The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron. Tome 2., by 
George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron. Tome 2.
       comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin

Release Date: February 14, 2009 [EBook #28080]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***




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                    ?Monsieur Laby de St-Aumont,
                                        Mazous-Laguian.


OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON.

IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR,
Rue St.-Louis, n 46, au Marais.



OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.



TOME DEUXIME.



_Paris_.
DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N 46,
ET RUE RICHELIEU, N 47 bis.

1830.




DON JUAN.


      Difficile est proprie communia dicere. (HORACE, _Epist. ad
      Pison_.)

      Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus ni
      ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et le gingembre
      aussi nous brlera la bouche.

      (SHAKSPEARE, _la Douzime nuit,_ ou _Ce que vous voudrez_.)




_Chant Neuvime_.


1. O Wellington! (ou _Vilainton_, car la renomme a deux manires de
prononcer ces hroques syllabes; et la France qui, battante ou battue,
rira toujours, n'ayant pu dompter votre beau nom, s'est imagin d'en
faire l'occasion d'une pointe ridicule) vous avez obtenu de fortes
pensions et de grands loges: si quelqu'un aujourd'hui osait contester
une gloire comme la vtre, l'humanit se lverait en masse et ferait
retentir le mot: _Nay_[1].

2. Ce n'est pas que je prtende excuser votre conduite  l'gard de
Kinnaird, dans l'affaire Marinet[2].--elle fut rellement infme, et on
se gardera bien (comme de quelques autres anecdotes) d'en rappeler les
circonstances sur la tombe qui vous attend dans la vieille abbaye de
Westminster. Quant au reste, il serait inconvenant de nous y arrter
ici; ce sont des histoires bonnes  conter  table, au moment du th[3];
et d'ailleurs, bien que vos annes offrent dj une imposante succession
de zros, Votre Grce est encore un _jeune_ hros[4].

[Note 1: _Ne faut-il pas lire Ney_?--Question de l'imprimeur.

(_Note de Lord Byron_.)

Le pote joue ici sur le mot _nay_ (non), et sur le nom du marchal Ney.
M: de Las-Cases, dans son _Mmorial de Sainte-Hlne_, rapporte les
paroles suivantes de Napolon: On m'assure que c'est par Wellington que
je suis ici, et je le crois. Cela est digne de celui qui, _au mpris
d'une capitulation solennelle_, a laiss prir Ney, avec lequel il
s'tait vu souvent sur le champ de bataille. Il est certain qu'un mot
de Wellington et alors suffi pour sauver la vie de cet infortun
guerrier: mais, loin de le prononcer, Wellington ne songea pas mme 
dmentir le procureur-gnral qui dclara,  l'ouverture des dbats, que
la mise en accusation du marchal Ney avait t sollicite par l'_Europ
entire_, alors reprsente par l'Angleterre]

[Note 2: Marinet tait un partisan du gouvernement imprial, qui, aux
termes de l'amnistie-Labourdonnaie, avait t proscrit en 1815. Dans
l'espoir d'esquiver ses nombreux cranciers, il rvla, en 1817,  lord
Kinnaird, ami de Wellington, et alors retir comme lui  Bruxelles, le
secret d'une prtendue conspiration contre la vie du gnral anglais: il
promit en mme tems d'en nommer tous les auteurs, si le duc de
Wellington, alors  Paris, voulait lui faire accorder un sauf-conduit
pour la France. Kinnaird, effray, demande et obtient ce sauf-conduit du
duc lui-mme. Marinet part pour Paris; mais,  peine arriv, il est
saisi et retenu en prison pendant plus d'une anne. En vain lord
Kinnaird fit-il imprimer les rclamations les plus violentes contre un
semblable manque de foi, lord Wellington ne fit aucune rponse  son
ancien ami, et laissa lentement instruire un procs contre Marinet, qui
finit par tre compltement acquitt.]

[Note 3: C'est--dire quand les dames sont retires. De ce nombre sont
les anecdotes piquantes racontes par mistress H. Wilson dans ses
Mmoires.]

[Note 4: Arthur Wellesley (lord Wellington) est n en 1769, et avait par
consquent, en 1822, prs de cinquante-trois ans.]

3. Sans doute l'Angleterre vous doit (et vous paie) beaucoup; mais
l'Europe vous doit encore bien davantage. C'est vous qui avez raccommod
la bquille de la lgitimit, qui de nos jours tait devenue bien
chancelante. L'Espagne, la France et la Hollande ont vu et senti la
force de vos _restaurations_, et depuis Waterloo, le monde entier est
devenu votre dbiteur. (A ce propos, je voudrais que vos potes missent
plus de talent  clbrer cette victoire[5].)

[Note 5: Il semble que Byron ait en vue ici Southey et Walter-Scott, les
deux grands admirateurs de Wellington, et qui tous deux ont chant la
_bataille de Waterloo_.]

4. Oui, vous tes le premier des _coupe-gorges_.--Ne vous emportez pas;
la phrase est de Shakspeare, et son application n'a rien d'injuste.--La
guerre est un mtier d'assassin et d'gorgeur, quand la justice n'en
purifie pas la cause: c'est au monde, non pas aux matres du monde, 
dcider si vous avez jamais rempli un noble rle, et pour moi je serais
ravi de connatre quels sont ceux qui, sauf vous et les vtres, ont  se
fliciter de Waterloo.

5. Je ne suis pas flatteur.--On vous a rassasi de flatterie: on dit
mme que vous y prenez got.--Je n'en suis pas tonn: l'homme dont la
vie a t tout assauts et batailles, doit naturellement finir par se
lasser de la foudre, et ds-lors, avalant l'loge plus frquemment que
la satire, il peut aimer  recevoir les flicitations de ses heureuses
bvues, et  s'entendre appeler _le sauveur des nations_ non encore
sauves, et _le librateur de l'Europe_ encore asservie.

6. J'ai fini. Allez maintenant dner dans la vaisselle plate dont vous a
fait prsent le prince du Brsil[6]; faites porter  la sentinelle qui
garde votre porte[7] une ou deux tranches de vos viandes succulentes:
elle a combattu long-tems, mais elle n'a pas toujours trouv d'aussi
bonnes choses  manger. On dit bien aussi que le peuple a tant soit peu
faim....--Vous mritez votre ration, on le sait; mais, de grce,
laissez-en tomber quelques miettes en faveur de la nation.

[Note 6: En 1812, aprs la bataille de Vittoria, gagne par Wellington.]

[Note 7: Je fus,  cette poque, plac  un poste, en considration de
mes fatigues. On nous occupa  rompre du biscuit et  faire la _pte_
aux chiens de lord Wellington. J'tais alors affam, et je regardai
cette occupation comme une bonne fortune, parce que nous pouvions, en
cassant les biscuits, satisfaire notre propre apptit,--ce qui ne
m'tait pas arriv depuis plusieurs jours. En remplissant cette
fonction, l'histoire de _l'Enfant prodigue_ ne me sortit pas de la tte,
et, en regardant ces chiens, je ne pouvais m'empcher de soupirer sur
mon humble situation et sur la chute de mes esprances. (Journal d'un
soldat du 71e rgiment, durant la guerre d'Espagne.)]

7. Je ne veux pas vous blmer,--un grand homme comme vous, monseigneur
le duc, est au-dessus du blme; mais les altires habitudes du romain
Cincinnatus n'ont aucune espce de rapport avec l'histoire moderne, et
bien qu'en votre qualit d'Irlandais[8] vous soyez amateur de pommes de
terre, vous n'tiez pas oblig de prendre leur culture sous votre
direction: je puis donc,--sans vous dplaire,--remarquer qu'un
demi-million de guines pour votre ferme Sabine[9] c'est un peu trop
cher!

[Note 8: L'Irlande est le pays classique des pommes de terre.]

[Note 9: Allusion  la ferme Sabine de Cincinnatus.]

8. Les grands hommes ont toujours mpris de grandes rcompenses.
paminondas sauva sa chre Thbes, et ne laissa pas, en mourant, de quoi
payer la dpense de ses funrailles. Georges Washington obtint des
actions de grces et rien de plus, si ce n'est une gloire sans nuages
(gloire rarement mrite), pour avoir affranchi son pays. Pitt eut aussi
son dsintressement, et s'il est encore aujourd'hui renomm comme un
ministre d'tat magnanime, c'est pour avoir ruin sa patrie gratis.

9. Jamais mortel n'eut, except Napolon, une occasion aussi belle;
jamais mortel n'en abusa davantage. Vous pouviez affranchir l'Europe
avilie de l'unit de ses tyrans; vous pouviez faire retentir votre nom
de rivages en rivages. Et _maintenant_--de quelle sorte est votre
gloire? les muses peuvent-elles la chanter? _Maintenant_, que les
premiers et vains transports de la canaille sont apaiss, venez
l'apprcier dans les cris de faim de vos compatriotes! coutez le monde,
et apprenez  maudire vos victoires!

10. Comme ces nouveaux chants traitent d'actions guerrires, c'est 
_vous_ qu'une muse sincre daigne ddier des vrits que vous ne
trouverez pas dans les gazettes, et qu'il est tems de mettre (sans
exiger de gratification)  l'usage de cette tribu mercenaire, grasse du
sang et des dettes de la patrie. Oui, vous avez _fait de grandes_
choses; mais, n'ayant pas une ame _grande_, vous avez laiss les
_plus-grandes_  faire--et perdu le genre humain.

11. La mort--(allez mditer sur le squelette, image de cette chose
inconnue qui enveloppe le monde pass, semblable  un soleil couchant,
qui peut-tre enfante ailleurs une plus radieuse aurore), la mort,
dis-je, rit de ce que vous dplorez.--Envisagez cet objet d'une
continuelle terreur, dont la _pointe menaante_, mme alors qu'elle est
dans le fourreau, glace toutes les heures de la vie. Remarquez-vous
comme sa bouche, sans lvres et sans souffle, grince encore les dents!

12. Remarquez avec quel rire insultant elle vous regarde! cependant elle
_fut_ ce que vous tes.--Elle ne _rit_ pas _d'une oreille 
l'autre_,--car ses mouvemens ne rencontrent plus la moindre charnelle
entrave; la vieille n'entend mme plus depuis long-tems, mais elle
_sourit_ encore, et toutes les fois qu'elle dpouille un homme de sa
peau (manteau rouge, blanc, noir ou basan, plus prcieux que n'en
vendit jamais tailleur), ses os desschs tressaillent;

13. Et tel est le rire de la mort.--C'est une triste joie, mais enfin
c'est de la joie. Pourquoi donc la vie ne profite-t-elle pas d'un pareil
exemple? pourquoi, comme sa suprieure, n'accueille-t-elle pas avec un
ddaigneux sourire tous les riens phmres qui flottent comme des
bulles sur un ocan bien born, quand on le compare au dluge ternel
qui dvore les rayons et les soleils,--les atomes et les mondes,--les
heures et les annes?

14. _tre ou ne pas tre! voil ce dont il s'agit_, dit Shakspeare, qui
prcisment est aujourd'hui en vogue. Je ne suis pas de la trempe
d'Alexandre ou d'phestion; jamais je n'eus une passion violente pour
les abstractions de la gloire, et je prfre de beaucoup une digestion
facile au cancer de Bonaparte[10]. En vain j'arriverais,  travers
cinquante victoires,  l'infamie ou  la gloire, qu'ai-je besoin d'un
beau nom avec un mauvais estomac?

[Note 10: Martial dit  peu prs de mme:

_Si post fata venit gloria, non propero_.]

15. _O dura ilia messorum!_  robustes entrailles des
moissonneurs!--Je traduis ce passage au bnfice de ceux qui ont
l'exprience des indigestions,--fatalit intrieure qui prcipite tous
les flots du Styx dans un seul petit foie. La sueur du paysan vaut la
fortune de son seigneur: que le premier se fatigue pour gagner son
pain,--et que l'autre se mette  la torture pour toucher ses rentes, le
plus heureux des deux sera toujours celui qui dormira le mieux.

16. _tre ou ne pas tre_? Avant de dcider, je voudrais bien savoir ce
que c'est que l'_existence_! Nous rvons tous  perte de vue, et puis
nous croyons que tout le monde doit naturellement voir ce que seuls nous
avons vu en songe; mais, pour ma part, je ne me rangerai d'aucun parti,
tant qu'ils ne seront pas entirement d'accord. Quelquefois seulement je
me figure que la vie est la mort, plutt qu'une pure affaire de
respiration[11].

[Note 11: C'est--dire: Si la seule chose qui distingue la vie de la
mort c'est que la vie jouit de la respiration, ce n'tait pas la peine
de les distinguer.]

17. _Que sais-je_? tait la devise de Montaigne et des premiers
philosophes de l'acadmie. Un de leurs principes favoris tait que
toutes les connaissances que l'homme pouvait acqurir taient douteuses.
Il n'est rien qui mrite le nom de certitude, voil ce qu'offre de plus
clair la condition humaine; mais nous savons si peu ce que nous faisons
dans ce monde, que je doute mme si le doute est vraiment l'action de
douter.

18. C'est peut-tre un voyage agrable de flotter, comme Pirrhon, sur
une mer de spculations; mais que faire, si la voile qui vous conduit
fait submerger le bateau? Vos philosophes ne sont pas de fort habiles
pilotes, et d'ailleurs on peut enfin se lasser de voguer long-tems dans
un abme de contemplations. Un asile assur auprs du rivage d'o l'on
puisse, en se baissant, recueillir quelques jolies coquilles, voil ce
qui convient le mieux aux baigneurs modrs.

19. Mais le ciel, comme dit Cassio, est au-dessus de tout,--ne parlons
plus de cela,--faisons nos prires[12]. Nous avons des ames  sauver
depuis que le faux pas d've et la chute d'Adam ont vou  la tombe tout
le genre humain, et, de plus, les poissons, les oiseaux et les
quadrupdes. _La chute du moineau est l'effet d'une providence
spciale_. Il est vrai que nous ignorons quel a t son crime, mais tout
porte  croire qu'il se percha sur l'arbre qui avait pour ve tant
d'attraits.

[Note 12: CASSIO, ivre. _Le ciel est au-dessus de tout_, et il y a des
ames qui seront sauves et des ames qui ne seront pas sauves.--Pour ma
part, sauf le respect du gnral, j'espre tre sauv.--IAGO. Et moi
aussi, lieutenant.--Cassio. Oui, mais  votre tour. Le lieutenant doit
tre sauv avant l'enseigne.--Ne parlons plus de cela; _faisons notre_
devoir: (disant ses prires)--pardonnez-nous nos offenses!...
(Shakspeare, _Othello_, acte II, scne 3.)]

20. Je vous le demande  vous, dieux immortels! qu'est-ce que la
thogonie?  vous, hommes malheureusement trop mortels! qu'est-ce que la
philanthropie?  toi, monde prsent et pass! qu'est-ce que la
cosmogonie? Quelques-uns m'ont accus de misanthropie, mais je ne sais
pas mieux ce qu'ils veulent dire par-l, que l'acajou qui recouvre mon
pupitre. Je conois bien la lycanthropie, car, sans la moindre
mtamorphose, et  la plus lgre occasion, on voit les hommes devenir
des loups,

21. Mais moi, le plus doux, le plus indulgent des hommes; moi qui, comme
Mose ou Mlanchton, n'ai jamais rien fait d'excessivement cruel, et qui
mme (tout en me laissant quelquefois aveugler par l'impulsion de mon
coeur ou de mon corps) ai toujours eu une grande tendance  pardonner,
pourquoi m'appellent-ils _misanthrope? Parce qu'ils me hassent, non
parce que je les hais_, et--ici nous ferons une pause.

22. Il est tems de continuer notre bon pome, car j'en maintiens
rellement bons, non-seulement le corps, mais encore les rflexions
prliminaires. L'un et l'autre pourtant ne sont pas, jusqu' prsent,
trs-clairs;--mais la vrit finira par s'y rvler dans la plus sublime
attitude, et, en attendant, il faut me rsigner de bonne grce  jouir
de sa beaut et de son exil.

23. Nous avons laiss notre hros (et j'espre le vtre, ami lecteur)
sur le chemin de la capitale des peuples grossiers qu'a civiliss
l'immortel Pierre, et qui jusqu' prsent ont fait briller plutt leur
bravoure que leur finesse d'esprit. Je sais que leur puissant empire est
devenu l'objet de grandes flatteries,--de celles de Voltaire lui-mme,
et c'est piti. Mais un autocrate absolu est,  mes yeux, non pas un
barbare, mais quelque chose de bien au-dessous d'un barbare.

24. Et je ferai la guerre, au moins en paroles (et, si j'en trouve
l'occasion,--en action),  tous ceux qui font la guerre  la
pense[13].--Or, de tous les ennemis de l'intelligence, les plus
acharns, sans contredit, sont les tyrans et leurs vils adulateurs.
J'ignore qui sortira vainqueur de la lutte, mais j'aurais une telle
prescience, que je ne modifierais en rien ma profonde, mortelle et
franche haine pour tous ceux qui font peser le despotisme sur les
peuples.

[Note 13: Lord Byron a tenu sa promesse.--Il existe une sainte alliance
de rois; pourquoi n'en formerait-on pas une de littrateurs? Eux seuls
ont besoin de s'entendre d'un bout de l'univers  l'autre; et, du moins,
quand la guerre est dclare par les hommes les plus ineptes  la
publicit des penses (bonnes et _dangereuses_), tout littrateur
devrait regarder comme le plus saint de ses devoirs l'action de relever
le gant qu'on lui jette, en accablant de fltrissures celui qui, nouvel
Erostrate, et pour se faire un nom, veut incendier le sanctuaire des
dieux.

Cette note fut crite en 1827, sous l'inspiration d'opinions
dclamatoires dont je rougis aujourd'hui. Je la laisse toutefois pour
_mmoire_.]

25. Ce n'est pas que je sois l'adulateur du peuple: sans _moi_, assez de
dmagogues et de mcrans se chargeraient de renverser tous les clochers
pour mettre  leur place quelques plus extravagans difices de leur
faon. S'ils sment maintenant le scepticisme pour recueillir l'enfer,
comme le dclare le dogme un peu svre des chrtiens, je l'ignore;--je
ne souhaite qu'une chose: que les hommes soient libres de la populace
comme des rois;--de vous comme de moi.

26. Comme je ne suis d'aucun parti, je vais ncessairement offenser tous
les partis.--Peu m'importe. Au moins mes paroles sont-elles plus
sincres et mieux senties que si j'avais entrepris de suivre l'impulsion
du vent. L'art est peu ncessaire  celui qui ne prtend rien gagner; et
quiconque ne veut donner ni recevoir des fers, peut librement se donner
carrire. C'est ainsi que j'en userai: jamais je ne joindrai ma voix au
cri de _chackal_ des esclaves.

27. Ce mot _chackal_ est d'une parfaite justesse. J'ai entendu ces
animaux mugir la nuit au milieu des ruines d'phse, comme le fait cette
bande de mercenaires, vils pourvoyeurs du pouvoir, qui rapinent afin
d'obtenir leur part dans les pluchures, et qui se chargent de flairer
au loin la proie qu'il plat  leurs matres d'attaquer. Encore les
pauvres chackals sont-ils moins ignobles en offrant le secours de leur
odorat aux courageux lions, que les insectes humains, en consentant 
butiner pour des araignes.

28. Levez un seul bras, vous aurez fait disparatre leur toile, et sans
toile, leur venin, leurs pattes cesseraient d'tre redoutables. Peuples,
ou plutt tous les peuples! coutez mon conseil:--_il faut_, sans dlai,
_courir sus_: la trame de ces Tarantules s'tendra chaque jour jusqu'
ce que vous fassiez cause commune; mais de vous tous la mouche espagnole
et l'abeille attique ont seules jusqu' prsent fait usage de leurs
aiguillons pour se rendre libres.

29. Nous avons laiss Don Juan (qui, lors de la dernire tuerie, s'tait
fait distinguer) en chemin et charg d'une dpche dans laquelle on
parlait de sang rpandu, aussi lgrement que nous parlerions d'eau. Les
cadavres amoncels comme des tas de chaume sur la ville silencieuse
amusaient merveilleusement les loisirs de la belle Catherine:--elle
considrait une bataille entre deux nations simplement comme un combat
de coqs; mais elle tenait beaucoup  ce que les siens soutinssent
vigoureusement le choc.

30. Il voyageait dans un _kibitka_ (maudite espce de voiture sans
ressorts qui, dans les chemins durs, vous disloque tous les os),
mditant sur la gloire, la chevalerie, les rois, les dcorations, et
enfin sur tout ce qu'il avait fait.--Il souhaitait en mme tems que les
chevaux de poste eussent les ailes de Pgase,--ou du moins que les
chaises de poste fussent rembourres de plume, quand elles passaient sur
de mauvaises routes.

31. A chaque cahot,--et il y en avait beaucoup,--il regardait avec
inquitude sa petite compagne, comme s'il et voulu qu'elle se trouvt
moins mal que lui sur ces routes pnibles livres aux ornires, aux
cailloux et  la bienveillance de la nature. Cette dernire ne fournit
gure les routes de pavs ou les canaux de barques, et dans ces climats
Dieu prend la mer, la terre, la pche et les fermes sous sa direction
immdiate.

32. Mais au moins ne paie-t-il aucune redevance, et doit-il sans
contredit tre regard comme le premier de ceux que nous nommons
_gentilshommes fermiers_[14],--race entirement use depuis qu'il n'y a
plus de rentes  recueillir. Pour les autres _gentilshommes_, ils sont
actuellement dans un piteux tat; et pour les autres _fermiers_, ils ne
peuvent relever Crs de sa chute,--car la desse est tombe avec
Bonaparte:--quelles bizarres penses ne nous frappent pas en voyant
disparatre en mme tems l'avoine et les empereurs[15].

[Note 14: Les avantages de la paix gnrale commenaient dj 
paratre illusoires en Angleterre. Le commerce, s'il ne tomba pas
entirement, dclina d'une manire sensible; l'Europe n'avait plus
besoin de ces innombrables fournitures militaires qu'elle tirait des
provinces anglaises: chaque nation, puise par de longs dsastres,
cherchait  rparer,  force d'industrie et d'activit, les maux de la
prcdente inertie commerciale. Le prix des denres, plusieurs fois
doubl depuis les vingt dernires annes, diminua tout d'un coup, et les
fermiers dont les baux, contracts avant la conclusion de la paix,
avaient t extrmement levs, se virent ruins par l'effet de cette
diminution. Il en rsulta qu'un grand nombre de familles, heureuses
jusqu'alors, quitta l'Angleterre. (_Histoire d'Angleterre_, indite,
anne 1816.)]

[Note 15: Les propritaires qui, en Angleterre, font valoir eux-mmes
leurs terres.]

33. Pour Juan, il arrtait ses yeux sur l'aimable enfant qu'il avait
sauve du massacre;--et quel trophe comparable  celui-l? vous qui
construisez des monumens souills de sang comme Nadir-Shah[16] ce
constip Sophi qui, aprs avoir laiss un dsert  la place de
l'Indoustan, et  peine une tasse de caf au Mogol, pour le consoler,
fut tu, le malheureux pcheur! parce qu'il ne pouvait plus digrer son
dner[17].

[Note 16: Ou Thamas Kouly-Khan. Il faisait lever, sous ses yeux, des
colonnes et des pyramides de ttes humaines. (_Audiffret, Biog.
univers_.)]

[Note 17: Il fut tu par suite d'un complot, comme la constipation avait
exaspr son caractre jusqu' la folie.

(_Note de Lord Byron_.)]

34. O vous, nous, lui ou elle! souvenez-vous qu'_une seule_ vie sauve,
surtout celle d'une jeune ou jolie crature, fait natre des souvenirs
prfrables  ceux des plus verts lauriers dont la tige fut engraisse
par une terre humaine. En vain obtiendriez-vous tous les loges qu'on
et jamais dits ou chants, si votre coeur ne rpond pas aux hymnes de la
harpe mlodieuse, votre gloire n'est rellement qu'un bruit frivole.

35. Et vous, grands, lumineux et volumineux auteurs! vous, milliers de
scribes quotidiens dont les pamphlets, les tomes et les journaux nous
clairent! soit que, pays par le gouvernement, vous nous prouviez que
la dette publique ne nous puise pas;--ou soit que, marchant lourdement
et d'un pied grossier sur _les cors du courtisan_[18], vous viviez du
produit de votre circulation populaire, en imprimant le demi-rcit de la
famine qui dvore le royaume.

[Note 18: Citation.]

36. O vous donc, grands auteurs!... mais, _ propos de bottes_, j'ai
oubli ce que je voulais dire, comme cela quelquefois est arriv  de
plus sages que moi.--Je me rappelle seulement que je voulais essayer de
calmer l'irritation que l'on rencontre dans les casernes, les palais et
les chaumires. Mais sans doute j'aurais perdu mon tems, et cela me
console d'avoir oubli mon allocution, bien que la perte en soit
inapprciable.

37. Laissons-la donc; sans doute on la retrouvera un jour avec d'autres
dbris d'un prcdent monde; quand ce monde, devenu lui-mme
_prcdent_, sera englouti sous une nouvelle terre, et dpos sens
dessus dessous, froiss, bris, rompu, rti, frit, tordu ou submerg,
comme tous les mondes antrieurs au ntre, d'abord tirs, puis replongs
dans le chaos, cette enveloppe dont il est impossible de sortir.

38. Ainsi l'a dit Cuvier.--Puis dans les fondemens d'une nouvelle
cration et sous les dbris de nos ossemens l'on retrouvera quelques
vieilles organisations mystrieuses dtruites, et ds-lors devenues
l'objet de conjectures insolubles. C'est ainsi que nous gardons le
souvenir des Titans, des gans, et d'autres bons compagnons de la mme
espce, hauts de quelque cent pieds (pour ne pas dire mille), comme les
_mammoths_ et les ails crocodiles[19].

[Note 19: Delille a dit, en parlant des savantes recherches de M.
Cuvier:

   Souvent, dans le grand livre,  ses yeux sont offerts
   Les annales du globe et les fastes des mers:
   Et des corps enterrs dans leur couche profonde
   Le tombeau le ramne au vieux berceau du monde.
            (_Les Trois Rgnes de la Nature_, ch. IV.)

Ce grand animal  dents hrisses de pointes mousses, si commun dans
l'Amrique septentrionale, et auquel les Anglo-Amricains ont transport
mal  propos le nom de _mamouth_, qui appartient proprement  l'lphant
fossile de Sibrie, n'a aujourd'hui aucun analogue connu, mme pour le
genre; mais on trouve sous terre, tant en Europe qu'en Amrique, les
ossemens de cinq ou six espces qui lui ressemblent plus ou moins.
(_Note de M. Cuvier sur le pome_ des Trois Rgnes.)]

39. Imaginons que, dans ce tems, l'on vienne  dterrer Georges IV;
jamais les nouveaux habitans de ce nouvel Orient ne pourront concevoir
comment de si grands animaux pouvaient chaque jour souper! (Car les
hommes seront alors d'une taille bien infrieure. Le monde a toujours
tort de tant multiplier: chaque nouvelle procration, en divisant trop
les substances vitales, avance la dgnration de l'espce,--et c'est
ainsi que nous ne sommes dj plus aujourd'hui que les magots du vaste
tombeau terrestre.)

40. Et comment voudriez-vous--que ces jeunes populations, tout rcemment
exiles de quelque frais paradis et rduites  labourer, bcher, suer,
fatiguer, planter, moissonner, filer, moudre et semer, jusqu' ce que
tous les arts aient atteint leur dernier point de perfection (surtout
ceux de la guerre et des taxes), comment, dis-je, voudriez-vous qu'en
dcouvrant d'aussi imposantes reliques, ils pussent les confondre avec
les monstres contemporains de leurs muses?

41. Mais j'ai trop de dispositions  la mtaphysique. _Le tems est
disjoint_[20], et je le suis comme lui. J'oublie que ce pome est d'un
genre tout--fait exquis, et je m'gare dans des routes trop rebutantes.
Jamais je ne mdite ce que j'ai  dire, et cela vraiment est par trop
potique. Il faut savoir pourquoi et dans quel but on crit: mais, notes
ou texte, j'ignore toujours quel mot suivra celui que je trace.

[Note 20: Citation.]

42. Aussi, je m'gare sans cesse dans mes rcits ou mes rflexions.--Il
est tems  prsent de raconter. J'ai laiss Don Juan avec ses chevaux
dbrids--nous allons le remettre sur les chemins. Je ne donnerai pas de
grands dtails sur son voyage, nous avons dj bien assez de _tours_.
Supposez-le donc arriv  Ptersbourg, et faites-vous une ide de cette
agrable capitale de neiges peintes.

43. Supposez-le dans un bel uniforme: habit rouge, revers noirs, un long
plumet flottant, comme la voile dchire par la tempte, sur un chapeau
dont les longs bords sont retrousss; de brillantes culottes, sans doute
en casimir jaune; des bas blancs unis comme du lait frais et colls sur
des jambes dont leur soie fait encore ressortir l'lgance, et la
beaut.

44. Supposez-lui l'pe au ct, le chapeau  la main, par des mains de
la jeunesse, de la gloire et d'un tailleur militaire,--puissant
enchanteur dont la verge enfante la beaut (quand elle ne nous torture
pas comme un gelier dans nos habillemens), et fait plir la nature
effraye de voir l'art surpasser ses oeuvres les plus
remarquables.--Voyons-le se prsenter comme sur un pidestal; ne
dirait-on pas que l'Amour a pris la forme d'un lieutenant d'artillerie?

45. Son bandeau est descendu de ses yeux sur son cou en cravate; ses
ailes ont cd aux paulettes; son carquois s'est rtrci en fourreau;
ses flches se sont groupes  son ct en glaive lgant et sans perdre
leur pointe acre; son arc enfin est devenu un chapeau  _claque_; mais
tel qu'il est encore, Psych serait plus clairvoyante que certaines de
nos femmes (accoutumes  commettre d'aussi lourdes bvues) si elle ne
le prenait pas pour son Cupidon.

46. Les courtisans restrent frapps de surprise, les dames se parlrent
bas, et l'impratrice sourit. Quant au rgnant favori, il frona le
sourcil.--J'ai entirement oubli quel tait celui de ce jour-l: tant,
depuis le couronnement _isol_ de sa prsente majest, se succdaient
rapidement les officiers chargs de cette fonction dlicate. Mais
c'tait ordinairement un garon vigoureux et haut de six pieds, capable
de rendre jaloux un Patagon.

47. Juan ne leur ressemblait pas; il tait svelte, dlicat, frais et
sans barbe. Mais, dans l'ensemble de ses formes, et plus encore dans ses
yeux, je ne sais quoi semblait prsager que, malgr son extrieur
sraphique, il runissait aux proportions d'un ange quelque chose d'un
homme. De plus, l'impratrice aimait quelquefois des adolescens, et
justement alors elle venait d'inhumer le beau visage de Lansko[21].

[Note 21: Lansko fut _la grande passion_ de la grande Catherine.

(_Note de Lord Byron._)

Lansko mourut en 1784,  l'ge de vingt-sept ans, puis par trois
annes de faveur. Il laissa, en mourant, une succession de sept millions
de roubles.]

48. Il ne serait donc pas fort tonnant que Yermoloff, Momonoff,
Scherbatoff, ou quelqu'autre _off_ ou _on_ craignt alors que sa majest
n'et le coeur assez large pour y placer une nouvelle flamme. Or, cette
pense tait assez pnible pour obscurcir le visage doux ou rebutant de
celui qui, suivant le langage de son poste, occupait cette _haute
position officielle_.

49.  gentilles dames! si vous voulez pntrer la signification
diplomatique de cette phrase, il faut prier l'Irlandais, marquis de
Londonderry, de vous initier dans les parties de discours qu'il cherche
 mettre  la mode: peut-tre parmi tous ces mots baroquement accoupls
 la suite les uns des autres, que personne ne comprend et auxquels tant
de gens obissent, peut-tre, dis-je, saisirez-vous un malin _non-sens_,
et c'est l tout ce qu'on peut glaner dans cette moisson maigre et
verbeuse.

50. Mais j'espre, au reste, pouvoir satisfaire votre curiosit sans le
secours de cette triste et inexplicable bte de proie,--de ce sphinx,
dont les nigmes ne seraient jamais rsolues si sa conduite ne prenait
chaque jour le soin de les expliquer,--de cet hiroglyphe
monstrueux,--de ce repoussant gout de sang et d'eau; pour tout dire en
un mot, de ce Castlereagh de plomb!--Ici je vous dirai un conte, mais il
ne sera heureusement ni trop long ni trop lourd[22].

[Note 22: Ces deux strophes furent composes avant le suicide de ce
personnage.

(_Note de Lord Byron._)]

51. Une dame anglaise pressait une Italienne de lui apprendre quelles
taient les fonctions actives et officielles d'un tre singulier, dont
quelques femmes font le plus haut cas; qui voltige sans cesse autour de
certaines dames maries; que l'on appelle _cavalier servante_;--et qui
enfin, semblable  Pygmalion (je crains, hlas! que cela ne soit trop
vrai), sait animer les statues qu'il se plat  contempler. La dame,
ainsi sollicite, se contenta de rpondre: --Madame, je vous prie _de
les supposer_.

52. Je vous supplie de mme de faire la supposition la plus austre et
la plus chaste sur l'emploi de l'imprial favori. C'tait une place
leve, et mme de fait, sinon de droit, la plus leve de l'empire. Il
est donc permis de penser que le personnage alors en jouissance de ce
poste redoutait facilement qu'on ne le supplantt, lorsqu'il suffisait
d'une paire d'paules plus larges que les siennes pour l'obliger
aussitt  lever les talons.

53. Juan, ai-je dit, tait un jouvenceau de grande beaut; il avait
conserv un air d'adolescence en dpit de la saison hrisse qui, en
couvrant un visage de barbe et de favoris, lui enlve la grce
_Parissienne_ qui renversa Troie et fonda les _doctors-commons_.--A ce
propos, j'ai compuls les _Annales du divorce_, et j'y ai vu que la
ville d'Ilion offrait le premier exemple de _dommages-intrts_ exigs
en pareille matire.

54. Catherine, qui s'arrangeait de tout ( l'exception de son mari
retourn  sa place ternelle), et qui passait pour admirer
singulirement ces gigantesques messieurs (effroi de nos
petites-matresses), avait cependant une certaine touche de sentiment.
L'homme qu'elle adora le plus fut Lansko, dont la perte lui avait tant
cot de regrets et de pleurs. Il n'tait cependant qu'un grenadier fort
ordinaire.

55. O toi, _teterrima causa_ de toutes les _belli_[23]!--toi, porte de
la vie et de la mort!--toi, objet non encore dcrit, par o nous entrons
et nous sortons tous!--On me permettra bien de m'arrter ici, en
songeant comment toutes les mes sont obliges de plonger dans ta
fontaine perptuelle.--J'ignore comment l'homme _est_ autrefois _tomb_,
puisque l'arbre de la science s'est dpouill de ses premiers fruits;
mais comment, _depuis ce tems_, il tombe et se relve; c'est ce que _tu_
as irrvocablement dtermin.

[Note 23:

   _Nam fuit ante Helenam cunnus teterrima belli
   Causa_............................
                         (HORAT. _Satir._ lib. I, s. 3.)]

56. Quelques-uns t'ont surnomm _la pire cause de la guerre_; moi, je
soutiens que tu en es la _meilleure_: car, aprs tout, n'est-ce pas de
toi que nous venons, et  toi que nous allons? Pourquoi donc, en allant
 toi, nous ferions-nous scrupule de battre une muraille ou de ravager
un monde? On convient que tu pourrais repeupler tous les mondes, grands
ou petits; et bien plus, avec ou sans toi,  mer de la terre aride de la
vie, tout ne cesserait-il pas d'tre?

57. Catherine, qui tait le grand pitome de cette grande cause de
guerre, de paix, ou de ce qu'il vous plaira (c'est la cause de tout ce
qui est; ainsi, vous n'avez qu' choisir); Catherine, dis-je, fut
vraiment ravie en voyant le beau messager qui portait sur son panache
l'annonce d'une victoire; et telle fut l'attention qu'elle mit  le voir
s'agenouiller, qu'elle oublia de rompre le sceau de la dpche.

58. Mais, rappelant tout d'un coup l'impratrice, sans loigner
entirement la femme (c'est--dire les trois quarts au moins de ce grand
tout), elle ouvrit la lettre et la parcourut d'un air qui suspendit les
ides de la cour, attentive  chaque nuance d'expression qui glissait
sur l'imprial visage: enfin, un sourire vint mettre le tems au beau
pour toute la journe. Sa face, quoiqu'un peu large, tait noble, ses
yeux beaux et sa bouche gracieuse.

59. Sa joie tait grande, ou plutt ses joies. D'abord, une ville
prise--et trente mille hommes gorgs. L'orgueil et le triomphe se
peignaient dans ses traits comme sur les eaux un rayon du soleil levant
des Indes. Pour un moment, elle sentit soulage sa soif de
conqutes;--ainsi les dserts de l'Arabie s'abreuvent-ils d'une pluie
d't: mais c'est en vain!--La rose n'tanche pas les sables arides, et
le sang humecte seulement la main des ambitieux.

60. Sa seconde joie fut plus idale. Elle donna un sourire aux vers de
ce fou de Suwarow, qui avait fait, dans un couplet russe assez mauvais,
toute la gazette des milliers d'hommes qu'il avait tus. Sa troisime
joie fut assez fminine pour apaiser, en quelque sorte, le frisson qui
parcourt nos veines naturellement, quand les tres appels souverains
applaudissent au meurtre, et que les gnraux en font un sujet de
plaisanterie.

61. Elle laissa paratre dans tout leur cours les deux premiers
sentimens; la joie brilla d'abord dans ses yeux, puis sur ses lvres, et
tous les courtisans, comme les fleurs arroses aprs une longue
scheresse, prirent aussitt un aspect plus serein.--Mais quand le
lieutenant agenouill attira  son tour les bienveillans regards de sa
majest (elle qui regardait tout aussi volontiers sur la jeunesse que
sur les dpches), tout le monde rentra aussitt dans
l'indcision..-..'....

62. Catherine avait bien dans la figure quelque chose de large, de gras
et mme de froce, quand _elle tait en colre_; cependant elle
_plaisait_, et ceux qui aiment les fruits roses, mrs et succulens,
pouvaient prouver des dsirs  son aspect, surtout tant qu'ils
jouissaient d'une sant vigoureuse. Au reste, elle tait toujours
dispose  payer de retour le bien qu'on lui voulait; mais en revanche
elle exigeait, avec la dernire rigueur, le montant des billets de
Cupidon, et elle ne souffrait pas qu'on sollicitt, au jour d'chance,
le plus lger rabais.

63. Il est vrai qu'avec elle les rabais, bien que souvent trs-justes,
ne paraissaient pas rigoureusement ncessaires: on dit qu'elle tait
belle, et que, malgr sa cruaut, elle avait le regard tendre et en
usait toujours fort bien avec ses favoris. Quand une fois vous aviez
parcouru les compartimens de son boudoir, la _fortune_, comme dit
Gilles, tait en bon train de _vous bouffir_[24]. Elle songeait bien 
rduire toutes les nations en veuvage, mais elle n'en aimait pas moins
l'homme en qualit d'individu.

[Note 24: _Sir Gilles Overreach_.--Sa fortune le bouffit; il est dur;
il est mari.--(Voyez le Thtre de Ph. Massinger, _Nouveau moyen de
payer de vieilles dettes_.)

(_Note de Lord Byron._)]

64. trange chose que l'homme! trange chose que la femme! quel
tourbillon que sa tte, quel abme obscur et dangereux que tout le reste
de sa personne! pouse, veuve, vierge ou mre, elle aura toujours
l'esprit aussi mobile que le vent: tout ce qu'elle a pu dire ou faire
n'expliquera jamais ce qu'elle dira ou fera par la suite.--C'est une
crature depuis bien long-tems prouve et toujours aussi inexplicable.

65. Oh! Catherine! (car c'est  toi qu'il est juste d'adresser, en fait
d'amour ou de guerre, toutes les interjections en _oh_! et en _ah_!)
combien diffrent souvent entre eux les objets d'une seule pense! Il
faut maintenant couper la tienne en diverses sections. Dans la
_premire_, ton imagination reproduit la prise d'Ismal; dans la
_seconde_, tu vois une nouvelle fourne de chevaliers, et la _troisime_
enfin t'offre les traits de celui qui apporta la dpche!

66. Shakspeare nous parle du _hraut Mercure, qui s'levait vers une
montagne baisant le ciel_; sa majest russe, tout en regardant le jeune
hraut inclin devant elle, rvait  quelque chose de pareil. La
montagne, il est vrai, tait un peu haute pour un simple lieutenant;
mais quoi! les roches du Simplon se sont elles-mmes inclines devant le
gnie, et les baisers, quand c'est la jeunesse et la sant qui les
donnent, ne sont-ils pas toujours des _baisers clestes_[25]?

[Note 25:

                    _The herald Mercury
   New lighted on a Heaven-Kissing hill._

M.A.P., aprs avoir platement travesti cette octave, accuse, dans ses
notes, Lord Byron de platitude.--_Traduttore, traditore_, dit le
proverbe italien.]

67. Sa majest baissa les yeux, le jouvenceau leva les siens,--et c'est
ainsi qu'ils se prirent d'amour;--elle, pour sa figure, ses grces, son
je ne sais quoi; car la coupe de Cupidon enivre ds le premier coup:
c'est une espce de laudanum dont on prend la quintessence sans avoir
besoin de l'approcher de ses lvres. En amour, l'oeil suffit pour aspirer
et tarir toutes les sources de la vie (except les larmes).

68. Lui, d'un autre ct, ressentit sinon de l'amour, du moins une autre
passion non moins imprieuse, celle de l'amour-propre. Assez volontiers,
quand une crature leve au-dessus de nous; une cantatrice, une
danseuse  la mode, une duchesse, princesse ou impratrice, _daigne_
(c'est l'expression de Pope) se prendre d'une grande passion, ft-elle
mme inconsidre, pour un tre qu'elle a distingu dans la foule, ce
choix donne  croire  celui qui en est l'objet qu'il a tout autant de
mrite qu'un autre.

69. Juan tait d'ailleurs  cet ge heureux o toutes les femmes sont
galement belles, o l'on s'engage en aveugle et avec un courage
comparable  celui de Daniel dans la fosse aux lions. De mme que Phbus
produit le crpuscule en se plongeant tantt dans le sein de l'onde
amre, tantt dans celui de Thtis, ainsi le plus voisin ocan est-il
toujours celui qui amortit les feux de notre jeune soleil.

70. Et Catherine (nous devons lui rendre cette justice), quoique cruelle
et hautaine, tait une crature dont la tendresse phmre prsentait
quelque chose d'extrmement flatteur. Chacun de ses amans devenait une
sorte de roi taill sur un seul patron amoureux. Il avait tous les
droits d'un mari, sauf l'anneau; et, comme c'est l le point le plus
dsagrable de l'union conjugale, il s'ensuivait que le fruit avait
perdu son pine et conserv tout son miel.

71. Ajoutons  cela ses formes parfaitement conserves, ses yeux bleus
ou gris,--ces derniers, quand ils sont anims, valent tout autant ou
mieux que les autres, comme l'attestent les plus graves exemples.
Napolon et Marie (la reine d'cosse) donnent  cette couleur un lustre
transcendant; Pallas elle-mme, trop sage pour regarder sous un prisme
noir ou bleu, se charge pleinement de la justifier.

72. Son doux sourire et sa figure imposante, son embonpoint, sa
condescendance impriale, la prfrence qu'elle donnait  un adolescent
sur des hommes bien autrement vigoureux (et que Messaline n'aurait pas
autrefois manqu de pensionner), son air de vie, de sant apptissante,
et d'autres avantages encore qu'il est inutile de dire,--tout cela, ou
seulement quelque chose de cela, suffisait pour rendre bien fier un
jouvenceau.

73. Et il n'en faut pas davantage: car l'amour n'est que vanit et
gosme dans son origine et dans ses fins,--lorsqu'il n'est pas un
vritable dlire, un esprit de vertige qui nous porte  associer notre
sort  celui d'une beaut passagre, bien que cette passion ne lui
survive jamais.--Voil pourquoi plusieurs philosophes paens avaient
fait de l'amour le principe de l'univers.

74. Mais, indpendamment de l'amour platonique, de l'amour divin, de
l'amour sentimental et du chaste amour conjugal (ici je me vois forc
d'employer, pour ma rime, le mot _colombe_[26], je dfinis la rime un
vieux bateau  vapeur, qui fait marcher les vers en dpit de la raison:
pour cette dernire, elle songe toujours moins  satisfaire l'oreille
que l'esprit); indpendamment, dis-je, de tous ces genres d'amour, il y
a de plus, en nous, une certaine chose appele _les sens_.

[Note 26: _Dove_, ncessaire pour rimer avec _love_.]

75. Des mouvemens, des impulsions, qui nous entranent hors du cercle
aride de nos jouissances ordinaires pour nous rapprocher de quelque
desse (et dans le premier ge toutes les femmes sont des desses). Oh!
quel charme dans ces premiers momens! N'est-ce pas une trange fivre
que celle qui prcde la langueur de nos sensations? n'est-ce pas une
singulire opration que celle d'envelopper dans un corps une ame
immortelle?

76. La plus noble espce d'amour est l'amour platonique; c'est par lui
qu'il faut commencer ou finir. Nous placerons immdiatement au-dessous
l'amour canonique, parce que c'est celui du clerg. La troisime espce
 mentionner dans notre histoire est en vogue chez toutes les nations
chrtiennes; c'est celui dont les chastes matrones coutent la voix
quand elles joignent  leurs autres liens ceux d'un _mariage simul_.

77. Bien, nous ferons trve d'analyse;--c'est  notre histoire  se
justifier. La souveraine fut sduite, et Juan se sentit flatt d'avoir
veill son amour ou sa luxure.--Je ne saurais biffer les mots que j'ai
une fois crits, et d'ailleurs ces deux passions sont tellement
inhrentes  la poussire humaine, qu'en prononant le nom de l'une on
risque fort de rveiller le souvenir de l'autre. En tout cas, la sublime
impratrice de Russie n'eut pas d'autres sentimens que ceux de la
grisette la plus vulgaire.

78. Toute la cour n'tait plus qu'un chuchotement prolong, et toutes
les lvres taient penches vers toutes les oreilles. Les plus vieilles
dames, en recevant la confidence du jour, ajoutaient quelques nouvelles
sinuosits aux rides de leurs fronts; les plus jeunes changeaient entre
elles force oeillades et laissaient percer les plus malins sourires, et
cependant des larmes de jalousie obscurcissaient les yeux de l'arme de
rivaux qui encombraient les appartemens.

79. Les ambassadeurs de toutes les puissances s'enquirent du nom du
nouvel adolescent, qui promettait d'arriver en quelques heures au fate
des honneurs. Dj l'on voyait tomber dans son cabinet la pluie
argentine des roubles, les dons d'un certain nombre de rubans et de
plusieurs milliers de paysans.

80. Catherine tait gnreuse; c'est la vertu de toutes les dames de son
caractre. L'amour, qui sait si bien ouvrir le coeur et tous les chemins
qui, de prs ou de loin, de haut ou de bas, y conduisent, l'amour--(il
faut pourtant convenir qu'elle avait une maudite passion pour la guerre
et qu'elle n'tait pas la plus accomplie des pouses,  moins que
Clytemnestre n'ait mrit le mme loge; mais peut-tre tait-il plus
juste de se dfaire de l'un, que de traner tous les deux une vie
misrable),

81. L'amour portait Catherine  faire la fortune de tous ses favoris.
Telle n'avait pas t notre semi-vierge lisabeth, dont l'avarice
rpugnait  tous les dboursemens, si l'on peut s'en rapporter  ces
insignes menteurs d'historiens. Bien que le chagrin d'avoir fait mourir
un amant ait abrg sa vieillesse, elle n'en a pas moins dshonor son
sexe et son rang par son systme d'avarice et de coquetterie indcise.

82. Mais, aprs le lever, quand les courtisans furent congdis, les
ambassadeurs de toutes les nations se pressrent en foule autour de
notre jeune ami pour lui exprimer leurs flicitations. Maintes jolies
dames aussi coururent lui prsenter leur soyeuse toilette; car elles
aiment  fonder leurs esprances sur les beaux hommes, sur ceux surtout
qui peuvent conduire  de hautes places.

83. Juan, qui, sans trop savoir comment, se trouvait l'objet de
l'attention gnrale, rpondit  tous les complimens avec une gracieuse
inclination, comme s'il ft n pour jouer le rle de ministre. Malgr sa
modestie, la nature avait crit sur son front serein le mot
_gentilhomme_. Il parlait peu, mais  propos, et l'charpe des Grces
semblait servir de bannire  tous ses mouvemens.

84. Un ordre de sa majest avait recommand, au soin spcial des
premiers officiers de l'empire, notre jeune lieutenant. Tout le monde
lui voulait du bien (le jouvenceau ne devrait pas oublier que tout le
monde aurait fait le mme accueil au premier tourneau): il n'y eut pas
jusqu' miss Protasoff qui ne l'assurt de son dvouement. On surnommait
cette dernire,  cause de son mystrieux emploi, l'_prouveuse_[27],
mais c'est un terme qu'il est impossible  ma muse d'interprter.

[Note 27: Ce mot est en franais dans le texte.]

85. Ce fut donc avec _elle_ que Don Juan, suivant la nature de ses
devoirs, se retira:--et moi je vais l'imiter, jusqu' ce que Pgase se
dcide  quitter de nouveau la terre. Nous venons justement de nous
arrter sur une _montagne baisant le ciel_; dj je sens quo les ides
potiques m'abandonnent et que toutes les rveries fantastiques
tournent, comme les ailes d'un moulin, autour de ma tte. C'est, pour
mes nerfs et mon cerveau, un avis d'achever paisiblement ma route sur
quelque cte moins ardue.




Chant Dixime.


1. Newton, ayant t distrait de ses mditations par la chute d'une
pomme, dut  ce lger hasard,--on _le dit_ du moins (car je ne veux pas
garantir les motifs de l'opinion ou des calculs d'un philosophe), la
dcouverte du mouvement le plus naturel qu'excute la terre, et que l'on
nomme _gravitation_. C'est donc, depuis Adam, le seul homme qui ait eu
raison de s'en prendre  une chute[28] ou  une pomme.

[Note 28: Il y a, je crois, ici un jeu de mots sur _fall_, chute, qui se
prend aussi pour _torrent_.]

2. Si cela est vrai, l'homme est tomb par une pomme, et par une pomme
s'est relev. Nul doute que la dcouverte faite par sir Isaac Newton
d'une route circulaire au travers d'toiles, jusqu'alors non fraye, ne
doive compenser,  nos yeux, tous les maux de l'humanit. Ds-lors, en
effet, l'homme immortel s'est passionn pour tous les genres de
mcaniques, et, grces aux machines  vapeur, il ne peut gure tarder 
s'envoler dans la lune.

3. Mais pourquoi cet exorde?--Parce que, justement  cette heure, et
comme je prenais ce chtif morceau de papier, mon coeur s'est enfl d'une
glorieuse flamme, et mon esprit s'est permis une intrieure cabriole.
Bien que fort loin de me comparer  ceux qui,  l'aide des lunettes ou
de la vapeur, franchissent la distance des astres ou bravent les vents
contraires, je vais essayer, avec le secours de la posie, d'aller tout
aussi loin qu'eux.

4. Dj j'ai vogu et je vogue encore contre le vent: quant aux toiles,
mon tlescope est, je l'avoue, tant soit peu terne; mais enfin j'ai su
esquiver les rivages vulgaires, et, laissant la terre bien au-del de ma
vue, j'ai tent d'effleurer l'ocan de l'ternit. Le rugissement des
brisans n'a pas pouvant mon esquif frle et lger, mais toutefois
capable de supporter la mer; et j'ai franchi des abmes o se sont
engloutis des vaisseaux et plus d'une _barque_[29].

[Note 29: Allusion aux pomes des _lakistes_, et surtout  ceux de
_Wordsworth_. (Voyez le ch. III de _Don Juan_.)]

5. Nous laissmes notre hros Juan dans la _fleur_, mais non dans les
_expansions_ du favoritisme: loin de mes muses (car j'en ai plusieurs
sous la main) l'intention de le suivre au-del de la salle de rception!
Il suffit que la fortune l'ait trouv brillant de jeunesse, de force, de
beaut, de tous les dons, en un mot, qui peuvent rogner pour un tems les
ailes du plaisir.

6. Mais ces ailes renaissent bientt et s'chappent de leur nid. Oh!
dit le Psalmiste, que n'ai-je les ailes de la colombe pour m'envoler et
trouver le repos[30]! Et qui, se rappelant les jours de jeunesse et
d'amour,--en dpit mme d'une tte chauve, d'une poitrine ruine, d'une
imagination incapable d'errer au-del de la sphre d'un languissant
regard,--ne dsirerait plutt soupirer encore comme son fils que tousser
comme son grand-pre?

[Note 30: _Formido mortis cecidit super me... et dixi: Quis dabit mihi
pennas sicut columboe, et volabo et requiescam._--(Psalm. LIV.)]

7. Les soupirs s'arrtent, et les ruisseaux de larmes (des veuves
elles-mmes) se rduisent enfin, comme l'Arno durant l't,  un sillon
assez troit pour faire honte aux flots jaunes et profonds qui
menaaient, en hiver, d'inonder les campagnes. Telle est la diffrence
qu'apportent quelques mois. Vous regardiez le chagrin comme un fertile
champ qu'on ne laisse jamais en friche; vous aviez raison: seulement la
charrue y change de mains, et les ouvriers la quittent alternativement
pour aller sur une autre terre semer quelques plaisirs.

8. Mais la toux arrive quand s'arrtent les soupirs,--ou mme avant que
les soupirs ne s'apaisent; car souvent les uns amnent l'autre avant que
le front, tel que la surface d'un lac, ne soit sillonn d'une seule ride
et que le soleil de la vie ait franchi la dixime heure. Une rougeur
tique, et prompte comme la naissance d'un jour d't, s'tend sur des
joues dont la cleste puret semble dmentir l'argile qui les forme;
cependant mille autres cratures dsirent, aiment, esprent,
meurent:--combien ne sont-elles pas plus heureuses!

9. Pour Juan, il n'tait pas destin  mourir sitt. Nous l'avons laiss
dans le foyer de toute la gloire qu'on peut attendre de la faveur de la
lune ou du caprice des dames:--gloire peut-tre phmre; mais qui
s'avisera de mpriser le mois de juin parce que dcembre au souffle
glac, doit venir plus tard? Il est bien plus sage de sourire aux rayons
du soleil, pour se munir de feux contre les jours d'hiver.

10. Il avait d'ailleurs certaines qualits essentielles que les dames
d'un moyen ge apprcient mieux encore que les jeunes demoiselles; car
les premires connaissent le fond des choses, tandis que les tendres
poulettes ne savent de l'amour que ce qu'on en chante en vers, ou ce que
l'on en rve (l'imagination est une grande trompeuse)  ces heures
nocturnes que choisit l'amour pour descendre des cieux.--On juge
volontiers les femmes d'aprs le nombre des soleils ou des annes; mais
il serait plus juste, je pense, d'estimer ces chres cratures d'aprs
celui des lunes.

11. Pourquoi cela? parce qu'elle est chaste et inconstante.--Je n'y vois
pas d'autre raison, en dpit de ce que les gens souponneux et toujours
prts  accuser les autres viendraient  allguer contre moi,--ce qui,
du reste, ne ferait honneur _ni  leur caractre ni  leur got_, comme
l'a dit, avec autant de malice qu'eux, mon ami Jeffery; mais je lui
pardonne, et j'ai l'espoir qu'il me pardonnera aussi:--autrement, je
l'en excuse encore.

12. Une fois rconcilis, d'anciens amis ne devraient plus jamais se
dsunir[31]:--il y va de leur honneur, et je ne vois mme rien qui
puisse justifier un retour  la haine. Pour moi, en pareil cas, je
l'vite  l'gal de l'ail; et, tendt-elle  l'infini ses cent bras et
jambes[32], j'essaierais encore de la devancer. Que d'anciennes amantes,
que de nouvelles pouses nous vouent une haine mortelle,--des ennemis
convertis doivent refuser de se liguer avec elles.

[Note 31: Jeffery, l'un des meilleurs critiques de la _Revue
d'Edimbourg_, avait long-tems encouru et mrit la haine vigoureuse de
Byron, par le fameux article publi contre les _Heures d'oisivet_; mais
quand parut le _Childe Harold_, il fut l'un des premiers  reconnatre
les beauts de cet ouvrage. Depuis ce tems, Byron ne cessa de parler
avec affection de Jeffery, quoiqu'il ne l'et jamais vu.]

[Note 32: C'est l'expression anglaise. _Her hundred arms and
legs._--Cette strophe rappelle la pense de M. de Chteaubriant: Le
grand esprit a quelquefois rendu amer le souvenir des bienfaits, et
toujours doux celui des perscutions. On aime facilement son ennemi,
surtout s'il nous a donn occasion de vertu ou de renomme.]

13. Leur dsertion serait la plus odieuse de toutes;--car un rengat,
l'hont Southey lui-mme, ce mensonge incarn, rougirait de faire une
seconde fois cause commune avec les _reformados_[33], desquels il s'est
dtach pour occuper le chenil[34] de Laurat. Et quant aux gens
honntes, cossais, Italiens, et de l'Islande aux Barbades, ils ne
pirouettent pas au moindre souffle de vent, et ne saisissent pas, pour
dauber sur vous, l'instant o vous cessez d'tre en faveur.

[Note 33: _Rformateurs_, ou plutt _rforms_. Le baron de Bradwardine,
dans _Waverley_, peut me servir d'autorit pour l'expression.

(_Note de Lord Byron._)

Byron dsigne ici les membres de l'_Association constitutionnelle pour
la dfense des moeurs_, fonde sous le rgne de la reine Anne, et
toujours demeure sous l'influence spciale des torys exagrs.]

[Note 34: Le texte porte: _The Laureate's sty_, le _renc_  porc du
Laurat; mais l'expression _renc_, bien que trs-franaise, et
gnralement usite dans les provinces, est peu connue  Paris, et j'ai
cru devoir la remplacer par celle de chenil.--Toutes les ditions faites
par le libraire Ladvocat de la premire traduction, portent _la loge de
Laurent_ au lieu de _la loge de Laurat_. Cette faute rend la phrase
inintelligible.]

14. Le lgiste et le critique[35] ne scrutent que les plus sales cts
de la vie et de la littrature: rien ne demeure inaperu, mais tout
n'est pas redit par ceux qui balayent ces deux valles de disputes.
Tandis que le commun des hommes vieillit dans l'ignorance, le rsum du
lgiste est comme le scalpel du chirurgien; il dissque le fond des
sujets et ne s'arrte pas mme au rsidu de la digestion.

[Note 35: Byron fait ici allusion, en mme tems, aux querelles que lui
ont suscites les avocats lors de la rupture de son mariage, et aux
critiques des _Heures d'oisivet_.]

15. Le lgiste, arm d'une verge, ressemble  un moral balayeur de
chemine; ils ne peuvent, ni l'un ni l'autre, esquiver toutes les
taches; et la suie qu'ils veillent sans cesse autour d'eux[36] rsiste
 tous les changement de chemise. Ainsi, les habits de l'un, les
habitudes de l'autre retiennent galement une sale empreinte de
ramoneur; du moins peut-on le dire de vingt-neuf sur trente.--Quant 
_vous_, je l'avouerai avec franchise, vous portez votre robe comme Csar
portait sa toge.

[Note 36: Ne faut-il pas lire _poursuites_?--Question de l'imprimeur.

(_Note de Lord Byron._)

Il y a ici un jeu de mots. _Soot_ (suie), _suit_ (procs, poursuite).]

16. Voil donc; cher Jeffery, jadis mon trs-redout adversaire (autant
toutefois que des rimes et des critiques peuvent blesser des poupes de
notre espce), voil donc toutes nos anciennes querelles termines.
Buvons ici _a auld lang syne_[37]! Je ne vous connais pas; peut-tre ne
vous ai-je mme jamais vu;--mais vous avez en tout agi trs-noblement,
et j'ai le plus grand plaisir  le confesser.

[Note 37: Mot  mot: _Aux lieux autrefois vus_; c'est un toast cher aux
cossais.]

17. Et quand j'emploie la phrase _auld lang syne_, ce n'est pas  vous
que je l'adresse ( mon grand regret, car, except W. Scott, il n'est
personne dans votre ville hautaine avec lequel je trinquerais aussi
volontiers qu'avec vous); c'est  tout ce qu'il vous plaira.--On peut
croire que c'est un souvenir d'colier: je ne cherche pas  faire de la
magnanimit ou de l'esprit; je suis, d'ailleurs,  moiti cossais par
la naissance; je le suis entirement par mon ducation, et mon coeur suit
l'impulsion de ma tte.--

18. Maintenant, de dire comment _auld lang syne_ voque devant moi
l'cosse, en masse et dans tous ses dtails; les _plaids_ cossais, les
_snoods_[38] cossais, les montagnes bleues, les eaux claires, la De,
le Don, le _mur noir_ du pont de Balgounie[39] mes premiers souvenirs,
en un mot, tous les doux songes de _ce qui me faisait alors rver_,
envelopps, comme les fils de Banquo[40], dans leurs manteaux
funraires.--D'expliquer ces illusions enfantines qui ramnent sous mes
yeux ma douce enfance, je ne m'en soucie pas;--c'est un effet de _auld
lang syne_.

[Note 38: _Snood_, ruban, ceinture, charpe.]

[Note 39: Le pont du Don, prs de la _vieille ville_ d'Aberdeen, avec
son arche unique et ses eaux noirtres et poissonneuses, sont encore
prsens  ma mmoire comme si je les avais vus hier. Je me rappelle
galement, bien que peut-tre je le cite mal, le terrible proverbe qui,
dans ma jeunesse, me faisait craindre et pourtant dsirer de le passer,
parce que j'tais fils unique, au moins du ct de ma mre. Le voici tel
que je m'en souviens, bien que je ne l'aie entendu ni lu depuis l'ge de
neuf ans:

   _Brig of Balgounie_, blak's _your_ wa'
   _Wi' a wife's_ ae son,_ and a mear's ae foal
   Doun ye shall fa_.

Pont de Balgounie, ton mur est noir; tu tomberas avec le fils unique
d'une femme et le poulain unique d'une cavale.

(_Note de Lord Byron._) ]

[Note 40: Allusion  la scne de sorcires de _Macbeth_, acte IV.]

19. Et bien que, dans un furieux et potique accs, alors que j'tais
jeune et susceptible, j'aie, comme vous vous le rappelez, raill les
cossais pour faire preuve de rage et de verve maligne (ce qui, je
l'avoue, n'tait ni sens ni modr); cependant, en dpit de toutes ces
saillies, j'ai conserv la fracheur primitive de mes sentimens
d'enfance; dans mon emportement, j'ai _fouett_[41] l'cossais, mais je
n'ai pas voulu le tuer, et j'ai toujours aim la terre _des monts et des
torrens_[42].

[Note 41: Le texte anglais, _I scotched the Scotchman_, prsente un jeu
de mots.]

[Note 42: _Land of mountain and of flood_. Voyez le _Lai du dernier
mnestrel_, de W. Scott, ch. VI, str. 2.]

20. Don Juan, tre rel ou idal,--car c'est tout un, puisque la pense
existe encore quand les penseurs ont conserv moins de ralit que ce
qu'ils pensrent: l'ame, en effet, ne peut jamais tre dtruite, et elle
ne cesse de lutter contre le corps; mais, quoi qu'il en soit, il est
pnible, quand on touche  ce qu'on appelle ternit, de regarder et de
ne voir rien de plus clair sur une rive que sur l'autre.--

21. Don Juan devint un Russe parfaitement poli.--_Comment_? nous ne le
mentionnerons pas. _Pourquoi_? nous n'avons pas besoin de le dire; peu
de jeunes ttes seraient capables de supporter le choc de la premire
tentation, et _celle_ qu'prouvait Juan s'offrait  lui comme un coussin
dispos sous un trne pour les pieds d'un monarque. De foltres
demoiselles, des danses, des fts, de l'argent  discrtion, voil ce
qui lui faisait prendre la terre des glaces pour un paradis et l'hiver
pour un beau jour d't.

22. La faveur de l'impratrice avait ses charmes; les fonctions de Juan
auprs d'elle taient fatigantes, il est vrai, mais les jeunes gens
doivent se piquer de remplir avec honneur de pareils devoirs. Il
s'levait donc comme un arbre dont les rameaux commencent  verdir,
galement propre  l'amour,  l'ambition ou  la guerre, passions qui
rcompensent leurs plus heureux amans, jusqu' ce que les dgots de la
vieillesse fassent prfrer  tous leurs dons celui d'une indpendante
mdiocrit.

23. Dans ce tems-l, comme on l'a peut-tre suppos, je crains bien
qu'entran par de jeunes et dangereux exemples, Don Juan ne soit devenu
un peu dissip: c'est un triste dfaut; non-seulement il ravit  nos
sentimens leur fracheur, mais,--en nous initiant dans tous les secrets
d'une humaine et incorrigible fragilit,--il nous rend gostes, et
force nos ames  rentrer dans leurs coquilles comme des hutres.

24. Passons l-dessus. Nous ne nous arrterons pas davantage sur le
progrs rapide et ordinaire des intrigues formes entre des couples
d'ingale condition, comme, par exemple, hlas! entre un jeune
lieutenant et une reine, _non pas vieille_, mais dj loigne de la
royale fracheur de ses dix-sept premires annes. Les souverains
peuvent imposer des lois aux matriaux, mais non  la matire, et les
rides (infernales dmocrates) ne savent gure flatter.

25. La mort, ce roi des souverains, en mme tems que le colossal
Gracchus de tous les empires, la mort est aussi, tout le monde en
conviendra, un grand rformateur. Ses lois agraires rduisent les
somptueux palais de ceux qui ordonnaient des ftes, des combats, des
applaudissemens et des festins, au niveau du plus humble gazon
(seulement engraiss de putrides dbris), et elle accolle ces hommes,
jadis puissans, aux pauvres diables qui n'eurent jamais en propre un
seul pouce de terre.--

26. _Il_ vivait donc (non pas la mort, mais Juan[43]) au milieu d'un
dluge de prodigalits, d'empressemens et d'objets brillans et
scintillans, dans ce charmant pays des noires et fourres peaux
d'ours,--qui (je hais pourtant les paroles dsobligeantes) se laissent
encore entrevoir dans les momens d'oubli,  travers les _robes de lin et
de pourpre_[44],--moins faites pour la royale prostitue de Russie que
pour celle de Babylone,--et parviennent  temprer l'effet de tous ces
dehors carlates.

[Note 43: Nous avons dj fait remarquer qu'en anglais _mort_ est
masculin.]

[Note 44: Allusion  l'admirable passage de l'_Apocalypse_, ch. XVII,
verset 4. _Et mulier erat_ circumdata purpur et coccino, _et inaurata
auro et lapide pretioso et margaritis, habens poculum aureum in manu
su, plenum abominatione et immunditi fornicationis ejus. Et in fronte
ejus scriptum: mysterium_. Babylon, _magna mater fornicationum_, etc.]

27. Nous ne dcrirons pas non plus ce train de vie: peut-tre le
pourrions-nous en recueillant les ou-dires et nos propres
souvenirs;--mais nous approchons de l'_obscure fort_ du sombre Dante,
de cet horrible quinoxe, de cette odieuse section des annes humaines,
htellerie  demi-route, abri dsolant d'o les sages voyageurs ne
tirent plus qu'avec circonspection, vers la mortelle limite des ges,
les tristes chevaux de la vie, et d'o, reportant leurs yeux vers la
jeunesse dj lointaine, ils ne peuvent retenir une larme;--

28. Je ne dcrirai pas,--c'est--dire si je puis viter les
descriptions; je ne rflchirai plus,--c'est--dire si je puis loigner
la pense qui,--comme le petit chien coll  la mamelle
maternelle,--s'acharne aprs moi au milieu de la confusion de tout ce
labyrinthe; semblable encore au polype, retenu par un roc, ou au premier
baiser imprim sur les lvres d'une amante[45];--mais, comme je l'ai
dit, je ne _veux pas_ philosopher; _je veux_ qu'on me lise.

[Note 45: Voil la pense insurmontable (celle de la mort) qui donnait
toujours  Lord Byron, suivant la remarque de M. Beyle, _l'air d'un
homme qui se trouve avoir  repousser une importunit_.]

29. Au lieu de courtiser la cour, Juan s'en vit donc courtis,
circonstance assez rare en elle-mme. Il en fut redevable en partie  sa
jeunesse, en partie  ce qu'on racontait de sa valeur, et en partie 
son naturel, bouillant comme celui d'un cheval de race. N'oublions pas
aussi l'heureux choix de ses costumes qui, semblables aux franges de
vapeurs pourpres qui entourent le soleil, venaient encore ajouter 
l'clat de sa beaut.--Mais il dut, avant tout, remercier de
l'empressement universel une vieille femme et les fonctions qu'il
remplissait.

30. Il crivit en Espagne:--et tous ses proches parens considrant qu'il
tait en bon chemin, non-seulement pour faire fortune, mais aussi pour
placer chacun de ses cousins, lui rpondirent le mme jour. Plusieurs
d'entre eux se disposrent mme  migrer. Avec le secours d'une lgre
pelisse, disaient-ils en mangeant des glaces, on ne trouve pas la
moindre diffrence entre le climat de Moscou et celui de Madrid.

31. Sa mre aussi, Dona Ins, remarquant qu'au lieu de tirer sur son
banquier, o les fonds qui lui taient assigns diminuaient
sensiblement, il avait mis  ses dpenses une ancre fortune;--sa mre
rpondit qu'elle tait ravie de le voir revenu des frivoles plaisirs
que poursuit la jeunesse, attendu que la seule preuve qu'un homme puisse
donner de son bon sens, c'est d'apprendre  rduire ses anciennes
dpenses.

32. Ensuite elle le recommandait  Dieu, au fils de Dieu et  sa sainte
mre; elle le mettait en garde contre le culte grec, qui sonne toujours
mal  l'oreille d'un catholique; mais elle l'exhortait  ne pas trop
laisser percer la rpugnance qu'il lui inspirait: en pays tranger, cela
pouvait blesser. Elle l'informait qu'il avait un petit frre, n d'un
second mariage; mais, ayant tout, elle portait aux nues l'amour
_maternel_ de l'impratrice.

33. Elle ne pouvait assez exprimer son admiration pour une impratrice
qui jetait toujours les yeux de prfrence sur des jeunes gens dont
l'ge, et mieux encore, dont la nation et le climat ne pouvaient (sous
aucun rapport) donner au scandale la moindre prise.--En Espagne, elle
aurait peut-tre conu quelques inquitudes; mais, sous un ciel o le
thermomtre descend  dix,  cinq,  un, et mme  zro, elle ne pouvait
supposer que la vertu y pt fondre avant la rivire.

34. O hypocrisie! que n'ai-je, pour te chanter, _une force de quarante
desservans_[46]! que ne puis-je entonner  ta louange un hymne aussi
bruyant que toutes les vertus dont tu te pares et que tu ne pratiques
pas! que n'ai-je la trompe des chrubins! ou du moins le cornet de ma
bonne vieille grand'mre quand, ayant laiss ternir le verre de ses
lunettes et ne pouvant plus recourir  son livre de pit, elle n'avait
pour toute consolation que les sons qu'il transmettait  ses oreilles.

[Note 46: Mtaphore emprunte de _la force de quarante chevaux_ des
machines  vapeur. C'est cet original de rvrend S*** qui, se trouvant
un jour  table  ct d'un confrre ecclsiastique, remarqua que son
pesant voisin avait pour la conversation une _force de douze ministres_.
(Parsons.)

(_Note de Lord Byron._) ]

35. Mais, du moins, la bonne ame n'tait-elle pas hypocrite; elle monta
au ciel par la route la plus droite qu'ait jamais prise membre de la
_liste des lus_, liste qui contient la rpartition des domaines
clestes  donner au jour du jugement, et assez semblable, en cela, au
_dooms day-book_ dans lequel Guillaume-le-Conqurant, pour rcompenser
le zle de ses chevaliers, divisa la proprit des autres en quelque
soixante mille nouvelles seigneuries[47].

[Note 47: Le _dooms day-book_, conserv jusqu' nos jours, est devenu,
pour les familles normandes qui ne sont pas teintes, le titre de
noblesse le plus authentique. Il contient le nombre d'arpens de terre
concd  chaque particulier lors de la conqute, le nombre de chevaux,
de btes  cornes, de brebis, et mme d'argent, possd par chaque
famille. On l'appela _Dooms day-book_, c'est--dire _Livre du jour du
jugement_, sans doute pour signifier que les recherches qu'on y avait
inscrites avaient l'exactitude de celles que ferait le Dieu du ciel lors
du jugement dernier. Il fut plac, dit Polydore Virgile, dans
l'_chiquier_, pour y tre consult quand on pourrait en avoir besoin,
c'est--dire quand on voudrait savoir combien de laine on pourrait
encore ter aux brebis anglaises.]

36. J'aurais mauvaise grce  m'en plaindre, moi dont les anctres,
Erneis, Radulphus y ont trouv place.--Quarante-huit manoirs (si ma
mmoire n'est pas trop en dfaut) furent le prix de leurs services sous
les bannires de Billy[48]: et bien que je sois forc d'avouer qu'il
tait tout au plus juste d'arracher aux Saxons leurs _hydes_[49], comme
l'eussent fait des tanneurs, cependant, eu gard  ce qu'ils en
employrent le revenu  fonder des glises, vous ne pouvez nier qu'ils
n'en aient su tirer le meilleur parti du monde.

[Note 48: Varit du mot _William_, Guillaume.]

[Note 49: _Hyde_ s'emploie le plus communment pour _cuir, peau_.--Mais
il se prend aussi fort correctement pour _mesure de terre_, et, comme
tel, j'ai cru pouvoir le soumettre  la taxe d'un calembourg.

(_Note de Lord Byron._) ]

37. Ainsi donc fleurissait le gentil Juan, bien que de tems en tems,
ainsi que les plantes appeles sensitives, il redoutt le plus dlicat
toucher, autant que les monarques redoutent la posie quand elle ne leur
est pas prpare par Southey. Peut-tre, dans les jours les plus
rigoureux, soupirait-il aprs un climat qui permt aux glaces de la Nva
de se fondre avant le mois de mai. Peut-tre fatigu de son office, et
jusque dans les grands bras de la royaut, regrettait-il de n'y pas
trouver la beaut.

38. Peut-tre,--mais, _sans_ recourir  peut-tre, nous n'avons pas
besoin de chercher quelques jeunes ou vieilles causes; le chagrin
rongeur s'attachera aux plus belles, aux plus fraches joues, comme il
achvera de sillonner les formes dj fltries. Semblable 
l'aubergiste, l'ennui, chaque semaine, prsente sa note; libre  nous de
faire la grimace, mais il faut finir par l'acquitter, et quand six jours
se sont paisiblement couls, il faut que le septime amne des vapeurs
ou un crancier[50].

[Note 50: Mot  mot: _des diables bleus ou bruns_. Diable bleu,
_bluedevils_, se prend aussi pour vapeur, et _dun_, brun, pour
crancier. De l le jeu de mots.]

39. J'ignore comment la chose arriva, mais il tomba malade.
L'impratrice s'en alarma, et son mdecin (le mme qui avait mdecin
Pierre) trouva que le mouvement de son pouls, bien qu'il dnott une
disposition fbrile et ft singulirement _vif_, offrait de terribles
prsages de mort; sur quoi toute la cour, fut extrmement trouble,
l'impratrice consterne et toutes les mdecines doubles.

40. Mystrieux furent les chuchotemens, diverses les rumeurs:
quelques-uns disaient qu'il avait t empoisonn par Potemkin, d'autres
parlaient sciemment de certaines tumeurs, d'puisement et de drangemens
de la mme espce. Ceux-ci prtendaient qu'il y avait en lui confusion
des principes digestifs avec le sang; et ceux-l persistaient  soutenir
qu'il fallait accuser simplement _les fatigues de la dernire campagne_.

41. Mais ici nous rapporterons une des nombreuses ordonnances qu'on lui
prescrivit: _Sodoe sulphat_. 3. _vi._ 3. _s._; _Mannoe optim. Aq.
fervent_. _F_. 3. _iss._ 3. _ij. tinct. Sennoe haustus_ (et alors le
mdecin arriva et lui appliqua les ventouses). _R. Pulv. Com. gr. iii.
Ipecacuanhae_ (et bien d'autres, si Juan n'avait pas voulu s'arrter)
_Bolus potassoe sulfureoe sumendus, et haustus ter in die capiendus_.

42. Voil la manire de gurir ou de prir, _secundum artem_. En sant,
nous narguons les mdecins,--mais,  peine indisposs, nous perdons
toute envie de railler et nous implorons leur secours. Cependant se
forme le trou, _hiatus maxim deflendus_[51], que doit combler la bche
et la pioche, et au lieu de sourire de bonne grce au Lth, nous nous
cramponnons aprs le tranquille Baillie ou le doux Abernethy[52].

[Note 51: Horace.]

[Note 52: _Baillie_, clbre chirurgien; _Abernethy_, clbre mdecin de
Londres.]

43. Juan rsista  ce premier ordre de dpart, et sa jeunesse et sa
constitution, en rendant vaines toutes les menaces de la mort,
envoyrent les docteurs dans une nouvelle direction. Mais son tat
donnait encore des inquitudes, les couleurs de la sant ne glissaient
encore que lgrement sur ses joues amaigries: il embarrassait la
facult,--qui crut devoir lui conseiller de faire un voyage.

44. Le climat, dirent-ils, tait trop froid pour qu'une plante
mridionale pt y fleurir. Cette dclaration fut assez mal reue de la
chaste Catherine qui, dans le premier moment, ne pouvait supporter
l'ide de perdre son mignon; mais, quand elle s'aperut que ses yeux
brillans devenaient lourds et ternes comme ceux d'un aigle auquel on a
rogn les ailes, elle se dtermina  lui confier une mission dont
l'clat ft en tout digne de son rang.

45. Il y avait justement alors, entre les cabinets russe et britannique,
une espce de discussion relative  un trait, observ avec toutes les
prvarications rigoureuses que peuvent se permettre de grands tats en
pareille circonstance. Il s'agissait de quelque chose relatif  la
navigation de la Baltique, au commerce des fourrures, de l'huile de
baleine, du suif, et  tous les autres droits maritimes que les Anglais
regardent comme leur _uti possidetis_.

46. Catherine, qui avait les plus belles occasions de placer ses
favoris, confra donc cette charge secrte  Juan, dans la double vue de
dployer son impriale splendeur et de rcompenser d'anciens services.
Admis le lendemain  baiser les mains de sa souveraine, il reut ses
instructions sur la manire de _tenir les cartes_, et partit enfin
combl de bienfaits et de toutes sortes d'honneurs qui attestaient le
merveilleux discernement de la bienfaitrice.

47. Aprs tout, elle eut du bonheur; or, le bonheur est le grand point.
Vos reines, en gnral, gouvernent heureusement, et c'est l ce qui
atteste la providence de la fortune. Mais je continue. Sur le dclin de
l'ge, Catherine alors tait tourmente par sa climatrique anne[53]
autant qu'autrefois par sa quatorzime! et bien que le soin de sa
dignit lui interdt toute plainte, le dpart de Juan l'affligeait au
point que, dans le premier moment, elle ne put se rsoudre  lui donner
un successeur.

[Note 53: La plus dangereuse des annes climatriques, ou
climactriques, est, suivant les astrologues et philosophes empiriques,
la quarante-neuvime, parce qu'elle est le produit de 7 multipli par
7.--Byron a fait Catherine plus jeune d'une douzaine d'annes environ. A
l'poque du sige d'Ismal elle avait prs de soixante ans.]

48. Enfin, le tems apporta son ordinaire reconfort; vingt-quatre heures,
et deux fois le mme nombre de candidats  la place vacante, rendirent 
Catherine un paisible sommeil pour la seconde nuit,--non pourtant
qu'elle voult se hter de fixer son choix ou qu'elle ft effraye de la
quantit des postulans: elle ne les choisissait jamais sans raisons
plausibles et sans long-tems donner carrire  leur mulation.

49. Tandis que ce haut poste demeure en expectative, pour un ou deux
jours, nous vous prierons, lecteur, de monter avec notre jeune hros
dans la voiture qui l'emmne de Ptersbourg: l'excellente
_barouche_[54], qui jadis avait eu la gloire de porter le cimier
autocratique de la belle Czarine (alors que, nouvelle Iphignie, elle se
rendit en Tauride[55]), avait t donne  Juan son favori qui, de son
ct, y portait _les siens_;

[Note 54: Lger carrosse fort  la mode en Russie et  Londres.]

[Note 55: L'impratrice fit le voyage de Crime avec l'empereur Joseph,
en..... J'ai oubli l'anne.

(_Note de Lord Byron_.)]

50. C'est--dire un boul-dogue, un bouvreuil et une hermine, tous ses
intimes amis[56]; car (je laisse  de plus sages le soin d'en chercher
les causes) il avait une sorte d'inclination ou de faiblesse pour ce que
la plupart des hommes traitent de sale engeance,--les animaux vivans.
Une vierge de soixante ans ne montra jamais, pour les chats et les
oiseaux, une plus vive sympathie, et cependant il n'tait ni vieux ni
mme vierge.--

[Note 56: Ajoutons: Et ceux de Lord Byron. (Voyez sa Vie.)]

