The Project Gutenberg EBook of  terre et en l'air..., by Nadar

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Title:  terre et en l'air...
       Mmoires du Gant

Author: Nadar

Release Date: March 6, 2009 [EBook #28258]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK  TERRE ET EN L'AIR... ***




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 TERRE ET EN L'AIR.....


BABINET


MMOIRES DU GANT

par

_Nadar_


_Paris E Dentu_

_Galerie d'Orlans 17 & 15 Palais Royal_




MMOIRES DU GANT




PARIS.--IMP. POUPART-DANYL ET Cie, RUE DU BAC, 30.




[Illustration: LE TRANAGE EN HANOVRE

Tomb  Frehren, prs Rethem (Hanovre), le 19 octobre 1863.--Dure du
tranage: 30  35 minutes.--Trajet parcouru: 7 lieues environ.--Nombre
de chocs: de 10  80, depuis 1 mtre de hauteur jusqu' 40 mtres.]




 TERRE & EN L'AIR...


MMOIRES DU GANT

PAR

NADAR


AVEC UNE INTRODUCTION

PAR M. BABINET

DE L'INSTITUT


DEUXIME DITION


                    Rien que la vrit!...


[Illustration: Emblme de l'diteur.]

  PARIS
  E. DENTU, LIBRAIRE-DITEUR
  PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

  1865
  Tous droits rservs
  1864




INTRODUCTION

                                   _Quique thera carpere possent
                           Credidit esse deos._

          Ils planaient dans les airs, on les prit pour des dieux!


On me demande pour le GANT une _Introduction_ auprs du public. Or,
s'il y a une connaissance dj faite, c'est videmment celle-l.
Aucune exprience arostatique n'a eu un retentissement pareil aux
deux ascensions de M. Nadar, qui, chose remarquable, avait pour but
d'obtenir, au moyen d'un ballon, les sommes ncessaires  la
construction d'une machine d'une tout autre espce, destine non plus
 flotter, mais bien  voyager dans l'atmosphre.

Convaincu par l'exprience comme par le raisonnement qu'il est
impossible de diriger au travers de l'air un immense volume de mme
lgret spcifique que cet lment mobile, M. Nadar s'arrta  l'ide
que, pour se mouvoir dans ce milieu, un corps devait tre bien plus
lourd que l'air, de manire  n'offrir, par son volume, que peu de
rsistance au dplacement et peu de prise au vent contraire. C'est
minemment le cas de l'oiseau.

Mais la difficult consiste alors  trouver un moteur, une machine
qui, prenant son point d'appui dans l'air, ait assez de force d'une
part pour soutenir l'aronaute contre la pesanteur, de l'autre pour le
faire avancer et marcher. La nature nous offre dans le vol des oiseaux
ce double effet obtenu d'une manire admirable. Les oiseaux lourds,
tels que le Condor, l'Aigle, le Cygne, le Dindon aborigne, pourvus
d'ailes d'une dimension moyenne, sont d'excellents voyageurs ariens,
tant pour la hauteur qu'ils atteignent que pour les immenses trajets
qu'ils franchissent. Sans parler de la Grue, la Caille aux courtes
ailes migre chaque automne au travers des mers.

M. Nadar tablit que c'est maintenant une ide tombe dans le domaine
public, savoir qu'avec un mcanisme connu, l'hlice, et un moteur
suffisamment nergique, la vapeur, il est possible  l'homme de
s'lever, de se soutenir et de progresser, et mme, jusqu' un certain
point, de s'avancer en sens contraire d'un courant d'air, c'est--dire
d'un vent modr. D'autres mcanismes et d'autres forces motrices ont
t indiqus et tout aussi peu expriments que l'hlice avec la
vapeur d'eau.

Quelle est donc, dans la question du vol de l'homme, la spcialit de
M. Nadar, qui rpudie toute rclamation d'antriorit pour l'ide
mcanique? La voici:

C'est tout bonnement de mettre en pratique ce qu'il a conu, avec tout
le monde, j'entends avec tous ceux qui rflchissent. On connat cette
anecdote d'un artiste loquent qui expliquait aux Athniens tous les
avantages et toutes les beauts d'un travail pour lequel la ville
avait  choisir un excutant. Aprs qu'il eut bien pror, son
concurrent, moins fort en paroles qu'en actions, se borna 
dire:--Citoyens, ce que mon rival vient de dire, moi je le ferai.--Il
fut prfr.

On a plusieurs fois soutenu cette thse, qu'il y a plus de mrite 
raliser une ide utile qu' l'inventer. Puisque ici l'ide appartient
dj au public, je ne vois pas ce qu'on pourra faire valoir contre le
mrite du vol arien de M. Nadar, s'il parvient  le mettre ou  le
faire en pratique. Il a l'hlice et la vapeur, mais de plus il a la
foi, qui est un moteur encore bien plus puissant.

Une socit pour l'encouragement de la Locomotion arienne a t
forme on peut dire par l'initiative et grce  l'impulsion
irrsistible de M. Nadar.  sa tte est M. Barral, homme de science et
d'action, pour lequel je n'aurai jamais assez d'loges ni le public
assez d'estime. Voyons l'avenir de cette association.

Avouons franchement qu'on veut arriver trop vite. Fresnel disait que
dans les recherches originales on n'arrivait qu'en ttonnant et en
_nonnant_. Aprs que les illusions et les impatiences se seront
dissipes, on ira pas  pas, et on avancera sans perdre pied en
arrire.

Je ferais un tableau amusant de toutes les prtentions favorables ou
dfavorables  la russite du Grand Oeuvre pour lequel se passionne
l'intrpide Nadar, et quand je dis intrpide, j'entends au moral comme
au physique. Il dit obstinment comme Horace: Rien de dsespr.--_Nil
desperandum._--Vouloir, pouvoir!

Or donc un mcanicien de grand mrite me disait srieusement:--J'irai
de Paris  Londres en moins de deux heures, au travers de
l'atmosphre.--Vous n'irez qu' Charenton, tout au plus.

Un autre, qui a fait ses preuves dans l'industrie de la vapeur,
offrait, pour quelques dizaines de mille francs, d'enlever une
locomotive dans les airs comme un aigle enlve dans ses serres un
agneau ou un livre.

Un troisime, trs-incrdule, cdait  regret  la force de
l'vidence.--Eh bien! disait-il, on volera, mais ce ne sera pas pour
longtemps.-- la bonne heure; mais, comme on l'a dit de saint Denis,
qui porta sa tte coupe depuis Paris jusqu' la ville o fut plus
tard son abbaye, il n'y a que le premier pas qui cote.

Tout le monde n'a pas la persvrance passionne de M. Nadar; mais, afin
de rassurer ceux qui pourraient craindre pour la ralisation du vol
humain, je dirai que j'admets des persvrances intermittentes pour les
questions qui ne se laissent jamais oublier. Le gnie des inventeurs
revient forcment aux grands problmes aprs des tentatives
infructueuses, et comme ici le possible est dmontr, l'accomplissement
est certain. C'est une question de temps, mais l'honneur sera au premier
ralisant.

--Que pensez-vous de ces eaux que le reflux emporte? disait un
railleur  un ami qui avait compt sur la pleine mer. Celui-ci
rpondit froidement:--Je pense que cette mer reviendra.

Je me souviens que nous avions fait avec M. de La Landelle un plan
d'essais gradus auquel on se soumettra quand on voudra arriver
srement, sinon brillamment,  la locomotion arienne.

Voici, dans une grande balance (ou tout autre appareil d'quilibre),
un mcanisme de soulvement. Quelle est sa force? et quelles
dimensions faudrait-il lui donner pour porter un poids spcifi
d'avance?

Quelle force motrice (vapeur, gaz, action chimique, lectricit,
poudre  canon) faudrait-il employer pour enlever le mcanisme
lui-mme et le poids qu'on voudrait lui faire soutenir en l'air?

Quelle portion de la force motrice faudrait-il prendre pour que
l'ensemble de ce qui est enlev et port puisse marcher avec une
vitesse donne?

Enfin pendant combien de temps un rservoir donn de force motrice
fournirait-il  la consommation de travail qu'exige la machine
volante?

On me dira:--Cette marche pas  pas serait fastidieuse!--C'est
possible, mais elle serait sre. Voyez dans La Fontaine, la Tortue qui
arrive au but avant le Livre.

Le lecteur, bien mieux que moi, peut donner carrire,  son
imagination pour les consquences sociales de ce vol des hommes. Les
murs seraient insuffisants comme cltures; on ne trouverait de sret
complte que dans des maisons recouvertes d'espces de cages en fer 
barreaux assez serrs. Mais on explorerait sans pril le monde entier,
et on irait aux sources du Nil et  Tombouctou comme on va aujourd'hui
au Mont Blanc, qui a maintenant l'honneur d'tre franais. J'ai vu
avec peine qu'on rvait dj des batailles ariennes; en revanche on a
signal tous les services que rendraient les hommes volants dans les
cas de naufrage, d'incendie ou d'inondation. Un orage de foudre et de
grle menacerait-il la terre, aussitt des hommes volants porteraient
dans les airs des paratonnerres qui feraient taire l'orage comme
Charles l'a fait plusieurs fois avec des cerfs-volants lectriques.

Et mme quand on admettrait que la locomotion arienne serait mise en
usage pour la guerre, la civilisation y gagnerait encore, d'aprs ce
principe que plus les engins destructeurs sont savants et
perfectionns, plus on est assur que la supriorit n'appartiendra
jamais  une nation barbare et ignorante. Il est pass le temps o
avec _le sabre et le cheval_ on conqurait le monde. Depuis les
progrs des sciences appliques, la puissance matrielle appartient 
la puissance intellectuelle.

En lisant les _Mmoires du Gant_, on se rappelle ces belles paroles
de l'antiquit:--C'est un spectacle digne des Dieux et des hommes que
celui d'un homme courageux aux prises avec la mauvaise fortune.

Il est bien tabli que M. Nadar demande aux exhibitions des arostats
flottants l'argent ncessaire pour construire de vraies machines
volantes avec des mouvements oprs suivant la volont du voyageur
arien. En supposant mme que le rsultat qu'il espre ne finisse pas
par rpondre  son infatigable persvrance, il lui restera dans
l'histoire du vol humain le mrite, j'ose dire la gloire, d'avoir t
celui par qui la Providence de Bossuet a dit  la socit:--Marche!

                                             BABINET,
                                          de l'Institut.




QUELQUES LIGNES D'ORAISONS FUNBRES

EN MANIRE DE

PRFACE


Aujourd'hui dimanche 3 avril 1864, vers les quatre heures, nous nous
sommes rencontrs une trentaine dans une misrable maison de la rue de
Lourcine.

Nous avons t de l, sous une petite pluie continue, enterrer au
nouveau cimetire d'Ivry le doyen des aronautes franais,
Jean-Baptiste Dupuis-Delcourt, n le 25 mars 1802.


Dupuis-Delcourt avait autrefois occup de lui le monde littraire et
le monde scientifique. Mais les quelques succs qu'il avait obtenus
comme auteur dramatique n'avaient jamais pu le dtourner de sa passion
dominante: l'Arostation.

Il avait connu J. Montgolfier et aussi le physicien Charles qui
imagina le premier de gonfler les ballons au gaz hydrogne.

Il avait assist  l'exprience de ce malheureux Deghen, l'homme
volant, pauvre horloger venu exprs de Vienne en Autriche,--qui manqua
si piteusement en sance publique  sa promesse de s'envoler de
l'cole Militaire sur le Trocadero,--fut en consquence houspill et
battu,--et qui la veille,  la rptition, s'tait parfaitement
envol, m'a-t'on assur, du Trocadero jusqu' l'cole Militaire.

Il avait vu mettre en lambeaux par la populace au Champ-de-Mars le
ballon o le colonel de Lennox avait engag ses derniers cent mille
francs: les morceaux de taffetas de six aunes s'en vendaient deux sous
jusque sur la place de la Concorde.

Il avait serr la main de Jacques Garnerin, de Robertson, du docteur
Le Berrier.

Il avait presque relev le cadavre de l'imprudente Mme Blanchard,
tombe rue de Provence de son ballon incendi.

Il avait fait lui-mme nombre d'ascensions,--l'une sous cinq ballons 
la fois, ce qu'il appelait la _Flottille Arostatique_.

Le duc d'Aumont l'avait prsent au roi Louis XVIII qui lui avait
adress un trs-beau compliment en lui faisant cadeau d'un non moins
beau diamant mont en pingle,--et Louis-Philippe n'et jamais voulu
entendre parler d'un autre arostier que Dupuis-Delcourt.

Tout le monde l'aimait, ce savant aimable et bon, jusqu' l'Acadmie
elle-mme qui, en cinq occasions, nommait des commissions pour
l'examen des communications scientifiques qu'il lui envoyait avec un
zle infatigable.

Il avait collabor avec le grand Arago  l'_lectro-subtracteur_, un
instrument qui, quand on le voudra, nous dlivrera de la grle en
l'empchant, non pas de tomber, mais simplement de se former.

lve de Dumas, il avait profess pendant cinq ans la chimie 
l'Athne royal; il avait confr maintes fois au _Cercle agricole_, 
celui des _Chemins de fer_.

Dans l'Orangerie du Luxembourg, il avait, avant bien d'autres, fait
des dmonstrations publiques de l'hlice arienne, et son auditeur le
plus assidu s'appelait Geoffroy Saint-Hilaire.

Il avait fond la _Socit arostatique et mtorologique de France_,
dont il tait l'me et qui, par reconnaissance, l'avait acclam son
secrtaire perptuel.

Mme aprs l'anathme de Marey-Monge contre les enveloppes d'arostat
mtalliques, il avait achev de se ruiner en construisant un ballon de
cuivre. Le ballon achev, il lui manquait les quelques derniers cents
francs pour les accessoires et il porta lui-mme de dsespoir le
premier coup  son oeuvre, si coteuse en peine et en argent.--Les
chaudronniers dpeceurs lui rendirent 350 francs pour son grand espoir
bris!

Il avait publi vingt volumes ou brochures,--entre autres le _Manuel
de l'Arostier_, un des meilleurs livres de l'utile collection Roret.

Il laisse encore, presque termin, un important ouvrage, le--_Trait
complet, historique et pratique des arostats_.

--_Ce sera probablement_,--crivait-il, hlas!--_la grande affaire de
ma vie!_

Il avait fond un journal de Navigation Arienne, et plein de foi
fervente dans l'avenir de cette Science, il avait de sa chtive
bourse,  force de privations, collectionn le plus curieux, le plus
instructif, le seul Muse Arostatique qui existe dans le monde
entier.

Ce Muse se compose d'environ quinze cents numros, comprenant et
renfermant toute l'histoire des quatre-vingts ans de l'arostation,
depuis les modles en plan et en excution, les livres, pamphlets,
relations,--les gravures noires et colories, dessins, portraits,
caricatures,--les mdailles, clichs, fixs, toiles, jeux,--les
nacelles, grappins, soupapes et dbris historiques,--jusqu' 300
programmes et affiches d'expriences diverses en tous pays,
collectionns et classs,--sans parler des pices rares ou uniques:
autographes, lettres, procs-verbaux, dossiers divers, etc., etc.,
etc.


Cette collection, c'tait sa joie, son orgueil, sa vie.

Mais avec quel empressement et quelle inpuisable bienveillance, il
ouvrait  tout venant cette collection prcieuse, si religieusement
entretenue. Pour ajouter encore  cette bibliothque spciale si
complte, il fouillait les archives de son excellente mmoire, et 
tout visiteur partageant sa foi, il disait, toujours serviable et de
bon accueil, tout ce qu'il avait appris par lui-mme et par les
autres. Car il n'tait pas de ceux qui mettent sous le boisseau la
lumire.

On aime surtout ceux-l qui vous ont le plus cot: Dupuis-Delcourt
avait trop fait pour la Navigation Arienne, il avait toujours eu pour
elle une passion trop absorbante, trop exclusive pour avoir jamais
rien rserv par devers lui vis--vis d'elle.


Donc, cet homme doux et brave, modeste, bienveillant, laborieux,
honnte, dsintress, aprs avoir donn  la plus grande des ides
humaines sa vie tout entire passe avec rsignation et confiance dans
la plus extrme pauvret,--cet homme de bien s'teignit hier, laissant
cette collection pour tout avoir et toute hoirie  la vieille compagne
des trente dernires annes de sa vie.

Et comme la pauvre femme, avec la foi que l'honnte femme a toujours
dans son mari, l'avait suivi partout, selon l'vangile et par del le
Code,--jusques dans les nuages,--comme elle lui garde le respect
ternel, si Dupuis-Delcourt s'est, comme on dit, _senti mourir_, il a pu
entrevoir dans les affres de son agonie, sa veuve mourant de faim, comme
le chien du tombeau,  ct de la--COLLECTION DUPUIS-DELCOURT--pieusement
garde dans son intgrit....


Deux dtails, pour finir:

Cet hiver, Dupuis-Delcourt s'occupait surtout de vrifier les
expriences du fameux Quinquet  l'effet de remplacer le gaz des
arostats par la vapeur maintenue  l'tat vsiculaire. Mais ses
recherches taient difficiles: il manquait de feu, mme pour se
chauffer, et comme il n'en disait rien  personne, ce n'est qu' la
fin de l'hiver et par hasard, qu'un brave charpentier, son
coreligionnaire en Navigation Arienne, lui expdia tardivement une
petite provision.


C'est dans la nuit du 2 que l'apoplexie surprit Dupuis-Delcourt. Il
connaissait cet ennemi, l'ayant dj vaincu deux fois, et il appelait
la saigne. On courut chez un mdecin voisin: il tait trois heures du
matin. Le mdecin, dans ce quartier de pauvres gens, s'informe,
parlemente, finit par dclarer _qu'il ne se soucie pas de se dranger
la nuit_, et rentre le nez sous la couverture.--A-t-il pu se
rendormir?

Je sais son nom.--Mais  quoi bon?...


De tout ceci, la morale:

Tout a t compt  l'homme et bien juste. Tout ce dont il jouit, il
faut qu'il l'achte,--et le paie--suivant un inexorable tarif, puisque
la vie elle-mme ne lui a t donne qu'un seul jour.

Chacune des conqutes humaines se solde rigoureusement donc par les
sueurs, les larmes, le sang. Plus ces conqutes sont grandes, plus
coteux et douloureux est le paiement.


Il est des hommes qu'un instinct irrsistible, fatal, pousse en avant
des autres sur les routes nouvelles.--Sous les pieds de ceux-l, qui
aplanissent le chemin, les ronces qui dchirent, les cailloux
coupants, les serpents venimeux...

--et pendant ce temps-l, ceux qui marchent derrire et profitent de
la voie faite, ricanent et jettent des pierres  ces gnreux
imbciles.

Car, aprs le mal qu'ils vous ont fait, le tort que les hommes vous
pardonnent le moins est celui que vous vous faites  vous-mme.


Dupuis-Delcourt tait du petit, tout petit nombre de ceux qui aiment
mieux recevoir les pierres que les jeter.

Le voil mort, partant quitte--peut-tre!

Qu'un autre vienne prendre cette place d'avant-garde, s'il a le
courage, la foi, le dvouement et surtout l'obstine rsignation.


Et combien cher nous a dj cot cette immense conqute du domaine de
l'air,--sans parler de ce qu'elle nous doit coter encore!--Ne
semble-t-il pas qu'une Divinit jalouse et implacable repousse contre
terre et crase chacun des assaillants de l'escalade sublime,--jusqu'au
jour o se prsentera celui qui a t dsign pour vaincre?


Mais que me veulent ces images de potes piques, cette nuit o
j'cris,--en ce moment o la pauvre vieille veuve--dans la petite
chambre qu'elle trouvera maintenant si grande;--pleure et appelle son
brave et vieux compagnon--qui ne reviendra plus.....

       *       *       *       *       *

Saluons l'autre maintenant!

 celui-ci la Mort ne fit pas crdit aussi long. Mais peu importe: ses
vingt-huit annes furent bien remplies et sa fin glorieuse.

Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans nos figures
historiques une autre plus intressante et plus attractive.


Il tait n d'une honnte famille bourgeoise,  Metz, le 30 mars 1757.
On l'avait fait, au sortir du collge, lve en chirurgie; mais son
me trop sensible dfaillait aux oprations.--Il se dtourne bientt
et se donne  l'tude de la chimie pharmaceutique.

Un coup de tte,--il tait vif,--le pousse vers Paris.

Jean-Franois Piltre de Rozier peut alors se livrer tout entier aux
sciences naturelles et mathmatiques. Tout en s'instruisant, il suffit
honorablement  ses besoins par son travail sans l'aide de la famille,
et sans que le plaisir qu'il aime y perde rien.

Savant dj  un ge o on est  peine instruit, spirituel, gnreux,
plein d'ardeur, d'une humeur gaie et toujours gale, ayant tous les
avantages, mme celui d'un visage agrable, il sait plaire  tous, et
mieux encore de tous se faire aimer.

 vingt-deux ans  peine, il s'improvise professeur de physique. Son
enseignement est clair, facile, sa parole enjoue, pittoresque. Les
femmes lui font son auditoire.

C'tait le temps o une Charge, comme on disait, tait indispensable 
la considration.--Pour qu'il soit dit que rien n'aura manqu  ce
jeune prdestin, le voici pourvu d'une charge auprs d'une princesse
du sang.--Puis la Socit d'mulation de Rheims l'appelle comme
professeur de chimie; puis il se retrouve intendant des Cabinets de
physique, chimie et histoire naturelle de Monsieur (plus tard Louis
XVIII).

Il poursuit cependant ses travaux particuliers et publie plusieurs
Mmoires sur les teintures, le phosphore, l'lectricit, les gaz
mphytiques. Il fonde le premier Muse particulier, o toutes les
sciences doivent tre vulgarises par la parole de savants
professeurs.

Emport par l'exaltation de la fivre scientifique, tantt il allume 
ses lvres le filet de gaz inflammable dont il s'est empli la bouche
et il se brle les deux joues. Tantt il sollicite avec instances du
lieutenant gnral de police les occasions d'exprimenter, au pril de
sa vie, ses procds antimphytiques; il accuse le sort qui retarde
ces prilleux dfis, o il lui est enfin donn de risquer ses jours
et d'altrer sa sant au fond de cloaques impurs.


Ses succs ne lui ont pas fait oublier les devoirs que la mort de son
pre lui a lgus. Il soutient et pensionne ses deux soeurs, et il
n'est pas de chef de famille plus grave, plus plein de sollicitude que
ce jeune homme, si entran pourtant et distrait par un monde facile
et lgant dont il est aim et qu'il aime.

Modeste vis--vis des autres et plein d'amnit, il doit pourtant
s'estimer lui-mme et haut, parce qu'il sait ce qu'il vaut en
gnrosit, en dvouement.

Il aime la gloire peut-tre, mais il ignore ce que c'est que l'envie.

Il semblait, dit un biographe, acqurir un ami dans tout auteur d'une
utile invention.

Ce n'tait pas assez pour lui de le vanter, de dployer avec pompe le
prix de son travail,--dit encore un professeur au Muse, M.
Lenoir,--il entrait avec lui dans la carrire, non comme un
antagoniste, mais comme un ami qui craint que son ami ne tire pas un
assez grand parti de son invention, et il consentait  devenir
l'instrument passif de la clbrit d'autrui.


Ce fut au mois de juin 1783 que la nouvelle de la dcouverte des
frres Mongolfier vint transporter d'enthousiasme Piltre de Rozier.
Il offrit aussitt, dans le _Journal de Paris_, de s'enlever le
premier avec la nouvelle machine arostatique.

Le roi ne voulait point consentir; on proposait de prendre dans les
prisons un condamn  mort pour tenter l'exprience. Piltre de Rozier
accourt, il supplie que _cet honneur ne soit point laiss  un vil
criminel....._

Il obtient enfin l'autorisation, et,--le premier des hommes,--il
s'enlve, le 21 octobre, du chteau de la Muette,  ballon perdu.


Il ne faut pas perdre de vue que cette premire ascension libre, dans
un engin nouveau, avec un matriel non encore tudi, devait tre tout
autre chose que ces ascensions d'aujourd'hui qui ne sont plus qu'un
jeu pour nous.--Une dame inconnue avait tir M. de Rozier  part,
avant l'exprience, et lui avait remis un paquet qui ne devait tre
ouvert qu'une fois la Montgolfire partie: ce paquet contenait deux
pistolets chargs.


Les ascensions de Piltre de Rozier se succdent.--Il faut lire le
rcit, d'une si touchante simplicit, de son second voyage
arostatique, excut en compagnie du marquis d'Arlandes.

Cependant de Rozier donne, dans son Muse, une fte en l'honneur de M.
de Montgolfier; il prsente  la brillante assemble le buste
qu'Houdon a cisel, et que couronne la princesse de Bourbon.--Dans le
feu d'artifice qui termine la fte, Piltre de Rozier n'oublie
personne et l'initiale du physicien Charles s'enlace  celle des
Montgolfier.

Bientt l'an des Montgolfier l'appelle  Lyon pour l'aider  la
construction de l'immense ballon le _Flesselles_. De Rozier accourt.
On le voit partout courir, donner des ordres, travailler lui-mme
avec une ardeur infatigable, voler d'estrade en estrade avec le
sang-froid du plus intrpide marin... Il oubliait de dormir et de
manger.

Pour aider ceux qu'il aime et cette arostation qui l'enflamme, il a
laiss derrire lui ses propres intrts qui souffrent, son Muse,
dont les auditeurs se plaignent vivement. Il devra mme au retour
offrir de rembourser quelques mcontents.


Les Anglais, qui avaient d'abord affect la plus profonde indiffrence
pour la dcouverte des Montgolfier, semblaient commencer  lui rendre
justice. On faisait quelques tentatives ariennes en Angleterre, et on
en vint jusqu' parler de franchir le dtroit avant nous.

La priorit de cette expdition devenait une question nationale.

De Rozier avait le premier publi ce projet. Il sollicite aussitt du
gouvernement la somme ncessaire pour construire un nouvel arostat et
tenter la traverse. On lui accorde quarante mille livres, et on lui
dsigne Boulogne comme point de dpart.

Une Montgolfire et un ballon  gaz sont prpars  Paris. Ce systme
mixte, qui devait, selon de Rozier, faciliter l'ascension et la
descente, a t justement blm:--_c'tait mettre le feu  ct de la
poudre_, disait Charles. Le comte Zambeccari l'employa plusieurs fois
pourtant avec succs--jusqu'au jour o il lui cota la vie.

De nouveau, Piltre de Rozier quitte son Muse et arrive, le 4 janvier
1785, au lieu du dpart. L, il apprend que Blanchard, qui veut le
devancer, attend dj, de l'autre ct du dtroit, le vent
favorable..... De nouveaux ordres de la Cour pressent de Rozier; des
faveurs considrables lui sont promises, s'il excute le premier la
traverse.

Mais les vents, qui lui sont contraires, apportent, le 7 janvier, 
trois heures aprs midi, sur les ctes de France, son heureux rival...

Piltre de Rozier va au-devant de Blanchard, l'embrasse, le conduit 
Paris, le prsente lui-mme  la Cour, et veut l'inscrire, de sa main,
au nombre des fondateurs de son Muse.


L'honneur de la premire traverse du dtroit lui ayant t enlev, il
ne prsumait pas devoir poursuivre une seconde exprience dsormais
insignifiante et dnue de tout autre intrt que celui d'une inutile
curiosit. Il ne s'agissait de rien moins encore que de triompher
d'obstacles dtermins, l o un coup de vent rendait tout effort et
toute lutte inutiles.

Mais la Cour en a dcid autrement: on apprcie qu'il y a plus de
difficults,--et en effet,-- traverser de France en Angleterre qu'il
n'y en avait  venir de Douvres en France. Le contrleur gnral des
finances, M. de Calonne, mande Piltre de Rozier, lui adresse des
reproches aussi svres que peu mrits et lui redemande le surplus
de la somme avance, les frais du ballon pays.

Le malheureux Piltre, certain du succs, avait dj consacr ce
bnfice  enrichir le cabinet exprimental de son Muse.....


Il devra donc partir et tenter cette expdition vaine,--dans les plus
dplorables conditions.

En effet, alternativement gonfls et dgonfls, mal retraits dans une
enceinte prs du rempart o les rats les rongent quand ils ne sont pas
exposs aux intempries de l'atmosphre, les deux arostats sont dj
dtriors.

Piltre de Rozier arrive pour la troisime fois  Boulogne et fixe le
jour de son dpart; mais, comme par un avis providentiel, les temptes
retardent obstinment ce jour. Plusieurs semaines de suite, des petits
ballons d'essai sont lancs; le vent les ramne sur la cte de France.

Pendant toutes ces attentes, mal suppl  son Muse dont il est la
vie, Piltre de Rozier s'inquite, se tourmente.--Au milieu de ces
impatiences et de ces chagrins, et pour qu'un incident romanesque
vienne donner un dernier et dramatique intrt  cette hrode, il
rencontre, il aime une jeune Anglaise pensionnaire dans un couvent de
Boulogne; sa demande est agre par les parents de la jeune fille.

--Mais l'ascension avant tout!


Des rparations aux ballons sont devenues tout  fait indispensables:
question de vie ou de mort!... Piltre de Rozier crit timidement pour
demander un supplment d'allocation ncessaire.--On le lui refuse.


Les 13 et 14 juin, l'_Aro-Montgolfire_ reste gonfle, guettant
l'heure propice. On a restaur tant bien que mal, comme on a pu, ses
enveloppes dessches, presque brles par les efforts infructueux et
trop rpts.--Le 15,  quatre heures du matin, un petit ballon
d'essai vient encore retomber  son point de dpart.

 sept heures enfin, Piltre de Rozier apparat dans la galerie
(nacelle) accompagn du frre an Romain, l'un des constructeurs de
l'arostat.

Le marquis de la Maison-Fort jette un rouleau de 200 louis dans la
nacelle et prtend monter. Piltre l'carte doucement, mais avec
fermet:

--L'exprience est trop peu sre, dit-il, pour qu'il veuille exposer
l la vie _d'un autre_...


Enfin, dit un rcit du temps, l'_Aro-Montgolfire_ s'lve
lentement, imposante; deux coups de canon retentissent, les aronautes
saluent, une foule considrable leur rpond par des cris de joie. Ils
s'avancent; bientt ils se trouvent sur la mer. Chacun, les yeux sur
le fragile arostat, l'observe avec crainte. Ils taient environ 
cinq quarts de lieue en avant, au-dessus du dtroit,  sept cents
pieds  peu prs de hauteur, lorsqu'un vent d'ouest les ramne sur
terre; dj depuis vingt-sept minutes ils taient dans les airs.

 ce moment, on crut s'apercevoir de quelques mouvements d'alarme de
la part des voyageurs.--On croit voir qu'ils abaissent prcipitamment
le rchaud... Tout  coup, une flamme violette parat au haut de
l'arostat: l'enveloppe du globe se replie sur la Montgolfire--et les
malheureux voyageurs, prcipits des nues, tombent sur la terre,
presque en face la tour de Croy,  cinq quarts de lieue de Boulogne et
 trois cents pas des bords de la mer.


L'infortun de Rozier fut trouv dans la galerie le corps fracass,
les os briss de toutes parts. Son compagnon respirait encore, mais il
ne put profrer un seul mot et quelques minutes aprs il expira.


Telle fut la fin du premier des aronautes et du plus courageux des
hommes, dit en terminant l'historien contemporain. Il fut victime de
l'honneur et du zle. Sa douceur, son amabilit, sa modestie le feront
regretter de ceux qui l'ont connu. Il mritera peut-tre les regrets
de la postrit, et laisse aprs lui deux soeurs et une mre qui le
pleurent.

Celle qui l'aima ne put supporter la nouvelle de sa mort. Des
convulsions horribles la saisirent; elle expira, a-t-on dit, chez ses
parents, huit jours aprs la terrible catastrophe.

Bon fils, frre tendre, ami loyal, Piltre de Rozier avait un courage
hroque et une me aimante. Il est mort  vingt-huit ans et
demi.--Un monument lev au lieu o ils tombrent,  Wimille, sur le
bord de la route entre Boulogne et Calais, rappelle sa mort et celle
de son compagnon Romain.


J'ai fini cette hroque et brve histoire.


Maintenant parcourez les feuilles du temps, ouvrez les mmoires,
correspondances et pamphlets:--toutes les injures du monde--homme
_ignorant_, _forfant_, _poltron_, _vaniteux_, _cupide_, _intrigant_,
_menteur_,--_voleur_ mme,--il n'en est pas une qui ne soit crache 
la face de ce galant homme, studieux, dsintress, modeste, bon,
brave, gnreux, qui vcut pour tre utile aux autres et mourut par
honneur.

       *       *       *       *       *

La question de la Navigation Arienne est la plus grande Question des
sicles.

Il est incontestable que par elle doit tre ralise la plus utile et
la plus gnreuse des volutions humaines.


Je crois que cette Question est aujourd'hui et enfin pose dans ses
vritables termes.


L'observation des phnomnes naturels affirme que la Locomotion
Arienne ne sera que par les appareils _spcifiquement plus lourds que
l'air_,-- l'imitation de l'oiseau, qui n'est pas un arostat, mais
une admirable machine,-- l'imitation de tous les tres qui s'lvent,
se maintiennent et se dirigent dans l'air, en tant plus lourds que
l'air.

L'examen historique depuis quatre-vingts ans des vains efforts de
l'Arostation prtendue dirigeable confirmerait encore, au besoin,
cette vrit:--que le mot du problme ne doit plus tre demand 
l'arostatique, mais  la statique,  la dynamique,  la mcanique;

--que, pour commander  l'air, il faut enfin se dcider  tre, non
plus faible, mais plus fort que l'air.


Ainsi, en tous ordres de choses, faut-il tre le plus fort pour ne pas
tre battu.


Vient ensuite la grave question de la possibilit technique.

Ma Foi personnelle en cette possibilit ne prouverait rien, si cette
foi n'tait pas partage, affirme, proclame dj par quelques-uns
des plus illustres et des plus courageux savants de ce temps-ci.

Je n'ignore pas combien je suis peu de chose devant cette immense
Question et  quel point ma parole manque ici d'autorit.

Mais comme je sais aussi ce que je puis valoir quand _je crois_ et
quand _je veux_,--comme je sais encore que jamais Vrit plus utile
n'a t attendue par le Monde qu'elle doit transformer,--je me suis
donn, comme je sais me donner, me et corps,  cette Vrit,--
dfaut d'un autre plus digne, puisqu'il ne s'en prsentait pas.

Arrt ds le dbut de mon entreprise par une catastrophe bien moins
douloureuse que les chagrins de toute nature qui l'ont prcde et
surtout suivie, je vais enfin aujourd'hui, j'espre, reprendre mon
oeuvre et la poursuivre.

J'ai jug qu' ce moment,  la veille d'vnements nouveaux, il tait
bon de prendre quelques nuits  mon sommeil pour dire d'o je suis
parti, par o j'ai pass, o j'allais.

Que j'arrive ou que j'aie seulement servi  marquer une tape de plus
sur la route, je veux qu'un tre au moins,--mon enfant,--sache ce que
j'ai voulu faire et ce que j'ai fait.


Un dernier mot:

--Inhabile  ne pas parler net et trop peu soucieux en gnral des
mnagements du discours, j'ai pourtant crit sur la premire page de
ce livre: _Rien que la vrit!_--Pas plus!

Bien que les chaudes sympathies que j'ai trouves de tant de cts
n'aient pas compltement touff quelques basses et venimeuses
haines,--par indiffrence, par piti, par dgot, il est des gens que
j'ai tch d'oublier, d'autres que j'ai voulu mnager.

Mais je sais aussi que, pour ces gens-l, dmentir cote peu,
calomnier moins encore.

J'attendrai donc, l'oreille au guet,--et pour peu qu'on le veuille, je
dirai alors--_toute la vrit_.

Je suis prt.

Jusque-l, ceux qui me connaissent, et ils sont nombreux, attesteront
que pas un mot de ce livre ne saurait tre autre chose que
l'expression de la vrit la plus stricte.


J'ai quarante-quatre ans, et--ici je parle bien haut:--je dfie qu'un
homme au monde puisse dire que j'aie une fois menti.

                                             NADAR.




MMOIRES DU GANT




I


Trois memento. -- Les _Galeries de Bois_. -- _Un Grand Homme de
province  Paris._ -- Les locataires taliers. -- Les chaufferettes.
-- Un plancher en boue. -- Jusqu'au dernier moment! -- L'anne 1817.
-- _Les Misrables._ -- Le Voltaire Touquet. -- Les tabatires  la
Charte. -- Les petits garons. -- Chateaubriand _par un T_. -- L'cole
de marine d'Angoulme. -- L'illustre Racet. -- Mose flatt par les
Mastodontes. -- _L'infme_ Grgoire. -- _Une chose qui fumait..._ --
_Une distribution gratuite aux Champs-lyses._ -- Le bonhomme Boilly.
-- La manne prfectorale. -- Les grillons sous l'herbe. -- Un premier
plan en repoussoir. -- Changement de dcor. -- Conservation de la
race. -- _Ah!!!..._ -- Le Ballon de la Fte du Roi. -- Rentrons chez
nous! -- Date de naissance du Gant. -- Le crpuscule du sommeil. --
Le pre Hugand et sa tabatire. -- Direction des ballons! -- M.
Carmien, n  Luze. -- Les dtenus de Clichy. -- La pension Augerou.
-- Le sieur Ptin. -- Saint Paul sur la route de Damas! -- _Pigeon
vole!_ -- PLUS LOURD QUE L'AIR!!!


Il est trois pages--deux  la plume, une au crayon--qui me rappellent
singulirement les souvenirs de mon extrme enfance.


L'une est cette merveilleuse description du Palais-Royal et des
Galeries de Bois,--la Galerie d'Orlans, au Palais-Royal
d'aujourd'hui--que Balzac a daguerrotyps dans son _Grand homme de
province  Paris_.--Il faut avoir vu, pour y croire, ce lieu sans nom
dont rien ne saurait donner une ide aujourd'hui, et quand on l'a vu,
ft-ce  l'ge o l'on bgayait  peine, on ne l'a plus jamais
oubli.--Mal garanties du ct du jardin par des treillages toujours
souills par les promeneurs, s'tendaient parallles deux galeries
formes d'choppes ou de huttes entirement ouvertes et constituant
une triple range de boutiques, loues mille cus chacune  des
modistes, libraires (le clbre Ladvocat s'y trouvait), tailleurs,
marchandes de bouquets, parfumeuses, montreurs de curiosits, vendeurs
d'images rotiques. Vu le danger du feu dont ils faisaient eux-mmes
la police, il n'tait permis aux locataires taliers de se servir que
de chaufferettes.

Sur la boue monstrueuse et grasse qui servait de plancher, dans la
chaude vapeur des armes les plus contrasts, irrsistiblement attire
par la lumire du soir qui commence le jour pour les phalnes,
circulait, comme ivre, une foule si compacte qu'on y marchait au pas
comme  la procession ou au bal masqu; foule bariole d'trangers, de
militaires, de bourgeois, de joueurs, fendue et coupe en tous sens,
comme sous les navires le flot, par d'tranges cratures
outrageusement dcolletes, coiffes de plumes d'une hauteur
insolente, ruisselantes de strass, les unes en Espagnoles, les autres
en Cauchoises, et croisant leurs appels avec les invitations aux
passants lances par chacune des demoiselles de boutiques, au milieu
d'un brouhaha sans trve ni fin.

C'tait le rendez-vous de Paris, c'est--dire du Monde. Au milieu des
vtements d'hommes, gnralement sombres sauf les uniformes, les
chairs pantelantes tincelaient. Des gens  figures patibulaires s'y
coudoyaient du plein droit de cit avec les hommes les plus
marquants.--C'est l que Paris entier est venu, jusqu'au dernier
moment, respirer cette infme posie, taler ce cynisme public qu'on
ne retrouverait plus ni au bal masqu ni ailleurs; jusqu'au dernier
moment, Paris s'est promen mme sur le plancher provisoire dress par
l'architecte au-dessus des caves qu'il btissait,--et un regret
immense, unanime a accompagn la chute de cet incroyable et ignoble
pandmonium.


L'autre page, dont je ne puis cependant retrouver que comme un cho
dans mes lointains, puisque la date ne m'est point contemporaine, mais
que je reconnais comme si je l'avais vue, c'est le kalidoscope
panoramique intitul _l'Anne_ 1817, dans le premier volume des
_Misrables_:--une page fantastique et pourtant d'une sincrit
flagrante, o vous voyez passer tour  tour devant vos yeux le
Voltaire Touquet,--les tabatires  la Charte,--les petits garons
engloutis sous les casquettes de cuir  oreillons,--le radeau de la
Mduse,--_Ourika_,--l'loquence de M. Bellart,--_Claire
d'Albe_,--l'cole de marine d'Angoulme,--le caf Lemblin et le caf
Valois,--M. Chateaubriand par un _t_,--le clbre Piet et l'illustre
Bacot, et aussi M. Charles Loyson,--les dvotions du prfet de police
Delaveau,--Cuvier faisant flatter Mose par les Mastodontes,--les
querelles de Rcamier et de Dupuytren sur la divinit de
Jsus-Christ,--et M. Franois de Neufchteau plaidant pour la
_Parmentire_ et non _pomme de terre_,--et l'_infme_ Grgoire,--et le
dbut d'un prtre inconnu, Flicit Robert, qui devait s'appeler plus
tard Lamennais,--et enfin:

.....une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit
d'un chien qui nage, allait et venait sous les fentres des Tuileries,
du Pont-Royal au pont Louis XV; c'tait une mcanique bonne  pas
grand'chose, une espce de joujou, une rverie d'inventeur
songe-creux, une utopie: un bateau  vapeur. Les Parisiens regardaient
cette inutilit avec indiffrence...

--ne s'en souciant pas plus qu'un poisson d'une pomme ou M. le gnral
Morin d'un hlicoptre.


Mon dernier _memento_, c'est une grande lithographie de ce doux et
sympathique faiseur de bonshommes, bonhomme lui-mme, appel
Boilly:--_Une distribution gratuite de vivres_  l'occasion de la Fte
du Roi, dans l'endroit des Champs-lyses qu'on appelait alors le
carr Marigny, et que couvre aujourd'hui le Palais de l'Industrie.

Du haut des estrades surleves hors de la porte de la main, les
distributeurs, flanqus  droite et  gauche de l'ternel gendarme,
lanaient,  toute vole sur la foule les pains et les saucissons.

Le populaire se bousculait sous cette manne prfectorale avec force
coups de coudes, horions, renfoncements, et des cris  faire vanouir
des lphants:--tapage qui dominait mme l'immense susurrement de la
foule, la voix aigre des crcelles, le bourdonnement des mirlitons,
les retentissants appels des marchands de macarons et des tirs 
l'arbalte,--et les sonnettes des marchands de coco, plus perantes et
plus infatigables qu'un millier de grillons sous l'herbe.

En fermant les yeux, j'entrevois encore dans cet extrme horizon de ma
mmoire--confusment, mais certainement--les porteurs des halles aux
chapeaux  larges bords, se dtachant de toute leur haute taille
au-dessus de la houle vivante. Je vois, au-dessus encore de ceux-ci,
des filets tendus au bout de quelques btons pleins de prvoyance,
guettant et happant, dans leur vol intercept, les comestibles.

Une senteur gnrale de friture porte par les nuages de poussire o
baigne le tableau, semble l'accord continu qui soutient et accompagne
la mlodie.

Dans l'espce d'horreur que j'eus toujours pour l'odeur du vin, je
dtourne mes yeux du ct droit o se fait la distribution, plus
vilaine encore, des liquides, et revenant par un dernier coup d'oeil 
mon groupe mouvement, je reconnais au premier plan,--en une
opposition pleine de calme et en repoussoir, selon le rite de toute
composition rationnelle,--une famille d'honntes bourgeois: le pre,
un pre  canne de rotin pomme de buis, en lvite cannelle, culotte
jaune et bas mouchets;--la femme, en charpe jaune et en robe courte
_ la Girafe_--et l'enfant--(peut-tre moi!)--dont deux boutons
retiennent le pantalon  la nuque,--tandis qu'un chien poncif, vu de
dos, au poil effar, aboie  cette cure qui l'agite et dont il n'est
pas.

Je crois que c'est 1830 qui supprima ces distributions en plein vent.
Je ne me refuse pas  reconnatre--un peu toujours en attendant mieux
que le Droit  l'Assistance--que les bons de pain  domicile sont
prfrables.


Mon papa et ma maman avaient fort bien apprci que, pour un enfant de
huit ou neuf ans que j'tais alors,--1828 ou 1829,--ce spectacle
bruyant et vari dans son uniformit annuelle tait plein de
curiosit. La preuve en est qu' cette heure je me rappelle encore
certains infinis dtails, comme si j'avais encore l'trange cohue sous
les yeux.


Mais on se lasse de tout, ou bien vient l'heure o les distributions
cessent.--Ici il y a changement de dcor: j'entends une grande
clameur, comme pour indiquer un nouvel acte, et je nous vois un peu
plus loin, nous frayant un chemin, moi tir par le bras, car mes
petites jambes--d'alors!--taient un peu en retard, sous les grands
arbres,  travers les mille et une boutiques en plein air. Des rafales
de vent soulevaient des flots de poussire, quelques talages
ambulants taient renverss: la foule courait comme si un gros orage
tait imminent, et presque tous en courant regardaient en l'air avec
la mme ternelle grimace des gens qui regardent en l'air: les yeux
cligns, ferms plutt, et la bouche ouverte.--La masse ne
s'parpillait pas en sens toil, mais, comme par un mot d'ordre, une
pousse gnrale nous pressait sur la grande avenue.

Presque emports par la foule, nous y arrivmes aussi. Ma mre, qui
avait essentiellement l'instinct de la conservation de sa race, se
prcipita de ct, me tirant contre elle, derrire un gros arbre qui
protgeait nos dos contre tous heurts,--et, ainsi couverts, nous fmes
halte, nous donnant  notre tour le temps de lever le nez pour voir
aussi ce dont il s'agissait l-haut.


 ce moment,--et je l'entends encore comme s'il retentissait  mes
oreilles,--il y eut un cri terrible de toute la foule:


--Ah!!!...


Une forme venait de passer au-dessus de nous, rasant les arbres avec
une rapidit tellement vertigineuse que j'eus  peine le temps de
reconnatre, d'aprs mes images, un Ballon--et, au-dessous, dans le
petit panier d'osier qu'on appelle nacelle et qui lui venait  peine
aux genoux, un tre humain, homme ou femme, qui se cramponnait aux
cordages...

La vision avait aussitt disparu qu'apparu, et, avec une longue
clameur, tout le monde traversait en courant l'avenue des
Champs-lyses,  la poursuite de cette masse prcipite...


J'eus un horrible serrement de coeur...


--Le pauvre diable doit tre dj en pices! dit mon pre, qui tait
ple... Rentrons, Thrse! Quand je te disais de ne pas venir!...

       *       *       *       *       *

Si les btes savaient peindre, je veux dire si les ballons savaient
crire, l'immensit de taffetas qui s'appelle aujourd'hui _le Gant_
pourrait, sans crainte de se tromper, dater sa vraie naissance de ce
jour de la Fte du Roi.

Jamais, en effet, cette scne dramatique ne s'est efface de ma
pense. Combien de fois au dortoir, avant de m'endormir, ai-je eu un
soubresaut de frisson en voyant  travers mes paupires fermes ce
globe lanc dans l'espace comme une pierre, frlant les arbres  en
casser avec fracas les hautes branches, pour aller se briser sur les
tuiles de quelque toit avec son infortun voyageur!


Il n'en fut rien cependant,--que j'aie jamais su, tout au moins. Il
est plus que probable que _l'infortun voyageur_ s'en tira sain et
sauf en se dbarrassant tout simplement de quelques pinces de lest,
et alla descendre en paix, plus ou moins cahot, dans quelque plaine
d'Asnires ou quelque vigne de Maisons-Laffitte.

La foule qui se prcipitait haletante a d, cette fois-l comme
toujours, s'imaginer  tort que le ballon allait tomber, parce qu'elle
le voyait raser bas.


Mais j'avais t profondment frapp,--et toujours j'avais devant les
yeux ce vol d'ouragan du ballon de la Fte du Roi...


Chaque fois aussi que je trouvais une image de ballon, j'en avais pour
des heures  la contempler, et je me serais fait vingt fois craser
par les fiacres, ds que j'tais braqu sur une affiche d'ascension.


Le pre Hugand, un vieil ami  nous, possdait un trsor, le seul, je
crois, que j'aie de toute ma vie secrtement envi: c'tait, sur sa
tabatire ronde, un petit _fix_ sous sa glace reprsentant une
Montgolfire. Aussi quelle fte le jeudi, jour o le pre Hugand avait
son couvert mis  la maison! Avec quelle impatience je guettais son
arrive pour courir me jeter dans ses jambes et lui demander de me
montrer la prcieuse tabatire! Et comme j'attendais le dessert pour
la lui redemander encore!--Il y avait pendant le dner entr'acte de
tabatire--par ordre!--Et combien de fois la bonne me rclamait-elle
pour me conduire au lit, une fois absorb sur la fascinante
Montgolfire!


Un jour, plusieurs annes aprs, je ne sais plus ni o ni par qui,
j'entendis devant moi parler d'un systme de direction des ballons.

Il n'y avait eu qu'une ou deux paroles dites, auxquelles, sur le
moment, je ne m'tais pas trouv prter grande attention.

Mais les jeunes cerveaux ruminent, et ce bout de conversation, que
j'avais  peine entendu, compris moins encore, revint  ma
pense.--Comment s'y prendront-ils? me demandais-je.--Et ma petite
imagination travaillait et je combinais des systmes de voiles,
contre-voiles, presque aussi ingnieux que le systme de ce bon M.
Carmien, n  Luze,--celui que le modeste Moigno appelle son
intressant protg.

Et je mditais toujours, quand l'ide ballonnesque venait  se jeter 
travers ma petite cervelle.

Combien de fois ai-je suivi de l'oeil, jusque par-dessus le mur de
nos voisins les prisonniers de Clichy (--J'irai les dlivrer un jour
avec cela! pensais-je),--les Montgolfires en papier que je lanais de
la cour de la pension sous les yeux bienveillants de notre excellent
matre, le vnrable M. Augeron, notre meilleur ami  tous, encore
aujourd'hui!--Combien de fois aussi ai-je senti mon coeur se faire
tout petit quand mes chtives machines allaient, pousses par le vent,
s'craser contre le grand mur!...


Arriva un jour jusqu' moi le bruit d'un arostat dirigeable invent
par un sieur Ptin. Il y avait l runis le ban et l'arrire-ban de
tous les procds et mcanismes  l'usage des directeurs de ballons,
depuis l'An de gloire--(et de perdition pour la Navigation Arienne
proprement dite)--1783: plans inclins, hlices, etc., etc.


Mais les annes m'taient venues aussi, et avec les annes un peu de
rflexion.

Le souvenir de la course folle de mon ballon de 1828 ou 29 ne m'avait
jamais quitt: j'avais toujours sous les yeux cette furieuse
drive,--et, comme je lisais un des prospectus fantastiques du sieur
Ptin, la lumire de vrit vint  se faire pour moi:

--Quel mcanisme assez puissant, me demandai-je, pourrait-il jamais
employer pour faire rsister  l'ouragan une masse aussi considrable
et tellement plus lgre que l'air?


Je venais d'tre subitement frapp comme saint Paul sur la route de
Damas.

Le problme se trouvait pos du coup dans ses vritables termes:--Pour
rsister  l'air, tre d'abord plus _lourd_ que l'air (plus _dense_,
si vous voulez), comme l'oiseau qui n'est pas du tout un ballon, mais
une mcanique.

Le souvenir de mon ballon de la Fte du Roi et _Pigeon vole!_--comme
dit notre La Landelle--avaient couv l'oeuf: les fantastiques
promesses du sieur Ptin dterminaient l'closion.




II


Ma premire ascension. -- Autres. -- 200 kilogr. -- M. Fould. -- Un
accident. -- Dames blanches. -- La casquette. -- Un refrain. --
Secousses. -- On regrette M. Carmien. -- Grle de pois. -- En plein
bois. -- Le chien. -- C'est un berger! -- Le paletot. -- La fort de
Moussy. -- Attention aux zones!... -- La Photographie Arostatique est
franaise! -- Coutelle et les Arostiers militaires. -- Le Comit de
Salut Public. -- Le baptme du feu. -- _L'Entreprenant_  Fleurus. --
L'cole nationale Arostatique de Meudon. -- Le ballon du couronnement
imprial et la statue de Nron. -- Mon ami de Gaugler perdu. -- Un pis
aller. -- L'ouragan. -- Mon ordre du jour.


L'intervention du moindre rayon de lumire dissipe  la seconde mme
les tnbres les plus paisses et permet  l'oeil de sonder les plus
sombres recoins.

Ds que j'eus entrevu la vrit, je fus moi-mme surpris de constater
l'admirable et infinie concordance des preuves  l'appui. Chaque
observation nouvelle concluait d'accord: de tout jaillissait la
dmonstration, palpable, incontestable, mathmatique, survidente.


Je rencontrai enfin l'occasion que j'avais tant de fois rve: un jour
d'Hippodrome, L. Godard, que je ne connaissais pas, vint  moi et
m'offrit de prendre place dans son ballon. J'acceptai avec
empressement, non pas cependant sans m'tre d'abord assur
discrtement que nul voyageur payant ne m'envierait cette place
gratuitement offerte:

--les affaires avant tout!--pour les autres, j'entends.

Et me voici en l'air, jouissant  pleins pores de cette volupt
infinie, unique de l'ascension.

Je n'avais jamais caus avec L. Godard, puisque je le voyais pour la
premire fois. Je savais seulement qu'il avait une certaine pratique
des arostats.

Ma premire question,  peine  cinq cents mtres du sol, fut
celle-ci:

--Et vous, croyez-vous  la possibilit de diriger vos ballons?

--Jamais!

-- la bonne heure!

Nous descendmes, je ne me rappelle plus o cette premire fois;--et
je n'eus plus qu'une pense que comprendront tous ceux qui ont fait
une ascension: recommencer au plus tt.


Je guettais les occasions. Ne me jugeant pas assez riche pour me payer
toutes les semaines au prix de cent francs une heure de plaisir, je
m'accotais sur la barrire de l'enceinte, piant comme ennemie toute
figure nouvelle qui venait parler  Godard, et quand l'heure du dpart
sonnait enfin, par bonheur, si la place tait reste vide, je ne
mettais pas longtemps  enjamber la barricade et  sauter dans le
panier.

Pour Godard, d'une finesse particulire sous son allure de bonhomie,
son temps ne se trouvait pas perdu, et chacune de nos ascensions tait
pour lui un excellent placement comme publicit. Un beau _fait
divers_, rdig par moi aprs chaque ascension, invitablement
reproduit par tous les journaux toujours bien disposs pour moi et sur
ce chapitre, ne manqua jamais une fois de chanter l'_intrpidit_ de
mon aronaute et de clbrer, en mme temps que la courtoisie des
htes de nos descentes, la gloire de la dynastie des Godard.

Il est inutile d'ajouter que je me chargeais, comme de juste, de tous
les divers frais de retour, dpenses communes, indemnits de descente,
etc.--De cette faon, chacun y trouvait son compte.


Aussi Louis et Jules Godard mettaient un empressement naturel  me
demander comme compagnon dans leurs ascensions. Lors mme que la chose
semblait impossible de par le peu de force ascensionnelle dont leurs
petits ballons disposent, l'ardeur que j'avais  monter et l'intrt
qu'ils pouvaient avoir  m'emporter, faute d'un voyageur tout  fait
_srieux_, arrivaient d'ensemble  dterminer mon dpart. Plus d'une
fois, avec une force ascensionnelle plus qu'insuffisante, ils
acceptrent les cent kilogrammes que j'ai le tort arostatique de
peser,--vidant leur nacelle du prcieux lest, lorsqu'un demi-sac peut
reprsenter la vie d'un homme. Plus d'une fois il nous arriva de
partir, soit avec Jules, soit avec Louis,--comme une fois 
Montmartre,--avec un seul sac de lest, bien que la plus lmentaire
prudence ncessite au moins le double, sinon le triple.


Avec une descente que nous fmes, Louis et moi, sur un arbre de la
proprit de M. Fould,  Saint-Germain, et une charmante soire dans
cette maison hospitalire,--avec une autre, prs de Rosny, o nous
dmolmes quelque peu une maison et o je tremblai un instant que
Louis n'et la cuisse coupe par la corde d'ancre imprudemment
agence, je me rappelle surtout une descente assez vive que nous
oprmes avec Jules sur plein bois, par nuit noire et orage.


Nous tions partis depuis une heure de l'Hippodrome et le jour
commenait sensiblement  baisser. Il fallait remiser et plier bagage.

--Tchons donc cette fois-ci de descendre chez des gens un peu
civiliss, dis-je  Jules. Nous nous arrangeons presque toujours pour
tomber en pleins champs; les paysans arrivent, nous gnent plutt
qu'ils nous aident, et il faut souvent jouer du poing ferm pour s'en
dbarrasser. Nous avons beau tomber sur des terres fauches, en pleins
chaumes, ils trouvent toujours moyen de rclamer une indemnit, que je
leur paye toujours aussi, pour en finir plus vite.--Tenez, Jules!
regardez sur quelle charmante proprit nous arrivons: n'est-ce pas
fait pour nous?

C'tait charmant, en effet: une immense pelouse devant une jolie
maison bourgeoise, le tout entour de bois, avec eaux vives, je crois.
Sur la pelouse et devant le perron, de belles daines en robes
blanches... On m'a dit depuis que cette proprit appartenait  M.
Dehaynin.

Nous rasions  soixante mtres au plus.

--Descendez ici! nous criait-on. Venez dner avec nous!

--Eh bien! dis-je  Jules, voil notre affaire!

--Notre angle de descente nous porte un peu plus loin, me
rpondit-il,--mais pas beaucoup plus loin. Nous allons revenir: _j'ai
mon moyen!_

Et le voil qui salue, salue  tour de bras--et laisse tomber sa
casquette...

Je venais de comprendre.

--Gardez-la-moi! crie-t-il. Nous allons revenir!

--C'est dit! Venez vite!


Mais, crac! voici qu'un coup de vent de tous les diables fait
disparatre sous nous la jolie maison--et bien d'autres. L'ouragan
vient de se dchaner: en un clin d'oeil nous sommes ports  quelques
lieues de l, les nuages sombres galopent avec nous, la nuit subite
est venue.


Je pars d'un clat de rire,--et je chante  Jules sur un air connu des
casernes:

        As--tu--vu
  La casquette, la casquette,
        As--tu--vu
  La casquette au p'tit Godard?

Mais Jules ne rit pas. Est-ce le deuil de sa casquette? n'est-ce pas
plutt la proccupation assez lgitime de noire descente qui le rend
srieux, lui qui est beaucoup plus  mme que moi, par sa pratique
antrieure, d'en apprcier toute la gravit?

Cependant la bourrasque continue  nous emporter. La nuit est tombe
tout  fait.... J'avais recommenc mon refrain...

--Il faut descendre sur ce plein bois, monsieur Nadar, m'interrompt
tout  coup Jules;--et nous allons avoir du tirage!

Il donne un brusque coup de soupape, amarre rapidement sa corde, fait
passer l'ancre par-dessus le bord de notre panier et laisse filer le
cble:

--Maintenant, me dit-il trs-vite, tenez-vous bien, monsieur Nadar!
Tenez-vous bien: vous allez recevoir un choc comme vous n'en avez
jamais reu de votre vie!!!...

Je m'tais dj cramponn de mes deux mains aux cordes qui suspendent
la nacelle au cercle, et Jules en avait fait autant...

--Tenez-vous bien, monsieur Nadar!... Tenez-vous bien, nom de D...!

Il n'a pu achever: le cri a t coup court par la plus pouvantable
des secousses... Du coup, la nacelle est revenue sur elle-mme comme
par un ressort...

Et la voil dj repartie, entrane par le ballon...

--Tenez-vous bien!!!

Ouf!... deuxime secousse, un peu moins violente, mais il y a encore
de quoi vous arracher le pain de la bouche... La nacelle subit le mme
mouvement de retour, puis le cble se tend encore... L'ancre tient
bon, le cble aussi--jusqu' prsent.--Mais l'ouragan s'obstine et
pousse au ballon: nous entendons derrire nous les branches que nous
fracassons... Comme M. Carmien de Luze, qui se charge de diriger ces
machines-l, nous serait prcieux ici!...

--Tenez-vous bien, monsieur Nadar!!!...

Patatras! Tout a cass avec un tintamarre pouvantable,--notre cble
aussi. La nacelle s'lance, revient et repart encore comme un
gigantesque pendule au-dessous du ballon qui a repris son vol.--Je ne
me suis pas encore offert un tranage  la remorque du _Gant_ en
Hanovre, et n'apprciant pas, comme mon compagnon, le danger,--je
jouis de toute la surexcitation de mes nerfs de l'cre et indicible
volupt du terrible jeu.

--Au nom de Dieu, monsieur Nadar, ne riez pas!--Et tenez-vous bien!!!

Il jette le _guide-rope_,--long cble d'une soixantaine de mtres,
pour l'engager dans les arbres et nous retenir,  dfaut de l'ancre
perdue.

Une secousse effroyable encore,--mais on s'y fait! Il me semble
d'ailleurs que celle-ci a t moins violente que les autres.

Et en effet, le ballon dgag dj d'une bonne partie de son gaz par
la soupape maintenant ouverte a d perdre beaucoup de ses forces.

Un peu de roulis encore et nous voici  peu prs tranquilles.--Le
quart d'heure a t rude: je ruisselle de sueur et quitte ma
redingote.


Mais qu'est ceci? Et que se passe-t-il au-dessus de nous? J'entends
dans tout le ballon que je ne vois pas, mais qui est toujours, bien
entendu, au-dessus de nous, une crpitation extraordinaire:--on dirait
une grle de pois tombant sur un tambour.

--Qu'est-ce qui se passe donc l-haut, _la Casquette?_...

--C'est la pluie.

--Tiens! Mais on est fort bien l-dessous.

--Oui. Seulement, attendez!

Et presque aussitt la parole dite, la pluie qui frappe de tous cts
la vaste envergure et suit le long de la sphre sa pente naturelle,
nous arrive dans le cou comme si elle tombait d'une gargouille:

--Ah! mais, bigre! il faut nous en aller de l--et vite!

Reste la question de savoir sur quoi nous sommes.

Est-ce haute futaie, moyenne futaie, petite futaie?

Allons-nous arriver sur la cime d'un chne de trente mtres? Comment
le hasard nous y accrochera-t-il? Et comment en descendrons-nous dans
cette obscurit?

Car il ne faut plus compter sur le ballon pour nous soutenir
dsormais. Il se dgonfle de plus en plus, et nous baissons
sensiblement...

Jules se met  crier,  tout hasard, entre ses deux mains en
porte-voix:

--Ho! h!... Ho!... Au secours!...

J'en fais autant:

--Au secours!... Ho! h!... Ho!...

quoique sans conviction.--Quel abonn du journal _Les Mondes_ pourrait
rder sous ces ombrages par une temprature aussi peu engageante?

Mais nous sommes sauvs,--dans un moment, quand nous allons tre 
terre: au loin, les aboiements d'un chien nous rpondent:

--C'est une ferme! dis-je tout satisfait  Jules.

--Il ne s'agit que de s'y rendre.

Nous descendons toujours: des craquements se font entendre sous la
nacelle. Nous touchons,--quoi?

Enfonons encore!... Hardi!... Encore!...--a s'arrte!!...


Jules, qui tient l'emploi de Chat cleste, enjambe le bord du panier,
une corde en main,--et disparat dans le noir...

--Prenez bien garde! lui dis-je.

--Nous sommes  terre, me rpond-il presque aussitt. Nous avons de la
chance: juste sur un buisson!

 mon tour, je descends.

--Ho! h!... Ho!...

Rponse du chien.

--Le chien est de ce ct, Jules!

--Eh bien, allons-y!

Et nous voil partis, le ballon bien amarr.

Au bout de dix pas:

--Et mon paletot que j'oubliais!

--Bah! nous allons revenir le prendre dans un instant.

Et j'allais y croire! Il est dit que toute ma vie je me laisserai
prendre  la premire parole de mon prochain...

Mais, heureusement, je pense  la casquette de Jules: c'est une
_vendetta_! Et puis,--un peu de bon sens!--comment diable retrouver
cette place quand nous aurons fait seulement trois pas de plus?...

Farceur de Jules!

Je reprends mon paletot--et cette fois nous voil partis:

--Ho! h!... Ho!...

Nous tirons sur le chien.--Quelles fondrires! Je me cramponne 
l'paule de mon compagnon, beaucoup plus malin que moi pour se
dbrouiller dans ces taillis. Je crois qu'il y voit de nuit, toujours
comme les chats, ses frres. Nous glissons  chaque pas dans des
trous...

--Ho! h!... Ho!...

Le chien approche.

--Un peu de patience! dis-je par manire d'encouragement pour nous
deux.

--Nous serons bientt  la ferme! rpond Jules.

--On nous donnera  manger!

--Et  boire!

--Et nous ferons faire du feu pour nous scher.

--Oh! moi, je me sche toujours tout seul!

--_Houp! houp! houp!_...--Couchez!...

--Ah! voil le chien!... Oh!... _Houst!_... Arrire!... Couchez!!!


Hlas!

Le chien n'est pas une ferme, c'est un berger--qui parque sous la
lisire du bois.

Ledit berger ne parat, dans l'ombre, rassur que tout juste: son
chien, derrire lui, grommle... On cause...

--Comment, d! c'tiez vous qu'taient dans c'grand machin-l!

D'aprs l'idiome, nous devons tre au moins sur l'extrme Normandie.

Renseignements: nous sommes dans la fort de Moussy, bois de
Beaumarchais; quatre lieues pour gagner la station de Luzarches--par
les terres laboures.--Merci!

Nous mourons de soif, il nous offre sa gourde de cidre: du pur
vinaigre!

Nous lui rendons de quoi boire une bouteille de cachet,--et nous
revoil en route.


Vers les minuit, nous prenions le convoi qui nous ramenait sur
Paris,--au complet, moins une casquette que je rclamais le lendemain
par une lettre insre dans le _Figaro_, et qui nous fut honntement
renvoye,--et le ballon que Jules allait chercher le surlendemain, et
retrouvait intact, sans la moindre dchirure, bien qu'entour de
villageois qui venaient y faire respectueusement plerinage.

Notre extrme chance nous avait fait choir tout justement au beau
milieu d'une clairire,--d'une part,--et, d'autre part, ces braves
villageois appartenaient  la zone hospitalire qui commence au del
de cinq lieues autour de Paris.


Ne jamais tomber en de, et encore moins, dans ce mauvais cas,
laisser quoi que ce soit sur place. Car dans cette banlieue de la
capitale du monde civilis, vous trouvez des brutes plus sauvages et
plus froces que les Boschimen et ceux de l'Orgon.

       *       *       *       *       *

 chaque ascension nouvelle o je m'ajoutais un chevron, plus nettement
et absolument se formulait dans mon esprit l'axiome:--_tre plus lourd
que l'air pour lutter contre l'air_,--ou, en termes encore plus
lmentaires, et comme l'a articul mon coadjuteur de La Landelle:

--_tre le plus fort pour ne pas tre battu._

Ce n'est pas avec l'ponge que vous entamez le verre, c'est avec le
diamant.

Plus aussi me prenait et m'envahissait la passion des ascensions.

J'aurai l'occasion tout  l'heure de tcher de dcrire le charme
infini--et sans similaire d'aucune sorte--qu'on prouve sous une
nacelle d'arostat.

En attendant, je m'tais trouv un prtexte srieux pour monter en
ballon  peu prs  ma guise, autant du moins que ma bourse me le
permettrait.


J'avais eu l'ide d'essayer des relevs photographiques du
planisphre, et j'avais aussitt pris,--n'en dplaise au clbre
opticien-photographe de Londres, M. Negretti,--le premier brevet de
_Photographie Arostatique_.

Les applications taient du plus grand intrt.

Au point de vue stratgique, on n'ignore pas quelle bonne fortune
c'est pour un gnral en campagne de rencontrer un clocher de village
d'o quelque officier d'tat-major dresse ses observations.

Je portais mon clocher avec moi, et, grce  mon appareil
photographique, je pouvais tirer tous les quarts d'heure un positif
sur verre que je faisais parvenir au quartier gnral, sans perdre de
temps ni de gaz  descendre, tout simplement au moyen d'un facteur
mcanique,--petite bote coulant jusqu' terre le long d'une cordelle
qui me remontait des instructions au besoin.

Le positif sur verre, soumis dans une chambre optique aux yeux du
gnral en chef, marquait les points de la bataille en constatant, au
fur et  mesure, chaque mouvement des deux corps d'arme.


Il ne m'est rellement pas possible ici de ne pas rappeler, si
brivement que ce soit, l'histoire, si peu connue et qui pourtant ne
saurait jamais tre assez rpte, de Coutelle et des Arostiers
militaires sous la premire Rpublique.


Guyton de Morveau eut l'ide premire de cette application de
l'arostatique.

Le Comit de Salut Public, Carnot, Berthollet, Fourcroy, Monge, etc.,
en tte, l'adopta aussitt et l'excution immdiate s'ensuivit.--Dans
ce temps-l, on allait vite!

Guyton de Morveau s'adjoignit un ancien prcepteur du comte d'Artois,
Coutelle, qui, bientt nomm directeur des essais, s'installe au
chteau de Meudon, et appelle immdiatement  lui son ami Cont,
peintre, chimiste, mcanicien: --Toutes les sciences dans la tte,
tous les arts dans la main, disait de Cont, Marey-Monge.

Quatre jours aprs la premire exprience, le Comit de Salut Public
dcrtait la cration d'une compagnie d'Arostiers militaires sous le
commandement du capitaine Coutelle.

Les hommes que Coutelle choisit avec soin avaient tous des notions de
charpente, chimie, maonnerie, peinture d'impression, etc.

Cinq semaines aprs sa cration, la compagnie est  Maubeuge assige
par les Autrichiens. Coutelle demande et obtient l'honneur de prendre
part avec ses hommes  une sortie contre l'ennemi, et il gagne ainsi
le sanglant baptme du feu pour sa petite troupe dont la garnison ne
comprenait pas encore bien la mission.

Les premiers moments furent rudes: tout avait t si ht que rien
n'tait prt. Il fallut tout improviser, mais Coutelle tait
admirablement second par ses hommes, soldats-ouvriers d'lite, et
bientt le voici en l'air, dans son ballon l'_Entreprenant_[1],
guettant et constatant le moindre mouvement de l'ennemi, rendant
impossible toute surprise et produisant de plus un grand effet moral
sur les assigeants.

    [Note 1: Ce fut le ballon de Fleurus. Notre regrettable
    Dupuis-Delcourt avait pieusement recueilli quelques reliques des
    agrs de ce ballon national, qui se trouvent encore dans sa
    prcieuse collection.]


Coutelle est envoy sur Charleroi: il part avec son ballon
gonfl,--opration difficile,--fait en route une reconnaissance
arostatique, et, arriv  Charleroi, trouve encore le temps de
s'lever en l'air avant la nuit.

Le lendemain, c'tait la bataille de Fleurus. L'_Entreprenant_ resta
huit heures en observation, malgr les projectiles de l'ennemi.

Une fausse manoeuvre--un coup de vent plutt--porte l'arostat sur un
arbre aprs la bataille et le met hors de service. On envoie de Meudon
un autre ballon cylindrique et ne pouvant enlever qu'un seul homme:
Coutelle le renvoie.--La compagnie des Arostiers installe un
tablissement  Borcette, prs d'Aix-la-Chapelle.

Pendant ce temps-l, le Comit de Salut Public n'avait pas cess un
instant de s'occuper du corps cr par lui.

Ds le dpart de Coutelle pour Maubeuge, la Convention avait dcrt
(5 messidor an II) la formation d'une deuxime compagnie, espce de
dpt plac  Meudon sous le commandement de Cont.

Le 10 brumaire an III le Comit crait l'_cole Nationale Arostatique
de Meudon_ destine  assurer le recrutement spcial et  fournir des
officiers. C'est l que Cont, parmi bien d'autres dcouvertes
prcieuses, trouva le secret, malheureusement perdu, de parer 
l'endosmose et  l'exosmose en parvenant  garder le gaz jusqu' trois
mois dans un arostat.

Outre l'_Entreprenant_, qui avait t tabli  Meudon, Cont fit
construire le _Cleste_, destin galement  l'arme de
Sambre-et-Meuse, l'_Hercule_ et l'_Intrpide_, envoys plus tard 
l'arme de Rhin et Moselle.

Le 3 germinal an III, le Comit de Salut Public dcrtait la cration
d'une deuxime compagnie active pour l'organisation de laquelle
Coutelle fut rappel de Borcette en qualit de chef de bataillon.

 peine forme, cette compagnie est envoye  Maubeuge. On retrouve
ds lors nos Arostiers  Frankenthal, o le ballon est cribl de
balles,  Manheim,  Ehrenbreistein, o le capitaine Lhomond fit avec
succs une reconnaissance au milieu d'une pluie de bombes et de
boulets.

 Wurtzburg, malheureusement (17 fructidor an IV), l'arostat en
observation a ses agrs briss; la compagnie et son matriel tombent
au pouvoir de l'ennemi par la capitulation. Lhomond et Plazanet,
prisonniers de guerre, sont changs quelques mois aprs,  temps pour
participer  la campagne d'Orient avec leur compagnie.


Mais  partir de Wurtzburg, hommes et vnements jusqu'alors propices,
tout change pour les Arostiers, Hoche d'abord, qui succde  Jourdan,
et leur est aussi hostile que celui-ci leur avait t favorable. La
premire compagnie est prisonnire de guerre, et la seconde reste
inactive malgr les instances de Delaunay, son capitaine.

Libre par le trait de Loben, la premire compagnie est dirige sur
Toulon. Elle se trouve, dans le transport, spare de son matriel
qu'Aboukir lui enlve; le btiment qui la portait est coul.

 compter de ce dsastre, l'Arostation militaire est perdue. En
dbarquant  Marseille, les Arostiers sont licencis et verss dans
le corps du gnie.  grand'peine, et aprs des rclamations
nergiques, les officiers ont obtenu la confirmation de leurs grades
conquis. Le matriel de Meudon est vers dans les magasins du
gnie--et tout est oubli.


On a parl,  tort ou  raison, de l'hostilit de l'Empereur contre
tout ce qui tait arostat,  la suite de la msaventure du ballon du
couronnement qui, lanc par Garnerin, allait, le lendemain matin,
s'accrocher au pseudo-tombeau de Nron  Rome, y laissant une partie
de la couronne impriale dcorative qu'il emportait, pour aller enfin
s'abmer dans le lac Braciano.--Les journaux trangers ne pouvaient
manquer de signaler avec insistance  la malignit de l'Europe
coalise cet incident trange, tout fortuit qu'il ft.


Depuis nous retrouvons  peine  et l quelques traces historiques de
l'Arostation militaire. En 1812, les Russes avaient projet d'craser
l'arme franaise  l'aide d'une machine infernale transporte par un
arostat.

En 1815, Carnot, commandant la dfense d'Anvers, employa un ballon 
des reconnaissances militaires.

En 1820, quelques partisans obstins de l'aronautique cherchent 
remettre la question sur le tapis.

En 1826, les journaux se dcident enfin  y donner quelque attention.
Le _Spectateur militaire_ publie un excellent article o l'auteur, M.
Ferry, prdit l'oubli des traditions et la perte, peut-tre
irrparable, des dcouvertes dj acquises. C'tait dj plus qu'
moiti fait.--L'opinion publique s'meut: une commission militaire est
charge d'un rapport. Ce rapport est enfin publi et, favorable  la
question, il va, comme de juste, et  la tradition fidle, s'enfouir
dans les cartons.

Lors de l'expdition d'Alger, l'aronaute Margat obtient
l'autorisation d'accompagner l'arme.--Le ballon fut emport,
rapport, pay, sans avoir mme t dball, et tout fut dit.

En 1848-49, les Autrichiens emploient, devant Venise, de petits
ballons enlevant des bombes. Mais les courants de vent reportent ces
envois sur les assigeants qui s'empressent de renoncer au procd.

Enfin, en 1854, on essaya,  Vincennes, je crois, dans les plus
mauvaises conditions et partant sans succs, de faire tomber d'un
arostat captif des projectiles dtachs par un mcanisme lectrique.


Que je remercie maintenant un brave et charmant officier qui fut pour
moi un ami de quelques jours, et que je n'ai pas revu depuis des
annes. C'est  une intressante brochure de M. de Gaugler que je
viens d'emprunter sans faon ces dtails pleins d'intrt.

Inutile de dire que M. de Gaugler concluait  la rorganisation
immdiate des Compagnies d'Arostiers Militaires,--et je ne rsiste
pas au plaisir de le citer encore:

Abordant les objections:

La question des armes de prcision est moins srieuse qu'elle ne
parat de prime-abord, dit-il: un ballon distant de mille mtres et
lev de cinq cents, n'est pas un but facile  atteindre, et est, 
cette distance, un observatoire commode. Les anciens arostiers ont eu
les leurs percs  Frankenthal et  Francfort,-- Frankenthal de neuf
balles, et ils eurent le temps de rester encore trois quarts d'heure
en observation avant d'tre forcs de descendre. Il n'y aurait de
vraiment redoutables que les projectiles porteurs d'une houppe
d'ponge de platine...

Mais rassurez-vous!

... Au pis aller! poursuit M. de Gaugler, on sauterait, et cela
n'arriverait pas tous les jours.

Et il termine, plein d'une douce philosophie:

Ce sont des dsagrments dont il est difficile de s'affranchir
absolument  la guerre.

Vous comprenez si, en relisant ce charmant final, j'ai du regret de ne
pouvoir en ce moment serrer dans la mienne la main qui l'a trac.


Pour en finir avec les Arostiers militaires, et en attendant qu'un
pouvoir intelligent apprcie enfin la ncessit de reconstituer ce
corps prcieux, je ne connais rien de plus mouvant ni de plus
chevaleresque que cet pisode de la vie de Coutelle devant je ne sais
plus quelle tranche.

Il faisait un vent formidable et les soixante-quatre hommes qui
retenaient son ballon par les deux cordes de l'quateur taient
entrans  de grandes distances, et enlevs parfois restaient
suspendus. L'arostat tait tantt soulev, tantt repouss avec furie
contre terre; les barres de bois qui forment le plancher de la nacelle
avaient vol en clats: Coutelle tait  son poste, dans le panier,
cramponn aux cordages, guettant le moment du _Lchez tout!_

Trois fois l'ouragan avait sembl vouloir craser l'arostat et
l'arostier sur le sol.

Tout  coup, des lignes ennemies, on voit accourir des hommes agitant
le drapeau parlementaire. On les conduit au commandant franais:

--Le gnral qui nous commande, dit l'un d'eux, vous demande de ne pas
permettre que ce brave officier expose ainsi plus longtemps ses jours;
il ne doit pas prir par un accident tranger  la guerre. Nous lui
apportons l'offre de venir relever en toute libert l'intrieur de nos
fortifications.

Coutelle,  qui on transmet la proposition, la refuse, et, quelques
minutes aprs, s'enlve, superbe, au-dessus de l'ennemi.


Ailleurs et plus tard, en 1793, au sige de Mayence, les Prussiens
cessent leur feu pour donner aux Franais le temps d'lever dans un
des bastions la tombe du gnral de gnie Meusnier,--le plus
remarquable des auteurs arostatiques, dit Marey-Monge,--qui vient
d'tre tu par un boulet.


Il est pour l'crivain, avant l'heure prcise o il va prendre la
plume, certaines lectures qui le diatonisent, et semblent, comme le
cheval de course, l'entraner.

J'ai bien des fois pens que, si j'tais gnral, la veille d'une
bataille, je ferais mettre  l'ordre du jour, dans les chambres ou
sous les tentes, la lecture  haute voix de la plus hroque et la
plus gnreuse des popes: le _Goetz de Berlichingen_, de Goethe--que
je n'ai jamais relu sans sentir frmir mon coeur et mes muscles se
roidir de vaillance.


Mais j'ordonnerais aussi que chaque bataillon et au moins deux
exemplaires de la noble histoire de nos vaillants Arostiers de la
Rpublique.




III


La Cadastre par la Photographie Arostatique. -- Arpentage au
daguerrotype en ballon. -- Avantages. -- Moyens. -- Un partage
Breton. -- L'instantanit. -- O en est le cadastre en France et en
Europe. -- Les Pilones! -- Brevets partout. -- Payons l'amende! --
Alphonse Karr. -- Thermomtre des civiliss. -- Tentatives. --
Bataille du gaz et des iodures. -- La valle de la Bivre. -- Le Petit
Bictre. -- Je me dteste! -- Victoire! -- Un souvenir  feu Legray.


Mais _cedant arma_--et parlons un peu de ce qui me touchait surtout
dans mon ide de Photographie Arostatique.

J'avais vu l une application premire aux oprations cadastrales qui
m'avait particulirement transport.

Cette oeuvre gigantesque du cadastre, me disais-je, avec son arme
d'ingnieurs, d'arpenteurs, de chaneurs, de dessinateurs, de
calculateurs, a demand trente ans de travail et plus,--pour tre mal
faite.

Cette oeuvre aujourd'hui, avec le mme personnel, je peux l'achever en
trente jours--et l'achever parfaite.


Un bon arostat captif et un bon appareil photographique  objectif
renvers, voil mes seules armes.

Plus de triangulation pralable, pniblement chafaude sur un amas
de formules trigonomtriques; plus d'instruments douteux, planchettes,
boussoles, alidades et graphomtres; plus de chanes de galriens 
traner  travers les valles, les terres laboures, les vignes, les
marais!

Plus de ces travaux incertains, prpars sans unit, poursuivis,
achevs sans cohsion, sans contrle, par un personnel insurveill
auquel le billard du bourg voisin peut faire parfois oublier les
heures du travail!

