The Project Gutenberg EBook of La religieuse, by Denis Diderot

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Title: La religieuse

Author: Denis Diderot

Editor: Jules Asszat

Release Date: May 15, 2009 [EBook #28827]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RELIGIEUSE ***




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[Extrait des OEuvres compltes de Diderot, dites par Jules Asszat,
tome cinquime, Paris, Garnier Frres, 1875.]




LA RELIGIEUSE

(crit en 1760.--Publi en 1796.)




NOTICE PRLIMINAIRE


La chronologie n'est point une science  ddaigner, et quand on ne
consulte pas avec soin les registres o elle inscrit au jour le jour les
vnements que l'histoire brouille souvent  distance, on risque de
fausser, par une seule inadvertance, le caractre d'un homme et parfois
celui de toute une poque. Ce n'est point le lieu, dans ces courtes
_Notices_, d'entamer une discussion  ce sujet, mais nous ne pouvons
nous dispenser cependant de ragir contre une opinion qui pourrait
prendre quelque consistance si l'on s'attachait  la valeur de l'homme
qui l'a exprime, il y a quelque temps, dans une collection destine 
avoir beaucoup de lecteurs, celle des _Chefs-d'oeuvre des Conteurs
franais_ (Charpentier, 3 vol. in-18, 1874).

Dans son _Introduction aux Conteurs franais du XVIII^e sicle_, M. Ch.
Louandre crit: La croisade philosophique ne commence que vers 1750.
Diderot ouvre le feu par la _Religieuse_, et fait revivre toutes les
accusations des rforms: le clibat, le renoncement, l'ensevelissement
dans les clotres sont en contradiction avec les instincts les plus
profonds de l'me humaine. Ils conduisent au dsespoir,  la rvolte
dsordonne des sens; ils violent la loi naturelle, et, bien loin de
faire des saints, ils ne font que des victimes. Cette thse, dveloppe
avec une verve clatante, laissa dans les esprits une impression
profonde, et si l'on veut prendre la peine de comparer la _Religieuse_
et les discussions qui ont provoqu le dcret de l'Assemble
nationale[1], portant suppression des ordres religieux, on pourra se
convaincre que les lgislateurs ont en grande partie reproduit les
arguments du romancier.

La _Religieuse_ ne fut publie qu'en l'an V (1796) de la Rpublique
franaise, et quoiqu'elle ft alors compose depuis trente-cinq ans,
elle s'tait si peu rpandue hors des socits du baron d'Holbach et de
M^me d'pinay, que Grimm lui-mme, en 1770, n'en parlait que comme d'une
bauche inacheve et trs-probablement perdue. Voil donc toute la fable
de l'influence du roman sur les lgislateurs de 1790  vau-l'eau.

Nous ne faisons pas cette rectification pour diminuer l'influence qu'a
pu exercer Diderot sur la Rvolution. C'est, outre la proccupation de
l'exactitude, parce que cette influence n'est pas, selon nous, celle
qu'on lui attribue trop gnralement, par souvenir de l'identification,
tente  un moment par La Harpe, de ses doctrines et de celles de
Babeuf.

 qui devons-nous connaissance de ce merveilleux ouvrage? nous ne le
savons: c'est le libraire Buisson qui l'imprima; mais d'o lui venait la
copie, il ne le dit pas. Il y joignit l'extrait de la _Correspondance_
de Grimm, qu'on a toujours plac depuis  la suite du roman, avec
raison, quoi qu'en ait pu penser Naigeon, auquel nous rpondrons  ce
sujet.

Ce qui est vrai, c'est que l'effet produit avec ou sans l'addition de
Grimm fut prodigieux; que les ditions se multiplirent dans tous les
formats, et que, malgr deux condamnations, en 1824 et en 1826, sous un
rgime ouvertement clrical, elles n'ont pas cess de se renouveler.
Nous citerons, outre celles de Buisson, in-8 de 411 pages, 1796, et,
mme date, 2 volumes in-18, avec figures, celles de Berlin (Paris),
1797, in-12; Maradan, 1798, in-12, frontispice; 1799, in-8, portrait et
figures gravs par Duprel; 1804, 2 vol. in-8 avec figures de Le
Barbier (les mmes que celles de l'dition de 1799); Taillard, 1822,
in-18; Pigoreau, 1822, in-12; Ladrange-Lheureux, 1822, in-12, portrait
et une figure, gravs par Couch fils; Ladrange, 1830, in-18; Hiard,
1831, in-18; 1832, in-18, figures; 1832, in-8, figures; Rignoux, 1833,
in-18; Chassaignon, 1833, in-18, figures; 1834, in-18; 1841, in-18,
figures; Bry, 1849, in-4, figures...; enfin celle: France et Belgique
(Bruxelles), 1871, in-12, portrait d'aprs Garand, grav  l'eau-forte
par Rajon.

La _Religieuse_ a t traduite en allemand[2], en anglais et en
espagnol.

Cette nomenclature prouve au moins une chose: c'est que, si tous les
livres ont leur destin, celui des chefs-d'oeuvre, malgr toutes les
perscutions, est de ne pas prir.

Nous appelons la _Religieuse_ un chef-d'oeuvre, et c'est un
chef-d'oeuvre tel, qu'il ne peut tre touch sans perdre une partie de
sa valeur et sans devenir mme dangereux[3]. Comment et-on voulu que
Diderot s'arrtt en chemin? Que voulait-il peindre? La vie des
clotres. Et il aurait laiss de ct une des formes de la maladie
hystrique qui en rsulte si souvent, pour ne pas dire toujours? Les
cruauts, on peut les nier: elles se passent  huis clos et ne
transpirent que rarement (voir cependant Louis Blanc, _Histoire de la
Rvolution_, t. III, p. 338, renvoyant au _Mmoire_ de M. Tilliard avec
les notes de la soeur Marie Lemonnier, mmoire dont les journaux ont
publi des extraits vers 1845); mais la maladie parle, et toujours haut,
et elle rclame l'intervention d'un homme, qui n'est plus le prtre,
mais le mdecin. Si discret que soit celui-ci, avec quelque soin qu'on
le choisisse, il ne peut pas toujours trahir la science, sa vritable
matresse, et il parle. La _Religieuse_ est la mise en action des ides
qui rgnent dans l'admirable morceau _sur les Femmes_ (voir tome II), et
l'on et voulu que la _bte froce_ n'y jout pas son rle? On et voulu
que Diderot se condamnt au lieu commun, bon pour La Harpe, de la
religieuse au coeur plein d'un amour mondain? Cela tait impossible. La
seule chose possible tait de toucher  ces matires avec discrtion,
avec prudence, et si l'on rapproche les passages o Diderot peint la
maladie de la suprieure dissolue de ceux de certains de ses ouvrages o
il n'avait pas  montrer autant de rserve, on ne pourra se refuser 
reconnatre qu'il a fait effort pour se maintenir dans les limites au
del desquelles commence la licence, et qu'il ne les a pas mme
atteintes.  l'ignorant, il n'apprend rien;  celui qui sait, il est
bien loin de tout dire.

Sur ce point particulier, Naigeon a dit des sottises, et ce n'tait pas
 l'homme qui a ajout les chapitres que nous avons marqus dans les
_Bijoux indiscrets_  se signer hypocritement devant une page, une
seule,  laquelle on ne peut reprocher que d'tre au-dessous de la
ralit.

Fidle  nos habitudes, nous rappellerons ici deux apprciations
contemporaines qui nous semblent des plus senses. L'une est tire de la
_Dcade philosophique_. La seconde est d'un ami de Diderot, que nous
retrouverons: Jean Devaines. Nous donnerons celle-ci tout au long, parce
qu'elle est dans une tonalit excellente.

L'article de la _Dcade_, sous le titre d'_Extraits de la Religieuse_,
est sign A[4]. Il est enthousiaste.

On a fort bien fait, dit-il, d'empcher la publication d'un pareil
livre sous l'ancien rgime; quelque jeune homme, aprs l'avoir lu,
n'aurait pas manqu d'aller mettre le feu au premier couvent de nonnes;
mais on fait encore mieux de le publier  prsent; cette lecture pourra
tre utile aux gens assez fous (car il en est) pour s'affliger de la
destruction de ces abominables demeures, et pour esprer leur
rtablissement.

Ce singulier et attachant ouvrage restera comme un monument de ce
qu'taient autrefois les couvents, flau n de l'ignorance et du
fanatisme en dlire, contre lequel les philosophes avaient si longtemps
et si vainement rclam, et dont la rvolution franaise dlivrera
l'Europe, si l'Europe ne s'obstine pas  vouloir faire des pas
rtrogrades vers la barbarie et l'abrutissement.

Quant  Devaines, son compte rendu parut d'abord dans les _Nouvelles
politiques_ du 6 brumaire an V. Il le plaa ensuite dans son _Recueil de
quelques articles tirs de diffrents ouvrages priodiques_, an VII
(1799), recueil tir d'abord  quatorze exemplaires par les soins de la
duchesse de Montmorency Albert Luynes, dans son chteau de Dampierre;
puis  plus grand nombre dans une dition galement in-4, destine au
public.

Le voici:

Une jeune fille est force par ses parents  prononcer des voeux. Ce
fonds est trs-commun; mais ce qui ne l'est pas, c'est le motif qui
dtermine la mre  sacrifier sa fille; c'est l'nergie du caractre de
celle-ci; c'est le genre de perscutions qu'elle prouve; c'est surtout
cette ide si neuve et si philosophique de n'avoir fond l'aversion
insurmontable de la religieuse pour son tat, ni sur l'amour, ni sur
l'incrdulit, ni sur le got de la dissipation. Si elle hait le
couvent, ce n'est pas parce qu'une passion le lui rend odieux, c'est
parce qu'il rpugne  sa raison; ce n'est pas qu'elle soit sans pit,
c'est qu'elle est sans superstition; ce n'est pas qu'elle veuille vivre
dans la licence, c'est parce qu'elle ne veut pas mourir dans
l'esclavage.

Pour que le tableau de la vie monastique en prsentt toutes les
horreurs, l'infortune passe successivement sous le despotisme de cinq
suprieures, dont l'une est artificieuse, la seconde enthousiaste, la
troisime froce, la quatrime dissolue et la dernire superstitieuse.

Ces portraits sont tous d'un grand matre; trois surtout rappelleront
souvent vos regards.

Voyez celui d'une prieure dont la dvotion a attendri le coeur et
exalt la tte. Son loquence est ardente; ses paroles celles d'une
inspire; ses prires des actes d'amour. Les soeurs qu'elle juge dignes
d'une communication intime ressentent bientt la mme ferveur; elle leur
fait prouver le besoin et goter les charmes des consolations
intrieures; elle les chauffe, pleure avec elles, et leur transmet les
impressions clestes dont elle est enivre. Quelquefois mme son me
devient languissante, aride, ne reoit plus le don d'mouvoir; elle
comprend alors que Dieu se retire, que l'esprit se tait. Elle ne trouve
pas de force pour lutter contre cet tat pnible; un trouble secret la
consume, la vie lui est  charge; elle conjure l'tre qu'elle adore, ou
de se rapprocher d'elle, ou de l'appeler  lui.

Ceux qui ont lu quelques pages de _sainte Thrse_, de _saint Franois
de Sales_, le _Moyen court_, les _Torrents_ de M^me Guyon, y auront vu
les traits divers qui ont t runis pour former la mystique idale.

Vous frmissez ensuite lorsque vous apprenez quels sont les tourments
qu'une suprieure, dont l'me est atroce, le pouvoir sans bornes,
l'imagination infernale, peut faire subir  la religieuse qui a os
invoquer la justice contre des serments arrachs par la violence. Le
cilice la dchire; la discipline fait couler son sang; ses vtements
sont les lambeaux de la misre; sa nourriture est celle des plus vils
animaux; sa demeure, un caveau glac; son sommeil est interrompu par des
cris sinistres. Accuse comme infme, rejete de l'glise comme
sacrilge, exorcise comme possde, ses compagnes la foulent sous leurs
pieds, et on la pousse au dsespoir pour la dterminer au suicide.

 cette peinture effrayante, succde le portrait d'une prieure
abandonne  un vice honteux. Elle a jet le dsordre dans la
communaut, tyrannis les vieilles recluses, perverti les jeunes soeurs;
elle emploie la ruse, la force et les larmes pour perdre une innocente.
Les commencements, les progrs, les suites de la sduction,
l'imptuosit des dsirs, la douleur des refus, les fureurs de la
jalousie, tout ce qu'un esprit dprav peut ajouter  des moeurs
infmes, est rendu avec une chaleur si vive, qu'il ne sera gure
possible aux femmes de lire ce morceau, et que les hommes dlicats
regretteront que l'auteur n'ait pas fait usage du talent avec lequel,
dans l'article _Jouissance_, de l'Encyclopdie, il a su exprimer, sans
offenser la pudeur la plus timide, toutes les dlices de la volupt;
mais peut-tre est-il au-dessus du pouvoir de l'art de voiler un genre
de corruption qui, isolant un sexe de l'autre, est le plus grand outrage
que puisse recevoir la nature; peut-tre aussi l'artiste a-t-il pens
que s'il diminuait la laideur du crime, il affaiblirait l'indignation.
Quoi qu'il en soit, la catastrophe est telle que les rigoristes peuvent
le souhaiter: la coupable passe de la dbauche aux remords, des remords
au dlire, et du dlire  une fin funeste.

Tout l'ouvrage est d'un intrt pressant. La rforme qu'il aurait pu
oprer en France a prcd sa publication; mais, en retranchant quelques
pages qui lui sont trangres, et dont je parlerai dans un moment, il
sera trs-utile dans les pays o l'usage absurde et barbare de renfermer
des bourreaux avec des victimes subsiste encore.

Cette production honore la mmoire de Diderot, et est une preuve de
plus de la beaut de son talent; elle a la puret de celles qu'il n'a
point tourmentes. Les personnes qui ont eu le bonheur de vivre dans son
intimit savent que lorsqu'un ami, l'imprimeur, le temps le pressaient,
il faisait toujours bien; que lorsqu'il composait rapidement, rien ne
troublait la nettet de ses ides et n'altrait le charme de sa diction;
que ses dfauts naissaient de ses corrections, et que la perfection, qui
quelquefois a prvenu ses voeux, s'est constamment refuse  ses
efforts.

Ici, point d'enflure, d'obscurit, d'affectation; le sujet est simple,
les moyens naturels, le but moral; les personnages, les vnements, les
discours sont si vrais, qu'on aurait t persuad que les mmoires
avaient t crits par la religieuse elle-mme, sans conseil et sans
exagration, si l'diteur ne nous et dtromps.

 la suite du volume, il publie l'extrait d'une correspondance qui nous
dcouvre qu'une plaisanterie de M. Grimm a t l'origine du roman de
Diderot.

Il est bien trange que l'diteur n'ait pas senti qu'une plaisanterie,
hors de la socit et  une grande distance du temps o elle a t
faite, paratrait trs-insipide; que le public n'avait rien  gagner 
une pareille confidence, et qu'il tait draisonnable, sous tous les
rapports, de lui dclarer que ce qu'il avait pris pour une vrit
n'tait qu'une fiction.

Il faut esprer que dans une autre dition l'on supprimera une
explication qui dtruit le plaisir du lecteur, l'utilit du livre et
l'illusion prcieuse que l'auteur avait cre avec autant de soin que de
succs.

C'est cette mme opinion que Naigeon aussi a soutenue. Nous avons dj
dit que nous la combattrions; nous le ferons quand il en sera temps,
c'est--dire quand on aura lu le roman et sa prface-annexe jusqu'au
bout.

On verra d'ailleurs que nous avons eu pour cette annexe une copie
nouvelle qui, sans en changer le caractre, en explique mieux la
ncessit.

Il nous resterait  donner quelques dtails sur le hros de cette
aventure, le bienfaiteur qu'on implore et qui ne se laisse pas implorer
en vain, M. le marquis de Croismare. On le connatra au mieux si, aprs
avoir lu ce qu'en dit Grimm, on lit les nombreux passages o il est
question de lui dans les _Mmoires_ de M^me d'pinay, et surtout le
portrait qu'elle en a trac dans le chapitre VI de la seconde partie
(dition P. Boiteau).

Quelques renseignements supplmentaires peuvent cependant tre bons 
runir pour quelques lecteurs.

Le _Dictionnaire de la Noblesse_, de la Chenaye des Bois, l'appelle
Marc-Antoine-Nicolas de Croismare, cuyer, seigneur, patron et baron de
Lasson. Il tait chevalier de Saint-Louis, capitaine au rgiment du Roi,
infanterie. Il avait pous, en 1735, Suzanne Davy de la Pailleterie
dont il eut un fils qui mourut jeune et une fille, celle dont il est
parl dans l'annexe  la _Religieuse_. Il avait un frre, Louis-Eugne,
qui, continuant le service militaire, devint marchal de camp aprs la
campagne d'Allemagne, en 1752. C'est  celui-ci que parat se rapporter
la notice de l'_Armorial du Bibliophile_, 2^e partie, p. 174.

Croismare, ou plutt Croixmare, lieu d'origine de la famille, est un
village du canton de Pavilly, arrondissement de Rouen. Mais notre
marquis, de la branche de la Pinelire et de Lasson, habitait, quand il
n'tait pas  Paris, son chteau de Lasson, situ prs de Creully, dans
l'arrondissement de Caen. De l, il correspondait avec les artistes et
les gens de lettres de son temps. Georges Wille, le graveur, dans son
_Journal_, consigne,  la date du 29 mai 1760: Reu un couteau
magnifique en prsent, de la part de M. le marquis de Croismare. Il me
l'a envoy de Normandie. Grimm, dans sa _Correspondance_ (1^er juin
1756), enregistre deux sujets de pastels commands au jeune Mengs, alors
 Rome, par le marquis satisfait des travaux du mme artiste qu'il avait
vus chez le baron d'Holbach. C'tait donc un de ces amateurs distingus,
comme il y en avait plusieurs  cette poque, et, quoiqu'il ft d'une
laideur originale, cette laideur, dit de lui Galiani, tait charmante et
caractristique.

Dans les _Curiosits littraires_ de M. Lalanne (p. 351-52), le marquis
de Croismare est donn comme le fondateur d'un ordre burlesque, celui
des _Lanturlus_ (refrain qui servit  nombre de chansons pendant prs
d'un sicle, de 1629  la Rgence). Il en fut, selon cet auteur, grand
matre, et M^me de la Fert-Imbault, fille de M^me Geoffrin, grande
matresse. Cependant M. Dinaux, dans son histoire des _Socits badines,
galantes et littraires_, ne le nomme mme pas parmi les dignitaires de
cet ordre. Il est vrai que M. Dinaux ne commence son histoire que vers
1775, poque o fut nomm chevalier grand-marchal de l'ordre le comte
de Montazet.  cette date, le marquis de Croismare tait mort depuis
deux ans, puisque Galiani lui a fait une sorte d'oraison funbre en
1773.

Le marquis de Croismare avait un cousin plus jeune que lui, qui, d'aprs
le _Mercure de France_, mourut la mme anne, le 22 mars. C'tait le
comte Jacques-Ren de Croismare, chevalier grand-croix de l'ordre royal
et militaire de Saint-Louis, lieutenant gnral des armes du Roi et
gouverneur de l'cole royale militaire. C'est  lui qu'est adresse la
premire lettre de la religieuse (dans l'annexe de Grimm), laquelle
crit _Croixmar_.

La date de la composition de la _Religieuse_ rsulte non-seulement des
faits consigns dans la prface-annexe, mais d'une lettre crite, le 10
septembre 1760, par Diderot,  M^lle Voland, lettre dans laquelle il lui
dit: J'ai emport ici ( la Chevrette, chez M^me d'pinay) la
_Religieuse_, que j'avancerai, si j'en ai le temps.

M. Dubrunfaut, l'un des amateurs d'autographes les plus clairs de
notre poque, a bien voulu, parmi plusieurs pices intressantes, nous
communiquer une copie de ce roman. Cette copie, malheureusement
trs-incomplte, nous a fourni cependant quelques variantes, mais pour
les premires pages seulement. Nous avons, comme prcdemment, fait
usage, sans les signaler, de celles qui nous paraissaient prfrables 
l'ancien texte, ne rappelant en note que celles dont l'importance ne
commandait pas l'adoption.




LA RELIGIEUSE


La rponse de M. le marquis de Croismare, s'il m'en fait une, me
fournira les premires lignes de ce rcit. Avant que de lui crire, j'ai
voulu le connatre. C'est un homme du monde, il s'est illustr au
service; il est g, il a t mari; il a une fille et deux fils qu'il
aime et dont il est chri. Il a de la naissance, des lumires, de
l'esprit, de la gaiet, du got pour les beaux-arts, et surtout de
l'originalit. On m'a fait l'loge de sa sensibilit, de son honneur et
de sa probit; et j'ai jug par le vif intrt qu'il a pris  mon
affaire, et par tout ce qu'on m'en a dit que je ne m'tais point
compromise en m'adressant  lui: mais il n'est pas  prsumer qu'il se
dtermine  changer mon sort sans savoir qui je suis, et c'est ce motif
qui me rsout  vaincre mon amour-propre et ma rpugnance, en
entreprenant ces mmoires, o je peins une partie de mes malheurs, sans
talent et sans art, avec la navet d'un enfant de mon ge et la
franchise de mon caractre. Comme mon protecteur pourrait exiger, ou que
peut-tre la fantaisie me prendrait de les achever dans un temps o des
faits loigns auraient cess d'tre prsents  ma mmoire, j'ai pens
que l'abrg qui les termine, et la profonde impression qui m'en restera
tant que je vivrai, suffiraient pour me les rappeler avec exactitude.

                   *       *       *       *       *

Mon pre tait avocat. Il avait pous ma mre dans un ge assez avanc;
il en eut trois filles. Il avait plus de fortune qu'il n'en fallait pour
les tablir solidement; mais pour cela il fallait au moins que sa
tendresse ft galement partage; et il s'en manque bien que j'en puisse
faire cet loge. Certainement je valais mieux que mes soeurs par les
agrments de l'esprit et de la figure, le caractre et les talents; et
il semblait que mes parents en fussent affligs. Ce que la nature et
l'application m'avaient accord d'avantages sur elles devenant pour moi
une source de chagrins, afin d'tre aime, chrie, fte, excuse
toujours comme elles l'taient, ds mes plus jeunes ans j'ai dsir de
leur ressembler. S'il arrivait qu'on dt  ma mre: Vous avez des
enfants charmants... jamais cela ne s'entendait de moi. J'tais
quelquefois bien venge de cette injustice; mais les louanges que
j'avais reues me cotaient si cher quand nous tions seules, que
j'aurais autant aim de l'indiffrence ou mme des injures; plus les
trangers m'avaient marqu de prdilection, plus on avait d'humeur
lorsqu'ils taient sortis.  combien j'ai pleur de fois de n'tre pas
ne laide, bte, sotte, orgueilleuse; en un mot, avec tous les travers
qui leur russissaient auprs de nos parents! Je me suis demand d'o
venait cette bizarrerie, dans un pre, une mre d'ailleurs honntes,
justes et pieux. Vous l'avouerai-je, monsieur? Quelques discours
chapps  mon pre dans sa colre, car il tait violent; quelques
circonstances rassembles  diffrents intervalles, des mots de voisins,
des propos de valets, m'en ont fait souponner une raison qui les
excuserait un peu. Peut-tre mon pre avait-il quelque incertitude sur
ma naissance; peut-tre rappelais-je  ma mre une faute qu'elle avait
commise, et l'ingratitude d'un homme qu'elle avait trop cout; que
sais-je? Mais quand ces soupons seraient mal fonds, que risquerais-je
 vous les confier? Vous brlerez cet crit, et je vous promets de
brler vos rponses.

Comme nous tions venues au monde  peu de distance les unes des autres,
nous devnmes grandes tous les trois ensemble. Il se prsenta des
partis. Ma soeur ane fut recherche par un jeune homme charmant;
bientt je m'aperus qu'il me distinguait, et je devinai qu'elle ne
serait incessamment que le prtexte de ses assiduits. Je pressentis
tout ce que cette prfrence pouvait m'attirer de chagrins; et j'en
avertis ma mre. C'est peut-tre la seule chose que j'aie faite en ma
vie qui lui ait t agrable, et voici comment j'en fus rcompense.
Quatre jours aprs, ou du moins  peu de jours, on me dit qu'on avait
arrt ma place dans un couvent; et ds le lendemain j'y fus conduite.
J'tais si mal  la maison, que cet vnement ne m'affligea point; et
j'allai  Sainte-Marie, c'est mon premier couvent, avec beaucoup de
gaiet. Cependant l'amant de ma soeur ne me voyant plus, m'oublia, et
devint son poux. Il s'appelle M. K***; il est notaire, et demeure 
Corbeil, o il fait le plus mauvais mnage. Ma seconde soeur fut marie
 un M. Bauchon, marchand de soieries  Paris, rue Quincampoix, et vit
assez bien avec lui.

Mes deux soeurs tablies, je crus qu'on penserait  moi, et que je ne
tarderais pas  sortir du couvent. J'avais alors seize ans et demi. On
avait fait des dots considrables  mes soeurs, je me promettais un sort
gal au leur: et ma tte s'tait remplie de projets sduisants,
lorsqu'on me fit demander au parloir. C'tait le pre Sraphin,
directeur de ma mre; il avait t aussi le mien; ainsi il n'eut pas
d'embarras  m'expliquer le motif de sa visite: il s'agissait de
m'engager  prendre l'habit. Je me rcriai sur cette trange
proposition; et je lui dclarai nettement que je ne me sentais aucun
got pour l'tat religieux. Tant pis, me dit-il, car vos parents se
sont dpouills pour vos soeurs, et je ne vois plus ce qu'ils pourraient
pour vous dans la situation troite o ils se sont rduits.
Rflchissez-y, mademoiselle; il faut ou entrer pour toujours dans cette
maison, ou s'en aller dans quelque couvent de province o l'on vous
recevra pour une modique pension, et d'o vous ne sortirez qu' la mort
de vos parents, qui peut se faire attendre encore longtemps... Je me
plaignis avec amertume, et je versai un torrent de larmes. La suprieure
tait prvenue; elle m'attendait au retour du parloir. J'tais dans un
dsordre qui ne se peut expliquer. Elle me dit: Et qu'avez-vous, ma
chre enfant? (Elle savait mieux que moi ce que j'avais.) Comme vous
voil! Mais on n'a jamais vu un dsespoir pareil au vtre, vous me
faites trembler. Est-ce que vous avez perdu monsieur votre pre ou
madame votre mre? Je pensai lui rpondre, en me jetant entre ses bras,
Eh! plt  Dieu!... je me contentai de m'crier: Hlas! je n'ai ni
pre ni mre; je suis une malheureuse qu'on dteste et qu'on veut
enterrer ici toute vive. Elle laissa passer le torrent; elle attendit
le moment de la tranquillit. Je lui expliquai plus clairement ce qu'on
venait de m'annoncer. Elle parut avoir piti de moi; elle me plaignit;
elle m'encouragea  ne point embrasser un tat pour lequel je n'avais
aucun got; elle me promit de prier, de remontrer, de solliciter. Oh!
monsieur, combien ces suprieures de couvent sont artificieuses! vous
n'en avez point d'ide. Elle crivit en effet. Elle n'ignorait pas les
rponses qu'on lui ferait; elle me les communiqua; et ce n'est qu'aprs
bien du temps que j'ai appris  douter de sa bonne foi. Cependant le
terme qu'on avait mis  ma rsolution arriva, elle vint m'en instruire
avec la tristesse la mieux tudie. D'abord elle demeura sans parler,
ensuite elle me jeta quelques mots de commisration, d'aprs lesquels je
compris le reste. Ce fut encore une scne de dsespoir; je n'en aurai
gure d'autres  vous peindre. Savoir se contenir est leur grand art.
Ensuite elle me dit, en vrit je crois que ce fut en pleurant: Eh
bien! mon enfant, vous allez donc nous quitter! chre enfant, nous ne
nous reverrons plus!... Et d'autres propos que je n'entendis pas.
J'tais renverse sur une chaise; ou je gardais le silence, ou je
sanglotais, ou j'tais immobile, ou je me levais, ou j'allais tantt
m'appuyer contre les murs, tantt exhaler ma douleur sur son sein. Voil
ce qui s'tait pass lorsqu'elle ajouta: Mais que ne faites-vous une
chose? coutez, et n'allez pas dire au moins que je vous en ai donn le
conseil; je compte sur une discrtion inviolable de votre part: car,
pour toute chose au monde, je ne voudrais pas qu'on et un reproche  me
faire. Qu'est-ce qu'on demande de vous? Que vous preniez le voile? Eh
bien! que ne le prenez-vous?  quoi cela vous engage-t-il?  rien, 
demeurer encore deux ans avec nous. On ne sait ni qui meurt ni qui vit;
deux ans, c'est du temps, il peut arriver bien des choses en deux
ans... Elle joignit  ces propos insidieux tant de caresses, tant de
protestations d'amiti, tant de faussets douces: je savais o j'tais,
je ne savais pas o l'on me mnerait, et je me laissai persuader. Elle
crivit donc  mon pre; sa lettre tait trs-bien, oh! pour cela on ne
peut mieux: ma peine, ma douleur, mes rclamations n'y taient point
dissimules; je vous assure qu'une fille plus fine que moi y aurait t
trompe; cependant on finissait par donner mon consentement. Avec quelle
clrit tout fut prpar! Le jour fut pris, mes habits faits, le moment
de la crmonie arriv, sans que j'aperoive aujourd'hui le moindre
intervalle entre ces choses.

J'oubliais de vous dire que je vis mon pre et ma mre, que je
n'pargnai rien pour les toucher, et que je les trouvai inflexibles. Ce
fut un M. l'abb Blin, docteur de Sorbonne, qui m'exhorta, et M.
l'vque d'Alep qui me donna l'habit. Cette crmonie n'est pas gaie par
elle-mme; ce jour-l elle fut des plus tristes. Quoique les religieuses
s'empressassent autour de moi pour me soutenir, vingt fois je sentis mes
genoux se drober, et je me vis prte  tomber sur les marches de
l'autel. Je n'entendais rien, je ne voyais rien, j'tais stupide; on me
menait, et j'allais; on m'interrogeait, et l'on rpondait pour moi.
Cependant cette cruelle crmonie prit fin; tout le monde se retira, et
je restai au milieu du troupeau auquel on venait de m'associer. Mes
compagnes m'ont entoure; elles m'embrassent, et se disent: Mais voyez
donc, ma soeur, comme elle est belle! comme ce voile noir relve la
blancheur de son teint! comme ce bandeau lui sied! comme il lui arrondit
le visage! comme il tend ses joues! comme cet habit fait valoir sa
taille et ses bras!... Je les coutais  peine; j'tais dsole;
cependant, il faut que j'en convienne, quand je fus seule dans ma
cellule, je me ressouvins de leurs flatteries; je ne pus m'empcher de
les vrifier  mon petit miroir; et il me sembla qu'elles n'taient pas
tout  fait dplaces. Il y a des honneurs attachs  ce jour; on les
exagra pour moi: mais j'y fus peu sensible; et l'on affecta de croire
le contraire et de me le dire, quoiqu'il ft clair qu'il n'en tait
rien. Le soir, au sortir de la prire, la suprieure se rendit dans ma
cellule. En vrit, me dit-elle aprs m'avoir un peu considre, je ne
sais pourquoi vous avez tant de rpugnance pour cet habit; il vous fait
 merveille, et vous tes charmante; soeur Suzanne est une trs-belle
religieuse, on vous en aimera davantage. , voyons un peu, marchez.
Vous ne vous tenez pas assez droite; il ne faut pas tre courbe comme
cela... Elle me composa la tte, les pieds, les mains, la taille, les
bras; ce fut presque une leon de Marcel[5] sur les grces monastiques:
car chaque tat a les siennes. Ensuite elle s'assit, et me dit: C'est
bien; mais  prsent parlons un peu srieusement. Voil donc deux ans de
gagns; vos parents peuvent changer de rsolution; vous-mme, vous
voudrez peut-tre rester ici quand ils voudront vous en tirer; cela ne
serait point du tout impossible.--Madame, ne le croyez pas.--Vous avez
t longtemps parmi nous, mais vous ne connaissez pas encore notre vie;
elle a ses peines sans doute, mais elle a aussi ses douceurs... Vous
vous doutez bien de tout ce qu'elle put ajouter du monde et du clotre,
cela est crit partout, et partout de la mme manire; car, grces 
Dieu, on m'a fait lire le nombreux fatras de ce que les religieux ont
dbit de leur tat, qu'ils connaissent bien et qu'ils dtestent, contre
le monde qu'ils aiment, qu'ils dchirent et qu'ils ne connaissent pas.

Je ne vous ferai pas le dtail de mon noviciat; si l'on observait toute
son austrit, on n'y rsisterait pas; mais c'est le temps le plus doux
de la vie monastique. Une mre des novices est la soeur la plus
indulgente qu'on a pu trouver. Son tude est de vous drober toutes les
pines de l'tat; c'est un cours de sduction la plus subtile et la
mieux apprte. C'est elle qui paissit les tnbres qui vous
environnent, qui vous berce, qui vous endort, qui vous en impose, qui
vous fascine; la ntre s'attacha  moi particulirement. Je ne pense pas
qu'il y ait aucune me, jeune et sans exprience,  l'preuve de cet art
funeste. Le monde a ses prcipices; mais je n'imagine pas qu'on y arrive
par une pente aussi facile. Si j'avais ternu[6] deux fois de suite,
j'tais dispense de l'office, du travail, de la prire; je me couchais
de meilleure heure, je me levais plus tard; la rgle cessait pour moi.
Imaginez, monsieur, qu'il y avait des jours o je soupirais aprs
l'instant de me sacrifier. Il ne se passe pas une histoire fcheuse dans
le monde qu'on ne vous en parle; on arrange les vraies, on en fait de
fausses, et puis ce sont des louanges sans fin et des actions de grces
 Dieu qui nous met  couvert de ces humiliantes aventures. Cependant il
approchait, ce temps que j'avais quelquefois ht par mes dsirs. Alors
je devins rveuse, je sentis mes rpugnances se rveiller et
s'accrotre. Je les allais confier[7]  la suprieure, ou  notre mre
des novices. Ces femmes se vengent bien de l'ennui que vous leur portez:
car il ne faut pas croire qu'elles s'amusent du rle hypocrite qu'elles
jouent, et des sottises qu'elles sont forces de vous rpter; cela
devient  la fin si us et si maussade pour elles; mais elles s'y
dterminent, et cela pour un millier d'cus qu'il en revient  leur
maison. Voil l'objet important pour lequel elles mentent toute leur
vie, et prparent  de jeunes innocentes un dsespoir de quarante, de
cinquante annes, et peut-tre un malheur ternel; car il est sr,
monsieur, que, sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il
y en a cent tout juste de damnes, sans compter celles qui deviennent
folles, stupides ou furieuses en attendant.

Il arriva un jour qu'il s'en chappa une de ces dernires de la cellule
o on la tenait renferme. Je la vis. Voil l'poque de mon bonheur ou
de mon malheur, selon, monsieur, la manire dont vous en userez avec
moi. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle tait chevele et
presque sans vtement; elle tranait des chanes de fer; ses yeux
taient gars; elle s'arrachait les cheveux; elle se frappait la
poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait; elle se chargeait
elle-mme, et les autres, des plus terribles imprcations; elle
cherchait une fentre pour se prcipiter. La frayeur me saisit, je
tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette
infortune, et sur-le-champ il fut dcid, dans mon coeur, que je
mourrais mille fois plutt que de m'y exposer. On pressentit l'effet que
cet vnement pourrait faire sur mon esprit; on crut devoir le prvenir.
On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules
qui se contredisaient: qu'elle avait dj l'esprit drang quand on
l'avait reue; qu'elle avait eu un grand effroi dans un temps critique;
qu'elle tait devenue sujette  des visions; qu'elle se croyait en
commerce avec les anges; qu'elle avait fait des lectures pernicieuses
qui lui avaient gt l'esprit; qu'elle avait entendu des novateurs d'une
morale outre, qui l'avaient si fort pouvante des jugements de Dieu,
que sa tte branle en avait t renverse; qu'elle ne voyait plus que
des dmons, l'enfer et des gouffres de feu; qu'elles taient bien
malheureuses; qu'il tait inou qu'il y et jamais eu un pareil sujet
dans la maison; que sais-je encore quoi? Cela ne prit point auprs de
moi.  tout moment ma religieuse folle me revenait  l'esprit, et je me
renouvelais le serment de ne faire aucun voeu.

Le voici pourtant arriv ce moment o il s'agissait de montrer si je
savais me tenir parole. Un matin, aprs l'office, je vis entrer la
suprieure chez moi. Elle tenait une lettre. Son visage tait celui de
la tristesse et de l'abattement; les bras lui tombaient; il semblait que
sa main n'et pas la force de soulever cette lettre; elle me regardait;
des larmes semblaient rouler dans ses yeux; elle se taisait et moi
aussi: elle attendait que je parlasse la premire; j'en fus tente, mais
je me retins. Elle me demanda comment je me portais; que l'office avait
t bien long aujourd'hui; que j'avais un peu touss; que je lui
paraissais indispose.  tout cela je rpondis: Non, ma chre mre.
Elle tenait toujours sa lettre d'une main pendante; au milieu de ces
questions, elle la posa sur ses genoux, et sa main la cachait en partie;
enfin, aprs avoir tourn autour de quelques questions sur mon pre, sur
ma mre, voyant que je ne lui demandais point ce que c'tait que ce
papier, elle me dit: Voil une lettre...

 ce mot je sentis mon coeur se troubler, et j'ajoutai d'une voix
entrecoupe et avec des lvres tremblantes: Elle est de ma mre?

--Vous l'avez dit; tenez, lisez...

Je me remis un peu, je pris la lettre, je la lus d'abord avec assez de
fermet; mais  mesure que j'avanais, la frayeur, l'indignation, la
colre, le dpit, diffrentes passions se succdant en moi, j'avais
diffrentes voix, je prenais diffrents visages et je faisais diffrents
mouvements. Quelquefois je tenais  peine ce papier, ou je le tenais
comme si j'eusse voulu le dchirer, ou je le serrais violemment comme si
j'avais t tente de le froisser et de le jeter loin de moi.

Eh bien! mon enfant, que rpondrons-nous  cela?

--Madame, vous le savez.

--Mais non, je ne le sais pas. Les temps sont malheureux, votre famille
a souffert des pertes; les affaires de vos soeurs sont dranges; elles
ont l'une et l'autre beaucoup d'enfants, on s'est puis pour elles en
les mariant; on se ruine pour les soutenir. Il est impossible qu'on vous
fasse un certain sort; vous avez pris l'habit; on s'est constitu en
dpenses; par cette dmarche vous avez donn des esprances; le bruit de
votre profession prochaine s'est rpandu dans le monde. Au reste,
comptez toujours sur tous mes secours. Je n'ai jamais attir personne en
religion, c'est un tat o Dieu nous appelle, et il est trs-dangereux
de mler sa voix  la sienne. Je n'entreprendrai point de parler  votre
coeur, si la grce ne lui dit rien; jusqu' prsent je n'ai point  me
reprocher le malheur d'une autre; voudrais-je commencer par vous, mon
enfant, qui m'tes si chre? Je n'ai point oubli que c'est  ma
persuasion que vous avez fait les premires dmarches; et je ne
souffrirai point qu'on en abuse pour vous engager au del de votre
volont. Voyons donc ensemble, concertons-nous. Voulez-vous faire
profession?

--Non, madame.

--Vous ne vous sentez aucun got pour l'tat religieux?

--Non, madame.

--Vous n'obirez point  vos parents?

--Non, madame.

--Que voulez-vous donc devenir?

--Tout, except religieuse. Je ne le veux pas tre, je ne le serai pas.

--Eh bien! vous ne le serez pas. Voyons, arrangeons une rponse  votre
mre...

Nous convnmes de quelques ides. Elle crivit, et me montra sa lettre
qui me parut encore trs-bien. Cependant on me dpcha le directeur de
la maison; on m'envoya le docteur qui m'avait prche  ma prise
d'habit; on me recommanda  la mre des novices; je vis M. l'vque
d'Alep; j'eus des lances  rompre avec des femmes pieuses qui se
mlrent de mon affaire sans que je les connusse; c'taient des
confrences continuelles avec des moines et des prtres; mon pre vint,
mes soeurs m'crivirent; ma mre parut la dernire: je rsistai  tout.
Cependant le jour fut pris pour ma profession; on ne ngligea rien pour
obtenir mon consentement; mais quand on vit qu'il tait inutile de le
solliciter, on prit le parti de s'en passer.

De ce moment, je fus renferme dans ma cellule; on m'imposa le silence;
je fus spare de tout le monde, abandonne  moi-mme; et je vis
clairement qu'on tait rsolu  disposer de moi sans moi. Je ne voulais
point m'engager; c'tait un point dcid: et toutes les terreurs vraies
ou fausses qu'on me jetait sans cesse, ne m'branlaient pas. Cependant
j'tais dans un tat dplorable; je ne savais point ce qu'il pouvait
durer; et s'il venait  cesser, je savais encore moins ce qui pouvait
m'arriver. Au milieu de ces incertitudes, je pris un parti, dont vous
jugerez, monsieur, comme il vous plaira; je ne voyais plus personne, ni
la suprieure, ni la mre des novices, ni mes compagnes; je fis avertir
la premire, et je feignis de me rapprocher de la volont de mes
parents; mais mon dessein tait de finir cette perscution avec clat,
et de protester publiquement contre la violence qu'on mditait: je dis
donc qu'on tait matre de mon sort, qu'on en pouvait disposer comme on
voudrait; qu'on exigeait que je fisse profession, et que je la ferais.
Voil la joie rpandue dans toute la maison, les caresses revenues avec
toutes les flatteries et toute la sduction. Dieu avait parl  mon
coeur; personne n'tait plus faite pour l'tat de perfection que moi. Il
tait impossible que cela ne ft pas, on s'y tait toujours attendu. On
ne remplit pas ses devoirs avec tant d'dification et de constance,
quand on n'y est pas vraiment appele. La mre des novices n'avait
jamais vu dans aucune de ses lves de vocation mieux caractrise; elle
tait toute surprise du travers que j'avais pris, mais elle avait
toujours bien dit  notre mre suprieure qu'il fallait tenir bon, et
que cela passerait; que les meilleures religieuses avaient eu de ces
moments-l; que c'taient des suggestions du mauvais esprit qui
redoublait ses efforts lorsqu'il tait sur le point de perdre sa proie;
que j'allais lui chapper; qu'il n'y avait plus que des roses pour moi;
que les obligations de la vie religieuse me paratraient d'autant plus
supportables, que je me les tais plus fortement exagres; que cet
appesantissement subit du joug tait une grce du ciel, qui se servait
de ce moyen pour l'allger... Il me paraissait assez singulier que la
mme chose vnt de Dieu ou du diable, selon qu'il leur plaisait de
l'envisager. Il y a beaucoup de circonstances pareilles dans la
religion; et ceux qui m'ont console, m'ont souvent dit de mes penses,
les uns que c'taient autant d'instigations de Satan, et les autres,
autant d'inspirations de Dieu. Le mme mal vient, ou de Dieu qui nous
prouve, ou du diable qui nous tente.

Je me conduisis avec discrtion; je crus pouvoir me rpondre de moi. Je
vis mon pre; il me parla froidement; je vis ma mre; elle m'embrassa;
je reus des lettres de congratulation de mes soeurs et de beaucoup
d'autres. Je sus que ce serait un M. Sornin, vicaire de Saint-Roch, qui
ferait le sermon, et M. Thierry, chancelier de l'Universit, qui
recevrait mes voeux. Tout alla bien jusqu' la veille du grand jour,
except qu'ayant appris que la crmonie serait clandestine, qu'il y
aurait trs-peu de monde, et que la porte de l'glise ne serait ouverte
qu'aux parents, j'appelai par la tourire toutes les personnes de notre
voisinage, mes amis, mes amies; j'eus la permission d'crire 
quelques-unes de mes connaissances. Tout ce concours auquel on ne
s'attendait gure se prsenta; il fallut le laisser entrer; et
l'assemble fut telle  peu prs qu'il la fallait pour mon projet. Oh,
monsieur! quelle nuit que celle qui prcda[8]! Je ne me couchai point;
j'tais assise sur mon lit; j'appelais Dieu  mon secours; j'levais mes
mains au ciel, je le prenais  tmoin de la violence qu'on me faisait;
je me reprsentais mon rle au pied des autels, une jeune fille
protestant  haute voix contre une action  laquelle elle parat avoir
consenti, le scandale des assistants, le dsespoir des religieuses, la
fureur de mes parents.  Dieu! que vais-je devenir?... En prononant
ces mots il me prit une dfaillance gnrale, je tombai vanouie sur mon
traversin; un frisson dans lequel mes genoux se battaient et mes dents
se frappaient avec bruit, succda  cette dfaillance;  ce frisson une
chaleur terrible: mon esprit se troubla. Je ne me souviens ni de m'tre
dshabille, ni d'tre sortie de ma cellule; cependant on me trouva nue
en chemise, tendue par terre  la porte de la suprieure, sans
mouvement et presque sans vie. J'ai appris ces choses depuis. Le matin
je me trouvai dans ma cellule, mon lit environn de la suprieure, de la
mre des novices, et de celles qu'on appelle les assistantes. J'tais
fort abattue; on me fit quelques questions; on vit par mes rponses que
je n'avais aucune connaissance de ce qui s'tait pass; et l'on ne m'en
parla pas. On me demanda comment je me portais, si je persistais dans ma
sainte rsolution, et si je me sentais en tat de supporter la fatigue
du jour. Je rpondis que oui; et contre leur attente rien ne fut
drang.

On avait tout dispos ds la veille. On sonna les cloches pour apprendre
 tout le monde qu'on allait faire une malheureuse. Le coeur me battit
encore. On vint me parer; ce jour est un jour de toilette;  prsent que
je me rappelle toutes ces crmonies, il me semble qu'elles avaient
quelque chose de solennel et de bien touchant[9] pour une jeune
innocente que son penchant n'entranerait point ailleurs. On me
conduisit  l'glise; on clbra la sainte messe: le bon vicaire, qui me
souponnait une rsignation que je n'avais point, me fit un long sermon
o il n'y avait pas un mot qui ne ft  contre-sens; c'tait quelque
chose de bien ridicule que tout ce qu'il me disait de mon bonheur, de la
grce, de mon courage, de mon zle, de ma ferveur et de tous les beaux
sentiments qu'il me supposait. Ce contraste et de son loge et de la
dmarche que j'allais faire me troubla; j'eus des moments d'incertitude,
mais qui durrent peu. Je n'en sentis que mieux que je manquais de tout
ce qu'il fallait avoir pour tre une bonne religieuse. Enfin le moment
terrible arriva. Lorsqu'il fallut entrer dans le lieu o je devais
prononcer le voeu de mon engagement, je ne me trouvai plus de jambes;
deux de mes compagnes me prirent sous les bras; j'avais la tte
renverse sur une d'elles, et je me tranais. Je ne sais ce qui se
passait dans l'me des assistants, mais ils voyaient une jeune victime
mourante qu'on portait  l'autel, et il s'chappait de toutes parts des
soupirs et des sanglots, au milieu desquels je suis bien sre que ceux
de mon pre et de ma mre ne se firent point entendre. Tout le monde
tait debout; il y avait de jeunes personnes montes sur des chaises, et
attaches aux barreaux de la grille; et il se faisait un profond
silence, lorsque celui qui prsidait  ma profession me dit:
Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous de dire la vrit?

--Je le promets.

--Est-ce de votre plein gr et de votre libre volont que vous tes
ici?

Je rpondis, non; mais celles qui m'accompagnaient rpondirent pour
moi, oui.

Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous  Dieu chastet, pauvret et
obissance?

J'hsitai un moment; le prtre attendit; et je rpondis:

Non, monsieur.

Il recommena:

Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous  Dieu chastet, pauvret et
obissance?

Je lui rpondis d'une voix plus ferme:

Non, monsieur, non.

Il s'arrta et me dit: Mon enfant, remettez-vous, et coutez-moi.

--Monseigneur, lui dis-je, vous me demandez si je promets  Dieu
chastet, pauvret et obissance; je vous ai bien entendu, et je vous
rponds que non...

Et me tournant ensuite vers les assistants, entre lesquels il s'tait
lev un assez grand murmure, je fis signe que je voulais parler; le
murmure cessa et je dis:

Messieurs, et vous surtout mon pre et ma mre, je vous prends tous 
tmoin...

 ces mots une des soeurs laissa tomber le voile de la grille, et je vis
qu'il tait inutile de continuer. Les religieuses m'entourrent,
m'accablrent de reproches; je les coutai sans mot dire. On me
conduisit dans ma cellule, o l'on m'enferma sous la clef.

L, seule, livre  mes rflexions, je commenai  rassurer mon me; je
revins sur ma dmarche, et je ne m'en repentis point. Je vis qu'aprs
l'clat que j'avais fait, il tait impossible que je restasse ici
longtemps, et que peut-tre on n'oserait pas me remettre en couvent. Je
ne savais ce qu'on ferait de moi; mais je ne voyais rien de pis que
d'tre religieuse malgr soi. Je demeurai assez longtemps sans entendre
parler de qui que ce ft. Celles qui m'apportaient  manger entraient,
mettaient mon dner  terre et s'en allaient en silence. Au bout d'un
mois on m'apporta des habits de sculire; je quittai ceux de la maison;
la suprieure vint et me dit de la suivre. Je la suivis jusqu' la porte
conventuelle; l je montai dans une voiture o je trouvai ma mre seule
qui m'attendait; je m'assis sur le devant; et le carrosse partit. Nous
restmes l'une vis--vis de l'autre quelque temps sans mot dire; j'avais
les yeux baisss, et je n'osais la regarder. Je ne sais ce qui se
passait dans mon me; mais tout  coup je me jetai  ses pieds, et je
penchai ma tte sur ses genoux; je ne lui parlais pas, mais je
sanglotais et j'touffais. Elle me repoussa durement. Je ne me relevai
pas; le sang me vint au nez; je saisis une de ses mains malgr qu'elle
en et; et l'arrosant de mes larmes et de mon sang qui coulait, appuyant
ma bouche sur cette main, je la baisais et je lui disais: Vous tes
toujours ma mre, je suis toujours votre enfant... Et elle me rpondit
(en me poussant encore plus rudement, et en arrachant sa main d'entre
les miennes): Relevez-vous, malheureuse, relevez-vous. Je lui obis,
je me rassis, et je tirai ma coiffe sur mon visage. Elle avait mis tant
d'autorit et de fermet dans le son de sa voix, que je crus devoir me
drober  ses yeux[10]. Mes larmes et le sang qui coulait de mon nez se
mlaient ensemble, descendaient le long de mes bras, et j'en tais toute
couverte sans que je m'en aperusse.  quelques mots qu'elle dit, je
conus que sa robe et son linge en avaient t tachs, et que cela lui
dplaisait. Nous arrivmes  la maison, o l'on me conduisit tout de
suite  une petite chambre qu'on m'avait prpare. Je me jetai encore 
ses genoux sur l'escalier; je la retins par son vtement; mais tout ce
que j'en obtins, ce fut de se retourner de mon ct et de me regarder
avec un mouvement d'indignation de la tte, de la bouche et des yeux,
que vous concevez mieux que je ne puis vous le rendre.

J'entrai dans ma nouvelle prison, o je passai six mois, sollicitant
tous les jours inutilement la grce de lui parler, de voir mon pre ou
de leur crire. On m'apportait  manger, on me servait; une domestique
m'accompagnait  la messe les jours de fte, et me renfermait. Je
lisais, je travaillais, je pleurais, je chantais quelquefois; et c'est
ainsi que mes journes se passaient. Un sentiment secret me soutenait,
c'est que j'tais libre, et que mon sort, quelque dur qu'il ft, pouvait
changer. Mais il tait dcid que je serais religieuse, et je le fus.

Tant d'inhumanit, tant d'opinitret de la part de mes parents, ont
achev de me confirmer ce que je souponnais de ma naissance; je n'ai
jamais pu trouver d'autres moyens de les excuser. Ma mre craignait
apparemment que je ne revinsse un jour sur le partage des biens; que je
ne redemandasse ma lgitime, et que je n'associasse un enfant naturel 
des enfants lgitimes. Mais ce qui n'tait qu'une conjecture va se
tourner en certitude.

Tandis que j'tais enferme  la maison, je faisais peu d'exercices
extrieurs de religion; cependant on m'envoyait  confesse la veille des
grandes ftes. Je vous ai dit que j'avais le mme directeur que ma mre;
je lui parlai, je lui exposai toute la duret de la conduite qu'on avait
tenue avec moi depuis environ trois ans. Il la savait. Je me plaignis de
ma mre surtout avec amertume et ressentiment. Ce prtre tait entr
tard dans l'tat religieux; il avait de l'humanit; il m'couta
tranquillement, et me dit:

Mon enfant, plaignez votre mre, plaignez-la plus encore que vous ne la
blmez. Elle a l'me bonne; soyez sre que c'est malgr elle qu'elle en
use ainsi.

--Malgr elle, monsieur! Et qu'est-ce qui peut l'y contraindre! Ne
m'a-t-elle pas mise au monde? Et quelle diffrence y a-t-il entre mes
soeurs et moi?

--Beaucoup.

--Beaucoup! je n'entends rien  votre rponse...

J'allais entrer dans la comparaison de mes soeurs et de moi, lorsqu'il
m'arrta et me dit:

Allez, allez, l'inhumanit n'est pas le vice de vos parents; tchez de
prendre votre sort en patience, et de vous en faire du moins un mrite
devant Dieu. Je verrai votre mre, et soyez sre que j'emploierai pour
vous servir tout ce que je puis avoir d'ascendant sur son esprit...

Ce _beaucoup_, qu'il m'avait rpondu, fut un trait de lumire pour moi;
je ne doutai plus de la vrit de ce que j'avais pens sur ma naissance.

                   *       *       *       *       *

Le samedi suivant, vers les cinq heures et demie du soir,  la chute du
jour, la servante qui m'tait attache monta, et me dit: Madame votre
mre ordonne que vous vous habilliez... Une heure aprs: Madame veut
que vous descendiez avec moi... Je trouvai  la porte un carrosse o
nous montmes, la domestique et moi; et j'appris que nous allions aux
Feuillants, chez le pre Sraphin. Il nous attendait; il tait seul. La
domestique s'loigna; et moi, j'entrai dans le parloir. Je m'assis
inquite et curieuse de ce qu'il avait  me dire. Voici comme il me
parla:

Mademoiselle, l'nigme de la conduite svre de vos parents va
s'expliquer pour vous; j'en ai obtenu la permission de madame votre
mre. Vous tes sage; vous avez de l'esprit, de la fermet; vous tes
dans un ge o l'on pourrait vous confier un secret, mme qui ne vous
concernerait point. Il y a longtemps que j'ai exhort pour la premire
fois madame votre mre  vous rvler celui que vous allez apprendre;
elle n'a jamais pu s'y rsoudre: il est dur pour une mre d'avouer une
faute grave  son enfant; vous connaissez son caractre; il ne va gure
avec la sorte d'humiliation d'un certain aveu. Elle a cru pouvoir sans
cette ressource vous amener  ses desseins; elle s'est trompe; elle en
est fche: elle revient aujourd'hui  mon conseil; et c'est elle qui
m'a charg de vous annoncer que vous n'tiez pas la fille de M.
Simonin.

Je lui rpondis sur-le-champ: Je m'en tais doute.

--Voyez  prsent, mademoiselle, considrez, pesez, jugez si madame
votre mre peut sans le consentement, mme avec le consentement de
monsieur votre pre, vous unir  des enfants dont vous n'tes point la
soeur; si elle peut avouer  monsieur votre pre un fait sur lequel il
n'a dj que trop de soupons.

--Mais, monsieur, qui est mon pre?

--Mademoiselle, c'est ce qu'on ne m'a pas confi. Il n'est que trop
certain, mademoiselle, ajouta-t-il, qu'on a prodigieusement avantag vos
soeurs, et qu'on a pris toutes les prcautions imaginables, par les
contrats de mariage, par le dnaturer des biens, par les stipulations,
par les fidicommis et autres moyens, de rduire  rien votre lgitime,
dans le cas que vous puissiez un jour vous adresser aux lois pour la
redemander. Si vous perdez vos parents, vous trouverez peu de chose;
vous refusez un couvent, peut-tre regretterez-vous de n'y pas tre.

--Cela ne se peut, monsieur; je ne demande rien.

--Vous ne savez pas ce que c'est que la peine, le travail, l'indigence.

--Je connais du moins le prix de la libert, et le poids d'un tat
auquel on n'est point appele.

--Je vous ai dit ce que j'avais  vous dire; c'est  vous, mademoiselle,
 faire vos rflexions...

Ensuite il se leva.

Mais, monsieur, encore une question.

--Tant qu'il vous plaira.

--Mes soeurs savent-elles ce que vous m'avez appris?

--Non, mademoiselle.

--Comment ont-elles donc pu se rsoudre  dpouiller leur soeur? car
c'est ce qu'elles me croient.

--Ah! mademoiselle, l'intrt! l'intrt! elles n'auraient point obtenu
les partis considrables qu'elles ont trouvs. Chacun songe  soi dans
ce monde; et je ne vous conseille pas de compter sur elles si vous venez
 perdre vos parents; soyez sre qu'on vous disputera, jusqu' une
obole, la petite portion que vous aurez  partager avec elles. Elles ont
beaucoup d'enfants; ce prtexte sera trop honnte pour vous rduire  la
mendicit. Et puis elles ne peuvent plus rien; ce sont les maris qui
font tout: si elles avaient quelques sentiments de commisration, les
secours qu'elles vous donneraient  l'insu de leurs maris deviendraient
une source de divisions domestiques. Je ne vois que de ces choses-l, ou
des enfants abandonns, ou des enfants mme lgitimes, secourus aux
dpens de la paix domestique. Et puis, mademoiselle, le pain qu'on
reoit est bien dur. Si vous m'en croyez, vous vous rconcilierez avec
vos parents; vous ferez ce que votre mre doit attendre de vous; vous
entrerez en religion; on vous fera une petite pension avec laquelle vous
passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables. Au reste, je
ne vous clerai pas que l'abandon apparent de votre mre, son
opinitret  vous renfermer, et quelques autres circonstances qui ne me
reviennent plus, mais que j'ai sues dans le temps, ont produit
exactement sur votre pre le mme effet que sur vous: votre naissance
lui tait suspecte; elle ne le lui est plus; et sans tre dans la
confidence, il ne doute point que vous ne lui apparteniez comme enfant,
que par la loi qui les attribue  celui qui porte le titre d'poux.
Allez, mademoiselle, vous tes bonne et sage; pensez  ce que vous venez
d'apprendre.

Je me levai, je me mis  pleurer. Je vis qu'il tait lui-mme attendri;
il leva doucement les yeux au ciel, et me reconduisit. Je repris la
domestique qui m'avait accompagne; nous remontmes en voiture, et nous
rentrmes  la maison.

Il tait tard. Je rvai une partie de la nuit  ce qu'on venait de me
rvler; j'y rvai encore le lendemain. Je n'avais point de pre; le
scrupule m'avait t ma mre; des prcautions prises, pour que je ne
pusse prtendre aux droits de ma naissance lgale; une captivit
domestique fort dure; nulle esprance, nulle ressource. Peut-tre que,
si l'on se ft expliqu plus tt avec moi, aprs l'tablissement de mes
soeurs, on m'et garde  la maison qui ne laissait pas que d'tre
frquente, il se serait trouv quelqu'un  qui mon caractre, mon
esprit, ma figure et mes talents auraient paru une dot suffisante; la
chose n'tait pas encore impossible, mais l'clat que j'avais fait en
couvent la rendait plus difficile: on ne conoit gure comment une fille
de dix-sept  dix-huit ans a pu se porter  cette extrmit, sans une
fermet peu commune; les hommes louent beaucoup cette qualit, mais il
me semble qu'ils s'en passent volontiers dans celles dont ils se
proposent de faire leurs pouses. C'tait pourtant une ressource 
tenter avant que de songer  un autre parti; je pris celui de m'en
ouvrir  ma mre; et je lui fis demander un entretien qui me fut
accord.

