The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by 
Blaise Pascal and Franois-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and Franois de Neufchateau

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Title: Oeuvres de Blaise Pascal
       Nouvelle dition. Tome Second.

Author: Blaise Pascal
        Franois-Marie Arouet
        Marie Jean, marquis de Condorcet
        Franois de Neufchateau

Release Date: August 23, 2009 [EBook #29772]

Language: French

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Extrait des OEuvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefvre,
1819.




NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSES DE PASCAL.


Les notes marques C sont celles que Condorcet a jointes  son
dition _in_-8., et celles aprs lesquelles est un V sont de
Voltaire. De ces dernires, les unes ont t publies pour la
premire fois dans l'dition _in_-8. que Voltaire fit faire 
Genve en 1778; les autres avoient t dj employes par Condorcet
dans l'dition de 1776.




NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSES DE PASCAL.


(1) Et je m'y sens tellement disproportionn, que je crois pour moi
la chose absolument impossible.

    Il l'a trouve trs-possible dans les Provinciales. V.

(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste en trois
parties essentielles.

    Mais ce n'est pas l l'art de persuader, c'est l'art
    d'argumenter. V.

(3) Je voudrois que la chose ft vritable, et qu'elle ft si connue,
que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la
source de tous les dfauts des raisonnements.

    Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint
    aprs ce grand homme, et ces penses paraissent, pour la premire
    fois, plus d'un demi-sicle aprs la mort de Locke. Cependant
    Locke, aid de son seul grand sens, dit toujours: _Dfinissez les
    termes._ V.

(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il
auroit pu faire.

    Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui
    croie qu'il et pu faire les principes mathmatiques de Newton.
    Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose
    croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'nide? V.

(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familires; ces noms-l
leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure.

    C'est la chose que vous hassez; car pour le mot, il vous en faut
    un qui exprime ce qui vous dplat. V.

    Voici un moyen de dcouvrir la vrit, qui me parot avoir
    chapp  tous les philosophes. Il est tir de la relation d'un
    voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden.

    On emploie dans ces les une singulire mthode de dcouvrir la
    vrit; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un
    homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des
    gens qui ont achet, pour une somme assez modique, le droit de
    s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de dcouvrir la vrit, ils
    font lier fortement les jambes de l'accus entre des planches;
    ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de
    bois,  force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-l
    les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font
    crire ses rponses, ses cris, les demi-mots que les tourments
    lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'aprs tre
    parvenus  le faire vanouir deux ou trois fois par la force de
    la douleur, et que le mdecin, tmoin de l'opration, a dclar
    que, si on continue, le patient mourra dans les tourments.
    Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de
    recourir  ce moyen pour se croire srs de la vrit, mais qu'il
    leur reste un lger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de
    punir l'accus, on recourra  la mthode infaillible des maillets
    et des coins. A la vrit, ils remplissent de tourments horribles
    les derniers moments de cet infortun; mais ces aveux, extorqus
    par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de l,
    ils en dnent bien plus tranquillement: quand ils voient que
    l'accus a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir
     leur mthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on
    l'ordonne par pure routine, et o cette clause est de style.

    Ces rechercheurs, aussi stupides que froces, ne se sont pas
    encore aviss d'avoir le moindre doute sur la bont de leur
    mthode. Ils forment une caste  part. On croit mme, dans ces
    les, qu'ils sont d'une race d'hommes particulire, et que les
    organes de la sensibilit manquent absolument  cette espce. En
    effet, il y a des hommes fort humains dans les mmes les. La
    premire caste mme est forme de gens trs-polis, trs-doux et
    trs-braves. Ceux-l passent leur vie  danser; et portant de
    grand chapeaux de plumes, ils se croiroient dshonors, s'il
    dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils
    trouvent trs-bon que ces rechercheurs gardent le privilge
    exclusif d'craser, entre des planches, les jambes de toutes les
    castes.

    On m'a assur que, quelques personnes de la caste des lettrs
    s'tant avises de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus
    humains et plus srs de dcouvrir la vrit, les rechercheurs 
    maillets les ont fait taire, en les menaant de les brler 
    petit feu, aprs leur avoir _pralablement_ bris les jambes; car
    le crime de n'tre pas du mme avis que les rechercheurs est un
    de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur
    mthode.

    Des politiques profonds prtendent que, depuis ce temps-l, les
    rechercheurs sont eux-mmes convaincus de l'absurdit de leur
    mthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des
    accuss obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette
    vieille arme, et de la tenir toujours prte pour effrayer leurs
    ennemis, ou pour s'en venger.

    J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi
    abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour
    les conserver au milieu d'un sicle clair, et des moeurs douces
    de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un
    mlange d'imbcillit et de cruaut, portes toutes deux  un si
    haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en
    supposer capable. C.

    (_Voyage aux Moluques_, tome II, page 232.)

(6) _Tout le paragraphe I de l'article IV._

    Cette loquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme
    n'est pas Dieu. Il est  sa place comme le reste de la nature,
    imparfait, parce que Dieu seul peut tre parfait; ou, pour mieux
    dire, l'homme est born, et Dieu ne l'est pas. V.

(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour
que dcrit le soleil.

    La superstition avoit-elle dgrad Pascal au point de n'oser
    penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutt le
    jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de
    Keppler et de Galile[1]? C.

(8) C'est une sphre infinie, dont le centre est partout, la
circonfrence nulle part.

    Cette belle expression est de Time de Locres: Pascal toit digne
    de l'inventer; mais il faut rendre  chacun son bien. V.

(9) Quand l'univers l'craseroit, l'homme seroit encore plus noble
que ce qui le tue.

    Que veut dire ce mot, _noble_? Il est bien vrai que ma pense est
    autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il
    bien prouv qu'un animal, parce qu'il a quelques penses, est
    plus noble que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons
    de la nature? Est-ce  l'homme  en dcider? Il est juge et
    partie. On dit qu'un ouvrage est suprieur  un autre, quand il a
    cot plus de peine  l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus
    utile; mais en a-t-il moins cot au Crateur de faire le soleil
    que de ptrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui
    raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou
    de cet animal, ou de l'astre qui claire tant de globes? Et en
    quoi quelques ides reues dans un cerveau sont-elles prfrables
     l'univers matriel? V.

(10) Je blme galement, et ceux qui prennent le parti de louer
l'homme, et ceux qui le prennent de le blmer, et ceux qui le
prennent de le divertir.

    Hlas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vcu
    davantage. V.

(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous divertissant, et
cela n'est pas vrai.

    En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est
    trs-vrai. Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vrole
    et les vapeurs au monde. Hlas encore! hlas Pascal! on voit bien
    que vous tes malade. V.

(12) _Tout le paragraphe I._

    On n'a point besoin de toute cette mtaphysique pour expliquer
    les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible 
    quelqu'un qui vit dans une socit nombreuse et police, de ne
    pas voir combien, dans la dpendance o il est sans cesse des
    autres hommes, il lui est avantageux d'tre l'objet de leur
    enthousiasme. Mais on s'occupe plus de ce que la postrit dira
    de nous, que de ce qu'en disent nos contemporains. Mais on
    sacrifie sa vie entire  une gloire dont on ne jouira jamais,
    mais on court  une mort certaine. Tel est l'effet du dsir si
    naturel d'tre estims des autres hommes, lorsque ce dsir est
    port jusqu' l'enthousiasme. Il en est de mme de l'amour
    physique, qui n'est que le dsir de jouir: laissez l'enthousiasme
    en faire une passion; alors on poignarde sa matresse, on meurt
    pour elle. Le hasard peut amener des circonstances o un amant
    aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme
    qu'il adore.

    Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste  se
    prsenter vivement,  la fois, toutes les jouissances que notre
    passion peut rpandre sur un long espace de temps? alors on jouit
    comme si on les runissoit toutes; on craint, comme si un instant
    pouvoit nous faire prouver,  la fois, toutes les douleurs d'une
    longue vie: et lorsque ce sentiment a puis toute la force de
    nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne
    pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles.

    Cet tat d'esprances enivrantes est en lui-mme un plaisir, et
    un plaisir assez grand pour prfrer ces jouissances imaginaires
     des plaisirs rels et prsents. Car on se tromperoit dans tous
    les raisonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornoit 
    ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font
    prouver. Les diffrents sentiments de dsir, de crainte, de
    ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions, sont
    accompagns de sensations physiques, agrables ou pnibles,
    dlicieuses ou dchirantes. On rapporte ces sensations  la
    rgion de la poitrine; et il parot que le diaphragme[2] en est
    l'organe. Le sentiment trs-vif de plaisir et de douleur dont
    cette partie du corps est susceptible, dans les hommes
    passionns, suffiroit peut-tre pour expliquer ce que les
    passions offrent, en apparence, de plus inexplicable. C.

(13) La vanit est si ancre, etc. _tout le paragraphe_.

    Oui, vous couriez aprs la gloire de passer un jour pour le flau
    des jsuites, le dfenseur de Port-Royal, l'aptre du jansnisme,
    le rformateur des Chrtiens. V.

(14) Le prsent n'est jamais notre but. Le pass et le prsent sont
nos moyens; le seul avenir est notre objet.

    Il est faux que nous ne pensions point au prsent; nous y pensons
    en tudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la
    vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de
    la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte
    sans cesse vers l'avenir. Le trsor le plus prcieux de l'homme,
    est cette esprance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint
    des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs prsents. Si
    les hommes toient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que
    du prsent, on ne semeroit point, on ne btiroit point, on ne
    planteroit point, on ne pourvoiroit  rien, on manqueroit de tout
    au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal
    pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-l? La nature a
    tabli que chaque homme jouiroit du prsent, en se nourrissant,
    en faisant des enfants, en coutant des sons agrables, en
    occupant sa facult de penser et de sentir, et qu'en sortant de
    ces tats, souvent au milieu de ces tats mmes, il penseroit au
    lendemain, sans quoi il priroit de misre aujourd'hui. Il n'y a
    que les enfants et les imbcilles qui ne pensent qu'au prsent;
    faudra-t-il leur ressembler? V.