Miracle! moi, qui ai profess toute ma vie une haine de la gomtrie
qui n'a d'gale que mon horreur contre l'algbre, je produis avec la
rapidit de la pense des plans plus fidles que ceux de Cassini, plus
parfaits que ceux du Dpt de la guerre!

Et quelle simplicit de moyens! Mon ballon maintenu captif  une
hauteur toujours gale de mille mtres, je suppose, sur les points
strictement dtermins  l'avance, relve, d'un coup, une surface d'un
million de mtres carrs, c'est--dire de cent hectares, et, comme
dans une journe on peut en moyenne parcourir dix stations, je lve le
cadastre de mille hectares en un jour,  peu prs la surface d'une
commune.

Voici l'arpentage au daguerrotype, le vritable tat de lieux qui
fait foi pour la dlimitation des hritages.


Jadis en Bretagne, quand il y avait un partage de biens entre deux
familles, les parents amenaient des deux parts tous les petits
enfants. On plaait les bornes indicatives,--et, aussitt, de se
prcipiter sur les petits et de les combler d'un grle de torgnoles:
--Vous vous rappelerez ainsi cette journe et  quelle place
respecte dsormais les bornes ont t places!

Nous avons renonc depuis assez longtemps  ce procd mnmotechnique
un peu primitif,--mais par quoi l'avions-nous remplac?

 l'avenir, plus de contestations, plus de procs possibles,--mme en
Normandie.

Certitude absolue!--car rien ne m'est plus facile que de redresser
mathmatiquement les aberrations de sphricit de mes appareils, s'il
y en a,--et j'ai trouv  l'art cr par l'immortel Daguerre, son
application la plus extraordinaire et la plus utile!


C'tait un beau projet,--je ne consentirai jamais  dire un beau rve.


Je savais bien la difficult premire contre laquelle j'avais 
lutter:--la mobilit de ma nacelle, si captive qu'elle ft, de par les
mouvements de haut en bas, de bas en haut, d'arrire en avant, d'avant
en arrire, de gauche  droite et rciproquement, sans parler des
mouvements rotatoires,--et aussi de tous les combins de ces
mouvements entre eux.

Mais on connat aussi quels perfectionnements  atteints la
photographie quant  l'instantanit, et le moindre praticien sait
que, quelle que soit la rapidit des produits photochimiques qu'il
emploie, cette rapidit s'accrot en raison de l'loignement de son
objectivit.--Sans compter qu' dfaut de tout, il me serait rest
encore ce bon M. Carmien (n  Luze ou de Luze, comme il l'entendra),
qui en a bien vu d'autres, et qui se charge d'arrter les ballons sur
place, avec la garantie du vnrable sieur Moigno!

Comme rsultat financier,--au point de vue priv du _business_,--pas
d'opration plus merveilleuse. Je m'tais renseign et on m'avait
rpondu:

Qu' la vrit tous nos dpartements taient cadastrs, moins la
Corse, mais tellement mal que nombre de localits de la Seine, de
l'Eure, etc., venaient de prendre le parti de recommencer les tudes
par trop imparfaites. Ces rvisions ne cotaient pas moins de six cent
mille francs au budget pour trois ou quatre dpartements, sans compter
les centimes additionnels que s'imposaient extraordinairement les
communes,--en tout prs d'un million par an.

(Et plus tard, avec quel chagrin et quel haussement d'paules je vis
s'lever, dans notre Paris mme, ces gigantesques, coteux et
drisoires _pilones_ qui ne servirent absolument  rien.--J'aurais
fait leur besogne en une journe!)


J'allais plus loin encore. L'Angleterre n'a point de cadastre; tout au
plus une sorte d'tat civil de la proprit domaniale.

Rien en Russie.

Presque rien en Allemagne,--o le besoin d'un bon cadastre se fait
peut-tre sentir plus qu'ailleurs.

En Belgique, l'imperfection.--En Pimont, Espagne, tats-Napolitains,
tats-Romains, etc., etc., rien encore ou presque rien.

En Algrie, rien,--pas mme une vraie carte!

Quels horizons pour ma ballonnerie!

J'crivis aussitt  mon fidle mandataire, E. Barrault, de me prendre
brevets partout,--ce qui cote gros.

Et en versant les billets de mille, je me rappelais ce qu'a crit avec
une si vaillante et gnreuse insistance mon excellent ami Alphonse
Karr, ce profond et spirituel bon sens,-- savoir que, parmi les
supplices et tortures en tous genres qu'tait bien averti d'encourir
tout fou assez oublieux de lui-mme pour crer une invention utile 
ses semblables, le cot du brevet tait le premier et le moindre,
suivant la loi des gradations.

Vous vous rappelez  peu prs comment Karr formula la chose:

Art. 1er. Tout imbcile de gnie qui aura fait une dcouverte
prcieuse au bonheur du monde est d'abord condamn  payer l'amende,
sans prjudice des autres peines  encourir.

Et je remarquais en effet, et  l'appui de la formule si nette, si
profondment juste, de Karr,--que les pays le plus en retard dans la
civilisation universelle sont ceux o cette amende atteint le plus
haut chiffre.

Nous croyons pouvoir affirmer que c'est en France que l'amende du
brevet est la moins chre.


Voil donc mes brevets pris. Il ne s'agit plus que de voir si j'ai eu
raison.

Et je me mets bien vite  faire gonfler des ballons. J'installe sur ma
nacelle une tente d'toffe orange double de noir appendue au
cercle,--et je monte, et j'opre.

Rien d'abord.

D'autres essais sont galement infructueux.

Ces essais cotaient trop cher, et prsentaient trop de difficults
autres pour tre renouvels et suivis comme ils auraient d
l'tre.--Et puis j'avais besoin de gagner mon pain de chaque jour; une
ascension de cette nature ne s'improvise pas, et quand j'tais en
l'air, ma maison de photographie souffrait.


Le trs-grand, le seul obstacle rel peut-tre  ma russite,
consistait dans le matriel arostatique mme que j'tais bien forc
d'employer.

Les ballons forains qui me servaient, faute de tout autre spcial dont
l'tablissement coteux m'tait interdit, ces ballons trop courts de
base vomissaient, par leur appendice ouvert immdiatement sur mes
cuvettes, des flots d'hydrogne sulfur,--et le dernier lve
photographe sautera en l'air en pensant au joli mnage que mes iodures
devaient faire avec ce diable de gaz.--Autant et valu essayer
d'allumer de la braise au fond d'un seau d'eau.


J'tais dsespr,--et je ne lchais prise, pourtant.

Une fois, aprs un dernier chec, je donnai, comme les fois
prcdentes, l'ordre de _lcher tout_. Comme le ptissier qui mange
son fonds faute de pratiques, je m'offrais, aprs chaque essai
photographique manqu, le plaisir d'une ascension libre.

Nous allmes tomber, une heure aprs, dans une valle charmante et
dserte qu'on appelle la valle de la Bivre, au Petit-Bictre,  deux
ou trois lieues de Paris.

Il n'y avait pas de vent,--et une voiture, que j'avais frte exprs,
amenait presque en mme temps que nous sur le lieu de la descente mon
prparateur et mon domestique.

Je pris une rsolution:

--Nous allons laisser le ballon sur place, en fermant l'appendice. Il
n'y a pas de danger, puisque le gaz n'a pas  se dilater cette nuit,
bien au contraire. Je remonterai demain matin  la premire heure,
avec des bains neufs apports tout exprs,--et nous verrons bien!

Le ballon est en effet amarr  des pommiers, la nacelle charge de
pierres meulires, et le tout est laiss  la garde de mon brave et
noir Simon,--avec mon manteau et les provisions d'un bon feu pour
toute la nuit, bien entendu.


Retour sur les lieux le lendemain matin: le temps est couvert, il
tombe une brume grise et glaciale. N'importe!

La nacelle est vide: j'y remonte. Le ballon s'lve d'un mtre et
retombe. Le gaz a perdu sa force pendant la nuit, et en outre le filet
et les manoeuvres sont alourdis par la rose et cette petite pluie
fine si inopportune.

Je ne veux pas dsesprer. Je dbarrasse la nacelle de tout ce que
j'en puis retirer: je quitte ensuite ma redingote, puis mon gilet,
puis mes bottes que je jette  terre; je...--comment dire cela?
Dbarrass quant  l'extrieur, je me dleste encore de _tout_ ce qui
peut m'alourdir,--et je m'enlve  80 mtres environ!...

J'avais emport ma plaque toute prpare.--J'ouvre et referme mon
objectif, et je crie impatient:

--Descendez!

On me tire  terre, je saute d'un bond dans l'auberge o tout
palpitant je dveloppe mon image...


Bonheur!--Il y a quelque chose!

J'insiste et force: l'image se rvle, bien efface, bien ple, mais
nette et certaine.--Ce ne sera qu'un simple positif sur verre,
trs-faible, tout tach, mais qu'importe! Je sors triomphalement de
mon laboratoire improvis.

Il n'y a pas  nier! Voici bien les trois uniques maisons dont se
compose le tout petit village appel le _Petit-Bictre_: une ferme,
une auberge et la gendarmerie,--ainsi qu'il convient dans tout
Petit-Bictre civilis.

On distingue parfaitement les tuiles des toits,--et sur la route une
tapissire dont le charretier s'est arrt court devant le ballon.


J'avais eu raison! la Photographie Arostatique tait possible,--quoi
qu'en eussent dit, pour m'en dtourner d'abord, les plus srieux de
mes confrres, et entre autres ce pauvre et bon Legray,--si
dplorablement perdu pour nous, qui mourait il y a quelques mois en
gypte, loin de ses amis et de ses enfants.




IV


Dception. -- M. Andraud. -- Que le diable l'emporte, d'abord... et le
rapporte bien vite! -- Les _desiderata_ d'un homme de gnie. -- Une
ide dans l'air. -- Le monsieur assis et le monsieur debout. --
L'expdition d'Italie. -- Mes conditions. -- Tout de suite! -- Un
autographe de cinquante mille francs. -- Nadar au ministre d'tat. --
M. Fould me bat froid. -- Les feuilles sches. -- Un ballon brl. --
Les _Commentaires de Godard_. -- Un schisme. -- Moralit: HISTOIRE DU
JEUNE HOMME QUI A RENDU LES QUINZE MILLE FRANCS.


J'tais transport de joie...--mais quel coup de foudre le soir mme
de ce beau matin-l!

Un ami m'arrive  l'heure de dner. Je lui raconte avec tout mon
lyrisme habituel quand j'ai enfourch un dada nouveau, et ma thorie,
et mes esprances brevetes, et mon exprience du matin, et je cours
chercher mon clich victorieux, si laid qu'il soit...

--Mais, mon pauvre bonhomme, c'est connu, ton affaire! J'ai lu tout
cela, il y a un mois  peine, imprim tout au long.--Et mme _il y
avait_  l'Exposition de cette anne des photographies faites en
ballon...


Je dus passer du jaune au vert.

L'ami terrible continuait:

--Le livre est fort bien fait. Il est d'un monsieur.... monsieur...
attends donc!--Un monsieur qui a eu des rapports avec l'air
comprim... monsieur... Andraud!--c'est cela: monsieur Andraud.

Il m'est grimp une bue de chaleur derrire les oreilles.

Je sonne, j'envoie dans deux directions  la recherche du livre... On
me l'apporte enfin:--c'est qu'il a l'air trs-honnte, ce sclrat de
livre!

       EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1855

            UNE DERNIRE ANNEXE

                    AU

         PALAIS   DE   L'INDUSTRIE

  Sciences industrielles--Beaux-Arts--Philosophie

                    PAR

                 M. ANDRAUD

                     La science du pouvoir est de bien user du
                     pouvoir de la science.

                                                 NAPOLON Ier.

                    PARIS

          GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

      diteurs du _Journal des conomistes_,
   de la _Collection des principaux conomistes_,
   du _Dictionnaire de l'conomie politique_, etc.

              RUE RICHELIEU, 14

       Et chez l'auteur, rue Mogador, 4

                     1855

Je feuillette, fivreux--et j'arrive  la page 97.

  TOPOGRAPHIE

  N II. ARPENTAGE AU DAGUERROTYPE

Le livre me tombe des mains!...

Comment n'ai-je pas su cela?... Quelle belle paternit perdue!... sans
parler d'une douzaine de mille francs jets l...

Accabl, j'ai repris le livre et je parcours, distrait...

Tout  coup:

--Mais, animal! m'criai-je, tu ne sais donc pas lire!!!

L'animal n'avait pas su lire en effet, ou plutt, comme tant de gens,
il n'avait lu qu'avec les yeux.


Le livre du trs-srieux et trs-savant M. Andraud tait un livre de
pure fantaisie: l'_Annexe_ de l'Exposition, c'tait M. Andraud,  lui
seul, qui l'avait construite, magnifiquement, il faut le dire, sans y
mnager davantage les millions, que s'il et t l'tat ou s'il se ft
appel Pereire ou Rothschild,--et il avait entass l tous les trsors
fantastiques, mais non moins prcieux, tous les _desiderata_ accumuls
dans sa triple et fconde imagination de savant, de pote et d'homme
de bien.

On y trouvait successivement:--un systme dfinitif de pavage,

  les auvents couvre-trottoirs,
  l'escalier automoteur,
  la vgtation instantane,
  le filtre universel,
  les viandes vgtales,
  la rforme du vtement,
  un nouveau combustible,
  les brouettes  charge quilibre,
  l'horloge  air,
  la force motrice universelle,
  le plan d'une maison d'habitation,
  le thtre de la science,
  la propagation illimite du son,
  l'arpentage au daguerrotype (!!!),
  etc., etc., etc.,

--et une foule d'autres ingniosits, semes  pleines mains, sans
prcautions ni brevets d'aucune sorte.--Que lui faisait d'tre vol, 
ce millionnaire de l'ide!

Ce volume tait  la science utile, ce qu'est  l'histoire
contemporaine, moins ncessaire, le fameux livre de Geoffroy-Chteau--ce
brviaire du jour, que si peu de gens pourtant connaissent
aujourd'hui--le _Napolon Apocryphe!_


L'alarme avait t chaude,--si chaude, que je voulus voir le terrible
homme qui l'avait cause, ce qui me donna l'occasion de faire
connaissance avec un des esprits les plus minents de Paris, et en
mme temps avec le plus modeste et le plus sympathique des
hommes.--C'est malheureusement sur un tombeau que je dpose cette
couronne en affectueux souvenir.


Je n'ai jamais eu la curiosit ni le temps de constater si le livre de
M. Andraud avait paru avant ma prise de brevets, ou si j'avais pris
mes brevets avant la publication du livre.

Peu m'importait dsormais: je savais maintenant que son auteur tait
trop riche pour avoir eu besoin de me rien prendre, d'une part, et
j'tais bien sr, d'autre part, que, quant  moi, je ne lui avais rien
vol.

Il y a  certaines heures des manires d'endmies synchroniques pour
la pense humaine. C'est  ce propos qu'il a fallu inventer la
formule, le dicton:--Cette ide tait dans l'air.

       *       *       *       *       *

Je n'ai pas tout  fait fini avec la Photographie Arostatique.

Je m'tais trouv  un dner du _Figaro_  ct d'un monsieur, homme
d'affaires fort intelligent dans sa partie, ma foi! que je connaissais
banalement comme je connais cinq ou dix mille personnes  Paris.

Je lui avais parl de mes esprances de ce ct.--Le monsieur me dit
qu'il partait pour rejoindre l'arme d'Italie, et il me demanda s'il
me conviendrait d'apporter  l'expdition mon concours, au cas o ce
concours me serait demand.

Je rpondis affirmativement, cette expdition tant tout  fait de mon
got,--

--MAIS!!!...


--...mais j'aurais  poser certaine rserve que voici:

--Ayant pass l'ge de la conscription, n'tant rquisitionnable  aucun
degr, et dclarant absolument  l'avance que je refusais toute espce
de rmunration quelle qu'elle ft, pcuniaire ou honorifique, je ne
consentirais  partir qu' la condition expresse--_sine qu non_--que
l'on me laisserait toute ma libert personnelle, ds que je m'engageais,
sur toute rquisition du commandement militaire et dans quelques
conditions que ce ft,  faire mes ascensions photographiques.

Il tait donc bien entendu que je n'aurais pas d'autres rapports avec
ce commandement que celui des ordres  moi transmis. Je ne suis pas un
qumandeur d'antichambre: je ne cherche pas du tout les conversations
augustes et je suis de glace aux sourires bienveillants. J'apporterais
donc trs-volontiers mes services compltement dsintresss dans une
campagne dont le but m'tait sympathique, mais j'en tendais en
revanche rserver d'ailleurs de la plus absolue faon la disposition
complte de mon individu...

Les personnes civilises qu'irriterait l'impertinence de cette
outrecuidante sauvagerie sont pries d'tre indulgentes:--mon dfaut
est si peu contagieux!


Huit jours aprs, au moment o je pensais le moins  cette
conversation en l'air aussitt oublie, je recevais de je ne sais plus
quel campement d'Italie une dpche tlgraphique de douze lignes,
dans lesquelles se trouvait douze fois au moins le mot: _tout de
suite!_

On vous attend _tout de suite_, etc. Prparez _immdiatement_ votre
matriel. J'arrive _aussitt_  Paris. _Nous avons_ un crdit de
50,000 francs.

_Nous avons!_ m'inquita un peu. Comment diable pouvais-je, moi, tre
pour quelque chose dans l'obtention d'un crdit de 50,000 fr. auprs
du gouvernement?

--Et puis le monsieur en question avait peut-tre t un peu trop vite
pour que je fusse bien certain de le suivre: mon fameux positif sur
verre du Petit-Bictre ne me garantissait pas rigoureusement une srie
non interrompue de succs.--Il fallait videmment faire de nouveaux
essais avant le dpart. Je n'tais pas du tout d'humeur  aller me
casser piteusement le nez l-bas!

Tout cela ne devait pas m'empcher  toute ventualit de me
mettre--_tout de suite_-- l'oeuvre, comme il m'tait mand.

J'allai donc trouver Louis et Jules Godard, enchant de leur procurer
cette affaire, qui devait tre d'autant meilleure pour eux que je leur
en abandonnais toute espce de profit, et je leur demandai de mettre
_tout de suite_ un ballon en tat. On gonflerait aussitt  l'usine 
gaz des Batignolles, et peut-tre, tout  fait dsensorcel,
russirais-je dans une tentative dernire que j'esprais dfinitive
cette fois.

Ils m'apprirent que leur frre an Eugne venait d'arriver
d'Amrique, et ils me demandrent de l'accepter avec eux.

C'tait un concours de plus: j'acceptai le troisime Godard qui me fut
alors prsent, et sur la demande de ses frres je lui avanai mille
(ou deux mille?) francs, pour qu'il mt  notre disposition son ballon
d'Amrique,--qui se trouvait pour le quart d'heure agraf en Douane.

Arrive sur ces entrefaites, comme il l'avait dit, le monsieur au
tlgramme.

Il parat satisfait de l'activit de nos prparatifs et me fait part
du firman des 50,000 fr.--C'tait un billet autographe sur quart
vlin, ainsi conu:

(je vois encore l'N gaufr, en tte, sous la couronne)

     _Je prie M. Fould d'ouvrir immdiatement un crdit de cinquante
     mille francs  MM. Nadar et... pour un nouveau systme de ballon
     utile  l'arme._

                                             NAPOLON.

--Voici, me dis-je assez surpris  part moi,--voil bien de la
confiance en ce monsieur qui n'a pu parler que d'aprs moi--et en moi
qui ne suis rien moins que sr de quoi que ce soit en cette affaire...

--Eh bien? dis-je au monsieur en lui rendant le prcieux papier.

--Eh bien, me dit-il, pendant que les Godard prparent votre ascension
d'aujourd'hui, nous allons courir au ministre toucher les fonds!

--Et si je ne russis pas?

--Vous russirez.--Mais dpchons, nous n'avons pas de temps  perdre.

--Eh bien! allez au ministre, si c'est votre ide.

--Venez avec moi.

--Pourquoi? Je n'ai rien  faire l, ce me semble.

--Si fait.--D'ailleurs n'avons-nous pas  causer en route?...

--Mais...

--Ne vous faut-il pas de l'argent pour payer le matriel spcial que
vous allez emporter, l'essai mme que vous allez faire aujourd'hui,
votre dplacement, celui de vos aides, le retour--auquel il faut
toujours penser!--etc., etc. J'admets que vous ne prtendiez  aucune
indemnit d'aucun genre, si c'est votre opinion, mais je pense au
moins que vous n'avez pas la prtention, outre le temps que vous allez
prendre  vos affaires, de faire des cadeaux d'argent  l'tat?

--D'accord.

--Eh bien, si nous n'allons pas tout de suite au ministre, nous voici
renvoys (--c'tait quelque chose comme un samedi, je crois),--nous
voici renvoys  aprs-demain. Aprs-demain il peut se prsenter
quelque incident--et vous voyez quelle est l'urgence...

--Soit! Allons...

--De quelle somme supposez-vous que vous aurez besoin pour votre
personnel, vos instruments, etc.

--Je ne sais; dix, quinze mille francs au plus...

--Parfaitement!

Nous arrivons au ministre.


--De la part de l'Empereur, une lettre  remettre en mains propres 
M. le ministre! dit majestueusement le monsieur.

Les portes s'ouvrent  deux battants... Je suivais, confus de tant
d'honneurs.


M. le ministre Fould tait dans un beau cabinet, debout prs de la
fentre. Un second monsieur tait assis devant un bureau.--J'ai su
depuis que ce monsieur, un homme de beaucoup d'esprit, se nomme M.
Pelletier.

Le monsieur debout--le mien--remet la lettre au ministre, qui la
tourne et retourne un peu.

Je crois remarquer un semblant de froideur de la part du ministre: je
ne m'en formalise pas autrement d'ailleurs.--Il nous prie de revenir
le lendemain.

Je me suis toujours un peu demand si M. Fould n'avait rellement pas
de monnaie sur lui ce matin-l,--ou plutt s'il n'avait pas pris en
sage conome la prcaution d'utiliser ces quarante-huit heures de
dlai en se faisant confirmer par tlgrammes cet ordre un peu bien
extraordinaire.

La prudence est mre de tant de choses!


Le lendemain matin, le monsieur est exact  venir me prendre--et nous
voil de nouveau en prsence des autorits.

Tout tait prt, les billets de banque sur le bureau du monsieur
assis.--M. Fould me semble de nouveau un peu froid avec nous; mais
notre liaison est encore bien rcente, et puis, dans sa position, on
peut tre quelquefois proccup.

Le monsieur assis me tend une plume--pour signer le reu, me dit-il.


--Ah! mais non! dis-je, je ne signe rien du tout.

--Y pensez-vous? me dit le monsieur debout, le mien.

--Je ne signe rien du tout!

-- votre gr, Monsieur! interrompt aussitt M. Fould--qui me parat
 ce moment-l y mettre un peu plus d'onction.--La lettre de crdit
est  vos deux noms: je ne fais pas payer sans les deux signatures.

--Mais, Monsieur, lui dis-je, je n'ai jamais su compter, mme pour
moi, sans me tromper. Je ne possde personnellement aucune fortune et
j'ai cependant un caissier pour me la grer.--Comment voulez-vous,
tant  ce point frapp d'incapacit en ces choses, que je pose ma
signature au bas du reu d'une somme que Monsieur va devant vous
mettre dans sa poche et dont je suis ravi qu'il veuille bien accepter
toute la gestion. Mettez-vous  ma place, s'il vous plat?


Je dois reconnatre que M. Fould, sans prcisment me rpondre, me
semble pourtant de l'oeil accepter au mieux mes excellentes raisons et
qu'il n'insiste pas du tout pour modifier mes convictions.--Le
monsieur assis n'a pas non plus l'air d'tre dispos  se blesser trop
vivement si je lui laisse les fonds.

Mais le monsieur debout, le mien, me soumet rapidement et
nergiquement une srie d'observations qui me paraissent d'autre part
tenir aussi troitement  d'autres principes non moins fermement
arrts.--J'hsite, chancelle--et cde...

En descendant l'escalier:

--Il m'a sembl, dis-je  mon monsieur, retrouver encore un peu de
froideur chez M. Fould quand nous sommes partis.--Et  vous?

Le monsieur me rassure--en m'affirmant que tous les hommes d'tat
sont--_comme a_.

Il est convenu, en nous quittant, qu'il va  l'usine Charonne,
demander, en cas, la cession de quelques voitures  gaz pour notre
expdition--et que je cours  mon ascension aux Batignolles.

Nous nous quittons en prenant rendez-vous pour le soir, aprs mon
exprience.

Ah! j'oubliais...--Reu les quinze mille francs.


Hlas! cette fois comme les autres, je ne russis mme pas  obtenir
le positif sur verre du Petit-Bictre!

Je recommence, je m'obstine.

Rien!

Rien!!

Rien!!!...

Il faut dcidment renoncer  ma campagne d'Italie.

C'est dommage! c'tait bien beau et tentant.


Le soir, arrive du Monsieur.

Je lui raconte ma _misfortune_.

--Qu'est-ce que cela fait? me dit-il. Cela ne nous empche pas du tout
de partir.

--Ah! pour cette fois, non, et trs-certainement non! On ne me demande
pas l-bas pour tenter des essais, mais pour donner des rsultats. Je
ne veux pas du tout manger l'argent de ces personnes-l sans rien
rendre en change. J'espre encore, j'espre toujours russir; mais,
honntement et vu l'impossibilit prsente, je refuse de garantir,
donc de partir.--'a t un beau rve, voil tout pour le
moment!...--Donc, si l'heure vous convient, nous irons ensemble demain
matin  neuf heures reporter l'argent  M. Fould.

--Je ne rends pas ce que je tiens! me rpond le monsieur, solennel
comme s'il prononait un verset du Coran.

--Ah bah!... Et qu'est-ce que vous en ferez?...

--Je retourne l-bas avec--et j'emmne les Godard! Un ballon doit
toujours tre utile, mme sans photographe.--Mais vous avez tort de ne
pas venir!...

-- votre aise. Veuillez seulement alors me donner dcharge pour ma
part des trente-cinq mille francs que vous gardez.

--C'est trop juste.--Mais venez donc!

J'ai sa signature et je souhaite bon voyage  mon monsieur, en lui
gardant une toute petite rancune, peut-tre, de l'insistance qu'il a
mise  m'emmener l-bas peur me faire casser le nez.


Et en me couchant le soir, je dpose prcieusement les quinze mille
francs, aprs les avoir compts une fois de plus, dans le tiroir de ma
table de nuit.

Je les avais compts toute la soire, tant je tremblais de les perdre.
Il me semblait que ce n'tait pas de l'argent comme d'autre.

La nuit, je suis agit. Je rve qu'en me rveillant au matin, je
trouve dans mon tiroir de table de nuit, au lieu des billets de
banque, un petit paquet de feuilles sches, comme il arrive dans les
contrats diaboliques...


 huit heures, je suis au ministre d'tat, ma main dans ma poche, mes
billets dans ma main.--Ils me brlent  travers la lustrine, ces
diables de billets!

Je demande M. Fould.--Personne.

Je vais faire un tour sous la rue de Rivoli,--ma main sur l'oiseau,
toujours.

Retour  huit heures et demie.--Personne encore.

Autre promenade. Il est neuf heures.

--C'est encore moi!

Le garon de bureau me dit:

--Veuillez prendre la peine d'entrer!

Ce garon est bien plus aimable qu'hier. On dirait qu'il sent les
quinze mille francs que je rapporte dans sa maison...

J'entre et je vois mon monsieur assis, toujours assis:

--Monsieur, lui dis-je, je ne vais pas l-bas. J'ai manqu mon dernier
essai hier: ce sera, j'espre, pour la prochaine fois o nous irons
rendre  quelque autre peuple sa nationalit.--En attendant, voici
quinze mille francs qui m'avaient t remis sur les cinquante:
veuillez les prendre bien vite et m'en donner quittance, s'il vous
plat.--Quant aux trente-cinq mille autres, comme vous avez eu la
bont de faire assez d'honneur  ma signature pour y tenir, je sais
que s'il arrivait un accident  mon monsieur,--brl,--vol,--tomb
dans une fosse,--je serais matriellement responsable de la somme;
mais il y a au moins la responsabilit morale que je puis dgager ds
 prsent. Voici donc la dclaration par laquelle ce Monsieur certifie
que, sous sa responsabilit personnelle, il garde les trente-cinq
mille francs qu'il veut absolument faire gagner aux frres Godard, ce
qui est une ide pleine de grandeur. Il emporte la dynastie Godard, le
ballon et l'argent.


Le digne monsieur assis semble m'examiner avec curiosit,--mais sans
la moindre malveillance.

Il me donne mon reu,--et je m'envole plus dlest et alerte que si je
sortais de mon premier bain russe.


Le rsultat de tout ceci fut:

--que les Godard ensemble brlrent leur ballon, devant Magenta, je
crois, la veille ou l'avant-veille de la bataille;

--que le cadet Godard fut dpch bien vite sur Paris pour fabriquer
un autre ballon;

--que l'an Godard pendant ce temps perfectionna ses tudes
aro-militaires et runit les matriaux d'un livre que j'appellerais 
sa place: _Les Commentaires de Godard_;

--que la note de fabrication du nouveau ballon prsente par Godard
cadet et Godard jeune fut trouve un peu vive par le monsieur et
Godard an;

--qu'il y eut schisme,--et que Godard an, Godard cadet, Godard jeune
et le monsieur plaidrent tous ensemble,--ce qui me chagrina
trs-fort.


Voil les faits.--Voici la morale:


La paix fut signe avant mme que ft fini le ballon command pour la
guerre--(M. Fould avait joliment raison de ne pas se presser!)--et ce
beau ballon neuf qui avait cot dix-huit mille francs et qui m'aurait
t si utile si on me l'et prt pour la poursuite de mes essais de
photographie arostatique, fut prcieusement enfoui dans les arcanes
du Garde-Meuble,--o il a eu, depuis, le temps de pourrir inutilement
dix fois;

--Godard an eut l'avantage de se faire nommer aronaute de
l'Empereur, ce qui lui permit plus tard de se livrer  sa passion pour
ces ballons platoniques qui s'appellent Montgolfires;

--le monsieur, toujours plein d'une sagacit qui ne saurait se laisser
entamer par les vnements, trouva le moyen de se faire redonner les
quinze mille francs qui m'avaient procur tant d'inquitudes pendant
vingt-quatre heures;


--et il me fut enfin confidentiellement redit,  ma grande surprise,
que, dans une maison o je ne connaissais personne, j'tais pourtant
connu de tout le monde sous le pseudonyme, purement honorifique,
du--_Jeune homme qui a rendu les quinze mille francs_.




V


_L'amblyopie,_ -- La sublime et _excrable_ dcouverte des
Montgolfier. -- La liaison conduit  la Foi. -- Une fausse piste. --
Les petits papiers. -- Le cerf-volant. -- L'oiseau et le papillon. --
La fuse. -- L'acadmicien. -- L'oiseau-Montgolfire. -- _tre plus
lourd que l'air pour lutter contre l'air_, ou _tre le plus fort pour
ne pas tre battu_. -- Le vertige de l'oiseau! -- L'homme du monde. --
Le bourgmestre de Magdebourg. -- Les plans inclins. -- Il y a des
injustices! -- L'ennemi. -- Les Drangers de l'A + B. -- Tous vont au
moulin! -- Le pauvre Stephenson. -- Quel malheur pour le boeuf! -- Une
dinde sur ses oeufs. -- Un seul vtrinaire pour trente-neuf
acadmiciens. -- _Ex asino._ -- Consquence dans l'absurde. -- Les
fines mouches! -- Le savant pieux. -- Mose raccommod avec le Manuel
du baccalaurat. -- Marmite et tabatire. -- Dfense  Dieu! -- Les
blasphmateurs.


Mais oublions pour un moment la photographie arostatique.

Je reprendrai plus tard ces intressants travaux, aprs les heures
difficiles, avec mon brave _Gant_, si admirablement prpar  leur
offrir l'hospitalit la plus confortable.


Il est une affection morbide des organes de la vision,--l'_amblyopie_,
si j'ai bonne mmoire et si je ne suis pas tenu pour pdant,--dans
laquelle,--les paupires ouvertes ou closes,--des manires de
filaments arachnens semblent surgir, graviter, s'arrter, puis
reculer et enfin repartir, pour s'abmer et revenir encore......

Ainsi se reprsentait toujours  moi, pendant la veille ou dans le
rve, l'obstine vision de mon ballon de la Fte du Roi.

Plus aussi je faisais d'ascensions, plus j'apprciais cette force pour
ainsi dire incalculable qui s'appelle le vent, et l'absolue et
radicale impossibilit de lutter contre le moindre courant avec cette
surface norme d'une part, si lgre de l'autre, qui est un ballon.


L'histoire hro-comique de l'arostation me tmoignait que cette
grande science, presque immdiatement abandonne aux mains grossires
des acrobates et bateleurs forains, n'avait littralement pas fait un
pas depuis le premier ballon gonfl au gaz hydrogne par Charles en
1783.

Au lieu de la perfectionner et de l'utiliser, tout en la vulgarisant,
au profit de l'tude multiple et infinie de l'atmosphre, l'homme
s'tait laiss surprendre et dtourner par un espoir absurde.

Lorsqu'il s'tait vu enlev dans l'air,--malgr la dfense absolue de
Hooke et de Borelli, et en dpit de l'interdiction formelle profre
par l'illustre acadmicien Lalande juste un an avant l'ascension de la
premire Montgolfire,--l'homme s'tait dit:

--Je m'enlve, donc--le plus difficile, puisque hier encore c'tait
l'impossible, est fait.--Il ne me reste plus qu' me diriger!

Et depuis la sublime et, j'ose dire ici, excrable dcouverte des
Montgolfier, depuis quatre-vingts ans et encore  l'heure qu'il est,
sans tenir aucun compte des dconvenues de tant de devanciers, l'homme
s'obstinait sur cette fausse piste,  la poursuite dcevante de cette
chimre qui s'appelle la direction des ballons.

Quoi de plus vident pourtant que l'inanit de cette recherche?


Si--tenant compte de la non-rsistance de l'arostat sous l'action du
vent, par compensation avec l'ellipse de sa sphricit,--vous admettez
assez raisonnablement que la force de 400 chevaux attribue au vent
sur la voile tendue d'un vaisseau est gale sur un ballon de 500
mtres, lequel, avec le gaz d'clairage, emporte au plus deux hommes,

--comment pourriez-vous faire supporter  ce ballon le poids de la
machine de 400 chevaux et un peu plus, ncessaire pour lutter avec
avantage contre cette pression?

Et en admettant mme, pour aller au del de l'absurde, que votre
ballon de 800 mtres puisse emporter avec lui cette force de 400
chevaux, comment ne comprenez-vous pas qu'entre une pression de 400
chevaux d'une part et une rsistance de 400 chevaux d'autre part,
votre ballon,--ft-il non pas en soie, mais en cuivre, en tle, en
acier,--claterait comme l'insecte sous l'ongle?


Et dans la nature entire, cet ternel et impeccable modle,
voyez-vous donc un seul tre se mouvoir dans l'air en tant plus lger
que lui?


J'avais regard et j'avais vu. Par l'observation, par la rflexion, ce
qui m'tait rest tout d'abord uniquement de mon souvenir d'enfance
comme une vision terrible, cela se mrissait peu  peu en thorie, se
formulait en principes, s'affirmait en conviction.--La Raison me
conduisait  la Foi.

Comment n'aurais-je pas cru?


Ne voyais-je donc pas l'oiseau, n'avais-je donc jamais regard
l'insecte, ces deux admirables machines qui s'lvent, se maintiennent
et se dirigent dans l'air en tant spcifiquement plus lourdes que
lui? Et jusque dans les autres ordres du rgne animal, la
chauve-souris et le poisson volant ne sont-ils pas plus denses que
l'air?


Pourquoi les morceaux du journal dchir que je laissais tomber du
balcon et que je m'amusais  suivre de l'oeil, arrivaient-ils  terre
en trajectoires et  temps ingaux?


Le plan inclin du cerf-volant, dont le fils d'Euler disait, ds 1763,
 l'acadmie de Berlin: Ce jouet d'enfant mpris des savants, peut
cependant donner lieu aux rflexions les plus profondes...--mon
cerf-volant, spcifiquement plus lourd que l'air, ne s'enlevait-il pas
 la seule condition de couper cet air en contre-courant,--et
n'avais-je pas senti mon bras soulev par la ficelle dont l'autre bout
faisait mon cerf tenir tte  la nue?


La fuse, plus lourde que l'air, ne s'lve-t-elle pas dans l'air,
emportant son moteur avec elle?


Petits papiers, cerf-volant, oiseau, papillon, fuse m'enseignaient.

 la vrit, le savant,--vous savez, le savant, qui sait, puisque son
nom est cens l'obliger, qui sait tout--except ce qu'on ne lui a pas
appris,--le savant ternel et obligatoire, sinon gratuit, qui marque
les points pendant que les autres jouent la partie, qui se bat contre
le mot nouveau jusqu' ce qu'il le pique en qualit de mot ancien sur
le lige de sa collection,--le savant, qui dfend  Demain de
s'appeler autrement qu'Hier, s'tait bien avis d'tablir que l'oiseau
n'a le droit de s'enlever qu'en raison de l'air chaud qu'il fabrique
en lui-mme...

 la vrit, Cuvier aprs Buffon,--deux beaux noms, par
malheur!--Cuvier affirmait doctoralement dans ses cours orthodoxes que
l'air renferm dans toutes les parties du corps et sous les plumes de
l'oiseau, en se rarfiant par la chaleur, facilitait le vol,--ce qui,
suppos vrai, dterminerait absolument l'effet contraire.

 la vrit encore, Navier tablissait l'impossibilit de la
Navigation Arienne au moyen de la force humaine, par de puissants
calculs qui avaient malheureusement un tout petit inconvnient:--celui
de dfendre pareillement  l'oiseau de voler, puisqu'ils exigeaient
d'une oie la force de quatre hommes pour le vol le plus
lent,--demandant par analogie au saumon lui-mme, qu'une ligne des
plus minces arrte, une puissance gale  celle d'une vapeur de 50
chevaux!


Mais les petites Montgolfires que je fabriquais en papier en savaient
bien plus long que ces savants-l, elles qui, plies, ne
reprsentaient que quelques centimtres cubiques, et dplaaient, en
se dveloppant pour s'enlever, quatre et cinq mtres d'air
atmosphrique.

Et elles se moquaient avec moi du savant qui,  l'instant mme o il
transformait son oiseau en ballon, ngligeait sa primordiale besogne
en ne centuplant pas plusieurs fois le diamtre d'enveloppe dudit
oiseau.


Ce qui n'empche pas qu'encore  l'heure qui sonne, des gens
graves--et bien destins ds lors  n'accepter le principe du _Plus
lourd que l'air_ qu'au moment juste o quelque draillement cleste
leur fera tomber une de nos aromotives sur le nez,--nous objectent
encore, avec le srieux qui caractrise cette institution,--les
avantages arostatiques, constitutifs de l'oiseau.

Ce qui prouve une fois de plus qu'une vrit n'est jamais assez de
fois redite.

Donc--et irrmissiblement:


TRE PLUS LOURD QUE L'AIR POUR COMMANDER  L'AIR.


--Mais vous ngligez un lger dtail qui a quelque intrt,--nous
demandait ironiquement le savant,--en omettant de nous dire de combien
il faut tre plus lourd que l'air?

--Du plus possible!

En vertu du mme principe qui fait que, des trois balles de volume
gal lances par vous avec la mme force,--la balle de plomb fendra
l'air  plusieurs mtres,--la balle de lige arrivera jusqu' trois ou
quatre pas,--la balle de moelle de sureau reviendra sur vos pieds.

Du plus possible!-- quelques cinq ou six cents mtres, le moineau,
le pigeon, emports dans la nacelle de l'arostat et par vous poss
sur le bord, ont le vertige--_le vertige de l'oiseau_, oui!--et ils se
rejettent effars en arrire vers le fond de la nacelle.--Lancs par
vous loin du bord, vous les voyez tomber comme plomb ou tourbillonner,
jusqu' ce qu'ils aient atteint dans leur chute la couche
atmosphrique plus dense, o il est seulement permis  leur exigut
de se soutenir et de se mouvoir.

Cependant, seul et fier, l'aigle habite les cimes qui lui
appartiennent--de par son envergure corrlative  son poids,--et c'est
bien au-dessus de mille mtres que plane le condor, quand il gagne les
crtes de la Cordillire des Andes.

Pourquoi?--Parce que de tous les volateurs proprement dits, il est le
plus grand, le plus gros,--c'est--dire le plus lourd!


Sur quoi, l'homme du monde,--un beau monsieur qui ne fait rien, qui
n'a jamais rien fait et qui ne saura jamais rien faire, en consquence
ennemi n de celui qui fait quelque chose,--nuisible ds lors, parce
que inutile;--l'homme du monde qui ignore l'orthographe comme s'il
tait vraiment n gentilhomme,--qui n'a pas trouv d'autre moyen de
tuer son ennemi mortel, l'ennui, qu'en essayant des gilets neufs,--qui
cause avec son coiffeur, porte  la boutonnire un petit brin de ruban
d'une couleur quelconque qui n'est pas mme la rouge, tutoie son
domestique et dit vous  son ami,--l'homme du monde vous demande avec
sa finesse la plus suprieure et ce demi-sourire d'ne que vous
savez:

--Et votre point d'appui?

--Sur quoi,  homme du monde! l'oiseau s'appuie-t-il quand il vole?

--Mais, dit l'acadmicien qui vient en aide,--en admettant mme votre
principe, votre oiseau possde physiologiquement une force relative
que l'homme n'a pas,--car AB = VS...

--Prenez garde, acadmicien que vous tes! et rappelez-vous toujours
que votre mme formule mathmatique dfend aussi  l'oiseau de voler.
Pourtant,--PIGEON VOLE!--Qu'en savez-vous d'ailleurs, et comment, pour
les soustraire, avez-vous pu rduire ces deux fractions  un mme
dnominateur?

--Mais o est votre moteur? Vous ne possdez pas le moteur, assez
lger d'une part et assez puissant de l'autre, car une force vapeur
qui pse 100, je suppose, ne peut enlever que 10.

--Et, en admettant que nous ne puissions arriver  crer un moteur 
vapeur suffisamment lger,--ce dont les ncessits industrielles n'ont
pas eu  s'occuper trs-prcisment jusqu'ici,--n'avons-nous pas cent
autres agents? Ces autres forces naturelles qui se nomment l'air
comprim, l'air dilat, le gaz acide carbonique,--que l'homme ne sait
mme pas contenir encore, l'ther, l'lectricit, etc., etc.,--sans
parler des poudres,--ne sont-elles pas autant d'agents pour la
Navigation Arienne?

Qui vous dit qu'on ne va pas vous prsenter demain une force de cheval
dans un botier de montre et dix chevaux dans un carton  chapeau?

Nos mcaniciens ont-ils donc ferm l'atelier depuis le bourgmestre
qui inventa les deux hmisphres  Magdebourg?


Mais, d'abord, tes-vous bien srs,  savants! qu'une si grande force
soit indispensable  l'homme pour s'lever et se mouvoir dans cet air
si essentiellement lastique?

tes-vous bien srs que l'oiseau dpense tant de force,--toute sa
force pour voler,--quand l'aigle enlve l'agneau,--quand le tiercelet
et la pie-griche, les plus petits des carnassiers, ne se gnent pas,
en cas de besoin, pour ajouter  leur poids celui d'une mre perdrix
qu'ils viennent d'arracher du sillon?

Les plans inclins ne vous fournissent-ils pas, comme  plaisir, de
vritables temps de repos o se renouvelle la force dpense et sur
lesquels Ante va retrouver la terre?

La sage et molle lenteur avec laquelle descend le parachute ne vous
a-t-elle donc rien fait deviner?

Et quand, au-dessus de votre tte, l'oiseau plane, majestueux, donnant
 peine un coup d'aile par minute, comme s'il daignait consentir  ne
pas oublier tout  fait sa gravit,--dpense-t-il l de la force ou
s'enivre-t-il de toute la profonde scurit de son quilibre, de toute
la molle volupt du repos o il se berce?--Non, il ne travaille pas:
il jouit!


--Que m'arrivera-t-il donc si je dis cette fois encore ce que je
pense--comme je le pense?

Eh bien, il y a des injustices!

Nos Athniens d'aujourd'hui, vous savez trop s'ils sont
impitoyablement persvrants  charbonner d'ternelles plaisanteries
les murailles de l'Acadmie des Lettres.--Celle des Arts encore est si
peu mnage que, l'autre jour, le pouvoir lui-mme, gardien intress
de toute autorit, portait la main sur sa masure et la jetait bas.

Or, je me demande quel singulier privilge semble protger l'Acadmie
des Sciences?

Devant celle-ci, nous semblons tous frapps d'une sorte de stupeur
bestiale, comme sous le tonnerre certains animaux. Toucher  cette
momie, c'est cas de sacrilge, et l'ide seule de cette normit ne
viendrait mme pas.

Si jamais l'ennemi fut quelque part pourtant, ennemi drisoire et
grotesque, mais dangereux surtout, c'est bien ici, puisqu'ici ne se
dbat plus la vanit du superflu, mais la ncessit de l'indispensable.
Pire cent fois donc que ses soeurs est celle-ci  tous points de
vue,--et au-dessous mme du dernier tiage, car vingt hommes de gnie
ont toute leur vie pass, comme Balzac et tant d'autres gnies devant la
porte de l'Acadmie des Lettres, sans penser  y sonner,--tandis que
l'Acadmie des Sciences n'a mme pas t ddaigne une seule fois par un
Dranger de l'A+B.

Tous vont  ce moulin.


 Savants! Pharisiens et Princes des Prtres! Doctrinaires de la
science! Acadmies, Comits scientifiques, Corps savants reconnus,--je
vous reconnais seulement comme ennemis ns de tout ce qui est hors de
vous, de tout ce qui se cherche et surtout de tout ce qui se trouve
sans vous!

C'est vous qui dmontriez, il y a quelques annes, l'impossibilit
pratique de l'clairage extrait de la houille, alors mme que tout le
pays d'Angleterre resplendissait de la lumire du gaz hydrogne.


C'est vous qui dcrtiez avant-hier que--LES ROUES DES CHEMINS DE FER
PATINERAIENT TOUJOURS SANS AVANCER JAMAIS, DE PAR LE POLI DES SURFACES
QUI RENDAIT L'ADHSION IMPOSSIBLE,--et c'est vous encore qui ajoutiez,
en supplment de bagage, qu'--EN SUPPOSANT LA TRACTION POSSIBLE, SA
VITESSE TOUFFERAIT INFAILLIBLEMENT LES VOYAGEURS...


C'est vous qui dclariez hier que--LA TLGRAPHIE LECTRIQUE NE
POURRAIT TRE JAMAIS PLUS QU'UN AMUSEMENT INTRESSANT POUR LES
PERSONNES CURIEUSES DE PHYSIQUE...


Mais ayons la gnrosit de ne pas tirer sur ceux qui sont trop
prs:--c'est l'ingnieur de Philadelphie qui nie la locomotion par la
vapeur, alors mme que roule devant lui la voiture qu'Olivier Evans a
construite avec ses pauvres pargnes.


C'est le professeur Hardner qui prche  Londres,  Bristol, partout,
qu'--ESSAYER DE TRAVERSER L'ATLANTIQUE AVEC DES BATEAUX  VAPEUR,
C'EST ESSAYER D'ALLER DANS LA LUNE...--et, quelques annes aprs, le
_Sirius_ et le _Great-Eastern_ traversent l'Atlantique en quinze
jours.


Le pauvre Stephenson allait partout, de l'un  l'autre, jusqu' la
reine. Des Acadmies, il y en a partout, mme en ce pays libre
d'Angleterre. Tout le monde tournait le dos quand il prchait la
locomotion ferre.

Le plus terrible de ces acadmiciens lui rpondit une fois, comme par
condescendance:

--J'admets--pour un instant--votre systme mis en pratique: la machine
est lance  toute vapeur, les wagons qu'elle entrane et qui la
poussent  leur tour augmentent sa vitesse acquise. Et dans les
prairies traverses comme par un clair, un boeuf, je suppose, a
franchi la haie de son pacage, il a pntr jusque sur la voie, et le
tourbillon arrive sur lui... Quel pouvantable malheur!...

--Hlas! oui, monsieur,--pour le boeuf!


Une ville de nos dpartements--que je ne nommerai pas,--allait
clbrer je ne sais quelle fte.

On avait command une ascension de ballon.

L'Acadmie de l'endroit,--une Acadmie trs-importante, s'il vous
plat, mais dont plusieurs membres taient en mme temps Conseillers
municipaux,--rflchissant que ledit Conseil avait allou pour cette
ascension une somme relativement assez forte, eut l'ide louable de
tirer, acadmiquement, tout le parti possible de la dpense
municipale.--On verrait donc  utiliser l'ascension au profit de
quelques observations baromtriques, stratgiques ou autres.--On se
dcida pour un essai d'application stratgique, plus facile.

Mais avant de rien faire, les plus prudents demandrent, par
dfrence, l'opinion d'un des leurs, qui tait un vritable savant
assurment et en mme temps un trs-haut personnage:--je persiste 
ne nommer personne.

Voici, _strictement_, la rponse de l'illustre
savant,--trs-comptent, je le rpte, en toutes choses d'X et surtout
en l'espce:

--Votre exprience serait absurde. Les arostats NE PEUVENT tre
stratgiquement utiliss aujourd'hui, de par les progrs de la
projection des nouveaux engins de guerre,

CAR--un arostat de 500 mtres, tenu en captivit par deux cbles
de... ne peut s'lever  plus de... mtres, puisqu'il n'emporte que...
kilos par... mtres, et que chacun des cbles pse... par... mtres...
kilos.

OR,--la force balistique des canons rays de tel modle tant, 
angle de..., de...,

 la hauteur de... mtres, l'arostat ou l'arostier seraient
invitablement atteints par les projectiles ennemis.

DONC!!!...

--Ce qui tait en effet du plus juste et du plus limpide calcul.


Seulement,  illustre savant,--si vous aviez fait un plus gros ballon,
n'auriez-vous pu soulever un cble plus long--et monter plus haut???


Il n'avait oubli qu'un point! dit Florian.


L'inventeur pour ces gens-l, mais c'est l'ennemi!

Avez-vous la navet, par hasard, de croire que des personnages de
cette importance commettent la folie de se dranger pour si peu? Ils
ne croiront d'abord ni  vous ni  votre dcouverte. Ils vous
oublieront aux catacombes de leurs cartons,--ou s'ils examinent, ce
sera pis encore.

Si vous aviez raison, par hasard, voyez donc les consquences!--Des
essais  suivre, des formules nouvelles  tablir,--sans compter que
cette dcouverte va en forcer plus d'un  se dmentir et  revenir sur
des thories prcdemment affirmes.--Comment, en bonne conscience,
attendre qu'un tel bouleversement pourra tre pris de bonne grce par
ces braves gens et mrites, dous d'un ge o on aime le repos, et
qui, leur sige fait, bien camps sur leurs traitements, accroupis sur
leurs positions acquises, doivent raisonnablement tre plus difficiles
 dranger qu'une dinde sur ses oeufs?

 les savants d'Acadmie!

Et comme ils se moquent de ton respect,  Public naf qui croiras
toujours aux Augures!--Entends-les donc seulement rire les uns des
autres! Et, dans leurs querelles, coute comment ils se traitent,
connaissant leur ignorance rciproque pour ce qu'elle vaut!


Un clbre vtrinaire--mais vtrinaire!--se prsentait  l'Acadmie
des Sciences.--Quelques membres s'indignaient de l'audace:

--Je ne trouve pas que ce soit trop d'un vtrinaire pour tant
d'acadmiciens, dit le plus savant de la compagnie.

Et quand il s'en prsentait deux de droits gaux  brouter les
ternels chardons du jardin d'Acadmus, ce n'est plus _Ex quo_
qu'crivait celui-l, mais _Ex asino_--poussant jusqu'au calembour en
latin le ddain de sa moquerie.

crivez _Tatar_ pour Tartare et _Timbouctou_ pour Tombouctou, voil
votre candidature acadmique pose.--Arrivez  Indoustan par un H:
_Hindoustan_, la voici prise en considration.--Maintenant, au lieu de
Constantinople, prononcez _Stamboul_,--vous tes lu!


Consquence remarquable et logique dans l'absurde:

--lorsqu'il s'agit d'abord de cet insoluble problme de la direction
des ballons, l'Acadmie de Paris ft unanime pour adopter le rapport
sign, entre autres, par Lavoisier et Condorcet, et proclamant la
possibilit de cette archi-impossibilit.

Ce n'tait pas assez encore, et les Acadmies de Lyon et de Dijon,--je
n'ai pas compt les autres,--s'empressrent d'acclamer en choeur cette
inanit.

Aujourd'hui que le problme est pos dans ses vritables
termes,--logiques, incontestables, absolus,--l'Acadmie des Sciences
n'a pas assez de ricanements quand un chercheur de Navigation Arienne
a la navet de s'adresser  elle, et elle clate de rire,-- les
fines mouches!--en _renvoyant  M. Babinet_!


Mais ne terminons pas en oubliant une des plus tranges varits du
genre Savant,--la dernire:--le savant pieux, qui gagne sa vie 
raccommoder Josu avec Galile, et Mose avec le Manuel du
baccalaurat.

Pour celui-l, toute ide nouvelle, c'est l'ennemi, comme  la
chauve-souris dans son ombre toute lumire fait cligner l'oeil. Sans
voir, sans regarder mme, il crie: Non!--d'avance et d'instinct 
toute dcouverte, tremblant toujours d'tre dfinitivement dbusqu
ce coup-l de son trou.

Celui-l,--se gardant bien de dire qu'il copie servilement en cette
rencontre l'_Aronautica of Sketches_--affirme qu'en fait de
locomotion au sein des eaux, la Cration a atteint des proportions
_assez_ gigantesques en nous donnant la baleine. Mais, en fait de
locomotion arienne, elle s'est arrte--_et pour cause!_-- l'aigle
ou au condor; elle a arm l'autruche de pattes trs-nergiques,
d'ailes trs-courtes, et lui a donn le sol pour appui,--etc., etc.,
etc.

Vous savez avec quel aplomb ces honntes gens-l accaparent le bon
Dieu, et il faut vraiment que le bon Dieu soit bien fort pour rsister
depuis si longtemps  ces Guillot qui le dfendent.

Ils n'hsitent jamais, ricanant sous cape et sans trembler du
sacrilge,  faire intervenir devant leur parterre la Bonne
Providence chaque fois qu'ils ont besoin de remplir leur marmite ou
leur tabatire.--Et on comprend ds lors que la Bonne Providence,
absorbe par des soins aussi importants, n'a pas de temps de reste
pour assister la Navigation Arienne.

De par eux donc, dfense  Dieu de faire voler l'autruche,--le
ptrodactyle et l'piornis, tant morts et enterrs, ne sont plus l
pour rpondre;--et, pour dfendre  l'homme de dpasser certaines
proportions de la nature, affirmons pieusement que le _Great Eastern_
est moins volumineux que la baleine,--ordonnons que le cheval distance
comme vitesse et dpasse comme format la locomotive avec ses queues de
wagons,--dcrtons que le tlgraphe lectrique porte moins loin que
la parole humaine et l'oeil du lynx fantastique plus loin que notre
tlescope,--jetons bas la casquette de notre Corps des Ponts et
Chausses devant l'aurole du castor,--et arrtons court le tunnel du
Mont-Cenis par dfrence pour le trou du lapin.


Pour le besoin de la cause prsente, ils oublient leur thme
ordinaire:--l'Ordre Universel cr tout entier pour les besoins et la
satisfaction de l'homme, et aussi Dieu qu'ils ne craignaient pas
d'envoyer tout  l'heure clouer les toiles au firmament _pour le
seul plaisir de nos yeux_.

Impies blasphmateurs de Dieu qu'ils limitent  leur mtre, insolents
envers le crateur et la crature, les voil qui nient  prsent cette
miraculeuse intelligence qui a t donne  l'homme et par laquelle il
a dpass en tous ordres les facults de l'animal,  mesure qu'il a su
le vouloir et le mriter.


Eh quoi! l'homme, plus vite que le cerf, plus prompt que le bruit, qui a
fait siens le domaine de la taupe comme celui du poisson,--l'homme,--ce
favoris de la Providence, celle image de la Divinit,--ne s'lverait
pas dans l'air comme la misrable chenille d'hier et la mouche immonde
ne de la pourriture!...




VI


Mon confrre Moreau. -- M. Mauguin fils. -- Dcouverte de la lune. --
La main qui saisit! -- Les ouvriers de la dernire heure. -- Qui?
comment? -- La libert dans la lumire! -- Obsession et possession.
-- Quel Oedipe? -- Une Photographie sans retouches. -- Les btes  X.
-- La Chimie, c'est ce qui pue! -- L'impatience de l'ennui. -- Le pape
Clment XIV et l'arlequin Carlo Bertinazzi. -- PINGEBAT ROMA!!! -- Un
capitaine mang. -- Le baron Taylor. -- J'ai l'horreur du
_raisonnable!_ -- Le Gnie, c'est l'Insolence! -- La baguette de
Tarquin. -- Attention  la cravate! -- Le beau jeune homme de Rouen.
-- Gustave Flaubert. -- Les croix d'honneur. -- Gare les paules! --
Le monsieur au cochon de lait. -- Rsum.


Je discutais avec tout venant:

La contradiction m'affirmait et m'excitait, encore comme la meule
affile la lame, comme la compression exaspre l'explosion.

Mais quelle satisfaction quand je trouvais un partisan du _Plus lourd
que l'air_, comme, il y a quelque dix ans, mon sagace et ingnieux
confrre Moreau, de la Socit des auteurs dramatiques, qui en sait
plus  lui seul sur l'lectricit et bien d'autres choses que vingt
acadmies;--et M. Mauguin,--fils du dput, mon ancien chef de file au
journal le _Commerce_,--directeur d'une importante usine en Belgique,
avec lequel je me rencontrai juste au retour d'un voyage en Hollande,
pour tomber ensemble  bras raccourcis sur les directeurs de ballons
et chanter la gloire de l'hlice et des plans inclins, etc., etc.

D'ailleurs, je ne savais rien de la question,--rien, j'entends, de ce
que m'eussent pu apprendre les autres.

Je n'avais rien lu de tout ce que j'ai lu depuis et qui m'a dmontr
qu'en effet il n'tait rien de nouveau sous le soleil. Je ne
connaissais ni la prcieuse thorie de Michel Loup, publie en 1853,
ni l'excellente dmonstration de Liais,--une de nos gloires
scientifiques perdue sur un rocher lointain, ni les trs-remarquables
articles du capitaine Blguic, ni seulement l'_Aronef_, brochure de
La Landelle publie depuis deux ou trois ans dj.

Je ressemblais peut-tre bien un peu, moi Parisien n,  ces jeunes
gens dpartementaux, pleins de confiance, qui viennent ici pour nous
dcouvrir la lune. Mais cet isolement mien de tout ce qui avait pu se
dire et faire m'amenait, par la concentration, comme une sorte
d'hypnotisme, jusqu'au paroxysme de la Foi.

Plus convaincu chaque jour, je m'tonnais de l'aveuglement et de
l'indiffrence des hommes devant cette immense question, la plus grande
des questions humaines dans toute la srie des sicles,--lorsqu'elle
n'attendait mme pas un inventeur comme Papin ni un dcouvreur comme
Colomb, lorsque le mot du problme tait simplement dans l'application
raisonne des phnomnes connus.

Les temps ne sont-ils pas venus? Je vois l'Angleterre s'mouvoir
depuis quelques annes surtout autour des questions qui se rattachent
 la Navigation Arienne. Devant la proccupation gnrale des esprits
dans ce pays, la multiplicit des tentatives vers l'tude des
phnomnes naturels dans ces voies nouvelles,--l'mulation de
libralit des socits scientifiques, Socit de gographie, Socit
royale de Londres, Association britannique, sans parler de
l'Administration de la guerre,  voter des fonds pour la cration de
coteux arostats et la rptition infatigable des expriences,--on
comprend que cette nation, essentiellement pratique, a senti que le
moment est enfin venu pour l'homme de prendre possession de l'immense
domaine vers lequel il lve irrsistiblement les yeux depuis si
longtemps.

Il a suffi que son flair subtil devint la proie glorieuse. Son
intrt la pousse, son orgueil lgitime l'excite:--elle avance dj la
main qui saisit.


Si une question peut effacer jusqu' l'ombre du sentiment mesquin des
rivalits ou des jalousies, c'est bien cette noble question de la
Navigation Arienne dont le premier bienfait sera de hter la grande
communion humaine.

Mais, pour arriver  cette closion, l'ardeur de tous est ncessaire.
Les sicles marchent, les heures avancent: celle-ci va sonner, la plus
solennelle dans la srie des ges,--et, comptant trop sur ce que nous
valons comme ouvriers de la dernire heure, nous attendons,
impassibles et comme indiffrents.

De temps  autre pourtant, de ce point ou de cet autre, une aspiration
isole s'exhale, une clart s'veille et luit un instant pour
s'teindre, un effort se manifeste qui s'affaisse aussitt dcourag.


C'est que la Foi seule ne suffit pas, et comme, d'une part, le capital
individuel n'aurait garde de prter l'oreille  de semblables
sornettes, et que, d'autre part, le levier puissant de l'association
nous fait dfaut pour rpondre aux lieu et place du capital
particulier qui est sourd,--il en rsultera demain que la plus grande
des conqutes humaines affranchira le monde sous un pavillon qui ne
sera pas le ntre.

Et nous ne nous glorifierons plus en rptant notre phrase consacre:
--L'Arostation, cette science toute Franaise!...


Je me demandais:

--Quels seront les moyens?

Quels agents silencieux encore, quels moteurs mystrieux, quels
fluides qui gardent encore leur secret, nous donneront raison de ce
grand Inconnu?

Qui attachera son nom  cette rvolution gigantesque?

Dans quel coin de hameau, pauvre, ignor, moqu, attend-il qu'on
l'appelle, le porteur prdestin et bni du _Ssame, ouvre-toi!_ qui
nous donnera pleine carrire par les portes libres des immensits?

Ou plutt cette gloire de demi-dieu ne sera-t-elle pas trop lourde, et
la victoire trop opime pour n'appartenir qu' un seul?

Ne serait-il pas trop haut, en effet, au-dessus des autres hommes,
celui qui, leur apportant, selon la belle parole du pote:

  La libert dans la lumire!...

--abaissera les frontires, fera les guerres impossibles et dchirera
jusqu'au dernier feuillet les codes divers de nos poques barbares,
pour en dicter un seul et dernier, Loi suprme de Libert et d'Amour?


J'ai pens qu'il n'y avait rien de plus beau, de plus utile, de plus
ncessaire que la solution de ce grand problme,--solution aussi
urgente, pour tout gouvernement intelligent, que celle du pain  bon
march pour l'ouvrier de la mtropole;--plus prcieuse, une fois
entrevue, pour tout esprit philosophique, pour tout homme de gnreux
vouloir,  dfaut de l'initiative gouvernementale, que repos, sant,
fortune, famille, vie mme.

L'ide que je couvais depuis tant d'annes,  laquelle je revenais
toujours  travers les agitations, les ncessits, les soucis ou mme
les plaisirs d'une existence dj remplie plus que de besoin, cette
ide s'tait empare de moi, de plus en plus matresse chaque jour.
Elle m'avait pris comme prenait autrefois ses gens le Diable d'Enfer
au Moyen ge:--j'avais pass par l'Obsession, j'arrivais  la
Possession.

Elle en tait venue peu  peu  faire place nette autour d'elle, trop
jalouse pour supporter une rivalit, trop grande pour ne pas envahir
le terrain tout entier, si chtif qu'il ft.--Un jour se leva o tout
avait disparu autour de moi: travaux caresss  moiti achevs,
modestes ambitions maintenant mprises, devoirs sacrs et de toute
nature oublis dsormais.

De tout cela qui avait toujours fait jusqu' ce jour ma vie remplie,
il ne restait rien--qu'une volont unique, fervente, cre.

Je ne me suis pas interrog, je ne me suis rien promis. Je n'ai pas
pes mes forces,--heureusement! Je n'ai pas pens  regarder la route,
ds qu'elle menait vers le but, et, sans me demander par o je
passerais, j'ai march.

Quels conseils d'amis aims et respects, quelle influence assez
pntrante, quelles prires, quelles larmes auraient pu me dtourner?


Une premire et fort simple rflexion m'et arrt tout net et
d'abord, avant le premier pied lev,--si j'avais t Celui qui
rflchit:

--Devant moi se dressait la plus grande question des sicles, la
question devant laquelle s'effacent et s'anantissent toutes les
dcouvertes dont l'humanit s'enorgueillit,--la Question des questions
aux pieds de laquelle plissent, ds les temps mythologiques, les plus
savants et les plus sages.


Or, devant ce Sphynx redoutable, qui en a tant dvors, et les plus
forts,--quel Oedipe aujourd'hui?


Je vais vous le dire moi-mme,--aprs avoir cout aux plus mauvaises
portes.


--Un ancien faiseur de caricatures, dessinateur sans le savoir, assez
impertinent, pcheur  la ligne dans les petits journaux, mdiocre
auteur de quelques romans ddaigns de lui tout le premier, et rfugi
finalement dans le Botany-Bay de la photographie.

Comme unique bagage d'rudit, parrain, de par le catalogue de
l'entomologiste Chevrollat, d'un _Bupreste_ et d'une varit _Copris_
(environs de Paris). Intelligence superficielle, ayant effleur
beaucoup trop de choses pour avoir eu le temps d'en approfondir
une.--N'ayant commenc l'tude de la mdecine que pour lui tourner le
dos aussitt, et n'en sachant pas plus d'ailleurs, en fait de physique
et de chimie, que ce qu'il a oubli de ce qu'il n'avait gure appris
tant au collge, o il passait son temps, on se le rappelle encore, 
crosser du pied les bordures eu buis taill du _Jardin des racines
grecques_.--Un de ces hommes dnus de respect, qui appellent les
savants des btes  X, comme d'autres disent des vers  soie;--se
compromettant, comme  plaisir,  affecter une ignorance plus grande
encore que la sienne relle, et  se faire attribuer la paternit de
formules dans le genre de celle-ci:--La Chimie, c'est ce qui pue!


Voil pour l'autorit scientifique.


Comme caractre gnral ou caractres gnraux, la plus solide et la
mieux tablie des rputations de cerveau brl sur le territoire
parisien et extra-muros. Un vrai casse-cou, toujours en qute des
courants  remonter, bravant l'opinion, inconciliable avec tout esprit
d'ordre, se vantant d'avoir ses quarante ans bien sonns, quand tout
le monde sait bien qu'il n'en compte que douze ou treize au
plus;--touche  tout, riant  gauche, pinant  droite, mal lev
jusqu' appeler les choses par leur nom et les gens aussi, et n'ayant
jamais rat l'occasion de parler de cordes dans la maison de gens
pendus ou  pendre. Sans mesure ni retenue, exagr en tout, impatient
 la discussion, violent en paroles, obstin plutt que persvrant,
enthousiaste  propos de rien, sceptique  propos de tout, pouseur en
dfi de toutes les querelles, ramasseur de gens  terre, bougeant
toujours et ds lors marchant sur les pieds de tout le monde, ce que
les gens qui ont des cors ne pardonnent pas.--Imprudent jusqu' la
tmrit et tmraire jusqu' la folie, ayant pass sa vie  se jeter
par la fentre de tous les siximes tages pour retomber sur ses
pieds,  fournir de lgendes la badauderie universelle, et poursuivi
comme malgr lui par un acharnement d'heureuse chance  faire grincer
des dents aux plus bnins, puisqu'il n'a jamais pu russir  se noyer
tout  fait.--Personnalit bruyante, absorbante, gnante, agaante,
forant la curiosit, qui s'en irrite,--et ds lors couche en joue de
derrire chaque angle de carrefour; rebelle n vis--vis de tout joug,
impatient de toutes convenances, alerte comme livre devant la porte
de toutes les maisons o on ne met pas ses pieds sur la chemine,
n'ayant jamais su rpondre  une lettre que deux ans aprs, et--afin
que rien ne lui manque, pas mme un dernier dfaut physique, pour
combler la mesure de toutes ces vertus attractives et lui rassembler
quelques bons amis de plus--poussant la myopie jusqu' la ccit, et
consquemment frapp du plus impertinent manque de mmoire devant tout
visage qu'il n'a pas vu plus de vingt-cinq fois  quinze centimtres
de son nez.

Mais que dire de plus--car je n'en finirais pas!--d'un garon
tellement dpourvu de cervelle qu'il n'eut jamais le premier bon sens
pratique-- monsieur Prud'homme!--de se prendre un seul instant de sa
vie au srieux et de commencer par se croire quelqu'un pour le
persuader aux autres!

Tireur de ptards, casse-carreaux, chien de jeu de quilles, prototype
de terreur pour les beaux-pres:--voil l'homme qui avait l'insolence
de se poser face  face avec la question de l'Automotion Arienne,--
peu prs comme ferait un chien devant un vque!


Mais, de toutes ces incongruits, qu'il nous soit permis de forcer
l'attention du lecteur sur la plus monstrueuse en notre pays de
France: l'impatience de l'ennui.

Lche devant l'Ennemi! Crime irrmissible.-- quelle considration, 
quelle respectabilit pourrait-il jamais prtendre, celui-ci qui, une
seule fois dans sa vie, n'a pu se rsigner  entendre rciter _une
pice_ de vers,--assez imprudent encore et mme impudent pour s'en
vanter!

Latouche fait dire  Clment XIV, dans sa pseudo-correspondance avec
l'arlequin Carlo Bertinazzi: --Ce peuple, qui passe pour le plus gai
et le plus impatient, est de tous le plus intrpide  s'ennuyer.

Voici assurment une parole profonde,--et malheur  l'enfant du pre
auquel l'exprience des annes n'a pas appris la ncessit premire
d'arborer la cravate blanche  sa progniture ds le berceau!


Il y avait des peintres qui avaient nom Heim, Picot, Hesse, Couder,
que sais-je encore? tous de gnie  peu prs gal, comme il convenait
 gens venus de l'cole des David, des Grard et des Girodet.

Pendant que ces bons peintres se bornaient navement  faire leur
peinture, l'un d'eux tira ses grgues  l'cart de ces braves gens, et
se mit  peindre ses toiles avec un srieux tout particulier et
vritablement suprieur. Rien de plus profondment glacial et
antipathique que cette atroce peinture et que cette mthode plus
rpulsive encore qui calculait machiavliquement ses lenteurs, patiente
jusqu' l'nervement, sobre jusqu' l'abstinence, avare jusqu' la
prodigalit. Mais, en revanche,--imprissable secret pour tout homme
mdiocre qui veut atteindre  toute grande fortune,--l'homme ne riait
jamais, et quand il avait termin un de ses enluminages archaques, ce
Chinois gar dans les rues d'Athnes, comme a dit mon Prault,
crivait magistralement au bas: INGRES PINGEBAT. ROMA, et le millsime
en romains.

Et la foule d'accourir pour contempler ce que venait d'accomplir
l'homme grave, et comme il demeurait plus srieux que jamais, cela
tait l'envie de rire aux autres.

--PINGEBAT!... lisait l'un.

--ROMA!!... relisait l'autre.

--Bigre!!!... disaient les deux en s'en allant,--celui-l est un homme
fort!

Et, en effet,--cet homme dont l'oeuvre n'est autre chose qu'une
glacire dans laquelle un ou deux rayons de chaude lumire semblent
perdus  regret, devant chaque tableau duquel il me semble qu'on me
coule une clef dans le dos,--cet homme qui a cr la plus dtestable
cole, dont le caractre personnel et imprieux repoussait toute
sympathie, mourra combl d'ans, d'honneurs et de biens, et tranera
toute une nation spirituelle derrire lui le jour de ses funrailles.

     PINGEBAT!!!

(Combien de nouvelles pierres,  Nadar! viens-tu d'ajouter ici au tas
qui t'est rserv!)


Je reviens  la question:

--Supposez un homme tout  fait nouveau pour le public, et non afflig
de toutes les causes de disgrce qui me sont personnelles:--quel fou
celui qui osera sortir du rang, se mettre en vue et en avant, mme
pour le plus grand bien de tous,--et quel effroyable mtier et
homicide que celui d'attacheur de grelot!

On insultait quelqu'un qui avait le malheur d'tre un homme d'esprit
reconnu,--un homme hors du rang:--il avait t pirate, il avait fait
la traite, il avait tu son capitaine:

--Hlas! oui, c'est vrai! confessa bien vite Gozlan, et j'avoue mme
l'avoir mang!


Pas d'attentat qui vaille celui-ci:--faire ce que ne font pas ou ce
que n'ont pas fait les autres!


Il est de par la ville un excellent homme--le meilleur des hommes--qui
se mit un jour en tte de venir en aide  une foule de pauvres gens
qu'il ne connaissait pas. Il n'en choisit pas un ou deux, l'goste!
il les voulait tous.

 tous les affligs,  partir de ce jour-l, et de l'aube  la nuit,
sa porte fut ouverte. Aux plus pauvres l'obole, aux malades le remde,
aux veuves la protection, aux orphelins l'appui, la consolation 
tous, et toutes les consolations; car, en mme temps qu'il faisait
vivre les corps, cet original avait encore pris charge d'mes,
toujours inpuisable en bons conseils et encouragements.

Donner sa veille et son sommeil et son intelligence et ses poumons au
premier venu et au dernier aussi, c'tait dj assez choquant pour
l'immense quantit de ceux qui taient incapables, non pas d'en faire
autant, mais seulement d'y rien comprendre.--Se ruiner un peu  ce
mtier bizarre jusqu' tre forc, un vilain malin, de se sparer
d'une partie de ses livres (--un bibliophile!), les circonstances
devenaient aggravantes.--Mais le cas parut tout  fait intolrable,
quand on vit,  force de foi, de volont et de labeur, cette sublime
excentricit russir et le baron Taylor constituer des _rentes_  une
demi-douzaine de Socits inventes par lui du nant et de la misre.

Cet homme, si saintement utile, qui ne fut offensif pour personne au
monde, et qui, au bout d'une carrire dj longue tout entire donne
aux autres, ne se repose pas  contempler son oeuvre, mais la poursuit
toujours, infatigable, opinitre et ardent de cette ternelle jeunesse
que lui fait l'amour du bien,--combien de fois, plein de tristesse et
aussi d'indignation, ai-je eu  dfendre cet homme de charit et de
dsintressement, contre les soupons perfides, les explications
insidieuses, et enfin contre l'injure des malheureux mmes secourus
par lui!

Tout tait admissible, probable, certain,--plutt que la simple
vrit, incomprhensible pour les mes basses.


En tous ordres de choses, de mme. La vrit conteste toujours, le
faux toujours d'emble accept.

Le faux prend toutes les formes, mme et surtout celle du
_raisonnable_. Mais vous le reconnaissez toujours  sa place
ternelle: au-dessous ou au rez du niveau des masses. Aussi combien
elles l'aiment et comme elles le choient!--J'ai l'horreur de ce qu'on
appelle _raisonnable_.

Dans les arts, quels succs pour la mdiocrit--qui n'est autre que le
faux, puisque tous la comprennent et qu'elle ne choque personne. Les
monstres ont appliqu le Suffrage Universel  la musique et  la
peinture!--Quel est cet inconnu qui vient forcer notre admiration? a,
le Gnie? C'est l'Insolence!


Sois banal si tu veux vivre. Je te le redirai cent fois et sous toutes
les formes, mais jamais assez!

La baguette de Tarquin n'est autre chose qu'un mythe. Le jardin de
Tarquin est partout, et gare aux ttes hautes des pavots!--Courbe-toi,
tapis-toi, et vite!

Et considre toujours qu'il n'est rien de petit ni d'indiffrent dans
l'irrmissible crime de lse-majorit.--Ne mets jamais seulement ta
cravate autrement que ton prochain!

Je me rappelle encore un bon jeune homme et beau monsieur de Rouen,
que je flicitais du trs-grand, trs-mrit et tout nouveau alors
succs de son compatriote, auteur de _Madame Bovary_:

--Vous trouvez _a_ beau, ici? me rpondit le jeune Rouennais de
famille, avec un ton de supriorit tout  fait crasant pour M.
Flaubert.--Je ne trouve pas, moi!--L'auteur, d'ailleurs, est une
espce d'original, que nous ne sentions gure  Rouen... _Il
cherchait_  se singulariser: il ne voulait pas faire partie de la
garde nationale... et puis, tout  coup,--_sans rien dire_,--il
partait pour l'Afrique...--_Nous n'aimons pas ces genres-l,  Rouen!_
(Textuel.)

Hlas! beau jeune homme de famille, Rouen, c'est Paris,--et Paris,
c'est partout!


Si vous voulez viter les plus grands malheurs, non-seulement montez
votre garde, mais criez  l'unisson haro sur qui ne la monte pas.


Je suppose la rue barre par vous pour un moment. Vous arrtez l'un
aprs l'autre, jusqu'au vingt et unime, les vingt premiers venus qui
passent:

--Excusez-moi, messieurs, je voulais vous demander votre opinion sur
monsieur,--ce vingt et unime qui passe l-bas.

Ce monsieur est un bon homme, honnte, bien vu, obligeant,
affable,--mais il a des ides singulires...--Ainsi il respecte
parfaitement la croix d'honneur, et notez, spcialement, qu'il est
enchant quand un de ses amis vient  tre dcor:--son ami dsirait
la croix, son ami l'a obtenue et est heureux: partant lui aussi.

Mais, pour son compte personnel,--je ne sais trop comment vous dire
cela,--croiriez-vous qu'il ne voudrait pas, pour tout au monde, de la
croix d'honneur ni d'un ruban quelconque! Cela choque certaines ides
particulires qu'il a et auxquelles il tient par-dessus tout.--Enfin,
et pour bien dire le fond des choses,--de par certaines thories que
je ne me charge pas de vous expliquer,--cette distinction honorifique,
qui ne le gne pas du tout, qu'il admet autant qu'on veut  la
boutonnire des autres,--il se mpriserait absolument s'il la voyait 
la sienne...

(Ne choisissez pas pour cette consultation le voisinage d'un tas de
cailloux, surtout!--Les paules dudit vingt et unime n'y tiendraient
pas...)

--Il ne veut pas la croix! dit le premier.--Il faut qu'il soit bien
_orgueilleux_!

--C'est un insolent!!

--C'est un sclrat!!!

Etc., etc.

Le vingtime--le plus indulgent--s'loigne en haussant les paules et
se contente de penser:

--Il ne veut pas la croix?--C'est parce qu'_il ne peut_ pas l'avoir!


--Philibert est le dernier des pleutres; c'est un coquin fieff, un
menteur, un voleur, un assassin, un mouchard,--etc., etc., etc.

Traduction:

--Philibert est d'un autre avis que moi.


Vous tes-vous demand ce qui pourrait bien arriver  un original qui,
n'aimant pas la compagnie du chien, prfrerait la socit du cochon
de lait et s'aviserait de sortir sur rue avec un petit cochon de lait
au bout d'une ficelle?

--Il serait arrt, Monsieur!--et il y a quatre chances sur trois pour
qu'il ft condamn en police correctionnelle pour tapage diurne.


Le tort que les hommes vous pardonnent le moins, vous dis-je,--aprs
le mal qu'ils vous ont fait,--est celui que vous vous faites 
vous-mme.

N'en appelez ni  Galile, ni  Palissy, ni  Papin, ni  Fulton ni 
Dallery.

Vous n'avez pas besoin de tous ces gros personnages. Observez un seul
instant ce qui se passe o que vous soyez, et fermez les yeux...


Quand vous aurez rflchi, vous trouverez que la mchancet des hommes
n'a d'gale que leur btise et de suprieure que leur lchet!




VII


Celui qui rflchit. -- Simple bilan. -- Ce qui s'est fait hier. -- Le
mangeur de miel. -- Mon erreur. -- Une visite. -- De La Landelle. --
Les antrieurs. -- Les hlicoptres. -- Premire dmonstration
pratique. -- Une ouverture. -- Hors du puits! -- Incompatibilits
d'attelage. -- Le Comit de la Socit des Gens de lettres. -- La
dynastie de M. Francis Wey, auteur du _Dictionnaire dmocratique_
(1848). -- La Thor-faction. -- Je suis conservateur! -- Un souvenir
pnible. -- Les _mais_!... -- L'_alter ego_. -- Analogie Passionnelle.
-- Le boeuf La Landelle. -- Rsolution. -- La main dans la main. --
L'lan. -- _Go a head!_


Si j'tais celui qui rflchit,--je me serais dit toutes ces choses et
bien d'autres encore.

J'aurais calcul d'un coup d'oeil qu'en essayant seulement de porter
la main sur la chose qui n'avait pas encore t touche, j'attirais
sur moi tous les dsastres prdits:

--que j'allais donner du pied dans la fourmilire de ceux qui, ne
faisant pas, nuisent, par naturelle prdestination,  qui veut faire;

--qu'il n'y avait donc, d'un ct, que des coups, uniquement, 
recevoir,

--et, d'autre part, aucune espce de bnfice  attendre, sous quelque
forme que ce ft.

Car, en supposant les choses au mieux, l'oeuvre accomplie moi
vivant,--je veux dire l'homme naviguant par les nues au moyen
d'appareils plus lourds que l'air,--que devait-il arriver?

Invitablement alors, l'Acadmie, mise en demeure cette fois par le
fait accompli, n'prouverait aucune espce d'embarras  s'crier en
choeur, comme les compagnons de Colomb devant l'oeuf cass,--que la
chose tait tellement simple, lmentaire (et en effet!) et garantie 
l'avance de par toutes les lois connues,--mathmatiques, mcaniques,
physiques, chimiques, etc.,

--qu'il n'y avait eu aucune espce de mrite  appliquer ces lois
connues,

--et qu'en consquence, il ne restait qu' passer  l'ordre du jour.

--Rien de plus facile que ce qui s'est fait hier! disait Biot.

