ayant pris ceux-ci par derriere nous
les tumes tous  la reserve de cinq ou six qui se trouverent si-bien
montez qu'il nous fut impossible jamais de les attraper. Ils se
sauverent dans leur arme, o ayant cont  leur General comment sans
ntre arrive, ils toient sur le point de dfaire plus de deux cent
cinquante chevaux de l'arme du Roi, ils nous firent si noirs par l
auprs de lui, qu'il rsolut s'il nous pouvoit prendre de ne nous faire
aucun quartier.

Ce qui l'animoit encore d'avantage contre nous c'est qu'il se voyoit 
la veille d'une bataille, & que venant de perdre trois cent chevaux
comme il y en avoit bien autant  l'gard de ceux que nous venions de
passer au fil de l'pe, ils lui pouvoient faire faute dans une occasion
comme celle l. Nous apprmes ds le lendemain par le Prince Robert, 
qui ses espions l'avoient rapport, que cette rencontre le mettoit
non-seulement en grande colere; mais encore que pour s'en venger il
avoit consign  l'ordre, que le jour de la bataille on eut  ne nous
donner aucun quartier. Il commanda mme deux escadrons qui toient les
troupes de son arme en qui il avoit le plus de confiance, de s'attacher
 nous particulirement, sans se mettre en peine des autres. Il leur dit
que nous voudrions faire apparement les avanturiers, & que comme nous
nous mettrions  la tte de tout en guise d'enfans perdus, il leur
seroit ais non-seulement de nous reconnotre, mais encore de venir 
bout de leur dessein.

Toutes ces circonstances tant venus  la connoissance du Prince
Robert, il voulut nous persuader de nous mler dans ses escadrons, trois
ou quatre dans l'un, autant dans un autre, & ainsi du reste;
Quelques-uns y toperent assez, mais un nomm Fondreville, Gentilhomme de
Normandie trs brave homme, & qui avoit fait plusieurs campagnes sous le
Comte de Harcourt, nous ayant represent que nous ne pouvions accepter
cette proposition sans nous deshonorer, ou tout du moins sans nous
derober la gloire que nous pouvions acquerir dans cette journe, il fit
revenir chacun  son sentiment. Nous primes donc le Prince Robert de
nous laisser faire corps  part, & il ne fut pas trop fch de ntre
priere, parce qu'il jugea qu'animez comme nous tions,  cause du
proced du Comte d'Essex, nous ne manquerions pas de donner bon exemple
 ses troupes, pour peu qu'elles eussent de bonne volont.

Le mpris que nous tmoignions faire de ntre seuret, parce que nous
croyons qu'il y alloit de ntre gloire, le toucha; ainsi ne voulant pas
laisser perir de si braves gens sans nous donner tout le secours qu'il
lui seroit possible, il commanda la compagnie de ses gardes, & celle du
Prince son Frere pour nous soutenir. C'toit bien les deux plus belles
compagnies que j'eusse vs jusques-l, & je ne saurois mieux les
comparer, qu' la maison du Roi sur le pied qu'on la mise, depuis que Sa
Majest la purge des parties honteuses qui la deshonoroient avant la
reforme qu'il en a faite. Car pour en dire la vrit il ne doit y avoir
pour la garde d'un si grand Prince que des gens de qualit ou des gens
de service, tels qu'il y en a presentement. Ce n'toit pas  des
fermiers, comme toutes les compagnies des Gardes du corps & celle des
Gendarmes toient remplies,  avoir entre leurs mains une personne aussi
precieuse que celle de Sa Majest, & bien que je sache que ce n'a
peut-tre pas t dans cette v que cette reforme a t faite, comme je
le dirai tantt, la chose n'en a pas t moins utile. Ce n'est pas l la
premiere fois qu'il est arriv un bien, quoi que l'on eut peut-tre une
autre v: qu'importe quelle qu'elle soit, pourv que le Prince & l'Etat
y trouvent leur compte.

Mais pour en revenir  mon sujet, le combat tant ainsi resolu de la
part du Roi, & le Comte d'Essex ne le fuyant pas, parce qu'il se croyoit
non-seulement aussi fort que lui, mais qu'il vouloit encore obliger le
Parlement, qui parloit de le destituer de son emploi  cause de quelques
fautes, qu'il y avoit faites,  le lui continuer, les deux armes
s'approcherent l'une de l'autre. Au reste n'y ayant plus qu'un ruisseau
qui les spart, nous demandmes au Prince Robert de nous laisser
prendre la tte de tout, comme le Comte d'Essex s'y toit bien attendu;
mais les Anglois qui font peu d'tat de toutes les autres nations en
comparaison de la leur, n'ayant garde de souffrir qu'il nous accordt
ntre demande, ce Prince nous fit entendre qu'il l'eut bien voulu, mais
qu'il ne lui toit pas permis de le faire; que tout ce qu'il pouvoit
pour ntre service, si nous tions d'humeur  l'accepter, toit de nous
mler dans les escadrons qui marcheroient les premiers aux ennemis, que
nous eussions  voir si nous voulions nous contenter de ces offres,
parce que sans cela tout ce qu'il pouvoit faire toit de nous placer sur
les ailes. Fondreville qui nous avoit dja empch de recevoir une
pareille proposition, nous en empcha encore; ainsi nous tant mis o il
vouloit, le combat se donna, & fut allez opiniatr d'abord, mais les
Parlementaires ayant bientt lch le pied, la victoire fut si-bien 
nous que si le Roi eut voulu faire marcher son arme du ct de Londres,
il y a grande apparence que cette Ville se fut soumise  toutes les
conditions qu'il lui eut pl d'imposer. Fondreville prit la libert de
lui en tmoigner sa pense, aprs que Sa Majest fut venu joindre le
Prince Robert, mais comme elle toit tojours remplie non-seulement de
timidit, mais encore infatue de la pense qu'il ne faloit pas
pretendre ramener les Anglois comme on faisoit les autres nations, il
fut si facile que d'couter quelques propositions que le Parlement lui
fit faire,  dessein seulement de l'amuser.

Devant que la bataille se donnt, comme nous avions re avis du Comte
de Harcourt de nous donner bien de garde de le venir retrouver 
Londres, parce que le Parlement sans aucune consideration pour lui
auroit bien la mine de nous y faire arrter, nous obtinmes adroitement
du Comte d'Essex des Passeports pour nous en retourner dans ntre pas.
Il est vrai que Sa Majest Britannique s'y employa elle-mme. Elle les
lui demanda sous le nom de quelques Anglois qui vouloient aller voyager
en France avec un gros train, & nous fit passer pour leurs Domestiques.
Je ne sais si le Parlement ne fit point semblant de s'aveugler lui-mme,
de peur de se faire une affaire avec ntre Roi en nous faisant arrter;
quoi qu'il en soit m'en tant revenu en France sans qu'il m'arrivt
aucun accident, non plus qu' sept ou huit autres Franois qui passerent
la mer avec moi en la compagnie du fils de Milord Pembroc, je fus
retrouver mes amis qui me tmoignerent que je leur ferois plaisir de
leur raconter tout ce que j'avois v en ce pas-l. Mon Capitaine fut
pris aussi du mme desir, & trouvant que le compte que je lui en avois
rendu toit assez bien circonstanci, il me mena le lendemain chez la
Reine d'Angleterre pour lui conter moi-mme tout ce que je lui avoit
cont.

Cette Princesse s'toit rfugie en France pour viter les tristes
effets qu'elle apprehendoit de la haine des Anglois, qui lui vouloient
du mal encore bien autrement qu'au Roi son mari. Ils l'accusoient d'tre
cause toute seule des nouveautez qu'il avoit voulu introduire dans son
Royaume, & sur cette prvention, ils avoient os lui demander, en lui
faisant quelques propositions, de la chasser d'auprs de lui. Sa Majest
Britannique n'en avoit voulu rien faire, comme de raison: mais enfin se
voyant dans la suite engag dans une guerre civile dont il n'toit pas
trop assur du succs, il avoit jug  propos de lui faire passer la
mer, pltt pour mettre sa personne en seuret que pour condescendre 
une demande aussi insolente que celle-l. Cette Princesse me ret fort
bien, & me demandant si j'avois v le Roi son mari, & les Princes ses
enfans, elle m'interogea ensuite sur ce que je pensois de ce pas-l.
Aprs que j'eus satisfait  la demande. Je lui rpondis sans hesiter,
quoi qu'il y eut deux ou trois Anglois avec elle, & mme quatre ou cinq
Angloises dont la beaut meritoit que j'eusse plus de complaisance, que
je trouvois l'Angleterre le plus beau pas du monde, mais habit par de
si mchantes gens que je prefererois tojours toute autre demeure 
celle-l, quand mme on ne m'en voudroit donner une que parmi les ours;
qu'en effet il faloit que ces Peuples fussent encore plus feroces que
les btes pour faire la guerre  leur Roi, & pour lui avoir demand de
chasser d'auprs de lui une Princesse qui devoit faire leurs delices,
pour peu qu'ils eussent de connoissance & de jugement.

Si mon discours fut agrable  cette Princesse qui le prit pour une
civilit qu'elle devoit attendre d'un galant homme, il ne le fut gures
 un de ces Anglois, & mme peut-tre  tous ceux de cette nation qui
toient-l; Quoi qu'il en soit celui-ci qui se nommoit Cox s'en trouvant
tout scandalis, m'envoya ds le lendemain matin un autre Anglois qui me
dit de sa part que j'avois tenu des propos si insolents de sa nation,
qu'il vouloit me voir l'pe  la main. Je lui eusse rpondu volontiers,
insolent vous mme, puis qu'on ne s'toit jamais servi d'un pareil mot,
en parlant  personne,  moins que ce ne fut parmi les harangeres, ou
parmi quelques personnes semblables  celles-l; mais comme il ne
parloit pas trop bon Franois, & qu'il pouvoit l'avoir fait aussi-bien
faute d'entendre la veritable signification de ce mot, que dans le
dessein de m'offenser, je crs que j'avois dja assez d'une querelle sur
les bras sans m'en attirer encore une seconde. C'est ce qui ne me
pouvoit manquer, si je lui faisois connotre qu'on ne me parloit pas de
la sorte impunment. Le rendez-vous qu'il me donna fut derriere les
Chartreux, o le Plessis Chivrai avoit t tu il n'y avoit que peu de
jours, en se battant en duel contre le Marquis de Coeuvres fils an du
Marchal d'Estres. Je lui demandai une heure de tems pour aller
chercher un de mes amis pour se battre contre lui, parce qu'il lui
devoit servir de second, & comme je sortois de chez moi je trouvai un
autre Anglois qui me rendit un billet, o il y avoit un compliment bien
different de celui que l'autre m'avoit fait. Voici ce que contenoit ce
billet.

_J'tois chez la Reine lors que vous avez dit des choses si
desobligeantes de ma Nation que je ne doit jamais vous les pardonner:
aussi aprs avoir bien rev comment j'en tirerai vengeance je n'ai point
trouv de meilleur moyen d'en venir  bout, que de vous prier de vous
donner la peine de venir chez moi. Celui qui vous rendra la presente
vous dira o vous me trouverez, nous verrons l si vous aimeriez mieux,
comme vous dites, demeurer avec des ours que de vivre avec des personnes
de mon pais._

Jamais homme ne fut si tonn que je le fus  la v de ce billet.
J'entendis bien ce qu'il vouloit dire, & comme il y avoit plusieurs
Angloises lors que j'avois tenu le discours que celle-ci me reprochoit,
je fus en peine de deviner de laquelle me pouvoit venir ce message.
Cependant comme elles m'avoient paru belles toutes tant qu'elles
toient, je crus que je ne pouvois tojours tomber que de bout. J'eus
donc grand soin de m'informer, o je trouverois celle qui me dfioit
ainsi au combat, & l'homme qu'elle m'avoit envoy m'ayant rpondu que ce
seroit dans l'Htel mme ou toit loge la Reine d'Angleterre il ajouta
que je n'aurois qu' demander, Miledi..... & qu'on me feroit parler 
elle.

Si j'eusse p me dispenser honntement du combat que j'avois  faire
avec l'Anglois je l'eusse fait de bon coeur, maintenant que j'avois une
autre affaire sur les bras qui me touchoit de plus prs, mais ne le
pouvant faire sans y intresser ma rputation, je m'en fus  l'Htel des
Mousquetaires pour prendre avec moi celui des trois freres, que je
trouverois le premier sous ma main. Je ne trouvai qu'Aramis qui avoit
pris medecine, il n'y avoit qu'une heure ou deux, parce qu'il avoit eu
quelques accs de fivre quelques jours auparavant. Athos & Porthos
toient sortis, & lui demandant o ils pouvoient tre,  cause que je ne
le croyois pas en tat de me pouvoir servir, il me rpondit qu'il lui
toit impossible de m'en rien apprendre, parce qu'ils ne lui avoient
point dit o ils alloient. Cela m'embarassa, dans la crainte que j'eus
que tous ceux que j'irois chercher pareillement ne fussent pas aussi
chez eux. Aramis s'en apert, & devinant tout aussi-tt ce que je
voulois  ses frres, il me dit en prenant son haut de-chausse & en se
jettant hors du lit, que pour une medecine de plus ou de moins dans le
ventre, il ne laisseroit pas de suppler  leur dfaut. Il ajouta  cela
quelques paroles qu'on eut prises pour pure gasconnade, si ce n'est
qu'il n'y en avoit jamais  son fait. Il me dit que le plaisir de me
servir lui feroit plus de bien que la medecine qu'il avoit pris, & que
je n'avois seulement qu'a lui dire o il faloit aller.

Il s'habilloit tojours en me disant cela, & le trouvant de si bonne
volont, je crus que je ne devois point faire de finesse avec lui. Je
lui avouai ingenuement ce qui m'avoit amen l, en mme-tems que je
m'excusai de recevoir ses offres par l'tat o je le trouvois. Je lui
dis que si je le prenois au mot, je ne doutois point que cela ne lui fit
plaisir, parce que je le connoissois extrmement genereux, mais que
sachant aussi le prjudice que cela feroit  sa sant, si je lui faisois
prendre l'air, je ne pouvois souffrir qu'il s'expost comme il vouloit 
ce danger. Il ne fit nul cas de mon objection, & ayant achev de
s'habiller, quoi que je m'y opposasse tojours, nous nous en fumes de
compagnie o l'Anglois m'avoit donn rendez-vous. Il n'y toit pas
encore arriv avec son ami, ce qui me fit de la peine, parce que tout le
tems que je passois presentement, sans aller voir celle qui me
provoquoit  un autre combat, me sembloit autant de tems perdu pour moi.
Les deux Anglois se firent bien encore attendre une demie heure, ce qui
fut cause que nous ne savions presque que dire Aramis & moi, mais enfin
ayant paru le long des Murs du Luxembourg qui sont hors de la Ville,
nous nous en fumes  eux mon ami & moi, tant j'avois d'impatience de
terminer ntre querelle. Aramis sentit quelques tranches en y allant, &
me dit qu'il eut bien voulu s'arrter s'il eut p le faire avec honneur,
mais que se trouvant presentement en presence de ceux  qui nous devions
avoir affaire, il avoit peur qu'ils n'interpretassent en mal une
ncessit dont ils ne connotroient pas la cause. Je lui rpondis qu'il
se faisoit l un scrupule bien mal  propos, & qu'il avoit une pense
que nul autre que lui n'auroit jamais, que tous ceux qui le
connoissoient savoient qu'il toit un si brave homme qu'ils ne
l'accuseroient jamais de foiblesse; que j'tois d'ailleurs pour rendre
compte de l'tat o je l'avois trouv, quand il avoit voulu  toute
force s'en venir avec moi, ce qui le justifieroit entierement, quand
mme on seroit capable de concevoir quelque chose  son desavantage, de
ce que la necessit lui imposoit.

Il ne m'en voulut jamais croire, & m'ayant repliqu pour toute raison
que ces Anglois ne le connoissoient pas, & que c'toit  eux qu'il
craignoit de ne pas donner bonne opinion de son courage, s'il faisoit ce
que je lui conseillois, nous marchmes tojours, & arrivmes ainsi en
presence les uns des autres. Nous nous visitmes tous quatre pour voir
s'il n'y auroit point de supercherie  ntre fait. Car il toit arriv,
avant que l'on prit cette precaution, que quelques faux braves s'toient
armez des cottes de maille, & qu'ils s'toient prcepitez ensuite sur
leurs ennemis, parce qu'ils savoient bien que leur pe ne leur pouvoit
faire de mal; quoi qu'il en soit pas un de nous n'tant capable de faire
une action comme celle-l, nous ne trouvmes rien qui ne fut dans les
formes. Cependant dans le tems que cela se faisoit, & que celui qui se
devoit battre contre Aramis le ttoit de tous ctez, ses tranches le
presserent tellement qu'il ne fut pas matre de faire tout ce qu'il eut
bien voulu; l'effort qu'il faisoit pour se retenir le faisant changer de
visage l'Anglois qui toit fort vain, comme le sont presque tous ceux de
sa Nation, souponna aussi-tt qu'il avoit peur, mais il n'en douta plus
du tout lors qu' ce que ses yeux lui en disoient, il se rpandit en
mme-tems une mauvaise odeur qui l'obligea de se boucher le nez.
Cependant comme il toit fort insultant, ce que j'avois assez reconnu 
la parole qu'il m'avoit dite, lors qu'il toit venu chez moi, il dit en
mme-tems  Aramis qu'il trembloit de bonne heure, & que si pour le
tter seulement de la main, il lui arrivoit ce que l'on sentoit
presentement, qu'est-ce que ce seroit lors qu'il le tteroit avec son
pe.

Aramis qui toit tojours de moment  autre press de plus en plus de
ses tranches, & qui avoit  souffrir d'avantage des peines qu'elles lui
faisoient, qu'il n'aprehendoit son pe, prit le parti alors de lcher
la gourmette  son ventre, pour n'en tre plus tant incommod, l'Anglois
qui avoit bon nez se recula bien vite de peur d'en tre empoisonn, mais
quoi que tout son soin fut alors de se le bien boucher avec la main, il
fut oblig dans ce moment de quitter cette precaution pour en prendre
une autre: Aramis s'en vint  lui l'pe  la main sans le marchander &
l'Anglois craignant qu'il n'en fut de lui, comme d'un Marchal de France
que l'on disoit n'aller jamais au combat qu'il ne lui prit la mme
incommodit, & qui cependant se faisoit craindre plus que nul autre de
tous ceux qui avoient affaire  lui, il quitta le soin qui avoit pour en
prendre un autre qu'il crt plus necessaire; il songea  se deffendre,
mais il le fit si mal qu' peine Aramis le peut-il joindre, tant il
savoit bien lacher le pied. Aramis lui demanda alors par forme de
ressentiment qui avoit plus de peur des deux, & si c'toit-l ce qu'il
lui avoit voulu faire accroire, quand il lui avoit dit qu'il le feroit
bien trembler autrement qu'il ne faisoit, quand il viendroit  le tter
avec la pointe de son pe. Aramis en disant cela le suivoit tojours de
fort prs, & lui donna enfin un bon coup d'pe sans que la precaution
qu'il avoit de bien reculer l'en pt garentir. Pour ce qui est de son
Camarade il faisoit mieux son devoir avec moi, & se battoit du moins de
pied ferme, s'il ne se battoit pas plus heureusement. Je lui avois dja
donn deux coups d'pe, un dans le bras l'autre dans la cuisse, & lui
ayant fait en mme-tems une passe au colet je lui mis la pointe dans le
ventre, & l'obligeai de me demander la vie. Il ne s'en fit pas trop
presser, tant il avoit de peur que je ne le tuasse. Il me rendit son
pe, & le combat qui se faisoit entre nous deux ayant fini par-l, je
m'en courus en mme-tems  mon ami pour lui aider s'il avoit besoin de
mon secours; mais il n'en n'toit pas necessaire, & il eut bientt fait
la mme chose que je venois de faire, si celui contre qui il se battoit
eut voulu ne pas reculer si fort devant lui. Cependant quand celui-ci
vit que je m'avancois encore pour le combattre, suivant l'usage
ordinaire des duels, & qu'au lieu d'un homme  qui il avoit affaire
presentement & qui n'toit encore que trop pour lui, il alloit
maintenant en avoir deux sur les bras, il n'attendit pas que je le
joignisse pour faire ce que son camarade avoit fait. Il rendit son pe
 Aramis & lui demanda pardon de ce qu'il lui avoit p dire de
desobligeant. Aramis le lui pardonna volontiers, & les deux Anglois s'en
tant allez en mme-tems sans nous redemander leurs armes que nous
avions envie de leur rendre, Aramis entra dans une Maison au Fauxbourg
St. Jaques, ou pendant qu'il se fit allumer du feu pour changer de
linge, il me pria de lui aller acheter une chemise & un calleon. Je
pris l'un & l'autre chez la premiere lingere tels que je les ps
trouver, & l'ayant remen ensuite chez lui, je le quittai tout aussi-tt
pour aller voir ma Miledi.

Je demandai aux gardes qui toient  la porte de la Reine d'Angleterre
ou toit son appartement. Il y en eut un qui m'enseigna par o je devois
monter pour y aller, mais i me dit en mme-tems qu'il ne croyoit pas que
je lui pusse parler presentement, parce qu'elle alloit monter en Carosse
pour aller voir son frere, qui venoit d'tre bless. Cette parole me fit
souponner  l'heure mme qu'il falloit que ce fut l'un des deux contre
qui nous avions eu affaire, Aramis & moi. Comme ce garde toit Franois
& qu'il me paroissoit assez honnte par me dire tout ce qu'il en
sauroit, je lui demandai comme feignant d'y prendre grande part, o ce
malheur lui toit arriv. Il me rpondit que 'avoit t derriere les
Chartreux ayant voulu servir de second  un de ses amis qui l'en avoit
pri, qu'on en avoit dja parl  la Reine d'Angleterre, afin qu'elle
prit ses mesures  la Cour pour faire punir celui qui l'avoit mis en cet
tat.

Je n'en voulus pas savoir d'avantage pour me retirer. Je crs que je ne
devois pas me presenter devant ma Miledi, aprs tre cause, comme je
l'tois, du malheur de son frere, & que quelque bont qu'elle eut pour
mo, il faloit lui donner le tems du moins de voir ce qui arriveroit de
sa blessure. Ainsi je dis au garde que puis qu'elle toit maintenant si
embarrasse j'attendrois un autre fois  la venir voir. Je m'en allai
cependant bien chagrin de ce contre-tems, craignant qu'il ne me fit
manquer une fortune dont je m'tois fait un grand plaisir, sans savoir
nanmoins ce que c'toit. Le garde me rpondit que je ne faisois pas
trop mal de prendre ce parti-l, parce que comme elle aimoit fort son
frere, elle ne seroit gures en tat de me parler. Je m'en retournai
chez moi plus fch de ce que ce combat l touchoit de si prs, que de
l'intrt que le garde m'avoit dit qu'y prenoit la Reine d'Angleterre.
Je savois qu'elle ne pouvoit parler contre moi ni contre Aramis, qu'elle
ne parlt en mme-tems contre les deux Anglois. Ainsi dormant en grand
repos de ce ct-l, je n'eus point d'autre inquitude que celle qui me
venoit de l'autre ct.

Trois jours se passerent ainsi sans que j'entendisse parler de ma
Miledi, qui avoit tojours t occupe de son frere dont la blessure
avoit paru d'abord beaucoup plus dangereuse qu'elle n'toit. Mais enfin
en tant desabuse heureusement au bout de ce tems-l, j'en res au
quatrime jour une seconde Lettre qui toit con en ces termes.

_Je vois bien qu'au lieu de reconnotre la faute que vous avez faite &
de m'en venir demander pardon, vous voulez outrer la matiere en gardant
encore une pe dont vous ou vtre second ne vous seriez pas emparez,
aussi facilement que vous avez fait; si au lieu d'avoir affaire  Cox &
 mon frere, vous eussiez eu affaire  moi. Renvoyez moi leurs armes, ou
plutt apportez-les moi vous mme, sans craindre que je m'en veuille
servir contre vous. J'en ai bien de plus dangereuses que celles-l, &
qui sont d'une telle nature qu'au lieu de m'en vouloir du mal, quand je
daigne les employer  l'gard de quelqu'un, l'on m'en a obligation._

Ce billet me charma comme avoit fait l'autre, & m'estimant dja le plus
heureux de tous les hommes, d'avoir fait cette Conqute, je fus trouver
Aramis pour le prier de me donner l'pe dont il toit en possession. Je
lui dis que ceux contre qui nous nous tions battus me les avoient fait
redemander, par une personne  qui je ne pouvois rien refuser. Il ne
s'enquit point qui c'toit, & je ne le lui eusse pas dit aussi-bien,
parce que je me faisois une affaire trs serieuse de celle-l. Il me
rendit cette pe, & les ayant mises toutes deux sous un manteau dont je
me munis tout exprs, je m'en fus de ce pas chez Miledi..... Je me
jettai  ses pieds en arrivant, & les lui ayant remises entre les mains,
je lui dis que quand elle m'en perceroit elle-mme, elle ne feroit que
son devoir, puis que j'avois t si malheureux que de lui deplaire; que
cependant si elle reservoit  prendre sa vengeance par les autres armes
dont elle m'avois menac, j'avoois que je ne pouvois mourir d'une plus
belle mort. Je disois la verit, ou du moins je la croyois dire en lui
parlant de la sorte. Il n'y avoit jamais eu de plus belle personne que
celle-l, & quoi qu'il y ait bien du tems que ce que je dis ici
m'arriva, j'avou que je n'y saurois encore penser sans sentir rouvrir
mes blessures. D'ailleurs elle n'avoit pas moins d'esprit que de beaut,
ce qui fait que les engagemens o l'on entre avec de telles personnes,
sont tout autrement de dure que ceux o l'on entre avec les autres.

Mon Angloise me rpondit que j'en serois quitte  trop bon march, si
elle faisoit ce que je lui demandois; que ce n'toit pas avec une pe
qu'elle pretendoit m'attaquer; mais avec des armes qui me feroient
connotre bientt ce qu'elle savoit faire. Je lui rpondis, voyant
qu'elle en parloit si ouvertement, que je n'en tois point en doute, &
que sans attendre plus long-tems j'prouvois dja assez bien le pouvoir
que ses yeux avoient sur moi sans en vouloir d'autre experience que
celle-l. Elle me repliqua que je n'avois que faire d'en rire, parce que
si j'en riois presentement je n'en rierois peut-tre pas tojours. Son
enjoement me plut, & en tant devenu amoureux ds cette premiere
visite, je le devins tojours si fort de plus en plus, que je ne pouvois
avoir de contentement que lors que je me trouvois auprs d'elle. Je fis
plus d'un jaloux, parce qu'elle tmoignoit avoir de la bont pour moi.
Je me laissai encore enflammer d'avantage par-l, & comme c'toit une
fille de qualit & qui me paroissoit avoir tout le mrite qu'une
personne sauroit jamais avoir, je ne ps m'empcher de lui dire dans
l'excs de ma passion, que quoi que je me tinsse trs-heureux de lui
avoir donn mon coeur, comme je ne pouvois jamais esperer de l'tre
parfaitement que je ne possedasse le sien, j'allois faire pltt
l'impossible que de n'en pas venir  bout. Elle me demanda, comme en se
moquant de moi, comment je pretendois m'y prendre pour y rssir. Je lui
rpondis que ce seroit en tchant de faire fortune  la guerre, afin de
me mettre dans un tat  lui pouvoir offrir de l'pouser; que bien que
je cherchasse  tre heureux en la possedant, je ne pretendois pas
acheter mon bonheur aux dpens du sien, que j'aimois mieux ne lui tre
rien jamais, que de parvenir  mes desseins sans la mettre  son aise,
que j'avois l'honneur d'tre Gentilhomme, & mme d'assez bonne Maison;
qu'ainsi comme il ne me manquoit que du bien pour tre comme les autres,
j'allois travailler de toutes mes forces  en acquerir.

Jusques-l cette fille m'avoit tojours fait la meilleure mine du monde,
& tout autre eut cr aussi-bien que moi, principalement aprs m'avoir
prvenu par deux de ses lettres, qu'il n'eut pas p tre mal dans son
esprit, mais je ne lui eus pas pltt tenu ce discours que je lui vis
changer tout d'un coup de visage. Elle me demanda, avec un air aussi
capable de me glacer qu'elle l'avoit t auparavant de me rendre tout de
flamme, si je savois bien qui elle toit pour lui oser parler de la
sorte, que si je ne le savois pas elle toit bien aise de me
l'apprendre, qu'elle toit fille d'un Par d'Angleterre, & qu'une
personne de sa qualit n'toit pas pour un petit Gentilhomme de Bearn;
d'ailleurs qu'elle ne feindroit point de me dire que j'tois d'une
nation qui lui toit si odieuse, que quand mme je serois ce que je
pretendois devenir, elle ne voudroit pas seulement me regarder, qu'ainsi
si elle m'avoit tmoign le contraire, jusques-l, ce n'avoit t que
pour me mieux marquer la haine qu'elle avoit pour les Franois, & pour
se venger plus assurment du mpris que j'avois os faire de sa nation
devant la Reine d'Angleterre.

J'avou que je fus si surpris quand je l'entendis parler de la sorte,
que peu s'en fallut que je ne crusse rver. Je lui demandai si ce
n'toit point pour m'prouver qu'elle disoit tout cela, & lui voulant
tmoigner qu'en l'tat o elle m'avoit mis, il lui toit inutile,
puisqu'elle me possedoit si absolument, & que j'tois bien plus  elle
qu' moi mme, elle me rpondit avec une barbarie sans exemple, qu'elle
s'en rjoussoit, parce que j'en aurois d'autant plus  souffrir que je
serois plus engag. Je laisse  penser ce qu'une recidive comme celle-l
fit d'effet sur moi. Je me jettai  ses pieds pour la prier de ne me pas
desesperer, comme elle faisoit, mais joignant le mpris  des parolles
aussi cruelles que celle dont elle s'toit servie, elle me dit qu'un
autre  sa place me deffendroit peut-tre de la revenir voir, mais que
pour elle, elle seroit bien aise que j'y revinsse, afin d'avoir plus
d'occasion de se moquer de moi. S'il y eut eu quelque chose capable de
me guerir, il ne m'eut fallu sans doute que ces parolles, qui devoient
produire non seulement cet effet, mais encore me la faire har tout
autant que je la pouvois aimer; cependant je l'aimois de bonne foi, &
comme l'on ne passe pas si aisment que l'on pense n'y de l'amour  la
haine, ni de l'amour  l'indifference, je m'en allai dans un desespoir
plus ais  s'imaginer qu' dcrire. Je ne fus pas pltt au logis que
je mis la main  la plume. J'crivis mille choses que je rayai les unes
aprs les autres, parceque je ne les trouvois pas  mon gr. Enfin aprs
avoir fait ce mange je ne sais combien de fois, je me tins aux paroles
que voici, par o il me sembloit que j'exprimois mieux ma pense que par
tout le reste.

_Il y a plus d'inhumanit  ce que vous faites que si vous me donniez
mille coups de poignard l'un aprs l'autre; vous aviez raison de me
menacer que vous vous vengeriez plainement de ce que j'avois dit sans y
penser. Vous ne pouviez mieux vous y prendre pour en venir  bout. C'est
en cela seulement que je reconnois vtre bonne foi. Ce qui me desespere
c'est que je ne saurois encore vous har, bien que vtre proced vous
dt rendre encore plus haissable  mes yeux que vous ne paroissez
aimable aux yeux des autres._

J'envoyai cette lettre  Miledi par un valet que j'entretenois depuis
quelque tems aux dpends de mon jeu. Il la trouva dans sa chambre
qu'elle n'avoit avec elle qu'une femme de chambre qui avoit grande part
 sa confidence. Elle dit  ce garon qu'elle m'alloit faire rponse;
mais voici toute la rponse qu'elle me fit. Elle envoya chercher les
filles de la Reine sa maitresse, & leur ayant montr ma lettre, & s'en
tant moque avec elles, vous direz  vtre matre, dit-elle  ce valet
le cas que je fais de ce qu'il m'crit, vous en avez t temoin vous
mme, & je ne doute point que sur un si bon tmoignage il n'ait tout le
lieu possible d'en tre content.

Ce fut un surcroit desespoir pour moi que cette rponse. Je me fis
conter par trois ou quatre fois par mon valet ce qu'il avoit v; quoique
je n'y dusse pas prendre grand plaisir. Je fis tout ce que je pus pour
m'exciter non seulement  la quitter, mais encore  en prendre
vengeance. Je trouvois qu'il y avoit de la justice, & que ce qu'elle me
faisoit ne pouvant passer que pour un guet  pan, je ne pourois tre
blm de personne de tout ce que je pourois faire contr'elle; mais ces
penses qu'exite d'abord un grand ressentiment, ne pouvant pas subsister
long-tems dans une ame touche comme toit la mienne elle firent bientt
place  d'autres qui avoient plus de rapport  l'amour dont je me
sentois possed. Je continuai malgr tous les mpris de lui faire ma
cour, & elle eut encore la cruaut de le souffrir, parce qu'elle jugea
bien que plus je la verrois plus je deviendrois miserable. Je le devins
si fort effectivement que tout ce que je pourois dire ici pour
l'exprimer n'en approcheroit en aucune faon. Elle prit grand plaisir 
me voir en cet tat, & me demandant de tems en tems si je croiois
tojours qu'il vallut mieux faire sa demeure avec les ours qu'avec des
personnes de sa nation, elle me fit voir par-l que si sa figure toit
bien loigne de celle de ces btes, elle avoit un coeur qui ne leur
ressembloit pas trop mal.

Pendant que son proced toit ainsi si terrible envers moi, le hazard me
procura une chose qui me fit croire que je la pourois faire revenir de
son aversion. Son frere qui toit gueri, il y avoit dja long-tems, de
sa blessure, & qui toit extrmement dbauch, tant venu voir des
filles de joye qui logeoient assez prs de ma maison, il lui arriva ce
qui arrive assez souvent  des gens qui se mettent sur le pied de faire
la vie qu'il faisoit. Il y fut insult par des bretteurs, qui ayant
envie de lui prendre ce qu'il avoit lui firent une querelle d'allemand.
Il y en eut un qui lui dit qu'il toit bien hardi de venir voir sa femme
& qui mit l'pe  la main contre lui, sans autre compliment. Les
camarades de ce breteur dgainerent aussi en mme tems en sa faveur, &
tout ce que put faire l'Anglois dans une surprise comme la sienne, fut
de se jetter dans un cabinet dont il eut le tems de tirer la porte sur
lui. Il y avoit par bonheur un anneau en dedans avec un crochet, & s'en
tant servi pour se faire un rempart de cette porte, en attendant qu'il
lui put venir du secours, il se mit  en implorer par une fentre de ce
cabinet, qui repondoit sur la r.

Je passois heureusement pour lui avec trois ou quatre Gentilshommes
Gascons,  qui j'avois donn  djeuner devant la porte de ce logis.
Comme je savois que c'toit un mauvais lieu, je leur dis en mme tems
que c'toit peut-tre quelqu'un de nos amis qui toit dans l'embarras:
que s'ils m'en vouloient croire nous y entrerions & tcherions de l'en
tirer. Ils toperent  cette proposition d'abord qu'ils m'eurent entendu
parler, & tant tous montez en haut, nous commenames  faire  la porte
de la chambre o toient ces breteurs, ce qu'ils tchoient de faire 
celle du cabinet o toit l'anglois. Ils s'efforoient de l'enfoncer &
n'eussent guerres tard  en venir  bout; mais la diversion que nous
faisions en sa faveur, lui donnant du relche, ces assassins, ou ces
voleurs, ou peut-tre l'un & l'autre, puisque de tels gens toient
capables de tout, accoururent de ntre ct pour s'enfuir s'ils
pouvoient devant que la justice mit la main sur eux. Ainsi ouvrant eux
mmes la porte contre laquelle nous avions dja donn plusieurs coups
inutiles; ils ne virent pas pltt  ntre mine que nous n'tions pas
des archers, qu'ils nous dirent qu'ils ne pretendoient pas se deffendre
contre nous, comme ils eussent p faire contre un Commissaire, qu'ils
nous croyoient assez raisonnables pour vouloir couter leur raisons, &
qu'ils nous prioient de ne nous y pas rendre inexorables.

Nous le voulumes bien, nous ayant deduit ce que je viens de dire, savoir
qu'il y en avoit un d'eux qui toit mari d'une femme que nous voyons
devant nos yeux, & qui ne pouvant souffrir qu'un anglois la vint voir,
l'avoit poursuivi jusques dans le cabinet, ils conclurent qu'ils ne
croioient pas que nous fussions personnes  approuver qu'un tranger
vint faire une pareille insulte  un Franois, jusques dans sa maison.
J'avois tant de lieu de har les Anglois de la maniere que j'tois
trait de Miledi... que j'avou que je ne fus plus si en colere que je
l'tois auparavant contre ces miserables. Nous leur fmes graces en
faveur de leur harangue. Cependant comme nous avions tous trop
d'humanit pour permettre qu'ils maltraitassent cet tranger nous le
tirmes de son cabinet, dont il eut bien de la peine  nous ouvrir la
porte, tant il toit saisi de frayeur. Mais enfin s'tant laiss
persuader aux assurances que nous lui donnions qu'aprs tre venus  son
secours, nous n'tions pas gens  laisser ntre ouvrage imparfait, il
sortit  la fin de sa niche. Il fut bien surpris & bien joyeux tout
ensemble, quand il me reconnut, car comme il savoit que j'tois amoureux
de sa soeur, & que mme il toit de moiti avec elle de toutes les
cruautez qu'elle me faisoit, il jugea tout aussi-tt qu' moins que je
n'eusse bien chang de sentiment  son gard, je prendrois son parti
avec la mme chaleur que je pourois faire le mien propre.

Je lui en donnai parolle effectivement, d'abord que j'eus jett les yeux
sur lui, & que je l'eus reconnu. Je lui dis aussi-tt, en lui presentant
la main en signe d'amiti, quoi Milord vous qui avez de si belle
poullettes chez vous, venez vous donc faire l'amour  de vieilles btes
paules pareilles  celles que je vois ici. Car j'en voiois deux devant
moi qui n'toient ni belles ni jeunes; & qui mme quand elles eussent eu
ces deux qualitez n'en eussent t guerres plus considerables dans mon
esprit au villain metier qu'elles faisoient. J'avois raison de faire ce
reproche au Milord, parce qu'effectivement la Reine d'Angleterre avoit
auprs d'elle cinq ou six filles d'honneur, qui quoi qu'elles ne me
parussent pas si belles que Miledi... l'eussent peut-tre paru tout
autant aux yeux d'un autre qui n'eut pas t si fort prvenu en sa
faveur. Il me rpondit que c'toit une folie qui toit pardonnable aux
gens de son ge, & dans laquelle il ne retomberoit plus, aprs ce qui
venoit de lui arriver. Il s'approcha en mme tems de mon oreille & me
dit tout bas, M. d'Artagnan, vous venez de me rendre presentement un
service qui ne mourra jamais chez moi. Je veux que ma soeur change de
conduite  vtre gard, & si elle ne fait tout ce que je lui dirai je
vous rponds que ce sera  moi qu'elle aura affaire.

Cette promesse me fut plus agrable mille fois que s'il m'eut donn cent
mille cus; quoi que je me fusse bien accomod d'un tel prsent. Je
l'embrassai  l'heure mme, croyant que je lui tmoignerois mieux ma
rconnoissance par l que par tout ce que je lui pourois dire. Je lui
demandai aussi en mme tems  l'oreille s'il vouloit que nous
jettassions les bretteurs par les fentres. Il me repondit qu'ils
l'avoient assez insult pour lui en faire natre le desir, mais que
comme il avoit de secrettes raisons de cacher cette avanture, il
renonoit non seulement de tout son coeur  la dmangeaison qu'il en
pouvoit avoir; mais qu'il me prioit encore de n'en rien dire  personne.
Les raisons secrettes dont il vouloit parler c'est qu'il toit amoureux
d'une femme de qualit de son Pas, & que si elle eut appris par hasard
qu'il eut t ainsi d'humeur de hanter ces sortes de lieu, il n'eut plus
eu que faire jamais d'esperer qu'elle le laisst approcher d'elle.

La paix fut faite avec ces brteurs d'abord que le Milord m'eut parl de
la sorte, & n'aiant plus donc que faire avec eux nous emmenmes le
Milord mes amis & moi, sans nous informer de ce qui leur arriva avec un
Commissaire qui entra dans cette maison que nous n'en tions encore qu'
quatre pas. Ce Commissaire envoya aprs nous pour nous prier d'aller
dposer contr'eux, sachant que nous emmenions celui  qui ils avoient
voulu faire insulte: nous n'en voulumes rien faire, & nous trouvmes 
propos de lui mander de faire ses affaires comme il pourroit, & que pour
nous nous ne servirions jamais de tmoins pour faire faire le procs 
personne.

J'tois alors si rempli des esperances que le Milord m'avoit donnes,
que mon plus grand desir n'toit que de me trouver plus vieux que je
n'tois de quelques heures, afin de voir si Miledi... ne seroit point un
peu plus traitable. Mais j'avois tort d'en avoir tant d'empressement,
puis que le tems ne me devoit rien apprendre de bon. Ce ne fut pas
neanmoins la faute du Milord. Je sus de bonne part qu'il avoit fait tout
son possible auprs de sa soeur pour que j'en receusse un autre
traitement. Il lui demandai mme, voyant qu'elle ne pouvoit se resoudre
 me rendre justice, de feindre du moins qu'elle n'avoit pas tant
d'aversion pour moi; mais quoi qu'il lui put dire, & qu'il lui avout
mme l'obligation qu'il m'avoit, afin de l'y engager pltt, il lui fut
impossible de gaigner ni l'un ni l'autre auprs elle. J'allois tojours
chez cette belle & aimable personne, &je n'y allois que trop pour mon
repos, parce qu'elle avoit tojours la cruaut de permettre que je la
visse, afin de me faire payer plus cherement le plaisir qu'elle
m'accordoit de la voir. Son frere n'avoit os me dire les sentimens o
il l'avoit trouve, & m'avoit laiss  les dmler dans les visites que
je lui rendrois. Je m'en fus donc chez elle le lendemain partag entre
l'esperance & la crainte; mais je n'y demeurai pas long-tems, elle ne me
vit pas pltt qu'elle me demanda comment je prtendois qu'elle me
traittt presentement, que j'avois joint  l'aversion qu'elle avoit dja
pour moi, un outrage qu'elle ne me pardonneroit de sa vie, quand elle
vivroit encore mille ans.

Je ne sus d'abord ce qu'elle vouloit me dire par l, d'autant plus
qu'elle me parloit d'un air enjou, & comme une personne qui eut eu
pltt sujet de rire que de se fcher comme elle prtendoit. Au reste
cela m'eut rassur contre ses parolles, quelque menaantes qu'elles
pussent tre, si ce n'est qu'elle ne m'avoit jamais fait de mal
autrement: Tout celui qu'elle m'avoit fait avoit toujours t comme si
elle eut eu pltt dessein de railler que d'autre chose, & ce caractere
toit un caractere si nouveau pour moi, & mme si nouveau  ce je crois
pour tout le monde, qu'il n'y avoit pas moien de s'y accoutumer. Quoi
qu'il en soit tant bien aise de savoir quel toit ce nouvel outrage
dont elle pretendoit m'accuser, elle me repondit avec le mme enjoument
qu'elle m'avoit fait ce reproche, qu'il falloit que j'eusse l'esprit
bien bouch, se je ne le reconnoissois pas de moi mme; que je croiois
peut-tre lui avoir fait un grand plaisir en sauvant la vie  son frere,
& que cependant je devois savoir que je l'avois plus mortiffie par l
que par tout ce que j'eusse p faire d'ailleurs; si je contois pour rien
de lui ter cent mille livres de rente qui lui fussent revenus sans
moi, que c'toit une action qu'elle n'oublieroit de sa vie, & qui toit
capable toute seule de produire en elle l'avertion du monde la plus
effroyable, quand mme il n'y eut pas eu dja des semences capables de
germer en tems & lieu.

J'attribuai tout ce discours  la continuation de son caractere, dont
elle ne se dementoit non plus en cette occasion qu'elle avoit fait dans
toutes les autres, o j'avois eu quelque chose  dmler avec elle.
Cependant j'en devois faire un autre jugement, si j'eusse eu
connoissance, comme je l'eus depuis, de ce qui se passoit de secret dans
son coeur. La verit est qu'elle toit au desespoir de ce que je l'avois
empch de devenir heritiere; ainsi au lieu de prendre ses parolles en
raillant, j'eusse bien mieux fait de les prendre au pied de la lettre,
afin de me servir de tout pour me pouvoir guerir. Je ne sus presque que
rpondre  un discours comme le sien, parceque bien que je crusse le
devoir faire sur le mme ton qu'elle le prenoit, c'est  dire lui
repondre en raillant tout de mme comme elle me parloit, il eut fallu
que j'eusse eu l'esprit plus libre que je ne l'avois pour prendre un
parti comme celui l. Cependant si j'eus le malheur de ne pouvoir jamais
addoucir son esprit, je fus regard plus favorablement de sa femme de
chambre, soit qu'elle eut piti de m'en voir si maltrait, ou, comme il
est plus vraisemblable, qu'elle eut plus de got pour moi que n'en avoit
sa maitresse. Comme cette femme de chambre toit assez jolie, & qu'elle
croyoit qu' l'ge que j'tois je devois avoir assez bon appetit, elle
me dit qu'elle mouroit d'envie que je voulusse me consoler avec elle des
rigueurs de sa maitresse. Elle prit son tems un jour que celle-ci ni
toit pas & que j'tois all pour la voir, pour me tenir ce discours.
Elle debuta d'abord par medire, qu'elle toit plus sensible que je ne
croyois peut-tre  mon malheur, qu'une marque de cela c'est qu'elle
vouloit faire tout ce qu'elle pourroit pour me guerir, jusques l mme
qu'elle ne feindroit point d'tre infidelle pour l'amour de moi  celle
qui me rendoit ainsi si malheureux.

J'entendis bien ce que cela vouloit dire, & commenant  lui conter des
douceurs, parceque je me doutois bien qu'il n'y avoit rien de plus
capable de la faire parler, aprs lui avoir dit tout ce que je pus
d'obligeant par rapport  elle, je lui parlai sur un autre ton de sa
maitresse. Je lui dis que si elle me voioit encore la revenir voir aprs
tout ce qu'elle m'avoit fait, il ne falloit pas qu'elle crut que ce fut
l'amour qui m'y obliget, & que le dessein de trouver quelque occasion
de m'en venger avoit plus de part  mes visites que tout le reste, que
c'toit elle que je voulois aimer doresenavant, & qu'il ne tiendroit pas
 moi que je ne lui en donnasse toutes les marques qu'elle pouroit
desirer. La jeunesse o j'tois qui me rendoit sensible  toutes les
femmes, pour peu qu'elles en vallussent la peine, quoi que tout mon
coeur fut reserv pour sa matresse, fit que je commenai ds ce moment
 lui montrer que je disois vrai  son gard. Elle ne voulut pas m'en
croire si-tt, de peur d'avoir lieu de s'en repentir, elle fit la sage,
quoi qu'elle ne le fut gures. Cependant pour ne se pas montrer ingrate
aux tmoignages que je venois de lui donner de mon amour, elle me fit
une confidence qui me surprit extrmement. J'tois bien loign aussi
d'en avoir jamais rien devin, quoi qu'elle ne me dit rien qui ne fut
vrai, & que je n'experimentasse bientt aprs d'une manire  n'en
pouvoir douter aucunement. Elle me dit que si sa matresse ne me rendoit
pas justice, ce n'toit pas pourtant tant par l'aversion qu'elle avoit
pour les Franois, comme elle prenoit  tche de me le persuader, que
parce qu'elle avoit donn son coeur  un autre; qu'aussi bien loin de
har ntre Nation au point qu'elle en faisoit semblant, elle y avoit
plac toutes ses affections, qu'elle toit amoureuse perduement du
Marquis de Wardes, jeune Seigneur des mieux faits de la Cour, quelle
toit mmes assez folle pour se mettre en tte, comme elle toit d'aussi
bonne Maison que lui, qu'il seroit encore trop heureux que de l'pouser;
que cela auroit bien p tre  la verit, sans le secours que j'avois
donn  son frere, parce que s'il eut t tu dans cette occasion, elle
seroit devenu une si grosse heritiere que c'eut t une grande fortune
pour lui que d'en pouvoir faire sa femme.

Bien que ce discours eut dequoi m'affliger cruellement par la dcouverte
que je faisois d'un rival, & encore d'un rival qui toit extrmement 
craindre par son mrite; je ne laissai pas de lui faire une demande qui
sentoit plus l'homme curieux que l'homme afflig. Je m'enquis d'elle si
elle ne savoit point de quelle manire elle avoit re la nouvelle du
secours que j'avois donn  son frere, parce que quoi qu'elle m'en eut
parl, comme ce n'avoit t que par forme de raillerie, je ne pouvois
croire que c'eut t de l'abondance du coeur qu'elle m'eut parl. Elle
me rpondit que j'en croirois tout ce que bon me sembleroit, mais qu'
moins que de me vouloir tromper moi-mme, je devois prendre au pied de
la lettre tout ce que j'en avois entendu; qu'elle en avoit t touche
amerement, & que si elle eut p me manger dans ce tems-l ou me dechirer
avec les ongles, elle l'eut fait de tout son coeur; qu'elle le feroit
bien encore presentement, si elle le pouvoit; qu'ainsi je devois tre
persuade que quand bien mme elle m'eut voulu autant de bien qu'elle me
vouloit de mal lorsque cela toit arriv, cela toit plus que suffisant
pour ne me le pardonner de sa vie, que lorsqu'elle m'en avoit parl
comme elle avoit fait, je devois savoir qu'elle ne le faisoit que par
adresse, & aun que je ne rconnusse pas ni moi ni personne ses
veritables sentimens, qu'il n'y avoit qu' elle seule  qui elle en eut
parl confidemment, & que si je savois en quels termes elle l'avoit
fait, cela ne me donneroit pas grande estime pour elle.

Quand la femme de chambre m'eut instruit de toutes ces choses, je voulus
savoir d'elle en quels termes en toit le Marquis de Wardes avec elle, &
s'il en avoit obtenu des faveurs: elle me rpondit qu'il n'avoit eu
garde encore d'en obtenir, parce qu'il ne lui avoit jamais parl; qu'il
venoit bien  la verit voir quelque fois la Reine d'Angleterre, mais
que comme Sa Majest veilloit sur la conduite de ses filles d'honneur,
parmi lesquelles toit tojours Miledi... quoi qu'elle n'en fut pas du
nombre, il auroit t impossible  ce Marquis de lui parler, quand mme
il en eut eu le dessein; que cependant elle ne pouvoit dire au juste
s'il n'avoit point connoissance de l'amour qu'elle avoit pour lui, parce
qu'il clattoit si fort dans ses yeux, toutes les fois qu'elle le
voioit, qu'il ne falloit pas tre trop clair voiant pour s'en
appercevoir; qu'elle pouvoit dire mme que si elle ne le lui avoit pas
encore apris de sa propre bouche d'une maniere plus intelligible que ne
faisoient ses yeux, ce n'toit qu' elle qu'elle en avoit l'obligation;
qu'elle lui avoit voulu crire plusieurs fois, mais qu'elle l'en avoit
tojours detourne, en lui rpresentant qu'il ne pouroit jamais avoir
grande estime pour elle du moment qu'elle en viendroit l avec lui.

Je fus touch sensiblement de ces nouvelles qui ne pouvoient tre de
plus grande consquence qu'elles l'toient  mon amour. Je tchai
nanmoins de cacher les remuements qu'elles excitoient en moi, de peur
de dtruire par-l ce que j'avois tch d'insinuer  la femme de
chambre. Je croiois qu'il m'toit important de ne lui pas faire voir
quelle toit ma foiblesse l-dessus, & de lui faire accroire au
contraire que si je voulois tre instruit de tout ce qui arriveroit de
la suite de cette passion, & s'il y en avoit quelqu'une en moi, ce
n'toit qu'elle qui en toit cause. Je russis assez bien dans mon
dessein; & nous tant sparez fort bons amis cette fille & moi, quoi
qu'il ne se fut rien encore pass entre nous qui me dut faire compter
tout  fait sur elle, elle me convia  la revenir voir  des heures que
sa matresse ne seroit pas au logis. Je le lui promis comme un homme qui
n'avoit garde d'y manquer par l'amour que je lui portois dja. Elle le
crut facilement, parce que je lui avois paru amoureux, & que les femmes
croient aisment ce qu'elles desirent; quoi qu'il en soit m'attachant
ds ce jours l  observer le Marquis de Wardes depuis les pieds jusques
 la tte, je commenai  m'appercevoir que ce sont d'tranges yeux que
ceux d'un rival. Quoi que je ne lui pusse refuser la justice que chacun
devoit  son mrite, je ne laissai pas de trouver  redire  tout ce
qu'il faisoit; tant je trouvois qu'il regnoit un certain air de vanit
dans toutes ses manires, tantt qu' ce de vouloir parotre avoir de
l'esprit il en avoit moins qu'il ne croioit. Je voulois aussi tantt que
pour avoir trop bonne opinion de sa personne les autres n'en devoient
pas avoir beaucoup, & ainsi tojours dispos  en juger
desavantageusement, je m'en faisois un portrait terrible, dans le tems
qu'il ne songeoit pas seulement si j'tois au monde.

Pendant que cela se passoit il se fit un mariage  la Cour qui eut eu
des suites qui m'eussent fait beaucoup d'honneur, si ce n'est qu'on
empcha celui que M. de Treville me vouloit faire, comme je le dirai
dans un moment. La Marquise de Coaslin qui toit une jeune veuve belle &
riche toient devenu amoureuse du Chevalier du Boisdauphin qui toit un
Cadet de bonne Maison, & parfaitement bien fait; elle l'pousa malgr le
Chancelier & la Chancelliere, comme aussi malgr tous les parens de son
premier mari. Il n'toit pas fort extraordinaire que ceux-ci ni
voulussent pas consentir, puisque ce second mariage toit capable de
ruiner les enfans du premier lit; mais pour le Chancelier & la
Chancelliere comme ils n'eussent pu se choisir un gendre qui leur eut
fait plus d'honneur, quand mme ils en eussent cherch un par toute la
France, l'on vit bien que ce qui faisoit leur chagrin, c'est qu'ils
toient moins amateurs du merite dont ce Chevalier avoit bonne provision
que du bien de la fortune dont il toit assez mal partag. Comme il
changea de nom aussi-tt aprs son mariage, & qu'au lieu de celui de
Chevalier de Boisdauphin il prit celui de Comte de Laval, je ne
l'appellerai plus autrement quand j'aurai  en parler. Au reste comme ce
Comte avoit fait l'amour  sa femme sans le su du pere & de la mere, la
Chancelliere ne le connoissoit point encore, quoi qu'il y eut dja
quelque tems qu'il coucht avec sa fille, ainsi l'ayant v venir un jour
aux Minimes de la place Royale o elle toit alle  quelque devotion,
elle dit  une Dame avec qui elle toit & que ce nouveau Comte avoit
salue, qu'il falloir avour que cet homme l toit bien fait, & qu'il
lui plaisoit extrmement: la Dame qui toit bien aise de se donner
carrire voiant qu'elle ne le connoissoit point, ne se mit pas en devoir
de lui apprendre si-tt qui il toit, quoi qu'elle le lui eut demand,
en lui tmoignant combien elle toit charme de son air & de sa bonne
mine; ainsi au lieu de lui rpondre aux autres choses qu'elle lui avoit
dites, elle lui rpliqua qu'elle ne s'tonnoit pas que le Cavalier fut
si sort de son gout, puis qu'il l'toit aussi de celui de beaucoup de
dames, qu'il y en avoit bon nombre qui en faisoient leurs delices, & une
entr'autres de par le monde qui en faisoit plus de cas que de tout le
reste des hommes.

Ces parolles firent croire  la Chancellerie qu'il y avoit de la
galanterie au fait de la dame dont celle-ci lui vouloit parler, cela ne
lui donna que plus de curiosit, qu'elle n'en avoit encore auparavant,
de connotre le Cavalier. Ainsi disant  son amie de ne la pas tenir
plus long tems en suspens, & de lui apprendre son nom sans diffrer, &
en mme tems celui de la dame qui en faisoit tant d'tat, elle lui
rpondit malicieusement, afin d'augmenter encore son impatience, qu'elle
se faisoit un scrupule de la contenter, que ce qu'elle venoit de lui
dire avoit quelque air de medisance, qu'ainsi elle ne croioit pas 
propos de lui dire le nom ni de l'un ni de l'autre, parceque ce qu'elle
lui en diroit lui pouroit peut tre faire faire quelque mchant
jugement. La Chancelliere prit cela pour argent comptant. Cependant
comme elle toit femme, c'est  dire extrmement curieuse, elle dit tout
bas  un de ses laquais en sortant de l'Eglise, d'aller devant une telle
chapelle; & de demander  des valets vetus de telles livres, qui toit
le nom de leur maitre. Comme il y a des livres qui se ressemblent les
unes aux autres, ce laquais confondit celles d'un certain Genois qui
toit  la Cour depuis un mois ou deux avec celles du Comte de Laval,
ainsi s'tant address  ses gens au lieu des siens, ils lui rpondirent
que leur maitre s'appelloit le Marquis Spinola.

La Chancelliere qui venoit de prier la dame d'aller dner chez elle, ne
voulut pas monter en carosse que son laquais ne lui eut rendu rponse de
ce qu'elle l'avoit envoy savoir. Il lui vint dire  l'oreille le nom
que les laquais du Genois lui avoient dit, & cette dame ne croiant pas
qu'il put s'tre tromp aprs les enseignes qu'elle lui avoit donnes,
dit alors  l'autre qu'elle n'eut pas couru grand risque quand elle lui
eut nomm l'homme qu'elle avoit eu envie de connotre, puis qu'elle lui
pouvoit jurer que c'toit l la premiere fois qu'elle en avoit oui
parler; qu'ainsi si sa maitresse ne lui toit pas plus connu que lui,
elle pouvoit la lui nommer encore toute  l'heure, puis qu'on ne pouvoit
faire de mechant jugement d'une personne que l'on ne connoissoit point.

Le dame vit bien qu'il y avoit de la mprise & mme du galimatias en
tout cela, & ne voulant pas la redresser, elle souffrit que la
Chancelliere l'entretint de la bonne mine du prtendu Marquis sans s'y
opposer en aucune faon. Mais ce qui ne fut pas le pire de tout, c'est
que celle-ci ne se pouvant lasser d'en parler lui dit, qu'encore passe
si sa fille de Coaslin eut epous un homme comme celui-l, qu'au moins
on pouroit dire qu'elle n'auroit pas trop mal choisi, & que qui diroit
autrement, elle seroit la premiere elle mme  prendre son parti.
L'autre avoit l un beau champ de ne lui plus faire de mistere
d'avantage, & de lui avour que celle-ci qu'elle prenoit pour le Marquis
de Spinola toit son gendre, mais se doutant bien qu'aprs avoir cet
homme si fort sur le coeur, elle ne s'en tiendroit pas l, & qu'elle en
voudroit parler en dinant au Chancellier, elle fut assez malicieuse pour
ne la pas detromper si-tt; elle voulut se donner la comedie tout
entiere & se contenta d'applaudir  ce qu'elle disoit. Cela arriva
justement comme elle l'avoit pens. Le Chancelier ayant demand  sa
femme si elle toit sortie le matin, & o elle avoit t, elle lui
rpondit qu'elle toit all aux Minimes, o elle avoit veu quantit des
personnes de grande distinction; que cependant elle lui diroit
franchement & sans craindre de le rendre jaloux que si elle toit encore
 marier & qu'elle fut maitresse d'elle mme, elle y avoit veu un homme
qui tout tranger qu'il toit auroit bien la mine d'avoir grande part 
son coeur; que Chabot n'en approchoit pas ni avec sa belle danse, ni
quelque bon air qu'il put avoir; qu'ainsi il toit bien heureux que cet
homme l ne fut pas venu  Paris devant que d'pouser la Duchesse de
Rohan, parceque si cette Duchesse l'eut veu, elle lui eut bien-tt donn
la prference  son prejudice.

La Chancelliere ajouta encore quantit de choses pour exalter son heros,
tellement que le Chancellier tant en peine de sa voir qui pouvoir tre
une homme si bien fait, d'un si grand air & de si bonne mine, il lui
demanda s'il n'y avoit pas moien de savoir son nom; elle lui rpondit
qu'elle n'y entendoit point de finesse, comme faisoit une certaine Dame
de par le monde qui ne le lui avoit jamais voulu dire, quoi qu'elle le
lui eut demand par plusieurs fois. Elle faisoit par l le procs 
celle qu'elle avoit amene diner chez elle, & la regardant avec un
souris, elle croioit la punir par l comme elle meritoit, de lui avoir
fait mistere d'une chose qu'elle pouvoit savoir si facilement
d'ailleurs. Au reste ayant autant d'impatience pour le moins d'apprendre
 son mari quel toit le nom de son Adonis qu'il en avoit eu  le lui
demander, elle ne lui eut pas plu-tt nomm le Marquis Spinola qu'il lui
rpondit ou que l'on s'toit moqu d'elle, ou qu'elle se vouloit moquer
de lui; qu'il avoit veu ce Marquis plus d'une fois en allant chez le
Roi, & que bien loin qu'il fut homme d'aussi bonne mine qu'elle
prtendoit, il toit bien plus capable de donner du degot que de
l'admiration.

Cette rponse surprit la Chancelliere qui voulut appeller son laquais
pour tmoigner qu'elle lui disoit vrai. Le Chancellier lui rpondit
qu'elle n'y pensoit pas de vouloir qu'un laquais fut plus croiable que
lui, comme s'il avoit de meilleurs yeux qu'il n'en avoit. La Dame que la
Chancelliere avoit convi  diner rioit en elle mme de tout son coeur
de cette dispute, & en eut encore bien autrement ri, si elle n'eut point
eu peur que la Chancelliere l'appellt aussi en temoignage  son tour,
mais la chose se passa tout d'une autre maniere, & voici comme s'en fit
le denoument. Le Chancellier fch de voir que sa femme lui soutint
tojours que son Marquis de Spinola toit non seulement fait  paindre,
mais encore qu'avec beaucoup de beaut, il avoit aussi l'air avec lequel
on nous depeint le Dieu Mars, lui rpondit qu'il ne se contentoit pas
ainsi d'une description en gnral & qu'il vouloit qu'elle lui fit celle
de cet homme en dtail. Elle lui rpliqua qu'elle le vouloit bien, & y
aiant satisfait en mme tems, il vit bien aprs un moment de
conversation que celui aussi dont elle lui vouloit parler toit son
gendre, ainsi lui disant  l'heure mme qu'elle ne devoit plus blmer sa
fille d'en tre devenu amoureuse, puisque sans tre oblig de lui
donner la question elle avouoit elle mme qu'il lui en fut bien arriv
autant qu' elle si elle eut t encore  marier, il la surprit
extremement par ce reproche. Elle voulut un peu de mal  la Dame de ce
qu'elle toit cause par le mistere qu'elle lui avoit fait, de ce qu'elle
s'toit attir cette piece. Mais le droit d'hospitalit demandant
qu'elle ne lui en tmoignt rien, ou du moins que ce ne fut
qu'honntement, on en demeura l  l'gard du Comte sans remettre
davantage cette affaire sur le tapis.

Cependant la Chancelliere prit tant de got par-l pour son gendre, que
s'il n'eut tenu qu' elle, elle eut pardonn non-seulement  sa fille 
l'heure mme, mais fut encore demeur d'accord avec elle, que
puisqu'elle avoit voulu se remarier elle n'avoit p faire un meilleur
choix que celui-l. Il eut t  souhaiter pour ces nouveaux mariez, que
le Chancellier eut t de mme humeur. Cela les eut fait bientt entrer
en grace auprs de lui; mais comme il toit ttu comme une mulle, quoi
que bon homme dans le fonds, il continua non-seulement de leur faire la
guerre, mais il fut encore si injuste que de se plaindre de ce qu'ils
avoient si peu de soin de desarmer son couroux, qu'ils ne feignoient
point de se montrer tous les jours aux endroits o il alloit par les
devoirs de sa charge. Il vouloit parler du Louvre o le Comte & la
Comtesse se trouvoient souvent pour faire leur Cour, & comme leurs amis
communs eussent t bien aises de les raccommoder, ils conseillerent 
ceux-ci de s'loigner pour quelque tems de Paris pour lui marquer plus
de respect. Le Comte & la Comtesse prierent alors Mr. de Bellievre que
nous avons v depuis premier President du Parlement de Paris, de leur
prter sa Maison de Berni qui n'est qu'aux portes de cette grande Ville.
Il fut ravi de leur faire ce plaisir, & s'y en tant allez, toute la
Cour les y fut voir sans se soucier autrement de ce que le Chancellier
en pouvoit dire, aussi tois-ce deux personnes trs estimables que ces
nouveaux mariez, outre qu'on savoit bien dans le fonds que quand le
Chancellier auroit pass sa fantaisie, bien loin de trouver  redire,
qu'on fut ainsi all les visiter, il auroit mme obligation  ceux qui
leur auroient donn ces marques de leur estime.

Au reste, comme il n'y avoit personne qui ne fut dans la mme
prvention, il se presenta divers Negociateurs pour moyenner un
accommodement entre des personnes si proches. Le Comte & la Comtesse ne
demandoient pas mieux, & disoient  tous ceux qui leur en parloient, que
s'il ne faloit qu'aller demander pardon  genoux au Chancellier ils
toient tout prts de le faire, pourv qu'il voulut s'en contenter;
qu'au surplus s'ils eussent s que leur mariage lui devoit tre
desagreable, ils se fussent bien abstenus de le faire pour ne lui pas
donner sujet de se chagriner contr'eux. Il n'y avoit rien de plus soumis
que ces paroles, & leurs amis tchoient de les faire valoir au
Chancelier, mais comme il n'toit pas duppe, il leur rpondit qu'il n'y
avoit rien de plus ais que de parler de la sorte aprs coup, parce que
l'on savoit bien qu'il n'en seroit tojours ni plus ni moins. Ainsi il
paroissoit dur comme un vieux Caporal, quand il s'addoucit tout d'un
coup, & lors qu'il y pensoit le moins. Voici comment cela arriva.