    On connot ce vers de M. de V.:

      Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.

    Et celui-ci de Manilius:

      _Victuri semper agimus, nec vivimus unqum._

(15) Plaisante justice qu'une rivire ou une montagne borne! vrits
en-de des Pyrnes, erreur au-del.

    Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne
    diffrent; mais il est trs-impertinent que ce qui est juste 
    Romorantin soit injuste  Corbeil; qu'il y ait quatre cents
    jurisprudences diverses dans le mme royaume, et surtout que,
    dans un mme parlement, on perde dans une chambre le procs qu'on
    gagne dans une autre chambre. V.

(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me
tuer parce qu'il demeure au-del de l'eau, et que son prince a
querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?

    Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit _dmence excrable_.
    V.

(17) Le plus sage des lgislateurs disoit que, pour le bien des
hommes, il faut souvent les piper.

    On ne manquera pas d'accuser l'diteur qui a rassembl ces
    Penses parses, d'tre un athe, ennemi de toute morale; mais je
    prie les auteurs de cette objection, de considrer que ces
    Penses sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a crites en
    toutes lettres; que si elles sont d'un athe, c'est Pascal qui
    toit athe, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort,
    ce seroit peine perdue que de le calomnier.

    Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre
    Pascal la dfense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux
     qui il en cote tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir
    raison contre un mort? C.

(18) Combien un avocat, bien pay par avance, trouve-t-il plus juste
la cause qu'il plaide!

    Je compterois plus sur le zle d'un homme esprant une grande
    rcompense que sur celui d'un homme l'ayant reue. V.

(19) _Tout le paragraphe XIX._

    Ces ides ont t adoptes par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul
    principe inn; cependant il parot certain que les enfants ont un
    instinct, celui de l'mulation, celui de la piti, celui de
    mettre, ds qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand
    il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter ds qu'ils
    sautent. V.

(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui.....

    Tous ceux qui ont attaqu la certitude des connoissances humaines
    ont commis la mme faute. Ils ont fort bien tabli que nous ne
    pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les
    sciences morales,  cette certitude rigoureuse des propositions
    de la gomtrie, et cela n'toit pas difficile; mais ils ont
    voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune rgle sre pour
    asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont tromps en
    cela. Car il y a des moyens srs de parvenir  une trs-grande
    probabilit dans plusieurs cas; et dans un grand nombre,
    d'valuer le degr de cette probabilit. C.

      tre heureux comme un roi, dit le peuple hbt. V.

(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la
vue de ce mme objet par les mmes mots.....

    Il y a toujours des diffrences imperceptibles entre les choses
    les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-tre deux oeufs de
    poule absolument les mmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il
    faire un principe philosophique de cette observation triviale? V.

(22) C'est ce qui a donn lieu  ces titres, aussi fastueux en effet,
quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crve les yeux, _de
omni scibili_.

    Qui crve les yeux ne veut pas dire ici qui se montre videmment:
    il signifie tout le contraire. V.

(23) Cela tant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au
repos.....

    Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dgoter
    des sciences spculatives. En effet, un bon artiste en
    haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que
    Platon. V.

(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait
peine.

    Il et plutt fallu dire  l'infini. Mais souvenons-nous que ces
    penses jetes au hasard toient des matriaux informes qui ne
    furent jamais mis en oeuvre. V.

(25) _Tout le paragraphe XXV._

    Cette pense parot un sophisme, et la fausset consiste dans ce
    mot d'_ignorance_, qu'on prend en deux sens diffrents. Celui qui
    ne sait ni lire, ni crire, est un ignorant; mais un
    mathmaticien, pour ignorer les principes cachs de la nature,
    n'est pas au point d'ignorance d'o il toit parti quand il
    commena  apprendre  lire. Newton ne savoit pas pourquoi
    l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en toit pas
    moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hbreu, et
    qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne
    sait que le franois. V.

(26) L'me est jete dans le corps pour y faire un sjour de peu de
dure.

    Pour dire l'_me est jete_, il faudroit tre sr qu'elle est
    substance, et non qualit. C'est ce que presque personne n'a
    recherch, et c'est par o il faudroit commencer, en
    mtaphysique, en morale, etc. V.

(27) Mais quand j'y ai regard de plus prs, etc. _tout l'alina_.

    Ce mot, _ne voir que nous_, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un
    homme qui n'agiroit point, et qui est suppos se contempler?
    Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbcille, inutile 
    la socit; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet
    homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses
    cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout
    cela. Resteroit-il  contempler sa facult de penser? Mais il ne
    peut contempler cette facult qu'en l'exerant. Ou il ne pensera
     rien, on bien il pensera aux ides qui lui sont dj venues, ou
    il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'ides que du
    dehors. Le voil donc ncessairement occup, ou de ses sens, ou
    de ses ides; le voil donc hors de soi, ou imbcille. Encore une
    fois, il est impossible  la nature humaine de rester dans cet
    engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est
    insens d'y prtendre. L'homme est n pour l'action, comme le feu
    tend en haut et la pierre en bas. N'tre point occup, et
    n'exister pas, c'est la mme chose pour l'homme; toute la
    diffrence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses,
    dangereuses ou utiles. Job a bien dit: L'homme est n pour le
    travail, comme l'oiseau pour voler; mais l'oiseau, en volant,
    peut tre pris au trbuchet. C.

(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misres, et qui les
ressent comme un autre.

    Toujours le mme sophisme. Un roi qui se recueille pour penser
    est alors trs-occup; mais s'il n'arrtoit sa pense que sur
    soi, en disant  soi-mme: _je rgne_, et rien de plus, il seroit
    un idiot. V.

(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. _et le reste de
l'alina_.

    Cet instinct secret tant le premier principe et le fondement
    ncessaire de la socit, il vient plutt de la bont de Dieu, et
    il est plutt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment
    de notre misre. Je ne sais pas ce que nos premiers pres
    faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit
    pens qu' soi, l'existence du genre humain toit bien hasarde.
    N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits,
    c'est--dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour
    la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des ttes
    pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de
    grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.

(30) Lorsque Cynas disoit  Pyrrhus, etc.

    L'exemple de Cynas est bon dans les satires de Despraux, mais
    non dans un livre philosophique. Un roi sage peut tre heureux
    chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne
    conclut rien pour le reste des hommes. V.

(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, mme sans aucune
cause trangre d'ennui, par le propre tat de sa condition
naturelle.

    Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en
    ce point, et que nous avons tant d'obligation  l'auteur de la
    nature, qu'il a attach l'ennui  l'inaction, afin de nous forcer
    par l  tre utiles au prochain et  nous-mmes? V.

(32) _Le paragraphe V._

    La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle
    toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V.

(33) _Le paragraphe VI._

    Cette comparaison assurment n'est pas juste. Des malheureux
    enchans, qu'on gorge l'un aprs l'autre, sont malheureux
    non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils
    prouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort
    naturel d'un homme n'est, ni d'tre enchan, ni d'tre gorg;
    mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes,
    pour crotre, pour vivre un certain temps, pour produire leur
    semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer
    l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais ct; mais, pour peu qu'on
    se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux,
    l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le
    plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est
    qu'une fable: au lieu donc de nous tonner et de nous plaindre du
    malheur et de la brivet de la vie, nous devons nous tonner et
    nous fliciter de notre bonheur et de sa dure. A ne raisonner
    qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la
    tmrit  prtendre que, par notre nature, nous devons tre
    mieux que nous ne sommes. V.

(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont
trs-saines.

    Pascal prouve dans cet article que les prjugs du peuple sont
    fonds sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de
    les avoir adopts. C.

(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont
sres, si on veut rcompenser le mrite; car tous diroient qu'ils
mritent.

    Cela mrite explication. Guerre civile, si le prince de Conti
    dit: J'ai autant de mrite que le grand Cond; si Retz dit: Je
    vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur
    Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre  leur place.
    Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne rcompenserai que le
    mrite; alors plus de guerre civile. V.

(36) _Les paragraphes V et VI._

    Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas
    mriter. V.

(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est  moi  cder.

    Non. Turenne avec un laquais sera respect par un traitant qui en
    aura quatre. V.

(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystre. Leurs robes rouges,
leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrs, etc.

    Les snateurs romains avoient le laticlave. V.

(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas dguiss de la sorte.

    Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un mdecin
    qui viendroit tter le pouls et contempler votre chaise perce en
    soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec
    leurs uniformes et leurs paulettes. V.

(40) Les Suisses s'offensent d'tre dits gentilshommes, et prouvent
la roture de race pour tre jugs dignes de grands emplois.

    Pascal toit mal inform. Il y avoit de son temps, et il y a
    encore dans le snat de Berne des gentilshommes aussi anciens que
    la maison d'Autriche. Ils sont respects, ils sont dans les
    charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance,
    comme les nobles y sont  Venise. Il faut mme  Ble renoncer 
    sa noblesse pour entrer dans le snat. V.

(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de mme d'un cheval
bien enharnach  l'gard d'un autre.

    Bas et indigne de Pascal. V.

(42) Le peuple a des opinions trs-saines, par exemple, d'avoir
choisi le divertissement et la chasse plutt que la posie.