Et quant  ma chtive personnalit, plus humble alors que
jamais,--disparue, oublie, anantie dans l'immensit du
fait,--efface jour par jour et ds longtemps de toute mmoire par
chacun des inventeurs successifs qui auraient graduellement amen le
Grand Oeuvre  sa fin,--plus qu'crase sous l'invitable, ternel
accaparement de l'exploitation financire,--elle serait,  ce moment
solennel,--plus que ridicule, impertinente  ne pas rentrer jusqu'au
plus petit bout de son nez.


tais-je donc en effet mcanicien, mathmaticien, physicien ou
chimiste?

Et celui qui mange le miel s'est-il jamais inquit de l'autre qui, au
danger de sa peau, a runi les abeilles?


Mais, malheureusement ou heureusement, je n'ai jamais t et je ne
serai jamais--celui qui rflchit.--Vrit ou erreur, j'avais vu
devant moi une Grande Chose. J'avais cru, et comme je sais bien que je
suis de ceux qui affirment et payent leur Foi, je m'tais lanc avec
l'enthousiasme du devoir accompli.


Et encore,  ce mme moment, mais et seulement alors,--il m'tait
enfin venu  la pense,--devant cette vidence rayonnante pour moi
seul, de me demander--si je n'aurais peut-tre pas eu toute ma vie un
peu trop de dfiance de moi et un peu trop de confiance dans les
autres.


En somme, plus j'avais vieilli, plus j'avais t surpris chaque jour
de voir combien peu de gens savent le mtier qu'ils font,--depuis les
Rois jusqu'aux marmitons.

-- mon fils! disait  son hritier le grand chancelier de Sude
Oxenstiern qui ne fut pas une oie,-- mon fils! vous serez surpris
quand vous verrez combien peu de sagesse prside aux destines des
peuples!

J'avais vu les plus grands hommes d'tat  l'oeuvre--hlas!--et je
voyais toujours aussi le serrurier auquel on a command de clouer dans
l'angle un clou pour accrocher les manches de parapluie:

--Mais ce n'est pas les manches de parapluies que vous accrocherez l;
ce sont les manches d'habits des passants!--Poussez-moi donc encore ce
clou-l dans le coin!

Et le menuisier qui vient de poser son tasseau:

--Votre tasseau penche  gauche.

--Mais, monsieur, mon niveau...

--Mes yeux!!! Vous penchez  gauche.--Vrifiez!

--C'est vrai, monsieur.

Et...

... --et les acadmiciens, donc!


En somme, il y avait l une question de simple observation, de sens
commun, d'vidence. La chose tait si simple qu'elle en tait bte
tout  l'heure. Elle n'tait mme pas neuve, sinon connue.

Et quels immenses horizons ouvrait cette Vrit nouvelle!

J'avais distinctement entendu sonner l'heure  mon oreille; et puisque
les autres semblaient sourds, puisque l'honneur de l'immense
rvlation m'avait t rserv,--sans mesurer autrement mes forces,
j'avais d me jurer et je m'tais jur, sur ma vie et sur mon honneur,
que je rpondrais au glorieux appel.


Je me trompais--sur un point, entre autres.

loign par des sries diverses de travaux d'ordres tout diffrents, je
ne savais pas ce qui se passait sur le terrain rserv au savant que je
n'tais pas; j'ignorais ce que quelques autres s'entre-disaient, trop
bas pour que leur voix et frapp mon oreille.

Lorsque, toujours poursuivi par l'obstine vision de mon ballon de la
Fte du Roi,--j'arrivais peu  peu par mes expriences arostatiques,
par l'observation et par la rflexion qui mrit l'observation, 
l'absolu thorme du _Plus lourd que l'air_, d'autres que moi,--de
ceux qui savent mieux que regarder, voir,--observaient de leur ct et
arrivaient  la mme invitable conclusion.


Je reus un matin la visite d'un de mes confrres avec lequel je me
rencontrais une fois par an, depuis quelques quinze ou seize ans, 
notre runion de la Socit des Gens de lettres.

C'tait l'ancien enseigne de vaisseau dmissionnaire connu depuis par
plusieurs succs comme romancier maritime, G. de La Landelle.

La Landelle suivait depuis trois ans la mme piste--sur laquelle
plusieurs autres, m'apprit-il, s'taient dj vainement lancs avant
lui et avant moi.

Cette visite de mon confrre,--la premire, je crois, en quinze
annes,--avait-elle t dcide par une connaissance quelconque de ma
trs-grosse proccupation? Le point devenait et restait plus
qu'indiffrent, de par les autres antriorits.

Donc, La Landelle travaillait opinitrement depuis trois ans  la
grande besogne, ngligeant, oubliant pour elle les ncessits de son
labeur littraire et de sa vie quotidienne. Avait-il eu l'initiative
ou avait-il reu l'impulsion de M. de Ponton d'Amcourt, son habile
collaborateur? Ce dtail personnel m'tait aussi indiffrent que s'il
se ft agi de moi-mme, du moment que La Landelle, tout au courant de
l'historique de la question, m'apprenait que nous n'tions aucun des
trois le premier.

De cette collaboration, et grce  la fortune considrable de M.
d'Amcourt, tait rsult un fait, une preuve de notre thorie,--preuve
matrielle, vidente, palpable.

S'inspirant trs-judicieusement du jouet appel stropheor, papillon,
spiralifre, et plus heureux que nos devanciers ou nos contemporains
qui, comme Liais, Michel Loup, Blguic, Moreau, Pline, etc., avaient
seulement pos dans le livre ou par le verbe le problme dans ses
vritables termes, un homme riche avait pu prendre sur l'excdant de
ses revenus une dizaine de mille francs et raliser par les mains de
deux ouvriers intelligents, MM. Joseph et Richard, la formule de
l'ide en une srie de modles de petits hlicoptres s'enlevant 
deux ou trois mtres de hauteur avec un mouvement d'horlogerie.--Ces
petits hlicoptres constituaient sur le spiralifre connu, qui
s'enlve sous une pression extrieure, un progrs d'une importance
trs-relle  cette heure, puisqu'ils emportaient avec eux leur
moteur, o tait pralablement, il est vrai, emmagasine la force.

Si rudimentaires et embryonnaires que fussent ces hlicoptres de
petit format, et bien qu'ils n'apprissent rien aux esprits
srieusement occups de la question, ils devenaient prcieux ds lors
qu'ils arrivaient les premiers sur le terrain encore vierge de la
dmonstration pratique.

Mon confrre de La Landelle, dans sa visite, ne m'apporta pas, mais me
raconta lesdits hlicoptres. Il m'exposa ensuite le motif qui
l'amenait chez moi.

Non pas dcourag,--il est des choses si grandes que devant elles le
dcouragement est impossible,--mais fatigu de trois annes de travaux
encore infconds et d'un prche sans relche par la parole et par la
plume,--lass, me dit-il, de traner le boulet d'un travail
apparemment abandonn de son collaborateur, il me proposait de joindre
ses efforts aux miens, et, puisque nous tions convaincus tous deux de
la Vrit, de tirer ensemble sur la corde sans nous arrter, jusqu'
ce qu'Elle ft enfin irrmissiblement et sans conteste hors du puits.


--J'avoue que je n'accueillis pas trs-chaudement cette ouverture.

Si je puis entrer dans quelques dtails personnels et assez trangers
 ce qui nous occupe ici, je dirai d'abord que, peut-tre, sur aucun
chemin, je n'eusse prcisment choisi mondit confrre pour compagnon
de route. Les allures un peu trop graves de La Landelle n'taient pas
du tout miennes, et je ne voyais gure entre nous de possibilits
d'attelage.

Et puis La Landelle faisait partie du Comit de notre Socit des Gens
de lettres.--Je n'aime pas les Comits, non plus que les Acadmies, et
j'ai toujours eu une dent spciale contre cet ternel Comit-ci, qui,
ne brillant pas par beaucoup d'autres rapports essentiels avec le
Phnix, se renouvelle irrmissiblement chaque anne de lui-mme, par
un irritant miracle de transsubstantiation--plus facile  expliquer
qu' djouer.

Fuyant, pour ma part, les grandeurs avec une persvrance qui ne s'est
jamais dmentie, j'avais toujours t mcontent et humili de voir
cette Socit des Gens de lettres,--qui compte dans son sein des
littrateurs pour de vrai, tels que Th. Gautier, Gozlan, Mry, les
deux Dumas, etc.,--prside  perptuit et dynastiquement tout 
l'heure, s'il a fait souche mle,--par M. Francis Wey, auteur, en
1848, du _Dictionnaire dmocratique_, haut fonctionnaire pour le quart
d'heure et enrubann de plus de dcorations que deux arbres de mai.

On m'avait toujours vu, faute d'autre loquence, l'un des interrupteurs
les plus distingus  nos assembles annuelles de la Socit des Gens de
lettres, soit lorsque, ne voyant pas tout  fait le fond des choses, je
luttais contre l'influence du parti Salvandy,  ct de mon compre
Merruau, qui depuis...,--soit lorsque, emport par l'ardeur du carnage,
je m'lanais et dpassais jusqu'aux gardes avances--ce que j'avais
appel dans ce temps-l--_la Thor-faction_.

J'avoue qu'il est et je crains bien qu'il soit toujours un peu de ma
nature d'tre  jamais de l'opposition, quel que soit le rgime qui
nous gouverne,--et, plus encore peut-tre, hlas! j'en ai grand'peur,
le jour o nous gouvernera le rgime de mon choix.

C'est en qualit de Conservateur essentiel que je crois parler,
entendons-nous bien! m'estimant  tort ou  raison, malgr ces semblants
anarchistes, plus conservateur cent fois que quiconque,--puisque, _si
parva licet..._,--je ne m'aviserais jamais de commencer par confier au
vinaigre des fruits vreux, des cornichons tombs ou des oignons
moisis.--

Mais passons vite sur cette braise!...

Donc le Comit avait fait tort, dans mon esprit,  La
Landelle.--J'avais encore, s'il faut tout dire, pris jadis contre lui
fait et cause, dans une rencontre douloureuse, pour un ami mien que
j'estime autant que je l'aime, et c'est dire on ne peut plus. Ce
dissentiment trs-profond m'avait laiss un souvenir plus que froid
vis--vis de mon confrre,--qu'il s'agissait  cette heure d'accepter
 la vie  la mort comme collaborateur de tous les instants.

--De plus, il m'apportait avec lui un _alter ego_, dont, en toute
justice, je ne pouvais le sparer,--et. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . .

Et puis,--raison premire qui emporte toutes les autres,--qu'avais-je
besoin de qui que ce ft avec moi?

Je savais ce que je pouvais valoir, moi, dans cet assaut, n'ayant de
ma vie, en aucune circonstance, eu besoin pour avancer de sentir les
coudes de mon voisin.--Sr de moi-mme, incapable de regarder derrire
moi pendant le combat, acharn jusqu' la victoire, pourquoi
m'embarrasser de deux allis pour lesquels je n'avais  ce moment que
des sympathies douteuses? Pourquoi ne persistaient-ils pas  marcher
de leur ct dans leur voie,--comme moi dans la mienne?

Les joujoux hlicoptres qu'on m'offrait, en manire d'appoint,
n'avaient de mystre pour personne, et, avec quelques jours et quelque
argent, rien n'tait plus facile que de les raliser, si besoin tait.
Le brevet qui les dcorait ne me paraissait point srieux, et, le
ft-il, il m'tait plus qu'indiffrent de passer outre.

Je ne voyais donc devant moi qu'un inventeur quelconque en deux
volumes, qui se trouvait avoir fait un des mille pas qui nous
sparaient du but,--un inventeur comme nous allions en trouver mille
autres devant nous.--Il ne s'agissait pas du tout, pour le moment, de
questions technologiques, mais de tout autre chose.

Je dus prsenter  plusieurs reprises mes objections  mon
confrre.--Mais il n'est pas de ceux qui sont embarrasss pour
rpondre,--et il me laissa rflchir.

Et voici ce qui m'apparut:

Tel que j'avais pu le supposer dj par quelques chos et d'aprs mes
rapports personnels avec lui, si vagues et lointains qu'ils fussent, tel
surtout que je l'ai apprci depuis,--homme de sens essentiellement
pratique et plein de mthode, dou d'un merveilleux esprit d'ordre et de
suite, laborieux, patient, obstin et toujours ruminant comme le boeuf,
son similaire en Analogie Passionnelle, La Landelle avait toutes les
qualits qui me manquent,--et que naturellement je me trouve d'autant
plus enclin  priser haut.  nous deux,--quoique, ou plutt parce que,
si profondment dissemblables,--nous ralisions absolument, dans toute
la plnitude de son action, l'unit virile qu'il fallait constituer.

Je ne parle pas de sa foi fervente dans l'Aviation, dont il n'avait
pas craint d'aborder la technologie proprement dite, si ardue pour
tout profane.

 la veille d'engager la grande bataille pour gagner une telle
victoire, toute proccupation personnelle et t hassable, toute
prvention devait tre abandonne.--L'auxiliaire qui s'offrait tait
trop important pour qu'il me restt le droit d'hsiter davantage.

Je mis ma main dans la main de La Landelle et je lui dis:

--Nous marcherons ensemble!


Mais le foss que nous devions franchir tait trop large et profond
pour qu'un certain lan ne ft pas ncessaire. Je pressentais bien
qu'une bonne fois la lutte engage je ne m'appartiendrais plus. Il
s'agissait donc de bien mditer et dresser son plan de campagne, et,
cela fait, il fallait se dbarrasser autant que possible des
ncessits personnelles, des liens de toutes sortes qui pouvaient
embarrasser la marche.

Je me trouvais, en ce qui me concerne particulirement,  la tte d'un
tablissement de photographie trs-important et en pleine prosprit,
mais dont les premires exigences d'installation n'taient pas encore,
depuis trois ans, compltement apaises.--Il fallait rgulariser cette
situation au mieux des intrts engags, et je ne me dissimulais pas
que l'absence du chef, pendant quelques mois, allait sensiblement
dranger la plus-value des recettes sur les dpenses.

J'entrevoyais bien vaguement que le moindre accident d'ailleurs, le
moindre temps d'arrt dans ma marche d'autre part, pouvaient dterminer
telles ventualits funestes,--homicides, peut-tre...--Mais, comme je
l'ai dit, je me rendais  un irrmissible appel...

Je combinai mes dispositions de ce ct du mieux, ou, tout au moins,
du moins mal qu'il me fut possible, et en mme temps, j'arrtai
dfinitivement le plan gnral depuis longtemps prpar.


Le 6 juillet, j'crivis  La Landelle:

Je suis prt!--_Go a head!_




VIII


Plan de campagne. -- Le capital? -- Le lit de Palissy. -- Ligne
courbe, plus court chemin. -- MANIFESTE DE L'AUTOLOCOMOTION ARIENNE.
-- Barbarisme hybride. -- J'cris  M. mile de Girardin. -- _Ubi?
quando?_ -- L'entrevue. -- De l'arostation dans ses rapports avec la
marchausse. -- _Possidet aera Minos!_ -- Un nouvel ami. -- Le 30
juillet! -- Au poisson! -- Le Compensateur. -- Une absurdit
perfectionne.


Or, voici quel tait mon plan de campagne.

Je m'tais dit:

--En renversant absolument le principe d'aprs lequel l'homme depuis
quatre-vingts ans a vainement essay de se diriger dans l'air, et en
formulant nettement la proposition de suppler  l'arostatique par la
dynamique et la statique,--nous venons de dcouvrir, je suppose, que
le couvercle de la marmite est soulev par la vapeur d'eau.

Ceci n'est que le point de dpart et la thorie.

Il s'agit dsormais de la pratique et du point d'arrive:--soit la
cration et la mise en oeuvre de la locomotive Crampton arienne.


Or, entre ceci et cela, quel espace!


Ttonnements, calculs, dpenses formidables, peines, sueurs et sang...


Il fallait d'abord, de par cette apprciation premire et ntre que la
grande dcouverte ne doit vraisemblablement pas jaillir tout arme
d'un seul cerveau, mais qu'elle clora sous les incubations
successives de plusieurs,--il fallait faire appel  tous les
chercheurs,  tous les croyants;

--puis, lorsque tous seraient venus, les runir en communion de foi,
de volont et de recherches, et, de par la libre discussion entre ces
hommes de bonne volont, dcupler la puissance de lumire cratrice
pour chacun par la rflexion du rayonnement de tous;

--puis faire que, sans jalousie ni ombrage, ces hommes se soumissent
au grand Conseil lu par eux parmi les plus dignes pour rgulariser et
ordonner les expriences successives;

--puis enfin constituer le capital ncessaire  ces expriences
suivies.


Car il n'tait pas possible de toucher aux premires de ces questions
sans avoir, du mme coup, en main la solution de la dernire, celle du
capital.


Donc, quel serait ce capital?

Et o le prendre?

Faire appel  une souscription publique au profit d'une thorie
nouvelle, sans formule prcise?-- quel titre, avec quelle autorit,
et ds lors avec quelles chances de succs?

Jeter dans le gouffre insond au fond duquel s'entrevoyait  peine le
plus formidable des X, ses ressources personnelles et drisoires,--folie
pure!

C'et t, de parti pris et sans mme espoir de russite, se
prcipiter soi-mme dans le brasier ternel de l'inventeur,--brasier
qui ne s'teint jamais, o le lit de Bernard Palissy brle toujours...


C'est alors que, convaincu de l'impossibilit d'arriver par la ligne
droite, je pensai que la ligne courbe pouvait devenir, dans ce cas
donn, le plus court chemin d'un point  l'autre.

Je voulais tuer l'arostation en la remplaant par les appareils
purement mcaniques:--je rsolus de demander  l'arostation elle-mme
le moyen de crer les agents nouveaux qui la tueraient.

Et je me dis que je construirais un ballon gigantesque, dpassant
par ses dimensions les plus grands cits dans les annales
arostatiques,--pouvant enlever dans sa maison d'osier  deux tages
de quarante  quatre-vingts personnes,--et ds lors, entreprendre,
grce  son norme force ascensionnelle, c'est--dire grce  sa
quantit considrable de lest, des trajectoires ariennes de
longueurs jusque-l inconnues.

Les recettes produites par les ascensions et exhibitions successives
de cet arostat monstre, dans les deux Mondes, devraient constituer le
premier capital d'essais de l'ASSOCIATION LIBRE POUR LA NAVIGATION
ARIENNE AU MOYEN D'APPAREILS PLUS LOURDS QUE L'AIR.


Mais il fallait d'abord faire savoir ce que je voulais, d'o je
partais, o j'allais.

J'crivis  plume courante mon--_Manifeste de l'Autolocomotion
Arienne_,--un barbarisme hybride, que j'eusse cr plus barbare et
plus hybride encore, pour mieux faire comprendre ma thorie du _self
aerial government_, si absolument oppose  tout systme bas sur
l'indirigeable arostation.

Puis j'envoyai un peu  tout le monde quelques centaines d'invitations
 venir d'abord entendre le dveloppement de la thorie de
l'Autolocomotion arienne par la suppression pralable et _absolue_ de
tout arostat et l'emploi des plans inclins et de l'hlice,--puis
assister  la dmonstration pratique de la thorie par la mise en jeu
des petits hlicoptres en question.


Ceci fait, je me demandai  quel journal je confierais la publication
de mon manifeste?

En dpit de mon maigre mrite d'crivain, la vrit me fait dire que
jamais article ou livre prsent par moi, et ds mes dbuts mmes,
n'eut besoin, si mdiocres qu'ils soient rests, de frapper  une
seconde porte.

Mais il s'agissait de tout autre chose ici que des nouvelles de _Quand
j'tais tudiant_ et de romans comme _la Robe de Djanire_ et _le
Miroir aux Alouettes_.

Ce Manifeste tait un dmenti en manire de dfi  l'opinion gnrale.
Il dnonait comme absurde l'ide reue par tous et mettait une
thorie toute nouvelle, en apparence de contradiction flagrante avec
tout bon sens. Il touchait, et en cassant les vitres,  toutes les
sciences, physiques et mathmatiques.

Et au bas de cette normit quel nom pour l'affirmer?--celui du
marchand de portraits de boulevard, que je vous racontais tout 
l'heure...

Quel journal aurait l'audace d'accepter la compromission d'une
publication semblable? Car toutes les rserves et prcautions
oratoires du monde, vedette d'en-tte ou note de bas de page, ne
pourraient en ce cas empcher l'accusation de complicit morale.

Et encore, pour que rien ne manqut comme aggravation de dlit, ledit
factum se trouvait tre d'une longueur norme,--et je n'entendais pas
en retrancher une ligne!


Je n'hsitai pas, et prenant une feuille de papier  lettre, j'crivis
 peu prs ce qui suit  un homme--que je n'avais jamais seulement vu:


MONSIEUR DE GIRARDIN,

Je ne vous connais que pour vous avoir t le plus dsagrable qu'il
m'a t possible en 1848 et 49.

Cela ne m'empche pas du tout de venir vous dire que j'ai la
conviction de tenir le mot du plus grand des problmes humains.
J'affirme et je prtends dmontrer la possibilit unique et exclusive
de l'Autolocomotion arienne au moyen d'appareils _plus lourds que
l'air_.--Si Nadar que je sois, faites-moi la grce de croire que je ne
suis pas encore tout  fait fou,--et regardez.

Je serais surpris, croyant vous bien connatre sans vous avoir jamais
parl, sans vous avoir jamais vu,--si, tant en cause une grande
vrit de demain, votre nom ne s'affirmait pas prs d'elle ds
aujourd'hui.

O, quand voulez-vous me donner l'occasion de vous rencontrer?

                                             NADAR.


Le lendemain, je recevais quelques lignes--trs-cordiales--de M. de
Girardin.

Et deux heures aprs sa rponse, sa visite.

Je lui lus mon manifeste.

 la moiti, m'interrompant:

--C'est bien! me dit-il. Ceci appartient  _la Presse_. Envoyez 
l'imprimerie tout de suite;--le journal est dsormais  votre
disposition.--Et maintenant, causons!

Il crivit au crayon le _bon  composer_ et le manuscrit partit.


--Ah! si vous n'avez pas tort, me dit-il rvant,--comme vous me
donnerez raison! Avec la Navigation Arienne organise, plus de
frontires, plus de douanes,--plus de gendarmes!

--Je crois que vous allez un peu vite, lui rpondis-je en riant. Et
nos gouvernements que vous oubliez?--Savez-vous ce qui eut lieu
lorsque arriva  Paris l'tonnante nouvelle du premier ballon lanc 
Annonay par Joseph Montgolfier?--Eh bien, devant cette dcouverte
merveilleuse qui semblait ouvrir l'immense et dfinitif horizon de la
fraternit  la grande famille humaine, le gouvernement d'alors s'mut
et se runit avec une seule proccupation:-- savoir si la nouvelle
invention n'allait pas fournir des facilits au meilleur service de la
marchausse?--De toute cette grande chose, le gouvernement n'avait
t touch que d'un point:--mettre plus aisment le main sur le collet
de son prochain!

  _...Possidet aera Minos!_

Je crois que vous trouverez cela dans quelques Mmoires de
d'Argenson.--Mais marchons toujours: ils abuseront d'abord, nous
userons ensuite!

Je me sparai de M. de Girardin, enchant de lui et le meilleur ami du
monde.


--Qui m'aurait dit cela en 1849, lors de l'lection de la Prsidence,
m'et bien tonn.

Mais je n'ai pas fini avec les surprises,--et mon apostolat de
Navigation Arienne (comme dit ce bon La Landelle) m'en rservait bien
d'autres!...


La runion du 30 juillet fut nombreuse et brillante. Il y vint
quelques cinq ou six cents personnes; les principaux corps
scientifiques, les administrations de chemins de fer, la presse, le
grand monde, la finance,--voire l'Institut!--s'y trouvaient
reprsents. Je reconnus, entre autres, dans l'assistance, le digne M.
Pelouze. Mon grand atelier tait plein, l'escalier tait plein aussi.
Plusieurs s'en retournrent qui n'avaient pu entrer.

Les chandelles allumes, comme on disait autrefois, je lus mon
manifeste. Bien m'en prit d'avoir crit: je ne m'en serais jamais tir
autrement, avec ma parfaite incapacit oratoire, et,--ce qui pourra
tonner quelques-uns qui ne me connaissent pas,--avec l'infinie
timidit et l'excessive dfiance de moi-mme qui me paralyseront
toujours devant une assemble quelconque.

Les petits hlicoptres D'Amcourt et La Landelle manoeuvrrent, et
mon compre La Landelle--qui tait plein de solennit dans son habit
noir,--me fit l'agrable surprise d'un _speech_ additionnel, qu'il ne
m'avait pas annonc, o il renfora mes arguments et dveloppa les
vertus de ses hlicoptres.

Une interruption d'un jeune Mridional, directeur de ballons fourvoy
l, me donna l'occasion naturelle d'offrir la parole au contradicteur,
qui s'en tira  merveille, en sautant sur cette bonne occasion de
dclarer  l'assistance l'closion prochaine d'un ballon dirigeable de
son invention,--ballon qu'il exposa depuis, en effet, m'a-t-on dit,
mais qu'il ne dirigea gure, que j'aie su.

Je terminai la sance en dveloppant mon projet de demander 
l'arostation elle-mme les premires ressources financires dont
notre Socit aurait besoin. Le modle de la nacelle de mon futur
ballon, en carte dcoupe, fut curieusement examin par les
assistants.

Je joignis  cette exhibition la dmonstration pratique du systme dit
_Compensateur_.


On sait que le gaz contenu dans les arostats se dilate  mesure que
le ballon s'lve dans les rgions atmosphriques moins denses, comme
aussi lorsqu'il vient  tre frapp par la chaleur du soleil.

Pour viter l'explosion, une ouverture en manchon, dite _Appendice_,
reste prudemment ouverte pendant toute ascension  la partie
infrieure de l'arostat, afin de donner issue au dgagement du gaz.

Mais on comprend qu'il y a l une perte relle, qui devient sensible
lors de la descente par rfrigration ou par le jeu de soupape, et
alors l'aronaute, s'il veut rester en l'air, est forc de compenser
par perte gale de lest la force ascensionnelle perdue.

Louis Godard m'avait plusieurs fois parl, dans nos ascensions, d'un
projet sien qui devait parer, apprciait-il,  cet inconvnient:--il
voulait joindre  l'arostat un ballonneau qui, vide au dpart, se
remplirait lors de la dilatation.

J'avais trouv ce projet tellement superbe que je l'avais
perfectionn.--Au lieu de laisser, avec ce Godard, mon ballonneau
gonfl s'lever contre les flancs du ballon, ce qui dterminerait
certainement une aberration de niveau pour la nacelle et l'ensemble du
systme, et prsenterait, en outre, de grandes difficults de
manoeuvre, j'avais eu l'ide, dont j'tais tout fier, d'tablir notre
Compensateur attenant  l'appendice, avec son filet et sa nacelle
particuliers, dans la verticale au-dessous du ballon.--Inutile
d'ajouter que le diamtre de ce ballonneau devait tre calcul en
raison du maximum de dilatation du gaz contenu dans le grand ballon.

Et je n'hsitais pas  attendre les plus merveilleux rsultats de ce
Compensateur,--qui n'tait qu'une absurdit.


Il ne compensait rien du tout en effet, puisque, rempli, il augmentait
d'autant la force ascensionnelle, dont l'excs restait toujours 
combattre par le jeu de la soupape.

Le seul Compensateur rel serait un rcipient arm d'une pompe
foulante.

Et la simple prcaution, que prennent tous les aronautes
intelligents, de n'emplir jamais au dpart leur ballon qu' la moiti
ou aux deux tiers, supple beaucoup plus logiquement et commodment 
ces inconvnients possibles de la dilatation.

Mais j'tais tout  fait fru de notre Compensateur et je fis
manoeuvrer devant mon assemble bahie un petit ballon en baudruche de
1 mtre,  deux lobes, dont je gonflais et dgonflais l'infrieur en
approchant ou en loignant du principal un foyer de chaleur.

On me sembla trouver cela fort beau et fort logique,--et je noterai en
passant qu'un scientifique et pieux personnage qui a attaqu plus ou
moins venimeusement le _Gant_ n'a pas manifest, par une seule ligne,
que ce niais Compensateur,--le seul point rellement critiquable,--l'et
choqu le moins du monde...




IX


Les ballons ont tu la direction des ballons! -- _Levior vento._ -- Le
vaisseau et la boue. -- Les bourrelets de l'enfance. -- Le dfil des
systmes cornus. -- Les poissons! -- Les arostiers en chambre. --
Victoire sans ennemi. -- _Sub sole, sub Jove!_ -- L'air, point
d'appui. -- Le bon sens des Choses. -- La lgalit physique. --
L'ingnieur Paucton. -- Minorit la veille, majorit le lendemain. --
Concidences. -- Les hlicoptres. -- La Sainte Hlice! -- Le
spiralifre. -- Amplification, amlioration. -- Direction des
parachutes. -- Les plans inclins. -- Les chemins qui marchent! --
L'enfant grandira! -- Pascal et Franklin. -- Nos enjambes futures. --
Ayons la Foi! -- Le pre Fournier et l'eau de mer. -- Colomb, Dallery,
le marquis de Jouffroy et Fulton. -- L'homme crateur. -- Un grand
sicle. -- L'acadmicien Lalande. -- Un dmenti. -- L'inventeur. -- Un
voeu. -- La poltronnerie franaise. -- Un Cercle  crer. -- Ma part!


Le lendemain de cette sance,--dont on me permettra de conserver le
souvenir, mmorable pour moi,--les quelques cinquante mille abonns de
la _Presse_ lisaient:


  MANIFESTE
  DE
  L'Autolocomotion Arienne

I

Ce qui a tu, depuis quatre-vingts ans tout  l'heure qu'on la
cherche, la direction des ballons, ce sont les ballons.

En d'autres termes, vouloir lutter contre l'air en tant plus lger
que l'air, c'est folie.

 la plume--_levior vento_, si le physicien laisse parler le
pote,-- la plume vous aurez beau ajuster et adapter tous les
systmes possibles, si ingnieux qu'ils soient, d'agrs, palettes,
ailes, rmiges, roues, gouvernails, voiles et contre-voiles,--vous ne
ferez jamais que le vent n'emporte pas du coup ensemble, au moment de
sa fantaisie, plume et agrs.

Le ballon, qui offre  la prise de l'air un volume de 500  1,000
mtres cubes d'un gaz de dix  quinze fois plus lger que l'air, le
ballon est  jamais frapp d'incapacit native de lutte contre le
moindre courant, quelle que soit l'annexe que vous lui dispensiez
comme force motrice rsistante.

De par sa constitution et de par le milieu qui le porte et le pousse
 son gr, il lui est  jamais interdit d'tre vaisseau: il est n
boue et il restera boue[2].

    [Note 2: _La Vie navale_, par G. de La Landelle.]

La plus simple dmonstration arithmtique suffit pour tablir
irrfragablement non-seulement l'inanit de l'arostat contre la
pression du vent, mais ds lors au point de vue de la Navigation
Arienne proprement dite, sa nocuit.

tant donns le poids qu'enlve chaque mtre cube de gaz et la
quotit de mtres cubs par votre ballon d'une part, et, d'autre part,
la force de pression du vent dans ses moindres vitesses, tablissez la
diffrence--et concluez.

Il faut reconnatre enfin que, quelle que soit la forme que vous
donniez  votre arostat, sphrique, conique, cylindrique ou plane;
que vous en fassiez une boule ou un poisson; de quelque faon que vous
distribuiez sa force ascensionnelle en une, deux ou quatre sphres, de
quelque attirail, je le rpte, que vous l'attifiez, vous ne pourrez
jamais faire que 1, je suppose, vaille 20,--et que les ballons soient
vis--vis de la Navigation Arienne autre chose que les bourrelets de
l'enfance.

Voulez-vous maintenant demander historiquement aux faits la
confirmation de la thorie? Contemplez cet interminable dfil des
inventeurs de systmes cornus pour l'impossible direction des
ballons,--et je m'irrite d'crire, mme pour la dernire fois,
j'espre, cette niaise formule de deux mots qui hurlent d'tre
ensemble!--Dans cette procession lamentable d'hommes  ailes, 
nageoires, d'hommes  poissons surtout,--qui ne sont jamais, au fond,
qu'un seul et mme homme ou un seul et mme poisson,--vous n'en
trouvez pas un, derrire l'autre son semblable, qui, en dpit de ses
peines et quelquefois d'une intelligence relle vainement dpense,
ait prouv quelque chose et fait avancer la question d'un seul pas.
Vous vous tonnez de cette persistance, de cette opinitret de
capucins de cartes, car vous ne trouvez pas une, je dis une seule
intermittence dans l'innombrable srie des dconvenues,--depuis cette
enthousiaste anne 1784,  partir de laquelle nous voyons succder,
avec un gal et non moins intrpide insuccs, aux vaines tentatives de
Guyton de Morveau et Bertrand, de Blanchard, de Robert avec le duc de
Chartres (Philippe-galit), les non moindres checs d'Alban et
Vallet, de Testu-Brissy, Deghen, etc.,--suivis, toujours dans la mme
voie et ds lors avec la mme inexorable issue, de l'abb Miolan et
Janinet, de Henin, Sanson, de Lenox, Helle, Julien, Giffard,
Dupuis-Delcourt, Ptin, etc., etc.

Et nous ne savons pas tout! Nous ignorons encore combien d'autres
combinaisons furent mort-nes, combien de cerveaux inconnus
enfantrent d'autres avortements ignors, combien de nez en
l'air,--car la question les fait tous lever invinciblement,--ont
rumin leur petit systme particulier. Que de poissons rests secrets!
Qui de nous ne s'est pas,  un moment donn, procur la satisfaction
d'une petite thorie--toujours infaillible? Qui de nous, en suivant de
l'oeil quelque ballon d'hippodrome, n'a pas eu... _son ide_?--Qui de
nous n'a pas, au moins une fois, rv _poisson_?

Je m'expliquerais peut-tre ce calendrier,--j'allais dire ce
martyrologe sans fin de chercheurs aux yeux ferms, venant tous
opinitrement trbucher les uns aprs les autres au mme point,--en
admettant que bon nombre de ces entts taient non point des
arostiers, mais de simples fous de cabinet, d'autant mieux ports 
se perdre dans les nuages qu'ils n'avaient pas besoin pour cela de se
dranger de leur table  crire.

 ces braves gens, la moindre ascension et descente pralables par
petit vent frais aurait dmontr, par del l'vidence, ce que vaut la
formidable puissance du plus lger courant et du coup l'impossibilit
de leur espoir.

Mais quant  ceux qui, aprs avoir eu, ne ft-ce qu'une seule fois,
l'occasion de mettre le pied dans une nacelle d'arostat, se sont
gars, eux aussi,  la poursuite de cette chimre appele direction
des ballons, je me tais par le respect que je garde pour l'ingniosit
trs-relle que quelques-uns, de valeur incontestable, ont parfois
dpense l en pure perte et pour des tentatives qui n'taient pas, en
somme, sans quelque danger.

Ce qu'il faut bien reconnatre et constater surtout, c'est que les
quarts de russite obtenus l'adversaire absent, c'est--dire en plein
calme, en champ clos du Palais de l'Industrie ou ailleurs, n'ont
jamais prouv rien, par cet unique et imperturbable motif qu'ils ne
pouvaient rien prouver.

L'Autolocomotion arienne doit s'affirmer _sub sole, sub Jove_, et
elle n'a pas souci des poissons ni des arostiers en chambre.

Ils ne furent pas inutiles cependant, et il faut mme les remercier,
bien que tout  fait au rebours de leur prtention, puisque c'est  la
multiple et infatigable persvrance de leur insuccs que nous devons
d'tablir la base d'une thorie--dsormais certaine, ds qu'elle
procde d'eux-mmes,--directement et absolument,--par la Ngative.


II

Il faut donc renverser la proposition elle-mme et formuler ainsi
l'axiome nouveau:

--POUR LUTTER CONTRE L'AIR, IL FAUT TRE SPCIFIQUEMENT PLUS LOURD
QUE L'AIR.

De mme que spcifiquement l'oiseau est plus lourd que l'air dans
lequel il se meut, ainsi l'homme doit exiger de l'air son point
d'appui.

Pour commander  l'air, au lieu de lui servir de jouet, il faut
s'appuyer sur l'air et non plus servir d'appui  l'air.

En locomotion arienne comme ailleurs, on ne s'appuie que sur ce qui
rsiste.

L'air nous fournit amplement cette rsistance, l'air qui renverse les
murailles, dracine les arbres centenaires, et fait remonter par le
navire les plus imptueux courants.

De par le bon sens des choses,--car les choses ont leur bon sens,--de
par la lgislation physique, non moins positive que la lgalit
morale,--toute la puissance de l'air, irrsistible hier quand nous ne
pouvions que fuir devant lui, toute cette puissance s'anantit devant
la double loi de la dynamique et de la gravit des corps, et, de par
cette loi, c'est dans notre main qu'elle va passer.

C'est au tour de l'air de cder devant l'homme;--c'est  l'homme
d'treindre et de soumettre cette rbellion insolente et anormale qui
se rit depuis tant d'annes de tant de vains efforts. Nous allons 
son tour le faire servir en esclave,--comme l'eau  qui nous imposons
le navire,--comme la terre que nous pressons de la roue.


III

Nous n'annonons point une loi nouvelle: cette loi tait dicte ds
1768, c'est--dire quinze ans avant l'ascension de la premire
Montgolfire, quand l'ingnieur Paucton prdisait  l'hlice son rle
futur dans la Navigation arienne.

Il ne s'agit ici que de l'application raisonne des phnomnes
connus.

Et, quelque effrayante que soit, en France surtout, l'apparence seule
d'une novation, il faut bien en prendre son parti, si, de mme que les
majorits du lendemain ne sont jamais que les minorits de la veille,
le paradoxe d'hier est la vrit de demain.

L'Autolocomotion arienne, d'ailleurs, ne sera pas absolument une
nouveaut pour tout le monde.

Les inventions et les dcouvertes sont dans le mme air que tous
respirent. Quand l'une d'elles va clore sous le souffle mystrieux
qui fconde la pense humaine, son germe clate presque toujours sur
divers points simultans. Presque  la mme heure o Niepce et
Daguerre inventent le Daguerrotype chez nous, Talbot trouve le
Talbotype  Londres. Et ainsi de bien d'autres. C'est le mme souffle
insurrectionnel, gnral et ubiquiste, de l'esprit de demain contre la
routine d'hier.

Parmi tous les fous qui regardent en l'air plutt qu' leurs pieds,
il est,  ma seule connaissance, plusieurs bons esprits pour lesquels
la formule de l'Autolocomotion arienne se trouve dgage, et depuis
longtemps dj. Plusieurs rencontres, dont quelques-unes absolument
fortuites, m'ont tmoign de ces arrives simultanes vers le mme
but.--Et,--j'appelle l'attention sur le caractre symptomatique de
cette observation,--ce qui paratra aux autres comme  moi
remarquable, c'est que pour tous et toujours le moyen tait absolument
le mme et unique.

Pour ne citer que quelques-uns, je recevais, il y a prs de dix ans,
la premire visite de M. Moreau, de la Socit des auteurs
dramatiques, qui, simple thoricien en arostatique, mais esprit
dgag et chercheur, me communiquait la solution trouve.

D'autres depuis, M. Laubereau, inventeur du moteur  air dilat, M.
M..., ingnieur, fils d'un ancien et clbre dput, taient arrivs,
par la seule observation et par la simple logique,  la mme solution.

J'arrive  MM. de Ponton d'Amcourt, inventeur de l'_Aronef_, et de
La Landelle, dont les efforts considrables, depuis trois annes, se
sont ports sur la dmonstration pratique du systme, et 
l'obligeance desquels nous devons la communication d'une srie de
modles d'hlicoptres s'enlevant automatiquement en l'air avec des
surcharges gradues.

Si des obstacles que j'ignore, des difficults personnelles ont
empch jusqu'ici l'ide de prendre place dans la pratique, le moment
est venu pour l'closion.


IV

La premire ncessit pour l'Autolocomotion arienne est donc de se
dbarrasser d'abord absolument de toute espce d'arostat.

Ce que l'arostation lui refuse, c'est  la dynamique et  la
statique qu'elle doit le demander.

C'est l'hlice--_la sainte Hlice!_ comme me disait un jour un
mathmaticien illustre--qui va nous emporter dans l'air; c'est
l'hlice qui entre dans l'air comme la vrille entre dans le bois,
emportant avec elles, l'une son moteur, l'autre son manche.

Vous connaissez ce joujou qui a nom _spiralifre_?

--Quatre petites palettes, ou, pour dire mieux, spires en papier
bord de fil de fer, prennent leur point d'attache sur un pivot de
bois lger.

Ce pivot est port par une tige creuse  mouvement rotatoire sur un
axe immobile qui se tient de la main gauche. Une ficelle, enroule
autour de la tige et droule d'un coup bref par la main droite, lui
imprime un mouvement de rotation suffisant pour que l'hlice en
miniature se dtache et s'lve  quelques mtres en l'air.--d'o elle
retombe, sa force de dpart dpense.

Veuillez supposer maintenant des spires de matire et d'tendue
suffisantes pour supporter un moteur quelconque, vapeur, ther, air
comprim, etc.,--que ce moteur ait la permanence des forces employes
dans les usages industriels,--et, en le rglant  votre gr comme le
mcanicien fait sa locomotive, vous allez monter, descendre ou rester
immobile dans l'espace, selon le nombre de tours de roues que vous
demanderez par seconde  votre machine.

Mais rien ne vaut pour arriver  l'intelligence ce qui parle d'abord
aux yeux. La dmonstration est tablie d'une manire plus que
concluante par les divers modles de MM. de Ponton d'Amcourt et de La
Landelle,--un homme du monde et un littrateur,--qui ne sont
mcaniciens ni l'un ni l'autre et qui ont eu la chance mrite de
trouver, pour la traduction de leurs ides, deux ouvriers d'lite, MM.
L. Joseph (d'Arras) et J. Richard.

Ces systmes, diffrents du _spiralifre_, mais plus avancs que lui
en ce qu'ils emportent avec eux leur moteur, tmoignent
surabondamment, en dpit de la prohibition de Lalande, de l'vidente
possibilit de l'ascension des corps spcifiquement plus lourds que
l'air.

Il n'est pas besoin d'insister sur l'imperfection force--et si
encourageante--de ces engins d'essai, obtenus dans les pires
conditions  tous points de vue et qui sont purement embryonnaires.
Supposez-les perfectionns, et, pour ce faire, confiez-en
l'tablissement dans les proportions pratiques aux ateliers spciaux;
qu'un comit choisi parmi les plus comptents en dirige les
dispositions,--et je doute qu'il puisse rester, dans l'esprit mme le
plus prvenu, le moindre doute sur la possibilit de l'Autolocomotion
arienne.

Je dsire aller autant qu'il m'est possible au-devant de toute
objection, dans mon ardente volont de faire partager ma
conviction.--Je suppose donc, en admettant tout le premier que la
pratique donne trop souvent le dmenti  la thorie--et
rciproquement!--je suppose qu'on vienne prtendre  tout hasard que,
sur une chelle plus grande, c'est--dire dans les proportions
usuelles, nous n'obtiendrons pas les mmes rsultats.

La rponse sera trop facile.

C'est tout au contraire l'amplification de notre poids et de nos
formes qui nous assure le succs. Et, en effet,--ds que notre
principe est admis,--si notre moteur X de la force d'un cheval, je
suppose, n'arrive pas  nous fournir la puissance ascensionnelle
suffisante, nous n'avons, lmentairement, qu'une chose 
faire:--doubler la force de notre moteur. Une force de deux chevaux
est-elle insuffisante encore, nous en prenons quatre, nous en prenons
huit,--puisque,  mesure proportionnelle que nous augmentons sa force,
nous diminuons _relativement_ le poids de notre moteur.

Il est bien certain, en effet, qu'une force de dix chevaux pse bien
moins que dix forces d'un cheval, tout en produisant le mme rsultat.

La progression de notre dcharge monte donc en raison proportionnelle
de notre addition de force.


V

Nous pouvons, je crois, admettre que le plus difficile est fait,--ds
que l'hlice nous donne la puissance ascensionnelle, soit
verticale,--gradue et facultative.

L'hlice va complter son oeuvre en nous fournissant le propulseur 
pivot horizontal, dont la rapidit, qui sera presque toujours
suprieure  celle de l'hlice ascensionnelle, va s'accrotre encore
de celle obtenue par les plans inclins,--et nous avons la direction.

Observons le parachute en ses effets:

--Le parachute est une manire de parapluie o le manche est remplac
 son point d'insertion par une ouverture destine  donner
satisfaction au trop-plein de la prise d'air, pour viter les
oscillations trop fortes, principalement au moment du dveloppement.

Des cordelles, partant symtriquement des divers points de la
circonfrence, viennent se rejoindre concentriquement au panier
d'osier dans lequel se tient l'arostier.

Au-dessus de ce panier et  l'entre du parachute au repos,
c'est--dire ferm dans l'ascension, un cercle fixe d'un diamtre
suffisant doit faciliter, au moment de la chute, l'entre de l'air
qui, s'engouffrant sous la pression, dveloppe plus facilement et plus
rapidement les plis.

Or le parachute,--o le poids de la nacelle, du grement et de
l'arostier est quilibr avec l'envergure de la voilure,--le
parachute qui semble, d'aprs son nom mme, n'avoir d'autre but et ne
prsenter d'autre ressource que de modrer la chute,--le parachute
est dirigeable, et les arostiers qui le pratiquent n'ont garde
d'oublier cette facult.

Si le courant vient  pousser l'arostier plac dans la nacelle du
parachute sur un point dangereux pour la descente, une rivire, une
ville, une fort,--l'arostier, qui voit  sa droite, je suppose, la
plaine plus propice, tire sur les cordelles qui l'entourent  droite,
et, imbriquant ainsi son toit d'toffe, glisse dans l'air qu'il fend
obliquement vers la droite voulue.

Toute chute se dtermine, en effet, du ct maximum du
poids,--c'est--dire ici de l'inclinaison.

Les inclinaisons,--ou dclinaisons plutt, imprimes  la plate-forme
de notre locomotive arienne et combines avec la facult
ascensionnelle dont elle dispose, lui fournissent donc, indpendamment
de l'hlice horizontale, vers un moyen assur de locomotion.

Si Pascal a eu raison d'appeler les fleuves des chemins qui
marchent, Franklin, qui entrevoyait peut-tre dans les horizons de
l'avenir l'Autolocomotion arienne centuplant les vitesses alors
connues et humiliant l'Ocan, Franklin n'avait pas tort de s'crier 
la nouvelle de la premire Montgolfire: --Ce n'est qu'un enfant,
mais il grandira!

On comprendra qu'il ne saurait nous appartenir de dterminer ds 
prsent, dans cet expos gnral et primordial, ni mcanismes, ni
manoeuvres.

Nous ne nous aviserions pas davantage de fixer, mme
approximativement, la rapidit future des Autolocomoteurs ariens.

Que la pense cherche seulement  valuer d'aussi loin que ce soit la
marche probable d'une locomotive glissant dans les airs sans
draillements possibles, sans mouvement de lacet, sans le moindre
obstacle;--supposez que cette locomotive se rencontre, dans sa route,
au milieu et dans le sens d'un de ces courants qui donnent jusqu' 30
et 40 lieues  l'heure;--additionnez ensemble ces donnes
formidables,--et votre imagination va reculer en ajoutant encore  ces
vitesses vertigineuses la rapidit d'une machine tombant dans un angle
de descente de 4  5,000 mtres, par gigantesques zigzags, et faisant
le tour du globe en quelques enjambes fantastiques...


VI

Il faut se rveiller, et pour sortir du rve, contentons-nous, la part
reste assez belle, d'apprcier si l'Autolocomotion arienne est
possible,--et, si elle ne l'est pas aujourd'hui, qu'elle le soit
demain! Htons-nous de rparer le temps perdu en nous emparant au plus
tt de ce champ qui nous appartient.

Nous ne saurions, ds  prsent, en apercevoir les horizons sans fin.
L'Autolocomotion arienne, qui efface les frontires, supprime les
distances, rend les guerres impossibles, nous rserve le spectacle
d'autres miracles, ds que nous aurons su la gagner.

Efforons-nous  cela, et, pour commencer, tchons d'avoir la
Foi!--Il y a quatre mille ans que la navigation est connue, et
pendant quatre mille ans le marin a souffert la soif sur les ocans.
Le Pre Fournier crivait en 1643 que l'eau de mer passe  l'alambic
peut,  la vrit, devenir potable, mais il s'empressait de racheter
cette concession en dcrtant --que l'usage de cette eau pendant
quinze jours donne _infailliblement_ le flux de sang. Il n'y a pas
vingt ans qu'on s'est enfin dcid  ne plus mourir de soif au milieu
de l'eau.--Rappelons-nous le vaisseau de Colomb glissant dans les
espaces, les souffrances de Dallery, l'invention du marquis de
Jouffroy traite d'enfantillage puril, et les propositions de Fulton,
d'inepties. Rappelons-nous les locomotives qui devaient tourner sur
place sans avancer et la vitesse de traction qui devait touffer sans
misricorde les voyageurs. Rappelons-nous ces choses, et tant
d'autres!

L'homme, se soumettant  cette infriorit, serait-il donc dcid 
repousser sa part d'une prrogative qui a t dispense, comme pour
l'engager d'exemple,  toutes les sries diverses du rgne animal,
depuis l'oiseau et l'insecte jusqu' certains mammifres et  quelques
poissons[3]?

    [Note 3: _L'Aronef_, par G. de La Landelle.--J'ai  remercier ici
    mon prcieux collaborateur des utiles emprunts qu'il m'a permis de
    faire  sa brochure. Devant une pareille cause, il ne faut pas se
    lasser de rpter les mmes choses jusqu' leur acceptation
    dfinitive, et toute individualit gnreuse s'efface.]

 l'homme, au seul bnfice duquel, nous dit-on, l'univers entier a
t cr,--et il doit ds lors le prouver jusqu'au bout;-- l'homme,
qui a supprim l'espace avec la vapeur et l'lectricit, et, avec
cette mme lectricit, a vaincu les tnbres et dfi le soleil;--
l'homme qui, s'levant cette fois jusqu' la puissance cratrice, a
fait de rien quelque chose, en fixant et en matrialisant par la
photographie les spectres impalpables;-- l'homme qui s'est fait
porter par le feu;--qui, comme le poisson, a fait sienne la mer, et
qui, bien autrement que la taupe, traverse en un trait de flamme les
profondeurs de la terre;-- l'homme appartient un dernier domaine,
celui de l'oiseau, et il n'a qu' le vouloir pour s'en emparer.

Chaque poque a sa part faite, et si l'on a bien quelques autres
reproches  adresser  ce sicle-ci, on ne saurait mconnatre au
moins la place lumineuse qu'il se sera marque, par les sciences
physiques, dans l'histoire des ges. Nous devons encore quelque chose
 notre sicle, au sicle de la Vapeur, de l'lectricit et de la
Photographie:--nous lui devons l'Autolocomotion arienne.

Ne le sentez-vous pas, en effet, comme nous,--quelque chose, qui est
la satisfaction d'un besoin rel, ne vous manque-t-il pas encore?
N'prouvez-vous pas, comme nous, comme tous, ces aspirations vagues et
pourtant certaines, cette curiosit inquite qui se dfie d'elle-mme
jusqu' en tre moqueuse?--Pour ma part, en admirant les bonnes
volonts et les sympathies que je trouvais en ces derniers jours
autour de moi, qui ne suis rien devant cette immense question, je me
disais:--Pour qu'on me laisse si peu  faire ds que j'ai prononc le
premier mot magique, pour que je rencontre tant de bienveillance, tant
d'lan et de spontanit, la solution de ce problme tait donc bien
impatiemment attendue?

Ayons la Foi. Dfions-nous des ides prconues et du parti pris.
Les leons du pass nous montrent tant de fois les rieurs moqus!--Le
savant astronome Lalande condamnait en 1782, dans une lettre publique,
comme _folles tentatives_, toutes celles, arostatiques ou dynamiques,
essayes par l'homme pour s'lever dans l'air.--Un an aprs l'anathme
de Lalande, la premire Montgolfire, lui donnant un premier dmenti
en prdisant le second, s'enlevait par le fait d'une simple diffrence
de pesanteur spcifique, et bientt Lalande lui-mme, enthousiasm,
essayait  son tour,-- plus de soixante ans!--ces routes nouvelles,
dans le ballon de Blanchard.

Puisque l'homme ne se lasse pas de revenir  cette escalade
sublime,--puisque, malgr tant d'assauts infructueux, il semble devoir
s'y obstiner jusqu' ce qu'il ait trouv l'issue, et puisque la
Question semble devoir nous imposer tant d'efforts successifs,
cherchons donc encore et ensemble, ou tout au moins ne bafouons pas ni
n'crasons celui qui veut chercher. Sans drision comme sans basse
envie, unissons-nous, encourageons et entr'aidons-nous. Ne soyons pas
toujours si mauvais et cruels pour nous-mmes que nous repoussions si
impitoyablement ceux-l qui s'enttent  nous servir malgr nous.
Daignons au moins faire accueil  celui qui vient, pieds nus par les
sillons, nous offrir sa trouvaille, et sans ouvrir les grandes portes
 la dmence non plus qu' la vanit impuissante, prenons au moins la
peine de jeter les yeux sur ce qui nous est apport, au prix souvent
de tant de sueurs et de sacrifices.--Que le pauvre inventeur, condamn
dj par nous  l'amende prventive pour son gnie, trouve au
moins le seuil hospitalier o on l'coute!

Je voudrais voir se crer une Socit d'hommes d'intelligence et de
bien, se proposant pour objet d'encourager et de faciliter ces
intressantes recherches. Cette Socit, qu'un capital insignifiant
suffirait  constituer au dbut, trouverait bien vite en elle-mme les
ressources ncessaires par des expositions ou expriences publiques et
d'autres moyens qui natraient d'eux-mmes devant l'intrt gnral et
profond qui s'attache aux tentatives de cet ordre. Elle serait, comme
nous l'avons dit, le point de concentration, d'examen comparatif et de
cohsion de tant d'efforts isols jusqu'ici et ds lors perdus. Un
Comit d'hommes spciaux, d'incontestable comptence, se runirait 
poques priodiques pour apprcier l'apport d'ides de tout nouveau
venu, et ferait  chacun sa part mrite, dcidant seul des essais 
faire et ne disposant qu'avec la prudence indique du capital de
l'association.

Je ne dsespre mme pas tout  fait que quelques esprits, trop
levs et curieux pour ne pas s'intresser  la solution du problme,
si lointaine qu'elle paraisse tre, aient le trs-grand courage de
surmonter notre _poltronnerie franaise_ en acceptant le drapeau de
cette grande recherche, et que les ressources de l'influence de notre
association puissent s'accrotre par la cration d'un Cercle ou Club
spcial.--N'avons-nous pas, dans des ordres absolument similaires,
d'autres Cercles spciaux composs d'hommes du monde empresss
d'honorer leurs loisirs en mettant leurs runions sous l'invocation
des intrts les plus srieux, et l'Autolocomotion arienne n'est-elle
pas au chemin de fer ce que le chemin de fer a t au cheval?

Enfin, et pour terminer, l'attention extrme qu'accorde toujours la
presse au moindre fait d'arostation tmoigne  l'avance de la
bienveillance avec laquelle les journaux de tous pays soutiendraient
cette Association dsintresse en tout, hors le bien de la cause.
Prochain ou loign, quel que ft le rsultat de sa constitution et de
ses actes, cette Socit ne saurait tre inutile ds qu'elle
rveillerait et aiguillonnerait les efforts des chercheurs et
l'attention publique au profit de l'immense Question qui ralisera,
dans les ordres physique, moral et politique, la plus considrable des
rvolutions humaines.

Je soumets l'bauche de ce projet aux hommes de bonne volont et je
me tiendrai pour fier d'avoir seulement provoqu la grande _Agitation_
au profit de la Cause.


En admirant les bonnes volonts et les sympathies que je trouvais en
ces derniers jours autour moi...--pour qu'on me laisse si peu  faire
ds que j'ai prononc ce premier mot magique, pour que je rencontre
tant de bienveillance, tant d'lan et de spontanit...--disais-je
alors.


Hlas! ces derniers jours taient les premiers--et je devais payer
cher, plus tard, ce trop heureux dbut!




X


 tous les journaux de l'univers. -- Pluie de lettres. -- Prenez mon
poisson! -- Une pierre dans la mare. -- L'ichthyologie. -- Un dmenti.
-- Sacristie scientifique. -- Beaucoup de bruit, donc un peu de
besogne. -- Une visite inespre. -- M. Babinet, de l'Institut. --
L'Association polytechnique. -- Le _Flesselles_. -- Les _Stropheors_.
-- Un oeil crev. -- Ville gagne! -- La souris et l'lphant. --
Mademoiselle Garnerin. -- Le marchal Niel. -- Un capital plac. -- Ma
tte  couper! -- Une addition pour une omission. -- La date! -- La
mine de poudre. -- Un acadmicien spirituel! -- Le grand Arago. --
Ondoyant et divers. -- Vivent les joujoux! -- La pomme de Newton tait
une poire. -- Un million d'exemplaires!


Aussitt je commandais  l'imprimerie du journal _la Presse_ un tirage
supplmentaire de plusieurs milliers dudit _Manifeste_, dont j'avais
fait prudemment conserver la composition, et j'envoyais un exemplaire
 tous les journaux du monde entier, sans exception, jusqu' Bombay et
au Cap, avec une note invoquant leur appui pour la propagation du
_Plus lourd que l'air_.


Ce fut comme un coup de tam-tam. Je reus une pluie de lettres.
Presque toutes--toutes, allais-je dire,--criaient _bravo!_ et
encourageaient.

Quelques-unes me provenaient de _directeurs de ballons_ qui
n'avaient pas compris un mot de ce que j'avais dit, chacun de ceux-ci
venant m'offrir son _poisson_ arostatique dirigeable.

Un ou deux de ces hommes-poissons--qui avaient compris--me disaient
des injures.--J'avais jet une grosse pierre dans la mare des poissons
arostatiques, et je n'en avais pas fini avec toute cette
ichthyologie.

Un certain abb Moigno, qui rdige aux abords de l'Institut un journal
de sacristie scientifique, n'hsita pas  dclarer tout simplement que
nos hlicoptres, qui avaient vol devant cinq cents assistants, dont
il tait, n'avaient pas vol du tout et que j'tais un homme _dnu de
conviction_.--Je reviendrai peut-tre  celui-l, si j'ai le temps.

Au rsum, beaucoup de bruit--ce qu'il fallait--et dj, par
consquent, un peu de besogne.

Je n'en attendis pas longtemps la preuve.


Deux jours aprs, entrait chez moi un vieillard, grand et fort, un peu
vot, de figure singulirement intelligente, les cheveux gris emmls
sur le front, dcor.

--Je viens vous dire que vous avez raison! me dit sans autre bonjour
ce personnage.--Mais vous usez bien inutilement de l'encre pour
prouver l'absurdit des prtendus directeurs de ballons. Si ces
imbciles-l veulent voir clair, ils n'ont qu' ouvrir les yeux!--Je
m'appelle Babinet.


Jamais je ne me fusse attendu  cet honneur, jamais je n'eusse os
concevoir seulement la pense d'aller dranger de ma visite profane
les travaux de ce savant vnr de tous,--et c'tait lui qui venait 
moi! Homme d'imagination, ayant au plus quelque sentiment des
probabilits, je croyais de toute la force de ma foi, mais sans trop
savoir encore, dans mon ignorance, pourquoi je croyais;--et cet homme
des plus illustres parmi ceux qui savent pourquoi ils croient venait
me tendre la main et me dire:--Persvrez!

Un pareil encouragement ne pouvait manquer de centupler mes forces.

Le clbre acadmicien m'annona son intention de faire, le dimanche
suivant, sa leon  l'Association polytechnique, sur la question de la
Navigation Arienne au moyen d'appareils _plus lourds_ que l'air. Je
l'engageai vivement  utiliser, pour la dmonstration, les petits
appareils hlicoptres de MM. d'Amcourt et de La Landelle; ce qui fut
fait devant l'assistance considrable entasse dans le grand
amphithtre de l'cole de Mdecine.

Des applaudissements enthousiastes et ritrs accueillirent la leon
du matre,--leon que je pus recueillir en me rappelant mon ancien
mtier de stnographe aux Chambres.

Si cette leon doit retrouver quelque part sa place, c'est ici, ce
livre n'ayant pas t fait uniquement pour la distraction du lecteur
indiffrent, mais comme plaidoyer et prche au profit de la Cause qui
me l'a surtout fait crire.


La thorie de la direction des ballons proprement dits est absurde,
dit M. Babinet.

Comment faire rsister et manoeuvrer contre les courants des ballons
comme le _Flesselles_, par exemple, qui mesurait 120 pieds de
diamtre? Il faudrait une force de 400 chevaux pour mettre en lutte 
peu prs gale avec le vent une voile de vaisseau. Supposez, ce qui
est impossible, qu'un ballon put emporter avec lui une force de 400
chevaux, et ce grand effort ne servirait absolument  rien, car vous
apprciez tout de suite que sous cette pression votre ballon
s'craserait dans sa fragile enveloppe.

L'impossibilit tant admise devant tout bon esprit, M. Nadar s'est
donn beaucoup de peine bien inutile pour la dmontrer. Je le rpte,
pour en finir une bonne fois avec l'_impossible direction des
ballons_, supposez tous les chevaux d'un rgiment attachs par une
corde  la nacelle d'un ballon, vous obtiendriez pour tout rsultat de
voir voler en clats votre ballon.

C'est tout  fait ailleurs que l'homme doit chercher les moyens de
s'lever, ce qui veut dire en mme temps de se diriger dans l'air.

J'ai vu et achet autrefois chez Giroux, marchand de jouets, alors
rue du Coq, un joujou qui tait alors fort  la mode et s'appelait
_stropheor_. Ce joujou se composait d'une petite hlice libre se
dtachant de son support sous le jeu d'une ficelle enroule et
rapidement tire. L'hlice tait assez lourde, pesant bien un quart de
livre, et ses ailes taient en fer blanc plein trs-pais. Cette
hlice ne volait pas impunment: son essor tait si violent dans les
appartements que souvent elle allait briser la glace de la chemine;
mais cet inconvnient n'arrtait pas les amateurs, parce que
gnralement, au moment o la glace volait en clats, il fallait
courir  l'enfant, dont l'oeil tait crev du mme coup.--Voici l'un
de ces joujoux, comme j'en ai trouv beaucoup en Belgique et en
Allemagne, et dont la force d'ascension est telle que j'en ai vu
passer un par-dessus la cathdrale d'Anvers, qui est un des monuments
les plus levs du globe. Vous voyez qu'en effet l'air de dessous est
aspir et fait le vide en passant sous les lytres, tandis que l'air
de dessus les remplit et fait donc le plein, et par ce double effet
l'appareil monte.

Mais le problme n'est pas encore rsolu par ces joujoux, dont le
moteur est extrieur.

MM. Nadar, Ponton d'Amcourt et de La Landelle nous apportent mieux
que cela, bien que les ailes de leurs diffrents modles soient tout 
fait rudimentaires et rellement peu dignes de gens qui veulent
montrer quelque chose  ceux qui ont la vue courte. Ce n'est encore
que l'enfance du procd, mais il est bon, ds lors qu'on peut
seulement tablir que voici des appareils qui montent en l'air tout
seuls: nous avons l, Messieurs,--_ville gagne!_--car--_ce rsultat,
si petit qu'il soit, est fondamental_.

L'hlice n'est pas une chose nouvelle. On a fait des hlices avant de
les nommer. Les moulins  vent ne sont que des hlices: le vent appuie
sur les ailes, disposes en consquence, et les fait tourner. Dans
les turbines, o vous voyez des chutes d'eau de 300 mtres utilises
par un mcanisme qui n'est pas plus gros qu'un chapeau, le phnomne
est le mme, seulement le vent est remplac par l'eau.

L'hlice arienne prsente de grandes difficults; mais, si on
parvient par elle  enlever le moindre poids, _nous sommes certains
d'enlever d'autant mieux un poids plus lourd_,--car--_une grande
machine est toujours plus efficace qu'une petite_.

Je le rpte--_et l'affirme:--votre hlice qui, sans moteur
extrieur, enlve une souris, emportera dix fois plus aisment un
lphant_.

Ces hlices, qui ne semblent d'abord servir qu' monter et descendre,
rsolvent de plus le problme de la direction contre un vent modr.

Mademoiselle Garnerin paria une fois de se diriger, avec le
parachute, du point de sa chute  un endroit dtermin et assez
loign. Par les inclinaisons combines qu'elle put donner  son
parachute, on la vit en effet, trs-distinctement, manoeuvrer et
tendre vers la place dsigne, et son pari fut presque gagn, 
quelques mtres prs.

J'ai souvent examin dans les montagnes des oiseaux qui planent, et
j'ai bien remarqu que leur procd est absolument celui-l. Une fois
qu'ils ont atteint le maximum d'ascension voulu, ils planent et se
laissent tomber, les ailes ouvertes en parachute, sur le point qu'ils
ont choisi. Le marchal Niel me raconta qu'il avait bien des fois
observ cette manoeuvre des grands oiseaux dans les montagnes de
l'Algrie.

En rsum, il est positif que vous avez le moyen de vous transporter
par le fait seul que vous avez possession du moyen de vous lever. La
seule hauteur vous donne la direction. _Ds que vous avez obtenu
l'lvation, vous avez employ et plac l un capital de force que
vous n'avez plus qu' dpenser comme vous l'entendez._

_La cause est plus qu'entendue, et ce n'est plus que l'affaire de la
technologie;--j'en mettrais ma tte  couper!_


J'ai reproduit ici ces paroles, comme je les ai publies dj
ailleurs, telles qu'elles ont t prononces.

Je m'y permis une simple addition: celle du nom de M. d'Amcourt, que
M. Babinet avait nglig par une omission involontaire. Cette
omission, qu'en ce qui dpendait de moi, je rparais immdiatement
dans mon premier compte rendu[4], je devais mettre d'autant plus
d'empressement  la relever, que M. Babinet, en oubliant le nom de M.
d'Amcourt, l'un des auteurs lgitimes, avait prononc le mien, bien
que je fusse tout  fait tranger  ces hlicoptres.

    [Note 4: L'_Aronaute_, preuves corriges et nom de M. d'Amcourt
    rtabli, ds aot 1863. (Imprimerie Claye, 7, rue Saint-Benot.)]

J'eus  regretter cette mme omission dans la reproduction immdiate
de cette sance crite par M. Babinet pour le _Constitutionnel_. Ne
sachant pas que la leon dt tre publie, je n'avais rien pu
prvenir.--M. Babinet, averti aussitt par moi, a rpar cette
omission en une foule d'occasions avec une remarquable prodigalit.


Je ne chercherai pas  dire l'enthousiasme qui m'avait du premier coup
emport pour mon illustre visiteur.

Comme un enfant imprudent, j'avais couru mettre le feu  une mine de
poudre, dont je n'avais pas mme souponn la porte d'explosion,--et,
au moment o j'tais assourdi et perdu du bruit que je venais de
faire, au moment o je me demandais, sans presque oser me tter, si
j'avais bien encore tous mes membres, la main d'un sage me frappait
sur l'paule et sa voix m'affirmait que j'tais hors de danger.

On aimerait  moins son sauveur. Et il faut ajouter  ce sentiment de
reconnaissance trop justifiable, le charme que j'prouvais  entendre
et  voir familirement le savant qui avait bien voulu me prendre en
amiti. Ceux qui l'ont approch savent quelle curiosit, quel intrt
provoque cette individualit si puissante et si originale.


Tout le monde sait qu'il n'est personne au monde de plus
spirituel--_rarissima avis_--que le clbre acadmicien.--Vous
comprenez tout de suite que cela dconcerte fort certaines
gens,--preneurs du fameux _Pingebat!!!_ srieux eux-mmes jusqu'au
grotesque, et pour lesquels il n'est pas de science sans pdantisme,
pas de savants sans lunettes, ni de professeurs sans cravate blanche;
notez que notre cher Matre porte parfois cravate blanche et
lunettes,--mais on ne les voit pas. Ces braves gens-l, qui ont mis du
temps  accepter la science vulgarise du grand Arago, n'ont pas
encore pardonn, et ils ne pardonneront, je le crains bien, jamais 
M. Babinet d'avoir de l'esprit.--Un membre de l'Institut spirituel
comme les deux Dumas! n'y a-t-il pas l de quoi faire frissonner, 
ct de sa pieuse amie, une honnte plume scientifique que nous
connaissons!

Je ne saurais dire, pour moi, et en tchant mme de ne pas tenir
compte de mes sympathies personnelles, quel charme infini j'prouve 
suivre, par les caprices de ses mandres, la parole de ce matre
devant qui les plus savants s'inclinent.--Parole pleine d'_humour_, de
bonhomie un peu malicieuse parfois, et qui va sa route, sans fatigue
et sans hte, toujours sre qu'elle est d'arriver au but  son
heure;--s'arrtant selon son caprice aux endroits qui lui plaisent,
ramassant  gauche et  droite sur le chemin, dans son apparente
distraction, le caillou ou la fleur, c'est--dire l'anecdote, le mot
ou le chiffre, toujours au profit de l'instruction de son auditeur.

Jamais, comme pour l'aider encore  ce butin _ondoyant et divers_,
jamais mmoire humaine n'ouvrit devant un seul homme pareil trsor
parpill: prosateurs et potes franais, latins et grecs, il les sait
tous par coeur, et ce n'est pas par hmistiches qu'il les cite, mais
par cent et deux cents vers, pomes Saphiques, Odysses, tragiques,
historiens, satiriques.--Pic de la Mirandole, Mezzofanti, Victor Hugo,
Th. Gautier et notre ami Christol Terrien, qui parle soixante-douze
langues, seraient eux-mmes blouis par cette vertigineuse mmoire.

Quant  l'ternelle digression de l'inpuisable causeur, elle n'a rien
qui fatigue, parce qu'elle est comme l'accompagnement, toujours
harmonieux et surtout bien nourri, d'une mlodie certaine.

Le sans-faon de la forme, l'insouciance, toujours correcte, des
solennits du dire, le ttonnement dans les transitions, qui
semblerait par instants pouss jusqu' l'amnsie, ont une grce
singulire et indicible.

On croirait voir le crayon entre les droits d'un glorieux doyen
d'cole: le papier se couvre de hachures hsitantes, l'oeil cherche en
vain la pense bgayante qui chappe dans l'apparent dsordre de ces
lignes trembles, parpilles et confuses. Mais peu  peu la lumire
se fait, le chaos s'explique, la pense prconue se dgage, et la
forme apparat enfin dans sa volont absolue, magistrale. La cration
est.

Si ce don particulier n'tait pas de nature, M. Babinet serait le plus
habile et le plus grand des comdiens.

 cette haute science,  cet esprit charmant, joignez, pour parfaire
l'ensemble, la caractristique et suprme indiffrence de certaines
conventions, le mpris sidral, mais sans malveillance aucune, de tout
ce qui est nul devant la pense, le pittoresque inou d'un intrieur
qui et rendu fou l'auteur des _Parents pauvres_,--_pandmonium_ ou
sanctuaire dont les yeux des princesses sollicitent l'honneur de
scruter les vertigineux encombrements,--et,--pour dire le mot dernier,
qui ne viendrait jamais, la passion enfantine et l'infatigable
curiosit du joujou chez ce puissant vieillard pour qui la science la
plus abstraite n'est elle-mme qu'un jeu. Joujou pour lui, les
profondes thories du savant Chevreul sur le prisme iris, joujou la
loi de gravitation des corps,--et, en passant, ce n'est pas, dit-il,
une pomme qui la fit dcouvrir, vu qu'une pomme ne pouvait
raisonnablement tomber du poirier bien constat qui se trouvait, seul
arbre, dans le jardin de Newton;--joujou, les plantes de
l'observatoire, jeu de boules qu'il tient dans sa main;--et, joujou
devenue, voil que la mcanique complique de la turbine et de
l'hlice s'appelle _stropheor_ et _spiralifre_.

Je n'oserais pas affirmer que, sans le bruit que j'avais fait autour
des petits joujoux hlicoptres de MM. d'Amcourt et de La Landelle,
imprims dj de par moi  prs d'un million d'exemplaires, M. Babinet
se ft drang pour venir  nous.


N'eussent-ils servi qu' cette rencontre, ils mriteraient d'tre
clbrs  deux millions de tirage en plus,--et j'en payerais encore
volontiers les frais!




XI


Au ballon! -- Question d'urgence. -- L'enfant n'attend pas! -- Une
belle occasion. -- Cration du journal _l'Aronaute_. -- La jument de
Roland. -- Et l'argent? -- Les vertus ennuyeuses. -- Dans une maison
de verre. -- Un million. -- Ce que cote la pice de cent sous que
l'on n'a pas. -- L'argent plat et l'argent rond. -- Rue _Saint-Nadar_!
-- L'essuyage des pltres. -- Un dada. -- C...e, B...o, B...t. -- 
Bade! -- Un souscripteur de dix mille francs. -- chec en Allemagne.
-- Le marquis du Lau d'Allemans et le Jockey-Club. -- MM. Paul Daru,
Charles Laffitte, Mackensie, Delamarre et le duc de Galiera. -- 
Vincennes! -- Les ngociants. -- Le _prix Nadar_! -- L'influx
magntique. -- Veine et dveine. -- _Rien que la vrit!_


Il ne s'agissait plus que de me mettre  faire mon ballon bien vite.

Nous tions dj en aot:--mme pour moi, trop habitu toujours 
croire que la chose rve est faite, il tait impossible que la
confection de l'immense engin que j'avais projet pt nous prendre
moins d'un grand mois.

Or nous arriverions tout au plus vers la fin de septembre,--juste pour
la clture de la saison de ces sortes de spectacles,--juste pour
l'quinoxe d'automne!

--Attends au moins le printemps prochain! me disait-on de tous cts
autour de moi. Tu n'arriveras pas  temps pour faire une seule
ascension cette anne! Tu cours  ta ruine!

Je n'entendais mme pas.--Et remplir la caisse future de ma
Socit--qui n'existait pas encore!...

La femme a conu:--elle a gest, l'enfant est  terme:

--Attendez! lui dit-on; nous allons chercher le docteur!

L'enfant, lui, n'attend pas!...


Aucun obstacle ne devait m'arrter. Je ne prvoyais aucune des mille
et une difficults que j'allais trouver  chaque pas devant
moi.--Calculer, couper, assembler et coudre en un mois un ballon
double, de six mille mtres cubes, dont l'toffe premire, de qualit
convenable et une, ne se trouvait peut-tre pas dans toute la fabrique
de Lyon;--faire tablir l'immense filet, la nacelle,--une vraie maison
d'osier,--le cercle, la soupape, l'appendice;--distribuer dans tous
les dtails de chacune de ces parties toutes les proportions et
dispositions, de manire  supprimer dix fois pour une toute chance
d'insuccs;--combiner et harceler l'action des divers corps d'ouvriers
employs  l'ensemble, de telle sorte qu'il y et concidence parfaite
dans les termes d'excution  jour fixe,--tout cela n'tait que la
premire partie du programme.

Il faudrait trouver ensuite un emplacement favorable pour les
ascensions,--choisir le nombreux personnel administratif,--prparer
l'norme et diverse publicit indispensable dans une opration de
cette nature.

Enfin,--et surtout!--arriver avant la neige!--Car toutes ces
nombreuses et pnibles victoires de dtail, si victoires il y avait,
ne feraient que mieux garantir une ruine homicide, si je n'avais
encore la chance de tomber juste,  point nomm, sur quatre ou cinq
dimanches de beau temps:--voil ce qui, sauf omissions, restait pour
complter ma liste sommaire de _desiderata_...


Devant tant de difficults, dont la plupart avaient le caractre
d'impossibilits relles, je ne pouvais manquer,--le Nadar en question
tant donn-- me crer un embarras de plus,--et, en consquence, je
rsolus de lancer immdiatement le premier numro de--l'ARONAUTE,
indispensable _Moniteur_ de ma prochaine _Socit de Navigation
Arienne au moyen d'appareils_ PLUS LOURDS _que l'air_.

Je dois ajouter que je ne comptais pas--(je parle
srieusement!)--tirer ce premier numro  plus de cent mille
exemplaires...

Et aussitt, de runir ma copie...

--et d'esquisser avec mon ami La Landelle, pour servir d'en-tte  mon
journal, le plus draisonnable des croquis,--o l'on voit des hlices
larges comme des cus de cinq francs enlever carrment des
locomotives, et des ombrelles dployes dposer galamment  terre des
aronautes trop chanceux.

On me rendra cependant la justice de reconnatre que j'avais eu la
modestie d'indiquer la date au bas du dessin:--=1863!!!=--et que
j'avais prudemment escamot derrire un nuage la partie la plus
dlicate du mcanisme de la machine...

Et je cours demander  mon cher et inpuisable Gustave Dor--cet
_Enfant du Miracle_--et qui en est le pre--de me crayonner sur son
buis magistral, toute affaire cessante, l'impossible croquis.

Ce fut alors que je m'avisai, pour la premire fois, de penser  un
petit empchement pralable,  la faon de cet inconvnient qui
entravait si fcheusement la brave jument de Roland dans l'exercice de
ses merveilleuses qualits.


--La jument tait morte.


--Je n'avais pas d'argent.


Or il s'agissait d'une dpense premire de quelque chose comme une
cinquantaine de mille francs, selon ce que j'entrevoyais.

Et, ainsi qu'il m'arrive gnralement quand je me mets  entrevoir des
chiffres, ces _cinquante mille_ francs devaient tre CENT MILLE  un
moment donn,--pour atteindre finalement la somme de DEUX CENT MILLE
au total...


Bien que la premire objection dispense ici des autres, comme pour la
feue jument, il me parat convenable de dire pourquoi je n'avais pas
deux cent mille francs,--ni cent non plus,--ni mme cinquante.

Je n'prouve  cet aveu pas mme l'ombre d'un embarras.

De mme que, de toutes les vertus ennuyeuses,--l'conomie, la
modration, l'impartialit,--la rsignation me fut toujours
antipathique, en sa qualit de vertu ngative et sujette 
horions,--de mme, je n'ai jamais pu comprendre la pudeur, ainsi
qu'ils disent, avec laquelle certaines gens cachent leur situation de
fortune, bonne ou mauvaise, comme fait le chat qui vient de se
dlester.

J'ai toujours,--et je ne fais pas ici un jeu de mots
photographique,--j'ai toujours vcu dans une maison de verre,
attachant trop peu d'importance  l'argent qui se garde pour prendre
la peine de dissimuler le fond de ma bourse, vide ou pleine.

--Il me semble que je vaudrai toujours mieux qu'_une diffrence_,
que diable!

Il en est advenu que cette sincrit m'a souvent russi comme si c'et
t ce qu'on appelle de l'habilet,--et certaines gens autour de moi,
qui savent compter, ont calcul et m'ont assur, en me faisant de la
morale, que j'avais gagn dans ma vie quelque chose comme un million
et demi ou deux.

Je n'en sais rien, mais je serais fort surpris si j'avais dpens
beaucoup plus du quart de cette affirmation,--de par l'opration
fatale et ternelle qui fait qu' certains de nous la pice de cent
sous cote toujours dans les prix de vingt francs. Mes yeux n'ont
jamais pu voir l'argent plat qui s'entasse: j'ai toujours vu l'argent
rond, fait pour rouler.


Or, en deux mots, pour passer le plus vite possible sur ces dtails
tout personnels, lorsqu'aprs avoir licenci les actionnaires de mon
premier tablissement de photographie de la rue Saint-Lazare,--_rue
Saint-Nadar!_ disaient les cochers de remise,--en leur payant des
dividendes de quatre-vingt-sept et fraction pour cent, j'tais venu
m'installer au boulevard des Capucines,--j'avais la conviction de ne
pas dpenser plus de trente mille francs dans cette nouvelle
installation. J'en avais pris autour de moi cinquante mille,--par
excs de prudence et me rjouissant de ma circonspection!

Il se trouva qu'un peu dbord dans mes prsomptions, au lieu de
trente mille francs, j'en dpensai--dpenses effectives et retards
d'ouverture--deux cent trente:--juste cent quatre-vingt mille francs
de plus que les cinquante mille francs, mon unique avoir.

Tout autre, je pense, devant cette batterie dcouverte, et
immdiatement arrt son feu.

Le procd lmentaire en pareil cas se trouvait tout indiqu.--On
runit ses actionnaires et on leur dit: --Nous tions fous en vrit
de croire que nous ne dpenserions que trente mille francs l o il en
fallait deux cent trente! Nous nous sommes tromps de compagnie et il
ne serait donc pas juste de me faire supporter  moi seul le premier
inconvnient de notre proprit, en somme, commune. Or versez 
nouveau ou--c'est moi qui vous _verse_!

Si cette parole bien sentie a le malheur d'tre mal comprise ou peu
apprcie, alors, tout simplement, on liquide, on rachte, pour son
petit compte, au quart de la valeur, et--c'est ainsi que se font les
bonnes maisons!

Il faut bien que les gens qui me traitent d'original aient un peu
raison, puisqu'il ne me vint mme pas l'ide de ce moyen primitif,
indiqu ds le prologue de l'_cole des Grants_,--une pice qui ne
quitte jamais l'affiche.

C'est moi qui rassurai mes actionnaires et je marchai tout seul au
feu.

Au lieu de commencer avec le fonds de roulement indispensable  toute
entreprise, j'entrais en campagne avec une dette _immdiatement
exigible_ de cent quatre-vingt mille francs!

Ceux qui savent combien est dur dans toute cration industrielle ce
qui s'appelle l'essuyage des pltres apprcieront l'agrment que
j'ai d avoir et la vivacit d'volutions qui me fut ncessaire dans
ces terribles combats  la hache et au sabre.--Mais heureusement j'ai
la vie dure!

Au bout de trois ans, j'tais dj arriv  payer cent mille francs,
et partant, je n'en devais plus que quatre-vingt mille, qui se
nettoyaient jour par jour, beaucoup plus facilement que les premiers
cent, lorsque--pour hter l'arrangement dfinitif de mes petites
affaires--vint  passer tout prs de moi ce dada de la Navigation
arienne qui trottait depuis si longtemps dans mes alentours.

