The Project Gutenberg EBook of Le fminisme franais I, by Charles Turgeon

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Title: Le fminisme franais I

Author: Charles Turgeon

Release Date: September 17, 2009 [EBook #30008]

Language: French

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LE
Fminisme
Franais

I

_L'mancipation individuelle et sociale
de la Femme_

PAR

Charles TURGEON

Professeur d'conomie politique  la Facult de Droit
de l'Universit de Rennes

[Illustration]

PARIS
Librairie de la Socit du Recueil gnral des Lois et des Arrts
FOND PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS
Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL
_22, rue Soufflot, 5e arrondt._
L. LAROSE, Directeur de la Librairie

1902




AVERTISSEMENT AU LECTEUR


_Si je ne craignais d'attribuer  ce livre une importance exagre, je
le ddierais volontiers  celles des Franaises d'aujourd'hui qui
songent, qui peinent ou qui souffrent, persuad qu'il rpond aux
secrtes proccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._

_Le fminisme, en effet, est devenu d'actualit universelle. Il n'est
plus permis aux juristes, aux conomistes, aux moralistes, d'ignorer ce
que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
qu'elles formulent, et les rformes qu'elles proposent. En me dcidant 
tudier ce problme sous ses diffrents aspects,--au dbut d'un sicle
o il semble plus opportun de rechercher ce qu'a t la Femme du XIXe et
ce que peut et doit tre la Femme du XXe,--j'ai voulu tmoigner de la
haute considration qu'il mrite, sans me dissimuler du reste les
difficults et les prils d'une si prsomptueuse entreprise._

_Outre que le dbat institu bruyamment sur l'galit des sexes et
l'galit des poux met en jeu la constitution mme de la famille et
risque d'agiter, de troubler mme, bien des gnrations, le malheur est
que, dans ce procs irritant o le plaidoyer traditionnel des hommes se
heurte  l'pre et ardent rquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
dfendeurs, sont forcs d'tre juges et parties dans leur propre cause.
Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
impartialit, les avocats des deux sexes ne doivent toucher  un
problme si pineux qu'avec d'infinis mnagements._

_Or, loin d'obir  cette suggestion d'lmentaire sagesse, nous voyons
tous les jours des gens, excits et excitants, se jeter perdument dans
la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un ddain
manifestement ractionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
fracas vritablement rvolutionnaire. Est-il donc impossible d'viter
ces excs, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
s'adonnant avec loyaut  la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
ne sais, pour ma part, nul autre moyen de rconcilier deux plaideurs
qui, bien qu'acharns  se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
l'un de l'autre._

_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgr
moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
exposer le fort et le faible du fminisme contemporain. Mais  mesure
qu'on avancera dans ces tudes, on verra mieux que le fminisme, tel
seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu' trop
restreindre ou  trop condenser l'examen de ses revendications, notre
travail et encouru le reproche d'tre incomplet ou superficiel. Si mme
j'prouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer  tous les articles
du programme fministe une place plus large et des dveloppements plus
dtaills. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._

_Quelque imparfait que puisse tre cet ouvrage, il aura du moins
l'avantage de permettre au public franais d'embrasser, dans une vue
d'ensemble, les aspects nombreux de la question fministe, la suite et
la gradation des problmes qu'elle soulve, le lien et l'enchanement
des ides qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
qui s'tend, comme le ntre,  toutes les manifestations de la vie
sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
dire ce que l'on pense. C'est  quoi je me suis appliqu de mon mieux,
en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
doctrines avec indpendance; d'autant plus que si je dois  mon sexe
d'exposer la thse fministe avec une mle franchise, je dois au vtre,
Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante amnit. J'essaierai,
en conscience, de ne point faillir trop gravement  cette double
obligation._

                                              Rennes, 19 mars 1901.




LIVRE I

TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES




CHAPITRE I

L'esprit fministe


       SOMMAIRE

       I.--CE QUE LE FMINISME PENSE DE L'ASSUJETTISSEMENT ET DE
       L'IMPERFECTION DE LA FEMME MODERNE.--A QUI LA
       FAUTE?--SYMPTMES D'MANCIPATION.

       II.--GENSE DE L'ESPRIT FMINISTE EN FRANCE.--SON
       BUT.--RVES D'INDPENDANCE.

       III.--LES DOLANCES DU FMINISME ET LES DROITS DE LA
       FEMME.--NOTRE PLAN ET NOTRE DIVISION.


I

Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et
des mieux doues, se sont avises que leur sexe n'tait point parfait.
Dire que jamais pareille ide n'tait venue aux hommes, serait pure
hypocrisie. Ils en avaient tous,  la vrit, quelque vague
pressentiment. D'aucuns mme, dans l'panchement d'une familire
franchise, avaient pu le faire remarquer vivement  leur compagne. Mais,
si l'on met  part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace
masculine n'tait jamais alle jusqu' englober le sexe fminin tout
entier dans une rprobation gnrale. Au sentiment des hommes (tait-ce
simplicit ou malice?) il n'existait gure qu'une femme vritablement
infrieure; et l'on devine que c'tait la leur. Toutes les autres
avaient d'admirables qualits qu'ils taient surpris et dsols de ne
point trouver dans l'pouse de leur choix. Conclusion foncirement
humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections 
sa femme, c'est, hlas! qu'il la connat bien; et s'il juge les autres
si riches de mrites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connat
mal. Et l, dit-on, est la vrit. Compare  la femme idale,  la
femme en soi,  la femme de l'avenir, la femme du temps prsent,--la
Franaise particulirement,--n'est pas, au sentiment ds fministes les
plus qualifis, ce qu'elle devrait tre; et l'heure est venue de la
rendre meilleure.

Comment? La Franaise est  refaire?--Il parat: ces dames
l'affirment. Que l'on reconnat bien  cet aveu l'admirable modestie des
femmes! L-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop
vite. Si, en effet, l've moderne est afflige d'une douloureuse
insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en
incombe  son souverain matre. Ignorante, esclave et martyre, voil ce
que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement
prolonge de sicle en sicle. Cette iniquit a trop dur. Il n'est que
temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme,
fallt-il, pour atteindre cet idal, refaire les codes, violenter les
moeurs et retoucher la cration. L've nouvelle, qu'il s'agit de
donner au monde, sera l'gale de l'homme et, comme telle, intelligente,
fire, cultive, libre et heureuse, pare de toutes les grces de
l'esprit et de toutes les qualits du coeur,--une perfection.

Ce langage sonne encore trangement  bien des oreilles. En France,
notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si ranges, qui
sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos
habitudes provinciales, dans l'atmosphre tranquille et lgrement
somnolente de nos milieux bourgeois o la femme, religieuse d'instinct,
attache  ses dvotions et applique  ses devoirs, fidle  son mari,
dvoue  ses enfants, aimante et aime, s'enferme en une vie simple,
modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur 
faire le bonheur des siens,--on a peine  concevoir cette fivre de
nouveaut et cette passion d'indpendance qui, ailleurs, animent et
prcipitent le mouvement fministe contre les plus vieilles traditions
de famille. Je sais des mres, instruites et prudentes, qui,  la
lecture d'un de ces livres rcents o s'talent, trop souvent avec
emphase et crudit, les dolances, les protestations et les convoitises
de l'cole nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: Mais ces femmes
sont folles!

Pas toutes, Mesdames. A la vrit, c'est le propre des mouvements
d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon
droit; et conformment  cette loi, le fminisme ne saurait chapper 
certains sursauts dsordonns,  des excentricits risibles,  l'excs,
 la chimre. Point de flot sans cume. Gardons-nous d'en conclure
cependant que tous les partisans de l'mancipation fminine sont des
extravagantes dvores d'un besoin malsain de notorit tapageuse. La
plupart se sont voues  cette cause avec une pleine conviction et un
parfait dsintressement. Quelques-unes mme ont donn des preuves d'un
rel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les
directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins 
l'attention publique par des prodiges de volont agissante et
infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des aptres.


II

Nous sommes donc en prsence, non d'une simple agitation de surface,
mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
s'largissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
femmes vers les sphres d'lection,--tudes scientifiques et carrires
indpendantes,--jusque-l rserves au sexe masculin. Et pour peu que
nous cherchions sans parti pris les origines de cet branlement gnral,
nous n'aurons point de peine  lui reconnatre ds maintenant deux
causes principales: il procde d'abord d'exigences nouvelles, de
ncessits pressantes, de conditions douloureuses, d'une gne, d'une
dtresse que nos mres n'ont point connues, et qui nous font dire que la
revendication de plus larges facilits, de culture et d'une plus libre
accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
filles, une faon trs digne de rclamer le pain dont elles ont besoin
pour vivre; il procde ensuite d'aspirations vagues et inquites  une
vie plus extrieure,  une activit plus indpendante, d'un besoin mal
dfini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de libert,
qui font que, par l'effet mme du dveloppement de leur instruction,
beaucoup de jeunes femmes, non des plus dshrites, non des moins
intelligentes, commencent  souffrir de la place subordonne qui leur
est assigne par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
socit. Et voil pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
s'abandonnent  la pente des ides nouvelles rvent, sinon de le diriger
avec hauteur, du moins de le traiter en gal. Il semble qu'il ne leur
suffise plus d'tre aimes pour leur grce et leur bont: elles
revendiquent une part de commandement. Et  mesure qu'elles se sentent
ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
facile!--leur ton devient plus dcisif, leur parole plus imprieuse et
plus tranchante.

En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'prennent de science pour
lever la femme dans la socit et s'attaquent plus ou moins franchement
au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le fminisme est
l. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquitude qu'il
veille dans les esprits attachs aux traditions, quelque dfiance mme
qu'il excite dans les mes chrtiennes, il se propage, s'affirme et
s'accentue dans nos ides et dans nos moeurs. Le Franais, n malin, y
trouve naturellement une occasion d'pigrammes faciles o sa verve se
dlecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
gaulois est forc lui-mme de prendre le fminisme au srieux. Plus
moyen de l'enterrer sans phrases. Trs garon d'allure, de got et de
langage, il crie, prore et se dmne comme un beau diable. Depuis
quelque temps surtout, il multiplie les confrences, les publications,
les groupements, les associations et les congrs. Nous avons aujourd'hui
une propagande fministe, une littrature fministe, des clubs
fministes, un thtre fministe, une presse fministe et,  sa tte, un
grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour 
nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
Paul, sans gard pour la qualit ou la condition du propritaire. On
sait enfin que le fminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
chaque anne, il tient ses assises plnires dans une grande ville de
l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.


III

Puisque les revendications fministes menacent de troubler gravement
l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
nettement aux femmes nouvelles ce qu'elles attendent de nous, ce
qu'elles prparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
Rsumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
forme vive et ingnument image. Aussi bien est-ce le plan gnral de
cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein tant de
consacrer une tude particulire  chacune des revendications qui
suivent. On aura ainsi sous les yeux, ds le dbut de ce livre, et le
cahier des dolances fministes, et l'conomie gnrale de notre
travail.

Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumire, vers la
puissance et la libert. Enfin l'esclave se redresse devant son matre,
rclamant une gale place au soleil de la science et au banquet de la
vie. Depuis trop longtemps, la femme est crase par la prpondrance
masculine dans tous les domaines o son activit brle de s'tendre et
de s'panouir.

1 Elle souffre d'une _infriorit intellectuelle_; car les jeunes
filles ne sont pas aussi compltement inities que les jeunes gens aux
choses de la vie et aux clarts du savoir.

2 Elle souffre d'une _infriorit pdagogique_, parce que
l'enseignement secondaire et l'enseignement suprieur, et les carrires
qui leur servent de dbouchs, sont d'un accs plus difficile pour elle
que pour l'homme.

3 Elle souffre d'une _infriorit conomique_, puisque le travail de la
femme n'est nulle part aussi libre et aussi rmunrateur que le travail
masculin.

4 Elle souffre d'une _infriorit lectorale_, parce que, citoyenne
ayant les mmes intrts que le citoyen  l'ordre politique et  la
prosprit publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
dans les conseils de la nation.

5 Elle souffre d'une _infriorit civile_, puisque la capacit de la
femme marie est troitement subordonne  l'autorisation maritale.

6 Elle souffre d'une _infriorit conjugale_, l'pouse tant, depuis
des sicles, assujettie par le mariage lgal et religieux  la
domination souveraine de l'poux.

7 Elle souffre enfin d'une _infriorit maternelle_, si l'on songe que
les enfants qu'elle donne au pays sont soumis  la puissance du pre
avant d'tre soumis  la sienne.

Toutes ces ingalits, la femme nouvelle les tient pour
injustifiables. C'tait pour nos pres une vrit passe en proverbe que
la poule ne doit point chanter devant le coq. Et voici que l'aimable
volatile jette un cri de guerre et de dfi  son seigneur et matre; et
le poulailler en est tout mu et rvolutionn! Pour parler moins
irrvrencieusement, il appartient  notre poque de faire une femme
meilleure, une sainte nouvelle. Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
les conqutes de la femme seront acheves et les privilges de l'homme
abolis, ce jour-l, toute la socit, sans miracle, sera subitement
transforme--et je veux croire--rgnre. Et  cet acte de foi, le
fervent crivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre rsume avec
magnificence toutes les ambitions du fminisme, ajoute un acte
d'ineffable esprance: Des merveilles sont rserves aux sicles
futurs, qui connatront seuls la splendeur complte d'une me de
femme[1].

[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopdique du 28
novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.]

On nous assure mme que, pour gratifier l'humanit de cette nouvelle
rdemption, des femmes hroques appellent le martyre et sont prtes 
marcher au calvaire.

Lyrisme  part, toutes ces manifestations de rvolte, tous ces bruits de
combat trahissent un tat d'me et un trouble d'esprit auxquels il
serait vain d'opposer une ddaigneuse indiffrence. A Jersey, sur la
tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononc, en
1853, cette phrase clbre: Le XVIIe sicle a proclam les Droits de
l'homme, le XIXe sicle proclamera les Droits de la femme. Reportons au
XXe, si vous le voulez, la ralisation de cette prophtie: il n'en est
pas moins  conjecturer que le sicle qui commence verra d'tonnantes
choses. On prte  Ibsen cette autre parole: La rvolution sociale qui
se prpare en Europe gt principalement dans l'avenir de la femme et de
l'ouvrier. Sans croire que la question fminine et la question ouvrire
soient d'gale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
au-dessus de celle-l,--il n'en est pas moins vrai que les
revendications de la femme sont entres dans les proccupations de notre
poque, et qu'il faut, cote que cote, y prter une oreille attentive
et les soumettre  un srieux examen.

En ralit, le programme de l'mancipation fminine, que nous
tudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
de l'noncer, peut se ramener, pour plus de clart,  deux directions
gnrales qui correspondent  nos deux sries d'tudes.

Dans la premire, la femme poursuit: 1 son _mancipation individuelle_,
en rclamant une plus large et plus libre accession aux lumires de la
science; 2 son _mancipation sociale_, en revendiquant une plus large
et plus libre admission aux mtiers et professions des hommes.

Dans la seconde, la femme entend raliser: 1 son _mancipation
politique_, en conqurant le droit de suffrage; 2 son _mancipation
familiale_, en obtenant au foyer plus d'indpendance et d'autorit.

Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matire d'_instruction_ et
de _travail_: voil pour son mancipation individuelle et sociale;
d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_tat_ et du
_mnage_: voil pour son mancipation politique et familiale.

Et du mme coup, nous avons justifi la distribution de toutes les
controverses fministes en deux suites d'tudes qui s'enchanent et se
compltent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
formules en ces derniers temps par le fminisme franais, nous tenons 
convaincre les sceptiques et les indiffrents de la gravit de ce
mouvement d'opinion; et,  cette fin, nous indiquerons pralablement,
avec quelque dtail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses
_groupements_ et ses _manifestations_, l'exprience dmontrant qu'une
nouveaut mrite d'autant plus de considration qu'elle apparat et se
propage en des milieux plus varis et plus tendus.




CHAPITRE II

Tendances d'mancipation de la femme ouvrire


       SOMMAIRE

       I.--D'O VIENT LE FMINISME?--SON ORIGINE AMRICAINE.--SES
       TENDANCES DIVERSES.

       II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALIT DU PEUPLE.--L'OUVRIER
       IVROGNE ET DBAUCH.--PAUVRE POUSE, PAUVRE MRE.

       III.--DIFFICULTS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET
       L'PARGNE DE L'OUVRIRE.


I

Impossible de le nier: le fminisme est dans l'air. D'o vient-il? Que
veut-il? O va-t-il? Ce n'est point simple curiosit de chercher une
rponse  ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
problme de l'mancipation des femmes touchant aux principes mmes sur
lesquels reposent depuis des sicles la famille et la socit.

Dans le fminisme il y a le mot et la chose. Le mot est n en France; on
l'attribue  Fourier qui, dans son systme subordonnait tous les
progrs sociaux  l'extension des privilges de la femme[2]. Depuis
lors, un usage universel a consacr ce nologisme, bien que l'Acadmie
ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant  la chose, elle
est plutt d'origine amricaine. Ce mouvement hardi ne pouvait natre
que sur une terre jeune, dbordante de sve, riche de ferments gnreux
et de forces indisciplines, naturellement accessible  toutes les
nouveauts et propice  toutes les audaces. Bien que le fminisme n'ait
excit chez nous que des rpercussions tardives, il commence 
communiquer aux sphres les plus diverses de notre socit un
branlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
analyser les symptmes et reconnatre la gravit.

[Note 2: _Thorie des Quatre Mouvements_, 2e dit. 1841. Librairie
socitaire, p. 195.]

Depuis un demi-sicle, la personnalit de la femme moderne s'est accrue
en dignit, en libert, en autorit. Mais, non contente de ces
conqutes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
vellits d'indpendance et d'galit qui, agitant plus d'une tte,
risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
fminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
adeptes militants: en mme temps qu'il s'panouit dans les ides, il
s'accrdite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'aprs une
germination plus ou moins cache, qu'un mouvement d'opinion arrive  la
pleine conscience de ses forces et mme  la claire vision de son but. A
ct du fminisme qui prche et s'affiche, il y a donc un fminisme qui
sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
du premier, qu'aprs avoir dgag les tendances du second, tenant pour
sagesse d'tudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
fconde; car plus les tendances seront gnrales et profondes, plus les
doctrines auront chance de pousser, de crotre et de fleurir.

Or, envisag comme tendance, le fminisme est un tat d'esprit
incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphre flottante qui nous
enveloppe et nous pntre jusqu' l'me. Il y a beaucoup de fministes
sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la socit, chez les
pauvres comme chez les riches, parmi les illettrs aussi bien que dans
les milieux instruits et cultivs. La mme aspiration se manifeste ici
et l: du ct des hommes, par la dsutude ou l'abdication des
prrogatives masculines; du ct des femmes, par l'impatience ou le
dnigrement de la supriorit virile. D'o il suit qu'une disposition
d'esprit, qui a le rare privilge de recruter des adhrents dans les
catgories sociales les plus diverses, ne saurait tre tenue pour un
phnomne ngligeable.

En fait, il existe dj, autour de nous, un fminisme _ouvrier_, un
fminisme _bourgeois_, un fminisme _mondain_, un fminisme
_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
qu'ils soient anims contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
secrtes convergent au mme but, qui est l'amoindrissement de la
prminence masculine. La matrise de l'homme, voil l'ennemie.


II

Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mcontente
des prrogatives de son conjoint.

C'est une illusion trs humaine d'attribuer mille qualits aux
malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de suprieure honntet,
l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrire que
l'habitude se perd d'en voir les dfauts et les vices. Tandis que les
avocats du peuple nous reprsentent, avec emphase, le mnage du
proltaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
nous-mmes si naturellement  plaindre les classes besogneuses, nous
compatissons si gnralement  leurs labeurs,  leurs misres, nous
essayons, avec une bonne volont si unanime, de les consoler, de les
clairer, de les assister,--sans toujours y russir,--que notre raison
est devenue peu  peu la dupe de notre coeur. Et finalement gars par
les dclamations, plus gnreuses qu'impartiales, d'une dmocratie qui
prte toutes sortes de dfauts aux riches et toutes sortes de qualits
aux pauvres, abuss par nos propres complaisances envers nos frres
dshrits, nous avons oubli le mal vers lequel ils descendent pour ne
voir que le bien vers lequel nous voudrions les lever.

Or, la femme ouvrire se charge de nous rappeler au sentiment des
ralits; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
d'observation  peu prs gnrale que la femme du peuple, quels que
soient les trsors de courage, de dvouement et de rsignation dont son
coeur dborde, commence  se prendre de lassitude et d'impatience 
peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un dbauch. Elle rclame avec
instance le droit de disposer de ses conomies, de les placer, de les
dfendre, de les arracher aux folles prodigalits du mari. Elle n'a plus
foi dans son homme. A qui la faute?

Ce m'est une joie de reconnatre qu'un mnage de bons travailleurs doit
tre salu de tous les respects des honntes gens. Pour ma part, je le
trouve simplement admirable. L'ouvrier rang, bon poux et bon pre, est
un sage, un philosophe en blouse, un hros sans le savoir, une sorte de
saint obscur et cach. Il fait honneur  l'espce humaine. Mais en
tenant cette lite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
dignit du travail et le mrite de la sobrit, l'efficacit rdemptrice
de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
 l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
l'anctre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrig de
quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
devoirs, plus conscient de ses vritables intrts, plus attach  sa
patrie, plus fidle  sa femme, plus dvou  ses enfants? S'il est plus
instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honor par l'opinion,
est-il moins envieux? Encore que mieux pay, est-il plus conome et plus
prvoyant? A vrai dire, la fivre de jouissance, dont cette fin de
sicle est comme brle, pousse l'ouvrier aux folles dpenses, le
dtournant peu  peu de ses habitudes d'pargne et de ses obligations de
famille. Et l'pouse se lasse de la dissipation du mari; et la mre
s'irrite de l'gosme du pre. Que d'argent laiss sur le comptoir des
marchands de vin! Que de salaires dvors dans les rigolades des mauvais
lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
famille ouvrire est en train de mourir d'intemprance et d'immoralit?

Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
point de vue, les extrmes se touchent et se ressemblent; c'est
l'galit des btes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
du vin de Suresne de maigre qualit, entretenir une gueuse des
boulevards extrieurs ou une actrice des grands thtres, s'acoquiner
aux dcavs de la grande vie ou aux louches habitus des barrires,
faire la fte en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
cotillon fan, c'est toujours l'humanit qui se dgrade et s'encanaille.


III

Mais la femme ouvrire souffre plus particulirement de ces folies et de
ces excs; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'tre marie  un
indigne! Malgr tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
soutenir le mnage et nourrir les enfants, si le pre dpense au cabaret
ce qu'il gagne  l'atelier? Ne nous tonnons point qu'elle murmure,
rcrimine ou se fche. Il lui faut la disposition de ses conomies. Elle
veut tre matresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.

Joignez que la femme ouvrire travaille, ds maintenant,  quilibrer le
budget domestique. Le renchrissement de la vie s'ajoutant  la
dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
chasse. Sans doute, la place de la mre est  la maison: encore faut-il
y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut tre
question de renvoyer  leur mnage et les femmes sans enfants et les
veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait  la misre ou
au dsordre. Mieux vaut prendre un mtier qu'un amant et faire march de
sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.

Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
part, poussent donc l'ouvrire  disputer  l'ouvrier les carrires, les
professions et les travaux que, jadis, il occupait en matre. Et cette
tendance nous conduit insensiblement  une plus grande galit des
sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-mme,--je le
crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'branlement
des rgles mmes du mariage.




CHAPITRE III

Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise


       SOMMAIRE

       I.--PORTRAITS D'AEULES.--NOS GRAND'MRES ET NOS
       FILLES.--LA PARISIENNE ET LA PROVINCIALE.

       II.--LES MANCIPES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI.

       III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE
       BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIRES, GOTS
       D'INDPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRCOCIT DES
       UNES ET DES AUTRES.

       IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDES
       D'INDPENDANCE.


I

Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins
accessibles  la contagion des nouveauts ambiantes, bien que la
bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus
fidle  ses obligations, il n'est pas srieusement contestable qu'elle
a subi, depuis un demi-sicle, au moral et au physique, de trs
apprciables dformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les
photographies de nos mres de celles de leurs petites-filles: le
contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image
de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et
simples aeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point
remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard
modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,
dans les yeux baisss, dans ces apparences discrtes, le got de
l'obissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout
autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le
buste droit, la tte haute, le regard direct et sr, un air de volont,
d'indpendance et de commandement, rvlent en leur me quelque chose de
masculin qui n'aime pas  cder et qui se flatte de conqurir.

Si doucement que cette mtamorphose se soit opre, la bourgeoise
d'aujourd'hui ne ressemble plus tout  fait  la bourgeoise d'autrefois
qui, timide, rserve, ingnue, leve simplement avec des prcautions
jalouses, moins pour elle-mme que pour son futur mari, s'habituait ds
l'enfance  une vie cache, rgle, discipline, toute de paix
intrieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient
de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect
du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du
pain, et mme le respect du linge que parfois l'aeule avait fil de ses
mains tremblantes, que la fille en se mariant hritait de sa mre, qu'on
lessivait  la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,
parfumes de lavande et attentivement surveilles, s'tageaient avec une
impeccable rgularit, dans les grandes armoires en coeur de chne
sculpt, sortes d'arches saintes o les nouveaux mnages gardaient, avec
les vieilles reliques du pass, un peu du souvenir embaum des anctres.

Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!
Nos classes moyennes n'ont point chapp  la fivre du sicle
finissant. Sont-elles si rares-- Paris surtout,--ces jeunes femmes de
la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant
dpouill l'ignorance nave de leurs anes, sans acqurir l'nergie
virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour  tour impatientes
d'action et alanguies par le rve, sollicites tantt par le scepticisme
auquel les incline leur demi-science, tantt par les pieuses croyances
auxquelles les ramne un secret penchant de leur coeur, ambitieuses
d'apprendre et de savoir, inquites de comprendre et de douter, anmies
par l'tude, prises d'une vie plus rsolue, plus libre, plus agissante,
et troubles par les risques probables et les accidents possibles de
l'inconnu qui les attire, hsitent, se tourmentent et, s'nervant 
chercher leur voie dans les tnbres, perdent invitablement la paix de
l'me et compromettent souvent la paix du foyer? L'poque o nous vivons
est l'ge critique de la femme intellectuelle.

On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a
point de doute: ces curiosits et ces inquitudes d'esprit ne hantent
que les ttes dj grises par les vapeurs capiteuses de l'esprit
nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux lgants, il ne
suffit plus  l'ambition des femmes de mriter la rputation de bonnes
mnagres, expertes aux choses de la cuisine, habiles  tourner un
bouquet,  orner un salon,  composer mme quelque chef-d'oeuvre sucr,
crme, liqueur ou confitures. Les plus indpendantes ne se rsignent
point, sans quelque souffrance mal dissimule, au simple rle de mres
tendres, dvoues, robustes et fcondes, surveillant l'office et
gouvernant leur intrieur. Nos grand'mres se trouvaient bien de cette
fonction modeste,--et nos grands-pres aussi. A vrai dire, le pass n'en
concevait point d'autre. La femme  son mnage, le mari  son travail;
et la famille tait heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines
femmes riches et ddaigneuses un air de vulgarit misrable. Et pour peu
qu'elles aient l'humeur altire et l'me dominatrice, on peut tre sr
qu'elles feront bon march de l'autorit maritale.


II

Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en rcriminations
indignes contre les tendances d'mancipation fminine, et qui pourtant
ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
questions du mnage. Combien mme repoussent la lettre du fminisme et
en pratiquent l'esprit dans leur intrieur avec une admirable srnit?
Ne leur parlez point d'une femme mdecin ou avocat: elles hausseront les
paules avec mpris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
qu'une femme abdique les qualits de son sexe. Mais que leur mari lve
la voix pour mettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
sera mal reu. Ces dames ont la prtention de prendre toutes les
dcisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
leurs volonts, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
cuisine que pour mieux rgenter le pre et les enfants. L'galit des
droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
vie, en subordonnant l'autorit maritale  leur autorit propre. Pour
elles, le fminisme est sans objet, car leur petite rvolution est
faite. Elles ont pris dj la place du matre.

On rapporte mme que bon nombre de femmes chrtiennes conspirent, de
coeur, avec leurs soeurs les plus mancipes. Non qu'elles ne soient un
peu gnes par la condamnation que Dieu lui-mme a porte contre notre
premire mre: Tu seras assujettie  l'homme. Mais ces
arrire-petites-filles d've se persuadent sans trop de peine que,
l'homme ayant gnralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
de fidlit que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
rompre un contrat si mal observ et de revendiquer,  titre de
ddommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
gouverne par le pre. Ne pouvant rformer l'homme, n'est-il pas juste
de transformer la femme? Puisque le matre s'abaisse, il faut bien que
l'esclave s'lve. Si donc le sexe fort ne veille pas  donner plus de
satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre  voir sa femme, si
bonne dvote qu'elle soit, rclamer pour elle-mme, avec une insistance
croissante, l'autorit dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.

A toutes ces mcontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
qui deviennent lgion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques  tout faire et
qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
conservatoire ou font de l'aquarelle comme un laurat des beaux-arts, la
confinent dans leur mnage avec obligation de soigner le menu et de
surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est mme d'assez vaniteux
pour choyer, parer, orner, gter leur femme, moins pour elle-mme que
pour la satisfaction goste du matre, comme un pacha en use avec une
beaut de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
meuble de luxe, ne se gnent pas de la renvoyer, quand elle se mle de
politique ou de littrature,  son journal de mode,  sa couturire et 
ses chiffons? Et Monsieur qui est commerant ou industriel, n'a pas le
plus petit diplme! Et Madame a son brevet suprieur! Est-ce tolrable?
Adam a-t-il reu ve des mains de Dieu pour en faire une cuisinire
surmene ou une oisive assujettie? Ni femme de mnage ni poupe de
salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
sera-ce lorsqu'elles seront bachelires, licencies ou doctoresses?
Elles ne voudront plus pouser que des acadmiciens.

Pour rester srieux, je ne crois pas outrepasser la vrit en disant que
beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
jugent trs suprieures  leurs maris. De l, un malaise, un dpit, une
soumission mal supporte, o j'ai le droit de voir un germe de rvolte
future qui ne peut, hlas! que se dvelopper rapidement au coeur des
gnrations nouvelles.


III

Si, en effet, je considre d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
qu'autrefois, les exigences conomiques la poussent de plus en plus 
rechercher les emplois virils pour se crer une existence indpendante.
Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les gots
sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
paternit, se disent qu'il est plus conomique d'entretenir une
matresse que d'lever une famille. Et voil pourquoi tant d'honntes
demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isoles
gagnent leur vie, nous les voyons assiger les portes de toutes les
administrations et s'puiser  la conqute de tous les diplmes. Ne
vaut-il pas mieux s'acharner  un travail honorable que s'abandonner aux
tentations de la vie facile?

Quant  la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
trop malignement, il serait puril de cacher qu'elle est en train de
perdre, en certains milieux, la fracheur d'me, la rserve ingnue, le
parfait quilibre de ses devancires. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
la sant aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anmie l'a dj
touche, et la nvrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
n'existe plus en province: on en trouverait des milliers mme  Paris.
Beaucoup sont aussi svrement leves que le furent leurs grand'mres.
On ne les voit point au thtre; elles ne sortent jamais sans tre
accompagnes; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
trois fois avec le mme jeune homme. Toutes ces convenances,
d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
trop routinires en France pour que ces recluses se puissent transformer
rapidement en vapores.

Et pourtant, ne vous est-il jamais arriv de rencontrer dans un salon,
de ces charmantes petites personnes, prcocement dveloppes, instruites
et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
tranquille qui dconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
joignant la coquetterie  l'assurance et l'impertinence  la sduction,
sortes de roses de salon, prmaturment closes, dont le charme attirant
ne cache point assez les pines? Trs positives et trs renseignes, ces
demoiselles Sans-gne ont dj, semble-t-il, l'exprience de la vie.

N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
Sous prtexte de franchise et de sincrit, nous n'pargnons pas  leurs
oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
traner sur la table de famille les livres les moins propres 
entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu  peu le
respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mmes, jointes  une
instruction plus avance, ouvrent leur imagination  mille choses qu'on
s'appliquait jadis  leur cacher soigneusement. De l, ce type nouveau
de jeune fille indpendante, moqueuse,  l'intelligence vive et
inquitante, qui commence  nous apparatre, mme en province. Et comme,
suivant la trs sage remarque de Mme Arvde Barine, les audaces de
pense mnent srement les natures faibles ou impressionnables aux
audaces de conduite, je me demande, en vrit, si cette jeune fille,
leve  jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
mancipe dans le sens dfavorable du mot,--sera plus tard aussi
docile que ses anes aux conseils et aux directions de son mari, aussi
fidle  son intrieur et, chose plus grave, aussi dvoue aux tches
sacres de la maternit.


IV

Aprs avoir constat que les ralits du prsent et les prvisions de
l'avenir nous rvlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
la bourgeoise de demain, une tendance  secouer la suprmatie masculine,
il est temps d'observer,  leur dcharge, que les hommes n'ont point le
droit de s'en laver les mains. Est-ce donc  la femme qu'incombe la
responsabilit de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
croyances? Quel sexe a branl les assises de la famille? Tout ce qui
faisait jadis la femme respectueuse de l'autorit maritale, tout ce qui
justifiait le droit de commander pour l'poux et le devoir d'obir pour
l'pouse, c'est--dire les antiques notions d'ordre, de hirarchie, de
sujtion, les sentiments de modestie, de patience et de rsignation, nos
moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dnonc comme
un tissu de prjugs suranns et accablants dont il importait d'allger
les paules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqu l'galit
civile et politique, que le got du nivellement s'est insinu dans tous
les esprits et jusque dans les mnages. Et nous nous tonnons que la
plus belle moiti du genre humain traite la subordination de son sexe de
non-sens et d'iniquit! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
convaincue de l'humiliation qu'entrane toute obissance! Quoi de plus
naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et matre? Nous en avons
fait nous-mmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
impose de moins en moins  la femme contemporaine, la faute en revient 
ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment dcri.

Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
les lois n'ont en vue que l'intrt particulier des hommes, nous voyons
des audacieuses,--encourages d'ailleurs dans leurs vellits de rvolte
par nos meilleurs crivains,--qui se lvent de toutes parts et, sous
prtexte qu'elles souffrent de la place subordonne que nos codes leur
ont faite imprieusement, somment le lgislateur de reviser la
constitution conomique et sociale de la famille franaise. Libert,
galit, fraternit, voil leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
entendent tre libres, c'est--dire matresses de leurs biens, de leurs
actes, de leur vie. Elles veulent tre les gales de l'homme, en fait et
en droit, de par les moeurs et les lois. Grce  quoi, la fraternit
fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grce de l'aimer comme
un frre!

Aux hommes dbonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
rvolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: Nos pres
ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pres, de
leurs frres, de leurs maris. Aussitt qu'elles auront seulement
commenc d'tre vos gales, elles seront devenues vos suprieures.




CHAPITRE IV

Tendances d'mancipation de la femme mondaine


       SOMMAIRE

       I.--LES OUTRANCES DU THTRE ET DU ROMAN.--LE MONDE O L'ON
       S'AMUSE.--LE FMINISME EXOTIQUE ET JOUISSEUR.

       II.--LA FEMME OISIVE ET DISSIPE.--CE QU'EST LA MRE, CE
       QUE SERA LA FILLE.

       III.--DEMI-VIERGE ET DEMI-MONSTRE.--O EST L'DUCATION
       FAMILIALE D'AUTREFOIS?


I

Tandis que les classes moyennes, prises dans leur gnralit, restent
attaches au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnte, toute
remplie des devoirs quotidiens courageusement accepts, persistent 
placer dans la dignit et l'indissolubilit du mariage la force et le
bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les
rgions dites leves de la socit parisienne, la curiosit de jouir
et la passion de l'amusement s'exasprent en une fivre croissante, qui
s'impatiente de toutes les digues opposes au libre plaisir par
l'habitude morale et par le frein combin de la religion et des lois. Si
nous admettions mme,--et c'est un prjug courant--que la littrature,
le roman et le thtre sont les fidles reflets de l'me d'un peuple, il
faudrait conclure de tout ce qui s'est crit sur les moeurs franaises
depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre socit tombe en
dcomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'tranger, qui
n'est pas en situation de ramener le mal  ses justes proportions, nous
fait l'injure de croire. De grce, n'largissons point nos plaies,
n'aggravons point nos vices  plaisir! Puissent nos crivains renoncer
aux lgances perverses du roman distingu o chaque salon ressemble 
un mauvais lieu! Toute la socit franaise ne tient pas, Dieu merci! en
ce monde exotique luxueusement install dans les somptueux quartiers de
l'Arc-de-Triomphe, o nos toutes belles tranent une existence vide,
factice, dissipe, au milieu d'un dcor digne des _Mille et une Nuits_,
s'occupant  cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons,
la psychologie du libre amour, le dvergondage et l'adultre. Ces fleurs
de perversion sont des rarets. Cette vie est en dehors des lois
communes de la vie.

Mme dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de
se dchaner aussi gnralement, aussi scandaleusement. En fait, les
ncessits de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de
l'avenir  prparer, de la fortune  maintenir, les soucis d'argent,
d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entranements et
contrarient le got du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est
pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement
la fte. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous
surtout d'tendre  toutes nos classes leves la rprobation que mrite
seulement la corruption d'une minorit tapageuse.

Mais, si exceptionnel que soit le monde o l'on s'amuse, quels
dtestables exemples il donne au monde o l'on travaille! Car il faut
bien reconnatre que, dans ce milieu lgant, lger, subtil, agit, qui,
voulant jouir de la vie, retentit d'un perptuel clat de rire,
l'mancipation est de bon ton. C'est l que rgne et s'panouit ce que
j'appelle le fminisme mondain, un fminisme vapor qui semble
prendre  tche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne
des moeurs et le bon gnie du foyer. C'est l qu'on rencontre ces jeunes
femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes,
prises de vie indpendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent
d'incarner  nos yeux la femme libre. Leur plus grand plaisir est de
jouer avec le feu. Par un mpris hautain du danger, et peut-tre aussi
par l'attrait piquant du fruit dfendu, elles se font un amusement de
ctoyer les abmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arriv!
Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.


II

Ce type trs moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore  de nombreux
exemplaires, est facilement reconnaissable, grce aux malicieuses
esquisses qu'en ont traces avec complaisance nos chroniqueurs, nos
dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
crature trs fine et trs pare, qui met un masque d'hypocrite
honntet  sa frivolit d'me comme  ses audaces de pense et  ses
carts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont dpos
sur son visage et dans ses manires toutes les frquentations de salon,
se cache une petite nature trs primitive, fline et ruse, dcide 
s'amuser, cote que cote, aux dpens d'autrui. A l'entendre causer,
elle se dpartit rarement, sauf dans les runions tout  fait intimes,
du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extrieur des
convenances et des rgles sociales. C'est une femme bien leve,--quand
elle le veut,--qui rpte avec exactitude les gestes qu'on lui a
minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun prjug. Elle a des
usages; elle sait vivre. Ses grces sont infiniment sduisantes. C'est
une chatte distingue.

Mais s'il nous tait donn de descendre dans son me, quel contraste!
Discipline pour la forme et par le dehors, cette crature n'est, en
dedans, qu'une libertaire qui s'ignore et cache au monde et 
elle-mme, sous des manires polies et raffines, toutes sortes
d'normits morales. Tandis que son clat et son charme nous la font
prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
apparences d'un tre civilis. Sa tte est vide de toute pense grave.
Si elle va encore  la messe, c'est par dsoeuvrement, comme elle va au
bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
songe gure qu' ses toilettes,  ses visites,  ses intrigues. Son
coeur lui-mme ne s'chauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
C'est un tre artificiel, dupe de ses apptits de plaisir, goste et
inconscient, qui ne tient plus  la vie que par les rites et les
grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
tentation, une occasion, pour faire clater son me de rvolte.

Telle mre, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est  craindre
que les filles ne dpassent les mres. Dans ces sphres oisives et
dissipes du beau monde, o l'on cherche  tromper l'ennui des heures
inoccupes par un marivaudage des moins innocents, une singulire
gnration grandit qui a la prtention de s'affranchir de toutes les
conventions sociales  force d'impertinence et d'audace. L, dans une
atmosphre luxueuse et trpidante, au milieu de ftes ininterrompues,
s'panouissent les demi-vierges, fleurs de salon trop tt respires,
qui mettent leur honneur  s'manciper franchement de tout ce qui les
gne. Dj moins retenues que leurs mres, elles affectionnent les
allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
hardiesses, de toutes les excentricits. Inconsquentes autant que
jolies, portes aux coups de tte et aux fantaisies d'enfant gt, elles
ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur lgance doive
tout excuser, que leur grce puisse tout absoudre; car elles ont
l'admiration d'elles-mmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
leur jeunesse et leur beaut, et elles les affichent complaisamment dans
les salons cosmopolites de la capitale ou les promnent, en des
toilettes savantes,  travers les casinos des plages  la mode. Que
deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?


III

Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine trs
affine et d'une culture morale trop nglige. Elle fait profession de
ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
mme que les demoiselles les plus lances de cette belle socit n'ont
point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
nouvelles les attirent; seul, l'effort mritoire les pouvante. Passe
encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue indit, de
fabriquer des vers dcadents ou de la peinture impressionniste, et avec
quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrment trouvent
grce devant leur fatuit ddaigneuse, en revanche, le travail srieux
les ennuie autant que l'austre vrit les assomme. Il est vident
qu'elles ont rsolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
devoirs naturels qui psent sur le vulgaire.

J'ai hte de dire que cette corruption n'est pas tout  fait d'origine
franaise. Il faut y voir, suivant le mot de M. Andr Theuriet, un
curieux exemple de contagion par infiltration. Depuis plusieurs
annes, les jeunes filles anglo-amricaines pullulent dans nos villes
d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
empresses de copier les allures hardies et le sans-gne mancip de
leurs soeurs trangres. Seulement, dbarrasses de la retenue qu'impose
au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces liberts
ont vite dgnr, dans nos milieux franais o le sang est plus vif et
la tte plus chaude, en excentricits provocantes. Et la logique du mal
veut, hlas! (c'est M. Marcel Prvost qui le confesse textuellement dans
la prface de son fameux livre) que pour la fillette d'honnte
bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
collgien.

Il reste qu' Paris comme en province, chez les riches comme chez les
pauvres, il n'est qu'une ducation chastement familiale pour soutenir et
perptuer la pure tradition des bons mnages et le renom de la vieille
honntet franaise. Mais les pres et les mres auront-ils la sagesse
et le courage de dfendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
simples et plus svres, contre la contagion des mauvais exemples?




CHAPITRE V

Tendances d'mancipation de la femme nouvelle

       SOMMAIRE

       I.--LES PROFESSIONNELLES DU FMINISME SONT DE FRANCHES
       RVOLTES.--LE PROLTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES.

       II.--NOUVEAUTS INQUITANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA
       FEMME LIBRE.--TAT D'ME ANARCHIQUE.


I

On trouvera peut-tre que je n'ai point su parler toujours sans
irrvrence des tendances diverses du fminisme ouvrier, bourgeois et
mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
juger les aspirations du fminisme professionnel? Mais j'ai trop le
respect de la femme pour hsiter  lui dire toute la vrit.

Les professionnelles du fminisme sont, d'esprit et de coeur, de
franches rvoltes. Par cette appellation, j'entends cette fraction
avance qui, sans distinguer entre les revendications fminines, va
droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
indiscipline, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
bataillon de femmes exaltes qui proclament l'galit absolue des sexes
et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
nous convaincre des infortunes de l'ternelle esclave et de
l'inluctable rvolution de la femme moderne. A cet effet, elles
professent le fminisme intgral.

Ce qui perce  travers la propagande qu'elles mnent, c'est, avec le
mauvais got de la dclamation, une avidit impatiente de rclame, un
got effrn de notorit bruyante. Il semble qu'entranes par le bel
exemple que nous leur avons donn, ces fortes ttes soient en joie de
succomber aux tentations de publicit  outrance qui compromettent si
gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillit des
honntes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
 qui s'poumonera pour mettre sa petite personne en vidence sur le
plus haut perchoir du poulailler. Aprs le politicien, voici qu'apparat
la politicienne. Il faut aux femmes nouvelles une scne pour s'y
affirmer et s'y afficher  tous les regards. Et dans le nombre, il
pourrait bien se rvler tt ou tard d'admirables comdiennes.

Que le nombre des mancipes excentriques ait chance de se grossir 
l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-l, nos
couvents de femmes avaient recueilli la plupart des dshrites et des
vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
et plus large ne manquera point de susciter, parmi les gnrations qui
montent, un nombre croissant de jeunes filles diplmes, d'intelligence
ardente et veille, curieuses de vivre et ambitieuses de russir,
auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les dbouchs
qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
dveloppement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
carrires pdagogiques sont dj surabondamment encombres, et que
nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
brevets, qui se morfondent dans une inaction misrable? Trop savantes et
trop fires pour se plier aux besognes manuelles, on les voit dj
traner dans les grandes villes une vie dsenchante et se disputer avec
pret quelques maigres leons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
d'amres rancunes contre l'imprvoyante socit qui leur a ouvert une
voie sans issue. N'est-il pas  craindre que certaines de ces
malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prtent
l'oreille aux suggestions de l'esprit de rvolte et s'enrgimentent dans
cette annexe de l'arme rvolutionnaire qu'on appelle dj le
proltariat intellectuel des femmes?

Sorties des classes moyennes, incomprises, isoles, dclasses, avec des
gots, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
quoi de plus naturel que leur me, aigrie ou dsabuse, s'ouvre aux
ides d'indpendance qui flottent dans l'air, et qu'entranes par ces
prdications excessives qui exagrent les droits et attnuent les
devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisment qu'elles sont des
victimes et des sacrifies? Dtournes de leurs traditionnelles
professions par une instruction inconsidre, elles assigeront en foule
grossissante les carrires masculines et, devant les difficults de s'y
faire une place et un nom, elles crieront  l'oppression, rclamant
l'galit absolue et l'indpendance totale.


II

Entre ces mcontentes, qui peuvent devenir lgion, une sorte de
franc-maonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prtexte
d'manciper les femmes de la tutelle nfaste des hommes, aborde sans
scrupule les sujets les plus dplaisants et les questions les plus
scabreuses. Il semble que les hardiesses inquitantes de langage
fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lvres de
certains fministes. A les entendre parler des choses du mariage avec
une impudence sereine, on croirait que ces zlateurs et ces zlatrices
de la croisade des temps nouveaux n'ont pas eu de parents  aimer et 
bnir, puisque c'est au foyer seulement que s'veille et s'entretient la
douce religion de la famille. Aussi bien le fminisme est-il, pour
quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui
jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent mme
de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrte
esprance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tte fminine
mal quilibre entre en bullition, on peut s'attendre aux pires
extravagances.

Dans la pense de ces intransigeantes, l've nouvelle doit vincer le
vieil homme, comme une rserve frache remplace un corps de troupes
affaiblies et fourbues. Leur prtention est de parler et de penser par
elles-mmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mmes. Elles ne
souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprte.
Voici la confession d'une jeune mancipe que M. Jules Bois a reue avec
complaisance: Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de
l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son
cerveau, comme autrefois l'aeule des premiers jours s'agenouillait sous
la brutalit du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tte ni
devant le bras du mle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et
forte? Je travaillerai; je serai mdecin, avocat, pote, savant,
ingnieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il
voudra[3].

[Note 3: _L've nouvelle_, p. 152.]

Que si nous voulons  ce texte un commentaire, il nous sera rpondu que
le temps est pass o l'on condamnait la jeune fille au huis clos
familial,--comme on lve un merle blanc dans une cage dore,--pour
mieux la livrer sans dfense, inerte et passive, aux mains d'un mari
gteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingnues abties dont le
roman et le thtre ont fait nagure un si attendrissant usage et qui,
cousues aux jupes de leurs mres ou emprisonnes dans les minuties
souponneuses et maussades du couvent, voues au piano  perptuit ou 
des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec rsignation, jusqu'
la veille de leurs fianailles,  la poupe, symbole mortifiant de leur
prochaine domestication destin, sans doute,  faire comprendre  ces
pauvres mes que leur naturelle fonction est d'tre mres au lieu d'tre
libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une ducation
plus dgradante?

Dornavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mmes tudes,
astreints aux mmes exercices, soumis aux mmes disciplines. Instruite
de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera
en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui
dplaisent, aprs avoir proclam firement son indpendance, elle
pousera l'lu de son choix  la face du ciel et de la terre, les
prenant  tmoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte
ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volont.

Au vrai, et si gros que le mot puisse paratre, ce fminisme outr
implique srement un tat d'me anarchique, que des gens alarms
considrent comme le germe d'un mouvement rvolutionnaire o la famille
franaise risque de se dissoudre et de prir. Mais n'exagrons rien:
cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour
tre facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la
socit ne procde par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que
modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de
mtamorphoses instantanes, de changements brusques, de renouvellement
intgral, de rupture complte avec le pass. Il est plus difficile qu'on
ne croit de faire acte d'indpendance, de briser le rseau des habitudes
et des prjugs qui nous enserre, de se soustraire  la lourde pese des
moeurs et des opinions. Si profondes que puissent tre les
transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni
soudaines.

C'est ce qui faisait dire  Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:
L'mancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusets les plus
hilarantes qui soient nes sous le soleil. mancipation de la Femme,
rnovation de la Femme, ces mots dont notre sicle a les oreilles
rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus tre
mancipe qu'elle ne peut tre rnove[4]. Conclusion excessive: la
femme moderne ne ressemble point  la femme primitive, et les
changements passs nous sont un sr garant des changements  venir. Mais
il ne suffit point de proclamer la faillite de l'homme, pour que
l've nouvelle soit  la veille de dtrner le roi de la cration.

[Note 4: Prface de l'_Ami des femmes_. Thtre complet, t. IV, p. 29.]




CHAPITRE VI

Modes et nouveauts fministes


       SOMMAIRE

       I.--LE FMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS
       VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE.

       II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE
       COSTUME FMININ SE MASCULINISE.--EXAGRATIONS FCHEUSES.

       III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE
       BELLE FEMME?


I

Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes
suprieures qui, bien que nourrissant peut-tre au fond du coeur des
esprances aussi rvolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer
et, modres de ton, correctes d'allure, diplomates consommes,
opportunistes insinuantes, montrent patte de velours  l'ternel ennemi
qu'elles se flattent de dsarmer et d'affaiblir, d'autant plus
facilement qu'elles l'auront moins effarouch.

Pour l'instant, ce brillant tat-major, convaincu de l'impossibilit de
rvolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de
rvolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par
application de ce plan, la consigne est donne aux femmes prises des
grandes destines que l'avenir rserve  leur sexe, de ceindre leurs
reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a
du bon: il n'est gure d'me valeureuse en un corps dbile. A qui brigue
l'honneur de nous disputer les emplois dont nous dtenons le monopole,
il faut bien, pour galiser la lutte, galiser pralablement les forces.
mule de l'homme par l'nergie morale, aspirant  l'atteindre et  le
contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est oblige,
sous peine de faillir  ses esprances, de s'appliquer d'urgence 
dvelopper sa vigueur physique pour accrotre sa rsistance et ses
moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tte,
qui surmnent dj trop souvent les garons, auraient vite fait
d'puiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur temprament et
ne trempaient virilement leur organisme.

Ces dames ont donc la prtention de nous arracher mme le privilge de
la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et
jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles
excellent dans tous les sports  la mode. Elles nagent comme des sirnes
et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit
et le gros gibier; elles font de l'quitation, de la gymnastique, de la
bicyclette surtout.

La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-tre du cyclisme dans
les conversations. Cette nouveaut a ses dvots qui en disent tout le
bien imaginable, et ses dtracteurs qui l'accusent de tout le mal
possible. Quoique j'aie peine  voir dans la bicyclette tant de choses
considrables, il faut pourtant reconnatre, sans verser dans
l'hyperbole, que le fminisme fonde de grandes esprances sur cette
petite mcanique. Au thtre et dans le roman, la bicyclette nous est
prsente comme le symbole et le vhicule de l'mancipation fminine. Et
ce qui est plus dcisif, nous avons entendu l'honorable prsidente d'un
congrs fministe, qui ne passe point pour une vapore, recommander
chaudement, dans son discours de clture, l'usage frquent de la
bicyclette, ajoutant qu'elle est un moyen mis  la disposition des
femmes pour se rapprocher conomiquement du sexe masculin. En termes
plus clairs, on espre que la pdale libratrice contribuera
efficacement  l'abolition de la domestication des femmes.

Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder
sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre
d'entraves que leur impose encore notre tat social surann. Il n'y a
pas  dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indpendance.
Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de
tomber, un jour ou l'autre, du ct o l'on penche, dans les bras d'un
ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en
passant,  tous les mnages de pdaler de compagnie. C'est au mari qu'il
appartient de relever sa femme. Hors de sa prsence, les chutes
pourraient tre plus graves. Point de doute, en tout cas, que la
bicyclette ne permette  l've future de se dcharger sur des
mercenaires des soins du mnage, de la surveillance des enfants et de la
garde du foyer. Et comme un nourrisson  lever est un bagage assez
gnant pour une mre nomade, on s'appliquera de son mieux  prvenir la
surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas prcisment un
remde  la dpopulation.

Mais il autorise et ncessite de si libres mouvements et de si viriles
toilettes! Et le fminisme s'en rjouit. Car la femme a quelque chance
de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses
costumes. S'il tait permis d'user de nologismes barbares, je dirais
mme qu'il n'est que de masculiniser la mode pour garonnifier la
femme. Un honnte homme du grand sicle et crit, en meilleur style,
que les habits ont une action sur les biensances et que les dehors
peuvent corrompre les moeurs.


II

On voudra bien m'excuser d'aborder,  ce propos, une question dont il
est facile de saisir l'intrt considrable: je veux parler de la
culotte et du corset. Les professionnelles du fminisme nous font une
obligation de traiter ces graves problmes. Pour peu qu'on y
rflchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine  reconnatre que ces
deux notables chantillons de l'habillement moderne sont minemment
symboliques. Tout le mouvement fministe s'y rvle par son aversion
pour le costume fminin et par son got pour le costume masculin.

Il n'est pas impossible mme que les femmes vraiment libres fassent un
jour de la culotte un emblme et un drapeau. Avez-vous remarqu l'allure
dcide et les airs triomphants de la cycliste vraiment mancipe? A la
voir porter si crnement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
pour un zouave chapp d'un rgiment d'Afrique. En Angleterre, les
fministes militantes ont adopt un costume rationnel. Il est
pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coups courts; une
jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orn d'une
petite cravate noire. La jupe est taille en vue de la marche. C'est un
peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
fait un devoir de reconnatre que, dans ma pense, ce compliment ne
s'adresse qu' une minorit: pour dix jolies femmes que ce costume
avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
parfaitement ridicules.

En 1896,  une sance de la Socit des rformes fminines de Berlin,
l'assemble condamnait  l'unanimit l'usage du corset (beaucoup de
mdecins hyginistes sont du mme avis) et proclamait le prochain
avnement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
du tout que nous soyons  la veille d'une si grave rvolution. Non que
le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
connaissaient point l'troit assujettissement. En soi, il est immoral,
puisque l'allaitement et la maternit peuvent en souffrir. Qu'il
s'assouplisse et se perfectionne, il est biensant de le souhaiter; mais
je doute qu'il disparaisse. Si de la thorie les Allemandes passent  la
pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
Berlin un aspect tout  fait rjouissant.

Quant aux Franaises qui, trs gnralement, ont le sens du beau et
l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit mme
meurtrier; mais c'est un si prcieux artifice d'lgance! A quel mari
n'est-il pas arriv d'entendre sa femme affirmer avec crnerie qu'il
faut souffrir pour tre belle? Ce corset ne disparatra que le jour o
les grces de la femme n'auront plus besoin d'tre soutenues ou
corriges. Prenons patience.

J'imagine, de mme, que la culotte aura peine  dtrner la jupe. Il y a
quelques annes, pourtant, le congrs fministe de Chicago a recommand
aux femmes soucieuses de leur dignit sociale l'emploi du vtement
dualiste. Ce vtement dualiste est ce que nous appelons grossirement
un pantalon. Mais cette rsolution mmorable ne semble pas avoir produit
jusqu'ici grand effet.

A Paris, la Gauche fministe s'est contente d'mettre le voeu que les
ouvrires soient autorises  porter la jupe courte, dans un intrt
d'hygine et de scurit: ce qui n'est pas si draisonnable, le port de
la robe longue offrant de rels dangers dans la fabrication mcanique.
Et sous prtexte que les ouvrires n'osent pas se singulariser,
certaines dames autoritaires voulaient mme inviter les syndicats
fminins  exiger de leurs membres l'application immdiate du nouveau
costume rationnel. Par bonheur, Mme Sverine veillait, et grce  son
intervention, la question de toilette est reste sous la loi de
libert[5].

[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Soyez donc assurs que la jupe courte ne sera gote que de celles qui
ont un joli pied. Emprunter au vtement masculin ce qu'il a de pratique,
sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer 
l'lgance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gne et retenir ce
qui leur sied. N'en dplaise aux gros bonnets du fminisme, (je prie
celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
croire qu'au prochain sicle il n'y ait plus  porter la robe que les
avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de got ne se
rsoudront point  ce retranchement; leur grce en souffrirait trop. Et
pourtant le rgne exclusif de la culotte serait d'une grande conomie
pour le mnage: les robes cotent si cher! Seulement, cette conomie ne
manquerait point de tourner souvent  la mortification du mari: tandis
que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
 craindre que celles-ci ne consentissent jamais  porter les culottes
de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prvost a pu crire que le temps
est pass o les maris ramenaient leurs femmes  l'obissance par ces
mots d'amicale supriorit: Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
bruit! On vous donnera de belles robes! Il parat que cela ne prend
plus.

Exagration et plaisanterie  part, il reste qu'une transformation
s'opre lentement dans les modes, dans les gots et jusque dans les
allures et les attitudes, qui marque, d'une faon visible  tous les
yeux, les modifications profondes et secrtes qui travaillent les moeurs
et les ides de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette fminine
se masculinise de plus en plus. Le dolman est  la mode avec ses
broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
velours et le satin; nos lgantes arborent avec une raideur altire le
plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'pingle du
sportsman.

Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
changement dans les ides et les aspirations. Pour celles que les
ncessits de leur condition poussent  l'assaut des professions
masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
soutiennent pour la vie, les vertus purement fminines sont de moins en
moins suffisantes; qu'il leur faut, pour russir, un peu du courage, de
la hardiesse et de la dsinvolture des hommes; que, pour tre fortes, en
un mot, elles doivent renoncer aux dlicatesses charmantes qui font leur
grce et aussi leur faiblesse.

Quant aux demoiselles des classes riches, vritable jeunesse dore dont
les dsirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
rpt que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manires de Messieurs
leurs frres. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un loge
suprme, qu'on dise d'elle: C'est un bon garon! Et nos demoiselles
s'appliquent consciencieusement  mriter cette flatteuse appellation.

Pour ce qui est enfin des femmes franchement mancipes, elles n'ont pas
d'autre proccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
dfauts et dans nos brutalits pour se hausser  notre niveau. Lasse
d'tre notre compagne, la femme nouvelle aspire  devenir notre
compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
secoue, avec de grandes phrases, la contrainte dprimante du corset et
revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
plus que la moustache,--et encore!

Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dpit des difficults,
elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
Arvde Barine,  la naissance d'un troisime sexe. Telles, chez nous,
ces dtraques, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grces de la
femme sans acqurir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
son sexe, sans qu'il lui soit donn de le changer, incapable de s'lever
 la puissance virile aprs avoir perdu ce qui lui restait de sduction
fminine, ni garon ni fille, ni homme ni femme, ni mle ni femelle,
l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
insexue,  peine une personne, presque un monstre, voil donc le
troisime type de l'humanit  venir! On conoit que cet tre vague dont
la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne  perdre les signes
extrieurs de la fminit (tant pis pour nous!) sans parvenir 
s'approprier la puissance dominatrice de la masculinit (tant pis pour
elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
multiplication ne laisserait point d'tre inquitante pour l'honntet,
la sant et l'avenir de la socit franaise.


III

Contre cette masculinit d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,
il est urgent de protester au nom de la beaut et des intrts mme de
la femme.

Aimez-vous le travesti au thtre? Il me gne ou m'afflige. Je le trouve
choquant ou laid: il dforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces
dames voudraient le gnraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la femme
nouvelle s'exerce-t-elle  imiter servilement notre costume et  nous
prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de
talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates
viriles et de mles vestons? Le vtement masculin est-il donc d'une
coupe si dlectable pour que les fministes les plus ardentes
s'empressent d'y asservir leurs grces en s'appropriant nos platitudes?
Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux
Anglaises!

Et puis, quelle trange ide de supposer que le bonheur des femmes est
subordonn  leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le
caractre aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si
jolis modles, qu'il faille ncessairement nous copier pour goter la
flicit suprme? Les femmes devraient craindre,--au lieu de
l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles
donc qu' trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? Le
rle social des femmes n'est grand, a crit Henry Fouquier avec son
admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si
elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le
club, elles perdraient le foyer[6]. A vivre d'une vie trop masculine,
la femme dpouillerait mme ce qui fait son charme,  savoir la retenue
et la grce, l'lgance et la pudeur. Et le jour o elle serait aussi
laide, aussi brutale et aussi grossire que nous (suis-je assez
modeste?) son rgne serait fini et son sexe dcouronn.

[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littraires du
15 avril 1896.]

J'en appelle au tmoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont
pous plus ou moins les ides nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly
Lieutier, pote et romancire,  laquelle j'emprunte cette curieuse
pense: La femme qui se masculinisera pour prouver son galit avec
l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas
gale  ce dernier en restant femme. Pour prouver cette galit
absolument relle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en
l'utilisant au profit de tous. C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une
journaliste, qui dclare ceci: Savoir, jusque dans nos revendications
et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par
le caractre, les manires et mme et surtout la toilette, l est le
secret de notre russite. En une lutte o nous avons besoin de tous nos
moyens, pourquoi ddaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous
donna: le charme[7]?

[Note 7: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique du 28
novembre 1896, pp. 873 et 883.]

Faisons des voeux pour que, docile  ces conseils, la femme reste femme
par l'lgance de ses manires et la dlicatesse de sa nature, comme
elle l'est par la tendresse de son me, par la sensibilit mue et la
douce piti qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dvouement
et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se
dise que ce n'est point affranchir et amliorer son sexe que d'en faire
une contrefaon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que
nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.
Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyre: Un beau visage est le
plus beau des spectacles.--Une belle femme qui a les qualits d'un
honnte homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus dlicieux:
l'on trouve en elle tout le mrite des deux sexes. Ceux qui aiment
sincrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.




LIVRE II

GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES



CHAPITRE I

Le fminisme rvolutionnaire


       SOMMAIRE

       I.--LES GROUPEMENTS FMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRTENTIONS
       COLLECTIVISTES.--POINT D'MANCIPATION FMINISTE SANS
       RVOLUTION SOCIALE.

       II.--SCHISME ENTRE LES PROLTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES
       INTRTS DE L'OUVRIER ET LES INTRTS DE L'OUVRIRE.


I

C'est un fait tabli que, dans la classe ouvrire comme dans la classe
bourgeoise, dans les milieux mondains et distingus non moins que dans
les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins
d'indpendance et des dsirs d'mancipation qui, ns de causes multiples
et aspirant  des fins diverses, travaillent sourdement la femme de
toutes les conditions, percent  travers son langage et ses allures,
transparaissent dans son costume et dans ses gots. Rien d'tonnant que
ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient
peu  peu dessines, prcises, formules en quelques ttes plus
raisonneuses et plus ardentes. Et la nbuleuse a pris corps; et les
aspirations se sont mues en doctrines systmatiques qui, ds
maintenant, se partagent avec une suffisante nettet en trois grands
courants d'opinion. Ce sont: le fminisme _rvolutionnaire_, le
fminisme _chrtien_ et le fminisme _indpendant_.

Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications fminines n'est
donc pas une, mais triple, suivant qu'elle mane des fministes
rvolutionnaires, des fministes chrtiens ou des fministes
indpendants, ces derniers refusant de s'infoder aux partis religieux
et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de libert et de
dignit pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le
cherchent en des directions opposes ou s'y acheminent par des voies
diffrentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations
gnrales.

Dans les anciens temps, le sexe fminin n'a joui nulle part d'une grande
faveur. La naissance d'une fille passait mme trs gnralement pour une
calamit, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-n la puissance de
dlivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et
religions dclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'aprs
le polythisme, tous les maux qui affligent l'humanit sont sortis de la
bote de Pandore. Pour le christianisme, ve est l'initiatrice du pch
et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion
abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle
l'ennoblisse de l'autre, en levant le mariage monogame  la dignit de
sacrement et en installant pour la vie l'pouse et l'poux, la mre et
le pre, dans une fonction galement ncessaire au dveloppement de la
famille unifie.

Telle n'est point cependant l'opinion des crivains rvolutionnaires qui
tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les
cultes les plus barbares et les lgislations les plus cruelles. C'est
ainsi que M. lie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se
montrrent compatissantes  la femme, toutes les civilisations, toutes
les religions  nous connues qui envahirent la scne du monde pour
s'entre-dchirer, ne s'accordrent que sur un point: la haine et le
mpris de la femme. Brahmanes, Smites, Hellnes, Romains, chrtiens,
mahomtans jetrent  la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent
une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de
tyrannie. Nous le disons trs srieusement: sur ce point, notre
humanit, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des
espces animales[8]. Il s'agit donc d'arracher la femme au
christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,
aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.

[Note 8: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 28 novembre
1896, p. 828.]

A un point de vue plus gnral, les partis rvolutionnaires ne peuvent
qu'tre les allis naturels du fminisme, l'esprit de rvolte qui
inspire ses revendications mritant toutes leurs sympathies. C'est
pourquoi socialistes et anarchistes prchent  la femme que, dans le
partage des droits et des devoirs, elle joue le rle de dupe. M. Lucien
Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, victime de
la loi de l'homme qui lui commande l'obissance, victime de la religion
qui lui prche la rsignation, victime de la socit qui l'entretient
dans la servitude, elle est la perptuelle exploite. Qu'elle n'attende
donc point de la bonne volont des lgislateurs le dmantlement des
codes et des institutions dont les hommes ont fortifi leur position
suprieure: elle y perdrait son temps. Rvoltez-vous, mes soeurs; car
vous ne serez affranchies que par la Rvolution. Le vieux conspirateur
russe, Pierre Lawroff, parle dans le mme sens. Pour le moment actuel,
nous, socialistes impnitents, nous nous permettons d'affirmer que ce
n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible  la grande
question sociale,  la lutte du travail contre le capital, que la
question fministe a des chances de faire quelques pas vers sa
rvolution rationnelle dans un avenir plus ou moins loign.

Et quel appoint pour le triomphe de la Sociale, si les femmes
passaient rsolument du foyer familial  la place publique! M. Jules
Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: Le jour o
les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur
douceur puissante et leur passion communicative, le jour o elles
voudront tre les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de
la cit future, les rsistances intresses qui entravent encore la
marche de l'humanit ne dureront pas longtemps[9]. Je crois bien!
N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'o se
rpand toute flamme? Rvolutionnons l'pouse et la mre: nous aurons du
coup rvolutionn la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de
rvolutionner le monde. Les partis extrmes ne font que rendre hommage 
la toute-puissance du prestige fminin, en rivalisant de zle pour
dtourner  leur profit le courant fministe et l'associer  la lutte
des classes.

[Note 9: Revue encyclopdique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.]

Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette
dclaration faite, en 1896, au congrs de Gotha: La femme proltaire
n'tant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,
l'agitation fministe doit rester dans le cadre de la propagande
socialiste. De l, un groupe fministe plus ou moins infod aux partis
rvolutionnaires, dans lequel, aprs Mlle Louise Michel, Mmes Paule
Mink, Lonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent
encore les premiers rles. Dernirement, Mlle Bonnevial affirmait 
nouveau que le mouvement fministe doit tre socialiste ou qu'il ne
sera pas. Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrmes: nous
les rencontrerons souvent sur notre chemin.


II

Notons seulement que de ces prtentions intolrantes, un schisme est n
qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et  Berlin, les
femmes proltaires ont refus de faire cause commune avec les femmes
bourgeoises, sous prtexte que si des deux cts on veut souvent la
mme chose, on le veut toujours d'une faon trs diffrente, le
fminisme bourgeois croyant encore aux rformes pacifiques, lorsque le
fminisme ouvrier n'a plus foi que dans la rvolution.

Et ce dissentiment s'affirme dj par des congrs rivaux. Ds
maintenant, le fminisme est divis contre lui-mme. Alors que certaines
femmes mettent la ferme et fire rsolution de mener le bon combat sans
allis masculins, pour elles-mmes et par elles-mmes, le parti
socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient
leurs revendications pour une dpendance de la question sociale, s'en
approprie l'examen et s'en rserve la solution. Mais cette prtention
soulve d'assez vives rsistances, et dans le camp fortifi des
fministes indpendants, et dans les rangs plus clairsems des
fministes chrtiens.

Se recrutant dans un milieu plus lev et plus instruit, le fminisme
indpendant, le pur, le vrai fminisme, s'efforce de soustraire sa cause
 l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en
cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulirement 
sauvegarder son autonomie. Bien que li indissolublement  la question
sociale, crivait-elle rcemment, le fminisme ne doit pas tre confondu
avec le mouvement socialiste ni subordonn  ses diffrentes coles.
Tout en n'hsitant point  regarder les hommes comme des patrons,
c'est--dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient
que, les revendications de son sexe n'tant pas exclusivement
conomiques, le mouvement fministe ne saurait tre un pisode de la
lutte des classes, par cette raison qu'il n'est vritablement aucune
catgorie sociale, de la plus pauvre  la plus riche, o la femme ne
soit pas assujettie  l'homme. D'ailleurs, l'exemple de tous les jours
dmontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, conserve ses
vellits despotiques, surtout envers sa femme[10].

[Note 10: Revue encyclopdique, _loc. cit._, p. 825.]

Voil une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux
bonnes mes qui s'imaginent, sur la foi des prophtes, que le
collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, o les femmes ne
seront point battues ni les maris tromps.

Et de fait,  voir le peuple de prs, on a vite constat qu'il est
beaucoup plus voisin que le monde riche de l'galit des sexes. Dans le
peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette
diffrence,--qui fait aussi son excellence et sa supriorit,--qu'elle
va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de
ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari  femme,
 bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultives, on
ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un
malotru, les mnages ouvriers ont le droit--dont ils abusent
quelquefois--de se cogner avec la plus entire rciprocit.

C'est donc moins pour la rendre l'gale de son homme que pour
l'entraner  l'assaut des classes riches, que les partis
rvolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrire comme ils ont
enrgiment l'ouvrier. Le proltariat voit dans la femme pauvre une
camarade de combat, une allie ncessaire, une recrue qui doit grossir
l'arme socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrire fermera toujours
l'oreille  la propagande rvolutionnaire? Je ne sais que l'influence
rivale de la religion qui puisse disputer  l'anarchisme et au
collectivisme cette prcieuse et si intressante clientle.