51. Les animaux susdits avaient donc une place rserve: Dans d'autres
vhicules taient des valets, des secrtaires; mais aux cts de Juan
tait assise la petite Leila, celle mme que, dans le massacre d'Ismal,
il avait dfendue des sabres cosaques. Quoique ma muse drgle varie
ses notes, elle n'a pas oubli que son hros avait sauv une jeune
enfant--vritable perle vivante.

52. Pauvre petite crature! elle tait docile autant que belle, et, de
plus, doue de ce tendre et srieux caractre aussi rare parmi les
mortels, qu'un homme fossile parmi tes crystalliss _mamouths_,  grand
Cuvier[57]! son ignorance tait peu propre  se reconnatre dans le
tourbillon d'un monde o il faut que chacun se perde; mais,
heureusement, elle n'avait encore que dix ans, et elle tait tranquille,
sans toutefois savoir comment ni pourquoi.

[Note 57: Voyez la note du ch. IX, oct. 37-38.]

53. Don Juan l'aimait et il en tait aim comme n'aiment pas un frre,
un pre, une soeur ou une fille. Je ne puis dire au juste ce que c'tait.
Il n'tait pas assez vieux pour ressentir des motions de pre; et,
quant  celles qu'on dsigne sous le nom de tendresse fraternelle, il ne
pouvait les connatre,--car il n'avait jamais eu de soeur. Ah! s'il en
avait eu une, combien de fois ne l'et-il pas regrette[58]!

[Note 58: Byron se souvient ici de sa soeur, miss _Maria Leigh_; et sans
doute, en traant ce dernier vers, il fondait en larmes.]

54. Encore moins cet amour tait-il sensuel; Juan n'tait pas un de ces
vieux dbauchs qui recherchent les fruits verts pour fouetter leur sang
pais (de mme que les acides servent  rveiller un alcali dormant); sa
jeunesse, il est vrai (la faute en tait  son toile), n'avait pas t
de la plus irreprochable chastet, mais ses sentimens avaient toujours
t imprgns du plus pur platonisme;--seulement il lui arrivait
quelquefois de les oublier.

55. Ici, il n'avait pas  redouter la tentation: il aimait la jeune
orpheline qu'il avait sauve, de l'amour que les patriotes (de tems 
autre) portent  leur pays; comme eux il se glorifiait de l'avoir
prserve de l'esclavage--et, de plus, de la damnation, si ses efforts
et ceux de l'glise taient couronns de succs. Mais, chose singulire,
et qu'il faut ici consigner, la petite musulmane refusait de se
convertir.

56. Il tait assez tonnant qu'elle et retenu ses premires
impressions, malgr les scnes de bouleversement, de terreur et de
massacre qu'elle avait vues. Vainement trois vques lui apprirent-ils
la dsobissance de nos premiers parens, elle conserva toujours pour
l'eau sainte une certaine aversion; elle ne se sentait d'ailleurs; vers
la confession, aucun entranement;--c'est que peut-tre elle n'avait
rien  confesser!--Peu importe, l'glise ne va pas rechercher les
causes:--en outre, elle tenait toujours Mahomet pour un prophte.

57. Dans le fait, Juan tait le seul chrtien qu'elle pt souffrir: elle
semblait l'avoir choisi pour tenir la place de ce qui jadis avait t sa
famille[59] et ses amis. Pour lui, il aimait naturellement l'objet qu'il
dfendait; ils formaient donc un couple singulier: d'un ct, un tuteur
brillant de jeunesse; de l'autre, une pupille que ni l'ge, ni la
patrie, ni le sang n'unissaient  son protecteur; et enfin, ce dfaut de
tous liens naturels contribuant encore  resserrer les leurs.

[Note 59: _Her_ home.--Les Anglais et tous les peuples du monde ont un
mot particulier pour exprimer la maison de famille. Le mot _home_
rappelle en mme tems tous les souvenirs de bonheur domestique. En
France, nous n'avons que la barbare expression _chez moi_, _chez soi_,
pour rendre la mme ide.]

58. Ils voyagrent  travers la Pologne et par Varsovie, que des mines
de sel et son joug de fer rendent clbres; puis  travers la Courlande,
qui nagure avait vu la farce dont le rsultat fut de donner  son duc
le dsagrable nom de _Biron_[60]. Ces campagnes, que Juan parcourait,
ont depuis contempl le moderne Mars, quand la gloire, cette perfide
sirne, le faisait marcher vers Moscou pour y perdre, par un mois de
gele, vingt annes de conqutes et les grenadiers de sa garde.

[Note 60: Sous le rgne de l'impratrice Anne, Byren, son favori (fils
d'un palefrenier), prit le nom et les armes des _Biron_ de France, dont
la famille a la mme source que celle des Byron d'Angleterre. Il existe
encore en Courlande des hritiers de ce duc Biron. Je me souviens que
dans la _sainte_ anne des allis, la duchesse de L.....t me prsenta,
en Angleterre, la duchesse de S..... comme tant mon homonyme.

(_Note de Lord Byron_.)]

59. Il n'y a pas ici d'anti-gradation. O ma garde! ma vieille garde!
s'criait alors le dieu de la terre[61]. Qui pensait que ce Jupiter
tonnant dt tre terrass par le coupe-artre-carotide Castlereagh[62]!
Faut-il, hlas! que la neige puisse ainsi glacer la gloire! Au reste, si
nous voulons rchauffer en Pologne nos membres engourdis, nous y
trouverons le nom de Kosciusko qui, semblable au volcan d'Hcla,
pourrait faire jaillir des charbons sur des plaines glaces[63].

[Note 61: Tous ceux qui revinrent de Russie attestent que Napolon, au
milieu des dsastres qui dj branlaient les fondemens du grand empire,
semblait plus accabl des souffrances de sa vieille garde que de la
chute de toutes ses esprances.]

[Note 62: M. A. P. fait ici la remarque suivante: A moins que Lord
Byron n'ait prophtis, voici un vers qui est en contradiction avec sa
prface. M. A. P. se trompe. Dans cette prface le pote nous dit qu'il
avait compos les chants VI, VII et VIII avant la mort de Castlereagh;
mais nous sommes au dixime chant.]

[Note 63: Kosciusko est mort en France en 1817. _Tanto nomini nullum par
elogium._]

60. De la Pologne ils passrent dans la Prusse proprement dite, et 
Koenigsberg, capitale qui s'enorgueillit (indpendamment de quelques
veines de fer, de plomb et de cuivre) de la naissance de l'illustre
professeur Kant[64]. Juan se souciait de la philosophie comme d'une
prise de tabac: il poursuivit donc sa route par la Germanie, dont les
innombrables et flegmatiques habitans ont des princes qui _jouent de
l'peron_[65] plus rudement que leurs postillons.

[Note 64: Le Platon moderne, si l'on adopte aveuglment l'opinion de ses
enthousiastes. En tout cas, les livres de Platon ont l'avantage d'tre
intelligibles.]

[Note 65: _To spur_, peronner, s'entend plus naturellement en anglais
qu'en franais, pour blesser, piquer, fatiguer.]

61. Puis,  travers Berlin, Dresde et autres villes, ils gagnrent les
bords _castells_[66] du Rhin.--Glorieux monumens gothiques! quelle
puissance n'avez-vous pas sur toutes les imaginations, sans mme en
excepter la mienne! Un mur noirci, une ruine grise, une lance rouille
transportent mon ame vers la ligne qui spare les mondes prsent et
pass, et leur aspect suffit pour la faire planer en suspens sur ces
limites ariennes.

[Note 66: _Couverts de chteaux._ Ce mot n'est pas franais, mais
l'expression de Byron, _castellated_, n'est pas non plus usite en
Angleterre.]

62. Mais Juan parcourut en poste Manheim et Bonn; sur cette dernire on
voit froncer Drachenfeld, semblable au spectre des bons tems fodaux,
pour jamais disparus, et dont je n'ai pas le loisir de m'occuper en ce
moment. De l il entra dans les murs de Cologne, ville qui prsente aux
curieux onze mille virginits osseuses, la plus grande quantit que la
chair ait jamais en mme tems renferme[67].

[Note 67: Sainte Ursule et ses onze mille compagnes existaient encore en
1816, et peut-tre aussi rellement que jamais.

(_Note de Lord Byron._) ]

63. De l il visita La Haye et Helvoetsluys en Hollande, cette terre
marin des Bataves et des btardeaux, o le genivre, exprimant son
meilleur jus, offre aux malheureux, une ptillante compensation de la
richesse. Les snats et les savans en proscrivent l'usage,--mais il
semble cruel d'enlever au peuple le seul cordial qui lui tienne lieu
(grce  la sollicitude de ses bons princes) de vtemens, de feu et de
nourriture.

64. C'est l qu'il s'embarqua et qu'il se dirigea vers l'le des hommes
libres, sur un rapide vaisseau dont un vent tempr favorisait
l'impatience. L'cume jaillissait dans l'air, la proue creusait les
flots, et les passagers malades plissaient de crainte. Pour Juan,
habitu  ces effets par ses premiers voyages, il demeurait sur le
tillac pour regarder les btimens qui passaient et pour tre le premier
 dcouvrir les rochers.

65. A la fin ils s'levrent comme une muraille blanche aux limites de
la mer azure; et Don Juan prouva--le sentiment que les jeunes
trangers eux-mmes prouvent au premier aspect de la blanchtre
ceinture d'Albion,--une sorte d'orgueil de se trouver parmi ces fiers
trafiquans qui, tranquillement, portent, d'un pole  l'autre pole, leur
or et leurs dits, et soumettent  des taxes jusqu'aux vagues
elles-mmes.

66. Je n'ai pas de puissantes raisons d'aimer ce coin de terre, qui
renferme ce qui _pouvait composer_ la plus noble des nations; mais bien
que je ne lui doive gure que la naissance, j'prouve un mlange de
regrets et de vnration en pensant  son ancienne dignit et  sa
gloire fltrie. Sept annes d'absence (c'est le terme ordinaire des
migrations) suffisent bien pour amortir nos vieux ressentimens, quand,
d'ailleurs, nous voyons notre patrie se donner elle-mme au diable.

67. Ah! si elle pouvait pleinement, exactement connatre, combien son
grand nom est partout abhorr! combien est impatiente toute la terre du
coup qui la livrera sans dfense  la fureur du glaive! comme toutes les
nations s'accordent  la regarder comme leur plus odieuse ennemie; et,
quelque chose de plus odieux encore, leur ancienne et perfide amie,
celle qu'ils adoraient, celle qui tenait entre ses mains la libert du
monde et qui maintenant voudrait donner des chanes  l'intelligence
elle-mme!--

68. Ose-t-elle bien tre fire et se vanter d'tre libre, elle qui n'est
que la premire des esclaves? Les nations sont captives,--mais le
gelier, quel est-il? Un esclave des billons et des verrous. Prend-elle
pour la libert le misrable privilge de tourner la clef sur un
prisonnier? comme si la jouissance de la terre et des airs n'tait pas
interdite galement  qui garde ou  qui porte des chanes[68].

[Note 68: Je ne puis m'empcher de citer, aprs cette belle apostrophe 
l'Angleterre, l'imprcation peut-tre plus belle encore de Dante contre
l'Italie: la _Divina Comedia_ est si peu connue en France, qu'on me
pardonnera, je l'espre, cette longue citation. Je n'ai pas eu le
courage de la traduire en mauvaise prose franaise. Dans le pote
Florentin on voit l'animosit d'un Gibelin contre les ennemis de
l'ordre, et dans Lord Byron, la haine d'un amant de la libert contre
les oppresseurs du monde; mais dans les deux potes on retrouve la mme
indignation bilieuse et la mme sublime porte de conception.

     _Ahi! serva Italia, di dolore ostello,
   Nave senza nocchiero in gran tempesta,
   Non donna di provincie, ma bordello!...
     ...Ora in te non stanno senza guerra
   Li vivi tuoi, e l' un l' altro si rode
   Di quei ch' un muro ed una fossa serra:
     Cerca, misera, intorno dalle prode
   Le tue marine, e poi ti guarda in seno
   S' alcuna parte in te di pace gode.
     Ahi! Gente che dovresti esser devota,
   E lasciar seder Cesar nella sella,
   Se bene intendi ci che Dio ti nota...
     O Alberto Tedesco, ch' abbandoni
   Costei ch'  fatta indomita e selvaggia,
   E dovresti inforcar li suoi arcioni,
     Vieni a veder Montecchi e Cappelletti,
   Monaldi e Filippeschi, uom' senza cura,
   Color gi tristi, e costor con sospetti.
     Vien, crudel, vieni, e vedi la pressura
   De' tuoi gentili e cura lor magagne,
   E vedrai Santa-Fior' com'  sicura.
     Vieni a veder la tua Roma che piagne,
   Vedova, sola, e d e notte chiama:
   Cesare mio, perch non m' accompagne?
     Vieni a veder la gente quanto s' ama:
   E se nulla di noi piet ti muove,
   A vergognarti vien della tua fama_.

Je m'arrte  ce dernier trait; il faudrait citer cent cinquante vers de
suite.--Qu'avait-on besoin, pour dsigner l'cole de Lord Byron, du mot
_Romantique_? il fallait dire _Dantesque_. Dante, en effet, offre des
exemples de toutes les qualits qui distinguent la littrature moderne
de celle des anciens. On aurait, par ce moyen, vit bien des querelles
de mots.]

69. Don Juan voyait dj les premires beauts d'Albion; tes rochers,
_chre_ cit de Douvres, ton havre et ton htel; ta douane et ses
dlicates perceptions, tes valets courant perdus  chaque coup de
cloche, tes paquebots, dont les passagers sont tour  tour la dupe des
gens de terre et de ceux de mer; enfin, et ce qui n'est pas sans
importance pour les voyageurs novices, tes longues cartes de dpense,
dans lesquelles sont toujours ngliges les dductions les plus lgres.

70. Juan tait insouciant, jeune et magnifique; il tait riche en
roubles, en diamans, en billets; il avait un crdit qui ne l'obligeait
pas  restreindre ses dpenses hebdomadaires: cependant, il montra
quelque surprise en payant ses cartes,--(son _maggiordomo_, Grec adroit
et subtil, l'additionnait devant lui et la lui lisait), mais il finit
par concevoir que l'air, tout pais qu'il tait ordinairement, tant
cependant libre, on en vendait, sans doute, la respiration.

71. Allons! des chevaux pour Cantorbry! Au galop, au galop! sur les
cailloux! au milieu de la boue! hurrah! quel plaisir de voyager aussi
lgrement en poste! Ce n'est plus ici la lourde Germanie, o les
cochers barbottent sur les routes comme s'ils conduisaient leurs
voyageurs  leur dernier gte: puis, combien de pauses pour se gorger de
_schnapps_!--vilains drles, qui s'embarrassent autant de _hundsfot_ et
de _verfluchter_ qu'un paratonnerre de la foudre[69].

[Note 69: _Hundsfot_ en allemand, coquin; et _verfluchter_, maudit,
pendard! Le texte porte:

   ....._Sad dods! whom_ hundsfot _or_ verfluchter
   _Affect no more than lightning a conductor_.

M. A. P. a rendu _conductor_ par _un de nos cochers_; mais il ne fallait
que du bon sens pour voir que ce mot ne peut signifier que le
_conducteur du fluide lectrique_.]

72. Avouons que rien autant qu'une course rapide ne ranime nos sens (en
gonflant nos veines comme le Cayenne gonfle le cuir).--Qu'importe o les
chevaux vous conduisent, pourvu que, pour l'acquit de votre conscience,
ils soient  franc trier. Moins vous aurez de raisons de faire
diligence et mieux vous atteindrez ce grand _but_ des voyages,--le
plaisir de voyager.

73. A Cantorbry, ils visitrent la cathdrale: suivant l'usage, un
bedeau, leur fit remarquer, du mme ton d'insouciance et de crmonie,
le heaume du noir douard[70] et la pierre rougie du sang de
Becket[71].--C'est encore l de la gloire, bon lecteur! un casque
rouill, un ossement douteux, demi-dissous dans la soude ou la magnsie,
voil l'expression dfinitive de ce qui forme cette excellente
substance,--l'espce humaine.

[Note 70: Le prince noir, qui gagna ses perons  la bataille de Crci,
et fit prisonnier,  Poitiers, le roi Jean.]

[Note 71: Thomas Becket, archevque de Cantorbry, que les philosophes
auraient mis au rang des plus gnreux patriotes, si l'glise n'en et
fait un saint.]

74. L'effet que cette vue produisit sur Juan fut cependant sublime: il
se reprsenta mille champs de Crci,  l'aspect de ce casque qui ne
s'tait arrt que devant le tems. Il prouva mme un sentiment de
respect pour la tombe de cet homme d'glise, audacieuse et noble victime
de sa rsistance aux rois qui, du moins aujourd'hui, sont obligs
d'articuler le mot _lois_, avant de commander un assassinat.--La petite
Leila contemplait cet difice et demandait dans quel but on l'avait
lev.

75. On lui apprit que c'tait _la maison de Dieu_: elle trouva qu'il
tait bien log; mais elle s'tonna qu'il souffrt dans son propre logis
ces cruels et mcrans Nazarens qui avaient renvers ses saints
temples, dans les terres donnes aux vrais croyans.--Le chagrin dposa
mme son empreinte sur son jeune front, quand elle vint  penser que
cette belle mosque, nglige par Mahomet, tait abandonne comme une
perle  des pourceaux.

76. Mais reprenons notre course  travers ces prairies cultives comme
autant de jardins, vritables paradis de houblon, et de productions
solides: aprs plusieurs annes de voyage dans des climats plus ardens,
mais moins fertiles, le pote, en revoyant ces vertes campagnes, leur
pardonne de ne pas lui offrir ces plus sublimes tableaux, dans lesquels
se confondent la vigne, l'olivier, les glacires, les prcipices, les
volcans, les oranges et les glaces.

77. Et quand je pense  un pot de bire:--mais je ne veux pas
pleurer.--Ainsi fouettez, postillons! Pendant que les infatigables
piqueurs se donnent carrire, Juan admire les grandes routes de ce pays
habit par des millions d'hommes libres; pays, _en tout sens_, le plus
cher pour les trangers et pour ceux qui y sont ns, except cependant
pour quelques mauvaises ttes qui s'avisent _de regimber sous les
coups_, et qui ne gagnent  cela que de nouvelles blessures.

78. Quelle agrable chose qu'une route  barrires! A peine si l'aigle,
avec le secours de ses larges ailes, peut fendre les vastes champs de
l'air aussi lgrement que l'on y rase la terre. Que ne les
connaissait-on du tems de Phaton! le dieu et conseill  son fils de
satisfaire son envie par la malle d'York;--mais en avanant davantage,
_surgit amari aliquid_,--le droit de page.

79. Hlas! combien toute espce de paiement est pnible! Prenez notre
vie, nos femmes, tout enfin, except notre bourse; car, ainsi que le
prescrit Machiavel  ceux qui affectent la pourpre, ce serait le plus
court chemin de gagner la haine gnrale. L'homme dteste un meurtrier
bien moins qu'un prtendant  cet or prcieux qui fait marcher le
monde.--Il pourra vous pardonner d'avoir gorg sa famille, mais 
condition que vous n'essaierez pas de glisser votre main dans ses
poches.

80. C'est le Florentin[72] qui l'a dit; et c'est  vous,  rois,
d'couter votre instituteur.--Pour Juan, au moment o le jour commenait
 baisser et  s'obscurcir, il se trouva sur la haute montagne qui
regarde avec orgueil ou en piti la grande ville.--Souriez ou temptez,
si vous l'entendez mieux, vous tous qui avez dans les veines une
parcelle du grand coeur des _cockneys_[73].--Gnreux Bretons, nous voil
donc sur _Shooter-Hill_[74]!

[Note 72: Machiavel, _le Prince_.]

[Note 73: _Cockney_, gobe-mouche, sobriquet particulier aux bourgeois de
Londres, comme celui de _badaud_ aux bourgeois de Paris.]

[Note 74: _Shooter-Hill_ (mont du Tireur) est situ  huit milles de
Londres.]

81. Le soleil descendit et la fume s'leva, comme d'un volcan  demi
teint, sur une tendue qu'on pouvait prendre pour _la salle de
rception du diable_, comme quelqu'un a dj dsign cet endroit
merveilleux. Juan n'approchait pas du toit de ses pres, mais, quoique
tranger, il ressentit un vritable respect pour le sol, pre de ces
pieux mortels qui ont parcouru en bouchers la moiti de la terre, et
menac l'autre en fanfarons[75].

[Note 75: L'Inde.--L'Amrique. (_Note de Lord Byron_.)]

82. Un norme amas de briques, de fume et de btimens maritimes sales,
obscurs, mais s'tendant aussi loin que la plus longue vue;  et l
quelque voile voltigeant, puis revenant se confondre dans une fort de
mts; un dsert de clochers[76] dont les pointes entr'ouvraient un dais
de charbon de terre; une vaste et sombre coupole[77], semblable  une
calotte de papier gris sur la tte d'un fou,--voil quelle est la ville
de Londres.

[Note 76: Il y a dans Londres prs de deux cents clochers.]

[Note 77: Sans doute l'glise _Saint-Paul_.]

83. Mais Juan ne la voyait pas ainsi: chaque guirlande de fume lui
semblait la magique vapeur d'une fournaise philosophale o s'laboraient
les richesses du monde (richesses de taxes et de papier). Les pais
brouillards qui lui sont imposs comme un joug, et qui teignent le
soleil comme un cierge, n'taient  ses yeux qu'une atmosphre naturelle
et singulirement salubre,--quoique,  vrai dire, rarement lucide.

84. Il s'arrta,--et moi je vais l'imiter, comme fait un quipage avant
de lancer sa borde. Encore quelques instans, mes aimables compatriotes,
et nous renouvellerons notre vieille connaissance; j'ai du moins
l'intention de vous soumettre certaines vrits que, justement comme
telles, _vous_ ne manquerez pas de prendre pour des mensonges.--Je veux,
mistress Fry masculin[78], promener dans vos salons un moelleux balai,
et enlever mainte toile d'araigne qui en salit les lambris.

[Note 78: Le nom de mistress Fry est vnr  Londres comme celui du duc
de Liancourt l'tait en France. Elle a dj sollicit et fait adopter
une foule d'amliorations dans le systme des prisons. Tous ses instans
sont employs  consoler les prisonniers, et surtout  leur offrir les
plus douces et les plus pntrantes exhortations morales.]

85. O mistress Fry! quel besoin d'aller  New-Gate[79]? Pourquoi vouloir
ramener  la vertu de pauvres coquins, et ne pas d'abord commencer par
Carlton-House et autres htels[80]? C'est contre l'endurcissement de
l'imprial[81] pcheur qu'il faudrait essayer votre main. Rformer le
peuple, c'est une absurdit, un jargon, un verbiage philanthropique, 
moins qu'on ne commence par rendre les _excellences_ meilleures.--Fi
donc, mistress Fry! je vous supposais plus de religion.

[Note 79: Porte et prison de Londres.]

[Note 80: Carlton-House est le palais habit par Georges IV.]

[Note 81: La couronne britannique est dite _impriale_, depuis la
runion de l'cosse  l'Angleterre. On dit galement _le parlement
imprial_.]

86. Apprenez-leur comment doivent se comporter des sexagnaires;
dfaites-les de leur manie de _tours_ et de costumes hussards et
montagnards[82]; dites-leur que la jeunesse une fois passe ne revient
plus, et que des _huzzas_[83] solds ne font pas vanouir la commune
dtresse; dites-leur que sir W--II--mC--t--s[84] est un fangeux animal,
trop grossier mme pour les plus grossiers excs, le stupide Falstaff
d'un Hal[85] en cheveux blancs, un fou dont les clochettes ne sonnent
plus depuis long-tems.

[Note 82: Allusion aux courses fastueuses de Georges IV dans son nouveau
royaume de Hanovre et dans les montagnes d'cosse.]

[Note 83: Des _vivat_!]

[Note 84: William Curtis, riche banquier qui passe pour confident de
toutes les faiblesses du roi.]

[Note 85: _Hal_, diminutif de Henri, ou plutt de _Harry_, d'aprs la
manire de prononcer des enfans. Voyez dans le _Henry IV_ de Shakspeare
l'excellent personnage de Falstaff, qu'avait choisi pour compagnon de
dbauches et de vols le jeune prince de Galles Henri, plus tard Henri
V.]

87. Dites-leur, bien que trop tard peut-tre, sur le dclin d'une vie
puise, blase et casse, que le propre d'un bon roi n'est pas
d'affecter une vaine grandeur, et que les meilleurs princes ont toujours
t ceux qui faisaient le plus d'conomies: dites-leur enfin,--mais vous
ne direz rien, et j'ai maintenant assez bavard. Avant peu, je ferai
entendre ma voix comme le cor de Roland  Roncevaux.




Chant Onzime.


1. Quand l'vque Berkeley dit que _la matire n'existait pas_[86], et
qu'il le prouva,--on ne l'couta pas discuter cette _matire_; car il
tait, dit-on, inutile de combattre un systme trop subtil mme pour les
ttes humaines les plus ariennes. Cependant, le croirait-on? je
briserais volontiers toute espce de matire, mme le plomb, les pierres
ou le diamant, pour me persuader que le monde est tout esprit, et pour
porter ma tte en niant que je la porte.

[Note 86: Georges Berkeley, vque de Cloyne en Irlande, publia, en
1770, un livre intitul: _Principe des connaissances humaines_; devenu
fameux par la force des argumens qu'il contenait en faveur du
spiritualisme et contre la ralit de la matire. Buffon, dans ses
premiers volumes de l'_Histoire naturelle_, n'a mme fait que les
rpter. Hume regarde le systmatique Berkeley comme celui de tous les
philosophes, sans excepter Bayle, le plus propre  conduire au
scepticisme. Rien, en effet, n'est plus facile  combattre que
l'existence de la matire, et rien n'est plus difficile  croire que sa
non-existence.]

2. N'tait-ce pas rellement une dcouverte sublime de faire de
l'univers un gosme universel[87]! et de ce tout idal,--un _tout
nous-mmes_. Je gagerais le monde (quel qu'il soit) que _cela_ n'tait
pas une hrsie. Maintenant donc,  doute!--Si toutefois, comme
quelques-uns le pensent, tu es un doute, ce dont je doute trs-fort,--
toi le seul prisme des rayons de la vrit, ne va pas me ravir ma potion
de spiritualisme! ce brandevin cleste, que pourtant notre tte a de la
peine  supporter.

[Note 87: C'est--dire une seule substance.]

3. Car, de tems en tems, survient dame indigestion (et non le plus
_suave ariel_[88]), qui arrte notre noble essor par une autre sorte de
difficult. Ce qui, d'ailleurs, s'oppose  mon enthousiasme[89], c'est
que je ne trouve pas d'endroit o le regard de l'homme puisse tomber
sans y apercevoir la confusion des races, des sexes, des espces, des
astres, et de cet univers, miracle nigmatique qui, du moins, est une
illustre extravagance,--

[Note 88: _Dainty_ Ariel, expression de Shakspeare; _la Tempte_, acte
V.]

[Note 89: C'est--dire ce qui _me_ fait douter du systme de Berkeley.]

4. S'il est l'effet du hasard; et,  plus forte raison, s'il fut cr
comme l'explique l'ancien texte[90]:--mais pour ne pas le renverser,
nous n'attaquerons pas ici l'criture; ce serait, au dire d'une foule de
personnes, une guerre trop hasardeuse, et ils ont raison: la vie est
trop courte pour que nous en perdions une partie sur des questions que
personne ne peut de lui-mme rsoudre; tandis qu'_un jour, chacun de
nous_ les verra _claircies_,--ou, du moins, n'aura pas encore cess de
dormir.

[Note 90: La _Bible_.]

5. Ainsi, je ferai trve  toute discussion mtaphysique,  ce qui n'est
ni ceci ni cela; je consens mme que ce qui est, soit; et c'est, j'ose
le dire, faire assez preuve de clart et de vertu. La vrit est que
depuis peu je suis devenu plus phthisique; j'en ignore la
cause:--peut-tre l'air. Mais quand j'prouve des accs de souffrances,
je me sens mieux dispos  l'orthodoxie.

6. La premire attaque me prouva, d'un seul coup, l'existence de Dieu
(mais je n'en avais jamais dout ni de celle du diable); la suivante me
fit concevoir la mystique virginit de la Vierge; la troisime,
l'origine commune du mal; la quatrime me dmontra toute la Trinit
d'une manire tellement inbranlable que, dans ma dvotion, j'eusse
dsir que trois fissent quatre, afin de trouver l'occasion d'en croire
davantage.

7. A notre sujet. L'homme qui, du haut de l'Acropolis, a abaiss ses
regards sur l'Attique; celui qui a vogu dans le bassin qui borde la
pittoresque Constantinople: celui qui a vu Tombuctou; celui qui a pris
du th dans la mtropole en porcelaine de la Chine aux petits yeux;
enfin celui qui s'est assis sur les briques de Nnive, ne sera pas
merveill  la premire vue de Londres;--mais au bout d'une anne,
demandez-lui ce qu'il en pense?

8. Don Juan descendait de Shooter-Hill; le crpuscule commenait; la
descente aboutissait  cette valle de bien et de mal o fermentent les
rues de Londres. Autour de lui cependant tout tait calme et immobile,
si ce n'est le craquement des roues qui tournaient sur leurs
pivots[91]--et l'cho, le murmure, le bourdonnement affaire, qui
bouillonne et cume toujours au-dessus des villes.

[Note 91: Tous ceux qui sont entrs  Paris, au lever ou au coucher du
soleil, se rappelleront sans doute que le craquement monotone et presque
continu des roues est aussi le seul bruit qu'on entende  trois ou
quatre lieues de la grande ville.]

9. J'ai dit que Don Juan, dans un ravissement contemplatif, se promenait
derrire sa voiture, sur la hauteur. Ne pouvant contenir son admiration
pour un si grand peuple: C'est l, s'criait-il, que la libert a
choisi sa rsidence. C'est l que tonne la voix du peuple, et que ne
peuvent la faire expirer ni les chanes, ni les tortures, ni
l'inquisition. Car pour lui rendre toute sa force, il suffit d'une
runion ou d'une lection nouvelle.

10. C'est l que les femmes sont chastes et les vies pures; c'est l
que le peuple ne paie que ce qui lui plat, et s'il paie beaucoup, c'est
uniquement parce qu'il aime  prodiguer son argent, et  faire voir tout
ce qu'il a de revenu. C'est l que les lois sont toutes invioles; que
personne ne tend des piges aux voyageurs, que toutes les routes sont
sres; c'est l.--Il fut interrompu par un couteau et un _damn your
eyes_[92]! _la bourse ou la vie_!

[Note 92: Ou _God damn your eyes_ (maudits soient vos yeux).]

11. Ces mots, dpouills d'artifice, taient prononcs par quatre
bandits placs en embuscade, et qui l'avaient aperu lambinant derrire
son quipage; ils avaient, en gens habiles, attendu pour le
_reconnatre_ l'heure favorable o le voyageur isol chemine, l'ame
remplie d'une funeste confiance, bien que toujours expos, dans cette
le de richesses,  soutenir un combat pour conserver la vie et les
culottes.

12. Juan, qui ne comprenait pas un mot d'anglais, sauf leur sibboleth:
_God damn!_ encore l'avait-il si rarement entendu, qu'il le prenait pour
leur _salaam_[93], ou leur _Dieu vous bnisse!_--et il ne faut pas se
moquer de lui, car tout demi-anglais que je suis (pour mon malheur), je
puis assurer que jamais je n'ai entendu un seul de mes compatriotes vous
dire _adieu_, sans prononcer ce mot de _God damn_.

[Note 93: _Salam alekoum!_ la paix soit avec vous! C'est le salut que
les Orientaux font aux vrais croyans. Aux chrtiens, ils disent:
_Urlarala_, bon voyage, ou _saban hiresem_, bonjour; _saban serula_,
bonsoir. (Voyez le _Giaour_.)]

13. Don Juan comprit parfaitement leurs gestes, et comme il tait tant
soit peu irascible, il tira un pistolet de poche et le dchargea dans le
_pudding_ de l'un des agresseurs;--celui-ci tomba comme un boeuf se roule
dans sa pture, et en se dbattant dans sa fange naturelle, il mugit ces
paroles adresses  son camarade ou valet le plus proche: Oh! Jack! je
suis renvers par ce sclrat de Franais!

14. Sur quoi Jack et sa bande s'empressrent de fuir: les gens de Juan,
qui se tenaient  quelque distance, accoururent alors, et, en admirant
un si bel exploit, offrirent leur aide, comme c'est l'usage, pour ce qui
restait  faire. Juan, qui voyait le sang du _mignon de la lune_[94]
couler comme si sa vie et d s'exhaler avec lui, ne demandait que des
bandages et de la charpie, et se reprochait d'avoir t trop press de
lcher son coup.

[Note 94: Expression de Shakspeare, _Henri IV_, acte Ier, scne II.
FALSTAFF.--Parbleu! donc, mon cher luron, quand tu seras roi, ne nous
laisse pas appeler _voleurs_....., nous qui sommes les gardes du corps
de la nuit.--Il faut qu'on nous regarde comme les forestiers de Diane,
les gentilshommes de l'ombre, _les mignons de la lune_, etc.]

15. Peut-tre, pensait-il, est-ce la mode en ce pays d'accueillir les
trangers de cette faon: maintenant je me rappelle certains
matres-d'htel qui ne diffrent de ces gens-ci qu'en volant avec des
salutations au lieu de voler avec l'pe nue ou le front menaant. Mais
que faire  prsent? Je ne puis laisser cet homme hurler sur la route:
ainsi, prenez-le; je vais vous aider  le transporter.

16. Mais avant qu'ils pussent accomplir ce devoir pieux, Arrtez!
s'cria le moribond: j'ai gagn mon gruau! Oh! que ne puis-je avoir un
verre de _max_[96]! Nous avons mal choisi notre homme; laissez-moi
mourir o je suis! Et comme le feu de la vie s'exhalait de son coeur,
comme des gouttes noires et paisses coulaient de sa blessure, et qu'il
rendait pniblement son avant-dernier soupir, il dtacha de sa gorge
enfle un mouchoir, en s'criant: _Remettez-le  Sal_[97]; puis il
mourut.

[Note 96: Espce d'eau-de-vie de genivre et de grain, dont les boxeurs
sont, en gnral, friands.]

[Note 97: _Sal, Sally_, diminutifs de Sarah.]

17. Don Juan vit tomber  ses pieds la cravate rougie de sang, mais il
ne devinait pas pourquoi le dfunt l'avait retire, et ce que signifiait
son dernier adieu. Jadis le pauvre Tom avait d'abord t un des
incroyables de la ville, un _lgant_ plein de grces, de sentiment et
de dlicatesse; mais ensuite ses poches s'taient troues, et quelque
tems aprs--son corps.

18. Don Juan ayant fait du mieux qu'il pouvait, en pareille
circonstance, poursuivit, ds que l'_enqute du coroner_ le lui permit,
sa route paisible vers la capitale.--Tout en avanant, il se sentait
lgrement afflig d'avoir, il n'y avait pas encore douze heures, et en
moins de rien, tu un citoyen libre, pour dfendre sa propre vie. Cela
mme le rendit mditatif.

19. Il venait de priver le monde d'un homme qui, pendant certain tems, y
avait fait une hroque figure. Qui savait, en effet, mieux que Tom
faire les honneurs d'une partie, boire sec et toujours rire? qui
_empaumait_ mieux un nigaud? qui (en dpit des hros de Bowstreet)
pouvait, comme lui, tenir le museau sur l'hypocras pic? et qui, prs
de sa matresse, la brave et joyeuse Sally, tait plus ardent, plus vif,
plus complaisant, plus infatigable[98]?

[Note 98: Les progrs de la science et du langage me dispensent
d'expliquer les bonnes et pures expressions anglaises de cette strophe;
elles sont usites dans toute leur simplicit originale par la
_canaille_ de distinction et par ses patrons. Voici une stance d'une
chanson extrmement populaire, du moins au tems de ma premire jeunesse:

     On the high Toby-Spice flash the muzzle,
   In spite of each gallows old scout;
   If you at the spellken can't hustle,
   You'll be hobbled in making clout.
     Then your blowing will wax gallows haughty,
   When she hears of your scaly mistake,
   She'll surely turn snitch for the forty--
   That her Jack may be regular weight.

S'il se trouve quelque _merveilleux_ assez ignorant pour en demander la
traduction, je le renvoie  mon vieil ami et corporel pasteur et matre,
John Jackson, esq. professeur de pugilisme, qui, je l'espre, conserve
encore la force et les belles proportions de ses membres, ainsi que la
bonne humeur et les qualits athltiques et intellectuelles qui le
distinguaient. (_Note de Lord Byron_.)]

20. Mais Tom n'est plus;--ainsi laissons en paix Tom. Il faut bien que
les hros meurent, et, avec la grce de Dieu, la plupart d'entre eux ne
mettent pas  s'en aller beaucoup de tems.--Salut, Tamise, salut!
Maintenant le char de Juan, roulant comme un tonnerre continu sur tes
bords, traverse Kennington et tous les autres _ton_[99] qui font
soupirer avec tant d'impatience aprs la vritable ville.

[Note 99: _Ton_, dsinence de lieux aussi commune en Angleterre que
celle de _ville_ en France, et qui a  peu prs la mme signification
primitive. Aprs _Kennington_ on passe  Newington, Clayton, Penton,
Hampton, Brighton, etc.]

21. C'est  travers _Groves_[100], ainsi nomm parce qu'il manque
d'arbres (comme _lucus_ pour l'absence de lumire);  travers une
perspective nomme _Mont-Plaisant_, parce qu'il n'offre pas le moindre
agrment, et fort peu d'lvation;  travers de petits rduits,
proclamant un _ louer_ sur leurs portes, et ferms de briques, pour
qu'on y puisse savourer tranquillement la poussire;  travers des
avenues modestement appeles _Paradis_, et qu've aurait abandonnes
sans un trop douloureux sacrifice;

[Note 100: _Groves_, nom de lieu presque aussi commun en France qu'en
Angleterre, et qui signifie _bosquet, petit bois_.]

22. A travers coches, charrettes, barrires encombres, tourbillon de
roues, confusion et mlange de voix rauques; tavernes amorant les
passans avec une pinte de _purle_[101]; malles passant avec la rapidit
de l'clair; ttes de bois garnies de perruques boucles,  la fentre
des barbiers; lampistes versant lentement leur infusion huileuse dans le
rservoir diaphane (car alors nous n'avions pas encore de gaz).

[Note 101: Sans doute en forme d'enseigne. Le _purle_ est une bire
d'absinthe.]

23. C'est  travers tout cela, et bien d'autres choses, que les
voyageurs s'ont introduits dans la superbe Babylone: qu'ils arrivent 
cheval, en chaise ou en coche, toutes les routes,  quelques lgres
exceptions prs, leur offriront les mmes scnes. Je pourrais fournir de
plus longs dtails, mais je ne veux pas usurper les droits du
_Livre-guide_. Le soleil tait disparu depuis quelques instant, et la
nuit franchissait dj la limite du crpuscule, quand notre socit
traversa le pont.

24. Ce qui leur parut plus agrable, ce fut le doux murmure de la
Tamise--qui semblait vouloir un instant demander grce pour ses
ondes[102];--mais  peine l'entendait-on au milieu des _damn_ qui
retentissaient de tous cts. La lumire plus rgulire des lampes de
Westminster, la largeur des paves, et ce temple[103] o rside la gloire
sous la forme d'un spectre, dont le ple reflet se confond sur le fate
de l'difice avec ceux de la lune;--tout fait de cet endroit la partie
sacre de l'le d'Albion.

[Note 102: Les eaux de la Tamise sont toujours surcharges de vapeurs
paisses.]

[Note 103: L'glise de Westminster, spulture des princes et des grands
hommes.]

25. Les forts druidiques sont abattues, et c'est pour le
mieux[104]!--Stone-Henge est debout,--mais que diable
est-il[105]?--Bedlam existe encore avec ses prudentes grilles, qui
empchent les fous de mordre ceux qui leur rendent visite. Le _Banc du
Roi_[106] sige, ou plutt assige encore la foule des dbiteurs; la
_Mansion-House_[107] (en dpit de critiques nombreuses) me semble un
difice, sinon gracieux, du moins imposant. Mais l'abbaye de Westminster
seule vaut tout ce que je viens de nommer.

[Note 104: Westminster tait autrefois consacr spcialement au dieu
celtique Thor, et, par consquent, environn de forts.]

[Note 105: Masse norme de pierres carres dans la plaine de Salisbury,
qui semblent avoir servi au culte des dieux celtiques.]

[Note 106: Le tribunal du banc du roi connat en dernier ressort de
toutes les affaires civiles. Il rend ordinairement ses arrts 
Westminster.]

[Note 107: Demeure du lord-maire.]

26. La ligne des lumires jusqu' Charing-Cross, Pall-Mall et encore
au-del, rpand une clart dont l'effet est celui de l'or  ct de la
boue, quand on le compare  l'illumination des villes du continent, o
jamais la nuit n'emprunte le secours du moindre fard: les Franais
n'taient pas encore une nation claire de lampes, et quand ils
voulurent l'tre,--ils suspendirent, au lieu de mches, de
_mchans_[108] patriotes  leurs lanternes.

[Note 108: Le jeu de mots existe dans le texte anglais.

_Instead of_ wicks _they made a_ wicked _man turn._

Au lieu de _lumignon_ ils firent tourner un _mchant_ homme.]

27. Une raie de gentilshommes suspendus au milieu des rues et des feux
de joie faits de maisons aristocratiques peuvent sans doute clairer le
monde, mais l'ancienne mthode est plus  la porte des gens  courte
vue. L'autre brille comme le phosphore sur la toile; c'est une espce
d'_ignis fatuus_ qui, bien qu'assur de produire la terreur et l'effroi,
a besoin, pour clairer, de jeter une lumire plus tranquille.

28. Quant  Londres, elle est si bien illumine, que si Diogne, venant
 recommencer sa chasse  l'_honnte homme_, ne le trouvait pas au
milieu des varits d'espces qui pullulent journellement dans cette
norme cit, ce ne serait pas le dfaut de lanternes qui lui droberait
la dcouverte de cet introuvable trsor. Ce que je puis dire, c'est
qu'ayant tent la mme recherche dans le voyage de la vie, le monde m'a
toujours sembl un vritable accusateur public[109].

[Note 109: _One_ attorney.]

29. Sur les pavs encore bruissans de Pall-Mall;  travers des foules et
des quipages dont cependant le nombre diminue  mesure que le marteau,
fortement branl, rompt le charme qui dfendait aux importuns l'entre
des portes, et qu'il laisse pntrer ceux qui, vers la nuit tombante, se
prsentent pour dner,--don Juan, notre jeune espion diplomatique,
poursuivait sa marche; laissant derrire lui plusieurs htels, le palais
de Saint-James et les _enfers_[110] de Saint-James.

[Note 110: _Hells_, maisons de jeu. A combien s'lve leur nombre dans
cette ville? je l'ignore; avant d'tre majeur je les connaissais toutes
parfaitement, ceux _d'or_ comme ceux _d'argent_. Je fus un jour sur le
point de me battre avec une de mes connaissances, parce que m'ayant
demand o je supposais que son ame irait au sortir du monde, je lui
avais rpondu: _dans l'enfer d'argent_. (_Note de Lord Byron_.)]

30. Enfin ils arrivrent  l'htel: aussitt, de la porte principale,
dborda une mare de valets bien vtus; la populace fit cercl autour
des quipages, et l'on put, comme c'est l'ordinaire, remarquer dans le
nombre, quelques vingtaines de ces pdestres filles de Paphos qui se
rpandent dans les rues de la pudique Londres, ds que le jour cesse de
luire. Leur mtier, immoral sans doute, est pourtant aussi utile que
Malthus[111]  la propagation des mariages.--Mais dj Juan; en
descendant de voiture,

[Note 111: conomiste clbre, qui a essay de prouver qu'un
gouvernement sage doit s'opposer efficacement  la multiplicit des
mariages.]

31. Se trouve dans un des plus beaux htels du monde, surtout pour les
trangers,--et pour ceux qui, bouffis de faveurs ou de richesses,
s'embarrassent peu d'acquitter les lgers _items_ de la carte. C'est
dans cet htel (antre rserv aux menteurs perdus de la diplomatie) que
sjourne ou a sjourn maint envoy, jusqu'au moment o il lui est
permis d'habiter quelques _square_[112] fastueux, et de surcharger ses
portes du bronze armori de ses noms.

[Note 112: _Square_, carr; c'est ainsi que sont dsignes les _places_
de Londres: la plupart des htels d'ambassadeurs sont btis sur des
_squares_.]

32. Charg d'une commission dlicate et intime, bien que d'intrt
public, Juan n'avait pas de titre qui expliqut prcisment l'affaire
pour laquelle il arrivait. Seulement on savait qu'un tranger de
distinction avait favoris nos rivages de sa prsence; qu'il avait une
mission secrte; qu'il tait jeune, beau, accompli, qu'enfin
(ajoutait-on  l'oreille), il passait pour avoir tourn la tte de sa
souveraine.

33. Une rumeur, de je ne sais quelles tranges aventures, de ses combats
et de ses amours, s'tait aussi rpandue devant lui; et comme les ttes
romanesques voient toujours tout en beau[113], comme surtout les dames
anglaises sont sujettes aux excursions imaginaires, et ne savent gure
dans leurs caprices respecter les bornes de la raison, Juan devint tout
d'un coup extrmement  l mode; or la mode tient,  nos citoyens
penseurs, lieu des passions.

[Note 113: Le lecteur se rappellera souvent, en lisant ces strophes, les
circonstances de la vie de Lord Byron. A son retour de l'Orient, 1812,
il trouva, comme Juan, tous les salons de Londres curieux et fiers de le
possder; malheureusement, il ne sut pas imiter la rserve de Juan avec
les _blues_.]

34. Non que je prtende qu'ils n'aient pas de passions, bien au
contraire; mais elles partent chez eux de la tte. Au reste, comme les
consquences de ces passions sont les mmes que si elles venaient du
coeur, peu nous importe de savoir le sige des impulsions fminines;
pourvu qu'elles vous permettent d'arriver sain et sauf au but o vous
tendez, quel besoin de vous inquiter du chemin qui vous y mne?

35. Juan prsenta, en tems utile, aux employs chargs de les vrifier,
ses lettres russes de crance. Ceux qui gouvernent au mode
impratif[114] l'accueillirent avec toute la grimace de rigueur; en
voyant un jouvenceau au visage doux et agrable, ils esprrent (chose
fort essentielle dans les affaires d'tat) qu'ils n'auraient pas de
peine  _faire_ l'innocent cervel; ainsi l'pervier couve des yeux,
avant de le saisir, le tendre musicien des bois.

[Note 114: Manire de parler ridiculement mise en usage par ceux que
Rabelais appelle _rapetasseurs de vieilles ferrailles latines_. Ainsi,
par exemple, pour se mettre  la porte des enfans, ils disent que le
Que _retranch_ gouverne le mode infinitif.]

36. Ils se trompaient dans leurs prsomptions; c'est l'ordinaire des
vieillards. Mais nous en reparlerons, ou si nous y manquons, c'est par
suite de la mauvaise opinion que nous avons de ces doubles politiques,
qui vivent de mensonges et pourtant n'osent tromper avec hardiesse.--Oh!
que j'aime bien mieux les femmes! elles ne peuvent ou ne veulent jamais
se dfendre de mentir; mais leurs mensonges sont si parfaitement
arrangs, qu'auprs d'eux la vrit elle-mme a l'air de la fraude.

37. Et aprs tout, qu'est-ce que le mensonge? Rien que la vrit en
mascarade. Je dfie hros, historiens, prtres ou lgistes, de raconter
un fait sans y ajouter quelque levain de mensonge. L'ombre seule de la
_vraie_ vrit anantirait annales, rvlations, posies et
prophties,-- moins; pour ces dernires, que leur date ne devant de
plusieurs annes les vnemens qu'elles exposent[115].

[Note 115: En effet, les prophtes, ceux mme dont l'vnement ne
ralise pas les prdictions, ne mritent pas la qualification de
menteurs. Peut-on mentir en narrant des faits non encore advenus?]

38. Gloire  tous les menteurs et  tous les mensonges! Viendra-t-on
encore maintenant taxer de misanthropie ma complaisante muse? Elle
entonne le _Te Deum_ du monde, et son front rougit pour ceux qui ne
rougissent plus.--En gmir serait vritable niaiserie; songeons plutt,
comme le plus grand nombre,  nous courber,  baiser les mains, les
pieds, ou toute autre partie du corps de quelque _majest_; nous avons
le bon exemple de la _Verte Erine_ qui maintenant trouve son
_shamrock_[116] trop vieux pour le porter encore.

[Note 116: C'est le court manteau national des Irlandais, ainsi dsign
par le pote,  cause de sa ressemblance avec la forme d'un _trfle_.
Byron fait ici allusion aux acclamations achetes ou franches, avec
lesquelles les Irlandais venaient d'accueillir Georges IV.--On se
rappelle ici involontairement la belle chanson des _Adieux  la gloire_,
de Branger.]

39. Don Juan fut prsent: son costume et son maintien excitrent une
admiration gnrale.--Je ne sais ce qui lui mrita le plus ou le moins
d'loge; mais une chose qui long-tems attira les regards, ce fut un
diamant norme que, dans un moment d'ivresse (alors que fermentaient
dans son sein l'amour ou quelque liqueur forte), lui avait donn
Catherine, comme personne ne l'ignorait; et,  vrai dire, il l'avait on
ne peut mieux gagn.

40. Outre les ministres et leurs confidens, qui par tat sont obligs
d'tre courtois, mme  l'gard des diplomates accrdits par les plus
chancelans monarques, jusqu' ce que leur royale nigme ait t
dbrouille; les commis eux-mmes,--ces excrmens de bureau, semblables
aux moucherons engendrs dans la fange par une dgotante
corruption[117],--les commis furent  peine insolens en demandant leurs
gratifications.

[Note 117: Ne pouvant traduire littralement ce passage, j'ai cherch 
rendre fidlement l'ide de mon modle. Voici le texte:

   _The very clarks--those somewhat dirty springs
   Of office, or the house of office, fed
   By foul corruption into streams_, etc.

On sait ce que nos voisins entendent par _la chambre d'office_ (_the
house of office_).]

41. Et pourtant l'insolence est le principal objet de leur emploi,
puisqu'elle forme leur constante occupation dans les coteuses divisions
de la paix et de la guerre. Si vous en doutez, demandez, je vous prie,
au premier venu si, quand il a eu besoin d'un passeport, ou de quelque
autre entrave  la libert, il n'a pas trouv que cette engeance de
riches stipendis taient, comme les roquets, les moins civils animaux
de leur espce[118].

[Note 118: _Like Lap dogs, the least civil sons of b----s_.]

42. Mais Juan fut reu avec beaucoup d'empressement[119].--Je suis forc
d'emprunter les expressions raffines  nos plus proches voisins, chez
lesquels, comme pour les pices du jeu d'checs, on suit une marche
oblige pour la joie ou pour la douleur, non-seulement dans la
conversation, mais aussi dans les livres. Dans les les, il semble que
l'homme soit plus franc et plus ingnu que sur le continent,--comme si
la mer (tmoin Billingsgate[120]) contribuait  mieux dlier la langue.

[Note 119: Ce mot est en franais dans le texte.]

[Note 120: _Billingsgate_, quartier de Londres situ sur le bord de la
Tamise, et rendez-vous des poissardes et des mariniers.]

43. Cependant, il y a quelque chose d'attique dans le _damm_
britannique; tandis qu'au contraire les _jurons du continent_ sont on ne
peut plus incontinens. Ils roulent tous sur des ides que rougirait de
prononcer une bouche aristocratique; je me garderai donc de rien citer
_anent_[121] ce sujet; je ne veux pas me faire dclarer hrtique en
politesse, en articulant des sons trop incongrus. Pour _damm_, c'est un
mot qui, malgr son audace, est vraiment arien;--c'est un blasphme
tout--fait platonique, c'est le juron spiritualis[122].

[Note 121: _Anent_ est un mot cossais qui signifie _relativement _;
les nouvelles cossaises l'ont introduit dans notre langage, et comme
disent les Franais, _s'il n'est pas anglais, il faudra qu'il le
devienne_. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 122: Je remarquerai ( la justification de la France) que
l'interjection sacramentelle _Damme_ ou _Dame_ est depuis long-tems
franaise. Nous l'introduisons,  Paris comme  Londres, dans la plupart
de nos phrases, aux halles, dans les salons. C'est, je crois, une
ellipse de l'ancien juron _par notre dame_ (_By our damme_)!]

44. Voulez-vous une franche grossiret? demeurez chez vous, mes
compatriotes; de la vraie ou fausse politesse (et celle-ci mme, assez
rarement aujourd'hui)? croisez l'_abm azur_ et _la blanche cume_. Le
premier est l'emblme de ce que vous quittez[123]; la seconde, de ce que
vous allez avant tout retrouver. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le
moment de bavarder sur des sujets gnraux. Les pomes doivent se
proposer pour seul but l'_unit_, et c'est aussi l le but du mien.

[Note 123: Byron fait sans doute ici allusion aux dangers rels qui
menacent l'Angleterre, malgr son apparence de prosprit.]

45. Dans _le grand monde_,--c'est--dire,  proprement parler, la partie
d'une ville la plus occidentale ou la plus mprisable[124], abandonne 
deux fois deux mille individus, dont les habitudes ne sont rien moins
que sages ou spirituelles, mais dont le constant usage est de se lever
quand les autres se mettent au lit, et de contempler en piti
l'univers;--dans ce grand monde, Juan, tenant  une ancienne famille, ne
manqua pas d'tre bien accueilli par toutes les personnes de condition.

[Note 124: Il y a dans le texte anglais un jeu de mots entre occidentale
et mprisable. _The west or worst end of a city_. C'est  l'ouest qu'est
situ le beau quartier de Londres.]

46. C'tait d'ailleurs un jeune bachelier, point important pour la
vierge et l'pouse; la premire voit aussitt ralises ses esprances
d'hymen, la seconde ( moins que l'amour ou l'orgueil ne la retiennent)
jug, en le voyant, convenable de se mettre en garde; car, pour une
femme sentimentale, un jouvenceau est un vif aiguillon. Il exige un
certain dcorum; et il peut offrir en perspective l'horrible occasion et
qui pis est les suites--d'une nouvelle faute[125].

[Note 125: Les cinq derniers vers de cette octave sont pleins de malice,
mais aussi d'obscurit. Je crois tre entr dans l'intention du pote en
n'claircissant pas trop ses ides. Voici les vers originaux:

   And (should she not hold fast by love or pride)
   Tis also of some moment to the latter:
   A rib's a thorn in a wed Gallant's side,
   Requires decorum, and is apt to double
   The horrid suit--and what's still worse, the trouble.]

47. Mais Juan tait un bachelier--s-arts, s-talens, s-coeurs[126]. Il
savait danser et chanter, sa physionomie avait quelque chose de
sentimental, comme les plus suaves mlodies de Mozart. Il pouvait sans
affectation, sans minauderie, tre triste ou de bonne humeur quand il le
fallait; et, malgr sa jeunesse, il avait vu le monde;--tableau curieux
et bien diffrent de ce que les livres en racontent.

[Note 126: Le texte anglais offre encore ici un jen de mots impossible 
traduire.

   _But Juan was a bachelor--of_ arts
   _And_ parts, _and_ hearts.]

48. Les tendres vierges rougissaient en sa prsence; et les dames
s'embellissaient de teintes un peu moins passagres; car sur les bords
de la Tamise on a le double avantage de trouver du fard et des personnes
fardes; la jeunesse et la cruse rclamrent  l'envi sur son coeur ces
droits d'usage que ne peuvent gure s'empcher de reconnatre les hommes
bien levs. Les demoiselles admiraient son costume, et les
compatissantes mres s'informaient s'il avait un riche patrimoine, et
s'il n'avait pas de frres.

49. Les modistes qui entretiennent les _misses-drapes_[127] pendant
l'hiver, dans l'espoir d'tre couvertes de leurs avances, avant que les
derniers baisers de la lune de miel n'aient expir  la lueur d'un
soudain croissant, songrent  ne pas laisser chapper l'occasion des
dbuts d'un riche tranger.--Elles accordrent tant de crdits que les
futurs poux en jurrent, en gmirent, et finirent par payer.

[Note 127: Les _drapery-misses_. Cette expression n'est sans doute
aujourd'hui rien moins qu'un mystre; c'en tait pourtant un pour moi 
mon premier retour du Levant, en 1811--1812: elle signifie une jeune
demoiselle, jolie, bien ne, lance dans le monde, et bien instruite par
ceux qui lui veulent du bien;  laquelle sa modiste fournit  crdit une
garde-robe qu'elle s'engage  faire payer, aussitt son _mariage_, par
le futur poux. Cette nigme me fut explique par une jeune et belle
hritire  laquelle je vantais la _draperie_ d'une _intacte_, mais
_jolie virginit_[127A] (comme mistress Anne Page) du jour, lequel jour
tait celui d'_hier_; il y a dj plusieurs annes.--Elle m'assura que
rien n'tait plus commun  Londres; et comme elle semblait entirement
dsintresse dans la question par sa fortune, sa fracheur et la riche
simplicit de ses vtemens, je ne pus m'empcher d'ajouter foi  ses
allgations. S'il fallait donner des autorits, je pourrais nommer les
_draperies_ et celle qui les portait. Esprons toutefois que cela est
pass de mode. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 127A: Expression de Shakspeare. Il y a une certaine _Anne Page_,
la fille de matre Georges Page, qui est une _jolie virginit_. (_Les
joyeuses femmes de Windsor_, act. Ier sc. Ire.)]

50. Les _Bleues_, ces ames sensibles qui tressaillent  la vue d'un
sonnet, et qui tapissent l'intrieur de leurs ttes ou bonnets, des
pages de la dernire revue, s'avancrent dans toute la hauteur de leur
teinte azure; elles lui parlrent en mauvais franais des Espagnols;
elles lui firent sur les derniers auteurs une ou deux questions; elles
demandrent quelle tait la plus douce, de la langue russe ou de la
castillane; et enfin, s'il avait vu la ville de Troie dans ses voyages?

51. A cet examen, subi devant un docte et spcial jury de matrones, Juan
qui tait un peu superficiel, et ne se piquait pas d'tre, en
littrature, un grand sire, ne savait vraiment que rpondre. Ses travaux
guerriers, amoureux et officiels, l'tude approfondie qu'il avait faite
de la danse, l'avaient tenu jusqu'alors  une grande distance de la
source d'Hippocrne; et il s'tonnait d'en trouver les ondes bleues, et
non pas vertes, comme il le supposait.

52. Cependant, au hasard, il rpondit avec une modeste confiance et une
assurance calme, qui donnrent le change sur son rudition, et tinrent
lieu d'argumens solides. Miss Araminta Smith, ce prodige (qui traduisit,
 seize ans, _Hercules furens_ en aussi furibond anglais), mit la
meilleure volont du monde  intercaler ses rponses parmi les lieux
communs de son _album_.

53. Juan savait plusieurs langues,--il pouvait donc,--et il sut en effet
habilement soutenir sa rputation auprs de chacune de ces belles
cratures accomplies, qui pourtant regrettaient qu'il ne ft pas de
vers. Il ne lui manquait que ce talent pour donner  tous ceux qu'il
possdait ( leurs yeux du moins) le cachet du sublime. Lady Fitz-Frisky
et miss Maria Manish avaient surtout un grand dsir d'tre chantes en
espagnol.

54. Cependant, il s'en tira fort bien auprs d'elles; on l'admit en
qualit d'adepte  toutes les coteries, et dans les grandes assembles,
ou dans les petits comits, il vit, comme dans le miroir de Banquo[128],
passer devant lui les dix mille auteurs vivans: c'est l, je crois, leur
valeur numrique; et, de plus, les quatre-vingts _plus grands potes
modernes_, attendu qu'il n'est pas de misrable _magasin_ qui n'ait le
sien.

[Note 128: Shakspeare, _Macbeth_.]

55. Pendant deux fois cinq annes, il faut que _le plus grand pote
vivant_, semblable au hros d'un cercle de boxeurs, soutienne ou
prsente ses titres  cette suprmatie, tout imaginaire qu'elle
soit;--et moi-mme,--bien que, certes, je n'aie jamais pu ni voulu tre
roi d'une tribu de lunatiques, je fus pendant long-tems considr comme
le grand Napolon de l'empire des rimes.

56. Mais _Juan_ fut mon Moscou, _Faliero_ mon Leipsick, et _Can_ semble
devoir tre mon Waterloo. Que maintenant les sots relvent leur _belle
alliance_, long-tems rduite au-dessous de zro: le lion est tomb;
mais, du moins, je veux succomber comme a succomb mon hros; ou je
rgnerai en _monarque_, ou je ne rgnerai pas, et je m'en irai dans
quelque le solitaire avec Southey tourne-casaque, pour tre mon Lowe
tourne-clef[129].

[Note 129: Guichetier. Cet homme a recueilli en Angleterre encore plus
de mpris et d'excration qu'en France.]

57. Sir Walter rgnait avant moi[130], Moore et Campbell avant et aprs;
mais  prsent, devenues plus saintes, les muses vont foltrer sur les
hauteurs de Sion, avec des favoris  moiti ou tout--fait
prtres[131].............................................
.......................................................

[Note 130: Il est possible que cette diffrence, mise entre sir Walter
Scott, Moore et Campbell, ait vivement piqu l'amour-propre du premier.]

[Note 131: Je souponne encore ici les libraires anglais, plutt que
Lord Byron, d'avoir laiss cette lacune.]

58....................................................
.......................................................
.......................................................

59. Vient ensuite mon gentil Euphues[132] qui, dit-on, passe pour une
espce de _moi moral_; peut-tre un jour ne lui sera-t-il pas facile de
soutenir l'un, ou l'un et l'autre ct de mon caractre. Quelques gens
accordent la palme  Coleridge: Wordsworth lui-mme a deux ou trois
louangeurs, et il n'est pas jusqu' la plume du dgotant oison Southey
qui n'ait t prise pour celle d'un cygne par ce braillard Botien, le
_Sauvage-Landore_[133].

[Note 132: Le pote veut sans doute ici parler de James Hogg, qui avait
essay assez heureusement d'imiter son style dans le _Mirror of the
Poets_. Hogg est celui que Byron appelle souvent le _berger d'Ettrich_.]

[Note 133: Sans doute un critique de la _Bristih_,--ou
_Quarterly-Review_.]

60. John Keats donnait l'esprance de quelque chose de grand, sinon
d'intelligible, quand une critique trop amre le fit descendre au
tombeau[134].--Sans savoir un mot de grec, il avait essay de parler des
dieux anciens, en grande partie comme on peut supposer qu'ils auraient
parl eux-mmes. Le pauvre diable! sa destine fut vraiment malheureuse;
et il est trange; qu'un _article_ ait eu la proprit d'touffer en lui
cette particule igne qu'on appelle l'ame[135].

[Note 134: Auteur du pome d'_Endymion_; il mourut  Rome, du chagrin
que lui causa, dit-on, un article de la _Quarterly-Review_.]

[Note 135: _Divin particulam aur_. (_Note de Lord Byron_.)]

61. Tous les jours grossit la liste des morts ou vifs aspirans  un prix
que personne n'obtiendra,--ou dont personne, du moins, ne connatra le
vainqueur; ce dernier mme, quand le tems rendra son arrt dfinitif,
portera de longues herbes, sur sa tte fle et ses cendres sches; mais
du reste, autant que je puis conjecturer, je n'ai pas une grande opinion
de leurs droits: ils sont en trop grand nombre; semblables  ces trente
tyrans postiches qui se disputrent Rome, quand les annales de l'empire
taient avilies.

62. Nous sommes arrivs au bas-empire littraire; de nouvelles bandes
prtoriennes[136] y dcident de tout.--Cruel mtier, comme de
recueillir le fenouil de mer[137], de flchir et de caresser cette
insolente soldatesque avec les sentimens que l'on prouverait en
conjurant un vampire. Ah! si j'tais encore dans mon pays; je
rdigerais, dans une bonne satire, mes conclusions contre ces
janissaires, et je leur apprendrais, comment on soutient une guerre
intellectuelle.

[Note 136: Les journalistes.]

[Note 137: Shakspeare, _Roi Lear_, acte IV, scne VI.--EDGAR (sur la
cime de Douvres): Venez, sire, voici l'endroit:--arrtez-vous.--Oh!
comme il est terrible et tourdissant de plonger, les yeux si bas! les
corbeaux et les milans, qui planent au milieu de l'espace, semblent gros
comme des belettes. A mi-cte est suspendu celui qui recueille le
fenouil marin, mtier dangereux! etc.]

63. Je crois savoir un tour ou deux qui leur feraient bien exposer le
flanc;--mais, plutt, il est indigne de moi de prendre le moindre souci
de pareilles balivernes; je n'ai pas la bile ncessaire. Mon naturel
n'est vraiment rien moins que fcheux; ma muse ne manifeste sa plus
violente indignation que par un sourire; puis, tirant une courte et
modeste rvrence, elle glisse ailleurs, certaine de ne pas vous avoir
chagrin.

64. J'ai laiss mon Juan dans le plus imminent danger, au milieu des
potes vivans et des ladies bleues: il sut passer  travers ce champ
strile, et non pas mme sans en tirer quelque lger profit. Bientt
fatigu, il l'abandonna avant d'avoir eu trop  s'en plaindre; et,
depuis ce moment, il se trouva fort agrablement reconnu pour l'un des
plus forts esprits du jour, pour le lgitime fils du Soleil; non la
vapeur, mais le lumineux rayon.

65. Il passait ses matines en affaires;--ce qui, bien analys, ne
signifie pas le travail, mais une laborieuse inertie qui provoque la
lassitude, cette tunique de Nessus, la plus infecte de toutes les robes
humaines, qui nous fait retomber sur nos sophas, en exprimant notre
horreur de toute espce de peine, sauf celles que rclamerait l'intrt
de la patrie:--mais, bien qu'il en soit tems, Dieu merci! cette patrie
n'en va pas mieux encore!

66. Ses aprs-midi se passaient  rendre des visites,  goter, flner
ou boxer. A la chute du jour, il faisait  cheval le tour de ces tonnes
vgtales appeles _parcs_, dont tous les fruits ou fleurs runis ne
justifieraient pas la plus lgre piqre d'abeille. Mais, aprs tout,
ces _berceaux_ (comme les appelle Moore) sont les seuls qui puissent
donner aux belles fashionables quelque ide d'un air libre et
frais[138].

[Note 138: _Green-Park_, _Saint-James-Park_ et _Hyde-Park_ sont  peu
prs contigus; ils ressemblent assez, pour la varit et l'tendue, aux
Tuileries, aux Champs-lyses et au bois de Boulogne; mais on n'y trouve
pas un seul bosquet de fleurs comme dans _nos_ Tuileries ou _notre_
Luxembourg.]

67. Puis, venait l'heure de la toilette, du dner et du rveil gnral.
Les lampes s'allumaient, les roues s'branlaient, les chariots
tincelans, et lancs comme des mtores harnachs, retentissaient dans
les rues et dans les _squares_. Les parquets se couvraient de peintures
crayeuses[139], les guirlandes se dployaient; les portes, en faisant
retentir leur tonnerre bronz, ouvraient  mille lus rares et fortuns
un paradis terrestre _d'or moulu_.

[Note 139: C'est l'usage,  Londres, de dessiner sur le parquet des
salles de bal des arabesques avec de la craie.]

68. L se place la noble dame de la maison, que trois mille rvrences
n'empchent pas de se tenir debout. L commence la valse, seule danse
qui apprenne les filles  penser, et que, malgr ses dfauts, l'on ne
peut s'empcher d'aimer. Salon, premire salle, antichambre, tout
regorge de monde, et, pendant long-tems, les derniers arrivs font halte
au milieu de royales altesses, galement forces de franchir l'escalier
de vice force, et d'emporter de tems en tems un pouce sur les degrs.

69. Trois fois heureux celui qui, aprs une revue de la bonne compagnie,
a su gagner un coin, une porte, un boudoir justement plac prs de la
sortie, o, fix comme un petit Jack Horner, il puisse voir tourner
Babel devant lui; satisfaire son envie de gmir, de fronder,
d'approuver, ou simplement de regarder, et biller quelque peu,  mesure
que la soire se prolonge.

70. Mais on ne peut que rarement esprer tant de bonheur; et celui qui
prend comme Juan, dans le monde, une part active, doit avoir soin de
s'abandonner  cette mer mobile de pierreries, de plumes, de perles et
de soieries, o semble toujours marque sa place; tantt s'lanant au
mlodieux signal de la valse, tantt tenant ferme, avec une science
vraiment arienne,  l'endroit o les merveilleux danseurs ont tabli
leur quadrille.

71. Ou, s'il ne danse pas et qu'il ait de hautes vues sur une hritire
ou sur la femme de son voisin, je lui conseille de bien tudier,
auparavant, les sentimens de celle dont il recherche les prfrences:
combien d'amans empresss ne se sont-ils pas repentis de leur
brusquerie? l'impatience est un mchant guide chez un peuple cit pour
son habitude de rflchir: il ne faut jamais s'y permettre une folie
qu'avec circonspection[140].

[Note 140: Le pote fait allusion  son malheureux mariage.]

72. Si donc vous voulez observer, asseyez-vous  ses cts pendant le
souper, ou, si quelqu'un vous a prvenu, emparez-vous d'une place
vis--vis, et arrtez sur elle vos regards.--O vous, doux et ambroisials
momens toujours prsens  l'esprit! sorte de poids sentimental dont la
mmoire est oppresse! ombre des ravissans plaisirs vanouis! les ames
tendres savent bien mal exprimer tout ce qu'un jour de bal fait natre
o dtruit d'esprances!

73. Au reste, ces conseils prudens ne s'adressent qu' la foule
ordinaire de ceux qui ont besoin de persvrer, de surveiller et de se
tenir en garde, dont un mot peut bouleverser tous les plans; et non pas
au petit ou grand nombre (car il varie beaucoup) de ceux qu'une bonne
mine, surtout quand elle est singulire, un nom ou une clbrit
d'esprit, de bravoure, de raison ou de draison autorisent, du moins il
en tait nagure ainsi,  se permettre tout ce qu'ils veulent.

74. Notre hros, en sa qualit de hros et de jeune, beau, noble, riche
et clbre tranger, doit, comme les autres esclaves de son espce,
acquitter la ranon au prix de laquelle il chappera au danger dont tout
homme remarquable est environn. Quelques gens regardent indistinctement
comme une source de malheurs et de tourmens la posie, la laideur et la
faim;--je voudrais qu'ils connussent la vie des jeunes seigneurs.

75. Ils sont jeunes, sans avoir de jeunesse:--elle est dj anticipe.
Ils sont beaux, mais puiss; riches, mais sans avoir un sou: leur
vigueur s'est dissipe successivement dans mille bras; ils doivent leur
bourse, ils rendront leur opulence  un juif. Les deux snats voient
leurs votes nocturnes partags entre la bande du tyran et celle des
tribuns. Enfin, aprs avoir vot, dn, bu, jou et entretenu des
catins, un lord de plus descend dans les votes spulcrales de ses
anctres.

76. O est,  _quatre-vingts_ ans, s'crie Young, o est le monde au
milieu duquel on est n? Hlas! o est seulement le monde de huit
annes? Il tait l;--je regarde,--il n'y est plus. Vritable globe de
verre, il est cass, bris et disparu, sans qu' peine on l'ait
remarqu! Un changement silencieux est venu dissoudre sa brillante
masse; politiques, grands, orateurs, reines, patriotes, rois, et
_dandys_, tout s'est envol sur les ailes du vent.

77. O est le grand Napolon? Dieu le sait; o est le petit Castlereagh?
le diable peut nous l'apprendre; o sont Grattan, Curran[141], Shridan,
tous ceux dont la voix magique tenait en suspens le barreau et le snat?
o est la reine infortune avec tous ses malheurs? et sa fille, que
chrissaient tant les les? o sont les saints martyrs _cinq pour cent_?
et o sont;--o diable sont les rentes?

[Note 141: Fameux avocat de Londres, mort depuis quelques annes.]

78. O est Brummel[142]? abattu; le long Pole Wellesley[143]? disparu;
Whitbread? Romilly[144]? o est Georges III et son testament (lequel
n'est pas prs d'tre expliqu)? o est enfin _Fum IV_, notre royal
oiseau? on le croit parti pour l'cosse, o va le chanter _Sawney_[145]
sur son violon. _trille-moi, je t'trillerai_!--voil six mois qu'on
arrange cette scne de royale dmangeaison et de loyal[146] grattement.

[Note 142: Brummel tait le Lovelace moderne; personne,  Londres, ne
boxait, ne buvait et ne s'habillait mieux que lui. Il rgna sur les
_dandys_ jusqu'au moment du retour de Lord Byron, en 1811. Il achve
aujourd'hui sa vie  Calais.]

[Note 143: Neveu du duc de Wellington.]

[Note 144: Sir Samuel Romilly, l'un des patriotes les plus illustres de
l'Angleterre.]

[Note 145: _Sawney_, sobriquet des cossais.]

[Note 146: _Loyal_, _loyaut_, se prend spcialement, en anglais, pour
_fidle_, _fidlit au roi_.]

79. O est lord celui-ci? o milady celle-l, et telles et telles
honorables miss ou mistress? Plusieurs sont, comme un vieux chapeau
d'opra, mises  la rforme, maries, dmaries, remaries (volutions
souvent excutes de notre tems). O sont les acclamations de
Dublin[147]?--les hues de Londres? Que sont les Grenville? toujours
conduits: et mes amis les whigs? exactement comme ils taient.

[Note 147: Lors du voyage en Irlande de Georges IV:  son retour 
Londres, le prince reut le plus froid accueil. Ce furent mme ces
dmonstrations dfavorables qui dcidrent Georges IV  renoncer au
systme politique de l'infme Castlereagh.]

80. Que sont les ladies Carolines et Franceses? divorces ou sur le
point de l'tre. O vous, brillantes annales qui recueillez la liste des
_routs_[148] et des bals,--et toi, Morning-Post[149], seul moniteur des
selles  dos bris et de tous les caprices de la mode,--dites quels
flots remplissent aujourd'hui ces canaux. Les uns sont morts, les autres
sont en fuite; ceux-ci vgtent en terre ferme, attendu que le malheur
des tems leur laisse  peine _un_ fermier.

[Note 148: Les grandes soires anglaises, dans lesquelles la moiti des
invits est force de faire acte de prsence dans l'antichambre et sur
les escaliers. _Rout_ rpond  notre mot _cohue_.]

[Note 149: Journal dont plusieurs colonnes sont ddies aux
_fashionables_.]

81. Ceux-l, qui jadis faisaient la rvrence  de prudens lords-ducs,
s'inclinent maintenant devant leurs plus jeunes frres: quelques
hritires ont mordu  l'hameon d'un adroit pcheur; quelques vierges
sont devenues pouses; d'autres, mres tout simplement, et plusieurs ont
perdu la fracheur et le charme de leurs regards. En un mot, la liste
des changemens est infinie, ce qui n'a rien d'extraordinaire; mais ce
qui ne laisse pas de l'tre, c'est la rapidit inouie de ces altrations
communes.

82. Ne parlez pas de septante annes; seulement en sept j'ai vu assez de
changemens, depuis les monarques jusqu'aux plus humbles individus
d'ici-bas, pour remplir honntement la priode d'un sicle. Je sais bien
que rien n'est fait pour durer, mais enfin les changemens sont trop
continus et ne sont pas assez nouveaux. Tout, en ce monde, change 
chaque instant de place, except les whigs, qui _n'en_ obtiennent
jamais.

83. J'ai vu Napolon, qui semblait un Jupiter, subir la destine d'un
Saturne. J'ai vu un duc (n'importe lequel) montrer, comme politique,
plus de stupidit, s'il est possible, que n'en indiquait sa plate
physionomie. Mais il est tems de hisser un autre mt et de faire voile
dans une autre direction.--J'ai vu, et frmi de le voir,--le roi couvert
de hues, puis d'applaudissemens; mais je ne prtends pas dcider, de
ces deux accueils, lequel tait le plus juste.

84. J'ai vu les possesseurs de terres sans un denier;--j'ai vu Johanna
Southcote[150];--j'ai vu la chambre des communes transforme en pige 
taxes[151];--j'ai vu la malheureuse affaire de la dernire reine;--j'ai
vu des couronnes tenir la place de bonnets de fous[152];--j'ai vu un
congrs rsoudre tout ce qu'il y a de plus ignoble;--j'ai vu quelques
nations, semblables  des nes trop chargs, se cbrer contre leurs
fardeaux,--c'est--dire les hautes classes;

[Note 150: Femme qui croyait avoir des rvlations, et qui fut admire
par les dvots de la Grande-Bretagne pendant plusieurs mois.]

[Note 151: Ou comme disait Courrier de celle d'un pays voisin: En
_marmite reprsentative_.]

[Note 152: Par exemple, sur la tte de Georges III.]

85. J'ai vu des petits potes, des grands prosateurs,
d'interminables--bien que non ternels--orateurs;--j'ai vu les fonds en
guerre avec les maisons et les terres;--j'ai vu les
gentilshommes-fermiers rduits aux abois;--j'ai vu le peuple foul aux
pieds comme du sable par des valets  cheval;--j'ai vu John Bull
changer de gnreuses liqueurs contre de l'eau claire;--j'ai vu ledit
John  moiti convenir qu'il tait vraiment fou.

86. Mais, _carpe diem_; Juan, _carpe, carpe_! demain tu verras une autre
race galement foltre, galement passagre, galement victime de la
mme harpie. La vie est une pauvre comdie. Ainsi, remplissez votre
rle, misrables[153]! et surtout songez bien  tre moins scrupuleux
sur vos actions que sur vos paroles[154], soyez hypocrites, dfians; en
un mot, non ce qu'on vous _verra_, mais ce que vous verrez.

[Note 153: Citation.]

[Note 154: Le fait est que, de nos jours, le grand _primum mobile_ de
l'Angleterre est la _phraserie: phraserie_ politique, _phraserie_
potique, _phraserie_ religieuse, _phraserie_ morale; mais toujours de
la _phraserie_; et j'emploie cette expression, parce que c'est purement
une affaire de mots sans la plus lgre influence sur les actions
humaines. Les Anglais n'en sont pour cela ni plus sages ni meilleurs;
mais beaucoup plus pauvres, plus diviss entre eux, et plus immoraux
qu'ils ne l'taient avant l'introduction de ce verbal _decorum_.--(Lord
Byron, _Lettre sur M. Bowle_.)]

87. Mais comment vais-je raconter, dans les autres chants, ce qu'il
advint de mon hros dans un pays qu'un bruit et un mensonge uniformes
vantent comme la patrie des moeurs? Je retiens ma plume,--et je ddaigne
de dcrire une Atlantide; mais du moins il faut tenir pour bien entendu
que vous n'tes pas un peuple _moral_; d'ailleurs, vous le savez bien;
sans le _memento_ trop sincre du pote.

88. Ce que vit et fit Juan; voil mon thme, avec les restrictions que
me recommande une naturelle courtoisie. Surtout ne perdez pas de vue que
cet ouvrage est une pure fiction, et que je ne chante rien qui offre
quelque rapport  moi ou aux miens, en dpit des allusions que chaque
scribe, en dtournant la disposition des phrases, pourra laisser
entendre contre mon intention. Sachez bien que quand je parle _je ne
laisse rien  deviner; je m'exprime toujours franchement_.

89. S'il se maria avec la troisime ou quatrime fille de quelque sage
comtesse  la piste d'un mari; ou si quelque vierge mieux partage
(j'entends des matrimoniales faveurs de la fortune) le fit concourir 
la multiplication de l'espce, sous la condition d'un lgitime et
redoutable hymne,--ou s'il fut soumis  des dommages-intrts,--pour
avoir donn trop d'extension  ses tendres hommages.

90. C'est ce qu'il reste  savoir au lecteur. Marche donc en avant, toi,
mon pome, que je me propose de soutenir par autant de vers encore[155].
Tu vas devenir l'objet d'aussi vives attaques qu'en ait jamais support
tout autre sublime ouvrage de la part de ceux qui se plaisent  signaler
comme noir ce qui est blanc. Rien de mieux!--Je puis marcher seul, mais
je ne sacrifierais pas, pour un trne, l'indpendance de mes penses.

[Note 155: Byron avait l'intention de faire vingt-deux ou vingt-quatre
chants de _Don Juan_.]




Chant Douzime.


1. De tous les barbares moyens ges, le plus barbare, sans contredit,
est le moyen ge de l'homme, celui,--je le sais vraiment  peine, mais
enfin o nous planons entre les fous et les sages, sans connatre au
juste ce que nous sommes:--cette priode offre quelque ressemblance avec
une page imprime; lettres noires sur papier gris: nos cheveux
grisonnent, et nos ides ne sont plus celles d'autrefois;--

2. Trop vieux pour les plaisirs de la jeunesse;--trop jeunes,--
trente-cinq ans, pour morigner les enfans ou thsauriser avec les bons
sexagnaires,--je ne conois pas pourquoi l'on nous laisse sur la terre.
Cette poque  peine arrive, les ennuis se prsentent en foule; l'amour
balbutie encore, et l'heure de prendre femme est passe. Quant  l'autre
amour, les illusions en sont vanouies. Ainsi, l'argent, cette plus pure
de nos imaginations, brille seul  travers le prisme radieux que
lui-mme enfante[156].

