The Project Gutenberg EBook of Les Femmes qui tuent et les Femmes qui
votent, by Alexandre Dumas, Fils

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Title: Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent

Author: Alexandre Dumas, Fils

Release Date: September 8, 2009 [EBook #29937]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.





            Les

     FEMMES QUI TUENT

           et les

     FEMMES QUI VOTENT




_Il a t tir de cet ouvrage_:


     20 exemplaires sur papier de Hollande.
     10        --   --         de Chine.
     12        --   --         Whatman.


TOUS NUMROTS




     ALEXANDRE DUMAS FILS
     de l'Acadmie Franaise

     LES

     FEMMES QUI TUENT

     ET LES

     FEMMES QUI VOTENT

     DOUZIME DITION

     PARIS
     CALMANN LVY, DITEUR
     RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
     1880
     Droits de reproduction et de traduction rservs.




     LES FEMMES QUI TUENT

     ET

     LES FEMMES QUI VOTENT


     A JULES CLARETIE

     20 aot 1880.

     Mon cher Claretie,

Vous avez publi le 24 aot un long article dans _le Temps_, sur les
derniers procs de mademoiselle Dumaire et de madame de Tilly. Cet
article contenait  la fin les lignes suivantes:

   _Je m'attendais  ce que M. Dumas prt la parole dans
   ce vif et poignant dbat. Il est le grand avocat consultant de
   ces causes saignantes, et je ne sais pas de prsident qui puisse
   rsumer comme lui les faits de semblables procs et en dduire
   toutes les consquences. Il doit s'applaudir d'avoir si hardiment
   et tant de fois soulev de pareilles questions, lorsqu'il voit
   que la vie, svre comme un problme de mathmatique, en rend la
   solution de plus en plus ncessaire chaque jour. Sans doute la
   comdie est crite,_ la Princesse Georges _a tout dit; mais
   j'aurais voulu savoir ce que pensait de la comtesse de
   Tilly--cette princesse Georges au vitriol--le philosophe du
   thtre contemporain._

Chose curieuse, quand cet article m'est arriv de votre part, j'avais,
depuis trois ou quatre jours, commenc le travail que vous attendiez de
moi, et j'en tais juste  une phrase, que vous retrouverez dans cette
lettre, o je parlais de l'auteur de _la Princesse Georges_. Il y avait
l une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles; aussi, je vous
demande la permission de vous adresser et de vous ddier ce travail; ce
me sera, de plus, une occasion de vous tmoigner publiquement toute
l'affection et toute l'estime que j'ai pour votre personne, votre
caractre et votre talent.

Et puis, nous sommes tout  fait  l'aise pour causer ainsi de ce
sujet, tant du mme avis, car vous dites encore dans le mme article:

   _Il y a eu, comme toujours dbordement de sympathie pour les_
   excutrices; _et les victimes, selon l'usage, ont sembl fort peu
   intressantes. Il y a  cela une raison morale; car cet
   enthousiasme pour la brutalit serait ironique s'il n'tait que
   le produit d'une admiration malsaine pour les tres qui, se
   plaant au-dessus de la loi, ont l'audace de se faire justice
   eux-mmes. La raison de toutes ces acclamations saluant une
   meurtrire, c'est que la femme, dcidment, n'est pas
   suffisamment protge par la loi, qui est essentiellement et
   uniquement une_ loi mle, _si je puis dire. L'auteur de_ la
   Princesse Georges _l'a fort bien montr, dramatiquement et
   philosophiquement  la fois, lorsqu'il nous prsente l'pouse
   trompe s'adressant tour  tour  sa mre, c'est--dire  la
   famille, puis  la loi, c'est--dire  la socit, pour leur
   rclamer une consolation ou un secours. De consolation, il n'y en
   a point; de secours, il n'en faut attendre de personne. Faut-il
   donc souffrir, ternellement souffrir dans son amour et dans son
   amour-propre, dans sa dignit de femme, dans la scurit mme de
   sa vie, car la ruine matrielle est possible aprs cette terrible
   ruine morale? Que faut-il faire, enfin?_

Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour
tout dire, j'avais d'abord pris la plume pour rpondre  un
article d'un de vos confrres, M. Racot, lequel, dans _le Figaro_,
exprimait des ides, sinon toutes contraires, du moins trs opposes
aux ntres. Je fais donc, comme on dit, d'une pierre deux coups; c'est
 vous que je m'adresse, et c'est  M. Racot et  ceux qui pensent
comme lui que je rponds.

Votre confrre ne se contentait pas, lui, de parler de mademoiselle
Virginie Dumaire et de madame de Tilly: il parlait aussi de madame
Hubertine Auclert, et il paraissait mme conclure, philosophiquement,
contre cette dernire en faveur de madame de Tilly. C'tait vif; mais
il rsumait quelques-unes des ides que j'ai mises dans la prface de
_Monsieur Alphonse_, et l'enchanement de son ide concordait
parfaitement avec l'enchanement des miennes. Selon moi, les femmes
qui tuent mnent aux femmes qui votent. De l ce titre dont on a dj
fait dans la presse des jeux de mots que j'avais prvus; car, en
annonant la brochure  mon diteur, je lui disais: Recommandez bien
 l'imprimeur de ne pas se tromper, et de ne pas mettre les femmes
qui, etc.

J'ai donc dj eu,  ce propos, l'esprit de tout le monde, et je l'ai
eu plus tt; c'est d'un excellent augure. Un ami  moi m'a crit pour
me conseiller de supprimer au moins la seconde partie du titre; je n'en
fais rien. Le titre prte  rire, tant mieux! cela le popularisera; et
puis le rire est bon. D'ailleurs, nous trouverons encore, de temps en
temps, l'occasion de rire, en route, je vous le promets. Si notre
esprit ne nous suffit pas, la btise des autres nous viendra en aide.

Maintenant qu'on a bien ri du titre, entrons dans le sujet.

M. Racot, tout en s'tonnant et en s'alarmant de ces nouveaux
symptmes d'abaissement dans l'ordre moral, ne conclut pas comme nous
l'avons dj fait, vous et moi, dans le pass; il reste toujours
l'adversaire du divorce, et il demande, par exemple, ce qu'au point de
vue de l'quit, de la justice et de la rparation, madame de Tilly
aurait gagn  ce que le divorce existt. Il ajoute: Supposons le
divorce tabli avant la scne du vitriol, _le mari avait le droit de
divorcer et tait libre d'pouser la femme qui faisait le dsespoir
de la premire_.

On peut avoir de trs bonnes raisons personnelles, dans sa conscience,
son idal et ses traditions, pour tre l'adversaire du divorce; mais il
ne faut pourtant pas le combattre avec des propositions aussi
facilement rfutables que celle-l, et nous ne pouvons, n'est-ce pas,
laisser circuler cette premire assertion, sans lui barrer le chemin.

Dans aucun des pays o le divorce existe, mme en Amrique o il jouit
de facilits exceptionnelles, la loi n'et autoris M. de Tilly 
divorcer d'avec sa femme, et  pouser ensuite mademoiselle Marchal.
Si la loi sur le divorce mme aussi tendue que M. Naquet l'a propose,
existait en France, aucun des articles de cette loi, si habilement
interprt ou contourn qu'il ft par l'avocat le plus subtil ou
l'avou le plus retors, ne pourrait servir  un homme comme M. de Tilly
pour rpudier une femme telle qu'tait madame de Tilly avant l'attentat
qu'elle a commis, attentat que certaines raisons psychologiques peuvent
expliquer, mais, disons-le tout de suite, qu'aucune bonne raison morale
n'excuse, malgr cette sympathie un peu trop aveugle dont bnficie la
coupable et qui rentre dans ce que Lamartine appelait les surprises du
coeur.

J'ajouterai: la loi sur le divorce existant,--pas plus aprs cet
attentat acquitt par le jury, qu'auparavant,--M. de Tilly ne pourrait
encore user du divorce, et, dans l'tat actuel de la lgislation, il
n'aurait mme pas pu obtenir la sparation lgale, puisqu'il n'avait
rien  reprocher ni  la conduite ni au caractre de madame de Tilly
comme mre et comme pouse, et qu'aujourd'hui mme o elle est
dclare, sinon innocente, du moins non coupable, il n'aurait pas
encore le droit ni de divorcer ni de se sparer. A la demande de M.
Racot, voil la rponse  faire, et le premier venu aurait pu la faire
comme moi; elle est claire, simple, irrfutable.

L'erreur de M. Racot et de beaucoup d'autres de nos adversaires, vient
de ce que, comme tous les partisans de l'indissolubilit du mariage,
il aime  se contenter, un peu trop facilement, des arguments  l'aide
desquels l'glise veut mettre les femmes de son ct. Elle leur dit,
en effet, sur tous les tons, comme on peut le voir dans le livre de
M. l'abb Vidieu auquel j'ai rpondu: Le jour o le divorce
sera rtabli, le mari pourra rpudier sa femme quand bon lui semblera
et contracter immdiatement d'autres liens.

Non seulement il n'y a rien de vrai, mais il n'y a rien de possible
dans une pareille assertion, et il faut toute la candeur et toute la
confiance de la foi fminine pour la croire et la propager. Si le
divorce avait exist, non seulement M. de Tilly n'aurait pas pu s'en
servir contre sa femme, mais c'est madame de Tilly qui aurait pu s'en
servir contre lui, au lieu d'en arriver, comme moyen suprme de
garantie,  l'action lche et dgradante qu'elle a commise. Elle
aurait demand une protection  la loi, au lieu de demander une
vengeance  l'acide sulfurique, et le Code l'et libre d'un mariage
qu'elle ne mritait pas, au lieu de la librer de la prison
qu'elle avait bien mrite. Je m'arrte l. Je n'ai nulle envie de
recommencer une croisade pour le divorce. Il sera toujours temps, si
cela est ncessaire, de reprendre la parole quand le projet sera
discut  la Chambre. Mais, si les crimes, les catastrophes de toute
sorte, ns de l'indissolubilit du mariage, continuent dans la
progression signale par les dernires statistiques, la question aura
fait toute seule de tels progrs, qu'il n'y aura plus besoin de rien
dire et que la ncessit de la loi sera premptoirement dmontre par
les faits.

Mais nous sommes en vacances, les questions politiques sont
momentanment ajournes, la controverse centrale n'existe pas, le
gouvernement se promne et se repose; snateurs et dputs sont
parpills sur les routes; gens du monde et bourgeois sont  la
campagne, aux bains de mer, aux eaux; nul ne se soucie, en apparence,
des questions d'ensemble, et chacun se contente, en lisant son journal,
au grand air, des nouvelles du jour, des accidents de chemin de fer,
des assassinats et des boulements. Pour moi, tout au contraire, ce
moment me semble toujours opportun pour soulever certaines discussions
et tcher de faire pntrer quelques ides soi-disant subversives ou
tout au moins paradoxales dans des esprits et des consciences non
influencs par leur milieu habituel et disposs  la conciliation par
une digestion lente et rparatrice. Pour parler srieusement, la
solidarit des intrts, des passions, des habitudes, des traditions,
des compromis, des ignorances est rompue; le grand seigneur, le
millionnaire, l'homme du monde, le bourgeois, le fonctionnaire,
l'employ, le rentier, le ngociant redeviennent, par quarante degrs
de chaleur, des hommes  peu prs semblables les uns aux autres,
dgags de l'influence des groupes sociaux auxquels ils appartiennent,
et, en se reposant en face de la nature, dont l'impassible ternit les
domine, ils sont, individuellement et  leur insu, accessibles  ces
mmes ides dont ils se seraient indigns quelques semaines auparavant.
Il y a certainement alors une dtente, un laisser aller, une
complaisance rciproque tenant  plus de bien-tre,  plus d'espace, 
plus d'horizon,  plus de sant. Les journaux eux-mmes trahissent
plus d'clectisme; ils se montrent plus accommodants; les adversaires,
du mois de fvrier ou de mars, semblent tout prs de s'accorder. Aprs
tout, entend-on dire  et l dans les deux camps, aprs tout, ce
rpublicain a du bon, ce libre penseur n'est pas si mchant qu'on le
croit, dit l'un.--Ce cur de campagne a une bonne figure; cette petite
glise, ce petit cimetire sont bien potiques et bien touchants, dit
l'autre; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de concilier tout cela, les
traditions du pass et les besoins de l'avenir, les souvenirs de
l'enfance et la raison de l'ge mr? Ce serait possible, certainement,
s'il n'y avait pas cette question des jsuites! Je vous le demande un
peu, qu'est-ce qu'ils ont contre les jsuites? Ce sont de trs braves
gens. Certainement il y a eu bien des abus, mais enfin tout pourrait
s'arranger, avec quelques concessions mutuelles. C'est un peu la faute
de M. Thiers. S'il avait voulu,  un certain moment, en 1872, on ne
demandait que a en France; mais aussi les d'Orlans ne bougent pas; et
l'autre avec son drapeau blanc! Ah! sans a, les choses se seraient
arranges! a aurait peut-tre mieux valu. Nous verrons aux lections
prochaines.--Moi, je crois que a marchera bien. Ah! il fait bon! La
belle journe!

Eh bien, mon cher ami, ce moment de repos, de paresse, de faons de
voir  la Pangloss, de justice inconsciente et d'indpendance d'esprit
pour ainsi dire involontaire est tout  fait propice si l'on veut
avoir quelque chance d'inculquer  tant de gens, ordinairement
distraits, hostiles, ignorants, les ides que l'on croit vraies et
utiles. La nature elle-mme n'a pas d'autre procd  l'gard du corps
humain; elle lui communique, pendant cette mme priode, les lments
vitaux dont il a besoin pour se reconstituer et durer un peu plus
longtemps. Or il en est du monde moral comme du monde physique: les
lois de l'un sont enchanes et implacables comme les lois de l'autre.
A cette heure o je vous cris, le vent de la mer fouette les vitres de
ma chambre, il soulve en mme temps les flots et enfle les voiles de
ceux qui savent se servir de cette colre apparente; il pousse sur le
continent les vapeurs qui retomberont en rose ou en pluie, il
transporte et rpand dans les champs des milliards de germes
invisibles, fcondants ou destructeurs, selon la disposition
particulire des sols o ils vont tomber; il fortifie les uns, et tue
les autres; rien ne l'arrte ni ne le dtourne; il fait ce qu'il a 
faire, prcipitant la mort de ce qui doit prir, crant, acclrant,
prolongeant la vie de ce qui doit vivre. Il en est de mme des ides.
Elles partent d'un point de l'horizon et elles vont droit devant elles,
fcondes pour les socits prtes  les recueillir, mortelles pour
celles qui les repoussent ou les dnaturent. Comment naissent-elles?
D'o viennent-elles? Comment se fait le vent? D'o vient-il? Des
attractions et des dilatations morales, du mouvement, de la pression,
du va-et-vient incessant des esprits, crant ainsi des courants
irrsistibles. Tout ce mouvement est une des conditions, une des lois
de l'humanit, laquelle ne saurait rester immobile dans cet univers o
tout se meut, volue, se transforme et se combine autour d'elle.
Temptes dans la nature, rvolutions dans les socits, telles sont les
consquences immdiates et invitables de la rsistance inerte, inutile
et finalement vaincue,  ces courants naturels traversant dans tous les
sens le monde physique et le monde moral.

Une similitude entre les deux mondes me frappe encore, c'est celle-ci:
Ces germes invisibles, transports par le vent, prennent, un beau
jour, une forme; la vgtation se produit l o ils sont tombs;
l'herbe pousse; l'arbre s'lve; la fort s'tend. Mme mcanisme
pour les socits. Au bout d'un certain temps que des ides,
nouvelles  premire vue, (tandis qu'elles ne sont jamais que des
phnomnes conscutifs d'autres ides antrieures et du mme ordre),
au bout d'un certain temps que des ides nouvelles sont rpandues dans
l'air, discutes, nies, repousses par les moeurs et les lois des
peuples routiniers, elles se condensent tout  coup en une ralit
palpable et visible, pensante et agissante, elles prennent une forme
humaine, elles deviennent _une personne_ avec laquelle il faut
compter parce qu'elle produit subitement son action matrielle et
contradictoire  un tat social incompatible. Bref, quand une ide
doit vivre, elle se fait homme. C'est tout bonnement le mystre de
l'incarnation.

Ceux qui haussaient les paules ou qui pouffaient de rire quand cette
ide tait purement thorique, s'arrtent tonns et entrent bientt en
fureur, quand ils la voient en chair et en os, marchant  un but
dtermin. On honnit d'abord ce prcurseur, cet aptre, ce prophte; on
le tue souvent; mais il a fait immdiatement des disciples, il a
suscit des croyants, des auxiliaires, des vengeurs, et la lutte
commence. L'ide triomphe toujours, et, quand elle est enfin accepte
et consacre depuis longtemps, quand elle est devenue officielle et
banale, elle cherche  s'tendre encore, en raison de besoins nouveaux.
On croit  une innovation quand ce n'est qu'une dduction logique et
une consquence fatale de l'ide premire. Nouvelle rsistance des
masses stationnaires, nouvelle incarnation, nouvelle lutte: nouveau
progrs. Si une ide ne produit pas _son homme_ elle est creuse; si une
ide ne produit plus son homme elle est morte. Les religions, les
philosophies, les politiques, les sciences, les liberts ne se sont pas
dveloppes autrement. Regardez bien, o l'incarnation fait dfaut:
signe de dprissement et de mort prochaine.

Sans nous aventurer ici dans les grands exemples historiques, prsents
d'ailleurs  l'esprit de tous nos lecteurs, et pour nous en tenir aux
personnages, hier inconnus, mis en lumire par de rcents procs,
mademoiselle Marie Bire, mademoiselle Virginie Dumaire, madame de
Tilly, que reprsentent ces personnages? Sont-ce des tres isols,
spars de la vie commune par leur temprament, leurs moeurs, leurs
crimes particuliers et purement individuels? Non. Ce sont des
incarnations vivantes effectives et inconscientes, en mme temps, de
certaines ides mises par des penseurs, des moralistes, des
politiques, des crivains, des philosophes, ides justes, logiques,
tutlaires, auxquelles, de l'aveu de ces hommes de rflexion, le temps
est venu de faire droit.

Que rpond la socit franaise  ces ides prsentes seulement sous
toutes les formes thoriques et immatrielles? Que ceux qui les
prsentent sont des fous, des rveurs, des rvolutionnaires, des
utopistes, des gens dangereux. Ces hommes signalent cependant des
dangers visibles, ils proposent d'indispensables rformes; ils disent
aux lgislateurs: Vous devriez faire des lois protgeant l'innocence
de la jeune fille, la dignit de la femme, la vie de l'enfant, les
droits de l'poux, et punissant quelquefois les coupables au lieu de
punir toujours les innocents. Les lgislateurs ne rpondent mme pas.
Alors, au milieu des observations des uns, de l'indiffrence des
autres, un fait brutal se produit, un crime se commet, une victime
tombe, un assassin se montre, et, sans transition apparente, on assiste
au dplacement complet de tous les plans sociaux, au renversement de
toutes les lois juridiques et morales; la victime devient odieuse,
l'assassin devient intressant, la conscience des jurs s'embarrasse,
la magistrature se trouble, la loi hsite, la justice officielle
dsarme devant la foule qui s'impose comme dans une assemble
populaire ou dans un thtre.

C'est l'incarnation de l'ide qui se dresse tout  coup en face des
vieilles traditions obstines et insuffisantes, et elle vient, par le
feu et le sang, poser sa revendication personnelle et ncessaire
contre des lois jadis excellentes, mais qui, les moeurs s'tant
modifies, apparaissent subitement comme des injustices et des
barbaries.

Le meurtrier a-t-il discut ces questions comme nous le faisons ici?
A-t-il lu ce qu'on crivait sur ces matires avant qu'il commt son
crime? Obit-il  un raisonnement? Non. Il obit aveuglment  sa
passion, ce n'est pas douteux. Mais sa passion satisfaite vient, en
plein tribunal, faire appel  un droit naturel, humain, incontestable,
dont la socit aurait d tenir compte et dont elle ne s'est pas
soucie.

L'acquittement des coupables, prononc par le tribunal, impos par
l'opinion, est-il juste? Non. Mais ce qui fait l'acquittement de ces
coupables arrts, c'est que la loi ne peut pas svir contre les
vritables coupables qu'elle couvre depuis trop longtemps, et que, ne
pouvant pas appliquer la justice absolue, elle est condamne elle, la
loi,  n'appliquer que la justice relative, ce qui est bien prs de
l'injustice.