Je sautai dessus, comme de juste,--et, la bte enfourche, me voil
parti!...


Mais--malgr les graves embarras que je venais de traverser et dont je
n'tais pas encore tout  fait dlivr--je dclare qu'une fois
aperue, la ncessit d'improviser le capital ncessaire  la
confection de mon ballon ne m'inquita pas une seule seconde.

Trouver  premier mot cinquante, cent mille francs pour un objet aussi
raisonnable, me paraissait plus simple que de boire un verre d'eau.

Qui pourrait ne pas s'honorer d'apporter tout concours  une
entreprise si gigantesque, d'un but si grand, si noble--et base sur
une pareille certitude de thorie?

Ce qu'il y a de plus curieux,--et ce qui me semble d'une
invraisemblance ferique, aujourd'hui surtout, aprs ces derniers
mois,--c'est que les trois premiers et les seuls hommes auxquels je
m'adressai me rpondirent OUI ds ma premire parole.

La Foi soulve les montagnes, a-t-on dit justement.--Ma conviction
entranait tout avec elle.


Ma premire visite avait t pour mon cher C...e, le plus sympathique
et le meilleur des hommes. Ayant tout d'abord besoin d'un imprimeur,
je voulais le premier de tous.

J'exposai  C...e ma thorie du _Plus lourd que l'air_, je lui
racontai l'ordre et la marche que je me proposais, et en lui disant
que, sans pouvoir noncer de chiffres, j'aurais peut-tre besoin de
cinq ou dix premiers mille francs d'impression,--je lui proposai de se
charger de ces travaux, dont il serait pay...--en actions de notre
future Socit.

C...e non-seulement consentit, mais il ajouta qu'il tenait  coeur et
honneur de prendre de ses deniers comptants une part de mille francs.

Je refusai noblement les mille francs de mon gnreux ami:--il fallait
en rserver pour tout le monde, et sa souscription en travaux me
paraissait suffisante pour un imprimeur seul.


En sortant de chez C...e, je passais devant son voisin, M. B...o.
C'tait l'occasion d'entrer en courant.

B...o, que l'intelligence financire n'a pu dpouiller des autres, et
qui avait d'ailleurs de vieilles tendresses pour les ballons, B...o me
reut  merveille et m'autorisa  compter sur lui.--Du _quantum_, je
ne m'inquitais gure.


Le soir mme, je partais pour Bade.

Pourquoi Bade plutt qu'ailleurs?--Je n'en sais rien du tout. Je ne
connaissais pas, je n'avais mme jamais vu l'homme que j'allais y
trouver.--Pourquoi alors m'adresser  celui-ci, si loign, plutt
qu' tout autre sous ma main?

--Je serais bien embarrass pour le dire.--Mais j'tais sr de ne pas
me tromper.

Et en effet!

Sans mme changer de costume de voyage, je cours en arrivant chez M.
B...t.--Je lui expose le _Plus lourd que l'air_ que vous savez, avec
une lucidit parfaite.

M. B...t m'coutait avec attention.--Quand j'eus fini:

--Vous devez avoir raison, me dit-il. Inscrivez-moi pour DIX MILLE
FRANCS.

Dix mille francs!

Un homme qui n'est ni roi ni prince, qui n'a pas mme le plus pauvre
petit _de_ devant son nom!

Je serre la main de ce galant homme.

--C'est  Bade que j'inaugurerai mon ballon! lui dis-je. Vous payez
votre stalle trop largement pour que je ne vous apporte pas le
spectacle  domicile.

Et je reviens sur Paris  tire-d'aile.


Je ne me couche plus ni ne m'assieds. J'ai trouv presque du mme
coup les mille et mille mtres de soie, bien solide et _une_.--Un
jeune gomtre, M. Tisseron, passe deux nuits et trace nos pures, sur
lesquelles les deux Godard n'ont plus que la peine machinale de
tailler les immenses fuseaux.--Des placards de toutes couleurs
s'panouissent de trois en quatre jours sur les murs de Paris,
convoquant toutes les ouvrires en disponibilit  l'tablissement du
_Chalet_, dont on nous a lou aux journes la salle de danse.--La
femme et la belle-soeur de Louis Godard--deux perfections comme ordre,
travail, activit--embrigadent toutes celles qui se prsentent et
dirigent merveilleusement ce difficile ensemble,--non pas  la faon
du chef d'orchestre amateur qui indique de son bton distrait la
mesure, mais le violon en main et donnant le _la_ les premires.

Cependant le reste s'est mis en route et trotte bon train.

Le filet est command  la premire maison de corderie, dont le chef,
M. Yon, aronaute passionn lui-mme, apporte  la confection un
intrt d'artiste.

Un hangar de planches, dress en une matine, abrite dj l'quipe de
vanniers qui, sous la direction de leur habile patron, Fortun,
tressent avec le cble, le rotin et l'osier, la maison  deux tages 
l'italienne qui nous emportera.

La soupape est commande.

Le cercle est en main.

Tout va bien!

Le moment est venu, tout juste: je cours au chemin de fer de l'Est,
j'cris aux chemins de fer allemands, j'cris au grand-duc de Bade.


Hlas! nous ne partirons pas de Bade!


La trs-bienveillante administration du chemin de fer de l'Est a bien
vite compris que cette inauguration attirera bon nombre de voyageurs
sur la ligne et par l'organe de son secrtaire modle, mon ancien
confrre en journalisme Gireaud, elle m'a accord le libre transport
pour mes produits chimiques,--car il s'agit l de fabriquer notre
hydrogne sur place, ce qui n'est pas une petite affaire.

Mais les chemins allemands me refusent la mme franchise, et le sourd
Zolwerein ne me dispensera mme pas des frais de douane.

D'autre part, la maison de produits chimiques Quesneville de Paris et
une autre importante maison de Strasbourg reculent devant l'exigut
du dlai.

Disons, en passant et entre mille autres dtails oublis ou ngligs,
que, sous la savante direction de M. Barral, j'ai t remplir 
Grenelle un petit ballon d'expriences, au moyen des appareils Lemaire
pour l'improvisation du gaz.--Malheureusement, ces appareils ne
peuvent produire l'norme quantit qui m'est ncessaire.


Me voil dsol!--Je m'tais si bien promis la chre satisfaction de
cette inauguration  Bade!

Mais nous n'avons pas le temps des regrets: les jours se succdent,
les heures nous dvorent, les secondes nous brlent.

 l'anne prochaine, Bade!


Et organisons bien vite notre premire ascension  Paris.

Mais je ne veux faire ces ascensions que dans un emplacement libre,
presque particulier. Rien d'officiel,--_Rien des bureaux!_ comme dit
_le Tintamarre_.--Il n'y a qu'un endroit: le terrain des courses de
Longchamp.

Et le gaz, comment y viendra-t-il?--Nous verrons plus tard!

--Si on se proccupait de tout!...


Je vole chez un ami que j'ai la chance de compter parmi les membres du
Jockey-Club, et il se trouve justement que c'est le garon le plus
sympathique  tous, lettr, spirituel comme s'il n'avait pas cinquante
mille livres de rentes, et, quoique jeune, d'une influence
trs-relle, trs-aim qu'il est parce que trs-aimable.--J'ai nomm
le marquis du Lau d'Allemans.

--Ce sera difficile! me dit-il. Le Comit (--toujours les Comits!)
tient  son Champ. Nous avons des spcialistes forcens de jalousie,
et il nous faut ici l'unanimit.--Courez d'abord chez Paul Daru: si
vous persuadez Daru, vous avez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.
Voici un mot pour lui.--Voyez ensuite Charles Laffitte, le duc de
Galiera, Mackensie, Delamarre.


Parfait accueil, trs-bienveillant intrt de M. Paul Daru. Il a bien
vite compris qu'il y a l quelque chose  encourager.

De mme chez M. Charles Laffitte, mon ancien et charmant voisin 
Maisons.

De mme chez M. Mackensie.

De mme auprs de M. Delamarre.

Bon espoir chez le duc de Galiera.

Je vois tout le monde, et aussi le digne M. Grandhomme, agent du
Cercle. Ne ngligeons rien!

Le Comit s'assemble: il en est qui se drangent et arrivent de la
campagne tout exprs...


Patatras!... Tout s'croule: un bulletin noir--sign, si je ne me
trompe, de M. le baron Lupin--dclare l'arostation indigne d'tre
admise sur le terrain des chevaux.


Je recours chez mon ami du Lau:

--Alors sauvez-vous bien vite vers nos rivaux des courses de
Vincennes, et voyez d'abord un homme trs-obligeant et agrable, le
baron Finot.

Je repars, l'oeil sur ma montre, et je ne trouve point M. le baron
Finot,--mais je rencontre l un vieux camarade  moi, Sabine,
secrtaire de la Compagnie.

Il soumet ma proposition  M. de Saint-Germain,--que cela regarde
surtout, m'a-t-il dit.


ACCORD!


 la bonne heure!

Les Messieurs d'ici ne font pas tant de faons au moins.--_Mais!_...

... _Mais_ seulement ils m'imposent une petite condition:


--c'est qu'ils prendront _le quart de ma recette_, ou gracieusement, 
mon choix, _dix mille francs_ de ma poche,--une bagatelle!-- l'effet
de crer un Prix nouveau en mon honneur!

DIX MILLE FRANCS! Mais, si je ne me trompe, c'est sur le pied de
cinquante francs par chaque jour de course que la ville leur loue ce
terrain....

Je refuse par acclamation la libralit de M. de Saint-Germain.--Ces
ngociants-ci sont trop forts pour moi!


Et refusant, je ne puis m'empcher de rire en pensant  la cration du
_Prix Nadar_ pour l'amlioration de la race chevaline,--une spcialit
que je n'avais point encore song  aborder!


Mais il ne s'agit pas de rire, et pendant que je cours, perdant mon
temps,  droite,  gauche, aprs celui-ci, aprs celui-l,--car les
courses  Paris sont toujours doubles, quand elles ne sont pas
triples,--je ne passe pas une journe sans grimper jusqu' deux et
trois fois par chaque vingt-quatre heures  mes ateliers divers
disperss dans les Batignolles,--et le ballon avance--et le ballon est
fini--et...

--qu'est-ce que je vais en faire  prsent?...


Autre question:

--Transport dans le rve par l'inscription de mon souscripteur aux
dix mille francs, je me suis arrt court sur le terrain des
souscriptions.

J'ai si bien senti que ce terrain tait trop mien, pour ne pas le
quitter pour un instant sans hsitation, ni crainte aucune! Si je
voulais--_fara da se!_--me passer de tout le monde et gagner avec mon
ballon le premier capital de ma Socit, je n'avais plus le temps de
suivre cette piste.

Sans cela, mme  cette heure et aprs les dures preuves par
lesquelles il m'a fallu passer, je jure qu'alors lanc, j'eusse fait
jaillir des pavs, en les frappant du pied, un million, s'il l'et
fallu, au profit de l'hlice arienne et des plans inclins!

Une cole physiologiste ne met point la force dans les muscles, mais
dans le grand central et le plexus nerveux.--Or je sentais en moi une
irrsistible puissance d'influx magntique et, la certitude infinie,
imperturbable du succs me faisant russir, chaque victoire dcuplait
ma vaillance irrsistible comme se multiplie par elle-mme  l'infini
cette incalculable force qui a nom la vitesse acquise.

Le fcheux fut pour moi de lcher un instant prise:--le courant
lectrique fut bris.


Et ici commence l'interminable et douloureuse srie des revers,--car
la fortune ne pardonne pas au joueur qui quitte les cartes en pleine
veine...

De ces difficults, de ces chagrins, de ces angoisses, on me permettra
de ne dire ici qu'une trs-faible partie,--dans l'intrt de la Cause,
comme on dit au Palais,--et aussi pour ne pas abuser de la permission
d'ennuyer mon lecteur.

L'pigraphe de ce livre porte:--_Rien que la vrit!_--Pas moins, mais
pas plus.

Je dirai peut-tre une autre fois:--_Toute la vrit!_

Mais ce sera  mon heure,


--aprs le succs!




XII


Un coin du voile. -- Simple bilan. -- Quel mois! -- Le vrai pacte. --
Thorie du prteur et de l'emprunteur. -- A. Dumas fils. -- En qute.
-- Plus royalistes que le roi. -- Un pisode -- L'abb B...d. -- _Je
t'attends!_ -- Le calice en vermeil. -- _Les diamants de ma femme!_ --
Un poulet qui aime un canard. -- Thorie lmentaire de la soupape. --
Un homme pratique. -- Pas le temps! -- _Ubinm gentium?_ -- Le droit
de tous. -- Les termes moyens. -- Prter et donner. -- Ce qui me
manquera toujours. --  bas les candidats! -- Adjoint au maire. --
Profession de foi. -- Les couteaux  terre. -- Escobar. -- Bourgogne!
Armagnac! -- Justice!


Si peu embarrass que je sois  parler de mes propres affaires, des
intrts qui ne sont pas les miens seuls ne me permettent, ai-je dit,
de soulever ici qu'un trs-petit coin du voile qui cache tant de
tristesses.

Le lecteur, d'aprs le peu que je lui dirai en courant, devinera ce
que j'ai d lui taire, et il me pardonnera l'aridit de ces rapides
dtails, indispensables  plusieurs points de vue. Je suis bien loin,
malheureusement, d'avoir l'habilet magistrale du grand Balzac, qui se
plaisait  faire intervenir au milieu de son drame le Chiffre,--cette
puissance terrible, comme la Fatalit antique, dans notre socit
moderne,--et de ce chiffre mme, aride, antipathique, savait tirer la
passion palpitante et l'intrt haletant.

Je dois tablir simplement ici le bilan approximatif des ressources et
des dpenses de mon entreprise.


Comme ressources, je pouvais donc compter sur un premier
souscripteur, M. B...t, pour 10,000 fr.--et sur le second, M. B...o,
pour X. (Cet X devait plus tard signifier 500 fr.)

Total: 10,500 fr.

Rien de plus, car mes ressources personnelles taient nulles: sans
patrimoine, d'une part, je n'avais jamais song, d'autre part, comme
je l'ai dit,  mettre de l'argent de ct. Des deux familles
auxquelles j'appartiens, l'une est beaucoup trop pauvre, l'autre
beaucoup trop riche pour qu'il me vienne jamais  la pense, ft-ce en
danger de mort, de leur emprunter un centime.--Enfin, je ne pouvais,
ai-je dit encore, demander aucune aide  mon tablissement
photographique, proprit commune et encore greve d'une partie des
frais de son installation.


Or, qu'avais-je  payer?

D'abord, pour la soie, 60,000 fr.

Ensuite,  L. Godard, entrepreneur de la confection, et aux termes du
devis qu'il m'avait tout d'abord remis, 9,000 fr.

Nous verrons plus tard dans quelles proportions surprenantes devait
s'accrotre ce devis...

Puis le filet, la nacelle, les agrs, etc., etc.

Donc, pour le dbut, le problme tait ainsi pos:


Avec 10,500 fr. commencer par payer 69,000 fr.  premier dire.


Je me rappelle avec quel serrement de coeur et quel frisson
d'pouvante je vis, le premier soir, donner le premier coup de
ciseaux dans ces ballots de taffetas blanc qu'on apportait par petites
charretes...

Un peu plus, j'allais crier:--N'allez pas plus loin! Comptez ce qui
est taill et qu'on remporte le reste!

Mais je ne suis pas non plus celui qui s'arrte.--Marchons toujours!
me dis-je.

Et, fermant les yeux, j'avanai.....


Par quels procds arrivai-je  renouveler le miracle de la
multiplication des pains et  donner  tous les ayants droit
satisfaction telle, qu'au bout d'un mois--je dis un mois!--mon ballon,
ensemble et dtails, tait prt  s'enlever!

Mais quel mois! et qui saura jamais, qui pourra jamais souponner les
efforts, la tension d'esprit, les bouillonnements de cerveau, les
insomnies brlantes, la fivre permanente de ce cruel mois, fouaill,
comme par l'urticaire, de la ncessit de faire jaillir chaque soir de
mon imagination l'argent exig par les payements du lendemain!

Car il fallait tre plus qu'exact: devant les ncessits d'urgence
suprme de cette besogne _in extremis_, le moindre arrt, la moindre
indcision dans l'lan des travaux eussent t mortels.


J'avais bien deux ou trois dizaines de mille francs confis par moi
dans des temps meilleurs  des amis dans l'embarras. Mais je m'honore
de dclarer qu'il ne me vint mme pas une seconde l'invraisemblable
pense de m'adresser  mes dbiteurs, et j'ajouterai  cette
dclaration que ce n'est pas seulement  mon bon sens que je rends
ici cette justice.--C'est  un tout autre sentiment, et tout
d'instinct, comme toujours, que j'obissais.

De par le sans-faon avec lequel j'ai toute ma vie considr et trait
les affaires d'argent, j'ai toujours prouv une invincible rpugnante
 rclamer, ft-ce dans les plus grands accs de gne, une restitution
de prt;--et je ne crains pas de le dire ici, sachant, bien que je
n'ai pas de dmenti  attendre.--Il m'a toujours sembl qu'il y a l
violation du pacte secret entre le prteur et l'emprunteur, pacte dont
on me semble gnralement oublier un peu trop la vritable base.

C'est cette base que j'essayais une fois entre autres de rtablir dans
une conversation de chemin de fer avec A. Dumas fils.--Il me
paraissait, comme tant d'autres, lui qui doit mieux valoir, confondre
les choses,--et il se plaignait.

Et je lui rpondais qu' mon sens, l'ami qui vient vous demander un
service se donne par ce fait seul barre sur vous, en vous crant ds
l'abord son oblig par la jouissance qu'il vous apporte de lui tre
utile. Le service rendu n'est que la rmunration lgitime de cette
jouissance, et ce service rendu trouve ds lors son immdiat payement
en lui-mme.--S'il vient  se rencontrer ensuite qu'il soit dans les
moyens de votre prtendu oblig d'ajouter  cela, comme appoint,
quelque reconnaissance, vous voil pay double.

Mais si vous ne vous contentez pas encore, s'il vous prend,
insatiable, la tentation singulire de rentrer dans votre argent
par-dessus le march, je n'hsite pas  vous trouver exorbitant et
mme un peu usurier.

Il me semble inutile d'ajouter que je ne m'adresse ici qu'aux
personnes qui parlent une mme et certaine langue.--Les gens d'argent,
qui se servent d'un autre dictionnaire, sont libres de sauter cette
page ou de hausser les paules.


En rsum, je trouve qu'il est beaucoup plus naturel comme aussi plus
facile d'emprunter que de se faire rendre,--et je cherchai mes
prteurs.

Mais les quelques amis dvous, non pas  mon entreprise, que tous
blmaient, mais  ma personne, taient rares ou pauvres eux-mmes; les
quelques gnreuses spontanits qui se rvlrent, mme
trs-inattendues, autour de moi taient comme noyes et
disparaissaient sous l'ivraie. Les autres, sur lesquels j'avais
compt,--puisqu'ils avaient toujours eu le droit de compter sur
moi,--me refusaient toute aide:--par amour de moi! disaient-ils.

Et vraiment le prtexte tait tout trouv et si facile!--Ce qu'il est
de plus sr,  mon ami! c'est que vous allez ruiner votre
tablissement de photographie et vous casser le cou:--n'imposez pas 
ma tendresse la douleur de vous y aider!

Que rpondre  ces bonnes gens qui m'aimaient plus encore que je ne
m'aime?...


Non. Nul ne pourra deviner quelles suprmes et parfois tranges
ressources a absorbes, englouties jusqu' sa dernire heure cet
arostat insatiable!--On pourra peut-tre seulement souponner le
dbordement et le dsarroi o je me trouvai pour ainsi dire ds le
premier jour, par ce simple fait, que,--sur le seul devis de L.
Godard, s'levant primitivement  9,000 fr., je payai par -compte
successifs, au fur et  mesure des exigences et sans mmoires fournis,
jusqu' 22,000 fr., dont reus,--pour arriver  un mmoire dfinitif
de 41,000 fr...


Sans compter tant d'autres gouffres ouverts autour de ce principal
devis...


Mais le pauvre cur de campagne s'est dit qu'il remplacerait sa
misrable chapelle, qui tombe en ruines, par une vraie glise, grande
et belle comme une Cathdrale.

Il n'a rien, ni fortune, ni crdit, ni assistance,--et le Roi est trop
loin et le Conseil municipal trop prs.

Mais il a mieux que fortune, crdit, rois, et conseillers
municipaux:--il a la Foi, et il Veut.

Alors il commence par appeler le maon et lui dit:--Voici les trois
francs que je possde. Mettez  cette place une pierre de trois
francs...

--...et bientt, en haut de la falaise, le clocher de Notre-Dame de
Boulogne perce la nue...


Je voulais passer sous silence jusqu'au dernier tous les dtails,
toutes les pripties de ce drame agit.--Il est un pisode pourtant
que je n'ai pas le courage de garder pour moi seul, tant il m'est bon
au coeur de m'en souvenir.

 l'motion encore que j'prouve en me le rappelant se mle peut-tre
un peu d'orgueil. --Les peuples ont les gouvernements qu'ils
mritent, disait de Maistre.--Qu'on me pardonne de dire aussi, comme
je le pense, qu'un homme vaut peut-tre par les amis qu'il a.


Tous les matins donc, j'armais en course. Un de ces cruels matins,--un
des plus cruels, c'tait un des derniers,--je saute  bas de mon lit
sans sommeil,--et me voil parti.

O allais-je? chez qui? je n'en savais rien: j'avais puis la liste
des dvouements auxquels je pouvais m'adresser.--Or il fallait trouver
n'importe quoi, n'importe o:--c'tait la paye des couturires!
m'avait-on dit la veille.

(--Combien de fois dj avais-je donn de l'argent pour ces dvorantes
couturires!...)


Je pense tout  coup  un jeune abb de mes amis, vicaire d'une des
plus pauvres paroisses de Paris.

Un hasard me l'avait autrefois fait rencontrer, et j'avais t
aussitt vers lui par une irrsistible attraction.

Ds que je le connus, j'eus affection et respect pour ce caractre
lev, humblement soumis, de par un serment aim, aux svrits de sa
foi. Partant l'un et l'autre des deux ples les plus lointains, nous
nous tions presque tout de suite rencontrs sur le terrain commun o
doivent se retrouver les hommes de bonne volont. Svre pour lui-mme
et indulgent aux autres, il ne s'tait pas dtourn de moi,--et il
m'avait donn son amiti, malgr l'ternelle petite guerre de nos
dissentiments, qui ne le dcouragea jamais.--Je t'attends! me dit-il
toujours et encore, dans sa douce et fraternelle obstination.

Pleine de trsors d'indulgence, pure et calme comme celle d'un
nouveau-n, mais regardant face  face les austres devoirs de son
ministre, cette me tendre, d'autant plus sympathique d'ailleurs,
semble vouloir se faire pardonner sa vertu, et, comme pour qu'on s'en
accommode plus doucement, son esprit enjou, pittoresque, incisif, qui
et fait la fortune d'un homme du monde, tempre la gravit
professionnelle, s'humanise et charme tout chemin par les saillies
d'une grce mridionale.


Je me dirigeais donc vers la maison de celui qui tait toujours venu
vers la mienne aux heures mauvaises, aux heures du chagrin et de la
douleur.

 la porte, je m'arrtai:--Que vais-je faire, et  quoi bon venir
troubler la paix de cette demeure? Ne savais-je pas que celui-ci qui
donne ses jours et ses nuits  consoler les malades et les mourants de
ce quartier pauvre, ne porte pas seulement aux misrables les
consolations de la parole? Ne m'avait-il pas une fois fait la
confidence des dsespoirs de la lutte ingale de sa pauvret contre
tant de dtresses?--Quelle cruaut inutile  lui apporter une douleur
de plus!--Et de quel droit, s'il lui reste quelque chose ce matin,
venir porter la main sur ce qui appartient plus lgitimement 
d'autres?

Mais--plus malade peut-tre moi-mme que tous de l'Ide Fixe,
autrement froce et implacable que la dvorante passion du joueur--il
tait crit que je frapperais  cette porte!


Je vois encore s'offrir  moi cette figure ouverte, bienveillante,
repose, que n'a jamais trouble la passion qui veille, tout
illumine encore du plaisir que lui apportait ma visite,--la seconde
en tout, un miracle!--puis s'attristant et se dsolant  ma parole:
--J'ai mes ouvrires  payer ce matin; je ne sais o trouver
l'argent, puisque je viens te le demander!


Les larmes lui taient venues aux yeux.


--Je m'tais plusieurs fois reproch la dpense de mon voyage de cet
t dans ma famille, dplorait-il, le pauvre!--(il n'avait pas vu les
siens depuis je ne sais combien d'annes);--maintenant ce sera un
remords!--Que faire?--Et combien tu es bon d'avoir pens  moi!--Et
dire que je n'ai rien,--rien!!!...

Tout  coup il se lve, disparat--et revient, apportant un crin noir
carr, qu'il remet en mes mains.--C'tait l'unique bien qu'il possdt
au monde:--son calice en vermeil.

--Pardonne-moi du peu, voil tout! me dit-il

Et ses larmes disparaissant dans son sourire:

--Ce sont _les diamants de ma femme!_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pauvre chre me!

Il venait me consoler  mon lit de douleur au retour de
Hanovre,--puisqu'il est dit que je ne suis bon qu' le troubler,--et
il me plaignait, et il me grondait:

--Quelles transes tu me causes! me disait-il.--_Je suis comme un
poulet qui aime un canard!_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais le temps nous presse. Dtournons nos regards de ces souvenirs de
la route et avanons.


Je n'avais pas que des tracas d'argent.

Il existait entre mon entrepreneur, L. Godard, et moi des
dissentiments trs-srieux sur certaines parties importantes de notre
construction.

Je ne pouvais parvenir  lui faire comprendre la ncessit premire de
conformer les dimensions de la soupape surtout-- celles gnrales de
l'arostat.

Que le lecteur ne s'pouvante pas. Il ne saurait,  aucun point de
vue, s'agir ici de problmes scientifiques, et un enfant de dix ans
comprendra au premier mot ce que je vais dire.


Donc, pour viter qu'un ballon, quand il touche terre pour s'arrter,
ne fasse voile sous le vent et ne soit tran, comme nous l'avons t
en Hanovre, par exemple, tout le monde admettra, et le bon sens le
plus lmentaire indique la ncessit premire de se dbarrasser--au
plus vite et dans les plus larges proportions--du gaz qui gonfle ledit
ballon.

De cette ncessit, j'avais toujours vu se proccuper vivement Eugne,
l'an, l'instructeur et le plus intelligent de la tribu des Godard.

En second lieu, pour qu'un ballon se dbarrasse au plus vite de son
gaz, le mme bon sens commande, n'est-ce pas?--que l'issue rserve 
ce gaz--soit la soupape--soit diamtralement proportionne  la
capacit du ballon.

Il n'est pas besoin d'avoir fait une seule ascension pour admettre ces
deux principes absolus.


Il ne m'avait jamais t possible pourtant de les faire entrer dans la
cervelle de L. Godard et de vaincre son obstination sur ce point.

Jamais je n'avais pu lui faire reconnatre que notre ballon de 6,000
mtres--c'est--dire douze fois plus grand qu'un ballon ordinaire de
500 mtres--devait comporter une soupape douze fois plus grande.

--Une soupape est toujours trop grande, monsieur Nadar! ne cessait-il
de me rpter, confondant toujours le jeu de manoeuvre pendant
l'ascension et celui d'atterrage proprement dit.--Moi, je suis un
homme pratique!

--Eh bien! vous verrez, homme pratique, le terrible gchis que nous
aurons  notre premire descente par le plus petit vent!

Tout ce que je pus obtenir, ce fut qu'il me promt une soupape double
de l'ordinaire, soit d'un mtre,--pour m'en livrer une de 80
centimtres...


La soupape n'tait pas ma seule proccupation avec cet aronaute trop
uniquement habitu  la routinire manoeuvre de ses ballons forains
ordinaires.--Mais je reviendrai  son heure sur un autre dtail qui me
cota encore bien cher...


--Mais, me dira-t-on, pourquoi, convaincu comme vous l'tiez d'une
ncessit aussi flagrante,--pourquoi, prvoyant aussi justement les
consquences dsastreuses qui devaient rsulter de l'absurde
disproportion de votre soupape,--pourquoi, vous qui tiez celui qui
commande et qui paye, n'exigiez-vous pas rigoureusement que votre
volont ft faite?...

--Parce que rien ne me dconcerte et ne me fatigue comme une lutte
contre la routine entte. Quand je me suis heurt dix fois contre une
absurdit,  la onzime fois je cde la place.--Et puis, au milieu des
proccupations de toutes sortes, des tribulations et des tracas qui ne
me faisaient trve ni jour ni nuit, il y avait pour moi ncessit
premire, question de vie presque,  ne rien prendre de haute lutte
avec l'homme que j'avais charg de la conduite de tout le
matriel.--O la chvre est attache... dit le proverbe.--Une
intervention virtuelle de ma part et pu dterminer le mauvais vouloir
avou, l'abandon de mon chef d'quipe la veille de ma premire
ascension une fois annonce. _Je n'avais pas le temps!_


Et enfin, au bout du compte, il ne s'agissait que de notre peau!

Aprs la premire descente difficile, si nous en revenions,--on
verrait!


Que me demandiez-vous de m'occuper davantage de cette soupape, quand
je ne savais pas seulement o j'allais excuter ma premire ascension?

Car, tout en faisant face, Dieu sait avec quelle peine! aux ncessits
des payements quotidiens, en surveillant et activant la confection du
matriel, j'en tais encore  chercher la place o je m'enlverais.

Le terrain de Longchamp et celui des courses de Vincennes me faisant
dfaut, je n'avais plus  Paris qu'une place possible,--le Champ de
Mars.

Dans ma pense, en effet, l'ordre du spectacle que j'avais entrepris
ne pouvait admettre le Pr-Catelan, o encore je retrouvais cette
ncessit premire de fabriquer le gaz sur place,--qui avait dj fait
chouer mon projet de premire ascension  Bade,--et encore moins
l'Hippodrome, dont j'avais trs-nettement et  plusieurs reprises
repouss les propositions.

Restait donc le Champ de Mars.

Mais le Champ de Mars, il faut le demander,--et c'est l que je me
heurtais contre une certaine difficult...

Quelques mots d'explication sur ce point dlicat sont ncessaires.


Bien que respirant assez mal en ces temps-ci pour avoir besoin, par
certaines matines surtout, d'aller chercher plus loin l'air libre qui
me manque et que j'aime, je reconnais pourtant au moins que nous
vivons  une poque o tout honnte homme a, en somme, le droit de
conserver les souvenirs qu'il regrette et la pense qui lui est chre,
et qui, ternelle, ne saurait dsesprer jamais.

Mais je considre aussi que ce respect de soi-mme ne peut commander
le respect aux autres qu' la condition premire d'un dsintressement
qui n'admet ni transaction ni compromis.

Celui-l est mal venu auprs de moi, qui trouve le terme moyen entre
sa conscience et son intrt, et j'apprcie qu'il est honteux de
tendre la main devant celui qu'on n'aime pas.

De mme et pour tout dire, puisque j'y suis,--duss-je encore ici
m'attirer quelques rancunes de mes plus proches,--je ne saurais en
aucun cas avoir tant seulement l'air de jurer ce que je ne voudrais
point tenir, et il est des formules que je ddaigne fort, tant de
ceux qui pourraient tout au plus donner un serment, mais qui n'en
_prtent_ pas.


J'ai la fiert de croire qu'il n'existe pas au monde une puissance qui
puisse sur moi quelque chose, parce qu'au monde je ne vois pas un
homme plus indpendant, dfiant  l'impossible toute perscution,
puisque je puis transporter partout ma tente et gagner partout le pain
des miens.--cras mme, je serais plus fort encore que celui qui
m'craserait, car je le dfierais de me mpriser.

Libert parfaite, je suis tout dispos  accorder  mon voisin d'tre
lche et bte autant qu'il veut,  la condition qu'il me laisse libre
de penser ce que je veux, selon ma guise. Cette indpendance chre et
suprieure  tout, je la dois au dsintressement inn qui ne me
laisse pas mmoire d'avoir de ma vie envi ce qui me manquait,--et en
premire ligne de ce qui me manque et qui me manquera toujours, je
vois l'extrme luxe, et, surtout, toutes fonctions publiques et
distinctions honorifiques, quelles qu'elles soient. Je n'aurai jamais
la prtention de conduire les autres, ayant tout juste celle de me
conduire moi-mme,--et j'en arrive ici jusqu' prouver une dfiance
et presque une aversion instinctive devant tout candidat. Il
m'inquite, ds lors que je vois celui-ci donner du coude de droite et
de gauche dans l'estomac de ses voisins pour passer devant et dire
aux imbciles,--c'est la foule: --Voyez combien je suis plus habile,
plus loquent, plus fort, plus beau et joli que ceux-l:
prenez-moi!--Je dclare que je ne serai jamais tant seulement adjoint
au maire de mon village, si jamais le repos dans un village m'est
donn.

Je ne sais pas croire ni aimer  demi, mais on voit de reste que je
n'ai jamais t, que je ne serai jamais ce qu'on appelle un homme
politique,--trop absolu dans ce que je pense pour conformer jamais ma
pense  un mot d'ordre, d'o qu'il vienne, trop loign des majorits
pour mme faire partie des minorits que chaque lendemain fait
majeures, ayant toujours t ma petite glise  moi seul,--et fuyant
avec grand soin tout troupeau pour ne point attraper de puces et
n'tre pas mordu par le chien.


--Ah! jeune homme! voulait bien me dire un jour M. Guizot,--vous ne
savez pas ce que c'est que la Raison d'tat!

--Ah! certes, Monsieur,--et duss-je vivre cent ans, qu' cent ans je
mourrai dans la peau d'un jeune homme qui ne l'aura jamais su!...


Mais cette aversion mme que j'ai pour la technologie politique
proprement dite a l'avantage de me laisser entire, absolue et sans
distraction, la rserve des apprciations de ma conscience. Je suis
sur le grand Rail tout droit d'o l'on ne peut jamais drailler, et je
m'y trouve en vrit trop bien pour ne pas m'y tenir, tant certain,
l, de ne me contredire ni me tromper jamais. Je n'ai de ma vie mis
les pieds dans un club, je ne sais pas ce que c'est qu'une socit
secrte; mais plus je vieillis, plus j'aime et admire ce que
j'admirais et aimais tant jeune, et, ni pour ma vie ni pour la vie
mme des miens je ne me laisserais arracher seulement l'ombre d'une
concession sur ce qui est  jamais ma foi.--_ternus quia impatiens!_

Pour en finir au plus tt avec cette profession de foi qui me pesait,
devant ceux qui ne me connaissent pas,--j'ai, avant tout, l'amour
fervent et l'ternel respect du Droit. De mme qu'il est  terre des
couteaux que l'homme loyal ne ramassera jamais, ft-ce contre son plus
mortel ennemi, ainsi je pense, contre mes adversaires et mme, s'il
est besoin, contre mes amis, que rien ne justifie ni n'excuse ce
crime, le plus grand de tous:--l'atteinte porte au Droit.--Une seule
chose pourrait aggraver ce crime: son succs.--Ds lors que vous
apprciez que la fin justifie les moyens, vous vous appelez Escobar et
vous tes l'ennemi. Je n'admets pas ces distinctions  l'usage de
certains raffins, entre l'honntet politique et la probit
prive:--coquin de ci, coquin de l,--je ne connais rien autre chose.
La morale est une et ternelle, et un croc en jambe ne me convaincra
jamais.

Je ris  les voir se chamailler avec des mots et chercher 
raccommoder ensemble des vocables: Autorit!--Libert!

--_Bourgogne!_--_Armagnac!_--Dites donc _France!_ s'criait une
belle parole perdue dans je ne sais quel mlodrame.

--Autorit!--Libert!--Dites donc le seul mot vrai, ce mot doux aux
bons, aux mauvais terrible, le mot divin qui embrasse tout:--JUSTICE!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Donc, apprciant qu'il est dloyal et honteux  qui ne donne rien de
demander quelque chose, et vivant  l'cart de tout, je ne me sentais
aucune espce de disposition  m'approcher pour solliciter... mme ce
qui m'appartenait.




XIII


Un bilan. -- Les cuistres et les niais. -- Le monsieur de
Seine-et-Oise. -- Style lapidaire. -- Les mes soeurs. -- _Le patron!_
-- Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. -- Galvanisme.
-- Question _ubi_. -- Le Champ de Mars. -- Temps perdu. -- La
Brsina! -- Victorien Sardou, propritaire. -- Deux voisins de
campagne. -- Le marchal Magnan. -- Un billet. -- Justice rendue. --
L'ingratitude. -- Trois collges peu lectoraux. -- Au gaz! -- Mon
condisciple Forqueray. -- Le talisman. -- _Plus lourd que l'air!_ --
Ce n'est qu'impossible! -- Devant le conseil. -- Un magistrat. -- _Un
dimanche!_ -- Le _Pont cass_ du sieur Sraphin. -- _Plus lourd que
l'air, plus fort que tout._


On voudra bien reconnatre pourtant que ce que je souhaitais avec tant
d'ardeur n'tait pas,--pour moi personnellement,--d'un intrt fort
prcieux.

Car le bilan,--non pas probable, mais certain,--en ce qui me
concernait, n'tait que trop facile  tablir d'avance.


1 Je proclamais une ide nouvelle pour l'infiniment grand
nombre:--logiquement donc et historiquement, je devais m'attendre  tous
les dsagrments qui assaillent tout homme dans mon cas: attaques,
injures de tous cuistres, lches et gredins tnbreux;--morsures au
talon de par tous les niais,--je vous raconterai,  sa place, le joli
discours d'un monsieur de Seine-et-Oise,--sans parler de la raillerie
supra-franaise  la porte de tous ceux qui, pour s'excuser de ne rien
comprendre  ce que je voulais faire, naturellement devaient en rire
suprieurement.

Rien n'y a manqu:--lettres de goujats anonymes, insultes des compres
Moigno et Meunier, traduites jusqu'en style lapidaire par une autre
digne soeur de ces deux mes.

Je ne parle pas des inconvnients physiques: ils furent apprciables
et durent faire jubiler le coeur de quelques honntes gens.


2 S'agissait-il donc d'argent?--Mais, tout convaincu que je fusse
sur ce point d'un succs--qui ne devait pas me revenir (--je dirai
tout  l'heure de combien je m'tais tromp), je n'tais pas assez
aveugle pour ne pas apprcier tout d'abord que je commenais par
m'engager, moi, la plus proverbiale incapacit financire, dans une
entreprise norme et pleine d'alas;--que j'affrontais d'abord,
moi-mme et seul, un premier dbours formidable et trop certain d'une
part,--et que d'autre part j'allais porter quelque prjudice  mon
tablissement photographique--Dans les conditions que j'ai dites
surtout, cet tablissement n'allait pas impunment se passer de la
prsence de son chef. Le public, mme quand il achte des chemises,
aime avoir affaire au _Matre de la maison_.

Sans parler des concurrents, qui ne ngligeraient rien pour profiter
de l'excellente occasion, ni des ennemis au guet, le plus bienveillant
des hommes, mon cher et bon camarade Cham, ne taillait-il pas dj,
sans penser  mal, le digne garon! le crayon qui allait tracer dans
le _Charivari_,--mon ancienne maison!--ce dessin que j'eusse trouv
plus comique encore s'il s'tait agi d'un autre:--

Un monsieur  un photographe:

--Monsieur, je dsirerais avoir mon portrait?

--Rien de plus facile, monsieur! Prenez donc la peine de monter!

Et au fond, en l'air, un ballon...

Mon vieil ami Clairville et son collaborateur Dornay sans aucune
malveillance, tout au contraire, ne jetaient-ils pas dj sur le
papier _le scenario_ de cette pice qui montra pendant cent soires
conscutives au public du thtre Djazet,--_Monsieur Nanar_--courant
en vareuse blanche aprs son hlice, et poursuivi par un client
obstin qui s'acharne, mais en vain,  obtenir de lui son portrait?


Dpense certaine d'un ct, perte assure de l'autre, voil donc le
point de dpart; et, s'il y avait succs d'argent, avec les frais
crasants de cette entreprise en dehors des proportions ordinaires,
les quelques mille francs que je glanerais aprs la vraie moisson
faite au bnfice de mes mcaniciens et inventeurs,--dont je ne
satisferais peut-tre aucun!--ces quelques billets de mille francs
arriveraient-ils  compenser le dommage?--Quelle folie donc  moi de
quitter mon bon et brave gagne-pain photographique!

Rien encore n'a manqu  cette partie du programme,--si ce n'est les
quelques mille francs glans en question.--Jusqu'ici, dcouvert
norme, mon tablissement tu,--que j'ai galvanis six mois durant au
sortir de mon lit de bless,--et que je vais tuer de nouveau tout 
l'heure en repartant...


3 Enfin s'agissait-il de vanit  satisfaire, d'un besoin de bruit,
d'une rputation  faire ou  augmenter?--Mais j'ai travaill beaucoup
dj, et, bon ou mauvais, j'ai beaucoup produit. Mes journaux, mes
livres, mes caricatures, ma photographie, et surtout la cordiale
camaraderie de mes confrres en journalisme et la bienveillance du
public, m'avaient donn toute la notorit que j'eusse pu souhaiter
jamais.

En vrit, il me semble que je n'avais pas besoin de monter en ballon
pour m'appeler Nadar!


Hlas! mes bnfices personnels n'avaient pas besoin de la triste
dmonstration des faits pour tre valus  beaucoup moins que 0.


Puisqu'il ne s'agissait donc pas d'un intrt priv (--c'et t
idiot!)--il y en avait donc l un autre, incontestable,--immense, si
j'avais raison,--touchant, mme si j'avais tort, et devant lequel
toutes considrations prives, tous autres scrupules, toutes
rpugnances devaient cder.

Que faire, en effet? Fallait-il aller demander  l'Angleterre, toute
prte, la place que j'avais, de droit, chez nous?

Si peu _Chauvin_ que je fusse, pouvais-je seulement offrir  des yeux
rivaux le premier spectacle de la plus grande tentative arostatique
(pour ne parler en ce moment que d'arostation) qui et t faite
encore, et ne devais-je pas la rserver  notre pays, qui a vu
s'lever le premier ballon des Montgolfier?

Le Champ de Mars ne m'appartenait-il pas _de droit_, comme le lieu
consacr, traditionnel,--le berceau presque de notre toute franaise
arostation?

Ne savais-je donc pas moi-mme, pour me rassurer tout  fait,--et qui
et pu mieux le savoir?--quel dsintressement, quelle abngation
j'apportais dans cette grande entreprise?


Je ne trouvais rien  rpondre  tout cela, qu'on me rptait
constamment autour de moi,--et pourtant, par une distinction purile
que quelques-uns comprendront peut-tre, je souhaitais avoir la
disposition libre du Champ de Mars,...--mais je ne me serais jamais
dcid  le demander...


Et comme il n'tait gure probable qu'on vnt me l'offrir sur un plat
d'argent, je l'attendrais peut-tre encore, sans quelques bons amis
qui se mirent en campagne.

Ne demandant rien  personne, n'ayant jamais crainte de sentir le
terrain manquer sous mon pied, c'est--dire n'ayant jamais convoit,
gn ni envahi la part d'autrui,--tant toujours enfin, j'ose le
croire, autant qu'il est en moi  la disposition de mon prochain, je
peux dire que j'ai toujours eu le bonheur d'avoir des amis--et de
bons amis mme--partout.

De bonnes mes donc, qui ont nom Saint-Albin, Jubinal, Choler, de
Pages, de Beaufort, Pitri, s'taient inquites de la dtresse d'un
citoyen fort empierg d'un gros ballon dont il ne savait que faire, et
une fois fait, chacun d'eux s'tait mis  l'oeuvre, qui de droite, qui
de gauche.--Et pendant que ces braves gens trottaient, je n'aidais
rien, restant lchement dans la coulisse et venant seulement aux
nouvelles...


Mais que de temps perdu l encore! Que de pas et dmarches inutiles!
Que de courses sur fausses pistes!

--M. le prfet Haussmann est fort bien dispos pour cette ide, me
disait-on; mais le Champ de Mars ne le concerne point.--Je vais au
ministre de l'Intrieur.

--Le ministre de l'Intrieur voit d'un bon oeil le projet de ces
curieuses ascensions; mais le Champ de Mars dpend uniquement du
ministre de la Guerre.

Or il m'apparaissait que gnralement on avait quelque peur du
ministre de la Guerre...

J'allais de l'un  l'autre, impatient, enfivr, nerv,--dcourag
parfois  mettre le feu  mon ballon,--moi dessous!--Je voyais les
jours s'couler, les dernires feuilles des arbres tourbillonner sous
le vent d'automne,--et l'hiver accourant!

--L'hiver! Pour moi Moscou et la Brsina!


_Enfin Malherbe vint!_ dit Boileau.--Ce n'tait pas Malherbe, ce fut
Victorien Sardou. Il tait rserv  Sardou d'enlever la position.

Il faut savoir que Sardou, par une rencontre de fortune, s'tait
trouv, un trs-beau matin, acqureur du chteau des princes de
Bthune sur le coteau de Marly, tout justement au-dessous de la
proprit du marchal Magnan.

On avait voisin, et comme notre Sardou n'est pas charmant seulement
au Gymnase, le marchal, qui chaque soir, au retour de Paris, montait
 pied la cte derrire ses chevaux, entrait presque quotidiennement
chez son aimable voisin, et se dlassait des travaux de la journe en
faisant quelques tours de bonne causerie sous les grands arbres du
jeune auteur.

Sardou, toujours vaillant, toujours prt, et attaqu la place ds le
jour mme; mais le marchal n'tait ni  Marly ni  Paris. Il
accomplissait je ne sais quelle besogne militaire dans quelque place
forte,--Strasbourg, je crois,--que je donnai de bon coeur  tous les
diables  ce moment-l.

Il fallait attendre.

Je n'attendis pas longtemps.


Deux jours aprs, je recevais de mon ami le mot que voici.--Je n'ai
pas besoin de souligner toute l'indulgence, toute la dlicatesse de ce
billet:

                                   Marly-le-Roi, jeudi 17.

Mon cher ami,

_Enlev, le ballon!_... J'ai vu hier au soir le marchal, qui te
donne tout le champ de Mars. C'est solennellement promis, mais il
dsire te voir pour te remettre la permission crite en mains propres.
Va donc le voir aujourd'hui  la Place, de midi  deux heures: il
t'attend. _Je ne saurais d'ailleurs assez te rpter que tu n'as rien
 demander,_ que la chose est accorde. . . . . . . . . . . . . . . .

Et l-dessus, bonne poigne de main, courage, en avant!

Ton dvou de coeur,

                                   VICT. SARDOU.

P. S. Si tu as encore besoin de moi?...


Je me prsentai donc chez le marchal Magnan, et en compltant les
dtails que Sardou lui avait indiqus sur le but de mon entreprise, je
le remerciai d'aider au grand oeuvre de la future Navigation Arienne.


Mais je tiens  dire--et je tiens  dire tout de suite--que j'eus
bientt  remercier le marchal pour quelque chose de plus.

S'il avait paru s'intresser d'abord  ma thorie du _Plus lourd que
l'air_, s'il aida puissamment l'entreprise de mes ascensions, il ne me
fut pas possible plus tard de ne pas voir qu'il portait un intrt
autre et au moins aussi rel  ma situation personnelle, si
priculeusement engage d'abord, si gravement compromise ensuite.

Quelque peu surpris, me parut-il un instant, que notre religion ne ft
point prcisment la mme,--ce qu'honorablement je n'aurais pu ne pas
lui tmoigner,--il n'en fut ni moins bienveillant ni moins cordial, et
j'eus surtout lieu d'tre plus d'une fois touch de la proccupation
de pre avec laquelle il s'inquitait toujours du sort des chers
miens... Il est des paroles qu'on n'oublie pas, et d'autant qu'on les
attendait moins.

Pour moi plus qu'un autre, je regarde comme un devoir de dire que j'ai
trouv le marchal Magnan essentiellement bon et humain.

Je crois pouvoir ajouter que, si j'ai un vice, ce ne sera jamais le
plus abominable de tous:

--L'ingratitude.

Contre le soupon de flatterie, je ne pense mme pas  me dfendre.


Tout fut bientt rgl avec le ministre de la guerre, o je trouvai
aussi bon accueil de MM. le gnral De Jean et du colonel de La Pisse,
que je l'avais reu des gnraux Soumain et de Villiers, et du colonel
Sautereau.

On et dit qu'il y avait un mot d'ordre de bienveillance,
d'encouragement et d'affabilit.--_Plus lourd que l'air_ ne comptait
plus ses conqutes!

Je n'avais plus qu' m'occuper des prparatifs matriels de ma
premire ascension. Je dis _premire_, car, bien que je n'eusse
d'abord song qu' obtenir une fois le Champ de Mars,--ce qui et t
une ruine plus que complte,--le marchal, qui y voyait d'un peu plus
loin que moi, me l'avait libralement et spontanment donn pour
quatre.


Il fallait d'abord s'occuper du gaz.--De par le privilge de
l'indiscipline qui dut me faire essayer jadis de trois collges, qui
furent pour moi moins qu'lectoraux,--Versailles, Lyon et Bourbon, 
Paris,--il n'est pas un coin de rue o je ne me cogne du nez contre un
ancien condisciple.--J'allai donc trouver le soir mme mon vieux
camarade Forqueray, ingnieur de la Compagnie Parisienne du gaz.

Je fus tourdi, renvers de ce qu'il m'apprit:

--La grosse prise se trouvait derrire l'cole Militaire.

--Pour amener le gaz au centre du Champ de Mars avec des tuyaux de
cinquante centimtres,--(en avait-on suffisamment dans les
magasins?)--il s'agissait de creuser une tranche de douze cents
mtres,  un mtre cinquante de profondeur.

--Pour prparer et excuter cette besogne, il fallait un travail de je
ne sais combien d'hommes pendant je ne sais combien de jours et de
nuits.

--La Compagnie Parisienne, apprciant les pertes et autres
drangements rels que lui causait tout gonflement de ballon, ne
donnait dans ces cas le gaz qu' 40 centimes le mtre cube, 10
centimes de plus qu'au prix ordinaire:

Donc, 6,000 mtres,--total: 2,400 fr.

Mais ce chiffre n'tait rien vis--vis de l'effroyable dpense des
tranches.


Et il y avait encore une autre question vers laquelle je n'osais mme
pas me retourner:--l'argent pour tout cela!...


Ces dtails me furent confirms par M. Lepeudry, ingnieur en chef du
service extrieur.

C'tait grave;--mais j'avais une telle foi dans mon talisman,--le
_Plus lourd que l'air!_--Au bout du compte, tout cela n'tait gure
qu'impossible!

Il fallait d'abord m'adresser au Conseil d'administration mme de la
Compagnie du Gaz.

Le lendemain matin,--_Plus lourd que l'air!_--je me prsentais au
Conseil d'administration mme.

Je connaissais quelques visages dans le conseil, visages qui ds
longtemps s'taient montrs bienveillants  mon endroit, bienveillance
dont j'avais toujours tch de ne point dmriter.

Il y avait, d'abord pour moi, MM. mile, Isaac et Eugne Pereire,--mes
trois premiers actionnaires de la rue Saint-Lazare, auxquels j'avais
donn jadis jusqu' 87 fr. 56 c. pour 100.--Nadar aux Pereire! Quelle
gloire!--et auxquels j'ai donn beaucoup moins depuis...

Mais je patiente,--et eux aussi, j'espre!

Il y avait encore mon ancien voisin de Maisons-Laffitte, l'honorable
M. Dubochet,--et M. Bixio, un ancien aronaute!--et M. de Gayffier,
directeur de la Compagnie, et M. Rhon, et qui encore?...

Le conseil tait nombreux: une imposante vingtaine de notabilits...

Grce  la prsentation de M. mile Pereire, je suis introduit
aussitt,--et je commence par tablir avec autant d'aplomb que si je
n'avais parl devant des gens qui en savent sur tous points cent fois
plus que moi,--ma thorie du _Plus lourd que l'air_...

Quelques objections,--lgres.--Passons! Mais non sans constater,
tout en passant, le bon vouloir gnral que je trouve l encore.

J'arrive au but,--et je demande simplement  la Compagnie de me faire
excuter immdiatement les travaux ncessaires.

Accord!


Parbleu!--_Plus lourd que l'air!_


Je remonte au bureau de l'ingnieur, mon ami

--Ton devis de tranche, location de tuyaux, pose et dpose est
formidable, me dit-il. Sais-tu que nous allons dpasser 20,000
francs?...

--Bigre! c'est roide!--Et le gaz  part?

--Et le gaz  part.

--Marchons toujours!--_Plus lourd que l'air!_ vaut bien a!

--Ensuite, nous ne pouvons rien commencer sans l'autorisation civile
pour l'ouverture de la tranche sur la voie publique, et
l'autorisation militaire pour l'ouverture sur le Champ lui-mme.

--Je cours les chercher.

--Mais c'est impossible! tu n'as plus qu'un jour, malheureux! et il
faudrait ces autorisations non pas aujourd'hui, mais immdiatement,
_avant-hier_,--et encore!

--Nous les aurons!

--Il est fcheux qu'on ne puisse mme pas parler d'un moyen qui
conomiserait une partie des frais normes de fouilles: ce serait de
dposer nos tuyaux sur le sol, le long de l'cole Militaire et de
l'avenue Suffren, en les enfouissant seulement sous les voies
traverses.--Mais malheureusement cela est absolument contraire  tous
les rglements, et tout notre Conseil d'administration runi, ses
prsident et vice-prsidents en tte, n'obtiendrait pas la dpose sur
la voie publique d'un bout de cinquante centimtres pendant cinq
minutes.

--Moi, je l'obtiendrai!

--Tu es fou.

--Comment, fou? Qui pourrait dire non quand il s'agit d'une chose
comme celle que je tente!--_Plus lourd que l'air!!_-- qui faut-il
s'adresser pour ces machines-l?


Je note ma srie d'adresses sur mon calepin, je me prcipite dans mon
fiacre, je cours chez un digne magistrat, trs-considrable et
trs-considr, un de ces hommes devant lesquels toutes les portes
s'ouvrent d'elles-mmes.

 point nomm je le trouve, et je lui dis,  cet homme dont les
prcieuses secondes sont comptes:

--Au nom de l'incontestable--_Plus lourd que l'air!_--que je me
trouve, faute d'un autre, avoir l'honneur de reprsenter,--je vous
somme de venir avec moi pendant deux heures!

L'excellent homme met son chapeau.--_Plus lourd que l'air!_


Dans la journe, j'ai vu M. le secrtaire gnral de la Seine, et M.
Alphand, et M. Hombert, et M. Grgoire, et M. Nouton, etc., etc., etc.

Tous acquiescent,--_Plus lourd que l'air!_--l'un par l'autre.--J'ai
toutes les paroles, pas une signature: il n'y avait _littralement_
pas le temps de signer...

--Et rendez-vous gnral est pris pour le lendemain matin,--un
dimanche!!!-- huit heures prcises, au Champ de Mars,--entre les
ingnieurs et les inspecteurs de la Ville,--les ingnieurs et
inspecteurs de la Compagnie du Gaz,--et mon brave ingnieur ami,--et
ses contre-matres,--et ses terrassiers.

_Plus lourd que l'air!_

Je rentre moulu, et je me couche.


Mais je ne dors pas!

 huit heures, j'arrive au Champ de Mars.--Je suis le dernier! Tout le
monde--_Plus lourd que l'air!_--est  son poste; les ingnieurs et
inspecteurs de la Ville prennent mot premier et dernier avec les
ingnieurs et inspecteurs de la Compagnie du Gaz,--les toiseurs
mesurent,--les contre-matres tracent,--et enfin les terrassiers
attendent, chelonns sur lignes, chacun  sa place, la pioche en
l'air!...

--Eh! que c'est long! Qu'attendent-ils donc? dis-je  Forqueray.

--Ton signal! me rpond-il en souriant.

--_Plus lourd que l'air!!!_ Partez! criai-je.

Et toc! toc! toc! toc!--Les voil tous partis, comme au _Pont cass_
du sieur Sraphin.


Tout le monde s'est entre-salu. Les ingnieurs remontent dans les
quatre ou cinq voitures respectives qui les remportent.

Je les contemple, et j'ai un instant d'ahurissement, de
quasi-hbtement comme somnambulesque.

Puis je prends le bras de mon ami,--et avec un clat de rire:

--Quand je pense  tout ce gros monde que j'ai remu depuis quinze
jours, quand je vois tous ces gens trs-srieux que vous tes ici,
arrivs tous, comme au doigt et  l'oeil, pour que ma volont soit
faite,--ma volont  moi, sans science, sans influence, sans prestige
aucun,--il y a des moments o je me demande si je ne suis pas fou,--ou
 dfaut de moi si ce n'est pas eux?


Ni eux, ni moi,  mon ami!--C'est PLUS LOURD QUE L'AIR! qui commence
 avoir raison!




XIV


Le _Quand mme!_ et le _Gant_. -- Le _Titan_. -- Dtails. -- Quatre
cent mille entres! -- Hlas! -- M. Nusse. -- Crons l'pave! -- M. le
prfet Boittelle. -- _Une faveur personnelle!_ -- Mprise. -- Le grand
sicle... scientifique. -- _Circenses!_ -- Simple bilan. --
Explication nette. -- L'entente. -- Une queue de chien! -- Au
Pr-Catelan. -- Robespierre Ouistiti. -- Un secrtaire de
l'_Aronaute_. -- Feray ou l'Homme lectrique! -- Louis Blanc
historien. -- L'ange de la calvitie. -- Lonidas. -- _C'est Nadar!_ --
Merci!


Les journaux annonaient dj  l'envi la premire ascension du _Quand
mme!_

J'avais d'abord eu l'ide, en effet, de prendre simplement ma devise
pour baptiser mon arostat.

Mais, en approchant du moment dcisif, j'avais prouv une certaine
rpugnance--d'abord vague, trs-nette ensuite-- soumettre  la
publicit et aux alas divers ma devise, qui me semblait  ce moment
tre une partie de moi-mme.--Conseil fut tenu: _Gant_ fut propos
par mon ami Daniel Kreuscher, mis aux voix et adopt.

Le lendemain, on me proposait le mot _Titan_, qui m'et convenu mieux.
Mais il tait trop tard.--Si j'ai le malheur de faire un autre ballon,
il s'appellera le _Titan_.


Il nous restait quelques jours  peine jusqu' celui fix pour la
premire ascension, le 4 octobre.--Ces derniers jours et les nuits
dernires se passrent dans une exaspration d'activit dont mes
agitations prcdentes ne m'avaient mme pas donn l'ide.

Il s'agissait d'tre prt  l'heure dite et de ne faillir  aucune des
promesses faites par moi dans les journaux. Plus encore, et dans
certaines limites, j'avais  me proccuper de celles faites en mon
nom.--Je l'ai bien vu!

Tout nouveau au mtier de directeur de spectacle, je n'tais pas sans
motion vive en pensant  cette responsabilit,--qu'il m'et t
singulirement plus commode et plus profitable,  tous les points de
vue, de laisser assumer par quelque autre.--Malheureusement, personne
autour de moi n'eut cette simple ide, ni moi non plus.


J'eus donc  disposer tout:

Dessin des affiches,--dcouverte et achat des pierres lithographiques
dans les dimensions extravoulues,--compositions et tirages lithographique
et typographique,--visa, autorisations,--timbre,--affichage,--envois
aux foyers des thtres.--Composition, correction, tirage, publicit et
mise en vente du premier numro de l'_Aronaute_.

Composition, tirage double, dcoupage, tirage et numration des
billets d'entre, et distribution  l'avance dans les tablissements
publics.

Aprs discussion, je m'tais, comme toujours, rang  mon opinion,--et
j'avais fait tirer le modeste chiffre de 400,000 billets,--je dis
_quatre cent mille_.--Et encore n'tais-je pas bien sr de ne pas
manquer!...

Il me paraissait plus qu'impossible que la population tout entire,
riches et pauvres,--les trop pauvres pourraient voir encore par-dessus
les treillages d'enceinte  hauteur d'appui,--n'accourt pas  ce beau
spectacle et ne s'empresst d'apporter cinq ou six cent mille francs,
du premier coup,  ma Socit du _Plus lourd que l'air_...

J'apportais tant,  moi tout seul!...


Hlas!...


Pour dcouper, timbrer et compter ces 400,000 billets, les intimes se
prsentrent. Un service de permanence fut install, qui ne s'arrta
plus ni jour ni nuit.--Et en voyant ces bons amis, les manches
retrousses, et ces belles dames qui se disputaient les places et se
relayaient autour de la grande table, dans ma salle  manger
transforme en atelier,--un vieillard de nos visiteurs se rappelait
ses souvenirs de l'migration...

J'avais encore  me prsenter aux administrations de chacun de nos
chemins de fer et  organiser  temps utile des trains de plaisir sur
toutes les voies jusqu' dix et vingt lieues de distance.

Puis,  choisir mon personnel administratif, celui des bureaux de
perception, etc.

Et encore tracer les cercles des enceintes, combiner les entres et
issues, pitons, cavaliers, voitures;--traiter pour les treillages,
les banquettes, les bureaux, etc.

L'administratif aggravait tout cela. L'administratif est terrible chez
nous: vous ne faites pas un pas sans vous y heurter. Pour insrer
votre chien jusqu' Asnires dans le tiroir grill du wagon,--o il
est si mal,--il vous faut passer par  peu prs autant de formalits
que pour acheter une proprit de cent hectares.--J'omets assez
d'autres dtails plus gros pour passer sur toutes mes courses et
dmarches administratives.

Il en est cependant une trop importante pour tre oublie, car je pus
presque croire un instant qu'elle allait mettre  vau-l'eau tout mon
ensemble de combinaisons.


Quatre jours avant l'ascension, je me rendis  la prfecture de
police, auprs du chef de la police municipale, M. Nusse.

Je trouvai un homme plein de politesse et de bon vouloir:

--En mettant  ma disposition le Champ de Mars, Monsieur,--dis-je  M.
Nusse,--j'apprcie que l'on m'a donn en main une arme de premier
choix: longue porte, prcision, rien ne me manque pour atteindre mon
but.--Mais ce trs-bel et trs-bon outil, c'est justement lui qui me
fera d'autant mieux sauter la cervelle,  moi-mme, si vous ne
m'assurez la jouissance certaine de ma possession.--Vous savez ce
qu'est la populace parisienne  certains jours, et je n'ai pas besoin
de vous rappeler les prcdents de l'histoire arostatique, Miolan et
Janinet, Deghen, de Lennox, etc., etc.--Les masses sont hostiles aux
nouveauts: les ballons, comme les chemins de fer, sont rests une
chose nouvelle et d'une excitation particulire. Il y a toujours des
gens pour jeter du haut d'un pont des solives ou des pierres sur les
rails avant le passage du train; il y a toujours des gredins dvorant
mal leur envie de porter prjudice  tout arostat; il y a toujours
surtout des mains dmanges du besoin de crer la premire
pave...--Si je n'avais pas, dix fois pour une, certitude d'tre bien
couvert par vous, je...

Le chef de la police municipale me rassura, me promettant de me donner
tout le personnel ncessaire: le service des agents se combinerait
avec celui de la troupe, trs-obligeamment mise  ma disposition par
le marchal Magnan.

Il m'engagea, pour me rassurer mieux encore,  faire une visite au
prfet de police lui-mme, M. Boittelle.

--Je pense que cette visite est inutile, rpondis-je, du moment que
j'ai votre promesse, que je prends comme trs-bonne.--M. Boittelle a
ses petites affaires, j'ai mes grosses.  quoi bon nous dranger tous
les deux et nous faire perdre du temps?...

M. Nusse insista: je n'avais plus  refuser et je me rendis auprs du
prfet, qui,  ma satisfaction, voulut bien me faire introduire
aussitt que je lui fus annonc.

M. Boittelle, avec lequel je n'avais pas encore eu l'avantage de me
rencontrer, me parut un homme de nette et franche allure, le regard
bleu (?) bien clair et toujours de face: je me sens  mon aise 
croiser ces regards-l.--Il m'tait impossible d'ailleurs de ne pas
reconnatre que son administration n'avait jamais fait grand bruit:
--Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire! a-t-on dit: il faut
savoir gr aux polices honntes femmes qui ne font pas parler
d'elles.--Je savais enfin que M. Boittelle aimait les tableaux, et
j'en voyais quelques-uns fort bons autour de nous:--tout s'annonait
bien.

--Ah! monsieur Nadar! je suis bien aise de vous voir! J'avais  vous
parler; prenez la peine de vous asseoir.

--Ce n'est pas la peine, monsieur: je ne veux pas abuser de vos
instants.

--Veuillez vous asseoir.

Je m'assieds.

--Monsieur Nadar, l'administration suprieure a pour vous une
bienveillance tellement inoue,--inexplicable, que je ne puis que
m'incliner et obir.--Mais ce ne sera certainement pas sans vous avoir
dit--ce que j'ai  vous dire!

Ce prambule commandait l'attention: j'attendis.

--Monsieur...


Mais je me trouve ici un peu embarrass, la matire traite devenant
dlicate et les mots propres s'tant trouvs articuls sans aucune
recherche de priphrase. Je sens qu'il peut y avoir l une question
prliminaire de simples convenances vis--vis de mon interlocuteur,
dont je reconnais tre rest l'administr oblig,--De plus, en
rptant dans sa forme remarquablement prcise le gros reproche que
M. Boittelle avait, me parut-il, singulirement  coeur de m'adresser,
je ne voudrais pas du tout avoir l'air de me livrer  une bravade
inutile--ce que je ddaigne le plus--et qui n'aurait mme pas l'excuse
d'tre prilleuse.--D'autre part, cependant, comme on va le voir, il
m'tait impossible d'omettre cette entrevue dans les _Mmoires du
Gant_...

Qu'il suffise donc d'indiquer que M. le prfet, parfaitement au
courant des choses d'aprs ses fonctions, apprciait que je manquais
un peu trop d'enthousiasme pour le gouvernement actuel. Il trouvait
encore  redire  mon loquence trop vive, trop pittoresque et
insuffisamment intermittente...

Je dois reconnatre de moi-mme qu'en ralit je ne m'tais gure
essay dans le genre Cantate...


--... Vos opinions vous appartiennent, Monsieur, continua M.
Boittelle. Mais ce que je ne saurais comprendre ni admettre, c'est
qu'un homme dans ces dispositions d'esprit s'adresse au gouvernement
pour en obtenir une--FAVEUR PERSONNELLE...

Je me redressai comme un ressort de montre: pour moi c'tait
l'offense, et la plus grave!

--...et si quelqu'un, dans votre cas, s'adressait  moi pour obtenir
une faveur, voil le cas que je ferais de la demande!

Et le prfet froissait un papier.


Je ne saurais dire de quelle couleur j'tais...

--Vous n'avez sans doute pas cru, Monsieur, rpliquai-je, que je me
retirerais sans vous avoir rpondu  mon tour ce que j'ai  vous
rpondre! Vous devez connatre l'homme qui est devant vous, vous qui
tenez nos coeurs dans votre main,--et vous devez bien savoir ds lors
que, s'il s'agissait ici d'une--_faveur personnelle_,--comme il vous
plat de dire,--vous ne verriez pas cet homme ici, pas plus que
personne ne le verrait ailleurs! Vous faites une confusion complte,
Monsieur: je ne viens rien _chercher_ chez vous, j'APPORTE,--et si 
votre sicle, qui a dj trouv la vapeur, l'lectricit et la
photographie, je suis,--moi, artiste, moi, homme d'imagination, moi,
ignorant,--la cause dterminante d'un mouvement, d'une agitation, d'o
sortira la Navigation arienne,--eh bien! Monsieur, on pourra saluer
chapeau bas ce grand sicle...--scientifique!

Quant  mon profit particulier, je vais vous le dire, et il est
vraiment trop clair:--c'est que, pre de famille, j'engage l le pain
de mon enfant et ma peau.--Voil ce que je revendique et ce qui me
revient comme--_faveur personnelle_...

Reste un ct intressant et bon encore  examiner, le ct
_circenses_, qui ne saurait tre ici indiffrent. Je vous donne,
Monsieur, le plus beau, le plus grandiose, le plus mouvant spectacle
qu'il aura t jamais donn  un homme de contempler.--Or, qui
suis-je? Un homme sans fortune aucune.--Combien me cote  moi ce
spectacle? Cent mille francs! (--ce devait tre le double!).--Et 
vous, gouvernement, si intress  cette grande chose, que
cote-t-il?--L'abandon pendant une demi-journe d'une parcelle de la
voie publique inoccupe et sur laquelle, de tradition, tout arostat a
son droit.

Voyez-vous bien maintenant, Monsieur, que, comme j'avais l'honneur de
vous le dire, je ne viens rien _chercher_ chez vous, mais que j'y
_apporte_.(--Je me rptais, _ne varietur_.)--Et trouvez-vous encore,
Monsieur, qu'il s'agisse ici de--_faveur personnelle?_


L'vidence tait telle qu'elle ne laissait pas un doute possible.

Mais cette explication tait ncessaire pour que la lumire se
ft,--et je crois qu'elle se fit complte. On mu connat vite, parce
que, jouant franc jeu, je n'hsite jamais  abattre mes cartes. La
nettet de mes paroles ne pouvait qu'tre apprcie par un homme qui
me semblait aussi net lui-mme et qui, pensais-je, avait assez  coeur
sa propre conviction pour respecter toute rserve d'une autre
conscience.

De ce moment, et le premier nuage franchement dissip, je trouvai dans
M. Boittelle une bienveillance qui ne s'est plus dmentie un
instant.--Les quelques dsordres de la premire ascension, explicables
par la confusion d'un dbut, furent svrement prvenus pour la
seconde, o, de ce ct, tout fut au mieux.


Il y avait nombre de points sur lesquels j'avais besoin de facilits.

Exemple. Il tait une fois advenu qu'un quilibriste de l'Hippodrome
s'tait tu, la corde pourrie s'tant rompue sous lui.

Aussitt, et en consquence logique, l'administration avait
dcrt--qu' l'avenir les aronautes et leurs aides seraient seuls
admis  monter dans les ballons.

En dpit de mes ascensions antrieures et de mes brevets d'arostier
photographe, j'avais moi-mme t victime une fois de ce rglement
prohibitif.

M. le prfet comprit bien vite qu'avec les dimensions extraordinaires
du _Gant_ et vu le nombre trs-limit des aronautes de profession,
il me fallait complter ailleurs l'quipage indispensable.

Il m'autorisa donc  emporter avec moi autant de personnes que je
voudrais,--et mme, en considration du but, je pense,  accepter des
passagers payants.

Concession qui, par le fait, se trouva d'ailleurs de peu d'importance
relle.--Car, il faut que je le dise, pour rpondre  un _savant_,
que rien n'empchait de venir avec nous et qui m'a amrement reproch
sur ce point mon _mercantilisme prjudiciable  la science_,--sur les
vingt-trois passagers de mes deux ascensions, deux seulement
passrent, comme on dit, par la caisse. Il ne m'est plus permis de ne
pas les nommer: madame la princesse de la Tour d'Auvergne et M. Lucien
Thirion.--Les autres voyageurs, trangers ou amis, acceptrent
l'hospitalit cordiale.

Il y avait encore une autre proccupation administrative,
trs-lgitime en ce qu'elle intressait le repos des familles: l'ge
des futurs passagers.--M. Boittelle me demandait la liste  l'avance,
chose impossible, vu les ventualits  prvoir: les uns se dcideront
au dernier moment  partir, d'autres peut-tre  rester.--Je priai M.
Boittelle de me laisser toute latitude sur ce point, promettant qu'il
n'y aurait pas abus.

Il voulut bien accepter ma parole, et il n'a pas dpendu de moi
qu'elle ne ft scrupuleusement tenue.

Ainsi de toutes les autres difficults,--et cette bienveillance du
prfet me fut d'autant plus prcieuse qu'il savait bien qui elle
aidait.


Aussi,  peine de retour de Hanovre, j'crivis de bon coeur  M.
Boittelle que, ne devant plus, selon les probabilits, avoir affaire
avec la prfecture pour d'autres ascensions, je ne prendrais
certainement pas cong de lui sans lui exprimer l'excellent souvenir
que,--notre petit choc de dbut oubli,--je gardais de mes rapports
avec son administration et lui-mme.

Il me fit l'honneur et le plaisir de sa visite;--et comme il tait
assis auprs de mon lit:

--Une chose dont je n'aurais eu garde de vous parler _avant_, lui
dis-je, mais que je savais bien et vous aussi, et dont je puis causer
 mon aise avec vous _aprs_:--quelle jolie queue de chien d'Alcibiade
je vous ai, sans le vouloir autrement, coupe l!--Pendant huit jours,
pas mme un mot du Mexique!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est ici que je dois encore mes remercments aux excellents amis qui
m'assistrent de leur concours si utile dans ces derniers et multiples
prparatifs,--Daniel Kreuscher, G. Arosa, Pau, L. Delair, Piallat, St.
Godefroy, A. Courbe, Baulant, Engel, etc.

Deux allis inattendus vinrent se joindre  ces dvous.


Je regardais, un jour, gonfler au Pr-Catelan un de ces ballons
primitifs qu'on appela ballons  feu, puis Montgolfires,--et que
l'an des Godard avait cru pouvoir surbaptiser en les nommant
_Montgodarfires_.....(!!!)

Rien de plus beau au monde,--y compris mme et certainement
l'ascension d'un arostat  gaz,--rien de plus mouvant que le
spectacle de cette masse s'enlevant avec majest et emportant,  ct
de ses voyageurs, une fournaise qui vomit la flamme et les tincelles.

(--Quand elle s'enlve!....)

C'tait fort terrible  voir gonfler, un peu plus encore, je crois, 
monter,--et descendre, donc!--Les bottes de paille disparaissaient,
lances coup sur coup dans un brasier d'o la flamme s'lanait 
courte chappe par un tuyau d'un mtre de large, flamboyante avec des
milliers de crpitements, sous l'enveloppe de toile...


Un petit monsieur vient  moi, tout petit, mridional en diable, le
front le plus renvers que j'aie vu de ma vie, les cheveux retrousss
et retombant en arrire comme des baguettes:--un Robespierre Ouistiti.

Il se prsente en se nommant. C'tait Saint-Flix (Thobald!)--le
dsespoir de l'excellent Jules de Saint-Flix qu'un journal, abus cette
fois de plus--et ce ne sera pas la dernire!--faisait monter encore
l'autre jour en ballon avec nous au lieu de celui-ci:--Saint-Flix, la
proccupation de Prichot, qui, littrateur lui-mme, m'a demand
l'autre jour, les yeux dans les yeux,--si Saint-Flix tait un bon
auteur...

--Vous avez fait plusieurs ascensions, monsieur Nadar: vous tes mon
ancien et je viens vous saluer. Celle-ci va tre ma premire.

Je regarde mon petit homme. Il parlait de tenir compagnie  cette
fournaise,  mille mtres en l'air, comme s'il se ft agi de boire un
verre d'eau.

--Vous montez l-dedans, monsieur! lui dis-je.--Et, sans
indiscrtion,--y avez-vous affaire?

--Pas le moins du monde!

--Alors vous tes un imbcile...--Permettez, permettez!!! mais si vous
n'y montez pas, je prends la place!

De l, comme dit H. Monnier, data notre liaison,
trs-passagre.--Saint-Flix venait donc nous offrir son
concours--absolument dsintress! m'assura-t-il.

J'acceptai de bon coeur cet auxiliaire, et pour reconnatre le bon
vouloir qu'il tmoignait, je lui ddiai, en attendant nos ascensions,
les fonctions purement honorifiques de secrtaire de la rdaction de
l'Aronaute,--paraissant au moins douze fois par an! disait le
titre,--en attendant qu'il diriget la comptabilit de nos futures
recettes.

Il confectionna donc avec moi le premier numro; mais il m'aida
surtout, d'une manire gnrale et comme il put,  me dbrouiller,
tant bien que mal, des difficults administratives et de
l'innombrable, effroyable correspondance qui nous pleuvait matin et
soir de tous les mondes habits.

Il prit sa place dans les deux ascensions du _Gant_,--la seconde
fois, malgr un pressentiment obstin qui ne l'arrta point,--et il
supporta ses graves blessures avec courage et rsignation.


Notre second auxiliaire imprvu s'offrit dans la personne trange d'un
brave garon que tout Paris connat.


Feray, barbe blonde en toute venue, chauve comme dix
acadmiciens,--(analogie passionnelle: la Souris, _ce petit animal
vorace et inquiet_, a dit Buffon; mais Feray fait dfaut comme
voracit, manquant mme du simple apptit),--Feray fait miroiter dans
toutes les rues de la ville, au soleil Parisien et  la pluie, depuis
tout  l'heure vingt ans, son crne toujours nu et blanc comme
l'ivoire. Ce crne provoquant, en mouvement toujours, semble appeler
les alouettes. Feray affirme que l'usage du chapeau lui donne mal  la
tte.--Des thories! Passons.

Feray est un excellent homme, qui possde une vertu que j'estime
fort: l'indignation, cet enthousiasme retourn. Feray a soif de
justice: il se met en avant ds qu'il voit ou croit voir une
iniquit. Un mauvais plaisant,  la suite d'une querelle de bal
masqu, l'avait jadis baptis: --_L'homme--qui--m'a--arrt--quand--
j'ai--battu--le--Turc._--C'tait un peu long. Feray a protest,
d'autant plus justement que les profanes allaient chercher midi 
quatorze heures  propos de cette inoffensive plaisanterie. Feray est
d'ailleurs connu de tous les honntes gens et il est mme pass  l'tat
de figure historique: en 1848, il fut lu vice-prsident de la
Commission du Travail, installe au Luxembourg,--et Louis Blanc, dans
son _Histoire de la Rvolution de 1848_, le remercie de l'avoir
dbarrass au 15 mai, non sans danger personnel, des gardes nationaux
qui s'apprtaient  lui faire un mauvais parti.

Ce personnage bizarre, lgendaire, ternel, burnen, que vous avez
rencontr, dans tous les lieux publics, toujours nu-tte, toujours
courant et remuant,--section des Agits,--cet Homme lectrique,
comme l'a si loquemment dnomm le journal _le Hanneton_; cet Ange de
la calvitie, ce genou exaspr exerce une profession honorable en mme
temps qu'inoue:--de plus en plus invraisemblable, l'honnte et chauve
Feray vend de l'eau--_pour conserver les cheveux!_

J'ai tir l'chelle.--Feray, donc, que toute agitation
irrsistiblement attire, vint nous offrir ses services,--et c'est lui,
ce Crne des crnes, qu'on vit  la fois en vingt endroits, dans son
privilge d'ubiquiste, comme une comte chappe, courant  pied, 
cheval et en mylord par les foules: --C'EST NADAR! disaient sur ses
pas les personnes incomptentes ou ordinairement mal informes;--et
Feray ne m'en a pas voulu!--Il fut terrible comme Lonidas au seuil de
l'enceinte de manoeuvre, et on m'assura mme qu'il m'avait un peu
brouill avec quelques journalistes.

Le regret que j'en ai ne m'empchera pas de remercier ici ce bon et
nergique garon de son excellente volont et de son assistance
trs-efficace dans les fonctions gnrales, dlicates et difficiles
qu'il avait spontanment assumes.

Quant  son _Eau_ merveilleuse, je jurerais qu'elle est hroque--mme
contre les migraines et les nvralgies...


--du moment qu'il le dit?...




XV


L'hospitalit de M. Leturc. -- La maison Godillot. -- Un faux M. de
Morny. -- Eugne Delessert! -- Une photographie qui n'a pas besoin de
retouches. -- Le Robinson des Airs. -- Le Canard  Collier vert. --
Des vitriers! -- Je restitue le gigot. -- L'chelle de cordes! --
_Rglement de bord._ -- Ne pas se dtester quand mme! -- Une omission
rpare. -- Autocrate, quoique... -- Motifs  l'appui. -- _La parole
d'honneur!_... -- Trop d'hospitalit. -- Je me corrigerai peut-tre...
-- Avis! -- Les enveloppes polyglottes. -- L'homme  la feuille de
vigne. -- L'attente. -- Les trois nuits... -- Un tlgramme  cheval.
-- L'interprte de Rethem. -- Si!... -- Le venin ne raisonne pas. --
Calomnions! -- La leon Chinoise. -- Une porte doit tre ouverte! --
Les timbres de l'avenir.


Le jour de l'ascension approchait.

De l'immense atelier, alors vide, o M. Leturc lui avait donn la plus
large hospitalit et o il avait reu les derniers sacrements, le
GANT avait t transport  la maison Godillot, de l'avenue Dauphine,
et expos l  la curiosit des visiteurs invits par cartes et mme
non invits.

Car tout le monde tait accueilli, et j'avais voulu, malgr conseils
autres, que cette exhibition ft gratuite. Le GANT me semblait un
arostat trop bien n pour agir autrement.--Le rsultat des futures
ascensions, dix fois certain pour moi, ne me permettait-il pas, au
reste, de ddaigner ce misrable appoint?...

Une foule considrable se portait chaque jour  l'avenue Dauphine, o
les voitures faisaient queue. Les plus gros personnages venaient
examiner l'norme ballon gonfl  un septime seulement, faute
d'lvation sous ces votes pourtant si hautes; les dames
envahissaient la nacelle, les plus hardies grimpaient par l'chelle
intrieure sur la plate-forme.

Je fus assez surpris de voir entrer un jour,-- cheval,--un personnage
qu'on m'assura tre M. de Morny.

Il est probable qu'on se sera tromp, puisqu'il y avait l des femmes
et que ce cavalier, sans mettre pied  terre, garda tout le temps son
chapeau sur la tte.


Mon ami Delessert, alors directeur de la maison Godillot, allait,
venait, se dmenait. Cette ballonnerie l'avait jet dans une
surexcitation extraordinaire. On m'a assur qu'il n'en dormait plus,
et je le croirais volontiers.