[Note 156: L'avarice, c'est--dire la passion de la proprit, est
peut-tre aussi naturelle aux jeunes gens qu'aux vieillards; mais les
premiers en sont dtourns par l'appt des plaisirs et la varit des
illusions de la vie, tandis que les vieillards, n'attendant plus rien
des volupts et n'entrevoyant plus rien sur la terre qui flatte leur
pense, ne peuvent que difficilement rsister  ses sductions. Cette
passion, du reste, a tous les caractres des autres. Je voudrais tre
libre, dit l'un, non pour _user_ de la libert, mais pour avoir _le
droit_ d'en user.--Je voudrais, dit l'autre, avoir un srail, non pour
caresser mille beauts, mais afin d'avoir _la libert_ de les
caresser.--Je voudrais tre roi, non pour tout me permettre, mais pour
avoir _le droit_ de tout me permettre.--Ainsi l'avare: Je voudrais
tre riche, non pour me procurer une foule d'objets commodes ou
agrables, mais pour pouvoir penser qu'il ne tiendrait qu' moi de me
les procurer. Le vritable avare ne songe pas plus que le prodigue au
lendemain. Il est, pour cela, trop abm dans son bonheur prsent, et ce
_prsent_ appartient aux octognaires comme aux adolescens.]

3. Divin or! pourquoi donc appeler misrables les avares[157]? Leur
volupt est  l'abri de la satit: c'est la meilleure ancre et la
vritable chane de toutes les autres volupts, grandes ou petites. Vous
qui ne voyez l'homme conome qu' table, qui mprisez ses frugales
habitudes et ne pouvez concevoir comment la richesse peut s'allier  la
parcimonie, vous ignorez de quelles joies indicibles une rognure de
fromage pargne peut tre la source!

[Note 157: _Why call we_ misers _miserables_?]

4. L'amour, la dbauche nous puisent, et le vin bien plus encore;
l'ambition nous ronge, le jeu nous procure--des pertes; mais le
_thsauriser_, d'abord lent, puis plus rapide; le plaisir de toujours
accumuler en dpit des accidens publics (qui menacent toutes choses),
voil ce qui bat en ruine l'amour, le vin, le jeton du joueur et les
_fumes_ de l'homme d'tat. Divin or! je te prfre pourtant sous la
forme du papier, et quand la vertu de la banque t'a donn la rapidit
d'un bateau  vapeur,

5. Qui tient la balance du monde? qui domine les congrs, royalistes ou
libraux? qui soulve en Espagne les patriotes sans chemise (qui font
eux-mmes tant hurler et baragouiner les journaux de la vieille Europe)?
qui dispense sur les mondes, ancien ou nouveau, la peine et le plaisir?
qui dcide les politiques  se montrer plus accommodans? qui semble
encore l'ombre de la sublime audace de Bonaparte? Roschild le juif, et
son confrre Baring[158] le chrtien.

[Note 158: Baring et compagnie, l'une des plus fortes maisons de banque
de l'Europe, et l'un des soutiens de la lgitimit europenne.]

6. Eux et le vraiment libral Lafitte sont les vrais lords de l'Europe.
Chaque emprunt n'est pas seulement une affaire de spculation, il peut
constituer une nation ou relever un trne. Les rpubliques elles-mmes
sont sujettes aux embarras; les fonds colombiens ont des assureurs
connus  la bourse, et il n'est pas,  Prou! jusqu' ton sol d'argent
qui n'ait besoin de l'escompte d'un juif.

7. Pourquoi appeler l'avare misrable? disais-je tout  l'heure. Sa vie
a cette frugalit que l'on a toujours vante chez les saints et les
cyniques: jamais ermite n'obtint la canonisation en se mortifiant
davantage. D'o vient donc que l'on dnigre les austrits de
l'opulence? Rien, dites-vous, ne l'oblige  cette retenue?--Elle n'en a
que plus de mrite.

8. L'avare est votre seul pote;--une exaltation pure, et toujours
renouvele de monceaux en monceaux, le saisit  la vue de cet or qu'il
_possde_, tandis que le _seul espoir_ de le possder entrane les
peuples au-del des mers. De sa mine obscure jaillissent en lingots des
rayons d'or: sur lui rflchissent les brillans clairs du diamant, et
cependant les nuances de la tendre meraude se chargent de neutraliser
l'effet des autres pierres, dont le trop vif clat fatiguerait ses yeux
enchants.

9. Sur l'un et l'autre continent, la terre est  lui; les vaisseaux lui
rapportent les odorans produits de Ceylan, de l'Inde et du Cathay;  sa
voix les chars de Crs surchargent les routes, et les celliers
rougissent comme les lvres de l'Aurore. Ses caves mme seraient un
sjour digne des rois, tandis que lui, ddaignant toutes les tentations,
et matre intellectuel de l'univers, vit heureux dans la contemplation
de son pouvoir.

10. Il peut nourrir dans son coeur de grands projets; la construction
d'un collge, la fondation d'un haras, d'un hpital, d'une glise; il
peut songer  riger un dme surmont de sa maigre figure. Peut-tre
veut-il affranchir le genre humain avec l'or mme qui l'a asservi, ou
devenir le plus riche citoyen de sa patrie, ou s'abandonner enfin au
doux plaisir de calculer.

11. Que l'avare ait chacun, un seul, ou nul de ces motifs d'accumuler,
le fou n'en traitera pas moins de faiblesse sa manie:--mais voyons la
_sienne_;--examinons chacune de _ses_ habitudes: des combats, des
festins, des amours?--Mais tout cela procure-t-il vraiment plus de
bonheur que le tranquille soin de mditer sur les plus minimes
_fractions_? tout cela est-il plus utile au genre humain? Ah! maigre
avare, laisse les hritiers du prodigue demander aux tiens--lequel de
vous deux fut le plus sage[159]!

[Note 159: Les conomistes demandent: _Quel est le plus utile  la
socit, du prodigue ou de l'avare_? et rsolvent tous cette question en
faveur du dernier.--Il ne faut pas oublier qu'en traant ce sduisant
loge de l'avarice, Byron s'occupait lui-mme de thsauriser; mais
c'tait au profit des Grecs. Ses ennemis ne devinrent pas le sens de la
strophe prcdente. (Voyez _Vie de Byron_, page 54.)]

12. Qu'ils sont beaux, qu'ils sont ravissans les rouleaux, les coffres
de lingots, les sacs de dollars, les coins, non de ces vieux conqurans
dont la tte et le casque ne valent pas le peu d'or qui colore leur
effigie[160], mais d'or fin et intact, o lourdement repose, dans un
large cercle radieux, quelque moderne, rgnante et stupide
effigie.--Oui, la monnaie courante, voil la lampe d'Aladin!

[Note 160: Les monnaies d'or anciennes, surtout celles de Darius, de
Philippe et d'Alexandre, sont, en gnral, fort petites et de la forme
d'un centime ou d'un franc.]

13.

   L'amour commande au camp, au bocage,  la cour;
   Car l'amour est le ciel, et le ciel est amour[161].

Voil ce que dit le barde, et ce qu'il serait fort difficile de prouver.
(La posie et la logique vont, au reste, assez mal ensemble.) Peut-tre
se trouve-t-il quelque rapport, ne ft-ce que de rime, entre _grove_ et
_love_[162]; mais je n'ose garantir (plus qu'un propritaire ses rentes)
que la _cour_ et les _camps_ aient un aspect aussi sentimental.

[Note 161:

   _Love rule the court, the camp, the grove,
   And men below, and saints above;
   For love is heaven, and heaven is_ love.
                 (W. SCOTT, _Lay of last ministrel_, ch. III.)]

[Note 162: L'amour et le bocage.]

14. Mais ce que l'amour ne fait pas, l'argent, et l'argent seul, le
fait. L'argent gouverne et souvent met  bas les _bocages_; sans argent,
les _camps_ se dsertent et les _cours_ s'vanouissent; sans argent,
Malthus vous crie: _Ne vous mariez pas_[163]. Ainsi, l'argent matrise
l'amour, ce souverain matre (et sur son propre terrain), aussi
imprieusement que la vierge Cynthia[164] matrise les mares, et _si le
ciel est amour_, c'est  condition que la cire sera le miel; car ce
n'est pas l'_amour_, c'est le mariage qu'on trouve dans le ciel.

[Note 163: Voyez la strophe 30 du chant XI (_note_).]

[Note 164: La lune. Diane tait surnomme _Cynthia_, de la montagne de
Cynthia, o elle tait ne, dans l'le de Dlos.]

15. L'amour n'est-il pas rprouv partout ailleurs que dans le
_mariage_? Sous un certain point de vue, ce dernier est encore de
l'_amour_, mais peu de personnes appliquent le mme sens aux deux mots.
L'amour peut, et mme _doit_ toujours exister _avec_ le mariage; mais il
peut arriver aussi que le mariage se passe de lui, et l'amour, sans
publications de bans; est un pch; une infamie: il devrait tre fltri
d'un tout autre nom.

16. Partant, si le _camp_, le _bocage_, et la _cour_ ne se recrutent pas
d'poux constans et toujours loigns de convoiter la moiti de leurs
voisins, je dis que ce vers[165] est un _lapsus_ de plume--trange, dans
mon _buon Camerado_ Scott, si vant pour sa morale; Scott, que mon ami
Jeffery me recommande pour modle;--et voil pourtant un exemple de ses
principes[166].

[Note 165: Celui de W. Scott, cit strophe 13.]

[Note 166: Les critiques anglais, entre autres ceux de l'_Edinburgh_ et
de la _Quarterly-Review_, tout en reconnaissant les grandes beauts des
ouvrages de Byron, lui reprochaient d'avoir une teinte d'immoralit, et,
citant l'exemple du tory anglican W. Scott, dclaraient que le seul
moyen d'aller  la postrit tait de respecter la _morale_,
c'est--dire--(dans leur langage)--les institutions et prjugs de la
mre-patrie. Voil les reproches tant soit peu hypocrites sur lesquels
le pote s'gaie  plusieurs reprises.]

17. Eh bien, moi, si je ne russis plus, _j'ai_ du moins russi; cela me
suffit: j'ai russi dans ma jeunesse, le seul tems o l'on ait sujet de
le dsirer. Le succs m'a procur ce dont j'tais surtout avide; je n'ai
plus besoin de plaider ma cause:--quelle qu'elle ft, le rsultat m'en a
t favorable. J'ai reu, il est vrai, dernirement la peine de mon
triomphe; mais je n'ai pas appris  regretter ce que j'avais fait.

18. Cette sorte de _chancellerie_[167],  laquelle tant de gens ont
recours; cet appel aux non-ns, que, dans notre confiance procrative,
nous baptisons du nom de _postrit_ (ou limon futur),--me semble un
roseau trop flexible pour que je vienne jamais  compter sur son appui.
Il en est trop que la postrit ne connatra pas mieux qu'ils ne la
connaissent eux-mmes.

[Note 167: La haute cour de _chancellerie_ a, en Angleterre, les
attributions de notre Cour royale et de notre Conseil d'tat. Elle a le
droit de rformer les jugemens des autres cours et tribunaux; elle peut
mme donner aux lois des interprtations toutes nouvelles. Voil
pourquoi Byron appelle _procs en chancellerie_ les appels des vivans
aux ges futurs.]

19. Je suis la postrit,--et vous aussi. Eh bien, que nous
rappelons-nous? pas une centaine de noms; et si de chacune de nos
mmoires on liminait tous les noms chimriques, il ne resterait pas un
dixime ou un vingtime de vridiques souvenirs. Les Vies de Plutarque
n'avaient tir de l'oubli qu'un petit nombre de personnages; nos
modernes historiens foudroient leur authenticit, et, dans le
dix-neuvime sicle, voil que Mitfort, avec une _vrit grecque_[168],
s'imagine de taxer le bon vieux Grec de mensonge[169].

[Note 168: Byron fait ici allusion au titre de l'ouvrage de Mitfort,
_Groecia verax_, et en mme tems il indique le peu de cas que l'on doit
faire des dmentis de cet historien.]

[Note 169: Voyez _la Grce_ de Mitfort. Son grand plaisir est de louer
les tyrans, de quereller Plutarque, d'orthographier bizarrement et
d'crire lgamment. Aprs cela, ce qu'il y a d'trange, c'est que son
ouvrage est l'histoire de la Grce la meilleure que nous possdions en
aucune langue moderne, et lui-mme est peut-tre le meilleur de tous les
modernes historiens. J'ai cit ses dfauts, je ne puis taire ses
qualits: la science, le travail, les profondes recherches, la
passion--et la partialit.--J'appelle celles-ci des qualits, parce
qu'elles donnent de la chaleur au style de l'crivain. (_Note de Lord
Byron_.)]

20. Or, sachez, bonnes gens de toutes les classes, agrables lecteurs,
et dsagrables auteurs, que dans ce douzime chant je me propose d'tre
grave comme si ma plume se trouvait entre les doigts de Malthus ou de
Wilberforce[170]. Ce dernier a rendu la libert aux ngres; il vaut
mieux qu'un million de batailleurs: cependant, Wellington a forg des
chanes aux blancs, et Malthus a fait tout le contraire de ce qu'il a
crit[171].

[Note 170: Voyez la note de la page 297, tome I.]

[Note 171: Sans doute il est devenu poux, ou du moins pre.]

21. Me voil srieux:--sur le papier, il n'est personne qui ne le soit.
Pourquoi donc ne tenterais-je pas aussi ma spculation, et
n'lverais-je pas mon petit flambeau au soleil? Justement,  cette
heure, le genre humain est dans une rage mditative  propos de
constitutions et de bateaux  vapeur; de leur ct, les sages crivent
contre tout homme qui s'expose  _procrer_, avant de calculer s'il peut
entretenir, aprs le sevrage, un futur marmot.

22. Que cela est noble! que cela est romanesque! Pour ma part, je pense
que la _philognsie_ (voil bien un mot selon mon coeur! il en est bien
un plus court, mais la dcence me l'interdit; je suis dtermin  ne
jamais la blesser); il me semble, dis-je, que la _philognsie_ avait
droit  plus d'indulgence de la part des hommes.

23. Maintenant  l'ouvrage.--Te voil donc  Londres, mon gentil Juan?
dans cet agrable sjour o sont brasses toutes les infamies que peut
craindre l'ardente jeunesse dans sa course fougueuse. Tu t'entres pas,
il est vrai, dans la carrire pour la premire fois, et tu ne suis pas
en novice la prilleuse route de la jeunesse; mais tu es dans un lieu
dont les trangers ne pourront jamais se former une juste ide.

24. En ayant tant soit peu gard  la diffrence de climat, chaud ou
froid, brlant ou tempr, je pourrais, comme un primat, lancer un
manifeste contre chacune des autres socits europennes; mais tu es, 
Grande-Bretagne, la vritable pierre de touche de la posie. Tous les
pays, sans doute, ont leurs _lions_, mais chez toi l'on ne voit qu'une
magnifique mnagerie[172].

[Note 172: C'est--dire, je crois: Il y a des btes curieuses dans tous
les pays, mais en Angleterre il n'y a que des btes curieuses. J'ai
dj remarqu que le titre de _lion_ se donne, en Angleterre, aux plus
illustres _dandys_ de la haute socit. Le pote joue ici sur ce mot. Le
premier traducteur, M.A.P. semble croire, dans une note, que Lord Byron
veut ici se moquer de la mnagerie de Londres, qui, dit-il, _vaut 
peine une mnagerie ambulante  enseignes peintes_. Ce n'est pas l
l'ide que les voyageurs modernes nous donnent de _la grande royale
mnagerie nationale_ (_the royal Grand National menagerie_). C'est, dit
galement Britton, la plus vaste et la plus curieuse collection
d'animaux vivans de l'univers. Elle renferme un lphant mle, de dix
pieds de haut; _plusieurs lions et lionnes_, une tigresse royale du
Bengale, des panthres, etc. (_Picture of London_, 1826.)]

25. Mais je suis las de la politique. Commenons _paulo majora_. Juan,
toujours indcis, glissait sur la voie des _gars_ avec la rapidit
d'un patineur sur la glace; et quand il tait las de ce jeu, il allait
innocemment badiner auprs de ces beauts qui se font un point d'honneur
d'tre _tantalises_, et qui ne recherchent du vice que sa
rputation[173].

[Note 173: C'est--dire qui dtestent le vice, mais qui aiment les
hommes devenus fameux par leurs vices.]

26. Mais il en est peu de cette espce, et elles-mmes finissent par
quelque diabolique escapade, ou conversion, qui nous montre bien que les
plus pures cratures peuvent s'garer jusque dans les candides et
primitifs sentiers de la vertu: alors, les gens s'tonnent; il semble
qu'un autre ne vient de parler  Balaam, et bientt de la langue se
glisse jusqu' l'oreille un lger frmissement argentin qui
(remarquez-le bien) finit toujours par ce charitable _Ainsi-soit-il_:
Dieu! qui jamais l'aurait pu croire!

27. La petite Leila, ses yeux orientaux et ses taciturnes dispositions
asiatiques (qui lui faisaient regarder tous les objets d'Occident sans
surprise,  la grande surprise de ces gens de naissance, toujours
persuads que la nouveaut est un papillon qu'il faut poursuivre comme
le plus naturel aliment de la nullit), sa ravissante figure et ses
aventures romanesques, tout l'entourait d'une sorte de mystre, et
contribuait  lui donner la vogue.

28. Les femmes n'taient pas d'accord,--c'est l'ordinaire entre
personnes du sexe, sur les grands ou minimes sujets. Mais,  belles
cratures! n'allez pas penser que je veuille vous diffamer.--Non; je
vous ai toujours mieux aimes que je ne l'ai dit: seulement, puisqu'il
me faut faire de la morale, je suis bien oblig de vous reprocher
quelques dispositions  l'incontinence de langue, et justement alors,
l'ducation de Leila faisait, parmi vous, une sensation gnrale.

29. Vos avis furent unanimes sur un seul point,--et vous aviez raison:
c'est que cette jeune fille des grces; belle comme sa dlicieuse terre
natale, et, qui plus est, le dernier rejeton de sa famille, serait bien
mieux leve (quand mme notre ami Don Juan pourrait commander  ses
dsirs pendant cinq, trois ou deux annes) sous l'oeil des pairesses,
dont l'ge avait fait clore la sagesse.

30. Il s'leva donc une gnreuse mulation, puis une commune envie de
concourir  l'ducation de l'orpheline. Mais comme Juan tait une
personne de rang, on aurait craint de l'insulter en mettant l'avis
d'une supplique ou d'une souscription. Il fut dcid que seize
douairires et dix sages virginits (dont l'histoire appartenait au
_moyen ge_ d'Hallam[174]),

[Note 174: L'_Histoire du moyen ge_, par Hallam, a t traduite en
franais, 4 vol.]

31. Ajoutons, une ou deux dolentes pouses, spares avant qu'un bouton
et ranim leurs tiges fltries,--demanderaient la permission de former
la jeune enfant et de la _prsenter_ dans le monde.--Aujourd'hui, on
arrange tout avec ce dernier mot; il dsigne l'instant o, pour la
premire fois, une vierge vient rougir dans un _rout_, et dployer
savamment toutes ses perfections. Les femmes ont vraiment,  leur
premire _saison_[175], un dlicieux miel de virginit (surtout quand
elles ont de la fortune).

[Note 175: C'est--dire l'hiver dans lequel les jeunes personnes sont
prsents dans le monde.]

32. Voyez-vous tous les honorables _misters_[176] dans le besoin; les
pairs, dont les coudes sont  jour; les _dandys_ sans rssource; les
mres vigilantes et les soeurs attentives (avec un peu d'adresse ces
dernires sont plus  mme que leurs fils ou frres d'arranger un
mariage, quand c'est l'or qui le fait dsirer); les voyez-vous, comme
des mouches autour d'un morceau de candi, bourdonner autour de _la
fortune_, et disposer leurs meilleures batteries de manire  lui
tourner la tte  force de valses et de flagorneries?

[Note 176: Masculin de _mistress_. On appelle ainsi les nobles qui n'ont
pas de coronets.]

33. Chaque tante, chaque cousine a ses vues particulires; les femmes
maries elles-mmes montrent tant de dsintressement dans leurs
amitis, que j'en ai vu courtiser une hritire au profit de leurs
propres amans. _Tantoene_! Voil jusqu'o vont les vertus de la haute
socit dans l'le regrettable que bornent les murs de Douvres! et
cependant la pauvre riche hritire, objet de tous ces empressemens,
aurait sujet de reprocher  ses parens de ne pas lui avoir donn de
frres.

34. Quelques-unes sont bientt embauches, mais d'autres en conduisent
plus de trente: il est alors amusant de les voir distribuant les refus
et les dures confidences  chacun des cousins (amis du prtendu) qui,
dans leur indignation, se mettent aussitt  dbiter leurs plaintes. Si
miss (en blanc) ne voulait pas donner sa main au pauvre Frdric,
pourquoi donc recevait-elle ses billets? pourquoi valsait-elle avec lui?
pourquoi, s'il vous plat, semblait-elle, la nuit dernire, accorder un
_oui_, et a-t-elle aujourd'hui dit _non_?

35. Pourquoi? pourquoi? Frdric d'ailleurs lui tait rellement
_attach_, non pour sa fortune,--il n'en a pas besoin. Un jour viendra,
sans doute, qu'elle se reprochera de n'avoir pas saisi une si belle
occasion;--mais elle est dupe des intrigues de la vieille marquise,
comme je le dirai  Aurea au rout de ce soir: et, aprs tout, le pauvre
Frdric n'est pas en peine de trouver mieux.--Savez-vous ce qu'elle a
rpondu  sa lettre?

36. De prsomptueux uniformes, et de smillans coronets[177] sont tour 
tour repousss, jusqu' ce que l'heure de la victime ait sonn, aprs
une triste perte de tems, d'affections et de gageures, en faveur de
quelque rafleur de femmes _substantielles_; et quand le choix de la
jolie crature est ainsi tomb sur un militaire, un auteur ou un
trafiquant, le dolent escadron des conduits trouve toujours un motif de
consolation dans le mauvais choix qu'elle n'a pas manqu de faire.

[Note 177: Les _coronets_ sont les couronnes de comte, de duc, de
marquis ou de baron.]

37. En effet, fatigue d'importunits, elle accepte un ancien
prtendant, ou bien elle tombe (les exemples de cette espce sont plus
rares peut-tre) dans le lot d'un homme qui l'avait  peine recherche.
Et pour citer quelque trait, un veuf grisonnant n'a quitt les
_quarante_[178] que dans l'espoir de faire une bonne prise; mais bien
qu'il soit agr, je n'y trouve rien de plus extraordinaire qu' l'autre
loterie.

[Note 178: Cet endroit embarrassera les commentateurs plutt que les
contemporains. (_Note de Lord Byron_.)]

38. Moi-mme, pour ma part (encore _un exemple moderne, vraiment cela
est fcheux, vritablement fcheux_[179]), je fus choisi parmi une
vingtaine de poursuivans, dans un ge, il est vrai, plus ordinairement
consacr aux folies qu' la discrtion. Bien que j'eusse appel la
rforme  mon secours, quand nous devnmes _un_ quelque tems avant de
redevenir _deux_, je ne dmentirai pas la gnreuse opinion publique: la
jeune lady avait fait un choix monstrueux[180].

[Note 179: Citation.]

[Note 180: Voyez la _Vie de Lord Byron_.]

39. Oh! pardonnez-moi les digressions,--ou du moins lisez-les, car je ne
disserte jamais que dans un but moral; ce sont mes _grces_ avant le
repas[181]. Telle qu'une vieille grand'mre, un fcheux ami, un tuteur
rigide ou un prtre zl, ma muse,  toute heure et en tout lieu,
voudrait,  force d'exhortations, rformer les hommes; voil ce qui
jette mon Pgase dans d'aussi tristes routes.

[Note 181: Les Anglais nomment galement _les Grces_ la courte prire
qui prcde et celle qui suit le repas.]

40. Mais  prsent je vais devenir immoral: je prtends peindre les
choses exactement comme elles sont, non comme elles devraient tre; car,
j'en conviens, tant que nous n'aurons pas observ les lieux par
nous-mmes, c'est en vain que nous pousserons notre vertueuse charrue;
elle n'effleurera que la surface, et elle sillonnera  peine la noire
argile que le vice prpare depuis long-tems  recevoir le mauvais grain.

41. D'abord, nous allons nous dfaire de la petite Leila, car elle est
jeune et pure comme le premier rayon du jour, ou, pour me servir d'une
vieille comparaison, comme la neige, cette substance aussi pure que
dplaisante, ainsi qu'on pourrait le dire de bien des personnes
connues[182]. Don Juan tait ravi de mnager une bonne sauvegarde  sa
jeune pupille, la vertu de celle-ci ne pouvant s'arranger d'une libert
sans bornes.

[Note 182: Le pote semble ici vouloir rappeler le caractre de sa
vertueuse femme.]

42. D'ailleurs, il reconnaissait qu'il n'tait pas n _tuteur_ (pourquoi
faut-il que certains autres[183] n'aient pas t du mme avis!); il
dsirait rester neutre en pareille affaire, attendu que les gardiens
rpondent toujours des sottises de leurs pupilles. Ainsi, quand il vit
chaque vieille dame s'offrir  l'envi pour adoucir la rudesse de sa
petite Asiatique, il laissa tomber son choix (aprs avoir dment
consult la _socit pour la suppression du vice_[184]) sur lady
Pinchbeck[185].

[Note 183: C'est--dire le comte de Carlisle et sa femme, qui se
chargeaient alors d'lever la petite _Ada_.]

[Note 184: _La socit pour la suppression du vice_ fut fonde en 1802,
sous l'influence des torys et des anglicans exagrs. Son objet est de
poursuivre les vendeurs de livres obscnes et impies, et tous ceux qui
portent atteinte  la religion et  la dcence.]

[Note 185: Le mot _pinchbeck_, en franais _pimbche_ (tymologie
_pince-bec_), s'emploie, en Angleterre; pour dsigner, du nom de
l'inventeur, le mtal compos que nous appelons _similor_.]

43. Elle tait vieille,--mais elle avait t fort jeune; elle tait
vertueuse,--et je suis persuad qu'elle l'avait toujours t, bien que
le monde et la mchancet de dire que,--mais  Dieu ne plaise que ma
chaste oreille reoive le plus lger cho de mdisance! Rien, en vrit,
ne me cause de douleur comme ces caquetages, dtestable pture rumine
par les troupeaux d'hommes.

44. En outre, j'ai remarqu (et cependant j'tais autrefois un
observateur fort superficiel), ainsi chacun,  moins d'tre un sot, peut
galement le faire, qu'indpendamment de leur exprience du monde et des
suites d'un garement, les dams, dont la jeunesse n'a pas t sans
plaisirs, savent mieux inspirer l'horreur des passions que celles dont
l'ame froide n'en a jamais connu le danger.

45. Tandis que la prude rigide, pour indemniser sa vertu, accable de
railleries une passion envie et inconnue; tandis qu'elle songe bien
moins  nous sauver qu' nous insulter, et ce qu'il y a de pis,  nous
faire passer de mode;--celle-l, vtran de l'amour, se concilie notre
coeur en usant de douces paroles, en nous exhortant  prvenir le moment
d'clat, en nous donnant le mot de l'nigme et en nous exposant le
dbut, le milieu et la conclusion de l'amoureuse pope.

46. Mais, soit qu'elles aient plus de talent, ou que, sachant mieux ce
qu'il est  propos de faire, elles montrent plus de vigilance, je n'en
reste pas moins convaincu que si vous examinez la plupart des familles
et les filles de celles qui connaissent le monde plutt par exprience
que par lecture, vous trouverez que les dernires font bien plus d'effet
parmi les vestales destines  garnir le march aux pouses, que les
lves de ces prudes auxquelles la nature oublia de donner un coeur[186].

[Note 186: Il faut ici citer le texte:

     _You'll find, from many a family picture,
   That daughters of such mothers as may know
   The world by experience rather than by lecture,
   Turn out much better for the Smithfield Show
   Of Vestals brought into the marriage mart,
   Than those bred up by prudes without a heart_.

Le march de Smithfield, auquel le pote fait ici allusion, est l'un des
plus considrables de Londres. On y vend presque continuellement, mais
surtout le lundi, toute espce de bestiaux.]

47. J'ai dit que lady Pinchbeck avait exerc les langues; et de quelle
femme, jeune, jolie, ne parle-t-on pas? maintenant, elle n'veillait
plus la moindre ombre de scandale; on la regardait simplement comme une
personne aimable et spirituelle, et l'on colportait de maison en maison
ses meilleurs _bons mots_: maintenant, elle se consacrait aux devoirs de
la charit et de la commisration, et passait (dans ces dernires annes
de sa vie) pour mener la vie la plus exemplaire.

48. Altire dans les cercles de haut ton, affable dans le sien, il
n'tait pas un jeune homme qu'elle ne censurt doucement toutes les
fois,--c'est--dire tous les jours,--qu'il montrait quelque funeste
inclination au mal. On ne connaissait pas tout le bien qu'elle faisait,
ou du moins le dtail en rendrait trop longs mes chants. Bref, la petite
orpheline orientale lui avait inspir un intrt toujours croissant.

49. Juan aussi tait en quelque sorte son favori; elle lui croyait le
coeur bon, un peu vici, il est vrai, mais pur dans le fond: et c'tait
une chose merveilleuse, si l'on songeait bien  toutes ses aventures et
aux preuves inoues par lesquelles il avait pass. Elles en eussent
corrompu mille autres, il n'en avait t qu'effleur;--car sa jeunesse
avait vu trop de changemens pour qu'il pt se laisser aveugler par
quelque chose.

50. Ces vicissitudes sont, pour les jeunes gens, la meilleure des
coles; mais dans un ge plus avanc, les hommes sont enclins  accuser
la destine et la sagesse de la Providence. L'adversit est la premire
route de la vrit: ayez dix-huit ou quatre-vingts hivers, si vous avez
fait la guerre, ou support la fureur des lmens ou des femmes, vous
aurez la mme dose de cette exprience regarde comme si prcieuse.

51. A quoi sert-elle? c'est une autre question.--Notre hros dposa avec
plaisir sa petite charge entre les mains sres d'une lady dont la
dernire fille tait depuis long-tems marie, et dont, par consquent,
les mille perfections pouvaient se transmettre  une nouvelle-venue,
comme la barque du lord maire[187], ou,--pour parler, plus
potiquement,--comme la conque de Cythre.

[Note 187: La barque d'honneur (_the state-barge_) dans laquelle le lord
maire gagne le rivage de Westminster, le jour de son lection, doit
servir  chacun de ceux qui le remplaceront, comme elle avait servi 
chacun de ses prdcesseurs.]

52. J'ai parl de _transmission_: il existe, en effet, une certaine
balance flottante de belles qualits qui, dans les familles, passent de
miss en miss, et varient suivant la tournure des esprits et des corps.
Les unes valsent, les autres dessinent; celles-ci plongent dans l'abme
de la mtaphysique, celles-l se contentent d'tre musiciennes. Les
moins exigeantes sont cites pour leur esprit, les autres ont le gnie
des vapeurs.

53. Mais que l'esprit, les vapeurs, la harpe, la thologie, les arts ou
les adroits corsets soient, avec une naissance illustre, l'hameon qui
devra prendre les _gentlemen_ ou les lords; ce sont les vieilles vies
qui transmettent ces agrmens aux plus nouvelles; c'est toujours la mme
lgance _restaure_ qu'offrent aux regards des hommes les jeunes
vestales,--cratures toutes incomparables, et qui pourtant dsirent
toutes de s'apparier[188].

[Note 188: _All_ matchless _creatures and yet_ bent _on_ matches.

Ce jeu de mots, dtestable en franais, est fort piquant en anglais, 
cause des diffrentes significations de _matches_.]

54. A prsent je commence mon pome. Peut-tre est-il inusit, ou mme
entirement nouveau de ne l'avoir pas encore fait depuis le premier
chant jusqu' celui-ci. Ces douze premiers livres ne sont que des
accords et des prludes pour essayer une ou deux cordes de ma lyre, ou
pour mieux en affermir les chevilles. Cela fait, nous vous ferons
entendre l'_ouverture_.

55. Mes muses se soucient, comme d'une pince de rsine, de ce que l'on
appelle succs ou non-succs; car de telles penses sont au-dessous du
ton qu'elles ont adopt: elles ne veulent que dbiter une _grande leon
morale_. Je croyais, en commenant, pouvoir m'arrter aprs deux
douzaines de chants; mais,  la prire d'Apollon et si mon Pgase n'est
pas trop affaiss, je pourrai gracieusement aller jusqu' la centaine.

56. Don Juan vit ce microcosme[189] sur chasses; appel _le
grand-monde_, et le moins important, bien que le plus lev; mais de
mme que les glaives ont des gardes qui en augmentent la puissance
homicide dans les duels ou les batailles; ainsi, du nord au sud et de
l'est  l'ouest, il faut que le bas-monde reoive l'impulsion du plus
lev; c'est l sa poigne, son soleil, sa lune, son gaz, son lumignon.

[Note 189: Petit monde.]

57. Juan avait maints amis qui avaient maintes femmes: il tait bien
accueilli des deux cts; et il donnait et recevait tous ces tmoignages
d'amiti qui n'entranent pas de graves consquences. Il ne faut que se
tenir toujours dispos  diriger sa voiture vers les grands htels, et 
la mettre la nuit en mouvement quand on a reu quelque billet
d'invitation. Durant le premier hiver,  peine si, en dpit des bals,
des ftes et des mascarades, on s'est aperu qu'une telle vie tait fort
ennuyeuse.

58. Un jeune homme  marier, possesseur d'un beau nom et d'une grande
fortune, n'a pas un rle facile  jouer; car la bonne socit n'est
qu'un jeu, _un royal jeu de l'oie_, dirais-je, o chacun  une
intention, une marche, une position spares.--Les demoiselles
travaillent  secouer le joug du clibat, et les dames maries  servir
les intrts des demoiselles[190].

[Note 190: Toutes ces peintures de moeurs n'ont rien d'exagr sous leur
point de vue satirique. En Angleterre, les demoiselles des hautes
classes usent de la libert, de l'abandon que l'on ne pardonne, en
France, qu'aux dames maries. Elles talent dans le monde avec
affectation tous leurs avantages, et leurs regards semblent toujours
dire aux clibataires: _Demandez ma main_. C'est ce qu'il ne faut pas
oublier en lisant ces derniers chants.]

59. Je ne prtends pas que cela soit gnral; mais on pourrait en citer
quelques exemples particuliers; on trouve des dames qui maintiennent
leur _perpendiculaire_, comme des peupliers dont la tige aurait pour
racines de bons principes. Il en est aussi dont la mthode est plus
_rticulaire_[191],--et qui, _semblables aux sirnes_, avec leurs lyres
suaves, vont  la _pche des hommes_. Essayez de parler six fois de
suite  une dame  marier, et je vous conseille de commander vos habits
de noces.

[Note 191: Captieuse, de _retis_, pige, filet.]

60. Peut-tre aurez-vous reu une lettre de la mre, qui vous dclarera
que les sentimens de sa fille ont t _surpris_. Peut-tre aurez-vous la
visite d'un frre bien pinc,  la dmarche et aux moustaches
imposantes, qui voudra savoir _quelles sont vos intentions_.--D'une ou
d'autre manire, le tendre coeur de la vierge n'attend que votre main, et
dans votre compassion pour ses tourmens et pour les vtres, vous
consentez  augmenter la liste des _matrimonicures_.

61. J'ai vu une douzaine d'unions ainsi formes, quelques-unes mme dans
le plus grand monde. Je connais aussi des jeunes gens,--malgr la peine
qu'ils prouvaient  contester des prtentions auxquelles ils n'avaient
jamais rv,--que n'effrayrent ni les fminines protestations ni les
fraternelles moustaches, et qui, rests clibataires, vcurent, ainsi
que leurs belles trop sensibles, plus heureux que s'ils avaient accoupl
leurs destines.

62. Il est encore, la nuit, un autre pril pour les non-initis,--moins
grand sans doute que l'amour ou le mariage, mais loin cependant d'tre 
mpriser. C'est,--il m'en cote d'arracher le voile de vertu que prend
mme le vice,--car il lui donne du moins une grce extrieure,--mais il
faut que je dnonce cette espce amphibie de prostitues _couleur de
rose_[192] qu'il est si difficile de dfinir.

[Note 192: En franais.]

63. Telle est cette froide coquette qui ne peut dire _non_, et ne veut
pas se rsoudre  dire _oui_; qui, vous retenant sans dfense  une
lgre distance du rivage, jusqu'au moment o l'orage vient  souffler,
contemple ensuite le naufrage de votre coeur avec une secrte joie. Oh!
c'est ainsi qu'elle ouvre un abme d'infortunes sentimentales, et fait
descendre au tombeau de nouveaux Werthers: pourtant ce n'tait qu'un
innocent badinage; non pas un adultre, mais une _adultration_[193].

[Note 193: Une conduite remplie de duplicit.]

64. Dieux! je deviens bavard[194]! Continuons cependant; le dernier,
et pourtant le plus redoutable des dangers, c'est quand, en dpit de
_l'glise et du monde_, une femme marie fait ou se laisse faire l'amour
dans toute sa violence. Partout ailleurs il est peu de femmes pour
lesquelles cela serait une affaire (c'est l,  voyageur, une des
vrits que tu t'empresses de nous apprendre); mais, dans la vieille
Angleterre, une jeune femme s'gare-t-elle? pauvre crature! la honte
d've est une bagatelle, compare  celle qui la menace,

[Note 194: Citation.]

65. Car c'est le pays des bassesses, des journaux, des niaiseries et des
procs; il n'est pas un seul couple de mme ge qui puisse prouver
quelque rciprocit de tendresse, sans que le monde ne s'en irrite.
Bientt intervient le lourd et maudit expdient des dommages-intrts;
un verdict,--redoutable flau de ceux qui l'occasionrent,--forme le
triste contre-poids des romanesques dclarations; sans parler des
concilians discours des avocats et des preuves palpables dont on rgale
les lecteurs.

66. Mais ceux qui subissent de pareils affronts ne sont que de pauvres
novices, car la moindre tincelle d'hypocrisie naturelle garantit de
toute atteinte l'honneur d'un millier de brillans pcheurs, aimables
oligarques de notre gynocratie[195]. Vous les voyez  tous les bals, 
tous les dners; parmi nos plus robustes vertus aristocratiques, on les
cite pour leurs grces, leur amabilit, leur indulgence, leur
chastet,--et tout cela, parce qu'ils ont toujours agi avec autant de
prudence que de _licence_[196].

[Note 195: Aropage fminin.]

[Note 196: _And all by having_ tact _as well as_ tast.]

67. Juan, qui n'tait plus dans la catgorie des novices, avait encore
une autre sauvegarde: il tait malade,--non, ce n'est pas _malade_ que
je voulais dire, mais il avait prcdemment ressenti trop d'amour pour
tre capable de tant de faiblesse.--Mais n'appuyons pas trop sur ce
point, afin de ne pas dprcier les rivages des montagnes et des paules
blanches, des yeux bleus, des _bas_ plus _bleus_ encore, des dmes, des
taxes, des cranciers et des portes  doubles marteaux.

68. Aprs avoir vu des contres et des moeurs romanesques, o l'on risque
sa vie et non des procs par amour, o l'amour lui-mme est une espce
de frnsie, Juan, arriv dans un pays o l'amour semblait  peine une
affaire de mode, le trouvait  demi mercantil et demi-pdantesque; mais
il n'en estimait pas moins la _moralit_ nationale: ajoutons (il faut,
hlas! plaindre et excuser son mauvais got) que d'abord il ne trouva
pas les femmes jolies.

69. Je dis _d'abord_,--car il finit, mais par degrs, par les trouver
bien prfrables aux radieuses beauts que le destin a soumises 
l'influence des toiles orientales. Raison de plus pour ne jamais se
hter de juger. Cependant on n'accusera pas de son mauvais got son
inexprience:--la vrit, si les hommes voulaient tre de bonne foi,
c'est que les choses nouvelles _plaisent_ toujours moins qu'elles ne
_frappent_.

70. J'ai voyag, et pourtant je n'ai pas eu le bonheur de visiter ces
ngres russ qui sjournent sur les bords du Nil ou Niger, et dans cette
inabordable ville de Timbuctou[197], dont personne ne peut rendre le
service aux gographes de dterminer prcisment la position.--En effet,
l'Europe ne pntre dans l'Afrique que comme le _bos piger_[198]. Mais
si j'avais t  Timbuctou, j'aurais dit certainement que le noir tait
le vrai beau.

[Note 197: Ou Tumbut, ou Tombouctou.]

[Note 198: Le boeuf paresseux.]

71. Et cela est effectivement; non que je veuille jurer que le noir est
le blanc, mais je souponne fort que, dans le fond, le blanc est noir,
et que toute l'erreur vient de notre coup d'oeil. Interrogez un aveugle,
c'est le meilleur juge. Mais peut-tre attaquerez-vous ma
proposition?--J'ai cependant raison, ou, si j'ai tort, je ne me rendrai
pas sans combat.--Il n'y a pour lui ni soir ni matin, et tout lui semble
videmment tnbreux. Vous, que prtendez-vous voir? seulement une lueur
_incertaine_.

72. Mais je reviens  la mtaphysique, labyrinthe dont le fil conducteur
est aussi sr que les remdes contre la phthisie, ce brillant insecte
qui toujours escorte une flamme mourante; et cette rflexion me ramne 
la simple physique et  la beaut des dames trangres, compare  celle
de nos blanches et prcieuses perles, vritables ts polaires, les unes
_tout_ soleil, et quelques autres _tout_ glace.

73. Si vous l'aimez mieux, ce sont de vertueuses sirnes dont la tte
est belle, et les parties infrieures celles d'un poisson[199],--non pas
qu'elles n'aient, en gnral, pour leurs propres dsirs, tous les gards
convenables; mais, de mme que les Russes se jettent dans la neige en
sortant d'un bain chaud[200], ces cratures, vertueuses dans le fond,
mme alors qu'elles se montrent vicieuses, s'abandonnent avec ardeur aux
plus grands carts, puis tiennent en rserve le remords, pour s'y
plonger ensuite.

[Note 199:

_Desinit in piscem mulier formosa supern_.

(HORACE, _De Arte poet._) ]

[Note 200: On sait que les Russes se jettent dans la Nva en quittant
leurs bains chauds; singulire antithse d'habitudes, qui ne parat leur
faire aucun mal.

(_Note de Lord Byron_.)]

74. Au reste, cela n'a rien de commun avec leur extrieur. J'ai dit que
d'abord Juan ne les avait pas trouves jolies; une belle Anglaise en
effet dissimule,--sans doute par charit,--la moiti de ses appas. Elle
aime mieux insensiblement glisser dans les coeurs que violemment y
pntrer, comme un ennemi dans une ville ennemie; mais, sauf le premier
instant (si vous en doutez, faites-en l'preuve), elle ne manque pas de
se conduire,  votre gard, en allie sincre.

75. Elle n'a pas la dmarche du cheval arabe ou de la jeune
Andalousienne quand elle revient de la messe; elle n'a pas, dans son
costume, la grce d'une Franaise, ou dans ses regards la flamme des
filles d'Ausonie; sa voix, bien que douce, n'est pas faite pour moduler
ces airs de _bravoure_ (dont je suis encore  concevoir le charme, et
pourtant j'habite l'Italie depuis sept ans, et j'ai ou j'ai eu une
oreille capable d'apprcier toute espce de sons[201].)

[Note 201: Voyez la note du pote sur la strophe 46 du chant XVI.]

76. Elle ne peut faire ces choses, et une ou deux autres, avec l'aisance
et la vivacit qui nous sduisent et servent si bien la cause du diable;
elle n'a pas un sourire fripon; elle ne sait pas trancher en une seule
entrevue toutes les incertitudes (talent prcieux pour sauver le tems et
les peines); mais, en dpit des longueurs et des ennuis qu'elle vous
donne  supporter, soignez-la, et vous serez pay au centuple de vos
avances.

77. Et si rellement elle se prend d'une _grande passion_, c'est
vraiment bien alors pour tout de bon. Neuf fois sur dix, c'est affaire
de mode, de caprice ou de coquetterie; c'est pur dsir de se mettre en
vue; ravissement d'un enfant qui se voit par d'une nouvelle ceinture,
ou esprance de faire saigner le coeur d'une rivale; mais la dixime fois
sera un ouragan: on ne peut prdire ce qu'elle fera ou songera  faire.

78. La raison en est simple.--Si le scandale intervient, elle se voit
dshrite de sa _caste_, comme un autre Paria; et quand la
susceptibilit des lois a rempli les papiers publics d'un millier de
commentaires, la socit, cette porcelaine sans dfaut, s'empresse
(l'odieuse hypocrite!) de la bannir et de la relguer, comme Marius,
parmi les ruines de sa vertu; car l'honneur est une Carthage qu'on ne
reconstruit pas de sitt.

79. Peut-tre cela est-il pour le mieux,--peut-tre est-ce
l'interprtation du texte de l'vangile: _Ne pchez plus, vos pchs
vous sont remis_.--Mais laissons aux dvots le soin de faire eux-mmes
leurs comptes. Dans les autres pays, bien que sans doute fort  tort, la
femme qui s'est gare trouve toujours ouverte--la porte qui peut la
ramener  la _vertu_.--Ainsi nomme-t-on la dame qui ne devrait jamais
quitter le logis de personne.

80. Pour moi, je laisse la question au point o je l'ai trouve;
seulement je sais que, grces  la rigueur de notre morale, les gens
oublient dix fois plus volontiers ses prceptes, et ne redoutent plus
--le crime, mais le scandale du crime. Quant  la chastet, ce ne sont
pas toutes les lois que rappellent vos plus svres lgistes, qui
pourront la comprimer. Vous n'avez pu prvenir le dlit, et voil que
vous l'aggravez en ne laissant que le dsespoir  ceux qui voudraient se
repentir.

81. Mais Juan n'tait pas casuiste; il s'tait peu appliqu  l'tude
morale du genre humain: d'ailleurs, sur plusieurs centaines de dames, il
n'en trouvait pas une seule  son got, un peu _blas_, il est vrai. Il
ne faut pas tre tonn de l'corce tant soit peu dure de son coeur: ses
succs passs, sans lui donner trop d'orgueil, avaient cependant mouss
sa sensibilit.

82. Son attention tait aussi distraite par le parlement et toutes les
autres _houses_[202]; souvent il venait s'asseoir, de nuit, sous la
_galerie_[203], pour entendre les mmorables dbats qui appelaient alors
(et non plus, appellent) l'attention du monde: vritable tonnerre
septentrional, dont les carreaux clairaient jusqu'aux lieux o paissent
les _musk-bulls_[204]. Juan s'tait arrt un instant derrire le
trne,--mais Grey ne l'avait pas encore approch, et Chatham venait de
le quitter[205].

[Note 202: Le parlement se compose de _the house of lords_ (la chambre
des lords), et _the house of commons_ (la chambre des communes). Il y a
de plus,  Londres, une foule d'difices qui portent le nom de _house_,
comme _Carlton-House_, _Mansion-House_, etc.]

[Note 203: _La galerie_ o se placent les trangers qui veulent assister
aux sances de la chambre des communes peut contenir cent trente  cent
quarante personnes: elle est place en face du fauteuil de l'_orateur_
(le prsident). Elle n'est ouverte que de nuit  ceux qui ont obtenu des
billets de faveur. Les rglemens de la chambre dfendent, mme
rigoureusement,  tout tranger de pntrer dans le lieu des sances,
mais ce rglement n'a jamais t bien excut.]

[Note 204: Le _musk-bull_, taureau  musc, habite les rgions polaires
et les natives contres des _aurores borales_. On peut en voir la
description et la figure dans le _Voyage de Parry  la recherche d'un
passage nord-ouest_.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 205: A l'poque du voyage de Don Juan, la tribune anglaise jetait,
en effet, le plus vif clat. A lord Chatham, l'illustre pre de Pitt,
venaient de succder les Burke, les Sheridan, les Fox, les Wilberforce,
etc.

Lord Grey, l'un des plus eloquens dfenseurs des liberts anglaises,
mais que l'on souponne de politique apostasie, depuis la mort de
Castlereagh.]

83. Cependant,  la fin de la session, il vit ce noble spectacle (quand
une nation est _rellement_ libre) d'un roi lev sur un trne
constitutionnel, trne le plus glorieux de tous, en dpit de la terreur
de ces despotes--dont l'ducation ne sera jamais complte que par les
conqutes de la libert. Ce n'est pas la splendeur seule qui pntre de
respect les yeux et le coeur,--c'est la scurit publique.

84. Il vit aussi (n'importe ce qu'il est aujourd'hui) un prince[206], le
prince des princes, riche d'esprances comme les premiers jours du
printems, et dont le regard seul avait un charme magique. Le seing de la
royaut tait imprim sur son front, et cependant il avait _alors_, et
sans aucun alliage de fatuit ou d'affectation; la grce, si rare en
tout pays, d'un cavalier accompli de la tte aux pieds.

[Note 206: Le prince de Galles, aujourd'hui Georges IV.]

85. Comme nous l'avons dit, Juan fut donc admis dans la meilleure
socit. L, je crains bien que, malgr son ducation et son bon
naturel, il ne lui soit arriv ce qu'on voit arriver le plus
souvent;--car son esprit, son enjouement et son air distingu
l'exposaient aux plus frquentes tentations, en dpit de ses efforts
pour les viter.

86. Mais auxquelles, o, avec qui, quand, et comment? voil ce que je me
garderai d'exposer  la hte. Mon but (en dpit de tout ce qu'on peut
dire) est uniquement la _morale_; je ne sais si le moment n'est pas
arriv d'humecter les paupires de mes lecteurs et d'puiser tout ce
qu'ils ont de sensibilit; je voudrais difier au pathtique un monument
aussi colossal que la statue que le fils de Philippe pensait faire avec
le mont Athos[207].

[Note 207: Un sculpteur avait form le projet de transformer le mont
Athos en une statue d'Alexandre, avec une ville dans une main, un
fleuve, je crois, dans son gousset, et divers autres attributs du mme
genre. Alexandre n'est plus, mais l'Athos subsiste encore pour
contempler avant peu, je l'espre, une nouvelle gnration d'hommes
libres.

(_Note de Lord Byron_.)]

87. Ici finit le douzime chant de notre introduction. Quand nous en
serons au corps de l'ouvrage, vous le verrez tout autre que ce qu'en
conjecturent dj certaines gens. Le plan n'est encore qu'en
fermentation; il m'est donc impossible, lecteur, de commencer 
l'tendre: c'est votre affaire et non la mienne. Le vrai talent ne doit
rechercher ni craindre vos ddains.

88. Et si mon tonnerre ne gronde pas toujours, rappelez-vous, du moins,
que je vous ai dj donn la plus horrible tempte et la plus belle
bataille qu'on ait jamais obtenues des lmens ou des glaives: ajoutez
le plus sublime des--ma foi je ne sais quoi.--Qu'exigerait de plus un
usurier? et pourtant, mon plus beau chant, aprs celui qui traitera de
l'astronomie, est celui que je consacrerai  l'_conomie politique_.

89. Ce sujet est la condition de la popularit. Aujourd'hui, quand il
reste  peine une seule barrire  la libert publique, il est d'un bon
patriote d'indiquer le meilleur moyen de la briser. Ainsi, _mon plan_ (
moins que par singularit je ne le mette en rserve) ne peut manquer
d'tre adopt. En attendant, lisez tous les _amortisseurs_ de la dette
nationale, et venez me dire ce que vous pensez de nos fameux penseurs.




Chant Treizime.


1. Maintenant, j'entends tre srieux:--il le faut, puisque le rire
lui-mme devient une affaire srieuse, et que maintenant la vertu juge
criminel, et la critique dangereux, de tourner le vice en ridicule.
D'ailleurs, la tristesse est une source de sublime (un peu fatigante, il
est vrai, quand elle se prolonge), et telle qu'un vieux temple appuy
sur une seule colonne, ma lyre ne va plus moduler que des accords graves
et solennels.

2. Lady Adeline _Amundeville_ (vieux nom normand que peuvent retrouver
dans les gnalogies ceux qui aiment encore  consulter ces derniers
restes de la puissance fodale) avait une haute naissance; elle tait
riche par la _grce_ dernire de son pre, et belle, mme dans un pays
o les beauts sont extrmement communes;--la Grande-Bretagne (c'est du
moins l'avis des vritables patriotes) tant le sol le mieux partag en
corps et en ames.

3. Je ne leur riposterai pas, ce n'est pas l ma _reprise_[208]; je leur
laisse leur got, sans doute excellent. Un oeil est un oeil; qu'il soit
bleu ou noir, peu importe; commenons donc par dclarer absurde toute
dispute sr les couleurs:--il ne faut s'inquiter que des bonnes
qualits; car le beau sexe ne peut pas cesser d'tre _beau_, et nul
homme, avant trente ans, ne devrait supposer qu'il existt une seule
femme _ordinaire_.

[Note 208: Dernier mot que prononce un acteur, et qu'attend
l'interlocuteur pour reprendre.]

4. Mais une fois arrive l'poque calme et tant soit peu insipide o
notre lune cesse d'tre dans son plein, et o commence pour nous une
srie de jours plus paisibles, nous acqurons le droit de critique et de
louange. L'indiffrence a dj assoupi nos passions; nous entrons dans
les voies de la sagesse, puis notre visage et toute notre figure nous
avertissent qu'il est tems de cder la place  de plus jeunes.

5. Je sais bien que plusieurs, mcontens, comme un homme en place,
d'abandonner leur poste, emploient tous les moyens pour loigner cette
re nouvelle. Efforts chimriques; pour toujours ils ont pass la ligne
quinoxiale de la vie; mais il leur reste le Bordeaux et le Madre pour
humecter l'aride dclin de leurs annes. Les runions de comt, le
parlement, la dette publique; et je ne sais quoi encore, peuvent aussi
leur apporter des consolations.

6. Et n'ont-ils pas la religion, la rforme lgislative, la paix, la
guerre, les taxes, ce qu'on appelle la _nation_, et enfin l'espoir de
devenir le pilote du vaisseau en tems d'orage? N'ont-ils pas les
spculations immobilires et financires? Au lieu des joies de l'amour,
illusion trop frivole, celles d'une haine mutuelle ne peuvent-elles
entretenir la chaleur de leur sang? La haine est, sans contredit, le
plus durable des plaisirs: on aime pour un jour, et c'est  loisir qu'on
dteste.

7. L'austre Johnson, ce grand moraliste, faisait un aveu sincre: c'est
qu'il _aimait un homme sincrement vindicatif_[209]: Voil, depuis mille
ans ou plus, la seule vrit qu'on ait eu le courage de professer; mais
peut-tre le vieux malin bonhomme la disait-il en plaisantant.--Pour
moi, simple spectateur, je regarde les palais ou les chaumires,  peu
prs de l'oeil du Mphistophls de Goethe[210].

[Note 209: Monsieur, j'aime un homme qui hait franchement. (Voyez la
_Vie du docteur Johnson_, etc.)

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 210: Bien des personnes feront un crime  Lord Byron de cet aveu:
dans le monde, il n'y a que les dupes ou les victimes des injustices
sociales qui pardonnent  ceux qui tmoignent leur mpris pour la
socit.]

8. Mais je n'aime ni ne hais avec beaucoup d'excs: autrefois, il en
tait autrement. Si de tems en tems il m'arrive de ricaner, c'est que je
ne puis faire moins, ou c'est que l'pigramme est utile  mes rimes.
J'aurais t fort enclin  redresser les erreurs humaines et  prcher
le monde au lieu de le fustiger; mais Cervantes, dans son trop vridique
roman de _Don Quichotte_, m'a trop bien montr l'extravagance de
pareilles tentatives.

9. De tous les romans c'est le plus dsolant;--d'autant plus dsolant,
qu'il nous fait sourire. Son hros est honnte: il ne cesse de
poursuivre la justice.--Terrasser les flons, voil son but; combattre
les mchans, telle est sa rcompense: c'est la vertu seule qui cause sa
folie.--Mais que ses aventures sont douloureuses  suivre!--Plus
douloureuse encore est la grande leon morale que tirent ceux qui
rflchissent de ce vritable pome pique.

10. Redresser les torts, venger les opprims, secourir les dames et
dtruire les mchans, affronter seul les puissances runies, et dlivrer
ses concitoyens asservis du joug de l'tranger:--faut-il, hlas!
relguer tous ces nobles projets parmi les rves illusoires de notre
imagination? Serait-il ridicule de courir aprs la gloire en dpit de
tous les obstacles? Et Socrate lui-mme ne serait-il donc que le Don
Quichotte de la sagesse[211]?

[Note 211: On pourrait soutenir avec avantage que les livres les plus
pernicieux et les plus immoraux sont ceux qui, sous prtexte de chtier
un ridicule, s'attaquent  l'excs mme de la vertu; car cet excs
lui-mme est encore respectable. Le _Misanthrope_ de Molire, le _Don
Quichotte_ de Cervantes, le _Candide_ de Voltaire, ont peut-tre
puissamment contribu  rduire le monde  cette habitude d'gosme et
d'insouciance que l'on ne saurait trop dplorer aujourd'hui; et du moins
conviendra-t-on que l'effet de ces trois dsolans chefs-d'oeuvre n'est
pas celui que produisent les _Satires de Juvnal, Tartuffe, Turcaret_,
les _Lettres persanes_, ou mme le _Don Juan_.]

11. Un sourire de Cervantes anantit la chevalerie espagnole: d'une
simple pigramme il rompit le bras droit de sa patrie.--L'Espagne, 
compter de ce jour, n'enfanta plus que rarement des hros; mais quand
les romans la charmaient, le monde entier s'ouvrait devant ses brillans
guerriers; tel fut l'effet du gnie de Cervantes, et toute sa gloire,
comme crivain, devait tre le prix de la ruine de sa patrie.

12. Je reprends _mes vieilles lunes_[212], les digressions, et j'oublie
lady Adeline Amundeville: de toutes les beauts que Juan avait vues,
elle fut la plus fatale  son repos, et cependant elle n'tait pas
coupable et ne cherchait pas  lui nuire. Mais l'amour, mais la destine
(cette dernire est la meilleure excuse de nos sentimens intimes),
tendirent un filet sous leurs pas, et finirent par les y prendre.--Je
voudrais bien les empcher d'y tomber, mais la vie est un sphinx, et je
ne suis pas un OEdipe.

[Note 212: Citation.]

13. Je dis l'histoire telle qu'elle est, et je ne puis hasarder une
autre solution: _Davus sum_[213]. J'arrive maintenant au couple. Dans la
ruche du beau monde, l'aimable Adeline tait la reine-abeille et le
miroir de tout ce qu'il renfermait de _beau_. Ses charmes obligeaient
tous les hommes  parler, toutes les femmes  se taire. Or, c'tait bien
un miracle que ce dernier effet; ainsi le jugea-t-on dans le tems, et
depuis, oncques ne s'est-il reproduit.

[Note 213: Horace, satire VII, liv. II.]

14. Elle tait chaste, au dsespoir de la mdisance, et elle avait
pous celui qu'elle aimait le mieux,--un homme connu dans les conseils
publics de sa patrie, froid, vritable Anglais, imperturbable, et
pourtant capable d'agir avec feu dans l'occasion; fier de lui-mme
autant que d'elle; l'un et l'autre dfiant la critique du monde, et
paraissant se confier entirement, elle dans sa vertu, lui dans sa
_hauteur_.

15. Il advint que des questions diplomatiques relatives aux affaires
publiques devinrent l'occasion de plusieurs confrences, dans leurs
htels respectifs, entre lui et Don Juan. Malgr sa rserve et son
habituelle dfiance des spcieux dehors, il ne tarda pas  remarquer la
grande jeunesse, la patience et les talens de Juan; ces qualits
devinrent, dans son esprit altier, la base d'une vritable estime, et
donnrent naissance  ce sentiment mutuel qu'en style de cour on dcore
du nom d'_amiti_.

16. Ainsi, lord Henry tait dfiant autant qu'on pouvait l'attendre de
sa rserve et de sa fiert habituelles; il ne se htait pas de juger un
homme,--mais une fois qu'il avait arrt son jugement, bon ou mauvais,
avantageux ou dfavorable, il le maintenait avec cette opinitret
orgueilleuse dont le flux imprieux n'admet pas de dcroissance. Dans
ses haines ou ses affections, il et rougi de prendre un guide, parce
que c'tait  _son bon plaisir_ qu'il appartenait d'en dcider.

17. Voil pourquoi ses amitis et ses rpugnances, quoique souvent bien
fondes (et cela ne faisait que confirmer ses prjugs), ressemblaient
aux lois des Mdes et des Perses: elles ne pouvaient abroger ce qu'elles
avaient prcdemment rsolu. Ses sentimens n'avaient pas les accs
tranges et, pour ainsi dire, intermittens des volonts ordinaires; il
ne se chagrinait pas de ce qui aurait d l'gayer;--il laissait aux
autres hommes cette inconsistance, vritable alternative de frisson et
de transpiration brlante.

18. Il n'est pas au pouvoir des mortels de commander le succs; mais
_fais mieux_, Sempronius, _ne_ le mrite _pas_[214]. Et que l'on suive
mon conseil, on ne s'en trouvera pas plus mal. Soyez circonspect, ayez
gard au tems et sachez toujours vous en servir. loignez-vous de bonne
grce, si la presse est trop forte, et, quant  votre conscience, songez
 la corroborer.--Semblable au matre d'quitation ou de pugilisme, elle
fera, si vous l'y habituez, les exercices les plus difficiles, sans la
moindre gne.

[Note 214: Citation.]

19. Lord Henry aimait aussi  faire sentir sa supriorit; grands ou
petits, c'est la passion de tous les hommes: le plus humble trouve
encore, du moins le croit-il, un plus humble qu'il soumet  son
ascendant. Il n'est rien peut-tre de plus insupportable que le fardeau
d'un amour-propre solitaire, et les hommes se montrent toujours gnreux
dans sa rpartition: quand ils se courbent, ils voudraient voir d'autres
se traner.

20. Juan, son gal en naissance, en fortune et en rang, ne lui
permettait d'exiger aucune espce de distinction. Mais il avait sur lui
le dsavantage des annes, et celui non moins grand,  son avis, de la
patrie;--car les fiers Bretons ont cette libert de langue et de plume
que rclament vainement aujourd'hui toutes les autres nations modernes.
Lord Henry tait d'ailleurs un orateur infatigable, et peu de membres du
parlement quittaient la salle des sances plus tard que lui.

21. C'tait bien l des supriorits, et alors il se disait,--c'tait
son faible, mais nullement son malheur,--que personne mieux que lui
n'tait peut-tre au fait des secrets de la cour, attendu que lui-mme
avait t ministre. Il se plaisait  faire part de son exprience;
surtout il brillait dans les momens de troubles. En un mot, il cumulait
les qualits qui procurent le plus de faveur: il n'avait pas cess
d'tre patriote, et avait t quelquefois en place.

22. Le gentil Espagnol lui plaisait  cause de sa gravit: il
considrait aussi beaucoup en lui l'air docile et gracieux avec lequel,
malgr sa jeunesse, il se rendait  ses raisonnemens, ou la fire
humilit qu'en d'autres cas il montrait en le contredisant. Henry
connaissait le monde; il ne voyait pas de dpravation dans des fautes
qui souvent, comme des herbes parasites, attestent la fertilit d'un
terrain: il faut pourtant que la premire moisson les fasse  jamais
disparatre;--autrement elles deviennent trop difficiles  extirper.

23. Ils parlaient donc ensemble de Madrid, de Constantinople et d'autres
semblables lieux loigns, o les peuples suivent toujours les ordres
qu'on leur donne, ou bien ont besoin de l'intervention trangre pour
s'en dispenser. Ils causaient aussi _chevaux_: Henry tait un bon
cuyer, comme la plupart des Anglais; il aimait les coursiers de race,
et Juan, en digne fils de l'Andalousie, conduisait un cheval aussi
facilement que les despotes conduisent un Russe.

24. Leur intimit se fortifiait dans les _routs_ de grand ton, dans les
dners diplomatiques et ailleurs encore;--car Juan, comme un des
premiers frres de la franc-maonnerie, se trouvait partout  sa place.
Henry avait la plus haute ide de ses talens, et ses manires
annonaient assez la noblesse d'extraction de sa mre. Or, tout le monde
accueille avec empressement celui dont l'ducation n'est pas infrieure
 la naissance.

25. _Blank-Blank[215] Square_,--car je ne veux pas, en dsignant les
rues, mettre sur la voie du _square_; les hommes; mdisans comme ils
sont, et toujours prts  mler leur ivraie au froment des auteurs,
pourraient m'accuser d'avoir fait de scandaleuses allusions (auxquelles
je n'ai jamais song)  des aventures amoureuses divulgues, ou qui
doivent bientt l'tre.--Je commence donc par dclarer que _Blank-Blank_
est le square o se trouvait l'htel de lord Henry.

[Note 215: C'est--dire _tel et tel, anonyme_. Le premier _blank_
remplace le nom de la rue, le second, celui du _square_.]

26. Il _est_ encore un autre charitable motif[216] pour conserver
l'anonyme aux squares et aux rues. Dans la capitale il se passe rarement
une saison sans que l'honneur de quelque illustre maison ne reoive de
graves et intestines atteintes;--dont la mdisance s'empresse de faire
son profit. Je pourrais trbucher, sans le savoir, sur une de ces
maisons,  moins de m'tre provisoirement enquis des squares les plus
chastes.

[Note 216: Byron emploie ici le vieux mot _bin_, troisime personne du
prsent du verbe _to be_ (tre), qu'on retrouve dans un charmant couplet
du _Cymbeline_ de Shakspeare, acte II, scne 3. coutez! coutez!
L'alouette chante aux portes du ciel, et Phbus se lve pour rafrachir
ses coursiers dans les sources qu'panche le calice des fleurs. La
marguerite commence  montrer ses yeux d'or; veillez-vous, ma douce
lady, avec tout ce qui est beau dans le monde. veillez-vous,
veillez-vous!

   _With every thing that pretty_ bin
   My lady sweet, arise.]

27. Il est vrai que je pourrais choisir Piccadilly[217], endroit o l'on
ne connat pas les _peccadilles_; mais, bons ou mauvais, j'ai des motifs
pour me tenir loign de ce chaste sanctuaire. Ainsi, je ne veux nommer
rue, place ou _square_, tant que je n'en aurai pas dcouvert une 
laquelle on ne puisse rien reprocher; en un mot; un temple virginal de
l'innocence de coeur. Telle est--Ma foi j'ai perdu mon plan de Londres.

[Note 217: Piccadilly est l'une des plus longues rues de Londres, et par
consquent de celles o les allusions indirectes seraient le plus
quivoques.]

28. Dans cet htel de lord Henry,  _Blank-Blank Square_, Juan tait un
hte _recherch_[218] et toujours bienvenu; le mme accueil se faisait 
plusieurs autres jeunes gens de famille,  quelques-uns qui n'avaient
pour armoiries que leur mrite ou leurs richesses, passeport toujours
excellent. D'autres encore devaient leur recommandation (la meilleure de
toutes,)  la mode. Souvent il suffit d'un habit bien fait pour obtenir
la prfrence sur tous les autres.

[Note 218: En franais.]

29. Puisque _le salut est dans la multitude des conseillers_, comme l'a
dit Salomon, ou quelqu'un pour lui, dans un moment de sagesse et de
gravit,--et chaque jour nous en fournit bien la preuve dans le
parlement, le barreau, les discussions verbales; en un mot, partout o
se peut dployer la sagesse collective. C'est mme la seule cause qu'on
puisse donner de l'opulence et de la flicit actuelle de la
Grande-Bretagne.--

30. Mais de mme que, pour les hommes, _le salut est ent sur le nombre
des conseillers_,--pour les dames, une socit nombreuse est la
sauvegarde de la vertu; ou si, du moins, elles viennent  chanceler,
l'embarras du choix augmente alors leur indcision;--la varit mme
leur prsente un obstacle. L'aspect d'une multitude de rochers _nous_
met plus en garde contre les naufrages: il en est ainsi des femmes; et
dussent quelques personnages s'en irriter, une runion de sots est la
mre de la sret.

31. Mais Adeline n'avait pas besoin d'un pareil bouclier, qui rellement
ne laisse plus rien  faire  la pure vertu ou  la bonne ducation. Sa
principale ressource tait dans la force de son ame, qui lui faisait
toujours apprcier la juste valeur de chaque homme. Quant  la
coquetterie, elle ddaignait d'en faire usage; sre d'tre admire, elle
coutait avec indiffrence les loges: c'tait pour elle un tribut de
tous les jours.

32. Pour tous, elle se montrait polie sans ostentation; pour
quelques-uns, elle tmoignait cette sorte d'attention, flatteuse il est
vrai, mais dont la flatterie ne peut porter la moindre atteinte  la
dignit de l'pouse ou de la jeune fille.--C'tait une aimable, une
naturelle et expressive dfrence pour ceux qui taient ou passaient
pour tre des esprits suprieurs,--et qui n'avait d'autre but que de
consoler ces soucieuses illustrations d'tre illustres[219].

[Note 219: Je ne puis m'empcher de relever ici M.A.P. Il traduit ce
vers

   _Just to console sad glory for being glorious_

par: Courtoisie suffisante pour consoler _de_ la triste gloire d'tre
glorieuse, ce qui est inintelligible. Puis, en note, il prtend qu'il y
a une _intention ironique dans ce plonasme_. Il n'y a, dans ce vers, ni
ironie ni mme plonasme: il n'y a qu'une belle pense.]

33. C'est,  dire vrai, sous tous les rapports et  quelques exceptions
prs, un pnible et redoutable apanage. Examinez le maintien de ces
personnages distingus qui furent ou sont aujourd'hui le point de mire
des louanges, louanges de perscution; examinez le plus vant lui-mme:
dans le cercle lumineux qui claire ce vivant laurier; que
reconnaissez-vous?--un sombre nuage recouvert d'or.

34. Adeline possdait encore cette srnit patricienne, polie dans ses
formes, et qui ne dpasse jamais la ligne des expressions naturelles.
C'est ainsi qu'un mandarin ne semble jamais trouver rien de beau;--du
moins se garde-t-il toujours de paratre agrablement surpris de quelque
chose.--Et il se peut faire que nous ayons pris ce genre des Chinois,--

35. Ou peut-tre bien d'Horace: son _nil admirari_ tait ce qu'il
appelait _l'Art du bonheur_, art sur lequel ne sont pas d'accord les
artistes, et qu'ils n'ont pas encore exploit avec grand succs. Quoi
qu'il en soit, il faut user de circonspection: on n'a rien, _certes_, 
redouter de l'indiffrence, tandis que dans la bonne socit un naf
enthousiasme est vraiment une morale ivrognerie[220].

[Note 220: _A moral_ imbriety. Notre mot _ivresse_, se prenant plus
souvent sous un point de vue moral, n'aurait pas compltement rendu
l'ide originale.]

36. Mais Adeline n'tait pas indiffrente, car (employons un lieu
commun), de mme que la lave d'un volcan recouvert de neige est plus
brlante,--_et_ _coetera_. Continuerai-je?--Non; je dteste de suivre 
la piste une mtaphore use, et j'abandonne celle d'un volcan, trop
frquemment employe. Pauvres volcans! combien ne vous avons-nous pas,
moi et d'autres, rveills, jusqu'au point de nous perdre entirement
dans vos fumes!

37. Un moment! et je vous offrirai une autre figure.--Une bouteille de
Champagne; qu'en dites-vous? Refroidie en glace vineuse, il ne reste
plus dans le centre que quelques gouttes, un verre  peu prs, d'une
immortelle rose; mais cette rose est au-dessus de tout prix, et c'est
la plus gnreuse qu'on ait jamais exprime de grappes gnreuses.

38. C'est toute la matire spiritueuse rduite elle-mme en
quintessence. Ainsi que les plus froids dehors peuvent concentrer dans
leur glace apparente un secret nectar, et tels sont bien des
gens--quoique pour le moment j'aie seulement en vue celle qui va offrir
 ma muse l'occasion toujours dsire de dbiter ses leons de
morale,--vos gens froids sont inapprciables une fois que vous avez
rompu leur maudite glace.

39. Mais, aprs tout, cette apparente froideur est le passage nord-ouest
qui conduit aux brlantes Indes de l'ame[221]. Tant que les bons
vaisseaux chargs de le dcouvrir n'auront pas exactement reconnu le
pole, il en rsultera (malgr les favorables prsages que fournissent
les efforts de Parry) que les explorateurs pourront fort bien chouer
sur un banc; et si le pole, au lieu de s'ouvrir devant eux, est
entirement ferm de glaces (chance fort possible), c'est un voyage ou
un quipage perdus.

[Note 221: Les fameux voyages du capitaine Parry  la recherche de ce
passage fixent, depuis plusieurs annes, l'attention de l'Europe.
Jusqu' prsent le succs est loin d'en tre incontestable.]

40. Et tandis que les jeunes novices feraient mieux (ainsi que ces
navigateurs) de croiser d'abord paisiblement sur l'ocan fminin: ceux
qui n'en sont plus  leur dbut devraient avoir assez de bon sens pour
rentrer au port avant que le tems n'ait arbor, devant leurs yeux, le
signal de son grisonnant pavillon. Il faut savoir dcliner le pass, le
terrible _fuimus_ de toutes les choses humaines, quand le dernier fil de
la trame de la vie est prt  se rompre entre l'hritier et la goutte
dvorante.

41. Mais il faut bien que le ciel s'amuse: ses amusemens sont parfois,
il est vrai, assez inhumains.--Il n'y faut pas rflchir.--Le monde,
aprs tout, justifie parfaitement (ne serait-ce que pour nous rendre
courage) l'assertion que tout est bien comme il est; et d'ailleurs cette
doctrine diabolique des Persans sur les deux principes, enfante autant
de doutes que toute autre doctrine qui jamais ait plaid pour ou contre
la foi.

42. L'hiver anglais,--finissant en juillet pour recommencer en
aot,--tait maintenant coul. C'est le paradis des postillons: les
roues s'branlent; on les voit voler sur toutes les routes,  l'est, au
sud,  l'ouest ou au nord. Mais qui s'intresse le moins du monde aux
pauvres chevaux de poste? L'homme rserve sa sensibilit pour lui-mme
ou pour son fils, si toutefois ledit fils n'a pas augment, au collge,
ses dettes plus que ses connaissances.

43. L'hiver de Londres[222] finit en juillet,--un peu plus tard
quelquefois. Ici, vous pouvez m'en croire, mettez-moi sur le dos toutes
les bvues qu'il vous plaira, je soutiendrai toujours qu'en ce moment ma
muse a l'infaillibilit d'un tuyau thermomtrique[223]. Notre baromtre,
en effet, n'est-il pas le parlement? Laissons les radicaux attaquer
chacun de ses actes, les sessions n'en sont pas moins notre seul
almanach.

[Note 222: C'est--dire les sessions du parlement. Le grand monde ne
quitte la capitale qu'aprs la fin des dbats parlementaires.]

[Note 223: _A glass of Weatherology_.]

44. A peine son mercure est-il descendu  zro,--allons! coches,
chariots, suite, bagage, quipages! les roues tourbillonnent de
Carlton-Palace  Soho[224]; heureux ceux qui ont pu trouver des chevaux
 louer! Les chemins  barrire sont dj surchargs de poussire, les
_parcs_ jaunissans respirent soulags de notre chevaleresque et
brillante gnration. Pour les industriels aux longs _mmoires_, et aux
figures plus longues encore, ils soupirent--en voyant les postillons
atteler les chevaux.

[Note 224: _Soho Square_, environ  un demi-mille du palais de Carlton.]

45. Eux et leurs mmoires, _Arcadiens tous deux_[225], sont remis aux
calendes grecques d'une autre session. Privs d'argent comptant, quelle
esprance, hlas! leur reste-t-il? eh! bien, la jouissance entire de
l'_esprance_, ou quelque gnreux _bon_, accord comme une faveur, 
longue date,--poque o ils pourront le renouveler--et le passer,
moyennant un grave ou lger escompte.--Ils peuvent encore se consoler au
moyen de quelque surcharge.

[Note 225: _Arcades ambo_.]

46. Mais ce ne sont que des niaiseries. Dj milord, assis les yeux
ferms en face de milady, donne de la tte  droite et  gauche. Allez!
allez! des chevaux! Tels sont les mots que l'on prononce, et les
coursiers sont changs aussi vite qu'aprs le mariage nos sentimens:
dj l'aubergiste, complaisant a rendu de la monnaie; les postillons
n'ont pas  se plaindre du _pour-boire_; seulement, avant que les roues
graisses ne recommencent leurs rvolutions, le garon d'curie
sollicite un lger souvenir.

47. On le lui accorde, et le valet de chambre, ce gentilhomme des
gentilshommes et des lords[226], monte sur le coussin de derrire avec
la gentilfemme de milady, adroitement mais plus modestement pare que la
plume d'un pote ne pourrait le peindre. _Cosi viaggiano i ricchi_[227].
(Excusez, par-ci, par-l, un petit salmigondis tranger; je veux vous
rappeler seulement que j'ai voyag; car  quoi bon voyager si ce n'est
pour apprendre  critiquer et  citer?)

[Note 226: La premire fois, gentilhomme, _gentleman_, doit se prendre
pour matre; la seconde, pour citoyen anglais. Tout le monde s'intitule,
en Angleterre, _gentleman_.]

[Note 227: Ainsi voyagent les riches.]

48. L'hiver de Londres et l't de campagne touchaient  leur terme. Il
est fcheux, peut-tre, quand la nature revt la mieux faite de ses
robes, de passer dans une assommante ville les plus beaux mois de
l'anne: il est fcheux que le rossignol gazouille ses derniers chants
avant que les patriotes, attentifs  d'ennuyeux et pnibles dbats,
puissent songer  leur vritable _contre_[228];--mais aussi pourquoi ne
peut-on chasser (si ce n'est aux alouettes) avant septembre?

[Note 228: _Country_, campagne et patrie.]

49. J'ai fini ma tirade. Tout le monde est parti; les deux fois deux
mille individus pour qui la terre a t faite ont disparu, afin de
pouvoir, comme ils disent, tre seuls,--c'est--dire, avec une trentaine
de domestiques, pour l'tiquette, et autant ou plus encore de visiteurs
attendus journellement par autant de couverts bien servis. Gardons-nous
d'accuser la vieille Angleterre de manquer aux lois de l'hospitalit!
chacun s'y trouve bien accueilli, pourvu seulement qu'il soit homme de
qualit.

50. Ainsi que le reste de leurs compres (ceux de la pairie[229]); lord
Henry et lady Adeline quittrent Londres: ils se rendirent  un superbe
manoir, gothique Babel d'un millier d'annes[230]. Nul ne pouvait plus
qu'eux se glorifier d'une ancienne origine; le tems avait march 
travers les hros et les beauts de leur race; des chnes aussi vieux
que leur gnalogie rendaient encore tmoignage de leurs anctres, et
chacun de ces arbres signalait une tombe referme.

[Note 229:

     _Like the rest of theirs compeers
   The Peerage_.]

[Note 230: C'est--dire monument gothique qui rappelait l'histoire
varie de mille ans.]

51. Chaque journal fit sur leur dpart un alina, et voil la gloire de
nos jours: il est triste qu'elle ne puisse rien obtenir de plus qu'un
_avertissement_ ou chose semblable[231]. Le bruit en est apais avant
que l'encre n'en soit dessche.--Le _Morning-Post_[232] en fit le
premier l'annonce: Aujourd'hui, dpart de lord H. Amundeville et de
lady A. pour leur rsidence de campagne.

[Note 231: Je dfie un Franais ou un Anglais, quel qu'il soit,
d'obtenir,  Paris ou  Londres, une rputation de vertu, de science ou
de mrite littraire, sans l'assistance pralable des journaux: je le
dfie encore d'obtenir, dans ces feuilles, la moindre mention honorable,
si lui, ses amis ou ses cliens, ne l'ont long-tems, humblement et
assidment sollicite. _Voil la gloire de nos jours. Such is modern
fame_.]

[Note 232: _Le Courrier du matin_, journal favori des salons.]

52. Nous entendons dire que les illustres htes se disposent 
recevoir, cet automne, une partie nombreuse et choisie de leurs nobles
amis. Nous savons mme de bonne source que dans ce nombre devront tre
le duc de D., qui y passera le tems des chasses; plusieurs autres
personnages favoris de la mode et de la fortune; et, de plus, l'envoy
secret de la cour de Russie, tranger de la plus haute distinction.

53. Nous voyons donc,--comment, en effet, douter du _Morning-Post_?
(dont les paragraphes ressemblent aux _trente-neuf_ articles de foi
toujours solennellement jurs  ceux qui y croient le plus[233]);--nous
voyons que notre aimable Hispano-Russe devait briller parmi ceux qui
allaient rflchir les rayons lumineux de lord Henry, et qui, suivant
l'expression de Pope, _avaient le courage de grandement dner_[234],
expression bizarre, mais juste.--Durant la dernire guerre, les papiers
citaient plutt les dners de cette espce que les tus ou les
blesss.--

[Note 233: La diffrence essentielle qui existe entre les diverses
communions protestantes et la communion catholique, c'est que les
premires ne reconnaissent aucune humaine autorit en matire de foi:
mais, par une contradiction bizarre, l'glise anglicane exige des
luthriens, des calvinistes, etc., un serment de croyance aveugle 
trente-neuf articles de foi, et ceux qui refusent de jurer sont
dpouills de la jouissance de tous les droits civiques.]