       *       *       *       *       *

Vous vous rappelez sans doute l'affaire Morambat, il y a trois ou
quatre ans? J'crivais  ce propos, dans _l'Opinion nationale_, une
lettre comme celle-ci. J'y annonais l'acquittement invitable du
meurtrier, et je demandais  la loi de protger la virginit
des filles, virginit que j'appelais leur capital. Le mot fit beaucoup
rire. Toujours! En France, nous rions beaucoup des choses srieuses;
c'est mme de celles-l, je crois pouvoir l'affirmer, qu'on rit le
plus. Moi, c'est un got particulier, j'aime mieux rire des choses qui
ne sont pas srieuses, et qui n'en ont pas moins la prtention de
l'tre; ma conscience se trouve ainsi en repos, je suis sr d'avoir
plus longtemps des sujets de gaiet et d'avoir finalement raison. Vive
le rire, mon cher ami, quand il ne se trompe pas.

Si j'voque aujourd'hui cette affaire Morambat, c'est pour m'aider
 montrer les incarnations successives, varies, de plus en
plus rapproches les unes des autres, de plus en plus menaantes et
triomphantes de l'ide propose de certaines rformes dans de
certaines lois. Cette affaire se rsumait en ceci, (soyez tranquille,
je serai bref): Une jeune fille, ouvrire laborieuse et d'une conduite
irrprochable jusque-l, s'tait laiss, faut-il dire sduire, disons
plutt entraner par un jeune homme, commis dans le magasin o elle
tait en apprentissage: elle tait devenue enceinte, ce que voyant, le
jeune homme l'avait abandonne. Voil le commencement et le milieu de
l'histoire. C'est vieux, c'est banal, c'est connu; le soleil aussi est
vieux, banal, connu, et il reparat toujours et on ne s'en dshabitue
pas. Mais il passe tout  coup, par l'esprit, par le coeur,
par la conscience du pre de la jeune fille de modifier le dnouement
traditionnel, aussi vieux, aussi banal, aussi connu que le soleil et
les dbuts de l'histoire et qui consistait, pour la jeune fille,  se
dsoler,  cacher sa honte dans un coin,  lever son enfant avec ses
seules ressources ou  lui tordre le cou,  se tuer elle-mme ou  se
prostituer, tout cela parce que le Code avait oubli de faire une loi
qui protget le capital moral des femmes comme le capital matriel et
qui condamnt un homme qui leur aurait pris leur honneur comme elle
condamnerait le voleur qui leur aurait pris leur montre ou leur
parapluie.

Il advint donc, cette fois, une chose nouvelle. Le pre de
mademoiselle Morambat se trouvait tre un trs honnte ouvrier; il
adorait sa fille, et il ne permit pas aux choses de finir selon la
coutume. Il cacha un couteau sous son vtement, s'en alla trouver le
commis, lui demanda s'il voulait pouser sa fille, et, sur les refus
ritrs de celui-ci, il le frappa en pleine poitrine. La vie du jeune
homme fut en danger; on arrta l'assassin; grande motion dans Paris;
instruction; procs.

Si vous voulez bien donner un peu d'attention  ce cas particulier,
mon cher ami, vous y remarquerez facilement un fait curieux. Dans ce
procs, prvenu, plaignant, victime, tout le monde tait coupable, et,
nantie de toutes les lois imaginables pour punir tous les attentats
possibles, la justice a d s'avouer publiquement impuissante et
inutile.

Voyons comment.

Nous voici dans la salle de la cour d'assises. Rien n'y manque pour
que le droit soit respect, pour que l'quit rayonne, pour que la
solennit soit imposante, pour que la leon soit profitable. Foule
norme, avec sergents de ville, pour la contenir et au besoin la
disperser si elle manque de respect au tribunal, si elle proteste ou
si elle applaudit; gendarmes aux deux cts de l'accus, pour qu'il ne
puisse ni s'enfuir, ni sauter sur les juges, ni se suicider; avocats
runis autour de la cause, pour s'clairer dans leurs consciences et
leur art, comme des carabins autour d'un cadavre dans un amphithtre
d'anatomie; conseillers en robe rouge, avocat gnral charg de
soutenir l'accusation et de venger la morale et la socit
compromises; avocat clbre  la barre de la dfense, ayant mission de
dfendre et de sauver le prvenu; jury choisi au sort parmi les
citoyens les plus recommandables de leurs quartiers, peintures
allgoriques reprsentant le crime terrass, l'innocence protge,
Thmis en pplum bleu et blanc tenant en quilibre les deux plateaux
de sa balance; enfin, au fond de la salle, en face du public, des
tmoins, du jury et des accuss, au-dessus des juges et de tout, le
Christ mourant pour la justice et la vrit, et sur lequel tmoins et
jurs vont faire le serment, les uns de ne dire que la vrit, rien
que la vrit, les autres de n'avoir en vue que la justice, rien que
la justice.

Ceci pos, donnons en quelques mots le rsum philosophique
et les conclusions morales du procs.

   LA LOI, reprsente par le Prsident, s'adressant  la jeune
   fille:

   Mademoiselle, vous tiez une personne honnte et laborieuse, tout
   le monde l'atteste.

   LA JEUNE FILLE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous avez t sduite par ce jeune homme?

   LA JEUNE FILLE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Il vous avait promis le mariage?

   LA JEUNE FILLE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Il vous a abandonne?

   LA JEUNE FILLE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Quand il a su que vous tiez enceinte?

   LA JEUNE FILLE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   C'est bien de lui que vous tiez enceinte?

   LA JEUNE FILLE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous le jurez?

   LA JEUNE FILLE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous avez caus le dsespoir et le crime de votre pre. Vous
   allez mettre au monde un enfant sans pre, sans tat civil,
   probablement sans morale et sans instruction, puisque
   vous tes sans ressources, enfant qui va tre un danger ou une
   charge pour la socit, tout cela parce que vous n'avez pas su
   rsister  votre passion. C'est abominable, ce que vous avez fait
   l; mais nous n'y pouvons rien, rasseyez-vous.--Qu'on amne le
   jeune homme.

   LA LOI, au jeune homme.

   Vous avez t l'amant de cette jeune fille?

   LE JEUNE HOMME

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous tiez le premier?

   LE JEUNE HOMME, aprs hsitation.

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Elle est enceinte de vous?

   LE JEUNE HOMME, toujours aprs hsitation.

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous refusez de l'pouser?

   LE JEUNE HOMME, sans hsitation.

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous refusez de reconnatre votre enfant?

   LE JEUNE HOMME

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous avez dshonor une jeune fille, vous l'abandonnez, ainsi que
   votre enfant; c'est abominable, ce que vous faites l! nous n'y
   pouvons rien. Rasseyez-vous.--Faites lever le pre.

   LA LOI, au pre.

   Vous reconnaissez que vous avez voulu tuer ce jeune homme?

   LE PRE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Parce qu'il avait sduit votre fille?

   LE PRE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Alors vous avez pris un couteau?

   LE PRE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Avec l'intention de tuer cet homme, s'il vous refusait d'pouser
   votre fille?

   LE PRE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Avec prmditation alors?

   LE PRE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Et vous l'avez frapp avec la ferme intention de lui donner la
   mort?

   LE PRE

   Oui, monsieur.

   LA LOI

   Vous avez voulu vous faire justice vous-mme, ce qui est dfendu
   par toutes les lois; vous avez voulu tuer, ce qui est dfendu par
   toutes les morales, humaine et divine; vous avez frapp d'un
   couteau, vous avez accompli volontairement, sans hsitation, sans
   remords, un homicide, un crime, ce qui doit tre puni de
   l'chafaud ou des galres. C'est abominable, ce que vous avez
   fait l! mais nous n'y pouvons rien. Ne vous rasseyez pas; vous
   pouvez tous rentrer chez vous.

       *       *       *       *       *

Alors, magistrats, jury, gendarmes huissiers, Code civil, justice,
allgories mythologiques, menaantes et rassurantes, Christ en
croix, qu'est-ce que vous faites l? Pourquoi tout cet appareil
inutile, toute cette solennit vide, toute cette dpense, tout ce
drangement? Ces trois individus coupables, tous les trois, de dlits
et de crimes qui compromettent non seulement leur propre honneur, leur
propre morale, mais la morale universelle et la scurit des citoyens
lecteurs, pourquoi les renvoyez-vous finalement chez eux, sans
condamnation, sans fltrissure, sans amende mme?

Parce que, me rpondrez-vous, c'est l un cas exceptionnel. Cette jeune
fille tait vraiment sympathique par sa bonne conduite antrieure, le
pre par l'honntet de toute sa vie: il n'a pas pu rsister  sa
douleur et  sa colre, devant la froide ingratitude et la cynique
cruaut de ce jeune homme, nous l'avons compris et nous l'avons
acquitt.

Non; ces raisons-l, vous les donnez parce que vous ne pouvez pas, vous
ne voulez pas donner les vraies raisons. Les vraies raisons, les voici:
ne pouvant pas punir les vrais coupables, vous tes fatalement amens 
absoudre ceux dont le crime n'est que la consquence directe de cette
culpabilit non seulement impunie, mais dont, dans certains cas, il ne
vous est pas permis de connatre, dont il vous est interdit de faire
mention, que vous devez respecter en un mot, qui vous est sacre pour
ainsi dire, comme la rputation la plus intacte, comme le dogme le plus
rvr. Il est tel cas o vous n'avez mme pas le droit de prononcer
le nom du vritable coupable, et o vous ne pouvez punir que l'innocent
et mme la victime.

J'ai assist, il y a deux ou trois ans,  un procs criminel o la
coupable, du moins la personne amene  la barre, tait une jeune
femme. Elle s'tait marie, enceinte, avec un jeune homme, lequel
ignorait absolument ce dtail. Elle accoucha,  terme, sans que son
mari se ft dout de cette grossesse et en l'absence de ce mari. Elle
se dlivra elle-mme; puis elle perdit la tte et tua son enfant, dont
elle cacha le corps dans une armoire. Le crime fut dcouvert et la
jeune femme arrte et traduite devant les assises.

L'homme qui l'avait rendue mre tait mari, c'est--dire doublement
coupable; il l'avait eue sous sa protection, ce qui le rendait
triplement coupable; il l'avait garantie comme la plus honnte fille du
monde au jeune homme, lorsque celui-ci tait venu lui demander des
renseignements, ce qui le constituait quadruplement coupable; ni
l'accuse, ni l'accusation, ni la dfense n'avaient le droit de
prononcer le nom de cet homme, le premier, le seul coupable, parce que
la recherche de la paternit est interdite par nos lois. Cet homme
tait ngociant. S'il n'avait pas pay un de ses billets, vous lui
auriez saisi ses meubles, et tout ce qu'il possdait; vous l'auriez
dclar en faillite, en faillite frauduleuse, si ses livres n'avaient
pas t bien en rgle, et vous l'auriez condamn  la prison. Il avait
trahi le mariage, trahi la tutelle, trahi la confiance d'un honnte
homme, donn le jour  un enfant illgitime; il tait la cause d'un
meurtre, du meurtre de son propre enfant; l'action qu'il avait commise
amenait la femme qu'il avait dit aimer sur les bancs de la cour
d'assises, la faisait condamner aux galres, car elle fut condamne;
condamnait le mari de cette femme  la honte, au dsespoir, au
ridicule, au clibat,  la strilit,  n'avoir plus d'pouse lgale, 
n'avoir plus d'enfant lgitime, et vous ne pouviez rien contre le vrai
coupable,  peine le rprimander, dans le vide, et encore anonyme. S'il
plaisait  ce coupable de se reconnatre dans ce que j'cris en ce
moment, il pourrait m'attaquer en diffamation; je ne pourrais pas faire
la preuve, et vous me condamneriez comme diffamateur, probablement 
un franc d'amende, ce qui ne serait pas cher, mais ce qui serait encore
une condamnation suprieure  celle que vous pouviez lui infliger.

Qui avez-vous donc vritablement puni du double crime commis par cet
homme et par cette fille? Celui qui n'en avait commis aucun, le mari,
l'honnte homme, l'innocent. L'amant n'a mme pas t inquit;
l'infanticide, son temps fait, redeviendra libre, et trs probablement
elle n'aura fait que la moiti de son temps, si elle s'est ce qu'on
appelle bien conduite, depuis son emprisonnement; quant au mari,  qui
vous n'avez rien  reprocher que d'avoir eu confiance, que d'avoir
voulu aimer selon les lois, d'avoir voulu constituer la famille, le
foyer, l'exemple, ce qui est recommand par toutes les religions et
toutes les morales, dont vous vous dclarez les dfenseurs, il reste
et demeure ternellement la victime de cet homme adultre et de cette
femme infanticide; et si, demain, il avait un enfant d'une autre femme
que celle-l, vous condamneriez cet enfant  n'avoir jamais ni famille
rgulire, ni nom lgal,  moins que sa mre n'et l'ide comme
l'autre de le tuer, auquel cas, le mari, devenu  son tour adultre et
pre illgal et dnatur, n'encourrait, comme coupable, aucune des
peines qui lui ont t infliges comme innocent!

Vous me rpondrez encore: Ce sont l des exceptions trs rares dont la
loi n'a pas  tenir compte. O avez-vous vu cela? Le caractre
fondamental, la proprit spcifique d'une loi font que mme une seule
injustice ne puisse pas tre commise en son nom, et, tant que cette
injustice peut tre commise, cette loi est incomplte, par consquent
insuffisante, de l prjudiciable, et le premier venu, comme moi, peut
l'attaquer et en demander la revision.

Et, comme cette revision demande ne se fait pas, les faits, depuis
quelques annes que ces questions ont t de plus en plus dbattues
par l'opinion publique, les faits concluant en faveur de cette
revision se succdent et se prcipitent les uns sur les autres; les
_incarnations_ se multiplient avec une rapidit, une loquence, un
retentissement, une plus value de scandale effrayants, et la
Providence parat tre absolument dcide  vous forcer la main.

Du reste, pour les vrais observateurs, ce qu'on appelle la Providence a
des procds qui devraient commencer  tre connus. Quand une socit
ne voit pas ou ne veut pas voir ce qu'elle doit faire, cette Providence
le lui indique d'abord par de petits accidents symptomatiques et
facilement remdiables; puis l'indiffrence ou l'aveuglement
persistant, elle renouvelle ses indications par des phnomnes
priodiques, se rapprochant de plus en plus les uns des autres,
s'accentuant de plus en plus, jusqu' quelque catastrophe d'une
dmonstration tellement claire, qu'elle ne laisse aucun doute sur les
volonts de ladite Providence. C'est alors que la socit imprvoyante
s'tonne, s'pouvante, crie  la fatalit,  l'injustice des choses et
se dcide  comprendre. Ce qui est encore  constater au milieu de tout
cela, c'est l'obstination que mettent non seulement la masse des gens,
mais les hommes chargs de veiller  la moralit et au salut des
socits,  donner pour cause aux drames et aux crimes ns de
l'insuffisance des lois, les examens et les propositions philosophiques
que, tout au contraire, cette insuffisance inspire  certains esprits.
Pour tous les routiniers, les auteurs de la dmoralisation sociale sont
ceux qui la dcouvrent ou la dnoncent  l'avance. Quand on a dit  une
socit: Prends garde! si tu continues tels ou tels errements, tu
provoqueras telle ou telle catastrophe; on est pour cette socit, qui
ne veut pas reconnatre ses torts, la cause mme de cette catastrophe,
le jour o elle se produit. L'glise catholique en est encore  nous
dire que ce sont les abominables passions et les dtestables conseils
de Luther qui ont fait tant de mal au catholicisme; elle oublie de se
rappeler ou de rechercher les causes qui ont produit Luther et
ncessit la Rforme. Les dfenseurs de la monarchie de droit divin
et des traditions fodales nous disent que c'est l'esprit diabolique
de Voltaire et des encyclopdistes qui a produit la Rvolution et
les excs du XVIIIe sicle; ils se gardent bien de reconnatre
et d'avouer les faits qui ont suscit les attaques de Voltaire
et de l'Encyclopdie. Mme observation en littrature. Ce sont
les crivains qui crivent contre les moeurs immorales de leur
temps qui dmoralisent leur temps. On commence par prtendre que
le mal dont ils parlent n'existe pas; puis, quand il est notoire,
que ce sont leurs crits qui l'ont fait natre, puis, quand il gagne
de plus en plus, qu'il vaut mieux n'en rien dire.

Ainsi, celui qui crit ces lignes (formule ingnieuse trouve par un
grand orgueilleux qui n'osait pas dire _moi_ aussi souvent qu'il
l'aurait voulu), ainsi celui qui crit ces lignes a, de cette faon,
beaucoup contribu  la dmoralisation de son poque; seulement ceux
qui emploient le mot dmoralisation,  propos de moi ou de tout autre,
l'emploient  tort et le confondent souvent, tromps qu'ils sont par
un phnomne purement extrieur, avec un autre mot qui, du reste,
n'existe pas et que l'on ferait peut-tre bien de crer.

Une socit dont on dit qu'elle se dmoralise, ce que l'on a dit
d'ailleurs de toutes les socits depuis que le monde existe, une
socit qui se dmoralise n'est pas toujours une socit qui modifie sa
morale, mais une socit qui modifie ses moeurs, ce qui n'est pas la
mme chose, et ce qui est mme  l'avantage de la morale ternelle,
dont on ne peut pas plus supprimer un des principes fondamentaux qu'on
ne peut supprimer un des lments qui composent l'air respirable.

Aucun rvolutionnaire, aucun novateur, aucun radical n'aura jamais
l'ide de proclamer que l'on doit, que l'on peut tuer, voler, manquer 
sa parole,  l'honneur, sduire les jeunes filles, abandonner sa
femme, dlaisser ses enfants, renier, trahir et vendre sa patrie. Celui
qui soutiendrait une pareille thse passerait pour fou, et tout le
monde lui tournerait le dos. La morale ne s'altre donc pas, mais elle
s'largit, elle se dveloppe, elle se rpand, et, pour cela, elle brise
ces formules troites et partiales dans lesquelles elle tait
ingalement contenue et dose et qu'on appelle les moeurs et les lois.

Les esprits soi-disant rvolutionnaires ou subversifs sont ceux qui
aident la morale ternelle, inalinable  briser ces formules
particulires, locales,  se frayer un chemin  travers les plaines
striles qu'elle doit fertiliser. Quand nous demandons, par exemple,
la recherche de la paternit, ou le divorce, ou le rtablissement des
tours, c'est--dire que les innocents ne souffrent plus pour
les coupables, quand alors il s'lve des clameurs contre nous, ce
n'est pas la morale qui s'indigne, car ce que nous demandons est de la
morale la plus lmentaire, ce sont les moeurs et les lois qui
s'effrayent. Nous avons contre nous les Lovelaces de toute classe,
pour qui ces moeurs et ces lois sont un privilge dont leur gosme
et leurs passions peuvent user sans reprsailles, les Prud'hommes de
tous rangs pour lesquels le monde finit  leurs habitudes,  leurs
traditions,  leurs ides,  leur famille, et qui ne se sentant pas
atteints, et convaincus qu'ils ne pourront jamais l'tre, par les
calamits que ces moeurs produisent, ne voient pas qu'il y ait lieu
de changer quoi que ce soit aux lois qui les protgent; nous
avons encore contre nous les ignorants qui ne veulent rien apprendre,
les hypocrites qui ne veulent rien avouer, les gens de foi et mme de
bonne foi qui croient leur Dieu compromis ds qu'on leur parle d'un
progrs en contradiction avec leurs dogmes religieux, les timides qui
ont peur d'un changement, les contribuables qui redoutent une dpense;
autrement dit, nous avons contre nous les quatre-vingt-dix-neuf
centimes de nos compatriotes; mais c'est sans aucune importance,
puisque le centime auquel nous appartenons depuis le commencement du
monde a fait faire aux quatre-vingt-dix-neuf autres toutes les
rformes dont ils se trouvent, d'ailleurs, trs bien aujourd'hui, tout
en protestant contre celles qui restent  faire. C'est par suite de
tout ce malentendu sur la signification et la valeur relle
des institutions, des faits et des mots qu'aprs l'acquittement de
mademoiselle Marie Bire, un conseiller  la Cour, qui avait assist
aux dbats  ct de _celui qui crit ces lignes_, disait  ce
dernier, d'une voix vritablement mue, avec l'accent amical mais
convaincu du reproche et de l'inquitude: Voil pourtant ce dont vous
tes cause avec votre _Tue-la_!