Eugne Delessert est de cette brave et loyale famille protestante dont
tout Franais sait le nom, neveu, si je ne me trompe, de feu Benjamin
Delessert, qui fut, par excellence, non pas seulement un honnte
homme, mais l'honnte homme. Il a fait souche.

Eugne est le Delessert terrible de la tribu des Delessert. Il a fait
dix ou douze fois le tour du monde, a visit cinq fois la Californie
seulement et six fois l'Australie.--Il faudra que je lui demande de
nous amuser  compter un jour ensemble les tonnes d'or qu'il doit en
avoir rapportes...--Il parle toutes les langues connues et peut-tre
encore le _Javanais_. Il a chass le bison des savanes avec les
Delawares et les O Jib Be Was, l'ours blanc en Norvge, le renard bleu
au Gronland, et il a allum son cigare  la dernire lave
incandescente des cratres teints de l'Himalaya. Vice-prsident du
Comit de Vigilance  San Francisco, il a fait pendre ou a pendu
lui-mme dix ou douze coquins, dont il a, je crois bien, gard la
corde, et, mlant l'utile  l'agrable, il a fond le premier hpital
Franais en Californie. Il fait des armes, monte  cheval, plonge,
frte des navires, rdige des actes commerciaux et peint l'aquarelle.
Il a tout vu, tout connu, j't'embrouille.--Maigre et sec comme don
Quichotte, solennel comme Chinga-Kock, sobre comme Caleb, brave comme
Garibaldi, imprudent comme... moi,--infatigable, ingnieux,
inpuisable en ressources, cet homme universel qu'on ne saurait rver
sans une gibecire de voyage au ct et un _rifle_ sur l'paule, et
improvis un dner  trois services aux derniers jours du sige de
Mayence, comme il vous inventerait une salade de romaine au milieu des
sables du Sahara:--un type accompli des Robinson Cruso passs,
prsents et futurs.

D'autre part, chaste et vertueux comme le Canard  Collier vert,--la
seule espce en ornithologie, dit-on, dont le mle couve.


Une anecdote.-- Londres, un jour de fte, il se promenait, taciturne
 son ordinaire, dans les salons publics de Cremorne.--Tout  coup il
s'lance  grands coups de canne et les glaces volent en clats...
L'assistance, d'abord stupfaite, s'indigne; un cercle, de plus en
plus menaant, se resserre autour du Franais insolent qui ose
attenter aussi brutalement  la proprit Anglaise: des cris sont
pousss qui vont tre suivis d'effets...

Delessert se croise les bras, dfiant la foule, et d'une voix ferme et
en excellent anglais:

--Je suis Franais, j'ai vu l des caricatures injurieuses contre
mon Souverain, je les ai dtruites et je suis prt  recommencer.
Celui de vous qui n'en ferait pas autant s'il voyait sa Reine ainsi
insulte dans notre jardin Mabille, celui-l serait le dernier des
lches!

Et les Anglais d'applaudir.--Delessert passe au comptoir, paye la
casse et s'en va.


(--Il me vient l tout  point, en racontant cette histoire, un joli
souvenir de Chodruc-Duclos, tuant en 1830 deux Suisses uniquement pour
donner leon  un maladroit...

Mais je garde mon souvenir pour moi, ne voulant dsobliger
personne...)


Delessert est le plus grave des enfants fous que j'aie jamais
rencontrs de ma vie, et il me fut permis de le mesurer et apprcier
au complet. On dit qu'on ne connat bien que les gens avec lesquels on
a voyag:--quelle pierre de touche vaut alors une nacelle d'arostat!

Ce Delessertissime devait donc partir avec nous. Aprs tous les modes
de locomotion humaine, c'tait la premire fois qu'il allait essayer
de celui-l.--Aussi quelles agitations sous ce masque impassible!

Le chargement d'un quinze cents tonneaux en partance pour deux ans ne
l'et pas autrement absorb. Cette immensit d'ateliers qui s'appelle
la maison Godillot ne vivait plus, n'agissait plus, ne respirait plus
que pour le GANT, dont Delessert s'tait constitu l'armateur. Les
forgerons forgeaient, les cordiers tressaient, les tapissiers
tapissaient, les peintres peignaient,--et surtout, hlas! les
fournisseurs fournissaient!--Chaque matin, en arrivant, je trouvais
une nouvelle amlioration qu'Eugne m'exhibait triomphalement; chaque
jour, chaque heure amenait sa surprise. On dballait des paniers de
vaisselle, ou bien c'tait de la verrerie:--verres  bordeaux, verres
 champagne, verres  liqueur!--plus, des conserves de lgumes, des
viandes fumes, des fourneaux  l'alcool,--que sais-je?

J'avais beau tcher de me mettre en travers,--lui reprsenter qu'il ne
s'agissait pas de passer six mois entre terre et ciel,--que nous
dbarquerions, selon toute vraisemblance, chez des peuplades assez
civilises pour nous fournir des cuelles et quelque chose dedans.
Pour toute rponse, et avec sa gravit de Jansniste, il me tendait
une page calligraphie et tire par lui-mme, comme essai de notre
presse Ragueneau,--et, imperturbable, rappelait le garon pour le
tancer d'avoir oubli l'assortiment des sauces anglaises. Il jouait au
ballon GANT avec le srieux de l'enfant qui joue  la petite guerre,
sans se drider une seconde de son flegme amricain. Si je m'avisais
de lui faire observer que les atterrages d'arostats ne sont pas
respectueux envers les assiettes, je trouvais une heure aprs le
vitrier en train de poser des vitres  nos petites fentres (textuel).

--Des vitres  une nacelle de ballon, bon Dieu!

Je vis bien,  ce dernier coup, que je n'avais plus rien  dire, et je
me rsignai  contempler--et  me taire.

Le moment est enfin venu de dclarer,  la face du ciel et des hommes,
que c'est  Delessert que nous fmes redevable des gigots, homards,
poulets et radis triomphalement arbors  nos parois extrieures, lors
de la premire ascension.--J'ai joui trop longtemps dans l'opinion
publique du bnfice de cette exhibition pour ne pas regarder comme un
devoir d'en restituer aujourd'hui  Delessert la gloire, qui revient 
lui seul.


Mais,  ct des enfantillages, il faut reconnatre que le voyageur
expriment se retrouvait pour nous dans de sages et prcieuses
prcautions.

Si, entre autres, l'chelle de cordes que nous apporta Delessert avait
t  sa place, c'est--dire pendue au cercle, au lieu d'tre replie
 fond de cale,--o L. Godard s'obstina, aux deux dparts,  la
relguer comme nouveaut inutile,--notre tranage en Hanovre et t
moins long, et ledit Godard n'aurait pas eu besoin d'exposer son jeune
frre  se rompre le cou pour aller chercher  la force du poignet,
par ces chocs terribles et presss comme grle, la corde de soupape
chappe qui fouettait l'air...


Je dois encore rapporter que j'obtins une fois toute l'attention de
Delessert et qu'il m'honora mme d'un demi-sourire de satisfaction:--ce
fut quand je lui prsentai mon libell du RGLEMENT DE BORD et les
enveloppes en plusieurs langues destines  renfermer les lettres que
nous devions expdier de l-haut.

Delessert se proccupa vivement de ce Rglement.--Je constate
fidlement ici sa collaboration  ce document,--qui fut admirablement
tir par les presses de Claye, et dont je n'ai pu me dfendre
d'envoyer bien loin des exemplaires  quelques collectionneurs
excentriques.

Voici l'oeuvre commune:


RGLEMENT DE BORD

DE

L'AROSTAT _LE GANT_


ART. 1er. Tout voyageur,  quelque titre que ce soit,  bord du GANT,
prend, avant la monte, connaissance du prsent rglement et s'engage
sur l'honneur  le respecter et  le faire respecter, dans sa lettre
et dans son esprit.--Il accepte et conserve cette obligation jusqu'au
retour inclusivement,  moins de cong acquis.

ART. 2. Il n'y a, depuis le dpart jusqu'au retour effectu, qu'un
commandement; celui du capitaine. Ce commandement est absolu.

ART. 3.  dfaut de pnalit lgale, le capitaine ayant la
responsabilit de la vie des voyageurs, dcide seul et sans appel, en
toutes circonstances, des moyens d'assurer l'excution de ses ordres,
et le concours de tout voyageur lui est acquis.--Le capitaine peut,
dans certains cas, prendre l'avis de l'quipage, mais son autorit
dcide souverainement mme contre l'unanimit.

ART. 4. Tout voyageur affirme en montant  bord qu'il n'emporte avec
lui aucune matire inflammable,

ART. 5. Tout voyageur accepte, par le fait seul de sa prsence  bord,
sa part d'entire et parfaite coopration  toutes les manoeuvres, et
se soumet  toutes les ncessits du service, sur toute et premire
rquisition du capitaine.--Il ne peut  terre s'carter de l'arostat
sans autorisation, ni se retirer dfinitivement sans cong dment
acquis.

ART. 6. Le silence doit tre absolu au commandement du capitaine. Ce
silence est de rigueur pendant toute manoeuvre.

ART. 7. Les vivres ou boissons quelconques qui pourraient tre
apports par l'un des voyageurs sont dposs  la cantine commune. Le
capitaine a la clef de la cantine et dtermine les distributions.--Les
vivres ne sont dus aux passagers qu' bord seulement.

ART. 8. La dure des voyages n'est jamais limite. L'apprciation
seule du capitaine dcide de la limite. Cette mme et unique
apprciation dcide sans appel de la mise  terre d'un ou de plusieurs
voyageurs dans le courant du voyage.

ART. 9. Tous jeux sont interdits  bord.

ART. 10. Il est rigoureusement interdit  tout voyageur de dlester de
quoi que ce soit le bord sous aucun prtexte.

ART. 11. Le bagage total de chaque voyageur ne peut excder en poids
15 kilog., et en volume celui d'un trs-petit sac de nuit.

ART. 12. Sauf de trs-rares exceptions, dont le capitaine seul a
l'apprciation, il est absolument interdit de fumer  bord et  terre
en dedans de l'enceinte qui entoure le ballon.

Aucune de ces dispositions n'tant indiffrente, et la moindre
infraction, si purile qu'elle paraisse, pouvant compromettre la vie
de l'quipage, il est ici rappel de nouveau que c'est _ la
conscience et  l'honneur_ de chaque voyageur qu'est confi le respect
du prsent rglement.

           _Paris, 3 octobre 1863 (veille du premier dpart du GANT)._


Un article important avait t omis. Je ne l'oubliai,--j'en ai les
nombreux tmoignages,--vis--vis d'aucun des voyageurs de mes deux
ascensions.

J'ai trop peu de got pour les dictatures pour ne pas aller au-devant
d'un soupon d'autocratie; mais les ascensions comme celles que je
voulais entreprendre sont de vritables campagnes. Le but de ces
ascensions tait tel d'ailleurs que le succs ne devait dpendre
d'aucune faute de prcaution.

Je ne pouvais donc, sous aucun prtexte, permettre  ceux que
j'admettrais  y prendre part,--gnralement inexpriments en cette
locomotion,--la possibilit de compromettre mme innocemment le succs
de ma grande entreprise par des apprciations fausses, des
inexactitudes de nature  inquiter ou mme garer l'opinion.

 un point de vue plus personnel, j'entendais bien me rserver
d'ailleurs en tout droit, et sans conteste possible, la facult de
raconter moi-mme mes expditions.--Je payais seul,--et assez cher,
avais-je pens,--ce mince privilge pour esprer que tous ceux
auxquels j'offrais l'hospitalit auraient au moins la dlicatesse de
le respecter.

Enfin, je comptais, aprs chaque ascension, en soumettre le compte
rendu  l'assentiment de chaque passager.--Ce devait tre un vritable
_Livre de Bord_, unanimement contre-sign et donnant ds lors au
public toutes garanties non-seulement de vracit, mais d'absolue
exactitude.


Cet article omis, je n'oubliai pas de l'exposer ni de l'imposer, je le
rpte,  tous les passagers que j'acceptai dans mes deux premires
ascensions! J'exigeai de chacun, et avec une mme formule,--la PAROLE
D'HONNEUR--que, _quoi qu'il arrivt_, pas une ligne, pas un mot, mme
tlgraphique, ne seraient expdis sans m'avoir t pralablement
communiqus...

C'est la seule rponse que j'aie encore aujourd'hui  faire aux
nombreux amis qui m'ont reproch de n'avoir pas devanc certaines
publications, lorsque,--condamn  l'immobilit sur mon lit de bless,
en pays tranger,--dvor par tous les parasitismes de tous les
genres,--j'ignorais mme ce qui se passait  ct de moi, et si
quelque main honte et avide n'arrachait pas quelque lambeau du
drapeau commun.


Quant  l'autre reproche,--celui d'avoir accept  ct de moi des
inconnus dans une partie srieuse o il faut tre dix fois sr de ses
partners,--je n'ai rien  dire,--qu' confesser encore ma trop grande
facilit d'accueil.

Je me corrigerai peut-tre...


Mais j'ai ressenti un trop vif chagrin,--au milieu de tant
d'autres,--de ces tranges publications dont les inexactitudes et les
contradictions flagrantes ont dconcert l'opinion publique et m'ont
mme t attribues;--qui encore, dans certains journaux d'Angleterre,
ont provoqu de sanglantes railleries contre le caractre
Franais,--pour n'avoir pas gard  coeur le besoin de la protestation
publique et trs-explicite d'aujourd'hui.

Si une imprudence que je ne suppose pas ncessitait une dclaration
plus circonstancie, ma rponse serait alors autrement complte.

Je ne crois pas devoir oublier non plus, dans ces archives, le modle
de ces fameuses enveloppes en plusieurs langues qui ont fait pousser
des cris affreux  un honnte feuilletoniste scientifique,--avec
lequel je n'ai pas fini.

Cet homme  feuille de vigne avait une telle hte de s'indigner aprs
l'accident encore inexpliqu,--il le sera enfin tout  l'heure!--qui
interrompit si inopinment  Meaux notre premier voyage, qu'il n'eut
mme pas la patience d'attendre le second; tant il tait press de
m'injurier!--Il n'avait pourtant que bien peu de jours  laisser
passer pour savoir si le GANT avait quelques chances de se servir de
ces enveloppes de lettres!


On m'a racont pourtant qu'aprs notre seconde ascension il y avait eu
dans le public une certaine motion  attendre de nos nouvelles que
l'on demanda vainement, trois jours de suite, aux journaux muets. Si
l'honnte feuilletoniste en question conteste, je ne dirais
certainement pas, devant lui, cette sympathie, mais cette curiosit
que j'ai pu seulement connatre d'aprs rapports,--j'ai au moins su
pertinemment que, ces nuits-l, un frre et un groupe d'amis dvous
veillrent dans ma maison, attendant le message qui devait leur
annoncer le sort de celui qu'ils aiment--par cette bonne et simple
raison qu'ils en sont aims.

J'ai su encore qu'en la dernire de ces nuits, ces veilleurs  l'oreille
ouverte se levaient tous  chaque coup de la sonnette...--Mais,--toutes
les hypothses ayant t puises vingt fois,--ce frre et ces amis ne
se parlaient plus entre eux,--mme comme on parle dans la chambre d'un
malade,  voix basse: ils attendaient toujours,--mais ils n'espraient
plus...


Or, voici la simple explication de l'inexplicable retard de ces
nouvelles.

Pas un des neuf passagers de notre voyage de Hanovre ne savait un mot
d'allemand.--Une dpche en franais, envoye ds le lundi matin, deux
ou trois heures aprs notre chute, par un cavalier  la station la
moins loigne, nous tait revenue le lendemain matin, faute d'avoir
pu tre traduite. Il fallut dpister un interprte allemand-franais,
rare trouvaille  Rethem, et rexpdier le messager  cheval.--La
dpche n'arriva  Paris que le mercredi dans la nuit.

Si, ds l'aube du lundi, ou mme dans la nuit de notre dpart, nous
avions eu la prcaution de semer au-dessus des petits centres de
populations Belge, Hollandaise et Allemande, que nous laissions sous
nous, quelques-unes de nos enveloppes tant reproches et
vilipendes,--il y et eu sans doute quelques heures d'angoisses de
moins pour ceux qui attendaient; et la prcaution polyglotte se
trouvait peut-tre justifie.

Elle l'tait encore davantage si notre descente, au lieu de s'excuter
dans le pays o l'on parle allemand, avait eu lieu seulement trois ou
quatre heures plus tard, puisque, avec le mme vent, nous tombions
alors en plein territoire Russe.--Or,  notre descente dsastreuse--et
dont le public n'a jamais su les vritables et misrables causes, que
je dirai, enfin!  leur place, tout  l'heure,--nous avions encore en
rserve une vingtaine de sacs de lest de 25 kilogr. chacun,
c'est--dire de quoi rester encore quelques quarante-huit heures en
l'air,--ce qui, avec le vent que nous avions, pouvait nous mener
loin...

La moindre notion arostatique et le plus mince sentiment des
probabilits suffisaient l pour se passer du fait et laisser aux
petits journaux les plaisanteries, chez eux inoffensives,  propos de
nos enveloppes en plusieurs langues.


Mais le venin ne raisonne pas, et c'est dans un article dit
scientifique qu'une simple prcaution utile, lmentaire, tait
dnonce  l'indignation de tous comme une manoeuvre dolosive,
frauduleuse, impudente, destine  tromper la crdulit publique.
L'insulteur n'avait pas recul jusque devant la calomnie, sans mme
examiner si elle n'tait pas exagre jusqu' l'invraisemblable et au
ridicule:--dans un journal grave, dans une rdaction spciale dont
chaque terme doit tre pris au srieux par le lecteur, il n'hsitait
pas  affirmer qu'il avait vu, parmi nos diffrents textes,--une leon
_Chinoise_!...

Implacable contre ce qui est le mal, je dirai tout  l'heure ce que
vaut,--et comme savant, et comme homme,--celui qui m'a offens de la
faon la plus odieuse,--en laissant derrire lui prudemment ouverte,
aprs chaque injure, chaque insinuation perfide, la porte par laquelle
on se drobe au chtiment.


Mais j'oubliais:--voici le modle promis d'une de ces abominables
enveloppes, dans toute l'horreur de leur supercherie,--et qui n'ont
pas craint d'employer mme une langue mre, le latin,--pour mieux
exploiter la navet publique!...

    =PRIRE de porter immdiatement au plus prochain journal ces
    nouvelles impatiemment attendues par les familles des voyageurs du
    ballon LE GANT, parti de Paris le dimanche 4 octobre,  cinq
    heures du soir.=


    Placeat ad proximam hujas loci Publicam Cartulam has nuntias
    afferre, qu viatorum in GEANTE familiis valde desiderantur.

    You are kindly requested to address to the nearest Newspaper
    office these news desired with the utmost impatience by the
    families of the travellers in the balloon LE GANT.

    Bitte diese Nachrichten sogleich an das nchste Zeitungs-Breau zu
    tragen, da dieselben ungeduldig von den Familien der Reisenden des
    Luftballons GANT erwartet werden.

    [Polonais: Prosze te nowiny, niecierpliwie oczekiane przez familie
    podrzajacych balonem GANT, jak najpredzej zaniesc do blizszej
    gazetnej kantory.]

    [Cyrillique: Proshu nemedlenno otnesti v blizhaishuyu Redakciyu
    mestnih Vedomostei, eti izvestiya o puteshestvuyuschih na vozdushnom
    share Zheant, s neterpeniem ozhidanniya ih semeistvami.]

    Preghiamo di portare immediatemente queste notizie, con somma
    impazienza aspettate dalle famiglie dei viaggiatori del ballone
    GANT, alla pi vicina reddazione di giornale.

    Ruego  vd. de llevar aquellas noticias con impaciencia
    esperadas por las familias de los viageros del ballon el GANT 
    la redaccion del mas vecino diario.


Notre savant de bas de page verra aux prochains voyages du
GANT,--Hanovre ne compte pas!--si celles que j'enverrai seront
timbres de Meaux...




XVI


Les journaux. -- Remercments. -- Dissonances. -- _Les victuailles!_
-- Juge et partie. -- Le mpris! -- L'abb Fracasse. -- Une citation.
-- _Le Nain jaune._ -- A. Scholl et son sous-Scholl. -- _Le Hanneton._
-- Le Guillois, Commerson de l'avenir. -- _Sans bretelles!_ -- Une
affiche. -- Les directeurs de ballons. -- La formule! -- Le
couvre-oreilles. -- Le paletot insubmersible. -- Richard, Breguet,
Devisme, Ragueneau. -- Le Champagne Folliet. -- Une lettre charge. --
Le souscripteur anonyme. -- Le 3 octobre. -- M. Levesque. -- La pluie!
-- L'explosion! -- Pourquoi? -- L'ivrognerie. -- Le marchal Regnauld
de Saint-Jean d'Angly. -- Le gnral Gault, le colonel Robinet. --
Agitation. -- Les crieurs. -- Un homme public! -- Pourvu que!... --
Les fumeurs. -- Un asphyxi. -- C'est bien fait! -- L'enceinte de
manoeuvre. -- _Un petit banc._ -- Un coup de canne. -- Les drapeaux de
Delessert. -- M. Babinet. -- Pas de compensateur! -- Madame A. D. --
La princesse de la Tour-d'Auvergne. -- Discussion. -- Je cde! -- De
Villemessant. -- Je ne cde pas! -- Le chiffre 13! LCHEZ TOUT!!!


Cependant journaux de Paris et de province faisaient,  propos de la
prochaine ascension du GANT, un terrible remue-mnage.


Il serait difficile de trouver plus de bienveillance que je n'en
trouvai chez mes confrres de la presse. Je ne sais si tous
apprciaient bien au juste ce que je voulais faire et ce que j'avais
tant de fois rpt;


--_Gagner_ AVEC MON BALLON _le premier capital d'essais ncessaire 
une Socit de Navigation Arienne_ SANS BALLONS.


Les mmes choses ne sauraient jamais tre assez de fois redites, et
je rencontre encore aujourd'hui des personnes du meilleur monde qui me
disent d'un air fin: --Croyez-vous que vous arriverez rellement 
_diriger votre ballon?_... Ce qui me fait sauter haut, vous pensez!

Si le but, si dsintress, que je me proposais chappa,--s'il chappe
encore, mme aujourd'hui,  quelques-uns, j'en ai la dmonstration,--je
n'en suis que plus oblig personnellement  ceux-l mmes qui mirent 
ma disposition toute leur publicit de la faon la plus obligeante et la
plus large, depuis le grave _Moniteur_ et les srieux _Dbats_ jusqu'
la moindre feuille hebdomadaire.


Un ou deux petits journaux industriels firent dsaccord dans
l'ensemble.


Dans l'un, je fus assailli de deux ou trois articles conscutifs d'un
brave homme qui, ne comprenant pas un mot  ce qui se passait, me
tanait vigoureusement pour avoir--abandonn, trahi mon drapeau,--en
faisant un ballon, moi partisan du _Plus lourd que l'air_.--Dieu sait
toutes les belles choses que ce rdacteur indign tirait de l! Il
m'crasait  chaque ligne:--Faiblesse dplorable qui fait dserter la
lutte! Honteuse versatilit, pour ne rien dire de plus!
s'criait-il.--Pour ne rien dire de plus me semblait bien.

Mais ce qui paraissait l'animer surtout, c'tait d'avoir appris que
nous nous proposions d'emporter avec nous de quoi souper l-haut.
Cela, il ne pouvait le digrer:--Des victuailles! s'criait-il 
chaque pas, dans son tonnement ml de convoitise, comme ce comique
de Labiche qui s'extasie sur --les girandoles!  voir l'espce
d'inquitude douloureuse et obstine avec laquelle il revenait sans
cesse --Chevet, aux comestibles, aux provisions, poulets, chapons,
perdreaux,-- nos gosiers bien nourris,--on sentait que ce brave
homme avait l'eau  la bouche, et l'envie m'et pris de l'inviter 
dner pour avoir le plaisir de le regarder manger.


Une autre feuille du mme genre m'attaqua; mais, malgr la mdiocrit
et l'obscurit de l'agresseur, je fus plus que de raison sensible 
cette attaque inattendue.


Avec la promptitude de nature que j'ai  m'enflammer pour ce que je
trouve bon et  m'indigner contre ce que je tiens pour mauvais, je ne
fais pas assez compte encore que, ne mnageant jamais ma parole devant
ma pense, je dois choquer souvent ceux qui ont parfaitement le droit
de n'avoir pas les mmes apprciations que moi.

Je puis me tromper du tout au tout, me jugeant moi-mme, mais il me
semble que je suis plutt bon que mchant, et je crois pouvoir
affirmer en toute certitude que je suis bienveillant de nature. Si mon
prochain fait un pas vers moi, j'en fais volontiers deux vers lui, et
le plus souvent je ne l'ai pas attendu. Je ne crois pas avoir dans ma
vie refus beaucoup de services,--je commence  me gurir!--lorsque
j'tais requis et lors mme que ces services taient impossibles, et
je me suis donn plus d'une fois le bonheur d'obliger celui-l qui ne
me demandait rien.

Les relations que j'ai autour de moi sont assez nombreuses pour que
ce que je ne crains pas de dire haut ici puisse tre accept comme
vrit.


Il rsulte de ceci que, lorsqu'il m'arrive de rencontrer chez autrui
un sentiment de malveillance  mon endroit, le premier mouvement que
j'prouve est la surprise, le second la tristesse, le troisime et
dfinitif l'indignation et la colre vhmente.--Il faut que celui-l
soit donc bien mauvais, puisqu'il m'est hostile!...


Je connaissais donc la colre, la haine et l'horreur.

J'ai dans ces derniers mois appris un sentiment que je ne savais pas
encore: le mpris.


Mais il ne trouble en rien les autres!


Il se trouva alors que celle feuille qui s'en prenait  moi sans
provocation, et qui depuis n'a pas laiss passer une seule occasion de
me tmoigner sa pieuse rancune tait rdige par un abb au moins
aussi connu dans les corridors de l'Institut qu' sa sacristie. Cet
abb-l assistait  la premire sance o je lus le _Manifeste_ et
d'o naquit noire Agitation.  cette sance avaient publiquement
fonctionn, ai-je dit, les petits hlicoptres de MM. d'Amcourt et de
La Landelle.


Si telle tait son opinion, notre adversaire fort inattendu pouvait
assurment apprcier que nos hlicoptres ne prouvaient pas
assez;--que, s'ils s'enlevaient, ce n'tait en somme, qu' l'aide
d'une force pralablement emmagasine;--que la question du moteur,
question qu'il pouvait enfler  son gr, restait tout entire, etc.
etc.--Il n'en fit rien et choisit un procd beaucoup plus simple: ce
fut de nier, tout carrment, que nos hlicoptres se fussent envols,
sans s'inquiter autrement des cinq cents assistants qui, avec lui,
les avaient vus partir en l'air et voluer;--et pour faire bonne
mesure, il termina en donnant  entendre que nous tions des
intrigants, ou tout au moins des farceurs qui ne croyaient pas un mot
de ce qu'ils disaient.


Je me trouvais  ce moment-l un peu gt par tout le monde,--j'en ai
rabattu!--et je n'avais pas encore l'piderme endurci aux piqres. Je
m'indignai fort du procd et je rpondis de ma meilleure encre dans
le feuilleton du premier numro de _l'Aronaute_  ce bizarre
ecclsiastique, toujours plus pourvu qu'il ne faut de querelles et de
procs qui n'ont rien du tout d'apostolique,--avec toutes rserves
d'ailleurs,--mais svres,--sur sa qualit sacerdotale, qu'il serait
peut-tre prfrable de ne pas engager dans cette vie de polmiques et
d'algarades scientifico-industrielles. Il s'tait certainement
dbarrass de sa soutane pour me porter plus solidement son coup: je
ne la lui laissai pas remettre pour lui rendre le mien,--Un trait
suffirait pour peindre notre homme: je terminais mon article en
esprant qu' dfaut de modration et de charit, la duret de ma
riposte lui inspirerait dsormais tout au moins _le souci de sa
conservation_.--Il fit semblant de s'y mprendre et s'cria que je
menaais de le battre!...

Je n'avais qu'une rponse  faire  ce personnage militant, tumultueux
et ardlionesque:--cette simple citation que voici, dudit abb en
personne criant aux passants, sans y tre forc, dans son propre
journal, ces tranges confidences de mnage,  propos de je ne sais
quelle nouvelle bisbille qu'il s'tait faite avec un de ses amis:


 bout d'arguments, notre ami frappe un grand coup. Ce passage de sa
lettre est _trs-instructif, on nous pardonnera_(!) de le reproduire:
--Et maintenant, _puisque l'occasion s'en prsente_, laissez-moi vous
fliciter de la fondation des _Mondes_!  quelque chose malheur est
bon. _Je regrette seulement que vous soyez toujours aux gages de
quelqu'un_, et que votre puissante intelligence soit _force de
compter_ avec des gens qui l'exploitent _au profit_ de leur cause. 
quoi bon, etc. Est-ce de la science? etc.--Voil le grand mot lch!
_Je suis aux gages_ de quelqu'un... mon intelligence est _force de
compter_ avec des gens qui l'exploitent!... Grce  _Dieu_(!!!), cher
ami, il n'en est rien. Dans le _Cosmos_, _j'tais aux gages_ de M.
Seguin; mon intelligence avait  _compter_ avec M. Tramblay; dans _les
Mondes_, je suis  _mes propres gages_, et mon intelligence n'a 
compter qu'avec elle-mme. _On ne voudra pas le croire_, etc.,
etc.[5].

    [Note 5: Je dois citer le journal: c'est moi, cette fois, qu'on ne
    croirait pas!--Ces lignes plus que naves sont extraites du
    journal _les Mondes_, n du 13 aot 1863.]

Cela suffisait et au del, et je n'avais rien  ajouter.

On me reprocha d'avoir frapp un peu trop fort et surtout, ce qui
tait plus grave, d'avoir perdu mon temps,--pour n'apprendre rien 
personne.

Je suis de cet avis aujourd'hui, surtout en relisant trois curieuses
lettres,--trop autographes,--dont on m'a fait prsent--et que je
rsiste  la dmangeaison de publier.....


Mais je ne sais pas me contenir quand je crois voir une mchante action;
et ce qui m'irritait encore un peu plus en cette affaire, c'est que ce
terrible abb Fracasse, chez qui je n'tais jamais all, tait, lui,
venu plusieurs fois chez moi plein d'une apparente mansutude et y avait
t fort bien reu, avec la mme onction,--except une seule fois o je
m'tais montr peut-tre un peu plus froid, l'abb tant venu sans dire
gare, accompagn...


--(Eh bien! non, je n'irai pas plus loin, puisque, pour obtenir celle
grce, une si belle lettre et si chrtienne m'est crite par une main
 laquelle je ne saurais rien refuser.

Mais quel sacrifice!...)


Je ne parle pas aprs cela des plaisanteries inoffensives d'un ou deux
petits journaux, bien qu' ce moment je m'y sois trouv assez
sensible. J'aime assez me moquer des autres, mais je n'aime pas du
tout que les autres se moquent de moi,--c'est--dire que je suis
absolument comme tout le monde, avec cette petite diffrence peut-tre
que je me vois et m'avoue tel que je suis.

Et puis je prenais tellement au srieux l'entreprise que j'avais
conue, je voyais mon but si grand, je payais l si bien et
incontestablement de ma personne en tous points, que la moindre
irrvrence prenait pour moi le caractre de l'odieux et presque les
proportions d'une impit.--Aussi gardai-je un trop bon bout de temps
quelque rancune  mon ami Scholl et  son sous-Scholl, M. Francisque
Sarcey, qui me plaisanteront dans _le Nain Jaune_. Ledit Sarcey,
foudre de guerre connu sur la place, trouva mme depuis du dernier
comique que je me fusse cass la jambe droite en Hanovre, et il eut la
dlicatesse de choisir ce moment pour paraphraser avec la lgret
qu'on lui sait la fameuse romance: --_Ah! zut alors, si Nadar est
malade!_--Mais comme il se serait moqu de moi davantage si j'avais
dfi ses oreilles de livre d'aller seulement se montrer l o
j'avais t chercher mon mal!


Je trouvais tout cela trs-norme alors: c'est de moi-mme que je
m'tonne aujourd'hui.


Et je ne trouverais pas dans ce livre une meilleure place, je pense, 
propos de ces misres, pour m'excuser auprs de mon lecteur si je le
fais passer par tant de dtails insignifiants et tout personnels.


Je comprends la fatigue et aussi  la fin l'impatience que doivent
assurment dterminer l'interminable numration de toutes ces petites
et grosses douleurs d'un indiffrent et surtout cet hassable JE,
toujours en scne.

Mais ce livre s'appelle MMOIRES, et la seule tiquette prvenait
contre le contenu.

Que le lecteur auquel cette premire excuse ne suffirait pas veuille
bien considrer encore qu'il ne s'agit pas ici d'un individu
proprement dit, mais d'un tre de raison,--de la _persona_ synthtique
qui, avec toutes ses imperfections humaines, se dbat, froisse,
meurtrie  tous heurts, tantt contre la mchancet, tantt contre la
sottise, pour arriver  faire prvaloir une Vrit nouvelle qu'elle
sait et en qui elle croit.


Et cette fois, cette Vrit nouvelle n'est-elle pas autrement
prcieuse et belle que la statue qui va sortir de la fournaise de
Benvenuto?...

       *       *       *       *       *

J'ajouterai, pour en finir, que spontanment un autre journal vint se
jeter dans mes vitres. Ce journal invraisemblable, le _Hanneton_,
tait rdig au gros sel et au gros poivre par un Commerson de
l'avenir, homme cocasse, habitu dj  envisager d'un oeil calme les
coquesigrues les plus fantastiques et  aborder les farces les plus
saugrenues.

Mais ici, pas la moindre malveillance, et je ne pus m'empcher de rire
de bon coeur,--l'occasion pour moi en tait rare alors,--avec les
passants arrts court devant ces extravagantes affiches dont je
consigne ici le souvenir arrach des murs:


ASCENSION

D'UN HOMME

SANS BALLON, SANS AILES, SANS HLICE

sans Mcanisme, sans Corde, sans Balancier et mme sans Bretelles


Le jour o M. NADAR s'enlvera dans les airs  l'aide de _sa seule
Hlice Arienne_, M. LE GUILLOIS s'engage  le suivre immdiatement, 
la distance de 100 mtres au moins, partout o il ira, sans le moindre
appareil ascensionnel, aussi nu que la dcence le permettra.

Du reste, ce ne sera pas la premire fois que le _Clbre Marquis_ se
livrera  des excentricits de cette nature.

Le Samedi 26 septembre, il se promenait sur le Boulevard Montmartre
avec quelques amis, lorsque tout  coup, prenant son lan, il alla
s'asseoir, avec la rapidit d'une flche, sur la plus haute chemine
du quartier; puis, aux acclamations de la foule, il redescendit
majestueusement et reprit sa promenade, comme un simple mortel.

Un autre jour, le Mercredi 30 septembre,  l'aide d'une longue-vue, il
admirait le Panorama de Paris, du haut des Tours de Notre-Dame. Tout 
coup, il aperoit deux gamins qui se battaient avec fureur, au pied de
l'Arc-de-Triomphe. Il n'hsite pas, s'lance dans les airs et tombe,
trois minutes aprs, entre les deux combattants, qu'il spare.

Ces traits lui sont familiers; aussi, depuis longtemps, il aurait
entrepris un _Voyage Arien au Long Cours_, s'il n'avait t retenu 
Paris par la Direction de son Journal:

  LE HANNETON

  JOURNAL DES TOQUS

  Paraissant le Dimanche


Je ne pus m'empcher d'crire  ce M. Le Guillois,--moi qui ne trouve
jamais le temps d'crire  personne,--pour lui tmoigner de mon
admiration devant la faon, incontestablement suprieure au procd
Sarcey, dont il travaillait  se rendre impossible comme prsident du
Corps lgislatif.


Mais le jour de l'Ascension approche. Avanons.

On s'imaginerait difficilement la grle de besognes diverses qui
m'assaillait davantage encore  mesure que nous arrivions au terme.

On pourra s'en rendre compte par ce seul fait que, sur demandes
verbales ou crites, je dlivrai  divers quelque chose, je crois,
comme deux mille six cents entres de faveur.

D'autre part, pleuvaient les lettres et mmoires des inventeurs qui
devanaient l'heure de la convocation. Je n'avais ni ne voulais prendre
qualit pour dcider du mrite de ces communications, rserves au
Comit d'examen de notre Socit,--quand elle serait constitue;--et,
sans avoir le temps mme de les parcourir, nous les entassions dans les
cartons en attendant l'heure.--Je n'tonnerai sans doute pas mon lecteur
en disant que, malgr mes dclarations antiballonesques et ma profession
de foi si rudement exclusive, tires par moi ou reproduites  quelque
cent mille exemplaires,--quatre-vingt-dix sur cent de ces correspondants
n'avaient pas compris un mot de plus que le journaliste aux
victuailles! et me demandaient de l'argent pour leur permettre de
raliser chacun son systme _infaillible_--toujours!--de _direction des
ballons, sans perte de lest ni de gaz_, etc., _forme allonge, enveloppe
impermable_, etc. (Systmes Carmien, V. Meunier, etc. La formule, qui
n'est pas du tout use depuis quatre-vingts ans qu'elle sert, la formule
ne change jamais.--Le rsultat non plus.)

Dans cette correspondance infinie, o se noyait Saint-Flix, je
retrouve, non sans motion  quelques-unes de ces lettres, toute une
liasse d'encouragements, de conseils, etc., signs et non signs.

Nous recevions mme plus que des lettres. Un inventeur m'adressait de
Londres un envoi qui m'intrigua fort tout d'abord,--une provision
d'_oreilles en caoutchouc_. Le prospectus m'expliqua comment ces
petits engins, une fois adapts, taient un excellent prservatif
contre le froid aux oreilles. Ayant pass ma vie nu-tte et nu-cou 
chercher les courants d'air pour me scher quand j'tais en
transpiration, je ne pus que remercier l'auteur de cet envoi, pour moi
plus qu'inutile.

Un tailleur du Havre, M. Selingue, m'expdiait un paletot qui rendait
son porteur insubmersible. L'invention, cette fois, me parut bonne, et
je ne ngligeai pas d'embarquer avec moi ledit paletot.

Il y avait encore--des baromtres anrodes envoys de deux cts par
mon excellent ami Richard et par M. Baudet-Brguet;--des lorgnettes,
par Richebourg;--des armes merveilleuses, par Devisme;--une presse 
copier par Ragueneau;--un quipement de voyage, par le _Dock du
Campement_;--une caisse de champagne-Folliet, etc.

Mais, de tous ces envois, je ne saurais oublier celui qui me toucha le
plus.

Dans une enveloppe timbre de province, cinq timbres-poste de vingt
centimes,--et ces quatre lignes:


Vous tentez une grande chose, monsieur. Ne pouvant vous aider,
puisque je suis loign et trs-pauvre, je vous envoie la souscription
que je vous dois, un franc en timbres-poste pour le prix de mon entre
aux dernires places. Vous donnerez mon billet  quelqu'un qui ne
pourrait pas payer...


Pas de signature.


Si ce livre arrive sous les yeux du souscripteur inconnu auquel je
n'ai pu rpondre, il saura que je garde pieusement les cinq
timbres-poste...

Qu'aurait dit cet homme de coeur, s'il avait pu apercevoir  mes deux
ascensions le quai d'Ina et le Trocadero littralement encombrs de
riches quipages, dont les propritaires grimpaient  la place de
leurs cochers pour voler plus  l'aise leur place  mon spectacle--qui
me cotait si cher!


Mais nous sommes arrivs au 3 octobre.--C'est demain le grand jour!

Tout est prt.

Les douze cents mtres de tuyaux de cinquante centimtres,
ponctuellement installs sur et sous le Champ de Mars,--et, au milieu
de la vaste place, la valve qui nous doit vomir trois mille mtres
cubes  l'heure, sont gards par les sentinelles de jour et de nuit.

Les rapides ouvriers de Levesque ont plant ce soir les premiers
piquets des immenses treillages des enceintes: ils auront termin leur
travail  l'aube.

Le ballon tout ploy, le filet, les agrs et la nacelle attendent les
chevaux commands  la poste, qui les amneront demain matin sur
place.


Je passe cette dernire nuit  aller et revenir  mon baromtre,--que
j'ai d user  force de le regarder tous ces derniers jours!

 cette fin de saison d'automne, le temps est pluvieux, les beaux
jours sont rares.--Si je n'ai pas cette fois encore ma chance
ternelle, si je ne tombe pas sur trois  quatre beaux dimanches de
suite...

--Je frissonne et dtourne ma pense...

Le baromtre hsite entre _pluie_ et _variable_...--Allons toujours,
les ds sont jets!


Mais le ballon n'clatera-t-il pas?

Dans ce Champ de Mars, si terrible  celui qui ne sait pas russir au
premier coup, ne vais-je pas retrouver le martyre des Miolan et
Janinet, des Deghen, des Lennox?

Ce n'est pas le poids norme  soulever avec cette immense quantit de
gaz qui m'inquite. Il y a l une consquence physique absolue, bien
que ce soit la premire fois, dans l'histoire arostatique, que des
forces aussi considrables se trouvent en prsence.

Ma proccupation la plus grave n'est pas l.


L'appendice, pas plus que la soupape, n'est en proportion avec la
capacit du ballon:--et il y a l le plus grand des dangers, comme on
va trop aisment le comprendre.

L'appendice est cette manire de manchon qui termine infrieurement le
ballon piriforme. Il doit rester constamment ouvert pendant
l'ascension pour donner issue  l'excdant de gaz produit par la
dilatation,--que cette dilatation provienne de l'action calorifique du
soleil sur l'arostat sortant des nuages, ou simplement de l'altitude
croissante.--On voit que c'est l une vritable soupape de sret
contre l'explosion.

Le simple bon sens indique ds lors combien il est indispensable que
l'ouverture de cet appendice soit calcule en raison de la capacit de
l'arostat, car il est vident que six mille mtres de gaz ont une
tout autre expansion que cinq cents.

Or, l'appendice de notre arostat de six mille mtres est  peu de
chose prs de mme diamtre que celui d'un ballon de cinq cents, ainsi
qu'en tmoignent les photographies faites au Champ de Mars.


C'est ce qui fera tout  l'heure tirer un si terrible pronostic par M.
Babinet...


De plus, et pour comble, l'habitude des Godard est de gonfler
entirement leurs arostats, au contraire de la prcaution prudente de
tous les aronautes comptents: le moindre coup de soleil inattendu
peut dilater tout  coup mon gaz au moment du dpart,--et ce gaz,
n'ayant pas d'issue de dgagement suffisante, peut faire clater le
ballon...

Et dire que c'est--MON HONNEUR--qui est engag l!

Fermons les yeux encore de ce ct!...


Le jour s'est enfin lev!

--Le temps est couvert!

Je pars pour le Champ de Mars.--Mon excellent frre ne me quitte plus.

Mauvais dbut:--un marchand d'eau-de-vie s'est install dans mon
enceinte de manoeuvre et m'a dj troubl une partie des tapissiers
qui disposent les banquettes des premires places.

Je suis assez svre pour mes dfauts quand je les rencontre chez les
autres, mais je suis impitoyable quand je trouve chez les autres le
dfaut que je n'ai pas. L'ivrognerie est pour moi le plus rpugnant
des vices, et devant un homme ivre j'prouve  la fois le dgot, une
affreuse tristesse et la colre.

Je vais avoir affaire dans cette grosse journe  des quipiers de
plus d'un genre, et je vois bien vite qu'il faut me prcautionner de
ce ct...


Je cours  l'cole Militaire. Je ne connais pas le marchal Regnault
de Saint-Jean d'Angly qui commande, mais je connais deux officiers
suprieurs, le gnral Gault, le colonel Robinet.

J'ai le bonheur de trouver ces messieurs, auxquels j'expose ma
situation, et qui avec la meilleure obligeance me prsentent au
marchal.

Excellent accueil du marchal. Il m'accorde le secours de soixante
soldats d'artillerie avec sous-officiers. Plus tard, je devrai
recourir de nouveau  sa bienveillance pour complter le nombre cent.

Me voil--par  bbord!--comme dit mon coadjuteur La Landelle,--et je
retourne bien vite  mon poste.


Les enceintes de treillages ne sont pas encore acheves: Levesque me
rassure; mais, comme je ne le connais pas encore, je ne croirai que
quand je verrai,--et jusque-l je ne serai pas tranquille.

D'autre part, les gurites des contrles n'arrivent pas.--Les
voici!--Mais il manque des botes pour les billets d'entre et
l'argent.

Les contrleurs sont-ils l?-- la bonne heure.--De ce ct, j'ai
l'esprit bien en repos:--je me suis adress au contrle des hospices
lui-mme, et je sais qu' celui-l rien n'chappe...


(--Ne viens-je pas de sentir une goutte de pluie?...)


Du milieu de cette agitation o je me dmne, des contrleurs aux
employs du gaz, des chefs de musique aux officiers de paix, des aides
de Godard, qui talent et prparent l'arostat, aux amis qui m'ont
apport leur concours d'aides de camp,--je vois dj peu  peu
quelques spectateurs prendre leurs places dans les trois enceintes.

Malheureusement, l'enceinte qui se garnit le plus est celle dite de
Manoeuvre. Avec mon ternelle et niaise facilit, je n'ai pu refuser
de billets  personne,--et nous voici dj entours, envahis de
figures parmi lesquelles je serais bien embarrass d'en trouver une de
connaissance sur vingt.

Ces curieux sont partout dans les jambes. Ils entourent et
questionnent les gaziers de la valve, ils encombrent les quipiers du
ballon.

Des uns aux autres je vais, priant de faire recul. Ils se retirent un
instant sans mot dire, puis ils reviennent--comme ces vilaines mouches
que vous savez.--Je retourne sur eux, et, pendant ce temps-l, je suis
envahi d'un autre ct.


Plus que fatigu,--excd, nerv par les mille et une besognes
contradictoires, les proccupations et les insomnies des derniers
jours et nuits passs,--je sens se dcupler l'irritation que
j'prouve,  entendre les cris des marchands divers auxquels j'ai
pourtant expressment dfendu l'entre.

Je n'ai permis de pntrer qu'aux seuls vendeurs de _l'Aronaute_,--et
 gauche,  droite, devant, derrire, je n'entends qu'appels
glapissants  chacun desquels, pour comble de mesure, mon nom se mle
invariablement. On vend _Nadar-Ballon_, chanson de l'Alcazar et
d'autres romances Nadar, et je ne sais quoi de Nadar encore. Les
crieurs de _l'Aronaute_ eux-mmes se mettent de la partie et
s'poumonent avec _le journal de monsieur Nadar!_--J'entends mme un
animal (--si je l'avais tenu!) hurler--les _cannes Nadar!_


(--Si les conduites du gaz allaient clater,--par hasard!..)


Je vais sans doute ici un peu surprendre les gens qui ne me
connaissent que de loin;--de ceux qui ne me croiraient pas, je suis
tout consol.--La vrit est que j'ai la plus profonde rpugnance 
attirer l'attention sur ma personne, et sans que je sois timide,
malgr le bruit que j'ai pu quelquefois faire, plusieurs regards
concentrs sur moi m'embarrassent extrmement d'abord, m'irritent
bientt. En premire raison de ceci,--et sans parler de plusieurs
considrations d'autres ordres,--je ne serais jamais, pour tout au
monde, mont sur un thtre.

Or je me suis engag,  mon ordinaire, dans cette entreprise sans plus
rflchir  ce ct de la question qu'aux autres, et depuis que je
m'agite dans notre enceinte de manoeuvre, j'ai eu trop de choses 
faire pour y songer. Les cris de ces affreux marchands me forcent 
courber le nez sur cette trop vidente et trs-dsagrable
probabilit--que je dois servir en ce moment de point de mire 
quelque lorgnette, et que me voici pass du coup homme public, dans un
des sens les plus dsobligeants de cette dnomination qui m'est si
antipathique.

J'ai beau prier les sergents de ville d'empcher ces cris si cruels 
mon tympan: ils auraient trop  faire, car la meute des crieurs est
maintenant lche,--et d'ailleurs la besogne ne leur manque pas de
toutes autres parts...


(--Pourvu que le ballon ne crve pas, au moins!...)


En effet, les services divers, mal organiss  ce dbut, fonctionnent
mal.-- chaque instant on vient m'annoncer que les billets d'entre
manquent sur un point, et les agents de surveillance sur un
autre.--Tel bureau a trop de personnel, tel autre ne peut suffire.--Il
faut doubler, tripler le contrle  telle entre.--Les supplments ne
sont pas installs.-- plusieurs reprises, et sur plusieurs points, la
foule envahit et force les barrires.--Un monsieur, d'une politesse
exquise, choisit cet instant pour venir me demander, la bouche en
coeur:--_ quel endroit du ballon je place mon hlice?_...


Je rponds  l'un,  l'autre,--l'oeil tantt sur le ciel toujours
nuageux, tantt vers le GANT, qui commence  se gonfler...


Et je vais, je viens, fivreux. Pendant que je tourne et retourne
autour de l'norme circonfrence du filet, indiquant  mes artilleurs,
arostiers-nophytes, comment ils ont  s'y prendre pour descendre
graduellement les sacs de lest pendus aux mailles, j'envoie prier un
ou deux de mes messieurs de l'enceinte de vouloir bien teindre leurs
cigares, s'ils ne tiennent pas absolument  nous faire sauter en l'air
avec eux.


Sur la droite, j'entends une forte rumeur; on se presse vers les
gaziers:--c'est un monsieur g qui s'est pench sur l'orifice de la
valve, malgr avertissements, et qui a t renvers par l'asphyxie.

On l'emporte: il en a au moins pour deux jours de lit.

C'est bien fait,--mais ce n'est pas assez!!!


Mais, de tous ces pisodes irritants, de tous ces avis inutiles, de
toutes ces questions niaises, de tous ces tiraillements, de tous ces
ahurissements,--le plus insupportable supplice je le dois  ceux que
j'ai eu l'imprudence, l'imbcillit d'admettre dans l'enceinte de
manoeuvre.

Amis ou inconnus, les voil chez eux, et de la place ils font les
honneurs aux autres.--Celui-ci, que de ma vie je n'ai seulement
aperu, me demande la faveur de faire entrer deux personnes qui lui
ont fait signe;--cet autre plus modeste,--comment diable est-il entr
ici?--m'apporte un crayon et des billets de secondes qu'on l'a pri de
faire changer en premires;--tous s'empressent de me transmettre des
cartes plus ou moins cornes.--D'autres sclrats, dans le lointain,
ne trouvent pas ma torture suffisante et invoquent tous les droits
possibles pour tre admis  augmenter le nombre de mes bourreaux de
l'enceinte rserve.--J'ai eu la lchet de rpondre oui aux premiers;
mais ceci commence  prendre de telles proportions, que je me dcide
violemment  dire non et  tourner le dos avant qu'on ait mme ouvert
la bouche.

Que de bonnes petites et cres rancunes je me mets  la Caisse
d'pargnes!


Le plus violent vient d'accourir, le sourire aux lvres, me demander
de la part d'une dame des premires, --qui ne me connat pas, mais
qui sait toute mon amabilit,--UN PETIT BANC!...


Les nuages se sont un peu dissips.--Dcidment il ne pleuvra pas!

Reste toujours la question d'explosion?...

Je bous en dedans...


Qu'est-ce que je vois?-- ct, juste  ct du ballon, un beau
monsieur, un cigare neuf au bec, qui frotte sur une bote
d'allumettes...

Je me prcipite et d'un revers de canne, j'enlve doigts et
allumettes. Il jette un cri de douleur et fourre sa main dans son
gilet.--Je l'ai pris  la cravate:

--Jetez-moi ce gredin-l dehors!...

Ouf!!!...


Et mon ballon crvera-t-il?...


J'ai essay une fois ou deux, dans mon inspection d'ensemble, de
pntrer dans la nacelle.--Impossible! Delessert en dfend
l'entre.--Avec cinq ou six tapissiers, il travaille pieusement 
l'intrieur.--Que diable peut-il y trouver encore  faire?...--

Tout  coup:

--Regarde!... me dit mon frre.

Je m'lance, bouscule les tapissiers du rez-de-chausse, grimpe d'un
bond  la plate-forme et arrache des mains de ce pauvre Delessert,
bahi, un drapeau tout histori par-dessus les trois couleurs,--le
premier des quatre dont il s'apprtait  nous orner...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je suis bien en colre, car, suffoquant, je viens de dire _vous_ 
Delessert!


Cependant derrire moi,  mon oreille se penche, srieux, menaant, le
digne M. Babinet--qui me prie, me supplie de ne pas monter, et
m'explique par A + B la certitude absolue de l'explosion imminente...

Je ne le sais, parbleu! que trop,--et toute la question n'est plus
pour moi que dans le moment prcis de l'explosion.

Si le ballon s'enlve  cent mtres seulement, qu'il crve alors s'il
veut et moi avec!


L'honneur au moins sera sauv!


--Avance,--avance donc, l'Heure!--l'Heure si ardemment, si avidement
aspire qui doit mettre fin  cet nervement trop prolong!


Le ballon est gonfl, mais Godard n'a pas encore dispos le
Compensateur.

Je lui en fais l'observation.

--Monsieur Nadar, il est six heures: vous avez annonc le dpart pour
cinq. Le Compensateur va nous prendre une bonne demi-heure--au
moins!--et il va faire nuit!

Une contrarit de plus! Je n'ai pas le courage d'tre trop svre
avec Godard: ce qu'il me rpond doit tre sincre; il n'aura sans
doute pu faire mieux....


Nos passagers se pressent autour de moi.


J'ai rsolu que nous partirions Treize--ni plus ni moins,--apprciant
qu'il n'est jamais bon de perdre une occasion de donner du pied dans
une btise.

Indpendamment de mon premier noyau d'lus, je me suis rserv le
droit de choisir au dernier moment entre deux ou trois postulants.

Une dame,--on me nomme une trs-belle personne,--madame A. D.--me fait
demander de prendre part  l'ascension. Elle a joint  sa demande les
mille francs, prix du passage.

Il s'agit bien de femmes en ce moment!

--Non!


--Qu'est-ce encore?

Une autre dame, madame la princesse de la Tour d'Auvergne demande 
tre du voyage.

--Non!!

--Mais c'est ton seul passager payant que tu perds, puisque les
autres...

--Non!!!..

Et je tourne le dos.

On revient encore.

--Non, non, non!!!...


Mais j'avais affaire  plus obstin que moi,--et en me retournant, je
me trouve en face d'une femme en demi-tenue de ville, qui me parat,
sans que je la regarde, petite, maigre, blonde et assez
imprieuse:--tout ce que je dteste!

--Je dsire monter, monsieur.

--C'est impossible, madame.

--Je veux monter, monsieur.

--Vous ne monterez pas, madame.

--Je monterai, monsieur,--parce que vous avez annonc que l'on serait
admis en payant le passage et parce que vous ne vous tes rserv
aucun droit d'exclusion. Le prix du passage, le voici; de plus, bien
que rien ne m'y oblige, et comme je comprends que vous dsiriez
savoir qui vous emmenez... (se tournant vers le cavalier  son
bras):--Marquis de Larnage, prsentez-moi.

--J'ai l'honneur de savoir  qui je parle, madame; mais je ne veux pas
exposer une femme dans cette premire ascension.

--Il fallait avertir, monsieur!


J'ai examin mon interlocutrice. Je n'ai pas affaire au coup de tte
d'une petite pensionnaire, et rien de srieux, d'absolu, de dtermin
comme les lignes dlicates de ce frle visage. Toutes les raisons
qu'on m'oppose peuvent tre excellentes, mais elles doivent tomber
devant ma volont, puisque en somme je suis le matre en cette
affaire. Les mille francs, c'est presque une impertinence de plus: ce
n'est pas ici une demande, c'est une injonction...--et je n'en saurais
supporter de personne au monde, mme de la femme qui a ses droits sur
moi.

Je dois ajouter encore que cette injonction est articule de l'accent
le plus sec, le plus...--je cherche un mot pour ne pas dire:
dsagrable,--et n'en trouvant pas qui rende mieux la vrit  ce
moment-l, je fais toutes mes humbles excuses....


Comment se fait-il que devant cette dcision si nettement articule et
qui devrait m'obstiner d'autant mieux, je sente s'vanouir toute mon
irritation,--et que j'prouve comme du plaisir  faire cder ma force
devant cette volont fminine?...

--Entrez donc, puisque vous l'avez voulu, madame!

Et donnant la main  la princesse je pntre moi-mme sur notre
plate-forme.

Je m'y heurte contre le ventre de Villemessant.

--Tiens!!!--fais-je, n'ayant pas du tout t prvenu,--est-ce que tu
viens avec nous?

(Je suis, de par mon habitude un peu trop gnrale, le seul tre de la
cration qui tutoie Villemessant,--lequel me dit vous.)

--Oui.

--Trs-bien!--mais seulement laisse-moi faire mon appel.

Je fais l'appel.--Nous sommes quatorze, c'est un de trop: je me le
suis promis!--Villemessant est le dernier venu: c'est lui qui va
descendre.

Mais je me garderai bien de lui dire que c'est en sa qualit de
_quatorzime!_ ce qu'il n'admettrait pas du tout. Or--je ne me soucie
pas d'une lutte pour le moment et je ne veux pas recommencer l'affaire
de Blanchard, bless  la main d'un coup d'pe au moment du _Lchez
tout!_ par un jeune gentilhomme enrag,--qui n'tait pas du tout
l'officier Bonaparte, comme on s'entte encore  le dire de temps en
temps, mais un jeune lve de l'cole Militaire, nomm Dumont.

Justement Godard tte son pesage. Il y a un ou deux faux
dparts,--comme toujours.

--Tu vois que nous sommes trop nombreux? dis-je  Villemessant eu lui
indiquant l'coutille par laquelle on prend cong.

Villemessant promne son oeil rond auteur de lui. Il prie et invoque:
il donnerait son Chambon et assurerait pour un an la chronique du
_Figaro_  celui qui lui cderait sa place.--Mais chacun tient  la
sienne!

--Et sortir d'ici aprs y tre entr! gmit-il. Il va se trouver
quelques animaux pour dire que j'ai eu peur...

Je le console,--mais en mme temps j'insiste vers l'coutille.

Il s'y engloutit--et, de l, avant d'enjamber la porte, il me lance
encore un dernier regard, si suppliant que je suis prt  lui
dire:--Allons, monte!

Mais mon chiffre Treize!!!...


Je me dtourne bien vite,--et je crie  pleine voix:


--LCHEZ TOUT!!!




XVII


L'ASCENSION. -- Je cherche... -- Si on est mu en montant en ballon?
-- La pince  sucre. -- Le Diable d'Orgueil. -- La mdecine de
l'avenir. -- _Le divin Inconnu._ -- Jamais de vertige. -- Pourquoi? --
Pas de _mal de mer_. -- Le planisphre. -- La bote  joujoux. -- Les
bruits. -- La jumelle. -- Ce que vous prouverez tous. -- Le physicien
Charles. -- _Regarde, malheureux!..._ -- La cuvette d'horizons. -- Les
lphants sauvages de la plaine d'Asnires. -- L'oiseau Roc dans la
fort de Saint-Germain. -- Et pas l'ombre de danger! --  preuves. --
Les bateleurs arostiers. -- Dfi  la foudre! -- Une nouveaut de
quatre-vingts ans. -- Une prdiction d'un ignorant ralise par un
savant. -- Les ondes sonores de M. Lissajoux. -- Mon professeur M.
Couder, de l'Institut. -- Le rve d'un homme bien veill. --
_Autrefois!_... -- C'tait si peu de chose!


--LCHEZ TOUT!!!


Les chefs d'quipe et les artilleurs de la garde lchrent
tout,--comme un seul homme.

Le GANT ressentit comme une lgre secousse, si lgre qu'elle fut 
peine perceptible.

Et il commena  monter...


Mais lentement, lentement, avec gravit, comme avec prcaution,
semblant tter sa route...


Un immense hurrah, des milliers d'applaudissements retentirent...

Nous montions, majestueux... On et dit que le GANT soulevait avec
peine, de son norme crne, la vote immense...

L'assourdissante clameur des deux cent mille voix paraissait
augmenter.

Elle augmentait en effet d'un formidable appoint, du --Ah!!!... de
toute l'infinie population, refoule, tasse, les pieds meurtris
depuis le matin, autour de l'enceinte et dans les voies adjacentes, et
que notre ascension gradue dlivrait.


Tous les cris sauvages, exasprations particulires au larynx de la
gaminerie parisienne,--et dont on ne retrouve tout au plus le _la_ qu'au
bassin des oiseaux aquatiques au Jardin des Plantes,--jaillissaient
au-dessus de l'infernal ensemble; des glapissements suraigus, d'aigres
coups de sifflet peraient l'octave et surgissaient vers nous comme les
hautes fuses du bouquet...


Nous montions...

Le bruit effroyable, soutenu, semblait nous suivre et monter avec
nous.

Nous regardions, penchs sur le bordage, ces milliers de visages, tous
braqus des mille points du plateau en mille angles aigus dont nous
tions l'unique sommet.

Nous montions...

La cime des arbres qui bordent d'un double rang le Champ de Mars dans
sa longueur tait dj au-dessous de nous... Nous atteignions le
niveau de la coupole de l'cole Militaire.

L'excrable tapage montait toujours avec nous...

D'une main, je ne cessais de saluer, en prolongeant l'adieu, mes bons
amis, qui se perdaient dj pour moi dans les infinies confusions de
la multitude, mais qui, eux, me voyaient encore,--comme fait le
voyageur qui agite derrire lui le mouchoir par la portire du wagon
emport...

De l'autre main je tenais ma jumelle, et je cherchais,--je cherchais
dans notre grande enceinte de manoeuvre, qui se faisait de plus en
plus petite et qu'avait aussitt envahie comme digues rompues une
foule irritante de visages renverss,--je cherchais avidement le plus
voulu, le plus aspir, le _seul_...--avec l'_Autre_...

--mon petit enfant, mon Paul!...


Je ne le pus retrouver, ni la mre,--qui avait pleur en voyant
pleurer l'enfant, et tait reste...


Le pauvre petit! Si vaillant, si brave pour son petit compte, quand il
fond sur le charretier qui bat le cheval, quand, sur un signe, il se
jette, d'un coup, du bateau dans les grandes vagues pour me rejoindre,
plein de foi dans le pre,--mais si bon, si doux, si tendre, si
aimant, et dont je sentais le petit coeur si gonfl, si gros tout 
l'heure en l'embrassant, quand je lui disais: --Allons! sois--_comme
un homme_!

Et l'_Autre_, cette consolation des mauvaises heures, cette indulgence
ternelle, cette timidit si rsolue...

Pauvres chres cratures!


--Ah! la bte mchante que je suis! C'est moi qui les fais pleurer!...


Vous me demandiez si on prouvait quelque motion  s'enlever dans une
nacelle d'arostat?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Allons, bon!!!...--s'cria  ct de moi une voix terrible.


Nous fmes tous un soubresaut,--sauf la dame, qui rvait aux horizons,
accoude des deux mains sur le bord.

Si absorbe qu'elle ft, je l'aurais cependant dfie de ne pas se
retourner  ce cri.

C'tait le cri d'Eugne Delessert.

Parbleu!


--Qu'est-ce qu'il y a? lui demandai-je.

--Comment! ce qu'il y a?--Il y a que j'ai oubli LA PINCE  SUCRE!!!


Il y eut une salve de fou rire.

Il ne riait pas, lui, et, sans se fcher, sans mme daigner paratre
surpris, il nous regardait avec l'ternel srieux qu'il apporte 
toutes choses, ne pensant qu' la pince  sucre oublie...

Cette pince  sucre, c'tait le remords, le ver dans le fruit. Ce
Robinson des Airs impeccable avait oubli un point:--le dpart de
Delessert tait gt!


Mes compagnons de voyage ne connaissaient Delessert que depuis
trs-peu de jours, pour l'avoir vu s'occuper et se proccuper de
l'armement et de l'approvisionnement de notre nacelle avec cette
conscience singulire et plus qu'irrprochable qu'il apporte  ces
sortes de choses.

J'avais bien surpris par-ci par-l quelques regards tout ronds devant
certains dparts au repos de ce brave garon; mais c'tait ici
seulement qu'il devait nous tre donn de le mesurer et de l'apprcier
au complet.

Nous allons le retrouver tout  l'heure....


Nous glissions  quelque six cents mtres de hauteur sur Paris, dans
la direction de l'Est.

Jules Godard tait dj descendu du cercle, o il grimpe  chaque
dpart pour dnouer et disposer les cordes de l'appendice et de la
soupape.

Chacun s'tait install de son mieux sur les six lgers tabourets de
canne et sur la caisse longue  deux fins, et contemplait ce
merveilleux panorama, dont on ne se lasse jamais de l-haut et qui
jette surtout les dbutants dans l'extase.


Je ne sache pas en effet de volupt plus intense, douce et cre  la
fois, que celle d'une ascension arostatique.

Rien ne peut rendre cette plnitude du sentiment de soi-mme, cette
conviction de sa propre libert, ce dgagement absolu et immdiat de
toutes les choses de ce monde.--Comme tout est loin, proccupations,
soucis, amertumes, dgots! Comme le mpris tombe bien de l haut!


Je ne dis pas que le diable d'Orgueil y perde quelque chose, mais o
trouverait-il mieux?--

--La plupart des pchs,--a dit Jean-Paul, qui est toujours bon 
citer,--demandent une occasion, une certaine condition premire,
depuis le troisime jusqu'au dixime commandement inclusivement.

Il est certain qu'on ne peut violer  chaque instant la saintet du
mariage, ni le dimanche, ni sa parole.

Il est aussi impossible de calomnier en soliloque que de se battre en
duel tout seul.

Mais s'exalter mentalement dans la louange de soi-mme, quoi de plus
facile  faire, le jour, la nuit, l't, l'hiver, partout et jusque
dans --l'humble retraite pleine de bndictions-- d'un certain saint
homme que je connais?

Et je ne serais pas content de moi l haut! Je ne me sentirais pas
tout fier de me dire:--Personne, avant moi, n'a pass ici!--Je chante
excrablement faux, d'accord,--c'est vrai, veux-je dire!--mais la voix
de Tamberlick a-t-elle jamais mont aussi haut?

Cela ne fait de mal  personne...


Quel air on respire! Quelle facult, quelle ampleur dans le jeu des
poumons!--Je serais bien surpris si la thrapeutique de l'avenir ne
trouve rien  faire par ici, quand l'homme aura pris la complte
habitude des chemins ariens.


Et puis cette ignorance charmante, cette indiffrence du point
d'arrive, ce vague,--ce _divin Inconnu_,--comme aurait dit Beyle.


Et pas de vertige!

Jamais de vertige en ballon.

J'apprcie--les savants rectifieront--que le vertige n'est que par les
points de comparaison.

Ainsi, vous montez, je suppose, sur les tours Notre-Dame.

Vous ne montez pas sur les deux  la fois, bien entendu, faute
d'envergure suffisante.

Vous regardez au loin l'arc de triomphe de l'toile:--pas de vertige.

Mais jetez le regard sur la tour voisine,--et, en voyant plonger dans
les profondeurs ces grandes lignes de pierre qui semblent vous attirer
avec elles,--en pntrant de l'oeil dans ces baies sombres, dans ces
noirs soupiraux,--en laissant tomber vos yeux sur cette plate-forme
infrieure o les dalles semblent vous faire place nette,--le vague
malaise vous envahit, et la tte va vous tourner...

Dans le ballon, vous tes, s'il en fut, le point unique, isol dans
l'espace.--Pas de point de comparaison,--partant, de vertige point.

Un aronaute qui compte derrire lui quelques centaines d'ascensions,
me disait qu'il n'avait jamais vu un seul cas de vertige parmi tous
ses voyageurs divers.


--Et pas de _Mal de mer_?

--Comment prouverait-on rien qui y ressemble, emport que l'on est
comme le brin de duvet, la bulle de savon, par le courant dont
l'arostat fait, pour ainsi dire, partie intrinsque. Par les vents
les plus violents, le ballon que vous avez vu avant le dpart
fouettant l'air avec fracas de son taffetas encore flasque, luttant
contre les cordages qui le retiennent  terre, tantt soulevant les
hommes de manoeuvre cramponns  la nacelle et aux cordes d'quateur,
tantt repouss contre le sol avec une telle violence qu'il semble
vouloir s'y craser,--ce ballon, une fois libre, part et file dans
l'air sous l'ouragan, sans contre-heurt, sans secousse, sans
oscillation, sans vibration.

C'est l'athlte qu'on voulait lier: il tait indomptable, dans
l'indignation de sa force contre tout joug. Le voici libre: il est
tranquille.


Donc charme encore de ce ct, de par l'inexprimable douceur du repos
absolu.--Dans les petits ballons, il est vrai, le moindre mouvement de
l'arostier, votre invitable partner, suffit pour se rpercuter
dsagrablement dans l'ensemble de la nacelle,--et l'arostier
professionnel n'est gure capable gnralement de tenir compte de ces
dlicatesses.

Mais je me suis tout de suite aperu, avec une satisfaction que je ne
saurais dire, que l'norme lest de ma maison-nacelle du GANT a
supprim tout  fait ce rel inconvnient.

Dcidment, je serai trop bien l-dedans!


Rien ne doit dranger en effet ni troubler cette rverie, cette
absorption, cette extase du voyage arien.

Et quelle extase!

J'ai retrouv sous les ballons ce vague de l'me et des yeux qu'on
prouve au renouveau, quand on se laisse marcher machinalement par les
bois ou les prairies: l'air est chaud, le soleil lutine les ombres
transparentes des feuilles et fait miroiter les mousses sous vos pas.
Des senteurs enivrantes s'exhalent de partout. L'oue n'est pas
oublie dans ce bercement gnral, et les craquements de la sve, la
voix de toutes les plantes se confondent dans le susurrement des
milliers d'insectes. Vous vous sentez comme engourdi et presque
ensommeill...

Un peu plus ce serait ce que la langue mdicale, si pittoresque,
appelle l'_effet stupfiant_...


Mmes impressions dans la nacelle du ballon.


La terre se droule sous vos yeux en une nappe immense de couleurs
varies, o la dominante est le vert dans tous ses tons et dans tous
ses mariages.--Les champs en damiers irrguliers ont l'air de ces
_couvertes_, faites de pices diverses rapportes par l'aiguille de la
mnagre. Une immense bote  joujoux est rpandue sous vos yeux.
Joujoux ces petites maisons, expdies par le fabricant de Carlsruhe:
joujoux cette glise, cette citadelle.--Joujou bien plus encore ce
petit chemin de fer microscopique qui nous envoie de si bas son tout
petit coup de sifflet, comme pour forcer sur lui notre attention, et
qui file tout mignon et si lentement--il fait pourtant ses quinze
lieues  l'heure!--sur son rail imperceptible, panach de sa petite
aigrette de fume...

Quelle nettet dans tout ce microcosme et surtout quelle impression de
merveilleuse, ravissante propret!--Qu'est-ce que ce flocon blanchtre
que j'aperois l-bas? la fume d'un cigare?--Non, c'est un nuage.


C'est bien le planisphre, car nulle perception des diffrences
d'altitudes:--la rivire coule en haut de la montagne comme au
bas.--Pas de diffrence entre les haies de ronces et les hautes
futaies des chnes centenaires.


Je parlais du coup de sifflet tout  l'heure. C'est un des tonnements
du _nouveau_ dans une nacelle d'arostat, que de percevoir les sons
terrestres  de si grandes hauteurs.--J'ai entendu  quinze cents
mtres le claquement du fouet d'un voiturier que je ne pouvais
distinguer qu'avec ma jumelle.

Et puisque arrive l ce mot: jumelle, disons bien vite que c'est  peu
prs la seule assistance  demander  l'optique, l'usage de la
longue-vue tant difficile de par tous les mouvements de la nacelle.


Quelles volupts au monde vaudraient celle-ci!

Libre, calme, silencieux, transport dans l'immensit, sans limites
de cet espace hospitalier et bienfaisant o nulle force humaine ne
peut m'atteindre, o je dfie et mprise toute puissance de mal, je me
sens vivre enfin pour la premire fois, car je jouis comme jamais,
dans sa plnitude de toute ma sant d'me et de corps.

Je ne daigne mme pas laisser tomber un regard de piti sur cette
humanit si misrable que j'apercevrais  peine, si petite qu'elle est
au-dessous de moi dans ses plus grandes oeuvres,--travaux de gant,
labeurs de fourmis,--dans les luttes et les dchirements meurtriers de
son antagonisme imbcile!

Comme le laps des temps couls, l'altitude qui m'loigne rduit aux
proportions de la vrit toutes choses: ma vue embrasse les ensembles
et sous ma pense s'unifient les effets et les causes.--Dans cette
tranquillit surhumaine, dans ce spasme divin, l'ineffable transport
dgage, lve, pure l'me: comme s'il se volatilisait en essences
plus pures, le corps s'oublie;--il n'existe plus...


Ces impressions, je devais les retrouver dans les mouvantes paroles,
si loquentes dans leur navet, du savant physicien Charles, le
premier, avec Robert, son compagnon, que le gaz hydrogne transporta
par les airs.


Jamais rien n'galera ce moment d'hilarit (_sic_) qui s'empara de
mon existence. Lorsque je sentis que je fuyais la terre, ce n'tait
pas du plaisir, c'tait du bonheur. chapp aux affreux tourments de
la perscution et de la calomnie, je sentis que je rpondais  tout
en m'levant au-dessus de tout.  ce sentiment moral succda bientt
une sensation plus vive encore: au-dessus de nous un ciel sans nuages;
dans le lointain, l'aspect le plus dlicieux.--Oh! mon ami, disais-je
 M. Robert, quel est notre bonheur!... Que ne puis-je tenir ici le
dernier de nos dtracteurs et lui dire:--Regarde, malheureux!!!...


Je devrais avoir dj dit une des premires impressions,--je parle
toujours pour le _nouveau_,--quand l'arostat s'lve  de grandes
hauteurs dans une atmosphre sans nuages.--L'horizon est toujours au
niveau de l'oeil.

On n'a pas trouv, et je chercherais en vain pour la terre, vue sous
cet aspect, une comparaison plus exacte, sinon plus potique, que
celle d'une immense cuvette, dont le centre semble fuir sous vous, et
dont les bords immenses montent, montent toujours en mme temps que
vous montez.


Mais descendons un peu maintenant.--Rasons la terre.

Voyez ces milliers d'animaux, d'oiseaux surtout, qui s'enfuient 
notre approche avec des cris d'pouvante.--Quel batteur d'estrade et
de taillis, le ballon!--Des profondeurs des forts, des sillons des
prairies, ils nous ont tout d'abord aperus, car ils savent que
l'ennemi doit leur venir d'en haut,--et qui pourrait les effrayer si
ce n'est l'immensit de cet Inconnu?

Les perdrix perdues claquent des ailes, les livres courent
essouffls,--tandis que le cheval tire, se cabre, fou de peur, et
rompt la longe qui le retenait au pieu fix.

Nous passons au-dessus des fermes:--la volaille s'insurge de terreur,
s'lance contre les murailles qu'elle ne peut franchir, avec plus de
tintamarre que s'il s'agissait de dcimer le poulailler.

Un vieil aronaute m'assurait un jour que, la nuit mme, quand le
ballon passe au-dessus des villages, les animaux renferms le
devinent, le sentent  travers les paisseurs du chaume des bergeries,
des tables et les toits  porcs, et s'agitent et font vacarme.--Un
sens mystrieux et ignor de nous leur apporte la grande nouvelle.

Je n'en sais rien encore par moi-mme, mais je ne saurais dire assez
l'impression d'tonnement que je retrouve toujours en rasant terre,
avec une vitesse de dix  quinze lieues  l'heure, depuis cinq jusqu'
cinquante mtres de hauteur,--(la vraie hauteur de train de
plaisir!)-- voir l'innombrable, insupposable quantit de btes que
reclent les environs de Paris les plus battus.

Et de fort grosses btes, parfois, s'il vous plat! Si je ne craignais
d'tre pris tout  fait au pied de la lettre, et sur ce point discut
par certains hommes graves que je sais bien, j'avouerais presque que
j'ai vu des chevreuils,--j'allais dire des lphants sauvages,--dans
la plaine d'Asnires, et l'oiseau Roc partant un jour sous nous 
tire-d'aile de la fort de Saint-Germain.

tait-ce bien lui?--Je n'en mettrais pas votre main au feu,--mais quel
norme oiseau j'ai vu ce jour-l! Quelle envergure!--Qui tait-il, et
d'o pouvait-il bien venir?...


--Et pas l'ombre du danger!

Sans aucun doute, et ds  prsent, avec la prcaution presque
toujours surabondante du parachute.

La liste des arostiers dans les deux mondes, depuis 1783, comprend
bientt deux mille noms.--Si vous considrez encore que parmi ces
arostiers plusieurs, comme Green, ont compt leurs ascensions par
quelques centaines, vous trouvez au total un chiffre dj assez
respectable.

Or, sur ces quelques milliers d'ascensions, on compte seulement une
douzaine d'accidents ayant occasionn la mort.

Comparez ce chiffre  celui des victimes qu'a faites la marine avant
d'arriver au point de perfectibilit (non encore de perfection) o
elle est aujourd'hui.

Et depuis les praffirmations de Tibre Cavallo et du savant Faujas de
Saint-Fond, tous les hommes srieux qui se sont occups de
l'arographie nautique, Marey-Monge, Sanson, le docteur Turgan,
Dupuis-Delcourt, Mangin, Bescherelle, Barral, etc., tous sont
remarquablement unanimes dans leur formule quand ils affirment
que--les accidents arostatiques ont tous t dus--tous sans
exception--_ l'imprudence,  l'incurie,  l'ivrognerie surtout!_

Ds ses premiers jours, l'arostation s'est trouve rgle, asservie
comme le plus sr des moyens de transport.--Ne dites pas non: l'examen
rationnel vous fera immdiatement dire oui, lors mme que l'historique
statistique et comparatif ne vous le dmontrerait pas.


Ne semble-t-il mme pas que l'avenir de l'Automotion arienne soit
indiqu, affirm, jusque par ce privilge spcial,--prdestination
providentielle!--qui la dfend mme contre les phnomnes naturels les
plus inexorables pour le voyageur de terre et de mer.

Le navigateur arien, dans la condition exceptionnelle o il se meut,
traverse impunment les orages et--_isol_ qu'il est--dfie la
foudre!...


Mais, de mme qu'il s'en trouve encore  l'heure qu'il est parmi nous
qui ne s'aventureraient pas dans un wagon de chemin de fer, de mme
l'imagination de l'homme recule encore devant cette nouveaut de
quatre-vingts ans.--Il lui faut plus de gages encore, plus de
garanties.

Ces garanties viendront.--L'arostation, dit Sanson, abandonne
jusqu' ce jour, sauf quelques trs-rares exceptions, aux bateleurs
les plus vulgaires, sans la moindre connaissance, sans mme le moindre
soupon des sciences analogues ou participantes, se fondera un jour en
science dfinitive, et l'homme comprendra alors qu'avec toutes les
autres supriorits, ce mode de transport lui assurera de plus encore
la scurit la plus absolue.

  Plurima jam fient, fleri qu posse negabam!

dit Ovide.--Quel homme de bon sens pourrait dire non  demain?


Je m'amusais, dormant veill il y a quelque quinze ans,  crire dans
un coin ignor qu'il ne fallait dfier l'homme de rien et qu'il se
trouverait un de ces matins quelqu'un pour nous apporter le
Daguerrotype du son:--le _phonographe_,--quelque chose comme une
bote dans laquelle se fixeraient et se retiendraient les mlodies,
ainsi que la chambre noire surprend et fixe les images.

--Si bien qu'une famille, je suppose, se trouvant dans l'impossibilit
d'assister  la premire reprsentation d'une _Forza del Destino_ ou
d'une _Africaine_ quelconque, n'aurait qu' dputer l'un de ses
membres, muni du phonographe en question.

Et au retour:--Comment a march l'ouverture?--Voici!--C'est fort
bien.--Et le final du premier acte, dont on parlait tant
d'avance?--Voil!--Et le quintette?--Vous tes servi.-- merveille. Ne
trouvez-vous pas que le tnor crie un peu trop?...


Ne riez pas si vite! Ce que je rvais, moi, ignorant, homme
d'imagination, un homme de science le trouvait cinq ou six ans
aprs,--non tout  fait du premier coup, il est vrai, et dans ces
proportions de perfection fantastique.

Mais je vois encore entrant chez moi, tout boulevers, le digne
acadmicien M. Couder,--qui m'a donn la seule leon de dessin que
j'aie reue de ma vie,--et, s'criant: --Notre Institut est sans
dessus dessous! On vient de nous faire _voir_ le _bruit_!!!...

C'taient les ondes sonores, notes (graphies par le savant M.
Lissajoux)--l'Harmonie, dmontre science aussi rigoureusement exacte
que la Gomtrie!...


Si je rve, laissez-moi rver encore,--mais, je vous dfierais de me
rveiller!--Laissez-moi contempler l'air sillonn de nefs,--rapides 
humilier dix fois l'Ocan et toutes vos machines Crampton!...

De tous les points du monde l'homme s'lance, prompt comme
l'lectricit, et plane et descend comme l'oiseau  la place voulue.


Les livres racontent qu'autrefois on voyageait sur des voies de fer
dans d'horribles botes d'une insupportable lenteur, au prix de mille
supplices insupportables.--Un affreux mouvement d'allez-venez, dit
_mouvement de lacet_, secouait horriblement le voyageur depuis le
dpart jusqu' l'arrive;--un bruit infernal de chanes, de bois et de
vitres heurts servait de musique funbre  ces pnibles convois. La
poussire souleve tout le long du trajet entrait  flots pais par
les soupiraux de ces cruelles botes et couvrait de son linceul
touffant le voyageur infortun.--Un voyage, dans ce temps-l, tait
une redoutable preuve qu'on n'affrontait pas de gaiet de coeur.--Qui
croirait aujourd'hui que ces routes de l'air qui nous sont si
charmantes, l'homme n'avait qu' les vouloir pour les mriter et qu'il
a prfr souffrir pendant tant de sicles de pareils supplices!