[Note 234: _Greatly daring dine_.

(POPE, _Satire_.)]

54. Ainsi, par exemple: Jeudi il y eut un grand repas auquel
assistrent lords A. B. C.--(Ici chaque comte ou duc se trouve dsign
par ses noms, aussi pompeusement que s'il avait remport quelque
victoire.) Et plus bas, dans la mme colonne, date de Falmouth: Nous
avons eu dernirement le rgiment _Slap-Dash_[235], si bien connu de la
renomme. Il a fait, dans la dernire action, des pertes que nous
regrettons. Les places vacantes sont remplies.--Voyez la _Gazette_.

[Note 235: Ce nom revient assez bien, ici,  celui de _brise-tout,
frappe-partout_, etc.]

55. Le noble couple se dirigeait vers _Norman-Abbey_[236], vieux,
trs-vieux monastre autrefois, et maintenant manoir plus vieux encore.
Son architecture offrait un rare et pompeux mlange de gothique, et tous
les artistes trouvaient fort peu de monumens qui lui fussent
comparables. Peut-tre tait-il situ sur un terrain trop bas, mais les
moines aimaient mieux se placer devant que _sur_ une montagne, afin de
mieux mettre  l'abri des vents leur dvotion.

[Note 236: Sous ce nom, le pote va dcrire l'_Abbaye de Newsteadt_.]

56. Il s'levait au sein d'une valle heureuse, couronne par de hautes
forts o, semblable  Caractacus ralliant son arme[237], le chne
druidique dressait contre les clats de la foudre ses grands bras
tendus. De ces ombrages on voyait s'lancer les divers habitans des
bois,--et, au lever du jour, le cerf aux rameaux altiers descendait,
suivi de toute sa famille, et venait se dsaltrer dans une source dont
le murmure ressemblait au gazouillement des oiseaux.

[Note 237: Voyez Tacite, _Annales_, liv. XII, 23-24.]

57. Devant le manoir reposait un lac profond, vaste, limpide et sans
cesse renouvel par un ruisseau qui doucement se frayait un chemin 
travers l'onde endormie. L'oiseau sauvage y cachait son nid dans les
joncs et les fougres; il venait confier sa couve  ce lit humide, et
des taillis inclins sur les bords tenaient leurs vertes figures fixes
sur le liquide cristal.

58. Le ruisseau se prcipitait ensuite en cascade prolonge, et faisait
jaillir des flocons d'cume, jusqu' ce que, calmant ses plus bruyans
chos,--semblable  l'enfant qu'on apaise,--il se perdt en chutes moins
violentes, et enfin en paisible filet. Ainsi tempr, il poursuivait son
cours tantt  dcouvert et tantt cachant  travers les bois ses
sinuosits: l, son onde tait diaphane; ici, elle semblait azure,
suivant la manire dont le ciel projetait les ombres.

59. Une haute vote qui jadis (au tems de l'glise romaine) recouvrait
la plus grande partie d'une aile, prsentait, maintenant  l'cart, un
imposant dbris d'architecture gothique. Malheureusement pour l'art,
l'aile n'tait plus debout et cette vot s'inclinait dj, mais sans
rien perdre de son orgueil, vers la terre. En contemplant cette ruine
vnrable, le coeur le plus dur se sentait mu et dplorait
involontairement le pouvoir du tems et des temptes.

60. Dans une niche, non loin du fate; taient jadis douze saints en
pierre sainte; mais ils taient tombs, non pas quand tombrent les
moines, mais plus tard, durant la guerre qui prcipita Charles de son
trne. Alors, chaque maison tait une forteresse,--comme nous
l'apprennent les annales de tant de familles teintes dans la personne
de ces braves _cavaliers_[238] qui combattirent vainement pour ceux qui
ne savaient abdiquer ni rgner.

[Note 238: _Cavaliers_ tait, sous Charles Ier, le sobriquet des
royalistes, et _ttes rondes_ celui des indpendans.]

61. Mais dans une niche plus haute encore, isole, mais dfendue par une
couronne; la Vierge, mre du Fils de Dieu, regardait  l'entour, en
tenant dans ses bras bnis son divin enfant. Je ne sais par quel hasard
elle s'tait maintenue quand tous les autres simulacres avaient t
renverss, mais elle semblait mtamorphoser en terre sainte le sol
qu'elle dominait. C'est l peut-tre une superstition vaine ou
grossire; mais les derniers vestiges du temple, quel qu'en soit le
dieu, inspirent toujours je ne sais quelles penses religieuses.

62. Creuse dans le centre; une immense fentre billait maintenant
dsole, et dpouille des vitraux de mille couleurs qui jadis
n'ouvraient passage qu' ces larges clats de lumire directement mans
du soleil, comme les ailes brillantes des sraphins. A travers ses
ciselures, gmissaient les vents, tantt furieux, tantt caressans[239];
et souvent le hibou venait chanter son antienne  la place o le choeur
entonnait des _alleluias_, maintenant touffs comme la flamme sous les
cendres.

[Note 239: Byron consacrait ces derniers accens de sa muse au souvenir
inspirateur de sa chre abbaye de Newsteadt. Si l'on vient  comparer la
premire pice des _Heures d'oisivet_  ces admirables strophes, on
trouvera que le talent du pote s'tait perfectionn, mais que son ame
tait reste la mme.]

63. Mais quand la lune tait  la moiti de son cours, et que le vent
traversait les cieux dans une seule direction, un murmure tranger  la
terre,--un accent mlodieux,--un son mourant glissait  travers l'norme
vote, se ranimait, puis expirait encore. Quelques-uns le prenaient pour
l'cho lointain de la cascade, rveill par la nuit et accord par les
murailles de l'ancien choeur;

64. D'autres pensaient qu'il fallait attribuer  quelque artifice
d'architecture, ou bien aux accidens de la destruction, le don fait 
cette ruine grise d'une voix mlodieuse: elle n'tait pas comparable 
celle qui sortait de la statue de Memnon, ds qu'elle tait chauffe
par les rayons du soleil gyptien; mais triste, et cependant sereine,
elle se prolongeait sur les arbres et sur la tour. Moi, j'en ignore la
cause, je ne veux pas mme l chercher; tel est le fait:--je l'ai,
jadis,--et peut-tre, hlas! trop entendue.

65. Au milieu de la cour murmurait une fontaine gothique, rgulire,
mais orne de curieuses dcoupures;--c'taient des figures bizarres
comme celles d'hommes masqus: ici, une espce de monstre, et l, un
personnage canonis. L'eau sortait de bouches grimacires faites en
granit, et ce petit torrent soulevait, en tombant dans un bassin, un
millier de bulles semblables  notre gloire frivole et  nos chagrins
plus frivoles encore.

66. Quant au manoir lui-mme, il tait vaste, imposant, et offrait plus
de traces monacales qu'ailleurs on n'en a su maintenir. Les
clotres[240], les cellules et, je pense, le rfectoire, taient encore
debout. Une petite chapelle parfaitement conserve, et d'un got exquis,
n'avait pas t juge indigne d'embellir l'ensemble: quant au reste, il
avait t rform, dtruit ou reconstruit, et il parlait maintenant des
barons plutt que des moines.

[Note 240: Toutes les ditions de la traduction de M.A.P. mettent
_cloches_ au lieu de _clotres_. C'est videmment une faute
d'impression, mais les diteurs auraient d la corriger ds la seconde
dition.]

67. De hautes salles, de longues galeries et des chambres spacieuses,
dont l'art n'avait pas toujours lgitim la runion, pouvaient, sans
doute, choquer le got d'un connaisseur; mais quand l'oeil les examinait
runies, cet ensemble, malgr l'irrgularit de toutes ses parties,
faisait la plus forte impression, du moins sur l'esprit de ceux dont les
yeux adhrent au coeur. Un gant nous merveille par sa taille, et nous
ne songeons pas, du premier abord,  examiner s'il a bien toutes les
proportions de la nature.

68. Parfaitement conservs, on voyait briller sur les murs des barons de
fer transforms,  la gnration suivante, en rangs soyeux de comtes
galans et pars de la jarretire. Des lady Mary, aux tendres et pudiques
couleurs, aux beaux et longs cheveux, conservaient aussi leurs siges
auprs de comtesses plus ges et plus richement vtues, et non loin de
quelques beauts de sir Peter Lely[241], dont les draperies justifient
du moins une admiration dsintresse.

[Note 241: Sir Peter Lely, peintre du dix-septime sicle, a fait les
portraits de toutes les dames de la cour de Charles II.]

69. On y voyait encore des juges en hermine formidable, et dont le front
ne semblait pas fortement inviter les accuss  esprer autant de leur
justice que de leur pouvoir; des vques qui n'avaient pas laiss un
seul sermon; des avocats gnraux au regard svre, et plus amis, si
j'en crois mon jugement, de la _chambre toile_ que de l'_habeas
corpus_;

70. Des gnraux arms de pied en cap, qui combattaient dans ces vieux
sicles de fer, o le _plomb_ n'tait pas encore le souverain arbitre;
d'autres, avec la perruque des braves compagnons de Marlborough, paisse
comme douze de celles de nos tems dgnrs; des courtisans avec une
baguette blanche ou une clef d'or; de nouveaux _Nemrodes_[242], dont la
toile avait  peine pu retracer les coursiers; et,  et l, quelque
patriote intgre et austre, n'ayant pu obtenir la charge qu'il avait
pniblement sollicite.

[Note 242: De _violens_ chasseurs.]

71. Mais, pour distraire la vue, fatigue de tant de gloire hrditaire,
on trouvait a et l un _Carlo Dolce_, un Titien ou un groupe heurt du
sauvage Salvator Rosa: l foltraient les enfans de l'Albane; ici la mer
brillait des lumires ocaniques de Vernet, et, plus loin, l'histoire
des martyrs vous glaait d'effroi, comme si, pour les peindre,
L'Espagnollet et plong sa brosse dans tout le sang de tous les
batifis.

72. De ce ct s'tendait dlicieusement un paysage de Claude Lorrain;
de cet autre, l'obscurit de Rembrandt luttait contre la lumire
elle-mme, sans dsavantage; ou la couleur sombre du sombre Caravage
venait brunir quelque maigre et stoque anachorte.--Mais que vois-je?
c'est un Teniers qui essaie d'offrir  nos yeux des tableaux plus
sduisans: son gobelet au large bord m'a vraiment rendu aussi altr
qu'un Danois[243] ou un Hollandais.--Hol! qu'on m'apporte un flacon de
vin du Rhin.

[Note 243: Si je ne me trompe, _vos Danois_ sont un des peuples cites,
par Iago, _pour exceller dans l'art de boire._[243a]

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 243a: Voyez _Othello_, act II, sc. 3, non pas dans la traduction
de Letourneur, qui a _dcid_ que le passage auquel Lord Byron fait
allusion n'avait _aucun sens_, et en consquence n'a pas jug  propos
de le traduire, mais dans le texte original.--CASSIO (aprs avoir
entendu chanter Iago): Par le ciel, voil une excellente
chanson.--IAGO: Je l'ai apprise en Angleterre, o vraiment sont les plus
_forts_ buveurs du monde. Vos Danois, vos Allemands et vos gros ventres
de Hollandais ( boire donc!) ne sont rien prs des Anglais.--CASSIO:
Comment! les Anglais sont si bons buveurs?--IAGO: Ils vous _avaleraient_
avec facilit les Danois ivres-morts; ils mettraient  bas les Allemands
en un tour de main, et ils feraient rendre gorge aux Hollandais avant
qu'on n'et rempli une quatrime pinte..... Oh! le bon pays que
l'Angleterre!

On sent que de pareilles tirades devaient exciter les gros clats de
rire de John Bull.]

73. Oh! lecteur, si tu as bien voulu lire,--et si tu sais qu'il ne
suffit pas d'peler, ou mme lire; pour mriter le nom de lecteur, mais
qu'il est d'autres vertus dont nous avons tous deux galement besoin: la
premire, c'est de commencer par le commencement,--condition fort dure 
la vrit; la seconde, c'est de continuer; la troisime, c'est de ne pas
commencer par la fin,--ou, dans ce dernier cas, de finir au moins par le
commencement.--

74. Lecteur! tu viens de montrer bien de la patience, pendant que, sans
les moindres remords de rime ou de crainte, j'ai construit un difice et
l'ai si minutieusement dtaill, que Phbus doit me prendre pour un
vritable crieur d'enchres. Que dans les tems les plus reculs les
potes aient eu la mme habitude, c'est ce dont on peut se convaincre
par le _Catalogue de vaisseaux_ que nous a donn Homre; mais il faut 
un simple moderne plus de modration,--ainsi je vous fais grce des
meubles et de la vaisselle.

75. Le mrissant automne arriva; avec lui, et pour jouir de ses
douceurs, arrivrent les htes attendus. Les pis sont tranchs, les
domaines sont pleins de gibier. Dj le chien d'arrt furte et le
chasseur en veste rousse bat les champs;--son oeil a la prcision de
celui du lynx; sa carnassire se gonfle; il fait des coups
_magnifiques_. Ah! perdrix grises! ah! glorieux faisans! ah! surtout
vous, mchans braconniers!--ignorez-vous donc qu'il n'est pas de
_chasse_[244] pour les paysans?

[Note 244: _'Tis no sport for peasants. Sport_ signifie en mme tems
_chasse_, et toute espce de plaisirs.]

76. L'automne anglais n'offre pas, il est vrai, des sentiers bords de
vignes et de ces longues guirlandes chres  Bacchus, o s'entrelacent
des grappes vermeilles comme dans les pays chris du dieu de la posie
et de la lumire; mais il prsente un choix des vins les plus choisis et
les plus chrement pays, tels que le Bordeaux lger ou le vigoureux
Madre. Si la Grande-Bretagne se plaignait de ses frimas, nous pourrions
donc lui dire qu'aprs tout la meilleure des vignes est la cave.

77. D'ailleurs, si elle n'a pas cet aspect serein qui, dans le midi,
donne aux derniers jours d'automne l'air d'annoncer un second printems,
et non un hiver refrogn,--l'Angleterre est du moins alors une mine de
jouissances intrieures:--elle a l'avantage de brler les premiers
charbons _de mer_[245] de l'anne, et,  l'extrieur, ses fruits
parviennent  une complte maturit; ils gagnent mme en jaune tout ce
qu'ils perdent en vert.

[Note 245: Le charbon de terre, ainsi appel parce que l'Angleterre le
reoit du continent.]

78. Et pour ce qui regarde la _villeggiatura_[246] effmine,--plus
peuple d'animaux encorns[247] que de chiens courans, elle a les
plaisirs de la chasse, plaisirs si vifs, qu'ils seraient capables de
dcider un saint  jeter l son rosaire pour se joindre  la joyeuse
troupe des chasseurs. Nembrod lui-mme et quitt les plaines de
Dura[248] pour venir endosser nos vestes d'automne.--En un mot, si l'on
n'y voit pas de sangliers, on y trouve, en revanche, une rserve de
_porcs_[249] apprivoiss, auxquels on devrait bien donner la chasse.

[Note 246: Les campagnes. Le pote leur donne ici l'pithte
d'_effmines_, parce qu'il n'y voit que les chteaux des nobles
propritaires et les plaisirs dont ils deviennent le centre pendant
l'automne.]

[Note 247: Non-seulement les bestiaux ruminans, mais surtout les cerfs,
les chevreuils, etc.]

[Note 248: Ou _Dara_, plaine d'Assyrie, o plus tard Nabuchodonosor fit
placer la statue d'or que ne voulurent pas adorer les trois jeunes
Hbreux. (Voyez Daniel, ch. III, v. i.)]

[Note 249: Le mot _bore_, porc, sert  dsigner, en Angleterre, ceux
qu'en France nous appelons plus volontiers _nes_.]

79. Les nobles htes rassembls  l'abbaye taient (le beau sexe
d'abord) la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse Crabby, les ladies
Scilly et Busey,--miss Eclat, miss Bombazeen, miss Mackstay, miss
O'Tabby et mistress Rabbi, la femme du riche banquier:--ajoutons
l'honorable mistress Sleep, qu'on et prise pour un agneau blanc, et qui
n'tait qu'une brebis noire;

80. Et d'autres comtesses de... _nant_,--mais de rang[250], en mme
tems la _lie_ et l'lite des socits: elles s'y glissaient, comme l'eau
filtre dans une citerne, entirement pure et dcharge de ses ordures
primitives; ou comme le papier converti en argent par la banque.
N'importe comment ni pourquoi, le mme _passeport_ garantissait les
_passes_ et le pass; car le beau monde n'est pas moins cit pour sa
tolrance que pour sa pit;

[Note 250: _Of_ blank,--_but rank_.]

81. C'est--dire, jusqu' un certain point, et ce point est de la plus
difficile ponctuation. Il semble que les apparences forment le gond sur
lequel roule la haute socit. Jamais on n'y entend l'explosion: _Sors
d'ici, sorcire_[251]! Chaque Mde a, pour la dfendre, un Jason; et
pour revenir au _point_, avec Horace et le chantre de _Morgante: Omne
tulit punctum_ qu _miscuit utile dulci_[252].

[Note 251: _Witch_, sorcire, se prend aussi pour _trompeuse, femme qui
en impose_.]

[Note 252: _Celle-l_ russit de tout point, qui mle l'utile 
l'agrable.]

82. Je ne puis tracer avec exactitude leur systme de justice, mais il
offre certainement quelques rapports avec la loterie. J'ai vu une femme
vertueuse crase par le pur effet des intrigues d'une coterie[253], et,
dans une autre occasion, une matrone telle quelle[254] dfendre
hardiment et heureusement sa place honorable dans le monde, y briller
comme la _Siria_[255] de cette sphre, et chapper, avec un peu
d'adresse, aux plus lgres railleries.

[Note 253: Toutes les ditions de la premire traduction portent
_loterie_ au lieu de _coterie_. (Voyez la note de ce chant, str. 66.)]

[Note 254: _A_ so-so _matron_.]

[Note 255: Fminin forg de _Sirius_, ou le _Grand chien_, la plus
brillante des constellations.]

83. Et j'en ai vu plus que je n'en dis:--mais voyons ce que va devenir
notre _villeggiatura_. La runion peut se composer de trente-trois
personnes de la plus haute classe,--les vritables bramins du ton. J'en
ai dj cit un petit nombre, non pas dans l'ordre de leur rang, mais
suivant les inspirations du hasard ou de la rime. Dans le nombre se
trouvaient, par voie de contraste, quelques Irlandais _absens_[256].

[Note 256: _Absentees_. Ce mot s'applique spcialement aux personnes qui
ngligent de paratre dans les runions o les appellent leurs
fonctions. Byron ici fait allusion aux lords qui quittrent l'Irlande en
assez grand nombre, pendant le dernier voyage de Georges IV dans cette
le, afin de se dispenser de lui faire leur cour.]

84. L se trouvait encore _Parolles_[257], duelliste lgal, qui borne le
thtre de ses exploits au snat et au barreau: si vous l'appelez dans
une autre lice, vous le trouverez beaucoup plus friand des dbats que
des combats. Il y avait le jeune pote Bach Rhyme, dont le nom tait
rcemment clbre, et qui brillait comme une toile de six semaines. Il
y avait lord Pyrrhon, ce fameux indpendant, et sir John Pottle-Deep,
cet excellent buveur.

[Note 257: Byron semble vouloir ici dsigner le fameux Brougham, membre
du parlement, rdacteur de la _Revue d'dimbourg_,  l'poque des
dmls du pote avec ce journal. (Voyez aussi la strophe 15 du ch. X.)]

85. Le duc de Dash, qui tait un duc _bien compltement
duc_[258]:--douze pairs, comme  la cour de Charlemagne,--si bien pairs
de corps et d'esprit, qu'il n'y avait pas d'oeil ou d'oreille qui pt les
prendre pour des _commoners_[259]; les six misses Rawbolds,--chres et
jolies cratures, tout gosier et sentiment, dont le coeur aspirait moins
aprs un couvent qu'aprs quelque coronet;

[Note 258: _Duke_ ou _duche_ rpond aussi, en anglais,  notre mot
_canard_; c'est cette double signification que le pote applique ici 
milord _Dash_.]

[Note 259: Le mot _commoner_ se dit quelquefois de tous les citoyens qui
ne sont pas pairs de la Grande-Bretagne, mais plus spcialement des
membres de la chambre des communes. On sait que Pitt, avant de consentir
 recevoir le titre de lord Chatham, se glorifiait de celui de _grand
commoner_, et qu'il se repentit bien amrement, par la suite, de l'avoir
perdu.]

86. Quatre honorables misters dont l'_honneur_ prcdait beaucoup plus
qu'il ne suivait les noms[260]; le chevalier de la Ruse, que la France
et la fortune avaient daign jeter sur nos rivages, et qui avait, pour
amuser la socit, un talent incomparable; mais les clubs trouvaient
trop que sa gat tait son affaire srieuse, car,--telle tait la magie
de son amabilit,--les ds eux-mmes semblaient charms par l'effet de
ses reparties:

[Note 260: C'est--dire plus honorables de nom que d'effet.--Le titre de
_mister_, immdiatement au-dessous de celui de sir, rpond assez bien 
notre vieux _messire_.]

87. Dick[261] Dubious, ce mtaphysicien, amant de la sagesse et de la
bonne chre; Angle, le soi-disant gomtre; sir Henry Sylver-Cup, le
grand vainqueur aux courses de chevaux; le rvrend Rodomont Prcisien,
moins ennemi des pchs que des pcheurs; et lord Auguste
Fitz-Plantagenet, capable de tout, et surtout de faire des gageures:

[Note 261: Pour Rich, Richard, comme prononcent les enfans.]

88. Puis Jack Jargon, le gigantesque officier aux gardes; le gnral
Fire-Face, clbre dans les camps, grand tacticien, et non moins grand
homme de guerre, le mme qui, dans la dernire guerre, avait tu moins
d'_yankees_[262] qu'il n'en avait mang; cet amusant juge de Galles,
Jefferies Hardsman, si profondment pntr de la gravit de son office,
que jamais, lorsqu'un accus venait recevoir sa condamnation, il ne
manquait de lui dire, pour le consoler, le petit mot pour rire[263].

[Note 262: Quand les Anglais abordrent pour la premire fois en
Amrique, les Indiens prononaient leur nom _Yonguish_ au lieu de
_English_. De l vient le sobriquet _Yankees_, donn aux
Anglo-Amricains.]

[Note 263: Le fameux Jefferies, dont le nom est devenu une cruelle
injure, avait la mme habitude, et les accuss n'eurent jamais un juge
plus plaisant que lui.]

89. La bonne compagnie est vraiment un chiquier:--on y voit des rois,
des reines, des vques[264], des cavaliers, des filous[265] et des
usuriers[266]. Le monde lui-mme est un jeu, et n'tait que les
marionnettes y dansent avec les fils de leur choix, je lui trouverais
beaucoup de rapports avec les tours du joyeux Polichinelle. Vous voyez
que ma muse est un lger papillon sans dard et sans dessein de nuire:
elle voltige dans les airs, et ne se pose que rarement.--Si elle tait
un frlon, elle verrait peut-tre des vices qui l'irriteraient.

[Note 264: La pice que nous appelons _fou_, les Anglais l'appellent
_bishop_, vque.]

[Note 265: _Rook_ signifie un _fripon_ et une _tour_. C'est un vieux mot
franais qu'on trouve encore dans Brantme.]

[Note 266: _Pawns_, chez nous les _pions_.]

90. J'oubliais,--mais j'avais tort,--un orateur, le dernier de la
session[267], qui avait convenablement dbit un beau discours
d'apparat, sa premire, sa virginale tentative de discussion. Les
journaux retentissaient encore de ce dbut[268]; il avait fait une vive
impression; on le comparait  tous ceux qui, chaque jour, sont
considrs comme _le meilleur premier discours qu'on ait jamais fait_.

[Note 267: C'est--dire celui qui avait prononc le dernier discours de
la session.]

[Note 268: Toutes les ditions de la premire traduction portent _dbat_
au lieu de _dbut_; c'est encore une faute d'impression. Nous ne
remarquons quelques-unes de ces grossires ngligences typographiques
que pour apprendre au lecteur  ne pas trop se fier aux pompeuses
_annonces_ des gazettes.]

91. Fier de ses _coutez_! fier de son vote et de la perte de sa
virginit oratoire; fier de son savoir (justement assez tendu pour lui
fournir des citations), il se complaisait dans sa gloire cicronienne.
Il avait, pour apprendre des mots, une mmoire excellente; il possdait
tout l'esprit ncessaire pour tramer un calembourg ou conter une
histoire: dou, d'ailleurs, d'un lger mrite et d'une norme
effronterie, il venait maintenant, _orgueil de sa contre_, visiter
lui-mme la contre[269].

[Note 269: Jeu de mots sur _country_, campagne et patrie.]

92. Il y avait encore deux beaux-esprits d'une rputation universelle;
c'tait Longbow d'Irlande, et Strongbow de Tweed[270], tous deux
lgistes et tous deux ayant reu une excellente ducation. L'esprit de
Strongbow tait plus raffin; Longbow tait dou d'une imagination
riche, belle et fougueuse comme un coursier indompt, mais quelquefois
trbuchant sur une pomme de terre[271];--mais les excellentes
productions de Strongbow n'auraient pas t indignes de Caton.

[Note 270: Grande rivire d'cosse. Lord Byron veut videmment peindre
ici, sous le nom de Longbow et de Strongbow, Thomas Moore et Walter
Scott.]

[Note 271: C'est--dire se laissant garer par les prjugs de son pays
(voyez la note de la strophe 7, chant IX). Moore a fait beaucoup de
prose et de vers  la gloire de l'Irlande: on l'accuse d'avoir trop peu
respect les lois de la dcence, si rigoureuses en Angleterre.]

93. Strongbow ressemblait  un clavecin nouvellement accord; Longbow
avait les caprices d'une harpe olienne qui, touche par les vents du
ciel, fait entendre une mlodie, tantt vulgaire et tantt ravissante.
Jamais vous n'auriez voulu changer un mot aux conversations de
Strongbow; vous pourriez, au contraire, critiquer quelques phrases de
Longbow: mais tous deux avaient un esprit suprieur;--l'un par sa
nature, l'autre par son ducation; celui-ci par son ame,--et son rival
par sa tte.

94. Si cette masse vous semble trop htrogne pour l'agrment de la
mme maison de campagne, n'oubliez pas du moins qu'une runion
d'originaux vaut bien mieux qu'un monotone et ennuyeux tte  tte. Ils
ne sont plus, hlas! ces beaux jours de la comdie, qui runissaient les
_fous_ de Congrve aux _btes_ de Molire[272]. La socit s'est
perfectionne au point de ne pas laisser plus de varit dans les moeurs
que dans les costumes.

[Note 272: Les travers dont Congrve s'est moqu dans ses comdies ne
sont pas gnraux et de tous les tems, comme la plupart des ridicules
exploits par Molire. Congrve, aujourd'hui surtout, ne semble s'tre
mogu que des _fous_; mais Molire a mis en scne, de prfrence, de
bons et crdules personnages toujours dups par les fripons. M. Auger
n'a pas manqu d'indiquer cette diffrence entre le premier auteur
comique de l'Angleterre et le premier auteur comique du monde. (Voyez
l'excellent _Discours sur la comdie_, qu'il a plac en tte de sa
grande dition de Molire.)]

95. Les ridicules sont maintenant laisss en paix,--non qu'ils aient
disparu, mais parce qu'ils sont trop insipides: les professions ne sont
plus caractristiques; on ne trouve plus rien  exprimer du fruit de la
folie, et bien qu'il y ait abondance de sottises, elles sont si fades
qu'elles ne valent pas la peine d'tre releves. La socit est devenue
une horde police divise en deux grandes tribus, les _ennuyeux_ et les
_ennuys_[273].

[Note 273: _The_ bores _and_ bored. La signification spciale du mot
_bore_ rpond, comme je l'ai dj remarqu,  celle de _porc_; mais il
se dit aussi fort bien des _sots_, des lourdauds et des fcheux. Quant 
l'adjectif _bored_, il signifie aussi _perc de part en part_, et peut
servir  designer ceux que nous appelons _des paniers percs_: dans
cette dernire intention, les _bores_ seraient les gros propritaires,
et les _bored_ le reste du peuple.]

96. Mais nous voici, de fermiers, devenus glaneurs, et ce sont les pis
rares, mais parfaitement cultivs, de la vrit que nous glanons.
Puissiez-vous, dans ce cas, gentil lecteur, tre l'opulent Booz, et
moi--la modeste Ruth. Je pousserais plus loin mes citations, si
l'criture ne me le dfendait. Dans ma jeunesse, je fus fortement frapp
de cette sentence de mistress Adams: Hors de l'glise on ne peut, sans
blasphme, citer l'criture[274].

[Note 274: _Mrs. Adams rpliqua  M. Adams que c'tait un blasphme de
parler de l'criture hors de l'glise_ (Joseph Andrews, derniers
chapitres). Ce dogme tait enseign  un homme--le meilleur chrtien
d'aucun livre.

(_Note de Lord Byron_.)]

97. Mais, dans ce vil sicle de paille, nous glanons ce que nous
trouvons, quand mme nous ne pourrions esprer de le moudre.--Il ne faut
pas oublier ici l'aimable bavard, le fameux discoureur Kit-Cat qui, dans
son livre de lieux communs, prparait chaque matin ce qu'il devait dire
le soir. De grce, _coutez,  coutez-le--pauvre ombre, hlas_[275]! A
combien de contre-tems ne sont pas sujets ceux qui tudient leurs _bons
mots_!

[Note 275: Ici Byron, se reprsentant tous les accidens qui peuvent
assaillir les conteurs de bons mots et de calembourgs, commence par
citer plaisamment deux vers de la scne V d'_Hamlet_, premier acte. Nous
sommes obligs de reproduire ici ce passage pour l'claircissement de
notre texte.

L'OMBRE.--Regarde-moi.

HAMLET.--J'obis.

L'OMBRE.--L'heure va sonner o je serai forc de retourner au milieu des
flammes sulfureuses et dvorantes.

HAMLET.--_Pauvre ombre, hlas_!

L'OMBRE.--Ne me plains pas, mais prte une oreille attentive  ce que je
vais te rvler..... Je suis l'esprit de ton pre, condamn  errer
pendant un certain tems de la nuit, et le jour  tre la proie des
flammes. S'il ne m'tait pas dfendu de raconter les secrets de ma
prison, je te ferais un rcit dont le moindre mot dchirerait ton ame,
glacerait ton jeune sang, ferait que tes yeux, semblables  des toiles,
sortiraient de leur orbite, et que les tresses boucles et arranges de
ta chevelure se hrisseraient sur ton front comme les dards du
porc-pic; mais ces ternelles souffrances ne doivent pas tre portes 
des oreilles de chair et de sang. _coute, coute,  coute_! Si jamais
tu as t l'amour de ton cher pre, etc.--Cette scne est si belle, que
je suis fch de ne pouvoir justifier une plus longue citation.]

98. D'abord il faut,  force de dtours, qu'ils amnent la conversation
 leur calembourg; secondement, ils doivent tre sans cesse  la piste
de l'occasion, ne jamais laisser passer un seul _pouce_ sans _prendre
aussitt une aune_[276],--et, s'il est possible, faire une grande
sensation; troisimement, ils doivent craindre de reculer devant les
malins causeurs qui veulent se mesurer avec eux, et toujours avoir soin
de saisir le dernier mot, qui certainement est le plus important.

[Note 276:

   _Nor_ bate (_abate_) _theirs hearers of an_ inch
   _But take an ell_.--

Byron donne ici un exemple de calembourg. _Inch_ exprime plutt ici _la
plus petite chose, le plus petit mot_; mais il fallait conserver le jeu
de mots.]

99. Les htes taient donc lord Henry et sa dame; les convis, ceux que
nous venons de dpeindre. Leur table aurait engag les ombres  passer
le fleuve du Styx pour venir assister  des repas plus substantiels;
mais je ne veux pas m'endormir sur les rtis ou les ragots, bien que
toutes les histoires du monde attestent que pour l'homme,--ce dvorant
pcheur,--le vrai bonheur, depuis qu've s'est avise de manger une
pomme, dpend beaucoup du dner.

100. Tmoin la terre o coulaient _des ruisseaux de lait et de miel_, et
qui fut accorde aux famliques Hbreux. Depuis,  cette passion nous
avons ajout celle de l'or, seul plaisir qui satisfasse notre attente.
La jeunesse s'vanouit et emporte avec elle le soleil de nos jours;
matresses et parasites, tout cesse bientt de plaire; mais  toi!
coffre-fort ambrosial, qui jamais consentirait  te perdre,  l'ge o
nous ne pouvons plus user ni mme abuser de toi?

101. Les hommes partaient de bonne heure pour la chasse; les jeunes
gens, parce qu'un fusil est, aprs le jeu et les fruits, la premire
chose que les enfans aiment, et les hommes d'un ge mr, pour abrger la
longueur du jour, car l'_ennui_[277], quoique sans nom dans notre
idiome, est une plante d'origine anglaise.--Au lieu du mot nous avons la
chose, et nous laissons aux Franais le soin de dsigner ce redoutable
billement qu'il n'appartient pas au sommeil de dtruire.

[Note 277: En franais.]

102. Les vieillards se promenaient dans la bibliothque, feuilletaient
les livres et discutaient le mrite des tableaux; ils faisaient
piteusement un tour de jardin et donnaient divers avis sur la
disposition des serres; ils montaient les bidets dont le trot leur
semblait le moins dur; ils lisaient les papiers du matin; ils
attachaient sur leur montre un regard impatient, et,  soixante ans,
soupiraient, chaque jour, aprs le retour de la sixime heure[278].

[Note 278: Jeu de mots entre _six_ti, soixante, et _six_, six.]

103. Mais personne n'tait _gn_[279]. La grande heure de la runion
tait sonne par la cloche du dner: jusqu' ce moment, tous taient
matres de leur tems.--Ils pouvaient, en commun ou dans la solitude,
essayer,  leur guise, de tromper les ennuis du jour, secret connu de
bien peu de monde. Chacun se levait, s'habillait quand il le jugeait 
propos, et djeunait quand, o et comment il l'entendait.

[Note 279: En franais.]

104. Les dames,--les unes _rougies_, les autres un peu ples,
disposaient toutes de l'emploi des matines. S'il faisait beau, elles
caracolaient ou se promenaient; si le tems tait contraire, elles
lisaient, contaient des histoires, chantaient ou rptaient la dernire
contre-danse parvenue du continent, raisonnaient de la mode qui devait
le plus probablement venir et de la meilleure manire de porter les
bonnets; ou bien encore, elles exprimaient d'un griffonnage de douze
pages une petite lettre, qui allait rejeter sur chacun de leurs
correspondans le fardeau de la premire dette  acquitter.

105. Quelques-unes avaient des amans, toutes des amis, dont elles
taient loignes. Il n'est rien sur la terre, et presque dans le
ciel,--attendu qu'il est infini; de comparable aux ptres des dames:
j'aime beaucoup, je l'avoue, les mystres du missel fminin; tel qu'un
_credo_, jamais il ne dveloppe ce qu'il expose, et il est fertile en
ruses comme le sifflet d'Ulysse, quand il gara le pauvre Dolon.--C'est
 vous de bien peser vos rponses  de pareilles lettres[280].

[Note 280: Voyez, au dixime livre de l'_Iliade_, comment Ulysse
parvient  arracher  Dolon le secret des projets d'Hector.]

106. On trouvait aussi des billards, des cartes, mais pas de ds,--les
gens d'honneur ne jouant que dans les clubs;--des barques quand l'eau
n'tait pas emprisonne, des patins quand la glace la recouvrait et que
la rigueur du froid faisait perdre la piste du gibier. On pouvait encore
goter les plaisirs de la pche  la ligne[281], ce vice solitaire, quoi
qu'en ait dit ou chant Isaac Walton. Je voudrais qu' son tour le
vieux, cruel et raffin maraud et eu dans la mchoire un hameon tir
par quelque pauvre petite truite[282].

[Note 281: M.A.P. a nglig de traduire le mot _angling_ ( la ligne).]

[Note 282: Au moins cela lui aurait donn une leon d'humanit. Cet
impitoyable sentimental, qu'il est aujourd'hui de bon ton de citer (dans
les romans), afin de faire preuve de vritable got pour les innocens
plaisirs et les vieilles ballades, nous apprend  coudre des grenouilles
et  leur casser les os, comme des moyens de perfectionner l'art de la
ligne, le plus cruel, le plus insipide et le plus stupide de tous les
prtendus plaisirs. Ils nous parlent des charmes de la nature, mais le
pcheur de cette espce n'a en vue que son plat de poisson: il n'a pas
le loisir de perdre un instant de vue la surface de l'eau, et une seule
_morsure_ vaut mieux pour lui que le plus beau paysage du monde;
d'ailleurs, il y a plusieurs sortes de poissons qui ne mordent que
pendant les tems de pluie. La pche de la baleine, du requin et du thon
offre en elle-mme quelque chose de noble et de hasardeux; celles du
filet et de la nasse sont plus humaines et plus utiles;--mais la ligne!
Un pcheur  la ligne ne saurait tre un bon homme.

_Un des meilleurs hommes que j'aie connu,--d'un esprit aussi humain,
aussi dlicat, gnreux et excellent qu'homme du monde, tait pcheur 
la ligne; mais il faut ajouter qu'il pchait avec des mouches peintes,
et qu'il tait incapable d'adopter les extravagantes ides d'I.
Walton_.

Cette note est d'un de mes amis auquel j'avais donn  lire mon
manuscrit.--_Audi alteram partem_. Je la laisse pour modifier ma propre
observation.

(_Note de Lord Byron_.)]

107. Avec le soir arrivaient le banquet et le vin, la conversation, les
duos, moduls par des voix plus ou moins divines (ce souvenir fait
encore aujourd'hui tressaillir mon coeur ou ma tte). Quatre miss
Rawbolds brillaient dans les allgros; les deux plus jeunes couraient,
de prfrence,  la harpe,--parce qu'au charme de la musique elles
joignaient celui de la pose gracieuse de leurs cous, de leurs bras et de
leurs mains ravissantes.

108. De tems en tems (mais rarement les jours de sortie, les hommes
tant alors trop fatigus) la danse faisait voltiger quelques jolies
sylphides. On se pressait d'changer de petits mots; on raillait,--mais
sans oublier les convenances; on applaudissait avec mesure  des charmes
qu'il tait impossible ou possible de ne pas admirer, et cependant les
chasseurs poursuivaient encore, dans leurs rcits, le fin renard; puis
discrtement se retiraient-- dix heures.

109. Dans un coin cart, les politiques raisonnaient de l'univers et
fixaient la marche de toutes les sphres: les plaisans guettaient
l'instant de montrer leur savoir-faire et de glisser adroitement leur
_bon mot_. Ils ont vraiment bien peu de repos, les faiseurs d'esprit;
souvent ils gardent une simple malice des annes entires avant de
trouver l'occasion de la placer, et mme alors il suffit d'un lourdaud
pour la leur ter[283].

[Note 283: Ou bien encore, comme nous disons en France, _elle va mourir
dans l'oreille d'un sot_.]

110. Mais, dans notre socit, tout tait aristocratique et de bon ton;
tout tait civil, froid, inanim comme une figure de Phidias, tire d'un
marbre antique. Nous n'avons plus de ces _squire_ Western[284] du bon
vieux tems, mais nos Sophie, si elles sont moins romanesques, sont aussi
belles ou mme plus belles  voir. Nous n'avons plus des lurons[285]
aussi accomplis que Tom-Jones, mais en revanche, des _gentlemen_ 
corsets, droits comme des pieux.

[Note 284: _Squire_, cuyer.--Nous connaissons tous le bon _Western_ et
l'aimable _Sophie_ de Tom-Jones.]

[Note 285: _Black-guard_ (mot  mot noire-garde) rpond assez bien 
notre mot _luron_ ou _polisson_. Je crois que c'est de lui que vient le
mot _blagueur_, fort usit dans la dernire classe du peuple.]

111. On ne se sparait jamais tard, c'est--dire jamais aprs
minuit,--le midi de Londres. A la campagne, les dames gagnent leur lit
avant que la lune ne commence  plir. Paix et sommeil  chaque fleur
referme!--et puisse bientt la rose retrouver au fond d'une alcove ses
vritables couleurs; le long repos sait le mieux nuancer les belles
joues, et--du moins, pour quelques hivers, il peut ter au fard de son
prix.




Chant Quatorzime.


1. Seulement, si, de l'immense abme de la nature ou de nos penses,
nous pouvions tirer une seule certitude, le genre humain peut-tre
dcouvrirait le fil qui le fuit sans cesse;--mais alors il
bouleverserait plus d'une excellente philosophie, car les systmes se
dvorent les uns les autres. Ils ressemblent au vieux Saturne,--qui
digrait mme des pierres quand, au lieu de ses enfans, sa pieuse moiti
lui en prsentait  ses repas.

2. Mais tout systme offre l'inverse des djeuners de Titan; il dvore
ses grands parens, malgr la difficult d'une pareille digestion. Et, je
vous prie, aprs toutes les recherches ncessaires, avez-vous jamais
arrt, sur un seul point, votre conviction? Revenez donc sur l'histoire
du pass, avant de prendre fait et cause pour une dmonstration, ayant
de la dclarer la meilleure de toutes. L'une des plus videntes vrits,
c'est qu'il ne faut pas se confier au tmoignage de nos sens: or, quels
sont vos autres moyens de certitude[286]?

[Note 286: L'_autorit_, rpond M. de La Mennais; cette doctrine, si
rvoltante au premier abord, est pourtant susceptible de la mme
dmonstration que celle qui voit tous les caractres de la vrit dans
le tmoignage des _sens runis_. Chaque sens ou chaque homme est
galement trompeur, mais tous les sens ou tous les hommes proclament la
vrit, _enarrant Deum_; ce qui revient  peu prs  cette autre
proposition: chaque homme est bavard, mais tous les hommes runis sont
muets; chaque femme est laide (c'est une supposition), mais toutes les
femmes runies composent ce qu'on appelle le beau sexe. Pourquoi faut-il
que Pilate, aprs avoir demand _quid est veritas_? n'ait pas attendu la
rponse de l'Homme-Dieu! (Voyez vangile saint Jean, ch. XVIII.)]

3. Pour moi, je ne sais rien; mais aussi je ne nie, n'admets, ne rejette
ou ne mprise rien. _Vous_, dites ce que vous savez, si ce n'est
peut-tre que vous tes n pour mourir? et mme, aprs tout, l'un et
l'autre peuvent cesser d'tre vrais: un ge peut venir, source
d'ternit, o rien ne distinguera plus la vieillesse de la jeunesse.
Quant  la mort, du moins ce qu'on appelle ainsi, elle fait trembler
tous les hommes, et cependant le sommeil emporte toujours un tiers de la
vie.

4. Un sommeil sans rves, aprs un long jour de fatigue, est ce que nous
dsirons le plus au monde; cependant, quel effroi n'inspire pas  la
chair la vue d'une chair mieux assoupie[287]! Le suicide lui-mme, qui
s'acquitte de sa crance avant qu'on ne la rclame de lui (vieille
manire de payer ses dettes, fort regrette des cranciers), rend avec
impatience le dernier soupir, moins par ennui de la vie que par crainte
de la mort.

[Note 287: C'est--dire combien les vivans ont peur des morts.]

5. Il la voit autour et prs de lui; ici, l, partout: c'est avec un
courage n de la crainte, et de tous peut-tre le plus dsespr, qu'il
fait, pour la _connatre_, la dernire tentative:--Quand les montagnes
hrissent leurs pointes au-dessous de vos pieds mortels, que de l vous
plongez sur un abme et voyez biller entre les rochers un gouffre
terrible,--vous sentez bientt natre le violent dsir de vous y
prcipiter[288].

[Note 288: Une chose remarquable encore, c'est que le seul dsir
constant et par consquent raisonn des malheureux alins, est de se
prcipiter au fond d'un puits ou du haut des fentres. Chose singulire,
que le premier mouvement des hommes raisonnables,  l'aspect d'un
prcipice, soit celui qui domine continuellement les fous. Je dfinis la
folie: _le dsespoir de se sentir vivant_, et je pense que la vritable
inhumanit est d'empcher de mourir ceux qui en sont atteints.]

6. Vous ne le faites pas, il est vrai;--vous reculez, ple et rempli de
terreur: mais rflchissez sur vos impressions et vous y trouverez (non
sans frissonner au souvenir de vos propres ides) un entranement
involontaire, et salutaire ou trompeur, vers l'inconnu; une secrte
envie de vous jeter, malgr toutes vos craintes....--mais o? vous
l'ignorez, et voil pourquoi vous le faites (ou ne le faites pas).

7. Mais  quoi tend ce discours, direz-vous, ami lecteur? A rien. C'est
une simple mditation que je ne puis justifier qu'en disant: Telle est
mon allure. Tantt  propos et tantt hors de propos, j'cris sans dlai
tout ce qui me vient en tte; car je n'ai pas entrepris ce rcit dans le
but de vous faire un rcit; c'est une base purement arienne et
fantastique, destine  supporter,  l'aide de lieux communs, des ides
communes.

8. Vous savez, ou vous ne savez pas, ce que disait l'illustre Bacon:
_Jetez dans l'air une paille, et vous pourrez voir d'o vient le vent_.
Comme cette paille, la posie, fille de l'esprit humain, suit toujours
l'impulsion du souffle intellectuel. C'est un cerf-volant qui voltige
entre la vie et la mort; une ombre qui suit les pas des ames
sublimes[289]: mais, pour la mienne, c'est une bulle que l'envie de
plaire n'a pas enfle. Je ne la forme que pour jouer un instant, comme
les enfans, avec elle.

[Note 289: _A shadow which the_ outward soul _behind throws_. M.A.P.
traduit: Une ombre que l'_ombre_ laisse aprs elle, ce qui est du pur
galimatias. Plus haut il rend _a paper-kite_ par un cerf-volant _de
papier_. C'est un plonasme ridicule. L'ame, un cerf-volant _de
papier_!]

9. Tout le monde est l devant moi,--ou derrire, car j'en ai dj vu
une partie, et bien assez pour en garder mmoire.--Pour ce qui est des
passions, j'en ai assez prouv pour recueillir beaucoup de blme,  la
grande satisfaction de mon ami le genre humain, toujours ravi de mler
quelque alliage  la gloire; car je fus clbre dans mon pays, jusqu'au
moment o je vins  le fatiguer de mes vers.

10. J'ai soulev contre moi ce monde et mme l'autre, c'est--dire les
gens d'glise,--qui ont lanc toutes leurs foudres sur ma tte, dans de
pieux et nullement rares libelles. Mais enfin je ne puis me tenir de
griffonner une fois par semaine; j'ennuie mes vieux lecteurs, et je n'en
gagne plus de nouveaux. Jeune, j'crivais par surabondance d'ides;
maintenant c'est parce que je sens que je deviens lourd.

11. Mais alors pourquoi publier? Quand on ennuie le monde, on ne peut
gure esprer de recueillir gloire ou profit. A mon tour je demanderai:
Pourquoi jouez-vous aux cartes, buvez-vous, lisez-vous?--sans doute pour
abrger l'ennui du tems. Eh bien, moi, je me distrais  reporter mes
regards sur ce que j'ai vu ou mdit de triste ou d'agrable, et je
livre au courant les vers que j'cris; ils surnagent ou
s'engouffrent:--ils n'ont pas moins fait le sujet d'un de mes rves.

12. Je ne sais si, mme tant assur du succs, je pourrais maintenant
me rsoudre  changer de manire[290]: j'ai tellement l'habitude du
combat, qu'une seule dfaite ne me dciderait pas  rompre avec les
muses. Peut-tre est-il malais d'exprimer ce sentiment, mais je
proteste qu'il n'est nullement affect; quand vous jouez, vous avez
l'alternative de deux plaisirs;--c'en est un de gagner, c'en est un
autre de perdre[291].

[Note 290: M. West, dans le journal qu'il a publi de son sjour auprs
de Lord Byron en Italie, raconte que le pote rpondait souvent  la
Guiccioli, quand elle l'engageait  s'occuper d'un autre pome que _Don
Juan_: _Je ne sais ce que je ferais sans mon cher Don Juan; je ne puis
plus faire autre chose_.]

[Note 291: Les vritables joueurs ne quitteraient pas la partie quand
mme ils auraient quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent contre eux.]

13. Et d'ailleurs ma muse n'est pas  la piste des fictions; elle
recueille un rpertoire de faits et (quelquefois avec des rserves et de
lgres restrictions) elle ne chante que les objets et les vnemens qui
peuvent intresser l'homme.--C'est mme la cause des contradictions
qu'elle souffre, car, du premier abord, la vrit n'offre rien
d'attrayant. Mais si ma muse se proposait pour but ce qu'on appelle la
gloire, elle vous ferait avec moins de peine une toute autre narration.

14. Des amours, de la guerre, une tempte,--voil pourtant de la
varit. Ajoutez-y un assaisonnement de lgres rveries, une vue rapide
de ce dsert appel la socit, un coup d'oeil jet sur les hommes de
toutes les conditions; que si vous ne voyez rien de plus, au moins
devez-vous avouer que vous avez la satit en ralit et en perspective,
et, quoique ces dernires feuilles ne soient bonnes qu' bourrer des
valises, elles se vendront tout aussi bien que celles des premiers
chants.

15. La fraction de ce monde que j'ai prise pour sujet du prsent sermon
est une de celles dont nous n'avons pas de description rcente; il est
facile d'en dterminer la raison: malgr l'clat et la sduction des
dehors, ses pierreries, ses hermines, ont une uniformit fatigante, et
tous les individus qui la composent offrent une lourde et hrditaire
identit vraiment peu favorable  l'inspiration potique.

16. Ils ont tout pour tenter, peu de chose pour exalter, et rien de ce
qui parle  tous les hommes de tous les tems. Une sorte de vernis
recouvre chacun de leurs dfauts; leurs crimes eux-mmes sont des
espces de lieux communs. Passions factices, esprit faux, absence totale
de cette navet naturelle qui donne  la vrit une expression sublime,
insipide monotonie de caractre (chez ceux du moins qui en ont un),
telles sont les qualits distinctives de la haute socit.

17. Quelquefois, il est vrai, semblables aux soldats aprs la parade,
ils rompent leurs rangs et mettent avec joie de ct la discipline; mais
bientt le rappel les force  revenir effrays: il faut que de nouveau
ils reprennent ou paraissent reprendre leurs entraves. Je conviens que
c'est une mascarade brillante; mais, quand vous avez bien  votre aise
promen sur eux vos regards, vous vous fatiguez,--du moins a-t-il
produit sur moi cet effet,--de ce paradis de plaisirs et d'ennui.

18. Quand une fois nous avons fait notre cour, jou notre jeu, mis notre
habit, vot, brill, et peut-tre quelque chose de plus, dn avec les
_dandys_, entendu les pairs dclamer, vu des beauts livres par
vingtaines au plus offrant, et de pitoyables rous devenus de chastes
maris plus pitoyables, nous n'avons plus, croyez-moi, d'autre
alternative que d'tre _assomms_ ou _assommons_: tmoins ces _ci-devant
jeunes hommes_[292] qui luttent contre le courant, et ne savent pas
quitter un monde qui les quitte.

[Note 292: En franais.]

19. On dit,--on se plaint mme gnralement,--que personne n'a trouv
l'art de peindre le monde exactement tel qu'il devait tre peint. Ce
n'est, ajoute-t-on, que par l'indiscrtion des portiers que les auteurs
ont pu souponner quelques lgers scandales bien singuliers, bien
lgans, qui ont fait le sujet de leurs railleries morales: leur style
d'ailleurs est du plus mauvais ton; c'est le langage de milady, surpris
dans la bouche de sa femme de chambre.

20. Mais aujourd'hui cela ne peut plus tre vrai: les crivains sont
devenus une partie prpondrante du beau monde; je les ai vus balancer
le crdit des militaires quand surtout, point fort essentiel, ils
taient jeunes. Comment donc se fait-il qu'ils aient galement chou
dans ce qu'ils jugent eux-mmes l'article d'importance, c'est--dire le
_vrai_ portrait de la classe suprieure? En vrit, c'est qu'il y avait
 en retracer trop peu de chose.

21. _Haud ignara loquor_[293]; ce ne sont que des _nugoe quarum pars_
parva _fui_[294], mais pourtant vive et active. Maintenant
j'esquisserais beaucoup plus aisment un harem, une bataille, un
naufrage ou une histoire attendrissante que de pareils objets. Aussi
bien, je dsire pouvoir m'en dispenser, pour des raisons que je ne veux
pas dire. _Vitabo Cereris sacrum qui vulgaret_[295], c'est--dire le
vulgaire ne doit pas tre initi dans ces mystres.

[Note 293: Je ne dis rien que je ne sache.]

[Note 294: Bagatelles auxquelles j'ai moi-mme pris une courte part, il
est vrai, mais, etc.]

[Note 295: Je fuirai celui qui divulguerait les mystres de Crs.]

22. Ce que j'en vais dire sera donc imaginaire,--gt, dnatur, comme
ces histoires de franc-maonnerie, qui ont autant de rapports avec la
ralit que les voyages du capitaine Parry avec ceux de l'argonaute
Jason. Il n'appartient pas  tous les hommes de voir le grand _arcanum_:
ma musique aura donc quelques diapasons mystiques, et elle prsentera un
grand nombre de sons que ne pourra jamais apprcier l'oreille d'un
profane.

23. Hlas! les mondes se perdent,--et la femme, depuis qu'elle a perdu
le monde (tradition plus vraie que galante, mais strictement conserve),
n'a pu s'affranchir de la tyrannie des formes. Pauvre esclave de
l'usage! subjugue, oppresse, victime ds qu'elle a tort, martyr quand
souvent elle a raison, condamne aux douleurs de l'enfantement,--de mme
que, pour leurs pchs, les hommes sont forcs de promener le rasoir sur
leurs mentons;

24. Tourment quotidien qui, dans son ensemble, compense celui de la
_dlivrance_. Mais, du reste, qui peut concevoir les vritables
souffrances des femmes? Si l'homme prend  leur sort quelque intrt,
c'est surtout par dfiance et par gosme; et leur amour, leur vertu,
leur ducation, leur beaut ne servent qu' former de bonnes femmes de
mnage et des nourrices[296].

[Note 296: Les dames anglaises vivent beaucoup plus retires que nos
Franaises.]

25. Tout cela est fort bien, et ne peut mme tre mieux; mais cela mme
est, Dieu le sait, fort difficile: ds sa naissance elle est assige de
tant d'inquitudes! il lui est si difficile de distinguer ses ennemis de
ses amis, et ses fers perdent sitt la dorure qui les recouvre
que,--mais seulement, demandez  la premire femme venue (c'est--dire
prenez-la  trente ans) ce qu'elle aurait prfr, de natre femme ou
homme, colier ou reine?

26. _L'influence du cotillon_ est une grande injure, et ceux mme qui
s'y soumettent voudraient passer pour la fuir comme la carpe fuit le
vorace brochet. Mais enfin c'est sous lui que nous sommes tous jets sur
la terre par les diffrens cahots du fiacre de la vie[297]. Je porte
donc, pour ma part, une grande vnration au cotillon.--Quel qu'il soit,
de bure, de soie ou de basin, c'est un vtement mystrieux et cleste.

[Note 297: Il y a ici un peu d'obscurit; les dames me pardonneront de
ne pas la faire disparatre. M.A.P. n'a pas entendu ce passage.]

27. Je respecte beaucoup, et dans ma jeunesse j'ai souvent ador ce
voile chaste et divin qui, semblable au coffre de l'avare, renferme un
trsor, et qui surtout nous enchante par ce qu'il drobe  nos
regards.--Fourreau d'or, qui recouvre une pe de damas; lettre d'amour,
dont le cachet est mystrieux; prservatif de la douleur,--car quels
ennuis seraient  l'preuve d'un jupon court et d'une transparente
cheville?

28. Et quand le jour est lourd et nbuleux, quand, par exemple, on sent
glisser le souffle du siroco[298], que la mer fait jaillir au loin son
cume d'un air menaant, et que la rivire coule avec un rauque murmure,
et que les cieux nous prsentent cette vieille teinte grise, chaste et
triste antipode des brlans dsirs,--eh bien, il est doux (s'il y a
quelque chose de doux encore) d'entrevoir mme une jolie paysanne.

[Note 298: Vent du sud-est qui, sur les bords de la Mditerrane, est le
prsage des orages.]

29. Nous avons laiss nos hros et nos hrones dans ce pays dont la
beaut, peu potique il est vrai, ne vient pas du climat[299], et est
entirement indpendante des signes du zodiaque: son soleil, ses toiles
et tout ce qui pourrait y jeter de l'clat, ses montagnes et tout ce qui
s'y lve, offrent, en effet, la monotonie et l'aspect sombre d'un
_crancier_.--Ciel ou industriel _gris_, c'est tout un[300].

[Note 299: M.A.P. traduit; _Dans cette charmante atmosphre qui ne
dpend pas du climat_, et le reste de la strophe d'une manire aussi
intelligible.]

[Note 300: Jeu de mots sur _dun_, qui se dit pour _gris_ et pour
_crancier_.]

30. Les dtails de la vie intrieure sont moins inspirateurs; mais, en
plein air, ma muse se trouverait assige de pluies; de brouillards et
de giboules, qui contrarieraient singulirement un plan pastoral. Quoi
qu'il en soit, c'est au pote  vaincre toutes les difficults, grandes
ou lgres;  gter ou  perfectionner ses plans, et  pntrer
hardiment au milieu de la matire, bien que souvent embarrass, comme
les esprits, par le contact du feu et de l'eau.

31. Juan,--semblable aux saints, du moins sous ce rapport,--prenait
toutes les habitudes des gens divers avec lesquels il vivait: il tait
galement heureux dans les camps, les vaisseaux, les chaumires ou les
cours.--Dou de cet heureux caractre qui rarement se plaint et se
dcourage, et prenant toujours avec retenue sa part des plaisirs ou des
peines, il pouvait russir auprs des dames, sans tomber dans l'insipide
fatuit de certains _damerets_[301].

32. La chasse au renard est un exercice peu familier aux trangers, et
c'est de plus pour eux l'occasion d'un double pril; le premier, de
tomber, et le second, de prter  rire aux mauvais plaisans. Mais Juan
sut bientt parcourir les lieux sauvages aussi rapidement qu'un Arabe
sait se venger, et son cheval, quel qu'il ft, bte de somme, de chasse
ou de louage, sentait toujours qu'il avait un matre sur le dos.

[Note 301: _Without the coxcombry of certain_ she--_men_.]

33. Dans cette nouvelle lice le voil maintenant, et non sans gloire,
franchissant haies, fosss, pieux et doubles barrires, ne ttant[302]
jamais, faisant rarement des faux pas, ne s'irritant que lorsqu'on
perdait la trace du gibier. Il est vrai qu'il ne respecta pas tous les
statuts du code des chasseurs,--la jeunesse la plus sage est fragile; il
lui arriva quelquefois de courir sur les chiens, et mme sur maint
_gentleman_ de campagne;

[Note 302: _Craning, to crane_ (faire la grue), est une expression
employe pour peindre un homme qui avance le cou sur une haie _afin de
mesurer la distance avant de la franchir_: cette courte halte dans sa
_voltigeante ardeur_ ne manque pas de faire tarder et pester ceux qui
suivent immdiatement le temporiseur cavalier. Monsieur, disent-ils
alors, si vous ne vous dcidez, cdez-moi le pas: et l'apostrophe
produit ordinairement l'effet attendu. Quand mme le cavalier
culbuterait, il n'en fraie pas moins le chemin, et les autres peuvent,
sans danger, passer outre sur son cheval et sur lui-mme.

(_Note de Lord Byron_.)]

34. Mais,  tout prendre, lui et son cheval remplirent leur tche 
l'admiration gnrale. Les _squires_ s'merveillaient qu'un tranger pt
avoir tant de mrite; les _ganaches_ s'criaient: Diable! qui l'aurait
jamais pens!--Sires les Nestors de la gnration chasseresse
prodiguaient les jurons louangeurs, et prenaient de lui occasion de
rappeler leurs anciens coups; il n'y avait pas jusqu'au conducteur de la
meute qui ne lui accordt une grimace favorable et ne le juget presque
digne d'tre piqueur.

35. Tels taient ses trophes:--non des lances ou des boucliers, mais
des fosss, des ornires franchies, et de tems en tems des queues de
renard. Cependant, je l'avouerai,--il le faut, et je ne puis ici me
dfendre, en bon citoyen anglais, d'une rougeur patriotique,--il tait,
au fond, de l'avis de l'lgant Chesterfield qui, aprs avoir ardemment
suivi une longue chasse  travers monts, plaines, bruyres, et je ne
sais quoi encore, demandait le lendemain s'il y avait des hommes qui
pussent chasser _deux fois_?

36. Juan avait d'ailleurs une autre qualit peu commune chez ceux qui
veulent, aprs une longue chasse de dcembre, se lever le lendemain
avant que le coq ait forc le jour  commencer sa lourde
carrire,--qualit fort agrable aux dames qui, en versant le torrent de
leurs douces paroles, ne sont pas fches d'avoir un saint ou un dmon,
peu importe, pour les couter.--Juan ne s'endormait pas aussitt le
dner;

37. Mais, foltre et lger, il restait sur l'alerte et faisait une
grande partie des frais de la conversation, souriant toujours  ce
qu'elles avanaient, prtant surtout son attention aux points de
discussion le plus en vogue: tantt grave, tantt badin, jamais maussade
ou impertinent, et ne ricanant, l'adroit fripon! qu'entre ses lvres. Il
se gardait bien surtout de relever la moindre erreur.--En un mot,
c'tait l'auditeur le plus prcieux du monde.

38. Et puis il savait danser:--tous les trangers surpassent les srieux
Anglais dans la pantomime.--Il savait, dis-je, danser parfaitement, avec
vigueur, avec bon sens mme,--point indispensable dans l'art des
battemens. Il n'avait pas la moindre prtention, thtrale ou la
tournure d'un matre de ballets instruisant ses lves, mais celle d'un
homme vritablement de bonne maison.

39. Ses mouvemens taient chastes et parfaitement retenus; toute sa
personne offrait la plus gracieuse lgance: tel que la rapide
Camilla[303], il effleurait  peine la terre, et semblait toujours
retenir plutt que dployer sa vigueur. Il avait, pour sentir la
musique, une oreille qui et dfi la rigoureuse critique de M.
Double-croche, et ses pas taient tellement prcis, tellement
classiques, qu'on et vraiment pu le prendre pour un Bolro personnifi,

[Note 303: Virgile, _nide_.]

40. Ou pour une des _Heures fuyant devant l'Aurore_, dans cette fameuse
fresque du Guide qui suffirait pour justifier le voyage de Rome, quand
cette ville n'offrirait plus la moindre trace du seul trne de l'ancien
monde. _Tout l'ensemble_[304] de ses mouvemens avait une dlicieuse
grce idale bien rarement ralise, et qu'on ne saura jamais dcrire;
car, au dsespoir des potes et des prosateurs, les paroles sont prives
de coloris.

[Note 304: En franais.]

41. Il n'est donc pas tonnant qu'il devnt  la mode et qu'on l'admirt
comme un Cupidon plus qu'adolescent. Il avait, il est vrai, dj perdu
quelques avantages, mais on s'en apercevait  peine, et du moins il
n'avait plus le moindre grain de vanit: tel tait son tact dlicat,
qu'il savait galement plaire aux beauts chastes et  celles qui
suivent de moins bonnes inspirations. La duchesse de Fitz-Fulk, entre
autres, qui aimait les _tracasseries_, ne tarda gure  lui faire
quelques _agaceries_[305] lgres.

[Note 305: Ces deux mois franais fournissent ici une rime  notre
pote.]

42. C'tait une blonde dj lgrement panouie, belle, sduisante, d'un
excellent ton, et qui, pendant plusieurs hivers, avait dj brill dans
le _grand monde_[306]. J'aime mieux ne rien dire ici de ses exploits,
c'est un sujet trop chatouilleux: ce qu'on en a d'ailleurs racont peut
fort bien n'tre pas exact. En tout cas, ses dernires oeillades  Don
Juan donnrent le coup mortel  lord Auguste Fitz-Plantagenet.

[Note 306: En franais.]

43. D'abord le visage du noble personnage se rembrunit visiblement; mais
les amans feraient mieux de donner les mains  toutes ces
licences,--vritables franchises de la corporation fminine. Malheur 
l'homme qui hasarde, en pareil cas, les reproches! il ne fera que
prcipiter un dnouement fort pnible il est vrai, mais invitable pour
tous ceux qui fondent sur les femmes le moindre calcul.

44. Le cercle sourit, chuchota, et puis critiqua. Les miss se
redressrent et les matrones sourcillrent; les unes espraient bien que
les choses n'iraient pas aussi loin qu'on _devait_ s'y attendre; les
autres ne concevaient pas qu'il y et de semblables femmes: celles-ci ne
pouvaient croire moiti de ce qu'elles entendaient dire; celles-l
montraient de l'inquitude, d'autres de la proccupation; et plusieurs,
enfin, plaignaient bien sincrement le pauvre lord Auguste
Fitz-Plantagenet.

45. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que personne ne s'avisa de
prononcer le nom du duc de Fitz-Fulk, qui tait bien cependant, on peut
le croire, pour quelque chose dans cette affaire. Il est vrai qu'il
tait absent; il passait mme pour prendre peu de souci de ce que
jugeait  propos de faire son aimable moiti: et s'il consentait  ses
plaisirs, personne n'avait droit de le trouver mauvais. Leurs noeuds
taient d'ailleurs les plus indissolubles du monde: ils ne se voyaient
jamais, afin d'viter les ennuis d'une sparation.

46. Mais,  Dieu! comment ai-je pu tracer un pareil vers?--Pour lady
Adeline, ma Diane phsienne, toujours galement embrase d'un amour
abstrait pour la vertu, elle remarqua bientt ce qu'il y avait de libre
dans la conduite de la duchesse: elle s'affligea de lui voir prendre une
si mauvaise route; elle mit dans ses politesses plus de froideur; elle
frmit, elle plit en lui reconnaissant cette fragilit qui, seule, a le
privilge d'affecter vivement le plus grand nombre de nos amis.

47. Rien, dans ce triste monde, n'est tel que la sympathie; elle met
dans un aimable accord notre ame et notre visage: c'est un harmonieux
soupir au milieu d'une musique suave; c'est une dlicate dentelle jete
sur la robe prcieuse de l'amiti. Eh! que deviendrait l'humanit sans
un ami? Qui saurait, de bonne grce, nous faire toucher du doigt nos
fautes? nous consoler avec un _il fallait y regarder  deux fois!--Ah!
si vous aviez seulement voulu m'couter_!

48. Tu avais,  Job! deux amis; mais un seul peut nous suffire, surtout
quand nous sommes mal  notre aise. Ds que le tems se couvre de nuages,
ils sont mauvais pilotes, et ce sont des mdecins moins clbres pour
l'importance de leurs cures que pour celle de leurs honoraires.
Gardez-vous donc de grogner quand vos amis vous abandonnent: tels que la
feuille des arbres, ils ont cd  la premire brise de vent. Quand vous
aurez, d'une manire ou de l'autre, rtabli vos affaires, allez au caf,
vous en retrouverez de nouveaux[307].

[Note 307: On lit, je crois, dans les Lettres de Swift ou d'Horace
Walpole, qu'un jour quelqu'un regrettant la perte de son ami reut d'un
Pilade universel cette rponse: Moi, quand j'en perds un, je vais au
caf Saint James en reprendre un autre.

Je me rappelle une anecdote du mme genre. Sir W.D. tait grand joueur:
un jour on remarqua, dans le club dont il faisait partie, qu'il avait un
air mlancolique. Qu'avez-vous donc, sir William? s'cria Hare, de
factieuse mmoire.--Hlas! reprit celui-ci, je viens de _perdre_ lady
D...--Perdu! et  quel jeu? au quinze ou aux ds? Telle fut la rponse
consolante du questionneur.

(_Note de Lord Byron_.)]

49. Au reste, telle n'a pas t ma maxime; si elle l'et t, je me
serais sauv de bien cruels tourmens.--Mais n'y pensons plus;--jamais je
ne me rsoudrai  m'enfermer, comme la tortue, dans une coquille
impntrable aux vagues et aux temptes. Mieux vaut, aprs tout, voir et
sentir tout ce que peut ou non supporter la nature humaine. Cela donne
aux personnes sensibles du discernement, et leur montre  ne pas mettre
dans un crible les flots de leur affection.

50. Plus sinistre que le cri des hibous, le sifflement des vents
nocturnes, ou la plus triste des hideuses notes qui accompagnent le
malheur, est le _je vous l'avais bien dit_ que nos amis marmottent  nos
oreilles. Ces prophtes du pass, au lieu de nous indiquer ce qui reste
de mieux  faire, se contentent toujours de nous dire qu'ils avaient
prdit ce qui nous arrive, et c'est en nous remmorant de longues et
vieilles histoires qu'ils nous consolent de la faible brche que nous
avons faite aux _bonos mores_.

51. Adeline, dans sa douce svrit, ne se borna pas  plaindre une amie
dont elle n'aurait pas contest l'ancienne vertu, si sa conduite
prsente et pu le lui permettre; elle s'intressa galement  Juan,
mais elle tempra son austrit d'une aimable piti, la plus pure qu'on
ait jamais dcrite. Elle ne pouvait gure, en effet, s'empcher de
compatir  son inexprience et (comme elle tait son ane de six
semaines)  sa jeunesse.

52. Ces quarante jours, privilge de son ge (et elle ne craignait pas
qu'on vnt  le vrifier sur le registre de la pairie et des nobles
naissances), la mettaient en droit de ressentir certaines inquitudes
maternelles sur l'ducation de notre jeune _gentleman_, bien qu'elle ft
encore loin de cette anne bissextile dont le tems frappe toujours en
faisceau la longue surcharge (dans les computs fminins).

53. Cette anne si longue peut tre fixe un peu auparavant trente
ans;--disons  vingt-sept; car je ne connais pas une seule dame, quel
que soit le rigorisme de sa vertu, qui ait pu se dcider 
l'outrepasser, tant qu'il lui restait quelques traces de jeunesse. O
tems! pourquoi donc ne pas t'arrter? ta faux sans doute est charge de
rouille, bientt elle sera incapable de trancher et d'abattre.
Repasse-la; coupe plus doucement, plus lentement, ne serait-ce que pour
conserver ta rputation de bon moissonneur!

54. Mais Adeline tait loin de cet ge dont la maturit la plus
succulente est encore pleine d'amertume: si elle tait sage, c'tait
l'effet de son exprience, car elle avait vu et prouv le monde, comme
je l'ai dit, dans--j'ai oubli quelle page, et vous savez que ma muse
est ennemie de tous les renvois.--Au reste, de vingt-sept tez six, et
vous aurez justement le nombre de ses annes.

55. Elle parut dans les cercles  seize ans; prsente, vante, elle mit
facilement en commotion tous les _coronets_;  dix-sept, le monde tait
encore enchant de la Vnus que le brillant Ocan venait de produire. A
dix-huit, bien qu'elle vt  ses pieds palpiter une hcatombe de dvous
courtisans, elle avait consenti  combler les voeux d'un nouvel Adam,
regard comme _le plus heureux des hommes_.

56. Depuis, elle avait embelli trois brillans hivers, toujours admire,
adore, mais aussi tellement sage, que, sans affecter la moindre
circonspection, elle avait drout la mdisance la plus habile. Comment
esprer, en effet, de recueillir d'un marbre sans dfaut la plus lgre
esquille? Ajoutons qu'elle s'tait mnag, depuis son mariage, un moment
pour accoucher d'un fils,--et avorter d'un autre.

57. Autour d'elle venaient amoureusement bourdonner les vers luisans
ails qui tincellent dans la nuit de Londres; mais nul n'avait un
aiguillon redoutable pour elle;--elle n'tait pas  la faible porte
d'un fat. Peut-tre elle et voulu quelque plus digne adorateur; mais,
en tout cas, il est certain qu'elle tait irrprochable: et qu'une femme
soit redevable de sa dignit  sa froideur,  son amour-propre ou  sa
vertu, qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'en effet elle se conduise
bien?

58. Je hais tous les _motifs_, autant qu'une bouteille arrte entre les
mains tardives d'un hte, qui laisse  nos gosiers impatiens tout le
tems de se desscher (surtout quand des politiques sont aux prises). Je
les hais autant qu'un troupeau de moutons quand il soulve la poussire
comme le _Simoon_ soulve le sable. Je les hais comme je hais un
syllogisme, une ode du Laurat[308] ou le _content_[309] d'un pair
servile.

[Note 308: Southey. Cet homme, de l'avis de tous ses compatriotes, a
perdu tout son talent potique en devenant le flatteur intress de
Castlereagh. Puisse, maintenant que M. Canning est ministre, une
nouvelle apostasie lui rendre les belles inspirations de sa jeunesse!]

[Note 309: Les membres de la chambre-haute, en donnant leur vote, disent
_content_ ou _non content_.]

59. Il est triste de mettre au jour les racines de toutes choses; elles
sont trop profondment enfonces dans la terre. Quand un arbre m'offre
un charmant abri de verdure, pourquoi viendrai-je  me plaindre de ce
qu'un gland lui donna naissance? En remontant  la cause de toutes nos
actions, on s'expose trop  changer en tristesse la joie la plus pure:
mais ce n'est pas,  prsent, mon affaire, et je vous renvoie au sage
Oxenstiern[310].

[Note 310: Le fameux chancelier Oxenstiern disait  son fils qu'il
trouvait tonn des grands effets produits en politique par les plus
petites causes: Vous voyez, mon fils, pour combien peu de chose la
sagesse entre dans le conseil des royaumes de ce monde.

(_Note de Lord Byron_.)]

60. Pour lady Adeline, ds qu'elle n'attendit plus rien de la vertueuse
rsistance de Don Juan, elle forma le charitable projet de sauver un
clat  la duchesse et  notre diplomate.--(Les trangers, en effet,--se
trompent quand ils supposent qu'on peut, en Angleterre, se permettre des
_faux pas_[311] comme chez les peuples non favoriss d'un jury et de
verdicts[312] pour remdier infailliblement  de pareils maux.)

[Note 311: En franais.]

[Note 312: On sait que le _verdict_ est la dclaration affirmative ou
ngative des membres du jury.]

61. Lady Adeline rsolut donc de recourir  des mesures capables selon
elle,--de prvenir les consquences de ce triste aveuglement. Il faut
avouer qu'il y avait dans ces calculs un peu de simplicit; mais
l'innocence est toujours prte  tout risquer: dans un monde qui n'a pu
lui ravir sa candeur, elle nglige toutes ces palissades riges par les
dames dont la vertu a besoin de n'tre jamais expose trop  dcouvert.

62. Non qu'elle craignt les dernires extrmits: elle savait que sa
grce, le duc de Fitz-Fulk, tait un mari indulgent, peu jaloux
d'occasionner une scne scandaleuse et d'enfler la clientelle des
_doctors commons_[313]; mais, premirement, elle redoutait le magique
talisman de sa grce, la duchesse, et, en second lieu, une querelle avec
lord Auguste Fitz-Plantagenet (qui dj semblait tmoigner quelque
impatience).

[Note 313: Ou _docteurs ecclsiastiques_, ainsi dsigns parce qu'ils
tiennent leurs audiences au collge de jurisconsultes appel _doctors
commons_. Ce tribunal est sous la juridiction de l'archevque de
Cantorbry et de l'vque de Londres; il connat et dcide, suivant les
lois civiles et ecclsiastiques, des dlits de blasphme, apostasie,
hrsie, simonie, inceste, fornication, adultre, etc.; des
contestations pour mariage, divorce, sparation, enlvemens, etc. La
plupart des affaires portes dans cette cour sont autant d'alimens au
scandale et  la malignit publique.]

63. Sa grce passait aussi pour tre une femme intrigante et tant soit
peu _mchante_[314] dans le cercle de ses amours. C'tait l'une de ces
jolies et prcieuses pestes qui se font un tendre plaisir de dsoler
leurs adorateurs  force de caprices; qui aiment  prparer une nouvelle
querelle chaque jour de la dlicieuse anne, vous ensorcelant, vous
torturant par leurs accs de passion ou de froideur, et,--ce qu'il y a
de pis,--ne vous laissant jamais un moment de repos[315];

[Note 314: En franais.]

[Note 315: Voyez la strophe 63 du chant XII.]

64. En un mot, l'un de ces tres capables de tourner la tte d'un jeune
homme et de le transformer en Werther. Ne nous tonnons donc pas que
cette chaste _liaison_[316] prsentt des sujets de crainte  l'ame pure
d'une amie; autant vaudrait tre mort ou mari que de donner son coeur 
une femme qui se plairait  le dchirer sans cesse. Le plus sage, en
pareil cas, est de faire une pause et de bien calculer, avant de
s'exposer de nouveau, si la _bonne fortune_ qui se prsente--est
vraiment _bonne_[317].

[Note 316: En franais.]

[Note 317: En franais.]

65. Mais d'abord, dans l'effusion d'un coeur qui rellement n'avait ou ne
croyait avoir rien  se reprocher, elle prit  part son mari et
l'engagea  gratifier Juan de ses conseils. Lord Henry accueillit d'un
sourire ses plans ingnieusement artificieux pour prserver Don Juan des
filets de la sirne, et, comme un prophte ou un homme d'tat, il
rpondit de manire  me rien dire du tout.

66. D'abord: son usage tait de ne jamais intervenir que dans les
affaires du roi. Ensuite: jamais il ne s'en rapportait aux apparences,
en pareille matire, qu'aprs de fortes preuves. En troisime lieu:
Juan avait plus de cervelle que de barbe au menton, et n'tait pas
homme  avoir besoin de lisires; et quatrimement (ce qui mrite 
peine d'tre rpt): il est rare qu'on obtienne d'un bon avis de bons
rsultats.

67. En consquence, et sans doute pour confirmer la vrit du dernier
axiome, il conseilla  sa femme de laisser les parties  elles-mmes,
autant, du moins, que le permettrait la _biensance_[318]. Le tems,
ajoute-t-il, corrigera les fautes de jeunesse de Juan;--on ne voit pas
souvent les jeunes gens former des voeux monastiques;--les obstacles ne
font qu'irriter leurs dsirs, et...--Ici parut un messager porteur de
dpches:

[Note 318: En franais.]

68. Elles venaient du conseil surnomm _le Priv_. Lord Henry, en les
prenant, se retira dans son cabinet, afin de donner aux futurs
Tites-Lives une ample occasion de parler de ses plans pour la rduction
de la dette nationale. Que si je ne vous dis pas le contenu de ces
dpches, c'est parce que je l'ignore encore; mais je les introduirai
dans le court appendice qui devra sparer mon pope de la table des
matires.

69. Avant de s'en aller, il ajouta quelques nouveaux avis et un ou deux
de ces aimables lieux communs que l'on fait circuler dans la
conversation, et que, malgr leur forme use, on emploie  dfaut de
mieux; puis il se mit en devoir d'ouvrir le paquet; mais ayant, avant de
l'avoir dvelopp, entrevu ce qu'il pouvait contenir, c'est alors qu'il
s'tait retir, et avait, en s'en allant, tranquillement embrass
Adeline, moins comme une jeune et charmante pouse que comme une laide
et vieille soeur.

70. C'tait un bon, froid et honorable personnage, fier de sa naissance
et de tout au monde; une tte excellente pour un sublime divan, une
figure faite pour prcder une tte couronne. Sa taille, haute et
imposante, aurait parfaitement dirig les flots de courtisans qui se
pressent un jour d'anniversaire; il tirait vanit de son toile et de
ses cordons: c'tait, en un mot, le vrai type d'un chambellan,--si bien
que je prtends en faire un de lui, quand je serai roi.

71. Mais pourtant il y avait quelque chose qui lui manquait;--c'tait,
je ne le sais vraiment, et je ne puis le dire;--mais ce que les jolies
femmes,--les bonnes ames,--appellent l'_ame_.--Ce n'tait pas, _certes_,
le corps; il avait les proportions d'un cdre ou d'un mt de vaisseau:
c'tait un _parfaitement bel_ homme, cette humaine merveille; et
partout,  la guerre comme en amour, il avait toujours su conserver sa
perpendiculaire.

72. Encore lui manquait-il, ai-je dit, quelque chose,--cet
indfinissable _je ne sais quoi_, qui peut-tre, selon moi, conduisit 
l'_Iliade_ d'Homre, puisqu'il avait persuad  l've[319] des Grecs
d'changer le lit spartiate contre celui d'un Troyen. Et pourtant, 
tout bien considrer, le fils de Priam tait bien infrieur au roi
Mnlas;--mais ainsi nous trompent quelquefois certaines femmes.

[Note 319: On peut trouver quelques similitudes entre l'histoire du
sige de Troie et celle de nos premiers parens. Hlne fut l'occasion de
la chute de Troie, ve celle de la chute de l'homme, et une pomme la
premire cause de l'un et de l'autre malheur.]

73. Il est un maudit point qui nous causera toujours beaucoup
d'embarras,  moins que, comme Tirsias, nous n'ayons fait l'exprience
de ce en quoi diffrent les deux sexes entre eux. Ni l'homme ni la femme
ne peuvent dsigner _quel amour_ leur plairait davantage. La volupt
cesse bientt d'tre  notre disposition, le sentiment s'enorgueillit de
sa permanence; mais tous les deux forment une sorte de centaure, sur le
dos duquel il vaut mieux ne pas s'aventurer.