    Il semble qu'on ait propos au peuple de jouer  la boule ou de
    faire _des vers_. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers
    cherchent des plaisirs o l'me n'entre pour rien; ceux qui ont
    un sentiment plus dlicat veulent des plaisirs plus fins: il faut
    que tout le monde vive. V.

(43) Le port rgle ceux qui sont dans le vaisseau; mais o
trouverons-nous ce point dans la morale?

    Dans cette seule maxime, reue de toutes les nations: Ne faites
    pas  autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous ft. V.

(44) _Le paragraphe VI._

    Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un
    homme qui avoit bu  la sant d'un certain prince: il et t
    juste de ne point boire avec cet homme, mais il toit un peu dur
    de le pendre: cela toit tabli, mais cela toit abominable. V.

(45) Sans doute que l'galit des biens est juste.

    L'galit des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les
    parts tant faites, des trangers mercenaires, qui viennent
    m'aider  faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V.

(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste ft fort, on a fait que ce
qui est fort ft juste.

    Pascal semble se rapprocher ici des ides de Hobbes, et le plus
    dvot des philosophes de son sicle est, sur la nature du juste
    et de l'injuste, du mme avis que le plus irrligieux. C.

(47) _Tout le paragraphe X._

    Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment
    plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de
    leur patrie toit, selon lui, le grand art des lgislateurs. Il y
    a loin d'un philosophe d'Athnes  un philosophe du faubourg
    Saint-Jacques. C.

(48) L'extrme esprit est accus de folie, comme l'extrme dfaut.

    Ce n'est pas l'extrme esprit, c'est l'extrme vivacit et
    volubilit de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrme esprit
    est l'extrme justesse, l'extrme finesse; l'extrme tendue
    oppose diamtralement  la folie. L'extrme dfaut d'esprit est
    un manque de conception, un vide d'ides; ce n'est point la
    folie, c'est la stupidit. La folie est un drangement dans les
    organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrte
    l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence.
    Ce n'est point non plus la mdiocrit qui passe pour bonne, c'est
    l'loignement des deux vices opposs; c'est ce qu'on appelle
    _juste milieu_, et non _mdiocrit_. On ne fait cette remarque,
    et quelques autres dans ce got, que pour donner des ides
    prcises. C'est plutt pour claircir que pour contredire. V.

(49) Les belles actions caches sont les plus estimables. Quand j'en
vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais
enfin elles n'ont pas t tout--fait caches, puisqu'elles ont t
sues; ce peu par o elles ont paru en diminue le mrite, car c'est l
le plus beau de les avoir voulu cacher[5].

    Voici une action dont la mmoire mrite d'tre conserve, et 
    qui il ne me parot pas possible qu'on puisse appliquer la
    rflexion de Pascal.

    Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, toit prt 
    couler  fond  la vue des ctes de France. Il ne savoit pas
    nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui
    dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espre le sauver
    par ce moyen. Aprs avoir long-temps nag, les forces du soldat
    s'puisent; M. de Lordat s'en aperoit, l'encourage; mais enfin
    le soldat lui dclare qu'ils vont prir tous deux.--Et si tu
    tois seul?--Peut-tre pourrois-je encore me sauver. Le chevalier
    de Lordat lui lche la jambe, et tombe au fond de la mer. C.

    Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas
    sues? V.

(50) Pourquoi faire plutt quatre espces de vertus que dix?

    On a remarqu, dans un Abrg de l'Inde et de la guerre misrable
    que l'avarice de la Compagnie franaise soutint contre l'avarice
    anglaise; on a remarqu, dis-je, que les brames peignent la vertu
    belle et forte avec dix bras, pour rsister  dix pchs
    capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V.

(51) _Tout le paragraphe XXXI._

    Il est faux que les petits soient moins agits que les grands. Au
    contraire, leurs dsespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont
    moins de ressources. De cent personnes qui se tuent  Londres et
    ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et 
    peine une de condition releve. La comparaison de la roue est
    ingnieuse et fausse. V.

(52) _Tout le paragraphe XXXIII._

    Il auroit fallu dire d'_tre aussi vicieux que lui_[6]; cet
    article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que,
    si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que
    ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tte est plus leve.
    V.

(53) _Paragraphe XLVII._

    L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et Csar sont sortis de
    chez eux dans le dessein de conqurir la terre: ce n'est point
    cela. Alexandre succda  Philippe dans le gnralat de la Grce,
    et fut charg de la juste entreprise de venger les Grecs des
    injures du roi de Perse; il battit l'ennemi commun, et continua
    ses conqutes jusqu' l'Inde, parce que le royaume de Darius
    s'tendoit jusqu' l'Inde: de mme que le duc de Marlborough
    seroit venu jusqu' Lyon sans le marchal de Villars. A l'gard
    de Csar, il toit un des premiers de la rpublique: il se
    brouilla avec Pompe, comme les jansnistes avec les molinistes,
    et alors ce fut  qui s'extermineroit: une seule bataille, o il
    n'y eut pas dix mille hommes de tus, dcida de tout. Au reste,
    la pense de Pascal est peut-tre fausse en un sens. Il falloit
    la maturit de Csar pour se dmler de tant d'intrigues; et il
    est peut-tre tonnant qu'Alexandre,  son ge, ait renonc au
    plaisir pour faire une guerre si pnible. V.

(54) En crivant ma pense, elle m'chappe quelquefois, etc.

    Les ides de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus
    philosophiques que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme
    comme un tre qui nat avec la facult de recevoir des
    sensations, d'avoir des ides, de sentir du plaisir et de la
    douleur; les objets que le hasard lui prsente, l'ducation, les
    lois, le gouvernement, la religion, agissent sur lui, et forment
    son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses
    vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a
    fait, si tout cela avoit t autrement. Soumettons-le  d'autres
    agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il
    faudroit qu'il ft pour son bonheur, et pour celui de ses
    semblables; qui osera fixer des termes  ce que l'homme pourroit
    faire de grand et de beau? Mais ne ngligeons rien. C'est l'homme
    tout entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au
    hasard, ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets
    qui peuvent agir sur lui[7]. V.

(55) Platon et Aristote.... toient d'honntes gens qui rioient comme
les autres avec leurs amis.

    Cette expression, _honntes gens_, a signifi, dans l'origine,
    les hommes qui avoient de la probit. Du temps de Pascal, elle
    signifioit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui
    ont de la naissance ou de l'argent. C.

    Non, monsieur, les honntes gens sont ceux  la tte desquels
    vous tes. V.

(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu'ils
disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le
monde.

    Dans l'excellente comdie du _Plain dealer_, l'homme au franc
    procd (excellente  la manire angloise), le Plain dealer dit 
    un personnage: Tu te prtends mon ami; voyons, comment le
    prouverois-tu?--Ma bourse est  toi,--Et  la premire fille
    venue. Bagatelle.--Je me battrois pour toi.--Et pour un dmenti;
    ce n'est pas l un grand sacrifice.--Je dirai du bien de toi  la
    face de ceux qui te donneront des ridicules.--Oh! si cela est, tu
    m'aimes. V.

(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus
d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de diffrence
entre les hommes.

    Il y a trs-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se
    gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et
    de l'ducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans
    une route nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de
    compagnie, chacun a de petites diffrences dans la dmarche, que
    les vues fines aperoivent. V.

(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.

    En ouvrage de got, en musique, en posie, en peinture, c'est le
    got qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par
    rgles, en juge mal. V.

(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi
parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une
capitale du royaume.

    Ceux qui crivent en beau franois les gazettes pour le profit
    des propritaires de ces fermes dans les pays trangers, ne
    manquent jamais de dire: Cette auguste famille entendit vpres
    dimanche, et le sermon du rvrend pre N. Sa majest joua aux
    ds en haute personne. On fit l'opration de la fistule  son
    minence. V.

(60) La dernire chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de
savoir celle qu'il faut mettre la premire.

    Quelquefois. Mais jamais on n'a commenc ni une histoire, ni une
    tragdie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par
    o commencer, c'est dans un loge, dans une oraison funbre, dans
    un sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, o il faut
    parler sans rien dire. V.

(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir,
qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.

    Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denre pour laquelle on
    donne tant de monnoie qu'on veut. V.

(62) Il (pictte) veut que l'homme soit humble.

    Si pictte a voulu que l'homme ft humble, vous ne deviez donc
    pas dire que l'humilit n'a t recommande que chez nous. V.

(63) Montaigne, n dans un tat chrtien, fait profession de la
religion catholique.

    On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne toit bon
    chrtien. Selon nos zls, tout grand homme des sicles passs
    toit croyant, tout grand homme vivant est incrdule. Leur
    premire loi est de chercher  nuire; l'intrt de leur cause ne
    marche qu'aprs. C.

(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons
aucune certitude de la vrit des principes....

    Les pyrrhoniens absolus ne mritoient pas que Pascal parlt
    d'eux. V.

(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est cr
par un Dieu bon, ou par un dmon mchant....

    La foi est une grce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la
    raison que Dieu nous a donne, c'est croire fermement et
    aveuglment un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de
    recourir soi-mme  Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un
    philosophe tranger, qui entendit parler de la foi, dit que
    c'tait se mentir  soi-mme. Ce n'est pas l de la certitude;
    c'est de l'anantissement. C'est le triomphe de la thologie sur
    la faiblesse humaine. V.

(66) La raison dmontre qu'il n'y a point deux nombres carrs dont
l'un soit double de l'autre.

    Ce n'est point le raisonnement, c'est l'exprience et le
    ttonnement qui dmontrent cette singularit et tant d'autres. V.

(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc.

    Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a
    vant le pass pour injurier le prsent; que chaque peuple a
    imagin un ge d'or, d'innocence, de bonne sant, de repos et de
    plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province
     Paris; on m'introduit dans une trs-belle salle o douze cents
    personnes coutent une musique dlicieuse: aprs quoi toute cette
    assemble se divise en petites socits qui vont faire un
    trs-bon souper, et aprs ce souper elles ne sont pas absolument
    mcontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur
    dans cette ville, et les mtiers les plus abjects bien
    rcompenss, les infirmits trs-soulages, les accidents
    prvenus; tout le monde y jouit ou espre jouir, ou travaille
    pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus
    mauvais. Je dis alors  Pascal: Mon grand homme, tes-vous fou?

    Je ne nie pas que la terre n'ait t souvent inonde de malheurs
    et de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais
    certainement, lorsque Pascal crivoit, nous n'tions pas si 
    plaindre. Nous ne sommes pas non plus si misrables aujourd'hui.

      Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie;
        Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.

(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que
proposent les stociens?

    La morale des stociens toit fonde sur la nature mme,
    quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient
    observ que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie
    mme, non-seulement donnent  l'homme la force de supporter la
    douleur, mais l'y rendoient souvent insensible; et comme il est
    une foule de douleurs que notre prudence et nos lumires ne
    peuvent ni prvenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur
    est l'instrument avec lequel les tyrans dgradent l'homme et le
    rendent misrable, les stociens jugrent, avec raison, que l'on
    ne pourroit opposer aux maux o nous a soumis la nature un remde
     la fois plus utile et plus sr que d'exciter dans notre me un
    enthousiasme durable, qui, s'augmentant en mme temps que la
    douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, nous y
    rendt presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la
    douleur la mme force que le dlire, et cependant laissoit 
    l'me le libre usage dt toutes ses facults. Ainsi le stocien
    dit: La douleur n'est point un mal, et il cessa presque de la
    sentir. Le mme remde s'applique encore, avec plus de succs,
    aux maux de l'me, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage
    s'lve si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y
    atteindre. L'amour de l'ordre, port jusqu' l'enthousiasme, fut
    sa seule passion, et la rendit inaccessible  toute autre. Le
    bonheur du stocien consistoit dans le sentiment de la force et
    de la grandeur de son me; la foiblesse et le crime toient donc
    les seuls maux qui pussent le troubler, et, occup de se
    rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit
    mourir quand il ne lui en restoit plus  faire.

    Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs
    de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnotre dans son
    inventeur un gnie profond et une me sublime. C.

    Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est
    bien respectable. V.

(69) Ce dsir (de la vrit et du bonheur) nous est laiss, tant pour
nous punir que pour nous faire sentir d'o nous sommes tombs.

    Comment peut-on dire que le dsir du bonheur, ce grand prsent de
    Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste
    supplice? O loquence fanatique! V.

(70) Quelle chimre est-ce donc que l'homme?

    Vrai discours de malade. V.

(71) Que ceux qui combattent la religion[8] apprennent au moins
quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se
vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le possder  dcouvert
et sans voile[9], ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit
rien dans le monde qui le montre avec cette vidence. Mais
puisqu'elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les
tnbres[10] et dans l'loignement de Dieu....

(72) Toutes nos actions et toutes nos penses doivent prendre des
routes si diffrentes, selon qu'il y aura des biens ternels 
esprer, ou non, qu'il est impossible de faire une dmarche avec sens
et jugement, qu'en la rglant par la vue de ce point, qui doit tre
notre premier objet.

    Il ne s'agit pas encore ici de la sublimit et de la saintet de
    la religion chrtienne, mais de l'immortalit de l'me, qui est
    le fondement de toutes les religions connues, except de la
    juive; je dis except de la juive, parce que ce dogme n'est
    exprim dans aucun endroit du Pentateuque, qui est le livre de la
    loi juive; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun
    passage qui dsignt ce dogme; parce que, pour tablir
    l'existence reconnue de cette opinion si importante, si
    fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'infrer de
    quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle
    soit nonce de la faon la plus positive et la plus claire;
    parce que, si la petite nation juive avoit eu quelque
    connoissance de ce grand dogme avant Antiochus piphane, il n'est
    pas  croire que la secte des Sadducens, rigides observateurs de
    la loi, et os s'lever contre la croyance fondamentale de la
    loi juive.

    Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalit et de
    la spiritualit de l'me a t introduite dans le malheureux pays
    de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux
    Romains, Platon aux Grecs, aient enseign l'existence et la
    permanence de l'me? Pascal veut que tout homme, par sa propre
    raison, rsolve ce grand problme. Mais lui-mme le peut-il?
    Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confess que l'homme ne peut
    savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pense  tel tre
    qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avou par l qu'il ne nous
    est pas plus donn de connotre la nature de notre entendement
    que de connotre la manire dont notre sang se forme dans nos
    veines? Jescher a parl; il suffit.

    Quand il est question de l'me, il faut combattre picure,
    Lucrce, Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une
    faction de thologiens du faubourg Saint-Jacques, jusqu' couvrir
    d'un capuce une tte d'Archimde. V.

(73) La mort nous doit mettre dans un tat ternel de bonheur ou de
malheur, ou d'anantissement.

    Il n'y eut ni malheur ternel, ni anantissement dans les
    systmes des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes
    grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable,
    ce fut cet axiome tant rpt dans le snat et sur le thtre:
    Que devient l'homme aprs la mort? Ce qu'il toit avant de
    natre. Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrtien, contre
    un Chrtien indiffrent qui ne pense point  sa religion, qui
    s'tourdit sur elle. Mais il faut parler  tous les hommes, il
    faut convaincre un Chinois et un Mexicain, un diste et un athe.
    J'entends des distes et des athes qui raisonnent, et qui par
    consquent mritent qu'on raisonne avec eux; je n'entends pas des
    petits-matres. V.

(74) Comme je ne sais d'o je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je
sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou
dans le nant, ou dans les mains d'un Dieu irrit, sans savoir 
laquelle des deux conditions je dois tre ternellement en partage.

    Si vous ne savez o vous allez, comment savez-vous que vous
    tombez infailliblement ou dans le nant, ou dans les mains d'un
    Dieu irrit? Qui vous a dit que l'Etre suprme peut tre irrit?
    N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les
    mains d'un Dieu bon et misricordieux? Et ne peut-on pas dire de
    la nature divine ce que le pote philosophe des Romains en a dit.
    V.

      _Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostr,
      Nec ben promeritis capitur, neque tangitur ira._

      LUCR. lib. 2, v. 649.

(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrt est donn,
n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la
nature qu'il emploie cette heure-l, non  s'informer si cet arrt
est donn, mais  jouer et  se divertir.

    Il semble qu'il manque quelque chose  ce raisonnement de Pascal.
    Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps  la
    recherche d'une chose qu'on peut connotre, et dont la
    connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui
    seroit persuad que cette connoissance est impossible  acqurir,
    que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans
    folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille,
    s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dpendre l'tat futur
    des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit
    atteindre.

    Un homme, enferm dans un cachot, ne sachant pas si son arrt est
    donn, mais sr de son innocence, et comptant sur l'quit de ses
    juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son
    arrt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que
    raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il
    n'est pas impossible que l'homme parvienne  quelque connoissance
    certaine sur la vie future. C.

(76) Ce sont des personnes qui ont ou dire que les belles manires
du monde consistent  faire ainsi l'emport.

    Cette capucinade n'auroit jamais t rpte par un Pascal, si le
    fanatisme jansniste n'avoit pas ensorcel son imagination.
    Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient
    dire autant  ceux qui se moquoient de Numa et d'grie? les
    nergumnes d'gypte aux esprits senss qui rioient d'Isis,
    d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honntes
    gens de tous les pays? V.

(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter
de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils
persuaderont plutt du contraire.

    Ce n'est donc pas contre ces insenss mprisables que vous devez
    disputer; mais contre des philosophes tromps par des arguments
    sduisants. V.

(78) Qu'ils soient au moins honntes gens, s'ils ne peuvent encore
tre chrtiens.

    Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalit de l'me
    est vraie, et non pas si elle annonce plus d'_esprit_, _une me
    plus leve_ que l'opinion contraire; si elle est plus _gaie_, ou
    _de meilleur air_. Il faut croire cette grande vrit, parce
    qu'elle est prouve, et non parce que cette croyance excitera les
    autres hommes  avoir en nous plus de confiance. Cette manire de
    raisonner ne seroit propre qu' faire des hypocrites. D'ailleurs
    il me semble que c'est moins d'aprs les opinions d'un homme sur
    la mtaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou
    s'en dfier, que d'aprs son caractre; et, s'il est permis de
    s'exprimer ainsi, d'aprs sa constitution morale. L'exprience
    parot confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Thodose,
    ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe
    II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clment, ni Ravaillac, ni Balthazar
    Grard, ni les brigands qui dvastrent l'Amrique, ni les
    capucins qui conduisoient les troupes pimontoises au dernier
    massacre des Vaudois, n'ont jamais lev le moindre doute sur
    l'immortalit de l'me. En gnral mme, ce sont les hommes
    foibles, ignorants et passionns, qui commettent des crimes: et
    ces mmes hommes sont naturellement ports  la superstition. C.

(79) Par les lumires naturelles..... nous sommes incapables de
connotre, ni ce qu'il est, ni s'il est.

    Il est trange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le pch
    originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connotre par
    la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette
    pense qui engagea le pre Hardouin  mettre Pascal dans sa liste
    ridicule des athes. Pascal et manifestement rejet cette ide,
    puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes
    obligs d'admettre des choses que nous ne concevons pas.
    J'existe, donc quelque chose existe de toute ternit, est une
    proposition vidente: cependant, comprenons-nous l'ternit? C.