Ces pauvres gens croyaient avoir fait un grand progrs parce qu'ils
allaient un peu plus vite sur leurs voies de fer qu'avec les voitures
atteles qui furent le principe de toute locomotion. Ils tchaient de
se consoler avec des statistiques qui leur assuraient que le chiffre
des accidents de l'aviation tait un peu diminu.--Notez en passant
qu'ils n'avaient mme pas su trouver l'quivalent de nos parachutes!

Leur statistique avait peut-tre un peu raison, mais aussi,--quand
accident il y avait, quels dsastres.--Des centaines d'hommes broys,
brls, disparus, pour un simple ftu dpos sur ces pitoyables voies!

Et on frissonne quand on pense ce qu'tait le sinistre, quand il avait
lieu sous une de ces longues caves glaciales appeles tunnels, barres
par le feu et les dcombres  tout secours humain,--hors mme du
regard du Dieu de piti et de misricorde!


Quelle diffrence avec nos voyages ariens sans heurts, ni secousses,
ni bruit, ni poussire, ni fatigue, ni danger!


Et comment a-t-il pu se faire que l'homme ait attendu si longtemps
cette dlivrance, quand il n'avait, pour se racheter de ces affreux
supplices, qu' appliquer les premiers lments de statique et de
dynamique!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




XVIII


De bonnes larmes! -- L'appel. -- Mon frre Adrien. -- Un souhait
exauc. -- Lucien Thirion. -- Le prince Eug. de Sayn Wittgenstein. --
Robert Mittchell. -- Piallat. -- Yon. --  table! -- Delessert, grand
matre des crmonies. -- Nos pigeons. -- Glaces vanille et fraises 
1,500 mtres au-dessus du sol! -- Vive Siraudin! -- Prudence!... --
Delessert chef d'orchestre. -- Autre hannetonnerie. -- Il fait nuit!
-- Les brouillards. -- La question _Ubi_, encore. -- La Mer! -- La
gamme du noir. -- Dante avait bien vu! -- Un sorbet d'encre. --
L'apothose. -- Une transfiguration polaire. -- Les mers de nacre. --
L'Apocalypse. -- Deux barres de fer rouge. -- Les poulpes! -- Le
serpent qui n'a pas d'yeux. -- Gare l-dessous! -- L'abordage. --
_Tenez-vous bien!_ -- Les _nouveaux_. -- Deux ancres et un peuplier
casss. -- La princesse de la Tour-d'Auvergue. -- Le tranage. -- La
guillotine. -- Cloches et lanternes. --  MEAUX!!! -- Je veux me
consoler. -- Delessert a encore raison! -- Delessert a toujours
raison! -- Vive Delessert!...


Dj le soleil avait gagn derrire nous l'horizon empourpr.

Autour et au-dessus du GANT, le ciel tait clair encore, mais
au-dessous la brume s'tait paissie,--et,  terre, quelques lumires
commenaient  scintiller a et l.

Nous tions assez haut pour ne plus percevoir qu' peine les clameurs
des villages que nous laissions derrire nous, et commencer  jouir du
calme pntrant et de ce silence particulier aux ascensions
arostatiques.


Dans un des angles de la plate-forme,  l'arrire, se tenait accoude
et muette notre voyageuse.

Je me penchai sur le bord, prs d'elle, pour lui demander si elle se
trouvait bien.

Mais, ds que je l'eus regarde, je ne lui demandai rien...

Elle tenait son regard fix sur l'immense horizon o s'teignaient
dans les nuages gris les derniers feux du jour,--et ses joues taient
inondes de larmes...

Elle admirait sans doute.--Peut-tre priait-elle?

Je me retirai discrtement.

-- la bonne heure! Ces larmes-l m'ont tout  fait rconcili...


Mais je m'aperois que j'ai oubli de vous prsenter nos autres
passagers. Il n'est que temps de faire l'appel.

1. La princesse de la Tour d'Auvergne.

2. (--Ici je me permets de prendre ma place hirarchique.)

3. Mon frre Adrien, peintre, aquafortiste et photographe.--Je n'avais
jamais fait une ascension sans penser  lui: nous avions depuis notre
enfance le souvenir partag de tant d'impressions communes! Celle-l
manquait, la meilleure:--mon souhait le plus cher est enfin ralis!

4. Eugne Delessert.--Voir ci-dessus--et mme ci-dessous.--(Je me
venge!)

5. Saint-Flix,--dj nomm.

6. Lucien Thirion, grand garon mlancolique, froid d'aspect, coeur
chaud, magnificence de proconsul, doux comme un enfant et brave comme
l'acier. Je l'ai prouv.

7. Le prince Eugne de Sayn Wittgenstein, jeune officier russe,
attach  l'ambassade de Munich.--Reprsentant de la Navigation
arienne en Russie, il a fait de grandes expriences sous les auspices
de son gouvernement et publi d'intressantes tudes sur la
question.--Son projet, qui n'est pas du tout le ntre, mais qui
marcherait fort bien  ct, consiste, comme celui du gnral Meunier,
et de Victor Hugo aussi, je crois,-- s'lever par l'arostation et 
profiter des courants indiqus.--Trs-instruit, ferr sur l'X, sagace,
spirituel, fort glaon et roidissime.  l'antipode de tout ce que je
pense:--a blasphm devant moi l'Oncle Tom!...

8. Robert Mitchell,--une des meilleures plumes du _Constitutionnel_,
qu'il s'agisse d'conomie politique, de littrature pure ou de
critique d'art: un journaliste pour de vrai.--Signe particulier:
beau-frre de Jacques Offenbach.

9. Piallat, cravate blanche et lunettes d'or, comme M. Polydore
Millaud; chimiste et photographe.--Le seul dfaut qu'on lui sache est
de n'avoir jamais pu faire accorder sa voix; avoue ingnument
d'ailleurs, qu'il a t chass de tous les orphons.--_Piallat_,--d'o
vient _piailler_.--c'est clair!

10. Yon, matre cordier, fournisseur des thtres, etc., homme srieux
et modeste. Fou d'arostation; est toujours prt  lcher pour une
ascension l'tablissement considrable qu'il dirige de pre en fils,
et qui fait au reste d'assez belles affaires pour se passer
quelquefois de lui.--N'a pas craint de monter sur la machine  vapeur
avec laquelle M. Giffard tenta son terrible et fol essai de direction
des ballons.

Personnages muets:

11. M. de S.

12 et 13. Les deux frres Godard, aronautes de l'Hippodrome.

Mais ne perdons plus de temps, car il s'agit de dner ou plutt de
souper--bien vite, vu l'approche imminente de la nuit.

Dj Saint-Flix a l'obligeance de s'occuper phalanstriennement, 
fond de cale, de ce soin,--mais, bien entendu, sous la haute direction
de Delessert, qui, pench sur l'coutille de notre plancher d'osier,
reoit les innombrables nourritures et autres vaisselles que lui
transmet au haut de l'chelle la main providentielle de Saint-Flix.

Il faut attendre que tout soit bien correct et selon le
rite.--Delessert n'accorderait pas, avant le moment fix par lui, une
bouche de pain  un naufrag de _la Mduse!_

Enfin tout est prt: assiettes, couverts, serviettes, rien ne manque.
Delessert radieux,--mais en dedans, toujours!...--donne le signal et
prside  la distribution.

Chacun mange du meilleur apptit. Le jambon, la volaille, le dessert
paraissent et disparaissent. Les vins de Bordeaux et de Champagne
remplissent les verres.

(--Ah! si l'homme aux victuailles tait l!...)

Le pont de notre nacelle, silencieux tout  l'heure, s'est
anim.--Chacun communique ses impressions  ses voisins.


Je pense  nos compagnons les pigeons, appendus dans leur cage longue
en dehors du bordage.--Ils doivent dner aussi.

J'ouvre la cage, sachant bien qu'il n'y a pas de danger qu'ils
s'envolent.

Transport artificiellement  quelques centaines de mtres de hauteur,
l'oiseau, comme je l'ai dit, n'a garde de s'lancer, sentant bien que
l'air manque de la densit ncessaire pour le soutenir.--Si vous jetez
un oiseau hors de la nacelle quilibre, c'est--dire lorsqu'elle ne
monte ni ne descend, l'oiseau effar prcipite son battement d'ailes
pour regagner le bord:--si c'est pendant l'ascension proprement dite,
l'oiseau tombe comme plomb ou tourbillonne--jusqu' ce qu'il ait
atteint, dans sa chute, la couche plus dense o il peut se mouvoir.

En effet, les deux ou trois pauvres bles que j'ai prises au hasard et
que j'ai dposes sur le bord de la nacelle, semblent frappes d'une
sorte de terreur vertigineuse et elles se jettent en voletant
gauchement vers le centre de notre groupe, par les verres et les
assiettes, jusque sous nos pieds.

Il n'y a pas d'apptit de ce ct-l assurment, et j'aurais d
rflchir d'ailleurs que l'heure de leur dner est passe.

Je remets les petites btes en cage,--et, devant ces pauvres oiseaux
qui ne peuvent voler faute de trop d'air,--je me rappelle un peu cette
carpe apocryphe qui suivait partout son matre, jusqu'au jour o elle
se noya en voulant traverser le ruisseau.....


C'est le moment solennel o va s'ouvrir une certaine sabotire que
Siraudin-Renhart m'a fait parvenir mystrieusement juste quelques
minutes avant notre dpart.--Qu'est-ce que nous allons trouver
l-dedans?.....

--Un magnifique gteau et une double srie de glaces, vanille et
fraises, toutes dresses sur les soucoupes de porcelaine de Chine,
armes de cuillers en vermeil!

Hurrah pour Siraudin! Les glaces sont excellentes.--Je pense que
c'est la premire fois qu'on aura pris des glaces, en aussi joyeuse
compagnie,  quelque quinze cents mtres de hauteur.


Delessert, qui veut nous faire apprcier sa cave, entreprend une
nouvelle bouteille de Champagne.

Je pose prudemment la main sur la bouteille. Il y a bien une ou deux
rclamations, ct Godard,--mais j'ai fait un signe  Delessert et un
geste  Saint-Flix:--ils ont compris...

Et, pour plus de scurit, je descends moi-mme la bouteille  la
cantine, dans l'ombre devenue tout  fait noire de notre fond de
cale.--Je ferme la serrure et mets la clef dans ma poche.


Quand je remonte sur le pont, Delessert a dj commenc une
distribution non annonce de mirlitons, trompettes d'un sou et
crcelles.--Il avait prmdit le concert aprs le festin et avait
fait sans dire mot provision d'instruments.

Je le supplie avec instances de remettre son concert  demain
matin.--Demain matin, je m'efforcerai de trouver un autre moyen de
remise...


Je tche en vain de me rendre compte de ce besoin de tumulte,
lorsqu'en ballon,--dans le calme de ces solitudes dont la tempte
elle-mme respecte le silence,--le moindre son est la plus agaante
des dissonances,--lorsque le plus lger bruit qui puisse troubler le
recueillement et l'infinie jouissance de ce silence exquis dans lequel
nous sommes comme baigns, me fait l'effet d'une profanation;--et je
sens bien,  en jurer, que je n'prouve pas seul ce besoin de calme
absolu.


Mais Delessert ne se tient pas pour battu! Il discute, il proteste, il
plaide, il s'agite.--Il veut bien cder, enfin;--mais cette concession
faite, il cherche une autre _Ide_;--et le monstre la trouve bien
vite!

--Je vais lancer cette bouteille par-dessus le bord! dit-il.

--Le rglement dfend aux passagers de dlester le bord de quoi que ce
soit.

--Mais elle est vide?

--Vide ou non, tu ne dois rien jeter.--Tu ne te rends donc pas compte,
malheureux! que ta bouteille lance doit arriver  terre et que, sous
ces nuages,  la place o elle tombera,--il peut se trouver
quelqu'un?...

--Oh!--me rpond-il vaguement et comme absorb dans son ide
fixe,--_dans un chapeau, a ne s'entendrait pas_...

On clate de rire.--Je me fche un peu, et c'est comme
capitaine--(!....)--que je me dcide  dfendre absolument  Delessert
de jeter la moindre bouteille,--mme dans un chapeau.

Il veut bien ne pas rpliquer.--Mais qui sait ce qu'il mdite
encore!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant le soleil nous a depuis longtemps quitts.--Nos regards
l'ont suivi derrire les nuages sombres de l'horizon, qu'il teignait
de pourpre  leurs contours. Ses derniers rayons ont t pour
nous,--et tout s'est teint dans une demi-nuit transparente et
bleutre.....

Des brouillards gris de perle nous envahissent soudain.--Nous
regardons autour, au-dessus de nous... Tout a disparu,--et, noy dans
la brume, le ballon n'est lui-mme plus visible  nos yeux.

Nous ne voyons plus rien--que les cbles qui nous suspendent et qui,
ds la hauteur de nos ttes, disparaissent et se perdent, estomps
dans le vague...


Notre maison d'osier vague seule au milieu de l'abme...


C'est l'poque du mois o la lune est faible. La nuit sera longue. Le
froid commence dj  se faire sentir.--Quel malheur que nous n'ayons
pu choisir une de ces belles nuits de Juillet ou de Juin, nuits
propices et tides, o, entre deux soleils, l'ombre argente,--comme
un entr'acte intelligemment rempli,--semble n'entourer le voyageur
arien que pour le reposer des merveilles du grand spectacle par un
autre spectacle diffrent et plus tranquille!

Chacun sur la plate-forme s'installe, se couvre et se casemate du
mieux qu'il peut. Personne n'a eu l'ide de descendre  fond de cale
pour profiter des petits lits.--On ne veut rien perdre, mme de ce
qu'on ne voit pas.

Je me rappelle que la princesse, qui ne dit rien, est partie en habits
de ville et non de voyage. Je dispose autour d'elle manteaux et
couvertures.

Et je fais bien, car avec l'obscurit, le froid augmente, et nous
aurons besoin d'tre bien couverts tout  l'heure.


O sommes-nous?--Bien fin qui pourrait le savoir,--et qu'importe!

Mais mon indiffrence sur la question _ubi_ n'est pas du tout partage
par les deux Godard, et ils n'hsitent pas  mettre un doute
trs-inquitant pour eux. --Il fait nuit; nous ignorons quel vent
nous pousse, nous n'avons pas de loch arien pour nous dire le chemin
dj parcouru;--nous avons eu deux fois pour une, depuis Paris, le
temps d'atteindre les ctes.

carquillant leurs yeux braqus sur les noires profondeurs de
l'horizon, nos deux Godard parlent de--_la Mer!_...


Je l'avais oubli, et je me le rappelle  cette heure, Jules et Louis
Godard se sont un peu noys chacun une ou deux fois, et, notez bien!
sans savoir nager, tombant en parachute ou de leur ballon puis, au
hasard, dans la Seine ou l'Oise.

Turenne ou le marchal de Saxe auraient gard pour moins que cela
rancune ternelle  l'eau. Je me souviens encore du trouble trs-peu
dissimul de Jules tombant, de compagnie avec moi il y a trois ou
quatre ans  peu prs, sur la Seine,  Billancourt.


Quant  l'autre, le Louis,--il a une telle antipathie pour l'eau qu'il
ne veut mme pas regarder une carafe....


Du courage, au moins professionnel, d'hommes qui exercent ce
mtier-l, il y aurait, jusqu' prsent, mauvais grce  douter;--et
lorsque Jules, qui n'est jamais plus heureux que pendu au trapze sous
le ballon o vogue paisiblement son frre, vient avouer qu'il a peur
de quelque chose au monde,--il y a dans cet aveu comme une espce de
coquetterie.

Mais je m'occupe, pour moi, fort peu de la mer,  laquelle je ne me
serais gure avis de penser  cette heure-l. Quelque possible que
soit l'ventualit si redoute des Godard, cette crainte me semble
plus qu'intempestive:--inutile.

Je fais observer que nous sommes partis de Paris avec plein vent
d'Ouest, et qu'il n'est pas probable que le vent ait chang du tout au
tout, etc.

--Et puis il ne s'agit pas de tout cela!--Quand nous serons sur la
mer, alors,--nous le verrons bien.

Et en attendant,--marchons!


Nous marchons donc.

Montons-nous, descendons-nous?--Je l'ignore et m'en soucie peu, me
reposant, pour tous les soins de notre conduite, sur Louis Godard. Je
le vois d'ailleurs tout  la manoeuvre, plus qu'attentif, srieux,--et
 ct de lui, son frre Jules et Yon, les sacs de lest en mains sur
le bord de notre plate-forme.


Je n'avais pu ne pas remarquer que, depuis notre dpart, notre chef
d'quipe et ses deux aides avaient vid du lest presque sans
interruption. Mais je n'avais mme pas eu l'ide de tirer de l la
moindre consquence,--tant j'tais tranquille!...

Nous apprendrons plus tard ce qui motivait cette dpense continue...

Pour le moment, je sais que nous sommes assez riches de ce ct pour
faire mme des folies, et nous montrer plus que prodigues,--magnifiques!

Et quant  perdre mon attention  toute autre chose qu'aux spectacles
successifs et absorbants de ma premire ascension nocturne, pourquoi
faire?--Je me compte bien gard, puisque je paye pour cela.


Quels spectacles!... et quelle diversit infinie d'aspects et
d'impressions par cette unit sombre! Quelle suite de pages
invraisemblables et magiques!--Mais il faudrait crire ces pages avec
la plume de Sand, et mme les faire saupoudrer par Gautier.


Nous montions, perant dans son paisseur horrible une crote brumeuse
tellement compacte, qu'il semblait qu'avec une lame on et pu y
tailler des formes.


Nous ne voyions pas, puisque nous tions dans la nuit sans
rverbration, sans lune,--nuit noire et comme matelasse;--et
pourtant nous pouvions percevoir des diffrences dans la tonalit
rciproque de ces opacits.

Il y avait toute la gamme du noir:--des couches une fois noires,--deux
fois noires,--dix fois noires,--cent fois noires... Dans les couches
les moins sombres, le noir tait parfois bleutre.--D'autres couches,
plus sinistres, taient comme sales et bourbeuses: Dante avait bien
vu.

Nous montions toujours au travers de ces horreurs, silencieux
tous,--Delessert lui-mme!


L'eau ruisselait sur nos visages, nos mains, nos vtements, les
cordages, le bord de notre plate-forme.

Ce n'taient pas des gouttes comme sous la pluie, ni des flaques comme
sous les vasques,--et pourtant nous tions inonds comme sous une
cascade par cette bue pntrante, lourde.....--Nous traversions la
pleine fabrique des averses......


Les nues paisses que l'arostat entr'ouvrait pour se frayer passage
se rejoignaient sous lui.


Un instant je crus sentir se briser contre mes joues la finesse infinie
et friable de milliers de pointes d'aiguilles, cristallisations
flottantes:--il me semblait passer  travers les frissons d'un immense
sorbet d'encre...


Nous montions toujours, trop absorbs pour ne pas oublier toute notion
de l'heure, toute proccupation de notre altitude;--pleins de
stupeur,--hagards,--interrogeant les profondeurs de ces ombres
formidables. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout  coup,  ma gauche, le prince de Wittgenstein s'crie  mi-voix:

--Le ballon! monsieur, regardez le ballon!


Je lve les yeux, nos compagnons aussi...


 splendeurs!...--Je vois le globe que je cherchais en vain tout 
l'heure: mais ce globe n'est plus le mme!--Je le vois,--tout
d'argent,--baign dans une lueur phosphorescente d'apothose...--Le
filet, les cordages sont d'argent... d'argent le cercle,--et d'argent
battant neuf, brillant, palpitant comme du mercure...--Aux cordages
sont rests accrochs des spumes floconneux de nuages...


Devant nous, dans une mer de nacre et d'opale, deux bandes lumineuses
superposes:--au-dessous, d'ocre rouge,--au-dessus, de mine
orange,--flamboyantes, aveuglantes. Toutes deux, ingales dans leur
paralllisme, semblent pouvoir s'embrasser entre les deux bras...--
quelle distance de nous sont-elles? Vais-je les toucher de la main, ou
des immensits de lieues m'en sparent-elles?.....


Plus de plan, pas un soupon de perspective, baigns que nous sommes
dans ces lueurs limbiques, dans ces indicibles et confuses clarts!

Une Transfiguration polaire!

--L'Apocalypse!!!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au-dessous de nous, autour de nous et de niveau, des paisseurs
effrayantes de nuages normes, noirs, bleuts d'argent ple  leurs
crtes dchiquetes et sur leurs dos puissants.--Ils semblent opaques
et solides comme les nuages Olympiens,--et l'envie vient d'y poser le
pied... Ils ondulent en houle vivante avec d'inquitantes lenteurs,
s'envahissent mollement, se font place,--ou disparaissent sous
d'autres qui les surmontent en rampant...

On dirait ces rves o les poulpes gigantesques, inconnus  l'homme
qui n'a jamais pntr les insondables profondeurs qu'ils habitent, se
tranent et s'enlacent dans des enchanements sans fin...


Mais l'immensit diaphane de notre globe jette son dernier clair,--et
nous nous enfonons dans ce chaos de formes effroyables.....

Les monstres semblent vouloir monter vers nous, nous envahir, nous
engloutir dans leurs sombres enlacements...

De l'un deux,  ma droite,--pareil  un bras vivant, contourn et
nerv dans un alanguissement plein de menace,--se dresse et se tord
une crte dentele comme une flche d'ogive,--hsitante,--semblant
tter sa route ainsi que fuit le serpent qui n'a pas d'yeux. . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La Vision a disparu... Aux clarts d'un instant ont succd les
tnbres premires.--Nous nous replongeons dans les noires densits...


Charg, en tout l'ensemble de sa manoeuvre, du poids de l'eau qu'il a
entrane dans le jet de son essor, le ballon redescend vers le
prcipice obscur avec une telle rapidit, que,--des sacs de lest que
vident avec prcipitation, coup sur coup, par-dessus le bord, les deux
Godard et Yon,--la terre et les cailloux, dpasss dans leur chute,
retombent sur nos ttes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . .

Mais j'entends prs de moi des voix, des exclamations...--Mes
compagnons parlent, s'agitent en tumulte.--Des feux, que l'on aperoit
bien loin au-dessous de nous, se rapprochent avec une terrible
rapidit...

Nous arrivons  terre,--et il est certain que c'est beaucoup plus vite
que nous n'en sommes partis...


--TENEZ-VOUS BIEN!--crions-nous, pour les _nouveaux_
surtout:--TENEZ-VOUS BIEN!!!...


Tout  coup nous prouvons une effroyable secousse, accompagne de
formidables craquements...

La nacelle a touch!


La premire ancre, de disproportions absurdes avec la force de noire
arostat, est  peine lance par-dessus le bord, quelle se rompt 
premire prise avec une nouvelle secousse si violente que notre maison
d'osier semble s'effrondrer, et que toutes les mains cramponnes aux
cbles de cercle lchent prise...--Du premier choc, en se brisant
elle-mme, notre ancre a cass au pied et  moiti dracin un grand
peuplier.


De ceci, nous ne savons encore qu'une chose,--c'est qu'il faut jeter
bien vite la seconde ancre,--et nous rattraper non moins promptement
aux cordes.


Notre pont s'est trouv un instant dans une confusion indicible: j'ai
senti dans le noir (--c'est ce noir qui m'inquite!)--rouler prs de
moi un corps...

Je prends la princesse entre mes bras, j'applique ses deux mains
contre deux cbles, et, par-dessus elle, je saisis ces mmes cbles:

--N'ayez pas de crainte, madame!

--Mon Dieu! monsieur, me rpond comme dans son salon la plus
tranquille voix du monde,--que d'excuses j'ai  vous faire pour tous
les embarras que je vous cause!


Ce qui me proccupe, c'est ce diable de noir!

De jour, on se tire de tout;--mais la nuit!...


Nous attendons la troisime secousse...

--TENEZ-VOUS BIEN!--TENEZ-VOUS BIEN!!!...


Ouff!!!... c'est reu!--Notre seconde ancre, aussi faible que la
premire, vient de se briser,--et nous _tranons_...


C'est le vrai coup dur:--contre quoi, maisons, troncs d'arbres,
allons-nous tre lancs?...

Heureusement il n'y a pas de vent!--La soupape, toujours bien ouverte,
fonctionne en toute libert, car son jeu n'est plus contrari par le
dlest de tout  l'heure.--Si peu de courant qu'il y ait pourtant,
cette masse de gaz, qui ne se perd pas assez vite, le suit: notre
nacelle, tantt droite, tantt sur le ct, racle un instant le sol
que nous ne voyons pas.--treignant plus nergiquement que jamais nos
cordages, nous nous trouvons,--selon que la nacelle est d'aplomb ou
couche,--tantt droits sur nos pieds poss, tantt appendus par la
force de nos poignets.


Mais l'arostat perd sensiblement ses forces.--L'instant approche o
le poids qu'il soulve,  vrai dire, plutt qu'il ne le trane, va
devenir trop lourd pour lui et le forcer  s'arrter...

C'est  peu prs fait!--Notre nacelle, couche sur le flanc, reste
presque immobile.

--Que personne ne quitte sa place pour mettre pied  terre!...

Tout le monde obit.--Je laisse  elle-mme notre voyageuse, et, me
suspendant aux cordes obliques, je quitte avec Jules l'osier de la
nacelle pour nous diriger vers le cercle, puis vers le filet.

Pour prvenir tout caprice d'une bourrasque possible, et pour en
finir,--puisqu'il parait qu'il faut en finir,--il s'agit de presser 
l'aide du filet et de dgonfler le ballon.

Avanant avec prcaution sous les mailles de l'immense rseau, ne
lchant d'une main que lorsque nous tenons bon de l'autre, nous nous
engageons sous la masse agite,--tantt soulevs  plusieurs
mtres,--tantt refouls et rouls contre terre sous les ondulations
du ballon. Ces alternatives se succdent avec une rapidit de caprice
qui laisse tout juste le temps de bien prendre garde et de se tapir,
au moment prcis, contre le sol labour, en tout dgagement du rseau.
La partie engage l est srieuse,--et je ne donnerais pas grand'chose
du cou qui se trouverait une fois harponn sous la guillotine d'une de
ces mailles, quand le ballon, trop vaillant encore, se redresse...


Enfin le GANT a exhal sa colre avec son me, et, trop dgonfl pour
que ses derniers soupirs soient dsormais  craindre, il gt de son
long dans le champ...

Nos passagers,--moulus de fatigue,--quittent la nacelle. Mon frre
a le genou foul: ce n'est rien!--Nous sonnons nos deux cloches et
nous allumons nos lanternes de voitures, dont l'clatante
lumire,--rverbre par le mtal et dcuple par la glace
concave,--nous est fort utile en ce moment.--Gloire  Delessert,  qui
nous devons ces lanternes!


--Comment! il n'est que neuf heures et demie!...

Des paysans arrivent dans l'ombre...

--O sommes-nous?

--Vous tes  Barcy,  deux pas du grand marais.--Si vous tiez tombs
l, vous y seriez pour longtemps!

Quelle est la ville la plus proche?


MEAUX!!!


Quel coup d'assommoir!


Tant de combinaisons, tant de prparatifs, tant de peines, tant de
fracas,--et jusqu' un plaidoyer contre l'Atlantique!--pour tomber
...--Meaux!!!...

J'entends d'ici les petits journaux ressusciter le fameux Maire pour
nous recevoir...


--Et pourquoi sommes-nous descendus ici? dis-je  L. Godard.

Il me parle--confusment--de la manoeuvre, de la soupape, que
sais-je?--et surtout il ne se presse pas de me dire que nous ne sommes
pas descendus, mais tombs...

Je tche de me consoler, ne pouvant mieux faire.


En somme, la grosse affaire tait pour moi de ne pas clater avant de
partir,--et mme aprs tre parti.--D'autre part, j'ai russi 
enlever le plus considrable,--et de beaucoup,--de tous les ballons
connus dans les annales de l'arostation.--Pour le reste, j'ai fait de
mon mieux en ce qui tait de moi.

Et, au surplus, nous recommencerons dimanche prochain,--pour de vrai,
cette fois!

Je sais bien qu'avec sa double enveloppe et la quantit de lest que sa
capacit lui permet d'emporter, le Gant peut tenir campagne six,
sept, huit jours et autant de nuits,--plus qu'il ne faut, avec un bon
vent, pour aller en Chine!


C'est gal...--c'est dur!!!...


Nous avons install un campement provisoire.

Deux de nos compagnons, l'arme au bras, montent la garde autour du
ballon.

Les autres vident les flancs de la nacelle de tout ce qu'elle
contient,--la plus trange des salades pour le quart d'heure!--et
amoncellent en un tas ces objets multiples et divers, dont
quelques-uns n'ont plus de forme ni de nom.

Les paysans, de plus en plus nombreux, nous entourent.

Un coup de feu tir  mon oreille me fait soubresauter...

Encore Delessert!...

--Par distraction, dit-il, il a laiss chapper un coup de son
revolver...


Eh bien! c'est moi qui avais tort, et mon brave Delessert tait sage
et prudent une fois de plus.--Quand il racontait le lendemain  un
Maire des environs le petit avis de prcaution qu'il avait cru bon de
donner aux indignes qui nous arrivaient de toutes parts dans les
tnbres,--le digne Maire devint rveur, et lui dit:

--Vous pouviez bien avoir raison!...


Enfin on nous vient avertir que la voiture que j'avais demande aux
premiers arrivants est prte.

Il serait plus qu'inutile que tout notre monde, y compris une femme,
passt la nuit  la belle toile. Il faut apporter au plus tt de nos
nouvelles  ceux qui les attendent,--et il faut aussi prvenir autant
que possible l'opinion quant au lieu de notre descente.

Je m'adresse encore  L. Godard, ne me rendant pas du tout compte du
pourquoi de cette diable de descente,--mais pressentant trop bien ds
lors ce qui doit en rsulter....

--Qu'ai-je  dire? On va se moquer de nous!

Il me rpond--en bgayant double, comme lorsqu'il veut prendre le
temps de choisir ce qu'il veut dire,--et il accuse la corde de soupape
de lui avoir chapp...

--J'arrangerai cela le moins btement possible, lui dis-je en
soupirant.--Avez-vous de l'argent? Faut-il vous en laisser?

--Merci.

-- demain donc,  Paris!


Et donnant la main  madame de la Tour d'Auvergne, qui d'un bout 
l'autre ne s'est point dmentie et a t brave comme un
homme--brave!--je la fais monter et l'installe dans la paille assez
stricte d'un chariot Mrovingien,--sur lequel je prends place avec mon
frre, Thirion, Mittchell et le prince de Wittgenstein.


Les cahots, jusqu' Meaux, je ne les ai pas compts!...


Nous soupons--gaiement, tout de mme!--_quoique  MEAUX!_--en
attendant l'heure du chemin de fer,--et au milieu de la nuit, nous
avons au moins, comme fiche de consolation, le plaisir d'embrasser 
Paris ceux qui ne nous attendaient pas aussitt.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       *       *       *       *       *

On s'est enfin expliqu, au dballage et au recollement, comment nous
avions pu monter un instant  une telle hauteur, que nous avions
retrouv sur cet hmisphre--le 4 octobre,  huit heures et demie
sonnes--le soleil!!! Je dis le soleil, car si ce n'tait lui, qui
nous avait procur ce merveilleux spectacle que pas un de nous,
vct-il mille ans, n'oubliera?--Et le premier savant venu rsoudra
avec facilit le problme de notre altitude  ce moment-l.

--IL MANQUAIT  L'APPEL DEUX BOUTEILLES ET DEUX CHAPEAUX...


Mais c'tait si beau!!!

--Dcidment, vive Delessert!--quand mme!...




XIX


Adieu, les roses! -- Un procs-verbal par  peu prs. -- Rappel du
_Plus lourd que l'air_! -- Les rieurs et l'Arostation. -- _Confusion
des mauvais plaisants!_ (1783). -- Bernadotte et le plancher des
vaches. -- Une explication. -- Bilboquet et le maire de Meaux. --
?.... -- La mer en Brie! -- Le mot lch! -- Ce que c'est qu'une
soupape. -- Dsobissances. -- Enfin! -- Les chansons. -- Pas en train
de chanter! -- Nadar censeur! -- Bassesse. -- Une visite. -- La
princesse de la Tour d'Auvergne et le _Journal des Dbats_. -- Une
bonne lettre. -- _ terre! trne de la Btise humaine!_ -- Les Anglais
et le GANT. -- Autre lettre. -- Encore le Compensateur! -- M. Arnaud,
directeur de l'Hippodrome. -- Les hivernages de M. Arnaud. -- Les
cheveux de M. Arnaud ne blanchissent pas. -- Sauvons-nous! -- Le GANT
offre d'emporter l'Hippodrome. -- Un dmenti. -- Godard et Arnaud. --
Pas de papier! -- Un beau gupier. -- En quoi consiste le mtier
d'aronaute. -- Une dsertion  la veille de la bataille. -- La
revanche d'honneur. -- Vais-je prir? -- Cinq mille francs sur table.
-- Un homme modr. -- _Deux francs_ de diffrence! -- L'exactitude.


Nous ouvrons ici notre second acte.

Tous les inconvnients et dsagrments que nous avons eu 
traverser pour arriver jusqu'ici, et dont nous nous faisions des
monstres,--n'taient rien.

Quittons ce lit de roses--et poursuivons nos nouvelles destines!...


Le lendemain de notre arrive, sans parler d'un rcit trs-pittoresque
insr dans le _Constitutionnel_ par notre compagnon Robert Mittchell,
les journaux publiaient le procs-verbal sign de tous les voyageurs
de cette premire ascension, et qui expliquait notre descente  Meaux
par la rupture de notre corde de soupape.

Cette explication tait assez trange,--mais que dire? Il m'avait t
impossible d'arracher autre chose  L. Godard, qui, chaque fois que je
remettais cette question sur le tapis, en le regardant dans les yeux,
se remettait  bgayer avec fureur--comme il ne manque jamais de faire
quand il n'est pas prcisment press de rpondre net  ce qu'on lui
demande.

Les commentaires n'eurent garde de faire dfaut, les plaisanteries non
plus, de par le privilge spcial de tout temps acquis 
l'arostation.


Il est assez remarquable, en effet, que pas une des tentatives faites
pour s'enlever dans l'air n'ait t pargne par la moquerie des
hommes,--depuis le malheureux Sarrasin Volant, qui se rompit les reins
 Constantinople, devant l'empereur Manuel Comnne, en 1720,--depuis
le pauvre moine _Voador_, de Lisbonne,--jusqu'aux essais de ces
derniers temps.

Ni le danger trs-rel de quelques-unes de ces tentatives, ni le
courage qu'il fallut pour affronter ce danger, n'ont jamais pu
parvenir  dsarmer les rieurs.

J'ai sous mes yeux, en ce moment, une gravure du temps reprsentant
l'ascension du premier globe arostatique de _M. Mongolfier_ (_sic_),
enlev  Paris, au chteau de la Muette, le 21 novembre 1783.

En haut de l'estampe, comme pigraphe, on lit:

     _Confusion des mauvais plaisants._

--Dj!


Autre gravure du temps:--Blanchard est tran dans sa nacelle, 
Billancourt. Une oie pendue  une branche d'arbre lui fait, peut-on
dire, pendant. Autour de lui des dindons, un ne, des...
cochons!--Comme lgende, en bas:--LE HASARD RUNIT LES PLUS BRILLANTS
PERSONNAGE--avec un s en moins.--Et en haut:--_Sic reditur ab
astris!_...--Blanchard avait eu l'innocente et peut-tre excusable
vanit de prendre pour devise de son ballon:--_Sic itur ad astra!_


Et l'abb Miolan, en chat,--et Janinet, en ne!--Et jusqu'au terrible
Marat lui-mme, qui,--sous le pseudonyme du _docteur Bon
Sens_,--insulte  l'art nouveau de l'arostation, et mme chansonne
les Montgolfier...


Et tant d'autres encore!


Il n'est dans la science aucune dcouverte, aucun fait dans la
politique, qui aient donn naissance  plus de quolibets que
l'arostation, en couplets ou caricatures.

Pourtant la pratique, si facile qu'elle soit aujourd'hui, des voyages
ariens est encore un pouvantail extraordinaire pour une foule de
gens,--les femmes exceptes, toujours plus _rellement_ braves que les
hommes;--et, depuis Bernadotte, qui n'et pas, pour sa future
couronne, chang contre une place sous le ballon de Coutelle son
plancher des vaches, j'ai vu plus d'un brave gnral, voire marchal
de France, vingt fois prouv sous la mitraille, frissonner  la seule
pense de se sentir lev par un lambeau de soie gonfl  quelque
cents mtres au-dessus du sol.


J'ai cherch la raison de cette facilit bizarre, de cette fcondit,
de cet impitoyable, ternel acharnement de la moquerie humaine contre
l'arostation,--et j'imagine, ne pouvant absolument trouver autre
chose,--que les plus poltrons doivent tre ceux qui se moquent le
plus, la lchet trouvant alors dans la drision sa vengeance facile
d'un courage qui l'humilie et l'offense.


--Et je tiens pour affront le courage d'autrui!


Il faut bien, faute d'autre explication, que je rencontre l encore le
vritable et secret motif de l'impitoyable et ddaigneuse svrit qui
frappe tout homme coupable de quelque intrt, de quelque curiosit
avoue pour la science arostatique.--Tout imprudent qui a approch,
une fois dans sa vie, une nacelle d'arostat est  jamais condamn
comme homme peu srieux.--Je connais un homme de mrite qui s'est vu
dernirement renvers d'une position importante: un des griefs relevs
contre lui fut d'avoir fait une ascension quelque quinze ans
auparavant...


Notre descente  Meaux runissait  merveille toutes les conditions
voulues de la plaisanterie facile, et il et t rellement
impossible,  ce point de vue, de mieux choisir un endroit pour
tomber.--Annonces  grand fracas de voyages illimits, enveloppes de
lettres en plusieurs langues, talage des nourritures de Delessert et
des haches--(qui nous taient si prcieuses quelques jours aprs en
Hanovre),--tout cela pour aboutir piteusement  la cit illustre par
Bilboquet et  jamais clbre par Monsieur et Madame son
Maire!...--C'et t par trop compter sur l'indulgence humaine que
s'attendre  tre pargn ou seulement mnag en cette malencontre.

Les petits journaux tirrent un feu d'artifice  mes dpens. Je
n'tais pas d'humeur  rire, comprenant trop bien le prjudice rel de
ce premier demi-insuccs quant au but que je m'tais propos,--me
dcidant ds lors enfin  pressentir et  admettre l'ventualit
d'inconvnients graves pour ma responsabilit financire engage.

De plus, je n'avais pas du tout l'explication claire de cet accident
qui avait si fcheusement arrt notre voyage  son dbut.


Je persistais  en chercher les causes relles, puisque je ne
parvenais pas  les arracher de L. Godard. Le public pouvait,  la
rigueur, se contenter plus ou moins de la mdiocre explication que
j'avais d lui fournir, faute de mieux; mais je n'avais pu m'y laisser
tromper, moi,--et je restais avec l'incertitude quant  la vraie
raison du fait, et l'inquitude de le voir se renouveler.

J'avais fini par me dire qu'habitu  ses ascensions foraines d'une
heure ou deux de dure, L. Godard s'tait peu souci, son argent une
fois gagn par la monte, de prolonger de nuit notre voyage, et que la
crainte de--_la Mer_!--avait d acclrer d'autant notre descente.

Je n'y tais pas du tout,--et ce n'est que quelques jours aprs que
j'eus enfin l'explication, que, seul, je ne trouvais point.


J'avais ce jour-l chez moi les deux frres, et, comme toujours, je
ramenais la conversation sur le problme--dont je guettais le mot.

 mes hypothses sur notre descente, les deux Godard
s'entre-regardaient sans rien dire.--Enfin, dans un bon mouvement,
quoique tardif,--mais non sans avoir pralablement consult du regard
son an,--qui exerce sur lui un ascendant inexplicable:


--Ce n'est pas tout a, monsieur Nadar! me dit Jules.--Les ressorts en
caoutchouc de la soupape ont cd sous le poids de la corde, et nous
sommes partis du Champ-de-Mars--_avec notre soupape TOUTE GRANDE
OUVERTE_...


!!!...


J'adressai alors  Louis les reproches qu'il mritait pour m'avoir
cach un fait aussi grave.

Mais  quoi bon des reproches?...

Tout m'tait expliqu  prsent. Je me rappelais qu'en effet, comptant
absolument sur mes deux aronautes et ne croyant pas avoir  m'occuper
de leur besogne, j'avais vaguement remarqu pourtant que le ballon, si
bien ferm qu'il ft  l'appendice, s'tait trouv dgonfl quelques
instants avant le dpart, et qu'on avait d rouvrir la valve pour
remplacer le gaz perdu.--Je me rappelais aussi que nous n'avions cess
d'pancher du lest pendant toute notre ascension:--pour dpasser
Saint-Denis seulement, vingt-deux sacs de lest, de 25 kilog. chacun,
avaient t dpenss!

Il est  propos d'exposer ici, pour l'intelligence complte de ce
point, qu'une soupape d'arostat est en bois de choix, ronde et forme
de deux clapets s'ouvrant  l'intrieur. Ces deux clapets, auxquels
est appendue la corde de travail, s'articulent sur une bande fixe,
surmonte  angle droit d'une autre bande verticale sur laquelle
jouent les boudins de caoutchouc, tendus de chaque extrmit
circonfrencielle desdits clapets.

Sans me rendre prcisment compte de ce qui devait arriver,--mais
sachant que les accidents arostatiques proviennent presque toujours
du jeu de soupape,--j'avais apprci qu'avec un engin de dimensions
aussi inusites nous ne pouvions prendre de ce ct assez de
prcautions. Je n'avais d'ailleurs jamais eu bien grande confiance
dans ces ressorts de caoutchouc,--substance trop impressionnable aux
influences atmosphriques diverses,--et, ds le premier jour o notre
fabrication fut arrte, j'avais engag Louis  doubler ses ressorts
ordinaires avec un jeu de boudins d'acier.

Il avait paru apprcier cette ide, et m'avait promis de la mettre 
excution.

Proccup de ce dtail, je lui avais, huit jours aprs, demand--s'il
avait command mes boudins d'acier.--Il m'avait rpondu
affirmativement,--deux autres fois encore m'avait confirm sa
commande,--et enfin, l'avant-veille de l'ascension, alors qu'aux
derniers moments nous n'avions plus le temps de nous occuper de ce
point, il m'avait avou--_qu'il n'avait rien command du
tout_,--parce que,--me dit-il,--le fabricant avait demand--_deux
cent cinquante francs_...(!)

Pour me rassurer, il m'avait promis un systme de son invention--qui
devait me donner, assurait-il, scurit et satisfaction parfaites.

Ce systme, qu'il me fut permis de voir seulement la veille de
l'ascension, consistait en une manire de larges bandes de bretelles,
caoutchouc et soie tisss.

J'avais compltement dsapprouv, prfrant encore de beaucoup, et
pour toutes causes, les boudins ordinaires o le caoutchouc a plus de
force et prsente moins de surfaces aux variations caloriques et
hygromtriques.

Mais il tait trop tard!

Et la consquence avait t, comme le plus simple bon sens devait le
faire prvoir, que nos bandes de caoutchouc,--suffisantes peut-tre
pour supporter dans un ballon ordinaire une corde d'une douzaine de
mtres au plus,--avaient flchi, au fur et  mesure du gonflement, par
le dveloppement d'une corde de quarante-cinq mtres.

Cette corde, que j'ai conserve comme souvenir douloureux, pse prs
de 3 kilog...

Les dangers d'un dpart excut dans de semblables conditions, si
graves qu'ils fussent, n'taient rien--devant le coupable secret que
m'en avait fait l'homme pay par moi.--Et cette faute s'aggravait
encore d'une dsobissance antrieure que je n'avais pas oublie.


Cette imprvoyance accusait la plus flagrante impritie et une
inintelligence tout  fait inquitante. Jointe  la transgression de
mes ordres, elle avait eu pour rsultat l'avortement drisoire de
notre premire expdition aprs la promesse d'un long voyage;--et cet
avortement allait, sinon jeter absolument la dfaveur sur nos
expditions suivantes, tout au moins les priver de l'intrt puissant
qu'et exerc d'abord sur l'esprit public une longue trajectoire
accomplie,--prvision que confirma l'infriorit de la seconde
recette.--Enfin, pour le quart d'heure, ce mcompte du public attirait
sur moi une grle de commentaires peu favorables et de quolibets qui
m'taient assez insupportables.


On vient--enfin!--d'apprendre si j'y tais pour quelque chose, et si
je mritais ces reproches que j'ai eu la rsignation d'assumer si
longtemps sur moi seul.

Que pouvais-je faire autrement?--Raconter les faits, en invoquant,
s'il en tait besoin devant ma parole, tous mes nombreux tmoignages 
l'appui?--Mais c'tait, quel que ft mon trop lgitime mcontentement,
nuire dans sa profession  l'homme que j'employais; c'tait diminuer
cet homme auquel j'avais confi la conduite du Gant,--et qu'il
m'tait d'ailleurs presque impossible de remplacer  la veille de
notre seconde ascension.

J'avais dj d'autres griefs plus graves que je voulais oublier et
d'autres inquitudes,--qui allaient se trouver bientt cruellement
justifies.


Je me rsignai donc  accepter, sans mot dire et tout seul, la
responsabilit de la descente  Meaux,--car il n'y avait pas de danger
que le vrai coupable revendiqut cette responsabilit.--Je trouvai l
une occasion d'exercer la patience dont j'avais amass provision
prudente  mon dbut; et, faisant le dos rond, je reus les coups.


Mais ces blessures immrites m'taient d'autant plus sensibles
qu'elles arrivaient au milieu de la multitude croissante de mes autres
tracas et ennuis. Pniblement du par le chiffre de notre premire
recette--(36,000 fr.),--chiffre si peu en rapport avec la foule qu'il
m'avait sembl, comme  tout le monde, voir runie dans le Champ de
Mars;--ne voulant me distraire en rien cette fois des dispositions de
notre seconde ascension;--dbord, noy dans les comptes et
factures;--plus que jamais assailli d'une correspondance si nombreuse
que le temps me manquait mme pour ouvrir les lettres;--tiraill 
droite, harcel  gauche, envahi par tous les parasitismes, bourrel
d'apprhensions, enfivr par l'insomnie;--je commenais encore  me
trouver particulirement nerv par la saturation d'une publicit
personnelle--qui a d en fatiguer d'autres, puisqu'elle arrivait 
m'exasprer moi-mme.

Il me fallait bien accueillir cependant ceux qui trouvaient  se
servir pour eux-mmes de cette publicit, lorsqu'ils le faisaient
sans trop de malveillance. Je ne pouvais prendre sur moi de dsobliger
des gens qui ne tmoignaient pas d'intentions blessantes  mon
endroit, et je ne voulais pas paratre reculer devant des
plaisanteries inoffensives.--C'est ainsi que, sans me trouver d'humeur
 chanter ni danser pour le quart d'heure, je donnai mon _visa_  tous
quadrilles, chansons, etc., qui demandaient au GANT de les laisser
profiter de sa notorit.--Les rglements de la direction de la
librairie exigeaient, me disait-on, ce visa mien pralable,--mesure 
laquelle encore il me rpugnait fort de me prter, bien qu'elle me
couvrt.

Je me dcidai donc  crire uniformment sur tout ce qu'on venait
soumettre  ma censure pralable (--Nadar censeur!--): _Je ne me
reconnais le droit ni d'approuver ni de dfendre ceci._--Et les
censeurs--pour de vrai--voulurent bien, parut-il, s'en contenter.

Pour une seule de ces chansons, celle-l toute de bouc et de venin, et
bte  soulever l'estomac,--chanson, dont l'auteur eut le cynisme de
me demander l'autorisation,--qu'il se garda bien, par exemple! de
venir chercher en personne,--la plume me tomba des mains.--J'ai
conserv comme chantillon curieux ce spcimen de la bassesse de
certaines mes.


J'eus, un de ces beaux matins-l, l'honneur de la visite de la
princesse de la Tour d'Auvergne.

Le _Journal des Dbats_ avait pisodiquement racont que la princesse,
allant au bois, avait fait arrter sa voiture pour s'informer du motif
qui poussait la population Parisienne vers une direction
unique;--qu'apprenant l'ascension du Champ-de-Mars, elle avait fait
donner l'ordre  son cocher de la conduire de ce ct;--qu'arrive l,
l'envie subite lui tait venue de faire partie de l'expdition, et
que, malgr mes refus, elle s'tait si bien obstine, etc.

Tous les journaux avaient  l'envi reproduit cet incident, intressant
par le sexe et le nom de l'hrone, mais dont l'inconvnient tait de
manquer un peu d'exactitude.

La princesse venait me communiquer la rponse que je reproduis ici:


Monsieur le rdacteur,

Le rcit que vous avez insr me ferait passer pour une enfant ou
pour une folle.

 mon ge il n'y a plus d'enfant, et le fait en lui-mme est trop
naturel pour que vous ne le rtablissiez pas dans sa ralit.

Je suis sortie de chez moi dans l'intention d'aller directement au
Champ-de-Mars. J'avais entendu dire que M. Nadar voulait gagner, avec
un ballon, l'argent ncessaire  des systmes de navigation arienne.
Je ne suis qu'une femme, mais je ne puis m'empcher de croire qu'il y
a l autre chose qu'une chimre, et j'ai regard comme un devoir
d'apporter, comme tout le monde, mon obole  cette entreprise.

Lorsque je me suis approche, la confiance, l'admiration m'ont
gagne, et j'ai voulu faire partie du voyage, afin surtout que mon
obole ft plus forte.

Toute autre en et fait autant, et vous voyez, monsieur, que le fait
est, en vrit, si simple, qu'il n'est pas juste de le prsenter comme
un acte d'excentricit.

Agrez etc.;

--Je viens vous demander si vous trouvez utile que j'envoie cette
lettre, me dit la princesse.


J'avais eu trop belle occasion d'apprcier la grandeur relle de ce
caractre pour m'tonner.--Mais la publicit qui s'tait faite autour
de ce nom de femme m'avait dj choqu  l'gal d'un manque de
respect.

Plus j'tais touch de la pense qui avait dict cette lettre, plus je
me croyais en devoir de dtourner les inconvnients d'un rappel de
l'attention publique, et, puisqu'on me consultait, puisque la question
tait soumise  ma discrtion, je devais conseiller l'abstention et le
silence.

Mais je n'ai pas cru qu'il me ft permis d'omettre, dans les archives
que je runis ici, cette lettre si honorable pour la main qui l'a
crite, et aussi, puis-je dire, pour la cause que je reprsentais.

Le lecteur apprciera si cette brave et bonne lettre me fut chre  ce
moment-l...


Elle ne pouvait malheureusement rien contre les rcits les plus
absurdes qui circulaient partout et me revenaient de tous cts.--_
Terre! trne de la Btise humaine!_ a dit le pote.

Le public,--m'exagrais-je les choses?--me semblait ne tenir compte de
rien, ni des difficults de l'oeuvre, ni de son but. On me rapportait
les reproches: l'absence du fameux Compensateur paraissait surtout
avoir mcontent.--Ici le public avait raison, ce Compensateur, quel
qu'il ft, lui ayant t promis.

Tout retombait sur moi,--naturellement!

Parmi la foule des bruits contradictoires, le _Figaro_ annona que
j'allais partir pour Londres avec le GANT. En effet, les
reprsentants de compagnies anglaises, celles d'_Alexandra Park et de
Crystal Palace Sydenham_ entre autres, taient venus me faire des
offres.--Partir sans avoir veng Meaux, c'et t une dsertion!

J'envoyai aussitt aux journaux le dmenti  ces bruits de dpart et
ma rponse, aussi complte que possible, sur tous les autres points.


En somme, on avait trouv que le ballon avait eu de la peine 
s'enlever, de par les essais du pesage prliminaire et rigoureux  un
gramme prs, qui prcde pourtant toutes les ascensions.--Le ballon
isol dans l'immensit du Champ de Mars, avait sembl petit.--Enfin on
lui reprochait de ne pas emporter assez de monde,--et de ne pas aller
assez loin.

Je ne parle pas, pour appoint, de plusieurs qui persistaient  me
reprocher amrement de ne pas avoir--_dirig_--ledit ballon...


Je m'engageai donc,  enlever le dimanche suivant,  ct du GANT, le
grand ballon que montent les Godard aux ftes officielles, pour donner
ainsi un point de comparaison;--puis,  emporter prliminairement en
ascension captive vingt, trente personnes,--tout ce que notre
plate-forme pourrait contenir,--me rservant, bien entendu, le droit
de trier ensuite  ma guise mes compagnons pour le vrai dpart.

Quant  aller _loin_, j'y comptais bien, mais pas de promesse,
parce qu'en arostation on va o on peut.--En revanche, je
garantissais que le Compensateur si vivement rclam ne ferait pas
dfaut.


     Je ne puis garder pour moi seul une dernire rflexion,

--ne pouvais-je m'empcher de dire en terminant.

     Les Anglais, leur Socit royale de Londres en tte, s'honorent
     d'encourager efficacement et de toutes les manires la
     science--toute Franaise pourtant--de l'arostation, pressentant
     ce que l'avenir lui rserve dans la relle pratique. Ils
     protgent, ils aident, ils appellent  eux, ils respectent
     surtout ceux qui cherchent  rapprocher cet avenir certain.

     En France, le moins qu'on fasse, c'est de dnigrer ou de
     rire;--il semble mme que certaines gens aient je ne sais quelle
     basse haine, inexplicable et parfois venimeuse, contre toute
     tentative vers ce but.

     Il m'aurait convenu de faire et d'enlever des ballons pour
     gagner de l'argent, que personne, ce me semble, n'aurait rien eu
      dire, et je suppose qu'on m'et laiss disposer de ma personne
     comme je l'entends.--Est-ce donc parce que je fais ce dur
     mtier,--o j'engage et puis compromettre tant de choses--au
     bnfice d'une Ide grande et utile, que certaines gens
     s'irritent ainsi?

Avouerai-je que mon ressentiment mme ne m'avait pas fait oublier les
Godard et que j'avais la faiblesse de leur accorder une rclame dans
cette rponse...--Je persistais  n'en pas vouloir dsesprer.

Mais toute ma bonne volont pour eux vint  subir un rude coup.


Je m'tais rencontr, quelques annes auparavant, avec un entrepreneur
de spectacles, bien connu dans la ville, M. Arnaud, directeur de
l'Hippodrome. En admirant l'activit qu'il dployait dans ses
fonctions, je l'avais plaint d'tre forc, pendant la saison d'hiver
qui ferme son thtre, de laisser cette activit inoccupe.--M. Arnaud
avait souri, et m'avait rpondu, avec simplicit et dgagement:--Je
suis, au contraire, bien moins occup l't que l'hiver;--songez donc
un peu que, l'hiver, je vide tous les procs que je me suis faits
pendant l't!

Cette parole inquitante ne m'avait pas empch d'accepter avec M.
Arnaud une ou deux affaires, dont une commande de sculptures
caricaturales,--et j'avais aussitt pu constater dans ces deux
rencontres qu'il ne tenait qu' moi de fournir  M. Arnaud deux
oprations de plus pour son hivernage.--Je m'tais abstenu, n'tant
pas du tout processif--et je m'tais born  contempler, sans la
moindre rancune et avec curiosit,--mais  prudente distance
dsormais,--cet homme trange qui tient  vanit singulire ce dont
tous les autres se garent le plus discrtement qu'il leur est
possible.

Ce digne M. Arnaud s'tait beaucoup inquit du GANT.--Je ne dirai
pas que ses cheveux en blanchirent, car il n'y parut pas;--mais il
n'en dormait plus, et il s'tait mis en tte de l'avoir en son
Hippodrome. Il vint jusqu' trois fois dans une matine, avant notre
premire ascension, me relancer aux ateliers Godillot, pour me
persuader des avantages de cette opration.

J'avais les trs-suffisantes raisons qu'on sait pour ne pas me montrer
enthousiaste de la proposition:--la seule pense d'avoir, ft-ce dans
cent ans, le moindre intrt commun avec ce lutteur trop prouv m'et
fait sauver en Cochinchine!

J'esquivai l'offre en plaisantant.--Ne pouvant seulement gonfler mon
Gant dans son Hippodrome trop petit, j'offris comme fiche de
consolation  ce brave M. Arnaud--d'enlever son Hippodrome avec mon
Gant...

Je plaisantais sur un volcan,--comme on va le voir tout  l'heure.


Quand il dut se rsigner  comprendre enfin qu'il lui fallait
abandonner toute esprance de mon ct, mon homme y mit de l'aigreur,
affirmant  tout venant et jusqu' moi-mme qu'_il savait
personnellement_ que mes ascensions seraient interdites;--si bien,
qu' force de parler, il fut entendu, et que je fus charg un jour, de
haut lieu, comme on dit, de lui transmettre par la figure le plus net
et le plus brutal des dmentis.

Fatigu de la persistance de ses mchants propos qui m'taient 
chaque instant rapports, j'allais vaincre ma rpugnance et me dcider
 demander au tribunal comptent de mettre une sourdine  ce trop
d'loquence, lorsqu'un soin autrement srieux vint me dtourner vers
plus pressante besogne.


Le jour de ma premire ascension, ce trs-habile directeur de
l'Hippodrome avait annonc par d'normes affiches, comme il ne craint
pas de les comprendre, une ascension _Extraordinaire!_...--Je dois
cependant lui rendre cette justice qu'il n'inscrivit pas cette
fois,--comme plus tard et d'accord avec mes aronautes transfuges,--le
mot GANT sur lesdites affiches, et que ceux qui purent s'y tromper
n'avaient strictement,--au pied de la lettre, j'entends!--rien  lui
redire.

Mais cela ne lui suffisait pas.

Et je m'aperus quelques jours aprs que les visites des deux Godard,
d'abord ralenties, s'taient arrtes tout  coup...

On vint m'apprendre qu'ils taient en pourparlers avec ledit
Arnaud,--qui, faute du GANT, voulait au moins ses quipiers,
et,--juste la veille de ma seconde ascension,--avait subitement
prouv le plus pressant besoin de les attacher  l'Hippodrome au
moyen de chanes dores par son procd...


Or,--de par cette ternelle et imbcile confiance, que je conserverai
jusqu' la fin de mes jours, dans le premier venu qui n'aura pas
encore eu le temps de me tromper,--je m'tais embarqu dans cette
trs-grosse affaire sans un mot crit, sans l'ombre d'une garantie
vis--vis de mon aronaute!

Lorsque j'avais voulu l'amener sur ce terrain, il m'avait
invariablement rpondu,--en feignant de se tromper sur le point de
vue:

--Je ne vous demande pas de papier, monsieur Nadar,--je sais trop bien
 qui j'ai affaire!


Il le savait trop bien en effet...


Me voici dans un beau gupier!

Non qu'il y ait l'ombre d'une difficult pour l'homme qui a fait
seulement deux ascensions,  s'enlever et  descendre avec un ballon
deux fois gros comme le GANT:--la preuve hroque en est fournie par le
niveau d'intelligence des aronautes ordinaires eux-mmes,--simples
contre-poids de chair humaine, dont l'invariable exercice consiste,
pendant des annes conscutives,  partir de Saint-Cloud, pour aller,
une demi-heure aprs, tomber devant une bouteille de vin au Bas-Meudon.

Mais, avant et aprs ascension et descente, il est une foule de
manoeuvres qui ne sauraient tre dans les habitudes et dans les gots
de tout le monde.--Planter des mts, dployer l'arostat, adapter le
filet, dmler et disposer les cordages, remplir deux cents sacs de
terre, etc.,--puis, reployer ballon et filet, rouler les cordes,
recueillir les paves, rassembler, emballer et charger le tout sur les
wagons,--autant de soins manuels et spciaux des moins attrayants,
auxquels toute l'intelligence du monde ne saurait suppler seule.

Malgr l'nergique insistance de mon matre trs-expriment, M. J. A.
Barral,  me dtourner de l'emploi dangereux des aronautes forains,
j'avais cru devoir--par cette unique raison que je n'ai pas l'habitude
de balayer ma chambre moi-mme,--commencer par prendre un
aronaute,--et j'avais pris le seul que je connusse, cette carrire
n'tant pas prcisment envahie.

Pour le moment,--encore et malgr tout!--j'avais trop  faire et je me
sentais trop fatigu de la lutte, aprs Meaux, pour accepter
l'ventualit d'une revanche o je ne serais pas au moins dbarrass
des infimes dtails de la manoeuvre.


La nouvelle de cette dsertion  la dernire heure mettait donc le
comble  mon trouble.--Tout  fait dcourag,-- la fin!--abattu,
achev par ce dernier coup, je ne songeais mme pas  la possibilit
d'un remplacement--pourtant si facile!

Allais-je donc tre abandonn par celui-l, aprs tant de bons
procds, tant d'indulgence de ma part,-- la veille de cette revanche
si ardemment attendue, revanche d'honneur pour lui, dans son
mtier--d'honneur et de tout pour moi!--lorsque l'hiver imminent ne me
permettait plus d'en esprer une autre et me faisait encore, tout
juste peut-tre, la grce d'un dernier beau jour?--Devais-je donc
prir aussi misrablement?

C'tait dans ce cas plus que la mort de mes grandes et chres
esprances;--c'tait la terrible punition de mon imprudence
dplorable;--c'tait terminer par une ruine honteuse, drisoire et
sans remde, une entreprise justement crase sous mon impardonnable
imprvoyance!...


Je fermais les yeux, pour ne pas voir la consquence sanglante...

--et, dtermin  reculer jusqu'au del du dernier retranchement
l'inexorable fin de l'aventure, j'envoyais messagers sur messagers au
Godard,--qui ne venait point!


Il vint enfin, le surlendemain,--tout au soir!

Depuis le commencement des travaux de la confection du GANT, j'avais
donn  ce Godard tout l'argent qu'il m'avait demand,--sans qu'il
m'et t possible encore de lui arracher notre compte toujours
rclam, toujours, promis,--et je me regardais depuis longtemps comme
suffisamment dcouvert par devers lui, les paiemens successifs ayant
dj de beaucoup dpass son devis.--Mais il ne s'agissait pas de
cela!

Sans explication, sans reproche,--j'alignai d'abord devant lui cinq
billets de mille francs,--et je lui demandai quelle part
proportionnelle il voulait sur la recette des ascensions...

Il dclina l'offre et me rpondit qu'il se contenterait d'un molument
fixe:--il se tenait pour satisfait si je lui assurais un minimum de
4,000 fr. (je dis _quatre mille francs!_)--simplement,--pour chaque
ascension. Ce minimum augmenterait dans la proportion des recettes.

(Chaque ascension de l'Hippodrome,--y compris la fourniture du
matriel, les risques de descente, les frais de retour, etc., leur est
paye je crois et au plus, cent cinquante francs!)

J'tais tout engouffr.--Je signai.

Il signa aussi,--sans oublier de mettre pralablement les cinq mille
francs en poche...

Puis il me raconta--tout navement,--sans le moindre embarras, par
manire de conversation,--comme quoi il s'tait moqu d'Arnaud,--_un
marchandeur, un rat!_ disait-il,--et pourquoi ils n'avaient pas
conclu, ledit Arnaud s'tant obstinment tenu  une diffrence de


--DEUX FRANCS!!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le 17 octobre au soir, veille de la seconde ascension, il avait t
expressment convenu que, pour certitude dcuple, tout le monde serait
 son poste, au Champ-de-Mars,  sept heures du matin.

J'y tais ds six heures et demie, arpentant le terrain et regardant 
l'horizon Nord...


Je compte sept heures,

--sept heures et demie,

--huit heures,

--huit heures et demie,

--neuf heures!...

Personne!


--Qu'arrive-t-il encore? Qu'est-ce que ce retard m'annonce?... J'ai
pay pour tout craindre!...


--Toutes les dfiances, je les ai dsormais, me rappelant certaines
histoires qu'ils m'ont racontes:--Une fois, c'est l'aronaute qui
s'aperoit  quelques cents mtres en l'air qu'un confrre a fait
couper intrieurement les cbles qui attachent sa nacelle au
cercle.--Une autre fois, c'est lui-mme, Godard, qui, en ouvrant sa
soupape pour sa descente, voit se prsenter  l'orifice une bouteille
qu'il n'a certainement pas mise lui-mme  cette place-l. Cette
bouteille, qui devait tomber droit sur lui au premier coup de corde,
contient de l'acide sulfurique...--Le moins qu'il pt bien m'arriver,
c'tait,  ce dernier moment, la dsertion que j'avais cru prvenir
par cet exorbitant trait...

Aprs l'affaire Arnaud, je peux m'attendre  tout... Je sais
maintenant  qui j'ai affaire, et je comprends trop que,--devant un
homme sans responsabilit d'aucune sorte et ds longtemps dgag,
ainsi que j'avais pu l'apprendre, vis--vis de toute revendication ou
reprise possible,--mon trait lui-mme peut fort bien n'tre entre mes
mains qu'un chiffon de papier drisoire...

S'il n'y avait l qu'un spectacle ordinaire, o le public n'a qu'
passer par un tourniquet pour tre admis, je ferais sur-le-champ
dbarrasser la place, je m'en irais cuver ma ruine et tout serait
dit.--Mais c'est tout autre chose: nombre de billets ont t pris _
l'avance_ dans tous les dpts... Je suis engag d'honneur!...


--Ils ne viennent pas!...--Et il est neuf heures passes...--C'est
vident: je suis jou!...


N'y pouvant plus tenir, je dpche  tout hasard mon frre vers les
Batignolles, au-devant des Godard,--s'ils viennent!...


Et je reste seul,--bourrel de dsespoir, voyant ma ruine consomme,
maudissant l'imprudence sans pardon qui m'a livr pieds et poings lis
 la discrtion de ces gens-l...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais--me suis-je tromp?--je vois des chariots s'avancer: c'est le
ballon, escort de Godard et de son monde!...--Ma poitrine se dgage
d'une montagne!

--Comment, lui dis-je, me laissez-vous dans une inquitude pareille
et arrivez-vous  neuf heures et demie quand vous deviez tre l 
sept heures?

Il me rpond d'un air singulirement dgag (--j'tais dsormais pays
conquis!)--qu'il n'y a pas de mal, que nous avons devant nous plus de
temps qu'il ne faut.--Et, bientt en effet, les ballons sont drouls,
le matriel est en place,--et, sur le sol dtremp par les pluies des
jours passs, tout se dispose avec une activit qui me rassure.


Quelques gouttes d'eau commencent  tomber!...

Ce n'tait rien!...--Voici le temps qui se remet, et mme un petit
rayon de soleil perce la nue.

--Quand je te disais que nous aurions beau temps!

C'est mon bon Daniel qui m'a toute la semaine rassur contre cette
mauvaise chance.


Voici une nue de sergents de ville qui arrivent, commands par
plusieurs officiers de paix et deux commissaires de police.--Cette
fois, nous serons bien gards.

Voici la troupe que le marchal Magnan a bien voulu doubler: deux
bataillons, deux escadrons, sans compter la garde municipale 
cheval,--et deux corps de musique.

J'indique, aussi bien que je peux, le service de chacun, puisque c'est
moi--le rve continue!--qui commande  tout ce monde-l!

Mon ami l'artificier Ruggieri est l aussi. Il a voulu lui-mme
apporter nos bombes et prsider  l'installation des mortiers.

Tout ira aussi bien que possible.--Je suis rassur, au moins d'un
ct, sur le jeu de la soupape: une lgre corde en soie, qui
suffirait  pendre deux hommes, a remplac le cble pesant qui nous a
jou si mchant tour la fois premire.

Quant  mon autre proccupation,--la terrible, celle de l'insuffisance
absurde du diamtre de la soupape,--je veux esprer que le vent se
montrera, cette fois encore, clment  notre descente.

J'ai rsolu, attendant l'vnement, de garder pour moi mes
apprhensions trop motives  cet endroit, et de ne pas faire partager
inutilement mon inquitude  ceux qui m'entourent.

Mais j'ai beau faire, je ne puis la chasser;--car je dois tenir pour
certain que, cette fois, ma femme m'accompagne.


Et, puisque je suis arriv  ce point dlicat, elle n'est pas la moins
embarrassante, cette dernire consquence force qui m'amne 
prononcer--moi-mme--dans ces pages, un nom qui semblait ne devoir
tre arrach jamais  sa modeste et honnte obscurit.


Ceux qui m'ont adress le reproche d'avoir _emmen_ ma femme ont sans
doute le malheur d'ignorer que, gnralement, nous ne nous marions
gure que pour faire une autre volont que la ntre.

Et je ne rougis pas du tout d'ajouter que, gnralement encore, c'est
ce que nous pouvons faire de mieux.


Je me suis donc soumis  cette volont, d'autant plus fermement
arrte et prcise, qu'elle n'a pas mme pris la peine de passer par
des lvres qui ne se sont jamais ouvertes  une parole de
contradiction.

Deux motifs l'ont dtermine:--l'un srieux,--l'autre futile, mais
contre lequel je ne trouve mot  dire.

Ce qui est pour moi une crainte trop raisonne se manifeste de ce
ct, non mme comme un irrsistible pressentiment, mais comme une
conviction certaine, absolue:--IL Y AURA CETTE FOIS MALHEUR!

Or, j'ai eu beau promettre d'envoyer des nouvelles heure par heure,
pour ainsi dire, en laissant tomber des lettres sur toutes les
localits que nous dpasserons, ma femme ne se sent pas la force
d'attendre dans l'anxit, avec la--_certitude_--d'un accident;--elle
veut aller elle-mme au-devant de la mauvaise nouvelle.

Ensuite, et la femme ici se complte, il parat, d'aprs tous les
chiromanciens, que chez moi la _Ligne de vie_ est brusquement
arrte:--de par la science de Desbarrolles et  l'unanimit, il est
crit que je dois prir de mort violente, comme les Ravenswood.--Chez
ma femme, tout au contraire, cette mme _Ligne de vie_ semble ne pas
vouloir finir, et on dirait qu'elle va tourner autour de la main.

Or, il y aura accident,--c'est convenu!

Si je suis seul, c'est la mort,--la _Ligne_ qui m'a condamn me tue.

Mais si cette autre main,--la main de salut!--est dans ma main, je
dois tre prserv, au moins de la mort, de par l'autre _Ligne de
vie_ qui luttera  force gale contre ma _Ligne de mort_, et me
protgera...

Que rpondre?--Et surtout en me rappelant qu'alors qu'une maladie
inquitante me couchait sur mon chevet  la veille de notre mariage,
cette mme main de la jeune protestante, toujours tendue sur moi,
allait pieusement allumer un cierge aux pieds de la Vierge
catholique?...


Contre l'pouse, la mre l'avait, la premire fois, emport. Mais
rien ne luttera cette fois contre la certitude que cette seconde
preuve ne doit pas faire grce.--D'ailleurs, l'enfant  terre,
confi  une autre sollicitude non moins maternelle, ne court,
lui, aucun risque jusqu' notre retour. L'autre pril reste donc
seul,--terrible,--imminent,--qu'il _faut_ conjurer...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant la foule commence  envahir les enceintes.

Pour viter toute possibilit d'accident,--et me soustraire aussi aux
importunits de l'ascension premire,--il a t dcid que la plus
svre consigne interdirait rigoureusement  tous l'entre de
l'enceinte de manoeuvre.--Pas d'exception!--Je suis au moins
tranquille de ce ct-l!

Quelle erreur!--Voil Villemessant qui vient  moi, tout guilleret,
flanqu de sa dynastie.

--Comment es-tu entr ici? lui dis-je tout surpris et mcontent. Au
nom de Dieu! va-t'en ou fourre-toi sous la tente de service!--Si on
t'aperoit l, chacun va vouloir entrer, et je suis dbord!

Il parat comprendre et fait mine de se terrer.--Mais demandez  ce
Villemessant-l de se tenir tranquille!...--Un instant aprs, je
l'aperois, voltigeant  gauche,  droite, autour de mes
quipiers,--partout...

Je me rsigne,--ne pouvant mieux faire, et, comprenant bien que je
vais tre envahi, je me rfugie auprs des miens dans la cabane en
bois qui nous sert de _retiro_.

Mais je n'y suis pas pour longtemps tranquille!...

... --et voici que je me trouve encore forc de donner place  un
pisode--dont je ne parlerais pas, s'il n'avait couru la ville avec
les commentaires les plus varis et les apprciations les plus
inexactes.


Entre, tout essouffl, un ami:

--L'Empereur arrive!


Puis un autre,--un inconnu, celui-l:

--Monsieur Nadar,--l'Empereur! voici l'Empereur, avec le roi des
Grecs!


Puis, coup sur coup, dix autres, vingt autres:

--L'Empereur est l!


D'aprs les yeux ronds de tous ces messagers, haletants, ahuris,--je
comprends bien vite que cette visite inattendue va d'autant plus
m'embarrasser qu'elle tmoigne en somme pour mon Entreprise d'un
intrt que je ne puis nier.

Je vois bien dj, sous la pression qui commence  se resserrer autour
de moi, que chacun va me jeter rudement la pierre, si je ne
m'empresse de courir au-devant du visiteur dont l'arrive met tout ce
monde tellement sens dessus dessous.--Telle est l'agitation qui
m'entoure, qu'il semble, si je ne m'lance assez vite, que la terre va
manquer sous mes pieds et sous ceux de toute la population rassemble
l, dans ce Champ de Mars,--comme autrefois s'ouvrit le sol pour
engloutir dans les flammes Cor, Dathan et Abiron...


Mais je ne saurais vraiment d'abord attribuer si grosse importance, en
cette indiffrente question,  ce que peut faire ou non ma personne.


Je sens d'ailleurs qu'il m'est ici plus qu'impossible, pour plusieurs
raisons, de mettre un pied devant l'autre,--et je suis bien plus
surpris encore moi-mme de la surprise de tous ces gens-l  cette si
simple dclaration.


Je n'ai rien demand--qu'une chose:--la jouissance de mon droit  me
casser le cou au profit de mon Ide (qui et eu pourtant si grand
besoin d'autres aides!)--Hors cela, rien: ni argent pour le prsent,
ni rcompense pour l'avenir.--De ceci, la preuve clatante est l,
dans ce dur, cruel mtier que j'ai prfr entreprendre pour gagner
son premier capital  ma socit d'essais du _Plus lourd que l'air_.

Je persisterai certainement  ne rien demander,  ne rien accepter
mme jusqu' ce que ma tche soit remplie, si,--dans un gosme dont
personne je pense ne me disputera le bnfice,--je tiens  conserver
vis--vis de la future Navigation Arienne le seul titre qui puisse
m'appartenir.

Et puis,--et, n'tant pas encore en Chine, peut-tre, je tiendrais
pour la pire offense de ne pas le dire!--je veux croire, plus encore
devant cette espce d'incroyable stupeur qui m'environne et surtout
devant ces insistances qui deviennent presque des injonctions,--que la
disposition de ma personne ne dpend que de ma volont.

Or, pour ce qui me concerne, je ne sais parler qu' ceux auxquels je
puis dire tout ce que je pense, et j'ai toujours vcu trop loin du
pouvoir et dans la rserve d'une abstention trop absolue pour ne pas
tre bien sr, sans vaine bravade, qu'il est certaines paroles qui ne
sauraient jamais sortir de mes lvres...

Et enfin, n'y et-il que cela, j'ai fait, de toute ma conviction comme
toutes choses, en 1848, un livre, _la Revue Comique_, que tous ont pu
oublier, sauf moi, et je mprise qui renie son oeuvre...


(Quelque diffrentes des miennes que puissent tre, sur ce point ou
tous autres, les apprciations de mon lecteur, j'espre qu'il ne saura
du moins me reprocher l'hypocrisie ni la bassesse.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus ils insistent, plus il me semble que ces officieux si empresss
s'exagrent jusqu' l'absurde l'importance d'un fait qui n'en saurait
avoir,--plus aussi je commence  m'irriter de voir cette insistance
indiscrte souligner mon refus et donner tout  l'heure des
proportions ridicules  un incident qui n'en comportait d'aucune
sorte.

J'en arrive  me fcher tout de bon, au bout d'une grande demi-heure
que ces obsessions successives durent, et  envoyer trs-haut, tous
ensemble, ces importuns au diable,--bien que je voie depuis un moment
autour de moi nombre de visages inconnus et spciaux que je n'ai
certainement pas t chercher,--et qui paraissent prendre un intrt
tout particulier  ma conversation...

--Voil qui m'inquite peu, par exemple! aujourd'hui comme toujours!

Au milieu de la querelle arrive par deux fois le marchal Magnan, qui
ne sait gure ce qui se passe par ici, et qui a l'obligeance, lui
aussi, de venir m'avertir...

J'ai dit les sentiments que je garde  tout jamais au marchal pour le
touchant intrt qu'il m'a prouv. Mais il y a l quelque chose de
plus fort mme que mon trs-ardent dsir de lui tre agrable.--J'ai
le rel chagrin de le voir se retirer, me semble-t-il, fch...


Pour viter tous autres assauts et voulant enfin couper court  ces
scnes dsagrables, je prends le parti de cder la place, et je me
rfugie dans notre coup de service, au repos contre la cabane,--et,
pour meilleure garantie, je baisse les stores.

Mais jusque-l ils viennent me relancer encore!...


Enfin ils paraissent s'tre dcids  me laisser  peu prs en
repos.--Il tait temps: depuis trois gros quarts d'heure maintenant,
je crois, que dure cette ennuyeuse bataille...

Trs-mcontent de la sotte histoire, qui n'tait rien sans
l'acharnement plus qu'indiscret de tous ces gens-l, je rflchis 
tous les commentaires,  tous les bavardages qui vont s'ensuivre...

Il y a l quelque chose de srieux, maintenant.--J'ai pay pour
connatre jusqu'o vont certaines malveillances, et, en vrit,--mon
pauvre _Plus lourd que l'air_ et moi, nous avions dj assez d'ennemis
sans ce dernier anicroche!

Je ne dois pas attirer sur nous plus d'orages...


Je viens d'en prendre mon parti!

Le jour commence  baisser: bien!--attendons quelques instants encore!

Je soulve un de mes stores--et je vois qu'enfin tout est prt pour le
dpart du GANT...

--C'est le moment--tout juste!

Voici le groupe,--sur un ct duquel le jeune roi des Grecs, orn d'un
parapluie...


Je m'avance rapidement:


--Je suis M. Nadar.

--Ah! monsieur Nadar, vous tentez une grande, belle chose!...

Un silence.

--... Et on me dit qu'aprs cela vous pensez vous diriger dans l'air
au moyen d'appareils purement mcaniques?...

--Trs-certainement nous devons y arriver.


(--Ici, thorie du _Plus lourd que l'air_, et son historique;--MM.
Babinet et Barral, nos autorits;--vidence rationnelle du systme
et, surtout, impossibilit essentielle de la prtendue direction des
ballons, etc.--Je suis ici tout  fait sur mon terrain favori, et j'ai
affaire  un auditeur remarquablement attentif...)


--Et combien d'argent, monsieur Nadar, vous faut-il pour raliser
votre hlicoptre?

--Je n'en sais pas assez long pour le dire,--mais je n'ai demand
d'argent  personne et je n'en dsire de personne;--je veux mriter
l'honneur de donner les premiers fonds  CECI.......


Puis,--deux secondes et deux pas,--et me voil sur la plate-forme du
GANT.


Je jette un dernier et prompt coup d'oeil autour de moi.--Tout notre
monde est l: neuf passagers en tout.

--tes-vous tout  fait prt? dis-je vivement au Godard.

--Oui, monsieur!

--Eh bien...--LCHEZ TOUT!!!.......


Et pendant que le GANT s'lve, j'entends la voix de tout  l'heure
qui nous crie:


--BON VOYAGE, MONSIEUR NADAR!...


C'est sur ce souhait que nous partons...




XX


Enfin! -- Et le Compensateur? -- _Un' parole d'honneur, a s'tient
quq fois!..._ -- Meaux sera veng! -- Le ballon d'Ostende en 52. --
Celui du Couronnement en 1804. -- Le pseudo-tombeau de Nron. -- Ceux
qui se dclarent _vols_!... -- M. Fernand de Montgolfier. --
_Quelqu'un, autrefois_... -- L'honneur du NOM. -- Un valeureux
mensonge. -- Dormons. -- Camille d'Artois, un enrag! -- Le marquis du
Lau d'Allemans. -- Un coup de fusil. -- La Lune! -- La brise en
ballon. -- La bougie du dicton. -- Ce n'est pas moi qui ai compt! --
LA MER!!! -- NOTRE HONNEUR!!! -- _Erquelines!_ -- Est-ce qu'on a
froid! -- Les Marais. -- C'est la Hollande! -- Un drame de nuit  150
mtres de hauteur. -- Noy pour noy... -- Meaux est encore trop
prs!... -- Le chariot sur la route. -- L'toile plit... -- LA
SYMPHONIE DE L'AUBE... -- Panorama. -- Encore un coup de fusil! -- Les
mauvais qui sont  terre. -- Le spectre des mers! -- Ma terre promise!
-- La prdiction de M. Babinet -- La souris dans la ratire. --
Question de prsage. -- Le _guide-rope_. -- Pourquoi?... -- TENEZ-VOUS
BIEN!!! -- Deux ancres perdues. -- NOUS SOMMES TOUS MORTS!!!


Enfin, nous voil partis!

Et, cette fois, je pars presque content. Il m'est possible de jouir
sans arrire-pense de cette volupt infinie, unique de
l'ascension.--Quel plein dgagement et quel large salaire de toutes
les peines, de toutes les amertumes de ces derniers jours et de ces
dernires nuits!


Ceux qui, manquant alors d'un point de comparaison, pouvaient douter
de l'immensit du Gant, sont bien convaincus maintenant qu'ils ont vu
gonfler et s'enlever  ct de lui cet autre ballon, si grand aux
ftes officielles--si chtif tout  l'heure.

Ceux qui niaient sa puissance n'en doutent plus aujourd'hui que,
devant eux,--gonfl non pas d'hydrogne pur, mais de simple gaz
d'clairage,--il a bravement enlev, non pas vingt-huit personnes
tries au pesage (comme un journal l'annoncera demain partout), mais
trente-cinq solides artilleurs,--sans parler du reste.