C'tait dans l'hiver. Elle tait assise dans un fauteuil devant le feu;
elle avait le visage svre, le regard fixe et les traits immobiles; je
m'approchai d'elle, je me jetai  ses pieds et je lui demandai pardon de
tous les torts que j'avais.

C'est, me rpondit-elle, par ce que vous m'allez dire que vous le
mriterez. Levez-vous; votre pre est absent, vous avez tout le temps de
vous expliquer. Vous avez vu le pre Sraphin, vous savez enfin qui vous
tes, et ce que vous pouvez attendre de moi, si votre projet n'est pas
de me punir toute ma vie d'une faute que je n'ai dj que trop expie.
Eh bien! mademoiselle, que me voulez-vous? Qu'avez-vous rsolu?

--Maman, lui rpondis-je, je sais que je n'ai rien, et que je ne dois
prtendre  rien. Je suis bien loigne d'ajouter  vos peines, de
quelque nature qu'elles soient; peut-tre m'auriez-vous trouve plus
soumise  vos volonts, si vous m'eussiez instruite plus tt de quelques
circonstances qu'il tait difficile que je souponnasse: mais enfin je
sais, je me connais, et il ne me reste qu' me conduire en consquence
de mon tat. Je ne suis plus surprise des distinctions qu'on a mises
entre mes soeurs et moi; j'en reconnais la justice, j'y souscris; mais
je suis toujours votre enfant; vous m'avez porte dans votre sein; et
j'espre que vous ne l'oublierez pas.

--Malheur  moi, ajouta-t-elle vivement, si je ne vous avouais pas
autant qu'il est en mon pouvoir!

--Eh bien! maman, lui dis-je, rendez-moi vos bonts; rendez-moi votre
prsence; rendez-moi la tendresse de celui qui se croit mon pre.

--Peu s'en faut, ajouta-t-elle, qu'il ne soit aussi certain de votre
naissance que vous et moi. Je ne vous vois jamais  ct de lui, sans
entendre ses reproches; il me les adresse, par la duret dont il en use
avec vous; n'esprez point de lui les sentiments d'un pre tendre. Et
puis, vous l'avouerai-je, vous me rappelez une trahison, une ingratitude
si odieuse de la part d'un autre, que je n'en puis supporter l'ide; cet
homme se montre sans cesse entre vous et moi; il me repousse, et la
haine que je lui dois se rpand sur vous.

--Quoi! lui dis-je, ne puis-je esprer que vous me traitiez, vous et M.
Simonin, comme une trangre, une inconnue que vous auriez accueillie
par humanit?

--Nous ne le pouvons ni l'un ni l'autre. Ma fille, n'empoisonnez pas ma
vie plus longtemps. Si vous n'aviez point de soeurs, je sais ce que
j'aurais  faire: mais vous en avez deux; et elles ont l'une et l'autre
une famille nombreuse. Il y a longtemps que la passion qui me soutenait
s'est teinte; la conscience a repris ses droits.

--Mais celui  qui je dois la vie...

--Il n'est plus; il est mort sans se ressouvenir de vous; et c'est le
moindre de ses forfaits...

En cet endroit sa figure s'altra, ses yeux s'allumrent, l'indignation
s'empara de son visage; elle voulait parler, mais elle n'articula plus;
le tremblement de ses lvres l'en empchait. Elle tait assise; elle
pencha sa tte sur ses mains, pour me drober les mouvements violents
qui se passaient en elle. Elle demeura quelque temps dans cet tat, puis
elle se leva, fit quelques tours dans la chambre sans mot dire; elle
contraignait ses larmes qui coulaient avec peine, et elle disait:

Le monstre! il n'a pas dpendu de lui qu'il ne vous ait touffe dans
mon sein par toutes les peines qu'il m'a causes; mais Dieu nous a
conserves l'une et l'autre, pour que la mre expit sa faute par
l'enfant. Ma fille, vous n'avez rien, et vous n'aurez jamais rien. Le
peu que je puis faire pour vous, je le drobe  vos soeurs; voil les
suites d'une faiblesse. Cependant j'espre n'avoir rien  me reprocher
en mourant; j'aurai gagn votre dot par mon conomie. Je n'abuse point
de la facilit de mon poux; mais je mets tous les jours  part ce que
j'obtiens de temps en temps de sa libralit. J'ai vendu ce que j'avais
de bijoux; et j'ai obtenu de lui de disposer  mon gr du prix qui m'en
est revenu. J'aimais le jeu, je ne joue plus; j'aimais les spectacles,
je m'en suis prive; j'aimais la compagnie, je vis retire; j'aimais le
faste, j'y ai renonc. Si vous entrez en religion, comme c'est ma
volont et celle de M. Simonin, votre dot sera le fruit de ce que je
prends sur moi tous les jours.

--Mais, maman, lui dis-je, il vient encore ici quelques gens de bien;
peut-tre s'en trouvera-t-il un qui, satisfait de ma personne, n'exigera
pas mme les pargnes que vous avez destines  mon tablissement.

--Il n'y faut plus penser, votre clat vous a perdue.

--Le mal est-il sans ressource?

--Sans ressource.

--Mais, si je ne trouve point un poux, est-il ncessaire que je
m'enferme dans un couvent?

-- moins que vous ne veuillez perptuer ma douleur et mes remords,
jusqu' ce que j'aie les yeux ferms. Il faut que j'y vienne; vos
soeurs, dans ce moment terrible, seront autour de mon lit: voyez si je
pourrai vous voir au milieu d'elles; quel serait l'effet de votre
prsence dans ces derniers moments! Ma fille, car vous l'tes malgr
moi, vos soeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime,
n'affligez pas une mre qui expire; laissez-la descendre paisiblement au
tombeau: qu'elle puisse se dire  elle-mme, lorsqu'elle sera sur le
point de paratre devant le grand juge, qu'elle a rpar sa faute autant
qu'il tait en elle, qu'elle puisse se flatter qu'aprs sa mort vous ne
porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez
pas des droits que vous n'avez point.

--Maman, lui dis-je, soyez tranquille l-dessus; faites venir un homme
de loi; qu'il dresse un acte de renonciation; et je souscrirai  tout ce
qu'il vous plaira.

--Cela ne se peut: un enfant ne se dshrite pas lui-mme; c'est le
chtiment d'un pre et d'une mre justement irrits. S'il plaisait 
Dieu de m'appeler demain, demain il faudrait que j'en vinsse  cette
extrmit, et que je m'ouvrisse  mon mari, afin de prendre de concert
les mmes mesures. Ne m'exposez point  une indiscrtion qui me rendrait
odieuse  ses yeux, et qui entranerait des suites qui vous
dshonoreraient. Si vous me survivez, vous resterez sans nom, sans
fortune et sans tat; malheureuse! dites-moi ce que vous deviendrez:
quelles ides voulez-vous que j'emporte en mourant? Il faudra donc que
je dise  votre pre... Que lui dirai-je? Que vous n'tes pas son
enfant!... Ma fille, s'il ne fallait que se jeter  vos pieds pour
obtenir de vous... Mais vous ne sentez rien; vous avez l'me inflexible
de votre pre...

En ce moment, M. Simonin entra; il vit le dsordre de sa femme; il
l'aimait; il tait violent; il s'arrta tout court, et tournant sur moi
des regards terribles, il me dit:

Sortez!

S'il et t mon pre, je ne lui aurais pas obi, mais il ne l'tait
pas.

Il ajouta, en parlant au domestique qui m'clairait:

Dites-lui qu'elle ne reparaisse plus.

Je me renfermai dans ma petite prison. Je rvai  ce que ma mre m'avait
dit; je me jetai  genoux, je priai Dieu qu'il m'inspirt; je priai
longtemps; je demeurai le visage coll contre terre; on n'invoque
presque jamais la voix du ciel, que quand on ne sait  quoi se rsoudre;
et il est rare qu'alors elle ne nous conseille pas d'obir. Ce fut le
parti que je pris. On veut que je sois religieuse; peut-tre est-ce
aussi la volont de Dieu. Eh bien! je le serai, puisqu'il faut que je
sois malheureuse, qu'importe o je le sois!... Je recommandai  celle
qui me servait de m'avertir quand mon pre serait sorti. Ds le
lendemain je sollicitai un entretien avec ma mre; elle me fit rpondre
qu'elle avait promis le contraire  M. Simonin, mais que je pouvais lui
crire avec un crayon qu'on me donna. J'crivis donc sur un bout de
papier (ce fatal papier s'est retrouv, et l'on ne s'en est que trop
bien servi contre moi):

Maman, je suis fche de toutes les peines que je vous ai causes; je
vous en demande pardon: mon dessein est de les finir. Ordonnez de moi
tout ce qu'il vous plaira; si c'est votre volont que j'entre en
religion, je souhaite que ce soit aussi celle de Dieu...

La servante prit cet crit, et le porta  ma mre. Elle remonta un
moment aprs, et elle me dit avec transport:

Mademoiselle, puisqu'il ne fallait qu'un mot pour faire le bonheur de
votre pre, de votre mre et le vtre, pourquoi l'avoir diffr si
longtemps? Monsieur et madame ont un visage que je ne leur ai jamais vu
depuis que je suis ici: ils se querellaient sans cesse  votre sujet;
Dieu merci, je ne verrai plus cela...

Tandis qu'elle me parlait, je pensais que je venais de signer mon arrt
de mort, et ce pressentiment, monsieur, se vrifiera, si vous
m'abandonnez.

Quelques jours se passrent, sans que j'entendisse parler de rien; mais
un matin, sur les neuf heures, ma porte s'ouvrit brusquement; c'tait M.
Simonin qui entrait en robe de chambre et en bonnet de nuit. Depuis que
je savais qu'il n'tait pas mon pre, sa prsence ne me causait que de
l'effroi. Je me levai, je lui fis la rvrence. Il me sembla que j'avais
deux coeurs: je ne pouvais penser  ma mre sans m'attendrir, sans avoir
envie de pleurer; il n'en tait pas ainsi de M. Simonin. Il est sr
qu'un pre inspire une sorte de sentiments qu'on n'a pour personne au
monde que lui: on ne sait pas cela, sans s'tre trouv comme moi
vis--vis de l'homme qui a port longtemps, et qui vient de perdre cet
auguste caractre; les autres l'ignoreront toujours. Si je passais de sa
prsence  celle de ma mre, il me semblait que j'tais une autre. Il me
dit:

Suzanne, reconnaissez-vous ce billet?

--Oui, monsieur.

--L'avez-vous crit librement?

--Je ne saurais dire qu'oui.

--tes-vous du moins rsolue  excuter ce qu'il promet?

--Je le suis.

--N'avez-vous de prdilection pour aucun couvent?

--Non, ils me sont indiffrents.

--Il suffit.

Voil ce que je rpondis; mais malheureusement cela ne fut point crit.
Pendant une quinzaine d'une entire ignorance de ce qui se passait, il
me parut qu'on s'tait adress  diffrentes maisons religieuses, et que
le scandale de ma premire dmarche avait empch qu'on ne me ret
postulante. On fut moins difficile  Longchamp; et cela, sans doute,
parce qu'on insinua que j'tais musicienne, et que j'avais de la
voix[11]. On m'exagra bien les difficults qu'on avait eues, et la
grce qu'on me faisait de m'accepter dans cette maison: on m'engagea
mme  crire  la suprieure. Je ne sentais pas les suites de ce
tmoignage crit qu'on exigeait: on craignait apparemment qu'un jour je
ne revinsse contre mes voeux; on voulait avoir une attestation de ma
propre main qu'ils avaient t libres. Sans ce motif, comment cette
lettre, qui devait rester entre les mains de la suprieure, aurait-elle
pass dans la suite entre les mains de mes beaux-frres? Mais fermons
vite les yeux l-dessus; ils me montrent M. Simonin comme je ne veux pas
le voir: il n'est plus.

                   *       *       *       *       *

Je fus conduite  Longchamp; ce fut ma mre qui m'accompagna. Je ne
demandai point  dire adieu  M. Simonin; j'avoue que la pense ne m'en
vint qu'en chemin. On m'attendait; j'tais annonce, et par mon histoire
et par mes talents: on ne me dit rien de l'une; mais on fut trs-press
de voir si l'acquisition qu'on faisait en valait la peine. Lorsqu'on se
fut entretenu de beaucoup de choses indiffrentes, car aprs ce qui
m'tait arriv, vous pensez bien qu'on ne parla ni de Dieu, ni de
vocation, ni des dangers du monde, ni de la douceur de la vie
religieuse, et qu'on ne hasarda pas un mot des pieuses fadaises dont on
remplit ces premiers moments, la suprieure dit: Mademoiselle, vous
savez la musique, vous chantez; nous avons un clavecin; si vous vouliez,
nous irions dans notre parloir... J'avais l'me serre, mais ce n'tait
pas le moment de marquer de la rpugnance; ma mre passa, je la suivis;
la suprieure ferma la marche avec quelques religieuses que la curiosit
avait attires. C'tait le soir; on m'apporta des bougies; je m'assis,
je me mis au clavecin; je prludai longtemps, cherchant un morceau de
musique dans la tte, que j'en ai pleine, et n'en trouvant point;
cependant la suprieure me pressa, et je chantai sans y entendre
finesse, par habitude, parce que le morceau m'tait familier: _Tristes
apprts, ples flambeaux, jour plus affreux que les tnbres_, etc.[12]
Je ne sais ce que cela produisit; mais on ne m'couta pas longtemps: on
m'interrompit par des loges, que je fus bien surprise d'avoir mrits
si promptement et  si peu de frais. Ma mre me remit entre les mains de
la suprieure, me donna sa main  baiser, et s'en retourna.

                   *       *       *       *       *

Me voil donc dans une autre maison religieuse, et postulante, et avec
toutes les apparences de postuler de mon plein gr. Mais vous, monsieur,
qui connaissez jusqu' ce moment tout ce qui s'est pass, qu'en
pensez-vous? La plupart de ces choses ne furent point allgues, lorsque
je voulus revenir contre mes voeux; les unes, parce que c'taient des
vrits destitues de preuves; les autres, parce qu'elles m'auraient
rendue odieuse sans me servir; on n'aurait vu en moi qu'un enfant
dnatur, qui fltrissait la mmoire de ses parents pour obtenir sa
libert. On avait la preuve de ce qui tait _contre_ moi; ce qui tait
_pour_ ne pouvait ni s'allguer ni se prouver. Je ne voulus pas mme
qu'on insinut aux juges le soupon de ma naissance; quelques personnes,
trangres aux lois, me conseillrent de mettre en cause le directeur de
ma mre et le mien; cela ne se pouvait; et quand la chose aurait t
possible, je ne l'aurais pas soufferte. Mais  propos, de peur que je ne
l'oublie, et que l'envie de me servir ne vous empche d'en faire la
rflexion, sauf votre meilleur avis, je crois qu'il faut taire que je
sais la musique et que je touche du clavecin: il n'en faudrait pas
davantage pour me dceler; l'ostentation de ces talents ne va point avec
l'obscurit et la scurit que je cherche; celles de mon tat ne savent
point ces choses, et il faut que je les ignore. Si je suis contrainte de
m'expatrier, j'en ferai ma ressource. M'expatrier! mais dites-moi
pourquoi cette ide m'pouvante? C'est que je ne sais o aller; c'est
que je suis jeune et sans exprience; c'est que je crains la misre, les
hommes et le vice; c'est que j'ai toujours vcu renferme, et que si
j'tais hors de Paris je me croirais perdue dans le monde. Tout cela
n'est peut-tre pas vrai; mais c'est ce que je sens. Monsieur, que je ne
sache pas o aller, ni que devenir, cela dpend de vous.

Les suprieures  Longchamp, ainsi que dans la plupart des maisons
religieuses, changent de trois ans en trois ans. C'tait une madame de
Moni qui entrait en charge, lorsque je fus conduite dans la maison; je
ne puis vous en dire trop de bien; c'est pourtant sa bont qui m'a
perdue. C'tait une femme de sens, qui connaissait le coeur humain; elle
avait de l'indulgence, quoique personne n'en et moins besoin; nous
tions toutes ses enfants. Elle ne voyait jamais que les fautes qu'elle
ne pouvait s'empcher d'apercevoir, ou dont l'importance ne lui
permettait pas de fermer les yeux. J'en parle sans intrt; j'ai fait
mon devoir avec exactitude; et elle me rendrait la justice que je n'en
commis aucune dont elle et  me punir ou qu'elle et  me pardonner. Si
elle avait de la prdilection, elle lui tait inspire par le mrite;
aprs cela je ne sais s'il me convient de vous dire qu'elle m'aima
tendrement et que je ne fus pas des dernires entre ses favorites. Je
sais que c'est un grand loge que je me donne, plus grand que vous ne
pouvez l'imaginer, ne l'ayant point connue. Le nom de favorites est
celui que les autres donnent par envie aux bien-aimes de la suprieure.
Si j'avais quelque dfaut  reprocher  madame de Moni, c'est que son
got pour la vertu, la pit, la franchise, la douceur, les talents,
l'honntet, l'entranait ouvertement; et qu'elle n'ignorait pas que
celles qui n'y pouvaient prtendre, n'en taient que plus humilies.
Elle avait aussi le don, qui est peut-tre plus commun en couvent que
dans le monde, de discerner promptement les esprits. Il tait rare
qu'une religieuse qui ne lui plaisait pas d'abord, lui plt jamais. Elle
ne tarda pas  me prendre en gr; et j'eus tout d'abord la dernire
confiance en elle. Malheur  celles dont elle ne l'attirait pas sans
effort! il fallait qu'elles fussent mauvaises, sans ressource, et
qu'elles se l'avouassent. Elle m'entretint de mon aventure 
Sainte-Marie; je la lui racontai sans dguisement comme  vous; je lui
dis tout ce que je viens de vous crire; et ce qui regardait ma
naissance et ce qui tenait  mes peines, rien ne fut oubli. Elle me
plaignit, me consola, me fit esprer un avenir plus doux.

Cependant le temps du postulat se passa; celui de prendre l'habit
arriva, et je le pris. Je fis mon noviciat sans dgot; je passe
rapidement sur ces deux annes, parce qu'elles n'eurent rien de triste
pour moi que le sentiment secret que je m'avanais pas  pas vers
l'entre d'un tat pour lequel je n'tais point faite. Quelquefois il se
renouvelait avec force; mais aussitt je recourais  ma bonne
suprieure, qui m'embrassait, qui dveloppait mon me, qui m'exposait
fortement ses raisons, et qui finissait toujours par me dire: Et les
autres tats n'ont-ils pas aussi leurs pines? On ne sent que les
siennes. Allons, mon enfant, mettons-nous  genoux, et prions...

Alors elle se prosternait et priait haut, mais avec tant d'onction,
d'loquence, de douceur, d'lvation et de force, qu'on et dit que
l'esprit de Dieu l'inspirait. Ses penses, ses expressions, ses images
pntraient jusqu'au fond du coeur; d'abord on l'coutait; peu  peu on
tait entran, on s'unissait  elle; l'me tressaillait, et l'on
partageait ses transports. Son dessein n'tait pas de sduire; mais
certainement c'est ce qu'elle faisait: on sortait de chez elle avec un
coeur ardent, la joie et l'extase taient peintes sur le visage; on
versait des larmes si douces! c'tait une impression qu'elle prenait
elle-mme, qu'elle gardait longtemps, et qu'on conservait. Ce n'est pas
 ma seule exprience que je m'en rapporte, c'est  celle de toutes les
religieuses. Quelques-unes m'ont dit qu'elles sentaient natre en elles
le besoin d'tre consoles comme celui d'un trs-grand plaisir; et je
crois qu'il ne m'a manqu qu'un peu plus d'habitude, pour en venir l.

J'prouvai cependant,  l'approche de ma profession, une mlancolie si
profonde, qu'elle mit ma bonne suprieure  de terribles preuves; son
talent l'abandonna; elle me l'avoua elle-mme. Je ne sais, me dit-elle,
ce qui se passe en moi; il me semble, quand vous venez, que Dieu se
retire et que son esprit se taise; c'est inutilement que je m'excite,
que je cherche des ides, que je veux exalter mon me; je me trouve une
femme ordinaire et borne; je crains de parler... Ah! chre mre, lui
dis-je, quel pressentiment! Si c'tait Dieu qui vous rendt muette!...

Un jour que je me sentais plus incertaine et plus abattue que jamais,
j'allai dans sa cellule; ma prsence l'interdit d'abord: elle lut
apparemment dans mes yeux, dans toute ma personne, que le sentiment
profond que je portais en moi tait au-dessus de ses forces; et elle ne
voulait pas lutter sans la certitude d'tre victorieuse. Cependant elle
m'entreprit, elle s'chauffa peu  peu;  mesure que ma douleur tombait,
son enthousiasme croissait: elle se jeta subitement  genoux, je
l'imitai. Je crus que j'allais partager son transport, je le souhaitais;
elle pronona quelques mots, puis tout  coup elle se tut. J'attendis
inutilement: elle ne parla plus, elle se releva, elle fondait en larmes,
elle me prit par la main, et me serrant entre ses bras: Ah! chre
enfant, me dit-elle, quel effet cruel vous avez opr sur moi! Voil qui
est fait, l'esprit s'est retir, je le sens: allez, que Dieu vous parle
lui-mme, puisqu'il ne lui plat pas de se faire entendre par ma
bouche...

En effet, je ne sais ce qui s'tait pass en elle, si je lui avais
inspir une mfiance de ses forces qui ne s'est plus dissipe, si je
l'avais rendue timide, ou si j'avais vraiment rompu son commerce avec le
ciel; mais le talent de consoler ne lui revint plus. La veille de ma
profession, j'allai la voir; elle tait d'une mlancolie gale  la
mienne. Je me mis  pleurer, elle aussi; je me jetai  ses pieds, elle
me bnit, me releva, m'embrassa, et me renvoya en me disant: Je suis
lasse de vivre, je souhaite de mourir, j'ai demand  Dieu de ne point
voir ce jour, mais ce n'est pas sa volont. Allez, je parlerai  votre
mre, je passerai la nuit en prire, priez aussi; mais couchez-vous, je
vous l'ordonne.

--Permettez, lui rpondis-je, que je m'unisse  vous.

--Je vous le permets depuis neuf heures jusqu' onze, pas davantage. 
neuf heures et demie je commencerai  prier et vous aussi; mais  onze
heures vous me laisserez prier seule, et vous vous reposerez. Allez,
chre enfant, je veillerai devant Dieu le reste de la nuit.

Elle voulut prier, mais elle ne le put pas. Je dormais; et cependant
cette sainte femme allait dans les corridors frappant  chaque porte,
veillait les religieuses et les faisait descendre sans bruit dans
l'glise. Toutes s'y rendirent; et lorsqu'elles y furent, elle les
invita  s'adresser au ciel pour moi. Cette prire se fit d'abord en
silence; ensuite elle teignit les lumires; toutes rcitrent ensemble
le _Miserere_, except la suprieure qui, prosterne au pied des autels,
se macrait cruellement en disant:  Dieu! si c'est par quelque faute
que j'ai commise que vous vous tes retir de moi, accordez-m'en le
pardon. Je ne demande pas que vous me rendiez le don que vous m'avez
t, mais que vous vous adressiez vous-mme  cette innocente qui dort
tandis que je vous invoque ici pour elle. Mon Dieu, parlez-lui, parlez 
ses parents, et pardonnez-moi.

Le lendemain elle entra de bonne heure dans ma cellule; je ne l'entendis
point; je n'tais pas encore veille. Elle s'assit  ct de mon lit;
elle avait pos lgrement une de ses mains sur mon front; elle me
regardait: l'inquitude, le trouble et la douleur se succdaient sur son
visage; et c'est ainsi qu'elle me parut, lorsque j'ouvris les yeux. Elle
ne me parla point de ce qui s'tait pass pendant la nuit; elle me
demanda seulement si je m'tais couche de bonne heure; je lui rpondis:

 l'heure que vous m'avez ordonne.

--Si j'avais repos.

--Profondment.

--Je m'y attendais... Comment je me trouvais.

--Fort bien. Et vous, chre mre?

--Hlas! me dit-elle, je n'ai vu aucune personne entrer en religion sans
inquitude; mais je n'ai prouv sur aucune autant de trouble que sur
vous. Je voudrais bien que vous fussiez heureuse.

--Si vous m'aimez toujours, je le serai.

--Ah! s'il ne tenait qu' cela! N'avez-vous pens  rien pendant la
nuit?

--Non.

--Vous n'avez fait aucun rve?

--Aucun.

--Qu'est-ce qui se passe  prsent dans votre me?

--Je suis stupide; j'obis  mon sort sans rpugnance et sans got; je
sens que la ncessit m'entrane, et je me laisse aller. Ah! ma chre
mre, je ne sens rien de cette douce joie, de ce tressaillement, de
cette mlancolie, de cette douce inquitude que j'ai quelquefois
remarque dans celles qui se trouvaient au moment o je suis. Je suis
imbcile, je ne saurais mme pleurer. On le veut, il le faut, est la
seule ide qui me vienne... Mais vous ne me dites rien.

--Je ne suis pas venue pour vous entretenir, mais pour vous voir et pour
vous couter. J'attends votre mre; tchez de ne pas m'mouvoir; laissez
les sentiments s'accumuler dans mon me; quand elle en sera pleine, je
vous quitterai. Il faut que je me taise: je me connais; je n'ai qu'un
jet, mais il est violent, et ce n'est pas avec vous qu'il doit
s'exhaler. Reposez-vous encore un moment, que je vous voie; dites-moi
seulement quelques mots, et laissez-moi prendre ici ce que je viens y
chercher. J'irai, et Dieu fera le reste...

Je me tus, je me penchai sur mon oreiller, je lui tendis une de mes
mains qu'elle prit. Elle paraissait mditer et mditer profondment;
elle avait les yeux ferms avec effort; quelquefois elle les ouvrait,
les portait en haut, et les ramenait sur moi; elle s'agitait; son me se
remplissait de tumulte, se composait et s'agitait ensuite. En vrit,
cette femme tait ne pour tre prophtesse, elle en avait le visage et
le caractre. Elle avait t belle; mais l'ge, en affaissant ses traits
et y pratiquant de grands plis, avait encore ajout de la dignit  sa
physionomie. Elle avait les yeux petits, mais ils semblaient ou regarder
en elle-mme, ou traverser les objets voisins, et dmler au del,  une
grande distance, toujours dans le pass ou dans l'avenir. Elle me
serrait quelquefois la main avec force. Elle me demanda brusquement
quelle heure il tait.

Il est bientt six heures.

--Adieu, je m'en vais. On va venir vous habiller; je n'y veux pas tre,
cela me distrairait. Je n'ai plus qu'un souci, c'est de garder de la
modration dans les premiers moments.

Elle tait  peine sortie que la mre des novices et mes compagnes
entrrent; on m'ta les habits de religion, et l'on me revtit des
habits du monde; c'est un usage que vous connaissez. Je n'entendis rien
de ce qu'on disait autour de moi; j'tais presque rduite  l'tat
d'automate; je ne m'aperus de rien; j'avais seulement par intervalles
comme de petits mouvements convulsifs. On me disait ce qu'il fallait
faire; on tait souvent oblig de me le rpter, car je n'entendais pas
de la premire fois, et je le faisais; ce n'tait pas que je pensasse 
autre chose, c'est que j'tais absorbe; j'avais la tte lasse comme
quand on s'est excd de rflexions. Cependant la suprieure
s'entretenait avec ma mre. Je n'ai jamais su ce qui s'tait pass dans
cette entrevue qui dura fort longtemps; on m'a dit seulement que, quand
elles se sparrent, ma mre tait si trouble, qu'elle ne pouvait
retrouver la porte par laquelle elle tait entre, et que la suprieure
tait sortie les mains fermes et appuyes contre le front.

Cependant les cloches sonnrent; je descendis. L'assemble tait peu
nombreuse. Je fus prche bien ou mal, je n'entendis rien: on disposa de
moi pendant toute cette matine qui a t nulle dans ma vie, car je n'en
ai jamais connu la dure; je ne sais ni ce que j'ai fait, ni ce que j'ai
dit. On m'a sans doute interroge, j'ai sans doute rpondu; j'ai
prononc des voeux, mais je n'en ai nulle mmoire, et je me suis trouve
religieuse aussi innocemment que je fus faite chrtienne; je n'ai pas
plus compris  toute la crmonie de ma profession qu' celle de mon
baptme, avec cette diffrence que l'une confre la grce et que l'autre
la suppose. Eh bien! monsieur, quoique je n'aie pas rclam  Longchamp,
comme j'avais fait  Sainte-Marie, me croyez-vous plus engage? J'en
appelle  votre jugement; j'en appelle au jugement de Dieu. J'tais dans
un tat d'abattement si profond, que, quelques jours aprs, lorsqu'on
m'annona que j'tais de choeur, je ne sus ce qu'on voulait dire. Je
demandai s'il tait bien vrai que j'eusse fait profession; je voulus
voir la signature de mes voeux: il fallut joindre  ces preuves le
tmoignage de toute la communaut, celui de quelques trangers qu'on
avait appels  la crmonie. M'adressant plusieurs fois  la
suprieure, je lui disais: Cela est donc bien vrai?... et je
m'attendais toujours qu'elle m'allait rpondre: Non, mon enfant; on
vous trompe... Son assurance ritre ne me convainquait pas, ne
pouvant concevoir que dans l'intervalle d'un jour entier, aussi
tumultueux, aussi vari, si plein de circonstances singulires et
frappantes, je ne m'en rappelasse aucune, pas mme le visage de celles
qui m'avaient servie, ni celui du prtre qui m'avait prche, ni de
celui qui avait reu mes voeux; le changement de l'habit religieux en
habit du monde est la seule chose dont je me ressouvienne; depuis cet
instant j'ai t ce qu'on appelle physiquement aline. Il a fallu des
mois entiers pour me tirer de cet tat; et c'est  la longueur de cette
espce de convalescence que j'attribue l'oubli profond de ce qui s'est
pass: c'est comme ceux qui ont souffert une longue maladie, qui ont
parl avec jugement, qui ont reu les sacrements, et qui, rendus  la
sant, n'en ont aucune mmoire. J'en ai vu plusieurs exemples dans la
maison; et je me suis dit  moi-mme: Voil apparemment ce qui m'est
arriv le jour que j'ai fait profession. Mais il reste  savoir si ces
actions sont de l'homme, et s'il y est, quoiqu'il paraisse y tre.

                   *       *       *       *       *

Je fis dans la mme anne trois pertes intressantes: celle de mon pre,
ou plutt de celui qui passait pour tel; il tait g, il avait beaucoup
travaill; il s'teignit: celle de ma suprieure, et celle de ma mre.

Cette digne religieuse sentit de loin son heure approcher; elle se
condamna au silence; elle fit porter sa bire dans sa chambre; elle
avait perdu le sommeil, et elle passait les jours et les nuits  mditer
et  crire: elle a laiss quinze mditations qui me semblent  moi de
la plus grande beaut; j'en ai une copie. Si quelque jour vous tiez
curieux de voir les ides que cet instant suggre, je vous les
communiquerais; elles sont intitules: _Les derniers instants de la
Soeur de Moni_.

 l'approche de sa mort, elle se fit habiller, elle tait tendue sur
son lit: on lui administra les derniers sacrements; elle tenait un
christ entre ses bras. C'tait la nuit; la lueur des flambeaux clairait
cette scne lugubre. Nous l'entourions, nous fondions en larmes, sa
cellule retentissait de cris, lorsque tout  coup ses yeux brillrent;
elle se releva brusquement, elle parla; sa voix tait presque aussi
forte que dans l'tat de sant; le don qu'elle avait perdu lui revint:
elle nous reprocha des larmes qui semblaient lui envier un bonheur
ternel. Mes enfants, votre douleur vous en impose. C'est l, c'est l,
disait-elle en montrant le ciel, que je vous servirai; mes yeux
s'abaisseront sans cesse sur cette maison; j'intercderai pour vous, et
je serai exauce. Approchez toutes, que je vous embrasse, venez recevoir
ma bndiction et mes adieux... C'est en prononant ces dernires
paroles que trpassa cette femme rare, qui a laiss aprs elle des
regrets qui ne finiront point.

Ma mre mourut au retour d'un petit voyage qu'elle fit, sur la fin de
l'automne, chez une de ses filles. Elle eut du chagrin, sa sant avait
t fort affaiblie. Je n'ai jamais su ni le nom de mon pre, ni
l'histoire de ma naissance. Celui qui avait t son directeur et le
mien, me remit de sa part un petit paquet; c'taient cinquante louis
avec un billet, envelopps et cousus dans un morceau de linge. Il y
avait dans ce billet:

                   *       *       *       *       *

Mon enfant, c'est peu de chose; mais ma conscience ne me permet pas de
disposer d'une plus grande somme; c'est le reste de ce que j'ai pu
conomiser sur les petits prsents de M. Simonin. Vivez saintement,
c'est le mieux, mme pour votre bonheur dans ce monde. Priez pour moi;
votre naissance est la seule faute importante que j'aie commise;
aidez-moi  l'expier; et que Dieu me pardonne de vous avoir mise au
monde, en considration des bonnes oeuvres que vous ferez. Surtout ne
troublez point la famille; et quoique le choix de l'tat que vous avez
embrass n'ait pas t aussi volontaire que je l'aurais dsir, craignez
d'en changer. Que n'ai-je t renferme dans un couvent pendant toute ma
vie! je ne serais pas si trouble de la pense qu'il faut dans un moment
subir le redoutable jugement. Songez, mon enfant, que le sort de votre
mre, dans l'autre monde, dpend beaucoup de la conduite que vous
tiendrez dans celui-ci: Dieu, qui voit tout, m'appliquera, dans sa
justice, tout le bien et tout le mal que vous ferez. Adieu, Suzanne; ne
demandez rien  vos soeurs; elles ne sont pas en tat de vous secourir;
n'esprez rien de votre pre, il m'a prcde, il a vu le grand jour, il
m'attend; ma prsence sera moins terrible pour lui que la sienne pour
moi. Adieu encore une fois. Ah! malheureuse mre! Ah! malheureuse
enfant! Vos soeurs sont arrives; je ne suis pas contente d'elles: elles
prennent, elles emportent, elles ont, sous les yeux d'une mre qui se
meurt, des querelles d'intrt qui m'affligent. Quand elles s'approchent
de mon lit, je me retourne de l'autre ct: que verrais-je en elles?
deux cratures en qui l'indigence a teint le sentiment de la nature.
Elles soupirent aprs le peu que je laisse; elles font au mdecin et 
la garde des questions indcentes, qui marquent avec quelle impatience
elles attendent le moment o je m'en irai, et qui les saisira de tout ce
qui m'environne. Elles ont souponn, je ne sais comment, que je pouvais
avoir quelque argent cach entre mes matelas; il n'y a rien qu'elles
n'aient mis en oeuvre pour me faire lever, et elles y ont russi; mais
heureusement mon dpositaire tait venu la veille, et je lui avais remis
ce petit paquet avec cette lettre qu'il a crite sous ma dicte. Brlez
la lettre; et quand vous saurez que je ne suis plus, ce qui sera
bientt, vous ferez dire une messe pour moi, et vous y renouvellerez vos
voeux; car je dsire toujours que vous demeuriez en religion: l'ide de
vous imaginer dans le monde sans secours, sans appui, jeune, achverait
de troubler mes derniers instants.

Mon pre mourut le 5 janvier, ma suprieure sur la fin du mme mois, et
ma mre la seconde fte de Nol.

                   *       *       *       *       *

Ce fut la soeur Sainte-Christine qui succda  la mre de Moni. Ah!
monsieur! quelle diffrence entre l'une et l'autre! Je vous ai dit
quelle femme c'tait que la premire. Celle-ci avait le caractre petit,
une tte troite et brouille de superstitions; elle donnait dans les
opinions nouvelles; elle confrait avec des sulpiciens, des jsuites.
Elle prit en aversion toutes les favorites de celle qui l'avait
prcde: en un moment la maison fut pleine de troubles, de haines, de
mdisances, d'accusations, de calomnies et de perscutions: il fallut
s'expliquer sur des questions de thologie o nous n'entendions rien,
souscrire  des formules, se plier  des pratiques singulires. La mre
de Moni n'approuvait point ces exercices de pnitence qui se font sur le
corps; elle ne s'tait macre que deux fois en sa vie: une fois la
veille de ma profession, une autre fois dans une pareille circonstance.
Elle disait de ces pnitences, qu'elles ne corrigeaient d'aucun dfaut,
et qu'elles ne servaient qu' donner de l'orgueil. Elle voulait que ses
religieuses se portassent bien, et qu'elles eussent le corps sain et
l'esprit serein. La premire chose, lorsqu'elle entra en charge, ce fut
de se faire apporter tous les cilices avec les disciplines, et de
dfendre d'altrer les aliments avec de la cendre, de coucher sur la
dure, et de se pourvoir d'aucun de ces instruments. La seconde, au
contraire, renvoya  chaque religieuse son cilice et sa discipline, et
fit retirer l'Ancien et le Nouveau Testament. Les favorites du rgne
antrieur ne sont jamais les favorites du rgne qui suit. Je fus
indiffrente, pour ne rien dire de pis,  la suprieure actuelle, par la
raison que la prcdente m'avait chrie; mais je ne tardai pas  empirer
mon sort par des actions que vous appellerez ou imprudence, ou fermet,
selon le coup d'oeil sous lequel vous les considrerez.

La premire, ce fut de m'abandonner  toute la douleur que je ressentais
de la perte de notre premire suprieure; d'en faire l'loge en toute
circonstance; d'occasionner entre elle et celle qui nous gouvernait des
comparaisons qui n'taient pas favorables  celle-ci; de peindre l'tat
de la maison sous les annes passes; de rappeler au souvenir la paix
dont nous jouissions, l'indulgence qu'on avait pour nous, la nourriture
tant spirituelle que temporelle qu'on nous administrait alors, et
d'exalter les moeurs, les sentiments, le caractre de la soeur de Moni.
La seconde, ce fut de jeter au feu le cilice, et de me dfaire de ma
discipline; de prcher des amies l-dessus, et d'en engager
quelques-unes  suivre mon exemple; la troisime, de me pourvoir d'un
Ancien et d'un Nouveau Testament; la quatrime, de rejeter tout parti,
de m'en tenir au titre de chrtienne, sans accepter le nom de jansniste
ou de moliniste; la cinquime, de me renfermer rigoureusement dans la
rgle de la maison, sans vouloir rien faire ni en del ni en de;
consquemment, de ne me prter  aucune action surrogatoire, celles
d'obligation ne me paraissant dj que trop dures; de ne monter 
l'orgue que les jours de fte; de ne chanter que quand je serais de
choeur; de ne plus souffrir qu'on abust de ma complaisance et de mes
talents, et qu'on me mt  tout et  tous les jours. Je lus les
constitutions, je les relus, je les savais par coeur; si l'on
m'ordonnait quelque chose, ou qui n'y ft pas exprim clairement, ou qui
n'y ft pas, ou qui m'y part contraire, je m'y refusais fermement; je
prenais le livre, et je disais: Voil les engagements que j'ai pris, et
je n'en ai point pris d'autres.

Mes discours en entranrent quelques-unes. L'autorit des matresses se
trouva trs-borne; elles ne pouvaient plus disposer de nous comme de
leurs esclaves. Il ne se passait presque aucun jour sans quelque scne
d'clat. Dans les cas incertains, mes compagnes me consultaient: et
j'tais toujours pour la rgle contre le despotisme. J'eus bientt
l'air, et peut-tre un peu le jeu d'une factieuse. Les grands vicaires
de M. l'archevque taient sans cesse appels; je comparaissais, je me
dfendais, je dfendais mes compagnes; et il n'est pas arriv une seule
fois qu'on m'ait condamne, tant j'avais d'attention  mettre la raison
de mon ct: il tait impossible de m'attaquer du ct de mes devoirs,
je les remplissais avec scrupule. Quant aux petites grces qu'une
suprieure est toujours libre d'accorder ou de refuser, je n'en
demandais point. Je ne paraissais point au parloir; et des visites, ne
connaissant personne, je n'en recevais point. Mais j'avais brl mon
cilice et jet l ma discipline; j'avais conseill la mme chose 
d'autres; je ne voulais entendre parler jansnisme, ni molinisme, ni en
bien, ni en mal. Quand on me demandait si j'tais soumise  la
Constitution, je rpondais que je l'tais  l'glise; si j'acceptais la
bulle... que j'acceptais l'vangile. On visita ma cellule; on y
dcouvrit l'Ancien et le Nouveau Testament. Je m'tais chappe en
discours indiscrets sur l'intimit suspecte de quelques-unes des
favorites; la suprieure avait des tte--tte longs et frquents avec
un jeune ecclsiastique, et j'en avais dml la raison et le prtexte.
Je n'omis rien de ce qui pouvait me faire craindre, har, me perdre; et
j'en vins  bout. On ne se plaignit plus de moi aux suprieurs, mais on
s'occupa  me rendre la vie dure. On dfendit aux autres religieuses de
m'approcher; et bientt je me trouvai seule; j'avais des amies en petit
nombre: on se douta qu'elles chercheraient  se ddommager  la drobe
de la contrainte qu'on leur imposait, et que, ne pouvant s'entretenir le
jour avec moi, elles me visiteraient la nuit ou  des heures dfendues;
on nous pia: on me surprit, tantt avec l'une, tantt avec une autre;
l'on fit de cette imprudence tout ce qu'on voulut, et j'en fus chtie
de la manire la plus inhumaine; on me condamna des semaines entires 
passer l'office  genoux, spare du reste, au milieu du choeur;  vivre
de pain et d'eau;  demeurer enferme dans ma cellule;  satisfaire aux
fonctions les plus viles de la maison. Celles qu'on appelait mes
complices n'taient gure mieux traites. Quand on ne pouvait me trouver
en faute, on m'en supposait; on me donnait  la fois des ordres
incompatibles, et l'on me punissait d'y avoir manqu; on avanait les
heures des offices, des repas; on drangeait  mon insu toute la
conduite claustrale, et avec l'attention la plus grande, je me trouvais
coupable tous les jours, et j'tais tous les jours punie. J'ai du
courage; mais il n'en est point qui tienne contre l'abandon, la solitude
et la perscution. Les choses en vinrent au point qu'on se fit un jeu de
me tourmenter; c'tait l'amusement de cinquante personnes ligues. Il
m'est impossible d'entrer dans tout le petit dtail de ces mchancets;
on m'empchait de dormir, de veiller, de prier. Un jour on me volait
quelques parties de mon vtement; une autre fois c'taient mes clefs ou
mon brviaire; ma serrure se trouvait embarrasse; ou l'on m'empchait
de bien faire, ou l'on drangeait les choses que j'avais bien faites; on
me supposait des discours et des actions; on me rendait responsable de
tout, et ma vie tait une suite de dlits rels ou simuls, et de
chtiments.

Ma sant ne tint point  des preuves si longues et si dures; je tombai
dans l'abattement, le chagrin et la mlancolie. J'allais dans les
commencements chercher de la force et de la rsignation au pied des
autels, et j'y en trouvais quelquefois. Je flottais entre la rsignation
et le dsespoir, tantt me soumettant  toute la rigueur de mon sort,
tantt pensant  m'en affranchir par des moyens violents. Il y avait au
fond du jardin un puits profond; combien de fois j'y suis alle! combien
j'y ai regard de fois! Il y avait  ct un banc de pierre; combien de
fois je m'y suis assise, la tte appuye sur le bord de ce puits!
Combien de fois, dans le tumulte de mes ides, me suis-je leve
brusquement et rsolue  finir mes peines! Qu'est-ce qui m'a retenue?
Pourquoi prfrais-je alors de pleurer, de crier  haute voix, de fouler
mon voile aux pieds, de m'arracher les cheveux, et de me dchirer le
visage avec les ongles? Si c'tait Dieu qui m'empchait de me perdre,
pourquoi ne pas arrter aussi tous ces autres mouvements?

Je vais vous dire une chose qui vous paratra fort trange peut-tre, et
qui n'en est pas moins vraie, c'est que je ne doute point que mes
visites frquentes vers ce puits n'aient t remarques, et que mes
cruelles ennemies ne se soient flattes qu'un jour j'accomplirais un
dessein qui bouillait au fond de mon coeur. Quand j'allais de ce ct,
on affectait de s'en loigner et de regarder ailleurs. Plusieurs fois
j'ai trouv la porte du jardin ouverte  des heures o elle devait tre
ferme, singulirement les jours o l'on avait multipli sur moi les
chagrins; l'on avait pouss  bout la violence de mon caractre, et l'on
me croyait l'esprit alin. Mais aussitt que je crus avoir devin que
ce moyen de sortir de la vie tait pour ainsi dire offert  mon
dsespoir, qu'on me conduisait  ce puits par la main, et que je le
trouverais toujours prt  me recevoir, je ne m'en souciai plus; mon
esprit se tourna vers d'autres cts; je me tenais dans les corridors et
mesurais la hauteur des fentres; le soir, en me dshabillant,
j'essayais, sans y penser, la force de mes jarretires; un autre jour,
je refusais le manger; je descendais au rfectoire, et je restais le dos
appuy contre la muraille, les mains pendantes  mes cts, les yeux
ferms, et je ne touchais pas aux mets qu'on avait servis devant moi; je
m'oubliais si parfaitement dans cet tat, que toutes les religieuses
taient sorties, et que je restais. On affectait alors de se retirer
sans bruit, et l'on me laissait l; puis on me punissait d'avoir manqu
aux exercices. Que vous dirai-je? on me dgota de presque tous les
moyens de m'ter la vie, parce qu'il me sembla que, loin de s'y opposer,
on me les prsentait. Nous ne voulons pas, apparemment, qu'on nous
pousse hors de ce monde, et peut-tre n'y serais-je plus, si elles
avaient fait semblant de m'y retenir. Quand on s'te la vie, peut-tre
cherche-t-on  dsesprer les autres, et la garde-t-on quand on croit
les satisfaire; ce sont des mouvements qui se passent bien subtilement
en nous. En vrit, s'il est possible que je me rappelle mon tat, quand
j'tais  ct du puits, il me semble que je criais au dedans de moi 
ces malheureuses qui s'loignaient pour favoriser un forfait: Faites un
pas de mon ct, montrez-moi le moindre dsir de me sauver, accourez
pour me retenir, et soyez sres que vous arriverez trop tard. En
vrit, je ne vivais que parce qu'elles souhaitaient ma mort.
L'acharnement  nuire,  tourmenter, se lasse dans le monde; il ne se
lasse point dans les clotres.

                   *       *       *       *       *

J'en tais l lorsque, revenant sur ma vie passe, je songeai  faire
rsilier mes voeux. J'y rvai d'abord lgrement. Seule, abandonne,
sans appui, comment russir dans un projet si difficile, mme avec les
secours qui me manquaient? Cependant cette ide me tranquillisa; mon
esprit se rassit; je fus plus  moi; j'vitai des peines, et je
supportai plus patiemment celles qui me venaient. On remarqua ce
changement, et l'on en fut tonn; la mchancet s'arrta tout court,
comme un ennemi lche qui vous poursuit et  qui l'on fait face au
moment o il ne s'y attend pas. Une question, monsieur, que j'aurais 
vous faire, c'est pourquoi,  travers toutes les ides funestes qui
passent par la tte d'une religieuse dsespre, celle de mettre le feu
 la maison ne lui vient point. Je ne l'ai point eue, ni d'autres non
plus, quoique ce soit la chose la plus facile  excuter: il ne s'agit,
un jour de grand vent, que de porter un flambeau dans un grenier, dans
un bcher, dans un corridor. Il n'y a point de couvents de brls; et
cependant dans ces vnements les portes s'ouvrent, et sauve qui peut.
Ne serait-ce pas qu'on craint le pril pour soi et pour celles qu'on
aime, et qu'on ddaigne un secours qui nous est commun avec celles qu'on
hait? Cette dernire ide est bien subtile pour tre vraie.

 force de s'occuper d'une chose, on en sent la justice, et mme la
possibilit; on est bien fort quand on en est l. Ce fut pour moi
l'affaire d'une quinzaine; mon esprit va vite. De quoi s'agissait-il? De
dresser un mmoire et de le donner  consulter; l'un et l'autre
n'taient pas sans danger. Depuis qu'il s'tait fait une rvolution dans
ma tte, on m'observait avec plus d'attention que jamais; on me suivait
de l'oeil; je ne faisais pas un pas qui ne ft clair; je ne disais pas
un mot qu'on ne le pest. On se rapprocha de moi, on chercha  me
sonder; on m'interrogeait, on affectait de la commisration et de
l'amiti; on revenait sur ma vie passe; on m'accusait faiblement, on
m'excusait; on esprait une meilleure conduite, on me flattait d'un
avenir plus doux; cependant on entrait  tout moment dans ma cellule, le
jour, la nuit, sous des prtextes; brusquement, sourdement, on
entr'ouvrait mes rideaux, et l'on se retirait. J'avais pris l'habitude
de coucher habille; j'en avais pris une autre, c'tait celle d'crire
ma confession. Ces jours-l, qui sont marqus, j'allais demander de
l'encre et du papier  la suprieure, qui ne m'en refusait pas.
J'attendis donc le jour de la confession, et en l'attendant je rdigeais
dans ma tte ce que j'avais  proposer; c'tait en abrg tout ce que je
viens de vous crire; seulement je m'expliquais sous des noms emprunts.
Mais je fis trois tourderies: la premire, de dire  la suprieure que
j'aurais beaucoup de choses  crire, et de lui demander, sous ce
prtexte, plus de papier qu'on n'en accorde; la seconde, de m'occuper de
mon mmoire, et de laisser l ma confession; et la troisime, n'ayant
point fait de confession et n'tant point prpare  cet acte de
religion, de ne demeurer au confessionnal qu'un instant. Tout cela fut
remarqu; et l'on en conclut que le papier que j'avais demand avait t
employ autrement que je ne l'avais dit. Mais s'il n'avait pas servi 
ma confession, comme il tait vident, quel usage en avais-je fait?

Sans savoir qu'on prendrait ces inquitudes, je sentis qu'il ne fallait
pas qu'on trouvt chez moi un crit de cette importance. D'abord je
pensai  le coudre dans mon traversin ou dans mes matelas, puis  le
cacher dans mes vtements,  l'enfouir dans le jardin,  le jeter au
feu. Vous ne sauriez croire combien je fus presse de l'crire, et
combien j'en fus embarrasse quand il fut crit. D'abord je le cachetai,
ensuite je le serrai dans mon sein, et j'allai  l'office qui sonnait.
J'tais dans une inquitude qui se dcelait  mes mouvements. J'tais
assise  ct d'une jeune religieuse qui m'aimait; quelquefois je
l'avais vue me regarder en piti et verser des larmes: elle ne me
parlait point, mais certainement elle souffrait. Au risque de tout ce
qui pourrait en arriver, je rsolus de lui confier mon papier; dans un
moment d'oraison o toutes les religieuses se mettent  genoux,
s'inclinent, et sont comme plonges dans leurs stalles, je tirai
doucement le papier de mon sein, et je le lui tendis derrire moi; elle
le prit, et le serra dans le sien. Ce service fut le plus important de
ceux qu'elle m'avait rendus; mais j'en avais reu beaucoup d'autres:
elle s'tait occupe pendant des mois entiers  lever, sans se
compromettre, tous les petits obstacles qu'on apportait  mes devoirs
pour avoir droit de me chtier; elle venait frapper  ma porte quand il
tait heure de sortir; elle arrangeait ce qu'on drangeait; elle allait
sonner ou rpondre quand il le fallait; elle se trouvait partout o je
devais tre. J'ignorais tout cela.

Je fis bien de prendre ce parti. Lorsque nous sortmes du choeur, la
suprieure me dit: Soeur Suzanne, suivez-moi... Je la suivis, puis
s'arrtant dans le corridor  une autre porte, voil, me dit-elle,
votre cellule; c'est la soeur Saint-Jrme qui occupera la vtre...
J'entrai, et elle avec moi. Nous tions toutes deux assises sans parler,
lorsqu'une religieuse parut avec des habits qu'elle posa sur une chaise;
et la suprieure me dit: Soeur Suzanne, dshabillez-vous, et prenez ce
vtement... J'obis en sa prsence; cependant elle tait attentive 
tous mes mouvements. La soeur qui avait apport mes habits, tait  la
porte; elle rentra, emporta ceux que j'avais quitts, sortit; et la
suprieure la suivit. On ne me dit point la raison de ces procds; et
je ne la demandai point. Cependant on avait cherch partout dans ma
cellule; on avait dcousu l'oreiller et les matelas; on avait dplac
tout ce qui pouvait l'tre ou l'avoir t; on marcha sur mes traces; on
alla au confessionnal,  l'glise, dans le jardin, au puits, vers le
banc de pierre; je vis une partie de ces recherches; je souponnai le
reste. On ne trouva rien; mais on n'en resta pas moins convaincu qu'il y
avait quelque chose. On continua de m'pier pendant plusieurs jours: on
allait o j'tais alle; on regardait partout, mais inutilement. Enfin
la suprieure crut qu'il n'tait possible de savoir la vrit que par
moi. Elle entra un jour dans ma cellule, et me dit:

Soeur Suzanne, vous avez des dfauts; mais vous n'avez pas celui de
mentir; dites-moi donc la vrit: qu'avez-vous fait de tout le papier
que je vous ai donn?

--Madame, je vous l'ai dit.

--Cela ne se peut, car vous m'en avez demand beaucoup, et vous n'avez
t qu'un moment au confessionnal.

--Il est vrai.

--Qu'en avez-vous donc fait?

--Ce que je vous ai dit.

--Eh bien! jurez-moi, par la sainte obissance que vous avez voue 
Dieu, que cela est; et malgr les apparences, je vous croirai.

--Madame, il ne vous est pas permis d'exiger un serment pour une chose
si lgre; et il ne m'est pas permis de le faire. Je ne saurais jurer.

--Vous me trompez, soeur Suzanne, et vous ne savez pas  quoi vous vous
exposez. Qu'avez-vous fait du papier que je vous ai donn?

--Je vous l'ai dit.

--O est-il?

--Je ne l'ai plus.

--Qu'en avez-vous fait?

--Ce que l'on fait de ces sortes d'crits, qui sont inutiles aprs qu'on
s'en est servi.

--Jurez-moi, par la sainte obissance, qu'il a t tout employ  crire
votre confession, et que vous ne l'avez plus.

--Madame, je vous le rpte, cette seconde chose n'tant pas plus
importante que la premire, je ne saurais jurer.

--Jurez, me dit-elle, ou...

--Je ne jurerai point.

--Vous ne jurerez point?

--Non, madame.

--Vous tes donc coupable?

--Et de quoi puis-je tre coupable?

--De tout; il n'y a rien dont vous ne soyez capable. Vous avez affect
de louer celle qui m'avait prcde, pour me rabaisser; de mpriser les
usages qu'elle avait proscrits, les lois qu'elle avait abolies et que
j'ai cru devoir rtablir; de soulever toute la communaut; d'enfreindre
les rgles; de diviser les esprits; de manquer  tous vos devoirs; de me
forcer  vous punir et  punir celles que vous avez sduites, la chose
qui me cote le plus. J'aurais pu svir contre vous par les voies les
plus dures; je vous ai mnage: j'ai cru que vous reconnatriez vos
torts, que vous reprendriez l'esprit de votre tat, et que vous
reviendriez  moi; vous ne l'avez pas fait. Il se passe quelque chose
dans votre esprit qui n'est pas bien; vous avez des projets; l'intrt
de la maison exige que je les connaisse, et je les connatrai; c'est moi
qui vous en rponds. Soeur Suzanne, dites-moi la vrit.

--Je vous l'ai dite.

--Je vais sortir; craignez mon retour... je m'assieds; je vous donne
encore un moment pour vous dterminer... Vos papiers, s'ils existent...

--Je ne les ai plus.

--Ou le serment qu'ils ne contenaient que votre confession.

--Je ne saurais le faire...

Elle demeura un moment en silence, puis elle sortit et rentra avec
quatre de ses favorites; elles avaient l'air gar et furieux. Je me
jetai  leurs pieds, j'implorai leur misricorde. Elles criaient toutes
ensemble: Point de misricorde, madame; ne vous laissez pas toucher:
qu'elle donne ses papiers, ou qu'elle aille en paix[13]... J'embrassais
les genoux tantt de l'une, tantt de l'autre; je leur disais, en les
nommant par leurs noms: Soeur Sainte-Agns, soeur Sainte-Julie, que
vous ai-je fait? Pourquoi irritez-vous ma suprieure contre moi? Est-ce
ainsi que j'en ai us? Combien de fois n'ai-je pas suppli pour vous?
vous ne vous en souvenez plus. Vous tiez en faute, et je ne le suis
pas.

La suprieure, immobile, me regardait et me disait: Donne tes papiers,
malheureuse, ou rvle ce qu'ils contenaient.

--Madame, lui disaient-elles, ne les lui demandez plus, vous tes trop
bonne; vous ne la connaissez pas; c'est une me indocile, dont on ne
peut venir  bout que par des moyens extrmes: c'est elle qui vous y
porte; tant pis pour elle.

--Ma chre mre, lui dis-je, je n'ai rien fait qui puisse offenser ni
Dieu, ni les hommes, je vous le jure.

--Ce n'est pas l le serment que je veux.

--Elle aura crit contre nous, contre vous, quelque mmoire au grand
vicaire,  l'archevque; Dieu sait comme elle aura peint l'intrieur de
la maison; on croit aisment le mal. Madame, il faut disposer de cette
crature, si vous ne voulez pas qu'elle dispose de nous.

La suprieure ajouta: Soeur Suzanne, voyez...

Je me levai brusquement, et je lui dis: Madame, j'ai tout vu; je sens
que je me perds; mais un moment plus tt ou plus tard ne vaut pas la
peine d'y penser. Faites de moi ce qu'il vous plaira; coutez leur
fureur, consommez votre injustice...

Et  l'instant je leur tendis les bras. Ses compagnes s'en saisirent. On
m'arracha mon voile; on me dpouilla sans pudeur. On trouva sur mon sein
un petit portrait de mon ancienne suprieure; on s'en saisit: je
suppliai qu'on me permt de le baiser encore une fois; on me refusa. On
me jeta une chemise, on m'ta mes bas, on me couvrit d'un sac, et l'on
me conduisit, la tte et les pieds nus,  travers les corridors. Je
criais, j'appelais  mon secours; mais on avait sonn la cloche pour
avertir que personne ne part. J'invoquais le ciel, j'tais  terre, et
l'on me tranait. Quand j'arrivai au bas des escaliers, j'avais les
pieds ensanglants et les jambes meurtries; j'tais dans un tat 
toucher des mes de bronze. Cependant l'on ouvrit avec de grosses clefs
la porte d'un petit lieu souterrain, obscur, o l'on me jeta sur une
natte que l'humidit avait  demi pourrie. L, je trouvai un morceau de
pain noir et une cruche d'eau avec quelques vaisseaux ncessaires et
grossiers. La natte roule par un bout formait un oreiller; il y avait,
sur un bloc de pierre, une tte de mort avec un crucifix de bois. Mon
premier mouvement fut de me dtruire; je portai mes mains  ma gorge; je
dchirai mon vtement avec mes dents; je poussai des cris affreux; je
hurlais comme une bte froce; je me frappai la tte contre les murs; je
me mis toute en sang; je cherchai  me dtruire jusqu' ce que les
forces me manquassent, ce qui ne tarda pas. C'est l que j'ai pass
trois jours; je m'y croyais pour toute ma vie. Tous les matins une de
mes excutrices venait, et me disait:

Obissez  notre suprieure, et vous sortirez d'ici.

--Je n'ai rien fait, je ne sais ce qu'on me demande. Ah! soeur
Saint-Clment, il est un Dieu...