Mr. de Treville qui avoit os resister au Cardinal de Richelieu qui
toit la terreur de tous les Grands, se faisant encore valoir bien
d'avantage presentement qu'il n'avoit plus affaire qu' un Ministre mol,
& de qui l'on commenoit  dire dja qu'il n'y avoit qu' lui montrer
les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, Mr. de Treville, dis-je,
en ayant arrach une grace qu'il ne lui eut jamais accord s'il ne l'eut
pas plus craint qu'il ne l'aimoit, en fut presenter lui-mme les Lettres
au Chancellier, de peur que s'il les lui faisoit presenter par un autre,
il ne refust de les sceller. Le Chancellier qui n'toit pas tout--fait
si mol que le Cardinal, quoi qu'il aimt bien  faire sa Cour aux
Puissances, ayant pris ces lettres & v par la lecture qu'il en fit que
s'il les scelloit cela donneroit sujet de murmurer  ceux qui y
pouvoient avoir intrt, les lui rendit sans vouloir les sceller. Il lui
dit qu'il faloit qu'il en parlt auparavant  la Reine Mere, & que quand
il lui auroit fait entendre de quelle consquence il lui toit de ne les
pas faire passer au sceau, il esperoit que ni elle ni lui ni penseroient
plus. Treville qui n'toit pas accoutum  se voir resister en face, lui
rpondit d'un air de gascon que la Reine avoit bien s apparement ce
qu'elle faisoit quand elle lui avoit accord la grace qu'il lui
presentoit presentement, qu'il y avoit un peu trop de vanit  lui 
vouloir controller ses actions, & que s'il ne scelloit ces lettres de
bonne grace, il n'toit pas en peine de le lui faire faire de force; que
la Reine le lui commanderoit bientt absolument, qu'enfin tout le
conseil qu'il avoit  lui donner & mme s'il vouloit qu'il en ust en
bon ami, toit de ne se pas attirer cette affaire sur les bras.

C'toit s'en faire un peu trop accroire, que de parler de la sorte au
premier Officier de la Couronne; mais comme quelque esprit que l'on ait,
il y a des rencontres o bien loin de se rendre matre de ses passions,
l'on s'y laisse tellement emporter qu'il semble que l'on ait perdu la
raison, Mr. de Treville au lieu de rentrer dans lui-mme & d'en devenir
plus sage, ne se contenta pas seulement de ce qu'il venoit de dire, mais
fit encore une action qui scandalisa toute la compagnie. C'toit un jour
de sceau, & la chose n'en etoit que plus remarquable par la grande
assemble qui toit-l, quoi qu'il en soit ne se mettant gueres en peine
d'avoir tant de tmoins de son emportement, il lui demanda tout de
nouveau s'il ne vouloit pas sceller ces lettres, & comme il vit qu'il
n'en vouloit rien faire, aprs lui avoir dit qu'il ne lui feroit jamais
l'honneur ni de les lui presenter une seconde fois ni de lui en
presenter jamais d'autres, il commena  les lui dechirer au nez. Il lui
dit de plus en mme tems comme par une espece de menace que ce n'toit
plus son affaire, que c'toit celle de la Reine & qu'il lui laisseroit
le soin de se faire ober.

Un Proced si violent & si public vola tout aussi-tt par tout Paris, &
ne tarda gueres  se rpandre jusques  Berni. Mr. le Comte de Laval en
partit aussi-tt sans en rien dire  sa femme, & tant all descendre
chez un de ses amis, il le pria d'aller appeller Treville de sa part.
Treville toit all au sortir du sceau chez la Reine, & chez le Cardinal
pour prendre les devans sur ce qui venoit d'arriver, & s'tant arrt 
dner chez Mr. de Beringuen premier Ecuyer de la petite curie du Roi,
il s'en revint ensuite faire un tour chez lui. J'y tois all pour lui
porter une lettre du pas qu'un Gentilhomme m'avoit adresse, pour la
lui remettre en main propre. Il me demanda de qui elle toit avant que
l'ouvrir, & lui ayant dit le nom de celui qui me l'avoit envoye, il me
rpondit en goguenardant que ce Gentilhomme eut bien mieux fait de
demeurer dans la compagnie des Mousquetaires o il avoit t trois ou
quatre ans que de la quitter, comme il avoit fait pour aller
s'encornailler dans la Province, qu'il parieroit bien qu'il me diroit
mot  mot tout le contenu de cette lettre, sans la lire, que c'toit
assurment pour implorer son secours afin de venir taller ses cornes au
Parlement de Paris, comme s'il ne devoit pas tre assez content que
celui de Pau en eut pris connoissance.

S'tant mis ainsi  railler avec moi, il ouvrit cette lettre o il
trouva effectivement tout ce qu'il venoit de me dire. Ce Gentilhomme lui
mandoit que le galant de la femme, tant parent de deux ou trois
Presidens de ce dernier Parlement, & n'y ayant point de justice 
esperer pour lui, dans ce Tribunal, il couroit grand risque d'entasser
affront sur affront, s'il ne lui servoit de Pere & de Protecteur. Mr. de
Treville qui m'avoit l tout haut ces derniers mots me demanda ce que
j'en pensois, & s'il ne devoit pas pltt prendre parti contre lui que
de se declarer en sa faveur. Je crs lors qu'il me parla de la sorte
qu'il faloit qu'il fut aim du galant ou du moins qu'il lui fut
recommand de bonne part. Et comme la partie souffrante toit des amies
de la Maison, & que l'avis que Mr. de Treville me demandoit me mettoit
en droit de lui recommander la justice au prjudice de la faveur que
l'autre pouvoit avoir trouve auprs de lui, je me mettois dja sur mon
bien dire pour le persuader, quand il m'interompit pour me faire des
reproches de ce que je lui conseillois de se declarer le pere d'un cocu.
Il me dit en mme tems que mon ami n'y pensoit pas de lui faire cette
priere ni que je n'y pensois pas moi-mme, puis que je l'exposerois
par-l, s'il toit si simple que de me croire,  le faire montrer au
doigt.

Comme je vis qu'il toit ainsi de si bonne humeur & qu'il ne demandoit
qu' rire j'entrai dans la raillerie o je ne rssissois pas trop mal,
quand je m'en voulois mler. Cependant dans le tems que nous commencions
 nous y enfoncer tous deux, un laquais l'en vint retirer, en lui
annonant qu'un Gentilhomme qui n'avoit pas voulu dire son nom demandoit
 lui parler. C'toit justement l'ami du Comte de Laval qui venoit pour
s'acquiter de la commission qu'il lui avoit donne, mais Mr. de Treville
ne s'en doutant nullement commanda  ce laquais de le faire entrer. Ce
Gentilhomme entra un moment aprs, & Mr. de Treville qui le connoissoit
pour le voir tous les jours  la Cour, lui ayant demand ce qui
l'amenoit, & s'il pouvoit quelque chose pour son service, celui-ci lui
rpondit pour me depaiser qu'il venoit lui demander une casaque de
Mousquetaire pour un Gentilhomme de ses parens. Mais que comme il lui
toit arriv des affaires dans son pas, il toit bien aise de l'en
entretenir en particulier, afin qu'il juget s'il seroit en seuret dans
sa compagnie. Je voulus m'en aller pour les laisser en repos, mais Mr.
de Treville m'ayant dit de ne me pas loigner, parce qu'il avoit  me
dire quelque chose sur la lettre que je lui avois apporte, je m'en fus
dans son Anti-Chambre o je me mis  causer avec un Mousquetaire qui lui
servoit d'Ecuyer.

Je ne fus pas pltt sorti que le Gentilhomme aprs avoir chang de
langage avec lui, lui dit que Mr. le Comte de Laval vouloit le voir
l'pe  la main, qu'il avoit appris ce qu'il avoit fait  son
beau-pere, & que comme sa robe l'empchoit d'en tirer raison c'toit 
lui qui devoit tre un autre lui-mme  se charger de sa querelle, qu'il
l'attendoit hors de la porte St. Jques en bonne devotion qu'il le
meneroit s'il vouloit; qu'il n'avoit qu' prendre un de ses amis avec
lui, afin qu'il ne fut pas un tmoin inutile de leur combat. Mr. de
Treville, qui bien loin de manquer du ct du coeur en avoit plus
qu'homme du monde, lui rpondit qu'il lui faisoit plaisir de s'tre
charg d'une commission comme celle-l, que le Comte de Laval lui en
faisoit aussi beaucoup de s'tre charg de la querelle de son beau-pere,
parce que du metier dont il toit il eut t oblig de boire impunment
l'affront qu'il pretendoit avoir re de ce Magistrat, s'il ne s'toit
present quelqu'un heureusement pour lui en faire reparation.

Ce Gentilhomme lui repliqua qu'il n'toit point question de savoir qui
avoit tort ou qui ne l'avoit pas, puis que cela s'alloit terminer l'pe
 la main, que des plaintes ne pouvoient tre bonnes que dans une
justice regle ou devant des arbitres, mais que la fortune allant
decider comme il lui plairoit qui avoit raison de l'un ou de l'autre, il
toit sr que de quelque maniere que les choses se passassent son ami
seroit tojours content, pourv qu'il eut le plaisir de faire deux coups
d'pe contre lui; qu'il croyoit qu'il n'en seroit pas autrement de son
ct, parce que quand de braves gens comme ils toient s'etoient mis en
devoir de se tirer du sang l'un  l'autre, celui qui toit rpandu, de
quelque ct que ce pt tre, avoit dequoi effacer tout ce que des
differens encore bien plus grands que le leur faisoient natre de
ressentiment dans un esprit.

Comme les discours les plus court ont plus de grace dans une rencontre
comme celle-l, que tout ce que l'on sauroit se dire de part & d'autre,
ils en demeurerent l tous deux. Cependant Mr. de Treville ayant appell
son laquais qui toit demeur de garde  la porte, il lui dit de me
faire rentrer. Le laquais n'eut pas loin  m'aller chercher, puis que je
n'tois qu' trois pas del, & m'tant present devant lui, il me dit en
presence de ce Gentilhomme que lui tant venu faire un appel de la part
du Comte de Laval, il ne jettoit point les yeux sur d'autre que sur moi
pour lui servir de second, qu'il ne me demandoit point si je
m'aquitterois bien de cet emploi, parce qu'il avoit tant de preuves de
ce que je savois faire qu'il seroit pltt tort par-l  son jugement,
qu'il ne m'en feroit  moi mme. Le Gentilhomme fut surpris qu'il lui
donnt ainsi un jeune homme de mon ge pour se battre contre lui, &
n'ayant pt empcher de lui en tmoigner sa pense, Mr. de Treville lui
rpondit que s'il avoit lieu de ne pas approuver son choix, c'est qu'il
le mettoit en plus grand danger qu'il ne croyoit de perdre sa
rputation, que quand on venoit  tre battu par un homme de mon ge,
c'toit un bien plus grand chagrin que de l'tre par un homme fait, que
voil tout ce qui le pouvoit chagriner, parce que pour le reste, il
trouveroit en moi un ennemi qui se battroit de pied ferme & qui lui
feroit la moiti de la peur.

Je me tins non-seulement honor d'un discours qui m'toit si avantageux,
mais encore d'un choix qui ne me l'toit pas moins. Etre second de Mr.
de Treville me part un honneur qui n'alloit pas faire moins parler de
moi que faisoit l'ami de ma Maison avec ses cornes qu'il pretendoit
promener de Parlement en Parlement; ainsi ayant dja beaucoup
d'impatience de me trouver sur le prez depeur de me voir arracher cette
gloire par quelque accident imprev, je n'attendis que la sortie de l'un
& de l'autre, pour les suivre de bon coeur; mais ce que je prevoyois
arriva justement dans le tems que nous y pensions le moins tous trois.
Comme nous allions monter en carosse il vint un Officier de la
Conntablie signifier  Mr. de Treville que Mrs. les Marchaux de France
l'avoient envoy pour demeurer auprs de lui, jusques  nouvel ordre,
sur ce qu'ils avoient appris que le Comte de Laval s'toit mis en
Campagne pour tirer vengeance de l'insulte qu'il pretendoit qu'il eut
fait  don beau-pere.

Il n'est impossible de bien representer la mortification que je receus 
un compliment si peu attendu. Elle fut gale  l'honneur que je me
faisois auparavant d'avoir t choisi par un homme comme M. de Treville
pour une action comme celle qu'il avoit bien voulu me confier. Le Comte
de Laval eut un garde de son ct, & cette affaire ayant t accommode
quelques jours aprs, le Chancellier que tout le monde blmoit de ce
qu'il ne vouloit pas pardonner  sa fille; & qui n'en toit plus retenu
que par la honte qu'il avoit de se retracter si-tt, aprs avoir fait
parotre tant de ressentiment, prit sujet de ce que le Comte venoit de
faire pour lui pour les recevoir tous deux en grace. La Comtesse de
Laval qui aimoit son mari perdument en pensa mourir de joye, trouvant
qu'il ne manquoit plus rien aprs cela  son bonheur. La Chancelliere de
son ct se mira pour ainsi dire dans son gendre, & ne fut pas fche
que la proximit qui toit entr'eux l'empcha d'en devenir amoureuse,
comme elle l'eut peut-tre t d'un autre qui ne lui eut pas t si
proche, & qu'elle eut pu rgarder sans faire tort  sa vertu.

Je fus ravi que la fille du premier Officier de la Couronne eut ainsi
pous un cadet, & quoique je ne me ventasse pas d'tre de si bonne
Maison que lui, je ne laissai pas de me flatter que son exemple seroit
capable de produire un bon effet sur ma matresse, pour peu qu'elle fut
dispose  coter la raison &  me rendre justice. Mais elle toit
tojours si fort entte de son Marquis de Wardes, qu'il toit ais de
voir qu'il y avoit de la vision  son fait. Ce Seigneur n'toit pas pour
pouser une trangere, tant un des hommes de la Cour des plus  son
aise, & c'est tout ce qu'elle eut p esperer si elle eut t heritiere
comme elle l'avoit pens tre sans moi. Cependant comme l'esperance ne
meurt gures, & que c'est ce qui fait vivre les plus miserables, il
arriva que pendant que je me flattois encore de pouvoir surmonter la
haine qu'elle avoit pour moi, elle se flatta aussi que son frere
pourroit mourir, & que son bien & sa beaut lui feroient obtenir un
coeur, sans lequel elle ne pouvoit vivre. Mais son frere s'en tant
retourn quelques mois aprs en Angleterre, & s'y tant mari fort
richement, ses esperances s'en allerent bientt en fume, par les
nouvelles qui lui vinrent presque en mme tems, que sa belle-soeur toit
dja grosse, elle en pensa mourir de douleur, ne voyant plus de jour de
parvenir  ses desseins.

Sa femme de chambre que j'tois all voir de fois  autre pour apprendre
des nouvelles de sa matresse, & de qui j'avois jug  propos de
recevoir toutes les faveurs qu'une femme sauroit donner  un homme, afin
de la mettre davantage dans mes interts, m'ayant appris sa folie, je
fis tout ce que je pus pour l'oublier; mais n'en ayant jamais p venir 
bout, quelque effort que je pusse faire, je deguisai si bien mes
sentimens  cette femme de chambre, qu'elle ne crut plus du tout que
j'en fusse amoureux. Un autre s'y seroit p tromper tout aussi bien
qu'elle, parce qu'elle recevoit elle-mme de si grandes marques de mon
amiti qu'il lui toit pardonnable de s'y mprendre.

Cette femme de chambre tant ainsi fort contente de moi, & moi l'tant
pareillement assez d'elle, parce qu'avec ses faveurs sa matresse ne
faisoit pas un pas qu'elle ne m'en avertit, elle me dit deux ou trois
mois aprs que nous fmes bien ensemble, que j'avois fort bien fait de
me gurir de la passion que j'avois eu pour elle; parce qu'elle n'avoit
plus ni raison ni honneur. J'en tois si peu guri comme elle croyoit,
que je me sentis pntrer de desespoir  ces paroles. Cependant ne
voulant pas lui faire connotre ce que j'en pensois, & tant bien aise
au contraire de lui faire accroire que tout ce qu'elle disoit de moi
toit vrai, je me pris  rire, comme si j'eusse t ravi de ne plus
aimer une folle. Je lui demandai en mme tems, mais d'une maniere peu
empresse, & comme si cela m'eut t indifferent, ce qu'elle faisoit
donc tant pour lui donner du scandale, & m'ayant rpondu  l'heure mme
qu'elle n'en faisoit que trop, & qu'elle n'en vouloit point d'autre juge
que moi elle ajouta tout aussi-tt que sa folie ne pouvoit gures aller
plus loin, puis qu'elle vouloit  toute force lui faire porter un billet
au Marquis de Wardes pour lui donner un rendez-vous, qu'elle ne l'avoit
pas voulu faire, qu'elle ne m'en eut parl auparavant; afin de lui
donner l-dessus le conseil qu'elle attendoit d'une personne qui lui
toit aussi affectionne que je le paroissois.

Je m'tonnai comment elle ne s'apperut pas de l'effet que ces paroles
produisirent en moi. J'y demeurai interdit; mais enfin m'tant remis en
quelque faon de mon trouble, je lui demandai de quelle espece toit ce
rendez-vous, que quoi qu'ils fussent tous criminels  une fille, il y en
avoit nanmoins qui l'toient bien plus les uns que les autres;
d'ailleurs, que du petit l'on en venoit bientt au grand, principalement
avec une homme comme de Wardes, qui toit trop habile pour demeurer en
si beau chemin. Elle me rpondit que le rendez-vous dont elle me parloit
toit d'une nature  ne lui plus laisser aucun pas  faire; que
Miledi... vouloit passer une nuit avec lui, & que si je voulois voir le
billet qu'elle lui crivoit l-dessus elle me le montreroit  l'heure
mme, parce qu'elle l'avoit dans sa poche.

J'avois trop d'intert  la chose pour ne la pas prendre au mot, je lui
demandai  le voir, & me l'ayant donn en mme tems j'y ls des choses
que je n'eusse jamais crus, si je ne les eusse vs de mes propres
yeux. Je ne pus m'empcher de plir  cette v, & l'tat o je devins
au mme instant lui ayant fait connotre ce qui se passoit en moi, elle
plit  son tour, voyant combien elle s'toit trompe quand elle avoit
cru que j'avois quitt sa matresse pour elle. Elle me fit mille
reproches de mon dguisement, & ne lui pouvant rien dire qui me put
justifier, aprs ce qu'elle voyoit presentement, je pris le parti de lui
demander du secours contre moi-mme. Ainsi lui avoant ma foiblesse,
dont aussi bien je ne pouvois plus disconvenir, je me jettai  ses piez,
& lui dis que mon repos toit desormais entre ses mains; que je ne
pouvois plus avoir d'estime pour sa matresse, aprs ce qu'elle me
montroit d'elle, mais qu'tant encore assez foible pour desirer de
l'teindre dans la possession des desirs qu'elle avoit allumez par sa
beaut, il ne tenoit qu' elle de me procurer cette satisfaction, que je
n'en aurois pas eu pltt ce que je desirois que je ne penserois plus 
elle que pour la mpriser; qu'il n'y avoit que l'amiti reciproque qui
fut capable de faire revivre des feux qu'on avoit teints dans la
joussance; & que comme je lui deroberois ses faveurs pltt qu'elle ne
me les accorderoit, puisque je ne jourois d'elle que sous la figure de
son amant, je ne demanderois pas  en jour une seconde fois, puis que
je n'y trouverois plus de plaisir; qu'ainsi je retournerois  elle avec
un coeur degag de toute autre passion; de sorte qu'il n'y avoit plus
qu'elle qui en fut matresse  l'avenir.

Quelque loquent que je pusse tre je ne l'eusse jamais persuade, si
j'eusse voulu la laiser decider de mon sort. Mais lui ayant tmoign que
si elle vouloit que j'eusse un plus long commerce avec elle, elle devoit
me donner cette satisfaction, je lui fis faire la chose moiti de force
& moiti de bon gr. Elle me demanda alors comment je voulois qu'elle
s'y prit pour tromper sa matresse, exigeant de moi un serment, qu'en
cas qu'elle vint  s'en appercevoir, je la prendrois sous ma protection
pour lui faire viter sa colere. Je lui dis que puisque ce rendez-vous
toit pour la nuit, elle me pourroit substituer aisment  la place du
Marquis de Wardes, que cela lui seroit d'autant plus facile que sa
matresse desiroit elle-mme qu'il n'y eut point de lumiere dans sa
chambre, ni quand j'y arriverois, ni tant que j'y demeurerois,
d'ailleurs que comme j'en devois encore sortir une heure avant le jour,
elle voyoit bien qu'elle ne risquoit rien  lui faire cette tromperie.

Elle fut bien aise que je lui applanisse toutes les difficultez qu'elle
se faisoit, & ne lui en restant plus dans l'esprit que celle que lui
pouvoit faire la connoissance qu'elle avoit de ma voix, je lui promis de
la dguiser si bien qu'elle crut qu'elle s'en pouvoit fier  moi. La
femme de chambre m'ayant ainsi promis ses services, elle fit accroire 
sa matresse qu'elle avoit port son billet au Marquis, & qu'il ne
manqueroit pas de se rendre incognito dans sa chambre  l'entre de la
nuit, qu'elle l'y garderoit jusques  ce qu'il fut heure de passer dans
la sienne, & qu'il avoit tout autant d'empressement qu'elle en pouvoit
avoir que l'heure du rendez-vous arrivt. Miledi.... fut ravie d'tre si
prs du bonheur qu'elle attendoit. La journe lui dura mille fois plus
que les autres qu'elle eut jamais passes, & elle m'eut dur tout de
mme, & peut-tre encore davantage, si ce n'est que de tems en tems, il
me prenoit une frayeur qu'elle ne vint  me reconnotre. Enfin la Reine
d'Angleterre s'tant retire & toutes les Dames qui toient de sa Cour
ayant fait la mme chose de leur ct, Miledi... ne fut pas pltt dans
son lit que sa femme de chambre m'y conduisit par une petite alle qui
menoit dans son appartement. Comme j'tois oblig de lui faire
compliment sur la grande fortune  laquelle il lui plaisoit de
m'appeller, je n'y manquai pas, mais en contrefaisant si bien ma voix,
que quand mme elle se fut doute de la fourberie qui lui toit faite,
elle ne s'en seroit jamais apper. Je ne crus pas  propos & pour
cette raison, & pour lui marquer plus d'amour, de lui faire un long
compliment, mais ayant fait succeder des caresses  mes paroles, je la
rendis si contente de moi, & le fus aussi tellement d'elle, que nous ne
croyons pas encore tre  la moiti de la nuit quand la femme de chambre
me vint avertir qu'il toit tems de dcamper. Peut-tre que par malice,
ou pour mieux dire par jalousie, elle y vint un peu de meilleure heure
qu'il ne faloit; mais comme Miledi.... ne vouloit pas que le jour la
surprit entre mes bras, elle me dit tout bas  l'oreille de m'en aller,
& qu'elle me feroit avertir par sa femme de chambre quand elle voudroit
que je la revinsse voir.

La femme de chambre me prit par la main pour me mener hors de la
Chambre, parce qu'elle y toit revenu me querir sans lumiere, tout
comme elle m'y avoit amene, elle me fit passer dans sa chambre, & me
dit que l'on ne sortoit pas de chez la Reine d'Angleterre comme l'on
faisoit sans qu'on prit garde qui y entroit ou qui en sortoit, qu'il
faloit que je demeurasse l tout le jour, afin de prendre mon tems de ne
m'en aller qu' la brune, que par ce moyen j'en sortirois sans qu'on
s'appert que j'y fusse entr, que c'toit l l'ordre que lui avoit
donn sa matresse, afin de ne la pas commettre mal  propos, ordre dans
lequel je devois entrer moi mme, parce qu'un galant homme doit avoir
tojours soin de la rputation des Dames.

Je ne saurois dire au juste si sa matresse avoit eu cette precaution
ou non, mais enfin ce qu'elle me disoit tant tojours de la nature des
choses dont l'on dit communment que si elles ne sont pas vrayes elles
sont du moins bien inventes, je n'eus pas le petit mot  y repliquer.
Je pris  toute force un bouillon qu'elle me donna, lui disant nanmoins
pour m'en excuser, que bien que j'eusse souhaitt de passer la nuit avec
sa matresse, la pense dont j'tois rempli que c'toit  un autre qu'
moi qu'elle avoit donn ce rendez-vous m'avoit tellement degot que je
n'y avois pas trop puis mes forces. Je m'imaginois qu'en lui disant
cela, elle m'en croiroit sur ma parole, sans m'en demander d'autre
preuve; mais comme elle avoit plus d'esprit que je ne pensois, elle me
rpondit que si cela toit comme je le lui voulois persuader, elle s'en
appercevroit bien dans un moment; que comme elle avoit t oblige de
faire le pied de gru toute la nuit, & qu'elle n'avoit pas dormi un seul
moment non plus que moi, il faloit que nous nous missions ensemble au
lit, qu'aussi-bien elle n'avoit affaire qu' midi dans la chambre de sa
matresse, ce qui nous donneroit  l'un &  l'autre tout le tems qu'il
nous faudroit pour nous reposer.

Si j'eusse p m'excuser honntement de ce qu'elle me demandoit, je n'y
eusse pas manqu: sortir du lit de la personne du monde que j'aimois le
plus, pour entrer dans celui d'une fille dont je ne m'aprochois que par
dbauche, n'toit pas une chose trop accommodante pour moi. Mais comme
j'eusse eu mauvaise grace  lui resister, & que d'ailleurs j'avois
besoin de repos, je me mis  la carresser pour lui faire accroire que
les faveurs de sa matresse ne m'avoient pas fait oublier le cas que je
devois faire des siennes. En suite dequoi je lui dis que j'avois envie
de dormir, & lui fis mes excuses tout du mieux qu'il me fut possible; &
m'tant assoupi un moment aprs, je dormois encore sans m'tre reveill
un seul moment qu'il toit dja prs de midi, ainsi elle fut oblige de
se lever pour aller rendre le service qu'elle devoit  sa matresse.
Elle n'eut garde de lui dire o j'tois, elle lui dit que le pretendu
Marquis de Wardes toit si charm de la nuit qu'il avoit passe avec
elle qu'il contoit pour rien la prison qu'il lui faloit essuyer ce
jour-l. Miledi fut ravie de ces assurances, & comme elle croyoit en
devoir donner des marques de reconnoissance  ce trop heureux Marquis,
elle se fit donner du papier & de l'ancre & lui envoya ce billet que la
femme de chambre ne m'eut jamais rendu si ce n'est qu'elle y demandoit
rponse. Voici ce qu'il contenoit.

_Je n'ai jamais s jusques o vont les forces d'un homme pour en pouvoir
parler assurment, mais comme  l'age que j'ai je ne suis pas sans en
avoir oui discourir plusieurs fois, je crois que vous avez maintenant
plus de besoin de repos que de travail. Le soin que j'ai de votre sant
fait donc que je vous sais si prs de moi sans vouloir profiter
d'avantage de vtre v pour vtre intrt & pour le mien. Mandez moi
quand vous croyez tre en tat de soutenir une nouvelle preuve. C'est
tre bien hardie que de vous parler de la sorte. Je ne le ferois pas
face  face, & vous n'en sauriez douter, puis que vous avez v que je ne
vous ai laiss approcher de moi de si prs qu'en cachant la confusion
que j'en avois sous l'ombre de la nuit, oui c'est l'obscurit qui a t
cause que j'ai fait cet effort sur moi; les murailles qui sont entre
nous deux font encore que j'ose vous crire ce que je fais ici.
Pardonnez le moi & croyez que je serois plus retenue si j'tois moins
charme de votre merite._

La femme de chambre me trouva encore endormi quand elle m'apporta ce
billet, & m'ayant reveill pour y rpondre, tenez menteur me dit-elle, &
quand je ne saurois pas par ma propre exprience que vous tes
paralitique ce billet ne me l'apprendroit que trop. Je ne sus que
rpondre  ce juste reproche ni encore moins que rpondre  ce billet.
Ce n'est pas que je ne fusse encore assez amoureux de Miledi.. pour lui
promettre des merveilles, mais comme cette rponse devoit passer par les
mains de la femme de chambre, & que je savois bien qu'elle trouveroit
mauvais que j'y fisse le Soyecourt, je me trouvai tout  fait
embarrass. Cependant l'esprit & l'addresse d'un homme ne lui etant
donnez que pour s'en servir dans l'occasion, je dis  celle-ci que le
peu d'exprience que sa matresse avoit dans ce qui s'toit pass entre
nous deux, lui faisant considerer comme quelque chose de grand & de
merveilleux ce qui y toit arriv, il ne me couteroit pas beaucoup de
l'entretenir dans la bonne opinion qu'elle avoit de moi, qu'ainsi si
elle le trouvoit bon je lui offrirois un second rendez-vous pour le soir
mme, ou du moins pour le lendemain; que plus il seroit proche de celui
qu'elle m'avoit donn, moins elle en auroit de jalousie, parce que
m'accusant dja elle mme d'tre paralitique elle voyoit bien que je ne
pourois tre encore rescuscit en si peu de tems, que par ce moyen je ne
lui donnerois pas de grandes allarmes, & que si elle en prenoit elle
auroit grand tort.

La femme de chambre qui toit plus fine que je ne pensois, ne donna
point dans le panneau, elle me rpondit que quelque jalouse qu'elle
pt-tre elle avoit encore plus de soin de ma sant que de son
contentement, qu'ainsi elle ne souffriroit jamais que je prisse un
rendez-vous si prs l'un de l'autre, que nous tions ce jour-l au
Samedi, & que quand je manderois  sa matresse que je me tiendrois prt
le Mecredi suivant pour la faire jour encore de ma conversation,
c'toit tout ce qu'elle me pouvoit accorder. Je fis ce qu'elle voulut,
parce que comme j'avais affaire d'elle je ne pouvois faire autrement. Je
fis donc rponse  Miledi... conformement  ses desirs, & comme elle ne
connoissoit ni mon criture ni celle du Marquis de Wardes, elle prit
aisment l'une pour l'autre. La femme de chambre cependant en rendant
mon billet  sa matresse lui dit que je m'tois ravis aprs l'avoir
crit, que je m'tois souvenu que le Roi devoit aller coucher ce soir-l
 Vincennes & qu'tant oblig d'y aller avec lui, je la priois de
remettre la partie au lendemain, qui toit le Jeudi. Miledi... crut la
chose de bonne foi, quoi que tout cela ne fut invent que par les
raisons que j'expliquerai dans un moment. Au reste le Mecredi tant venu
& m'tant rendu chez la femme de chambre qui me devoit tojours conduire
 mon rendez-vous, elle me dit que sa matesse ne me pouvoit voir cette
nuit la, parce qu'il venoit une de ses amies coucher avec elle. Je fus
trs mortifi de ce compliment, quoi qu'elle me dit en mme tems que je
n'aurois que vingt quatre heures  attendre, & que ce seroit pour le
lendemain. Enfin ayant t oblig de me consoler malgr moi, je voulois
m'en retourner  mon logis quand la femme de chambre me dit que si je ne
pouvois pas me rjour avec sa matresse, je pourois bien le faire avec
elle, qu'elle avoit fait mettre des draps blancs  son lit, & qu'au
moins auroit-elle le plaisir de me mettre au mme tat en sortant
d'avec-elle, que je l'avois t il n'y avoit que trois jours en sortant
d'avec Miledi... qu'elle y feroit tojours tout son possible, & qu'il
n'toit pas juste qu'elle eut tojours les restes d'une autre.

Ces paroles qui toient plus que suffisantes pour me faire voir combien
elle toit fine & intresse, me chagrinerent extrmement; mais enfin me
trouvant pris sans verd, & n'ayant pas le moindre mot  y rpondre toute
ma ressource fut de me mnager si-bien que cela ne me fit point de tort
quand je serois auprs de sa matresse. Mais comme j'avois affaire  une
femme ruse, ce qui n'est pas bien difficile de juger, par ce que je
viens de dire, elle me mena beaucoup plus loin que je ne voulois. La
matine tant venu, & l'heure de se lever tant arrive, elle ne voulut
pas me souffrir au lit, sous prtexte qu'il devoit venir des Marchands
dans sa chambre pour apporter quelque chose  sa matresse. Elle leur
avoit donn effectivement rendez-vous ce jour-l, afin de ne me pas
laisser le tems de reparer mes forces, elle me fit passer ainsi dans un
cabinet  ct de sa chambre, dont ayant ferm la porte sur moi, elle
m'y laissa sans feu, quoi que la saison ne permit pas encore de s'en
passer. Elle fit bien plus, elle m'y laissa mme tout le jour, sans
m'apporter seulement un morceau de pain  manger, parce qu'elle vouloit
achever de me mettre sur les dents, devant que de me faire passer dans
la chambre de sa matresse. Je reconnus bien la malice, mais enfin ni
pouvant mettre remede, quoi que j'en eusse bonne envie, il me falut
prendre patience jusques  ce qu'il lui plut de me tirer de captivit, &
de l'tat pitoyable o elle me reduisoit. Le moindre de mes maux toit
d'avoir les dents longues, quoi que je d'eusse avoir bien faim, car tout
aprs avoir pass la nuit comme j'avois fait & n'avoir point mang
depuis prs de trente heures, j'tois gel jusques au fonds de l'ame &
jamais homme ne fut moins dispos que je l'tois  me trouver  un
rendez-vous. Enfin entre minuit & une heure la malicieuse femme de
chambre m'tant venu ouvrir la porte du cabinet, & m'ayant voulu faire
des excuses de m'avoir laiss l si long-tems sans secours, comme s'il
lui eut t impossible de faire autrement, je ne crus pas devoir les
recevoir sans lui dire ce que j'en pensois. Elle avoit eu encore une
autre malice qui toit d'avoir teint le feu qui avoit accoutum d'tre
dans sa chambre, depuis qu'elle se levoit jusques  son coucher. Ainsi
ne pouvant me rechauffer comme je le pretendois devant que d'aller voir
sa matresse, je la priai de me donner du moins un fagot, afin d'y
mettre le feu dans un moment, mais elle me rpondit avec un certain air
de mchancet & de jalousie qu'elle feroit mal ma Cour  sa matresse,
si elle lui disoit que je lui demandois du feu quand il toit question
de l'aller voir, qu'elle ne lui en parleroit pas de peur de me perdre de
rputation auprs d'elle, qu'un amoureux qui avoit toutes ses chaleurs
comme je les devois avoir  mon ge seroit bien-tt rechauff, de sorte
que tout mon soin ne devoit tre que de l'aller trouver sans perdre un
moment de tems.

Elle ne s'amusa pas  attendre ma rponse pour me faire passer dans sa
chambre, & me prenant par la main, je la pensai glacer, tant la mienne
toit froide: la joye qu'elle eut de me voir en cet tat fit qu'elle ne
prit pas garde  la peine que cela me faisoit. Je me laissai conduire,
voyant qu'il me seroit inutile de lui rien demander d'avantage, &
qu'elle ne seroit jamais d'humeur  me l'accorder, elle me laissa quand
je fus auprs du lit de Miledi... & n'osant l'approcher de peur de la
glacer elle-mme, elle me demanda  quoi il tenoit que je ne me misse
auprs d'elle. Je lui rpondis que sa femme de chambre m'ayant tenu
quelques heures dans son cabinet sans me donner du feu, & que n'en ayant
point encore trouv au sortir de l j'tois gel  un point que cela
toit inconcevable, mes dents qui alloient les unes contre les autres
lui certifioient encore mieux la chose que tout ce que je lui en pouvois
dire, ayant donc piti de moi, elle me dit de me coucher promptement,
afin de me pouvoir rechauffer. Je le fis comme elle le vouloit, mais
sans me sentir amoureux en aucune faon. Elle s'approcha de moi en mme
tems, & me serrant entre ses bras, l'amour qu'elle avoit non pas pour
moi, mais pour celui qu'elle me croyoit tre, fit qu'elle ne sentit pas
d'abord le glaon qu'elle embrassoit: elle eut toutes les peines du
monde  me rechauffer, & n'en tant venu  bout qu' la longue elle me
dit les choses du monde les plus tendres pendant ce tems-l, pour me
faire comprendre combien elle m'toit oblige de m'exposer  cette
incommodit pour l'amour d'elle. Ne pouvant comprendre cependant
pourquoi sa femme de chambre m'avoit fait attendre si long-tems dans le
lieu o elle m'avoit renferm, & encore moins pourquoi elle m'y avoit
laiss sans feu, elle me demanda si je n'en savois point la raison. Je
n'eus garde de la lui apprendre, ni le tems que j'avois t dans ce
cabinet: quoi qu'il en soit, soit que le tems que j'avois souffert eut
tellement abattu mes forces, qu'elle ne pussent se rtablir si-tt, ou
que la femme de chambre les eut puises elle mme par l'excs qu'elle
m'avoit fait faire avec elle, Miledi... eut si peu de contentement du
rendez-vous qu'elle n'eut pas t porte  m'en demander un autre, si
elle eut cr que les choses eussent d s'y passer comme elles faisoient
dans celui-l. Je me levai d'auprs d'elle tout comme je m'y tois
couch, & la femme de chambre eut encore la malice de me venir chercher
quatre heures avant le jour. Je trouvai alors non-seulement un bon feu
dans sa chambre, mais encore de quoi remplir mon ventre, comme il faut.
Je mangeai comme un homme qui en avoit bon besoin, & ayant essuy
quantit de railleries de cette manteuse, rien ne me consola que la
pense que j'eus que sa matresse lui feroit une bonne mercuriale de la
maniere qu'elle m'avoit trait. Elle n'y manqua pas effectivement, & je
sus de la femme de chambre mme qu'elle avoit eu bien de la peine  lui
faire entendre que ce qu'elle en avoit fait, n'avoit t que parce que
ce jour-l sa chambre n'avoit point desempli de monde.

Miledi... qui avoit trouv got au premier rendez-vous qu'elle m'avoit
donn n'tant pas assez dgoute du second pour ne m'en pas demander un
troisime, la femme de chambre  qui cela commenoit  dplaire resolut
d'y mettre fin par un conseil qu'elle fit semblant de donner  sa
maitresse, comme si ce n'eut t que par le penchant qu'elle avoit de
lui procurer une plus grande satisfaction. Elle lui fit entendre qu'elle
se deroboit la moiti du plaisir qu'elle pouroit avoir si elle joussoit
de mes embrassemens ou en plein jour, ou du moins  la faveur d'une
autre lumiere que celle que nous donne le Soleil. Qu'aprs ce qu'elle
m'avoit permis, elle ne devoit plus se faire de scrupule de voir son
galant en face, outre que les rendez-vous qu'elle lui donnroit seroient
bien plus longs, & par consquent bien plus agrables pour elle. Elle
eut bien de la peine  l'y faire consentir, mais enfin en tant venu 
bout  force de raisons, Miledi convint avec elle qu'elle m'ameneroit
encore dans sa chambre le lundi ensuivant tout comme elle avoit
accoutum, c'est  dire sans apporter de lumiere avec elle, mais qu'au
lieu de me venir querir deux ou trois heures devant le jour, elle nous
laisseroit ensemble jusques  ce qu'il fut tems de se lever.

Ce conseil n'toit qu'afin que je m'abstinsse de moi mme de revenir la
voir, de peur d'encourir le juste ressentiment qu'elle auroit, si elle
venoit  reconnotre la fourberie dont je m'tois servi pour lui derober
ses faveurs. Il est vrai que comme elle en toit de moiti avec moi elle
avoit autant de lieu que j'en pouvois avoir d'apprehender cette
dcouverte; mais comme elle se la pouvoit prevenir soit en m'avertissant
du dessein de Miledi... ou en quittant son service plutt que de s'y
exposer, elle croioit devoir prendre ces mesures pour n'tre plus
expose  la jalousie que lui causoient nos frequens rendez-vous. Je fus
bien surpris quand la femme de chambre m'apprit le dessein de sa
maitresse, & n'ayant garde de deviner que c'toit elle mme qui lui
avoit donn ce conseil, je lui dis que je ne savois pas trop bien
comment nous nous tirerions de cette affaire ni elle ni moi; qu'il toit
presque aussi dangereux de se trouver presentement  un rendez-vous avec
sa maitresse, que d'y manquer aprs l'avoir accept, comme j'avois fait;
qu'en y manquant cela lui donneroit lieu d'avoir recours  un autre qu'
elle, pour savoir du Marquis de Wardes d'o en seroit venu la faute,
principalement quand elle veroit qu'elle ne lui en donneroit point de
bonnes raisons; que si je m'y trouvois d'un autre ct, il toit ais de
voir qu'il en arriveroit encore pis que tout cela.

La femme de chambre aprs m'avoir cout attentivement, me repondit que
tout ce que je lui disois toit veritable, que voil  quoi elle s'toit
engage pour l'amour de moi, mais que puisque j'tois cause du mal je
devois y apporter le remede, qu'elle avoit eu tort d'avoir eu tant de
complaisance, sans en prevoir toutes les suittes, que neanmoins comme il
n'y avoit rien o l'on ne put pourvoir, si ce n'toit  la mort, elle
toit prte de me donner un conseil qui me seroit salutaire, si je m'en
voulois servir. Je lui rpondis  l'heure mme que dans l'embarras o
j'tois il n'y avoit rien que je ne fisse pour m'en tirer, & lui ayant
jur en mme tems que j'executerois tout ce qu'elle me conseilleroit,
elle me fit crire une lettre que je devois donner  Miledi... quand je
serois couch avec elle. Je la trouvai extrmement de mon got parce
qu'elle me la fit crire sous le nom du Marquis de Wardes, & qu'elle ne
devoit pas tre trop agreable  cette fille. Cependant ayant accept le
nouveau rendez-vous qu'elle me donnoit, la femme de chambre ne voulut
jamais me dire comment elle me tireroit d'intrigue cette nuit l,
qu'elle ne me vit prt de passer dans la chambre de sa maitresse; mais
enfin comme il toit tems ou jamais de m'en avertir, elle me dit que
lorsqu'il arriveroit quelque chose d'extraordinaire, je prisse ce tems
l pour me derober d'entre ses bras. Elle ne m'en voulut pas dire
d'avantage, tant elle toit misterieuse, ou pltt tant elle avoit
d'envie de me laisser de trouble dans l'esprit: elle vouloit que ce
troisime rendez-vous se passt comme avoit fait le second; mais j'tois
tojours si amoureux de cette belle personne qu'au lieu que cela se
passt comme elle se l'imaginoit, je recouvrai auprs d'elle, la
reputation que j'y pouvois avoir acquise  ntre premier rendez-vous. Je
lui donnai cependant la lettre que sa femme de chambre m'avoit fait
crire, & l'ayant prie d'y ajouter une entiere foi, j'attendis avec
plus de tranquilit que je n'en devois avoir aparemment, qu'il plut 
cette fille de donner le signal qu'elle m'avoit promis quand il seroit
tems de faire ma retraite.

Elle ne le fit parotre qu'entre quatre & cinq heures du matin qu'elle
fut mettre le feu elle mme  une mechante paillasse qui toit dans une
gallerie assez loigne de sa chambre: c'toit  quoi je songeois le
moins, aussi bien que Miledi... qui ne pensoit qu' ce qu'elle auroit 
me dire, pour s'exemter de la confusion qu'elle ne pouvoit s'empcher de
se faire d'avance, quand elle faisoit reflexion que je l'allois voir
face  face, mais le bruit que l'on fit en mme tems par tout cet htel,
d'abord que l'on s'y fut apperu du feu l'ayant bientt retire de ces
penses pour songer que dans ce tems de desordres, & de confusion l'on
me pouvoit surprendre avec elle, elle fut la premiere  me prier de m'en
aller. Je ne me le fis pas dire deux fois, & tant all trouver la femme
de chambre, elle me dit que comme la porte de l'htel toit ouverte
maintenant  tous allans &  tous venans pour en recevoir du secours, je
pouvois me servir de cette occasion pour me retirer chez moi. Je fis ce
qu'elle me conseilloit, & le feu ayant t teint avant le jour,
Miledi... fut bien fche de cet accident qui m'avoit tir d'entre ses
bras pltt qu'elle n'avoit resolu. Au reste sa femme de chambre qui lui
avoit apport de la lumiere, afin qu'elle se precautionnt, en cas que
le feu eut fait quelque ravage, s'tant retire dans sa chambre aprs
avoir veu qu'il n'y avoit rien  en craindre, ne se vit pas pltt en
seuret, & Miledi.. toute seule, qu'elle eut la curiosit de lire le
billet, que je lui avois laiss, mais elle n'eut pas beaucoup de lieu
d'en tre contente, puis qu'elle ni trouva que ce que l'on va lira ici.

_Je suis tellement accabl de rendez-vous que si ce n'est que vous tes
trangere & que j'ai voulu tendre ma reputation au del de la mer, qui
separe vtre pais d'avec le mien, je n'eusse jamais accept ceux que
vous m'avez donnez. Ne vous attendez donc pas que je mes rende aussi
ponctuel  l'avenir que je l'ai t ces jours-ci. Il faut que chacun ait
son tour, & tout ce que je puis faire pour vous est de vous embrasser
tout au plus trois ou quatre fois en un an._

Miledi... n'eut jamais cru ce qu'elle voioit, si ce billet lui eut t
donn par un autre que par moi. Je lui avois paru trop amoureux, il n'y
avoit qu'un moment, pour lui laisser comprendre ce que vouloit dire deux
choses aussi opposes que l'toient tant d'amour & un si grand mpris.
Elle se remit au lit o elle ne fit que pleurer toute la matine. Je
m'en doutai bien sans le voir, & tant all chez elle l'aprs dine pour
me rjouir un peu de sa confusion, elle ne fut visible ce jour l ni
pour moi ni pour personne. Ce fut encore la mme chose le lendemain,
mais ayant dit le soir  la femme de chambre qu'elle eut bien voulu me
parler si je revenois la voir le jour suivant, elle lui ordonna de me
faire entrer dans sa chambre, pendant qu'elle en refuseroit la porte 
tout autre.

La femme de chambre qui savoit bien le sujet qu'elle avoit d'tre si
triste, ne fut pas dans une petite peine de deviner ce qu'elle me
vouloit. Elle ne le put jamais pntrer, quelque gehenne qu'elle donnt
 son esprit. Ainsi tant oblige de prendre patience jusques  ce que
je l'eusse v, afin d'en tre instruite par moi mme, je fus bien
surpris quand y tant encore retourn ce jour l elle me dit le
compliment qu'elle avoit  me faire de la part de sa maitresse. Il me
fut impossible tout aussi bien qu' elle de deviner ce qu'elle me
vouloit, mais enfin sachant que je n'attendrois pas long tems  le
savoir, puisque je n'avois qu' entrer dans son appartement pour en
apprendre quelque chose, je me fis annoncer, afin de voir si elle
n'auroit point chang de sentiment. Sa femme de chambre dont je m'tois
servi pour lui faire dire que j'tois l, tant revenu incontinent, &
m'ayant dit que je pouvois entrer, je le fis tout aussi-tt. Je trouvai
sa maitresse sur son lit qui toit dans un grand neglig, mais qui ne
m'en parut pas moins belle. Cela me fit penser en mme tems que rien ne
manquoit plus  mon bonheur que de jour de gr  gr d'une si belle
personne, sans tre oblig d'user de supercherie comme j'avois fait,
pour la possder.

Je la trouvai si mconnoissable d'humeur qu'il ne pouvoit y avoir un
plus grand changement que celui que j'y trouvois: aussi, au lieu de le
prendre avec moi sur un ton railleur comme elle avoit accoutum de faire
auparavant, elle me demanda d'un grand serieux, si je lui disois vrai
quand je lui avoit dit que je l'aimois avec la derniere passion. Je me
mis  genoux  ct de son lit l'entendant parler de la sorte, & lui
ayant confirm l avec tous les sermens que je crus les plus capables de
la persuader, que s'il y avoit quelque deffaut dans les assurances que
je lui en avois donnes, il ne venoit que de ce qu'il m'toit impossible
de lui dire veritablement jusques  quel point je l'aimois, elle me
repondit que puisque cela toit ainsi, il toit juste qu'elle me traitt
mieux qu'elle n'avoit fait par le pass; qu'elle changeroit doresenavant
de conduite avec moi; mais  condition que je ne me dementirois jamais
des promesses que je lui avoit tojours faites de l'aimer plus que moi
mme, qu'elle m'en demanderoit bientt des marques, & qu'elle
s'attendoit que je les lui donnerois de tout mon coeur.

Je lui pris la main que je baisai avec des transports tout
extraordinaires pour lui tmoigner par l aussi-bien que par mes
parolles, qu'elle n'avoit qu' commander pour tre obeie inviolablement;
elle me laissa faire sans y apporter la moindre resistance, ce qui me
charma bien autant que toutes les faveurs que je lui avois derobes,
quoi qu'elles fussent d'une autre nature que celles l. Car enfin tout
ce qui se derobe n'a pas le mme agrement que ce qui se donne
volontiers,  moins que ce ne soit de ces sortes de larcins o il est
bien ais de voir que celle  qui on les fait est bien ais de les
laisser faire.

Miledi... en demeurera l ce jour l sans vouloir me rien dire
d'avantage. Je la vis les jours suivans, & j'en fus tojours bien
trait, elle me fit mme meilleur mine de moment  autre, desorte que si
je n'eusse point su la foiblesse qu'elle avoit pour le Marquis de
Wardes, je me fusse estim le plus heureux de tous les hommes. La femme
de chambre ne demeura pas indifferente sur toutes ces visites; elle en
vouloit savoir le secret, & j'eus bien de la peine  lui faire prendre
le change. J'en vins  bout nanmoins assez adroitement. Je lui fis
accroire qu'elle m'avoit rendu une lettre de son frere qui avoit eu
querelle avec le Marquis de Winchester, qu'il me mandoit qu'il passeroit
en France incessamment pour se battre contre lui, n'osant le faire en
Angleterre, qu'il me prieroit d'tre son second & que c'toit pour cela
que sa matresse me caressoit. Elle goba cette nouvelle comme une
verit, &  cause du bonheur que j'avois eu jusques l dans les combats
que j'avois faits, elle crut aisment que quand on en avoit quelqu'un 
faire il y avoit plus de seuret  s'y servir de moi que d'un autre, &
que c'toit pour cela que j'prouvois le changement dont je viens de
parler.

Le nouveau proced de Miledi... ne pouvant qu'il ne m'tonnt, moi qui
savois toutes ses affaires, & qui d'ailleurs en avois toujours t
maltrait, je me mis  faire reflexion d'o il pouvoit venir. Enfin
aprs y avoir bien song tout ce que je trouvai de plus vraisemblable,
fut qu'elle ressembloit  beaucoup de Dames, lesquels aprs avoir pass
leur fantaisie avec un homme en cherchoient un autre, avec qui elles
pussent trouver ce qu'elles ne trouvoient plus en lui.

La pense que j'avois ne se trouva pas veritable cependant, & je ne
tardai guerres  en tre clairci l'tant retourne voir le lendemain
que je l'avois accuse si injustement d'aimer le change. Elle me dit que
le tems toit venu de me mettre  l'preuve, & qu'elle vouloit savoir
aujourd'hui si je ne lui refuserois rien de ce qu'elle me demanderoit.
Je lui rpondis sans hsiter qu'elle n'avoit qu'a parler, & que quand
mme elle me demanderoit ma vie, elle verrait bien-tt par le sacrifice
que je lui en ferois, le plaisir que ce me feroit de lui obr. Elle me
rpliqua que ce n'toit pas ma vie qu'elle demandoit, mais bien celle
d'un autre, & que si je la lui voulois promettre il n'y avoit rien que
je ne puisse esperer. Cette parolle m'ouvrit les yeux  l'heure mme, &
comprenant tout aussi-tt l'effet qu'avoit produit le billet que je lui
avois laiss, dans ntre derniere entrevu, je ne feignis point de lui
dire qu'elle n'avoit qu' me nommer son ennemi, & qu'elle en seroit
bien-tt deffaite.

Cette promesse ne me couta rien, parce que je contois de profiter auprs
d'elle de celle qu'elle m'avoit fait elle mme dans le violent desir
qu'elle avoit de se venger. Je contois aussi que quand j'en aurois eu ce
que je pretendois pour recompense de mes promesses, je lui avouerois
ingenuement qu'elle ne devoit plus tre tant en colere qu'elle l'toit
contre le Marquis de Wardes, puisque c'toit moi qui l'avoit trompe
sous son nom. Elle fut ravie de la chaleur avec laquelle je lui
promettois mon secours, ainsi aprs m'avoir encore confirm qu'il n'y
avoit rien que je ne dusse esprer auprs d'elle si je lui rendois ce
service, elle me dit que cet ennemi dont elle demandoit le sang toit le
Marquis de Wardes. Je feignis d'tre extrmement surpris l'entendant
nommer, Miledi... ne put meconnotre ma surprise & me demanda ce
qu'toit devenu mon courage moi qui semblois il n'y avoit qu'un momen
vouloir affronter le ciel pour lui plaire. Je lui repondis que quoi que
je lui eusse paru tout tonn, je n'en avois pas moins de courage
qu'auparavant, mais que considerant que de quelque maniere que tournt
le combat qu'elle me demandoit contre ce Marquis, j'allois tre reduit 
ne la voir de ma vie, je lui avouois ingenument que toute ma confiance
m'abandonnoit  cette pense. Elle me demanda pourquoi je ne la verrois
plus, si j'en sortois vainqueur, comme elle l'esperoit; parceque lui
rpondis-je qu'il n'y aura point de grace pour moi  esperer de Sa
Majest. En effet je n'aurai pas seulement contrevenu par l  ses
ordres, mais j'aurai tu encore un Seigneur qui est parfaitement bien
auprs de la Reine sa mere, ainsi le mieux qui m'en sauroit jamais
arriver est de m'enfuir & par consequent de ne nous voir jamais.

Miledi me rpondit que puisque cela toit ainsi, je n'aurois qu' passer
en Angleterre, & qu'elle m'y viendroit trouver. Elle n'en avoit nulle
envie comme il me fut bien tt facile de le reconnotre. Je m'en doutai
bien aussi, mais feignant de donner dans le panneau comme une duppe, je
lui repliquai en mme tems qu' ces conditions, je ne me batrois pas
seulement contre le Marquis de Wardes mais encore contre tous ceux qu'il
lui plairoit de me nommer, que cependant comme rien ne me donneroit plus
de courage que la seuret qu'elle me garderoit sa parole je la prirois
de ne pas trouver mauvais que je lui en demandasse des arrhes avant que
de m'engager dans ce combat; que les meilleures & les plus assures
qu'elle me put donner toit de m'accorder d'avance les faveurs qu'elle
me promettoit: que si elle vouloit faire un vainqueur, elle devoit faire
un heureux; puisque sans cela je ne ferois que combattre en transe, &
serois pltt vaincu par la peur qu'elle me feroit elle mme, que par
celle que me feroit mon ennemi. Elle me rpliqua qu'il n'y avoir que moi
qui ft capable de faire une demande comme celle l, qu'on n'avoit
jamais veu qu'on demandt  tre pay d'avance, sur tout quand on avoit
un peu d'estime pour une personne.

Elle avoit raison dans le fonds, & j'eusse peut tre rougi moi mme de
mon proced si ce n'est que la connoissance que j'avois de ses affaires,
me rassuroit bien quand je venois  y penser. Je savois qu'elle avoit
franchi le pas qui coute tant d'ordinaire  une fille, & je me disois
que puis qu'elle l'avoit bien franchi pour un autre, elle pouroit bien
le franchir encore pour moi. Au reste ne me laissant point branler par
tout ce qu'elle me put dire pour me dtourner de ma resolution, je
persistai dans ma demande, sous pretexte que je ne pouvois tre en
seuret sans cela, & que si elle vouloit remporter la victoire, il y
alloit de son intrt tout aussi-bien que du mien de ne me pas refuser
ce que je lui demandois. Enfin lui faisant presque entendre que mes
services n'toient qu' ce prix l, quoi que ce fut modestement, & comme
un homme qui en toit passionnment amoureux, je la mis dans la fatale
ncessit ou de m'accorder ce que je lui demandois ou du moins de me le
laisser prendre. Elle aima mieux l'un que l'autre, & nous devinmes bons
amis dans le mme instant ou du moins il n'y eut eu personne qui ne
l'eut jug ainsi, si l'on eut su ce qu'elle venoit de me permettre.
Elle voulut me persuader alors fort adroitement, & comme si ce n'eut t
que pour l'amour de moi, de se venger sans tre oblig de mettre ma vie
au hazard, elle me dit pour me le faire agrer que quelque brave qu'un
homme put tre il n'toit pas assur de triompher d'un autre,
principalement quand il toit de la trempe dont toit l'ennemi que
j'avois sur les bras. Que j'eusse donc  considerer le chagrin que ce
lui seroit de me perdre, si je venois par malheur  succomber dans cette
querelle; qu'elle en mourroit de douleur, & que c'toit dequoi je ne
devois faire nul doute, aprs ce qu'elle venoit de m'accorder: elle se
donna bien de garde de me parler de sa vengeance, qu'elle pretendoit
assurer par l; mais comme je me doutois bien que c'toit l l'unique
but qui la faisoit agir, je me le tins pour dit sans lui en rien
tmoigner nanmoins. Je me contentai de lui rpondre que quand mme je
saurois tre tu dans ce combat, j'aimerois beaucoup mieux l'tre que de
souiller mon honneur par aucune lchet. Elle se mit  pleurer comme si
elle eut eu peur de me perdre. J'en crus presque quelque chose, tant on
croit aisment ce qui nous flatte; ainsi tchant de la rassurer par mes
caresses, je lui promis que j'allois tre invincible, maintenant que
j'tois si heureux que de posseder son amiti.

Je ne risquois pas beaucoup en lui promettant d'tre invincible de ce
ct-l. Je n'avois nulle envie de me battre, & charm plus que jamais
de cette Syrenne, je ne songeois qu' lui avoer la tromperie que je lui
avois faite, afin que la dlivrant par-l de tout ressentiment, & que me
delivrant aussi en mme-tems du combat que j'avois  faire, je pusse
jour en repos de ma bonne fortune. Il m'toit necessaire de le faire
bien-tt, par les persecutions qu'elle me faisoit dja de lui tenir ma
parole, sans differer d'un moment, mais dans le tems que je me trouvois
le plus embarass comment m'y prendre, j'eus quelque relche sans y
songer. Je ss que le Marquis de Wardes toit tomb malade de la fievre,
& comme elle lui faisoit garder le lit ce me ft une excuse  laquelle
elle ne put trouver  redire. Cette fievre lui dura sept ou huit jours,
pendant lesquels ayant demand  cette fille la grace de pouvoir passer
une nuit avec elle, elle chercha  s'en excuser, sous pretexte qu'elle
ne vouloit pas que sa femme de chambre le sut. Je me voulus charger de
la gagner, croyant qu'aprs ce qui s'toit pass entr'elle & moi elle
seroit bien oblige de mettre bas sa jalousie, quand je lui dirois
resolument que c'toit un faire le faut; mais elle n'y voulut jamais
consentir, me disant qu'elle ne voudroit pas pour tout l'or du monde lui
donner cette prise sur elle.

J'eusse bien p, si j'eusse voulu, lui dire tout ce que je savois de ses
affaires, & lui apprendre par-l que quelque mesures qu'elle fit
semblant de prendre, j'tois bien persuad qu'elle ne passeroit jamais
pour une Vestalle dans son esprit. Mais ne croyant pas qu'il fut encore
tems de lui en dire ma pense, je feignis de me rendre  ses raisons.
Ainsi je lui proposai un autre parti qui fut de me laisser cacher dans
sa chambre, pendant qu'elle envoyeroit sa femme de chambre quelque part,
afin que quand elle reviendroit elle crut que je fusse sorti. Elle y
voulut encore trouver quelque difficult, mais lui ayant represent que
le Marquis de Wardes tant sur le point de sa convalescence elle ne me
devoit pas refuser ce contentement, parce que devant qu'il fut trois
jours je ne serois plus en tat de lui demander la mme chose, elle y
consentit  la fin. Je ne fus donc point en peine de gagner la femme de
chambre, ce qui m'eut t peut-tre plus difficile que je ne pensois,
parce qu'elle devenoit jalouse tous les jours de plus en plus.

J'avois resolu de ne pas laisser passer cette nuit, sans avoer  la
belle qu'elle n'avoit plus que faire d'en vouloir tant au Marquis de
Wardes, puis que le sujet qu'elle en croyoit avoir n'toit qu'une
fiction. Je me figurois que cette nouvelle ne lui pouroit tre
qu'agrable, parce qu'au lieu d'un amant qu'elle croyoit la mepriser,
elle en trouveroit un qui lui avoit tojours t si affectionn qu'il
avoit eu recours  une si grande tromperie pour l'empcher de se jetter
entre les bras d'un autre. Chacun  ma place eut eu sans doute la mme
pense, & celui devoit tre aussi une grande consolation de savoir que
si elle avoit fait faux bons  son honneur se n'toit qu'en faveur d'un
homme qui l'aimoit passionnment. Je crus tre oblig de bien prendre
mon tems pour lui en parler, afin d'en tre bien re. Je n'en pouvois
pas souhaiter un apparement plus favorable que celui-l, & ayant encore
tudi le moment o elle seroit plus dispose  entendre raison je fus
tout surpris de voir qu'au lieu de l'ardeur o elle me paroissoit
auparavant, elle devint de glace tout  coup. Je tchai de la ranimer
non seulement par un discours qui me paroissoit trs persuasif, mais
encore par mes caresses. Je croiois qu'il n'y avoit rien de plus capable
de la toucher, & que par amiti ou par raison elle me remerciroit de
l'avoir delivre d'un courtisan  qui elle se vouloit donner sans savoir
s'il auroit la moindre amiti pour elle. Je contois mme de lui
remontrer dans un moment que quand mme il en eut eu il eut t 
craindre qu'il n'eut abus de sa confidence suivant la coutume ordinaire
de ses semblables, qui font de grands scelerats en amour; mais elle ne
me permit pas de faire tout ce que je voulois, elle me donna un coup de
pied de si grande furie que s'il eut t pouss avec autant de force que
de colre, elle m'eut jett hors du lit. Cette action me surprit au
point qu'il est ais de se l'imaginer. Je ne crus plus  propos de lui
parler raison, ni d'avoir recours  la tendresse, & lui demandant pardon
avec autant d'instance que si j'eusse eu  me delivrer de la corde, elle
fut tout aussi peu sensible  mes soumissions qu'elle l'avoit t  tout
le reste. Elle eut mme si peu de discretion qu'elle reveilla sa femme
de chambre par le bruit qu'elle faisoit. Il est vrai qu'elle ne s'en
soucioit gueres, & que comme elle avoit appris, parce que je venois de
lui dire, qu'elle avoit t de moiti avec moi de la tromperie qui lui
avoit t faite, elle prtendoit bien la reveiller d'une autre faon.

La femme de chambre qui ne savoit point ce que cela vouloit dire, & qui
bien loin de croire sa matresse avec moi, me croioit sorti comme elle
le lui avoit dit elle mme, tant venu pour voir ce que c'toit avec
une bougie  la main elle fut fort surprise de me trouver l moi,
qu'elle en croioit si loin. Elle eut peut-tre bien t la premiere  se
plaindre si elle eut os, mais sa matresse ne lui en donnant pas le
tems, lui dit toutes les injures qui peuvent jamais sortir de la bouche
d'une femme. Elle lui reprocha de m'avoir aid  la tromper, & la femme
de chambre ayant t assez hardie pour lui rpondre, que si elle l'avoit
trompe comme elle avoit fait veritablement par trois fois, ce n'toit
pas elle qui m'avoit introduit cette nuit l dans son lit, je crois
qu'elle l'eut tu de bon coeur ou du moins qu'elle l'eut bien batu, si
elle eut pu le faire sans reveiller toute la maison. Enfin un peu de
raison tant revenu chez elle  la place d'un si grand emportement elle
lui dit de faire son pacquet ds qu'il feroit jour, puis qu'elle ne
vouloit jamais la voir. Pour moi elle me fit un compliment qui ne devoit
pas me plaire d'avantage, elle me commanda de ne me jamais montrer
devant elle,  moins que de vouloir qu'elle ne me plonget un poignard
dans le sein. Je pris mes habits  l'heure mme sans me le faire dire
deux fois, & de peur qu'elle ne se saisit de mon pe pour faire avec,
ce qu'elle ne pouvoit faire avec un poignard faute d'en avoir un, ce fut
la premiere chose dont je me nantis. Je passai le reste de la nuit dans
la chambre de sa femme de chambre qui n'avoit pas envie du rire, non
plus que moi. Sa matresse lui devoit tous ses gages, depuis qu'elle
toit entre  son service, & comme son frere, quelque riche qu'il fut,
ne lui envoioit point d'argent, elle ne savoit o aller, en cas, comme
il y avoit bien de l'aparence, qu'elle tint sa colre. Je vis bien que
c'toit l o le mal lui tenoit; parce qu'au lieu de me faire des
reproches comme elle m'eut fait sans doute, dans une autre rencontre,
elle ne faisoit que se plaindre comme une personne qui ne savoit que
devenir, ainsi, ne voulant pas qu'elle se desespert je lui dis de
mettre son esprit en repos, & que si sa matresse en usoit mal avec
elle, elle me trouveroit tojours prt quand elle auroit besoin de
quelque chose.

Cette parolle lui rendit la tranquilit qu'elle avoit perdu & m'eut t
la mienne, si j'en eusse encore eu aprs ce qui venoit de m'ariver, car
au lieu de me remercier de la bonne volont que j'avois pour elle, elle
commena  me traiter de traitre & de perfide, tout de mme que si je
lui eusse promis mariage, & que je lui eusse manqu de foi. Je l'eusse
bientt rappaise si j'eusse t d'humeur  lui proposer de passer le
reste de la nuit avec elle, mais n'ayant nulle envie de rire & mme en
tant bien loign, j'allumai du feu en attendant que le jour part, &
tachai de mcher mon frein. Le jour vint enfin aprs s'tre fait bien
attendre, & m'en voulant aller chez moi, la femme de chambre me retint
par le bras, me disant de ne pas sortir si matin; parceque ceux qui me
verroient ne pouroient croire autre chose sinon que j'aurois pass la
nuit o avec elle ou avec sa matresse. Je ne devois gueres mnager
l'une de la maniere qu'elle en usoit avec moi, & pour ce qui est de
l'autre si je devois avoir un peu plus d'gard ce n'toit tout au plus
que par raport  son sexe, que tous les hontes gens doivent considerer.
Car par rapport  sa vertu comme je la croiois mince, je ne me sentois
pas oblig d'avoir pour elle une grande consideration.