74. Ce que les deux sexes rechercheront toujours, c'est une certaine
chose capable de satisfaire le _coeur_; mais le moyen de bien remplir la
capacit de ce vide? telle est la difficult--que peu d'entre eux
surmontent. Fragiles marins embarqus sans carte, ils suivent,  travers
les mers, l'impulsion du vent; et quand, aprs mille secousses, ils
atteignent un rivage, ce dernier peut malheureusement encore se
transformer, sous leurs yeux, en roc inaccessible.

75. Il est une fleur appele _amour dans l'oisivet_[320]; on peut la
voir dans le jardin toujours fleuri de Shakspeare.--Je ne veux pas ici
affaiblir sa grande description, et je demande mme humblement pardon 
_sa bretonne dit_ d'avoir, dans ma disette de rimes, touch une seule
feuille de son vaste parterre;--mais, avec le franais ou helvtien
Rousseau, bien que la fleur soit diffrente, je m'crie: _Voil la
pervenche_!

[Note 320: _Love in idleness_. Letourneur et ses prtendus correcteurs,
MM. Guizot, Amde Pichot, etc., etc., ont traduit le nom de cette fleur
par celui de _pense_; je crois qu'ils se trompent. La pense ne
prsente aucune nuance rouge, et Shakspeare dit que l'_amour dans
l'oisivet_ est carlate. Je crois plutt qu'il s'agit ici du pavot des
champs, le joli coquelicot. Voici la charmante description de
Shakspeare: _Songe d'une nuit d't_, acte 2, scne II:

OBRON.--...Dans le mme tems, je vis Cupidon, tout arm, s'lancer
entre la froide lune et la terre. Il arrta ses yeux perans sur une
belle vierge, reine d'une contre occidentale; et, tirant aussitt de
son carquois une flche acre, il la lana avec une force qui et suffi
pour percer cent mille autres coeurs; mais je pus voir le trait enflamm
du jeune Cupidon se glacer dans les chastes rayons de la lune, et la
vestale, couronne, suivre, sans avoir t atteinte, le cours de ses
libres et virginales mditations. Cependant, je remarquai o tombait le
dard de Cupidon. Il alla toucher une petite fleur du
couchant,--auparavant blanche comme le lait,--mais, depuis cette
blessure de l'amour, devenue purpurine. Les jeunes filles l'appellent
_amour dans l'oisivet_. Cherche-moi cette fleur; je te l'ai dj
montre: son jus, exprim sur les paupires d'une crature endormie, la
rend follement amoureuse de la premire personne qu'elle vient ensuite 
rencontrer...

Shakspeare, en faisant cette tirade, pensait  la reine lisabeth.]

76. _Eurka_! je l'ai trouve[321]! ce qui signifie, non pas que
l'_amour_ soit une sorte d'_oisivet_, mais seulement que l'oisivet est
une condition de l'amour, comme j'en ai fait l'preuve. Le travail est
un pauvre entremetteur, et vos gens d'affaires savent assez mal parler
le langage des passions, depuis le jour o le premier vaisseau marchand,
l'_Argo_, transporta Mde en qualit de _supercargue_[322].

[Note 321: C'est--dire j'ai trouv l'_amour dans l'oisivet. Eurka_,
prtrit du verbe grec [Grec: Enrisk], trouver, dcouvrir.]

[Note 322: Jeu de mots. _Supercargo_ peut se dire pour _surcharge_, et
dsigne ordinairement l'employ charg, sur les vaisseaux marchands, de
tenir note des affaires commerciales.]

77. _Beatus ille procul_ des _negotiis_, a dit Horace, et ici le grand
petit pote a tort. Son autre svre maxime, _noscitur a sociis_, bien
plus convenable au but qu'il se propose, est pourtant uniquement
applicable  ceux qui ont trop long-tems frquent la _bonne_
compagnie[323]. Mais trois fois heureux, m'crierais-je  sa barbe, les
gens de tout tat et de tout rang, qui _ont_ une occupation.

[Note 323: M.A.P. n'a pas compris cette ironie; il traduit: _A moins
qu'on ne frquentt trop long-tems la mauvaise socit_.]

78. Adam changea son paradis contre une charrue; ve, avec les feuilles
du figuier, inventa la science de la toilette,--la premire, si je ne me
trompe, que l'glise ait due  l'arbre de toute science: et, depuis ce
tems, il serait facile de prouver que la plupart des maux dont sont
affligs les hommes et surtout les femmes, viennent de ne pas savoir
employer quelques heures de la journe au profit de toutes les autres.

79. Voil pourquoi la vie des grands, en nous offrant un vide et une
insupportable perscution de plaisirs, nous fait une loi de chercher
quelque aliment de contrarit. Que les potes chantent comme ils
voudront les douceurs du parfait _contentement_; c'est par _satit_
qu'il faut le traduire, et de l proviennent toutes les _preuves du
sentiment_, les _diables bleus_[324], les _bas bleus_ et ces romans mis
en oeuvre et excuts comme des contredanses.

[Note 324: _Blue-devils_, vapeurs, attaques de nerfs.]

80. Je certifie, et au besoin je jure, que jamais je n'ai lu de romans
comparables  ce que j'ai moi-mme vu. Il est certaines circonstances
qu'on refuserait peut-tre de croire si je venais  les publier; mais je
n'ai pas, je n'eus jamais cette intention. Il est des vrits qu'il
convient de tenir caches, quand surtout elles pourraient passer pour
des mensonges. Je m'en tiendrai donc aux gnralits.

81. Une hutre peut ressentir les tourmens de l'amour[325], et
pourquoi? parce qu'elle est oisive dans son caille. Peut-tre y
pousse-t-elle de solitaires et souterrains soupirs, comme en exhale
souvent un moine dans sa cellule. Et _ propos_ de moines, il est
certain que leur dvotion s'arrange fort mal d'une complte inertie, et
que ces vgtaux de la communion catholique sont excessivement aptes 
monter en graine.

[Note 325: Citation.]

82. O Wilberforce! homme de _noir_ renom, moral Washington de l'Afrique,
dont la vertu ne peut tre assez vante, vous avez renvers un colosse
immense; mais il vous reste une lgre tche dont vous pourriez, en un
beau jour d't, venir  bout, c'est de mettre  la raison l'autre
moiti de la terre. Vous avez affranchi les _noirs_,--maintenant, de
grce, enfermez les blancs.

83. Enfermez Alexandre, cette tte niaise et fle, et dportez au
Sngal le saint triumvirat[326]. Apprenez-leur que _la sauce des canes
est la sauce des canards_[327], et demandez-leur comment _ils_ se
trouvent des verrous. Enfermez tous ces fiers et hroques salamandres,
qui se prcipitent au milieu du feu, gratis (leur paie est trop mince
pour qu'on en parle). Enfermez--non, n'enfermez pas le roi, mais fermez
le pavillon[328]; autrement, il nous cotera encore plus d'un million.

[Note 326: Sans doute Alexandre Ier, Franois II et Guillaume III.]

[Note 327: Proverbe anglais, c'est--dire _les rois peuvent subir le
sort du plus malheureux de tous leurs sujets_.]

[Note 328: Le pavillon de Brighton, o Georges IV a donn plusieurs
ftes splendides.]

84. Enfermez le monde en masse, et lchez tous les htes de Bedlam: vous
serez peut-tre surpris, alors, de voir aller les choses absolument
comme elles vont aujourd'hui avec nos _soi-disant_ esprits sains. Et ce
que j'avance ici, je le prouverais jusqu' l'vidence, s'il restait au
genre humain une once de bon sens; mais, hlas!  dfaut de ce _point
d'appui_, je laisse, nouvel Archimde, la terre absolument comme je l'ai
trouve[329].

[Note 329: Tout le monde connat le mot d'Archimde: Qu'on me donne un
point d'appui, et je soulverai la terre.]

85. Notre aimable Adeline avait un dfaut:--son coeur, maison dlicieuse,
tait cependant vacant, et tant que rien n'avait paru digne de son
_expansion_[330], elle avait eu une conduite irrprochable. Sans doute
un esprit frivole est plus incapable de rsistance qu'un esprit srieux;
mais quand ce dernier devient l'artisan de sa propre ruine, le choc
intrieur qu'il prouve est comparable aux terribles effets d'un
tremblement de terre.

[Note 330: Il semble que Byron ait connu le systme universel de M.
Azas.]

86. Elle aimait son mari; elle le pensait, du moins; mais _cet_ amour
lui cotait un effort; et si une fois nos sentimens sont pousss dans la
direction inverse de leur pente naturelle, l'effort devient une tche
pnible, une vritable pierre de Sisyphe. Elle n'avait rien  blmer ou
 contredire; jamais entre eux de querelles ou de matrimoniales
discussions. On pourrait mme citer leur union pour modle: elle tait
calme, sereine, conjugale,--mais vraiment froide.

87. Il y avait moins de disparit dans leurs annes que dans leur
caractre, et pourtant jamais ils ne se disputaient. Ils marchaient
comme deux astres retenus dans la mme sphre, ou comme le Rhne, quand
il vient se baigner dans le Lman: bien que runis, le fleuve et le lac
semblent toujours spars, et le premier soulve encore ses ondes
azures au milieu de l'Ocan calme et transparent qui, comme une
nourrice, semble le bercer afin de l'endormir peu  peu.

88. Quand Adeline avait pris une chose  coeur,--et, en dpit de leur
extrme puret, les intentions profondes sont toujours difficiles 
gouverner,--ses impressions tout--coup devenaient plus vives qu'elle ne
l'avait d'abord prvu, et elles oppressaient, elles envahissaient son
ame avec d'autant plus de violence qu'elle y tait, pour l'ordinaire,
moins accessible.

89. Une fois prvenue, elle avait ce dmon secret dont la nature est
double comme le nom,--la _fermet_, louable dans les hros, les rois et
les navigateurs (bien entendu, quand ils russissent), et
l'_obstination_, blmable dans les hommes et les femmes, aussitt que
leur fortune plit ou que leur toile file.--Et nos casuistes en matire
de morale seraient bien embarrasss de dterminer la borne assure qui
spare ces deux qualits dangereuses.

90. Si Bonaparte avait triomph  Waterloo, il et montr de la fermet.
Aujourd'hui, c'est de l'obstination. Est-ce donc l'vnement qui seul
peut les distinguer? mais je laisse  vos gens habiles le soin de tirer
une ligne entre le faux et le vrai, si toutefois un homme en peut jamais
tre capable. Je dois me soucier uniquement de lady Adeline, qui tait
bien aussi une hrone dans son espce.

91. Elle-mme ne connaissait pas son coeur; comment donc, moi, le
connatrais-je? Cependant je ne pense pas qu'elle ressentt _alors_ de
l'amour pour Juan: elle et eu la force de s'arracher  cette funeste
sensation qui, pour elle, tait encore nouvelle. Seulement, elle
prouvait un commun mouvement de sympathie pour lui (trompeur ou
sincre, c'est ce que je ne dirai pas), parce qu'elle le supposait en
danger,--lui, l'ami de son mari, le sien, tranger, un jeune homme
enfin.

92. Elle avait ou pensait avoir pour lui de l'amiti,--non pas cette
amiti ridicule, romanesque ou platonique, qui, si souvent, gare les
dames qui ont tudi l'amiti en France et en Allemagne,--pays o l'on
s'embrasse toujours _purement_.--Adeline n'aurait jamais voulu aller
jusque-l; mais pour ce qui est de cette amiti qui peut s'tablir entre
deux hommes, elle en tait aussi capable que jamais femme du monde.

93. Sans doute l'influence du sexe se fait toujours innocemment sentir
dans les liens de cette espce ou dans ceux de la consanguinit: elle
revt mme l'harmonie de nos sentimens d'une expression plus suave et
plus expressive. Quand elle est libre de cette passion qui donne  toute
amiti le coup mortel, quand elle ne s'abuse pas sur la nature de ses
affections, une femme est le meilleur ami qu'il soit possible de
rencontrer sur la terre, _pourvu que_ vous n'ayez pas t ou ne vouliez
jamais tre son amant.

94. L'amour porte dans son sein le germe du changement; et comment n'en
serait-il pas ainsi? Toutes les analogies de la nature dmontrant que
les choses violentes ont, par cela mme, une courte dure, la plus
violente de toutes n'en pouvait pas tre la plus stable. Voudriez-vous
que la foudre partaget ternellement les champs de l'air? Il me semble
que la dfinition de l'amour en dit assez: c'est la _passion tendre_ par
excellence: comment serait-elle toujours inoffense?

95. Hlas! d'aprs la plus complte exprience (ici je me contente de
citer ce que j'ai maintes fois entendu dire), les amans ont presque
toujours quelques raisons de maudire la passion qui fit de Salomon un
vritable Jeannot. Et (pour ne pas oublier le mariage, le meilleur ou le
pire des tats) j'ai aussi vu certaines femmes, vritable modle des
pouses, faire au moins le malheur de deux personnes[331].

[Note 331: Nouvelle allusion  son triste mariage. Ces deux personnes,
sans doute, sont miss Chaworth et lui.]

96. J'ai vu encore quelques _fminins_ amis (chose singulire, mais
vraie,--et au besoin je puis en offrir la preuve) qui, dans toutes mes
fortunes, de loin comme de prs, me sont rests bien autrement fidles
que ne le fut jamais l'amour;--qui ne purent se rsoudre  m'abandonner
quand la perscution s'attacha  mes pas; dont la mdisance ne surprit
jamais les sentimens; qui combattirent et combattent encore, en mon
absence, pour moi, en dpit des bruyantes sonnettes que le serpent de la
socit agite[332].

[Note 332: Byron semble vouloir ici parler de lady Jersey, qui ne cessa
jamais de prendre son parti dans les cercles de Londres.]

97. Si Don Juan et la chaste Adeline devinrent des amis de cette espce
ou de toute autre, c'est bien ce que j'espre discuter plus tard. En ce
moment je suis ravi d'avoir un prtexte pour les laisser indcis et
tenir en mme tems le lecteur avide en _suspens_. C'est pour les dames
et pour les livres le meilleur appt dont ils puissent garnir leur
hameon.

98. S'ils allrent  cheval, se promenrent  pied ou tudirent
l'espagnol, afin de lire Don Quichotte dans l'original, plaisir qui rend
insensible  tous les autres; si leurs conversations taient de l'espce
appele lgre, ou de l'espce srieuse, tels seront les sujets qu'il me
faudra traiter au chant suivant. L, peut-tre, dirai-je quelque chose
de relatif  mon sujet, et dploierai-je dans l'excution un talent
vraiment distingu.

99. Mais avant tout, je vous conjure de ne rien anticiper sur la
matire: vous vous exposeriez trop  mal prjuger de la belle Adeline,
et surtout de Don Juan. Je vais prendre,  compter de ce moment, un ton
plus grave que je ne l'ai fait encore dans cette satirique pope. Il
n'est pas sr qu'Adeline et Juan succombent; mais s'il en est ainsi,
malheur  eux!

100. Les grands effets naissent des petites causes.--Par exemple:
Auriez-vous cru que dans notre jeunesse une passion aussi dangereuse,
aussi funeste qu'en aient jamais nourrie homme et femme, ft la suite
d'une circonstance frivole, trop frivole mme pour faire supposer qu'il
en pt rsulter la moindre motion sentimentale? Vous ne devinerez
jamais (je le parie des millions et des milliards) que c'est une
innocente partie de billard qui la fit natre.

101. Cela est trange,--mais cela est vrai; car la vrit, plus encore
que la fiction, a quelque chose d'trange. Ah! s'il tait possible de la
dire, combien les romans gagneraient au change et comme nous verrions
tout l'univers avec d'autres yeux! Le Nouveau-Monde lui-mme
n'tonnerait plus l'ancien, si quelque nouveau Colomb venait  explorer
l'ocan moral et  montrer au genre humain ses antipodes intellectuels.

102. Quels _antres profonds_, quels _vastes abmes_[333] ne seraient pas
alors reconnus dans l'ame humaine! et dans le coeur des puissans, quelles
montagnes de glaces, groupes autour d'une solitaire vanit comme autour
de leur pole naturel! Alors se dcouvriraient neuf anthropophages sur
dix de ceux qui gouvernent les empires; alors les choses reprendraient
leurs noms propres, et Csar lui-mme rougirait de sa clbrit.

[Note 333: Citations.]




Chant Quinzime.


1. Ah...!--Ma foi! j'ai oubli ce qui devait suivre cette exclamation.
Heureusement, quoique dtourn, le cours de mes rflexions n'en roulera
pas moins sur des esprances ou des souvenirs; et, quant au prsent, je
le dfinis une longue interjection: c'est un _oh_! un _ah_! de plaisir
ou de douleur; un _ah_! _ah_! un _bah_! un billement, un _pouah_! et ce
dernier est peut-tre, de tous, le plus sincre.

2. Mais qu'il le soit plus ou moins, tous ces soupirs ou syncopes sont
autant d'emblmes de l'motion et la grande antithse de l'immense ennui
qui vient crever chacune des bulles que nous formons sur l'ocan de la
vie;--l'ocan, image de l'ternit, ou du moins (autant que je puis le
savoir) sa parfaite miniature; l'ocan, qui nous fait dcouvrir, au gr
de notre ame, tant d'objets que l'oeil ne peut apercevoir[334].

[Note 334: C'est en effet l'ocan, et non pas le tems, que J.-B.
Rousseau aurait d appeler:

                           L'image mobile
                      De l'immobile ternit.]

3. Mais toutes les exclamations valent mieux que ces soupirs rentrs qui
minent les cavernes du coeur, laissent  la physionomie le masque de la
srnit et mettent l'art  la place de la nature humaine. C'est ainsi
que peu d'hommes osent franchement dcouvrir leurs meilleures ou leurs
plus mauvaises penses, et que toujours la dissimulation se rserve,
chez eux, un asile particulier: ainsi la fiction est-elle toujours ce
qui rencontre le moins de contradicteurs.

4. Et qui peut dire, hlas! ou plutt qui peut se rappeler, sans le
dire, toutes les erreurs des passions? Le prdestin de l'oubli, le sot
lui-mme a, le matin, des vapeurs en se regardant dans la glace; bien
qu'il semble dj flotter sur le fleuve Lth, il ne peut y noyer ses
trembleurs et son effroi, et les rubis du verre qu'il porte  ses
lvres, d'une main chancelante, laissent toujours aprs eux, sur son
visage, des traces anticipes du cruel passage du tems.

5. Et quant  l'amour,--oh! l'amour!--Mais je continue. Lady Adeline
Amundeville..., ce nom, le plus joli qu'on puisse imaginer, doit se
placer mlodieusement sous ma plume harmonieuse. Il y a de la musique
dans les soupirs d'un roseau; il y a de la musique dans les paisibles
jets d'un ruisseau; il y a de la musique partout, quand les hommes ont
des oreilles, et la terre elle-mme n'est que l'cho de l'harmonie des
sphres.

6. La _right honorable_[335] lady Adeline courait donc, en ce moment, le
risque de perdre quelque chose de son honneur. Il est en effet bien
rare, et je suis dsol de le dire, que les dames prennent de constantes
rsolutions.--J'oserai mme supposer, mais non pas jurer, que souvent
elles diffrent autant d'elles-mmes qu'un vin diffre de son tiquette,
quand on a eu la maladresse de le _dpoter_; et que, jusqu' leur
vieillesse, les unes et l'autre sont galement susceptibles, au premier
accident, de subir une _adultration_[336].

[Note 335: Le nom des lords et des ladies est toujours prcd de cette
pithte.]

[Note 336: Le pote semble ici vouloir jouer sur la ressemblance du mot
_adultre_ avec celui d'_adultration_ ou altration.]

7. Mais Adeline tait la plus fine fleur de la vendange et l'essence la
plus pure de la grappe; elle avait l'clat d'un _napolon_ nouvellement
frapp et le prix d'une pierre prcieuse richement enchsse. C'tait
une page o le tems hsitait d'imprimer les caractres de l'ge; elle
semblait capable de flchir la nature mme,--ce crancier, le seul qui
ait le talent de faire toujours payer chacun de ses dbiteurs.

8. O mort! toi, le plus exigeant de tous les cranciers, chaque jour tu
viens frapper  notre porte, mais d'abord d'une main discrte, semblable
au complaisant ouvrier quand il demande avec timidit l'opulent dbiteur
qu'il voudrait circonvenir: long-tems on le rebute, mais enfin la
patience lui chappe; il heurte  coups redoubls et (s'il parvient  se
faire ouvrir) il exige, en termes grossiers, de l'argent comptant ou du
moins un billet sur _Ransom_[337].

[Note 337: _Ransom et compagnie_, forte maison de banque de Londres,
dans Pall-mall.]

9. O mort! prends ce que tu voudras, mais pargne la pauvre beaut. Elle
est si rare! et tu as d'ailleurs tant d'autres proies! Si parfois elle
vient  glisser lgrement hors des sentiers du devoir, c'est une raison
de plus pour avoir quelque piti d'elle. Gourmand dcharn, dont toutes
les nations sont l'immense pture, ne peux-tu montrer un peu de patience
dans ce cas unique? Affranchis donc au moins les femmes de quelques
incommodits, et prends,  ton aise, autant de hros qu'il te
conviendra.

10. Nous avons dit (et nous n'avons plus besoin de nous arrter sur ce
point) que la belle Adeline, par cela mme qu'elle n'tait pas
ordinairement trop tendre aux impressions de l'amour ou qu'elle tait
trop fire pour le laisser deviner,--s'abandonnait, corps et ame, et
avec toute la candeur et l'ingnuit du monde, aux sentimens qu'elle
croyait purs, et que lui inspiraient des objets vraiment dignes
d'estime.

11. La rumeur publique, cette vivante gazette qui ne rpand les
nouvelles qu'en les dfigurant, lui avait bien appris quelques
circonstances de la vie de Juan; mais les femmes ont, pour les garemens
de ce genre, plus de bienveillance que nous autres gens austres.
D'ailleurs, depuis son arrive en Angleterre, sa conduite tait plus
rgulire et son caractre offrait quelque chose de plus viril; Juan
avait, en effet, comme Alcibiade, l'art de s'accommoder avec la mme
aisance  tous les climats du monde.

12. Peut-tre ses manires n'taient-elles si sduisantes que parce
qu'il ne semblait jamais songer  sduire: rien en lui d'affect,
d'tudi ou qui dcelt le fat ou le tyran des coeurs. Jamais il ne
s'exposait  perdre le fruit de tous ses avantages en s'en occupant trop
lui-mme; il n'avait pas l'air d'un Cupidon fourvoy; il ne semblait pas
dire: _Rsistez-moi si vous en avez la force_. C'est ainsi qu'on devient
_dandy_ et qu'on cesse d'tre homme.

13. Les _dandys_ ont tort;--ce chemin-l ne mne  rien, et s'ils
taient sincres ils seraient les premiers  l'avouer. Mais, bon ou
mauvais, Don Juan ne le suivait pas: ses manires taient rellement 
lui. Il tait sincre,--du moins vous ne pouviez en douter, aprs avoir
seulement remarqu le son de sa voix; car, dans tout son carquois, le
diable n'a pas une flche qui pntre le coeur aussi profondment qu'un
touchant organe.

14. Naturellement doux, l'ensemble de sa personne cartait toute espce
de dfiance: il n'tait pas timide, et pourtant la discrtion de ses
regards semblait vouloir plutt se drober aux vtres que vous avertir
de vous tenir en garde. Peut-tre lui manquait-il un peu d'assurance;
mais la modestie trouve souvent, comme la vertu, sa rcompense en
elle-mme, et il n'est pas besoin de remarquer que le dfaut de
prtention est le meilleur moyen d'arriver  tout.

15. Calme, accompli, enjou sans ptulance, insinuant[338] sans
insinuation, fin observateur des ridicules et ne paraissant jamais, dans
la conversation, les avoir remarqus; fier avec les gens fiers, dans ce
cas-l mme sa fiert polie n'avait d'autre but que de rappeler leurs
positions respectives,--il n'exigeait de personne la moindre dfrence,
et jamais il ne lui arrivait d'accorder ou de rclamer la plus lgre
marque de supriorit;

[Note 338: Je ne sais pourquoi M.A.P. a cru devoir ici forger le mot
barbare _insinuatif_. _Insinuating_, celui qu'emploie Byron, est du bon
anglais.]

16. C'est--dire avec les hommes: avec les femmes il tait tout ce
qu'elles voulaient trouver ou voir en lui, et on peut s'en rapporter
l-dessus,  leur imagination. Pourvu que le dessin soit assez agrable,
elles se chargent de colorer la toile et--_verbum sat_. Une fois que
leur tte brode sur un sujet, qu'il soit heureux ou dplaisant, elles
sont capables de le mieux transfigurer[339] que Raphal.

[Note 339: Allusion au tableau de la _Transfiguration_.]

17. Adeline, qui n'tait pas un juge profond des caractres, avait une
merveilleuse disposition  les revtir de ses propres couleurs. Ainsi
les bons coeurs et, comme on l'a souvent remarqu, les sages aiment-ils 
s'garer. L'exprience est la premire, mais aussi la plus dcourageante
des philosophies si l'on se pntre bien de ses leons, et les sages
perscuts ont fait eux-mmes preuve d'une grande folie en cherchant 
endoctriner des fous.

18. N'est-il pas vrai, grand Locke et plus grand Bacon, grand Socrate,
et toi, plus divin encore[340], dont le destin fut d'tre mconnu par
les hommes; et celui de ta pure morale, de devenir la sanction de tous
les crimes? Immol par des hypocrites, pour avoir voulu sauver le monde,
dis-nous quelle fut la rcompense de tes travaux.--Et nous pourrions
former des volumes de pareils exemples, mais nous les laissons  la
conscience des peuples.

[Note 340: Comme il est, de nos jours, devenu ncessaire d'viter toute
espce d'ambigut, je dclare entendre ici, par _plus divin encore_, le
Christ. Si jamais Dieu fut homme ou homme fut Dieu, Jsus fut l'un et
l'autre. Je n'ai jamais rejet sa morale, mais l'usage--o l'abus--qu'on
en a fait. Un jour, M. Canning cita le christianisme pour sanctionner la
traite des ngres, et M. Wilberforce ne sut trop que lui rpondre. Si le
Christ fut crucifi pour que les hommes de sang noir fussent rous de
coups, il et mieux fait de natre multre, pour donner aux hommes des
deux couleurs une chance gale de libert ou au moins de salut.

(_Note de Lord Byron_.)]

19. Le promontoire o je grimpe est plus modeste; il comprend les
varits infinies de la vie. Peu soucieux de ce qu'on nomme faussement
la gloire, je raisonne sur tout ce qui se prsente  mes yeux, qu'il ait
ou qu'il n'ait pas de rapport avec mon sujet. Loin de moi tout effort
pnible pour rencontrer une rime; je trace des vers avec autant
d'abandon que si je causais, en suivant le pas de quelqu'un, soit 
pied, soit  cheval.

20. Cette sorte de posie saccade n'exige pas, je le sais, une grande
habilet; mais elle  l'agrment d'une conversation facile, et elle peut
faire insensiblement couler les heures. Ce que je puis attester, du
moins, c'est que la servilit n'a pas la moindre part  mon irrgulier
carillon; vieux ou nouveaux, je sonne tous les sujets, comme ils se
prsentent  mon esprit; ainsi fait l'_Improvisatore_.

21.

   _Omnia vis_ belle, _Matho, dicere:--dic aliquando
        Et_ bene, _dic_ neutrum, _dic aliquando_ male[341].

Le premier point n'est pas au pouvoir des mortels; le second peut tre
facilement ou pniblement obtenu; il n'est pas ais de s'en tenir au
troisime, et quant au quatrime, nos yeux, nos oreilles et notre bouche
en reoivent ou en offrent l'exemple: or, c'est avec le tout que je
voudrais composer mon salmigondis.

[Note 341: Tu veux, Matho, toujours _heureusement_ parler: parle plutt
quelquefois _bien_, quelquefois _pas du tout_ et quelquefois mal.
(MARTIAL, livre x, pig. 46.)]

22. Esprance modeste,--mais la modestie est mon fort et l'amour-propre
mon faible:--laissez-moi donc divaguer. Je voulais d'abord faire un
trs-court pome,  prsent je ne saurais dire o je le terminerai. Si
je faisais ma cour aux critiques, ou si je pensais  saluer le soleil
_couchant_[342] de tous les genres de tyrannie, je ferais en sorte
d'tre plus concis;--mais je suis n pour l'opposition[343].

[Note 342: _The setting sun_. M. Pichot traduit librement _le soleil
levant_ de la tyrannie. Cette correction n'est pas heureuse.]

[Note 343: Toutes les ames gnreuses semblent de mme nes _pour
l'opposition_, car toutes prouvent la mme antipathie pour les heureux,
les forts et les oppresseurs. Quoi qu'il arrive, le malheur sera
toujours notre plus fort lien de fraternit, et la religion elle-mme
n'est devenue une loi d'amour qu' compter de l'instant o Dieu
consentit  partager nos souffrances. On craint Dieu le pre; on aime,
on idoltre Dieu le fils.

Qu'on nous pardonne une autre rflexion: les esprits les plus singuliers
n'ont un cachet d'originalit que pour avoir conserv l'habitude des
sentimens les plus naturels  tous les hommes. J.-J. Rousseau, Sterne,
Montaigne et Byron taient sans doute des caractres _excentriques_;
mais tudiez-les, vous retrouverez, dans tout ce que chacun d'eux
offrira d'trange, l'histoire de vos plus naturelles impressions.]

23. Et pourtant je suis toujours du parti le plus faible. Si ceux qui
maintenant se pavanent dans toute la sublimit de leur fortune taient
mis  bas, et _que les dogues eussent aussi leur tour_[344], je pourrais
bien d'abord insulter  leur chute; mais enfin je finirais par prendre
leur parti et par galer en dvouement les ultra-royalistes; car j'ai en
horreur toute espce de royaut, mme celle de la dmocratie.

[Note 344: Citation. C'est--dire si ceux qui les attaquent arrivaient
au pouvoir.]

24. J'aurais t, je pense, un bon poux, si je n'eusse jamais fait
l'exprience de cette heureuse condition. J'aurais, je pense, prononc
volontiers des voeux monastiques, mais dans l'intrt de mes
superstitieuses et particulires croyances. Jamais je ne me serais cass
la tte  trouver des rimes, ni n'aurais port l'habit d'un arlequin
potique, si l'on ne s'tait avis de me le dfendre:

25. Mais _laissez aller_[345]. Je chante les chevaliers et les dames que
le tems prsente  mes regards. Pour un tel essor, qu'ai-je besoin d'une
aile lgre, emplume par Longin ou le stagyrite[346]? Le point
difficile est (tout en gardant les proportions convenables) de donner un
coloris naturel  des objets artificiels et d'empreindre d'une
physionomie commune ce qu'il y a de plus spcial dans le monde[347].

[Note 345: En franais.]

[Note 346: Aristote.]

[Note 347: Byron exprime ici la pense d'Horace, qu'il a choisie pour
pigraphe: _Difficile est proprie communia dicere_.]

26. La diffrence, c'est que dans les anciens jours les hommes faisaient
les manires, et qu'aujourd'hui ce sont les manires qui moulent les
hommes.--Entasss comme des troupeaux, ils se laissent, du moins neuf et
neuf diximes sur dix, tondre dans leurs parcs, et de pareils tableaux
sont bien capables de glacer la verve des crivains. Il leur faut ou
retracer les anciennes histoires, mieux racontes dj qu'ils ne peuvent
esprer de le faire; ou s'emparer du prsent avec tous les lieux communs
qui l'enveloppent.

27. Eh bien, nous ferons de notre mieux pour exposer au mieux ce
sujet.--Marchez, marchez, ma muse! Si vous ne pouvez voler,
contentez-vous de voltiger, et quand vous dsesprez d'atteindre le
sublime, soyez impertinente et boursoufle comme les dits que
proclament nos hommes d'tat. Nous ferons, soyez-en sre, quelque bonne
dcouverte. Colomb n'a-t-il pas trouv un nouveau monde avec un cutter,
un brigantin ou une flte de quelques tonneaux, alors que l'Amrique
tait encore dans son enfance?

28. Une fois qu'Adeline, passionnment convaincue du mrite et de la
situation critique de Don Juan, eut vou le plus vif intrt  l'un et 
l'autre,--soit par l'effet d'une impression encore toute frache, soit
parce qu'il avait cet air d'innocence que l'innocence elle-mme devrait
redouter avant tout, elle ne songea plus, car les femmes dtestent les
demi-mesures, qu'aux moyens de sauver l'ame de notre jeune diplomate.

29. Elle avait une haute opinion des conseils, comme tous ceux qui en
donnent, ou qui en reoivent _gratuitement_, c'est--dire en les payant
(tout au plus) avec la monnaie courante de quelques faibles actions de
grces. Elle rflchit donc sur ce point,  deux ou trois reprises, puis
elle finit par moralement conclure que l'tat le plus en harmonie avec
la morale tait le mariage; et une fois la question dcide, elle
engagea srieusement notre hros  se marier.

30. Juan, avec toute la dfrence possible, rpondit qu'il avait pour
les noeuds de l'hymen une grande prdilection; mais que, malheureusement,
il y voyait en ce moment quelques obstacles rsultant immdiatement de
sa position et de la difficult de satisfaire son inclination et celle
de la personne qui l'aurait fait natre. Il aurait pourtant,
ajouta-t-il, pous volontiers telle et telle lady, si elles n'eussent
t dj maries.

31. Aprs le plaisir de faire des mariages pour elles-mmes, pour leurs
filles, leurs frres, leurs soeurs et leurs cousins (ce qu'elles
disposent comme des livres sur le mme rayon), il n'est rien que les
femmes arrangent avec autant d'empressement que des mariages en gnral.
Il n'y a l, certes, aucun mal, mais, au contraire, un moyen de le
prvenir; et c'est mme, on ne peut en douter, la seule raison du zle
qu'elles y apportent.

32. Jamais ( l'exception peut-tre, d'une miss non marie, d'une
mistress qui n'a pas l'espoir de l'tre ou qui l'a jadis t) il n'a
exist de dame dont la chaste tte n'ait compos quelque drame
d'_units_[348] conjugales, observes,  la table et au lit, aussi
scrupuleusement que celles d'Aristote, bien que souvent il se termine en
pantomime ou en mlodrame.

[Note 348: Jeu de mots sur _unity_, qui se prend souvent, comme son
correspondant _unit_, pour union, accord.]

33. Elles ont toujours sous la main un fils unique, un hritier de
grande fortune, un ami d'une famille excellente, un aimable sir John ou
bien un sage lord Georges, qui peut-tre seront les derniers rejetons de
leur race, et dshriteront la postrit, si le mariage ne sauve cette
perspective et leurs moeurs. Elles ont, d'ailleurs, une dlicieuse
surabondance de jeunes personnes.

34. Et elles mettront tout le zle possible  choisir pour l'un une
hritire, pour l'autre une beaut; pour celui-ci une cantatrice
irrprochable, pour celui-l une jeune et docile crature, ou bien
encore une dame qu'il soit impossible de refuser, parce que ses
perfections valent seules un trsor; une seconde, parce qu'elle a la
plus honorable famille du monde; une troisime, parce qu'on n'y voit pas
le moindre obstacle.

35. Quand Rapp, l'_harmoniste_[349], mit sur le mariage un embargo, dans
son harmonieuse colonie (qui cependant est toujours florissante, parce
qu'elle ne forme pas plus de bouches qu'elle n'en peut nourrir, et
qu'elle n'a pas ce triste surcrot qui gte ce que la nature nous engage
le plus  faire),--pourquoi nomma-t-il _harmonie_ une cit sans mariage?
Je crois bien, avec cette question, tenir notre prdicateur  la gorge.

[Note 349: Cette florissante et singulire colonie allemande n'exclut
pas entirement le mariage comme les _trembleurs_; mais elle y apporte
de nombreuses restrictions dans la vue de limiter la quantit possible
des naissances dans un espace de tems donn, et, comme l'observe M.
Hulme, ces naissances sont aussi peu nombreuses que celles des agneaux
dans une ferme, et elles arrivent presque toutes dans le mme mois. On
nous reprsente ces _harmonistes_ (ainsi nomms du nom de leur colonie)
comme un peuple extrmement florissant, pieux et paisible. Voyez les
divers historiens modernes de l'Amrique.

(_Note de Lord Byron_.)]

36. Certes, il prtendait tourner en ridicule ou l'harmonie ou le
mariage, en les sparant d'une manire aussi bizarre. Mais que le
rvrend Rapp soit ou non redevable  la Germanie de cette ide, on n'en
assure pas moins que sa secte a plus d'opulence, de vertus et de puret
qu'on n'en pourrait trouver parmi nous, bien que nous ayons l'habitude
de peupler davantage. Je critique le nom qu'elle s'est donn et non pas
ses usages, tout en ne concevant pas comment ils se maintiennent.

37. Rapp est le revers de ces matrones zles qui, en dpit de Malthus,
favorisent la propagation,--et qui, professeurs dans cette science
vraiment cratrice, se dclarent les patrones de tout ce qui, dans
l'acte de la gnration, ne compromet pas la modestie. Aprs tout,
cependant, cet acte se renouvelle dans une progression tellement
effrayante, que nous voyons la moiti de ses rsultats obligs de
recourir  l'migration. Voil o nous conduisent les passions et les
pommes de terre, deux sortes d'herbes qui embarrassent beaucoup nos
Catons conomiques[350].

[Note 350: Les mdecins attribuent  la _pomme de terre_ une vertu
extrmement prolifique. Le pote dsigne encore ici, par ce mot, les
malheureux Irlandais, toujours mourans de faim et toujours inquitans
pour l'Angleterre.]

38. Adeline avait-elle lu Malthus? Je l'ignore, mais je le voudrais; car
son livre est le onzime commandement: _Tu ne te marieras pas_, nous
dit-il, si ce n'est _avantageusement_; et tel est  quoi se rduit,
selon moi, tout son systme. Ici, je ne ferai pas une pause sur ses
plans et je me garderai bien d'plucher ce qu'a voulu dire _une aussi
minente main_[351]; mais elle tend, certes,  nous ramener  la vie
asctique ou  faire du mariage une rgle d'arithmtique.

[Note 351: Pope, dans sa correspondance, raconte que Jacob Tonson avait
l'habitude d'appeler ses scribes des _bonnes plumes_,--des _honorables
personnes_, et surtout des _minentes mains_.

(_Note de Lord Byron_.)]

39. Pour Adeline, sans doute elle prsuma que Juan avait assez de quoi
vivre, et mme vivre _spar_, si le cas venait  choir.--En effet,
l'une des chances des poux; c'est, aprs avoir t bien et dment
_pouss_, de revenir quelque peu sur leurs pas dans la danse du mariage
(qui pourrait faire la rputation d'un peintre, comme _la danse des
morts_ celle d'Holbein[352],--si ce n'tait la mme chose).

[Note 352: C'est Holbein qui passe pour avoir peint,  Ble, la plus
fameuse de ces _danses des morts_, si communes dans les peintures et
dans les sculptures des glises gothiques.]

40. Au reste, Adeline avait dcid le mariage de Juan dans son esprit,
et c'en est assez pour une femme. Mais alors avec qui? Il y avait la
sage miss _Reading_, miss _Raw_, miss _Flaw_, miss _Showman_, miss
_Knowman_ et les deux belles cohritires _Giltbedding_. Et bien qu'elle
et la plus haute ide du mrite de Juan, toutes ces personnes offraient
d'excellens partis et devaient marcher, si on les montait
convenablement, aussi bien que des montres.

41. Il y avait encore miss Millpon, paisible comme une mer d't, modle
avou de toutes les perfections, fille unique, en un mot. Chez elle, la
surface offrait, pour ainsi dire, une vraie crme de srnit, et, ce
premier rideau cart, il restait encore un certain mlange d'eau et de
lait, peut-tre lgrement nuanc de _bleu_[353], mais qu'importe aprs
tout? l'amour est vif et libertin: le mariage exige de la tranquillit;
c'est un tat de consomption, et le lait doit tre son meilleur rgime.

[Note 353: De pdanterie prcieuse.]

42. Et puis miss Audacia Schoestring, ptulante et riche demoiselle,
dont le coeur penchait sensiblement vers une toile ou un cordon bleu.
Mais, soit par l'effet de la rcente raret des ducs anglais, soit
qu'elle n'et pas touch la corde qui soumet aux sirnes de la mme
espce le coeur de nos grands seigneurs, elle s'est contente d'un jeune
cadet tranger, un Russe ou un Turc.--Autant vaut l'un que l'autre.

43. Il y avait,--mais comment oser continuer si les dames prtent
l'oreille[354]?--Il y avait encore une beaut, mais une beaut magique;
d'un rang distingu, mais bien suprieure  son rang:--c'tait Aurora
Raby, jeune astre dont les rayons taient tombs sur la vie, et trop
dlicieuse image pour une telle glace; crature charmante, quoique 
peine dveloppe; rose dont les feuilles les plus suaves n'taient pas
encore dplies[355].

[Note 354:

       _But why should I_ go on,
   _Unless the ladies should_ go off?

M.A.P. a traduit plus _littralement_, mais peut-tre moins compltement
ce jeu de mots: _Pourquoi aller plus loin,  moins que les dames s'en
aillent_?]

[Note 355:

   Aurora Rahy a young star who shone
   Over life, too sweet an image for such glass,
   A lovely being, scarcely form'd or moulded,
   A rose with all sweetest leaves yet folded.

Je cite ces quatre vers pour mettre ceux qui savent l'anglais  mme de
sentir toute la faiblesse et la pauvret de ma traduction. M.A.P. n'a
gure song  la difficult de cette tche. Il traduit hardiment:
Aurora Raby, jeune astre, image ravissante, tre charmant, d'une rare
dlicatesse de formes, vrai bouton de rose _avec toutes ses feuilles
odorantes_.]

44. Elle tait riche et noble, mais orpheline: son enfance avait t
confie aux soins de tuteurs estimables et tendres; et pourtant, dans sa
physionomie, tout exprimait l'isolement! Qui jamais, en effet, pourrait
nous inspirer des sentimens aussi vifs que ceux dont la mort a dtruit
les objets, quand nous nous retrouvons seuls dans les palais d'un
tranger et que nous y reconnaissons douloureusement que nous n'avons
plus de foyer paternel, et que nos plus proches parens reposent dans la
tombe?

45. Elle ne comptait qu'un petit nombre d'annes, et sa figure annonait
un ge plus tendre encore. Il y avait quelque chose de sublime dans ses
regards tout brillans, comme celui des sraphins, d'un clat
mlancolique. Pleine de jeunesse, elle ne devait pas au tems
l'expression pure et chaste de ses traits.--Radieuse et pensive,--elle
semblait dplorer la chute de l'homme;--elle tait triste,--mais triste
de la faute des autres, comme si elle et t appuye sur la porte
d'den et qu'elle et pleur le sort de ceux qui ne devaient plus la
franchir.

46. Elle tait sincrement attache  la religion catholique, et, autant
que lui permettait son bienveillant naturel, elle en suivait les
pratiques avec austrit. On et dit que ce culte dchu lui tait
beaucoup plus cher par cela mme qu'il tait dchu. D'ailleurs, ses
anctres s'taient toujours glorifis de leurs faits et de l'antique
renomme de leur sang; jamais on ne les avait vus se courber devant une
puissance nouvelle; et comme elle tait la dernire de sa race, elle
conservait prcieusement leurs vieux sentimens et leur vieille croyance.

47. Elle arrtait ses yeux sur un monde qu'elle connaissait  peine,
sans avoir l'air de vouloir mieux le connatre: solitaire et
silencieuse, elle croissait comme croissent les paisibles fleurs, sans
que jamais son coeur prouvt la moindre secousse violente. Il y avait
toujours une respectueuse discrtion dans les hommages qu'elle recevait;
car son ame semblait planer, comme du haut d'un trne, sur tout ce qui
l'environnait; et, chose trange dans un ge aussi tendre, son empire
lui venait de sa propre force.

48. Or, il advint que, dans son catalogue, Adeline ne comprit pas
Aurora, bien que sa fortune et sa naissance lui donnassent une vogue
plus grande que celle des enchanteresses que nous avons dj cites. Sa
beaut, cependant, ne pouvait l'empcher d'tre du nombre de celles qui,
sous plusieurs autres rapports, mritaient d'augmenter l'embarras des
clibataires fatigus de l'tre.

49. Et l'on devine que cette omission, comme celle du buste de Brutus
dans les solennits du rgne de Tibre[356], tonna singulirement Juan.
Mais quand il voulut, moiti srieux et moiti riant, exprimer sa
surprise, Adeline rpondit avec un certain dgot, et d'un air pour le
moins imprieux, qu'elle n'avait pu deviner ce qui l'avait pu frapper
dans une petite poupe muette, froide et pince, telle qu'Aurora Raby.

[Note 356: _At the pageant of Tiberius._ M.A.P. traduit: _Dans la pompe
funbre de Tibre_; c'est une bvue. Cette admirable et clbre phrase
de Tacite; _Sed prfulgebant Cassius atque Brutus, eo ipso, quod
effigies eorum non visebantur_, termine la description des funrailles
de Junia, fille de Caton, veuve de Cassius et soeur de Brutus; et non
celle des funrailles de Tibre, o les bustes de deux aussi grands
hommes n'avaient que faire.]

50. Juan riposta sur-le-champ qu'tant, comme lui, catholique, Aurora
lui convenait mieux que personne; qu'il tait sr, d'ailleurs, que sa
mre tomberait malade et que le pape lancerait ses foudres, si...--Mais
ici Adeline, qui semblait toujours douloureusement recevoir
l'inoculation des opinions des autres parmi celles qui lui taient
propres, rpta,--comme c'est assez l'usage en pareil cas,--la raison
qu'elle avait dj donne.

51. Et pourquoi pas? Une raisonnable raison, quand elle est bonne, ne
perd rien  tre rpte; et si elle est mauvaise, qu'a-t-on de mieux 
faire que de l'embellir et la rendre plausible? On ne peut trop se
mettre en garde contre la concision; car c'est en insistant __ ou _hors
de_ propos qu'on persuade tous les hommes, mme les diplomates: du
moins,--ce qui revient au mme,--on les fatigue, et pourvu qu'on arrive
au but, qu'importe le chemin qui y mne?

52. Comment Adeline avait conu cette lgre prvention,--car c'tait
bien une prvention,--contre un tre aussi exempt de vice que la
saintet en personne, et qui runissait aux charmes de la vertu celui
des grces et de la beaut; c'est,  mes yeux, une question trop
dlicate. La nature avait cr Adeline gnreuse, mais la nature est la
nature: elle a plus de caprices que je n'ai le tems ou l'envie d'en
dcrire.

53. Peut-tre n'aimait-elle pas l'air d'insouciance avec lequel Aurora
regardait les hochets qui sduisent tant les jeunes personnes; car rien
n'est plus insupportable aux hommes, et mme, si j'ose le dire, aux
femmes, que de voir leur gnie raval (comme celui d'_Antoine devant
Csar_[357]) par le petit nombre de ceux qui le considrent sous leur
vrai jour.

[Note 357:

   Mon gnie tonn tremble devant le sien.

Voyez aussi le _Julius Cesar_ de Shakspeare.]

54. Ce n'tait pas envie,--Adeline n'en connaissait pas; elle et son
esprit ne s'abaissaient pas jusque-l: ce n'tait pas mpris;--comment
mpriser celle dont le plus grand dfaut tait de n'en pas avoir de
sensibles? Ce n'tait pas jalousie, je pense; Adeline ne suivait pas les
_ignes fatui_ qui aveuglent les autres: ce n'tait pas--mais il est,
hlas! bien plus ais de dire ce que ce n'tait pas que de dire ce que
c'tait.

55. Aurora tait loin de souponner qu'elle ft l'objet d'une pareille
discussion: on l'et prise, dans tous les cercles, pour une trangre,
pour le flot le plus beau et le plus pur du fleuve de jeunesse et de
rang que le tems couvrait alors de ses plus radieux jets de lumire. Si
elle l'et devin, elle en aurait lgrement souri,--tant elle tait
encore enfant--ou tant elle ne l'tait plus.

56. Adeline, avec son air de faste et de hauteur, ne lui en imposait
pas. Elle la voyait briller; mais, comme si cet clat lui et paru celui
d'un ver luisant, elle semblait bientt lever la tte pour contempler de
plus douces clarts. Pour Juan, c'tait un objet qu'elle ne dfinissait
pas, attendu qu'elle ne portait pas dans les nouveauts mondaines un
regard de sibylle; mais, comme elle se laissait peu toucher par les
avantages extrieurs, elle n'tait nullement blouie par ce nouveau
mtore.

57. Sa rputation mme,--car il avait cette espce de rputation qui
fait quelquefois  la gent fminine des tours d'enfer; mlange
htrogne de gloire et de blme; demi-vertus combines  des vices bien
rels; dfauts qui plaisent, parce qu'ils n'excluent pas la noblesse des
sentimens; folies dont le vif clat blouit les yeux:--mais ce cachet ne
laissait aucune empreinte sur la cire virginale d'Aurora, tant tait
grande sa froideur ou son empire sur elle-mme!

58. Juan ne concevait rien  un pareil caractre.--Malgr son lvation,
il n'avait rien de comparable  celui de sa pauvre Haide; mais l'une et
l'autre taient radieuses dans leur sphre respective. La vierge des
les, nourrie des seules inspirations de la mer, avait plus de passion,
autant de charmes et non moins de candeur: c'tait l'lve de la nature.
Aurora ne pouvait, n'aurait pas voulu tre de mme.--Il existait entre
elles la mme diffrence qu'entre une fleur et une perle.

59. Maintenant que j'ai _abattu_ cette sublime comparaison, je crois
pouvoir continuer mon rcit et _entonner mon chant de guerre_, comme mon
ami Scott; Scott, le superlatif de mes comparatifs; Scott, auquel fut
donn de peindre nos chevaliers chrtiens ou sarrasins, l'esclave, le
seigneur, l'homme, avec une habilet qui serait incomparable s'il n'y
avait jamais eu un Shakspeare et un Voltaire, desquels il semble avoir,
en tout ou en partie, recueilli l'hritage[358].

[Note 358: M.A.P. se trompe quand il prtend que _la rime seule attire
ici Voltaire, qui ressemble peu  W. Scott_. Les caractres dramatiques
de Lusignan et de Nrestan, de Tancrde, de Coucy et de Vendme, offrent
les plus frappans rapports avec plusieurs des hros de W. Scott.]

60. Je vais, dis-je, continuer ma course, lgre en ne m'arrtant qu'aux
humaines surfaces. J'cris l'histoire du monde sans me soucier que le
monde me lise, ou du moins sans chercher, pour cette raison,  mnager
sa vanit. Ma muse, en suivant cette route, a soulev contre elle bien
des ennemis; elle va peut-tre en soulever encore un plus grand nombre:
je m'y attendais en commenant, et l'exprience a _confirm_ mes
prvisions. Mais enfin je n'en suis ou je n'en tais pas moins un assez
bon pote[359].

[Note 359: _A pretty poet_. M.A.P. pense que cette expression est
ironique. Je ne suis pas de son avis. C'est une sorte de dmenti srieux
que Byron adresse encore aux _Rviseurs_ d'Edimbourg. Critiquez tant
que vous voudrez mes vers, semble-t-il leur dire, je n'en ai pas moins
prouv que vous tiez des Midas et des menteurs; car vous ne persuaderez
 personne que je ne sois pas un _pote passable_.]

61. La confrence ou congrs (car elle se termina comme aujourd'hui les
congrs) de lady Adeline avec Don Juan jeta un peu d'aigreur dans leur
liaison;--car milady tait entte; et avant d'avoir pu revenir sur
leurs pas ou se piquer davantage, la cloche argentine se fit entendre:
elle n'annonait pas encore _le dner prt_; mais seulement cette heure,
consacre  la parure et appele _demi-heure_, bien que les dames
puissent se contenter de moins de tems, si l'on en juge d'aprs la
lgret de leurs robes.

62. Maintenant la table allait devenir le thtre de grands exploits;
les piles d'assiettes allaient tenir lieu d'armures, et les couteaux et
les fourchettes, de glaives. Mais quelle muse, depuis celle d'Homre
(ses festins ne sont pas la plus mprisable partie de ses pomes),
pourrait jamais chanter la carte d'un seul de nos modernes dners?
dners dont chaque soupe, chaque sauce ou chaque ragot exige plus d'art
et de prcaution que n'en montrrent jamais mdecins ou sorcires[360].

[Note 360: _Than witches, b--ches or physicians brews_.]

63. Il y avait une excellente soupe  la _bonne_ femme. O l'avait-on
trouve? je l'ignore. Il y avait aussi, pour les estomacs les plus
complaisans, un turbot, soutenu par un dindon  la Prigueux. Il y
avait,--mais comment pourrais-je, moi, indigne pcheur, terminer cette
stance gastronomique?--une soupe  la Beauveau qui, pour sa plus grande
gloire, tait flanque d'un filet de porc.

64. Mais je suis forc de runir le tout en un seul mets ou masse; car
si ma muse entrait dans les dtails, elle risquerait de tomber dans de
plus graves excs que ne lui en reprochent dj les personnes dlicates
et austres. Cependant, toute _bonne vivante_ qu'elle est, j'avoue que
l'estomac n'est pas son ct fragile; mais il faut bien lui offrir, dans
ce rcit, une lgre rfection, ne serait-ce que pour tenir sa verve en
haleine.

65. Volailles _ la Cond_, cuisses de venaison, tranches de saumon avec
des sauces _genevoises_, vins qui auraient pu donner une seconde fois la
mort au fils d'Ammon[361] (dont puissions-nous jamais ne revoir le
pareil); puis un jambon glac de Westphalie[362], auquel Apicius
lui-mme aurait accord sa bndiction; et le Champagne, dont les bulles
ptillantes eussent lutt de blancheur avec les perles fondues de
Cloptre.

[Note 361: _The young Ammon_. Alexandre-le-Grand, mort  la suite d'un
festin.]

[Note 362: Prpars  peu prs comme les _jambons de Mayence_.]

66. Puis je ne sais quelle chose _ l'allemande_; une _timbale_, une
_salpicon_  l'espagnole,--avec d'autres objets, qu'il m'est impossible
de nommer ou de reconnatre, mais auxquels, en gnral, on faisait
honneur de bonne grce. Puis des entremets vers lesquels on tendait une
main discrte, et destins,  faire plus patiemment attendre le manteau
de Lucullus (la robe triomphale et le vrai titre de gloire de ce
hros)[363],--c'est--dire, les filets de perdreaux sauts dans la
truffe.

[Note 363: Un plat _ la Lucullus_. Ce conqurant de l'Orient a d la
plus grande partie de sa gloire aux cerises qu'il transplanta le premier
en Europe et au nom de quelques excellens plats. Je ne sais mme (en
mettant de ct les indigestions) s'il ne faut pas lui savoir plus de
gr de sa cuisine que de ses conqutes. Un cerisier peut bien entrer en
balance avec un laurier ensanglant, et, en tout cas, Lucullus peut se
glorifier de l'un et de l'autre.

(_Note de Lord Byron_.)]

67. Et que sont auprs de celles-ci les tresses[364] dont on entoure le
front des vainqueurs? des lambeaux souills. O est l'arc triomphal,
monument des pillages du monde? o sont les fastueux chars de victoire?
Hlas! o vont galement les victoires et les dners[365]? Je ne veux
pas suivre plus loin cette ide; mais, avec votre fourniture de
cartouches, dites-moi, hros modernes, s'il est un seul de vos noms qui
pourrait donner un nouveau lustre aux perdrix?

[Note 364: _Filet_ se prend aussi, en anglais, pour _tresse_.]

[Note 365:

   O va la feuille de rose
   Et la feuille de laurier?]

68. Les truffes ne sont pas non plus de mprisables accessoires, quand
ils prcdent _les petits puits d'amour_, plat que l'on peut accommoder
de plusieurs manires, et qu'ainsi chacun est libre de varier  la
sienne, suivant les prceptes du meilleur des dictionnaires,
l'_Encyclopdie_ des viandes et des poissons. Mais, mme sans
_confitures_, il est certain qu'il n'y a rien de dlicat comme ces
_petits puits_[366].

[Note 366: _Petits puits d'amour, garnis de confitures_. C'est un plat
classique et renomm que l'on place ordinairement  l'un des flancs du
second service.

(_Note de Lord Byron_.)]

69. La tte se perd en contemplant l'esprit qui a prsid aux deux
services, et le nombre infini des sujets d'indigestion exigerait un
calculateur plus habile que moi. Oh! qui jamais, en se reportant aux
simples festins d'Adam, ne s'tonnera pas en voyant la cuisine faire
assez de progrs pour former un art et une nomenclature de la plus
vulgaire des fonctions naturelles!

70. On entendit bientt le tintement des verres et le branlement des
mchoires; les fameux dneurs dnrent parfaitement, et les dames,
prenant au festin une part moins vive, gotrent  peine de quelques
plats. Il en fut de mme des jeunes gens. On ne peut exiger, en effet,
d'un jeune blondin la gourmandise de l'ge mr. Il songera toujours
moins  manger qu' faire  demi-voix quelque causerie avec la jolie
grasseyeuse qu'il peut avoir pour voisine.

71. Il faut, hlas! me rsigner  ne pas dcrire le gibier, le salmis,
le consomm, la pure, tous mets dont je fais usage, et qui rendent mes
rimes plus coulantes que si je les humectais du _roastbeef_ de notre
grossier John Bull. Je ne mentionnerai pas les tranches de porc, elles
aigriraient et fausseraient ma voix mlodieuse. J'ai dn; il faut
renoncer mme  la chaste description d'une _bcasse_,

72. Et aux fruits, aux glaces,  tout ce que l'art parvient  raffiner
dans la nature, au profit du _got_--ou de la _goutte_, comme votre
estomac aimera mieux le prononcer[367]. Avant dner, vous comprendrez ce
mot comme les Franais; mais _aprs_, peut-tre reconnatrez-vous, 
certains signes, que le sens anglais est le plus juste. Vous n'avez
jamais eu la _goutte_, lecteur? ni moi non plus;--mais vous et moi
pouvons l'avoir, et je vous conseille d'y prendre garde.

[Note 367: Le mot anglais _gout_ signifie galement _got_ et _goutte_.]

73. Faudra-t-il omettre dans la carte de mon dner les olives, ces
simples, mais parfaites allies du vin? C'est pourtant le plat que je
prfrais en Espagne,  Lucques,  Athnes, partout en un mot. Combien
de fois, sur le cap Sunium ou le mont Hymette, et n'ayant d'autre table
que la verdure, ne me suis-je pas fait une vritable fte d'en dner!
semblable  Diogne, auquel je dois la moiti de ma philosophie.

74. Autour de cette mascarade confuse de poisson, viande, volailles et
lgume, les convives furent placs suivant le degr de leur importance,
et dployrent une varit comparable  celle de tous les mets. Pour Don
Juan, il se trouva en face d'une _espagnole_; non pas d'une demoiselle,
mais, comme nous l'avons dit, d'un plat offrant, au reste, avec nos
dames la plus grande ressemblance; par merveilleusement et farci d'un
monde de jolis petits riens.

75. Il fut aussi, par un singulier hasard, plac entre Aurora et lady
Adeline,--situation peu commode pour celui qui, avec des yeux et un
coeur, voudrait nanmoins dner. D'un autre ct, la confrence dont nous
avons tout  l'heure parl n'tait pas faite pour encourager ses
piquantes saillies. Adeline ne lui adressait que quelques mots, et de
ses yeux pntrans semblait lire au fond de sa pense.

76. J'ai souvent t tent de croire que les yeux avaient, pour ainsi
dire, des oreilles; ce qu'il y a de sr, loin de la porte de l'oue,
les belles reoivent, et je ne sais par quel enchantement, l'cho de
certaines conversations. Telle que cette mystrieuse musique des
sphres, dont les vibrations, quelque hautes qu'elles soient, ne sont
pas sensibles pour nous, on a vu souvent, chose trange! les dames
entendre de longs dialogues dans lesquels on n'avait pas articul une
seule syllabe.

77. Aurora gardait cette indiffrence qui ne manque gure de piquer
d'honneur un _preux chevalier_. De toutes les offenses, la plus vive est
celle qui semble vous rappeler que vous ne valez pas une pense; et
Juan, sans avoir les prtentions d'un fat, n'tait nullement flatt
d'inspirer de lui-mme de semblables prventions. On l'et pris, aprs
avoir reu de si bons avis, pour un bon vaisseau qui chouait entre deux
bancs de glace.

78. A ses _riens_ spirituels on ne rpondait rien, ou, quand l'urbanit
l'exigeait, quelques mots qui, dans le fond, n'taient rien. Aurora
semblait  peine se tourner vers lui; elle ne souriait pas mme assez
pour satisfaire la plus vulgaire vanit. Le diable tait donc dans cette
jeune personne! tait-ce un excs d'orgueil, de modestie, de distraction
ou de nullit? Le ciel le savait! mais, au pralable, les yeux pleins de
malice d'Adeline rayonnaient de joie en voyant ses prophties ralises.

79. Et elle regardait Juan d'un air qui semblait dire: _Je vous le
disais bien_. C'est un chant de victoire que je ne recommande pas trop;
j'ai lu ou prouv, surtout quand on l'entonne aux dpens d'un ami ou
d'un amant, qu'il peut dcider ces derniers, pour couvrir leur
rputation,  suivre srieusement le plan qu'ils avaient d'abord form
en badinant. Or, les hommes, qui tous aiment  prophtiser le _prsent_
ou le _pass_, ont l'habitude de prendre en haine ceux qui ne permettent
pas  leurs prdictions de se raliser.

80. Ainsi, Juan se vit entran  montrer quelques attentions lgres,
mais dlicates, et qui suffisaient pour exprimer  une femme d'esprit le
dsir d'en manifester de plus expressives. Aurora (ainsi le mentionne
l'histoire, mais probablement sur des conjectures plutt que sur des
certitudes) finit enfin par affranchir ses penses de leur douce prison,
et si elle n'couta pas, elle sourit du moins une ou deux fois.

81. Puis des rponses elle en vint aux questions, ce qui chez elle tait
fort rare. Adeline, qui ne dsesprait pas encore de ses prdictions,
commena pourtant  craindre qu'Aurora ne se fondt en coquette,--tant,
dit-on, il est difficile d'empcher les extrmes, une fois mis en
motion, de se toucher. Au reste, elle avait, dans ce cas-l, trop de
prvoyance, et l'esprit d'Aurora n'tait pas de ce genre.

82. Mais Juan avait, dans les manires, une sorte d'entranement et une
fire humilit, si pourtant c'en tait une, qui laissait paratre, pour
tout ce que les femmes disaient, autant de dfrence que si chaque douce
syllabe et t une loi. Son tact lui apprenait aussi  passer
lgrement du plaisant au svre, et  montrer tour  tour de la rserve
et de l'abandon. Il avait le talent de dominer les penses de ses
auditeurs, sans pourtant les initier dans les siennes.

83. Dans son indiffrence, Aurora l'avait d'abord confondu dans la
tourbe des lgans vulgaires, tout en lui supposant un peu plus de fonds
qu'aux _incroyables_ et insipides beaux-esprits qui l'entouraient;--mais
elle commena (les petites choses sont le dbut des grandes)  goter ce
genre de flatterie qui s'insinue  force de dfrences plutt que par
les complimens, et qui sduit mme en hasardant de dlicates
contradictions.

84. Et puis il avait un extrieur avantageux;--sur ce point toutes les
femmes, _nem. con._, taient d'accord, et souvent, je gmis de le dire,
il conduit les personnes maries au _crim. con._[368];--mais, attendu
que nous avons dj fait trop de digressions, nous laisserons les jurs
_connatre_ seuls _de_ ce point, et nous nous contenterons de remarquer
que, bien que les apparences soient et aient toujours t trompeuses,
elles font souvent plus d'impression que le meilleur des livres.

[Note 368: _Nem. con._ pour _nemine contradicente_, personne ne
contredisant.--_Crim. con._ pour _criminal conversation_, conversation
criminelle (c'est ainsi que, dans les tribunaux, on spcifie
l'adultre). On crit toujours ces deux phrases ainsi abrges.]

85. Aurora, qui avait l'habitude d'tudier les livres plutt que les
physionomies, tait, malgr son extrme sagesse, extrmement jeune, et
elle avait jusqu'alors plutt admir Minerve, que les Grces,
principalement sur des pages imprimes. Mais enfin, la jeunesse, avec
tous ses troits corsets, n'a pas les treintes naturelles de la
vieillesse; et Socrate lui-mme, ce modle de toutes les vertus, avouait
candidement qu'il avait un penchant, discret, il est vrai, pour la
beaut[369].

[Note 369: Voyez, entre autres, le dialogue de Platon, intitul: _Les
Rivaux_. Je tressaillis, dit Socrate; c'est l'impression que me font
toujours prouver la jeunesse et la beaut.]

86. Or, les vierges de seize ans sont aussi socratiques (mais plus
innocentes) que Socrate; et si le plus sage des Athniens avait, 
soixante-dix ans, les voluptueuses fantaisies que Platon nous dcrit
dans ses dialogues dramatiques, je ne vois pas pourquoi on les
proscrirait dans les jeunes filles,--pourvu, toutefois, qu'elles soient
modres. Remarquez-le bien, cette dernire condition est pour moi un
_sine qu_[370].

[Note 370: _Sine qu non_. Ce dernier mot est retranch par euphonie.

(_Note de Lord Byron_.)

Le lecteur remarquera facilement la ncessit de ce _non_. Mais le
double sens tait dans l'intention du pote, comme semble mieux le
prouver la rflexion suivante.]

87. Remarquez aussi qu' l'imitation du grand lord Coke (_voyez_
Littleton[371]), toutes les fois que j'exprime deux opinions qui, au
premier coup d'oeil, semblent impliquer contradiction, la seconde est la
meilleure. J'en ai peut-tre en rserve une troisime ou je n'en ai
peut-tre aucune,--ce qui serait par trop inconvenant; mais enfin, si
l'crivain tait toujours consquent avec lui-mme, il ne pourrait
jamais exposer comment vont ici-bas les choses[372].

[Note 371: C'est--dire _lord Littleton_, voyez _Coke_. Byron veut ici
tourner en ridicule le lourd et dogmatique Coke, historien et
jurisconsulte.]

[Note 372: Tout change autour de nous et nous changeons nous-mmes; ce
qui d'abord semblait digne de notre estime devient digne de notre
mpris, et notre got, notre raison mme, prouvent des variations. La
vritable inconsquence serait d'tre toujours du mme avis et de tenir
toujours le mme langage, etc. (M. Auger, _Notice sur Voltaire_, Biog.
univ.)]

88. Si quelques gens se contredisent, puis-je m'empcher de contredire
eux, tout le monde et ma vracit elle-mme?--Mais c'est une supposition
absurde. Jamais je n'ai contredit et ne veux contredire.--Le moyen, en
effet, de nier quelque chose quand on doute de toutes? la source de la
vrit peut fort bien tre limpide,--mais ses ondes sont fangeuses, et
elles circulent  travers trop de canaux contradictoires pour ne pas
flotter souvent sur ceux du mensonge.

89. L'apologue, la fable, la posie, les paraboles, sont autant de
fictions; mais ceux qui les sment dans une terre labourable peuvent les
convertir en autant de vrits; car on ne peut trop admirer le pouvoir
des fables: elles rendent mme, dit-on, supportable la ralit.--Mais
alors, qu'est-ce que la ralit, et qui en possde le fil conducteur? La
philosophie? non; elle exclut trop de choses. La religion? _oui_. Mais
celle de quelle secte?

90. Ce qu'il y a de clair, c'est que plusieurs millions d'hommes sont
dans l'erreur. Peut-tre un jour arrivera-t-il que tous auront eu
raison; mais, en attendant, Dieu nous soit en aide! Puisqu'il faut que
dans notre carrire nous entretenions toujours la lumire dans nos
saints fanaux; il est tems qu'il nous envoie un nouveau prophte ou que
les anciens nous favorisent d'une seconde apparition, car, au bout de
quelques milliers d'annes; les croyances se perdent si le ciel ne prend
soin de lgrement les rafrachir.

91. Mais, encore ici, pourquoi m'entortiller dans la mtaphysique?
Personne n'abhorre plus que moi toute espce de dispute, et pourtant
telle est la force de ma folie ou de ma destine; que je vais toujours
donner de la tte contre quelque angle du prsent, du pass ou du futur.
Je veux pourtant tout le bien du monde au Troyen et au Tyrien[373], car
je fus lev dans un presbytrianisme modr.

[Note 373: Les saintes prophties sont, comme on se le rappelle,
remplies de maldictions contre la _fille de Sidon_, la superbe Tyr.]

92. Mais, malgr ma modration et mon humilit en fait de thologie et
de mtaphysique, et bien que mon impartialit entre le Troyen et le
Tyrien soit comparable  celle d'Eldon, au milieu d'une _commission
lunatique_[374], mon devoir est de rappeler  _John Bull_ quelque chose
de la situation politique du pauvre monde: mon sang bouillonne en effet
comme le fond de l'Hcla, quand je vois les hommes permettre  leurs
pitoyables souverains de violer les lois.

[Note 374: John Scott, lord Eldon, aujourd'hui chancelier d'Angleterre,
faisait partie de la commission charge de dcider si le roi Georges III
tait vraiment fou et s'il tait ncessaire d'tablir une rgence.]

93. Mais si parfois je fais intervenir la religion, la politique et les
politiques, ce n'est pas seulement pour donner  mes chants plus de
varit, c'est encore afin de servir les intrts de la morale. Ma tche
est de redresser la socit et de ranimer un peu cette languissante
rosse[375]. Or, maintenant, afin d'offrir quelque chose pour tous les
gots, nous allons essayer l'emploi du merveilleux,

[Note 375: Nous n'avons pu traduire ici l'image que le pote emploie:

     _My business is to_ dress _society
   And stuff with sage the very verd and goose_.

C'est--dire: Mon affaire est d'_accommoder_ la socit et de relever
avec de la _sauge_ ce parfait oison. _Sage_ se prend ici pour _sauge_
et pour _sage conseil_.]

94. Et je renonce  toute espce d'argumentation: ds  prsent, nulle
tentation ne me dcidera  m'carter en rien de mon sujet.--Oui, je me
voue  une rforme dcide. Je ne sais pas, d'ailleurs, comment on a pu
jamais dire qu'il tait dangereux de trop couter la voix de ma
muse;--je la crois aussi inoffensive que tant d'autres qui se fatiguent
plus pour amuser moins qu'elle.

95. Lecteur rechign! avez-vous jamais vu un revenant? Non. Vous en
avez, je suppose, entendu parler?--Eh! bien, silence! ne regrettez pas
le tems que je vous ai dj fait perdre, car je vais vous offrir
l'heureuse occasion d'en voir un. Et n'allez pas croire que je veuille
plaisanter en pareille matire, et tarir par le ridicule, cette source
de sublime et de mystre:--j'y crois (et j'ai pour cela de bonnes
raisons) trs-srieusement.

96. Srieusement? vous riez;--libre  vous, mais je ne vous imiterai
pas: quand je ris, il faut que ce soit de bon coeur; autrement, je ne
l'essaie pas. Je crois, dis-je, qu'il est un endroit ordinairement
frquent par les esprits. Et lequel? Je ne veux pas le dire, parce que
je voudrais plutt mille fois en perdre le souvenir. _Les ombres peuvent
glacer l'ame de Richard_[376]. En un mot, j'ai l-dessus  peu prs les
mmes terreurs que le philosophe de Malmesbury[377].

[Note 376: Voyez la grande et admirable scne de _Richard III_, acte V,
scne 3. Par l'aptre Paul, les ombres ont frapp cette nuit l'ame de
Richard de plus de terreurs que ne pourraient le faire dix mille soldats
arms  toute preuve et conduits par le maigre Richmont. Il n'est pas
encore jour!]

[Note 377: Hobbes qui, doutant de sa propre ame, faisait aux ames des
autres l'honneur d'esquiver leurs visites, dont il avait quelque
terreur.

(_Note de Lord Byron_.)]

97. En ce moment, la nuit (car je chante la nuit, tantt en hibou et
tantt en rossignol) est obscure, et l'oiseau plaintif de la sage
Minerve rle  mes oreilles son hymne discordant. Les grimaces des vieux
portraits semblent se dtacher des vieilles murailles o ils sont
suspendus;--je prie le ciel de rendre leurs regards moins hideux!--Les
cendres mourantes se raniment dans le foyer, je crains bien d'avoir trop
prolong ma veille.

98. Ainsi, quoique je n'aie aucunement l'habitude de rimer en plein
jour,--quand j'ai autre chose  penser, si jamais je pense,--je dis que
les lgers frissons que me fait prouver la nuit, me dcident  remettre
 demain midi un sujet qui ne doit, hlas! enfanter que des
ombres.--Mais ayant de me taxer de prjugs superstitieux, il faudrait
vous mettre absolument  ma place.

99. La vie plane entre deux mondes, telle qu'une toile sur les bords de
l'horizon, entre la nuit et le matin. Combien nous sommes peu instruits
de notre tat actuel et de notre future existence! L'ternel ocan du
tems roule et emporte au loin nos bulles; les vieilles crvent, de
nouvelles surgissent, dtaches de l'cume des sicles, et cependant les
tombeaux des empires glissent semblables  quelques vagues fugitives.




Chante Seizime.


1. Les anciens Perses apprenaient trois choses utiles;  tirer de l'arc,
 monter  cheval et  dire la vrit. C'est ainsi que fut lev Cyrus,
le meilleur des rois,--et depuis, la jeunesse moderne a adopt la mme
discipline. A leurs arcs ils ont, en gnral, deux cordes; ils courent 
cheval sans peine et sans effroi; ils sont peut-tre moins disposs 
parler sincrement, mais en revanche ils font des courbettes mieux que
personne[378].

[Note 378: Byron dit: Ils tirent de plus longs _arcs_ que jamais!
_Draw bow_ signifie, en anglais, _tirer de l'arc et faire la
rvrence_.]

2. La cause effective--ou dfective,--car il en est ncessairement
une,--est ce que je n'ai pas le tems de vous expliquer. Je dirai
seulement,  ma propre gloire, qu'en dpit de ses folies et de ses
imperfections, sous certains rapports, ma muse est, de toutes les muses
que je connais, celle qui a mis dans ses fictions le plus de sincrit.

3. Et comme elle traite de tout et ne fait _retraite_ devant aucune
proposition, cette pope renfermera un abme des conceptions les plus
rares et que partout ailleurs vous chercheriez en vain. Quelque amertume
est,  la vrit, mle  son miel; mais c'est avec tant de discrtion,
qu'au lieu de songer  vous en plaindre vous devez vous merveiller
qu'il y en ait si peu dans un trait _de rebus cunctis et quibusdam
aliis_.

4. Mais toutes les vrits qu'elle a dj pu exprimer ne sont rien
auprs de celle qui lui reste  raconter; J'ai dit que c'tait une
histoire de revenant,--comment donc? Tout ce que je sais, c'est que rien
n'est plus rel. Avez-vous, en effet, explor les limites de la valle
o se tiennent tous les anciens habitans de la terre? Il est tems enfin
de confondre tous ces coliers d'incrdulit, comparables  ceux qui
niaient les calculs de Christophe Colomb.

5. Il est aujourd'hui certaines gens qui nous citent avec dfrence les
chroniques de Turpin et de Geoffroy de Montmouth, historiens dont la
supriorit est surtout incontestable en matires miraculeuses: mais
saint Augustin doit avoir la priorit sur eux, lui qui prescrit  tous
les hommes de croire l'impossible _par cette raison-l mme_.
crivailleurs, plucheurs, ergoteurs, que pouvez-vous rpondre,
dites-moi, au _quia impossible_?

6. Cessez donc,  mortels, de chicaner. Croyez: s'il s'agit d'une chose
peu probable, vous y tes obligs; et si elle est absurde, tous vos
doutes doivent disparatre. Mieux vaut, d'ailleurs, ajouter  tous les
rcits une foi inbranlable. Et je ne parle pas ici pour rappeler
profanment les saints mystres, adopts comme vangile par tous les
sages et tous les justes; mystres d'autant mieux enracins, que, comme
toutes les vrits, on les a contests davantage;

7. Je prtends seulement remarquer, avec Johnson, que tous les peuples,
depuis quelque six-mille ans, ont cru que les morts revenaient, 
certains intervalles, nous visiter, et ce qui dans cette trange opinion
est surtout trange, c'est que la raison a beau nous en montrer
l'absurdit, nous sentons toujours en nous, le nie qui voudra, quelque
chose qui l'appuie plus fortement encore.

8. Le dner et la soire n'taient dj plus; on avait fait au souper
beaucoup d'honneur et aux dames beaucoup de complimens; les convives
dfilaient l'un aprs l'autre;--les chants et les danses taient
expirs; les dernires robes lgres taient vanouies comme ces
transparens nuages qui se perdent dans le ciel: rien, enfin, dans le
salon, ne rivalisait plus d'clat avec les mourans flambeaux--et les
furtifs rayons de la lune.

9. La fin d'un jour de fte est comme un dernier verre de Champagne
dpouill de la ptillante mousse qui en avait gay la premire
rasade;--ou comme un systme tout--coup bronchant sur un doute; ou
comme une bouteille d'eau de soude dont la saveur et la vertu sont 
demi ventes; ou comme un flot que la tempt a spar de la vague et
qui n'est plus anim par le vent;

10. Ou comme un opiat[379] qui vous trouble ou vous enlve entirement
le sommeil; ou comme...;--enfin, comme rien de ce que je connais, si ce
n'est elle-mme.--Il en est ainsi de la vie, nulles comparaisons ne
peuvent en donner une juste ide; ou de la pourpre tyrienne, on ignore
absolument si elle empruntait sa couleur  quelque coquillage ou  la
cochenille[380]. Puisse, comme la robe des Tyriens, celle des tyrans
tre bientt oublie[381]!

[Note 379: Les potions opiaces sont, en gnral, destines  rendre le
sommeil  ceux qui en sont privs.]

[Note 380: On dispute encore sur la composition de l'ancienne pourpre de
Tyr; on n'ose dcider entre une sorte de coquillage, la cochenille ou le
kerms;--on n'est mme pas d'accord sur sa couleur: les uns disent
qu'elle tait pourpre, les autres carlate. Moi, je ne dis rien. (_Note
de Lord Byron_.)]

[Note 381: M.A.P. a vu dans le dernier vers de cette strophe: _encore_
une allusion  la _couleur_ des prcieuses ridicules de l'Angleterre.
J'avoue que je ne m'en serais jamais dout.]

11. Aprs l'ennui de s'habiller pour un rout ou un bal, vient celui de
se dshabiller; notre robe de chambre est une sorte de tunique de
Nessus, qui nous rappelle des penses aussi jaunes et moins pures que
l'ambre[382]. Titus s'criait douloureusement: _J'ai perdu ma journe_!
mais, dans toutes nos nuits et journes (j'ai cependant conserv de
quelques-unes un souvenir assez flatteur), je voudrais bien savoir ce
que nous avons gagn.

[Note 382: De mme que le vert est admis pour symbole d'esprance, le
blanc, de puret, le noir, de deuil, etc., on peut dire que le jaune est
celui du _dsappointement_, et c'est peut-tre la couleur la plus
expressive de toutes.]

12. En se retirant pour reposer, Juan se sentait inquiet, agit et
soucieux; il pensait aux yeux d'Aurora Raby, plus brillans que ne les
avait trouvs Adeline. Sans doute, s'il et bien sond les plaies de son
coeur, il se ft mis  philosopher; car c'est une grande ressource qui ne
nous manque jamais, tant que nous n'en avons aucun besoin: mais en ce
cas, Juan ne pouvait que soupirer.

13. Il soupira donc.--Une autre ressource  sa disposition, c'tait la
pleine lune, o sont dposs tous nos soupirs[383]; et justement alors,
son orbe chaste et lumineux se montrait aussi peu voil que le
permettait la lourde atmosphre de la Grande-Bretagne. L'ame de Juan
tait dans les dispositions les plus favorables pour la saluer dignement
de l'apostrophe _ toi_! ce tuisme des gostes amans, qu'il est
impossible d'expliquer,  moins de se mettre  leur place[384].

[Note 383: _Le lagrime e i sospiri degli amanti_, etc. Voyez _Orlando
furioso_, canto XXXIV, str. 75.]

[Note 384:

      _Of amatory egotism the_ tuism,
      _Which furter to explain would be a_ truism.]

14. Mais amant, pote, astronome, paysan ou berger, tous, en la
contemplant, subissent aussitt son influence inspiratrice. C'est pour
nous une source fconde de grandes penses (et, si je ne me trompe, de
refroidissemens); c'est  sa lumire qu'on confie le dpt des plus
prcieux secrets; c'est elle qui gouverne les flots de l'Ocan, la
cervelle des hommes et mme leurs coeurs, si l'on peut s'en rapporter aux
potes.

15. Juan se sentait tant soit peu rveur et inclin vers la
contemplation plutt que vers son oreiller. Dans la chambre gothique o
il tait retir, le bruit saccad de la chute d'eau se faisait entendre
au milieu des mystrieuses impressions de la nuit[385]; sous sa fentre
gmissaient (ncessairement) les branches ondules d'un saule. Il se mit
donc  contempler la cascade, qui tantt clatait--et tantt se perdait
dans l'ombre.

[Note 385: Voyez ch. XIII, strophe 63.]