CHAPITRE II

Le fminisme chrtien


       SOMMAIRE

       I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT
       CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT.

       II.--RUDESSES DES PRES DE L'GLISE ENVERS L'VE
       PCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA
       RELIGION LES RHABILITE ET LES ENNOBLIT.

       III.--LE FMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE
       L'ESPRIT PAIEN.--L'GALIT HUMAINE ET LA HIRARCHIE
       CONJUGALE.

       IV.--DOUBLE COURANT DES IDES CHRTIENNES.--TENDANCES
       CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA
       FEMME.--FMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FMINISME QU'IL
       FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FMINISME CHRTIEN.


Peut-il y avoir un fminisme chrtien? Cet accouplement de mots sonne
mal  nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un
mouvement d'indpendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'glise
serait-elle donc favorable  l'mancipation des femmes? Conoit-on que
le christianisme puisse encourager le fminisme, ou mme que le
fminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la
vrit, l'enseignement des critures et des Pres se prte aux
interprtations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et
sur les _relations des poux_.

I

Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer
que l'Ancien et le Nouveau Testament tmoignent plus de faveur et de
considration aux fils d'Adam qu'aux filles d've. C'est pourquoi le
champion vnrable de l'mancipation fminine aux tats-Unis, Mme
lisabeth Stanton, s'en prend  la Bible de l'infriorit persistante de
son sexe. Mme en souvenir des admirables figures de femmes qui
apparaissent  et l au cours du rcit biblique--telles Judith,
Suzanne, Esther, la fille de Jepht, la mre des Machabes et tant
d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir tabli, pour des sicles, la
supriorit du masculin sur le fminin.

Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la
premire femme a caus la chute du genre humain en apportant au monde le
pch et la mort; qu'elle a t accuse, convaincue et condamne par
Dieu, avant les assises gnrales du jugement dernier; que, depuis lors,
en excution de la sentence prononce, elle enfante dans les larmes et
dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et
la maternit une priode de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la
Gense rapporte que la femme a t faite aprs l'homme, tire de lui et
cre pour lui. Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, le droit
canon et le droit civil, les prtres et les lgislateurs, les critures
et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis
politiques, s'accordent avec une touchante unanimit  la proclamer son
infrieure et son sujet? Prescriptions, formes et usages de la socit
civile, pratiques, disciplines et crmonies de la socit religieuse,
tout sort de l. Pour avoir t forme d'une cte d'Adam, d'un os
surnumraire, comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre
premier pre en tentation grave, ve a t condamne  la sujtion
perptuelle. Et avec une docilit aveugle, l'tat n'a fait que souscrire
aux suspicions et aux jugements de l'glise[11].

[Note 11: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique, _loc.
cit._, p. 889.]

Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous
prtexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme
Stanton, aide d'une commission de dames hbrasantes, a dcid de
reviser les textes sacrs et d'opposer,  l'aide de commentaires
appropris, la _Bible des femmes_  la _Bible des hommes_. En voici un
fragment relatif au rle qu've a jou dans le drame de l'Eden: Soit
qu'on regarde ve comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne
pour l'hrone d'une histoire vritable, quiconque voit les choses sans
parti pris, doit admirer le courage, la dignit et la noble ambition de
la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a
pas essay de la sduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs
mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;
il a fait appel  la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme
et qu've ne trouvait point  satisfaire en cueillant des fleurs ou en
bavardant avec Adam.

Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un
bouquet ou un bijou: il est plus sant de leur parler de la quadrature
du cercle, en souvenir d've qui, la premire, eut le courage de
cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avr qu'Adam
n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hsite pas  le traiter
de grand poltron. Fermez donc, aprs cela, les Acadmies aux femmes!
Bien plus, quand le moment de la pnitence arrive, Adam, confus et
larmoyant, s'abrite derrire la faible crature que Dieu lui a donne:
La femme, dit-il  l'ternel, m'a prsent le fruit et j'en ai mang.
O honte!  lchet! Le rcit biblique, ainsi interprt, ne tourne pas 
l'honneur du roi de la cration, qui, ptri du limon de la terre, tait
sans doute d'une nature trop paisse pour percevoir les subtiles
objurgations du serpent tentateur.

Et pourtant, de l'aveu mme de Mme Stanton, ces Messieurs sont appels
dans le texte sacr les fils de Dieu, tandis que ces Dames y sont
ddaigneusement dnommes les filles des hommes. Et cette ingalit
lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se rfre  un
texte de l'_Ecclsiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--o il est dit
que la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes. Mais
nous pouvons tre srs que la Bible fministe, qui ne manque ni d'audace
ni de gaiet, saura trouver  ce document svre une signification
favorable.

A cela mme, on reconnat bien cette hardiesse anglo-saxonne sans
laquelle, peut-tre, le fminisme ne serait pas n. Si, en tout
cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premirement et
rapidement, dvelopp en Angleterre et en Amrique, la raison en est,
sans doute, que le protestantisme incline et faonne les esprits au
libre examen et, par suite,  l'indpendance de la pense, et que, dans
ces pays, les choses de la religion tant laisses  l'interprtation
individuelle,--d'o la diversit infinie des sectes rformes,--le champ
est plus largement ouvert aux nouveauts et aux audaces que chez les
peuples d'esprit catholique, traditionnellement prdisposs  la
discipline et  la subordination hirarchiques.


II

Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu rpter 
l'glise autant que dans les salons, que l'homme leur est suprieur en
intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur
honorabilit risquent d'tre gravement altres par les contacts de la
vie extrieure et que, par consquent, leur existence doit tre
recueillie et leur activit soumise et enferme, ont fini, suivant le
mot de Mme Marie Dronsart, par accepter leur infriorit comme un dogme
et leur effacement comme un devoir.

C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer
la primaut du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons mme
reconnatre que certains Pres de l'glise, mus des suites du pch
originel ou pris d'asctisme monastique, se sont chapps quelquefois
en rcriminations amres contre la charmante perfidie des femmes. Tel
compare leur voix au sifflement du serpent, leur langue au dard du
scorpion. Nul ne pardonne  ve la chute d'Adam et la perte du paradis.
Tous lui attribuent la fatalit de nos misres. Souveraine peste,
s'crie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomph
de notre premier pre. Les homlies ne sont pas rares o se pressent, 
l'adresse de la plus belle moiti du genre humain, des qualifications
comme celles-ci: Auteur du pch, fille de mensonge, pierre du tombeau,
chemin de l'iniquit, porte de l'enfer, vase d'impuret, larve du
dmon, et autres amnits qui manquent videmment de galanterie.

La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un rquisitoire de
Tertullien: Femme, tu es la cause du mal; la premire, tu as viol la
loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta
faute a fait mourir Jsus-Christ. C'est pourquoi, au dire du mme
docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouv grce devant
l'glise,--la voir est mal, l'couter est pire et la toucher est chose
abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_. Cet
anathme rappelle le cri dsespr de l'_Ecclsiaste_: J'ai trouv la
femme plus amre que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;
son coeur est un pige et ses mains sont des entraves.

Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes vhmentes
s'adressaient moins aux femmes honntes qu'aux courtisanes qui
pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage
est franchement antifministe. Il semble que la femme, en elle-mme, ait
t, pour les premiers chrtiens, un objet, sinon de rprobation, du
moins de terreur sacre. C'est  ce sentiment qu'obissait sans doute
Tertullien lorsqu'il souhaitait que la femme,  tout ge, cacht son
visage, toujours et partout. On a prtendu mme que certains
thologiens des anciens ges se demandaient srieusement si la femme
avait une me, autrement dit, si elle appartenait  l'humanit; mais,
vrification faite, cette assertion, maintes fois rfute, nous parat
une plaisanterie absurde ou une nerie malveillante[12].

[Note 12: _Le Concile de Mcon et l'me des femmes._ Revue du Fminisme
chrtien du 10 avril 1896, p. 33.]

Depuis lors, le clerg s'est humanis, je ne dis pas fminis. Il ne
tolre pas encore que les femmes se prsentent en cheveux 
l'glise,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il
n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux
offices. Il se pourrait mme que nos prtres fussent dsols de cette
pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blmer.

Bien plus, sera-t-il permis  un laque de bonne volont d'insinuer
modestement qu'en dpit des imprcations misogynes de quelques
prdicateurs austres, le catholicisme ne nourrit point contre la femme
de si hostiles prventions? En faisant de la Vierge Marie la mre de
Dieu, en la plaant sur nos autels, en la proposant  nos hommages, en
nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant
d'un cortge de saintes et de martyres qui trnent, sur un pied
d'galit fraternelle, avec les aptres et les confesseurs, il me semble
que la religion catholique a vritablement ennobli et magnifi la femme.
Nos fministes, si pris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'tre
flatts de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regarde par
les coles ecclsiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne
doivent pas oublier que saint Jrme a travaill toute sa vie  la
transformation et  l'lvation de la femme latine. Qu'ils prennent
seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent
les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas
t maltraites par l'glise; et elles lui en tmoignent trs
gnralement une fidle reconnaissance.

A s'en tenir  l'esprit de l'vangile et aux exemples du Matre, on voit
moins encore qu'elles aient t sacrifies au sexe fort. Dans le sens le
plus pur du mot, le Christ fut l'Ami des femmes. Il boit  l'amphore
de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de
Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'taient voues  sa
doctrine et attaches  ses pas lui demeure fidle jusqu'au tombeau. Le
Christ prfre mme  la bruyante activit de Marthe l'immobilit
contemplative de Marie qui, assise  ses pieds, suspendue  ses lvres,
recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait
symboliser le fminisme croyant et mditatif. Nos chrtiennes lgantes
que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment 
promener leur pense  travers les abstractions sublimes de la vie
dvote, ne manquent point de se flatter d'avoir choisi la meilleure
part. Il faut pourtant bien, entre nous, que le mnage soit fait.

Point de doute: la femme est devant Dieu l'gale de l'homme. Et  dfaut
de tout autre tmoignage de faveur, sa rhabilitation rsulterait, je le
maintiens, de la seule maternit de Marie qui fut salue pleine de
grce par l'ange Gabriel et juge digne d'enfanter le Fils de Dieu.
L'Immacule Conception peut tre considre comme la revanche et la
glorification du sexe fminin. Car, si ce dernier fut cause, par le
pch d've, de notre chute originelle, il a t, par l'intermdiaire de
la Vierge, l'instrument de notre Rdemption. C'est bien ainsi que le
comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait
pas  la religion chrtienne de l'avoir releve de l'heureux tat
d'infriorit dans lequel l'antiquit paenne l'avait maintenue. Ce
n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu crire que le
fminisme chrtien tait n le jour o le Fils de Dieu, qui n'eut point
de pre ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth  l'incomparable
honneur d'tre sa mre[13].

[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation lgale de la
femme._ Le Fminisme chrtien du mois de mai 1900, p. 139.]

Au surplus, les femmes ont l'me foncirement religieuse. Elles ont jou
un rle prpondrant dans l'tablissement et la propagation de l'glise
naissante. La religion, crit Renan, puise sa raison d'tre dans les
besoins les plus imprieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de
souffrir, besoin de croire. Voil pourquoi la femme est l'lment
substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a
t,  la lettre, fond par les femmes. Aujourd'hui encore, ce sont
elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du
catholicisme. On a raison d'appeler le sexe fminin: le sexe dvot. En
plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon cr, du moins organis la
charit. De l, ces congrgations fminines,--une des plus pures gloires
de l'glise,--qui sont, depuis des sicles, le refuge des abandonns, la
consolation des affligs, le secours des pauvres et la providence des
malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse natre et
durer sans le zle pieux des femmes. Somme toute, l'glise, malgr ses
rudesses de langage, a eu le mrite d'ouvrir au besoin de dvouement,
dont leur coeur est dvor, un drivatif admirable et une destination
sublime.


III

Les adeptes de l'mancipation fminine ont donc tort de lui imputer 
crime la rprobation que plusieurs de ses docteurs ont voue  l've
pcheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
pas tendu  la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les
_relations des poux_ que le christianisme aurait profess son peu de
got pour la prexcellence du sexe fminin. Et c'est le moment de
montrer qu'il y a au fond du fminisme contemporain un regain de
paganisme latent.

Oui; il est des femmes nouvelles qui prfrent franchement le
polythisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrs
fministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jet, d'une voix tremblante de
colre, ces mots significatifs: Depuis que je suis en France, j'entends
toujours les femmes se vanter d'tre mres, fatiguer tout le monde par
l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
flatteuse. Peut-tre tes-vous trop hantes par l'image de la Madone
portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je prfre la
Vnus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
pas de bras du tout. A votre aise, Madame! S'il nous tait donn
cependant de revivre la vie grecque, je ne sais gure que les grandes
courtisanes qui pourraient s'en fliciter. Hormis cette exception, les
femmes honntes ont plus profit que souffert de l'instauration des
moeurs chrtiennes.

Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des rvoltes fminines
est ml plus ou moins, suivant les tempraments, de sensualisme et de
religiosit. M. Jules Bois nous avise qu'il a t conduit au fminisme
par le mysticisme. Cela ne nous tonne point de l'auteur du _Satanisme_
et de la _Magie_. Son _ve nouvelle_, livre trange et ardent, n'est
qu'un long acte de foi, d'esprance et d'amour en la femme de l'avenir.
L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue 
Zoroastre: Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
mieux que l'homme vierge: la mre vaut dix mille pres. Ce fminisme
exalt, voluptueux et dvot, remet le salut du monde aux mains de la
femme mancipe.

Certes, l'Olympe paen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
s'en dgage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythisme difia le
beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agrables desses
personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs dplorables. Il n'tait
pas jusqu' Jupiter et Junon qui ne manquassent  l'occasion de prestige
et de tenue. Leurs querelles de mnage n'taient point d'un bon exemple
pour les humbles mortels. A voir l-haut les maris si volages et les
femmes si faciles, le mariage si peu respect et l'union libre si
ouvertement tolre, les humains ne pouvaient, sans irrvrence, se
mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme paen ne
fut point trs profitable  la moralit publique et prive;--et
l'exprience atteste que la femme est la premire  souffrir des
mauvaises moeurs. Asservie aux apptits du mle, elle devient chair 
caprice ou chair  souffrance.

Que nous voil donc loin des conceptions chrtiennes! Toute l'antiquit
a vcu sur cette ide que la femme est infrieure  l'homme en force, en
intelligence et en raison; et les relations prives des poux, comme les
relations sociales des sexes, impliqurent partout la subordination plus
ou moins humiliante de l'pouse au mari. Survient le christianisme; et,
si ses premiers docteurs ne peuvent se dfendre parfois d'incriminer
dans la femme l've curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
tentation notre premier pre, voua toute sa descendance  la corruption
du pch et rendit par l ncessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
tout l'esprit de sa doctrine tend  la rhabilitation de l'pouse et 
la glorification de la mre.

Non pas que la tradition chrtienne soit favorable  l'galit de la
femme et du mari. Tmoin ce texte de saint Paul: Le mari est le chef de
la femme, comme le Christ est le chef de l'glise. De mme que l'glise
est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'tre en toutes choses
 leurs maris. Saint Augustin va jusqu' faire honneur  sa mre
d'avoir obi aveuglment  celui qu'on lui fit pouser. A ses amies
qui se plaignaient des brutalits de leur poux, sainte Monique avait
coutume de rpondre: C'est votre faute, ne vous en prenez qu' votre
langue. Il n'appartient pas  des servantes de tenir tte  leurs
matres.

Mais en maintenant la hirarchie conjugale, le christianisme a su
transformer, par ses vues idales d'universelle fraternit, le dsordre
paen en unit harmonique. Il n'y a plus ni citoyens ni trangers, ni
matres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous tes tous un en
Jsus-Christ. Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
mariage chrtien. Dsormais la femme est confie  la protection du
mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-tre et
de la dignit de l'pouse qui est la chair de sa chair et l'me de son
me. Le couple chrtien est si troitement uni de coeur, de sentiment,
d'intrt, les deux poux sont si bien l'un  l'autre, l'unit qui
s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'glise tient leur
mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de sparer ce
que Dieu a indissolublement uni.

En somme, et pour revenir  un langage plus simple et  des vues plus
terrestres, voulons-nous connatre la raison secrte des moeurs sociales
et des dterminations humaines, et quel est le niveau de l'honntet
dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
famille et la moralit du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
peut tre la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
toutes les actions louables ou rprhensibles de l'homme, la femme a
quelque part. Elle est le bon ou le mauvais gnie du foyer; et suivant
qu'elle est ange ou dmon, il est concevable que l'homme soit port
naturellement  la maudire ou  la glorifier. Les Pres de l'glise
n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.


IV

Pour ce qui est de la position prise par les communions chrtiennes
vis--vis du fminisme, elle n'est pas trs nette. Deux courants se
dessinent entre lesquels les mes religieuses se partagent et oscillent
prsentement.

Certains, voyant dans le fminisme un retour offensif de l'esprit paen,
un symptme de relchement et de dcadence qui menace de dmoraliser les
consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
d'opposer l'antique et pure discipline chrtienne  ce renouveau de
paganisme, en remettant l'vangile dans la loi, suivant la belle
parole de Lamartine. Le christianisme,  leur ide, en a vu bien
d'autres! Que de fois il a replac la socit sur ses vritables bases,
rappelant sans se lasser  l'homme et  la femme leurs droits et leurs
devoirs! S'il est un vrai et salutaire fminisme, c'est la religion du
Christ qui en conserve la mystrieuse formule. Nul besoin de modifier sa
tactique; elle n'a qu' prcher aujourd'hui ce qu'elle prchait hier,
sans concession aux gots du jour. Sa vieille morale suffit  tout.
Qu'on la respecte, et la paix renatra entre les sexes et entre les
poux.

Sans doute, rpondent d'excellents esprits tourns plus volontiers vers
l'avenir que vers le pass, la puret chrtienne a guri plus d'une fois
la corruption des hommes et le dvergondage des femmes. Mais, sans nier
qu'elle soit capable de rendre l'honntet  notre vieux monde, il
parat bien qu' une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
soit ncessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme,  ct de
revendications malfaisantes, le fminisme en formule d'autres dont la
justice n'est gure contestable, les hommes de sens doivent faire le
dpart entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
qui est lgitime. Rien n'empche le christianisme de maintenir sa
doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
immortalit est prcisment dans la grce qui lui a t donne de
toujours se rajeunir sans varier jamais.

Il est  croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
prtres franais, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables 
l'extension du rle et  l'largissement de l'action des femmes. Que de
maux elles pourraient gurir, que de douleurs du moins elles pourraient
soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'
l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
l'autre, au profit de l'ordre social.

C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
situation, assurait dernirement Mme Fawcett, prsidente de la Socit
britannique pour le suffrage des femmes, qu'il verrait avec faveur les
Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuad que leur intervention
aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
confection des lois. Et l'archevque de Canterbury, chef de l'glise
anglicane, a fait la mme dclaration et mis les mmes esprances.
Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Franaises,
dont beaucoup sont bonnes chrtiennes, le droit de participer 
l'lection des dputs et des snateurs: croyez-vous qu'elles voteront
pour des francs-maons ou des libres-penseurs?

Les chrtiennes de France sont en possession d'une puissance, parse et
latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mmes. Pour mettre
cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes franaises
n'aient pas entrepris une croisade plus nergique contre l'cole sans
Dieu. C'est peut-tre que, dans notre pays, le catholicisme a t,
depuis le commencement du sicle, plutt un frein qu'un excitant, plutt
un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
de l'vangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.

Le fminisme chrtien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
dvotes et paralyse mme les dvots? Il se pourrait. Le monde catholique
franais est en voie de rajeunissement et d'mancipation. Dans son
livre: _Les religieuses enseignantes et les ncessits de l'apostolat_,
Mme Marie du Sacr-Coeur ne veut pas admettre que la congrganiste
franaise ait un temprament moral infrieur  celui de la jeune
protestante amricaine. Elle propose en consquence d'tablir dans nos
monastres un courant de choses de l'esprit, une vie de
l'intelligence. Son espoir est que mieux armes pour la lutte, plus
vivantes, plus modernes, ses soeurs feront oeuvre sociale plus
efficacement que par le pass; et elle conclut que dans un avenir
peut-tre prochain, plus d'un couvent sera oblig d'apporter de grandes
modifications  la vie claustrale.

Disons tout de suite que cet esprit nouveau a veill dans le monde
religieux de naturelles apprhensions et de vives controverses. Certains
l'ont dnonc comme une sorte d'amricanisme fministe qui ne pourrait
fleurir que dans un couvent fin de sicle habit par des religieuses
fin de clotre. Point de doute cependant qu'un esprit de nouveaut, de
hardiesse, parfois mme d'indpendance, ne travaille et ne remue le
clerg et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
quelques annes, et nos saintes femmes seront moins scandalises des
libres tendances du fminisme contemporain.

Pour le moment,  celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
d'affranchissement, leur viennent dnoncer le despotisme marital,
beaucoup de femmes n'ont qu'une rponse trs simple: Laissez-nous
tranquilles: s'il nous plat d'tre battues! Sans nier que cette
patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommand aux
femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue  qui les
soufflte, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la libert de
rappeler qu' ct d'un fminisme incohrent, qui s'en prend  tous les
fondements du foyer chrtien et qu'il convient de fustiger d'importance
si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
fminisme raisonnable qui mrite l'approbation et l'encouragement des
laques et mme du clerg.

En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le fminisme
chrtien est surtout une force conservatrice qui se propose de dfendre
le mariage et la socit contre les audaces rvolutionnaires. A celles
qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
qui rvent d'une prquation absolue entre les sexes, il s'efforce de
prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'largir sans un
grave prjudice pour l'honntet des moeurs, pour la paix des mnages et
la dignit de la femme.

C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le fminisme chrtien
s'organise sous l'oeil bienveillant des diffrentes glises. Il compte
aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rdig
par Mlle Sarah Monod, et le _Fminisme chrtien_, publication catholique
dirige par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui prsident
galement la _Socit des fministes chrtiennes_. L'esprit de ce
dernier groupement ressort nettement de la dclaration suivante: Le
fminisme chrtien est l'adversaire rsolu du fminisme libre-penseur.
Si le XXe sicle doit tre, comme on le pronostique, le sicle de la
femme, il faut qu'il soit, par excellence, le sicle de la femme
catholique[14].

[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation lgale de
la Femme envisage au point de vue chrtien._ Le Fminisme chrtien, mai
1900, pp. 142 et 148.]

Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la dtourner
des rvoltes sociales en l'attachant plus troitement au foyer, en
augmentant sa scurit, en fortifiant sa dignit, en la confirmant dans
son rle de plus en plus respect d'pouse et de mre: tel est donc
l'objet actuel du fminisme chrtien. C'est un fminisme assagi,
expurg, dulcor, un prservatif homopathique, un vaccin inoffensif
qui, tournant le poison en remde, immunisera, croit-on, la pieuse
clientle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes esprent
qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
attnu, il sera plus facile de les prserver de la contagion du
fminisme aigu et dlirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
gnreuses qui souhaitent au fminisme chrtien des vues plus libres,
des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.




CHAPITRE III

Le fminisme indpendant


       SOMMAIRE

       I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE
       CHRISTIANISME.--LES HOMMES FMINISTES.--LEURS FICTIONS
       POTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS.

       II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FMINISTES; CE
       QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES.

       III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE
       D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES
       CRIVAINS.--LEURS EXAGRATIONS LITTRAIRES.

       IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE
       QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME.


I

Hostile aux tentatives d'absorption du fminisme rvolutionnaire et du
fminisme religieux, le fminisme indpendant veut s'appartenir, tre
lui-mme, viter les compromissions et les confusions. Il se considre
comme une force autonome anime d'un mouvement propre. Il tient ses
revendications pour une question de sexe, qui ne dpend ni des questions
ouvrires ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes
ne sont point admis  s'immiscer sous prtexte de rvolution sociale, ni
mme sous couleur de proslytisme chrtien. Qu'on les accueille  titre
d'allis: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressment le
mot d'ordre de ces dames.

Des crivains ont accept avec joie ces conditions; et pour mriter le
vocable barbare, mais envi, d'hommes fministes, nous les voyons se
dpenser, pour la sainte cause de la fminit souffrante, en
confrences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes
mus qui font sourire. Ceux-l ne s'efforcent point (pour l'instant, du
moins) de dtourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un
mouvement qui doit se suffire  lui-mme. Ils n'admettent mme pas que
l'amlioration de la femme puisse tre le rsultat d'une collaboration
sincre et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme
et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus
prudent et plus sage. Ils regardent plutt le fminisme comme un domaine
rserv aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre
le pied, mme avec les meilleures intentions du monde, ils prennent 
tche d'outrer les regrets, les dolances, les rcriminations et les
espoirs de l've moderne. Voici des chantillons de leur langage:
rapprochs des dclarations de quelques femmes hautement qualifies dans
le parti nouveau, ils nous difieront sur l'esprit des uns et des
autres.

La plupart des coles fministes ont coutume d'opposer, avec un parti
pris intrpide, les perfections idales du pass aux lamentables
dchances du prsent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous
les novateurs qui se flattent de nous ramener  la pure noblesse de nos
origines. On connat le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au
commencement, l'homme tait libre, heureux et solitaire; la socit l'a
fait dpendant et misrable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut
revenir  la simple nature. C'est un peu le mme conseil que l'on donne
 la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux cout?

A lire, par exemple, M. Jules Bois, un crivain qui a conquis l'estime
des lettrs par l'intrpidit de ses convictions et la forme ardente et
colore de ses livres, nulle frocit ne fut plus cruelle que celle de
l'homme primitif. Il communie avec le tigre norme; il manie le meurtre
et l'pouvante. Sa volont est criminelle; il rve dj de tout
dtruire afin de rester seul[15]. Voil l'origine sanglante de
l'anthropocentrisme. Tout par l'homme et pour l'homme! Le mle
primitif fut la plus perspicace des brutes.

[Note 15: Jules Bois, _l've nouvelle_, p. 16.]

Sans prter  nos premiers anctres d'aussi longues vues de domination
ambitieuse,--car ils ne songeaient gure qu' vivre au jour le jour et 
se dfendre de leur mieux contre les espces animales qui menaaient
leur existence,--il est  croire que le portrait qu'en trace M. Jules
Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes
primitifs n'eurent point la main lgre ni l'me subtile, la plus simple
logique nous induit  penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres
ni plus dlicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages
du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple
des premiers ges fut harmonieusement appareill. Lorsque les mles sont
des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes
d'adorables petites cratures.

Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les fministes exalts s'imaginent la
femme primitive. Ils nous assurent mme qu'elle fut tout simplement
exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut
laid, bte et grossier. Ils nous la montrent suivie d'un cortge de
colombes qui adorent sa grce. Ce n'est pas elle qui et tu pour
vivre! Le respect de la vie, mme la plus ignore, mme la plus
obscure, est son privilge. Jamais elle ne se ft abaisse  tordre le
cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-l lui
semblait un crime. Elle respecte non seulement les insectes, mais les
ptales clatants et parfums qu'elle ne runit pas sur son coeur parce
qu'ils y mourraient[16]. Et dire que cette blanche brebis qu'on nous
prsente pare de toutes les sductions fut la femme des cavernes!
Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu' l'ge de pierre, une
crature  face humaine pt avoir l'me d'un chrubin?

[Note 16: Jules Bois, _l've nouvelle_, p. 17.]


II

Et le matriarcat? s'crieront tous ceux qui croient  l'originelle
perfection fminine. Il fut un temps, parat-il, o la femme, ayant
toutes les supriorits intellectuelles et morales, cumula tous les
pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait  la
famille et inspirait la socit naissante. Si, par la suite, la
prminence du pre a dtrn celle de la mre, si le patriarcat a
renvers le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
douce royaut des femmes.

A ces fictions galantes nous rpondrons tout de suite,--quitte  revenir
plus tard sur ce sujet avec quelque dtail,--que beaucoup d'historiens,
et des plus autoriss, nient la prexistence du matriarcat sur le
patriarcat, c'est--dire l'antriorit de la puissance maternelle sur la
puissance paternelle et, par suite, la primaut originaire de la femme
sur l'homme. Et-il mme exist,--ce qui est en question,--le matriarcat
ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.

L o l'humanit ne connat pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
vrit, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant  la mre.
Aussi facilement que, dans la promiscuit du poulailler, le coq se
dtache de sa progniture, le pre, dans la promiscuit des premiers
groupes humains vous aux hontes et aux misres de la plus inconsciente
dissolution, ne pouvait tre qu'indiffrent ou ddaigneux  l'gard des
enfants, la filiation de ceux-ci tant presque toujours douteuse ou
inconnue. A dfaut d'une paternit tablie ou prsume,--consquence du
mariage monogame,--la mre d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
niche. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnes par leur
amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?

L'ide qui nous parat la plus proche de la vrit historique et la plus
conforme aux ralits de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
hommes furent des mles violents et batailleurs, et les premires femmes
de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualits et leurs vices,
en proie  mille difficults,  mille tourments,  mille souffrances que
notre intelligence amollie par le bien-tre ne saurait mme concevoir,
luttant  chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu  peu cette
bestialit environnante et essaimant par le monde leur humanit
lmentaire qui, de gnration en gnration et de progrs en progrs,
s'est dveloppe, multiplie, moralise, leve, affine, pour devenir
notre socit moderne si fire de son savoir, de son pouvoir, des
merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
splendeurs de sa civilisation. A ces lointains anctres,--aux hommes et
aux femmes indistinctement,--le prsent doit un souvenir de pieuse
reconnaissance.

Mais nous sommes loin de la conception fministe qui attribue
gratuitement  la femme toutes les qualits natives et lui fait honneur
de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thme: tandis que
l'homme s'abandonne  la violence, au crime,  tous les dbordements de
la passion, la femme, mconnue dans sa grandeur, outrage dans sa grce,
perscute pour sa vertu, maltraite pour sa bont, avilie surtout pour
sa beaut, reste la fidle dpositaire de tout ce qui soutient, lve,
pure et embellit l'existence. A elle le dvouement, le pardon, l'idal.
La femme est le gnie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
cration.

Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'vidente
supriorit de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos fministes
adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
dompta par la force brutale appuye, sanctionne, consacre par les
prescriptions de la loi et les commandements de l'glise. Et ce fut un
long martyre, un perptuel attentat  la pudeur,  la grce,  la
faiblesse,  la beaut!

        Dans le pass profond, barbare et tnbreux,
        Tu fus toute piti, Femme, et tout esclavage;
        Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage
        Comme sous le pressoir un fruit dlicieux.

C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers  l've
nouvelle[17]. Et il compte sur les hommes nouveaux qu'enivre le vin
de ses souffrances pour secouer les chanes de l'ternelle esclave.

[Note 17: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 23 novembre
1896, p. 831.]


III

Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consomm.
Pour n'avoir point su ni voulu s'lever  la hauteur de la femme,
l'homme, appelant  son secours les codes et les dieux, toutes les
contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujtion en sujtion
et de dchance en dchance, abaiss sa compagne au niveau de sa propre
grossiret originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
est tombe au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
vainqueur en a fait! Tandis que l've des premiers ges rayonnait sur le
monde par l'clat de ses vertus et de ses charmes, la Franaise de notre
fin de sicle n'est qu'une pitoyable dgnre. Ce n'est plus la femme,
mais la dame[18],  laquelle on refuse toute intelligence, tout
mrite, toute sensibilit, toute noblesse. Aprs avoir rehauss de mille
grces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
d'aujourd'hui, passant, avec la mme facilit, de la complaisance la
plus excessive pour le pass  l'injustice la plus criante pour le
prsent.

[Note 18: Jules Bois, _l've nouvelle_, pp. 82 et 83.]

Franchement, je ne puis voir dans toute cette littrature retentissante
que des prjugs systmatiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
dans les milieux excentriques o svissent le cabotinage lgant et la
mondanit dissipe, il est des femmes qui ne possdent gure qu'un
cerveau d'autruche et qu'une me de nant, tres vains et factices,
vaniteux et futiles, sortes de poupes mcaniques charges de soie, de
dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tte vide. Mais ce
type goste et inutile reprsente-t-il toutes les femmes de France?
toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mres? La dame des
classes riches ou des milieux aiss est-elle toujours aussi frivole,
aussi sche, aussi nulle? Voil pourtant ce que la femme moderne serait
devenue--une pitoyable dgnre--sous l'oppression masculine appuye de
l'autorit des lois divines et humaines. De ses misres et de ses
dfauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
victime. Le seul coupable, c'est l'homme.

Et de nombreux et notables crivains mlent leurs fortes voix au bruit
aigu des rcriminations fminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
dclare que la femme est traite en race conquise et non en race
allie, et que la situation qui lui est faite encore actuellement est
le reste des premiers tablissements de la barbarie. C'est M. Georges
Montorgueil qui prtend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
systmatiquement oubli la femme: Serve, elle a sa Bastille  prendre,
ses droits  conqurir, sa rvolution  tenter. A son gr, l've
esclave nous rappelle trop timidement  nos principes[19]. Combien de
romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalt les droits
de la femme et jet la pierre au roi de la cration? C'est dans la
plupart des petits cnacles littraires comme une leve de boucliers
pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprime.

[Note 19: _Les Hommes fministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p.
827.]

En vrit, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
subordination lgale, n'est-ce point justice de reconnatre que les
moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
enfer? Mme en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de rgle presque
universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
leurs compagnes de si pitoyables cratures? Puisqu'on parle de servitude
fminine, pourquoi ne pas reconnatre qu'elle est souvent nominale et
que les ingalits qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
cause, sont surtout prtexte  de tendres panchements de littrature?

Ce n'est point l'avis du _Grand Catchisme de la Femme_, dont le passage
suivant mrite d'tre cit intgralement comme un curieux chantillon
des outrances d'une me fministe. L'auteur, M. Frank, crit
srieusement ceci: Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
gredin, moins que l'enfant, moins que l'alin: car le fripon redevient
citoyen  l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
majorit; l'alin, en recouvrant sa raison, est restitu dans ses
droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
sagesse, ses vertus, subit toujours la fltrissure de sa naissance, et
voit son front marqu d'un stigmate indlbile attach  ses origines;
toujours elle demeure la condamne, la proscrite, l'ternelle mineure,
la perptuelle dchue[20]. Et renchrissant sur ces excs de langage,
une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui la
Demi-Bte.

[Note 20: Cit par M. DE ROCHAY dans la _Question fministe_.
Avant-propos, p. VIII.]


IV

Car les femmes prises d'indpendance ne le cdent en rien aux hommes
fministes et s'acharnent avec la mme ardeur  dnoncer le sexe fort,
en un style des plus discourtois et des plus dclamatoires, comme la
cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument dmontr que
l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite  tous ses
devoirs. Mme Marya Cheliga, prsidente de l'Union universelle des
femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
femme n'est prsentement qu'un tre infrieur, terroris par la
brutalit masculine, que sa condition civile et civique est reste
semblable  celle des serfs du bon vieux temps, que cette grande
humilie est livre comme une proie  l'insatiable gosme du matre.
Qu'est-ce que le fminisme? Un mouvement abolitionniste de l'esclavage
fminin. Les femmes n'ont point assez profit, parat-il, de notre
grande Rvolution. A la Dclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
temps d'ajouter la Dclaration des Droits de la Femme. La premire
charte d'mancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, a
ouvert dans le mur sculaire du privilge une brche qui deviendra la
porte triomphale o passeront les revendications de l'ternelle
opprime[21].

[Note 21: _Les Hommes fministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]

On ne nous pardonne mme pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
conditions, la femme moderne soit condamne, pour vivre,  tre nourrie
et soutenue par l'homme. Cette situation est intolrable et
indfendable. Qu'est-ce que l'pouse elle-mme, sinon une femme
entretenue qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
la bonne volont du mari? L'aptre du fminisme en Autriche, Mlle
Augusta Fickert, en induit que jusqu' prsent, la femme a d mentir
pour arriver  ses fins et assurer mme sa conservation: le mouvement
fministe doit l'affranchir de cet asservissement[22]. Et ne croyez pas
que la femme riche soit mieux traite! Confine entre sa modiste et sa
couturire, condamne aux futilits de la toilette et aux bavardages de
salon, exclusivement occupe  faire la belle, elle ne joue dans la vie
prtendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'un rle de
simple meuble de luxe. A qui la faute? A son seigneur et matre, dont
elle partage l'oisivet frivole et la dissipation tapageuse[23].

[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]

[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]

Par contre, les dolances de la femme nous paraissent beaucoup plus
dignes de considration, lorsqu'elles visent les humiliations et les
dformations que lui inflige notre littrature contemporaine. Voyez ce
que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
ils la ptrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
apparat comme une crature perfide et vaine, intrigante et sche,
vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
courbe sous le mpris ou trane dans la honte! Du ct des potes, des
rveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire ve,
on la plaint. Elle est l'amie frle et languide, la malade, l'impure, la
tentatrice adorable ou la charmante pcheresse, fleur dlicieuse et
troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
profondment blesse de cette piti souponneuse ou de ces imputations
fltrissantes? Rappelons seulement,  titre d'exemple, cette dfinition
d'Alexandre Dumas: La femme est un tre circonscrit, passif,
instrumentaire, disponible, en expectative perptuelle. C'est la seule
oeuvre inacheve que Dieu ait permis  l'homme de reprendre et de finir.
C'est un ange de rebut[24].

[Note 24: Prface de _l'Ami des femmes_. Thtre complet, t. IV, p. 45.]

Il est pourtant une misre plus douloureuse et plus infme que notre
civilisation lui rserve. Et si rpugnante est cette plaie que je n'en
parlerais pas, si nos fministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
faisaient une obligation: j'ai nomm la prostitution. De fait, la femme
tombe est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle cole enseigne
que, tant qu'une malheureuse sera courbe sous le joug de cette
dgradation rglemente, nulle femme honnte ne pourra se dire dlie de
toute servitude. Afflige de l'agenouillement des hommes devant la
moins digne d'idoltrie, devant cette Circ symbolique qui les change
en btes, blesse de l'insulte faite  ses soeurs dchues, elle doit
communier par sa conscience indigne, selon le langage hardi de M. Jules
Bois, avec l'immense caste des esclaves patentes du plaisir viril[25].

Nul outrage n'est donc pargn  la femme: tout lui est sujet
d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
jusqu'aux maldictions haineuses des misogynes, depuis les gards
mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprmes injures de la
dbauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue raliste, que
l'homme est le seul animal qui mprise sa femelle[26].

[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]

[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]




CHAPITRE IV

Nuances et varits du fminisme autonome


       SOMMAIRE

       I.--LES MODRES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBRALE.

       II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE
       FMINISTE.

       III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI
       AVANC.--L'EXTRME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL
       DES DIFFRENTS GROUPES.


On a vu que les fministes des deux sexes s'accordent pour reprocher 
la socit les prjugs, les injustices et les souffrances dont
l'existence des femmes est journellement afflige. Mais il ne faut pas
en conclure que, n d'un mme besoin de rvolte contre ces prventions,
ces misres et ces iniquits, le fminisme indpendant forme un bloc
homogne, ayant mme esprit, mme programme et mme but. Il se
fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en
poursuivant paralllement l'amlioration de la condition des femmes,
marquent une impatience, une logique et des ambitions trs ingales. Il
en est d'intransigeants, de radicaux, de modrs et mme de
conservateurs. Runi en assemble, le fminisme ferait l'effet d'un
Parlement trs vari d'opinions et de couleurs.


I

Les moins avances patronnent l'_Avant-Courrire_, qui a pour emblme
un soleil levant derrire une colline accessible. Cette publication
intressante est dirige par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondration
insinuante et persuasive a su conqurir  la cause fministe de nombreux
et puissants auxiliaires parmi les lettrs. Voici,  titre de curiosit,
un chantillon de sa manire de voir et d'crire: Le prjug veut que
le rle exclusif de la femme soit d'tre pouse et mre: pourtant toutes
les femmes ne se marient pas et mme toutes celles qui se marient ne
deviennent pas mres. Et pourquoi les pouses et les mres
seraient-elles moins libres que les maris et les pres? Si les femmes
sont vritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,
si elles doivent infailliblement tre vaincues dans la lutte, pour
quelles raisons les hommes se dfendent-ils contre elles par des lois?
La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne
craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour
empcher les hommes d'usurper cette fonction. L o les lois de la
nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].

[Note 27: Revue encyclopdique, p. 887.]

Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le pre de
famille  nourrir de son lait ses enfants nouveau-ns. Il convient de
lui en savoir gr. On voit avec quelle rserve et quelle discrtion la
trs distingue fondatrice de l'_Avant-Courrire_ touche au privilge
masculin. Elle a mme eu l'habilet de faire accepter  Mme la duchesse
d'Uzs la prsidence de son groupe. Ce qui prouve que le fminisme n'est
pas un produit exclusif de la libre-pense et de la dmocratie
rpublicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi minentes
aristocrates.

Avouerai-je que j'en suis un peu tonn? J'entends bien qu'aux yeux de
ces dames, l'homme est un monarque dchu, duquel on ne peut rien
esprer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est
que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les
femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant
se transmettre exclusivement par les mles. Et voil bien encore
l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'o l'on peut conclure que,
dans la pure doctrine fministe, une femme qui a conscience de sa
dignit ne saurait tre royaliste  aucun prix. S'incliner devant le
roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance
aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de rpter que
toute femme qui se mle volontairement d'affaires au-dessus de ses
connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante. Il
est douteux que cette franchise et cette humilit rallient les femmes
nouvelles  la cause monarchique. Qui sait mme si dj l'me des plus
ambitieuses,--dont c'est l'habitude de rclamer l'accession de leur sexe
 tous les emplois virils,--n'aspire point secrtement  la prsidence
de la Rpublique? A moins qu'elle n'en rve la suppression: ni
prsident, ni prsidente,--ce qui,  tout prendre, serait plus conforme
au principe de l'galit des sexes.

Parlons plus srieusement: la fraction librale du parti fministe part
de cette ide trs sage et trs vraie que, loin de s'improviser, le
progrs s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractre et
de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range
Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir srier les
questions et attendre les rsultats. A l'heure qu'il est, leur
propagande s'applique  revendiquer et  conqurir l'galit des droits
civils, en agissant sur le public par des confrences et des
publications, et sur le Parlement par des requtes et des ptitions.
C'est dans cet esprit pratique et avis que Mlle Marie Popelin,
doctoresse en droit de l'Universit de Bruxelles, qui a fond un des
premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--rclame contre les
lois vieillies ou injustes, dfinissant le fminisme une protestation
contre un systme d'exception qui, sans librer la femme d'aucun devoir,
lui enlve des droits accords  tous les hommes[28].

[Note 28: Revue encyclopdique, p. 882.]


II

Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans tre
beaucoup plus avance, nourrit pourtant des esprances plus larges, des
vues plus libres, des ides plus hardies et prend une attitude de jour
en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur mme du
fminisme,  ce foyer nouveau pris de curiosit scientifique, brlant
de savoir, de vouloir, de pouvoir, dvor du besoin de s'lever, de se
communiquer, de se dvouer,  ce centre o s'allument et s'chauffent
les rsolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.

C'est de l qu'est sortie la _Socit pour l'amlioration du sort de la
Femme_, dont la prsidente, Mme Fresse-Deraismes, une opportuniste
aimable, comptera parmi les ouvrires de la premire heure avec sa soeur
cadette, la regrette Maria Deraismes,  laquelle ses admirateurs ont
lev galamment, en fvrier 1895, un monument au cimetire Montmartre.
C'est dans le mme esprit que s'est form le groupe fministe franais
l'_galit_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'tude et de
patiente volont, se plat  reconstituer le rle social que son sexe a
jou dans le pass. C'est d'une semblable proccupation qu'est ne la
_Ligue franaise pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi
habilement, aussi magistralement qu'elle a prsid, en 1896, les dbats
tumultueux du Congrs fministe de Paris: femme de tte et de coeur,
aptre des revendications de son sexe et surtout ardente zlatrice des
oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mres pour effacer
les haines et rconcilier les hommes. La guerre est une fltrissure
pour l'humanit:  la femme de la supprimer. Il lui suffira de le
vouloir fortement, passionnment. L'amour maternel fera ce miracle.
Dieu le veuille!

C'est encore sous la mme inspiration que s'est constitue l'_Union
universelle des Femmes_, destine, dans la pense de Mme Marya Cheliga
qui en est l'me,  faire oeuvre de propagande fdraliste entre tous
les peuples. Malgr ses emportements et ses outrances, il est impossible
de ne point admirer cette femme que nos meilleurs crivains ont honore
de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi
communicative. Tmoin celle-ci: Mme affranchie, la femme, ainsi que
l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin
implacable et mystrieux rserve  tout tre vivant sur notre pauvre
plante; mais, ayant acquis avec la libration toutes les possibilits
de bonheur qui sont en elle, la femme attnuera l'universelle douleur et
apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'lan de son
coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son me rnove et
fire[29].

[Note 29: _Les Hommes fministes, op. cit._, p. 831.]

C'est dans le mme milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de
publicit intressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_,
dont Mme Maria Martin, sa distingue directrice, rsume ainsi la
tendance idale: L'humanit est une; l'homme ne sera jamais grand tant
que la dignit de la femme sera sacrifie  son gosme;--et la _Revue
fministe_, trop tt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard
temprait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par
ce fragment: Ne demandons pas trop  la fois. Au point de vue social,
la femme, sans siger dans les parlements, peut faire oeuvre fconde et
bonne; elle a  remplir une mission toute de charit et de
philanthropie; elle doit s'efforcer de prvenir et d'attnuer
quelques-unes des misres sociales: l'intemprance, la guerre, le vice,
le vice surtout, qui cre pour la femme le pire des esclavages[30].

[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.]

Au demeurant, constatons sans malice que les publications fministes ont
beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais
sachons reconnatre en mme temps que, si, dans cette vgtation
d'oeuvres et d'ides, bon nombre ne sont point exemptes de prsomption
dsordonne ou d'audace fcheuse, il est consolant d'y voir clore et
fleurir, avec une vigueur exubrante, les sentiments de piti, d'amour,
de dvouement qui font le plus d'honneur  la femme moderne.


III

Le fminisme avanc est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
dont j'crivais le nom tout  l'heure. Grce  l'appui de M. Lon
Richer, un prcurseur intrpide et convaincu, qui avait fond le _Droit
des femmes_ pour dfendre et propager les ides nouvelles, cette
intellectuelle lgante et hardie a personnifi pendant longtemps le
fminisme franais; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagration,
durant vingt annes: Le fminisme, c'est moi! Et je ne doute point
qu'elle l'ait pens. Le fminisme tait sa chose, son bien, sa vie; et
finalement, cette appropriation n'a gure servi la cause des femmes.
Mlle Deraismes eut le tort,--malgr ses intentions gnreuses,--de
l'annexer despotiquement  la libre-pense et  la franc-maonnerie. De
l son succs auprs des partis avancs. Son intransigeance loigna
d'elle les mes modres et librales. C'est moins, je pense,  l'aptre
du droit des femmes qu' l'anticlricale frondeuse et voltairienne que
le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
 une rue de la capitale.

A lire aujourd'hui les productions de ce fminisme radical, l'impression
n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
la note, comme la plupart des organes du parti fministe,--ce qui n'est
qu'un manque de mesure et une faute de got,--cet enfant terrible pousse
ses revendications jusqu' l'extrme logique.

Tel dj ce fminisme cosmopolite qui affiche la prtention d'tendre
la question fminine  toutes les questions humaines. Ainsi parlait
nagure l'honorable secrtaire gnrale de la _Solidarit_, Mme Eugnie
Potoni-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
les ides absolues de rvolution galitaire. L'homme et la femme
doivent tre compltement gaux, selon M. Edmond Potoni-Pierre; hors
de l, pas de salut[31].

[Note 31: _Les Hommes fministes, loc. cit._, p. 829.]

Tout en rvant d'embrassement gnral et de paix perptuelle entre les
peuples, tout en rclamant la justice pour tous, et aussi pour les
animaux, nos frres infrieurs[32], les manifestes de ce groupe ne
parlent que de luttes, de victoires et de conqutes, dont l'homme, cette
tte de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
frais. C'est encore Mme Potoni-Pierre qui, dans l'emportement de son
zle, reprochait un jour aux femmes d'agrer les politesses et les
condescendances du sexe masculin. Il serait prfrable, parat-il, que
les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse galitaire.

[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.]

Que dirons-nous enfin du fminisme intransigeant, par lequel le
fminisme autonome rejoint le fminisme rvolutionnaire? Il
s'chappe et se rpand contre l'autorit masculine en violences
acrimonieuses, o l'on sent moins l'ardeur de la libert et la passion
de l'indpendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilit rageuse et
impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le fminisme tourne
 l'aigreur et  l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
et de jalousie. C'est un fminisme hassant et hassable. A l'entendre,
il faut que la femme se suffise  elle-mme. Plus de recours 
l'assistance de l'homme: sa tutelle est dgradante.

Une Italienne, Mme milia Mariani, s'est crie en plein congrs
fministe de Paris: Que la femme meure plutt que de subir la
protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
dshonneur[33]! Pousse  ce point, la misanthropie devient une maladie
inquitante. Lorsqu'une femme en arrive  ce degr d'extravagance, il y
a mille chances pour qu'elle rclame l'abolition du mariage et
l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se rfugie finalement dans
l'union libre. Le dvergondage des ides mne tout droit au dvergondage
des moeurs.

[Note 33: _Ibid._, p. 832.]

Cela se voit dj. Il est des sujets sur lesquels la pense d'une femme
ne saurait gure se poser sans se dflorer, des mots que sa bouche ne
peut articuler, semble-t-il, sans gner sa pudeur. Certaines femmes,
pourtant, se montrent inaccessibles  cette sorte de scrupules, les
jugeant sans doute indignes de leur virilit artificielle. En qute
d'mancipation  outrance,  la poursuite des liberts de la vie de
garon, des amazones se lvent autour de nous, dans les cnacles
littraires particulirement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
et dont le casque  panache, port gaillardement sur l'oreille,
scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
crainte: des manifestations aussi intemprantes ne feront pas avancer
beaucoup leurs affaires. Ce fminisme  plumet n'est pas dangereux. Son
extravagance mme nous met en garde contre ses sophismes.

De cette revue gnrale des groupements fministes, il reste qu'ils se
composent d'un centre compact, form par le fminisme autonome, et de
deux ailes opposes: le fminisme chrtien  droite et le fminisme
rvolutionnaire  gauche. De telle sorte que le fminisme franais va du
conservatisme religieux  la rvolte la plus ose, en passant par le
progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le fminisme
n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
individualits retentissantes; il tend  devenir un mouvement collectif,
dont l'amplitude croissante s'tend de proche en proche.

Quel est, en fin de compte, l'effectif total du fminisme militant? On
ne sait trop. D'aprs Mme Dronsart, il existerait  Paris une fdration
compose de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes
encore loin d'une leve en masse du sexe faible contre le sexe fort.
Mais les associations fministes sont formes, parat-il, de zlatrices
ardentes et comme illumines qui, rvant de confesser leur foi  la face
des perscuteurs et de se dvouer, corps et me, au triomphe de l'ide
nouvelle, aspirent  la paille humide des cachots et  la palme du
martyre. C'est  faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!

[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.]




CHAPITRE V

Manifestations et revendications fministes


       SOMMAIRE

       I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET
       INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE
       FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRS DE 1900.

       II.--LA DROITE FMINISTE.--CONGRS CATHOLIQUE.--PREMIER
       DBUT DU FMINISME RELIGIEUX.

       III.--LE CENTRE FMINISTE.--CONGRS PROTESTANT.--MOINS DE
       BRUIT QUE DE BESOGNE.

       IV.--LA GAUCHE FMINISTE.--CONGRS
       RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES.

       V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FMINISME PEUT
       TRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXIT DU PROBLME
       FMINISTE.--NOTRE DEVISE.


I

Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec vidence des
pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
fminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohsion, d'entente, d'unit;
ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
doctrine prcise ni de programme arrt. C'est pourquoi les congrs
internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
l'Europe ont donn le spectacle de la discorde et de l'incohrence.
Outre que, dans ces assembles fminines comme en tout congrs dont la
science ou la philanthropie est le noble prtexte, le temps s'est pass
moins en travail utile qu'en distractions mondaines, rceptions,
visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgr certains
dithyrambes intresss, que la plupart des discussions se sont tranes
dans le vague des thories creuses et l'exposition des thses les plus
contradictoires ou les plus tranges. Peu de solutions pratiques; point
de direction concerte.

Qu'on ne croie point que j'exagre: une congressiste sincre, Miss
Frances Low, nous a livr sur ce point ses impressions personnelles. On
entrait dans une section, crit-elle  propos du congrs fministe tenu
 Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
mme enceinte, qu'un jour viendrait o, grce  l'volution, la femme
serait libre, comme l'homme, des devoirs et des soucis du mnage. Ici
l'on apprenait comment les femmes, opprimes par les hommes, avaient
dormi, voiles, pendant des sicles, selon l'expression d'une dame
doue d'imagination; et l, on vous racontait les merveilleuses choses
accomplies par notre sexe, en littrature, depuis Sapho. Un jour, pour
justifier l'entre des femmes dans la vie publique, on vantait leur
abngation et leur dsintressement; et le lendemain, dans un travail
consacr  la vie idale des familles de l'avenir, on dclarait que la
femme serait paye pour tous les services qu'elle rendait  son mari
et  ses enfants[35]. Il n'est qu'une main fminine pour gratigner
aussi joliment les chres camarades.

[Note 35: _Journal des Dbats_ du 8 aot 1899, extrait du _Nineteenth
Century_.]

Afin de remdier  cette confusion des langues que Miss Low dnonce
d'une plume si acre, on s'emploie actuellement  constituer en chaque
pays un conseil national des femmes. Ces diffrents groupements en
voie d'organisation devront s'affilier, selon l'ide fdrale, en
conseil international, qui deviendra ainsi l'organe de l'Union
universelle des femmes. Et bien que cette vaste coalition soit  peine
bauche, bien que l'effort de concentration et le travail
intellectuel des groupes rgionaux ait souffert de l'invasion de
l'lment mondain dans le domaine du fminisme, Mlle Kaethe Schirmacher
nous assure que la solidarit des femmes dans le monde entier, loin
d'tre un vain mot, est en partie dj une ralit[36].

[Note 36: _Journal des Dbats_ du 15 juillet 1899.]

Il ne parat pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
se former l'unit rve entre les diffrents groupes et les diffrentes
races. Le fminisme reste divis contre lui-mme. Ouvrires et
bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
runir en un concile gnral. Nous avons eu trois congrs pour un. Si
les discussions y ont gagn d'tre plus calmes, plus srieuses et plus
pratiques, il n'en demeure pas moins que cette dsunion est la plus
grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
oeuvre de proslytisme et de combat. Schopenhauer a dnonc quelque part
avec aigreur la franc-maonnerie des femmes. Il est de fait que, sans
beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
solidarit d'intrt n'exclut pas les rivalits de personnes. On l'a
bien vu aux congrs qui se sont tenus  Paris en 1900,  l'occasion de
l'Exposition universelle: ce qui n'empche point qu'ils feront poque
dans l'histoire du fminisme franais.

Voici, pour mmoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: Congrs
catholique international des oeuvres de femmes,--Congrs des oeuvres
et institutions fminines,--Congrs de la condition et des droits de
la femme. Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
trs diffrent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
leurs rsolutions. Il tait facile, d'ailleurs,  tout observateur
attentif de prvoir que le fminisme latin se fractionnerait en trois
groupes rivaux, sinon ennemis. Ds maintenant la coupure est faite: le
fminisme franais a sa droite, son centre et sa gauche.


II

Le premier congrs n'a pas cach son drapeau: il s'est dit hautement
catholique, et ses sances ont prouv qu'il mritait cette appellation.
Organis sous le patronage du cardinal Richard, archevque de Paris,
prsid par Mgr de Cabrires, vque de Montpellier, dirig par M. le
vicaire gnral Odelin, son esprit est rest strictement confessionnel.
On y a vu dfiler en des rapports soigns, attendris ou pieux,
l'ensemble des oeuvres religieuses de prire, d'apostolat ou de
solidarit qui intressent tous les ges et toutes les conditions,
oeuvres fondes, soutenues, propages par le coeur et l'intelligence des
femmes. 'a t, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
la charit chrtienne.

Jusqu' ce jour, l'glise catholique avait regard le fminisme d'un
oeil dfiant. D'aucuns mme jugeaient tout rapprochement impossible
entre une religion si vnrable et une nouveaut si hardie. L'alliance
pourtant a t signe au congrs de Paris; et j'ai l'ide qu'elle peut
tre fconde en rsultats imprvus. L'honneur en revient  un petit
noyau de femmes distingues, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
fait,  force de vaillance et de talent, une place minente. Veut-on
savoir comment la directrice du _Fminisme chrtien_ entend le rle
d'une Franaise aussi fermement attache  la pratique de son culte
qu'aux intrts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
significative, qui nous renseigne en mme temps sur l'attitude trs
nette et trs franche que les femmes catholiques ont prise vis--vis du
fminisme libre-penseur: Si les partis s'honorent en rendant justice 
leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi  qui Dieu a fait la
grce d'tre une croyante ardemment convaincue, rendre hommage  ces
femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son rgne en ce
monde, ont cru  la possibilit d'une justice humaine et ont vou leur
existence  en prparer l'avnement. Nous pouvons dsapprouver leur
symbole, blmer plus d'un article de leur programme, dplorer les
tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
que, les premires, elles sont descendues dans l'arne, qu'elles ont eu
le courage de prendre corps  corps les prjugs et de braver jusqu'au
ridicule, cette puissance si redoute en France. Et c'est pourquoi,
Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
combattre[37].

[Note 37: _Rapport sur la situation lgale de la femme._ Le Fminisme
chrtien du mois de mai 1900, p. 141.]

Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
compos presque exclusivement des femmes les plus titres de
l'aristocratie franaise, assistes de quelques hautes personnalits
masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux acadmiciens, M.
mile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.

On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
rfractaires  l'esprit rvolutionnaire ou mme simplement laque, se
sont gardes prudemment de toutes les thories excessives accueillies
avec faveur en d'autres milieux fministes. Le vent d'indpendance
anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemble
de duchesses. Et cela mme suffirait  dmontrer l'utilit d'un
fminisme chrtien, recrut parmi les femmes de naissance ou de
distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grce et de
l'esprit, prtendent sauvegarder, contre les exagrations impies
auxquelles des gens imprvoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
le charme de leur sexe. Mme s'il cessait d'tre aussi aristocratique
qu'il s'est rvl en ses premires assises de 1900, le fminisme
chrtien aurait encore  jouer, dans le mouvement des ides nouvelles,
le rle de modrateur et d'arbitre souverain. Est-il destine plus
enviable?

En somme, le premier congrs des femmes catholiques a voulu constituer
l'Internationale des oeuvres charitables. Puis, largissant son ordre
du jour, il a voqu  son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
rglent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
graves questions fministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
quelques chos,--l'a tout naturellement amen  cette conclusion, qu'il
tait grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrtien dans les
commandements imprieux du code Napolon.

Si bien que l'anne 1900 aura vu l'apparition solennelle du fminisme en
un milieu qui lui semblait  jamais ferm, puisque de grandes dames et
de bonnes chrtiennes n'ont pu se dfendre d'examiner, ni se dispenser
d'accueillir avec bienveillance les dolances de leur sexe; et chose
plus grave, elle aura vu, en ces premires assises des oeuvres
catholiques, l'acceptation officielle du fminisme par le clerg
franais. L'heure tait venue, au dire de Mlle Maugeret, d'ouvrir
toutes grandes les portes de l'glise  ces altres de justice et de
progrs, que la libre-pense avec son langage mlang des meilleures et
des pires choses, avec son personnel non moins mlang que ses
thories, essayait d'arracher au christianisme, en se prsentant comme
l'cole de toutes les mancipations,  l'encontre de la religion
reprsente comme l'cole de tous les esclavages.

Il appartient donc  l'glise de librer la femme des liens
inextricables qui l'enserrent. Car l'aptre du fminisme chrtien a
dclar sans dtour, en plein congrs catholique, que la loi franaise
ne protge pas la femme,--au contraire! Elle la dsarme dans la vie
conomique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
vie conjugale[38]. Rien que cela! L'glise aura fort  faire.

[Note 38: _Le Fminisme chrtien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
144.]


III

Le Centre du fminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
prudentes, avises, tend  se dgager des influences confessionnelles.
Il est depuis longtemps constitu en un groupe compact o, sans trop
s'enqurir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
la Femme pour la Femme. La runion qu'il a tenue au cours de
l'Exposition universelle s'appelait le Congrs des oeuvres et
Institutions fminines. On s'est accord  le surnommer le Congrs des
Protestantes, parce que sa prsidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrire
de la premire heure qui a fond  Paris une revue fministe
intressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le
comit d'organisation, appartenaient  la religion rforme. Est-ce  ce
titre que le Gouvernement l'a trait comme un congrs officiel, en lui
ouvrant le Palais de l'conomie sociale?

On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre fministe les
groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemble unique et
plnire du Fminisme international. Mais les questions de personnes,
toujours si pres entre femmes, ont fait chouer ce beau rve. Il a
fallu renoncer  runir en un seul corps tous les soldats de la mme
cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rles et de
combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanit et la jalousie ne
sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons mme qu'on ne
s'en aperoive point trop souvent dans les associations fministes de
l'avenir.

Le congrs des modres et des habiles s'est donc droul sans bruit et
sans clat, sous la direction de femmes d'une comptence prouve. Ses
sances furent graves et froides; on y fit talage d'rudition. Certains
rapports, remontant jusqu'au dluge, nous retracrent toutes les phases
de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de lgislation
avaient t confies  des spcialistes, parmi lesquels il nous a plu de
rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
loin l'occasion de discuter  loisir les vues mises par les rapporteurs
des deux sexes.

L comme ailleurs, on a fait le procs des hommes avec vivacit, mais
sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige  Paris un
Groupe franais d'tudes fministes, nous a dit notre fait avec un
esprit qui s'aiguise en pointe acre. En veut-on un piquant
chantillon? Se demandant pourquoi les hommes du monde, les hommes de
science, dversent leur trop-plein philanthropique sur les femmes de
la classe infrieure et regardent comme indigne de leur attention le
sort des femmes de la classe moyenne, elle crit ceci: Cependant ces
femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misres comme les autres,
misres d'autant plus aigus qu'une ducation plus raffine a dvelopp
chez elles une sensibilit plus dlicate. Ces misres, qu'ils coudoient,
qui sont celles de leurs mres, de leurs filles, de leurs pouses
peut-tre, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, proccups? Je
crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un tlescope
que de jeter les yeux  leurs cts, n'obissent au dsir secret de
limiter l'galit des sexes  ce qui ne les concerne pas directement.
Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche  sa dot: les leurs ont une
dot[39].

[Note 39: _Du rgime des biens de la femme marie._ Rapport lu au
Congrs des OEuvres et Institutions fminines tenu  Paris en 1900, _in
fine_.]

A cela n'essayez point de rpondre qu'il arrive souvent, dans les
milieux riches ou aiss, que la dot entretient  peine le luxe effrn
de madame: ce serait peine perdue. Il a t dcid, dans les groupes
d'tudes fministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
bonne petite femme. Et le fminisme protestant se dit quitable et
modr!


IV

Que faudra-t-il penser de la Gauche fministe qui passe pour tre moins
timore en ses aspirations et moins retenue en ses rcriminations? Ses
assises ont eu tout le retentissement dsirable. L'tat et la ville de
Paris ont accord au Congrs de la condition et des droits des femmes
tous les honneurs rservs aux assembles officielles. La presse et le
public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans tre bruyant.
Symptme caractristique: beaucoup d'institutrices y assistrent;
beaucoup de congressistes exaltrent les services de la Fronde. C'est
d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du fminisme
militant dirig, administr, rdig, compos par des femmes, que le
troisime congrs de l'Exposition s'est runi et--ce qui vaut mieux,--a
russi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances gnrales
qui s'y sont manifestes, nous rservant d'examiner, au cours de cet
ouvrage, ses voeux et ses conclusions.

Sans contestation possible, ce dernier congrs,--le plus nombreux, le
plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
mot) le plus rvolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'tait montr
radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mrit ces deux
pithtes.

La religion, d'abord, y fut trs malmene. Ds son discours d'ouverture,
Mme Pognon nous avertissait que le rgne de la charit est pass, aprs
avoir dur de trop long sicles; que les oeuvres religieuses ne peuvent
convenir qu' la femme bonne, mais ignorante; qu'au lieu de l'aumne
avilissante, les vritables fministes veulent la solidarit. C'est
avec le mme ddain que Mlle Bonnevial a dnonc ce principe ngateur
de tout progrs: la rsignation chrtienne, et les prjugs chrtiens
qui ont fait de la femme la grande coupable et du travail une peine
et une humiliation. La mme a fltri vertement les scandaleuses
spculations industrielles des couvents qui se livrent clandestinement
 l'exploitation de l'enfance ouvrire. De son ct, Mme Marguerite
Durand a fait la leon aux riches lgantes qui donnent, par chic, pour
les rparations d'glises, le rachat des petits Chinois et autres
oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
oprations financires clricales et politiques[40]. Enfin Mme
Kergomard a suppli toutes les femmes qui font de l'ducation, de
secouer le vieil esprit, l'esprit du confessionnal[41].

[Note 40: Compte rendu stnographique de _la Fronde_ du 6 septembre
1900.]

[Note 41: _Ibid._, n du 9 septembre.]

Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prtre
catholique surtout est leur bte noire. Au banquet qui a termin le
congrs, la directrice de l'un des plus importants lyces de filles,
dit _la Fronde_, a fait cette dclaration catgorique: Nous voulons que
notre enfant soit lev  penser librement, sans qu'il soit marqu au
front d'aucun stigmate religieux. Et tous ces appels  l'athisme
furent salus d'applaudissements prolongs.

Mme accord pour affirmer que le remde rel aux souffrances de
l'ouvrire est dans une transformation complte de la socit
actuelle[42]. Au dire de Mme Pognon, la misre ne saurait tre
supprime que par une juste rpartition des produits du sol et de
l'industrie. C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
leurs frres de misres. Et cette entente ne doit pas s'arrter aux
frontires. Aprs l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
ouvrires. Comprenant que nos frres de l'tranger souffrent du mme
mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanit une seule
et mme famille[43].

[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.]

[Note 43: Discours d'ouverture, mme numro.]

Vainement un congressiste courageux s'exclama: Nous sommes ici pour
nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
socialisme. Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir trangler la discussion.
Par contre, une motion anarchiste fut repousse avec perte. La formule:
Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins, souleva de
formidables protestations[44]. Au surplus, le nationalisme ne fut pas
mieux trait par ces dames. Un orateur s'tant risqu par inadvertance 
parler des dfenseurs de la patrie, souleva une telle motion qu'il
dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
dclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'tait pas du tout
nationaliste[45].

[Note 44: Compte rendu stnographique, mme numro.]

[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit leve avec force, dans
son discours de clture, contre la haine et la lutte des classes,
affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
solidarit entre les humains, il reste que des paroles empreintes du
plus pur socialisme, des paroles rvolutionnaires mmes, ont t
prononces au Congrs de la Gauche fministe[46]. C'est Mme Marguerite
Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
connu, a exerc sur cette assemble de femmes ardentes une trs grande
influence, que j'attribue  son talent d'abord, et aussi  son habilet
et  sa modration. De tous les articles du programme socialiste, il a
eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus os,
le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
cet acte de sagesse, lui savoir gr de son intervention.

[Note 46: Mme journal du 12 et du 14 septembre 1900.]


V

Voil donc le fminisme franais coup en trois tronons qui auront
beaucoup de peine  se rejoindre et  se ressouder, bien que de nombreux
intrts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai fminisme.
Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
l'Extrme-Gauche pour des rvoltes, sans se dire que toute ide,
bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
tabli, et que, si nous la jugeons prilleuse, il importe moins de la
combattre pour sa nouveaut que de prouver directement sa malfaisance.
En revanche, les fministes chrtiennes ont t gratifies ironiquement,
par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
les hermines; ce qui ferait croire que la rputation des premires est
plus immacule que celle des secondes. Et cependant, le fminisme n'aura
prise sur les honntes gens qu' la condition d'tre patronn, dfendu,
accrdit par les honntes femmes.

On pourrait tre tent de regretter ces rivalits et ces divisions
intestines, si elles n'taient  peu prs invitables. N'est-il pas
d'exprience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
sont tents de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
tarde point  se persuader que ses voisins sont des ennemis,
conformment  la maxime: Quiconque n'est pas avec nous, est contre
nous; tandis que l'union, qui concentre et dcuple les forces, va droit
au but  atteindre et au droit  conqurir.

Il est fcheux galement que le fminisme ne puisse se suffire 
lui-mme. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
Durand, qui se dfend, comme d'une lourde faute, d'avoir infod le
fminisme au parti socialiste. Nous avons besoin, dit-elle, pour
l'obtention des rformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
encore que du dvouement de quelques-uns[47]. C'est la vrit mme;
d'autant mieux que bon nombre de revendications fministes ne mettent
ncessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela mme nous
fait croire qu'elles aboutiront. Ce rsultat pourrait tre facilit par
la constitution d'un Conseil national (le principe en a t vot),
compos de neuf membres,  raison de trois dlgues pour chacun des
trois congrs, et qui reprsenterait vraiment, au dedans et au dehors,
les ides des femmes franaises[48].

[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.]

[Note 48: Mme journal du 12 septembre 1900.]

On connat maintenant les directions diverses du fminisme franais, et
l'esprit qui anime ses diffrents groupes, et l'tat-major qui les
prpare et les conduit  la bataille. La nature de ce livre ne
permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
et des ides beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqu
 publier seulement les noms qui nous ont paru le plus troitement lis
 l'histoire et au mouvement du fminisme contemporain,--sans nous
dissimuler d'ailleurs que, pour une de nomme, il en est dix qui seront
furieuses de ne point l'tre. Ce n'est pas au jardin secret des dames
fministes que fleurit le plus abondamment la discrte et suave
modestie.

Bornons-nous  rappeler qu'en France, pour le moment, le fminisme
militant et lettr gravite autour du journal la Fronde, dont la
rdaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
public,--o la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
s'unissent contre l'ennemi commun. C'est l que se concertent les coups
terribles destins  librer la femme franaise des liens qui
l'oppriment. C'est l que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
tant que le gant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
poussire.

Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnatre
que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
effet, d'veiller et d'entretenir une hostilit fcheuse entre les deux
sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, ds que le
fminisme oublie les aptitudes et les qualits propres qui les rendent
troitement solidaires, ds qu'il cherche le bien-tre de la femme dans
un dveloppement goste et solitaire, sans gard pour l'espce qui ne
se perptue que par l'amour et la coopration, ds qu'il sme la
suspicion et la discorde entre les deux moitis de l'humanit,--alors
que leur bonheur dpend de la communaut des sentiments, des esprances
et des aspirations,--ds que le fminisme, en un mot, tend  dsunir ce
que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hsiter 
le dnoncer comme une tentative chimrique et une mauvaise action.