Je ne dis pas tous ce que je pensois  cette fille, elle n'y eut pas
trouv son compte, ni moi non plus. En effet c'eut t alors qu'il lui
eut t pardonnable de me dire toutes les injures qu'elle m'avoit dites;
quoi qu'il en soit ma complaisance, ou pour mieux dire mon honntet,
ayant t jusques  la croire, bien qu'on ne put s'ennuyer plus que je
faisois l, sa matresse fit raisonner une petite sonnette sur les neuf
 dix heures du matin afin qu'elle entrt dans sa chambre. C'toit le
signal qu'elle avoit coutume de lui donner quand elle avoit quelque
chose  lui dire. Il y avoit dja sept ou huit heures tout du moins que
ntre affaire toit arrive, tems qui toit suffisant pour l'avoir fait
rentrer en elle mme, mais elle y toit si peu dispose qu'elle ne
faisoit cet appel  cette fille que pour lui continuer le commandement
qu'elle lui avoit dja donn de vuider de chez elle incontinent. Une
autre moins emporte s'en seroit bien garde: neanmoins elle eut
consider que le desespoir o elle l'alloit mettre de la renvoyer sans
argent, alloit tre cause qu'elle ne feindroit point de la dechirer
d'une trange maniere; mais bien loin d'y faire reflexion elle lui dit
encore que si elle apprenoit jamais qu'elle eut fait d'elle aucun
discours, elle pouvoit s'assurer qu'il lui en couteroit la vie. La femme
de chambre eut beau lui repliquer qu'on ne mettoit pas ainsi une fille
sur le pav & qu'on la paioit du moins quand on la renvoioit. Il eut
autant vallu pour elle de ne rien dire du tout, que de lui tenir ce
langage. Ainsi ayant t oblige de lui donner les clefs de ce qu'elle
avoit en maniment, elle me vint dire devant que ne s'en aller que je
ferois bien de sortir avec elle, maintenant que l'heure n'toit plus
indu. Je vis bien  ce discours qu'elle n'avoit plus tant de soin ni de
sa reputation ni de celle de sa matresse, puis qu'au lieu de me
deffendre comme elle avoit fait autrefois de sortir que l'on ne fut sur
la brune, elle toit la premiere  me le conseiller. Elle me conseilloit
mme encore de sortir avec elle, ce qui toit lcher tout  fait la
gourmette  la retenu dont elle m'avoit fait parade quelques heures
auparavant. Je ne crus pas devoir suivre son conseil, plus pour l'amour
de moi mme que par aucune consideration que j'eusse pour elle. Je
trouvai que je n'aurois gueres d'honneur dans le monde si on alloit dire
que j'eusse dcouch de ma maison pour aller passer la nuit avec une
soubrette, ainsi lui ayant dit de s'en aller & que puisque j'avois tant
tard  sortir j'attendrois encore  le faire jusques  la nuit, afin de
mnager la matresse comme elle me l'avoit conseill elle mme: elle me
repondit que j'en ferois tout ce que bon me sembleroit; mais que si je
l'en voulois croire je m'en donnerois bien de garde, que quand elle
m'avoit donn ce conseil c'est qu'elle avoit cru que le jour venant elle
mettroit de l'eau  son vin; mais que puis qu'elle ne l'avoit pas encore
fait  l'heure qu'il toit, il n'y avoit pas d'apparence qu'elle songet
 se raviser; qu'ainsi aprs y avoir bien pens, il toit  craindre
qu'un tas d'anglois la venant voir comme ils avoient de coutume, elle
n'en prit quelqu'un de me poignarder, lors que j'y penserois le moins.
Qu'elle la connoissoit assez pour douter que son emportement ne put
aller jusques-l; que je proffitasse de son avis, sinon que je voudrois
peut-tre le faire lorsqu'il n'en seroit plus tems.

Ce discours me fit penser en moi mme qu'elle pouroit bien avoir raison,
sur tout aprs avoir reflechi que m'ayant tout sacrifi moyennant la
promesse que je lui avois faite de tuer le Marquis de Wardes, elle
pouroit bien faire la mme chose  l'gard d'un autre, pourv qu'il lui
promit pareillement de venger dans mon sang l'affront qu'elle croioit
que je lui eusse fait. Ainsi n'ayant plus ni tant de consideration pour
elle ni tant de consideration pour moi mme, je dis  la femme de
chambre que je la voulois croire au peril de tout ce qui en pouroit
arriver; qu'elle me laisst passer devant elle, & qu'elle ne me suivit
qu'un demi quart d'heure aprs; afin qu'on ne prit pas tant de garde 
nous, que si nous sortions tous deux ensemble. Elle consentit  tout ce
que je voulois, & tant sorti le premier, elle sortit quelque tems aprs
comme nous en tions convenus. Cette prcaution n'empcha pas qu'on ne
me remarqut, & comme on savoit que je ne pouvois sortir que de chez
Miledi... o l'on savoit que j'allois ordinairement on m'eut peut-tre
souponn de venir de chez la matresse, si ce n'est que l'on vit la
servante sortir peu de tems aprs moi; Elle emportoit son paquet, & un
homme ayant eu la curiosit de la suivre; il vit que je l'attendois 
cent pas de l, o je lui avois donn rendez-vous. Je voulois savoir si
sa matresse ne lui auroit rien dit quand elle lui seroit alle dire 
Dieu, & je lui avois conseill d'y aller, quoi qu'elle lui eut donn son
cong, si absolument que cela me paroissoit superflu en quelque faon.

Ce que cet homme fit justifia Miledi.... comme je le vais dire dans un
moment, quoique nanmoins, ce ne fut pas une preuve bien convainquante
pour elle. En effet, on pouvoit croire, & cela toit mme fort
vraisemblable, que si j'avois quelque commerce avec elle, ce ne pouvoit
tre que par le moyen de sa femme de chambre, & qu'ainsi je pouvois bien
lui parler sans que ce fut  elle que j'en voulusse. Mais ce paquet fit
merveille pour sa matresse, & voici comment cela se passa.

Celui qui m'avoit v sortir peu de tems avant elle, & qui nous avoit
suivis, en ayant fait rapport  la Reine d'Angleterre, soit qu'il en
voulut  Miledi... & qu'il crut que cela ne pourroit faire qu'un mchant
effet pour elle, ou qu'il ne songet seulement qu' divertir sa Majest,
la Reine en parla  Miledi... dans des termes qui lui firent voir que si
elle ne se justifioit auprs d'elle, elle auroit peine  ne pas croire
qu'elle n'eut t l'objet de mes visites. Miledi... qui ne manquoit pas
de ruse ni d'esprit ne s'mut point  un compliment o une autre se
seroit peut-tre trouve bien embarasse  sa place; elle rpondit  Sa
Majest qu'avec tout le respect qu'elle lui devoit, elle lui permettroit
de lui dire que comme il n'y avoit que les veritez qui offensassent,
elle ne se trouvoit nullement scandalise de ses soupons, que ce qui
toit cause  la verit de la tranquilit de son esprit, n'toit pas
tant encore son innocence que la preuve qu'il lui toit bien aise d'en
donner, qu'elle ne disconvenoit pas que je n'eusse pass la nuit dans
son appartement, mais que 'avoit t dans le lit de sa femme de
chambre, & non pas dans le sien; qu'elle avoit t la premiere  s'en
appercevoir, & qu'elle ne s'en toit pas pltt apper qu'elle l'avoit
chasse honteusement sans vouloir couter les menteries qu'elle
pretendoit lui dire pour sa justification; qu'elle m'avoit menac aussi
de me faire jetter par les fentres, & qu'elle l'eut mme peut-tre
fait, si elle eut eu du monde tout prt pour executer ses volontez, mais
que ma fuite ayant prevenu son ressentiment, elle avoit cru en pouvoir
demeurer l, sans faire un clat qui lui pouroit peut-tre plus
prjudicier  elle-mme qu' personne: qu'elle avoit consider que comme
on n'toit pas tojours dispos  rendre justice  tout le monde, on
pourroit lui imputer comme on faisoit presentement, un commerce qui
n'avoit nul rapport  elle; qu'une marque de cela c'est que si ce qu'on
disoit contre elle toit vrai, elle n'eut pas fait faire en mme-tems
son pacquet  cette fille, avec ordre de ne se presenter jamais devant
ses yeux.

Comme il y avoit beaucoup de vraisemblance  cela, la Reine d'Angleterre
crut aisment tout ce qu'elle lui disoit. Ainsi toute sa colere se
tournant contre moi, quoi que je n'eusse pas l'honneur d'en tre connu
particulierement, elle envoya dire  Mr. des Essarts qu'elle le prioit
de la venir voir l'aprs dne. Il n'eut garde d'y manquer & Sa Majest
lui ayant fait de grandes plaintes, de ce que j'avois eu si peu de
consideration pour elle, que je n'avois point fait de difficult de
deshonnorer sa maison, il lui promit qu'il m'en feroit toute la
correction qu'elle pouvoit attendre du profond respect qu'il avoit pour
elle. La correction qu'il m'en fit fut grande effectivement. Il m'envoya
en prison  l'Abbaye S. Germain d'abord qu'il s'en fut revenu chez lui.
J'y demeurai deux mois tout entiers, & je crois que j'y serois mme
encore, si ce n'est que la Reine d'Angleterre eut la bont d'elle-mme
de me pardonner. Elle dit  Mr. des Essarts un jour qu'elle le trouva au
Louvre, que ma punition avoit t assez longue, & que comme il y avoit
apparence que j'en serois devenu sage, il n'y avoit point de danger  me
donner la libert. Je crus tre oblig de l'en aller remercier, & y
tant all elle me dit qu'elle pardonnoit tout ce que j'avois fait  ma
jeunesse, mais  condition de n'y plus retourner. Je jugeai  propos de
ne lui rien rpondre, trouvant qu'un respectueux silence convenoit mieux
dans une occasion comme celle-l que toutes les excuses que j'eusse p
chercher en ma faveur. Elle dit, d'abord que je fus sorti,  quelques
Dames qui toient avec elles, entre lesquelles toit Miledi... que
j'tois trs bien fait, & que celle que j'avois t voir n'toit pas
trop degoute, que je n'tois pas un morceau pour une soubrette, & qu'il
y avoit bien des maitresses qui s'en contenteroient.

Voila comment finit mon Histoire avec mon Angloise, si nanmoins je n'en
dois pas regarder comme une suite quantit de perils dont je me tirai
heureusement sans savoir comment j'y tois tomb. Quelques tems aprs je
pensai tre assassin au sortir de la Foire S. Germain. Trois hommes me
pousserent l'un aprs l'autre comme s'ils n'eussent fait semblant de
rien. Ils croyoient apparement que comme je n'tois pas fort endurant de
mon naturel, je leur dirois quelque chose en mme-tems, qui leur
donneroit pretexte d'executer le mchant coup qu'ils avoient prmdit;
mais comme  mesure qu'on avance en ge on met ordinairement du plomb
dans sa tte, j'tois devenu bien plus temper que je n'tois lorsque
j'tois arriv du pais. D'ailleurs comme je savois que j'avois une
ennemie bien dangereuse en la personne de Miledi... je marchois avec
plus de prcaution que je n'eusse peut-tre fait s'il ne me fut rien
arriv avec elle ainsi je continuai mon chemin comme si je n'eusse pas
pris garde  cette insulte. Ils me suivirent, cependant, & je n'tois
pas encore dans la ru des mauvais garons; car j'tois sorti par la
porte qui est dans la ru de Tournon, qu'un de ces trois coquins me vint
barrer le chemin, & me dit de mettre l'pe  la main. Je regardai
aussi-tt derriere moi &  ct, & voyant non-seulement les deux autres
qui s'apprtoient de lui donner secours, mais encore quatre autres
hommes que je ne connotrois point, & qui avoient l'air de veritables
assasins, je me rangai  l'entre d'un cul de sac qui est l tout
proche. Je crus qu'il me seroit plus facile de m'y deffendre qu'en
plaine ru; mais enfin tous ces sept malheureux m'tant venu attaquer
tout  la fois, j'allois bientt succomber sous le nombre si je ne me
fusse avis de crier  moi Mousquetaires. Par bonheur pour moi Athos,
Porthos & Aramis toient l auprs avec deux ou trois de leurs amis.
C'toit chez un traiteur qui demeuroit  ct de la Porte de la Foire, &
comme il ne faut rien  Paris pour faire assembler tout le peuple, ils
n'eurent pas pltt mis la tte  la fentre que la populace dont il y
avoit bon nombre de tous ctez, leur dit que c'toit un Mousquetaire
qu'on assassinoit. Il toit tems qu'ils vinssent  mon secours, j'avois
dja reu deux coups d'pe par devers moi, & je ne pouvois manquer
d'tre bientt expedi de la maniere que mes assassins s'y prenoient.
C'toient de braves gens & on le va bien voir par ce qui me reste 
dire, si nanmoins on peut donner ce nom-l  des malheureux qui avoient
resolu de faire une aussi mchante action que la leur. Enfin ils
contoient dja d'avoir achev bientt leur ouvrage quand ils se virent
obligez de tourner tte contre des ennemis ausquels ils ne s'attendoient
pas. Ntre combat commenant alors  n'tre plus si dangereux pour moi,
je fus si heureux que de tuer un de ces assassins qui m'avoit tojours
serr de plus prs que les autres. Mes amis en firent autant  deux de
ses compagnons, mais nous perdmes aussi de ntre ct deux
Gentilshommes de Bretagne qui furent tuez sur la place. Athos mme ret
un grand coup d'pe dans le corps, & ce combat avoit bien la mine
encore d'tre plus funeste qu'il n'toit, quoiqu'il le fut dja assez
quand ces assassins prirent la fuite tout d'un coup. La raison est qu'il
sortit de la Foire cinq ou six Mousquetaires qui accouroient  ntre
secours, sur le bruit qui s'toit rpandu jusques-l qu'il y avoit de
leur camarades qui en toient aux mains avec des gens qui en avoient
voulu assassiner un d'entr'eux.

Si l'on eut bien fait, une partie de tout tant que nous tions eut couru
aprs eux, pendant que l'autre nous eut donn secours,  Athos &  moi.
Nous en avions bon besoin, nous perdions beaucoup de sang, mais l'tat
o nos amis nous voyoient leur faisant croire qu'ils devoient courir au
plus press, ils laisserent sauver ces assassins pour nous secourir.
Cependant au sortir de ce combat, il nous en falut presque rendre un
autre contre un Commissaire qui vint avec une Troupe d'Archers pour
s'emparer des corps morts. Nous ne voulumes jamais souffrir qu'ils
emportassent ceux des deux Bretons, & quatre Mousquetaires les gardant
pendant que nous nous faisions penser Athos & moi, nous envoymes
chercher un carosse o l'on mit ces deux cadavres. Nous les emportmes
dans un endroit o nous savions bien qu'on ne nous les viendroit pas
enlever. Ce fut  l'Htel des Mousquetaires o tant inutile de les
garder, nous les fmes enterer ds le soir mme  St. Sulpice.

Le Commissaire n'ayant eu ainsi que les corps des trois assassins, il
dressa son procs verbal de tout ce qui venoit d'arriver, & proceda 
leur reconnoissance de la maniere que son metier le lui apprenoit. Il ne
trouva rien sur eux qui lui put indiquer certainement qui ils toient, &
personne ne les ayant reclamez, il fit exposer leurs corps au Chatelet,
comme il se pratique d'ordinaire quand on trouve quelqu'un de mort qui
n'est ni connu ni que personne ne veut reconnotre. Les soupon que
j'avois que cette affaire ne m'toit venu que de Miledi... fit que quoi
que je fusse assez mal de ma blessure, je ne laissai pas de la suivre.
J'en fis parler au Commissaire par un ami que je trouvai auprs de lui,
afin de savoir si c'toit tout de bon qu'il disoit ne pas savoir qui
toient ces assassins, ou s'il ne tenoit ce langage que parce qu'il
avoit t gaign. Mon ami me rapporta que ce qu'il en disoit toit de
bonne foi, que tout ce qu'il en savoit, c'est que les morts toient
Anglois, & que ce qui le lui faisoit juger, c'est qu'il avoit trouv sur
eux des mmoires crits en cette langue avec des tablettes qui en
toient remplies pareillement; qu'il les avoit fait dechiffrer, mais
qu'il n'y avoit trouv que des choses indifferentes comme des remarques
de ce qu'ils avoient v de beau depuis qu'ils toient  Paris & d'autres
choses pareilles  celles-l. Cette circonstance me confirma plus que
jamais dans le soupon o j'tois, & tant rsolu de prendre bien garde
 moi, si j'tois si heureux que de rechaper de ma blessure, je fis ce
que je pus pour me defaire de l'amour qui me restoit encore pour une
personne si dangereuse. Il sembloit pourtant aprs tout ce qui toit
arriv, que je n'en dusse plus avoir du tout, principalement aprs la
mchante action dont je la croyois capable. Mais comme on ne fait pas
tojours ce que l'on doit, je ne l'aimois encore que trop, & il n'y eut
que le tems qui m'en put guerir.

La foiblesse qui accompagne tojours toutes les minoritez des Rois fit
que la justice ne prit pas d'avantage de connoissance de cette affaire,
quoi qu'on eut donn des memoires  Sa Majest comme si c'eut t un
duel. Je ne fais qui pouvoit avoir fait ce coup-l, puis qu'il n'y avoit
rien de plus faux, & que mme cela fut dnu de toute apparence. En
effet les deux coups que j'avois res devant que mes amis fussent venus
 mon secours toient une assez grande marque que j'avois t assassin,
& non pas que je me fusse battu; mais comme le Roi avoit renouvelle 
son avenement  la Couronne les Edits que le Roi son pere avoit publiez
de son vivant contre les duels, o ils avoient t bien aises de faire
leur Cour par-l, ou de me donner cette mortification par la mchante
volont qu'ils avoient pour moi. Je ne savois pas nanmoins avoir jamais
desoblig personne, si ce n'toit Miledi.... C'est  savoir encore si ce
que je lui avois fait devoit passer pour une injure, puisque bien loin
de l'avoir desoblige dans le fonds je n'avois fait que me sustituer 
la place d'un homme qui n'en eut peut-tre pas us avec elle aussi-bien
que j'avois fait. Enfin cette affaire qu'on prtendoit remuer contre moi
s'en tant all en fume je ne songai plus qu' me guerir, afin de
songer  mon tablissement d'un autre faon que je n'avois fait
jusques-l. Athos en fit autant de son ct, & sa blessure alloit assez
bien de mme que les miennes, quand tout  coup son Chirurgien commena
 en desesperer. Comme on nous avoit mis l'un auprs de l'autre, & que
j'entendis qu'il disoit que sa playe toit devenu toute noire, &
qu'elle ne suppuroit plus, je dis  ce pauvre bless qui avoit entendu
aussi-bien que moi la mauvaise opinion que le Chirurgien en avoit, que
je ne m'en tonnois pas, qu'il toit cause de son malheur, & que s'il
venoit  mourir il ne faudroit s'en prendre qu' lui-mme, qu'ainsi il
ne seroit plaint de personne ni que je ne le plaindrois pas non plus
tout le premier, quoi que je fusse de ses amis plus qu'aucun autre. Il
me demanda pourquoi je disois cela; je lui rpondis qu'il le pouvoit
bien deviner, sans que je fusse oblig de le lui dire, que quand on
faisoit ce qu'il faisoit on n'toit pas moins homicide de soi mme que
si l'on prenoit un Pistolet, & qu'on se le tirt dans la tte; que dans
l'tat o il toit, il n'avoit point de jugement ou qu'il vouloit
mourir, comme pouroit faire un desesper; qu'on n'avoit jamais ou dire
qu'un homme bless comme il toit fit venir sa matresse auprs de son
lit, s'il ne savoit pas combien cela toit contraire  une blessure, &
que la cangrne y viendroit bien-tt s'il continuoit de faire la mme
vie. Il me rpondit que je me moquois, de lui parler de la sorte que
j'avois t tmoin moi-mme de sa sagesse, tellement qu' moins que de
lui vouloir faire un procs sur la pointe d'une aiguille, je ne devois
pas mettre une chose comme celle-l en avant; qu'aussi-bien il aimeroit
tout autant mourir que de ne pas voir une personne qu'il aimoit si
tendrement; que je me gardasse bien cependant d'en rien dire  ses
freres, parce qu'ils seroient peut-tre assez scrupuleux pour ne la pas
laisser entrer aprs cela.

Comme je le vis de cette humeur, & qu'il faisoit si peu de cas de ce que
je lui disois, qu'il pretendoit persister dans sa faute, je lui
repliquai que je ne leur en parlerois pas, jusques  ce qu'ils vinssent
dans la chambre, que s'il assez toit enrag que de se vouloir faire
mourir quand il le pouvoit empcher, je n'tois pas si imprudent que de
le permettre, lorsque j'y voyois un remede. Nous contestmes fort
l-dessus lui & moi, tant il toit amoureux & fou, & ses freres tant
venus  entrer que nous en tions encore sur cette contestation, je leur
dis, sans attendre qu'il m'en eut donn la libert, que s'ils vouloient
le tirer d'affaire & viter les predictions de son chirurgien, il faloit
qu'ils suivissent mon conseil. Je leur expliquai ce que c'toit, & il ne
falut pas leur en dire davantage pour le leur faire executer au pied de
la lettre. Ils furent prier eux-mmes la matresse de leur frere de ne
le point venir voir jusques  ce qu'il fut gueri entierement. Comme elle
y avoit plus d'intrt que personne, elle n'eut pas de peine  s'y
resoudre, elle n'y vint plus, & la playe de son amant tant rdevenu au
mme tat qu'elle toit avant sa visite, il fut bientt sur pied
aussi-bien que moi.

Gaffion avoit t fait Marchal de France peu de tems aprs la Bataille
de Rocroy  la recommandation du Duc d'Anguien qui avoit paru un Heros 
cette memorable journe. Ce nouveau Marchal avoit t nouri Page du
Prince de Cond, & l'on pouvoit dire que c'toit comme une cole pour y
devenir quelque chose de grand, puis que l'on en avoit v quatre
parvenir au sortir de l au Baton de Marchal de France. C'toit un
honneur que l'on eut en peine  trouver dans la Maison de quelque autre
Prince que ce fut, quand mme c'eut t chez le Roi. Il avoit pourtant
bien une plus grande quantit de pages que les autres & par consquent
la chose eut t bien moins extraordinaire chez lui que chez personne;
mais ce qui la rendoit plus remarquable c'est qu'il sembloit que ce
Prince eut laiss toute la valeur & tout ce qui regardoit l'art
Militaire  son fils, & qu'il se fut content de se reserver la
politique. Ce n'est pas que je veuille dire par-l qu'il manque de
courage,  Dieu ne plaise que je le fasse, je parlerois contre ma
pense, & je sais bien que les Princes de la Maison de Bourbon n'en ont
jamais manqu; mais ce que je veux dire ici c'est que comme il avoit
tojours t malheureux dans les expeditions o il avoit t employ,
l'on apprenoit bien pltt avec lui  lever des sieges &  faire une
retraite qu' forcer des places &  gaigner des batailles. Le Vicomte de
Turenne avoit aussi re le mme honneur qui avoit t fait  Gaffion.
Il n'y avoit pas t indifferent, comme on n'y a v depuis: le titre &
le Baton de Marchal ne lui avoit pas paru indignes d'tre mis au devant
de son nom, & au devant & au derriere de son Carosse: mais enfin la
foiblesse du Ministre ayant bien-tt donn de la hardiesse aux grands,
il s'en trouva avant qu'il fut peu un assez bon nombre qui demanderent 
tre faits Princes. Toute la haute Noblesse s'y opposa d'abord, parce
que cela ne pouvoit arriver qu' leur abaissement: au prjudice de leur
autorit. La plpart neanmoins rengainerent leurs pretentions pour les
remettre sur pied dans une occasion plus favorable, mais enfin la Maison
de Bouillon ayant t plus perseverante que les autres, sous pretexte
qu'elle ne demandoit rien, qui ne lui fut d, puis que du tems qu'elle
toit en possession de Sedan plusieurs Puissances la reconnoissoient en
cette qualit, elle obtint  la fin ce qu'elle vouloit. Cela fit dire au
Marchal de Grammont une parole qu'il eut depuis souvent  la bouche,
quand il vouloit tmoigner que l'on venoit  bout de tout quand on
perseveroit dans sa rsolution; tout de mme, dit-il, que le Roure est
devenu Paris par la perseverance, ainsi la Maison de Bouillon est
parvenu  sa Principaut.

Le Roure est un Fauxbourg de Paris qui en toit autrefois bien loign,
mais comme on a tojours aggrandi cette Ville, il s'est trouv  la fin
qu'on y tant bti qu'il en fait maintenant une partie. Voil ce que dit
ce Marchal, pendant que de son ct il aspiroit lui mme au mme
honneur. Il fit mme tout ce qu'il put au mariage du Roi pour qu'il lui
fut accord; mais comme on ne pouvoit faire cela pour lui qu'on ne le
fit en mme tems pour quelque autre, la consequence en parut si grande 
la Cour, quoi qu'il y fut fort bien, qu'elle ne jugea pas  propos de
lui accorder sa demande. Il est vrai, comme s'en ventoient Mrs. de
Bouillon, que quelques Puissances trangeres les reconnoissoient pour
Princes, du tems qu'ils toient Matres de Sedan: l'Empereur & l'Espagne
le faisoient pour les brouiller avec la France qui se moquoit de leur
donner cette dignit, elle qui les avoit veus ses sujets pendant tous
les sicles passez, & qui les comptoit tojours de ce nombre. Les
Hollandois l lui donnoient pareillement pour plaire au Prince d'Orange
qui toit proche parent de ces nouveaux Princes; car le feu Marchal de
Bouillon pere de Mr. de Bouillon & de Mr. de Turenne avoit pous
Elisabeth de Nassau soeur du Comte Maurice. Ce Prince de son vivant
avoit fait tout ce qu'il avoit peu pour porter Henri IV avec qui il
toit fort bien,  lui accorder cette prerogative pour lui; mais ce
Grand Roi n'avoit jamais voulu avoir cette complaisance l. Louis XIII.
en avoit t de mme pour ses succeseurs qui l'en avoient pri les uns
aprs les autres. Ce n'est pas qu'il ne le reconnut pour Prince de
Sedan, mais de traiter sa Maison comme une Maison Souveraine comme il
pretendoit, c'est dequoi il n'avoit jamais voulu entendre parler. Mais
enfin ce que le pere & le fils n'avoient pas voulu faire le Roi
d'aujourd'hui la fait. Cela fait connotre que nos Souverains font des
Princes, quand ils veulent, tout aussi bien que l'Empereur; car enfin si
cela n'toit pas o en seroient aujourd'hui les Princes de cette Maison
qui ne se peuvent qualifier tels que par la grace du Roi, & non pas par
la grace de Dieu.

D'abord que le Cardinal Mazarin fut install dans le Ministere, & qu'il
s'y vit comme affermi par le succs de la Bataille de Rocroi, & par la
prison du Duc de Beaufort & de ses autres ennemis, il tudia
l'inclination des grands de la Cour, afin d'amuser les uns & les autres
par tout ce qu'il verroit y avoir du rapport. Il reconnut que le jeu
toit une passion qui ne leur dplaisoit pas, & comme il ne s'y
deplaisoit pas lui mme, il toit chez lui un jeu de hoca & quelques
autres jeux qu'il avoit apport d'Italie. Ceux qui avoient assez
d'esprit pour l'examiner reconnurent bien-tt son avarice, par l'envie
qu'il avoit de gagner. Cependant comme il y avoit bien  dire qu'on ne
l'estimat autant qu'on avoit fait le Cardinal de Richelieu, il n'y eut
presque que des miserables qui voulussent d'abord tre domestiques chez
lui: le fils d'une lingere de Paris eut la principale charge de sa
maison: un autre qui toit encore moins que celui-ci, puis qu'il n'toit
que le fils d'un Meunier de Bretagne ne fut pas encore un de ses
moindres Officiers, & il eut l'Intendance de ses finances. Elles toient
petites au commencement, & il n'eut pas besoin d'un gros journal pour
les y employer, mais par succession de tems elles devinrent si grosses
que si ce n'est qu'on s'en pouvoit bien rapporter  lui, il eut presque
eu besoin d'une chambre des comptes pour y prendre garde. Il eut
l'addresse parmi tout son mnage d'en faire un dont un autre que lui ne
se fut jamais avis. Il fit faire du bien  ceux  qui il gagnoit leur
argent; & ceux qui lui gagnoient le sien, ne pouvoient tre payez de
leurs apointemens, quelque instance qu'ils lui en pussent faire. Il en
toit de mme de ceux qui gagnoient aussi l'argent des autres, & il leur
repondoit  tous quand ils lui en parloient, qu'ils avoient le moyen
d'attendre, & qu'ils devoient laisser passer les plus pressez. Il
n'avoit garde de leur dire qu'ils n'auroient point d'argent tant qu'ils
gaigneroient celui d'autrui. Il ne vouloit pas leur couper la bourse si
malhonntement, & il s'y prenoit avec bien plus d'addesse.

Ce procde donna peu d'estime pour lui  ceux qui se donnoient la peine
de comparer ses actions avec celles du Cardinal de Richelieu. Ils
savoient que tant que celui-ci avoit vcu il n'avoit rien fait que de
grand, & de recommandable, si l'on en excepte la cruaut. Pour ce qui
est de l'autre il n'en vouloit point  la vie de personne; il n'en
vouloit qu' leur bourse, & il n'y eut point de finesse qu'il ne mit en
oeuvre pour remplir la sienne. Il n'en avoit que faire pourtant, ce
sembloit, la Reine qui toit une bonne Princesse & peu capable
d'affaires le laissant le matre de tout, sans lui faire rendre compte.
Mais soit qu'il apprehendt qu'il n'y eut des yeux plus perans que les
siens, ou qu'tant Italien comme il l'toit, il crut que tout ce qui
toit de meilleur ne valloit rien, s'il n'toit assaisonn de quelque
fourberie, il apprit bien-tt  ceux qui toient capables de se gter 
devenir fourbes  son exemple. Et en effet l'on ne voioit point avant ce
tems l que l'on accust les Franois comme on fait aujourd'hui d'tre
sujets  manquer  leur parolle, la duplicit ne regnoit point chez eux,
& s'ils avoient quelque defaut comme il n'y a gueres de Nation qui n'en
ait, qui ne lui soient propres, ce n'toit que ceux dont on les a
tojours accusez avec justice. Nous aimons par exemple plus qu'il ne
faut la femme de ntre prochain, nous aimons aussi  parotre plus que
ntre moyen ne le porte souvent, nous aimons de mme  dominer par
dessus les autres, & ainsi mille choses semblables qui seroient trop
longues  deduire. Cependant quoi qu'on ne puisse nier que ce ne soit
mal fait que tout cela, l'on peut dire neanmoins que ce n'est rien en
comparaison de ce qu'on nous vit pratiquer bien-tt les uns  l'gard
des autres, d'abord que nous eumes tudi ses leons.

La premiere anne de la regence s'tant passe de cette maniere, celle
de 1644 ne fut pas pltt venu que son Eminence pour demeurer la
matresse toute seule des affaires du cabinet, envoya le Duc d'Orleans
commander en Flandres, & le Duc d'Anguien en Allemagne. Il n'y avoit
plus que le Prince de Cond qui lui put faire ombrage, mais l'ayant
envoy adroitement en Bourgogne, sous pretexte des affaires de la
Province dont il toit Gouverneur, ce Ministre commena alors  tailler
en plein drap  la Cour, tout de mme que s'il eut t lui-mme le
Souverain. Les Franois qui ne sont pas duppes quoi que bien souvent,
ils ne disent rien, soit par complaisance ou par politique, ne furent
pas long-tems  reconnotre son dessein. Ils en murmurent entr'eux &
commencerent  trouver trange que les Princes du sang lui laissassent
faire tout ce qu'il vouloit.

Le Regiment des Gardes dans lequel j'tois tojours sans avoir p entrer
jusques-l dans les Mousquetaires, quoi que j'y eusse fait tout mon
possible, fut command pour aller servir dans l'Arme du Duc d'Orleans.
Ce qui avoit t cause que je n'y tois pas encore entr, c'est que ce
Ministre devoroit dja des yeux cette compagnie. Il avoit des neveux
qu'il n'avoit pas encore fait venir d'Italie, mais  qui il pretendoit
faire bien-tt part de sa bonne fortune. Toutes les plus belles charges
ne lui sembloient pas encore trop belles pour eux, & comme celle-l
n'toit pas une des moindres il tchoit de donner d'avance  Mr. de
Treville tous les dgouts qu'il pouvoit, afin que quand il la voudroit
avoir, il n'eut pas tant de regret  s'en dfaire, ainsi il lui avoit
fait ordonner par la Reine de ne point recevoir de Mousquetaire qu'il ne
l'eut fait voir au Roi auparavant.

C'toit une vraye Mommerie que celle-l. Sa Majest n'avoit encore que
cinq ans & demie, & on lui devoit bien pltt presenter une raquette &
un volant pour le divertir que de lui demander son avis sur une chose
qui passoit encore si fort sa connoissance; car quelque disposition
qu'il pt avoir naturellement pour tout ce qui toit de grand & de
relev, comme cela, s'est bien v depuis il toit ais de reconnotre,
que c'toit une raillerie que de le rendre juge si un homme toit
capable d'entrer dans cette compagnie ou non. Aussi quand je lui avois
t present comme c'toit assez que j'tois du pais de Mr. de Treville
pour n'tre pas agreable au Ministre, ce Prince qui ne parloit encore
que par la bouche me dit que j'tois encore trop jeune pour y entrer, &
que devant que j'y pusse pretendre, il falloit que je portasse encore le
mousquet dans les gardes pour le moins deux ou trois ans. C'toit me
faire acheter bien cher une place comme celle-l, d'autant plus que la
coutume toit alors que quand on l'y avoit port dix-huit mois, ou deux
ans, tout au plus, le Roi donnoit quelque enseigne dans un vieux corps,
& mme permettoit quelquefois si l'on toit en tat de le faire, d'y
acheter une compagnie, ou dans quelque autre Regiment s'il y en avoit
quelqu'une  acheter. Car il ne s'opposoit pas souvent que ceux qui en
avoient les vendissent, sur tout quand ils avoient vieilli dans le
mtier, & que ce leur toit comme une espece de recompense de leurs
services. Avant que Mr. de Fabert fut devenu ce qu'il toit presentement
il en avoit ainsi trait d'une, & il se tenoit d'autant plus assur de
l'agrment qu'il avoit servi beaucoup au del du tems requis dans les
gardes. Lous XIII. avoit mme dit  celui l'avoit  vendre, que pourv
que celui qui se presenteroit pour l'acheter y eut t seulement dix
huit mois, il pouvoit compter qu'il l'agreroit sur le Champ. Mais Mr.
de Fabert toit tellement denu de ce qui s'appelle bonne mine, que le
Roi ne l'avoit pas pltt v qu'il avoit dit  celui qui se vouloit
deffaire de sa compagnie, qu'il eut  la garder, s'il n'avoit point
d'autre marchand en main pour l'acheter. Voil quel avoit t le debut
d'un homme, que nous avons v depuis Marchal de France, & comme je le
voyois dja Gouverneur d'une des meilleures places du Royaume, je me
consolai facilement du refus que Sa Majest me faisoit d'une casaque de
Mousquetaire. Je me disois que pour avoir de si tristes commencemens, la
suite n'en seroit peut-tre pas plus mauvaise. Il est vrai que ce qui
aida encore  ma consolation, c'est que je fus, au travers des
deguisemens de Mr. de Treville qui n'toit pas bien aise qu'on
s'appert qu'il toit mal auprs du Ministre, que ce refus toit pltt
par rapport  lui que non pas par rapport  moi.

Quoi qu'il en soit tant parti avec le Regiment des Gardes qui prenoit
le chemin de Flandres, nous arrivmes  Amiens au commencement de Mai.
Nous y sjournmes deux jours fort resserrez dans cette Ville qui toit
toute remplie de troupes, dont les unes prenoient le chemin d'Abbeville,
& les autres d'Arras, afin que les ennemis ne sussent o l'on en vouloit
veritablement. On faisoit courir le bruit cependant que c'toit  Douai,
tandis que c'toit  quoi l'on songeoit le moins; le dessein qu'on avoit
toit sur Gravelines, & l'on avoit fait un trait pour cela avec les
Hollandois qui en ce tems-l toient de nos amis. Ils s'toient obligez
de nous fournir des Vaisseaux pour empcher le secours que les ennemis y
pouvoient faire venir par mer. Les Espagnols commenoient pourtant dja
 n'tre pas trop  craindre de ce ct-l, parce qu'ils avoient jett
la plpart de leurs forces en Portugal & en Catalogne, dont le
recouvrement leur paroissoit de si grande consquence, qu'ils ne se
croyoient point en seuret, jusques  ce qu'ils en fussent venus  bout.
Le Marchal de Gaffion vint joindre le Duc d'Orleans, du ct de
Bapaume, par o il avoit pris son chemin, & ntre Regiment ayant trouv
l'arme de ce ct-l, nous tournmes tout d'un coup sur la gauche, ce
qui fit connotre aux ennemis o toit veritablement ntre dessein. Nous
trouvmes la Riviere d'Ax o nous fumes obligez de faire des ponts pour
la pouvoir passer, & comme les ennemis avoient bti un Fort entre
Gravelines & St. Omer pour se conserver la communication de ces deux
Villes, nous ne fumes pas pltt au-del que nous l'attaqumes.

Ce Fort s'appelloit le Fort de Baiette, & toit fortifi assez
regulierement, mais il ne fit pas grande resistance contre le Marchal
de Gaffion, que le Duc d'Orleans avoit envoy pour s'en saisir. Le
Marchal ne s'en fut pas pltt rendu matre, ce qui fut fait ds le
mme jour, que nous nous saismes encore des Forts de la Cappelle & de
St. Folquin que les ennemis avoient levez pour rendre les avenus de
Gravelines plus difficiles. Le Marchal de la Meilleraie,  qui les
troupes donnoient le nom de preneur de places, parce qu'effectivement il
y toit plus entendu que beaucoup d'autres, arriva devant celle-ci
quelques heures aprs qu'elle eut t investie. Le Comte de Ransau qui
avoit pris sa marche par Abbeville fut celui qui avoit t charg de
cette Commission. Le Duc d'Orleans mit le quartier du Roi tout auprs
d'un Couvent de Religieuses du ct de Bourbourg, & ayant distribu les
autres quartiers aux Comtes de Ramzau & de Granc, qui furent tous deux
bientt aprs Marchaux de France, il en donna aussi un au Marquis de
Villequier qui lui avoit amen la noblesse du Boulonnois dont il toit
Gouverneur. Ce Marquis fut aussi Marchal de France ensuite, & se fit
appeller le Marchal d'Aumont. Cependant comme le Duc d'Orleans eut avis
que les ennemis faisoient dessein d'aller ravager la petite Province
dont Villequier toit Gouverneur, pendant qu'il en seroit loign, il
l'y renvoya tout aussi-tt, & fit prendre son poste au Marchal de
Gaffion qu'il avoit resolu de tenir auparavant sur les ales.

Tout ce que je viens de dire s'tant fait en trois jours de tems, l'on
commena  travailler aux lignes de circonvallation & de
contrevallation, avec toute la diligence possible. L'on avoit galement
besoin de l'un & de l'autre, parce que la Garnison toit forte, & qu'il
n'y avoit point du tout d'apparence que les Espagnols laissassent
prendre cette place sans coup ferir. Ils avoient encore conserv un Fort
que l'on appelloit le fort de St. Philipes, & qui toit bien plus
considerable que ceux que l'on avoit pris, aussi fit-il une bien plus
belle resistance. Cependant ceux qui le gardoient ne jugeant pas qu'ils
le pussent conserver encore long-tems, contre une arme de la force de
la ntre, ils l'abandonnerent la nuit, & se retirerent  la sourdine.
Ils rentrerent dans la place & nous ne le smes pas si-tt. Ntre
Regiment qui avoit ouvert la tranche devant ce Fort, & qui l'y avoit
remonte ce jour-l pour la deuxime fois, n'entendant plus tirer, Mr.
des Essarts dit  un Sergent qui toit  un poste avanc o j'tois, de
prendre quelques Soldats avec lui & de monter sur la pointe d'une demie
Lune que ntre canon avoit fait bouler pour voir d'o provenoit ce
silence. Le sergent qui toit un brave homme lui rpondit qu'il lui
alloit ober, mais qu'il ne croyoit pas avoir besoin de grande compagnie
pour faire ce qu'il lui commandoit; que plus il y meneroit de monde,
plus il en feroit tuer, qu'ainsi il toit d'avis, sous son bon plaisir
de n'y mener qu'un seul homme, parce que cela feroit moins de bruit que
s'il y en menoit beaucoup. Il jetta les yeux sur moi pour cette
expedition, & me demanda en presence de mon Capitaine si je ne voulois
pas bien le suivre pour faire cette dcouverte avec lui. Il lui rpondis
moins de la langue que du geste que j'tois prt  le faire, & m'tant
rang auprs de lui, je n'attendis qu' le voir marcher pour marcher en
mme-tems. Cela plt extrmement  Mr. des Essarts, qui ne me hassoit
pas. Cependant comme nous allions partir le Sergent & moi, Mr. de Granc
qui toit de garde ce jour-l  la tranche, tant arriv, sur ces
entrefaites, o nous tions, & Mr. des Essarts lui ayant dit le dessein
qu'il avoit, il ne voulut pas que le sergent se hazardt ainsi  y aller
tout seul. Il lui fit prendre encore neuf Soldats, tellement que nous
fumes onze en tout. Je n'tois pas le moins vif ni le moins allerte;
ainsi ayant devanc bientt tous les autres qui marchoient en grand
silence, & avec toutes les precautions que l'on a accoutum de prendre
dans ces sortes de rencontres, j'tois dja bien avant dans la demie
Lune qu'ils n'toient pas encore sur la pointe. Je n'y trouvai qu'un
seul homme, qui lcha d'abord le pied devant moi. Je lui criai tue, afin
de faire avancer mes camarades, & l'ayant perdu de v un moment aprs,
 cause de l'obscurit, le sergent envoya demander  Mr. des Essarts ce
qu'il vouloit que nous fissions, parce qu'il avoit trouv la demie Lune
abandonne. Mr. des Essarts nous envoya un renfort de trente hommes avec
des pionniers, pour nous y retrancher. Il vint de plus nous y visiter
lui-mme, nous recommandant de faire le moins de bruit que nous
pourions, de peur que les ennemis ne nous attaquassent devant que ntre
logement fut achev. Il s'en fut rendre compte au Comte de Granc de ce
qu'il venoit de faire, & comme je vis que les ennemis ne nous tiroient
pas un seul coup du Fort d'o ils nous devoient entendre travailler,
quelque precaution que nous pussions prendre, je dis au sergent que s'il
vouloit que je lui en disse mon sentiment, je croyois que le travail que
nous faisions-l nous toit bien inutile, que je parierois toutes choses
que les ennemis avoient abandonn le Fort tout comme ils avoient dja
fait la demi-Lune. Il me rpondit qu'il le croiroit bien, si ce n'est
que j'avois v un homme lors que j'y tois arriv. Il me demanda en
mme-tems si je l'avois v effectivement, & si je ne m'tois point
tromp. Je lui rpondis que non, surquoi reprenant la parole, il me dit
que cette circonstance l'empchoit d'tre de mon avis, parce que cet
homme n'eut pas t l s'il n'y eut plus eu personne dans le Fort.

Je ne voulus pas lui contredire, parce que comme il y avoit trs
long-tems qu'il servoit, il devoit savoir son metier beaucoup mieux que
moi qui n'avois encore rien v en comparaison de lui, & que ce m'eut t
une grande temerit que de lui vouloir faire sa leon: Cependant comme
tout habile que je le croyois j'avois peine  me deffaire de mon
sentiment pour m'accommoder au sien, je lui dis que s'il vouloit me
donner permission d'aller reconnotre le Fort, je lui rapporterois
bientt si c'toit lui ou moi qui se trompoit. Il me dit que ce n'toit
pas  lui  qui je le devois demander; puis qu'il avoit l un superieur,
que je pouvois lui aller dire ma pense, & qu'il ne doutoit point qu'il
ne me l'accordt, du moins que si c'toit lui il ne me le refuseroit
pas, parce que si ce que je pensois se trouvoit vrai on pouroit profiter
plus utilement du reste de la nuit qu'on l'on ne feroit, si l'on ne
s'occupoit que d'un travail inutile. Je trouvai qu'il avoit raison de ne
pas vouloir faire le matre, o il n'avoit pas droit de l'tre; ainsi
ayant suivi son avis je fus demander  Mr. de la Selle qui toit
Lieutenant dans ntre Regiment & qui commandoit l ce que je venois de
demander au sergent. Il me rpondit qu'il le vouloit bien, & m'ayant
donn un autre cadet avec moi nomm Mainville pour m'y accompagner, 
peine fus-je descendu de la demie-Lune que je le vis disparotre comme
un clair. Il remonta mme en mme-tems dans la demie-Lune o il fut
dire que j'tois tomb entre les mains d'un petit corps de Garde qui
m'avoit tu aussi-tt  coups d'pe. Mr. de la Selle en fut bien fch,
& eut bien voulu ne m'avoir pas accord la permission que je lui avois
demande. Il la regardoit comme la cause de ma mort, & ne savoit comment
s'en disculper envers Mr. des Essarts dont il apprehendoit le
ressentinent, parce qu'il n'ignoroit pas qu'il n'eut quelque sorte de
consideration pour moi. Je n'tois pas neanmoins tant  regretter qu'il
pensoit. Mainville ne lui avoit fait accroire ma mort que pour mieux
couvrir la lachet qu'il avoit eue de ne pas oser me suivre. Comme il
n'toit pas homme de grand jugement non plus que de grand coeur, il
n'avoit pas jug que ce Fort dut tre abandonn, sur tout aprs que je
disois moi-mme avoir poursuivi un homme, lorsque j'tois entr dans la
demi-Lune: il croyoit donc fermement que je ne rechapperois jamais du
peril o je m'engageois, selon lui, avec une temerit sans pareille.
Enfin lors que mes amis me regrettoient dja comme un homme mort, & que
la nouvelle en avoit t porte  la tranche o Mr. des Essarts n'toit
pas le dernier  me plaindre, je revins sain & sauf dans la demi-Lune.

D'abord que l'on me vit on m'eut pris sans doute pour un esprit, tant on
avoit ajout de foi  Mainville, si ce n'est que les gens de guerre sont
rarement susceptibles de ces sortes d'impressions. Mr. de la Selle
m'avoua qu'il me croyoit mort sur son recit, & qu'il avoit dja dit un
de profundis  mon intention: J'eusse bien voulu, si j'eusse p, mnager
la rputation de mon camarade. Je voyois bien que j'allois lui donner
une trange atteinte, en faisant connotre  Mr. de la Selle que ce
n'toit qu'une terreur panique, qui lui avoit fait voir des ennemis,
lors qu'il n'y en avoit pas un seul, mais ne pouvant l'excuser, quelque
bonne volont que j'en eusse, tout ce que je pus faire fut de lui dire,
que si Mainville avoit v le corps de garde dont il parloit, il faloit
qu'il eut les yeux plus perans que moi, puis que je n'avois rien
apper, pas mme un seul homme dans tout le Fort, quoi que je l'eusse
visit d'un bout  l'autre. La Selle fut ravi de cette nouvelle, autant
que Mainville en fut afflig. Celui-ci avoit grande raison d'avoir des
mouvemens si differens de l'autre, puis qu'il voyoit bien qu'il n'y
avoit plus de retour pour lui dans l'estime de ses camarades, aprs une
bevu comme la sienne. Aussi quitta-t-il l'arme ds la mme nuit, de
peur d'essuyer des railleries dont il ne pouvoit viter grand nombre
aprs ce qui venoit d'arriver.

Le Fort de S. Philipes ayant t abandonn de la sorte, nous attaqumes
Gravelines qui fit une belle resistance. Cela eut donn le tems aux
ennemis d'y faire entrer du monde & des vivres, si les Hollandois ne
l'eussent serr de si prs par la mer qu'il n'y eut point d'apparence
pour eux de rien tenter de ce ct-l. De celui o nous tions nous ne
la serrions pas moins, ce qui les mit dans une grande perplexit.
Cependant comme ils avoient de belles troupes, & qu'il leur toit
honteux de voir tomber sous ntre Puissance une aussi bonne place que
celle-l sans faire du moins quelque tentative pour la sauver,
Picolomini qui les commandoit s'avana jusques  la v de ntre arme.
Cela nous fit croire  tous qu'il y auroit bien-tt une bataille, & les
Generaux le croyant aussi-bien que les autres, le Duc d'Orleans commanda
de distribuer de la poudre  tous les Regimens. On fut  l'Artillerie
pour en avoir; Mais il ne s'y en trouva point, ou du moins celui  qui
s'toit  la donner dit aux Majors que l'on en avoit tant employ depuis
que l'on toit devant cette place, qu'il faloit attendre qu'il en fut
revenu pour en avoir. Il est vrai que cette place s'toit fait
extrmement battre; mais cette excuse toit si mince, que bien loin
d'tre recevable, celui qui la faisoit meritoit qu'on en fit punition.
Aussi en porta-t-on ses plaintes  l'heure mme au Marchal de la
Meilleraie,  qui il appartenoit d'en faire justice en qualit de grand
matre de l'Artillerie. Ce n'est pas qu'on n'eut p s'en plaindre
directement au Duc d'Orleans qui toit encore au dessus de lui de toutes
faons; mais comme ce Marchal toit honnte homme, & que l'on savoit
bien que s'il se faisoit des friponneries dans l'Artillerie, il n'y
avoit aucune part, tout ce qu'il y avoit d'Officiers jugerent qu'il
falloit s'addresser  lui  l'exclusion de tout autre.

Le Marchal ne fut pas pltt inform de la chose qu'il envoya chercher
celui dont on se plaignoit, rsolu de lui faire un mchant parti. Il
n'avoit garde pourtant de le faire, sans en parler au Duc d'Orleans, &
il contoit bien de n'y pas manquer d'abord qu'il auroit su de l'autre
la raison pour laquelle il avoit fait la rponce que je viens de dire.
L'Officier de l'Artillerie qui savoit bien qu'il avoit affaire  un
homme violent, & qui n'entendoit point de raillerie, sur tout  l'gard
de ceux qui prvariquoient  leur devoir, ne voulut pas aller trouver le
Marchal sans user auparavant de prcaution. Il fouilla dans une
cassette, & s'tant muni d'un papier il partit alors pour savoir ce
qu'il desiroit de lui. D'abord que le Marchal le vit, il lui dit sans
autre compliment, qu'il alloit le faire pendre, & qu'il ne lui donnoit
qu'un quart d'heure pour se preparer  la mort: Il avoit envoy
effectivement vers le Duc d'Orleans pour lui representer la necessit
qu'il y avoit de faire faire cette punition, pour empcher les autres de
lui ressembler. Le Duc n'avoit garde de l'en ddire, puis que le cas le
requeroit, & que d'ailleurs le Marchal en devoit encore mieux connotre
l'importance qu'un autre, lui qui toit superieur particulier du
coupable. Mais cet homme lui laissant jetter son feu sans parotre
autrement mu de tout ce qu'il lui pouvoit dire, lui rpondit  la fin
qu'il le feroit pendre s'il vouloit, principalement si le Duc d'Orleans
y donnoit les mains, mais que quand il leur auroit dit  l'un & 
l'autre ce qu'il avoit  dire pour sa justification, il ne croyoit pas
qu'ils allassent si vite. Le Marchal n'entendit pas pltt sa rponse
qu'il se mit encore plus en colere, qu'auparavant. Il lui demanda s'il
ne lui avoit pas ordonn de faire provision de tant de miliers de poudre
pour le siege, & s'il ne lui en devoit pas encore rester plus de la
moiti. L'autre lui rpondit qu'il ne disconvenoit pas de ce qu'il lui
disoit, qu'il lui avouoit mme que tout cela toit vrai, mais qu'il
avoit un ordre superieur, auquel il avoit cru devoir ober. Le Marchal
entendant parler d'ordre superieur, craignit qu'aprs avoir fait tant de
bruit il n'en eut encore le dementi. Il ne se put imaginer autre chose 
ce qu'il venoit d'entendre, si-non que c'toit du Duc d'Orleans qu'il
vouloit parler. Ainsi le prenant  l'heure mme sur un autre ton, il eut
bien voulu retenir les paroles qu'il croyoit avoir lches imprudemment,
aprs ce que l'autre venoit de lui dire. Il n'eut pas le tems de lui
demander d'claircissement de ses soupons, l'homme qu'il avoit envoy
vers le Duc d'Orleans tant rentr en mme tems dans sa tante, il le
regarda pltt pour dcouvrir sur son visage ce qu'il avoit  craindre
ou  esperer, qu'il ne prit soin de le demander  celui  qui il venoit
de tmoigner tant de mal. Il n'y vit rien de fcheux, & en tant encore
plus assur par sa rponse, qui fut que le Duc d'Orleans lui mandoit de
faire tout ce que bon lui sembleroit, il reprit en mme tems son premier
air & dit  celui qu'il venoit de condamner devant tant de monde, qu'il
ne croyoit donc pas tre assez coupable aprs ce qu'il avoit fait, puis
qu'il joignoit encore le mensonge  l'impudence. L'homme le laissa dire
sans en parotre plus tonn, ce qui rendant encore le Marchal moins
traitable, il fit un nouveau serment que devant qu'il fut on quart
d'heure il ne le laisseroit pas en vie ou qu'il en mourroit  la peine.
L'homme comme s'il eut t insensible, lui repartit de rechef qu'il ne
l'empcheroit pas le faire tout ce qu'il voudroit, puis que cela toit
au dessus de son pouvoir; mais que tout grand Seigneur qu'il toit il ne
croyoit pas qu'il le put faire impunment, qu'il n'avoit rien fait que
par l'ordre du premier Ministre, qu'il croyoit encore plus puissant que
lui, & que s'il en doutoit, il alloit le lui montrer. Il tira en
mme-tems de sa poche une Lettre du Cardinal qui toit con en ces
termes.

_Ressouvenez-vous du serment que vous avez fait lorsque vous avez t
re dans vtre charge. Vous avez promis au Roi de lui tre fidelle. La
fidlit qu'il vous demande est que vous empchiez, autant qu'il sera en
vtre pouvoir, qu'on ne le vole. Il se fait une grande dissipation de
poudre tous les ans, sans qu'on sache ce qu'elle devient. A la moindre
allarme vos superieurs prennent pretexte de dlivrer des ordres d'en
distribuer une grande quantit, cependant ou ils ne s'executent pas, ou
la distribution rentre dans leurs bourses par des detours que Sa Majest
connoit bien & qu'il n'est pas necessaire d'expliquer. En cette
rencontre & en toute autre semblable faites vous reiterer tojours vos
ordres pour le moins trois ou quatre fois, cherchez quelque pretexte
pour ne pas obir promptement, autrement vous vous rendrez non seulement
indigne de la recompense qui vous a t promise, mais l'on croira que
vous participerez  leurs larcins._

Le Marchal fut bien tonn  cette lecture o il se voioit design lui
mme comme larron, & mme comme le principal de tous les autres, puis
qu'il toit le chef de toute l'Artillerie. Cependant comme il ne vouloit
pas se mettre  dos le premier Ministre, il ne voulut rien faire de son
chef, aprs ce qu'il venoit de voir. Il en parla au Duc de d'Orleans,
qui lui dit que pour un homme d'esprit comme il toit, il lui paroissoit
choqu de peu de chose; car ce Marchal en vouloit bien autant
presentement au Cardinal qu'il faisoit auparavant  son confident; s'il
ne savoit pas que ds qu'on toit d'une humeur on se laissoit aller
aisment  croire des autres tout ce que l'on ressentoit en soi, que ce
Ministre aimoit l'argent perdement, & que ce qui le lui avoit fait
connotre, c'est qu'il lui avoit dit quelques jours avant que de partir
que le Regiment des Gardes coutoit une infinit d'argent au Roi, & que
neanmoins il ne voioit pas que les Officiers y fussent plus braves que
les autres, que depuis qu'il toit premier Ministre il n'y en avoit pas
eu encore un seul de tu, d'o il jugeoit que c'toit autant de perdu
que tout ce qu'on leur donnoit.

Il est vrai que son Eminence avoit tenu ce discours  ce Prince, ou du
moins qu'il lui avoit dit quelque chose d'approchant. Car comme ils
parloient ensemble des depenses de l'Etat, il lui avoit dit en lui
parlant de ce Regiment qu' la dpense qu'il faisoit au Roi il ne s'y
pouvoit sauver qu'en revendant les charges lors qu'il viendroit  en
vaquer quelqu'une; mais comme on lui connoissoit dja du penchant au
mnage, pour ne pas dire quelque chose de pis, & qu'on prend plaisir 
gloser sur les parolles de ceux en qui l'on trouve quelque chose 
redire, le commentaire avoit servi le texte de si prs qu'il n'y avoit
que ceux qui y avoient t presens, qui fussent veritablement comment
les choses s'toient passes.

Le Marchal ne se paya point de cette reponse. Il repartit au Duc que de
quelque humeur que fut ce Ministre il ne falloit point souffrir,  ce
qu'il croioit, qu'un petit Officier, sous pretexte de lui plaire,
s'ingert de desobr  ses superieurs; que cette desobssance avoit
mme de soi quelque chose que les autres n'avoient pas, qu'il y alloit
du salut de l'arme, & que si Picolomini eut su cela, & qu'il en eut
proffit, il ne vouloit que lui pour juge de ce qui en seroit survenu;
qu'il y avoit encore plus d'intrt que lui, lui qui toit Gnral, que
son honneur en dpendoit, c'est pourquoi il n'avoit rien  lui dire. Le
Duc vit bien qu'il tchoit de lui mettre le feu sous le ventre, afin de
lui faire faire sa propre cause de la sienne. Cependant comme il s'en
falloit bien qu'il ne fut tojours aussi complaisant qu'on l'eut bien
desir, il lui dit pour toute rponse qu'il ne vouloit rien empiter sur
sa charge, & que s'agissant en cette rencontre d'un dlit, commis par
l'un de ses Officiers, il le laissoit le matre de lui ordonner telle
punition qu'il jugement  propos. Le Marchal ne fit pas semblant de
voir, qu'il y avoit plus de malice  sa reponse, que de bonne volont,
comme il sembloit vouloir qu'on le crut, & ayant fait mettre cet homme
entre les mains du Prevt il se trouva trangl la nuit sans qu'on ait
jamais p savoir au vrai, si ce fut cet Officier qui s'en deffit, ou si
quelque autre personne lui prta la main pour lui rendre ce service. On
publia pourtant tout autant que l'on put que c'toit le desespoir qui
lui avoit fait attenter lui mme  sa vie. Mais si cela est on avoit
bien voulu lui prter une corde & un clou pour se pendre au plancher
d'une mchante maison, o ce malheureux avoit fini sa vie.

Cette affaire n'eut gueres fait de bruit sans les circonstances qui
l'avoient prcedes, mais comme elles avoient fait beaucoup d'clat,
cette mort n'en fit pas moins. Comme on prend mme beaucoup de plaisir 
mdire, on prit sujet de l de repandre dans le monde que le Marchal
avoit t bien aise de se delivrer d'un tmoin incommode. C'toit
marquer un grand penchant  la medisance, que de tenir un tel discours,
puisque bien loin qu'on lui pt faire aucun reproche dans sa charge,
jamais homme ne l'avoit exerce avec plus d'integrit ni moins
d'intrt. Aussi tout ce qu'en pouvoit croire le Cardinal partoit
pl-tt de son humeur defiante que d'aucune preuve qu'il en eut contre
lui. D'ailleurs il eut t bien aise, pour en dire la verit, de pouvoir
faire une querelle d'Allemand au Marchal, pour avoir pretexte de le
dpouiller de sa charge. Il convoitoit dja des yeux & du coeur tout ce
qu'il y avoit de grand & de beau dans le Royaume, & comme ce morceau
n'toit pas vaquant, tous les jours, il en avoit bien autant d'envie que
de tout le reste. Ce n'est pas qu'il lui fut propre  lui mme, quoi
qu'on eut veu auparavant un homme revtu de la Pourpre aussi-bien que
lui tre Amiral de France, & Gnral d'Arme en Piemont. Mais il avoit
des neveux & des nieces  qui il pretendoit faire part de sa fortune, &
qu'il vouloit faire venir en France tout au pltt, afin de les y
tablir le plus avantageusement qu'il pouroit.

La poudre ne manqua pas  l'Arme aprs la punition qui venoit
d'arriver. Celui qui eut la place du deffunt ne se fit pas presser pour
en donner. Mais elle ne servit de tout cette Campagne qu' tirer aux
moineaux. Picolomini aprs s'tre avanc jusques  la porte du canon de
nos lignes, comme s'il eut dessein de les forcer, se retira sans oser
rien entreprendre. Gravelines ne tint plus gueres aprs cela, & s'tant
rendu le 28 de Juillet nous demeurmes encore quelques jours devant
cette place, pour en faire reparer les fortifications. Quand elles
furent acheves, nous fmes semblant alors d'en vouloir aux autres
places maritimes de Flandres, afin d'attirer toutes les forces ennemies
de ce ct l. Nos bons amis les Hollandois, avec qui nous agissions de
concert, tinrent la mer, cependant, comme s'ils n'eussent eu aucun
dessein de leur chef. Les Espagnols se laisserent surprendre  ces
fausses apparences, tellement que lors qu'ils y pensoient le moins ils
les virent tomber sur le Sas de Gand. Ils y voulurent courir pour le
sauver, mais y tant arrivs trop tard, ils eurent le regret de le voir
rendre le 7. de Septembre.

Pour nous nous finmes ntre Campagne par la prise de l'Abbaye de
Houatte & de quelques autres Forts que les ennemis avoient pris soin de
fortifier, pour nous empcher l'entre de leur pas. Ce fut la dernire
Campagne que je fis dans les Gardes, & tant entr dans les
Mousquetaires un mois ou environ aprs tre arriv  Paris, je crus que
ma fortune toit faite, puisque j'tois enfin parvenu  ce que je
desirois le plus. Je ne saurois bien representer la joye que j'en eus,
me croyant dja quelque chose, quoi que je ne fusse encore rien. Je me
fis valoir ensuite autant que je pus auprs des Dames dont le secours ne
m'avoit pas t indifferent depuis que j'tois venu de Bearn. Je
comptois mme de faire fortune aussi-tt par leur moyen que par les
armes, & comme j'tois encore jeune, & que je n'avois pas toute
l'exprience que je puis avoir presentement, mon esperence toit fonde
bien pltt sur la bonne opinion que j'avois de moi mme que sur tout le
reste. Cependant si j'tois  recommencer je n'eusse pas fait mon compte
tout  fait l-dessus. Quelque bonne mine que je pusse avoir il y en
avoit une infinit  la Cour & dans Paris qui me valoient bien. Aussi,
si j'avois eu quelque bonne fortune jusques l j'en tois redevable bien
pltt  la foiblesse que je trouvois parmi le beau sexe, & dont, ne lui
en deplaise, il est tout rempli, qu' aucune de mes prtendus belles
qualitez. Cependant il faut que j'avou  ma confusion une trange
pense que j'avois de toutes les femmes en gnral; je n'en croiois pas
une  l'preuve de mes fleurettes, & parceque j'en avois trouv
quelques-unes qui avoient pris plaisir  les couter, je contois qu'il
en toit de mme de toutes les autres. Il ne falloit neanmoins que me
ressouvenir de mon Angloise pour en avoir une autre opinion. Mais comme
on est ingnieux  se tromper soi mme, principalement quand il y va de
sa satisfaction, ou je la rajois du nombre des femmes raisonnables quand
je venois  y penser, ou j'en attribuois la faute au peu d'experience
que j'avois alors, & dont je croiois bien tre revenu depuis ce tems l.

Le Cardinal Mazarin persevera cependant,  vouloir avoir la Compagnie de
Mousquetaires pour l'ain des Manchini que l'on commena  voir  la
Cour. Il toit bien fait & de bonne mine, & sentoit son homme de
qualit, comme il l'toit effectivement. Car la Maison Manchini n'est
pas une des moindre parmi la Noblesse Romaine, quoi que dans la
medisance qui s'leva bien-tt aprs contre son Eminence, elle ne fut
pas pargne non plus que la Puissance & la personne de ce Ministere.
Mr. de Treville qui pour avoir perdu le feu Roi qui avait t son
soutien, contre les assauts que lui avoit livr le Cardinal de
Richelieu, n'avoit rien rabattu de sa fiert, crut qu'aprs avoir
resist  la puissance d'un homme comme celui l, il pourroit bien
resister encore  celle de celui-ci. Ainsi n'tant pas plus complaisant
envers l'un qu'il l'avoit t envers l'autre, il tint ferme contre lui,
sans vouloir couter toutes ses promesses. Il rpondit  ceux qui lui en
parlerent de sa part, que cette charge lui ayant t donne comme le
prix de ses bonnes actions, il vouloit la conserver tout autant qu'il
auroit un moment de vie. Il toit bien aise que Sa Majest, dont il
n'avoit point l'honneur d'tre connu particulierement, comme en effet il
toit impossible que ce jeune Prince connut encore personne  l'ge
qu'il avoit, il toit bien aise, dis-je, que Sa Majest l'en trouvant
rvtu  sa Majorit, il se put informer de ceux qui approcheroient
alors le plus prs de sa personne, des raisons qui avoient p obliger le
feu Roi son pere  l'en rvtir pltt qu'un autre.