(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons
naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinit..... parce que je
ne me sentirois pas assez fort....

    Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se
    sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.[11]

(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit:
Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu.

    Voil un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme
    Descartes: Tout est plein, donc il y a un Dieu. V.

(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas.

    Il est videmment faut de dire: Ne point parier que Dieu est,
    c'est parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande 
    s'claircir, ne parie assurment ni pour, ni contre. D'ailleurs
    cet article parot un peu indcent et puril: cette ide de jeu,
    de perte et de gain, ne convient point  la gravit du sujet. De
    plus, l'intrt que j'ai  croire une chose n'est pas une preuve
    de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du
    monde, si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de
    tout mon coeur que vous ayez raison; mais, jusqu' ce que vous me
    l'ayez prouv, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on
    dire  Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intrt, sans
    doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre systme, Dieu
    n'est venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des
    lus est si effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-mme,
    dites-moi, je vous prie, quel intrt j'ai  vous croire. N'ai-je
    pas un intrt visible  tre persuad du contraire? De quel
    front osez-vous me montrer un bonheur infini, auquel, d'un
    million d'hommes, un seul  peine a droit d'aspirer! Si vous
    voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une autre faon, et n'allez
    pas tantt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de
    pile, et tantt m'effrayer par les pines que vous semez sur le
    chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne
    serviroit qu' faire des athes, si la voix de toute la nature ne
    nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces
    subtilits ont de foiblesse. V.

(83) Combien y a-t-il peu de choses dmontres! Les preuves ne
convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus
fortes.

    Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume
    qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrme
    probabilit. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous
    nous attendons  mourir; mais notre raison, sachant que tous les
    hommes sont morts, nous convainc que nous mourrons aussi.
    L'ducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des
    chrtiens, comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas
    croire que nous mourrons, comme elle nous fait croire  Mahomet
    ou  Paul, selon que nous avons t levs  Constantinople ou 
    Rome. Ce sont choses fort diffrentes. V.

(84) Nulle autre religion n'a jamais demand  Dieu de l'aimer et de
le suivre.

    pictte esclave, et Marc-Aurle empereur, parlent
    continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V.

(85) Dieu tant cach, toute religion qui ne dit pas que Dieu est
cach, n'est pas la vritable.

    Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit cach? On aimeroit mieux
    qu'il ft manifeste. V.

(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion
chrtienne, etc. _Tout cet alina et le suivant._

    Heureusement il fut dans les dcrets de la divine Providence que
    Diocltien protget notre sainte religion pendant dix-huit
    annes avant la perscution commence par Galerius, et qu'ensuite
    Constancius-le-Ple, et enfin Constantin, la missent sur le
    trne. V.

(87) Ils (les philosophes paens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce
que les chrtiens appellent humilit.

    Platon la recommande, pictte encore davantage. V.

(88) Que l'on considre cette suite merveilleuse de prophtes qui se
sont succds les uns aux autres pendant deux mille ans, etc.

    Mais que l'on considre aussi cette suite ridicule de prtendus
    prophtes, qui tous annoncent le contraire de Jsus-Christ, selon
    ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophtes. V.

(89) Enfin, que l'on considre la saintet de cette religion, sa
doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrarits qui se
rencontrent dans l'homme....., et qu'on juge, aprs tout cela, s'il
est possible de douter que la religion chrtienne soit la seule
vritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approcht.

    Lecteurs sages, remarquez que ce coryphe des jansnistes n'a
    dit, dans tout ce livre sur la religion chrtienne, que ce qu'ont
    dit les jsuites. Il l'a dit seulement avec une loquence plus
    serre et plus mle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont
    prch les mmes dogmes: tous ont cri, croyez aux livres juifs
    dicts par Dieu mme, et dtestez le judasme. Chantez les
    prires juives que vous n'entendez point, et croyez que le peuple
    de Dieu a condamn votre Dieu  mourir  une potence. Croyez que
    votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-ternel avec
    Dieu le pre, est n d'une vierge juive, a t engendr par une
    troisime personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frres
    juifs qui n'toient que des hommes. Croyez, qu'tant mort par le
    supplice le plus infme, il a par ce supplice mme t de dessus
    la terre tout pch et tout mal, quoique depuis lui et en son nom
    la terre ait t inonde de plus de crimes et de malheurs que
    jamais.

    Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jsuites se sont
    runis pour prcher ces dogmes tranges avec le mme
    enthousiasme; et en mme temps ils se sont fait une guerre
    mortelle; ils se sont mutuellement anathmatiss avec fureur,
    jusqu' ce qu'une de ces deux factions de possds ait enfin
    dtruit l'autre.

    Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus
    horribles de ces nergumnes, nomms _papistes_ et _calvinistes_,
    qui prchoient le fond des mmes dogmes, et qui se poursuivirent
    par le fer, par la flamme et par le poison pendant deux cents
    annes, pour quelques mots diffremment interprts. Songez que
    ce fut en allant  la messe que l'on commit les massacres
    d'Irlande et de la Saint-Barthlemi; que ce fut aprs la messe,
    et pour la messe, qu'on gorgea tant d'innocents, tant de mres,
    tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que les
    assassins de tant de rois ne les ont assassins que pour la
    messe. Ne vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent
    encore en feroient tout autant, s'ils avoient pour aptres les
    mmes ttes brlantes qui mirent le feu  la cervelle de Damiens.

    O Pascal! voil ce qu'ont produit les querelles interminables sur
    des dogmes, sur des mystres qui ne pouvoient produire que des
    querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfant une
    guerre civile.

    Pascal a t gomtre et loquent; la runion de ces deux grands
    mrites toit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie
    philosophie. L'auteur de l'loge indique avec adresse ce que
    j'avance hardiment. Il vient enfin un temps de dire la vrit. V.

(90) Il faut encore que la vritable religion nous rende raison des
tonnantes contrarits qui s'y rencontrent.

    Cette manire de raisonner parot fausse et dangereuse; car la
    fable de Promthe et de Pandore, les Androgynes de Platon, les
    dogmes des anciens gyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi
    bien raison de ces contrarits apparentes. La religion
    chrtienne n'en demeurera pas moins vraie, quand mme on n'en
    tireroit pas ces conclusions ingnieuses, qui ne peuvent servir
    qu' faire briller l'esprit. Il est ncessaire, pour qu'une
    religion soit vraie, qu'elle soit rvle, et point du tout
    qu'elle rende raison de ces contrarits prtendues; elle n'est
    pas plus faite pour vous enseigner la mtaphysique que
    l'astronomie. V.

(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes?

    Les philosophes n'ont point enseign de religion: ce n'est pas
    leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne
    s'est dit inspir de Dieu; car ds lors il et cess d'tre
    philosophe, et il et fait le prophte. Il ne s'agit pas de
    savoir si Jsus-Christ doit l'emporter sur Aristote; il s'agit de
    prouver que la religion de Jsus-Christ est la vritable, et que
    celles de Mahomet, de Zoroastre, de Confucius, d'Herms, et
    toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas vrai que les
    philosophes nous aient propos, pour tout bien, un bien qui est
    en nous. Lisez Platon, Marc-Aurle, pictte; ils veulent qu'on
    aspire  mriter d'tre rejoint  la Divinit dont nous sommes
    mans. V.

(92) J'ai cr l'homme saint, innocent, parfait...... mais il n'a pu
soutenir tant de gloire sans tomber dans la prsomption.

    Ce furent les premiers bracmanes qui inventrent le roman
    thologique de la chute de l'homme, ou plutt des anges: et cette
    cosmogonie, aussi ingnieuse que fabuleuse, a t la source de
    toutes les fables sacres qui ont inond la terre. Les sauvages
    de l'occident, polics si tard, et aprs tant de rvolutions et
    aprs tant de barbaries, n'ont pu en tre instruits que dans nos
    derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de
    l'orient ont copi les anciens bracmanes, avant qu'une de ces
    mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit
    parvenue jusqu' nous. V.

(93) Si l'homme n'avoit jamais t corrompu, il jouiroit de la vrit
et de la flicit avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais t
que corrompu, il n'auroit aucune ide ni de la vrit, ni de la
batitude.

    Il est sr, par la foi et par notre rvlation, si au-dessus des
    lumires des hommes, que nous sommes tombs; mais rien n'est
    moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si
    Dieu ne pouvoit pas, sans droger  sa justice, crer l'homme tel
    qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas mme cr pour devenir
    ce qu'il est? L'tat prsent de l'homme n'est-il pas un bienfait
    du Crateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davantage?
    Qui vous a dit que votre tre exigeoit plus de connoissances et
    plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous
    vous tonnez que Dieu ait fait l'homme si born, si ignorant, si
    peu heureux; que ne vous tonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait
    plus born, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez
    d'une vie courte et si infortune; remerciez Dieu de ce qu'elle
    n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon vous,
    pour raisonner consquemment, il faudroit que tous les hommes
    accusassent la Providence, hors les mtaphysiciens qui raisonnent
    sur le pch originel. V.

(94) Cette duplicit de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont
pens que nous avions deux mes.