Ainsi, c'est moi qui, en crivant la lettre qui se terminait par ce
mot, et en l'crivant aprs l'assassinat de madame Dubourg par son
mari; c'est moi qui suis cause que M. Dubourg a tu sa femme! Ainsi,
voil un magistrat des plus honorables, des plus intelligents et,
comme homme priv, des plus spirituels et des plus fins, qui
aime mieux croire  la pernicieuse influence d'un crivain isol qu'
une insuffisance de la loi ancienne et  une rclamation des moeurs
nouvelles! O sont les socits qui suivent le conseil d'un homme, si
ce conseil ne rpond pas, d'une manire quelconque,  ses besoins.

Mais si on a reproch  l'auteur de _l'Homme-Femme_ d'avoir dit:
_Tue-la_! on n'a pas moins reproch  l'auteur de _la Princesse
Georges_ de n'avoir pas t, dans son dnouement, jusqu'au meurtre du
mari par la femme, et le public aurait volontiers cri  l'hrone:
_Tue-le!_ La presse l'a cri le lendemain pour le public, et l'auteur
a t forc, dans une prface, d'expliquer pourquoi il n'y avait pas
eu mort d'homme. Il a donn ses raisons, bonnes ou mauvaises,
l n'est pas la question. Ce qui est certain, c'est qu'il a d
s'expliquer, s'excuser mme de n'avoir pas fait tuer par une honnte
femme, indignement sacrifie, un mari qui la trompait pour une
drlesse. Croyez-vous que madame de Tilly avait vu ou lu _la Princesse
Georges_, et qu'elle se soit dit: Eh bien, moi, je vais aller plus
loin que l'hrone de M. Dumas, et je vais brler la figure  madame
de Terremonde?

Non, n'est-ce pas? N'admettons donc pas, comme le conseiller  la Cour
et tous ceux qui s'en prennent aux effets au lieu de s'en prendre aux
causes, n'admettons donc pas que la littrature ait la moindre
influence sur les moeurs. Tandis que la corruption du XVIIIe sicle se
peint dans _Manon Lescaut_, le besoin d'idal qui domine toutes les
socits, quel que soit le numro du sicle, se traduit dans _Paul et
Virginie_. On pleure sur Manon, on pleure sur Virginie; on ne devient
ni meilleur ni pire; on a deux points de comparaison et deux
chefs-d'oeuvre de plus, voil la vrit, et voil le bnfice pour
l'humanit pensante.

Cependant, si la littrature, par le drame ou le roman est incapable de
produire un mouvement des ides et de les faire natre, elle est
capable, par le plus ou moins d'motion qu'elle produit, en traitant
certains sujets, de faire voir et de constater o les ides en sont de
leur mouvement naturel, et le chemin parcouru depuis une certaine
poque, et l'imminence de certains dangers, et la ncessit de
certaines proccupations, de certaines tudes, de certains efforts.
Ainsi  ne prendre _l'Homme-Femme_ et _la Princesse Georges_ que pour
ce qu'ils valent au point de vue de la moralisation ou de la
dmoralisation de la socit,  ne les prendre que comme thermomtres
particuliers chargs de mesurer la temprature morale de notre socit
actuelle, il rsulterait de l'exprience, surtout si l'on y ajoute le
mauvais accueil fait  la _Femme de Claude_, que, il y a dj huit ans,
le public ne voulait pas qu'on tut la femme coupable, en matire
d'amour, mais que, pour l'homme coupable en cette mme matire, il
voulait qu'on le tut.

Il faut tenir compte aussi, je le sais bien, dans ce jugement du
public, des ingales influences atmosphriques du thtre et du livre,
du spectateur collectif et du lecteur individuel, ce qui peut supposer
un cart de quinze degrs sur vingt, la chaleur crbrale dveloppe
par la discussion imprime, par la dduction philosophique d'un cas ne
pouvant jamais atteindre  celle que dveloppe le mme cas, mis en
forme et en action par des personnages des deux sexes devant des
spectateurs mles et femelles. Il faut faire aussi la part des raisons
secrtes et spcieuses que les gens d'esprit, mls  une foule, dans
une proportion trs modeste, il est vrai, mais cependant toujours
apprciable, peuvent avoir de confirmer l'opinion de la foule
instinctive et de premire impression. Ces raisons, on peut les
traduire ainsi:

Le pch d'amour adultre dont si peu d'hommes sont ou se savent les
victimes, et dont tant d'autres hommes sont ou peuvent tre les
bnficiaires, mrite-t-il qu'on inflige  la femme un chtiment aussi
disproportionn que la mort et qui peut priver tant de gens d'un
bonheur phmre mais recherch que cette femme aurait pu donner
encore; car videmment elle devait tre jeune, jolie, et destine, dans
un avenir prochain,  trahir son amant comme elle avait trahi son mari,
soit qu'elle et  se venger d'un abandon toujours facile  prvoir,
soit qu'elle se ft lasse d'une distraction dont la continuit devient
une servitude? Le meurtre, dans ce cas, serait donc cause d'une
non-valeur qu'on ne doit jamais autoriser.

D'un autre ct, il n'y aurait pas justice gale entre les deux
parties, puisque, tandis que l'on conseillerait le meurtre de la femme,
si facile  surveiller,  suivre et  surprendre, on ne saurait
conseiller  la femme, tre faible et timide, ne sachant se servir
d'aucune arme  feu, de tuer son mari adultre, celui-ci ayant,
d'ailleurs, tous les moyens de se soustraire  ses recherches, et
allant o bon lui semble sans avoir jamais  lui en demander la
permission ni  lui en rendre compte.

Pour ces motifs, il ne nous cote pas du tout,  propos de la pice de
M. Dumas, dans laquelle mademoiselle Descle est si remarquable, de
donner une petite satisfaction aux femmes, en dclarant que l'auteur de
_l'Homme-Femme_ a eu tort de dire: _Tue-la!_ et que l'auteur de _la
Princesse Georges_ a eu tort de ne pas dire: _Tue-le!_

Eh bien, nous le rptons, en mlant comme des cartes de toutes
couleurs les raisons de toute nature, videmment un grand mouvement
s'tait opr dans l'opinion; on commenait  reprocher le trop
d'indulgence pour les passions de l'homme et le _pas assez_ de piti
pour les souffrances et mme pour les faiblesses de la femme.

C'est alors qu'aprs les incarnations littraires, symptmes
sympathiques et prcurseurs, appartenant au monde fictif, se sont
produites des incarnations vivantes, appartenant au monde rel,
incarnations dont les dernires ont t, en quelques mois et coup sur
coup, mademoiselle Marie Bire, mademoiselle Virginie Dumaire,
madame de Tilly. Il n'est pas besoin d'tre prophte pour en prdire
d'autres, dans de trs brefs dlais, et encore plus effrayantes,
encore plus significatives que celles dont nous nous occupons en ce
moment.

       *       *       *       *       *

Soyons donc srieux en face des faits rels.

Ici, nous ne sommes plus au thtre, nous sommes en pleine vie; il ne
s'agit plus d'esthtique et de thses, il s'agit de crimes et de sang;
ce ne sont plus des comdiens dbitant leurs rles que nous allons
applaudir ou siffler, ce sont des victimes et des bourreaux que nous
allons condamner ou absoudre; il s'agit de la libert, de l'honneur et
de la vie; le bagne et l'chafaud sont l.

Regardons bien attentivement, nous allons voir les mmes causes, les
mmes effets, les mmes consquences se produire. Ces trois criminelles
vont formuler la mme plainte, proclamer la mme injustice, en appeler
 la mme revendication, et cependant elles appartiennent toutes les
trois  des milieux tout  fait diffrents, tout  fait opposs mme.
La premire est une femme de thtre, la seconde une servante, une
prostitue, dit-on, la troisime une femme du monde; l'une tait
vierge, l'autre avait dj eu un enfant d'un autre homme, la dernire
tait une femme marie qui avait des enfants lgitimes, qui les aimait
et qui avait toujours t digne de tous les respects comme fille,
comme pouse, comme mre.

Si ces trois crimes n'avaient pas t commis, si les choses avaient
suivi leur cours naturel, si la fille de mademoiselle Bire avait
vcu, et que, plus tard, le fils de mademoiselle Virginie Dumaire la
prostitue et voulu l'pouser, mademoiselle Marie Bire ne l'aurait
pas voulu.

Si l'un des enfants de madame de Tilly avait voulu s'allier avec
l'enfant de Marie Bire ou de Virginie Dumaire, madame de Tilly s'y
serait oppose. Avant leurs crimes respectifs, la premire se croyait
hirarchiquement en droit de mpriser la seconde, la dernire de
mpriser les deux autres.

Les voici cependant sur les mmes bancs, entre les mmes gendarmes,
ayant  rpondre  la mme accusation, inspirant la mme sympathie.
Pourquoi? parce que, arrives l, elles ne sont plus la comdienne, la
servante, la femme du monde, elles ne sont plus telles ou telles
femmes, elles sont la Femme, qui vient violemment et publiquement
demander justice contre l'homme et  qui l'opinion, mise en demeure de
se prononcer, accorde cette justice, avec des manifestations telles que
la loi en est rduite  s'incliner.

Or quel est cet homme, contre lequel ces trois femmes viennent
demander justice? On l'appelle ici M. G..., l M. P..., plus loin M.
T. Sont-ce trois hommes diffrents? Non. C'est un seul homme, toujours
le mme, sous des noms divers, c'est l'Homme, non pas tel que le
veulent la nature et la morale, mais tel que nos lois l'autorisent 
tre.

En effet, la nature dit  l'homme: Je t'ai donn des curiosits, des
besoins, des dsirs, des passions, des sentiments que peut seul
satisfaire cet tre nomm femme  qui j'ai donn un coeur, une
imagination et quelquefois des sens qui la disposent  se laisser
convaincre et entraner par toi; prends cette femme; une fois tes
curiosits, tes besoins, tes dsirs, tes passions satisfaits, si tu
sais te servir de l'intelligence, de la conscience, des sentiments
dont je t'ai dou, tu aimeras cette femme, tu feras d'elle la compagne
de toute ta vie, la mre de tes enfants. S'il y a une chance de
bonheur pour toi, sur cette terre, elle est l.

La morale dit ensuite  cet homme: Ce n'est pas assez. Cette femme,
tu l'as choisie, tu l'aimes, tu veux la possder et la rendre mre?
N'attends pas la possession et la maternit pour te l'attacher  tout
jamais. Tu ne dois pas seulement avoir de l'amour pour elle, mais aussi
du respect; il n'y a pas d'amour durable sans cela, et pourquoi ton
amour ne serait-il pas durable, puisque tu le dclares irrsistible?
Prouve donc l'un et l'autre  cette personne, en lui donnant d'avance
ce que d'autres ne lui donnent qu'aprs, en te bornant  elle, en
l'honorant de ton nom, en travaillant pour elle et les enfants qui
natront de vous deux.

Les moeurs et les lois disent ensuite au mme homme: Mfie toi; il y a
l une amorce dcevante, une solidarit douteuse, un bonheur
incertain. Prends le plaisir, laisse le mariage, c'est une chane;
laisse l'enfant, c'est une charge; et recommence avec d'autres femmes
tant que tu pourras. Tu auras ainsi le plaisir, et tu garderas la
libert. Personne n'aura le droit de te rien dire, mais si, par hasard,
on te demande des comptes, sois sans honte et sans crainte, nous sommes
l, lois et moeurs, nous rpondrons pour toi et de toi.

Et nombre d'hommes, surtout parmi les plus civiliss, laissent de ct
ce que les principes de la morale ont d'assujettissant, et joignant
directement ce que les invitations de la nature ont d'agrable  ce que
les insuffisances de la loi ont de commode, ces hommes, depuis des
sicles, se sont mis et ont continu et continuent  prendre des
filles sans fortune, sans famille, sans dfense sociale,  les possder
tant qu'elles leur plaisent et  les abandonner quand elles ne leur
plaisent plus. La chose tait accepte ainsi, la prostitution et le
suicide faisant le reste. Par le suicide, la socit est dbarrasse
d'un souci et d'un reproche; par la prostitution, d'autres hommes, plus
_moraux_, plus mthodiques, plus garantis encore, _moralement_, se
procurent un plaisir de seconde main, moins raffin, mais souvent plus
agrable que le premier, dont le commerce des carrossiers et des
couturires se trouve d'ailleurs trs bien, ce qui fait que l'conomie
sociale gagne d'un ct ce que la morale et la dignit humaine perdent
de l'autre. Les grandes civilisations ont besoin, parat-il, de ces
changes et aprs tout, dirait M. Prud'homme, qui apparat toujours
quand il s'agit de rsoudre les problmes momentanment insolubles, ces
demoiselles n'taient pas si intressantes; pourquoi ne se sont-elles
pas mieux dfendues? Elles devaient bien prvoir le rsultat; elles
savaient bien qu'elles faisaient le mal, puisqu'elles le faisaient en
cachette; il est tout naturel que le mal soit puni. Elles ont eu les
agrments de l'amour sans en accepter les devoirs, elles en ont les
chagrins sans en avoir les droits, elles ont ce qu'elles mritent.

Il y a du vrai; il y en a toujours dans ce que dit M. Prud'homme, sans
quoi il ne serait pas si universel et si triomphant. Les choses
continuaient donc leur marche ascendante et il n'y avait ni  esprer
ni  craindre un changement de route, quand, tout  coup, un troisime
personnage est intervenu dans la question, personnage toujours muet,
quelquefois mort, et cependant d'une loquence terrifiante. Voyons
comment il procde, celui-l, depuis quelque temps. Voyons ce qui
ressort, en substance, des dbats rcents o il intervient avec
obstination.

   LA JUSTICE,  mademoiselle Bire.

   Pourquoi avez-vous frapp cet homme?

   L'ACCUSE

   Parce que l'enfant que j'avais eu de lui est mort par lui, et
   que, mon enfant tant mort, et son pre m'ayant abandonne, je
   voulais que cet homme mourt.

   LA JUSTICE

   Pourquoi, tant dans ces ides, avez-vous renou des relations
   avec cet homme?

   L'ACCUSE

   Parce que j'aurais voulu avoir un autre enfant.

   LA JUSTICE

   Expliquez-nous cela.

   L'ACCUSE

   Je ne peux pas; mais toutes les mres me comprendront...

Depuis le mot de Marie-Antoinette devant le tribunal rvolutionnaire,
jamais l'me de la femme traque par la frocit de l'homme n'avait
trouv un mot plus profond, plus troublant, plus vrai.

       *       *       *       *       *

Passons  mademoiselle Virginie Dumaire.

   LA JUSTICE,  l'accuse.

   Vous avez tu votre amant?

   L'ACCUSE

   Oui.

   LA JUSTICE

   Vous regrettez d'avoir donn la mort  cet homme?

   L'ACCUSE

   Non; ce serait  recommencer que je recommencerais.

   LA JUSTICE

   Pourquoi l'avez-vous tu?

   L'ACCUSE

   Parce que j'avais un enfant de lui et que je voulais qu'il
   reconnt cet enfant et que je ne voulais pas qu'il l'abandonnt.

   LA JUSTICE

   Mais vous avez dj eu un enfant d'un autre homme?

   L'ACCUSE

   C'est vrai, mais il tait mort.

   LA JUSTICE

   Ainsi, vous aviez appartenu dj  d'autres hommes?

   L'ACCUSE

   Oui, mais j'avais un enfant vivant de celui-l.

Passons  madame de Tilly.

   LA JUSTICE,  l'accuse.

   Vous avez jet du vitriol au visage de mademoiselle Marchal.

   L'ACCUSE

   Oui.

   LA JUSTICE

   Parce qu'elle tait la matresse de votre mari?

   L'ACCUSE

   Non. S'il n'y avait que cette raison, j'aurais pardonn.

   LA JUSTICE

   Pourquoi alors?

   L'ACCUSE

   Parce que j'ai des enfants et que mon mari, leur pre, n'attendait
   que ma mort pour faire de cette femme la mre de mes enfants; il
   me l'avait dit: et je ne voulais pas que mes enfants eussent
   d'autre mre que moi, mme moi morte.

       *       *       *       *       *

Voil donc les enfants, ou plutt l'enfant qui entre dans le dbat, et
qui, par la voix de la femme, de la mre, de celle qui, comdienne,
servante, grande dame, dans la honte ou la glorification, dans le
secret ou en pleine lumire, a mis cet enfant au monde, au risque de sa
propre vie, au milieu des angoisses, des terreurs, des tortures et des
cris, voil l'enfant qui entre dans le dbat, et qui, lgitime ou non,
vivant ou mort, du sein de sa mre, du fond de son berceau ou du fond
de sa tombe, prend la dfense de sa mre, que vous voulez condamner,
contre son pre, qui vous chappe; et le voil dfiant la loi qui
recule.

Est-ce clair?

C'est que vous aurez beau faire et surtout beau dire, les lois de la
nature resteront toujours antrieures aux lois du code et mme de la
morale; c'est qu'elles seront, en dfinitive, les plus fortes et que
vous n'aurez de repos et de scurit vritables que quand vous aurez
mis d'accord ces trois termes: la nature, la morale et la loi. Il y en
a deux qui s'entendent, la loi et la morale; mais la nature n'est pas
admise dans leur convention et il faut qu'elle le soit.

C'est peut-tre trs moral et surtout trs simple de dire: Les
enfants naturels n'auront pas le droit de rechercher leur pre; nous ne
reconnatrons comme ayant des droits quelconques que les enfants ns
d'un mariage ou reconnus par acte authentique et encore ceux-ci
n'auront que des droits restreints  la notorit,  l'estime, 
l'hritage; il n'y a de femme respectable et pouvant invoquer notre
protection que la femme marie;  partir de quinze ans et trois mois,
la jeune fille qui aura cd  un homme, sans que celui-ci ait employ
le rapt ou la violence, n'aura rien  nous demander si cet homme la
rend mre et l'abandonne; le meurtre volontaire est puni de la prison
ou des galres: s'il est accompagn de prmditation, il est puni de
mort, etc.

Tout cela est trs moral, trs simple, trs clair, trs joli, si vous
voulez, mais cela n'a aucun rapport avec les instincts, les besoins,
les exigences de la cration universelle; ce sont des vues
particulires, des menaces inutiles dont elle ne tient, dont elle ne
peut tenir aucun compte dans son volution providentielle et
progressive; et, lorsque cette grande lutte du masculin et du fminin,
lutte dans laquelle, comme mles, nous nous sommes donns tous les
droits, vient finalement aboutir au champ clos du tribunal, la femme,
sacrifie depuis des sicles  vos combinaisons sociales comme fille,
comme pouse, comme mre, se rvolte et vous dit en face, car telle est
la conclusion que l'on doit tirer de la rptition de certains faits
dclars jadis infmes par vos lois et aujourd'hui indemnes par vos
jugements, et la femme criminelle, rvolte, entre deux gendarmes, sans
repentir, menaante, prte  recommencer, vous dit en face:

Eh bien, oui, j'ai aim; oui, j'ai ce que vous appelez failli,
c'est--dire cd  la nature; oui, je me suis donne  un homme, 
plusieurs mme; oui, j'ai ensuite prmdit un crime, je me suis
exerce  manier les armes des mles; oui, j'ai attendu cet homme et je
l'ai frapp par surprise, lchement, dans le dos et en pleine rue; oui,
j'ai demand  celui-ci un dernier baiser, et, tandis qu'il me serrait
dans ses bras et qu'il ne pouvait m'chapper, je lui ai brl la
cervelle; oui, j'ai marqu mon mari infidle et ingrat sur le visage
de sa complice, de cette jeune fille qui ne m'avait rien fait
personnellement, qui ne me devait rien, qui ne se dfiait pas de moi,
qui ne pouvait pas me croire capable, moi femme du monde et respecte,
d'une lchet et d'une ignominie; tout cela est vrai; mais je suis la
mre, l'tre sacr s'il n'a jamais failli, l'tre rachet s'il aime
l'enfant n de sa faute.

Eh bien, ce que j'ai fait, je l'ai fait au nom de mon enfant qui est
innocent, quelle que soit sa mre, que vous auriez d protger et que
vous ne protgez pas. Vous avez permis  l'homme de me prendre vierge,
de me rendre mre, de me rejeter ensuite dshonore et sans ressources,
et de me laisser  la fois la honte et la charge de son enfant; vous
lui avez permis aussi, quand il m'avait pouse, de me trahir, d'avoir
d'autres femmes, contre lesquelles vous ne pouvez pas ou ne voulez pas
me dfendre, de me prendre ma fortune, celle de mes enfants pour la
porter  l'autre, et vous m'avez condamne  tre ternellement la
femme de cet homme, tant qu'il vivrait, si misrable qu'il ft. Vous me
ridiculisez si je reste fille, vous me dshonorez et me conspuez si, en
restant fille, je deviens mre; vous m'emprisonnez et m'annihilez si je
me constitue pouse pour devenir mre; soit, j'en ai assez, et je tue.
Vous avez permis que mon enfant, illgitime ou lgitime, puisse ne pas
avoir de pre; emprisonnez-lui ou tuez-lui maintenant sa mre: il ne
nous manque plus que a; allez!