Cette rponse ne plut point au Cardinal, qui ne voioit point de poste
plus propre que celui l pour son neveu, & qui vouloit l'y placer 
quelque prix que ce fut. Il voioit que le Roi, tout enfant qu'il toit,
se portoit dja aux grandes choses, & que cette Compagnie avoit bien la
mine de faire un jour ses delices, comme elle les fit effectivement.
Mais si son Eminence agissoit par ces vs, elles toient communes 
Treville. Il avoit un fils qui toit  peu prs de l'ge de Sa Majest,
& il esperoit bien l'tablir  sa place avant que Dieu vint  le retirer
du monde. Neantmoins le Cardinal lui ayant declar la guerre
secretement, il fit tout ce qu'il put auprs de la Reine pour l'obliger
 lui faire commandement de se deffaire de sa charge. Le pretexte qu'il
en prit fut qu'il avoit quantit d'amis dans les gardes, & qu'tant
comme matre par l & par la Compagnie qu'il commandoit de la personne
de Sa Majest, il seroit en pouvoir d'en abuser quand bon lui
sembleroit. La Reine qui avoit tojours fait beaucoup de cas de Treville
ne crut pas  propos de donner dans ces soupons. Elle se ressouvenoit
que bien loin que cet Officier eut jamais pous aucunes brigues, il
avoit tojours signal sa fidelit par un attachement inviolable  la
personne du Roi; elle se ressouvenoit mme que c'toit ce qui lui avoit
attir sa persecution; d'o elle concluoit que ce seroit une injustice 
elle, de le traiter comme le Cardinal le prtendoit.

Ce Ministere n'toit pas encore assez bien tabli auprs de cette
Princesse pour l'obliger  se faire une necessit de son Conseil; ainsi
feignant que ce qu'il lui en disoit n'toit que l'effet de son zle, il
remit la poursuite de cette affaire jusques  un tems plus favorable. Il
prit grand soin cependant de faire remarquer  Sa Majest tout ce qui
pouvoit seconder son intention, & comme Treville toit un homme franc, &
qui se croioit  couvert de tout soupon par sa fidelit, il ne tint pas
aloi qu'il ne fit interprter en mal quantit de ses actions qui toient
non seulement fort innocentes, mais qui partoient encore d'une bonne
intention. Toute ntre Compagnie fut cela par quelques parolles que Mr.
de Treville ne put retenir, & comme il n'y avoit pas un Mousquetaire qui
ne l'adort pour ainsi dire, s'il y en avoit quelqu'un de nous qui se
trouvt par hazard sur le chemin o passoit le Cardinal, il s'en
detournoit en mme tems, pour n'tre pas oblig de lui rendre le respect
qui lui toit du. On le fit remarquer  son Eminence, qui comme il toit
tout politique, ne fit pas semblant d'y prendre garde. Il savoit que
s'il venoit  faire connotre qu'il en eut connoissance, il seroit
contraint d'en faire parotre quelque ressentiment. Or il consideroit
que cela alieneroit l'esprit de cette Compagnie de son neveu, & que ce
seroit le moyen, s'il russissoit jamais dans ses desseins, de lui en
faire avoir la haine au lieu de l'amiti.

Pendant que cela se passoit, je devins amoureux d'une jeune Dame de
condition qui toit assez jolie, mais qui croyoit l'tre encore beaucoup
plus qu'elle ne l'toit effectivement. Elle avoit sur tout un si grand
foible de se voir donner de l'encens, que ses Domestiques qui
connoissoient son deffaut en profitoient si bien qu'il n'y en avoit pas
un qu'elle n'eut enrichi. Tout leur merite cependant ne consistoit qu'en
ce qu'ils lui savoient dbiter adroitement leurs fleurettes. Celui qui
l'admiroit le plus & qui avoit le plus de complaisance pour elle, en
toit le mieux venu. Je reconnus bien-tt son foible, aussi bien que les
autres, & comme j'en tois amoureux, il ne me fut pas difficile de
m'tablir assez bien dans son esprit. Je n'eus pas de peine  lui dire
qu'elle toit belle, parce qu'elle sembloit telle  mes yeux. Enfin quoi
que je n'admirasse pas galement quantit de choses qu'elle faisoit, je
ne laissai pas de faire comme si je les eusse admires, parce que je
voyois bien que c'toit-l le chemin que je devois prendre, si je
voulois continuer de lui plaire. Elle toit veuve & n'avoit t que
dix-huit mois en mnage avec son mari. Il avoit t tu  la Bataille de
Rocroi, & quoi qu'il y eut dj assez long-tems qu'elle fut veuve pour
songer  se remarier, la pense ne lui en toit pas encore venu, parce
qu'elle n'avoit pas t trop heureuse avec lui. Comme il avoit une
matresse, quand il l'avoit pous, il n'en avoit pas fait tout le cas
qu'il devoit. Il avoit continu  voir l'autre, & cela lui avoit t
d'autant plus sensible qu'elle ne manquoit pas de bonne opinion
d'elle-mme. Elle avoit cru, comme c'toit la verit, meriter toute sa
tendresse, aussi le peu de justice qu'il lui avoit rendu lui eut fait
prendre sans doute la rsolution de ne s'exposer jamais  pareille chose
que celle qui lui toit arrive, si elle eut p s'abstenir de recevoir
de l'encens.

Il toit dangereux de s'embarquer avec une telle femme, & c'toit un
cueil tout assur pour une personne qui eut t n jaloux. Mais comme
je ne me sentois aucune disposition  une passion si fatale au repos des
hommes, je ne laissai pas de poursuivre ma pointe, dans la v de mler
ses richesses avec ma gueuserie. La Dame toit extrmement riche,
qualit qui m'acommodoit bien autant que sa beaut, quoi que je n'y
fusse pas indifferent. Je contois d'ailleurs que si elle toit jamais ma
femme, je la ferois revenir bien-tt de ses foiblesses, sur tout parce
que je pretendois en user si bien avec elle, qu'elle prendroit aisment
confiance en moi. Je fus le premier, si je l'ose dire, qui lui fis
natre le dessein de changer son tat de veuve en celui de femme marie.
Je lui plus par le debut que j'eus avec elle. Je lui avouai franchement
que si elle vouloit m'couter elle feroit ma fortune de toutes faons,
qu'ainsi la reconnoissance & l'amour agissant en moi egalement elle
pouroit conter que je l'aimerois bien moins en mari, qu'en amant. Elle
trouva de la bonne foi dans ce compliment, moi qui different de ceux de
mon pas, qui ne sont jamais pauvres si on les en veut croire, convenois
sans en tre press, qu'il n'y a un pas grand fonds  faire sur les
lettres de change qui me venoient de Bearn. Ainsi mes affaires allant
tous les jours de mieux en mieux auprs d'elle, je commenois dja en
moi-mme  regler l'equipage que j'aurois quand nous serions une lois
mariez ensemble, lors que je vis s'elever une cruelle guerre contre moi;
elle ne me vint pas de la part de mes rivaux, quoi que j'en eusse un bon
nombre, & mme de personnes de grande condition, & d'un merite assez
destingu pour me faire apprehender avec raison. Le plus redoutable de
tous ces rivaux toit le Comte de... qui aussi-bien que moi en vouloit
au mariage, & qui outre qu'il toit parfaitement bien fait, tenoit un
rang  la Cour qui me devoit faire peur, aussi bien que le reste de ses
belles qualitez: mais soit que la fortune s'en mlt, ou comme je l'ai
tojours cru qu'elle eut oi parler d'une certaine chose qui couroit 
son desavantage, savoir qu'il n'avoit que l'apparence de valoir beaucoup
avec les Dames, & que l'effet n'y rpondoit pas, il se trouva qu'un
petit Gascon l'emporta sur un des plus fameux Courtisans qu'il y eut en
ce tems l.

La Dame me fit bien valoir ce triomphe dont elle eut bien diminu le
prix, si elle eut voulu peut-tre convenir de la vrit; mais tant trop
habile pour le faire, je ne lui fit point d'enqute fcheuse l dessus,
depeur de lui faire rvoquer la grace qu'elle me faisoit. Je la lui
exagerai mme tout autant qu'il me ft possible, afin qu'elle juget de
la reconnoissance que j'aurois de celles qu'elle me feroit  l'avenir
par les sentimens que j'avois de celles qu'elle m'avoit dja faites.
Mais lors que j'y pensois le moins, l'orage dont je viens de parler
s'leva sur ma tte, & ne tarda gueres  m'craser. Les Domestiques de
la Dame voyant qu'elle ne seroit pas pltt remarie que ses bien-faits
tariroient pour eux en mme tems, commencerent  me rendre tous les
mauvais offices, dont ils se purent aviser, & n'y rsirent que trop
bien. L'un lui dit que j'avois t coquet toute ma vie, & que je le
serois encore tant que je vivrois, qu'elle savoit bien la peine que cela
lui avoit fait du tems de son premier Mari, & que cela ne lui en feroit
pas moins prsentement si elle toit si folle jamais que de m'pouser.
Un autre lui dit que j'avois pous ma premire Matresse, & un autre
que l'Angloise n'avoit eu du mpris pour moi, que parce que j'avois plus
d'apparence que d'effet; que nous avions t bien ensemble, mais qu'elle
ne m'avoit pas pltt connu qu'elle avoit jug  propos de me casser aux
gages.

De toutes ces accusations qui n'toient pas plus vrayes l'une que
l'autre, il n'y eut que la premiere qui fit quelque impression sur elle.
Elle eut peur comme elle avoit oi parler de la foiblesse qu'ont ceux
qui sont d'un temperament  peu prs comme on me dpeignoit, que je
n'entrevinsse  ma premiere maniere de vivre, d'abord que je l'aurais
pouse. Cela la fit marcher bride en main avec moi, de sorte que
n'ayant pas t long tems  le reconnotre, je lui en demandai la raison
sans qu'elle daignt m'en claircir. Comme je ne reconnoissois point
d'o me venoit le coup, & mme que j'tois bien loign de le deviner,
bien loin d'y pouvoir apporter le remede qui y toit nccessaire, je fis
une faute qui rendit le mal irreparable. J'avois jug  propos ds les
commencemens de chercher  gaigner sa Demoiselle, qui selon le bruit
commun avoit beaucoup de pouvoir sur son esprit. C'toit une fille
d'assez bonne Maison, mais son Pere ayant mal fait ses affaires, elle
avoit t trop heureuse dans le tems du mariage de sa Maitresse,
d'entrer auprs d'elle en qualit de sa suivante. C'toit une brune
assez piquante, & comme elle tenoit quelque chose du lieu d'o-t-elle
sortoit, il y en avoit beaucoup, qui personne pour personne & mettant
tout le reste  part, l'eussent bien autant aime que sa Matresse.

Cette fille depuis qu'elle toit avec elle n'y avoit pas trop mal fait
ses affaires, quoi qu'il n'y eut encore que trois ans, qu'elle y fut.
Comme elle avoit reconnu d'abord son esprit, elle n'avoit pas manqu de
la prendre par son foible, elle lui avoit dit plus de douceurs que
l'amant le plus passionn, & ses complaisances avoient t si loin qu'il
falloit que l'interest eut un extrme pouvoir sur elle, pour lui faire
faire tout ce qu'elle faisoit tous les jours. Elle ne souffroit plus que
personne lui rendit aucun service,  moins qu'elle ne fut incapable de
le lui rendre elle mme, elle ne la quittoit non plus que l'ombre fait
le corps, & comme l'interest lui faisoit faire toutes ces choses, sans
que l'amiti y eut la moindre part, elle prit d'abord de l'argent que je
lui offris pour me rendre service auprs d'elle. Elle prenoit dja le
sien pour rcompense de ses fleurettes, mais avec l'un & l'autre elle
eut pris encore celui de tout le genre humain, parce que tout ce qui
pouvoit la tirer de la misre o elle s'toit veu avoit pour elle des
charmes inconcevables.

Si ma bourse eut t assez bien garnie pour ne pas tarir si-tt j'eusse
t long tems de ses amies, tant elle avoit bon appetit, mais son
avidit & mon impuissance m'en ayant fait voir le fonds bien-tt, au
lieu de me rendre les services qu'elle me promettoit auprs de sa
Matresse, j'prouvai avant qu'il fut peu que je n'y avois point
d'ennemie plus dangereuse. Un jour qu'elle toit couche avec elle; car
elle l'avoit mise sur le pied de la traiter plutt comme sa soeur que
comme sa suivante, elle se mit  pleurer &  sanglotter comme si elle
eut perdu tous ses parens. Sa Matresse lui demanda aussi-tt ce qu'elle
avoit, & cette fille, qui toit plus fourbe & plus interesse que je ne
saurois dire, faisant semblant d'avoir toutes les peines du monde  lui
rpondre, il fallut que l'autre lui retert deux ou trois fois la mme
demande, avant que de l'en vouloir claircir. Enfin croyant avoir assez
bien jou son Personnage, elle lui rpondit que le jour approchant
qu'elle alloit se donner  un nouveau Mari, elle n'y pouvoit songer sans
en mourrir de douleur: elle recommena  sanglotter ou du moins  en
faire le semblant, & ces feints sanglots faisant croire  sa Matresse
que son affliction ne partoit que de l'amiti qu'elle avoit pour elle,
elle lui en fut si bon gr qu'elle l'embrassa tendrement. Elle lui dit
mme pour la consoler que je ne me rendrois pas tellement matre de son
coeur, qu'il n'y restt encore quelque place pour elle.

Cette fille qui avoit autant d'esprit qu'elle toit mchante, & qui
toit encore plus mchante qu'elle n'toit agrable, lui rpartit que si
elle s'affligeoit comme elle faisoit, c'toit bien moins par rapport 
ses propres interts, qu'aux siens; que si elle pousoit un autre que
moi, elle ne serait pas dans la peine o elle toit prsentement, parce
que du moins elle se flatteroit qu'elle en seroit considere comme elle
mritoit. Elle ne lui en dit pas d'avantage, parce qu'elle savoit bien,
que les plus longues parolles ne contiennent pas tojours le venin le
plus subtil, mais lui laissant faire l dessus les reflexions qui lui
toient invitables, sa Matresse lui demanda bien-tt ce qu'elle
vouloit dire par l. Cette fille qui pour mieux jour son rolle avoit
feint jusques l de prendre mon parti auprs d'elle, lui dit alors que
si l'tat o elle toit lui permettoit de se jetter  ses pieds, elle le
ferait sans perdre de tems pour lui demander pardon de sa mprise,
qu'elle lui avoit soutenu quand on lui avoit dit que je ne l'aurois pas
pltt pouse que je lui serois infidele, que ceux qui portoient cette
accusation contre moi ne le faisoient que pour ne me pas connotre, ou
pour me vouloir du mal, mais qu'elle changeoit maintenant de sentiment
en depit qu'elle en eut, que j'tois encore plus scelerat qu'on ne
pouvoit dire, desorte que sans attendre qu'il fut plus tard, elle aimoit
mieux se laver les mains devant elle, que d'tre cause d'un malheur
irreparable, faute de convenir de la vrit.

C'toit parler sans fard que de parler de la sorte. Cependant comme il
manquoit encore une dose  son poison, pour lui donner toute la force
qu'elle desiroit, & que cette dose consistoit  lui apprendre les
raisons qu'elle avoit de changer si-tt de sentiment, elle lui dit que
je gardois si peu de mesures dans mes fourberies, que c'toit  elle
mme que je m'addressois pour faire clater le commencement de mon
infidelit, qu'il ne tenoit pas  moi que je ne lui fisse accroire que
c'toit elle qui avoit mon coeur, pendant qu'elle n'avoit que mes
complimens, qu'elle avoit feint de m'couter afin de l'en avertir, & que
quand elle voudrait, elle lui feroit entendre cette verit de ses
propres oreilles. Ce fut un coup de massu pour cette Dame que ce
qu'elle lui dit, elle m'aimoit, aussi en ressentit-elle beaucoup
d'affection; elle n'en tmoigna rien neanmoins, parce qu'elle ne
trouvoit pas qu'il lui ft glorieux de faire parotre tant de bonne
volont pour un homme qu'on lui en faisoit si indigne, cependant malgr
tous les deguisemens cette fille n'eut pas eu grande peine  decouvrir
ce qui se passoit dans son coeur, si les tnbres ne lui eussent derob
la veue de son visage. A ce deffaut elle ne laissa pas d'en croire ce
qu'il falloit  la surprise ou elle s'apperut un moment aprs que la
jettoient ces parolles. La Dame demeura toute interdite, & ayant gard
un assez long silence, elle ne le rompit que pour lui demander des
circonstances, qui ne lui permirent pas de douter de ce qu'elle venoit
d'couter.

Cette fille qui m'accusoit de fourberie pour mieux couvrir la sienne, &
pour mieux abuser sa Matresse, avoit feint quelques jours auparavant ne
pouvoir deffendre son coeur contre quelque mrite qu'elle disoit avoir
reconnu en moi. J'avois t bien surpris de l'entendre parler de la
sorte, elle que j'avois toujours reconnu fort sage, & qui l'toit
veritablement, aussi n'toit-ce pas par un principe tel qu'on pourroit
peut-tre s'imaginer qu'elle m'avoit parl de la sorte; mais pour garder
tojours le mme pouvoir sur l'esprit de sa Matresse qu'elle avoit eu
jusques l. Elle pretendoit en me faisant donner dans le panneau qu'elle
me tendoit si subtilement lui faire rompre l'engagement qu'elle avoit
avec moi sans qu'il fut en ma puissance de renouer jamais avec elle.
Elle ne russit que trop bien dans ses malheureuses prtentions: Je me
laissai aller, soit par complaisance, ou par crainte que j'avois de la
rendre mon ennemie,  lui protester que si elle m'aimoit je ne l'aimois
pas moins. Il ne tint pas mme  moi que je ne lui en donnasse des
marques sensibles, l'usage du monde me faisant croire que je lui pouvois
donner cette satisfaction sans qu'il y allt du mien, ni que je
manquasse en aucune faon  ce que je devois  sa Matresse. Elle toit
trop sage pour le permettre, & trop mchante en mme temps pour me faire
croire que le refus qu'elle en faisoit dt m'ter l'esperance de ne pas
mieux russir une autrefois. Nous en demeurmes l pour ce coup, & la
force de mon temperament & un peu d'honneur me faisant entreprendre la
premiere fois que je la revis de lui parler tojours sur le mme ton, je
ne fus gueres sans m'en repentir. Je ne pouvois effectivement prendre
mon temps plus mal que je faisois alors, elle avoit fait cacher sa
Matresse sous une tapisserie, d'o elle pouvoit entendre & voir, tout
ce que je pouvois lui dire ou faire sans que je pusse dcouvrir
aucunement o elle toit. Cette Dame sortit alors de sa niche, & qui fut
bien surpris ce fut moi, quand je la vis devant mes yeux. L'tonnement
o j'tois me rendit si interdit que je n'eus pas l'esprit de deviner la
piece qui m'toit faite, & quand j'eusse t surpris en faisant l'action
du monde la plus noire je n'eusse pas t plus confus. Je n'eus pas la
force de dire une parolle, de sorte que la Dame me fit mille reproches,
sans que je trouvasse un seul mot pour m'excuser. Enfin je crois que je
fusse encore demeur muet tant que j'eusse t l, si ce n'est qu'elle
finit son discours par une deffense qu'elle me fit de remettre jamais le
pied dans sa Maison. Si je n'eusse t qu'amoureux peut-tre lui
aurois-je obe sans oser lui rpondre, mais comme il y alloit de ma
fortune, aussi bien que du repos de mon coeur,  lui faire rvoquer
cette deffense, je pris la parolle & lui dis tout ce que je crus capable
d'adoucir son ressentiment. Si je lui eusse dit la pure verit peut-tre
en fus-je venu  bout; mais comme je croyois indigne d'un honete homme
d'aller se vanter des avances de la Demoiselle, je lui tus cette
circonstance qui toit seule capable de me justifier dans son esprit;
car elle lui eut fait connoitre sa malice qu'elle n'avoit garde de
croire au point qu'elle toit. La Dame sortit de la Chambre en mme tems
sans me vouloir couter d'avantage, & tout mon reconfort n'tant plus
que dans sa Demoiselle, que j'accusois bien en moi mme d'tre cause de
mon malheur, mais non pas dans le sens qu'elle l'toit, je la conjurai
de se servir du credit qu'elle avoit sur son esprit pour me rtablir
dans ses bonnes graces. Elle me rpondit pour m'oter mme toute sorte
d'esperance, qu'elle ne me promettoit pas de pouvoir rien obtenir sur
elle, aprs ce qui venoit d'arriver, qu'elle auroit mme peut tre
besoin elle mme d'un intercesseur pour y faire sa paix, parce qu'elle
la voyoit si fort en colere qu'elle ne se souvenoit pas qu'elle y eut
jamais tant t. Enfin tout ce que j'en pus tirer fut qu'elle agiroit
pour moi selon la disposition o elle la trouveroit.

Je ne pus lui rien dire, parce que je trouvois quelle avoit raison, &
que je croiois mme que la Dame devoit tre tout aussi en colere
contr'elle que contre moi. Il est ais de juger aprs tout ce que je
viens de dire, que je fus bien-tt sacrifi par cette fourbe. Elle me
dit quelques jours aprs qu'il n'y avoit plus de retour pour moi  la
misericorde de sa Matresse, & que bien loin de me vouloir pardonner
elle ne vouloit pas seulement entendre parler de mon nom. Je n'eus pas
de peine  le croire, parce que l'ayant trouve par hazard dans deux ou
trois maisons o j'allois,  peine fit-elle semblant de m'avoir jamais
connu. Elle n'y mit plus mme le pied, depeur de m'y retrouver une
autrefois; de sorte que me voyant donner mon cong si cruellement, j'en
conceus tant de melancholie que je ne tardai gueres  m'en ressentir. Il
me prit une fievre lente qui me dfigura trangement. Je crus que je
devois me faire voir  elle, en cet tat, & qu'il seroit capable de lui
donner de la compassion. Mais il en arriva tout autrement que je ne
pensois, la Dame ne voyant plus rien en moi qui lui fut agrable, ne me
regarda pas, ou du moins si elle le fit, ce ne fut que pour m'en
mpriser encore d'avantage. J'en eus un dpit qu'on ne sauroit exprimer,
& bien que j'eusse peine  me consoler d'avoir ainsi manqu ma fortune,
je resolus de ne pas essuyer d'avantage ses mpris, puisqu'aussi bien
cela ne me serviroit de rien. C'est beaucoup quand on peut une fois
gagner cela sur soi. On vient bien-tt  bout de tout le reste, & c'est
ce qui m'arriva heureusement. Je trouvai que je devois mpriser qui me
mprisoit, & qu'il y avoit assez d'autres femmes pour me consoler de
celle l.

Je gueris ainsi peu  peu, & le jeu o je m'adonnai & o je continuai de
trouver du secours, dans la raret des lettres de change qui me venoient
de mon pas, ne contribua pas peu  me procurer la guerison. Je gagnai
au trictrac d'une seule sceance au Marquis de Gordes fils aine de Mr. de
Gordes Capitaine des Gardes du Corps, neuf cent Pistoles. Il m'en paya
trois cent comptant qu'il avoit sur lui, & comme on toit fort exact en
ce tems l comme on l'est encore aujourd'hui parmi les honntes gens, de
paver ce que l'on perdoit sur sa parolle, les six cent autres me furent
envoyes le lendemain matin  mon lever. Je fis un bon usage de cet
argent, & en mme tems beaucoup d'amis. J'en pretai  quantit de mes
camarades qui n'en avoient point, & Besmaux qui toit tojours dans les
Gardes & qui n'toit pas trop  son aise, ayant oi parler de ma
fortune, me pria de le traiter comme les autres. Je le fis volontiers,
quoi qu'il n'y eut pas grande ressource avec lui, & mme que sa manire
de vivre & la mienne fussent toutes differentes l'une de l'autre. Il
s'toit mis sur le pied de ce qui s'appelle breteur, & cela lui avoit
aid  subsister dans son indigence. Ce secours ne l'avoit pas pourtant
tir si bien de la necessit qu'on ne l'eut veu souvent sans savoir o
prendre le premier sol pour aller dner. Quand j'y pense & que je le
vois maintenant si opulent je ne puis assez admirer les divers effets de
la fortune, ou pltt de la divine Providence, qui prend plaisir 
humilier les uns &  lever les autres, quand bon lui semble. Car enfin
pendant que celui-ci a amass des biens immenses, le Comte de la Suse
dont il a eu la plpart des Terres est tomb dans une si grande pauvret
que peu s'en faut qu'il ne soit rduit  aller mourir  l'Hospital. L'un
avoit nanmoins plus  depenser en un jour que l'autre en toute l'anne,
& mme quand je dirois trois fois on ne pouroit pas m'accuser de mentir.

Ayant ainsi rpandu une partie de mon argent, je me servis de l'autre
pour tcher de m'avancer. Je n'oubliai pas aussi de faire ma Cour aux
Dames, & comme je n'avois pas oubli si bien celle dont je viens de
parler que je ne m'en ressouvinsse encore quelque fois, je revis sa
Demoiselle pour lui demander si elle ne lui avoit point reparl de moi.
La reponse que j'en eus ne me fus pas plus avantageuse que la
prcedente. Je m'en consolai facilement, & voulant en reconter  la
Demoiselle & en tirer tojours pied ou aile, pour me dedommager d'autant
de la perte qu'elle me causoit, je fus tout surpris de la voir toute
autre que je ne l'avois v jusques-l. Elle me fit rponse que je m'y
prenois trop tard, pour la gaigner, & qu'aprs l'avoir nglige comme
j'avois fait, il n'y avoit plus rien pour moi  esprer auprs d'elle.
Je crus qu'elle ne parloit ainsi que pour m'obliger  lui tmoigner plus
d'empressement, & comme  l'ge o j'tois l'on est tojours amoureux
auprs d'une jolie fille, je n'eusse pas eu de peine  lui tmoigner que
je l'tois perdement, si elle m'eut voulu couter. Mais comme elle ne
l'avoit jamais t de moi, quelque semblant qu'elle en eut fait, elle
fut si indifferrens  toutes les marques que je lui en pus donner, qu'il
ne me fut pas difficile de reconnotre que j'avois t sa duppe.

La fin de l'anne 1644. & le commencement de l'anne 1645. s'tant
passez de la sorte, je me preparai  faire la Campagne sous le Duc
d'Orleans que la Cour renvoioit en Flandres. Le Cardinal Mazarin qui
toit bien aise de demeurer seul  la tte des affaires, l'y renvoioit
encore cette anne l, sous pretexte de lui faire honneur. Il toit bien
aise de l'amuser par ce vain commandement, & l'Abb de la Riviere qui
avoit beaucoup de credit auprs de ce Prince y donnoit les mains
moiennant des benefices qu'il obtenoit de tems en tems du Cardinal;
aussi bien que de bonnes pensions. Son Eminence eut bien voulu pouvoir
amuser de mme Mr. le Prince; mais comme c'toit un autre esprit que le
Duc d'Orleans il n'toit pas homme  donner si grossierement dans le
panneau. Il vouloit avoir part  tout ce qu'il faisoit, & il se maintint
dans cette possession jusques  la fin de ses jours. Et en effet quoi
que le Cardinal en qualit de premier Ministre parut seul donner tout le
poids aux affaires, il n'osoit rien entreprendre de consequence qu'il ne
l'eut concert auparavant avec lui. Le Duc d'Anguien cependant toit
tojours  la tte d'une arme, & comme le succs qu'il avoit eu  la
Bataille de Rocroy avoit t suivi de quantit d'autres qui avoient
encore augment sa reputation, il se trouvoit que le pre tout
considerable qu'il toit par lui mme l'toit moins, cependant par l
presentement qu'il ne l'toit par son fils. Ce jeune Prince aprs avoir
cueuilli des lauriers en Flandres en avoit moissonn en Allemagne ou il
avoit remport une grande Victoire auprs de Fribourg. Elle lui toit
mme d'autant plus glorieuse qu'elle avoit t long-tems dispute, &
qu'il y avoit fait le devoir de Soldat, aussi bien que celui de
capitaine.

Cette grande gloire ne plaisoit point du tout au Cardinal, parce que le
pre en toit plus hardi  demander, & lui plus timide  refuser. Il
voioit que chacun couroit aprs ce jeune Duc & qu'il sembloit que tous
les autres ne fussent plus rien au prix de lui. Son Eminence qui avoit
une infinit de ruses en partage, mais de ces ruses qui sont plus d'un
petit particulier que d'un grand Ministre, voyant que le Prince de Cond
toit trop sage pour faire jamais un faux pas qui lui donnt prise sur
lui, gagna une personne de grande qualit pour faire faire au fils ce
qu'il ne pouvoit esperer du pere. Cette personne avoit beaucoup de part
 sa confiance, par un certain rapport d'humeur qui se trouvoit
entr'eux. Ils avoient tous deux beaucoup d'esprit, & ils avoient encore
d'autres qualitez assez approchantes les unes des autres, ce qui les
rendoit plus unis. Il toit assez difficile de se deffier d'un homme
comme celui l, sur tout ayant l'esprit de faire venir les choses de
loin & comme s'il n'y eut pas pens. Au reste le Cardinal, qui
consideroit que s'il y avoit quelque chose qui fut capable de porter
coup  la fortune du pere & du fils, ce devoit tre s'il leur arrivoit
de se brouiller avec le Duc d'Orleans, il y travailla de concert avec
l'Abb de la Riviere. Le Prince de Cond qui toit un grand Politique
s'aperut bien-tt de leur dessein. Il en avertit son fils & lui
recommanda d'y prendre garde. Il tcha cependant de gagner l'Abb de la
Riviere, & lui faisant connotre qu'il ne trouveroit pas moins
d'avantage avec eux qu'il feroit avec le Cardinal, il le retira peu 
peu des engagemens qu'il avoit avec lui. Cela dconcerta son Eminence, &
comme il n'esperoit presque plus rien de ce ct l, il arriva une chose
qui eut t capable de rallumer son esperence si le Prince de Cond n'y
eut remedi par sa sagesse. Le M. de... toit bien avec le Cardinal, &
c'toit de lui qu'il se servoit pour faire faire quelque faux pas au Duc
d'Anguien. Au reste celui-ci aprs avoir imprim  ce jeune Prince peu
de respect pour la personne du Duc d'Orlans le laissa sur sa bonne foi,
dans l'esperance que ses conseils auroient leur effet en tems & lieu. Le
Duc ne s'apperut point du pige, & le mme M. de... lui ayant dit qu'il
y auroit une debauche ce jour l au Palais d'Orleans il le convia de s'y
trouver, afin d'en avoir sa part. Il lui promit d'y aller lui mme, & y
il fut effectivement aprs l'y avoir donn rendez-vous. Cependant comme
il toit plus des amis du Cardinal que des siens, il ne fut pas pltt 
ce Pallais qu'il y fit donner ordre de n'y laisser entrer personne, sous
pretexte qu'ils toient assez bonne Compagnie pour ne pas avoir besoin
de surcroit.

Le Duc d'Orleans ne songea point au Duc d'Anguien, ou s'il y songea, il
crut que sa qualit le mettant au dessus de cette deffense, ses gardes
n'y auroient aucun gard. Cependant soit qu'un exempt eut t gaign ou
qu'il se montrt circonspect  faire tout ce qui lui toit ordonn, le
Duc ne se presenta pas pltt dans la salle qu'il s'en fut au devant de
lui pour lui annoncer le commandement qu'il avoit re. Le Duc lui
repondit en se moquant de lui que ce commandement regardoit les autres,
& qu'il n'y avoit aucune part. L'exemt lui repartit qu'il toit
indifferement pour tout le monde, & lui ayant voulu barer le passage de
l'appartement o toit son matre, le Duc s'en trouva si scandalis,
qu'il lui arracha son bton des mains, le cassa devant lui, & lui en
jetta les morceaux au visage. Toute la Salle prit part  l'affront que
recevoit cet Officier, qui n'avoit fait que son devoir, aprs le
commandement qu'il avoit re de ne laisser entrer personne. L'on
entendit aussi-tt un murmure universel qui eut t peut-tre suivi de
quelque soulvement, si le Comte de St. Agnan, qui toit alors Capitaine
des gardes du Duc d'Orleans, ne fut sorti de la chambre de son matre
pour voir ce que c'toit. Comme il toit grand courtisan, & que s'il
aimoit  se battre ce n'toit pas contre le Duc d'Anguien, il donna en
mme tems le tort  son exemt. L'exemt se retira voyant que celui  qui
il appartenoit de le soutenir, toit le premier  le condamner. Le Duc
d'Orleans ne fut pas neanmoins du sentiment de son Capitaine des gardes,
& l'on eut eu bien de la peine  le faire revenir de la pense o il
toit que cet affront s'addressoit  lui pltt qu' un autre, si ce
n'est qu'il toit homme  se laisser prevenir. Mr. le Prince gaigna ceux
qui approchoient le plus prs de la personne, pour lui faire oublier ce
que lui avoit fait son fils. Je ne le pardonna pas neanmoins au Comte de
St. Agnan, & comme celui-ci s'en fut apperu, il vendit sa charge &
acheta chez le Roi celle de premier gentilhomme de la chambre. Il ne fit
pas trop mal comme la suitte l'a fait voir, puisque s'il fut tojours
demeur chez le Duc il ne fut jamais devenu Duc & Pair comme il a t
depuis.

Le Cardinal fit tout ce qu'il put sous main pour apporter de l'obstacle
 cette reconciliation; mais le Duc d'Orleans qui avoit cela de propre
qu'il hassoit les Ministres ne vit pas pltt qu'il s'en mloit qu'il
leva les difficultez qu'il y apportoit auparavant. Ceux qui n'aimoient
que le trouble furent fchs de sa condescendance. Il y en eut plusieurs
qui accuserent le Comte St. de Agnan de foiblesse, pendant que ceux qui
avoient plus de jugement & moins de passion trouverent qu'il s'toit
tir bien heureusement d'un pas aussi delicat que celui o le hasard
l'avoit engag.

Nous entrmes en Campagne sur ces entrefaites; & je demandai d'tre du
dtachement des Mousquetaires que le Roi envoyoit en Flandres. Pour ce
qui est du Duc d'Anguien, il retourna en Allemagne o le Vicomte de
Turenne s'toit laiss surprendre  Mariandal. Le Gnral Merci lui
avoit donn l un tour de son metier, & aprs avoir tenu la Campagne
pendant le coeur de l'hiver, il avoit feint d'aller prendre des
quartiers d'hiver bien loin, afin de le surprendre plus facilement. Le
Vicomte de Turenne l'avoit cru de bonne foi, & ayant trouv  propos d'y
envoyer les siennes, Merci toit revenu sur ses pas & l'avoit deffait
sans peine parcequ'il toit separ. Cette deffaite faisoit que nous
n'osions plus montrer le ns en ce pays l, & il y falloit un Gnral de
la rputation du Duc d'Anguien pour y rassurer les trouppes qui en
toient toutes effrayes.

Mercy sachant qu'il alloit avoir affaire  lui, & que son courage, ne
trouveroit rien d'impossible, ne pouvant pas lui deffendre le passage du
Rhin, dont il toit le matre, par la conqute qu'il avoit faite l'anne
precedente de la Forteresse de Philisbourg, tcha de l'arrter sur le
Necre. Il y jetta Garnison; & comme il pretendoit que c'toit faire
beaucoup  l'gard de ntre Nation que d'arrter sa premiere fougue, il
ordonna  ceux qu'il jetta dans ces places de se deffendre jusques 
l'extremit. Le Gouverneur de Wimphem qui fut attaqu le premier, se
ressouvint mal de ce commandement. L'on n'eut pas grand peine  le
prendre, & l'Arme tant alle de l devant Rottembourg celui qui y
commandoit se montra plus soigneux de lui obr. Il soutint l'assaut qui
lui fut livr, dans l'esperance que de quelque maniere que les choses
tournassent, il auroit tojours le tems de se retirer sain & sauf lui &
sa Garnison. Il croioit dis-je qu'il ne lui seroit pas difficile de
mettre le feu au pont qu'il avoit sur cette riviere. Mais ayant t
attaqu la nuit, & les gens du Duc ayant mis eux-mmes le feu  la Ville
avant qu'il eut encore song  la retraitte, il se trouva si surpris que
devant qu'il put executer son dessin, il se trouva enseveli sous les
flammes.

Le Duc s'tant ainsi rendu matre de ces deux passages, ne voulut pas
s'arrter  Hailbron o les ennemis avoient jette leurs principales
forces. Comme ils regardoient cette place comme un poste que le Duc ne
voudroit jamais laisser derriere soi, ils l'avoient fortifi tout de
nouveau, quoi qu'il le fut dja de longue main. Ils contoient qu'il lui
seroit dangereux de laisser une puissante Garnison derriere lui, &
qu'ainsi pendant qu'il seroit occup  l'attaquer, ils prendroient
toutes les prcautions que la prudence leur suggereroit pour se tirer de
danger. Mais le Duc, qui savoit qu'ils ne cherchoient qu' l'amuser,
ayant pass la riviere, au lieu de s'arrter  cette place, il les
suivit de si prs qu'ils ne purent gaigner Nortlinguen o ils avoient
dessein de se retirer. Chacun fut tonn de leur voir lcher le pied,
aprs la victoire qu'ils avoient remporte  Mariendal, laquelle avoit
tellement tonn nos Alliez qu'ils toient tout prts de nous quitter.
Ils se rassurerent, nous voyant superieurs aux autres, lors qu'ils y
pensoient le moins, & la Landgrave de Hesse qui commandoit elle-mme les
troupes du Landgrave son fils, tant venu trouver le Duc avec elles, il
fut rsolu d'attaquer Mercy qui avoit plant son camp sur deux
Montagnes, dont il croyoit les avenues inaccessibles. Il s'y deffendit
fort bien, & tint long-tems la victoire en balance. Les deux premieres
charges lui furent mme si avantageuses que le Duc eut cru tout perdu,
s'il eut t capable de s'effrayer. En effet il vit deffaire devant lui
& mme prendre prisonnier le Marchal de Grammont qui commandoit son
aisle gauche; mais lui ayant donn secours en mme-tems, il repara
si-bien toutes choses par l, que les ennemis, qui croyoient dja avoir
tout gaign, se virent bien loignez de leur compte. En effet ils se
virent repoussez lors qu'ils ne songeoient plus qu' poursuivre leur
pointe; & trouvant le Duc par tout o ils portoient leurs pas, ils ne se
purent empcher de dire, pour rendre tmoignage  sa valeur, qu'il
falloit qu'il y eut autant de Ducs d'Anguien qu'il y avoit de Soldats.
Leur desfaite suivit de prs leur premier desavantage. Ils ne se purent
plus rallier, & Mercy qui aprs s'tre flatt de la victoire ne pouvoit
se resoudre de survivre  sa disgrace, ayant voulu passer d'un aile 
l'autre pour empcher le desordre qui commenoit  y rgner, il y fut
tu comme il y faisoit tout ce qu'on pouvoir desirer d'un grand General.
Sa mort fut suivie de tout ce qui suit d'ordinaire un malheur comme
celui-l, d'autant plus que le General Glen qui eut p commander  sa
place, avoit dja t pris prisonnier. Il fut chang quelques jours
aprs avec le Marchal de Grammont que l'on n'avoit p reprendre, quoi
que l'aile qu'il commandoit y eut fait tout son possible.

Nous apprmes ce succs dans ntre arme, ce qui acheva de mettre le Duc
d'Anguien dans une si grande rputation, que si l'on eut t du tems du
Paganisme on lui eut lev des autels, comme on faisoit autrefois  ceux
qui se distinguoient du commun des hommes. Je ne sais si le Duc
d'Orleans en fut tout aussi content que les autres, mais enfin je
m'appers qu'un Officier ayant exager devant lui, tout ce qui s'toit
pass de ce ct l, ce Prince lui demanda d'un air chagrin, s'il y
avoit t present, pour en parler aussi affirmativement qu'il faisoit.
L'Officier lui rpondit avec beaucoup de respect que les lettres qu'il
eu avoir res toient conformes au recit qu'il en venoit de faire,
mais qu'il faloit que celui qui les lui avoit crites se fut tromp,
puis que son Altesse Royale y trouvoit  redire. Cela nous fit connoitre
que la jalousie toit commune aux grands, aussi bien qu'aux autres, &
personne n'osant plus parler devant lui, l'on se reserva  admirer les
actions de ce jeune Prince quand on se trouveroit hors de sa presence.

Le Duc d'Orleans avoit pourtant eu sur les ennemis quelques avantages
qui lui devoient faire esperer que si l'on parloit de ce jeune Prince
avec loge, on parleroit aussi de lui assez glorieusement, s'il n'avoit
pas remport  la verit une grande victoire, comme lui, il avoit du
moins eu le plaisir de voir encore une fois Picolomini plier en sa
presence. Ce general ayant pretendu l'arrter au passage de la riviere
de Colme, il s'y donna une escarmouche assez chaude, o il eut du pire.
Cela l'obligea de se retirer plus vite que le pas, & ce petit
desavantage ayant t suivi de la perte de Mardik nous fumes attaquer
Bourbourg. Je me trouvai dans les premiers jours de ce siege, si anim 
la poursuite des ennemis qui avoient fait une sortie sur la tranche,
que peu s'en falut que je n'entrasse ple mle avec eux dans la place.
Cinq autres de mes camarades qui toient  la tranche avec moi m'ayant
accompagn dans cette entreprise, nous nous trouvmes tout aussi
embarrassez l'un que l'autre, quand il nous fallut revenir. Les ennemis
nous passerent pour ainsi dire par les armes, & quatre de nous tant
tombez roide morts de leur premiere decharge, celui qui restoit avec
moi, me dit que les plus courtes folies toient les meilleures, & que
comme il n'y avoit rien de pire que la mort, il aimoit mieux se rendre
que de s'exposer au peril qu'il y avoit encore  courir  nous vouloir
retirer. A ces mots il retourna vers la Ville en demandant quartier 
ceux qu'il voyoit dans les dehors, mais soit qu'ils l'eussent dja
couch en jou, & qu'ils ne l'entendissent pas, ou qu'ils ne se missent
gures en peine de lui accorder ce qu'il demandoit, ils firent une
nouvelle decharge sur lui & l'envoyerent tenir compagnie aux autres.
Pour moi j'eus trois coups dans mes habits, & un dans mon chapeau, sans
que j'eusse seulement la moindre gratignure sur mon corps. Cela me fit
connotre que quand Dieu garde quelqu'un il est bien gard, & qu'il n'y
a qu' se recommander  lui ds le matin & ne rien craindre de tout le
reste de la journe. On me tira encore quelques autres coups, mais comme
c'toit de loin, ce ne fut que de la poudre & du plomb perdu. Je rentrai
dans la tranche par la tte, & y ayant trouv M. des Essarts qui m'en
avoit veu sortir, il me demanda ce qu'toient devenus mes camarades. Je
lui appris leur destine, & comment le dernier s'toit perdu en voulant
se sauver. Il me rpondit que s'il avoit su cela, il m'eut pri de le
fouiller avant que de m'en revenir, parce qu'il se trompoit fort s'il
n'avoit sur soi des marques de l'estime qu'une Dame de grande condition
avoit pour lui. Il offrit en mme tems dix Pistoles d'or  un Soldat de
sa Compagnie s'il vouloit lui aller prendre dans ses poches ce qui le
trouveroit. Il lui dit qu'il en toit encore tems, & que comme on voyoit
les ennemis de la tte de la tranche, il n'y en avoit pas un qui eut
os sortir de leurs dehors. Le Soldat le voulut bien, & s'y en tant
all  l'heure mme on lui tira plus de cinq cent coups de mousquet,
sans que pas un l'attrapt. Il fit ce que des Essarts desiroit, & ayant
pris le haut de chausse du mort sans s'amuser  le fouiller, depeur d'y
perdre trop de tems, il le rapporta  la tranche, aprs en avoir t
tout ce qu'il croyoit en valloir la peine. Des Essarts ne voulut point
que d'autre que lui en fit la reveu, & en ayant examin les lettres,
avec grand soin, nous nous apperumes  son visage qu'il y en avoit une
o il prenoit plus intrt que dans les autres. Car nous le vmes
changer de couleur en mme tems, sans qu'il nous en voulut dire la
raison. Ce ne fut pas manque toutesfois de la lui demander, quoi qu'il
ne fut peut-tre pas trop bien  nous de nous montrer si curieux.

Je crus pour moi comme je me deffiois de toutes les Dames qu'il avoit
trouv quelque lettre de sa Matresse, par o il apprenoit qu'elle lui
avoit fait faux bond. Je le dis  l'oreille  un Officier qui toit
auprs de moi, & qui s'toit apper tout aussi bien que j'avois p
faire qu'il n'avoit pas t indiffrent  la lecture qu'il en avoit
faite. Celui-ci me fit signe de la tte qu'il approuvoit ce que je lui
disois. Cependant nous nous trompions tous deux, la chose le regardoit
d'encore plus prs que nous ne pensions. Si ce n'et t qu'une
Matresse il en eut t quitte pour en chercher quelque autre plus
fidele, mais il s'agissoit d'une de ses plus proches parentes,  la
conduite de laquelle il ne prenot guerres moins de part que si elle eut
t sa femme. Je le dcouvris sans y penser deux jours aprs que je fus
de retour  Paris. Cette Dame que je ne connoissois que mediocrement
m'envoya prier de l'aller voir, ce que je ne crus pas lui devoir
refuser, parce qu'elle en valloit bien la peine. Elle me dit qu'elle
avoit appris que j'tois avec le deffunt lors qu'il avoit t tu, &
qu'elle me prioit de lui apprendre toutes les circontances que je savois
de sa mort. Je lui rpondis que cela seroit bien-tt fait & qu'en ayant
t tmoin moi-mme elle ne pouvoit mieux s'addresser qu' moi, pour
savoir tout ce qui en toit. Je lui racontai en mme tems tout ce que je
viens de dire, je vis qu'elle rougissoit, lors que ce vint  l'Histoire
du Soldat, elle me demanda mme si je ne pourois point le lui amener, &
lui ayant rpondu que je m'en faisois fort, & que ce seroit quand elle
voudroit, elle se mit  rver un moment comme une personne qui peze une
affaire dans sa tte. Enfin aprs un moment de silence, elle rprit la
parolle, & me dit qu'elle me remercioit de ma bonne volont, & du zele
avec lequel je m'offrois de lui rendre service; que cependant aprs y de
lui rendre service; que cependant aprs y avoir bien pens, elle aimoit
mieux me faire une confidence que d'avoir recours  ce qu'elle m'avoit
propos, qu'elle m'avoueroit franchement que cela lui avoit pas ha le
deffunt, & que cela lui avoit fait une grande affaire avec des Essarts;
qu'il falloit que ce Soldat lui eut donn une de ses lettres; mais que
ne sachant ce qu'il avoit fait de son portrait, que le mort avoit sur
lui, lorsqu'il avoit t tu, elle me prioit de le vouloir savoir de
lui; qu'elle m'auroit mme obligation de le retirer de ses mains, s'il y
toit encore, & de n'y rien pargner pour en venir  bout; que c'toit
pour cela qu'elle m'avoit dit d'abord de lui faire venir le Soldat; mais
qu'aprs y avoir bien pens, elle ne le jugeoit plus  propos. Je lui
promis de faire ce qu'elle me disoit, & trouvant la Dame tout  fait 
mon gr je m'y employai non seulement de bonne sorte, mais je resolus
encore, si je pouvois, d'ocuper dans ses bonnes graces la place qu'y
tenoit le deffunt.

Je fus trouver le Soldat en mme tems, & comme nous avions t
camarades, & que la familiarit que j'avois avec lui ne me faisoit pas
avoir besoin d'user d'un fort grand circuit pour en venir o je voulois,
je lui demandai sans compliment, s'il s'toit deffait du portrait qu'il
avoit trouv au Mousquetaire qu'il toit all fouiller devant Bourbourg.
Je vis qu'il rougissoit, & jugeant que cela ne provenoit que de la
crainte qu'il avoit que je ne le fusse denoncer  son Capitaine, comme
un homme qui lui avoit cach une partie de ce qu'il avoit trouv sur le
deffunt, je lui dis de mettre son esprit en repos, & que mon intention
n'toit pas de lui faire piece; que le peril o il s'toit expos toit
assez grand pour mriter une plus grande recompense, que celle qu'il
avoit re, qu'ainsi bien loin de lui vouloir ter ce qu'il avoit pris
je serois le premier  le cacher.

Je le rassurai par ces parolles, & m'ayant avou sans user d'aucun
detour qu'il savoit bien dequoi je voulois parler, il me dit franchement
que si je ne voulois que cette peinture il toit prt de me la rendre 
l'heure mme, mais que si je lui demandois la boette o elle toit
renferme, il n'toit pas en son pouvoir de me satisfaire, qu'il l'avoit
vendu avec les diamans qui toient dessus & qui plus est qu'il en avoit
encore mang l'argent, ce qui le mettoit dans l'impuissance qu'il venoit
de me dire. Je le cru de bonne foi sans l'obliger  m'en faire aucun
serment. Je savois qu'il avoit assez bon appetit pour cela, & que quand
mme c'eut t quelque chose de bien plus grande consquence il en fut
encore venu  bout tout aussi facilement que de celle l. Cependant
comme je croiois que c'toit  la peinture que la Dame en vouloit pltt
qu' tout le reste, je le priai de me la donner. Il le fit, & n'ayant
pas eu la curiosit de la regarder, tant j'tois press de la porter 
cette Dame, je la laissai enveloppe dans du papier tout comme il me la
donnoit. La Dame ne me vit pas pltt qu'elle me demanda si mon message
avoit t heureux. Je lui rpondis qu'il ne l'avoit pas t tout  fait,
mais que du moins elle auroit une partie de ce qu'elle demandoit, que le
Soldat ne m'avoit p rendre la boette, parce qu'il en avoit dispos;
mais que je lui rapportois la peinture. Elle me rpartit que cela
suffisoit, & l'ayant develope en mme tems elle fut toute surprise de
trouver, au lieu de son portrait, celui d'une rivale dont elle avoit t
extrmement jalouse. Le deffunt ne lui avoit jamais voulu avoer la
vrit; mais n'en pouvant plus douter aprs ce qu'elle voioit
prsentement, elle me dit d'un air naturel, & qui faisoit voir qu'elle
pensoit ce qu'elle me disoit, ha! que les hommes sont fourbes & que les
femmes sont foles de se fier  eux. Je lui demandai ce qu'elle vouloit
dire par l, & si pour en connoitre un infidele elle devoit souponner
tous les autres de lui ressembler. Elle me rpondit que puisque celui
dont elle parloit l'toit bien tous les autres le pouvoient bien tre,
qu'elle vouloit que moi pour tmoin de ce qu'elle valloit, & que sans se
venter elle croioit que si on la quittoit pour une autre il pouvoit bien
arriver la mme chose  celles qui toient cause qu'on lui faisoit
infidelit. Elle m'expliqua en mme tems cet enigme, o je n'eusse rien
compris sans elle, & m'ayant montr cette peinture elle me demanda si je
savois de qui elle toit.

Je ne trouvai pas ce portrait la moiti si beau que j'eusse fait le
sien, & ne sachant de qui ce pouvoit tre je lui tmoignai l'un &
l'autre  l'heure mme. Elle me dit que j'tois bien complaisant de lui
donner l'avantage par dessus la femme que ce portrait rpresentoit,
qu'elle vouloit bien me dire son nom, & que quand je le saurois je lui
donnerois peut tre la prference, que c'toit Madame.... femme d'un des
plus riches partisans qu'il y eut dans tout Paris. Je lui repartis que
cette qualit me pouroit peut-tre faire pencher de son ct, si je me
laissois gouverner par l'intrt; mais que comme j'avois tojours fait
plus de cas du merite que des richesses, je continuois  lui dire que je
l'aimois mieux au bout de son doigt que je ne faisois l'autre en tout
son corps. Elle me rpondit qu'elle ne donnoit plus l dedans, aprs la
tromperie dont elle venoit d'avoir des preuves si authentiques; mais que
toute galanterie  part elle me seroit oblige de revoir le Soldat, afin
de savoir de lui si en trouvant ce portrait au deffunt, il ne lui en
avoit point encore trouv un autre. Je fis ce qu'elle vouloit, & le
Soldat m'ayant dit qu'il en avoit encore un, mais qu'il n'avoit pas cru
la premiere fois que ce fut celui l que je lui voulusse demander, parce
qu'il toit dans une boette si commune qu'il toit ais de voir que
celui  qui il l'avoit pris n'en faisoit pas tout le cas qu'il devoit,
il me le donna dans la mme boette o il l'avoit trouv; elle toit
effectivement fort commune, puis qu'elle n'avoit jamais cout plus de
vingt sols. Cependant, ne voulant pas faire la mme faute, que j'avois
dj faite, c'est  dire le porter  la Dame sans le regarder
auparavant, j'ouvris cette boette, & je vis que c'toit le portrait
qu'elle demandoit. Je le lui portai, & je vis en le lui donnant qu'elle
toit bien contente de l'avoir trouv. Je pris cette occasion pour lui
dire ce que je commenois  me sentir pour elle, & traitant cela de la
galanterie, quoi qu'il fut facile de voir que je parlois serieusement,
elle me rpondit que venant d'tre trompe, elle me croioit rempli de
tant de droiture, que si elle me demandoit conseil elle ne doutoit
nullement que je ne lui conseillasse moi-mme, de ne se jamais fier 
des parolles.

Tout ce que je lui pus dire pour lui persuader que je lui disois vrai,
ne me servit de rien. Ainsi il me fut inutile de la prier de me laisser
ce portrait, quoi que je lui protestasse que j'en ferois tant de cas
qu'elle verroit bientt qu'elle pourroit s'assurer sur ma fidelit. J'en
devins effectivement si amoureux qu'il me fut comme impossible de le
cacher. J'y fis pourtant tout mon possible, & principalement  l'gard
de Des Essarts dont je reconnoissois trop la jalousie pour m'y pouvoir
fier. Ma conduite plut extrmement  cette Dame qui jugea par l plus de
choses en ma faveur que par tout ce que je lui eusse pu dire de ma
passion; elle permit que je la visse assez souvent, & comme j'en
devenois amoureux tous les jours de plus en plus, elle crut qu'elle me
devoit rendre justice de peur qu'en finassant davantage avec moi, je ne
devinsse indiscret  force de me croire malheureux. Elle me recommanda
le secret  l'gal de la fidlit, me disant que l'un se jugeoit par
l'autre, & que qui n'toit pas discret ne pouvoit jamais tre fidle.
Cette bonne fortune me fit oublier entirement la perte que j'avois
faite des bonnes grces ce la Dame dont j'ai parl ci-devant. Il m'en
toit toujours rest un triste souvenir juques-l, & il ne commena  se
bien effacer que du jour que je fus assura que celle-ci toit dispose 
me rendre justice. Ce n'est pas que cette conqute put galer l'autre
par rapport  mon tablissement, la Dame  qui j'en voulois presentement
toit marie, & quand mme elle ne l'eut pas t je n'tois pas homme 
pouser une femme qui m'avoit avou elle mme une autre attache. Mais
enfin comme la pense de ma fortune ne remplissoit pas tous mes desirs,
je me trouvai assez content de celle qui m'toit arrive, pour mettre
sous le pied tout ce qui pouvoit me chagriner d'ailleurs.

Quoi qu'il en soit ntre intrigue ayant demeur secrette, pendant
quelque tems, on n'en eut jamais rien su selon toutes les apparences, si
nous eussions p nous passer des autres pour l'entretenir; mais les
amans ayant cela de fcheux pour eux qu'ils se trouvent dans la
ncessit de se fier  quelqu'un, nous remmes nos affaires entre les
mains d'une Demoiselle qui nous trompa. Je m'en deffiai d'abord que la
Dame me la proposa pour ntre confidente. Je la trouvois & coquette &
intresse, qualitez toutes opposes  celles que l'on doit desirer dans
une personne telle que nous la cherchions; mais la Dame m'ayant dit
qu'elle la connoissoit mieux que moi, & qu'elle avoit eu le tems de
reconnotre sa discrtion, depuis dix ans qu'elle toit  elle, je fus
contraint de la croire au prjudice de ce que le coeur m'en disoit.
Cependant ce ne fut pas  cause de la coqueterie qu'elle lui manqua de
fidelit, mais parce que la femme du partisan qui faisoit gloire & mme
qui avoit jur de lui enlever tous ses amans, trouva moyen de la gagner.

Ces deux Dames toient devenus jalouses l'une de l'autre dans un
couvent o elle s'toient trouves toutes deux avant que d'tre maries,
& comme elles ne manquoient pas de bonne opinion d'elles mmes elles
avoient eu souvent querelle ensemble, tantt fut un sujet & tantt sur
un autre. Le Marquis de Villars Orondate, tant devenu amoureux au
sortir de la femme du partisan qui venoit d'tre marie, l'autre n'avoit
point t fche de le lui enlever, soit que cette conqute lui parut
digne d'elle, ou qu'elle ne le fit que pour la faire enrager. Elle en
avoit effectivement pens mourir de regret, mais enfin comme on se
console de tout avec le tems, elle avoit  la fin oubli cet affront.
Elle s'en toit mme console d'autant plutt, que Villars qui voloit de
belle en belle, comme les abeilles font d'une fleur  l'autre, avoit
quitt sa rivale, pour se donner  une personne de grande condition. Le
Mousquetaire avoit pris ensuite la place de Villars, ce que la femme du
partisan ayant s elle l'avoit dbauch avec son argent. Or croiant que
ce qu'elle avoit fait avec lui elle le feroit de mme avec moi, elle
m'crivit une Lettre dont je trouvai le stile si plaisant que je ne
crois pas l'oublier de ma vie. Au reste comme je suis persuad qu'il
parotra tojours tel  tous les gens de bon got je veux bien rapporter
ici cette lettre tout au long, afin que l'on me dise si j'ay raison ou
si je ne l'ai pas. Voici ce qu'elle contenoit.

_Je suis assez bien faite pour croire que quand on vient  me voir, on
peut devenir amoureux de moi sans que j'aye besoin de faire un pacte
pour y russir. Mais quand je presumerois trop  mon avantage, que
d'avoir cette pense, je vous apprends que mon mari  un coffre fort,
bien garni o je mets la main quand il me plat. J'en ai la clef pour y
fouiller  toute heure, & c'est le premier present que je fais  ceux
que je trouve dignes de mon estime. Comme vous en tes du nombre, ou
pltt, que vous tes le seul qui avez trouv le secret de me parotre
aimable, voyez  quelle fortune vous tes appell si vous ne vous en
montrez indigne, en vous piquant mal  propos d'une sotte constance. Je
sais que vous aimez Mademoiselle de... mais enfin quelque aimable
qu'elle puisse tre, elle ne le sauroit tre en comparaison de mon
coffre, d'ailleurs si vous prenez la peine de venir demain  neuf heures
 la Merci, regardez bien une Dame qui tiendra un petit chien noir &
blanc entre les mains, & vous conviendrez peut-tre que quand je vous
proposerois de vous aimer but  but vous auriez encore tout sujet de
vous louer de vtre bonne fortune_.

Je fus bien tonn quand je res cette lettre, & comme je ne
connoissois point l'criture de la Dame, je crus pour en dire la vrit
qu'elle m'toit suppose par l'autre, qui, parce qu'elle toit
extrmement jalouse de son naturel, me paroissoit la personne du monde
la plus capable de me faire une telle piece. Cette pense me fit
rsoudre de lui en faire un sacrifice, quoi que je me representasse
quelquefois que cela n'toit pas bien, & que si on venoit  le savoir
parmi les honntes gens, il toit impossible que je n'en fusse blam,
suppos toutefois que cette lettre ne vint pas d'elle. Cependant quelque
reflexion que j'y fisse, je ne laissai pas de succomber  la tentation;
la crainte que j'eus que ma pense ne fut veritable l'emporta sur tout
le reste. La Dame fut ravie que je lui donnasse cette marque de mon
attachement, & se trouvant au rendez-vous au lieu de moi, elle y insulta
l'autre d'une si trange maniere qu'elle ne put douter qu'elle ne fut
sacrifie. Ce n'est pas qu'elle lui dit rien  elle mme, elles ne se
parloient pas, & si elles l'eussent fait dans les sentimens qu'elles
avoient l'une pour l'autre, je suis persuad que c'eut t une
conversation bien picquante. Mais n'ayant cess de la regarder avec des
yeux pleins de mpris, ses yeux lui en dirent tout autant qu'eut p
faire sa langue. D'ailleurs comme je ne parus point  ce rendez-vous, &
que la femme du partisan savoit d'original que la lettre m'avoit t
rendue en main propre, la chose toit si claire d'elle mme qu'elle eut
t la premiere  vouloir s'abuser que de la rovoquer en doute. Son
dpit fut extrme  cette v, & son ressentiment ne l'tant pas moins,
il est ais de juger que la messe qu'elle entendit fut une messe bien
mal entendu, & qu'elle eut bien mieux fait de n'y point aller. Pour
surcroit de peine elle se trouva au benitier avec ma nouvelle Maitresse,
& celle-ci lui dit d'un ton railleur, afin qu'elle ne put douter qu'elle
n'eut connoissance de ce qui se passoit, que si elle avoit amen sa
chienne avec elle pour lui faire trouver un petit mari, elle n'avoit
perdu que ses peines; que le mari qu'elle lui destinoit ne la trouvoit
pas assez belle, pour daigner seulement la considerer, & que c'est ce
qu'elle avoit reconnu de la maniere qu'il l'avoit regarde. La pauvre
femme fut interdite  ces paroles, quoi qu'elle eut d'ordinaire la
langue assez bien pendu, & que sa coutume ne fut pas de manquer par l.
D'ailleurs comme elles toient dans un lieu qui demandoit du respect, &
o d'un autre ct, elles ne pouvoient s'carter d'avantage sans faire
prjudice  elles mmes galement, la chose en demeura l & ne passa pas
plus avant. Chacune remonta dans son carosse, mais avec des mouvemens si
differens, qu'il est impossible de le dire. L'offense ne roula dans sa
tte que des sentimens de vengeance, pendant que l'autre s'applaudit de
lui avoir donn une si grande mortification.

Je fus voir celle-ci le jour mme, & m'ayant dit ce qu'elle avoit fait,
je l'en blamai fortement. Je lui dis qu'elle n'avoit gueres fait de
reflexion  ce qui en pouvoit arriver, qu'elle devoit se contenter de ce
que j'avois manqu au rendez-vous, & que de rendre la victoire plus
clatante c'tait ne pas prendre garde qu'elle s'exposoit par-l aux
mmes inconveniens qui arrivent quelque fois  la guerre, o  force
d'en vouloir trop faire, on ne fait souvent que dtruire ce qu'on avoit
fait.

La Dame n'toit pas la personne du monde du plus grand jugement, elle
avoit beaucoup plus de beaut que d'esprit; ainsi mes remontrances ne
firent aucun effet auprs d'elle, outre qu'elles venoient un peu tard,
pour qu'elle en put proffiter. Je ne me trouvai par malheur que trop bon
prophte dans ce que je lui avois prdit. Son ennemie voyant l'affront
qu'elle lui avoit fait, resolut d'en tirer vengeance, & quoi que de la
maniere qu'elle mditoit de s'y prendre, elle dt retomber sur elle, sa
passion fut si grande qu'elle ne se soucia pas de tout ce qui lui en
pouvoit arriver, pourveu qu'elle put se satisfaire.

Ma Maitresse avoit un mari qui n'toit ni beau ni bien fait, aussi ne
l'avoit-elle pris que parceque ses parens le lui avoient fait prendre de
force; son bien lui avoit tenu lieu de merite; & comme il est rare que
ces sortes de mariages russissent, principalement quand il y a un peu
de penchant  la galanterie du ct de la Dame, il en toit arriv que
le Mousquetaire dont j'ai parl tantt n'toit peut-tre pas le second
des amans de celle-ci, & par consequent Villars Orondate le premier. Je
n'tois peut-tre pas aussi le troisime. Quoi qu'il en soit, bien que
ce mari n'eut aucune des qualitez qui rendent un homme aimable  une
Dame, la femme du partisan ne laissa pas de vouloir faire connoissance
avec lui, aux dpends de son honneur. Elle crut que quand ils seroient
bien ensemble, il lui seroit plus facile de le porter  tout ce qu'elle
voudroit, qu'ainsi sa vengeance en deviendroit plus assure, & contre sa
femme & contre moi, moi qu'elle croioit devoir har autant qu'elle,
aprs le tour que je lui avois jou.

Si le Mari eut t bien sage, il eut p reconnotre facilement que cette
Dame avoit quelque dessein cach dans les avances qu'elle lui faisoit.
Comme il n'toit pas accoutum non-seulement qu'on lui en fit, mais
encore qu'on voulut couter les siennes, tout lui devoit tre suspect:
mais comme quelque lieu que l'on ait de se plaindre de la nature, il est
rare qu'on se rende justice, il se rendit tellement aveugle sur
soi-mme, qu'il crut valoir la fortune qui s'offroit  lui. Il en
profita comme si elle lui eut t du, & la Dame ne voulant point
prcipiter sa vengeance, de peur de la manquer, le traita pendant
quelque tems comme un favori, sans lui parler de rien, elle crut qu'elle
se l'attacheroit davantage par-l, & qu'elle en joueroit  coup seur. Je
ne fus pas long-tems sans m'appercevoir de leur commerce, & je ne m'en
appers pas pltt que je devinai bien l'orage qui se preparoit contre
ma matresse & moi. Je l'en avertis, afin qu'elle ne se laisst pas
surprendre, & que nous prissions de bonne heure toutes les mesures que
la prudence nous conseilloit; Nanmoins comme on ne sauroit jamais
viter son malheur, tout ce que nous pmes faire fut inutile; peu s'en
fallut que je ne succombasse sous les artifices de la Dame, & si je m'en
sauvai ce ne fut que par miracle. Pour ce qui est de ma matresse elle
ne fut pas si heureuse, & il lui en cota sa libert. Cependant les
mesures que la Dame vouloit prendre pour assurer sa vengeance, ayant
fait trainer les choses pendant quelque tems, la Campagne commena, & je
la fis encore comme j'avois fait l'autre, quoi que ce ne fut pas  moi 
la faire. En effet comme on n'envoyoit tous les ans qu'un detachement
des Mousquetaires  l'arme, ce n'toit pas la coutume, que ceux qui y
avoient t une Campagne y fussent encore l'autre; chacun y devoit aller
 son tour, & cela se pratiquoit tous les ans. Mais l'envie que j'avois
de m'loigner de Paris pour viter ce que je prevoyois, l'ayant emport
sur tout ce qui m'y pouvoit retenir, je briguai auprs de Mr. de
Treville d'y aller  la place d'un de mes Camarades qui toit malade. Il
eut bien de la peine  me l'accorder, de peur de mettre sa compagnie sur
le pied de ne pas servir, quand c'toit le tour de quelqu'un  le faire;
mais Mr. des Essarts qui commenoit  devenir jaloux des assiduits que
je rendois  sa parente tant intervenu pour moi, auprs de lui, sans
que je l'en priasse, je pris encore le chemin de Flandres o l'on
jettoit cette anne l une plus grosse Arme, que l'on n'avoit de
coutume.