    Cette pense est prise entirement de Montaigne, ainsi que
    beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de
    nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos
    diverses volonts ne sont point des contradictions de la nature,
    et l'homme n'est point un sujet simple; il est compos d'un
    nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un
    peu altr, il est ncessaire qu'il change toutes les impressions
    du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles penses et de
    nouvelles volonts. Il est trs-vrai que nous sommes, tantt
    abattus de tristesse, tantt enfls de prsomption; et cela doit
    tre, quand nous nous trouvons dans des situations opposes. Un
    animal, que son matre caresse et nourrit, et un autre qu'on
    gorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection,
    prouvent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et
    les diffrences qui sont en nous sont si peu contradictoires,
    qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous
    qui ont dit que nous avions deux mes pouvoient, par la mme
    raison, nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une
    grande passion, a souvent trente ou quarante ides diffrentes de
    la mme chose, et doit ncessairement les avoir, selon que cet
    objet lui parot sous diffrentes faces. Cette prtendue
    duplicit de l'homme est une ide aussi absurde que mtaphysique;
    j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est
    double; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui
    ensuite les abandonne jusqu' les mconnotre, est double; que la
    glace, qui reprsente des objets diffrents, est double; que
    l'arbre, qui est tantt charg, tantt dpouill de feuilles, est
    double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens; mais
    tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus de
    contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V.

(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles n'ont ni
morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrter.

    La morale est partout la mme, chez l'empereur Marc-Aurle, chez
    l'empereur Julien, chez l'esclave pictte, que vous-mme admirez
    dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez l'empereur
    de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V.

(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un librateur pour
tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.

    Peut-on s'aveugler  ce point, et tre assez fanatique pour ne
    faire servir son esprit qu' vouloir aveugler le reste des
    hommes! Grand Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires,
    superstitieux et usuriers, seroit le dpositaire de tes secrets!
    Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sages Chinois,
    que les bracmanes qui ont enseign la terre, que les gyptiens
    qui l'ont tonne par leurs immortels monuments! Cette chtive
    nation seroit digne de nos regards pour avoir conserv quelques
    fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment
    au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde
    d'usuriers fanatiques qui vous en impose,  Pascal! et vous
    donnez la torture  votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et
    vous faites dire  ce misrable peuple tout le contraire de ce
    que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le contraire de ce
    qu'il a fait! et cela pour plaire  quelques jansnistes qui ont
    subjugu votre imagination ardente et perverti votre raison
    suprieure. V.

(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si trangement abondant, est
sorti d'un seul homme.

    Il n'est point trangement abondant. On a calcul qu'il n'existe
    pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.

(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des
hommes.

    Certes, ils ne sont pas antrieurs aux gyptiens, aux Chaldens,
    aux Perses, leurs matres; aux Indiens, inventeurs de la
    thologie. On peut faire comme on veut sa gnalogie. Ces vanits
    impertinentes sont aussi mprisables que communes: mais un peuple
    ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des
    villes et des temples plus de vingt sicles avant lui?

(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du
monde, etc.

    Il est trs-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne,
    puisque avant Mose, leur lgislateur, ils demeuroient en gypte,
    le pays de la terre le plus renomm par ses sages lois, selon
    lesquelles les rois toient jugs aprs la mort. Il est trs-faux
    que le nom de _loi_ n'ait t connu qu'aprs Homre; il parle des
    lois de Minos dans _l'Odysse_. Le mot de loi est dans Hsiode;
    et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hsiode, ni dans
    Homre, cela ne prouveroit rien. Il y avoit d'anciens royaumes,
    des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des
    Chinois sont bien antrieures  Mose.

    Il est encore trs-faux que les Grecs et les Romains aient pris
    des lois des Juifs. Ce ne peut tre dans les commencements de
    leurs rpubliques; car alors ils ne pouvoient connotre les
    Juifs. Ce ne peut tre dans le temps de leur grandeur; car alors
    ils avoient pour ces barbares un mpris connu de toute la terre.
    Voyez comme Cicron les traite, en parlant de la prise de
    Jrusalem par Pompe. Philon avoue qu'avant la traduction impute
    aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. V.

(100) C'est une sincrit qui n'a point d'exemple dans le monde, ni
sa racine dans la nature.

    Cette sincrit a partout des exemples, et n'a sa racine que dans
    la nature. L'orgueil de chaque Juif est intress  croire que ce
    n'est point sa dtestable politique, son ignorance des arts, sa
    grossiret, qui l'ont perdu; mais que c'est la colre de Dieu
    qui le punit: il pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des
    miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la
    bien-aime du Dieu qui la chtie. Qu'un prdicateur monte en
    chaire, et dise aux Franois: Vous tes des misrables qui
    n'avez ni coeur, ni conduite; vous avez t battus  Hochstet et
     Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous dfendre, il se
    fera lapider. Mais s'il dit: Vous tes des catholiques chris de
    Dieu; vos pchs infmes avoient irrit l'ternel, qui vous livra
    aux hrtiques  Hochstet et  Ramillies; et quand vous tes
    revenus au Seigneur, alors il a bni votre courage  Denain, ces
    paroles le feront aimer de l'auditoire. V.

(101) La cration du monde commenant  s'loigner, Dieu a pourvu
d'un historien contemporain.

    Contemporain: ah! V.

(102) Si Mose et dbit des fables, il n'y et point eu de Juif qui
n'en et pu reconnotre l'imposture.

    Oui, s'il avoit crit en effet ces fables dans un dsert, pour
    deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothques.
    Mais si quelques lvites avoient crit ces fables plusieurs
    sicles aprs Mose, comme cela est vraisemblable et vrai!....

    De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas dbit
    ces fables? V.

(103) Au temps o il crivoit ces choses, la mmoire en devoit encore
tre toute rcente dans l'esprit de tous les Juifs.

    Les gyptiens, Syriens, Chaldens, Indiens, n'ont-ils pas donn
    des sicles de vie  leurs hros, avant que la petite horde
    juive, leur imitatrice, existt sur la terre? V.

(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'criture, qui connot mieux
que nous les choses qui sont de Dieu, en parle.

    Et qu'est-ce donc que le _Coeli enarrant gloriam Dei_? V.

(105) Lorsque j'ai considr d'o vient qu'on ajoute tant de foi 
tant d'imposteurs, etc., _et tout le reste de ce long paragraphe_.

    La solution de ce problme est bien aise. On vit des effets
    physiques extraordinaires; des fripons les firent passer pour des
    miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et
    des sots crurent que la fivre toit plus forte, parce que la
    lune toit pleine. Un malade, qui devoit gurir, se trouva mieux
    le lendemain qu'il eut mang des crevisses; et on conclut que
    les crevisses purifioient le sang, parce qu'elles sont rouges
    tant cuites.

    Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour
    tomber dans le faux. On a imput mille fausses influences  la
    lune, avant qu'on imagint le moindre rapport vritable avec le
    flux de la mer. Le premier homme qui a t malade a cru sans
    peine le premier charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de
    sorciers, et beaucoup y ont cru; personne n'a vu de transmutation
    de mtaux, et plusieurs ont t ruins par la crance de la
    pierre philosophale; les Romains, les Grecs, les paens, ne
    croyoient-ils donc aux miracles dont ils toient inonds que
    parce qu'ils en avoient vu de vritables? V.

(106) Commencez par plaindre les incrdules; ils sont assez
malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servt;
mais cela leur nuit.

    Et vous les avez injuris sans cesse. Vous les avez traits comme
    des jsuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que
    les vrais chrtiens ne peuvent rendre raison de leur religion;
    que, s'ils la prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que
    leur religion est une sottise; que, si elle est vraie, c'est
    parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdits! V.

(107) A ceux qui ont de la rpugnance pour la religion, il faut
commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire  la raison.

    Ne voyez-vous pas,  Pascal! que vous tes un homme de parti qui
    cherchez  faire des recrues? V.

(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrtienne, il n'y a
pas grand'chose  perdre: mais quel malheur de se tromper en la
croyant fausse!

    Le flamen de Jupiter, les prtres de Cyble, ceux d'Isis, en
    disoient autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il
    faut donc examiner les pices du procs. V.

(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gament que quand
on le fait par un faux principe de conscience.

    Les crimes, regards comme tels, font beaucoup moins de mal 
    l'humanit que cette foule d'actions criminelles qu'on commet
    sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience,
    nous les fait regarder comme indiffrentes, ou mme comme
    vertueuses.

    1. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui
    ont cru servir la Divinit en tourmentant, de supplices cruels,
    ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme diffrente!

    Combien n'ont-ils pas cru tre obligs de proscrire ceux qui
    osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intressent
    tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de
    dcider pour lui-mme!

    Combien de lgislateurs ont priv des droits de citoyen quiconque
    n'toit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur
    croyance, et forc des pres de choisir entre le parjure, et
    l'inquitude cruelle de ne laisser  leurs enfants qu'une
    existence prcaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains
    ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince
    qui les ordonne, qui en permet l'excution, ou qui tarde de les
    dtruire!

    2. En ordonnant la guerre, qui n'est pas ncessaire pour la
    sret de son peuple, un prince se rend responsable de tous les
    maux qu'elle entrane, et il est coupable d'autant de meurtres
    que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres
    inutiles sont regardes comme justes, et entreprises sans
    remords, sur de frivoles motifs d'intrt politique ou de dignit
    nationale!

    3. C'est un usage reu en Europe, qu'un gentilhomme vende, 
    une querelle trangre, le sang qui appartient  sa patrie; qu'il
    s'engage  assassiner, en bataille range, qui il plaira au
    prince qui le soudoie; et ce mtier est regard comme honorable.

    4. Tout juge qui dcerne une peine de mort, sans y tre
    condamn par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague,
    qui permettroit de prononcer mme la mort, suivant l'chance des
    cas, ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrts, ne peuvent
    le justifier: car la permission de tuer un homme n'en donne pas
    le droit: et c'est mal se justifier d'un meurtre, que de dire
    qu'on est dans l'habitude d'en commettre.