Qu'est-ce que vous pouvez rpondre? qu'on n'a pas le droit de se faire
justice soi-mme? que l'homicide volontaire est prvu par tel article
du Code pnal et doit tre puni de telle et telle peine par tel autre?
Essayez.

Les criminelles sont-elles donc vritablement dans leur droit? Non;
mais elles montrent l'homme dans son tort, la loi dans son tort, et
alors c'est la foule, c'est--dire l'instinct naturel qui devient
l'arbitre et qui vous force  rendre votre verdict au nom de l'innocent
qui est l'enfant. Et ce sentiment naturel et cette motion sont monts
 un tel degr, que, si celui que vous appelez le ministre public, le
dfenseur de vos lois, le protecteur de la morale, l'organe de la
justice (un incident nouveau se produisant qui peut donner aux dbats
un cours moins favorable  l'accuse), si ce magistrat inquiet,
responsable, demande un surcrot d'enqute pour mieux connatre de la
vrit, le public prsent proteste comme dans une salle de spectacle,
l'opinion s'irrite, la presse s'indigne. On ne rend pas assez tt  la
libert cette femme qui a tu, cette meurtrire qui ne nie pas son
crime, qui ne le regrette pas, qui le recommencerait si elle l'avait
manqu. Et c'est le magistrat, c'est l'accusateur qui devient pour
ainsi dire l'accus.

       *       *       *       *       *

Qu'est-ce que cela signifie vraiment? o en est la majest de la
justice? que devient le respect d  la loi? Celui-ci a reu deux
balles dans les reins; il peut en mourir d'un moment  l'autre, on
vous l'a dit. Celui-l est mort assassin; c'est encore plus net et
plus sr; ces hommes aussi avaient une mre, une famille, le dernier
avait une profession, il servait  quelque chose; il n'avait ni vol ni
tu, il n'avait commis aucun des dlits que les lgislateurs, dans
leurs longues et minutieuses mditations, ont prvus, numrots,
fltris, frapps d'une peine infamante ou taxs d'une rparation
matrielle. Cette autre est dfigure, estropie, condamne  la honte,
au clibat,  la misre et  la maladie. Ces trois personnes n'ont
cependant agi comme elles l'ont fait qu'avec l'autorisation et la
garantie de vos lois; elles n'ont commis ni un des crimes, ni un des
dlits, ni une des contraventions que vous avez incrimins ou mme
signals comme immoraux et justiciables d'une forte ou d'une petite
peine; elles seraient en droit de vous dire: Vous ne nous avez pas
renseigns; vous ne nous avez pas indiqu nos devoirs; vous nous avez
mme dvolu des droits; nous ne pensions pas mal agir, puisque votre
Code, si clair et si dtaill  la fois, n'indique nulle part que notre
conduite soit rprhensible. La religion  laquelle nous avons t
vous par nos parents en venant au monde et la morale qu'on nous a
inculque depuis nous apprenaient bien que notre conduite n'tait pas
trs rgulire, puisque nous pratiquions l'amour autrement que dans le
mariage; mais les habitudes et les moeurs autorisent de tous cts
autour de nous ce que vos lois ne punissent ni ne dfendent, et,
d'ailleurs la religion et la morale dfendent tout aussi bien la
sduction, l'abandon des enfants, les vengeances et les meurtres dont
nous sommes victimes. Puis cette religion et cette morale n'ont aucun
moyen coercitif  leur disposition, et, n'ayant plus  discuter qu'avec
notre conscience, nous tions toujours srs, tant que nos forces
physiques resteraient  la disposition de nos fantaisies, de trouver
cette conscience aussi lastique et accommodante que la socit au
milieu de laquelle nous vivons; en outre, cette religion et cette
morale tenant le repentir  notre service sans lui fixer d'poque, nous
avions cru devoir remettre cette formalit aux derniers moments de
cette vie terrestre et rjouir ainsi le ciel plus que ne le feraient
les justes qui n'ont jamais pch.

Voil ce que ces trois personnes seraient en droit de vous dire si vous
les coutiez; mais vous en tes rduits  ne plus les couter, et,
aprs leur avoir donn tant de droits de faire le mal,  ne pouvoir les
dfendre contre celui qu'on leur fait. La loi de Lynch tout bonnement.
Les reprsailles personnelles, la justice par soi-mme, oeil pour oeil,
dent pour dent, voil o vous en tes, avec votre Code, objet
d'admiration pour tous les peuples!

Et tous ces dsordres, tous ces crimes, tous ces scandales, toutes
ces illgalits parce que vous n'avez pas le courage, car ce n'est
pas le temps qui vous manque, de faire des lois qui assurent 
l'honneur des filles les mmes garanties qu' la plus grossire
marchandise, qui rendent la mme justice  tous les enfants de la mme
espce, de la mme patrie, de la mme destine, et qui autorisent
celui des deux poux que l'autre dshonore, abandonne, ruine ou trahit,
 reprendre sa dignit, sa libert, son utilit, sans avoir recours 
l'adultre,  la strilit, au suicide ou au meurtre. Alors, faute
d'quit prvoyante et de justice prventive, maris qui gorgent leurs
femmes, filles qui tuent leurs amants, pouses qui mutilent leurs
rivales, applaudissements de la foule, prdominance des sentiments,
dfaite de la loi--et triomphe de l'ide.

Car tout se tient. Cette incarnation nouvelle de l'ide dans les
_femmes qui tuent_ n'est pas la seule  laquelle vous allez avoir 
rpondre, et nous en voyons dj une autre, soeur de la premire,
poindre dans les brumes de l'horizon, du ct o le soleil se lve.

       *       *       *       *       *

Dieu sait si, dans notre beau pays de France, raisonnable, prvoyant,
logique comme nous venons essayer de le dmontrer une fois de plus,
Dieu sait s'il y a des gens qui se tordent de rire chaque fois qu'on
avance cette proposition: que les femmes, ces ternelles mineures des
religions et des codes, ces tres tellement faibles, tellement
incapables de se diriger, ayant tellement besoin d'tre guids,
protgs et dfendus que la loi a mieux aim y renoncer, voyant qu'elle
aurait trop  faire, Dieu sait, disons-nous, s'il y a des gens qui se
tordent de rire  cette seule proposition que les femmes pourraient
bien, un jour, revendiquer les mmes droits politiques que les hommes
et prtendre  exercer le vote tout comme eux. Jusqu' prsent, cette
proposition n'avait t nonce et soutenue que dans des journaux
rdigs par des femmes et le seul retentissement qu'elle avait en tait
dans le rire presque universel dont elle avait t accueillie; ceux qui
ne riaient pas, les personnages srieux haussaient les paules;
quelques-uns, dont je suis, se demandaient tout bas si les rclamantes
n'avaient pas raison. A vrai dire, la rclamation tait faite le plus
souvent dans des termes tellement exalts, proclamant si haut la
supriorit intellectuelle, morale, civile de la femme sur l'homme,
qu'en effet elle disposait au rire. Mais, de ce qu'un droit est
maladroitement revendiqu, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit point un
droit. Tous les jours, un crancier sans instruction, dans une lettre
dont l'orthographe aussi fait pouffer de rire, rclame ce qui lui est
d pour son travail, et, si comique que soit la forme de la
rclamation, il n'en faut pas moins y faire droit et payer la crance.

       *       *       *       *       *

En janvier 1879, je trouvais et relevais, dans un journal, une
proclamation des femmes, et, comme en ce moment-l mme, avec cette
manie de prvoir qu'on a pu facilement constater dans mes habitudes,
je touchais  la question dans la prface de _Monsieur Alphonse_,
j'imprimai en note cette proclamation que je vais reproduire ici pour
en arriver o je veux.

   APPEL AUX FEMMES

   _Aprs ce dernier appel au triomphe de la Rpublique, voici
   venir l'heure de conqurir notre libert. La question politique
   tranche, on va s'occuper de la question sociale. Si nous ne
   sortons pas de notre indiffrence, si nous ne rclamons pas
   contre notre situation de mortes civiles, la libert, l'galit
   viendront pour l'homme; pour nous femmes, ce sera toujours de
   vains mots._

   _Les ministres se succderont, la Rpublique de nom deviendra
   Rpublique de fait; si la femme se contente d'tre rsigne, elle
   continuera sa vie d'esclave sans pouvoir se rendre indpendante
   de l'homme, dont le droit seul est reconnu, le travail seul
   rtribu._

     _Femmes de France_,

   _Trois projets de loi qui nous concernent sont en ce moment
   soumis aux Chambres. Eh bien, pas une de nous ne pourra les
   soutenir ou les amender. Une assemble d'hommes va faire des
   lois pour les femmes comme on fait des rglements pour les fous.
   Les femmes sont-elles donc des folles auxquelles on puisse
   appliquer un rglement?_

   _L'homme fait les lois  son avantage, et nous sommes forces de
   courber le front. Parias de la socit, debout! Ne souffrons plus
   que l'homme commette ce crime de lse-crature de donner  la
   mre moins de droits qu' son fils. Entendons-nous pour
   revendiquer la libert et la facult de nous instruire, la
   possibilit de vivre indpendantes en travaillant, la libre
   accession  toutes les carrires pour lesquelles elles
   justifieront des capacits ncessaires;_

   _L'association, et non la subordination dans le mariage;_

   _L'admission des femmes aux fonctions de juges consulaires, de
   juges civils, de jurs;_

   _Le droit d'tre lecteurs et ligibles dans la commune et dans
   l'tat._

   _Femmes de Paris, il ne tient qu' nous de changer notre sort.
   Affirmons nos droits, rclamons-les avec persvrance et
   insistance. Nos soeurs de la province nous suivront, et les
   rpublicains sincres nous donneront leur concours  la tribune
   et au scrutin, parce que tous savent qu'manciper la femme, c'est
   affranchir la gnration naissante, c'est rpublicaniser le
   foyer._

Tel est cet appel, rest et devant rester sans cho. En le transcrivant
dans ma prface, je le faisais suivre de cette seule rflexion:

Le rdacteur du journal qui a cit cette proclamation trouve cela
drle. S'il est encore de ce monde dans vingt ans, il reconnatra que
cela n'tait pas aussi drle qu'il le croyait le 23 janvier 1879.

       *       *       *       *       *

Reprenons aujourd'hui cette proclamation, tenons-la pour une
expression sincre, et jugeons-la avec l'impartialit  laquelle tout
ce qui est sincre a droit, quelle que soit la forme; tchons d'tablir
le vrai, le faux, les contradictions, les rsultats d'un pareil
manifeste et mettons toute la mthode, toute la justice, toute la
clart, toute la logique possibles dans cette discussion. Ce n'est pas
trs facile quand on discute de la femme telle qu'elle doit tre avec
la femme telle qu'elle est, telle que nous l'avons faite, avouons-le,
nous les hommes; car nous l'autorisons tantt par notre despotisme,
tantt par notre admiration, tantt par notre mpris,  dire que tout
ce qu'elle a de bon vient d'elle et que tout ce qu'elle a de mauvais
vient de nous. Prenons le fond mme des choses et traitons-les avec le
mme srieux que l'auteur du manifeste.

La question n'est pas nouvelle. Cette revendication politique des
femmes, ce dsir de vouloir tre associes  l'homme et mme
substitues  lui dans le gouvernement de l'tat, date de loin; il y a
deux mille trois cents ans, Aristophane crivait sur ce sujet une de
ses meilleures comdies et la tentative fminine a maintes et maintes
fois t rpte depuis lors. Prenons la dernire, elle est reste et
restera longtemps peut-tre sans acquiescement, du moins parmi les
femmes. Les raisons de l'insuccs sont bien simples et bien faciles 
donner.

D'abord, nombre de femmes n'ont pas lu ce manifeste; mais toutes les
femmes de l'univers l'eussent-elles lu, le rsultat obtenu et t
absolument le mme. Dans quel groupe fminin et-il pu trouver de
l'approbation et de l'appui. Voyons comment se rpartit l'espce
fminine dans notre pays et dans tous les pays civiliss.

Il y a d'abord ( tout bonheur tout honneur), il y a d'abord les femmes
heureuses dans l'tat actuel des choses. Celles-l non seulement ne
demandent pas la moindre rforme, mais elles la redoutent et elles
traitent de folles ou de dclasses celles qui en demandent une. Il est
vrai de dire que le bonheur personnel n'est pas un argument dans une
discussion gnrale, ce n'est qu'un privilge et il devient aisment de
l'gosme. Nombre d'hommes aussi avaient trouv le bonheur dans l'tat
social au milieu duquel ils vivaient; cela n'a pas empch d'autres
hommes, ayant  souffrir de cet tat social, de faire des rvolutions
ncessaires, et ce n'est pas fini, quels que soient la satisfaction et
le profit que des hommes nouveaux tirent des rformes nouvelles. Il n'y
a donc pas  compter sur l'adhsion des femmes heureuses du moins tant
qu'elles seront heureuses, et, en attendant, si elles se comptent,
elles verront qu'elles seront loin d'tre la majorit.

Il y a les femmes habiles, intelligentes, si vous aimez mieux, qui,
munies de certaines qualits physiques et morales, ont tourn
l'obstacle, comme on dit, et faisant ce qu'elles veulent du milieu
qu'elles occupent, tiennent les hommes pour des tres infrieurs et
dclarent que celles qui ne se tirent pas d'affaire, comme elles, sont
des niaises et des maladroites. Il n'y a pas non plus  compter sur
celles-l, encore moins que sur les premires. Non seulement elles ne
se plaindront jamais de l'tat des choses, mais elles le trouvent
parfait et comptent bien qu'il n'y sera rien chang. En tout cas, si le
changement arrivait, elles seraient toutes prtes  en tirer parti
comme de ce qui est. Mais, dans cette discussion, la ruse n'est pas
plus un argument irrfutable que le bonheur.

Il y a, et c'est la masse, les femmes du peuple et de la campagne,
suant du matin au soir pour gagner le pain quotidien, faisant ainsi ce
que faisaient leurs mres, et mettant au monde, sans savoir pourquoi ni
comment, des filles qui,  leur tour, feront comme elles,  moins que,
plus jolies, et par consquent plus insoumises, elles ne sortent du
groupe par le chemin tentant et facile de la prostitution, mais o le
labeur est encore plus rude. Le dos courb sous le travail du jour,
regardant la terre quand elles marchent, domptes par la misre,
vaincues par l'habitude, asservies aux besoins des autres, ces
cratures  forme de femme ne supposent pas que leur condition puisse
tre modifie jamais. Elles n'ont pas le temps, elles n'ont jamais eu
la facult de penser et de rflchir;  peine un souhait vague et
bientt refoul de quelque chose de mieux! Quand la charge est trop
lourde elles tombent, elles geignent comme des animaux terrasss, elles
versent de grosses larmes  l'ide de laisser leurs petits sans
ressources, ou elles remercient instinctivement la mort, c'est--dire
le repos dont elles ont tant besoin. Il n'y a donc pas  compter sur
l'adhsion de ces malheureuses. Si le journal o se trouve l'_Appel aux
femmes_ leur tombe entre les mains, elles en enveloppent le morceau de
hareng sal ou de fromage mang  la hte sur un morceau de pain dur,
et elles ne le liront pas mme aprs, par la meilleure de toutes les
raisons: elles ne savent pas lire. Vienne l'meute, quelques-unes, dans
les grandes villes, assassineront, incendieront et se feront fusiller
dans le vin, le ptrole et le sang; voil tout; mais l'ignorance, la
misre et la servitude ne sont pas plus que le bonheur et la ruse des
arguments en faveur du maintien des choses.

Il y a les femmes honntes, esclaves du devoir, pieuses. Leur religion
leur a enseign le sacrifice. Non seulement elles ne se plaignent pas
des preuves  traverser, mais elles les appellent pour mriter encore
plus la rcompense promise, et elles les bnissent quand elles
viennent. Tout arrive, pour elles, par la volont de Dieu, et tout est
comme il doit tre dans cette valle de larmes, chemin de l'ternit
bienheureuse. Non seulement celles-l ne rclameraient, dans aucun cas,
ce que l'_Appel aux femmes_ demande, mais elles ne l'accepteraient pas
si on le leur offrait. D'ailleurs, elles ne lisent ni les journaux, ni
les livres o il est question de ces choses-l; cette lecture leur est
interdite. Si, par hasard, elles avaient connaissance de pareilles
ides, suggres certainement par l'esprit du mal, elles en
rougiraient, elles en souffriraient pour leur sexe, et elles prieraient
pour celles qui se laissent aller  propager de si dangereuses erreurs
et  donner de si dplorables exemples. Il ne faut donc pas non plus
compter sur celles-l, quoi qu'elles aient  souffrir de notre tat
social, puisque la soumission est leur rgle, le sacrifice leur joie et
le martyre leur esprance. Mais, pas plus que le bonheur, la ruse,
l'ignorance, la misre et la servitude,--la foi aveugle, l'extase et
l'immobilit volontaire de l'esprit ne sont des arguments sans
rplique.

Il y a celles qui ne sont ni heureuses, ni adroites, ni abruties, ni
pieuses, qui ont assez de dignit pour vouloir rester dans le bien,
assez d'intelligence pour pouvoir tre associes  n'importe quel
homme, ou pour entrer seules dans n'importe quelle carrire, o il
n'est besoin que de volont, de patience, d'nergie, de probit; assez
d'idal, de tendresse, et de dvouement pour tre pouses et mres;
assez de rserve et de respect d'elles-mmes pour ne jamais rcriminer,
et qui, parce qu'elles sont femmes, et femmes ou moins belles, ou moins
hardies ou moins riches surtout que d'autres, se voient refuser, non
seulement les sentiments et les joies, mais les positions, les moyens
d'existence auxquels elles pourraient prtendre. Trop affines par
l'ducation pour le travail des manoeuvres, trop fires pour la
domesticit ou la galanterie, trop timides pour la rvolte ou
l'aventure, trop _femmes_ pour les voeux monastiques, sous la pression
rgulirement pesante, circulaire et infranchissable de l'gosme
collectif, celles-l voient, de jour en jour, en sondant l'horizon
toujours le mme, s'effeuiller dans l'isolement, dans l'inaction, dans
l'impuissance, les facults divines qui leur avaient d'abord fait faire
de si beaux rves et dont il leur semble que l'expansion et pu tre
matriellement et moralement si profitable aux autres et  elles-mmes.
Elles sentent qu'elles auraient pu donner au moins autant de bonheur
qu'elles en auraient reu, et elles meurent sans avoir t ni amantes,
ni pouses, ni mres. De temps en temps, elles font une tentative
individuelle, isole, avec leurs seules ressources et leurs seules
forces dans quelqu'une de ces carrires ou de ces entreprises des
mles, o l'appui si ncessaire de l'homme et de l'argent leur manque
presque toujours et qui avorte, ajoutant des soucis pour l'avenir aux
tristesses du prsent et du pass; quelquefois une esprance secrte
de revanche par le coeur, par l'amour, amne un cart mystrieux, une
faute dsintresse et touchante cruellement et silencieusement expie
sans recours  l'assassinat. S'il est un groupe de femmes auquel
l'_Appel aux femmes_ devrait s'adresser, o il devrait trouver des
allies, c'est celui-l. Mais il ne faut pas compter non plus sur ces
femmes. Leur intelligence, leur instruction, leurs chagrins, leurs
dceptions sans cesse renouveles, tout leur dit qu'il y aurait autre
chose  faire d'elles et pour elles que ce qu'on fait; mais, leur
modestie, l'habitude de l'effort inutile, la peur du bruit et du
scandale ne leur permettent que des adhsions secrtes et des
complicits tout intrieures. Elles souffrent, elles doutent, elles se
taisent, et, pass un certain ge, elles n'esprent mme plus.