Au demeurant, tous les genres de fminisme, du plus attnu au plus
aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prrogatives actuelles
de l'homme. Le temps n'est plus o le fminisme pouvait paratre  des
crivains d'esprit une reprise dans un vieux bas bleu. Plus moyen de
croire qu'il svit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
faire le jeune homme. Nous sommes en prsence d'un courant d'opinion
sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non,  fomenter
un tat de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
fministe, d'un duel collectif qui risque de mettre aux prises pour
longtemps les fils d'Adam et les filles d've; et cette perspective
n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
l'espce.

D'anne en anne, du reste, le plan et la marche du fminisme se
dessinent avec plus de prcision et de fermet. Et comme nous devons
suivre pas  pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
comment les femmes nouvelles se plaisent  le formuler. Si nous
voulons, disent-elles, exercer une action plus dcisive sur les affaires
de l'tat et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
consquemment notre mancipation _intellectuelle_ et _pdagogique_,
_conomique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour tre libres; gagnons
notre vie pour tre fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
hommes avec succs les diplmes et les grades, les mtiers industriels
et les professions librales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
et d'autorit, parler de notre mancipation _politique_ et _familiale_
et conqurir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
le gouvernement domestique.

C'est donc  l'instruction que le fminisme demande l'mancipation
_individuelle_ des femmes et sur le travail indpendant qu'il fonde leur
mancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces amliorations
ralises, elles seront en droit de jouer un rle plus direct et plus
actif dans l'tat et dans la famille. Cherchez la vrit et la vrit
vous rendra libres, tel est le conseil suprme que le fminisme
d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oubli peut-tre
que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
bonne place une peinture allgorique de Miss Cassatt, o la hardiesse
conqurante de la Femme nouvelle faisait opposition  la basse
humilit de la Femme ancienne. La partie centrale, plus
particulirement suggestive, reprsentait un essaim de jolies filles,
vtues  la dernire mode, qui cueillaient  pleines mains les fruits de
la science dont leur premire mre n'avait timidement got qu'un seul.
A droite, une jeune beaut, rivale de Loe Fuller, dansait au son des
harpes et des violes un pas audacieux o l'envolement des jupes
multicolores resplendissait autour de son front comme une aurole.
Enfin,  gauche, un choeur de femmes, la chevelure dnoue, poursuivait
une Gloire aile qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
se bousculait une bande de canards affols. Il n'y a pas de doute: c'est
 nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.

Rflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
dsobligeante est, croyons-nous, d'tudier et de juger la question
fministe sans passion, sans faiblesse, sans prjugs, c'est--dire en
hommes,--vitant avec le mme soin l'ironie ddaigneuse et la fausse
sentimentalit, s'abstenant galement de toute adhsion aveugle et de
toute rcrimination mprisante, se tenant  mi-cte dans une attitude
d'quitable impartialit, admettant des revendications fminines ce
qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rmission ce
qu'elles contiennent d'excessif et de prilleux pour la femme et pour
l'humanit.

Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le fminisme,
de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
1897 au Cercle artistique et littraire de Bruxelles, M. Brunetire
avait donn  sa confrence ce titre significatif: Pour _et_ contre le
fminisme. On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
comme nous, qu'il y a dans le mouvement fministe presque autant 
prendre qu' laisser; sans compter qu'en adoptant cette rgle de libre
examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de dmontrer 
ces dames que, sans rien sacrifier de notre indpendance et de notre
dignit, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurs, ni mme aussi
canards qu'on se l'imagine en Amrique.




LIVRE III

MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME




CHAPITRE I

Les ambitions fminines


       SOMMAIRE.

       I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT TRE AUSSI INSTRUITE QUE
       L'HOMME.--L'GALIT DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A
       L'GALIT DES DROITS.

       II.--COUP D'OEIL RTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe
       SICLES ONT PENS DE LA FEMME.--LE PASS LUI FUT
       DUR.--RACTION DU PRSENT.

       III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES
       DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFRENCIATION
       DES SEXES.--L'GALIT MORALE DANS LA DIVERSIT
       FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GNRAL
       DE LA FAMILLE ET DE L'ESPCE.


I

Je prviens celles qui seraient tentes de lire les pages suivantes,
qu'il n'entre point dans mes intentions de leur dbiter des madrigaux,
persuad que ces fadaises glissent sur le coeur de la femme nouvelle
sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
ont des penses profondes, des lectures graves, des conversations
austres; elles ferment l'oreille  nos compliments accoutums. Ce n'est
point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--mme avec
motion; outre qu'elles n'en ont jamais dout, ce genre de supriorit
leur agre beaucoup moins qu' leurs grand'mres. Elles ambitionnent
d'tre prises pour de fortes ttes et traites, non comme de grands
enfants et d'aimables cratures (vous leur feriez horreur!), mais comme
de grands et vigoureux esprits.

Pour plaire  une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
le plus srieusement du monde des dclarations comme celles-ci: Madame,
vous tes une tonnante psychologue. Ou encore: Je ne vous croyais pas
aussi doctement renseigne sur la physiologie. Ou mieux:
L'anthropologie n'a point de secrets pour vous. Ou enfin, si vous
voulez tre irrsistible: Votre lgance,  laquelle, nous autres
hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misre auprs de
votre puissante dialectique; le charme et la grce, qu'il serait vain de
vous disputer, ne sont eux-mmes que vanit auprs de vos connaissances
juridiques et mdicales; il n'est pas jusqu' votre sensibilit, dont
vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
son prix et de son mrite auprs de vos capacits mathmatiques, de
votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
scientifique. Si, aprs ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'me vraiment fministe.

Quelque exagr que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
plus  certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'tre bonnes, rieuses et
tendres, d'avoir de la fracheur ou mme de la beaut: on les veut
instruites, savantes, acadmiques. Il leur faut un brevet,--tous les
brevets. Et  cette constatation, le fminisme exulte.

Comment l'humanit enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
la femme selon la science, l've future? Les champions de
l'mancipation fminine ont un plan trs simple et une tactique trs
adroite. Ils s'efforcent d'tablir que, soit par ses qualits morales,
soit par ses facults intellectuelles, la femme est l'gale de l'homme;
et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mmes prrogatives
civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui rpter:
Vous tes charmante, la joie de nos runions et le plaisir de nos yeux,
gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais lgre et volage comme
lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
changeant d'ide aussi aisment que vous changez de chapeau,--la femme
nouvelle s'applique  prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
raison.

Et voyez la consquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
dj par la grce et par le coeur; elle nous gale presque par
l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
porte naturellement  copier,  traduire,  interprter,  reproduire ce
qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne  dmontrer
qu'elle nous gale de mme en capacit intellectuelle, et il ne restera
plus  l'homme qu'une supriorit qui n'est pas la plus enviable: la
force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
et de s'en vanter? Si la gnralit des femmes est moins robuste que
notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
consciencieusement aux exercices physiques les plus propres  tremper, 
fortifier leur dlicatesse. Lors mme qu'il leur serait interdit (c'est
ma conviction) de nous ravir le privilge de la vigueur musculaire,
cette incapacit serait de peu de consquence en un temps et en une
socit o les supriorits psychiques l'emportent graduellement sur les
supriorits physiques. Aux anciens ges, la force brutale gouvernait le
monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
gure lui disputer la prminence du muscle. Mais  mesure que la
puissance matrielle voit dcrotre son prestige, et qu'inversement les
influences spirituelles conquirent peu  peu la primaut sociale, il
suffit d'tablir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
haussant du coup  notre niveau, elle soit admise au partage de notre
traditionnelle royaut.

Cela tant, rien de plus serr que l'argumentation fministe, rien de
plus habile que son programme. Une fois prouv que les femmes possdent
des qualits morales et intellectuelles qui balancent les ntres, elles
deviennent recevables  se prvaloir d'une mme utilit sociale que
nous; et ds l'instant que cette double quivalence est dmontre, elles
sont fondes, en justice et en raison,  revendiquer toutes nos
prrogatives civiles et politiques. L'galit des sexes conduit
logiquement  l'galit des droits. Est-ce clair?

Si donc nous ne parvenons pas  dmontrer notre supriorit
intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supriorit sociale? Sur
la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
rien que la force. Voil pourquoi le fminisme se flatte d'unifier et
d'galiser les ttes masculines et fminines en les coiffant d'un mme
bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
fminines et la condition de toutes les autres, l'galit scolaire
devant conduire  l'galit juridique,  l'galit conomique, 
l'galit politique. Cela est une nouveaut.


II

Sans remonter trs loin dans le pass, on nous concdera qu'aprs le
christianisme naturellement, c'est  la chevalerie, aux cours d'amour et
aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
o la socit eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
l'pouse qui en bnficia. La galanterie est proche voisine de la
corruption. Toute socit reoit de la femme la grce qui affine et la
coquetterie qui dprave. C'est pourquoi une culture trop police ne va
point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
appelait sa dame: Mon seigneur! ce compliment attendri ne s'adressait
qu'aux charmes extrieurs et  la beaut physique. En ce temps-l, les
capacits crbrales et la puissance intellectuelle de la femme taient
de peu de considration.

Plus tard, notre grave XVIIe sicle se refroidit envers la femme;
l'infriorit du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
tent une dmonstration vritablement mortifiante pour la plus belle
moiti de nous-mmes: Dieu tire la femme de l'homme mme et la forme
d'une cte superflue qu'il lui avait mise exprs dans le ct. Les
femmes n'ont qu' se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
dlicatesse, songer, aprs tout, qu'elles viennent d'un os surnumraire
o il n'y avait de beaut que celle que Dieu y voulut mettre. Si
thologique qu'il soit, l'argument prte  rire. Plus simplement, notre
vieux jurisconsulte Pothier crivait dans le mme esprit: Il
n'appartient pas  la femme, qui est une infrieure, d'avoir inspection
sur la conduite de son mari, qui est son suprieur. tre de mince
importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel tait le
jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
d'glise et les hommes de robe du grand sicle.

Leurs hritiers du XVIIIe regardent encore l'infriorit fminine comme
un principe tutlaire, comme une loi naturelle et ncessaire. Ils
n'accordent gure aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a d'autre terme que celui
de la raison, tandis que l'ascendant des femmes finit avec leurs
agrments. Le sensible Rousseau affirmait, non moins catgoriquement,
la prminence virile. La femme est faite spcialement pour plaire aux
hommes; si l'homme doit lui plaire  son tour, c'est d'une ncessit
moins directe; son mrite est dans sa puissance: il plat par cela seul
qu'il est fort. Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils,
tandis que la grce et la faiblesse sont le propre de la femme.

On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe sicle, les sciences
devinrent  la mode. C'est le moment o les femmes lgantes raffolent
d'anatomie, d'astronomie, d'expriences, de machines; et les esprits les
plus srieux s'efforcent de rendre,  leur intention, la physique
aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austre et
ombrageuse de Mme de Lambert: Les femmes doivent avoir sur les sciences
une pudeur presque aussi tendre que sur les vices[49]. Nul enseignement
ne leur rpugne. Les tudes les plus viriles exercent sur elles une
vritable fascination. Elles dlaissent les romans et entassent les
traits scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnires. Une
femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire
d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise
parmi des querres, des mappemondes et des tlescopes.

[Note 49: A. REBIRE, _Les Femmes dans la science_; menus propos, p.
332.]

Mais cet engouement fut passager. La tourmente rvolutionnaire passe,
on revint  des ides plus positives. Napolon admettait seulement qu'on
enseignt dans les coles de la Lgion d'honneur un peu de botanique et
d'histoire naturelle, et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des
inconvnients. Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'il faut
se borner  ce qui est ncessaire pour prvenir une crasse ignorance et
une stupide superstition. Ce programme n'est que la paraphrase des
ides que Molire a dveloppes dans les Femmes savantes:

        Il n'est pas bien honnte, et pour beaucoup de causes,
        Qu'une femme tudie et sache tant de choses.

Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes
citations. Disons tout de suite, afin de les rconforter, qu'il
resterait  prouver que, mme pour nous plaire, l'instruction leur est
toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une
ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et
de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagration contraire et
affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'galit
complte des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thse
excessive relve moins de l'observation que de la galanterie. Dans la
question du rle intellectuel et social des femmes, il est sage d'viter
les opinions extrmes, en se gardant avec le mme soin de l'amoindrir et
de l'exalter. Point de prventions injustes, point d'adulation aveugle.
Quels seront donc, en cette matire, nos principes directeurs? C'est ce
qu'il faut dire sans la moindre rticence.


III

La diffrenciation des fonctions est insparable du progrs humain. Plus
la sparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie
devient morale, fconde et douce. Dans les socits sauvages, la
division du travail existe  peine entre l'homme et la femme. Tous deux
sont vous aux mmes besognes, assujettis aux mmes peines, condamns au
mme sort. Ce sont deux btes de somme atteles aux mmes tches, que la
misre dprime et que la promiscuit dprave. Vienne le mariage qui
rige la femme en reine du foyer et rserve  l'homme le soin et le
souci des affaires extrieures: l'ordre apparat, la civilisation
commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de
l'organisme social, est fonde.

L-mme o, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait
et la spcialisation des sexes moins avance, dans les campagnes o le
travail de la terre oblige souvent les deux poux aux mmes efforts et
aux mmes fatigues, dans les milieux riches o les habitudes d'lgance
et de dsoeuvrement plient les couples  la mme vie oisive et molle, il
est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.
Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux
de son homme, soit que le mondain s'effmine en prenant les manires de
ses chres belles, le rsultat est pareil: les diffrences s'attnuent
au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,
et du mme coup le niveau de la dignit sociale est en baisse.

D'o cette consquence que, si la femme s'appliquait trop gnralement 
copier,  doubler l'homme en tous les ordres d'activit, le progrs
risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une rgression
dommageable  la famille et  la socit. Et nous voulons croire que les
fministes avances, qui se piquent d'tre des esprits libres, des
esprits scientifiques, des ralistes, des positivistes pris
d'observation rigoureuse, seront sensibles  une conclusion appuye de
l'autorit d'Auguste Comte, de Darwin et de Littr, dont la mmoire leur
est particulirement chre et vnrable.

D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail
nous offre cet autre avantage que, partout o les occupations sont trs
spcialises, la coopration est plus ncessaire et la solidarit mieux
sentie, deux choses que les fministes ont  coeur. S'appliquant  une
seule tche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout
ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De l une
sorte d'unit organique, fortement noue par la rciprocit des changes
et la mutualit des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs
et les volonts aussi troitement que les besoins et les vies, porte au
plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'puise donc
point  faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire
la sienne. A chacun sa tche, et tous les rles seront mieux remplis.
Loin d'opposer les sexes l'un  l'autre, le meilleur fminisme, pour
employer un mot trs juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui spare le
moins les intrts de l'homme des intrts de la femme.

Or, leur diffrence de fonction procde de leurs diffrences de nature.
Mme en accordant que ces dissemblances originelles aient t accentues
artificiellement par l'ducation, par la tradition, par la compression
sculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la
structure anatomique et l'organisme physiologique tablissent entre les
deux facteurs de l'espce des diversits irrductibles. Si mme la
condition de la femme dans le pass a marqu d'un pli certain ses
dispositions mentales, cette condition elle-mme n'est pas un fait sans
cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination
naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqu le sexe, c'est la
raison biologique qui a t le principe du fait social.

Tous les anthropologistes s'accordent  reconnatre que la femme est
moins fortement organise, moins solidement construite, et partant moins
robuste, moins rsistante que l'homme. Et les diffrences d'armature et
de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,
dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude
a, depuis des sicles, assujetti la femme  un genre de vie plus
sdentaire et plus enferm que le ntre, on peut induire,  la rigueur,
que le moindre dveloppement de la taille, le moindre volume du corps,
la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse
et la moindre chaleur du sang, tout, mme la moindre activit crbrale,
soit, dans une certaine mesure, le rsultat de la pression artificielle
des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel
que l'organisme fminin ait perdu quelque chose de ses forces
primitives. C'est une loi gnrale de la biologie que l'inertie diminue
et appauvrit l'nergie fonctionnelle du corps.

Mais ces dformations n'empchent point que la femme soit la femme,
c'est--dire un tre naturellement prdestin  la maternit, un tre
spcialement faonn pour la gestation et l'allaitement, un tre oblig
de payer  l'espce, dont la conservation dpend d'elle, un tribut de
misres et de souffrances qui lui sont propres, un tre assujetti  des
poques d'accablement physique et d'inquitude morale,  des crises de
l'me et des sens,  des causes d'excitation, de faiblesse et de
fragilit, d'o lui vient tout ce qui la rend infrieure et suprieure 
l'homme, tout ce qui ncessite le respect et la protection de l'homme.

Car, c'est prcisment par les fonctions augustes et les risques
terribles de la maternit que la femme se hausse au niveau de l'homme.
Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perptuation de la
famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas
d'ingalit entre les sexes, l'homme tant complmentaire de la femme
autant que la femme est complmentaire de l'homme. Rien n'empche
qu'elle soit notre gale, sans tre notre pareille. Diffrence ne
signifie pas infriorit. Pour galer l'homme, la femme n'a pas besoin
de l'imiter. Cette identification contre nature serait, comme dit M.
Marion, le contre-pied du progrs sculaire[50].

[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.]

Suivez le cours des ges: plus la femme devient diffrente de nous en
action et en fait, plus elle devient notre gale en dignit et en droit.
Socialement parlant, il est dsirable que le sexe de la femme s'tende 
son me,  son esprit,  ses oeuvres,  sa vie tout entire. En cela,
elle sera plus utile  l'humanit, et plus heureuse et plus vnre,
qu'en se fatiguant  faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de
la littrature, de la jurisprudence ou de la mdecine. La belle affaire
de lutter de verbosit avec un avocat ou de doser des pilules comme un
pharmacien! N'est-ce donc rien d'tre la gardienne du foyer et la
providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,
pour rappeler le mot loquent d'Edgard Quinet, de porter dans son
giron, non seulement les enfants, mais les peuples?

L'galit des sexes ou, si l'on prfre, l'quivalence sociale de
l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des
fonctions, et encore moins l'identit des aptitudes, ce qui serait
contraire  l'ordre ternel des choses. A poursuivre cette prquation
factice, la femme se heurterait  l'impossible. Nulle puissance humaine
ne fera que, pris dans sa gnralit, le sexe fminin l'emporte sur le
ntre en force musculaire, de mme que nulle puissance humaine ne nous
donnera cette tendresse d'me et cette grce du corps qui sont le
privilge charmant des femmes. Nulle rforme lgale ne les rendra
capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes
les entreprises hardies, de toutes les crations robustes, de toutes ces
grandeurs de chair, comme dit Pascal, o la vigueur musculaire est
essentielle, parce que nulle loi crite (c'est M. Jules Lematre qui
parle) ne les empchera d'tre physiquement plus faibles que nous, d'une
sensibilit plus dlicate et plus capricieuse, parce que nulle loi ne
les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de mme que
nulle loi ne rendra les hommes plus propres  filer la laine et 
nourrir et lever les petits enfants[51]. Bref, nul article de loi ne
changera le corps et l'me des femmes. Et c'est heureux; car, cette
dformation accomplie, l'humanit prirait.

[Note 51: _Opinions  rpandre_, p. 159.]

Mais la diversit des fonctions ne s'oppose point  l'galit des
droits. Elle signifie seulement que l'galit lgale, l'galit
juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination
du sexe fminin, ces droits thoriques seront souvent, pour les femmes,
comme s'ils n'taient pas. Cette pense de l'crivain si franais que
nous citions tout  l'heure, doit tre recommande instamment  la
mditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrires,
tous nos mtiers, toutes nos fonctions: celles qui, perant la cohue des
hommes, parviendront  en forcer les portes, ne seront ni les plus
heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la
reconnaissance iront aux pouses et aux mres restes fidles aux
devoirs essentiels de leur ministre fminin. Ayant choisi la meilleure
part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la
socit humaine.

Ce qui ne veut pas dire que la question de l'galit des droits entre
l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les
deux sexes sont gaux en raison, en justice et en vrit, c'est admettre
que, sous la diversit de leur nature et la dissemblance de leurs
fonctions, il y a entre eux unit foncire, identit morale; que l'homme
et la femme, se compltant l'un l'autre, sont, dans la plus haute
signification du mot, deux personnes qui se valent, deux cooprateurs
insparables qui constituent ensemble l'humanit, deux tres qui,
revtus de la mme dignit, soumis  la mme responsabilit, ont mme
droit au respect,  la lumire,  la vie.

Et cette affirmation de principes est d'une porte incalculable. De l
dcouleront, en effet, beaucoup de rformes, ou mieux, beaucoup de
rparations que l'quit rclame, alors mme que, dans la pratique,
elles ne se rsoudraient point ncessairement, pour la gnralit des
femmes, en avantages immdiats et en profits certains. Mais, au moins,
la personne de la femme sera leve par la loi au mme niveau que la
personne de l'homme; et cette sorte de dclaration de ses droits
compltera et achvera la dclaration des ntres.

Seulement, les droits de l'individualit ont des limites. Ceux de la
femme, par consquent, doivent tre expressment subordonns aux
intrts suprieurs de l'espce, de la famille, de la socit. Et cette
subordination des parties  l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser
ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter
sparment, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de
satisfactions gostes qui mettraient en pril l'avenir de la race. A
chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le
dos au progrs et au bonheur. C'est la destine du couple humain de
collaborer, dans l'union la plus troite, au bien gnral de la
communaut.

Ds lors, l'oeuvre de rparation poursuivie par le fminisme ne devra
jamais se dpartir de la rgle suivante: _Il faut que la femme puisse
tre lgalement tout ce qu'elle peut tre naturellement._ Rien de plus,
rien de moins. Il faut que la femme soit  mme de raliser en sa vie
l'idal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la
sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de
ractions qui dcouronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,
mais obissons  la justice. gale personnalit, gale dignit, gale
considration, gale culture morale, gal dveloppement intellectuel
s'il est possible, dans une coordination rciproque, dans la coopration
voulue et recherche, dans la solidarit accepte et chrie, pour tout
ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de
l'humanit, tel est notre idal. Ainsi rapproche de l'homme en droit et
en raison, la femme, reste femme par la tendresse et la grce, sera
plus digne de son respect sans tre moins digne de son amour.




CHAPITRE II

A propos de la capacit crbrale de la femme

       SOMMAIRE

       I.--LES VARIATIONS DE L'ANTHROPOLOGIE.--LE CERVEAU DE LA
       FEMME VAUT-IL CELUI DE L'HOMME?--CRANIOMTRIE AMUSANTE.

       II.--LES SAVANTS SE RSERVENT.--UNE FORTE TTE NE SE
       CONNAT BIEN QU'A SES OEUVRES.


Pour connatre la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens
nous sont offerts: 1 rechercher la capacit crbrale des ttes
fminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences
biologiques; 2 envisager la production intellectuelle des deux
sexes,--ce qui ncessite une tude d'histoire littraire; 3 fixer les
aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie
compare. Nous utiliserons successivement ces trois procds
d'investigation.

Et d'abord, quelle est la capacit crbrale de la femme? et, ce point
tudi, de quel dveloppement et de quelle culture est-elle susceptible?
A cette question, le fminisme fait une rponse trs simple et trs
catgorique: l'intelligence de la femme gale celle de l'homme et,
consquemment, l'instruction des deux sexes doit tre la mme. C'est ce
qu'il faut apprcier avec indpendance et impartialit.


I

Au dire des anthropologistes, le problme de rivalit intellectuelle qui
s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre crbral, et la seule
crniologie aurait comptence pour en fournir exactement la solution.
Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le
crniomtre soient des instruments un peu grossiers pour peser
l'impondrable et apprhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est
clair, en tout cas, que l'intellectualit humaine dpend de l'organisme
crbral. C'est une question de tte. Les spcialistes se sont donc
empars du cerveau de la femme; ils l'ont tourn et retourn dans tous
les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latraux, le volume,
le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions,
la proportionnalit de leur masse  la moelle pinire et  la colonne
vertbrale; et  l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser.
Si la femme n'est pas en agrable posture devant la science, celle-ci ne
fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.

Non pas que les observations acquises manquent d'intrt. C'est ainsi
qu'on a constat que, pour la capacit crnienne, les Chinoises
l'emportent sur les Parisiennes. Il paratrait mme que, sous ce
rapport, nos lgantes seraient  peine suprieures aux gorilles. Voil
qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le
Parisien mle n'a qu'une faible prminence sur l'homme jaune. Un des
plus petits crnes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais pass
pour un imbcile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient
qu'un poids infrieur  la moyenne: taient-ce donc des pauvres
d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine:
soutiendrez-vous que cette grosse bte a du gnie? Non; la grosseur du
cerveau n'est pas,  elle seule, un signe de supriorit intellectuelle.
L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'lphant sont
intelligents  leur manire.

En effet, les plus rcentes recherches semblent tablir que la pesanteur
et le volume du crne importent moins en eux-mmes que leur
proportionnalit au poids et au volume du corps. Certains vont mme
jusqu' insinuer que cette relativit pourrait bien tre plus forte chez
les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le fminisme!
Enfonce la supriorit crbrale du mle!

En prsence de ces dcouvertes palpitantes, il faut avouer que, pour
caractriser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pres usaient de
procds vritablement enfantins: ils avaient l'ingnuit de la juger 
ses oeuvres, comme on juge un arbre  ses fruits. C'est ainsi qu'en
lisant de beaux vers, en coutant de beaux discours, en applaudissant de
belles pices, ils ont estim, le plus simplement du monde, que
Lamartine et Hugo taient de grands potes, Lacordaire et Berryer de
grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans tudier la
structure, sans pntrer l'essence de leur organisme mental. C'tait
puril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant
malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre  les reviser
souverainement: Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de
demi-dieux, et je vous dirai, en vrit, ce qu'elles sont et ce qu'elles
valent.

Comment ne pas s'amuser un peu de certains pdants, qui mettent la
prtention de juger du talent d'un matre-ouvrier moins par l'oeuvre
qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donn,
aprs la mort d'un personnage, de palper son crne vide, ils entrent en
joie, ils le ttent, ils le psent, ils le jaugent, et leur mine
s'panouit. Ils jouent suprieurement la scne d'Hamlet et des
fossoyeurs. Leur dogmatisme devient crasant. Prenez-moi donc cette
pauvre tte: quelle lgret! Gardez-vous d'objecter mme timidement
que le dfunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on
vous rpondra que c'est trop de bont, et qu'il est impossible d'tre un
grand homme avec une si mdiocre cervelle? Ces savants sont terribles.

On ne peut s'empcher pourtant d'observer que les moyens
d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le
malheur d'tre prcaires et rtrospectifs, puisque ce genre
d'exprimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que
l'homme ne se prte  ces manipulations posthumes que le plus tard
possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur dsir
d'tablir qu'elles ne sont pas plus cerveles que les hommes, je doute
qu'elles se laissent ouvrir le crne, de leur vivant, afin de hter et
de faciliter cette importante dmonstration.

Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficult et de travailler sur
le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de
quelques gens trs distingus de nous palper la tte et, la mesurant en
hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton
catgorique, moiti sirop, moiti vinaigre, que nous avons tout ce qu'il
faut pour faire preuve de gnie ou d'imbcillit. Sont-ils srieux ou
badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procd se perfectionne
et se gnralise, nous ne manquerons point d'entendre bientt, dans les
salons littraires, un monsieur qui se rclame de la science, solliciter
gravement la matresse de maison de lui prter sa tte pour un instant.
Et, aprs une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand
homme fixera, sance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et
le faible de l'organisation crbrale de la patiente, proclamant, avec
un sourire de circonstance, qu'elle est srieuse ou volage, capricieuse
ou raisonne, passionne ou rflchie, ou plus simplement, s'il a encore
de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement
aimable et jolie.

Les procds actuels semblent donc impuissants  nous rvler exactement
le degr d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la
trpanation; mais outre que cette opration est de nature  provoquer
d'excusables rsistances, il faudrait avoir travaill, furet, tracass
dans bien des crnes pour mettre un diagnostic infaillible. Mais la
science nous rserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la
lumire perante des rayons X n'claircisse un jour tous nos mystres
crbraux? Le temps n'est pas loign peut-tre o, pour se connatre
soi-mme, il suffira de remettre sa tte entre les mains d'un
spcialiste.


II

Redevenons srieux. Bien rares sont les tentatives et les expriences,
si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et
raliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement
l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une
cole qui dbute et ttonne, traite les femmes de haut en bas et leur
dise imprieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers
Josphine: O prendrez-vous l'intelligence ncessaire pour comprendre
ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pse moins que le
ntre. Au surplus, l'anthropologie s'est dj rectifie. Le poids du
cerveau, nous dit-on, ne fait rien  l'affaire, et son volume, pas
davantage. Plus les dtails des lobes sont menus et compliqus, plus les
impressions doivent tre vives et rapides; plus le tissu est fin et
subtil, plus l'individualit doit tre suprieure. Si donc nous primons
la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans
une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son tre,
d'ailleurs,--par la dlicatesse de sa texture intime. Ses
circonvolutions crbrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles
que les ntres; et cette constatation remplit le coeur des fministes
fervents d'une suave batitude.

Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que la
supriorit quantitative et relative n'entrane une supriorit
intellectuelle qu' masse gale du corps. Il lui semble que les
qualits intellectuelles lies au volume du cerveau sont ce que l'on
nomme ordinairement l'tendue et la profondeur de l'intelligence et
que, si l'on s'en tient au dveloppement crbral quantitatif et relatif
de l'homme et de la femme, tout concourt  prouver l'galit des
sexes; de sorte que le prjug de sexe aurait fait voir et accepter
aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement
biologique, le contraire de la ralit.

En l'tat prsent des recherches d'anatomie compare sur les caractres
du crne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagn le
terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline  la proclamer
l'gale de l'homme. Mais n'exagrons rien; en ralit, depuis quelques
annes, la science s'est beaucoup occupe de la femme, sans aboutir 
une conclusion dfinitive, ni mme  des rponses concordantes. La femme
est-elle, crbralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns
disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M.
Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir  toute dcision tranchante.
Les plus modestes se recueillent et confessent mme qu'ils ne savent
rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on tranera la femme
longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystres de la
capacit crbrale n'tant pas prs d'tre claircis. Somme toute, et
sans afficher un scepticisme trop dsobligeant, nous devons constater
qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment explor, les
spcialistes les plus appliqus se disputent encore dans les
tnbres[52].

[Note 52: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 28 novembre
1896, pp. 829 et 830.]

On a dit et rpt que l'intelligence n'a pas de sexe. Je veux le
croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: Il
y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tte, et des femmes
qui sont hommes par la tte et le coeur. En tout cas, il nous semble
qu'tant donn l'tat peu avanc des sciences biologiques, on abuse
trangement, pour ou contre la femme, des constatations vasives ou
contradictoires de l'anthropologie compare. Scientifiquement, la
question de l'quivalence crbrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle
jamais close?

Lors mme que tous les savants du monde nous attesteraient que
l'intelligence des femmes est adquate  celle des hommes, ce brevet ne
dispenserait point le sexe faible de le dmontrer lui-mme au sexe fort.
Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas
beaucoup plus avancs que nos pres. La capacit des vivants ne se juge
qu' ses rsultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possde,
autant que mon voisin, de brillantes qualits et de merveilleuses
aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le
prouve par ses actes. Que si donc l'galit intellectuelle des sexes
pouvait tre crbralement tablie, cette dmonstration serait de peu de
valeur, tant que les femmes n'auront point confirm cette prsomption
par des manifestations dcisives de science, d'art ou de littrature.
Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des
biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le
montrer. Les expriences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais
de vous-mmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos
chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouv que vous en tes capables.




CHAPITRE III

S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit
intellectuelle

       SOMMAIRE

       I.--L'INTELLIGENCE MOYENNE DES DEUX SEXES S'GALISE ET SE
       VAUT.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE ACCROTRE LES APTITUDES ET
       LES CAPACITS DE LA FEMME?--EST-IL EXACT DE DIRE QUE LES
       MES N'ONT POINT DE SEXE?

       II.--DE LA PRIMAUT HISTORIQUE DE L'HOMME.--LE GNIE EST
       MASCULIN.--L'ESPRIT CRATEUR MANQUE AUX FEMMES.--OU SONT
       LEURS CHEFS-D'OEUVRE?

       III.--LE GNIE ET LA BEAUT.--A CHACUN LE SIEN.--LES DEUX
       MOITIS DE L'HUMANIT.


I

Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen
d'tablir positivement que leur cerveau n'est point infrieur au
ntre,--c'est,  savoir, d'en tirer des crations et des oeuvres qui
balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour
le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur
constitution crbrale n'oppose aucun obstacle  cette manifestation
ncessaire et dsirable, en concdant mme qu'elles soient aussi bien
doues que les hommes, il reste ce fait d'ordre gnral que le sexe
masculin est en possession d'une supriorit de production
intellectuelle si effective et si constante, que le sexe fminin a t
impuissant jusqu' ce jour  la lui ravir ou seulement  la lui
disputer. Et voil bien, j'imagine, une forte prsomption en faveur de
la prminence de l'intellectualit virile.

Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des
femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que
puisse paratre cet aveu, je ne fais aucune difficult de reconnatre
que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes
s'quilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que
le bourgeois, et la boulangre autant que le boulanger, et la marchande
autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me
demande mme si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a
point plus de femmes que d'hommes  savoir lire, crire et compter.
Qu'une tte fminine ne soit point exactement faite comme une tte
masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches
biologiques, l'observation psychologique ne permet d'tablir, avec
certitude, une ingalit apprciable de niveau entre l'intelligence
moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe fminin. Si,
dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de ct les faibles
d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un
raisonnement plus rflchi, d'une volont plus hardie et plus ouverte
aux prvisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus
rapide des ncessits prsentes, une conception trs sre des ralits
de l'existence, plus de soin et plus de got pour le dtail,  preuve
qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerantes.

Restent les hautes manifestations de la pense dans le domaine des arts,
des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'galent
par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'galent par en haut. En
plaant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point
remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spculations
mthodiques, aux recherches idales, aux crations leves: ce qui nous
induit  douter de l'galit mentale des sexes.

A quoi les fministes ne se font point faute de rpondre que, pour le
moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que
le dveloppement intellectuel du sexe fminin retarde un peu sur celui
du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'tant arrog la
direction des socits, les ont tournes  leur avantage et exploites 
leur profit. Jusqu'au temps prsent, la civilisation a t ainsi faite
par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu crotre intellectuellement
qu'avec une extrme lenteur. L'infriorit actuelle de la femme n'est
donc qu'accidentelle et passagre. Elle doit disparatre ncessairement
avec la prpondrance excessive de son rival et l'influence dprimante
du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute
culture, et vous verrez s'panouir leur esprit comme ces fleurs
languissantes, longtemps sevres de grand air, auxquelles on rend avec
largesse le soleil et la rose. Et M. Jean Izoulet, un professeur de
philosophie sociale au Collge de France, qui honore d'un mme culte la
phrase sonore et l'ide pure, nous prdit sur le mode lyrique que cette
flore psychique, flore d'ombre pendant tant de sicles, ne demande qu'
se lever et  s'panouir. Rjouissons-nous donc, gens de peu de foi,
car c'est nous qui sommes destins  voir se ranimer et fleurir de
toutes ses fleurs mystiques l'me de la femme, ce vritable jardin
secret[53].

[Note 53: Lettre de M. Jean Izoulet publie dans la _Faillite du
Mariage_ de M. Joseph RENAUD, p. 31.]

Cette explication n'est qu'ingnieuse. Il n'est pas donn  la femme de
sortir de son tre, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre
le ntre. Ne femme, elle ne pourra jamais dpouiller entirement la
femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du
mme coup, son activit est condamne par la nature elle-mme  ne point
ressembler compltement  la ntre. Ds lors, nous autorisant
logiquement de son pass et de son prsent pour augurer de son avenir,
nous sommes recevables  prtendre que la femme future ne sera jamais,
en esprit et en oeuvre, l'gale absolue de son compagnon.

Ft-il mme prouv que le sexe fminin est aussi capable que le ntre en
toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est
pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux
est vou  des fonctions physiologiques absolument incommunicables et
muni consquemment d'aptitudes forcment personnelles. De par la nature,
l'homme a un rle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient
les attnuations possibles de leurs diffrences organiques et de leurs
disparits mentales, on ne saurait concevoir, ft-ce dans l'infinie
profondeur des sicles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une
parfaite galisation des sexes. A supposer mme que l'homme et la femme
en arrivent un jour  ne plus former qu'un seul tre, identique d'esprit
et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en
ce temps-l l'humanit cessera d'exister.

Que si l'on quitte le domaine de l'hypothse pour rentrer dans la vie
relle, il demeure vrai que le pre et la mre, n'ayant point mme
fonction, ne sauraient avoir mme constitution physique et mentale. Ce
que l'homme dpense pour la transmission de la vie est peu de chose
auprs de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation
et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du
nouveau-n. Alors que la conception est pour le pre l'oeuvre d'un
moment, la transfusion de la vie exige de la mre une dpense prolonge
d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur
d'elle-mme. Et ce passif norme de la maternit, en expliquant les
diffrences de conformation physiologique des sexes, tablit
premptoirement, entre l'homme et la femme, des diversits naturelles de
fonction et d'aptitude qui doivent ragir sur le cerveau et retentir
jusqu'au plus profond de l'me.

On nous rappelle, en faveur de l'galit intellectuelle de l'homme et de
la femme, que les mes n'ont point de sexe. Cela est vrai, en ce sens
que l'homme et la femme sont deux personnes morales gales en dignit.
Mais leur intelligence est-elle de mme nature? Sommes-nous donc des
purs esprits? Et si nos mes sont forces d'habiter un corps, si notre
esprit est ncessairement enclos en une chair souffrante et prissable,
s'il est emprisonn, pendant cette brve minute que nous appelons
orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matire diversement
amnag, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation
ni dpendance avec le contenant.

Il est donc naturel que l'intelligence s'panouisse diffremment dans un
organisme qui n'est point le mme chez l'homme et chez la femme. En
d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et
indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette
premire diffrence biologique a des rpercussions et des prolongements
ncessaires dans la psychologie des deux moitis de l'humanit. Il
serait trange que deux tres qui sentent diversement, s'exprimassent
pareillement. N'ayant point mme organisme, mme constitution, comment
pourraient-ils avoir mmes sensations, mmes impressions, s'lever au
mme ton, rendre le mme son? Que les mille et mille influences
combines de l'ducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou
adoucir les disparits mentales du couple humain: je l'accorde; mais
pour les oblitrer, pour les niveler, pour les fondre tout  fait, il
faudrait, en langage chrtien, refaire la cration, ou, suivant le
vocabulaire positiviste, recommencer l'volution sur des bases
nouvelles,--ce qui est impossible.


II

En recherchant comment le progrs humain s'est dvelopp dans le pass,
nous trouvons, en faveur de la prminence intellectuelle de l'homme,
une nouvelle considration qu'il nous parat difficile de mconnatre ou
d'affaiblir. En ralit, la civilisation humaine a t trs gnralement
l'oeuvre des mles. Et si le gouvernement  peu prs exclusif des
socits n'a jamais cess d'tre dirig par des hommes, n'est-ce point
que cette domination atteste une relle suprmatie de lumire et de
raison?

J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primaut
non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que
les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient
t redevables de leur puissance sociale  la seule vigueur de leurs
muscles,  la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter  cet
avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,
ils n'auraient point gard si rgulirement le sceptre du pouvoir.

Sans contester qu'il ait fallu  nos premiers anctres des membres
robustes pour lutter contre les animaux froces qui pullulaient dans les
forts prhistoriques, a-t-on rflchi aux miracles de pense et de
rflexion qu'ils ont d accomplir pour inventer les premires armes et
les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance
des anciens a rig en demi-dieux ces lointains gnies qui dcouvrirent
le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bche, la charrue. Non; l'esprit
n'est point absent de la premire domination de l'homme. Ds les ges
primitifs, le gouvernement des socits a t dvolu  la raison la plus
active,  la volont la plus ferme et la plus claire, bref, 
l'intelligence et  la force, c'est--dire  l'homme. Et cette
constatation historique nous autoriserait dj, il faut en convenir, 
revendiquer le premier prix de capacit.

Mais il est une seconde observation, accessible  tout esprit cultiv,
qui milite non moins victorieusement en faveur de la primaut masculine.
Qu'on fasse le dnombrement des hommes et des femmes de talent, dans
tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les
femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons
profonds et serrs des savants et des potes, des politiques et des
historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des
philosophes. Nos grands esprits sont lgion. Les vtres, Mesdames,
tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes
ttes, de beaux talents, des crivains distingus, des intelligences
rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu,  diffrentes poques de
l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu
cependant ont brill d'un clat suprieur! La gnialit, en tout cas,
semble un phnomne masculin.

Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infriorit numrique sur
l'insuffisance de votre ducation, sur nos moeurs rfractaires  votre
mancipation, sur les rsistances d'un milieu hostile, qui auraient
arrt ou retard votre dveloppement crbral: ces influences
ambiantes, quelque effet certain et dcisif qu'elles aient sur les
intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point
sur les ttes tout  fait minentes. Nous avons dit que la priorit
intellectuelle des sexes ne se peut reconnatre et mesurer par en bas,
c'est--dire par le vulgaire, par le commun o hommes et femmes se
valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les
cimes, par les ttes les plus sublimes, par les supriorits clatantes
et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du ct masculin.

Si rare qu'on le suppose, le gnie s'est toujours incarn dans un homme;
il ne semble gure dparti aux femmes. Et de ce chef, les antifministes
sont fonds  affirmer la prvalence et la prpotence de notre sexe. Car
le gnie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des
obstacles, des antagonismes, des hostilits qui se dressent sur son
chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquite si peu de son
milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps  venir. D'o
vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontan, jaillissant,
original, indpendant. Il est, comme dit M. Fouille, rvolutionnaire
et conqurant; il n'a souci ni des rsistances possibles, ni des
opinions reues, ni des traditions sculaires[54]. Il clate, il
innove, il invente, il cre. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.
L'intelligence cratrice, voil le gnie.

[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
septembre 1893, p. 419.]

Or, c'est prcisment l'esprit crateur qui semble manquer le plus aux
femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le
vertige. Elles s'arrtent  mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit
jouer les premiers rles. Comme elles ont presque toujours de la
vivacit, de la mmoire et du bon sens, leur spcialit est d'imiter,
d'adapter, d'interprter, de vulgariser les oeuvres des matres. Si
puissante est cette tendance  l'assimilation, qu'elle les pousse mme,
hlas!  copier nos manires, notre langage, nos allures et jusqu' la
coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce l du
gnie?

Bien que Proudhon soit all trop loin en prtendant que les ttes
fminines ne sont que rceptives, encore est-il que leurs ides
(l'observation est de Michelet) n'arrivent gure  la forte ralit. A
l'homme seul l'esprit de synthse, la grce de la dcouverte, le don de
l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prtendre autant que
lui. C'tait bien l'ide de Platon: en reconnaissant que les femmes
d'lite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux dfenseurs de sa
Rpublique,--devaient tre admises aussi bien que les hommes  toutes
les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles
les rempliraient moins bien, parce qu'en toutes choses la femme est
infrieure  l'homme, parce que, d'un sexe  l'autre, il existe, entre
les aptitudes et les capacits, une diffrence du plus au moins.

En fin de compte, le gnie crateur leur manque trs gnralement. O
sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne
manque pas d'imagination, M. Butler, a prtendu rcemment que
l'Odysse tait l'oeuvre d'une femme. Dornavant, nos bas-bleu auront
une bonne rponse  faire aux impertinents, qui leur jetteraient
l'Iliade  la tte pour tablir la faiblesse relative du cerveau
fminin. Mais cette dcouverte anglo-saxonne n'et pas empch Joseph de
Maistre d'observer quand mme,--et c'est la vrit vraie,--que les
femmes n'ont fait ni l'Iliade, ni l'nide, ni la _Jrusalem
dlivre_, ni Phdre, ni Athalie, ni Polyeucte, ni Tartuffe, ni
le Misanthrope, ni le Panthon, ni l'glise Saint-Pierre, ni la
Vnus de Mdicis, ni l'Apollon du Belvdre. Aucune loi, pourtant,
ne leur dfendait d'crire des drames comme Shakespeare ou de composer
des opras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage invent le tlescope,
l'algbre, le chemin de fer, le tlgraphe, le tlphone, ni le gaz, ni
la lumire lectrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouv le
plus petit microbe; elles n'ont mme pas imagin le mtier  bas ni la
machine  coudre. Ont-elles mme invent le rouet et la quenouille?

Mais Joseph de Maistre ajoute, avec quit, que les femmes font quelque
chose de plus grand que tout cela: C'est sur leurs genoux que se forme
ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme. Ce qui
n'empche pas que M. Faguet ait eu raison d'crire que l'homme seul a
fait preuve de gnie. Tout ce qui a t conu et ralis de grand dans
les domaines suprieurs de la pense, de la littrature, de l'art, de la
science, est sorti d'un cerveau masculin.

Et la raison de cette ingalit relative des sexes vient de ce que les
femmes sont moins fortement armes que nous pour l'effort et pour la
lutte. M. Fouille observe  ce propos que, pour entraner Jeanne d'Arc
aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Rserve et
modestie, tendresse et timidit, voil qui explique pourquoi la femme
rpugne aux nouveauts, aux crations, aux hardiesses, aux longs et
patients labeurs, aux emportements tumultueux du gnie. Une originalit
puissante est chose rare, jusqu' prsent, dans les oeuvres des femmes,
conclut le mme auteur: qu'il s'agisse de la littrature ou des arts et,
parmi les arts, de celui mme qu'elles cultivent le plus, la
musique[55].

[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
septembre 1893, p. 419.]

Nous conclurons donc, avec Michelet, que toute oeuvre forte de la
civilisation est un fruit du gnie de l'homme. On a bien fait de graver
au fronton du Panthon cette inscription quitable: Aux grands hommes
la patrie reconnaissante! Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de
l'humanit et confine presque au divin, les femmes ont moins contribu
que les hommes  l'exaltation du nom franais et  l'panouissement du
progrs humain. Il n'y a pas  dire: l'histoire atteste que l'essence
suprieure de l'espce est masculine.


III

A quoi bon insister? Les femmes les plus distingues en conviennent. Si
Mme de Stal s'est montre trop svre pour elle-mme et pour son sexe
en affirmant que les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperus
ni suite dans leurs ides, ne peuvent avoir du gnie, Mme d'Agoult nous
a donn la note juste, la note vraie, en crivant ceci: L'humanit ne
doit aux femmes aucune dcouverte signale, pas mme une invention
utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne
paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels
elles sont bien doues, elles n'ont produit aucune oeuvre de matre.
Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit fminin n'a point
atteint les hauts sommets de la pense; il est pour ainsi dire rest 
mi-cte[56]. De l'avis mme de celles qui ont le plus honor leur sexe,
l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus
inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont
du gnie, beaucoup plus de femmes ont de la beaut; et cela seul
rtablit l'quilibre entre les sexes.

[Note 56: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
novembre 1896, p. 840.]

La grce! voil le don souverain des femmes. C'est par l qu'elles
rgnent vritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que
nul n'y rsiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur
faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme ft
un bel animal: ce qui ne l'a pas empch d'avoir du got jusqu' sa mort
pour ce disgracieux bipde. Mais il est plus facile de mdire des
femmes que de s'empcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends
par l ceux qui hassent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle
avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en
indpendante et se dresse en rvolte, qu'on prenne mme en aversion la
femme pdante, la femme prcieuse: rien de plus naturel. Mais ces
restrictions admises, ou est l'homme incapable de goter la grce
fminine? Entre l'admiration pathtique d'un Goethe qui aimait 
proclamer le culte de l'ternel fminin, et l'inimiti mprisante d'un
Schopenhauer pour le sexe aux cheveux longs et  la raison courte, il
y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous prouvons
tous, plus ou moins, le besoin de l'affection fminine.

Aussi M. Fouille a-t-il eu raison d'crire que la beaut pour la femme
n'est pas seulement un don naturel, mais encore une fonction et presque
un devoir[57]; car, c'est  sa grce que revient l'honneur d'entretenir
au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacr sur
lequel veillaient perptuellement les antiques vestales. Et lorsque la
beaut est complte par la bont, lorsque la douceur du visage et
l'harmonie des lignes revtent et encadrent une belle me, alors il est
vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette
vie qu'elle console et embellit  la fois.

[Note 57: _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1893, p. 425.]

Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent mme
avantag le genre masculin. Dans la plupart des espces animales et
surtout parmi les oiseaux, le mle surpasse ordinairement la femelle par
l'lgance des formes, l'clat du pelage ou le coloris des plumes.
Platon et Aristote jugeaient mme l'homme plus beau que la femme.
Aujourd'hui, par contre, la beaut chez l'homme est si bien considre
comme un accessoire, qu'un joli garon, dpourvu d'esprit et de talent,
passe trs justement pour un tre insupportable. Notre langue lui
applique mme un mot dplaisant: elle l'appelle un belltre. N'est-ce
point aussi lorsque sa virilit s'effmine que l'homme, perdant le juste
sentiment de sa propre valeur, prfre la grce  la noblesse et la
joliesse  la beaut? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans
le sexe masculin, ni dans le sexe fminin. Le charme de l'un se complte
par la force de l'autre: de l deux genres de beaut galement
ncessaires  l'idal artistique et qui, par leur action rciproque,
rapprochent les sexes, veillent la sympathie et font natre l'amour.

En tout cas, nous ne saurions disputer  la femme la sduction de la
douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions
dlicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'tre laid;
la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beaut; plus
que nous, elle a le devoir d'tre belle.

Gnie et beaut sont deux privilges augustes qui se ressemblent. Le
gnie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'o elle
vient, o elle commence, o elle finit, et que nous sommes, par suite,
bien empchs de dfinir, un souffle d'en haut, une grce de Dieu, une
lumire incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme
d'une qualit volontairement acquise et mrite. Telle la beaut, plus
facile  sentir qu' exprimer, qui rayonne, comme l'autre clate, par un
mystre de nature dont l'tre de choix qui en bnficie n'a point le
droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reus; il
donne  la beaut plus de grce et de sduction comme au gnie plus de
vigueur et d'clat. Mais le fond de ces inestimables privilges ne vient
pas de nous. C'est un prsent divin. Et voil pourquoi l'humanit de
tous les temps, blouie par ce reflet des perfections idales, s'incline
involontairement devant les cratures de choix et de bndiction en qui
s'incarne le gnie ou la beaut.

Tout cela nous confirme en l'ide que l'homme et la femme sont deux
tres complmentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent 
l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolment, l'individualit
des femmes,--pas plus que la ntre, d'ailleurs,--ne formerait un tout
complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de voir en elle
cette seconde moiti de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne
sauraient tre parfaits. Le sexe masculin est n pour la lutte, comme
le fminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la
second reprsente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme
sont donc bien les deux moitis de l'humanit; et celle-ci ne saurait
exister, se transmettre, se perptuer et s'embellir sans leur
collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la
socit ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la
multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les sparons pas!




CHAPITRE IV

Psychologie du sexe fminin

       SOMMAIRE

       I.--DU TEMPRAMENT FMININ.--IMPRESSIONNABILIT NERVEUSE ET
       SENSIBILIT AFFECTIVE.--LA PERCEPTION EXTRIEURE EST-ELLE
       MOINS VIVE CHEZ LA FEMME QUE CHEZ L'HOMME?--SENTIMENT,
       TENDRESSE, AMOUR.

       II.--VERTUS ET FAIBLESSES DU SEXE FMININ.--LES FEMMES SONT
       EXTRMES EN TOUT.--PITI, DVOUEMENT, RELIGION.--LA FEMME
       CRIMINELLE.--COQUETTERIE ET VANIT.

       III.--PETITS SENTIMENTS ET GRANDES PASSIONS.--LA VOLONT DE
       LA FEMME EST-ELLE PLUS IMPULSIVE QUE LA NTRE?--INDCISION
       OU OBSTINATION.--LE FORT ET LE FAIBLE DU SEXE FMININ.


J'ai induit du pass qu'il semblait difficile  la femme de s'lever aux
sublimes crations du gnie, et que la nature l'avait confine jusqu'
nos jours au second rang de l'intellectualit,--l'homme ayant mrit par
ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de prsance rsolue,
il est intressant de rechercher pourquoi la femme a t empche
jusqu'ici de se hausser au niveau de la pense masculine et de disputer
victorieusement  nos grands hommes la palme scientifique, artistique et
littraire. S'il se trouve que cette disparit tienne, comme nous
l'avons affirm,  sa complexion,  sa nature,  son temprament,  sa
constitution mme, nous serons autoris  conclure qu' moins de refaire
le monde,--ce qui dpasse les forces humaines,--l'galit absolue des
sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.

Ici donc, un peu de psychologie ne sera point dplace. Et puisque d'un
avis unanime, le temprament intellectuel et moral est le reflet du
temprament physique, il est  prvoir que les diffrences de sexe se
traduiront par des diffrences d'aptitude et d'inclination.


I

L'exprience de tous les temps atteste que la femme est plus
impressionnable que l'homme; et par l, j'entends que la facult d'tre
mu, la facult de jouir et de souffrir, d'aimer ou de har, la facult
de s'ouvrir  la crainte ou au dsir, au chagrin ou au plaisir, occupe
une plus large place et joue un plus grand rle dans sa vie que dans la
ntre. Bref, la sensibilit est son partage et le sentiment son
triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe fminin qu'il
est, par excellence, le sexe affectif.

Et cette sensibilit motive ne va point, disent les physiologistes,
sans une certaine insensibilit physique. M. Lombroso, notamment,
affirme que la perception extrieure est moins vive chez la femme que
chez l'homme. Maintes fois les mdecins ont constat que les femmes
supportent mieux que nous les oprations chirurgicales. Dans une
pidmie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul
n'a plus de calme auprs des malades, plus de dextrit pour panser une
blessure. Mais cette rsistance  la douleur physique vient-elle d'une
moindre sensibilit organique? Si la femme se raidit si fortement contre
la souffrance, nous aurions tort peut-tre d'en conclure qu'elle la
ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de
ragir avec vigueur et promptitude contre les preuves et les dangers?
Plus l'action est violente, plus la raction est nergique. Pour le
moins, ce privilge des femmes  supporter la douleur corporelle est une
heureuse prcaution de la nature, la vie leur rservant d'innombrables
occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette
immunit relative du sexe fminin par ce fait que nos soeurs ont le got
moins dvelopp, l'oreille moins dlicate, l'odorat moins fin, l'oeil
moins vif et le tact moins subtil que la gnralit de leur frres.

Mais si les femmes sont doues de sens plus obtus,--ce dont je ne suis
pas trs convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le
record de la sensibilit affective Tous les graphologues sont de cet
avis: l'criture fminine rvle une impressionnabilit trs vive. Au
fond, le temprament de la femme est plus motif que le ntre. Il faut
peu de chose pour la remuer, la troubler, l'branler jusqu'aux larmes.
Par l'effet d'un systme nerveux plus excitable, plus sensitif, plus
vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquitudes, aux
tendresses, aux passions. La piti a dans son me des retentissements
plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins
vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a
personnifi la compassion, la pit, le dvouement, la charit, tous les
plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.

Ainsi, nous persistons  tenir la sensibilit affective pour la facult
dominante du sexe fminin. Que cette extrme motivit vienne de
l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de
l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sdentaire, plus claustrale,
plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une navet,
un non-sens, une absurdit, de rechercher ce qu'tait la femme des
premires gnrations humaines. Le temprament actuel des femmes est
leur temprament naturel, puisqu'il a t acquis, reu et transmis
universellement pendant les sicles des sicles. L'habitude n'a-t-elle
pas t dfinie avec raison une seconde nature? Et nous ne devons nous
inquiter que de celle-ci, dans l'impossibilit o nous sommes de
connatre l'autre, la premire, c'est--dire la constitution originelle
de la femme primitive.

Or, la sensibilit affective explique toutes les manifestations du
caractre fminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.

D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du got pour les
motions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs
dcisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur
les ntres. Plus que les hommes, elles se dcident par des raisons que
la raison ne connat pas. Ainsi de tous les genres littraires, le roman
est leur lecture prfre, parce qu'elles y trouvent un aliment  leur
tendresse et  leur imagination. A celles qui aiment, un livre
romanesque rend l'amour plus prsent et plus vivant;  celles qui
voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux
moi. Les choses du coeur sont leur domaine de prdilection; c'est ce
qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus
toutes choses. Voyez l'enchanement: la sensibilit est insparable du
sentiment, et le sentiment est insparable des affections tendres.
Aimer, voil bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus
imprieux de leur me et, en mme temps, le principe de leurs grandeurs,
l'amour tant la source o elles puisent toutes les forces du
dvouement.

Non que le sexe fort soit aussi dpourvu de sensibilit affective qu'on
se plat  le rpter. Lacordaire crivait un jour  une amie: Vous me
dites que les hommes vivent d'ides et les femmes de sentiments. Je
n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments,
mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vtres; et c'est ce
que vous appelez des ides, parce que ces ides embrassent un ordre plus
universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chre
amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuade que, si
nous n'avions que des ides, nous serions les plus impuissants du
monde[58]. Mais, en gnral, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les
hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. Leur moi, a dit
Mme Necker de Saussure, est plus fort que le ntre. La sensibilit des
femmes s'panche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de
leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour
l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie mme. Et la
femme y met plus de constance, plus de fidlit. Au lieu que l'homme
puise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes
crot avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices
qu'elles lui font et le dvouement qu'elles lui prodiguent.

[Note 58: Cit par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur
Lacordaire, p. 168.]

S'agit-il l d'une simple attraction de temprament? d'une vulgaire
impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En gnral, la femme est moins
accessible aux sductions de la beaut physique qu'aux attraits de la
distinction morale et de l'lvation intellectuelle. Je parle, cela va
sans dire, de la femme bien ne. Si, au contraire, nous la supposons
d'esprit lger et de coeur mdiocre, il est  croire qu'elle marquera
peu d'inclination pour les hommes suprieurs. Ses prfrences iront  un
brave garon, ni trop intelligent, ni trop bte, pensant et parlant
comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et
portant lgamment la moustache et l'habit. Aid d'un bon tailleur, ce
monsieur quelconque sera considr par certaines petites dames comme un
pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et
complaisant, oh! alors, il deviendra l'idal du bon mari. Point de doute
que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe
professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas
rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur mnage! Mais on me
dira peut-tre qu'ils taient insupportables et que l'instruction des
femmes changera ce discord en unisson.

Il n'en est pas moins vrai que, dans la trs grande majorit des cas, le
sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est
beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le
ntre; qu'elle l'entoure volontiers de mystre et le voile de pudeur, et
qu'en imprgnant son amour d'une sorte de respect physique pour
elle-mme, elle incline l'homme qui la recherche  joindre l'estime 
l'amour.


II

La sensibilit et la tendresse sont si vritablement fondamentales en la
femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de l: ses
vertus et ses fautes, ses lans de compassion et son apptit de
sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son
motivit ardente. Elle reprsente le coeur avec ses qualits et ses
dfauts, tandis que l'homme personnifie plutt la pense froide et le
raisonnement grave. C'est une passionne qui ne fait rien  demi. Tmoin
la vivacit de ses affections, l'imptuosit de ses dsirs, ses
enthousiasmes et ses colres, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans
l'amour, dans la vengeance et dans la fidlit, tout ce qui l'abaisse,
tout ce qui l'lve. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute
chose prend vite un tour passionnel et dmesur. Comme l'a crit Octave
Feuillet, elle rve quelque chose de mieux que le bien et de pire que
le mal. Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce
qu'elle les chrit, les nourrit, parce qu'elle les couve, pour
rappeler le mot de Diderot.

C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice
tranquille et impartiale. Exaltes, absolues, elles sont toutes pleines
d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fnelon qui parle),
elles n'aperoivent aucun dfaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune
bonne qualit dans ce qu'elles mprisent. Et le doux prlat de
conclure: Les femmes sont extrmes en tout. Eh oui! extrmes dans le
mal comme dans le bien, suivant l'adage: _Optimi corruptio pessima_.
Elles poussent toute chose  outrance, la religion et l'irreligion, la
chastet et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la
compassion et la cruaut, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et
hassent avec la mme vigueur, avec le mme bonheur. Les sentiments
excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un
tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce
sont, je le rpte, des passionnes; et la passion ne se plat gure aux
coteaux modrs o habitent la prudente rflexion et la tranquille
sagesse. C'est pourquoi il est  craindre que plus d'une ne se
prcipite, tte baisse, dans le fminisme intgral et, poussant son
chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine
extravagance, jusqu'en pleine immoralit.

chauffe par la tendresse et par la passion, la sensibilit des femmes
s'exalte ou s'exaspre, et se traduit consquemment en bien ou en mal.
Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver
que toutes les qualits et tous les dfauts de la femme viennent du
coeur et des nerfs. Se dvouer est sa premire nature, comme aimer est
son premier mouvement. Gnralement, sa volont est plus dsintresse
que la ntre. A chaque instant, la maternit, qui sommeille au fond de
ses entrailles, se rveille et se rpand en sacrifices spontans qui
feront toujours d'elle la meilleure ducatrice. Il faut savoir s'oublier
comme elle pour s'adonner utilement  la premire formation
intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la
supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez
pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'
moiti. L'abstraction idale la touche peu. Par contre, invoquez devant
elle la piti, l'amour, le pardon; faites appel  la sainte bont; et de
tout l'instinct maternel qui gonfle son me, elle vous rpondra en
rpandant sans compter les trsors de gnrosit dont son coeur est
plein. Pour elle, toute justice sociale se ramne  un lan de
sensibilit affectueuse, au don de soi-mme. Tandis que l'homme cherche
le rgne du droit, la femme ne conoit et ne poursuit que le rgne de la
grce et de la charit. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la
femme vaut mieux.

C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur
par le dmon rvolutionnaire, sont portes vers le proltariat militant
moins par les formules et les systmes d'cole, que par un lan de vague
commisration et d'inconsciente protestation contre la misre. Chez ces
terribles femmes, l'esprit de rvolte est un succdan de l'amour
aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshrits, aux
victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se dcident  la
violence, c'est par un sursaut de piti, par un emportement, par une
explosion de toute leur sensibilit. Et nos discordes civiles nous ont
appris les excs de fureur et de destruction dont elles sont capables.
Mais, en gnral, la femme est plutt pacifique, modre, conservatrice.
Au fond, la violence et le dsordre lui rpugnent. On a remarqu cent
fois que ses gots rguliers, son entente des affaires, son esprit
d'exactitude et d'conomie, la rendent minemment propre  la gestion
d'un patrimoine et  l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme
qui est travaill par un incessant besoin d'acqurir, par une ambition
inquite d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plat  dfendre
et  garder la richesse amasse. Plus faible, plus fragile, plus sujette
aux incapacits de travail, ayant la surveillance des enfants, le
gouvernement du mnage, le soin de la table et le souci des
approvisionnements, elle doit tre plus accessible que l'homme  la peur
de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.

C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. levez-nous
des croyantes et non des raisonneuses, crivait Napolon  propos de
l'tablissement d'couen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le
plus sr garant pour les mres et pour les maris. Rien de plus facile,
la femme inclinant d'elle-mme aux choses de la foi. La critique, qui
est un acte de mfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle
a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de scurit; et la religion,
qu'elle se fait un peu  son image et qu'elle accommode doucement  ses
gots et  ses prfrences, est toute de mansutude et de misricorde.
Ses croyances, plus mues que raisonnes, se transforment aisment en
dvotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu
est amour.

C'est pourquoi, enfin, la femme, tant plus tendre, plus retenue, plus
pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La
maternit, d'ailleurs, est une cole de douceur, de patience et de
rsignation, qui, en vouant la femme  la vie enferme du foyer, la
soustrait aux motions, aux tentations, aux dviations de l'activit
extrieure qui est la loi de l'homme.

Il est vrai que M. Lombroso tire prtexte de cette moindre criminalit
pour rabaisser la femme. Comme le gnie et la guerre, le crime est
masculin. Les violences les plus dsordonnes et les plus sanglantes
honorent, parat-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait
rendre grce aux assassins du prestige dont ils entourent,  coups de
revolver et  coups de couteau, notre trs chre masculinit. Est-ce
donc  cause du sang qu'il verse que l'homme a t proclam le roi de
la nature? On raconte qu'en fait de cruaut savante, le tigre nous
surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humili?

Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur
de mille et mille qualits, nous n'ignorons point qu'il en est
d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et
les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltes. D'ordinaire,
leur facult de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes 
volont. D'autres sont rancunires et vindicatives. Beaucoup ont un fond
de cruaut inconsciente qui clate brusquement, soit pour dfendre ceux
qu'elles aiment, soit pour nuire  ceux qu'elles hassent. Cette
malignit fline,--comme l'impressionnabilit, d'ailleurs,--est un signe
et un effet de leur faiblesse et de leur nervosit.

La femme, au surplus, n'est pas exempte d'gosme. L'amour de soi
n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance infrieure est commune
aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons
pas surpris que Mme Guizot ait pu crire que les femmes ne
s'intressent aux choses que par rapport  elles-mmes. Mais l'gosme
fminin procde surtout de la vanit. Les filles, dit Fnelon, naissent
avec un violent dsir de plaire. Tandis que l'orgueil est le vice ds
forts, le pch des hommes, la vanit est le penchant des faibles, le
pch des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure
que, chez les jeunes filles, le dsir de plaire l'emporte souvent sur
la facult d'aimer. D'un mot, la femme est coquette.

Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destine d'tre aime,
plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et
d'embellir la vie, plaire est une ncessit de sa condition; ayant pour
partage de temprer, de civiliser la brutalit masculine, plaire est son
arme de combat, son instrument de rgne, plaire est la condition mme de
sa souverainet, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et
fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages,
mouvoir et enchaner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner,
orner sa beaut, telle est l'ardente et incessante proccupation du sexe
fminin. C'est une vrit de fait, un lieu commun que les moralistes ont
maintes fois mis  profit. Citons seulement ces deux penses de La
Rochefoucault: La coquetterie est le fond de l'humeur des
femmes.--Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
passion. Ainsi, l'gosme fminin est fait surtout de vanit, et cette
vanit se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a
pour but avou ou inconscient de prparer les voies  l'amour; et nous
voil ramens, par un dtour,  cette sensibilit motive qui est le
commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.

Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui
sacrifient un peu trop au dmon de la toilette. Dans toutes les
conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent tre
mises  la dernire mode. Pousse  l'excs, la coquetterie dmoralise
la femme. De l, surtout dans les milieux mondains, ces natures sches,
froides, gostes, avides de plaisir et de jouissance. A toute poque,
du reste, les femmes dplaisantes, acaritres, hargneuses, n'ont pas t
d'une extrme raret. Malgr les influences attendrissantes de la
maternit, il y a mme, hlas! de mchantes mres. Les tribunaux ont
trop souvent  s'occuper d'horribles mgres qui, non contentes de
perscuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs
l'emportent sur le coeur, il est frquent que les femmes surpassent les
hommes en frocit. Mais, dans une tude qui n'a en vue que le fort et
le faible de la gnralit des femmes, il convient de ngliger les
monstres.


III

Les effets composs de la sensibilit et de la tendresse, de la
sympathie et de la vanit, semblent vouer la femme  l'agitation du
coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes
passions, en l'excluant  peu prs de la sphre sereine des calmes
dcisions et des hautes spculations rationnelles. Nous allons voir, en
effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volont et l'esprit
des femmes sont tributaires de leur temprament impressionnable et
aimant.

Au sens propre du mot, la volont est la subordination des impressions
naturelles et des impulsions instinctives  une rgle que l'on s'impose
 soi-mme. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession
de soi, le contrle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est
par l'empire exerc sur nous-mmes, que la volont nous lve  la
dignit de personnes autonomes.

Si cette dfinition est exacte, la volont de la femme est certainement
plus faible que la ntre. D'abord, elle est plus incertaine, plus
agite, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hsite, elle ttonne,
elle flotte. Elle va et vient; elle sautille comme les mouches: ainsi
parle Kant. Et si la femme manque de dcision, ce n'est pas qu'elle
manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les
impressions contraires qui l'assigent, elle ne sait pas, elle ne peut
pas choisir. La mobilit est son dfaut dominant. Combien de femmes sont
plus capables de caprices que de rsolutions? Combien de femmes ont plus
de vellits que de vouloir?

Mme inconstance dans l'excution. Jean-Paul Richter a dit: L'homme est
pouss par la passion, la femme par les passions; celui-l par un grand
courant, celle-ci par des vents changeants. Sa conduite est pleine de
surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la
fermet, la patience dans l'action, lui font gnralement dfaut. Elle
bauche tout; elle n'achve rien. Elle se disperse entre mille travaux
entrepris avec joie et abandonns avec dgot. Elle est d'humeur
versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son me est en
proie  une sorte d'quilibre instable.

Et lorsqu'elle se dcide, il arrive souvent que sa rsolution tourne en
obstination. L'enttement des femmes est pass en proverbe: Vouloir
corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique. Toute nature
molle et douce qui s'exaspre, devient finalement intraitable.
L'opinitret aveugle est soeur de la faiblesse et de
l'impressionnabilit. Il faut une grande matrise de soi pour convenir
de ses torts et sacrifier l'amour-propre  la raison.

Il suit de l que la femme est tantt le jouet d'impulsions diverses qui
l'agitent tumultueusement, tantt la victime d'une impulsion vhmente
qui la domine imprieusement. Ou l'indcision du caprice, ou le vertige
de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: J'aime mieux
traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut
rien conclure avec les femmes. Elles ne veulent pas assez, ou elles
veulent trop. Et ces dfauts contraires procdent du mme fond:
l'extrme sensibilit. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les
nvroses, cette inconstance fantasque et cet enttement aveugle
prennent tour  tour une telle acuit, que les psychologues ont pu les
appeler les maladies de la volont.

Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les
dcisions, moins de fermet dans l'action, moins de sang-froid et plus
de nerfs, telles sont les manifestations caractristiques du vouloir
fminin, compar au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce
domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement,
dgageant ici les tendances gnrales du sexe, nous sommes forc de
constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volont
fminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et
ces admirables qualits rtablissent l'quilibre) plus tendre, plus
dvoue, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En
effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilit nerveuse,
la femme sait lutter mieux que nous contre les preuves de la mauvaise
fortune. Facile  troubler dans les petites choses, elle redevient
matresse d'elle-mme dans les grandes. Bouleverse par une contrarit
insignifiante, elle tient tte courageusement au malheur. Jete hors
d'elle-mme par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araigne,
elle retrouve toute sa vaillance devant le pril qui menace les siens.
Un coup d'pingle l'meut jusqu'aux larmes, et les coups irrparables du
sort lui font rarement perdre la tte. Une misre de rien l'branle,
l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe rveille
toutes les nergies de son me. Soutenue par un grand sentiment, elle
refoule victorieusement sa timidit et ses apprhensions. En deux mots,
toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa
force vient du coeur. Dcidment, la sensibilit affective forme bien la
nature foncire de la femme.




CHAPITRE V

L'intellectualit fminine


       SOMMAIRE

       I.--CARACTRES PRDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FMININE:
       INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION.

       II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT
       FERME, LES IDES GNRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE
       SYNTHTISER.