Le Duc d'Anguien s'toit raccommod avec le Duc d'Orleans, & lui avoit
fait excuse de ce qui s'toit pass. Ainsi ils paroissoient les
meilleurs amis du monde, quoi que dans le fonds il y eut de la jalousie
de part & d'autre. Le Duc d'Orleans ne voyoit qu' regret que la
reputation de ce jeune Prince offusqut la sienne, & le Duc d'Anguien de
son ct n'toit pas trop content que le rang que l'autre tenoit au
dessus de lui, l'obliget  lui rendre des defferences auxquelles son
esprit avoit peine  s'accoutumer. Comme il toit hautain naturellement
& dispos  croire que toutes choses devoient se rgler par le merite,
il prsumoit tout du sien, pendant qu'il ne rendoit pas tojours justice
aux autres. Ceux qui approchoient de plus prs de sa personne
l'entretenoient encore dans cette humeur; tellement que n'en tant que
plus suspect par-l au Duc d'Orleans, il obtint de la Cour que ce Jeune
Prince serviroit sous lui, afin de lui donner quelque mortification. Le
Duc d'Anguien en eut beaucoup effectivement, quand il st la destine
qu'on lui prparoit, & ne l'ayant p viter, quoiqu'il y employt tout
son credit, & celui de son pere, ces deux Princes prirent le chemin de
Flandres pour y aller servir l'un de Gnral & l'autre de
Lieutenant-Gnral. Ils y trouverent de la besogne; les ennemis y
avoient repris Mardik, & comme ils voyoient bien que nous en voulions 
Dunquerke, ils avoient cr ne pouvoir mieux empcher la prise de cette
place qu'en reprenant celle-l.

Le Cardinal qui songeoit  faire sa bourse prfrablement  tout le
reste, mais qui pour amuser les Franois faisoit semblant d'avoir les
plus beaux desseins du monde, s'avisa pendant qu'on mditoit de grandes
choses de ce ct-l d'entreprendre la Conqute d'Orbitelle. Cette place
qui est en Italie ne nous accommodoit nullement. Quoi qu'il en soit
l'entreprise ne rssit pas, & comme on commenoit dja  n'tre pas
trop content de lui, ce fut un nouveau sujet de lui vouloir encore du
mal. Ses ennemis publierent qu'il ne s'y toit port, que par ses
intrts particuliers; que sans cela il n'eut jamais rien entrepris si
loin, puis qu'il toit tout visible que nous n'avions que faire de
Conqutes en ce pas-l, pendant que nous en avions  ntre porte qui
nous accommodoient bien davantage. Pour faire cesser ces bruits qui
nuisoient  sa rputation & pour faire parler plus avantageusement de
lui, il mena le Roi sur la Frontiere de Flandres. Il avoit t les
femmes  ce jeune Prince entre les mains de qui il avoit t jusques-l:
il lui avoit donn  la place le Marquis de Villeroy en qualit de
Gouverneur. Ce choix avoit fait bien des jaloux  la Cour, parce que ce
Marquis n'toit pas des plus anciennes Noblesses de France; Mais comme
c'toit un homme tout devou  la faveur, & qui faisoit profession de
faire tout ce que vouloient les Ministres, son Eminence avoit cr le
devoir preferer  tous les autres, parce qu'il toit bien plus soeur
d'en tre le matre que de quantit d'autres qu'il y avoit. Au reste
pour le rendre plus digne d'un si grand honneur, il avoit t envoy peu
de tems auparavant commander devant la Motthe, Chateau scitu en
Lorraine, qu'un certain Gouverneur avoit promis de deffendre jusques au
dernier soupir. Il s'y toit renferm avec un tas de braves gens, mais
grands voleurs, & qui desoloient tout le pas  plus de vingt lieus 
la ronde. Ils y avoient dja fait perir un Italien nomm Magalotti
parent du Cardinal que son Eminence y avoit envoy pour le rendre digne
du bton de Marchal de France qu'elle lui preparoit, s'il eut p
survivre  cette Conqute. Ce fut dans le mme dessein qu'elle y envoya
aussi le Marquis de Villeroy, afin que non-seulement il en fut plus
soumis  ses volontez, par ce bien-fait, mais encore qu'on eut moins de
jalousie, quand on le verroit revtu de cette dignit. Il savoit que
l'honneur qu'on lui auroit fait de l'appeller au Gouvernement de la
personne de Sa Majest feroit parler bien du monde, & que le petit fils
d'un homme qui avoue dans ses memoires que son fils n'toit pas d'assez
grande qualit pour aller en Ambassade  Rome, ne le parotroit pas non
plus pour occuper un poste comme celui-l. Mais il en arriva tout
autrement qu'il ne pensoit. Comme on ne sauroit plaire  tout le monde,
les ennemis que pouvoit avoir ce nouveau Marchal trouverent qu'il
meritoit l'un tout aussi peu que l'autre. Il les laissa dire, & le
Cardinal s'tant arrt  Amiens avec le Roi, il donna ordre au Marchal
de la Meilleraie d'aller reparer l'affront que les troupes du Roi
avoient re devant Orbitelle, par la prise de Portolongone, & de
Piombine. Il avoit dessein,  ce qu'on l'accusa depuis, de se former une
Souverainet de ce ct-l, afin que, si comme il avoit sujet de le
craindre, le nombre de ses ennemis venoit  croitre en France, il s'y
put sauver & se consoler de sa mauvaise fortune.

J'avois suivi le Roi  Amiens, d'o je n'tois pas encore parti pour me
rendre  l'Arme du Duc d'Orleans, ou je devois aller servir, quand son
Eminence demanda  Mr. de Treville de lui donner deux Mousquetaires qui
fussent Gentilshommes, & qui n'eussent que la cape & l'pe, afin qu'ils
lui eussent l'obligation de leur fortune. Mr de Treville qui avoit
tojours de la bont pour moi, me choisit sans hesiter pour me presenter
 lui, & tant un peu plus retenu sur le choix de l'autre, il tomba  la
fin sur Besmaux qui toit entr quelque tems aprs moi dans les
Mousquetaires. Nous crmes tous deux ntre fortune faite quand nous nous
vmes ainsi appellez si heureusement auprs du Ministre. Chacun qui eut
t  ntre place l'eut cr aussi-bien que nous, mais comme il y avoit
bien  dire qu'il fut aussi-bien faisant que l'avoit t le Cardinal de
Richelieu, nous langumes long-tems devant que de voir rssir nos
esperances. Bien loin de nous faire le bien que nous prtendions, tout
ce que la nouvelle qualit que nous eumes de ses Gentilshommes nous
procura fut qu'il nous employa  des courses pour rcompense desquelles
il nous fit donner des ordonnances tantt de cinq cent cus tantt de
cent pistoles & tantt de moins. Or comme il y en faloit depenser une
bonne partie, ce qui nous en restoit toit si peu de chose, que nous
sentions tojours ce que nous tions. Je veux dire par-l que si nous
avions des bas non n'avions pas de souliers, principalement Besmaux qui
n'avoit pas trouv la mme ressource que moi dans le jeu, & qui ne
m'avoit pas encore rendu l'argent que je lui avois prt.

Cependant je devins bien-tt tout aussi miserable que lui, la fortune me
tourna le dos tout d'un coup, & je commenai  perdre tout ce que
j'avois, ainsi comme je me voyois dchu de mes prtentions par l'avarice
de mon nouveau matre, il arriva que lors que je croyois devoir tre le
mieux, ce fut justement lors que je me trouvai le plus mal. Je fus
bien-tt denu de toutes choses par les pertes que j'entassai les unes
sur les autres, & comme un joueur tel que je l'tois devenu par
accident, quoi que je ne l'eusse jamais t d'inclination, croit
tojours reparer les brches qu'il a faites, je m'enfoncai d'autant plus
dans le bourbier, que je fis plus d'effort pour en sortir. Cela me
rendit sage  la fin, & considerant que Dieu m'ayant suscit ce secours
dans le temps que je n'avois rien, il lui plaisoit de me le refuser
maintenant que je devois avoir quelque ressource, je fis dessein de ne
plus jouer du tout. Ainsi quoi que l'on dise ordinairement que qui a
jou jouera, & que l'on croye ce Proverbe infaillible, je fis voir
bientt par ma conduite qu'il n'y a point de regle sans exception. S'il
m'arriva de jouer d'avantage ce ne fut rien en comparaison de ce que
j'avois jou auparavant, & ayant gagn cela sur moi que de me rendre
matre de ma conduite, la fortune fut oblige malgr elle de me donner
du relche de ce ct l. Elle me suscita cependant un autre malheur qui
me fut bien aussi sensible; quoi qu'il ne me jettt pas dans la
ncessit. La Dame que j'avois avertie de sa beveu l'ayant t trop
tard pour en faire son profit, l'autre avertit son mari de ntre
Commerce quelque tems aprs que je fus parti de Paris. Il fut sensible 
cet affront, comme chacun  coutume de l'tre dans une pareille
rencontre. Il y prit donc feu tout aussi-tt, & n'ayant point dout de
la chose aux preuves qu'elle tchoit de lui en donner, il rsolut de
s'en venger ou d'en mourir en la peine. Par malheur pour nous il surprit
encore deux lettres que nous nous crivions, tellement que perdant
patience aprs cela, il envoya  Amiens un homme pour m'assassiner. Il y
arriva deux jours aprs que j'en tois parti par l'ordre de Mr. le
Cardinal, qui m'avoit envoy vers le Marchal du Plessis. Il toit en
Italie, & il lui ordonnoit de passer en Provence pour s'y embarquer avec
le Marchal de la Meilleraie.

Ce contre-tems empcha cet assasin de pouvoir executer son coup, & ne
sachant o me prendre, parce que son Eminence tenoit mon message secret,
il s'en retourna  Paris o il dit  celui qui l'avoit envoy la raison
pour laquelle il s'en revenoit sans rien faire. Mon jaloux crivit  la
Cour  quelqu'un de ses amis pour savoir ce que j'tois devenu; mais nul
ne lui en pouvant rien dire, il ne voulut pas faire clater son
ressentiment contre sa femme, de peur de manquer ce qu'il projettoit
contre moi. Il se donna patience jusques  ce que je fusse revenu, &
n'ayant gueres tard  mon voyage, je ne fus pas pltt de retour 
Amiens qu'il en fut averti par ceux  qui il avoit crit. Il y depcha
en mme tems le mme homme qui m'y avoit dja manqu, & celui-ci m'y
ayant encore manqu cette fois l, parce que son Eminence ne me vit pas
pltt de retour qu'il me renvoya devant Courtray pour porter quelques
ordres au Duc d'Orleans, il me suivit devant cette place, parce qu'il
savoit bien que j'y tois all. Le Comte Delpont, Savoyard de Nation, y
commandoit, & comme c'toit un homme intelligent dans l'attaque & dans
la deffense des places, il avoit demand  cor &  cri au Gouverneur des
Pas-Bas, de lui envoyer des munitions de guerre & de bouche dont il
manquoit. Ce Gouverneur qui ne croyoit pas qu'on dt attaquer cette
place, parce qu'elle toit bien avant dans le pas, prit ses prcautions
pour des allarmes, & lui ayant fait rponse de ne se point inquieter, &
qu'on ne songeoit point  lui, Delpont n'en fut point content, & lui
recrivit, que quoi qu'il dferat toutes choses  ses conseils, & qu'il
revert ses ordres, il lui permettroit de lui dire ou qu'il toit mal
servi par ses espions, ou qu'il ne prenoit pas garde aux mouvemens de
ses ennemis; qu'il toit ais de connotre leur dessein par leurs
demarches, & qu'il faloit qu'il eut bien perdu son tems  la guerre,
s'il s'abusoit dans la pense qu'il avoit que sa place seroit attaque
avant qu'il fut peu.

Comme il suffit d'avoir du merite pour se faire des ennemis & des
jaloux, Delpont qui en avoit auprs du Gouverneur ne manqua pas d'y tre
raill, comme un homme susceptible de terreur panique. Quelqu'un de ses
amis le lui ayant mand, & qu'on le faisoit passer pour un visionnaire,
il se contenta de recrire encore une fois  ce Gouverneur, afin qu'il ne
put lui imputer d'avoir manqu  son devoir pour couter un peu trop son
ressentiment; mais sa lettre ayant t tout aussi mal re que l'avoit
t la premiere, il s'en tint l, & ne dit plus rien, il fut assieg
cependant, & l'experience ayant fait voir  ses ennemis qu'il en savoit
plus qu'eux tous, ils furent bien confus d'avoir tant parl mal 
propos. Comme il n'y a rien capable d'abatre un brave homme, le mauvais
tat de cette place ne fit point perdre courage  celui ci. Il donna le
tems au Gnral de l'Arme d'Espagne de se preparer  le secourir, & ce
gnral s'tant aproch de nos lignes les reconnut, & fit tout ce que
l'on fait ordinairement quand on a dessein de ne pas laisser prendre une
place sans coup ferir.

Les choses toient en cet tat quand j'arrivai  ntre camp, & le
Cardinal ne m'ayant point recommand de faire diligence, je crus que
j'aurois mauvaise grace de revenir si-tt auprs de lui, maintenant que
l'on toit  la veille d'une bataille. Je me mlai mme avec quelques
volontaires qui demanderent permission au Duc d'Orleans d'aller
reconnotre les ennemis. Par ce moien nous les attirmes hors de leur
Camp en les provoquant de venir faire le coup de pistolet. Nous nous
engagemes ainsi dans une espece de combat, qui eut t plus loin que
ntre Gnral n'eut voulu s'il n'eut pris soin de retenir ntre ardeur.
Comme c'toit  lui  attendre qu'on le vint attaquer, il fit sonner la
retraitte, en quoi il se montra beaucoup plus sage que nous. Nous nous
retirmes suivant ses ordres, & ayant t fort exact aprs cela  ne pas
permettre que ni volontaire ni autres fissent une semblable chose que
celle que nous venions de faire, nous les attendmes de pied ferme,
quand ils voudroient venir  nous. Leur Gnral n'osa l'entreprendre,
tant qu'il demeura matre de sa raison; mais l'ayant perdu dans une
dbauche qu'il fit avec ses principaux Officiers, parmi lesquels il y
avoit quelques Allemans, qui ne voyoient rien au dessus de leur courage
quand ils avoient une fois quatre verres de vin dans la tte plus qu'il
ne falloit, il permit qu'ils vinssent nous attaquer lors que nous n'y
pensions presque plus. Il parut bien du ct qu'ils firent clater cette
entreprise qu'ils y faisoient entrer plus de chaleur que raisonnement;
car ils vinrent droit au quartier du Marchal de Gassion, qui toit un
homme aussi vigilant qu'il savoit bien se deffendre. Encore passe s'ils
fussent venus  celui du Marchal de Rantzau, qui avoit cela de commun
avec eux qu' quelque heure qu'on le put prendre on ne le trouvoit
gures  jeun. Ils eussent p esperer du moins qu'tant but  but de ce
ct-l, il n'y eut plus eu que la fortune qui eut decid du reste; mais
en s'addressant  Gassion, ils trouverent un homme qui ne pouvoit jamais
tre surpris, & qui les repoussa aussi de telle sorte, que tout hardis
que le vin les rendoit, ils ne tarderent gueres  prendre la fuite.

Ayant si mal rssi dans leur entreprise, ils en firent une autre du
ct du Marchal de Rantzau, qui parut toute aussi loigne de la raison
que l'avoit t celle-l. Comme il avoit fortifi son quartier par des
redoutes qu'il avoit leves de distance en distance, ils furent  lui
par tranches. C'toit le moyen justement de le faire precautionner, &
de l'empcher de boire. Mais soit qu'ils eussent oui dire, comme il
toit vrai, que quand il avoit bu, il n'en frapoit que mieux, pourv
qu'il n'eut pas bu par excs, ou qu'ils crussent qu'ils viendroient 
bout de leur dessein plus facilement par-l, que par tout le reste, ils
employerent beaucoup de tems  cette tranche sans en receuillir aucun
fruit. Rantzau dont on renfora le quartier, fit de frequentes sorties
sur eux, & si les assiegez en eussent fait autant sur nous & avec autant
de succs, ils eussent loign la perte de leur place beaucoup mieux que
par tout ce qu'ils firent. Mais le peu de monde qu'avoit le Comte
Delpont le mettant hors d'tat de rien entreprendre, il fut oblig de se
contenter de se deffendre selon ses forces & d'tre spectateur de ce qui
se passoit au quartier Rantzau. Il n'en espera neanmoins rien de bon,
voiant que dans toutes les sorties que ce Marchal faisoit il toit bien
rare qu'il n'y eut de l'avantage. Il jugea que c'toit un prejug de ce
qui devoit arriver, & ne se trompa pas: ils furent obligez d'abandonner
leur dessein, aprs l'avoir poursuivi pendant quelque tems. Le Duc
d'Orleans proffita de la consternation que cela devoit jetter dans
l'esprit des assiegez. Il les fit sommer de se rendre; mais le
Gouverneur dont le courage ne s'affoiblissoit point au milieu des
malheureux venemens qui arrivoient  son parti, ne croyant pas qu'il y
eut de l'honneur  lui  la faire, tant qu'il verroit une arme prte 
le secourir, il attendit qu'elle se fut retire pour entendre  une
capitulation; mais il ne l'eut pas plutt perdu ce v, qu'il crut 
propos de ne pas attendre davantage & se rendit.

Deux jours devant que cela arivat l'homme qui avoit t envoy pour
m'assassiner, & qui sans que je m'en apperusse me suivoit  vue depuis
qu'il m'avoit trouv, etant venu  la tranche ou j'tois, receut un
coup ce Mousquet, lorsqu'il ne cherchoit que l'occasion de faire le
sien. Le coup toit mortel, & lui ayant t annonc qu'il faloit se
preparer  la mort, il demanda  me parler, & m'avoua en secret  quel
dessein & de quelle part il toit venu l. Il me dit en mme tems de
prendre garde  moi, parce que celui qui l'avoit envoy toit si rempli
de ressentiment qu'il avoit bien la mine de n'en pas demeurer l. Je
profitai de l'avis, & me tins sur mes gardes. Cependant croyant tre
oblig d'en avertir la Dame qui toit cause de tout ce fracas, afin
qu'elle prit ses precautions aussi-bien que moi, je lui envoyai une
lettre par mon valet de chambre, que je depchois  Paris pour quelque
argent, que j'y avois prt lors que j'avois gagn les neuf cent
pistoles, dont j'ai parl tantt. Il la lui rendit en main propre, &
sans que son Mari en eut connoissance, parce que je lui avois dit avant
que de le faire partir, comment il s'y prendroit pour cela. Elle fut
bien surprise quand elle vit ce qu'elle contenoit, & se doutant bien que
s'il en venoit l contre moi, il y avoit bien de l'apparence qu'il ne la
mnageroit pas davantage, elle resolut de la prevenir. Elle gaigna un
Apotiquaire qui moyennant cinquante pistoles lui donna une dose de
poison; elle le lui fit prendre adroitement, & comme ce poison ne devoit
faire son effet que peu  peu, son mari qui avoit d'tranges desseins
contr'elle & contre moi eut le tems de songer  sa vengeance. Il chercha
un autre assassin pour m'envoyer en l'autre monde, pendant que ne se
pouvant resoudre  la traiter si cruellement: aprs l'amiti qu'il avoit
eu pour elle, il fit dessein de l'envoyer en Religion. Comme il toit
prudent il fut quelque tems devant que de fixer son choix sur l'homme
qu'il cherchoit  mon gard. Pour ce qui est d'elle comme il croyoit
pareillement que le moins d'clat qu'il pouroit faire ne seroit que le
mieux, il l'envoya chez son pere, qu'elle avoit encore, & qui toit un
Gentilhomme de distinction de la Province de Normandie. Il feignit
d'avoir re des lettres de ce pas-l, qui lui aprenoient qu'il se
portoit mal; il lui dit qu'il etoit necessaire qu'elle y fut faire un
tour, afin que s'il venoit  mourir elle eut l'oeil qu'une autre fille
qu'il avoit pour tous enfans, & qui etoit marie  un homme de qualit
de la Province ne mit pas la main,  son prjudice,  sa succession.

La Dame le crut de bonne foi, & comme elle ne l'aimoit pas trop, & que
quand on a de tels sentimens pour un mari, on ne demande pas mieux que
d'en tre loigne, elle partit non-seulement sans rpugnance; mais
encore avec beaucoup de joye. Elle crut que tant qu'elle seroit chez son
Pere, ou chez ses Parens, elle n'avoit rien  en craindre; mais en y
arrivant elle y trouva un grand sujet de mortification, au lieu d'y voir
son pere ou mort ou moribond comme elle s'y attendoit, elle le vit se
portant bien, & n'ayant nulle envie de mourir. Elle en eut eu sans doute
beaucoup de joye, si ce n'est qu'elle reconnut  son abord, qu'il
n'toit pas tout  fait bien intentionn pour elle. Il lui sembla mme
qu'il la menaoit dja par ses regards, en quoi elle ne se trompoit pas
trop. Il avoit re une lettre de son mari, par laquelle aprs l'avoir
averti de sa petite vie, il la finissoit en le priant de l'en deffaire
tout au pltt, de peur de succomber  la tentation qu'il avoit
quelquefois de lui faire un mchant parti. Le bon homme qui entendoit 
demi mot, lui eut bien cach son chagrin, s'il eut t aussi dissimul
que le sont d'ordinaire les gens de sa nation; mais ayant cela de
particulier en lui qu'il ne leur ressembloit pas  cet gard, il ne lui
fit pas non-seulement mauvaise mine, mais il lui en dit encore le sujet.
La Dame fut bien surprise  ces reproches. Cependant ne sachant que lui
dire pour s'excuser, parce que son mari en lui crivant lui avoit aussi
envoy les deux lettres qu'il avoit interceptes, elle baissa les yeux
qu'elle n'eut pas levez si-tt de terre, si ce n'est que ce Gentilhomme
aprs avoir paru assez moder dans son ressentiment, s'emporta de telle
sorte qu'elle eut peur qu'il n'en vint  d'tranges extremitez. Ainsi
croyant que quelque mchante excuse qu'elle lui put donner, elle
vaudroit tojours mieux que rien, elle lui rpondit que s'il vouloit se
donner la patience de l'entendre, peut-tre ne la trouveroit-il pas si
coupable qu'il pretendoit: qu'il se devoit souvenir que quand il l'avoit
marie  son mari c'avoit t contre son gr, qu'elle l'avoit conjur de
lui en donner un autre, parce qu'elle sentoit bien qu'elle ne le pouroit
jamais aimer; qu'il n'en avoit voulu rien faire, ce qui l'avoit oblige
de recourir aux larmes; mais que ses larmes n'ayant non plus oper que
ses prieres, elle toit ainsi pass dans la maison d'un homme encore
plus desagrable par son humeur que par sa mine, quoi qu'elle ne fut pas
fort ragoutante pour une femme; que pour peu de delicatesse qu'elle put
avoir, cela suffisoit tout seul pour rebutter la plus vertueuse; qu'elle
n'avoit p par ce moyen lui faire toutes les caresses qu'elle eut faites
 un autre; qu'il n'avoit pas t trop content; que cependant tout cela
se seroit peut-tre raccommod, s'il n'eut s je ne sais comment les
sentimens qu'elle avoit pour lui, ds qu'elle toit fille; qu'il en
avoit t au desespoir, & que comme il n'toit pas naturellement trop
raisonnable, il avoit pris sujet de l de l'accuser d'avoir quelque
galant; que mme il n'en toit pas demeur aux reproches, qu'il toit
bientt pass aux extremitez, jusques  mettre plusieurs fois la main
sur elle, qu'elle n'avoit pas voulu s'en plaindre ni  lui ni 
personne, se flattant qu' la longue il rentreroit en lui mme, mais que
puis que sa jalousie le menoit encore si loin que de lui supposer des
amourettes, pour quelques lettres crites innocemment, elle ne pouvoit
plus s'empcher de lui dcouvrir son malheur.

Le bon homme qui ne croyoit pas tout ce qu'on lui disoit, &
principalement quand cela venoit d'une femme contre qui les soupons
toient aussi forts qu'ils l'toient contr'elle, il lui rpondit que si
ce qu'elle disoit toit vrai, cela rendoit sa faute plus legere, quoi
que cela ne l'excust pas entierement; qu'un mari avoit tort d'en venir
jamais l, pour quelque raison que ce pt tre, mais que c'toit encore
bien pis d'une femme qui pour avoir le plaisir de s'en venger se portoit
aux choses dont elle toit accuse. Elle voulut encore lui dire que ce
n'toit qu'un jaloux, & qui ne meritoit pas qu'on ajoutt foi  ses
paroles: Il lui repartit qu'il desiroit pour l'amour d'elle, & pour
l'amour de lui-mme qu'elle dit vrai; mais que comme c'toit une chose 
claircir avant que de la croire il alloit tojours la mener dans un
couvent. Il commanda en mme tems de mettre les chevaux au carosse, &
l'ayant conduite  Roen il l'y laissa entre les mains d'une Abbesse qui
toit de set parentes. Elle souffrit qu'on l'y ment sans se laisser
faire aucune violence, parce qu'elle se flattoit que sa captivit ne
seroit pas de longue dure; elle savoit qu'elle avoit mis son mari dans
un tat  ne pas vivre encore long-tems, ainsi elle contoit que lui
mort, elle seroit sa matresse sans tre tenu de reconnotre la
domination de personne.

Quand elle fut l, elle y fit la devote, si bien que l'Abbesse s'y
laissant tromper elle manda  son pere qui lui avoit fait confidence de
son chagrin, afin qu'elle prit garde de plus prs  sa conduite, que
tout ce qu'on lui avoit dit de sa fille avoit tout l'air de medisance,
qu'il n'y avoit point de personne ni plus sage ni plus modeste, & que
bien loin d'en tre mcontent il devoit en tre satisfait au dernier
point. Le pere ne l'en justifia pas davantage dans son esprit, pour
avoir bonne rputation auprs d'elle. Comme il savoit, que les femmes
qui veulent tromper les autres sont celles d'ordinaire qui s'efforcent
le plus de parotre vertueuses, il suspendit son sentiment, jusques  ce
qu'il sut faire un tour  Paris. Il toit resolu de s'en claircir avec
son gendre  qui il avoit mand le lieu o il avoit mis sa femme; afin
que s'il lui prenoit envie de la ravoir, il le put faire toutes fois &
quantes que bon lui sembleroit. Il savoit que c'est une dmangeaison qui
prend souvent aux pauvres cocus, & que cocu pour cocu, ils aiment autant
l'tre d'une femme que d'une Matresse qu'ils pouroient prendre. Mais
devant qu'il y put aller le boucon qu'avoit pris l'autre le faisant
tomber en langueur, il n'osa lui en parler, parce que le bruit couroit
dans le monde qu'il n'toit malade que de chagrin. Il eut peur de
renouveller sa playe, principalement, parce qu'il penchoit pltt 
croire sa fille coupable qu'innocente.

Le mal de ce pauvre homme augmenta cependant tous les jours, & son beau
pere qui l'avoit tojours trouv de moment  autre en plus mauvais tat,
comme il toit impossible qu'il fut autrement, aprs ce qu'il avoit
pris, craignant que sa v ne lui fut desagrable partit, aprs lui
avoir souhait une promte guerison. Il toit bien loign de l'esperrer
de la maniere que les choses se passoient, ainsi se voyant decliner 
chaque moment, son Confesseur lui demanda s'il ne pardonnoit pas  sa
femme. Car il lui avoit dit  confesse dequoi il la souponnoit, & que
c'toit ce qui le faisoit mourir. Il ne lui rpondit ni ou ni non, ce
qui obligeant le Confesseur de lui riterer la mme demande, jusques 
quatre fois, il lui fit  ce coup-l une rponse toute pareille  celle
qu'un Admiral de France fit un jour au sien sur une chose assez
semblable  celle-l. Cet Admiral n'avoit qu'une fille unique  qui un
Gentilhomme, qu'il avoit fait un enfant. L'engrosseur s'en toit enfui
en Angleterre aprs son coup, non-seulement pour viter la btonnade qui
ne lui pouvoit manquer aprs cela, mais encore la pendaison qui est
invitable dans ces sortes de rencontres, ou tout du moins d'avoir le
col coup. Aussi l'Admiral l'y avoit dj fait condamner quand il tomba
malade dangereusement. Le Confesseur ne lui cacha pas l'tat o il
toit, & comme il toit gaign par les amis du Gentilhomme il demanda 
son penitent s'il vouloit porter sa vengeance jusques en l'autre monde?
que Dieu vouloit qu'il pardonnt & que s'il ne pardonnoit il ne voudroit
pas tre  sa place. L'Admiral lui rpondit qu'il lui demandoit l une
chose bien difficile, mais que puis qu'on ne pouvoit se sauver que par
l, il pardonnoit  lui &  sa fille s'il venoit  mourir. Le Confesseur
lui repartit que cela ne suffisoit pas, & que soit qu'il mourut ou qu'il
guerit il faloit le faire; mais l'autre lui rpondit que ce qui toit
dit toit dit, & qu'il n'avoit que faire d'en attendre davantage. Il
mourut effectivement sans y vouloir ni ajouter ni diminuer, & comme
c'toit assez pour procurer le repos de ces deux amans, l'engrosseur
revint d'abord qu'il eut les yeux fermez, & pousa sa Matresse. Ils ont
t la tige de quantit de cordons bleus, & d'autres personnes de grande
consideration, quoi que le mari ne fut qu'un petit Gentilhomme de
Provence, & mme si petit, que quoi qu'il s'en trouve de si miserables
en Berri qu'ils labourent eux-mmes leur charu, je doute fort qu'il ne
le fut encore davantage, qu'ils le sauroient tre.

Au reste le mari de ma Matresse n'ayant fait  son Confesseur qu'une
rponse conditionnelle ainsi que l'Admiral avoit fait au sien, il s'en
alla de mme en l'autre monde sans vouloir y rien changer. La Dame
sortit du couvent tout aussi-tt sans y vouloir demeurer davantage, &
son Pere crut y devoir donner son consentement sans se faire tirer
l'oreille, depeur qu'en resistant on ne fut persuad dans le monde que
son gendre avoit eu raison de faire ce qu'il avoit fait. Quand elle fut
ainsi retourne  Paris je crus que rien ne m'empchoit plus d'aller
chez elle, & j'y fus comme de coutume. J'y fus tout aussi-bien re en
apparence que je l'avois jamais t, mais lui ayant voulu demander les
mmes faveurs qu'elle m'avoit faites auparavant, elle me dit franchement
que le tems n'en toit plus, que si elle avoit t folle elle ne le
vouloit plus tre; mais que si ces faveurs m'toient cheres, elle me les
rendroit quand je voudrois, pourv que je les voulussent meriter par un
mariage. Il y en eut eu beaucoup  ma place qui l'eussent pris au mot.
Jeune belle & riche comme elle toit dja, & comme elle le devoit tre
encore davantage aprs la mort de son pere, toit plus qu'il n'en
falloit pour tenter un Gascon qui n'avoit que la cape & l'pe; mais
trouvant qu'il y avoit assez de cocus, sans en augmenter encore le
nombre, je demeurai si froid & si interdit  cette proposition, qu'il
lui fut impossible de le mconnotre. Elle m'en fit quantit de
reproches, & me dit que voila ce que c'toit que d'obliger un ingrat.
J'eus la bouche ouverte pour lui rpondre que si elle n'eut jamais
oblig que moi, peut-tre ni eusse-je pas pris garde de si prs, mais
faisant reflexion que je la desobligerois plus par cette parole, que par
quelque mchante excuse que je pusse trouver, je lui rpondis que
j'accepterois de bon coeur l'honneur qu'elle me voudroit faire si ce
n'est que j'avois tant d'aversion pour le mariage, que j'avois peur de
la rendre malheureuse, aussi-bien que moi. Elle entendit bien ce que
cela vouloit dire, dont me sachant trs mauvais gr, elle chercha un
autre Marchand, puis que je ne voulois pas tre le sien. Elle n'en
manqua pas  Paris o les cornes ne font pas de peur  quantit de gens,
pourv qu'elles se trouvent dores. Le Chevalier de... Cadet de bonne
maison, mais qui n'avoit pour toutes choses qu'une pension assez modique
que son frere ain lui faisoit, se mit sur les rangs & l'emporta. Je ne
lui enviai point sa fortune, puis qu'il n'avoit tenu qu' moi de
l'avoir, mais comme j'eusse t bien aise d'en faire ma Matresse, je me
presentai devant elle, quand ils furent mariez pour voir si elle seroit
d'humeur de me traiter comme elle avoit fait, du vivant de son premier
mari. Le Chevalier dans l'esprit de qui elle ne passoit pas pour une
Vestale, & qui avoit peur de sa foiblesse, crut qu'il m'en devoit parler
pltt qu' elle. Il me dit sans autre compliment que chacun toit le
matre chez soi, & qu'il ne trouvoit pas bon que j'y revinsse davantage.
Je n'eus rien  dire  cela, & tant oblig de faire ce qu'il disoit, je
me serois beaucoup ennuy si Paris ne m'et fourni mille autres
Matresses qui me consolerent bien-tt de celle l. En effet je ne fus
pas long-tems sans en trouver une, non pas  la verit aussi belle
qu'toit la femme du Chevalier, mais qui en recompense toit encore bien
plus riche. Le compliment qu'elle me fit d'abord que nous fumes bons
amis, fut extrmement de mon got. Elle me dit que quand on toit bien
ensemble, il falloit que tout fut commun; qu'ainsi je pouvois mettre la
main dans son Cabinet quand j'aurois besoin de quelque chose, & qu'elle
n'y trouveroit jamais  redire.

Son mari toit President, & ils ne vivoient pas trop bien ensemble, sans
qu'ils s'en souciassent trop ni l'un ni l'autre. C'toit lui qui toit
cause de leur desordre. Au lieu, dans les commencemens de vivre avec
elle comme il devoit, il avoit debut d'abord par mille amourettes. Elle
s'en toit trouve toute scandalise, & lui en avoit dit son sentiment;
mais comme il ne la vouloit pas mettre sur le pied de le controller,
quand bon lui sembleroit, il lui dit qu'il ne se plaisoit nullement 
ses corrections, & qu'il la prioit de s'en deffaire. Ce compliment avoit
bien plus l'air d'un commandement que d'une priere, & comme un mari
n'aime point que sa femme le controlle, & qu'une femme aussi n'aime
point de se voir mprise par son mari, celle-ci se trouva si outre de
sa conduite & de sa rponse, qu'elle rsolut de lui ter son coeur. Le
proced qu'il continua de tenir avec elle la convia bien-tt  xecuter
sa rsolution. Il eut tojours un nombre infini de Matresses, & comme
dans peu de tems l'on mange beaucoup de bien  un mtier comme celui l,
il n'y eut Personne qui ne conseillt  la Presidente de se faire
separer de biens d'avec lui. Ses parens l'en presserent mme avec
beaucoup de chaleur, & comme elle ne pouvoit pas trop considerer son
poux de la maniere qu'il en usoit avec elle, elle y donna les mains
sans se mettre beaucoup en peine de la confusion que cela lui alloit
donner dans le monde.

Le President se servit de toute son authorit pour empcher que le
Chtelet n'ajugeat  sa femme ce qu'elle demandoit. Cela traina
l'affaire en longueur, mais enfin comme la dissipation dont elle
l'accusoit toit manifeste, & qu'il y a des regles dans la justice que
l'on ne sauroit passer, sans se rendre coupable de prevarication, ce
tribunal alloit prononcer contre lui quand il s'avisa d'un tour de
chicanne pour reculer sa condamnation. Il lui fit un incident sur ce que
le Lieutenant civil toit de ses parens, & l'ayant attire par l au
Conseil, il y demanda d'autres juges. Le Conseil o il avoit des amis
aussi-bien que dans les autres tribunaux ne voulut pas juger l'affaire
si-tt, pour donner le tems  sa femme de se raccommoder avec lui & 
leurs amis communs d'y travailler. Ce President y fit tout son possible,
mais comme l'amiti qu'elle avoit eu pour lui au commencement s'toit
non-seulement vanoui, mais qu'il y avoit encore succed beaucoup de
haine, elle ne voulut jamais couter ni aucune des propositions qu'il
lui fit, ni aucune de celles qu'il fit faire par ses parens, & par ses
amis. Comme il vit cela, & que quelque credit qu'il eut au Conseil il y
seroit bientt debout de ses demandes, il lui fit une autre chicanne
qui suffisoit toute seule pour la perdre dans son esprit, quand mme il
n'y eut pas dja t assez perdu. Il trouva deux ou trois faux tmoins
qui lui promirent de desposer comment ils l'avoient veu entrer dans le
carosse d'un homme, ses coeffes baisses, & comme une femme qui ne
vouloit pas tre connu, pour couvrir apparement le mal qu'elle alloit
faire. Ces faux temoins lui promirent aussi de dire que le Carosse avoit
t ensuite du ct du Bois de Boulogne, & que s'tant arrt dans le
Village qui porte ce nom l, elle y toit descendu & entre dans une
Hostellerie o elle avoit demeur deux ou trois heures tte  tte avec
celui qui toit dans le Carosse avec elle.

Cette accusation toit grave, & comme il y alloit de l'honneur & de la
reputation de la Dame, elle ne servit qu' loigner encore son coeur de
son mari. Cependant comme ce n'toit qu'une medisance, & qu'elle en
vouloit avoir reparation  quelque prix que ce fut; elle entreprit les
tmoins, & les convainquit de fausset. Il se trouva par bonheur pour
elle que le mme jour qu'ils l'accusoient de ce rendez-vous elle avoit
t enferme toute l'aprs dine dans un Couvent, ainsi toutes les
religieuses deposant en sa faveur, son innocence, que son mari voulait
opprimer pour se delivrer du procs qu'elle lui faisoit, fut reconnu
generalement de tout le monde.

Le cours de cette affaire ayant interrompu l'autre, elle recommena 
poursuivre la premiere avec toute la chaleur que demandait l'affront
qu'il lui avoit voulu faire. Elle vint  bout de ce qu'elle desiroit, &
le Conseil ayant debout le President de sa requte, le Chatelet lui
adjugea aprs cela tout ce qu'elle desiroit. Elle fut separe de biens
d'avec lui: & fut toute prte en mme tems de le poursuivre en
separation de corps, sur ce qu'il l'avoit accuse d'adultere; mais ayant
consult cette affaire avant que de s'y engager, & les Avocats lui ayant
dit qu'elle n'y russiroit pas, parce qu'il n'avoit rien fait que sur le
temoignage dont il ne s'toit pu deffendre, elle en demeura l, quoi que
dans son coeur, elle lui en voulut bien du mal. Il tcha de l'adoucir
par une conduite plus rgle que celle qu'il avoit tenu jusques l,
mais comme il ne faisoit rien que par contrainte, & que quand on est une
fois debauch, on revient bientt  son premier train de vie, il lui
arriva une avanture fcheuse, quoiqu'il crut d'abord que ce ne fut
qu'une galanterie. Il avoit une belle maison  quatre lieus de Paris,
o il alloit souvent s'en donner  coeur joye avec ses Matresses. Or sa
femme se trouvant incommode pendant quelques jours, il s'y en fut tout
seul & y donna rendez-vous  une de ses amies. Il l'y garda pendant deux
ou trois jours, & s'y tant bien diverti avec elle il la renvoya  la
Ville, pendant qu'il y demeura encore le reste la semaine avec elle.

Le voisinage de Paris lui ayant attir bonne Compagnie pendant qu'il
toit l, il y vint un de ses amis avec une Dame qu'il lui fit passer
pour une de ses cousines germaines. Il lui dit qu'elle toit marie  un
Gentilhomme de distinction de la Province de Bourgogne, & qu'un procs
qu'elle avoit au Parlement l'avoit attire  Paris. Il en avoit une
effectivement qui toit marie en ce Pays-l, & qui y demeuroit
actuellement, mais elle toit bien loigne de ressembler  celle-ci.
Celle-ci toit aussi peu cruelle que l'autre toit sage: & ils avoient
choisi son ami & elle la maison du President pour y venir passer
quelques jours ensemble, croyant tous deux qu'il n'toit pas homme 
prendre garde de si prs  leurs affaires, & que quand mme il y
prendrait garde, il n'toit pas assez ennemi de nature pour se
scandaliser de ce qu'ils auroient fait servir sa maison  leurs
plaisirs. En effet il n'toit pas grand formaliste l dessus. Cependant
s'tant dout qu'ils toient bien ensemble, quoi qu'ils lui en fissent
mistere, il resolut de le dcouvrir de lui mme sans qu'il lui fut
besoin de leur donner la question. Pour cet effet il les mit coucher
dans deux chambres qui toient l'une auprs de l'autre, & qui avoient
communication ensemble. Il donna un lit d'ange  la Dame, qui au lieu
d'tre sur une couche ordinaire, toit au milieu de la chambre suspendu
par quatre coings. Il contoit que s'ils toient bien ensemble l'homme
viendroit l'y trouver, & il batissoit l-dessus un dessein qui devoit
servir  l'eclaircissement de ce qu'il cherchoit.

Au reste aprs leur avoir fait fort bonne chere, l'heure de se coucher
tant venue, il les fit passer tous deux chacun dans leur appartement.
Ils furent ravis quand ils virent qu'ils toient si prs l'un de
l'autre, & sur tout quand aprs avoir regard la porte de communication
qui y toit, ils reconnurent que rien ne les empcheroit de se visiter.
L'homme fut trouver la Dame comme le Prsident s'y toit bien attendu, &
s'tant mis avec elle dans le lit, qui toit en l'air, & qui ressembloit
pltt  une branloire qu' un veritable lit, le President ne les crut
pas pltt endormis, qu'ils furent guinds au haut de la chambre par le
moien des cordons qui toient dans des poulies attaches aux quatre
coins. Ils toient si fatiguez soit du voiage qu'ils avoient fait de
Paris  cette maison, soit d'autre chose, qui ne se dit point, mais qui
se devine aisment, qu'ils ne se sentirent point enlever. Ils se
trouverent ainsi le lendemain matin bien tonns quand ils se virent
tout au haut de la chambre. Elle avoit pour le moins quinze pieds
d'levation, & ne pouvant sauter du haut en bas sans courre risque de se
rompre ou un bras ou une jambe, leur tat leur parut tout aussi triste
que celui d'un homme qui se voit pris dans un piege, lors qu'il y pense
le moins. Ils demeurerent l jusques  midi que le President jugea 
propos de les aller relever de sentinelle. Il fit le surpris quand il
les vit couchez ensemble, & guindez si haut; mais enfin ayant converti
bien-tt son feint tonnement en raillerie, il leur dit qu'il se fussent
pargnez cette confusion, s'ils eussent voulu: qu'ils n'avoient qu' lui
avouer leur intrigue, & que comme il n'toit pas scrupuleux, il se fut
fait un plaisir de leur rendre service. Il goguenarda beaucoup aprs
cela, & bien que la Dame ne fut pas sans confusion non plus que son ami,
ils feignirent d'entendre le mot pour rire; parce qu'ils ne pouvoient
rien faire de mieux. Cependant un secret sentiment leur en demeurant
grav dans le coeur, ils ne furent pas pltt de retour  Paris que
l'homme resolut d'en prendre vengeance. Il rumina bien comment il s'y
devoit prendre pour l'assurer, & comme il ne voioit rien qui lui promit
un succs plus favorable qu'une pense qui lui venoit, voici ce qu'il
fit incontinent pour la mettre  execution. Comme il se doutoit qu'en
apostant quelque jolie fille  ce magistrat, il donneroit tte baisse
dans le panneau, il en choisit une qui toit toute aussi gte qu'elle
toit belle. Il la fit venir chez lui avec une autre femme qui lui
ressembloit quant aux moeurs. Il les fit habiller en religieuses & donna
 celle qui ne se portoit pas bien & qui toit la plus jolie tous les
ornemens qu'une Abbesse a coutume de porter, afin qu'on la reconnoisse
d'avec les autres.

Quand cela fut fait, il lui donnt aussi une carosse  six chevaux avec
des livres grises. Ce carosse prit le chemin des eaux de Bourbon, sur
lequel toit la maison du President. La fausse Abbesse  qui le mal
qu'elle avoit ne donnoit pas bonne couleur, s'tant arrte dans son
village sur les cinq heures aprs midi, sous prtexte qu'elle toit si
incommode qu'elle ne pouvoit passer outre, envoia une heure aprs
demander au President s'il trouveroit bon qu'elle se fut promener dans
son parc d'abord qu'elle se seroit repose. L'on toit alors au mois de
mai o les journes sont longues, & assez chaudes; & s'y en tant alle
sur les sept heures du soir aprs avoir s que le President le trouvoit
bon, non seulement, mais encore qu'il lui feroit voir lui-mme tout ce
qu'il y avoit de beau dans sa maison, il vint au devant d'elle jusques 
la porte quand il sut qu'elle toit arrive. Il trouva qu'il ne lui
manquoit que le teint pour tre une des plus belles personnes du monde,
l'attribuant  ce dont on a de coutume d'accuser les Dames, savoir
d'tre amoureuses. La charit qu'il avoit naturellement pour le beau
sexe lui fit songer  lui offrir un remde que l'on fait passer pour
souverain dans ces sortes de maladies. Il ne lui voulut pas dire tout
d'un coup jusques o s'tendoit la bonne volont qu'il avoit pour elle,
& tant bien aise de la prvenir auparavant en sa faveur, il n'y eut
sorte d'honntet qu'il ne lui fit, ni de douceur qu'il ne lui contt.
La feinte Abbesse feignoit de n'y tre pas insensible, & lui faisant
accroire qu'elle n'avoit nulle inclination au couvent, lors que ses
parens l'avoient oblige de s'y jetter, il lui tmoigna de son ct de
prendre grande part  la violence qui lui avoit t faite. Enfin
s'enflammant tojours de plus en plus auprs d'elle, il lui debita
quantit de fleurettes qu'il ne crut pas perdus de la manire qu'elle
les receut. Elle le fit comme une femme qui n'eut pas s ce que c'toit
que du monde, c'est  dire comme une innocente qui croyoit tout ce qu'on
lui disoit. Le President l'attribua  ce qu'elle avoit t enferme dans
un couvent ds la bavette, de sorte que la croiant aussi neuve en amour
qu'elle y toit vielle & use, il se crut le plus heureux de tous les
hommes. Il se fit donc une bonne fortune de ce qu'un morceau comme
celui-l lui toit reserv. Il s'abusoit bien dans sa pense, aussi en
ayant tt aprs quelques faons que fit la Dame pour mieux faire
valloir son jeu, il ne fut guerres  reconnotre qu'il lui eut vallu
presque autant prendre du poison que de taire ce qu'il avoit fait. Il
devient malade en peu de jours, & son teint tant devenu semblable
pltt  un mort qu' un homme vivant, il fut oblig d'avouer en se
regardant dans un miroir, que s'il falloit se mocquer de ceux qui
avoient les ples couleurs, il en toit du nombre, aussi bien que sa
nouvelle amie.

La fausse Abbesse demeura chez lui quatre ou cinq jours, & ils n'y
eurent qu'une mme table & un mme lit. Elle en partit ensuitte pour
aller  son prtendu voiage, mais elle ne fut pas pltt  Corbeil qu'au
lieu de le continuer, elle y passa la rivire de Seine pour s'en
retourner  Paris. Celui qui l'en avoit fait sortir lui avoit promis
qu'en cas que son voyage fut heureux, il lui donneroit une bonne
recompense. Au reste elle toit bien aise de lui aller dire qu'il
l'avoit t tout autant qu'il le desiroit, ou qu'elle se trompoit fort:
l'homme fut ravi de cette bonne nouvelle, & lui ayant donn dequoi la
bien contenter, elle quitta les habits qu'elle avoit auparavant. Le
President cependant sentit de grandes douleurs par tout le corps, &
comme il toit bien loign de savoir ce que cela vouloit dire, il
s'approcha de sa femme aux heures qu'il avoit quelque relche. Elle le
souffrit, quelque mal qu'ils fussent ensemble, soit qu'elle aimt encore
mieux cela que rien, ou que son Confesseur lui eut fait un scrupule, de
refuser le devoir  son mari. Ce ne fut pas neanmoins sans prendre part
au present qui lui avoit t fait, dont s'tant appere encore pltt
que lui, elle lui dit des injures capables de faire perdre patience 
l'homme du monde le plus retenu. Il n'osa rien dire, parceque le mal
qu'il souffroit lui mme lui faisoit apprehender d'tre coupable. En
effet n'ayant guerres t  reconnotre que la feinte Abbesse toit une
fausse pice, il se jetta  ses pieds pour la supplier de lui pardonner.
Il lui conta mme comment il avoit t attrap, pretendant lui donner de
la compassion par la nouveaut du fait, ou tout du moins lui rendre son
excuse plus recevable. S'il eut bien fait il devoit au lieu d'avouer
ainsi la dette si franchement, rejetter sur elle mme la cause de cette
maladie. La Dame aussi mourant de peur qu'il ne s'en avist, fit
semblant de lui pardonner, afin qu'il ne fit point de difficult une
autrefois de convenir de la chose tout de mme qu'il venoit de faire. Il
se tint heureux dans son malheur; & ne feignant point de lui faire tout
de nouveau le recit de cette avanture, lors qu'il lui plut de remettre
cette affaire sur le tapis, il ne prit pas garde qu'elle avoit fait
cacher deux personnes  la ruelle de son lit, afin de dposer contre lui
quand il en seroit tems. Ayant t sa duppe, lorsqu'il y pensoit le
moins, elle le fit venir en justice o elle intenta instance en
separation de corps. Il voulut alors se ddire, de ce qu'il lui avoit
dit en secret: il croioit que personne ne le pouroit convaincre de
fausset, puisqu'il ne dependoit que de sa bonne foi d'avouer ou denier
la dette; mais les deux tmoins lui ayant t confronts, il n'eut rien
 dire, sinon que sa femme toit plus fine que lui. Elle obtint ainsi au
Chtelet la separation de corps, qu'elle demandoit, pendant que le
Parlement selon sa coutume ne crut pas devoir prononcer si vite. Il
voulut leur laisser le tems de faire reflexion  ce qu'ils alloient
faire, c'est pourquoi avant donn arrt par lequel ils devoient avoir
six mois pour aviser s'ils se separoient ou non, ce terme ne fut pas
pltt expir qu'elle recommena ses poursuites. Le Parlement ne put lui
refuser de confirmer la sentence du Chtelet, ainsi ayant t deffaite
d'un mari dont elle avoit si peu de lieu d'tre contente, elle sec mit
chez un de ses parens qui toit mon ami intime. Ce fut l o je ne
perdis pas mon temps auprs d'elle. Elle me fit du bien au deffaut de
Mr. le Cardinal qui ne m'en faisoit guerres non plus qu' Besmaux, qui
avoit t par son ordre en Italie avec le Marchal de la Meilleraie. Il
s'y fit donner un coup de pistolet au coin de l'oeil, ou du moins il fit
acroire qu'on le lui avoit donn. Ce n'toit rien pourtant, & il ne lui
avoit pas fait plus de mal que si en se gratant il se fut gratign avec
son ongle; mais de peur qu'on n'en perdit le souvenir, & afin que cela
rendit tmoignage dans l'occasion qu'il auroit t  la guerre, il y
porta depuis une mouche, qu'il y conserve encore aujourd'hui fort
precieusement.

Je ne fus guerres  me faire aimer de la Dame, & comme elle n'avoit
jamais eu d'enfans avec son mari, elle se flatta que quelques faveurs
qu'elle me put accorder elle n'y courroit aucun risque. Je ne fus pas
fach qu'elle se deffit ainsi de la crainte qu'une autre eut p avoir 
sa place, & vivant avec elle comme un mari, & une femme ont coutume de
faire ensemble,  la reserve que bien loin de faire les choses tambour
battant, nous ne les faisions qu'en cachette, elle devint grosse lors
qu'elle s'y attendoit le moins. Elle ne s'en apperut pas pltt qu'elle
en fut au desespoir. Cependant comme c'toit une chose faite, & o il
n'y avoit point de remede, elle eut recours  moi pour lui dire comment
elle s'y prendroit pour empcher que cela ne vint  la connoissance de
son mari, & de ses parens. Je n'y trouvai point de meilleur expedient,
que de la faire aller dans un Couvent, lors qu'elle craindroit qu'il n'y
parut  sa ceinture. Elle me crut, & lui ayant donn une sage femme au
lieu d'une femme de chambre, afin que quand ce viendroit le tems de sa
couche elle en put tirer le secours qu'il lui falloit, il arriva que
lors que l'on avoit conduit toutes choses avec tant de jugement & de
secret, que cette affaire ne passoit pas sa femme de chambre, elle &
moi, tout le couvent en eut connoissance par un malheur auquel je ne
pouvois prvoir ni moi ni personne. Elle eut un des plus rudes
accouchemens qu'une femme puisse jamais avoir, de sorte que la sage
femme ne sachant  qui recourir, elle se vit dans la fatale ncessit ou
de la laisser mourrir entre ses bras sans secours ou d'en appeller de la
ville. Elle ne le pouvoit faire cependant sans en demander permission 
la Superieure, & comme il y alloit de la vie d'une femme, & de celle de
son enfant, elle n'en fit point de difficult aprs y avoir bien fait
reflexion; qui fut bien surprise ce fut l Superieure, lors qu'elle
apprit que cette Dame toit en travail. Elle assembla en mme tems les
meres discrettes pour savoir comment elles auroient  se conduire dans
une occasion aussi delicatte que celle l; elles se trouverent toutes
aussi embarrasses qu'elles le pouvoient tre  une nouvelle si
impreveu. Celles qui avoient de la charit dirent pourtant, aprs y
avoir pens meurement, qu'au hazard de tout ce qui en pouvoit arriver,
il falloit secourir la mre & l'enfant; mais les autres s'tant trouves
d'un autre avis, le tems qu'elles mirent devant que de se pouvoir
accorder, fut cause que cette Dame expira dans les douleurs, plus aises
 concevoir qu' d'crire. L'enfant lui demeura cependant dans le
ventre, & bien que la sage femme leur dit qu'en le lui ouvrant on
pourroit peut-tre encore le sauver, elles ne voulurent jamais permettre
qu'il vint un Chirurgien, de peur que cela ne portt coup  la
rputation de leur couvent.

La Mort de cette Dame ayant fini ntre intrigue, & m'en tant consol
quelque tems aprs, parce qu'en ce monde les plus grandes afflictions
finissent aussi bien que celles qui ne sont pas si considerables, je
resolus de me marier pour n'tre plus expos  ce nombre infini
d'avantures qui m'arrivoient avec mes Matresses. Cette resolution
n'toit pas difficile  prendre, principalement comme je la prenois. Je
voulois une jeune personne qui fut riche & passablement belle, si elle
ne l'toit pas tout  fait, & comme cela ne se rencontre pas tous les
jours, sur tout quand on na ni bien ni tablissement comme je n'en avois
aucun, je fus long tems  chercher sans pouvoir trouver ce que je
voulois. Enfin une Dame de robe chez qui j'allois tous les jours, & qui
toit parente de Madame de Treville sachant mon dessein, ne dit qu'elle
savoit une jeune veuve qui toit mon veritable ballot; qu'elle vouloit
me rendre ce service que de me mettre aux mains avec elle; que c'toit 
moi  faire le reste; mais que s'il ne me manquoit encore que de parler
en ma faveur je pouvois conter qu'elle s'y employeroit de toutes ses
forces. Je fus ravi de cette promesse, & l'en ayant remercie comme je
devois, je la priai de me donner le pltt qu'elle pourroit des marques
de sa bonne volont. Je lui dis que si j'tois si press, c'est que la
campagne ne tarderoit gueres  revenir, & que comme j'tois sur le pied
d'tre un des chevaux de poste de Mr. le Cardinal j'aprehendois que
quand je serois une fois embarqu avec la Dame, il ne rompit mes mesures
par quelque commission incommode. En effet Besmaux & moi faisions la
plpart de ses messages, & cela ne nous plaisoit guerres, parce que ce
n'toit pas de ces messages o il y a de l'honneur & du proffit, mais de
ceux o il n'y avoit que de la peine sans aucune utilit. Mais avant que
de m'engager plus avant dans cette affaire il faut que je dise quelque
chose de celles qui regarde l'Etat.

Aprs tre revenu de devant Courtrai, & que le Duc d'Orleans eut quitt
l'arme ensuitte de quelques autres conqutes, le Duc d'Anguien  qui le
commandement en toit rest, avoit demand permission d'assieger
Dunkerque. Cela avoit surpris toute la Cour, parce que la Campagne toit
dja bien avance, & qu'il sembloit n'y avoir pas assez de tems pour une
entreprise si considerable; d'ailleurs cette place avoit pour Gouverneur
un certain Marquis de Leide, homme fort entendu dans le metier de la
guerre, & qui prevoyant ds l'anne precedente quand il avoit veu
assiger Mardik, que nous ne faisions cette entreprise que pour nous
ouvrir le chemin pour aller  lui, s'toit precautionn contre nos
desseins.

Le Cardinal remontra ces difficultez  St. Evremont que le Duc d'Anguien
avoit envoy  la Cour pour obtenir la permission qu'il demandoit. Il
l'avoit choisi prfrablement  beaucoup d'autres, pour lui donner cette
commission, parce que comme il avoit beaucoup d'esprit, il esperoit
qu'il rpondroit pertinemment  toutes les objections qui lui seroient
faites. Il ne se trompoit pas, il applanit  ce Ministre toutes les
difficultez qu'il se formoit dans son esprit. Cependant voyant qu'il en
revenoit tojours  sa timidit naturelle, qui le faisoit trembler au
milieu des ennemis les plus assurez, il lui demanda si Mr. le Duc
d'Anguien combl de gloire comme il l'toit, voudroit entreprendre
quelque chose au dessus de ses forces pour le faire craindre comme il
faisoit; s'il ne savoit pas qu'il y alloit de sa propre rputation
aussi-bien que de la gloire de l'Etat, d'o il devoit inferer qu'en
ayant tojours t trs jaloux, il n'toit pas homme  s'engager
temerairement dans une folle entreprise. Le Cardinal lui objecta que ce
sige ne se pouvoit faire sans les Hollandois, & que n'y ayant point de
trait de fait avec eux, la saison s'en passeroit devant qu'il put tre
conclu. S. Evremont lui repondit que le Duc y avoit pourv, en envoiant
vers eux le Baron de Tourville son premier Gentilhomme de la chambre;
qu'il devoit negocier ce trait sous le bon plaisir de la Cour, afin que
si elle approuvoit ses desseins il n'y eut point de tems perdu. Le
Cardinal vit bien de la maniere que Saint Evremont lui parloit que ce
sige toit resolu dans l'esprit du Duc, & comme il avoit beaucoup de
confiance en lui, il renvoya ce messager, avec ordre de lui dire que le
Roi le laissoit le Maitre de faire tout ce qu'il jugeroit  propos.

Il y avoit un peu de malice dans une si prompte condescendance. Ce
Ministre qui commenoit  vouloir regner tout seul ne voioit point,
comme j'ai dja dit de belle charge vacante, soit  la guerre soit  la
Cour, qu'il ne devort des yeux pour ses neveux, & pour ses nieces,
qu'il avoit fait venir d'Italie. Au reste il y en avoit une des plus
grandes & des plus considerables qui vaqnoit depuis quelques mois;
c'toit celle d'Admirale de France dont le Duc de Bres frere de la
Duchesse d'Anguin toit revtu avant sa mort. Il avoit t tu d'un coup
de canon sur les ctes d'Italie, o il commandoit ntre arme Navale,
pour favoriser l'entreprise que le Cardinal avoit fait sur les deux
places dont il a t parle ci-devant. Elle lui avoit mieux russi que
celle d'Orbitelle; les Marchaux de Meilleraie & du Plessis les avoient
emportes, & comme la Campagne de Flandres n'avoit pas t moins
heureuse, il ne pretendoit pas moins pour les services qu'il croioit y
avoir rendus que d'avoir cette grande charge. Il la destinoit au Duc de
Mercoeur fils ain du Duc de Vendme,  qui il vouloit donner une de ses
nieces, mais il trouvoit de la difficult de la part du Prince de Cond
& du Duc d'Anguin qui pretendoient qu'elle dut appartenir  la soeur du
deffunt. Cette pretention ne pouvoit tre fonde que sur les services du
Duc qui taient tels qu'on pouvoit compter autant de batailles gaignes
qu'il avoit dja fait de Campagnes. Une gloire si clatante donnoit de
la jalousie  ce Ministre, & lui faisait craindre que son droit ne
prevalut au sien, tant qu'il ne lui arriveroit rien de facheux. Ainsi se
flattant que quelque conduite & quelque courage qu'eut ce Gnral, il
auroit de la peine  surmonter les difficultez de la saison, &  forcer
un Gouverneur si experiment il donna les mains  tout ce qu'il vouloit.

St. Evremont tant parti avec ces ordres, & Tourville tant revenu de
Hollande avec de bonnes nouvelles, le Duc s'achemina devant cette place
& se mit au dessus de tous les obstacles des ennemis, & de la saison par
sa bonne conduite & par sa bravoure. Le Marquis de Leide y fit pourtant
tout ce que l'on pouvoit attendre d'un brave homme, & fort entendu dans
le metier. Cependant le Comte de Laval, dont l'ai parl ci-devant, tant
de garde  la tranche y fut bless d'un coup de Mousquet  la tte.
J'tois tout auprs de lui lorsque cet accident arriva. Mr. le Cardinal
m'avoit envoy vers le Duc pour le porter  se desister de la pretention
qu'il avoit sur la charge d'Admiral, pour recompense de laquelle il
promettoit de lui faire avoir ce Gouvernement pour qui bon lui
sembleroit, d'abord que cette place seroit prise. Il lui promettoit
aussi d'y faire joindre quelques autres graces de la Cour. Mais le Duc
s'tant moqu de ses offres, je pouvois reprendre la route de Paris d'o
je venois; neanmoins je n'en voulus rien faire, que je n'eusse veu la
tranche. Le Comte de Laval qui toit Marchal de Camp y commandoit ce
jour l, & comme je ne l'avois point encore v, il me demandoit si je ne
savois point des nouvelles de sa femme, quand il receut le coup dont je
viens de parler. Il en tomba par terre comme s'il eut t mort. Je crus
effectivement que c'en toit fait quand il se releva tout d'un coup en
me disant que ce n'toit rien. Il se fit mme doner de l'ancre & du
papier devant que de se faire emporter  sa tante & crivit  sa femme,
que comme il ne doutoit pas qu'elle ne fut allarme  la nouvelle qui se
debiteroit tout aussi-tt de sa blessure, il toit bien aise lui mme de
lui apprendre qu'elle n'tait pas si dangereuse qu'on la lui pouroit
faire: mais, ou il ne se sentoit pas, ou il toit bien aise de ne la pas
allarmer. Je n'eus donc pas pltt demeur une heure ou deux  la
tranche & remarqu l'tat o elle toit, que je fus prendre cong du
Duc d'Anguin qui m'avoit dit qu'il me vouloit donner des lettres pour
son Eminence. Il m'en donna une effectivement, & comme il lui mandoit
que la blessure du Comte de Laval toit tout autre que ce Comte ne
l'avoit mand  sa femme, tout Paris fut bientt rempli du bruit de sa
mort prochaine. On le cacha tout autant que l'on put  Madame de Laval,
mais ayant eu le vent de son tat elle n'en voulut rien croire, parce
qu'elle adjoutoit plus de foi  la lettre qu'elle avoit receu de son
mari, qu' tout le reste. Le Chancellier qui l'avoit ve entre les mains
de sa fille, sachant que c'toit moi qui avois apport la nouvelle qui
la detruisoit m'envoia prier de le venir voir. Il me demanda confidement
en quel tat toit son gendre, & ce qu'il devoit croire ou de la lettre
qu'il avoit crite lui mme  sa femme ou de ce que l'on publioit dans
le monde. Je le voulus flatter, mais reconnoissant tout aussi-tt mon
dessein, il me dit qu'il ne m'en demandoit pas davantage & que je lui
disois plus en ne lui disant rien que si je lui confirmois tout ce qu'il
apprenoit d'ailleurs; qu'il me prioit de tenir  tout le monde le mme
langage que je venois de lui tenir, parce que si je parlois d'une autre
maniere il avoit peur que sa fille ne le sut, & que cela ne fut capable
de lui faire tourner la cervelle: que comme elle aimoit extremement son
mari, il prendroit les devans pour la preparer insensiblement  la
nouvelle de sa mort, qui vraisemblablement ne tarderoit guerres  venir.
Je ne voulus lui rien dire davantage, de peur de lui tre cruel en lui
deguisant encore la verit. Il devinoit juste quand il croioit ce qu'il
disoit; puisque deux jours aprs il vint un Courier de l'Arme qui
apporta cette triste nouvelle.

Cependant le Duc d'Anguien prit cette place contre l'esperance du
Cardinal, & cette Conqute ayant encore hauss les esperances du Prince
de Cond il manda  son fils de ne pas revenir de l'arme, jusques  ce
qu'il st que ce Ministre fut d'humeur  lui rendre justice sur ses
pretentions. La chose toit en negociation de part & d'autre, & le
Cardinal qui croyoit que pourv qu'il peut conserver cette charge pour
lui il n'y avoit rien qu'il lui dut refuser, lui offroit quantit de
choses en la place. Le Prince de Cond qui agissoit pour son fils, crut
tojours qu'il falloit prendre, & que cela n'empcheroit pas le Duc de
renouveller ses pretentions dans un autre tems. Ainsi il se platra un
accommodement, aprs lequel le Duc vint  la Cour ou il fut regard
comme un Heros qui n'avoit pas eu son pareil depuis long-tems.