Le troisime jour, sur les neuf heures du soir, on ouvrit la porte;
c'taient les mmes religieuses qui m'avaient conduite. Aprs l'loge
des bonts de notre suprieure, elles m'annoncrent qu'elle me faisait
grce, et qu'on allait me mettre en libert.

C'est trop tard, leur dis-je, laissez-moi ici, je veux y mourir.

Cependant elles m'avaient releve, et elles m'entranaient; on me
reconduisit dans ma cellule, o je trouvai la suprieure.

J'ai consult Dieu sur votre sort; il a touch mon coeur: il veut que
j'aie piti de vous: et je lui obis. Mettez-vous  genoux, et
demandez-lui pardon.

Je me mis  genoux, et je dis:

Mon Dieu, je vous demande pardon des fautes que j'ai faites, comme vous
le demandtes sur la croix pour moi.

--Quel orgueil! s'crirent-elles; elle se compare  Jsus-Christ, et
elle nous compare aux Juifs qui l'ont crucifi.

--Ne me considrez pas, leur dis-je, mais considrez-vous, et jugez.

--Ce n'est pas tout, me dit la suprieure, jurez-moi, par la sainte
obissance, que vous ne parlerez jamais de ce qui s'est pass.

--Ce que vous avez fait est donc bien mal, puisque vous exigez de moi
par serment que j'en garderai le silence. Personne n'en saura jamais
rien que votre conscience, je vous le jure.

--Vous le jurez?

--Oui, je vous le jure.

Cela fait, elles me dpouillrent des vtements qu'elles m'avaient
donns, et me laissrent me rhabiller des miens.

                   *       *       *       *       *

J'avais pris de l'humidit; j'tais dans une circonstance critique;
j'avais tout le corps meurtri; depuis plusieurs jours je n'avais pris
que quelques gouttes d'eau avec un peu de pain. Je crus que cette
perscution serait la dernire que j'aurais  souffrir. C'est par
l'effet momentan de ces secousses violentes qui montrent combien la
nature a de force dans les jeunes personnes, que je revins en trs-peu
de temps; et je trouvai, quand je reparus, toute la communaut persuade
que j'avais t malade. Je repris les exercices de la maison et ma place
 l'glise. Je n'avais pas oubli mon papier, ni la jeune soeur  qui je
l'avais confi; j'tais sre qu'elle n'avait point abus de ce dpt,
mais qu'elle ne l'avait pas gard sans inquitude. Quelques jours aprs
ma sortie de prison, au choeur, au moment mme o je le lui avais donn,
c'est--dire lorsque nous nous mettons  genoux et qu'inclines les unes
vers les autres nous disparaissons dans nos stalles, je me sentis tirer
doucement par ma robe; je tendis la main, et l'on me donna un billet qui
ne contenait que ces mots: Combien vous m'avez inquite! Et ce cruel
papier, que faut-il que j'en fasse?... Aprs avoir lu celui-ci, je le
roulai dans mes mains, et je l'avalai. Tout cela se passait au
commencement du carme. Le temps approchait o la curiosit d'entendre
appelle  Longchamp la bonne et la mauvaise compagnie de Paris. J'avais
la voix trs-belle; j'en avais peu perdu. C'est dans les maisons
religieuses qu'on est attentif aux plus petits intrts; on eut quelques
mnagements pour moi; je jouis d'un peu plus de libert; les soeurs que
j'instruisais au chant purent approcher de moi sans consquence; celle 
qui j'avais confi mon mmoire en tait une. Dans les heures de
rcration que nous passions au jardin, je la prenais  l'cart, je la
faisais chanter; et pendant qu'elle chantait, voici ce que je lui dis:

Vous connaissez beaucoup de monde, moi je ne connais personne. Je ne
voudrais pas que vous vous compromissiez; j'aimerais mieux mourir ici
que de vous exposer au soupon de m'avoir servie; mon amie, vous seriez
perdue, je le sais, cela ne me sauverait pas; et quand votre perte me
sauverait, je ne voudrais point de mon salut  ce prix.

--Laissons cela, me dit-elle; de quoi s'agit-il?

--Il s'agit de faire passer srement cette consultation  quelque habile
avocat, sans qu'il sache de quelle maison elle vient, et d'en obtenir
une rponse que vous me rendrez  l'glise ou ailleurs.

-- propos, me dit-elle, qu'avez-vous fait de mon billet?

--Soyez tranquille, je l'ai aval.

--Soyez tranquille vous-mme, je penserai  votre affaire.

Vous remarquerez, monsieur, que je chantais tandis qu'elle me parlait,
qu'elle chantait tandis que je lui rpondais, et que notre conversation
tait entrecoupe de traits de chant. Cette jeune personne, monsieur,
est encore dans la maison; son bonheur est entre vos mains; si l'on
venait  dcouvrir ce qu'elle a fait pour moi, il n'y a sorte de
tourments auxquels elle ne ft expose. Je ne voudrais pas lui avoir
ouvert la porte d'un cachot; j'aimerais mieux y rentrer. Brlez donc ces
lettres, monsieur; si vous en sparez l'intrt que vous voulez bien
prendre  mon sort, elles ne contiennent rien qui vaille la peine d'tre
conserv.

Voil ce que je vous disais alors: mais, hlas! elle n'est plus, et je
reste seule...

Elle ne tarda pas  me tenir parole, et  m'en informer  notre manire
accoutume. La semaine sainte arriva; le concours  nos tnbres fut
nombreux. Je chantai assez bien pour exciter avec tumulte ces scandaleux
applaudissements que l'on donne  vos comdiens dans leurs salles de
spectacle, et qui ne devraient jamais tre entendus dans les temples du
Seigneur, surtout pendant les jours solennels et lugubres o l'on
clbre la mmoire de son fils attach sur la croix pour l'expiation des
crimes du genre humain. Mes jeunes lves taient bien prpares;
quelques-unes avaient de la voix; presque toutes de l'expression et du
got; et il me parut que le public les avait entendues avec plaisir, et
que la communaut tait satisfaite du succs de mes soins.

Vous savez, monsieur, que le jeudi l'on transporte le Saint-Sacrement de
son tabernacle dans un reposoir particulier, o il reste jusqu'au
vendredi matin. Cet intervalle est rempli par les adorations successives
des religieuses, qui se rendent au reposoir les unes aprs les autres,
ou deux  deux. Il y a un tableau qui indique  chacune son heure
d'adoration; que je fus contente d'y lire: La soeur Sainte-Suzanne et la
soeur Sainte-Ursule, depuis deux heures du matin jusqu' trois! Je me
rendis au reposoir  l'heure marque; ma compagne y tait. Nous nous
plames l'une  ct de l'autre sur les marches de l'autel; nous nous
prosternmes ensemble, nous adormes Dieu pendant une demi-heure. Au
bout de ce temps, ma jeune amie me tendit la main et me la serra en
disant:

Nous n'aurons peut-tre jamais l'occasion de nous entretenir aussi
longtemps et aussi librement; Dieu connat la contrainte o nous vivons,
et il nous pardonnera si nous partageons un temps que nous lui devons
tout entier. Je n'ai pas lu votre mmoire; mais il n'est pas difficile
de deviner ce qu'il contient; j'en aurai incessamment la rponse. Mais
si cette rponse vous autorise  poursuivre la rsiliation de vos voeux,
ne voyez-vous pas qu'il faudra ncessairement que vous confriez avec
des gens de loi?

--Il est vrai.

--Que vous aurez besoin de libert?

--Il est vrai.

--Et que si vous faites bien, vous profiterez des dispositions prsentes
pour vous en procurer?

--J'y ai pens.

--Vous le ferez donc?

--Je verrai.

--Autre chose: si votre affaire s'entame, vous demeurerez ici abandonne
 toute la fureur de la communaut. Avez-vous prvu les perscutions qui
vous attendent?

--Elles ne seront pas plus grandes que celles que j'ai souffertes.

--Je n'en sais rien.

--Pardonnez-moi. D'abord on n'osera disposer de ma libert.

--Et pourquoi cela?

--Parce qu'alors je serai sous la protection des lois: il faudra me
reprsenter; je serai, pour ainsi dire, entre le monde et le clotre;
j'aurai la bouche ouverte, la libert de me plaindre; je vous attesterai
toutes; on n'osera avoir des torts dont je pourrais me plaindre; on
n'aura garde de rendre une affaire mauvaise. Je ne demanderais pas mieux
qu'on en ust mal avec moi; mais on ne le fera pas: soyez sre qu'on
prendra une conduite tout oppose. On me sollicitera, on me reprsentera
le tort que je vais me faire  moi-mme et  la maison; et comptez qu'on
n'en viendra aux menaces que quand on aura vu que la douceur et la
sduction ne pourront rien, et qu'on s'interdira les voies de force.

--Mais il est incroyable que vous ayez tant d'aversion pour un tat dont
vous remplissez si facilement et si scrupuleusement les devoirs.

--Je la sens cette aversion; je l'apportai en naissant, et elle ne me
quittera pas. Je finirais par tre une mauvaise religieuse; il faut
prvenir ce moment.

--Mais si par malheur vous succombez?

--Si je succombe, je demanderai  changer de maison, ou je mourrai dans
celle-ci.

--On souffre longtemps, avant que de mourir. Ah! mon amie, votre
dmarche me fait frmir: je tremble que vos voeux ne soient rsilis, et
qu'ils ne le soient pas. S'ils le sont, que deviendrez-vous? Que
ferez-vous dans le monde? Vous avez de la figure, de l'esprit et des
talents; mais on dit que cela ne mne  rien avec la vertu; et je sais
que vous ne vous dpartirez pas de cette dernire qualit.

--Vous me rendez justice, mais vous ne la rendez pas  la vertu; c'est
sur elle seule que je compte; plus elle est rare parmi les hommes, plus
elle y doit tre considre.

--On la loue, mais on ne fait rien pour elle.

--C'est elle qui m'encourage et qui me soutient dans mon projet. Quoi
qu'on m'objecte, on respectera mes moeurs; on ne dira pas, du moins,
comme de la plupart des autres, que je sois entrane hors de mon tat
par une passion drgle: je ne vois personne, je ne connais personne.
Je demande  tre libre, parce que le sacrifice de ma libert n'a pas
t volontaire. Avez-vous lu mon mmoire?

--Non; j'ai ouvert le paquet que vous m'avez donn, parce qu'il tait
sans adresse, et que j'ai d penser qu'il tait pour moi; mais les
premires lignes m'ont dtrompe, et je n'ai pas t plus loin. Que vous
ftes bien inspire de me l'avoir remis! un moment plus tard, on
l'aurait trouv sur vous... Mais l'heure qui finit notre station
approche, prosternons-nous; que celles qui vont nous succder nous
trouvent dans la situation o nous devons tre. Demandez  Dieu qu'il
vous claire et qu'il vous conduise; je vais unir ma prire et mes
soupirs aux vtres.

J'avais l'me un peu soulage. Ma compagne priait droite; moi, je me
prosternai; mon front tait appuy contre la dernire marche de l'autel,
et mes bras taient tendus sur les marches suprieures. Je ne crois pas
m'tre jamais adresse  Dieu avec plus de consolation et de ferveur; le
coeur me palpitait avec violence; j'oubliai en un instant tout ce qui
m'environnait. Je ne sais combien je restai dans cette position, ni
combien j'y serais encore reste; mais je fus un spectacle bien
touchant, il le faut croire, pour ma compagne et pour les deux
religieuses qui survinrent. Quand je me relevai, je crus tre seule; je
me trompais; elles taient toutes les trois places derrire moi et
fondant en larmes: elles n'avaient os m'interrompre; elles attendaient
que je sortisse de moi-mme de l'tat de transport et d'effusion o
elles me voyaient. Quand je me retournai de leur ct, mon visage avait
sans doute un caractre bien imposant, si j'en juge par l'effet qu'il
produisit sur elles et par ce qu'elles ajoutrent, que je ressemblais
alors  notre ancienne suprieure, lorsqu'elle nous consolait, et que ma
vue leur avait caus le mme tressaillement. Si j'avais eu quelque
penchant  l'hypocrisie ou au fanatisme, et que j'eusse voulu jouer un
rle dans la maison, je ne doute point qu'il ne m'et russi. Mon me
s'allume facilement, s'exalte, se touche; et cette bonne suprieure m'a
dit cent fois en m'embrassant que personne n'aurait aim Dieu comme moi;
que j'avais un coeur de chair et les autres un coeur de pierre. Il est
sr que j'prouvais une facilit extrme  partager son extase; et que,
dans les prires qu'elle faisait  haute voix, quelquefois il m'arrivait
de prendre la parole, de suivre le fil de ses ides et de rencontrer,
comme d'inspiration, une partie de ce qu'elle aurait dit elle-mme. Les
autres l'coutaient en silence ou la suivaient, moi je l'interrompais,
ou je la devanais, ou je parlais avec elle. Je conservais
trs-longtemps l'impression que j'avais prise; et il fallait apparemment
que je lui en restituasse quelque chose; car si l'on discernait dans les
autres qu'elles avaient convers avec elle, on discernait en elle
qu'elle avait convers avec moi. Mais qu'est-ce que cela signifie, quand
la vocation n'y est pas?... Notre station finie, nous cdmes la place 
celles qui nous succdaient; nous nous embrassmes bien tendrement, ma
jeune compagne et moi, avant que de nous sparer.

La scne du reposoir fit bruit dans la maison; ajoutez  cela le succs
de nos tnbres du vendredi saint: je chantai, je touchai de l'orgue, je
fus applaudie.  ttes folles de religieuses! je n'eus presque rien 
faire pour me rconcilier avec toute la communaut; on vint au-devant de
moi, la suprieure la premire. Quelques personnes du monde cherchrent
 me connatre; cela cadrait trop bien avec mon projet pour m'y refuser.
Je vis M. le premier prsident, madame de Soubise, et une foule
d'honntes gens, des moines, des prtres, des militaires, des
magistrats, des femmes pieuses, des femmes du monde; et parmi tout cela
cette sorte d'tourdis que vous appelez des _talons rouges_, et que
j'eus bientt congdis. Je ne cultivai de connaissances que celles
qu'on ne pouvait m'objecter; j'abandonnai le reste  celles de nos
religieuses qui n'taient pas si difficiles.

J'oubliais de vous dire que la premire marque de bont qu'on me donna,
ce fut de me rtablir dans ma cellule. J'eus le courage de redemander le
petit portrait de notre ancienne suprieure; et l'on n'eut pas celui de
me le refuser; il a repris sa place sur mon coeur, il y demeurera tant
que je vivrai. Tous les matins, mon premier mouvement est d'lever mon
me  Dieu, le second est de le baiser; lorsque je veux prier et que je
me sens l'me froide, je le dtache de mon cou, je le place devant moi,
je le regarde, et il m'inspire. C'est bien dommage que nous n'ayons pas
connu les saints personnages, dont les simulacres sont exposs  notre
vnration; ils feraient bien une autre impression sur nous; ils ne nous
laisseraient pas  leurs pieds ou devant eux aussi froids que nous y
demeurons.

                   *       *       *       *       *

J'eus la rponse  mon mmoire; elle tait d'un M. Manouri[14], ni
favorable ni dfavorable. Avant que de prononcer sur cette affaire, on
demandait un grand nombre d'claircissements auxquels il tait difficile
de satisfaire sans se voir; je me nommai donc; et j'invitai M. Manouri 
se rendre  Longchamp. Ces messieurs se dplacent difficilement;
cependant il vint. Nous nous entretnmes trs-longtemps; nous convnmes
d'une correspondance par laquelle il me ferait parvenir srement ses
demandes, et je lui enverrais mes rponses. J'employai de mon ct tout
le temps qu'il donnait  mon affaire,  disposer les esprits, 
intresser  mon sort et  me faire des protections. Je me nommai, je
rvlai ma conduite dans la premire maison que j'avais habite, ce que
j'avais souffert dans la maison domestique, les peines qu'on m'avait
faites en couvent, ma rclamation  Sainte-Marie, mon sjour 
Longchamp, ma prise d'habit, ma profession, la cruaut avec laquelle
j'avais t traite depuis que j'avais consomm mes voeux. On me
plaignit, on m'offrit du secours; je retins la bonne volont qu'on me
tmoignait pour le temps o je pourrais en avoir besoin, sans
m'expliquer davantage. Rien ne transpirait dans la maison; j'avais
obtenu de Rome la permission de rclamer contre mes voeux; incessamment
l'action allait tre intente, qu'on tait l-dessus dans une scurit
profonde. Je vous laisse donc  penser quelle fut la surprise de ma
suprieure, lorsqu'on lui signifia, au nom de soeur Marie-Suzanne
Simonin, une protestation contre ses voeux, avec la demande de quitter
l'habit de religion, et de sortir du clotre pour disposer d'elle comme
elle le jugerait  propos.

J'avais bien prvu que je trouverais plusieurs sortes d'opposition;
celle des lois, celles de la maison religieuse, et celles de mes
beaux-frres et soeurs alarms: ils avaient eu tout le bien de la
famille; et libre, j'aurais eu des reprises considrables  faire sur
eux. J'crivis  mes soeurs; je les suppliai de n'apporter aucune
opposition  ma sortie; j'en appelai  leur conscience sur le peu de
libert de mes voeux; je leur offris un dsistement par acte authentique
de toutes mes prtentions  la succession de mon pre et de ma mre; je
n'pargnai rien pour leur persuader que ce n'tait ici une dmarche ni
d'intrt, ni de passion. Je ne m'en imposai point sur leurs sentiments;
cet acte que je leur proposais, fait tandis que j'tais encore engage
en religion, devenait invalide; et il tait trop incertain pour elles
que je le ratifiasse quand je serais libre: et puis leur convenait-il
d'accepter mes propositions? Laisseront-elles une soeur sans asile et
sans fortune? Jouiront-elles de son bien? Que dira-t-on dans le monde?
Si elle vient nous demander du pain, la refuserons-nous? S'il lui prend
fantaisie de se marier, qui sait la sorte d'homme qu'elle pousera? Et
si elle a des enfants?... Il faut contrarier de toute notre force cette
dangereuse tentative... Voil ce qu'elles se dirent et ce qu'elles
firent.

 peine la suprieure eut-elle reu l'acte juridique de ma demande,
qu'elle accourut dans ma cellule.

Comment, soeur Sainte-Suzanne, me dit-elle, vous voulez nous quitter?

--Oui, madame.

--Et vous allez appeler de vos voeux?

--Oui, madame.

--Ne les avez-vous pas faits librement?

--Non, madame.

--Et qui est-ce qui vous a contrainte?

--Tout.

--Monsieur votre pre?

--Mon pre.

--Madame votre mre?

--Elle-mme.

--Et pourquoi ne pas rclamer au pied des autels?

--J'tais si peu  moi, que je ne me rappelle pas mme d'y avoir
assist.

--Pouvez-vous parler ainsi?

--Je dis la vrit.

--Quoi! vous n'avez pas entendu le prtre vous demander: Soeur
Sainte-Suzanne Simonin, promettez-vous  Dieu obissance, chastet et
pauvret?

--Je n'en ai pas mmoire.

--Vous n'avez pas rpondu qu'oui?

--Je n'en ai pas mmoire.

--Et vous imaginez que les hommes vous en croiront?

--Ils m'en croiront ou non; mais le fait n'en sera pas moins vrai.

--Chre enfant, si de pareils prtextes taient couts, voyez quels
abus il s'ensuivrait! Vous avez fait une dmarche inconsidre; vous
vous tes laiss entraner par un sentiment de vengeance; vous avez 
coeur les chtiments que vous m'avez oblige de vous infliger; vous avez
cru qu'ils suffisaient pour rompre vos voeux; vous vous tes trompe,
cela ne se peut ni devant les hommes, ni devant Dieu. Songez que le
parjure est le plus grand de tous les crimes; que vous l'avez dj
commis dans votre coeur; et que vous allez le consommer.

--Je ne serai point parjure, je n'ai rien jur.

--Si l'on a eu quelques torts avec vous, n'ont-ils pas t rpars?

--Ce ne sont point ces torts qui m'ont dtermine.

--Qu'est-ce donc?

--Le dfaut de vocation, le dfaut de libert dans mes voeux.

--Si vous n'tiez point appele; si vous tiez contrainte, que ne le
disiez-vous quand il en tait temps?

--Et  quoi cela m'aurait-il servi?

--Que ne montriez-vous la mme fermet que vous etes  Sainte-Marie?

--Est-ce que la fermet dpend de nous? Je fus ferme la premire fois;
la seconde, j'tais imbcile.

--Que n'appeliez-vous un homme de loi? Que ne protestiez-vous? Vous avez
eu les vingt-quatre heures pour constater votre regret.

--Savais-je rien de ces formalits? Quand je les aurais sues, tais-je
en tat d'en user? Quand j'aurais t en tat d'en user, l'aurais-je pu?
Quoi! madame, ne vous tes-vous pas aperue vous-mme de mon alination?
Si je vous prends  tmoin, jurerez-vous que j'tais saine d'esprit?

--Je le jurerai!

--Eh bien! madame, c'est vous, et non pas moi, qui serez parjure.

--Mon enfant, vous allez faire un clat inutile. Revenez  vous, je vous
en conjure par votre propre intrt, par celui de la maison; ces sortes
d'affaires ne se suivent point sans des discussions scandaleuses.

--Ce ne sera pas ma faute.

--Les gens du monde sont mchants; on fera les suppositions les plus
dfavorables  votre esprit,  votre coeur,  vos moeurs; on croira...

--Tout ce qu'on voudra.

--Mais parlez-moi  coeur ouvert; si vous avez quelque mcontentement
secret, quel qu'il soit, il y a du remde.

--J'tais, je suis et je serai toute ma vie mcontente de mon tat.

--L'esprit sducteur qui nous environne sans cesse, et qui cherche 
nous perdre, aurait-il profit de la libert trop grande qu'on vous a
accorde depuis peu, pour vous inspirer quelque penchant funeste?

--Non, madame: vous savez que je ne fais pas un serment sans peine:
j'atteste Dieu que mon coeur est innocent, et qu'il n'y eut jamais aucun
sentiment honteux.

--Cela ne se conoit pas.

--Rien cependant, madame, n'est plus facile  concevoir. Chacun a son
caractre, et j'ai le mien; vous aimez la vie monastique, et je la hais;
vous avez reu de Dieu les grces de votre tat, et elles me manquent
toutes; vous vous seriez perdue dans le monde; et vous assurez ici votre
salut; je me perdrais ici, et j'espre me sauver dans le monde; je suis
et je serai une mauvaise religieuse.

--Et pourquoi? Personne ne remplit mieux ses devoirs que vous.

--Mais c'est avec peine et  contre-coeur.

--Vous en mritez davantage.

--Personne ne peut savoir mieux que moi ce que je mrite; et je suis
force de m'avouer qu'en me soumettant  tout, je ne mrite rien. Je
suis lasse d'tre une hypocrite; en faisant ce qui sauve les autres, je
me dteste et je me damne. En un mot, madame, je ne connais de
vritables religieuses que celles qui sont retenues ici par leur got
pour la retraite, et qui y resteraient quand elles n'auraient autour
d'elles ni grilles, ni murailles qui les retinssent. Il s'en manque bien
que je sois de ce nombre: mon corps est ici, mais mon coeur n'y est pas;
il est au dehors: et s'il fallait opter entre la mort et la clture
perptuelle, je ne balancerais pas  mourir. Voil mes sentiments.

--Quoi! vous quitterez sans remords ce voile, ces vtements qui vous ont
consacre  Jsus-Christ?

--Oui, madame, parce que je les ai pris sans rflexion et sans
libert...

Je lui rpondis avec bien de la modration, car ce n'tait pas l ce que
mon coeur me suggrait; il me disait: Oh! que ne suis-je au moment o
je pourrai les dchirer et les jeter loin de moi!...

Cependant ma rponse l'atterra; elle plit, elle voulut encore parler;
mais ses lvres tremblaient; elle ne savait pas trop ce qu'elle avait
encore  me dire. Je me promenais  grands pas dans ma cellule, et elle
s'criait:

 mon Dieu! que diront nos soeurs?  Jsus, jetez sur elle un regard de
piti! Soeur Sainte-Suzanne!

--Madame.

--C'est donc un parti pris? Vous voulez nous dshonorer, nous rendre et
devenir la fable publique, vous perdre!

--Je veux sortir d'ici.

--Mais si ce n'est que la maison qui vous dplaise...

--C'est la maison, c'est mon tat, c'est la religion; je ne veux tre
renferme ni ici ni ailleurs.

--Mon enfant, vous tes possde du dmon; c'est lui qui vous agite, qui
vous fait parler, qui vous transporte; rien n'est plus vrai: voyez dans
quel tat vous tes!

En effet, je jetai les yeux sur moi, et je vis que ma robe tait en
dsordre, que ma guimpe s'tait tourne presque sens devant derrire, et
que mon voile tait tomb sur mes paules. J'tais ennuye des propos de
cette mchante suprieure qui n'avait avec moi qu'un ton radouci et
faux; et je lui dis avec dpit:

Non, madame, non, je ne veux plus de ce vtement, je n'en veux plus...

Cependant je tchais de rajuster mon voile; mes mains tremblaient; et
plus je m'efforais  l'arranger, plus je le drangeais: impatiente, je
le saisis avec violence, je l'arrachai, je le jetai par terre, et je
restai devant ma suprieure, le front ceint d'un bandeau, et la tte
chevele. Cependant elle, incertaine si elle devait rester, allait et
venait en disant:

 Jsus! elle est possde; rien n'est plus vrai, elle est possde...

Et l'hypocrite se signait avec la croix de son rosaire.

Je ne tardai pas  revenir  moi; je sentis l'indcence de mon tat et
l'imprudence de mes discours; je me composai de mon mieux; je ramassai
mon voile et je le remis; puis, me tournant vers elle, je lui dis:

Madame, je ne suis ni folle, ni possde; je suis honteuse de mes
violences, et je vous en demande pardon; mais jugez par l combien
l'tat de religieuse me convient peu, et combien il est juste que je
cherche  m'en tirer, si je puis.

Elle, sans m'couter, rptait: Que dira le monde? Que diront nos
soeurs?

--Madame, lui dis-je, voulez-vous viter un clat; il y aurait un moyen.
Je ne cours point aprs ma dot; je ne demande que la libert: je ne dis
point que vous m'ouvriez les portes; mais faites seulement aujourd'hui,
demain, aprs, qu'elles soient mal gardes; et ne vous apercevez de mon
vasion que le plus tard que vous pourrez...

--Malheureuse! qu'osez-vous me proposer?

--Un conseil qu'une bonne et sage suprieure devrait suivre avec toutes
celles pour qui leur couvent est une prison; et le couvent en est une
pour moi mille fois plus affreuse que celles qui renferment les
malfaiteurs; il faut que j'en sorte ou que j'y prisse. Madame, lui
dis-je en prenant un ton grave et un regard assur, coutez-moi: si les
lois auxquelles je me suis adresse trompaient mon attente; et que,
pousse par des mouvements d'un dsespoir que je ne connais que trop...
vous avez un puits... il y a des fentres dans la maison... partout on a
des murs devant soi... on a un vtement qu'on peut dpecer... des mains
dont on peut user...

--Arrtez, malheureuse! vous me faites frmir. Quoi! vous pourriez...

--Je pourrais, au dfaut de tout ce qui finit brusquement les maux de la
vie, repousser les aliments; on est matre de boire et de manger, ou de
n'en rien faire... S'il arrivait, aprs ce que je viens de vous dire,
que j'eusse le courage..., et vous savez que je n'en manque pas, et
qu'il en faut plus quelquefois pour vivre que pour mourir...,
transportez-vous au jugement de Dieu, et dites-moi laquelle de la
suprieure ou de sa religieuse lui semblerait la plus coupable?...
Madame, je ne redemande ni ne redemanderai jamais rien  la maison;
pargnez-moi un forfait, pargnez-vous de longs remords: concertons
ensemble...

--Y pensez-vous, soeur Sainte-Suzanne? Que je manque au premier de mes
devoirs, que je donne les mains au crime, que je partage un sacrilge!

--Le vrai sacrilge, madame, c'est moi qui le commets tous les jours en
profanant par le mpris les habits sacrs que je porte. tez-les-moi,
j'en suis indigne; faites chercher dans le village les haillons de la
paysanne la plus pauvre; et que la clture me soit entr'ouverte.

--Et o irez-vous pour tre mieux?

--Je ne sais o j'irai; mais on n'est mal qu'o Dieu ne nous veut point:
et Dieu ne me veut point ici.

--Vous n'avez rien.

--Il est vrai; mais l'indigence n'est pas ce que je crains le plus.

--Craignez les dsordres auxquels elle entrane.

--Le pass me rpond de l'avenir; si j'avais voulu couter le crime, je
serais libre. Mais s'il me convient de sortir de cette maison, ce sera,
ou de votre consentement, ou par l'autorit des lois. Vous pouvez
opter...

Cette conversation avait dur. En me la rappelant, je rougis des choses
indiscrtes et ridicules que j'avais faites et dites; mais il tait trop
tard. La suprieure en tait encore  ses exclamations que dira le
monde! que diront nos soeurs! lorsque la cloche qui nous appelait 
l'office vint nous sparer. Elle me dit en me quittant:

Soeur Sainte-Suzanne, vous allez  l'glise; demandez  Dieu qu'il vous
touche et qu'il vous rende l'esprit de votre tat; interrogez votre
conscience, et croyez ce qu'elle vous dira: il est impossible qu'elle ne
vous fasse des reproches. Je vous dispense du chant.

Nous descendmes presque ensemble. L'office s'acheva:  la fin de
l'office, lorsque toutes les soeurs taient sur le point de se sparer,
elle frappa sur son brviaire et les arrta.

Mes soeurs, leur dit-elle, je vous invite  vous jeter au pied des
autels, et  implorer la misricorde de Dieu sur une religieuse qu'il a
abandonne, qui a perdu le got et l'esprit de la religion, et qui est
sur le point de se porter  une action sacrilge aux yeux de Dieu, et
honteuse aux yeux des hommes.

Je ne saurais vous peindre la surprise gnrale; en un clin d'oeil,
chacune, sans se remuer, eut parcouru le visage de ses compagnes,
cherchant  dmler la coupable  son embarras. Toutes se prosternrent
et prirent en silence. Au bout d'un espace de temps assez considrable,
la prieure entonna  voix basse le _Veni, Creator_, et toutes
continurent  voix basse le _Veni, Creator_; puis, aprs un second
silence, la prieure frappa sur son pupitre, et l'on sortit.

Je vous laisse  penser le murmure qui s'leva dans la communaut: Qui
est-ce? Qui n'est-ce pas? Qu'a-t-elle fait? Que veut-elle faire?... Ces
soupons ne durrent pas longtemps. Ma demande commenait  faire du
bruit dans le monde; je recevais des visites sans fin: les uns
m'apportaient des reproches, d'autres m'apportaient des conseils;
j'tais approuve des uns, j'tais blme des autres. Je n'avais qu'un
moyen de me justifier aux yeux de tous, c'tait de les instruire de la
conduite de mes parents; et vous concevez quel mnagement j'avais 
garder sur ce point; il n'y avait que quelques personnes, qui me
restrent sincrement attaches, et M. Manouri, qui s'tait charg de
mon affaire,  qui je pusse m'ouvrir entirement. Lorsque j'tais
effraye des tourments dont j'tais menace, ce cachot, o j'avais t
trane une fois, se reprsentait  mon imagination dans toute son
horreur; je connaissais la fureur des religieuses. Je communiquai mes
craintes  M. Manouri; et il me dit: Il est impossible de vous viter
toutes sortes de peines: vous en aurez, vous avez d vous y attendre; il
faut vous armer de patience, et vous soutenir par l'espoir qu'elles
finiront. Pour ce cachot, je vous promets que vous n'y rentrerez jamais;
c'est mon affaire... En effet, quelques jours aprs il apporta un ordre
 la suprieure de me reprsenter toutes et quantes fois elle en serait
requise.

Le lendemain, aprs l'office, je fus encore recommande aux prires
publiques de la communaut: l'on pria en silence, et l'on dit  voix
basse la mme hymne que la veille. Mme crmonie le troisime jour,
avec cette diffrence que l'on m'ordonna de me placer debout au milieu
du choeur, et que l'on rcita les prires pour les agonisants, les
litanies des Saints, avec le refrain _ora pro e_. Le quatrime jour, ce
fut une momerie qui marquait bien le caractre bizarre de la suprieure.
 la fin de l'office, on me fit coucher dans une bire au milieu du
choeur; on plaa des chandeliers  mes cts, avec un bnitier; on me
couvrit d'un suaire, et l'on rcita l'office des morts, aprs lequel
chaque religieuse, en sortant, me jeta de l'eau bnite, en disant:
_Requiescat in pace._ Il faut entendre la langue des couvents, pour
connatre l'espce de menace contenue dans ces derniers mots. Deux
religieuses relevrent le suaire, teignirent les cierges, et me
laissrent l, trempe jusqu' la peau, de l'eau dont elles m'avaient
malicieusement arrose. Mes habits se schrent sur moi; je n'avais pas
de quoi me rechanger. Cette mortification fut suivie d'une autre. La
communaut s'assembla; on me regarda comme une rprouve, ma dmarche
fut traite d'apostasie; et l'on dfendit, sous peine de dsobissance,
 toutes les religieuses de me parler, de me secourir, de m'approcher,
et de toucher mme aux choses qui m'auraient servi. Ces ordres furent
excuts  la rigueur. Nos corridors sont troits; deux personnes ont,
en quelques endroits, de la peine  passer de front: si j'allais, et
qu'une religieuse vnt  moi, ou elle retournait sur ses pas, ou elle se
collait contre le mur, tenant son voile et son vtement, de crainte
qu'il ne frottt contre le mien. Si l'on avait quelque chose  recevoir
de moi, je le posais  terre, et on le prenait avec un linge; si l'on
avait quelque chose  me donner, oh me le jetait. Si l'on avait eu le
malheur de me toucher, l'on se croyait souille, et l'on allait s'en
confesser et s'en faire absoudre chez la suprieure. On a dit que la
flatterie tait vile et basse; elle est encore bien cruelle et bien
ingnieuse, lorsqu'elle se propose de plaire par les mortifications
qu'elle invente. Combien de fois je me suis rappel le mot de ma cleste
suprieure de Moni: Entre toutes ces cratures que vous voyez autour de
moi, si dociles, si innocentes, si douces, eh bien! mon enfant, il n'y
en a presque pas une, non, presque pas une, dont je ne pusse faire une
bte froce; trange mtamorphose pour laquelle la disposition est
d'autant plus grande, qu'on est entr plus jeune dans une cellule, et
que l'on connat moins la vie sociale: ce discours vous tonne; Dieu
vous prserve d'en prouver la vrit. Soeur Suzanne, la bonne
religieuse est celle qui apporte dans le clotre quelque grande faute 
expier.

Je fus prive de tous les emplois.  l'glise, on laissait une stalle
vide  chaque ct de celle que j'occupais. J'tais seule  une table au
rfectoire; on ne m'y servait pas; j'tais oblige d'aller dans la
cuisine demander ma portion; la premire fois, la soeur cuisinire me
cria: N'entrez pas, loignez-vous...

Je lui obis.

Que voulez-vous?

-- manger.

-- manger! vous n'tes pas digne de vivre...

Quelquefois je m'en retournais, et je passais la journe sans rien
prendre; quelquefois j'insistais; et l'on me mettait sur le seuil des
mets qu'on aurait eu honte de prsenter  des animaux; je les ramassais
en pleurant, et je m'en allais. Arrivais-je quelquefois  la porte du
choeur la dernire, je la trouvais ferme; je m'y mettais  genoux; et
l j'attendais la fin de l'office: si c'tait au jardin, je m'en
retournais dans ma cellule. Cependant, mes forces s'affaiblissant par le
peu de nourriture, la mauvaise qualit de celle que je prenais, et plus
encore par la peine que j'avais  supporter tant de marques ritres
d'inhumanit, je sentis que, si je persistais  souffrir sans me
plaindre, je ne verrais jamais la fin de mon procs. Je me dterminai
donc  parler  la suprieure; j'tais  moiti morte de frayeur:
j'allai cependant frapper doucement  sa porte. Elle ouvrit;  ma vue,
elle recula plusieurs pas en arrire, en me criant:

Apostate, loignez-vous!

Je m'loignai.

Encore.

Je m'loignai encore.

Que voulez-vous?

--Puisque ni Dieu ni les hommes ne m'ont point condamne  mourir, je
veux, madame, que vous ordonniez qu'on me fasse vivre.

--Vivre! me dit-elle, en me rptant le propos de la soeur cuisinire,
en tes-vous digne?

--Il n'y a que Dieu qui le sache; mais je vous prviens que si l'on me
refuse la nourriture, je serai force d'en porter mes plaintes  ceux
qui m'ont accepte sous leur protection. Je ne suis ici qu'en dpt,
jusqu' ce que mon sort et mon tat soient dcids.

--Allez, me dit-elle, ne me souillez pas de vos regards; j'y
pourvoirai...

Je m'en allai; et elle ferma sa porte avec violence. Elle donna ses
ordres apparemment, mais je n'en fus gure mieux soigne; on se faisait
un mrite de lui dsobir: on me jetait les mets les plus grossiers,
encore les gtait-on avec de la cendre et toutes sortes d'ordures.

                   *       *       *       *       *

Voil la vie que j'ai mene tant que mon procs a dur. Le parloir ne me
fut pas tout  fait interdit; on ne pouvait m'ter la libert de
confrer avec mes juges ni avec mon avocat; encore celui-ci fut-il
oblig d'employer plusieurs fois la menace pour obtenir de me voir.
Alors une soeur m'accompagnait; elle se plaignait, si je parlais bas;
elle s'impatientait, si je restais trop; elle m'interrompait, me
dmentait, me contredisait, rptait  la suprieure mes discours, les
altrait, les empoisonnait, m'en supposait mme que je n'avais pas
tenus; que sais-je? On en vint jusqu' me voler, me dpouiller, m'ter
mes chaises, mes couvertures et mes matelas; on ne me donnait plus de
linge blanc; mes vtements se dchiraient; j'tais presque sans bas et
sans souliers. J'avais peine  obtenir de l'eau; j'ai plusieurs fois t
oblige d'en aller chercher moi-mme au puits,  ce puits dont je vous
ai parl. On me cassa mes vaisseaux: alors j'en tais rduite  boire
l'eau que j'avais tire, sans en pouvoir emporter. Si je passais sous
des fentres, j'tais oblige de fuir, ou de m'exposer  recevoir les
immondices des cellules. Quelques soeurs m'ont crach au visage. J'tais
devenue d'une malpropret hideuse. Comme on craignait les plaintes que
je pourrais faire  nos directeurs, la confession me fut interdite.

Un jour de grande fte, c'tait, je crois, le jour de l'Ascension, on
embarrassa ma serrure; je ne pus aller  la messe; et j'aurais peut-tre
manqu  tous les autres offices, sans la visite de M. Manouri,  qui
l'on dit d'abord que l'on ne savait pas ce que j'tais devenue, qu'on ne
me voyait plus, et que je ne faisais aucune action de christianisme.
Cependant,  force de me tourmenter, j'abattis ma serrure, et je me
rendis  la porte du choeur, que je trouvai ferme, comme il arrivait
lorsque je ne venais pas des premires. J'tais couche  terre, la tte
et le dos appuys contre un des murs, les bras croiss sur la poitrine,
et le reste de mon corps tendu fermait le passage; lorsque l'office
finit, et que les religieuses se prsentrent pour sortir, la premire
s'arrta tout court; les autres arrivrent  sa suite; la suprieure se
douta de ce que c'tait, et dit:

Marchez sur elle, ce n'est qu'un cadavre.

Quelques-unes obirent, et me foulrent aux pieds; d'autres furent moins
inhumaines; mais aucune n'osa me tendre la main pour me relever. Tandis
que j'tais absente, on enleva de ma cellule mon prie-dieu, le portrait
de notre fondatrice, les autres images pieuses, le crucifix; et il ne me
resta que celui que je portais  mon rosaire, qu'on ne me laissa pas
longtemps. Je vivais donc entre quatre murailles nues, dans une chambre
sans porte, sans chaise, debout, ou sur une paillasse, sans aucun des
vaisseaux les plus ncessaires, force de sortir la nuit pour satisfaire
aux besoins de la nature, et accuse le matin de troubler le repos de la
maison, d'errer et de devenir folle. Comme ma cellule ne fermait plus,
on entrait pendant la nuit en tumulte, on criait, on tirait mon lit, on
cassait mes fentres, on me faisait toutes sortes de terreurs. Le bruit
montait  l'tage au-dessus; descendait l'tage au-dessous; et celles
qui n'taient pas du complot disaient qu'il se passait dans ma chambre
des choses tranges; qu'elles avaient entendu des voix lugubres, des
cris, des cliquetis de chanes, et que je conversais avec les revenants
et les mauvais esprits; qu'il fallait que j'eusse fait un pacte; et
qu'il faudrait incessamment dserter de mon corridor.

Il y a dans les communauts des ttes faibles; c'est mme le grand
nombre: celles-l croyaient ce qu'on leur disait, n'osaient passer
devant ma porte, me voyaient dans leur imagination trouble avec une
figure hideuse, faisaient le signe de la croix  ma rencontre, et
s'enfuyaient en criant: Satan, loignez-vous de moi! Mon Dieu, venez 
mon secours!... Une des plus jeunes tait au fond du corridor, j'allais
 elle, et il n'y avait pas moyen de m'viter; la frayeur la plus
terrible la prit. D'abord elle se tourna le visage contre le mur,
marmottant d'une voix tremblante: Mon Dieu! mon Dieu! Jsus! Marie!...
Cependant j'avanais; quand elle me sentit prs d'elle, elle se couvre
le visage de ses deux mains de peur de me voir, s'lance de mon ct, se
prcipite avec violence entre mes bras, et s'crie:  moi!  moi!
misricorde! je suis perdue! Soeur Sainte-Suzanne, ne me faites point de
mal; soeur Sainte-Suzanne, ayez piti de moi... Et en disant ces mots,
la voil qui tombe renverse  moiti morte sur le carreau.

On accourt  ses cris, on l'emporte; et je ne saurais vous dire comment
cette aventure fut travestie; on en fit l'histoire la plus criminelle:
on dit que le dmon de l'impuret s'tait empar de moi; on me supposa
des desseins, des actions que je n'ose nommer, et des dsirs bizarres
auxquels on attribua le dsordre vident dans lequel la jeune religieuse
s'tait trouve. En vrit, je ne suis pas un homme, et je ne sais ce
qu'on peut imaginer d'une femme et d'une autre femme, et moins encore
d'une femme seule; cependant comme mon lit tait sans rideaux, et qu'on
entrait dans ma chambre  toute heure, que vous dirai-je, monsieur? Il
faut qu'avec toute leur retenue extrieure, la modestie de leurs
regards, la chastet de leur expression, ces femmes aient le coeur bien
corrompu: elles savent du moins qu'on commet seule des actions
dshonntes, et moi je ne le sais pas; aussi n'ai-je jamais bien compris
ce dont elles m'accusaient: et elles s'exprimaient en des termes si
obscurs, que je n'ai jamais su ce qu'il y avait  leur rpondre.

Je ne finirais point, si je voulais suivre ce dtail de perscutions.
Ah! monsieur, si vous avez des enfants, apprenez par mon sort celui que
vous leur prparez, si vous souffrez qu'ils entrent en religion sans les
marques de la vocation la plus forte et la plus dcide. Qu'on est
injuste dans le monde! On permet  un enfant de disposer de sa libert 
un ge o il ne lui est pas permis de disposer d'un cu. Tuez plutt
votre fille que de l'emprisonner dans un clotre malgr elle; oui,
tuez-la. Combien j'ai dsir de fois d'avoir t touffe par ma mre en
naissant! elle et t moins cruelle. Croiriez-vous bien qu'on m'ta mon
brviaire, et qu'on me dfendit de prier Dieu? Vous pensez bien que je
n'obis pas. Hlas! c'tait mon unique consolation; j'levais mes mains
vers le ciel, je poussais des cris, et j'osais esprer qu'ils taient
entendus du seul tre qui voyait toute ma misre. On coutait  ma
porte; et un jour que je m'adressais  lui dans l'accablement de mon
coeur, et que je l'appelais  mon aide, on me dit:

Vous appelez Dieu en vain, il n'y a plus de Dieu pour vous; mourez
dsespre, et soyez damne...

D'autres ajoutrent: _Amen_ sur l'apostate! _Amen_ sur elle!

Mais voici un trait qui vous paratra bien plus trange qu'aucun autre.
Je ne sais si c'est mchancet ou illusion; c'est que, quoique je ne
fisse rien qui marqut un esprit drang,  plus forte raison un esprit
obsd de l'esprit infernal, elles dlibrrent entre elles s'il ne
fallait pas m'exorciser; et il fut conclu,  la pluralit des voix, que
j'avais renonc  mon chrme et  mon baptme; que le dmon rsidait en
moi, et qu'il m'loignait des offices divins. Une autre ajouta qu'
certaines prires je grinais des dents et que je frmissais dans
l'glise; qu' l'lvation du Saint-Sacrement je me tordais les bras.
Une autre, que je foulais le Christ aux pieds et que je ne portais plus
mon rosaire (qu'on m'avait vol); que je profrais des blasphmes que je
n'ose vous rpter. Toutes, qu'il se passait en moi quelque chose qui
n'tait pas naturel, et qu'il fallait en donner avis au grand vicaire;
ce qui fut fait.

Ce grand vicaire tait un M. Hbert, homme d'ge et d'exprience,
brusque, mais juste, mais clair. On lui fit le dtail du dsordre de
la maison; et il est sr qu'il tait grand, et que, si j'en tais la
cause, c'tait une cause bien innocente. Vous vous doutez, sans doute,
qu'on n'omit pas dans le mmoire qui lui fut envoy, mes courses de
nuit, mes absences du choeur, le tumulte qui se passait chez moi, ce que
l'une avait vu, ce qu'une autre avait entendu, mon aversion pour les
choses saintes, mes blasphmes, les actions obscnes qu'on m'imputait;
pour l'aventure de la jeune religieuse, on en fit tout ce qu'on voulut.
Les accusations taient si fortes et si multiplies, qu'avec tout son
bon sens, M. Hbert ne put s'empcher d'y donner en partie, et de croire
qu'il y avait beaucoup de vrai. La chose lui parut assez importante,
pour s'en instruire par lui-mme; fit annoncer sa visite, et vint en
effet accompagn de deux jeunes ecclsiastiques, qu'on avait attachs 
sa personne, et qui le soulageaient dans ses pnibles fonctions.

Quelques jours auparavant, la nuit, j'entendis entrer doucement dans ma
chambre. Je ne dis rien, j'attendis qu'on me parlt; et l'on m'appelait
d'une voix basse et tremblante:

Soeur Sainte-Suzanne, dormez-vous?

--Non, je ne dors pas. Qui est-ce?

--C'est moi.

--Qui, vous?

--Votre amie, qui se meurt de peur, et qui s'expose  se perdre, pour
vous donner un conseil, peut-tre inutile. coutez: Il y a, demain, ou
aprs, visite du grand vicaire: vous serez accuse; prparez-vous  vous
dfendre. Adieu; ayez du courage, et que le Seigneur soit avec vous.

Cela dit, elle s'loigna avec la lgret d'une ombre.

Vous le voyez, il y a partout, mme dans les maisons religieuses,
quelques mes compatissantes que rien n'endurcit.

                   *       *       *       *       *

Cependant, mon procs se suivait avec chaleur: une foule de personnes de
tout tat, de tout sexe, de toutes conditions, que je ne connaissais
pas, s'intressrent  mon sort et sollicitrent pour moi. Vous ftes de
ce nombre, et peut-tre l'histoire de mon procs vous est-elle mieux
connue qu' moi; car, sur la fin, je ne pouvais plus confrer avec M.
Manouri. On lui dit que j'tais malade; il se douta qu'on le trompait;
il trembla qu'on ne m'et jete dans le cachot. Il s'adressa 
l'archevch, o l'on ne daigna pas l'couter; on y tait prvenu que
j'tais folle, ou peut-tre quelque chose de pis. Il se retourna du ct
des juges; il insista sur l'excution de l'ordre signifi  la
suprieure de me reprsenter, morte ou vive, quand elle en serait
somme. Les juges sculiers entreprirent les juges ecclsiastiques;
ceux-ci sentirent les consquences que cet incident pouvait avoir, si on
n'allait au-devant; et ce fut l ce qui acclra apparemment la visite
du grand vicaire; car ces messieurs, fatigus des tracasseries
ternelles de couvent, ne se pressent pas communment de s'en mler: ils
savent, par exprience, que leur autorit est toujours lude et
compromise.

Je profitai de l'avis de mon amie, pour invoquer le secours de Dieu,
rassurer mon me et prparer ma dfense. Je ne demandai au ciel que le
bonheur d'tre interroge et entendue sans partialit; je l'obtins, mais
vous allez apprendre  quel prix. S'il tait de mon intrt de paratre
devant mon juge innocente et sage, il n'importait pas moins  ma
suprieure qu'on me vt mchante, obsde du dmon, coupable et folle.
Aussi, tandis que je redoublais de ferveur et de prires, on redoubla de
mchancets: on ne me donna d'aliments que ce qu'il en fallait pour
m'empcher de mourir de faim; on m'excda de mortifications; on
multiplia autour de moi les pouvantes; on m'ta tout  fait le repos de
la nuit; tout ce qui peut abattre la sant et troubler l'esprit, on le
mit en oeuvre; ce fut un raffinement de cruaut dont vous n'avez pas
d'ide. Jugez du reste par ce trait:

Un jour que je sortais de ma cellule pour aller  l'glise ou ailleurs,
je vis une pincette  terre, en travers dans le corridor; je me baissai
pour la ramasser, et la placer de manire que celle qui l'avait gare
la retrouvt facilement: la lumire m'empcha de voir qu'elle tait
presque rouge; je la saisis; mais en la laissant retomber, elle emporta
avec elle toute la peau du dedans de ma main dpouille. On exposait, la
nuit, dans les endroits o je devais passer, des obstacles ou  mes
pieds, ou  la hauteur de ma tte; je me suis blesse cent fois; je ne
sais comment je ne me suis pas tue. Je n'avais pas de quoi m'clairer,
et j'tais oblige d'aller en tremblant, les mains devant moi. On semait
des verres casss sous mes pieds. J'tais bien rsolue de dire tout
cela, et je me tins parole  peu prs. Je trouvais la porte des
commodits ferme, et j'tais oblige de descendre plusieurs tages et
de courir au fond du jardin quand la porte en tait ouverte; quand elle
ne l'tait pas... Ah! monsieur, les mchantes cratures que des femmes
recluses, qui sont bien sres de seconder la haine de leur suprieure,
et qui croient servir Dieu en vous dsesprant! Il tait temps que
l'archidiacre arrivt; il tait temps que mon procs fint.

                   *       *       *       *       *

Voici le moment le plus terrible de ma vie: car songez bien, monsieur,
que j'ignorais absolument sous quelles couleurs on m'avait peinte aux
yeux de cet ecclsiastique, et qu'il venait avec la curiosit de voir
une fille possde ou qui le contrefaisait. On crut qu'il n'y avait
qu'une forte terreur qui pt me montrer dans cet tat; et voici comment
on s'y prit pour me la donner.

Le jour de sa visite, ds le grand matin, la suprieure entra dans ma
cellule; elle tait accompagne de trois soeurs; l'une portait un
bnitier, l'autre un crucifix, une troisime des cordes. La suprieure
me dit, avec une voix forte et menaante:

Levez-vous... Mettez-vous  genoux, et recommandez votre me  Dieu.

--Madame, lui dis-je, avant que de vous obir, pourrais-je vous demander
ce que je vais devenir, ce que vous avez dcid de moi et ce qu'il faut
que je demande  Dieu?

Une sueur froide se rpandit sur tout mon corps; je tremblais, je
sentais mes genoux plier; je regardais avec effroi ses trois fatales
compagnes; elles taient debout sur une mme ligne, le visage sombre,
les lvres serres et les yeux ferms. La frayeur avait spar chaque
mot de la question que j'avais faite. Je crus, au silence qu'on gardait,
que je n'avais pas t entendue; je recommenai les derniers mots de
cette question, car je n'eus pas la force de la rpter tout entire; je
dis donc avec une voix faible et qui s'teignait:

Quelle grce faut-il que je demande  Dieu?

On me rpondit:

Demandez-lui pardon des pchs de toute votre vie; parlez-lui comme si
vous tiez au moment de paratre devant lui.

 ces mots, je crus qu'elles avaient tenu conseil, et qu'elles avaient
rsolu de se dfaire de moi. J'avais bien entendu dire que cela se
pratiquait quelquefois dans les couvents de certains religieux, qu'ils
jugeaient, qu'ils condamnaient et qu'ils suppliciaient. Je ne croyais
pas qu'on et jamais exerc cette inhumaine juridiction dans aucun
couvent de femmes; mais il y avait tant d'autres choses que je n'avais
pas devines et qui s'y passaient!  cette ide de mort prochaine, je
voulus crier; mais ma bouche tait ouverte, et il n'en sortait aucun
son; j'avanais vers la suprieure des bras suppliants et mon corps
dfaillant se renversait en arrire; je tombai, mais ma chute ne fut pas
dure. Dans ces moments de transe o la force abandonne, insensiblement
les membres se drobent, s'affaissent, pour ainsi dire, les uns sur les
autres; et la nature, ne pouvant se soutenir, semble chercher 
dfaillir mollement. Je perdis la connaissance et le sentiment;
j'entendis seulement bourdonner autour de moi des voix confuses et
lointaines; soit qu'elles parlassent, soit que les oreilles me
tintassent, je ne distinguais rien que ce tintement qui durait. Je ne
sais combien je restai dans cet tat, mais j'en fus tire par une
fracheur subite qui me causa une convulsion lgre, et qui m'arracha un
profond soupir. J'tais traverse d'eau; elle coulait de mes vtements 
terre; c'tait celle d'un grand bnitier qu'on m'avait rpandue sur le
corps. J'tais couche sur le ct, tendue dans cette eau, la tte
appuye contre le mur, la bouche entr'ouverte et les yeux  demi morts
et ferms; je cherchai  les ouvrir et  regarder; mais il me sembla que
j'tais enveloppe d'un air pais,  travers lequel je n'entrevoyais que
des vtements flottants, auxquels je cherchais  m'attacher sans le
pouvoir. Je faisais effort du bras sur lequel je n'tais pas soutenue;
je voulais le lever, mais je le trouvais trop pesant; mon extrme
faiblesse diminua peu  peu; je me soulevai; je m'appuyais le dos contre
le mur; j'avais les deux mains dans l'eau, la tte penche sur la
poitrine; et je poussais une plainte inarticule, entrecoupe et
pnible. Ces femmes me regardaient d'un air qui marquait la ncessit,
l'inflexibilit et qui m'tait le courage de les implorer. La suprieure
dit:

Qu'on la mette debout.

On me prit sous les bras, et l'on me releva. Elle ajouta:

Puisqu'elle ne veut pas se recommander  Dieu, tant pis pour elle; vous
savez ce que vous avez  faire; achevez.

Je crus que ces cordes qu'on avait apportes taient destines 
m'trangler; je les regardai, mes yeux se remplirent de larmes. Je
demandai le crucifix  baiser, on me le refusa. Je demandai les cordes 
baiser, on me les prsenta. Je me penchai, je pris le scapulaire de la
suprieure, et je le baisai; je dis:

Mon Dieu, ayez piti de moi! Mon Dieu, ayez piti de moi! Chres
soeurs, tchez de ne pas me faire souffrir.

Et je prsentai mon cou.

Je ne saurais vous dire ce que je devins, ni ce qu'on me fit: il est sr
que ceux qu'on mne au supplice, et je m'y croyais, sont morts avant que
d'tre excuts. Je me trouvai sur la paillasse qui me servait de lit,
les bras lis derrire le dos, assise, avec un grand christ de fer sur
mes genoux...

... Monsieur le marquis, je vois d'ici tout le mal que je vous cause;
mais vous avez voulu savoir si je mritais un peu la compassion que
j'attends de vous...

Ce fut alors que je sentis la supriorit de la religion chrtienne sur
toutes les religions du monde; quelle profonde sagesse il y avait dans
ce que l'aveugle philosophie appelle la folie de la croix. Dans l'tat
o j'tais, de quoi m'aurait servi l'image d'un lgislateur heureux et
combl de gloire? Je voyais l'innocent, le flanc perc, le front
couronn d'pines, les mains et les pieds percs de clous, et expirant
dans les souffrances; et je me disais: Voil mon Dieu, et j'ose me
plaindre!... Je m'attachai  cette ide, et je sentis la consolation
renatre dans mon coeur; je connus la vanit de la vie, et je me trouvai
trop heureuse de la perdre, avant que d'avoir eu le temps de multiplier
mes fautes. Cependant je comptais mes annes, je trouvais que j'avais 
peine vingt ans, et je soupirais; j'tais trop affaiblie, trop abattue,
pour que mon esprit pt s'lever au-dessus des terreurs de la mort; en
pleine sant, je crois que j'aurais pu me rsoudre avec plus de courage.

Cependant la suprieure et ses satellites revinrent; elles me trouvrent
plus de prsence d'esprit qu'elles ne s'y attendaient et qu'elles ne
m'en auraient voulu. Elles me levrent debout; on m'attacha mon voile
sur le visage; deux me prirent sous les bras; une troisime me poussait
par derrire, et la suprieure m'ordonnait de marcher. J'allai sans voir
o j'allais, mais croyant aller au supplice; et je disais: Mon Dieu,
ayez piti de moi! Mon Dieu, soutenez-moi! Mon Dieu, ne m'abandonnez
pas! Mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous ai offens!

J'arrivai dans l'glise. Le grand vicaire y avait clbr la messe. La
communaut y tait assemble. J'oubliais de vous dire que, quand je fus
 la porte, ces trois religieuses qui me conduisaient me serraient, me
poussaient avec violence, semblaient se tourmenter autour de moi, et
m'entranaient, les unes par les bras, tandis que d'autres me retenaient
par derrire, comme si j'avais rsist, et que j'eusse rpugn  entrer
dans l'glise; cependant il n'en tait rien. On me conduisit vers les
marches de l'autel: j'avais peine  me tenir debout; et l'on me tirait 
genoux, comme si je refusais de m'y mettre; on me tenait comme si
j'avais eu le dessein de fuir. On chanta le _Veni, Creator_; on exposa
le Saint-Sacrement; on donna la bndiction. Au moment de la
bndiction, o l'on s'incline par vnration, celles qui m'avaient
saisie par le bras me courbrent comme de force, et les autres
m'appuyaient les mains sur les paules. Je sentais ces diffrents
mouvements; mais il m'tait impossible d'en deviner la fin; enfin tout
s'claircit.

Aprs la bndiction, le grand vicaire se dpouilla de sa chasuble, se
revtit seulement de son aube et de son tole, et s'avana vers les
marches de l'autel o j'tais  genoux; il tait entre les deux
ecclsiastiques, le dos tourn  l'autel, sur lequel le Saint-Sacrement
tait expos, et le visage de mon ct. Il s'approcha de moi et me dit:

Soeur Suzanne, levez-vous.

Les soeurs qui me tenaient me levrent brusquement; d'autres
m'entouraient et me tenaient embrasse par le milieu du corps, comme si
elles eussent craint que je m'chappasse. Il ajouta:

Qu'on la dlie.

On ne lui obissait pas; on feignait de voir de l'inconvnient ou mme
du pril  me laisser libre; mais je vous ai dit que cet homme tait
brusque: il rpta d'une voix ferme et dure:

Qu'on la dlie.

On obit.

 peine eus-je les mains libres, que je poussai une plainte douloureuse
et aigu qui le fit plir; et les religieuses hypocrites qui
m'approchaient s'cartrent comme effrayes.

Il se remit; les soeurs revinrent comme en tremblant; je demeurais
immobile, et il me dit:

Qu'avez-vous?