Enfin, il y a les femmes intelligentes, dont l'intelligence, grce  la
fortune ou  l'indpendance matrielle, n'a pas besoin d'aller jusqu'
l'habilet; ces femmes, ne se considrent pas seulement comme des tres
de sentiment, de fonction et de plaisir: elles s'intressent aux
grandes questions humaines et sociales; elles lisent, s'clairent,
vivent, sans le pdantisme fustig par Molire, dans le commerce des
esprits suprieurs, et, se faisant accessibles aux ides de progrs et
de civilisation en dehors des formules traditionnelles et consacres,
dites bonnes pour les femmes, elles se tiennent pour aussi capables
que les hommes de comprendre, de rflchir, de savoir et de juger. Ces
femmes-l ne doutent pas que la femme, en qualit de personne humaine,
doue d'un coeur et d'un cerveau, tout comme l'autre personne humaine,
ne doive avoir un jour les mmes droits, noms, raisons et actions que
celle-ci. Seulement, elles savent que ce progrs, elles ne sauraient le
conqurir de prime abord par elles seules, que c'est l, au
commencement, oeuvre d'homme, et que ce progrs ne peut tre que
retard  tre violemment et publiquement revendiqu par elles. Dans le
groupe des hommes o ces questions de l'avenir s'agitent et qui sont
appels  les traiter un jour dans la politique, groupe qu'elles
traversent constamment, elles sont par leur ducation, par leurs
aptitudes, par leur droiture, par leur morale leve, large,
conciliante, par leurs qualits intellectuelles et morales, par leurs
perceptions fines et leur interprtation ingnieuse des choses, elles
sont le meilleur exemple et le plus puissant tmoignage en faveur de
l'galit sociale, morale, lgale de l'homme et de la femme. Mais ces
femmes ne sont pas nombreuses, et l'appel public qui leur est fait ne
doit pas compter sur leur adhsion publique. La question, pour elles,
est  la fois trop srieuse, trop complexe et trop dlicate pour tre
livre aux hasards des discussions en plein air, et compromise par les
utopies des impatientes et des excessives, sur lesquelles seulement un
tel manifeste pouvait compter, de sorte que les auxiliaires qu'il
recrute et qui adhrent  lui publiquement sont justement celles qui le
compromettent et qui loignent les autres.

D'o viennent l'impatience, l'exagration, l'agitation extrieure de
ces adhrentes dangereuses? De convictions sincres, nous n'en doutons
pas, mais plus souvent nes de souffrances, de dceptions, d'erreurs
individuelles que d'observations dsintresses. Ce sont ceux qui
souffrent qui crient! diront ces femmes; ce n'est pas douteux; et, si
ceux qui souffrent ne criaient pas, on ne saurait pas qu'ils souffrent
et personne ne songerait  soulager les maux ou  rparer les
injustices dont ils ont  se plaindre, c'est tout aussi vident. Mais
la souffrance par elle seule n'est pas plus un argument irrfutable que
le bonheur. Toute souffrance a droit  la piti et  l'assistance; mais
elle est quelquefois la consquence logique et le chtiment fatal
d'une imagination exalte, d'une insoumission irrflchie, d'un rve
du, d'un orgueil trop grand, d'un manque d'nergie et de volont.

On n'arrive, trs souvent, homme ou femme,  craindre et  tenter de
dtruire un tat social, qu'aprs l'avoir longtemps exploit tel qu'il
tait. On n'a donc  lui reprocher que de ne s'tre pas prt 
certaines combinaisons peut-tre trop exigeantes. Ce n'est pas l une
raison suffisante pour ceux que l'on veut troubler dans leur repos et
leurs habitudes. De l cette rsistance instinctive et naturelle  des
rformes radicales dont la cause peut tre attribue aux intrts
purement personnels et mme mal dfinis de ceux qui les rclament. Il
faut voir, disent les gens sans parti pris; mais, pour bien voir, il
faut du temps, et les impatients dclarent qu'ils ont vu et bien vu
pour tout le monde. Cela n'est pas toujours convaincant.

La personne humaine, homme ou femme, est continuellement  la recherche
du bonheur; mais le bonheur est relatif et dpend des tempraments, des
caractres, des milieux. Chacun se rve un bonheur particulier, et
celui-l serait le fou des fous qui croirait qu'en donnant  chacun le
bonheur particulier qu'il dsire, on constituerait le bonheur
universel. D'un autre ct, disons-le, au risque de passer une fois de
plus pour un esprit paradoxal, si nous ne pouvons pas toujours nous
procurer le bonheur que nous souhaitons, nous pouvons toujours nous
soustraire aux malheurs qui nous frappent, lesquels ne sont jamais,
passez-moi le mot, que des bonheurs qui n'ont pas voulu _se laisser
faire_.

Il n'y a pour l'homme que deux malheurs involontaires, qu'il puisse
qualifier d'immrits, dont il ait vraiment le droit de se plaindre et
auxquels la socit doive vraiment assistance et piti; ce sont ceux
qu'il peut trouver  sa naissance: la misre et la maladie. En dehors
de ces fatalits congnitales, ce qu'il appelle son malheur est
toujours son oeuvre. La vie ne ralise pas toutes ses esprances, et
alors il se dclare malheureux. Il veut le plaisir, il veut la fortune,
il veut l'amour, il veut la gloire, il veut la famille! Un jour, le
plaisir se drobe, la fortune chappe, l'amour trompe, la gloire
trahit, la famille se dissout par l'ingratitude ou la mort; alors
l'homme maudit la destine, il crie  l'injustice.

En ralit le malheur de l'homme se rduit  ceci:  ce qu'il n'a pas
t aussi heureux qu'il comptait l'tre, qu'il s'attribuait le droit de
l'tre. Si cet homme qui se plaint tant, avait su pour lui-mme ce
qu'il savait si bien pour les autres, et ce qu'il leur disait si bien,
quand il les entendait gmir en lui demandant de les consoler: que le
plaisir est phmre, que la fortune est changeante, que l'amour est
volage, que la gloire est trompeuse, que l'enfant est mortel et souvent
ingrat, il n'aurait pas connu les malheurs qu'au lieu et place du
bonheur espr, lui ont causs la famille, la gloire, l'amour, la
fortune et le plaisir. Il a jou, avec l'espoir de gagner, il a perdu,
il paye. Qu'y faire? Il n'avait qu' ne pas jouer.

Un homme qui ne se marie pas est sr de ne pas avoir les ennuis, les
dangers, les chagrins du mariage; un homme qui n'a pas d'enfants est
sr de ne pas en perdre et de ne pas les voir ingrats; un homme qui a
de quoi vivre, qui s'en contente et qui ne cherche pas  devenir
millionnaire est sr de ne pas perdre ce qu'il possde; un homme qui
n'a pas de matresse est sr de ne pas tre trahi par elle; un homme
qui n'a pas l'ambition des hautes destines est sr de ne pas tre
prcipit des sommets, et il se soucie fort peu que la roche tarpienne
soit prs du Capitole. Ce n'est pour lui que de la gographie et de
l'architecture. Ce qui fait le malheur de l'tre humain, toujours en
dehors de la misre et de la maladie natives, c'est qu'il met son
bonheur dans les choses prissables, lesquelles, en se dsagrgeant
par la loi des puisements et des mtamorphoses, laissent dans le vide,
dans la stupeur et dans le dsespoir ceux qui se sont fis  elles.
Tout tre qui ne s'attachera qu'aux choses ternelles ne connatra pas
ces malheurs-l. De l cette srnit des grands religieux et des
grands philosophes; de l leur mpris bienveillant, charitable et doux
pour les infortunes humaines dont ils ont trouv la cause dans les
erreurs et les faiblesses du petit dsir humain. Pas de dceptions, pas
de fatalits, pas de rcriminations pour ceux qui se vouent  l'amour
exclusif, sans calculs et sans ambitions terrestres, de la nature, de
Dieu, de l'art, de la science, de l'humanit.

Alors plus d'action, plus de mouvement, plus d'idal, plus
d'esprances; plus de but, plus de liens, plus de familles, plus de
socits par consquent! La vie, non pas mme des animaux, lesquels
obissent encore  des instincts,  des besoins,  des motions,  des
sentiments, mais des automates et des machines, ou alors un monde de
raisonneurs, de saints, de contemplatifs, s'extasiant devant la
cration sans rien demander, sans rien comprendre  la crature, et, en
dfinitive, la strilit et la mort pour viter l'illusion, la faute et
la douleur. Voil ce que vous nous demandez?

Moi, je ne vous demande rien. J'tablis tout bonnement ce qu'on appelle
un tat de situation. Je me trouve en face de personnes qui se
plaignent et qui accusent la socit de tous les maux dont elles
souffrent. Je cherche si, en effet, collectivement, les hommes sont
aussi coupables que certaines personnes le disent de leurs malheurs
particuliers. Je trouve et je prouve que l'initiative personnelle y
entre pour beaucoup, je dmontre mathmatiquement qu'il n'y a vraiment
que deux malheurs involontaires et immrits, et, ce point tabli que
nous ne saurions poursuivre la ralisation du bonheur humain  travers
tous les _alea_ de ce monde, sans avoir la chance de nous garer et de
nous perdre, j'indique le moyen certain, bien connu, qui est et restera
peu usit de n'avoir rien  redouter des douleurs communes, et, aprs
ce prliminaire indispensable  mes conclusions, j'en reviens 
l'_Appel aux femmes_, et je m'occupe de discerner en toute conscience,
avec ceux qui ne se croient pas le droit de tout railler  premire
vue, ce qu'il faut prendre, ce qu'il faut laisser des revendications
fminines qui, par des actes violents ou des manifestes libells, se
proposent et vont bientt s'imposer  la discussion politique.

       *       *       *       *       *

tablissons avant tout ceci:

Quand la femme demande  ne pas tre esclave de l'homme, et quand, en
mme temps, elle croit pouvoir tre indpendante de l'homme, elle a
tort.

D'abord la femme n'est esclave de l'homme que quand elle le veut bien,
quand elle l'pouse, et rien, lgalement, ne la force de l'pouser.
Ensuite elle ne peut pas avoir une vie  part, indpendante de
l'homme, puisque l'homme remplit certaines fonctions matrielles
qu'elle ne peut remplir, et sans lesquelles sa vie  elle, sa
vie  part, sa vie indpendante comme elle la voudrait, n'aurait
aucune scurit, aucune possibilit d'tre; ainsi l'homme est soldat
et la femme ne l'est pas. Elle dpend donc de l'homme, mme si elle
reste clibataire, pour la dfense de son foyer. Quant  son
esclavage, il est, nous le rptons, volontaire; elle est lgalement
libre, aussi libre, plus libre que l'homme,  partir de vingt et un
ans, et pas un pouvoir au monde ne saurait lui prendre la moindre
parcelle de cette libert lgale, si elle veut la garder, libert bien
autrement tendue, bien autrement avantageuse, toujours lgalement,
que la ntre.

En effet,  vingt et un ans, la femme peut se marier sans le
consentement de ses parents ou plutt en passant outre;  vingt-cinq
ans seulement, l'homme peut se marier dans les mmes conditions;
autrement dit, il est, pendant quatre ans de plus qu'elle, esclave de
la loi, et, sur ce point, dans l'tat social, infrieur  la femme. Ce
n'est pas tout. L'homme est astreint, non de son plein gr, mais par un
de ces rglements que la femme l'accuse d'avoir dirigs contre elle
seule, l'homme est astreint au service militaire et, s'il dserte, s'il
se rvolte, les galres ou la mort. De cet esclavage qui pse sur
l'homme et dont elle est dispense, la femme ne parle pas. Cette
dispense, vaut cependant bien quelque chose. La femme est donc mal
venue  demander son admission aux fonctions de juge civil et de jur;
il n'y a pas plus lieu de lui accorder le droit de diriger l'tat qu'il
n'y a eu lieu de lui imposer le devoir de le dfendre. Qu'elle soit
soldat d'abord, elle sera juge, consul ou jur ensuite.

Voil donc de grands avantages sur les hommes concds par les lois 
la femme. En les lui attribuant, les lois se sont conformes aux
indications de la nature. La femme leur a paru tre organiquement plus
prcoce, musculairement plus faible que l'homme; elle a tenu compte de
sa prcocit, quant au mariage; de sa faiblesse, quant aux fonctions.
La femme lui paraissant plus faible que l'homme, la loi, dans le
mariage, a voulu la mettre non pas sous le pouvoir, mais sous la
protection de l'homme. L encore, elle a suivi les indications de la
nature. L'enfantement, l'allaitement, les soins assidus  donner 
l'enfant pendant son enfance, c'est--dire pendant dix ou douze ans,
tout cela, joint  la faiblesse naturelle de la femme, exigeait la
tutelle du mari. Cette tutelle devient facilement de la surveillance,
de la tyrannie, parce que la loi a d compenser pour l'homme les trop
grands privilges que, dans l'union conjugale, la nature accordait  la
femme et qui taient un danger incessant pour le mari. En effet, avec
un peu d'habilet, qui n'est pas rare, la femme peut introduire dans le
foyer commun, donner le nom et appeler  des biens patrimoniaux ou
acquis,  la succession de son poux, l'enfant d'un autre homme, tandis
que l'homme ne peut jamais, quoi qu'il fasse, imposer  sa femme
l'enfant d'une autre femme. L'homme s'est donc attribu certains
droits ou plutt certaines garanties qui ne le garantissent pas
toujours, bien qu'il en abuse souvent  l'gard de ces femmes
irrprochables et sacrifies, en faveur desquelles nous demandons le
divorce. La femme peut donc avoir  se plaindre de l'homme dans le
mariage; mais alors elle rentre dans les _alea_ de la recherche du
bonheur commune aux deux sexes. Elle a espr tre heureuse par le
mariage, elle ne l'est pas; elle s'est trompe, et elle paye son
erreur. L'homme est soumis comme elle  la mme dception, s'il a
commis la mme faute; ce n'est pas l une loi spciale prise en dfaut,
c'est une loi gnrale, pour les uns et les autres. La femme pouvait
viter les chagrins du mariage. Elle n'avait qu' ne pas se marier.
Rien ne l'y forait. Elle a cd  l'esprance d'tre plus heureuse
par le mariage que par le clibat, soit; la loi humaine, jusque-l, n'a
rien  se reprocher.

Savez-vous ce qui fait le malentendu dans cette interminable discussion
de la revendication des droits des femmes? C'est que les femmes se
trompent de mot, involontairement bien entendu, dans l'expos de cette
revendication et qu'elles s'en prennent aux lois de ce qui est, encore
une fois, l'oeuvre des moeurs. Voil la vrit. Les droits accords par
les lois sont identiques pour elles comme pour l'homme, et, mme, nous
l'avons dit, s'il y a un avantage, il est pour la femme. La loi lui
laisse faire tout ce qu'elle permet  l'homme. Elle lui donne toute la
libert compatible avec la scurit publique, et l'homme n'en a pas
plus qu'elle. C'est seulement quand la femme a fait une chose, non pas
commande, mais recommande par les moeurs, lesquelles n'ont pas de
rglement fixe, ni de moyens matriels de contrainte, c'est seulement
enfin lorsque la femme a cd aux conseils et  l'influence des moeurs,
toujours avec l'esprance de les utiliser  son profit, c'est alors
seulement qu'il lui vient l'ide d'accuser les lois de son insuccs ou
de son erreur. La loi n'impose  la femme aucun mode particulier
d'existence; elle se borne  les prvoir tous, autant que possible,
pour le cas o, une difficult survenant par suite de la mauvaise
excution d'un contrat particulier volontaire, sign par les deux
parties, on vient rclamer son intervention et son arbitrage. La femme
n'a donc pas  rclamer les mmes droits lgaux que les hommes; elle
les a. La femme majeure, comme l'homme majeur, est compltement libre:
elle peut quitter sa famille, aller, venir, voyager, s'expatrier,
acheter, vendre, ngocier, entrer dans toutes les carrires en accord
avec son intelligence, son instruction, ses aptitudes, ses forces, son
sexe. Elle peut vivre  sa fantaisie et avoir autant d'enfants qu'il
lui plat, si la nature s'y prte, avec qui bon lui semble.

Mais cette femme qui vit selon sa fantaisie, qui a des enfants avec
qui bon lui semble, elle est compromise, dshonore, honnie.

Par qui? pas par les lois, par les moeurs.

Mais il est dans la destine de la femme de se marier, d'avoir un
poux lgal, des enfants lgitimes.

O avez-vous vu cela? Dans les moeurs. Il n'en est pas question dans
les lois.

Les lois rglementent le mariage, mais elles ne l'ordonnent pas, elles
ne le conseillent mme pas.

Je comprendrais les rclamations des femmes, si ces rclamations se
produisaient contre les moeurs. Je comprendrais les femmes disant:
Nous avons un idal: l'amour; nous avons une mission: la maternit.
Nous demandons  raliser notre idal,  accomplir notre mission.

C'est non seulement notre idal, c'est non seulement notre mission,
c'est encore, au nom de la nature qui prime toutes les institutions
humaines et morales, toutes les lois et toutes les moeurs, c'est
notre droit et c'est notre devoir. Nous demandons les moyens
d'exercer notre droit et de faire notre devoir.

A quoi la socit rpondrait:

Le mariage a t justement institu pour la satisfaction de cet
idal, de cette mission, de ce droit et de ce devoir.

--Mais les hommes veulent seulement pouser celles qui leur apportent
une dot, et un trs grand nombre parmi nous, n'ayant pas cette dot, ne
peuvent pas se marier. Pouvez-vous forcer les hommes  nous pouser?

--Non.

--Soit; nous comprenons l'homme ne voulant pas perdre dfinitivement
et irrparablement sa libert; il a une action  faire comme nous
avons une mission  accomplir; il ne recule pas devant l'amour, il
recule devant un contrat par lequel il se trouve trop engag. Il y a
un moyen de tout concilier, c'est l'union libre, nous demandons le
droit de la contracter, au risque d'tre abandonnes par l'homme
demeur libre.

--Vous avez ce droit, personne ne s'y oppose; mais la morale le
rprouve.

--Qui a dict cette morale?

--Des lgislateurs religieux et politiques.

--Des hommes alors?

--Oui.

--Ont-ils appel des femmes dans leurs conseils avant de prendre ces
arrts?

--Non.

--Cependant les femmes composent la moiti du genre humain, et elles
taient fort intresses dans la question.

--Ils ont pris cette dcision tout seuls.

--Et qu'ont-ils tabli pour les filles que les hommes
n'pousaient pas?

--Qu'elles se rsigneraient au clibat et  la strilit; elles
peuvent aussi se faire religieuses et servir le Dieu au nom duquel
cette morale a t proclame.

--Et si elles ne se rsignent pas?

--Elles seront ce qu'on appelle des femmes de mauvaise vie, elles
seront mprises et exclues de la socit des honntes gens.

--Alors les hommes qui ne se marient pas et qui se donnent avec ces
femmes les plaisirs de l'amour sans en assumer les charges, qu'ils leur
laissent, sont encore plus mpriss qu'elles et plus ignominieusement
chasss de la socit des honntes gens?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que ce sont les hommes qui ont tabli ces lois morales et
qu'ils les ont tablies naturellement  leur avantage.

--Alors, moi qui enfante dans la douleur et dans les cris, les
entrailles ouvertes, en face de la mort, je suis, mme si j'ai succomb
par ignorance, sans savoir ce que je faisais, je suis plus coupable et
plus mprise que l'homme qui de la gnration ne connat que le
plaisir?

--Oui.

--C'est souverainement injuste!

--a dure ainsi depuis trs longtemps; maintenant, c'est consacr.

--Trs bien; mais, dans cette socit des honntes gens, dont nous
serions exclues en cas d'unions libres publiquement contractes, nous
voyons beaucoup d'unions libres malgr les mariages lgaux contracts
antrieurement. Nous voyons des hommes maris qui ont d'autres femmes
que les leurs, des femmes maries qui ont d'autres hommes que leurs
maris; tout le monde le sait, personne ne leur dit rien; comment cela
se fait-il?

--Ces gens-l ont eu la bonne chance et la prcaution de se mettre en
rgle avec la socit par leur mariage.

--Mais la morale?

--Elle n'a rien  voir l dedans; c'est affaire de moeurs.

--Nous demandons des lois qui changent ces moeurs.

--Impossible. Les moeurs modifient quelquefois les lois; les lois ne
modifient pas les moeurs.

--Soit; je cours la chance de la honte pour avoir l'enfant; car, mon
enfant, je pourrai au moins le garder?

--Peut-tre!

--Comment, peut-tre? qui me le prendrait?

--Son pre.

--Mais puisqu'il ne sera pas mon mari.

--Il pourra le reconnatre, et, si tu as approuv la reconnaissance et
que ce soit un garon, c'est--dire ton soutien et ton dfenseur dans
l'avenir, son pre pourra te le prendre quand il aura sept ans, en
prouvant qu'il a, lui, le pre, plus de moyens d'existence que toi, ce
qui arrive presque toujours; mais ne crains rien: le pre tient bien
rarement  lever son enfant,  moins que ce ne soit pour se venger de
la mre.