Ce fut dans ce tems-l que la parente de Madame de Treville me proposa
le mariage dont je viens de parler. Je lui avois assez tmoign qu'il
m'toit agrable, pour la porter  n'y point perdre de tems. Elle n'y en
perdit point aussi, & en ayant parl  la Dame, elle lui dit tant de
bien de moi qu'elle consentit de me voir chez-elle, pour juger elle-mme
si elle devoit croire tout ce qu'elle lui en disoit. Elle me plut
extrmement par un air de sagesse qui toit rpandu par toute sa
personne. Sa beaut n'toit pas tout  fait si touchante, quoi qu'il n'y
eut rien qui dut rebutter. Je l'entretins quelque tems, & m'en tant
all le premier, afin que mon amie put lui demander ce qu'elle pensoit
de moi, j'eus grand soin de la retourner voir ds le jour mme, afin
qu'elle m'en put rendre compte. Mon amie me dit que je ne lui deplaisois
pas, & que comme elle avoit beaucoup de bien, elle esperoit qu'elle ne
prendroit pas garde si j'en avois ou non. Je fus tout rejou de cette
bonne nouvelle, & l'ayant prie de me procurer encore de fois  autre
quelque entrev avec cette Dame, afin d'entretenir & mme d'augmenter
la bonne opinion qu'elle pouvoit avoir de moi, elle me le promit, & me
tint sa parolle.

Cette Dame s'appelloit Madame de Miramion, & c'est la mme qui fait
aujourd'hui tant de bruit  Paris par sa piet. J'eus le bonheur de lui
plaire tojours de plus en plus, & comme il n'y a point de charmes
semblables  ceux qui sortent de la vertu, j'en devins si amoureux que
je n'eus point de repos qu'elle n'eut donn sa parole  mon amie de
consentir au dessein que j'avois pour elle. Elle n'en voulut rien faire
qu'elle ne me connut plus  fonds, ainsi elle lui rpondit que ce
n'toit pas assez de se sentir quelque inclination pour moi, pour faire
un march qui devoit durer si long-tems, qu'il faloit savoir encore
auparavant si je le mritois, & qu'il n'y avoit que le tems qui le lui
put apprendre; que je me donnasse donc patience, parce que l'on gtoit
tout bien souvent  force de se trop presser. Je ne pus rien trouver 
redire  cette rponse, & la voyant encore de fois  autre & tojours
chez la mme Dame, mes affaires alloient le mieux du monde selon toutes
les apparences, quand mes esperances se trouverent renverses tout d'un
coup. Les grands biens de cette Dame lui donnoient beaucoup d'amoureux
dont les uns s'toient declarez & les autres n'en avoient encore rien
fait. Je ne sais par quelle raison Bussi Rabutin que nous avons v
depuis Lieutenant Gnral des Armes du Roi & Mestre de Camp de la
Cavallerie legere de France, toit de ce dernier nombre. C'toit un
homme fort vain, & quand je ne le dirois pas ici, il n'y a qu' lire son
Histoire amoureuse des Gaules pour juger que je ne lui attribue rien qui
ne lui soit bien d. Cependant tout vain qu'il toit, il ne jugea pas 
propos de s'en fier aux rares qualitez dont il se vente lui-mme dans
l'loge qu'il fait de sa personne. Il resolu de l'enlever, afin que se
rendant matre de cette Dame, pas un ne songet plus  elle, dans la
prevention ou l'on seroit qu'il en auroit tir par force, ce qu'il ne
pouvoit esperer de bonne amiti. Il n'eut pas plutt form ce dessein
qu'il se mit en devoir de l'executer. Il se munit de relais & de
Carosses, & les ayant mis sur le chemin de la Brie, o il pretendoit se
retirer dans une maison forte qui appartenoit  un de ses parens, il
prit son tems qu'elle alloit de St. Cloux au Mont Valerien pour executer
son coup. Elle toit dja dans la devotion, mais une devotion regle, &
qui n'avoit rien d'incompatible avec le mariage. Elle pretendoit y aller
en pelerinage quand il fit enlever son Carosse par de ses parens & de
ses amis dont il avoit fait provision. Il lui fit en mme-tems son
compliment, & comme il avoit la langue assez bien pendu, il ne tint pas
 lui qu'il ne lui fit accroire qu'elle lui avoit encore obligation du
rapt qu'il faisoit de sa personne. Par malheur pour lui elle n'toit pas
fort credule, de sorte que lui ayant vomi des injures au lieu de la
moderation  laquelle il vouloit la preparer, il quitta le langage
doucereux, pour lui dire que soit qu'elle consentit ou non  son
enlevement, il n'en seroit tojours ni plus ni moins. Il la fit
descendre en mme tems de son Carosse, & l'ayant fait monter dans un
autre, il prit son chemin entre St. Denis & Paris, afin de ne se pas
engager dans la Ville. Il croyoit avoir si bien pris ses mesures, qu'il
seroit ou il pretendoit aller, avant qu'on pt rien savoir nulle part de
ce qui se passoit. Mais le Carosse o il l'avoit fait monter s'tant
rompu  ct du bois de Boulogne o il ne s'toit pas voulu engager
pareillement, il se passa plus de deux heures, avant qu'il fut
raccommod.

Cela donna le tems  un des laquais de la Dame de venir annoncer  son
amie, ce qui venoit d'arriver. J'tois chez elle par bonheur, & ayant
appris cette mchante nouvelle j'en sortis en mme-tems pour voler  son
secours. J'y eusse t bien pltt, s'il y eut eu encore un Htel des
Mousquetaires, mais il n'y en avoit plus, & le Cardinal Mazarin s'toit
tellement obstin  vouloir avoir la compagnie de Mr. de Treville, que
voyant qu'il ne vouloit point la lui donner, il avoit fait en sorte
qu'elle avoit t casse. J'eus ainsi bien de la peine avant que de
pouvoir rassembler sept ou huit de mes amis. Je crus n'en avoir pas
besoin de moins, parce que j'avois appris que Bussi en avoit autant des
siens avec lui & mme davantage. Je fis diligence & comme je savois
-peu-prs le chemin qu'il tenoit, je fus bien tt  les trousses. Il me
dcouvrit de loin, & lors qu'il alloit entrer dans la maison ou il
pretendoit se retirer; & comme on n'aime point  combattre quand on a
tort, il me quitta le champ de bataille avec la Dame. Je fus  elle &
lui temoignai la joye que j'avois de l'avoir delivre des mains de son
ravisseur. Je croyois qu'elle m'en alloit tmoigner sa reconnoissance, &
m'en faire des remerciemens  proportion de ce service, mais elle me
regarda presque comme un homme qu'elle n'eut pas connu. Je l'attribuai 
la peur qu'elle avoit eu, & qui aparemment la rendoit comme insensible:
ne m'pouvantant donc point pour cela je la ramenai  Paris ou je crus
qu'elle seroit plus en tat de me dire ce qu'elle pensoit de ce que je
venois de faire pour elle. Cependant j'eus beau m'y attendre, je n'en
vis aucun effet, o si j'en vis quelqu'un, il ne servit qu' me
persuader que je n'avois pas plus  esperer auprs d'elle que si je
l'eusse laisse entre les mains de Bussi. Elle me dit effectivement
qu'aprs ce qui venoit de lui arriver jamais homme ne lui seroit de
rien, qu'elle ne vouloit pas s'exposer aux reproches qu'on lui pouroit
faire d'avoir t entre les mains d'un autre; que Dieu qui savoit tout,
savoit bien neanmoins qu'il n'avoit rien t attent  son honneur; mais
que comme il ne suffisoit pas  une personne de se savoir innocente, &
qu'il falloit encore pour bien faire que tout le monde le fut aussi-bien
qu'elle, elle prendroit un parti qui la mettroit  couvert de ce qu'elle
auroit  apprehender, si elle toit jamais si folle que de se remarier.

Je fus touch de ces paroles plus que je ne le puis exprimer. J'en
demeurai mme si interdit qu'il me fut comme impossible d'y rpondre. La
Dame prit ce tems-l pour me quitter, soit qu'elle fut peut-tre toute
aussi penetre de douleur, que je le pouvois tre, ou qu'elle voulut
s'exemter de me plaindre; elle vita donc une presence qui l'accusoit
tacitement de maltraiter l'homme du monde qui meritoit le moins de
l'tre. Je ne saurois dire si en me quittant elle ne me dit rien autre
chose que ce que je viens de rapporter, c'est dis-je ce que je ne
saurois dire au juste, & tout ce que je fais c'est qu'tant all chez
son amie, & la mienne, pour lui conter mon malheur, je n'eus pas
seulement la consolation de l'en pouvoir entretenir; elle avoit fait une
partie de masque, & tant all courre le bal, elle n'en revint que le
lendemain matin. Comme je n'tois pas d'humeur  l'aller chercher l, je
m'en fus chez moi o je passai une des plus mchantes nuits que j'aye
passes de ma vie, aussi me dura-t-elle infiniment, & la matine m'ayant
encore tout autant dur, parce que cette Dame ayant couru toute la nuit,
je la devois laisser reposer & ne l'aller voir que l'aprs dne; Je m'y
en fus enfin, quand je crus qu'elle pouvoit tre visible. Elle savoit
bien que j'avois t au secours de son amie, & mme assez utilement;
mais comme elle ne savoit pas de quelle maniere j'en avois t pay,
elle pretendoit que cela devoit bien avancer mes affaires. Ainsi elle ne
me vit pas pltt qu'elle me fit un compliment bien different de celui
qu'elle m'eut fait si elle eut connu ce qui se passoit. Elle avoit
pourtant t voir son amie une demi heure aprs que je l'avois quitte;
mais il y avoit tant de monde chez-elle, qu'elle n'avoit pu l'entretenir
en secret. Je la surpris extrmement quand je lui appris de quelle
maniere j'en avois t re; elle me dit que cela n'toit pas croyable,
& lui ayant confirm la chose par serment, elle prit son serieux & me
dit qu'elle la verroit le jour mme pour tcher de lui faire changer de
sentiment, avec toute la chaleur que l'on sauroit croire, & m'ayant
promis d'y faire tout son possible, je la revins voir le soir pour
savoir ce qu'elle auroit oper. Elle me dit d'abord qu'elle me vit qu'il
n'y avoit rien  faire pour moi, & qu'elle me plaignoit tout autant que
je meritois de l'tre; qu'on n'avoit jamais oui parler d'un malheur
pareil au mien, qu'il falloit que je fusse n sous une toille bien
malheureuse pour voir ainsi renverser mes esperances dans un tems o
tout sembloit encore devoir les augmenter. Enfin elle me donna une
infinit d'encens; mais tout cela n'tant que de la fume, je lui
demandai ce que la Dame lui pouvoit avoir dit pour colorer du moins la
rigueur de son proced. Elle me rpondit qu'elle n'avoit rien autre
chose  dire si-non ce qu'elle m'avoit dit  moi-mme; qu'elle ne
vouloit pas,  ce qu'elle pretendoit, s'exposer aux reproches que je lui
pourois faire, si elle m'pousoit; que c'toit tout ce qu'elle en avoit
pu tirer; mais qu'au surplus elle s'toit si-bien imprime cette pense
dans la tte, qu'elle se trompoit fort si ni moi ni personne la lui
pouvoient jamais arracher.

Ce fut toute la rponse que je pus avoir de l'une & de l'autre,
tellement qu'ayant autant de lieu que j'en avois d'tre mcontent des
Dames, je rsolus de ne pas perdre davantage mon tems avec elles. Je
leur fis banqueroute effectivement pour le moins cinq ou six fois, &
j'en eusse bien fait autant au Cardinal si je l'eusse p, tant je
trouvois que c'toit un mchant matre. Il ne nous faisoit jamais
present de rien ni  Besmaux ni  moi, & quoi que nous fussions auprs
de lui en qualit de ses Gentilshommes, nous n'avions pas seulement le
credit de faire entrer un de nos amis dans sa Chambre. S'il arrivoit 
quelques uns de nous en prier il falloit que nous leur avouassions ntre
foible, ou que nous cherchassions du moins quelque deffaite, pour nous
excuser de le faire. Enfin nous tions de veritables esclaves, ce qui
m'eut fait songer  prendre mon parti, d'un autre ct, si j'eusse s 
qui m'addresser pour tre mieux. Mais personne ne nous regardoit tout
tant que nous tions  lui. Comme il y avoit dja quelque tems qu'il
avoit donn  connotre qu'il toit tout aussi interess que fourbe, il
sembloit que nous lui ressemblassions, parce que nous tions ses
Domestiques. Cela empcha les personnes de qualit de s'attacher  lui,
si-bien qu'on peut dire qu'on y voyoit plus de racaille que d'honntes
gens. Il y entra mme environ ce tems-l, ou du moins de peur que je ne
mente, il y toit entr quelque tems auparavant un petit homme dont
l'extraction n'toit pas plus grande que la taille. Il avoit t de son
premier metier garon cabaretier en Bearn, mais ayant troqu un bonnet
rouge qu'il portoit en ce tems-l avec un chapeau bord, & une plume
blanche, il devint si fier pour avoir ainsi chang de parure & de
condition, qu'il eut querelle presque avec tout le monde. Cependant
comme il eut quelque avantage sur quelques-uns, il devint en grande
faveur auprs de son Eminence qui en fit mme quelque tems aprs un des
principaux Officiers de ses Mousquetaires. Il toit brave homme pour en
dire la verit, & comme il y avoit dans cette mme compagnie un Officier
qui toit tout aussi hargneux que lui, mais qui toit Gentilhomme, ils
en vinrent aux mains bien-tt l'un contre l'autre. Les duels toient si
fort deffendus de ce tems-l, comme ils le sont encore aujourd'hui,
qu'ils furent obligez de se cacher de tout le monde pour pouvoir se
joindre seurement. Le Roi venoit de donner un grand exemple en la
personne des la Frette, de la rigueur avec laquelle il traiteroit ceux
qui enfraindroient ses Edits. Cela avoit fait peur  chacun, de sorte
que quelque animez qu'ils fussent l'un contre l'autre ils tcherent de
couvrir leur action de tenebres. Ils se battirent dans une chambre 
Charenton ou toit leur quartier & la Vergne, c'est le nom de celui qui
toit Gentilhomme, y fut tu tout roide sur la place. Nantia son frere
an qui toit Ecuyer ordinaire de la Reine crut devoir touffer cette
affaire pltt que de la faire clatter, par quelques procedures. Il fit
enterrer le mort en cachette, & le tueur fut si heureux que le Roi
n'entendit parler en aucune faon de ce combat. Ainsi cela n'empcha pas
que ce petit homme ne fit son chemin. Il demeura sous-Lieutenant de
cette Compagnie, quand le Roi la prit pour lui; mais le bon homme Marsac
qui la commandoit tant mort, & Mr. Colbert Ministre d'Etat l'ayant fait
donner  son frere, qui la mit bientt sur un autre pied, qu'elle
n'toit auparavant, ce petit homme fut si fier que sans se ressouvenir
de sa naissance, il ne voulut pas lui obr. Il aima mieux quitter sa
charge, ce qui fit la fortune de Mr. de Montbron. Car quoi qu'il fut n
tout autre chose que lui, il se tint honor de servir sous ce nouveau
Commandant qui prit bien-tt le nom de Comte de Maulevrier au lieu de
celui qu'il portait auparavant. Ce Comte n'toit pourtant que le fils
d'un payeur des rentes, c'est--dire d'un bon bourgeois, mais comme la
fortune de son frre le rendoit susceptible des plus grands honneurs, il
fut non-seulement appell Mr. le Comte, gros comme le bras, mais il
voulut encore bien-tt tre Gouverneur de Province. Il traita du
Gouvernement de Mets, & de tout le pas Messin avec le Marchal de la
Fert qui outre cela avoit celui de Lorraine. Il se tenoit tout assur
d'en avoir l'agrment, & par rapport  la faveur de son frre, qui toit
alors dans le plus grand clat, & par rapport  son courage qui pour ne
point mentir n'toit pas des moindres; aussi dans une petite guerre qui
se fit quelque tems aprs en Hollande, & o le Roi envoya six mille
hommes au secours de la Republique contre l'Evque de Munster, du nombre
desquels il toit, Mr. de Pradel qui en avoit le commandement disoit
d'ordinaire qu'il eut bien voulu tre son heritier, parce qu'il toit
friand de la tranche. Cependant quoi que chacun lui rendit justice
l-dessus, & qu'il n'y eut personne d'assez passionn pour parler
autrement de son courage, le Roi lui refusa l'agrment de ce
Gouvernement. On ne sait pas bien d'o procda ce refus,  moins qu'il
ne fut scandalis de ce qu'il s'en toit tenu fort, sans lui en avoir
parl auparavant, ou que sa fiert qui surpassoit encore celle du petit
homme dont je viens de parler, eut quelque chose qui lui fut
desagrable. Le Comte de Maulevrier s'en trouva si piqu qu'il quitta sa
compagnie. Mr. de Montbron l'eut aprs lui, & la vient de quitter tout
presentement pour se mettre  la tte du Regiment du Roi, o Sa Majest
a tmoign que ses services lui seroient plus agrables qu'ailleurs.

J'ay un peu anticip sur le tems & de passer comme j'ai fait de l'anne
1648. jusques en 1672. je ne sais si je n'en serai point blm, par ceux
qui ne cherchent que le moindre sujet de critiquer un ouvrage; mais
qu'ils en fassent tout ce qu'il leur plaira, s'il n'y a que cela 
redire  celui-ci j'en aurai bientt l'absolution du public. Il y a des
matieres qui emportent souvent, & dont le fil interrompu pourroit
dplaire quelque fois davantage que de le poursuivre au prjudice de la
Chronologie; quoi qu'il en soit, Madame de Miramion m'ayant donn mon
cong de la maniere que je viens de dire, j'eus du moins la consolation
de voir que ce n'toit pas pour un autre qu'elle me quittoit. En effet
elle fit bien-tt aprs cet tablissement qui difie tout Paris, & qui
est d'un grand secours pour un grand nombre de personnes.

Jusque-l le Cardinal nous avoit trait assez froidement Besmaux & moi,
& comme nous avions t Camarades dans les Gardes, puis dans les
Mousquetaires, & enfin Compagnons de fortune dans sa maison, il sembloit
qu'il voulut que toutes choses fussent gales entre nous deux jusques 
ses rebuffades. Mais enfin lorsque nous y pensions le moins, il changea
tout d'un coup de conduite  ntre gard. J'en voulois pntrer la
raison, trouvant que nous meritions moins que jamais ses caresses, du
moins moi, qui voyant le peu d'tat qu'il faisoit de mes services, ne
m'attachois plus tant  les lui rendre que je faisois auparavant. Je ne
fus guerres  la connotre. Je vis que sa fortune chancelloit, & comme
il commenoit  croire qu'il aurait bientt besoin de tout le monde, il
tchoit de nous gagner. Je le dis  Besmaux qui me fit reponse, que soit
que cela fut ou non, il fallait en faire ntre proffit. Il concluoit
tojours l, desorte que je ne fus pas surpris de sa reponse. Ce
Ministre s'toit fait une infinit d'ennemis par un intrt sordide
qu'il avoit fait parotre en mille rencontres; s'il venoit  vaquer une
charge soit de guerre ou autrement il ne falloit point conter qu'il
considert ni le service ni le merite pour la donner. Celui qui lui en
offroit le plus toit tojours prefer aux autres, ce qui l'avoit rendu
si odieux  tous ceux qui y pouvoient prendre intrt que s'il n'eut
tenu qu' eux ils l'eussent renvoy il y avoit dja bien long-tems en
Italie. Pour ce qui est du peuple il n'en toit pas content. Il toit
accabl d'Edits, & soit que se fut vrit, ou medisance, on vouloit
qu'il eut envoy en ce Pas-l une partie de l'argent qui en toit
provenu. Le murmure qui s'en toit fait ds l'anne 1645. eut t
peut-tre ds ce tems-l capable de produire de mechans effets, si Mr.
le Prince ne l'eut empch par sa prudence; mais tant mort sur la fin
de l'anne 1646. le Duc d'Anguin qui prit son nom ne tmoigna pas pour
lui la mme consideration qu'avoit fait son pre, soit qu'il fut moins
prudent qu'il n'avoit t, ou qu'il crut avoir sujet de se plaindre de
ce Ministre. Il l'accusoit de l'avoir envoy en Catalogne l'anne
d'aprs la Campagne de Dunkerque, & d'y avoir fait chour sa gloire, en
l'embarquant malicieusement au sige de Lerida o il l'avoit laiss
manquer de toutes choses.

Le Cardinal  qui il ne falloit que montrer les dents pour en avoir tout
ce qu'on vouloit, ne sut pas pltt les plaintes qu'il faisoit contre
lui, qu'il fit tout ce qu'il put pour regaigner son amiti. Il y employa
tout ceux qui avoient quelque credit sur son esprit; & comme le Duc de
Chtillon en avoit beaucoup, & qu'il craignoit qu'il n'eut sur le coeur
le refus qu'il venoit de lui faire du Gouvernement d'Ypres, il lui
promit de lui-faire donner le bton de Marchal de France moiennant
qu'il y voulut faire son devoir & oublier le pass. Ce Duc qui avoit
dja eu cette dignit par deux fois dans sa Maison, & qui croioit la
meriter aussi-bien que ceux qui en avoient t honnorez, se trouva
choqu de cette proposition, au lieu d'en tre satisfait comme
pretendoit le Cardinal. Il fit rponse  celui qui lui en parla de sa
part, que c'toit  ses services que cette dignit toit due & non pas 
l'intrigue qu'il lui faisoit proposer; qu'il laissoit cela  ceux qui y
toient plus propres qu'il n'toit, mais que pour lui ce seroit tojours
 son pe qu'il seroit redevable de tout le bien qui lui arriveroit. Le
Cardinal jugeant  cette reponse qu'il toit outr contre lui, il
s'addressa  Guitaut qui toit devenu depuis quelque tems favori du
Prince. Celui-ci ne se montra pas si fier que l'autre, & moyennant vingt
mille cus, qu'il lui donna comptant, il lui promit de faire sa paix
avec son Maitre. Le Prince qui ne lui pouvoit rien refuser, lui accorda
ce qu'il lui demandoit. Il remit au Cardinal l'offense qu'il croioit en
avoir re, & s'tant promis reciproquement de ne rien faire 
l'avenir, qui les put brouiller de nouveau, ils scellerent cette
promesse par un grand repas que leur donna le Marchal de Grammont qui
toit ami commun de l'un & de l'autre.

La Campagne de 1648. commana sur ces entrefaites, & comme les ennemis
avoient repris Courtrai, & fait quelques autres conqutes, on prit
encore sujet de l de dire que ce Ministre toit ravi que les choses se
passassent de la sorte, afin d'avoir sujet de lever de l'argent; qu'il
vouloit que la guerre tirt en longueur, parceque si elle finissoit
comme rien ne l'empchoit de le faire, s'il vouloit une fois y appliquer
les remedes convenables il n'auroit plus aucun pretexte de lever de
nouveaux impots. Sous ce pretexte le Parlement de Paris refusa de
verifier quelques Edits, & comme on ne pouvoit alors lever de l'argent
sur le peuple que ce ne fut de son consentement, il se fit diverses
alles vers ce Corps pour le porter  faire ce que le Roi desiroit.
C'est ainsi que le Cardinal appelloit la resolution qu'il prenoit dans
son cabinet, & quelques autres gens de pareille toffe, qui avoient
intrt  suivre ses volontez & sa politique. Comme leur coutume toit
de s'engraisser du sang du peuple il savoit bien qu'ils ne lui
contrediroient en rien. Le Parlement parmi lequel il y avoit des Membres
qui avoient du moins autant de soin de leurs intrts que de celui du
public, ne trouva pas  propos de le contenter. Quelques uns qui avoient
leur honneur en recommandation ne s'y opposerent pas neanmoins
ouvertement. Ils tcherent au contraire de concilier les droits du Roi
avec ceux du peuple, en faisant quelques propositions qui leur
paroissoient raisonnables; mais les autres qui ne marchoient pas si
droit ayant fait chouer leurs bons desseins il y eut plus que jamais
des obstacles  la verification de quelques Edits que le Roi ou pltt
son Ministre, avoit envoys  cette Compagnie. Ils firent bien plus. Ils
se firent presenter sous main une requte seditieuse par laquelle son
Eminence toit accuse formellement de fomenter les troubles de l'Etat,
pour ses intrts particuliers. Ils s'en firent presenter aussi contre
les Partisans que l'on accusoit de quantit de concussions, pour
reparation desquelles on demandoit qu'il fut proced contr'eux
criminellement jusques  arrt deffinitif. Comme cela ne se pouvoit
faire sans s'attirer le Conseil  dos  qui le Roi avoit reserv cette
connoissance, comme dis-je la Cour ne pouvoit tre qu'extremment
delicate l dessus, elle dont l'authorit eut t extrmement diminue
si cette requte eut eu lieu; les Conseillers qui toient sages &
amateurs du repos public ne s'en voulurent jamais charger. Un nomm
Broussel qui toit Conseiller aux Requtes ne fit pas la mme chose. Il
couvroit une grande ambition sous un faux zle du bien public. Comme il
n'avoit pas lieu de se loer de sa fortune qui toit assez mauvaise, il
songeoit  la reparer en se faisant craindre. Pour cet effet il
affectoit en toutes rencontres d'tre trs affectionn au peuple. Il
parloit aux uns & aux autres familierement; & il pretendoit que le
Cardinal pour l'empcher de les prendre en sa protection, lui feroit
bientt dire un mot  l'oreille; ainsi il se chargea de cette rqute
avec beaucoup de hardiesse. Comme ce Ministre ignoroit encore le pouvoir
de cette Compagnie, & qu'il ne s'toit jamais instruit ni par lui-mme
ni par personne du poids qu'elle avoit donn  un parti lorsqu'il
s'toit lev quelque guerre civile, il mprisa d'abord ce Conseiller au
lieu de le mnager comme il devoit: se servant donc d'une nouvelle
Victoire que M. le Prince venoit de remporter en Flandres, & du
raccommodement qui avoit t fait entr'eux, il fit arrter Broussel avec
quelques autres membres du Parlement au sortir du _Te Deum_ que l'on
avoit chant  ntre Dame pour remercier Dieu de cet avantage.

Le coup toit hardi, puisque c'toit choquer non seulement toute la
populace de Paris qui le regardoit comme son protecteur, mais encore le
Parlement qui ne devoit pas tre d'humeur  souffrir inpunment qu'on
attentt ainsi  sa libert, aussi en arriva-t-il tout aussi-tt un
desordre pouvantable, & tel que la Cour n'eut jamais pens. Ce peuple
apprenant ce qui se passoit fit des baricades depuis ntre Dame, jusques
 une porte de pistollet du Palais Royal. Cela fut fait dans un moment,
& pour ainsi dire en une clein d'oeil. On vint l'annoncer au Cardinal, &
comme le Roi demeuroit alors dans ce Palais, ce Ministre en fit
renforcer la Garde, parce qu'il ne s'y croioit pas en seuret. Il tint
conseil aussi en mme tems pour savoir si le Roi ne devoit point sortir
de la Ville. Pour lui il en toit d'avis, parce que la crainte o il
toit ne lui laissoit pas la libert de bien examiner les inconveniens
qui en arriveroient; mais Mr. le Tellier qui toit de ce conseil, & en
qui il avoit une confiance toute particuliere, lui ayant remontr
qu'outre qu'il n'toit pas bien seur que le peuple lui permit de
l'emmener, il valloit bien mieux tcher de faire desarmer cette populace
par la douceur. Il m'envoya vers la premiere baricade pour dcouvrir
adroitement dans quel sentimemt toient ceux qui la gardoient. J'y fus 
l'heure mme, quoi qu'il y eut assez de danger si l'on venoit par hasard
 m'y reconnotre. D'abord que j'y arrivai il se presenta devant moy un
artisan arm de pied en cap, comme s'il eut voulu effrayer les petits
enfans. Il me cria qui vive d'une voix tonnante, afin que tout rpondit
 son habillement. Je lui repartis vive le Roi, & vive Broussel, ce qui
tant extrmement de son got il m'ouvrit une barriere, & me fit entrer
au dedans de la baricade. J'y trouvai plusieurs bouteilles de vin sur un
tonneau avec quelque viande froide, & celui qui y commandoit voulant que
j'y busse avec lui afin apparement de me faire ratiffier ces parolles
que je venois de dire en beuvant  la sant de ce Magistrat, il me la
porta effectivement, puis me laissa aller.

Pendant que j'tois l, & que je faisois pair & compagnon avec cette
canaille, pour mieux dcouvrir son secret, le Marchal de Grammont vint
au Palais Royal, aprs avoir donn ordre au Rgiment des Gardes dont il
toit Colonel d'y faire filer quelques soldats un  un. Quelques
Officiers de ce Regiment s'y rendirent aussi, & la Reine Mere qui
regardoit ce qui se passoit comme un attentat effroyable  l'authorit
de son fils, croyant que si elle faisoit marcher contre ces mutins ces
soldats rassembles ensemble, ils se dissiperoient bientt, commanda au
Marchal de la Meilleraie de les y mener lui mme. Le Marchal crut
qu'il ne devoit pas tmoigner moins de courage que cette Princesse dans
une occasion comme celle l, & que puis qu'elle avoit la hardiesse de
former une telle resolution, il devoit bien avoir celle de l'executer.
Il s'y en fut donc de ce pas, mais au lieu d'effrayer cette canaille
comme la Reine le pretendoit, elle fut assez insolente pour faire feu
sur lui. La partie n'toit pas gale; ainsi s'tant retir tout
aussi-tt, & mme fait sa retraite  la sourdine, de peur qu'il ne lui
arrivt pis, il fut dire  la Reine qu' moins que la nuit ne portt
conseil  cette populace, il ne savoit pas comment on la feroit rentrer
dans le devoir.

J'tois au dedans de la premiere baricade, lors que cela arriva, & ayant
pass plus avant aprs y avoir b trois ou quatre coups, en depit de
moi, je vis des esprits si turbulens partout o j'addressai mes pas, que
j'eus horreur de quantit de choses que j'entendis dire contre le
Gouvernement present, & particulierement contre la personne du Cardinal.
Il y en eut un mme qui dit de si grandes sottises, que je crus ne pas
devoir les lui pardonner. Cependant comme il toit dangereux de lui
faire parotre la mchante volont que j'avois contre lui, je feignis
non seulement d'entrer dans son sentiment, mais encore de passer plus
loin. Je lui dis qu'il ne pourroit mieux tmoigner le zele qu'il avoit
pour le bien public qu'en faisant parotre la haine qu'il avoit pour ce
Ministre; que ce n'toit rien pourtant  moins de joindre l'effet  la
volont, que je savois le secret de lui faire sentir le mal qu'il lui
desiroit, & que s'il vouloit en partager le peril avec moy, il en
partageroit aussi toute la gloire. Je disois cela non seulement pour le
remettre entre les mains du Cardinal, mais encore pour voir s'il toit
capable, comme il s'en ventoit, de tuer un jour son Eminence. Je
reconnus bien-tt  sa rponse, qu'il toit tout aussi dangereux qu'il
vouloit qu'on le crut; car il me dit  l'heure mme qu'il toit pret non
seulement de partager avec moy le pril, dont je lui parlois; mais
encore de le courre tout seul; si je ne voulois pas tre de la partie.
Je feignis plus que jamais de n'tre pas moins anim que lui contre ce
Ministre, & sur ce qu'il me pressoit entrmement de lui dire comment se
pouvoit executer le coup que je lui proposois: je lui rpondis que je
savois un endroit par o le Cardinal passoit tout seul, lors qu'il
alloit au Conseil, o on lui pourrait donner son fait. Il fut si simple
que de me croire, & m'ayant demand si c'toit avec une pe ou un
poignard, qu'il falloit marcher  cette expedition ou avec quelque arme
 feu, je lui fis reponse que le poignard toit plus seur que tout le
reste; que la raison qu'il y en avoit c'est que le coup fait, on le
pourroit laisser tomber, afin qu'en cas qu'on vint  tre poursuivi &
fouill le soupon ne tombt pas sur lui.

Deux ou trois de ses camarades qui avoient fait la dbauche toute la
journe avec lui, & qui n'toient capables d'aucun raisonnement
m'entendant parler de la sorte, trouverent non seulement que j'avois
raison, mais l'encouragerent encore dans son entreprise. Il ne
paroissoit pas en avoir de besoin, du moins si l'on vouloit adjouter foi
 ses paroles; quoi qu'il en soit voulant s'en venir  l'heure mme avec
moi, pour commettre au pltt cet homicide, je crus que je ne le devois
pas souffrir, parce qu'il se pouvoir faire que ce projet ne fut que
l'effet des fumes, que le vin lui envoioit au cerveau. Ainsi je voulois
remettre la partie au lendemain, & je l'obligeai malgr lui de s'en
contenter. Il me donna rendez-vous  un cabaret assez proche du Pallais
Royal, o il me fit jurer que je me trouverois entre sept ou huit heures
du matin. Je le lui promis, sans faire trop de reflexion que je n'aurois
gueres d'honneur  le faire tomber dans le panneau que je lui preparois;
ainsi y ayant pens aprs l'avoir quitt j'tois resolu de lui manquer
de parolle, quand un de mes amis  qui j'en parlai me dit qu'en
conscience je devois poursuivre ma pointe, parce qu'il y alloit du salut
de l'Etat; que j'empcherois par l le desordre qui y arriveroit
infailliblement s'il venoit tt ou tard  en assassiner le Ministre;
qu'enfin je ne devois pas m'en faire le moindre scrupule, parceque
d'avoir cette malheureuse pense, ou contre le Roi mme ou contre celui
 qui il laissoit le soin de ses affaires, toit presque la mme chose.

Je ne me contentai pas si bien de ce Casuiste que je ne fusse bien aise
d'en consulter un autre. Je fus chercher un homme de bien  qui je
m'tois address quelquefois pour resoudre des doutes qui n'toient
survenus au sujet de ma conscience. Je lui exposai le fait sans y rien
diminuer ni augmenter, & ayant t tout du mme sentiment que mon ami,
je resolus de les en croire, de peur que l'attache que j'aurois,  mon
opinion ne me rendit criminel envers l'Etat. Le lendemain matin, je fus
donc  ce rendez-vous, & je me flattai en chemin que la nuit auroit
port conseil  mon homme, & lui aurait fait mettre de l'eau dans son
vin. Mais c'toit  quoi il pensoit le moins; de sorte que quoique je
n'eusse pas pass l'heure dont nous tions convenus ensemble, il y avoit
dja je ne sais combien de tems qu'il m'attendoit  ce cabaret, tant il
tait prvenu de J'avois averti Mr. le Cardinal du Dessein de cet homme,
d'abord que l'on m'avoit dit que j'tois oblig en conscience de le
faire attraper. Son Eminence qui toit aisment susceptible de frayeur
trembla quand elle m'entendit dire qu'il y avoit ainsi un homme qui
avoit conspir de le tuer. Il approuva fort les Casuistes qui m'avoient
conseill de le livrer entre ses mains. Car je ne feignis point de lui
avouer la peine o j'avois t, afin qu'il ne crut pas que je fusse un
flatteur ni un homme  me faire de fte auprs de lui, parce qu'il avoir
tout le pouvoir de l'Etat entre les mains. Quoi qu'il en soit mon homme
ayant dja de l'impatience de se trouver au lieu o il esperoit faire
son coup, ne voulut boire qu'une rasade, avant que de s'y en aller. Il
se posta dans l'endroit o je le mis, & je me mis  dix pas au dessous
de lui, sous pretexte que s'il manquoit son coup par hasard, je ferois
en sorte de ne le pas manquer moi mme. Il toit bien credule pour un
homme aussi mchant qu'il l'toit: du moins ce n'est gueres l'ordinaire
que quand on est capable de se porter  une aussi mechante action que
celle l, on prenne si mal ses precautions. Mais sa passion l'aveuglant
 un point qu'il toit dispos  croire tout ce qu'on vouloit,  peine
fut-il dans son poste o regnoit une telle obscurit que nous ne
pouvions nous discerner l'un l'autre, qu'il s'y trouva pris comme au
trebuchet. Ses yeux s'ouvrirent au mme tems, & comme il commenoit 
reconnotre qu'il ne devoit accuser que moi de son malheur, il dit
aussi-tt ces paroles, ah le fourbe! ah le scelerat! Le Cardinal l'eut
bien fait mourir sans aucune forme de procs, s'il eut os, mais comme
nous vivons dans une Monarchie o il n'est pas permis d'couter si fort
sa passion, il differa d'en venir l jusques  ce que le Parlement fut
assez de ses amis pour lui en demander justice. Car quoi que la volont
ne soit pas punie en France comme le fait, comme ce malheureux s'toit
mis en devoir d'executer son dessein, il falloit considerer son action
non comme une chose projette seulement dans son esprit, mais encore
comme excute, si on ne l'eut prevenu par ce que l'on avoit fait. Son
Eminence n'osant donc en croire tout son ressentiment, l'on fit venir 
deux heures de nuit dans la cour des cuisines un Carosse pour le mener 
la Bastille. Quelque Gardes de la Prevt eurent ordre de se mettre
dedans, avec lui, afin de l'emmener plus surement. Car on n'osoit le
faire entourer de peur que le peuple ne se jettt sur eux, s'il venoit 
reconnotre qu'ils emmenassent un prisonnier d'Etat. Mais toutes ces
precautions ne servirent de rien, le peuple qui avoit mis des mouchars 
toutes les portes de ce Palais, de peur qu'on n'emment le Roi, sachant
qu'il en sortoit un Carosse bien ferm, l'arrta avant qu'il put gagner
le haut de la rue des petits chams. Les Gardes de la Prevt eussent
bien voulu tre hors de l, quand ils s'entendirent demander leurs noms,
leurs qualitez & o ils alloient. Ils n'eurent pas neanmoins la peine
d'y repondre, le prisonnier la leur pargna, eu leur apprenant qu'ils le
menoient & la cause pour laquelle il avoit t livr entre leurs mains.
Ils le dlivrerent en mme tems, & ces Gardes eussent t bien aises
qu'ils les eussent renvoyez pareillement, mais ils les emmenerent aprs
leur avoir donn mille coups en chemin. Il en mourut mme un quelques
jours aprs  force d'avoir t battu. Le peuple croioit cependant que
le Parlement pouseroit sa passion, & que s'il ne faisoit pendre ces
prisonniers, il les envoieroit du moins aux Galeres; mais n'tant pas si
mal habile que de faire une affaire mal  propos ni si injuste, que de
punir des gens qui n'avoient fait autre chose que d'obr aui ordres de
la Cour, comme ils ne s'en pouvoient dispenser, il les mit bientt hors
de prison au lieu de leur faire le mal que leurs ennemis pretendoient.

Mr. le Cardinal fut au desespoir quand les Officiers de la Prvt lui
rendirent compte de ce qui toit arriv  leurs Gardes. Il eut peur que
cet homme lui tant ainsi chap, il ne se portt tout de nouveau 
excuter son coup. Pour plus grande peine pour lui il n'avoit point t
interrog, ainsi il ne savoit o le prendre ni comment il devoit faire
pour aller au devant de ce qu'il aprehendoit. Il m'envoya chercher en
mme tems pour me dire ce qui venoit d'arriver, & pour me demander si
dans la conversation que j'avois eu avec lui il ne m'avoit point dit
qui il toit. Je lui repondis que je n'avois jamais os le lui demander,
de peur de lui donner du soupon; que je m'tois content de l'atirer
dans le piege, parce que je supposois qu'on sauroit tojours bien qui il
toit, quand il seroit en lieu de seuret. Cependant s'il avoit lieu de
craindre quelque chose d'un si mchant homme, je ne voyois pas que je ne
dusse m'en dfier pareillement. Comme il savoit que c'toit moi qui lui
avoit fait cette piece, il y avoit apparence, qu'il s'efforceroit d'en
tirer vengeance d'abord qu'il croiroit y pouvoir russir. J'avois lieu
du moins de le croire de mme, sur tout cet homme ayant s qui j'tois
aprs avoir t arrt. Car Mr. le Cardinal avoit voulu que je lui
reprochasse son crime, en presence de plusieurs personnes qui m'avoient
mme nomms devant lui, en m'en demandant quelques circonstances qu'ils
ne trouvoient pas que je leur explicasse assez bien.

Ma crainte ne fut pas trop mal fonde, & je puis dire que ce fut un
veritable miracle comment j'en rechapai. Cet homme aprs avoir ainsi
recouvr sa libert s'informa adroitement de mon humeur & de mes
habitudes, & sachant que mon pch mignon avoit tojours t celui des
Dames, il crut d'autant plutt qu'il m'y attraperoit qu'il ne savoit pas
que je leur eusse fait banqueroute depuis quelques tems. Il avoit une
soeur qui quoi qu'elle n'eut pas les habits ni les autres parures qui me
servent pas peu  relever la beaut, ne laissoit pas d'tre une des plus
jolies filles de Paris. Il me l'apporta, & je ne fis plus un pas, pour
ainsi dire, que je ne la trouvasse devant moi. Soit que j'allasse 
l'Eglise on en quelque autre endroit, elle me suivoit par tout ni plus
ni moins que si c'eut t mon ombre. Je ne fus guerres  m'en
appercevoir, & comme on n'a toujours que trop bonne opinion de soi-mme,
je crus aussi tt qu'elle me trouvoit  son gr. Cela me la fit observer
soigneusement, & tout ce que j'en pus remarquer augmentant encore en moi
cette pense, je lui dis un jour comme elle me devana au bnitier o
elle voioit que j'allois prendre de l'eau bnite, vous tes bien jolie
ma fille, & il y a long-tems que je remarque que pour tre heureux, il
ne faudroit qu'tre aim de vous. Elle me fit la rvrence, d'un air
gracieux, & comme on a coutume de faire quand ce qu'on entend me dplait
pas. Je trouvai mon compliment bien employ, puis qu'elle l'avoit receu
de la sorte, & ayant donn ordre  un laquais que j'avois avec moy de la
suivre jusques  son logis, & de s'informer du voisinage qui elle toit,
il me rapporta que c'toit une honnte fille, ou du moins qu'elle en
avoit la rputation. Il me dit aussi en mme tems qu'elle vivoit sous
l'ale de sa mere, & qu'elles travailloient toutes deux en couture. Mon
laquais m'ayant rapport tout cela, j'en devins amoureux, sur la
rputation qu'il lui donnoit de se comporter sagement. Car ce n'est pas
une petite chose pour donner son estime  une personne que de la croire
vertueuse, sans cela tout ce que peut produire un beau visage, c'est
d'allumer quelques feux qui ne durent gueres plus que celui de paille;
la matire qui les peut entretenir est de croire qu'une personne ait de
la vertu; si on me le croit pas c'est un plante qui meurt faute de
racines, ou un ediffice qui se renverse de lui mme faute de fondemens
solides.

La premire chose que je fis aprs cette dcouverte fut d'envoyer
chercher cette fille, sous prtexte qu'une Dame vouloit s'en servir pour
lui faire quelque linge. Je recommandai cependant  la personne que j'y
envoyai de ne point entrer chez-elle, qu'il n'en eut v sortir la mre,
depeur qu'elle ne m'ament l'une au lieu de l'autre. La fille refusa
d'abord de venir, & vouloit qu'on attendit sa mere pour la mener avec
elle, mais la personne qui lui parloit de ma part, & qui avoit la
rponse toute prte lui ayant dit que la Dame pour qui elle la venoit
chercher toit  la veille d'aller  la Campagne, & que si elle ne
venoit avec elle, elle en iroit chercher une autre qui ne feroit pas
tant de faons, elle prit ses coffes & ses gans depeur de perdre cette
pratique. J'avois pri une femme de na connoissance de se trouver dans
la Chambre d'un de mes amis, afin de la recevoir. Cette femme qui toit
bien loigne d'tre une Vestalle entendoit son mtier, de sorte
qu'aprs lui avoir donn quelques chemises d'hommes  faire, comme en
ayant commission d'un de ses amis, elle lui dit que pour une aussi jolie
fille qu'elle toit elle avoit l un mtier qui toit au dessous de ce
qu'elle mritoit. La fille ne fut pas surprise de ce compliment, qu'elle
avoit ou souvent dans la bouche des personnes qui l'avoient fait
travailler. Elle le fut bien davantage de me voir entrer sur ces
entrefaites, & en ayant rougi, je l'attribuai  la bonne volont que je
croyois qu'elle eut pour moi. La Dame passa dans une autre Chambre en
mme-tems, sous prtexte qu'elle avoit encore quelque morceau de toille
 lui donner. Comme tout cela avoit t concert entre cette femme &
moi, je ne laissai pas chaper cette occasion sans dire  cette fille,
ce que je me sentois pour elle. Cependant pour l'y mieux prparer je ne
manquai pas de lui tmoigner que je n'aurois jamais port chemises de si
bon coeur que celles qui m'alloient venir de sa main; mais enfin tout
cela n'tant que de l crme foute, & en voulant venir au fait, je lui
fis san faon la proposition de la mettre en Chambre, & d'en faire ma
matresse. J'ornai mon discours en mme-tems de tout ce qui a coutume de
flatter une fille. Je lui dis mme qu'elle pouroit mener sa mre avec
elle, si elle voulait, & que je fournirais  l'entretien de l'une & de
l'autre.

Cette fille qui toit du moins aussi trompeuse qu'elle toit agrable,
se prit  pleurer  cette proposition. Je la lui avois faite hardiment,
parce que je supposois qu'aprs les pas qu'elle avoit faits, elle ne
pouvoit lui tre desagrable. Cependant aprs avoir dj donn si-bien
dans le panneau, j'y donnai encore tout aussi-bien que l'avois fait. En
effet sans rien souponner de tout ce qui se passoit, je crus tout ce
qu'elle me voulut dire de la cause des larmes que je lui voyois
rpandre; elle me dit d'un ton qui en eut bien tromp d'autres que moi,
qu'elle toit bien malheureuse d'avoir des sentimens tels qu'elle avoit,
puis qu'au lieu de la reconnoissance qu'elle en attendoit, elle ne
trouvoit en moi qu'une ingratitude sans pareille, qu'on voyoit bien
quelquefois  la vrit que l'amour qu'on avoit l'un pour l'autre avoit
des suites pareilles  celles que je lui proposois maintenant; mais
enfin que de debuter par l avec une fille comme je faisois presentement
avec elle, c'toit lui marquer que je ne la considerois nullement, & que
je ne me considerois que moi seul.

Je trouvai tant de justice dans ces reproches, que je ne crus pas
seulement tre en droit de m'excuser de ce que je lui avois dit, sur la
grandeur de ma passion: il me sembla que cela vaudroit moins pour moi
que de lui avour ma faute ingenuement. Je le fis aussi de tout mon
coeur, & lui dis qu'elle avoit raison de me dire tout ce qu'elle disoit;
que j'avouois avec elle que ce n'toit pas pour rien qu'il y avoit un
Proverbe qui disoit qu'il falloit connotre avant que d'aimer; que pour
moi je n'en avois pas besoin, neanmoins, parce qu'elle toit si aimable,
qu'il suffisoit de la voir pour lui donner son coeur sans reserve. Aprs
que je lui eus tenu ce discours, je lui dis aussi que pour elle, elle
avoit raison de vouloir me pratiquer avant que de me donner le sien;
j'ajoutai encore quantit de choses  celles-l, tojours sur le mme
ton, & m'ayant tmoign qu'elle s'en contentoit je ne me crus pas
malheureux, parce qu'elle me permit de l'aller voir aprs qu'elle en
auroit eu le consentement de sa mere. Elle me promit de le lui demander
d'abord qu'elle en trouverait l'occasion, & afin que je ne me deffiasse
de rien, elle me dit que cette femme avoit tant d'amiti pour elle,
qu'elle ne lui refusoit gueres tout ce qu'elle lui pouvoit demander:
qu'elle me prioit de l'aller voir le lendemain, sous pretexte de mes
chemises, que sa mre y seroit, & qu'elle vouloit qu'elle me vit, parce
que quand elle m'auroit v, elle lui accorderoit encore pltt la
permission qu'elle avoit  lui demander.

Ce fut ainsi qu'elle me dora la pillule, & je l'avallai si bien que je
ne manquai pas le lendemain au rendez-vous. Sa mere s'y trouva comme
elle me l'avoit dit, & je ne saurois dire au juste, si elle l'avoit
avertie ou non du tour qu'elle avoit envie de me jour, & qu'elle me
joua bien-tt aprs, parce que le pretexte que j'avois d'aller chez-elle
toit si plausible que cette femme m'y pouvoit bien souffrir sans tre
de moiti de sa fourberie; mais si elle n'en toit pas encore avertie en
ce tems-l, elle le fut du moins bien-tt aprs, puis qu'elle me permit
non-seulement de retourner voir sa fille, mais encore de lui conter des
fleurettes. Elle les ret de la meilleure grace du monde, & comme si
elle y eut t trs-sensible. Cela me fit d'autant plus de plaisir, que
j'en devenois de moment  autre amoureux de plus en plus. Cependant un
jour que j'y allois, je rencontrai  cent pas de sa maison un garde de
Mr. le Cardinal qui me dit que je ne mettois pas mal mes affections, que
ma matresse en valloit bien la peine, & qu'il la connoissoit assez pour
m'en rpondre. Je fis semblant de ne pas entendre ce qu'il me vouloit
dire par l. Je lui en demandai l'explication, & il me dit aussi-tt que
c'toit inutilement que je voulois faire le fin avec lui; qu'il me
voyoit entrer & sortir journellement de chez la couturire, & que mme
je n'y pouvois gueres mettre le pied sans qu'il ne s'en appert, qu'il
demeuroit au dessous d'elle, & que j'tois bien Privilegi de la voir
quand bon me sembloit, puis qu'il n'en avoit jamais p venir  bout,
quoi qu'il y eut fait tout son possible.

Comme je vis qu'il me parloit ainsi d'original, je ne voulus pas lui
insister davantage. Je tombai d'accord du fait avec lui, & lui ayant
demand si cette fille toit aussi vertueuse qu'on me l'avoit dit, il me
rpondit en riant que c'toit  lui pltt qu' moi  me faire cette
demande, parce que depuis le tems que je la voyois j'en pouvois rendre
compte mieux que personne. Je lui repartis que la connoissance que nous
avions faite ensemble n'toit pas si ancienne qu'il croyoit, que je ne
l'avois v encore que cinq ou six fois, tellement qu'il en devoit savoir
plus de nouvelles que moi, lui qui demeuroit dans sa maison. Il m'en
confirma tout le bien que j'en avois dja ou dire, & nous tant separez
de la sorte je ne songeai plus qu' avancer mes affaires auprs d'elle,
puis que j'apprenois de mille endroits que sa conduite toit telle que
je ne devois point rougir d'y avoir mis mon inclination. Cependant deux
ou trois jours aprs cette rencontre m'y en tant all  mon ordinaire,
sur les cinq ou six heures du soir, son frere y vint une heure aprs
accompagn de trois de ses amis, qui avoient l'air de vrais satellites.
Je fus surpris de le voir, & mme jusques au dernier point. Car je
devinai tout aussi-tt qu'il ne venoit-l que pour me faire pieces. Je
n'avois pas trop mauvaise raison, de le croire ainsi, & quand mme je ne
l'eusse pas cru son compliment me l'apprit assez. Il me demanda ce que
je venois faire chez sa soeur, & si je croyois qu'il le souffrit
impunment: en mme, tems il se jetta sur moi avec ses trois amis, &
n'ayant p m'en deffendre, parce que je me trouvai surpris, il me dit de
me preparer  la mort, parce qu'il ne me donnoit qu'un moment  vivre.

Si j'avois t surpris de sa venu, je le fus encore davantage de son
compliment. Neanmoins, ayant l'esprit assez present pour m'aviser d'une
chose  laquelle je fus redevable de ma vie, je lui dis que si je ne
pouvois obtenir grace auprs de lui, je le priois du moins de me donner
le tems de me preparer  mourir en bon Chrtien, qu'il souffrit que je
passasse dans un cabinet qui toit  ct d'o nous tions, afin de me
recueuillir. Il me le permit, & en ayant ferm la porte sur moi avec un
crochet, qui s'y trouva fortuitement, je commenai  fraper du pied sur
le plancher, afin d'appeller le garde de Mr. le Cardinal  mon secours.
Il toit par bonheur pour moi dans sa Chambre avec trois ou quatre de
ses amis qui devoient souper avec lui. Ils avoient entendu le bruit que
mes assassins avoient fait en entrant, & principalement en se jettant
sur moi. Ils n'avoient s ce que cela vouloit dire, parce qu'ils
n'avoient pas coutume d'en entendre tant: mais l'appel que je leur
faisois leur faisant juger qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire,
ils monterent en haut pour voir ce que c'toit. Mes assassins
commenoient dja  vouloir enfoncer la porte du cabinet o j'tois;
mais les entendant sur le degr ils convertirent leur fureur en crainte;
voyant bien qu'on les obligeroit avant qu'il fut peu de rendre compte de
leurs actions. Le garde tant arriv  la porte avec ses amis, ils ne
voulurent pas la lui ouvrir. Je lui criai au travers de la mienne
d'envoyer chercher un Commissaire pour leur faire faire de force, ce
qu'ils ne vouloient pas faire de bon gr. Il entendit ma voix au travers
du murmure que faisoient ces assassins, pour consulter ensemble ce
qu'ils avoient  faire dans une occasion si pressante pour eux. Ils
prirent le parti que la prudence leur conseilloit, & ce fut de leur
ouvrir la porte avant que le Commissaire arrivt. Comme il s'en toit
dtach un de la Compagnie du Garde pour aller chercher cet Officier,
ils toient alors quatre contre quatre, de sorte qu'il ne pouvoit
manquer qu'il n'y eut bien du sang rpandu, parce que le desespoir ou
toient ces assassins leur tenoit lieu de courage.

D'abord que j'entendis que la porte toit ouverte, j'ouvris celle du
cabinet o j'tois, quoi que ces assassins m'eussent desarm, en se
jettant sur moi. Ce n'toit pas le moyen de donner grand secours au
garde ni  ses amis, mais le bonheur ayant voulu que ceux  qui j'en
voulois me tournassent le dos, j'en surpris un par derrire & lui
arrachai son pe, lors qu'il s'y attendoit le moins. Il se jetta dans
le cabinet de peur que je ne le tuasse, ou qu'il ne fut perc par
quelqu'un de ceux  qui il avoit affaire auparavant. Je le trouvai bien
l, me flattant qu'il n'auroit pas la hardiesse d'en sortir comme
j'avois fait. Nous fumes ainsi cinq contre trois, ce qui ne rendoit plus
la partie gale. Mais le desespoir o ils toient suppleant pour eux 
l'inegalit ils se battirent avec tant de hardiesse, & de fureur qu'ils
nous avoient dja bless deux hommes, quand le Commissaire arriva. Pour
ce qui est d'eux, ils l'toient tous trois, & le secours que cet
Officier nous amena nous en ayant rendu les matres, sans qu'ils pussent
nous resister davantage, ils furent pris tous quatre, & emmenez au
Chatelet. L'on y mena aussi la mere & la fille, & quoi que j'eusse piti
de celle-ci, & que je fusse port d'inclination  lui pardonner, je crus
neanmoins que je ne le devois pas faire, aprs une aussi grande
tromperie que la sienne. Je pris soin ds le soir mme d'informer Mr. le
Cardinal de cette avanture, & comme je ne manquai pas en mme tems de
lui dire que j'avois l'obligation  son garde de m'avoir tir de ce
mauvais pas, il fut si aise de voir que celui qui l'avoit voulu tuer
toit entre les mains de la justice, qu'il lui donna une Lieutenance de
Cavallerie dans son Rgiment. Il y devnt en suitte Capitaine, & toit
encore en passe de devenir quelque chose de plus, quand il fut tu au
combat du Faubourg St. Anthoine qui se donna quatre ans aprs.

Les baricades de Paris aprs avoir eu le commencement que je viens de
dire avoient eu une fin qui avoit beaucoup chagrin la Cour. Mathieu
Mol premier President du Parlement, homme fin & rus, & qui sous une
simplicit apparente & un desinteressement simul cachoit un coeur tout
rempli d'artifice & d'interest, avoit t oblig par sa compagnie
d'aller redemander  la Reine Broussel avec les autres magistrats qui
avoient t arrtez avec lui. Cette necessit lui avoit beaucoup dplu,
parce qu'il toit pensionnaire de la Cour, & qu'il apprehendoit de
perdre ses bien-faits, en faisant quelque chose qui lui fut desagreable.
Comme il n'avoit pas t tout seul au Pallais Roial, & qu'il y avoit
avec lui des Dputs de sa Compagnie, il lui avoit fallu parler  Sa
Majest sur le ton qui lui avoit t prescrit. La Reine avoit assez mal
receu ce qu'il lui avoit dit, non pas tant toutesfois par rapport  sa
personne que par rapport  ceux de la part de qui il venoit. Il avoit
donc t oblig de s'en retourner sans rien obtenir; mais le peuple qui
restoit tojours en armes pour garder ses baricades, l'avoit contraint
de retourner sur ses pas, lors qu'il s'toit present. Ce n'avoit pas
t mme sans lui faire des menaces, que s'il ne russissoit mieux cette
fois l qu'il l'avoit fait l'autre, il lui en feroit porter la folle
enchere. Ce Magistrat s'toit donc present pour la seconde fois devant
Sa Majest, & ne lui avoit point cach la contrainte qui lui avoit t
faite: cela avoit jett la Reine dans un grand embarras, parce qu'elle
apprehendoit de mettre l'authorit du Roi son fils en compromis. Mais le
premier President lui ayant dit tout de nouveau, de quelle maniere les
choses s'toient passes  la baricade, & adjout que si Sa Majest
s'obstinoit  ne pas accorder la libert des prisonniers, il ne lui
pouvoit repondre des suites qu'auroit la desobessance de ces seditieux,
elle se resolut de le croire, de peur de porter les choses  l'extremit
par une trop grande obstination. Le Conseil du Roi approuva sa
resolution, & l'ordre ayant t expdi pour les tirer de prison, la
sedition s'appaisa tout en aussi peu de tems qu'elle avoit t excite.

Ces choses toient en cet tat quand on mena mes assassins au Chtelet,
Mr. le Cardinal qui y avoit des cratures les fit agir afin qu'on les
juget  la derniere rigueur. Ils ne voulurent pas le desobliger pour si
peu de chose. Car ils contoient pour rien la vie de ces miserables par
rapport  la bassesse de leur naissance, pltt que par rapport  leurs
actions. Ainsi ils les condamnerent  tre pendus, dont ayant appell au
Parlement tout ce que le Cardinal put faire fut de les faire condamner
au bannissement. Ce jugement ne lui plus pas tant qu'avoit fait l'autre,
si bien qu'apprehendant qu'au lieu de sortir du Royaume, ils ne se
cachassent  Paris, & qu'ils ne prissent leur tems pour l'assassiner, il
fit donner une Lettre de cachet pour les envoyer  Salses. S'il eut p
les envoyer plus loin, & qu'il eut s qu'ils y eussent voulu demeurer,
il n'eut pas manqu  le faire. Il envoya Besmaux pour les y conduire,
avec des Archers, commission qui ne lui plut gueres & dont je ne me
ferois jamais charg si j'eusse t  sa place, aussi le lui dis-je sans
rien deguiser avant que de le laisser partir. Je m'y crus oblig plus
particulierement qu'un autre, parce qu'tant lui & moy sur le mme pied,
auprs de son Eminence, j'apprehendois que la complaisance qu'il avoit
pour elle ne me fit tort. Il me repondit que quand on avoit un Matre ce
n'toit que pour executer ses ordres, & non pas pour les controller, que
c'toit l son humeur, & que pour moi je pouvois faire tout ce que bon
me sembleroit, sans qu'il y trouvt  redire. Je connus  cette rponse
qu'il ne tiendroit  rien qu'il ne me fit une querelle d'allemand, pour
peu qu'il y entrevit le moindre jour. Cela me surprit, parce qu'il avoit
temoign d'abord que cette commission ne lui toit pas agreable, comme
en effet elle ne le devoit pas tre, pour peu qu'il y fit de reflexion;
quoiqu'il en soit tant bien aise de ne me point faire d'affaire avec
lui & moins encore avec Mr. le Cardinal  qui je craignois qu'il ne
voulut faire sa cour  mes dpens, je lui dis que bien loin d'improuver
ce qu'il faisoit j'tois prt de lui donner ma bndiction, afin qu'il
put partir sans scrupule. Je ne sais si je lui dis cela d'un air de
mpris, ou s'il le prit de cette faon, mais enfin m'tant present le
soir devant Mr. le Cardinal il me tourna le dos sans me regarder. Il fit
cela d'une manire si sensible que je ne pus douter qu'il n'eut quelque
chose sur le coeur contre moy. Je l'attribuai aussi-tt  Besmaux, & ne
doutant point qu'il ne lui eut empoisonn ce que je lui avois dit, je
resolus de m'en claircir avec son Eminence  la premiere occasion que
j'en trouverois. Je ne me trompois pas, Besmaux qui toit homme 
sacrifier le meilleur de ses amis, des qu'il y alloit seulement pour lui
de quelque apparence de fortune, n'avoit pas manqu  faire le flatteur
auprs d'elle. Il lui avoit dit, lors qu'il en avoit pris cong, qu'il
n'avoit pas tenu  un de ses amis de le dissuader de son voyage, sous
pretexte que sa commission toit pltt celle d'un Archer que celle d'un
Gentilhomme; que pour lui, cependant il feroit non seulement ce
personnage de tout son coeur, quand il iroit de son service, mais encore
celui de Boureau.

Mr. le Cardinal n'toit pas extrmement jaloux qu'on se donnt  lui
prferablement  tout autre, comme l'avoit t autrefois le Cardinal de
Richelieu. Il disoit mme quelquefois, pour avoir lieu de condamner sa
memoire, & d'lever sa rputation  son prejudice, que bien loin de lui
ressembler, il n'auroit point plus de joye que de voir passer ses
Domestiques au service du Roi. Cependant quoi qu'il voulut parotre
ainsi desinteress, il ne laissoit pas de ressembler  beaucoup d'autres
qui n'aiment pas qu'on trouve rien au dessous de soi, quand il y va de
leur satisfaction; se lassant donc aller  croire que j'tois fort
criminel, parce que Besmaux m'avoit fait passer pour tel dans son
esprit, il continua non seulement de detourner les yeux de dessus moi,
mais encore  me faire mauvaise mine. Je n'tois pas ni assez content de
lui ni assez coupable pour recevoir ce traitement avec patience. Si
j'eusse t coupable j'eusse t moi-mme le premier  baisser les yeux,
pour me dire que je l'avois bien merit, & si je lui eusse eu quelque
obligation je me fusse dit peut tre que l'on devoit tout souffrir d'un
homme  qui on toit si redevable, mais ce Ministre tant encore  faire
la moindre chose pour moi, & d'ailleurs ne trouvant nullement qu'il se
dt tenir offens de ce que j'avois dit  Besmaux, je l'attendis un jour
dans l'alle sombre o l'homme dont je viens de parler l'avoit voulu
assassiner. Je savois qu'il n'y avoir point de jour qu'il n'y passoit, &
mme j'en savois l'heure, & pour ainsi dire jusques au moment; ainsi
n'ayant pas eu le tems de m'y morfondre, je ne l'y vis pas pltt ou
pour mieux dire, je ne l'y entendis pas pltt marcher, que je lui dis
Monseigneur ne craignez rien, c'est Artagnan qui ayant reconnu que vtre
Eminence ne le veut pas regarder a cherch l'obscurit pour lui demander
en quoi il est coupable, sans l'obliger  baisser les yeux devant lui.
Mr. le Cardinal fut bien surpris  ma voix, & l'eut t encore bien
d'avantage s'il ne l'eut pas reconnu, & que je ne me fusse pas nomm;
mais enfin s'tant rassur par l'un & par l'autre, & sur tout parce que
je lui tmoignois par mes parolles que rien ne m'amenoit l que le desir
de recouvrer ses bonnes graces, il me dit que s'il ne me regardoit pas
ce n'toit pas sans raison; que si j'en doutois, je n'avois qu' me
ressouvenir de ce que j'avois dit  Besmaux avant son dpart. Je lui
rpondis que je n'avois que faire de rappeller ma memoire pour m'en
ressouvenir, que je lui avoit dit telle & telle chose, & que non
seulement j'en demeurois d'accord, mais encore que si la chose toit 
refaire, je n'en ferois pas moins que ce que j'avois fait; que je ne
voulois que lui mme pour juge, s'il convenoit bien  un gentilhomme de
se mettre  la tte d'une troupe d'archers, quelque service qu'il y eut
 lui rendre: que genereux comme je le connoissois, j'tois sr qu'il ne
l'approuveroit pas, quoi qu'un peu de proccupation lui eut fait
tmoigner d'abord tout le contraire; que s'il avoit  m'prouver ce
pouvoit tre par quelque autre endroit que celui l; & que quelque peril
qu'il y eut il ne me verroit jamais reculer, pour veu que cela se pt
faire sans deshonneur, mais que quand il y en auroit pour moi, ou que je
le croirois, il me verroit rentrer tout aussi-tt dans ma coquille.