Je ne lui rpondis qu'en lui montrant mes deux bras; la corde dont on me
les avait garrotts m'tait entre presque entirement dans les chairs;
et ils taient tout violets du sang qui ne circulait plus et qui s'tait
extravas; il conut que ma plainte venait de la douleur subite du sang
qui reprenait son cours. Il dit:

Qu'on lui lve son voile.

On l'avait cousu en diffrents endroits, sans que je m'en aperusse: et
l'on apporta encore bien de l'embarras et de la violence  une chose qui
n'en exigeait que parce qu'on y avait pourvu; il fallait que ce prtre
me vt obsde, possde ou folle; cependant  force de tirer, le fil
manqua en quelques endroits, le voile ou mon habit se dchirrent en
d'autres, et l'on me vit.

J'ai la figure intressante; la profonde douleur l'avait altre, mais
ne lui avait rien t de son caractre; j'ai un son de voix qui touche;
on sent que mon expression est celle de la vrit. Ces qualits runies
firent une forte impression de piti sur les jeunes acolytes de
l'archidiacre; pour lui, il ignorait ces sentiments; juste, mais peu
sensible, il tait du nombre de ceux qui sont assez malheureusement ns
pour pratiquer la vertu, sans en prouver la douceur; ils font le bien
par esprit d'ordre, comme ils raisonnent. Il prit la manche de son
tole, et me la posant sur la tte, il me dit:

Soeur Suzanne, croyez-vous en Dieu pre, fils et Saint-Esprit?

Je rpondis:

J'y crois.

--Croyez-vous en notre mre sainte glise?

--J'y crois.

--Renoncez-vous  Satan et  ses oeuvres?

Au lieu de rpondre, je fis un mouvement subit en avant, je poussai un
grand cri, et le bout de son tole se spara de ma tte. Il se troubla;
ses compagnons plirent; entre les soeurs, les unes s'enfuirent, et les
autres qui taient dans leurs stalles, les quittrent avec le plus grand
tumulte. Il fit signe qu'on se rapaist; cependant il me regardait; il
s'attendait  quelque chose d'extraordinaire. Je le rassurai en lui
disant:

Monsieur, ce n'est rien; c'est une de ces religieuses qui m'a pique
vivement avec quelque chose de pointu; et levant les yeux et les mains
au ciel, j'ajoutai en versant un torrent de larmes:

C'est qu'on m'a blesse au moment o vous me demandiez si je renonais
 Satan et  ses pompes, et je vois bien pourquoi...

Toutes protestrent par la bouche de la suprieure qu'on ne m'avait pas
touche.

L'archidiacre me remit le bas de son tole sur la tte; les religieuses
allaient se rapprocher; mais il leur fit signe de s'loigner, et il me
redemanda si je renonais  Satan et  ses oeuvres; et je lui rpondis
fermement:

J'y renonce, j'y renonce.

Il se fit apporter un christ et me le prsenta  baiser; et je le baisai
sur les pieds, sur les mains et sur la plaie du ct.

Il m'ordonna de l'adorer  voix haute; je le posai  terre, et je dis 
genoux:

Mon Dieu, mon sauveur, vous qui tes mort sur la croix pour mes pchs
et pour tous ceux du genre humain, je vous adore, appliquez-moi le
mrite des tourments que vous avez soufferts; faites couler sur moi une
goutte du sang que vous avez rpandu, et que je sois purifie.
Pardonnez-moi, mon Dieu, comme je pardonne  tous mes ennemis...

Il me dit ensuite:

Faites un acte de foi... et je le fis.

Faites un acte d'amour... et je le fis.

Faites un acte d'esprance... et je le fis.

Faites un acte de charit... et je le fis.

Je ne me souviens point en quels termes ils taient conus; mais je
pense qu'apparemment ils taient pathtiques; car j'arrachai des
sanglots de quelques religieuses, les deux jeunes ecclsiastiques en
versrent des larmes, et l'archidiacre tonn me demanda d'o j'avais
tir les prires que je venais de rciter.

Je lui dis:

Du fond de mon coeur; ce sont mes penses et mes sentiments; j'en
atteste Dieu qui nous coute partout, et qui est prsent sur cet autel.
Je suis chrtienne, je suis innocente; si j'ai fait quelques fautes,
Dieu seul les connat; et il n'y a que lui qui soit en droit de m'en
demander compte et de les punir...

 ces mots, il jeta un regard terrible sur la suprieure.

Le reste de cette crmonie, o la majest de Dieu venait d'tre
insulte, les choses les plus saintes profanes, et le ministre de
l'glise bafou, s'acheva; et les religieuses se retirrent, except la
suprieure, moi et les jeunes ecclsiastiques. L'archidiacre s'assit, et
tirant le mmoire qu'on lui avait prsent contre moi, il le lut  haute
voix, et m'interrogea sur les articles qu'il contenait.

Pourquoi, me dit-il, ne vous confessez-vous point?

--C'est qu'on m'en empche.

--Pourquoi n'approchez-vous point des sacrements?

--C'est qu'on m'en empche.

--Pourquoi n'assistez-vous ni  la messe, ni aux offices divins?

C'est qu'on m'en empche.

La suprieure voulut prendre la parole; il lui dit avec son ton:

Madame, taisez-vous... Pourquoi sortez-vous la nuit de votre cellule?

--C'est qu'on m'a prive d'eau, de pot  l'eau et de tous les vaisseaux
ncessaires aux besoins de la nature.

--Pourquoi entend-on du bruit la nuit dans votre dortoir et dans votre
cellule?

--C'est qu'on s'occupe  m'ter le repos.

La suprieure voulut encore parler; il lui dit pour la seconde fois:

Madame, je vous ai dj dit de vous taire; vous rpondrez quand je vous
interrogerai... Qu'est-ce qu'une religieuse qu'on a arrache de vos
mains, et qu'on a trouve renverse  terre dans le corridor?

--C'est la suite de l'horreur qu'on lui avait inspire de moi.

--Est-elle votre amie?

--Non, monsieur.

--N'tes-vous jamais entre dans sa cellule?

--Jamais.

--Ne lui avez-vous jamais fait rien d'indcent, soit  elle, soit 
d'autres?

--Jamais.

--Pourquoi vous a-t-on lie?

--Je l'ignore.

--Pourquoi votre cellule ne ferme-t-elle pas?

--C'est que j'en ai bris la serrure.

--Pourquoi l'avez-vous brise?

--Pour ouvrir la porte et assister  l'office le jour de l'Ascension.

--Vous vous tes donc montre  l'glise ce jour-l?

--Oui, monsieur...

La suprieure dit:

Monsieur, cela n'est pas vrai; toute la communaut...

Je l'interrompis.

Assurera que la porte du choeur tait ferme; qu'elles m'ont trouve
prosterne  cette porte, et que vous leur avez ordonn de marcher sur
moi, ce que quelques-unes ont fait; mais je leur pardonne et  vous,
madame, de l'avoir ordonn; je ne suis pas venue pour accuser personne,
mais pour me dfendre.

--Pourquoi n'avez-vous ni rosaire, ni crucifix?

--C'est qu'on me les a ts.

--O est votre brviaire?

--On me l'a t.

--Comment priez-vous donc?

--Je fais ma prire de coeur et d'esprit, quoiqu'on m'ait dfendu de
prier.

--Qui est-ce qui vous a fait cette dfense?

--Madame...

La suprieure allait encore parler.

Madame, lui dit-il, est-il vrai ou faux que vous lui ayez dfendu de
prier? Dites oui ou non.

--Je croyais, et j'avais raison de croire...

--Il ne s'agit pas de cela; lui avez-vous dfendu de prier, oui ou non?

--Je lui ai dfendu, mais...

Elle allait continuer.

Mais, reprit l'archidiacre, mais... Soeur Suzanne, pourquoi tes-vous
pieds nus?

--C'est qu'on ne me fournit ni bas, ni souliers.

--Pourquoi votre linge et vos vtements sont-ils dans cet tat de
vtust et de malpropret?

--C'est qu'il y a plus de trois mois qu'on me refuse du linge, et que je
suis force de coucher avec mes vtements.

--Pourquoi couchez-vous avec vos vtements?

--C'est que je n'ai ni rideaux, ni matelas, ni couvertures, ni draps, ni
linge de nuit.

--Pourquoi n'en avez-vous point?

--C'est qu'on me les a ts.

--tes-vous nourrie?

--Je demande  l'tre.

--Vous ne l'tes donc pas?

Je me tus; et il ajouta:

Il est incroyable qu'on en ait us avec vous si svrement, sans que
vous ayez commis quelque faute qui l'ait mrit.

--Ma faute est de n'tre point appele  l'tat religieux, et de revenir
contre des voeux que je n'ai pas faits librement.

--C'est aux lois  dcider cette affaire; et de quelque manire qu'elles
prononcent, il faut, en attendant, que vous remplissiez les devoirs de
la vie religieuse.

--Personne, monsieur, n'y est plus exact que moi.

--Il faut que vous jouissiez du sort de toutes vos compagnes.

--C'est tout ce que je demande.

--N'avez-vous  vous plaindre de personne?

--Non, monsieur, je vous l'ai dit; je ne suis point venue pour accuser,
mais pour me dfendre.

--Allez.

--Monsieur, o faut-il que j'aille?

--Dans votre cellule.

Je fis quelques pas, puis je revins, et je me prosternai aux pieds de la
suprieure et de l'archidiacre.

Eh bien, me dit-il, qu'est-ce qu'il y a?

Je lui dis, en lui montrant ma tte meurtrie en plusieurs endroits, mes
pieds ensanglants, mes bras livides et sans chair, mon vtement sale et
dchir:

Vous voyez!

                   *       *       *       *       *

Je vous entends, vous, monsieur le marquis, et la plupart de ceux qui
liront ces mmoires: Des horreurs si multiplies, si varies, si
continues! Une suite d'atrocits si recherches dans les mes
religieuses! Cela n'est pas vraisemblable, diront-ils, dites-vous. Et
j'en conviens, mais cela est vrai, et puisse le ciel que j'atteste, me
juger dans toute sa rigueur et me condamner aux feux ternels, si j'ai
permis  la calomnie de ternir une de mes lignes de son ombre la plus
lgre! Quoique j'aie longtemps prouv combien l'aversion d'une
suprieure tait un violent aiguillon  la perversit naturelle, surtout
lorsque celle-ci pouvait se faire un mrite, s'applaudir et se vanter de
ses forfaits, le ressentiment ne m'empchera point d'tre juste. Plus
j'y rflchis, plus je me persuade que ce qui m'arrive n'tait point
encore arriv, et n'arrivera peut-tre jamais. Une fois (et plt  Dieu
que ce soit la premire et la dernire!) il plut  la Providence, dont
les voies nous sont inconnues, de rassembler sur une seule infortune
toute la masse de cruauts rparties, dans ses impntrables dcrets,
sur la multitude infinie de malheureuses qui l'avaient prcde dans un
clotre, et qui devaient lui succder. J'ai souffert, j'ai beaucoup
souffert; mais le sort de mes perscutrices me parat et m'a toujours
paru plus  plaindre que le mien. J'aimerais mieux, j'aurais mieux aim
mourir que de quitter mon rle,  la condition de prendre le leur. Mes
peines finiront, je l'espre de vos bonts; la mmoire, la honte et le
remords du crime leur resteront jusqu' l'heure dernire. Elles
s'accusent dj, n'en doutez pas; elles s'accuseront toute leur vie; et
la terreur descendra sous la tombe avec elles. Cependant, monsieur le
marquis, ma situation prsente est dplorable, la vie m'est  charge; je
suis une femme, j'ai l'esprit faible comme celles de mon sexe; Dieu peut
m'abandonner; je ne me sens ni la force ni le courage de supporter
encore longtemps ce que j'ai support. Monsieur le marquis, craignez
qu'un fatal moment ne revienne; quand vous useriez vos yeux  pleurer
sur ma destine; quand vous seriez dchir de remords, je ne sortirais
pas pour cela de l'abme o je serais tombe; il se fermerait  jamais
sur une dsespre.

                   *       *       *       *       *

Allez, me dit l'archidiacre.

Un des ecclsiastiques me donna la main pour me relever; et
l'archidiacre ajouta:

Je vous ai interroge, je vais interroger votre suprieure; et je ne
sortirai point d'ici que l'ordre n'y soit rtabli.

Je me retirai. Je trouvai le reste de la maison en alarmes; toutes les
religieuses taient sur le seuil de leurs cellules; elles se parlaient
d'un ct du corridor  l'autre; aussitt que je parus, elles se
retirrent, et il se fit un long bruit de portes qui se fermaient les
unes aprs les autres avec violence. Je rentrai dans ma cellule; je me
mis  genoux contre le mur, et je priai Dieu d'avoir gard  la
modration avec laquelle j'avais parl  l'archidiacre, et de lui faire
connatre mon innocence et la vrit.

Je priais, lorsque l'archidiacre, ses deux compagnons et la suprieure
parurent dans ma cellule. Je vous ai dit que j'tais sans tapisserie,
sans chaise, sans prie-dieu, sans rideaux, sans matelas, sans
couvertures, sans draps, sans aucun vaisseau, sans porte qui fermt,
presque sans vitre entire  mes fentres. Je me levai; et l'archidiacre
s'arrtant tout court et tournant des yeux d'indignation sur la
suprieure, lui dit:

Eh bien! madame?

Elle rpondit:

Je l'ignorais.

--Vous l'ignoriez? vous mentez! Avez-vous pass un jour sans entrer ici,
et n'en descendiez-vous pas quand vous tes venue?... Soeur Suzanne,
parlez: madame n'est-elle pas entre ici d'aujourd'hui?

Je ne rpondis rien; il n'insista pas; mais les jeunes ecclsiastiques
laissant tomber leurs bras, la tte baisse et les yeux comme fixs en
terre, dcelaient assez leur peine et leur surprise. Ils sortirent tous;
et j'entendis l'archidiacre qui disait  la suprieure dans le corridor:

Vous tes indigne de vos fonctions; vous mriteriez d'tre dpose.
J'en porterai mes plaintes  monseigneur. Que tout ce dsordre soit
rpar avant que je sois sorti.

Et continuant de marcher, et branlant sa tte, il ajoutait:

Cela est horrible. Des chrtiennes! des religieuses! des cratures
humaines! cela est horrible.

Depuis ce moment je n'entendis plus parler de rien; mais j'eus du linge,
d'autres vtements, des rideaux, des draps, des couvertures, des
vaisseaux, mon brviaire, mes livres de pit, mon rosaire, mon
crucifix, des vitres, en un mot, tout ce qui me rtablissait dans l'tat
commun des religieuses; la libert du parloir me fut aussi rendue, mais
seulement pour mes affaires.

Elles allaient mal. M. Manouri publia un premier mmoire qui fit peu de
sensation; il y avait trop d'esprit, pas assez de pathtique, presque
point de raisons. Il ne faut pas s'en prendre tout  fait  cet habile
avocat. Je ne voulais point absolument qu'il attaqut la rputation de
mes parents; je voulais qu'il mnaget l'tat religieux et surtout la
maison o j'tais; je ne voulais pas qu'il peignt de couleurs trop
odieuses mes beaux-frres et mes soeurs. Je n'avais en ma faveur qu'une
premire protestation, solennelle  la vrit, mais faite dans un autre
couvent, et nullement renouvele depuis. Quand on donne des bornes si
troites  ses dfenses, et qu'on a affaire  des parties qui n'en
mettent aucune dans leur attaque, qui foulent aux pieds le juste et
l'injuste, qui avancent et nient avec la mme impudence, et qui ne
rougissent ni des imputations, ni des soupons, ni de la mdisance, ni
de la calomnie, il est difficile de l'emporter, surtout  des tribunaux,
o l'habitude et l'ennui des affaires ne permettent presque pas qu'on
examine avec quelque scrupule les plus importantes; et o les
contestations de la nature de la mienne sont toujours regardes d'un
oeil dfavorable par l'homme politique, qui craint que, sur le succs
d'une religieuse rclamant contre ses voeux, une infinit d'autres ne
soient engages dans la mme dmarche: on sent secrtement que, si l'on
souffrait que les portes de ces prisons s'abattissent en faveur d'une
malheureuse, la foule s'y porterait et chercherait  les forcer. On
s'occupe  nous dcourager et  nous rsigner toutes  notre sort par le
dsespoir de le changer. Il me semble pourtant que, dans un tat bien
gouvern, ce devrait tre le contraire: entrer difficilement en
religion, et en sortir facilement. Et pourquoi ne pas ajouter ce cas 
tant d'autres, o le moindre dfaut de formalit anantit une procdure,
mme juste d'ailleurs? Les couvents sont-ils donc si essentiels  la
constitution d'un tat? Jsus-Christ a-t-il institu des moines et des
religieuses? L'glise ne peut-elle absolument s'en passer? Quel besoin a
l'poux de tant de vierges folles? et l'espce humaine de tant de
victimes? Ne sentira-t-on jamais la ncessit de rtrcir l'ouverture de
ces gouffres, o les races futures vont se perdre? Toutes les prires de
routine qui se font l, valent-elles une obole que la commisration
donne au pauvre? Dieu qui a cr l'homme sociable, approuve-t-il qu'il
se renferme? Dieu qui l'a cr si inconstant, si fragile, peut-il
autoriser la tmrit de ses voeux? Ces voeux, qui heurtent la pente
gnrale de la nature, peuvent-ils jamais tre bien observs que par
quelques cratures mal organises, en qui les germes des passions sont
fltris, et qu'on rangerait  bon droit parmi les monstres, si nos
lumires nous permettaient de connatre aussi facilement et aussi bien
la structure intrieure de l'homme que sa forme extrieure? Toutes ces
crmonies lugubres qu'on observe  la prise d'habit et  la profession,
quand on consacre un homme ou une femme  la vie monastique et au
malheur, suspendent-elles les fonctions animales? Au contraire ne se
rveillent-elles pas dans le silence, la contrainte et l'oisivet avec
une violence inconnue aux gens du monde, qu'une foule de distractions
emporte? O est-ce qu'on voit des ttes obsdes par des spectres impurs
qui les suivent et qui les agitent? O est-ce qu'on voit cet ennui
profond, cette pleur, cette maigreur, tous ces symptmes de la nature
qui languit et se consume? O les nuits sont-elles troubles par des
gmissements, les jours tremps de larmes verses sans cause et
prcdes d'une mlancolie qu'on ne sait  quoi attribuer? O est-ce que
la nature, rvolte d'une contrainte pour laquelle elle n'est point
faite, brise les obstacles qu'on lui oppose, devient furieuse, jette
l'conomie animale dans un dsordre auquel il n'y a plus de remde? En
quel endroit le chagrin et l'humeur ont-ils ananti toutes les qualits
sociales? O est-ce qu'il n'y a ni pre, ni frre, ni soeur, ni parent,
ni ami? O est-ce que l'homme, ne se considrant que comme un tre d'un
instant et qui passe, traite les liaisons les plus douces de ce monde,
comme un voyageur les objets qu'il rencontre, sans attachement? O est
le sjour de la haine, du dgot et des vapeurs? O est le lieu de la
servitude et du despotisme? O sont les haines qui ne s'teignent point?
O sont les passions couves dans le silence? O est le sjour de la
cruaut et de la curiosit? On ne sait pas l'histoire de ces asiles,
disait ensuite M. Manouri dans son plaidoyer, on ne la sait pas. Il
ajoutait dans un autre endroit: Faire voeu de pauvret, c'est s'engager
par serment  tre paresseux et voleur; faire voeu de chastet, c'est
promettre  Dieu l'infraction constante de la plus sage et de la plus
importante de ses lois; faire voeu d'obissance, c'est renoncer  la
prrogative inalinable de l'homme, la libert. Si l'on observe ces
voeux, on est criminel; si on ne les observe pas, on est parjure. La vie
claustrale est d'un fanatique ou d'un hypocrite.

Une fille demanda  ses parents la permission d'entrer parmi nous. Son
pre lui dit qu'il y consentait, mais qu'il lui donnait trois ans pour y
penser. Cette loi parut dure  la jeune personne, pleine de ferveur;
cependant il fallut s'y soumettre. Sa vocation ne s'tant point
dmentie, elle retourna  son pre, et elle lui dit que les trois ans
taient couls. Voil qui est bien, mon enfant, lui rpondit-il; je
vous ai accord trois ans pour vous prouver, j'espre que vous voudrez
bien m'en accorder autant pour me rsoudre... Cela parut encore
beaucoup plus dur, et il y eut des larmes rpandues; mais le pre tait
un homme ferme qui tint bon. Au bout de ces six annes elle entra, elle
fit profession. C'tait une bonne religieuse, simple, pieuse, exacte 
tous ses devoirs; mais il arriva que les directeurs abusrent de sa
franchise, pour s'instruire au tribunal de la pnitence de ce qui se
passait dans la maison. Nos suprieures s'en doutrent; elle fut
enferme; prive des exercices de la religion; elle en devint folle: et
comment la tte rsisterait-elle aux perscutions de cinquante personnes
qui s'occupent depuis le commencement du jour jusqu' la fin  vous
tourmenter? Auparavant on avait tendu  sa mre un pige, qui marque
bien l'avarice des clotres. On inspira  la mre de cette recluse le
dsir d'entrer dans la maison et de visiter la cellule de sa fille. Elle
s'adressa aux grands vicaires, qui lui accordrent la permission qu'elle
sollicitait. Elle entra; elle courut  la cellule de son enfant; mais
quel fut son tonnement de n'y voir que les quatre murs tout nus! On en
avait tout enlev. On se doutait bien que cette mre tendre et sensible
ne laisserait pas sa fille dans cet tat; en effet, elle la remeubla, la
remit en vtements et en linge, et protesta bien aux religieuses que
cette curiosit lui cotait trop cher pour l'avoir une seconde fois; et
que trois ou quatre visites par an comme celle-l ruineraient ses frres
et ses soeurs... C'est l que l'ambition et le luxe sacrifient une
portion des familles pour faire  celle qui reste un sort plus
avantageux; c'est la sentine o l'on jette le rebut de la socit.
Combien de mres comme la mienne expient un crime secret par un autre!

                   *       *       *       *       *

M. Manouri publia un second mmoire qui fit un peu plus d'effet. On
sollicita vivement; j'offris encore  mes soeurs de leur laisser la
possession entire et tranquille de la succession de mes parents. Il y
eut un moment o mon procs prit le tour le plus favorable, et o
j'esprai la libert; je n'en fus que plus cruellement trompe; mon
affaire fut plaide  l'audience et perdue. Toute la communaut en tait
instruite, que je l'ignorais. C'tait un mouvement, un tumulte, une
joie, de petits entretiens secrets, des alles, des venues chez la
suprieure, et des religieuses les unes chez les autres. J'tais toute
tremblante; je ne pouvais ni rester dans ma cellule, ni en sortir; pas
une amie entre les bras de qui j'allasse me jeter.  la cruelle matine
que celle du jugement d'un grand procs! Je voulais prier, je ne pouvais
pas; je me mettais  genoux, je me recueillais, je commenais une
oraison, mais bientt mon esprit tait emport malgr moi au milieu de
mes juges: je les voyais, j'entendais les avocats, je m'adressais  eux,
j'interrompais le mien, je trouvais ma cause mal dfendue. Je ne
connaissais aucun des magistrats, cependant je m'en faisais des images
de toute espce; les unes favorables, les autres sinistres, d'autres
indiffrentes: j'tais dans une agitation, dans un trouble d'ides qui
ne se conoit pas. Le bruit fit place  un profond silence; les
religieuses ne se parlaient plus; il me parut qu'elles avaient au choeur
la voix plus brillante qu' l'ordinaire, du moins celles qui chantaient;
les autres ne chantaient point; au sortir de l'office elles se
retirrent en silence. Je me persuadais que l'attente les inquitait
autant que moi: mais l'aprs-midi, le bruit et le mouvement reprirent
subitement de tout ct; j'entendis des portes s'ouvrir, se refermer,
des religieuses aller et venir, le murmure de personnes qui se parlent
bas. Je mis l'oreille  ma serrure; mais il me parut qu'on se taisait en
passant, et qu'on marchait sur la pointe des pieds. Je pressentis que
j'avais perdu mon procs, je n'en doutai pas un instant. Je me mis 
tourner dans ma cellule sans parler; j'touffais, je ne pouvais me
plaindre, je croisais mes bras sur ma tte, je m'appuyais le front
tantt contre un mur, tantt contre l'autre; je voulais me reposer sur
mon lit, mais j'en tais empche par un battement de coeur: il est sr
que j'entendais battre mon coeur, et qu'il faisait soulever mon
vtement. J'en tais l lorsqu'on me vint dire que l'on me demandait. Je
descendis, je n'osais avancer. Celle qui m'avait avertie tait si gaie,
que je pensai que la nouvelle que l'on m'apportait ne pouvait tre que
fort triste: j'allai pourtant. Arrive  la porte du parloir, je
m'arrtai tout court, et je me jetai dans le recoin des deux murs; je ne
pouvais me soutenir; cependant j'entrai. Il n'y avait personne;
j'attendis; on avait empch celui qui m'avait fait appeler de paratre
avant moi; on se doutait bien que c'tait un missaire de mon avocat; on
voulait savoir ce qui se passerait entre nous; on s'tait rassembl pour
entendre. Lorsqu'il se montra, j'tais assise, la tte penche sur mon
bras, et appuye contre les barreaux de la grille.

C'est de la part de M. Manouri, me dit-il.

--C'est, lui rpondis-je, pour m'apprendre que j'ai perdu mon procs.

--Madame, je n'en sais rien; mais il m'a donn cette lettre; il avait
l'air afflig quand il m'en a charg; et je suis venu  toute bride,
comme il me l'a recommand.

--Donnez...

Il me tendit la lettre, et je la pris sans me dplacer et sans le
regarder; je la posai sur mes genoux, et je demeurai comme j'tais.
Cependant cet homme me demanda: N'y a-t-il point de rponse?

--Non, lui dis-je, allez.

Il s'en alla; et je gardai la mme place, ne pouvant me remuer ni me
rsoudre  sortir.

Il n'est permis en couvent ni d'crire, ni de recevoir des lettres sans
la permission de la suprieure; on lui remet et celles qu'on reoit, et
celles qu'on crit: il fallait donc lui porter la mienne. Je me mis en
chemin pour cela; je crus que je n'arriverais jamais: un patient, qui
sort du cachot pour aller entendre sa condamnation, ne marche ni plus
lentement, ni plus abattu. Cependant me voil  sa porte. Les
religieuses m'examinaient de loin; elles ne voulaient rien perdre du
spectacle de ma douleur et de mon humiliation. Je frappai, on ouvrit. La
suprieure tait avec quelques autres religieuses; je m'en aperus au
bas de leurs robes, car je n'osai lever les yeux; je lui prsentai ma
lettre d'une main vacillante; elle la prit, la lut et me la rendit. Je
m'en retournai dans ma cellule; je me jetai sur mon lit, ma lettre 
ct de moi, et j'y restai sans la lire, sans me lever pour aller dner,
sans faire aucun mouvement jusqu' l'office de l'aprs-midi.  trois
heures et demie, la cloche m'avertit de descendre. Il y avait dj
quelques religieuses d'arrives; la suprieure tait  l'entre du
choeur; elle m'arrta, m'ordonna de me mettre  genoux en dehors; le
reste de la communaut entra, et la porte se ferma. Aprs l'office,
elles sortirent toutes; je les laissai passer; je me levai pour les
suivre la dernire: je commenai ds ce moment  me condamner  tout ce
qu'on voudrait: on venait de m'interdire l'glise, je m'interdis de
moi-mme le rfectoire et la rcration. J'envisageais ma condition de
tous les cts, et je ne voyais de ressource que dans le besoin de mes
talents et dans ma soumission. Je me serais contente de l'espce
d'oubli o l'on me laissa durant plusieurs jours. J'eus quelques
visites, mais celle de M. Manouri fut la seule qu'on me permit de
recevoir. Je le trouvai, en entrant au parloir, prcisment comme
j'tais quand je reus son missaire, la tte pose sur les bras, et les
bras appuys contre la grille. Je le reconnus, je ne lui dis rien. Il
n'osait ni me regarder, ni me parler.

Madame, me dit-il, sans se dranger, je vous ai crit; vous avez lu ma
lettre?

--Je l'ai reue, mais je ne l'ai pas lue.

--Vous ignorez donc...

--Non, monsieur, je n'ignore rien, j'ai devin mon sort, et j'y suis
rsigne.

--Comment en use-t-on avec vous?

--On ne songe pas encore  moi; mais le pass m'apprend ce que l'avenir
me prpare. Je n'ai qu'une consolation, c'est que, prive de l'esprance
qui me soutenait, il est impossible que je souffre autant que j'ai dj
souffert; je mourrai. La faute que j'ai commise n'est pas de celles
qu'on pardonne en religion. Je ne demande point  Dieu d'amollir le
coeur de celles  la discrtion desquelles il lui plat de m'abandonner,
mais de m'accorder la force de souffrir, de me sauver du dsespoir, et
de m'appeler  lui promptement.

--Madame, me dit-il en pleurant, vous auriez t ma propre soeur que je
n'aurais pas mieux fait...

Cet homme a le coeur sensible.

Madame, ajouta-t-il, si je puis vous tre utile  quelque chose,
disposez de moi. Je verrai le premier prsident, j'en suis considr; je
verrai les grands vicaires et l'archevque.

--Monsieur, ne voyez personne, tout est fini.

--Mais si l'on pouvait vous faire changer de maison?

--Il y a trop d'obstacles.

--Mais quels sont donc ces obstacles?

--Une permission difficile  obtenir, une dot nouvelle  faire ou
l'ancienne  retirer de cette maison; et puis, que trouverai-je dans un
autre couvent? Mon coeur inflexible, des suprieures impitoyables, des
religieuses qui ne seront pas meilleures qu'ici, les mmes devoirs, les
mmes peines. Il vaut mieux que j'achve ici mes jours; ils y seront
plus courts.

--Mais, madame, vous avez intress beaucoup d'honntes gens, la plupart
sont opulents: on ne vous arrtera pas ici, quand vous sortirez sans
rien emporter.

--Je le crois.

--Une religieuse qui sort ou qui meurt, augmente le bien-tre de celles
qui restent.

--Mais ces honntes gens, ces gens opulents ne pensent plus  moi, et
vous les trouverez bien froids lorsqu'il s'agira de me doter  leurs
dpens. Pourquoi voulez-vous qu'il soit plus facile aux gens du monde de
tirer du clotre une religieuse sans vocation, qu'aux personnes pieuses
d'y en faire entrer une bien appele? Dote-t-on facilement ces
dernires? Eh! monsieur, tout le monde s'est retir depuis la perte de
mon procs; je ne vois plus personne.

--Madame, chargez-moi seulement de cette affaire; j'y serai plus
heureux.

--Je ne demande rien, je n'espre rien, je ne m'oppose  rien, le seul
ressort qui me restait est bris. Si je pouvais seulement me promettre
que Dieu me changet, et que les qualits de l'tat religieux
succdassent dans mon me  l'esprance de le quitter, que j'ai
perdue... Mais cela ne se peut; ce vtement s'est attach  ma peau, 
mes os, et ne m'en gne que davantage. Ah! quel sort! tre religieuse 
jamais, et sentir qu'on ne sera jamais que mauvaise religieuse! passer
toute sa vie  se frapper la tte contre les barreaux de sa prison!

En cet endroit je me mis  pousser des cris; je voulais les touffer,
mais je ne pouvais. M. Manouri, surpris de ce mouvement, me dit:

Madame, oserais-je vous faire une question?

--Faites, monsieur.

--Une douleur aussi violente n'aurait-elle pas quelque motif secret?

--Non, monsieur. Je hais la vie solitaire, je sens l que je la hais, je
sens que je la harai toujours. Je ne saurais m'assujettir  toutes les
misres qui remplissent la journe d'une recluse: c'est un tissu de
purilits que je mprise; j'y serais faite, si j'avais pu m'y faire;
j'ai cherch cent fois  m'en imposer,  me briser l-dessus; je ne
saurais. J'ai envi, j'ai demand  Dieu l'heureuse imbcillit d'esprit
de mes compagnes; je ne l'ai point obtenue, il ne me l'accordera pas. Je
fais tout mal, je dis tout de travers, le dfaut de vocation perce dans
toutes mes actions, on le voit; j'insulte  tout moment  la vie
monastique; on appelle orgueil mon inaptitude; on s'occupe  m'humilier;
les fautes et les punitions se multiplient  l'infini, et les journes
se passent  mesurer des yeux la hauteur des murs.

--Madame, je ne saurais les abattre, mais je puis autre chose.

--Monsieur, ne tentez rien.

--Il faut changer de maison, je m'en occuperai. Je viendrai vous revoir;
j'espre qu'on ne vous clera pas; vous aurez incessamment de mes
nouvelles. Soyez sre que, si vous y consentez, je russirai  vous
tirer d'ici. Si l'on en usait trop svrement avec vous, ne me le
laissez pas ignorer.

Il tait tard quand M. Manouri s'en alla. Je retournai dans ma cellule.
L'office du soir ne tarda pas  sonner: j'arrivai des premires; je
laissai passer les religieuses, et je me tins pour dit qu'il fallait
demeurer  la porte; en effet, la suprieure la ferma sur moi. Le soir,
 souper, elle me fit signe en entrant de m'asseoir  terre au milieu du
rfectoire; j'obis, et l'on ne me servit que du pain et de l'eau; j'en
mangeai un peu, que j'arrosai de quelques larmes. Le lendemain on tint
conseil; toute la communaut fut appele  mon jugement; et l'on me
condamna  tre prive de rcration,  entendre pendant un mois
l'office  la porte du choeur,  manger  terre au milieu du rfectoire,
 faire amende honorable trois jours de suite,  renouveler ma prise
d'habit et mes voeux,  prendre le cilice,  jener de deux jours l'un,
et  me macrer aprs l'office du soir tous les vendredis. J'tais 
genoux, le voile baiss, tandis que cette sentence m'tait prononce.

Ds le lendemain, la suprieure vint dans ma cellule avec une religieuse
qui portait sur son bras un cilice et cette robe d'toffe grossire dont
on m'avait revtue lorsque je fus conduite dans le cachot. J'entendis ce
que cela signifiait; je me dshabillai, ou plutt on m'arracha mon
voile, on me dpouilla; et je pris cette robe. J'avais la tte nue, les
pieds nus, mes longs cheveux tombaient sur mes paules; et tout mon
vtement se rduisait  ce cilice que l'on me donna,  une chemise
trs-dure, et  cette longue robe qui me prenait sous le cou et qui me
descendait jusqu'aux pieds. Ce fut ainsi que je restai vtue pendant la
journe, et que je comparus  tous les exercices.

Le soir, lorsque je fus retire dans ma cellule, j'entendis qu'on s'en
approchait en chantant les litanies; c'tait toute la maison range sur
deux lignes. On entra, je me prsentai; on me passa une corde au cou; on
me mit dans la main une torche allume et une discipline dans l'autre.
Une religieuse prit la corde par un bout, me tira entre les deux lignes,
et la procession prit son chemin vers un petit oratoire intrieur
consacr  sainte Marie: on tait venu en chantant  voix basse, on s'en
retourna en silence. Quand je fus arrive  ce petit oratoire, qui tait
clair de deux lumires, on m'ordonna de demander pardon  Dieu et  la
communaut du scandale que j'avais donn; la religieuse qui me
conduisait me disait tout bas ce qu'il fallait que je rptasse, et je
le rptai mot  mot. Aprs cela on m'ta la corde, on me dshabilla
jusqu' la ceinture, on me prit mes cheveux qui taient pars sur mes
paules, on les rejeta sur un des cts de mon cou, on me mit dans la
main droite la discipline que je portais de la main gauche, et l'on
commena le _Miserere_. Je compris ce que l'on attendait de moi, et je
l'excutai. Le _Miserere_ fini, la suprieure me fit une courte
exhortation; on teignit les lumires, les religieuses se retirrent, et
je me rhabillai.

Quand je fus rentre dans ma cellule, je sentis des douleurs violentes
aux pieds; j'y regardai; ils taient tout ensanglants des coupures de
morceaux de verre que l'on avait eu la mchancet de rpandre sur mon
chemin.

Je fis amende honorable de la mme manire, les deux jours suivants;
seulement le dernier, on ajouta un psaume au _Miserere_.

Le quatrime jour, on me rendit l'habit de religieuse,  peu prs avec
la mme crmonie qu'on le prend  cette solennit quand elle est
publique.

Le cinquime, je renouvelai mes voeux. J'accomplis pendant un mois le
reste de la pnitence qu'on m'avait impose, aprs quoi je rentrai  peu
prs dans l'ordre commun de la communaut: je repris ma place au choeur
et au rfectoire, et je vaquai  mon tour aux diffrentes fonctions de
la maison. Mais quelle fut ma surprise, lorsque je tournai les yeux sur
cette jeune amie qui s'intressait  mon sort! elle me parut presque
aussi change que moi; elle tait d'une maigreur  effrayer; elle avait
sur son visage la pleur de la mort, les lvres blanches et les yeux
presque teints.

Soeur Ursule, lui dis-je tout bas, qu'avez-vous?--Ce que j'ai! me
rpondit-elle; je vous aime, et vous me le demandez! il tait temps que
votre supplice fint, j'en serais morte.

Si, les deux derniers jours de mon amende honorable, je n'avais pas eu
les pieds blesss, c'tait elle qui avait eu l'attention de balayer
furtivement les corridors, et de rejeter  droite et  gauche les
morceaux de verre. Les jours o j'tais condamne  jener au pain et 
l'eau, elle se privait d'une partie de sa portion qu'elle enveloppait
d'un linge blanc, et qu'elle jetait dans ma cellule. On avait tir au
sort la religieuse qui me conduirait par la corde, et le sort tait
tomb sur elle; elle eut la fermet d'aller trouver la suprieure, et de
lui protester qu'elle se rsoudrait plutt  mourir qu' cette infme et
cruelle fonction. Heureusement cette jeune fille tait d'une famille
considre; elle jouissait d'une pension forte qu'elle employait au gr
de la suprieure; et elle trouva, pour quelques livres de sucre et de
caf, une religieuse qui prit sa place. Je n'oserais penser que la main
de Dieu se soit appesantie sur cette indigne; elle est devenue folle, et
elle est enferme; mais la suprieure vit, gouverne, tourmente et se
porte bien.

Il tait impossible que ma sant rsistt  de si longues et de si dures
preuves; je tombai malade. Ce fut dans cette circonstance que la soeur
Ursule montra bien toute l'amiti qu'elle avait pour moi; je lui dois la
vie. Ce n'tait pas un bien qu'elle me conservait, elle me le disait
quelquefois elle-mme: cependant il n'y avait sorte de services qu'elle
ne me rendt les jours qu'elle tait d'infirmerie; les autres jours je
n'tais pas nglige, grce  l'intrt qu'elle prenait  moi, et aux
petites rcompenses qu'elle distribuait  celles qui me veillaient,
selon que j'en avais t plus ou moins satisfaite. Elle avait demand 
me garder la nuit, et la suprieure le lui avait refus, sous prtexte
qu'elle tait trop dlicate pour suffire  cette fatigue: ce fut un
vritable chagrin pour elle. Tous ses soins n'empchrent point les
progrs du mal; je fus rduite  toute extrmit; je reus les derniers
sacrements. Quelques moments auparavant je demandai  voir la communaut
assemble, ce qui me fut accord. Les religieuses entourrent mon lit,
la suprieure tait au milieu d'elles; ma jeune amie occupait mon
chevet, et me tenait une main qu'elle arrosait de ses larmes. On prsuma
que j'avais quelque chose  dire, on me souleva, et l'on me soutint sur
mon sant  l'aide de deux oreillers. Alors, m'adressant  la
suprieure, je la priai de m'accorder sa bndiction et l'oubli des
fautes que j'avais commises; je demandai pardon  toutes mes compagnes
du scandale que je leur avais donn. J'avais fait apporter  ct de moi
une infinit de bagatelles, ou qui paraient ma cellule, ou qui taient 
mon usage particulier, et je priai la suprieure de me permettre d'en
disposer; elle y consentit, et je les donnai  celles qui lui avaient
servi de satellites lorsqu'on m'avait jete dans le cachot. Je fis
approcher la religieuse qui m'avait conduite par la corde le jour de mon
amende honorable, et je lui dis en l'embrassant et en lui prsentant mon
rosaire et mon christ: Chre soeur, souvenez-vous de moi dans vos
prires, et soyez sre que je ne vous oublierai pas devant Dieu... Et
pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas prise dans ce moment? J'allais  lui sans
inquitude. C'est un si grand bonheur! et qui est-ce qui peut se le
promettre deux fois? qui sait ce que je serai au dernier moment? il faut
pourtant que j'y vienne. Puisse Dieu renouveler encore mes peines, et me
l'accorder aussi tranquille que je l'avais! Je voyais les cieux ouverts,
et ils l'taient, sans doute; car la conscience alors ne trompe pas, et
elle me promettait une flicit ternelle.

Aprs avoir t administre, je tombai dans une espce de lthargie; on
dsespra de moi pendant toute cette nuit. On venait de temps en temps
me tter le pouls; je sentais des mains se promener sur mon visage, et
j'entendais diffrentes voix qui disaient, comme dans le lointain: Il
remonte... Son nez est froid... Elle n'ira pas  demain... Le rosaire et
le christ vous resteront... Et une autre voix courrouce qui disait:
loignez-vous, loignez-vous; laissez-la mourir en paix; ne l'avez-vous
pas assez tourmente?... Ce fut un moment bien doux pour moi, lorsque
je sortis de cette crise, et que je rouvris les yeux, de me trouver
entre les bras de mon amie. Elle ne m'avait point quitte; elle avait
pass la nuit  me secourir,  rpter les prires des agonisants,  me
faire baiser le christ et  l'approcher de ses lvres, aprs l'avoir
spar des miennes. Elle crut, en me voyant ouvrir de grands yeux et
pousser un profond soupir, que c'tait le dernier; et elle se mit 
jeter des cris et  m'appeler son amie;  dire: Mon Dieu, ayez piti
d'elle et de moi! Mon Dieu, recevez son me! Chre amie! quand vous
serez devant Dieu, ressouvenez-vous de soeur Ursule... Je la regardai
en souriant tristement, en versant une larme et en lui serrant la main.

M. Bouvard[15] arriva dans ce moment; c'est le mdecin de la maison; cet
homme est habile,  ce qu'on dit, mais il est despote, orgueilleux et
dur. Il carta mon amie avec violence; il me tta le pouls et la peau;
il tait accompagn de la suprieure et de ses favorites. Il fit
quelques questions monosyllabiques sur ce qui s'tait pass; il
rpondit: Elle s'en tirera. Et regardant la suprieure,  qui ce mot
ne plaisait pas: Oui, madame, lui dit-il, elle s'en tirera; la peau est
bonne, la fivre est tombe, et la vie commence  poindre dans les
yeux.

 chacun de ces mots, la joie se dployait sur le visage de mon amie; et
sur celui de la suprieure et de ses compagnes je ne sais quoi de
chagrin que la contrainte dissimulait mal.

Monsieur, lui dis-je, je ne demande pas  vivre.

--Tant pis, me rpondit-il; puis il ordonna quelque chose, et sortit.
On dit que pendant ma lthargie, j'avais dit plusieurs fois: Chre
mre, je vais donc vous joindre! je vous dirai tout. C'tait
apparemment  mon ancienne suprieure que je m'adressais, je n'en doute
pas. Je ne donnai son portrait  personne, je dsirais de l'emporter
avec moi sous la tombe.

Le pronostic de M. Bouvard se vrifia; la fivre diminua, des sueurs
abondantes achevrent de l'emporter; et l'on ne douta plus de ma
gurison: je guris en effet, mais j'eus une convalescence trs-longue.
Il tait dit que je souffrirais dans cette maison toutes les peines
qu'il est possible d'prouver. Il y avait eu de la malignit dans ma
maladie; la soeur Ursule ne m'avait presque point quitte. Lorsque je
commenais  prendre des forces, les siennes se perdirent, ses
digestions se drangrent, elle tait attaque l'aprs-midi de
dfaillances qui duraient quelquefois un quart d'heure: dans cet tat,
elle tait comme morte, sa vue s'teignait, une sueur froide lui
couvrait le front, et se ramassait en gouttes qui coulaient le long de
ses joues; ses bras, sans mouvement, pendaient  ses cts. On ne la
soulageait un peu qu'en la dlaant, et qu'en relchant ses vtements.
Quand elle revenait de cet vanouissement, sa premire ide tait de me
chercher  ses cts, et elle m'y trouvait toujours; quelquefois mme,
lorsqu'il lui restait un peu de sentiment et de connaissance, elle
promenait sa main autour d'elle sans ouvrir les yeux. Cette action tait
si peu quivoque, que quelques religieuses s'tant offertes  cette main
qui ttonnait, et n'en tant pas reconnues, parce qu'alors elle
retombait sans mouvement, elles me disaient: Soeur Suzanne, c'est 
vous qu'elle en veut, approchez-vous donc... Je me jetais  ses genoux,
j'attirais sa main sur mon front, et elle y demeurait pose jusqu' la
fin de son vanouissement; quand il tait fini, elle me disait: Eh
bien! soeur Suzanne, c'est moi qui m'en irai, et c'est vous qui
resterez; c'est moi qui la reverrai la premire, je lui parlerai de
vous, elle ne m'entendra pas sans pleurer. S'il y a des larmes amres,
il en est aussi de bien douces, et si l'on aime l-haut, pourquoi n'y
pleurerait-on pas? Alors elle penchait sa tte sur mon cou; elle en
rpandait avec abondance, et elle ajoutait: Adieu, Soeur Suzanne;
adieu, mon amie; qui est-ce qui partagera vos peines quand je n'y serai
plus? Qui est-ce qui...? Ah! chre amie, que je vous plains! Je m'en
vais, je le sens, je m'en vais. Si vous tiez heureuse, combien j'aurais
de regret  mourir!

Son tat m'effrayait. Je parlai  la suprieure. Je voulais qu'on la mt
 l'infirmerie, qu'on la dispenst des offices et des autres exercices
pnibles de la maison, qu'on appelt un mdecin; mais on me rpondit
toujours que ce n'tait rien, que ces dfaillances se passeraient toutes
seules; et la chre soeur Ursule ne demandait pas mieux que de
satisfaire  ses devoirs et  suivre la vie commune. Un jour, aprs les
matines, auxquelles elle avait assist, elle ne parut point. Je pensai
qu'elle tait bien mal; l'office du matin fini, je volai chez elle, je
la trouvai couche sur son lit tout habille; elle me dit: Vous voil,
chre amie? Je me doutais que vous ne tarderiez pas  venir, et je vous
attendais. coutez-moi. Que j'avais d'impatience que vous vinssiez! Ma
dfaillance a t si forte et si longue, que j'ai cru que j'y resterais
et que je ne vous reverrais plus. Tenez, voil la clef de mon oratoire,
vous en ouvrirez l'armoire, vous enlverez une petite planche qui spare
en deux parties le tiroir d'en bas; vous trouverez derrire cette
planche un paquet de papiers; je n'ai jamais pu me rsoudre  m'en
sparer, quelque danger que je courusse  les garder, et quelque douleur
que je ressentisse  les lire; hlas! ils sont presque effacs de mes
larmes: quand je ne serai plus, vous les brlerez...

Elle tait si faible et si oppresse, qu'elle ne put prononcer de suite
deux mots de ce discours; elle s'arrtait presque  chaque syllabe, et
puis elle parlait si bas, que j'avais peine  l'entendre, quoique mon
oreille ft presque colle sur sa bouche. Je pris la clef, je lui
montrai du doigt l'oratoire, et elle me fit signe de la tte que oui;
ensuite, pressentant que j'allais la perdre, et persuade que sa maladie
tait une suite ou de la mienne, ou de la peine qu'elle avait prise, ou
des soins qu'elle m'avait donns, je me mis  pleurer et  me dsoler de
toute ma force. Je lui baisai le front, les yeux, le visage, les mains;
je lui demandai pardon: cependant elle tait comme distraite, elle ne
m'entendait pas; et une de ses mains se reposait sur mon visage et me
caressait; je crois qu'elle ne me voyait plus, peut-tre mme me
croyait-elle sortie, car elle m'appela.

Soeur Suzanne?

Je lui dis: Me voil.

--Quelle heure est-il?

--Il est onze heures et demie.

--Onze heures et demie! Allez-vous-en dner; allez, vous reviendrez tout
de suite...

Le dner sonna, il fallut la quitter. Quand je fus  la porte elle me
rappela; je revins; elle fit un effort pour me prsenter ses joues; je
les baisai: elle me prit la main, elle me la tenait serre; il semblait
qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait me quitter: cependant il le
faut, dit-elle en me lchant, Dieu le veut; adieu, soeur Suzanne.
Donnez-moi mon crucifix... Je le lui mis entre les mains, et je m'en
allai.

On tait sur le point de sortir de table. Je m'adressai  la suprieure,
je lui parlai, en prsence de toutes les religieuses, du danger de la
soeur Ursule, je la pressai d'en juger par elle-mme. Eh bien!
dit-elle, il faut la voir. Elle y monta, accompagne de quelques
autres; je les suivis: elles entrrent dans sa cellule; la pauvre soeur
n'tait plus; elle tait tendue sur son lit, toute vtue, la tte
incline sur son oreiller, la bouche entr'ouverte, les yeux ferms, et
le christ entre ses mains. La suprieure la regarda froidement, et dit:
Elle est morte. Qui l'aurait crue si proche de sa fin? C'tait une
excellente fille: qu'on aille sonner pour elle, et qu'on l'ensevelisse.

Je restai seule  son chevet. Je ne saurais vous peindre ma douleur;
cependant j'enviais son sort. Je m'approchai d'elle, je lui donnai des
larmes, je la baisai plusieurs fois, et je tirai le drap sur son visage,
dont les traits commenaient  s'altrer; ensuite je songeai  excuter
ce qu'elle m'avait recommand. Pour n'tre pas interrompue dans cette
occupation, j'attendis que tout le monde ft  l'office: j'ouvris
l'oratoire, j'abattis la planche et je trouvai un rouleau de papiers
assez considrable que je brlai ds le soir. Cette jeune fille avait
toujours t mlancolique; et je n'ai pas mmoire de l'avoir vue
sourire, except une fois dans sa maladie.

Me voil donc seule dans cette maison, dans le monde; car je ne
connaissais pas un tre qui s'intresst  moi. Je n'avais plus entendu
parler de l'avocat Manouri; je prsumais, ou qu'il avait t rebut par
les difficults; ou que, distrait par des amusements ou par ses
occupations, les offres de services qu'il m'avait faites taient bien
loin de sa mmoire, et je ne lui en savais pas trs-mauvais gr: j'ai le
caractre port  l'indulgence; je puis tout pardonner aux hommes,
except l'injustice, l'ingratitude et l'inhumanit. J'excusais donc
l'avocat Manouri tant que je pouvais, et tous ces gens du monde qui
avaient montr tant de vivacit dans le cours de mon procs, et pour qui
je n'existais plus; et vous-mme, monsieur le marquis, lorsque nos
suprieurs ecclsiastiques firent une visite dans la maison.

Ils entrent, ils parcourent les cellules, ils interrogent les
religieuses, ils se font rendre compte de l'administration temporelle et
spirituelle; et, selon l'esprit qu'ils apportent  leurs fonctions, ils
rparent ou ils augmentent le dsordre. Je revis donc l'honnte et dur
M. Hbert, avec ses deux jeunes et compatissants acolytes. Ils se
rappelrent apparemment l'tat dplorable o j'avais autrefois comparu
devant eux; leurs yeux s'humectrent; et je remarquai sur leur visage
l'attendrissement et la joie. M. Hbert s'assit, et me fit asseoir
vis--vis de lui; ses deux compagnons se tinrent debout derrire sa
chaise; leurs regards taient attachs sur moi. M. Hbert me dit:

Eh bien! Suzanne, comment en use-t-on  prsent avec vous?

Je lui rpondis: Monsieur, on m'oublie.

--Tant mieux.

--Et c'est aussi tout ce que je souhaite: mais j'aurais une grce
importante  vous demander; c'est d'appeler ici ma mre suprieure.

--Et pourquoi?

--C'est que, s'il arrive que l'on vous fasse quelque plainte d'elle,
elle ne manquera de m'en accuser.

--J'entends; mais dites-moi toujours ce que vous en savez.

--Monsieur, je vous supplie de la faire appeler, et qu'elle entende
elle-mme vos questions et mes rponses.

--Dites toujours.

--Monsieur, vous m'allez perdre.

--Non, ne craignez rien; de ce jour vous n'tes plus sous son autorit;
avant la fin de la semaine vous serez transfre  Sainte-Eutrope, prs
d'Arpajon. Vous avez un bon ami.

--Un bon ami, monsieur! je ne m'en connais point.

--C'est votre avocat.

--M. Manouri?

--Lui-mme.

--Je ne croyais pas qu'il se souvnt encore de moi.

--Il a vu vos soeurs; il a vu M. l'archevque, le premier prsident,
toutes les personnes connues par leur pit; il vous a fait une dot dans
la maison que je viens de vous nommer; et vous n'avez plus qu'un moment
 rester ici. Ainsi, si vous avez connaissance de quelque dsordre, vous
pouvez m'en instruire sans vous compromettre; et je vous l'ordonne par
la sainte obissance.

--Je n'en connais point.

--Quoi! on a gard quelque mesure avec vous depuis la perte de votre
procs?

--On a cru, et l'on a d croire que j'avais commis une faute en revenant
contre mes voeux; et l'on m'en a fait demander pardon  Dieu.

--Mais ce sont les circonstances de ce pardon que je voudrais savoir...

Et en disant ces mots il secouait la tte, il fronait les sourcils; et
je conus qu'il ne tenait qu' moi de renvoyer  la suprieure une
partie des coups de discipline qu'elle m'avait fait donner; mais ce
n'tait pas mon dessein. L'archidiacre vit bien qu'il ne saurait rien de
moi, et il sortit en me recommandant le secret sur ce qu'il m'avait
confi de ma translation  Sainte-Eutrope d'Arpajon.

Comme le bonhomme Hbert marchait seul dans le corridor, ses deux
compagnons se retournrent, et me salurent d'un air trs-affectueux et
trs-doux. Je ne sais qui ils sont: mais Dieu veuille leur conserver ce
caractre tendre et misricordieux qui est si rare dans leur tat, et
qui convient si fort aux dpositaires de la faiblesse de l'homme et aux
intercesseurs de la misricorde de Dieu. Je croyais M. Hbert occup 
consoler,  interroger ou  rprimander quelque autre religieuse,
lorsqu'il rentra dans ma cellule. Il me dit:

D'o connaissez-vous M. Manouri?

--Par mon procs.

--Qui est-ce qui vous l'a donn?

--C'est madame la prsidente.

--Il a fallu que vous confrassiez souvent avec lui dans le cours de
votre affaire?

--Non, monsieur, je l'ai peu vu.

--Comment l'avez-vous instruit?

--Par quelques mmoires crits de ma main.

--Vous avez des copies de ces mmoires?

--Non, monsieur.

--Qui est-ce qui lui remettait ces mmoires?

--Madame la prsidente.

--Et d'o la connaissiez-vous?

--Je la connaissais par la soeur Ursule, mon amie et sa parente.

--Vous avez vu M. Manouri depuis la perte de votre procs?

--Une fois.

--C'est bien peu. Il ne vous a point crit?

--Non, monsieur.

--Vous ne lui avez point crit?

--Non, monsieur.

--Il vous apprendra sans doute ce qu'il a fait pour vous. Je vous
ordonne de ne le point voir au parloir; et s'il vous crit, soit
directement, soit indirectement, de m'envoyer sa lettre sans l'ouvrir;
entendez-vous, sans l'ouvrir.

--Oui, monsieur; et je vous obirai...

Soit que la mfiance de M. Hbert me regardt, ou mon bienfaiteur, j'en
fus blesse.

M. Manouri vint  Longchamp dans la soire mme: je tins parole 
l'archidiacre; je refusai de lui parler. Le lendemain il m'crivit par
son missaire; je reus sa lettre et je l'envoyai, sans l'ouvrir,  M.
Hbert. C'tait le mardi, autant qu'il m'en souvient. J'attendais
toujours avec impatience l'effet de la promesse de l'archidiacre et des
mouvements de M. Manouri. Le mercredi, le jeudi, le vendredi se
passrent sans que j'entendisse parler de rien. Combien ces journes me
parurent longues! Je tremblais qu'il ne ft survenu quelque obstacle qui
et tout drang. Je ne recouvrais pas ma libert, mais je changeais de
prison; et c'est quelque chose. Un premier vnement heureux fait germer
en nous l'esprance d'un second; et c'est peut-tre l l'origine du
proverbe qu'un _bonheur ne vient point sans un autre_.

Je connaissais les compagnes que je quittais, et je n'avais pas de peine
 supposer que je gagnerais quelque chose  vivre avec d'autres
prisonnires; quelles qu'elles fussent, elles ne pouvaient tre ni plus
mchantes, ni plus malintentionnes. Le samedi matin, sur les neuf
heures, il se fit un grand mouvement dans la maison; il faut bien peu de
chose pour mettre des ttes de religieuses en l'air. On allait, on
venait, on se parlait bas; les portes des dortoirs s'ouvraient et se
fermaient; c'est, comme vous l'avez pu voir jusqu'ici, le signal des
rvolutions monastiques. J'tais seule dans ma cellule; le coeur me
battait. J'coutais  la porte, je regardais par ma fentre, je me
dmenais sans savoir ce que je faisais; je me disais  moi-mme en
tressaillant de joie: C'est moi qu'on vient chercher; tout  l'heure je
n'y serai plus... et je ne me trompais pas.

Deux figures inconnues se prsentrent  moi; c'taient une religieuse
et la tourire d'Arpajon: elles m'instruisirent en un mot du sujet de
leur visite. Je pris tumultueusement le petit butin qui m'appartenait;
je le jetai ple-mle dans le tablier de la tourire, qui le mit en
paquets. Je ne demandai point  voir la suprieure; la soeur Ursule
n'tait plus; je ne quittais personne. Je descends; on m'ouvre les
portes, aprs avoir visit ce que j'emportais; je monte dans un
carrosse, et me voil partie.

L'archidiacre et ses deux jeunes ecclsiastiques, madame la prsidente
de *** et M. Manouri, s'taient rassembls chez la suprieure, o on les
avertit de ma sortie. Chemin faisant, la religieuse m'instruisit de la
maison; et la tourire ajoutait pour refrain  chaque phrase de l'loge
qu'on m'en faisait: C'est la pure vrit... Elle se flicitait du
choix qu'on avait fait d'elle pour aller me prendre, et voulait tre mon
amie; en consquence elle me confia quelques secrets, et me donna
quelques conseils sur ma conduite; ces conseils taient apparemment 
son usage; mais ils ne pouvaient tre au mien. Je ne sais si vous avez
vu le couvent d'Arpajon; c'est un btiment carr, dont un des cts
regarde sur le grand chemin, et l'autre sur la campagne et les jardins.
Il y avait  chaque fentre de la premire faade une, deux, ou trois
religieuses; cette seule circonstance m'en apprit, sur l'ordre qui
rgnait dans la maison, plus que tout ce que la religieuse et sa
compagne ne m'en avaient dit. On connaissait apparemment la voiture o
nous tions; car en un clin d'oeil toutes ces ttes voiles disparurent;
et j'arrivai  la porte de ma nouvelle prison. La suprieure vint
au-devant de moi, les bras ouverts, m'embrassa, me prit par la main et
me conduisit dans la salle de la communaut, o quelques religieuses
m'avaient devance, et o d'autres accoururent.