16. Sur la table ou sur la toilette (je ne puis exactement dire
_laquelle_, et j'en fais la remarque, parce que je tiens excessivement 
l'exactitude) brlait vivement une lampe; pour lui, il tait appuy dans
le creux d'une niche qui conservait encore de nombreux ornemens
gothiques, des pierres ciseles, des vitraux peints et tout ce que le
tems avait pargn dans le manoir de nos anctres.

17. Puis, comme la nuit tait claire, bien que froide, il ouvrit la
porte de sa chambre, et s'avana dans une galerie d'une sombre teinte,
d'une longue dimension, et tapisse de vieilles et prcieuses peintures
reprsentant d'hroques chevaliers et des dames chastes, comme le sont
toujours les personnes de haut rang. Mais,  travers de sombres lueurs,
les portraits des morts ont quelque chose de glacial, de terrible et de
fantastique.

18. Vous diriez que la lune a rendu la vie aux formes refrognes des
chevaliers et des saints que la peinture a reproduits: et quand vous
faites un pas, en avant ou en arrire, vous croyez, au faible cho de
votre propre marche,--entendre des voix sortir de la tombe, et des
revenans, gracieux ou horribles, s'lancer de la toile qui gardait leur
triste effigie, pour vous demander comment vous osez ouvrir les yeux
dans un endroit o tout devrait dormir, except la mort.

19. A la lumire des toiles, le ple sourire des beauts, charme d'un
autre sicle et maintenant renfermes dans la tombe, semble se ranimer;
leurs tresses inhumes flottent le long de la toile; leurs yeux
tincellent, en se portant sur les vtres, comme dans certains
douloureux songes, ou comme les stalactites d'une obscure caverne; mais
leurs fantastiques regards expriment toujours la mort. Un portrait
lui-mme est dj le pass, et avant que le cadre n'en soit dor, celui
qu'il reprsente a cess d'tre le mme.

20. Juan mditait sur l'inconstance ou sur sa matresse,--deux termes
synonymes,--et rien, si ce n'est l'cho de ses soupirs et de ses pas,
n'interrompait le silence de l'antique manoir; quand tout--coup il
entendit ou crut entendre  ses cts un _agent_ surnaturel,--ou
peut-tre une souris, maudit animal dont le grignotement, sous la
tapisserie, trouble et embarrasse souvent tant de personnes.

21. Ce n'tait pas une souris; mais,  ciel! un moine accoutr d'un
capuchon, d'un chapelet et d'une robe noire, tantt apparaissait dans un
rayon de lune et tantt se perdait dans les ombres. Il semblait marcher
pniblement, et pourtant sans bruit: ses vtemens seuls faisaient
entendre un lger murmure, et ses mouvemens taient fantastiques et
silencieux comme ceux des prophtiques soeurs[386]. En passant devant
Juan, il fixa sur lui, sans s'arrter, un oeil tincelant.

[Note 386: _The sisters_ weirds. Les sorcires de Macbeth.]

22. Juan resta ptrifi: il avait bien entendu quelque chose d'un
revenant qui circulait dans ces vieilles galeries, mais, ainsi que la
plupart des hommes, il regardait ces rumeurs comme l'effet des
impressions que produisent de semblables lieux. C'est une sorte de coin
frapp dans les htels[387] dlabrs de la superstition, et donnant
cours, non pas  quelque prcieux mtal, mais  des ombres aussi
rarement vues que l'or reprsent par le papier. Mais Juan en
_voyait_-il une enfin, ou n'tait-ce qu'une vapeur vaine?

[Note 387: _The mint_, la monnaie, l'htel des monnaies.]

23. Une, deux et trois fois passa et repassa devant lui l'habitant des
airs, de la terre, du ciel ou de quelque autre lieu: Juan le regardait
avec de grands yeux, mais sans pouvoir parler ou faire un seul geste. Il
restait immobile comme une statue sur son pidestal; autour de ses
tempes se hrissaient ses cheveux comme des noeuds de serpens; en dpit
de tous ses efforts, sa langue lui refusait des paroles pour demander 
cette crature rvrente ce qu'elle voulait.

24. La troisime fois, aprs une pause encore plus longue, le fantme se
perdit;--mais o? La galerie tait longue, et rien n'obligeait 
supposer que l'vanouissement ft surnaturel. Il y avait plusieurs
portes par lesquelles, grands ou petits, les corps pouvaient entrer ou
sortir, suivant les plus simples lois de la physique: mais il fut
impossible  Juan d'apercevoir par quelle issue le spectre s'tait
vapor.

25. Il garda la mme immobilit--pendant un espace de tems qu'il ne put
dterminer, mais qui lui parut un sicle:--toujours coutant et ananti,
ses yeux restaient fixs sur le point o d'abord s'tait agit le
fantme. Enfin, il rappela par degrs son nergie; il et volontiers
attribu  un songe ce qu'il venait de voir, mais il ne se rveillait
toujours pas; il sentait qu'il n'avait pas cess d'avoir les yeux
ouverts, et il se dcida  retourner  sa chambre, laissant en chemin la
moiti de ses forces.

26. Tout y tait comme il l'avait laiss: son flambeau brlait encore,
et non pas d'une flamme _bleue_, comme ces flambeaux plus _modestes_
dont l'clat est toujours entour d'une sympathique fume[388]. Il se
frotta les yeux, ils ne refusrent pas leur service; il prit un ancien
journal, le journal lui parut extrmement lisible; il y lut un article
dirig contre le roi, et un second qui renfermait l'emphatique loge du
_cirage patent_.

[Note 388: Allusion aux _bas-bleus_.]

27. Cela sentait bien notre monde; pourtant sa main tremblait encore. Il
ferma sa porte, et, aprs avoir lu un paragraphe relatif, je crois, 
Horne Tooke[389], il se dshabilla et se mit tranquillement au lit.
Appuy nonchalamment sur son oreiller, il repaissait encore son
imagination de ce qu'il avait vu. Enfin, sans avoir pris d'opiat, il
s'assoupit par degrs et s'endormit profondment.

[Note 389: Horne Tooke fut implique, en 1794, dans une conspiration
contre le gouvernement, et dut alors son acquittement  l'effet que
produisit une brochure du clbre Godwin.]

28. Il s'veilla de bonne heure: comme on peut le supposer, ce fut pour
mditer sur la visite ou vision qu'il avait eue, et pour dcider s'il
ferait bien d'en parler, au risque d'tre plaisant sur sa superstition.
Plus il rflchissait, plus son esprit devenait irrsolu: cependant son
valet, dont l'exactitude tait grande, parce que son matre ne se
contentait pas  moins, frappa  sa porte, pour l'avertir qu'il tait
tems de se lever.

29. Il s'habilla donc. Il avait, comme tous les jeunes gens, l'habitude
de prendre quelque soin de sa toilette; mais ce matin-l il n'y consacra
que peu d'instans: sa glace mme fut  peine consulte; ses cheveux
tombrent sur son front en boucles ngliges; son habit ne reut pas le
pli accoutum, et le _noeud gordien_[390] de sa cravate lui-mme fut jet
trop de ct, de plus de la largeur d'un cheveu.

[Note 390: Voyez l'_Art de mettre sa cravate_, dont les journaux
franais ont rendu le compte le plus favorable.]

30. Quand il descendit dans le salon, il s'assit, d'un air rveur,
devant une tasse de th qu'il n'aurait peut-tre pas reconnu, si la
liqueur, en lui brlant les lvres, ne l'et forc de recourir  sa
cuiller. Telle tait sa distraction, qu'il tait impossible de ne pas
l'attribuer  _quelque chose_;--Adeline s'en aperut la premire;--mais
_qu'tait-ce_? elle ne le devinait pas.

31. Elle le regarda, le vit ple et devint elle-mme aussi ple que lui.
Elle se hta de baisser les yeux et de murmurer quelques mots que mon
rcit s'abstiendra de transmettre. Cependant lord Henry remarquait que
les _tartines_ taient mal beurres; la duchesse de Fitz-Fulke, tout en
jouant avec son voile, le lorgnait avec curiosit, mais ne prononait
pas un mot; et les grands yeux noirs d'Aurora Raby se fixaient galement
sur lui avec un air de surprise tranquille.

32. Enfin, la belle Adeline voyant que Juan conservait toujours la mme
froideur silencieuse, et que tout le monde, plus ou moins, en paraissait
tonn, lui demanda _s'il tait malade_. Il tressaillit et rpondit:
Oui,--non, un peu, oui. Le mdecin de la maison tait un docte
personnage: comme il se trouvait l, il exprima le dsir de lui tter le
pouls et de reconnatre la maladie; mais Juan s'empressa de dire _qu'il
se trouvait parfaitement bien_,

33. _Fort bien, bien, mal_. Ces rponses n'taient pas claires, et
cependant ses yeux, quoique voils par une apparence de dlire,
semblaient en garantir la sincrit; son esprit tait certainement
oppress d'une maladie soudaine, mais peu srieuse. Et comme il n'avait
pas l'air de vouloir dire ce qu'il prouvait, on avait lieu de croire
que ce n'tait pas un mdecin dont il avait besoin.

34. Cependant, lord Henry avait pris son chocolat et les tartines dont
il avait commenc par se plaindre. Il remarqua que Juan n'avait pas
aussi bonne mine qu' l'ordinaire, chose singulire, puisque le tems
n'avait pas cess d'tre beau. Et s'adressant  la duchesse de
Fitz-Fulke, il demanda  _sa grce_, si elle n'avait pas reu de
rcentes nouvelles du duc. _Sa grce_ rpondit que _sa grce_ souffrait
lgrement de quelques faibles et hrditaires accs de goutte, cette
rouille des articulations aristocratiques.

35. Henry se retourna alors vers Juan, et lui exprima quelques mots de
condolance. Vous regardez, dit-il, comme si votre sommeil avait t
interrompu par le moine noir du temps pass.--Quel moine? s'cria Juan
en faisant de son mieux pour rpondre  cette question d'un air
tranquille ou insouciant; mais ses efforts ne l'empchrent pas de
devenir encore plus ple.

36. Oh! vous n'avez donc jamais entendu parler du moine noir, le
revenant du chteau?--Non, sur mon honneur.--Comment! La renomme,--mais
vous savez que la renomme ment quelquefois,--raconte,  ce propos, une
vieille histoire telle quelle. Mais soit qu'avec le tems le fantme
devienne plus rserv, soit que nos pres aient eu des yeux plus
pntrans en pareille matire, il est au moins certain, malgr l'espce
de croyance qu'on ajoute  ses visites, que le moine ne s'est pas
souvent montr dans ces derniers tems.

37. La dernire fois ce fut....--Oh! je vous en prie, interrompit
Adeline (elle observait attentivement les traits de Juan, et, d'aprs
leur altration progressive, elle conjecturait dj qu'il pouvait
exister quelques rapports entre son trouble et la lgende), si vous
avez l'intention de badiner, choisissez quelque sujet plus nouveau; on a
dj rpt bien des fois ce conte, et en vieillissant il n'en est pas
devenu meilleur.--

38. Badiner! reprit milord; mais, Adeline, ne vous rappelez-vous pas
que nous-mmes, c'tait dans notre lune de miel, nous vmes.....--Eh!
bien, peu importe; il y a dj si long-tems de cela! au reste, coutez,
je vais vous donner la musique de cette histoire. Alors, avec la grce
de Diane lorsqu'elle tend son arc, elle saisit sa harpe:  peine
touches, les cordes semblrent s'animer d'elles-mmes, et d'un ton
plaintif elle commena  prluder sur l'air: _Il tait un frre des
ordres gris_.

39. Mais, dit Henry, donnez-nous les paroles que vous avez faites sur
cet air; car Adeline est  demi pote, ajouta-t-il en souriant vers
ceux qui se pressaient autour d'elle. Personne, ds-lors, ne pouvait
plus se dfendre d'appuyer les instances du mari et de tmoigner le
dsir de juger de trois talens ni plus ni moins runis;--le chant, les
paroles et la harpe, talens qu'on ne peut gure rencontrer dans une
femme sans mrite.

40. Aprs quelques ravissantes hsitations,--charme ordinairement
employ par nos mlodieuses enchanteresses, et dont elles ont mme l'air
(je ne sais pourquoi) de ne pouvoir se dispenser,--la belle Adeline
inclina d'abord ses yeux vers la terre; puis, les enflammant d'une
inspiration soudaine, elle maria sa douce voix aux lyriques accords et
chanta avec une grande simplicit (mrite d'autant plus prcieux, que
nous le retrouvons plus rarement)

   I.

     Oh! gardez-vous du triste frre
   Qui, dans la brise de minuit,
   Vient, soit en corps, soit en esprit,
   Ici marmotter sa prire.
   Au tems o de ce vieux manoir
   S'empara lord Amundeville,
   Il ne quitta pas cet asile.--
   Gardez-vous bien du moine noir.

   II.

     Devant la redoutable pe
   De milord et des gens du roi,
   Ses compagnons remplis d'effroi
   Ont abandonn la contre;
   Mais lui seul ose chaque soir
   Visiter encor l'abbaye:
   Cependant il n'est plus en vie.--
   Gardez-vous bien du moine noir.

   III.

     Ici, quand d'un noble hymne
   On doit former le noeud charmant,
   Il passe d'un air menaant
   Sur le lit de la fiance.
   Tranquillement il vient s'asseoir,
   Quand un lord ferme la paupire,
   Sur son monument funraire.--
   Gardez-vous bien du moine noir.

   IV.

     Le premier il donne l'alarme
   Des maux qui doivent arriver;
   La naissance d'un hritier
   Semble lui coter une larme.
   Son capuchon laisse entrevoir
   Un oeil qui tristement scintille:
   Comme ceux d'un fantme il brille.--
   Gardez-vous bien du moine noir.

   V.

     Oh! gardez-vous du triste frre,
   Car seul il est notre seigneur:
   Des saints il est le successeur
   Et l'hritier du monastre.
   Le jour il n'a pas de pouvoir,
   Mais pendant la nuit il commande.
   Est-il un vassal qui prtende
   Rire des droits du moine noir?

   VI.

     Quand il marche de salle en salle,
   Vous le rencontrez sans danger;
   Mais tremblez de l'interroger!
   Sa voix est lente et spulcrale.
   Pour l'loigner de ce manoir,
   De Dieu flchissons la colre;
   Et puisse notre humble prire
   Ouvrir le ciel au moine noir!

41. La voix de la dame expira, et les frmissantes cordes se calmrent
ds qu'une main savante eut cess de les animer. Il y eut alors, comme
c'est assez l'usage aprs un chant, un moment de silence; puis le cercle
exprima vivement son admiration, et loua avec enthousiasme et politesse
la puret de la voix, le mrite de l'expression et de l'excution, au
grand embarras de la timide cantatrice.

42. Puis la belle Adeline continua  prluder pour sa propre
satisfaction, et d'un air d'insouciance: on et dit qu'elle n'estimait
un pareil talent que comme un agrable passe-tems. Elle le cultivait
quelquefois _sans_ prtention, o plutt _avec_ la prtention de montrer
ddaigneusement ce qu'elle pourrait excuter, si elle voulait s'en
donner la peine.

43. Mais (gardons-nous de le dire tout haut) c'tait--pardonnez-moi la
citation pdantesque--fouler aux pieds l'orgueil de Platon avec un
orgueil plus insupportable encore, comme le fit un certain jour le
cynique Diogne. Il avait espr mortifier le sage, ou du moins veiller
sa colre philosophique,  propos d'un tapis gt;--mais l'_abeille
attique_ fut assez console par sa propre repartie[391].

[Note 391: C'tait, je crois, un tapis que souillait un jour Diogne, en
disant: C'est ainsi que je foule aux pieds l'orgueil de Platon!--Avec
plus d'orgueil encore, rpondit l'autre. Mais comme les tapis sont
destins  tre fouls aux pieds, il est probable que ma mmoire est en
dfaut et que c'tait une robe, une tapisserie, une couverture de table
ou quelque autre prcieux meuble peu usit chez les Cyniques.]

44. Ainsi, Adeline (en faisant avec aisance toutes les _difficults_ que
les dilettanti font avec parade) voulait ravaler leur espce de
_demi-profession_; car la musique devient quelque chose de tel quand on
s'y livre trop exclusivement; et vous serez de mon avis si jamais vous
avez entendu roucouler miss ceci, miss cela, lady cette autre, pour la
plus grande satisfaction de la compagnie--ou de leur mre.

45. Oh! qu'elles sont longues, les soires de _duos_, de _trios_,
d'_admirations_ et de _ravissemens_! Combien, en pareil cas, de _mamma
mia_, d'_amor mio_, de _tanti palpiti_, de _lasciami_ et de tremblotans
_addio_, dans les salons de la nation, _comme on sait_, la plus musicale
de la terre! sans compter le _tu mi chamas_ de Portugal, destin 
flatter nos oreilles dans le cas o l'Italie seule ne pourrait y
parvenir[392].

[Note 392: Je me souviens qu'un jour la mairesse d'une ville de
province, tant soit peu ennuye de cette longue excution de musique
trangre, ne put s'empcher d'interrompre assez impoliment les bravos
d'un auditoire comptent,--comptent, c'est--dire, en fait de
musique;--car, indpendamment de la difficult du langage, les paroles
taient entirement dfigures par celles qui les chantaient (c'tait
d'ailleurs quelques annes avant la paix et avant que tout le monde
n'et voyag. J'tais encore au collge). Cette mairesse s'cria donc
brusquement: Grand merci de vos Italiens; pour ma part, je prfre de
beaucoup une simple ballade. Un jour, grces  Rossini, tout le monde
reviendra au mme avis. Et-on jamais cru qu'il serait le successeur de
Mozart? Je ne hasarde cela, au reste, qu'avec dfiance, tant un
admirateur vif et sincre de la musique italienne en gnral et de celle
de Rossini, sous plusieurs rapports; mais nous pouvons du moins en dire,
avec le connaisseur de tableaux, dans _le Vicaire de Wakefield_: Cette
peinture vaudrait mieux, si le peintre y avait consacr plus de tems.
(_Note de Lord Byron_.)]

46. Adeline admirait galement les airs de _bravoure_ de Babylone[393],
et ces touchantes et patriotiques ballades de la _verte rin_ et de la
_grise cosse_, qui reproduisent si bien _Lochaber_  l'imagination de
ceux qui parcourent les continens et les mers Atlantiques, et qui,
vritable calenture musicale, ont le pouvoir de rendre pour un instant
aux montagnards leur patrie, leur douce patrie, que peut-tre ils ne
doivent plus revoir.

[Note 393: C'est encore l'usage, en Angleterre, d'appeler, srieusement
ou ironiquement, toutes les vanits de la mode la prostitue de
Babylone.]

47. Elle avait aussi un lger reflet de _bleue_; elle tait capable de
trouver des rimes et de composer plus de vers qu'elle n'en crivait;
dans l'occasion, elle pouvait lancer une pigramme, comme chacun doit le
faire, sur ses meilleures amies: mais enfin elle tait bien loigne de
ce sublime et parfait azur, devenu la couleur dominante; elle poussait
mme la faiblesse jusqu' regarder Pope comme un grand pote, et qui pis
tait, elle ne rougissait pas de le dire.

48. Aurora,--puisque nous en sommes sur le _got_, ce thermomtre qui
sert aujourd'hui  marquer les degrs de capacit de chaque
caractre,--tait, si je ne me trompe, plus _Shakspearienne_. Le plus
souvent ses penses portaient sur des mondes au-del du triste dsert de
notre monde: elle nourrissait mme en elle un foyer de sensibilit
capable de supporter des mditations profondes et infinies, mais
silencieuses comme l'espace.

49. Il n'en tait pas ainsi de sa gracieuse, et pourtant moins gracieuse
_grce_, la duchesse de Fitz-Fulke. L'esprit de cette Hb dj mre, en
supposant qu'elle en et, tait parfaitement model sur sa physionomie
qui, avouons-le, avait un charme sducteur. On pouvait bien y
reconnatre un lger penchant  la mchancet,--mais ce n'tait rien;
peu de femmes se prsentent  nous sans cette aimable disposition, et
c'est, je suppose, uniquement dans la crainte que nous n'imaginions,
auprs d'elles, tre dans le ciel.

50. Je n'ai pas entendu dire qu'elle et quelque penchant vers la
posie, et cependant on la voyait quelquefois lire le _Guide de
Bath_[394] et _le Triomphe_[395] _de Hayley_, qu'elle trouvait vraiment
sublime, parce que, ajoutait-elle, le barde avait saisi son
_temprament_ au point de prdire tout ce qu'elle avait ressenti--depuis
son mariage. Mais de tous ces vers, ceux qu'elle estimait le plus
taient les sonnets ou les _bouts rims_ qu'on venait  lui adresser.

[Note 394: Pome satirique d'Anstey.]

[Note 395: _Le triomphe du temprament_, de Hayley, pome didactique peu
estim des connaisseurs en Angleterre. (Voyez _les Bardes anglais et les
Rviseurs cossais_.)]

51. Il ne serait pas ais de dire quel avait t le but d'Adeline en
faisant intervenir cette romance, qui semblait avoir quelque affinit
avec les impressions nerveuses de Don Juan. Voulait-elle seulement le
faire rire de sa prtendue faiblesse? Dsirait-elle, au contraire,
l'augmenter encore? Je ne puis le rvler,--du moins pour cet instant.

52. Mais bien au contraire, son effet immdiat fut de rendre  Juan, sur
lui-mme, cet empire que devraient toujours retenir les lgans qui
veulent suivre le ton de la socit: quel que soit en effet le genre en
vogue, la dvotion ou le persifflage, on ne saurait, dans les deux cas,
observer trop de circonspection; et surtout il faut avoir soin
d'endosser sans grimace le manteau de _dernier got_ que l'hypocrisie
vous prpare: autrement on s'exposerait  tomber dans la disgrce de
tout l'aropage fminin.

53. Juan commena donc  rappeler ses esprits, et, sans autre
claircissement,  lancer, contre ces sortes d'imaginations, mainte et
mainte saillie. _Sa grce_ applaudit elle-mme  ces remarques, mais
elle semblait curieuse de nouvelles particularits sur la singulire
influence de ce mystrieux moine dans les trpas et les mariages de la
maison Amundeville.

54. Il n'tait gure possible d'apporter, sur ce sujet, de nouvelles
lumires: les uns traitaient de superstition, et les plus timors
adoptaient aveuglment cette tradition trange. On avana sur ce sujet
un nombre infini de conjectures, et quand on demanda l'avis de Juan sur
une vision dont (malgr son silence) on supposait qu'il avait t
troubl, il rpondit de manire  redoubler l'incertitude des
questionneurs.

55. Cependant; une heure sonna, et la compagnie songea  se disperser
pour se livrer, les uns  divers passe-tems et les autres  une inaction
complte; ceux-ci s'tonnant qu'il ft encore de si bonne heure, et
ceux-l qu'il ft si tard. Il s'agissait d'une superbe partie;--quelques
lvriers allaient tre lancs dans les terres de milord, avec un jeune
cheval de bonne race, et qui devait tre accoupl au printems prochain.
Plusieurs amateurs allrent juger de cette course.

56. Un marchand de tableaux avait en outre apport un Titien admirable
et garanti original; mais il tait trop prcieux pour pouvoir tre
vendu. Plus d'un prince avait dj vainement sond les intentions du
possesseur, et le roi lui-mme, aprs l'avoir marchand, avait, dans ces
jours de maigres taxes, estim trop lgre la liste civile (que, pour
complaire  tous ses sujets, il avait gracieusement daign accepter).

57. Comme Henry tait un connaisseur et un ami, sinon des arts, au moins
des artistes,--le marchand, qui mettait le plus haut prix au patronage
de milord, et dont les motifs taient tellement purs et classiques,
qu'il et t plus volontiers le _donneur_ que le vendeur (si ses
facults le lui eussent permis), le marchand, dis-je, avait apport le
_Capo d'opera_[396], non pour lui proposer de l'acheter, mais pour avoir
son jugement,--jusqu'alors infaillible.

[Note 396: Chef-d'oeuvre.]

58. Il y avait un Goth moderne, c'est--dire un gothique enfant de
Babel, dsign sous le nom d'architecte, dont l'emploi tait de visiter
ces murailles grises qui, malgr leur normit, pouvaient bien tre
lgrement entames par le tems. Aprs avoir de fond en comble examin
l'abbaye, il produisait le plan de btimens rguliers  construire et
d'anciens  culbuter: c'est ce qu'il appelait une _restauration_.

59. La dpense serait une bagatelle,--un _rien_, qu'on pouvait estimer
maintenant  quelques mille livres sterling (c'est l le refrain oblig
des longues chansons de cette sorte de gens). La somme suffirait pour
faire ressortir dans tout son clat un difice non moins sublime que
solide, et pour le rendre  jamais un monument de got exquis avec
lequel lord Henry aurait os _faire du gothique avec de la monnaie
britannique_[397].

[Note 397: _Ausu Romano, oere Veneto_. Telle est l'inscription
(convenable cette fois-ci) qu'on lit sur les murs qui sparent Venise de
l'Adriatique: ces murs sont l'oeuvre de Venise rpublicaine, mais
l'inscription en est impriale, et celui qui l'a fournie est Napolon
_premier_. Il est tems de lui continuer ce titre... (_Note de Lord
Byron_.)

(Nous ne pouvons traduire le reste.)]

60. Il y avait deux lgistes chargs de trouver les moyens de lever une
hypothque qui empchait lord Henry de faire certaine acquisition. De
plus, ils suivaient deux procs, l'un  propos d'une redevance
seigneuriale, et l'autre relatif  la dme, torche que lance toujours
avec succs la discorde pour enflammer la religion, au point de la
dcider  jeter _son_ gage de combat, et pour _dchaner_ les
squires[398] contre les glises[399].--Il y avait un boeuf, un porc et un
laboureur, galement prcieux  voir; car le manoir de lord Henry tait
une sorte de muse agricole.

[Note 398: Les seigneurs de campagne.]

[Note 399: Quand vous devriez _dchaner_ les vents et leur ordonner de
combattre contre _les glises_, rpondez  ce que je vous demande.
(_Macbeth_, acte IV, scne Ire.)]

61. Il y avait deux braconniers pris dans un pige  loups, et qui
allaient faire en prison leur convalescence. Il y avait une jeune
paysanne en guimpe troite et en jupon carlate (je n'aime pas  voir
cet objet, depuis--depuis--depuis--que, dans ma jeunesse, j'eus la
maudite maladresse,--mais heureusement j'ai,  compter de ce moment,
pay peu de _feus_  la fabrique); or, cette jupe carlate, quand on est
assez impitoyable pour l'ouvrir, offre le problme d'un seul tre en
deux personnes.

62. C'est pour nous un mystre qu'un dvidoir[400] dans une bouteille;
nous ne pouvons expliquer comment il y est entr et comment il en
sortira: je laisse donc ces points d'histoire naturelle  ceux qui
voudront s'occuper de les expliquer, et je me contente de remarquer (non
pas au profit du consistoire) que lord Henry tait un juge de paix, et
que le constable Stout,  la faveur d'un _warrant_[401], avait pris
cette gentille braconnire dans les domaines de la nature.

[Note 400: _A reel_. C'est l'ustensile dont on se sert pour disposer le
fil en cheveau; il a la forme d'une croix oblongue, de trois ou quatre
pouces de largeur. En Angleterre, les charlatans font souvent le _tour_
auquel le pote fait ici allusion: ils sparent deux morceaux de bois
croiss; les rejoignent aprs les avoir introduits dans une bouteille,
et prsentent ensuite ce _phnomne_  l'admiration des nombreux
_cockneys_.]

[Note 401: Mandat d'amener.--Il y a ici un jeu de mots sur _bagged_, qui
signifie tantt _prendre_, et tantt _rendre une femme enceinte_.]

63. Les juges de paix connaissent de tous les dlits de tous les genres;
leur devoir est de mettre le gibier et les moeurs de la province  l'abri
de quiconque viendrait  les blesser, sans payer patente. Or, ces deux
objets sont peut-tre, aprs les dmes et les baux, les articles les
plus difficiles  gouverner: conserver les perdrix et les jolies
vierges, voil ce qui mettra toujours la prudence des justiciers 
l'preuve.

64. Notre accuse tait extrmement ple, ple comme si elle et eu
recours  quelque fard; car ordinairement la nature rougissait ses joues
avec le mme soin qu'elle blanchit celles de nos grandes dames, du moins
 l'instant de leur lever. Peut-tre elle tait confuse de paratre
coupable; mais dans son immoralit, la pauvrette, ayant reu le jour et
l'ducation  la campagne, ne savait, hlas! que plir:--le rouge est
fait pour la noblesse.

65. Ses yeux noirs, brillans, baisss, et pourtant encore espigles,
reclaient une grosse larme que la pauvre enfant aurait bien voulu
scher; car elle n'tait pas de ces pleureuses sentimentales qui font
parade de leur sensibilit: elle n'avait pas assez d'effronterie pour
songer  se moquer des moqueurs; mais, tremblante, elle supportait tous
les genres d'ignominie, en attendant qu'on voult l'examiner.

66. Il est inutile de dire que ces groupes taient disperss  et l,
assez loin du joyeux salon o se tenaient les dames. Les lgistes
restaient dans la salle d'tude, et le beau porc, le laboureur et les
braconniers, en plein air. Les hommes arrivs de la ville, c'est--dire,
l'architecte et le marchand de tableaux, taient (comme un gnral
crivant des dpches dans sa tente) retirs dans leurs appartemens et
abms dans leurs ravissantes lucubrations.

67. Mais la pauvre paysanne tait relgue dans le grand salon, tandis
que Scout, le gardien des fragilits de la paroisse, Scout, l'ennemi
jur de la bire surnomme _petite_, achevait un norme pot de _morale
double-ale_. Elle attendait que la justice pt donner sa bienveillante
attention  ce qui semblait l'exiger davantage, et nommer, point fort
embarrassant pour la plupart des vierges,--le vritable pre de son
enfant.

68. Joignez  tout cela les chiens et les chevaux, et vous sentirez que
lord Henry ne devait pas manquer de distractions. On faisait aussi, dans
la cuisine, beaucoup de bruit et de prparatifs pour disposer plusieurs
seconds services; car ceux qui possdent de grands biens dans les comts
sont obligs, chacun suivant son rang et ses facults, d'avoir de
_grands jours_, pendant lesquels, sans tenir prcisment ce qu'on
appelle _table ouverte_, ils permettent  tout le monde de venir
s'empiffrer chez eux.

69. Tous les huit ou quinze jours, et _sans_ avoir besoin d'tre invits
(tels sont les termes d'une _invitation gnrale_), tous les
gentilshommes campagnards, cuyers ou chevaliers, peuvent entrer, sans
carte; s'emparer d'une place  la premire table; se rgaler des rasades
et des conversations les plus dlicates, et parler  leur tour, de la
dernire ou de la prochaine lection, cet isthme de leur bonne
intelligence avec l'hte.

70. Lord Henry tait un grand faiseur d'lections, et il et volontiers
remu la terre, comme un rat ou un lapin, pour soutenir les droits des
_bourgs_; mais l'opposition qu'il trouvait dans le comt lui cotait
fort cher,  cause de son voisin, le lord d'cosse Giftgabbit: ce
dernier avait, dans les mmes lieux, une influence tout anglaise; et son
fils, l'honorable Dick Dicedrabbit, avait t dj envoy  la chambre
des communes par les dfenseurs de l'_autre intrt_ (c'est--dire, de
l'intrt personnel).

71. Lord Henry savait, dans sa province, allier la courtoisie  la
circonspection, se mettre  la porte de tous les caractres, montrer
pour les uns de la politesse, pour les autres de la bont, et faire des
promesses  tout le monde. Ces dernires, il est vrai, commenaient 
devenir embarrassantes par leur nombre, mais il n'en calculait pas
prcisment la gravit: il tait fidle  quelques-unes, il manquait aux
autres, et on conservait ainsi tout autant de confiance en sa parole
qu'en celle de qui que ce ft.

72. Ami de la libert et des propritaires,--mais non moins ami du
gouvernement, il gardait un heureux et juste _medium_ entre l'amour de
sa place et celui de la patrie.--Forc, par le voeu de son roi (quoique
bien indigne, ajoutait-il modestement en s'adressant  des
rvolutionnaires moqueurs), de remplir quelques sincures, il et voulu
les voir abolies, si de leur maintien ne dpendait pas celui de la
constitution.

73. Et il tait _libre de confesser_--(d'o vient cette expression?
est-elle anglaise? nullement; elle n'est que parlementaire) que l'esprit
d'innovation faisait tous les jours plus de progrs que dans le dernier
sicle. Tout dispos qu'il tait  faire au bien public les plus grands
sacrifices, il ne voulait pourtant pas devenir factieux pour obtenir une
vaine popularit. Quant  sa place, tout ce qu'il en pouvait dire, c'est
qu'elle lui donnait plus de peines que de profit.

74. La vie prive (le ciel et ses amis le savaient bien) avait toujours
t son unique ambition; mais lui convenait-il d'abandonner son roi,
dans un tems o la patrie tait menace d'une complte ruine? o le
couteau sanguinaire des dmagogues esprait trancher (quelle horrible
incision!) le noeud gordien ou _georgien_ qui formait le lien des
communes, des lords et des rois?

75. Plutt (prendre sa part de la liste civile et s'en dclarer le
champion envers et contre tous[402])--garderait-il cette sincure
jusqu' ce qu'il ft destitu ou renvoy; non pas qu'il se soucit le
moins du monde des profits: il laissait  d'autres le soin de les
recueillir, mais il sentait que du jour o les places seraient abolies,
le pays serait mille fois plus  plaindre. Car quel parti prendrait-on?
dites-le, si vous pouvez! et quant  lui, il tait fier du nom de
citoyen anglais.

[Note 402: Citation.]

76. Lord Henry tait aussi indpendant,--oui, et mme bien plus que ceux
qui ne sont pas pays pour l'tre. De mme que les soldats enrgiments
et les franches prostitues montrent bien plus d'habilet dans leurs
parties respectives, que les troupes irrgulires du carnage ou de la
dbauche, dont le service n'est pas continu; ainsi les hommes d'tat
peuvent rclamer l'avantage sur les plbiens avec autant de raison que
les valets de pied sur les mendians.

77. Telles taient (sauf celles de la dernire stance) les paroles et
les penses de Henry. Je n'en dirai pas davantage, et peut-tre en ai-je
dj trop dit; car quel est celui d'entre nous qui n'a vu ou lu les
mmes prtentions  l'indpendance, affiches ou affectes _sur_ ou
_dans_ les hustings[403] par le candidat officiel. Je ne m'en occuperai
donc plus.--La cloche du dner a dj sonn; les _grces_[404] sont
dites, les _grces_ que moi-mme j'aurais mieux fait de rciter.

[Note 403: Tribune lectorale o chacun des candidats au parlement vient
lui-mme plaider sa cause.]

[Note 404: Les grces d'avant le repas, c'est--dire le _benedicite_.]

78. Mais je suis trop en retard, il faut me remettre au courant. Le
banquet tait somptueux, tel que ceux dont la vieille Albion se
glorifie,--comme si la gloire avait quelque chose  dmler avec une
fte de gloutons. C'tait une solennit publique,--un jour de rception
bien nombreuse et bien lourde; des convives en sueur, des plats
refroidis, grandes profusions, extrmes crmonies, insensible
allgresse et contorsions de chaque corps en dehors de sa propre sphre.

79. Les squires n'taient familiers qu'avec formalits, et milords et
miladis montraient une hautaine condescendance. Les valets
eux-mmes--sans pourtant s'tre trop compromis en descendant de leurs
sublimes emplois ordinaires au service du buffet--ne servaient les plats
qu' contre-coeur; toutefois, ce jour-l; ils craignaient, autant que
leurs matres, d'offenser personne; car le moindre dfaut de politesse
pouvait coter aux valets comme aux matres leurs _places_.

80. On trouvait  table des violens chasseurs et des piqueurs
infatigables, dont les chiens n'taient jamais en dfaut, et dont les
levriers ne daignaient jamais porter la dent sur un gibier; des tireurs
srs de leurs coups, vritables _Septembriseurs_, les premiers  faire
lever et les derniers  quitter les pauvres perdrix, trop mal dfendues
dans les sillons des champs. Il y avait de gras membres de l'glise
militante, grands preneurs de dmes et faiseurs de riches mariages;
d'autres aussi, qui chantaient moins de psaumes que de chansons  boire.

81. Il y avait plusieurs gros plaisans de campagne--et quelques exils
de la ville, forcs, pour leur malheur, de porter leurs yeux sur des
prs et non sur des pays, et de se lever  neuf heures et non plus 
onze. Ce mme jour, hlas! j'eus la msaventure d'tre plac auprs, de
cet accablant fils du ciel, le trs-puissant ministre Peter Pith,
l'esprit le plus lourd que mes oreilles aient jamais support.

82. Je l'avais connu  Londres, dans ses beaux jours, et bien qu'il ne
ft encore que vicaire, c'tait un excellent convive. Chacun alors
applaudissait  ses saillies, quand tout--coup le don d'un gras et
marcageux bnfice ( Providence! que tes voies sont secrtes! jamais
on n'et cru tes dons capables de nous endurcir l'esprit) ne lui laissa
plus que le soin de chasser les diables de Lincoln, et de ne rien faire.

83. Auparavant ses saillies taient des sermons, et ses sermons des
saillies; les uns et les autres furent noys dans les marais, car
l'esprit et la fivre tierce vont assez mal ensemble. Ds-lors plus
d'oreilles, plus de plumes avides de recueillir ses joyeux bons mots ou
ses heureux lazzis. Le pauvre prtre se vit rduit au sens commun, et il
eut besoin de longs et pnibles efforts pour tirer encore quelquefois
d'une paisse cervelle un lourd clat de rire.

84. _Entre une reine et un mendiant_, dit la chanson; _il y a une
diffrence_, ou du moins il y _avait_ (car nous venons de voir la
premire la plus indignement traite des deux, mais laissons les
affaires d'tat); il y a une diffrence entre un vque et un doyen,
entre la poterie et la vaisselle plate, entre le beefsteak anglais et le
brouet de Lacdmone,--bien que chacun de ces deux plats ait galement
servi de nourriture  de grands hros;

85. Mais, dans toute la nature, il n'est pas de plus grande opposition
que celle qui existe entre la province et la ville. La ville offre des
ressources  ceux qui n'en ont pas en eux-mmes, et dont les penses et
les actions ont toutes pour mobile les calculs de l'ambition ou de
l'intrt personnel;--calculs  la porte de toutes les intelligences.

86. Mais, _en avant_! Les longs banquets et les nombreux convives font
languir les volages amours; tandis qu'un lger repas suffit souvent pour
les ranimer. Nous le savons depuis le tems de nos classes, Bacchus et
Crs sont les amis de la vivifiante mre des amours, et c'est pour elle
qu'ils ont invent les truffes et le Champagne: concluons donc que Vnus
exige de la temprance, mais que les jenes trop prolongs ne lui
conviennent d'aucune faon.

87. Le dner du jour parut bien long; et Juan qui, distrait et confus de
la confusion gnrale, s'y tait plac sans savoir comment, y demeurait
immobile et comme clou sur sa chaise. Malgr le cliquetis des couteaux
et des fourchettes, il semblait ne rien entendre autour de lui; jusqu'
ce qu'enfin un de ses voisins vint  exprimer par un grognement le dsir
(deux fois rpt) d'avoir une nageoire de poisson.

88. A la _troisime_ publication de ce ban, Juan revint  lui; et en
remarquant le sourire et mme la grimace moqueuse des convives, son
visage se couvrit d'une extrme rougeur, rien ne confondant un homme
d'esprit comme le rire des sots;--sans plus de dlai, il fit dans le
plat une large incision, et le voisin, avant d'avoir pu modifier sa
demande, se trouva en possession de la moiti d'un turbot.

89. La bvue n'tait pas malencontreuse, attendu que le postulant tait
un amateur passionn; mais pour les autres qui se voyaient rduits  se
partager un dernier tiers, ils parurent scandaliss,--et certes ce
n'tait pas sans motif. Ils ne pouvaient concevoir comment lord Henry
supportait  sa table un jeune homme aussi absurde; et cet incident,
joint  son ignorance du prix de l'avoine au dernier march, cota trois
voix  notre Amphitryon.

90. Ils ne savaient pas, et quand mme, ils s'en seraient peu soucis,
que Juan, la nuit prcdente, avait vu un spectre, et que cette premire
visite tait peu en harmonie avec une socit toute substantielle, toute
surcharge de matire, et mme tellement matrialise qu'il n'tait pas
facile de concevoir comment de pareils corps pouvaient avoir des ames,
ou des ames de pareils corps.

91. Mais ce qui le confondit plus que le sourire ou la surprise de tous
les _squires_ et _squiresses_ qui s'bahissaient de son air proccup,
lui surtout dont on citait la galante vivacit dans les troites
dimensions des cercles de province (car les plus minces incidens de la
socit de milord devenaient l'aliment des jolis caquets des petites
gentilhommires),--

92. C'est qu'il avait surpris les yeux d'Aurora attachs sur les siens,
et qu'il avait mme cru saisir un lger sourire sur ses joues; or cela
le mettait de fort mauvaise humeur. Le sourire des personnes srieuses
est toujours trs-significatif; mais celui d'Aurora n'tait pas de
nature  ranimer l'esprance ou l'amour; il ne permettait mme pas de
supposer aucune des malicieuses intentions qu'on attribue en pareil cas
au sourire des dames.

93. C'tait une expression paisible et contemplative, un certain mlange
de surprise et de compassion que Juan ne put remarquer sans rougir de
dpit, ce qui n'tait rien moins que prudent ou raisonnable. N'avait-il
pas en effet emport l'ouvrage le plus avanc de la citadelle, en
attirant sur lui les regards curieux d'Aurora?--Juan l'et parfaitement
senti dans un autre instant, mais alors il tait encore troubl par le
souvenir du nocturne fantme.

94. Ce qu'il y avait de vraiment inquitant, c'est qu'_elle_ ne rougit
pas  son tour; loin de paratre embarrasse, son maintien fut
entirement le mme qu' l'ordinaire,--froid, sans tre svre;--ses
yeux parurent distraits, mais ils ne se baissrent pas. Cependant, elle
devint ple;--pourquoi?--de tristesse? Je n'en sais rien: son teint
n'tait jamais trs-vif,--il se colorait parfois,--mais de nuances
lgres,--pures comme les mers profondes sous une atmosphre
mridionale.

95. Pour Adeline, elle tait ce jour tout  la gloire. Ses yeux, ses
attentions, ses complaisances, taient uniquement pour les consommateurs
de poisson, de volaille et de gibier; elle savait,  leur gard, allier
parfaitement la dignit  la politesse la plus dlicate; et c'est ainsi
que doivent en agir (surtout  la fin de la sixime anne[405]) toutes
celles qui veulent obtenir pour leur mari, leurs enfans, leurs
connaissances, un sauf-conduit  travers les cueils d'une rlection.

[Note 405: C'est--dire au moment du renouvellement septennal de la
chambre des communes.]

96. Tout cela, il est vrai, tait ncessaire et rigoureusement exig par
l'usage.--Mais quand Juan, arrtant un instant ses yeux sur Adeline, la
vit jouer son grand rle aussi rgulirement que si elle et excut un
pas de danse, et ne trahir ses vritables sentimens (de fatigue ou de
ddain) que dans quelques regards obliques et drobs, Juan, dis-je, ne
put s'empcher de douter un peu de la _ralit_ de ses perfections;

97. Tant elle faisait preuve tour  tour, et  l'gard de chaque
convive, de cette brillante versatilit que bien des gens confondent
avec la scheresse de coeur. Ils se trompent,--c'est tout simplement ce
que nous appelons _mobility_[406]; un effet, non de l'art, mais du
caractre, que l'on suppose affect, parce qu'il semble banal; trompeur,
bien qu'il soit plein de franchise; car, certes, il y a de la franchise
 se montrer plus vivement _impression_ par ce qui touche plus
immdiatement[407].

[Note 406: En franais, _mobilit_. Je ne suis pas sr que _mobility_
soit anglais, mais ce mot exprime une qualit qui semble mieux
appartenir aux hommes des autres climats, et qui pourtant n'est
nullement trangre  ceux du ntre. On peut le dfinir une _excessive
susceptibilit d'impressions immdiates_ auxquelles on cde, sans
pourtant perdre de vue le rle principal que l'on joue; et quoique cette
qualit semble souvent prcieuse, elle entrane avec elle bien des
peines et des tourmens. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 407: Une femme qui se connaissait parfaitement en _faux dehors_,
Mme de Genlis, a dit aussi: Les dmonstrations de tendresse ne
signifient rien de ce qu'elles semblent exprimer, mais presque toujours
elles sont prodigues de bonne foi. (_Mmoires_, tome III.)]

98. C'est l ce qui fait vos acteurs, vos actrices, vos romanciers,
quelquefois vos hros,--jamais vos sages; mais vos prsidens, vos
potes, vos diplomates, tout ce qui suppose de l'esprit plutt que du
gnie; la plupart de vos orateurs, et un petit nombre de vos financiers:
cependant, il faut l'avouer, dans ces dernires annes, nos chanceliers
de l'chiquier[408] ont tout fait pour se soustraire aux rigoureuses
dmonstrations de Cocker[409]; et avec leurs figures numriques, ils
sont devenus singulirement figurs[410].

[Note 408: On sait que ce titre rpond  celui de _ministre_, ou mieux
encore, _surintendant des finances_.]

[Note 409: C'est le _Barme_ anglais.]

[Note 410: _And grow quite_ figurative _with their_ figures. Le mot
anglais _figure_ se prend aussi pour _chiffre_. De l le jeu de mots que
j'ai d conserver.]

99. Vritables potes de l'arithmtique, s'ils ne prouvent pas que deux
et deux font cinq, ils parviennent du moins  nous dmontrer que quatre
ne valent que trois, en calculant d'aprs ce qu'ils prennent et ce
qu'ils se contentent de rendre. Aujourd'hui, grces  leur habilet, la
caisse d'amortissement, cette mer sans fond, et le moins liquidant des
liquides, absorbe non pas la dette publique, mais tout ce qu'on vient 
lui confier[411].

[Note 411: Ce fut Robert Walpole qui le premier conut l'ide d'un fonds
d'amortissement destin spcialement  _liquider_ la dette publique, et
par consquent  diminuer progressivement les taxes. Mais lui-mme
s'empara plusieurs fois de cette caisse pour les besoins du service
ordinaire; et depuis ce tenus, en Angleterre, le fonds d'amortissement,
toujours grossi et toujours puis, n'a servi qu' favoriser les
dprdations ministrielles et les prodigalits royales.]

100. Tandis qu'Adeline prodiguait ainsi les _airs_ et les grces, la
belle Fitz-Fulke semblait parfaitement  son aise; trop bien leve pour
clater au nez des gens, ses yeux bleus et malicieux se contentaient de
recueillir les ridicules de toute espce--ce miel de nos abeilles
lgantes--et de les conserver pour en exprimer mille mdisantes
plaisanteries. Telle tait pour le moment sa plus chre occupation.

101. Le jour finit, car il devait avoir une fin; la soire elle-mme se
passa,--et le caf eut galement son tour. On annonce les voitures; les
dames se lvent, font leurs inclinations  la manire des dames de
province, et enfin disparaissent; les dociles cuyers suivent
promptement ce bon exemple, ils s'acquittent des plus gauches rvrences
du monde; et s'loignent, enchants du dner de leur hte, mais surtout
de lady Adeline.

102. Les uns louaient sa beaut, et les autres sa grce parfaite et
cette politesse chaleureuse dont l'expression candide de ses traits
garantissait la pure sincrit. Oui, certes, _elle_ tait bien digne de
_son_ haut rang, et personne n'aurait l'ide d'envier son bonheur. Puis
venaient les dtails de sa toilette:--Quel got parfait! et comme la
simple lgance de sa robe faisait ressortir sa taille avec une
_curieuse flicit_[412].

[Note 412: _Curiosa felicitas_. (Petronius Arbiter.)]

103. Cependant la douce Adeline se rendait digne de tous leurs loges,
et s'indemnisait avec impartialit de ses attentions et de ses
caressantes phrases, en prenant pour sujet d'une plus difiante
conversation, la tournure et les traits de chaque convive retir, leurs
familles, leurs relations les plus loignes; leurs femmes hideuses,
leurs personnes et leur toilette horribles, et le _cruel_ arrangement de
leurs cheveux.

104. A la vrit _ses_ paroles furent brves;--et ce fut le reste de la
socit qui se chargea d'aiguiser l'universelle pigramme: mais cette
dernire fut la consquence de ce qu'Adeline s'tait contente
d'indiquer. Semblables aux _faibles loges_ d'Addisson, ordinairement si
accablans, ceux d'Adeline ne servaient qu' faire clore les mordantes
railleries. Oh! quelle douce tche que celle de soutenir un ami loign!
Pour moi, je n'exige de la tendresse des miens qu'une chose, c'est--de
_ne pas_ me dfendre.

105. Deux personnes seules ne prirent aucune part  cette escarmouche de
pntrantes saillies contre les absens: l'une tait Aurora dont le
maintien ne cessa pas d'exprimer la bienveillance et la srnit; et
l'autre Juan dont l'usage n'tait gure de rester  l'cart quand il
fallait rire de quelques paroles ou de quelques figures, et dont le
silence semblait annoncer qu'il n'tait pas  lui. Vainement entendit-il
les autres ricaner et railler, il ddaigna de les aider de la moindre
pigramme.

106. Mais il faut dire aussi qu'il avait cru deviner qu'Aurora
approuvait son silence: peut-tre se mprenait-elle sur les motifs de
cette indulgence que nous devons plutt que nous ne payons aux absens:
peut-tre ne voulait-elle pas chercher  les connatre. Quoi qu'il en
ft, Juan, dont la profonde et silencieuse rverie semblait l'empcher
de rien observer, remarqua pourtant les regards d'Aurora, et c'tait l
ce qu'avant tout il dsirait obtenir.

107. Du moins le fantme, en lui imposant un silence de fantme, lui
rendait-il un beau service si, grces au souvenir de son apparition, il
obtenait l'estime qui lui tait la plus prcieuse du monde. Et,
certainement, Aurora avait su ranimer en lui un sentiment qu'il avait
dj plusieurs fois perdu ou fortement compromis; sentiment peut-tre
idal, mais tellement divin, que je ne puis m'empcher de croire  sa
ralit;--

108. Je veux parler de cet espoir d'un sjour plus lev, et d'un tems
meilleur; de ces dsirs sans bornes, et de cette anglique ignorance de
ce qu'on appelle le monde, et le train du monde; de ces momens enfin o
un seul regard nous rend plus heureux que toutes les rcompenses de
gloire et d'ambition qui enflamment le vulgaire, mais ne sont pas
capables d'effleurer le coeur qu'un autre sein a le privilge de faire
battre!

109. Et qui peut bien avoir de la mmoire, ou avoir eu un coeur, sans
payer le tribut de ses regrets [di' aitian Kyphereich]! Son astre,
hlas! s'clipse comme celui de Diane, les rayons remplacent les rayons,
comme les annes succdent aux annes. Anacron seul eut le pouvoir
d'entourer d'un myrte toujours vert le dard toujours aigu d'Eros[414].
Mais en dpit de tous les tours que tu joues  chacun de nous, nous ne
cessons jamais de te respecter, _alma Venus genitrix_!

[Note 413: A la sensuelle Cythre.]

[Note 414: [Grec: Eros], l'Amour.]

110. Don Juan,  l'heure paisible consacre  l'oreiller, se retira vers
le sien, l'ame remplie de sentimens aussi sublimes que les flots de
nuages suspendus entre notre monde et le firmament. C'tait pour s'y
dsoler plutt que pour y dormir, car au-dessus de sa couche se
balanaient des saules et non des pavots. Il commena donc par se livrer
 ces douces et cruelles mditations qui bannissent le sommeil, prtent
 rire aux heureux du monde et  pleurer aux jeunes gens.

111. La nuit tait semblable  la prcdente:

Juan se dshabilla,  l'exception de sa robe de nuit, qui tait
elle-mme un _dshabill_. Il se dbarrassa de sa veste et de sa
culotte; en un mot, il tait difficile de se mettre dans un tat plus
complet de nudit. Cependant, comme il apprhendait son hte
fantastique, il s'assit, l'esprit perdu dans des penses que
comprendraient difficilement ceux qui n'ont jamais eu de pareilles
visites, et il attendit que le revenant voult bien recommencer son
mange.

112. Et il n'attendit pas en vain.--Chut! Qui va l? Je vois,--je
vois,--non, oh! non,--ce n'est,--pourtant c'est quelque chose! grands
dieux! c'est le--le--le--bah! le chat; que le diable l'emporte avec ses
pas furtifs! On les prendrait pour les tic-tacs du coeur, ou pour le bout
du pied d'une tendre bachelette, qui se rendrait aux lieux d'un premier
rendez-vous, et aurait craint d'tre trahie par les pudibonds chos de
ses souliers.

113. Mais encore! qu'est-ce? Le vent? oh! non;--cette fois, c'est le
frre noir lui-mme, et sa terrible marche est, comme la nuit
prcdente, aussi rgulire que celle des vers et mme plus rgulire
(si l'on en juge d'aprs les posies modernes). C'tait donc lui qui, au
travers des sublimes ombres de la nuit, tandis que le sommeil planait
silencieusement sur la terre, et que le monde tait entour d'une
obscurit toile comme d'une ceinture parseme de perles,--venait
encore glacer les veines de notre hros.

114. D'abord, son oreille recueille un bruit semblable  celui de doigts
mouills qui se promnent sur l'extrmit d'un verre, et viennent agacer
nos dents[415]; puis, une lgre chute comme celle de la pluie qui,
fouette par un ouragan nocturne, rsonne comme un fluide surnaturel.
Juan frmit, car une apparition immatrielle n'offre pas grande
_matire_  la plaisanterie, et ceux mme dont la foi dans les ames
immortelles est la plus vive, ne semblent pas enchants de jouir du
tte--tte de ces dernires.

[Note 415: Voyez l'_Histoire de l'ame de l'oncle du prince Charles de
Saxe_, voque par Schroepfer. _Karl,--Karl,--was,--walt wolt mich_?
(Charles, Charles! que veux-tu de moi?)]

115. Ses yeux taient-ils bien ouverts?--Oui, et sa bouche de mme.
C'est un effet de l'tonnement;--en nous rendant muets, il nous force 
prsenter  l'loquence une porte immense, comme si elle allait se
manifester dans un grand discours. De plus en plus rapprochs,
gmissaient des chos effroyables pour un mortel tympan; ses yeux (ai-je
dj dit) taient ouverts, sa bouche galement; quoi donc pouvait encore
s'ouvrir?--la porte.

116. Elle s'ouvrit avec un craquement pouvantable, comme celle de
l'enfer: _Lasciate ogni speranza, voi ch' entrate_, semblaient gronder
les gonds, d'une voix aussi rauque que les vers du Dante ou ceux de
cette stance; ou que,--mais ici toutes les expressions sont trop
faibles; on sait qu'il suffirait d'une ombre pour jeter un hros dans
des transes mortelles;--car qu'est-ce qu'une substance auprs d'un
esprit? ou, comment se fait-il donc que la _matire_ frmisse tant de
s'en approcher?

117. La porte s'ouvrit dans toute sa largeur, non pas rapidement, mais
comme les ailes des mouettes, d'un mouvement lent et prcis.--Puis elle
se referma, non pas entirement,--mais restant  demi entr'ouverte, elle
projetait de longues ombres dans la salle claire par deux flambeaux
assez clatans. Et sur le seuil, ombrageant encore les ombres, se tenait
le frre noir, envelopp de son capuchon solennel.

118. Don Juan fit ce qu'il avait fait la nuit prcdente, il
tressaillit;--enfin, las de tressaillir, il vint  penser qu'il pourrait
bien tre la victime d'une illusion, et il rougit de honte  l'ide
d'avoir t pris pour dupe. Son esprit intrieur, se rveilla, et mit un
frein  son frisson corporel;--car enfin, se disait-il, un corps et une
ame doivent lutter avec avantage contre une ame _dcorpore_.

119. Alors sa terreur se convertit en colre, et sa colre en rage; il
se lve, s'avance,--le fantme aussitt fait retraite; et Juan, devenu
plus avide de dcouvrir la vrit, le suit avec empressement; ses veines
se raniment, elles s'chauffent, il veut  toutes forces dbrouiller ce
mystre au risque de perdre la vie; le fantme, de son ct, s'arrte,
menace, s'loigne encore, gagne la vieille muraille, et y demeure
immobile.

120. Juan tendit un bras.--Puissances ternelles! il ne touche ni ame
ni corps; mais la muraille, sur laquelle les rayons de la lune venaient
tomber en pluie d'argent et nuancer tous les ornemens de la galerie. Il
plit de nouveau, comme le fera toujours le plus brave des hommes, quand
il ne peut dterminer ce qui cause sa pleur. Chose singulire! que la
_non-entit_ d'un seul farfadet puisse nous glacer de plus de crainte
que l'identit de toute une arme[416]!

[Note 416: Voyez la note du chant XV, Strophe 96.]

121. Cependant l'ombre n'avait pas disparu; ses yeux bleus brillaient
mme bien vivement pour des yeux de fantme. La tombe avait encore
pargn quelque chose de plus prcieux, c'tait une respiration, la plus
douce qui ft au monde. Une tresse tombe laissait deviner qu'il avait
eu jadis de beaux cheveux; et la lune sortant d'un gris nuage, et
traversant une extrieure guirlande de lierre, vint tout--coup clairer
des lvres vermeilles dans lesquelles taient enchsses deux rangs de
petites perles.

122. Juan, toujours inquiet, mais cependant curieux, tendit son autre
bras;--merveille sur merveille! il presse une taille droite, mais anime
d'une douce chaleur; il sent quelque chose battre comme un coeur
palpitant, et il n'a pas de peine  reconnatre que son coup-d'oeil
l'avait grossirement tromp, en lui faisant toucher le mur au lieu de
ce qu'il cherchait.

123. Quant au revenant, si revenant il y avait, il semblait l'ame la
plus douce que jamais scapulaire et renferme; les gracieuses fossettes
d'un menton, l'ivoire d'un cou charmant; semblaient mme annoncer une
crature forme d'os et de chair. Bientt tombrent le froc noir et le
sinistre capuchon; et qui jamais, hlas! l'et pens!--ils rvlrent,
dans un complet, dlicat et voluptueux ensemble, l'espigle fantme de
_sa grce_--Fitz-Fulke!



                  FIN DU SEIZIME ET DERNIER CHANT[417].




[Note 417: L ne devait pas s'arrter le pome: le capitaine Medwin nous
a mis dans la confidence du plan complet de _Don Juan_. La conversation
qu'il eut avec Byron, et que nous allons transcrire, eut lieu avant que
le sixime chant ne ft commenc.

On me conseille de faire un pome pique, et vous me dites que je ne
laisserai pas un seul grand pome. J'imagine que par _grand_, vous
entendez un long et lourd pome: s'il vous faut absolument une pope,
voil _Don Juan_. C'en est une dans l'esprit de notre sicle, comme
l'_Iliade_ dans celui du sicle d'Homre. Ds le premier chant de _Don
Juan_, vous avez une Hlne. Je ferai de mon hros un vritable Achille
dans les combats, un homme qui pourra _moucher une bougie_ trois fois de
suite au pistolet: du reste, vous pouvez y compter, ma morale sera pure;
le docteur Johnson lui-mme ne pourrait y trouver un mot  redire.

J'ai laiss Don Juan dans le srail. Je rendrai une des favorites du
Grand-Seigneur, une sultane, amoureuse de mon hros: elle l'enlvera et
ils s'enfuiront ensemble de Constantinople. Ces enlvemens ne sont pas
sans exemple, et sont plus naturels qu'ils ne semblent au premier abord.
Ils arrivent sans accident en Russie, o, si la passion de Don Juan se
refroidit et qu'il ne sache que faire de la dame, _je la fais mourir de
la peste_..... Comme notre hros ne peut pas se passer de matresse, il
devient lui-mme _masculine favorite_ de la grande Catherine, et, quand
il aura t mis _hors de combat_, je l'enverrai en Angleterre, en
qualit d'ambassadeur de la Czarine. Parmi les gens de sa suite, il y
aura une jeune fille dlivre par lui dans une de ses campagnes, _qui
sera amoureuse de lui, et qu'il n'aimera pas_.

Vous voyez que je suis fidle  la nature, en faisant faire aux femmes
les premires avances. Je prsenterai ensuite un tableau de la vie des
Anglais  la ville et  la campagne, ce qui prtera  une description de
nos moeurs, de nos usages, de notre manire de vivre, de l'aspect de nos
paysages, etc. Je ne ferai de Juan ni un _dandy_  Londres ni un
chasseur de renards  la campagne. Il aura des difficults de toute
espce  vaincre, et finira sa carrire en France. Le pauvre Juan sera
guillotin dans le cours de la rvolution franaise! Le pome aura
vingt-quatre chants, le nombre requis. Il y aura des pisodes; il y en
aura d'innombrables, et mon imagination, fconde ou non, inventera la
machine. Si ce n'est pas l un pome pique selon les strictes rgles
d'Aristote; je ne sais pas ce que c'est qu'un pome pique.

_Selon les strictes rgles d'Aristote_, c'est ce qu'il serait
trs-facile de contester. Ce fameux critique dit bien, il est vrai, que
l'pope diffre de la tragdie en ce qu'elle peut embrasser un tems
illimit; mais il a soin de louer Homre d'avoir rduit son pome au
rcit d'un seul pisode de la guerre de Troie; et dans un autre endroit
il dfinit l'pope l'_imitation du beau par le discours_. Or, _Don
Juan_ est, non pas l'imitation exclusive du _beau_, mais la
reprsentation dramatique et comico-satirique des moeurs de notre sicle;
en consquence, au nom des lgislateurs du Parnasse, dfense  lui de
plus,  l'avenir, affecter le titre de pome pique.

A proprement parler, le _Don Juan_ est dpourvu de plan: c'est une
runion; ou, pour ainsi dire, une macdoine de tableaux gracieux,
sombres et attendrissans, de rcits bouffons et srieux, de rflexions
tristes et badines. Peinture vivante de la socit, il en offre la
mobilit, l'inconsistance, les varits presque infinies. L'auteur y
perd  chaque instant le fil de son rcit, pour suivre les rveries de
sa riche imagination; il se plat  changer le caractre de nos
motions,  mesure qu'il les a lui-mme fait natre: mais, chose
singulire, ce dfaut de plan est l'un des mrites du pome, et c'est l
surtout ce qui le ferait relire cent fois avec un charme, un plaisir
toujours nouveaux.

Cependant, il en est de _Don Juan_ comme des _Essais_ de Montaigne, du
_Gargantua_ de Rabelais, ou du _Tristram-Shandy_ de Sterne. Le
symtrique Condillac reprochait  Montaigne son allure franche et
dsordonne; M. l'abb Duviquet, de nos jours, en est encore  concevoir
le mrite de Sterne; et combien de critiques estims n'ont jamais senti
le sel vraiment attique et l'originalit dlicieuse de Rabelais! Comme
eux, _Don Juan_ aura ses dprciateurs sincres: ceux qui n'estiment une
composition littraire qu'en raison de la rgularit de chacune de ses
parties; ceux qui veulent retrouver le compas aristotlique dans la
satire et le pome badin, comme dans l'ode et l'pope, ne goteront
jamais les saillies de _Don Juan_: leur recorder les diffrens mrites
de ce pome, ce serait parler de Shakspeare  M. de Jouy[417a], de Dante
 M. Dureau-Delamalle[417b], et de Chteaubriand  M. Genou[417c].
Contentons-nous d'avouer de bonne grce avec les lecteurs dont les
prjugs littraires ont de moins profondes racines, que le _Don Juan_ a
effectivement les dfauts de Montaigne, de Rabelais ou de Sterne; mais
qu'il runit aussi plusieurs de leurs beauts, comme la spirituelle
brusquerie d'expression, la franchise et l'indpendance de style,
l'originalit, la vigueur et les grces de la pense. De plus, Lord
Byron a dploy, dans le cours de son pome, une foule d'autres mrites
qui lui sont propres, et qu'il serait difficile de lui contester.
Essayons d'en rappeler quelques-uns, et parlons d'abord des personnages
que l'auteur y fait agir.

Celui de Don Juan est presque toujours d'un intrt secondaire: on peut
le comparer au hros principal d'un roman de W. Scott. Autour de lui
viennent se grouper mille figures des plus diverses nuances, mais ce
n'est pas ordinairement pour lui que le lecteur se passionne, et il est
mme souvent tent de lui reprocher son extrme inconstance. Comment, en
effet, perd-il si promptement le souvenir de ses matresses? Ces
charmantes cratures que notre imagination ne peut bannir de ses
rveries, comment peuvent-elles tre sitt remplaces dans son coeur? Un
seul mot suffit pour justifier le pote: sans l'extrme mobilit des
impressions du hros principal, mobilit qui, du reste, n'est pas sans
exemple dans le monde, aurait-il pu nous transporter tour  tour dans
une le de la Grce, dans le srail, sur un champ de bataille,  la cour
et au sein de la grande socit anglaise? aurait-il pu tracer la
peinture du monde tel qu'il est? Or, c'tait l le vritable, l'unique
plan de son ouvrage.

Don Juan est un second Alcibiade; il sait aimer, se battre, supporter
tous les genres de privations, se livrer  tous les raffinemens de la
mollesse, parler en homme libre et en diplomate, agir en hros, en
courtisan, en homme du monde. Cette inconstance mme qu'on a tant de
peine  lui pardonner semblerait en elle-mme fort excusable, si les
divers objets de ses amours avaient moins de charmes, s'ils n'taient
pas dessins par Lord Byron. En effet, ce n'est pas lui qui abandonne
volontairement Julia, Hade ou Gulleyaz; c'est la ncessit qui
l'arrache malgr lui, et tour  tour  chacune d'elles. Si le pote et
fait mourir de chagrin son hros quelques jours aprs son dpart de
Sville, ou s'il et profit de ce premier malheur pour le transformer
en _peregrin d'amore_, les ames tendres et fidles eussent sans doute
applaudi  sa mort ou  sa mlancolie: mais nous n'aurions  louer, dans
le pome, que ce que nous admirons dans le _Childe Harold_.

La premire fois qu'on lit le _Don Juan_ on est tent de lui reprocher
ce qu'on ne manque pas, la seconde fois, de relire avec un vif plaisir:
je veux parler des continuelles digressions, des rveries, des
plaisanteries ordinairement fines et quelquefois vulgaires du pote;
mais ces prtendus dfauts, on le concevra sans peine, sont surtout
insupportables dans une traduction, ft-elle excellente, car, presque
toujours, la meilleure pigramme perd, en passant dans une autre langue,
tout le sel qu'elle avait dans l'original. Quoi qu'il en soit, ces mille
interruptions n'empchent pas que le _Don Juan_ ne renferme autant et
plus d'vnemens et de situations dramatiques qu'aucun autre pome du
monde; et la raison en est simple: il se prsente  nous dbarrass des
entraves que la routine avait jusqu'alors consacres.

De toutes ses hrones, Hade est la seule dont l'histoire soit
acheve, et quant aux autres, elles n'apparaissent que pour un instant
devant nous: cependant, malgr leur brusque et successive disparition,
je ne sais trop quels nouveaux coups de pinceau laissent  dsirer les
portraits d'Ins, de Jos, d'Alfonso, de Julia, de Pedrillo, d'Hade,
de Lambro, de Gulleyaz, de Johnson, de Souwarow, de Catherine, de Leila,
de lord Henry; d'Aurora Raby et de la duchesse de Fitz-Fulke. Tous ces
caractres sont autant d'excellentes tudes pour les auteurs comiques et
tragiques. Quel parti ne pourrait-on pas, en effet, tirer de cette sage
et prude Ins, possdant le plus grand de tous les dfauts, celui de
n'en point avoir; de cette coupable et pourtant adorable Julia, gare
par les illusions de l'amour platonique, priant la Vierge Marie
d'loigner Don Juan, et ne craignant rien tant que l'efficacit de ses
prires; nous faisant tour  tour dtester son loquente dissimulation,
et dplorer ses sentimentales infortunes? Mais le mrite du premier et
mme du second chant disparaissent devant les ravissantes peintures du
troisime et du quatrime, et je n'hsite pas  regarder Hade comme le
chef-d'oeuvre d'un homme qui n'a fait en pareil genre que des
chefs-d'oeuvre. Avec quel art merveilleux il a su fondre dans ce portrait
les plus pures couleurs de la terre et des cieux! que de grces, que
d'idal dans la vierge des les! Jamais prtre, mre, amant ou amie,
n'avait donne  ses premiers sentimens une direction trangre:
seulement elle rvait quelquefois _d'une certaine chose faite pour tre
aime, pour tre presse sur son coeur_, et le souvenir de ces nocturnes
visions troublait ses naves penses, quand, ple et mourant, Juan se
prsente  ses yeux, est par elle rappel  la vie,  la sant, 
l'amour; c'est la peinture de cet amour que le seul Byron pouvait
peut-tre dignement tracer. Nos potes classiques[417d] n'auraient pas
manqu, en pareil cas, de feuilleter leur Milton, leur Bernardin de
Saint-Pierre, leur Chateaubriand. Byron a prfr marcher seul dans un
chemin depuis long-tems fray: son Hade n'emprunte rien  personne. Ce
n'est pas ve, Alzire, Virginie ou Atala; c'est mieux que tout cela
encore; c'est Hade.

Il n'y a qu'un avis sur les beauts du premier ordre que prsentent la
fameuse description du naufrage de Don Juan et celle de la prise
d'Ismal: nous ne nous y arrterons pas. La dernire partie du pome,
que Lord Byron a peut-tre le plus travaille, est sans contredit celle
qui a le moins de charmes pour la plupart des lecteurs. On prouve, en
effet, un vritable dsappointement en descendant de ces larges et
magnifiques peintures d'un srail, d'une bataille et d'une cour, au
minutieux inventaire des ridicules prtentions et des mprisables
vanits qui dcorent les grands salons de Londres. Une foule de nuances
satiriques chappent ncessairement  l'oeil du lecteur franais, et
peut-tre ici Byron mrite-t-il un reproche dont personne n'a su mieux
que lui se garantir ailleurs; il crit trop pour les Anglais: proccup
du dsir de faire la satire de ses hypocrites et maussades compatriotes,
il s'adresse moins alors  l'imagination et  l'intelligence des autres
nations.

Il en rsulte que pour apprcier parfaitement l'amertume et la vrit de
ses boutades satiriques, il faudrait tudier ?pralablement la scne sur
laquelle le pote nous a transports. Si Lord Byron et, comme il en
avait le projet, conduit en France son hros, les dfauts que nous
venons de signaler se seraient peut-tre mtamorphoss en vritables
beauts. Le tableau des moeurs franaises dans les derniers jours de la
monarchie, et dans les premiers de la rpublique, eussent sans doute
form un piquant contraste avec celles de l'Angleterre  la mme poque.
Malheureusement, Lord Byron n'a pu terminer son plus tonnant ouvrage:
nous devons nous contenter de rappeler que les imperfections que nous
venons de signaler sont encore, dans ces derniers chants, rachetes par
une foule de beauts du premier ordre. Telles sont les descriptions d'un
_rout_, de la vie de Juan  Londres et de son voyage  la campagne;
l'loge de l'avarice, la critique du _Don Quichotte_, et enfin
l'histoire des _revenans_, qui termine le seizime chant.]

[Note 417a: Auteur de _Blisaire_ et de _Tippoo_.]

[Note 417b: Auteur de _Bayard_, pome pique.]

[Note 417c: Gazetier incorruptible.]

[Note 417d: J'appelle _pote classique_ celui dont le mtier est de
donner  la pense des autres la forme potique; ainsi, MM. Delavigne ou
Delamartine sont galement des potes classiques, lorsqu'ils copient,
soit Lord Byron, soit M. de Chateaubriand. Quant  ceux qui, en faisant
des vers, obissent  leurs propres inspirations, ce ne sont pas des
_potes romantiques_, mais tout simplement des _potes_.]



FIN DE DON JUAN.




LES
POTES ANGLAIS
ET
LES JOURNALISTES COSSAIS.

SATIRE.

      J'aimerais mieux tre un petit chat, et miauler, que d'tre
      l'un de ces fabricans de ballades.

      (SHAKSPEARE.)

      Nous avons de ces potes dhonts, et cependant il est vrai
      de dire que nous avons de mme des critiques aussi fous et
      aussi dpraves.

      (POPE.)




EXTRAIT
DE LA REVUE D'EDIMBOURG.
N 22. (JANVIER 1808)[418]


[Note 418: Il faut avoir lu cet article pour bien comprendre la satire
des _Potes anglais et des Journalistes cossais_; c'est ce qui nous a
dcid  le traduire en forme d'_avant-propos_.]

LES HEURES D'OISIVET, recueil de posies originales ou traduites, par
Georges Gordon, Lord Byron, mineur; in-8 de 200 pages.--Newark, 1807.

Les posies de ce jeune lord appartiennent  cette classe que ni les
dieux ni les hommes ne peuvent, dit-on, supporter. Nous ne nous
rappelons pas que dans aucun recueil de vers nous en ayons rencontr si
peu qui s'loignent de l'exacte mdiocrit. Comme une eau stagnante dans
les bas-fonds, les effusions de sa muse ne sauraient s'lever au-dessus,
ou tomber au-dessous d'un niveau dsesprant. Le noble lord a grand soin
de plaider sa minorit comme circonstance attnuante de sa faute; nous
voyons sa qualit de mineur sur le titre, nous la retrouvons  la
dernire page, elle s'accole  son nom, c'est une partie favorite de sa
signature. On la fait fortement sonner dans la prface, c'est une
particularit qu'on ne perd de vue dans aucun des pomes, puisqu'on y
prend soin d'indiquer, par des dates prcises, l'ge auquel ils ont t
composs. Cependant la loi nous parat claire sur ce fait de minorit;
il peut sans doute tre utile au dfendeur, mais le demandeur ne peut en
aucun cas s'en faire un moyen  l'appui de ses prtentions. Ainsi, si un
procs tait intent  Lord Byron, afin de le forcer  prsenter en cour
une certaine quantit de posies, si un jugement  cet effet tait
obtenu contre lui, il est trs-probable, qu'on ne le regarderait pas
comme ayant satisfait  l'arrt, s'il voulait passer, comme posies, les
pices contenues dans ce volume. C'est alors qu'il pourrait plaider la
circonstance de sa minorit; mais, comme dans l'espce c'est lui qui
vient volontairement nous offrir sa marchandise, si elle ne se dbite
pas bien sur le march, il ne saurait arguer de sa qualit de mineur
pour nous forcer  lui en payer le prix en bons loges au cours du jour.
C'est ainsi que nous envisageons la question, et c'est dans ce sens,
oserons-nous ajouter qu'elle sera juge.

Peut-tre, cependant, ne nous parle-t-il tant de sa jeunesse, que pour
augmenter notre admiration; et non pour dsarmer notre critique.
Peut-tre veut-il nous dire: Voyez comme un mineur peut crire! Cette
pice de posie a t compose par un jeune homme de dix-huit ans, et
cette autre par un jeune homme de seize! Malheureusement nous nous
rappelons toutes les posies de Cowley  dix ans et celles de Pope 
douze, et, loin d'tre surpris qu'un jeune homme puisse crire de
mauvais vers, depuis son entre au collge jusqu' sa sortie, nous
sommes persuads que cela n'a rien que de trs-ordinaire, que c'est le
cas de neuf hommes sur dix, levs en Angleterre, et que le dixime
crit encore mieux que Lord Byron.

Notre auteur a l'air de ne citer, qu'en y renonant, les autres droits
qu'il pourrait avoir au privilge de l'indulgence. Toutefois il fait de
frquentes allusions  sa famille et  ses anctres, tantt dans le
texte, tantt dans les notes; tout en rejetant l'ide que son rang
social lui en donne aucun au Parnasse, il a soin de nous rappeler ce mot
de Johnson, que quand un lord se prsente comme auteur, son mrite doit
tre gnreusement rcompens. C'est en vrit cette considration qui
nous a ports  donner place, dans cette revue, aux posies de Lord
Byron, jointe au dsir de lui conseiller d'abandonner la posie, et de
faire un usage plus avantageux de ses grands talens et de l'heureuse
position qu'il occupe dans le monde.

Dans ce but, nous lui demanderons la permission de l'assurer bien
srieusement, que la rime place au bout du vers, prcde d'un certain
nombre de pieds, mme quand (ce qui n'est que rarement le cas chez lui)
ces pieds seraient scands rgulirement et scrupuleusement compts sur
les doigts, ne compose pas encore tout l'art de la posie. Nous le
supplierions de croire qu'un peu de vivacit, qu'un peu d'imagination,
sont ncessaires pour constituer un pote, et que, pour tre lu
aujourd'hui, un pome doit, au moins, contenir une ide, soit un peu
diffrente de celles des potes qui ont crit avant nous, soit
diffremment exprime. Nous en appelons  sa bonne foi; y a-t-il rien
qui mrite le nom de posie dans les vers suivans, crits en 1806? et si
un jeune homme de dix-huit ans a cru devoir dire des choses si peu
intressantes  ses aeux, un jeune homme de dix-neuf et-il d les
publier?

      Ombres de hros! adieu! Votre descendant, prt  quitter
      l'antique demeure de ses pres, vous adresse ses adieux!
      Dans sa patrie ou hors de son pays, il retrouvera un nouveau
      courage, en pensant  la gloire et  vous.

      Quoiqu'une larme humecte ses yeux  cette triste sparation,
      c'est la nature et non la crainte qui excite ses regrets; il
      s'en va au loin, guid par une noble mulation; jamais il
      n'oubliera la gloire de ses anctres.

      Il jure qu'il chrira toujours votre renomme et votre
      mmoire; il jure qu'il ne ternira jamais votre nom; il vivra
      comme vous, ou il prira comme vous; puisse  son dernier
      jour sa cendre tre runie  la vtre!

Maintenant nous affirmons positivement qu'il n'y a rien de meilleur que
ces stances dans tout le volume du noble mineur.

Lord Byron devrait aussi se donner de garde d'essayer les sujets que les
plus grands potes ont traits avant lui, car les comparaisons (il peut
l'avoir vu dans les exemples de son matre d'criture) sont toujours
odieuses. L'ode de Gray, sur le collge d'ton, aurait d le dtourner
de nous donner les dix stances boiteuses qu'il a intitules: _Sur une
vue loigne du village et du collge d'Harrow_:

      Quand l'imagination se plat encore  retracer la
      ressemblance de nos camarades, et des compagnons de nos
      premiers plaisirs, de nos premires peines, combien elle me
      flatte, cette ressemblance de chacun de vous, que je garde
      en mon coeur, quoique sans espoir certain de vous revoir un
      jour!

De mme, les excellens vers de M. Rogers, _sur une larme_, auraient d
avertir le noble auteur d'abandonner ce sujet, et nous auraient sauv
une douzaine de stances de la force des deux suivantes:

      Faibles mortels que nous sommes, l'ardeur seule de la
      charit te  notre me sa barbarie, la compassion l'meut,
      quand la charit est touche, et son sentiment se manifeste
      par une larme.

      L'homme condamn  naviguer,  braver la fureur des vents, 
      se frayer un chemin  travers l'Ocan, lorsqu'il jette un
      coup d'oeil sur ces flots qui peut-tre seront son tombeau,
      laisse chapper une brlante larme.

Nous en dirons autant des sujets o les grands potes avaient chou
avant lui. Ainsi, nous ne pensons pas que Lord Byron, _encore mineur_,
dt essayer de traduire l'invocation d'Adrien  son ame, quand Pope n'y
avait que si mdiocrement russi. Cependant si le lecteur se trouvait
d'opinion diffrente, voici la nouvelle traduction:

      Oh! mon ame, si douce, si incertaine, si passagre, amie,
      associe de mon limon, ne pour je ne sais quelles rgions
      inconnues, o diriges-tu ta course lointaine! tu n'as plus
      ta gaiet habituelle, tu es ple, sans joies, abandonne.

Quoi qu'il en soit, nous craignons que Lord Byron n'ait un got
particulier pour les traductions et les imitations. Il nous en donne de
tous les genres, depuis Anacron jusqu' Ossian, et,  ne les considrer
que comme des devoirs de classe, elles sont assez passables; mais alors
pourquoi les imprimer, quand leur tems est pass et qu'elles ont rempli
leur but? Pourquoi appeler traduction ce qui se trouve page..., quand
deux mots de l'original [Grec: yel legein] y sont dlays en quatre
vers, et ce passage (page...) o [Grec: mesanykois poth'rais] est rendu
par six vers boiteux? Nous ne sommes pas juges comptens de ses posies
ossianiques; nous sommes si peu verss dans ce genre de composition, que
nous craindrions d'attaquer ce qui appartient  Macpherson lui-mme, en
essayant d'mettre une opinion sur les rapsodies de Lord Byron. Si donc
ce commencement d'un _chant des potes_ est de sa seigneurie, nous nous
permettrons de ne l'approuver pas, si tant est que nous le comprenions:
Quelle est cette forme qui s'lve au milieu des nuages rugissans, et
dont l'ombre noire brille sur le torrent rougetre des temptes? Sa voix
roule, porte par le tonnerre; c'est Orla, le brun chef d'Octhona. Il
tait, etc. Aprs avoir arrt ce _brun chef_ quelque tems, les bardes
lui donnent avis de lever ses beaux cheveux, puis de les pandre sur
l'arc-en-ciel, et enfin de sourire  travers les larmes de la
tempte. Nous avons au moins neuf pages de ce genre; nous oserons nous
aventurer assez loin en leur faveur, pour dire qu'elles ressemblent
beaucoup  du vrai Macpherson, et nous assurons positivement, qu'elles
sont presque aussi stupides et presque aussi ennuyeuses.