Il tmoigna tre content de ma justification, & Besmaux tant revenu
quelque tems aprs de son Voyage, je lui battis froid comme  un homme
dont je n'avois pas lieu d'tre content. Champfleuri Capitaine des
Gardes du Cardinal qui toit ntre ami commun, & qui vouloit nous
raccommoder nous ayant conviez tous deux  venir manger la souppe chez
lui, sans que nous fussions ni lui ni moi que nous nous y devions
trouver, & encore moins boire ensemble, il se servit de cette occasion
pour nous prier d'oublier le pass. Besmaux ne demandoit pas mieux, & ne
jugeant pas que je me dusse faire tenir  quatre, parce qu'il y alloit
plus du sien que du mien,  tout ce qui s'toit pass, je fis tout ce
que mon ami vouloit. Il nous fit choquer le verre ensemble, & les choses
s'tant passes de la sorte, sans que dans le fonds j'eusse grande
estime pour un camarade qui m'avoit fait une telle piece, je ne trouvai
point d'occasion de lui donner sur les doigts, que je ne le fisse de bon
coeur. Mr. du Tremblai Gouverneur de la Bastille frere du fameux Pere
Joseph, qui avoit jou un rolle de grande consequence sous le Ministere
du Cardinal de Richelieu, tant devenu malade en ce tems-l, je dis 
ntre ami que s'il me vouloit donner seulement mille Pistoles pour mon
droit d'avis, je lui indiquerois une chose qui feroit sa fortune s'il
toit si heureux que de la pouvoir obtenir. Il toit fin, mais non pas
de cette finesse qui fait discerner aisment  quelle intention l'on
parle. Toute celle qu'il avoit ne rouloit que sur son interest, & hors
de l il n'toit capable de rien. Il vouloit nanmoins qu'on le crut
fort habile, & j'avois la complaisance de feindre que je le croyois tel,
afin de me pouvoir moquer de lui plus aisment quand l'occasion s'en
presentoit. Rien donc ne l'empcha de donner d'abord dans le paneau, que
la reflexion qu'il fit que si je savois une si bonne affaire, je la
demanderois bien pltt pour moi, que de la donner  un autre. Il me
tmoigna sa pense, & lui ayant rpondu que si je n'y songeois pas,
c'est qu'il y avoit des choses qui convenoient  l'inclination des uns,
qui ne convenoient pas  l'inclination des autres: il m'interogea sur
quoi je me fondois, que ce que j'avois  lui proposer lui plairoit
pltt qu' moi; je lui rpondis qu'il toit sur l'exprience, & me
rpondant qu'il n'avoit rien  me dire aprs cela, il me conjura de lui
ouvrir mon coeur. Il me dit en mme tems que je pouvois faire fonds sur
les mille Pistoles que je demandois, & qu'il m'en feroit son billet,
pour peu que je me defiasse de sa parole, je fus ravi de le voir de si
bonne foi, & comme je l'avois fait mordre  l'hameon d'une maniere
qu'il ne s'en pouvoit plus ddire, je lui dis alors la maladie de du
Tremblai, & que s'il m'en vouloit croire il demanderoit son
gouvernement. Il fut si simple que de ne pas reconnotre encore que je
me moquois de lui. En effet il me demanda d'un grand serieux  quoi
j'avois reconnu qu'il y toit plus propre que moi, & je fus oblig de
lui dire devant qu'il le p comprendre, que cela ne m'avoit pas t
difficile, puis que devant que d'tre bon concierge il avoit tmoign
qu'il toit bon archer, qu'au reste il avoit si bien russi  l'un qu'il
toit impossible qu'il ne russit encore bien  l'autre, que je lui
souhaittois toute sorte de prosperit dans cette nouvelle charge
principalement s'il avoit soin de me donner les mille Pistoles qu'il me
promettoit. Il ne fut pas bien aise que je le raillasse de la sorte, il
s'en plaignit  Champfleuri, qu'il tcha d'interesser dans sa querelle,
sous pretexte qu'aprs avoir t employ dans ntre raccommodement il
trouveroit que j'avois mauvaise grace de mpriser la peine qu'il y avoit
prise. Mais comme il toit plus de mes amis que des siens, il n'en eut
pas toute la satisfaction qu'il esperoit.

Le Cardinal qui avoit pris plaisir jusques l  entretenir la guerre, &
qui pour en venir  bout plus facilement n'avoit pas fait tous les
efforts qu'il eut p faire, s'il l'eut voulu terminer, changea alors de
politique. Il n'eut pas pltt veu les baricades de Paris, que jugeant
de l, combien il toit ha, & le danger qu'il y avoit pour lui qu'il ne
s'levt une nouvelle sedition, qu'il m'envoya en Allemagne vers les
Plenipotentiaires que nous avions en ce pas l. Il les y avoit envoyez
tout aussi-tt aprs qu'il avoit t lev au ministere, afin de faire
accroire aux Peuples qu'il vouloit signaler les commencemens de son
pouvoir par une chose aussi avantageuse  l'Etat que l'toit la paix.
Comme on ne le connoissoit pas encore, & que la Reine mere y avoit t
trompe toute la premiere, croyant d'abord qu'elle l'avoit mise au poste
o il toit, qu'il s'en acquitteroit mieux qu'un autre, parce que
l'intrt, qui est un poison qui a cotume de corrompre la plpart des
Ministres, ne feroit pas le mme effet sur lui que sur une infinit
d'autres, lui  qui elle ne voyoit ni enfans ni suivans, il n'toit pas
difficile nanmoins de savoir qu'il avoit des neveux & des nices & mme
en grande quantit; mais il avoit toujours paru si indiffrent pour eux,
qu'il sembloit que c'toit  quoi il songeroit le moins qu' les
enrichir, quand il se trouverait en place. Cependant l'appetit lui tant
venu  mesure qu'il se voyoit matre d'un grand Royaume, il n'avoit plus
song qu'a pcher en eau trouble afin de s'lever non seulement au
dessus de leur condition, mais encore de leur esperance. Pour cet effet
pendant qu'il fesoit sonner bien haut ses bonnes intentions pour la
paix, & que pour les justifier il alleguoit le depart des
Plenipotentiaires, il avoit envoy des ordres secrets  l'un d'entr'eux
d'y faire natre des obstacles insurmontables. Il s'toit donc coul
dja plusieurs annes, sans qu'une assemble si celebre eut rien
produit. Les habiles gens mmes avoient reconnu, il y avoit plus de deux
ans, que tout cela n'toit qu'une vritable mommerie; mais enfin le
peril dont il toit menac lui faisant voir la ncessit qu'il y avoit
pour lui de faire la paix avec les trangers, pour se pouvoir deffendre
des ennemis Domestiques, j'en portai les ordres  Mr. Servient. C'toit
un des plus fins hommes qu'il y eut jamais eu. Il jouoit ses collegues
comme s'ils n'eussent pas eu le sens commun; aussi y en avoit t-il un
qui n'toit pas trop habile homme, & quoi que l'autre le fut d'avantage,
cela n'empchoit pas qu'il ne le fit donner souvent dans le panneau.

Servient ayant receu ces ordres applanit bien-tt toutes les difficultez
qu'il avoit fait natre lui mme. Il fit consentir les Suedois, qui
avoient intret  ce trait,  quantit de choses contre lesquelles il
les avoit fait roidir lui-mme auparavant: la Religion Catholique y fut
un peu sacriffie; on abandonna  ces Peuples quantit de pas o elle
avoit tojours rgn jusques-l, & o ils commencerent  l'abolir
insensiblement. On rendit aussi, pour plaire aux Princes Protestans,
l'Evch d'Osnabruk alternatif entre les Lutheriens & les Catholiques.
Enfin l'Empereur qui toit aussi press que le Cardinal de se delivrer
de la crainte que lui causoient les Hongrois & quelques autres ennemis
Domestiques, ayant consenti  demembrer l'Empire en faveur de la Reine
Christine, qui toit alors assise sur le Trone du Grand Gustave son
Pere, ce trait fut conclu  Munster le 24. d'Octobre 1648. Le Roi
d'Espagne & le Duc de Lorraine n'y voulurent pas entrer, qu'on ne leur
rendit des conqutes qui avoient t faites sur eux; & comme cela ne se
pouvoit sans honte de la ntre part, le Cardinal, qui eut t bien aise
de leur faire mettre les armes bas, aussi bien qu'aux Allemans, se
consola de la resistance qu'ils y faisoient, par la connoissance que
chacun auroit qu'il n'auroit pas tenu  lui de rendre la paix generale.

En m'en revenant de ce pas l j'eus ordre de passer en Angleterre ou il
se jooit d'tranges Tragedies. Ces Peuples aprs avoir chass leur Roi
de leur Capitale, & lui avoir donn plusieurs batailles l'avoient enfin
rduit dans la fatalle ncessit de se jetter entre les bras des
Ecossois. Lui  qui c'toit  les proteger avoit t si malheureux que
d'tre oblig de rclamer leur protection. Les Anglois qui traitent
d'ordinaire ces Peuples de Barbares, ne le virent pas pltt entre leurs
mains, qu'ils resolurent de l'en tirer. Ils traiterent avec quelques uns
des Principaux qu'ils le leur livreroient moyennant une bonne somme
d'argent. La chose s'executa aussi tt, & ce pauvre Prince fut fait
prisonnier de ses propres sujets. L'on a tojours attribu la cause de
ces desordres  la Politique d'un grand Ministre qui avoit beaucoup 
coeur la gloire de l'Etat dont l'administration lui avoit t confie.
Mais si cela est il a bien perdu son tems, quand il s'est efforc de
passer pour aussi homme de bien que grand Politique. Une telle conduite
ne rpond gueres  ce qui est rpandu dans quelque livres de piet qu'il
a composez, mais peut-tre aussi ne les a-t-il donnez au public que pour
lui faire voir qu'il avoit assez d'esprit pour joer tous les
personnages qu'il vouloit. Car il me souvient qu'il composa aussi une
Comedie dans le mme tems, & mme que le chagrin qu'il eut de ce qu'elle
n'avoit pas le mme succez que celles de Corneille, lui fit entreprendre
de faire condamner le Cid par l'Accademie Franoise qu'il avoit tablie.
Il pensoit apparemment que comme elle lui avoit l'obligation de son
tablissement, elle se feroit un plaisir de lui tmoigner sa
reconnoissance, par une complaisance aveugle; mais il en arriva tout
autrement qu'il ne pensoit, tellement qu'il eut encore le mcontentement
de se voir tondu de ce ct-l.

Quoiqu'il en soit si ce fut une chose fort extraordinaire que la prison
de ce Prince; ces Peuples n'en demeurerent pas l: aprs avoir resolu
d'agir criminellement contre lui & de le rendre soumis  leurs loix,
comme le pouvoit tre le moindre d'entr'eux, ils en toient venus de la
pense aux effets. Cromwel qui s'est rendu fameux  toute la posterit,
en s'levant de la qualit de simple Gentilhomme  celle de Protecteur
des trois Royaumes qui composent cette Couronne, toit dja comme le
matre de cette nation. Il s'toit attir cette puissance par une
adresse merveilleuse qui avoit t suivie du consentement presque
universel de tous ces Peuples. Il toit un des hommes du monde le plus
ambitieux; mais il savoit cacher ce deffaut sous de si belles
apparences qu'on eut dit au contraire qu'il n'y avoit point d'homme
moins superbe ni moins amateur des vanitez. Enfin il sembloit, tant il
savoit bien joer son personnage, que la procedure criminelle qui se
faisoit contre Sa Majest Britannique ne fut nullement de son got, quoi
qu'il ne demandt pas mieux que de lui voir perdre la tte sur un
chaffaut. Les choses toient dans cet tat, quand la Reine sa femme qui
s'etoit retire en France, il y avoit dja trois ou quatre ans, pria la
Reine Mere d'interposer son Authorit pour empcher que cette felonie
dont elle prevoyoit bien le cours, n'allt plus loin. Le Cardinal qui
toit bien aise que ces Peuples eussent des differens entr'eux qui les
empchassent de se mler de ceux de leurs Voisins, n'avoit pas pris trop
de soin jusques l dteindre ce feu, dont il ne lui toit pas plus
difficile qu' la Reine d'Angleterre de prevoir toutes les suittes. Mais
soit qu'il ne crut pas qu'elles pussent aller jamais si loin qu'on les
vit aller avant qu'il fut peu, ou que les ressorts secrets qui font agir
la plpart des Ministres lui fissent fermer les yeux  toute autre
consideration qu' celle qui regardoit le bien de l'Etat qui lui toit
propos, il toit demeur spectateur de toutes ces tragedies, sans
penser que la charit & mme l'intrt du Roi, ne lui permettoient pas
d'y tre si indifferent. Il ne se fut pas mme reveill de cette
lethargie sans les pressantes sollicitations de la Reine d'Angleterre.
Cette Princesse qui vouloit, comme il toit de raison, mettre toutes
choses en oeuvre pour ne pas voir perir le Roi son mari, aprs en avoir
parl plusieurs fois  la Reine Mere, &  son Ministre, obtint enfin
qu'on envoyeroit tout de nouveau quelqu'un en ce pays-l pour y faire un
dernier effort. Plusieurs y avoient dja t inutilement, soit qu'ils
eussent des ordres secrets de ne faire les choses qu' demi, ou qu'ils
ne trouvassent pas des dispositions favorables  rssir dans leur
negociation; quoi qu'il en soit son Eminence ayant jett les yeux sur
moi pour me confier une affaire de si grande importance, elle me donna
ordre de venir recevoir mes instructions de sa propre bouche. Ce n'est
pas qu'elle ne me les dut donner pas crit, & mme elle y faisoit
travailler par le Comte de Brienne, Secretaire d'Etat des affaires
trangeres; mais comme il y avoit de certaines choses dont elle se
reservoit le secret, elle ne voulut pas les lui confier, & me les
expliqua tte  tte.

Je n'eus point de caractere public dans ce voyage, quoique je m'y fusse
attendu d'abord. Je m'en tois mme dja rejou par avance, sans en rien
communiquer nanmoins  personne. Parce que je savois que ce Ministre
vouloit tenir secret le lieu o j'allois: & en effet au lieu de le
publier, il voulut au contraire que je passasse non seulement incognito
en ce pays l, mais encore que je prise toute une autre route que celle
qui y conduisoit. Il toit bien aise de depaser par l ceux qui
seroient curieux sur ma marche, ainsi au lieu de me faire cheminer du
ct de la mer, il m'y fit tourner le dos. Je pris mon chemin par la
Champagne, & tant all passer par Sedan, j'y rendis une lettre  Mr. de
Fabert qui de peu de chose s'toit lev jusques  la dignit de
Gouverneur de cette place qui toit alors une des plus considerables de
tout le Royaume. Il avoit une trange rputation, savoir de parler tous
les jours  ce qui s'appelle un genie, & on vouloit, je ne sais pas sur
quel fondement, qu'il l'avertit de l'avenir. Je sais bien pourtant ou 
peu prs sur quoi tout cela toit fond, c'est qu'il avoit tojours aim
de certains livres qui ne sont pas trop bons, & qu'il s'toit vent
d'une apparition lors qu'il toit  neuf ou dix lieus de Paris dans un
chateau qui appartenoit au Duc d'Epernon. Je ne saurois dire au juste si
cette reputation lui toit bien du ou non. Cela passe ma connoissance,
& tout ce que j'en puis dire c'est qu'il toit homme d'esprit. Aussi le
Cardinal de Richelieu qui lui avoit fait donner ce Gouvernement en
faisoit beaucoup de cas, & ne faisoit gueres de choses sans en prendre
son avis. Le Cardinal Mazarin n'avoit pas fait d'abord tout de mme, non
qu'il ne sut  peu prs dequoi il toit capable, mais parce qu'il
vouloit avoir pour lui ou pour quelqu'une de ses creatures son
Gouvernement, comme il avoit fait de la charge de Treville. Fabert
n'avoit pas voulu le lui donner, & cela avoit fait natre  son Eminence
la pense de le perdre. Il s'y toit mme resolu d'autant pltt qu'il
toit en grande liaison avec Mr. de Chavigni son ennemi declar. Fabert
qui avoit reconnu d'abord sa mchante volont pour lui ne s'en toit
guerres mis en peine d'avantage. Comme on toit dans un tems o il
suffisoit de se faire craindre pour ne se pas soucier beaucoup d'tre
aim, il s'toit abstenu d'aller  la Cour, de peur de s'y voir arrt.
Il avoit fait le petit Roi dans son Gouvernement, comme il arrivoit
alors de faire  quantit de Gouverneurs. Le Cardinal en avoit pris
l'allarme, de sorte que pour empcher qu'il ne se jettt entre les bras
des ennemis, il avoit chang de conduite  son gard. Cependant comme
son coeur toit toujours de mme pour lui, il avoit tch de l'attirer 
Paris sous divers pretextes. Il prtendoit toujours l'y faire arrter.
Mais Fabert qui toit tout aussi fin que lui & qui ne manquoit pas de
bons amis  la Cour, qui l'avertissoient de tout ce qui s'y passoit, il
n'avoit jamais voulu sortir de sa place, & y avoit trouv de bonnes
raisons: tantt il lui avoit mand que s'il s'en loignoit les ennemis
prendroient ce tems l pour l'assieger, & tantt qu'il avoit lui-mme
quelque entreprise  faire, qui demandoit sa residence. Le Cardinal
avoit bien entendu ce que cela vouloit dire, & n'avoit pas jug  propos
de lui en demander une plus ample explication.

Les choses toient demeures en cet tat pendant quelque tems, mais
enfin Fabert qui avoit envie de pousser sa fortune encore plus loin
qu'elle n'toit, voyant que s'il en vouloit prendre le chemin, il devoit
gagner la confiance de ce Ministre, il tudia son inclination, afin de
le pouvoir prendre par son foible. Il reconnut bientt que sa passion
dominante toit l'avarice, ainsi lui proposant quelque expdient pour
diminuer la depense de sa Garnison, & pour empcher que nos trouppes qui
ravageoient bien autant la champagne qu'eussent pu faire les ennemis,
s'ils y fussent entrez, n'y continuassent leurs desordres, ils devinrent
 la fin si bons amis que ce n'toit plus ce que c'toit auparavant. Le
Cardinal lui crivoit rglment toutes les semaines, & soit qu'il crut
que par le moyen du genie dont je viens de parler, il fut plus capable
qu'un autre de lui donner conseil, il commenoit  imiter le Cardinal de
Richelieu, c'est  dire  le consulter tout comme avoit fait ce
Ministre.

Je reconnus bien leur troite intelligence, d'abord que je lui eus
present une lettre que son Eminence m'avoit donne pour lui. Car aprs
m'avoir regard comme pour m'arracher quelques parolles de la bouche,
comme il vit que je le regardois de mon ct sans lui rien dire, il me
demanda si je croirais rssir dans mon voyage: je lui rpondis que je
ne savois de quel voiage il vouloit parler, mais m'ayant dit que je ne
devois point finesser avec lui, & que Mr. le Cardinal l'instruisoit de
toutes choses, je ne reconnus pas pltt qu'il me disoit vrai  quelques
paroles qu'il me lcha, que je lui repartis que je n'tois pas assez
habile pour lui en parler affirmativement, que tout ce que je lui
pouvois dire c'est qu'il ne tiendroit pas  moi & que j'y emploierois
tout mon savoir faire. 11 ne tiendra pas  vous, me dit il, & c'est de
quoi je suis bien persuad sans que vous en juriez. Mais ou je suis bien
tromp ou vous vous en reviendrez sans rien faire: vtre voyage ne fera
que hter les mauvais desseins que cette Nation a contre son Roi, parce
qu'elle n'aime pas que les trangers se donnent la libert de se mler
de ses affaires. Je lui rpondis que peut-tre prendroit-elle garde 
deux fois  ce qu'elle feroit, parce qu'elle apprehenderoit sans doute
que la paix ne se fit avec les Espagnols, tout comme elle venoit de se
faire avec les allemans, & que les deux Couronnes ne tombassent aprs
cela sur elle, lorsqu'elle y penseroit le moins. Il me repartit de
prendre bien garde  ne leur pas faire cette menace, parceque ce seroit
le moyen justement de tout gter, que cela lui feroit faire un trait
avec l'Espagne qui ne vouloit point de paix, qu'elle ne l'avoit dja que
trop tmoign en refusant d'entrer dans celui qui avoit t fait 
Munster; que ce refus ne procedoit que de ce qu'elle esperoit que nous
nous brouillerions bien-tt nous mmes dans ntre Etat; qu'elle n'avoit
pas trop de tort de le croire, parce que les esprits toient disposez en
France d'une maniere qu' la premiere chose qui arriveroit on verroit
d'trangers revolutions; que le Cardinal avoit fait un coup d'tourdi
quand il avoit fait arrter Broussel & ses compagnons; qu'il devoit
prevoir ce qui en arriveroit; mais enfin qu'aprs en avoir fait la
faute, il devoit la soutenir au peril de sa vie; que d'avoir fait
relcher ces prisonnniers comme il avoit fait, c'toit vouloir qu'on lui
fit la loi en toutes rencontres; qu'il ne tarderoit guerres  s'en
appercevoir, & que quoique l'orage fut appais en apparence, il le
verroit clatter bientt tout de nouveau & plus terrible mille fois
qu'auparavant; qu'au reste les Anglois toient nos voisins de trop prs,
& avoient de trop bons espions chez nous pour ignorer tous ces
mouvemens; que c'toit ce qui leur donnoit la hardisse de faire le
procs  leur Roi, & ce qui le feroit perir miserablement; qu'ainsi si
le dessein du Cardinal toit de le sauver, il lui diroit bien tout ce
qu'il avoit  faire, & tout ce que j'avois  faire aussi; que toutes mes
instructions ne devoient rouler que sur l'troite correspondance que je
devois entretenir avec Cromwel & avec le Parlement d'Angleterre,
parceque si j'entreprenois de vouloir sauver Sa Majest Britannique,
bien loin d'y pouvoir rssir, je ne ferois que me perdre avec elle; que
quand il me parloit ainsi de moi, j'entendois bien apparement ce qu'il
vouloit dire par l; que sous mon nom il entendoit tout l'Etat qui toit
presque tout aussi malade que le pouvoit tre celui d'Angleterre.

Son raisonnement toit fort juste, aussi Mr. Le Cardinal m'avoit dit de
bouche avant que de me faire partir, de prendre bien garde  tout, quand
je serois arriv en ce Pais l; que si je voiois que tout y fut
desesper pour Sa Maj. Britannique je le laissasse perir comme les
autres, puis qu'il ne me serviroit de rien de l'en vouloir garentir;
qu'au surplus de quelque maniere que les choses s'y passassent je
songeasse bien que l'intrt du Roi, & celui de l'Etat ne demandoient
pas que les esprits s'y rnissent bien qu'ils pussent s'opposer  nos
entreprises. Je demeurai deux jours  Sedan o ce Gouverneur me fit fort
bonne chere, quoi qu'il ne se mit pas sur le pied de tenir une table
delicate, comme faisoient quantit d'autres Gouverneurs. Il songeoit
bien pltt  faire le bien de sa famille, qui toit assez nombreuse,
pour croire qu'il ne mourroit pas sans heritiers. Je pris cong de lui
aprs ce tems l, & tant descendu  Liege par la Meuse, je passai de l
 Cologne o je croiois trouver cet Electeur. J'avois des lettres  lui
rendre de la part de son Eminence, mais ne l'y ayant pas trouv, je fus
oblig d'aller  Breuil o il toit. C'est une maison de plaisance qui
appartient  ceux qui joussent de cet Electorat. Je m'acquittai de ma
commission, qui n'toit pas bien difficile. Cette lettre ne contenant
que des complimens qui toient pourtant fort interessez, comme avoit
coutume d'tre tout ce que faisoit ce Ministre. Comme il prevoioit aussi
bien que Fabert que sa Fortune n'toit pas trop assure, aprs ce qui
toit arriv, il tchoit de se procurer une retraite auprs de cet
Electeur, en cas qu'il en eut besoin. Cependant comme il savoit que les
presens ne servent pas peu  entretenir l'amiti, je lui portai aussi
avec ma lettre un portrait de la Vierge, dont le Duc de Savoye avoit
fait present  son Emminence.

Je pris cong de lui aprs avoir demeur deux jours  sa Cour, qui
n'avoit rien de recommandable pour un Prince souverain. Je trouvai mme
que ses inclinations ne repondoient pas trop  la grandeur de sa
naissance. Il demeuroit enferm tout le jour sans se montrer  personne,
& il s'occupoit l de la recherche de la pierre philosophale, du moins
si l'on en veut croire ce qui s'en disoit. Cela toit cause qu'il
n'avoit jamais un sol, & tout son revenu s'en alloit en fume au lieu de
vivre comme une personne de sa condition. Ce n'est pas qu'il n'y eut
assez  manger  sa table, mais tout y toit si mal appret, que quand
on sortoit comme je faisois d'un endroit o l'on faut aussi bonne chere
que l'on fait en France, on pouvoit dire que l'on y mouroit de faim. Je
fus de l  Bruxelles o je pouvois aller seurement,  cause d'un
passeport que son Eminence m'avoit envoy  Breuil. Je n'y vis personne,
& n'y ayant fait que coucher, je fus m'embarquer  Ostende o j'appris
qu'il y avoit un vaisseau qui passoit en Angleterre. C'toit un vaisseau
arm moiti en guerre, moiti en Marchandise, & nous n'eumes pas fait
plus de trois ou quatre lieus que nous en vmes parotre un autre qui
portoit Pavillon de France. Comme le ntre portoit celui d'Espagne, ils
ne se furent pas pltt reconnus, qu'il ne leur en fallut pas davantage
pour se preparer de part & d'autre au combat. Ils toient  peu prs de
mme force, mais dans un moment cette egalit disparut; nous vmes
avancer un vaisseau qui se htoit de venir vers nous comme y ayant grand
intert. Il toit beaucoup plus prs de celui de France que du ntre, si
bien que celui-ci put discerner pltt que nous qui il toit. Il toit
espagnol & d'abord qu'il le reconnut, il s'enfuit au lieu de venir 
nous. Les deux vaisseaux espagnols commencerent ainsi  lui donner la
chasse, on le poursuivit mme de si prs que je crus qu'il alloit tre
pris. Cela me fit de la peine & le chagrin que j'en avois paroissant sur
mon visage, je ne m'entendis pas seulement accabler d'injures au mme
tems, mais donner encore un coup de bton dont je me crus assomm. Je
tournai la tte du cot d'o le coup venoit, pour voir qui toit si
hardi que de me traitter de la sorte, je vis que c'etoit le Capitaine du
vaisseau, & bien que je ne puisse esperer vraisemblablement de m'en
venger, qu'il ne m'en coutt la vie, je ne laissai pas de mettre l'pe
 la main pour la lui passer au travers du corps. Rien ne lui fit
echaper mon ressentiment que la precaution qu'il eut de me tourner le
dos. Sa fuite me l'ayant ainsi drob, un Chevalier de Malthe Espagnol,
homme d'une des premieres Maisons de toute l'Andalousie qui avoit vu son
action, mit l'pe  la main tout aussi tt, non pour m'aider  tuer
celui qui l'avoit faite, mais pour empcher que quelques uns de ses
soldats  qui il avoit dit de me tuer n'excutassent son commandement.
Il me dit de ne rien craindre, & qu'il periroit plutt que de souffrir
que ce brutal m'outraget davantage.

Le respect qu'on avoit pour lui fit que ces soldats n'oserent poursuivre
leur pointe. Les passagers mme qui toient en grande quantit dans le
vaisseau se rangerent auprs de nous pour empcher qu'on ne nous fit
insulte. Les matelots qui bandoient tout leur esprit auparavant 
joindre le vaisseau Franois se relacherent alors de leurs soins pour
voir ce que cela vouloit dire. Comme c'toit ntre vaisseau qui le
serroit de plus prs, & que l'autre qui le poursuivoit n'toit pas trop
bon voilier, il se servit de ce relche pour se tirer de pril & nous le
perdimes bientt de veu; l'autre vaisseau en ayant fait tout autant, il
s'en vint  nous pour savoir  quoy il tenoit que nous ne l'eussions
pris. Il nous trouva sous les armes les uns contre les autres, dont il
demeura tout surpris. Cependant celui qui m'avoit outrag lui ayant
voulu faire sa cause bonne il lui dit qu'il n'toit qu'un brutal, &
qu'il y avoit long-tems ou'il le connoissoit pour tel; qu'il toit fch
de n'avoir pas le pouvoir de m'en faire justice, mais que puisque
j'allois en Angleterre il me donneroit un bon conseil; que je m'en
plaignisse  l'Ambassadeur d'Espagne & qu'il le feroit arrter tout
aussi-tt. Je ne fus point content de cet expdient, que je ne trouvois
pas capable de me satisfaire, aprs l'outrage que j'avois re. J'eusse
voulu que l'on m'eut permis de lui passer mon pe au travers du corps,
ou du moins de lui couper le visage, comme il le meritoit bien; mais
enfin voyant que ce seroit inutilement que je m'efforcerois de le faire,
& que je n'en aurois jamais la permission, je rpondis  celui qui
paroissoit si bien intentionn pour moi, que l'Ambassadeur dont il me
parloit ne sauroit peut-tre ou prendre ce matre brutal, qu'ainsi je
n'en aurois aucune satisfaction. Il me repartit qu'il falloit de toute
necessit qu'il fut dcharger ses Marchandises dans quelque Port
d'Angleterre; qu'elles toient pour le compte de quelques Marchans
Anglois, & que ce seroit-l o on l'attraperoit; que cependant il me
diroit, pour me consoler tojours en attendant, qu'il ne pouvoit venir
rien de bon d'un homme comme celui-l; qu'il avoit t renegat, &
corsaire, & que Sa Majest Catholique ne l'avoit re en grace qu' la
recommandation d'un des principaux de son Conseil; que l'accs qu'il
avoit trouv auprs de lui ne meritoit pas neanmoins qu'il s'en ventt;
que ce n'avoit t qu'en lui faisant present d'une esclave qu'il avoit
achete quelque part en Barbarie; que ce Ministre en avoit pass
maintenant sa fantaisie, de sorte qu'il ne falloit pas craindre qu'il
lui servit davantage de support.

Ce Capitaine, qui toit aussi honnte que l'autre toit brutal, ayant
fait ainsi tout son possible pour diminuer l'excs de mon ressentiment,
il nous fit monter dans son bord, le Chevalier de Malthe & moi, aprs
m'avoir promis qu'il seroit lui-mme mon solliciteur auprs de
l'Ambassadeur d'Espagne. Il s'en alloit  Londres, & il nous y mena.
Nous y arrivmes pour ainsi dire en moins de rien, le vent qui nous
poussoit tant si favorable qu'il ne pouvait gueres l'tre davantage. Ce
Capitaine me tint parole d'abord qu'il y fut arriv. Il raconta 
l'Ambassadeur tout ce qui m'toit survenu, & lui en demanda justice en
mon nom. Je fus bien embarrass si je devois l'aller voir, ayant peur
que ma visite ne fut pas approuve de la Cour dans la situation o
toient les affaires des deux Couronnes. Car elles se brouilloient
tojours de plus en plus. Le Cardinal avoit fait arrter tout
nouvellement sur la frontiere un homme qui venoit  Paris pour y porter
le Parlement  se dclarer entierement contre ce Ministre. Comme ils y
avoient v beaucoup de disposition, parce qui toit arriv, ils se
flattoient que pour peu de soin que l'on prit  rattiser le feu qui
avoit commenc  parotre, il ne tarderoit gueres  causer un grand
embrasement. Cet homme fut fouill quand on l'arrta, & on lui trouva
sur lui plus de choses qu'il ne lui en falloit pour le perdre. Son
Eminence ne voulut pas qu'on fit clat de cette affaire, de peur que
cela ne hausst le coeur aux mal-intentionnez, quand ils se verroient
soutenus par une Couronne qui avoit accoutum de balancer le pouvoir de
la ntre. Cependant comme il ne vouloit pas laisser ce crime impuni, il
m'crivit de lui donner avis quand je serois arriv  Calais, par o je
devois passer en m'en revenant.

L'embarras o j'tois touchant l'Ambassadeur d'Espagne ayant tenu
quelque tems mon esprit en suspens, je me deffis  la fin de mes
scrupules. Je considerai que la visite que je lui rendrois n'avoit rien
qui fut prjudiciable au service du Roi. Je fus donc le voir, & m'ayant
parfaitement bien re, je ne lui eus pas pltt cont mon affaire, que
faisant un jugement de moi plus avantageux que je ne devois esperer, il
me demanda ce que j'tois venu faire en ce pas l. Il souponna tout
aussi-tt,  ce que je reconnus depuis, que j'y tois envoy de la part
de la Cour, tellement que m'observant depuis les pieds jusques  la
tte, il me fut ais de voir qu'il eut voulu tre devin pour savoir ce
que j'avois dans le coeur. Je lui donnai le change, & afin qu'il ne le
put deffier de rien, je lui rpondis que j'avois une affaire en France
qui m'avoit oblig d'en sortir, que je m'y tois battu contre un de mes
parens, & que comme les duels y toient deffendus, sous de grosses
peines, je n'avois point eu de repos, que je ne me fusse v en lieu de
seuret. J'eus beau dguiser ainsi ce que j'tois, je ne pus lui en
faire accroire. Il me demanda les tenans & les abboutissans de mon
prtendu combat. Je ne m'tois pas prpar  ma menterie, du moins comme
il le falloit tre pour n'tre pas trouv menteur, de sorte que lui
ayant cont la premire chose qui me vint dans la pense, il lui fut
facile de savoir que tout cela n'toit qu'une imposture; parce qu'il
avoit des gens sur les lieux qui lui en manderent la vrit. Je trouvai
cependant les choses si mal disposes pour rssir dans ma ngociation,
que suivant les instructions que j'en avois je ne jugeai pas  propos
d'en dire un seul mot; tout au contraire je tchai de m'insinuer dans la
confiance de Cromwel pour qui j'avois une lettre de creance. Comme
c'toit un fin politique il avoit des espions en campagne qui lui
rendoient compte de tous ceux qui entroient ou qui sortoient
d'Angleterre, pour peu qu'ils parussent gens  y devoir faire attention.
Il savoit ainsi ma venue ds le mme jour que j'y avois mis pied 
terre. Au reste comme il s'toit coul plus d'une semaine depuis ce
tems-l, & qu'il n'y avoit point d'apparence que j'eusse tant tard  le
voir, si ce n'est que j'avois quelque chose  examiner auparavant, je
lui devins encore plus suspect, que je ne l'tois  l'Ambassadeur. Il
n'eut garde de m'en rien tmoigner, & me traitant au contraire avec une
cordialit capable d'y prendre un bien plus fin que moi, il me dit qu'il
se tenoit bien redevable  Mr. le Cardinal des offres de service qu'il
vouloit bien lui faire faire; qu'il se donneroit l'honneur de lui
recrire, & que comme il ne tmoigneroit jamais si-bien dans sa lettre la
reconnoissance qu'il avoit de sa bont comme elle toit grave dans son
coeur, il me seroit bien oblig de lui vouloir dire de bouche tout ce
qu'il tchoit de m'en faire connotre.

Il accompagna des paroles si obligeantes d'un Diamant qui pouvoit bien
valoir deux cent pistoles: il voulut que je le prisse, & je ne voulus
pas le refuser, de peur que Mr. le Cardinal ne le trouvt mauvais. Cela
m'eut t toute sorte de soupon, suppos que j'en eusse eu auparavant.
Cependant comme tout conspiroit  me tromper aussi-bien du ct de
l'Ambassadeur, que de celui-l, son Excellence fit arrter le Capitaine
qui m'avoit fait insulte d'abord qu'il sut qu'il toit arriv 
Gravesende. Il me fit dire en mme-tems qu'il m'en feroit bonne & brieve
justice, & je n'eus pas de lieu d'en douter effectivement, puis qu'il le
fit mettre en prison. Il est vrai qu'il y avoit encore d'autres plaintes
contre lui que les miennes qui ne meritoient pas moins qu'il en fut fait
un exemple, que ce qu'il avoit fait contre moi. Au reste toutes ces
hontetez m'ayant consol de ma mchante fortune, au lieu de prendre le
paquebot pour me rendre  Calais, comme j'en avois le dessein
auparavant, je pris une barque tout exprs entre Douvres & un endroit o
il y a deux tours que les mariniers appellent ordinairement les deux
soeurs. Je le fis par ordre exprs de Mr. le Cardinal, qui m'avoit
recrit non-seulement de le faire, mais encore de dbarquer auprs de
Boulogne  une baye dont je ne me ressouviens plus du nom. Il me mandoit
que j'y trouverois de ses nouvelles, & que je ne manquasse pas 
executer de point en point tout ce qu'il me commanderoit.

Je ne pris pas soin de cacher mon depart, parce que je ne croyois point
que rien m'y dut obliger; mais  peine fus-je parti de Londres que
Cromwel d'un ct & l'Ambassadeur de l'autre mirent des gens en campagne
pour m'enlever. Ils croyoient que je dusse prendre la route de Douvres,
& ne la point quitter, que je n'y fusse arriv, mais comme j'avois ordre
de m'assurer d'une barque pour me rendre o il m'toit ordonn, ils me
manquerent en chemin. Ils furent quand ils se furent redressez, que
j'avois fait march avec un patron pour me rendre du ct de Boulogne.
Ils en chercherent quelque autre chacun de leur ct pour me devancer
s'il toit possible, mais ayant perdu quelque tems avant que d'en
rencontrer, j'tois dja en seuret qu'ils toient encore les uns & les
autres  plus de trois lieus de moi. Comme ces deux barques suivoient
la mme route que j'avois prise, & qu'elles cherchoient toutes deux la
mme chose, elles ne se furent pas pltt appers l'une & l'autre
qu'elles crurent que c'toit justement ce qu'elles cherchoient. Elles se
presserent donc de se joindre, ce qui les en devoit desabuser, pour peu
qu'elles y voulussent songer; car si c'eut t moi comme elles
pensoient, je n'eusse song qu' suivre ma route, sans me mettre en
peine de connotre qui me suivoit. Mais comme on ne fait pas tojours
reflexion  toutes choses, principalement quand l'esprit se trouve
proccup, ces deux barques qui toient armes toutes deux de Mousquets,
ne furent pas pltt  porte de se faire une dcharge qu'elles se la
firent sans se mnager en aucune faon. J'tois encore sur le rivage &
mme je n'y faisois que d'arriver. Au reste je ne sus ce que cela
vouloit dire, & j'en fus quelque tems en peine. Cependant comme le vent
toit bon pour venir en France, & qu'elles avoient fait encore prs
d'une lieue lorsque cela arriva, j'eus le plaisir de voir ce combat, o
je ne croyois pas avoir tant d'intert que j'en avois, puis qu'il se
faisoit uniquement pour l'amour de moi. Aprs cette decharge il s'en fit
encore une autre, devant que de s'aborder; puis en tant venus alors 
l'abordage, ils reconnurent quand ils eurent jett les yeux les uns sur
les autres, que ce qu'ils cherchoient n'y toit pas. Il y avoit eu deux
ou trois hommes de tus de chaque ct, & qui plus est un des deux
patrons toit bless d'un coup tout au travers du corps. Comme ils
virent cela, & qu'il ne leur serviroit de rien de se battre davantage,
ils firent leur paix, & entrerent tous dans une mme barque, aprs
s'tre dit que ce qu'ils cherchoient s'toit sauv. Car ils voyoient de
loin celle qui m'avoit apport, & quoi qu'ils ne me pussent pas
reconnotre d'o ils toient, ils se douterent bien que c'toit moi. Le
patron qui toit bless s'en vint se faire penser o j'tois, & comme il
ne me connoissoit pas, & qu'on lui demanda  quelle occasion les gens
qu'il avoit avec lui s'toient battus, il conta ingenuement tout ce
qu'il en savoit.

Je fus ravi de l'avoir vit si belle. Comme j'avois trouv l les
ordres dont Mr. le Cardinal me parloit, & que c'toit pour retourner en
mer, je crus que je devois attendre que ces gens s'en fussent loignez,
afin de ne pas tomber entre leurs mains. Les ordres qu'il m'envoyoit
toient de faire embarquer l'homme qui toit venu pour debaucher le
Parlement, & de le voir jetter en mer avant que de m'en revenir, quand
nous ferions  quatre ou cinq lieus de la rade. Comme il ne demandoit
que mon tmoignage, & que je n'avois nulle part  l'execution je crus
que je ne pouvois pas desober. Il avoit envoy ce pauvre miserable sur
les lieux, sans lui signifier un ordre si cruel: on lui avoit fait
accroire au contraire qu'on le renvoyoit en son pas. Je ne sais ce
qu'il en avoit pens en chemin, parce que ce n'toit pas l son plus
court; mais enfin quand il fut  une demie lieu de terre, & qu'on ne
craignoit plus qu'il fit retentir l'air de ses lamentations, on ne
feignit plus de lui dire sa condamnation Il fut bien surpris  cette
nouvelle, & se rcria fortement contre l'injustice qu'il pretendoit
qu'on lui fit. Elle n'toit pas trop grande, cependant, & il meritoit
bien la mort, puis que le droit des gens n'a jamais permis de faire ce
qu'il avoit fait. Il pretendoit bien le contraire nanmoins, & que puis
qu'il toit envoy par une Puissance on ne le pouvoit traiter ni comme
traitre ni comme espion, mais il eut beau reclamer contre son arrt il
lui en fallut passer par-l. Il s'y resolut donc voyant que c'toit une
necessit, & comme ceux qui le conduisoient avoient amen avec eux un
aumonier, il le confessa, puis il subit son jugement, avec plus de
confiance qu'il ne paroissoit en avoir d'abord.

Je m'en retournai ensuite d'o je venois, & ayant pris la poste  une
lieu de l je passai par Boulogne ou je fus voir Mr. Daumont qui en
toit Gouverneur aussi-bien que de tout le Boulonnois. C'toit assez que
je fusse au Cardinal pour en tre bien re. C'toit un homme tout
politique, & tout dvou  la faveur. Il me regala magnifiquement, &
aprs y avoir rest jusques au lendemain aprs midi, je repris la poste,
& arrivai  la Cour qui toit encore  Paris. La Reine d'Angleterre qui
n'avoit point eu depuis long tems des nouvelles du Roi son mari, en
toit extrmement en peine, & sachant que je revenois de ce pas l,
elle m'envoya dire, comme j'avois l'honneur d'en tre connu, qu'elle
seroit bien aise de me parler. Comme je n'avois rien de bon  lui dire,
j'eus d'abord la pense de faire le malade, pour n'tre pas oblig d'y
aller, mais considerant que cela ne pouroit pas tojours durer, &
qu'outre cela elle pouroit envoyer quelqu'un chez moi, qui me presseroit
si fort de sa part que ce seroit presque la mme chose que si j'avois
affaire  elle, je me resolus de lui obr. J'y fus donc, mais au lieu
de lui dire tout ce que je savois, je lui deguisai les choses
tellement, qu'elle n'en fut pas plus savante. Je lui dis qu'on tenoit le
Roi de si court, depuis deux ou trois mois, qu'il toit impossible d'en
pouvoir parler que par presomption; que j'avois veu en ce pas l Milord
Montaigu, & quelques autres de ses plus fideles serviteurs, qu'ils en
toient tout aussi en peine qu'elle en pouvoit tre, & que ce Milord
ayant fait deguiser son neveu pour pouvoir l'aborder plus seurement, il
avoit t pris sur le fait & envoy en prison.

Cette circonstance m'toit tout  fait avantageuse pour lui faire
accroire ce que je lui disois, mais comme cette Princesse avoit de
l'Esprit infiniment, elle me fit rponse qu'elle toit perdu, & que de
la maniere que je lui parlois elle voyoit bien que s'toit fait du Roi
son poux. Je tchai autant que je pus de calmer ses allarmes, mais
comme on a souvent un secret pressentiment de son malheur, elle pleura
amrement, sans que moi ni personne de tous ceux qui toient autour
d'elle l'en pussent jamais empcher. Elle n'avoit pas trop grand tort de
juger mal de ses affaires, & en effet les Anglois ayant pouss les
choses jusques  ce point de felonie que de faire comparotre leur Roi
sur la sellete, pour y rendre compte de ses actions, l'on vit ce que
l'on n'avoit jamais veu jusques l ni mme ce dont on n'avoit jamais ou
parler auparavant, l'on vit dis-je des sujets s'riger en juges de leur
souverain, & le condamner  la mort. Toute l'Europe fut non seulement
toute tonne d'un paricide si odieux; mais en gemit encore trangement.
Cependant personne n'entreprit de le venger, au moins des Puissances
Voisines, parce que la plpart avoient guerre ensemble, & qu'il y en
avoit mme qui toient affliges aussi bien que l'Angleterre de guerres
civiles. Nous tions malheureusement pour nous dans ce cas, & les
barricades de Paris avoient produit ce mchant effet, que tant du ct
de la Cour que de celui des Peuples il y avoit toutes les dispositions
imaginables  causer un embrasement, qui avoit bien la mine de ne pas
s'teindre si tt. La Reine Mere toit au desespoir, de ce qu'on l'avoit
force, pour ainsi dire, le poignard  la gorge, de rendre la libert 
un homme que le conseil du Roi son fils avoit trouv assez coupable pour
l'en priver. Les Peuples de leur cte qui avoient t appuys dans leur
revolte par le Parlement se tenant tout fiers de l'avoir veu couronner
par un succs avantageux au lieu de la punition qui leur en toit du,
n'en toient que plus ports  faire clater quelque nouvelle
desobissance. La Cour n'osoit plus faire d'Edits qu'ils n'y trouvassent
 reduire, & comme les ncessitez de l'Etat demandoit qu'on en fit
journellement, ou du moins que le Ministre toit bien aise de le faire
accroire, il y eut tous les jours des requtes presentes au Parlement
pour ne pas souffrir qu'on gorgeat ainsi tout le Royaume pour enrichir
un homme, dont l'avarice toit telle qu'il ne seroit jamais content
qu'il ne se fut engraiss du sang du Peuple.

L'on designoit assez par l le Cardinal Mazarin dont l'humeur mnagre
pour ne pas dire quelque chose de pis, deplaisoit furieusement  tout le
monde; mais quand on ne se fut pas assez expliqu pour le faire
connotre on le nomma bien-tt formellement, afin que personne n'en put
douter. Le Parlement fut ravi que l'on eut ainsi recours  lui pour
servir de Mediateur entre le Roi & son Peuple: plusieurs de cette
Compagnie qui avoient bon appetit crurent que cela leur donneroit moyen
de faire leurs affaires, mais comme le Cardinal n'toit pas trop
liberal, ils virent bientt qu'ils auroient beaucoup  dcompter, s'ils
vouloient faire fonds l dessus. Ceux qui avoient remarqu qu'il falloit
s'en faire craindre pour en arracher ce que l'on vouloit changerent
alors de batterie, & commencerent  le prendre  partie de tout ce qui
donnoit lieu de murmurer. Ils l'accusrent de faire durer la guerre pour
ses intrts particuliers & comme ils ne le pouvoient prouver  l'gard
de celle de Flandres, ils eurent recours  ce qui s'toit pass en
Allemagne entre Servient & ses Collegues, afin que la connoissance que
l'on avoit du pass servit de prjug pour ce qui se passoit
presentement. Ils formerent encore bien d'autres accusations contre lui,
& comme c'toit sonner le bouteselle de la guerre civile, le Cardinal
resolut de les prevenir. La Reine Mere y toit toute dispose d'elle
mme, ainsi la veille des Rois cette Princesse ayant fait sortir de
Paris le Roi son fils,  qui le Cardinal donnoit dj d'tranges
impressions de cette Ville, elle se retira  St Germain en Laye, Chateau
scitu sur la croupe d'une montagne qui est arrose au pied, de la
riviere de Seine. On ne parla plus l que d'assieger ces seditieux, &
Mr. le Prince qui ne trouvoit rien d'impossible le promit  la Reine, ou
du moins de les bloquer, bien qu'il n'eut pas plus de dix  douze mille
hommes pour le seconder dans une si grande entreprise.

Le Parlement eut t bien tonnn quand il apprit ce dessein, si ce
n'est qu'il avoit prveu la chose de longue main. Cependant comme toute
sa prvoyance n'avoit pas t jusques l que de lui faire faire des
provisions pour un si grand Peuple, & mme que cela toit absolument
impossible, il crut qu'il feroit bien mieux de rechercher un
accommodement que de s'exposer aux reproches qui lui toient
invitables, s'il etoit cause de leur perte. Quantit de pauvres gens
qui alloient extrmement souffrir n'avoient que faire en effet des
mouvemens secrets qui les faisoient tous agir: la faim les alloit
presser, & l'on n'en pouvoit douter nullement, de la maniere que les
choses se passoient dja. Car enfin, comme une si grande populace ne
subsiste d'ordinaire qu'au jour la journe, il toit non seulement tout
visible que quand elle viendroit  manquer de pain, elle l'en accuseroit
tout aussi-tt; mais qu'elle l'en rendroit peut-tre encore responsable.
Ce furent ces reflexions qui obligerent cette Compagnie de ne pas
pousser les choses si loin que quelques uns de ses membres eussent bien
voulu. D'ailleurs les plus sages toient bien aises de se disculper de
quantit de choses, dont on les accusoit. Les plus clairs vouloient
qu'il entrt plus de brigues & d'ambition dans toutes leurs assembles
que de zele pour le bien public; ainsi ils deputerent quelques uns
d'entr'eux  St. Germain, offrant de se ranger dans le devoir,  de
certaines conditions, qui montroient encore nanmoins que s'ils ne
vouloient pas tre les Matres tout  fait, du moins songeoient-ils 
tirer au bton avec celui qui le devoit-tre. Cela deplut  la Reine
Mere qui avoit t avertie ds avant leur depart de Paris des
propositions qu'ils avoient  lui faire. Ainsi les ayant renvoys sans
les vouloir couter, le Parlement s'en trouva tellement scandalis,
qu'il donna un arrt contre le Cardinal. Il y fut dclar ennemi de
l'Etat & en cette qualit indigne de remplir la place qu'il occupoit. Ce
corps donna ordre en mme tems  ce que la Ville fut garde, & comme
cela ne se pouvoit faire sans avoir des troupes, il ordonna quelques
nouvelles leves tant de Cavalerie que d'Infanterie.

Mr. de Longueville qui ne faisoit que d'arriver de Munster o il toit 
la tte de nos Plenipotentiaires, pltt  cause de sa qualit que de
son merite, au lieu de se montrer reconnoissant de la grace que la Cour
lui avoit faite de le choisir par preference  un autre pour un poste si
considerable, fut le premier  se declarer contr'elle. Il quitta St.
Germain o il avoit d'abord suivi le Roi, pour venir offrir ses services
au Parlement. Cette Compagnie les accepta de bon coeur, & sa
desobssance ayant t suivie de celle de quelques autres grands, il
pretendoit, comme il avoit le rang au dessus d'eux  la Cour, que les
offres de service qu'ils avoient faites pareillement  cette Compagnie
ne lui pouroit prjudicier pour la qualit de Gnralissime de ses
armes, quand il fut oblig de la ceder  un autre qui toit encore plus
grand que lui. Le Prince de Conti ou tent de changer sa crosse contre
une pe, car il toit Abb de St. Denis, ou envoy peut-tre par le
Prince de Cond son Frere pour avoir encore par son moyen quelque credit
dans le Parlement qu'il alloit perdre en se declarant contre lui, vint
aussi  Paris dans le mme dessein qu'y toit venu le Duc de
Longueville. Il mit d'accord par l quelques Ducs & quelques autres
personnes de qualit qui ne vouloient pas demeurer d'accord d'obr au
Duc de Longueville. Ils pretendoient voir auparavant un brevet dont sa
Maison se ventoit de devoir aller immediatement aprs les Princes du
sang. Ils ne croyoient pas cette pretention si bien tablie qu'ils ne
songeassent  la disputer, sur tout ne voyant pas qu'il en joit  la
Cour o l'on voyoit tous les jours les Princes de la Maison de Savoye &
de Lorraine lui disputer le pas. Or les Ducs soutenoient qu'ils ne le
cedoient point  ceux l, & que par consequent, ils ne devoient point
aussi le lui ceder. Mais si c'toient l leurs pretentions le Marchal
de la Motthe Houdancour qui toit mcontent du Cardinal, & qui dans le
dessein de s'en venger, parce qu'il l'avoit fait mettre en prison, d'o
il ne faisoit que de sortir, toit venu offrir pareillement sa tte &
son pe au Parlement, en avoit une contr'eux qui paroissoit beaucoup
mieux fonde que la leur. Il pretendoit que leur qualit de Duc
n'entroit point en concurrence avec la sienne, quand il s'agissoit du
commandement d'une Arme, & que les Marchaux de France toient de cent
piques au dessus deux  cet gard. Enfin toutes ces differentes
pretentions eussent peut-tre caus encore une autre guerre que celle
qui toit prte de s'allumer, quand le Prince de Conti les mit tous
d'accord par son arrive. Ceux qui disputoient ce commandement au Duc de
Longueville n'oserent disputer  sa qualit de Prince du sang ce qu'ils
toient prts de soutenir contre l'autre,  la pointe de l'pe; ainsi
tout ce diffrent s'tant termin par l Mr. le Cardinal me dit de me
prparer  retourner en Angleterre. Je pris la libert de lui
rpresenter que j'y tois suspect  Cromwel, qui y avoit bien encore
accru sa Puissance, depuis la mort funeste de Charles Premier. Cet homme
qui toit un des plus grands Politiques qu'il y ait eu depuis long tems
dans l'Europe, aprs avoir reconnu par l'experience qu'il en avoit faite
en plusieurs rencontres, que les Anglois toient gens  tout
entreprendre pour maintenir leur libert, leur avoit fait abolir la
qualit de Roi, sous laquelle ils avoient tojours vcu, pour s'riger
en Republique. Il les avoit leurs par l d'une maniere que peu s'en
falloit qu'ils ne baisassent les pas par o il passoit, & qu'ils ne
coupassent ses habits en pices pour en faire autant de Reliques. Jamais
on n'a veu en effet une si grande amiti pour un homme que ces Peuples
en eurent pour lui au commmencement. Il fit bien d'avantage encore en
leur faveur. Comme le commun Peuple aprs s'tre dlivr de la Puissance
Royale, regardoit encore une espece d'esclavage l'authorit que la
Chambre Haute avoit dans le Parlement, il la supprima tout de mme qu'il
avoit dj fait la Royaut. Il est impossible de dire les benedictions
qu'il en eut de la populace, elle en fit des feux de joye pendant
plusieurs jours, & en ayant receu des acclamations tout autant de fois
qu'il se montroit en public, son Eminence ne fut pas pltt qu'il avoit
fait ce coup l, qu'il le jugea capable de faire doresenavant tout ce
qu'il voudroit entreprendre.

La pense qu'il en eut & celle qui lui vint en mme tems de lier une
troite amiti avec lui, fut cause du commandement dont je viens de
parler. Il fit attention  la rponse que je lui avoit faite l dessus,
& comme il savoit comment j'avois t poursuivi par les gens de ce
nouveau tiran, & par ceux de l'Ambassadeur d'Espagne, peut-tre que ma
remonstrance eut fait quelque impression sur lui, si ce n'est qu'il me
croyoit plus capable qu'un autre de me mnager avec les esprits de ce
pas l. Il ne pretendoit pas seulement envoyer faire compliment 
Cromwel sur ce que son pouvoir augmentoit de moment  autre, mais
reconnotre encore ceux qui avoient le plus de credit auprs de lui,
afin de se les rendre favorables par ses largesses. Il me donna donc des
lettres de change pour vingt mille cus, me disant que s'il m'en falloit
d'avantage pour executer son commandement, je n'aurois qu' l'en avertir
& qu'il me les envoyeroit aussi-tt: C'est pourquoi rien ne me devoit
empcher de faire des avances jusques  la somme que je trouverais bon
de promettre. Je partis comme malgr moi pour ce pas l; & Cromwel ne
me vit pas pltt qu'il me reconnut. Il me demanda aussi-tt si je le
tromperois cette fois l comme j'avois fait l'autre, & que j'avois t
bien heureux de m'chaper de ses mains, que si j'y fusse tomb dans la
conjoncture o l'on toit, il ne pouvoit me dire de quelle maniere il
m'eut traitt; parce que cela eut dpendu de mille choses; qu'il me
pardonnoit, presentement qu'il n'y avoit plus de peril, principalement
si je lui apprenois ce que j'tois venu faire en Angleterre en ce tems
l.

Cromwel me parloit avec tant de bont & de cordialit que je resolus de
lui avour navement toutes choses. Je ne pris pas garde que j'allois
deroger par l au caractere dont j'tois revtu. Je savois bien
pourtant que dans le portrait qu'en a fait un homme de ce siecle, qui a
pass pour avoir beaucoup d'esprit, il a pretendu que bien loin qu'un
Ministre public doive faire le personnage que j'allois faire, il doit
bien pltt mentir avec gravit. C'est du moins la deffinition qu'il lui
donne, & qui n'est pas trop mal invente, en gard au personnage que la
plpart de ceux qui en sont revtus jouent tous les jours  la veu de
toute l'Europe; me departant donc  ce coup l de cette politique quand
je l'eusse mme cru inseparable de ma qualit, je dis  Cromwel qu'il
n'avoit pas en trop de tort de me souponner pour tre autre chose que
ce que je paroissois tre; que j'tois venu effectivement la premiere
fois en Angleterre,  un autre dessein que de lui faire un simple
compliment; que j'avois eu ordre de savoir en quel tat toient les
affaires de Charles, & de me conduire selon ce que je viendrois  en
apprendre, qu'il ne le devoit pas trouver mauvais, parce que s'il se
mettoit  la place de Mr. le Cardinal il avoueroit qu'il n'en eut pas
moins fait que lui.

Il aima mon ingenuit, & me dit qu'on faisoit bien mieux les affaires de
son matre en convenant comme je faisois de la verit, qu'en s'efforant
de la deguiser; qu'il vouloit tre de mes amis,  condition que je fusse
des siens; qu'il m'en demandoit ma parole, persuad qu'il toit que
quand je la lui aurois donne je la garderois inviolablement. Je me tins
extrmement honnor de cette maniere d'agir, & lui disant que ce n'toit
pas de mon amiti dont j'osois l'assurer, mail d'un respect dont je ne
me departirois de ma vie, il me rpondit fort obligeament que je
laissasse l le respect, & que je lui accordasse ce qn'il me demandoit.
Je tchai par une reponse toute remplie de defference & de soumission de
ne pas dementir la bonne opinion qu'il vouloit bien me tmoigner avoir
de moy. Enfin cette entreveu ayant de quoi me contenter infiniment je
tchai de me servir de l'estime dont il m'honnoroit pour avancer auprs
de lui ce que Mr. le Cardinal m'avoit recommand. Je lui parlai de la
passion que son Eminence avoit d'tre de ses amis, & qui toit telle
qu'elle ne manqueroit jamais  la moindre chose qui seroit capable de le
lui prouver. Il me rpondit en riant que je faisois mon devoir de tcher
de se lui persuader, & que s'il vouloit faire le sien, il me rpondroit
qu'il ne me conseilloit pas tellement de me fier  sa parolle que de
vouloir tre sa caution; que ce Ministre venoit d'un Pas o l'on ne le
faisoit pas une loi de tenir tout ce que l'on promettoit, qu'il toit
bien vrai qu'il n'y avoit point de regle si generale qui n'eut son
exception, mais enfin que d'tre Italien & Ministre d'Etat d'un grand
Royaume, tel qu'toit la France, & en mme tems rempli de sincerit,
c'etoit presque deux choses incompatibles; qu'il le lui diroit  lui
mme s'il lui parloit, comme il faisoit  moy, qu'il me diroit mme que
plus il y trouveroit  redire plus ce seroit une marque qu'il lui auroit
dit la verit. Il se mit en mme temps  goguenarder avec moy, sur
toutes les grimaces que l'on faisoit dans la plpart des Cours, me
demandant si celles de France & d'Espagne en avoient jamais t
meilleures amies pour toutes les Ambassades qu'ils s'toient envoyes,
aussi bien que pour toutes les alliances qu'ils eussent jamais
contractes ensemble. Je ne pus lui dire autre chose sinon que je
croyois qu'il avoit raison. Il aima encore ma bonne foi, & nous tant
separs de la sorte, il me dit qu'il me vouloit donner  diner en
famille avant que je m'en retournasse en France; qu'il ne pouvoit mieux
me marquer l'estime qu'il faisoit de moy, que de me traiter de la sorte;
qu'il n'en usoit comme cela qu'avec ses bons amis, & que de se
depouiller ainsi avec eux de sa dignit c'toit leur montrer qu'on
n'avoit pas envie de les surprendre en quelque maniere que ce pt tre.

Le Colonel Harrisson, Malmey & Lambert, toient ses plus confidens. Il
me presenta lui mme  eux, & ils me donnerent tous trois  manger, mais
trop proprement & avec trop de sumptuosit pour croire qu'ils le fissent
de bon coeur; car quand on donne  manger  ses amis on n'y fait point
tant de faon. Je fus ravi qu'il me fit connoitre ainsi lui mme ceux
qui toient les siens, & ne m'y pouvant plus tromper, puisque c'toit de
sa propre bouche, me les avoit nomms, je leur rendis  sous trois un
repas, qui n'eut pas t inferieur au leur, si j'eusse eu une maison
aussi bien meuble que je l'eusse pu souhaitter pour les recevoir; mais
comme il y a bien  dire qu'il y en ait en ce Pais l de telles, comme
il s'en trouve une  S. Cloud chez le nomm Denoiers, tout ce qui put
manquer  mon festin, c'est que le lieu o nous mangeames ne rpondoit
pas  la depense que j'y avois faite. Il est vrai que je n'y avois rien
pargn, d'autant plus que je pretendois bien le mettre sur le compte de
M. le Cardinal. Je croyois qu'il n'y pourroit trouver  redire, & que
comme c'toit pour ses interts, & non pas pour les miens, que je les
traittois, il ne m'en diroit jamais mot. Je fis aprs cela tout ce qu'il
falloit faire, & tout ce que la prudence me pouvoit suggerer pour
attirer ces trois Colonels dans son parti: mais comme l'Ambassadeur
d'Espagne m'avoit prim, & qu'il leur avoit promis monts & merveilles
pour tre sourds  toutes les propositions qui lui pouroient tre faites
de ma part, je trouvai des gens si durs qu'il me fut impossible de les
amollir. Je le mandai  Mr. le Cardinal, & l'informai en mme tems de ce
que je croyois qui en toit cause. Il me fit reponse que quoique les
Indes fournissent  l'Espagne des tresors que la France n'avoit pas,
comme ntre Couronne l'avoit tojours emport pardessus l'autre, il
falloir tcher encore que ce fut la mme chose en cette occasion;
qu'ainsi je n'y epargnasse rien, & que je n'en serois point dedi,
quelque dpense que j'y eusse faite. J'avois dja offert mes vingt mille
cus pour les gagner. Ils avoient trait cela de bagatelle, & il falloit
bien que l'Espagne chantt sur un autre ton, puis qu'ils me mprisoient
si fort: mais enfin cette lettre me parlant en termes si prcis que je
croyois pouvoir aller jusques  cent mille cus, s'il en toit besoin,
j'en fus quitte  meilleur march, puisque moyennant soixante mille, je
les fis convenir de faire tout ce que voudroit Mr. le Cardinal. Je le
mandai  son Eminence, me tenant tout fier de la victoire que je
remportois sur l'Ambassadeur; mais la reponse que j'en receus, au lieu
de me rejour, eut de quoi me mortifier trangement. Il me manda que de
la maniere que j'en usois, il s'tonnoit comment avec les Soixante mille
cus je n'avois pas encore promis la Couronne du Roi mon matre; qu'il
n'avoit que faire de leur amiti  ce prix l, & qu'il aimoit mieux s'en
passer que de l'acheter si cher. Il m'ordonna en mme tems de m'en
revenir, & n'en voulant rien faire que je ne me fusse disculp
auparavant  ces trois Messieurs de mon manquement de parole, je le fis
du mieux que je pus, quoi que j'y fusse bien empch.

Quand je fus de retour  Paris, & que je voulus porter dans mon compte 
son Eminence la dpense que j'avois faite pour les traiter, elle me dit
que je me moquois d'elle & me la raya; elle me dit aussi que s'il faloit
qu'elle payt tous les festins qu'il plairoit  ses Domestiques de
donner, le revenu du Roi n'y suffiroit pas, que c'toit  ceux qui
convioient les autres  danser  payer les violons, & qu'il n'y avoit
que moi qui voulut y obliger les autres. La manire dure dont je vis
qu'elle me parloit & qui sentoit sa correction, me parut insupportable.
J'en parlai  Mr. de Navailles qui toit comme son favori, ou qui du
moins avoit assez son oreille, pour lui redire quand il lui plairoit
tout ce que je lui aurois dit. Je lui dis que j'tois resolu de la
quitter, ne pouvant plus souffrir le mauvais traitement qu'il me faisoit
tous les jours; que je le priois de lui demander mon cong, & que je lui
en aurois obligation. Comme il toit de mes amis il me demanda si je me
moquois de lui parler de la sorte, qu'il n'toit pas homme  me croire
dans ma colere, & que s'il le faisoit, ce seroit le plus mchant office
qu'il me put jamais rendre; si je voulois perdre le tems qu'il y avoit
que j'tois  son minence; que je me donnasse patience & que ce qu'elle
ne faisoit pas en un jour pour ses domestiques elle le fesoit avec le
tems; qu'il toit bien vrai qu'elle eut pu se dispenser de me dire tout
ce qu'elle m'avoit dit; mais que ce qui me devoit consoler c'est que je
n'tois pas le seul qui essuyt ainsi ses brusqueries, qu'il n'en toit
pas exempt non plus que les autres, mais que comme ce Ministre avoit
toutes les graces du Royaume entre les mains, & qu'elles ne pouvoient
couler que par son canal, il falloit non-seulement se mordre les levres
quand on avoit la demangeaison de se plaindre de ses injures, mais
encore touffer le ressentiment qui en pouvoit natre dans son coeur;
qu'il falloir prendre le bon & le mauvais des gens  qui l'on avoit
affaire, & se resoudre quelquefois  passer de mauvaises heures, afin
d'en avoir un jour de bonnes.