--Se venger, et de quoi?

--Nous ne savons pas; cela rentre dans la conscience.

--Mais je puis nier, m'a-t-on dit, que cet homme soit le pre de mon
enfant.

--Parfaitement.

--Alors on me laissera mon fils.

--Oui.

--Et je pourrai lui donner mon nom?

--Si tu le veux.

--Et, si j'acquiers du bien en travaillant pour lui, je pourrai lui
laisser mon bien pour qu'il ait au moins l'indpendance?

--Non. Si tu lui donnes ton nom, et que tu aies un pre, une mre, des
frres, des soeurs, tu ne pourras lui donner qu'une partie de ton bien.

--Mme si mon pre, ma mre, mes frres et mes soeurs m'ont chasse
pour l'avoir mis au monde.

--Oui; mais tu n'as qu' ne pas lui donner ton nom, qu' ne pas
l'appeler ton fils, qu' le traiter comme un tranger, tu pourras lui
donner tout ton bien.

--Qui a dcid cela?

--Les lois.

--Qui a fait les lois?

--Les hommes.

--Ceux qui avaient dj fait la morale et les moeurs?

--Les mmes.

--Merci.

       *       *       *       *       *

L videmment et non dans l'occupation des carrires et des fonctions
publiques, est le vrai, l'unique, l'ternel sujet, l'ternel droit des
revendications de la femme. Sur ce terrain, elle a pour elle la nature,
la justice, la vrit et tous ceux qui ont un coeur et une conscience.
Voil pourquoi, quand, pousse  bout par la lchet de l'homme et la
sauvagerie de la loi, et se faisant lche comme l'un et sauvage comme
l'autre, elle tue et mutile, voil pourquoi la justice en est rduite 
l'absoudre et l'opinion  l'acclamer.

Mais toutes les femmes abandonnes par leur amant, trahies par leur
mari, victimes de l'ingratitude ou de l'gosme de l'homme ne peuvent
pas jouer du revolver ou du vitriol et elles n'en souffrent pas moins,
pour avoir une douleur moins retentissante et moins meurtrire; c'est
alors que certaines femmes,  qui ces moyens rpugnent, posent dans
des manifestes exagrs, maladroits, ridicules, des conclusions
irralisables. Elles veulent dclarer  l'homme, dans les lois, la
guerre que l'homme leur fait dans les moeurs; elles veulent lui prouver
qu'elles peuvent tre moralement et intellectuellement leurs gales;
qu'elles peuvent mme leur tre suprieures. Lasses de voir l'homme
leur prendre impunment l'honneur, la libert, l'amour, elles veulent
lui prendre ses travaux et ses places, et elles s'tonnent du silence
ou du rire qui leur rpondent. C'est que, tout le monde le sait, et
elles le savent tout aussi bien, les femmes ne tiennent en aucune faon
 faire le mtier des hommes, leur mtier de femmes leur suffit bien.
Seulement, celui-l, elles veulent le faire et le faire compltement,
en quoi elles ont raison. Alors, elles disent aux hommes: Ou
donnez-nous ce que la nature vous a dit de nous donner, l'amour, le
respect, la protection, la famille rgulire, ou donnez-nous ce que
vous avez gard pour vous seuls, la libert. Ce dilemme a du bon.
Voyons comment cette libert rclame par la femme lui arrivera, en
dehors des lois qu'elle sollicite.

       *       *       *       *       *

videmment, au train que suivent les choses, l'homme va de moins en
moins donner l'amour, le respect, la protection, la famille rgulire 
la femme. Entran par la libert qu'il s'adjuge de plus en plus, il va
tendre  supprimer de plus en plus toutes les entraves et toutes les
attaches; il va vouloir de plus en plus tre matre de lui. Je ne l'en
blme pas. Croire, esprer qu'au milieu de l'branlement, de la
dcomposition et de l'parpillement de toutes les choses du pass,
l'homme va faire un retour sur lui-mme  l'endroit de la femme, et se
mettre  reconstituer la famille sur les bases de l'idal, de l'amour
et de l'unit, c'est une erreur nouvelle  joindre  toutes les erreurs
connues. La femme va donc tre de plus en plus dans son droit de se
plaindre et de rclamer. Les revendications personnelles deviendront
plus nombreuses et plus inquitantes; la justice lgale ayant dj
dsarm plusieurs fois, les justices individuelles et arbitraires se
feront jour et place de plus en plus; l'opinion sera constamment
appele en tmoignage, l'motion sera sollicite par des avocats
habiles, dsireux de s'illustrer et de s'enrichir; la question pose
dans les faits et souvent, toujours rsolue en faveur des accuses,
commencera  s'imposer aux lois. Les scandales seront si grands, si
contagieux, si applaudis, qu'il faudra se dcider  prendre un parti.
Quand, en dehors du mariage, les femmes auront gorg un plus grand
nombre d'hommes et tordu le cou  un plus grand nombre d'enfants;
quand, dans le mnage, les hommes et les femmes qui auront t assez
btes pour contracter des unions indissolubles, auront enrichi les
armuriers et les piciers  force de se tirer des coups de fusil ou de
revolver et de se jeter du vitriol au visage, il faudra bien
s'apercevoir qu'il y a un vice fondamental de construction dans ce
beau monument du Code civil, y faire quelques rparations, y changer
quelques pierres de place et arer davantage les articles trop troits
et devenus inhabitables. De temps en temps, la justice officielle
essayera de ressaisir son autorit et de rendre quelques jugements
destins  inspirer une salutaire terreur et  arrter le mouvement;
elle verra alors ce qui se passera: les jurs et les magistrats seront
siffls, hus, maltraits peut-tre. Notre magistrature, _que
l'tranger nous envie_, sera compromise; notre belle institution du
jury, soit qu'elle reste dans la sentimentalit, soit qu'elle tourne 
la rsistance, sera traite d'institution caduque et grotesque;
personne ne voudra plus tre jur, pas mme l'auteur du manifeste qui
nous occupe, et la rforme depuis longtemps ncessaire, obstinment
refuse, se fera, comme, hlas! se font chez nous toutes les rformes,
par la violence et les excs.

Dans le mariage, le divorce sera rtabli, fatalement, invitablement.

Le divorce tant rtabli, la femme tant par consquent moins opprime,
elle n'aura plus d'excuses de recourir  l'adultre et elle aura moins
besoin d'tre console. L'amant se trouvera limin, le prtre sera
remis  son plan respectif, et la femme, ayant conquis plus de droits,
aura ainsi acquis plus de valeur.

Voil pour le mariage, qui, ainsi quilibr par des devoirs et des
droits quipollents, comme et dit Montaigne, deviendra pour les
contractants  la fois plus attrayant, plus moral et plus sr.

Quant aux amours libres, ils ne vont faire que crotre et embellir,
pour une foule de raisons que j'ai dveloppes autre part[1] et qu'il
n'y a pas lieu de rappeler ici. La prostitution de la femme va perdre
peu  peu son caractre d'autrefois. Sauve qui peut, aprs tout, dans
une socit o personne ne s'occupe de son voisin que pour l'entraver,
le mpriser ou le dtruire! Ce qui fut jadis une honte pour
quelques-unes, un danger pour quelques autres, va devenir une carrire,
un fait, un monde, avec lesquels la civilisation devra compter, et qui
amneront d'abord des modifications imprvues dans les moeurs, encore
plus imprvues dans les lois. Cette carrire, toujours disponible pour
les filles pauvres doues de jeunesse, de beaut, d'esprit; ce monde
de la sensation et du plaisir toujours ouvert aux hommes jeunes ou
vieux, dots d'apptits et d'argent; ce monde trange, sans droits et
sans devoirs,  mesure qu'il se dveloppera, se prendra au srieux
comme tous les autres mondes concidant avec un tat nouveau des
socits, comme l'aristocratie, comme la bourgeoisie, comme la
dmocratie actuelle, dont il a merg. Semblable  ces les jaillissant
tout  coup d'une mer tourmente par quelques mouvements gologiques et
devenant un jour des forts, puis des cits, ce monde aura bientt son
autonomie, ses institutions, ses intrts communs, ses sentiments de
progrs et de solidarit, son idal, sa morale mme. C'est certain. Ce
sera une colonie comme beaucoup d'autres, fondes par des exils, des
criminels et des parias. Au bout d'un certain temps elles ont oubli
leur origine dans la fortune acquise, et elles rclament et elles
obtiennent le droit de s'appeler tat ou Nation. Il vient mme un
moment o elles traitent avec les grandes puissances. Il en sera de
mme de la prostitution fminine, dont le luxe, la notorit,
l'accroissement dj considrables, depuis un quart de sicle,
permettent de prvoir ce que j'annonce aujourd'hui.

  [1] Prface de _Monsieur Alphonse_.

Des hommes du monde, des millionnaires, des princes, ont dj pous
quelques-unes des indignes; et nombre des filles de ces dernires,
sans rougir encore de la profession maternelle, n'ont plus besoin de
l'exercer et viennent, par des unions rgulires ds le commencement,
fconder de leurs dots l'industrie, le commerce, les affaires et
quelquefois redorer et mme nettoyer des blasons historiques. Ce n'est
pas tout; et la nature humaine a des enchanements inconscients,
mystrieux, bien intressants  tudier. Ces femmes n'ont pas de
remords, elles n'ont mme pas de regrets; elles sont maintenant trop
nombreuses, trop groupes, trop riches, trop clbres pour cela. Le
monde qui les exclut et qui souvent les envie, ne leur manque pas
du tout. Non seulement elles y exercent des reprsailles sur les
hommes, mais quelquefois elles font de bonnes recrues parmi les
femmes; tout irait donc pour le mieux, si elles ne vieillissaient pas.
Malheureusement, dans ce monde, on vieillit encore plus vite que dans
l'autre. Il s'agit donc d'occuper les annes du crpuscule et du soir.
Arrive alors le dsir d'imiter les femmes comme il faut, le besoin de
faire parler de soi autrement que par le pass et de franchir les
limites de leur activit connue, une sorte de proccupation du mystre
de la mort, peut-tre un vague et secret espoir d'un rachat par la
charit, espoir dpos  temps et utilement entretenu dans leur me par
un bon prtre subitement intervenu, indulgent et attentif.

    Dieu lui-mme ordonne qu'on aime,
       Sauvez-vous par la charit.

L'vangile finit par demander le concours de Branger!

Tout cela joint  la sensibilit naturelle  leur sexe, dveloppe par
le bien-tre, tout cela fait que ces femmes appliquent,  l'tonnement
de tous, une part de leur fortune  des oeuvres pies. Voil tout  coup
ces filles du mal qui se passionnent pour le bien, plein d'attraits
souvent pour les consciences attardes. Cela les amuse, d'tre utiles,
et la nouveaut de cet amusement leur tient lieu de traditions et
d'habitude. Elles donnent aux glises de leurs villages, elles
couronnent des rosires dans leurs communes natales ou dans le village
voisin de leurs domaines, et elles finissent par fonder des
tablissements de secours, de refuge, d'ducation pour _les leurs_ et
les enfants _des leurs_ qui ont eu moins de chance ou de prvoyance
qu'elles.

Les voil donc dj en rapport avec l'administration, non pour en subir
comme autrefois les rglements particuliers, mais pour lui communiquer
ceux qu'elles font. Voil cette administration garante, auxiliaire,
respectueuse. Voil ces femmes patronnesses, quteuses, utiles, mles
 la civilisation,  la religion ou du moins  l'glise,  la morale
publique, sans rien changer  leur genre de vie. Elles n'ont impos
 leurs vieillards ou  leurs enfants recueillis aucune formule
religieuse particulire. Enfants et vieillards catholiques,
protestants, isralites, musulmans, libres penseurs, athes, tous bien
venus, surtout s'ils viennent on ne sait d'o. Elles gardent pour elles
leur foi particulire, elles ne l'exigent pas de leurs obligs. Qui
fait la charit sans prfrence et sans exclusion, a toutes les glises
et toutes les philosophies pour soi. Ne sommes-nous pas dans l're de
l'indulgence et de la conciliation?

Leurs pauvres augmentent de plus en plus; elles ne peuvent plus ou
elles ne veulent plus suffire, elles seules, aux besoins croissants des
oeuvres. Parmi les orphelins, les abandonns dont on s'occupe l,
beaucoup d'enfants naturels, adultrins de gens de thtre, de petits
artistes misrables ou morts. Cela donne le droit d'invoquer
l'assistance et de demander le patronage de quelques grandes et
honorables clbrits fminines. On organise des concerts, des
reprsentations, des ftes, des tombolas. Le secours de la presse est
sollicit et obtenu. Quelques articles bien faits, les larmes coulent;
le public est convoqu, au nom du plaisir et de la charit runis. Les
amants...,--pardon! ne parlons plus des amants, ce serait de mauvais
got en un pareil sujet!--les amis de ces dames, enchants d'avoir une
nouvelle occasion de parler d'elles et de les vanter, aprs avoir pris
part  leur premire organisation, aprs les avoir aides de leur
bourse, et aprs avoir bien ri ensemble de les voir dans ce rle
nouveau et tout  fait imprvu, leurs amis leur apportent l'offrande,
les encouragements, les conseils de leurs autres amies du monde, de
leurs parents, de leurs soeurs, de leurs mres, de leurs femmes, en
attendant que ces dames, charitables aussi, et curieuses, autorisent,
provoquent des rencontres, dont elles reviennent en disant: Il y a
vraiment, parmi ces cratures, des femmes trs intelligentes, trs
bonnes, trs distingues. Voyez-vous les contacts, les infiltrations,
les enchevtrements, les concessions, les indulgences, les sympathies,
les intrts, les mlanges, l'galit.

       *       *       *       *       *

Mais ce n'est pas l, heureusement, pour le fminin opprim par les
moeurs et les coutumes, le seul dbouch ouvert  son volution
instinctive et providentielle. Il prend maintenant d'autres routes,
plus dures, dans le commencement, que celle-l, plus solitaires, plus
tristes, mais sres pour toute nergie et toute persvrance, et o
l'homme qui la rencontre devient un auxiliaire et non un ennemi.

Je ne parle mme pas du thtre, o la femme trne et passionne  ce
point, qu'il faut rvoquer des diplomates qui abandonnent le char de
l'tat pour s'atteler au sien, o elle s'enrichit si vite et par le
thtre seul, qu'elle peut donner un million pour racheter sa libert
conjugale, acheter des rsidences royales, fonder des hpitaux et des
coles dans les pays qu'elle traverse. Je ne parle pas non plus des
autres arts, comme la peinture et la sculpture, o elle forme un groupe
qu'on pourrait appeler l'cole des femmes et dont Rosa Bonheur est le
chef illustre et respect. Elle est dj dans le thtre, dans
l'atelier; la voil comdienne, peintre, statuaire. Nous allons la voir
bachelier, tudiant en droit, lve en mdecine, clerc et carabin. En
effet, elle tente aujourd'hui l'tude des sciences rserves jadis 
l'autre sexe. J'en suis dsol pour Molire, mais Chrysale a tort: la
femme trouve dcidment que son esprit a mieux  faire que de se
hausser  connatre un pourpoint d'avec un haut de chausses; elle ne
borne plus son tude et sa philosophie  faire aller son mnage, 
avoir l'oeil sur ses gens,  former aux bonnes moeurs l'esprit de ses
enfants,  savoir comment va le pot dont son mari a besoin par la
raison bien simple qu'elle perdait sa jeunesse  attendre le mnage qui
ne venait pas, et qu'elle ne pouvait ni surveiller les gens qu'elle
n'avait pas le moyen d'avoir, ni former aux bonnes moeurs l'esprit des
enfants qu'aucun mari ne songeait  lui donner. Entre Chrysale, qui ne
voulait pas d'elle, et don Juan, dont elle ne voulait pas, elle a pris
le parti d'essayer de se suffire  elle-mme et d'escalader toute seule
les hautes rgions de la science et de la philosophie. Voyant son me
mal comprise et son corps mal convoit, elle a immol son sexe et elle
en a appel  son esprit; elle prend ses inscriptions; elle subit des
examens dans les sciences et dans les lettres, dans la mdecine et dans
le droit; elle troque la robe de la faiseuse en renom contre la robe
noire de Pancrace et de Marphurius.

Le bourgeois dont riait Molire a beaucoup ri en voyant cela, comme il
fait toujours quand il voit quelque chose de nouveau; mais, lorsque ce
n'est pas Molire qui rit des choses, les choses ne courent aucun
danger. S'il vivait de nos jours, il n'en rirait pas. Molire avait le
grand bonheur de vivre dans une poque o l'on pouvait rire de la
sottise humaine sans tre forc d'y chercher remde. Le pote riait,
le roi riait, la cour riait, la chose dont on riait tait tenue pour
risible. Aujourd'hui, il n'en va plus tout  fait de mme. Non
seulement le roi ne rit plus, mais il a disparu, la cour a disparu, et
Molire a fait comme eux, malheureusement, car cet esprit profond et
sagace verrait certainement, le mieux du monde, ce qu'alors il ne
pouvait mme pas prvoir.

Voil donc la femme ou plutt une des formes de la femme se drobant 
la domination de l'homme par le travail jusqu'alors attribu  l'homme
et dont l'homme seul passait pour tre capable; la voil non pas lui
dclarant la guerre, mais rclamant et venant prendre sa place dans le
domaine o il croyait pouvoir  tout jamais rester seul occupant.
A-t-elle, pour cela, demand l'intervention des lois ou une loi
nouvelle? Non. Elle a tout simplement us de son droit et de ses
facults intellectuelles qui se sont trouves tre  la hauteur de son
ambition, sans qu'elle s'en ft doute auparavant, prise qu'elle tait
dans les classements arbitraires des dominations politiques et
religieuses. Cette femme nouvelle va faire souche, et son schisme va
avoir ses consquences non seulement dans l'ordre social, mais mme
dans l'ordre psychologique.

Dans toutes les classes de la socit, la jeune fille, riche ou pauvre,
belle ou laide tait leve ou dresse en vue non pas du mari,
entendons-nous bien, mais d'un mari. Sans ce mari, rv, espr,
cherch  et l, elle ne pouvait rien tre. Si le mari ne se
prsentait pas, mlancolie ridicule, strilit physique et
intellectuelle pour la pauvre crature.

Elle voyait toutes ses contemporaines partir en riant pour les rgions
soi-disant enchantes du mariage et de la libert, et elle restait
seule sur le rivage dsert o Thse non seulement ne revenait pas la
prendre, mais ne venait mme pas l'abandonner. Elle n'avait d'Ariane
que le dsespoir; elle n'avait pas ses souvenirs.

Aujourd'hui, la femme commence, et, si quelqu'un l'approuve, c'est bien
moi,  ne plus faire du mariage son seul but et de l'amour son seul
idal. Elle peut se passer de l'homme pour conqurir la libert; elle
commence  l'entrevoir, sans pour cela faire abandon de sa pudeur et de
sa dignit: tout au contraire, en dveloppant son intelligence, en
largissant son domaine; et la libert qui lui viendra par le travail
sera bien autrement relle et complte que la libert purement nominale
qui lui venait par le mariage. Quant  l'amour, il perd ainsi  ses
yeux beaucoup de ses tentations premires, dont les ncessits sociales
o elle tait parque lui exagraient normment l'importance. Rduite
 sa seule valeur de sentiment, il faut bien le dire, l'amour fait
souvent assez pitre figure. Il est volage, dominateur, phmre,
ingrat, aveugle; il est d'amorce sduisante, mais voil tout. La
nature s'en sert trs habilement pour la cration universelle
et indispensable; les socits s'en servent religieusement et
politiquement, s'efforant d'en tirer le mariage, c'est--dire le
groupement des tres, rendus plus soumis et plus producteurs par le
stationnement et les solidarits locales de la famille. Si on
l'examine de prs, on voit qu'il produit, somme toute, plus
d'inquitudes, de dceptions, de douleurs que de joies. Aussi a-t-il
besoin d'une forte doublure pour tre un peu durable et rsister aux
intempries de l'me humaine.