                   *       *       *       *       *

Cette suprieure s'appelle madame ***. Je ne saurais me refuser 
l'envie de vous la peindre avant que d'aller plus loin. C'est une petite
femme toute ronde, cependant prompte et vive dans ses mouvements: sa
tte n'est jamais assise sur ses paules; il y a toujours quelque chose
qui cloche dans son vtement; sa figure est plutt bien que mal; ses
yeux, dont l'un, c'est le droit, est plus haut et plus grand que
l'autre, sont pleins de feu et distraits: quand elle marche, elle jette
ses bras en avant et en arrire. Veut-elle parler? elle ouvre la bouche,
avant que d'avoir arrang ses ides; aussi bgaye-t-elle un peu.
Est-elle assise? elle s'agite sur son fauteuil, comme si quelque chose
l'incommodait: elle oublie toute biensance; elle lve sa guimpe pour se
frotter la peau; elle croise les jambes; elle vous interroge; vous lui
rpondez, et elle ne vous coute pas; elle vous parle, et elle se perd,
s'arrte tout court, ne sait plus o elle en est, se fche, et vous
appelle grosse bte, stupide, imbcile, si vous ne la remettez sur la
voie: elle est tantt familire jusqu' tutoyer, tantt imprieuse et
fire jusqu'au ddain; ses moments de dignit sont courts; elle est
alternativement compatissante et dure; sa figure dcompose marque tout
le dcousu de son esprit et toute l'ingalit de son caractre; aussi
l'ordre et le dsordre se succdaient-ils dans la maison; il y avait des
jours o tout tait confondu, les pensionnaires avec les novices, les
novices avec les religieuses; o l'on courait dans les chambres les unes
des autres; o l'on prenait ensemble du th, du caf, du chocolat, des
liqueurs; o l'office se faisait avec la clrit la plus indcente; au
milieu de ce tumulte le visage de la suprieure change subitement, la
cloche sonne; on se renferme, on se retire, le silence le plus profond
suit le bruit, les cris et le tumulte, et l'on croirait que tout est
mort subitement. Une religieuse alors manque-t-elle  la moindre chose?
elle la fait venir dans sa cellule, la traite avec duret, lui ordonne
de se dshabiller et de se donner vingt coups de discipline; la
religieuse obit, se dshabille, prend sa discipline, et se macre; mais
 peine s'est-elle donn quelques coups, que la suprieure, devenue
compatissante, lui arrache l'instrument de pnitence, se met  pleurer,
dit qu'elle est bien malheureuse d'avoir  punir, lui baise le front,
les yeux, la bouche, les paules; la caresse, la loue[16]. Mais,
qu'elle a la peau blanche et douce! le bel embonpoint! le beau cou! le
beau chignon!... Soeur Sainte-Augustine, mais tu es folle d'tre
honteuse; laisse tomber ce linge; je suis femme, et ta suprieure. Oh!
la belle gorge! qu'elle est ferme! et je souffrirais que cela ft
dchir par des pointes? Non, non, il n'en sera rien... Elle la baise
encore, la relve, la rhabille elle-mme, lui dit les choses les plus
douces, la dispense des offices, et la renvoie dans sa cellule. On est
trs-mal avec ces femmes-l; on ne sait jamais ce qui leur plaira ou
dplaira, ce qu'il faut viter ou faire; il n'y a rien de rgl; ou l'on
est servi  profusion, ou l'on meurt de faim; l'conomie de la maison
s'embarrasse, les remontrances sont ou mal prises ou ngliges; on est
toujours trop prs ou trop loin des suprieures de ce caractre; il n'y
a ni vraie distance, ni mesure; on passe de la disgrce  la faveur, et
de la faveur  la disgrce, sans qu'on sache pourquoi. Voulez-vous que
je vous donne, dans une petite chose, un exemple gnral de son
administration? Deux fois l'anne, elle courait de cellule en cellule,
et faisait jeter par les fentres toutes les bouteilles de liqueur
qu'elle y trouvait, et quatre jours aprs, elle-mme en renvoyait  la
plupart de ses religieuses. Voil celle  qui j'avais fait le voeu
solennel d'obissance; car nous portons nos voeux d'une maison dans une
autre[17].

J'entrai avec elle; elle me conduisait en me tenant embrasse par le
milieu du corps. On servit une collation de fruits, de massepains et de
confitures. Le grave archidiacre commena mon loge, qu'elle interrompit
par: On a eu tort, on a eu tort, je le sais... Le grave archidiacre
voulut continuer; et la suprieure l'interrompit par: Comment s'en
sont-elles dfaites? C'est la modestie et la douceur mme, on dit
qu'elle est remplie de talents... Le grave archidiacre voulut reprendre
ses derniers mots; la suprieure l'interrompit encore, en me disant bas
 l'oreille: Je vous aime  la folie; et quand ces pdants-l seront
sortis, je ferai venir nos soeurs, et vous nous chanterez un petit air,
n'est-ce pas?... Il me prit une envie de rire. Le grave M. Hbert fut
un peu dconcert; ses deux jeunes compagnons souriaient de son embarras
et du mien. Cependant M. Hbert revint  son caractre et  ses manires
accoutumes, lui ordonna brusquement de s'asseoir, et lui imposa
silence. Elle s'assit; mais elle n'tait pas  son aise; elle se
tourmentait  sa place, elle se grattait la tte, elle rajustait son
vtement o il n'tait pas drang; elle billait; et cependant
l'archidiacre prorait sensment sur la maison que j'avais quitte, sur
les dsagrments que j'avais prouvs, sur celle o j'entrais, sur les
obligations que j'avais aux personnes qui m'avaient servie. En cet
endroit je regardai M. Manouri, il baissa les yeux. Alors la
conversation devint plus gnrale; le silence pnible impos  la
suprieure cessa. Je m'approchai de M. Manouri, je le remerciai des
services qu'il m'avait rendus; je tremblais, je balbutiais, je ne savais
quelle reconnaissance lui promettre. Mon trouble, mon embarras, mon
attendrissement, car j'tais vraiment touche, un mlange de larmes et
de joie, toute mon action lui parla beaucoup mieux que je ne l'aurais pu
faire. Sa rponse ne fut pas plus arrange que mon discours; il fut
aussi troubl que moi. Je ne sais ce qu'il me disait; mais j'entendais,
qu'il serait trop rcompens s'il avait adouci la rigueur de mon sort;
qu'il se ressouviendrait de ce qu'il avait fait, avec plus de plaisir
encore que moi; qu'il tait bien fch que ses occupations, qui
l'attachaient au Palais de Paris, ne lui permissent pas de visiter
souvent le clotre d'Arpajon; mais qu'il esprait de monsieur
l'archidiacre et de madame la suprieure la permission de s'informer de
ma sant et de ma situation.

L'archidiacre n'entendit pas cela; mais la suprieure rpondit:
Monsieur, tant que vous voudrez; elle fera tout ce qui lui plaira; nous
tcherons de rparer ici les chagrins qu'on lui a donns... Et puis
tout bas  moi: Mon enfant, tu as donc bien souffert? Mais comment ces
cratures de Longchamp ont-elles eu le courage de te maltraiter? J'ai
connu ta suprieure; nous avons t pensionnaires ensemble  Port-Royal,
c'tait la bte noire des autres. Nous aurons le temps de nous voir; tu
me raconteras tout cela... Et en disant ces mots, elle prenait une de
mes mains qu'elle me frappait de petits coups avec la sienne. Les jeunes
ecclsiastiques me firent aussi leur compliment. Il tait tard; M.
Manouri prit cong de nous; l'archidiacre et ses compagnons allrent
chez M. ***, seigneur d'Arpajon, o ils taient invits, et je restai
seule avec la suprieure; mais ce ne fut pas pour longtemps: toutes les
religieuses, toutes les novices, toutes les pensionnaires accoururent
ple-mle: en un instant je me vis entoure d'une centaine de personnes.
Je ne savais  qui entendre ni  qui rpondre; c'taient des figures de
toute espce et des propos de toutes couleurs; cependant je discernai
qu'on n'tait mcontent ni de mes rponses ni de ma personne.

Quand cette confrence importune eut dur quelque temps, et que la
premire curiosit eut t satisfaite, la foule diminua; la suprieure
carta le reste, et elle vint elle-mme m'installer dans ma cellule.
Elle m'en fit les honneurs  sa mode; elle me montrait l'oratoire, et
disait: C'est l que ma petite amie priera Dieu; je veux qu'on lui
mette un coussin sur ce marchepied, afin que ses petits genoux ne soient
pas blesss. Il n'y a point d'eau bnite dans ce bnitier; cette soeur
Dorothe oublie toujours quelque chose. Essayez ce fauteuil; voyez s'il
vous sera commode...

Et tout en parlant ainsi, elle m'assit, me pencha la tte sur le
dossier, et me baisa le front. Cependant elle alla  la fentre, pour
s'assurer que les chssis se levaient et se baissaient facilement:  mon
lit, et elle en tira et retira les rideaux, pour voir s'ils fermaient
bien. Elle examina les couvertures: Elles sont bonnes. Elle prit le
traversin, et le faisant bouffer, elle disait: Chre tte sera fort
bien l-dessus; ces draps ne sont pas fins, mais ce sont ceux de la
communaut; ces matelas sont bons... Cela fait, elle vient  moi,
m'embrasse, et me quitte. Pendant cette scne je disais en moi-mme: 
la folle crature! Et je m'attendais  de bons et de mauvais jours.

Je m'arrangeai dans ma cellule; j'assistai  l'office du soir, au
souper,  la rcration qui suivit. Quelques religieuses s'approchrent
de moi, d'autres s'en loignrent; celles-l comptaient sur ma
protection auprs de la suprieure; celles-ci taient dj alarmes de
la prdilection qu'elle m'avait accorde. Ces premiers moments se
passrent en loges rciproques, en questions sur la maison que j'avais
quitte, en essais de mon caractre, de mes inclinations, de mes gots,
de mon esprit: on vous tte partout; c'est une suite de petites embches
qu'on vous tend, et d'o l'on tire les consquences les plus justes. Par
exemple, on jette un mot de mdisance, et l'on vous regarde; on entame
une histoire, et l'on attend que vous en demandiez la suite, ou que vous
la laissiez; si vous dites un mot ordinaire, on le trouve charmant,
quoiqu'on sache bien qu'il n'en est rien; on vous loue ou l'on vous
blme  dessein; on cherche  dmler vos penses les plus secrtes; on
vous interroge sur vos lectures; on vous offre des livres sacrs et
profanes; on remarque votre choix; on vous invite  de lgres
infractions de la rgle; on vous fait des confidences, on vous jette des
mots sur les travers de la suprieure: tout se recueille et se redit; on
vous quitte, on vous reprend; on sonde vos sentiments sur les moeurs,
sur la pit, sur le monde, sur la religion, sur la vie monastique, sur
tout. Il rsulte de ces expriences ritres une pithte qui vous
caractrise, et qu'on attache en surnom  celui que vous portez; ainsi
je fus appele Sainte-Suzanne la rserve.

Le premier soir, j'eus la visite de la suprieure; elle vint  mon
dshabiller; ce fut elle qui m'ta mon voile et ma guimpe, et qui me
coiffa de nuit: ce fut elle qui me dshabilla. Elle me tint cent propos
doux, et me fit mille caresses qui m'embarrassrent un peu, je ne sais
pas pourquoi, car je n'y entendais rien ni elle non plus;  prsent mme
que j'y rflchis, qu'aurions-nous pu y entendre? Cependant j'en parlai
 mon directeur, qui traita cette familiarit, qui me paraissait
innocente et qui me le parat encore, d'un ton fort srieux, et me
dfendit gravement de m'y prter davantage. Elle me baisa le cou, les
paules, les bras; elle loua mon embonpoint et ma taille, et me mit au
lit; elle releva mes couvertures d'un et d'autre ct, me baisa les
yeux, tira mes rideaux et s'en alla. J'oubliais de vous dire qu'elle
supposa que j'tais fatigue, et qu'elle me permit de rester au lit tant
que je voudrais.

J'usai de sa permission; c'est, je crois, la seule bonne nuit que j'aie
passe dans le clotre; et si, je n'en suis presque jamais sortie. Le
lendemain, sur les neuf heures, j'entendis frapper doucement  ma porte;
j'tais encore couche; je rpondis, on entra; c'tait une religieuse
qui me dit, d'assez mauvaise humeur, qu'il tait tard, et que la mre
suprieure me demandait. Je me levai, je m'habillai  la hte, et
j'allai.

Bonjour, mon enfant, me dit-elle; avez-vous bien pass la nuit? Voil
du caf qui vous attend depuis une heure; je crois qu'il sera bon;
dpchez-vous de le prendre, et puis aprs nous causerons...

Et tout en disant cela elle tendait un mouchoir sur la table, en
dployait un autre sur moi, versait le caf, et le sucrait. Les autres
religieuses en faisaient autant les unes chez les autres. Tandis que je
djeunais, elle m'entretint de mes compagnes, me les peignit selon son
aversion ou son got, me fit mille amitis, mille questions sur la
maison que j'avais quitte, sur mes parents, sur les dsagrments que
j'avais eus; loua, blma  sa fantaisie, n'entendit jamais ma rponse
jusqu'au bout. Je ne la contredis point; elle fut contente de mon
esprit, de mon jugement et de ma discrtion. Cependant il vint une
religieuse, puis une autre, puis une troisime, puis une quatrime, une
cinquime; on parla des oiseaux de la mre, celle-ci des tics de la
soeur, celle-l de tous les petits ridicules des absentes; on se mit en
gaiet. Il y avait une pinette dans un coin de la cellule, j'y posai
les doigts par distraction; car, nouvelle arrive dans la maison, et ne
connaissant point celles dont on plaisantait, cela ne m'amusait gure;
et quand j'aurais t plus au fait, cela ne m'aurait pas amuse
davantage. Il faut trop d'esprit pour bien plaisanter; et puis, qui
est-ce qui n'a point un ridicule? Tandis que l'on riait, je faisais des
accords; peu  peu j'attirai l'attention. La suprieure vint  moi, et
me frappant un petit coup sur l'paule: Allons, Sainte-Suzanne, me
dit-elle, amuse-nous; joue d'abord, et puis aprs tu chanteras. Je fis
ce qu'elle me disait, j'excutai quelques pices que j'avais dans les
doigts; je prludai de fantaisie; et puis je chantai quelques versets
des psaumes de Mondonville.

Voil qui est fort bien, me dit la suprieure; mais nous avons de la
saintet  l'glise tant qu'il nous plat: nous sommes seules; celles-ci
sont mes amies, et elles seront aussi les tiennes; chante-nous quelque
chose de plus gai.

Quelques-unes des religieuses dirent: Mais elle ne sait peut-tre que
cela; elle est fatigue de son voyage; il faut la mnager; en voil bien
assez pour une fois.

--Non, non, dit la suprieure, elle s'accompagne  merveille, elle a la
plus belle voix du monde (et en effet je ne l'ai pas laide; cependant
plus de justesse, de douceur et de flexibilit que de force et
d'tendue), je ne la tiendrai quitte qu'elle ne nous ait dit autre
chose.

J'tais un peu offense du propos des religieuses; je rpondis  la
suprieure que cela n'amusait plus les soeurs.

Mais cela m'amuse encore, moi.

Je me doutais de cette rponse. Je chantai donc une chansonnette assez
dlicate; et toutes battirent des mains, me lourent, m'embrassrent, me
caressrent, m'en demandrent une seconde; petites minauderies fausses,
dictes par la rponse de la suprieure; il n'y en avait presque pas une
l qui ne m'et t ma voix et rompu les doigts, si elle l'avait pu.
Celles qui n'avaient peut-tre entendu de musique de leur vie,
s'avisrent de jeter sur mon chant des mots aussi ridicules que
dplaisants, qui ne prirent point auprs de la suprieure.

Taisez-vous, leur dit-elle, elle joue et chante comme un ange, et je
veux qu'elle vienne ici tous les jours; _j'ai su un peu de clavecin_
autrefois, et je veux qu'elle m'y remette.

--Ah! madame, lui dis-je, quand on a su autrefois, on n'a pas tout
oubli...

--Trs-volontiers, cde-moi ta place...

Elle prluda, elle joua des choses folles, bizarres, dcousues comme ses
ides; mais je vis,  travers tous les dfauts de son excution, qu'elle
avait la main infiniment plus lgre que moi. Je le lui dis, car j'aime
 louer, et j'ai rarement perdu l'occasion de le faire avec vrit; cela
est si doux! Les religieuses s'clipsrent les unes aprs les autres, et
je restai presque seule avec la suprieure  parler musique. Elle tait
assise; j'tais debout; elle me prenait les mains, et elle me disait en
les serrant: Mais outre qu'elle joue bien, c'est qu'elle a les plus
jolis doigts du monde; voyez donc, soeur Thrse... Soeur Thrse
baissait les yeux, rougissait et bgayait; cependant, que j'eusse les
doigts jolis ou non, que la suprieure et tort ou raison de l'observer,
qu'est-ce que cela faisait  cette soeur? La suprieure m'embrassait par
le milieu du corps; et elle trouvait que j'avais la plus jolie taille.
Elle m'avait tire  elle; elle me fit asseoir sur ses genoux; elle me
relevait la tte avec les mains, et m'invitait  la regarder; elle
louait mes yeux, ma bouche, mes joues, mon teint: je ne rpondais rien,
j'avais les yeux baisss, et je me laissais aller  toutes ces caresses
comme une idiote. Soeur Thrse tait distraite, inquite, se promenait
 droite et  gauche, touchait  tout sans avoir besoin de rien, ne
savait que faire de sa personne, regardait par la fentre, croyait avoir
entendu frapper  la porte; et la suprieure lui dit: Sainte-Thrse,
tu peux t'en aller si tu t'ennuies.

--Madame, je ne m'ennuie pas.

--C'est que j'ai mille choses  demander  cette enfant.

--Je le crois.

--Je veux savoir toute son histoire; comment rparerai-je les peines
qu'on lui a faites, si je les ignore? Je veux qu'elle me les raconte
sans rien omettre; je suis sre que j'en aurai le coeur dchir, et que
j'en pleurerai; mais n'importe: Sainte-Suzanne, quand est-ce que je
saurai tout?

--Madame, quand vous l'ordonnerez.

--Je t'en prierais tout  l'heure, si nous en avions le temps. Quelle
heure est-il?...

Soeur Thrse rpondit: Madame, il est cinq heures, et les vpres vont
sonner.

--Qu'elle commence toujours.

--Mais, madame, vous m'aviez promis un moment de consolation avant
vpres. J'ai des penses qui m'inquitent; je voudrais bien ouvrir mon
coeur  maman. Si je vais  l'office sans cela, je ne pourrai prier, je
serai distraite.

--Non, non, dit la suprieure, tu es folle avec tes ides. Je gage que
je sais ce que c'est; nous en parlerons demain.

--Ah! chre mre, dit soeur Thrse, en se jetant aux pieds de la
suprieure et en fondant en larmes, que ce soit tout  l'heure.

--Madame, dis-je  la suprieure, en me levant de sur ses genoux o
j'tais reste, accordez  ma soeur ce qu'elle vous demande; ne laissez
pas durer sa peine; je vais me retirer; j'aurai toujours le temps de
satisfaire l'intrt que vous voulez bien prendre  moi; et quand vous
aurez entendu ma soeur Thrse, elle ne souffrira plus...

Je fis un mouvement vers la porte pour sortir; la suprieure me retenait
d'une main; soeur Thrse,  genoux, s'tait empare de l'autre, la
baisait et pleurait; et la suprieure lui disait:

En vrit, Sainte-Thrse, tu es bien incommode avec tes inquitudes;
je te l'ai dj dit, cela me dplat, cela me gne; je ne veux pas tre
gne.

--Je le sais, mais je ne suis pas matresse de mes sentiments, je
voudrais et je ne saurais...

Cependant je m'tais retire, et j'avais laiss avec la suprieure la
jeune soeur. Je ne pus m'empcher de la regarder  l'glise; il lui
restait de l'abattement et de la tristesse; nos yeux se rencontrrent
plusieurs fois; et il me sembla qu'elle avait de la peine  soutenir mon
regard. Pour la suprieure, elle s'tait assoupie dans sa stalle.

L'office fut dpch en un clin d'oeil: le choeur n'tait pas,  ce
qu'il me parut, l'endroit de la maison o l'on se plaisait le plus. On
en sortit avec la vitesse et le babil d'une troupe d'oiseaux qui
s'chapperaient de leur volire; et les soeurs se rpandirent les unes
chez les autres, en courant, en riant, en parlant; la suprieure se
renferma dans sa cellule, et la soeur Thrse s'arrta sur la porte de
la sienne, m'piant comme si elle et t curieuse de savoir ce que je
deviendrais. Je rentrai chez moi, et la porte de la cellule de la soeur
Thrse ne se referma que quelque temps aprs, et se referma doucement.
Il me vint en ide que cette jeune fille tait jalouse de moi, et
qu'elle craignait que je ne lui ravisse la place qu'elle occupait dans
les bonnes grces et l'intimit de la suprieure. Je l'observai
plusieurs jours de suite; et lorsque je me crus suffisamment assure de
mon soupon par ses petites colres, ses puriles alarmes, sa
persvrance  me suivre  la piste,  m'examiner,  se trouver entre la
suprieure et moi,  briser nos entretiens,  dprimer mes qualits, 
faire sortir mes dfauts; plus encore  sa pleur,  sa douleur,  ses
pleurs, au drangement de sa sant, et mme de son esprit, je l'allai
trouver et je lui dis: Chre amie, qu'avez-vous?

Elle ne me rpondit pas; ma visite la surprit et l'embarrassa; elle ne
savait ni que dire, ni que faire.

Vous ne me rendez pas assez de justice; parlez-moi vrai, vous craignez
que je n'abuse du got que notre mre a pris pour moi; que je ne vous
loigne de son coeur. Rassurez-vous; cela n'est pas dans mon caractre:
si j'tais jamais assez heureuse pour obtenir quelque empire sur son
esprit...

--Vous aurez tout celui qu'il vous plaira; elle vous aime; elle fait
aujourd'hui pour vous prcisment ce qu'elle a fait pour moi dans les
commencements.

--Eh bien! soyez sre que je ne me servirai de la confiance qu'elle
m'accordera, que pour vous rendre plus chrie.

--Et cela dpendra-t-il de vous?

--Et pourquoi cela n'en dpendrait-il pas?

Au lieu de me rpondre, elle se jeta  mon cou, et elle me dit en
soupirant: Ce n'est pas votre faute, je le sais bien, je me le dis 
tout moment; mais promettez-moi...

--Que voulez-vous que je vous promette?

--Que...

--Achevez; je ferai tout ce qui dpendra de moi.

Elle hsita, se couvrit les yeux de ses mains, et me dit d'une voix si
basse qu' peine je l'entendais: Que vous la verrez le moins souvent
que vous pourrez...

Cette demande me parut si trange, que je ne pus m'empcher de lui
rpondre: Et que vous importe que je voie souvent ou rarement notre
suprieure? Je ne suis point fche que vous la voyiez sans cesse, moi.
Vous ne devez pas tre plus fche que j'en fasse autant; ne suffit-il
pas que je vous proteste que je ne vous nuirai auprs d'elle, ni  vous,
ni  personne?

Elle ne me rpondit que par ces mots qu'elle pronona d'une manire
douloureuse, en se sparant de moi, et en se jetant sur son lit: Je
suis perdue!

--Perdue! Et pourquoi? Mais il faut que vous me croyiez la plus mchante
crature qui soit au monde!

Nous en tions l lorsque la suprieure entra. Elle avait pass  ma
cellule; elle ne m'y avait point trouve; elle avait parcouru presque
toute la maison inutilement; il ne lui vint pas en pense que j'tais
chez soeur Sainte-Thrse. Lorsqu'elle l'eut appris par celles qu'elle
avait envoyes  ma dcouverte, elle accourut. Elle avait un peu de
trouble dans le regard et sur son visage; mais toute sa personne tait
si rarement ensemble! Sainte-Thrse tait en silence, assise sur son
lit, moi debout. Je lui dis: Ma chre mre, je vous demande pardon
d'tre venue ici sans votre permission.

--Il est vrai, me rpondit-elle, qu'il et t mieux de la demander.

--Mais cette chre soeur m'a fait compassion; j'ai vu qu'elle tait en
peine.

--Et de quoi?

--Vous le dirai-je? Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? C'est une
dlicatesse qui fait tant d'honneur  son me, et qui marque si vivement
son attachement pour vous. Les tmoignages de bont que vous m'avez
donns, ont alarm sa tendresse; elle a craint que je n'obtinsse dans
votre coeur la prfrence sur elle; ce sentiment de jalousie, si honnte
d'ailleurs, si naturel et si flatteur pour vous, chre mre, tait,  ce
qu'il m'a sembl, devenu cruel pour ma soeur, et je la rassurais.

La suprieure, aprs m'avoir coute, prit un air svre et imposant, et
lui dit:

Soeur Thrse, je vous ai aime, et je vous aime encore; je n'ai point
 me plaindre de vous, et vous n'aurez point  vous plaindre de moi;
mais je ne saurais souffrir ces prtentions exclusives.
Dfaites-vous-en, si vous craignez d'teindre ce qui me reste
d'attachement pour vous, et si vous vous rappelez le sort de la soeur
Agathe... Puis, se tournant vers moi, elle me dit: C'est cette grande
brune que vous voyez au choeur vis--vis de moi. (Car je me rpandais
si peu; il y avait si peu de temps que j'tais  la maison; j'tais si
nouvelle, que je ne savais pas encore tous les noms de mes compagnes.)
Elle ajouta: Je l'aimais, lorsque soeur Thrse entra ici, et que je
commenai  la chrir. Elle eut les mmes inquitudes; elle fit les
mmes folies: je l'en avertis; elle ne se corrigea point, et je fus
oblige d'en venir  des voies svres qui ont dur trop longtemps, et
qui sont trs-contraires  mon caractre; car elles vous diront toutes
que je suis bonne, et que je ne punis jamais qu' contre-coeur...

Puis s'adressant  Sainte-Thrse, elle ajouta: Mon enfant, je ne veux
point tre gne, je vous l'ai dj dit; vous me connaissez; ne me
faites point sortir de mon caractre... Ensuite elle me dit, en
s'appuyant d'une main sur mon paule: Venez, Sainte-Suzanne;
reconduisez-moi.

Nous sortmes. Soeur Thrse voulut nous suivre; mais la suprieure
dtournant la tte ngligemment par-dessus mon paule, lui dit d'un ton
de despotisme: Rentrez dans votre cellule, et n'en sortez pas que je ne
vous le permette... Elle obit, ferma sa porte avec violence, et
s'chappa en quelques discours qui firent frmir la suprieure; je ne
sais pourquoi, car ils n'avaient pas de sens; je vis sa colre, et je
lui dis: Chre mre, si vous avez quelque bont pour moi, pardonnez 
ma soeur Thrse; elle a la tte perdue, elle ne sait ce qu'elle dit,
elle ne sait ce qu'elle fait.

--Que je lui pardonne! Je le veux bien; mais que me donnerez-vous?

--Ah! chre mre, serais-je assez heureuse pour avoir quelque chose qui
vous plt et qui vous apaist?

Elle baissa les yeux, rougit et soupira; en vrit, c'tait comme un
amant. Elle me dit ensuite, en se rejetant nonchalamment sur moi, comme
si elle et dfailli: Approchez votre front, que je le baise... Je me
penchai, et elle me baisa le front. Depuis ce temps, sitt qu'une
religieuse avait fait quelque faute, j'intercdais pour elle, et j'tais
sre d'obtenir sa grce par quelque faveur innocente; c'tait toujours
un baiser ou sur le front ou sur le cou, ou sur les yeux, ou sur les
joues, ou sur la bouche, ou sur les mains, ou sur la gorge, ou sur les
bras, mais plus souvent sur la bouche; elle trouvait que j'avais
l'haleine pure, les dents blanches, et les lvres fraches et
vermeilles.

En vrit je serais bien belle, si je mritais la plus petite partie des
loges qu'elle me donnait: si c'tait mon front, il tait blanc, uni et
d'une forme charmante; si c'taient mes yeux, ils taient brillants; si
c'taient mes joues, elles taient vermeilles et douces; si c'taient
mes mains, elles taient petites et poteles; si c'tait ma gorge, elle
tait d'une fermet de pierre et d'une forme admirable; si c'taient mes
bras, il tait impossible de les avoir mieux tourns et plus ronds; si
c'tait mon cou, aucune des soeurs ne l'avait mieux fait et d'une beaut
plus exquise et plus rare: que sais-je tout ce qu'elle me disait! Il y
avait bien quelque chose de vrai dans ses louanges; j'en rabattais
beaucoup, mais non pas tout. Quelquefois, en me regardant de la tte aux
pieds, avec un air de complaisance que je n'ai jamais vu  aucune autre
femme, elle me disait: Non, c'est le plus grand bonheur que Dieu l'ait
appele dans la retraite; avec cette figure-l, dans le monde, elle
aurait damn autant d'hommes qu'elle en aurait vu, et elle se serait
damne avec eux. Dieu fait bien tout ce qu'il fait.

Cependant nous nous avancions vers sa cellule; je me disposais  la
quitter; mais elle me prit par la main et me dit: Il est trop tard pour
commencer votre histoire de Sainte-Marie et de Longchamp; mais entrez,
vous me donnerez une petite leon de clavecin.

Je la suivis. En un moment elle eut ouvert le clavecin, prpar un
livre, approch une chaise; car elle tait vive. Je m'assis. Elle pensa
que je pourrais avoir froid; elle dtacha de dessus les chaises un
coussin qu'elle posa devant moi, se baissa et me prit les deux pieds,
qu'elle mit dessus; ensuite je jouai quelques pices de Couperin, de
Rameau, de Scarlatti: cependant elle avait lev un coin de mon linge de
cou, sa main tait place sur mon paule nue, et l'extrmit de ses
doigts pose sur ma gorge. Elle soupirait; elle paraissait oppresse,
son haleine s'embarrassait; la main qu'elle tenait sur mon paule
d'abord la pressait fortement, puis elle ne la pressait plus du tout,
comme si elle et t sans force et sans vie; et sa tte tombait sur la
mienne. En vrit cette folle-l tait d'une sensibilit incroyable, et
avait le got le plus vif pour la musique; je n'ai jamais connu personne
sur qui elle et produit des effets aussi singuliers.

Nous nous amusions ainsi d'une manire aussi simple que douce, lorsque
tout  coup la porte s'ouvrit avec violence; j'en eus frayeur, et la
suprieure aussi: c'tait cette extravagante de Sainte-Thrse: son
vtement tait en dsordre, ses yeux taient troubls; elle nous
parcourait l'une et l'autre avec l'attention la plus bizarre; les lvres
lui tremblaient, elle ne pouvait parler. Cependant elle revint  elle,
et se jeta aux pieds de la suprieure; je joignis ma prire  la sienne,
et j'obtins encore son pardon; mais la suprieure lui protesta, de la
manire la plus ferme, que ce serait le dernier, du moins pour des
fautes de cette nature, et nous sortmes toutes deux ensemble.

En retournant dans nos cellules, je lui dis: Chre soeur, prenez garde,
vous indisposerez notre mre; je ne vous abandonnerai pas; mais vous
userez mon crdit auprs d'elle; et je serai dsespre de ne pouvoir
plus rien ni pour vous ni pour aucune autre. Mais quelles sont vos
ides?

Point de rponse.

Que craignez-vous de moi?

Point de rponse.

Est-ce que notre mre ne peut pas nous aimer galement toutes deux?

--Non, non, me rpondit-elle avec violence, cela ne se peut; bientt je
lui rpugnerai, et j'en mourrai de douleur. Ah! pourquoi tes-vous venue
ici? vous n'y serez pas heureuse longtemps, j'en suis sre; et je serai
malheureuse pour toujours.

--Mais, lui dis-je, c'est un grand malheur, je le sais, que d'avoir
perdu la bienveillance de sa suprieure; mais j'en connais un plus
grand, c'est de l'avoir mrit: vous n'avez rien  vous reprocher.

--Ah! plt  Dieu!

--Si vous vous accusez en vous-mme de quelque faute, il faut la
rparer; et le moyen le plus sr, c'est d'en supporter patiemment la
peine.

--Je ne saurais; je ne saurais; et puis, est-ce  elle  m'en punir!

-- elle, soeur Thrse,  elle! Est-ce qu'on parle ainsi d'une
suprieure? Cela n'est pas bien; vous vous oubliez. Je suis sre que
cette faute est plus grave qu'aucune de celles que vous vous reprochez.

--Ah! plt  Dieu! me dit-elle encore, plt  Dieu!... et nous nous
sparmes; elle pour aller se dsoler dans sa cellule, moi pour aller
rver dans la mienne  la bizarrerie des ttes de femmes.

Voil l'effet de la retraite. L'homme est n pour la socit;
sparez-le, isolez-le, ses ides se dsuniront, son caractre se
tournera, mille affections ridicules s'lveront dans son coeur; des
penses extravagantes germeront dans son esprit, comme les ronces dans
une terre sauvage. Placez un homme dans une fort, il y deviendra
froce; dans un clotre, o l'ide de ncessit se joint  celle de
servitude, c'est pis encore. On sort d'une fort, on ne sort plus d'un
clotre; on est libre dans la fort, on est esclave dans le clotre. Il
faut peut-tre plus de force d'me encore pour rsister  la solitude
qu' la misre; la misre avilit, la retraite dprave. Vaut-il mieux
vivre dans l'abjection que dans la folie? C'est ce que je n'oserais
dcider; mais il faut viter l'une et l'autre.

Je voyais crotre de jour en jour la tendresse que la suprieure avait
conue pour moi. J'tais sans cesse dans sa cellule, ou elle tait dans
la mienne: pour la moindre indisposition, elle m'ordonnait l'infirmerie,
elle me dispensait des offices, elle m'envoyait coucher de bonne heure,
ou m'interdisait l'oraison du matin. Au choeur, au rfectoire,  la
rcration, elle trouvait moyen de me donner des marques d'amiti; au
choeur s'il se rencontrait un verset qui contnt quelque sentiment
affectueux et tendre, elle le chantait en me l'adressant, ou elle me
regardait s'il tait chant par une autre; au rfectoire, elle
m'envoyait toujours quelque chose de ce qu'on lui servait d'exquis;  la
rcration, elle m'embrassait par le milieu du corps, elle me disait les
choses les plus douces et les plus obligeantes; on ne lui faisait aucun
prsent que je ne le partageasse: chocolat, sucre, caf, liqueurs,
tabac, linge, mouchoirs, quoi que ce ft; elle avait dpar sa cellule
d'estampes, d'ustensiles, de meubles et d'une infinit de choses
agrables ou commodes, pour en orner la mienne; je ne pouvais presque
pas m'en absenter un moment, qu' mon retour je ne me trouvasse enrichie
de quelques dons. J'allais l'en remercier chez elle, et elle en
ressentait une joie qui ne peut s'exprimer; elle m'embrassait, me
caressait, me prenait sur ses genoux, m'entretenait des choses les plus
secrtes de la maison, et se promettait, si je l'aimais, une vie mille
fois plus heureuse que celle qu'elle aurait passe dans le monde. Aprs
cela elle s'arrtait, me regardait avec des yeux attendris, et me
disait: Soeur Suzanne, m'aimez-vous?

--Et comment ferais-je pour ne pas vous aimer? Il faudrait que j'eusse
l'me bien ingrate.

--Cela est vrai.

--Vous avez tant de bont.

--Dites de got pour vous...

Et en prononant ces mots, elle baissait les yeux; la main dont elle me
tenait embrasse me serrait plus fortement; celle qu'elle avait appuye
sur mon genou pressait davantage; elle m'attirait sur elle; mon visage
se trouvait plac sur le sien, elle soupirait, elle se renversait sur sa
chaise, elle tremblait; on et dit qu'elle avait  me confier quelque
chose, et qu'elle n'osait, elle versait des larmes, et puis elle me
disait: Ah! soeur Suzanne, vous ne m'aimez pas!

--Je ne vous aime pas, chre mre!

--Non.

--Et dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour vous le prouver.

--Il faudrait que vous le devinassiez.

--Je cherche, je ne devine rien.

Cependant elle avait lev son linge de cou, et avait mis une de mes
mains sur sa gorge; elle se taisait, je me taisais aussi; elle
paraissait goter le plus grand plaisir. Elle m'invitait  lui baiser le
front, les joues, les yeux et la bouche; et je lui obissais: je ne
crois pas qu'il y et du mal  cela; cependant son plaisir
s'accroissait; et comme je ne demandais pas mieux que d'ajouter  son
bonheur d'une manire innocente, je lui baisais encore le front, les
joues, les yeux et la bouche. La main qu'elle avait pose sur mon genou
se promenait sur tous mes vtements, depuis l'extrmit de mes pieds
jusqu' ma ceinture, me pressant tantt dans un endroit, tantt dans un
autre; elle m'exhortait en bgayant, et d'une voix altre et basse, 
redoubler mes caresses, je les redoublais; enfin il vint un moment, je
ne sais si ce fut de plaisir ou de peine, o elle devint ple comme la
mort; ses yeux se fermrent, tout son corps se tendit avec violence, ses
lvres se pressrent d'abord, elles taient humectes comme d'une mousse
lgre; puis sa bouche s'entr'ouvrit, et elle me parut mourir en
poussant un profond soupir. Je me levai brusquement; je crus qu'elle se
trouvait mal; je voulais sortir, appeler. Elle entr'ouvrit faiblement
les yeux, et me dit d'une voix teinte: Innocente! ce n'est rien;
qu'allez-vous faire? arrtez... Je la regardai avec des yeux hbts,
incertaine si je resterais ou si je sortirais. Elle rouvrit encore les
yeux; elle ne pouvait plus parler du tout; elle me fit signe d'approcher
et de me replacer sur ses genoux. Je ne sais ce qui se passait en moi;
je craignais, je tremblais, le coeur me palpitait, j'avais de la peine 
respirer, je me sentais trouble, oppresse, agite, j'avais peur; il me
semblait que les forces m'abandonnaient et que j'allais dfaillir;
cependant je ne saurais dire que ce ft de la peine que je ressentisse.
J'allais prs d'elle; elle me fit signe encore de la main de m'asseoir
sur ses genoux; je m'assis; elle tait comme morte, et moi comme si
j'allais mourir. Nous demeurmes assez longtemps l'une et l'autre dans
cet tat singulier. Si quelque religieuse ft survenue, en vrit elle
et t bien effraye; elle aurait imagin, ou que nous nous tions
trouves mal, ou que nous nous tions endormies. Cependant cette bonne
suprieure, car il est impossible d'tre si sensible et de n'tre pas
bonne, me parut revenir  elle. Elle tait toujours renverse sur sa
chaise; ses yeux taient toujours ferms, mais son visage s'tait anim
des plus belles couleurs: elle prenait une de mes mains qu'elle baisait,
et moi je lui disais: Ah! chre mre, vous m'avez bien fait peur...
Elle sourit doucement, sans ouvrir les yeux. Mais est-ce que vous
n'avez pas souffert?

--Non.

--Je l'ai cru.

--L'innocente! ah! la chre innocente! qu'elle me plat!

En disant ces mots, elle se releva, se remit sur sa chaise, me prit 
brasse-corps et me baisa sur les joues avec beaucoup de force, puis elle
me dit: Quel ge avez-vous?

--Je n'ai pas encore vingt ans.

--Cela ne se conoit pas.

--Chre mre, rien n'est plus vrai.

--Je veux savoir toute votre vie; vous me la direz?

--Oui, chre mre.

--Toute?

--Toute.

--Mais on pourrait venir; allons nous mettre au clavecin: vous me
donnerez leon.

Nous y allmes; mais je ne sais comment cela se fit; les mains me
tremblaient, le papier ne me montrait qu'un amas confus de notes; je ne
pus jamais jouer. Je le lui dis, elle se mit  rire, elle prit ma place,
mais ce fut pis encore;  peine pouvait-elle soutenir ses bras.

Mon enfant, me dit-elle, je vois que tu n'es gure en tat de me
montrer ni moi d'apprendre; je suis un peu fatigue, il faut que je me
repose, adieu. Demain, sans plus tarder, je veux savoir tout ce qui
s'est pass dans cette chre petite me-l; adieu...

Les autres fois, quand je sortais, elle m'accompagnait jusqu' sa porte,
elle me suivait des yeux tout le long du corridor jusqu' la mienne;
elle me jetait un baiser avec les mains, et ne rentrait chez elle que
quand j'tais rentre chez moi; cette fois-ci,  peine se leva-t-elle;
ce fut tout ce qu'elle put faire que de gagner le fauteuil qui tait 
ct de son lit; elle s'assit, pencha la tte sur son oreiller, me jeta
le baiser avec les mains; ses yeux se fermrent, et je m'en allai.

Ma cellule tait presque vis--vis la cellule de Sainte-Thrse; la
sienne tait ouverte; elle m'attendait, elle m'arrta et me dit:

Ah! Sainte-Suzanne, vous venez de chez notre mre?

--Oui, lui dis-je.

--Vous y tes demeure longtemps?

--Autant qu'elle l'a voulu.

--Ce n'est pas l ce que vous m'aviez promis.

--Je ne vous ai rien promis.

--Oseriez-vous me dire ce que vous y avez fait?...

Quoique ma conscience ne me reprocht rien, je vous avouerai cependant,
monsieur le marquis, que sa question me troubla; elle s'en aperut, elle
insista, et je lui rpondis: Chre soeur, peut-tre ne m'en
croiriez-vous pas; mais vous en croirez peut-tre notre chre mre, et
je la prierai de vous en instruire.

--Ma chre Sainte-Suzanne, me dit-elle avec vivacit, gardez-vous-en
bien; vous ne voulez pas me rendre malheureuse; elle ne me le
pardonnerait jamais; vous ne la connaissez pas: elle est capable de
passer de la plus grande sensibilit jusqu' la frocit; je ne sais pas
ce que je deviendrais. Promettez-moi de ne lui rien dire.

--Vous le voulez?

--Je vous le demande  genoux. Je suis dsespre, je vois bien qu'il
faut me rsoudre; je me rsoudrai. Promettez-moi de ne lui rien dire...

Je la relevai, je lui donnai ma parole; elle y compta, elle eut raison;
et nous nous renfermmes, elle dans sa cellule, moi dans la mienne.

Rentre chez moi, je me trouvai rveuse; je voulus prier, et je ne le
pus pas; je cherchai  m'occuper; je commenai un ouvrage que je quittai
pour un autre, que je quittai pour un autre encore; mes mains
s'arrtaient d'elles-mmes, et j'tais comme imbcile; jamais je n'avais
rien prouv de pareil. Mes yeux se fermrent d'eux-mmes; je fis un
petit sommeil, quoique je ne dorme jamais le jour. Rveille, je
m'interrogeai sur ce qui s'tait pass entre la suprieure et moi, je
m'examinai; je crus entrevoir en examinant encore... mais c'tait des
ides si vagues, si folles, si ridicules, que je les rejetai loin de
moi. Le rsultat de mes rflexions, c'est que c'tait peut-tre une
maladie  laquelle elle tait sujette; puis il m'en vint une autre,
c'est que peut-tre cette maladie se gagnait, que Sainte-Thrse l'avait
prise, et que je la prendrais aussi.

Le lendemain, aprs l'office du matin, notre suprieure me dit:
Sainte-Suzanne, c'est aujourd'hui que j'espre savoir tout ce qui vous
est arriv; venez...

J'allai. Elle me fit asseoir dans son fauteuil  ct de son lit, et
elle se mit sur une chaise un peu plus basse; je la dominais un peu,
parce que je suis plus grande, et que j'tais plus leve. Elle tait si
proche de moi, que mes deux genoux taient entrelacs dans les siens, et
elle tait accoude sur son lit. Aprs un petit moment de silence, je
lui dis:

Quoique je sois bien jeune, j'ai bien eu de la peine; il y aura bientt
vingt ans que je suis au monde, et vingt ans que je souffre. Je ne sais
si je pourrai vous dire tout, et si vous aurez le coeur de l'entendre;
peines chez mes parents, peines au couvent de Sainte-Marie, peines au
couvent de Longchamp, peines partout; chre mre, par o voulez-vous que
je commence?

--Par les premires.

--Mais, lui dis-je, chre mre, cela sera bien long et bien triste, et
je ne voudrais pas vous attrister si longtemps.

--Ne crains rien; j'aime  pleurer: c'est un tat dlicieux pour une me
tendre, que celui de verser des larmes. Tu dois aimer  pleurer aussi;
tu essuieras mes larmes, j'essuierai les tiennes, et peut-tre nous
serons heureuses au milieu du rcit de tes souffrances; qui sait
jusqu'o l'attendrissement peut nous mener?... Et en prononant ces
derniers mots, elle me regarda de bas en haut avec des yeux dj
humides; elle me prit les deux mains; elle s'approcha de moi plus prs
encore, en sorte qu'elle me touchait et que je la touchais.

Raconte, mon enfant, dit-elle; j'attends, je me sens les dispositions
les plus pressantes  m'attendrir; je ne pense pas avoir eu de ma vie un
jour plus compatissant et plus affectueux...

Je commenai donc mon rcit  peu prs comme je viens de vous l'crire.
Je ne saurais vous dire l'effet qu'il produisit sur elle, les soupirs
qu'elle poussa, les pleurs qu'elle versa, les marques d'indignation
qu'elle donna contre mes cruels parents, contre les filles affreuses de
Sainte-Marie, contre celles de Longchamp; je serais bien fche qu'il
leur arrivt la plus petite partie des maux qu'elle leur souhaita; je ne
voudrais pas avoir arrach un cheveu de la tte de mon plus cruel
ennemi. De temps en temps elle m'interrompait, elle se levait, elle se
promenait, puis elle se rasseyait  sa place; d'autres fois elle levait
les mains et les yeux au ciel, et puis elle se cachait la tte entre mes
genoux. Quand je lui parlai de ma scne du cachot, de celle de mon
exorcisme, de mon amende honorable, elle poussa presque des cris; quand
je fus  la fin, je me tus, et elle resta pendant quelque temps le corps
pench sur son lit, le visage cach dans sa couverture et les bras
tendus au-dessus de sa tte; et moi, je lui disais: Chre mre, je
vous demande pardon de la peine que je vous ai cause; je vous en avais
prvenue, mais c'est vous qui l'avez voulu... Et elle ne me rpondait
que par ces mots:

Les mchantes cratures! les horribles cratures! Il n'y a que dans les
couvents o l'humanit puisse s'teindre  ce point. Lorsque la haine
vient  s'unir  la mauvaise humeur habituelle, on ne sait plus o les
choses seront portes. Heureusement je suis douce; j'aime toutes mes
religieuses; elles ont pris, les unes plus, les autres moins de mon
caractre, et toutes elles s'aiment entre elles. Mais comment cette
faible sant a-t-elle pu rsister  tant de tourments? Comment tous ces
petits membres n'ont-ils pas t briss? Comment toute cette machine
dlicate n'a-t-elle pas t dtruite? Comment l'clat de ces yeux ne
s'est-il pas teint dans les larmes? Les cruelles! serrer ces bras avec
des cordes!... Et elle me prenait les bras, et elle les baisait. Noyer
de larmes ces yeux!... Et elle les baisait. Arracher la plainte et le
gmissement de cette bouche!... Et elle la baisait. Condamner ce
visage charmant et serein  se couvrir sans cesse des nuages de la
tristesse!... Et elle le baisait. Faner les roses de ces joues!... Et
elle les flattait de la main et les baisait. Dparer cette tte!
arracher ces cheveux! charger ce front de souci!... Et elle baisait ma
tte, mon front, mes cheveux... Oser entourer ce cou d'une corde, et
dchirer ces paules avec des pointes aigus!... Et elle cartait mon
linge de cou et de tte; elle entr'ouvrait le haut de ma robe; mes
cheveux tombaient pars sur mes paules dcouvertes; ma poitrine tait 
demi nue, et ses baisers se rpandaient sur mon cou, sur mes paules
dcouvertes et sur ma poitrine  demi nue.

Je m'aperus alors, au tremblement qui la saisissait, au trouble de son
discours,  l'garement de ses yeux et de ses mains,  son genou qui se
pressait entre les miens,  l'ardeur dont elle me serrait et  la
violence dont ses bras m'enlaaient, que sa maladie ne tarderait pas 
la prendre. Je ne sais ce qui se passait en moi; mais j'tais saisie
d'une frayeur, d'un tremblement et d'une dfaillance qui me vrifiaient
le soupon que j'avais eu que son mal tait contagieux.

Je lui dis: Chre mre, voyez dans quel dsordre vous m'avez mise! si
l'on venait...

--Reste, reste, me dit-elle d'une voix oppresse; on ne viendra pas...

Cependant je faisais effort pour me lever et m'arracher d'elle, et je
lui disais: Chre mre, prenez garde, voil votre mal qui va vous
prendre. Souffrez que je m'loigne...

Je voulais m'loigner; je le voulais, cela est sr; mais je ne le
pouvais pas. Je ne me sentais aucune force, mes genoux se drobaient
sous moi. Elle tait assise, j'tais debout, elle m'attirait, je
craignis de tomber sur elle et de la blesser; je m'assis sur le bord de
son lit et je lui dis:

Chre mre, je ne sais ce que j'ai, je me trouve mal.

--Et moi aussi, me dit-elle; mais repose-toi un moment, cela passera, ce
ne sera rien...

En effet, ma suprieure reprit du calme, et moi aussi. Nous tions l'une
et l'autre abattues; moi, la tte penche sur son oreiller; elle, la
tte pose sur un de mes genoux, le front plac sur une de mes mains.
Nous restmes quelques moments dans cet tat; je ne sais ce qu'elle
pensait; pour moi, je ne pensais  rien, je ne le pouvais, j'tais d'une
faiblesse qui m'occupait tout entire. Nous gardions le silence, lorsque
la suprieure le rompit la premire; elle me dit: Suzanne, il m'a paru
par ce que vous m'avez dit de votre premire suprieure qu'elle vous
tait fort chre.

--Beaucoup.

--Elle ne vous aimait pas mieux que moi, mais elle tait mieux aime de
vous... Vous ne me rpondez pas?

--J'tais malheureuse, elle adoucissait mes peines.

--Mais d'o vient votre rpugnance pour la vie religieuse? Suzanne, vous
ne m'avez pas tout dit.

--Pardonnez-moi, madame.

--Quoi! il n'est pas possible, aimable comme vous l'tes, car, mon
enfant, vous l'tes beaucoup, vous ne savez pas combien, que personne ne
vous l'ait dit.

--On me l'a dit.

--Et celui qui vous le disait ne vous dplaisait pas?

--Non.

--Et vous vous tes pris de got pour lui?

--Point du tout.

--Quoi! votre coeur n'a jamais rien senti?

--Rien.

--Quoi! ce n'est pas une passion, ou secrte ou dsapprouve de vos
parents, qui vous a donn de l'aversion pour le couvent? Confiez-moi
cela; je suis indulgente.

--Je n'ai, chre mre, rien  vous confier l-dessus.

--Mais, encore une fois, d'o vient votre rpugnance pour la vie
religieuse?

--De la vie mme. J'en hais les devoirs, les occupations, la retraite,
la contrainte; il me semble que je suis appele  autre chose.

--Mais  quoi cela vous semble-t-il?

-- l'ennui qui m'accable; je m'ennuie.

--Ici mme?

--Oui, chre mre; ici mme, malgr toute la bont que vous avez pour
moi.

--Mais, est-ce que vous prouvez en vous-mme des mouvements, des
dsirs?

--Aucun.

--Je le crois; vous me paraissez d'un caractre tranquille.

--Assez.

--Froid, mme.

--Je ne sais.

--Vous ne connaissez pas le monde?

--Je le connais peu.

--Quel attrait peut-il donc avoir pour vous?

--Cela ne m'est pas bien expliqu; mais il faut pourtant qu'il en ait.

--Est-ce la libert que vous regrettez?

--C'est cela, et peut-tre beaucoup d'autres choses.

--Et ces autres choses, quelles sont-elles? Mon amie, parlez-moi  coeur
ouvert; voudriez-vous tre marie?

--Je l'aimerais mieux que d'tre ce que je suis; cela est certain.

--Pourquoi cette prfrence?

--Je l'ignore.

--Vous l'ignorez? Mais, dites-moi, quelle impression fait sur vous la
prsence d'un homme?

--Aucune; s'il a de l'esprit et qu'il parle bien, je l'coute avec
plaisir; s'il est d'une belle figure, je le remarque.

--Et votre coeur est tranquille?

--Jusqu' prsent, il est rest sans motion.

--Quoi! lorsqu'ils ont attach leurs regards anims sur les vtres, vous
n'avez pas ressenti...

--Quelquefois de l'embarras; ils me faisaient baisser les yeux.

--Et sans aucun trouble?

--Aucun.

--Et vos sens ne vous disaient rien?

--Je ne sais ce que c'est que le langage des sens.

--Ils en ont un, cependant.

--Cela se peut.

--Et vous ne le connaissez pas?

--Point du tout.

--Quoi! vous... C'est un langage bien doux; et voudriez-vous le
connatre?

--Non, chre mre;  quoi cela me servirait-il?

-- dissiper votre ennui.

-- l'augmenter, peut-tre. Et puis, que signifie ce langage des sens,
sans objet?

--Quand on parle, c'est toujours  quelqu'un; cela vaut mieux sans doute
que de s'entretenir seule, quoique ce ne soit pas tout  fait sans
plaisir.

--Je n'entends rien  cela.

--Si tu voulais, chre enfant, je te deviendrais plus claire.

--Non, chre mre, non. Je ne sais rien; et j'aime mieux ne rien savoir,
que d'acqurir des connaissances qui me rendraient peut-tre plus 
plaindre que je ne le suis. Je n'ai point de dsirs, et je n'en veux
point chercher que je ne pourrais satisfaire.

--Et pourquoi ne le pourrais-tu pas?

--Et comment le pourrais-je?

--Comme moi.

--Comme vous! Mais il n'y a personne dans cette maison.

--J'y suis, chre amie; vous y tes.

--Eh bien! que vous suis-je? que m'tes-vous?

--Qu'elle est innocente!

--Oh! il est vrai, chre mre, que je le suis beaucoup, et que
j'aimerais mieux mourir que de cesser de l'tre.

Je ne sais ce que ces derniers mots pouvaient avoir de fcheux pour
elle, mais ils la firent tout  coup changer de visage; elle devint
srieuse, embarrasse; sa main, qu'elle avait pose sur un de mes
genoux, cessa d'abord de le presser, et puis se retira; elle tenait ses
yeux baisss.

Je lui dis: Ma chre mre, qu'est-ce qui m'est arriv? Est-ce qu'il me
serait chapp quelque chose qui vous aurait offense? Pardonnez-moi.
J'use de la libert que vous m'avez accorde; je n'tudie rien de ce que
j'ai  vous dire; et puis, quand je m'tudierais, je ne dirais pas
autrement, peut-tre plus mal. Les choses dont nous nous entretenons me
sont si trangres! Pardonnez-moi...

En disant ces derniers mots, je jetai mes deux bras autour de son cou,
et je posai ma tte sur son paule. Elle jeta les deux siens autour de
moi, et me serra fort tendrement. Nous demeurmes ainsi quelques
instants; ensuite, reprenant sa tendresse et sa srnit, elle me dit:
Suzanne, dormez-vous bien?

--Fort bien, lui dis-je, surtout depuis quelque temps.

--Vous endormez-vous tout de suite?

--Assez communment.

--Mais quand vous ne vous endormez pas tout de suite,  quoi
pensez-vous?

-- ma vie passe,  celle qui me reste; ou je prie Dieu, ou je pleure;
que sais-je?

--Et le matin, quand vous vous veillez de bonne heure?

--Je me lve.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Vous n'aimez donc pas  rver?

--Non.

-- vous reposer sur votre oreiller?

--Non.

-- jouir de la douce chaleur du lit?

--Non.

--Jamais?...

Elle s'arrta  ce mot, et elle eut raison; ce qu'elle avait  me
demander n'tait pas bien, et peut-tre ferai-je beaucoup plus mal de le
dire, mais j'ai rsolu de ne rien celer. ... Jamais vous n'avez t
tente de regarder, avec complaisance, combien vous tes belle?

--Non, chre mre. Je ne sais pas si je suis si belle que vous le dites;
et puis, quand je le serais, c'est pour les autres qu'on est belle, et
non pour soi.

--Jamais vous n'avez pens  promener vos mains sur cette belle gorge,
sur ces cuisses, sur ce ventre, sur ces chairs si fermes, si douces et
si blanches?

--Oh! pour cela, non; il y a du pch  cela; et si cela m'tait arriv,
je ne sais comment j'aurais fait pour l'avouer  confesse...

Je ne sais ce que nous dmes encore, lorsqu'on vint l'avertir qu'on la
demandait au parloir. Il me parut que cette visite lui causait du dpit,
et qu'elle aurait mieux aim continuer de causer avec moi, quoique ce
que nous disions ne valt gure la peine d'tre regrett; cependant nous
nous sparmes.

Jamais la communaut n'avait t plus heureuse que depuis que j'y tais
entre. La suprieure paraissait avoir perdu l'ingalit de son
caractre; on disait que je l'avais fixe. Elle donna mme en ma faveur
plusieurs jours de rcration, et ce qu'on appelle des ftes; ces jours
on est un peu mieux servi qu' l'ordinaire; les offices sont plus
courts, et tout le temps qui les spare est accord  la rcration.
Mais ce temps heureux devait passer pour les autres et pour moi.

La scne que je viens de peindre fut suivie d'un grand nombre d'autres
semblables que je nglige. Voici la suite de la prcdente.

L'inquitude commenait  s'emparer de la suprieure; elle perdait sa
gaiet, son embonpoint, son repos. La nuit suivante, lorsque tout le
monde dormait et que la maison tait dans le silence, elle se leva;
aprs avoir err quelque temps dans les corridors, elle vint  ma
cellule. J'ai le sommeil lger, je crus la reconnatre. Elle s'arrta.
En s'appuyant le front apparemment contre ma porte, elle fit assez de
bruit pour me rveiller, si j'avais dormi. Je gardai le silence; il me
sembla que j'entendais une voix qui se plaignait, quelqu'un qui
soupirait: j'eus d'abord un lger frisson, ensuite je me dterminai 
dire _Ave_. Au lieu de me rpondre, on s'loignait  pas lger. On
revint quelque temps aprs; les plaintes et les soupirs recommencrent;
je dis encore _Ave_, et l'on s'loigna pour la seconde fois. Je me
rassurai, et je m'endormis. Pendant que je dormais, on entra, on s'assit
 ct de mon lit; mes rideaux taient entr'ouverts; on tenait une
petite bougie dont la lumire m'clairait le visage, et celle qui la
portait me regardait dormir; ce fut du moins ce que j'en jugeai  son
attitude, lorsque j'ouvris les yeux; et cette personne, c'tait la
suprieure.

Je me levai subitement; elle vit ma frayeur; elle me dit: Suzanne,
rassurez-vous? c'est moi... Je me remis la tte sur mon oreiller, et je
lui dis: Chre mre, que faites-vous ici  l'heure qu'il est? Qu'est-ce
qui peut vous avoir amene? Pourquoi ne dormez-vous pas?

--Je ne saurais dormir, me rpondit-elle; je ne dormirai de longtemps.
Ce sont des songes fcheux qui me tourmentent;  peine ai-je les yeux
ferms, que les peines que vous avez souffertes se retracent  mon
imagination; je vous vois entre les mains de ces inhumaines, je vois vos
cheveux pars sur votre visage, je vous vois les pieds ensanglants, la
torche au poing, la corde au cou; je crois qu'elles vont disposer de
votre vie; je frissonne, je tremble; une sueur froide se rpand sur tout
mon corps; je veux aller  votre secours; je pousse des cris, je
m'veille, et c'est inutilement que j'attends que le sommeil revienne.
Voil ce qui m'est arriv cette nuit; j'ai craint que le ciel ne
m'annont quelque malheur arriv  mon amie; je me suis leve, je me
suis approche de votre porte, j'ai cout; il m'a sembl que vous ne
dormiez pas; vous avez parl, je me suis retire; je suis revenue, vous
avez encore parl, et je me suis encore loigne; je suis revenue une
troisime fois; et lorsque j'ai cru que vous dormiez, je suis entre. Il
y a dj quelque temps que je suis  ct de vous, et que je crains de
vous veiller: j'ai balanc d'abord si je tirerais vos rideaux; je
voulais m'en aller, crainte de troubler votre repos; mais je n'ai pu
rsister au dsir de voir si ma chre Suzanne se portait bien; je vous
ai regarde: que vous tes belle  voir, mme quand vous dormez!