C'est une sorte de privilge pour les potes que l'gosme, mais ils
devraient en user et non en abuser. Un pote en particulier qui se
pique, quoique  l'ge un peu mr de dix-neuf ans, d'tre un
pote-enfant, ne devrait pas savoir, ou du moins ne devrait pas faire
voir qu'il sait tant de choses sur ses nobles aeux. Outre le pome dj
cit _sur l'antique demeure_ des Byron, nous en avons un autre de onze
pages, sur le mme sujet, prcd d'un avertissement o l'auteur nous
apprend qu'_en vrit il n'avait nulle intention de le publier, mais que
les instances particulires de quelques amis_, etc., etc. Cette pice se
termine par cinq stances sur lui-mme, _noble et dernier rejeton d'une
illustre race_. Il n'est pas mal question encore de ses aeux maternels
dans son pome sur _Lachin y Gair_, montagnes o il a pass une partie
de sa jeunesse, et o il aurait pu apprendre que _pibroch_[419] n'est
pas synonyme de _baypipe_, non plus que _duo_ ne l'est de _violon_.

[Note 419: On appelle _pibroch_ en gnral un air martial destin 
rassembler les _clans_ et  les conduire au combat. _Baypipe_ est
l'instrument sur lequel les airs de cette nature sont jous; il revient
absolument  notre cornemuse.]

L'auteur ayant consacr une portion si considrable de son livre 
immortaliser l'emploi de son tems  l'cole et au collge, nous ne
pouvons prendre cong de lui sans soumettre au lecteur un exemple de ses
confidences ingnieuses. Dans une ode intitule _Granta_, ode orne
d'une pigraphe grecque, on trouve ces magnifiques stances:

      L, dans des appartemens petits et humides, le candidat aux
      prix de collges s'assied la nuit prs de sa lampe
      solitaire, se couche tard, et se lve matin.

      Il lit des quantits fautives dans Sele, se tourmente sur un
      triangle difficile, se prive de plusieurs repas qui lui
      seraient si utiles, condamn  s'occuper d'une latinit
      barbare.

      Renonant aux pages qui pourraient lui plaire dans les
      historiens, il prfre aux crits des moralistes le carr de
      l'hypothnuse. Toutefois ces occupations innocentes ne
      nuisent qu'au malheureux colier qui s'y adonne, si nous les
      comparons  d'autres rcrations auxquelles les imprudens se
      runissent pour se livrer.

Nous sommes fchs d'avoir, sur la psalmodie collgiale, des dtails
aussi peu satisfaisans que ceux renferms dans ces deux stances d'un
style vraiment attique:

      A peine notre choeur pourrait-il tre excus, comme une
      troupe de dbutans dans ce genre; mais quelle indulgence
      doit-on avoir pour les croassemens de vieux pcheurs comme
      nous?

      Si David, aprs avoir termin ses psaumes, les et entendu
      chanter par de tels fous, jamais il ne les et laiss venir
      jusqu' nous, mais il les et dchirs dans sa juste fureur.

Quelque jugement que l'on porte sur les posies du noble mineur, il
parat qu'il faut les prendre telles qu'elles sont, et nous en
contenter, car ce sont les dernires que nous aurons jamais de lui. Il
n'est tout au plus, dit-il lui-mme, qu'un tranger dans les bosquets du
Parnasse; il n'a jamais vcu dans un grenier, comme les potes-ns, et
quoiqu'il ait err autrefois sans souci dans les montagnes de l'cosse,
il n'a pas, depuis long-tems, joui de cet avantage. De plus, il n'attend
nul profit de cette publication, quel que soit son succs ou sa chute;
il est trs-improbable, d'aprs sa position et les devoirs qu'elle va
lui imposer, qu'il condescende de nouveau  se faire auteur. Nous devons
donc prendre ce qu'on nous donne et remercier. Quel droit avons-nous,
nous autres pauvres diables, d'tre si difficiles? Ne devons-nous pas
nous tenir tout contens et tout aises d'avoir obtenu quelque chose d'un
homme du rang de sa seigneurie, qui n'habite pas un grenier, mais qui
rgne en souverain dans la noble abbaye de Newsteadt. Encore une fois,
soyons reconnaissans; appelons, avec l'honnte Sancho, les bndictions
de Dieu sur le bienfaiteur, et n'allons pas regarder de trop prs la
bouche du cheval qui nous est donn.




PRFACE
DE LA SECONDE DITION.


Tous mes amis, lettrs ou non, m'ont conjur de ne point publier cette
satire avec mon nom. Si j'tais susceptible d'tre dtourn du chemin
que je me suis trac, par des sophismes et les boulettes de papier de
l'imagination, je me serais rendu  leur dsir; mais je ne suis point
homme  me laisser effrayer par des injures, ou  trembler devant des
journalistes arms ou sans armes. Je puis dire, en conscience, que je
n'ai attaqu _personnellement_ aucun homme qui n'ait auparavant pris
l'offensive contre moi. Les ouvrages des auteurs sont la proprit du
public; celui qui achte a le droit de juger et de publier son opinion,
si cela lui convient, et les auteurs dont j'ai parl peuvent en user 
mon gard comme je l'ai fait au leur: ils russiront mieux, j'en suis
sr,  prouver que mes ouvrages sont mauvais, qu' corriger leurs
propres productions; et mon intention n'a pas t de prouver que
j'crivisse bien, mais de forcer les autres  crire mieux, _s'il est
possible_.

Ce pome ayant russi au-del de mes esprances, je me suis efforc de
faire dans cette dition quelques additions et quelques corrections pour
le rendre moins indigne du public.

Dans la premire dition de cette satire, publie sans nom d'auteur,
j'avais, au sujet du Pope de Bowles, insr quatorze vers d'un homme
d'esprit de mes amis, qui a maintenant sous presse un volume de posies.
Ces quatorze vers ont t effacs et remplacs, dans cette nouvelle
dition, par d'autres de mon propre cr; ma seule raison en cela, et
j'espre que chacun penserait de mme en pareil cas, c'est que je suis
dtermin  ne rien publier avec mon nom qui ne soit entirement et
exclusivement de ma composition.

Quant aux talens rels des potes dont les ouvrages sont cits, ou
auxquels il est fait allusion dans les pages suivantes, l'auteur espre
qu'il sera gnralement d'accord avec la majorit du public clair,
quoique, comme d'autres sectaires, chacun de ces crivains ait son petit
cercle de proslytes qui exagrent son mrite, dissimulent ses dfauts
et reoivent sans examen, avec un empressement respectueux, tout ce qui
tombe de sa plume. Mais le gnie dont sont incontestablement dous
quelques-uns des crivains censurs ici ne fait que rendre plus
dplorable la prostitution de leur beau talent. On doit avoir piti de
la sottise impuissante, on peut tout au plus en rire avant que de
l'oublier, mais de grandes et relles facults dont on abuse doivent
tre dcidment gourmandes. Personne plus que l'auteur n'et dsir
voir quelque crivain habile et connu se charger de les exposer  la
vindicte publique; mais Gifford consacre tous ses momens  son dition
de _Massinger_, et, en l'absence d'un mdecin vritable, un chirurgien
de campagne peut donner une ordonnance pour empcher la propagation
d'une pidmie dangereuse, pourvu; toutefois, qu'il n'ait point recours
au charlatanisme. Nous offrons ici un caustique, car il ne faut pas
moins qu'une cautrisation vive pour sauver tant de patiens atteints de
la dplorable rage de rimer. Quant aux journalistes de la _Revue
d'dimbourg_, il faudrait un autre Hercule pour triompher de cette hydre
nouvelle, et l'auteur, dt-il s'en corcher un peu la main, sortirait
content du combat, s'il parvenait simplement  briser une des ttes du
serpent.




LES
POTES ANGLAIS
ET
LES JOURNALISTES COSSAIS.

SATIRE.


Suis-je pour toujours condamn au rle d'auditeur[420]? Fitzgerald[421]
viendra d'une voix enroue brailler ses vers ridicules dans la grande
salle d'une taverne, et moi je ne chanterai pas, de peur que peut-tre
les journalistes cossais ne m'appellent crivassier, et ne condamnent
mes vers? Rimons! bon ou mauvais, je veux publier quelque chose: je
prends les sots pour mon sujet; la muse de la satire dictera mes accens.

[Note 420: Imitation.

   _Semper ego auditor tantum? Numquamne reponam
   Vexatus toties rauci Theseide Codri_?
                        (JUVENAL, sat. I.)]

[Note 421: Me. Fitzgerald, plaisamment surnomm par W. Cobbett le _pote
de la petite bire_, inflige le tribut annuel de ses vers au _Litterary
Sund_; non content de les crire, il les dclame ridiculement en
personne, quand la compagnie a pris une quantit de mauvais porter
suffisante pour lui permettre de supporter l'opration. (_Note de Lord
Byron_.)]

Oh! toi, le plus noble don de la nature, plume de mon oie grise! esclave
de mes penses, servante obissante de ma volont, arrache  l'aile
maternelle pour devenir un puissant instrument entre les mains de bien
petits hommes! plume, prdestine  aider l'enfantement laborieux du
cerveau, quand il travaille pniblement plein de prose et de vers;
quoique les nymphes te ngligent, que les critiques puissent se moquer
de ce qui fait la consolation des amans et l'orgueil des auteurs,
combien de beaux-esprits, combien de potes n'lves-tu pas tous les
jours! Condamne  tre  la fin compltement oublie avec les pages que
tu as traces, que ton usage est frquent! que tes honneurs sont petits!
Mais toi, du moins, toi ma propre plume, que je quittai nagure, que je
reprends aujourd'hui, comme la plume d'Hamet[422], quand notre tche
sera accomplie, tu jouiras d'un honorable repos; et quand bien mme
d'autres pourraient te mpriser, tu me seras toujours chre! Prenons
donc aujourd'hui notre essor; notre sujet n'est point banal, ce ne sont
point des visions orientales, des rves fantastiques qui m'inspirent.
Quoique hrisse d'pines, la route que nous devons suivre est belle et
large; que nos vers soient faciles, qu'ils coulent et s'enchanent
doucement!

[Note 422: Cid Hamet Benengeli promet le repos  sa plume dans le
dernier chapitre de _Don Quichotte_. Oh! plt  Dieu que tant de
_gentlemen_ qui multiplient aujourd'hui les volumes suivissent l'exemple
de Cid Hamet Benengeli! (_Note de Lord Byron_.)]

Quand le vice triomphant exerce un empire souverain, qu'esclaves
volontaires les hommes lui obissent pendant toute leur vie; quand le
plaisir[423], si souvent l'avant-coureur du crime, dploie ses magasins
varis pour flatter les gots du jour; quand les fripons et les sots
s'unissent pour dominer; quand la justice boite et que le bon droit
commence  chanceler; mme alors les plus hardis redoutent les rires
moqueurs du public; craignant la honte, et ne connaissant point d'autres
craintes; plissant devant le ridicule et non devant les lois, ils
vitent du moins le scandale du crime, sinon le crime lui-mme.

[Note 423: On a peine  concevoir le singulier contresens qui se trouve
dans la premire traduction, d'autant plus que le mot _faith_ substitu
dans le texte au mot _folly_, dtruirait la mesure, et que par
consquent il n'y aurait plus de vers.]

Telle est la puissance de la satire! Mais il ne m'appartient point d'en
lancer les traits; les vices de notre sicle demandent un glaive mieux
aiguis, une main plus vigoureuse. Cependant il est des folies
auxquelles je puis donner la chasse et trouver encore du plaisir  la
poursuite. Riez quand je ris, je n'ambitionne pas d'autre gloire. La
partie commence, les mauvais crivains sont mon gibier; en avant Pgase!
Et vous, auteurs piques, lyriques, lgiaques,  vous; je vous attaque
tous, grands et petits! Et moi aussi je puis barbouiller du papier; une
bonne fois j'inondai la ville d'un dluge de rimes; j'imprimai des
folies d'colier, galement indignes d'loges et de censures.... de plus
vieux enfans que moi en font autant. Il est flatteur de voir son nom
imprim; un livre est toujours un livre, quand bien mme il n'y aurait
rien dedans. Non que je pense que le son charmant d'un titre puisse
sauver du tombeau un mchant ouvrage ou un mchant crivain; Georges
Lambe en sait quelque chose, puisque son rang patricien n'a pu drober
au mpris ses farces mprisables[424]. Qu'importe, Georges continue
toujours d'crire[425], quoiqu' la vrit son nom soit aujourd'hui
cach aux regards du public.

[Note 424: On trouvera ailleurs plus de dtails sur cet _intressant_
jeune homme et sur ses ouvrages. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 425: Dans la _Revue d'dimbourg_. (_Note de Lord Byron_.)]

Encourag par ce grand exemple, je veux suivre la mme route, mais je
ferai ma propre revue; je n'irai point chercher celle du grand
Jeffrey.... Cependant, comme lui, je me constituerai moi-mme juge
expert en posies.

Tous les tats exigent un apprentissage, except celui de censeur....
Les critiques naissent critiques. Prenez dans Joe Miller quelques
anecdotes uses, apprenez-les par coeur; joignez-y assez d'rudition pour
faire une citation  faux; ayez un esprit assez pntrant pour dcouvrir
ou inventer des dfauts; une disposition  la pointe et au calembourg,
que vous appellerez sel attique; allez trouver Jeffrey; soyez silencieux
et discret; il donne exactement dix livres sterling la feuille. Ne
craignez pas de mentir, cela sera pris pour un tour heureux; ne reculez
point devant un blasphme, cela passera pour de l'esprit. N'allez pas
vous piquer de sentimens d'honneur..... sacrifiez tout pour placer vos
bons mots, et devenez un de ces critiques que l'on abhorre et que l'on
caresse.

Et nous nous soumettrons aux jugemens de tels hommes? Non... cherchez
des roses en dcembre, de la glace en juin; esprez trouver de la
constance dans le vent, du froment dans la paille dj battue; croyez-en
sur parole une femme, une pitaphe, ou quelque autre chose mensongre de
soi, plutt que de vous en rapporter  des critiques; si dignes
eux-mmes d'tre critiqus, plutt qu'une seule de vos penses ne vous
soit dicte par le coeur de Jeffrey, ou la tte botienne de Lambe[426].

[Note 426: MM. Jeffrey et Lambe sont l'alpha et l'omga, le premier et
le dernier des rdacteurs de la _Revue d'dimbourg_, les autres sont
cits plus bas. (_Note de Lord Byron_.)]

Quand nos auteurs plient humblement le genou devant ces jeunes
tyrans[427], qui se sont conjurs pour usurper le trne du got, o ils
sont si dplacs; quand ils coutent leur voix comme celle de la vrit,
leurs arrts comme ceux de la loi; quand de tels hommes font les
censeurs, ce serait un pch que de les pargner; quand je vois de tels
critiques, comment pourrais-je me retenir? Et cependant toutes nos
excellences littraires sont si prs l'une de l'autre aujourd'hui, qu'on
ne sait laquelle chercher, laquelle viter: nos potes, nos critiques se
ressemblent tant, qu'on ne sait quand on doit frapper, quand on doit
pargner.

[Note 427:

    ..... _Stulta est clementia, cum tot ubique.
   ..... Occurras, perituroe parcere chantoe_.
   (JUVENAL, sat. I.)]

Peut-tre vous me demanderez, lecteur, pourquoi je me hasarde dans le
sentier que Pope et Gifford ont parcouru avant moi[428]. Si l'ennui ne
vous a pas encore rendus malades, si vous vous sentez la force d'aller
plus avant, continuez de lire; mes vers vous l'apprendront.

[Note 428:

   Cur tamen hoc potis libeat decurrere campo
   Per quem magnus equos Auruncoe flexit alumnus:
   Si vacat, et placidi rationem admittitis, edam.

   (JUVNAL, sat. I.)]

Avant que de nos jours dgnrs d'ignobles compositions reussent un
tribut non mrit d'loges, il fut un tems o le bon sens, l'esprit et
la posie marchaient toujours ensemble; grces plus relles que celles
de la mythologie, qui, puisant leurs inspirations aux mmes sources,
florissaient en commun, et, s'appuyant sur le got, devenaient chaque
jour plus belles  mesure qu'elles grandissaient. C'est alors que, dans
cette le fortune, Pope essaya de charmer les ames ravies, et qu'il ne
s'essaya pas en vain. Les loges d'un peuple polic taient le prix
qu'il ambitionnait; en cherchant sa propre gloire, il augmenta celle de
son pays. Comme lui, Dryden fit entendre un dluge de chants, moins
doux, il est vrai, mais deux fois plus mles. Alors, sur la scne,
Congrve pouvait exciter le rire, Otway faire couler les larmes; car
alors un parterre anglais sentait le naturel et savait l'applaudir. Mais
pourquoi rappeler tous ces noms et de plus grands encore, quand tous ont
cd leurs places  des potes plus faibles? Et cependant comment
dtourner nos yeux et nos regrets de ces tems, avec lesquels ont pass
le got et la raison. Regardons maintenant autour de nous; parcourons
tous ces ouvrages indiffrens, toutes ces productions misrables qui
plaisent au public aujourd'hui. Il est une vrit que la satire
elle-mme ne peut contester; nous ne saurions nous plaindre d'une
disette de potes; la presse accable gmit sous le poids de leurs
productions; les garons imprimeurs sont rendus de fatigue; les pomes
piques de Southey font plier tous les rayons, et les chants lyriques de
Little[429] brillent partout en in-12 lgamment relis.

[Note 429: _Little_, nom sous lequel Thomas Moore a publi un grand
nombre de posies libres.]

Le livre saint l'a dit: Rien de nouveau sous le soleil[430]; et nous
courons sans cesse de changemens en changemens. Que de merveilles
diffrentes viennent nous tenter en passant! La vaccine...., le
galvanisme et le gaz paraissent tour  tour et font l'tonnement du
vulgaire, jusqu' ce que la bulle de savon crve.... et tout n'est que
du vent. Combien aussi de nouvelles coles de posie ne voit-on pas
s'lever, quand de stupides prtendans se disputent le prix? quand ces
pseudo-potes font taire le bon got, chaque club littraire de campagne
plie le genou devant Baal, et, dtrnant le vrai gnie, lve en la
place qui lui appartenait un autel, une idole  lui; quelque veau en
plomb dor... Qui? N'importe, depuis Southey, qui se perd dans les nues,
jusqu'au rampant Stott[431].

[Note 430: _Ecclsiaste_, ch. I.]

[Note 431: Stott, plus connu dans le _Morning Post_ sous le nom de
Hafiz. Ce personnage est maintenant le plus acharn  la recherche du
pathos. Je me rappelle une ode de matre Stott  la famille rgnante de
Portugal, qui commence ainsi:

(_Stott loquitur quoad hibernia_.)

Royal enfant de Bragance, Erin vient te complimenter dans cette stance,
etc., etc.

De plus un sonnet _aux rats_, bien digne du sujet, ainsi qu'une ode des
plus ronflantes qui commence ainsi:

Oh! maintenant un lai sonore comme la vague qui fouette le rivage
retentissant de Laponie.

Que le Seigneur ait piti de nous! Le _Lai du dernier Mnestrel_ n'tait
rien en comparaison de celui-ci. (_Note de Lord Byron_.)]

Attention! la tourbe des crivassiers va dfiler devant nous! chaque
escadron divers cherche  se faire remarquer; chaque pote se hte et
presse de l'peron son Pgase reint. Les vers rims et les vers blancs
s'avancent de front; les sonnets se pressent sur les sonnets, les odes
sur les odes; les contes effroyables se coudoient et se heurtent dans la
route, et l'on voit courir en avant des vers d'une mesure que l'on ne
saurait mesurer; car la folie au sourire hbt aime des chants varis.
La sottise, toujours amateur de l'trange et du mystrieux, admire
surtout ce qu'elle ne peut comprendre. Aussi admire-t-elle les lais des
mnestrels[432] (puissent-ils tre les _derniers_!) chants tristement
sur les cordes d'une harpe  demi tendue, et se perdant dans les airs;
tandis que les esprits des montagnes bavardent avec les esprits des
rivires, tout exprs pour que des vieilles femmes puissent avoir le
plaisir d'couter ce qu'ils disent pendant la nuit; tandis que des
lutins de la famille de Gilpin Horner[433] attirent dans les bois la
jeune noblesse des frontires; sautent  chaque pas Dieu sait combien
haut! et effraient de stupides enfans, Dieu sait pourquoi! tandis que
des dames de haut parage, dans leur cellule magique, dfendent la
lecture  des chevaliers qui ne savent pas lire, dpchent un courrier
au tombeau d'un sorcier, et combattent contre des hommes honntes pour
protger un coquin.

[Note 432: Ouvrez le _Lai du dernier Mnestrel_ au hasard. Se peut-il
rien imaginer de plus absurde et de plus ridicule que l'ide premire de
cette production? L'entre du tonnerre et de l'clair qui sert de
prologue  la tragdie de Bayes enlve malheureusement le mrite de
l'originalit au dialogue de messieurs les esprits des montagnes et des
eaux dans le premier chant. Nous avons ensuite l'aimable Guillaume de
Lorraine, heureux compos du maraudeur, du voleur de btail et du voleur
de grand chemin. La convenance de l'injonction que lui fait son amante,
la magicienne, de ne point lire le livre qu'elle lui envoie chercher, ne
peut se comparer qu' l'aveu ingnu du chevalier, qui rpond qu'il n'a
jamais pris la peine d'apprendre  peler, et que, pour employer ses
expressions lgantes, il ne pourrait pas mme lire le premier verset de
son _psaume de pendu_ (_neck-verse_), c'est--dire le _miserere mei_,
etc.]

[Note 433: La biographie de Gilpin Horner, et le page merveilleux qui
voyageait deux fois plus vite  pied que le cheval de son matre, et
cela sans le secours de bottes de sept lieues, sont des chefs-d'oeuvre de
perfectionnement et de got. En fait d'incidens, nous avons le coup de
poing invisible, mais trs-sensible, que reoit le page au moment o le
chevalier et son page entrent dans le chteau, sous le dguisement bien
naturel d'une charrete de foin. Marmion, le hros du second pome, est
exactement ce qu'et t Guillaume de Lorraine, s'il et su lire et
crire. Cet ouvrage a t fabriqu pour MM. Constable, Murray et Miller,
valeur reue en une certaine somme de monnaie, et en vrit, ayant gard
au motif qui l'a inspire, c'est une production trs-recommandable. Si
M. Scott veut crire aux gages des libraires, qu'il fasse de son mieux
pour satisfaire ceux qui le paient, mais qu'il ne dshonore plus son
gnie, qui sans contredit est trs-grand, par de nouvelles imitations de
nos vieilles ballades.]

Aprs lui, se pavanant firement sur son cheval rouan, s'avance le fier
Marmion au casque dor. Tantt il forge des critures, tantt il
s'lance le premier au fort du combat; ce n'est tout--fait un sclrat,
ce n'est non plus qu'un demi-chevalier; galement propre  briller sur
un gibet et sur un champ de bataille, il offre un mlange tonnant de
grandeur et de bassesse. Penses-tu, Scott, dans ton amour-propre, forcer
le public  admirer ton roman surann; quoique Murray se runisse avec
son ami Miller, pour donner  ta muse une demi-couronne de gages par
vers? Non! quand les enfans d'Apollon se mettent dans le commerce, leurs
couronnes se desschent, et leurs lauriers sont fltris. Qu'ils
renoncent au nom sacr de pote, ceux qui tourmentent leur cerveau pour
l'amour du gain, et non pour celui de la gloire. Puissent-ils tomber
bien bas dans une abjection mrite, et que le mpris soit le salaire de
leurs travaux sans honneurs! Oui, tel doit tre le sort d'une muse
prostitue et d'un pote  gage! Le fils d'Apollon, quand sa plume est
vnale, ne nous inspire plus que du dgot; et nous disons et pour
long-tems, _bonne nuit, Marmion_[434].

[Note 434: Bonne nuit, Marmion, telle est l'exclamation pathtique et
prophtique de Henri Blount, cuyer, au moment de la mort de l'honnte
Marmion. (_Note de Lord Byron_.)]

Voil les productions qui appellent aujourd'hui nos loges; voil les
potes devant lesquels la muse doit s'incliner respectueusement! Milton,
Dryden, Pope, galement oublis, doivent dposer leurs couronnes sacres
sur le front de Walter Scott.

Il fut un tems o la muse tait encore jeune, alors qu'Homre tenait la
lyre et que Virgile chantait. A peine un sicle sur dix voyait-il natre
un pome pique, et ce nom frappait comme un mot magique les oreilles
des nations tonnes. Chacun de ces hommes immortels n'a laiss qu'un de
ces ouvrages qui ne paraissaient que tous les mille ans[435]. Des
empires ont disparu de dessus la face de la terre, des langues sont
mortes avec ceux qui leur avaient donn naissance, sans la gloire
d'avoir produit une de ces compositions immortelles, qui font qu'un
idiome survit  la ruine des tats o il tait parl. Il n'en est pas
ainsi chez nous; quoique des potes d'un rang infrieur consacrent leur
vie tout entire  la composition d'un seul ouvrage important. Voyez le
marchand de ballades, Southey, s'lever dans les airs avec le vol
audacieux de l'aigle. Le Camons, Milton, le Tasse, ne sont rien en
comparaison de ce gnie, dont les vers nombreux comme des armes
s'arrangent chaque anne sous forme d'un nouveau pome pique! La
premire s'avance, Jeanne d'Arc, le flau de l'Angleterre, et l'orgueil
de la France! Bien qu'elle ait t brle, comme sorcire, par ce
mchant Bedford, voyez sa statue place dans une niche glorieuse; ses
fers se rompent, et dlivre  l'instant de la prison, vierge phnix,
elle renat de ses cendres.

[Note 435: En effet, la fable de l'Odysse est si troitement lie 
celle de l'lliade, qu'on peut les regarder comme ne formant ensemble
qu'un grand pome historique. En parlant de Milton et du Tasse, nous ne
faisons allusion qu'au _Paradis perdu_, et  la _Jrusalem dlivre_;
puisque la _Jrusalem conquise_ du pote italien et le _Paradis regagn_
du pote anglais sont loin d'avoir obtenu la mme clbrit..... Lequel
des pomes de M. Southey survivra? (_Note de Lord Byron_.)]

Aprs elle, voici venir l'effroyable Thalaba[436], enfant monstrueux,
tonnant et sauvage de l'Arabie; destructeur redout de Domdaniel, qui a
renvers plus de magiciens fous que le monde n'en a jamais connu! Hros
immortel, tous tes ennemis sont vaincus; rgne donc pour toujours.....
l'illustre rival du Petit-Poucet! Puisque le mtre effray fuyait de
devant ton nom, c'tait avec grande raison que tu avais t destin 
tre le dernier de ta race! Il n'y aurait pas grand mal  ce que les
gnies triomphans t'emportassent loin d'ici, illustre vainqueur du sens
commun.

[Note 436: Thalaba, second pome de M. Southey, a t ouvertement crit
comme une sorte de dfi  la posie et  tout ce que l'on connaissait
jusque-l. M. Southey souhaitait produire quelque chose de nouveau, et
il y a miraculeusement russi. Jeanne d'Arc tait dj assez
merveilleuse, mais pour Thalaba, c'est un de ces pomes qui (comme l'a
dit Porson, docteur en thologie, professeur  l'universit de
Cambridge, rcemment dcd) seront lus quand on aura oubli Homre et
Virgile..... _mais pas avant_!]

Maintenant, le dernier et le plus grand de tous, Madoc, fond sur nous 
pleines voiles; Cacique au Mexique, et prince de Galles, il nous raconte
d'tranges histoires, comme font tous les voyageurs, des histoires plus
vieilles que celles de Mandeville et pas tout--fait aussi
vraisemblables. Southey[437]! cesse tes chants si varis; un pote peut
chanter trop souvent et trop long-tems: puisque tu es si fort en vers,
au nom du ciel pargne-nous! Un quatrime pome pique serait, hlas!
plus que nous n'en pourrions supporter. Mais, si en dpit de tout ce que
le monde peut dire, tu persistes  vouloir te fatiguer  faire des vers;
si, toujours incivil, tu dois, dans de nouvelles ballades de Berkley,
dvouer de vieilles femmes au diable[438], que ta menace n'atteigne que
les enfans qui ne sont pas encore ns; que Dieu te soit en aide,
Southey, et  tes lecteurs aussi[439].

[Note 437: Nous en demandons pardon  M. Southey. Madoc, nous dit-il
dans sa Prface, ddaigne le titre avili de pome pique. Comment et
par qui ce titre a-t-il t avili? Certes les derniers romans en vers de
MM. Cottle, du laurat Pye, d'Ogilvy, d'Hoyle, et de la tendre mistress
Cowley, n'ont pas beaucoup relev la muse pique. Mais puisque M.
Southey ne veut pas de ce titre, qu'il nous soit permis de lui demander
s'il lui a substitu quelque chose de mieux, ou s'il veut se contenter
de rivaliser avec sir Richard Blackmore, pour la quantit aussi bien que
pour la qualit de ses vers. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 438: Voyez _la Vieille de Berkley_, ballade de M. Southey, dans
laquelle une vieille dame de qualit est enleve par Belzbut, sur un
cheval qui va au grand trot. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 439: Le dernier vers, Dieu te soit en aide, est videmment un
plagiat de l'_anti-jacobin_,  M. Southey, sur ses dactyles:

Dieu te soit en aide, imbcille.

(_Posies anti-jacobines_, page 23.)

(_Note de Lord Byron_.)]

Vient ensuite le lourd disciple de ton cole, ce bnin apostat des
rgles potiques, le simple Wordsworth, qui  fabriqu un lai plus doux
qu'un soir de ce mois de mai qui lui est si cher; lai dans lequel il
conseille  son ami de laisser l le travail et la peine, et de quitter
ses livres de peur de devenir double[440]; Wordsworth, qui montre,
autant par son exemple que par ses prceptes, que la prose est de la
posie, et que les vers ne sont que de la prose. Convainquant tout le
monde par une dmonstration facile, que les ames potiques aiment une
prose absurde, et que des histoires du tems de Nol[441], abmes encore
pour se plier  un mauvais rhythme, contiennent l'essence du vrai
sublime. Aussi quand il raconte l'histoire de Betty Foy, mre idiote
d'un fils idiot, enfant imbcile et lunatique, qui a perdu son chemin,
et qui, comme le pote, confond le jour avec la nuit[442], il peint
d'une manire si pathtique chaque accident, il raconte d'une manire si
sublime chaque aventure, que ceux qui voient l'idiot dans sa gloire sont
convaincus que le pote est lui-mme le hros de l'histoire.

[Note 440: _Ballades lyriques_, page 4, stance Ire.]

[Note 441: On ne croirait pas que le premier traducteur ait confondu les
histoires plus libres, les farces de la quinzaine de Nol (le carnaval
des Anglais), avec nos anciens cantiques appels _des Nols_.]

[Note 442: M. Wordsworth, dans sa Prface, s'est donn beaucoup de peine
pour prouver que la prose et les vers sont la mme chose, et certes on
trouve dans ses ouvrages des exemples parfaitement d'accord avec ce
principe:

Et ainsi il rpondit aux questions de Betty, comme un voyageur hardi,
le coq chanta _Tou-hou_! _Tou-hou_! et le soleil brillait d'un clat si
froid, etc., etc. (_Ballades lyriques_, page 129.)]

Laisserons-nous passer inaperu le tendre Coleridge, si cher  l'ode
emphatique, et aux stances ampoules? Quoique les petits sujets innocens
soient ceux qui lui plaisent le mieux, il ne laisse pas que d'tre
sensible aux charmes d'une docte obscurit. Quand mme l'inspiration
refuserait son secours  celui qui a pris une _Pixie_ pour sa muse[443],
qui pourrait surpasser pour la sublimit des vers le pote qui s'est
lev jusqu' prendre un ne pour le hros d'une lgie. Comme un tel
sujet convenait bien  son noble esprit! Comme la sympathie nous rend
bons et gnreux!

[Note 443: Posies de Coleridge, page II; _Chant des Pixies_,
c'est--dire des fes du comt de Dvon. Nous trouvons, page 42, _Vers 
une jeune dame_, et page 52, _Vers  un jeune ne_.]

Oh! fabricant d'horribles merveilles, Lewis, moine, ou pote, qui ferais
volontiers du Parnasse un cimetire! L, ce sont des cyprs, et non des
branches de laurier qui ceignent ton front; ta muse est une sorcire; tu
n'es que le fossoyeur d'Apollon! Soit que tu t'asseyes sur d'anciens
tombeaux, pour y recevoir les hommages d'une troupe de spectres de tes
amis; soit que tu composes ces chastes descriptions, dlices des femmes
de notre sicle si dcent; tous admirent en toi un membre du
parlement[444], du cerveau duquel s'chappent, comme d'un enfer, des
lgions de fantmes,  peine couverts d'un drap de lit presque
transparent, dont les ordres font surgir de terre de hideuses sorcires,
des riols du feu, de l'eau, des nuages, avec de petits hommes gris, des
monstres sauvages, et Dieu sait quoi encore, pour te combler d'honneurs
avec Walter Scott. Encore une fois, tous t'admirent; mais si des contes
tels que les tiens peuvent plaire, il n'y a que saint Luc[445] qui
puisse gurir cette maladie. Satan lui-mme redouterait d'habiter avec
toi, et de trouver dans ton cerveau un enfer plus profond que le sien!

[Note 444: Car tout le monde connat le petit Mathieu, membre du
Parlement. Voyez dans _le Statesman_, un pome  M. Lewis, suppos
crit par M. Jekyll.]

[Note 445: Saint Luc est le patron des mdecins, et il tait mdecin
lui-mme avant que d'tre appel  l'apostolat.]

Entour d'un choeur de vierges; animes d'un autre feu que celui de
Vesta, dont les yeux brillent, dont les joues sont enflammes par la
passion, quel est ce pote si tendre, qui fait rsonner les cordes d'une
lyre hardie, tandis que les matrones l'coutent dans un silence
empress? C'est Moore, le Catulle de notre ge, aussi doux mais aussi
immoral dans ses chants. Quoiqu'afflige de le condamner, la muse doit
cependant tre juste; elle ne saurait pardonner les avocats harmonieux
du libertinage. La flamme qui brle sur son autel est pure; elle se
dtourne avec dgot d'un encens plus grossier. Cependant, indulgente
pour la jeunesse qui se repent, elle te dit: Moore, corrige tes vers,
va et ne pche plus  l'avenir.

Pour toi, auquel appartiennent tout ce clinquant et tous ces ornemens de
mauvais got dont tu as dfigur le Camons en le traduisant, Hibernien
Strangford! Avec tes yeux bleus[446] et tes cheveux rouges ou bruns, si
vants, toi dont chaque jeune fille, malade d'amour, admire les vers,
toi dont le galimatias harmonieux la fait presque expirer, apprends, si
tu le peux,  respecter le sens de ton auteur, et  ne pas nous vendre
sous un faux titre tes propres sonnets. Crois-tu placer tes vers plus
haut dans l'opinion publique, en couvrant Camons de broderies et
d'oripeaux? Corrige, Strangford, corrige tes moeurs et ton got; sois
ardent, mais pur; sois amoureux, mais chaste. Cesse de vouloir tromper;
rends la harpe que tu as escamote, et n'enseigne pas au pote
lusitanien  copier Moore.

[Note 446: Les lecteurs qui dsireraient quelque explication  ce sujet,
peuvent consulter _le Camons_ de Strangford, page 127, la note  la
page 56, ou la dernire page de l'article de la _Revue d'dimbourg_ sur
le mme ouvrage. Il est bon d'observer aussi que les choses qui y sont
donnes comme tant du _Camons_, ne se trouvent pas plus dans
l'original que dans le Cantique de Salomon.

(_Note de Lord Byron_.)]

Dans ce grand nombre de volumes lgamment marbrs, voyez Hayley
essayant en vain de produire quelque chose de nouveau; soit qu'il file
pniblement ses comdies rimes, soit qu'il barbouille du papier dans un
tems donn, comme Wood et Barclay fournissent une course  pied. Le
style de sa maturit est le mme que celui de sa jeunesse: toujours
humble et toujours faible. Voyez d'abord briller le _Triomphe du
caractre_; pour ma part j'avouerai qu'il m'a fait sortir du mien. Quant
au _Triomphe de la Musique_, tous ceux qui l'ont lu peuvent jurer que la
malheureuse musique n'y a jamais triomph[447].

[Note 447: Les deux compositions en vers les plus connues de M. Hayley
sont un pome sur le _Triomphe du caractre_, et un autre sur le
_Triomphe de la musique_. Il a aussi crit un grand nombre de comdies,
d'ptres en vers rims, etc., etc. Comme c'est, du reste; un biographe
et un annotateur assez lgant, nous nous permettrons de lui rappeler le
conseil de Pope  Wicherley, c'est--dire que nous l'engagerons  mettre
ses posies en prose, ce qui se pourrait faire trs-aisment en
retranchant de tems en tems la syllabe finale.]

Moraviens, levez-vous, accordez quelques honneurs convenables 
l'ennuyeuse dvotion! Le pote du sabbat, le spulcral Grahame, rpand
en prose dcousue ses accens sublimes. Il n'aspire point  la rime; il
met en pices dans ses vers blancs l'vangile de saint Luc; fait des
emprunts hardis au Pentateuque, et sans conscience, sans remords,
pervertit les prophtes et pille les psaumes[448].

[Note 448: M. Grahame a publi deux volumes crits en argot religieux,
sous le nom de _Promenades du dimanche_, et de _Peintures bibliques_.]

Salut, sympathie! ta douce ide nous apporte mille images de mille
choses. Au milieu de tes larmes, o il se baigne et s'enivre, elle nous
fait voir le prince des tristes fabricans de sonnets. N'es-tu pas leur
prince, en effet, harmonieux Bowles? toi le premier, le grand oracle des
ames tendres, soit que tu demandes du secours aux vents qui soupirent,
ou des consolations  la feuille jaunie; soit que tu racontes d'un ton
lamentable quels sons joyeux rendent les cloches d'Oxford[449], ou que,
toujours passionn pour les cloches; tu trouves un ami dans chaque
tintement de celles d'Ostende. Comme ta muse frapperait plus juste au
but, si  toutes les clochettes tu ajoutais un bonnet de fou! Dlicieux
Bowles! toujours bnissant, toujours bni, tout le monde aime tes vers,
mais les enfans surtout en raffolent. Tu partages avec le tendre Moore
le privilge de caresser la manie amoureuse de nos jeunes demoiselles!
C'est avec toi qu'elles aiment  rpandre des larmes, tant qu'elles sont
encore confines dans la chambre des enfans. Plus tard, tu perds
graduellement de ton pouvoir; elles abandonnent le pauvre Bowles pour la
muse plus pure de Moore.

[Note 449: Voyez _Sonnets de Bowles_, etc., _Sonnets  Oxford_ et
_Stances en entendant les cloches d'Ostende_.]

Tu ddaignes de borner  des sujets simples les nobles accords d'une
lyre comme la tienne; muse, t'cries-tu, fais entendre des accens plus
forts et plus nobles[450]! des accens tels qu'on n'en a jamais
entendus, et qu'on n'en entendra jamais. Toutes les dcouvertes faites
aprs le dluge, depuis le moment o l'arche fatigue s'arrta sur la
vase, occupent une place plus ou moins considrable dans ton livre,
depuis le capitaine No jusqu'au capitaine Cook. Ce n'est pas tout; tu
t'arrtes dans ta route pour intercaler un tendre pisode[451], et tu
nous racontes gravement.... coutez toutes, belles demoiselles... Tu
nous racontes comment Madre trembla pour la premire fois au bruit d'un
baiser. Bowles! grave ce prtexte dans ta mmoire; tiens-t'en  tes
sonnets, mon ami, puisque du moins ils se vendent. Mais si quelque
nouveau caprice, si la promesse de quelque nouveau gain te forcent 
crivasser encore, si quelque pote, nagure la terreur des sots, couch
maintenant dans la poussire du tombeau, n'a plus que des hommages 
attendre; si Pope, dont la gloire et le gnie dfirent autrefois le
talent du premier des critiques, doit aujourd'hui soutenir les atteintes
du dernier d'entre eux; viens, essaie, cherche avec soin chaque petite
faute, chaque incorrection: le premier de nos potes, hlas! ne fut
qu'un homme. Tche de trouver quelque perle dans le fumier de tes
devanciers; consulte lord Fanny, rapporte-t'en  Curll[452]. Que toutes
les calomnies d'autrefois se retrouvent sous ta plume et inondent tes
pages; affecte une candeur qui ne saurait tre vraie, dcore ta basse
jalousie du nom de zle honnte; cris comme si l'ame de Bolingbroke
pouvait encore te dicter ce que tu dois dire, fais en un mot par haine
ce que Mallet a fait pour gagner l'argent qui lui tait promis[453]. Oh!
si tu avais vcu dans le tems convenable, pour partager la folie
furieuse de Dennis et rimer de concert avec Ralph[454]; si tu t'tais
runi  la troupe qui attaquait le lion vivant, au lieu de venir, comme
tu le fais, frapper du pied le lion mort, une juste rcompense aurait
couronn tes gains glorieux; le grand homme, pour prix de ton labeur,
aurait immortalis ton nom dans la _Dunciade_[455].

[Note 450: _Muse, fais entendre_, etc., est le premier vers de l'_Esprit
de dcouverte_, de Bowles, un joli petit nain de pome pique, plein de
vie et de mouvement. Entre autres vers dlicieux, nous avons les
suivans:

Un baiser vol au milieu du silence attentif! A ce bruit, qu'ils
n'avaient jamais entendu, ils tremblrent, comme si le pouvoir... etc.

Ils tremblrent, ils... les bois de Madre, trs-tonns d'un tel
phnomne, et il y avait de quoi.]

[Note 451: L'pisode auquel on fait allusion plus haut, c'est l'histoire
de Robert  Machin et d'Anna d'Arfet, couple d'amans constans, lesquels
excutrent le baiser susdit, qui tonna si vivement les forts de
Madre.]

[Note 452: Curll est un des hros de _la Dunciade_, il tait libraire de
profession. Lord Fanny est le nom potique de lord Hervey, auteur de
_Vers  l'imitation d'Horace_.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 453: Lord Bolingbroke salaria Mallet pour critiquer Pope aprs sa
mort, parce que le pote avait conserv quelques copies d'un ouvrage de
sa seigneurie (_Le Roi patriote_), que ce seigneur, homme de gnie sans
doute, mais d'un caractre rancunier, lui avait ordonn de dtruire.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 454: Dennis le critique et Ralph le rimailleur.

Silence, loups! quand Ralph mugit et rend la nuit hideuse, c'est aux
hibous  lui rpondre.

(DUNCIADE.)]

[Note 455: Voyez la dernire dition des oeuvres de Pope, par M. Bowles,
pour laquelle il a reu 300 livres sterling. M. Bowles s'est ainsi
convaincu combien il lui tait plus ais de vivre de la rputation des
autres, que de s'en faire une  lui-mme.

(_Note de Lord Byron_.)]

Encore un pote pique, qui vient infliger un nouveau dluge de vers
blancs aux malheureux enfans des hommes! Le Botien Cottle, gloire de la
riche Bristowa, importe de vieilles histoires des ctes de Cambrie, et
envoie sa marchandise au march... Ils sont tout vivans! Quarante mille
vers, vingt-cinq chants! poisson tout frais venant de l'Hlicon! Qui
veut en acheter? qui veut en acheter? C'est une occasion; c'est pour
rien; qui veut acheter? Ma foi! ce ne sera pas moi. Les enfans de
Bristol aiment trop la soupe  la tortue; ils aiment trop  passer la
nuit autour d'un bol de punch au rack; si le commerce remplit la bourse,
il appauvrit le cerveau, et c'est en vain qu'Amos Cottle a pris la lyre
en main. Contemplez en lui le sort infortun d'un auteur condamn 
faire aujourd'hui des livres, lui qui en vendait autrefois. Oh! Amos
Cottle! Phbus! quel nom pour remplir la trompette sonore de la
renomme! Oh! Amos Cottle! considre un moment quel maigre profit tu
retires de ta plume et de ton encre uses! Quand elles sont couvertes de
tes rveries potiques, qui voudra jeter les yeux sur tes rames de
papier? Oh! plume pervertie, oh! papier mal employ! Si Cottle[456],
courb sur son puptre, tait rest l'ornement du comptoir, ou si, n
pour d'utiles travaux, il et appris  faire le papier qu'il gte, qu'il
et labour, bch, ram; il n'aurait pas chant le pays de Galles, et
je ne lui eusse pas donn place dans mes vers.

[Note 456: M. Cottle, Amos ou Joseph, je ne sais lequel, mais
certainement l'un ou l'autre, ou mme tous les deux, autrefois marchands
de livres qu'ils ne composaient pas, auteurs aujourd'hui de livres qui
ne se vendent pas, ont publi un couple de pomes piques: _Alfred_
(pauvre Alfred! tu avais dj pass par les mains de Pie)! avec _la
chute de la Cambrie_.]

Tel Sisyphe roule sans cesse aux enfers son immense rocher, dont le
mouvement ne saurait tre arrt, tel, dlicieux Richemond, l'ennuyeux
Maurice[457], promne le long de tes hauteurs le poids de ses feuilles,
lourdes comme du granit, ptrifications d'un cerveau laborieusement
tourment, qui, avant d'arriver au sommet, tombent dchires en
morceaux.

La lyre brise, les joues ples, voyez Alce[458] redescendre d'un pas
incertain dans le sacr vallon! Ses esprances taient belles; elles
eussent pu fleurir enfin; elles ont t sches dans leur bourgeon par
le vent du nord; ses fleurs sont tombes  mesure que le vent s'est
lev! Que la terre classique[459] de Sheffield pleure ses ouvrages
perdus, qu'une main impie n'aille pas troubler leur sommeil
prmatur[460]!

[Note 457: M. Maurice a manufactur la valeur d'un gros in-quarto sur
les beauts de _Richemond Hill_ et autres: il dcrit aussi les vues
charmantes de Turnham Green, d'Hammersmith, du vieux et du nouveau
Brentford et des lieux adjacens.]

[Note 458: Montgomery.]

[Note 459: L'pithte _classique_ est prise en ironie et mme par
antiphrase, Sheffield tant un pays essentiellement manufacturier, et
trs-peu clbre pour la culture des lettres et des arts.]

[Note 460: Pauvre Montgomery! Quoique lou par tous les critiques
anglais, il a t amrement raval par ceux de la _Revue d'dimbourg_:
Aprs tout, le pote de Sheffield est un homme d'un talent considrable;
son _Voyageur en Suisse_ vaut mille _ballades lyriques_ et au moins
cinquante _pomes piques dgrads_.]

Et cependant, dites-moi, pourquoi un pote renonerait-il sitt aux
faveurs des neufs Soeurs? Se doit-il laisser pour jamais pouvanter par
les hurlemens de ces loups du nord, toujours cherchant leur proie dans
l'obscurit? troupe lche, qui brise en dchirant, pour satisfaire son
instinct infernal, tout ce qui se trouve sur son chemin. Jeunes ou
vieux, vivans ou morts, n'importe, il faut que ces harpies se
repaissent. Pourquoi ceux qu'ils attaquent abandonneraient-ils si
aisment leurs possessions lgitimes? pourquoi fuir ainsi timidement
devant leurs griffes? pourquoi ne pas plutt refouler vers _Arthur's
seat_ ces chiens acharns[461]?

[Note 461: Arthur's seat, monticule qui domine dimbourg, pris ici au
figur pour l'cosse.]

Salut, immortel Jeffrey! Autrefois l'Angleterre se glorifiait de
possder un juge dont le nom tait presque identique avec le tien: son
ame ressemblait tant  la tienne! il avait ta clmence, ta justice.
Quelques-uns pensent que Satan t'a remis aujourd'hui les pouvoirs qu'il
lui avait confis, qu'il a renvoy de nouveau son esprit sur la terre,
et qu'il t'a charg de dcider aujourd'hui sur le sort des lettres,
comme Jeffries dcidait nagure de celui des hommes. Ta main est moins
puissante, mais ton coeur n'est pas moins noir, ta voix est aussi
dispose  ordonner les tortures. lev de bonne heure dans les cours,
quoique tu n'y aies encore appris de la loi que ce qu'il en faut pour
trouver un dfaut, une nullit: si bien instruit  l'cole des
patriotes,  te jouer des partis, quoique tu ne sois toi-mme que le
jouet, l'instrument d'un parti, qui sait, si le hasard, rendant  tes
patrons le pouvoir qu'ils ont justement perdu, les efforts de ta plume
ne seront pas un jour dignement rcompenss, et si, nouveau Daniel, tu
ne parviendras pas  t'asseoir sur le sige d'un juge[462]? Qu'il soit
permis  l'ombre de Jeffries de nourrir cette tendre esprance; qu'il
lui soit un jour permis de te fliciter, en t'offrant une corde, et de
te dire: Hritier de mes vertus! homme d'une ame gale  la mienne!
habile  condamner et  calomnier le genre humain, reois cette corde
que je t'ai garde avec soin, pour la passer au col de tus victimes, et
pour finir par la porter toi-mme.

[Note 462: Cette singulire prdiction de Byron,  laquelle lui-mme
n'attachait probablement aucune importance, et qui lui avait sans doute
t suggre par la seule ressemblance du nom du critique cossais avec
le juge Jeffries d'excrable mmoire, vient de se raliser. M. Jeffrey a
quitt la rdaction en chef de la _Revue d'dimbourg_, et occupe en ce
moment une des principales charges dans la magistrature de son pays.]

Salut au grand Jeffrey! Que le ciel protge sa vie; que son nom
fleurisse sur les bords fertiles de la Fife. Que les dieux prennent soin
de ses jours dans ses guerres futures, puisque les auteurs descendent
quelquefois dans le Champ de Mars! Personne ne se rappelle-t-il ce jour
fameux, ce jour  jamais glorieux, ce jour presque fatal, o Moore lui
prsenta un pistolet charg  poudre, tandis que les myrmidons de la
police les regardaient faire en riant? Oh! jour dsastreux[463]! le
chteau de Dunedin, malgr les rochers solides sur lesquels il est
assis, prouva une secrte commotion. La Forth, mue de sympathie, roula
des flots noircis par la douleur; les tourbillons de vent du nord
pouvants firent entendre des gmissemens. La Tweed dtacha la moiti
de ses eaux sous forme de larmes; l'autre moiti passa tranquillement
son chemin[464], et le sommet d'Arthur's seat s'inclina vers la base. La
triste Tolbooth elle-mme[465] eut peine  se tenir en place; la triste
Tolbooth fut mue; car dans de telles occasions, le marbre peut
s'mouvoir aussi-bien que l'homme. Tolbooth sentit qu'elle tait prive
 jamais de ses charmes, si Jeffrey mourait ailleurs que dans ses
bras[466]. Bien plus, miracle non moins important, quoique nous ne le
citions que le dernier, lors de cette fatale matine, son seizime
tage, o il tait n, le grenier matrimonial, s'boula avec fracas. La
ple din[467] frissonna  ce bruit; les rues d'alentour furent semes
d'un amas de rames de papier aussi blanc que le lait, et le
_Canongate_[468] fut inond de torrens d'encre. Celle-ci semblait une
image de son ame candide; l'autre reprsentait sa valeur que le sang
n'avait jamais souille, et tous deux combins paraissaient de dignes
emblmes de son puissant gnie. Cependant la desse de la Caldonie se
tenait dans les airs, au-dessus du champ du combat, et l'arracha  la
fureur de Moore. Elle retira adroitement de chaque pistolet le plomb
vengeur, et le lana vers la tte de son favori. Cette tte, avec un
pouvoir plus que magntique, attira ce mtal pour lequel elle avait plus
d'affinit que Dana n'avait de got pour la pluie d'or, et bien que ce
soit un minerai difficile  raffiner, il a pris un prodigieux
accroissement; c'est maintenant une vritable mine. Mon fils, s'cria
la desse, n'coute plus dornavant cette soif de sang; jette ton
pistolet, reprends ta plume; prside  la politique et  la posie,
gloire de ton pays, et guide de la Grande-Bretagne. Car aussi long-tems
que les enfans irrflchis d'Albion reconnatront nos lois, tant que le
got cossais dcidera de l'esprit anglais, aussi long-tems durera ton
rgne paisible, et nul n'osera prendre ton nom en vain. Regarde, une
troupe choisie t'aidera  accomplir ton plan, et te reconnatra pour le
chef suprme du clan des critiques. Le premier, tu distingueras
l'illustre comte fameux pour ses voyages, l'Athnien Aberdeen[469]!
Herbert brandira le marteau de _Thor_[470], et quelquefois, par
gratitude, tu vanteras ses rimes grossires[471]. Sydney, au style
affect, recherchera une place dans tes pages amres[472]; ainsi fera le
classique Hallam[473], si renomm pour ses connaissances hellniques.
Scott pourra peut-tre te prter le secours de son talent et de sa
renomme, et le mprisable Pillans[474] calomniera au besoin ses amis.
Tandis que Lambe, aprs avoir offert  la joyeuse Thalie un hommage
qu'elle a rejet, et s'tre vu siffler par tous les autres, essaiera de
condamner  son tour les ouvrages d'autrui[475]. Que ton nom soit connu!
Que ton empire soit sans limites! Les banquets de lord Holland paieront
tous tes travaux; tant que la Grande-Bretagne paiera le tribut
d'hommages qu'elle doit aux gagistes de sa seigneurie, et aux ennemis du
vrai mrite. Mais coute un avis: avant que ton prochain numro ne
paraisse, couvert  l'ordinaire de papier jaune et bleu, prends garde
que quelques nouvelles erreurs de Brougham ne viennent dtruire la
vente, et ne te forcent  remplacer sur la table le roastbeef par les
_bannocks_[476], et le chou-fleur par un lgume plus grossier. Ayant
ainsi parl, la desse au court jupon embrassa son fils, et disparut au
milieu d'un brouillard cossais[477].

[Note 463: En 1806, MM. Jeffrey et Moore se rendirent sur le terrain,
prs de Chalk-farm; l'arrive des officiers de police empcha le duel
d'avoir lieu. Lorsqu'on examina les pistolets, il se trouva que les
balles s'taient vapores avec le courage des combattans. Cette
circonstance fournit le sujet de nombreuses plaisanteries aux journaux
de l'poque.]

[Note 464: La Tweed se comporta dans cette occasion avec tout le dcorum
convenable; il et t rprhensible pour la partie anglaise de la
rivire de donner le moindre signe d'apprhension.]

[Note 465: _Tolbooth_, prison principale d'dimbourg, que Scott a rendue
si clbre sous le nom de _the heart of the Mid-Lothian_.]

[Note 466: La sympathie dploye en cette occasion par la Tolbooth, qui
parat en effet avoir t vivement affecte, ne saurait tre trop loue.
On pouvait craindre que le grand nombre de criminels excuts devant ses
yeux n'eussent endurci son coeur davantage. Nous en parlons ici comme
d'une personne du sexe, parce que la dlicatesse de sentimens qu'elle
montra alors avait quelque chose de vraiment fminin, bien que, comme
dans tous les mouvemens qui font agir les femmes, il s'y mlt un peu
d'gosme.]

[Note 467: Nom potique d'dimbourg.]

[Note 468: _Canongate_, espce de _quartier latin_ d'dimbourg, grande
rue, o de tems immmorial se sont fixs les savans et les gens de
lettres.]

[Note 469: Sa seigneurie a long-tems voyag sur le continent; elle est
membre de la socit Athnienne, et a rdig dans la Revue l'article sur
la _topographie de Troie_, par Gell.]

[Note 470: _Thor_. C'est le Vulcain de la mythologie saxonne: c'est du
nom de ce dieu que le jeudi est appel en anglais _Thursday_, jour de
Thor.]

[Note 471: M. Herbert a traduit des posies icelandiques et autres. Une
des principales pices est un _Chant sur le marteau de Thor retrouv_.
Cette traduction est trs-plaisante, et crite d'un style tout  fait
vulgaire.]

[Note 472: Le rvrend Sydney Smith, auquel on attribue les _Lettres de
Pierre Plymley_, et quelques critiques sans importance.]

[Note 473: M. Hallam fit un article sur le _Got_, ouvrage de Payne
Knight, et se montra trs-svre sur quelques vers grecs qu'il y
rencontra. Il ne dcouvrit que les vers en question taient de Pindare,
que lorsque la critique fut imprime et qu'il ne fut plus possible de
l'anantir. Elle restera comme un monument imprissable des talens et de
la sagacit de M. Hallam.]

[Note 474: Pillans est matre particulier ou rptiteur  l'cole
d'Eton, c'est ce que les Anglais appellent _tutor_.]

[Note 475: L'honorable G. Lambe a fait les articles sur les _misres_ de
Beresford; il est, en outre, auteur d'une farce reprsente d'abord avec
grand succs sur un thtre de socit, mais qui tomba lourdement sur le
thtre de Covent-Garden. Elle tait intitule: _Whistle for it_;
_sifflez, vous l'aurez_.]

[Note 476: Bannocks, gteaux faits avec la farine d'avoine ou de pois.]

[Note 477: Je dois des excuses aux honorables desses, pour en avoir ici
introduit une avec le petit jupon du pays; mais, hlas! que pouvais-je
faire? Je ne pouvais pas dire le gnie de la Caldonie; on sait bien
qu'il n'y a pas de gnie  rencontrer depuis Clakmannan jusqu'
Caithness, et cependant, sans le secours d'un tre surnaturel, comment
sauver Jeffrey? Les fes nationales, les _Kelpies_, ont un nom trop peu
potique; quant aux _Brownies_ et aux _Bons voisins_, qui sont des
esprits bons et sages, ils eussent refus de le dlivrer de ce mauvais
pas. Il m'a donc fallu inventer une desse exprs, et Jeffrey doit m'en
savoir d'autant plus de reconnaissance, que c'est trs-probablement la
seule occasion qu'il ait jamais eue et qu'il aura jamais de se trouver
en rapport avec quoi que ce soit de cleste.]

Illustre lord Holland, il serait dur de citer ici tous tes gagistes et
de t'oublier toi-mme! Holland  la tte, Henry Petty  la queue, sont,
l'un le piqueur, l'autre le valet de la meute littraire. Bnis soient
les banquets d'Holland-house, o les cossais trouvent  dner et les
journalistes  boire! Les famliques habitans de _Grub-street_[478]
viendront long-tems dner sous ce toit hospitalier, dont les shriffs et
les huissiers sont tenus  l'cart. Voyez l'honnte Hallam poser sa
fourchette, prendre sa plume, rendre compte des ouvrages de sa
seigneurie, et plein de reconnaissance pour le fondateur du festin,
dclarer que son hte peut au moins traduire[479]. Dunedin[480],
contemple tes enfans avec dlices; ils crivent pour manger, et ils
mangent parce qu'ils crivent. Et de peur qu'chauffs par des libations
trop frquentes ils ne laissent chapper quelques penses trop libres,
capables de couvrir d'une rougeur pudique le front de la partie femelle
des lecteurs, milady revoit et crme chaque critique, rpand sur
chacune le souffle de son ame si pure, rforme chaque erreur et repolit
le tout[481].

[Note 478: _Grub street_, rue de Londres, plus particulirement habite
par les rimailleurs et les critiques d'un rang tout--fait infrieur.]

[Note 479: Lord Holland a traduit quelques morceaux de Lope de Vega,
qu'il a insrs dans sa Vie de l'auteur, ouvrage qui a t jug
excellent par les convives _dsintresss_ de sa seigneurie.]

[Note 480: Dunedin, ancien nom de l'cosse.]

[Note 481: Il est certain que milady est souponne d'avoir dploy son
esprit sans gal dans la _Revue d'dimbourg_. Quoi qu'il en soit, nous
savons de bonne part que les articles lui en sont soumis manuscrits...
sans doute pour tre revus et corrigs.]

Maintenant passons au drame: quel spectacle vari! quelles scnes
prcieuses invitent tour  tour les yeux tonns! Des jeux de mots, un
prince renferm dans un tonneau[482], et l'absurde ouvrage de Dibdin
donnant au public une satisfaction complte. Bien qu'aujourd'hui, grces
au ciel! la rosciomanie soit passe, et que l'on veuille bien de nouveau
souffrir sur la scne des acteurs parvenus  l'ge d'homme[483];  quoi
bon s'efforcer de plaire aux critiques anglais, quand ils laissent
passer de pareilles pices! quand Reynolds nous prodigue impunment ses
jurons et ses interjections perptuelles, confondant  la fois les lieux
communs et le sens commun; quand le public, laissant le _monde_ de Kenny
aller jusqu' la fin, donne une preuve de son indulgence excessive;
quand Beaumont nous offre, dans son Caractacus vol, une tragdie
complte en tout, le pome except[484]. Qui pourrait ne pas gmir quand
de telles pices font fureur, quand notre thtre est ainsi avili et
dgrad! Dieux puissans! Tous les sentimens de pudeur, tous les talens
sont-ils donc teints? N'avons-nous plus aucun pote de mrite
vivant?... Aucun? Rveillez-vous, Georges Colman, Cumberland,
rveillez-vous! Sonnez la cloche d'alarme; que la sottise frissonne! Oh
Shridan! Si quelque chose peut mouvoir ta plume, fais que la comdie
remonte sur son trne, abjure les momeries de l'cole allemande, laisse
de nouveaux Pizarres  de sots traducteurs, donne un dernier souvenir 
tes contemporains, un drame classique, et rforme le thtre. Dieux
puissans! La sottise osera-t-elle lever la tte en matresse sur ce
thtre o Garrick s'est montr, o Kemble vit encore pour se montrer?
La farce y osera-t-elle revtir encore son masque ignoble? Hooke
viendra-t-il y cacher encore ses hros dans un baril? De judicieux
directeurs offriront-ils toujours au public Cherry, Skeffington et _ma
mre l'Oie_, tandis que Shakspeare, Otway, Massinger oublis,
pourrissent  l'talage des bouquinistes ou sur les rayons de quelques
bibliothques? L, avec quelle pompe les journaux quotidiens proclament
les noms des dignes rivaux qui se disputent aujourd'hui la gloire
dramatique! Quoique les spectres de Lewis fassent d'effrayantes
grimaces, cependant Skeffington et la _mre l'Oie_ partagent le prix
avec lui. Et certes le grand Skeffington a droit  nos applaudissemens,
pour ses habits sans basques et ses squelettes de pices galement
renomms; lui dont le gnie ne se borne pas  fournir des sujets aux
dcorations magiques de Greenword[485], qui ne s'endort pas aprs avoir
fait la Belle au bois dormant, mais qui vient de produire les cinq actes
d'une tragdie ronflante[486]. Cependant, frapp de la beaut des
dcors, John Bull se demande ce que tout cela veut dire, et comme il
voit quelques amateurs gags applaudir, John Bull applaudit aussi, pour
viter de s'endormir tout--fait.

[Note 482: Dans le mlodrame de _Tkli_; ce prince hroque est
renferm dans un tonneau sur le thtre... asile tout nouveau pour les
hros dans le malheur.]

[Note 483: Allusion au jeune _Betty_, surnomm le _Roscius enfant_.
Aprs avoir dbut,  l'ge de dix ans, sur quelques thtres
secondaires d'Irlande, et  Dublin, ce jeune homme fut appel  Londres
pour y remplir les premiers rles tragiques. Il y excita un enthousiasme
sans exemple, reut jusqu' deux cents guines par reprsentation.
Bientt on ne vit plus sur tous les thtres de la ville et de la
province que des petites merveilles imberbes, jouant les amoureux, et,
au besoin, les vieillards. Malheureusement le tems ne ralisa pas de si
brillantes esprances, la rputation de Betty tomba comme elle s'tait
leve; il s'adonna  l'usage des liqueurs fortes et mourut, il y a
quelques annes, acteur inconnu dans une troupe du dernier ordre.]

[Note 484: M. Thomas Sheridan, nouveau directeur de Drury-Lane, laissant
de ct le dialogue de la tragdie de _Bonduca_, eu prit les accessoires
et la mise en scne pour en former le spectacle de _Caractacus_. Une
telle conduite tait-elle digne de son grand-pre ou de lui-mme?]

[Note 485: M. Greenword est peintre-dcorateur de Drury-Lane, et, en
cette qualit, M. Skeffington lui a de grandes obligations.]

[Note 486: M. Skeffington est l'illustre auteur de _la Belle au Bois
dormant_ (the Sleeping Beauty) et des _Demoiselles et les Clibataires_
(Maids and Bachelors); _Baccalaurei baculo magis quam lauro digni_.]

Voil donc o nous en sommes aujourd'hui! Et comment pourrions-nous sans
gmir songer  ce que nos pres ont t? Anglais dgnrs! tes-vous
insensibles  la honte? Aimez-vous la lourde sottise?

N'osez-vous donc siffler ce qui est digne d'tre siffl? Ah! les nobles
Anglais peuvent aujourd'hui contempler avec plaisir toutes les
contorsions du visage de Naldi; ils ont raison de sourire aux
bouffonneries de l'Italie, de s'extasier devant le pantalon de Mme
Catalani[487], puisque le thtre national ne leur offre plus d'autres
vestiges d'esprit que des jeux de mots, d'autre gat que des grimaces.

[Note 487: Les noms de Naldi et de Catalani n'ont pas besoin de notes
explicatives, le visage de l'un et le salaire de l'autre suffiront pour
nous rappeler long-tems ces amusans vagabonds. D'ailleurs nous sommes
encore tout meurtris des efforts qu'il nous a fallu faire pour entrer au
thtre, la premire fois que cette dame s'y montra en culottes.]

Qu'habile dans tous les arts qui adoucissent les moeurs, en corrompant le
coeur, l'Ausonie inonde la ville de folies exotiques, pour sanctionner le
vice et dtruire le dcorum; que nos dames maries se pment devant le
danseur Deshayes, savourant d'avance les esprances que font concevoir
ses formes athltiques, tandis que Gayton bondit devant les yeux
enchants de nos vieux marquis et de nos jeunes ducs; que des libertins
de bonne maison contemplent avec ivresse la sduisante Presle, dont les
membres s'agitent sous un voile transparent; qu'Angiolini tale  nos
regards son sein aussi blanc que la neige, qu'elle dploie en mesure ses
bras si blancs, qu'elle se balance avec grce sur l'extrmit de son
orteil flexible; que Collini, montrant son cou d'albtre, fasse entendre
des cadences savantes, des accens qui respirent l'amour et charment les
auditeurs transports! ne levez pas votre faux vengeresse, redresseurs
des vices, saints rformateurs, trop dlicats et trop austres! vous
qui, pour sauver nos ames pcheresses, avez rendu ces beaux dcrets qui
font qu'on ne voit plus de barbiers raser le dimanche, ni de bire
mousser sur les bords d'un pot d'tain. Nos barbes non faites, nos pots
 bire secs sont l pour attester votre respect religieux pour le saint
jour du sabbat. Je vous salue  la fois, patron et sjour du vice et de
la folie, Greville et Argyle[488]! Dans ce palais superbe, temple rvr
de la mode, dont les vastes portiques s'ouvrent  des adorateurs, si
mlangs, voyez le moderne Ptrone, l'arbitre du got et des plaisirs!
L vous trouverez l'eunuque qui chante,  prix d'argent, les choeurs de
l'Hesprie, la flte ravissante, la lyre douce et lascive, les chants de
l'Italie, les danses de la France, les orgies nocturnes, la valse, le
sourire de la beaut, le vermillon que donne le jus de la grappe; tout
cela pour des fats, des fous, des joueurs, des coquins et des lords
mls ensemble: chacun trouve de quoi flatter ses gots... Comus leur
accorde tout, le champagne, le jeu, la musique et les femmes de leurs
voisins. Enfans affams du dieu du commerce, ne nous parlez pas d'une
ruine qui est votre propre ouvrage. Mollement couchs au soleil enivrant
de l'abondance, les enfans gts de la fortune ne se figurent point la
pauvret, si ce n'est comme un costume de fantaisie dans une mascarade,
quand un ne nouvellement arriv  la pairie prend pour un bal de nuit
le costume de mendiant, qui fut peut-tre l'habit ordinaire de son
aeul.

[Note 488: Pour viter toute erreur, telle que la confusion d'une rue et
d'un nom d'homme, je m'empresse de dclarer que c'est  l'tablissement,
et non au duc de ce nom, que je fais ici allusion.

Un gentleman, avec lequel je suis indirectement li, a perdu 
Argyle-rooms quelques milliers de livres sterling au tric-trac: il est
trop juste d'ajouter, pour l'honneur du directeur de cet tablissement,
qu'il montra, en cette occasion, quelque dplaisir. Mais pourquoi
permettre les instrumens d'un jeu aussi immodr, dans un local destin
 recevoir la haute socit des deux sexes? Il doit tre bien agrable
pour les mamans et les demoiselles d'entendre un billard dans une
chambre et le bruit des ds dans une autre! C'est ce dont je puis parler
savamment, moi dernirement reu membre indigne d'une institution qui
affecte si matriellement les moeurs des hautes classes, tandis que les
infrieures ne peuvent se mouvoir au son d'un violon et d'un tambourin
sans s'exposer  tre arrtes, comme se livrant  des plaisirs
tumultueux et contraires au bon ordre.]

Mais la petite pice est joue, le rideau tombe, les spectateurs montent
 leur tour sur le thtre; les douairires circulent autour de la
salle, tandis que leurs filles, plus que lgrement vtues,
s'abandonnent aux charmes de la valse. Les unes se promnent
majestueusement, les autres dploient sans contrainte l'lgance de
leurs formes; celles-ci rparent  force d'art, pour les enfans
dbauchs de l'Hibernie, les charmes que le tems n'a pas pargns,
celles-l cherchent  captiver quelque poux, et, dans leurs manires
effrontes, ne laissent que peu de mystres pour la nuit nuptiale! Oh!
asile heureux de l'infamie et de l'aisance, o l'on oublie tout, except
le pouvoir de plaire; chaque jeune fille peut s'abandonner aux penses
qui la dominent, chaque galant peut enseigner ou apprendre de nouveaux
systmes. Le jeune officier, rcemment revenu des guerres d'Espagne,
coupe lgamment le paquet de cartes, ou proclame le point qu'il vient
d'amener aux ds. L'aimable joueur est assis, il a amen sept, ou...
c'est fait... mille livres sterling paries sur la leve. Si la perte
drange votre cerveau, si vous commencez  tre fatigu de l'existence,
si toutes vos esprances sont vanouies, tous vos dsirs teints, les
pistolets de Powell[489] sont l tout prts  vous dlivrer de la vie,
ou bien encore vous pouvez pouser quelque lady Paget. Fin digne de la
carrire de l'homme du monde; la folie y a marqu nos premiers pas, nous
l'achevons dans la disgrce et la honte. Ne voir  son lit de mort que
des domestiques mercenaires, pour laver nos plaies saignantes et
recevoir notre dernier souffle, calomnis par des imposteurs, oublis du
reste des hommes, victimes d'une querelle ne dans une orgie nocturne,
vivre comme Clodius[490] pour tomber comme Falkland[491]! Vrit!
suscite un vrai pote, guide sa main, pour extirper de notre pays cette
peste contagieuse. Mme moi, l'homme le moins penseur de ce sicle, o
l'on pense si peu, moi qui n'ai que juste assez de sens pour voir ce qui
est bien et faire ensuite ce qui est mal, moi qui, laiss sans guide 
l'ge o la raison n'est pas encore forme, ai eu  chercher mon chemin
 travers les routes fleuries des passions, attir tour  tour vers tous
les plaisirs, et que tous les plaisirs ont abandonn aprs m'avoir
sduit; moi-mme, je suis forc d'lever la voix, de sentir que de
telles scnes et de tels hommes sont des flaux destructeurs du bien
public! Quand bien mme quelqu'ami, blmant mon zle, viendrait me dire:
Insens prsomptueux, en quoi es-tu donc meilleur que ces hommes? et
que mes anciens compagnons de dbauche s'crieraient au miracle, et
riraient de me voir devenu moraliste, qu'importe? Quand quelque pote,
fort de ses vertus personnelles, Gifford peut-tre, daignera faire
entendre les mles accens d'une satire vengeresse, alors, ma plume, tu
te reposeras pour toujours! et ma voix ne se fera entendre que pour le
fliciter et me rjouir de son triomphe. Oui, je lui apporterai le
faible hommage de mes loges; oui, je me rjouirai, quand bien mme je
serais atteint moi-mme de son fouet vengeur.

[Note 489: Powell, armurier de Londres, clbre pour la bont et surtout
pour le prix exorbitant de ses armes  feu.]

[Note 490:

             _Mutato nomine de te
   Fabula narratur_.]

[Note 491: Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le samedi soir,
je l'avais vu faire lui-mme les honneurs de sa table hospitalire; le
mercredi matin je vis tendu devant moi ce corps qu'animaient nagure le
courage, la sensibilit et tant de nobles passions. C'tait un officier
aussi heureux que brave; ses dfauts taient ceux d'un marin, et comme
tels des Anglais auraient d les excuser. Il mourut comme un brave dans
une meilleure cause; car s'il tait ainsi tomb sur le pont de la
frgate qu'il venait d'tre appel  commander, ses compatriotes eussent
recueilli ses derniers momens, comme un modle pour les hros futurs.]

Quant au menu fretin, quant  ces petits auteurs qui fourmillent
obscurment, depuis le niais Hafiz[492], jusqu'au stupide Bowles,
pourquoi les aller arracher au rduit ignor qu'ils habitent dans
Saint-Giles-Street ou Tottenham-Road? Ou bien si dans Bond-Street ou le
Regent-Square, quelques hommes  la mode osent noblement crivailler en
vers; si dans leurs stances inoffensives; justement destines  fuir
l'oeil du public, ils traitent des petits sujets de circonstance ou de
ton, quel mal cela fait-il? En dpit de tous les critiques, sir T..... a
bien le droit de se lire ses vers  lui-mme, Miles Andrews peut essayer
ses forces dans quelques couplets, et vivre dans ses prologues, quoique
ses drames aient vcu. Nos lords aussi sont potes, de telles choses se
voient quelquefois, et aprs tout, c'est dj beau pour des lords
d'crire quoi que ce soit. Mais si le got et la raison reprenaient leur
empire, qui voudrait accepter leur pairie,  condition d'adopter aussi
leurs vers? Roscommon! Sheffield! vous avez emport vos lauriers avec
vous dans la tombe, nous n'en verrons plus orner le front de nos lords!
La muse refuse son sourire vivifiant aux efforts du dbile Carlisle; on
peut pardonner les faibles essais d'un colier, pourvu que sa folie lui
passe; mais qui pourrait pardonner au vieillard qui crit sans relche,
et dont les vers deviennent plus mauvais  mesure que ses cheveux
blanchissent? Pair du royaume, rimailleur, petit-matre,
pamphltaire[493], si ennuyeux dans sa jeunesse, si radoteur dans sa
vieillesse, ses pices eussent suffi pour tuer nos thtres languissans:
mais  la fin les directeurs se sont cris: Arrtez, assez, c'est
assez! et ont refus d'affliger plus long-tems le public des tragdies
du noble auteur. Permis  sa seigneurie de se rire de leur jugement et
de donner  ses oeuvres une reliure sympathique. Oui, arrachez-moi ces
couvertures de maroquin, et couvrez-moi d'une peau de veau ces vers
mensongers[494].

[Note 492: Que penserait l'Anacron persan, Hafiz, s'il pouvait sortir
du spulcre magnifique o il repose  Sheeraz;  ct de Ferdousi et de
Sadi, l'Homre et le Catulle de l'Orient, et voir son nom usurp par un
Scott de Dromore, le plus impudent et le plus excrable des maraudeurs
littraires pour la presse quotidienne?]

[Note 493: Le comte de Carlisle a dernirement publi, au prix de 36
sous, une brochure sur l'tat du thtre, dans laquelle il offre son
plan pour la construction d'une nouvelle salle. Il faut esprer que l'on
permettra  sa seigneurie de prsenter tout ce qu'elle croira convenable
au bien de ce thtre, except ses propres tragdies.]

[Note 494: Ote cette peau de lion, et jette une peau de veau sur ces
membres trompeurs.

(SHAKSPEARE, _le roi Jean_.)]

Pour vous, druides, dont la tte est lourde de plomb vierge, vous qui,
chaque jour, crivez pour gagner votre pain de chaque jour, je ne vous
ferai pas ici la guerre; Gifford, de sa main puissante, a cras sans
remords votre bande nombreuse. Rpandez votre spleen vnal sur _tous les
talens_, ne cherchez pas  vous dfendre, mettez-vous plutt  couvert
derrire la piti. Que votre tombe se rgale de monodies sur Fox; puisse
le Manteau de Melville[495] vous servir aussi de couverture de lit!
Potes misrables, le Lth vous attend en commun; que la paix soit avec
vous! c'est l votre meilleure rcompense. Il n'y a qu'une immortalit
funeste, telle qu'une Dunciade[496] peut en donner, qui soit capable de
faire vivre vos vers au-del d'un jour; jusqu' prsent la masse
insipide de vos travaux gt dans un repos prmatur, avec quelques noms
d'une _un peu_ plus grande importance. Loin de moi d'aller impoliment
attaquer l'aimable auteur qui cache son nom sous celui de Rosa, cette
dame dont les posies, fidles chos de son esprit, laissent loin, bien
loin derrire, la comprhension tonne[497]. Quoique les potes de la
Crusca ne remplissent plus nos journaux, cependant quelques maraudeurs
essaient de tems en tems des escarmouches autour de leurs colonnes.
Demeurs les derniers de cette troupe de gagistes pleurnicheurs,
autrefois sous la direction de Bell, Maltida et Hafiz font encore
entendre des cris et des hurlemens lamentables; et les mtaphores de
Merry reparaissent enchanes  la signature de O.P.Q[498].

[Note 495: _Le Manteau de Melville_, parodie du pome intitul le
_Manteau d'Elijah_.]

[Note 496: _Dunciade_, pome satirique de Pope contre ses ennemis
littraires et les mchans crivains de son tems; Palissot en a fait une
ple imitation dans un pome auquel il a conserv le mme nom.]

[Note 497: Cette petite et aimable Jessica (nom de la jeune juive dans
le _Marchand de Venise_), fille du clbre juif K..... semble suivre
l'cole de la Crusca (acadmie  Rome, dont les femmes peuvent tre
membres). Elle a publi deux volumes qui, par leur absurdit mme, ne
laissent pas que d'avoir un certain mrite par le tems qui court. Elle
est encore auteur de quelques petits romans crits dans le style de la
premire dition du _Moine_.]

[Note 498: Ce sont l les signatures de quelques-unes des excellences
qui figurent dans la partie potique des journaux.]

Quand un jeune homme de belle esprance, nagure habitant d'une choppe
obscure, prend en main une plume moins pointue que son alne, qu'il
quitte son troite boutique, oublie son magasin de souliers, abandonne
saint Crpin et se met  saveter pour les Muses, dieux! comme le
vulgaire s'tonne, comme la multitude applaudit! comme nos dames le
lisent, comme nos lettrs le louent! Si par hasard quelque rieur se
permet une plaisanterie, c'est mauvais naturel tout pur; le monde ne
sait-il pas bien  quoi s'en tenir? Quand nos beaux-esprits admirent des
vers, il faut bien qu'ils aient t dicts par le gnie, et Capel
Loft[499] dclare que ceux-ci sont tout--fait sublimes. coutez, vous
tous qui tes engags dans un commerce ingrat, vous aussi, agriculteurs,
quittez la charrue, laissez l votre bche inutile; Burns, Bloomfield,
que dis-je, un homme bien au-dessus d'eux, Gifford tait n sous une
toile malheureuse, il a ddaign de se livrer plus long-tems aux
travaux serviles d'une profession mcanique, il a os affronter la
tempte, il a  la fin triomph du destin. Pourquoi d'autres n'en
feraient-ils pas autant? Si Phbus t'a souri, Bloomfield, pourquoi ne
sourirait-il pas aussi  ton frre Nathan? La manie des vers, et non la
muse, s'est empare de lui aussi; ce n'est pas une inspiration, c'est
une maladie. Un paysan ne peut plus aller prendre son dernier gte, une
commune ne peut tre close, qu'il ne fasse aussitt une ode[500]. Oh!
puisque nous nous perfectionnons  ce point, puisque les dieux
favorisent notre le et ses habitans, que la posie aille en ayant,
qu'elle s'empare de toutes nos ames, des laboureurs aussi bien que des
ouvriers! Savetiers ns pour l'harmonie, continuez vos chants, faites 
la fois une pantoufle et une chanson. Les yeux de la beaut s'arrteront
sur vos ouvrages, vos sonnets ne sauraient manquer de lui plaire... et
peut-tre aussi vos souliers. Puissent les tisserands des Moorlands[501]
tre fiers de leur gnie pindarique; puissent les lais des tailleurs
devenir plus longs que leurs comptes! pour rcompenser leurs chants
agrables, nos jeunes gens  la mode leur paieront leurs pomes... quand
ils paieront leurs habits.

[Note 499: Capel Loft, esq., le Mcne des cordonniers, le grand faiseur
de prfaces pour tous les faiseurs de vers dans le malheur; c'est une
sorte d'accoucheur gratuit, pour tous ceux qui dsirent se dlivrer
d'une quantit quelconque de posies, mais qui ne savent comment les
mettre au jour.]

[Note 500: Voyez l'ode, l'lgie, ou tout ce que lui ou d'autres
voudront l'appeler, de Nathaniel Bloomfield, sur la clture de _la
commune d'Honington_.]