Il a fallu, pour arriver  le rendre d'apparence ternelle, le
flanquer, quant  l'homme, d'une compensation matrielle, d'une dot,
et, quant  la femme, d'une garantie lgale, en dehors de l'esprance
non avoue d'une libert plus grande. Les religions et les philosophies
le tiennent pour si mprisable, qu'elles ont pour premier principe
d'essayer d'en dgager compltement l'homme. En dehors des religieux et
des philosophes, tous les grands esprits ayant vraiment quelque chose
 faire dans ce monde ou le tiennent pour dangereux ou monotone, ou en
font un culte secret, s'alliant avec leur gnie et leur libert, avec
le mystre et l'idal, avec le rve et la forme, avec l'imagination et
l'infini. Hlose, Batrix, Laure, Lonore, la Fornarine, Victoria
Colonna, sont les incarnations suprieures de cette combinaison
particulire, inaccessible  la masse des hommes.

Les femmes qui vont aux arts, aux sciences, aux professions librales
sont des femmes auxquelles le mariage ne vient pas, parce qu'elles
manquent de la dot compensatrice pour l'homme, ou parce qu'elles ne se
sentent aucun got pour cette association. Du moment qu'elles font le
travail, qu'elles entrent dans les carrires et qu'elles aspirent au
talent des hommes, c'est pour conqurir comme eux la fortune ou la
libert, ou l'une et l'autre. Une fois la fortune et la libert
acquises, que leur reprsentera le mariage, sinon une dpossession, le
mari tant le chef de la communaut, et un esclavage, la femme devant
obissance au mari? Tout cela tait bon quand il n'y avait pas d'autre
moyen pour la femme d'accomplir sa destine sexuelle et sociale; mais,
maintenant, elle perdrait trop  rentrer volontairement dans les
compartiments du pass. L'amour l'y ramnera? Le croyez-vous? Ce doit
tre l'orgueil d'un homme qui me fait cette objection. tes-vous sr
que les femmes aiment _tant que a_ les hommes?

Il y avait dans l'glise catholique un grand prlat qui me faisait
quelquefois l'honneur de philosopher avec moi en dehors du dogme, et
tout en maudissant mes hrsies. Un matin du mois d'aot, sous les
grands arbres de son jardin piscopal, nous devisions, et je me
permettais de soutenir cette proposition,  savoir: qu'il n'y a pour
la femme, au milieu de toutes ses transformations naturelles et
sociales, que deux tats, bien diffrents l'un de l'autre, auxquels
elle aspire vritablement, qu'elle comprenne bien, et dont elle jouisse
pleinement: c'est l'tat de maternit ou l'tat de libert. La
virginit, l'amour et le mariage sont pour elle des tats passagers,
intermdiaires, sans donnes prcises, n'ayant qu'une valeur d'attente
et de prparation.

Il y a du vrai dans ce que vous me dites, me rpondait mon illustre
interlocuteur. J'ai pu constater que, sur cent jeunes filles dont
j'avais fait l'ducation religieuse et qui se mariaient, il y en avait
au moins quatre-vingts qui, en revenant me voir, aprs un mois de
mariage, me disaient qu'elles regrettaient de s'tre maries.--Cela
tient, monseigneur,  ce que le mariage surtout, au bout d'un mois, n'a
pas encore initi la femme ou  la maternit qu'elle souhaite ou  la
libert qu'elle rve.

Sautons de l chez les Mormons, c'est--dire aux antipodes. Ce peuple
m'intresse beaucoup; je l'ai beaucoup tudi, sans me contenter d'en
rire tout de suite, parce que toute socit qui se forme contient
toujours pour l'observateur des bases intressantes d'exprimentations
physiologiques, les instincts naturels s'y mouvant  leur aise. Chez
les Mormons, o la polygamie existe, l'homme ne peut pouser une
seconde femme qu'avec le consentement de la premire; une troisime,
qu'avec le consentement des deux autres, et ainsi de suite. Jamais ce
consentement n'a t refus, bien que la femme ne puisse, elle, avoir
plusieurs maris, et il y a eu, en vingt ans, deux cas seulement
d'adultre fminin et de prostitution. Pas un seul adultre d'homme.
Mais les femmes mormonnes aiment et soignent les enfants les unes
des autres. Ce n'est pas tout; non seulement elles donnent leur
consentement  leurs maris, quand ils le leur demandent pour un nouveau
mariage, mais elles sont quelquefois les premires  leur proposer
une nouvelle femme qui a, disent-elles, des qualits ncessaires 
la communaut, en ralit pour augmenter un peu la possession
d'elles-mmes, c'est--dire leur libert. Je ne serais pas tonn que
les missionnaires mormons qui viennent chercher des femmes en Europe
pour les hommes du lac Sal finissent par emmener beaucoup de nos
filles franaises, lasses d'attendre le mari franais. Cela vaudrait
beaucoup mieux que la strilit des unes et la prostitution des autres.
Les missionnaires mormons ne font pas plus de proslytes femmes chez
nous, parce qu'ils s'y prennent mal. Nous avons en France, grce  nos
lois et  nos moeurs, un fminin considrable  leur disposition.

En attendant il semble dmontr, par cette nouvelle exprience de la
polygamie, que la femme se contente trs bien d'une portion d'homme et
n'est mme pas fche de voir d'autres femmes lui prendre une part de
ce qu'elle appelle ses sentiments et ses droits, surtout dans les pays
o les devoirs lui paraissent trop lourds. En somme, chez nous,
coutume, curiosit, ncessit sociale et morale, voil ce qui dcide
les jeunes filles au mariage; mais d'amour dans le vritable sens du
mot, point. Une femme marie peut dire qu'elle aime son mari ou un
autre homme, elle sait bien ce que veut dire le mot amour, elle sait ce
qu'elle fait et o elle va; une jeune fille, je parle des plus droites,
des plus innocentes et en mme temps des plus enthousiastes, une jeune
fille ne peut jamais dire avec certitude qu'elle aime son fianc. Une
jeune fille qui fait ce qu'on appelle un mariage d'amour n'aime pas
l'homme qu'elle pouse, elle le prfre, ce n'est pas la mme chose. De
l ce mot beaucoup plus juste: mariage d'inclination. Comment
saurait-elle, la pauvre enfant,  n'en pouvoir douter,  quoi
reconnatrait-elle srement qu'elle aime? L'amour n'est pas fait que de
rve, d'idal, d'esprance, de sympathie: il est fait de ralits
physiologiques qui ne se rvlent qu'aprs le mariage, qui peuvent
fortifier et complter l'amour dans le coeur de la jeune fille, mais
qui peuvent aussi ramener au confessionnal, avec des regrets au taux de
quatre-vingts pour cent, certaines natures dlicates qui ne les avaient
pas prvues. L'homme sait toujours comment, pourquoi, avec quoi il
aime; la femme l'ignore. De l le conflit si frquent et quelquefois
si rapide dans les mariages d'amour.

L'amour ne ramnera donc pas au mariage les femmes libres par le
travail, la connaissance et la libert des mles. Qui sait mme si
l'amour subsistera en elles? Parmi les grandes artistes vivantes dont
nous parlions tout  l'heure, nous en pourrions nommer une arrive
aujourd'hui  soixante ans, qui ne sait pas plus qu'il y a des hommes
que Newton arriv au mme ge ne savait qu'il y avait des femmes. Si,
au contraire, l'amour subsiste, s'il est un vrai besoin de la nature de
ces femmes mancipes par les professions librales, elles aimeront
selon la loi, dans le cas o la loi aura t modifie de faon  rendre
le mariage supportable pour les contractants: sinon, elles aimeront
selon la nature et s'en tiendront aux unions libres, dont la dure
reposera purement et simplement sur la volont et la loyaut de chacun.
L'tude et le travail diminuent considrablement les proportions des
lgalits rputes ncessaires aux sentiments comme ils diminuent, il
faut bien le reconnatre, l'importance de ces mmes sentiments. Quand
on ne regarde plus qu'avec son cerveau, on voit de plus haut et plus
loin. Quiconque s'est donn la peine d'tudier un peu attentivement la
nature de l'homme dans le fonctionnement social, sait que, l o le
sentiment vrai existe, aucune lgalit ne l'arrte, et que, l o il
est mort, aucune lgalit ne le rveille. Une lgalit peut contraindre
un tre vivant  traner ternellement un cadavre avec lui, mais ce
sera tout. Est-ce absolument ncessaire? Oui, pour les intrts
sociaux et moraux de ceux qui sont ns du rapprochement de cet tre
vivant et de ce cadavre, vivant aussi jadis. Mais, si une nouvelle
lgalit a pourvu  ces intrts, la premire n'aura plus sa raison
d'tre et cette nouvelle lgalit va bien tre force de se produire
par suite des mouvements nouveaux que nous constatons. Le Code fera
comme le Dictionnaire, il subira et il sanctionnera l'usage.

Enfin la science, et, principalement, la recherche des causes et des
fins de l'homme, des moyens et du but de la nature, la science va
faire, sous l'impulsion et sous la garantie de la libert, des progrs
rapides, effrayants pour tout ce qui est de rvlation purement
sentimentale et surnaturelle. La science est la religion de l'avenir,
Auguste Comte et Littr sont ses prophtes, le positivisme est son
dogme fondamental; vous aurez beau faire, vous n'y chapperez pas; cela
est vident pour tout esprit de bonne foi, n'ayant pas d'intrt  voir
autre chose que ce qui est. Cette religion, comme toutes les autres, va
avoir ses fanatiques, ses aptres, ses martyrs. Le docteur Tanner, s'il
n'est pas une invention amricaine, est dj l pour le prouver. S'il
est une invention, un autre le prouvera bientt et les sectaires
suivront. Ces sectaires, on ne les comptera pas seulement parmi les
hommes, mais aussi parmi les femmes, les curieuses par excellence,
drobeuses de pommes comme ve, ouvreuses de botes comme Pandore, et
toujours prtes pour le nouveau, pour l'imprvu, pour tout ce qui les
fait sortir de la pure fonction sexuelle, de l'tat _terrien_. Une fois
entranes par certains exemples, une fois leur cadre conventionnel
bris, les femmes vont donc se jeter dans la science comme elles se
jettent dans tout ce qui les passionne, la tte en avant,  corps
perdu, c'est le vrai mot. Prenant leur revanche de l'immobilit
sculaire  laquelle on les a condamnes, elles vont courir, par
n'importe quels chemins  ct de l'homme, devant lui si elles peuvent,
contre lui s'il le faut,  la conqute d'un nouveau monde. En matire
de sensation, la femme est l'extrme, l'excs de l'homme. Quand on sait
avec quel mpris de toute raison et de toute souffrance, la femme va 
l'hallucination et au martyre, ds qu'elle est vraiment dans la foi;
avec quel oubli de toute dignit et de toute pudeur elle va  la
soumission et  la dbauche ds qu'elle est vraiment dans l'amour, on
peut prvoir l'audace et la frnsie avec lesquelles elle tentera la
dcouverte et affrontera le fait lorsqu'elle sera vraiment dans la
science. Elle se soumettra comme l'homme aux plus rudes travaux, aux
expriences les plus douloureuses, aux preuves les plus tranges pour
trouver le mot de l'nigme. Elle se laissera arracher les seins comme
sainte Agathe, si cela peut rvler le mystre de la lactation; elle
passera son enfant  sa voisine, comme sainte Flicit, pour aller se
livrer aux btes, non pour prouver que Jsus a dit la vrit, mais pour
savoir si Darwin a raison.

Jeune homme de quinze ans, qui lisez ces pages en cachette, vous
vivrez peut-tre encore soixante ans; je vous le souhaite, car il va
tre  la fois de plus en plus difficile et de plus en plus intressant
de vivre jusqu' soixante-quinze ans. Vous entendrez probablement,
avant votre mort, un de mes futurs confrres rclamer comme nous le
faisons si inutilement d'ailleurs aujourd'hui pour les enfants ns de
l'homme et de la femme, rclamer la cration d'tablissements destins
 recueillir les enfants ns des hommes et des guenons, des femmes et
des singes. La premire fois que vous entendrez cette rclamation,
venez sur ma tombe, frappez-la trois fois du fer de votre canne et
dites tout haut: C'est fait. Quelque passant vous demandera peut-tre
de quoi il s'agit, vous le lui expliquerez, si toutefois  cette
poque il passe encore quelqu'un dans les cimetires et s'il y a encore
des tombes!

       *       *       *       *       *

Jusque-l, tenons-nous-en aux phnomnes prsents, de constatation
vidente.

Donc, dveloppement du meurtre, de la prostitution, du travail
intellectuel, c'est--dire reprsailles sur l'homme, exploitation de
l'homme, concurrence  l'homme. Telle est la triple indication nouvelle
et symptomatique que nous donne la femme moderne.

       *       *       *       *       *

Mais tout s'enchane, nous le rptons, tout est de logique et de
dduction, dans le monde moral comme dans le monde physique, et
nous avons vu la revendication politique de la femme se produire
paralllement  ces diverses revendications morales. Nous allons voir
maintenant ces ides politiques parses, informes, commencer 
s'incarner dans une personne humaine, corps et verbe, comme doit tre
toute incarnation et venir publiquement et rsolument mettre opposition
et faire rsistance  la loi. En un mot, une femme, mademoiselle
Hubertine Auclert, a refus tout  coup de payer l'impt, prtendant,
puisque les femmes n'taient pas admises  le voter, qu'il n'y avait
pas de raisons pour qu'elles le payassent; que, du moment qu'on leur
imposait les mmes charges qu'aux hommes, on devait leur reconnatre
les mmes droits qu' eux, et qu'elle demandait finalement que les
femmes eussent le droit de voter, comme les hommes, puisqu'elles
payent comme eux. On a beaucoup ri, et la loi a pass outre: l'officier
public est venu saisir les meubles et objets appartenant  mademoiselle
Hubertine Auclert, pour qu'elle et  payer ce qu'elle doit  l'tat.
Elle a pay, mais en protestant et en prenant acte de cet abus de
pouvoir. On a encore beaucoup ri.

La loi a pass outre, parce que le terrain n'tait pas suffisamment
prpar pour cette lutte lgale. La loi n'est pas toujours si fire,
mme dans les pays o elle a le plus d'autorit. Quand elle rencontre
un adversaire bien rsolu et bien arm sur un terrain bien choisi, elle
bat en retraite immdiatement, cet adversaire ft-il aussi seul que
l'tait mademoiselle Hubertine Auclert.

Il y a toujours eu, de par le monde, mais en ce moment plus que
jamais, une foule de gens qui ne croient pas  la Bible comme livre
divin. Ces gens ont raison. La Bible est, par endroits, un beau livre
de conception religieuse, d'autorit sacerdotale, de thocratie
politique, mais que Dieu n'a pas plus dict qu'il n'a dict les livres
sacrs indous, les Vdas, dont la Bible est sortie, ainsi que toute la
mythologie grecque. Cependant l'Angleterre ayant fait retour, avec
Henri VIII, aprs Luther,  la religion pure, a tenu et dclare tenir
encore ce livre pour la parole mme de Dieu. On le donne  toutes les
jeunes filles, et les nobles membres du Parlement, quand ils entrent
pour la premire fois  la Chambre, font voeu de fidlit et de respect
 la reine et aux lois sur un exemplaire, probablement trs ancien, de
ce livre. Dernirement, M. Bradlaugh, nomm membre du Parlement, eut 
prter le serment traditionnel. Il refusa, non parce qu'il ne voulait
pas tre fidle  la reine et soumis aux lois, mais parce que, ne
croyant pas  la Bible, comme livre divin, il refusait justement de
prter un serment dans lequel il voulait qu'on et de la confiance sur
un livre dans lequel il n'en avait pas. M. Bradlaugh tait prt  faire
le serment exig, mais tout simplement sur son honneur, dont il tait
plus sr que du Dieu d'Abraham et de Jacob. Grand moi. Un Anglais
envoy par ses lecteurs au Parlement, charg par consquent de faire
respecter les lois anciennes, tout en en faisant de nouvelles, ds son
entre dans la Chambre, refusait de se soumettre  la loi qui en
gardait la porte! Un Anglais de la grande Angleterre protestante
rejetait et niait l'autorit de la Bible consacre. Et le livre divin
attendait! Parmi tous les miracles qu'il relate, il ne s'en trouvait
pas un pour forcer la langue de M. Bradlaugh. Ni l'ange avec son pe
de feu, ni Mose avec sa verge de fer, ni Samson avec sa mchoire d'ne
ne pouvaient venir  bout de ce mcrant. Il fallut recourir aux moyens
humains,  la menace d'exclusion. Exclure le dlgu d'un groupe
nombreux d'lecteurs qui ne le dlguaient que parce qu'ils pensaient
probablement comme lui, c'tait grave; mais renier la Bible, c'est
srieux aussi, en Angleterre surtout. On vote: M. Bradlaugh est exclu.
Il proteste. On lui ordonne de sortir. Il refuse. Je suis ici par la
volont du peuple, je ne sortirai que par la force. Toujours Mirabeau.
Seulement ce n'est pas, cette fois, un des trois ordres qui parle
ainsi; c'est un homme seul, tout seul, mais fort de sa conviction et de
son bon sens, en face d'une coutume d'un autre ge, d'une loi suranne,
en contradiction absolue avec l'esprit des temps modernes. On met la
main sur l'paule du parlementaire et on le fait sortir de la salle des
sances: voil qui est fait. Le livre triomphe. Trois jours aprs, M.
Bradlaugh est rintgr sur son sige et donne  son serment la forme
qu'il prfrait. Comme c'est simple! on avait reconnu qu'il tait dans
son droit, que cela n'empchait pas la Bible d'tre un livre divin,
surtout pour ceux qui le croient, mais qu' l'avenir elle ne serait
plus associe au serment politique, probablement pour qu'elle ne soit
plus expose aux mmes dsagrments. Le livre divin rentra dans la
bibliothque, M. Bradlaugh rentra dans le Parlement, et tout fut dit.

Voil donc la loi du serment sur la Bible abroge en Angleterre aprs
des sicles d'existence. La libre pense, incarne politiquement en M.
Bradlaugh, a eu raison, en trois jours, d'une tradition sculaire.
David, avec sa petite fronde, a de nouveau tu Goliath. Pourquoi? Parce
que ce que M. Bradlaugh venait dire tout haut, tout le monde qui pense,
le pensait depuis longtemps et le disait tout haut ou tout bas. A son
interpellation subite et rsolue, la lgende, la coutume, la routine,
ont fait leur rsistance accoutume en pareil cas; puis elles se sont
vanouies et ont disparu dans les brumes o elles taient nes.

Eh bien, mademoiselle Hubertine Auclert fait aujourd'hui chez nous
contre l'impt ce que M. Bradlaugh vient de faire contre le serment
biblique. Seulement mademoiselle Hubertine Auclert n'a ni le sexe
reconnu, ni le lieu consacr, ni l'arrire-garde indispensable pour ces
sortes de dclarations de guerre; elle est femme, elle proteste en
plein air, en son nom seul, sans groupe d'lecteurs, ayant fait une
premire lection avec une intention formelle qu'ils sont prts 
confirmer par une ou plusieurs lections semblables. Mademoiselle
Hubertine Auclert est donc battue.

Est-ce parce que le payement de l'impt est plus admir et surtout plus
aim en France, que le serment biblique en Angleterre? Non,
certainement. _Celui qui crit ces lignes_ ne paye jamais ses
contributions qu' la dernire extrmit, sur invitation verte, sur
contrainte avec frais, et il n'est pas le seul parmi ceux qui
pourraient s'excuter tout de suite. Qu'est-ce que ce doit tre pour
ceux qui ont  peine de quoi vivre! L'impt est tout ce qu'il y a de
plus impopulaire chez nous; seulement il a pour lui un argument hors de
toute discussion: aucune socit ne peut fonctionner sans lui. Il faut
donc le payer quand mme.

Aussi mademoiselle Hubertine Auclert ne refuse-t-elle pas de le payer;
seulement elle demande  savoir pourquoi on le lui fait payer; elle
demande  prendre part aux droits des citoyens dont on lui impose les
charges. En un mot, elle demande  tre assimile aux hommes, qui
payent aussi l'impt, mais qui le votent, directement ou par
dlgation. Elle consent  donner son argent, mais elle voudrait donner
son avis. Bref, elle rclame ses droits politiques, qu'elle borne pour
le moment au droit de voter. Elle ne demande pas, comme l'auteur de la
proclamation,  tre juge consulaire, juge civil, jur, ligible, elle
demande  tre lecteur.

Eh bien, pourquoi ne serait-elle pas lecteur, elle et toutes les
autres femmes de France aussi? Quel empchement y voyez-vous? Quelles
raisons premptoires peut-on opposer  cette revendication?