    Tout juge qui dcerne une peine capitale pour une action qui ne
    blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou
    indiffrente, ou blmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux
    des prjugs; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable
    de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la
    loi ne l'oblige pas d'tre juge, et la nature lui dfend d'tre
    absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer  la charge de
    prsident  mortier qu' la qualit d'homme.

    Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de
    Morin, de Petit d'Herb, des bergers de Brie, de Moriceau, de La
    Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont t fidles  ces rgles,
    dictes par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et
    plus sacres que les registres _olim_.

    5. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la
    violence, pour les exposer en vente dans des marchs publics,
    comme des btes de somme; s'accoutumer  ne mettre aucune
    diffrence entre eux et les animaux; les contraindre au travail,
     force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour
    qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la
    maladie, lorsque l'on n'espre plus de regagner par leur travail
    ce qu'il en coteroit pour les soigner; ne leur permettre d'tre
    pres que pour donner le jour  des enfants destins aux mmes
    misres, devenus comme eux la proprit de leur matre, qui peut
    les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et
    leurs filles exposes  toutes les insultes de ces hommes sans
    humanit comme sans pudeur! Voil comme nous traitons d'autres
    hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes toient
    blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos ides. Le
    trafiquant en Amrique oublie que les ngres sont des hommes; il
    n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un
    objet de profit: s'il les plaint, s'il vite de leur faire
    souffrir des maux inutiles, son insolente piti est celle que
    nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excs
    de son mpris stupide pour cette malheureuse espce, que, revenu
    en Europe, il s'indigne de les voir vtus comme des hommes, et
    placs  ct de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les
    lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut
    rendre lgitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en
    vain les lois ont-elles voulu mettre une borne  la cruaut des
    matres; leur ingnieuse barbarie lude toutes les lois. Le
    colon, renferm dans sa plantation; seul avec quelques
    satellites, au milieu de ses noirs, est sr de n'avoir que des
    tmoins dont la loi rejette le tmoignage. L, juge  la fois et
    partie, il prodigue en sret les tortures et les supplices; le
    noir qu'il croit coupable est dchir, tenaill, jet vivant dans
    des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui,
    tremblant d'tre traits comme complices, n'osent mme montrer
    une strile piti.

    La jeune Amricaine assiste  ces supplices; elle y prside
    quelquefois; on veut l'accoutumer de bonne heure  entendre sans
    frmir les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un
    jour sa piti ne tente de dsarmer le coeur de son poux.

    Ces crimes sont publics, la loi les tolre, l'opinion ne les
    fltrit pas. On ose mme en faire l'apologie; sans cela, dit-on,
    nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir
    qu' force de crimes, il faut savoir se passer de sucre, il faut
    renoncer  une denre souille du sang de nos frres. Mais qui a
    dit qu'on ne pouvoit en avoir qu' ce prix? Quelles tentatives
    a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi! c'est sur la
    foi d'un prjug qu'on ne daigne pas mme examiner, que la loi a
    autoris cette horrible violation des droits de la nature, et
    qu'on exerce ou qu'on tolre tranquillement ces barbaries. A
    peine quelques philosophes ont-ils os lever, de loin en loin,
    en faveur de l'humanit, des cris que les gens en place n'ont
    point entendus, et qu'un monde frivole a bientt oublis.

    Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La
    terre se plat  tre cultive par des mains libres; et combien
    de malheureux en Europe qui fatiguent en vain un sol strile et
    puis, iroient chercher en Amrique une terre fconde et
    nouvelle! Alors,  ce petit nombre de colons corrompus et
    barbares, qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or,
    parce qu'en Europe la considration s'achte avec de l'or, nous
    verrions succder un peuple nombreux de citoyens laborieux et
    honntes, qui, regardant les colonies comme leur patrie,
    sauroient combattre pour les dfendre.

    Pourquoi ne pas remplir nos les de ces galriens inutiles, des
    dserteurs, des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont
    vendu au peuple,  bas prix, une denre ncessaire, des filles
    qui ont mieux aim risquer leur vie que d'avouer leur honte; de
    tant d'autres condamns  la mort par des lois que l'excs de
    leur svrit rend inutiles? Ces hommes  qui on distribueroit
    des terres, devenus cultivateurs et propritaires, perdroient,
    avec les motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-ce
    qu'en rendant aux ngres les droits de l'homme, ils ne pourroient
    pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mmes terres
    qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient alors, et l'on
    ne seroit pas oblig, chaque anne, d'aller chercher en Afrique
    de nouvelles victimes.

    Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le
    gouvernement violeroit la proprit des colons. Comment l'usage,
    ou mme une loi positive, pourroit-elle jamais donner  un homme
    un vritable droit de proprit sur le travail, sur la libert,
    sur l'tre entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point
    consenti? En dclarant les ngres libres, on n'teroit pas au
    colon sa proprit; on l'empcheroit de faire un crime, et
    l'argent qu'on a pay pour un crime n'a jamais donn le droit de
    le commettre.

    On dit que les ngres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du
    plaisir  travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes,
    tratres, sans moeurs: eh bien, ils ont tous les vices des
    esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donns. Rendez-les
    libres: et plus prs que vous de la nature, ils vaudront beaucoup
    mieux que vous.

    Ne pourroit-on pas, si on n'osoit tre juste tout--fait, changer
    l'esclavage personnel des ngres en un esclavage de la glbe, tel
    que celui sous lequel gmissent encore les habitants d'une partie
    de l'Europe? L'excution de ce projet seroit plus aise. Le sort
    des ngres deviendroit plus supportable; et cet ordre politique
    une fois bien tabli, seroit aisment remplac par une libert
    entire; il y auroit servi de degr, il adouciroit ce passage de
    la servitude  la libert, qui, sans cela, seroit peut-tre trop
    brusque.

    Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas
    propres  la culture des cannes  sucre, et ne suffiroient point
    pour l'approvisionnement de l'Europe?

    Et si, au lieu d'apprendre aux ngres d'Afrique  vendre leurs
    frres, nous leur avions appris  cultiver leur sol; si, au lieu
    de leur apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices,
    nous leur avions port nos lumires, nos arts et notre industrie,
    croit-on que l'Afrique n'et pas remplac nos colonies!
    Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher  la barbarie et 
    la misre une des quatre parties du monde? Et quand mme il n'y
    auroit pas  gagner pour tous les peuples dans un tel changement,
    les nations ne devroient-elles pas se lasser de suivre, dans leur
    conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougiroit
    d'adopter les principes?

    6. Personne n'a jamais dout que ce ne soit un dlit grave de
    ravager un champ cultiv. Au dommage fait au propritaire se
    joint la perte relle d'une denre ncessaire  la subsistance
    des hommes. Cependant il y a des pays o les seigneurs ont le
    droit de faire manger par des btes fauves le bl que le paysan a
    sem; o celui qui tueroit l'animal qui dvaste son champ seroit
    envoy aux galres, seroit puni de mort; car on a vu des princes
    faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un
    cerf de plus  faire dchirer par leurs chiens. Dans ces mmes
    pays, il y a plus d'hommes employs  veiller  la sret du
    gibier qu' celle des hommes; souvent il arrive que, pour
    dfendre des livres, les gardes tirent sur les paysans; et comme
    tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple
    qu'aucun de ces meurtres ait t puni. L, des provinces entires
    y sont rserves aux plaisirs du souverain. Les propritaires de
    ces cantons y sont privs du droit de dfendre leur champ par un
    enclos, ou de l'employer d'une manire pour laquelle cette
    clture seroit ncessaire. Il faut que le cultivateur laisse
    l'herbe qu'il a seme pourrir sur terre jusqu' ce qu'un
    garde-chasse ait dclar que les oeufs de perdrix n'ont plus rien
     craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a
    long-temps que ces lois subsistent; il est vident qu'elles sont
    un attentat contre la proprit, une insulte aux malheureux, qui
    meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les
    cerfs ont ravage. Cependant aucun confesseur du roi ne s'est
    encore avis de faire natre  son pnitent le moindre scrupule
    sur cet objet.

    7. Les impts sont une portion du revenu de chaque citoyen,
    destine  l'utilit publique. Dans toute administration bien
    rgle, le ncessaire physique de chaque homme doit tre exempt
    de tout impt; mais, au contraire le crdit des riches a fait
    retomber ce fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays
    o le peuple n'a point de reprsentant. Ainsi toute portion de
    l'impt qui n'est point employe pour le public doit tre
    regarde comme un vritable vol, et comme un vol fait aux
    pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit 
    cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce tmoignage,
    qu'il fait  l'tat un bien au moins quivalent  la somme qu'il
    reoit pour salaire, ou plutt au mal que cette partie de l'impt
    fait souffrir au peuple sur qui elle se lve. Cela mme ne suffit
    pas; car l'homme riche doit compte  la nation de l'emploi de son
    temps et de ses forces; ce n'est mme qu' ce prix qu'il peut lui
    tre permis de jouir d'un superflu sans travail, tandis que
    d'autres hommes manquent souvent du ncessaire malgr un travail
    opinitre. Il faut donc, pour avoir droit  une part sur le
    trsor public, que cette part soit employe, par celui qui la
    reoit, d'une manire utile  la nation. Si ce principe d'quit
    naturelle n'avoit pas t touff par l'habitude, si l'opinion
    fltrissoit celui qui s'en carte, alors les impts cesseroient
    d'tre un fardeau pnible, le peuple respireroit, le prix de son
    travail lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus
    les premiers hommes de chaque pays se dvouer uniquement au
    mtier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du
    peuple.