--Ma chre mre, que vous tes bonne!

--J'ai pris du froid; mais je sais que je n'ai rien  craindre de
fcheux pour mon enfant, et je crois que je dormirai. Donnez-moi votre
main.

Je la lui donnai.

Que son pouls est tranquille! qu'il est gal! rien ne l'meut.

--J'ai le sommeil assez paisible.

--Que vous tes heureuse!

--Chre mre, vous continuerez de vous refroidir.

--Vous avez raison; adieu, belle amie, adieu, je m'en vais.

Cependant elle ne s'en allait point, elle continuait  me regarder; deux
larmes coulrent de ses yeux. Chre mre, lui dis-je, qu'avez-vous?
vous pleurez; que je suis fche de vous avoir entretenue de mes
peines!...  l'instant elle ferma ma porte, elle teignit sa bougie, et
elle se prcipita sur moi. Elle me tenait embrasse; elle tait couche
sur ma couverture  ct de moi; son visage tait coll sur le mien, ses
larmes mouillaient mes joues; elle soupirait, et elle me disait d'une
voix plaintive et entrecoupe: Chre amie, ayez piti de moi!

--Chre mre, lui dis-je, qu'avez-vous? Est-ce que vous vous trouvez
mal? Que faut-il que je fasse?

--Je tremble, me dit-elle, je frissonne; un froid mortel s'est rpandu
sur moi.

--Voulez-vous que je me lve et que je vous cde mon lit?

--Non, me dit-elle, il ne serait pas ncessaire que vous vous levassiez;
cartez seulement un peu la couverture, que je m'approche de vous; que
je me rchauffe, et que je gurisse.

--Chre mre, lui dis-je, mais cela est dfendu. Que dirait-on si on le
savait? J'ai vu mettre en pnitence des religieuses, pour des choses
beaucoup moins graves. Il arriva dans le couvent de Sainte-Marie  une
religieuse d'aller la nuit dans la cellule d'une autre, c'tait sa bonne
amie, et je ne saurais vous dire tout le mal qu'on en pensait. Le
directeur m'a demand quelquefois si l'on ne m'avait jamais propos de
venir dormir  ct de moi, et il m'a srieusement recommand de ne le
pas souffrir. Je lui ai mme parl des caresses que vous me faisiez; je
les trouve trs-innocentes, mais lui, il ne pense point ainsi; je ne
sais comment j'ai oubli ses conseils; je m'tais bien propos de vous
en parler.

--Chre amie, me dit-elle, tout dort autour de nous, personne n'en saura
rien. C'est moi qui rcompense ou qui punis; et quoi qu'en dise le
directeur, je ne vois pas quel mal il y a  une amie,  recevoir  ct
d'elle une amie que l'inquitude a saisie, qui s'est veille, et qui
est venue, pendant la nuit et malgr la rigueur de la saison, voir si sa
bien-aime n'tait dans aucun pril. Suzanne, n'avez-vous jamais partag
le mme lit chez vos parents avec une de vos soeurs?

--Non, jamais.

--Si l'occasion s'en tait prsente, ne l'auriez-vous pas fait sans
scrupule? Si votre soeur, alarme et transie de froid, tait venue vous
demander place  ct de vous, l'auriez-vous refuse?

--Je crois que non.

--Et ne suis-je pas votre chre mre?

--Oui, vous l'tes; mais cela est dfendu.

--Chre amie, c'est moi qui le dfends aux autres, et qui vous le
permets et vous le demande. Que je me rchauffe un moment, et je m'en
irai. Donnez-moi votre main... Je la lui donnai. Tenez, me dit-elle,
ttez, voyez; je tremble, je frissonne, je suis comme un marbre... et
cela tait vrai. Oh! la chre mre, lui dis-je, elle en sera malade.
Mais attendez, je vais m'loigner sur le bord, et vous vous mettrez dans
l'endroit chaud. Je me rangeai de ct, je levai la couverture, et elle
se mit  ma place. Oh! qu'elle tait mal! Elle avait un tremblement
gnral dans tous les membres; elle voulait me parler, elle voulait
s'approcher de moi; elle ne pouvait articuler, elle ne pouvait se
remuer. Elle me disait  voix basse: Suzanne, mon amie, approchez-vous
un peu... Elle tendait ses bras; je lui tournais le dos; elle me prit
doucement, elle me tira vers elle; elle passa son bras droit sous mon
corps et l'autre dessus, et elle me dit: Je suis glace; j'ai si froid
que je crains de vous toucher, de peur de vous faire mal.

--Chre mre, ne craignez rien.

Aussitt elle mit une de ses mains sur ma poitrine et l'autre autour de
ma ceinture; ses pieds taient poss sous les miens, et je les pressais
pour les rchauffer; et la chre mre me disait: Ah! chre amie, voyez
comme mes pieds se sont promptement rchauffs, parce qu'il n'y a rien
qui les spare des vtres.

--Mais, lui dis-je, qui empche que vous ne vous rchauffiez partout de
la mme manire?

--Rien, si vous voulez.

Je m'tais retourne, elle avait cart son linge, et j'allais carter
le mien, lorsque tout  coup on frappa deux coups violents  la porte.
Effraye, je me jette sur-le-champ hors du lit d'un ct, et la
suprieure de l'autre; nous coutons, et nous entendons quelqu'un qui
regagnait, sur la pointe du pied, la cellule voisine, Ah! lui dis-je,
c'est ma soeur Sainte-Thrse; elle vous aura vue passer dans le
corridor, et entrer chez moi; elle nous aura coutes, elle aura surpris
nos discours; que dira-t-elle?... J'tais plus morte que vive. Oui,
c'est elle, me dit la suprieure d'un ton irrit; c'est elle, je n'en
doute pas; mais j'espre qu'elle se ressouviendra longtemps de sa
tmrit.

--Ah! chre mre, lui dis-je, ne lui faites point de mal.

--Suzanne, me dit-elle, adieu, bonsoir: recouchez-vous, dormez bien, je
vous dispense de l'oraison. Je vais chez cette tourdie. Donnez-moi
votre main...

Je la lui tendis d'un bord du lit  l'autre; elle releva la manche qui
me couvrait le bras, elle le baisa en soupirant sur toute la longueur,
depuis l'extrmit des doigts jusqu' l'paule; et elle sortit en
protestant que la tmraire qui avait os la troubler s'en
ressouviendrait. Aussitt je m'avanai promptement  l'autre bord de ma
couche vers la porte, et j'coutai: elle entra chez soeur Thrse. Je
fus tente de me lever et d'aller m'interposer entre elle et la
suprieure, s'il arrivait que la scne devnt violente; mais j'tais si
trouble, si mal  mon aise, que j'aimai mieux rester dans mon lit; mais
je n'y dormis pas. Je pensai que j'allais devenir l'entretien de la
maison; que cette aventure, qui n'avait rien en soi que de bien simple,
serait raconte avec les circonstances les plus dfavorables; qu'il en
serait ici pis encore qu' Longchamp, o je fus accuse de je ne sais
quoi; que notre faute parviendrait  la connaissance des suprieurs, que
notre mre serait dpose; et que nous serions l'une et l'autre
svrement punies. Cependant j'avais l'oreille au guet, j'attendais avec
impatience que notre mre sortt de chez soeur Thrse; cette affaire
fut difficile  accommoder apparemment, car elle y passa presque la
nuit. Que je la plaignais! elle tait en chemise, toute nue, et transie
de colre et de froid.

Le matin, j'avais bien envie de profiter de la permission qu'elle
m'avait donne, et de demeurer couche; cependant il me vint en esprit
qu'il n'en fallait rien faire. Je m'habillai bien vite, et me trouvai la
premire au choeur, o la suprieure et Sainte-Thrse ne parurent
point, ce qui me fit grand plaisir; premirement, parce que j'aurais eu
de la peine  soutenir la prsence de cette soeur sans embarras;
secondement, c'est que, puisqu'on lui avait permis de s'absenter de
l'office, elle avait apparemment obtenu de la suprieure un pardon
qu'elle ne lui aurait accord qu' des conditions qui devaient me
tranquilliser. J'avais devin.

 peine l'office fut-il achev, que la suprieure m'envoya chercher.
J'allai la voir: elle tait encore au lit, elle avait l'air abattu; elle
me dit: J'ai souffert; je n'ai point dormi; Sainte-Thrse est folle;
si cela lui arrive encore, je l'enfermerai.

--Ah! chre mre, lui dis-je, ne l'enfermez jamais.

--Cela dpendra de sa conduite: elle m'a promis qu'elle serait
meilleure; et j'y compte. Et vous, chre Suzanne, comment vous
portez-vous?

--Bien, chre mre.

--Avez-vous un peu repos?

--Fort peu.

--On m'a dit que vous aviez t au choeur; pourquoi n'tes-vous pas
reste sur votre traversin?

--J'y aurais t mal; et puis j'ai pens qu'il valait mieux...

--Non, il n'y avait point d'inconvnient. Mais je me sens quelque envie
de sommeiller; je vous conseille d'en aller faire autant chez vous, 
moins que vous n'aimiez mieux accepter une place  ct de moi.

--Chre mre, je vous suis infiniment oblige; j'ai l'habitude de
coucher seule, et je ne saurais dormir avec une autre.

--Allez donc. Je ne descendrai point au rfectoire  dner; on me
servira ici: peut-tre ne me lverai-je pas du reste de la journe. Vous
viendrez avec quelques autres que j'ai fait avertir.

--Et soeur Sainte-Thrse en sera-t-elle? lui demandai-je.

--Non, me rpondit-elle.

--Je n'en suis pas fche.

--Et pourquoi?

--Je ne sais, il me semble que je crains de la rencontrer.

--Rassurez-vous, mon enfant; je te rponds qu'elle a plus de frayeur de
toi que tu n'en dois avoir d'elle.

Je la quittai, j'allai me reposer. L'aprs-midi, je me rendis chez la
suprieure, o je trouvai une assemble assez nombreuse des religieuses
les plus jeunes et les plus jolies de la maison; les autres avaient fait
leur visite et s'taient retires. Vous qui vous connaissez en peinture,
je vous assure, monsieur le marquis, que c'tait un assez agrable
tableau  voir. Imaginez un atelier de dix  douze personnes, dont la
plus jeune pouvait avoir quinze ans, et la plus ge n'en avait pas
vingt-trois; une suprieure qui touchait  la quarantaine, blanche,
frache, pleine d'embonpoint,  moiti leve sur son lit, avec deux
mentons qu'elle portait d'assez bonne grce, des bras ronds comme s'ils
avaient t tourns, des doigts en fuseau, et tout parsems de
fossettes; des yeux noirs, grands, vifs et tendres, presque jamais
entirement ouverts,  demi ferms, comme si celle qui les possdait et
prouv quelque fatigue  les ouvrir; des lvres vermeilles comme la
rose, des dents blanches comme le lait, les plus belles joues, une tte
fort agrable, enfonce dans un oreiller profond et mollet; les bras
tendus mollement  ses cts, avec de petits coussins sous les coudes
pour les soutenir. J'tais assise sur le bord de son lit, et je ne
faisais rien; une autre dans un fauteuil, avec un petit mtier  broder
sur ses genoux; d'autres, vers les fentres, faisaient de la dentelle;
il y en avait  terre assises sur les coussins qu'on avait ts des
chaises, qui cousaient, qui brodaient, qui parfilaient ou qui filaient
au petit rouet. Les unes taient blondes, d'autres brunes; aucune ne se
ressemblait, quoiqu'elles fussent toutes belles. Leurs caractres
taient aussi varis que leurs physionomies; celles-ci taient sereines,
celles-l gaies, d'autres srieuses, mlancoliques ou tristes. Toutes
travaillaient, except moi, comme je vous l'ai dit. Il n'tait pas
difficile de discerner les amies des indiffrentes et des ennemies; les
amies s'taient places, ou l'une  ct de l'autre, ou en face; et tout
en faisant leur ouvrage, elles causaient, elles se conseillaient, elles
se regardaient furtivement, elles se pressaient les doigts, sous
prtexte de se donner une pingle, une aiguille, des ciseaux. La
suprieure les parcourait des yeux; elle reprochait  l'une son
application,  l'autre son oisivet,  celle-ci son indiffrence, 
celle-l sa tristesse; elle se faisait apporter l'ouvrage, elle louait
ou blmait; elle raccommodait  l'une son ajustement de tte... Ce
voile est trop avanc... Ce linge prend trop du visage, on ne vous voit
pas assez les joues... Voil des plis qui font mal... Elle distribuait
 chacune, ou de petits reproches, ou de petites caresses.

Tandis qu'on tait ainsi occup, j'entendis frapper doucement  la
porte, j'y allai. La suprieure me dit: Sainte-Suzanne, vous
reviendrez.

--Oui, chre mre.

--N'y manquez pas, car j'ai quelque chose d'important  vous
communiquer.

--Je vais rentrer...

C'tait cette pauvre Sainte-Thrse. Elle demeura un petit moment sans
parler, et moi aussi; ensuite je lui dis: Chre soeur, est-ce  moi que
vous en voulez?

--Oui.

-- quoi puis-je vous servir?

--Je vais vous le dire. J'ai encouru la disgrce de notre chre mre; je
croyais qu'elle m'avait pardonn, et j'avais quelque raison de le
penser; cependant vous tes toutes assembles chez elle, je n'y suis
pas, et j'ai ordre de demeurer chez moi.

--Est-ce que vous voudriez entrer?

--Oui.

--Est-ce que vous souhaiteriez que j'en sollicitasse la permission?

--Oui.

--Attendez, chre amie, j'y vais.

--Sincrement, vous lui parlerez pour moi?

--Sans doute; et pourquoi ne vous le promettrais-je pas, et pourquoi ne
le ferais-je pas aprs vous l'avoir promis?

--Ah! me dit-elle, en me regardant tendrement, je lui pardonne, je lui
pardonne le got qu'elle a pour vous; c'est que vous possdez tous les
charmes, la plus belle me et le plus beau corps.

J'tais enchante d'avoir ce petit service  lui rendre. Je rentrai. Une
autre avait pris ma place en mon absence sur le bord du lit de la
suprieure, tait penche vers elle, le coude appuy entre ses deux
cuisses, et lui montrait son ouvrage; la suprieure, les yeux presque
ferms, lui disait oui et non, sans presque la regarder; et j'tais
debout  ct d'elle sans qu'elle s'en apert. Cependant elle ne tarda
pas  revenir de sa lgre distraction. Celle qui s'tait empare de ma
place, me la rendit; je me rassis; ensuite me penchant doucement vers la
suprieure, qui s'tait un peu releve sur ses oreillers, je me tus,
mais je la regardai comme si j'avais une grce  lui demander. Eh bien,
me dit-elle, qu'est-ce qu'il y a? parlez, que voulez-vous? est-ce qu'il
est en moi de vous refuser quelque chose?

--La soeur Sainte-Thrse...

--J'entends. Je suis trs-mcontente d'elle; mais Sainte-Suzanne
intercde pour elle, et je lui pardonne; allez lui dire qu'elle peut
entrer.

J'y courus. La pauvre petite soeur attendait  la porte; je lui dis
d'avancer: elle le fit en tremblant, elle avait les yeux baisss; elle
tenait un long morceau de mousseline attach sur un patron qui lui
chappa des mains au premier pas; je le ramassai; je la pris par un bras
et la conduisis  la suprieure. Elle se jeta  genoux; elle saisit une
de ses mains, qu'elle baisa en poussant quelques soupirs, et en versant
une larme; puis elle s'empara d'une des miennes, qu'elle joignit  celle
de la suprieure, et les baisa l'une et l'autre. La suprieure lui fit
signe de se lever et de se placer o elle voudrait; elle obit. On
servit une collation. La suprieure se leva; elle ne s'assit point avec
nous, mais elle se promenait autour de la table, posant sa main sur la
tte de l'une, la renversant doucement en arrire et lui baisant le
front, levant le linge de cou  une autre, plaant sa main dessus, et
demeurant appuye sur le dos de son fauteuil; passant  une troisime,
et laissant aller sur elle une de ses mains, ou la plaant sur sa
bouche; gotant du bout des lvres aux choses qu'on avait servies, et
les distribuant  celle-ci,  celle-l. Aprs avoir circul ainsi un
moment, elle s'arrta en face de moi, me regardant avec des yeux
trs-affectueux et trs-tendres; cependant les autres les avaient
baisss, comme si elles eussent craint de la contraindre ou de la
distraire, mais surtout la soeur Sainte-Thrse. La collation faite, je
me mis au clavecin; et j'accompagnai deux soeurs qui chantrent sans
mthode, avec du got, de la justesse et de la voix. Je chantai aussi,
et je m'accompagnai. La suprieure tait assise au pied du clavecin, et
paraissait goter le plus grand plaisir  m'entendre et  me voir; les
autres coutaient debout sans rien faire, ou s'taient remises 
l'ouvrage. Cette soire fut dlicieuse. Cela fait, toutes se retirrent.

Je m'en allais avec les autres; mais la suprieure m'arrta: Quelle
heure est-il? me dit-elle.

--Tout  l'heure six heures.

--Quelques-unes de nos discrtes vont entrer. J'ai rflchi sur ce que
vous m'avez dit de votre sortie de Longchamp; je leur ai communiqu mes
ides; elles les ont approuves, et nous avons une proposition  vous
faire. Il est impossible que nous ne russissions pas; et si nous
russissons, cela fera un petit bien  la maison et quelque douceur pour
vous...

 six heures, les discrtes entrrent; la discrtion des maisons
religieuses est toujours bien dcrpite et bien vieille. Je me levai,
elles s'assirent; et la suprieure me dit: Soeur Sainte-Suzanne, ne
m'avez-vous pas appris que vous deviez  la bienfaisance de M. Manouri
la dot qu'on vous a faite ici?

--Oui, chre mre.

--Je ne me suis donc pas trompe, et les soeurs de Longchamp sont
restes en possession de la dot que vous leur avez paye en entrant chez
elles?

--Oui, chre mre.

--Elles ne vous en ont rien rendu?

--Non, chre mre.

--Elles ne vous en font point de pension?

--Non, chre mre.

--Cela n'est pas juste; c'est ce que j'ai communiqu  nos discrtes; et
elles pensent, comme moi, que vous tes en droit de demander contre
elles, ou que cette dot vous soit restitue au profit de notre maison,
ou qu'elles vous en fassent la rente. Ce que vous tenez de l'intrt que
M. Manouri a pris  votre sort, n'a rien de commun avec ce que les
soeurs de Longchamp vous doivent; ce n'est point  leur acquit qu'il a
fourni votre dot.

--Je ne le crois pas; mais pour s'en assurer, le plus court c'est de lui
crire.

--Sans doute; mais au cas que sa rponse soit telle que nous la
dsirons, voici les propositions que nous avons  vous faire: nous
entreprendrons le procs en votre nom contre la maison de Longchamp; la
ntre fera les frais, qui ne seront pas considrables, parce qu'il y a
bien de l'apparence que M. Manouri ne refusera pas de se charger de
cette affaire; et si nous gagnons, la maison partagera avec vous moiti
par moiti le fonds ou la rente. Qu'en pensez-vous, chre soeur? vous ne
rpondez pas, vous rvez.

--Je rve que ces soeurs de Longchamp m'ont fait beaucoup de mal, et que
je serais au dsespoir qu'elles imaginassent que je me venge.

--Il ne s'agit pas de se venger; il s'agit de redemander ce qui vous est
d.

--Se donner encore une fois en spectacle!

--C'est le plus petit inconvnient; il ne sera presque pas question de
vous. Et puis notre communaut est pauvre, et celle de Longchamp est
riche. Vous serez notre bienfaitrice, du moins tant que vous vivrez;
nous n'avons pas besoin de ce motif pour nous intresser  votre
conservation; nous vous aimons toutes... Et toutes les discrtes  la
fois: Et qui est-ce qui ne l'aimerait pas? elle est parfaite.

--Je puis cesser d'tre d'un moment  l'autre, une autre suprieure
n'aurait pas peut-tre pour vous les mmes sentiments que moi: ah! non,
srement, elle ne les aurait pas. Vous pouvez avoir de petites
indispositions, de petits besoins; il est fort doux de possder un petit
argent dont on puisse disposer pour se soulager soi-mme ou pour obliger
les autres.

--Chres mres, leur dis-je, ces considrations ne sont pas  ngliger,
puisque vous avez la bont de les faire; il y en a d'autres qui me
touchent davantage; mais il n'y a point de rpugnance que je ne sois
prte  vous sacrifier. La seule grce que j'aie  vous demander, chre
mre, c'est de ne rien commencer sans en avoir confr en ma prsence
avec M. Manouri.

--Rien n'est plus convenable. Voulez-vous lui crire vous-mme?

--Chre mre, comme il vous plaira.

--crivez-lui; et pour ne pas revenir deux fois l-dessus, car je n'aime
pas ces sortes d'affaires, elles m'ennuient  prir, crivez 
l'instant.

On me donna une plume, de l'encre et du papier, et sur-le-champ je priai
M. Manouri de vouloir bien se transporter  Arpajon aussitt que ses
occupations le lui permettraient; que j'avais besoin encore de ses
secours et de son conseil dans une affaire de quelque importance, etc.
Le concile assembl lut cette lettre, l'approuva, et elle fut envoye.

M. Manouri vint quelques jours aprs. La suprieure lui exposa ce dont
il s'agissait; il ne balana pas un moment  tre de son avis; on traita
mes scrupules de ridiculits; il fut conclu que les religieuses de
Longchamp seraient assignes ds le lendemain. Elles le furent; et voil
que, malgr que j'en aie, mon nom reparat dans des mmoires, des
factum,  l'audience, et cela avec des dtails, des suppositions, des
mensonges et toutes les noirceurs qui peuvent rendre une crature
dfavorable  ses juges et odieuse aux yeux du public. Mais, monsieur le
marquis, est-ce qu'il est permis aux avocats de calomnier tant qu'il
leur plat? Est-ce qu'il n'y a point de justice contre eux? Si j'avais
pu prvoir toutes les amertumes que cette affaire entranerait, je vous
proteste que je n'aurais jamais consenti  ce qu'elle s'entamt. On eut
l'attention d'envoyer  plusieurs religieuses de notre maison les pices
qu'on publia contre moi.  tout moment, elles venaient me demander les
dtails d'vnements horribles qui n'avaient pas l'ombre de la vrit.
Plus je montrais d'ignorance, plus on me croyait coupable; parce que je
n'expliquais rien, que je n'avouais rien, que je niais tout, on croyait
que tout tait vrai; on souriait, on me disait des mots entortills,
mais trs-offensants; on haussait les paules  mon innocence. Je
pleurais, j'tais dsole.

                   *       *       *       *       *

Mais une peine ne vient jamais seule. Le temps d'aller  confesse
arriva. Je m'tais dj accuse des premires caresses que ma suprieure
m'avait faites; le directeur m'avait trs-expressment dfendu de m'y
prter davantage; mais le moyen de se refuser  des choses qui font
grand plaisir  une autre dont on dpend entirement, et auxquelles on
n'entend soi-mme aucun mal?

Ce directeur devant jouer un grand rle dans le reste de mes mmoires,
je crois qu'il est  propos que vous le connaissiez.

C'est un cordelier; il s'appelle le P. Lemoine; il n'a pas plus de
quarante-cinq ans. C'est une des plus belles physionomies qu'on puisse
voir; elle est douce, sereine, ouverte, riante, agrable quand il n'y
pense pas; mais quand il y pense, son front se ride, ses sourcils se
froncent, ses yeux se baissent, et son maintien devient austre. Je ne
connais pas deux hommes plus diffrents que le P. Lemoine  l'autel et
le P. Lemoine au parloir seul ou en compagnie. Au reste, toutes les
personnes religieuses en sont l; et moi-mme je me suis surprise
plusieurs fois sur le point d'aller  la grille, arrte tout court,
rajustant mon voile, mon bandeau, composant mon visage, mes yeux, ma
bouche, mes mains, mes bras, ma contenance ma dmarche, et me faisant un
maintien et une modestie d'emprunt qui duraient plus ou moins, selon les
personnes avec lesquelles j'avais  parler. Le P. Lemoine est grand,
bien fait, gai, trs-aimable quand il s'oublie; il parle  merveille; il
a dans sa maison la rputation d'un grand thologien, et dans le monde
celle d'un grand prdicateur; il converse  ravir. C'est un homme
trs-instruit d'une infinit de connaissances trangres  son tat: il
a la plus belle voix, il sait la musique, l'histoire et les langues; il
est docteur de Sorbonne. Quoiqu'il soit jeune, il a pass par les
dignits principales de son ordre. Je le crois sans intrigue et sans
ambition; il est aim de ses confrres. Il avait sollicit la
supriorit de la maison d'tampes, comme un poste tranquille o il
pourrait se livrer sans distraction  quelques tudes qu'il avait
commences; et on la lui avait accorde. C'est une grande affaire pour
une maison de religieuses que le choix d'un confesseur: il faut tre
dirige par un homme important et de marque. On fit tout pour avoir le
P. Lemoine, et on l'eut, du moins par extraordinaire.

On lui envoyait la voiture de la maison la veille des grandes ftes, et
il venait. Il fallait voir le mouvement que son attente produisait dans
toute la communaut; comme on tait joyeuse, comme on se renfermait,
comme on travaillait  son examen, comme on se prparait  l'occuper le
plus longtemps qu'il serait possible.

C'tait la veille de la Pentecte. Il tait attendu. J'tais inquite,
la suprieure s'en aperut, elle m'en parla. Je ne lui cachai point la
raison de mon souci; elle m'en parut plus alarme encore que moi,
quoiqu'elle ft tout pour me le celer. Elle traita le P. Lemoine d'homme
ridicule, se moqua de mes scrupules, me demanda si le P. Lemoine en
savait plus sur l'innocence de ses sentiments et des miens que notre
conscience, et si la mienne me reprochait quelque chose. Je lui rpondis
que non. Eh bien! me dit-elle, je suis votre suprieure, vous me devez
l'obissance, et je vous ordonne de ne lui point parler de ces sottises.
Il est inutile que vous alliez  confesse, si vous n'avez que des
bagatelles  lui dire.

Cependant le P. Lemoine arriva; et je me disposais  la confession,
tandis que de plus presses s'en taient empares. Mon tour approchait,
lorsque la suprieure vint  moi, me tira  l'cart, et me dit:
Sainte-Suzanne, j'ai pens  ce que vous m'avez dit; retournez-vous-en
dans votre cellule, je ne veux pas que vous alliez  confesse
aujourd'hui.

--Et pourquoi, lui rpondis-je, chre mre? C'est demain un grand jour,
c'est jour de communion gnrale: que voulez-vous qu'on pense, si je
suis la seule qui n'approche point de la sainte table?

--N'importe, on dira tout ce qu'on voudra, mais vous n'irez point 
confesse.

--Chre mre, lui dis-je, s'il est vrai que vous m'aimiez, ne me donnez
point cette mortification, je vous le demande en grce.

--Non, non, cela ne se peut; vous me feriez quelque tracasserie avec cet
homme-l, et je n'en veux point avoir.

--Non, chre mre, je ne vous en ferai point!

--Promettez-moi donc... Cela est inutile, vous viendrez demain matin
dans ma chambre, vous vous accuserez  moi: vous n'avez commis aucune
faute, dont je ne puisse vous rconcilier et vous absoudre; et vous
communierez avec les autres. Allez.

Je me retirai donc, et j'tais dans ma cellule, triste, inquite,
rveuse, ne sachant quel parti prendre, si j'irais au P. Lemoine malgr
ma suprieure, si je m'en tiendrais  son absolution le lendemain, et si
je ferais mes dvotions avec le reste de la maison, ou si je
m'loignerais des sacrements, quoi qu'on en pt dire. Lorsqu'elle
rentra, elle s'tait confesse, et le P. Lemoine lui avait demand
pourquoi il ne m'avait point aperue, si j'tais malade; je ne sais ce
qu'elle lui avait rpondu, mais la fin de cela, c'est qu'il m'attendait
au confessionnal. Allez-y donc, me dit-elle, puisqu'il le faut, mais
assurez-moi que vous vous tairez. J'hsitais, elle insistait. Eh!
folle, me disait-elle, quel mal veux-tu qu'il y ait  taire ce qu'il n'y
a point eu de mal  faire?

--Et quel mal y a-t-il  le dire? lui rpondis-je.

--Aucun, mais il y a de l'inconvnient. Qui sait l'importance que cet
homme peut y mettre? Assurez-moi donc... Je balanai encore; mais enfin
je m'engageai  ne rien dire, s'il ne me questionnait pas, et j'allai.

Je me confessai, et je me tus; mais le directeur m'interrogea, et je ne
dissimulai rien. Il me fit mille demandes singulires, auxquelles je ne
comprends rien encore  prsent que je me les rappelle. Il me traita
avec indulgence; mais il s'exprima sur la suprieure dans des termes qui
me firent frmir; il l'appela indigne, libertine, mauvaise religieuse,
femme pernicieuse, me corrompue; et m'enjoignit, sous peine de pch
mortel, de ne me trouver jamais seule avec elle, et de ne souffrir
aucune de ses caresses.

Mais, mon pre, lui dis-je, c'est ma suprieure; elle peut entrer chez
moi, m'appeler chez elle quand il lui plat.

--Je le sais, je le sais, et j'en suis dsol. Chre enfant, me dit-il,
lou soit Dieu qui vous a prserve jusqu' prsent! Sans oser
m'expliquer avec vous plus clairement, dans la crainte de devenir
moi-mme le complice de votre indigne suprieure, et de faner, par le
souffle empoisonn qui sortirait malgr moi de mes lvres, une fleur
dlicate, qu'on ne garde frache et sans tache jusqu' l'ge o vous
tes, que par une protection spciale de la Providence, je vous ordonne
de fuir votre suprieure, de repousser loin de vous ses caresses, de ne
jamais entrer seule chez elle, de lui fermer votre porte, surtout la
nuit; de sortir de votre lit, si elle entre chez vous malgr vous;
d'aller dans le corridor, d'appeler s'il le faut, de descendre toute nue
jusqu'au pied des autels, de remplir la maison de vos cris, et de faire
tout ce que l'amour de Dieu, la crainte du crime, la saintet de votre
tat et l'intrt de votre salut vous inspireraient, si Satan en
personne se prsentait  vous et vous poursuivait. Oui, mon enfant,
Satan; c'est sous cet aspect que je suis contraint de vous montrer votre
suprieure; elle est enfonce dans l'abme du crime, elle cherche  vous
y plonger; et vous y seriez dj peut-tre avec elle, si votre innocence
mme ne l'avait remplie de terreur, et ne l'avait arrte. Puis levant
les yeux au ciel, il s'cria: Mon Dieu! continuez de protger cette
enfant... Dites avec moi: _Satana, vade retr, apage, Satana._ Si cette
malheureuse vous interroge, dites-lui tout, rptez-lui mon discours;
dites-lui qu'il vaudrait mieux qu'elle ne ft pas ne, ou qu'elle se
prcipitt seule aux enfers par une mort violente.

--Mais, mon pre, lui rpliquai-je, vous l'avez entendue elle-mme tout
 l'heure.

Il ne me rpondit rien; mais poussant un soupir profond, il porta ses
bras contre une des parois du confessionnal, et appuya sa tte dessus
comme un homme pntr de douleur: il demeura quelque temps dans cet
tat. Je ne savais que penser; les genoux me tremblaient; j'tais dans
un trouble, un dsordre qui ne se conoit pas. Tel serait un voyageur
qui marcherait dans les tnbres entre des prcipices qu'il ne verrait
pas, et qui serait frapp de tout ct par des voix souterraines qui lui
crieraient: C'est fait de toi! Me regardant ensuite avec un air
tranquille, mais attendri, il me dit: Avez-vous de la sant?

--Oui, mon pre.

--Ne seriez-vous pas trop incommode d'une nuit que vous passeriez sans
dormir?

--Non, mon pre.

--Eh bien! me dit-il, vous ne vous coucherez point celle-ci; aussitt
aprs votre collation vous irez dans l'glise, vous vous prosternerez au
pied des autels, vous y passerez la nuit en prires. Vous ne savez pas
le danger que vous avez couru: vous remercierez Dieu de vous en avoir
garantie; et demain vous approcherez de la sainte table avec toutes les
autres religieuses. Je ne vous donne pour pnitence que de vous tenir
loin de votre suprieure, et que de repousser ses caresses empoisonnes.
Allez; je vais de mon ct unir mes prires aux vtres. Combien vous
m'allez causer d'inquitudes! Je sens toutes les suites du conseil que
je vous donne; mais je vous le dois, et je me le dois  moi-mme. Dieu
est le matre; et nous n'avons qu'une loi.

Je ne me rappelle, monsieur, que trs-imparfaitement tout ce qu'il me
dit.  prsent que je compare son discours tel que je viens de vous le
rapporter, avec l'impression terrible qu'il me fit, je n'y trouve pas de
comparaison; mais cela vient de ce qu'il est bris, dcousu; qu'il y
manque beaucoup de choses que je n'ai pas retenues, parce que je n'y
attachais aucune ide distincte, et que je ne voyais et ne vois encore
aucune importance  des choses sur lesquelles il se rcriait avec le
plus de violence. Par exemple, qu'est-ce qu'il trouvait de si trange
dans la scne du clavecin? N'y a-t-il pas des personnes sur lesquelles
la musique fait la plus violente impression? On m'a dit  moi-mme que
certains airs, certaines modulations changeaient entirement ma
physionomie: alors j'tais tout  fait hors de moi, je ne savais presque
pas ce que je devenais; je ne crois pas que j'en fusse moins innocente.
Pourquoi n'en et-il pas t de mme de ma suprieure, qui tait
certainement, malgr toutes ses folies et ses ingalits, une des femmes
les plus sensibles qu'il y et au monde? Elle ne pouvait entendre un
rcit un peu touchant sans fondre en larmes; quand je lui racontai mon
histoire, je la mis dans un tat  faire piti. Que ne lui faisait-il un
crime aussi de sa commisration? Et la scne de la nuit, dont il
attendait l'issue avec une frayeur mortelle... Certainement cet homme
est trop svre.

Quoi qu'il en soit, j'excutai ponctuellement ce qu'il m'avait prescrit,
et dont il avait sans doute prvu la suite immdiate. Tout au sortir du
confessionnal, j'allai me prosterner au pied des autels; j'avais la tte
trouble d'effroi; j'y demeurai jusqu' souper. La suprieure, inquite
de ce que j'tais devenue, m'avait fait appeler; on lui avait rpondu
que j'tais en prire. Elle s'tait montre plusieurs fois  la porte du
choeur; mais j'avais fait semblant de ne la point apercevoir. L'heure du
souper sonna; je me rendis au rfectoire; je soupai  la hte; et le
souper fini, je revins aussitt  l'glise; je ne parus point  la
rcration du soir;  l'heure de se retirer et de se coucher je ne
remontai point. La suprieure n'ignorait pas ce que j'tais devenue. La
nuit tait fort avance; tout tait en silence dans la maison,
lorsqu'elle descendit auprs de moi. L'image sous laquelle le directeur
me l'avait montre, se retraa  mon imagination; le tremblement me
prit, je n'osai la regarder, je crus que je la verrais avec un visage
hideux, et tout enveloppe de flammes, et je disais au dedans de moi:
_Satana, vade retr, apage, Satana._ Mon Dieu, conservez-moi, loignez
de moi ce dmon.

Elle se mit  genoux, et aprs avoir pri quelque temps, elle me dit:
Sainte-Suzanne, que faites-vous ici?

--Madame, vous le voyez.

--Savez-vous l'heure qu'il est?

--Oui, madame.

--Pourquoi n'tes-vous pas rentre chez vous  l'heure de la retraite?

--C'est que je me disposais  clbrer demain le grand jour.

--Votre dessein tait donc de passer ici la nuit?

--Oui, madame.

--Et qui est-ce qui vous l'a permis?

--Le directeur me l'a ordonn.

--Le directeur n'a rien  ordonner contre la rgle de la maison; et moi,
je vous ordonne de vous aller coucher.

--Madame, c'est la pnitence qu'il m'a impose.

--Vous la remplacerez par d'autres oeuvres.

--Cela n'est pas  mon choix.

--Allons, me dit-elle, mon enfant, venez. La fracheur de l'glise
pendant la nuit vous incommodera; vous prierez dans votre cellule.

Aprs cela, elle voulut me prendre par la main; mais je m'loignai avec
vitesse. Vous me fuyez, me dit-elle.

--Oui, madame, je vous fuis.

Rassure par la saintet du lieu, par la prsence de la Divinit, par
l'innocence de mon coeur, j'osai lever les yeux sur elle; mais  peine
l'eus-je aperue, que je poussai un grand cri et que je me mis  courir
dans le choeur comme une insense, en criant: Loin de moi, Satan!...

Elle ne me suivait point, elle restait  sa place, et elle me disait, en
tendant doucement ses deux bras vers moi, et de la voix la plus
touchante et la plus douce: Qu'avez-vous? D'o vient cet effroi?
Arrtez. Je ne suis point Satan, je suis votre suprieure et votre
amie.

Je m'arrtai, je retournai encore la tte vers elle, et je vis que
j'avais t effraye par une apparence bizarre que mon imagination avait
ralise; c'est qu'elle tait place, par rapport  la lampe de
l'glise, de manire qu'il n'y avait que son visage et que l'extrmit
de ses mains qui fussent claires, et que le reste tait dans l'ombre,
ce qui lui donnait un aspect singulier. Un peu revenue  moi, je me
jetai dans une stalle. Elle s'approcha, elle allait s'asseoir dans la
stalle voisine, lorsque je me levai et me plaai dans la stalle
au-dessous. Je voyageai ainsi de stalle en stalle, et elle aussi jusqu'
la dernire: l, je m'arrtai, et je la conjurai de laisser du moins une
place vide entre elle et moi.

Je le veux bien, me dit-elle.

Nous nous assmes toutes deux; une stalle nous sparait; alors la
suprieure prenant la parole, me dit: Pourrait-on savoir de vous,
Sainte-Suzanne, d'o vient l'effroi que ma prsence vous cause?

--Chre mre, lui dis-je, pardonnez-moi, ce n'est pas moi, c'est le P.
Lemoine. Il m'a reprsent la tendresse que vous avez pour moi, les
caresses que vous me faites, et auxquelles je vous avoue que je
n'entends aucun mal, sous les couleurs les plus affreuses. Il m'a
ordonn de vous fuir, de ne plus entrer chez vous, seule; de sortir de
ma cellule, si vous y veniez; il vous a peinte  mon esprit comme le
dmon. Que sais-je ce qu'il ne m'a pas dit l-dessus.

--Vous lui avez donc parl?

--Non, chre mre; mais je n'ai pu me dispenser de lui rpondre.

--Me voil donc bien horrible  vos yeux?

--Non, chre mre, je ne saurais m'empcher de vous aimer, de sentir
tout le prix de vos bonts, de vous prier de me les continuer; mais
j'obirai  mon directeur.

--Vous ne viendrez donc plus me voir?

--Non, chre mre.

--Vous ne me recevrez plus chez vous?

--Non, chre mre.

--Vous repousserez mes caresses?

--Il m'en cotera beaucoup, car je suis ne caressante, et j'aime  tre
caresse; mais il le faudra; je l'ai promis  mon directeur, et j'en ai
fait le serment au pied des autels. Si je pouvais vous rendre la manire
dont il s'explique! C'est un homme pieux, c'est un homme clair; quel
intrt a-t-il  me montrer du pril o il n'y en a point?  loigner le
coeur d'une religieuse du coeur de sa suprieure? Mais peut-tre
reconnat-il, dans des actions trs-innocentes de votre part et de la
mienne, un germe de corruption secrte qu'il croit tout dvelopp en
vous, et qu'il craint que vous ne dveloppiez en moi. Je ne vous
cacherai pas qu'en revenant sur les impressions que j'ai quelquefois
ressenties... D'o vient, chre mre, qu'au sortir d'auprs de vous, en
rentrant chez moi, j'tais agite, rveuse? D'o vient que je ne pouvais
ni prier, ni m'occuper? D'o vient une espce d'ennui que je n'avais
jamais prouv? Pourquoi, moi qui n'ai jamais dormi le jour, me
sentais-je aller au sommeil? Je croyais que c'tait en vous une maladie
contagieuse, dont l'effet commenait  s'oprer en moi; mais le P.
Lemoine voit cela bien autrement.

--Et comment voit-il cela?

--Il y voit toutes les noirceurs du crime, votre perte consomme, la
mienne projete. Que sais-je?

--Allez, me dit-elle, votre P. Lemoine est un visionnaire; ce n'est pas
la premire algarade de cette nature qu'il m'ait cause. Il suffit que
je m'attache  quelqu'un d'une amiti tendre, pour qu'il s'occupe  lui
tourner la cervelle; peu s'en est fallu qu'il n'ait rendu folle cette
pauvre Sainte-Thrse. Cela commence  m'ennuyer, et je me dferai de
cet homme-l; aussi bien il demeure  dix lieues d'ici; c'est un
embarras que de le faire venir; on ne l'a pas quand on veut: mais nous
parlerons de cela plus  l'aise. Vous ne voulez donc pas remonter?

--Non, chre mre, je vous demande en grce de me permettre de passer
ici la nuit. Si je manquais  ce devoir, demain je n'oserais approcher
des sacrements avec le reste de la communaut. Mais vous, chre mre,
communierez-vous?

--Sans doute.

--Mais le P. Lemoine ne vous a donc rien dit?

--Non.

--Mais comment cela s'est-il fait?

--C'est qu'il n'a point t dans le cas de me parler. On ne va 
confesse que pour s'accuser de ses pchs; et je n'en vois point  aimer
bien tendrement une enfant aussi aimable que Sainte-Suzanne. S'il y
avait quelque faute, ce serait de rassembler sur elle seule un sentiment
qui devrait se rpandre galement sur toutes celles qui composent la
communaut; mais cela ne dpend pas de moi; je ne saurais m'empcher de
distinguer le mrite o il est, et de m'y porter d'un got de
prfrence. J'en demande pardon  Dieu; et je ne conois pas comment
votre P. Lemoine voit ma damnation scelle dans une partialit si
naturelle, et dont il est si difficile de se garantir. Je tche de faire
le bonheur de toutes; mais il y en a que j'estime et que j'aime plus que
d'autres, parce qu'elles sont plus aimables et plus estimables. Voil
tout mon crime avec vous; Sainte-Suzanne, le trouvez-vous bien grand?

--Non, chre mre.

--Allons, chre enfant, faisons encore chacune une petite prire, et
retirons-nous.

Je la suppliai derechef de permettre que je passasse la nuit dans
l'glise; elle y consentit,  condition que cela n'arriverait plus, et
elle se retira.

Je revins sur ce qu'elle m'avait dit; je demandai  Dieu de m'clairer;
je rflchis et je conclus, tout bien considr, que quoique des
personnes fussent d'un mme sexe, il pouvait y avoir du moins de
l'indcence dans la manire dont elles se tmoignaient leur amiti; que
le P. Lemoine, homme austre, avait peut-tre outr les choses, mais que
le conseil d'viter l'extrme familiarit de ma suprieure, par beaucoup
de rserve, tait bon  suivre, et je me le promis.

Le matin, lorsque les religieuses vinrent au choeur, elles me trouvrent
 ma place; elles approchrent toutes de la sainte table, et la
suprieure  leur tte, ce qui acheva de me persuader son innocence,
sans me dtacher du parti que j'avais pris. Et puis il s'en manquait
beaucoup que je sentisse pour elle tout l'attrait qu'elle prouvait pour
moi. Je ne pouvais m'empcher de la comparer  ma premire suprieure:
quelle diffrence! ce n'tait ni la mme pit, ni la mme gravit, ni
la mme dignit, ni la mme ferveur, ni le mme esprit, ni le mme got
de l'ordre.

                   *       *       *       *       *

Il arriva dans l'intervalle de peu de jours deux grands vnements:
l'un, c'est que je gagnai mon procs contre les religieuses de
Longchamp; elles furent condamnes  payer  la maison de
Sainte-Eutrope, o j'tais, une pension proportionne  ma dot; l'autre,
c'est le changement de directeur. Ce fut la suprieure qui m'apprit
elle-mme ce dernier.

Cependant je n'allais plus chez elle qu'accompagne; elle ne venait plus
seule chez moi. Elle me cherchait toujours, mais je l'vitais; elle s'en
apercevait, et m'en faisait des reproches. Je ne sais ce qui se passait
dans cette me, mais il fallait que ce ft quelque chose
d'extraordinaire. Elle se levait la nuit et se promenait dans les
corridors, surtout dans le mien; je l'entendais passer et repasser;
s'arrter  ma porte, se plaindre, soupirer; je tremblais, et je me
renfonais dans mon lit. Le jour, si j'tais  la promenade, dans la
salle du travail, ou dans la chambre de rcration, de manire que je ne
pusse l'apercevoir, elle passait des heures entires  me considrer;
elle piait toutes mes dmarches: si je descendais, je la trouvais au
bas des degrs; elle m'attendait au haut quand je remontais. Un jour
elle m'arrta, elle se mit  me regarder sans mot dire; des pleurs
coulrent abondamment de ses yeux, puis tout  coup se jetant  terre et
me serrant un genou entre ses deux mains, elle me dit: Soeur cruelle,
demande-moi ma vie, je te la donnerai, mais ne m'vite pas; je ne
saurais plus vivre sans toi... Son tat me fit piti, ses yeux taient
teints; elle avait perdu son embonpoint et ses couleurs. C'tait ma
suprieure, elle tait  mes pieds, la tte appuye contre mon genou
qu'elle tenait embrass; je lui tendis les mains, elle les prit avec
ardeur, elle les baisait, et puis elle me regardait encore; je la
relevai. Elle chancelait, elle avait peine  marcher; je la reconduisis
 sa cellule. Quand sa porte fut ouverte, elle me prit par la main, et
me tira doucement pour me faire entrer, mais sans me parler et sans me
regarder.

Non, lui dis-je, chre mre, non, je me le suis promis; c'est le mieux
pour vous et pour moi; j'occupe trop de place dans votre me, c'est
autant de perdu pour Dieu  qui vous la devez tout entire.

--Est-ce  vous  me le reprocher?...

Je tchais, en lui parlant,  dgager ma main de la sienne.

Vous ne voulez donc pas entrer? me dit-elle.

--Non, chre mre, non.

--Vous ne le voulez pas, Sainte-Suzanne? vous ne savez pas ce qui peut
en arriver, non, vous ne le savez pas: vous me ferez mourir...

Ces derniers mots m'inspirrent un sentiment tout contraire  celui
qu'elle se proposait; je retirai ma main avec vivacit, et je m'enfuis.
Elle se retourna, me regarda aller quelques pas, puis, rentrant dans sa
cellule dont la porte demeura ouverte, elle se mit  pousser les
plaintes les plus aigus. Je les entendis; elles me pntrrent. Je fus
un moment incertaine si je continuerais de m'loigner ou si je
retournerais; cependant je ne sais par quel mouvement d'aversion je
m'loignai, mais ce ne fut pas sans souffrir de l'tat o je la
laissais; je suis naturellement compatissante. Je me renfermai chez moi,
je m'y trouvai mal  mon aise; je ne savais  quoi m'occuper; je fis
quelques tours en long et en large, distraite et trouble; je sortis, je
rentrai; enfin j'allai frapper  la porte de Sainte-Thrse, ma voisine.
Elle tait en conversation intime avec une autre jeune religieuse de ses
amies; je lui dis: Chre soeur, je suis fche de vous interrompre,
mais je vous prie de m'couter un moment, j'aurais un mot  vous
dire... Elle me suivit chez moi, et je lui dis: Je ne sais ce qu'a
notre mre suprieure, elle est dsole; si vous alliez la trouver,
peut-tre la consoleriez-vous... Elle ne me rpondit pas; elle laissa
son amie chez elle, ferma sa porte, et courut chez notre suprieure.

Cependant le mal de cette femme empira de jour en jour; elle devint
mlancolique et srieuse; la gaiet, qui depuis mon arrive dans la
maison n'avait point cess, disparut tout  coup; tout rentra dans
l'ordre le plus austre; les offices se firent avec la dignit
convenable; les trangers furent presque entirement exclus du parloir;
dfense aux religieuses de frquenter les unes chez les autres; les
exercices reprirent avec l'exactitude la plus scrupuleuse; plus
d'assemble chez la suprieure, plus de collation; les fautes les plus
lgres furent svrement punies; on s'adressait encore  moi
quelquefois pour obtenir grce, mais je refusais absolument de la
demander. La cause de cette rvolution ne fut ignore de personne; les
anciennes n'en taient pas fches, les jeunes s'en dsespraient; elles
me regardaient de mauvais oeil; pour moi, tranquille sur ma conduite, je
ngligeais leur humeur et leurs reproches.

Cette suprieure, que je ne pouvais ni soulager ni m'empcher de
plaindre, passa successivement de la mlancolie  la pit, et de la
pit au dlire. Je ne la suivrai point dans le cours de ces diffrents
progrs, cela me jetterait dans un dtail qui n'aurait point de fin; je
vous dirai seulement que, dans son premier tat, tantt elle me
cherchait, tantt elle m'vitait; nous traitait quelquefois, les autres
et moi, avec sa douceur accoutume; quelquefois aussi elle passait
subitement  la rigueur la plus outre; elle nous appelait et nous
renvoyait; donnait rcration et rvoquait ses ordres un moment aprs;
nous faisait appeler au choeur; et lorsque tout tait en mouvement pour
lui obir, un second coup de cloche renfermait la communaut. Il est
difficile d'imaginer le trouble de la vie que l'on menait; la journe se
passait  sortir de chez soi et  y rentrer,  prendre son brviaire et
 le quitter,  monter et  descendre,  baisser son voile et  le
relever. La nuit tait presque aussi interrompue que le jour.

Quelques religieuses s'adressrent  moi, et tchrent de me faire
entendre qu'avec un peu plus de complaisance et d'gards pour la
suprieure, tout reviendrait  l'ordre, elles auraient d dire au
dsordre, accoutum: je leur rpondais tristement: Je vous plains; mais
dites-moi clairement ce qu'il faut que je fasse... Les unes s'en
retournaient en baissant la tte et sans me rpondre; d'autres me
donnaient des conseils qu'il m'tait impossible d'arranger avec ceux de
notre directeur; je parle de celui qu'on avait rvoqu, car pour son
successeur, nous ne l'avions pas encore vu.

La suprieure ne sortait plus de nuit, elle passait des semaines
entires sans se montrer ni  l'office, ni au choeur, ni au rfectoire,
ni  la rcration; elle demeurait renferme dans sa chambre; elle
errait dans les corridors ou elle descendait  l'glise; elle allait
frapper aux portes des religieuses et elle leur disait d'une voix
plaintive: Soeur une telle, priez pour moi; soeur une telle, priez pour
moi... Le bruit se rpandit qu'elle se disposait  une confession
gnrale.

                   *       *       *       *       *

Un jour que je descendis la premire  l'glise, je vis un papier
attach au voile de la grille, je m'en approchai et je lus: Chres
soeurs, vous tes invites  prier pour une religieuse qui s'est gare
de ses devoirs et qui veut retourner  Dieu... Je fus tente de
l'arracher, cependant je le laissai. Quelques jours aprs, c'en tait un
autre, sur lequel on avait crit: Chres soeurs, vous tes invites 
implorer la misricorde de Dieu sur une religieuse qui a reconnu ses
garements; ils sont grands... Un autre jour, c'tait une autre
invitation qui disait: Chres soeurs, vous tes pries de demander 
Dieu d'loigner le dsespoir d'une religieuse qui a perdu toute
confiance dans la misricorde divine...

Toutes ces invitations o se peignaient les cruelles vicissitudes de
cette me en peine m'attristaient profondment. Il m'arriva une fois de
demeurer comme un terme vis--vis un de ces placards; je m'tais demand
 moi-mme qu'est-ce que c'tait que ces garements qu'elle se
reprochait; d'o venaient les transes de cette femme; quels crimes elle
pouvait avoir  se reprocher; je revenais sur les exclamations du
directeur, je me rappelais ses expressions, j'y cherchais un sens, je
n'y en trouvais point et je demeurais comme absorbe. Quelques
religieuses qui me regardaient causaient entre elles; et si je ne me
suis pas trompe, elles me regardaient comme incessamment menace des
mmes terreurs.

Cette pauvre suprieure ne se montrait que son voile baiss; elle ne se
mlait plus des affaires de la maison; elle ne parlait  personne; elle
avait de frquentes confrences avec le nouveau directeur qu'on nous
avait donn. C'tait un jeune bndictin. Je ne sais s'il lui avait
impos toutes les mortifications qu'elle pratiquait; elle jenait trois
jours de la semaine; elle se macrait; elle entendait l'office dans les
stalles infrieures. Il fallait passer devant sa porte pour aller 
l'glise; l, nous la trouvions prosterne, le visage contre terre, et
elle ne se relevait que quand il n'y avait plus personne. La nuit, elle
descendait en chemise, nus pieds; si Sainte-Thrse ou moi nous la
rencontrions par hasard, elle se retournait et se collait le visage
contre le mur. Un jour que je sortais de ma cellule, je la trouvai
prosterne, les bras tendus et la face contre terre; et elle me dit:
Avancez, marchez, foulez-moi aux pieds; je ne mrite pas un autre
traitement.

Pendant des mois entiers que cette maladie dura, le reste de la
communaut eut le temps de ptir et de me prendre en aversion. Je ne
reviendrai pas sur les dsagrments d'une religieuse qu'on hait dans sa
maison, vous en devez tre instruit  prsent. Je sentis peu  peu
renatre le dgot de mon tat. Je portai ce dgot et mes peines dans
le sein du nouveau directeur; il s'appelle dom Morel; c'est un homme
d'un caractre ardent; il touche  la quarantaine. Il parut m'couter
avec attention et avec intrt; il dsira de connatre les vnements de
ma vie; il me fit entrer dans les dtails les plus minutieux sur ma
famille, sur mes penchants, mon caractre, les maisons o j'avais t,
celle o j'tais, sur ce qui s'tait pass entre ma suprieure et moi.
Je ne lui cachai rien. Il ne me parut pas mettre  la conduite de la
suprieure avec moi la mme importance que le P. Lemoine;  peine
daigna-t-il me jeter l-dessus quelques mots; il regarda cette affaire
comme finie; la chose qui le touchait le plus, c'taient mes
dispositions secrtes sur la vie religieuse.  mesure que je m'ouvrais,
sa confiance faisait les mmes progrs; si je me confessais  lui, il se
confiait  moi; ce qu'il me disait de ses peines avait la plus parfaite
conformit avec les miennes; il tait entr en religion malgr lui; il
supportait son tat avec le mme dgot, et il n'tait gure moins 
plaindre que moi.

Mais, chre soeur, ajoutait-il, que faire  cela? Il n'y a plus qu'une
ressource, c'est de rendre notre condition la moins fcheuse qu'il sera
possible. Et puis il me donnait les mmes conseils qu'il suivait; ils
taient sages. Avec cela, ajoutait-il, on n'vite pas les chagrins, on
se rsout seulement  les supporter. Les personnes religieuses ne sont
heureuses qu'autant qu'elles se font un mrite devant Dieu de leurs
croix; alors elles s'en rjouissent, elles vont au-devant des
mortifications; plus elles sont amres et frquentes, plus elles s'en
flicitent; c'est un change qu'elles ont fait de leur bonheur prsent
contre un bonheur  venir; elles s'assurent celui-ci par le sacrifice
volontaire de celui-l. Quand elles ont bien souffert, elles disent 
Dieu: _Amplis, Domine_; Seigneur, encore davantage... et c'est une
prire que Dieu ne manque gure d'exaucer. Mais si ces peines sont
faites pour vous et pour moi comme pour elles, nous ne pouvons pas nous
en promettre la mme rcompense, nous n'avons pas la seule chose qui
leur donnerait de la valeur, la rsignation: cela est triste. Hlas!
comment vous inspirerai-je la vertu qui vous manque et que je n'ai pas?
Cependant sans cela nous nous exposons  tre perdus dans l'autre vie,
aprs avoir t bien malheureux dans celle-ci. Au sein des pnitences,
nous nous damnons presque aussi srement que les gens du monde au milieu
des plaisirs; nous nous privons, ils jouissent; et aprs cette vie les
mmes supplices nous attendent. Que la condition d'un religieux, d'une
religieuse qui n'est point appele, est fcheuse! c'est la ntre,
pourtant; et nous ne pouvons la changer. On nous a chargs de chanes
pesantes, que nous sommes condamns  secouer sans cesse, sans aucun
espoir de les rompre; tchons, chre soeur, de les traner. Allez, je
reviendrai vous voir.

Il revint quelques jours aprs; je le vis au parloir, je l'examinai de
plus prs. Il acheva de me confier de sa vie, moi de la mienne, une
infinit de circonstances qui formaient entre lui et moi autant de
points de contact et de ressemblance; il avait presque subi les mmes
perscutions domestiques et religieuses. Je ne m'apercevais pas que la
peinture de ses dgots tait peu propre  dissiper les miens; cependant
cet effet se produisait en moi, et je crois que la peinture de mes
dgots produisait le mme effet en lui. C'est ainsi que la ressemblance
des caractres se joignant  celle des vnements, plus nous nous
revoyions, plus nous nous plaisions l'un  l'autre; l'histoire de ses
moments, c'tait l'histoire des miens; l'histoire de ses sentiments,
c'tait l'histoire des miens; l'histoire de son me, c'tait l'histoire
de la mienne.

Lorsque nous nous tions bien entretenus de nous, nous parlions aussi
des autres, et surtout de la suprieure. Sa qualit de directeur le
rendait trs-rserv; cependant j'aperus  travers ses discours que la
disposition actuelle de cette femme ne durerait pas; qu'elle luttait
contre elle-mme, mais en vain; et qu'il arriverait de deux choses
l'une, ou qu'elle reviendrait incessamment  ses premiers penchants, ou
qu'elle perdrait la tte. J'avais la plus forte curiosit d'en savoir
davantage; il aurait bien pu m'clairer sur des questions que je m'tais
faites et auxquelles je n'avais jamais pu me rpondre; mais je n'osais
l'interroger; je me hasardai seulement  lui demander s'il connaissait
le P. Lemoine.

Oui, me dit-il, je le connais; c'est un homme de mrite, il en a
beaucoup.

--Nous avons cess de l'avoir d'un moment  l'autre.

--Il est vrai.

--Ne pourriez-vous point me dire comment cela s'est fait?

--Je serais fch que cela transpirt.

--Vous pouvez compter sur ma discrtion.

--On a, je crois, crit contre lui  l'archevch.

--Et qu'a-t-on pu dire?

--Qu'il demeurait trop loin de la maison; qu'on ne l'avait pas quand on
voulait; qu'il tait d'une morale trop austre; qu'on avait quelque
raison de le souponner des sentiments des novateurs; qu'il semait la
division dans la maison, et qu'il loignait l'esprit des religieuses de
leur suprieure.

--Et d'o savez-vous cela?

--De lui-mme.

--Vous le voyez donc?

--Oui, je le vois; il m'a parl de vous quelquefois.

--Qu'est-ce qu'il vous en a dit?

--Que vous tiez bien  plaindre; qu'il ne concevait pas comment vous
aviez pu rsister  toutes les peines que vous aviez souffertes; que,
quoiqu'il n'ait eu l'occasion de vous entretenir qu'une ou deux fois, il
ne croyait pas que vous pussiez jamais vous accommoder de la vie
religieuse; qu'il avait dans l'esprit...

L, il s'arrta tout court; et moi j'ajoutai: Qu'avait-il dans
l'esprit?

Dom Morel me rpondit: Ceci est une affaire de confiance trop
particulire pour qu'il me soit libre d'achever...

Je n'insistai pas, j'ajoutai seulement: Il est vrai que c'est le P.
Lemoine qui m'a inspir de l'loignement pour ma suprieure.

--Il a bien fait.