[Note 501: Voyez les _Souvenirs d'un tisserand, dans les Moorlands du
comt de Stafford_.]

Aprs avoir rendu les hommages qui lui taient dus  la foule de nos
hommes clbres, qu'il me soit permis de m'occuper de vous, hommes de
gnie ngligs aujourd'hui. Viens!  Campbell[502], donne l'essor  ton
beau talent; qui osera aspirer  la gloire, si tu cesses d'esprer? Et
toi, mlodieux Rogers! lve-toi enfin, rappelle l'aimable souvenir du
pass, que la douce mmoire t'inspire encore; redemande  ta lyre ces
sons enchanteurs qui lui sont familiers. Replace Apollon sur son trne
vacant, assure l'honneur de ton pays et le tien propre. Eh quoi, la
posie abandonne doit-elle toujours verser des pleurs sur cette tombe,
o ses dernires esprances sont ensevelies avec le religieux Cowper, ou
bien ne la quittera-t-elle que pour aller jeter quelques fleurs sur le
gazon qui recouvre son favori Burns? Non! Quoique le mpris ait
justement fltri la race de ces hommes qui crivent par manie, ou pour
avoir du pain, la posie a encore quelques enfans lgitimes qui font
tout son orgueil, dont les vers nous touchent d'autant plus qu'ils ne
visent point  l'effet, qui sentent comme ils crivent, et qui crivent
comme ils sentent; vous en tes tmoins, Gifford, Sotheby, Macneil[503].

[Note 502: Il serait superflu de rappeler  nos lecteurs l'auteur des
_Plaisirs de la Mmoire_ et des _Plaisirs de l'Esprance_; les deux plus
beaux pomes didactiques que nous avons en anglais, si l'on en excepte
l'_Essai sur l'homme_ de Pope. Mais il s'est lev de nos jours tant de
mchans potes, que les noms mme de Campbell et de Rogers ont quelque
chose d'trange.]

[Note 503: _Gifford_, auteur de la _Baviade_ et de la _Mviade_, les
deux meilleures satires de l'poque, et traducteur de Juvnal.

_Sotheby_, traducteur de l'_Obron_ de Wiland, des _Gorgiques_ de
Virgile, et auteur de _Sal_, pome pique.

_Macneil_, dont les pomes ont obtenu la popularit qu'ils mritaient si
bien, entr'autres son _Scotland's scaith_ ou _les Malheurs de la
guerre_, dont 10,000 exemplaires se sont vendus en un mois.]

Pourquoi Gifford s'abandonne-t-il au sommeil? On l'a dj demand en
vain[504], nous le redemanderons encore une fois, pourquoi Gifford
s'abandonne-t-il au sommeil? n'y a-t-il plus de folies que sa plume
puisse censurer? n'y a-t-il plus de sots dont les reins appellent les
coups de fouet? N'y a-t-il plus de ces fautes, bonnes fortunes pour le
pote satirique? Le vice, plus grand que jamais, ne marche-t-il pas
firement dans toutes les rues? Les princes et les pairs du royaume
pourront-ils se vautrer dans le bourbier de la corruption, et chapper
au fouet de la satire comme au glaive de la loi? ternisant dans les
races futures leur coupable clbrit, deviendront-ils comme autant de
fanaux pour guider au crime impuni? Rveille-toi, Gifford, rend les
hommes meilleurs, ou force-les  rougir.

[Note 504: M. Gifford a promis publiquement que la _Baviade_ et la
_Mviade_ ne seraient point ses derniers ouvrages originaux: qu'il se le
rappelle, _mox in reluctanetes dracones_.]

Infortun White[505]! quand ta vie tait encore dans son printems, et
que ta jeune muse commenait  peine  agiter ses ailes joyeuses, la
mort, qui dtruit tout, est venue; toutes tes belles esprances sont
descendues dans la tombe, pour y demeurer  jamais ensevelies! Oh! quel
noble coeur a t ananti, quand la science a dtruit elle-mme son fils
bien aim! Oui! elle a rpondu avec trop d'indulgence  ton amour
passionn; elle a sem la semence, mais c'est la mort qui a fait la
moisson. C'est ton propre gnie qui t'a donn le coup fatal, c'est lui
qui a aid les progrs de cette plaie  laquelle tu as succomb! Ainsi,
quand l'aigle bless demeure tendu sur la plaine, pour ne prendre plus
dsormais son essor au milieu des nuages, il a vu ses propres plumes,
attaches au trait fatal, donner des ailes  la flche qui tremble et
s'agite dans son coeur. Ses angoisses sont pnibles; mais il lui est bien
plus pnible encore de sentir qu'il a nourri lui-mme cette plume 
laquelle l'acier doit sa vitesse meurtrire, et que le mme plumage qui
avait rchauff son aire boit maintenant le dernier souffle de sa vie
dans sa poitrine sanglante.

[Note 505: Henri Kirke White mourut  Cambridge, en octobre 1806, par
suite de sa trop grande application  des tudes qui auraient mri en
lui ce gnie que la maladie et la pauvret ne purent altrer, et que la
mort elle-mme dtruisit sans l'abattre. Ses posies sont pleines de
beauts, bien propres  faire vivement regretter au lecteur qu'il n'ait
eu que si peu de tems  dployer des talens qui eussent fait honneur
mme aux fonctions sacres auxquelles il se destinait.]

Il y en a qui disent que, de nos jours clairs, de magnifiques
mensonges font seuls la gloire d'un barde; qu'une invention force, mais
toujours prte, peut seule pousser le pote  chanter. Il est vrai que
tous ceux qui crivent en vers, bien plus que tous ceux qui crivent de
quelque manire que ce soit, reculent devant ce mot fatal au gnie.....
us, dj fait. Quelquefois, cependant, la vrit communique ses feux
les plus nobles, et orne elle-mme les vers qu'elle a inspirs. C'est un
fait qu'au nom de la vertu Crabbe peut attester, lui qui, le peintre le
plus sombre de la nature, en est encore cependant le plus fidle[506].

Que Shee[507] et le gnie qui l'inspire trouvent ici une place, lui qui
manie galement bien la plume et le pinceau, dont les arts runis
dirigent la main pour tracer le chemin que doivent suivre le pote et le
peintre; lui dont la touche magique fait parler la toile, et dont les
vers coulent faciles et harmonieux. De doubles honneurs lui sont dus,
heureux rival des potes et ardent ami des artistes.

[Note 506: Crabbe a peint la nature avec beaucoup de vrit, mais il l'a
choisie sous ses aspects les plus sombres; il a dcrit les passions les
plus hideuses, les vices les plus dgradans, les positions sociales les
plus infmes, les prisons, les hpitaux, les charniers, etc. Ses
ouvrages les plus clbres sont ceux intituls: _Contes du chteau_ et
_Contes du village_.]

[Note 507: M. Shee est auteur de _Vers sur l'art_ et des _lmens de
l'art_.]

Heureux celui qui a os s'approcher du bosquet qu'ont habit les muses
dans leur enfance, dont les pas ont foul, dont les yeux ont observ
cette terre qui a enfant les premiers guerriers et les premiers potes,
ce berceau de la gloire, cette Ionie, sur laquelle elle se plat 
planer encore! Mais doublement heureux est celui dont le coeur se sent
mu d'une noble sympathie pour cette terre classique, qui dchire le
voile des sicles, depuis long-tems couls, et parcourt avec l'oeil d'un
pote les restes de la Grce antique. Wright[508]! ce fut ton lot
heureux de voir ces rivages chers  la gloire et de les chanter! Certes,
ce n'est pas une muse ordinaire qui guida ta plume, pour saluer
dignement cette terre des dieux et des hommes divins.

Et vous, potes associs[509], qui avez rappel  la lumire ces pierres
prcieuses, trop long-tems caches  la vue des modernes; vous dont le
got s'est combin pour moissonner dans ce vaste champ o les fleurs de
l'Attique rpandent leur doux parfum, et pour embellir de leur douce
haleine votre belle langue maternelle. Quoique ce soit une noble tche
que de rpter les chants de la muse grecque; quoique vous en offriez un
digne cho, mprisez dornavant des accens emprunts, laissez-l la lyre
achaenne, faites-en vibrer une qui vous appartienne en propre.

[Note 508: M. Wright, ex-consul-gnral des les Ioniennes, est auteur
d'un trs-beau pome intitul: _Hor Ionic_; c'est une description des
les Ioniennes et des ctes adjacentes de la Grce.]

[Note 509: Les traducteurs de l'_Anthologie_ ont depuis publi
sparment des posies qui montrent un talent naturel, auquel il ne
manque que des occasions pour arriver au plus haut point de perfection.]

Que ces potes-l, ou ceux qui leur ressemblent, rtablissent les lois
violes des muses; mais cela n'a pas t donn au fracas sonore du mou
Darwin, ce puissant matre dans l'art de faire des vers dpourvus de
sens. Ces cymbales dores sont charges d'ornemens, mais elles ne
rendent pas un son clair; elles ont plu  l'oeil, mais elles ont fatigu
l'oreille; elles surpassaient d'abord pour la montre la simple lyre,
mais  l'us elles ont bientt fait voir qu'elles n'taient que de
cuivre. Qu'il fuie loin des muses, avec tout son cortge de sylphes qui
s'vaporent en similitudes et en vains sons! puisse le clinquant
disparatre pour toujours avec lui! le faux brillant attire d'abord,
mais blesse bientt les regards[510].

Que ces potes ne descendent pas jusqu' imiter Wordsworth, le plus
minime individu de cette tourbe d'crivains vulgaires, dont les vers
n'offrent tout au plus qu'un bavardage d'enfans, quoiqu'ils paraissent 
Lambe et  Lloyd[511] harmonieux et divins. Que ces potes..... mais, 
ma muse, ne t'avise pas de vouloir enseigner ce qui est au-dessus, bien
au-dessus de ta faible porte. Leur gnie naturel leur marquera la voie
qu'ils doivent suivre, et portera leurs chants jusque dans les cieux.

[Note 510: L'oubli dans lequel est tomb _le Jardin botanique_ (de
Darwin) semble indiquer le retour du got; il n'y avait  louer dans ce
pome que quelques dtails descriptifs.]

[Note 511: MM. Lambe et Lloyd sont les plus ignobles disciples de
l'cole de Southey et compagnie. (_Note de Lord Byron_.)

M. Southey et quelques auteurs de ses amis habitrent long-tems
certaines parties du Cumberland couvertes de lacs; leur cole est
gnralement appele en Angleterre _the Lake poets, les potes des
Lacs_.]

Et toi aussi, Scott[512], laisse  des mnestrels sans art le sauvage
cri de guerre de quelques maraudeurs des frontires; laisse-les filer
pniblement des vers qui leur sont pays  l'avance: le gnie ne doit
point connatre d'autres inspirations que celles qu'il trouve en
lui-mme. Laisse Southey chanter, quoique sa muse fconde, enflant
chaque corde, soit toujours trop prolixe. Laisse le simple Wordsworth
faire ronfler ses vers bons pour les enfans; laisse son confrre
Coleridge endormir les nourrissons entre les bras de leur nourrice.
Laisse le grand faiseur de spectre, Lewis, se proposer pour tout but
d'exciter les ravissemens de la galerie, ou de faire sortir une ombre du
tombeau. Laisse Moore se livrer  ses compositions libertines; laisse
Strangford voler Moore, et jurer que Camons a autrefois compos de tels
chants. Laisse Haley continuer ses vers boiteux, Montgomery s'abandonner
 sa folie furieuse, le pieux Grahame psalmodier ses stupides versets,
Bowles polir ses sonnets trop nombreux, s'attendrir et se pmer au
quatorzime vers; laisse enfin Carlisle[513], Matilda, le reste des
potes de Grub-street, et les meilleurs de Grosvenor-square, crivailler
jusqu' ce que la mort nous en dlivre, ou que le sens commun outrag
reprenne ses droits. Mais toi, dont les talens n'ont pas besoin d'tre
encourags par des loges, tu devrais laisser  des potes infrieurs
d'ignobles lais; la voix de ton pays, la voix des neuf Muses demandent
une harpe sacre... cette harpe c'est la tienne. Dis-moi, les annales de
la Caldonie ne t'offriront-elles pas les glorieux souvenirs de quelques
combats plus nobles que les viles incursions de quelques clans de
maraudeurs, dont les exploits les plus magnifiques sont une disgrce
pour le nom d'homme, ou que les obscurs faits d'armes de Marmion, qui
figureraient plus convenablement dans des contes, comme ceux de Robin
Hood? cosse, sois encore fire du pote  qui tu as donn le jour: que
tes loges soient sa premire, sa plus belle rcompense! Que sa gloire
toutefois ne soit pas confine dans sa patrie, que le monde entier soit
plein de sa renomme: que ses ouvrages soient connus quand Albion aura
cess d'exister, qu'ils soient l pour dire ce qu'elle tait; qu'ils
perptuent le souvenir de sa gloire chez les races futures; qu'ils
fassent survivre le nom de sa patrie, mme quand sa patrie ne sera plus.

[Note 512: J'espre, pour le dire en passant, que dans le premier pome
de M. Scott son hros ou son hrone seront plus fidles  la grammaire
que la dame de son _dernier Lay_ et son spadassin Guillaume de
Lorraine.]

[Note 513: L'on pourra me demander, peut-tre, pourquoi je me permets de
censurer le comte de Carlisle, mon tuteur et mon parent,  qui j'ai
ddi, il y a quelques annes, le recueil de mes posies de collge. Il
n'a jamais t mon tuteur que de nom, autant que je l'ai pu connatre;
pour mon parent, il l'est, je ne saurais l'empcher, et j'en suis bien
fch; mais puisque sa seigneurie a paru l'oublier dans une occasion
fort importante pour moi, c'est une circonstance dont je ne chargerai
pas ma mmoire plus long-tems. Je ne crois pas que quelques
msintelligences personnelles puissent excuser un jugement injuste port
sur un autre crivain; mais je ne vois pas non plus pourquoi elles
empcheraient d'en porter aucun, surtout quand l'auteur, noble ou
roturier, a, pendant une suite d'annes, dup le public, en lui vendant
Dieu sait combien de rames de papier couvertes d'absurdits les plus
franches et les plus compltes. En outre, je ne me suis pas dtourn de
mon chemin pour aller jeter du blme sur M. le comte; non..... ses
ouvrages sont venus naturellement  la revue avec ceux de nos autres
patriciens lettrs. Si donc, avant d'avoir atteint l'ge de vingt ans,
j'ai donn des loges aux productions de sa seigneurie, cela a t dans
une ddicace respectueuse, plutt d'aprs des avis trangers que d'aprs
mon propre mouvement, et je saisis avec empressement cette occasion qui
s'offre pour la premire fois de dmentir mes paroles  ce sujet. J'ai
appris que plusieurs personnes me regardent comme ayant de grandes
obligations  lord Carlisle; je serais, dans ce cas, ravi de savoir ce
qu'elles sont et quand elles m'ont t confres, afin de les apprcier
comme je le dois et de les reconnatre en public. Ce que j'ai humblement
avanc comme mon opinion sur tout ce qu'il a fait imprimer, je suis prt
 le soutenir s'il le faut, en citant ses lgies, ses pangyriques, ses
odes, ses pisodes, et certaines tragdies factieuses et grotesques,
portant son nom et son cachet:

Qui peut ennoblir des coquins, des sots et des poltrons? Hlas, rien!
non pas mme tout le sang des Howards!

Ainsi dit Pope. Ainsi-soit-il.]

Mais cependant  quoi aboutissent ces nobles esprances du pote de
vaincre les sicles et de lutter contre le tems? De nouveaux ges
s'avancent avec rapidit, de nouvelles nations s'lvent, d'autres
vainqueurs[514] portent leurs noms jusque dans les cieux: quelques
gnrations de courte dure passent, et dj leurs enfans ont oubli le
pote et ses ouvrages. Aujourd'hui mme combien de bardes autrefois
chris de leurs contemporains, dont le nom douteux obtient  peine
l'honneur d'une mention passagre. Quand la trompette de la renomme a
fait entendre ses plus nobles fanfares, quoiqu'elles retentissent
long-tems, l'cho se lasse  la fin de les rpter et s'endort: la
gloire, comme le phnix au milieu des flammes, exhale ses doux parfums,
brille et n'est plus.

[Note 514: _Tollere humo, victorque virum volitare per ora_. (VIRGILE.)]

La gothique Granta appellera-t-elle ses noirs enfans, habiles dans les
sciences, plus habiles  faire des pointes et des jeux de mots? Oh! non:
elle fuit et ddaigne jusqu'au grand prix fond par lord Seaton, bien
que des imprimeurs condescendent  souiller leurs presses des vers rims
de Hoare et des vers blancs de Hoyle. Je ne veux pas dire ce Hoyle dont
les ouvrages, tant que durera chez nous l'amour du whist, seront
toujours srs de commander l'attention[515]. Vous qui aspirez aux
honneurs de Granta, il vous faut monter son Pgase, un ne de la
premire force, bien digne de sa mre, dont l'Hlicon est plus ennuyeux
que son Cambridge. L Clarke, faisant _pour plaire_ des efforts
pitoyables, oubliant que de mauvais vers ne donnent pas les grades
universitaires, soi-disant _satiriste_, bouffon  gages, crivain
mensuel de quelques plats pamphlets, condamn  travailler pniblement,
le plus vil d'une troupe mprisable, et  forger des mensonges pour un
_Magazine_, dvoue  la calomnie son esprit n pour elle, et est
lui-mme un libelle vivant contre le genre humain[516]. Oh! obscur asile
d'une race vandale[517],  la fois l'honneur et la disgrce des
sciences, si plong dans la routine et l'ennuyeuse inutilit, qu' peine
les noms de Smythe et d'Hodgson[518] seront capables de rhabiliter le
tien! Mais la muse aime  se baigner aux lieux o la belle Isis roule
des eaux plus pures; sur ses bords verdoyans, une couronne d'une verdure
plus durable attend les potes qui osent pntrer dans ses classiques
bosquets, o Richards s'enflamme du vrai feu potique et apprend aux
Bretons modernes  louer dignement leurs anctres[519].

[Note 515: Les _Jeux de Hoyle_, si connus des amateurs de whist,
d'checs, etc., etc., survivront, sans aucun doute, aux rveries
potiques de son homonyme, dont le pome, comme il est dit expressment
dans l'avertissement, comprend _toutes les plaies de l'gypte_.]

[Note 516: Ce personnage a paru dernirement dcid  embrasser le
mtier d'auteurs, il a crit un pome intitul: _l'Art de plaire_, comme
l'on dit, _Lucus a non lucendo_, o l'on trouve peu de choses plaisantes
et pas du tout de posie. Il est aussi salari au mois, et charg de
recueillir des calomnies pour _le Satiriste_. Si cet infortun jeune
homme voulait laisser l ses _Magazines_ pour les mathmatiques, et
s'efforcer de passer ses examens avec quelque honneur, peut-tre cela
lui serait-il plus avantageux dans la suite que le salaire qu'il reoit
 prsent.]

[Note 517: L'empereur Probus transporta un corps considrable de
Vandales dans le comt de Cambridge. (GIBBON.)

Il n'y a aucune raison de douter de la vrit de cette assertion; la
race s'est parfaitement conserve.]

[Note 518: Le nom de ce gentleman n'a pas besoin d'loges; quand un
homme a comme lui donn dans de simples traductions des preuves
incontestables de gnie, on peut s'attendre qu'il devra exceller dans
des compositions originales. Il est  esprer qu'il nous en offrira
bientt quelque brillant chantillon.]

[Note 519: _Les Bretons aborignes_, excellent pome de Richards.]

Pour moi qui, sans mission, ai os dire  mon pays ce que ses enfans
devraient si bien savoir, c'est le zle de son honneur qui m'engage 
attaquer cette nue d'idiots qui infeste notre ge. Ton nom honor a
droit  tous les genres de gloire, Albion: tu es la nation la plus libre
du monde, tu es aussi la plus chre aux Muses. Oh! si tes bardes taient
les dignes mules de ta renomme, s'il s'en levait de plus dignes de
ton beau nom! Ce qu'Athnes tait pour les arts, Rome pour la puissance,
Tyr pour la richesse, tu as t tout cela  la fois, belle Albion,
dominatrice de la terre, reine puissante de l'Ocan. Mais Rome a
dgnr, Athnes n'est plus qu'un village, et les remparts de Tyr sont
tombs dans la mer. Ta puissance peut cesser, comme la leur: et la
Grande-Bretagne, ce boulevart de l'Europe, peut tomber un jour. Mais
arrtons-nous; je redoute le sort de Cassandre, dont on mprisa les
avertissemens jusqu' ce qu'il ft trop tard: je dois me renfermer dans
des sujets moins grands, et me borner  forcer nos potes  acqurir un
renom gal  celui de leur patrie.

Adieu donc, malheureuse Angleterre! que ceux qui te gouvernent soient
bnis: qu'ils soient les oracles du snat, et l'objet des railleries du
peuple!

Puisses-tu entendre long-tems tes orateurs si divers prodiguer  la
tribune plus de rhtorique que de bon sens! Les collgues de Canning le
dtestent  cause de son esprit, tandis que cette vieille femme de lord
Portland[520] occupe la place de Pitt.

[Note 520: Il y a ici, dans une note de Byron, une plaisanterie que l'on
ne saurait traduire en franais. On demandait  un des amis du noble
auteur pourquoi l'on comparat lord Portland  une vieille femme; je
suppose, dit-il, que c'est parce que sa grce est _past bearing_,
c'est--dire _insupportable_ ou _hors d'ge d'tre enceinte_.

(_Note de Lord Byron_.)]

Encore une fois, adieu! Dj se tend au souffle du vent la voile qui
doit me porter loin d'ici. Il faut que mes yeux se rjouissent  la vue
des ctes d'Afrique, des hauteurs escarpes du mont Calp[521] et des
minarets de Stamboul[522]. De l je traverserai le pays de la
beaut[523], o le Kaff[524], habill de rochers, est sans cesse couvert
de neiges sublimes. Mais, si je reviens jamais en Angleterre, aucun
motif ne pourra me forcer  publier les notes prises dans mon voyage.
Que l'orgueilleux Valentia[525] soit le rival du malheureux Carr; qu'il
gale, s'il peut, ses ouvrages  la vente desquels il s'est efforc de
nuire; qu'Aberdeen et Elgin[526], poursuivant l'ombre de gloire qu'ils
pensent s'acqurir par un prtendu amour des arts, consomment des
milliers de livres sterling pour acqurir des soi-disant ouvrages de
Phidias, monumens difformes, antiques tronqus, qu'ils fassent de leurs
grands salons un bazar gnral pour tous les blocs de marbre mutils;
que les _dilettante_ dissertent sur des voyages dans la Troade; pour
moi, je laisse la topographie  Gell[527], et me tenant pour satisfait,
je ne m'aviserai plus d'importuner le monde de ma prose ou de mes vers.

[Note 521: Calp, ancien nom de Gibraltar.]

[Note 522: Stamboul, nom turc de Constantinople.]

[Note 523: La Gorgie, clbre pour la beaut de ses habitans.]

[Note 524: Le mont Caucase.]

[Note 525: Lord Valentia (dont les effroyables voyages vont paratre,
avec tout le luxe accessoire, graphique, topographique et typographique)
dit, lors du malheureux procs de sir John Carr, que la satire de Dubois
l'avait empch d'acheter l'_tranger en Irlande_. Ah fi! milord, que
cela marque peu d'estime pour un confrre voyageur! Mais, comme dit le
proverbe, deux personnes du mme mtier ne sont jamais bien ensemble.]

[Note 526: Lord Elgin veut nous persuader que toutes les statues, avec
ou sans nez, qu'il a rassembles dans sa boutique de maon, sont
l'ouvrage de Phidias! _Credat Judoeus_.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 527: La topographie de Troie et celle d'Ithaque, par M. Gell, ne
peuvent manquer d'attirer les loges de tous les hommes d'rudition et
de got, non-seulement pour les ides nouvelles qu'il y donne au
lecteur, mais encore pour l'habilet et les recherches dont ces deux
ouvrages font foi.

(_Note de Lord Byron_.)]

J'ai jusqu'ici poursuivi la carrire que je m'tais trace, prpar  la
haine que j'allais soulever, couvert d'acier contre toute espce de
craintes personnelles. Je n'ai jamais ddaign d'avouer ces vers comme
miens; je n'avais pas jet mon nom au public, et cependant je ne m'tais
point cach. Ma voix s'est fait entendre une seconde fois, quoiqu'avec
des accens moins levs; quoique mes pages fussent d'abord anonymes, je
ne les ai jamais dsavoues. Aujourd'hui je dchire entirement le
voile: courage, meute de chiens, votre proie est devant vous! Je ne suis
point effray de tout le bruit de Melbourne-House, du ressentiment de
Lambe, de la femme d'Holland, des pistolets inoffensifs de Jeffrey, de
la rage impuissante d'Hallam, des noirs enfans d'Edin et de leurs pages
incendiaires. Nos journalistes porteront cette fois les coups et les
sentiront, tout cuirasss d'impudence qu'ils soient. Je ne pense pas
sortir de cette lutte sans quelque horion; toutefois celui qui me
vaincra ne trouvera pas en moi un ennemi facile  dompter. Il fut un
tems qu'un mot dsagrable ne serait jamais tomb de mes lvres, qui
semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies n'auraient pu me
forcer  mpriser le plus vil des insectes que je voyais ramper devant
mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien chang de
ce que j'tais dans ma jeunesse. J'ai appris  penser et  dire
svrement la vrit; j'ai appris  me moquer des dcrets emphatiques de
nos critiques, et  les briser eux-mmes sur la roue qu'ils m'avaient
prpare. J'ai appris  repousser du pied la verge que l'on voulait me
faire baiser,  ne point m'inquiter si la cour et la multitude
m'applaudissent ou me sifflent. Bien plus, quoique tous mes confrres
les rimailleurs froncent le sourcil, et moi aussi je puis terrasser un
mchant crivain. Sr de mes armes  l'preuve, je jette  la fois le
gant aux maraudeurs cossais et aux sots de toute l'Angleterre.

Voici tout ce que j'ai os quant  prsent: jusqu' quel point mes vers
ont calomni notre sicle exemplaire, c'est  d'autres de le dire. Je
laisse au public le soin de me juger, lui qui, peu port  l'indulgence,
blme cependant rarement avec injustice.




POST-SCRIPTUM
AJOUT LORS DE LA DEUXIME DITION.


Depuis que cette seconde dition est sous presse, j'ai appris que mes
fidles et bien aims cousins de la _Revue d'dimbourg_ prparent une
critique vhmente contre ma faible, ma douce, mon inoffensive muse, qui
n'avait dj que trop  se plaindre de leurs outrages.

      _Tanto ene animis clestibus ir_?

Je suppose qu'il me faudra dire de Jeffrey ce que sir Andrew Aguecheek
dit de son adversaire: Si j'avais su qu'il ft aussi fort sous les
armes, je l'aurais envoy  tous les diables, plutt que de me battre
avec lui. Quelle piti, que je doive tre de l'autre ct du Bosphore
avant que le prochain numro n'ait pass la Tweed! Mais j'espre
toutefois en allumer ma pipe en Perse.

Mes amis du septentrion m'accusent avec justice de personnalits envers
leur grand anthropophage littraire, Jeffrey; mais quelle autre conduite
pouvais-je tenir envers lui et sa meute mprisable, qui se nourrit de
mensonges et de calomnies, et tanche sa soif dans des flots de
mdisances? J'ai cit des faits dj connus, j'ai exprim librement ma
faon de penser sur l'ame de Jeffrey, et je ne sache pas qu'il lui en
soit rsult aucun malheur; a-t-on jamais sali un boueur en le jetant
dans la boue? On pourra dire que je quitte l'Angleterre parce que j'y ai
insult des personnes d'honneur et d'esprit; mais je reviendrai, et
elles pourront bien entretenir la chaleur de leur ressentiment jusqu'
mon retour. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que rien n'est plus
tranger aux motifs qui me font quitter l'Angleterre, que des craintes
comme crivain ou comme homme: ceux qui ne me connaissent pas pourront
s'en convaincre. Depuis la publication de cette satire, je n'ai jamais
cach mon nom, j'ai presque toujours habit Londres, prt  rpondre 
ceux que j'ai attaqus, m'attendant journellement  recevoir quelque
petit cartel; mais, hlas! le tems de la chevalerie est pass, ou, pour
parler plus vulgairement, il n'y a plus de courage aujourd'hui.

Il y a un jeune homme, appel Hewson Clarke (cuyer sous-entendu),
_colier servant_ au collge Emmanuel, et, je crois aussi, _Aubain
affranchi_ de Berwick sur la Tweed, que j'ai introduit dans ces pages en
bien meilleure compagnie qu'il n'en frquente habituellement. C'est
toutefois un vilain homme, car sans aucun motif que je puisse deviner,
si ce n'est une querelle personnelle avec un ours que j'avais 
Cambridge pour le prsenter comme candidat au premier _fellowship_[528]
vacant, et que la jalousie de ses condisciples a seule empch d'obtenir
ce succs, il n'a cess depuis plus d'un an de m'insulter dans le
_Satiriste_, et, ce qui est bien plus mal, d'insulter aussi le pauvre
innocent animal prcit. En vrit, je n'ai pas conscience de lui avoir
jamais donn aucune provocation; en tout cas, je suis sr que je ne
connaissais pas son nom avant que de l'avoir vu accoupl avec celui du
_Satiriste_. Il n'a donc aucune raison de se plaindre de moi; aussi je
pense bien que, comme sir Fretful Plagiary, il est _plutt content que
fch_. Je viens de citer tous ceux qui m'ont fait l'honneur de
s'occuper de moi et des miens, c'est--dire de mon ours et de mon livre,
except l'diteur du _Satiriste_, qui parat tre un vrai _gentleman_.
Plt  Dieu qu'il pt donner un peu de sa politesse  ses scribes
subalternes! J'entends dire que M. Jerningham se dispose  prendre parti
pour son Mcne, lord Carlisle, j'espre que non; dans le peu de
rapports que j'ai eus avec lui, il est du petit nombre de ceux qui m'ont
montr quelque bont quand j'tais enfant, et quoi qu'il puisse dire ou
faire, je le supporterai patiemment. Je n'ai plus rien  ajouter, si ce
n'est l'expression gnrale de mes remercmens aux lecteurs, aux
acheteurs et  l'diteur de mon livre, et, pour me servir des paroles de
Scott:

Je leur souhaite,  tous et chacun d'eux, une bonne nuit, un sommeil
lger et des rves couleur de rose.

[Note 528: On appelle _fellowships_ certaines rentes fondes dans chaque
universit et dans chaque collge, pour les meilleurs lves de telle ou
telle partie des trois royaumes. Ces rentes sont  vie, elles n'obligent
pas  la rsidence, elles ne comportent aucuns devoirs, aucunes
fonctions; mais comme elles ont t presque toutes fondes dans les tems
catholiques, elles se perdent par le mariage du sujet lu.]

M. Fitzgrald ayant crit les vers suivans sur un exemplaire de la
satire prcdente:

Je vois que Lord Byron mprise ma muse; notre sort diffre en cela: ses
vers sont en sret, je ne saurais critiquer des vers que je n'ai jamais
lus;

Ce mme exemplaire tomba par hasard entre les mains de Byron, qui y
ajouta immdiatement cette rponse mordante:

Je ne lis jamais, s'crie Fitz, ce que l'on crit contre moi; pour ce
que tu cris, toi, mon cher Fitz, il est sr que personne ne le lira.
Voil simplement le cas; ainsi, mon brave Fitz, tes ennemis sont quittes
avec toi, ou plutt ils le seraient  l'avenir, s'ils taient sourds ou
que tu fusses muet. Car, quand  leurs plumes de mchans crivains
ajoutent leur langue, il n'y a que les garons de service qui puissent
chapper  la force de leurs poumons[529].

[Note 529: M. Fitzgrald est dans l'habitude de _rciter_ ses propres
posies. Voyez _Potes anglais_, page 329, note 2.

(_Note de Lord Byron_.)]

FIN DES POTES ANGLAIS.




BEPPO,

HISTOIRE VNITIENNE.


ROSALINDE. Adieu, monsieur le voyageur: voyez-vous, grasseyez, portez
des habits tranges, dnigrez tout ce que votre patrie a de bon, soyez
mcontent de votre lieu de naissance, murmurez presque contre Dieu pour
vous avoir fait ce visage-l, ou j'aurai peine  croire que vous ayez
jamais mis le pied dans une gondole.

   SHAKSPEARE, _As you lke it_, act. IV, sc. I.



ANNOTATION DES COMMENTATEURS.

C'est--dire que vous soyez all  Venise, ville que les jeunes Anglais
visitaient beaucoup  cette poque, et qui tait alors ce que Paris est
aujourd'hui, le sige de tous les genres de dissolutions. S.A.




BEPPO,

HISTOIRE VNITIENNE.


1. On sait, ou du moins on devrait savoir, que dans tous les pays
catholiques, quelques semaines avant le mardi-gras, les gens se donnent
du bon tems, et achtent le repentir avant que de devenir dvots. Depuis
les premiers rangs de la socit, jusqu' ceux de la plus infime
populace, ce n'est que violons, galas, danses, vins, mascarades et
d'autres choses encore, qui ne cotent que la peine de les demander.

2. Au moment, moins aim des maris que des amans, o la nuit rpand son
manteau sur les cieux (et plus il est sombre, meilleur il est), la
pruderie se dgage des entraves qu'elle s'est imposes, et la gat, se
balanant lgrement sur l'extrmit de son pied flexible, minaude avec
tous les galans qui l'assigent; puis viennent les chansons, les
roulades, le bourdonnement; le bruit des guitares et des autres
instrumens  cordes.

3. Ajoutez  cela des costumes magnifiques, mais tous de fantaisie, des
masques de tous les tems et de toutes les nations, des Turcs, des juifs,
des arlequins et des paillasses qui font des tours de force, des Grecs,
des Romains, des Amricains, des Indous. Chacun peut prendre  son choix
tous les costumes, except l'habit ecclsiastique, car dans ces pays-l
nul n'ose plaisanter le clerg; prenez donc garde  vous, messieurs les
philosophes, je vous en avertis.

4. Il vaudrait mieux vous montrer dans les rues couvert de buisson, au
lieu d'habit et de culotte, que d'avoir sur vous le moindre bout de fil
qui et l'air de faire allusion aux moines. Vous auriez beau jurer que
vous l'ayez fait pour rire, on vous mettrait sur les charbons[530];
chacun viendrait attiser le feu; et l'on ne vous dirait pas la plus
petite messe pour refroidir le chaudron dans lequel vos os seraient 
bouillir,  moins que vous ne payassiez double.

[Note 530: Il y a, dans le texte, un jeu de mots qu'il est impossible de
traduire: _to haul over the coals_, signifiant aussi au figur, et dans
le sens o il est plus gnralement employ, _faire rendre compte 
quelqu'un, lui faire payer ce qu'il a dit ou fait_.]

5. Except cela, vous pouvez revtir tout ce qui vous plaira le mieux,
sous forme d'habit, de chapeau ou de manteau, tout ce que vous trouverez
dans Montmouth-street ou dans Rag-fair[531], et vous en composer un
costume srieux ou comique. Il y a mme en Italie des endroits de ce
genre, avec de plus jolis noms, il est vrai, prononcs d'un accent plus
doux; car, except _Covent-Garden-Piazza_, je ne connais rien qui
s'appelle _Piazza_ dans toute la Grande-Bretagne.

[Note 531: _Montmouth-street_ et _Rag-fair_ (foire aux chiffons) sont, 
Londres, ce que sont  Paris le quartier et le march du Temple, une
foire perptuelle pour les vieux habits et autres objets de hasard.]

6. Cette fte est appele le Carnaval, ce qui, d'aprs l'tymologie,
veut dire _adieux  la viande_; ici le mot et la chose s'accordent
trs-bien, car, pendant le carme, ils vivent de poisson frais et de
poisson sal. Mais pourquoi font-ils prcder le carme de tant de
bombance? c'est plus que je ne puis dire; je souponne cependant que
c'est quelque chose d'analogue  notre usage de prendre un verre de vin,
avec un ami, au moment de monter dans une diligence ou dans le paquebot.

7. C'est ainsi qu'ils disent adieu aux plats de viande, aux mets
solides, aux ragots fortement pics, pour vivre pendant quarante jours
de poissons mal prpars; car ils mangent leurs tuves sans
sauces[532], ce qui arrache bien des interjections expressives et bien
des jurons (qu'il ne convient pas  ma muse de rpter ici aux
voyageurs), accoutums ds l'enfance  manger leur saumon avec une
remoulade pour le moins.

[Note 532: Le poisson se sert  l'anglaise, frit dans le beurre, et plus
souvent bouilli simplement  l'eau; on place sur la table un _saucer_,
espce de porte-huilier o se trouvent plusieurs petites bouteilles
renfermant des sauces froides, que l'on achte toutes prpares et dont
chacun assaisonne son poisson  sa guise.]

8. Je recommanderai donc humblement aux amateurs de sauces pour le
poisson, avant que de passer la mer, d'ordonner  leur cuisinier,  leur
femme ou  quelque ami, d'aller vite,  pied ou  cheval, dans le Strand
et d'y acheter en gros (s'ils taient dj partis, on peut le leur
expdier par la voie la plus sre) des sauces aux champignons, des
remoulades, du vinaigre du Chili, la sauce d'Hervey[533], etc., ou
pardieu! ils pourront mourir de faim pendant le carme.

[Note 533: Hervey est un fabricant de sauces  Londres; celle qui porte
son nom, et qui se compose principalement d'essence de champignons, est
aussi connue en Angleterre que les moutardes de Maille sont par toute la
France.]

9. C'est--dire si vous tes catholique romain, et que, suivant le
proverbe, vous vouliez, tant  Rome, faire comme font les Romains,
quoiqu'un tranger ne soit pas oblig  l'abstinence. Mais vous, si vous
tes protestant, si vous tes tant soit peu malade ou si vous tes
femme, vous aimeriez mieux pcher en dnant d'un bon ragot; dnez donc
et soyez damn! Je ne veux pas tre grossier, mais c'est l la punition,
pour ne rien dire de plus.

10. De tous les lieux o le carnaval tait le plus gai autrefois, pour
la danse, les chansons, les srnades, les bals, les masques, les
bouffonneries, le mystre, et plus de choses que je n'ai le tems de vous
en dire  prsent et que je ne l'aurai peut-tre jamais, Venise
l'emportait de beaucoup, et  l'poque o je fixe mon histoire, cette
fille de la mer tait  l'apoge de sa gloire.

11. Elles ont de jolies figures ces Vnitiennes, des yeux noirs, des
sourcils arqus et une expression de physionomie si douce! de ces
figures que les modernes copient depuis long-tems, et qu'ils nous
vendent pour des copies de ttes grecques. Elles ont l'air d'autant de
Vnus du Titien (la plus belle est  Florence, allez la voir si vous
voulez), lorsqu'elles s'appuient sur leurs balcons, ou qu'elles semblent
s'animer et sortir d'une des toiles de Giorgione.

12. Giorgione, dont les teintes sont tout ce que la vrit et la beaut
ont de plus beau. Quand on est dans le palais Manfrini, ce tableau,
quelque magnifique que soit le reste, est,  mon avis, ce qu'il y a de
plus attachant dans toute l'exposition. Peut-tre il serait aussi de
votre got, c'est ce qui fait que je m'y arrte si long-tems. Ce n'est
que son portrait, celui de son fils et celui de sa femme; mais une telle
femme! c'est l'amour personnifi!

13. L'amour grand, plein de vie, non pas l'amour idal; non! non ce
n'est pas la beaut idale, qui n'est qu'un beau mot, mais quelque chose
de meilleur encore; quelque chose de si rel, qu'on sent que l'heureux
modle a d tre absolument comme cela; quelque chose que vous
achteriez, que vous demanderiez ou que vous voleriez, s'il n'tait pas
impossible, outre que cela serait honteux. Cette figure vous rappelle,
comme avec un sentiment pnible, une figure que vous avez vue autrefois
et que vous ne reverrez plus dsormais.

14. Une de ces formes divines qui passent rapidement devant nous, quand
nous sommes jeunes et que nous attachons nos yeux sur toutes les
figures! Hlas! cet ange d'amour qui nous a apparu un moment, cette
grce si douce, cette jeunesse, cette fracheur, cette beaut qui se
marie si bien  tout cela, nous croirons quelquefois les retrouver dans
bien des tres dont nous ignorons le nom, la position sociale, la
demeure, et que, comme la Plade perdue[534], nous ne reverrons plus
ici-bas.

[Note 534: _Quoe septem dici, sex tamen esse solent_. OVIDE. (_Note de
Lord Byron_.)]

15. J'ai dit que les Vnitiennes ressemblaient  la femme du tableau de
Giorgione, et cela est vrai; particulirement quand on les voit  leurs
balcons (car la beaut gagne quelquefois  tre vue d'une certaine
distance), et que l, comme les hrones de Goldoni, elles regardent 
travers le rideau ou par-dessus le balustre, et en vrit elles sont
gnralement trs-jolies, seulement elles aiment un peu trop  le faire
voir, et c'est bien dommage.

16. Car un coup d'oeil amne des oeillades, les oeillades les soupirs, les
soupirs les dsirs, les dsirs les paroles, les paroles une lettre qui
vole  l'aide de certains Mercures au pied lger, qui font cela _parce
qu'ils n'y voient pas de mal_. Et alors, Dieu sait quels malheurs
peuvent en rsulter, quand l'amour enchane une fois deux jeunes coeurs!
les rendez-vous coupables, le lit adultre, les enlvemens, les voeux
briss, les coeurs et les ttes briss pareillement.

17. A propos de Desdmona, Shakspeare peint le sexe comme quelque chose
de trs-beau, mais d'une rputation suspecte. De Venise  Vrone les
choses peuvent tre encore les mmes aujourd'hui, except que depuis ce
tems-l on n'a jamais vu un mari, sur un simple soupon, touffer une
femme de vingt ans, parce qu'elle avait un _cavaliere servente_.

18. Leur jalousie, si tant est qu'ils soient jamais jaloux, a pour ainsi
dire le teint blond, en comparaison de celle de ce diable d'Othello,
avec son visage couleur de suie, qui touffe les femmes dans un lit de
plume; elle est plus digne de ces bons vivans qui, fatigus du joug
matrimonial, ne se cassent pas la tte au sujet de leur moiti, mais
vous prennent bravement une autre femme ou la femme d'un autre.

19. Avez-vous jamais vu une gondole? Je crains que non, et je vais vous
en dcrire une exactement. C'est un long bateau couvert, trs-commun
ici, sculpt  la proue, construit d'une manire lgre, mais compacte,
mu par deux rameurs, qu'on appelle gondoliers; ce bateau file sur l'eau,
d'un aspect assez sombre, on croirait d'une bire cloue sur un canot,
et quand vous tes l-dedans, les gens ne peuvent deviner ce que vous
faites ou ce que vous dites.

20. Ces gondoles passent et repassent le long du canal et sous le
Rialto, de jour et de nuit, tantt vite, tantt plus doucement. On les
voit attendre autour des thtres et former comme un sombre cortge;
cependant l'pithte de sombre ne leur convient pas toujours: il s'y
passe par fois des choses fort plaisantes, comme dans les voitures de
deuil, quand la crmonie funbre est termine.

21. Mais revenons  mon histoire; c'tait il y a quelques annes, trente
peut-tre ou quarante, plus ou moins, le carnaval tait dans tout son
clat, ainsi que tous les genres de bouffonneries et d'habillemens, une
certaine dame alla voir la fte; son nom vritable, je ne le connais
pas, je ne souponne mme pas quel il pouvait tre: ainsi donc nous
l'appellerons Laura, s'il vous plat, parce que ce nom s'encadre fort
bien dans mon vers.

22. Elle n'tait pas vieille, elle n'tait pas jeune, elle n'avait pas
non plus ce nombre d'annes que certaines gens appellent _un certain
ge_, ce qui cependant me parat l'ge le plus incertain du monde, car
jamais je n'ai pu engager qui que ce soit, pour amour, ou pour argent, 
me dire verbalement, ou par crit, quelle priode de la vie humaine l'on
entend au juste par ce mot,... ce qui est  coup sr excessivement
absurde.

23. Laura tait encore frache; elle avait bien employ le tems; le tems
de son ct en avait us trs-poliment avec elle, de sorte que, quand
elle tait habille, on la trouvait extrmement bien quelque part
qu'elle allt. Une jolie femme est toujours bien reue; rarement un
nuage obscurcissait le front de Laura; au contraire, elle tait tout
sourire, et semblait de ses beaux yeux noirs remercier le genre humain
du plaisir qu'il lui faisait en la regardant.

24. Elle tait marie; c'est plus convenable, parce que dans les pays
chrtiens c'est une rgle de regarder avec indulgence les petits
faux-pas des pouses; tandis que si des demoiselles s'amusent  faire
des folies,  moins qu'un mariage opportun ne vienne en tems convenable
apaiser le scandale, je ne sais comment elles peuvent jamais s'en
retirer, si ce n'est toutefois qu'elles parviennent  faire que l'on
n'en sache rien.

25. Son mari naviguait sur l'Adriatique; il avait fait aussi plusieurs
voyages dans d'autres mers, et quand il tait en quarantaine (c'est une
prcaution contre la peste), sa femme montait quelquefois sur la
terrasse la plus leve de sa maison, d'o elle pouvait dcouvrir le
navire  son aise. C'tait un marchand trafiquant  Alep; son nom tait
_Giuseppe_ (Joseph), et on l'appelait par abrviation _Beppo_[535].

[Note 535: _Beppo_ est l'abrviation de _Giuseppe_, en italien, comme
l'on dit en anglais _Joe_ pour _Joseph_.

   (_Note de Lord Byron_.)]

26. C'tait un homme brun comme un Espagnol, hl par les voyages, un
bel homme aprs tout, quoiqu'il et l'air d'avoir pris son teint dans
une tannerie; jamais un meilleur marin ne s'tait mis  cheval sur la
grand'vergue; c'tait  la fois un homme de sens et de courage. Madame,
de son ct, quoique ses manires montrassent peu de rigueurs, tait
regarde comme une femme de principes trs-svres, au point qu'elle
passait presque pour invincible.

27. Mais plusieurs annes s'taient coules depuis qu'ils ne s'taient
vus; quelques-uns croyaient qu'il avait pri avec son vaisseau; d'autres
pensaient qu'il avait contract quelques dettes, et ne se souciait pas
de revenir. Aussi y avait-il des paris ouverts qu'il reviendrait, ou
qu'il ne reviendrait pas; car la plupart des hommes, jusqu' ce que des
pertes ritres les aient rendus plus sages, sont toujours prts 
appuyer leur opinion de l'offre d'un pari.--

28. Leurs adieux furent touchans, comme les adieux le sont souvent, ou
devraient l'tre; ils prouvrent une sorte de pressentiment prophtique
qu'ils ne se reverraient plus, lorsqu'il quitta son Ariane adriatique,
piteusement agenouille sur le rivage. C'est un sentiment morbifique, 
demi potique, et dont j'ai connu, je crois, deux ou trois exemples.

29. Laura attendit long-tems, et pleura un peu; elle eut envie de
prendre le deuil, et elle en aurait bien eu sujet; elle perdit
presqu'entirement l'apptit, et ne pouvait seule dormir  son aise la
nuit. Il lui sembla que les fentres et des volets taient une faible
protection contre de hardis voleurs ou des esprits; elle crut donc qu'il
serait prudent de s'adjoindre un vice-mari, _principalement pour la
protger_.

30. Jusqu' ce que Beppo revint de sa longue croisire, et ramena le
bonheur dans son ame, elle choisit (et qui ne choisiraient-elles pas
pour peu que l'on ait l'air de s'opposer  leur choix), elle choisit un
de ces hommes que certaines femmes aiment tout en en disant du mal; la
voix publique le dclarait un fat; c'tait du reste un comte aussi
remarquable pour sa fortune que pour sa naissance, et de plus d'une
grande libralit dans ses plaisirs.

31. Et puis c'tait un comte, et puis il savait la musique et la danse,
le violon, le franais et le toscan; ce dernier point n'est pas peu de
chose; car pour votre gouverne, bien peu d'Italiens parlent le vritable
trusque. C'tait encore un connaisseur en opras; le soque et le
cothurne n'avaient point de secrets pour lui, et le public vnitien ne
pouvait plus supporter une chanson, un dcor, un air, ds qu'il
s'criait _seccatura_.

32. Ses _bravos_ taient dcisifs; les _Academie_ soupiraient en silence
pour ce son dsir; les violons tremblaient ds qu'il jetait les yeux de
leur ct, de peur que quelque note fausse n'et attir son attention.
Le coeur de la _prima donna_ bondissait dans la crainte de lui entendre
prononcer quelques _bah_ rprobateurs qui eussent suffi pour la perdre.
Soprano, basso, mme le contra-alto, tous eussent voulu le savoir cinq
brasses au-dessous du Rialto.

33. Il patronisait les improvisateurs; bien plus, il pouvait au besoin
improviser lui-mme quelques stances. Il faisait des vers, chantait des
chansons, savait raconter une histoire, vendait des tableaux, tait
aussi habile dans la danse que les Italiens le peuvent tre, quoique sur
ce point leur gloire le cde de beaucoup  celle de la France. En un mot
c'tait un cavalier parfait, un hros, mme aux yeux de son valet de
chambre.

34. Et puis il tait fidle autant qu'amoureux; de sorte que les femmes
ne pouvaient se plaindre de lui, quoiqu'elles aient assez l'habitude de
se plaindre de tems en tems; jamais il n'avait mis ces petites ames dans
l'embarras. Son coeur tait de ceux que l'on recherche le plus, de cire 
recevoir une impression, de marbre pour la conserver. C'tait un de ces
galans de la bonne vieille cole, qui deviennent plus constans  mesure
qu'ils se refroidissent.

35. Avec de telles qualits il n'est pas tonnant qu'il ait tourn la
tte d'une femme, toute sage et toute range qu'elle ft. A peine
restait-il quelqu'esprance que Beppo pt reparatre; aux yeux de la loi
c'tait un homme mort; il n'avait rien envoy, n'avait pas crit,
n'avait pas donn le plus petit signe de vie; elle avait dj attendu
plusieurs annes, et rellement si un homme ne prend pas la peine de
nous faire savoir qu'il est vivant; il est... _mort_, ou devrait l'tre.

36. En outre, de l'autre ct des Alpes (quoique ce soit; Dieu le sait,
un trs-gros pch), il est presque reu que chaque femme a deux hommes;
je ne saurais dire qui a introduit cette coutume le premier, mais les
_cavalieri serventi_ sont une chose fort ordinaire,  laquelle personne
ne prend garde, et dont on ne parle pas le moins du monde. Nous
pourrions, pour ne rien dire de pis, appeler cela un _second_ mariage,
qui corrompt le _premier_.

37. Le mot tait jusqu'ici un _cicisbeo_, mais il est devenu vulgaire et
indcent; les Espagnols appellent ce personnage un _cortejo_[536], car
la mme mode existe en Espagne, quoiqu'elle y soit plus rcente; en un
mot elle rgne depuis le P jusqu'au Tage, et pourrait bien  la fin
traverser aussi la mer. Que le ciel en prserve la vieille Angleterre!
ou que deviendront les dommages-intrts et les divorces?

[Note 536: _Cortejo_ se prononce _corteho_; avec un _h_ aspir, la
lettre J tant une gutturale arabe. Ce mot dsigne ce qui n'a pas encore
de nom bien prcis en Angleterre, quoique l'usage y soit aussi commun
qu'en aucun des pays ultramontains. (_Note de Lord Byron_.)]

38. Quoi qu'il en soit, je pense toujours, soit dit avec tout le respect
d  la partie du beau sexe demeure clibataire, que l'on doit toujours
prfrer les dames maries pour le tte--tte, aussi-bien que pour la
conversation gnrale. Et ceci je le dis, sans avoir en vue plutt
l'Angleterre que la France, ou que toute autre nation, parce qu'elles
connaissent le monde, sont plus  leur aise, et tant plus naturelles,
plaisent naturellement.

39. Il est vrai que votre jeune miss, encore en fleur, est tout--fait
charmante, mais elle est si rserve, si gauche quand elle entre dans le
monde, si alarme, qu'elle en est presque alarmante. Elle ne sait que
ricaner et rougir, caqueter ou faire la moue; regardant toujours _maman_
de peur qu'il n'y ait du mal  ce que vous, elle, lui ou eux pouvez tre
en train de dire ou de faire. On aperoit la chambre des enfans dans
tout ce qu'elles se hasardent  dire, et, en outre, elles sentent
toujours la tartine de pain et de beurre.--

40. Mais _cavalieri serventi_ est la phrase employe dans les cercles
polics, pour exprimer cet esclave surnumraire qui se tient  ct de
la dame, comme une partie de son vtement. Sa voix est la seule loi 
laquelle il obisse; ce n'est pas une sincure que sa place; il va
appeler voiture, serviteurs, gondoles; de plus c'est lui qui porte
l'ventail, le boa, les gants et le schall.

41. Malgr tous les gros pchs qui s'y commettent, il faut que je
l'avoue, l'Italie me semble un pays fort agrable  habiter, moi qui
aime  voir luire le soleil tous les jours, et des vignes, non cloues
contre les murs, festonner de cep en cep, absolument comme sur la toile
de fond d'une de nos comdies ou d'un de nos mlodrames que les gens
viennent voir en foule, quand le premier acte se termine par un ballet
dans une vigne copie du midi de la France.

42. Dans les belles soires d'automne, j'aime  sortir  cheval dans la
campagne, sans tre oblig d'ordonner  mon domestique de ne pas oublier
d'attacher mon manteau derrire lui, parce que le tems n'est pas sr. Je
sais aussi que, si je m'arrte dans ces alles dont la verdure m'attire,
des charrettes qui plient sous le poids des raisins vont me fermer la
route; mais en Angleterre ce serait du fumier, de la boue et des haquets
de brasseur.

43. J'aime encore  manger des bec-figues  mon dner,  voir le soleil
se coucher, sr qu'il se lvera demain, non  travers le crpuscule
d'une matine brumeuse, faible comme l'oeil mourant d'un homme que
l'ivresse plonge dans un dsespoir hbt, mais avec tout le ciel  lui
seul; sr que le jour poindra beau, sans nuage, et ne sera pas forc
d'emprunter cette petite chandelle d'un sou, qui jette  peine une
lumire incertaine au-dessus de ce grand chaudron enfum de Londres.

44. J'aime aussi l'italien, ce doux btard du latin, qui coule comme les
baisers de la bouche d'une femme, dont les sons sembleraient devoir tre
crits sur du satin, dont les syllabes ont un parfum du Midi, dont les
liquides si agrables se marient tellement bien ensemble, que l'oreille
n'entend pas un seul accent inharmonieux, comme dans notre dur
sifflement de nos langues du Nord, nos grognemens gutturaux, que nous
sommes obligs de pousser, de cracher et d'expectorer pniblement.

45. J'aime aussi leurs femmes, pardonnez-moi cette folie, depuis la
paysanne au teint bronz, richement relev d'un rouge pais, et aux
grands yeux noirs qui dardent sur vous une vole de rayons qui disent
mille choses  la fois, jusqu' la dame de haut parage, dont l'air est
plus mlancolique, mais dont le front est serein, dont les yeux sont
pleins de vivacit et de larmes, dont le coeur est sur les lvres, et
l'ame dans les yeux, douce comme son climat; et brillante comme son
ciel.

46. ve d'un pays, vritable paradis de la terre, beaut italienne!
n'est-ce pas toi qui as inspir Raphal[537], qui mourut dans tes
embrassemens, et rivalise dans les compositions qu'il nous a laisses
avec tout ce que nous connaissons des cieux, tout ce que nous pouvons
dsirer d'en connatre? Beaut italienne, comment le pote, mme soutenu
par l'enthousiasme le plus senti, pourrait-il essayer de peindre avec
des mots ce que tu as t, ce que tu es, tandis que Canova est encore l
pour crer des chefs-d'oeuvre[538]?

[Note 537: Pour la cause que l'on donne gnralement  la mort de
Raphal, voyez ses biographes.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 538: En bavardant ainsi, surtout sur l'article des femmes,
l'auteur dsirerait que l'on comprt bien qu'il parle en simple
spectateur et non autrement. D'ailleurs il le fait toujours de la
manire la plus modeste, trop peut-tre; il espre donc que son pome ne
scandalisera personne, d'autant plus que, comme tout le monde le sait,
un ouvrage de posie o il ne serait pas question du sexe, paratrait un
ouvrage inachev, ce serait comme un chapeau sans rubans.

Sign, le garon imprimeur.

(_Note de Lord Byron_, en vers dans le texte.)]

47. Angleterre, je t'aime encore, malgr tout ce que tu as de mauvais;
je le disais  Calais, je ne l'ai point oubli; j'aime  parler et 
ruminer tout mon sol; j'aime le gouvernement (mais ce n'est pas cela);
j'aime la libert de la presse et de la plume; j'aime l'_Habeas corpus_
(quand nous l'avons); j'aime les dbats parlementaires, particulirement
quand il n'est pas trop tard;

48. J'aime les taxes, quand elles ne sont pas trop nombreuses; j'aime le
feu de charbon de terre, quand il n'est pas trop cher; j'aime un
beef-steak, tout autant qu'un autre, et n'ai pas d'objection  un pot de
bire; j'aime le tems, quand il n'est pas pluvieux, c'est--dire que
j'aime deux mois dans l'anne. Et ainsi, vivent le rgent, l'glise et
le roi! ce qui veut dire que j'aime tout en gnral et chaque chose en
particulier.

49. Notre arme de terre maintenue, nos marins renvoys, la taxe des
pauvres, la rforme, mes dettes et la dette nationale; nos petits
attroupemens sditieux, juste pour montrer que nous sommes libres; les
petites banqueroutes qu'on voit dans nos gazettes, notre climat brumeux
et nos femmes froides, je puis excuser ou oublier tout cela; je suis
plein de vnration pour notre gloire rcente et dsirerais que nous ne
la dussions pas aux _tories_.

50. Mais revenons  mon conte de Laura, car la digression est un pch,
qui par degrs me devient trs-ennuyeux  moi-mme, et qui, par
consquent, pourrait bien dplaire aussi au lecteur. Ce bon lecteur qui
se fche quelquefois, et se mettant peu en peine de troubler les douces
rveries de l'auteur, insiste absolument pour savoir ce qu'il veut dire,
position dure et bien malheureuse pour un pote.

51. Oh! si j'avais l'art d'crire aisment des choses qui seraient lues
de mme! si je pouvais escalader le Parnasse, o les Muses dictent 
leurs favoris ces jolis petits pomes qui ont toujours du succs, comme
j'imprimerais promptement, pour les dlices du monde, quelqu'histoire
grecque, syrienne ou assyrienne! comme je vous vendrais, mls au
sentimentalisme de l'Occident, quelques exemples du plus bel
orientalisme!

52. Mais je ne suis qu'un individu sans nom, qui viens  peine de
quitter les rangs des _dandies_, pour commencer mes voyages; si je
cherche une rime pour y coudre mon vers, je prends la premire que
m'offre le dictionnaire de Walker, et quand je ne puis trouver celle-l,
j'en mets une pire en place; ne m'occupant pas, comme je le devrais, 
prvenir les critiques minutieuses de nos journalistes. J'ai presque
envie de me mettre  crire en prose, mais les vers sont maintenant  la
mode; ainsi, va pour les vers!

53. Le comte et Laura firent leur nouvel arrangement, qui dura, comme
les arrangemens font quelquefois, une demi-douzaine d'annes sans
interruption. Ils avaient bien de tems en tems quelques petits dmls,
ces petites piques, enfans de la jalousie, qui ne signifient pas du tout
que l'on ait envie de se quitter. Dans des affaires de cette nature, il
est peu de gens qui n'aient prouv de ces petites contrarits, depuis
les premiers rangs de la socit, jusqu' l'infime populace.

54. Enfin, somme toute, c'tait un heureux couple, aussi heureux qu'on
peut l'tre en se livrant  un amour illgal; le cavalier tait aimant,
la dame belle, leur chane tait si lgre que ce n'tait pas la peine
de la briser; le monde les regardait d'un oeil indulgent, seulement les
dvots s'criaient _que le diable les emporte_! Il ne les emporta pas;
il attend souvent, et se sert des vieux pcheurs pour en attirer de
jeunes.

55. Mais ils taient jeunes eux-mmes. Oh! sans notre jeunesse que
serait l'amour? Que serait aussi la jeunesse sans l'amour? La jeunesse
prte  l'amour ses joies, sa douceur, sa force, sa vrit, son coeur,
son ame et tout ce qui parat divin; mais languissant avec les annes,
il devient bizarre et grossier. C'est une de ces choses en petit nombre
qui ne se perfectionnent pas par l'exprience; voil peut-tre pourquoi
les vieillards sont fcheux et jaloux.

56. C'tait le carnaval, comme je l'ai dit quelques trente-six stances
plus haut, et, en consquence. Laura faisait les prparatifs usuels que
vous faites quand vous tes dcid  aller au bal masqu de mistress
Boehm, spectateur de... ou acteur dans la reprsentation. La seule
diffrence que je voie entre les deux cas, c'est qu'ici nous en avons
pour six semaines de nos visages en carton verni.

57. Laura habille tait, comme je l'ai dit dj, une aussi jolie femme
qu'on en puisse voir, frache comme l'ange qui sert d'enseigne  quelque
nouveau cabaret, ou celui qu'on place au frontispice de quelqu'un de ces
_Magazines_ qui renferment toutes les modes du mois prcdent
enlumines, avec une feuille de papier de soie entre la gravure et le
texte, de peur que la presse n'aille tacher de quelques parties du
discours quelques parties du costume.

58. Ils se rendirent au Ridotto; c'est une grande salle o les gens
dansent, soupent et redansent: le mot propre serait peut-tre un bal
masqu, mais cela est de peu d'importance. C'est, sur une plus petite
chelle, comme notre Vauxhall, except qu'on ne craint point d'y tre
incommod par la pluie. La compagnie y est _mlange_; ce mot, que je
cite ici, revient  dire compose de petites gens.

59. Car _compagnie mlange_ signifie une compagnie o, except vous,
vos amis et une cinquantaine d'autres que vous pouvez saluer sans
prendre votre air grave, vous ne trouverez qu'une foule, qu'un vulgaire,
le flau des lieux publics, qui osent pousser la bassesse jusqu' braver
les regards tonns et ddaigneux de ces vingt fois vingt individus
fashionables, qui s'appellent _le monde_, sans que moi, qui les connais,
je puisse comprendre pourquoi.

60. C'est le cas en Angleterre, ce l'tait du moins sous le rgne de la
dynastie des _dandies_, remplace peut-tre aujourd'hui par quelqu'autre
classe d'imitateurs imits. Hlas! comme dclinent promptement et pour
toujours les dmagogues de la mode! Tout est fragile ici-bas! comme l'on
perd aisment le monde, par l'amour, par la guerre, et de tems  autre
par la gele!

61. Napolon fut cras par Thor, le Vulcain du septentrion, qui brisa
son arme sous les coups de son marteau de glace. Arrt par les
_lmens_, comme un baleinier, ou comme un jeune colier qui ouvre pour
la premire fois sa grammaire franaise, il eut de bons motifs de douter
des chances de la guerre, et quant  la fortune..... mais je ne veux pas
l'envoyer au diable, car quand j'y rflchirais indfiniment, je n'en
serais que plus port  croire  sa divinit.

62. C'est elle qui rgle le prsent, le pass et tout ce qui n'est pas
encore; c'est elle qui nous donne de bons numros dans les loteries,
pour l'amour et pour le mariage. Je ne saurais dire qu'elle ait fait
beaucoup pour moi jusqu'ici, non que je veuille dprcier ses faveurs:
nous n'avons pas encore rgl nos comptes ensemble, nous verrons quelles
compensations elle me rserve pour tous les tours qu'elle m'a jous.
Jusque-l je n'importunerai plus la desse, si ce n'est de mes
remerciemens quand elle aura fait ma fortune.

63. Tourner et retourner... le diable l'emporte! cette histoire me coule
entre les doigts, parce qu'il faut qu'elle soit prcisment comme la
stance le dsire, ce qui fait qu'elle languit; cette forme de vers une
fois adopte, il faut que je garde le tems et la mesure comme un
chanteur public; mais si je puis une fois triompher de la mesure que
j'ai choisie aujourd'hui, j'en veux prendre une autre la premire fois
que je serai de loisir.

64. Ils allrent au Ridotto, c'est un endroit o j'ai dessein d'aller
moi-mme demain, justement pour chapper un peu  mes ides sombres,
parce que je suis un peu hypocondriaque, et que je puis m'animer un
instant en cherchant  deviner quel genre de figure se cache sous chaque
masque; et comme mon chagrin ralentit le pas quelquefois, je me ferai ou
le hasard me procurera quelque moyen de le laisser une demi-heure en
arrire.

65. Laura se promne donc au milieu de la foule joyeuse; le sourire est
dans ses yeux et sur ses lvres, elle parle tout haut  quelques-uns,
tout bas  quelques autres, fait une rvrence lgre  ceux-ci, une
plus profonde  ceux-l, et se plaint de l'extrme chaleur. A peine
a-t-elle parl que son amant lui offre une limonade; elle la savoure,
regarde, critique et plaint ses plus chres amies d'tre si mal
habilles.

66. L'une a de faux cheveux, l'autre trop de rouge, une troisime.....
o a-t-elle achet cet effroyable turban? une quatrime est si ple
qu'elle craint de la voir s'vanouir; une cinquime a l'air commun,
grossier, campagnard; la robe de soie blanche de la sixime a pris une
teinte jaune; pour la septime,  coup sr sa robe de mousseline trop
claire lui vaudra un bon rhume, et la huitime parat..... _je ne veux
pas en voir davantage_, de peur que, comme les rois de Banco, il n'en
vienne une vingtaine.

67. Cependant, pendant qu'elle regardait les autres, d'autres la
regardaient; elle entendait les hommes lui prodiguer les loges 
demi-voix, et se serait bien garde de bouger qu'ils n'eussent fini. Les
femmes trouvaient seulement tonnant qu' son ge elle et encore tant
d'admirateurs... mais ces hommes sont si dhonts! ces cratures au
front d'airain, ils suivront toujours leurs penchans.

68. Pour moi, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi de mchantes
femmes... mais je ne veux point discuter une chose qui est une honte
pour le pays. Seulement je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi; et
si j'avais seulement une robe et une ceinture pour m'autoriser  faire
un peu de bruit, je voudrais prcher sur ce sujet jusqu' ce que
Wilberforce et Romilly citassent mes homlies dans leur prochain
discours.

69. Tandis que Laura regardait ainsi et tait regarde, souriant,
parlant, sans savoir pourquoi et sans s'en soucier beaucoup, de sorte
que les dames de ses amies bouillant de jalousie contemplaient les airs
qu'elle se donnait, son triomphe, etc., et que des cavaliers bien mis
passaient et repassaient devant elle, la saluant et se mlant  sa
conversation lgre, une personne s'obstina  tenir les yeux fixs sur
elle avec une rare pertinacit.

70. C'tait un Turc couleur d'acajou; Laura le vit, et fut d'abord
contente, parce que les Turcs sont trs-amateurs du sexe, quoique la
manire dont ils traitent les dames soit un peu maussade. Ils traitent,
dit-on, comme des chiens les pauvres femmes qu'ils achtent comme des
chevaux. Ils en ont un grand nombre, quoiqu'ils ne les montrent jamais
en public; quatre femmes lgitimes et des concubines..... _ad libitum_.

71. Ils les couvrent d'un voile, les enferment sous les verrous et les
gardent  vue tous les jours:  peine peuvent-elles voir les hommes de
leur famille; de manire qu'elles ne passent pas leur tems si gament
que l'on croit qu'elles le font chez les nations du Nord. D'ailleurs, 
force d'tre renfermes, elles doivent avoir le teint ple, et comme les
Turcs abhorrent les longues conversations, leurs journes se passent 
ne rien faire, ou  se baigner, soigner leurs enfans, faire l'amour et
s'habiller.

72. Elles ne peuvent pas lire, et ainsi ne sauraient tomber dans le
_criticisme_; elles n'crivent pas, et ainsi ne s'avisent pas de devenir
potes: jamais on ne les a surprises  faire des pigrammes ou du bel
esprit; elles n'ont ni romans, ni sermons, ni pices de thtre, ni
_revues_. L'instruction ferait bientt un joli schisme dans le haram!
mais heureusement ces beauts ne sont pas des _bas-bleus_[539] et n'ont
pas auprs d'elles quelque sot important pour leur montrer ce charmant
passage dans le dernier nouveau pome.

[Note 539: Pdantes, prcieuses ridicules, femmes de lettres, femmes
auteurs.]

73. Elles n'ont point de ces vieux rimeurs qui, ayant pch la gloire 
la ligne, toute leur vie, sans l'avoir pu attraper jamais, quoique se
croyant toujours au moment de le faire, continuent toujours  pcher,
dans l'esprance de finir par en avoir quelque peu; sublimes dans le
genre mdiocre, les plus furieux des animaux apprivoiss, chos d'autres
chos, matres pdans de l'cole des femmes, beaux esprits, potes des
enfans..... des sots en un mot.

74. Fiers oracles,  l'imposante exclamation approbatrice _bon_!
nullement bonne aux yeux de la loi, bourdonnant comme des mouches autour
d'une nouvelle lumire, les plus bleues de toutes les mouches bleues que
l'on ait jamais vues, vexant par leur blme, torturant par leur
approbation, se gorgeant de leur petite renomme qu'ils avalent toute
crue, traduisant des langues dont ils ne connaissent pas une seule
lettre, faisant pniblement des comdies si mdiocres, qu'il vaudrait
mieux qu'elles fussent tout--fait mauvaises.

75. On hait un auteur, c'est--dire tous les auteurs, ces gens habills
d'un uniforme de papier  passe-poil et galons d'encre, si empresss, si
habiles, si beaux, si jaloux, qu'on ne sait que leur dire ou qu'en
penser, si ce n'est de les enfler avec un soufflet; les fats au suprme
degr de fatuit sont prfrables  ces rognures de papier,  ces
moucherons de chandelle mal teints.

76. Nous en avons beaucoup de cette espce, nous en avons aussi d'une
autre, des hommes du monde, qui jugent le monde en hommes; Scott,
Rogers, Moore, et les autres potes distingus qui pensent 
quelqu'autre chose qu' leur plume. Mais pour ces enfans impuissans
d'une mre puissante (la Muse), ces gens qui voudraient tre de beaux
esprits et ne sauraient tre de vrais _gentlemen_, je les laisse  leurs
_ths_ habituels,  leurs coteries affectes,  leurs femmes savantes.

77. Les pauvres chres Musulmanes, dont je viens de parler, n'ont point
de ces gens dont la conversation est si instructive et si agrable; un
d'entr'eux leur paratrait une invention nouvelle, aussi inconnue que
des cloches dans un clocher turc. Je crois que cela vaudrait presque la
peine d'accorder une pension (quoique les meilleurs projets ne
russissent pas toujours)  une sorte d'auteur missionnaire, juste pour
aller leur enseigner notre usage chrtien des parties du discours.

78. La chimie ne leur dvoile pas ses gaz, la mtaphysique ne leur est
point enseigne dans des cours publics; l point de cabinets de lecture
o s'entassent les romans religieux, les contes moraux et les esquisses
de moeurs contemporaines; l l'on ne voit point d'expositions annuelles
de peintures; elles ne montent point au fate de leurs maisons pour
contempler les astres, et, grce  Dieu, ne s'occupent point de
mathmatiques.

79. Pourquoi est-ce que je dis grce  Dieu, peu vous importe, j'ai mes
raisons pour cela, vous n'en doutez pas, sans doute; mais comme elles
pourraient ne pas flatter tout le monde, je les garderai toute ma vie,
pour les crire plus tard en prose. Je crains d'tre un peu port  la
satire, et cependant je crois que plus on vieillit, plus on est port 
rire plutt qu' gronder, quoique le rire nous laisse peu aprs
doublement srieux.

80. Oh! joie et innocence! Oh lait et eau! heureuses mixtures de jours
plus heureux encore! hlas! dans ces sicles de pch et de carnage,
l'homme abominable n'tanche plus sa soif dans un breuvage aussi pur.
N'importe, je vous aime tous deux, je veux vous chanter tous deux;
allons,  la mmoire du rgne de sucre-candi du vieux Saturne! En
attendant, je bois  votre retour..... un verre d'eau-de-vie.

81. Notre Turc tenait toujours les yeux fixs sur Laura, d'une manire
chrtienne plutt que musulmane, qui semblait dire: Madame, je vous
fais bien de l'honneur, et tant qu'il me plaira de vous regarder
fixement, il vous plaira de ne pas vous loigner. Si l'on pouvait
gagner le coeur d'une femme en la regardant, il et gagn le sien; mais
Laura n'tait pas si facile, elle avait vu le feu trop long-tems et trop
bien pour faiblir devant les regards tout--fait tranges de l'tranger.

82. Le jour tait alors au moment de poindre, c'est le moment auquel je
conseillerais aux dames qui ont dans, ou qui ont pris part 
quelqu'autre exercice, de se prparer  quitter la salle du bal avant
que le soleil soit lev; car ds que les lustres et les bougies
commencent  s'obscurcir devant sa lumire naissante, les dames
paraissent un peu ples.

83. J'ai vu dans mon tems quelques bals et quelques parties de nuit; je
restais jusqu' la fin pour un motif ou pour un autre, et alors je
regardais, j'espre qu'il n'y a pas de crime  cela, pour voir laquelle
de ces dames soutiendrait le mieux le moment critique, et quoique j'en
aie vu quelques milliers de jeunes, d'aimables, qui plaisaient alors,
qui peuvent plaire encore aujourd'hui, je n'en ai vu qu'une dont la
fracheur, aprs les toiles couches, pouvait,  la suite d'un bal,
braver l'influence de l'aube du matin.

84. Le nom de cette autre Aurore, je ne vous le dirai pas, je le
pourrais nanmoins, car elle n'tait rien pour moi, si ce n'est le
chef-d'oeuvre de la cration divine, une femme charmante, dont la vue
seule est dj un plaisir; mais crire des noms propres, cela ne serait
pas bien. Si cependant vous voulez savoir quelle est cette belle
privilgie, vous la reconnatrez au premier bal,  Paris ou  Londres,
 ses joues dont la fracheur clipse toutes les autres.

85. Laura, qui savait bien qu'il ne lui serait pas avantageux
d'affronter l'clat du jour naissant, aprs une sance de sept heures au
milieu d'un bal de trois mille personnes, crut qu'il tait juste et
convenable de tirer sa rvrence. Le comte tait alors  ses cts,
tenant son schall, et ils allaient quitter la salle, quand..... voyez un
peu, ces maudits gondoliers! ils taient alls prcisment o ils
n'auraient pas d.

86. Ils sont en cela  peu prs comme nos cochers, et la cause en est 
peu prs la mme, la foule, les gens qui se pressent d'un ct, ceux qui
se pressent de l'autre; ils font un bruit  ne pas finir avec des
juremens  se briser la mchoire. A Londres, nous avons les messieurs de
Bow-street[540] pour maintenir le bon ordre, ici vous tes toujours 
porte d'une sentinelle que vous pouvez appeler; mais tout cela
n'empche pas une foule de juremens et de vilains mots qu'on ne saurait
ni citer, ni entendre.

[Note 540: Rue o se trouvent les bureaux de la police municipale.]

87. Le comte et Laura trouvrent  la fin leur gondole, et se dirigrent
vers leur habitation au travers des flots silencieux, discutant sur
toutes les danses actuellement passes, les danseurs et les costumes, et
mlant  tout cela un peu de mdisance, quand tout--coup, au moment o
les rameurs s'arrtaient devant les degrs de son palais, Laura,
toujours accompagne de son amant, fut frappe d'tonnement de revoir le
Turc qui y tait arriv avant elle.

88. Monsieur, dit le comte en fronant le sourcil, votre prsence est
ici si inattendue que je me vois forc de vous en demander le motif.
C'est une erreur peut-tre, je l'espre, et pour laisser l de suite les
complimens, je l'espre _dans votre intrt_; vous entendez ce que je
veux vous dire, ou bien _je vous le ferai entendre_.--Monsieur, dit le
Musulman, il n'y a pas du tout d'erreur;

89. Cette dame est ma femme! Les joues de la dame se couvrirent d'une
vive rougeur, et il y avait de quoi! Mais quand une Anglaise se
trouverait mal, les Italiennes ne sont pas si promptes; elles invoquent
un peu leurs patrons, et puis reviennent tout--fait  elles, ou  peu
prs: ce qui sauve de la corne de cerf, des sels, de l'eau jete au
visage, des lacets coups, etc., etc.

90. Elle dit..... que pouvait-elle dire? Quoi? pas un mot; mais le comte
invita poliment l'tranger  entrer, fort apais qu'il tait, parce
qu'il venait ?d'entendre. Peut-tre, dit-il, ferions-nous mieux
d'entrer pour discuter ce sujet: ne nous donnons pas en spectacle en
public, ne faisons pas de scne, pas de bruit; car tout ce qui pourrait
en rsulter de plus clair, c'est que nous nous ferions moquer de nous.

91. Ils entrrent et demandrent du caf; le caf vint: c'est un
breuvage  l'usage des Turcs, aussi bien que des chrtiens, quoiqu'ils
ne le prparent pas absolument de la mme manire. Alors Laura, bien
revenue, ou plus hardie  parler, s'cria: Beppo, quel est votre nom
paen? Dieu me bnisse! votre barbe est d'une longueur effroyable!
Comment avez-vous fait pour vous loigner si long-tems? ne sentez-vous
pas que vous avez eu grand tort?

92. tes-vous vraiment, rellement Turc  prsent? Avez-vous pous
d'autres femmes? Est-il vrai qu'ils se servent de leurs doigts en guise
de fourchette? Bien... voil le plus joli schal... comme je suis en vie,
vous m'en ferez cadeau! On dit que vous ne mangez pas de porc, et
comment avez-vous pu pendant tant d'annes..... Dieu me bnisse! ai-je
jamais... non je n'ai jamais vu un homme si jaune! Comment va votre
foie?

93. Beppo, votre barbe ne vous sied pas, elle sera coupe avant que
vous ne soyez d'un jour plus vieux; pourquoi la portez-vous? Oh!
j'oubliais! dites-moi, je vous prie, ne trouvez-vous pas que le tems est
plus froid-ici? Voyons un peu quel air vous avez. Vous ne bougerez pas
d'ici avec cet trange costume, de peur que quelqu'un ne vous voie et ne
devine toute l'histoire. Comme vos cheveux sont courts! mon Dieu! comme
ils grisonnent!

94. Quelle rponse Beppo fit-il  ce discours? c'est plus que je n'en
sais. Il avait naufrag prs de l'endroit o tait Troie autrefois, et
o il n'y a plus rien aujourd'hui, tait naturellement devenu esclave,
et n'avait pour salaire que des bastonnades, jusqu' ce qu'une bande de
pirates ayant pris terre dans le voisinage, il se joignit  eux,
prospra, et devint un rengat d'assez mauvaise rputation.

95. Mais il devint riche, et avec ses richesses il sentit s'augmenter le
dsir de revoir son pays natal. Il pensa qu'il tait de son devoir de le
faire, et de ne pas tre toujours  voler en pleine mer; puis
quelquefois, comme Robinson Cruso, il sentait l'ennui d'tre seul. En
consquence, il loua un navire venant d'Espagne et frt pour Corfou;
c'tait une belle polaque, monte par douze hommes et charge de tabac.

96. Au risque de sa vie et de ses membres, il s'embarqua avec ses
richesses, et Dieu sait combien il en avait amass! L'entreprise tait
tmraire; il prtendait que la Providence l'avait protg. Pour moi, je
n'en dis rien, de peur que nous ne tombions pas d'accord. Bien, le
navire mit  la voile et fit bonne marche, except trois jours de calme,
aprs qu'ils eurent doubl le cap Bonn.

97. Ils arrivrent dans l'le, il vendit son chargement, se transfra
avec son btail  bord d'un autre navire, et passa pour un vrai marchand
turc, trafiquant de diverses marchandises dont j'ai malheureusement
oubli les noms. Il s'chappa  l'aide de cette ruse, autrement les gens
l'auraient peut-tre tu, et il arriva ainsi  Venise pour rclamer sa
femme, sa religion, sa maison, et son nom de baptme.

98. Sa femme le reut, le patriarche le rebaptisa (il fit, comme de
juste, un cadeau  l'glise), il quitta alors les vtemens qui le
dguisaient, et emprunta pour un jour la culotte du comte. Ses amis
firent d'autant plus de cas de lui, qu'il avait t plus long-tems
absent, et qu'ils virent qu'il avait de quoi leur offrir de joyeux
dners, o il excitait souvent l'hilarit gnrale par des
histoires..... mais je n'en crois pas la moiti.

99. Tout ce qu'il avait souffert durant sa jeunesse, il s'en rcompensa
dans sa vieillesse, par la fortune et le plaisir de parler, quoique
Laura le mt souvent en fureur; j'ai entendu dire que le comte et lui
furent toujours amis. Ma plume est au bas d'une page: puisque cette page
est finie, mon histoire est finie aussi; il et t  dsirer qu'elle
et t termine plus tt; mais quand les histoires sont une fois
commences, elles tirent en longueur, sans que l'on sache trop pourquoi.


FIN DE BEPPO.












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2., by George Gordon Byron

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To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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