J'avois bon besoin de ces remontrances pour remettre mon esprit, tant il
toit ulcer contre ce Ministre. Ce n'est pas que la dpense qu'il
jettoit sur moi injustement me souciat beaucoup, quoi que fusse dans un
tems  avoir besoin de toutes mes pices: mais il me sembloit, comme il
toit vrai effectivement, que quand il eut eu la raison de son ct
comme il toit bien loign de l'avoir, il y avoit des manires plus
honntes que les siennes de faire la correction. Mais c'toit-l son
caractere, & bien qu'il fut le plus fourbe de tous les hommes, il avoit
cela de particulier en lui, qu'au lieu bien souvent de cacher ce qu'il
pensoit il s'en expliquoit en des termes qui toient encore mille fois
plus offensans pour ceux que cela regardoit, que le soupon qu'il
pouvoit avoir, ou de leur fidelit ou de leur preudhomie. Quelques jours
aprs il y eut un Lieutenant aux Gardes de tu  un Chteau que l'on
voulut emporter en Flandres, & comme malgr le conseil que m'avoit donn
Mr. de Navailles j'tois resolu de le quitter  la premire occasion que
j'en trouverois, je lui demandai cette charge qui me fournissoit un beau
prtexte de me contenter. Il me regarda, attentivement  cette demande &
craignant qu'il ne me dit encore quelque duret, je me mordis la langue
d'avance, parce que je me sentois une certaine demangeaison de lui
parler comme il falloit, s'il venoit encore  me blmer. Mais au lieu de
me dire quelque chose de desobligeant il me rpondit avec son baragouin
dont il ne s'est jamais p deffaire jusques  la mort, _Monsieur
d'Artagnan on ne connat pas un homme pour le voir, j'ou vous avois
toujours pris pour un aigle, & j'ou vois que vous n'tes qu'un oison. Me
vouloir quitter pour une Lieutenance aux Gardes; sachez qu'un Capitaine
dans ce Regiment voudroit avoir trouqu sa charge contre vous, & vous
avoir encore doun vingt mille cous de retour. Un Gouvernement est la
moindre chouse que peut esperer oun de mes Doumestiques; vouiez la belle
comparaison qu'il y a donc doune Lieutenance aux Gardes avec oun
Gouvernement_.

Un autre  ma place se seroit consol de ce refus, par les belles
esperances qu'il me donnoit; mais comme c'toit le plus grand prometteur
du monde, & que je le connoissois mieux que personne, je ne m'en crus
pas plus avanc pour cela. Je m'imaginai au contraire que son refus ne
venoit que de ce qu'il avoit quelque Marchand en main qui lui vouloit
donner de l'argent comptant de cette charge. Je ne me trompois pas, il y
avoit le fils d'un homme d'affaire qui la lui marchandoit. Ce n'toit
pourtant gueres l le poste d'une personne de si basse naissance. Quand
j'tois arriv  Paris ces sortes de charges n'toient remplies que par
des gens de la premire qualit, mais comme la condition chez lui
n'toit pas ce qui lui paroissoit le plus recommandable, & qu'il faisoit
bien plus de cas de la richesse, il les eut donnes encore  un homme
moindre que celui-l, pourv qu'il lui en eut voulu donner cinquante
pistoles plus qu'un autre. Le Duc de la Feuillade que le Roi  honnor,
il n'y a pas long-tems, de la charge de Mestre de Camp de ce Regiment a
fait ces jours-ci une chose qui tmoigne qu'il ne ressemble pas trop mal
 ce Ministre,  la reserve qu'il chante pouille quand on ne lui veut
pas donner ce qu'il demande, & que son Eminence ne se rebutoit point
jusques  ce qu'il vit qu'il n'y avoit plus rien  esperer pour lui. Le
fis d'un Fermier General de mes amis ayant voulu acheter ces jours
passez une Enseigne aux Gardes, d'une personne de sa connoissance & de
la mienne, & le march en tant fait  quatorze mille francs, comme il a
voulu avoir l'agrment du Duc avant que de demander celui du Roi, il lui
a dit qu'il ne prit pas cette Charge de celui de qui il la marchandoit,
& qu'il lui en vouloit vendre lui-mme une pareille qui toit en sa
disposition: le fils du Fermier en a t ravi, parce qu'il a cru que
cela lui faciliteroit sa reception. Mais quand c'est venu  parler du
prix, l'autre en a voulu avoir deux mille Lois d'or, sous prtexte que
ce qui coutoit quatorze mille francs  une personne de condition en
devoit couter vingt-deux tout du moins  un roturier comme lui. Il a
voulu ainsi verifier en sa personne ce qui se dit d'ordinaire des
villains, savoir qu'ils entrent dans les charges par la porte dore:
mais quoi que celui-ci le soit de pere en fils, jusques  la millieme
generation, cela n'empche pas qu'il n'ait mieux aim ne pas entrer dans
les gardes que d'y entrer en donnant huit mille francs plus qu'il ne
falloit.

Mr. le Cardinal m'ayant refus de la sorte, je rsolus de faire ce que
me conseilloit Mr. de Navailles, c'est--dire de prendre patience,
jusques  ce qu'il plut  son Eminence de me donner quelque
tablissement. Au reste comme je ne trouvois point que j'en pusse
prendre de meilleur que d'avoir quelque charge auprs du Roi, ce fut 
cela que je buttai uniquement. Besmaux ne me ressembla pas, & soit qu'il
aimt  trouver toujours la nappe mise, ou qu'il se sentit moins propre
 la guerre qu' la servitude, bien loin de songer  sortir de celle o
il toit, il ne demanda qu' s'y enfoncer encore plus qu'auparavant. Il
dit  son Eminence que comme chacun toit de son sentiment, & croyoit
avoir raison, il ne lui demanderoit pas comme moi de lui faire changer
de matre; mais de l'attacher tellement  lui qu'il en devint desormais
inseparable; que tout ce qu'il desiroit toit d'avoir quelque charge
dans ses gardes; parce qu'il ne s'loignerait jamais par-l de sa
personne. Je ne sais si une telle demande s'accordoit bien avec la
mouche qu'il portoit toujours au coin de l'oeil. Il ne l'avoit jamais
arbore que pour apprendre  tous ceux qui ne l'avoient jamais v  la
guerre, que ce n'toit pas sa faute qu'ils eussent eu de si mchans
yeux, puis qu'il falloit bien qu'il y eut t, aux marques honnorables
qu'il en portoit encore sur le visage; pretendant donc s'avancer par-l
bien plus avant dans la carriere que je ne ferois de ma vie, & me jetter
en mme-tems de la poussiere aux yeux, il se trouva que Mr. le Cardinal
nous rendit justice bien-tt aprs  l'un &  l'autre. Comme il le
croyoit plus propre que moi  garder sa salle, & moi plus propre que lui
 rouller dans l'arme du Roi, il lui donna la Lieutenance de ses
Gardes, &  moi une charge pareille  celle que je venois de lui
demander. Nous fumes ainsi contens l'un & l'autre, & je tchai de servir
dans la mienne d'une manire que je n'y pusse pas demeurer tojours. Car
quand on est pouss d'une belle ambition, quoi qu'on ait obtenu ce que
l'on desire, on desire bien-tt quelque chose davantage. L'homme  cela
mme de particulier en lui qu'il n'est jamais content de sa fortune: Il
aspire tojours  quelque nouveaut, & le Roi mme n'est pas exempt de
cette foiblesse, quoi qu'il semble que rien ne manque  ses desirs. Ou
j'appelle foiblesse cette phrenesie qui fait que nous ne sommes jamais
contens dans ntre condition presente, & en effet bien que je vienne de
lui donner moi-mme un autre nom, je l'ai fait pltt sans y penser que
je n'en ai parl selon que je devois, pour en dire la verit.

Le Cardinal aprs avoir emmen le Roi, de Paris, tant excit par la
Reine mere & par son propre ressentiment de venger les injures communes
qu'ils avoient res du Parlement & des Parisiens qui ne les hassoient
gueres moins l'un que l'autre, quoi qu'il y eut bien  dire qu'ils leur
en eussent donn le mme sujet, le Cardinal dis-je aprs avoir resolu
dans son ame de ne pas laisser leur rebellion inpunie, tint Conseil avec
Mr. le Prince comme il s'y devoit prendre pour y russir. Mr. le Prince
avoit t detourn d'abord de cette resolution par ses veritables amis,
& par ses bons & fideles serviteurs. Ils lui avoient represent qu'il
perdroit par-l l'amiti de cette Compagnie, que son pere, dont
l'exemple n'toit pas  mpriser, avoit mnage, tellement qu'il l'avoit
tojours mise au nombre des choses qui lui toient les plus precieuses.
Mais le Cardinal, qui quand il avoit une fois affaire de quelqu'un, ne
se soucioit guerres de faire des bassesses, pour veu qu'il put parvenir
 ce qu'il desiroit, se mit  genoux devant lui pour le prier de ne pas
abandonner ses interts, qui dans cette occasion avoient une telle
connexit avec ceux de l'Etat, qu'on pouvoit dire que c'toit presque
une mme chose. Il avoit bien fait plus, il s'toit raccommod avec le
President Perrault, Intendant de ce Prince, qu'il ne pouvoit souffrir
auparavant, parce que, sous pretexte du merite & du credit de son
matre, il vouloit presque avoir autant de voix en chapitre que s'il eut
t lui mme premier Ministre. Comme il toit fier naturellement comme
le sont presque tous les gens qui viennent de peu, comme il venoit, il
parloit non seulement bien haut, quand il y alloit des intrts de Mr.
le Prince ou des siens, mais encore de ceux de moindre personne qui
appartenoit  son matre. Il toit President de la Chambre des Comptes,
qui toit beaucoup pour lui, par rapport  sa naissance, mais tant de
ceux dont je viens de parler, c'est  dire de ces gens qui ne sont
jamais contens de leur fortune, il voulait tre President  mortier. Mr.
le Cardinal le lui avoit promis par plusieurs fois, & mme eu avoit
donn parolle  Mr. le Prince, mais comme il apprehendoit l'esprit
altier de ce President, il ne s'toit pas beaucoup press de la lui
tenir. Il avoit trouv un pretexte de s'en deffendre par le peu
d'obssance que rendoit le Parlement & par l'attache que tous ceux qui
possedoient de pareilles charges avoient  les garder. Il disoit, comme
c'toit la verit, que l'un en rendoit une nouvelle cration dangereuse,
& que l'autre mettoit de l'impossibilit  le gratifier d'une de celle
qui toient dja sur pied. Il tiroit ainsi tout l'avantage qu'il pouvoit
esperer de leur raccommodement, sans qu'il lui en coutt rien, parce que
l'autre n'toit pas assez deraisonnable pour lui demander l'impossible.

Le Prince s'tant ainsi rendu aux desirs de son Eminence,  quoi la
Reine mere encore ne contribua pas peu, en le conjurant de ne pas
abandonner son fils ni elle dans une conjoncture de si grande
consequence pour eux, il fit marcher ses troupes du ct de la Riviere
de Seine au dessous de Paris. Leur petit nombre les empcha de se
pouvoir emparer de tous les postes avantageux, & comme Charenton toit
du nombre de ceux qui n'toient pas occupez, le Prince de Conti qui
avoit t declar Generallissime des forces du Parlement y envoya deux
mille hommes sous le commandement du Marquis de Chanleu. Il fit des
barricades  la hte pour se deffendre dans ce trou qui ne valloit rien.
Le Comte de Brancas, Chevalier d'honneur de la Reine Mere, tcha de le
retirer de sa desobssance avant qu'il la fit clatter davantage. Ils
toient proches parens, & les liens du sang qui doivent se faire sentir
particulierement dans un tems, comme celui-l, le rendirent hardi  ne
lui rien dguiser pour lui faire reconnotre sa faute; mais comme
l'autre se plaignoit du Cardinal qu'il accusoit de l'avoir laiss en
arriere pour avancer des gens qui avoient beaucoup moins servi que lui,
il ne le voulut jamais croire.

Mr. le Prince qui avoit peur que les Parisiens n'entreprissent de
secourir ce poste qui n'toit loign de leurs Faubourgs que d'une
petite lieu tout au plus, s'avana lui mme de ce ct l, quoi que
cette bicoque fut indigne de sa presence. Il se mit au dedans des
murailles qui enferment le Parc de Vicennes avec quelques Cavalerie
pendant qu'il fit garder l'Abbaye de Conflans & Carrieres par son
Infanterie. Il chargea le Duc de Chatillon de faire cette attaque; &
comme celui-ci vouloit  toute force tre Marchal de France, il
esperoit que le Cardinal qui avoit  coeur cette entreprise, lui en
tiendroit plus de compte que de tout ce qu'il avoit p faire, d'ailleurs
M. le Prince se servit des murailles du Parc de Vincennes comme d'un
rtranchement pour n'tre pas accabl par le nombre; car les parisiens
ne pouvoient venir  lui que par des breches qu'il y fit faire, & qui se
voyent encore aujourd'hui au mme tat qu'il les mit. Le Duc de
Chatillon qui s'toit tojours montr digne du grand nom qu'il portoit,
aprs avoir reconnu cette bicoque que Chanleu croyoit qu'il dut attaquer
du ct de Paris, parce que c'toit celui qui paroissoit le plus foible,
le trouva si bien fortifi qu'il ne crut pas s'y devoir attacher. Il
aima mieux s'addresser du ct du temple que les gens de de la Religion
ont dans ce Bourg, quoi qu'il fut naturellement plus fort que l'autre, &
que Chanleu y eut jett quelque Infanterie pour prendre en flanc ceux
qui s'avanceroient de ce ct l; mais comme il avoit nglig d'y faire
des retranchemens, comme il avoit fait ailleurs, & que l'art passe
souvent la nature, il se trouva pris justement du ct qu'il ne
s'attendoit pas. Il y courut lui mme pour le deffendre, & il s'y exposa
d'autant plus qu'il avoit peur qu'on ne l'accust d'avoir neglig de
prendre ses prcautions par une sotte credulit. Il avoit promis outre
cela au Parlement que moyennant qu'il lui donnt le nombre de troupes
qu'il demandoit, il conserveroit ce poste ou qu'il s'enseveliroit sous
ses ruines. Ainsi ayant fait une belle deffense & l'attaque n'tant pas
moins vigoureuse, l'on vit bientt tomber de part & d'autre quantit de
monde sans savoir encore qui auroit le dessus. Le Duc de Chatillon qui
avoit accompagn Mr. le Prince dans toutes ses Victoires & dans
l'attaque de plusieurs places qui toient tombes devant lui, fch de
voir resister cette bicoque aprs avoir aid  tant de grandes actions,
fit alors un dernier effort pour faire plier les troupes qui lui toient
opposes. Il y rssit & les ayant chassez de leurs retranchemens, il
les fit abbattre pour se faire un passage afin de s'avancer plus avant.
Ses gens entrerent ainsi dans la r par o l'on va au Temple. Chanleu
leur y fit tte, le mieux qu'il put, & comme il se ressouvenoit de la
parolle qu'il avoit donne au Parlement, il s'y fit tuer en faisant tout
ce que pouvoit faire un homme de tte & de courage. Le Duc de Chatillon
ne trouvant plus rien qui lui fit resistence aprs la mort de Chanleu,
s'avana vers le temple o il prtendoit bien que ceux qui toient
dedans missent les armes bas, & se rendissent prisonniers de guerre sans
coup ferir. Mais lors qu'il se defioit le moins de sa mauvaise fortune,
il lui fut tir un coup de l; dont il perdit d'abord connoissance. On
le fut dire  Mr. le Prince qui en eut t plus fch qu'il ne fut s'il
n'eut pas t amoureux de sa femme; mais comme le Duc s'toit mis depuis
peu sur le pied de mari incommode, & que ce Prince n'aimoit pas  tre
gehenn, il dit  Guittaut qui toit auprs de lui, il eut tout aussi
bien fait de n'tre point jaloux, puis qu'il avoit si peu de tems 
vivre. Les gens du Duc ne laissrent pas nonobstant la bravoure
d'achever la conqute qu'il avoit entame. Les troupes de Chanleu s'y
firent presque toutes tailler en pices, quoi que la mort de leur
Gouverneur les dut rendre moins hardis. On porta cependant le bless 
Vincennes, o il lui vint des Medecins & des Chirurgiens de tous ctez.
Le Roi lui envoya les siens, & Mr. le Cardinal en ayant fait tout
autant, il n'eut pas manqu d'en rechaper s'il n'eut tenu qu' du
secours; mais sa blessure toit mortelle, de sorte qu'il ne vcut que
jusques au lendemain, Son Eminence  qui j'tois encore m'y envoya pour
lui tmoigner le chagrin qu'il avoit de son tat. Je trouvai la Duchesse
sa femme auprs de lui. Elle toit venu en diligence de St. Germain,
lachant qu'il n'avoit plus gueres  vivre. Ce n'est pas qu'elle eut
grande amiti pour lui, elle avoit trop d'amans pour aimer un poux; &
comme c'toit la plus belle personne de la Cour, & la plus coquette, il
avoit reconnu, mais un peu tard, que s'il eut bien fait, il eut cru son
pere, qui lui disoit avant son mariage qu'il toit dangereux souvent
d'pouser une si belle femme. Je le trouvai tout attendri auprs d'elle,
soit qu'il eut regret de la quitter ou que n'ayant pas encore trente
ans, il ne put soutenir son malheur avec la mme fermet qu'il eut fait
s'il eut t dans un ge plus avanc. Charenton ayant ainsi t emport,
Mr. le Prince retourna  St. Germain avec le Duc d'Orleans qui avoit
voulu tre present  cette action. On avoit dit au Cardinal qu'il toit
sorti plus de vingt mille hommes de Paris pour s'y oposer, & que Mr. le
Prince leur avoit fait prendre la fuite, avec un seul Escadron. L'un
toit vrai, & non pas l'autre, la verit toit que ces vingt mille
hommes toient bien sortis de cette grande Ville, mais non pas qu'ils se
fussent mis en devoir de venir l'attaquer. Ils s'toient contentez de
montrer le nez sans oser en faire davantage; mais comme ce Ministre
toit un donneur d'encens sans s'informer d'avantage si on lui avoit dit
vrai ou non; Mr. le Prince, lui dit-il d'abord qu'il le vit, _que
fairont les Espagnols d'oresenavant, vous qui tenez plus de monde vous
seul, que ne fait oune arme_. Il lui demanda en mme tems  voir son
pe, supposant apparement qu'elle toit teinte du sang des pauvres
Parisiens, mais Mr. le Prince qui ne vouloit point de louanges, qui ne
lui fussent dues, & qui mme ne s'en soucioit gure aprs les avoir
merites, lui ayant cont la chose comme elle toit. _Ah qu'ou me dites
vous_, reprit-il, _& bien loin de me dire de ce qu'ou je viens
d'avancer, je les plains encoure davantage vous dont la voe est plus
dangereuse que celle d'oun Basilic; faire enfouir vingt mille hommes
pour les regarder soulement, est un ouvrage qui n'appartient qu' vtre
Altesse_.

Il lui dit encore quantit de mommeries, qui eussent t bien mieux dans
la bouche d'un baladin que dans celle d'un Ministre d'Etat. Je crois
mme que ce fut l la pense de Mr. le Prince, quoi qu'il en soit, les
Generaux des parisiens tant tout honteux de ce qu'on leur avoit pris 
leur barbe un poste qui leur eut t facile de secourir, tachrent d'en
effacer la honte par quelque conqute plus considerable. Il n'y en avoit
gueres cependant qui leur pt faire grand honneur. Tout ce que nous
tenions au dessus, & au dessous, de la Seine ne valloit rien, & ne
mritoit pas le nom de place. La seule Ville de Melun avoit quelque
reputation  cause de son antiquit. Car elle a t btie avant Jules
Cesar, & c'est du moins ce que ses commentaires nous apprennent. Mais
comme ce n'est pas l'antiquit qui rend une Ville considerable pour la
guerre, & que si cela toit il n'y en auroit gueres qui le fut en
comparaison de Treves, qui ne vaut pourtant rien; ce ne fut pas l aussi
o ils s'attacherent, parce que la riviere qui la divise en trois, de
sorte qu'on diroit presque que ce sont trois Villes, leur faisoit
craindre que s'ils separoient leurs forces pour l'attaquer, Mr. le
Prince ne tombt sur eux sans qu'ils se pussent secourir les uns les
autres. Ils bornerent donc leurs grands desseins  se saisir de
Brie-Comte-Robert, & de quelques autres bicoques. Sur la nouvelle qu'en
eut Mr. le Prince, il voulut quitter la Cour pour s'en venir dans son
arme qui tenoit pour le moins quinze ou vingt lieus de pas. 11 avoit
mis le quartier du Roi  St. Denis, parce que ce lieu lui paroissoit
plus considerable que les autres, non-seulement parce qu'il renferme les
tombeaux de nos Rois, mais encore par l proximit de Paris. Mais le
Cardinal & la Reine mere lui tmoignant que les lieux qui toient 
attaquer toient indignes de sa presence, il se laissa debaucher
d'autant plus aisment, qu'il avoit quelques amourettes qui lui
faisoient trouver agrable le sejour de St. Germain. Le Marchal du
Plessis prit sa place. Le Comte de Grancey qui a t depuis Marchal de
France & qui toit alors Lieutenant General, ayant t detach de son
arme fut attaquer Brie-Comte-Robert. Cette Ville qui est  l'entre de
la Brie du ct de Paris fit mine de se deffendre, parce qu'il lui toit
honteux de se rendre tant aux portes de cette Ville, dont elle pouvoit
esperer du secours; mais personne n'ayant paru pour deloger le Comte de
devant ses murailles, parce que le Marchal s'toit post entre deux
pour l'empcher, elle demanda  Capituler tout aussi-tt. Quelques
autres Villes qu'on attaqua ensuite firent la mme chose, & l'on ne vit
jamais plus de lchet qu'il en parut de la part des Parisiens, car quoi
que le Marchal du Plessis n'eut qu'une poigne de monde, ils n'oserent
jamais se montrer devant lui. Il est vrai que comme on avoit tir de St.
Denis les troupes qui y toient pour marcher en campagne, & qu'il n'y
toit rest qu'une Compagnie Suisse qui n'toit pas capable de la
garder, ils forcerent cette place, se flattant que par cette prise ils
repareroient le blme qu'on leur pouvoir donner avec justice, d'avoir
laiss perdre tout le reste sans coup frir. Mais s'ils se ventoient de
cette Conqute qui n'toit pourtant pas capable d'effacer leur honte,
leur vanit fut bien-tt touffe par l'arrive de Mr. le Prince. Il
quitta St. Germain pour venir reprendre cette place, il le fit mme 
leur barbe sans qu'ils osassent encore s'y opposer.

Mr. le Cardinal fut ravi de toutes ces petites expeditions, qui, bien
que de peu de consquence par elles mmes, ne laissoient pas de
resserrer tellement les parisiens qu'ils commenoient  manquer de tout.
S'ils eussent bien-fait ils s'en fussent pris  leurs Generaux  qui
c'toit  leur ouvrir les passages; mais comme ils ne songeoient tous
tant qu'ils toient, depuis le premier jusques au dernier, qu' faire en
leur particulier quelque accommodement avantageux avec la Cour, & qu'ils
n'avoient garde d'affranchir le peuple de leur misere, parce qu'aprs
cela il eut t trop insolent, ils trouvoient des difficultez  toutes
choses sans que le Parlement pt connotre s'ils disoient vrai ou non.
En effet ce n'toit pas son mtier de decider de tout cela, & il falloit
bien qu'il s'en rapportt  leur parole. La haine cependant de tous ceux
qui taient dans la souffrance retomboit sur lui, parce qu'ils
l'accusoient avec raison d'avoir allum la guerre pour ses intrts
particuliers. Comme leur mcontentement & la misere qui augmentoit de
moment  autre dans la Ville toient capables d'y exciter quelque
sedition, cette Compagnie si trouva bien embarrasse, & commena 
reconnotre, mais un peu tard, qu'on ne se soustrait jamais de
l'obessance que l'on doit  son Souverain, sans y trouver de grandes
difficultes. Tout commena mme  lui devenir suspect jusques  ses
propres Membres, parce que plusieurs d'entr'eux,  l'exemple de ses
Generaux, avoient des relations  la Cour dont ils tchoient de tirer
quelque grace devant que de lui promettre de rentrer dans le devoir.

Mr. le Cardinal qui ne demandoit pas mieux que d'augmenter le soupon
que leurs confreres avoient de leur conduite, bien loin de finir avec
eux, les tenoit en suspens, pendant que sous main il faisoit part aux
autres de toutes les propositions qui lui toient faites. Il m'employa
dans cette rencontre, & je l'y servis utilement. Je connoissois la femme
d'un conseiller qui toit coquette  un point qu'elle vouloit que chacun
lui en contt. Je l'avois servie selon son inclination, parce qu'il ne
m'en devoit couter que des paroles, & qu'on n'a pas plus de peine  dire
 une femme qu'elle est jolie, quoiqu'on ne le dise souvent qu'au
prejudice de la verit, que si on lui disoit ce qu'on en pense
veritablement. Sa coquterie avoit dplu d'abord  son mari, qui croyoit
que l'appannage d'un homme qui a une femme de cette humeur est d'tre
bien-tt ce que tant d'autres sont; mais le tems & l'experience lui
ayant appris que bien que cela arrive ordinairement il n'en toit pas de
mme avec elle, & que si elle aimoit la fleurette elle n'en aimoit pas
moins la vertu, s'y accoutuma, non-seulement, mais se fit encore souvent
un regal de lui entendre parler de ses intrigues. Elle lui avoit dit que
j'tois du nombre de ses amans, & comme je n'avois pas encore quitt Mr.
le Cardinal & que ce Magistrat croyoit que je pourrois tre instruit
plus particulierement qu'un autre des demarches de ses confreres, elle
m'crivit une lettre par son conseil dont la teneur toit qu'elle avoit
cru que je lui disois vrai, quand j'avois pris soin quelquefois de lui
assurer qu'elle ne m'toit pas indifferente, qu'elle craignoit bien
cependant de s'y tre trompe, parce que quand on aimoit veritablement
on trouvoit bien moyen malgr ce qui se passoit entre les deux partis,
de revoir ce que l'on aimoit; que l'on n'toit pas si exact sur les
passeports que je n'en pusse obtenir un, pour peu que je voulusse m'y
employer; qu'elle s'offroit mme de m'en sauver la peine, si j'y
trouvois quelque difficult; que je n'avois qu' le lui faire savoir, &
qu'elle m'en envoieroit un tout au pltt.

Je montrai cette Lettre  Mr. le Cardinal, non pas pour lui demander
permission d'aller voir cette Dame, car c'toit dequoi je me souciois le
moins; mais pour savoir de lui s'il ne vouloit point se servir de cette
occasion pour me faire menager quelque chose dans la Ville qui pt
tourner  son avantage. Il me dit qu'il me savoit bon gr de lui en
parler, que j'eusse  accepter cette proposition, & que devant que ce
passeport m'arivat, il me diroit tout ce que j'aurois  faire pour son
service; qu'il y alloit penser serieusement, parce qu'aprs une meure
reflexion, on se trompoit moins que quand on decidoit des choses  la
bouluve. Une heure aprs il m'envoya chercher pour me faire entrer dans
son Cabinet. Il me demanda d'abord qu'il me vit, si j'entendois bien 
faire l'amoureux, & lui ayant rpondu qu'il avoir t un tems que je ne
m'en acquittois pas trop mal, & que je ne croyois pas encore l'avoir
oubli; tant mieux, me dit-il, mais ne me tromperas tu point, car quand
on a une matresse il est bien rare qu'on ne lui sacrifie pas son Matre
dans l'occasion. Je lui rpondis que cela arrivoit quelquefois, mais non
pas  un honnte homme; d'ailleurs qu'il falloit que ce fut une
matresse aime, mais que quand elle ne tenoit pas plus au coeur que me
faisoit celle-l, ni le matre ni mme le moindre ami, n'avoit rien 
apprehender, que je ne l'avois jamais veu pour m'en faire une attache,
mais par un simple amusement; que quand on en toit sur ce pied-l avec
une personne, on demeuroit tojours avec elle le matre de son secret;
qu'ainsi si elle ne savoit le sien que par moi, il pouvoit conter
qu'elle n'en seroit jamais plus instruite qu'elle le pouvoit tre
presentement. Il me rpartit que puis que je ne l'aimois pas, il avouoit
avec moi qu'il devoit mettre toute crainte bas, qu'ainsi j'eusse  lui
crire sans perdre de tems qu'elle eut  m'envoyer le passeport qu'elle
m'offroit.

Je le fis d'abord que je l'eus quitt, & comme nous avions les mmes
sentimens elle & moy, & que nous ne songions qu' nous tromper, elle ne
perdit point de tems de sa part, pour m'envoyer ce que je lui demandois.
Je la fus trouver le premier jour que j'eus son passeport, & jouant
extrmement bien mon personnage auprs d'elle, j'en fis si bien
l'amoureux qu'elle trouva qu'une absence de cinq semaines comme j'avois
t, sans la voir, toit un merveilleux secret pour rechauffer l'amant
le plus froid. Cependant pour ne me point dementir de l'ardeur que je
lui tmoignois, je lui dis en confidence qu'avant qu'il fut peu
j'esperois que nous nous reverions, sans qu'il fut besoin d'avoir
recours  un passeport. Je n'en voulus pas dire davantage, sachant que
si je ne disois ainsi les choses qu' demi, elle n'en auroit que plus de
curiosit de savoir ce que j'entendois par l. Cela ne manqua pas
d'arriver. Elle me pria de m'expliquer mieux, & feignant de me repentir
en quelque faon d'avoir trop parl, je ne voulus jamais rompre le
silence qu'elle ne m'eut fait serment qu'elle ne raporteroit jamais 
personne ce que je voulois bien lui dire pour lui marquer mieux la
passion que j'avois pour elle. Je ne faisois pas trop bien de lui
demander une chose comme celle l, moi qui me doutois qu'elle me
tarderoit gueres  tre parjure; mais enfin comme je savois que les
grimaces sont souvent de saison, & que mme elles font mieux russir que
tout le reste, je n'eus pas de peine  me deffaire des scrupules que je
pouvois avoir l dessus: la Dame me jura tout ce que je voulus, & je lui
dis aprs cela que tels & tels Presidens & tels & tels Conseillers
avoient promis  Mr. le Cardinal d'tre dans ses intrts au prjudice
de toutes choses, qu'on leur avoit promis des benefices  la plupart
pour leurs enfans, & que cela s'executeroit d'abord qu'il viendroit  en
vaquer; que moyennant cette recompense ils avoient promis de quitter
Paris incessamment, & de se retirer  Montargis o le Roi avoit
transfr leur compagnie par une Declaration; que ceux qui y resteroient
seroient en petit nombre aprs cela; de sorte qu'il ne seroit pas
difficile  son Eminence de les abbatre: d'ailleurs, que le peuple qui
se plaignoit dja d'eux les tourneroient bientt en ridicules, voyant
que la plus saine partie de leur Compagnie les auroit d'abandonnez, &
que ce qui en resteroit dans la Capitale du Royaume ne meriteroit pas de
porter le nom de Parlement.

La Dame goba d'autant pltt cette nouvelle, que tous ceux que je lui
avois nommez toient devenus suspects  leurs confreres, ils savoient
effectivement qu'ils avoient fait quantit d'avances  la Cour pour
embrasser son parti, & que si cela ne s'toit pas encore conclu ce ne
pouvoit tre tout au plus, que parce que leurs demandes ne s'accordoient
pas avec la gueuserie. Comme la plpart des Provinces avoient part  la
desobssance du Parlement, & qu'elles suivoient son exemple l'argent
qui en revenoit toit si rare, que bien loin de le pouvoir prodiguer,
comme ils desiroient, on ne pouvoit jamais en tre trop bon mnager.
Aussi n'avois-je pas cru devoir avancer qu'ils eussent t gagnez par du
comptant, ce que j'eusse dit se fut dtruit par l'tat presente des
affaires, & il toit bien plus  propos d'avoir recours, comme j'avois
fait,  une chose sur laquelle on ne me pouvoit convaincre de mensonge.
Le Mari  qui la Dame fit part de ce que je lui avois dit s'y laissa
surprendre aussi-bien qu'elle, tellement qu'en ayant fait rapport  ceux
de sa Compagnie qu il croyoit n'avoir aucune liaison avec la Cour, ils
firent diverses assembles entr'eux o ils n'eurent garde d'appeller
ceux qui leur toient suspects. Je n'avois pas nomm cependant  la Dame
ceux qui le leur devoient tre davantage, & qui recevoient effectivement
des bien-faits de la Cour sans que personne en fut rien. Cela eut
detruit la confiance qu'ils avoient en eux, & par consequent les
services que ceux l rendoient, en affectant que tous les conseils
qu'ils dormoient toient uniquement par rapport aux interts de la
Compagnie, & au bien du Peuple. Quoi qu'il en fait cette finesse
commenant  jetter de la division entre la plpart, on pouvoit esperer
d'en receuillir bien-tt quelque fruit, quand le Duc de Beaufort qui
s'toit sauv de prison depuis peu, & qui avoit embrass le parti du
Parlement tcha de rparer le faux bruit qui couroit de la defection de
tous ces membres. Comme il ne pouvoit pardonner au Cardinal tous les
maux qu'il lui avoit fait souffrir, il ne pouvoit entendre sans horreur
qu'on voulue se raccommoder avec lui: ainsi prenant soin de justifier
ceux que j'avois tch de noircir, je courais grand risque de voir
toutes mes esperances renverses, quand le hazard pltt que le reste
runit les esprits au moment qu'ils paroissoient se brouiller de nouveau
tout autant qu'auparavant.

Le mauvais tat des affaires des parisiens ayant oblig le Parlement
d'envoyer demander du secours aux Espagnols, l'Archiduc Leopold, qui
commandoit dans les Pas-Bas, crut non seulement devoir en promettre 
celui qu'il avoit envoy vers lui; mais encore lui crire une lettre de
sa propre main pour marquer qu'il pouvoit s'y assurer. Un de ses
Gentilhommes l lui apporta de sa part, & la Cour en ayant nouvelle, &
mme que cet Archiduc devoit entrer lui mme en personne en France pour
faire lever le blocus de Paris, la Reine Mre qui avoit toujours paru
ferme dans la resolution de punir cette grande Ville, changea tout d'un
coup de sentiment par le peril qui la menaoit. Elle crut, avec raison,
que ce Prince qui avoit dja proffit de nos desordres en reprenant en
Flandres quantit de bonnes Places, pouroit bien y joindre en passant
celles qu'il trouveroit  sa devotion, soit sur la Frontiere de Picardie
ou mme dans le coeur du Royaume; ainsi la ncessit l'obligeant de se
relcher de la fiert, elle envoya un Heraut d'armes pour proposer
quelque accommodement au Parlement. Je ne sais  quoi son conseil
pensoit d'envoyer ainsi un Heraut d'armes aux sujets du Roi, puis qu'ils
ne s'envoyent jamais que de Souverain  Souverain. Mais la crainte que
l'on avoit de la venu de l'Archiduc avoit tellement troubl la cervelle
 la plpart, qu'ils ne savoient plus ce qu'ils faisoient. Ce Heraut
s'tant present  la Porte St. Honor avec sa cotte d'armes, & son
bton, on en donna avis  cette Compagnie qui ne s'assembloit plus comme
de coutume pour vaquer aux affaires des particuliers, mais seulement 
celles qui avoient du rapport  elle, ou  l'Etat en general. Comme elle
toit tojours divise entr'elle, & que ceux qui toient bien
intentionnez pour la Cour ne cherchoient qu' ramener les autres  leur
sentiment, ils prirent cette occasion aux cheveux pour les faire revenir
de leur devoir. Ils leur rpresenterent qu'ils avoient tout tant qu'ils
toient dja donn assez  mordre sur leur conduite, en envoyant
demander du secours aux ennemis de l'Etat, sans s'attirer encore de
nouveaux rproches; que s'ils recevoient ce Herault, ce seroit donner
lieu  leurs ennemis de les accuser comme ils faisoient dja de vouloir
s'riger en Souverains; qu'ainsi il falloit le renvoyer, & faire savoir
 cette Princesse que s'ils ne l'avoient pas receu ce n'toit que parce
qu'ils n'toient pas si criminels qu'on tchoit de les faire passer dans
son esprit.

Le Parlement trouva ce conseil tout  fait honnorable pour lui, & cet
avis ayant pass  la pluralit des voix, il envoya les gens du Roi pour
faire part  la Reine du sujet pour lequel on avoit renvoy ce Herault.
Il y avoit parmi ces Deputez des gens bien intentionnez pour la paix, &
comme cette soumission toit du got de la Cour, & qu'elle vouloit
s'affranchir de la crainte qu'elle avoit de la venu de l'Archiduc, elle
leur proposa une conference pour terminer  l'amiable les differens qui
divisoient les esprits. Ils ne purent l'accepter de leur chef, quelque
bon dessein qu'ils en pussent avoir. Il falloit qu'ils en fissent
rapport auparavant au Parlement, & l'ayant fait en des termes qui
marquoient que s'ils en toient crus ou proffiteroit bien-tt de la
disposicion o la Reine Mere toit de leur pardonner, leur avis fut
suivi d'un consentement unanime. On convint de parr & d'autre que l'on
s'assembleroit  Ruel pour y examiner toutes choses. Le Parlement y
envoya des Deputez, & le Cardinal Mazarin y tant all lui mme de la
part de la Cour, le Duc d'Orleans honora ces conferences de sa presence.
Enfin aprs bien des contestations la paix fut conclu entre les deux
partis. Mais elle fut de peu de dure, desorte que devant qu'il fut peu
la guerre civile se ralluma si fortement que tout ce que l'on avoit veu
jusques l n'toit rien en comparaison de ce qui se vit alors.

FIN.



                                TABLE
                                 DES
                        PRINCIPALES MATIERES
                    Contenus dans ces Memoires.



   A.

   _Agnan_ (S.) Capitaine des Gardes du Duc d'Orleans.           400

   _Aire_ pris par les Franois.                                 130
     Le Cardinal Infant tche de le reprendre.                   151

   _Angleterre_ (Reine d') refugie en France.              262, 527

   _Angleterre_ (Roi d')                                         506
     Prisonnier                                             506, 527
     condamn  mort & execut.                                  518

   _Anglois_, leur caractre.                252, 253, 261, 263, 268

   _Anguien_ (le Duc d')                                         137
     Veut secourir Rocroi.                                       239
     Gagne la Bataille de Rocroi.                                242
     Va sur les frontieres de Lorraine, prend Thionville.
     Affaire qui lui arrive au Palais d'Orleans.                 399
     Ce qu'on dit de lui  l'affaire de Nortlinguen.             404
     S'acommode arec le Duc d'Orleans.                           421
     Assiege Dunkerque.                                     456, 458
     Prend cette Place.                                          461
     Prend le nom de Prince de Cond.                            474
     Ce qu'il fait aux guerres de Paris.                    547, 549
     Bon mot de ce Prince.                                       551
     Ses entretiens avec le Cardinal Mazarin.                    551

   _Aramis_. Mousquetaire Bearnois.                14, 266, 269, 347

   _Arras_, assieg.                                              69
     Ce que disoient les Assiegez en raillant les Franois.   70, 71
     Demande  capituler.                                         84
     S. Preuil en est fait Gouverneur.                            90
   _Artagnan_. Sa famille,                                         1
     Est Bearnois.                                                 2
     N d'un pere pauvre. Part du Bearn: avis que son pere
     lui donne en partant.                                         4
     Querelle qu'il a avec un Gentilhomme entre Blois & Orleans.   5
     Est mis en prison.                                         7, 8
     En sort.                                                     10
     Arrive  Paris.                                              13
     Se bat.                                                  20, 21
     Blesse son homme, sa gnrosit.                             22
     Le Roi le veut voir.                                         26
     Un Garde du Cardinal le traite d'Aprentis Mousquetaire.      30
     Se bat avec ce Garde & le blesse.                            31
     Le Roi lui parle & le fait mettre Cadet aux Gardes.          50
     Lui donne cinquante Lois.                                   51
     Cherche  se batre avec le Gentilhomme avec lequel il y a           eu querelle.                                                102
     Se rend amoureux d'une Hotesse.                             105
     Le Gentilhomme le veut faire assassiner.               104, 113
     Les Assassins sont pris.                                    119
     Joue & gagne.                                               114
     Ce qui se passe avec son Htesse.                           127
     Va en Campagne.                                             149
     Revient. Ce qui se passe aprs son retour avec sa
     Matresse.                                        162, 164, 167
     Le Mari le surprend avec sa femme & lui lche un coup de
     Pistolet.                                              167, 168
     Ce qui arrive au Mari.                            170, 173, 174
     On lui dfend de voir sa Maitresse. Il la voit.        175, 200
     Ce que fait le Mari.                                   200, 201
     Est surpris par le Mari avec sa Matresse.                  204
     Saute d'une fentre.                                        205
     Comment il se tire de cette affaire.                        207
     Obtient un Decret contre le Mari & le fait emprisonner.     210
     M. de Treville lui fait une Mercuriale.                213, 215
     Promet de ne plus voir cette femme.                         217
     Ecrit  cette femme, qui lui fait rponse.                  218
     Cette femme le fait insulter par des Suisses.               222
     Est bless.                                                 223
     Fin de cette amourette.                                     224
     Va en Angleterre.                                           250
     Se trouve  une Bataille.                                   256
     Retourne  Paris.                                           262
     Est appell en duel par un Anglois. Reoit un billet d'une
     Angloise.                                                   262
     Fait demander la vie  l'Anglois.                           270
     Reoit un second Billet de l'Angloise.                      272
     Se rend amoureux de cette Angloise.                         274
     En est maltrait.                                           276
     Rend service au frere de l'Angloise.                        279
     La femme de Chambre de l'Angloise se rend amoureuse de lui. 286
     Avantures qu'il a  ce sujet.                287, 307, 309, 312
     Couche avec l'Angloise par un plaisant stratagme.          312
     Suite de l'avanture.                                   314, 315
     Malice que lui fait la Femme de Chambre, avanture
     plaisante.                                        318, 322, 323
     Lettre qu'il crit  l'Angloise.                            316
     En obtient les dernieres faveurs volontairement.       333, 346
     On veut l'assassiner.                                       346
     Suite de cette affaire.                                348, 349
     On lui refuse une Casaque de Mousquetaire.             361, 362
     Entre dans les Mousquetaires.                               378
     Se rend amoureux d'une Dame. Caractere de cette Dame.       382
     Les Domestiques de cette Dame lui rendent de mauvais
     offices.                                               385, 387
     Gagne dans une seance neuf cent Pistoles.                   394
     Fait la Campagne en Flandres.                          420, 421
     Ce qui lui arrive au Siege de Bourbourg.                    401
     Se rend encore amoureux.                                    413
     Une Dame lui crit une Lettre.                              491
     Ce qui lui arrive dans cette occasion. Fait une autre
     Campagne en Flandres                                   420, 421
     Est appell auprs du Cardinal Mazarin pour Gentilhomme.    425
     Malheurs qui lui arrivent.                                  426
     On le veut encore assassiner.                               432
     Sa Matresse empoisonne son Mari                            433
     Elle se remarie. Fait une autre Matresse.                  441
     Histoire de cette Matresse.                      441, 453, 454
     Se veut marier avec Madame de Miramion.                455, 462
     Tire cette Dame des mains de Bussi Rabutin qui l'avoit
     enleve.                                                    465
     Son tat chez le Cardinal.                             468, 472
     Entre dans les Barricades de Paris.                    478, 480          Ce qu'il y fait. _La mme_
     Ce qui lui arrive  ce sujet.                               486
     On veut l'assassiner encore.                                495
     Mauvais office que lui rend un de ses Camarades.            498
     Le Cardinal lui fait mauvaise mine.                    498, 499
     L'envoye en Allemagne vers les Plenipotentiaires pour
     la Paix.                                                    504
     Passe en suite en Angleterre.                          506, 509
     Ce qui lui arrive en son voyage & sur mer.             510, 517
     Reoit un coup de bton dans le Vaisseau.                   517
     De quelle maniere il se menage en Angleterre.               522
     Cromwel lui fait present d'un Diamant.                      522
     Part sans rien dire, d'Angleterre.                          523
     On le poursuit.                                             524
     Arrive  Paris.                                             527
     Le Cardinal le renvoye en Angleterre.                       534
     Caresses que lui fait Cromwel.                         535, 537
     Est trait par les Confidens de Cromwel, il les traite.     539
     Maneges qu'il fait en Angleterre.                      539, 540
     Retourne  Paris, o il est mal recompens par le Cardinal. 540
     Est fait Lieutenant aux Gardes.                             556
     Ses intrigues pendant les troubles de Paris.                558

   _Athos_, Mousquetaire Bearnois.                 14, 167, 168, 347

   _Avantures_.                      5. 105 & suiv. jusqu' 224, 264
     & suivantes jusqu' 346, 382, 405, 441, 448, 455, 486, 510, 291
   _Voyez Meuniere. Portraits._

   _Aumont_ (le Marchal d')                                     364

   _Autorit_ absolu en France, son
    commencement.                                 160, 161, 176, 178


   B


   _Baiette_ (Fort de la) pris par le Marchal de Gassion.       363

   _Bapaume_ assieg par le Marchal de la Meilleraye.           154

   _Baricades_ de Paris.                          478, 496, 528, 548

   _Bassompierre_ (le Marchal de) sort de la Bastille, aprs la
    mort du Cardinal de Richelieu.                               199

   _Bataille_ de Rocroi.                                         142
   Entre le Roi d'Angleterre & les Parlementaires.               261

   _Baumont_, Gouverneur de Bologne, son caractre.              526

   _Bearnois_, leur caractre.                                  2, 9

   _Beaufort_ (le Duc de)                                        246       Arrt.                                                     249
     Sort de prison.                                             562

   _Beauvais_ (l'Evque de)                                      238
     Chass de la Cour.                                          244

   _Beauvais_ (la) Femme de Chambre de la Reine.                 227

   _Bedfort_ (le Comte de)                                  252, 253

   _Bernajoux_ Capitaine du Regiment de Navarre bless par
    d'Artagnan.                                               20, 22

   _Besmaux_, Cadet aux Gardes, se fait apeller Montlesun.    58, 59
     Son caractre.                                               55
     Fait faire un Baudrier en Broderie qui n'a point
     de derriere.                                     61, 63, 64, 68
     Sa fortune.                   395, 425, 452, 456, 468, 472, 545

   _Biscarat_, creature du Cardinal de Richelieu.                 20

   _Bouillon_ (le Duc de) a des engagemens avec les
   Espagnols.                                     133, 134, 136, 139
     Met le Siege devant Damvilliers, le Roi lui pardonne.       154
     Entre dans la Conspiration de Cinqmars.                     187
     Est arret. Donne Sedan pour racheter sa vie.               196
     Est declar Prince.                                         354

   _Bourbourg_ assieg par les Franois.                         405

   _Boisdauphin_ (le Chevalier de)                               291
     _Voyez le Comte de Laval_

   _Bouvard_ Medecin du Roi, ignorant.                48, 49, 52, 55

   _Brancas_ (le Comte de)                                       548

   _Bres_ (le Marchal de) son caractre.                       141
     Enleve une femme dont il fait tuer le mari.            142, 154
     Mchant Office qu'il rend  S. Preuil.                      158

   _Bres_ (le Duc de) sa mort.                                  458

   _Breuil_ Maison de plaisance de l'Electeur de Cologne.        515

   _Brie Comte-Robert_.                                          554

   _Briqueville_, Mousquetaire.                             165, 168

   _Broussel_.                                              477, 514

   _Bussi Rabutin_, son Caractre, enleve Madame de Miramion
     qu'Artagnan delivre.                                        463


   C.


   _Cahusac_, creature du Cardinal de Richelieu.                  20

   _Campagnac_, Gentilhomme Domestique du Duc de Bouillon fait
     un Trait avec le Cardinal Infant.                          138

   _Capelle_ (le Fort de la) pris par le Marchal de Gassion.    363

   _Cardinal Infant_. Veut faire lever le Siege d'Arras.          69
     Attaque un Fort.                                         78, 79
     Le prend, on le reprend sur lui.                             81
     Le reprend, & est oblig de le quitter
     encore.                                       83, 151, 152, 236

   _Carmain_ (le Comte de) sort de la Bastille aprs
   la mort du Cardinal de Richelieu.                             199

   Cavois, Capitaine Lieutenant des Mousquetaires  pied du
     Cardinal de Richelieu.                                   36, 45
     Caractre de sa femme.                                       46
     Disgrace de Cavois auprs du Cardinal. Sa femme,
     lui fait faire le malade. Ce que produit cette
     supercherie.                                     45, 46, 52, 54

   _Champfleuri_, Capitaine des Gardes du Cardinal
     Mazarin                                                501, 503

   _Chancellier de France_, son caractre.                       230

   _Chanleu_.                                               550, 551

   _Charenton_ attaqu, pris.                          548, 551, 551

   _Chteauneuf_, Garde des Sceaux.                         247, 248

   _Chtillon_ (le Marchal de)                     81, 82, 152, 153
     Son caractre.                                              142
     Bon mot de ce Marchal.                                     552

   _Chtillon_ (le Duc de)                             474, 549, 551

   _Chtre_ (M. de la) arret.                              248, 249

   _Chavigny._                                              195, 224
     Est acus d'aimer la Reine.                                 225
     Le Cardinal Mazarin empche qu'il ne se racomode avec elle. 227
     Se racomode avec le Duc d'Orleans. Ce qu'il fait contre
     la Reine.                                         228, 231, 235
     On lui te sa Charge.                                       244
     Avoit retir chez lui le Cardinal Mazarin.                  249

   _Chevreuse_ (Madame de) son caractre.                        246

   _Christine_, Reine de Sude.                                  506

   _Cid_.                                                        507

   _Cinqmars_, fils du Marchal Deffiat, favori de
     Lois XIII.                                            178, 179
     Veut faire assassiner le Cardinal de Richelieu.        180, 183
     Le veut tuer lui-mme, & fait faire un Poignard pour
     cela qu'il porte pendu au pommeau de son pe.              184
     Sa Conspiration.                                            187
     Sa dissimulation, ses artifice pour perdre le Cardinal.     188
     Persiste dans sa Conspiration.                              190
     Empche le Roi d'aller trouver le Cardinal.                 193
     Est arrt, perd la tte.                                   195

   _Coaislin_  (le Chevalier de)                                 248

   _Colonel_,  qui l'on fait essuyer une mortification.          72

   Combat entre deux Barques qui poursuivent d'Artagnan.         524

   _Cond_ (le Prince de) pere d'Anguien.                        397
     Sa mort.                                                    474

   _Cond_. (le Prince de) _Voyez Anguien_.

   _Confesseur_ (mot dit  un)                                   439
     Confesseur de Lous XIII.                                   234

   _Conti_, Le Prince de Conti.                             532, 533

   _Couilloure_ pris par le Marchal de la Meilleraye.           187

   _Courtrai_.                                         428, 432, 475

   _Couturire_ (avanture d'une) avec d'Artagnan.                486

   _Cox_, Anglois.                                               264

   _Cromwel_.                                                    507
     Son caractre.                                    508, 522, 534
     Ses confidens                                               538


   D.


   _Damvilliers_, repris par les Franois.                       154

   _Danneveu_, Mousquetaire.                                      84

   _Delpont_ (le Comte)                                     428, 432

   _Desnoyers_, Secretaire d'Etat.                               155
     Mchant office qu'il rend  S. Preuil             157, 224, 233
     Est disgraci.                                              234

   _Dissimulation_ ncessaire  un Ministre Public.              536

   _Ducs_.                                                       533

   _Dunkerque_.                                        456, 459, 461


   E.

   _Espar_ (d').                                            178, 179

   _Eperons_ (Journe des).                                      192

   _Essor_ (des) Capitaine aux Gardes.                  50, 365, 406

   _Essex_ (le Comte d').                                        255

   _Evremont_ (S.)                                          456, 459


   F.

   _Fabert_ (M. de) Sa mine.                                      17
     S'oppose au Marchal de la Meilleraye.                      144
     Son caractre.                                              195
     Est pourvu du Gouvernement de Sedan.                        361
     Passe pour avoir un Genie.                                  510
     Sa politique  l'gard du Cardinal Mazarin.                 511

   _Feuillade_ (le Duc de la).                                   544

   _Folquin_ (le Fort de S.) pris par le Marchal de Gassion.    363

   _Fondreville_, Gentilhomme Normand.                      259, 261

   _Fontaine_ (le Comte de).                                     237
     Est tu  la Bataille de Rocroi.                            243

   _Fontrailles_, ami de Cinqmars, ce qu'il fait. 187, 194, 195, 196

   _Franois_, leur caractre.                              358, 359


   G.

   _Gassin_.                                 240, 242, 353, 363, 430

   _Germain_ (S.) en Laye.                                       530

   _Glen_ (le Gnral).                                         404

   _Granc_. (le Comte de).                                 364, 365

   _Grandier_ jug par des Commissaires.                    160, 161

   _Grammont_ (Mot du Marchal de)                               355
     Est fait prisonnier.                                   403, 476

   _Gravelines_.                                                 362
     Attaqu par les Franois.                                   369
     Se rend.                                                    377

   _Gubriant_ (le Marchal de) prend Rotwiel, &. est
     tu deux jours aprs.                                       250

   _Guisant_.                                                    475


   H.

   _Hallier_ (M. du) Marchal de Camp.                        74, 83

   _Harcourt_ (le Comte d')                                 250, 252
     Les Anglois le mprisent.                              254, 256

   _Harrisson_, Colonel.                                         538

   _Heraut d'Armes_ envoy par la Reine au Parlement de Paris.   563

   _Hoca_ (Jeu de) chez le Cardinal Mazarin.                     356

   _Homme_ n'est jamais content.                            546, 548

   _Honrecourt_ (la dfaite de).                                 192

   _Hpital_ (le Marchal de l').                           237, 240


   J.

   _Jalousie_, son caractre.                                    166
     Jalousie des Mousquetaires & des Gardes du Cardinal
     de Richelieu.                                            14, 25

   _Importans_ (Cabale des)                                      249

   _Italiens_, leur caractre.                              358, 537

   _Jussac_.                                                      16
     Commandant dans le Havre de Grace.                       18, 23


   L.

   _Lambert_ (le Colonel).                                       538

   _Laval_ (le Comte de) Histoire de son Mariage.           291, 292
     Fait un appel  Treville.                              301, 303
     Est bless au Siege de Dunkerque.                           459
     Sa mort.                                                    461

   _Lauberdamont_, Chef des Commissaires dans l'affaire
     de Grandier.                                                160

   _Leide_ (le Marquis de)                                  456, 459

   _Lens_ pris par les Franois.                                 152

   _Leopold_ (l'Archiduc)                                        562

   _Lerida_.                                                     474

   _Lettres_ d'une Angloise  d'Artagnan.                   264, 272
     Lettre d'Artagnan  l'Angloise.                             227
     Lettres de la mme Angloise au Marquis de Wardes que
     reoit d'Artagnan.                                          315
     Lettre d'Artagnan  la mme.                                326
     Lettre du Cardinal Mazarin.                                 371
     Lettre de la femme d'un Partisan  d'Artagnan.              416

   _Longueville_ (le Duc de).                                    532

   _Loudun_ (Religieuses de).                                    160

   _Lois_ XIII. Son caractre.                        131, 171, 182
     Va en Roussillon.                                      183, 185
     Suite de son caractre.                                     186
     Prend ombrage de la puissance du Cardinal de Richelieu.     199
     Fait des reflexions sur la mort.                            226
     Chasse son Confesseur.                                      234
     Chasse Desnoyers. _La mme_.
     Fait dresser une Declaration pour tre execute aprs
     sa mort.                                                    235
     Meurt.                                                      238

   _Lois_ XIV. (Mot de) au sujet des Protestans de son
     Royaume.                                                 44, 45
     On lui donne pour Gouverneur le Marquis de Villeroy.        423
     Sort de Paris avec la Reine, sa mere.                       530

   _Luc_ (Madame de S.) raille & insulte par le Cardinal
     de Richelieu.                                               199


   M.

   _Mainville_.                                             367, 369

   _Mainvilliers_. Cadet aux Gardes.                      61, 63, 68

   _Malmey_ (le Colonel)                                         538

   _Manchini_.                                                   379

   _Mardik_ pris par les Franois.                               405
     Repris.                                                     422

   _Marillac_ (le Marchal de) condamn par des Commissaires.
    Premier pas de la Cour de France au Gouvernement Souverain.
           160.                                                  161

   _Marsac_.                                                     470

   _Maulevrier_ (le Comte de)                                    471

   _Maurice_, Prince Palatin.                                    251

   _Mazarin_ (le Cardinal) sa fortune.                           197
     Installe M. de Fabert dans son Gouvernement de Sedan.       198
     Son caractre.                                              226
     Sa Politique.                                          226, 227
     Fait l'amoureux de la Beauvais, Femme de Chambre de
     la Reine.                                                   227
     Ses adresses.                                               232
     Est fait Premier Ministre.                                  244
     Avoit t pauvre.                                           245
     Etudie l'inclination des Grands.                            356
     Officiers de sa Maison.                                     357
     Son avarice.                                                357
     Sa fourberie. Apprend aux Franois  tre fourbes.          358
     Eloigne de la Cour les Princes.                             359
     Ce qu'il fait au Marchal de la Meilleraye.                 374
      Treville.                                                 379
     Suite de ce qu'il fait.  396, 401, 422, 456, 458, 461, 472, 473                                                                       475
     On veut l'assassiner.                                       480
     Change de politique.                                        504
     Empche que la Paix qui se ngocie  Munster ne se fasse.   503
     Veut perdre Fabert.                                         511
     Donne ordre de jetter en mer un homme qui toit venu
     dbaucher le Parlement de Paris.                            525
     Fait sortir de cette Ville le Roi, & la Reine vierge.       530
     Le Parlement donne un Arrt, o il est declar
     ennemi de l'Etat.                                      531, 532
     Comment il traite d'Artagnan.                               540
     Suite de son caractre.                                     542
     Son barragouin.                                        543, 553
     Ses bassesses.                                         547, 553

   _Meilleraye_ (le Marchal de la) se brouille
     avec S. Preuil.                                        143, 145
     Assiege Bapaume.                                            154
     Mchant office qu'il rend  S. Preuil au sujet de la
     Garnison de cette Place.                                    157
     Il l'arrte.                                                158
     Assiege Perpignan.                                          186
     Prend Couilloure.                                           187
     Prend Perpignan & Sale.                                    197
     Est appell Preneur de Places.               363, 370, 373, 374
     S'attire le Cardinal Mazarin.                     376, 424, 433

   _Melton_ (Di Francisco de)                                    137
     Assiege Rocroi.                                             239
     Va  la rencontre du Duc d'Anguin & lui livre bataille.     242

   _Melun_.                                                      553

   _Merci_ (le Gnral) bat M. de Turenne.                       401
     Et tu.                                                     404

   _Meuniere_ dont S. Preuil se rend amoureux.
     Avanture.                                   91, 93, 98, 99. 159

   _Miledi_                                            264, 265, 273
     Ses avantures avec d'Artagnan. Son portrait.
     Est fille d'un Pair d'Angleterre.                           275
     Sa bizarrerie  l'gard d'Artagnan.          276, 277, 283, 285
     Se rend amoureuse du Marquis de Wardes.           287, 307, 309
     En croyant donner rendvous  ce Marquis pour passer
     la nuit avec elle, le donne  d'Artagnan.                   312
     Suite de cette avanture.                               314, 315
     Ecrit  d'Artagnan en croyant crire  de Wardes.      315, 322
     Ce que lui fait faire le depit contre ce Marquis.           328
     Accorde Volontairement  d'Artagnan les dernieres faveurs.  333
     Suite de cette avanture.                          337, 338, 345

   _Miramion_ (Madame de) enleve.                          462, 464
     Sa retraite.                                                472

   _Mole_ (le President)                                         496

   _Montbron_.                                                   471

   _Montlesun_.                                                   59

   _Montigr_, Gentilhomme qui rend de grands services
      d'Artagnan.                                                12

   _Munster_ (Paix de)                                           506


   N.

   _Nantia_                                                      470

   _Navailles_ (M de)                                            541

   _Nogent_ (le Comte de) Comte de nouvelle impression.
     Son caractre.                                           87, 88

   _Noudancour_ (le Marchal de la Mothe)                        533

   _Nortlinguen_.                                           403, 404


   O.

   _Officiers_ Gnraux, quand ils toient trangers,
     n'avoient point en France le commandement des troupes
     qui leur appartenoient.                                      80

   _Orbitelle_.     422

   _Orleans_ (le Duc d') 231, 232, 363, 396, 404, 421, 431, 552, 564

   _Orondate_ (le Marquis de Villars)                            415

   _Osnabruk_                                                    506


   P.

   _Paix_ entre le Parlement & la Cour de France.                565

   _Paris_ bloqu.                                     548, 552, 555

   _Parlement_ de Paris.                          475, 530, 563, 564

   _Pere_. La plupart des peres offrent  Dieu le recut
     de leurs familles.                                            3

   _Perpignan_ alberg par les Franois.                         186
     pris.                                                       197

   _Philipes_ (Fort S.) Abandonn par les Espagnols.             365

   _Picolomini_                                        370, 377, 405

   _Piombine_ pris par les Franois.                             424

   _Plessis_ (le Marchal du)                               458, 554

   _Portolongone_ pris par les Franois.                         424

   _Porthos_,  Mousquetaire Bearnois.                   14, 163, 347

   _Portrait_ (avanture sur un)                                  410

   _Pradel_ (M. de)                                              471

   _Preuil_ (S.) est fait Gouverneur d'Arras. Son caractre.      90
     Se rend amoureux d'une Meuniere.                             91
     La gagne.                                                    93
     La tient cache.                                             96
     Present qu'il fait  son mari.                               98
     Lui fait voir sa femme.                                      99
     Traverses qui lui arrivent.                                 144
     Joe  la paume avec le Duc de Bres.                       146
     Se fait ennemi de Desnoyers. Donne des coups de canne  un      Commissaire des vivres.                                     155
     Facheuse rencontre qu'il a au sujet de la Garnison
     de Bapaume.                                                 156
     Est arrt par le Marchal de la Meilleraye: ce qu'il
     dit  cette occasion.                                       158
     Des Commissaires travaillent  son Procs  Amiens.         160
     A le cou coup.      161


   R.

   _Rantzau_ (le Comte de) adonn au vin.       78, 79, 80, 363, 430

   _Reine_ (la) Epouse de Lois XIII. son caractre.        226, 228
     Son portrait. On la fait visiter par le Chancelier pour
     voir si elle a des lettres.                                 230
     Elle est avertie de ce que Chavigni trame contre elle.      231
     Est declare tutrice des Princes ses enfans, avec un
     Conseil.                                                    235

   _Richelieu_ (le Cardinal de) Rponse brutale qu'il fait
     au Roi.                                                      86
     Lui en demende pardon.                                       90
     Sa politique.                                               131
     Son caractre                                               176
     Ce qu'il fait pour tablir l'Autorit
     absolue en France.                           160, 161, 176, 178
     Cinqmars le veut assassiner.                                180
     Fait son Testament croyant mourir.                          185
     Guerit.                                                     186
     Ombrage que prend Lois XIII.  son gard. Allarm.         189
     Se retire  Tarascon.                                  190, 191
     Son adresse pour se rendre ncessaire au Roi.     191, 192, 193
     Va trouver ce Prince.                                  194, 196
     Sa maladie, sa mort.                                   196, 197
     Bienfaits du Roi  sa famille.                              198
     Ce Cardinal faisoit des railleries & des insultes
      ceux qu'il opprimoit.                                     199

   _Riviere_ (l'Abb de la)                                      350

   _Robert_ (le Prince)                                          251

   _Rocroi_ assieg par les Espagnols.                           239
     Bataille de Rocroi.                                         242

   _Rosant_, Gentilhomme qui maltraite
     d'Artagnan.                          7, 102, 103, 104, 113, 119

   _Rotondes_.       20

   _Rotwiel_ pris par le Marchal de Guebriant.                  250.

   _Rottembourg_ pris par les Franois.                          402

   _Roure_ (le) Faux bourg de Paris.                             355


   S.

   _Sale_ pris par le Marchal de la Meilleraye.                197.

   _Sac de Gand_ pris par les Hollandois.                        378

   _Schomberg_ (le Marchal de) se lie avec Cinqmars.  186, 187, 195

   _Selle_ (la) Lieutenant.                                 367, 368

   _Servient_ (M.) son caractre.                                505

   _Soissons_ (le Comte de)                                      135
     Mcontent du Cardinal de Richelieu.                    135, 136
     Sa mort, & ce qu'on en dit.                            153, 249

   _Soucariere_, Btard du Duc de Bellegarde.                    224

   _Spinola_ (le Marquis de) pris pour le Comte de Laval.   293, 294

   _Straatman_, Suisse pous* ** ** de d'Artagnan.              224

   _Suse_ (le Comte de la)                                       395


   T.

   _Tellier_ (M. le) fait secretaire d'Etat.                234, 478

   _Thionville_ pris par le Duc d'Anguien.                       250

   _Thou_ (M. de) Conseiller d'Etat, conseil qu'il donne
     Cinqmars.                                                  190
    Est arret & perd la tte.                                   196

   _Tour_ (M. de la) est fait Gouverneur d'Arras.                159

   _Tourville_ (le Baron de)                                457, 459

   _Tremblas_ (M. du)                                            502

   _Treves_, Ville trs ancienne.                                554

   _Treville_, ou Troisville, histoire de ce Gentilhomme.          2
     Histoire de ses fils.                                         3
     Tire d'Artagnan d'une affaire.                               25
     L'amene au Roi qui souhaite de le voir.                 26, 121
     Mercuriale qu'il lui fait: son caractre.                   170
     Lui rend un bon office.                                171, 174
     Donne sans reflexion dans la v de Cinqmars, qui veut
     tuer le Cardinal de Richelieu.                         181, 182
     Affaire qu'il a avec le Chancellier.                        299
     Avec le Cardinal Mazarin.                              379, 425

   _Trimouille_ (le Duc de la) son caractre.                 43, 44

   _Turenne_ (Vicomte de) fait l'amoureux d'une des parentes
     du Cardinal de Richelieu.                                   139
     Son caractre.                                              140
     Est fait Marchal de France.                           354, 401


   V.

   _Vergne_ (la)                                                 470

   _Villeguises_ (le Marquis de)                                 464

   _Voilerons_ (le Marquis de) Gouverneur de Lous XIV.          423

   _Voleurs_ protegez par le Lieutenant Criminel de Paris.       208


   W.

   _Wardes_ (le Marquis de)                                 287, 289

   _Wimphem_ pris par les Franois.                              402


_Fin de la Table._








End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Mr d'Artagnan (1700), by 
Gatien de Courtilz de Sandras (1644-1712)

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE MR D'ARTAGNAN (1700) ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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     Chief Executive and Director
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