--Et pourquoi?

--Ma soeur, me rpondit-il en prenant un air grave, tenez-vous-en  ses
conseils, et tchez d'en ignorer la raison tant que vous vivrez.

--Mais il me semble que si je connaissais le pril, je serais d'autant
plus attentive  l'viter.

--Peut-tre aussi serait-ce le contraire.

--Il faut que vous ayez bien mauvaise opinion de moi.

--J'ai de vos moeurs et de votre innocence l'opinion que j'en dois
avoir; mais croyez qu'il y a des lumires funestes que vous ne pourriez
acqurir sans y perdre. C'est votre innocence mme qui en a impos 
votre suprieure; plus instruite, elle vous aurait moins respecte.

--Je ne vous entends pas.

--Tant mieux.

--Mais que la familiarit et les caresses d'une femme peuvent-elles
avoir de dangereux pour une autre femme?

Point de rponse de la part de dom Morel.

Ne suis-je pas la mme que j'tais en entrant ici?

Point de rponse de la part de dom Morel.

N'aurais-je pas continu d'tre la mme? O est donc le mal de s'aimer,
de se le dire, de se le tmoigner? cela est si doux!

--Il est vrai, dit dom Morel en levant les yeux sur moi, qu'il avait
toujours tenus baisss tandis que je parlais.

--Et cela est-il donc si commun dans les maisons religieuses? Ma pauvre
suprieure! dans quel tat elle est tombe!

--Il est fcheux, et je crains bien qu'il n'empire. Elle n'tait pas
faite pour son tat; et voil ce qui en arrive tt ou tard, quand on
s'oppose au penchant gnral de la nature: cette contrainte la dtourne
 des affections drgles, qui sont d'autant plus violentes, qu'elles
sont mal fondes; c'est une espce de folie.

--Elle est folle?

--Oui, elle l'est, et le deviendra davantage.

--Et vous croyez que c'est l le sort qui attend ceux qui sont engags
dans un tat auquel ils n'taient point appels?

--Non, pas tous: il y en a qui meurent auparavant; il y en a dont le
caractre flexible se prte  la longue; il y en a que des esprances
vagues soutiennent quelque temps.

--Et quelles esprances pour une religieuse?

--Quelles? d'abord celle de faire rsilier ses voeux.

--Et quand on n'a plus celle-l?

--Celles qu'on trouvera les portes ouvertes, un jour; que les hommes
reviendront de l'extravagance d'enfermer dans des spulcres de jeunes
cratures toutes vivantes, et que les couvents seront abolis; que le feu
prendra  la maison; que les murs de la clture tomberont; que quelqu'un
les secourra. Toutes ces suppositions roulent par la tte; on s'en
entretient; on regarde, en se promenant dans le jardin, sans y penser,
si les murs sont bien hauts; si l'on est dans sa cellule, on saisit les
barreaux de sa grille, et on les branle doucement, de distraction; si
l'on a la rue sous ses fentres, on y regarde; si l'on entend passer
quelqu'un, le coeur palpite, on soupire sourdement aprs un librateur;
s'il s'lve quelque tumulte dont le bruit pntre jusque dans la
maison, on espre; on compte sur une maladie, qui nous approchera d'un
homme, ou qui nous enverra aux eaux.

--Il est vrai, il est vrai, m'criai-je; vous lisez au fond de mon
coeur; je me suis fait, je me fais encore ces illusions.

--Et lorsqu'on vient  les perdre en y rflchissant, car ces vapeurs
salutaires, que le coeur envoie vers la raison, sont par intervalles
dissipes, alors on voit toute la profondeur de sa misre; on se dteste
soi-mme; on dteste les autres; on pleure, on gmit, on crie, on sent
les approches du dsespoir. Alors les unes courent se jeter aux genoux
de leur suprieure, et vont y chercher de la consolation; d'autres se
prosternent ou dans leur cellule ou au pied des autels, et appellent le
ciel  leur secours; d'autres dchirent leurs vtements et s'arrachent
les cheveux; d'autres cherchent un puits profond, des fentres bien
hautes, un lacet, et le trouvent quelquefois; d'autres, aprs s'tre
tourmentes longtemps, tombent dans une espce d'abrutissement et
restent imbciles; d'autres, qui ont des organes faibles et dlicats, se
consument de langueur; il y en a en qui l'organisation se trouble et qui
deviennent furieuses. Les plus heureuses sont celles en qui les mmes
illusions consolantes renaissent et les bercent presque jusqu'au
tombeau; leur vie se passe dans les alternatives de l'erreur et du
dsespoir.

--Et les plus malheureuses, ajoutai-je, apparemment, en poussant un
profond soupir, sont celles qui prouvent successivement tous ces
tats... Ah! mon pre, que je suis fche de vous avoir entendu!

--Et pourquoi?

--Je ne me connaissais pas; je me connais; mes illusions dureront moins.
Dans les moments...

J'allais continuer, lorsqu'une autre religieuse entra, et puis une
autre, et puis une troisime, et puis quatre, cinq, six, je ne sais
combien. La conversation devint gnrale; les unes regardaient le
directeur; d'autres l'coutaient en silence et les yeux baisss;
plusieurs l'interrogeaient  la fois; toutes se rcriaient sur la
sagesse de ses rponses; cependant je m'tais retire dans un angle o
je m'abandonnais  une rverie profonde. Au milieu de ces entretiens o
chacune cherchait  se faire valoir et  fixer la prfrence de l'homme
saint par son ct avantageux, on entendit arriver quelqu'un  pas
lents, s'arrter par intervalles et pousser des soupirs; on couta; l'on
dit  voix basse: C'est elle, c'est notre suprieure; ensuite l'on se
tut et l'on s'assit en rond. Ce l'tait en effet: elle entra; son voile
lui tombait jusqu' la ceinture; ses bras taient croiss sur sa
poitrine et sa tte penche. Je fus la premire qu'elle aperut; 
l'instant elle dgagea de dessous son voile une de ses mains dont elle
se couvrit les yeux, et se dtournant un peu de ct, de l'autre main
elle nous fit signe  toutes de sortir; nous sortmes en silence, et
elle demeura seule avec dom Morel.

                   *       *       *       *       *

Je prvois, monsieur le marquis, que vous allez prendre mauvaise opinion
de moi; mais puisque je n'ai point eu honte de ce que j'ai fait,
pourquoi rougirais-je de l'avouer? Et puis comment supprimer dans ce
rcit un vnement qui n'a pas laiss que d'avoir des suites? Disons
donc que j'ai un tour d'esprit bien singulier; lorsque les choses
peuvent exciter votre estime ou accrotre votre commisration, j'cris
bien ou mal, mais avec une vitesse et une facilit incroyables; mon me
est gaie, l'expression me vient sans peine, mes larmes coulent avec
douceur, il me semble que vous tes prsent, que je vous vois et que
vous m'coutez. Si je suis force au contraire de me montrer  vos yeux
sous un aspect dfavorable, je pense avec difficult, l'expression se
refuse, la plume va mal, le caractre mme de mon criture s'en ressent,
et je ne continue que parce que je me flatte secrtement que vous ne
lirez pas ces endroits. En voici un:

Lorsque toutes nos soeurs furent retires...--Eh bien! que
ftes-vous?--Vous ne devinez pas? Non, vous tes trop honnte pour
cela. Je descendis sur la pointe du pied, et je vins me placer doucement
 la porte du parloir, et couter ce qui se disait l. Cela est fort
mal, direz-vous... Oh! pour cela oui, cela est fort mal: je me le dis 
moi-mme; et mon trouble, les prcautions que je pris pour n'tre pas
aperue, les fois que je m'arrtai, la voix de ma conscience qui me
pressait  chaque pas de m'en retourner, ne me permettaient pas d'en
douter; cependant la curiosit fut la plus forte, et j'allai. Mais s'il
est mal d'avoir t surprendre les discours de deux personnes qui se
croyaient seules, n'est-il pas plus mal encore de vous les rendre? Voil
encore un de ces endroits que j'cris, parce que je me flatte que vous
ne me lirez pas; cependant cela n'est pas vrai, mais il faut que je me
le persuade.

Le premier mot que j'entendis aprs un assez long silence me fit frmir;
ce fut:

Mon pre, je suis damne[18]...

Je me rassurai. J'coutais; le voile qui jusqu'alors m'avait drob le
pril que j'avais couru se dchirait lorsqu'on m'appela; il fallut
aller, j'allai donc; mais, hlas! je n'en avais que trop entendu. Quelle
femme, monsieur le marquis, quelle abominable femme!...

  Ici les Mmoires de la soeur Suzanne sont interrompus; ce qui suit ne
  sont plus que les rclames de ce qu'elle se promettait apparemment
  d'employer dans le reste de son rcit. Il parat que sa suprieure
  devint folle, et que c'est  son tat malheureux qu'il faut rapporter
  les fragments que je vais transcrire.

Aprs cette confession, nous emes quelques jours de srnit. La joie
rentre dans la communaut, et l'on m'en fait des compliments que je
rejette avec indignation.

Elle ne me fuyait plus; elle me regardait; mais ma prsence ne
paraissait plus la troubler. Je m'occupais  lui drober l'horreur
qu'elle m'inspirait, depuis que par une heureuse ou fatale curiosit
j'avais appris  la mieux connatre.

Bientt elle devint silencieuse; elle ne dit plus que oui ou non; elle
se promne seule; elle se refuse les aliments; son sang s'allume, la
fivre la prend et le dlire succde  la fivre.

Seule dans son lit, elle me voit, elle me parle, elle m'invite 
m'approcher, elle m'adresse les propos les plus tendres. Si elle entend
marcher autour de sa chambre, elle s'crie: C'est elle qui passe; c'est
son pas, je le reconnais. Qu'on l'appelle... Non, non, qu'on la laisse.

Une chose singulire, c'est qu'il ne lui arrivait jamais de se tromper,
et de prendre une autre pour moi.

Elle riait aux clats; le moment d'aprs elle fondait en larmes. Nos
soeurs l'entouraient en silence, et quelques-unes pleuraient avec elle.

Elle disait tout  coup: Je n'ai point t  l'glise, je n'ai point
pri Dieu... Je veux sortir de ce lit, je veux m'habiller; qu'on
m'habille... Si l'on s'y opposait, elle ajoutait: Donnez-moi du moins
mon brviaire... On le lui donnait; elle l'ouvrait, elle en tournait
les feuillets avec le doigt, et elle continuait de les tourner lors mme
qu'il n'y en avait plus; cependant elle avait les yeux gars.

Une nuit, elle descendit seule  l'glise; quelques-unes de nos soeurs
la suivirent; elle se prosterna sur les marches de l'autel, elle se mit
 gmir,  soupirer,  prier tout haut; elle sortit, elle rentra; elle
dit: Qu'on l'aille chercher, c'est une me si pure! c'est une crature
si innocente! si elle joignait ses prires aux miennes... Puis
s'adressant  toute la communaut et se tournant vers des stalles qui
taient vides, elle s'criait: Sortez, sortez toutes, qu'elle reste
seule avec moi. Vous n'tes pas dignes d'en approcher; si vos voix se
mlaient  la sienne, votre encens profane corromprait devant Dieu la
douceur du sien. Qu'on s'loigne, qu'on s'loigne... Puis elle
m'exhortait  demander au ciel assistance et pardon. Elle voyait Dieu;
le ciel lui paraissait se sillonner d'clairs, s'entr'ouvrir et gronder
sur sa tte; des anges en descendaient en courroux; les regards de la
Divinit la faisaient trembler; elle courait de tous cts elle se
renfonait dans les angles obscurs de l'glise, elle demandait
misricorde, elle se collait la face contre terre, elle s'y
assoupissait, la fracheur humide du lieu l'avait saisie, on la
transportait dans sa cellule comme morte.

Cette terrible scne de la nuit, elle l'ignorait le lendemain. Elle
disait: O sont nos soeurs? je ne vois plus personne, je suis reste
seule dans cette maison; elles m'ont toutes abandonne, et
Sainte-Thrse aussi; elles ont bien fait. Puisque Sainte-Suzanne n'y
est plus, je puis sortir, je ne la rencontrerai pas... Ah! si je la
rencontrais! mais elle n'y est plus, n'est-ce pas? n'est-ce pas qu'elle
n'y est plus?... Heureuse la maison qui la possde! Elle dira tout  sa
nouvelle suprieure; que pensera-t-elle de moi?... Est-ce que
Sainte-Thrse est morte? j'ai entendu sonner en mort toute la nuit...
La pauvre fille! elle est perdue  jamais; et c'est moi! c'est moi! Un
jour, je lui serai confronte; que lui dirai-je? que lui
rpondrai-je?... Malheur  elle! Malheur  moi!

Dans un autre moment, elle disait: Nos soeurs sont-elles revenues?
Dites-leur que je suis bien malade... Soulevez mon oreiller...
Dlacez-moi... Je sens l quelque chose qui m'oppresse... La tte me
brle, tez-moi mes coiffes... Je veux me laver... Apportez-moi de
l'eau; versez, versez encore... Elles sont blanches; mais la souillure
de l'me est reste... Je voudrais tre morte; je voudrais n'tre point
ne, je ne l'aurais point vue.

Un matin, on la trouva pieds nus, en chemise, chevele, hurlant,
cumant et courant autour de sa cellule, les mains poses sur ses
oreilles, les yeux ferms et le corps press contre la muraille...
loignez-vous de ce gouffre; entendez-vous ces cris? Ce sont les
enfers; il s'lve de cet abme profond des feux que je vois; du milieu
des feux j'entends des voix confuses qui m'appellent... Mon Dieu, ayez
piti de moi!... Allez vite; sonnez, assemblez la communaut; dites
qu'on prie pour moi, je prierai aussi... Mais  peine fait-il jour, nos
soeurs dorment... Je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit; je voudrais
dormir, et je ne saurais.

Une de nos soeurs lui disait: Madame, vous avez quelque peine;
confiez-la-moi, cela vous soulagera peut-tre.

--Soeur Agathe, coutez, approchez-vous de moi... plus prs... plus prs
encore... il ne faut pas qu'on nous entende. Je vais tout rvler, tout;
mais gardez-moi le secret... Vous l'avez vue?

--Qui, madame?

--N'est-il pas vrai que personne n'a la mme douceur? Comme elle marche!
Quelle dcence! quelle noblesse! quelle modestie!... Allez  elle;
dites-lui... Eh! non, ne dites rien; n'allez pas... Vous n'en pourriez
approcher; les anges du ciel la gardent, ils veillent autour d'elle; je
les ai vus, vous les verriez, vous en seriez effraye comme moi.
Restez... Si vous alliez, que lui diriez-vous? Inventez quelque chose
dont elle ne rougisse pas...

--Mais, madame, si vous consultiez votre directeur.

--Oui, mais oui... Non, non, je sais ce qu'il me dira; je l'ai tant
entendu... De quoi l'entretiendrais-je?... Si je pouvais perdre la
mmoire!... Si je pouvais rentrer dans le nant, ou renatre!...
N'appelez point le directeur. J'aimerais mieux qu'on me lt la passion
de Ntre-Seigneur Jsus-Christ. Lisez... Je commence  respirer... Il ne
faut qu'une goutte de ce sang pour me purifier... Voyez, il s'lance en
bouillonnant de son ct... Inclinez cette plaie sacre sur ma tte...
Son sang coule sur moi, et ne s'y attache pas... Je suis perdue!...
loignez ce christ... Rapportez-le-moi...

On le lui rapportait; elle le serrait entre ses bras, elle le baisait
partout, et puis elle ajoutait: Ce sont ses yeux, c'est sa bouche;
quand la reverrai-je? Soeur Agathe, dites-lui que je l'aime; peignez-lui
bien mon tat; dites-lui que je meurs.

Elle fut saigne: on lui donna les bains; mais son mal semblait
s'accrotre par les remdes. Je n'ose vous dcrire toutes les actions
indcentes qu'elle fit, vous rpter tous les discours malhonntes qui
lui chapprent dans son dlire.  tout moment elle portait la main 
son front, comme pour en carter des ides importunes, des images, que
sais-je quelles images! Elle se renfonait la tte dans son lit, elle se
couvrait le visage de ses draps. C'est le tentateur, disait-elle, c'est
lui! Quelle forme bizarre il a prise! Prenez de l'eau bnite; jetez de
l'eau bnite sur moi... Cessez, cessez; il n'y est plus.

On ne tarda pas  la squestrer; mais sa prison ne fut pas si bien
garde, qu'elle ne russt un jour  s'en chapper. Elle avait dchir
ses vtements, elle parcourait les corridors toute nue, seulement deux
bouts de corde rompue descendaient de ses deux bras; elle criait: Je
suis votre suprieure, vous en avez toutes fait le serment; qu'on
m'obisse. Vous m'avez emprisonne, malheureuses! voil donc la
rcompense de mes bonts! vous m'offensez, parce que je suis trop bonne;
je ne le serai plus... Au feu!... au meurtre!... au voleur!...  mon
secours!...  moi, soeur Thrse...  moi, soeur Suzanne... Cependant
on l'avait saisie, et on la reconduisait dans sa prison; et elle disait:
Vous avez raison, vous avez raison, hlas! je suis devenue folle, je le
sens.

Quelquefois elle paraissait obsde du spectacle de diffrents
supplices; elle voyait des femmes la corde au cou ou les mains lies sur
le dos; elle en voyait avec des torches  la main; elle se joignait 
celles qui faisaient amende honorable; elle se croyait conduite  la
mort; elle disait au bourreau: J'ai mrit mon sort, je l'ai mrit;
encore si ce tourment tait le dernier; mais une ternit! une ternit
de feux!...

Je ne dis rien ici qui ne soit vrai; et tout ce que j'aurais encore 
dire de vrai ne me revient pas, ou je rougirais d'en souiller ces
papiers.

                   *       *       *       *       *

Aprs avoir vcu plusieurs mois dans cet tat dplorable, elle mourut.
Quelle mort, monsieur le marquis! je l'ai vue, je l'ai vue la terrible
image du dsespoir et du crime  sa dernire heure; elle se croyait
entoure d'esprits infernaux; ils attendaient son me pour s'en saisir;
elle disait d'une voix touffe: Les voil! les voil!... et leur
opposant de droite et de gauche un christ qu'elle tenait  la main; elle
hurlait, elle criait: Mon Dieu!... mon Dieu!... La soeur Thrse la
suivit de prs; et nous emes une autre suprieure, ge et pleine
d'humeur et de superstition.

                   *       *       *       *       *

On m'accuse d'avoir ensorcel sa devancire; elle le croit, et mes
chagrins se renouvellent. Le nouveau directeur est galement perscut
par ses suprieurs, et me persuade de me sauver de la maison.

                   *       *       *       *       *

Ma fuite est projete. Je me rends dans le jardin entre onze heures et
minuit. On me jette des cordes, je les attache autour de moi; elles se
cassent, et je tombe; j'ai les jambes dpouilles, et une violente
contusion aux reins. Une seconde, une troisime tentative m'lvent au
haut du mur; je descends. Quelle est ma surprise! au lieu d'une chaise
de poste dans laquelle j'esprais d'tre reue, je trouve un mauvais
carrosse public. Me voil sur le chemin de Paris avec un jeune
bndictin. Je ne tardai pas  m'apercevoir, au ton indcent qu'il
prenait et aux liberts qu'il se permettait, qu'on ne tenait avec moi
aucune des conditions qu'on avait stipules; alors je regrettai ma
cellule, et je sentis toute l'horreur de ma situation.

                   *       *       *       *       *

C'est ici que je peindrai ma scne dans le fiacre. Quelle scne! Quel
homme! Je crie; le cocher vient  mon secours. Rixe violente entre le
fiacre et le moine.

                   *       *       *       *       *

J'arrive  Paris. La voiture arrte dans une petite rue,  une porte
troite qui s'ouvrait dans une alle obscure et malpropre. La matresse
du logis vient au-devant de moi, et m'installe  l'tage le plus lev,
dans une petite chambre o je trouve  peu prs les meubles ncessaires.
Je reois des visites de la femme qui occupait le premier. Vous tes
jeune, vous devez vous ennuyer, mademoiselle. Descendez chez moi, vous y
trouverez bonne compagnie en hommes et en femmes, pas toutes aussi
aimables, mais presque aussi jeunes que vous. On cause, on joue, on
chante, on danse; nous runissons toutes les sortes d'amusements. Si
vous tournez la tte  tous nos cavaliers, je vous jure que nos dames
n'en seront ni jalouses ni fches. Venez, mademoiselle... Celle qui me
parlait ainsi tait d'un certain ge, elle avait le regard tendre, la
voix douce, et le propos trs-insinuant.

                   *       *       *       *       *

Je passe une quinzaine dans cette maison, expose  toutes les instances
de mon perfide ravisseur, et  toutes les scnes tumultueuses d'un lieu
suspect, piant  chaque instant l'occasion de m'chapper.

                   *       *       *       *       *

Un jour enfin je la trouvai; la nuit tait avance: si j'eusse t
voisine de mon couvent, j'y retournais. Je cours sans savoir o je vais.
Je suis arrte par des hommes; la frayeur me saisit. Je tombe vanouie
de fatigue sur le seuil de la boutique d'un chandelier; on me secourt;
en revenant  moi, je me trouve tendue sur un grabat, environne de
plusieurs personnes. On me demande qui j'tais; je ne sais ce que je
rpondis. On me donna la servante de la maison pour me conduire; je
prends son bras; nous marchons. Nous avions dj fait beaucoup de
chemin, lorsque cette fille me dit: Mademoiselle, vous savez
apparemment o nous allons?

--Non, mon enfant;  l'hpital, je crois.

-- l'hpital? est-ce que vous seriez hors de maison?

--Hlas! oui.

--Qu'avez-vous donc fait pour avoir t chasse  l'heure qu'il est!
Mais nous voil  la porte de Sainte-Catherine; voyons si nous pourrions
nous faire ouvrir; en tout cas, ne craignez rien, vous ne resterez pas
dans la rue, vous coucherez avec moi.

                   *       *       *       *       *

Je reviens chez le chandelier. Effroi de la servante, lorsqu'elle voit
mes jambes dpouilles de leur peau par la chute que j'avais faite en
sortant du couvent. J'y passe la nuit. Le lendemain au soir je retourne
 Sainte-Catherine; j'y demeure trois jours, au bout desquels on
m'annonce qu'il faut, ou me rendre  l'hpital gnral, ou prendre la
premire condition qui s'offrira.

                   *       *       *       *       *

Danger que je courus  Sainte-Catherine, de la part des hommes et des
femmes; car c'est l,  ce qu'on m'a dit depuis, que les libertins et
les matrones de la ville vont se pourvoir. L'attente de la misre ne
donna aucune force aux sductions grossires auxquelles j'y fus expose.
Je vends mes hardes, et j'en choisis de plus conformes  mon tat.

                   *       *       *       *       *

J'entre au service d'une blanchisseuse, chez laquelle je suis
actuellement. Je reois le linge et je le repasse; ma journe est
pnible; je suis mal nourrie, mal loge, mal couche, mais en revanche
traite avec humanit. Le mari est cocher de place; sa femme est un peu
brusque, mais bonne du reste. Je serais assez contente de mon sort, si
je pouvais esprer d'en jouir paisiblement.

                   *       *       *       *       *

J'ai appris que la police s'tait saisie de mon ravisseur, et l'avait
remis entre les mains de ses suprieurs. Le pauvre homme! il est plus 
plaindre que moi; son attentat a fait bruit; et vous ne savez pas la
cruaut avec laquelle les religieux punissent les fautes d'clat: un
cachot sera sa demeure pour le reste de sa vie; et c'est aussi le sort
qui m'attend si je suis reprise; mais il y vivra plus longtemps que moi.

La douleur de ma chute se fait sentir; mes jambes sont enfles, et je ne
saurais faire un pas: je travaille assise, car j'aurais peine  me tenir
debout. Cependant j'apprhende le moment de ma gurison: alors quel
prtexte aurai-je pour ne point sortir? et  quel pril ne
m'exposerai-je pas en me montrant? Mais heureusement j'ai encore du
temps devant moi. Mes parents, qui ne peuvent douter que je ne sois 
Paris, font srement toutes les perquisitions imaginables. J'avais
rsolu d'appeler M. Manouri dans mon grenier, de prendre et de suivre
ses conseils, mais il n'tait plus.

Je vis dans des alarmes continuelles, au moindre bruit que j'entends
dans la maison, sur l'escalier, dans la rue, la frayeur me saisit, je
tremble comme la feuille, mes genoux me refusent le soutien, et
l'ouvrage me tombe des mains. Je passe presque toutes les nuits sans
fermer l'oeil; si je dors, c'est d'un sommeil interrompu; je parle,
j'appelle, je crie; je ne conois pas comment ceux qui m'entourent ne
m'ont pas encore devine.

                   *       *       *       *       *

Il parat que mon vasion est publique; je m'y attendais. Une de mes
camarades m'en parlait hier, y ajoutant des circonstances odieuses, et
les rflexions les plus propres  dsoler. Par bonheur elle tendait sur
des cordes le linge mouill, le dos tourn  la lampe; et mon trouble
n'en pouvait tre aperu: cependant ma matresse ayant remarqu que je
pleurais, m'a dit: Marie, qu'avez-vous?--Rien, lui ai-je rpondu.--Quoi
donc, a-t-elle ajout, est-ce que vous seriez assez bte pour vous
apitoyer sur une mauvaise religieuse sans moeurs, sans religion, et qui
s'amourache d'un vilain moine avec lequel elle se sauve de son couvent?
Il faudrait que vous eussiez bien de la compassion de reste. Elle
n'avait qu' boire, manger, prier Dieu et dormir; elle tait bien o
elle tait, que ne s'y tenait-elle? Si elle avait t seulement trois ou
quatre fois  la rivire par le temps qu'il fait, cela l'aurait
raccommode avec son tat...  cela j'ai rpondu qu'on ne connaissait
bien que ses peines; j'aurais mieux fait de me taire, car elle n'aurait
pas ajout: Allez, c'est une coquine que Dieu punira...  ce propos,
je me suis penche sur ma table; et j'y suis reste jusqu' ce que ma
matresse m'ait dit: Mais, Marie,  quoi rvez-vous donc? Tandis que
vous dormez l, l'ouvrage n'avance pas.

                   *       *       *       *       *

Je n'ai jamais eu l'esprit du clotre, et il y parat assez  ma
dmarche; mais je me suis accoutume en religion  certaines pratiques
que je rpte machinalement; par exemple, une cloche vient-elle 
sonner? ou je fais le signe de la croix, ou je m'agenouille. Frappe-t-on
 la porte? je dis _Ave_. M'interroge-t-on? C'est toujours une rponse
qui finit par oui ou non, chre mre, ou ma soeur. S'il survient un
tranger, mes bras vont se croiser sur ma poitrine, et au lieu de faire
la rvrence, je m'incline. Mes compagnes se mettent  rire, et croient
que je m'amuse  contrefaire la religieuse; mais il est impossible que
leur erreur dure; mes tourderies me dcleront, et je serai perdue.

                   *       *       *       *       *

Monsieur, htez-vous de me secourir. Vous me direz, sans doute:
Enseignez-moi ce que je puis faire pour vous. Le voici; mon ambition
n'est pas grande. Il me faudrait une place de femme de chambre ou de
femme de charge, ou mme de simple domestique, pourvu que je vcusse
ignore dans une campagne, au fond d'une province, chez d'honntes gens
qui ne reussent pas un grand monde. Les gages n'y feront rien; de la
scurit, du repos, du pain et de l'eau. Soyez trs-assur qu'on sera
satisfait de mon service. J'ai appris dans la maison de mon pre 
travailler; et au couvent,  obir; je suis jeune, j'ai le caractre
trs-doux; quand mes jambes seront guries, j'aurai plus de force qu'il
n'en faut pour suffire  l'occupation. Je sais coudre, filer, broder et
blanchir; quand j'tais dans le monde, je raccommodais moi-mme mes
dentelles, et j'y serai bientt remise; je ne suis maladroite  rien, et
je saurai m'abaisser  tout. J'ai de la voix, je sais la musique, et je
touche assez bien du clavecin pour amuser quelque mre qui en aurait le
got; et j'en pourrais mme donner leon  ses enfants; mais je
craindrais d'tre trahie par ces marques d'une ducation recherche.
S'il fallait apprendre  coiffer, j'ai du got, je prendrais un matre,
et je ne tarderais pas  me procurer ce petit talent. Monsieur, une
condition supportable, s'il se peut, ou une condition telle quelle,
c'est tout ce qu'il me faut; et je ne souhaite rien au del. Vous pouvez
rpondre de mes moeurs; malgr les apparences, j'en ai; j'ai mme de la
pit. Ah! monsieur, tous mes maux seraient finis, et je n'aurais plus
rien  craindre des hommes, si Dieu ne m'avait arrte; ce puits
profond, situ au bout du jardin de la maison, combien je l'ai visit de
fois! Si je ne m'y suis pas prcipite, c'est qu'on m'en laissait
l'entire libert. J'ignore quel est le destin qui m'est rserv; mais
s'il faut que je rentre un jour dans un couvent, quel qu'il soit, je ne
rponds de rien; il y a des puits partout. Monsieur, ayez piti de moi,
et ne vous prparez pas  vous-mme de longs regrets.

                   *       *       *       *       *

_P. S._ Je suis accable de fatigues, la terreur m'environne, et le
repos me fuit. Ces mmoires, que j'crivais  la hte, je viens de les
relire  tte repose, et je me suis aperue que sans en avoir le
moindre projet, je m'tais montre  chaque ligne aussi malheureuse  la
vrit que je l'tais, mais beaucoup plus aimable que je ne le suis.
Serait-ce que nous croyons les hommes moins sensibles  la peinture de
nos peines qu' l'image de nos charmes? et nous promettrions-nous encore
plus de facilit  les sduire qu' les toucher? Je les connais trop
peu, et je ne me suis pas assez tudie pour savoir cela. Cependant si
le marquis,  qui l'on accorde le tact le plus dlicat, venait  se
persuader que ce n'est pas  sa bienfaisance, mais  son vice que je
m'adresse, que penserait-il de moi? Cette rflexion m'inquite. En
vrit, il aurait bien tort de m'imputer personnellement un instinct
propre  tout mon sexe. Je suis une femme, peut-tre un peu coquette,
que sais-je? Mais c'est naturellement et sans artifice.




PRFACE-ANNEXE DE LA RELIGIEUSE[19]

EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE LITTRAIRE DE GRIMM.

ANNE 1770[20].


La Religieuse[21] de M. de La Harpe a rveill ma conscience endormie
depuis dix ans, en me rappelant un horrible complot dont j'ai t l'me,
de concert avec M. Diderot, et deux ou trois autres bandits de cette
trempe de nos amis intimes. Ce n'est pas trop tt de s'en confesser, et
de tcher, en ce saint temps de carme, d'en obtenir la rmission avec
mes autres pchs, et de noyer le tout dans le puits perdu des
misricordes divines.

L'anne 1760 est marque dans les fastes des badauds en Parisis, par la
rputation soudaine et clatante de Ramponeau[22], et par la comdie des
_Philosophes_[23], joue en vertu d'ordres suprieurs sur le thtre de
la Comdie franaise. Il ne reste aujourd'hui de toute cette entreprise
qu'un souvenir plein de mpris pour l'auteur de cette belle rapsodie,
appel _Palissot_, qu'aucun de ses protecteurs ne s'est souci de
partager; les plus grands personnages, en favorisant en secret son
entreprise, se croyaient obligs de s'en dfendre en public, comme d'une
tache de dshonneur. Tandis que ce scandale occupait tout Paris, M.
Diderot, que ce polisson d'Aristophane franais avait choisi pour son
Socrate, fut le seul qui ne s'en occupait pas. Mais quelle tait notre
occupation! Plt  Dieu qu'elle et t innocente! L'amiti la plus
tendre nous attachait depuis longtemps  M. le marquis de Croismare,
ancien officier du rgiment du Roi, retir du service, et un des plus
aimables hommes de ce pays-ci. Il est  peu prs de l'ge de M. de
Voltaire; et il conserve, comme cet homme immortel, la jeunesse de
l'esprit avec une grce, une lgret et des agrments dont le piquant
ne s'est jamais mouss pour moi. On peut dire qu'il est un de ces
hommes aimables dont la tournure et le moule ne se trouvent qu'en
France, quoique l'amabilit ainsi que la maussaderie soient de tous les
pays de la terre. Il ne s'agit pas ici des qualits du coeur, de
l'lvation des sentiments, de la probit la plus stricte et la plus
dlicate, qui rendent M. de Croismare aussi respectable pour ses amis
qu'il leur est cher; il n'est question que de son esprit. Une
imagination vive et riante, un tour de tte original, des opinions qui
ne sont arrtes qu' un certain point, et qu'il adopte ou qu'il
proscrit alternativement, de la verve toujours modre par la grce, une
activit d'me incroyable, qui, combine avec une vie oisive et avec la
multiplicit des ressources de Paris, le porte aux occupations les plus
diverses et les plus disparates, lui fait crer des besoins que personne
n'a jamais imagins avant lui, et des moyens tout aussi tranges pour
les satisfaire, et par consquent une infinit de jouissances qui se
succdent les unes aux autres: voil une partie des lments qui
constituent l'tre de M. de Croismare, appel par ses amis le charmant
marquis par excellence, comme l'abb Galiani tait pour eux le charmant
abb. M. Diderot, comparant sa bonhomie au tour piquant du marquis de
Croismare, lui dit quelquefois: _Votre plaisanterie est comme la flamme
de l'esprit-de-vin, douce et lgre, qui se promne partout sur ma
toison, mais sans jamais la brler._

Ce charmant marquis nous avait quitts au commencement de l'anne 1759
pour aller dans ses terres en Normandie, prs de Caen. Il nous avait
promis de ne s'y arrter que le temps ncessaire pour mettre ses
affaires en ordre; mais son sjour s'y prolongea insensiblement; il y
avait runi ses enfants; il aimait beaucoup son cur; il s'tait livr 
la passion du jardinage; et comme il fallait  une imagination aussi
vive que la sienne des objets d'attachement rels ou imaginaires, il
s'tait tout  coup jet dans la plus grande dvotion. Malgr cela, il
nous aimait toujours tendrement; mais vraisemblablement nous ne
l'aurions jamais revu  Paris, s'il n'avait pas successivement perdu ses
deux fils. Cet vnement nous l'a rendu depuis environ quatre ans, aprs
une absence de plus de huit annes; sa dvotion s'est vapore comme
tout s'vapore  Paris, et il est aujourd'hui plus aimable que jamais.

Comme sa perte nous tait infiniment sensible, nous dlibrmes en 1760,
aprs l'avoir supporte pendant plus de quinze mois, sur les moyens de
l'engager  revenir  Paris. L'auteur des mmoires qui prcdent se
rappela que, quelque temps avant son dpart, on avait parl dans le
monde, avec beaucoup d'intrt, d'une jeune religieuse de Longchamp qui
rclamait juridiquement contre ses voeux, auxquels elle avait t force
par ses parents. Cette pauvre recluse intressa tellement notre marquis,
que, sans l'avoir vue, sans savoir son nom, sans mme s'assurer de la
vrit des faits, il alla solliciter en sa faveur tous les conseillers
de grand'chambre du parlement de Paris. Malgr cette intercession
gnreuse, je ne sais par quel malheur, la soeur Suzanne Simonin perdit
son procs, et ses voeux furent jugs valables. M. Diderot[24] rsolut
de faire revivre cette aventure  notre profit. Il supposa que la
religieuse en question avait eu le bonheur de se sauver de son couvent;
et en consquence crivit en son nom  M. de Croismare pour lui demander
secours et protection. Nous ne dsesprions pas de le voir arriver en
toute diligence au secours de sa religieuse; ou, s'il devinait la
sclratesse au premier coup d'oeil et que notre projet manqut, nous
tions srs qu'il nous en resterait du moins une ample matire 
plaisanterie. Cette insigne fourberie prit une tout autre tournure,
comme vous allez voir par la correspondance que je vais mettre sous vos
yeux, entre M. Diderot ou la prtendue religieuse et le loyal et
charmant marquis de Croismare, qui ne se douta pas un instant de notre
perfidie; c'est cette perfidie que nous avons eue longtemps sur notre
conscience. Nous passions alors nos soupers  lire, au milieu des clats
de rire, des lettres qui devaient faire pleurer notre bon marquis; et
nous y lisions, avec ces mmes clats de rire, les rponses honntes que
ce digne et gnreux ami y faisait. Cependant, ds que nous nous
apermes que le sort de notre infortune commenait  trop intresser
son tendre bienfaiteur, M. Diderot prit le parti de la faire mourir,
prfrant de causer quelque chagrin au marquis au danger vident de le
tourmenter plus cruellement peut-tre en la laissant vivre plus
longtemps. Depuis son retour  Paris, nous lui avons avou ce complot
d'iniquit; il en a ri, comme vous pouvez penser; et le malheur de la
pauvre religieuse n'a fait que resserrer les liens d'amiti entre ceux
qui lui ont survcu. Cependant il n'en a jamais parl  M. Diderot. Une
circonstance qui n'est pas la moins singulire, c'est que tandis que
cette mystification chauffait la tte de notre ami en Normandie, celle
de M. Diderot s'chauffait de son ct. Celui-ci se persuada que le
marquis ne donnerait pas un asile dans sa maison  une jeune personne
sans la connatre, il se mit  crire en dtail l'histoire de notre
religieuse.

Un jour qu'il tait tout entier  ce travail, M. d'Alainville[25], un de
nos amis communs, lui rendit visite et le trouva plong dans la douleur
et le visage inond de larmes. Qu'avez-vous donc? lui dit M.
d'Alainville; comme vous voil!--Ce que j'ai, lui rpondit M. Diderot,
je me dsole d'un conte que je me fais. Il est certain que s'il et
achev cette histoire, il en aurait fait un des romans les plus vrais,
les plus intressants et les plus pathtiques que nous ayons. On n'en
pouvait pas lire une page sans verser des pleurs; et cependant il n'y
avait point d'amour. Ouvrage de gnie, qui prsentait partout la plus
forte empreinte de l'imagination de l'auteur; ouvrage d'une utilit
publique et gnrale; car c'tait la plus cruelle satire qu'on et
jamais faite des clotres; elle tait d'autant plus dangereuse que la
premire partie n'en renfermait que des loges; sa jeune religieuse
tait d'une dvotion anglique et conservait dans son coeur simple et
tendre le respect le plus sincre pour tout ce qu'on lui avait appris 
respecter. Mais ce roman n'a jamais exist que par lambeaux, et en est
rest l: il est perdu, ainsi qu'une infinit d'autres productions d'un
homme rare, qui se serait immortalis par vingt chefs-d'oeuvre, s'il
avait su tre avare de son temps et ne pas l'abandonner  mille
indiscrets, que je cite tous au jugement dernier, en les rendant
responsables devant Dieu et devant les hommes du dlit dont ils sont les
complices (et j'ajouterai, moi qui connais un peu M. Diderot, que ce
roman il l'a achev et que ce sont les mmoires mmes qu'on vient de
lire, o l'on a d remarquer combien il importait de se mfier des
loges de l'amiti[26]).

Cette correspondance et notre repentir sont donc tout ce qui nous reste
de notre pauvre religieuse. Vous voudrez bien vous souvenir que toutes
ces lettres, ainsi que celles de la recluse, ont t fabriques par cet
enfant de Blial, et que toutes les lettres de son gnreux protecteur
sont vritables et ont t crites de bonne foi [ce qu'on eut toutes les
peines du monde  persuader  M. Diderot, qui se croyait persifl par le
marquis et par ses amis[27]].


BILLET DE LA RELIGIEUSE  M. LE COMTE DE CROIXMAR[28], GOUVERNEUR DE
L'COLE ROYALE MILITAIRE.

Une femme malheureuse,  laquelle M. le marquis de Croixmar s'est
intress il y a trois ans, lorsqu'il demeurait  ct de l'Acadmie
royale de musique, apprend qu'il demeure  prsent  l'cole militaire.
Elle envoie savoir si elle pourrait encore compter sur ses bonts,
maintenant qu'elle est plus  plaindre que jamais.

Un mot de rponse, s'il lui plat; sa situation est pressante; et il est
de consquence que la personne qui remettra ce billet n'en souponne
rien.


ON A RPONDU:

Qu'on se trompait et que M. de Croismare en question tait actuellement
 Caen.

Ce billet tait crit de la main d'une jeune personne dont nous nous
servmes pendant tout le cours de cette correspondance. Un page du
coin[29] le porta  l'cole militaire et nous rapporta la rponse
verbale. M. Diderot jugea cette premire dmarche ncessaire par
plusieurs bonnes raisons. La religieuse avait l'air de confondre les
deux cousins ensemble et d'ignorer la vritable orthographe de leur nom;
elle apprenait par ce moyen, bien naturellement, que son protecteur
tait  Caen. Il se pouvait que le gouverneur de l'cole militaire
plaisantt son cousin  l'occasion de ce billet et le lui envoyt; ce
qui donnait un grand air de vrit  notre vertueuse aventurire. Ce
gouverneur trs-aimable, ainsi que tout ce qui porte son nom, tait
aussi ennuy de l'absence de son cousin que nous; et nous esprions le
ranger au nombre des conspirateurs. Aprs sa rponse, la religieuse
crivit  Caen.


LETTRE DE LA RELIGIEUSE  M. LE MARQUIS DE CROISMARE,  CAEN.

Monsieur, je ne sais  qui j'cris; mais, dans la dtresse o je me
trouve, qui que vous soyez, c'est  vous que je m'adresse. Si l'on ne
m'a point trompe  l'cole militaire et que vous soyez le marquis
gnreux que je cherche, je bnirai Dieu; si vous ne l'tes pas, je ne
sais ce que je ferai. Mais je me rassure sur le nom que vous portez;
j'espre que vous secourrez une infortune, que vous, monsieur, ou un
autre M. de Croismare, qui n'est pas celui de l'cole militaire, avez
appuye de votre sollicitation dans une tentative qu'elle fit, il y a
deux ans, pour se tirer d'une prison perptuelle,  laquelle la duret
de ses parents l'avait condamne. Le dsespoir vient de me porter  une
seconde dmarche dont vous aurez sans doute entendu parler; je me suis
sauve de mon couvent. Je ne pouvais plus supporter mes peines; et il
n'y avait que cette voie, ou un plus grand forfait encore, pour me
procurer une libert que j'avais espre de l'quit des lois.

Monsieur, si vous avez t autrefois mon protecteur, que ma situation
prsente vous touche et qu'elle rveille dans votre coeur quelque
sentiment de piti! Peut-tre trouverez-vous de l'indiscrtion  avoir
recours  un inconnu dans une circonstance pareille  la mienne. Hlas!
monsieur, si vous saviez l'abandon o je suis rduite; si vous aviez
quelque ide de l'inhumanit dont on punit les fautes d'clat dans les
maisons religieuses, vous m'excuseriez! Mais vous avez l'me sensible,
et vous craindrez de vous rappeler un jour une crature innocente jete,
pour le reste de sa vie, dans le fond d'un cachot. Secourez-moi,
monsieur, secourez-moi[30]! Voici l'espce de service que j'ose attendre
de vous, et qu'il vous est plus facile de me rendre en province qu'
Paris. Ce serait de me trouver, ou par vous-mme ou par vos
connaissances,  Caen ou ailleurs, une place de femme de chambre ou de
femme de charge, ou mme de simple domestique. Pourvu que je sois
ignore, chez d'honntes gens, et qui vivent retirs, les gages n'y
feront rien. Que j'aie du pain et de l'eau, et que je sois  l'abri des
recherches; soyez sr qu'on sera content de mon service. J'ai appris 
travailler dans la maison de mon pre, et  obir en religion. Je suis
jeune, j'ai le caractre doux et je suis d'une bonne sant. Lorsque mes
forces seront revenues, j'en aurai assez pour suffire  toutes sortes
d'occupations domestiques. Je sais broder, coudre et blanchir; quand
j'tais dans le monde, je raccommodais mes dentelles, et j'y serai
bientt remise. Je ne suis pas maladroite, je saurai me faire  tout.
S'il fallait apprendre  coiffer, je ne manque pas de got, et je ne
tarderais pas  le savoir. Une condition supportable, s'il se peut, ou
une condition telle quelle, c'est tout ce que je demande. Vous pouvez
rpondre de mes moeurs: malgr les apparences, monsieur, j'ai de la
pit. Il y avait au fond de la maison que j'ai quitte, un puits que
j'ai souvent regard; tous mes maux seraient finis, si Dieu ne m'avait
retenue. Monsieur, que je ne retourne pas dans cette maison funeste!
Rendez-moi le service que je vous demande; c'est une bonne oeuvre dont
vous vous souviendrez avec satisfaction tant que vous vivrez, et que
Dieu rcompensera dans ce monde ou dans l'autre. Surtout, monsieur,
songez que je vis dans une alarme perptuelle et que je vais compter les
moments. Mes parents ne peuvent douter que je ne sois  Paris; ils font
srement toutes sortes de perquisitions pour me dcouvrir; ne leur
laissez pas le temps de me trouver. J'ai emport avec moi toutes mes
nippes. Je subsiste de mon travail et des secours d'une digne femme que
j'avais pour amie et  laquelle vous pouvez adresser votre rponse. Elle
s'appelle M^me Madin. Elle demeure  Versailles. Cette bonne amie me
fournira tout ce qu'il me faudra pour mon voyage; et quand je serai
place, je n'aurai plus besoin de rien, et ne lui serai plus  charge.
Monsieur, ma conduite justifiera la protection que vous m'aurez
accorde: quelle que soit la rponse que vous me ferez, je ne me
plaindrai que de mon sort.

Voici l'adresse de M^me Madin: _ madame Madin, au pavillon de
Bourgogne, rue d'Anjou,  Versailles_.

Vous aurez la bont de mettre deux enveloppes, avec son adresse sur la
premire, et une croix sur la seconde.

Mon Dieu, que je dsire d'avoir votre rponse! Je suis dans des transes
continuelles.

  Votre trs-humble et trs-obissante servante,

_Sign_: SUZANNE SIMONIN[31].

                   *       *       *       *       *

Nous avions besoin d'une adresse pour recevoir les rponses, et nous
choismes une certaine M^me Madin, femme d'un ancien officier
d'infanterie, qui vivait rellement  Versailles. Elle ne savait rien de
notre coquinerie, ni des lettres que nous lui fmes crire  elle-mme
par la suite, et pour lesquelles nous nous servmes de l'criture d'une
autre jeune personne. M^me Madin savait seulement qu'il fallait recevoir
et me remettre toutes les lettres timbres _Caen_. Le hasard voulut que
M. de Croismare, aprs son retour  Paris, et environ huit ans aprs
notre pch, trouvt M^me Madin chez une femme de nos amies qui avait
t du complot. Ce fut un vrai coup de thtre; M. de Croismare se
proposait de prendre mille informations sur une infortune qui l'avait
tant intress, et dont M^me Madin ne savait pas le premier mot. Ce fut
aussi le moment de notre confession gnrale et de notre pardon.


RPONSE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Mademoiselle, votre lettre est parvenue  la personne mme que vous
rclamiez. Vous ne vous tes point trompe sur ses sentiments; vous
pouvez partir aussitt pour Caen, si une place  ct d'une jeune
demoiselle vous convient.

Que la dame votre amie me mande qu'elle m'envoie une femme de chambre
telle que je puis la dsirer, avec tel loge qu'il lui plaira de vos
qualits, sans entrer dans aucun autre dtail d'tat. Qu'elle me marque
aussi le nom que vous aurez choisi, la voiture que vous aurez prise, et
le jour, s'il se peut, que vous arriverez. Si vous preniez la voiture du
carrosse de Caen, il part le lundi de grand matin de Paris, pour arriver
ici le vendredi; il loge  Paris, rue Saint-Denis, _au Grand-Cerf_. S'il
ne se trouvait personne pour vous recevoir  votre arrive  Caen, vous
vous adresseriez de ma part, en attendant, chez M. Gassion, vis--vis la
place Royale. Comme l'incognito est d'une extrme ncessit de part et
d'autre, que la dame votre amie me renvoie cette lettre,  laquelle,
quoique non signe, vous pouvez ajouter foi entire. Gardez-en seulement
le cachet, qui servira  vous faire connatre,  Caen,  la personne 
qui vous vous adresserez.

Suivez, mademoiselle, exactement et diligemment ce que cette lettre vous
prescrit; et pour agir avec prudence, ne vous chargez ni de papiers ni
de lettres, ou autre chose qui puisse donner occasion de vous
reconnatre: il sera facile de les faire venir dans un autre temps.
Comptez avec une confiance parfaite sur les bonnes intentions de votre
serviteur.

A....., proche Caen, ce mercredi 6 fvrier 1760.

                   *       *       *       *       *

Cette lettre tait adresse  M^me Madin. Il y avait sur l'autre une
croix, suivant la convention. Le cachet reprsentait un Amour tenant
d'une main un flambeau, et de l'autre deux coeurs, avec une devise qu'on
n'a pu lire, parce que le cachet avait souffert  l'ouverture de la
lettre. Il tait naturel qu'une jeune religieuse  qui l'amour tait
tranger en prt l'image pour celle de son ange gardien.


RPONSE DE LA RELIGIEUSE  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, j'ai reu votre lettre. Je crois que j'ai t fort mal, fort
mal. Je suis bien faible. Si Dieu me retire  lui, je prierai sans cesse
pour votre salut; si j'en reviens, je ferai tout ce que vous
m'ordonnerez. Mon cher monsieur! digne homme! je n'oublierai jamais
votre bont.

Ma digne amie doit arriver de Versailles; elle vous dira tout.

Ce saint jour de dimanche en fvrier.

Je garderai le cachet avec soin. C'est un saint ange que j'y trouve
imprim; c'est vous, c'est mon ange gardien.

                   *       *       *       *       *

M. Diderot n'ayant pu se rendre  l'assemble des bandits, cette rponse
fut envoye sans son attache. Il ne la trouva pas de son gr; il
prtendit qu'elle dcouvrirait notre trahison. Il se trompa, et il eut
tort, je crois, de ne pas trouver cette rponse bonne. Cependant, pour
le satisfaire, on coucha sur les registres du commun conseil de la
fourberie la rponse qui suit, et qui ne fut point envoye. Au reste,
cette maladie nous tait indispensable pour diffrer le dpart pour
Caen.


EXTRAIT DES REGISTRES.

Voil la lettre qui a t envoye, et voici celle que soeur Suzanne
aurait d crire:

Monsieur, je vous remercie de vos bonts; il ne faut plus penser  rien,
tout va finir pour moi. Je serai dans un moment devant le Dieu de la
misricorde; c'est l que je me souviendrai de vous. Ils dlibrent
s'ils me saigneront une troisime fois; ils ordonneront tout ce qu'il
leur plaira. Adieu, mon cher monsieur. J'espre que le sjour o je vais
sera plus heureux; nous nous y verrons.


LETTRE DE MADAME MADIN  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Je suis  ct de son lit, et elle me presse de vous crire. Elle a t
 toute extrmit, et mon tat, qui m'attache  Versailles, ne m'a point
permis de venir plus tt  son secours. Je savais qu'elle tait fort mal
et abandonne de tout le monde, et je ne pouvais quitter. Vous pensez
bien, monsieur, qu'elle avait beaucoup souffert. Elle avait fait une
chute qu'elle cachait. Elle a t attaque tout d'un coup d'une fivre
ardente qu'on n'a pu abattre qu' force de saignes. Je la crois hors de
danger. Ce qui m'inquite  prsent est la crainte que sa convalescence
ne soit longue, et qu'elle ne puisse partir avant un mois ou six
semaines. Elle est dj si faible, et elle le sera bien davantage.
Tchez donc, monsieur, de gagner du temps, et travaillons de concert 
sauver la crature la plus malheureuse et la plus intressante qu'il y
ait au monde. Je ne saurais vous dire tout l'effet de votre billet sur
elle; elle a beaucoup pleur, elle a crit l'adresse de M. Gassion
derrire une _Sainte Suzanne_ de son diurnal, et puis elle a voulu vous
rpondre malgr sa faiblesse. Elle sortait d'une crise; je ne sais ce
qu'elle vous aura dit, car sa pauvre tte n'y tait gure. Pardon,
monsieur, je vous cris ceci  la hte. Elle me fait piti; je voudrais
ne la point quitter, mais il m'est impossible de rester ici plusieurs
jours de suite. Voil la lettre que vous lui avez crite. J'en fais
partir une autre, telle  peu prs que vous la demandez. Je n'y parle
point des talents agrables; ils ne sont pas de l'tat qu'elle va
prendre, et il faut, ce me semble, qu'elle y renonce absolument si elle
veut tre ignore. Du reste, tout ce que je dis d'elle est vrai: non,
monsieur, il n'y a point de mre qui ne ft comble de l'avoir pour
enfant. Mon premier soin, comme vous pouvez penser, a t de la mettre 
couvert, et c'est une affaire faite. Je ne me rsoudrai  la laisser
aller que quand sa sant sera tout  fait rtablie; mais ce ne peut tre
avant un mois ou six semaines, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire;
encore faut-il qu'il ne survienne point d'accident. Elle garde le cachet
de votre lettre; il est dans ses Heures et sous son chevet. Je n'ai os
lui dire que ce n'tait pas le vtre; je l'avais bris en ouvrant votre
rponse, et je l'avais remplac par le mien: dans l'tat fcheux o elle
tait, je ne devais pas risquer de lui envoyer votre lettre sans la
lire. J'ose vous demander pour elle un mot qui la soutienne dans ses
esprances; ce sont les seules qu'elle ait, et je ne rpondrais pas de
sa vie, si elles venaient  lui manquer. Si vous aviez la bont de me
faire  part un petit dtail de la maison o elle entrera, je m'en
servirais pour la tranquilliser. Ne craignez rien pour vos lettres;
elles vous seront toutes renvoyes aussi exactement que la premire; et
reposez-vous sur l'intrt que j'ai moi-mme  ne rien faire
d'inconsidr. Nous nous conformerons  tout,  moins que vous ne
changiez vos dispositions. Adieu, monsieur. La chre infortune prie
Dieu pour vous  tous les instants o sa tte le lui permet.

J'attends, monsieur, votre rponse, toujours au pavillon de Bourgogne,
rue d'Anjou,  Versailles.

Ce 16 fvrier 1760.


LETTRE OSTENSIBLE DE MADAME MADIN, TELLE QUE M. LE MARQUIS DE CROISMARE
L'AVAIT DEMAND.

Monsieur, la personne que je vous propose s'appellera Suzanne Simonin.
Je l'aime comme si c'tait mon enfant: cependant vous pouvez prendre 
la lettre ce que je vais vous dire, parce qu'il n'est pas dans mon
caractre d'exagrer. Elle est orpheline de pre et de mre; elle est
bien ne, et son ducation n'a pas t nglige. Elle s'entend  tous
les petits ouvrages qu'on apprend quand on est adroite et qu'on aime 
s'occuper; elle parle peu, mais assez bien; elle crit naturellement. Si
la personne  qui vous la destinez voulait se faire lire, elle lit 
merveille. Elle n'est ni grande ni petite. Sa taille est fort bien; pour
sa physionomie, je n'en ai gure vu de plus intressante. On la trouvera
peut-tre un peu jeune, car je lui crois  peine dix-neuf ans accomplis;
mais si l'exprience de l'ge lui manque, elle est remplace de reste
par celle du malheur. Elle a beaucoup de retenue et un jugement peu
commun. Je rponds de l'innocence de ses moeurs. Elle est pieuse, mais
point bigote. Elle a l'esprit naf, une gaiet douce, jamais d'humeur.
J'ai deux filles; si des circonstances particulires n'empchaient pas
M^lle Simonin de se fixer  Paris, je ne leur chercherais pas d'autre
gouvernante; je n'espre pas rencontrer aussi bien. Je la connais depuis
son enfance, et elle a toujours vcu sous mes yeux. Elle partira d'ici
bien nippe. Je me chargerai des petits frais de son voyage et mme de
ceux de son retour, s'il arrive qu'on me la renvoie: c'est la moindre
chose que je puisse faire pour elle. Elle n'est jamais sortie de Paris;
elle ne sait o elle va; elle se croit perdue: j'ai toute la peine du
monde  la rassurer. Un mot de vous, monsieur, sur la personne 
laquelle elle doit appartenir, la maison qu'elle habitera, et les
devoirs qu'elle aura  remplir, fera plus sur son esprit que tous mes
discours. Ne serait-ce point trop exiger de votre complaisance que de
vous le demander? Toute sa crainte est de ne pas russir: la pauvre
enfant ne se connat gure.

J'ai l'honneur d'tre, avec tous les sentiments que vous mritez,
monsieur, votre trs-humble et obissante servante,

_Sign_: MOREAU-MADIN.

 Paris, ce 16 fvrier 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE  MADAME MADIN.

Madame, j'ai reu il y a deux jours deux mots de lettre, qui
m'apprennent l'indisposition de M^lle Simonin. Son malheureux sort me
fait gmir; sa sant m'inquite. Puis-je vous demander la consolation
d'tre instruit de son tat, du parti qu'elle compte prendre, en un mot
la rponse  la lettre que je lui ai crite? J'ose esprer le tout de
votre complaisance et de l'intrt que vous y prenez.

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur.

 Caen, ce 17 fvrier 1760.


AUTRE LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE  MADAME MADIN.

J'tais, madame, dans l'impatience, et heureusement votre lettre a
suspendu mon inquitude sur l'tat de mademoiselle Simonin, que vous
m'assurez hors de danger, et  couvert des recherches. Je lui cris; et
vous pouvez encore la rassurer sur la continuation de mes sentiments. Sa
lettre m'avait frapp; et dans l'embarras o je l'ai vue, j'ai cru ne
pouvoir mieux faire que de me l'attacher en la mettant auprs de ma
fille, qui malheureusement n'a plus de mre. Voil, madame, la maison
que je lui destine. Je suis sr de moi-mme, et de pouvoir lui adoucir
ses peines sans manquer au secret, ce qui serait peut-tre plus
difficile en d'autres mains. Je ne pourrai m'empcher de gmir et sur
son tat et sur ce que ma fortune ne me permettra pas d'en agir comme je
le dsirerais; mais que faire quand on est soumis aux lois de la
ncessit? Je demeure  deux lieues de la ville, dans une campagne assez
agrable, o je vis fort retir avec ma fille et mon fils an, qui est
un garon plein de sentiments et de religion,  qui cependant je
laisserai ignorer ce qui peut la regarder. Pour les domestiques, ce sont
toutes personnes attaches  moi depuis longtemps; de sorte que tout est
dans un tat fort tranquille et fort uni. J'ajouterai encore que ce
parti que je lui propose ne sera que son pis-aller: si elle trouvait
quelque chose de mieux, je n'entends pas la contraindre par un
engagement; mais qu'elle soit certaine qu'elle trouvera toujours en moi
une ressource assure. Ainsi qu'elle rtablisse sa sant sans
inquitude; je l'attendrai et serai bien aise cependant d'avoir souvent
de ses nouvelles.

J'ai l'honneur d'tre, madame, votre trs-humble et trs-obissant
serviteur.

 Caen, ce 21 fvrier 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE  SOEUR SUZANNE.

SUR L'ENVELOPPE TAIT UNE CROIX.

Personne n'est, mademoiselle, plus sensible que je le suis  l'tat o
vous vous trouvez. Je ne puis que m'intresser de plus en plus  vous
procurer quelque consolation dans le sort malheureux qui vous poursuit.
Tranquillisez-vous, reprenez vos forces, et comptez toujours avec une
entire confiance sur mes sentiments. Rien ne doit plus vous occuper que
le rtablissement de votre sant et le soin de demeurer ignore. S'il
m'tait possible de vous rendre votre sort plus doux, je le ferais; mais
votre situation me contraint, et je ne pourrai que gmir sur la dure
ncessit. La personne  laquelle je vous destine m'est des plus chres,
et c'est  moi principalement que vous aurez  rpondre. Ainsi, autant
qu'il me sera possible, j'aurai soin d'adoucir les petites peines
insparables de l'tat que vous prenez. Vous me devrez votre confiance,
je me reposerai entirement sur vos soins: cette assurance doit vous
tranquilliser et vous prouver ma manire de penser et l'attachement
sincre avec lequel je suis, mademoiselle, votre trs-humble et
trs-obissant serviteur.