       III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INGALIT QUE
       DIVERSIT MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FMININE EST
       REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU REL.


Impressionnable, sensible, aimante, dvoue, telle est la femme.
Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voil l'homme. Ces
disparits physiques et morales vont nous donner la clef des
dissemblances intellectuelles qui sparent les deux sexes.


I

Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas
srement de mme faon. Du moment que la sensibilit affective fait le
fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous,
qu'elle raisonne comme nous, qu'elle tudie et qu'elle apprenne comme
nous. Et de fait, les caractres dominants de l'intelligence fminine
sont,  un degr plus ou moins minent, l'intuition, l'imagination,
l'assimilation et l'imitation.

Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acqurons
par l'tude, par la rflexion, par l'application, elles y parviennent
gnralement par une sorte de divination qui va droit  l'objet de la
connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans mthode, avec une
sagacit, une promptitude, une sret admirables. Elles devinent autant
qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des
lumires naturelles; c'est--dire une clairvoyance instinctive, une
comprhension vive et spontane des choses de l'me, qui manquent  la
plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilit, cette vision
aigu et directe leur vient, sans aucun doute, de leur
impressionnabilit nerveuse et de leur motivit affective. Tous les
crivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. C'est dans
le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a plac le gnie des femmes. Et
compltant cette pense, M. Paul Bourget a crit ce mot profondment
vrai: Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.
L'intuition! voil donc la qualit matresse de l'intellectualit
fminine.

Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions
les plus gnrales et les plus sduisantes de la femme de rver la vie.
Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de posie
et incline l'me aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une
tte fminine abrite de chimres. tres de sensibilit vive et de
tendresse passionne, il serait inconcevable que les femmes ne fussent
pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus veille que leur
culture gnrale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a
remarqu: Comme on n'occupe les femmes  rien de solide, cette facult
de leur esprit est souvent la seule qui travaille. O l'imagination
rgne, la raison est servante.

Les sentimentales surtout (elles sont lgion) se laissent blouir
facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs
rveries. Et pour peu que les nerfs s'en mlent et que la sant
flchisse, l'imagination devient la folle matresse du logis, une
matresse d'erreur et de fausset[59]; au lieu que, ramene prudemment
 la raison, elle drobe seulement  nos regards les vulgarits de la
vie, en jetant sur le rel la poudre d'or de ses rves. Et cette
charmante illusion est aux mes fminines un rconfort et une
consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est
mre des grces de l'esprit et des excentricits aventureuses. Elle a
besoin d'tre surveille, car elle penche naturellement vers
l'extravagance. Et lorsque la passion l'chauffe et l'exalte, elle se
plat aux sentiers escarps qui avoisinent les abmes. En tout cas,
c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilit, c'est--dire
par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que l'esprit
vient aux filles.

[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.]

A cela, point de mystre. Eu gard  sa sensibilit plus vibrante et
plus veille, on conoit que, plus prcoce que l'homme par le corps, la
femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se
dveloppent plus vite et se forment plus tt que les garons. Il est
banal de parler des tonnantes facilits d'assimilation des femmes.
Elles ont de la mmoire, beaucoup de mmoire. Elles comprennent et elles
retiennent avec une gale aisance. Leur facult d'intuition se tourne,
se complte et s'achve en accumulation. Elles ont sur nous cette
vidente supriorit de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une
quantit prodigieuse de dtails. En vertu de leur tendance naturelle de
rceptivit, elles sont doues trs gnralement d'une vivacit, d'une
fidlit de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de
grenier d'abondance o tout se superpose et se conserve tonnamment. Il
n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin gnral
plein de faits, de noms, de dates, de notions parses, de broutilles
amonceles. Voyez les aspirantes au brevet suprieur: elles en savent
beaucoup plus que les garons du mme ge. Elles savent presque tout, 
vrai dire, mais par les petits cts,  fleur de terre, par la
superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.

Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnatre la primaut de
la femme dans les preuves o la mmoire joue le principal rle. Le
naturaliste Charles Vogt nous a fait,  ce sujet, une confidence
intressante: Les tudiantes savent mieux que les tudiants. Seulement,
ds que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui
rpond plus. Cherche-t-il, au contraire,  rendre plus clair le sens de
sa question, laisse-t-il chapper un mot qui se rattache  une partie du
manuscrit de l'tudiante: crac!  repart comme si l'on avait press le
bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en
rponses crites ou verbales sur des sujets traits au cours, les
tudiantes obtiendraient toujours de brillants succs![60]. De mme,
tous les professeurs sont unanimes  vanter l'empressement et
l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent
notes sur notes avec une ardeur fivreuse; elles les dvorent et les
absorbent en conscience. Ce sont des modles d'exactitude, d'attention,
d'avidit. En un mot, leur capacit de rception et d'emmagasinement est
surprenante.

[Note 60: A. REBIRE, _Les Femmes dans la science_. Opinions diverses,
p. 296-297.]

Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour
elles? Pas prcisment, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une
part, l'imitation est un instinct prcieux pour l'enfance; car elle
suppose une souplesse, une docilit, une plasticit, dont la premire
ducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme
d'exprience, les filles singent mieux que les garons. De l, cette
aptitude fminine  se modeler,  se rgler sur autrui,  se prter, 
se plier aux milieux et aux circonstances; de l, cette promptitude 
tout saisir, cette aisance  tout apprendre,  tout assimiler,  tout
reproduire en perfection. On a observ que, lorsqu'une pice de thtre
comporte un rle de petit garon, il n'est qu'une petite fille pour le
bien jouer. Bref, le sexe fminin possde un remarquable talent de
traduction, d'adaptation, d'interprtation. Dans le domaine de
l'imitation, elle est inimitable.

Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation
plus ou moins aveugle des usages et des prjugs, sans l'asservissement
de l'esprit  l'opinion et  la mode, sans l'absence d'invention,
d'originalit, de profondeur. L'imitation est insparable de la routine.
Elle a l'exactitude et aussi la pleur d'une copie. Elle est coutumire,
inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir
la chaleur de la vie et la fivre de la cration. Mais combien d'hommes
sont aussi pauvres de ressort et d'individualit? Il y a dans ce monde
si peu de voix et tant d'chos! comme dit Goethe. Et c'est heureux, et
c'est fatal; car l'imitation est une loi et une ncessit sociale. Avec
une exquise modestie, Mme de Svign se comparait elle-mme  une bte
de compagnie. Au vrai, l'humanit est moutonnire. Il semble pourtant
que ce penchant soit plus inn chez les femmes que chez les hommes,
parce qu'en elles la personnalit est moins forte, moins active,
l'originalit plus languissante, plus efface. D'un mot, les femmes sont
moins cratrices que nous. Bonnes  tout, elles ne sont suprieures en
rien,--mme en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le
dire: si le sexe fminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinires, les
matres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames
n'ont mme pas le monopole des modes et des confections; nos lgantes
prfrent les couturiers aux couturires. Aux bonnes faiseuses, nous
pouvons opposer les grands faiseurs.

L'absence d'individualisme crateur explique donc les facilits
d'imitation qui distinguent le sexe fminin. Moins apte  inventer, il
lui faut bien s'assimiler les dcouvertes des hommes, sans mme que ses
talents d'interprtation soient trs enclins  la nouveaut. Ayant peu
de got pour la cration, tout ce qui est neuf et hardi la dconcerte et
l'effraye. De l son misonisme conservateur et timor. Que de femmes
s'attachent passionnment aux vieilles choses! Combien sont esclaves des
usages reus! Elles ne sont gure accessibles qu'aux changements de la
mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beaut. Et
encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveauts du luxe
fminin ne sont que des exhumations d'anciens costumes[61].

[Note 61: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 171.]


II

Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosit est le ressort de
l'intelligence. Seulement, la curiosit fminine est de qualit un peu
infrieure; elle s'applique aux menus dtails de la vie; elle est courte
et inutile; elle s'arrte  l'corce des choses. Ce n'est pas cette
curiosit large et ardente qui fait les chercheurs et les savants,
comme dit Henri Marion, cet apptit insatiable de savoir, ce besoin de
mieux connatre la vrit, de mieux dchiffrer l'nigme du monde, cette
passion dsintresse de pntrer, les uns aprs les autres, les secrets
de la nature et du pass. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes,
des tres de raison. Celle-ci, tant le rgulateur de la pense,
appartient galement aux deux sexes; mais elle est distribue  chacun
de diffrente faon. Et aprs avoir numr les caractres prdominants
de l'intellectualit fminine, il nous parat logique d'indiquer les
traits saillants de l'intelligence masculine; et du mme coup, nous
aurons marqu les points faibles auxquels l'ducation des jeunes filles
devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les
corriger.

Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain:
raisonner, abstraire, gnraliser,--trois choses auxquelles
l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine  se hausser.
Et cela mme nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes,
le don de la dcouverte et le gnie de l'invention.

Le raisonnement fminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes
montrent peu de got pour les longues et rigoureuses dductions. Au lieu
que leur pense s'avance mthodiquement du point de dpart au point
d'arrive, en s'appuyant avec prcaution sur la chane fortement tendue
des ides intermdiaires, elle se jette souvent  droite ou  gauche du
chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner
tte baisse dans le sophisme ou l'inconsquence. Ce n'est pas  des
nerveuses et  des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la
patience, la lenteur calcule, la circonspection scrupuleuse, qui font
les vigoureuses dmonstrations et les solides jugements. Si vive est
leur comprhension, qu'elles sautent  pieds joints, comme dit encore
Henri Marion, par-dessus les longues chanes des raisons froides[62].

[Note 62: _Psychologie de la femme_, p. 213.]

Nonobstant cette prcipitation, il arrive souvent qu'elles tombent
juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur
affaire. Mme chez les plus cultives, la perception intuitive l'emporte
sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec
finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine,
moins serre que celle des hommes. Elles ont rarement la sobrit du
verbe masculin, la concision riche et forte de la pense virile. Fnelon
remarque malicieusement que la plupart des femmes disent peu en
beaucoup de paroles. Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De
l vient que les mieux doues russissent assez mal dans le haut
enseignement.

Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe fminin obit,
d'ordinaire, beaucoup plus  la vivacit d'un sentiment immdiat qu' la
tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'exprience: rien n'est
plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur
un sujet donn. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit
se drobe ou s'gare, comme si la continuit d'un mme thme et le lien
ininterrompu d'une argumentation serre leur taient  charge. Et en fin
de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le dbat par une de ces
raisons du coeur que la raison ne connat point. En deux mots, que
j'emprunte  Fontenelle, elles convainquent moins, mais elles
persuadent mieux.

D'autre part, leur curiosit est moins porte vers les abstractions que
vers les faits. C'est dire que la femme s'lve difficilement, dans le
domaine de la pense, aux conceptions vastes et superbes. Prompte 
saisir ce qui est actuel et concret, elle se reprsente mal ce qui est
spculatif et impersonnel. Il semble que ses ides soient des tats de
conscience peu brillants et rarement nets, des lumires ples et vagues
qui n'veillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que
l'esprit fminin est moins clair et moins profond que celui des hommes.
Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqu que ses yeux vont
droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. tre de premier
mouvement, imaginative et passionne, elle cherche avidement un aliment,
une pture  sa sensibilit. C'est pourquoi elle prfre le concret 
l'abstrait, c'est--dire ce qui frappe les sens, ce qui meut le
sentiment,  la vrit toute nue,  la pense toute pure. Il lui rpugne
de sparer, d'extraire l'ide du rel. Elle ne reoit des phnomnes de
la nature ou de la vie que des impressions particulires, des sensations
successives, qu'elle a mille peines  mettre en formules. Elle ne peut
s'oublier elle-mme pour regarder la vrit face  face. Ce qu'elle a
vu, entendu, prouv, souffert ou aim, enveloppe toutes ses conceptions
d'un voile matriel. Elle donne un corps  toutes ses penses. M. le
professeur Ribot, voulant vrifier comment les femmes conoivent les
ides abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'aprs les rponses
faites  son questionnaire, que ces concepts sont toujours associs,
dans l'esprit fminin,  des objets particuliers,  des expriences
personnelles,  des exemples concrets. Bref, leurs penses sont
insparables du tangible, du rel.

Est-ce lgret ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement
est-il trop faible? Pas prcisment. C'est plutt une affaire de nerfs
et de coeur, la sensibilit affective expliquant toute la femme. Chez
celle-ci, en effet, les ides se tournent naturellement en sentiments.
Lorsqu'elle s'lve  la possession de la vrit, c'est par la force de
l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert
nous l'accorde en ces termes: L'action de l'esprit qui consiste 
considrer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que
le sentiment, qui les domine, les distrait et les entrane.

Aussi bien les femmes oublient trop frquemment qu'une tte
encyclopdique n'est pas ncessairement une tte scientifique. Faire
oeuvre de savant, c'est mettre de la lumire et de l'ordre dans le chaos
des observations et des expriences et, pour cela, ramener tous les
dtails parpills  des ides gnrales, remonter des effets aux causes
et s'lever finalement du fait  la loi. En cela, il parat bien que la
femme ait manifest de tout temps une certaine inaptitude
intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort
synthtique lui pse. Elle a toujours montr peu de got pour les vues
d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits cts. Les grands
horizons, les larges aspects lui chappent. Elle a peine  dominer un
sujet  coordonner une matire.

Voici un jeu de patience; en le dcomposant pice par pice, nous
faisons de l'analyse,--et c'est une distraction mme pour un enfant; en
le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthse,--et ce
travail de reconstruction mthodique ne va pas sans effort ni embarras.
Or, les femmes sont moins doues que les hommes pour les recherches
patientes et laborieuses. L'attention prolonge les fatigue, confesse
Mme de Rmusat. Il leur cote de s'appesantir longuement sur un mme
point. Elles aperoivent vivement la superficie des choses prochaines,
mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisment. Au lieu
de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil.
Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantan, elles manquent de
pntration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les
dtails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et
les arbres les empchent de s'lever  la contemplation de la fort.

Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est
incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les ides
gnrales. La perception des faits et l'analyse des dtails conviennent
mieux  son esprit que la haute comprhension des ensembles et les
vigoureux efforts de la synthse. Ce qui lui manque, au fond, c'est
l'attention forte, persvrante, scrupuleuse, obstine, qui lve la
raison  sa plus haute puissance,  ce degr minent o Buffon l'galait
au gnie et o Newton lui attribuait ses merveilleuses dcouvertes. tre
d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plat surtout aux
ides qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous dclare avoir plus
d'une fois remarqu chez les femmes les plus instruites, avec une
faible indpendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute
recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent
finir[63].

[Note 63: Cit par A. REBIRE, _Les femmes dans la science_. Opinions
diverses, p. 294.]

A ce compte, les femmes n'auraient pas mme l'esprit scientifique, qui
consiste  suspendre son jugement jusqu' ce que la preuve soit faite, 
chercher la vrit avec une impartialit absolue, sans se laisser
mouvoir ou distraire par les consquences possibles. Pour la plupart
d'entre elles, la paix et la scurit de la foi sont un besoin. Prises
en gnral, elles aiment la philosophie et cette partie la plus leve
et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la thologie; mais
Jules Simon met cette restriction qu'elles russissent  la comprendre
plutt qu' la juger. Souvent elles s'lvent par l'tude jusqu' la
raison qui conoit, rarement jusqu' la raison qui discute. Elles sont
surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Chtelet a rpandu en
France les dcouvertes de Newton; Mme de Stal a fait connatre
l'Allemagne  l'Europe; Mme Clmence Royer a publi et vulgaris
l'oeuvre de Darwin. Interprtes intelligentes, disciples passionnes,
leur puissance, a dit M. Legouv, semble s'arrter o la cration
commence.

Auguste Comte a tir de l une conclusion svre: J'ai toujours trouv
partout, comme le trait constant du caractre fminin, une aptitude
restreinte  la gnralisation des rapports,  la persistance des
dductions, comme  la prpondrance de la raison sur la passion. Les
exemples sont trop frquents pour que l'on puisse imputer cette
diffrence  la diversit de l'ducation: j'ai trouv, en effet, les
mmes rsultats l o l'ensemble des influences tendait surtout 
dvelopper d'autres dispositions. Monsieur Tout-le-Monde ne pense pas
autrement: jamais il ne s'avisera de fliciter un homme d'avoir de la
tte, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant
d'tres suprieurs  leur sexe, il dira: C'est un homme de coeur, c'est
une femme de tte; ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la
tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte
raison chez les femmes.


III

Pour la solidit et la profondeur du raisonnement, pour les spculations
abstraites et les recherches laborieuses, pour la dcouverte et la
dmonstration des plus hautes vrits, pour la pense philosophique,
pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des
mles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le rptons, s'il est
des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici
o nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions gnrales de
l'esprit fminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans
l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante,
c'est--dire qu'elle pense, raisonne, gnralise et invente avec plus
d'ampleur et de matrise. En deux mots que j'emprunte  Fourier,
l'intellectualit de l'homme appartient au mode majeur, tandis que
celle de la femme relve du mode mineur.

De grce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille faons
d'tre intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hirarchique des
esprits est chose artificielle et vaine. A la vrit, hommes et femmes
sont intelligents  leur manire. Parlons moins entre eux de supriorit
ou d'infriorit que de simples diffrences. La femme est aussi
intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidit
foncire qui lui manque est heureusement compense par une souplesse de
ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion,
auxquels il est donn  trs peu d'hommes de prtendre. Pour le
sentiment de l'lgance, pour une simplicit releve de finesse
piquante, pour une certaine fleur de dlicatesse polie, la femme est
reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par l je
n'entends pas l'ironie qui la dconcerte, l'effarouche et la blesse,
mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grce, vivacit,
diplomatie, qui saisit et reflte les moindres nuances, qui se fait
comprendre  demi-mot, et que Bersot a dfini l'art de pntrer les
choses sans s'y emptrer.

Et puis, la femme a sur nous le prcieux avantage de possder un sens
admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes,
faussement rputs spirituels, jettent la plaisanterie  tort et 
travers, sans tact, sans got, avec la grimace goguenarde du singe ou la
lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de
lgret. Elle vite les mots blessants, les ripostes aigus, les
allusions malsantes. Elle aime la plaisanterie dlicate, joyeuse et
voile; elle affectionne les ides roses, au lieu que nous avons souvent
l'me sombre et le verbe amer.

Et  cette grce spirituelle, le sexe fminin joint trs gnralement un
sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de
contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spculation,
sensible au fait,  ce qui est immdiat et tangible, il est simple que
la femme manifeste ( moins qu'une imagination dvergonde ne lui
trouble la tte) un esprit pratique, juste et sr. Au vrai, elle est
souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidit la met en garde contre
les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose
contre les nouveauts hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut
ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-tre les
ralits qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont
d'utiles conseillres! C'est pour rendre hommage  ces prcieuses
qualits de tact et de conduite que les anciens avaient difi la
prudence sous les traits de Minerve.

Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif,
l'homme prime la femme par l'intelligence cratrice. Et cette diversit
d'aptitudes est providentielle. Destine  porter dans ses flancs, 
nourrir de son lait,  enfanter,  lever,  duquer les petits des
hommes, la femme doit tre susceptible d'une vie intellectuelle moins
intense et d'un effort crbral moins prolong. Et cette
prsomption,--que l'exprience a vrifie,--n'a rien de dsobligeant
pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de
grce, afin de la rendre plus apte  la propagation et 
l'embellissement de l'espce. C'est une force physique et morale en
disponibilit, moins destine  s'panouir pour elle-mme que rserve
pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanit.

Et cela mme nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en
la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mre 
l'Homme-Dieu. En revanche, l'glise convie tous les fidles sans
distinction de sexe,  une instruction religieuse absolument galitaire.
Aux petits garons et aux petites filles, elle distribue les mmes
leons et enseigne le mme catchisme; aux hommes et aux femmes, elle
prche les mmes commandements, le mme Dcalogue, le mme vangile. A
tous, elle promet mme destine, elle assigne mmes fins et rserve
mmes chtiments ou mmes rcompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le
catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant
par l que, si toute me est appele  recueillir et  goter la lumire
de la vrit, c'est le privilge de l'homme de la rpandre sur le monde.
Au prtre seul sont confis expressment le ministre du Verbe, et la
garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu.
Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primaut suprme un symbole de
la vocation intellectuelle de l'homme?




CHAPITRE VI

Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme


       SOMMAIRE

       I.--LES ARTS DE LA FEMME: MUSIQUE, PEINTURE, SCULPTURE,
       DCORATION.--L'IMITATION L'EMPORTE SUR L'INVENTION.

       II.--LES SCIENCES NATURELLES ET LES SCIENCES
       EXACTES.--HEUREUSES DISPOSITIONS DE LA FEMME POUR LES UNES
       ET POUR LES AUTRES.--L'ESPRIT FMININ SEMBLE PLUS
       RFRACTAIRE AUX SCIENCES MORALES.

       III.--ET LA LITTRATURE?--SUPRIORIT DE LA FEMME DANS LA
       CAUSERIE ET L'PITRE.--LE STYLE FMININ.--A QUOI TIENT
       L'INFRIORIT DES FEMMES POTES?

       IV.--HOSTILIT CROISSANTE DES FEMMES DE LETTRES CONTRE
       L'HOMME.--ACTION SOUVERAINE DU PUBLIC FMININ SUR LA
       PRODUCTION ARTISTIQUE ET LITTRAIRE.

       V.--IL N'Y A PAS, D'HOMME A FEMME, IDENTIT NI MME GALIT
       DE PUISSANCE MENTALE, MAIS SEULEMENT QUIVALENCE
       SOCIALE.--POURQUOI LEURS DIVERSITS INTELLECTUELLES SONT
       HARMONIQUES.


On connat le fort et le faible de l'intellectualit fminine. Ses
penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers
l'imitation. O la rceptivit domine, l'originalit est faible. Les
qualits mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples
plutt que les grands matres. On s'en convaincra mieux en la voyant 
l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le
complment du prcdent, son illustration par l'exemple, sa confirmation
par le fait. De ce que les femmes ne russissent qu' demi dans les
arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de
fatalit naturelle les voue  la mdiocrit des rsultats, quelque
culture qu'elles reoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin
de nous cette pense dcourageante. Encore qu'il paraisse trs
improbable que le sexe fminin dtrne la production virile de sa
primaut sculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: Tu
iras jusqu'ici, et pas plus loin. A dfaut de justice, la prudence nous
ferait un devoir de laisser la porte entr'ouverte sur l'avenir[64].
Quand le progrs humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu
importent ceux qui tiennent la tte, l'essentiel est de faire effort
pour les rejoindre.

[Note 64: Henri MARION, _La Psychologie de la femme_, p. 287.]


I

Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, ds qu'elles
prennent en main le pinceau, le crayon ou l'bauchoir, elles n'arrivent
gure qu' raliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les muses les
chefs-d'oeuvre signs d'un nom fminin: la liste en est brve. Par
contre, le sexe fminin possde un remarquable talent d'assimilation,
d'adaptation, d'interprtation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme
devient une excellente lve. Mais combien rarement elle se hausse  la
matrise! C'est une observation souvent faite que, mme dans les
domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses crations
et ses nouveauts. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il
en est peu qui soient doues d'une relle originalit de conception, de
couleur, de facture. Elles adoptent un matre et pastichent adroitement
son genre et son style.

De mme, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans
leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne
demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses:
leurs prfrences vont communment  l'aquarelle et  la miniature, aux
natures mortes et aux fleurs,  tout ce qui exige la grce et le fini du
dtail. En gnral, la main fminine n'excelle que dans les genres
secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgr
toute leur imagination, les femmes ont mille peines  s'lever jusqu'
la puissance cratrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de
force. Et au lieu d'affirmer avec clat un temprament personnel, la
plupart n'arrivent qu' manifester avec grce un talent d'emprunt.

Mais si, dans l'ordre esthtique, les femmes crent difficilement, par
contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans
l'excution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tche ne leur
convient mieux qu'un tableau  reproduire, un rle  apprendre, une
scne  jouer. Plus peut-tre que le sexe masculin, elles fournissent au
thtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je
n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont
naturellement plus comdiennes que nous, mais seulement, avec leur
sympathique historien M. Ernest Legouv, qu'elles sont doues d'une
facilit d'imitation qui se prte  merveille aux arts de
l'interprtation.

Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place  part aux arts
dcoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthtique, son
adaptation  l'ameublement,  la cramique,  l'ornementation de nos
intrieurs domestiques. En ce genre dlicat o le sens et le got de la
parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un
talent exquis.


II

On vient de voir que les femmes, malgr le got qu'elles ont pour le
beau, ne comptent qu'un petit nombre de reprsentants minents dans la
peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et
l'architecture. Sont-elles mieux doues pour la recherche scientifique?
C'est douteux. Rares sont les dcouvertes et les inventions qui sont
sorties d'une tte fminine. Et pourtant les femmes sont aptes  tout
apprendre,  tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succs aux mmes
tudes que l'homme; elles brillent mme en tous les domaines o le rle
de la mmoire est prpondrant. Les menus dtails des sciences
naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique,
gologie, physique, chimie, les tudiantes saisissent tout cela avec des
facilits gales, sinon suprieures,  la moyenne des tudiants. A la
fin de l'anne 1900, deux jeunes filles ont,  notre Universit de
Rennes, remport les deux premiers prix aux concours de l'cole de
pharmacie.

L'intelligence fminine n'est pas plus rfractaire aux sciences exactes.
Guide par de bonnes mthodes, elle raisonne avec sret sur les
chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la gomtrie,
l'algbre, l'astronomie; elle ne recule mme pas devant les
mathmatiques pures. Bon nombre de femmes suprieures y ont acquis un
renom enviable. J'ai un fait  citer. A l'observatoire de Paris, les
frres Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte
photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter
toutes les toiles  leur place exacte et, pour cela, dterminer leur
latitude et leur longitude sur la sphre astronomique, comme on l'a fait
pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte
un tmoin oculaire, ces dterminations, qui ncessitent des mesures
fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une prcision
extrmes, sont confies  six jeunes filles qui travaillent toute la
journe sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon
construit rcemment; et leur comptence, leur assiduit, leur activit,
font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire[65].

[Note 65: C. DE NRONDE, _l'Observatoire de Paris_. Revue illustre du
1er novembre 1896.]

Voil, certes, un bel et noble exemple. Mais les fministes auraient
tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au
lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous
venons de citer en est une nouvelle preuve) le got de l'ordre, l'amour
du dtail, de grandes facilits de mmoire et d'accumulation. Elles sont
minutieuses et obstines. Nous savions encore qu'elles font d'admirables
comptables. Comment s'tonner, aprs cela, qu'elles puissent faire
parfois d'excellentes calculatrices? Les mathmatiques ne sont point de
nature  faire battre violemment leur coeur,  chauffer leur
imagination,  mouvoir et  surexciter leur sensibilit. Par
consquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.

En toutes les branches des tudes mathmatiques, physiques ou
naturelles, nous pouvons, ds maintenant, conjecturer que les tudiantes
feront une concurrence redoutable aux tudiants. Non que la science des
femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore
qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables
de ces gnralisations lentes et mthodiques, de ces recherches
patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est
impuissant  s'lever jusqu' l'invention scientifique. Avec de bons
matres, il est donn au cerveau fminin de s'assimiler aisment toutes
les vrits, toutes les connaissances. Mais la pense cratrice,
insparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des
ttes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas
 croire que les femmes parviennent jamais  nous arracher, en tous les
genres, la primaut de la production intellectuelle et du gnie
souverain.

O la faiblesse de l'esprit fminin s'accuse avec le plus de nettet,
c'est dans le domaine des ides gnrales. De l'histoire les jeunes
filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans
remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font
appel  leurs souvenirs, aux leons reues, aux formules apprises. Elles
acceptent l'enseignement du matre comme parole d'vangile. Elles
reproduisent les jugements d'autrui ou mettent des arrts avec
prcipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence;
elles ne savent pas se dfier d'elles-mmes. La critique les dconcerte;
le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement,
les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des
sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement
sentir et aimer.

Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut
apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la
logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine 
tre justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu' prsent dans l'ordre
juridique, manifeste une partialit vhmente sur tous les sujets o
elles ont quelque intrt d'amour-propre, et ne dpasse gure une
honnte mdiocrit pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais
d'quitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des
historiens, quant aux spculations profondes des philosophes et aux
vastes enqutes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des
femmes, qu'il est  leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points,
de trop grandes esprances d'avenir.


III

Et la littrature? Beaucoup de matres ont observ qu'en rgle gnrale
les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,
l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres
facults de l'esprit fminin.

En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie
et l'ptre, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les
hommes  recevoir les impressions et  les retenir, il est naturel
qu'elles se plaisent  les exprimer. De l cette facilit d'locution,
cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque
ds le plus jeune ge. L'exprience atteste que les petites filles
commencent  parler avant les petits garons. L'aisance du langage est
un don fminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: La langue est
l'pe des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller. Et cette
verbosit est fille de la sensibilit.

Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller
en conversation, mais encore exceller dans le style pistolaire, qui
n'est qu'un monologue  btons rompus. Tandis que l'homme cherche
l'ordre, vise  l'ide et rdige une lettre comme il composerait un
mmoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui
l'ont mue, aux menus incidents de la vie qu'elle mne; et sa prolixit
vagabonde et attendrie devient une grce et un mrite. Lors mme qu'une
femme de talent ou d'esprit se mle d'crire une oeuvre de longue
haleine, il lui est difficile de ragir contre le flux d'impressions et
de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilits se tournent
en dfauts. On a remarqu bien des fois que ses livres sont rarement
d'une construction parfaite et d'une galit soutenue. Ils valent moins
par l'ensemble que par les dtails, presque toujours gracieux et
piquants, qui figurent alors de fines perles disperses auxquelles
manqueraient un lien et un crin.

La vrit m'oblige mme  constater,--j'en demande pardon aux femmes de
lettres,--que notre forme littraire ne leur est redevable d'aucune
nouveaut, d'aucun progrs, d'aucun embellissement, d'aucun
enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait
pour notre langue que tous les livres runis des femmes auteurs. Il n'y
a pas  protester: les femmes, en gnral, sont mdiocrement artistes.
C'est le jugement de M. Jules Lematre et j'y souscris. Qu'ont-elles
donn au thtre,  l'loquence,  la philosophie? Quelles contributions
ont-elles fournies  l'histoire,  la critique,  la posie? Rien ou peu
de chose. Supprimez mme par la pense toutes les femmes peintres,
sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les
meilleures oeuvres fminines sont des romans, des lettres et des
mmoires. Et si prcieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le
encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance
de Mme de Svign: notre littrature s'en trouvera certainement
appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminue, ni sa direction
change, ni sa marche ralentie, ni son volution aucunement modifie. Ce
qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entre
de la Socit des gens de lettres ou de l'Acadmie franaise. Il en est,
aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure  l'Institut.
On peut tre acadmicien, hlas! sans tre immortel.

Chose curieuse: je ne sais aucun genre o les femmes aient marqu une
plus incontestable mdiocrit qu'en posie. Et les femmes sont la posie
mme, et par leur trs vive faon de la sentir, et par leur charmante
faon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le got, la passion du beau,
et elles ne savent gure l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont
de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y
russissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers
honntes, pniblement, comme un bon rhtoricien improvise, avec
application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donn
parfois d'agrables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand
pote. Voil bien le plus curieux problme psychologique qui se puisse
poser! La femme, que nous savons si sensible  la beaut qu'elle
reflte, si facilement touche par la grce du langage, par l'harmonie
d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue
palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les
jours si impressionnable, si sentimentale, si profondment remue par
tout ce qui est grand, noble, tendre, passionn; la femme, cette
sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte
d'inhabilet invincible  traduire les images suprieures, les visions
de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a
plus de sensibilit que de littrature.

A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et
artistes atteignent si rarement  la perfection du style,  l'expression
vraie,  la forme rare qui claire et qui meut,  la beaut absolue,
je rpondrai que, prcisment, elles sentent toutes choses trop
vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.
Lorsque les femmes sont vritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,
elles l'emportent sur les hommes par la dlicatesse, dont ils ne sont
pas susceptibles. Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis
acquiescer  la consquence que Mme Louise Collet en tirait: Nier leur
talent d'crire, affirmait-elle, c'est nier leur facult de sentir, l'un
drivant naturellement de l'autre. Il y a erreur. Sans doute, il faut 
l'crivain, au pote,  l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien
qu'une tte pour concevoir; mais une certaine matrise de soi ne leur
est pas moins ncessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer
ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tte--tte
avec la pense cratrice, avec la forme rve, avec le dieu entrevu.
Certes, quand l'ide vient, il faut la sentir, mais aussi la mditer. Et
Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: Les femmes ne mditent gure.
Elles se contentent d'entrevoir les ides sous leur forme la plus
flottante et la plus indcise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans
les brumes dores de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,
vagues figures, contours aussitt effacs. On dirait qu'elles n'ont nul
souci de la vrit des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec
ces personnages nigmatiques de la scne grecque, qu'Aristophane appelle
les clestes nues, les divinits des oisifs[66].

[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
novembre 1896, p. 840.]

Et pourquoi ces rveries vasives et ces songes nbuleux, sinon parce
que les femmes, au lieu de matriser leurs motions, s'abandonnent au
flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression
trahit gnralement la pense des femmes, c'est apparemment qu'elles
sont trop mues au moment o elles crivent[67]. Ce jugement est encore
de M. Jules Lematre. Nous exprimerons la mme ide en disant tout
simplement que, pour bien crire, les femmes ont l'me trop pleine, le
coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les
charme, au moindre sentiment qui les touche, les voil si profondment
remues que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main
tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans prcision, sans
transparence, sans clat. Or, pour peindre suprieurement quelque objet,
ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement  travers les larmes. Quand
le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'lever  l'expression
dfinitive,  l'impeccable beaut, sereine et pure. La violence
dsordonne de la sensation trouble la limpidit du regard.

[Note 67: Jules LEMATRE, _George Sand et les femmes de lettres_.
Annales politiques et littraires du 20 dcembre 1896, p. 387.]

Et l'on s'en aperoit au style de la plupart des femmes. coutons encore
Mme d'Agoult: Penser est pour un grand nombre de femmes un accident
heureux, plutt qu'un tat permanent. Elles font, dans le domaine de
l'ide, plutt des invasions brillantes que de rgulires entreprises et
des tablissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue
qui les sduit et les retient souvent  deux pas de Rome. L est
l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prdomine en leurs
mes, c'est l'activit spontane, avec son cortge de sentiments
dsordonns et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.
Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de
phosphorescence continue qui projette, sur le monde des ides, des
lueurs incessantes, mais ples et vagues. A l'invention potique, il
faut le rayonnement soudain de l'clair. Et cette lumire souveraine ne
s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par
ces arrts conscients de la pense, qui constituent proprement la
volont cratrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en
perptuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des
sentiments. Sa lumire se promne sur toutes choses, sans se fixer sur
aucune. C'est donc parce que l'imagination fminine est si excitable et
si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fcondit.


IV

Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine  exceller dans
les lettres et dans les arts, et plus particulirement dans la posie,
c'est qu'elles ont trop de sensibilit, trop de nerfs, trop de coeur;
c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune
crit  Mme de Bezobrazow: Le germe est en nous bien vivant de la
possibilit de cration intellectuelle qui nous est dnie, et ce germe
libr retrouvera intacte sa germination interrompue[68],--j'ai peur
que cette femme distingue ne s'abuse gravement. Est-il si facile de
corriger son coeur, de rformer sa nature, de refaire son sexe? A
emprunter mme quelque chose de l'homme, nos fires novatrices ne
risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que
les qualits dont leur sexe est le plus fier, c'est--dire la
sensibilit et la tendresse, sont les causes mmes de son peu
d'originalit cratrice. Qu'elles veillent donc  ne point s'appauvrir
du ct du coeur, en travaillant  s'enrichir avec intemprance du ct
de l'esprit. Dieu nous prserve de la femme-homme, raidie et dessche
dans la poursuite d'une virilit insaisissable!

[Note 68: Revue encyclopdique dj cite, p. 837.]

Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse
 ce point sortir d'elle-mme qu'elle finisse par dpouiller  la longue
ce qui l'individualise, et par acqurir en change la vigueur et les
formes d'intellectualit qui nous sont propres. Mme dans le domaine
littraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de
cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le prsent,--aprs le
pass,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tte et a
mille chances de la garder. Les femmes elles-mmes y souscrivent comme
d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient
 la supriorit littraire de notre sexe, la plupart des femmes de
lettres cachent leur identit sous un pseudonyme masculin. Serait-ce
donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les
blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prnoms, si elles
usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la
signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que
pour allcher la clientle. Elles ont vaguement conscience que les
lectrices, autant que les lecteurs, ont une prfrence marque pour les
productions de l'homme. Car, aprs tout, en exceptant quelques femmes de
grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa gnralit, la
littrature fminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le
bonheur de n'tre pas moutonnire et blante. Ne nous plaignons donc pas
d'une concurrence dloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance
involontaire de notre mrite littraire.

Mais il parat que cette faiblesse a trop dur. Dj les femmes peintres
et sculpteurs ont leurs expositions particulires. De mme, les plus
entreprenantes des femmes auteurs s'apprtent  nous combattre  visage
dcouvert sur le terrain du drame et du roman o, pour le dire en
passant, notre sexe a fait preuve, jusqu' ce jour, d'une crasante
supriorit. C'est un fait que la littrature fminine devient de plus
en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la
scne. Nous avons, par intermittence, des reprsentations fministes.
Les femmes de lettres en sont trs fires. A les entendre, cette
innovation thtrale tait depuis longtemps dsire et impatiemment
attendue. Comme si le rpertoire moderne ne s'tait jamais occup du
beau sexe! O a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient nglig de
plaider devant le grand public les thses les plus hardies et les causes
les plus aventureuses?

Seulement, il s'agit beaucoup moins d'tudier le caractre fminin et de
le gurir, par le ridicule, de ses vanits et de ses travers, que de
prparer activement l'mancipation du sexe. On se flatte de continuer
par le thtre ce qu'on a si bien commenc par le roman: l'abaissement
de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqu suffisamment que,
dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est rduit
aux plus piteux rles? tre faible et inconsistant, nature inerte et
lche, sans volont, sans caractre, il ne joue partout qu'un personnage
odieux ou fatigu. Combien plus mles et plus vigoureuses sont les
femmes de ces rcits et de ces pices! Que leur dcision nette, leur
fermet rsolue, leur ton impratif, sont bien faits pour nous humilier!
Aprs avoir donn  l'homme une me de femme, on ne manque point de
prter  la femme un coeur de mle. Toutes les nergies, toutes les
virilits abdiques par le compagnon sont recueillies naturellement par
la compagne. Des hommes effmins et des femmes viriles, voil bien,
n'est-ce pas, toute notre socit?

C'est du parti pris! direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis
m'empcher de voir un systme de reprsailles qu'il est facile
d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils trait la
femme depuis un quart de sicle? Soyez francs, et vous reconnatrez que
naturalistes et psychologues ont rivalis envers elle de mpris et de
brutalit. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste,
nos matres crivains l'ont-ils assez fouette ou salie? Que sont les
femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget mme? De pauvres
cratures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se mfier
comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se
retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les
gentillesses que vous savez, en vrit, ne faisons pas les tonns: nous
l'avons bien mrit. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnte
femme; par une rtorsion lgitime, nos romancires ne veulent pas croire
 l'honnte homme. Pour tre justes, sachons reconnatre une bonne fois
que, dans les drames de la passion, rien n'gale le mal que nous font
les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.

L'esprit de la littrature fminine nous est donc manifestement hostile.
Que donnera cette raction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce
qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisage dans son ensemble, la
forme littraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement leve
au-dessus des oeuvres antrieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit
les crivains gracieux ou brillants dont le sexe fminin s'honore
aujourd'hui, on doit reconnatre que la matrise de la plume est encore
aux mains des hommes; et j'ai l'ide qu'elle y restera.

Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette
infriorit. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les
grands pomes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grce et de
beaut? L encore, il y a compensation. Jamais artiste n'et peint ou
faonn les merveilleuses figures qui peuplent nos muses, s'il n'et
trouv dans la ralit les modles vivants de l'ternel fminin.
Qu'importe que la femme ait sign rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle
les a presque tous inspirs? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa
beaut. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le
principal rle. Elle les suggre, elle les chauffe, elle les illumine.
Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en
consacre le succs ou en dtermine la chute. Il n'est pas d'homme qui,
dans le secret de son coeur, n'aspire avidement  voir,--ne ft-ce qu'un
jour,--son nom voltiger sur les lvres des femmes.

Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque
nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nes de leur
souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances
qu'il inflige, ne vivent que par leur grce et meurent de leur abandon.
Elles ont mieux  faire que de peiner avec nous aux mmes besognes et
dans les mmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les
ouvriers de la pense, et aussi de modrer leur zle et leur ambition,
en les rappelant au bon got,  la beaut,  la bont,  la douceur de
vivre et  la joie d'aimer, en dfendant les moeurs, les croyances, les
traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses
des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs,
contre cette fougue de progrs et cette fivre de changement qui
prcipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souverainet
fminine n'tait l pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.


V

Au point o nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.

D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme _identit_ de capacit
intellectuelle, tout simplement parce que cette identit n'existe mme
pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se
diversifient  l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme  homme ou de
femme  femme, deux ttes qui se ressemblent exactement. Comment
voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le fminin se confondent et
s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identit
intellectuelle des tres humains, il faudrait pralablement les fondre
en un seul type: ce qui est contre nature.

Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point
me semble rsulter de tout ce qui prcde,--simple _galit_ de capacit
intellectuelle, parce que, si minents qu'on les suppose tous deux, leur
valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera
l'un de l'autre, de mme qu'un homme et une femme peuvent tre beaux
dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la mme faon. Pour
parler  bon droit d'galit intellectuelle entre l'homme et la femme,
il faudrait encore modifier  ce point la nature, que les deux sexes
fussent ramens  un seul. Autant refaire le monde! L'galit vraie ne
se conoit que dans le domaine des mathmatiques pures.

Mais s'il n'y a point, d'homme  femme, identit ni mme galit de
puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes
d'intelligence une _quivalence_ sociale? Je suis tout dispos  le
reconnatre. Bien que la capacit fminine soit autre que la capacit
masculine, elle n'en est pas moins aussi ncessaire que la ntre  la
conservation intellectuelle de l'espce et au progrs spirituel de la
civilisation. Nous n'avons pas la tte mieux faite que les femmes, mais
autrement. Dans son genre d'intellectualit, chacun des deux sexes vaut
l'autre. Les hommes seraient rduits  rien sans l'intelligence
fminine, et les femmes  zro sans l'intelligence masculine.
Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reoivent.

Oui, certes, il y a quivalence d'utilit intellectuelle entre les
sexes. Seulement, cette quivalence mme suppose chez l'un et chez
l'autre une certaine diversit de dons, d'aptitudes et de facults. A se
trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une
remarque souvent faite que, dans la femme qu'il pouse, l'homme se plat
 trouver ce qui lui manque et ce qui le complte. Faites, par
hypothse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double
exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En poux?
Jamais de la vie. La femme n'est pas un mle imparfait, un homme arrt
dans son dveloppement, et qu'il est urgent d'panouir et de modeler 
notre ressemblance. Elle est une crature autre, qui doit veiller  ne
point gter sa nature distinctive,  ne point affaiblir son cachet
original,  ne point aliner ses qualits propres. Pour que les sexes se
dsirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffrent.

Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu' l'antipathie,
ni que ces disparits se creusent en incompatibilits irrconciliables.
Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse
unir deux mes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et
se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et
s'achvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effmine et que la femme
se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de
condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un change dans lequel
chaque poux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins.
Si donc la femme pouvait se rendre pareille  l'homme, le monde perdrait
quelque chose de sa varit fconde, et le doux amour risquerait d'en
mourir. Michelet disait: On a fait fort sottement de tout cela une
question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux tres incomplets
et relatifs, n'tant que deux moitis d'un tout. Et il faut ajouter que
c'est prcisment  leurs qualits et  leurs insuffisances respectives,
qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie
et perptuer l'humanit.

Finalement,--et cette dernire rflexion est d'importance
majeure,--l'mancipation intellectuelle des femmes autour de laquelle
le fminisme mne si grand bruit, est une formule  double sens qu'il
nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par l
que la femme d'aujourd'hui doit tre d'un esprit plus cultiv que la
femme d'autrefois? D'accord. Il serait trange qu'elle n'et point de
part aux dcouvertes de la science et aux enrichissements incessants de
la pense moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardt
dans la mdiocrit; qu'indiffrente  tout ce qui se fait, s'invente et
s'enseigne, elle ft incapable de se mler  la conversation de son mari
et de surveiller l'ducation de ses fils.

Que les femmes s'associent donc aux progrs intellectuels des hommes et,
pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et
plus srieusement duques: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on
dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit
plus? C'est entendu. Quand le progrs humain fait un pas, a dit
Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui. Plus de ces
disciplines routinires et coercitives, dont c'est le malheur de peser
sur l'esprit au lieu de l'panouir, de comprimer la personnalit au lieu
de l'affermir. Toute contrainte qui dprime l'tre, anmie la raison et
dbilite la volont, a pour consquence invitable de vouer la jeunesse
 l'abdication,  l'inertie,  une incurable indigence intellectuelle.
Ce n'est pas au moment o s'largit sans cesse le rle de la femme,
qu'il convient de mettre des lisires ou des entraves aux facults de
son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catchisme, la
guitare et la rvrence. Le temps n'est plus o l'on pouvait lui
interdire, comme  un enfant, la lecture de certains livres rputs trop
graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme
entend l'apprendre  ses risques et prils; et l'on peut croire qu'elle
y russira souvent. Que sa volont soit donc faite et non pas la ntre!

Mais pour que son accession  la plnitude de la connaissance lui
apporte la force morale et l'lvation spirituelle, il serait fou
d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutlaire, de
toute autorit laque et religieuse. Puisque l'intelligence fminine
est, moiti par nature, moiti par habitude, plus brillante que solide,
plus rapide que sre, plus fine que profonde, plus intuitive que
raisonne, puisqu'il importe de la prmunir contre les piges que lui
tendent l'imagination et la sensibilit, et les facilits mme de sa
mmoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionne, ne
parlons pas d'mancipation, mais d'ducation. Plus un tre est faible,
plus il doit tre protg contre lui-mme. L'indpendance lui serait
funeste. Il a besoin d'une rgle, d'une discipline. Loin donc
d'affranchir absolument l'intellectualit fminine, c'est  la former, 
l'instruire,  l'lever, que doivent tendre tous les efforts de la
pdagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte
culture. Laquelle? Nous le dirons  l'instant.




LIVRE IV

MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME




CHAPITRE I

S'il convient de mieux instruire les filles


       SOMMAIRE

       I.--LE POUR ET LE CONTRE.--DOUBLE CONCEPTION DU RLE DE LA
       FEMME.

       II.--UTILIT D'UNE MEILLEURE INSTRUCTION DE LA FEMME POUR
       ELLE-MME, POUR LE MARI ET POUR LES ENFANTS.

       III.--QU'EST-CE QU'UNE JEUNE FILLE INSTRUITE?--QUELQUES
       OPINIONS DE FEMMES.--L'DUCATION FMININE EST TROP SOUVENT
       FRIVOLE ET SUPERFICIELLE.

       IV.--IL FAUT INCULQUER A LA JEUNE FILLE DES GOTS PLUS
       SRIEUX ET LA MIEUX PRPARER AUX DEVOIRS DE LA VIE ET DU
       MARIAGE.--AVIS D'DUCATEURS CLBRES.


I

Cette question a le privilge de provoquer des adhsions enthousiastes
et d'amres rcriminations.

Semez, disent les idalistes, semez l'instruction  pleines mains dans
les intelligences fminines, et vous verrez bientt lever la semence et
grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les
hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le
foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est dj la grce et
la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumire et le bon conseil, et
elle vivra en communion plus troite avec son mari. Que de fois celui-ci
s'est plaint de l'indiffrence de sa compagne pour les connaissances
qu'il possde, pour les tudes qu'il entreprend! levez-la donc  son
niveau; et l'poux, enfin compris, encourag dans ses ambitions, soutenu
dans ses projets, assist mme en ses travaux, sera moins tent de
chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui.
Sans compter que, peu  peu, par une infiltration lente et mystrieuse,
les mres pourront transmettre  leurs enfants des dispositions
crbrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en
trouvera surlev, l'esprit franais largi et fortifi. S'il faut en
croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de
quelles dlices l'panouissement intellectuel de la femme enivrera la
spiritualit de l'homme. Supposez-les tous deux galement, quoique
diversement, dvelopps au dedans: alors se consomme la communion des
consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des
affinits secrtes, les invisibles rencontres et les subtiles lections;
alors, vraiment, le couple humain fconde par l'esprit la misre des
heures et ternise la vie brve en y faisant sourdre l'infini[69].
Point de doute: ce sera le paradis des anges.

[Note 69: Lettre publie par M. Joseph RENAUD dans la _Faillite du
mariage_, p. 31-32.]

Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes
les rservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'apptit de savoir
et l'orgueil de connatre leur feront tourner la tte. De quelle vanit
dominatrice vos bachelires et vos doctoresses craseront les redingotes
environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'mancipation
intellectuelle de la femme pour le dshonneur du genre mle. D'aprs
lui, le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de
la femme s'appelle: il veut! Comparant l'me de celle-ci  une
pellicule mouvante sur une eau peu profonde, il tient l'obissance pour
le meilleur moyen de donner une profondeur  sa surface. Au reste, cet
tre superficiel et lger ne se relve que par l'enfantement. La femme
est une nigme dont la solution s'appelle maternit. Hors de l, elle
rapetisse  sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de
l'instruire, afin de l'lever jusqu' nous et d'en faire la confidente
de notre idal, l'me de notre volont, notre gale intellectuelle. Il
n'est que temps, au contraire, de la rappeler  son rle et de la
remettre  sa place. Nietzsche a bien mrit de l'humanit lorsqu'il l'a
dfinie: Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice[70].

[Note 70: _L'Individualisme et l'Anarchie_, par douard SCHUR. Revue
des Deux-Mondes du 15 aot 1895, p. 795-796.]

Convient-il donc de monopoliser la lumire et la science au profit des
hommes, et de condamner les femmes  l'ignorance et  la frivolit? Loin
de nous cette injustice et cette cruaut. Il ne nous parat pas
impossible que le sexe fminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit
sans oublier sa tche maternelle, sans rien perdre de sa grce et de sa
douceur. Vous tes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des
femmes?--Parfaitement; et je vais dire comment je la conois.

Il est du rle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni 
leur me, ni  notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit
dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou prcieux et
fragile, une crature dlicieuse, mre de toutes les lgances, la joie
de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction
est de distraire nos soires, de dcorer notre intrieur, d'embellir et
d'gayer notre vie. L'oisivet est sa loi. Elle est ne pour le luxe et
la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses pchs mignons. L'autre
conception, celle des gens pratiques et rudes, est rfractaire  ces
mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par
destination naturelle, la matresse du logis. Qu'elle ne sorte point de
son intrieur: les travaux d'aiguille et les soins du mnage doivent
absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger
la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et
dbarbouiller les mioches.

De ces deux faons pour l'homme de comprendre le rle de la femme, la
premire dnote beaucoup d'orgueil et de fatuit, et la seconde,
beaucoup d'gosme et de vulgarit. Toutes deux sont inacceptables. La
femme ne doit tre ni bte de luxe, ni bte de somme.


II

Dans l'intrt de la race et dans l'intrt de l'homme, il n'est ni bon
ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la
futilit. On ne nous fera jamais croire qu'il est ncessaire au bonheur
du mari et des enfants, que la mre languisse dans une complte
indigence d'esprit. L'lvation de l'homme ne va point sans l'lvation
correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-l ses jours
et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses dsirs et ses rves.
Comment l'un vivrait-il dans la lumire, si l'autre s'obstine dans les
tnbres? Lorsque l'pouse est lgre, vaine, sotte ou nulle, comment
voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien dous?

Ce n'est pas qu'il soit besoin d'tre lettre ou artiste pour faire une
pouse fidle et une mre excellente. Si vous n'aimez pas une jeune
fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige 
l'pouser: le monde sera toujours plein de naves bourgeoises et de
simples et accortes hritires. Personne ne rclame la suppression des
petites oies blanches. Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne
voulons mme pas, pour la jeune fille, d'une instruction intgrale,
d'une instruction galitaire et obligatoire, qui en ferait une poupe
savante ou une pdante chagrine et enlaidie: ce qui n'empche qu'il y
ait de srieux avantages  largir ses connaissances,  lever et 
enrichir son esprit. On prparera de la sorte une compagne plus digne au
mari et une directrice plus claire aux enfants.

Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout productive par
son influence sur l'homme, et dans la sphre de l'ide, et dans le
rel. Comment serait-il indiffrent de cultiver son esprit, si l'on
rflchit que les fils, qui natront d'elle, seront forms de sa chair
et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur
insufflera le meilleur d'elle-mme, son me et sa vie? Comment
douterait-on qu'il ne ft utile d'lever et d'panouir son intelligence,
son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient
la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera
pour lui un guide et un rconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute
de le comprendre, une cause de dcouragement et d'impuissance? Les
femmes ne sont point une espce isole dont nous ne puissions recevoir
aucune influence. Comme pouses et comme mres, elles sont mles 
notre vie; et Dieu sait le pli profond et indlbile que leur contact
journalier imprime  notre coeur et  notre esprit! Avec son admirable
clairvoyance, Mme de Lambert nous prvient qu'elles font le bonheur ou
le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir
raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'lvent ou se
dtruisent, puisque l'ducation des enfants leur est confie dans la
premire jeunesse, temps o les impressions sont plus vives et plus
profondes.

Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur
domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons
 cette pense de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des
femmes, leurs moyens de plaire, leur capacit d'attacher pour la vie
des hommes dignes de respect et d'amour, dpendent plus de la culture de
l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie
moderne[71].

[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
novembre 1896, p. 810.]

Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en
raison sans que la femme cherche  le suivre et  l'imiter? Quoi de plus
naturel que le progrs de l'instruction parmi les hommes ait piqu
l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur
ouvrir plus libralement nos grandes coles pour devenir des pouses
moins ignorantes et des mres plus cultives: qu'avons-nous  rpondre?
Nous voyant mordre  belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la
science, l'envie est venue  la femme moderne d'y goter  son tour:
rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la
gourmandise originelle. Succombant  d'imprudentes suggestions, Adam
reut jadis la pomme fatale des mains de notre premire mre; et voici
maintenant que, prchant d'exemple, les hommes induisent les filles
d've en tentation d'avide curiosit. Ne soyons donc point surpris
qu'elles rclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait
illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne
le souffriraient pas.

Au surplus, l'instruction bien donne et bien reue ne va point sans un
exhaussement et un affermissement de tout l'tre humain, sans une
ascension vers la lumire et la justice. La personnalit de la femme y
trouvera son compte. Eu gard aux difficults de vivre, le sexe fminin
rclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner
gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de la
femme en soi, cette discussion acadmique ne rsout point le problme
du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos
soeurs les plus mritantes. Combien d'entre elles sont condamnes 
gagner leur vie par un labeur indpendant? Or, j'ai tabli, qu'en ce qui
concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par
les hommes, l'intelligence fminine vaut bien l'intelligence masculine.
Encore est-il qu'elle a besoin, comme la ntre, d'tre instruite et
cultive. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes
aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules
pdantes: le droit  la science est tout simplement, pour les filles
pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le droit  la vie.
Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer
profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main  la
communaut, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque
jour  la sueur de son front?


III

Que l'instruction soit donc largement dpartie aux femmes! Je ne trouve
point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles
s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de gologie, ni
mme qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en
dit. Et plus s'lvera le niveau de leurs connaissances, moins elles
seront portes  tirer vanit de leur science. Distinguant ce que
Molire n'a pas distingu, nous concevons trs bien aujourd'hui qu'une
femme savante ne soit pas ncessairement une prcieuse ridicule.

A qui fera-t-on croire que, mme dans les runions les plus mondaines,
l'instruction soit d'un secours inutile? Elle lve et aiguise le ton de
la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile
pointe d'rudition! ou mme de faire rougir de honte, par d'insidieuses
questions d'histoire, quelque joli garon plus familier avec le roi de
pique qu'avec les rois de France! Le dveloppement de l'instruction
fminine multipliera peut-tre un type de jeune fille, dont il m'a t
donn de connatre quelques jolis exemplaires: un type trs vivant, trs
attirant, trs franais, je veux dire une jeune fille ouverte et
franche, loyale et fire, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse
sans frivolit, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail
ni l'preuve, ayant de la volont et de la dcision, trs capable de se
dvouer, de s'attacher  qui sait la comprendre et l'aimer, en deux
mots, une jeune fille qui, unissant aux qualits charmantes de son sexe
une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse
image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'poux de son choix comme une
musique parfaite avec de nobles paroles.

Mme de Rmusat ne voyait aucun motif de traiter les femmes moins
srieusement que les hommes. J'ajouterai, pour dire toute ma pense,
que je ne vois aucun motif de refuser  une femme intelligente les
moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui
dissimuler la vrit, si elle est capable de la connatre? N'ayez
crainte que les femmes usent trop gnralement des facilits de
s'instruire que nous rclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces
cratures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,
passent leur vie  se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour o
elles se croient trop vieilles pour apprendre. Il est si doux de ne
rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidles parmi les hommes,
conservera bien assez de dvotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:
l'espce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de
Scudry disait au XVIIe sicle, non sans malice, qu'elles ne sont au
monde que pour dormir, pour tre grasses, pour tre belles, pour ne rien
faire et pour ne dire que des sottises![72].

[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.]

Si tout de mme les dames de cette sorte avaient une raison plus
claire et une existence plus active, la socit s'en trouverait-elle
plus mal? Le nombre est grand des Franaises qui, pourvues de tous les
agrments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce
n'est point qu'elles manquent de grce et de got. Elles s'habillent
avec lgance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien
que la conversation soit en dclin dans la plupart des salons, elles
causent bien,--ou  peu prs. De ce qu'il faut pour exceller dans cet
art, elles ont au suprme degr la coquetterie et la finesse; il ne leur
manque qu'une instruction, plus solide et plus srieuse, que les
familles et les matresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts
d'agrment, au chant, au piano,  la danse,  l'aquarelle,  ces petits
talents agrables qui fleurissent l'esprit sans le mrir et polissent
les manires sans tremper le caractre ni fortifier la raison.

Loin de nous la pense de bannir ces jolies choses de l'ducation des
jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement
et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit
point nous faire oublier ou ngliger la culture des fruits. A
mconnatre cette rgle majeure de toute ducation, les parents peuvent
faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agrables  voir
dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,
excellentes valseuses, fires de leurs succs mondains, mais aussi de
petites ttes folles, ne songeant qu'au plaisir et  la toilette,
frivoles de got, lgres d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.

Mais elles vont au cours! m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!
L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui  les promener 
travers la science, sans ordre ni mthode,  toucher lgrement  toutes
les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous
les sujets,  introduire et  empiler dans leurs jeunes cervelles mille
et mille notions confuses et indigestes, en un mot,  leur donner les
apparences de l'instruction plus que la ralit du savoir et le
discernement de la raison. On traite leur pauvre tte comme un vulgaire
phonographe, comme une simple horloge  rptition, comme un mcanisme
automatique, en la forant  enregistrer fidlement,  reproduire
exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage
recommandation de Montaigne qu'il ne faut pas attacher le savoir 
l'me, mais l'y incorporer, qu'il ne faut pas l'en arroser, mais l'en
teindre, on demande trop  leur mmoire qui est surmene, perscute,
violente. Et comme je comprends bien qu'aprs plusieurs annes d'un
traitement aussi froce, nos jeunes filles de condition prennent l'tude
en horreur et se jettent passionnment sur les chiffons et les romans! A
cela, quel remde?


IV

Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit tre
double: les lever plus fortement  la connaissance de la vrit, les
prparer plus srieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se
tiennent.

Voici ce que M. Alfred Mzires pense de la premire: En gnral, les
jeunes filles franaises n'ont que trop de tendance  la frivolit, trop
de got naturel pour le succs, trop de dsir de plaire. On devrait les
prserver avec soin de la lgret d'esprit qui est leur dfaut capital,
les habituer  rflchir et  penser. Oui; une pdagogie bien comprise
se fera une loi d'lever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler
une me plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci
de la rflexion. A cette fin, elle tchera surtout de faire entrer dans
la tte des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait
coutume d'insister) que leur ducation n'est pas finie  dix-huit ans
et que la premire robe de bal n'a, pas plus que le diplme de bachelier
pour les jeunes gens, la vertu de donner  leur science son parfait
dveloppement[73]. Est-ce donc si difficile?

[Note 73: Cit par REBIRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos,
p. 339.]

Je me refuse  croire que la lgret fminine soit incurable. On
calomnie le sexe faible en lui prtant je ne sais quelle impuissance 
s'instruire et  raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou
autres futilits mondaines. Il n'en est pas moins vrai que ce qui leur
manque le plus (c'est encore M. Mzires qui parle), ce sont les gots
srieux. Il faut veiller en elles l'amour de l'tude, leur faire lire
et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dgoter
ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littrature est
inonde et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le
mpris de tout ce qui ne l'est pas[74].

Faute de cultiver, d'clairer, de redresser mme le got littraire des
femmes, le got public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est
beau et bon ne russissant jamais sans elles. Tout ce qui peut arracher
les femmes  l'inutilit d'une existence mondaine ou misrable est un
bien pour la patrie, un gage d'avenir[75]. A ces mots de Mme Edgar
Quinet, nous ajouterons que dtourner les femmes de la littrature
lgre ou vicieuse qui s'tale dans les livres et les journaux, est tout
profit pour l'esprit national et la moralit publique, parce qu'en plus
de la maternit physique, la femme est appele  faire oeuvre de
maternit morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les
enfants de son me et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait,
avec la vie, tous les germes de progrs, l'ide qui claire, l'amour qui
enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanit. On lit dans les
Lois de Platon: Les femmes ont une si grande influence sur les hommes
que ce sont elles qui dterminent leur caractre. Partout o elles sont
accoutumes  une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les
hommes sont corrompus et amollis. Tchons donc de les rendre srieuses.

[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopdique, _loc. cit._, p.
908-909.]

[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.]




CHAPITRE II

Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles


       SOMMAIRE

       I.--L'DUCATION DES FILLES DOIT TRE CONFORME AUX DESTINES
       DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--DUQUER, C'EST
       FORMER UNE PERSONNE HUMAINE.

       II.--CULTURE RATIONNELLE.--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT
       SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION
       PROFESSIONNELLE.--CUEILS  VITER: L'INFLATION DES TUDES
       ET LE SURMENAGE DES LVES.

       III.--CULTURE MORALE.--APRS LA FORMATION DE LA RAISON,
       LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONT.--MENUS
       PROPOS DE PDAGOGIE FMININE.--IDES NOUVELLES SUR
       L'DUCATION DES FILLES.--LA DOGMATIQUE DE L'AMOUR.--NOS
       SCRUPULES.

       IV.--CULTURE SOCIALE.--ESPRIT NOUVEAU DE L'DUCATION
       MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE
       MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RPONDRE.

       V.--CULTURE RELIGIEUSE.--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE
       CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA
       SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION
       ET LA MORALIT DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR
       SERA PROFITABLE A LA PIT ET A LA VERTU DES FILLES.


Aprs avoir rappel sommairement le but lev auquel doit tendre la
pdagogie fminine, il importe, ne ft-ce que pour donner  nos ides
plus de relief et de prcision, d'indiquer les principes directeurs
auxquels nous subordonnons l'ducation moderne des jeunes filles.


I

Quelle est, au voeu de la nature, la destine normale de la femme?--tre
pouse, tre mre. De son organisme physique et de sa constitution
mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualits et de ses
faiblesses, de l'impressionnabilit inquite de ses nerfs comme de la
chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprme se dgage avec
toute la clart propre aux vrits universelles. La maternit? mais
c'est le cri de son me! Par la maternit, elle exerce la plnitude de
sa fonction, elle utilise tous ses trsors de vie; par la maternit,
elle gote sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle
puise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la
maternit, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'
l'immolation de son tre aux fins ternelles de l'humanit.

Si dj l'homme a pour destination sociale d'tre poux et pre, s'il ne
remplit vraiment tout son rle, s'il ne connat  fond toute la vie qu'
la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux
responsabilits de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la
nature a soumise  des fatalits plus nombreuses,  des servitudes plus
dures, dans l'intrt manifeste de la perptuation de l'espce? La
maternit est sa raison d'tre, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.

De l, cette grave consquence que l'ducation doit la prparer  cette
vocation auguste, lui en faire comprendre la dignit, lui en faire
chrir les devoirs. C'tait l'avis de Mme de Stal: Il faut lever la
jeune fille avec la pense constante qu'elle sera un jour la compagne de
l'homme. Et Marion ajoute avec force qu'une pdagogie, qui ne mettrait
pas ce lieu commun au rang de ses principes, serait extravagante ou
criminelle[76].

[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.]

Mais, en fait, le mariage n'est point la destine de toutes les femmes.
Aprs la rgle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs
laissant  l'homme l'initiative des ouvertures et l'antriorit du
choix, beaucoup de femmes sont condamnes  vivre et  vieillir
solitaires. Et le clibat est, pour le plus grand nombre des filles, une
source d'preuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain,
isoles, dlaisses, dclasses, elles ont mille peines  se suffire 
elles-mmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indpendants. Bien
que, par nature et par destination, la femme soit voue  la vie de
famille et  la paix du foyer, il faut nanmoins que l'ducation lui
permette de se faire, en cas de ncessit, une libre place au soleil. L
est, pour les vieilles filles, la dignit et le salut. Et combien de
veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement,
dmunies et dsempares, dans l'infriorit ou la misre? Les mettre 
mme de faire face aux ventualits les plus lourdes de l'existence par
un travail indpendant et sr, tel est le plus grand service que
l'ducation puisse rendre  la gnralit des femmes.

Et encore, avant d'tre pouses et mres, elles sont femmes. Disons
plus: en elles, comme en nous, les caractres gnraux et les besoins
communs de l'humanit priment les traits spciaux et les tendances
distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent tre
duques pour elles-mmes, pour leur bien propre, pour leur honneur,
pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de
la fminit, il importe de ne point ngliger les attributs suprieurs de
l'humanit, dont elles sont les membres vivants au mme titre que les
reprsentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire  Fnelon que
la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes, et que,
de ce chef, elles sont la moiti du genre humain, rachete du sang de
Jsus-Christ et destine  la vie ternelle.

En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de
l'ducation est le mme,  savoir l'lvation de la personne humaine 
toute la perfection dont elle est capable. Et cette ducation, nous
avons trois raisons pour une de la donner pleinement  la femme: parce
qu'elle est un tre de chair et de sang, de raison et d'amour, un
individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanit pensante et
souffrante, une personnalit morale qui doit tre cultive pour
elle-mme; parce qu'elle est destine au rle d'pouse et de mre, et
qu'appele  rgler tout le dtail des choses domestiques, elle ruine ou
soutient les maisons, et qu'investie de la royaut du foyer, elle est le
bon ou le mauvais gnie de la famille; parce qu'enfin, ayant la
principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le
monde, comme dit encore Fnelon, elles tiennent entre leurs mains la
dignit, la moralit, l'avenir mme de la socit. lever et fortifier
la femme, lever et prparer la mre, de telle sorte qu'pouse, fille ou
veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la
famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons 
l'ducation moderne des filles.

Il s'ensuit que les femmes doivent tre leves aussi bien que les
hommes, et qu'a cette fin elles ne mritent ni ddain ni adulation; car
le ddain les voue  l'ignorance et  la mdiocrit, tandis que
l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et
futiles, les agrments superficiels et vains. Traitons-les donc avec
respect, prenons-les au srieux; fortifions leur faiblesse par une
culture aussi complte que possible, par une ducation rationnelle,
morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui rsument tout notre
programme pdagogique, ont besoin d'explication.


II

Premirement, la culture de la femme doit tre _rationnelle_. Autrement
dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit approprie
aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.

Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins
favorables s'y rsignent avec mlancolie, comme  une fatalit
inluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'tre
moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir,
la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la mme
manire? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes
intellectuelles ne concident pas absolument avec les ntres; parce que
son organisme est plus dlicat et sa sensibilit plus vive; parce que sa
nature mme la voue  un autre rle dans la famille,  une autre place
dans la socit; parce qu'elle ne sert point de mme faon les destines
de la race et les intrts essentiels de l'humanit.

Toutes ces disparits de nature et de fonction entre l'homme et la femme
s'opposent  l'uniformit des programmes, des tudes et des disciplines.
Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre
l'instruction donne et le sexe qui la reoit. Comme notre corps ne se
nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digre, de mme on ne
s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile. Et
M. Ernest Legouv induit de cette comparaison que la femme a droit 
tre leve aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme, et que
mme dans le cas o on leur enseignerait  tous deux la mme chose, il
faut la lui enseigner,  elle, diffremment[77]. Il ne s'agit pas, bien
entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science
dulcore et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement,
comme l'a dit un matre en pdagogie, M. Grard, de leur rendre la
vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dgageant de
tout ce qui n'est pas indispensable  l'ducation de l'esprit[78]. Y
a-t-on russi?

[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopdique, _loc. cit._,
p. 908.]

[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.]

A peu prs. Les jeunes filles ont maintenant des lyces, des collges,
des pensionnats spars. On s'est efforc de les prserver, autant que
possible, des programmes encyclopdiques qui accablent les garons.
Elles ne sont pas, les heureuses cratures, hantes, poursuivies,
treintes par le cauchemar du baccalaurat. Plus souple et plus libre,
leur instruction, rpartie entre matres et matresses, a pour sanction
des examens de fin d'tudes ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute,
l'enseignement secondaire spcial des jeunes filles, tel qu'il a t
organis par la loi du 21 dcembre 1880, nous parat judicieusement
compris et dos. On sait, d'ailleurs, s'il a russi! Depuis sa cration,
l'effectif de sa clientle n'a pas cess de suivre une progression
rgulire; et il sert trop bien les desseins du fminisme pour qu'on
puisse douter de son extension croissante.

Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est
entr dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacr-Coeur a
propos, non sans clat, de fonder  Paris, au centre des lumires, une
cole normale congrganiste rivale de celle de Svres, destine 
fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre
les tablissements de l'tat, auxquels il ne manque humainement rien.
Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein tait expos--_Les Religieuses
enseignantes et les Ncessits de l'Apostolat_--a t mis  l'index par
une dcision de la Sacre-Congrgation des vques et rguliers en date
du 27 mars 1899. Le Saint-Sige a prfr s'en remettre aux instituts
religieux du soin de prendre les moyens idoines qui leur permettront de
rpondre amplement aux dsirs des familles et d'lever les jeunes filles
 la culture qui convient aux femmes chrtiennes. Il faut avouer que,
si imparfait que puisse tre l'enseignement congrganiste, l'innovation
projete avait le trs grave inconvnient de dtruire l'active mulation
et la diversit fconde des communauts enseignantes de femmes, en leur
imposant une mme prparation, une mme discipline scolaire, un mme
entranement pdagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de
l'Universit de France, l'glise n'a pas voulu soumettre ses oeuvres
d'ducation  l'uniformit rgimentaire.