Mais ma joie n'est pas longue!--Voici que je m'aperois que le
Compensateur, ce fameux Compensateur, manque cette fois encore!...--Je
viens de dire quel empchement inattendu m'a empch de surveiller aux
derniers moments nos derniers prparatifs;--mais le Compensateur n'en
manque pas moins, et vous entendez d'ici mes cris!


Je vais encore avoir  supporter la responsabilit d'un fait qui n'est
pas mien, comme j'ai eu  supporter l'autre fois tant d'autres
responsabilits qui ne m'appartenaient pas davantage.--Pourquoi
n'a-t-on pas adapt le Compensateur? La chose avait t si
expressment convenue!

Louis Godard s'excuse, tout comme la premire fois: il affirme que le
chargement simultan des deux ballons et leurs ascensions captives lui
ont donn assez de besogne pour qu'il ait pu ngliger autre
chose.--Mais je sais trop maintenant ce que valent ses prtextes et je
lui fais de vifs reproches:--il me fait manquer  la promesse positive
que j'ai donne au public,-- ma parole d'honneur.

--Oh! monsieur Nadar,--me rpond-il tout bonnement,--_une parole
d'honneur, 'a s'tient que'q' fois!_

Il n'y a dcidment plus rien  dire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous voici planant. Chacun s'installe. On dne et un peu vite, car la
nuit vient rapidement. Le temps est magnifique, et le vent nous porte
si bien en pleine Allemagne: Meaux sera veng!--puisqu'il est dit
qu'il faut venger Meaux.

Le public, qui n'est pas forc de se connatre en arostatique, n'a
pas tenu compte de ce que nous tions rests, la premire fois, cinq
heures en l'air, et il ne s'est pas rappel qu'en 1852, trois heures
et demie avaient suffi pour pousser jusqu' Ostende le ballon qui
emportait de Paris M. Turgan.--Le public n'est pas forc non plus
d'tre au courant de nos annales d'arostation et de savoir qu'au
couronnement de Napolon, en 1804, un ballon, parti de Paris  onze
heures du soir, s'accrochait le lendemain matin  cinq heures au
pseudo-tombeau de Nron,  Rome.

Le public doit avoir raison, mme quand il a tort, pour tout
impressario, quelque improvis qu'il soit, qui tient  l'honneur de
faire son mtier sans reproche.

Quant aux un ou deux _scientifiques_ personnages qui sont censs
savoir un peu de tout ce dont ils parlent, et qui ont fait bravement
chorus avec le public et ont plaisant Meaux, c'est--dire nous ont
honntement reproch de n'avoir pas eu de vent, il faut les satisfaire
 tout prix!--Nous nous noierons de nuit dans les tourbires de la
Frise, le Zuyderze ou la mer du Nord, ou nous tomberons  Eystrupp
avec quelques ctes enfonces, jambes et bras casss.

--Il y a ici des gens, me disait quelqu'un, le 18 octobre, au Champ
de Mars, qui se dclareront _vols_ tant que devant eux vous ne vous
serez pas cass les reins!

Marchons donc loin de ces misres!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous planons si bien, la nuit se promet si belle!--Chacun se casemate
contre l'humidit des nuages que nous traversons dj.--De temps 
autre des cris d'en bas nous tmoignent que, malgr l'obscurit, nous
sommes encore en vue.

Lucien Thirion et Saint-Flix, passagers du premier voyage, sont dj
habitus  ces spectacles toujours nouveaux; les deux Godard et Yon se
montrent fort occups  quilibrer la nacelle, qui monte et descend 
travers les nuages qui l'inondent et la chargent d'autant:--les trois
autres voyageurs semblent se recueillir pour admirer ces immensits
sombres.--Je donne des couvertures  M. de Montgolfier, dont le bagage
est plus que strict,--non sans quelque inquitude sur la faon dont sa
trs-frle constitution pourra supporter les rigueurs de la nuit. Je
sais comment il faut tre bti pour rsister  une nuit en l'air en
cette saison.

Ce n'est pas du coeur que je doute: le nom seul m'est une
garantie,--et lorsque, la veille, voyant se prsenter chez moi ce tout
jeune homme, un enfant en apparence, je lui ai demand, en le
dissuadant, quel motif le faisait tant insister pour partir: --Parce
que,--m'a-t-il rpondu,--_quelqu'un_ a dit autrefois que les
Montgolfier n'taient pas braves!

C'tait l pour moi, comme ce sera pour vous, singulire
nouvelle.--Mais c'tait assez et trop pour ce brave jeune homme,--et
parce que, quatre-vingts ans auparavant, quelque misrable, tapi dans
quelque coin obscur,--une de ces mes basses qui sont de tous les
temps, avait bav d'envie et de haine sur cette grande gloire des
Montgolfier, le petit-fils venait s'offrir pour l'honneur du nom!

Je lui avais tendu la main et, en le priant de faire la part des
ncessits de ma responsabilit, je lui avais seulement demand de
m'affirmer sa majorit par crit.

On m'assure qu'il m'a tromp de quelques mois:--je n'aurai pas le
courage de lui tenir rigueur pour ce valeureux mensonge.


Chacun est install, tendu sur la plate-forme, bien abrit sous les
manteaux et les couvertures de voyage. La nuit est tout  fait
venue.--Les deux Godard cherchent toujours  nous quilibrer, les yeux
braqus dans l'ombre sur les longues banderoles de papier blanc fixes
 nos cordages et qui, selon qu'elles flottent droites, montent ou
descendent, indiquent l'immobilit, l'ascension ou la descente. Yon
tient par-dessus le bord un sac de lest qu'il vide ou retient, selon
la position,--et qu'il remplace aussitt vid.

Nous sommes tous moulus de fatigue aprs les derniers jours et nuits
passs. Trois hommes de quart ensemble pour une manoeuvre facile 
deux, c'est trop,--surtout si nous devons avoir  veiller, encore la
nuit prochaine, comme je l'espre. J'offre aux deux Godard de se
reposer, me chargeant avec Yon de la manoeuvre: ils nous relayeront
ensuite.--Ma proposition est refuse.

Je prends alors cong, et, descendu dans l'espce de bote  dominos
qui me sert de cabine, je m'tends tout habill sur mon matelas de
caoutchouc. Je m'tais, toute la journe, promis une ou deux heures de
bon sommeil l-haut, une fois la nuit venue;--et, aprs m'tre donn
le plaisir de faire glisser sur son chssis la petite fentre d'osier,
dcoupe juste au rez de mon oreiller, je m'assoupis aussitt, le
corps bien couvert et le nez  l'air sur ces horizons que je
n'entrevois mme pas.

Mon sommeil n'est pas long. Outre que le moindre mouvement de mes
voisins du premier tage fait grincer l'osier de notre construction,
quand il ne l'branle pas tout entire, j'ai nglig de faire disposer
 l'autre bout de la nacelle le tuyau de conduite du lest,--et c'est
tout juste contre mon oreille que j'entends ( peu prs  toutes les
minutes) le sable dgringoler le long de ce tuyau.--Il faudrait tre
deux fois sourd!--Je me dcide  remonter.


Nous avanons toujours. De temps en temps nous passons au-dessus d'un
centre de population dont les feux ne sont pas encore teints. Je hle
dans mon porte-voix ou nous sonnons nos deux cloches.

Parfois on nous rpond d'en-bas; car, bien que sans lune encore, la nuit
est assez claire pour que les habitants nous aperoivent.--D'autres
fois, du nuage mme dans lequel nous marchons, un clat de rire nous
riposte...

C'est Camille d'Artois et l'oncle Godard qui, partis en mme temps que
nous, avec le petit ballon, s'obstinent  nous tenir compagnie.

Louis maugre un peu, et il n'a pas prcisment tort.--Le peu de lest
que leur force ascensionnelle leur a permis d'emporter ne devait pas
les conduire aussi loin. Ils auraient d descendre avant la nuit
tombe;--mais ce Camille est--un enrag!


Au-dessus de je ne sais quel petit pays, non loin de Compigne, une
voix qu'il me semble reconnatre rpond gaiement par mon nom  notre
appel. C'est cet ami, trs-bon et trs-cher, le marquis du Lau
d'Allemans, qui nous a aperus de sa maison de chasse. Il nous sonne
de sa trompe une fanfare,  laquelle je rponds de mon mieux, en lui
trompetant le mme air dans mon porte-voix.--Je prte l'oreille: je
n'entends dj plus...

Une bonne rencontre au commencement de notre voyage!--Tout ira bien!


Mais voici la contre-partie presque immdiate.--Nous passons au-dessus
d'une petite ville:--clameurs au-dessous de nous comme toujours,
et--un coup de fusil...

tait-il charg? Le sauvage qui l'a tir dira certainement non. Mais
on en a reu d'autres dj en ballon, et on a pu s'assurer qu'il n'y
avait pas seulement de la poudre. Il et t bon de clouer au moins le
nom de cette brute sur sa honte. Mais il serait bien tard  prsent
pour chercher  savoir d'o est parti ce coup de fusil; il tait
entre neuf heures un quart et neuf heures et demie. Thirion, sur mon
indication, avait relev l'heure prcise;--mais ses notes, comme
quelques autres documents pris en commun, ont t dtournes.


Toujours au-dessus ou au-dessous des nuages, ou au travers, selon que
les manoeuvres se mouillent davantage et nous entranent en bas,--ou
qu'une pince de sable tombe nous porte en haut. Notre quilibre
dfinitif nous aura cot, cette fois aussi, bon nombre de sacs.


Tout  coup la Lune apparat, resplendissante, quoique un peu
aurole, clairant au-dessous de nous des montagnes de nuages  perte
de vue... Aspects merveilleux d'une grandeur imposante.--Cela ne
vaudra jamais ce que nous avons vu lors du voyage de Meaux, quand, 
huit heures bien sonnes, nous avons retrouv, au-dessus des derniers
nuages, le dernier crpuscule du soleil couchant...

Mais tel qu'il est, ce spectacle vaudrait  lui seul tout le voyage,
pour des _nouveaux_ surtout!--J'veille bien vite les endormis, qui
sortent le nez de dessous leurs couvertures et sont bientt
debout.--Je crois qu'ils ne m'en veulent pas.


Dix heures,--onze heures,--lentes  venir...

Le froid augmente, sans tre tout  fait insupportable. La nuit sera
longue...

Le petit ballon nous a dcidment quitts. Il a bien fait de se
dcider: c'tait trop longtemps tenir l'air avec aussi peu de
ressources au dpart.--Pourvu qu'ils aient atterr sans accident par
cette nuit noire!


J'avais remarqu, lors du premier voyage du GANT une chose nouvelle
pour moi:--la sensation bien positive d'un courant de vent sur notre
nacelle, et lorsque, descendant dans la cale, j'avais ferm une des
deux portes reste ouverte  l'ascension, puis successivement nos
quelques petites fentres,--j'avais prouv, mme dans cette
claire-voie d'osier, un trs-certain sentiment de bien-tre, une fois
supprim le glacial tirant d'air produit par toutes ces ouvertures.

Or, il est reconnu dans la pratique arostatique que la nacelle n'est
jamais frappe par la brise, et il est de tradition que, ft-on les
cent lieues que, selon la lgende, donne  l'heure le grand ouragan
des Antilles,--ce n'est pas moi qui les ai comptes,--une bougie
allume ne s'teindrait pas. Ceci s'explique, l'arostat et sa nacelle
faisant partie du courant lui-mme.

J'avais encore prouv, sans jamais tre mont plus haut que quatre 
cinq mille mtres, il est vrai, et j'en retrouvais la mme
explication, qu'il fait toujours plus chaud en l'air qu' terre, et il
m'tait mme arriv, dans la saison froide, d'tre oblig de quitter
ma redingote. On me dit que M. de Saussure a relev avant moi cette
observation. Je ne sais si c'est exprimentalement, mais elle indique
certainement et motive encore l'absence complte de brise et, par
suite, de toutes oscillations autres que celles produites par les
passagers mmes.

Donc, pas de vent _sensible_, et rien, par consquent, comme je l'ai
dit, qui ressemble au _mal de mer_;--une seule fois pourtant, heurts
dans un contre-courant, nous avions prouv, avec un petit ballon, un
mouvement oscillatoire trs-sensible; mais je dois dire que
l'aronaute avec qui je me trouvais en avait paru non moins surpris
que moi.


Dans ce second voyage, je suis  mme de constater de nouveau que nous
sommes trs-certainement frapps par un air beaucoup trop vif pour
qu'il puisse me rester un doute,--et la bougie du dicton s'teindrait
si bien ici, que je ne sais mme s'il serait possible de
l'allumer,--tous risques  part quant  l'inflammation du gaz.


Je crois trouver l'explication de ce fait nouveau dans la hauteur de
notre ensemble: une porte de soixante mtres doit subir l'influence
de courants opposs ou tout au moins divers.--Peut-tre encore
l'norme chargement de notre nacelle,--trois mille kilos
environ,--remorqu  travers l'espace par l'arostat plus rapide,
explique-t-il cette brise aigu,--bien que pourtant la perpendiculaire
me semble parfaite entre ladite nacelle et le ballon.

Mais,--par la bise qu'il fait!--je renoncerais volontiers pour le
moment au bnfice de ma dcouverte et aussi de mes deux explications
hypothtiques.


Il est inutile de dire que nous distinguons  peine la direction de la
boussole au milieu de la pleine obscurit. Nos instruments de Richard,
Breguet et Richebourg, qui nous ont t compltement inutiles pendant
les cinq heures de nuit noire de notre premier voyage de Meaux,-- la
grande indignation d'un savant de feuilleton qui attendait, les pieds
sur ses chenets, nos prcieux documents dont il et tir si grand
parti pour le bien de l'humanit,--ces braves instruments, comme notre
boussole et nos cartes, dorment inutiles.

--O sommes-nous? Le vent n'a-t-il pas chang et ne nous porte-t-il
pas vers l'Atlantique?...

Les regards percent l'ombre et l'oue se fait fine...--Deux ou trois
points brillants dans le lointain s'teignent tout  coup:


--LA MER! s'crie Jules.--Voyez les phares tournants!--Tenez: encore
un qui disparat;--vous allez le voir reparatre!


Je bondis,--me souvenant de la descente de Meaux!--Ils la voyaient
dj avant Meaux, _la mer!_--et je m'explique maintenant pourquoi mes
deux Godard, si extnus qu'ils dussent tre par les rudes travaux de
la journe, tenaient si bien tout  l'heure  ne pas me cder la
place.--Dcidment, chez ces gens-l, c'est une monomanie!


Mais je ne reviendrai pas de Meaux deux fois!--Quoi qu'il arrive, nous
marcherons.-- tout prendre, et au pis aller, quand nous irions mme
sur la pleine mer, comme nous avons du lest pour rester nos doubles
quarante-huit heures en l'air, tout au moins, il faudrait que le vent
nous pousst bien loin et nous aurions bien du malheur, si nous
n'apercevions quelque navire pour nous recueillir,--ft-il en partance
pour le cap Nord ou dt-il nous emmener jusqu' Java!

J'avais pens le matin mme, et sous cette proccupation,  faire
acheter une honnte provision de biscuit de mer dont j'ai, au dpart,
constat la prsence dans le garde-manger.--Mais je regrette les
boues de caoutchouc que j'avais combines avec M. Guibal, et que nous
n'avons pas eu le temps de terminer.


Jules pouvait bien avoir raison. De Saint-Quentin sur Abbeville,
c'tait l'affaire d'une saute de quelques minutes.--Il fallait
pourtant convaincre Jules, sans tre trop convaincu moi-mme, et
persuader Louis par-dessus le march, dcid que j'tais  patienter
jusqu'au bout et  ne rien attaquer de vive lutte.

Je prends mon ton le plus dgag pour leur affirmer que la disparition
successive des feux s'explique, tout naturellement, par l'heure o
nous nous trouvons,--chaque paysan soufflant sa chandelle au moment de
se mettre sous sa couverture.

C'est assurment trs-probable, et sans vouloir dire que tout se
plaide.

Je sais que j'ai parmi nous au moins un homme, sinon deux, passagers
de la premire ascension, absolument dcids comme moi  ne pas
renouveler la descente de Meaux,--quoi qu'il dt arriver, je le
rpte;--_notre honneur y tait engag._

--C'est assez bte, n'est-ce pas? et quelle faiblesse, allez-vous
dire, d'exposer plusieurs existences pour la vaine satisfaction
d'une galerie indiffrente qui ne saura mme pas les dangers courus,
et pour ne pas mme faire taire un ou deux drles venimeux!

Ici, je ne plaide plus et je n'excuse pas;--je raconte et j'avoue.


Nous allons donc-- la grce de Dieu!


Mais qu'est ceci?...--Devant nous,  une grande distance encore,
apparaissent vaguement des feux qui ne sont plus, cette fois, de
lampes ni de falots.--Nous avanons, et nous distinguons mieux ces
feux bizarres et nombreux, violents, haletants, disperss  et l sur
de vastes espaces.--Des bruits sourds et rhythms arrivent  nos
oreilles...

Ai-je donc eu raison, et n'est-ce pas l ce brave et bon pays--que
j'aime cette fois encore plus que les autres?..


--Ho... h... ho!!!... o sommes-nous?


--Erquelines!


Et le digne douanier,--il parat que c'tait un douanier,--juge
ncessaire d'ajouter:

--Belgique!!!


Je frappe de joie dans mes mains.

--Eh bien! dis-je  Louis, avais-je raison?

J'avais un peu besoin d'en tre sr moi-mme...

Louis ne me parat pas encore tout  fait convaincu. Il boude
certainement contre mon triomphe, que je ne mnage peut-tre pas
assez.--Les vieilles cartes portent _Belgium mare_; pour Louis, la
Belgique, dont il a entendu parler, a son bon ct,--le terrestre, le
Wallon, et son mauvais ct,--le marin, le Flamand. Il se rappelle
quelque chose comme Ostende, mais il ne connat ni Verviers ni
Charleroi.


Nous marchons toujours...


Des feux encore, de temps en temps,--hauts fourneaux, forges,
houillres.


Une grande ville  notre droite.--Au resplendissement du gaz qui
l'claire et  l'ampleur du primtre, nous avons reconnu Bruxelles.


C'tait bien Bruxelles... Presque  ct, un peu plus loin, nous
apercevons, plus modeste dans ses proportions et dans son clat,
Malines la catholique.--La voici dpasse.


L'honneur du GANT est dcidment sauf!

Et quelle revanche!--Avec le lest que nous possdons, si le vent ne se
met pas contre nous, nous tomberons avant midi sur Stettin, Dantzick
ou Koenigsberg. Qui me dit mme que je ne vais pas recommencer mon
voyage de 48, et que, dpassant la Vistule et le Nimen, nous
n'atteindrons pas Tilsitt ou Memel!... Le coeur m'en bat!

Qui donc parlait de froid tout  l'heure?--Est-ce qu'on a froid?

Nous allons, nous allons... Derrire nous les feux s'teignent,
disparaissent... Devant nous, plus rien tout  l'heure--que du noir.
J'estime que nous rasons de cent  cent cinquante mtres au
plus.--Plus rien dcidment devant nous, pas un point o le regard
puisse s'accrocher,--rien que la sombre immensit...

Nous allons toujours...

On ne parle plus, depuis longtemps,  bord.--Dort-on? Je l'ignore.

Je sais bien qu'il en est au moins quatre qui veillent: les deux
Godard et Yon le fidle,--et moi.

Nous allons toujours...


L'obscurit morne, sourde, implacable, persiste, s'acharne.--Pas une
dchirure, pas une raillure, pas une paillette, dans ce suaire sans
fin.

O sommes-nous,--et quel est donc ce pays trange, sans cits, sans
bourgades, sans villages?--Toujours le mme silence de tombeau par
cette interminable et inquitante obscurit...

Un crochet du vent ne nous a-t-il pas, en effet, ports vers
l'Ouest?...


Mais quelque chose semble s'annoncer...


Qu'est-ce que ces vagues clarts que nous voyons loin, bien loin
encore devant nous,--ples et diffuses clarts qui ne disent rien du
travail ni de la vie humaine, comme tous ces feux palpitants que nous
avons laisss derrire nous tout  l'heure?

Avanons... avanons encore:--nous y sommes.


--Ces larges plaques, d'un brillant terne comme des lames de plomb
fondu,--isoles et troites d'abord, puis s'largissant et se
multipliant  l'infini,--laissant  peine entre elles un encadrement
noir qui dcoupe leurs formes irrgulires, cette infinit de marais
qui s'tendent devant nous pour se confondre  l'horizon en une
confuse lueur argente,--c'est la Hollande!...

 notre gauche, un bruissement profond, lointain encore et qui se
rapproche de seconde en seconde:--bruissement certain, incontestable...

Un coup de vent frais de cinq minutes seulement, nous sommes en mer!


--Il faut absolument descendre ici et attendre le jour! dit
brusquement Louis.

--Vous ne descendrez pas ici! lui dis-je non moins rsolument.


Et je me suis  peine saisi de la corde de soupape que Lucien Thirion
est dj auprs de moi et m'a serr le bras significativement...

Un petit bruit sec se fait entendre...--on dirait un pistolet qu'on
vient d'armer...


Il y a un moment de silence: au-dessous de nous, quelques cris
sauvages et discordants d'oiseaux aquatiques pouvants...--Que
va-t-il se passer entre ces huit hommes, dans ces quelques pieds
carrs, entre ciel et terre, au milieu des tnbres?...

Jules s'est rapproch de son frre. Il insiste et fait observer qu'il
n'y a pas un souffle de vent:--nous allons simplement nous poser l,
comme se pose le soir l'oiseau qui reprend au matin son vol.

Je n'coute rien, je n'entends rien.--Nous ne descendrons pas l,
parce que, si nous y jettons l'ancre, rien ne m'assure que quelque
incident imprvu ou plutt trop  prvoir,--avec mes conducteurs de
Meaux,--ne nous forcera pas  y rester.

Or, l'endroit est tel, d'abord,--tangs, marais ou tourbires, et je
connais si bien ce pays que rien ne m'assure seulement la place pour y
poser une semelle  sec.--Plonger, certainement et ds  prsent, de
mon plein gr, pour me garer de l'eau, que j'ai une chance d'viter un
peu plus loin, me semble peu sage,--et,--noy pour noy,--au lieu de
m'asphyxier par cette nuit noire dans ces bourbes vertes, je prfre
encore me noyer au grand jour, en pleine eau propre, avec toutes mes
aises.--Et puis, cette mer que nous entendons et qui nous semble
appeler,--qui peut jurer qu'au dernier moment le vent de la cte ne va
pas, comme presque toujours, nous en chasser bien loin?

Et puis enfin,--il faut tout dire et jusqu'au bout,--je _veux_ aller
plus loin:--Meaux est encore trop prs d'ici!...


J'ai d accentuer bien fermement l'expression de ma volont, car Louis
ne dit plus rien. Il doit quelque peu m'en vouloir en ce moment,
n'ayant jamais eu, en aucune de nos ascensions, de compagnon plus
docile.

Notre querelle,--qui n'a pas dur une minute et n'a pas cot vingt
paroles,--mais dont chacun a d sonder sur un seul mot les profondeurs
menaantes,--a jet sur l'quipage un srieux de glace.

Tous sont debout, penchs sur le bord et sondant l'inconnu.


Le hasard,--heureux et prompt hasard!--se trouve me donner
raison,--mais non, certes, contre la raison mme.

Voyez! Les sinistres plaques d'eau s'teignent peu  peu et s'enfuient
au-dessous de nous.--Les dernires ont dj disparu...

Un bruit monte. --Silence!


C'est un chariot sur une route: nous entendons le sabot du cheval...


Un peu plus loin, une imperceptible lumire: c'est une chaumire
isole.--En voici une autre encore!


Le vent d'Ouest nous a dcidment repris!


Et l'toile plit...

Devant nous, ces bleus sombres se changent peu  peu en violets
profonds, rehausss tout  l'heure par les riches dessous de pourpre
et d'or qui ne se laissent encore que deviner.

L'orchestre divin, palette mlodieuse, se dispose sourdement, et
s'accorde enfin pour l'admirable symphonie de l'aube. Nous pouvons
presque distinguer nos visages, amis ou ennemis, sur la plate-forme de
notre nacelle. Et nous marchons toujours vers les clarts naissantes, de
moins en moins confuses...--De larges rubans d'un rouge sanglant et
sombre s'tendent devant nous; d'autres banderoles jauntres ou oranges
viennent, sres d'elles-mmes, prendre leur place harmonieuse dans les
profondeurs vertes et roses. Derrire elles s'allume par degrs et
chauffe la grande fournaise qui va tout  l'heure dissoudre et fondre
d'un seul coup ces clarts avant-courrires...--Tout  coup, comme un
cri de joie, s'lance d'un jet,  travers l'immensit cleste, un dard
de flamme... C'est le signal,--et jusqu'aux profondeurs des plus
lointains horizons subitement illumins, clate la splendide fanfare du
jour...


Nous planons au-dessus d'un panorama infini: des plaines, des bois,
des villes, des tangs, des rivires.

Notre vue embrasse le plus admirable des spectacles. Les prairies
resplendissent d'un vert particulier, vert tendre, et comme pli sous
la rose. La fume s'chappe des toits de briques: c'est le repas du
matin...--Pturages, bestiaux, maisons roses, tout ce microcosme d'une
disposition, d'une nettet, d'une propret charmantes, sourit ou
plutt semble clater de gait sous les premiers rayons du soleil
levant.

Nous jouissons  pleins pores de notre libert dans la lumire!
comme dit le grand Pote.--De nos deux voyages, c'est la premire
heure qui sonne pour nous hors des tnbres.

Il s'agit de bien consulter nos baromtres, ma foi! et nous nous
soucions bien, en cet heureux moment, de prparer LE RAPPORT!!!
qu'on nous a si violemment reproch de n'avoir pas rapport de notre
premier voyage nocturne! Djeunons d'abord et rparons les fatigues de
la nuit; nous aurons peut-tre besoin de nos forces plus tard.--Si
impatient que soit l-bas le savant homme qui nous guette, embusqu
dans son feuilleton, il nous attendra,--et s'il est trop press, ce
monsieur Victor Meunier, qu'il monte!


Pourquoi faut-il qu'en ce moment, tout de bonheur et d'admiration, un
second coup de fusil tir sur nous vienne nous rappeler qu'il y a des
mchantes gens  terre, ennemis mortels ns de tout ce qui est
au-dessus d'eux!

Mais, au moins ici, ce coup de fusil n'est pas franais,--et nous
sommes si haut que nous dfions les balles.


Le GANT, en effet, dont les manoeuvres commencent  se scher des
humidits de la nuit et dont le gaz se dilate rapidement aux rayons du
soleil levant, monte de plus en plus... Nous dpassons certainement
l'altitude de quatre mille mtres.

Aux vastes et grasses prairies succdent les landes incultes et des
marais encore. Mais bientt, de l'immense tapis que le vent d'Ouest
continue  drouler sous nous, nous ne pouvons plus distinguer que
vaguement les fertilits ingales.

Voici un grand lac et deux rivires dont le vif argent nous perce les
yeux. La boussole et la carte semblent nous indiquer le lac Dmmerse
et l'Yssel,-- moins que ce ne soit le Weser; mais nous n'avons pas
de certitude.--Le savant de tout  l'heure nous serait prcieux en ce
moment: pourquoi donc n'a-t-il pas demand  faire partie du voyage?
Il affirmait si doctoralement l'autre jour qu'il n'y a pas de
danger!


Voici une grande ville:


--Quelqu'un, qui n'en sait rien du tout, parle de Bentheim. Est-ce
Bentheim? Est-ce Munster?--L'absence du savant se fait de plus en plus
sentir.


Il y a de la fatigue  bord, une grande fatigue. Ainsi que je l'ai
dit, Louis, Jules et Yon,--la partie militante de l'quipage,--n'ont
pas voulu se relayer de quart la nuit dernire. Si j'ajoute  la
lassitude de cette nuit celle de la rude journe prcdente au Champ
de Mars, sans parler encore de l'excs de nos labeurs  tous et de nos
veilles depuis ces deux rudes mois, je n'ai pas de peine  comprendre
que, loin de passer une seconde nuit en l'air, comme je l'ai espr,
notre quipage voudra bientt chercher  terre le repos dont nous
avons en effet tous assez besoin.

L'incertitude du point prcis o nous nous trouvons va hter la
solution pressentie,--car, bien qu'on y voie clair  cette heure, les
thories gographiques continuent  se donner beau jeu, et le spectre
des Mers se dresse toujours  chaque point de l'horizon...

Une voix propose d'atterrer: la majorit est videmment de cet avis,
et il n'y a plus l'ombre d'une hsitation quand celui de nous qui
s'est plus spcialement charg de la boussole et des cartes dclare
que _la Mer est  six lieues_[6].

    [Note 6: Frehren, prs Rethem, o nous sommes tombs, est, si j'ai
    bien fait le compte,  QUARANTE-CINQ lieues (--!) de la
    Baltique.--Puisque nous en sommes aux chiffres, et en cas d'oubli
    plus tard, disons tout de suite qu'en recueillant les
    apprciations de mes compagnons de voyage et en tablissant une
    moyenne,--la carte sous les yeux, bien entendu,--nous aurions
    conclu  un _tranage_ de 30  25 minutes, par un vent de 14  15
    lieues  l'heure. Pendant ce tranage, nous aurions subi de 60 
    80 chocs proprement dits, prcipits depuis un mtre jusqu'
    trente et quarante mtres de hauteur.

    Inutile d'ajouter que ces valuations ne sauraient tre
    qu'approximatives, quelle que soit leur sincrit:--nous n'avions
    pas prcisment nos montres ni nos baromtres en mains...]


Je n'accepte cette indication de latitude que sous toutes
rserves,--mais j'ai depuis quelques instants une bien autre
proccupation.


Plus nous montons, plus le gaz dilat gonfle le ballon, dont
j'aperois l'enveloppe se tendre avec violence sous le filet...--Or,
j'ai racont mes luttes avec mon constructeur Godard quant aux
dimensions de la soupape. Il est par trop vident que l'appendice, de
disproportion non moins absurde, ne donne pas non plus suffisant
passage  l'excdant de ces six mille mtres de gaz qui se dilatent 
la fois sous la double action du soleil et de notre ascension
croissante.

On se rappelle, lors de notre premire ascension, la sinistre
prdiction de M. Babinet...

 ce moment je regarde et vois la dilation du GANT devenir
rellement inquitante. L'enveloppe se gonfle davantage de seconde en
seconde, jusqu' clater... Entre chaque maille du filet, elle
capitonne avec violence...

D'une explosion d'arostat  cinquante ou cent mtres de hauteur, on
peut  la rigueur se tirer, si la dchirure est partielle, l'toffe,
sous elle-mme, refoule dans la chute, formant parachute.

Mais,  la terrible hauteur o nous sommes, il n'y aurait pas de grce
 attendre...


Je n'hsite pas  engager Louis  donner un coup de soupape, ne ft-ce
que pour nous voir un peu plus prs de terre.

Notre voyage est trop beau pour tre dj fini. Le ciel est magnifique
et le vent nous porte si bien en ligne droite, sur plein Est!--Je veux
me dire qu'avant d'atterrer, et si notre bon vent ne se modifie pas dans
les couches infrieures, notre angle de descente va nous porter sur
Berlin, la Saxe,--et qui sait? si nous nous dcidons  oublier enfin la
mer un instant, peut-tre atteindrons-nous le Grand-Duch,--ma terre
promise!

Mais ce n'est qu'un rve,--et je vois bien vite que le sort en est
jet. Louis n'y va pas de main morte sur la corde de soupape. Il n'y a
plus  s'en ddire: nous descendons, et avec une telle rapidit que
l'air, en soulevant nos cheveux, siffle  nos oreilles.


Inutile de dire que tout le monde est sur le pont. Comme pressentant
ce qui va se passer, aucun des passagers nouveaux n'a eu l'ide de
descendre dans l'intrieur.--Encombr d'objets divers, n'offrant
aucune ressource comme point d'attache, l'intrieur serait, en cas de
secousses,--comme pour la souris, la ratire,--le plus dangereux des
refuges.


Les arostats de dimensions ordinaires atterrissent rarement,  moins
d'aides extrieurs, sans un ou deux chocs plus ou moins lgers. Si
l'on se rend compte des ttonnements invitables du pesage avant toute
ascension,--quilibre rigoureux,  un gramme prs, ai-je dit, entre la
force ascensionnelle et le lest,--on comprend facilement que le
dgagement du gaz dtermin par le coup de soupape pour la descente
peut tre mesur bien moins prcisment et rapidement encore que le
poids du lest pour le dpart.

Avec les proportions excessives du GANT, ces difficults augmentent. 
moins de circonstances exceptionnellement bnignes,--emplacement tout 
fait propice, absence complte de vent,--il est difficile d'esprer
qu'un chargement de quatre mille cinq cents kilogrammes,--dont la
pesanteur acquise a d'abord, comme je vais le dire, d se mettre
d'accord avec le dlest depuis trois ou quatre milles mtres
d'altitude,--se dpose  terre et s'assoie  premier essai, sans
ttonner par quelques _coups de tampon_, pour employer l'expression
technique.

Tout indique donc ici la ncessit de prcautions plus
qu'ordinaires,--et, en premire ligne, cet arrt pralable en quilibre,
 quelques dizaines de mtres du sol, arrt qui permet  l'aronaute
d'apprcier, sans confusion ni hte, la position,--d'attendre et de
choisir son instant et sa place.--Puis, nous allons videmment lancer
le prcieux _guide-rope_, si utilement invent par Green, et dont le
tranage prolong, prcdant et prparant le jeu de l'ancre, ralentit 
point la marche de l'arostat.


 mon extrme surprise, je vois--tout  coup et sans autres
prliminaires,--sur le commandement de Louis, Jules filer la premire
ancre: l'amarre glisse et grince sur l'osier de notre bordage.--De
_guide-rope_, de lest, tout prt, sous la main de nos conducteurs, il
ne parat pas tre question...


Et cependant notre course furieuse continue... Ce n'est pas une
descente, c'est une chute... La terre se rapproche de nous avec une
effrayante rapidit... Une trentaine de mtres  peine nous en
sparent encore.--Deux ou trois secondes, et nous touchons!...

Et au-dessous de nous, je vois les arbres se courber sous le vent...

Pourquoi--lorsqu' ma connaissance personnelle, nous avons encore une
vingtaine de sacs de lest  fond de cale, pourquoi notre conducteur ne
saisit-il pas cet instant qu'il doit guetter, o quelques kilos
pesant, lancs par lui hors de la nacelle, vont, comme suspendre tout
 coup cette chute prcipite et permettre, en toute libert d'esprit,
de reconnatre si le terrain est favorable, si le vent n'est pas trop
violent? Qui le presse donc tant de descendre? Pourquoi...


Mais il n'y a ni une parole  dire, ni surtout une seconde  perdre!

J'attire brusquement  moi ma femme dans un angle de la
plate-forme,--je pose ses mains sur deux des cbles du cercle, que je
saisis ensuite moi-mme autour d'elle en la couvrant...--


... --et j'attends!...


Le vent souffle d'une telle force prs de terre que l'acclration
verticale de notre chute, malgr la vitesse acquise, en est, sinon
ralentie, du moins drange.

Notre norme masse prcipite drive en fendant l'air...--Notre chute
diagonale devenue est bientt plus qu'oblique,--horizontale...


Le cri sacramentel en toute descente se fait entendre, --vhment,
bref,--sans rplique:


--TENEZ-VOUS BIEN!... TENEZ-VOUS BIEN!!!...


--AH!!!...--Telle a t l'effroyable violence du choc que toutes les
mains, descelles, ont lch prise--et plusieurs en sont renverss...
L'arostat a rebondi d'un gigantesque lan...

Du coup, l'appendice, retenu et tendu, a t tranch comme par la
faux, et il est tomb sur l'toile du cercle,--drapeau dont le porteur
est tu.

Le pont de la nacelle, qui vient de repartir sous son matre par les
airs, prsente le spectacle de la plus inextricable, indescriptible
confusion...

Mais tous ont au plus vite repris leur place, devinant bien que la
partie vient seulement de s'engager...


--ATTENTION!...--TENEZ-VOUS BIEN!!!...


Des villages, des vergers filent sous nous... comme des
blouissements...


--TENEZ-VOUS BIEN!!!...


--Seconde secousse, non moins formidable... Le GANT, qui n'en a que
l'cho, en frmit dans tout l'ensemble de sa manoeuvre...


L'amarre de notre premire ancre, comme un simple fil, vient de se
briser: nous ne nous en sommes mme pas douts.

Le vent furieux qui nous emporte redouble...


Notre seconde ancre est dj par-dessus le bord, file par Jules et
Yon.

L'amarre vient  frapper mes yeux:

--Mais ces gens-l sont-ils donc fous?--Cette amarre, qui porte une
ancre de soixante kilos et qui doit arrter d'un coup une force lance
de plusieurs milliers de chevaux,--cette amarre est grosse comme deux
doigts  peine... Et dix cbles comme celui-ci, tresss ensemble et
mnags encore par des _serpentins_, seraient  peine suffisants...

Je me penche par-dessus le bord et je vois, courant perdue derrire
nous,  travers les gurets, notre ancre folle qui gratigne la terre,
bondit et rebondit, soulevant aprs elle un long nuage poudreux...

Le ballon se rapproche de terre...


--TENEZ-VOUS BIEN!!!...


Tous les muscles sont tendus, les mains crispes sur les cordes...

Un choc encore!...--Puis un autre,--puis un autre, coup sur coup.


--_La seconde ancre est perdue!_ s'crie Jules.--NOUS SOMMES TOUS
MORTS!!!...


Cri plus qu'inutile!--L'vidence est l!...


Car vient de commencer cette course furibonde, chevele, qui a nom le
_Tranage_...




XXI

LE TRAINAGE EN HANOVRE


Comme pour ajouter encore  la vitesse de cette course forcene, la
partie infrieure du ballon dj vide et flasque,--un tiers  peu
prs,--que l'appendice bris ne retient plus, s'est applique contre
la partie pleine et fait voile.

Les chocs se multiplient, se pressent,  ne plus les compter.--Comme
dans les ricochets sans fin de la balle lastique, que rveille et
renouvelle la main d'un joueur infatigable, la nacelle rebondit  des
hauteurs alternes, depuis cinq et dix mtres jusqu' trente,
quarante, cinquante peut-tre...--Par une fatale imprvoyance, elle
s'est trouve, ds le principe, ingalement charge; tout le lest
vivant de notre quipage, sans pratique et sans conseil, s'tant port
machinalement d'un seul ct,--et elle retombe toujours,
inflexiblement et sans aucune dviation rotatoire, sur la paroi qui
nous supporte tous.--Tous les coups donc, directement et jusqu' la
fin, nous les essuierons.

Quelle rapidit vertigineuse! Quelle succession de chocs presss,
haletants, crpitants comme grle! Quelle contention de muscles,
d'attention et de volont!...--Car la moindre dfaillance,
l'inadvertance d'une seconde,--la tte tourne seulement!--et, lanc
dans l'espace, vous tes bris!

Et chaque heurt broie nos muscles, rompt nos poignets, dsarticule nos
paules;--chaque contre-coup nous meurtrit les uns contre les autres,
victimes et bourreaux rciproques...


Ayant charge de deux corps, ma part est la plus lourde, et il me
semble que chacun de ces horribles branlements est le dernier que
j'aurai pu soutenir...--Mais c'est aussi la pauvre crature--que
j'treins contre ma poitrine, entre mes deux bras autour d'elle
souds comme du fer aux cbles de cercle,--c'est elle aussi qui ravive
 chaque affaissement la source de ma force dj vingt fois puise.

 ce regard doux et profond du pauvre tre broy, mais rsign
toujours et muet,  cette suprme et fervente communion de nos deux
mes,--je sens bien que la vie mme de celle-ci est ma vie, et que ma
mort seule sera, puisqu'elle l'a voulu, sa mort;--et cette mort,  mon
tour, je la dfie de nous sparer, car elle n'a que le droit de nous
prendre ensemble!


Mais nous sommes bien condamns!

Si insuffisante que soit l'ouverture maudite de notre soupape, nous
pourrions nous raccrocher,  la rigueur, encore  cette maigre chance
de salut et soutenir--peut-tre!--l'interminable srie de ces cahots
forcens, jusqu'au moment o,--notre force ascensionnelle enfin
puise,--le GANT s'arrterait.

Mais l'inexorable fatalit n'aura pas voulu nous laisser mme
l'invraisemblable ventualit de ce recours en grce.

Trouble d'esprit, dfaillance de main, accident fortuit,--par une
cause inexplique encore,--la corde elle-mme de cette soupape n'est
plus entre les mains de nos conducteurs...


ELLE LEUR A CHAPP!--et elle fouette l'air au-dessus du cercle...

Nous roulerons donc, sans espoir, sans appel, de bonds en
bonds,--jusqu' l'instant dernier...


Mais--pourquoi donc souffrir toutes ces morts?--Et n'y a-t-il bien
aucun moyen de s'y soustraire?

Puisque le vent est si terrible,--puisque nos ancres sont
perdues,--puisque nous n'avons mme plus cette chtive ressource de
notre soupape drisoire,--puisque cette terre irrite ne veut pas
dcidment de nous et nous repousse avec tant de violence,--pourquoi
ne pas regagner,--tout simplement, tout bonnement,--ce domaine de
l'air qui est ntre, bienveillant et hospitalier toujours, o
l'ouragan lui-mme nous caresse?...

Pourquoi ne pas laisser tomber hors de notre bord, puisqu'il va tre
broy tout  l'heure, et nous avec lui, quelques pinces de ce lest
dont il nous reste ces vingt sacs encore,--vingt fois, quarante fois
plus qu'il n'en faut pour remonter--_chez nous_--en paix?

Pourquoi ne pas nous dire que cette bourrasque n'est que passagre
peut-tre[7], que rien au monde ne nous force  prendre terre, et que,
si nous remontons, nous n'avons plus qu' choisir soit aujourd'hui,
soit demain, soit aprs-demain mme,--le GANT, avec sa double
enveloppe, a la vie longue!--l'heure calme et tout  fait clmente,
cette heure de la tombe du jour, par exemple, si propice d'ordinaire
et comme rserve  l'arostation?

    [Note 7: Et, en effet, nous tombmes tout juste pendant les deux
    seules heures de vent qu'il fit dans cette journe...]

Que pouvons-nous donc perdre,--dans cette revanche de Meaux,--
prolonger encore ce dj long voyage et  inscrire une trajectoire
tout  fait inoue dans nos fastes arostatiques!

Et enfin,--quoi qu'il arrive!--quel risque courons-nous de trouver pis
que ce qui est devant nous,--pis que cet atterrage meurtrier,
implacable?...

Pourquoi!!!......

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Mais,--va-t-on peut-tre me dire,--aprs les ascensions que je
compte dj derrire moi et avec ma pratique acquise dans ce mtier si
facile et banal, j'aurais d, moi, suppler ici  ce qui faisait
dfaut et agir intelligemment  la place de qui n'agissait pas


Et on aura raison,--le fait tant l!


Je rponds que, payant pour cela un homme dont c'tait le mtier et
l'unique soin, je me laissais conduire, sans penser que j'eusse 
m'occuper des rencontres de la route. Il m'avait t dj assez
pnible d'intervenir virtuellement la nuit prcdente,--dans tel cas 
l'avance prvu par moi,--et on ne peut raisonnablement tenir un
revolver braqu en permanence sur la figure d'un compagnon de route.

En plein et beau jour,--avec les normes ressources de force
ascensionnelle ou de lest, c'est tout un,  notre disposition,--le
moindre accident devait me paratre et tait cent fois impossible. Je
n'avais pu croire  une descente volontaire que seulement alors que je
m'tais vu  quelques dizaines de mtres du sol, et j'avais eu, sur
le coup, un soin particulier et immdiat, une proccupation trop
absorbante,--on voudra peut-tre bien l'admettre--pour chercher dans
mon imagination des alternatives et ne pas m'en tenir aux efforts
dsesprs d'une prservation plus que personnelle, suffisante et au
del.

J'avoue, si nette dans tout danger que je me croie la vue, j'avoue que
le pril d'_une seule_ m'empcha de songer au salut de tous, mme dont
elle!--et que, brusquement surpris par la plus inattendue, la plus
insupposable des catastrophes,--entre ces terribles chocs,--une grle!
qui ne permettaient mme pas de respirer, je ne trouvai pas, dans ma
paresse d'esprit  ce moment sans doute, le temps de chercher  placer
une critique contre mon aronaute ni de motiver un erratum. Je n'ose
parler aprs cela encore de l'irrsistible absorption, de l'ivresse du
_spectacle_, seule suffisante  paralyser,  engourdir toute volont
d'action...


 plus fort je passe en toute humilit la main.


Mais  la condition que je le verrai tenir la partie...

       *       *       *       *       *

Si c'tait de nuit, nos destines seraient dj dcides. Nulle force
humaine en effet ne saurait se maintenir tendue, mme quelques
minutes, avec cette exaspration de muscles, cet rthisme de volont.

Ici, du moins, il nous est permis de voir chaque coup avant de le
recevoir; nous pouvons prendre, juste  temps, avec la respiration,
notre lan de rsistance, et, entre deux chocs,--ne ft-ce que pendant
une seconde,--distendre nos nerfs contracts, nos mains et nos
avant-bras roidis aux cbles de salut.

Mais de ces intermittences mmes qui ne nous dmontrent, ne nous
affirment que mieux notre fin prochaine, irrvocable,--combien
avons-nous de temps, plus qu'puiss dj que nous sommes,  pouvoir
accepter le drisoire bienfait?


Chance de recours en grce, ou plutt raffinement d'infernale
cruaut,--il se trouve qu'une autre cause doit encore prolonger notre
supplice.

Du sol qui ne le saurait nourrir, l'homme s'loigne.--Sur la terre qui
lui donne sa subsistance, l'homme se manifeste par le plant de la
haie, de l'arbre; par l'lvation de la hutte, de la cabane, de la
maison: tout ce qui, en se rsumant, constituerait,  ce moment, pour
nous,--l'_obstacle vertical_.

Or, la terre est ingrate par les vastes espaces que nous dvorons,
steppes arides, marais, tourbires, bruyres  perte de vue. Pas de
trace de la vie humaine dans ces sites dsols, dans l'ensemble
uniforme des sauvages aspects de cet immense horizon...


(--Dans cette Brie fertile, o l'homme se dispute la place,  Meaux et
de nuit,--avec un vent dix fois moindre, nous n'aurions pas eu le
temps de compter dix secondes!...)

La rapidit de notre projection ne permet  nos yeux que d'en saisir
quelques pisodes.


De bien loin en bien loin, un arbre isol, perdu, accourt sur
nous,--rapide comme l'clair...

Nous venons de le briser comme un ftu, et nous n'en avons mme pas
tressailli...


Deux chevaux pouvants, les naseaux en terre, la crinire au vent,
s'efforcent ventre  terre de fuir devant nous.

Mais nous brlons les distances.--Ils sont dj bien loin derrire...


Un parc de moutons perdus passe au-dessous de nous, entre deux de nos
bonds,--comme un rve...


Mais voici le danger,--le vrai danger!


 ce moment o, harasss dj, nos compagnons doivent ressentir comme
moi ces fourmillements, ces crampes qui engourdissent et paralysent
mes articulations,--nous apercevons devant nous, menaante en haut de
son remblai, perpendiculaire  notre course, une locomotive en marche
tranant son tender et deux wagons...


Quelques tours de roue de plus,--et tout est bien fini!--car une
fatalit gomtrique veut que nous nous prcipitions avec elle, par
une concidence infernale de temps et de lieu, juste sur le mme
sommet d'angle!

Que va-t-il arriver?

Prcipits dans notre vol d'ouragan, nous allons soulever du coup et
renverser la lente machine et ce qu'elle trane,--ceci ne fait pas
l'ombre d'un doute[8]!--mais nous sommes broys!...

    [Note 8: Je vois d'ici plus d'un lecteur s'arrter court pour
    sourire,--s'indigner peut-tre  ce qui pourra lui paratre la
    plus impertinente des exagrations:--un simple panier d'osier,
    soulever de terre et bousculer une locomotive, avec son tender et
    deux wagons!

    Je crois devoir prier  l'avance ce lecteur de se renseigner sur
    les miracles de ce phnomne qui s'appelle la _vitesse acquise_.
    Quand il aura vu une chandelle de suif, au sortir d'un canon de
    fusil, percer une porte de chne d'un pouce d'paisseur, quand il
    se sera fait montrer les deux normes barreaux de cette grille de
    parc carts, tordus par le furieux passage d'un cavalier emport
    par son cheval, rests saufs tous deux, ainsi que le constate la
    trs-historique _lgende du Cheval de Rambouillet_,--ce lecteur
    incrdule pourra alors calculer par chevaux-vapeur la force
    propulsive de notre ensemble pesant trois mille kilos, lancs par
    le vent de 15 lieues  l'heure dont nous jouissions,--et non pas
    de =60= lieues  l'heure, comme tous les journaux l'ont imprim
    deux fois alors--le maximum reconnu Grand Ouragan, Tempte, ne
    dpassant pas 35.

    Et quand il aura fait vrifier ses chiffres, pour certitude
    complte, il fera bien de les communiquer  tous les _directeurs
    de ballons_--qui en ont bien besoin.]

Quelques mtres  peine nous sparent de l'ennemi...


De nos poitrines s'chappe un cri,--un seul!--mais quel cri!...


Il a t entendu!

Le sifflet de la locomotive nous rpond...--Elle a ralenti sa marche:
elle s'arrte, comme semblant hsiter...--et recule enfin, tout juste
 temps pour nous livrer passage...

--et le mcanicien nous salue, sa casquette au bout de son bras
tendu...


_Gare aux fils!!!..._

Les voici en effet sur nous, ceux-l que nous n'avions pas aperus,
les quatre fils du tlgraphe lectrique,--quatre guillotines!...


Nous avons baiss nos ttes...--Heureusement nous nous trouvons raser
bas,  ce moment prcis.--C'est sur le cercle et ses gabillots
infrieurs qu'a eu lieu la rencontre: un ou deux de nos cbles
seulement ont port sur ces rasoirs...

--et nous entranons ces cbles pendants derrire nous,--comme la
queue d'une comte chevele,--avec les tringles tlgraphiques sans
fin et les poteaux dracins qui les soutenaient tout  l'heure...


Combien de temps va durer encore l'invraisemblable agonie de ces
bonds?

Si seulement nous la tenions, cette malheureuse corde de soupape!
Depuis que nous souffrons tous ces supplices, le ballon et au moins
eu le temps de perdre quelque chose de sa force meurtrire!

Si, au moins encore, elle tait  sa place dsigne, la prudente
chelle de cordes,--notre vie peut-tre en ce moment!--que Delessert
avait prpare, mais qui, ddaigne par Louis Godard comme nouveaut
superflue, gt pour l'heure  fond de cale... comme  cent lieues de
nous!

Vain regret! Fouettant de ses zigzags,--bien au-dessus de nos ttes et
comme pour l'exciter encore,--la bourrasque trop lente  son gr
contre ces tmraires qui ont appel la mort,--la damne corde semble
se rire de nous...


--JULES!...--MONTE SUR LE CERCLE!...--s'crie Louis.


Le jeune homme lve les yeux,--et sa tte se baisse avec
dcouragement.

--Impossible!... a-t-il rpondu d'une voix trangle.

Trop impossible, en effet, mme  la souplesse exerce de ce gymnaste
de vingt ans! En supposant que ses muscles meurtris ne soient pas dj
hors de service comme les ntres,--comment trouverait-il, entre ces
bonds dvergonds, les quelques secondes de calme  peu prs parfait
pour se hisser des deux ou trois brasses qui nous sparent du
cercle...

Pourtant c'est l, l seulement pour tous, que peut s'entrevoir une
lueur de salut...


--MONTE!!! dit l'an.


Obissant, il tente--et d'un choc, retombe haletant sur notre
plate-forme oblique...

--MONTE!!!

--Je ne pourrai jamais!--dit l'autre avec dsespoir...--je suis trop
las!...

Il essaye encore pourtant...--et retombe encore...


C'tait trop certain! Pourquoi alors cette tentative folle? Notre
destin  tous n'est-il donc pas dcid? Est-il une puissance humaine
qui puisse nous arracher  l'arrt prononc? N'en avons-nous pas pris
notre parti, tous tant que nous sommes l?--Pourquoi donc sparer et
dpcher avant nous celui-ci? Ce n'est pas le dvouement que vous lui
imposez, c'est le sacrifice!...--un sacrifice plus qu'inutile,
inique!...


--MONTE!!!...--dit l'an encore. MONTE!!!...


Deux voix--que je connais--s'lvent:

--Ne montez pas, Jules! vous vous tuez!

--Ne montez pas, monsieur!...


Thirion,--j'en tais sr--a eu la mme pense,--car il parle de
dcharger son revolver dans le ballon.

Je lui crie de n'en rien faire... Que produirait six balles chtives
sur cette immensit?--Et puis le temps,--le temps seulement de tirer
l'arme de sa poche!...--lorsque nos deux poignets ensemble ne
suffisent mme pas  nous retenir?...--Quant au risque d'inflammation
du gaz par l'explosion de la poudre, cette alternative,  l'heure
qu'il est, n'offre gure d'intrt...


Pour la troisime fois, le jeune homme est en l'air... Sur les paules
d'Yon et de Thirion, les plus valides et les moins empchs, qui sont
parvenus  se rapprocher sous lui,--l'chelle vivante se tasse et se
relve,--il se hisse rapidement au cordage tendu...--il monte...--un
dernier effort, encore!...


Il y est!!!


--Nos poitrines se dgagent...

Bientt il a saisi la corde rebelle, qu'il passe  son frre et  Yon
au-dessous de lui.--La voici, enfin! arrte et tendue!...

Mais combien de temps prendra le dgagement de notre gaz par l'issue
relativement microscopique qui lui est seule rserve?

D'ici l, nos forces puises tiendront-elles?--Dsarticuls, rompus,
crass ds les premiers assauts, que pouvons-nous attendre encore de
la surexcitation dsespre qui nous a soutenus jusqu'ici, lorsque nos
muscles surmens semblent se demander si la vie vaut rellement tant
d'efforts et de tortures,--marchandant, comme s'ils taient des
intelligences, les services qu'ils ne peuvent plus rendre,--lorsque
nos membres meurtris ne veulent plus que se laisser aller 
l'apathique et homicide indiffrence de la lassitude?...

Et, encore--combien de temps consentira-t-elle  traner son quipage
funbre, cette carcasse si merveilleusement solide et lastique
qu'elle tait hier? branle  chaque secousse jusque dans la dernire
de ses mailles d'osier, heurte contre les arbres isols qu'il lui
faut bien qu'elle touche pour les briser comme verre,--quand
va-t-elle se rsigner enfin  dfaillir?...--Combien de minutes
encore avons-nous  compter jusqu' l'instant o s'effondrera sous
nous le parement, dj disloqu en partie, qui nous supporte?...


Le combat se trouve en effet maintenant de tout prs engag. De par le
gaz qui commence  se perdre, notre nacelle ne s'carte presque plus
du sol, que son norme remorqueur, le ballon, touche parfois
lui-mme.--Et, comme la rapidit du vent ne s'est pas dmentie, tout
au contraire,--il semble que la cruelle machine s'acharne, pour en
finir, et veuille broyer, user enfin contre les asprits terrestres
ce qui nous reste de volont et d'espoir.

Les secousses se suivent maintenant de plus prs:--ce n'est plus une
grle, c'est un roulement de furie. Comme notre nacelle, tout  fait
sur le ct trane, racle littralement la terre, nous nous trouvons
en contact immdiat, et nous voil--un supplice de plus!--aveugls,
littralement touffs, asphyxis, et par la poudre aride et par la
boue noire des tourbires que nous cumons violemment.

Que de bruyres!... Fauches par nous avec la rapidit d'une
moissonneuse de vingt lieues  l'heure, ces millions de millions de
petites capsules, sches et durcies au soleil d't, reviennent
irrites sur nous, cinglant nos mains, nos visages avec une furieuse
et suffocante profusion...--Que de bruyres!--Moi--je me rappelle--qui
les aime tant dans mon appartement!

--Mais ici, rellement, il y en a trop!


Il est inutile de m'interrompre ici, je pense, pour dire que le plus
lger doute ne pouvant nous tre laiss sur la fin finale de tout
ceci, et forcment d'accord pour l'acceptation, il ne nous est rest,
faute d'autre, qu'un parti  prendre, raisonnable et digne d'honntes
gens:--attendre, se taire, regarder...


Les coups, on ne les compte plus, on ne les sent plus,-- la
lettre!--tant ils pleuvent! Et moi qui ai toute ma vie redout cent
fois plus la douleur que la mort,--moi qui deviens dolent,
inapprochable, insupportable pour le moindre _bobo_,--je comprends
pour la premire fois ce que je n'aurais jamais suppos
possible:--c'est qu'on peut _s'habituer_  tout au monde, mme 
ceci,--et que le supplice de la roue a t calomni: ce devait tre
fort supportable.

C'est trs-srieusement que je parle.


--On rve--!...


Une fois donc pris ce parti de me tenir pour absolument dsintress
dans la question dsormais,--je m'abandonne (--je n'ose dire aprs
Proudhon  _la Sublime Horreur_... mais comme c'est vrai!),--je me
livre tout entier, sans distraction, sans rserve,  cette dernire
jouissance de _Voir_,--mieux encore, de _Contempler_...


 quelque distance devant moi, il se passe depuis un instant un petit
phnomne, un rien qui m'occupe et m'intrigue.--C'est bien peu de
chose, d'ailleurs, excusez-moi!--mais nous n'avons pas le choix des
distractions.

Le phnomne se produit au bout d'une des cordes d'quateur du ballon
qui nous remorque.--L'arostat debout, ces cordes, utiles dans la
manoeuvre, arrivent  terre,--comme, l'arostat en l'air, elles
pendent, marquant chacune un point d'une large circonfrence autour de
la nacelle.

Mais ici, le GANT qui nous remorque tant couch oblique, elles se
trouvant traner sur le sol,--et il me semble voir  l'extrmit
agite d'une de ces cordes,--un noeud, un noeud assez gros...

--Comment est-il au bout de cette corde, ce noeud inusit?--Pourquoi,
quelle ide ont-ils eue d'aller faire l un noeud?...

Ce noeud me semble se rapprocher... il se rapproche...--le voici!...

Ce n'tait pas un noeud; c'tait un pauvre diable de livre, ahuri,
effar, perdant haleine  fuir plus vite que nous...

Comptition vaine!...--Nous arrivons sur lui, et, sous notre masse,
comme sous le doigt une cigarette,--il a roul...

C'tait bien un livre... en voici un autre... un autre encore!... Que
de livres par ici! et comme je trouverais qu'ils courent bien,--si je
ne courais pas plus vite encore!


Mais voici quelque chose de plus srieux:

--Que peut tre,--bien loin encore,--ce point qui s'obstine depuis un
instant devant nous?

Il approche, droit devant toujours: il est rouge,--d'un rouge de sang
vers,--ce point sombre, fascinant, qui grossit de seconde en seconde
comme une sinistre menace...

Il avance vers notre oeil,--sr comme la balle vise... le
voici...--Il n'y a plus  douter.

C'est une large et haute maison!


--C'est la Mort, pour ce coup!


Eh bien!--non:--elle vient de changer d'avis au moment dernier, cette
maison de bourreau!...--La voil qui se prcipite sur notre gauche...

Elle est bien loin!...


Le vent s'en irrite: sa tche devait finir l!--Et il se reprend comme
d'abord  souffler par saccades. Il nous soulve et nous laisse
retomber tour  tour comme dans cet horrible supplice du marin, qui
s'appelait la _Cale_...

Mais est-ce bien le vent qui recommence la partie?--Si peu que ce
soit, au contraire,--il me semble que, par l'issue de notre soupape,
nous avons d lui cder dj quelque chose de notre rsistance, et
commencer  le calmer, plutt?

--a va mieux! a va bien!! disait lui-mme l'an des Godard il n'y a
qu'un instant.

--Et pourtant notre fuite qui ne pouvait que se ralentir,--qui se
ralentissait,--le ralentissement, pour nous, c'est le salut, c'est la
vie!...--cette fuite semble s'exasprer?...


Que se passe-t-il donc?...


Non plus devant moi, mais autour de moi je regarde...

Nous tions neuf tout  l'heure:--O donc est le NEUVIME?--o le
huitime?...


MISRE HUMAINE!!!

--Guettant entre deux chocs le moment prcis,--le _point mort_--o la
nacelle touche et va quitter le sol,--bien post en tout dgagement
combin, en parfaite disposition et mdite prcieusement pour saisir
au vol ce point prcieux, il en est UN,--UN PREMIER! qui a eu le
courage de cette lchet:--il a dsert, il a assassin ses compagnons
pour sauver sa vie!...

Le drame tait incomplet, il n'avait pas encore assez dur. Il lui
fallait quelques pripties de plus. Pourquoi s'en tenir 
l'horrible?--Il y avait l'odieux encore et l'infme!


Le lecteur, qui n'a pas besoin d'tre aronaute, se rend-il bien
compte qu'--une fois notre soupape ouverte et maintenue
ouverte,--chaque seconde de plus c'tait un recours en grce! De
seconde en seconde--jusqu' l'arrt aspir--la force homicide qui nous
entranait s'puisait par l'issue dsormais libre.

Il n'y avait plus qu'un danger:--la chute de quelque pave,
neutralisant le bnfice de la force ascensionnelle dj perdue, en
venant nous enlever de nouveau par les airs pour recommencer la lutte
puise.--Mais nous pouvions tre tranquilles de ce ct:--aprs tant
de secousses, notre pont de nacelle s'tait depuis bien longtemps
dbarrass de tout lest possible.

Pour le prsent, donc, la dure mme du supplice nous ouvrait
l'inesprable espoir.--Qu'elle se prolonget encore quelques instants,
la torture--et la vie tait gagne!


C'tait alors, quand, vous ensemble par la fraternit du pril pass,
quand,--aprs cette solennit sacre de notre communion devant la
mort, nous commencions  entrevoir une possibilit de salut,--quand
nous n'avions plus que quelques minutes  attendre,--c'tait alors
qu'un de ces condamns,--dans un instant graci avec tous,--se
sauvait!--et, pour se sauver, excutait lui-mme ses frres de
danger,--dont une femme!


Avait-on bien racont la _vraie_ pice,--et le lecteur connaissait-il
cet acte-l?


--Le _nom_?--le _nom_ de ce PREMIER?


Dgot, tristesse, horreur,--honteux, comme pour mon compte de cet
acte flon commis  ct de moi, chez moi,--j'ai dtourn la tte, je
n'ai pas voulu demander ce nom...

_Je ne veux pas le savoir_--aujourd'hui...


 quoi bon d'ailleurs!--et devant quel Tribunal, cette fois, devant
quel Conseil jeter ce meurtrier? O est ici la Lgislation qui
s'indigne et qui venge?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       *       *       *       *       *

La consquence, vous ne l'attendrez pas:--

Un cri trangl, strident, lamentable:

--_Arrtez!_... _Arrtez!_...

Arrter!--Le pauvre insens!

C'est le malheureux Saint-Flix, faible et chtif, dtach du bord par
une de ces nouvelles secousses,--et que la nacelle est en train
d'craser...

Disparu!...


Plus horrible encore, cet autre cri:


--GRCE!...


C'est Montgolfier, pris  son tour sous l'angle de l'norme masse...
Je ne vois que le haut de son corps,--va-t-il tre en deux coup?--et
ses grands yeux noirs, pouvantablement ouverts, qui se trouvent
tourns vers moi...

Vous ai-je racont pourtant s'il est vaillant aussi et  tout dcid,
cet enfant qui me suppliait avec tant d'instances de l'emmener avec
nous, _parce que quelqu'un avait dit autrefois_,--en 1783, plus d'un
demi-sicle avant qu'il ft au monde!--_que les Montgolfiers n'taient
pas braves..._


Encore un de moins!


--Mais, de moins, combien donc sont-ils?

Notre pont est presque dsert... Les uns, comme ces deux pauvres-ci,
auront t arrachs;--les autres seront tombs;--d'autres enfin, le
_sauve-qui-peut_ une fois lch, auront saut d'exemple, croyant
pouvoir faire,--aprs CE PREMIER!...

Ils ont pu oublier un point: c'est qu'il restera jusqu' la fin
quelqu'un qui ne saurait sauter comme eux...


Je me croyais seul avec elle.

--Monsieur Nadar! faites sauter Madame...

C'est le Godard an, tapi dans un angle.--Il tait donc encore l,
celui-l?

Perd-il tout  fait l'esprit pour le quart d'heure? Et ces osiers
raills sous nous comme autant de pointes de herse, menaantes aux
vtements de femme? Veut-il donc qu'il ne reste pas un lambeau de la
dernire victime de son imprudence et de son enttement obtus?...

Mais me voil dbarrass de ses conseils...--Si peu leste qu'il soit,
il aura trouv son embellie, lui aussi, enfin!--car il vient de
dloger.

Et repart d'autant mieux notre course furibonde...


Nous voil bien seuls, cette fois,--courant  toute vole, tous deux
ensemble, vers l'ternit...

--car nous sommes rivs l, nous deux!

Et du train dont se prcipite plus que jamais le ballon,--dlest, ds
 prsent, jusqu'au dernier,--nous ne sommes pas prts de nous
arrter...

Elle ne parle pas. Pourquoi faire, parler,--puisque nous pensons
ensemble?...--Et de ct, ne pouvant dtourner plus son corps
martyris, elle me regarde...


Nos deux corps ne faisant qu'un, tous ses mouvements ont d tre les
miens.

Debout au dpart et cramponns aux cordages, nous avions t forcs
bien vite de nous accroupir aux premiers chocs; aux suivants, nous
nous tions tout  fait tasss, de notre long tendus,--les cbles en
mains, toujours.--Mes bras, mon corps, mes jambes, la protgent.

Protection bien peu suffisante, mais plus que jamais ncessaire, car,
plus inexorablement que jamais, la nacelle, tout  fait horizontale,
trane sur un seul et mme ct, le ntre!--Tous les objets renferms
sous nous auront d,  force de secousses, s'entasser sur le mme
point.

La bande d'osier tress qui nous servait de bordage et qui maintenant,
avec une ou deux des cordes de cercle, nous supporte seule,--horizontale
devenue avec la nacelle,--cette bande, si lastique qu'elle soit, n'a pu
faire rsistance ternelle. Froisse, raille, rode jusqu' l'me par
le sol qui la lime opinitrement, quand il ne l'attaque pas au plus vif
par des chocs qui la percent et dchirent, elle a  peu prs disparu,
effondre enfin sous nous,--et c'est immdiatement, directement  nos
membres maintenus, presss dornavant, par les seuls cbles que parle
l'interminable ruban de terrain qui se dvide sous nous.

Plus un accident du sol dont nous n'ayons  faire la connaissance
douloureuse;--plus un choc qui nous pargne,--plus un caillou qui nous
fasse grce! Tout porte.


(--Et dire que si tous nos compagnons taient rests l, le ballon
puis, vaincu, cdant enfin sous le nombre, aurait eu dj le temps,
 l'heure qu'il est, de s'arrter tout  fait dix fois pour une!...)


C'est surtout sur ma jambe gauche, de son long tendue, et sur mes deux
pieds, croiss autour des deux autres pieds plus faibles,
qu'arrivent,--comme sur des _ouvrages avancs_--ces premires
rencontres.

Aprs tant de heurts et de pressions, sous lesquels je les ai sentis
vingt fois craquer et se disjoindre,--comment tant de coups
peuvent-ils tenir sur une seule place?--Mes pieds engourdis sont
devenus tout  fait insensibles....


_Si... par un miracle!... un miracle est toujours possible..._
(--coutez l l'HOMME, l'homme ternel, tenace, qui proteste, jusque
dans le tombeau, contre la mort!...)--_si nous chappions!... il
faudrait... oui, certainement... il le faudra!... me couper ces deux
pieds... luxs, broys, en bouillie... Une double amputation de
pieds!... rappelons-nous nos anciennes cliniques du major Bonnet... 
Lyon...--comment cela se supporte-t-il...  mon ge?..._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus grave!--voici un arbre...--plusieurs arbres... (--N'est-ce pas
une fort, l bas, derrire?...) Ils sont pars, il est vrai, ces
arbres, et de grosseur moyenne. Mais s'il s'en prsente un sur le
point juste que nous occupons, ce n'est plus le fond de la nacelle
comme tout  l'heure qui aura charge de l'craser, mais notre propre
corps qui racle terre...

Ai-je dit que, parmi ces flaques bourbeuses, nous avions travers,--un
clair, comme le reste!--un petit cours d'eau vive. Tel du moins
m'a-t-il sembl par cette vitesse qui ne laisse gure le temps de rien
prciser.

En voici un autre,--cette fois, bien certainement, un petit bras de
rivire...


Nous y sommes aussitt plongs, ds le bord, avec furie,--et pour le
coup l'immersion est plus que complte!... L'eau qui nous a pntrs
aussitt, bouillonne et bourdonne  nos oreilles... Raclant le fond,
comme je le sens bien, je pense tout  coup,--plus rapide que la
lumire est dans ces instants la pense!--je pense que cette eau, qui
couvre et envahit en ce moment notre nacelle, va tout  l'heure,--
l'mersion,--la charger d'autant dans son ensemble, comme elle va
charger encore tous les objets multiples qu'elle porte en elle,--nos
vtements mmes...--

Ce lest inespr ne serait-il point,--par impossible,--le
salut?...--Mais que l'autre bord s'approche vite, alors!...--plus
vite! plus vite encore! car nous suffoquons dj...--Sera-t-il
temps?...


Oui!--car nous sortons de l'eau--avec une lenteur bien vraiment
rassurante!...--Il est vaincu, le ballon! il n'a plus assez de force
pour nous traner,--car c'est tout droit, enfin, que se soulve
pniblement notre btiment d'osier!...

--Elle vivra!!!...--Profitant de cette bienheureuse lenteur de notre
machine alourdie, et sans lui laisser cette prcieuse seconde qu'elle
ne me rendrait peut-tre plus,--je vais, avec mes bras qui me restent
 peu prs, dgager ma pauvre amie des deux seuls cbles qui nous
retiennent  peine, et,--de ct,--ne pouvant rien autre, me laisser
aller avec elle et glisser--tout doucement, tout bonnement--
terre...!--Qu'il aille o il voudra, lui, le ballon enrag!--On le
retrouvera toujours bien quelque part,--et si on ne le retrouve pas,
eh! bien, nous en referons un aut.....


--Ah! misrables que nous sommes!!!--Cette eau, cette eau maudite
tait basse:--ce bord, c'est une berge escarpe, un talus,--un talus
qu'il faut gravir!... Ce n'est pas l'eau seule qui nous faisait si
lents,--c'est l'obstacle de cette pente qu'avait rencontr le pied de
notre nacelle,--et contre lequel elle ttait dj la lutte!...

Inconjurable, le ballon,-- moiti plein encore,--n'a pas un instant
dvi... L'norme masse est toujours penche devant nous...--et
toujours elle nous entrane...

Elle ne cdera pas  cette rsistance, qui ne fait que l'irriter,--et,
pour en avoir raison, c'est toute la grande paroi, la ntre,
toujours!... qui, s'inclinant de nouveau  mesure de la rsistance,
grimpe--lentement,--lourdement--contre l'infernal talus, qu'elle
racle, qu'elle tasse, qu'elle crase,--nivelant tout sous elle...


Nos pieds sont pris les premiers... De l, o je croyais
l'engourdissement dfinitif, l'insensibilit gagne, le nant
acquis,--une subite et atroce douleur, lancinante, suraigu, m'annonce
que voil,--ce coup-ci!--le vrai commencement de la vraie lutte,--et
que tout ce que nous avons souffert ne compte pas!--La pauvre
femme!... De quelles tortures elle prend sa moiti!...


La pression monte,--suivant la gradation dtermine par l'inclinaison
croissante de la nacelle contre l'escarpement. C'est tout  fait,  ce
moment, l'angle--sur lequel tant de coups nous ont comme figs,--c'est
cet angle qui porte et qui racle l'escarpement, qui ne saurait, lui,
reculer...--Mais il ne recule pas non plus, le ballon damn qui tire
toujours devant,--et qui tirera plutt jusqu' rompre les vingt cbles
qui pressent de plus en plus sur nous le millier de livres que pse
l'norme nacelle...


Je sens nos genoux broys sous l'crasement... Une pierre--que
serait-ce autre?--s'est rencontre sous ma cuisse,--et il m'est
command que cette pierre cde!...--Mais elle rsiste: elle se fait sa
place dans les chairs, qui s'effondrent...--C'est l'os, le fmur, qui
se prsente, son rang venu...

 ce moment o je sens qu'il cde lui-mme, l'horrible treinte a
gagn plus haut... Elle nous envahit, elle nous tient maintenant tout
entiers... Dj je respire  peine...--Mes bras, ces bras qui
l'entourent et qui ne la tenaient jamais assez troitement tout 
l'heure, je veux les dgager,--en vain!--les carter d'elle, ces bras
qui l'oppriment, qui la serrent davantage de seconde en seconde,--qui
vont l'touffer... Toute ma force centuple, toute ma volont perdue
se tendent pour rsister  l'tranglement de cet tau,--de cet
assassin qui me veut complice...--Efforts drisoires!... Sous
l'effroyable, incommensurable poids qui nous crase,--c'est moi qui
l'toufferai plus vite!... La force surhumaine la tue...--par moi!...


J'entends, comme un murmure, le rle d'une plainte trangle...--la
premire!...--la dernire!!...--Une lourde main, une main de fonte
rapproche, froisse durement ma tte contre sa tte... Ses cheveux
dnous, mouills, se collent contre mon visage... dans ma bouche
entrs, ils m'tranglent...--Je sens dans nos deux poitrines des
craquements sinistres...--Un flot de sang a jailli de sa bouche: mes
yeux qui s'obscurcissent n'ont vu devant eux--vaguement--qu'une large
lche rouge qui,--comme l'huile qui gagne... semblait se rpandre sur
un plan gristre, vertical...


L'ombre augmente... --_Ici c'est la Mort!_...--Tout mon tre
s'anantit... La nuit s'est faite. . . . . . . . . Je ne pense plus. .
. . . . . . Je ne sens plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . .

... Un ple soleil fait jouer sur mes paupires fermes des ombres
rapides et des lumires alternes... J'ouvre les yeux... et, avant ma
pense obscurcie, lourde... mon corps se rveille...

Je suis sur le dos... dans de hautes herbes... comme elles poussent 
l'infini et diverses dans les fonds humides... Des buissons sauvages,
des arbres autour de moi... Le vent agite les feuilles... pas d'autre
bruit... avec les trois notes grles, mtalliques, monotones,--que je
sais bien,--d'une msange  tte noire...


Cette lumire papillotante me gne!...--Mais une insoulevable
pesanteur colle sous moi mes membres anantis, dnous...

Lentement, avec effort, ma tte seule se tourne... et se soulve un
peu...


 quelques pas, l'eau...


--Malheur!!!...--Je suis rveill! Je me rappelle tout! je vois
tout!!!


--Je suis seul, tout seul!...--Si elle n'est pas l, elle est donc
repartie... le ballon l'a remporte...--ELLE EST MORTE!!!...


 la pauvre chre,--que je ne verrai plus jamais...--jamais!!!... et
c'est pour me sauver qu'elle est venue!... et celui qui vit, c'est
moi--qui l'ai tue!...--C'est moi qui me suis abandonn d'elle...
aprs qu'elle m'avait donn toutes ces bonnes annes de sa tendresse
infinie, de son inaltrable bont, de sa douceur, de ses pardons,--de
son me entire!...


Et je vois l'enfant, grandi, se dressant, svre, devant moi, et me
disant:

--Qu'as-tu fait de ma mre?... Elle m'appartenait comme  toi. Tu
commandais, tu tais le matre. De quel droit l'as-tu laisse disposer
d'elle, dont j'avais la moiti?


--Ah! l'excrable folie de mon entreprise vaine! C'est mon misrable
orgueil qui s'obstinait!--L'HUMANIT! Est-ce qu'elle valait,  elle
toute,--est-ce qu'elle me rendra cette amie que j'ai perdue...--perdue
 jamais!!!...


Les pleurs amers m'touffent, les sanglots me suffoquent... Bien plus
que mon corps sous le poids de tout  l'heure,--je me sens cras,
effondr sous ma peine ternelle...


Moi qu'indignait, qu'irritait autrefois une larme sur le visage d'un
homme,--suis-je assez puni,  la fin! d'avoir mpris l'homme qui
pleure!!!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Illustration: TRAJECTOIRE DU _GANT_

(Deuxime ascension)

Parti du Champ-de-Mars,  Paris, le 18 octobre 1863,  5 heures
3/4.--Tomb le lendemain matin,  9 heures,  Frehren, prs Rethem
(Hanovre).]




P. P. C.

 MON CHER ET BON AMI ALDRIC SECOND.

                                        Bruxelles, 20 septembre 1864.

Je te disais bien,  mon ami!--_Il y a dans tout ceci quelque chose
qui ne va pas!_...

Depuis que j'avais commenc  drouler dans ce livre les pripties
douloureuses et grotesques de ce drame tragi-comique qui a nom les
MMOIRES DU GANT, pas un arrt, aucun de ces incidents drivatifs que
la malice des Choses fait toujours jaillir tout  trac devant vous 
ces moments-l, pas mme la maladie, plus forte que la volont,--plus
forte que le serment!

Du premier jour au dernier, pas une seconde de retard dans l'envoi 
point nomm de ces feuilles crites au fur et  mesure, dans la fivre
des nuits successives, aprs les autres travaux du jour; rien au
travers de cette rude besogne, difficile au cuisinier, impossible 
l'crivain:--le Menu servi  l'heure dite!--et si j'tais las ou
essouffl parfois, le lecteur pouvait s'en apercevoir;--moi, non!

Qu'allait-il donc arriver?...

Un chapitre encore, deux au plus, et tout tait dit,--de ce que
j'avais pu dire...--Je touchais  ce doux instant de la tche
accomplie, de la libert conquise du repos gagn.

--Folie!

Un livre, sign Nadar, qui aurait eu, comme tous les livres, un
commencement, un milieu et une fin,--quelle invraisemblance
apocryphe!--Et comme j'avais raison de me dfier!


L'anicroche attendu, le _hic_ prdit,--le voici:


--Tu sais ce que je souffrais depuis un an  voir retenu  terre, par
la plus perfide manoeuvre,--par mon imprudence incurable, plutt!--mon
brave Gant, qui s'indignait du repos, lorsque son devoir l'appelait
par les airs,--lorsqu'il n'avait qu' paratre pour accomplir ses
destines jures et conqurir si facilement cette premire ranon, par
lui solennellement promise  notre fraternelle Association du _Plus
lourd que l'air_.

Et cette pauvre Socit, tous ces braves savants qui sont l,
mcaniciens, mathmaticiens, physiciens, chimistes, etc., attendant
impatiemment, l'arme au pied, l'heure et les moyens de prouver aux
Sicles bahis qu'il y a encore un grain de sens commun de par ce
monde, et que l'homme n'avait qu' rflchir un instant et vouloir un
peu, pour prendre possession du plus vaste des domaines qui sont 
lui...


 bonheur! voici que, dans ce labyrinthe inextricable, obscur,
contradictoire, au fond duquel trne mystrieusement la Justice
souveraine et dfinitive, ddale o je m'avanais ttonnant et
trbuchant pas  pas,--voici qu'une lueur subite vient  se faire!
C'est la lumire de Vrit qui dissipe aussitt les tnbres.--Or, du
moment o la Vrit parlait, la cause du GANT tait entendue!...


Et comme tout s'entrane, voyez donc!--et s'enchane!


 ce moment juste o le GANT se demandait quel premier usage il
allait faire de sa libert tant voulue,  quelle Capitale il allait
demander la premire obole que toutes lui doivent,--voici que, de tous
les peuples, son prfr l'appelle, pour fter ensemble, comme deux
bons amis, le glorieux anniversaire de son Indpendance! Glorieuse en
effet, cette trente-quatrime anne de bon et loyal exemple donn 
l'Europe entire par un petit peuple et un grand roi, grands tous deux
par leur seul respect devant la Foi jure!--Doux et honnte pays (--et
honntet, n'est-ce point ici, comme je le disais, habilet vraie et
vraie grandeur?...),--o souffle toujours, de Gand comme de Lige,
l'air pur, Flamand ou Wallon, mauvais aux oppresseurs;--oasis de
libert, isol  jamais, par sa seule sagesse et sa vertu, de l'esprit
de fourbe et de tratrise,--de toute contagion du funeste exemple...


 cet appel, qui ne me laisse mme pas le temps de retourner la
tte!--je me lve, je pars,--je suis parti!

Le temps n'est plus de raconter des histoires:--il s'agit d'en faire!


Mais, en leur faussant ainsi compagnie sans dire seulement gare,
vais-je donc me brouiller avec mes lecteurs et si mal reconnatre leur
bienveillante patience?

Vais-je, avec cet inexcusable sans-faon, les laisser sur cette
curiosit, non pas de mon drame crit, mais de l'histoire vraie trop
palpitante,--et, spculant sur le procd facile et banal des faiseurs
de _suite au prochain numro_, exploiter l'intrt--suspendu--sur le
sang de mon sang, la chair de ma chair?...


Restons donc un instant,--un seul instant encore!--sur cette terre
douloureuse,--et, pendant qu'perdu de sanglots, cet homme--qui ne
pleurait jamais autrefois!...--appelle vainement la compagne qui ne
doit plus revenir,--voyez le ballon horizontal _traner_ encore par ce
bois de Frankenfeld qu'entoure notre rivire de tout  l'heure...

Brisant, crasant, coupant au rez de terre les chnes monstrueux, la
nacelle court encore, traant dans ce bois sauvage, inextricable, sur
une longueur de quelque trente mtres, une roule large et
nette--semblable  ces avenues qui aboutissent aux Rendez-vous de
chasse.