Mademoiselle Hubertine Auclert dit: Je ne dois pas payer l'impt
puisque je ne le vote pas, ni par moi-mme, ni par des dlgus nomms
par moi. C'est une raison, mais ce n'est pas la meilleure. Les
orphelins mineurs et propritaires payent aussi l'impt sans le voter
ni par eux-mmes, ni par leurs dlgus. Mademoiselle Hubertine Auclert
aurait pu ajouter: Je ne dois pas payer l'impt comme les hommes,
parce que la socit, qui me rclame cet impt, me fournit moins qu'aux
hommes le moyen de le gagner, et que les moyens personnels que j'ai de
le gagner sont infrieurs  ceux des hommes. C'est une meilleure
raison que la sienne, mais ce ne serait toujours pas la meilleure.

La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour
que les femmes ne votent pas comme les hommes.

En 1847, des hommes politiques, peu exigeants en vrit, demandaient au
gouvernement l'abaissement du cens lectoral et l'adjonction des
capacits. Le gouvernement refusait. De bonnes raisons, il n'en donnait
pas non plus. Je ne sais mme pas s'il en donnait de mauvaises. Cette
rsistance fut la cause de la rvolution de 1848, qui ne se contenta
naturellement pas du projet, c'tait son droit de rvolution, et qui
nous dota du suffrage universel, c'est--dire du cens nul et de
l'adjonction non seulement de toutes les capacits masculines, mais de
toutes les incapacits possibles du mme sexe. Aujourd'hui, bien ou
mal, le suffrage universel fonctionne pour les hommes et rien ne le
supprimera plus. Les femmes arrivent  leur tour et disent: Et nous?
Nous demandons l'adjonction de nos capacits. Quoi de plus consquent?
quoi de plus raisonnable? quoi de plus juste?

Quelle diffrence constatez-vous entre l'homme et la femme, pour
refuser  celle-ci le droit de voter, quand vous l'avez donn 
celui-l? Aucune diffrence.

Et le sexe?

--Quel sexe?

--Le sexe de la femme.

--Qu'est-ce qu'il a  faire l dedans, le sexe de la femme? Rien; pas
plus que le ntre. La femme n'a pas la barbe de l'homme, mais l'homme
n'a pas les cheveux de la femme. Quant aux autres dissemblances, elles
sont tellement  l'avantage de la femme, que nous ferons mieux de ne
pas en parler.

--Soyons srieux.

--Je le veux bien.

--Il ne s'agit pas de son sexe physique, il s'agit de son sexe moral.

--Je ne comprends pas.

--C'est pourtant bien clair. Par son sexe, la femme est plus faible que
l'homme, et la preuve, c'est que l'homme est continuellement forc de
la dfendre.

--Nous la dfendons si peu que, comme vous venez de le voir plus haut,
elle est force de se dfendre toute seule  coups de revolver, et nous
avions pris si peu de prcautions en sa faveur, que nous sommes ensuite
forcs de l'acquitter.

--_Ce sont des cas exceptionnels_; mais il est notoire que, comme
intelligence, la femme est infrieure  l'homme. Vous l'avez crit
vous-mme.

--Si je l'ai crit, j'ai crit une btise, et je change d'opinion
aujourd'hui. Je ne serai pas le premier qui aura crit une btise, ni
le premier qui aura chang d'opinion, voil tout. Mais, cette btise,
je ne l'ai jamais dite; on me l'aura fait dire, ce qui n'est pas
quivalent, mais ce qui est trs commode dans la discussion.

--Si vous n'avez pas crit, non pas cette btise, mais cette vrit,
vous avez eu tort; car elle est crite et dmontre dans tous les
livres de religion, de philosophie, de mdecine.

Nos livres de religion nous disent que la femme a fait perdre le
paradis  l'homme, ce qui n'est peut-tre pas bien sr et ce qui, en
tout cas, prouverait qu' l'origine du monde, si l'on en croit cette
Bible  laquelle M. Bradlaugh ne veut pas croire, la femme non
seulement n'tait pas infrieure, mais tait suprieure  l'homme
puisqu'elle lui faisait faire ce qu'elle voulait. C'est peut-tre pour
cela que vous ne voulez pas la laisser voter, dans la crainte qu'elle
ne vous fasse encore perdre le paradis que nous avons reconquis et que
nous habitons, comme chacun peut voir. Mais les livres de religion
indous, antrieurs aux livres de notre religion de sept ou huit mille
ans, disent, au contraire, qu'Adam a perdu le paradis malgr les
conseils de sa femme ve, qui ne voulait pas lui laisser franchir les
limites que Dieu avait fixes  ce paradis. Je trouve aussi dans nos
livres de religion, quand j'y reviens, que la femme crasera la tte
du serpent, tout en tant mordue au talon. Prenez donc garde; les
livres de religion ne s'entendent pas trs bien; en tout cas, l'homme y
parat bien au-dessous d'elle. Quant aux livres de philosophie, ils
nous conseillent d'viter le plus possible le commerce des femmes,
parce que ces tres sduisants sont capables d'carter l'homme de ses
grandes destines et de le dissoudre dans le sentiment. Les philosophes
constatent ainsi, non pas l'infriorit certaine de la femme, mais la
faiblesse possible de l'homme. Pour les livres de mdecine, ils
tablissent tout bonnement que l'homme et la femme sont deux tres de
fonctions diffrentes, apportant chacun dans la fonction qu'il
accomplit les forces ncessaires  cette fonction. Ils vous
dmontreront ensuite que, si la force musculaire de l'homme est plus
grande que celle de la femme, la force nerveuse de la femme est plus
grande que celle de l'homme; que, si l'intelligence tient, comme on
l'affirme aujourd'hui, au dveloppement et au poids de la matire
crbrale, l'intelligence de la femme pourrait tre dclare suprieure
 celle de l'homme, le plus grand cerveau et le plus lourd comme poids,
tant un cerveau de femme, lequel pesait 2,200 grammes, c'est--dire
400 grammes de plus que celui de Cuvier. On ne dit pas, il est vrai,
que cette femme ait crit l'quivalent du livre de Cuvier sur les
fossiles.

Mais, comme, pour dposer un vote dans une urne, il n'est pas plus
ncessaire d'avoir invent la poudre, comme le prouvent suffisamment
les sept millions d'lecteurs que nous avons en France, que de porter
500 kilos sur ses paules, je ne vois pas en quoi l'infriorit
musculaire de la femme, dfalcation faite, cependant, des femmes de la
halle, des porteuses de galets et des acrobates femelles, je ne vois
pas en quoi l'infriorit musculaire de la femme lui interdirait de
voter. En revanche, je vois beaucoup de raisons pour le contraire. Si
madame de Svign vivait de nos jours, elle n'amnerait certainement
pas d'un coup de poing le 500 sur la tte du Turc,  la fte des Loges;
est-ce pour cela qu'elle ne voterait pas; car madame de Svign ne
voterait pas, et matre Paul, son jardinier, voterait. Pourquoi? Quel
inconvnient verriez-vous  ce que madame de Svign vott tout comme
son jardinier?

--Mais, madame de Svign est _une exception_, et on ne modifie pas les
coutumes, les ides et les lois de tout un pays pour une exception.

--Et, sa grand'mre, madame de Chantal? Et madame de la Fayette? Et
madame de Maintenon? Et madame Dacier? Et madame Guyon? Et madame de
Longueville? Et madame du Chtelet? Et madame du Deffand? Et madame de
Stal? Et madame Rolland? Et madame Sand?

--_Toujours des exceptions._

--Un sexe qui fournit de pareilles exceptions a bien conquis le droit
de donner son avis sur la nomination des maires, des conseillers
municipaux et mme des dputs. Mais les exceptions ne s'arrtent pas
l. Et Clotilde, qui a fait convertir les Francs, et nous, par
consquent, au catholicisme, croyez-vous qu'elle ait eu quelque
influence sur Clovis, et les destines de notre pays? Et Anne de
Beaujeu et la bonne reine Anne, et Blanche de Castille, et lisabeth de
Hongrie, et lisabeth d'Angleterre, et Catherine la Grande, et
Marie-Thrse.

--C'taient des reines.

--Cela ne change pas leur sexe, et, si elles ont rgn comme elles
l'ont fait, elles ont prouv qu'elles pouvaient rgner par
l'intelligence et l'nergie aussi bien que les hommes. Jamais on ne me
fera croire que des femmes qui peuvent tre reines comme celles-l,
malgr leur sexe, ne puissent pas tre lecteurs  cause de leur sexe.

--Mais enfin il n'y a pas que ces femmes-l; il y a la masse des
femmes, n'ayant aucune ide et aucun sens de la politique et du
gouvernement.

--Sens peu difficile  acqurir, si j'en juge par les hommes qui
prtendent l'avoir. En effet, il y a la masse des femmes, c'est--dire
toutes celles, dont tous les hommes distingus disent: Ma mre tait
la plus intelligente et la plus honnte des femmes; sans elle, je ne
serais pas ce que je suis. Je ne sais pas pourquoi tant de femmes
obscures, mais honntes et intelligentes, ne voteraient pas aussi
justement que tous les gredins et imbciles d'un autre sexe.

--Mais, enfin, vous le disiez tout  l'heure, ici mme, deux cents
lignes plus haut, les devoirs doivent tre gaux aux droits, et les
femmes ne font pas et ne peuvent pas faire la guerre comme les hommes.

--Et Jeanne de France, et Jeanne de Flandres, et Jeanne de Blois et
Jeanne Hachette?  propos de laquelle Louis XI donna le pas aux femmes
sur les hommes dans les processions de la fte de Beauvais, qu'elle
avait si bien dfendu,  la tte des autres femmes de la ville, contre
Charles le Tmraire? Et Jeanne d'Arc, enfin? Alors aucune de ces
femmes, ayant fait de nos jours ce qu'elles ont fait de leur temps, ne
serait admise  lire des reprsentants dans le pays qu'elles auraient
sauv? C'est bien comique.

--Ces femmes ont t trs extraordinaires certainement, et elles font
grand honneur  leur sexe; mais _ce sont des exceptions_, et plus elles
ont t extraordinaires, plus elles ont prouv que ce qu'elles
faisaient tait en dehors de leur sexe. Quelques femmes ont t braves
et hroques, comme des hommes de guerre, mais toutes les femmes ne
peuvent pas tre soldats, tandis que tous les hommes le sont.

--O avez-vous vu cela? Et ceux qui n'ont pas un mtre cinquante-quatre
centimtres de taille, ce qui est, je crois, la taille rglementaire
pour tre enrl? Et les bossus? Et les bancals? Et les myopes? Et les
phtisiques? Et tous les souffreteux? Et les soutiens de famille? Et les
fils des septuagnaires. Et les prix de Rome? Et ceux qui tirent un bon
numro, c'est--dire trois cent cinquante sur cinq cents et qui ne sont
plus astreints qu' un service que toutes les femmes pourraient faire?
Et les cent cinquante mille prtres de France? Est-ce que tous ces
hommes-l portent le fusil? et cependant ils votent. La femme ne doit
pas tre soldat parce qu'elle a mieux  faire que de l'tre: elle a 
l'enfanter, et, quand il passe un conqurant comme Napolon qui lui tue
dix-huit cent mille enfants, si elle n'a pas eu, comme femme, le droit
de voter contre cette forme de gouvernement, elle a bien gagn comme
mre, par sa fcondit, ses angoisses et ses douleurs, le droit de
voter contre lui s'il voulait revenir. Non; toutes les objections que
l'on fait contre le droit que rclame mademoiselle Hubertine Auclert et
que bien d'autres rclameront prochainement, toutes ces objections sont
de pure fantaisie.

Quand la loi franaise dclare la femme infrieure  l'homme, ce n'est
jamais pour librer la femme d'un devoir vis--vis de l'homme ou de la
socit, c'est pour armer l'homme ou la socit d'un droit de plus
contre elle. Il n'est jamais venu  l'ide de la loi de tenir compte de
la faiblesse de la femme dans les diffrents dlits qu'elle peut
commettre; au contraire, la loi en abuse. C'est ainsi qu'elle permet 
l'enfant naturel de rechercher sa mre, mais non son pre; c'est ainsi
qu'elle permet au mari d'aller o bon lui semble, de s'expatrier sans
la permission de sa femme, et, en cas d'adultre, de sa part  elle,
bien entendu, de lui retirer sa dot et mme de la tuer. Quant  la
femme veuve ou non marie, elle est absolument assimile  l'homme dans
toutes les responsabilits imposes  celui-ci. Ce serait bien le moins
cependant que, comme l'hrone de Domrmi, ayant t au danger, elle
ft  l'honneur. Quand une femme libre exerce une industrie quelconque,
elle a besoin d'une patente, elle doit tenir des livres en rgle; si
elle ne paye pas ses effets de commerce, on la poursuit, on la met en
faillite. Si, comme mademoiselle Hubertine Auclert, elle refuse de
payer l'impt, on lui fait des sommations avec frais, tout comme  moi;
on lui vend ses meubles et jusqu' ses dernires nippes, et elle est
force de payer, comme je paye. Si elle vole, si elle fait des faux, on
l'arrte, on l'emprisonne, on la condamne. Il ne vient jamais  l'ide
de la loi de dire: Cette pauvre petite femme! elle peut ne pas payer
son loyer, ses billets ou ses impositions; elle peut voler dans les
magasins et faire des faux en criture prive ou publique, laissez-la
faire, c'est un tre irresponsable, faible et infrieur  l'homme.

Il commence  lui tre permis de tirer des coups de revolver sur les
hommes ou de jeter du vitriol  la figure de ses semblables; mais nous
avons vu que c'est encore par la faute de la loi; et c'est justement
pour que la loi et la morale soient plus respectes qu'elles ne sont
que nous demandons que les femmes soient admises, par leur concours au
vote et par consquent aux lois,  la connaissance et par consquent au
respect des lois qu'elles auraient contribu  faire. De deux choses
l'une, ou, malgr leur admission au scrutin, la loi ne sera pas
modifie, en ce qui les regarde, et ce serait bien extraordinaire,
car elles auront soin de nommer des hommes dcids  obtenir les
modifications ncessaires, urgentes que nous rclamons, ou la loi sera
modifie. Dans le premier cas, la femme saura bien que l'homme a le
droit de la prendre  partir d'un certain ge, de la rendre mre, de
l'abandonner avec son enfant, sans qu'elle ait le droit de rien lui
dire et encore moins de le tuer ou d'estropier les femmes qui passent
dans la rue; et alors vous pourrez condamner ces femmes comme de
vulgaires meurtrires qui, aprs s'tre maries ou donnes en sachant
bien  quoi elles s'exposaient, tuent ou se vengent en sachant bien 
quoi elles s'exposent; dans le second cas, justice sera faite d'avance,
et, les droits de l'homme et de la femme tant gaux, leurs
responsabilits seront les mmes.

--Alors, c'est srieux; vous demandez que les femmes votent?

--Tout bonnement.

--Mais vous voulez donc leur faire perdre toutes leurs grces, tous
leurs charmes. La femme...

--Nous voil dans les platitudes! Soyez tranquille, elles voteront
avec grce. On rira encore beaucoup dans le commencement, puisque, chez
nous, il faut toujours commencer par rire. Eh bien, on rira. Les femmes
se feront faire des chapeaux  l'urne, des corsages au suffrage
universel et des jupes au scrutin secret. Aprs? Ce sera d'abord un
tonnement, puis une mode, puis une habitude, puis une exprience, puis
un devoir, puis un bien. En tout cas, c'est dj un droit. Quelques
belles dames dans les villes, quelques grandes propritaires dans les
provinces, quelques grosses fermires dans les campagnes, donneront
l'exemple et les autres suivront. Elles auront des runions, des
assembles, des clubs comme nous; elles diront des btises comme nous,
elles en feront comme nous, elles les payeront comme nous, et elles
apprendront peu  peu  les rparer, comme nous. Un peu plus mles 
la politique de l'tat, elles feront moins de propagande  celle de
l'glise, ce ne sera pas un mal.

Nous entendons tous les jours des gens se plaindre, et quelquefois avec
raison, du suffrage universel, o nombre d'lecteurs ne savent mme pas
lire le nom qu'ils dposent dans l'urne et pour lesquels il faut le
faire imprimer, incapables qu'ils seraient de voter, s'il leur fallait
l'crire. Les gens qui se plaignent rclament le suffrage  deux
degrs; eh bien, voil une excellente occasion de faire l'exprience de
ce suffrage, en l'appliquant aux femmes pour commencer. Enfin la preuve
que la chose est possible c'est qu'elle existe dj.

       *       *       *       *       *

Je lis dans un journal:

   _Une loi rcente de New-York a donn aux femmes le droit de
   participer  l'lection des directeurs et des administrateurs des
   coles publiques. Les partisans des droits de la femme font une
   propagande trs active en vue d'obtenir que, le 12 octobre
   prochain, les nouveaux lecteurs prennent part au scrutin dans
   les 11,000 districts scolaires de l'tat de New-York. Un premier
   essai fait ces jours derniers dans quatre localits, et notamment
    Staten-Island, dans la banlieue de New-York, a donn des
   rsultats assez satisfaisants. On pense gnralement, dit
   le Herald, que les femmes, quand elles votent, suivent les
   indications de leurs maris,  moins toutefois qu'il ne s'agisse
   pour elles d'une manifestation faite en masse contre leur ennemi
   commun: l'homme. Cette supposition se trouve contredite par le
   rsultat du scrutin qui a eu lieu  Staten-Island. Sauf les cas
   o le vote du meeting a t unanime, les voix fminines ont t
   gnralement partages; il y a mme eu,  un moment donn, un
   mouvement d'hilarit gnrale, quand, une femme ayant vot non
   immdiatement aprs que son mari venait de voter oui, celui-ci a
   flicit sa moiti d'avoir eu le courage de son opinion._

C'est concluant.

       *       *       *       *       *

Donc, la femme, c'est--dire la mre, l'pouse, la fille, cette moiti
de nous-mmes  tous les ges de la vie, ayant, ainsi que nous, devant
la loi, toute la responsabilit de ses devoirs, comme personne
publique; ayant, plus que nous, comme personne prive, devant
l'opinion, la responsabilit de ses sentiments; cet tre vivant,
pensant, aimant, souffrant, ayant un cerveau, un coeur, une me tout
comme nous, si dcidment nous en avons une, a aussi des besoins, des
aspirations, des intrts particuliers, des progrs  accomplir, et,
par consquent, des droits  faire valoir, qui veulent, qui doivent
tre reprsents directement dans la discussion des choses publiques,
par des dlgus nomms par elle. tablissez cette loi nouvelle du vote
des femmes, comme vous l'entendrez, au commencement, avec toutes les
prcautions et toutes les rserves possibles dans ce pays  qui la
routine est si chre; mettez les lections  un,  deux,  trois
degrs, si bon vous semble, mais tablissez cette loi. Il doit y avoir
 la Chambre des dputs des femmes de France. La France doit au monde
civilis l'exemple de cette grande initiative. Qu'elle se hte.
L'Amrique est l qui va le donner.

Ces premiers dputs des femmes ne seront pas, ne doivent pas tre
nombreux tout d'abord  l'Assemble nationale, je l'accorde, mais ils
auront un grand avantage sur leurs collgues, ils sauront bien ce
qu'ils viennent y faire. Les dputs de la Rpublique n'taient pas
nombreux non plus en 1854, ils taient cinq. Ils sont la majorit
aujourd'hui. Les majorits, il est vrai, ne prouvent rien, quand les
minorits sont bien convaincues et bien unies. Les majorits ne sont
que la preuve de ce qui est; les minorits sont souvent le germe de ce
qui doit tre et de ce qui sera. Avant dix ans, les femmes seront
lecteurs comme les hommes. Quant  tre ligibles, nous verrons aprs;
si elles sont bien sages.

Mais alors, me demandera  son tour quelque dame pieuse et discipline
qui croit sincrement que l'humanit doit se tirer ternellement
d'affaire avec les Codes et les vangiles, avec le droit romain et la
foi romaine; mais alors o allons-nous, monsieur, avec toutes ces
ides-l?

Eh! madame, nous allons o nous avons toujours t,  ce qui doit tre.
Nous y allons tout doucement parce que nous avons encore des millions
d'annes devant nous et qu'il faut bien laisser quelque chose  faire
 ceux qui viendront plus tard. Pour le moment, nous sommes en train de
dlivrer la femme; quand ce sera fait, nous tcherons de dlivrer Dieu;
et, comme alors il y aura entente parfaite entre les trois corps d'tat
ternels, Dieu, l'homme et la femme, nous verrons plus clair et nous
marcherons plus vite.




     A. DUMAS FILS

     9 septembre 1880.




     IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX et Cie,
     RUE BERGRE, 20, A PARIS.--18656-0.





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votent, by Alexandre Dumas, Fils

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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