Et l, prcisment, est le vice de notre systme d'enseignement officiel
qui, rtrci par des vues trop troites, ne convient qu'aux besoins et
aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilgies. Fnelon a
crit que le rsultat d'une ducation bien entendue doit nous mettre 
mme de remplir avec intelligence les devoirs de notre tat. C'est une
parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une
femme, sinon d'lever et d'instruire ses enfants, de diriger son
intrieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dpenses, de
balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence
et conomie? Cela tant, je me demande si nos pdagogues ne sacrifient
pas aujourd'hui le ncessaire au superflu. Tels qui croiraient droger
en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un mnage
en beurre, sucre ou caf, trouvent naturel de lui demander la quantit
d'oxygne ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous
d'organiser le mandarinat fminin  ct du mandarinat masculin! Un
rgime aussi sot nous donnerait une jolie socit: ni hommes ni femmes,
tous diplms.

Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux
agir sur la vie, puisque le mariage et la maternit sont la destine
normale de la femme, puisqu'il lui appartient de crer le foyer o
grandiront les gnrations nouvelles, il est un sujet fminin, par
excellence, qu'il importerait de joindre  tous les degrs de
l'enseignement des jeunes filles, c'est  savoir l'hygine du logis, de
la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes
d'instruction, qu'une place tout  fait insuffisante. Serait-il donc si
difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, 
une crche,  un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-ns?
Tenez pour assur qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et
en os, qu'une poupe  ressorts et  falbalas.

Pourquoi mme n'est-on pas entr rsolument dans la voie de la
diffrenciation et de la varit des enseignements? Pour qu'une femme
puisse vivre, en cas de ncessit, du travail de ses mains, il serait
urgent de dvelopper l'enseignement professionnel sous toutes ses
formes: 1 l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les
fromageries et les fermes modles, en instituant de nouvelles coles
d'agriculture et d'horticulture; 2 l'enseignement industriel, en
favorisant l'extension et le progrs des arts de la femme dans toutes
les branches de la production manufacturire; 3 l'enseignement
commercial, en mettant  la porte des jeunes filles les ressources
d'une instruction rserve trop exclusivement aux jeunes gens dans nos
coles de commerce rcemment cres. Combien de femmes, ainsi armes par
une instruction technique sagement approprie  leur sexe, seraient
capables de diriger, aux champs ou  la ville, avec autant d'habilet
que de profit, un domaine, un atelier ou un ngoce?

Sur ces points, tous les groupes fministes sont d'accord:
l'enseignement spcial est encore  crer pour la femme. Les deux sexes
devraient recevoir une instruction adapte au milieu dans lequel ils
sont appels  vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une
instruction commerciale ou industrielle dans les agglomrations urbaines
ou les centres manufacturiers. Depuis quelques annes, les fministes de
toutes nuances ont mis voeu sur voeu, afin de dterminer les pouvoirs
publics  organiser et  multiplier au plus vite les coles
professionnelles de filles. Voil de l'mancipation pdagogique saine et
sage. Mais, sur ce point, l'tat ne semble pas press de nous donner
satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrs  raliser,
puisque l'enseignement spcial des garons,--et surtout l'enseignement
agricole,--est lui-mme manifestement insuffisant.

Dresser la jeune fille aux tches sacres de la maternit,  la bonne
tenue du foyer,  l'hygine savante de la maison,  la pratique habile
d'un mtier ou d'une profession, voil dj des points essentiels
auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place minente qu'ils
mritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il
fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du
brevet suprieur qui en est la plaie insparable, il n'est pas trs
difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-cueils dont il
faudrait, cote que cote, le garantir: j'ai nomm l'inflation des
tudes et le surmenage des lves.

Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui
rclameront  bon droit une instruction soigne, une culture complte.
S'il est peu raisonnable de vouloir instruire suprieurement toutes les
femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux doues les
hautes spculations de la pense. Suivant le joli mot de M. Anatole
France, la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et
ses diaconesses[79].

[Note 79: _Le jardin d'picure_, p. 192-193.]

Par malheur, beaucoup de matresses ont le tort (cela est
particulirement vrai des congrganistes) de s'appliquer  faire de
leurs lves, par une culture intensive des plus artificielles, de
petites personnes, compltes et universelles, des natures minemment
besacires, comme et dit Alfred de Musset, des cervelles richement
meubles en apparence, mdiocrement instruites en ralit. Chaque maison
brle d'inscrire sur son palmars de fin d'anne le plus grand nombre de
brevetes qu'il est possible; et l'on gave, en consquence, les pauvres
petites pensionnaires! Cette maladie du diplme commence  pervertir les
tudes fminines, surtout dans les tablissements religieux.

Cela mme nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne
perde peu  peu l'incontestable supriorit qu'elle possde sur
l'instruction des garons. Ajoutons que, sans mme qu'on largisse
officiellement les programmes, les matresses, religieuses ou laques,
se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur proccupation--et
leur plus grave dfaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le
malheur est qu'elles y russissent parfois, tant leur parole coule avec
aisance et fuit avec volubilit. Les femmes, en gnral, se dispersent,
se tranent, se noient dans un flot d'explications lectriques et
torrentielles. D'o l'on a pu dire qu'elles sont moins bien doues que
les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des
coles mixtes est confie, presque partout,  des instituteurs, tandis
que les classes enfantines sont laisses naturellement aux
institutrices.

On pense bien que les fministes s'en plaignent. La Gauche du parti a
mis le voeu que l'enseignement  tous les degrs, y compris
l'Universit, ft confi aux deux sexes indistinctement[80]. Mais, pour
enlever aux hommes les chaires qu'ils dtiennent, ces dames ont un moyen
plus dcisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur
conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement
secondaire des filles, dont les programmes et les mthodes nous semblent
infiniment suprieurs  ceux de nos lyces de garons. Aprs quoi, on
verra, si elles y tiennent,  ouvrir aux plus dignes les chaires de nos
Universits. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office
du matre est de solliciter, d'veiller les esprits plutt que de les
bourrer,--l'instruction devant tre subordonne expressment 
l'ducation.

[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]

Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est--dire non
seulement approprie aux devoirs des futures mres en mme temps qu' la
condition sociale des jeunes filles, mais encore tourne judicieusement
 l'amlioration intellectuelle de leur sexe, de manire  redresser les
imperfections,  fortifier les faiblesses,  parfaire les insuffisances
de l'esprit fminin.

Ainsi, nul ne conteste aux femmes la facult de retenir; mais il ne faut
pas qu'elles apprennent et rptent  vide, sans contrle ni rflexion.
Nul ne leur conteste l'imagination; mais il n faut pas que ce don
d'invention aventureux se dveloppe au dtriment de la logique et de la
raison. Non qu'elles soient incapables de gnralisation; mais elles
gnralisent trop vite, sans mthode, sans patience, sans scrupule. Non
qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hte,
sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont mme capables
de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu
sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que
de seconde main[81], ou, comme dit Mme de Maintenon, elles ne savent
qu' demi. Raison de plus pour les prmunir contre elles-mmes. Se
dfier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre,
travailler lentement, c'est  quoi la femme semble plus impropre que
l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout,
c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de rflchir, moyennant quoi
je ne serais pas surpris que la futilit des femmes se transformt en
cette curiosit large et dsintresse qui fait les esprits fermes et
les belles intelligences.

[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.]

Quant  surmener nos colires de gymnase comme on force la floraison
d'une plante rare, je ne sais point d'exagration plus absurde et plus
prilleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au
grand air, qu'une culture savante distribue avec excs dans
l'atmosphre lourde des serres. Est-ce  dire que la robustesse du corps
soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille
exemples prouvent que, chez les hommes, la dbilit physique n'est pas
un obstacle aux oeuvres de science et mme de gnie. Mais pourquoi
charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand
nombre? Ne les crasons point sous prtexte de les instruire. C'est la
raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les
femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acqurir,
elles auraient trop de peine  les porter.

A la vrit, le temprament de la femme volue plus rapidement que celui
de l'homme. La transformation des filles est plus prcoce et aussi plus
accidente que celle des garons. A cette occasion, les hyginistes et
les mdecins nous avertissent qu'il serait d'une fcheuse imprudence de
soumettre les tudiants et les tudiantes au mme entranement crbral.
Un professeur, qui a surveill des milliers de jeunes filles, atteste
l'extrme frquence des absences motives par leur sant[82]. A pousser
trop vivement leurs tudes, beaucoup se heurtent aux rsistances de la
nature qui se venge, parfois avec cruaut, de la violence qu'elles lui
ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux cueils,--nous
voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des
lves,--quand nous examinerons plus loin les systmes d'instruction et
de coducation intgrales, qui figurent au programm de la Gauche
fministe.

[Note 82: P. Augustin RSLER, _La Question fministe_, p. 123.]


III

Deuximement, la culture de la femme doit tre _morale_. Aprs la
formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses
se tiennent. Ce serait dj un progrs considrable de mettre en
honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes
filles en rflexions salutaires, une culture prvoyante qui les rende
capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu 
peu, dans les familles,  cette culture superficielle ramasse
ngligemment dans les cours mondains,  cette culture mensongre faite
de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agrments de salon,
qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygine et
de la direction du mnage, du dveloppement physique et moral de
l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la
dignit de la mre.

Joignons qu'une conduite irrprochable ne se conoit gure sans un
jugement droit. Apprenons  bien penser et, du mme coup, nous
apprendrons  bien agir. Une instruction purement dcorative n'a pas de
valeur ducatrice. On peut tre un lettr ingnieux, subtil, orn,
accessible aux raffinements de la pense, amoureux des lgances de la
forme, et n'tre, malgr cela, qu'un triste sire. Les gens cultivs ne
sont aucunement  l'abri des carts et des chutes. L'instruction doit
donc tre soutenue et complte par des habitudes de rflexion active,
de discernement sage et de forte conviction. Former des esprits
capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idal
de l'ducation moderne; et Mlle Dugard nous assure que c'est de lui
que l'Universit s'inspire dans la direction des jeunes filles[83].

[Note 83: _De l'ducation moderne des jeunes filles_, p. 7.]

Trs bien. Mais que cette nouveaut soit du got des parents, c'est une
autre affaire. Jusqu' ce jour, la mode et la tradition prconisent,
pour les filles, une ducation pusillanime et timore qui, au lieu de
dvelopper les nergies latentes, dtourne de l'action, paralyse
l'effort, incline les volonts  la rsignation,  l'effacement, 
l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mres, entoures d'une
sollicitude inquite, leves en vue de la tranquillit, du
dsoeuvrement et du bien-tre, habitues  ne jamais faire un pas ou
dire un mot sans autorisation, toujours accompagnes, surveilles,
annihiles, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite
bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne
sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par
procuration. Toute responsabilit les effraie. Domestiques par avance,
elles se dfient de la moindre libert. Sans convictions claires, sans
nergie, sans initiative, mal prpares  la vie, puisqu'elles ne
connaissent le monde que par les distractions nervantes et la politesse
mensongre des salons, l'me faible et le corps anmi, elles semblent
faites pour devenir la chose d'un matre. L'poux peut venir: l'esclave
est prte.

Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient  la merci de la
premire volont forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il
sage, est-il bon de travailler  leur diminuer l'me,  dprimer, 
touffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et
bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de
Fnelon: Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les
fortifier! Il y a place ici pour une mancipation pdagogique des plus
louables et des plus urgentes. Qu'est-ce  dire?

Il est clair que l'ducation moderne des filles doit avoir pour but
essentiel d'accrotre et d'affermir en elles tout ce qui peut faire
contrepoids  l'motivit affective,  l'excitabilit capricieuse qui
constitue le fond de leur nature, de manire  soumettre leur
sensibilit au contrle de la raison et  l'empire de la volont. Son
premier devoir est de tonifier leur nervosit par un rgime sain et une
rgle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une me bien
quilibre se plat  habiter une chair florissante, la pratique bien
entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'nervement des bals
et des soires. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et  la
maternit plus de vigueur et de sant.

Pour tre morale, l'ducation s'appliquera encore  dvelopper en elles
la franchise et la sincrit. On sait que la jeune fille est volontiers
complique, fuyante, ruse. A lui faire perdre le got des voies
obliques, des dtours habiles, des petits manges artificieux,  lui
inspirer le culte de la loyaut, l'amour de la droiture, la rectitude
scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidit d'me qui
servira de caution  ses plus gracieuses qualits. Mais ce que
l'ducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volont. De ce
ct, il y a infiniment  faire: d'abord, pour la dgager du sentiment
et de l'impressionnabilit qui la troublent, de l'impulsion irrflchie
et de l'enttement obstin qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers
le bien, pour la soumettre  la loi du devoir, pour la plier au frein
d'une conscience droite et pure, de faon qu'alors mme o tout appui
viendrait  lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le
gouvernement de soi-mme.

Le temps n'est plus o la contrainte suffisait  assurer la soumission,
de la jeunesse. C'est par une adhsion rflchie et spontane que les
enfants d'aujourd'hui doivent tre amens  la subordination, 
l'obissance, au sacrifice. La force d'me est le viatique des faibles.
C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'lever  la virilit morale.
Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus
ncessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre  leurs enfants.
De leur culture dpend notre honntet. Prparer nos filles  donner des
hommes  la France de l'avenir, tel est le but  poursuivre. C'est  bon
escient que, sur la mdaille frappe pour commmorer la fondation de
l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a grav cette lgende:
_Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_.

Si austres que puissent paratre ces ides, elles ne portent pas
atteinte aux grces de la fminit. Elles les lvent et les
ennoblissent, voil tout. Qui sait mme si cette faon de prendre la vie
pour ce qu'elle est en ralit, c'est--dire comme une preuve et un
devoir, ne ramnera pas notre jeunesse dore  une conception plus
exacte de la grandeur du mariage et de la dignit du foyer?

On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les
plus fortunes. Les unes, imbues des pires prjugs mondains, tiennent
leur lgante frivolit pour le meilleur moyen d'attirer les pouseurs;
et ddaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des gots et des
antcdents de leur futur poux, elles consentent  agrer les
ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur
la prsentation improvise d'un tiers complaisant. A trop se renseigner
sur le caractre et la moralit d'un candidat,  vouloir se marier en
connaissance de cause,  prtendre donner amour pour amour  qui
seulement le mrite, elles risqueraient de passer pour romanesques,
tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard o l'argent a
plus de part que l'affection, elles seront souvent considres par leur
milieu ( l'trange aberration!) comme des jeunes filles positivement
raisonnables.

Les autres, pieuses et candides, entretenues navement dans les plus
sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis
perdu, comme un den jonch de fleurs, o, appuyes sur le bras du
prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rves, elles vivront le
roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables
dlices. Derrire ce joli dcor, on oublie de leur montrer les ralits
de l'existence et, aprs les flicits de demain, les obligations
d'aprs-demain. Aux coeurs ingnus qui escomptent aveuglment une
succession ininterrompue de bien-tre, de contentement et d'ivresses,
l'avenir prpare de cruelles dceptions. Pareil aux annes qui passent
en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies
de son printemps sont brves et fugitives; son t ne tarde gure 
charger l'pouse des fruits de la maternit; puis vient l'automne, qui
aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du mnage, de
l'entretien et de l'ducation des enfants, des dpenses et des
obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tt venu, o
l'hiver apporte avec lui les maladies et les dfaillances de la
vieillesse.

Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en
France, de leur cacher soigneusement?--A cette question, que me posait
un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence
interdit de rpondre par un prcepte absolu et gnral. Mon ide est
qu'il y a moyen d'clairer, avec tact, la curiosit des grands enfants
sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et mme en vitant
les rvlations trop brusques, en procdant par gradations habiles, en
s'abstenant avec soin de toute crudit de langage, en enveloppant la
vrit d'un voile de prcautions ncessaires, il y a peut-tre, en
certains cas, plus d'avantages que d'inconvnients  fournir  une jeune
me certains avertissements sur les matires les plus dlicates.

Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener 
bonne fin? A cela, je le rpte, point de rgle unique. Nous ne croyons
pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les
jeunes filles  l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait
trop simple. Nombreuses sont celles que vous amnerez plus srement
jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur
dvoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des
claircissements prventifs, les carts ventuels, les complaisances
possibles, les capitulations faciles de la femme marie, en supprimant
la barrire que nos moeurs franaises ont leve entre les deux phases
de leur vie, ne nous parat pas un moyen infaillible de les prparer 
mieux servir les intrts de la race,  mieux remplir les devoirs du
foyer.

Et pourtant, dans son livre sur La nouvelle ducation de la femme dans
les classes cultives, Mme d'Adhmar met hardiment l'avis qu'on
renverse la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la
vie de jeune fille et la vie de jeune femme, quitte  la remplacer par
une grille transparente  travers laquelle se dcouvrira, petit 
petit, quelque chose de l'invitable avenir. De deux choses l'une,
dit-on encore, ou le futur mari sera honnte, ou il ne le sera pas. Dans
le premier cas, le brave homme trouvera son compte  recevoir des mains
d'habiles ducatrices une femme compltement leve; dans le second, il
serait criminel de confier l'achvement de l'ducation fminine aux
fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La
jeunesse doit connatre la vie avant de la vivre.

Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais  tout
apprendre avant l'ge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront
plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosit
risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une
ducation plus largie, il ne me parat pas indispensable de les
instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de
leons gnrales, d'aprs un programme arrt d'avance, de l'exercice
normal des sens selon les rgles tablies par la morale religieuse.
J'ai quelque peine  me figurer les Dames du Prceptorat chrtien,
dont Mme d'Adhmar rve la cration, s'appliquant avec sincrit 
tudier entre elles et  commenter devant leurs lves la dogmatique de
l'amour, sous prtexte que celui-ci mane du ciel et qu'il mrite
l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage
sont-elles si ncessaires aux jeunes filles pour les prparer
efficacement  leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses
n'a pas empch nos aeules et nos mres de comprendre et d'accomplir
magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.

Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas  craindre que les
nobles ouvertures de l'enseignement chrtien inquitent, agitent,
chauffent certains tempraments? Y a-t-il prudence  provoquer en
toutes les mes l'veil des sens et la conscience du sexe? A-t-on
rflchi aux difficults presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou
l'institutrice traitera loquemment de l'amour divin, et voil des
pensionnaires qui s'prendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice
expliquera, avec une chaude persuasion, les mystres de l'amour naturel,
et de tels claircissements ne peuvent tre sans danger pour les
colires, ni sans apprhension pour les parents. Gardez-vous
d'effaroucher la sainte pudeur, sous prtexte de renoncer aux calculs
troits d'une pruderie imprvoyante et sotte! A vouloir dlivrer
radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pdagogie hardie
fait songer (excusez le mot) aux pches sans fracheur et aux jeunes
filles sans duvet[84]. Froisse trop tt dans sa candeur par des mains
rudes et indiscrtes, une me d'adolescente peut en tre meurtrie ou
fane pour la vie.

[Note 84: Lon CROUSL, _Nouvelle ducation de la femme dans les classes
leves_. Le Fminisme chrtien, anne 1897-1898, p. 8.]

Encore une fois, la rgle  suivre en ces matires infiniment graves
dpend des natures et des tempraments. Comme un caillou jet dans une
eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non,
la transparence de la source entire, il est des mes pures dont la
connaissance des choses de la vie ne parvient jamais  altrer
l'admirable srnit, et des mes troubles dont la moindre secousse
remue toutes les fanges. Aux premires, dont l'honntet est foncire,
vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la puret n'est que
superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrtion la lumire et
la vrit.

Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences
particulires, et non par enseignement public. Et nous maintenons en
principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous
mystrieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus dlicat que la
formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains
claircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans
dflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire
tomber la poussire de ses ailes.

Cette tche exige la dlicatesse et l'inspiration d'une mre. Et les
institutrices, religieuses ou laques, ne sauraient suppler celle-ci
que rarement, avec l'agrment de la famille, sous forme d'avertissements
intimes, en y mettant toutes sortes de prcautions et de mnagements. Il
y aurait imprudence  riger en rgle gnrale, en systme pdagogique,
des divulgations publiques et collectives qui ne sont que trs
exceptionnellement dsirables ou possibles. L'ducation d'une conscience
se peut faire, Dieu merci! sans qu'une matresse ait besoin de mettre 
nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.


IV

Troisimement, la culture de la femme doit tre _sociale_. Ceci est
nouveau. Nous vivons en un temps o le spectacle de l'ingalit des
fortunes et des conditions veille dans les mes bien nes je ne sais
quel malaise indfinissable. Jamais le problme de la misre n'a excit
une proccupation si vive, une anxit si poignante. Jamais la
lgitimit des plaintes, la ncessit des rformes, l'urgence des
rparations, ne se sont manifestes  la conscience publique avec une
force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'o qu'ils
viennent, se prolongent en douloureux chos jusqu'au fond de nous-mmes.
Il semble que plus le bien-tre s'tend par en haut, plus le progrs
illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dnuement et des
tnbres d'en bas. Un apptit de justice, que les ges prcdents
n'avaient point connu, travaille confusment le sicle qui commence. Les
plus distraits ont peine  rester indiffrents devant l'imminence des
questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants,
des blesss, des vaincus de ce monde, qui appellent  l'aide et
demandent  se relever,  travailler,  vivre. Il n'est point douteux
que l'esprit de solidarit ne se propage et ne s'avive de jour en jour.
Le lien de fraternit qui nous unit mystrieusement les uns aux autres
est plus prsent et plus sensible  nos mes. Chacun voit mieux le
devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de
_socialiser_ l'ducation.

Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les
femmes, cratures de grce et de bont  qui rien d'humain ne rsiste
longtemps, ont un rle  remplir, dont beaucoup ne comprennent ni
l'actualit ni la grandeur. En vain le domaine de la charit s'ouvre
immense aux bonnes volonts: oeuvres de relvement  crer, foyers
d'assistance  entretenir, indigents et malades  visiter, maisons de
refuge et de retraite  ouvrir et  multiplier. Il y a surtout l'enfance
 sauver, la vieillesse  soutenir, et plus particulirement l'ouvrire,
cette soeur du peuple si mritante et si oublie,  prserver contre les
tentations de la rue,  dfendre contre les mauvais conseils de la
misre. L est le devoir. Combien de femmes s'en dsintressent parce
que, jeunes filles, elles n'ont pas appris  le connatre et  le
pratiquer?

Apprenons-leur donc,  l'ge o le coeur s'ouvre naturellement  tout ce
qui est tendre et bon, que la destine de la femme n'est pas dans la
mdiocrit du bien-tre goste, mais plus haut, dans une vie utile,
employe  combattre le mal et  diminuer la souffrance. Apprenons aux
demoiselles riches, trop disposes  rver d'une vie luxueuse et
dissipe, que leurs toilettes commandes trop tard, exiges trop tt, se
traduisent en souffrances pour les ouvrires de l'aiguille ainsi
condamnes, tour  tour, au travail de nuit qui les puise et au chmage
qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les
devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonrent point
des obligations plus larges qui dpassent l'horizon familial, et
qu'aprs avoir donn premirement leur affection et leur peine  ceux
qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur
bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons 
toutes que rparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la
vie des malheureux, entrer doucement dans leurs proccupations, dans
leurs preuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs
deuils et de leurs misres, est le seul moyen de dsarmer les rancunes
et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines ingalits
cuisantes. Apprenons mme aux enfants gtes des classes suprieures (il
n'est que temps!) que, faute d'lever charitablement les deshrits
jusqu' elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser
violemment jusqu' eux.

Pourquoi ne pas prcher tout de suite le socialisme  nos
filles?--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient
pas la direction sociale que j'assigne  l'ducation fminine, sont
pris de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacit
du systme collectiviste. La rvolution est possible, mais le socialisme
est irralisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique
l'abolition de la proprit prive. Si la premire peut faire des
ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable.
J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il
n'est donn  aucun mcanisme politique, si savamment combin, si
fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la socit
tout entire pour la rtablir, de main de matre, dans la paix, la
justice et la flicit. Bien plus, l'avnement du rgime collectiviste
n'irait pas sans une diminution de nous-mmes, sans un amoindrissement
des liberts et des nergies individuelles, sans un ralentissement ou
mme une rgression du progrs humain. Mais si notre socit ne peut
tre refondue en bloc, libre  nous de l'amliorer en dtail. Et c'est 
cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les
heureuses de ce monde. Elles y ont un rle superbe  remplir.

Pour relever une me dfaillante et rappeler l'esprance qui s'envole,
pour susciter l'effort de vivre chez les plus dcourags et rendre la
patience et le courage aux dsesprs, la dlicatesse fminine est
incomparable. Tel qui se rvolterait contre la piti un peu froide d'un
philanthrope ou d'un professionnel de la charit, sera dsarm par
quelques mots compatissants tombs des lvres d'une femme. Il est des
tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de
mre, des plaies qui ne peuvent tre panses que par la main souple et
fine d'une amie, des vies sombres et dsoles dans lesquelles une jeune
fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser,
gurir, voil une mission vraiment fminine. Il est plus facile aux
femmes qu'aux hommes de vaincre les dfiances du peuple, de gagner les
bonnes grces des mres par les soins donns aux enfants, de dsarmer
les prventions farouches des pres par l'intrt tmoign  leurs
mnagres. Des messagres de paix sociale, voil ce que les femmes
riches ou aises devraient tre dans ntre socit si dure et si
divise!

Or, l'ducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et
les prparer directement  cette fonction. Il vaut mieux socialiser les
mes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer
les classes. Et afin de joindre l'exemple au prcepte, pourquoi les
mres de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles
pas plus frquemment, plus troitement, leurs enfants aux oeuvres
d'assistance et de charit? Quelques visites, au cours de chaque
semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portes
d'une main amie  un enfant malade ou  un vieillard infirme,
ouvriraient, mieux que toutes les prdications, le coeur de nos fils et
de nos filles  la compassion,  la solidarit,  l'amour de nos
semblables.

A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relve
de la lgislation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait
tre attnu srieusement que par des rformes politiques qui ne vous
regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous
ne changerez point la socit, si vous ne changez pralablement les
coeurs. Point de rformes efficaces sans la rforme de soi-mme. Faire
le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien gnral de
la communaut. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu.
Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de rpandre autour de
vous la sainte contagion de la bont. Vous aurez la joie d'en tirer
double profit, l'exercice de la bienfaisance amliorant celui qui donne
autant que celui qui reoit.

Direz-vous que la souffrance et la misre sont des fatalits
ncessaires, que l'ordre mystrieux des choses implique l'existence
juxtapose des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter
un jugement si hautain et si ddaigneux, tant que vous n'aurez pas
essay d'allger les maux d'autrui avec le zle attentif que vous mettez
 prvoir et  diminuer les vtres? Qui sait si votre indiffrence,
votre luxe, votre duret, et plus encore les fautes de la socit tout
entire, ne sont pas responsables, pour une large part, des preuves, du
dnuement, du vice mme de ses membres infrieurs? Avant de parler
d'ordre ncessaire, essayez donc de le changer. Avant de prtendre que
la misre est incorrigible, faites effort pour la gurir.

Direz-vous que les organes de la charit publique et prive, que vous
commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce
qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plat!
L'assistance officielle entretient la pauvret, elle ne la gurit pas.
Elle considre les indigents comme un troupeau  nourrir, et non comme
une famille malheureuse  plaindre et  lever. On l'a dit cent fois: il
ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social
consiste  se dpenser soi-mme,  se dvouer,  servir. Alors, quoi?

Direz-vous que vous donnez ostensiblement, gnreusement,  toutes les
qutes,  toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le cur
de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et
mritants, et que l'intermdiaire des fonctionnaires de la charit
atteint plus srement la misre cache, leur assistance tant mieux
renseigne et mieux rpartie?--Mauvais prtexte. Il ne suffit point que
la charit s'exerce par procuration, par dlgation. Il faut aborder
fraternellement l'infortune et assister, frquenter, traiter la pauvret
comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple
visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors
refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents  domicile,--ce
qui est, pour le riche, un devoir sacr d'humanit? L'aumne
individuelle elle-mme, lorsqu'elle est jete distraitement au mendiant
inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien;
sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'gosme ou d'ennui, par
lequel nous croyons librer notre conscience, en dbarrassant nos yeux
d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres
avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affiche,
sans familiarit fausse et dplace, comme des soeurs vont  des frres
affligs ou malheureux! Et surtout tchez de les aimer pour qu'ils vous
aiment!

Direz-vous enfin qu'un intrieur misrable est peu attrayant, qu'on y
respire des odeurs dplaisantes, qu'on y subit des contacts
dsagrables, et qu' ces visites rptes, vos filles risquent de
perdre la distinction de leur langage et de leurs faons, le sentiment
et la grce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons
point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux.
Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre
sollicitude aux pires ncessiteux. Les braves gens de votre voisinage
seront si sensibles  une bonne parole dite sans fiert! Une caresse aux
enfants, un conseil, un service  la mre, un vtement chaud, une tisane
aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conqurir leurs
coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honntes et proprettes o
des ouvrires de tout ge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur
sans joie et sans rpit, pour faire vivre maigrement la maisonne. Vous
y monterez gaiement, vous et les vtres, pour peu que vous songiez que
le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre
existence libre et facile, la rdemption de vos privilges de fortune et
de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de
l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins
clment vous avait fait natre aussi pauvres que vos pauvres, il se
pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames,
craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en
mettez pas! La poigne de main que vous changerez avec vos amis
indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.

Ce programme d'ducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour
nos mes dbiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinment
ferms  ce qui drange leurs aises ou n'atteint pas leurs intrts
prsents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet
idal. Dans un opuscule trs intressant de Mlle Dugard, une matresse
distingue qui parat trs prise de l'esprit nouveau, nous lisons
ceci: On leur enseigne que si cette oeuvre de rparation relve de
toutes les volonts bonnes, elle leur appartient surtout  elles jeunes
filles des classes aises, affranchies des servitudes accablantes pour
l'me, et qu'en agissant de la sorte et en se dvouant aux autres, elles
ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais
simplement le devoir[85]. C'est parfait.

[Note 85: _De l'ducation moderne des jeunes filles_, p. 28.]

Du ct des filles aussi bien que du ct des garons, il n'est que
l'ducation de la responsabilit et la conscience de la solidarit qui
puissent raliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je
compte mme sur le fminisme chrtien,--d'inspiration catholique ou
protestante,--pour conqurir  ces ides les familles religieuses et les
tablissements libres. Car ce que je viens de dire relve, il me semble,
du plus pur esprit vanglique. Il suffit d'tre chrtien pour traiter
les malheureux en frres. Riches et pauvres sont ncessairement gaux
pour qui croit  l'galit des mes rachetes par le mme Dieu.

Et cette considration pieuse est un nouveau motif, pour les femmes
dvotes, de travailler sur la terre au rgne de la fraternit
chrtienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait,
l'union idale! Voil comment la bont et l'unit, conues dans leur
plnitude et s'engendrant l'une l'autre, dcoulent naturellement d'une
source divine et supposent cette vieillerie ncessaire et sainte: la
religion.


V

Quatrimement, la culture de la femme doit tre _religieuse_. Nous
voulons dire que le spiritualisme nous semble le complment ncessaire
de l'ducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui,
parce que les principes directeurs de l'vangile permettent, mieux que
tous autres, de concevoir le bien avec clart, de le vouloir avec force
et de le raliser jusqu' l'immolation de soi-mme. Rien de plus
rconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu gard
aux preuves et aux servitudes qui menacent particulirement son sexe,
la femme, plus que l'homme peut-tre, prouve le besoin d'appeler Dieu 
son secours.

De par la sensibilit de son tre et la tendresse de son coeur (nous
savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa
nature), la femme est profondment religieuse. Et ce sentiment trs vif
est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en
prsence du mystre des choses, de la ncessit d'un appui et d'un
consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce
monde. Et cet instinct sublime est largi, spiritualis par une sorte
d'lvation de l'me vers l'infini, par un appel au principe ternel de
la vie, par une soif inextinguible de pit et d'adoration. Les femmes
croient, parce qu'elles ont besoin de croire  une puissance qui relve
leur faiblesse,  un amour qui emplisse leur coeur.

C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si
agissant. Jamais le mystre de l'au-del ne les laissera indiffrentes.
Il leur faut une solution complte aux problmes de la vie et de la
mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs mes. Elles
traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. Nous pouvons dire tout ce
que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en
sommes ravis. Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est
une raison pour l'ducation de ne point s'attaquer  leurs croyances.

A la vrit, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent
point s'en passer. Mme parmi les fortes ttes du fminisme, il en est
plus d'une qui n'a rpudi les dogmes chrtiens que pour s'affilier
passionnment au spiritisme ou  la franc-maonnerie. A dfaut du culte
catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantme, un semblant
de religion. Celles qui vont jusqu' la ngation absolue y mettent une
violence impie, une intolrance haineuse, qui fait de leur incroyance
une faon de religion du nant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse
se voue  l'athisme avec une sorte de pit aveugle. On a vu des jeunes
filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un
enthousiasme et une ferveur mystiques.

L'ducation des filles ne doit pas, ne peut pas tre irreligieuse, la
religion se mlant  tous leurs sentiments. Au reste, la morale
indpendante a donn de trop pauvres fruits du ct des garons, pour
qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lyces de
filles. On n'ignore point avec quelle vhmence les femmes se
plaignent,--non sans raison,--de l'immoralit des hommes. Tchons, au
moins, de ne pas branler la vertu fminine: car, sans elle, l'honntet
qui nous reste serait bientt rduite  rien.

Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pdagogie de mettre tout
en oeuvre pour former des consciences aussi veilles, aussi
scrupuleuses que possible, des mes pures et droites, des volonts
fermes et sres? Or, en matire d'ducation, je le rpte, la religion
est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que
la foi, l'esprance et la charit sont les plus augustes des
prservatifs, et les plus rconfortants des viatiques, parce qu'il s'en
dgage une douceur, une chaleur, une srnit qui aide  supporter le
poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un largissement
de notre horizon, une lvation de l'existence qui rehausse, ennoblit,
sanctifie notre misrable humanit. Que les matres et les matresses,
qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs
lves. Ces gards leur sont commands par un scrupule trs dlicat et
trs pur que Littr formula jadis en termes admirables, et dont, nous
autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire
une loi absolue: Je me suis trop rendu compte des souffrances et des
difficults de la vie pour vouloir ter  qui que ce soit des
convictions qui le soutiennent dans les diverses preuves.

Est-ce  dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin
d'tre clair, lev, spiritualis par une culture intellectuelle plus
forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient
plus  notre poque. Et chose grave, dont le clerg convient lui-mme:
jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses
qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrtien n'a t plus rare ou plus
dbile. La religion des modernes a besoin d'tre fortement raisonne. Ce
qui ne veut pas dire que notre raison doive empiter sur le domaine de
la foi et rejeter le mystre parce qu'elle n'arrive pas  comprendre
l'incomprhensible,  connatre l'inconnaissable. Croire et savoir font
deux. S'il n'y avait pas de mystre dans la religion, remarque M.
Brunetire, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais! Et l'objet de
la connaissance et l'objet de la croyance tant distincts, il n'y a
point de danger que la foi contredise la raison. Elle ne s'y oppose
point, poursuit le mme auteur; elle nous introduit seulement dans une
rgion plus qu'humaine, o la raison, tant humaine, n'a point d'accs;
elle nous donne des lumires qui ne sont point de la raison; elle
complte la raison; elle la continue, elle l'achve et, si je l'ose
dire, elle la couronne[86].

[Note 86: Confrence faite  Lille en dcembre 1900 sur les _Raisons de
croire_.]

D'o suit qu'il est permis d'tre un savant trs libre et trs hardi,
sans cesser d'tre un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre
grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un mme homme;
coexister en une mme chair, sans gne ni amoindrissement pour l'une ou
pour l'autre. C'est ainsi que l'Universit compte en son sein beaucoup
de vrais savants qui sont de parfaits chrtiens. Et ceux-ci ne manquent
point d'accueillir par un clat de rire toutes les tirades sur
l'incompatibilit de la foi et du savoir, sur la substitution de la
science  la religion, et autres niaiseries normes qui s'talent dans
les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.

Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent
point,--sans quoi la critique se rsoudrait vite en ngation
tmraire,--l'infirmit de notre esprit a parfois surcharg, obscurci le
dogme religieux d'une enveloppe de contingences matrielles, de
pratiques dvotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'glise subit 
regret ou tolre avec peine, et qu'il est sage de discerner, de
soulever, d'carter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater
l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme
toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine suprieur de la
foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux matres
qu'il appartient de les suggrer  l'me de la jeunesse, au lieu de la
noyer dans cet abme de tnbres et d'inquitudes qui s'appelle: le
doute.

A cela, nous diront certains esprits courts et attards, il n'y a qu'un
malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrdule et immoral,
et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a
dj ruin la foi et la chastet des garons.--C'est trop dire. De
grce, n'attribuons pas  l'instruction religieuse, que nous rclamons
pour le sexe fminin, les dviations et les ravages qu'une instruction
irreligieuse a pu infliger  l'me d'une certaine jeunesse indiffrente
ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et
la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous,
de si grands savants fassent de si bons chrtiens? Comment admettre,
d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la
religion, et qu'une France mieux claire ne puisse tre qu'une France
dchristianise?

A l'accroissement de la culture fminine, nous voyons mme un profit
rel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa
clientle de dvotes, l'glise romaine (j'y faisais allusion tout 
l'heure) s'est peu  peu effmine. Petites chapelles, petites
dvotions, petites confrries, ont morcel et affaibli l'admirable unit
du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins  Dieu qu' ses
saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et
endort, alors qu'elle devrait tre un principe de force et d'action qui
secoue les timides et rveille les endormis. Faites que les femmes
soient plus instruites, et leur dvotion rgnre prendra, du coup, un
ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques.
Dans une confrence donne  Besanon  la fin de novembre 1900, sous la
prsidence de l'archevque, M. tienne Lamy a dvelopp cette ide que
la Franaise peut tendre son savoir sans exposer sa foi, et que
l'glise, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester
fidle  sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les
mes[87]. Ce vigoureux appel au fminisme chrtien sera-t-il entendu?

[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.]

Au surplus, c'est une erreur d'ducation de croire que la culture de
l'esprit soit un danger pour la foi et la pit des jeunes filles.
L'ignorance n'est pas prcisment une condition de vertu. Un vnrable
cur de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des
ouvroirs, les orphelines les moins renseignes sont aussi les plus
exposes aux surprises et aux dfaillances. S'il est vrai qu'un homme
prvenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut
quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqu l-dessus) dchirer  ses
yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de
l'amour. L'instruction bien comprise permet  la jeunesse de tout
apprendre, de tout connatre, en lui laissant deviner peu  peu ce qu'on
ne dit pas  travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?

Sans souhaiter pour Agns une ignorance purile et sotte, Molire
estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une rvlation
suffisante. Mais cette pdagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles 
l'abri des piges, puisqu'elles n'en connatraient le danger qu'en y
tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prmunir contre la
licence des moeurs et les excs de leur propre imagination, en les
dtournant des lectures malsaines et des sductions du mauvais luxe.
Depuis que l'exprience nous a dmontr qu'une savante n'est pas
ncessairement une pdante, il nous apparat mieux qu'tudier,
apprendre, savoir, c'est proprement clairer, lever, fortifier son
jugement, sa raison, sa volont. A regarder la vie en face et  se dire
qu'elle nous rserve, presque toujours, plus d'preuves que de joies,
les jeunes filles, sans rien perdre de leur grce, seront mieux pourvues
de sagesse et de gravit, de courage et de prudence. Ce n'est point
l'habitude de rflchir et de penser, mais l'inconscience et la
lgret, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons
 nos filles des gots srieux; et, sans pdantisme maussade, elles
prfreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches,
loyales, elles sauront distinguer la puret de la pruderie, l'amnit du
bavardage, la gaiet de la dissipation. Et leur honntet sera plus
solide et leur religion plus tolrante, puisqu'elles se seront
affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mlent
trop souvent  la vertu et  la dvotion.

Nous dirons mme que l'ouverture et la clart de l'intelligence nous
semblent insparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de
ses devoirs et la ferme volont de les accomplir. N'est-ce pas le
malheur d'une instruction superficielle et d'une ducation frivole
d'entretenir au coeur de la femme des illusions puriles, que les
exigences de l'avenir peuvent tourner en dsenchantement et en rvolte
contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficults de la vie,
elle ne saurait manquer d'tre plus attache  sa condition,  sa
famille,  sa maison, et de mieux discerner, par del le mirage de la
jeunesse, les ralits et les obligations de l'ge mur et, au-dessus de
l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.

Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines
ttes plus faibles ou chauffe certaines mes plus troubles. Nous savons
qu'il ne suffit pas toujours d'clairer l'innocence pour la rendre
incorruptible. Aprs la rgle, l'exception.

Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne
dtournent certaines femmes de la modestie et de la pit. Prparer la
jeune fille, non pas  usurper les fonctions de l'homme, mais  remplir
sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science
doivent poursuivre en se prtant un mutuel appui. Une croyance, quelle
qu'elle soit, est ncessaire  toute oeuvre d'ducation, parce qu'on ne
se fait obir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce
que l'athisme pse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et
qu'en assurant  nos filles le srieux et la probit que donne la
science, la modestie et le rconfort que procure la religion, nous
servirons du mme coup les fins les plus leves de l'me, qui
consistent  clairer la pit par le savoir et  fortifier la vertu par
la foi.

Veillons ensuite  ne point blesser ni dfrachir la grce de la
seizime anne. J'y reviens  dessein:  tout connatre avant le temps,
certaines jeunes filles risqueraient d'tre moins angliques. A ct
d'mes foncirement honntes auxquelles on peut tout apprendre sans
altrer leur limpidit profonde, il en est d'inquites, dont la puret
n'est que de surface, et qu'une rvlation trop brusque jetterait hors
d'elles-mmes. Nous revendiquons pour la mre franaise, la plus tendre
et la plus admirable des mres, la dlicate mission d'ouvrir doucement,
sans prcipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y
verser, au moment voulu, la lumire, l'apaisement et la scurit.
Fnelon crivait  une dame de qualit: J'estime beaucoup l'ducation
dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mre,
quand celle-ci peut s'y consacrer.

Sous rserve du rle essentiel de la religion et de l'intervention
dsirable de la mre, nous tenons pour exact de prtendre qu'une
intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseigne, arme
les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une pit plus forte. Et
pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une
jeune fille, leve d'aprs la mthode d'ducation dont nous venons
d'indiquer l'esprit gnral, munie d'une culture _rationnelle_,
_morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera prpare,  la vie aussi bien
qu'elle peut l'tre et, par suite, capable de remplir dignement sur la
terre tout son devoir et toute sa destine.




CHAPITRE III

De l'instruction intgrale


       SOMMAIRE

       I.--LE PROGRAMME DU FMINISME RADICAL.--VARIANTES
       HABILES.--INSTRUCTION OU DUCATION?

       II.--IDES COLLECTIVISTES.--IDES ANARCHISTES.--APPEL A LA
       SOCIALE ET A LA MCANIQUE.

       III.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE S'TENDRE A TOUTE LA JEUNESSE
       ET A TOUTE LA SCIENCE?--RAISON D'EN DOUTER.--CE QU'IL Y A
       DE BON DANS L'IDAL DE L'INSTRUCTION POUR TOUS.

       IV.--L'INSTRUCTION INTGRALE DES FEMMES DOIT-ELLE TRE
       LAQUE? GRATUITE? OBLIGATOIRE?--DFENSE DES FEMMES
       CHRTIENNES.

       V.--ILLUSIONS ET DANGERS DE L'INSTRUCTION A BASE
       ENCYCLOPDIQUE.--L'INSTRUCTION INTGRALE A-T-ELLE QUELQUE
       VERTU DUCATRICE?--LA FOI EN LA SCIENCE.--LA RELIGION DE LA
       BEAUT.

       VI.--NOTRE FORMULE: L'INSTRUCTION COMPLTE POUR LES PLUS
       CAPABLES ET LES PLUS DIGNES.--POINT DE BACCALAURAT POUR
       LES FILLES.--CONCLUSION.


Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une ducation
plus virile les meilleurs rsultats pour l'avenir du sexe fminin,
soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcrot d'tudes
inconsidres, le trsor de ses qualits propres, et estimant que ce
serait payer trop cher le dveloppement de son intellectualit que de
l'acheter au prix de sa sant morale et physique, il nous est impossible
d'accueillir avec complaisance les nouveauts radicales et les
hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prtention
d'imposer immdiatement  la jeunesse franaise. Sous le prtexte d'une
mtamorphose absolue, que nous persistons  croire fcheuse et
irralisable, le fminisme avanc, poussant  outrance l'mancipation
pdagogique des jeunes filles, prconise une srie de mesures excessives
qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropries  leur temprament
et peu profitables  leurs intrts, ne tendent  rien moins qu'
dformer le moral et  fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce  dire?


I

Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrme-Gauche fministe, si
sduisant qu'il puisse paratre. Jugez donc: il faut que tous apprennent
et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste,
l'instruction intgrale. Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous
expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la
citerons textuellement, en soulignant, aprs elle, les mots essentiels.
Nous voulons l'ducation, intgrale dans son _objet_, tous les hommes
et toutes les femmes ayant galement droit  leur complet
dveloppement;--nous la voulons dans la _mthode de culture_ et dans les
_moyens de culture_, c'est--dire que l'ducation doit _crer un milieu_
qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de
la connaissance, afin d'veiller son initiative personnelle; elle doit
_prserver son cerveau_ de toute empreinte servile, en l'habituant 
l'observation,  l'exprimentation,  la dduction,  la synthse; de
telle sorte qu'il arrive  _se faire sa loi morale_, au lieu de la
_recevoir toute faite_; elle doit _cultiver_, _universaliser_, par la
mise en prsence de la matire et des outils primordiaux, ses aptitudes,
le jeu normal des muscles, l'ducation des sens, de faon  lui assurer
l'indpendance conomique en lui donnant les _procds gnraux du
travail_. Et cette bonne demoiselle,--une pdagogue, s'il vous
plat!--nous assure qu'ainsi organise, l'ducation nationale supprimera
en un tour de main l'ignorance et la misre[88].

[Note 88: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 849.]

Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de
concevoir que le jeune humain puisse si aisment prendre contact avec
tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses
sens et ses muscles. Mme aid par les outils primordiaux, quel homme
ne se perdrait un peu dans ce programme de pdagogie intgrale et
d'instruction encyclopdique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout
apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connatre et d'approcher
quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension
indfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus
impossible  une tte, si prodigieusement doue qu'on la suppose, d'tre
universelle.

Et c'est le jeune humain qui devra, sans empreinte servile, se
mesurer avec l'infinie complexit des choses, s'habituer 
l'observation,  l'exprimentation,  la dduction,  la synthse! Et
cela, au moment mme o de bonnes mes se rpandent en lamentations sur
le surmenage des jeunes gnrations! Rcriminations prmatures:
attendons, pour nous plaindre, que le fminisme intgral, dont c'est
la prtention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis
 l'oeuvre pour distendre et dtraquer tout  fait la cervelle de nos
fils et de nos filles.

Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isole, que nous
discutons ici, mais un article mme du programme de la Gauche fministe
vot  l'unanimit par le Congrs de la condition et des droits de la
femme. En voici le texte littral: Le Congrs met le voeu que
l'ducation soit intgrale, c'est--dire qu'elle cultive, chez tous,
toutes les manifestations de l'activit humaine. On remarquera de suite
que le mot ducation a pris ici la place du mot instruction. Mais
cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de
Mlle Harlor, le programme de l'ducation intgrale comprend l'ensemble
des connaissances humaines; il doit tre  base encyclopdique; il
porte sur toutes les branches de l'activit humaine. Et suivant le
commentaire de Mlle Bonnevial, qui prsidait, il doit cultiver en nous
toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales,
industrielles, esthtiques, etc., en un mot, une foule de choses. On
voit que cette culture gnrale relve de l'instruction plus que de
l'ducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit,
du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la
formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir les
lans de l'instinct[89]. En un mot, pour ces demoiselles, instruire les
enfants, c'est les duquer. Peu de mres seront de cet avis.

[Note 89: La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]

L'numration des matires qui doivent tre enseignes aux filles nous
prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'ducation, c'est
l'instruction que l'on vise et que l'on rclame. Voici un aperu des
programmes pdagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les
petits cnacles du fminisme avanc.

L'ducation des jeunes filles comprendra: 1 l'enseignement littraire
et scientifique et mme la prparation au baccalaurat, la femme devant
disputer aux hommes toutes les fonctions librales; 2 l'enseignement
agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles,
riches ou pauvres, doivent apprendre un mtier ou une profession, afin
que le sexe fminin tout entier puisse payer  la socit sa part en
production manuelle ou intellectuelle[90]; 3 l'enseignement maternel
et domestique qui mettra la femme en tat de remplir, d'une manire plus
rationnelle, son rle d'pouse et de mre; 4 l'enseignement social qui
initiera la jeune fille  ses devoirs de citoyenne par l'tude des
oeuvres et institutions d'assistance, de prvoyance et de mutualit,
toutes choses qui dvelopperont en son esprit le sens de la solidarit
civique et humaine; 5 l'enseignement du droit, afin que la femme,
connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code,
puisse dfendre ses intrts et revendiquer ses droits[91].

[Note 90: Rapport dj cit de Mlle Harlor.]

[Note 91: Propositions agres par le Congrs de la Gauche fministe. La
_Fronde_ du 8 septembre 1900.]

En ce mirifique programme des tudes fminines de l'avenir, nous ne
relevons, pour l'instant, que la constante proccupation d'riger
l'instruction universelle en procd d'ducation gnrale. Qu'on nous
parle donc d'instruction ou d'ducation, c'est tout un. Au fond, dans ce
systme, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture 
base encyclopdique; ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intgral
mis  la porte de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumire le
caractre et l'importance de cette ide, qu'elle n'est qu'un emprunt
fait aux doctrines rvolutionnaires, puisqu'elle figure expressment au
programme collectiviste et mme au programme anarchiste.



II

Et d'abord, les socialistes ont la prtention d'administrer
militairement l'instruction intgrale  toute la jeunesse. Dans une
brochure que M. Jules Guesde a honore d'une prface, M. Anatole Baju
s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hsit 
se servir vis--vis de son menu peuple: Si nous voulons une socit
galitaire, nous devons la prparer. Pour cela, nous prenons tous les
enfants, ds le plus bas ge, avant qu'ils aient contract de mauvaises
habitudes: nous leur donnons  tous les mmes soins, la mme nourriture,
la mme instruction. En un vaste domaine, dont l'ensemble clos par un
mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garons et filles, mls sans
distinction de sexes, reoivent l'instruction intgrale, quel que soit
le travail auquel on les destine[92]. Bien que M. Baju nous vante les
joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement
pdagogique, il est  craindre que l'apprhension de ces maisons de
force ne procure d'innombrables recrues  l'anarchisme qui, par contre,
aspire au grand air de la libert individuelle.

[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.]

L'anarchisme, en effet, pour assurer  toutes les femmes comme  tous
les hommes l'galit du point de dpart, reste fidle  ses gots
d'indpendance et laisse chacun boire,  sa soif, aux sources communes.
Il ne veut point d'une enfance enrgimente, caserne, gave, suivant
des rgles uniformes, par des pdants autoritaires. Anarchistes et
socialistes,--ces frres ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen
d'ouvrir  toutes les femmes l'accs des hautes tudes et de leur
assurer une gale participation aux jouissances de l'instruction
intgrale.

Il saute aux yeux que le problme n'est pas facile  rsoudre. Car si
frottes de science et de littrature qu'on le suppose, il faudra bien
qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur
mnage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer
aux vulgaires ncessits de la vie, comment croire que les mille soins
domestiques leur laisseront  toutes assez de loisir pour entretenir
leurs connaissances, goter les dlices de l'tude et poursuivre en paix
la culture de leur esprit?

Le collectivisme ne s'en montre pas embarrass. Il se fait fort
d'affranchir la femme de tous les soins du mnage. Sous le rgime
socialiste, en effet, les travaux domestiques se transformeront
graduellement en services publics. Mme la prparation des aliments
deviendra un service social[93]. Pourquoi la cuisine ne
rentrerait-elle pas, aprs tout, dans les attributions de l'tat? Chaque
famille irait chercher ses aliments  un guichet administratif, les
consommerait chauds sur place ou les mangerait froids  la maison, comme
cela se pratique aux fourneaux conomiques. C'est un idal des plus
sduisants.

[Note 93: La _Petite Rpublique_ du 15 janvier 1897.]

Mais on se figure moins aisment la conversion en services publics de
certaines autres besognes extrmement domestiques. Chargera-t-on une
quipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de
nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchs, tant de nature
peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la rquisition chre  M.
Jules Guesde: chacun de nous sera charg d'office,  tour de rle, de
pourvoir aux soins de propret mnagre, ce qui est d'une perspective
infiniment agrable--pour les femmes. C'est le rgime de la corve. Un
autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employs, de gr
ou de force,  ces besognes infimes seront dtourns, pour un temps, des
travaux de l'esprit et sevrs des bienfaits de l'tude. Et cette
considration, jointe aux rglementations tracassires et despotiques de
la socit collectiviste, rvolte les mes anarchistes.

Kropotkine met,  cette occasion, une ide qui ne manque point
d'originalit. manciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes
de l'universit, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une
autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques.
manciper la femme, c'est la librer du travail abrutissant de la
cuisine et du lavoir[94]. On ne saurait videmment multiplier les
femmes d'tude sans multiplier du mme coup les femmes de loisir.
Faudra-t-il donc que les besognes infrieures soient accomplies  jamais
par des domestiques volontaires ou par des corvables rquisitionns?
Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques
privilgies, on rabaisse ncessairement les autres en les surchargeant
de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problme pour la femme
est de secouer au plus vite le joug du mnage et d'chapper  la
servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-l, nous
ne ferons des savantes qu'au prix de l'infriorit aggrave des
misrables, que les ncessits de la vie condamneront  prparer la
soupe,  repriser les hardes et  nettoyer la maison.

[Note 94: _La Conqute du pain._ Le travail agrable, p. 164.]

Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu' la socit rgnre par
la Rvolution d'abolir l'esclavage domestique, cette dernire forme de
l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace. Aujourd'hui, la
femme est le souffre-douleur de l'humanit. Mais celle infriorit
douloureuse commence  peser aux plus fires et aux plus dignes.
L'esclavage du tablier les offense. Il leur rpugne d'tre la
cuisinire, la ravaudeuse, la balayeuse du mnage[95]. Il ne faut plus
de domesticit. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'tre les
servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre
les hommes  servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront
affranchies tout simplement du servage familial par les progrs de la
mcanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et
vous savez combien ce travail est ridicule,--des machines accompliront
ces fonctions avec docilit. Lorsque la force motrice pourra tre
transporte  distance et distribue  domicile sans trop de frais, la
vapeur et l'lectricit se chargeront de tous les soins du mnage, sans
nous obliger au moindre effort musculaire. Il est mme  prvoir que
la coopration s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur
isolement actuel, les mnages s'associeront pour s'offrir un calorifre
commun ou un clairage collectif[96].

[Note 95: _La Conqute du pain._ Le travail agrable, pp. 157 et 159.]

[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.]

Exagration  part, disons tout de suite que ces transformations sont,
jusqu' un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est
gure douteux que la machine ne parvienne  allger le travail
domestique, comme elle allge dj le travail manufacturier, sans qu'il
soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne  supprimer un jour
toute espce de travail manuel: ce qui dpasserait la limite des
conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les
perfectionnements mcaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir
sous le rgime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de
l'abominable capital; que les progrs et les bienfaits du machinisme ne
sont nullement subordonns  l'avnement de la Rvolution sociale, et
que, ds lors, ce n'est point  l'anarchisme destructeur, mais  la
science cratrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les
vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dots des
merveilles de l'lectricit? Jusqu' prsent, l'anarchisme n'a
perfectionn et vulgaris que les bombes explosibles et les engins
meurtriers: et l'on n'aperoit pas que ce genre de progrs ait simplifi
le mnage et libr les mnagres.


III

Nous sommes maintenant suffisamment difis sur l'origine et l'esprit de
l'instruction dite intgrale. En cette revendication, le fminisme
penche  gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus
avancs; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il pouse les
tendances rglementaires. Que penser de l'ide en elle-mme? Ce qu'un
esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambigu. Tous ceux qui
ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables
retentissants et vides, se mfieront de l'instruction intgrale. Le
mot est superbe, mais imprcis et vague. Impossible de le prendre au
pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdit.

Pas moyen d'tendre l'intgralit de l'instruction  toute la jeunesse
et  toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour
convier ou contraindre les deux sexes  tout apprendre, et le plus grand
savant du monde n'oserait jamais y prtendre. Au vrai, l'instruction ne
peut tre intgrale pour personne. Nulle cervelle, mle ou femelle, n'y
rsisterait. Alors que l'encyclopdie des connaissances humaines
s'accrot prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel
d'ingrer cette volumineuse matire, sans cesse grossissante, en toutes
les ttes franaises. De grce, soyons srieux! On dirait vraiment que
nos enfants ne sont pas dj suffisamment gavs, gonfls, hbts. Et
pourtant, si dmesurs qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune
prtention  l'universalit.

Quant  promener tous les enfants de France, filles et garons, 
travers l'enseignement primaire, secondaire et suprieur, disons tout
net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir
assur, point de culture intellectuelle possible, hlas! ni pour les
femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'tat prsent de
l'humanit, l'tude des sciences, des lettres et des arts ne saurait
tre galement accessible  tous. Y admettre jeunes gens et jeunes
filles indistinctement, c'est risquer de dpeupler les champs et de
vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des
fortes ttes du fminisme chrtien, a fond une cole professionnelle
d'imprimerie qui, dans sa pense, s'adressait particulirement aux
jeunes filles brevetes, la carrire de l'enseignement ne leur offrant
plus,  raison de son encombrement, qu'un dbouch insuffisant. Or, bien
que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre mtier de
femmes, semblt tout indique pour les victimes du brevet, seules les
filles du peuple en ont compris l'utilit. Quant aux demoiselles
instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle
Maugeret, aprs qu'elles eurent constat qu'on se noircissait un peu le
bout des doigts, que c'tait, en somme, un mtier d'ouvrires et non une
profession, elles ne sont point revenues[97].

[Note 97: Rapport sur la libert du travail prsent par Mlle Marie
Maugeret au Congrs catholique de 1900.]

C'est le malheur de l'instruction seme  tort et  travers d'tendre
dans les petites mes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,
ce prjug abominable qui voit dans le travail manuel comme une
dchance et une infriorit. Et pourtant une socit pourrait,  la
rigueur, se passer de savants, d'artistes, de potes; elle ne
subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,
favoriser l'avancement de la collectivit, tel est le double but du
travail le plus humble et le plus relev. Et en multipliant les
dclasss, l'instruction, rpandue sans prvoyance et sans mesure,
risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la socit, sans mme
assurer l'existence quotidienne des diplmes qui l'auront sollicite
avec avidit et reue avec ivresse.

Seulement, lorsque les tches industrielles et agricoles seront
abandonnes, lorsque les emplois manuels seront dserts, nos
demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dpourvus. Si purs
esprits qu'ils deviennent  force de philosopher, ils auront toujours
quelques apptits matriels  satisfaire. Un pays o les lumires
surabondent doit craindre d'tre rduit tt ou tard  la portion
congrue. Une socit n'est pas seulement intresse  multiplier les
calculateurs, les pdagogues, les esthtes, les chimistes, les
physiciens et les potes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment
qu'elle souhaite d'clairer sa lanterne, elle n'est point dispense
d'emplir la huche et le garde-manger.

En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la
science et les progrs de l'industrie,--et notre intention n'est pas de
les diminuer,--l'instruction intgrale pour tous,--en admettant qu'elle
ft possible--ne serait pas de sitt ralisable. L'accession de tous les
hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture
intellectuelle, ne sera concevable que le jour o le machinisme aura
libr l'humanit de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de
l'industrie, du commerce, de la cuisine et du mnage, besognes multiples
auxquelles la ncessit de vivre nous condamne prsentement sous peine
de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils
jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour
prophtiser,  brve chance, l'avnement de ce nouvel ge d'or. Mais
il est crit que l'vangile rvolutionnaire sera fertile en miracles.
Pour l'instant, du moins, l'instruction intgrale, prise dans sa formule
littrale, est dnue de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y
rsigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature
et une ncessit de la vie sociale.

Aussi bien ne ferons-nous pas aux fministes l'injure de penser qu'ils
puissent tre dupes des mots, au point de croire  la vertu magique et
au rgne universel de l'instruction intgrale, telle que nous venons de
la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour
ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une tiquette
de propagande, destine  blouir et  enflammer l'imagination des
masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour tre quitable, si ce
vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pense, une
aspiration, un voeu de justice et d'galit, dont la dmocratie puisse
tirer honneur et profit. Or, la conception chimrique de l'instruction
intgrale pour tous nous semble procder d'une ide simple, infiniment
gnreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.

La socit est intresse  mettre en valeur toutes les intelligences
qu'elle recle. Et prsentement, l'instruction gnrale n'est accessible
qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de
vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant dfense
de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre
devant ses yeux la fentre d'o lui vient une demi-clart, sans lui
permettre d'largir ses horizons vers la pleine lumire. Est-ce juste?
Est-ce sage?

Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement
secondaire n'est donn qu' ceux qui ont les moyens matriels de le
payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est
souvent donn  ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le
recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de relles
dispositions pour l'tude, doivent-ils se contenter du minimum des
connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font
preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamns  subir le
maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci
laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-l prmaturment? La socit fait 
cela double perte, en arrtant d'abord les intelligences qui pourraient
s'lever, en levant ensuite les mdiocrits qui devraient descendre.
J'en conclus que l'instruction complte doit tre administre seulement
aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux diffrentes tapes
de leurs tudes, de capacits relles et d'activit soutenue: ce qui
suppose une slection  tous les degrs de l'enseignement, depuis le
point initial jusqu'au point final. Comment la raliser sans violence,
sans secousse, sans coercition?


IV

J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra
l'assentiment de tous ceux qui prfrent les ides nettes aux formules
quivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les
contradictions.

Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en
lieu clos, suivant le rgime collectiviste, ni l'levage en plein air,
suivant l'idal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop
d'indpendance. Point de conscription scolaire, point d'cole
buissonnire. Ne traitons le jeune humain ni comme une recrue exerce
entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lch sans
bride  travers les pturages.

Nous n'admettrons pas davantage la solution prconise par le fminisme
d'avant-garde, c'est--dire l'instruction laque, gratuite et
obligatoire  tous les degrs. A une sance du Congrs de 1900, Mlle
Bonnevial a fait, comme prsidente, la dclaration suivante: Il est
bien vident que, pour que l'instruction soit intgrale pour tous
(entendez par l une instruction qui cultive, chez tous, toutes les
manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activit
humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer,
il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuit rsultent
mme du mot intgral[98]. Ainsi comprise, l'ducation n'est intgrale
nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les
chrtiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir
rflchir un instant sur la porte de ces trois mots: lacit,
gratuit, obligation, qui donnent, parat-il,  l'ducation intgrale
tout son sens et tout son prix.

[Note 98: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 8 septembre
1900.]

Lacit d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux
influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche fministe,
cette proccupation tourne  l'ide fixe. manciper la conscience des
femmes, les mettre  l'abri des sductions d'un mysticisme aveugle,
les prmunir contre les dfaillances de la superstition, les amener 
croire aux forces de la raison et au gnie de l'homme en dehors de
toute intervention surnaturelle: voil les expressions courantes--et
blessantes--dont elles usent  l'endroit des pauvres Franaises qui ont
encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hter de
leur inculquer, c'est une foi lumineuse, la foi scientifique. Un
congressiste est all jusqu' dire que l'instruction intgrale devait
avoir pour but d'riger l'homme en Dieu[100].

[Note 99: Rapport dj cit de Mlle Harlor.]

[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.]

Mais o a-t-on vu que les chrtiennes de France fussent dpourvues
d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse
est-elle donc un tre infrieur? Est-il ncessaire de prcher l'amour
libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de
haute raison et de courageuse vertu? Quant  diviniser l'homme, il faut
convenir que la demi-science peut faire natre en certaines ttes cette
stupfiante insanit, car la demi-science affole et aveugle. Par contre,
les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils
sont et mme du peu qu'ils savent, pour prtendre jamais  la divinit.
Il n'est que les monstres, comme Nron, qui aient entrepris de se
difier. Et si, jadis, nos rvolutionnaires ont encens la Raison sur
les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'tranges illusions qu'ils
ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus
divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut tre ou trs naf
ou trs coquin. Appartient-il  l'instruction intgrale de dvelopper en
nous ces belles qualits?

Parlons maintenant de la gratuit et de l'obligation: l'une suit
l'autre, et la lacit est leur raison d'tre, comme Mlle Bonnevial nous
l'a dit plus haut. Dans ce systme, l'enseignement secondaire des
collges et des lyces, et mme l'enseignement suprieur des grandes
coles et des universits, devraient tre gratuits, comme l'est dj
l'enseignement primaire. Et cette gratuit de l'instruction  tous les
degrs permettrait de l'imposer  tous les enfants. En effet, du jour o
les frais de l'instruction publique seraient prlevs uniquement sur la
bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dpenses faites
par tout le monde profitassent  tout le monde. Assurment, cette
extension de la gratuit ne sera point du got des catholiques, ceux-ci
tant forcs de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre
auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'tat dont
ils se mfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancs, que
le catholique franais doit tre la bte de somme de la dmocratie.

J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuit me choque: elle est vexatoire,
puisque de nombreuses familles en ptissent; elle est irrationnelle, car
s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder
aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction
intgrale une obligation lgale? Si les parents doivent assurer  leurs
enfants, filles ou garons, les bienfaits de l'enseignement lmentaire
et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir
d'en faire des docteurs ou des licencis, des savants ou des lettrs.
Que tout enfant soit mis en tat de vivre, voil l'essentiel. Au fond,
les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres:
faire de leurs enfants d'honntes hommes ou d'honntes femmes et de
courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des
deux sexes, que le droit  l'ducation.


V

D'accord! dira-t-on. C'est  dessein que l'on a substitu l'ducation 
l'instruction, dans le programme des revendications fministes.--Nous
avons rpondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est
qu'un simple artifice de langage. L'ducation intgrale, selon
l'esprit rvolutionnaire, repose uniquement sur l'instruction
intgrale. Et cette formule, adroitement remanie, ne dissipe aucune de
nos mfiances, aucune de nos apprhensions: plus clairement, je doute de
sa valeur instructive et plus encore de son action ducatrice.

Ainsi la Gauche fministe est d'accord pour assigner  l'ducation
intgrale une base encyclopdique. Et je ne sais pas d'erreur
pdagogique qui puisse faire plus de mal aux tudes et aux tudiants.
C'est obir, vraiment,  une proccupation assez sotte que de
contraindre les matres  promener htivement leurs lves  travers le
monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles
ce vice de mthode dont souffrent les garons, nos programmes actuels
n'ayant pas de plus grave dfaut que leur ampleur encyclopdique.
Lorsqu'on les allge timidement d'un ct, nous pouvons tre srs qu'on
les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.

Contre cette manie, heureusement, la raction commence. On se dit
qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire mme de la science;
qu' vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme  vouloir
tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu' jeter  pleines mains
en une tte d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est
s'exposer  touffer leur croissance,  surmener,  appauvrir le fond
qui les porte,  dprimer,  accabler,  hbter le cerveau  peine
form qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref,
qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de
l'ducation intgrale, une encyclopdie vivante, mais former son
intelligence, clairer sa raison, lui apprendre  bien apprendre.

Quant  la vertu ducatrice de l'instruction intgrale, franchement, je
n'y crois pas. Quel serait, en ce systme, le principe ducateur? La
science? C'est une entit bien vague, bien sche et bien froide, pour
une cervelle d'enfant. Si l'homme mr parvient, aprs de longues et
laborieuses tudes,  en comprendre l'austre beaut, elle n'apparat
gnralement aux coliers et aux tudiants des deux sexes que sous une
forme rbarbative, avec un cortge de leons, de pensums, d'examens, qui
en font une divinit plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son
action sur le coeur de l'enfant sera minime.

Cela est si vrai que des femmes, qui s'interdisent toute incursion dans
le domaine religieux, se sont demand avec inquitude si l'tude
serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes
filles,--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux
cultive,--s'il n'tait pas imprudent de les abandonner aux aspirations
de leur coeur, au besoin d'aimer, aux perfides conseils de la passion,
aux appels incessants de la curiosit,--curiosit d'autant plus
inquite qu'elle sera plus veille. Pour lutter contre l'imprieux
besoin de se satisfaire, il convient donc de plier les jeunes mes 
l'habitude de se matriser.

Et comme ressort moral, ces dames esthtes proposent la religion de la
beaut! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, pour donner
pture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence
humaine, aussi bien que pour attnuer la scheresse que la science
smerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans
toutes les classes de filles et de garons et l'on tende 
l'enseignement tout entier, jusqu'aux tablissements pnitentiaires pour
les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le got
et l'amour du beau[101].

[Note 101: Communication faite au Congrs de la Condition et des Droits
de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]

L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que
celui-ci puisse suffire  la jeunesse pour lutter contre les preuves de
la vie et les faiblesses du coeur? L'tudiant qui prend une matresse,
le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au
culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'ducation soit un
principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du
devoir, ft-elle appuye de ces affirmations dogmatiques qui
scandalisent si fort le fminisme radical. Vainement on nous
reprsentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes
travaillant cte  cte dans une intimit fraternelle, promenant
gravement, par groupes sympathiques, leurs rveries et leurs mditations
sous l'oeil des pdagogues attendris, s'exerant  vivre en force, en
grce et en allgresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs
muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant
leurs coeurs devant la statue de la Beaut. Tout ce joli paganisme fait
bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes.
Mais lorsqu'on redescend aux ralits de la vie, on s'aperoit bien vite
que cette posie est impuissante  faire vivre honntement le commun des
mortels.

Mme intgrale, l'ducation scientifique ou esthtique ne peut manquer
d'tre pauvrement ducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan
fministe, l'tat est charg de la distribuer officiellement et
imprieusement  toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur
terre un excellent instrument d'ducation: la famille; et dans la
famille, un tre d'lection qui le sait manier avec une infinie
dlicatesse: la mre. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats,
les collges, tous les tablissements religieux ou laques, quels qu'ils
soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est
gure d'internat o l'ducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire.
Trop de parents abandonnent aux matres le soin d'lever leurs enfants,
trop de mres se dchargent sur l'cole de leurs devoirs de
surveillance. Et comme si ce n'tait pas assez de cette coupable
indiffrence, il semble que, depuis un quart de sicle, tous les efforts
de notre dmocratie tendent  affaiblir l'autorit familiale au profit
de l'autorit sociale.

Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme
s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte  leurs
prrogatives est une atteinte  la libert et  la grandeur du pays. Les
pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mmes de la patrie? Je
porte  la famille franaise, autrefois si simple, si digne, si unie, si
respectable, un amour dsespr. Je crois fermement que, si elle dcline
davantage, 'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom franais.
Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous,  la sauver des
oppressions qui se prparent au dehors, et de la dcomposition qui
l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'branlement dont elle est
menace par l'effort combin des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.


VI

Mais nous avons reconnu que la socit est intresse  la mise en
valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de
mots. L'instruction intgrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop
difficilement ralisables. Soyons plus modestes et plus pratiques.
_L'instruction complte pour les plus capables et les plus dignes_:
telle est notre formule. Remplacer la mdiocrit bourgeoise, qui
encombre les collges, par l'lite du peuple, qui mrite d'y accder:
tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clerg paroissial
distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui
lui semblent remarquablement dous, il prend leur instruction  sa
charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'cole au
sminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos
professeurs de cette slection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet
les enfants du peuple qui le mritent par leur intelligence et leurs
efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense  la
libert des parents, l'ascension des dshrits vers la lumire. largi
et amlior, le systme des bourses a du bon,  condition qu'elles
soient la rcompense de la valeur et non le prix des recommandations.

Pour ce qui est de l'limination des petits bourgeois qui languissent
sur les bancs sans utilit pour personne, tablissons,  la fin de
chaque classe, un examen de passage srieux, prudent, mais dcisif. Et
afin de couper court  l'obstination des parents, ayons le courage
d'abolir le baccalaurat qui est devenu, peu  peu, une sorte de
sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifi pour
la vie. Une fois ce titre supprim, il est  croire que les enfants de
la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des
aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mmes, aprs quelques
efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou
commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.

Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme  la place qui lui
convient, encore faut-il qu'il y ait des places  prendre. C'est
pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes 
l'enseignement secondaire nous semble un rve inquitant, qui
rserverait aux gnrations  venir des rveils douloureux et des
dceptions cruelles. On s'crase dj  l'entre de toutes les carrires
librales; que serait-ce si les femmes se prcipitaient dans la mle?

C'est leur droit, assurment: est-ce leur intrt? Nous aimons  croire
qu'elles hsiteront  se fourvoyer dans une impasse, o il y a moins
d'argent  gagner que de risques  courir et de privations  endurer.
Que si quelques-unes persistent  nous disputer des professions qui
nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur
imposer le baccalaurat dont nous aimerions  dbarrasser nos garons.
Et pour tre beau joueur dans la partie qu'elles mnent contre nous, le
lgislateur ferait galamment d'admettre que le diplme de fin d'tudes,
institu dans les lyces de jeunes filles, donnera directement accs aux
cours et aux grades de l'enseignement suprieur. Nous serions assez
pays de notre gnrosit si, cette brche faite, l'enceinte fortifie
du baccalaurat pouvait s'crouler tout entire.

En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et
toujours, c'est que tous les humains ne sauraient prtendre  une
instruction intgrale, synthtique ou encyclopdique, le plus souvent
irralisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu' une
bonne ducation, que nous devons recevoir  l'cole ou dans la famille.
En admettant mme, avec M. Fouille, que l'enseignement universel soit
dans les probabilits idales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui,
cette condition expresse qu'il soit ducatif et non pas
instructif[102]. Et de plus, cette ducation, renonant aux chimres
dcevantes de l'intgralit, devra poursuivre seulement des vues
spciales, c'est--dire favoriser l'closion des vocations naturelles et
tendre  la formation d'individualits distinctes, au lieu de viser 
modeler,  ptrir,  dresser toutes les intelligences sur un mme type
uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux
mmes mthodes, aux mmes programmes, aux mmes disciplines?

[Note 102: Alfred FOUILLE, _L'Instruction intgrale_. Revue bleue du
mois d'octobre 1898.]




CHAPITRE IV

La coducation des sexes


       SOMMAIRE

       I.--LA CODUCATION INTGRALE PRCONISE PAR LA GAUCHE
       FMINISTE.--CODUCATION FAMILIALE.--CODUCATION PRIMAIRE.

       II.--CODUCATION SECONDAIRE.--LE COLLGE MIXTE DES
       TATS-UNIS.--CE QUE VAUT LE MOT, CE QUE VAUT LA CHOSE.

       III.--CT MORAL.--TMOIGNAGES CONTRADICTOIRES.--CE QUI EST
       POSSIBLE EN AMRIQUE EST-IL DSIRABLE EN
       FRANCE?--INCONVNIENTS PROBABLES.--L'GE INGRAT.--CONTACT
       PRILLEUX.--POUR ET CONTRE LA SPARATION DES SEXES.

       IV.--COT MENTAL.--DVELOPPEMENT INGAL DE LA FILLE ET DU
       GARON.--PSYCHOLOGIE DU JEUNE AGE.--LA CRISE DE PUBERT.

       V.--LES PROGRAMMES RESPECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT MASCULIN ET
       DE L'ENSEIGNEMENT FMININ.--CONVIENT-IL DE LES UNIFIER?--LA
       CODUCATION INTGRALE EST UN SYMBOLE
       FMINISTE.--DCLARATIONS SIGNIFICATIVES.

       VI.--CODUCATION SUPRIEURE ET PROFESSIONNELLE.--EST-ELLE
       UNE NCESSIT?--ACCESSION DES JEUNES FILLES AUX COURS DES
       UNIVERSITS.--CE QU'IL FAUT EN PENSER.


I

Au systme de l'instruction intgrale selon le mode rvolutionnaire,
devons-nous prfrer le rgime de la coducation des sexes selon la
mode amricaine? La Gauche fministe semble aussi passionnment prise
de l'une que de l'autre. Tmoin cette dclaration de Mme Pognon  la
sance de clture du Congrs de 1900; Vous avez vot  l'unanimit la
coducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que
c'est la premire fois qu'un congrs fministe vote,  Paris, la
coducation, et cela mme sans contestation. Voyez comme nous avons
march depuis quatre ans[103]!

[Note 103: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 12 septembre
1900.]

La coducation est-elle donc une si tonnante nouveaut? Pas
prcisment. La coducation est mme une trs vieille chose. Si nous
remontons aux premiers temps de l'humanit, nous voyons partout les
garons et les filles levs en commun dans les tribus et les villages;
mais personne n'osera, je l'espre, nous prsenter cette coducation
barbare comme un parfait modle d'ducation. Mieux vaut la coducation
familiale, dont les ncessits de la vie font une loi  tous les hommes.
Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent cte  cte, sous
l'oeil plus ou moins vigilant des pre et mre. Mais, ici, l'affection
fraternelle est, tout  la fois, un lien qui rapproche les enfants et un
frein qui les maintient  distance respectueuse les uns des autres.
Encore est-il que, dans les familles d'o la moralit est absente, le
contact journalier des frres et des soeurs ne va point sans de graves
dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanit fait donc de la
coducation sans le savoir.

Bien plus, afin de mnager la bourse des parents et d'allger le budget
des communes, l'cole enfantine, l'cole maternelle, l'cole primaire,
runissent souvent les garons et les filles sous la frule d'un mme
matre. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un trs
grand nombre d'coles sont mixtes, les communes au-dessous de 500
habitants ayant la facult de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux
sexes. La coducation de la premire enfance n'est donc, chez nous,
qu'une sorte de pis aller, auquel on se rsigne  regret pour des
raisons d'conomie. C'est le rgime des pauvres.

Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste.
J'admets la coducation du jeune ge,--sans enthousiasme, il est vrai.
La ncessit l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le
voisinage des garons est souvent une cause de dissipation pour les
filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits dmons risquent
d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en
tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en
plaignent. En sparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-tre, et
l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunment
s'asseoir sur les mmes bancs et jouer dans la mme cour sans que la
morale en souffre. A cet ge innocent, comme nous le disait un vieux
matre d'cole, on songe plus  se battre qu' s'embrasser.

Mais convient-il d'tendre la coducation  l'enseignement secondaire et
 l'enseignement suprieur? C'est une autre affaire. Disons tout de
suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coducation nous
parat acceptable dans les universits et inadmissible dans les
collges.


II

Applique aux divers tablissements d'instruction secondaire, la
coducation ne nous dit rien qui vaille. Les prcdents invoqus en sa
faveur sont-ils suffisamment dmonstratifs? On nous oppose, avec
assurance, les rsultats de l'exprience amricaine. De fait, les
tats-Unis possdent bon nombre de collges o jeunes gens et jeunes
filles tudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces coles
mixtes, la coducation est sans inconvnient et la cohabitation sans
consquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents
possibles. Les jeunes filles font les mmes tudes et suivent les mmes
exercices que les jeunes gens. Leur zle d'apprendre et de savoir est
extrme, parat-il. Et vous n'avez pas ide de la somme indigeste de
connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en
comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur
cache rien, qu'on les claire sur toute chose, qu'on les initie mme aux
mystres de l'embryologie.

Comment expliquer que l'unit d'enseignement et d'ducation, le
rapprochement et la frquentation quotidienne des sexes, la satisfaction
de toutes les curiosits de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en
tentations et en fautes faciles  deviner? Dans son livre _Les
Amricaines chez elles_, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle
aborda devant celles-ci le chapitre des prils que pouvait prsenter le
systme d'enseignement mixte, elle ne fut pas comprise. Cette placide
camaraderie des deux sexes tient sans doute  la froideur du sang, au
calme de la race, au juste quilibre du temprament, peut-tre aussi au
rigorisme des moeurs et  la solidit des principes, et encore  la
proccupation de l'avenir,  la passion de l'tude, ou, enfin,  une
pruderie conventionnelle,  un optimisme hypocrite qui cache le mal au
lieu de l'avouer.

En tout cas, les partisans de la coducation des sexes triomphent
bruyamment des rsultats de l'exprience amricaine; et si nous les
coutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tt possible,
l'admirable systme de l'ducation mixte. Un homme de lettres
d'outre-mer, M. Thodore Stanton, crit  Mme Marya Cheliga: Si l'on
pouvait appliquer en France notre systme et lever les deux sexes
ensemble, ds l'cole primaire jusqu' l'universit inclusivement, en
passant par l'enseignement secondaire, je suis sr qu'on ferait plus
pour la Rpublique et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire
la Chambre et le Snat pendant vingt ans[104]. M. Stanton est-il
srieux ou ironique? Car, aprs tout, ce n'est pas honorer l'ducation
mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur
et  la fcondit de nos parlementaires.

[Note 104: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 829.]

Les faits ont parl, nous dit-on: inclinez-vous.--Mais le langage des
faits est-il si dcisif qu'on le prtend? Tous ceux qui ont voyag aux
tats-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites
scolaires, les pdagogues et les sociologues coducateurs leur ont
assur, avec une belle unanimit, que le rapprochement des sexes fait
merveille sur les filles et les garons. Cet accord ne me surprend
point. Demandez  un inventeur ce qu'il pense de son systme: il vous
rpondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance
dans le tmoignage des jeunes gens soumis au rgime coducatif. Et
prcisment, j'ai entendu des fils de la libre Amrique, qui avaient
fait toutes leurs tudes dans les coles mixtes, se moquer agrablement
de ces messieurs trs graves venus d'Europe pour faire leur enqute sur
la coducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les
impressions les plus touchantes et les rapports les plus logieux. Et
puis, la coducation ne peut invoquer chez nous, comme prcdent, que
l'exprience tente  Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil
municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire
qu'elle n'est pas suffisante.

En outre, la coducation,--comme tous les mots prtentieux qui servent
d'enseigne  un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il
faut distinguer la coducation, qui suppose l'internat, de la
coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la premire offre des
dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se dfendre plus aisment,
et les tats-Unis ne pratiquent gure que celle-ci. D'autre part, si
favorable qu'on soit au rapprochement des garons et des filles, on ne
saurait se dispenser d'admettre que la coducation, ft-elle pousse
aussi loin que possible, comporte forcment, sous peine de dgnrer en
promiscuit honteuse, une certaine sparation des sexes. A Cempuis,
l'orphelinat Prvost, qu'on nous prsente comme une cole modle de
coducation[105], comprend deux internats, un pour les garons, un pour
les filles, avec une cole au milieu o les uns et les autres reoivent
un enseignement commun. Le mot coducation manque donc de prcision et
de probit. C'est coinstruction qu'il faudrait dire, la coducation
n'existant vraiment que dans la famille.

[Note 105: Rapport de Mme Mary Lopold-Lacour. La _Fronde_ du 9
septembre 1900.]

Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans
l'internat, la coducation veille en nous bien des scrupules et bien
des objections.


III

Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en loges
pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes
sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction
donne en commun tend  effacer les traits distinctifs des deux sexes,
en effminant les garons, en virilisant les filles, ils rpondent, avec
Mme Emma Pieczynska, que, de l'avis unanime des pdagogues et
sociologues coducateurs, l'ducation des sexes en commun favorise la
diffrenciation de leurs gnies, que leur seul rapprochement rvle 
chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective, que, loin
d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communaut des tudes les
prcise et les met en relief[106]; qu'en un mot, grce  la
coducation, les filles sont plus femmes et les garons plus hommes. Si,
maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en
concurrence ds l'enfance, en les prparant dans les mmes classes aux
mmes carrires, on risque d'tendre et d'aviver entre eux les rivalits
et les conflits, certains nous rpondent avec M. Paul Delon, que, dans
les coles ducatives, les rapports journaliers adoucissent les
contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre, que les
garons deviennent moins brusques, moins secs, plus dlicats, plus
gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins lgres
d'esprit, moins affectes de niaiseries, moins perdues dans les
chiffons, bref, que les garons prennent quelque chose de la femme et
les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la
diffrenciation des sexes?

[Note 106: tude prsente au Congrs de Londres, en 1899, sur la
coducation.]

Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorit en
matire pdagogique, qui nous assure que l'effet de l'ducation en
commun a t d'inspirer aux jeunes filles amricaines, au lieu d'airs
pdants et hardis, une modestie, une rserve, une tenue toute fminine,
sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur
prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'tudes[107]. Qui croire?
Car, enfin, ce tmoignage prouverait que la coducation ne fait rien
perdre aux filles des charmantes qualits de leur sexe. Et pourtant, les
livres les plus rcents des moralistes en voyage confirment ce que nous
savions dj par nos relations et nos renseignements personnels, 
savoir que la jeune Amricaine prend,  l'heure actuelle, de telles
liberts d'allure et de langage, que cette extrme indpendance,
lorsqu'elle n'est pas combattue et corrige par les pre et mre,
relche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'o il
faudrait induire que, par l'effet de la coducation, les filles
d'outre-mer changent les grces de leur sexe contre les hardiesses du
ntre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.

[Note 107: Rapport officiel sur l'instruction  l'Exposition de
Philadelphie.]

Ceci nous amne  la question la plus grave que soulve la coducation:
ce rgime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de
prils pour la moralit?

On nous affirme que garons et filles de tous ges, habitus  vivre
cte  cte, ne sont pas plus en danger que les frres et soeurs dans la
famille. Comme preuve, on allgue ce fait qu' l'orphelinat
rationaliste de Cempuis, la voix des enfants ayant mme atteint leur
seizime anne n'a pas encore mu[108]. Tous chantent dans les choeurs
avec les voix angliques que voudrait l'glise. A quoi Mlle Bonnevial
ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne
s'tant jamais vus, ont tt fait de vivre en parfaite confraternit,
sans aucune sorte de gne sexuelle[109]. Mais en admettant que la
puret des voix puisse servir de caution  la puret des moeurs, les
faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop
mince pour dterminer l'tat  donner, en commun aux deux sexes,
l'enseignement secondaire qu'il distribue  chacun d'eux sparment.

[Note 108: Rapport dj cit de Mme Mary Lopold-Lacour.]

[Note 109: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]

Plus srieuse est cette observation de M. Buisson, que la coducation
veille moins les curiosits inquites: Enfants, ils ne s'tonnent pas
d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de
se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve
rsolu pour l'Amrique, par la transition insensible de l'enfance  la
jeunesse, un des plus graves problmes de l'ducation morale. En
Amrique, peut-tre; mais en France? Pour tre aussi aimable, le
commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres
pays, autres moeurs.

J'en appelle au tmoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau
livre _Outre-Mer_: Tous ceux qui ont tudi de prs les jeunes
Amricains s'accordent  dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et
plus froids encore[110]. Entre eux et nous, l'ardeur du temprament
n'est pas la mme, l'animalit de la race est diffrente. Quant aux
jeunes filles de l-bas, leur innocence avertie est comme dflore. M.
Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: Elles ont la dpravation
chaste[111].

[Note 110: Tome I, pp. 109-110.]

[Note 111: Tome I, p. 115.]

Le climat et la race peuvent donc autoriser au-del de l'Atlantique des
frquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'tat des
moeurs franaises, sans d'assez fcheuses consquences. Nos habitudes
masculines sont apparemment plus tendres, ou plus imptueuses, ou plus
inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la
sensibilit du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du temprament
latin, il est permis de croire que l'ducation mixte aurait souvent,
pour nos lycens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne
les y point exposer.

Sans nier qu'en s'ajoutant  une nature plus calme et plus platonique,
le culte austre de la science puisse tre aux pays d'outre-mer un
prservatif souverain contre les amourettes de collge et les tentations
de jeunesse, sans contester mme que ce phnomne soit possible chez
nous dans les relations de l'lite la plus studieuse des deux sexes,
nous persistons  croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif
que de vouloir gnraliser en France la coducation amricaine. Sans
doute, Mme Sverine s'est moque spirituellement de l'effervescence du
temprament franais. Comment accorder cette effervescence avec la
dpopulation? N'est-il pas vident que notre race se refroidit,
puisqu'elle fait moins d'enfants[112]? Par malheur, cette plaisanterie
facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que
la loyaut conjugale. La diminution des naissances ne va gure, hlas!
sans une diminution de la moralit. Si notre race est moins prolifique,
n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins
honnte. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que
de rapprocher les sexes.

[Note 112: Dclaration, faite au Congrs de 1900. Voir la _Fronde_ du 9
septembre.]

Prcisment, nous rplique-t-on, la coducation est moralisatrice. Et
pour le dmontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collge.
Chacun sait que la plaie de notre enseignement, c'est l'internat. Au
dernier Congrs de la Gauche fministe, Mme Kergomard, qui sige avec
distinction au Conseil suprieur de l'Instruction publique, a brod sur
ce thme une variation nouvelle: Quand les jeunes gens sortent de ces
botes, o ils sont presque sans air et sans lumire, o la femme
n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une
femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher o ils en
trouvent; et ce qu'ils trouvent est vritablement trs dsolant[113].

[Note 113: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre
1900.]

D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que
la coducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans
une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la
gaiet. Seulement, personne ne pousse la coducation jusque-l. Est-ce
donc en juxtaposant un internat de filles prs d'un internat de garons
et en ouvrant de l'un  l'autre quelques portes de communication
minutieusement surveilles, que vous aurez rendu la joie  vos
pensionnaires? Il leur manquera toujours la libert. Pourquoi
emprisonner les filles, si la rclusion fait tant souffrir les garons?
Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est--dire supprimer l'internat. Mme
Kergomard sera de cet avis.

Joignez que, dans un collge mixte, la surveillance est singulirement
dlicate et complique. Dans la priode intermdiaire qui spare
l'enseignement primaire de l'enseignement suprieur ou professionnel, se
placent, pour les garons la crise de pubert, pour les filles la crise
de nubilit, pour les uns et pour les autres l'ge ingrat. C'est une
poque critique o la personnalit se complte, l'imagination s'avive,
le coeur s'meut. Et jusqu' ce que l'individualit sexuelle soit
forme, prcise, acheve, il faut compter avec l'veil et le trouble
des sens. En cette priode de transition o l'tre, encore indcis, est
expos aux sollicitations inquites de la nature, sans avoir la pleine
conscience de ses actes, ni surtout le sentiment trs net des suites
qu'ils comportent et des lourdes responsabilits qu'ils engendrent, il
est sage de le prmunir contre les entranements de l'instinct, il est
bon de le protger contre les piges tendus par la nature elle-mme 
son ignorance et  sa faiblesse.

Je sais bien que ces scrupules et ces prcautions paratront futiles aux
esprits hardis qui pensent que la sparation des sexes est immorale,
que l'enseignement unilatral est un pige, une hypocrisie, la
cause des grands vices. A cela rien  rpondre, si ce n'est que
l'ducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorit de
polissons rfractaires  sa discipline, on compte par millions les
hommes et les femmes honntes qu'elle a forms depuis des sicles et
qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes
gens et toutes les jeunes filles, levs d'aprs les mthodes actuelles,
sont de pauvres gens sans droiture, sans sincrit, sans vertu, et qu'il
n'est que la coducation pour redresser leurs dformations mentales,
pour gurir leurs infirmits morales! Mme Kergomard elle-mme a dclar
ceci: Il nous faut la coducation pour que les tres soient moraux et
sachent pourquoi[114].

[Note 114: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre
1900.]

La coducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le
mariage? On l'a souvent prtendu. En Amrique, la jeune fille _se_
marie; en France, on _la_ marie. L-bas, le mariage est affaire
d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. O est la
moralit? Et l'on cite cette dclaration du docteur Fairchild, prsident
du plus ancien et du plus grand collge mixte des tats-Unis: Ce serait
une chose contre nature si des liaisons qui mnent au mariage ne se
formaient pas entre nos lves. Ces engagements mutuels pourraient-ils
tre contracts dans des conditions plus favorables, dans des
circonstances offrant plus de chance de choix rflchis et, par
consquent, plus de bonheur dans le mnage[115]?

[Note 115: Rapport prcit de Mme Mary Lopold-Lacour.]

Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons prcoces ont le mariage
pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire
que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amrique, le
cas n'est pas rare de jeunes couples, trs amoureux, maris  vingt et
un ans et dsunis  vingt-cinq. L'exprience atteste que, dans tous les
pays o fleurit la coducation, le divorce svit plus que partout
ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage
comme une amourette. Vraiment, la coducation intgrale, avec son
programme de vie en libert, en joie, en beaut et autres turlutaines,
ne se comprend gure que dans une socit convertie  l'union libre.
Ceci appelle cela, et rciproquement.

Et ce qui aggrave nos apprhensions, c'est que la coducation, telle que
ses plus chauds partisans la conoivent, affiche une imprvoyance, une
tmrit, un relchement extrmes. A ceux qui s'inquitent des contacts
trop frquents et trop faciles entre les grands garons et les grandes
filles de l'enseignement secondaire, Mme Sverine rpond, par exemple,
que ces petites proccupations sont les restes d'une ancestralit et
d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer. Il
parat que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous
avons t. Une grande volution s'est faite dans les cerveaux pendant
ces trente dernires annes. Nul n'ignore, en effet, que, malgr les
envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de
purs esprits. C'est pourquoi Mme Sverine invite tous les instituteurs 
s'affranchir de la basse et ternelle proccupation du sexe qui est la
plaie que nous portons au flanc. Et cette proccupation est au fond de
tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et
d'oublier. Retenons que cette conclusion, anime du plus pur optimisme
libertaire, fut couverte de bravos prolongs[116].

[Note 116: Compte rendu stnographique du Congrs de la Gauche
fministe. Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]

On voit qu'avec de pareilles ides nos enfants seraient bien gards.
Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges
libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collges mixtes, les
blouissements de la science dissiperont les vagues et obscures
croyances. Plus de mtaphysique, rien que des faits. Aux rvlations de
la religion on substituera les rvlations de la biologie. Un
sociologue coducateur nous a affirm, d'un air srieux, que la
dclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les
commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche fministe a mis le voeu
que la loi ne tolre dans aucune cole les affirmations dogmatiques qui
se rclament de la libert de l'enseignement pour asservir les
consciences.


IV

Ainsi entendue, la coducation ne peut qu'effrayer toute me chrtienne.
Aussi les catholiques n'en veulent point et les libraux n'en veulent
gure. Ce qui achvera peut-tre d'en dtourner les indcis,--du moins,
pour la priode intermdiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que
nous ne voyons pas qu' cet ge, ses avantages intellectuels soient
mieux fonds que ses prtentions morales. D'o il suivrait que, pour ce
qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les
collges mixtes offrent plus d'inconvnients que de profits.

En effet, la coducation, avec un mme programme d'tudes pour les deux
sexes, est en contradiction avec un fait naturel de premire importance
qui est le dveloppement ingal de la fille et du garon. C'est ce qu'a
dmontr, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.
Kownacky, dont la ferveur coducative s'est fort attidie  la
rflexion, puisqu'il rpudie le collge mixte aprs l'avoir prconis.
Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche
fministe avec impatience et irritation.

C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,
au plein panouissement de ses facults. Tous les parents, tous les
matres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus prcoce
que celle des garons. Prenez une fillette et un garonnet de huit ans,
la premire sera presque toujours en avance sur le second. De l, mme
dans les classes primaires, de srieuses difficults pour faire suivre
les mmes exercices  des enfants ingalement dvelopps. Veut-on des
exemples et des tmoignages? D'aprs une directrice d'cole maternelle,
Mlle Lauriol, l'mulation scolaire, l'ambition des premires places, le
got et la recherche du succs sont plus vifs chez les filles que chez
les garons[117]. Leur moi est plus prcocement veill, leur
amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement
jalouses de leurs compagnes, plus portes au dpit et  l'orgueil, plus
compliques, plus ruses, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles
biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles
mentent mme pour l'amour de l'art[118].

[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.]

[Note 118: _Ibid._, p. 86.]

Mais, par-dessus tout, le dsir de briller, d'tonner, l'mulation de
russir et de triompher, les animent si gnralement que Mgr Dupanloup
dclare qu'ayant fait, pendant plusieurs annes, le catchisme  150
garons et  150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accuss
chez celles-ci que chez ceux-l.

Au fond, la petite fille se dveloppe plus tt que le petit garon. Les
partisans les plus dcids de l'infriorit intellectuelle des femmes
conviennent de cette antriorit trs gnrale. A galit d'ge et de
travail, les filles ont plus de pntration, plus de finesse, plus de
mmoire, plus de facilit, plus de promptitude  tout saisir,  tout
apprendre. Rien de plus ais, conclut M. Marion, que de les pousser
trs vite et trs loin[119]. Mgr Dupanloup abonde en ce sens: Ds cinq
ou six ans on peut leur parler raison. La prcocit de leur esprit est
tonnante, souvent redoutable. Tous les pres de famille sont  mme de
constater l'avance norme qu'une fille de seize ans a prise sur ses
frres ou ses camarades de mme ge, en srieux, en finesse, en esprit
de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa
formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:
mentalement, la fille est mre avant le garon. Voil dj un obstacle 
la coducation des sexes.

[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.]

Et ce qui aggrave encore les risques de cette prcocit, c'est qu'elle
clate subitement. La maturit des filles a la soudainet d'une closion
spontane. O le garon n'arrive qu' la longue, pas  pas, avec une
progression tranquille et rgulire, la fille s'y lve d'emble. De
douze  seize ans, ces diffrences sont particulirement tranches. Et
cet panouissement de l'esprit fminin concide avec l'panouissement du
corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est
souvent,  dix-sept ans, qu'un adolescent frle, gauche, en pleine
croissance physique et crbrale, la jeune fille du mme ge peut dj
faire, en la majorit des cas, une charmante pouse et une bonne petite
maman.

Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point
sans accidents ou, du moins, sans un trouble gnral, hasardeux pour le
prsent, dcisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparat dans
l'adolescente, cette mtamorphose est insparable d'une perturbation de
tout l'tre, d'un branlement de la sensibilit, d'une secousse nerveuse
qui exige des mnagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de
pubert. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont
ncessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera
douloureuse. Les mdecins recommandent alors de suspendre le travail de
tte, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'carter les
soucis d'tudes, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des
sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de
fragilit, de lassitude et d'excitabilit, qui diminuent chez la jeune
fille la rsistance physique et l'quilibre mental, il faut encore
repousser l'ducation mixte, dont c'est l'inconvnient d'entraner aux
mmes programmes et  la mme discipline, deux sexes qui diffrent
profondment par le dveloppement des aptitudes et l'volution des
forces.

Si enfin le dveloppement des garons est plus tardif, il suit, par une
revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolonge.
L'volution de la femme se fait plus vite, mais s'arrte plus tt. Ce
qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations dsobligeantes:
La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesure,
prtend Schopenhauer. Elles sont faites pour commercer avec notre
folie, et non avec notre raison, dclare  son tour Chamfort. Sans
acquiescer  ces impertinences, il est certain qu'au point de vue
intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne
tiennent.

Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que
les hommes, une fracheur et une grce d'esprit, une spontanit
jaillissante, une vivacit, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne
pourraient remplir, dans leur plnitude, les fonctions de leur sexe et
les devoirs augustes de la maternit. Bien qu'il nous dplaise de
comparer les femmes  de grands enfants, ce rapprochement contient
pourtant cette part de vrit, que le plus grand nombre d'entre elles
n'a pas plus besoin d'acqurir les talents virils que d'avoir de la
barbe au menton[120]. A chacun sa destine. Pourquoi alors
imposerait-on aux deux sexes mmes tudes et mmes examens, mme travail
et mme formation?

[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.]


V

Soumettre l'un et l'autre sexe aux mmes disciplines intellectuelles,
c'est donc risquer de surmener le garon et de retarder la fille, au
prjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coducation
admettent eux-mmes que les rsultats de ce rgime sont favorables aux
filles, et que les garons ont quelque peine  le suivre[121]. On ajoute
bien que l'introduction des filles dans les lyces de garons exercera
une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'mulation. Mme
Pieczinska estime mme que cette action stimulante sera surtout
profitable aux garons qui ont moins de got pour l'tude, moins de
vivacit d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades
filles[122]. Mais nous persistons  croire qu'il est antipdagogique de
contredire les indications de la nature, d'acclrer, de forcer le
dveloppement crbral de nos fils en leur donnant pour mules des
intelligences plus veilles et plus prcoces. Il y a danger d'apparier
deux forces ingales: ou la plus active se relche, ou la plus faible
s'puise prmaturment.

[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coducation en Angleterre.]

[Note 122: tude dj cite sur la coducation.]

Et puis, dans ces collges mixtes que l'on souhaite de voir entre les
mains de libres-penseurs trs fministes, dans ces grandes familles o
les matres s'appliqueront  dvelopper la fraternit des sexes, il
est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les dtestables
habitudes des bourgeois franais qui, parat-il, exercent leurs fils 
tre plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les
tyrans de leurs soeurs[123]. On protgera donc fermement la jeune fille
contre les rudesses du jeune garon. Nos petits hommes devront toujours
cder: cela est invitable. Et ces demoiselles, habitues  voir leurs
compagnons plier devant leurs volonts (ce qui, n'en dplaise aux dames
socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu 
peu une ide superbe et fausse de leur rle et de leur condition, au
risque d'engendrer  la longue l'gosme, la vanit, l'esprit d'orgueil
et de domination, bref, de graves dformations morales.

[Note 123: Dclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre
1900.]

Applique aux coles secondaires, la coducation est donc mauvaise pour
les garons, puisqu'elle tend  les constituer, vis--vis de leurs
compagnes, et en tat d'infriorit dans leurs tudes, et en tat de
subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?
Pas davantage.

Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour
l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanits sont devenues
inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, nous
n'avons pas le droit d'imposer  nos fils et moins encore  nos filles.
Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans tre
parfait, est mieux conu, mieux organis, mieux adapt que celui des
garons. Ce serait folie de lui substituer les programmes
encyclopdiques de nos lyces. Rien de plus sot, rien de plus vain que
d'astreindre toute la jeunesse aux mmes mthodes, aux mmes
disciplines, aux mmes examens. Il en est des intelligences comme des
fleurs: elles sont frles ou vivaces, prcoces ou tardives, robustes ou
dlicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalit ne
comporte pas les mmes soins. Pourquoi les enrgimenter sous la mme
frule? L'uniformit comprime et blesse. Il faudrait consulter les gots
de nos enfants, chercher, veiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de
les jeter ple-mle dans le mme moule ducateur.

On insiste: Les filles ne pourront jamais arriver au baccalaurat qui
ouvre toutes les carrires librales.--Qu' cela ne tienne! Si l'on
s'obstine  exiger des jeunes filles ce grade prliminaire (nous
aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,
dans leurs lyces, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles
qui dsireraient prparer le baccalaurat classique. Pas besoin de
coducation pour permettre  l'lite d'accder, par cette porte basse, 
l'enseignement suprieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours
la trs grande majorit (je l'espre bien pour elles et pour nous), la
coducation violerait la loi fondamentale de toute pdagogie, qui est
l'adaptation des diverses connaissances au rle spcial que la femme est
destine  remplir dans la famille et dans la socit. C'est dans le
sens de sa nature, et non dans le sens de la ntre, que le sexe fminin
doit se dvelopper. Ds lors, il serait illogique d'enseigner les mmes
choses, et dans la mme enceinte, aux filles et aux garons. Ce qui le
prouve mieux encore, c'est que les congrs fministes rclament
eux-mmes l'adjonction aux collges et lyces de filles d'un annexe
comprenant une crche, un atelier familial et une cole mnagre; et
nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir
une maison.

Rentrent, par excellence, dans l'enseignement fminin: tout ce qui
concerne l'hygine de l'enfance et l'conomie domestique, les lois et
les mthodes d'ducation, la couture, la lingerie, la mdecine usuelle,
les notions de comptabilit, de cuisine, de floriculture; tout ce qui
peut apporter au logis l'ordre, la sant, la joie et l'embellissement;
tout ce qui peut prparer la jeune fille  ses fonctions et  ses
devoirs de future mre de famille. D'autant mieux que la femme est
merveilleusement doue pour les sciences d'observation, et mme pour les
sciences exprimentales, dont les applications prennent une importance
croissante en ce qui concerne la salubrit du foyer et la bonne tenue du
mnage. Les coducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer
indistinctement toutes ces spcialits  nos garons comme  nos filles?
Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris
devront s'occuper un peu plus des besognes de l'intrieur, surveiller
le rti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur
femme[124]. Simple habitude  prendre, qui ne serait pas, du reste, pour
beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si
extraordinaire nouveaut. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le
rle social des deux sexes tant diffrent, leur prparation  la vie ne
saurait tre la mme.

[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial prsent au Congrs de la Condition
et des Droits de la Femme en 1900.]

Rsumons-nous. Je me rsigne  la coducation lmentaire du jeune ge;
j'accepte la coducation des tudes, pour ce qui est de l'enseignement
suprieur; mais j'estime que, dans la priode moyenne correspondant aux
tudes secondaires, la coducation est mauvaise, irrationnelle,
antipdagogique. Loin de moi la pense, d'ailleurs, que nos raisons
puissent convaincre les fanatiques de la coducation intgrale. Ceux-ci
les tiennent communment pour de petites barricades d'enfants, pour de
petits tas de sables, qui n'empcheront pas l'humanit de poursuivre
sa route.

Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coducation tient si
fort au coeur des fministes intransigeants? M. Lopold-Lacour, dont les
crits sont empreints du plus ardent fminisme, vous le dira avec autant
de franchise que de vigueur: Le sparatisme de l'enseignement, c'est
l'image mme d'une socit o les deux sexes sont traits ingalement;
c'est l'humanit coupe en deux ds l'enfance; c'est la guerre des sexes
perptue, et c'est, de plus, le principe de l'autorit sauvegard dans
la famille contre la femme rpute infrieure, mise  part dans
l'enseignement, prserve de certains piges, comme si elle tait toute
faiblesse et fragilit. La coducation est donc, pour le fminisme
radical, un symbole, c'est--dire la ngation immdiate, ds l'enfance,
du principe d'autorit dans la famille, la transformation de la famille
selon les principes de libert, de vritable fraternit humaine. Et ces
paroles vhmentes furent longuement applaudies au Congrs de 1900.

Renchrissant mme sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard
s'criait quelques minutes plus tard: Il nous faut la coducation, si
nous voulons avoir un pays digne de son pass et digne de son avenir, si
nous voulons tre la grande Rpublique issue de la Rvolution de
1789[125]. C'est trop de lyrisme. Ceux-l penseront comme nous qui
repoussent la coducation aussi bien dans l'intrt des filles que dans
l'intrt des garons, convaincus que ce rgime nouveau, n'ayant point
fait notre pass, ne saurait mieux prparer notre avenir. C'est une
grave imprudence d'imposer aux deux sexes mmes tudes, mmes examens,
mmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les poux, toute
hirarchie, toute primaut, toute autorit, grce  quoi la socit
conjugale deviendrait une sorte de monstre  deux ttes o les heurts de
volont et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre
rsultat que la msintelligence et d'autre solution que le divorce.

[Note 125: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre
1900.]


VI

Dsarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces
inconvnients--uniformit des programmes et rapprochements de vie--ne se
retrouvent que d'une faon trs attnue, dans l'enseignement suprieur?
A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles,
la crise de croissance touche  sa fin. L'organisme arrive  la
plnitude de son dveloppement. La raison est plus ferme, la conscience
plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la
vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses
responsabilits, la jeunesse des deux sexes peut nouer,  l'Universit,
des relations amicales sans trop de risques, ni trop de dfaillances.

Non que je dconseille aux parents toute espce de surveillance. La
rgle, que j'tablis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions.
Mme  vingt ans, certaines natures, certains tempraments sont
incapables de sage libert. Ils n'aspirent  la vie que pour en msuser.
Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer
telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes,  laquelle
l'amour, ce terrible enjleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que
ce n'est pas en gardant trop svrement la jeunesse, qu'on lui apprend
toujours  se dfendre d'autrui et de soi-mme.

Et puis, la sparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement
primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement
suprieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes.
Infirmiers et infirmires reoivent en commun les mmes leons. L'cole
des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universits
pour demoiselles? On pourrait,  la rigueur, en faire les frais, si le
nombre des tudiantes en valait la peine. On vient d'instituer  Londres
une Facult de mdecine pour les jeunes filles; et il est  prvoir que
cette cration se dveloppera rapidement. Dans ces derniers temps, prs
de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universits anglaises:
300  Oxford, 400  Cambridge, 500  Londres.

Que cette fivre soit  imiter, c'est une autre affaire. Montaigne
disait aux mres de son temps: Il ne faut qu'veiller un peu et
rchauffer les facults qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par
curiosit, avoir part aux livres, la posie est un amusement propre 
leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodits de l'histoire.
Mais quand je les vois attaches  la rhtorique,  la judiciaire,  la
logique et semblables drogueries si vaines et inutiles  leur besoin,
j'entre en crainte. Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille
d'aujourd'hui devant tre plus instruite que la jeune fille d'autrefois,
et les difficults croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui
offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens
d'existence, notre gouvernement s'est dcid en faveur de la coducation
universitaire, moins par passion que par ncessit. Reculant devant la
fondation d'coles suprieures affectes spcialement aux
tudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la
cration d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles
l'accs de l'cole de mdecine et de l'cole de droit, de la Facult des
lettres et de la Facult des sciences. On ne saurait tre plus
hospitalier.

Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement suprieur sont accessibles
au sexe fminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et
conqurir tous nos grades acadmiques, depuis le baccalaurat jusqu'
l'agrgation. Et par une consquence naturelle, la loi du 27 fvrier
1880 a reconnu aux femmes charges d'une haute fonction d'enseignement
le droit d'lectorat et d'ligibilit au Conseil suprieur de
l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a
octroy aux institutrices les mmes prrogatives de vote et de
reprsentation aux Conseils dpartementaux de l'Instruction primaire.

En France, donc, l'mancipation scolaire des femmes est  peu prs
ralise. Est-ce une victoire trs mritoire pour le sexe fminin? Non.
L'assaut livr aux coles, Facults et autres prtendues forteresses de
la science, n'a enfonc que des portes ouvertes. En ralit, jamais nos
Universits n'ont empch les profanes de se glisser dans le sanctuaire.
Nulle part leur enseignement n'tait clandestin. La science est voue 
la publicit. Elle n'aime ni le mystre ni le privilge. C'est un
prjug de croire que nos professeurs poussent le verrou derrire leurs
initis et enseignent  huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites
et les gestes de la haute culture,  un petit nombre de fervents
agenouills dvotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes,
ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont branles
pour emporter la citadelle, elles se sont aperues avec stupfaction que
les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement,
pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.

D'abord, quelques femmes sont entres, timidement. Puis, en frquentant
nos amphithtres, elles n'ont pas tard  faire cette autre dcouverte,
qu'il n'est pas trs difficile de s'lever  la taille d'un bachelier,
d'un licenci ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune
fille bien doue est capable d'escalader les hauteurs o, juchs sur
leurs diplmes, les petits camarades planaient ddaigneusement sur la
platitude fminine. Mon avis (je le rpte avec intention) est qu'on a
trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que,
rationnellement parlant, la capacit moyenne des femmes vaut la capacit
moyenne des hommes.

N'y a-t-il point cependant quelque inconvnient  convier la jeunesse
des deux sexes au mme enseignement suprieur ou professionnel? De bons
esprits s'obstinent  voir en cette communaut de vie intellectuelle
plus de dangers que de profits. Mais n'exagrons rien. Il est possible
que, si consum d'amour que soit le coeur de nos tudiants pour les
belles-lettres, la procdure ou les mathmatiques, le voisinage
quotidien d'tudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque
distraction  leurs tudes ou refroidisse mme leur passion pour le Code
ou la philosophie. Seulement, on oublie que les tudiantes peuvent tre
laides, que ce fait regrettable est d'une constatation frquente, qu'il
n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entranes aux
spculations viriles, veillent l'ide d'un demi-homme sans grce et
sans beaut,--auquel cas, il faudrait reconnatre que leur frquentation
serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un
prcieux antidote. Rappelons mme que l'introduction de cet
lment--inoffensif--dans nos coles officielles et l'mulation qui en
rsultera, contribueront peut-tre  secouer la torpeur de notre
clientle masculine et  relever le niveau des tudes et des examens.

Et puis, le travail est un drivatif et la science un rfrigrant.
Ouvrons donc largement nos Palais universitaires au public fminin; et
il est  esprer que, parmi les tudiantes, beaucoup useront de cette
permission, surtout parmi les plus ges, pour travailler avec
application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce
lieu de perdition sans tre chaperonnes par leurs mres ou leurs
gouvernantes, o sera le mal? Les amphithtres deviendront d'agrables
salles de spectacle; les cours serviront de prtexte  des runions de
famille. Cela s'est vu jadis  la Sorbonne.

Que si mme le temple de la science se transforme,  de certaines
heures, en salon de conversation pour les dames du monde o l'on
s'ennuie, nos tudiants auraient grand tort de s'en indigner comme
d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amneront
leurs filles aux cours, poursuivissent un but minemment humain et que
l'instruction suprieure leur ft un simple prtexte pour exhiber leur
aimable progniture en un lieu o s'assemble un grand nombre de jeunes
gens  marier. Voyez-vous l'Universit transforme en office
matrimonial? Quel rle charmant! On raconte que l'Universit de Berlin a
eu la mauvaise grce de s'en mouvoir et que, pour faire droit aux
rclamations des tudiants, elle a dcid, en 1898, de procder
svrement au contrle des dames. Prcaution irritante et vaine!
Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brle de se
marier d'une jeune fille qui brle de s'instruire?

Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de
prsider aux examens et aux fianailles de ses lves? Nous faisons donc
des voeux pour que les tudes de droit ou de mdecine se terminent
souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'cole
mixte d'enseignement suprieur ou professionnel devienne une ppinire
de savants et heureux mnages. Mais nous verrons, hlas! que le mariage
n'est pas prcisment en faveur auprs des femmes nouvelles.

En attendant, la perspective d'atteindre  tous nos grades littraires
et scientifiques embrase peu  peu d'une noble ardeur toutes celles qui
ambitionnent le double qualificatif de femmes savantes et de femmes
libres. Nos Universits commencent  se peupler d'tudiantes qui
aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part)  toutes les licences. Nos
grandes coles produisent dj des bachelires et des doctoresses. Les
femmes mdecins croissent en nombre et en autorit. Et croyez-vous qu'il
n'y aurait pas plus de jeunes filles  faire leur droit, si la loi
franaise les autorisait  instrumenter comme elle les a autorises 
plaider? On peut donc se demander si la France est appele  devenir,
comme l'Amrique, une vaste garonnire, et s'il faut s'en dsoler ou
s'en rjouir.




CHAPITRE V

Les conflits de l'esprit et du coeur


       SOMMAIRE

       I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDRE.--LA FACULT DE
       COMPRENDRE ET LA FACULT D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME
       FMININ ET LE MARIAGE.

       II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MNAGE ET DU
       FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MNAGRE!

       III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE
       DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE
       SPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT
       PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME.

       IV.--L'MANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA
       MATERNIT.--INSTRUCTION ET DPOPULATION.


Sans vouloir de l'instruction intgrale comme but ni de l'enseignement
mixte comme moyen, nous persistons  croire que la culture fminine doit
tre largie et amliore. C'est une ncessit qui rsulte de
l'exhaussement gnral du niveau des esprits et de l'extension
croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'lvation
intellectuelle de la femme ne puisse se rsoudre en graves prjudices
pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirige. Il
n'appartient qu' un petit nombre d'lus d'entretenir,--et d'accrotre,
s'il est possible,--la flamme sacre qui claire le monde. Les humains
doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir
honntement et utilement. D'o il suit que la culture de l'esprit n'est
pas un but, mais un moyen. Tout savant mme qui a l'me haute et large,
ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes
qui la rechercheraient dans cet esprit troit et exclusif, ne
tarderaient pas  en souffrir. Et c'est  mettre en lumire les dommages
possibles de cette avidit prilleuse que nous devons maintenant nous
appliquer avec franchise.


I

Les fministes se plaisent  nous reprsenter les poux de l'avenir
galement instruits, travaillant en coopration  quelque oeuvre de
style ou d'rudition, traduisant un texte hbreu, grec ou latin, sous la
douce clart de la mme lampe, associant leurs recherches ou leur
imagination et signant le mme livre de leurs deux noms runis. L'idylle
est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour
l'amour de l'hbreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse
se chamailler _unguibus et rostro_, il est permis de conjecturer qu'en
ce temps-l les mnages se moqueront de l'antiquit et ne feront oeuvre
de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en tandem de
famille.

Mais nous avons de plus graves apprhensions  formuler. Et d'abord,
n'est-il pas  craindre que l'intellectualit de la jeune fille--si elle
est cultive avec passion, avec excs,--se dveloppe au dtriment de la
tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette
prvision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous
assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universits
d'Amrique, que le flirt lui-mme n'y rsiste pas. D'aprs plus d'un
tmoin, les femmes amricaines, instruites et lettres, ne sont pas
exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point
sans une certaine froideur, sans une certaine scheresse qui,  la
longue, dcouronnerait la femme de sa grce mue et de sa sensibilit
attendrie?

Mme Bentzon, qui nous a fait connatre les Amricaines chez elles,
nous dcrit finement ces petits phalanstres, comme il en existe  New
York, forms exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlvent  leur
milieu naturel de prtendues obsessions philanthropiques et des
aspirations trs vagues vers une plus haute fminit, le tout tay par
certains rves creux d'entreprise personnelle et par la curiosit de
vivre en garon. Vivre en garon, voil bien la proccupation scrte
du fminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une
force libre, une nergie spontane, se suffisant  elle-mme, repoussant
la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa trs chre
indpendance, devant un clibat farouche et austre.

Et puis, pour des mes littraires et des natures thres, les choses
de l'amour sont si grossires! On se mariera donc le moins possible,
afin d'loigner de sa vie les vulgarits dplaisantes. Est-ce donc chose
si dlicate et si releve que de faire des enfants? Et comment y russir
sans subir le contact avilissant des hommes? Pouss trop loin,
l'intellectualisme fminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite
qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reut d'une amie
cette confidence: Il n'y a pas  se le dissimuler,  mesure que
s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se
marier; en fait de conqutes, elles visent  l'indpendance. Pourtant
l'humanit a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que
le fminisme nous promet  foison des docteurs, des avocats, des
mdecins, des hellnistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde
que dj l'offre dpasse la demande!

A tout le moins, l'mancipation intellectuelle de la femme semble
impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-l se trompent qui
pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanit se ralisera par
l'galit absolue des deux sexes. A devenir trop semblable  nous, la
femme risque de se dtourner de l'homme, et l'homme de se dtacher de la
femme. Chez l'un et chez l'autre, des tudes trop absorbantes
aboutiraient  une dsaffection rciproque. Une femme lettre, sachant
le grec et le latin, une savante prise de dcouvertes, qui ne voit rien
au-del de la perfection du savoir et de l'affinement du sens
intellectuel, n'est pas seulement expose  rompre avec les habitudes de
son sexe, mais  sortir de l'humanit mme. Refroidie vis--vis de
l'homme, il est possible qu'elle en vienne  ce point d'abstraction
strile de le considrer seulement comme un simple collgue, comme un
condisciple ou un confrre.

Tout cela promet  nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il
est difficile d'touffer en soi la nature, comme l'admiration est
toujours, mme chez les femmes instruites, une dviation du besoin
d'aimer, ils verront peut-tre, avec les progrs de l'instruction
fminine, des vierges lettres ou savantes s'prendre de leurs matres
par inclination ou par vanit. Il en rsultera des unions trs
spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des ges, car les
doctoresses de l'avenir pouseront moins l'homme que le savant. A force
de vivre dans la frquentation des philosophes, des chimistes, des
grammairiens ou des conomistes, elles se prendront  rver, dans le
mystre des nuits d't, des Berthelot, des Gaston Pris et des
Leroy-Beaulieu de ce temps-l. Srement les jeunes filles du XXIe sicle
seront moins proches de la nature que leurs anes du XXe, qui s'en
loignent dj tous les jours.

Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionns par
l'ge des poux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce
qui se passe au thtre: un auteur met en scne un jeune homme de
vingt-cinq ans et un vieillard de soixante galement amoureux d'une mme
jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hsitent
gure: ils sont pour le sexagnaire. Nos critiques dramatiques ont
relev plus d'une fois ce singulier tat d'me. Qu'une demoiselle soit
aime par un homme sur le retour, riche et distingu, et qu'elle lui
prfre un jeune homme honnte, rustique et pauvre, c'est ce que le
public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: Cette petite dinde serait bien
plus heureuse avec son vieillard[126]! Et notez qu'un sexagnaire
amoureux et excit au thtre la rise de nos grands-pres. Et le voil
maintenant transform par l'opinion dite claire en personnage
sympathique! C'est un fait: nous nous loignons de la nature.

[Note 126: mile FAGUET. Feuilleton du _Journal des Dbats_ du 18
janvier 1897.]

Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact
familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains,
qu'elle ne songe pas  rompre tout  fait avec le sexe masculin: il faut
bien assurer la survivance de l'espce et l'avenir de la race. Mais,
tenant sans doute pour affligeant d'tre contrainte de temps en temps 
recourir  nos bons offices, elle subordonne expressment les faiblesses
du sentiment  l'amour de l'indpendance et  la conscience de sa
dignit. Son esprit ne fait  son coeur qu'une concession: elle ne
s'interdit point d'aimer ceux qui le mriteront par leur valeur morale
et intellectuelle. Cette fire dclaration d'une congressiste de 1896
est videmment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais
voil, du mme coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les
classes) condamns au clibat.


II

Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit
tout  fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive
de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilit,
qui, en aggravant l'effort crbral, risque de refroidir les sources de
l'motion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur.
Mais,  mesure que l'intellectualisme touffera le sens commun, il est
plus  craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes
les conditions, une rpulsion croissante pour les besognes manuelles de
la famille; d'autant plus que, pour la conqurir  leurs doctrines, les
coles rvolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant
ses aspirations d'indpendance, s'engagent, par une surenchre de
promesses stupfiantes,  l'affranchir des soucis mesquins de son
intrieur.

Comment ne coterait-il pas  une femme, qu'obsde la proccupation de
cultiver son me et de perfectionner son moi, de mettre la main au
mnage et  la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses
enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, leves ainsi
que des garons, ne ddaigneraient-elles pas l'art, si apprciable
pourtant, de soigner et d'orner leur intrieur et leur personne? Comment
ces cratures, trs compliques et trs artificielles, ne
s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la
prparation d'un plat sucr?

On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive  son
foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'vidence qu'une
femme tire  quatre pingles ne saurait, sans risquer de se tacher,
mettre le pied dans sa cuisine. Trop lgante chez elle ou trop rpandue
au dehors, il est  prvoir qu'elle ngligera plus ou moins son mnage.
Mais, avec nos demoiselles brevetes ou mancipes, cet absentisme ne
fera que s'tendre et empirer. Ce qu'elles feront manger  leurs maris
de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a
pass tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si
les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de
mme pour l'espce si prcieuse des matresses de maison habiles 
prserver leur intrieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand
profit du pre et des enfants!

Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de
l'esprit, ne rende la femme indiffrente aux petits soins qui
embellissent et gaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus
grave--aux mouvements naturels et spontans du coeur, qui sont le
principe de son dvouement et le charme de son sexe. Pourquoi, ds lors,
l'amour lui-mme, qui est le lien de l'humanit, n'y perdrait-il point
de sa force et de sa chaleur? Certains le prvoient et s'en rjouissent.
Grce aux progrs de l'instruction fminine, les hommes, selon Mme
Clmence Robert, se sont aviss subitement d'un sentiment nouveau; ils
ont enrichi leur me d'une jouissance ignore jusqu' nos jours:
l'amiti d'une femme[127]. Il ne faudrait pourtant pas que cette amiti
fasse tort  l'amour!

[Note 127: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique du 28
novembre 1896, p. 840.]

Mais aprs tout, ce sentiment divin court-il de si srieux dangers?
Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades:
s'imaginent-elles que les hommes partageront les mmes vues calmes,
neutres et froides? Lors mme que la femme la plus vivante russirait 
ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de
spiritualit,--il est invitable qu' un moment donn, l'homme le plus
sage ne pourra s'empcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons
esprer, d'ailleurs, que le fminisme ne changera point la nature, mais,
bien au contraire, que les lois de la nature djoueront les outrances du
fminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intrt mme de ce mouvement o
l'extravagance se mle si souvent  la vrit, nous nous obstinons 
sparer l'ivraie du bon grain.


III

Que l'intellectualit de la femme se dveloppe au dtriment de la
tendresse, et l'amiti au prjudice de l'amour, et le got de
l'indpendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du
dvouement au mnage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de
mariages et plus de vieilles filles. Le clibat n'est-il pas en faveur
auprs de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionne
de la vrit et le culte des choses de l'esprit s'accommodent
difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la
maternit. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science
absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui
faire oublier et ddaigner l'homme. Puissent donc les mariages de
convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!
Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.

Ce qui n'empchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'tre
nombreuses. Et ces vierges laques seront-elles toujours des vierges
fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanit de leur savoir et en
prendront prtexte pour protester contre le mariage et mme contre
l'utilit du mle, ne forment jamais qu'une minorit plus tapageuse
qu'imposante. Nanmoins le fminisme avanc travaille, en conscience, 
propager chez les femmes instruites une misanthropie ddaigneuse, dont
il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptmes et les moyens
d'action.

Voici d'abord une proposition mise par certaines personnalits
fministes dans le but de relever devant l'opinion le clibat fminin.
Pourquoi dit-on  certaines femmes: Madame, et  d'autres:
Mademoiselle, suivant qu'elles sont maries ou non? Faisons-nous une
diffrence entre le mari, le veuf ou le clibataire? On lui donne du
Monsieur! dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement
toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: Madame? Il parat
que cette petite rforme ferait avancer d'un grand pas l'mancipation
des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,
on doit leur rappeler que rien n'est plus malais que de changer une
habitude sociale. Beaucoup de parents hsiteront  dcerner  leur
hritire en qute d'un mari une appellation aussi vnrable. Et pour
cause! La fille est, par dfinition, en possession d'une intgrit
physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave
diffrence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-l) a introduit
dans le langage courant des vocables spciaux auxquels l'humanit ne
renoncera pas facilement.

[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]

Autre signe des temps dont la gravit saute aux yeux: parmi les
nouveauts qui ont soulev le plus d'tonnement, de moquerie et de
protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et
florissants  Londres et aux tats-Unis. Paris a le sien, fond, rue
Duperr, par MMmes de Marsy. C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au
cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les
enfants: telle sera l'intimit familiale de l'avenir.

Il est incontestable que ces sparations de corps intermittentes ne
semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de
mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la frquentation
quotidienne des cercles plus ou moins littraires? Que d'excentricits
cette vie mle favorise: cigarette, billard, apritif et autres
affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous
l'imaginons studieux et austre, le club nous fait songer, malgr nous,
 une runion de bas-bleus  lorgnons, les yeux rougis et lasss dans
les lectures tardives, la tte congestionne de science et de
littrature, sans tournure, sans grce, sans lgance, sortes d'tres
hybrides qui ont cess d'tre femmes sans tre devenus des hommes.

Il parat cependant, d'aprs les relations les plus dignes de foi, que
ces clubs de femmes fonctionnent aux tats-Unis le plus correctement du
monde, qu'ils respirent toute la respectabilit anglo-saxonne, et
qu'aprs les soucis et les tracas d'une journe d'affaires, c'est une
joie pour le mari de dner en tte--tte avec une femme qui a crm
pour lui les journaux et les revues, feuillet les livres  la mode et
recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distingue
appelle le reportage conjugal[129].

[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p.
1091.]

Il y a un revers, hlas!  cette jolie mdaille. Ce que la femme
nouvelle recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,
une socit sans mles, une assemble sans matres. Et cette innovation
est la marque d'un individualisme regrettable et le prlude d'une
division fcheuse. Elle obissait  cet gosme sparatiste, cette
Amricaine qui dclarait  M. Paul Bourget d'un ton dcisif: Nous
tenons  briller pour notre propre compte!

Comme si nos matresses de maison ne rgnaient point dans leur salon!
A carter les hommes de leurs runions, ces dames pourront apprendre 
discourir,  prorer, mme  plaider les plus mauvaises causes; en
revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez
nous, la conversation, qui, hlas! languit et se meurt, est la grce,
souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient
admis  leur donner la rplique. Il en va de la causerie, qui est la
lumire des salons, comme de l'lectricit qui, pour jaillir en clair,
suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la
conversation devient aisment vide ou banale. Qu'un homme intelligent
s'y mle, et elle s'avive, se relve, s'chauffe. J'en appelle 
l'exprience des dames.

Faut-il rappeler que le flirt lui-mme, malgr sa provenance amricaine,
et ses libres allures, ne trouve point grce devant le fminisme
intransigeant? On ne voit plus l qu'un amusement d'enfant, qui ne
saurait convenir  des femmes verses dans les hautes tudes et rompues
aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rvent de
chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intresser  ces escarmouches
spirituelles,  cette bataille de fleurs,  ce duel de salon entre gens
d'esprit, o le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les
coups de langue et les coups d'ventail?

Il convient pourtant que les qualits propres  chaque sexe se joignent
et se marient aux qualits inverses, si l'on veut qu'elles ne se
tournent point en dfauts. N'est-il pas  craindre que, sans le contact
des hommes, la sensibilit des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise
ou s'exaspre en susceptibilit pointilleuse et maladive? Mme en
admettant que l'homme ait, par dfinition, l'avantage de l'nergie et le
mrite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce
dlicat avec les femmes  corriger sa rudesse,  temprer ses
emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu
nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les
vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se compltant
les unes par les autres. Ne sparons pas ce qui doit tre, par un
dessein visible de la nature, incessamment uni et combin.

Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles
manires! Il n'est que temps: nous perdons le got des nuances, de la
finesse et de la mesure. La rudesse dmocratique tend  chasser la
galanterie franaise de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus
badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce duret? est-ce sottise?
Le coeur est-il moins dlicat, ou l'esprit moins affin? Le got du bien
dire, l'ironie lgre et rieuse, cette hardiesse simple et aise qui ne
dpasse jamais l'extrme limite des liberts permises, cette bonne grce
qui a t jusqu' nos jours dans les usages de notre socit et dans les
traditions mme de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend
plus  demi-mot. C'est  croire que nous ne sommes plus assez bien
levs pour nous plaire aux intentions, aux dlicatesses, aux lgances
du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons
vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudits et aux
inconvenances de la triste littrature dont nous nous repaissons depuis
un quart de sicle. Qui donc nous gurira de cette dpravation du got
et de la politesse, sinon la retenue et la grce des femmes?

Et c'est au moment mme o les douces et belles manires s'en vont, que
des femmes systmatiques se plaisent  provoquer le divorce des sexes, 
diviser la socit en deux camps ennemis,--ct des dames, ct des
hommes,--en soufflant  ces deux moitis de l'humanit un individualisme
de plus en plus ombrageux et ferm! La plupart des associations
fministes marquent un esprit d'exclusion et de sparatisme; elles ont
une tendance  refuser tout pouvoir  l'lment masculin. Les clubs
isols en sont une curieuse manifestation. Non moins intolrante que
l'abeille, la socit fministe de l'avenir a quelque chance de
ressembler  une ruche hostile aux mles, sans qu'on puisse augurer
qu'on y fera d'aussi bonne besogne.

Mais  vouloir mettre l'homme  la porte de leurs runions,  repousser
ses offres de tutelle et de protection,  le traiter en gal, en
adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'tre prises au mot. Nous
avons entendu, dans un congrs fministe, une aptre imprudente nous
renvoyer avec mpris cette forme de dfrence protectrice et tendre,
qu'on appelle encore la vieille galanterie franaise. Eh bien! soit!
Puisque ces dames ne veulent plus de nos gards et de notre respect,
elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la
leon est dure. Elles seraient mal venues  s'en plaindre: les moeurs 
venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des ddains et des
prtentions extravagantes du sexe faible, lorsque le fminisme,  force
d'exigences et de maladresses, aura fatigu la patience et la
longanimit des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mles
prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?


IV

L'mancipation intellectuelle de la femme pousse  outrance soulve un
dernier grief, et l'on trouvera peut-tre que c'est le plus grave. En
admettant que l'rudition fminine soit, un jour ou l'autre,  la mode,
et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des
demoiselles gniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage
ne coupera point court  ces sottes vanits,--on doit se demander avec
apprhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au
mariage, nous feront la grce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le
voudront-elles? La question de la maternit des femmes savantes est
digne de proccuper ceux qui ont  coeur l'avenir de la race. Or, les
femmes de grand esprit sont souvent striles;  tel point qu'on se
demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificit.

On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni
intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rles. Cela est
si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une relle puissance
crbrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrtan, un
homme cach. Les femmes de talent ne sont pas rares qui prsentent des
caractres virils. Celles-l sont, au pied de la lettre, de vritables
confrres; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a
dit de son ct: Il n'y a pas de femmes de gnie; lorsqu'elles sont des
gnies elles sont des hommes.

Les hautes tudes exigeant une dpense de force nerveuse, un effort de
tte, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les
ressorts de l'tre pensant, il semble bien que la gnralit du sexe
fminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la
production intellectuelle, sans porter prjudice  la reproduction de
l'espce. Dou, au contraire, d'une nergie plus rsistante, pourvu d'un
organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose
d'une rserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent
d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus
avant la recherche intellectuelle et la pntration scientifique, sans
d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perptuit de
la famille.

L'exprience des tats-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus
autorises y attribuent dj la dcroissance progressive de la natalit
 la culture excessive ou prmature de l'intellectualit des femmes.
Par exemple, le docteur Cyrus Edson, commissaire de sant de l'tat de
New-York, dclare expressment que l'Amricaine dgnre: parce que,
durant les annes d'adolescence, sans souci des indications et des
exigences de la nature, on surmne les forces mentales de la jeune
fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir
ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus tre mre.
Impuissance physique ou aberration mentale, voil donc o conduit le
ftichisme des grades et des diplmes. Et qu'il est gai de vivre avec
des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prvient charitablement:
Une jeune Amricaine, leve comme nous sommes fiers de l'lever, se
marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un
enfant, deux au plus; puis elle devient mconnaissable, irritable, un
fardeau pour son mari et pour elle-mme: c'est une malade qui ne gurira
jamais[130]. Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer  plus d'une
Franaise?

[Note 130: Cit par Mme Dronsart dans le _Correspondant_ du 10 octobre
1896, p. 137.]

Ds lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte  M. Fouille: Une
force et une dpense d'intelligence qui, si elles taient gnrales
parmi les femmes d'une socit, amneraient la disparition de cette
socit mme, doivent tre considres comme une atteinte aux fonctions
naturelles du sexe[131]. Gardons-nous donc de dvelopper  tort et 
travers l'instruction fminine: la maternit en souffrirait. Certes, il
est dsirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes
les lumires utiles; mais veillons  ne point l'encombrer d'une
rudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la prparant aux
professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe,
elle ne soit dtourne de son rle familial, de ses fonctions
domestiques, c'est--dire de sa vocation d'pouse et de mre. Que si la
fivre de l'instruction intgrale doit mousser sa sensibilit,
desscher son coeur, tarir l'hritage de dvouement et d'amour qu'elle
tient de ses aeules; que si, la concurrence individuelle l'entranant
hors de ses fonctions traditionnelles dans la mle brutale des
gosmes, elle oublie peu  peu sa maison, son mari, ses enfants, pour
ne songer qu' elle-mme, on verra bientt la moralit faiblir, l'amour
se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des
bonnes moeurs: quand elle dchoit, tout s'croule avec elle.

[Note 131: Alfred FOUILLE, _La Psychologie des sexes_. Revue des
Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.]




CHAPITRE VI

Les infortunes de la femme savante


       SOMMAIRE

       I.--L'INSTRUCTION ET SES DBOUCHS INSUFFISANTS.--MCOMPTES
       ET DCEPTIONS.

       II.--SURMENAGE CRBRAL ET DBILIT PHYSIQUE.--INGALIT
       DES FORCES DE L'HOMME ET DE LA FEMME.

       III.--L'INSTRUCTION NE DONNE PAS LE BONHEUR.--LES PINES DE
       LA SCIENCE.--LAMENTABLES CONFIDENCES.--LE SAVOIR ET LA
       VERTU.


I

L'lvation spirituelle du sexe fminin poursuivie avec excs ne serait
pas seulement dommageable  l'homme,  la famille et  la socit: la
femme elle-mme serait la premire  en ptir, si elle n'a pas, comme
nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout
la force physique, indispensables pour en profiter.

On nous sait partisan d'une plus srieuse et plus complte instruction
des femmes; on nous sait convaincu que ce dveloppement de culture est
susceptible de se rsoudre en lumires et en bienfaits pour l'humanit
tout entire. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard
ces acquisitions intellectuelles devaient dtourner la femme de son rle
naturel, ou nuire  sa sant, ou compromettre sa dignit, sa moralit,
sa personnalit, nous n'hsiterions pas  dclarer que le progrs, plus
apparent que rel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour
elle-mme et pour tout le monde. Quiconque tudie le problme de
l'expansion intellectuelle du sexe fminin, doit s'appliquer
scrupuleusement  viter ces cueils. Ils ne paratront pas imaginaires
 qui voudra bien y rflchir.

A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent  penser qu'il est
impossible de remonter le courant fministe; mais les gens prudents
doivent s'opposer  ce qu'il submerge ou emporte les fondements
essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver
et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu' multiplier
les tudes, les examens, les diplmes et finalement les proccupations
et les fatigues, elle ne multiplie pas ncessairement ses chances
d'amlioration, de succs et d'enrichissement. Le fminisme a ceci
d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des
jeunes filles le mirage d'esprances et d'ambitions dcevantes qui, en
les dtournant des mtiers manuels o elles auraient trouv peut-tre 
exercer plus profitablement la finesse de leur got et la dlicatesse de
leur main, grossissent d'autant l'arme dj trop nombreuse des
dclasses.

A quoi sert de distribuer  profusion les brevets d'institutrices sans
place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Franaises
aillent en masse au collge et  l'Universit: elles n'auront fait, sous
prtexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les
moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien  qui ne
peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientle
et les diplmes sans occupation? Multipliez les lettres et les
savantes: qu'en ferez-vous? Les carrires librales sont encombres. La
science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours
aux estomacs affams le morceau de pain quotidien. Pour modrer cet
apptit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre
croissant de jeunes filles vers les hautes tudes, je ne leur dirai
point qu'elles risquent d'accrotre outre mesure le nombre des bas-bleus
et des prcieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction
un peu dveloppe incline les mes faibles aux tentations de vanit;
qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pdantes et mme d'insupportables
orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivs, les
poseurs, comme l'on dit, sont-ils si rares?

Mais ce que j'apprhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les
dceptions probables, ne dgnre en misanthropie, en rancune, en
jalousie, d'autant plus facilement que le got de la science et la soif
de l'tude procdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de
jeunes femmes lettres, d'un dsir de lutte, d'un besoin de concurrence,
d'une ambition d'galer l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et
impressionnables assignent, gnralement,  l'accroissement des
connaissances qu'elles convoitent, un but trs individualiste: c'est, 
savoir, l'mancipation de leur raison, l'expansion de leurs facults,
l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure  toutes les
curiosits, avides de connatre et d'exprimenter la vie, ambitieuses de
briller, malaises  satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants,
de nos littrateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes
les fibres de leur cerveau vers le succs, vers la renomme, vers la
gloire. Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc;
mais il en est peu qui soient capables de chanter une prire. La voix
de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.

Et si nul ne l'coute, si l'indiffrence s'obstine autour d'elle, si le
succs ne vient pas, comme il est  prvoir, on verra les incomprises et
les dvoyes se rvolter contre l'obstacle, et de plus en plus
agressives et dplaisantes  mesure qu'elles vieilliront, perdre peu 
peu les grces de la femme sans acqurir l'estime et la considration
qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs mes
dues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveauts les plus
hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses
encore si, avant l'ge des dsillusions et l'amertume des insuccs,
elles n'ont point perdu la sant!


II

Eh oui! dans cette question du dveloppement intellectuel des femmes, il
y va de leur sant et, par consquent, de leur vie. Si inquitante
qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe sicle, un
mdecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse
frquence des maladies nerveuses: De la bavette, dit-il, jusqu' la
vieillesse, les femmes ne sont plus occupes que de lecture; la passion
des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles
tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, ds l'ge de
dix ans, commence  lire, ne peut tre,  vingt ans, qu'une femme 
vapeurs.

Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont mme aggraves. Il n'est
pas rare que nous infligions le supplice de la lecture  des enfants de
cinq  six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec
la dgnrescence d'une race vieillie, la lecture fivreuse et gloutonne
des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie
lectrique qui puise nos nerfs et brle notre sang. La nvrose est le
mal du sicle. Combien de femmes elle dvore! Et comme si les victimes
n'taient pas assez nombreuses, on s'ingnie, sous prtexte
d'instruction et d'mancipation intgrales,  en sacrifier de nouvelles
au monstre qui les guette.

Quelque cultive que doive tre la femme moderne, il est ncessaire
d'enfermer ses dsirs d'apprendre et de contenir ses apptits de savoir
en de sages limites. Et nous persistons  croire que ces limites ne
peuvent tre les mmes pour les filles que pour les garons. Vainement
on nous objecte sans cesse que l'esprit n'a point de sexe. Je rponds
 nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en
deux tres trs distincts, qu'il se meut  travers deux organismes trs
diffrents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement
affect que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolong. On
compare souvent l'esprit  une pe: qu'elle soit chez les deux sexes
d'une pointe aussi aiguise, aussi fine, aussi pntrante, je le
concde; mais le mtal est-il aussi solide aussi rsistant, aussi
fortement tremp? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau
chez la gnralit des femmes que chez la gnralit des hommes. J'en
appelle  l'exprience de tous les mdecins.