 Caen, ce 21 fvrier 1760.

J'cris  M^me Madin, qui pourra vous en dire davantage.


LETTRE DE MADAME MADIN  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, la gurison de notre chre malade est assure: plus de fivre,
plus de mal de tte, tout annonce la convalescence la plus prompte et la
meilleure sant. Les lvres sont encore un peu ples; mais les yeux
reprennent de l'clat. La couleur commence  reparatre sur les joues;
les chairs ont de la fracheur et ne tarderont pas  reprendre leur
fermet; tout va bien depuis qu'elle a l'esprit tranquille. C'est 
prsent, monsieur, qu'elle sent le prix de votre bienveillance; et rien
n'est plus touchant que la manire dont elle s'en exprime. Je voudrais
bien pouvoir vous peindre ce qui se passa entre elle et moi lorsque je
lui portai vos dernires lettres. Elle les prit, les mains lui
tremblaient; elle respirait avec peine en les lisant;  chaque ligne
elle s'arrtait; et, aprs avoir fini, elle me dit, en se jetant  mon
cou, et en pleurant  chaudes larmes: Eh bien! madame Madin, Dieu ne
m'a donc pas abandonne; il veut donc enfin que je sois heureuse. Oui,
c'est Dieu qui m'a inspir de m'adresser  ce cher monsieur: quel autre
au monde et pris piti de moi? Remercions le ciel de ces premires
grces, afin qu'il nous en accorde d'autres. Et puis elle s'assit sur
son lit, et elle se mit  prier; ensuite, revenant sur quelques endroits
de vos lettres, elle dit: C'est sa fille qu'il me confie. Ah! maman,
elle lui ressemblera; elle sera douce, bienfaisante et sensible comme
lui. Aprs s'tre arrte, elle dit avec un peu de souci: Elle n'a
plus de mre! Je regrette de n'avoir pas l'exprience qu'il me faudrait.
Je ne sais rien, mais je ferai de mon mieux; je me rappellerai le soir
et le matin ce que je dois  son pre: il faut que la reconnaissance
supple  bien des choses. Serai-je encore longtemps malade? Quand
est-ce qu'on me permettra de manger? Je ne me sens plus de ma chute,
plus du tout. Je vous fais ce petit dtail, monsieur, parce que
j'espre qu'il vous plaira. Il y avait dans son discours et son action
tant d'innocence et de zle, que j'en tais hors de moi. Je ne sais ce
que je n'aurais pas donn pour que vous l'eussiez vue et entendue. Non,
monsieur, ou je ne me connais  rien, ou vous aurez une crature unique,
et qui fera la bndiction de votre maison. Ce que vous avez eu la bont
de m'apprendre de vous, de mademoiselle votre fille, de monsieur votre
fils, de votre situation, s'arrange parfaitement avec ses voeux. Elle
persiste dans les premires propositions qu'elle vous a faites. Elle ne
demande que la nourriture et le vtement, et vous pouvez la prendre au
mot si cela vous convient: quoique je ne sois pas riche, le reste sera
mon affaire. J'aime cette enfant, je l'ai adopte dans mon coeur; et le
peu que j'aurai fait pour elle de mon vivant lui sera continu aprs ma
mort. Je ne vous dissimule pas que ces mots d'_tre son pis-aller et de
la laisser libre d'accepter mieux si l'occasion s'en prsente_, lui ont
fait de la peine; je n'ai pas t fche de lui trouver cette
dlicatesse. Je ne ngligerai pas de vous instruire des progrs de sa
convalescence; mais j'ai un grand projet dans lequel je ne dsesprerais
pas de russir pendant qu'elle se rtablira, si vous pouviez m'adresser
 un de vos amis: vous devez en avoir beaucoup ici. Il me faudrait un
homme sage, discret, adroit, pas trop considrable, qui approcht par
lui ou par ses amis de quelques grands que je lui nommerais, et qui et
accs  la cour sans en tre. De la manire dont la chose est arrange
dans mon esprit, il ne serait point mis dans la confidence; il nous
servirait sans savoir en quoi: quand ma tentative serait infructueuse,
nous en tirerions au moins l'avantage de persuader qu'elle est en pays
tranger. Si vous pouvez m'adresser  quelqu'un, je vous prie de me le
nommer, et de me dire sa demeure, et ensuite de lui crire que M^me
Madin, que vous connaissez depuis longtemps, doit venir lui demander un
service, et que vous le priez de s'intresser  elle, si la chose est
faisable. Si vous n'avez personne, il faut s'en consoler; mais voyez,
monsieur. Au reste, je vous prie de compter sur l'intrt que je prends
 notre infortune, et sur quelque prudence que je tiens de
l'exprience. La joie que votre dernire lettre lui a cause, lui a
donn un petit mouvement dans le pouls; mais ce ne sera rien.

J'ai l'honneur d'tre, avec les sentiments les plus respectueux,
monsieur, votre trs-humble et trs-obissante servante,

_Sign_: MOREAU-MADIN.

 Paris, ce 3 mars 1760.

L'ide de M^me Madin de se faire adresser  un des amis du gnreux
protecteur de soeur Suzanne, tait une suggestion de Satan, au moyen de
laquelle ses suppts espraient inspirer adroitement  leur ami de
Normandie de s'adresser  moi et de me mettre dans la confidence de
toute cette affaire; ce qui russit parfaitement, comme vous verrez par
la suite de cette correspondance.


LETTRE DE SOEUR SUZANNE  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, maman Madin m'a remis les deux rponses dont vous m'avez
honore, et m'a fait part aussi de la lettre que vous lui avez crite.
J'accepte, j'accepte. C'est cent fois mieux que je ne mrite; oui, cent
fois, mille fois mieux. J'ai si peu de monde, si peu d'exprience, et je
sens si bien tout ce qu'il me faudrait pour rpondre dignement  votre
confiance; mais j'espre tout de votre indulgence, de mon zle et de ma
reconnaissance. Ma place me fera, et maman Madin dit que cela vaut mieux
que si j'tais faite  ma place. Mon Dieu! que je suis presse d'tre
gurie, d'aller me jeter aux pieds de mon bienfaiteur, et de le servir
auprs de sa chre fille en tout ce qui dpendra de moi! On me dit que
ce ne sera gure avant un mois. Un mois! c'est bien du temps. Mon cher
monsieur, conservez-moi votre bienveillance. Je ne me sens pas de joie;
mais ils ne veulent pas que j'crive, ils m'empchent de lire, ils me
tiennent au lit, ils me noient de tisane, ils me font mourir de faim, et
tout cela pour mon bien. Dieu soit lou! C'est pourtant bien malgr moi
que je leur obis.

Je suis, avec un coeur reconnaissant, monsieur, votre trs-humble et
soumise servante,

_Sign_: SUZANNE SIMONIN.

 Paris, ce 3 mars 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE  MADAME MADIN.

Quelques incommodits que je ressens depuis quelques jours m'ont
empch, madame, de vous faire rponse plus tt, pour vous marquer le
plaisir que j'ai d'apprendre la convalescence de M^lle Simonin. J'ose
esprer que bientt vous aurez la bont de m'instruire de son parfait
rtablissement, que je souhaite avec ardeur. Mais je suis mortifi de ne
pouvoir contribuer  l'excution du projet que vous mditez en sa
faveur; sans le connatre, je ne puis le trouver que trs-bon par la
prudence dont vous tes capable et par l'intrt que vous y prenez. Je
n'ai t que trs-peu rpandu  Paris, et parmi un petit nombre de
personnes aussi peu rpandues que moi: et les connaissances telles que
vous les dsireriez ne sont pas faciles  trouver. Continuez, je vous
supplie,  me donner des nouvelles de M^lle Simonin, dont les intrts
me seront toujours chers.

J'ai l'honneur d'tre, madame, votre trs-humble et trs-obissant
serviteur.

Ce 31 mars 1760.


RPONSE DE MADAME MADIN  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, j'ai fait une faute, peut-tre, de ne me pas expliquer sur le
projet que j'avais; mais j'tais si presse d'aller en avant. Voici donc
ce qui m'avait pass par la tte. D'abord il faut que vous sachiez que
le cardinal de T***[32] protgeait la famille. Ils perdirent tous
beaucoup  sa mort, surtout ma Suzanne, qui lui avait t prsente dans
sa premire jeunesse. Le vieux cardinal aimait les jolis enfants; les
grces de celle-ci l'avaient frapp; et il s'tait charg de son sort.
Mais quand il ne fut plus, on disposa d'elle comme vous savez, et les
protecteurs crurent s'acquitter envers la cadette en mariant les anes
 deux de leurs cratures. L'un de ces protgs a un emploi considrable
 Albi; l'autre la recette des aides de Castries,  trois lieues de
Montpellier. Ce sont des gens durs; mais leur tat dpend absolument de
ceux qui les ont placs. J'avais donc pens que, si l'on avait eu
quelque accs auprs de M^me la marquise de T*** qu'on dit
complaisante[33] et qui s'est mise en quatre dans le procs de mon
enfant, et qu'on lui et peint la triste situation d'une jeune personne
expose  toutes les suites de la misre, dans un pays tranger et
lointain[34], nous eussions pu arracher par ce moyen une petite pension
de ces deux beaux-frres, qui ont emport tout le bien de la maison, et
qui ne songent gure  nous secourir. En vrit, monsieur, cela vaut
bien la peine que nous revenions tous les deux l-dessus: voyez. Avec
cette petite pension, ce que je viens de lui assurer, et ce qu'elle
tiendrait de vos bonts, elle serait bien pour le prsent, point mal
pour l'avenir, et je la verrais partir avec moins de regret. Mais je ne
connais ni M^me la marquise de T***, ni le secrtaire du dfunt cardinal
qu'on dit homme de lettres, ni personne[35] qui les approche; et ce fut
l'enfant qui me suggra de m'adresser  vous. Au reste, je ne saurais
vous dire que sa convalescence aille comme je le dsirerais. Elle
s'tait blesse au dedans des reins, comme je crois vous l'avoir dit: la
douleur de cette chute, qui s'tait dissipe, s'est fait ressentir;
c'est un point qui revient et qui passe. Il est accompagn d'un lger
frisson en dedans, mais au pouls il n'y a pas la moindre fivre; le
mdecin hoche de la tte, et n'a pas un air qui me plaise. Elle ira
dimanche prochain  la messe; elle le veut; et je viens de lui envoyer
une grande capote qui l'enveloppera jusqu'au bout du nez, et sous
laquelle elle pourra, je crois, passer une demi-heure sans pril dans
une petite glise borgne du quartier. Elle soupire aprs le moment de
son dpart, et je suis sre qu'elle ne demandera rien  Dieu avec plus
de ferveur que d'achever sa gurison, et de lui conserver les bonts de
son bienfaiteur. Si elle se trouvait en tat de partir entre Pques et
Quasimodo, je ne manquerais pas de vous en prvenir. Au reste, monsieur,
son absence ne m'empcherait pas d'agir, si je dcouvrais parmi mes
connaissances quelqu'un qui pt quelque chose auprs de M^me de T*** et
du mdecin A*** qui peut beaucoup sur son esprit[36].

Je suis, avec une reconnaissance sans bornes pour elle et pour moi,
monsieur, votre trs-humble et trs-obissante servante,

_Sign_: MOREAU-MADIN.

 Versailles, ce 25 mars 1760.

_P. S._ Je lui ai dfendu de vous crire, de crainte de vous importuner;
il n'y a que cette considration qui puisse la retenir.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE  MADAME MADIN.

Madame, votre projet pour M^lle Simonin me parat trs-louable, et me
plat d'autant plus, que je souhaiterais ardemment de la voir, dans son
infortune, assure d'un tat un peu passable. Je ne dsespre pas de
trouver quelque ami qui puisse agir auprs de M^me de T***[37] ou du
mdecin A*** ou du secrtaire du feu cardinal, mais cela demande du
temps et des prcautions, tant pour viter d'venter le secret, que pour
m'assurer la discrtion des personnes auxquelles je pense que je
pourrais m'adresser. Je ne perdrai point cela de vue: en attendant, si
M^lle Simonin persiste dans ses mmes sentiments, et si sa sant est
assez rtablie, rien ne doit l'empcher de partir; elle me trouvera
toujours dans les mmes dispositions que je lui ai marques, et dans le
mme zle  lui adoucir, s'il se peut, l'amertume de son sort. La
situation de mes affaires et les malheurs du temps m'obligent de me
tenir fort retir  la campagne avec mes enfants, pour raison
d'conomie; ainsi nous y vivons avec beaucoup de simplicit. C'est
pourquoi M^lle Simonin pourra se dispenser de faire de la dpense en
habillements ni si propres ni si chers; le commun peut suffire en ce
pays. C'est dans cette campagne et dans cet tat uni et simple qu'elle
me trouvera, et o je souhaite qu'elle puisse goter quelque douceur et
quelque agrment, malgr les prcautions gnantes que je serai oblig
d'observer  son gard. Vous aurez la bont, madame, de m'instruire de
son dpart; et de peur qu'elle n'et gar l'adresse que je lui avais
envoye, c'est chez M. Gassion, vis--vis la place Royale,  Caen.
Cependant si je suis instruit  temps du jour de son arrive, elle
trouvera quelqu'un pour la conduire ici sans s'arrter.

J'ai l'honneur d'tre, madame, votre trs-humble et trs-obissant
serviteur.

Ce 31 mars 1760.


LETTRE DE MADAME MADIN  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Si elle persiste dans ses sentiments, monsieur? En pouvez-vous douter?
Qu'a-t-elle de mieux  faire que d'aller passer des jours heureux et
tranquilles auprs d'un homme de bien, et dans une famille honnte?
N'est-elle pas trop heureuse que vous vous soyez ressouvenu d'elle? Et
o donnerait-elle de la tte si l'asile que vous avez eu la gnrosit
de lui offrir venait  lui manquer? C'est elle-mme, monsieur, qui parle
ainsi; et je ne fais que vous rpter ses discours. Elle voulut encore
aller  la messe le jour de Pques; c'tait bien contre mon avis, et
cela lui russit fort mal. Elle en revint avec de la fivre; et depuis
ce malheureux jour elle ne s'est pas bien porte. Monsieur, je ne vous
l'enverrai point qu'elle ne soit en bonne sant. Elle sent  prsent de
la chaleur au-dessus des reins,  l'endroit o elle s'est blesse dans
sa chute; je viens d'y regarder, et je n'y vois rien du tout. Mais son
mdecin me dit avant-hier, comme nous descendions ensemble, qu'il
craignait qu'il n'y et un commencement de pulsation; qu'il fallait
attendre ce que cela deviendrait. Cependant elle ne manque point
d'apptit, elle dort, l'embonpoint se soutient. Je lui trouve seulement,
par intervalle, un peu plus de couleur aux joues et plus de vivacit
dans les yeux qu'elle n'en a naturellement. Et puis ce sont des
impatiences qui me dsesprent. Elle se lve, elle essaye de marcher;
mais pour peu qu'elle penche du ct malade, c'est un cri aigu  percer
le coeur. Malgr cela, j'espre, et j'ai profit du temps pour arranger
son petit trousseau.

C'est une robe de calmande d'Angleterre, qu'elle pourra porter simple
jusqu' la fin des chaleurs, et qu'elle doublera pour son hiver, avec
une autre de coton bleu qu'elle porte actuellement.

Plusieurs jupons blancs, dont deux de moi, de basin, garnis en
mousseline.

Deux justes pareils, que j'avais fait faire pour la plus jeune de mes
filles, et qui se sont trouvs lui aller  merveille. Cela lui fera des
habillements de toilette pour l't.

Quinze chemises garnies de maris, les uns en batiste, les autres en
mousseline. Vers la mi-juin, je lui enverrai de quoi en faire six
autres, d'une pice de toile qu'on me blanchit  Senlis.

Quelques corsets, tabliers et mouchoirs de cou.

Deux douzaines de mouchoirs de poche.

Plusieurs cornettes de nuit.

Six dormeuses de jour festonnes, avec huit paires de manchettes  un
rang, et trois  deux rangs.

Six paires de bas de coton fin.

C'est tout ce que j'ai pu faire de mieux. Je lui portai cela le
lendemain des ftes, et je ne saurais vous dire avec quelle sensibilit
elle le reut. Elle regardait une chose, en essayait une autre, me
prenait les mains et me les baisait. Mais elle ne put jamais retenir ses
larmes, quand elle vit les justes de ma fille. H! lui dis-je, de quoi
pleurez-vous? Est-ce que vous ne l'avez pas toujours t? _Il est
vrai_, me rpondit-elle; puis elle ajouta:  prsent que j'espre tre
heureuse, il me semble que j'aurais de la peine  mourir. Maman, est-ce
que cette chaleur de ct ne se dissipera point? Si l'on y mettait
quelque chose? Je suis charme, monsieur, que vous ne dsapprouviez pas
mon projet, et que vous voyiez jour  le faire russir. J'abandonne tout
 votre prudence; mais je crois devoir vous avertir que M^me la marquise
de T*** part pour la campagne, que M. A*** est inaccessible et revche;
que le secrtaire, fier du titre d'acadmicien qu'il a obtenu aprs
vingt ans de sollicitations, s'en retourne en Bretagne, et que dans
trois ou quatre mois d'ici[38] nous serons bien oublis. Tout passe si
vite d'intrt dans ce pays-ci; on ne parle dj plus gure de nous,
bientt on n'en parlera plus du tout.

Ne craignez pas qu'elle gare l'adresse que vous lui avez envoye. Elle
n'ouvre pas une fois ses Heures pour prier, sans la regarder; elle
oublierait plutt son nom de Simonin que celui de M. Gassion. Je lui
demandai si elle ne voulait pas vous crire, elle me rpondit qu'elle
vous avait commenc une longue lettre qui contiendrait tout ce qu'elle
ne pourrait gure se dispenser de vous dire, si Dieu lui faisait la
grce de gurir et de vous voir; mais qu'elle avait le pressentiment
qu'elle ne vous verrait jamais. Cela dure trop, maman, ajouta-t-elle,
je ne profiterai ni de vos bonts ni des siennes: ou M. le marquis
changera de sentiment, ou je n'en reviendrai pas. Quelle folie! lui
dis-je. Savez-vous bien que si vous vous entretenez dans ces ides
tristes, ce que vous craignez vous arrivera? Elle dit: _Que la volont
de Dieu soit faite._ Je la priai de me montrer ce qu'elle vous avait
crit; j'en fus effraye, c'est un volume, c'est un gros volume. Voil,
lui dis-je en colre, ce qui vous tue. Elle me rpondit: Que
voulez-vous que je fasse? Ou je m'afflige, ou je m'ennuie.--Et quand
avez-vous pu griffonner tout cela?--Un peu dans un temps, un peu dans un
autre. Que je vive ou que je meure, je veux qu'on sache tout ce que j'ai
souffert... Je lui ai dfendu de continuer. Son mdecin en a fait
autant. Je vous prie, monsieur, de joindre votre autorit  mes prires;
elle vous regarde comme son cher matre, et il est sr qu'elle vous
obira. Cependant comme je conois que les heures sont bien longues pour
elle, et qu'il faut qu'elle s'occupe, ne ft-ce que pour l'empcher
d'crire davantage, de rver et de se chagriner, je lui ai fait porter
un tambour[39], et je lui ai propos de commencer une veste pour vous.
Cela lui a plu extrmement, et elle s'est mise tout de suite 
l'ouvrage. Dieu veuille qu'elle n'ait pas le temps de l'achever ici! Un
mot, s'il vous plat, qui dfende d'crire et de trop travailler.
J'avais rsolu de retourner ce soir  Versailles; mais j'ai de
l'inquitude: ce commencement de pulsation me chiffonne, et je veux tre
demain auprs d'elle lorsque son mdecin reviendra. J'ai malheureusement
quelque foi aux pressentiments des malades; ils se sentent. Quand je
perdis M. Madin, tous les mdecins m'assuraient qu'il en reviendrait; il
disait, lui, qu'il n'en reviendrait pas; et le pauvre homme ne disait
que trop vrai. Je resterai, et j'aurai l'honneur de vous crire: s'il
fallait que je la perdisse, je crois que je ne m'en consolerais jamais.
Vous seriez trop heureux, vous, monsieur, de ne l'avoir point vue. C'est
 prsent que les misrables qui l'ont dtermine  s'enfuir sentent la
perte qu'elles ont faite; mais il est trop tard.

J'ai l'honneur d'tre avec des sentiments de respect et de
reconnaissance pour elle et pour moi, monsieur, votre trs-humble et
trs-obissante servante,

_Sign_: MOREAU-MADIN.

 Paris, ce 13 avril 1760.


RPONSE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE  MADAME MADIN.

Je partage, madame, avec une vraie sensibilit, votre inquitude sur la
maladie de M^lle Simonin. Son tat infortun m'avait toujours infiniment
touch; mais le dtail que vous avez eu la bont de me faire de ses
qualits et de ses sentiments, me prvient tellement en sa faveur, qu'il
me serait impossible de n'y pas prendre le plus vif intrt: ainsi, loin
que je puisse changer de sentiments  son gard, chargez-vous, je vous
prie, de lui rpter ceux que je vous ai marqus par mes lettres, et qui
ne souffriront aucune altration. J'ai cru qu'il tait prudent de ne lui
point crire, afin de lui ter toute occasion de s'occuper  faire une
rponse. Il n'est pas douteux que tout genre d'occupation lui est
prjudiciable dans son tat d'infirmit; et si j'avais quelque pouvoir
sur elle, je m'en servirais pour le lui interdire. Je ne puis mieux
m'adresser qu' vous-mme, madame, pour lui faire connatre ce que je
pense  cet gard. Ce n'est pas que je ne fusse charm de recevoir de
ses nouvelles par elle-mme; mais je ne pourrais approuver en elle une
action de pure biensance, qui pt contribuer au retardement de sa
gurison. L'intrt que vous y prenez, madame, me dispense de vous prier
encore une fois de la modrer sur ce point. Soyez toujours persuade de
ma sincre affection pour elle, et de l'estime particulire, et de la
considration vritable avec laquelle j'ai l'honneur d'tre, madame,
votre trs-humble et trs-obissant serviteur.

Ce 25 avril 1760.

_P. S._ Incessamment j'crirai  un de mes amis,  qui vous pourrez vous
adresser pour M^me de T***[40]. Il se nomme M. Grimm, secrtaire des
commandements de M. le duc d'Orlans, et demeure rue Neuve-de-Luxembourg,
prs la rue Saint-Honor,  Paris. Je lui donnerai avis que vous prendrez
la peine de passer chez lui, et lui marquerai que je vous ai d'extrmes
obligations, et que je ne dsire rien tant que de vous en marquer ma
reconnaissance. Il ne dne pas ordinairement chez lui.


LETTRE DE MADAME MADIN  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, combien j'ai souffert depuis que je n'ai eu l'honneur de vous
crire! Je n'ai jamais pu prendre sur moi de vous faire part de ma
peine, et j'espre que vous me saurez gr de n'avoir pas mis votre me
sensible  une preuve aussi cruelle. Vous savez combien elle m'tait
chre. Imaginez-vous, monsieur, que je l'aurai vue prs de quinze jours
de suite pencher vers sa fin, au milieu des douleurs les plus aigus.
Enfin, Dieu a pris, je crois, piti d'elle et de moi. La pauvre
malheureuse est encore; mais ce ne peut tre pour longtemps. Ses forces
sont puises, elle ne parle presque plus, ses yeux ont peine 
s'ouvrir. Il ne lui reste que sa patience, qui ne l'a point abandonne.
Si celle-l n'est pas sauve, que deviendrons-nous? L'espoir que j'avais
de sa gurison a disparu tout  coup. Il s'tait form un abcs au ct,
qui faisait un progrs sourd depuis sa chute. Elle n'a pas voulu
souffrir qu'on l'ouvrt  temps, et quand elle a pu s'y rsoudre, il
tait trop tard. Elle sent arriver son dernier moment; elle m'loigne;
et je vous avoue que je ne suis pas en tat de soutenir ce spectacle.
Elle fut administre hier entre dix et onze heures du soir. Ce fut elle
qui le demanda. Aprs cette triste crmonie, je restai seule  ct de
son lit. Elle m'entendit soupirer, elle chercha ma main, je la lui
donnai; elle la prit, la porta contre ses lvres, et m'attirant vers
elle, elle me dit, si bas que j'avais peine  l'entendre: Maman, encore
une grce.

--Laquelle, mon enfant?

--Me bnir, et vous en aller.

Elle ajouta: Monsieur le marquis... ne manquez pas de le remercier.

Ces paroles auront t ses dernires. J'ai donn des ordres, et je me
suis retire chez une amie, o j'attends de moment en moment. Il est une
heure aprs minuit. Peut-tre avons-nous  prsent une amie au ciel.

Je suis avec respect, monsieur, votre trs-humble et trs-obissante
servante,

_Sign_: MOREAU-MADIN.

La lettre prcdente est du 7 mai; mais elle n'tait point date.


LETTRE DE MADAME MADIN  M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

La chre enfant n'est plus; ses peines sont finies; et les ntres ont
peut-tre encore longtemps  durer. Elle a pass de ce monde dans celui
o nous sommes tous attendus, mercredi dernier, entre trois et quatre
heures du matin. Comme sa vie avait t innocente, ses derniers instants
ont t tranquilles, malgr tout ce qu'on a fait pour les troubler.
Permettez que je vous remercie du tendre intrt que vous avez pris 
son sort; c'est le seul devoir qui me reste  lui rendre. Voil toutes
les lettres dont vous nous avez honores. J'avais gard les unes, et
j'ai trouv les autres parmi des papiers qu'elle m'a remis quelques
jours avant sa mort; ils contiennent,  ce qu'elle m'a dit, l'histoire
de sa vie chez ses parents et dans les trois maisons religieuses o elle
a demeur, et ce qui s'est pass aprs sa sortie. Il n'y a pas
d'apparence que je les lise sitt: je ne saurais rien voir de ce qui lui
appartenait, rien mme de ce que mon amiti lui avait destin, sans
ressentir une douleur profonde.

Si je suis assez heureuse, monsieur, pour vous tre utile, je serai
trs-flatte de votre souvenir.

Je suis, avec les sentiments de respect et de reconnaissance qu'on doit
aux hommes misricordieux et bienfaisants, monsieur, votre trs-humble
et trs-obissante servante,

_Sign_: MOREAU-MADIN.

Ce 10 mai 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE  MADAME MADIN.

Je sais, madame, ce qu'il en cote  un coeur sensible et bienfaisant de
perdre l'objet de son attachement, et l'heureuse occasion de lui
dispenser des faveurs si dignement acquises, et par l'infortune, et par
les aimables qualits, telles qu'ont t celles de la chre demoiselle
qui cause aujourd'hui vos regrets. Je les partage, madame, avec la plus
tendre sensibilit. Vous l'avez connue, et c'est ce qui vous rend sa
sparation plus difficile  supporter. Sans avoir eu cet avantage, ses
malheurs m'avaient vivement touch, et je gotais par avance le plaisir
de pouvoir contribuer  la tranquillit de ses jours. Si le ciel en a
ordonn autrement, et a voulu me priver de cette satisfaction tant
dsire, je dois l'en bnir; mais je ne puis y tre insensible. Vous
avez du moins la consolation d'en avoir agi  son gard avec les
sentiments les plus nobles et la conduite la plus gnreuse. Je les ai
admirs, et mon ambition et t de vous imiter. Il ne me reste plus que
le dsir ardent d'avoir l'honneur de vous connatre, et de vous exprimer
de vive voix combien j'ai t enchant de votre grandeur d'me, et avec
quelle considration respectueuse j'ai l'honneur d'tre, madame, votre
trs-humble et trs-obissant serviteur.

Ce 18 mai 1760.

_P. S._ Tout ce qui a rapport  la mmoire de notre infortune m'est
devenu extrmement cher; ne serait-ce point exiger de vous un trop grand
sacrifice, que celui de me communiquer les petits mmoires qu'elle a
faits de ses diffrents malheurs? Je vous demande cette grce, madame,
avec d'autant plus de confiance, que vous m'aviez annonc que je pouvais
y avoir quelque droit. Je serai fidle  vous les renvoyer, ainsi que
toutes vos lettres, par la premire occasion, si vous le jugez  propos.
Vous auriez la bont de me les envoyer par le carrosse de voiture de
Caen, qui loge _au Grand-Cerf_, rue Saint-Denis,  Paris, et part tous
les lundis.

                   *       *       *       *       *

Ainsi finit l'histoire de l'infortune soeur Suzanne Saulier, dite
Simonin dans son histoire et dans cette correspondance. Il est bien
triste que les mmoires de sa vie n'aient pas t mis au net; ils
auraient form une lecture trs-intressante. Aprs tout, M. le marquis
de Croismare doit savoir gr  la perfidie de ses amis de lui avoir
fourni une occasion de secourir l'infortune avec une noblesse, un
intrt, une simplicit vraiment dignes de lui: le rle qu'il joue dans
cette correspondance n'est pas le moins touchant du roman.

On nous blmera, peut-tre, d'avoir inhumainement ht la fin de soeur
Suzanne, mais ce parti tait devenu ncessaire  cause des avis que nous
remes du chteau de Lasson, qu'on y meublait un appartement pour
recevoir M^lle de Croismare, que son pre voulait faire sortir du
couvent, o elle avait t depuis la mort de sa mre. Ces avis
ajoutaient qu'on attendait de Paris une femme de chambre, qui devait en
mme temps jouer le rle de gouvernante auprs de la jeune personne, et
que M. de Croismare s'occupait d'ailleurs  pourvoir la bonne qui avait
t jusqu'alors auprs de sa fille. Ces avis ne nous laissrent pas le
choix sur le parti qui nous restait  prendre; et ni la jeunesse, ni la
beaut, ni l'innocence de soeur Suzanne, ni son me douce, sensible et
tendre, capable de toucher les coeurs les moins enclins  la compassion,
ne purent la sauver d'une mort invitable. Mais comme nous avions tous
pris les sentiments de M^me Madin pour cette intressante crature, les
regrets que nous causa sa mort ne furent gure moins vifs que ceux de
son respectable protecteur.

                   *       *       *       *       *

S'il se trouve quelques contradictions lgres entre le rcit et les
mmoires, c'est que la plupart des lettres sont postrieures au roman,
et l'on conviendra que s'il y eut jamais une prface utile, c'est celle
qu'on vient de lire, et que c'est peut-tre la seule dont il fallait
renvoyer la lecture  la fin de l'ouvrage.


QUESTION AUX GENS DE LETTRES.

M. Diderot, aprs avoir pass des matines  composer des lettres bien
crites, bien penses, bien pathtiques, bien romanesques, employait des
journes  les gter en supprimant, sur les conseils de sa femme et de
ses associs en sclratesse, tout ce qu'elles avaient de saillant,
d'exagr, de contraire  l'extrme simplicit et  la dernire
vraisemblance; en sorte que si l'on et ramass dans la rue les
premires, on et dit: Cela est beau, fort beau... et que si l'on et
ramass les dernires, on et dit: Cela est bien vrai... Quelles sont
les bonnes? Sont-ce celles qui auraient peut-tre obtenu l'admiration?
ou celles qui devaient certainement produire l'illusion[41]?




NOTE


Comme on l'a vu dans l'article de de Vaines sur _la Religieuse_ (_Notice
prliminaire_) et comme on le verra dans l'avertissement de Naigeon qui
va suivre, l'diteur fut assez gnralement blm d'avoir joint au roman
la seconde partie o Grimm explique les motifs qui portrent Diderot 
l'crire et les circonstances dans lesquelles il fut compos. Ces
reproches, avons-nous dit, ne nous paraissent pas fonds. Est-ce parce
qu'aujourd'hui la critique a compltement renvers son objectif? Cela
est bien possible. Mais la critique a-t-elle eu raison de changer ainsi?
Voil ce qu'il faudrait discuter longuement. Nous nous bornerons 
approuver la critique et nous aurons, sans aucun doute, de notre parti
tous les lecteurs qui sont plus amis de la vrit que de Platon. On va
lire les objections de Naigeon. Il les avait places en tte de
l'addition de Grimm, afin de leur donner plus de force en prvenant le
public. Nous les avons places aprs, par la mme tactique, afin de leur
enlever un peu de leur porte, en laissant au public le soin de se faire
sa propre opinion. Tous les lecteurs non prvenus n'auront vu, bien
certainement, dans cette annexe, que ce que Grimm y voyait lui-mme: une
partie du roman qui explique l'autre, comme le fait une prface, et qui
tait la seule prface qu'il fallt au livre, une fois lu. Qui
cherchons-nous ici? Nous cherchons Diderot. O le trouvons-nous? Nous le
trouvons surtout dans cette prface-annexe. La prtention de Naigeon et
des critiques qui l'ont suivi, de vouloir transformer _la Religieuse_ en
un document historique est insense. Ce roman est plus que de
l'histoire, et en le rduisant au rle d'un mmoire destin  un avocat
on l'amoindrit en voulant le grandir. L'illusion que pensaient maintenir
Naigeon et de Vaines aurait-elle pu durer? Voil ce que ces critiques
auraient d d'abord se demander. Quand ils auraient t convaincus du
contraire, n'auraient-ils pas t forcs d'avouer qu'ils avaient voulu
jouer le rle de trompeurs? Et combien ce rle est-il odieux! Nous
aimons mieux la franchise de Grimm. L'aveu que _la Religieuse_ est une
oeuvre d'art ne diminue pas l'artiste, ce nous semble, et ne diminue pas
non plus l'effet que cette oeuvre devait produire, puisque l'artiste a
pris pour guide la stricte ralit.

Nous pouvons lire maintenant Naigeon, non pas seulement pour ce qu'il
dit de _la Religieuse_, mais pour les singulires thories qu'il met
sur le rle de l'diteur; thories qu'il n'a heureusement pas pu mettre
en pratique, et que ses successeurs n'ont heureusement pas non plus
prises au srieux, car elles nous auraient privs de la plupart des
oeuvres posthumes de Diderot, c'est--dire de la meilleure partie de son
bagage philosophique et littraire.

Voici l'avertissement de l'dition de 1798:

                   *       *       *       *       *

Les lettres suivantes[42] ne se trouvent point dans le manuscrit
autographe de _la Religieuse_; et je les aurais certainement
retranches, si j'avais t le premier diteur de ce roman. Il m'a
toujours sembl que cette espce de canevas, sur lequel l'imagination
vive et brillante de Diderot a brod avec beaucoup d'art, et souvent
avec un got exquis, cet ouvrage si intressant, devait disparatre
entirement sous l'ingnieux tissu auquel il sert de fond, et ne laisser
voir que ce rsultat important. S'il est vrai, comme on n'en peut
douter, que dans tous nos plaisirs, mme les plus dlicieux et les plus
substantiels, si j'ose m'exprimer ainsi, il entre toujours un peu
d'illusion, s'ils se prolongent et s'accroissent mme pour nous, en
raison de la force et de la dure de ce prestige enchanteur; en nous
l'tant, on dtruit en nous une source fconde de jouissances diverses,
et peut-tre mme une des causes les plus actives de notre bonheur: il
en est de nous,  cet gard, comme de ce fou d'Argos, que ses amis
rendirent malheureux[43], en le gurissant de sa folie. Il y a tant de
points de vue divers, sous lesquels on peut considrer le mme objet! et
les hommes, en gnral, sont si diversement affects des mmes choses et
souvent des mmes mots, que ces lettres n'ont pas produit sur quelques
lecteurs l'impression que j'en ai reue. Cette diffrente manire de
sentir et de voir ne m'a point tonn: j'en ai seulement conclu que mon
premier jugement, ainsi que cela est toujours ncessaire pour viter
l'erreur, devait tre soumis  une nouvelle rvision. J'ai donc relu ces
lettres de suite, afin d'en mieux prendre l'esprit, et d'en voir, pour
ainsi dire, tout l'effet d'un coup d'oeil: et je persiste  croire que,
lues avant ou aprs le drame dont elles sont la fable, elles en
affaiblissent galement l'intrt, et lui font perdre ce caractre de
vrit si difficile  saisir dans tous les arts d'imitation, et qui
distingue particulirement cet ouvrage de Diderot. Quoique, dans toutes
les matires qui sont l'objet des connaissances humaines, le
raisonnement, l'observation, l'exprience ou le calcul doivent seuls
tre consults; quoique les autorits, quelle qu'en soit la source,
soient en gnral assez insignifiantes aux yeux du philosophe, et
doivent tre employes dans tous les cas avec autant de sobrit que de
circonspection et de choix, je dirai nanmoins que le suffrage de
Diderot semble devoir tre ici de quelque poids; on doit naturellement
supposer que le parti auquel il s'est enfin arrt, lui a paru en
dernire analyse le plus propre  produire un grand effet: or, il a
supprim ces lettres, comme aprs la construction d'un difice on
dtruit l'chafaud qui a servi  relever. Elles ne font point partie du
manuscrit de _la Religieuse_[44], qu'il m'a remis plusieurs mois avant
sa mort, quoique ce manuscrit, qui a servi de copie pour la collection
gnrale de ses oeuvres, soit d'ailleurs charg d'un grand nombre de
corrections, et de deux additions trs-importantes qui ne se trouvent
point dans la premire dition.

Je sais que le commun des lecteurs (et  cet gard, comme  beaucoup
d'autres, le public est plus ou moins peuple) veut avoir indistinctement
tout ce qu'un auteur clbre a crit; ce qui est presque aussi ridicule
que de vouloir savoir tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il a dit dans
le cours de sa vie; mais il faut avouer aussi que la cupidit et le
mauvais got des diteurs n'ont pas peu contribu  corrompre,  cet
gard, l'esprit public. On a dit d'eux qu'_ils vivaient des sottises des
morts_; et cela n'est que trop vrai. Manquant, en gnral, de cette
espce de tact et d'instinct qui fait dcouvrir une belle page, une
belle ligne partout o elle se trouve; plus occups surtout de grossir
le nombre des volumes que du soin de la gloire de celui dont ils
publient les ouvrages, ils recueillent avidement et avec le mme respect
tout ce qu'il a produit de bon, de mdiocre et de mauvais; ils enlvent
en mme temps, pour me servir de l'expression de l'ancien pote, la
paille, la balle, la poussire et le grain; _rem auferunt cum
pulvisculo_. Voltaire, qui aperoit, qui saisit d'un coup d'oeil si
juste et si prompt le ct ridicule des personnes et des choses;
Voltaire, qui a l'art si difficile et si rare de dire tout avec grce,
compare finement la manie des diteurs  celle des sacristains. Tous,
dit-il, rassemblent des guenilles qu'ils veulent faire rvrer. Mais on
ne doit imprimer d'un auteur que ce qu'il a crit de digne d'tre lu.
Avec cette rgle honnte il y aurait moins de livres et plus de got
dans le public[45]. Convaincu depuis longtemps de la vrit de cette
observation, je n'ai pu voir sans peine qu'on imprimt _la Religieuse_
et _Jacques le Fataliste_ avec tous les dfauts qui les dparent plus ou
moins aux yeux des lecteurs d'un got svre et dlicat. Un diteur qui,
sans avoir connu personnellement Diderot, n'aurait eu pour chrir, pour
respecter sa mmoire, d'autres motifs que les progrs qu'il a fait faire
 la raison,  l'esprit philosophique, et la forte impulsion qu'il a
donne  son sicle; en un mot, un diteur tel qu'Horace nous peint[46]
un excellent critique, et tel que Diderot mme le dsirait, parce qu'il
en sentait vivement le besoin, aurait rduit _Jacques le Fataliste_ 
cent pages, ou peut-tre mme il ne l'et jamais publi. Mon dessein
n'est point d'anticiper ici sur le jugement que j'ai port ailleurs[47]
de ces deux contes de Diderot, et en gnral de tous ses manuscrits; je
dirai seulement que _Jacques le Fataliste_ est un de ceux o il y avait
le plus  laguer, ou plutt  abattre. Il n'en fallait conserver que
l'pisode de madame de La Pommeraye, qui seul aurait fait un conte
charmant, du plus grand intrt, et d'un but trs-moral. Ce n'est pas
que dans ce mme roman, dont _Jacques_ est le hros, on ne trouve a et
l des rflexions trs-fines, souvent profondes, telles enfin qu'on les
peut attendre d'un esprit ferme, tendu, hardi, et qui sait gnraliser
ses ides. Mais ces rflexions si philosophiques, places dans la bouche
d'un valet, tel qu'il n'en exista jamais; amenes d'ailleurs peu
naturellement, et n'tant point lies  un sujet grave, dont toutes les
parties fortement enchanes entre elles s'claircissent, se fortifient
rciproquement, et forment un tout, un systme UN, n'ont fait aucune
sensation. Ce sont quelques paillettes d'or parses, enfouies dans un
fumier o personne assurment ne sera tent de les chercher; et, par
cela mme, des ides isoles, striles et perdues[49].

Au reste, si je pense que pour l'intrt mme de la gloire de Diderot,
il fallait jeter au feu les trois quarts de _Jacques le Fataliste_, et
que les rgles inflexibles du got et de l'honnte en imposaient mme
imprieusement la loi  l'anonyme qui a publi le premier ce roman, je
n'aurais supprim de _la Religieuse_ que la peinture trs-fidle, sans
doute, mais aussi trs-dgotante des amours infmes de la suprieure.
Les divers moyens qu'elle emploie pour sduire, pour corrompre une jeune
enfant, dont tout lui faisait un devoir sacr de respecter la candeur et
l'innocence; cette description vive et anime de l'ivresse, du trouble
et du dsordre de ses sens  la vue de l'objet de sa passion criminelle;
en un mot, ce tableau hideux et vrai d'un genre de dbauche, d'ailleurs
assez rare, mais vers lequel la seule curiosit pourrait entraner avec
violence une me mobile, simple et pure, ne peut jamais tre sans danger
pour les moeurs et pour la sant; et quand il ne ferait qu'chauffer
l'imagination, veiller le temprament, de tous les matres le plus
imprieux, le plus absolu, et le mieux obi, et hter, dans quelques
individus plus sensibles, plus irritables, ce moment d'orgasme marqu
par la nature, o le dsir, le besoin gnral et commun de jouir et de
se propager, prcipite avec fureur un sexe vers l'autre, ce serait
encore un grand mal. J'en ai souvent fait l'observation  Diderot; et je
dois dire ici, pour disculper  cet gard ce philosophe, que, frapp des
raisons dont j'appuyais mon opinion, il tait bien dtermin  faire 
la dcence,  la pudeur et aux convenances morales, ce sacrifice de
quelques pages froides, insignifiantes et fastidieuses pour l'homme,
mme le plus dissolu, et rvoltantes ou inintelligibles pour une femme
honnte. Il est certain que l'ouvrage ainsi pur n'aurait rien perdu de
son effet. Alors la mre la plus rserve, la plus svre, en et
prescrit sans crainte la lecture  sa fille[50]; et le but de l'auteur
et t pleinement rempli.

Ces retranchements, que _Jacques le Fataliste_ et _la Religieuse_
semblent exiger, et dont, si je ne me trompe, on sentira d'autant plus
la ncessit, qu'on aura soi-mme un got plus sr, un tact plus fin et
plus exquis des convenances et du beau, seraient aujourd'hui
trs-inutiles. La premire impression, toujours si difficile  effacer,
est faite; et tout l'art, tout le talent de Diderot, appliqus  la
correction, au perfectionnement de ces deux contes, ne pourraient ni la
dtruire, ni mme l'affaiblir dans l'esprit de la plupart des lecteurs.
Les uns, par cette trange manie[51] d'avoir sans exception tous les
ouvrages d'un philosophe, d'un pote, ou d'un littrateur illustre; les
autres, par humeur ou par envie, et par ce besoin plus ou moins vif
qu'ont tous les hommes mdiocres de se consoler de leur nullit, en
dprciant les plus grands gnies, et en recherchant curieusement leurs
fautes, s'obstineraient  redemander _la Religieuse_ et _Jacques le
Fataliste_ tels qu'on les avait d'abord publis; et bientt ces presses,
aujourd'hui si multiplies, et qui semblent avoir pris pour leur devise
commune, _Rem, rem, quocumque modo, rem_, rouleraient de toutes parts
pour reproduire ces romans dans l'tat informe o Diderot, atteint tout
 coup d'une maladie chronique qui l'a conduit lentement et par un
affaiblissement successif au tombeau, a t forc de les laisser.

Ces diffrentes considrations, sur lesquelles il suffit de s'arrter
un moment pour en sentir la force, m'ont dtermin  ne rien retrancher
des deux romans dont il est question. Je les publie seulement ici plus
corrects et plus complets qu'ils ne le sont dans la premire dition, et
revus partout avec une attention scrupuleuse sur les manuscrits de
l'auteur, ou sur des copies trs-exactes corriges de sa main. Enfin,
pour tranquilliser ceux qui se sont plu aux peintures lascives, aux
dtails licencieux, et quelquefois orduriers que Diderot s'est trop
souvent permis dans _Jacques le Fataliste_, je leur dclare que ces
passages mmes que l'auteur trouvait trs-plaisants, et qui ne sont que
sales, n'ont pas mme t adoucis; de sorte qu'ils pourront dire de
cette dition ce que l'abb Terrasson disait de celle du _Nouveau
Testament_ du P. Quesnel[52], que c'tait _un bon livre, o le scandale
du texte tait conserv dans toute sa puret_.

                   *       *       *       *       *

Cette conclusion de Naigeon ne dtruit-elle pas toute son argumentation
prcdente, et n'est-on pas tent de ne voir, dans ses scrupules, qu'une
revanche d'diteur devanc?




NOTES


[1] Ce dcret fut promulgu le 27 fvrier 1790.

[2] Par C.-F. Kramer, in-8; Riga, 1797.

[3] C'est ce qui est arriv pour l'dition de la _Religieuse_ de M.
Gnin, dans les _OEuvres choisies_ de Diderot (in-18, Firmin Didot,
1856). Les points qui remplacent certains passages, ces points
mystrieux, paraissent gros d'horreurs et de monstruosits, et,
certes, font plus rver les jeunes gens que ne le ferait le texte
mme. Il en est de ces rticences maladroites comme des questions
inconsidres des confesseurs.

[4] Nous supposons que cet A cache Andrieux, alors un des principaux
rdacteurs de la _Dcade_; mais, en retrouvant la conclusion de
l'article dans la _Nouvelle Bibliothque d'un homme de got_ (1810,
t. V, p. 84), nous devons nous demander si son vritable auteur ne
serait pas A.-A. Barbier, qui n'aurait modifi, sous l'Empire, sa
premire rdaction qu'en la condensant et en crivant hommes sages
 la place de philosophes.

[5] Clbre matre de danse, dj nomm.

[6] VARIANTE: Touss.

[7] VARIANTE: J'allais les porter.

[8] VARIANTE: Que la nuit qui prcda fut terrible pour moi!

[9] Dans un _Essai sur les Ftes nationales_, an II (1794),
Boissy-d'Anglas dit que Diderot n'a jamais pu voir sans
attendrissement, sans un sentiment de respect, d'admiration, la
procession de la Fte-Dieu.

[10] VARIANTE: Que je n'osais la regarder.

[11] L'abbaye de Longchamp attirait les Parisiens les mercredi, jeudi
et vendredi de la semaine sainte par ses offices chants. La
suprieure, qui mettait de la coquetterie  avoir les plus belles
voix, n'hsitait pas  emprunter, pour ces circonstances, les
choeurs de l'Opra. La Le Maure, dont parle Diderot dans les _Bijoux
indiscrets_, avait fait profession dans cette maison, et y revoyait
ainsi une fois par an ses anciennes compagnes.

[12] Air de Telare, dans _Castor et Pollux_, tragdie lyrique de
Bernard, musique de Rameau (1737). Il tait chant par M^lle
Arnould.

[13] Au cachot qu'on nommait _in pace_.

[14] Avocat clbre de l'poque.

[15] L'ennemi intime de Bordeu.

[16] De cet endroit jusqu': On est trs-mal avec ces femmes-l...
M. Gnin met des points.

[17] M. Gnin supprime la suite de cet pisode, sauf deux fragments
insignifiants, jusqu' la confession de la suprieure, qui n'a plus,
naturellement, de raison d'tre. Il et mieux valu supprimer tout ce
qui concerne le couvent de Sainte-Eutrope. Mais le sentiment de la
justice ne perd jamais entirement ses droits, et aprs avoir fait
remarquer qu'il suit, dans son expurgation, les avis de Naigeon,
M. Gnin ne peut s'empcher d'ajouter: Il faut cependant faire
observer l'art prodigieux avec lequel Diderot a sauv l'innocence
de son hrone. L'intrt du roman tait  ce prix. Soeur
Sainte-Suzanne traverse donc cet horrible bourbier sans tre
macule, sans se douter mme du danger qu'elle a couru. Et nous
ajouterons: Sans que les lecteurs vraiment innocents puissent
eux-mmes s'en douter.

[18] Ce mot si heureux, dont l'effet est si dramatique, et qu'on peut
mme appeler un de ces mots _trouvs_, que l'homme de gnie regarde
avec raison comme une bonne fortune, et pour ainsi dire comme une
espce d'inspiration, toutes les fois qu'il le rencontre, n'est pas
de l'invention de Diderot. Il lui a t donn par M^me d'Holbach,
qu'il consultait sur la manire dont il commencerait la confession
de la suprieure, et qui, surprise de son embarras et de le voir
ainsi arrt depuis plus d'un mois dans une route o elle
n'apercevait pas le plus lger obstacle, lui dit, sur le simple
expos des faits prcdents: Il n'y a pas ici  choisir entre
plusieurs dbuts, galement heureux. Il n'y a qu'une seule manire
d'tre vrai. Votre suprieure n'a qu'un mot  dire, et ce mot, le
voici: _Mon pre, je suis damne._ Ce mot, qui, dans la
circonstance donne, parat tre, en effet, le vritable accent de
la passion, le mot de la nature, devait plaire  Diderot par sa
justesse et sa simplicit. Il en fut fortement frapp, et il se
plaisait  citer cet exemple de l'extrme finesse de tact et
d'instinct de certaines femmes: il croyait mme, et avec raison, ce
me semble, que ce mot, dont il n'oubliait jamais de faire honneur 
son auteur, tait un de ceux que l'homme qui connatrait le mieux la
nature humaine chercherait peut-tre inutilement, et qui ne
pouvaient tre trouvs que par une femme. Cette anecdote, peu
connue, m'a paru curieuse sous plusieurs rapports, et j'ai cru
devoir la consigner ici. (Note de Naigeon.)

[19] Les lettres attribues ici au marquis de Croismare, le seul de
tous les acteurs de ce drame qui ne ft pas dans le secret de la
plaisanterie, sont vritablement de cet homme honnte, sensible et
bienfaisant. Ceux qui l'ont connu y retrouveront partout la candeur
et la simplicit de son me. Les autres lettres, o l'on remarque de
mme un grand caractre de vrit, mais qui n'est que l'heureux
effet de l'art et du talent, sont de Diderot,  l'exception de
quelques lignes que lui ont fournies Grimm et M^me d'pinay.
C'est chez cette femme, amie des lettres, et qui les cultivait,
que s'ourdissait gaiement, et par un motif d'une honntet
trs-dlicate, toute la trame de cet ingnieux roman, o le bon et
vertueux Croismare joue un si beau rle. Ses amis, dont il
embellissait la socit par les grces et l'originalit de son
esprit, le voyaient avec peine confin depuis deux ans dans sa
terre, et presque rsolu  s'y fixer tout  fait. Cette longue
absence et ce projet d'une retraite totale les affligeaient
galement; et ils imaginrent ce moyen de le tirer d'une solitude
pour laquelle, d'ailleurs, son me aimante, active et douce n'tait
point fait. Mais l'intrt qu'ils lui inspirrent pour la jeune
religieuse devenant trs-vif, ils furent obligs de la faire mourir,
et de terminer ainsi un roman qui n'avait pour but que de le ramener
au milieu d'eux, en lui offrant une occasion de secourir la vertu
malheureuse, et de faire une bonne action de plus. Voyez, dans cette
premire lettre, qui est de Grimm, d'autres dtails relatifs au
marquis de Croismare et  la prtendue religieuse. (Note de
Naigeon.) Voyez aussi notre _Notice prliminaire_ de la
_Religieuse_.

[20] Pour cet EXTRAIT, nous avons suivi le texte que nous ont fourni
les deux volumes de passages supprims de la _Correspondance_ de
Grimm, dont nous avons dj parl (t. I, p. LXVI, note), et qui se
trouvent  la bibliothque de l'Arsenal. Il nous a paru de beaucoup
prfrable  la version reproduite jusqu' prsent, en ce qu'il
comporte, outre des changements heureux dans la forme, des passages
nouveaux qui ont leur importance. Nous engageons les lecteurs qui
voudraient constater ces diffrences, que nous n'avons pas voulu
toutes indiquer dans nos notes, pour ne pas les multiplier outre
mesure,  comparer les deux rdactions.

[21] _Mlanie_, drame de La Harpe, dont le sujet est aussi les
malheurs d'une religieuse malgr elle, fut reprsente en 1770. 
cette poque, la _Religieuse_ de Diderot n'tait connue que par les
manuscrits qui pouvaient courir clandestinement. Si La Harpe en
avait connaissance, c'est ce que nous n'oserions dcider. Mais il
est bizarre de voir ce critique, dans son tude sur Diderot, qu'il
combat  propos de tout ce qu'il a fait et surtout de ce qu'il n'a
pas fait, rester muet sur ce roman, quoiqu'il n'oublie pas _Jacques
le Fataliste_, publi  la mme poque.

[22] Cabaretier, aux Porcherons, qui fut le hros d'une assez
singulire aventure. Il avait sign un engagement avec un
entrepreneur de spectacle forain, quand il lui vint des scrupules
religieux. Procs; et intervention du clerg, qui prtendit qu'on ne
pouvait forcer un homme  se damner malgr lui. Cette prtention en
matire de contrats ne fut pas admise, et Ramponeau, pour ne pas
tre damn, dut financer.

[23] Voyez, t. IV, _Cinqmars et Derville_, dialogue; et ci-aprs: le
_Neveu de Rameau_ et la _Correspondance_.

[24] Dans la rdaction que nous suivons, _M. Diderot_ est partout
substitu au _Nous_ des ditions prcdentes. Il devient l'me de
cette intrigue, comme de celle qu'il a mise en scne dans: _Est-il
bon, est-il mchant?_

[25] Nous retrouverons M. d'Alainville dans la _Correspondance_.
L'anecdote est indite.

[26] Cette parenthse (indite et peu claire) serait-elle de Suard?

[27] Manque dans les prcdentes ditions.

[28] Cette double erreur, d'orthographe et de qualification, est
explique quelques lignes plus bas.

[29] Les ditions connues mettent: _un Savoyard_.

[30] Ceci et la plus grande partie de ce qui suit ne se trouvent pas
dans le manuscrit de l'Arsenal, mais on y lit en note: Cette lettre
se trouve plus tendue  la fin du roman, o M. Diderot l'insra
lorsque aprs un oubli de vingt et un ans, cette bauche informe lui
tant tombe sous la main, il se dtermina  la retoucher.

[31] Les ditions connues crivent: SUZANNE DE LA MARRE.

[32] Les ditions connues mettent: Fleury. Ici, nous devons supposer,
_Tencin_.

[33] VARIANTE: Castries, qui est Fleury de son nom... Lisons, comme
ci-dessus, _Tencin_.

[34] VARIANTE: Cette dame, qu'on dit compatissante, et agi auprs de
son mari ou de M. le duc de Fleury son frre, et...

[35] VARIANTE: ... ni M. le marquis de Castries, ni madame son
pouse...

[36] VARIANTE: ... auprs de M^me de Castries ou de monsieur son
mari.

[37] VARIANTE: de Castries.

[38] VARIANTE: ... M. le marquis de Castries fera la campagne, et
qu'on part, que M^me de Castries ira dans ses terres, et que dans
sept ou huit mois d'ici... En remplaant _Castries_ par _Tencin_,
le secrtaire, fier du titre d'acadmicien, si longtemps
sollicit, devient l'abb Trublet, reu en 1761.

[39]  broder.

[40] VARIANTE: de Castries.

[41] Les deux derniers alinas sont indits.

[42] Nous avons dit que Naigeon avait plac cet avis avant l'extrait
de la _Correspondance_ de Grimm.

[43]

  ......... Pol, me occidistis, amici,
  Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
  Et demptus per vim mentis gratissimus error.

HORAT. _Epist._ lib. II, epist. II, vers. 138 et seq.

(Note de Naigeon.)

[44] Elles ne pouvaient en faire partie, puisque l'assemblage des
divers morceaux de cet _chafaud_, pour parler comme Naigeon, est d
 Grimm et non  Diderot.

[45] Avec cette rgle, il n'y aurait que des morceaux choisis suivant
le got de l'diteur, et il n'y aurait ni respect du public, qu'on
n'a pas le droit de supposer incapable de faire un choix de
lui-mme, ni exact portrait de l'auteur, auquel l'un des
commentateurs enlverait le nez (_Bijoux indiscrets_, t. IV, p.
297), tandis que l'autre lui mettrait une perruque, comme le fit
M^me Geoffrin pour un buste de Diderot (par Falconet) qui dcorait
son salon.

[46]

  Vir bonus et prudens versus reprehendet inertes;
  Culpabit duros; incomptis allinet atrum
  Transverso calamo signum: ambitiosa recidet
  Ornamenta; parum claris lucem dare coget;
  Arguet ambigu dictum; mutanda notabit.
  Fiet Aristarchus; nec dicet: Cur ego amicum
  Offendam in nugis? hae nugae seria ducent
  In mala derisum semel, exceptumque sinistr.

HORAT. _De Art. poet._, vers. 445 et seq.

(Note de Naigeon.)

[47] Voyez les _Mmoires historiques et philosophiques sur la
vie et les ouvrages de Diderot_. Ce volume, qui pourra servir
d'introduction  l'dition que je publie de ses ouvrages, sera
trs-incessamment sous presse[48]. (Note de Naigeon.)

[48] Des circonstances indpendantes de la volont de Naigeon l'ont
empch de publier ces Mmoires. (Note de l'dition BRIRE.)--Ils
font partie de l'dition Brire.

[49] Ce qui veut dire qu'tant donn un fumier o il y a des perles,
il vaut mieux tout dtruire, perles et fumier, et dfendre  Virgile
de fouiller dans Ennius.

[50] Nous croyons que Naigeon s'illusionne ici, et peut-tre
volontairement. Jamais _la Religieuse_ n'a t, dans la pense de
Diderot, destine  devenir le brviaire des mres de famille. Ce
qu'il avait en vue tait la rforme des voeux perptuels, et il
s'adressait  ceux qui pouvaient l'accomplir: aux hommes, aux
lgislateurs, et non aux femmes qui, par leur faiblesse, ne font que
subir la loi sans avoir mme, comme il le montre, les moyens de
protester utilement contre elle.

[51] Voyez combien cette manie a grossi la collection des OEuvres de
Piron, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Condillac, de Voltaire mme,
qui leur est si suprieur sous tous les rapports: et jugez par ces
divers exemples combien la mme manie grossira un jour le recueil
des ouvrages de Diderot, dont on ne voudra pas perdre une feuille,
quoique assurment il y en ait beaucoup dans cette collection,
d'ailleurs trs-riche, qui, ne mritant pas d'tre crites, ne sont
pas dignes d'tre lues. (Note de Naigeon.)--Cette accusation de
manie ne nous meut en aucune faon. Nous faisons tous nos efforts
pour grossir le recueil des ouvrages de Diderot, et nous ne
regrettons qu'une chose, c'est que le temps et les circonstances en
aient trop dtruit.

[52] L'dition la plus complte du _Nouveau Testament_ du P. Quesnel
est celle de Paris, 1698, 4 vol. in-8. (Note de l'dition BRIRE.)






End of the Project Gutenberg EBook of La religieuse, by Denis Diderot

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