    8. Le souverain n'a pas le droit de rien dtourner du trsor
    public, pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce
    trsor n'est pas  lui, il est au peuple. Une partie du superflu
    du riche peut sans doute tre employe  consoler le chef d'une
    nation des peines du gouvernement; mais cet emploi du tribut
    devient criminel, du moment o une partie de l'impt se lve sur
    le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dpenses
    ncessaires  la majest du trne. J'ignore toutefois si la vue
    d'un prince uniquement occup du bonheur de ses peuples, menant
    une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, sans
    courtisans, que quelques sages livrs aux mmes soins que lui;
    j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus
    attendrissant, plus imposant mme que celui de la cour la plus
    brillante, et par consquent la plus ruineuse pour la nation qui
    la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus ncessaire 
    un peuple d'avoir du pain que d'blouir les trangers par la
    triste reprsentation d'une cour somptueuse. Cette morale devroit
    tre celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne l'a
    connue; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs
    discours, l'ont oublie dans leur conduite.

    9. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher
    les secrets qu'ils n'ont pas confis, ne peut tre regard que
    comme une violation ouverte de la foi publique. Il est clair
    encore que cette infamie n'a aucune autre utilit que de fournir
    un aliment  la curiosit du prince, ou aux petites passions des
    ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire 
    qui il veut auprs du gouvernement. Aucun secret important ne
    peut se connotre par cette voie, parce que cet espionnage est
    public, et que, si l'on confie encore quelquefois  la poste des
    rflexions ou des pigrammes, on n'y livre ni ses projets, ni ses
    complots. Les espions rpandus dans les maisons particulires
    sont un autre ressort de la police moderne, aussi infme et aussi
    inutile. On raconte qu'un ministre de Charles Ier d'Angleterre,
    Falkland, ddaigna de recourir  aucun de ces vils moyens, que
    jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa un
    espion: mais, malheureusement pour l'espce humaine, cet exemple
    est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la
    raison, par l'quit, par l'honneur, subsiste presque partout; on
    l'exerce sans remords, et mme sans honte. L'opinion fltrit, 
    la vrit, les espions subalternes; mais elle s'arrte l, et
    elle ne dvoue pas  l'opprobre ceux qui les emploient, et qui,
    calomniant la nation auprs du prince, osent lui faire accroire
    que ces infmes abus du pouvoir sont des prcautions ncessaires.

    J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la
    prosprit publique: et je ne les ai choisies que dans nos
    moeurs. J'aurais pu tendre cette liste; et si j'avois parcouru
    l'histoire de toutes les nations, si j'avois voulu m'arrter sur
    les actions particulires, cette liste auroit t immense.

    Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale
    bien sre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour
    ainsi dire machinale de tout ce qui nuit  leurs semblables;
    former leur me de manire que le plaisir de faire du bien soit
    le premier de tous leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait
    leur devoir soit un ddommagement suffisant de tout ce qu'il leur
    en a pu coter pour le remplir. Il faut allumer, dans ceux que
    l'enthousiasme des passions peut garer, un enthousiasme pour la
    vertu, capable de les dfendre. Alors qu'on laisse  leur raison
    le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste, et
    que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de
    maximes de morale, adoptes dans le pays o ils naissent; ou sur
    un code dont une classe d'hommes, jalouse de rgner sur les
    esprits, se soit rserv l'interprtation. C.

    On voit bien, dans cette terrible note, que le _louant_ est plus
    vritablement philosophe que le _lou_: cet diteur crit comme
    le secrtaire de Marc-Aurle, et Pascal comme le secrtaire de
    Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude et l'honntet pour
    elles-mmes, l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut
    rendre la nature humaine honorable; l'autre est chrtien, parce
    qu'il est jansniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et
    embouchent la trompette; l'auteur des notes pour agrandir notre
    espce, et Pascal pour l'anantir Pascal a peur, et il se sert de
    toute la force de son esprit pour inspirer sa peur. L'autre
    s'abandonne  son courage, et le communique. Que puis-je
    conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte
    bien.

      Bonne ou mauvaise sant
      Fait notre philosophie. V.

(110) Je crois volontiers les histoires dont les tmoins se font
gorger.

    La difficult n'est pas seulement de savoir si on croira des
    tmoins qui meurent pour soutenir leur dposition, comme ont fait
    tant de fanatiques; mais encore si ces tmoins sont effectivement
    morts pour cela, si on a conserv leurs dpositions, s'ils ont
    habit les pays o on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josphe, n
    dans le temps de la mort du Christ, Josphe, ennemi d'Hrode,
    Josphe, peu attach au judasme, n'a-t-il pas dit un mot de tout
    cela? Voil ce que Pascal et dbrouill avec succs. V.

(111) Nous naissons injustes; car chacun tend  soi: cela est contre
tout ordre.

    Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une socit
    puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit
    impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer 
    se nourrir sans apptit. C'est l'amour de nous-mmes qui assiste
    l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes
    utiles au genre humain: c'est le fondement de tout commerce;
    c'est l'ternel lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu
    un art invent, ni une socit de dix personnes forme. C'est cet
    amour-propre que chaque animal a reu de la nature, qui nous
    avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet
    amour-propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai
    que Dieu auroit pu faire des cratures uniquement attentives au
    bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient t aux Indes
    par charit, le maon et sci de la pierre pour faire plaisir 
    son prochain, etc. Mais Dieu a tabli les choses autrement:
    n'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en
    l'usage qu'il commande. V.

(112) _Paragraphe LXXVII._

    On voit ici l'homme de parti un peu emport. Si quelque chose
    peut justifier Louis XIV d'avoir perscut les jansnistes, c'est
    assurment ce paragraphe. V.

(113) Si mes Lettres sont condamnes  Rome, ce que j'y condamne est
condamn dans le ciel.

    Hlas! le ciel, compos d'toiles et de plantes, dont notre
    globe est une partie imperceptible, ne s'est jamais ml des
    querelles d'Arnauld avec la Sorbonne, et de Jansnius avec
    Molina. V.

(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc.

    Vous avez puis votre esprit en arguments pour nous prouver que
    votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez
    qu'elle n'est pas certaine; et aprs vous tre si trangement
    contredit, vous revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut
    avancer qu'il soit possible que la religion chrtienne soit
    fausse. Cependant c'est vous-mme qui venez de nous dire qu'il
    est possible qu'elle soit fausse, puisque vous avez dclar
    qu'elle est incertaine. V.

(115) Les inventions des hommes, etc.

    Je voudrois qu'on examint quel sicle a t le plus fcond en
    crimes, et par consquent en malheurs. L'auteur de la flicit
    publique a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies
    et bien utiles. V.

(116) Il faut avoir une pense de derrire, etc.

    Sur un autre papier, Pascal avoit crit: J'aurai aussi mes
    penses de derrire la tte. C.

    L'auteur de l'loge est bien discret, bien retenu, de garder le
    silence sur ces penses de derrire. Pascal et Arnauld
    l'auroient-ils gard, s'ils avoient trouv cette maxime dans les
    papiers d'un jsuite? V.

1: Dans une note  ce sujet, j'ai dj essay d'interprter
l'intention de Pascal. J'ajouterai ici que peut-tre il n'a voulu
qu'imiter le langage des auteurs sacrs, qui, sans prtendre rien
dcider sur ce point, parlent suivant l'opinion commune des hommes,
pour tre galement entendus de tous. (_Note de l'diteur._)

2: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions,
on sent vers la poitrine des convulsions, des dfaillances, des
agonies, qui ont quelquefois caus la mort; et c'est ce qui fait que
presque toute l'antiquit imagina une me dans la poitrine. Les
mdecins placrent les passions dans le foie. Les romanciers ont mis
l'amour dans le coeur. V.

3: C'est apparemment dans le paragraphe o M. de V.... s'tonne, avec
juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: Nous sommes
incapables de connotre si Dieu est. Ce ne peut tre qu'une
inadvertance dans ce grand homme[a].

a: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit,
n'crivoit ses penses que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient
saisi l'ide du dialogue contenu dans cet article III de la seconde
partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que
l'auteur y met en avant. (_Note de l'diteur._)

4: Dans un exemplaire de l'dition de Condorcet, je trouve, au lieu
de ce _non_, le mot _modeste_ crit de la main de d'Alembert.
J'indique cette correction qui me semble heureuse. R.

5: Le plus beau seroit de ne songer ni  les montrer, ni  les
cacher. C.

6: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage
tel qu'on le lit dans l'dition de Condorcet, o il est tronqu; mais
elle devient inutile pour la mienne, o ce paragraphe est rectifi,
et conforme au manuscrit de Pascal. (_Note de l'diteur._)

7: Platon n'a point eu ces ides, monsieur, c'est vous qui les avez.
Platon fit de nous des androgynes  deux corps, donna des ailes  nos
mes, et les leur ta. Platon rva sublimement, comme je ne sais
quels autres crivains ont rv bassement. V.

8: Il ne faut pas commencer d'un ton si imprieux. V.

9: Elle seroit bien hardie. V.

10: Voil une plaisante faon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche
dans les tnbres. V.

11: En employant les expressions mmes de ces deux savants, ne
pourroit on pas dire: _Il est trange_ que Voltaire et Condorcet se
soient mpris  ce point sur l'intention de Pascal? _Est-il possible_
que leur mprise n'ait pas t volontaire, puisqu'un peu d'attention
leur et fait lire l'article comme je l'ai prsent dans cette
dition. _Voyez_, au surplus, l'article mme et ma note.
(_L'diteur._)


NOTE DU TRANSCRIPTEUR

Les erreurs typographiques suivantes ont t corriges:

  Helas a t remplac par Hlas
  Editeur par diteur
  ds par des
  nombe par nombre
  Nai-je par N'ai-je







End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by 
Blaise Pascal and Franois-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and Franois de Neufchateau

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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