Mais les cordages chevels, le filet bientt, s'accrochent,
s'engagent, s'enchevtrent, par cette obstine succession de
rsistances...

Le ballon lui-mme, mordu au ventre, sent s'exhaler sa fureur avec sa
force.--Il s'indigne et lutte encore, se boursoufle, se soulve,--et
trois fois, dans trois derniers bonds, il tente de se frayer un
dernier essor--jusque par le filet ventr...

Mais, vaincu enfin, il retombe puis,--et il couvre la fort de son
immensit en lambeaux--comme de ses ailes un norme oiseau, abattu
d'un coup de feu.


Sous la lourde nacelle, on trouve touffe, broye, on rappelle  la
vie la pauvre victime,--dont le premier soupir appelle mon nom...


Que vous dirai-je de plus?


La cabane de bcheron, o je la retrouve enfin meurtrie,
mconnaissable,--et o on apporte bientt sur la paille,  ct de
nous, le pauvre Saint-Flix, le bras droit cass,--sanglant,
effroyable, dcortiqu--littralement--par tout son triste corps ds
la plante des cheveux...


Puis la douloureuse translation  Rethem, o docteur et paysans nous
pillent  l'envi, malgr la vigoureuse protection du brave Thirion,
qui, seul des valides, ne nous abandonne pas, et qui, l encore, est
oblig de mettre le pistolet au poing contre tout un village, qui
veut, au dpart, dteler les chevaux de nos charrettes.


Puis Hanovre, o nous n'avons plus qu' remercier depuis la reine et
le roi, qui, chaque matin et chaque soir, nous envoient des profusions
de fleurs et de fruits,--et notre visiteur assidu, l'aide de camp
comte de Vedel, qui veut absolument monter avec moi  la premire
ascension du GANT,--et le secourable et si regrettable ambassadeur de
France, le marquis de Ferrire Le Vayer, et l'ambassadrice,--la
charit chrtienne--(hlas! une veuve dsole aujourd'hui!)--et
l'habile et dsintress docteur Muller, avec ses aides,--et notre
grand professeur Richard, accouru au premier appel,--et le chancelier
Fourcade, et notre compatriote Marais,--et mon confrre
Lulves,--jusqu' la modeste femme de chambre, empresse, intelligente,
si providentiellement mise  la disposition de madame Nadar,  notre
arrive, par madame de Ferrire le Vayer.


Quoi encore?--L'enfant arrivant sur dpche, au milieu de la nuit,
courant plus vite que tous et appelant dans l'ombre, derrire la porte
qu'il cherche:--_Maman, maman!_...--Et les cris de sa peine devant ces
visages dcomposs, mconnaissables, qu'il a failli ne plus revoir
jamais!...


Et ces lettres si affectueuses des plus aims et des plus
aimants,--Sand, Barbs, Louis Blanc, Hanquet, etc.,--comment les
nommer tous?


Et le retour  Paris, o le docteur Richard et mon trs-cher matre
Pelletan me dcouvrent dcidment une fracture simple du pron droit,
dont l'tat premier des jambes, enfles et noires comme celle des
noys, avait d retarder l'insignifiante constatation.--Une misre!
La bretelle du fusil rompue!

--Ce dont le Godard,--s'excusant peut-tre...--s'obstinait  me
dissuader avec une puissance de dngation extraordinaire, l'os pron
n'tant pour lui qu'une chimre, un rve:--_M'sieu Nadar, gn'y a pas
d'os c't'endroit-l, c'est z un nerf!!!..._


--Et les innombrables visites des bons amis, anciens et
nouveaux,--dont une que je veux dire, seule: celle de Ferdinand de
Lesseps, qui vient tendre la main  celui qu'il ne connaissait pas
hier....--Ah! moi aussi, je le percerai mon Isthme!...


Et sur le bras de ce bon Delair, une soeur de charit avec des
moustaches,--mon dpart, clopin-clopant, pour Londres, o je vais
disposer l'exhibition du GANT disloqu--(les Invalides sitt, au lieu
de nouvelles campagnes!...).--Et l, cette fraternelle hospitalit de
la presse, et cette touchante sympathie de tous dans ce grand pays o
est respect celui qui Veut faire!

Et que de choses aprs cela!--Le retour sur Paris sous une grle de
tuiles,--et l'insulte sur les murailles,--Le Feu dans la maison, 
la fois, et les punaises, c'est trop!--me disait un qui
compatissait;--et les brochures,--et les lettres hroques que fait
crire aux journaux le Godard qui ne peut mieux, dans lesquelles il
a tout sauv et o nous faisons, en deux endroits, nos soixante
petites lieues  l'heure,--et l'homme de Seine-et-Oise dclarant
publiquement, en wagon, que --je n'avais emmen ma femme, au su de
tous, que pour m'en dbarrasser!...--Et ce bon Moigno, qui n'oublie
rien, lchant sur moi un de ses sous-diacres.--Et mon journal
l'ARONAUTE atteignant le chiffre glorieux de 42,--je dis
_quarante-deux_ abonns,--pendez-vous,

     PETIT & GRAND JOURNAL!

Il les a encore!--Et, faut-il tout dire? ce chapitre encore qui
s'appelle: _Mei prigioni_,--et jusqu' ce brave S.... me
dshritant,--ce qui n'est rien,--mais ne venant mme pas prendre de
mes nouvelles, ce qui est presque quelque chose...

Etc., etc., etc.


Mais, en regard de tout cela,--une phrase dans le _Constitutionnel_,
une simple phrase, qui fait sauter,  elle seule, et vide du coup tout
l'autre plateau de la balance,--phrase crite et pense par un homme
qui sait, lui, ce que je veux, qui sait ce que je vaux.

     =La catastrophe du GANT est,  la lettre, un malheur
     public.....=

                                  _Sign:_ BABINET, _de l'Institut_.

Mais encore je parviens  la crer, cette Socit,--qui n'est ni
financire ni civile, bien entendu! et qui s'appelle tout simplement
la _Socit d'Encouragement pour la Navigation Arienne par le moyen
d'appareils_ PLUS LOURDS _que l'air!_--Et,  sa tte, s'inscrivent ces
noms glorieux: Babinet, Barral, Taylor, etc.,--et la petite phalange
se constitue, et elle serre ses rangs, et elle tudie, et elle
commente, et elle discute,--et elle s'apprte!...--c'est d'elle que
natra la grande chose!...--Chaque vendredi soir les voit accourir l,
prs de moi;--et il me semble que c'est ma fte, ces vendredis
soir-l!...


Et sur toute la ligne, la bataille est engage!--Les brochures
pleuvent: de tous cts, en tous pays, l'opinion publique s'agite, les
savants s'veillent, l'Institut lui-mme va tout  l'heure se frotter
les yeux...

Je vous dis que L'AGITATION EST CRE!


Mais quoi, enfin, aprs cela?--Des procs aussi,--que je perds devant
le tribunal de commerce (il fallait un aronaute, ce fut un bandagiste
qui l'obtint!)--et que je gagne enfin en police correctionnelle.

C'tait trop sr, dix fois! Je ne m'aviserais jamais plus de plaider
ayant tort que je ne me battrais sans tre offens.

Mais, quant  ce procs, qui dcerne jusqu' plus ample inform six
mois de prison  mes constructeurs du GANT, je vous laisserais
deviner--en cent, en mille,-- mes amis! le point de dpart de ce
dtournement de taffetas, dtournement impudent jusqu' l'absurde,
monstrueux jusqu' l'idiot,--que mon innocence ternelle ne
souponnerait mme pourtant pas encore  l'heure qu'il est, sans avis
reu.--L'intelligent constructeur aronaute,--patronn, garanti et
contrl par M. Victor Meunier,--avait navement cru dfier  l'avance
toute vrification: --_Comment voulez-vous, m'sieu Nadar_, me
disait-il  propos d'un autre procs du mme genre pour un ballon de
la campagne d'Italie,--_comment voulez-vous qu'on sache ce qu'il est
entr de soie dans un ballon une fois fini_,--PUISQUE LE BALLON EST
ROND?...


Ce procs, au surplus, le voici:--et c'est bien simple!


On dne  Monte-Cristo.

Alexandre Dumas--cet ternel Mang!--a cette fois, comme toujours,
des invits nombreux.

--Eh bien! Pierre, dit-il au domestique, voici bien les coupes pour
le vin de Champagne, mais o est le vin?

--Monsieur Dumas, il n'y en a plus  la cave!

--Alors va en chercher au restaurant du _Pavillon de Henri IV_.

Le domestique dit tout bas quelques mots  l'oreille du
matre...--Crdit... note... au comptant!...

--Le _Pavillon de Henri IV_ est un sot! Porte-lui ces trente francs
et rapporte trois bouteilles.

Quelques jours aprs, mme scne.--Quatre bouteilles, quarante
francs!

Et puis,--vingt francs, deux bouteilles!

Et encore, et toujours,--jusqu' ce qu'arrive l'homme qui vient 
domicile proposer ses vins: on ne l'attend jamais longtemps, celui-l!

--C'est bien! dit Dumas. Je vous prends douze paniers de Champagne.

Quand le vin est en cave, vendu, livr,--le marchand remonte,
agrable:

--Mais monsieur Dumas aurait bien pu encore attendre un peu: sa
provision n'tait pas puise...

--Comment?

--Dame! j'ai bien compt encore en bas quelque chose comme cent
cinquante ou deux cents bouteilles!

--Ah! le gredin! C'tait mon propre vin qu'il me vendait!--Pierre!
Pierre!!! tu es un voleur, un coquin! Je te chasse!

Pierre prend la porte.--Dumas le rappelle:

--Viens ici!--Je t'ai chass comme voleur, mais je te garde comme bon
domestique; tu sais bien, animal! que je ne peux pas me passer de toi!


--Mais au moins, malheureux!--_quand tu me vendras mon vin,--fais-moi
crdit_...


Voil l'histoire--photographie!

Sauf que mon domestique ne vaut rien et que je ne le garde pas.


Et le bilan promis,--que j'allais oublier!


Donc:--

  Frais directs et indirects pour l'ensemble, d'aot 1863
   octobre 1864                                          200.000 fr.

  (4,944 fr. seulement, en huit jours de Hanovre pour
  moi...--et ma compagnie, bien entendu!...)

  Recettes:--1re ascension                    36.000 fr.

  --2e ascension (Meaux avait port!...)      24.000

  Exhibition au _Crystal-Palace-Sydenham_
  en novembre 63,--tout juste le pire
  mois de l'anne Londonienne                  19.000
                                              --------
  Total                                        79.000      79.000
                                                          --------
  Diffrence en moins                                     121.000 fr.

Ajoutez  cela la dcadence, momentane il est vrai, mais trop
prolonge alors, de l'tablissement photographique qui donne aux miens
leur pain quotidien,--et vous comprendrez que l'ide ait pu venir 
quelques-uns autour de moi de faire appel  une souscription publique
universelle pour panser ces plaies et accomplir par tous ce que je
n'avais pu faire  moi seul:-- savoir, la constitution du premier
capital ncessaire  la cration de l'association rve et aux essais
des futurs appareils _plus lourds_ que l'air.

Villemessant, qui, avec ses excrables dfauts, a cette vertu
premire qui les fait pardonner tous, la bont,--Villemessant accourt
le premier auprs de mon lit, avec un long factum sentimental et
pathtique lucubr par lui...

Je sautai sur son manuscrit, comme la Pauvret sur le Monde!--Nadar
doubl de Villemessant, dans cette immense question qui touchait 
tous les plus srieux problmes scientifiques et sociaux!--Il ne
manquait plus que cela!

Et avoir l'air de tendre la main aux passants!--Mangin! avait dit un
Victor Meunier anonyme. Aprs Mangin, Blisaire encore!--Le casque
toujours!


Heureusement,--averti,--j'empchai!

Qu'eussent donc fait de moi tous les lches coquins et marauds
tnbreux aprs mes chausses, si, non prvenu, je n'avais pu mettre
obstacle?...


Quelques jours aprs, une lettre encore,--de Guernesey celle-l, et
signe--Victor Hugo!


Le Matre me disait  peu prs:


Tous, nous croyons plus ou moins  la future Navigation arienne; il
n'est donc pas juste qu'un seul engage, pour cette Foi de tous, le
pain de son enfant et sa vie, et je ne vous reconnais pas mme ce
droit que vous vous arrogez de payer pour nous autres.--Il faut qu'une
souscription universelle, vraiment dmocratique, mette enfin l'homme
aux prises avec cette grande question, afin qu'elle soit vide, ou
qu'on sache au moins une bonne fois si elle peut l'tre. Tous ceux qui
croient avec vous ou  ct de vous doivent souscrire, selon qu'ils
croient: celui qui croit pour un dcime donnera le dcime, celui qui
croit pour le franc donnera le franc; celui qui croira plus encore,
donnera plus. Inscrivez-moi pour cinq cents francs...

Et je rpondais en toute hte:


--Au nom du ciel! mon trs-cher et honor Matre, ne faites rien de
ceci!-- cette heure qu'il est, je suis  peu prs ruin en l'air et 
peu prs ruin sur la terre: vous me dshonoreriez donc;--car tous les
Victor Meunier de la Nature m'accuseraient de faire _chanter_
l'humanit entire  mon bnfice! --ON ALLAIT  MEAUX!...
diraient-ils, pour le coup!--Attendez, de grce! Je ne suis pas mort
encore, et, d'enfance, je suis fait aux luttes. Dans quelques mois,
vous me verrez revenir  toute bride et bien dispos pour la guerre.
Laissez-moi au moins cet espoir et cette consolation de gagner
seulement la premire bataille,--je ne l'aurai pas vol!--et c'est moi
alors qui viendrai  vous, pour vous dire: Marchons ensemble!


J'ai fait comme j'avais dit, et,--aprs tant d'preuves, tant de
peines et tant de douleurs,--je reviens, pans de _toutes_ mes
plaies!--Me voici, vivace plus que jamais, alerte, dcid,--acharn
jusqu' la Victoire!


Nous allons donc nous envoler, au moins cette fois encore,  mon bon
et cher Albric!...--et  l'heure peut-tre o les lecteurs de ces
MMOIRES liront ces dernires lignes, sous la lampe bien claire, au
sein du doux et chaud foyer de la famille,--celui qui les crit en ce
moment cherchera  deviner, par les tnbres et le froid de ces nuits
noires de la fin de septembre,--nuits tardives, malheureusement, et,
pis encore! sans lune,--si les vents d'quinoxe le portent sur les
gorges du Caucase, le Danube autrichien, ou bien vers l'Adriatique...


Je crois que c'est la premire fois que l'auteur d'un livre aura
souhait de si haut le bonsoir  ses lecteurs,--mais je sais bien que
jamais adieu ne leur aura t envoy avec plus de cordialit et de
gratitude pour la si longue patience qu'ils ont mise  m'entendre.

  Tonissime,

                                        NADAR.




FIN DES MMOIRES DU GANT.




Les honntes gens, parmi ceux qui viennent de lire ce livre, ont
prouv sans doute la surprise que j'prouvai moi-mme au moment o je
m'aperus que mon entreprise avait dcidment fait natre dans
certains coins la plus venimeuse irritation contre moi.

Je ne fus mme pas sans quelques apprhensions des plus graves, aprs
la descente  Meaux, alors qu'il s'agissait de prparer ma revanche.
Les avis et conseils pleuvaient auprs de moi: amis anciens, amis
nouveaux semblaient apprcier une ncessit certaine de serrer les
rangs pour protger l'ascension prochaine.

Un bon garon que je n'avais pas oubli m'crivait:

.....Quoique nous ne nous soyons pas vus depuis bien des annes, je
suis toujours ton ami, et, dans le milieu o je suis forc de vivre,
j'entends bien des choses que tu ne peux savoir.--Donc dfie-toi et
sois mieux gard dimanche prochain que tu ne l'tais la fois dernire;
je sais des gens qui, sans en avoir l'air, seraient capables de tout
pour faire crever ton ballon par un mouvement _spontan_ de la
crapule... (_Textuel._)

On se rappelle cet autre qui me disait au Champ de Mars, le matin mme
de cette seconde ascension:

--Tu as beau te refuser  le croire: il y a ici des gens qui se
dclareront _vols_ tant que tu ne te seras pas cass les reins devant
eux!

Tous ces avis taient trop nombreux, trop affirmatifs, et me venaient
d'hommes trop srs pour qu'il ft permis de n'en pas tenir compte, et
je n'avais pas hsit devant la dpense d'un double service de police.
Je fis bien. Quels que fussent l'tonnement, le dgot, l'horreur,
l'espce de stupeur que me causrent ces avertissements, j'en ai pu
apprcier depuis la sincrit.

Un ou deux articles de journaux m'avaient d'ailleurs permis, dans une
autre couche sociale, de tter le pouls  la fraction des hostiles.

J'ai rejet  sa place ici,  la fin, presque hors de ce livre, ma
rponse  la plus inattendue et  la plus incroyable de ces
attaques.--Cette rponse, je suis forc de l'adresser aux lecteurs
ordinaires des feuilletons scientifiques publis par M. Victor Meunier
dans l'_Opinion Nationale_.

Bien que ce livre ait dj excd les limites ordinaires en librairie,
il ne m'tait rellement pas possible d'accepter par mon silence des
offenses indignes, directes et indirectes, dont la violence d'cret
jaillit mme  travers la cauteleuse perfidie de leur enveloppe.

J'espre prouver ainsi aisment, si ce n'est dj fait par l'ensemble
de ce livre, que je ne suis pas l'homme sans dlicatesse, sans respect
de lui-mme, sans loyaut, sans honneur, menteur et impudent, que M.
Victor Meunier m'a accus d'tre, et je vais me dbarrasser le plus
vite possible de ce critique ultra-scientifique.


Indpendamment de l'infaillible procd _Pingebat_ que j'ai dit plus
haut, en n'oubliant pas, dans les moyens de parvenir, la ncessit de
la cravate blanche et les avantages de la contemplation dvote et
soutenue envers son propre nombril,--il est un autre excellent
systme, d'ailleurs complmentaire,  recommander  tout jeune
crivain qui a sa place  se faire.

Ce systme est de commencer par se choisir, si notre crivain se
destine  la critique, une bonne _Tte de Turc_,--j'entends une Bte
noire,  tort ou  raison, devant l'opinion publique, soit qu'il
s'agisse simplement d'un homme ridicule, soit qu'il s'agisse d'un
homme tar.

Il n'est pas du tout mauvais que ladite _Tte de Turc_ soit trie dans
les eaux gouvernementales, o gnralement notre ternelle Fronde
franaise n'a que l'embarras du choix.

Il y aurait une curieuse histoire de toutes les _Ttes de Turc_ qui se
sont succd sous la pugilation publique depuis ces vingt dernires
annes seulement. Je n'aurai garde de tenter cette histoire, et je me
prserve mme de l'numration martyrologique, n'ayant pas loisir ni
volont de me crer d'autres mchantes affaires. J'ai mon content de
ce ct.--Je ne frapperai donc pas une fois de plus sur ces boucs
missaires, choisis pour payer pour tous, et quelquefois plus cher
qu'ils ne doivent,--bien convaincu que l, comme partout, l'opinion
publique a d plus d'une fois taper  ct du vrai, et me consolant
d'ailleurs des innocents immols, par cette considration que le
massacre ne les empche gure, en somme, d'marger leurs gras
traitements.

Pour revenir  nos principes de tout  l'heure, le choix de sa _Tte
de Turc_ une fois fait, le dbutant littraire ou scientifique n'a
plus qu' prendre mesure et lan, et  commencer un roulement de ses
meilleurs coups de poing sur la tte choisie.


En ces temps dj anciens auxquels je remonte, c'tait,-- tort ou 
raison, je le rpte encore,--le pisciculteur M. Coste qui se trouvait
tre la Bte noire en question. Je ne me permettrai assurment pas de
dire que rien ne lui manquait pour tenir au complet cedit emploi de
Bte noire; mais je trouve tout au moins qu'il remplissait les deux
premires conditions:--il essayait une chose  peu prs nouvelle,--il
tenait au gouvernement.


M. Victor Meunier dbuta par un coup de matre en tombant juste sur
cette _Tte de Turc_:--abmer M. Coste, c'tait, dans ces temps-l,
faire acte clatant d'indpendance, de libralisme avanc, de
dsintressement. Tomber M. Coste, c'tait proclamer les immortels
principes de 89!

J'y fus si bien mordu, moi jeune homme avec tous les autres, que ne
sachant comment manifester ma fervente sympathie  cet homme
d'avant-garde, je lui crivis quelque temps aprs pour lui offrir la
seule couronne de lauriers que j'eusse sous ma main: une place dans
cette grande pancarte caricaturale des crivains contemporains qui
s'appela _le Panthon Nadar_.


L'homme d'avant-garde accourut  toutes jambes, mais il eut le temps
de se remettre en grimpant mes nombreux tages, et il se prsenta
devant moi froid, digne, noble, sentencieux, imposant, solennel.--Il
m'tait donc enfin donn de le contempler, cet homme suprieur et
pur!--Il s'avanait comme sur son nuage avec une majestueuse lenteur.
Jamais haute cuistrerie ne se drapa devant un profane dans une
attitude plus imposante: c'tait comme une vocation de Saint-Just,
moins la beaut, crois de Franklin et mme un peu mtin de Carnot et
d'une faon de Hoche plumitif.--J'adore les rpublicains qui sont
rpublicains parce qu'ils aiment et qu'ils admirent; il est vrai
que--j'en sais d'autres qui ne sont rpublicains que parce qu'ils
hassent et envient; mais il ne s'agit pas de politique, et,
transport d'admiration devant ce type rv, je lui dcernai du coup
le brin d'immortalit grotesque et un peu grossire dont je disposais
en campant incontinent, ce cynocphale dans le dfil de mes deux cent
cinquante fantoches, sous le n..., faute de mieux.


--Si, au lieu de vous laisser aller  votre bte de camaraderie, et
de couvrir votre deux fois trop grande feuille de deux cents infirmes
inconnus,--me disait quelques mois aprs un diteur peu poli, mais
plein de bon sens,--vous m'aviez lithographi l, comme Benjamin dans
son _Chemin de fer de la Postrit_, cinquante bonshommes pour de
vrai, vous auriez gagn le double des quelques vingt mille francs que
vous avez perdus  faire de la notorit inutile  un tas de mdiocres
et de nuls--dont le dernier vous gardera rancune ternelle de ne pas
se voir dfiler avant George Sand!


Je ne regrettai rien pourtant, et quant  M. Victor Meunier,--mon
homme d'avant-garde!--en particulier, tout au contraire je
m'applaudissais. En souffrant par lui, il me semblait doux de
souffrir--et de payer--pour la Bonne Cause!

 quelque temps de l, des rclames de journaux m'annoncrent que mon
homme d'avant-garde venait de fonder un journal scientifique.--Toujours
lui sur la brche!--Quelle nouvelle pour la jeune France librale, quels
horizons pour la science de l'avenir!

Je courus discrtement apporter mon obole au travailleur honnte et
dsintress, et prendre un abonnement  son vangile mensuel.


Je n'avais jamais revu M. Victor Meunier depuis notre sance
caricaturale, mais mon me tait toujours avec lui!

Aussi, lorsque j'avais cr l'_Aronaute_,--organe futur de notre
future socit de la Navigation arienne au moyen d'appareils plus
lourds que l'air,--j'aurais cru faillir  tous mes devoirs en oubliant
le nom de M. Victor Meunier parmi ceux des quelques hommes de
courageuse initiative qui n'hsitaient pas  se mettre en avant pour
proclamer et dfendre une vrit de demain.--C'tait encore un acte
de foi, de sympathie et d'hommage vis--vis de ce grand caractre.


Il manquait quelque chose encore  ma colonne de bons points dans la
balance de mon compte avec M. Victor Meunier; mais il tait dit qu'il
n'y manquerait rien.


Un soir,--c'tait quelques jours avant ma seconde ascension,--j'avais
chez moi trois amis, MM. D..., de C.. et P... Je suis autoris  dire
les trois noms  M. Victor Meunier s'il vient, par hasard, me les
demander.

On causait de choses et d'autres. Un de ces messieurs,--celui-l
surtout n'attend qu'un signe de M. V. Meunier pour se nommer,--vint 
accuser M. V. Meunier d'un acte que je veux croire peu habituel dans
la profession d'crivain scientifique.

Quoiqu'en ce moment absorb par d'autres penses en dehors de la
conversation commune, j'entendis,--et je me dressai comme un ressort
de toute l'nergie que je possde quand j'ai  dfendre un ami absent:

--Comment oses-tu parler ainsi? lui dis-je. Le sais-tu par toi-mme?
L'as-tu vu? Et si tu l'as vu, es-tu dix fois sr et certain que les
yeux n'ont pu se tromper?...--Je ne sais, en vrit, rien au monde de
plus coupable, de plus mauvais, de plus odieux, que ramasser une
vilaine accusation, bave au hasard par quelque bas coquin, et rpte
indiffremment par le premier venu et le dernier aprs, contre un
homme honorable qui est  cent lieues  ce moment de souponner qu'il
soit mme question de lui! Quelle loyaut, quelle puret peuvent
chapper  ces attaques-l? Et des honntes gens comme nous
doivent-ils se prter  servir ainsi de mur  la balle des
sycophantes?


J'tais indign et vraiment fort en colre contre mon ami.--Je dirai
plus tard comment il me rpondit.


Le lendemain,--le lendemain juste de ce beau plaidoyer,--je tombais 
la renverse en recevant une lettre signe Victor Meunier, et adresse
au directeur du journal _l'Aronaute_.

M. Victor Meunier ne connaissant d'ailleurs, disait-il, M. Moigno que
pour l'avoir combattu dans la presse, apprciait que mon _sanglant
article_ attaquait ledit sieur Moigno dans l'exercice de ses fonctions
scientifiques,--_fonctions que j'ai moi-mme_ L'HONNEUR _de
remplir_,--disait, toujours solennel, mon homme d'avant-garde.

Et,--toujours ferr sur les principes!--


--Trouvant que cet article est la ngation absolue du _droit de
discussion, droit que_ J'ESTIME SACR, continuait-il (--les
principes!--), _je ne puis permettre_ que mon nom figure sur la liste
de vos collaborateurs, o vous l'avez inscrit _sans mon aveu et  mon
insu_.

Veuillez donc, monsieur, avoir l'obligeance de l'en faire disparatre
et _d'insrer cette lettre_ dans votre prochain numro.


Agrez, etc.


J'envoyai retirer bien vite  l'imprimerie le nom de M. V. Meunier de
l'honorable compagnie de notre rdaction, puisqu'il s'y trouvait mal.

Mais, le nom t, je crus avoir assez fait en fournissant l'occasion
d'un rapprochement entre MM. Meunier et Moigno: il avait t crit que
je serais le lien d'union entre ces deux mes!--et dcid  ne plus
fournir  M. V. Meunier, devant mon public, l'occasion de se
gargariser avec--ses principes!--j'eus la petite malice de me refuser
 la _rclame_ de la lettre  publier.

J'avais dj donn  M. Meunier.


Ce n'tait pas tout encore.

On m'apportait presque aussitt un long article dans lequel,--sans
ncessit d'aucune sorte, sans provocation, on l'a trop vu,--mais, au
contraire, contre toute justice, contre toute vrit, je n'ai pas
besoin d'ajouter contre les plus lmentaires convenances, M. Meunier
vomissait contre moi douze colonnes,--tout ce dont il pouvait
disposer,--d'injures les plus graves, d'imputations mensongres, de
calomnieuses insinuations.

Le premier chtiment de cet inqualifiable article doit tre la
publicit que je vais lui donner.


Le lecteur va jauger ici la profondeur de certaines haines spontanes
qui m'assaillirent, et il apprciera devant l'insolence, l'acidit, la
perfidie, l'insistance de ces insultes publies, si je me laisse trop
aller  ma lgitime indignation. Mme en ce cas, il me semble que je
serais peut-tre excusable d'oublier un instant ce que, dans une
conversation avec moi, quelques jours avant sa mort, reconnaissait
mon cher et  jamais regrett Matre, Charles Philipon:

--Cette vrit que proclamait mon vieil ami, c'est que, pendant
quelque vingt-cinq ans que j'ai travaill, soit avec ma plume, soit
avec mon crayon, dans les petits journaux,--terrain si glissant pour
tant d'autres!--jamais, un seul jour, il ne m'arriva de manquer au
respect de moi-mme dans la personne des autres,--jamais je n'attaquai
personne sur le terrain qui doit rester rserv,--jamais, au grand
jamais, je ne m'oubliai  faire passer mon public par la vie prive de
nos plus dtests adversaires.


Le feuilleton scientifique de M. Victor Meunier (_Opinion nationale_
du 11 octobre 1863), reproduit par lui dj deux ou trois fois dans
les recueils particuliers qu'il exploite et auquel ce livre va
rpondre, commence par le rcit emprunt aux journaux anglais d'une
ascension de MM. Glaisher et Coxwell.

Les deux aronautes ont dpass, affirme-t-il tout d'abord, l'altitude
de 9 kilomtres,--c'est--dire sont parvenus beaucoup plus haut que
MM. Gay-Lussac, Barral et Bixio.

Il raconte encore que pendant que M. Glaisher tait sur son banc, ne
voyant plus, incapable de mouvement, et mme de l'usage de la parole,
la tte tombant _tantt_ sur l'paule gauche, _tantt_ sur la droite,
puis en arrire;--M. Coxwell, priv de l'usage de ses mains geles et
devenues _presque noires_, saisit et fit jouer _avec ses dents_ la
corde de la soupape.

M. Meunier a raison de n'avoir pas trop d'loges pour les deux
aronautes anglais qui _courent ces nobles dangers_ dans un intrt
scientifique.

Mais ces trois colonnes enthousiastes, ces loges emphatiques, ce
rcit hroque accept et affirm sur la foi du premier traducteur
venu, visent  autre chose. En glorifiant les deux aronautes
anglais--dont il se moque peut-tre bien un peu en bon Franais qu'il
est,--M. Meunier prpare le bton pour assommer son compatriote.--Le
trait de la fin annonce qu'il s'agit ici du procd _par
crasement_:--

--Ces gens-l, dit-il, ont _le_ RESPECT D'EUX-MMES, celui de leur
cause et celui du public.

Et ceci dit, M. Meunier commence:


Quant  l'ascension qui a eu lieu dimanche dernier au Champ de Mars,
comme _elle ne se distingue en rien_ d'essentiel des _spectacles_
analogues donns  la mme place, et comme elle n'a aucun caractre
scientifique, nous n'aurions rien  en dire si _on_ ne nous avait
_annonc_ que le produit de cette ascension et de celles qui suivront
sera consacr  l'tude et  la ralisation d'un nouveau systme de
locomotion arienne.

Par ce ct, l'exprience nous touche (_SI ce NOBLE mot: exprience,
est ici  sa place_...).

Je laisse M. Meunier dire tant qu'il lui plat que le premier
gonflement et le premier dpart du plus gigantesque arostat  gaz
qu'on ait jusque-l tent d'enlever n'ont _rien_ d'intressant; mais
il me retrouve quand il reproche avec acrimonie au GANT, dont les
produits sont destins  un but scientifique, d'avoir t annonc
avec un fracas mensonger et dolosif. --_Une profanation!_ dit-il en
se signant. Une pareille entreprise n'avait besoin que d'tre annonce
avec _l'autorit_ du savoir et du CARACTRE...

Puis, s'apercevant un peu tard qu'il va un peu plus loin qu'il ne faut
pour la conservation de ses oreilles, il entr'ouvre bien vite derrire
lui la porte prudente par laquelle on se drobe:

_Sans prtendre_,--se dpche-t-il de dire un peu trop lard,--qu'_on_
se soit cart _en rien de srieux_ des rgles susdites...

Mais le fiel qui le dborde lui fait presque aussitt oublier cette
prcaution d'un instant, et vous allez le voir revenir immdiatement 
l'injure et  la calomnie.

Or, les journaux et les affiches avaient publi les mesures du GANT
_absolument telles que je les avais reues,--sans contrle, sans
examen mme,--de ses constructeurs_ et rptes en toute sincrit. Et
ce n'est certainement pas M. Meunier qui pourra jamais faire douter de
ma parole.--Le rcent procs intent par moi en police correctionnelle
a tmoign que j'tais si peu au courant de ces fournitures que, sur
premire demande de mon constructeur,--malgr les limites
trs-rigoureuses d'un devis bien tudi, sur lequel, dans mon horreur
trop connue des chiffres, j'avais  peine jet les yeux,--je faisais
remettre aux mains de ce constructeur un supplment de HUIT CENTS
MTRES,--prs de 6,000 _francs de soie_, dont je n'avais pas mme
l'ide de souponner un autre emploi. Tous ceux qui m'entourent,
depuis le collge, sont trop au courant de l'extraordinaire,
invincible rtivit de mon esprit devant tout ce qui est nombre, pour
que je songe mme  me dfendre devant eux contre l'accusation d'avoir
_group_ des chiffres lorsque, pour plaisanter mon inaptitude native
et proverbiale aux plus puriles oprations du calcul, mes amis me
promettent depuis si longtemps de me faire cadeau d'une montre _ une
seule aiguille_, puisque la plus grande me trouble pour voir
l'heure... Dans ces conditions-l, et sur un terrain o je suis si peu
chez moi, on conviendra qu'il est surtout dur d'tre accus de
supercherie. C'est comme si M. Meunier m'accusait de tricher au jeu,
moi qui n'ai jamais de ma vie pu comprendre le jeu de piquet ni tout
autre.--Il parait, d'aprs M. Meunier, que j'ai indiqu,--tel qu'on me
l'avait dit,--l'emploi d'un total de soie que ne saurait comporter la
dimension relle du GANT.

Mais, puisque M. Meunier s'est si vite aperu de la diffrence,
j'aurais rellement t plus bte que je ne suis,  vouloir tromper
sciemment, lorsque la fraude tait si facile  dmasquer; ceci soit
dit pour la question morale qui me touche d'abord. Quant  la question
matrielle, le point important me semble tout entier dans la
_capacit_ relle, c'est--dire dans la _force ascensionnelle_ du
GANT.--Or, le GANT jauge-t-il,--oui ou non,--les six mille mtres
cubes annoncs par lui? L est toute la question, et M. Meunier n'a
qu' voir les livres de la _Compagnie du gaz_ qui a fourni nos deux
ascensions.

Pour une simple, unique,--je ne dirai pas mme inexactitude, mais
contradiction--(et faut-il voir encore dans sa dfense loyale les
habitudes, les prcdents de l'accus, et comment il s'en tire, et le
temps qu'il met, quand il a  compter de prs la monnaie d'une pice
de cinq francs...)--Quelle abominable mchancet a donc pu suggrer 
cette me toutes ces odieuses et outrageantes accusations!...

Quant  la publicit, j'avais dit, redit et cri sur tous les tons
qu'il ne s'agissait l que d'un spectacle,--et ce ne pouvait tre
autre chose, aux premiers essais surtout d'un engin cr dans des
proportions nouvelles aussi considrables. Quels motifs poussent donc
si vivement M. Meunier  demander  ce spectacle autre chose que le
spectacle, la seule chose promise? Et puisqu'il ne s'agit que d'un
spectacle, quelle rserve morale, quels scrupules de nouvelle fabrique
auraient pu empocher ici la publicit pralable, ncessaire,
indispensable, essentielle de tout spectacle? tant que bien entendu
les promesses de cette publicit seraient respectes.--Or, j'affirme
que jamais, malgr mille difficults que la moindre rflexion peut
apprcier, jamais promesses en ce genre, plus loyalement mesures,
n'ont t plus loyalement tenues.

Quelle dlicatesse si exquise, quelles pudeurs de rosire a donc cette
sensitive, cette hermine du feuilleton scientifique, qui a nom Victor
Meunier, pour pousser, devant le fait si simple d'un spectacle
annonc, ces cris de vierge qu'on viole?--Mais si le spectacle du
GANT a mrit un reproche, c'est prcisment le reproche contraire 
celui de ce savant si vertueux au repos. C'est un Barnum qui a manqu
l, malheureusement!--Quand mon lecteur a su les recettes et les
dpenses du GANT, il a peut-tre regrett avec moi l'absence d'un
homme spcial qui et su tirer rellement parti de cette grande et
belle combinaison. Que notre vase de puret, M. Meunier, vienne donc
demander aux inventeurs de notre Association du _Plus lourd que
l'air_, aujourd'hui constitue, et qui attendent, l'arme au pied,
l'excdant de _leurs_ recettes sur _mes_ dpenses,--s'ils trouvent que
la publicit du GANT a t exagre?...


Mais ne laissons pas chapper l'homme vertueux et moral que nous avons
eu le malheur d'effaroucher si fort; car il n'a pas fini.

Il reproche aux affiches d'avoir SIMUL sur la nacelle, _comme dans
les dfils du Cirque_, un plus grand nombre de voyageurs qu'elle n'en
devait porter, _pour_ LAISSER _croire au public_, etc.--Or, j'ai eu la
curiosit de compter les bonhommes de l'affiche; le hasard veut qu'il
y en ait juste TREIZE, nombre exact des passagers de notre premire
ascension. Il y en et eu mme quatorze que je ne me considrerais pas
encore tout  fait pour cela comme un fripon.--J'ajoute encore qu'en
captivit, avant la seconde ascension, le GANT enlevait  plusieurs
reprises, devant la foule runie au Champ de Mars, _trente-cinq_
artilleurs...

Il nous accuse d'avoir FAIT CROIRE que nous allions aux Antipodes,
quand on ALLAIT  deux pas.

(--Ah! si j'aimais les procs, quels jolis cas de _calomnie_, bien
prcise, bien caractrise, avec la plus pure et trop vidente
_intention de nuire_!...)

La descente, trop involontaire, de Meaux, explique aujourd'hui, et
notre chute en Hanovre, _aprs avoir accompli la plus grande
trajectoire arostatique connue_, tmoignent contre ces vilaines
accusations de duplicit et de supercherie que M. Meunier corrobore
avec nos enveloppes de lettres en plusieurs langues, parmi lesquelles
il affirme avoir vu--_la Chinoise!_

Il prtend qu'avec un _spectacle vulgaire en tout point, on a jet de
la poudre aux yeux des niais_... que le MENSONGE(--!...) ne sert que
des intrts _individuels_.....

Il reproche aigrement de n'avoir pas rapport de notre premire
ascension,--quatre heures de nuit noire!--un RAPPORT _scientifique_,
et demande une relation,--mais avec l'insolente condition que cette
relation _sera exacte!_...

En passant, et perdu de male-rage jusqu' mordre sur les mots les
plus intelligibles, il affirme doctoralement qu'en physique une
pression intrieure de 6,000 mtres de gaz sur l'enveloppe de soie
_n'a pas de sens_.

Il stigmatise la spculation des passagers  1,000 fr.,--bien que, je
le rpte, sauf deux voyageurs sur les vingt-trois de nos deux
voyages, tous les autres, connus de moi ou inconnus, ont reu
l'hospitalit plus que gratuite.

Il a, de ses yeux, lu dans les chroniques des journaux qu'il y avait,
au moment de l'ascension, _quarante mille_ femmes en larmes (--il y en
avait peut-tre au moins une?...--) et il se moque fort de ces larmes,
puisque, dit-il,  moins d'tre avec des imprudents et des ivrognes,
il n'y a pas _l'ombre de danger_... mais _ la condition_ que
dsormais les voyageurs du GANT n'couteront absolument que MM.
Godard, qu'il ne pouvait manquer d'honorer de sa garantie,--_hommes
qui savent leur mtier_, affirme-t-il.

Il termine enfin--toujours la petite pice aprs la grosse!--en
exposant un systme qui est _sien_, n'hsite-t-il pas  dire, pour la
direction des ballons: _Enveloppe impermable au gaz,--Ascension et
descente sans perte de lest ni de gaz,--Forme allonge_, etc., etc.
(Voir tous les ballons dirigeables, en esprance, depuis Blanchard,
1783, jusques et y compris Carmien de Luze, 1864.)

Si on avait cela, finit-il hroquement,--on irait porter des armes 
la Pologne;--avec l'aviation, que lui porterait-on?--des lettres.

Comme on le voit, rien ne manquait.  ce moment-l, notre chute en
Hanovre n'avait pas encore soufflet cet article qui apprenait au
public que je l'avais vol, qui lui affirmait que j'tais tomb 
Meaux _avec prmditation_. Tous ces grands mots, toute cette
pdagogie dclamatoire et pompeuse: convenances, qualits morales,
noblesse, dignit, loyaut, taient autant d'antinomies crasantes.

Rien n'tait oubli ni pargn, jusqu'aux intentions mmes, et devant
l'odieux de cette diatribe empoisonne contre ma personne,
disparaissait le prjudice qu'elle voulait porter  mon entreprise.


Pour atteindre ou plutt pour me donner en marche-pied  ceux qui
devaient atteindre la plus grande et la plus utile des vrits,
j'avais oubli bien plus encore que mes plus personnels, immdiats
intrts: je m'tais lanc, moi, la plus proverbiale incapacit en
fait de chiffres, dans une combinaison financire effroyable, et j'y
avais engag le pain des miens, ma vie et mon honneur. Un accident
quelconque, quelques gouttes de pluie seulement, et j'allais
peut-tre tout  l'heure tre deux fois ruin, ruin en l'air, ruin
derrire moi sur terre; peut-tre dans quelques jours allait-on me
ramasser broy,--et devant tant de risques pour toute rcompense,
aprs tant de difficults dj et de chagrins,-- la veille mme de
cette seconde tentative, qui devait tre autrement meurtrire que
l'autre,--je me voyais bafou, insult, provoqu avec cette profusion
d'insolence et cette violence de haine.

Et, pour comble, li par les inexorables engagemens de mon dpart
imminent et forc, je devais attendre pour tirer vengeance de
l'injure. Dbiteur  la fois et crancier vis--vis de mon honneur et
de la plus brlante des dettes, j'tais forc de me demander et de me
donner du temps.

J'avais eu d'abord en effet la navet de croire  une rparation!

Mais je ne devais mme pas avoir le bnfice de cette satisfaction si
lgitime,--et lorsque vint le moment o il me fut enfin donn
d'appeler ma cause:

--Que prtends-tu faire? me fut-il rpondu par la voix la plus
autorise en ces matires que je connaisse au monde:--Marcher l o le
sol manque? T'exposer au plus ridicule des ridicules,  la drision
qu'encourt le bravache qui donne de son pe dans l'eau?--Tu finirais
par tre plus que naf. En effet, tu as raison,  chaque ligne,
l'offense;  chaque mot, l'injure; le venin, partout!--. Mais, vois
donc comme chacune de ces lignes est mesure juste par son auteur et
juste pes chaque mot;--ce n'est pas prcisment toi qui as menti,
mais les journalistes qui ont parl pour toi;--tu as fait litire de
ta respectabilit, de ta dignit, de ta probit, de ton honneur; mais
remarque donc avec quelle cauteleuse prcaution ton agresseur se
dpche de s'accroupir derrire cette rserve: _sans prtendre qu'on
se soit cart en rien de srieux des rgles susdites_!...--Ne lis-tu
donc pas, jusqu'au fond de ses entrailles, cet homme-l, aprs cette
seule phrase qui vaut trois volumes? Sans avoir compltement oubli
tout ce que nous avons vu dans notre exprience de ces choses, toi et
moi, sans tre compltement fou, peux-tu croire un seul instant que
les tmoins, tris et choisis avec le soin voulu par ton glorieux
adversaire, lui permettront jamais de se battre, au cas o il en
feindrait quelque envie?--Et quand nous lui poserons la question, ne
l'entends-tu pas d'ici crier, comme anguille de Melun, que notre
prtention --_est la ngation absolue du droit de discussion, droit
qu'il estime sacr_? Comprends donc que tu n'as qu'une chose  faire:
passe outre et va  ton affaire, et si ta narine est mal affecte,
tourne la tte.--Crois surtout qu'il n'y a pas de vengeur devant
l'opinion publique comme l'Acte accompli!

Avait-elle raison, cette parole que j'avais tout exprs appele sur
place de quelque cent lieues?--L'avis de M. Meunier me manque ici.


En l'attendant, je vais vous dire ce que pse, comme savant, ce
Mtaphraste de bas de page qui crasait mon ignorance avec une
importance si ddaigneuse.


Nous n'avons pas besoin de poursuivre sur toutes les cases du damier
scientifique cet encyclopdiste pondeur d'neries. Restons avec la
seule lectricit.

Eh bien! c'est ce mme farceur scientifique, beaucoup plus gai qu'il
n'en a l'air, qui pondit de tout son srieux ce mirifique canard
lectrique--qui, de journaux en journaux, pass comme un _petit
bonhomme vit encore_,--fit au moins une fois le tour du monde.


On venait d'installer le service tlgraphique: les paysans avaient
ramass quelques oiseaux qui, effare entre les deux crpuscules
taient venus s'assommer, la nuit, contre les fils.

Cette explication trop simple n'et pu contenter un savant aussi
complexe, et, du journal o on le payait, pour instruire son prochain,
il expliqua aux abonns bahis--comme quoi ces pauvres oisillons,
imprudemment poss sur les fils, avaient t foudroys par le fluide
tlgraphique!...

Notre savant, par trop peu soucieux de l'ABC de la physique, oubliait
seulement, pour ne pas mentir, trois petites conditions
pralables:--un rien!--

1 Que les fils eussent t dnuds de leur enveloppe isolante;

2 Que la dcharge lectrique ft assez forte pour tuer d'abord une
mouche,--que l'oiseau aurait pu manger avant de choir;

3 Que l'oiseau toucht rigoureusement d'une patte le fil et de
l'autre patte la terre,


Etc., etc., etc.


Et voil l'homme qui me reprochait avec cette superbe de manquer de
--l'_autorit du savoir_.

Et les fameux escargots sympathiques, contrls par lui!

Et n'est-ce pas lui encore, ou l'autre, son digne confrre et ami, qui
voyait mrir les raisins sous le regard du Prussien Rayomir?--J'entends
encore les clats de rire de l'inventeur, ce pauvre L. Paillet!

Que vous disais-je des gens qui ne savent pas le mtier qu'ils font?
et quelles trivires mrite celui-ci?


Mais que vais-je chercher dans la srie sans fin des bvues de ce
grotesque srieux, n pour gayer les corridors de l'Institut, dont il
guettera vainement  jamais la porte, entre-bille dans ses rves
secrets, et dont la suffisante ignorance faisait le dsespoir du grand
Arago!--Il n'est acadmiciens pires que ceux qui crvent la jaunisse
de ne l'tre point.


Ne l'entendez-vous pas encore grincer des dents  la pense que deux
honntes gens sur vingt-trois ont pay une place qu'ils occupaient
dans le GANT, et s'efforcer d'ameuter les passants contre le
spculateur cupide--moi!--qui repousse inexorablement de la nacelle
les savants pauvres--_exclus par le tarif!_...--dit-il avec amertume
et tout indign.

J'ai accueilli, comme on le sait--et comme je le sais trop, quiconque
s'est prsent, connu ou inconnu,--quitte  ne pas recommencer, pour
causes...--Pourquoi ce savant M. Meunier n'est-il pas venu se
prsenter comme tous ces ignorants-l? Qui lui a ferm la porte au
nez? Puisqu'il prise si fort les observations qu'on doit rapporter de
l haut,--pourquoi n'y est-il pas mont observer, au lieu de nous qui
ne savons rien faire?

Montez donc, Monsieur! Et comment n'avez-vous pas tt de ces voyages
beaucoup plus tt dj, lorsque les ballons de l'Hippodrome ouvrent au
premier venu une hospitalit si facile?

Comment! vous nous apportez sous votre bras un poisson arostatique
dirigeable, et vous n'avez pas encore eu seulement l'ide primordiale
d'essayer ce que vaut le petit vent frais dans une descente
arostatique?--Montez donc, Monsieur!

Montez! Et je vous garantis que vous en apprendrez l plus en une
demi-heure sur la Navigation arienne, que vous n'en avez rv creux
dans toute votre vie!

Montez donc! Les autres savants y sont monts: Gay-Lussac, Barral,
Bixio en sont mme revenus.

Montez! Vous persiflez avec tant de grce l'impossible supposition
d'un danger!

Montez!--Mais montez donc, Monsieur! Les femmes y montent!...


Mais je n'oublie pas surtout que cet hroque savant m'avait--la
critique scientifique est un sacerdoce!--rappel au RESPECT DE
MOI-MME!!!--en cachant le sein de Dorine.

Il m'a donc donn le droit rciproque de l'examiner sur ce terrain
dlicat, et il a essuy lui-mme mes verres de lunettes.--Voyons donc,
 son tour et de bien prs, mais avec toutes prcautions, ce que
psera _l'autorit du caractre_ de ce prcepteur public de morale et
de maintien!

Je n'irai pas plus loin que le possible, qu'il se rassure! et sans
aller chercher quatorze heures  midi, je ne prtends lui demander
qu'un tout petit bout d'explication sur le chiffon de papier que je
tiens dans ma main.

Ce n'est rien, moins que rien, sans aucun doute!--car un personnage si
terriblement svre quand il s'agit de morigner les autres et de les
rappeler au RESPECT D'EUX-MMES!--doit tre bien plus attentif encore
et rigoureux pour lui dans l'exercice des _fonctions scientifiques_,
comme il dit  pleine gorge, _qu'il a lui-mme l'honneur de
remplir_...


C'est une espce de circulaire, parat-il, adresse par lui  ceux des
industriels, ses abonns,--qui ne sont pas les moins  leur aise, je
suppose d'aprs le proverbe.

L'intgre crivain veut, dit-il, introduire des amliorations dans son
journal, _cette oeuvre utile_. Manquant, comme Cabochard, de l'argent
ncessaire, _il a eu d'abord l'ide_ d'mettre des actions;--mais, au
lieu de parts d'intrts  servir, et reconnaissant, en toute
humilit, que ce n'est pas prcisment _l'appt des bnfices_ qui
peut ici _dterminer_ son monde, il lui a paru plus convenable
d'emprunter  chacun de ces privilgis, cent francs pour un an:

  ....Foi d'animal,
   Intrt et capital!


Et voil sa proraison:

_Si votre rponse_ RALISE MON ESPOIR,--termine l'humble
postulant...--_je ne vous parlerai pas de_ MA GRATITUDE, _qui vous
sera_ SI NATURELLEMENT ACQUISE. _Mais je serais heureux qu'_UNE
OCCASION _me permt de vous en tmoigner toute la sincrit_.

                              _J'ai l'honneur, etc._

                                        VICTOR MEUNIER.

Voyez que je ne veux mme pas me donner la petite malice,--si
facile!--de rien souligner dans ces quatre lignes dont tous les mots
semblent sauter d'eux-mmes dans les casses aux _italiques_ et aux
_majuscules_.

Mais--sans souponner un seul instant encore et _sans
prtendre_--comme lui pour moi, Dieu m'en garde!--_qu'il se soit ici
cart en rien de srieux des rgles prescrites_,--j'entends bien, par
exemple! rserver ici tout mon droit d'aider M. Meunier  chercher le
moyen de prouver _sa gratitude, si naturellement acquise_. Il en est
peut-tre bien embarrass tout le premier, et il guette les occasions,
a-t-il dit.

Passons donc en revue les diverses occasions ou procds connus pour
_prouver une gratitude naturellement acquise_.

D'abord, pour _prouver sa gratitude naturellement acquise_, qui donc
se permettrait d'empcher M. Meunier, par exemple, de se livrer 
l'lve du lapin en laveur de ses prteurs, et de leur envoyer 
chacun une gibelotte par semaine?--Voil une _occasion_.

--S'ils n'aiment pas le lapin, n'avons-nous pas encore les poules?

Si ces prteurs avides enchrissent dans l'valuation de _la
gratitude qui leur est naturellement acquise_, pourquoi M. Meunier ne
ferait-il pas frapper des mdailles en leur honneur?

S'ils sont plus ambitieux encore, M. Meunier ne peut-il pas tout aussi
bien leur dresser  prix doux quelques statues?

S'ils prfrent le solide, par exemple, il y a le choix: nous pouvons
constituer des rentes  leurs enfants.--Je prfre, pour moi, les
obligations du Crdit foncier,  cause des tirages.

Parlons srieusement.

Tenez, Monsieur! je ne signerais certainement pas votre _bon  pendre_
pour celle peccadille que je vous laisse expliquer tout  votre aise,
comme vous l'entendrez. Il ne m'appartiendrait non plus gure de jeter
la pierre  un pauvre diable, trop press de se faire diteur, et
embarrass dans ses affaires par quelque gne d'argent momentane. Je
ne fais, encore, la leon en public  personne, je ne dogmatise pas en
chaire, je ne prche pas pour la galerie, je ne m'occupe jamais, en un
mot, de tancer ni de morigner mon prochain, et il se trouve de plus
que j'ai justement commenc ma vie et appris  tenir, tant bien que
mal, ma plume de critique dans les petits journaux de thtre,
endroits faciles et sans consquence, o,--demandez au feu doyen, M.
Charles Maurice,--on n'est peut-tre quelquefois pas absolument
superstitieux sur les origines de la monnaie.--Je me contente d'tre
honnte, sans m'occuper, si l'on me regarde et si l'on m'coute, pour
ma simple petite satisfaction personnelle; mais l, je vous avoue,
entre nous, que je deviens l, pour moi-mme, et seul, un parterre
peut-tre un peu difficile. L'honneur,--l'honneur, ce beau mot que
vous dites si bien,--est dlicat, chatouilleux en diable! Il est  la
probit, comme disait Rivarol, un fantaisiste que vous tes trop grave
pour connatre,--tout juste ce qu'est le got au jugement. Rien de
vniel devant lui comme rien d'exagr non plus.

Eh bien! Monsieur, je ne vous accuse ni ne vous blme pour ce bout de
lettre qui n'est assurment qu'une... imprudence; mais laissez-moi
vous dire, sans pruderie, sans dignit affecte, sans scrupules jous,
sans morgue enfin et sans que la tte me tourne pour avoir eu, moi
aussi, l'_honneur_ (le mot vous plat, je m'en sers!) _de remplir des
fonctions de critique_,--laissez-moi vous dire que je dormirais mal si
mon petit Paul--pensons toujours  nos fils, Monsieur,--devait trouver
aprs moi, dans nos papiers, une lettre o, dans quelque extrmit, et
_sous_ quelques _conditions_ que ce ft, son pre et sollicit un
secours d'argent de l'un de ses justiciables.

Mais, vrai! il ne la trouvera pas. Renseignez-vous, et demandez 
_tous_ ces honntes gens qui ont l'_honneur_ que je leur rends--de
vivre avec moi depuis que je suis au monde; ce n'est pas d'hier!


Mais, par exemple! il finit aussi par tre trop maladroit, quand il
vient me parler,--M. Meunier,  moi,--de la Pologne!

D'o sort-il donc, pour me forcer  lui dire que celui-ci--qu'il
charge drisoirement aujourd'hui d'y porter avec l'aviation ses
lettres,--allait, en 48, le fusil sur le dos, offrir sa vie  cette
grande cause, tant de ceux qui tmoignent de leur sang quand ils
croient.--Il ne s'est rencontr, qu'il sache, avec le sieur Meunier,
ni dans la ghenne d'Eisleben, ni dans la casemate de Magdebourg.

Aujourd'hui encore que les plus vieux ont fait leur temps et cdent le
pas aux plus jeunes, il a, continuant son devoir, envoy de ses
deniers--et Dieu sait s'il tait riche ce jour-l!--son remplaant aux
rangs polonais.

Le sieur Meunier--l'homme d'avant-garde!--est invit  dire  quelle
date il a dcroch son fusil ou simplement vid sa bourse pour cette
cause-l ou pour toute autre.


Est-ce le triste jour du 13 juin, o, sans tre vainement attendu par
ses camarades de l'artillerie de la Garde nationale--(Il n'avait pas
l'honneur d'appartenir  ce corps rpublicain),--celui que M. Victor
Meunier outrage aujourd'hui si indignement, se faisait arrter en
protestation du Droit viol, au lieu d'affiler ses rasoirs pour mettre
bas une barbe compromettante...


Mais dtournons-nous enfin, en demandant au lecteur pardon de lui
faire perdre aussi son temps.


Nous n'avions qu' citer, pour toute rponse aux singuliers procds
critiques de M. Victor Meunier, ces quelques lignes d'un crivain
scientifique, pour de vrai celui-l, que nous n'avons mme pas
l'honneur de connatre.

Dans ces lignes il y a autre chose encore que la bienveillance d'un
inconnu pour un inconnu: ce sentiment naturel  tout galant homme,
que j'appelle le respect de soi-mme dans la personne de son prochain.

     Le moyen pratique employ pour constituer le capital ncessaire
     aux expriences  venir ne pouvait tre mieux choisi,--disait,
     dans le _Temps_, M. Flix Foucou, un de nos adversaires sur la
     question du _Plus lourd que l'air_.--C'est assurment une
     combinaison des plus honntes et des plus heureuses que celle qui
     consiste  convier le public  une partie de plaisir;  lui
     demander en change une rtribution, minime pour chacun; 
     consacrer enfin le bnfice net de l'opration  des recherches
     ultrieures,  des essais d'automotion dans l'espace. Rien de
     mieux. Eu cas d'insuccs, nulle plainte de bailleurs de fonds
     dpouills, et le publie se trouve encore l'oblig des inventeurs
     qui ont bien voulu consacrer  des expriences _utiles_ un argent
     fort bien gagn, un capital dont ils auraient eu le droit de
     disposer tout autrement.

coutez encore la voix d'un autre honnte homme, M. Figuier,--qui
n'est pas prcisment non plus positivement enthousiaste de nos
thories d'aviation,--rpondre spontanment pour nous aux indignes
attaques du calomniateur:

     Sachant combien de difficults rencontre la plus simple des
     crations, nous ne blmons en aucune manire M. Nadar d'avoir
     convi le public parisien a lui apporter le tribut ncessaire...
     Il donne au public un spectacle qui l'amuse et l'intresse; le
     public lui donne son argent en change. Il n'y a rien la que de
     trs-lgitime. Nous applaudissons de grand coeur  l'empressement
     unanime que les journaux ont mis  l'appuyer... Nous ne pouvons
     qu'encourager M. Nadar  poursuivre avec la mme nergie la
     mission qu'il s'est donne dans un but honorable, et dans
     laquelle il doit s'attendre  bien des difficults et  bien des
     dboires.

Mais j'ai beau m'en dfendre, je frmis encore contre ces indignits
de tout  l'heure, et,--que mon lecteur m'excuse,--c'est  ceux qui me
connaissent depuis longues annes que je veux demander de me venger.


Voici ce que pense de l'homme que tout  l'heure M. Meunier tranait
dans la boue de son feuilleton, l'honorable feuilletoniste de la
_France_, H. de Pne; j'ose dire, mme avant cet article, que celui-ci
me connat mieux que personne:

     Parlerai-je de Nadar? Comme tous les gens trs-connus, il lui
     arrive d'tre souvent mal connu: parce qu'il fait beaucoup de
     bruit, on doit le croire amant du bruit; parce qu'il a beaucoup
     battu monnaie, ceux qui ne le connaissent que d'aprs ses
     enseignes peuvent le peindre, bien mal  propos, pour un homme
     habitu  se faire cent mille livres de rentes en coupant la
     queue de son chien. Eh bien! tout au contraire, Nadar est un
     esprit spculatif et non pas un spculateur. Un spculateur,  sa
     place, n'aurait pas manqu de s'en tenir  la photographie, qui
     ne demandait qu' lui donner de si beaux dividendes; lui, au
     contraire, n'eut pas plutt acquis dans son mtier une rputation
     quivalente  une fortune, que sans le quitter il revint  la
     littrature, ses premires amours. Bientt, plus dsireux
     d'agrandir les domaines de la photographie que les recettes de
     _sa_ photographie, on le vit s'prendre de la lumire lectrique,
     descendre aux catacombes pour faire le portrait des ossements qui
     _ne bougent plus_ depuis si longtemps... Tantt sous terre,
     tantt au-dessus, voil bien cette nature extrme et mobile pour
     laquelle l'tage que nous occupons est trop facile et trop banal.
     Bientt il s'agit de photographier d'en haut les choses
     d'ici-bas... Puis la conqute de l'air devient le but favori de
     ses mditations... et, se rapprochant de MM. de La Landelle et
     d'Amcourt strilement et obscurment unis jusque-l pour la
     cause de l'hlice... avec Nadar afflurent la vie, la lumire, la
     publicit et le public, que cet honnte homme si original sait
     traner  sa suite mieux que le plus habile charlatan, etc.,
     etc.

Restons-en l. Il s'agissait ici d'un acte de folie, je laisse les
autres le dire, mais de folie gnreuse peut-tre, et assurment plus
que dsintresse:--le bilan est l aujourd'hui...

Devant cette folie, comme devant ces sacrifices de toutes sortes et
ces douleurs, je dfierais tout homme de coeur de ne pas prouver au
moins un peu d'indulgence, sinon de sympathie.

En cet ordre de choses, M. Meunier n'tant pas admis  comprendre, il
tait naturel qu'il chercht et trouvt son explication dans les
seules hypothses  lui ouvertes,--et c'est peut-tre moi qui ai eu
tort de m'indigner, l o je ne devais mme pas tre surpris.


Mais si, luttant sous cette lourde tche, j'ai pu trouver  ce moment
l'outrage,--qu'aurait donc fait de moi cet homme-l, que serais-je
devenu, si, dans les quarante-quatre annes que je laisse derrire
moi,--passes dans le plus curieux  la fois et le plus en vue des
milieux,--il avait pu surprendre seulement un acte de dloyaut, un
oubli de moi-mme,--un jour, une heure, une minute! de dfaillance et
du faiblesse?...




TABLE DES MATIRES


                                                                 Pages

  INTRODUCTION, par M. BABINET, de l'Institut.                       1

Quelques ligues d'oraisons funbres en manire de Prface.


  I                                                                 21

Trois memento. -- Les _Galeries de Bois_. -- _Un Grand Homme de
province  Paris._ -- Les locataires taliers. -- Les chaufferettes.
-- Un plancher en boue. -- Jusqu'au dernier moment! -- L'anne 1817.
-- _Les Misrables._ -- Le Voltaire Touquet. -- Les tabatires  la
Charte. -- Les petits garons. -- Chateaubriand _par un T_. -- L'cole
de marine d'Angoulme. -- L'illustre Bacot. -- Mose flatt par les
Mastodontes. -- L'_infme Grgoire_. -- _Une chose qui fumait..._ --
_Une distribution gratuite aux Champs-lyses._ -- Le bonhomme Boilly.
-- La manne prfectorale. -- Les grillons sous l'herbe. -- Un premier
plan en repoussoir. -- Changement de dcor. -- Conservation de la
race. -- _Ah!!!_... -- Le Ballon de la Fte du Roi. -- Rentrons chez
nous! -- Date de naissance du _Gant_. -- Le crpuscule du sommeil. --
Le pre Hugand et sa tabatire. -- Direction des ballons! -- M.
Carmien, n  Luze. -- Les dtenus de Clichy. -- La pension Augerou.
-- Le sieur Ptin. -- Saint Paul sur la route de Damas! -- _Pigeon
vole!_ -- PLUS LOURD QUE L'AIR!!!


  II                                                                31

Ma premire ascension. -- Autres. -- 200 kilogr. -- M. Fould. -- Un
accident. -- Dames blanches. -- La casquette. -- Un refrain. --
Secousses. -- On regrette M. Carmien. -- Grle de pois. -- En plein
bois. -- Le chien. -- c'est un berger! -- Le paletot. -- La fort de
Moussy. -- Attention aux zones!... -- La Photographie Arostatique est
franaise! -- Coutelle et les Arostiers militaires. -- Le Comit de
Salut Public. -- Le baptme du feu. -- _L'Entreprenant_  Fleurus. --
L'cole nationale Arostatique de Meudon. -- Le ballon du couronnement
imprial et la statue de Nron. -- Mon ami de Gaugler perdu. -- Un pis
aller. -- L'ouragan. -- Mon ordre du jour.


  III                                                               51

Le Cadastre par la photographie Arostatique. -- Arpentage au
daguerrotype en ballon. -- Avantages. -- Moyens. -- Un partage
Breton. -- L'instantanit. -- O en est le cadastre en France et en
Europe. -- Les pilones! -- Brevets partout. -- Payons l'amende! --
Alphonse Karr. -- Thermomtre des civiliss. -- Tentatives. --
Bataille du gaz et des iodures. -- La valle de la Bivre. -- Le Petit
Bictre. -- Je me dleste! -- Victoire! -- Un souvenir  feu Legray.


  IV                                                                59

Dception. -- M. Andraud. -- Que le diable l'emporte, d'abord... et le
rapporte bien vite! -- Les _desiderata_ d'un homme de gnie. -- Une
ide dans l'air. -- Le monsieur assis et le monsieur debout. --
L'expdition d'Italie. -- Mes conditions. -- Tout de suite! -- Un
autographe de cinquante mille francs. -- Nadar au ministre d'tat. --
M. Fould me bat froid. -- Les feuilles sches. -- Un ballon brl. --
Les _Commentaires de Godard_. -- Un schisme. -- Moralit: HISTOIRE DU
JEUNE HOMME QUI A RENDU LES QUINZE MILLE FRANCS.


  V                                                                 75

_L'amblyopie._ -- La sublime et _excrable_ dcouverte des
Montgolfier. -- La Raison conduit  la Foi. -- Une fausse piste. --
Les petits papiers. -- Le cerf-volant. -- L'oiseau et le papillon. --
La fuse. -- L'acadmicien. -- L'oiseau-Montgolfire. -- _tre plus
lourd que l'air pour lutter contre l'air_, ou _tre le plus fort pour
ne pas tre battu_. -- Le vertige de l'oiseau! -- L'homme du monde.
-- Le bourgmestre de Magdebourg. -- Les plans inclins. -- Il y a des
injustices! -- L'ennemi. -- Les Drangers de l'A + B. -- Tous vont au
moulin! -- Le pauvre Stephenson. -- Quel malheur pour le boeuf! -- Une
dinde sur ses oeufs. -- Un seul vtrinaire pour trente-neuf
acadmiciens. -- _Ex asino._ -- Consquence dans l'absurde. -- Les
fines mouches! -- Le savant pieux. -- Mose raccommod avec le Manuel
du Baccalaurat. -- Marmite et tabatire. -- Dfense  Dieu! -- Les
blasphmateurs.


  VI                                                                92

Mon confrre Moreau. -- M. Mauguin fils. -- Dcouverte de la lune. --
La main qui saisit! -- Les ouvriers de la dernire heure. -- Qui?
comment? -- La libert dans la lumire! -- Obsession et possession.
-- Quel Oedipe? -- Une Photographie sans retouches. -- Les btes  X.
-- La Chimie, c'est ce qui pue! -- L'impatience de l'ennui. -- Le pape
Clment XIV et l'arlequin Carlo Bertinazzi. -- PINGEBAT ROMA!!! -- Un
capitaine mang. -- Le baron Taylor. -- J'ai l'horreur du
_raisonnable_! -- Le Gnie, c'est l'Insolence! -- La baguette de
Tarquin. -- Attention  la cravate! -- Le beau jeune homme de Rouen.
-- Gustave Flaubert. -- Les croix d'honneur. -- Gare les paules! --
Le monsieur au cochon de lait. -- Rsum.


  VII                                                              108

Celui qui rflchit. -- Simple bilan. -- Ce qui s'est fait hier. -- Le
mangeur de miel. -- Mon erreur. -- Une visite. -- De La Landelle. --
Les antrieurs. -- Les hlicoptres. -- Premire dmonstration
pratique. -- Une ouverture. -- Hors du puits! -- Incompatibilits
d'attelage. -- Le Comit de la Socit des Gens de lettres. -- La
dynastie de M. Francis Wey, auteur du _Dictionnaire dmocratique_
(1848). -- La Thor-faction. -- Je suis conservateur! -- Un souvenir
pnible. -- Les _mais_!... -- L'_alter ego_. -- Analogie passionnelle.
-- Le boeuf La Landelle. -- Rsolution. -- La main dans la main. --
L'lan. -- _Go a head!_


  VIII                                                             119

Plan de campagne. -- Le capital! -- Le lit de Palissy. -- Ligne
courbe, plus court chemin. -- MANIFESTE DE L'AUTOLOCOMOTION ARIENNE.
-- Barbarisme hybride. -- J'cris  M. mile de Girardin. -- _Ubi?
quando?_ -- L'entrevue. -- De l'arostation dans ses rapports avec la
marchausse. -- _Possidet aera Minos!_ -- Un nouvel ami. -- Le 30
Juillet! -- Au poisson! -- Le Compensateur. -- Une absurdit
perfectionne.


  IX                                                               128

Les ballons ont tu la direction des ballons! -- _Levior vento._ -- Le
vaisseau et la boue. -- Les bourrelets de l'enfance. -- Le dfil des
systmes cornus. -- Les poissons! -- Les arostiers en chambre. --
Victoire sans ennemi. -- _Sub sole, sub Jove!_ -- L'air, point
d'appui. -- Le bon sens des Choses. -- La lgalit physique. --
L'ingnieur Paucton. -- Minorit la veille, majorit le lendemain. --
Concidences. -- Les hlicoptres. -- La Sainte Hlice! -- Le
spiralifre. -- Amplification, amlioration. -- Direction des
parachutes. -- Les plans inclins. -- Les chemins qui marchent! --
L'enfant grandira! -- Pascal et Franklin. -- Nos enjambes futures. --
Ayons la Foi! -- Le pre Fournier et l'eau de mer. -- Colomb, Dallery,
le marquis de Jouffroy et Fulton. -- L'homme crateur. -- Un grand
sicle. -- L'acadmicien Lalande. -- Un dmenti. -- L'inventeur. -- Un
voeu. -- La poltronnerie franaise. -- Un Cercle  crer. -- Ma part!


  X                                                                147

 tous les journaux de l'univers. -- Pluie de lettres. -- Prenez non
poisson! -- Une pierre dans la mare. -- L'ichthyologie. -- Un dmenti.
-- Sacristie scientifique. -- Beaucoup de bruit, donc un peu de
besogne. -- Une visite inespre. -- M. Babinet, de l'Institut. --
L'Association polytechnique. -- Le _Flesselles_. -- Les _Stropheors_.
-- Un oeil crev. -- Ville gagne! -- La souris et l'lphant. --
Mademoiselle Garnerin. -- Le marchal Niel. -- Un capital plac. -- Ma
tte  couper! -- Une addition pour une omission. -- La date! -- La
mine de poudre. -- Un acadmicien spirituel! -- Le grand Arago. --
Ondoyant et divers. -- Vivent les joujoux! -- La pomme de Newton tait
une poire. -- Un million d'exemplaire!.


  XI                                                               158

Au ballon! -- Question d'urgence. -- L'enfant n'attend pas! -- Une
belle occasion. -- Cration du journal _l'Aronaute_. -- La Jument de
Roland. -- Et l'argent? -- Les vertus ennuyeuses. -- Dans une maison
de verre. -- Un million. -- Ce que cote la pice de cent sous que
l'on n'a pas. -- L'argent plat et l'argent rond. -- Rue _Saint-Nadar_!
-- L'essuyage des pltres. -- Un dada. -- C...e, B...o, B...t. -- 
Bade! -- Un souscripteur de dix mille francs. -- chec en Allemagne.
-- Le marquis du Lau d'Allemans et le Jockey-Club. -- MM. Paul Daru,
Charles Laffitte, Mackensie, Delamarre et le duc de Galiera. -- 
Vincennes! -- Les ngociants. -- Le _prix Nadar_! -- L'influx
magntique. -- Veine et dveine. -- _Rien que la vrit!_.


  XII                                                              173

Un coin du voile. -- Simple bilan. -- Quel mois! -- Le vrai pacte. --
Thorie du prteur et de l'emprunteur. -- A. Dumas fils. -- En qute.
-- Plus royalistes que le roi. -- Un pisode. -- L'abb B...d. -- _Je
t'attends!_ -- Le calice en vermeil. -- _Les diamants de ma femme!_ --
Un poulet qui aime un canard. -- Thorie lmentaire de la soupape. --
Un homme pratique. -- Pas le temps! -- _Ubinm gentium?_ -- Le droit
de tous. -- Les termes moyens. -- Prter et donner. -- Ce qui me
manquera toujours. --  bas les candidats! -- Adjoint au maire. --
Profession de foi. -- Les couteaux  terre. -- Escobar. -- Bourgogne!
Armagnac! -- Justice!.


  XIII                                                             189

Un bilan. -- Les cuistres et les niais. -- Le monsieur de
Seine-et-Oise. -- Style lapidaire. -- Les mes soeurs. -- _Le patron!_
-- Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. -- Galvanisme.
-- Question _ubi_. -- Le Champ de Mars. -- Temps perdu. -- La
Brsina! -- Victorien Sardou, propritaire. -- Deux voisins de
campagne. -- Le marchal Magnan. -- Un billet. -- Justice rendue. --
L'ingratitude. -- Trois collges peu lectoraux. -- Au gaz! -- Mon
condisciple Forqueray. -- Le talisman. -- _Plus lourd que l'air!_ --
Ce n'est qu'impossible! -- Devant le conseil. -- Un magistrat. -- _Un
dimanche!_ -- Le _Pont cass_ du sieur Sraphin. -- _Plus lourd que
l'air, plus fort que tout._


  XIV                                                               203

Le _Quand mme!_ et le _Gant_. -- Le _Titan_. -- Dtails. -- Quatre
cent mille entres! -- Hlas! -- M. Nusse. -- Crons l'pave! -- M. le
prfet Boittelle. -- _Une faveur personnelle!_ -- Mprise. -- Le grand
sicle... scientifique. -- _Circenses!_ -- Simple bilan. --
Explication nette. -- L'entente. -- Une queue de chien! -- Au
Pr-Catelan. -- Robespierre Ouistiti. -- Un secrtaire de
l'_Aronaute_. -- Feray ou l'Homme lectrique! -- Louis Blanc
historien. -- L'ange de la calvitie. -- Lonidas. -- _C'est Nadar!_ --
Merci!


  XV                                                                218

L'hospitalit de M. Leturc. -- La maison Godillot. -- Un faux M. de
Morny. -- Eugne Delessert! -- Une photographie qui n'a pas besoin de
retouches. -- Le Robinson des Airs. -- Le Canard  Collier vert. --
Des vitriers! -- Je restitue le gigot. -- L'chelle de cordes! --
_Rglement de bord._ -- Ne pas se dtester quand mme! -- Une omission
rpare. -- Autocrate, quoique... -- Motifs  l'appui. -- _La parole
d'honneur!_... -- Trop d'hospitalit. -- Je me corrigerai peut-tre...
-- Avis! -- Les enveloppes polyglottes. -- L'homme  la feuille de
vigne. -- L'attente. -- Les trois nuits... -- Un tlgramme  cheval.
-- L'interprte de Rethem. -- Si!... -- Le venin ne raisonne pas. --
Calomnions! -- La leon chinoise. -- Une porte doit tre ouverte! --
Les timbres de l'avenir.


  XVI                                                               231

Les journaux. -- Remercments. -- Dissonances. -- _Les victuailles!_
-- Juge et partie. -- Le mpris! -- L'abb Fracasse. -- Une citation.
-- _Le Nain jaune._ -- A. Scholl et son sous-Scholl. -- _Le Hanneton._
-- Le Guillois, Commerson de l'avenir. -- _Sans bretelles!_ -- Une
affiche. -- Les directeurs de ballons. -- La formule! -- Le
couvre-oreilles. -- Le paletot insubmersible. -- Richard, Breguet,
Devisme, Ragueneau. -- Le champagne Folliet. -- Une lettre charge. --
Le souscripteur anonyme. -- Le 3 octobre. -- M. Levesque. -- La pluie!
-- L'explosion. -- Pourquoi? -- L'ivrognerie. -- Le marchal Regnauld
de Saint-Jean d'Angly. -- Le gnral Gault, le colonel Robinet. --
Agitation. -- Les crieurs. -- Un homme public! -- Pourvu que!... --
Les fumeurs. -- Un asphyxi. -- C'est bien fait! -- L'enceinte de
manoeuvre. -- _Un petit banc!_ -- Un coup de canne. -- Les drapeaux de
Delessert. -- M. Babinet. -- Pas de compensateur! -- Madame A. D. --
La princesse de la Tour d'Auvergne. -- Discussion. -- Je cde! -- De
Villemessant. -- Je ne cde pas! -- Le chiffre 13! -- LCHEZ TOUT!!!


  XVII                                                              257

L'ASCENSION. -- Je cherche... -- Si on est mu en montant en ballon?
-- La pince  sucre. -- Le Diable d'Orgueil. -- La mdecine de
l'avenir. -- _Le divin Inconnu._ -- Jamais de vertige. -- Pourquoi? --
Pas de mal de mer. -- Le planisphre. -- La bote  joujoux. -- Les
bruits. -- La jumelle. -- Ce que vous prouverez tous. -- Le physicien
Charles. -- _Regarde, malheureux!_... -- La cuvette d'horizons. -- Les
lphants sauvages de la plaine d'Asnires. -- L'oiseau Roc dans la
fort de Saint-Germain. -- Et pas l'ombre de danger! --  preuves. --
Les bateleurs arostiers. -- Dfi  la foudre! -- Une nouveaut de
quatre-vingts ans. -- Une prdiction d'un ignorant ralise par un
savant. -- Les ondes sonores de M. Lissajoux. -- Mon professeur M.
Couder, de l'Institut. -- Le rve d'un homme bien veill. --
_Autrefois!_... -- C'tait si peu de chose!.


  XVIII                                                             275

De bonnes larmes! -- L'appel. -- Mon frre Adrien. -- Un souhait
exauc. -- Lucien Thirion. -- Le prince Eug. de Sayn-Wittgenstein. --
Robert Mittchell. -- Piallat. -- Yon. --  table! -- Delessert grand
matre des crmonies. -- Nos pigeons. -- Glaces vanille et fraises 
1,500 mtres au-dessus du sol! -- Vive Siraudin! -- Prudence!... --
Delessert chef d'orchestre. -- Autre hannetonnerie. -- Il fait nuit!
-- Les brouillards. -- La question _Ubi_, encore. -- La Mer! -- La
gamme du noir. -- Dante avait bien vu! -- Un sorbet d'encre. --
L'apothose. -- Une transfiguration polaire. -- Les mers de nacre. --
L'Apocalypse. -- Deux barres de fer rouge. -- Les poulpes! -- Le
serpent qui n'a pas d'yeux. -- Gare l-dessous! -- L'abordage. --
_Tenez-vous bien!_ -- Les nouveaux. -- Deux ancres et un peuplier
casss. -- La princesse de la Tour-d'Auvergne. -- Le tranage. -- La
guillotine. -- Cloches et lanternes. --  MEAUX!!! -- Je veux me
consoler. -- Delessert a encore raison! -- Delessert a toujours
raison! -- Vive Delessert!


  XIX                                                               296

Adieu, les roses! -- Un procs-verbal par  peu prs. -- Rappel du
_Plus lourd que l'air_! -- Les rieurs et l'Arostation. -- _Confusion
des mauvais plaisants!_ (1783). -- Bernadotte et le plancher des
vaches. -- Une explication. -- Bilboquet et le maire de Meaux. -- ?...
-- La mer en Brie! -- Le mot lch! -- Ce que c'est qu'une soupape. --
Dsobissances. -- Enfin! -- Les chansons. -- Pas en train de chanter!
-- Nadar censeur! -- Bassesse. -- Une visite. -- La princesse de la
Tour d'Auvergne et le _Journal des Dbats_. -- Une bonne lettre. -- _
Terre! trne de la Btise humaine!_ -- Les Anglais et le GANT. --
Autre lettre. -- Encore le Compensateur! -- M. Arnauld, directeur de
l'Hippodrome. -- Les hivernages de M. Arnaud. -- Les cheveux de M.
Arnaud ne blanchissent pas. -- Sauvons-nous! -- Le GANT offre
d'emporter l'Hippodrome. -- Un dmenti. -- Godard et Arnaud. -- Pas de
papier! -- Un beau gupier. -- En quoi consiste le mtier d'aronaute.
-- Une dsertion  la veille de la bataille. -- La revanche d'honneur.
-- Vais-je prir? -- Cinq mille francs sur table. -- Un homme modr.
-- _Deux francs_ de diffrence! -- L'exactitude.


  XX                                                                329

Enfin! -- Et le Compensateur? -- _Un' parole d'honneur, a s'tient
quequ' fois!_... -- Meaux sera veng! -- Le ballon d'Ostende en 52.
-- Celui du Couronnement en 1804. -- Le pseudo-tombeau de Nron. --
Ceux qui se dclarent _vols_!... -- M. Fernand de Montgolfier. --
_Quelqu'un, autrefois..._ -- L'honneur du NOM. -- Un valeureux
mensonge. -- Dormons. -- Camille d'Artois, un enrag! -- Le marquis
du Lau d'Allemans. -- Un coup de fusil. -- La Lune! -- La brise en
ballon. -- La bougie du dicton. -- Ce n'est pas moi qui ai compt! --
LA MER!!! -- NOTRE HONNEUR! -- _Erquelines!_ -- Est-ce qu'on a froid?
-- Les Marais. -- C'est la Hollande! -- Un drame de nuit  150 mtres
de hauteur. -- Noy pour noy... -- Meaux est encore trop prs!... --
Le chariot sur la route. -- L'toile plit... -- LA SYMPHONIE DE
L'AUBE... -- Panorama. -- Encore un coup de fusil! -- Les mauvais qui
sont  terre. -- Le spectre des mers! -- Ma terre promise! -- La
prdiction de M. Babinet. -- La souris dans la ratire. -- Question de
prsage. -- Le _guide-rope_. -- Pourquoi?... -- TENEZ VOUS BIEN!!! --
Deux ancres perdues. -- NOUS SOMMES TOUS MORTS!!!


  XXI                                                               356

Le tranage en Hanovre.

       *       *       *       *       *

  P. P. C. Lettre  Marie et Daniel Kreuscher.                      385

       *       *       *       *       *

  ............................................................      401




FIN DE LA TABLE

PARIS.--IMPRIMERIE POUPART-DANYL ET Cie, 30, RUE DU BAC.





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Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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