Je ne dis plus  ces dames qu' nous imiter laborieusement, afin de
conqurir des qualits qui ne leur sont pas foncirement naturelles,
leur copie tournera souvent  la caricature; je veux mme leur accorder
qu'il n'y a point, entre le cerveau fminin et le cerveau masculin, de
radicales diffrences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage
crbral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grce.
A travail gal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur
organisation est plus fine, plus dlicate, plus fragile. Mme de Rmusat
a fait cet aveu: L'attention prolonge nous fatigue. La nature le veut
ainsi, et nul ne la violente impunment.

D'o il suit, encore une fois, que les mmes recherches et les mmes
carrires ne peuvent tre galement poursuivies par les femmes et par
les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux
deux sexes mme instruction et mme pdagogie, mmes efforts et mmes
travaux, mmes exercices et mmes professions. Le sexe faible (ce
qualificatif est ici tout  fait  sa place) ne saurait se vouer aux
mmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.

A cela, on pense bien que les prophtes du fminisme intgral opposent
obstinment que le pass et le prsent ne prouvent rien contre l'avenir:
ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a
ptri et faonn un tre factice qui disparatra au fur et  mesure de
son mancipation. Condamne  une vie sdentaire, confine dans son
mnage, sans cesse replie sur elle-mme, la femme s'est dveloppe,
comme dit M. Lourbet, dans le sens des motions affectives nes de sa
fonction de mre. Cet tat se perptuant  travers les sicles,
l'atavisme a cr chez la femme une infriorit artificielle,
transitoire, momentane, qui, n'tant ni organique ni constitutionnelle,
pourra disparatre avec les conditions de l'ducation qu'elle reoit et
les ambiances du milieu o elle se meut. Laissez-la jouir de la libre
activit de son compagnon, laissez-la boire  volont  toutes les
sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser
rapidement  notre niveau. coutez ce cri de belle et fire assurance
pouss par une doctoresse s lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: A nous
la vie intense, sans entraves, le libre dveloppement, la forte
ducation, notre part de l'hritage commun, et dans quelques sicles on
verra si nous avons march[132]!

[Note 132: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique dj
cite, p. 886.]

M. Lourbet trouvera peut-tre ma rponse vicie par des sentiments
gostes et purils; il m'accusera sans doute de myopie d'esprit;
mais je ne puis croire  de si prodigieuses mtamorphoses[133]. Les
femmes auront beau marcher,--et les sicles avec elles,--il est une
chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par
suite, leur temprament. La question fministe a, si j'ose dire, un ct
viscral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans
prtendre que la femme soit une malade,--expression qui trane aprs
elle des insinuations dsobligeantes,--il faut bien reconnatre que la
nature, qui l'a faite pour tre mre, lui inflige des misres, des
tourments ou, du moins, des sujtions que l'homme ne connat pas. Sa vie
n'a point la rgularit de la ntre; elle est traverse de dfaillances
qui avivent sa sensibilit et nervent son courage. Elle restera, quoi
qu'on dise, l'ternelle blesse chre  l'me compatissante des potes.
Et n'tant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans
grand dommage pour sa sant,  faire tout ce que font les hommes. Des
indications mmes de la nature, il rsulte que le sexe fminin est
prdestin  certaines fonctions, et qu' les ngliger,  les
contrarier, il s'expose aux plus prilleuses dformations, 
l'puisement prmatur,  l'enlaidissement,  la maladie,  la mort.

[Note 133: Jacques LOURBET, _La Femme devant la science contemporaine_.
Alcan, 1896.]


III

Enfin, ce n'est pas seulement la sant physique des femmes que menace un
intellectualisme immodr, c'est encore leur sant morale, leur
quilibre spirituel, la paix de leurs mes. Eu gard  leur complexion
mme, les femmes sont doues d'un temprament impressionnable, sensitif,
presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature
malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible,
affine, polie, civilise par un concours de soins habiles, une
merveille d'lgance prcieuse alliant les dlicatesses du sentiment 
toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous
qu'elle gotera le contentement du coeur avec les pures jouissances de
la pense? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le
cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un tre aim,
pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.

Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme aptre,
l'vangliste, nous dclare que la vierge forte demeure l'idal de
l've  venir, qu'il vaut mieux s'enrler libre dans la phalange sacre,
et que, suivant le mot d'un personnage de roman, l'aristocratie des
femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point
d'hommes[134]. On pense que l'tude sera pour ces fortes ttes un
drivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'me de presque
toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux
lettres ou aux mathmatiques: rarement, trs rarement, la science
comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problme fministe:
il ne faut pas que les choses de l'esprit empitent sur les choses du
sentiment. Lorsque celui-ci est refoul, violent, bless par celui-l,
il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne
souffre cruellement au plus profond de son tre.

[Note 134: _Frdrique_ de M. Marcel PRVOST.]

Nous voudrions croire  cette parole de Mme Augusta Fickert:
L'mancipation fministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme
et, par elle, l'espce humaine entire  la libert et au bonheur![135]
Mais combien cette affirmation est tmraire! La science ne fait pas le
bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fivre et un
tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature
sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dvorante et s'exaspre en
soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intemprance aux fruits
de la science, toute autre nourriture parat fade. Ds maintenant, il
est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mres
produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur
apptit. Elles voudraient possder le monde entier pour connatre la
saveur de toutes choses.

[Note 135: _La Femme moderne par elle-mme_, _loc. cit._, p. 860.]

Et c'est ici que le chtiment commence, leur passion ne pouvant plus
tre rassasie, ni leur curiosit satisfaite. Et comment la science, que
notre sicle poursuit avec avidit, serait-elle capable de nourrir et de
remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son
idal, nul n'est assur de l'atteindre. Le travail de la pense ne va
point sans dceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant
heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamns 
chercher toujours sans jamais rien dcouvrir? Que de fronts charmants
risquent de s'assombrir et de se faner prmaturment sous le poids des
proccupations intellectuelles? Quand le succs ne suit pas l'effort, le
dcouragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume
de l'avortement, le pessimisme final et peut-tre la sombre
dsesprance. Combien ont commenc par adorer la science, qui l'ont
finalement maudite?

C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe minente, dont les
travaux mathmatiques furent, en 1888, honors du prix Bordin par
l'Acadmie des sciences de Paris. Elle mourut  quarante ans,
malheureuse et dsabuse. Que nos amoureuses d'indpendance et de savoir
mditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en
plein triomphe: Que la vie est donc une chose horrible! crivait-elle 
l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bte de
continuer  vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser
qu'il m'en reste autant  vivre. Bien des personnes me font songer  des
insectes dont les ailes auraient t arraches, plusieurs articulations
crases, les pattes brises et qui ne se dcident pas  mourir.--La
cration scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur,
puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanit.
C'est folie que de passer les annes de sa jeunesse  tudier; c'est un
malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entranent dans
une sphre o elle ne sera jamais heureuse. Et quand les honneurs lui
viennent de Paris, elle rpte: Je ne me suis jamais sentie si
malheureuse, malheureuse comme un chien[136].

[Note 136: _Souvenirs de_ Sophie KOVALEWSKI _crits par elle-mme et
suivis de sa Biographie par_ Mme LEFFLER, duchesse DE CAJANELLO;
Hachette, 1895.]

Ces plaintes  fendre l'me partent d'un coeur dsespr. C'est qu'il
faut  la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de
la clbrit. Qu'on la suppose comble de tous les dons et honore de
tous les succs, il manquera quelque chose  son coeur, parce qu'elle a
moins besoin de comprendre et d'tre comprise que d'aimer et d'tre
aime. A une me qui a soif de tendresse, tout le gnie du monde ne
saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les crations de
son esprit lui attireront l'admiration des spcialistes: elles seront
impuissantes  lui assurer ce qu'elle dsire par-dessus tout, l'occasion
de se dvouer, de rendre  qui le mrite affection pour affection et de
rpandre  profusion les trsors de sa tendresse sur les lus de son
choix. Montaigne a crit ceci: Le savoir est un dangereux glaive et qui
empche et offense son matre, s'il est en main faible et qui n'en sache
l'usage. Avis  ceux qui rvent de mettre cette arme aux mains de
toutes les jeunes filles!

Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultive, une
savante, pour dire le mot. Son nergie et son talent sont d'un homme.
Elle n'est plus jeune: le travail de tte a fan son visage; les longues
lectures ont fatigu ses yeux. Elle est sche et raide, sans beaut,
sans grce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe
disgracieuse et vieillie, brle une me ardente, un vritable coeur de
femme, avide de rendre amour pour amour. Prserve de toute chute par
l'lvation de son esprit et par l'orgueil de sa volont, elle s'enferme
en une rserve ddaigneuse et froide et se rfugie dans un labeur
obstin, afin de distraire par la fivre de l'tude son pauvre coeur
abandonn qui,  de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage
des rveries du soir, aux demi-clarts de la petite lampe, se gonfle
malgr elle de tristesse et de regret.

Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet tre artificiellement
virilis, s'chappe furieusement en rvoltes et en maldictions. Que les
crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont
traverses? L'une d'elles crivait  Francisque Sarcey: tre trangre
partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours
et toujours tourner dans le mme cercle! Voil tantt vingt-deux ans que
cela dure! C'est le supplice perptuel. J'ai quarante-six ans: c'est
demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du dsespoir final! Dj, j'ai
song  finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce
serait fini... Mais non, je crois. Et aprs[137]? Et si elle ne croyait
pas? Dcidment, le prjug religieux a du bon.

[Note 137: _L'Institutrice de province_. Annales politiques et
littraires du 23 mai 1897, p. 322-323.]

Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est
incapable,  elle seule, de nous rendre honntes et vertueux. Ce serait
folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affine
est impuissante  remplacer la volont. Voir juste est une chose, bien
agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison claire,
n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractre qui manque le
plus. Il ne suffit pas de connatre le bien pour le pratiquer, ni d'tre
renseign sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir
son devoir, toutes les lumires ne servent de rien. Sainte-Beuve
rapporte d'une femme clbre du XVIIIe sicle, plus rpute pour son
intelligence que pour sa vertu, qu'elle tait destine  tre toujours
sage en jugement et  faire toujours des sottises en conduite. Jeanne
d'Arc fut une hrone et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle
savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le gnie de George
Sand lui ait t de quelque secours pour rgler sa vie.

Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trbuchent  chaque
pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la gomtrie
ou la mdecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous
tes goste, doux et compatissant si vous tes dur et brutal. Il n'est
point besoin surtout d'tre savante pour tre vraiment femme. Lisez les
discours sur les prix de vertu: vous y verrez les cratures les plus
simples et les plus naves cultiver l'hrosme, sans souponner mme la
grandeur de leur dvouement. Donnez la mme instruction  deux jeunes
filles: elle fera souvent de la premire un esprit juste et un coeur
droit, sans corriger l'autre de sa scheresse ou de son tourderie.

Il se peut donc qu'une femme soit trs vertueuse sans tre trs
instruite. La culture scientifique ne dveloppe pas invitablement la
force morale. Certaines femmes de mrite ont le tort de partager le
prjug sentimental du XVIIIe sicle, qui attribuait  l'instruction
toute seule une valeur ducatrice: illusion dangereuse que Taine a
perce  jour. Au vrai, il n'y a point de relation ncessaire entre les
lumires de l'esprit et la noblesse du caractre.

Mais pour n'tre pas absolument moralisatrice, une bonne culture
intellectuelle ne saurait tout de mme gter la femme plus que l'homme.
Elle peut gurir l'un et l'autre de la routine et de l'intolrance et,
en leur faisant mieux voir la vrit, les rendre plus capables de
l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos
tablissements de haute culture acadmique, mais en les prvenant des
preuves et des dceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre
seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour
l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts,
il est  prvoir que l'exprience refroidira peu  peu l'enthousiasme
d'apprendre, la fivre de savoir, le feu sacr dont brlent certaines
ttes prises de fminisme intgral. Une slection se fera parmi ces
fires ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit
point trop douloureuse.




CHAPITRE VII

Instruisez-vous, mais restez femmes


       SOMMAIRE

       I.--TANT VAUT LA FEMME, TANT VAUT L'HOMME.--SUPRIORIT
       MORALE DU SEXE FMININ SUR LE SEXE MASCULIN.--BEAUT ET
       BONT.

       II.--CE QU'A PRODUIT LA VIEILLE DUCATION
       FRANAISE.--L'ANTAGONISME DES SEXES EST ANTISOCIAL ET
       ANTIHUMAIN.

       III.--LE VRAI ET UTILE FMINISME.--RGNRATION SANS
       RVOLUTION.


I

En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumire,
plus de srieux, notre grande proccupation est que ce progrs
intellectuel ne soit pas achet par elle au prix d'une diminution
morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prtexte de
science et de libert, on dnature la femme. Toutes ses qualits de
coeur, d'affection, de dvouement, nous sont ncessaires. Tant vaut la
femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes
font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recle des
trsors de piti, de dsintressement, de vertu, qu'il serait criminel
d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes
valent mieux que nous. L est leur matrise, et nous la saluons en toute
humilit. En veut-on des preuves?

D'abord, les statistiques tablissent que la femme est moins criminelle
que l'homme. Pendant l'anne 1894, ont t accuss: 1 327 hommes et 377
femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de
crimes contre les biens. Sur 104 614 rcidivistes, on comptait,  la
mme date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces
renseignements judiciaires, il rsulte qu'il existe plus de coquins que
de coquines.

Autre preuve de supriorit morale du sexe fminin sur le sexe masculin:
aprs avoir tabli que, dans tous les pays, les divorces sont
gnralement prononcs  la demande et au profit des femmes, le docteur
Bertillon conclut qu'en rgle gnrale, les hommes font environ quatre
fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font
d'insupportables pouses. Et pour infirmer ce tmoignage, personne
n'aura le mauvais got d'insinuer que les femmes sont peut-tre pour
quelque chose dans la dtestable humeur de leurs conjoints. Elles ne
manqueraient point, du reste, d'craser leur contradicteur sous le poids
d'une autorit indiscutable: par la bouche de M. le comte
d'Haussonville, l'Acadmie franaise a proclam, dans sa sance du 26
novembre 1896, que la proportion de la vertu acadmique est
singulirement favorable aux femmes. Il est assez rare que les prix
Montyon soient mrits par des hommes. La raison en est que le
dvouement est par excellence la vertu de la femme. Et l'minent
rapporteur ajoutait: Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec
hrosme, et celles-l, on nous les propose. Les autres, on ne nous les
signale mme pas. Il parat toujours si naturel aux hommes que les
femmes soient dvoues!

N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur
noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur
ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frres et
parents, poux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point
au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en dtail et en secret.
Et par l j'entends ce constant oubli de soi, cette succession
ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignors, dont se compose
la vie d'une femme vritablement aimante: sacrifice de ses jours et de
ses veilles, de ses gots, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises,
toute cette immolation lente, dont une femme, apprcie en Italie pour
son talent potique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle
s'accomplit dans le silence du foyer, des coles, des hospices o la
femme, mre, ducatrice, soeur de charit, se consacre toute au
bien-tre des autres,  les lever,  les sauver de la mort physique et
morale[138].

[Note 138: _La Femme moderne par elle-mme_, _loc. cit._, p. 843.]

Non, ce n'est pas une exagration de prtendre que toute femme porte en
ses veines un peu du sang gnreux de la soeur de charit; et sans aller
jusqu' prtendre qu'elle trouve un plaisir extrme  appliquer des
cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne
d'infirmire ne rpugne pas plus  sa dlicatesse qu'elle n'effraie son
coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour
panser toutes les blessures. Sa rsignation, sa douceur, sa compassion,
sa vertu, sont des dons suprieurs que la nature refuse  beaucoup
d'hommes minents, dons aussi prcieux, aussi incommunicables que leur
gnie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvde Barine, chez
laquelle le talent gale la modestie, nous dire avec une simplicit
touchante: Le meilleur de mes ides se trouve dans Pascal; le voici:
Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne
valent point le moindre mouvement de charit. Et ce mouvement est la
respiration mme du coeur fminin, sa raison d'tre et sa vie.

Que voil bien la dignit et la supriorit des femmes! Les philosophes
qui nous reprsentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient
sans doute  la femme vraiment femme, dont l'me est bonne autant que
l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps
s'harmonisent dlicieusement; et de mme qu'elle nous surpasse en vertu,
en affection, en dvouement, de mme encore elle nous prime par
l'agrment, la finesse et le charme. Matrielle beaut, immatrielle
bont, tels sont les titres de prminence que l'homme ne saurait lui
disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous
sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et
mchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime
de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent  leur
mission,  leur fonction,  leur devoir social, qui est la grce et la
tendresse.

Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'galit des sexes: chacun a
ses privilges de nature, ses qualits originelles et ses prrogatives
minentes. Ds lors, nous pouvons nous dire suprieurs aux femmes en
certains points, sans rabaisser leur mrite ni blesser leur
amour-propre, puisqu'elles rachtent et compensent ce qu'elles ont en
moins par des avantages physiques et des qualits morales, qu'il n'est
point donn aux hommes de reproduire galement.


II

Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette
vieille ducation franaise, prudente et ferme, que le fminisme a
coutume de railler? Il faut cependant constater, pour tre juste, que la
femme franaise est reste capable d'hrosme, de cet hrosme quotidien
qui consiste  tenir tte obscurment  la mauvaise fortune, aux peines,
aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet hrosme
particulier qui, aux moments de panique, consiste  se dvouer quand de
plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la dmonstration en
est faite) que le niveau moral des femmes est trs suprieur  celui des
hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primaut rare qu'elles
croient encore  l'efficacit des grandes ides, au dsintressement, 
l'amour,  tout ce qui lve et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en
l'idal, quelles que soient les amertumes et les dsillusions de la vie,
elles conservent dans le secret de leurs mes le trsor des pures
aspirations et des gnreuses vaillances.

Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc
qu'elle n'est pas si mauvaise, si suranne, si futile, cette vieille
ducation qui consiste  entourer la jeune fille de soins jaloux,  la
prserver des contacts prmaturs du monde,  la couver chaudement sous
l'aile de la mre! On ne voit point que tant de prcautions l'aient
place en un tat d'infriorit avilissante. Initie prmaturment au
got de l'indpendance et  la connaissance des hommes, expose de bonne
heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle
point, par contre, d'tre une jeune fille bien leve? A la viriliser
 outrance, comme un certain fminisme le rclame, elle sera
certainement moins timide; est-il sr, en revanche, qu'elle soit plus
charmante aux heures de gaiet et plus courageuse aux jours d'preuve?
Ne soyons pas injustes envers le pass, ne rpudions point son hritage.
Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tchons de le
complter, de l'enrichir, de l'amliorer, nous disant que, mme en
cherchant le progrs, mme en aspirant  plus de lumire et  plus de
libert, une socit ne doit jamais rompre la chane de ses traditions
morales.

Au point o nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y
a point de sexe qui soit absolument suprieur  l'autre, et que l'homme
et la femme ont des aptitudes, des penchants, des gots, des
tempraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces
diffrences de nature les prdestinent  des fonctions distinctes.
Confions donc  chacun d'eux les rles dans lesquels ils doivent
exceller de par leur constitution mme. De la dissemblance des organes
et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le
prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de
profiter  tous. Le bonheur des individus et le progrs de l'humanit
nous font une loi de laisser l'homme et la femme  leurs places
respectives.

C'est donc  tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le
compagnon. De grce, ne parlons plus du duel des sexes: au lieu de se
traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en allis! La
vrit est que l'homme ne peut rien sans la femme, de mme que la femme
ne peut rien sans l'homme. La civilisation dpend de leur entente
cordiale, de leur union. D'o il suit que le but de l'instruction et de
l'ducation des femmes ne doit pas tre le dveloppement goste de leur
autonomie mentale. Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler
ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rvent de voir la femme libre
faire un solo dans le concert humain. Cet individualisme, plus ou
moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas mme capable
d'apporter la joie et le contentement  qui que ce soit. _Vae soli!_
L'homme et la femme ne sont point ns pour chanter isolment, mais en
choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se
mlent comme leurs mes. tant faits l'un pour l'autre, ils doivent tre
l'un  l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de
bonheur qui se puisse goter sur terre rside dans l'harmonie des sexes;
et s'il arrive que l'accord de deux tres se fonde en une parfaite
correspondance de pense, d'aspiration, de got et de volont, alors la
vie de chacun, embellie et amplifie par la confiance et l'affection,
lve le couple humain  la plus haute flicit qui se puisse atteindre
ici-bas. Ne sparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins,
veut manifestement unir pour le bien de l'espce et la conservation de
l'humanit!


III

Il est nanmoins un fminisme qui, dans le domaine du travail
intellectuel, rallierait srement l'adhsion de tous les sages. On
rencontre trop souvent des femmes purement rceptives, dont c'est la
triste fonction de reflter les penses et les sentiments d'autrui.
Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et
gracieuse, quoiqu'elles parlent franais comme tout le monde,
c'est--dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment mme, de temps en
temps, des apparences d'ide ou des ombres de raisonnement, ces tres
flexibles et inconsistants, vritables cires molles o le pouce du
matre marque  volont son empreinte souveraine, ne sont pas des
personnes. Leur me est somnolente et inerte. Elles ont la passivit des
choses et la souplesse inconsciente des ponges; elles s'imbibent de
toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure,
l'esprit, les gots, les tics de leur entourage. Elles produisent un
certain effet dans les salons, quand elles ont de la beaut et des
manires: ce qui n'est pas rare. Elles savent,  l'occasion, sourire
avec grce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans lgance,
les entendues ou les offenses. Mais ne vous y trompez pas: ces
figurantes jouent sans conviction un rle appris dans le salon de leur
mre. Dresses aux rites de la frivolit mondaine, elles n'ont ni
volont, ni caractre, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent
leur bonheur  vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur
suffit de servir de muse aux esthtes, d'idole aux artistes et de
mannequin aux couturiers.

Mettons que j'exagre. Il demeure que la frivolit des femmes est
malheureusement trop frquente. De la petite ouvrire  la grande dame,
la coquetterie occupe, affolle toutes les ttes, et les dpenses de
toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la
plus grande plaie de notre poque, c'est _la dmoralisation de la femme
par le luxe_. Eh bien! le fminisme oppos comme ractif  cette
purilit,  cet affaissement,  cette dpravation des mes, est digne
d'encouragement: c'est un fminisme modeste, sincre et gnreux, qui
convie la jeune fille  faire retour sur elle-mme,  se pntrer de son
nant relatif,  se corriger de cette nullit lgante que beaucoup
d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mres,  sortir,
par un vigoureux effort, de l'infriorit mentale et morale o ce
travers de vanit l'a mise. Ainsi compris, le fminisme aiderait la
femme  se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa
propre faiblesse,  s'insurger, non contre les vices des hommes, mais
contre ses propres dfauts, pour se grandir et se rgnrer; il serait,
suivant le mot de M. mile Faguet, une gnreuse rvolte de la femme
contre elle-mme, un dsir impatient, imptueux mme, de s'amender, de
s'amliorer, de se redresser dans tous les sens du mot[139]; bref, ce
fminisme serait trs lgitime, trs sain, trs digne et trs vertueux.
Tous les hommes de sens y applaudiraient.

[Note 139: Feuilleton dramatique du _Journal des Dbats_ du 5 juillet
1897.]

Mais, au lieu de travailler  leur propre perfectionnement, les
indpendantes prfrent  ce relvement modeste et mritoire un
fminisme de protestation criarde et d'mancipation hasardeuse. C'est 
qui clamera le plus haut: Enfants, on nous rprime; jeunes filles, on
nous dprime; pouses et mres, on nous opprime! Et sous prtexte
d'affranchissement, armes de leur demi-science, elles s'lancent  la
conqute de toutes les professions viriles. On verra tout  l'heure que,
pour leur excuse, elles y sont souvent obliges.




LIVRE V

MANCIPATION CONOMIQUE DE LA FEMME




CHAPITRE I

La question du pain quotidien


       SOMMAIRE

       I.--ASPECTS CONOMIQUES DE LA QUESTION
       FMINISTE.--AGGRAVATION DE LA LOI DU TRAVAIL POUR LA FEMME
       DU PEUPLE OU DE LA PETITE BOURGEOISIE.

       II.--POINT D'ACCROISSEMENT D'INSTRUCTION SANS ACCROISSEMENT
       D'AMBITION.--IL FAUT DES PLACES AUX DIPLMES.

       III.--DBOUCHS OUVERTS A L'ACTIVIT DES FEMMES.--LE
       MARIAGE.--LE COUVENT.--LA FEMME PASTEUR.

       IV.--PLAIDOYER POUR LES VIEILLES FILLES.--LEUR CONDITION
       PNIBLE ET EFFACE.--LA DVOTION LEUR SUFFIT-ELLE?


La question fministe est, pour une large part, une question conomique.
Puisque tant de femmes rclament aujourd'hui le droit au travail, il
faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En
ralit, le temps qui passe voit s'accrotre incessamment le nombre de
celles qui sont forces de gagner leur pain  la sueur de leur front. Le
fminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit,
une attitude lgante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites
villes de province, des femmes existent qui, si appliques qu'on le
suppose aux affaires de leur intrieur, si curieuses mme qu'elles
soient des affaires de leurs voisins, commencent  s'ennuyer vaguement
de leur situation prsente,  rver perdument d'une situation
meilleure; sans contester que l'activit lectrique, qui nous enfivre,
entrane l'pouse, mme heureuse, vers un idal de vie plus agissante,
et qu' mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus
levs, elle trouve plus pnible qu'autrefois de rester confine dans
l'obscurit du mnage; sans mconnatre, enfin, que la trpidation qui
nous secoue commence  l'envahir et  l'nerver, et qu'en somme, dans
une socit tourmente comme la ntre, le sexe fminin soit excusable de
prtendre jouer un rle de plus en plus indpendant et personnel,--il
est moins douteux encore que, plus nombreuses d'anne en anne, de
pauvres filles bien doues et parfois bien nes, sans ressources, sans
dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obliges de lutter, comme
les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque
jour.


I

Cela est vrai de l'ouvrire aussi bien que de la bourgeoise. D'aprs les
plus rcentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant
d'une profession, contre 500 000 rentires ou propritaires. Ce chiffre
reprsente  peu prs la moiti de la population fminine ge de vingt
ans et au-dessus. Ce qui revient  dire que la moiti des femmes
franaises gagnent leur vie en travaillant.

Dans le peuple, les mres charges d'enfants ne peuvent plus se vouer
exclusivement  leur mnage; elles y mourraient de misre. En plus du
besoin qui les condamne, sous peine de mort,  demander des ressources
au travail extrieur, le machinisme, qui a renouvel l'industrie, a
port un coup funeste  l'atelier domestique et jet l'ouvrire hors du
foyer, o elle vaquait  sa tche coutumire en surveillant les enfants.
La vie de famille a t si gravement modifie par la vapeur et la
mcanique, que bon nombre d'ouvrires sont dans la triste obligation de
dserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de
s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuit des fabriques et des
usines.

pouses et mres, telles taient les deux fonctions de la femme, l'alpha
et l'omga de sa destine. Maintenant, il lui faut en plus gagner son
pain et,  cette fin, abandonner son intrieur pour travailler au
dehors. Qu'on s'tonne, aprs cela, qu'elle revendique le droit  un
salaire honorable! Il serait cruel de lui rpondre, ft-ce avec un doux
regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le mnage, pour l'amour.
Aimer, avoir des enfants et les lever, garder le foyer et filer la
laine, voil un joli rle qui pouvait suffire aux heureuses mres
d'autrefois; quant  la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison
pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.

Notre petite bourgeoisie, si digne et si intressante, n'est pas
beaucoup plus fortune. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intrt et
les conversions de la rente ont rduit gravement son modeste budget. Et
du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup mme
ont d s'loigner de la demeure paternelle, qui n'tait plus assez riche
pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises
rsolument en qute d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de
dire que, dans nos classes intermdiaires, le fminisme est n, moins
des conceptions trs contestables de l'galit des sexes que de
l'appauvrissement du foyer familial et des difficults croissantes de la
vie. Et comme au dbut les coles taient largement ouvertes et les
positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles
pauvres de bonne famille s'y sont prcipites.

Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et
surabondamment occupes, n'ont pas suffi longtemps  l'afflux des
aspirantes. Maintenant le fminisme cherche et rclame d'autres
dbouchs. Pour ce qui est particulirement des femmes qui ne sont point
engages dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et
les veuves, subvenir par elles-mmes  leur entretien, il est 
conjecturer qu'elles s'appliqueront  forcer l'entre des nombreuses
carrires qui leur sont fermes. En quoi ce mouvement d'invasion
pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler
pour vivre.


II

Du jour mme o l'on s'est dcid  ouvrir aux filles les collges, les
lyces et les facults, du jour o, pour obir aux suggestions des
pdagogues, on a mis  la disposition de nos demoiselles les brevets et
les diplmes, il tait facile de prvoir, qu'aprs avoir pli sur les
livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne
se rsoudraient point  considrer leurs titres universitaires comme des
titres nus, simplement dcoratifs, poursuivis avec dsintressement, _ad
pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la Rpublique distribue la mme
instruction aux deux sexes; elle quipe et exerce galement les filles
et les garons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les
mmes armes et les soumet au mme entranement. Comment s'tonner que
bon nombre d'tudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos
tudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi
abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence
est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent  tirer parti de
leur instruction pour vaincre, c'est--dire pour vivre?

La graine de bachelires, de licencies et de doctoresses devait
logiquement s'panouir en moisson de praticiennes dcides  envahir les
bureaux, les prtoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune
fille a subi le long labeur d'accablantes tudes et sacrifi au dsir
d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaiet, souvent mme sa grce et
sa sant, lorsqu'elle mesure la supriorit que son savoir, ses
diplmes,--et aussi son orgueil,--lui assurent  rencontre du commun des
mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce  utiliser cette force
patiemment accumule? Ce serait, de sa part, hrosme ou folie de se
refuser  tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la
prparer  la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mler? Pourquoi lui
distribuer les grades et les diplmes, s'il lui est interdit d'en user?
Pourquoi lui apprendre un mtier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?
A cela, l'tat n'a rien  rpondre. Il est bien inutile d'armer
savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si
d'invincibles prjugs les tiennent loignes du champ de l'action et
les relguent au foyer pour garder les malades et panser les blesss.
Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur
savoir et leur mrite. Aprs avoir partag nos labeurs, elles aspirent 
partager nos bnfices. Cette prtention est dans l'inluctable logique
des choses.

A ce propos, M. Izoulet a crit: L'me fminine a conquis sa dignit
mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tt ou
tard en accroissement de dignit lgale, car le passage est irrsistible
du psychique au juridique[140]. Rien de plus vrai: comme le flot pousse
le flot, un accroissement de lumire engendre un accroissement de
conscience; un accroissement de conscience dtermine un accroissement de
pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entrane finalement un
accroissement de droit.

[Note 140: Lettre cite dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph
RENAUD, p. 33.]

Dcide  n'tre plus le satellite de l'homme, mais  briller de son
propre clat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel
que la femme rclame le droit au libre travail. Mais ses rclamations
seraient moins instantes et moins gnrales, si le besoin ne la chassait
souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que
beaucoup parviennent  vivre maigrement  la maison. Qu'on approuve ou
qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut
la subir. Ce n'est pas un bien, mais une ncessit; ce n'est pas un
idal, mais une fatalit.

Hors de l, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie
pourrait-elle suivre?


III

Pour ne point parler de l'amour vnal que tout le monde doit fltrir et
pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-mme, il est au
besoin d'activit des femmes trois dbouchs normaux: le mariage, la
religion ou l'industrie.

Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de
l'espce et aux indications de la raison, c'est  quoi nul ne saurait
contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'tre
pouse et mre. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population
franaise compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que
cet excdent soit infrieur  celui qu'on relve en Angleterre, il
mrite cependant une srieuse considration. D'autre part, l'effectif du
clibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre
seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misre et en
souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici
des femmes heureuses qui jouissent de la scurit du lendemain, ou de
l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et 
bien des veuves, il faut une carrire, un gagne-pain. Il convient donc
de prparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des
carrires honorables et lucratives  l'activit inemploye des femmes
qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent
contre la vie,--depuis l'ouvrire et la servante jusqu' la caissire et
l'artiste?

Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon
mme aux rsistances de l'esprit chrtien. On peut ramener  trois
rgles la condition des femmes selon la conception de l'vangile: 1
devant Dieu, la femme est l'gale de l'homme; 2 dans la famille, c'est
 l'homme de commander et  la femme d'obir; 3 dans la socit, la
femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors.
Fidle  ce programme, l'glise tient pour dsirable que le sexe fminin
ne s'puise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dpense
aux offices de la vie publique.

Ce n'est pas  dire que les femmes, qui n'ont point de got pour le
mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions
religieuses un refuge et un appui. En France et, plus gnralement, dans
les pays catholiques, l'glise offre au sexe fminin d'innombrables
asiles, o filles et veuves trouvent dans la vie de communaut un
aliment  leur besoin de dvouement et de charit. Depuis des sicles,
l'institution de la virginit monastique a donn au fminisme une
solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il
semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en dcroissance
dans les communauts de femmes. Les statistiques officielles ont
constat 127 783 congrganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier
1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses
trangres tablies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre
des religieuses franaises tablies  l'tranger. Suivant le R. P.
Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congrganistes
franaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires
dissmines  travers le monde.

Le pass a connu mme de vritables socits coopratives de femmes qui,
sous le nom de bguinages ou de fraternits, offraient aux ouvrires
indigentes un rconfort pour leur vertu et une protection pour leur
travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces
appellations de mres, de filles et de soeurs. Certaines de ces
communauts se transformrent en ordres monastiques, en refuges ou en
pnitenciers.

Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie
la question fministe, puisque, d'aprs les chiffres que nous venons de
citer, plus de 160 000 Franaises y trouvent,  peu de frais, une vie
honorable et une retraite assure. Par contre, dans les pays protestants
o les asiles de pit ne s'ouvrent plus gure  la femme qui n'a pas le
moyen ou le got de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans
soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont
comme frappes de mort sociale[141]. Que si jamais, par hypothse, on
fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos
villes  toutes les dlaisses,  toutes les misrables, aux domestiques
sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes dchues ou
abandonnes, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise
douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse  concevoir.

[Note 141: Holtzendorf, cit par P. Augustin Rsler, _op. cit._, p.
290.]

Prives des dbouchs du couvent catholique, les femmes protestantes
d'Amrique s'insinuent tout simplement dans le clerg mthodiste,
baptiste ou unitarien. Elles se font d'emble ministres du Verbe
divin. Lors de la dernire exposition de Chicago, on a pu voir, le jour
de la Pentecte, de charmantes ladies revtues de l'habit
ecclsiastique,--une ample tunique noire passe sur le costume de
ville,--prcher et officier avec une dignit, un art et une grce qui
ont ramen au temple bien des pcheurs endurcis. Derrire les
officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un tmoin oculaire,
taient assises, rgulirement ordines, parmi lesquelles plusieurs
ngresses[142].

[Note 142: KAETHE SCHIRMACHER, _Journal des Dbats_, du 4 septembre
1896.]

Il n'est pas  croire que les prtres de l'glise catholique aient 
redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose.
Bien que Jsus ait t suivi dans ses courses apostoliques par de
pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumnes, on ne voit point qu'il
leur ait confi jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples
d'lection qu'il a dit: Allez et prchez l'vangile  toute crature.
De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait  la dernire
cne. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux
honneurs du ministre ecclsiastique. Et depuis lors, une discipline
constante les a cartes de la chaire et de l'autel.

A dfaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait,
d'ailleurs,  loigner les femmes du sacerdoce romain. La femme
confesseur,--si agrable que puisse tre cette nouveaut par plusieurs
cts trs humains,--viderait peu  peu les confessionnaux de leur
clientle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment
s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes
confidences sans prouver le besoin de les pancher en des oreilles
amies?

Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la
religion, il serait cruel de mettre le sexe fminin en demeure de
choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et
l'homme. L'glise elle-mme n'y songe point. Aussi bien, entre la
religieuse et l'pouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mrite
considration.


IV

Les vieilles filles! On ne songe pas assez  leur mlancolique destine.
Il semble que ces pauvres dlaisses, qui ont senti se faner lentement
leur jeunesse et parfois leur beaut, ne comptent pas dans notre
socit. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence dserte et
monotone s'coule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'taient
mises en marche vers l'avenir avec de beaux rves et de larges
ambitions; et d'anne en anne, les espoirs dus et les ardeurs
refoules ont creus  leur front une ride nouvelle et dpos en leur
me une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,
tristes et inaperues, jusqu' ce que la mort les prenne. Elles ont
manqu leur vie.

On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu
manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses
mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et
que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y rsigner
avec grce. Peut-tre; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je
connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse
ingnue, leur candeur souriante, se refuse  croire au mal; mieux que
cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renonc  chercher
le bonheur pour elles-mmes, n'ayant point d'autre proccupation que de
travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.
Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne
les rebute. Et pour utiliser les trsors de maternit inemploye qui se
sont amasss en leur coeur, elles pousent la grande famille des
malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur
me de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour
d'elles, les plus aimantes et les plus dvoues des mres.

Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont
dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis
que notre socit prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux
garons, elle rserve tous ses ddains, toutes ses rigueurs, toutes ses
plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si
elles n'ont pu se marier? Est-il quitable de traiter comme une
dclasse, comme une rfractaire, une malheureuse isole qui, faute
d'tre pouse devant le maire et le cur, n'a pas le droit d'avoir des
enfants? On conviendra que la socit serait cruelle de la punir d'une
solitude qu'elle n'a point cherche. Seule, elle doit vivre avec
honneur; seule, elle doit consquemment travailler avec profit. Or,
voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession librale? on
lui permet de s'y prparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime
de l'exercer; s'adonne-t-elle  un mtier manuel? on lui pardonne de
peiner autant qu'un homme, mais,  travail gal, on la paiera moiti
moins.

A l'encontre de ces prjugs, dont la barbarie finira bien un jour par
nous rvolter, le fminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que
la revendication de leur honneur et de leur pain.

Et qu'on ne prenne point nos dolances pour une critique dtourne des
pratiques et des moeurs de l'glise. Outre que la religion est presque
l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers
que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les mes actives et
ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore
un large dbouch aux ardeurs inoccupes du clibat fminin, et qu'il
contribue de la sorte  adoucir l'amertume de la condition faite aux
filles qui n'ont pu accder au mariage et  la maternit. Mais la femme
n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'tre, d'autre destination naturelle
que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le clibat laque,
honor chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel
ct est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?

On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pense, de
laciser les oeuvres d'apostolat et de charit: nous nous inclinons, au
contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de
nos religieuses. Certains livres ont beau nous prsenter le fminisme
comme une religion qui a ses devoirs, ses dvotions et ses voeux, on a
beau nous parler d'riger la femme nouvelle en gardienne des lois
morales, d'en faire l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanit,
ou, plus potiquement, la chaste prtresse qui incarnera la moralit la
plus haute et le dsintressement le plus absolu,--on ne fera pas que
les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du
sanctuaire. Le mobile de celles-l ne vaut pas l'idal de celles-ci.

Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagrant l'gosme et les
brutalits de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la
femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dgot, et que, par
peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une
virginit farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au
sexe fort, entrane, brle par le dsir ardent de se dvouer au
relvement de la condition fminine, chaste pouse de l'Ide, elle se
dtache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualis qui l'incline
 dpenser au profit de l'humanit la tendresse vacante de son coeur,
cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce
fminisme insexuel, mystique et douloureux, est un fminisme
d'imagination, un fminisme de roman. Si rare pourtant que puisse tre
cette sorte de religion laque, nous devons la saluer
respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions brigues et
poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le
clibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le sicle prsent
vt natre (je parle sans rire) la vierge mdecin.

L encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des
ordres charitables. Je sais des soeurs de la Misricorde et de la
Charit auxquelles il ne manque, en fait de science mdicale, que les
brevets et les diplmes. Pourquoi leur serait-il dfendu de les
conqurir? Aprs les soeurs gardes-malades, qui aident les petits 
natre, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-mdecins, qui
aideront les grands  se gurir? Pour tre vierge laque, il suffit de
s'prendre d'un idal terrestre. Mais si l'amour de l'humanit peut
faire des hrones, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le
fminisme de nos libres vestales, prises de chastet orgueilleuse et
savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles
mconnaissent,  la loi imprissable du Dcalogue et du Sermon sur la
montagne qu'elles oublient.

Et pourtant, il faut bien le dire et mme s'en rjouir, la dvotion ne
suffit point  de certaines mes, mme religieuses, que travaille de
plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes
qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit
de s'occuper des grands problmes sociaux dont notre poque est
tourmente, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de
panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de gurir, les misres
du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur
conscience est scandalise et leur me endolorie. A ces femmes de
volont et d'action, la prire ne saurait tre le but exclusif de la
vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres
ne sont pas seulement celles de misricorde et de charit; aux oeuvres
religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laques. Est-ce un
bien? est-ce un mal? Il faut rpondre  cette question.




CHAPITRE II

Du rle social de la femme


       SOMMAIRE

       I.--CHARIT RELIGIEUSE ET CHARIT LAQUE.--LE FMINISME
       PHILANTHROPIQUE.

       II.--FONCTIONS D'ASSISTANCE QUI REVIENNENT DE DROIT AU SEXE
       FMININ.--LE RELVEMENT DE LA FEMME PAR LA FEMME.

       III.--LA QUESTION DES DOMESTIQUES.--DOLANCES DES
       MATRES.--DOLANCES DES SERVANTES.

       IV.--L'OUVRIRE DES VILLES ET LA MUTUALIT.--MISRE A
       SOULAGER, MORALIT A SAUVEGARDER.--AIDE-TOI, LA CHARIT
       T'AIDERA!

       V.--APPEL AUX RICHES.--L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET
       L'ASSISTANCE PRIVE.--LES DEVOIRS DE L'HEURE PRSENTE: LE
       DEVOIR SOCIAL ET LE DEVOIR PATRIOTIQUE.


I

Non moins que ses devancires, la femme d'aujourd'hui aime  goter la
douceur de se dvouer. Elle prfre encore, Dieu merci! les joies du
sacrifice, les tendres inquitudes de la maternit, les exquises
souffrances de l'amour, aux motions lucratives de la profession
d'avocat,  l'orgueilleuse possession d'un sige de magistrat, ou mme
aux jouissances suprieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en
est toutefois qui, sans songer  sortir de leurs attributions
naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et ferme, et qui
aspirent  l'action. Si elles tendent  se viriliser, c'est avec la
volont de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanit  l'amour
de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se
vouer au bonheur d'un seul.

On dira que nos soeurs de charit en font tout autant depuis des
sicles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai  diminuer ce
qu'a d'utile et d'admirable l'largissement de la maternit dans une me
de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres
d'assistance et de relvement appartiennent en propre aux congrgations
religieuses, et que, hors d'elles, la femme laque doit vivre pour son
plaisir ou pour son intrt. En France, malheureusement, la plupart des
bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est--dire catholiques,
protestantes ou juives. Par raction, les autres--et elles sont
rares--se disent neutres et sont le plus souvent athes. De l une gne
de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner  la charit toute
simple, sans s'affilier  une congrgation ni s'enrler dans un parti.

Or, loin de s'puiser follement  faire clore en la femme des virilits
inoues, le fminisme mriterait d'tre bni, s'il encourageait
seulement  l'activit charitable les femmes embarrasses de loisirs
ennuys et de forces striles. Puisse-t-il se borner  des leons
d'apostolat! Prsentement, les femmes inoccupes sont lgion; et le
premier but du fminisme doit tre de constituer les veuves et les
filles indpendantes en associations secourables et de les mobiliser,
pour la campagne de moralisation et d'assistance, que ncessite
imprieusement le malheur des temps. En se consacrant  cette grande
oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilges de charme et de
sduction, les femmes peuvent prparer un monde meilleur  nos
descendants. Soeur de charit sans la cornette, voil un rle digne de
tenter une grande me.

Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activit qui
dvore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels
suffisent des vocations laques et des gots purement sculiers. En ce
qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrle des
oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de
bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en
tout ce qui a trait  la dfense et au soutien de l'enfance et de la
vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chres au coeur
fminin,--nous sommes persuad que l'on pourrait tendre le cercle de
leurs attributions. Pourquoi mme (c'est un avis que nous donnons en
passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des Amis de nos
Universits? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins
efficace que celui de leurs maris ou de leurs frres.

Et  l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amrique, les femmes
franaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de
rsoudre les problmes qui intressent leur sexe et le ntre. Leurs
groupements littraires, philanthropiques ou professionnels pourraient
dterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de rforme
dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection
du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance
des nouveau-ns et des nourrices.

Nous voudrions mme qu'elles prissent en main les questions des
logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et
des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins
et des muses. Tout ce qui tient  la beaut et  la salubrit des
villes relve de leur comptence et de leur got. Il n'est pas une
agitation locale  laquelle les femmes amricaines ne prennent part
avec entrain. A leur suite, les Franaises pourraient tendre peu  peu
leur influence bienfaisante sur les coles publiques, les bibliothques
populaires, les expositions artistiques et les ftes urbaines. Leur
bonne grce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale,
ne ft-ce qu'en rappelant aux hommes les rgles souvent mconnues de la
douce tolrance et de la civilit purile et honnte.

Pourquoi surtout (j'y insiste  dessein) ne pas ouvrir largement  leur
action les commissions scolaires et les comits de surveillance des
asiles, des crches, des ouvroirs, des refuges, des hpitaux et des
maisons d'ducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier  leur
vigilance l'inspection du travail fminin et la tutelle des enfants
assists? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs
d'Amrique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou
aise entreprennent de courageuses croisades contre le vice,
l'intemprance et l'ivrognerie?

Des oeuvres existent dj qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union
franaise pour le sauvetage de l'enfance, l'Union franaise des femmes
pour la temprance, l'Union internationale des amies de la jeune fille,
et nos deux Socits de secours aux blesss des armes de terre et de
mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec clat la
rayonnante bont fminine. Que les femmes de France se dvouent donc,
sans respect humain,  toutes les tentatives de bienfaisance, de
moralisation et de solidarit mme les plus hardies, et qu'elles
laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce
fminisme chevaleresque est celui des saintes.


II

D'une faon gnrale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les
oeuvres de prservation et de relvement, c'est--dire tout le
dpartement de la charit, devrait tre aux mains des femmes. Leur
domaine est l o l'on souffre. Elles sont admirablement doues pour
toutes les oeuvres de consolation, de rdemption, de pacification; elles
sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la
vocation de la charit. Une socit bien ordonne confierait  des
femmes tous les offices de la bienfaisance. Cette conclusion de M.
Jules Lematre a reu du Congrs international d'assistance publique une
conscration solennelle. Ce congrs, o trente-six tats taient
reprsents, a mis le voeu qu'une plus large place ft faite aux femmes
dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance
publique[143].

[Note 143: Rapport de M. Jules LEMATRE sur les prix de vertu: novembre
1900.--Voir aussi la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]

O la police, l'hygine, la rglementation et la science des hommes
chouent, les femmes ont chance de russir. L'aumne distraite, bruyante
ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne
suffit  rconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir
avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on
lui tend, il faut que le misrable sente la main d'un ami qui fait le
bien pour le bien. La charit suprieure est dicte moins par la piti
que par la justice. Sans faire  l'aumne un crime de poursuivre parfois
un mobile intress, de calculer avec Dieu, d'escompter les rcompenses
futures de l'au-del, encore faut-il que, pour tre fconde, elle soit
anime d'un apptit de dvouement, d'une tendresse intelligente, d'un
lan de maternit morale, o l'on sente non seulement le devoir, mais le
besoin et le plaisir de donner.

Telles ces femmes d'Amrique qui ont entrepris une vritable croisade
contre l'alcoolisme, la misre et la dchance lgale des femmes
avilies, et qui prchent la dcence et la sobrit sur les places
publiques, pntrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au
besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne  son
vice et la prostitue  sa dgradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des
libres de Saint-Lazare, fonde par Mme Bogelot, pour prserver la
femme en danger de se perdre et fournir  celle qui est tombe le moyen
de se rhabiliter. Est-il charit plus admirable? Protger la jeune
fille et relever la femme dchue, rendre aux cratures les plus dcries
le respect d'elles-mmes, visiter infatigablement les hpitaux, les
refuges et les prisons, braver les pidmies et s'installer au chevet
des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et rchauffe
le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les mes,
verser gnreusement  toutes les misres qui se cachent et sur toutes
les plaies honteuses le pur lait de la fraternit humaine: voil
l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.

Nos congrgations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient
capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop ferme, trop
clotre. Nos admirables soeurs de charit elles-mmes sont trop exiles
de l'humanit. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les
mansardes. C'est l qu'il faut aller le surprendre et le soigner.
Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant!
Empitez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si
sche et si imprvoyante! Tant que le fminisme ne commettra pas d'autre
usurpation, il ne comptera que des allis parmi les hommes. C'est votre
droit d'tre associes au soulagement de toutes les souffrances et au
redressement de toutes les iniquits.


III

Il est,-- titre d'exemple,--une question trs grave que les congrs
fministes ont hsit longtemps  voquer dans leurs assembles: c'est
la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que
les femmes riches ou aises peuvent rsoudre sans sortir de chez elles.
Tous ceux qui ont  coeur la paix sociale devraient s'mouvoir de
l'abme qui se creuse de plus en plus entre les matresses et les
servantes.

Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprs des bons
matres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas
moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est
pas moins vrai que la domesticit est une sujtion pnible, dont souvent
les suprieurs abusent et les infrieurs ptissent. C'est ainsi que
certaines femmes du monde affichent pour les filles attaches  leur
personne un ddain, une raideur, un mpris capables de froisser, de
rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans
l'aversion que ces dames professent pour les travaux du mnage. Comment
attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tche
que sa matresse considre comme dgradante? Cela tant, il est logique
qu'on tienne pour des tres infrieurs les serviteurs, que les rigueurs
du sort ont condamns aux humbles besognes de la cuisine ou de la
basse-cour.

Chez d'autres mondaines, il y a mme, vis--vis de la domestique, comme
une survivance des abominables sentiments de la matrone paenne pour
l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne lgante:
Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair  domestique. Cette femme
sans entrailles mritait d'tre servie par des furies.

Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrives
de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de
petits bourgeois peu aiss, chez lesquels la nourriture est mesure avec
parcimonie, tandis que le travail est impos sans trve ni sans mesure.
Quand elles ont atteint leur majorit, elles peuvent se dfendre, et
elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de
la petite bonne de quinze  seize ans, jete loin des siens sur le pav
des grandes villes et qui, dpourvue d'appui et de conseil, connaissant
 peine son mtier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie  toutes
les corves qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes mes la petite
bonne  tout faire: elle est presque toujours digne d'intrt.

On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualits des
serviteurs d'autrefois; que les ides d'galit et d'indpendance ont
surexcit en eux l'gosme et l'envie; qu'elles sont d'un autre ge, ces
servantes probes et dvoues qui pousaient, en quelque sorte, la
famille de leurs matres et lui rendaient en fidlit et en respect ce
qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je rpondrai
que, si vraies qu'elles soient, ces rflexions confirment le mal social
dont nous souffrons,--sans le gurir. Et puis, les matres n'ont-ils pas
frquemment les domestiques qu'ils mritent? Prennent-ils un soin
attentif de leur moralit, de leur sant, de leur avenir? Si l'infrieur
a des devoirs, le suprieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques
s'attachent  votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos
actes, que vous n'tes pas indiffrents  leur existence.

Encore une fois, nous ne dfendons point (on voudra bien le remarquer)
les drlesses, sans conduite et sans honntet, qui pillent et
ranonnent la maison o elles sont entres par ruse ou sur la foi de
quelque recommandation mensongre. Les matres qu'elles exploitent ne
font qu'user du droit de lgitime dfense en se dbarrassant au plus
vite de ce flau domestique.

Mais pour combien de pauvres filles honntes la domesticit est-elle
l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame
trane dans l'oisivet une vie  peu prs inutile, ceux qui la servent
lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se
rappeler que, sans rompre absolument avec les agrments de la socit
joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux  faire que de
promener  travers les salons sa grce prcieuse et pare! Tmoigner 
nos soeurs infrieures de l'attachement et de la sympathie est la
meilleure faon, pour les privilgis de la fortune, d'attnuer
l'injustice du sort.

On voit qu' la question des domestiques, nous n'admettons qu'une
solution d'ordre moral. Faisant appel aux matres et surtout aux
matresses, nous les prions de se mieux pntrer de cette ide
chrtienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs gaux devant
Dieu et devant la nature, des tres qui pensent comme eux, qui souffrent
comme eux, et que les progrs de l'instruction et de l'galit rendent
de plus en plus sensibles  l'injustice,  la duret,  l'humiliation.
Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de
rsignation pour nous servir qu' nous pour les supporter. Il n'est
qu'une rforme de notre mentalit,--la rforme de nous-mmes,--qui
puisse amliorer graduellement la condition de nos infrieurs. Et comme
toute rvolution morale, cette oeuvre d'ducation ne se fera pas en un
jour.

Dj, cependant, il existe  Paris, et dans les grandes villes, une
Socit des amis de la jeune fille, qui ne manquera pas, je l'espre,
de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, loignes de
leur famille et dnues de ressources. Quant aux majeures, elles
commencent, un peu partout,  s'unir et  se syndiquer; et nous verrons
peut-tre un jour les mauvais matres mis en interdit par la
fdration des domestiques et,  titre de revanche, les mauvais
domestiques mis en quarantaine par la coalition des matres.

Pourtant, ces moyens extrmes nous rpugnent. Mieux vaut l'entente que
la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposes par la Gauche
fministe? Celle-ci n'hsite point  mobiliser contre les matres toutes
les forces coercitives de l'tat, rclamant qu'une loi et des rglements
fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de
sortie, ou, du moins, que le travail des domestiques soit assimil 
celui des ouvriers et des employs quant aux conditions d'hygine et de
repos. Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne mme les
bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il
serait excessif de lui substituer l'tat, d'autant mieux que rien
n'oblige une domestique  rester dans une maison o elle se trouve mal
paye ou mal traite: il est entendu que les inspecteurs et les
inspectrices du travail auront le droit de contrler ce qui se passe
dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra crer toute une arme de
fonctionnaires pour procder  ces incessantes visites domiciliaires: il
suffira, rpond-on, que les bonnes dposent une plainte chez
l'inspecteur. Et voyez l'ingnieux dtour: la dnonciation tortueuse et
lche remplacera l'inquisition  domicile[144]. On ne saurait vraiment
imaginer rien de plus libral: ou l'espionnage ou la dlation. Avec un
pareil rgime, le shah de Perse lui-mme se dciderait  cirer ses
bottes. Si jamais cette savante rglementation est vote, une loi
s'imposera d'urgence pour dfendre les matres contre la tyrannie des
domestiques.

[Note 144: Congrs international de la Condition et des Droits des
femmes. Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]


IV

Il est urgent, par ailleurs, que nos lgantes, qui ont le rare
privilge de pouvoir soigner leur intelligence et leur beaut, se disent
et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains
de la femme qui dpense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en
France, 950 000 couturires et 30 000 modistes, dont elles utilisent
plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de
ddier son excellente tude sur les ouvrires,  l'aiguille: A celles
qui font travailler, pour qu'elles prennent piti de celles qui
travaillent! Les patrons subissent le caprice de leur clientle. Les
intermittences de presse et de chmage proviennent de l'irrgularit des
commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intrt et l'humeur des
acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si
instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingnie  rduire ses
prix de vente, en rduisant ses prix de faon? Nous aurions tort de lui
en faire un crime: c'est une ncessit qu'il subit  regret. Seulement,
comme il n'est pas de limites  la misre, il se rencontre toujours des
malheureuses prtes  travailler  plus bas prix que d'autres moins
malheureuses. A cela, quel remde?

Puisque les moeurs rglent le travail plus que les lois, serait-il si
difficile  nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur
ou le prdicateur aidant, pour aviser aux moyens d'attnuer cet
avilissement de la main-d'oeuvre? Il dpend de tout le monde que le
travail s'abrge et s'amliore. Faites vos commandes  temps, et bien
des veilles seront vites. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et
le repos dominical sera plus facilement respect. Ce n'est pas assez. La
femme riche a le devoir de prendre en main les intrts de la femme
pauvre. Il faut qu'il s'tablisse de plus frquentes et de plus amicales
relations entre les rentires du premier tage et leurs soeurs pauvres
des mansardes. Voil une bonne occasion pour le fminisme de montrer ce
qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est  ce prix. Si les
heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple,
le socialisme la prendra; et quand il aura l'ouvrire, nous dclare M.
Benoist, nous ne pourrons mme plus tenter de lui disputer l'ouvrier.
C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'tablisse bien vite, entre les
patriciennes du luxe et les dshrites de la terre, un fminisme de
solidarit fraternelle qui pacifie les hommes en rconciliant les
pouses et les mres.

C'est surtout  l'ouvrire des grandes villes qu'il importe de tendre
une main secourable. Moralement abandonne au milieu de la foule
indiffrente, en butte aux embches et aux plaisanteries des compagnes
perverties qui s'appliquent  la dniaiser, en proie aux angoisses du
chmage, se brlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie,
maigrement paye, poursuivie dans la rue par les propositions les plus
hontes, on ne saura jamais  quelles difficults de vie,  quels
hrosmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnte et pure.
C'est  peine si les plus conomes, en se privant d'un plat, d'une robe
ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret  la
Caisse d'pargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la
morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmits
arrivent, c'est l'hpital qui les attend. Que l'on joigne  cela
l'inconstance d'humeur, l'imprvoyance, la lgret et la coquetterie de
la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrires
participent aux bienfaits de la mutualit. Contre 5 326 socits de
secours mutuels composes exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur
les statistiques officielles, que 227 socits de femmes. Pourquoi
l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et
complter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres
participants? La mutualit entre femmes, plus encore que la mutualit
entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charit.

L'ide, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent  Paris,
sous le patronage de femmes intelligentes et gnreuses qui ont au coeur
la religion de la souffrance humaine. Certaines socits, comme le
Syndicat mixte de l'aiguille, la Couturire et l'Avenir, ont fond
une caisse de prts gratuits; et cette entreprise hardie a donn
d'tonnants rsultats. Ces petites ouvrires,  l'air vapor, sont des
emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur  leur signature et se
montrent trs capables de fidlit dans les engagements et de rgularit
dans les paiements. Pourquoi les congrgations de femmes, assistes d'un
comit de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les
ouvrires de leur quartier en socits d'assistance mutuelle? Pourvu
qu'elles aient le bon esprit de sculariser un peu leurs procds et
d'allger avec mesure les exercices de pit, les communauts sont tout
indiques pour devenir le sige social o les adhrentes se
retrouveraient chaque dimanche en famille.

Outre la misre  soulager, il y a chez l'ouvrire la moralit 
sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans
sa propre famille! Extnus par une longue journe de travail, les pres
et les frres ne se proccupent gure de leurs filles ou de leurs
soeurs. Beaucoup mme ne se gnent point pour taler au logis leur
inconduite et leur grossiret. Vienne alors un de ces ouvriers hardis
et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honntet,
dont l'espce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour
peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible
rsistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les
encourager aux pires dfaillances. Les scrupules? Des btises! Une fille
vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut,
il est simple de se faire offrir ce que l'on dsire! C'est un fait,
conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrire tombe par
l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrire; il n'en est
pas qui la dfende.

Pour prvenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association
mixte des patronnes et des ouvrires, assiste, conseille, commandite
par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du
peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille
professionnelle[145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle,
en un livre plein de coeur, rapprocher celles qui portent les robes de
celles qui les font[146].

[Note 145 _Bulletin du Muse social_ du 30 juin 1897, circulaire n 14,
srie A, pp. 271-283.]

[Note 146: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misres de femmes_, pp.
212 et suiv.]

En dfinitive, le mouvement mutualiste ne peut natre et se dvelopper
qu'en prenant pour devise: Aide-toi, la charit t'aidera. C'est en se
conformant  cette rgle, que certaines oeuvres sociales sont
aujourd'hui en pleine activit: tels les restaurants fminins et les
patronages de jeunes ouvrires. Que les femmes riches ou aises
s'enrlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de
leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pntration
rciproque des diffrentes classes de la socit pour effacer nos
divisions et apaiser nos querelles. La charit officielle et automatique
des hommes a un malheur: elle connat les maladies sans connatre les
malades. Si bien qu'un abme s'est creus peu  peu entre les petits et
les grands, abme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus
d'amour et plus de piti. Mieux entendue, mieux organise, l'assistance
de la femme par la femme est seule capable de faire ce miracle, en
rapprochant peu  peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la
pauvret.


V

Que le coeur de la femme riche ou aise s'ouvre donc de plus en plus 
la bienfaisance et  la charit, et les questions sociales, qui nous
affligent et nous inquitent, perdront peut-tre de leur acuit
menaante.

Aux pauvres gens, ns sous une mauvaise toile, pour lesquels la
destine est, ds le berceau, pleine de piges et d'amertume, aux
malheureux et aux abandonns que les inclinations d'une hrdit
perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des
mauvais exemples guettent au foyer,  l'atelier, dans la rue,  tous
ceux que mille prils et mille entranements vouent  la misre,  la
souffrance,  la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit
dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une
tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines
maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les
remdes. Reconnaissons que la vie est inclmente pour les faibles, que
le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop
ingales, que les compartiments o nous vivons sont spars par de trop
hautes barrires, que les uns ont trop de peines et les autres trop de
joies. N'ayons point l'gosme ou la lchet de nous accommoder des
injustices du sort, de nous rsigner aux infortunes immrites d'autrui.
Ouvrons notre coeur  plus de piti, afin de faire rgner en ce monde
plus de justice et plus de solidarit.

Sans cela, nul systme, nul changement, nulle rforme ne servira
utilement la cause du progrs et de l'humanit. Bien qu'il soit
ncessaire,  mesure que le temps marche et que la socit se
transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop troites,
l'exprience atteste que le lgislateur intervient moins dans l'intrt
des minorits souffrantes que des majorits saines et puissantes. C'est
une sorte d'hyginiste qui se proccupe surtout de faire la part du mal,
d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la sant
ou la moralit publiques. La prison et l'hpital, voil ses armes et ses
remdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa
main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la gurir. Ses
lois oprent par coercition gnrale, sans se plier  l'infinie varit
des maladies et des misres. Il rprime et il frappe de haut, en
appliquant  tous mme formule et mme traitement. Faute de se pencher
avec compassion sur chaque infortune, l'tat est presque toujours
impuissant  l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une
souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amlioration sociale
sans bont. Voulons-nous que notre socit soit plus hospitalire et
notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrs de la tendresse et
de la piti, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonn 
l'active coopration de la femme, dont les potes ont vant de tout
temps les paroles de grce et les yeux de douceur. Sans elle, nulle
plaie n'est gurissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus
de justice, plus d'harmonie et plus de beaut, l'obligation incombe  la
femme d'largir nos coeurs,--et le sien, premirement. L est, pour
elle, le devoir social qui, au temps o nous vivons, se complte et se
complique, pour chacun de nous, d'un devoir patriotique. Nous
permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera
seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.

L'aurore du XXe sicle meut d'on ne sait quel trouble, ml de crainte
et d'esprance, nos mes inquites et impatientes. L'heure prsente est
triste et rude, l'avenir obscur et menaant. C'est le rle de la
Franaise d'aujourd'hui d'empcher que les soucis de la vie et les
proccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la
terre. C'est sa mission de nous clairer d'un rayon d'idal  travers
les voies troites et pnibles de la cit humaine.

Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne
volont peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse
de charit vanglique ou de solidarit dmocratique, toutes peuvent
saluer d'un mme coeur la fraternit de l'avenir. A celles surtout qui
ont foi en une direction suprieure des vnements et des socits, aux
chrtiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de
Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des infrieurs,
mais des cooprateurs, des compatriotes, des amis, des frres. Pour
quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en tre
le matre et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir
qu'en la faisant servir  l'amlioration du sort de ceux qui peinent et
qui souffrent, c'est une vrit de salut et un prcepte de conscience
que, pour remuer et conqurir le coeur des dshrits, il faut leur
apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de
donner ce qu'on possde, qu'il est ncessaire de se donner soi-mme;
qu'aprs avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement
son coeur, afin d'opposer  la misre qui redouble un redoublement de
douceur et de compatissante gnrosit. A ce compte seulement, nous
serons les amis de l'humanit.

Et nous en serons rcompenss au centuple, puisque, par un retour des
choses qui est la justification humaine de la moralit, nous
ressentirons nous-mmes le bienfait des bienfaits que nous aurons
rpandus, la joie des joies que nous aurons causes: ce qui fait qu'en
amliorant les autres, nous sommes assurs de nous amliorer nous-mmes,
et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de
travailler  notre propre bien.

Mais l'humanit souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une
nation organise comme la ntre, une nation qui a un pass, une
histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-mme et la
conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a t et de ce qu'elle doit
tre, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tte
haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre
et pour premier devoir de durer.

Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus 
rien, pas mme  son rle,  sa vitalit,  son avenir, et que, las de
soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir
gaiement, c'est--dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser,
il se donne  lui-mme, selon le mot hardi de M. Ren Doumic, le
spectacle de sa dcomposition, prfrant mourir en riant que mourir en
combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne
sait plus vouloir, on ne rougit plus de dchoir. L'effort soutenu nous
pouvante. Notre caractre est de ne plus avoir de caractre. On se
laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en tmoin ironique ou
larmoyant,  la droute de la conscience publique,  l'effondrement de
la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide
collectif[147].

[Note 147: Voir une tude de M. Ren DOUMIC sur le thtre. _Revue des
Deux-Mondes_ du 15 dcembre 1898.]

Et pourtant, j'affirme qu'il est des Franais qui ne veulent pas mourir.
Et c'est  secouer notre vieille nation fatigue par tant d'efforts
infructueux, nerve par tant de rvolutions, puise de sang par un
sicle de guerres et d'preuves, que nous convions toutes les femmes de
France.

Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes
classes et de toutes opinions ne se peuvent dvouer longtemps  la mme
tche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je rpondrai que
l'unisson n'existe nulle part, pas mme dans les meilleurs mnages. Ce
qui n'empche point les poux de s'unir pour la vie, malgr leur
diversit de gots et d'humeur. Et leur alliance offensive et dfensive
n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie.
Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'ides et de
croyances, un mme amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de
la patrie, amour puissant, fcond et durable, amour fraternel, qui nous
fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos prfrences et
nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Franais,
c'est--dire enfants de la mme mre, unanimement rsolus  mettre  son
service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la
rendre plus unie, plus forte, plus prospre, plus redoutable aux rivaux
qui la jalousent et aux ennemis qui la dtestent.

Voil les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de
France, pour qu'elles les transmettent  leurs enfants et les
communiquent  leurs hommes. Grce  quoi, plus respectueux de la
solidarit humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en
mme temps aux esprances d'un monde meilleur et d'une patrie plus
florissante, nous aurions peut-tre le bonheur de voir, par un miracle
de la toute-puissance fminine, s'panouir, sur le vieil arbre de nos
traditions franaises, une nouvelle frondaison d'esprances et de
nouveaux fruits de bndiction.

A cet expos du rle social de la femme, les socialistes ne manqueront
point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sr d'abolir la
misre et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.




CHAPITRE III

Doctrines rvolutionnaires


       SOMMAIRE

       I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE
       MENACE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTIT DE BUT,
       DIVERSIT DE MOYENS.

       II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDPENDANCE DE LA FEMME
       FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MATRE.

       III.--L'OUVRIRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU
       SOCIALISME?--INCONSQUENCES DU PROLTARIAT MASCULIN.

       IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERT PAR LA DIFFUSION DES
       LUMIRES.--LE RACTIONNAIRE VOLTAIRE.

       V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL
       LE PASS?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNTE ET PLUS
       HEUREUSE?


I

L'mancipation de la femme figure naturellement au cahier des dolances
socialistes et anarchistes. A ct du fminisme bourgeois, qui s'attarde
 revendiquer contre les hommes l'galit intellectuelle et conjugale
sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le fminisme
rvolutionnaire, ddaigneux des demi-mesures et impatient du moindre
frein, pousse l'indpendance des sexes  outrance et, bousculant les
traditions reues, violentant les rgles tablies, se riant des
scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille,
l'mancipation de l'amour.

En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidle  son principe,
qui est de rompre tous les liens gnants. Pour ce qui est du socialisme,
au contraire, les mmes revendications ne vont pas sans quelque
inconsquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant  notre
poque, qu'il pntre toutes les classes et envahit toutes les coles.
Peu  peu, les vieilles doctrines franaises, qui s'inspiraient du bien
public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles
bnficiaient auprs de nos pres. L'indpendance absolue de la femme
est la manifestation la plus effrne de cet individualisme latent, que
l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des mes
contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause
commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prdominance
inquitante des vues troitement personnelles sur les vues largement
nationales.

Pour adoucir le sort de quelques intressantes victimes des hasards de
la vie ou des fautes de leurs proches, pour prmunir celui-ci ou
celui-l contre les suites dommageables de ses propres imprudences,
notre poque n'hsite point  branler,  affaiblir tout notre difice
social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle
trouve naturel d'infirmer toutes les rgles de notre organisation civile
et familiale. Dsireuse de remdier  des infortunes exceptionnelles, de
gurir quelques blessures pitoyables, elle ne se gne aucunement de
troubler l'existence des valides et de paralyser l'activit des
vaillants. Rien de plus conforme  la pense anarchique que de fermer
obstinment les yeux aux ralits, aux ncessits, aux fins suprieures
de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la
considration et la poursuite des vues individuelles.

Il semble pourtant que, sous peine de faillir  son nom, le socialisme,
qui se fait une loi de subordonner l'entit individuelle  l'entit
collective, devrait se proccuper un peu plus de l'avenir du groupe et
un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emport par
le courant sans cesse grandissant des ides individualistes, m par la
haine de tout ce qui est religieux, hirarchique, traditionnel, ennemi
surtout de l'esprit de famille qui est le plus sr obstacle au
dveloppement de l'esprit rvolutionnaire, il s'est empress de se
mettre au service des poux mal assortis, s'offrant de jouer, auprs du
peuple, le rle d'une bonne fe capable de gurir d'un coup de baguette
toutes les blessures du mariage, sans s'inquiter de savoir si,  force
de dlier les serments, de relcher les unions, de dsagrger les
foyers, la socit humaine pourra continuer de vivre et de se perptuer.

Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement 
la femme, les plus extrmes revendications du programme individualiste,
le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition conomique
de l'ouvrire est troitement lie aux ncessits suprieures de la vie
de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines
rvolutionnaires de n'en point tenir compte. manciper la femme de
l'autorit paternelle et de l'autorit maritale pour mieux l'affranchir
de l'autorit patronale et, plus gnralement, de l'autorit masculine:
tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres
socialistes et anarchistes. Je le trouve trs nettement exprim dans un
livre intitul: _La Femme et le Socialisme_, o l'un des chefs du
collectivisme allemand, Bebel, crivait, ds 1883,  propos de la femme
de l'avenir: Elle sera indpendante, socialement et conomiquement;
elle ne sera plus soumise  un semblant d'autorit et d'exploitation;
elle sera place, vis--vis de l'homme, sur un pied de libert et
d'galit absolues; elle sera matresse de son sort.

Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre  la
femme la matrise souveraine d'elles-mmes, ils prtendent l'y lever par
des moyens diffrents. Ce nous est une trs suffisante raison de
distinguer, en cette matire, l'esprit collectiviste et l'esprit
libertaire.


II

Il est constant que la femme du peuple est sortie peu  peu du foyer
pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort
musculaire, le dveloppement de l'industrie mcanique a largi la
sphre troite dans laquelle la femme tait confine et l'a rendue apte
aux emplois industriels. Cette constatation faite, M. Gabriel Deville,
un des reprsentants les plus qualifis du collectivisme, en tire cette
consquence que la femme, arrache au foyer domestique et jete dans la
fabrique, est devenue l'gale de l'homme devant la production[148]. Il
se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persvrance et
d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le dmontrent: ce sont
des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point
devant l'incongruit,--la compare  celle du chameau[149]. A mesure donc
que la machine demandera moins d'effort musculaire  celui qui la sert,
mais plus d'attention, plus d'habilet, plus de souplesse, on peut
conjecturer que l'ouvrire aura plus de chance d'vincer de la fabrique
l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immmorial.

[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme
scientifique, p. 31.]

[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.]

Cette volution servira grandement, parat-il, l'intrt et la dignit
de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes
faons l'entretenue de l'homme? Et naturellement l'on donne  ce mot
la signification la plus dplaisante qui se puisse imaginer. Lisez
plutt: Celles qui ne peuvent acheter un mari charg par cela mme de
pourvoir  toutes les dpenses, se louent temporairement pour vivre;
maries ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150].
Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dgradation,
se laisser nourrir et vtir par son mari ou son amant. Mieux vaut
qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement
tous les emplois, toutes les carrires, toute l'industrie, la grande
comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indpendance.

[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.]

En aot 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrs de
Zurich se sont toutes ranges du ct de M. Bebel, qui dfendait
l'mancipation conomique de la femme contre les dmocrates catholiques
dirigs par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans
la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand,
de supprimer la main-d'oeuvre fminine que d'abolir le tlgraphe ou le
chemin de fer. Effray d'une concurrence qui se fait de plus en plus
redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrire
des fabriques et rclame son expulsion des mtiers mcaniques. Mais
qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le lgislateur jetait dehors
les millions de femmes qui y sont employes? Ce serait les vouer  la
misre ou  la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux
femmes honntes? Son rsultat le plus certain serait de transformer la
chambre familiale en atelier nausabond. Au reste, la femme est un tre
humain qui doit se suffire  lui-mme. Sa dignit, sa libert sont au
prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore
que la sujtion et l'abaissement. Les misres de la femme ouvrire sont
le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de
l'en dbarrasser.

C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes mes rvolutionnaires que
ni la renaissance de la vie de famille, ni l'quitable galit des
salaires, ni les autres amliorations possibles, n'lveront le sexe
fminin  l'existence idale qu'il ambitionne. Les collectivistes
s'obstinent  considrer l'infriorit de sa condition industrielle
comme la consquence du salariat. Pour soustraire la femme  la
puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination
capitaliste. L'galit civile et civique de la femme, conclut une des
fortes ttes du parti socialiste franais, ne saurait tre efficacement
poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'mancipation conomique, 
laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonne la disparition
de toutes les servitudes[151]. La premire prminence qu'il importe
d'abattre, c'est donc l'autorit patronale; et l'on convie les femmes 
s'allier aux ouvriers pour courir sus  l'entrepreneur. Notre ennemi,
c'est notre matre! L'ouvrire ne sera dlivre de son joug que par
l'avnement du collectivisme.

[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.]


III

Mais il ne semble pas jusqu' prsent que la femme brle trs fort de se
faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa
conversion. C'est d'abord la mfiance qu'inspire une nouveaut
systmatique qui, en dpit de ses promesses libratrices, ne pourrait
s'tablir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir
l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans
despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la
socit future, ils sont pleins de menaces pour la libert individuelle.
Pousse trop loin, la surveillance prventive risque, avec les
meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolrable. Pntrer
dans les mnages, envahir les foyers, sous prtexte de rveiller la
torpeur des inoccupes ou de calmer la fivre des vaillantes, dicter
lois sur lois pour obliger les fainantes au travail et imposer le repos
aux laborieuses, est un systme qui, pour tre impos par les plus pures
vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition
tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes franaises en
les plaant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de
peine  supporter maintenant l'autorit d'un mari dbonnaire pour
accepter de vivre sous une rgle conventuelle, ft-elle l'oeuvre des
sept Sages de la communaut future.

Ensuite, le proltariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris
fantasques qui gratifient leur douce moiti de caresses et de bourrades,
avec une mme libralit. Aprs avoir proclam la femme l'gale de
l'homme devant la production, et au mme moment o certains syndicats
lui font, par une consquence logique, une place dans leurs conseils
d'administration, il est trange d'entendre des membres du parti ouvrier
rclamer des dispositions lgales,  l'effet d'interdire l'entre des
ateliers industriels aux ouvrires, qui ont le dsir ou l'obligation d'y
gagner leur vie. Est-il permis d'imposer,  celles qui rvent de
s'manciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons
offices du mari, et de leur refuser en mme temps le droit et le
bnfice du libre travail?

Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret
dsir d'empcher les femmes d'envahir des mtiers et des emplois, que
les hommes ont pris l'habitude de considrer comme leur domaine
exclusif. C'est ainsi qu' diverses repriss ceux-ci ont manifest
l'intention de les expulser des postes, des tlgraphes, des imprimeries
et autres ateliers, o elles menacent de leur crer une redoutable
concurrence.

Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'manciper la femme,
voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matire 
belles phrases et  dclamations vaines, il leur est interdit de lui
ter tout moyen pratique de gagner honntement sa vie. Dfendre aux
patrons de l'embaucher, mme  prix gal, n'est-ce point permettre 
d'autres de la dbaucher en plus d'un cas? Je n'hsite pas  dire que
des mles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et
l'exploitation exclusive d'un mtier, poussent l'antagonisme des sexes
jusqu' la barbarie. A ce compte, la libert du travail, qui est un des
premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour
les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en
mettre beaucoup hors l'honneur ou mme hors la vie? Par bonheur, ce
protectionnisme masculin, qui unit l'gosme  la cruaut, aura quelque
peine  triompher de ce vieux fond de politesse franaise qui est
encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la
vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir
troitement dans la dpendance de l'homme, le seul moyen honorable de
relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau
ou  l'atelier.


IV

Les collectivistes disent aux femmes: Voulez-vous tre libres? faites
avec nous la rvolution socialiste. Mme refrain du ct des
anarchistes: La femme ne peut s'affranchir efficacement, crit Jean
Grave, qu'avec son compagnon de misre. Ce n'est pas  ct et en dehors
de la rvolution sociale qu'elle doit chercher sa dlivrance; c'est en
mlant ses rclamations  celles de tous les dshrits[152]. Les
femmes proltaires ne seront donc affranchies que par l'avnement du
communisme anarchiste. Et les voil du coup fort embarrasses: quel
parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la dictature du
proltariat, selon le mode socialiste, ou de la commune indpendante,
suivant le programme anarchiste?

[Note 152: Jean GRAVE, _La Socit future_, chap. XXII: la femme, p.
322.]

Chose curieuse: les deux coles rvolutionnaires ont une mme foi dans
la diffusion des lumires pour conqurir la femme du peuple  leurs
ides, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il
n'est qu'un moyen de soustraire la femme  la domination masculine,
quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intgralement. Aprs avoir
rclam l'admission de tous  l'instruction scientifique et
technologique, gnrale et professionnelle, le commentateur de Karl
Marx, M. Gabriel Deville, dclare que l'affranchissement de la femme
aussi bien que de l'homme ne peut sortir que de l'galit devant les
moyens de dveloppement et d'action assure  tout tre humain sans
distinction de sexe[153]. Par ailleurs, un trs curieux document,
attribu  M. lie Reclus dont l'anarchisme se rclame avec fiert,
abonde dans le mme sens: Les vices et les dfauts qu'on a souvent
reprochs  la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuad
qu'ils rsultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons
qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou
esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les
effets[154]!

[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme
scientifique, p. 30.]

[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.]

On a pu voir que, sans accepter cette manire de voir, nous ne trouvons
point draisonnable d'lever le niveau intellectuel de la femme et
d'admettre,  cette fin, les jeunes filles aux tudes de haute culture
scientifique. Et telle est dj la diffusion de l'enseignement dans les
classes aises, que Jean Grave a pu dire qu' l'heure actuelle, la
femme riche est mancipe de fait, sinon de droit[155]. En sorte qu'il
n'y a plus gure que la femme pauvre qui ait  souffrir de la prtendue
supriorit masculine. Et pour l'en dbarrasser, anarchisme et
socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prner l'instruction
intgrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'tre un privilge
de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science
devienne un domaine commun, qu'elle soit la vie de tous, que sa
jouissance soit pour tous[156].

[Note 155: _La Socit future_, p. 328.]

[Note 156: _Paroles d'un rvolt_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.]

Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet anctre de la libre
pense, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les
sciences. Que les bourgeoises,  la rigueur, s'instruisent et se
dniaisent, la chose est de peu de consquence,  condition toutefois
que l'tude ne les dtourne point de leurs devoirs de bonnes poules
couveuses. A la vrit, la haute ducation ne devrait tre permise qu'
celles qui, par extraordinaire, s'lvent au-dessus du commun: 
celles-l, on ne demande plus d'tre honntes femmes; il suffit qu'elles
soient d'honntes gens. Quant  la femme du peuple, Voltaire la
jugeait d'une espce infrieure et indigne de boire aux sources de la
science; il abandonnait aux prtres le soin de catchiser les savetiers
et les servantes. Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le
bon Dieu n'a-t-il pas t invent pour les bonnes femmes?

Aujourd'hui, tout le monde doit tre convi, nous dit-on,  tudier, 
savoir,  librer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs
manqueront aux cuisinires et aux paysannes, les anarchistes nous
rappellent que le machinisme merveilleux du XXe sicle pourra aisment
les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fe,
d'extraordinaires mcaniques, obissant au doigt et  l'oeil,
accompliront toutes les tches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les
femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix
et la lumire, par la grce toute-puissante de la science universalise.


V

Dbarrass mme de ces esprances chimriques, le got immodr
d'instruction, l'apptit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au
fond de toutes les doctrines fministes,--nous mnage (je m'en suis dj
expliqu) de pnibles surprises. Est-ce donc un idal suffisant que la
multiplication des diplmes et des raisonneuses? Disons plus:
l'instruction affranchie de tout frein religieux, libre de toute
obligation morale, lacise  outrance, suivant le voeu rvolutionnaire,
risque tout simplement d'lever le niveau intellectuel de la galanterie.
Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir,
dans l'avenir, le type de la fministe mancipe de tout, sauf de ses
instincts et de ses vices, sans illusions, sans prjugs, sans
scrupules, indpendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en
morale, libre en amour, exagrant ses droits et mprisant ses devoirs.
Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.

On nous rpte dans certains milieux que l'ducation, pour tre franche
et loyale, doit initier prventivement la jeune fille  tout ce que nous
avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu.
Ainsi comprise, l'instruction intgrale est videmment  la porte de
toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai dj pose)
bon nombre d'mes n'en seront-elles point gravement dflores? Nos
crivains rvolutionnaires n'ont pas assez de mpris pour la jeune fille
timide, discrte, nave, telle qu'elle sort du giron des mres
chrtiennes ou du clotre de nos pensionnats religieux. Ils trouvent
stupide de ne point l'avertir de toutes choses. Pourquoi, disent-ils,
lui fermer en tremblant les fentres qui s'ouvrent sur le monde?
Faites-lui voir en face la nature et la vie. Dniaisez vos petites
nonnes, instruisez vos petites oies.

Le malheur est que ces conseils commencent  tre suivis, non pas
seulement dans cette socit frivole, exotique, o la modernit triomphe
avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage,
timor, rebelle aux nouveauts troublantes. Et nous pouvons dj juger
aux fruits qu'elle porte, l'ducation nouvelle qui dchire tous les
voiles et approfondit toutes les ralits. Soit! Mettez aux mains de vos
filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, veillez seulement sa
curiosit sur les dessous mystrieux de l'existence; usez de franchise
brutale ou de prudentes rticences: vos filles pourront tout savoir,
mais aurez-vous toujours lieu d'en tre fiers? Ce sera miracle si toutes
parviennent  conserver,  ce rgime, une demi-virginit d'me.

En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la
science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposes aux piges
de la vie? Je voudrais le croire; mais  trop savoir,  trop comprendre,
on s'expose  des indulgences,  des expriences,  des prils, contre
lesquels la simple candeur les et prmunies plus srement. On nous
rplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, prparent 
l'pouse et  la mre les plus attristantes dceptions. Mais est-il
indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dvoiler
mthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les
durets possibles de la vie? Et puis, le rve a cela de bon sur la terre
qu'il nous empche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux
turpitudes de ce monde. Ceux-l mme qui prtendent que la vertu,
l'amour, le dvouement sont des duperies, nous avoueront du moins que
ces chimres sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet
d'entretenir l'me en paix et en srnit, de bercer la souffrance et
d'embellir la destine. Ne bannissons point ces douces choses du coeur
de la femme, car sa mission premire est d'en garder le dpt  travers
les ges, afin de perptuer parmi nous le rgne de l'idal, en croyant
au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour
nous le faire aimer.

En rsum, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction
intgrale selon l'esprit rvolutionnaire, la jugeant inutile, sinon
prjudiciable, aux intrts conomiques non moins qu' l'amlioration
intellectuelle du plus grand nombre.




CHAPITRE IV

L'conomie chrtienne


       SOMMAIRE

       I.--LE SOCIALISME CHRTIEN.--DISSENTIMENTS IRRDUCTIBLES
       ENTRE LA RVOLUTION ET L'GLISE.

       II.--L'HOMME A LA FABRIQUE ET LA FEMME AU FOYER.--LA
       FAMILLE OUVRIRE DISSOCIE PAR LA GRANDE
       INDUSTRIE.--INTERDICTION POUR LA FEMME DE TRAVAILLER A
       L'USINE.

       III.--EXCEPTION EN FAVEUR DU TRAVAIL DOMESTIQUE.--CETTE
       EXCEPTION EST-ELLE JUSTIFIE?--POURQUOI LES PROHIBITIONS
       CATHOLIQUES SONT MALHEUREUSEMENT IMPRATICABLES.


I

Qu'il s'agisse, en somme, des rglements collectivistes ou des procds
anarchistes, on vient de voir que les deux coles s'entendent au moins
sur ce point, qu'il faut manciper la femme. Divises sur la question
des voies et moyens,--l'une prconisant la commune indpendante et
l'autre, la dictature du proltariat,--il reste que toutes les forces
rvolutionnaires poursuivent unanimement le mme but, qui est la
destruction des entreprises patronales par l'abolition de la proprit
capitaliste. Aprs l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par
pouser les ides de M. Jules Guesde ou celles de M. lise Reclus? Ou
bien M. le cur aura-t-il assez d'influence pour la prmunir contre ces
redoutables enjleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter
avantageusement, auprs des ouvrires, contre les tentations
rvolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les
doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme
latent qui inspire nos lois, rgle nos moeurs et gouverne encore nos
familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre
avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'ide que la bataille range du XXe
sicle ne mettra gure aux prises que deux armes srieusement
organises: l'glise et la Sociale. A moins que le clerg lui-mme ne se
laisse entamer par les nouveauts ambiantes et mordre par les ides
d'indpendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au
chaos.

Dj certains ecclsiastiques sont entrs en coquetterie avec les partis
avancs. De ce symptme peu rassurant, le dernier congrs de Zurich,
dont je parlais tout  l'heure, nous a donn quelques exemples
significatifs. Les orateurs ont pris plaisir  rappeler le mot clbre
du P. Lacordaire: Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la libert qui
opprime et la loi qui affranchit. Et un Suisse catholique, l'abb Beck,
a fait cette dclaration grave: Oui; c'est le capitalisme qui tue la
famille et non le socialisme[157].

[Note 157: _Revue d'conomie politique_, juillet 1898, p. 614, note
1;--_Revue socialiste_, XXVI, pp. 446 et 453.]

Mais quelles que soient les avances faites et les politesses changes,
il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne
compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en
moque,--ce qui constitue dj un dissentiment irrductible,--la famille,
que l'glise veut rtablir et fortifier, alors que la rvolution
travaille  l'affaiblir et  la ruiner, rend impossible un rapprochement
durable. A ce mme congrs de Zurich, M. Bebel a marqu, avec une
nettet brutale, la distance qui spare les deux points de vue: Ce que
vous voulez en ralit, a-t-il dit, c'est revenir en arrire, rtablir
la socit de petits bourgeois antrieure  l'avnement de la grande
industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrtiens condamnent
la socit capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci
obtenue, leur chemin se spare du ntre. Ils remontent vers le pass,
tandis que les socialistes marchent  la socit socialiste! Cette
divergence essentielle ne nous empchera pas d'accomplir ensemble, dans
une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.
L'impression qu'a laisse ce congrs, o les socialistes trangers,  la
diffrence des socialistes franais, ont rivalis avec les catholiques
de tolrance et de courtoisie, est que rvolutionnaires collectivistes
et dmocrates religieux tirent souvent  la mme corde, mais en sens
inverse.


II

Dsireux de conserver la femme  la maison, les catholiques voudraient
l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrire l'autorit de Jules
Simon, ils rptent aprs lui: La femme est absente du foyer depuis que
la vapeur l'a accapare; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramne le
bonheur. Cette parole exprime bien l'idal essentiel, le but suprme
qui s'impose au lgislateur et au sociologue. L'cole chrtienne y
adhre sans rserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur
terre pour l'ouvrier sans un intrieur. Si la femme passe ses journes 
l'usine, comment le logement pourrait-il tre propre, salubre,
habitable? Comment la cuisine pourrait-elle tre soigne et la table
exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les
malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants
la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le dsordre et
la tristesse au dedans.

Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la
femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne
risque d'tre gt ou aboli par les rudes besognes industrielles.
L'ouvrire des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni
chiffonner une toffe avec habilet. Dans le peuple, pourtant, la jeune
femme devrait tre sa propre couturire et l'habilleuse de la famille.
Mais retenue  la fabrique du matin au soir, elle se nglige et nglige
les siens. Que de fois pre, mre et enfants, ne sont que des paquets de
chiffons malpropres. On conoit aisment qu'mus de ce triste spectacle,
de bons esprits proposent  la terrible question du travail des femmes
une solution radicale,  savoir que, hors des occupations domestiques,
la femme ne doit pas travailler.

C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'pouse aux travaux de
la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste  la maison: fermez-lui
l'entre des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de
la main-d'oeuvre fminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse 
ces milliers de mres obliges de travailler debout, pendant dix heures,
dans une atmosphre accablante, au milieu du fracas des machines et de
la poussire des mtiers? Il faut les voir  la sortie des filatures,
maigres, ples, extnues! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la
race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la
mconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.

Contraire  l'ordre naturel qui a pourvu la femme d'une complexion
diffrente de celle de l'homme et, lui ayant refus les mmes forces,
n'a pu lui imposer les mmes travaux; contraire  l'ordre social qui
veut un gardien pour le foyer et, prenant en considration la faiblesse
relative de la femme, lui a confi partout le ministre de l'intrieur;
contraire  l'ordre conomique qui atteste que le salaire industriel
de la femme est souvent absorb par les dpenses d'entretien et de
lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrire
doit confier  des mains trangres; contraire, enfin,  l'ordre moral
qui souffre grandement de la promiscuit des sexes et de la dsertion du
foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie
devrait tre interdit graduellement. Rpondant  M. Bebel, le chef des
catholiques dmocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:
Depuis le berceau de l'humanit jusqu' ce jour, sauf de rares priodes
qui n'ont t que des priodes d'exception, la famille monogame a t le
rocher de bronze contre lequel s'est arrt le flot des rvolutions.
Nous attendons l'poque o le pre suffira  l'entretien de sa famille.
Voil l'aurore des temps futurs que peroit dj notre esprit.


III

Il n'est qu'un genre de travail fminin qui trouve grce devant les
chrtiens dmocrates, c'est le travail domestique, le travail familial,
c'est--dire la tche industrielle excute  la maison, prs des
enfants, dans les moments de loisir que laissent  bien des mres les
soins du mnage. Suivant quelques bons esprits, la femme marie n'aurait
pas mme, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un
travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a
exprim cette ide avec une force extrme: Les femmes maries et les
mres qui, par contrat de mariage, se sont engages  fonder une famille
et  lever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier
contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier
engagement qu'elles ont pris comme pouses et comme mres. Une telle
convention est, _ipso facto_, illgale et nulle. Car, sans vie
domestique, point de nation[158].

[Note 158: Lettre crite  M. Decurtins en 1890.]

Bref, le grand diffrend, qui divise les catholiques et les socialistes,
consiste en ceci, que les premiers veulent la reconstitution de la
famille chrtienne, tandis que les seconds souhaitent l'mancipation
individuelle de la femme. Comme conclusion, le congrs de Zurich n'a
point exclu les femmes de la grande industrie; il a vot seulement sa
rglementation.

On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrire ne
serait pas gravement empire par les prohibitions catholiques. La
socit capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la
dtruire, ou mme de la transformer, du jour au lendemain? Et puis,
hlas! la femme est frquemment dans la ncessit de grossir, par son
gain, le salaire du mari pour soutenir le mnage. Et toutes les
interdictions du monde ne prvaudront point contre cette triste
obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction
naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon gnie de
la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui
apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour.
L'objection essentielle qu'on peut faire  cette conception de la vie
fminine, c'est que la socit contemporaine n'est point arrive  ce
point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants
et trouver au foyer une sret de vie sans labeur industriel. Qu'une
existence, borne au gouvernement de son intrieur, soit pour la femme
l'tat le plus heureux, l'idal de l'avenir, nous le voulons bien;
seulement les ncessits du prsent lui permettent rarement de s'en
contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux 
bien des femmes; mais les condamner au repos forc quand le pain manque
au logis, c'est les vouer irrmdiablement  la misre; et il nous est
difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de
fraternit chrtienne.

Certes, lorsque la femme est marie, nous sommes d'avis que sa vritable
place est au foyer conjugal: sa sant y gagnera, et sa moralit aussi.
Encore est-il qu' l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la
condamner souvent  mourir de faim. On parle en termes mus des soins 
donner aux enfants, du pot-au-feu  surveiller, des travaux du mnage,
des obligations de la maternit, des joies austres du foyer; mais
lorsque la marmite est vide et la chemine sans feu, lorsque les petits
souffrent du froid ou de la faim, conoit-on qu'une mre consente  se
reposer, inactive et dsole? Cette vaillante (ceci soit dit  sa
louange) ne trouve alors aucun labeur trop pnible pour nourrir son
monde, les jeunes et les vieux.

Quant aux filles, aux veuves, aux femmes matresses d'elles-mmes, je ne
vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de
travailler  l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la
maternit, cette raison ne concernant que les femmes charges de
famille. Or, les mres ne sont qu'une minorit parmi les travailleuses
proprement dites. D'aprs notre dernier recensement, il existerait en
France 2 622 170 filles clibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes
maries sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne
connaissent pas les soucis de la maternit. De ce nombre, beaucoup
doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les
moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de
chacun ne sont que des intrts juridiquement protgs?

Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins
d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des
machines,--celles-ci exigeant plus de dextrit que de force, plus de
surveillance que d'nergie. D'autre part, le travail  la maison, pour
lequel on professe tant dconsidration, n'est pas exempt
d'inconvnients et de prils. N'oublions pas que c'est la petite
industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la
main-d'oeuvre fminine. Bien que travaillant chez elle,  ses pices, 
prix fait, une lingre de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle
plus heureuse que l'ouvrire des fabriques? Cette exploitation du
travail, que les Anglais appellent le systme de la sueur, svit
surtout sur l'ouvrire en chambre. Le _sweating-system_ est la lpre du
travail  domicile. L'hygine dplorable des ouvrires qui le subissent,
le surmenage qu'il leur impose, l'isolement o il les tient, les maigres
salaires qui le rmunrent, sont autant de griefs contre le travail
domestique. Celui-ci est-il donc si prfrable au labeur collectif des
grandes usines?

Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tches simplement
mnagres reviennent, par droit de nature,  l'pouse et  la mre.
L'avenir verra peut-tre se constituer un tat social nouveau (dont il
n'est point dfendu de poursuivre le rve), o l'ouvrier sera mis, plus
efficacement qu'aujourd'hui,  l'abri des risques du chmage, des
accidents, de la maladie et des infirmits; o le mari, plus conscient
de ses devoirs, se fera un crime de dtourner le fruit de son travail de
sa destination lgitime, qui est le soutien de la femme et des enfants;
o le pre, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur,  l'entretien
d'une famille que la morale et la patrie s'accordent  vouloir
nombreuse.

Qui sait mme si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu,
pour la femme, plus sain, plus ais, plus rmunrateur? Qui nous dit que
la force motrice ne se transportera pas un jour  domicile, aussi
facilement, aussi conomiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a
fait, l'lectricit peut le dfaire. Il est dans l'ordre des conjectures
permises que, de ces vastes agglomrations humaines qui s'entassent
prsentement autour des usines, le progrs de l'industrie nous ramne,
en une certaine mesure,  un travail familial amlior, que chacun
accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la
ncessit douloureuse de la prsence des femmes  l'atelier; et les
mres pourraient reprendre leur place naturelle  la maison, sans tre
exposes  mourir de faim sur la pierre du foyer.

Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser
l'heure prsente  prparer ce joyeux avenir qu' pleurer strilement un
pass irrvocablement rvolu.




CHAPITRE V

Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie


       SOMMAIRE

       I.--NOTRE IDAL POUR L'AVENIR.--NOS CONCESSIONS POUR LE
       PRSENT.--POINT DE THORIES ABSOLUES.--IL FAUT VIVRE AVANT
       TOUT.

       II.--RESTRICTIONS APPORTES AU TRAVAIL FMININ DANS
       L'INTRT DE L'HYGINE ET DE LA RACE.--THORIE DE LA FEMME
       MALADE: CE QU'ELLE CONTIENT DE VRAI.

       III.--APERU DES RGLEMENTATIONS DE LA LOI FRANAISE
       RELATIVES AU TRAVAIL DES FEMMES DANS L'INDUSTRIE.--LEURS
       DIFFICULTS D'APPLICATION.--LEUR NCESSIT, LEUR
       LGITIMIT.


En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous
proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'tre
pratique, fera sourire de piti, j'en ai peur, les rformateurs
systmatiques, grands partisans du tout ou rien. Notre conviction est
que le travail, avec quelque quit qu'on le puisse rpartir, psera
toujours d'un poids lourd sur l'immense majorit des femmes et des
hommes. Nul systme n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins
de la maison ou des rudes corves de la vie. Il n'est donn  personne
de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.


I

Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et
de la femme et nous formulerons notre idal par cette rgle toute
simple: Le pre  l'atelier, la mre au foyer. En cela, nous nous
rallions expressment au programme chrtien. La grande proccupation du
lgislateur doit tre, avant tout, de rendre l'pouse  son mnage et la
mre  ses enfants. La place des femmes maries n'est pas  la fabrique,
mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voil le but
suprme. Mais n'esprons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain.
Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre,  travailler au
dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'allger le fardeau,
qui pse sur les frles paules d'un si grand nombre, nous parat digne
de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer
la misre, tchons au moins d'amliorer la condition des malheureuses.

En consquence, nous nous fliciterons de tous les dbouchs nouveaux,
qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant
les yeux sur des confections peu rmunratrices. Mais gardons-nous des
chimres:  quelque tat de progrs et de civilisation que l'humanit
puisse s'lever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne
dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie
du chef de famille ne suffit pas  soutenir le mnage, il faut bien que
la mre se dpense pour les vieux et les petits.

L-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. Bte de
luxe et bte de somme, voil, parat-il, comment nous comprenons le
rle de la femme[159].

[Note 159: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 30.]

Ce langage est impie. Aux champs comme  la ville, la femme franaise
n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmene, et bte encore
moins. Clibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre,
comme le commun des mortels. Le mtier d'idole ne doit point lui
suffire. Et notez que loin de se refuser  la loi du labeur, qui pse
sur elle comme sur nous, son me courageuse nourrit l'espoir de disputer
aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrires
librales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?

Si maintenant nous la supposons marie, nous maintenons que l'obligation
incombe au mari de l'entretenir, quelque offensant que soit le mot
pour des oreilles rvolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reoit de son
homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumne mortifiante,
mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et
fortune, elle se contente de prsider au gouvernement de son
intrieur,--ce qui n'est pas toujours une sincure,--soit que, pauvre et
vaillante, elle prenne un mtier pour accrotre de ses gains le budget
du mnage, la femme franaise n'est jamais une assiste, mais une
associe. Elle collabore  l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de
l'ouvrire en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur 
l'ouvrage que, pour la prmunir contre les excs de son zle, il a fallu
que les lois intervinssent pour rglementer son travail dans les
ateliers industriels.

A la maison d'abord,  la fabrique ensuite, telles sont les places
successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la
premire de leurs fonctions sociologiques est un rle domestique et
maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous
repoussons de toutes nos forces la conception antique et paenne de la
femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous rpugnerait de
leur interdire l'entre des usines et des ateliers, dans le but de
supprimer une concurrence fcheuse pour les hommes. Loin de nous la
pense, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager
indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel  la loi
pour les obliger imprieusement  donner moins de temps  la fabrique et
plus de soins au mnage. De mme que nul ne s'aviserait d'empcher les
bourgeoises de cultiver les arts libraux, d'crire dans les journaux et
dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau
ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple sige au
comptoir ou au magasin, dirige un mtier ou surveille une machine.

Qu'elle se donne d'abord  son intrieur,  sa famille,  ses enfants,
c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter  s'y
consacrer entirement, s'il est possible. Mais ds qu'elle doit
travailler au dehors pour soutenir le mnage, qui aurait le triste
courage de la ramener de force  la maison? Avant de se reposer au coin
du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop;
beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que,
d'aprs les statistiques officielles, la France compte, en chiffres
ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrires de fabrique
et 245 000 employes de commerce. Peut-il tre question srieusement de
renvoyer cette arme de vaillantes dans leurs foyers respectifs?

Mfions-nous donc des thories abstraites, de la logique pure, de
l'absolu. N'exagrons point l'_indpendance de la femme_; car les
socialistes eux-mmes, si attachs qu'ils soient  cette ide, sont
obligs d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrs sont unanimes 
interdire au sexe fminin les travaux insalubres et dangereux, tels que
les travaux des mines et des carrires. N'exagrons point davantage
l'_intrt de la famille_; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce
n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient
fermer  la main-d'oeuvre fminine, mais encore les emplois les plus
recherchs et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise  un
comptoir ou derrire un guichet tlgraphique, qu'elle soit embauche
dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas galement
dsert et l'enfant galement abandonn? Essayons de donner  la femme
plus de libert, sans puiser ses forces ni compromettre sa sant: voil
l'essentiel.


II

Le travail fminin comporte donc des restrictions ncessaires; et ces
restrictions doivent lui tre imposes dans l'intrt de l'hygine, qui
se confond ici avec l'intrt de la race. Sans distinguer entre la
grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou
compromette la sant de l'ouvrire, pour que le lgislateur ait le droit
de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent
insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraner
bien des mres  accepter des tches trop pnibles et trop prolonges.
C'est pourquoi il est invitable de rglementer le travail des femmes
dans les manufactures. De fait, aucun lgislateur n'y a manqu; et
catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences
doctrinales, sont unanimes  provoquer son action,  rclamer son
contrle et mme  appuyer ses prohibitions. Travaillez  la sueur de
votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit;  cette
condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les
moyens de vivre sans accrotre dmesurment vos chances de mort. Il
n'est que les conomistes de l'cole individualiste qui aient soutenu
que la femme majeure doit tre libre de se conduire comme elle l'entend;
et leur voix faiblit, leur nombre dcrot, leur influence diminue.

Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la
protection du Code? Nos prvenances lgales ne sont-elles point
l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque
d'infriorit? Les accepter quivaudrait  un aveu d'impuissance. Comme
Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si dbiles, si
malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour
de nous un contrle et une sauvegarde? Vos chanes de fleurs sont encore
une faon de nous assujettir  votre domination. Un protg est toujours
subordonn, plus ou moins,  son protecteur. Nous ne voulons point de
cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.
Les femmes ne sauraient agrer d'tre dfendues par les hommes sans
s'abaisser et dchoir.

Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,
ft-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence
et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne
l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimes.
Expliquons-nous brivement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa
place et aussi, peut-tre, quelque application.

Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un tre faible,
prcieux, dlicat, vou, par intermittences,  une sorte de misre
physiologique ou, du moins,  une morbidit incurable qui la rend
impropre  tout travail continu,  tout effort persvrant. Pendant les
priodes renouveles de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme
passionne, une malade; et ses crises physiques se rpercutant, se
prolongeant jusqu' l'me en troubles et en inquitudes, doivent nous la
faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilit
complte. C'est une pauvre nerve que le mari a le devoir de soigner,
de consoler, de gurir. Michelet veut, en effet, que l'poux soit le
confesseur indulgent et le mdecin avis de sa femme. En change de la
grce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer
la paix et la sant.

En ralit, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il
reste, au fond de la thorie de notre grand crivain, un fait qui n'est
point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet  des
souffrances priodiques,  un nervement maladif, que l'homme ne connat
pas. On nous dira que, par une certaine pudeur trs respectable, la
femme n'aime point qu'on en parle, de mme que, par discrtion et par
justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien
n'insisterons-nous pas sur cette diversit de constitution et de
temprament, nous rservant seulement d'en tirer cette consquence que,
soumise  des assujettissements que notre sexe ignore, oblige de payer
un lourd tribut  l'espce dont la conservation dpend d'elle, la femme
n'est point capable des mmes efforts, des mmes mtiers, et que, pour
le moins, la nature lui dfend le labeur ininterrompu que la vie moderne
nous impose. Certaines socits de secours mutuels ont constat que,
jusqu' l'ge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidit des femmes
(calcule par le nombre des journes de maladie) est une fois et demie
suprieure  celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalit des
ouvrires en soie dpasse, du triple, celle des ouvriers du mme
mtier[160].

[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.]

Aux femmes qui repoussent d'un air offens les mesures de protection
lgale, sous prtexte qu'elles leur font toujours injure et souvent
tort, nous pouvons maintenant rpondre: La nature ne vous permet point
de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mmes tches ni aux
mmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous rserviez le meilleur
de vos forces  ceux qui sont ns ou qui natront de vous, et vous ne
pourriez gaspiller imprudemment la rserve de vigueur et de sant
qu'elle vous a confie, sans compromettre l'avenir de la race et le
recrutement de l'espce. Rsignez-vous donc  tre protges, puisque
vous tes redevables de votre sang et de votre vie  l'humanit
future..


III

En fait, la loi du 2 novembre 1892, complte par la loi du 30 mars
1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations
que voici: 1 interdiction de travailler plus de onze heures par
jour[161]; 2 interdiction de travailler plus de six jours par semaine;
3 interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir  cinq
heures du matin; 4 interdiction de travailler sous terre, dans les
mines, minires et carrires. Au total, rduction de la journe de
travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veilles
prolonges et suppression des travaux souterrains, telles sont les
mesures prises par la loi franaise pour protger l'ouvrire contre les
exigences du patronat et les entranements de son propre courage. Cette
rglementation dfensive entre avec quelque peine dans nos moeurs
industrielles. Pourquoi?

[Note 161: Ce maximum sera rduit  10 h. 1/2, au cours de l'anne 1902,
et  10 heures, au cours de l'anne 1904,--s'il est possible.]

Nul n'ignore que la loi franaise s'applique de son mieux  protger le
travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans
toujours y russir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a dict les
mesures de protection ouvrire que l'on sait, soulve un concert de
rcriminations, la question de principe tant plus simple  trancher que
la question d'application n'est facile  rsoudre. Toute rglementation
lgale du travail fminin se heurte, en effet,  deux difficults
graves. Veut-on l'appliquer strictement,  la lettre, dans toute sa
rigueur? On risque d'liminer peu  peu les femmes de certaines
professions, plus particulirement surveilles  cause des dangers
qu'elles font courir  la sant. Et alors, la loi, faite en vue de
protger la femme, protgera surtout le travail masculin, en le
dbarrassant de la srieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la
main-d'oeuvre fminine.

Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficults
de la vie, des ncessits du mtier? appliqueront-ils les rglements
avec tolrance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors,
les exceptions emporteront la rgle. C'est ainsi que, dans la couture,
la loi a t  peu prs impuissante  protger l'ouvrire contre le
surmenage rsultant de la dure excessive du travail et de la
prolongation exagre des veilles. De l, chez les patrons et mme chez
les ouvrires--en plus d'une hostilit  peine dissimule  l'gard de
la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper
l'une et violer l'autre.

Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre  l'atelier
de travailler la nuit et mme le dimanche; et les heures
supplmentaires, ajoutes aux heures lgales, sont acceptes le plus
souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion
d'augmenter leur gagne-pain, en mritant par un surcrot de travail un
surcrot de rmunration. Il reste pourtant que ces autorisations
bienveillantes et ces concessions ncessaires nervent, discrditent,
infirment les prescriptions lgales, et que, par condescendance pour la
libert, on arrive indirectement  fausser ou  paralyser tout
l'appareil protecteur du travail fminin. D'o l'on a pu dire que la loi
de 1892, par exemple, avait supprim la veille sans la supprimer, et
que les rglements postrieurs l'avaient rtablie sans la rtablir.
C'est le chaos.

Mais quelles que soient les difficults d'application, les femmes
peuvent tre sres que nulle socit, consciente de ses devoirs, ne
s'abstiendra de protger leur travail. Un peuple est trop directement
intress  ce qu'elles lui fournissent de solides pouses, des mres
fcondes et de bonnes nourrices, pour se dcider jamais  les laisser,
par amour de l'indpendance, s'anmier ou se dtruire par un travail
excessif en des ateliers malsains. L'tat serait fou qui permettrait aux
femmes de se tuer  l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se
perptuer que par leur vie. En consquence, il ne les admettra qu'aux
professions compatibles avec leur sant physique et morale; mais il
ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialit, le devoir de
l'homme tant de ne point aggraver l'ingalit des sexes par des
prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les
droits individuels de la femme avec les droits suprieurs de la
socit[162].

[Note 162: Voyez Paul LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au_ XIXe
_sicle_, 2e partie: De l'intervention de la loi pour rglementer le
travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.]




CHAPITRE VI

Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire


       SOMMAIRE

       I.--INFRIORIT REGRETTABLE DE CERTAINS SALAIRES
       FMININS.--SES CAUSES.--LE TRAVAIL DES ORPHELINATS ET DES
       PRISONS.--GRIEFS A CARTER OU A RETENIR.--SOLUTIONS
       PROPOSES.

       II.--INGALIT DES SALAIRES DE L'OUVRIRE ET DE
       L'OUVRIER.--DOLANCES LGITIMES.--A TRAVAIL GAL, GAL
       SALAIRE POUR L'HOMME ET POUR LA FEMME.

       III.--PROTECTION DE LA MRE ET DE L'ENFANT
       NOUVEAU-N.--OEUVRES PRIVES.--INTERVENTION DE L'TAT.--UNE
       PROPOSITION EXCESSIVE: HOSPITALISATION FORCE DE LA FEMME
       ENCEINTE.

       IV.--PROTESTATION DE TOUS LES GROUPES FMINISTES CONTRE LA
       LOI DE 1892.--LA RGLEMENTATION LGALE FAIT-ELLE A
       L'OUVRIRE PLUS DE MAL QUE DE BIEN?

       V.--POURQUOI LE FMINISME NE VEUT PLUS DE LOIS DE
       PROTECTION.--UN MME RGIME LGAL EST-IL POSSIBLE POUR LES
       DEUX SEXES?


Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--la loi
des hommes, comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en
pensent-elles? qu'en disent-elles?

Tout le mal possible. Le fminisme reproche  ntre lgislation
industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point
faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se
peuvent ranger sous trois chefs: 1 insuffisance et ingalit des
salaires fminins; 2 hygine et protection de l'ouvrire enceinte; 3
rglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre fminine.


I

En ce qui concerne les salaires fminins, tous les honntes gens, mme
les plus hostiles aux programmes des coles rvolutionnaires, prouvent
le mme serrement de coeur, professent le mme avis et formulent les
mmes voeux.

Que trop souvent l'ouvrire ne puisse vivre qu'avec peine du travail de
ses mains, voil un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris
la mauvaise habitude de considrer le salaire de la femme comme un
salaire d'appoint, destin seulement  grossir celui du mari. Aussi, ds
qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour
la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des crivains
officiels et les enqutes des conomistes indpendants nous ont fixs
sur l'infriorit lamentable des salaires fminins[163]. L'ouvrire
adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province
et trois francs dans le dpartement de la Seine. Si l'on tient compte
des chmages de la morte saison, il faut reconnatre que, dans bien des
cas, la couture elle-mme, qui est la principale occupation des femmes,
est rmunre d'une faon drisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas.
Les lingres ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M.
Charles Benoist affirme qu' Paris, on en est venu  payer dix-huit
centimes de faon pour un pantalon de toile[164]. Je sais mme 
Rennes, o j'enseigne, des malheureuses charges de famille qui, peu
habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures
pour gagner quinze ou vingt sous. C'est  fendre le coeur.

[Note 163: Paul LEROY-BEAULIEU, _le Travail des femmes au_ XIXe
_sicle_; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans
l'industrie, pp. 50 et suiv.--OFFICE DU TRAVAIL, _Salaires et dure du
travail dans l'industrie franaise_, t. IV; Rsultats gnraux, p.
16.--Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misres des femmes_.]

[Note 164: Charles BENOIST, _Les Ouvrires de l'aiguille  Paris_.]

Celles qui se rsignent bravement  cette misre sont de grandes
saintes. Mais quand la moralit est faible (nul n'ignore ce qu'elle est
devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un
travail indpendant, on se met avec quelqu'un, suivant l'expression
populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de
la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'o, de
chute en chute, cette dgradation peut descendre: de mme que, chez un
grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour
nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes,
par un renversement innommable des rles et des devoirs, la prostitue
des boulevards extrieurs faire trafic d'elle-mme pour soutenir le
souteneur.

Les salaires des ouvrires de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est
un fait notoire. A qui la faute? La Gauche fministe rpond avec une
belle unanimit: Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le march
commercial des produits pays  vil prix, et qui font de la sorte au
travail libre une concurrence dsastreuse[165]. Les remdes proposs 
ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, on
interdira tout travail  l'enfance pour supprimer la concurrence faite 
l'ouvrire libre, et dans les prisons de femmes, l'tat imposera des
prix de srie fixs par l'administration, aprs entente avec les groupes
corporatifs intresss[166].

[Note 165: Rapport de Mlle BONNEVAL au congrs de 1900.]

[Note 166: Mme rapport: La _Fronde_, du 6 septembre 1900.]

La suppression du travail dans les orphelinats me parat tout simplement
abominable. Car, soyez sincres, Mesdames: dcrter ici la prohibition,
c'est dchaner la perscution. Et quelle prohibition! Est-ce que le
travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier?
Et puis, duss-je par cette affirmation heurter rudement les prventions
vulgaires! j'ose dire que la plupart des communauts religieuses, qui se
vouent au sauvetage de l'enfance abandonne, ne sont pas riches. J'en
connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent  peine les deux
bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou
trois cents petites bouches  nourrir, s'occupe de leur trouver du pain.
Quoi de plus juste qu'en change du vivre et du couvert, du logement et
du vtement, elle emploie ses pensionnaires  des travaux de couture
usuels et faciles? En vrit, il serait plus franc de fermer les
couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les
deux cas, on risquerait de rejeter  la rue et souvent au ruisseau des
milliers de jeunes filles arraches, non sans peine,  la boue des
grandes villes. Et je ne puis songer  cette criminelle imprudence sans
que mon coeur se soulve contre les inconscients qui la proposent.

D'autre part, les travaux, excuts  prix rduit dans les orphelinats,
ont cet avantage avr de mettre le linge de corps  la porte des plus
petites bourses. Comme consommateurs, les humbles mnages retrouvent ce
qu'ils ont perdu comme producteurs. Il parat mme que la concurrence
des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingres. Les modistes,
les corsetires, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture
surtout, les bonnes ouvrires sont rares, et les patrons y tiennent. Mme
Marguerite Durand nous en donne la raison: Le tour parisien de la
couture est propre  certaines mains,  certains cerveaux, si l'on peut
dire,  l'air ambiant,  la tradition de certaines maisons qui font des
modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modles de
la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la
prison de Clermont[167]? Au fond, la modicit des salaires fminins
rsulte moins de la concurrence du travail congrganiste ou
pnitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue  l'effort
manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur
infrieure au labeur de l'homme. Il y a l un jugement tmraire, une
prvention coutumire, une dprciation convenue, dont notre mentalit
sociale ne se corrigera qu' la longue.

[Note 167: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Est-ce  dire que les orphelinats religieux soient  l'abri de tout
reproche? Assurment non. Pouvant faire travailler les jeunes filles 
peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente  payer, leur
concurrence pse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre.
Joignez que les communauts se disputent souvent les commandes des
grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrires
s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font  elles-mmes:
toutes choses qui, de rduction en rduction, dpriment les prix de
faon, au prjudice de la main-d'oeuvre laque et mme de la
main-d'oeuvre congrganiste. O est le remde? Dans l'action syndicale
ou dans la rglementation lgale?

Le syndicat est,  coup sr, le moyen le plus digne, le plus agissant,
le plus efficace, de dfendre le salari contre le salariant. Ce n'est
pas nous qui dconseillerons ou dcouragerons les groupements
professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirs,
habilement dirigs, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs.
Mais, pour l'instant, les syndicats fminins sont rares. Un exemple: 
Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrires, et son syndicat,
fond par Mme Durand, comprend  peine 500 membres, dont 60 seulement,
montrent quelque activit[168]. L'ide syndicale fait donc pniblement
son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingres
disperses aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isoles,
solitaires, sans se frquenter, sans se joindre, sans se connatre les
unes les autres, n'aient plus de peine encore  s'unir et  se
concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les
couvents?

Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a propose[169]: c'est 
savoir que les communauts se syndiquent pour lutter contre les rabais
des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En
Amrique, ce serait dj chose faite. Mais en France, imagine-t-on un
syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congrganistes, une grve de
nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux
patronages, d'en faire l'essai. Ils soulveraient contre eux un tumulte
de rcriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de
gain effrne, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et
si jamais leurs rclamations venaient  aboutir, le relvement des prix
de faon qui profiterait aux ouvrires libres, entranerait du mme coup
une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne
pardonneraient jamais aux communauts.

[Note 168: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

[Note 169: _Salaires et misres de femmes_, pp. 42 et 43.]

Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitt un syndicat de
religieuses faire la loi aux patrons. Les congrgations de femmes n'en
ont srement ni le got ni le moyen: elles sont trop routinires, trop
timores, trop pacifiques, pour tenter une nouveaut si hardie; et le
voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empches, l'tat
les condamnant  l'impuissance par une lgislation draconienne qui
subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister mme, au bon
plaisir du gouvernement.

D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en
gnral, ils pensent moins  l'enfance qu' la communaut, moins 
l'avenir qu'au prsent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions.
Nanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement proccups de faire
vivre la maison,--et souvent, la ncessit les y contraint,--ngligent
l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les
grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait
mettre les unes et les autres en tat de travailler utilement, pour
vivre dignement  leur majorit. Au lieu de cela, on les confine en un
mme atelier, on leur impose toujours la mme tche: aux unes les
pantalons, aux autres les chemises,  celles-ci les ourlets,  celles-l
les boutonnires. Ici, comme ailleurs, cette division du travail
prsente des avantages considrables pour le rendement du travail, qui
est plus rapide et plus soign, et de graves inconvnients pour
l'ducation professionnelle des orphelines, qui reste forcment
incomplte. Ajoutons que le travail des enfants est rarement pay en
argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles
consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'tablissement
qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur
composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur
constituer un petit pcule? Quelques menues gratifications, distribues
suivant l'ouvrage fait et dposes  la Caisse d'pargne, donneraient 
cette intressante jeunesse plus de coeur  la besogne et plus de
confiance en l'avenir.

Pourquoi mme n'imposerait-on pas aux tablissements d'assistance
prive, religieux ou laques, l'obligation d'apprendre une profession et
d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rmunration
pcuniaire  leurs petites pensionnaires, de faon que celles-ci, mieux
prpares  la vie, puissent atteindre leur majorit avec un peu
d'argent dans leur poche et un bon mtier dans les mains? Et ces charges
lgales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais gnraux
des ouvroirs et des orphelinats, relveraient peut-tre, du mme coup,
le salaire des ouvrires libres, en obligeant les couvents  rclamer
aux grandes maisons de confection des prix de faon plus rmunrateurs.

Quant  laisser aux syndicats fminins, comme beaucoup l'ont rclam, la
nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans
les ateliers tenus par les congrgations religieuses, nous n'y
souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction
d'tat. Les dlgus des syndicats seraient trop enclins  traiter les
orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer,
d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables  qui l'on doit
le respect et l'impartialit. Que l'tat conserve donc le choix et
l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargs
d'inspecter les ateliers congrganistes, sauf  prendre l'avis des
travailleuses elles-mmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900,
l'lectorat et l'ligibilit au Conseil suprieur du Travail. Libre mme
 l'tat de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige,
c'est--dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance
publique. Nous l'inviterons mme, pour les travaux qui le concernent, 
fixer des prix de sries, afin de relever, par une sorte d'exemplarit
attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laque et religieuse,
toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intrt des
contribuables lui permettront de prendre cette gnreuse initiative sans
prjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'tat d'tre un
patron modle?


II

Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre fminine soit, 
quantit et  qualit gales, moins rtribue que la main-d'oeuvre
masculine. On assure mme que, dans certains cas, le salaire des femmes
est infrieur de moiti au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est
qu'en gnral l'ouvrire est moins paye que l'ouvrier, et la cuisinire
moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de
chambre. Pourquoi ce traitement ingal, si les uns et les autres rendent
les mmes services? De telles diffrences de rtribution ne sauraient
laisser insensible quiconque s'intresse au relvement conomique de la
femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison
qu'une mauvaise pense d'envie, de rancune, de ddain, pour celle qui
travaille de ses mains, il faudrait dire tout crment qu'un pareil
sentiment est abominable.

C'est justice, assurment, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se
traduise par une disproportion correspondante dans la rmunration
reue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pnible, aussi
prolong, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rtribution
de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la mme? La raison et l'quit
font un devoir au patron d'galiser les salaires entre les travailleurs
des deux sexes, dont les tches (cela peut arriver) sont identiques
comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamns, hlas!  voir
souvent l'amour vnal mieux pay que l'honnte labeur, prenons garde, du
moins, que l'infriorit des gains fminins ne soit, pour les mes
faibles, le prtexte ou l'occasion de chutes lamentables. De l cette
formule de revendication: A travail gal, gal salaire. Le fminisme
ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si draisonnable?

Savez-vous mme plus belle formule et plus impressionnante vrit? En
stricte quit (j'y insiste), l'quivalence de productivit entre le
travail de l'ouvrire et celui de l'ouvrier emporte ncessairement
l'quivalence de leurs rmunrations respectives. Pourquoi? Parce que,
dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus
lmentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe
fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre
la main-d'oeuvre fminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer 
l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,
crer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrire, dsunir deux forces
faites pour s'aider, dissocier deux tres ns pour s'entendre. Cela
suffit, je pense, pour lgitimer la prquation des salaires masculins
et fminins.

Mais cette galit de rmunration suppose, en fait, (nous y revenons 
dessein) l'galit pralable de production. Et il arrive plus
frquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le mme temps et aux
mmes pices que l'homme, l'ouvrire soit impuissante  fournir mme
valeur, mme productivit, mme somme d'efforts, l'ouvrier disposant,
par constitution et par temprament, de plus de muscle, de plus
d'nergie, de plus d'endurance.

Et lors mme que les machines viendraient  simplifier,  allger
l'effort musculaire, de manire  n'exiger pour les conduire que du
soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualits qui se rencontrent
habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrire, fille ou
veuve, les crises nervantes de son sexe et, lorsqu'elle est marie, les
preuves intermittentes de la maternit. J'ai peur que le fminisme ne
se dbatte vainement contre ces causes naturelles d'infriorit
conomique. Point de doute, assurment, que les disparits actuelles ne
s'attnuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: Nous
croyons, dit-il, que la diffrence entre les salaires des hommes et les
salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux
se rapprocheront[170]. Mais arriveront-ils  se confondre? C'est une
autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrire cesst d'tre
femme.

Maintenons, nanmoins, qu'il est bon de tendre  l'unification des gains
entre les deux sexes,--la stricte quit exigeant qu'un travail gal
soit pay d'un gal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce
principe, la Gauche fministe a mis le voeu, que les administrations
nationales, dpartementales, communales et hospitalires donnent
l'exemple aux patrons, en rtribuant de mme faon les femmes et les
hommes qu'elles emploient. A quoi une excellente femme d'humeur
socialiste objecta que les administrations taient aussi capitalistes
que les patrons. Mais un ancien fonctionnaire fit observer
philosophiquement que les administrations ne demandent pas mieux que de
payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent. Ce qui est la vrit
mme,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des
contribuables. Et le voeu fut adopt  l'unanimit[171].

[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _sicle_, p. 141.]

[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.]


III

Pour ce qui est de la scurit, de l'hygine et de la dure du travail,
nous nous associons de grand coeur  toutes les innovations, quitables
et pratiques, susceptibles d'amliorer le sort des travailleuses. Telle
la loi du 29 dcembre 1900, qui a reconnu et sanctionn le droit de
s'asseoir pour les ouvrires et les employes, et l'obligation
corrlative pour les patrons de mettre des siges  la disposition des
femmes qu'ils emploient; telles la rduction graduelle des heures de
travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire  toutes les
occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter
aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui
s'appelle la maternit.

Que de progrs  raliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intrt
de l'espce et par simple devoir d'humanit, n'est-il pas urgent
d'arracher la mre et l'enfant aux privations et aux souffrances, en
ouvrant de nouveaux refuges  la femme enceinte? n'est-il pas de
suprieure justice de mettre l'ouvrire au repos, en demi-solde, avant
et aprs l'accouchement, tant que le mdecin le juge ncessaire?

Il y a danger pour une mre de se charger de trop gros travaux dans le
temps qui prcde ou qui suit l'accouchement. A trop hter l'poque des
relevailles,  retourner trop tt  la fabrique, elle risque de
compromettre sa sant, de lser grivement son organisme par des efforts
prmaturs. Le nouveau-n n'est pas moins  plaindre: que de fois le
manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent
 la dgnrescence ou  la mort? Le peu d'enfants qui rsistent
poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connatre les douces
caresses de la mre.

Mais comment permettre  l'ouvrire de garder le foyer aux poques de la
maternit? Cette question devrait veiller davantage la sollicitude des
oeuvres prives et des pouvoirs publics.

Jadis, en plusieurs contres, la femme du peuple sur le point d'tre
mre devait tre entretenue aux frais du public, jusqu' ce qu'elle ft
en tat de reprendre son travail. Il se mlait parfois  ces
prescriptions des dtails charmants. Certaines vieilles coutumes
permettaient de chasser ou de pcher, mme en temps prohib, pour la
jeune mre. Ailleurs, chaque vigneron tait tenu, quand elle en
manifestait le dsir, de lui couper trois belles grappes de raisin au
moins[172].

[Note 172: Voyez pour les dtails P. Augustin RSLER, _La question
fministe_, p. 237.]

Jusqu'ici, la question d'argent a empch l'tat de prendre  sa charge
l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics
reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres
d'initiative prive se sont montres plus ingnieuses et plus hardies.
La _Couturire_ et la _Mutualit maternelle_, patronnes par les grandes
maisons d'habillement, allouent  toute socitaire qui accouche une
indemnit de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre
semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans
le cas o la mre nourrit elle-mme son enfant. Grce au chmage absolu
pendant la priode critique, ces socits se font gloire d'avoir abaiss
 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalit
infantile qui,  Paris, s'lve  35 ou 40%. A la prservation de la
sant de l'ouvrire vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalit
des nouveau-ns. C'est double profit pour la socit. Nous applaudissons
de mme  l'ide d'une association des mres de famille, sortes
d'inspectrices de sant  domicile qui assisteraient, avec discrtion,
de leurs conseils et de leurs bons offices, les mres pauvres et les
enfants malades[173].

[Note 173: Congrs international de la condition et des droits des
femmes. La _Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Mais convient-il de pousser plus loin l'ide de protection? Considrant
que, dans la priode de gestation et d'allaitement, la femme est un
vritable fonctionnaire social, M. Viviani a demand la fondation
d'une Caisse de la Maternit, afin de mieux assurer aux femmes
enceintes un secours pcuniaire, au moment o leurs ressources diminuent
et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquitait de savoir o
prendre l'argent ncessaire  cette dotation, il fut rpondu que le
budget des Cultes en ferait les frais, ce budget tant non seulement
inutile, mais encore prjudiciable  l'humanit tout entire[174].
Poussant mme  l'extrme l'intervention de l'tat, le Congrs de la
Gauche fministe de 1900 a mis le voeu qu'un sjour d'un mois, au
minimum, dans les hpitaux spciaux ou les maisons de convalescence, ft
_impos_  la mre qui, aprs son accouchement, ne pourrait justifier de
moyens d'existence pour elle et son enfant.

[Note 174: Voir la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mres. Je
ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrires pauvres
l'obligation d'accoucher  l'hpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a
dclar qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, parce qu'une
femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir
tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutt par la
porte ou par la fentre rejoindre les malheureux qu'elle aurait
laisss. Et puis, les ouvrires,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont
horreur de l'hpital. Il n'en est pas une qui ne prfre le dnuement de
sa chambre froide et malsaine  l'hygine savante et luxueuse d'une
salle commune. Elles veulent tre chez elles. Et comme si cette
obligation d'hospitalisation n'tait pas assez dure par elle-mme, on la
subordonne, en outre,  une constatation humiliante entre toutes: celle
de la misre. Nous ne voulons point de rclusion force pour les mres
pauvres.

Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des prventions de la
mre.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit
la trancher diffremment, suivant qu'on envisage l'intrt de la mre ou
l'intrt du nouveau-n. Ceux qui entendent protger l'enfant, avant
tout, n'hsiteront pas  imposer aux mres de famille toutes sortes de
prcautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de
leurs entrailles appartient non moins  la socit qu' la famille;
qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de mconnatre,  leur gr,
les mesures hyginiques requises pour la bonne venue des petits; qu'il
est des heures o l'tat doit forcer les gens  se soigner; bref, que la
mre est dbitrice, vis--vis de la communaut, de l'tre qu'elle porte
en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence
et sa sant, serait un crime de lse-nature et de lse-humanit.

Bien que j'admette l'antriorit et la primaut des droits de la famille
sur les droits de la socit, je ne contesterai point que celle-ci ne
soit intresse  la naissance de l'enfant et  la prservation de
l'espce. J'avouerai mme que beaucoup de femmes, qui ne sont pas
prcisment de mauvaises mres, prendront difficilement, d'elles-mmes,
les soins et le repos qu'exige leur tat. Ceux-l n'en douteront point
qui ont vu, dans les crches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et
hves, donner  leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une
raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau
de la maternit? Convient-il de sacrifier  la sant de l'enfant la
libert de la mre? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'imposition
qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel  la gendarmerie pour la
sparer violemment des siens et la traner  l'hpital?
Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force?
Placerons-nous toutes les femmes enceintes, aprs vrification faite de
leur pauvret, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait
humiliante et cruelle. Je mets l'tat au dfi de l'appliquer.

Certes, le budget de la maternit, qu'il soit aliment par l'assistance
publique ou la charit prive, ne sera jamais assez riche. Mais si nous
devons secourir largement les mres indigentes et leur pitoyable
progniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les
enfants  leurs parents, ni les mres  leur foyer. Encore une fois, pas
d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternit finirait par tre
redoute comme une dchance, au lieu d'tre accepte comme un honneur.
Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la
conscience et l'amour de ses devoirs.

L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc _facultative_. Et
j'ajoute que l'assistance de l'tat sera _suppltive_: ces deux choses
se tiennent. Que si, en effet, la mre est, comme le socialisme
l'affirme, redevable de son enfant  la communaut, celle-ci lui doit,
en change, la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour
faire un tre de beaut aussi parfait qu'elle en est capable[175].
C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'tat
rpondrait aux mres qui lui tiendraient le langage suivant: Du moment
que mon enfant est  vous autant qu' moi et que vous m'imposez,  ce
titre, un internement obligatoire dans un asile  votre choix, je
prtends que, par une suite ncessaire, j'ai le droit de vous imposer la
responsabilit et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient
nourris et levs aux frais de la collectivit.

[Note 175: Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet prsent au
Congrs international de la condition et des droits des femmes. La
_Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question
d'argent est de peu d'importance  ct de la question de principe. Ce
qu'il faut empcher, c'est que les droits et les devoirs de l'tat
n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu  peu
la responsabilit des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des
hommes, la notion mme du mariage qui est la sauvegarde suprme de la
femme et de l'enfant. A donner une prime  la maternit naturelle, dont
les enfants seraient levs presque toujours aux frais du public, on
dcouragerait la maternit lgitime qui, Dieu merci! s'obstine et
s'puise  lever les siens; on dsapprendrait au mari les premiers
devoirs de la paternit, en l'habituant  se dsintresser du sort de la
mre et des petits; et finalement on prparerait la voie  l'union
libre, qui nous parat (nous le dmontrerons plus loin) insparable de
l'avilissement et de l'asservissement du sexe fminin.

Que faire? Persvrer dans la direction o nos lois sont entres. Que
les femmes pauvres soient donc assistes  domicile: cette solution
librale sauvegarde  la fois l'intrt de l'enfant et les justes
susceptibilits de la mre. Ds maintenant, les femmes en couches sont
assimiles aux malades et bnficient de l'assistance mdicale gratuite;
elles peuvent mme, en cas d'urgence, tre hospitalises, sur l'avis du
mdecin, aux frais de la commune, du dpartement ou de l'tat. Nous
souhaitons que ces mesures de protection soient compltes au profit des
domestiques, maries ou non, dont la grossesse est souvent une caus de
renvoi. Il y aurait mme de grands avantages  fonder et  multiplier
les maternits secrtes ouvertes aux filles-mres qui veulent
dissimuler leur grossesse. En rsum, nous acceptons l'assistance
maternelle, aussi largement pratique qu'on le voudra,  la seule
condition qu'elle soit _suppltive pour l'tat_ et _facultative pour la
mre_. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de
nobles dvouements elle peut offrir aux femmes mdecins de l'avenir!


IV

Quant aux rglementations lgales de 1892, le fminisme n'en veut plus.
Il les dnonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un
fait notable que les trois Congrs de 1900 ont mis le voeu,--non sans
vive discussion, il est vrai,--que toutes les lois d'exception qui
rgissent le travail des femmes fussent abroges. Est-ce une simple
bravade? Pas tout  fait. Au Congrs catholique, Mlle Maugeret s'est
exprime ainsi: Dans le groupe que j'ai l'honneur de reprsenter, nous
sommes tous partisans de la libert du travail, sans autre
rglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur,
toutes choses dont lui seul est comptent. Au Fminisme chrtien, nous
rprouvons la lgislation ouvrire  l'endroit des femmes[176]. Nous
relevons dans le rapport prsent au Congrs du Centre fministe par Mme
Maria Martin les mmes dclarations premptoires: Nous demandons pour
toute femme majeure, mme pour la mre, le droit de juger des conditions
qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un
pays libre[177]. Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrs de la Gauche
fministe, s'est prononce dans le mme sens, pour ce motif que le
premier devoir d'humanit doit consister  lever devant la femme
travailleuse les obstacles et les difficults, et que la loi, qui
soi-disant la protge, les accrot et les amoncelle, et va de la sorte 
l'encontre de son but[178].

[Note 176: Rapport sur la Libert du travail prsent par Mlle Marie
Maugeret au Congrs catholique de 1900. _Le Fminisme chrtien_ du mois
de juillet 1900, p. 211.]

[Note 177: La _Ligue_, organe belge du Droit des femmes, n 3 de l'anne
1900, pp. 82 et 83.]

[Note 178: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Point de doute: pour le gros des fministes, protection signifie
vexation, oppression, perscution. Cet tat d'esprit trouve peut-tre
son explication dans un fait qui a rcemment dfray la presse et occup
la justice. La _Fronde_ est imprime uniquement par des femmes. Or, le
travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent
gure se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent
releves contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministre
public, fut condamne finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a
de plus trange en cette rglementation, c'est que le travail de nuit,
interdit aux ouvrires typographes, est permis exceptionnellement aux
plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant  la femme: Tu
ne pourras composer un journal de neuf heures du soir  minuit, mais tu
pourras le plier de deux  quatre heures du matin? Ces inconsquences
et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes
dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de
prs au journalisme et  l'imprimerie.

On sait que Mme Durand est directrice de la _Fronde_; de son ct, Mme
Maria Martin a fond le _Journal des Femmes_; et quant  Mlle Maugeret,
non contente d'inspirer et d'imprimer le _Fminisme chrtien_, elle a
cr une cole professionnelle de typographie pour les jeunes filles, o
elle a pu tudier sur le vif tous les inconvnients de la surveillance
lgale.

De l cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes,
mais contre les femmes; d'autant mieux que la rglementation ne s'tend
qu'aux industries o l'ouvrire fournit un travail salari. Rentre chez
elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit  telle
besogne qu'elle voudra. Si donc le lgislateur lui dfend, au nom de
l'hygine, de compromettre sa sant  l'atelier, il lui permet, au nom
de l'inviolabilit du foyer, de la ruiner librement  son mnage.

Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y
souscrirais sans hsitation, s'il m'tait dmontr que la protection
lgale est une simple survivance des anciens prjugs qui tenaient la
femme pour une ternelle mineure. Mais n'en dplaise  certaines
fministes qui poussent le parti pris jusqu' l'injustice, j'ai
l'assurance que, parmi les partisans du travail rglement, il est
beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrire et croient
sincrement, sans arrire-pense de domination humiliante, servir ses
intrts en la dfendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle
est souvent victime.

Je me rsignerais encore  l'abrogation pure et simple des lois de
protection, s'il m'tait dmontr qu'elles font  la femme plus de mal
que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite.
La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition
entre les ncessits du prsent et les progrs de l'avenir. Elle n'est
pas parfaite, et ses auteurs eux-mmes en jugent ainsi puisqu'ils la
modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a
d'autres. Je dirai mme que, si savamment remanie qu'on la suppose,
cette loi fera toujours des mcontents.

C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrtion, l
seulement o elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'tais
magistrat, je prendrais pour rgle de dcision, en cette matire, cette
maxime de large quit: La meilleure interprtation des lois est celle
qui les plie et les adapte le mieux aux besoins prsents et aux intrts
actuels des justiciables. J'aurais donc absous Mme Durand, comme
l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi
n'est pas de dpouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la
composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne
doit pas tre inquit pour ce fait, ds qu'il n'exige pas des ouvrires
une dure ou une intensit de travail excessive. Les lois de protection
sont,  mon sentiment, beaucoup moins des rgles de coercition rigide
que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai 
l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences
ou mme par exception.

Il faut se dfendre contre cette monomanie autoritaire de rglementer
minutieusement les moindres dtails de la main-d'oeuvre industrielle. Il
faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop svre et
trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les proltaires que l'on
veut protger. Ceux mmes qui voient dans la rglementation lgale une
arme dirige _contre_ le patron, beaucoup plus qu'une garantie institue
_pour_ la femme, feront bien de rflchir que cette arme est  deux
tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre
l'ouvrire. Quant aux gens d'me plus librale qui se sentent peu de
got pour l'intervention de l'tat dans les conditions du travail, ils
tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destines,
par la crainte rvrentielle qu'elles inspirent,  prparer l'avnement
de meilleures moeurs industrielles.

D'autre part, nous nous refuserons  tendre leurs prohibitions aux
travaux du mnage, si pnibles qu'ils puissent tre. On nous dit bien
que les veilles employes  rparer les vtements du pre et des
enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de
l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparat comme
l'asile sacr, le rempart auguste, le dernier refuge de la libert.
Autoriser l'inspecteur  en franchir le seuil, c'est abandonner la
famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos
actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulire
logique, en vrit, que celle de ces fministes qui, mcontentes des
rglementations de l'atelier, proposent de les tendre aux mnagres
dans leurs mnages[179]! Appliques  la famille, les lois d'exception
feraient beaucoup plus de mal que de bien.

[Note 179: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Mme restreintes  l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles
qu'utiles? C'est prcisment ce qu'on soutient, en affirmant que toutes
les fois qu'une loi a voulu protger les ouvrires, celles-ci en ont t
les dupes. Cette assertion est excessive: nous en appelons au
tmoignage des femmes elles-mmes. Au Congrs de la Gauche fministe,
Mme Vincent, parlant au nom de la Socit cooprative des ouvriers et
ouvrires de l'habillement, a dclar que tous, hommes et femmes, sont
d'accord sur ce point que le travail de nuit doit tre rigoureusement
interdit. Et la mme congressiste a termin sa communication pleine de
faits et d'exemples dcisifs, en disant que la fermeture  heures fixes
des ateliers de couture, de lingerie et, plus gnralement, de toutes
les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour
sauvegarder la sant et la moralit des jeunes ouvrires.

Eu gard  la concurrence qui svit particulirement dans les travaux de
l'aiguille, le patron ne connat forcment qu'une chose: il faut que ses
commandes soient excutes. Et l'ouvrire, qui se dit que ses maigres
salaires sont ncessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera
tente d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le
rle bienfaisant de la rglementation de mettre un frein aux exigences
du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la
loi se taise et que l'ouvrire se tue? Lingres, fleuristes,
couturires, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas  redouter la
concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du
moins, la protection a du bon[180].

[Note 180: Compte rendu stnographique du Congrs de la condition et des
Droits de la Femme. La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Mme assentiment chez tous ceux qui pensent que, par dfinition, l'tat
est le dfenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait
effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune
fille? Impuissante  se protger elle-mme, il faut bien qu'elle soit
protge par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs
dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme 
l'exploitation clricale des pupilles de la charit, le fminisme
libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du
bras sculier n'est pas toujours  ddaigner.

Autre exemple. Pour des raisons d'hygine et de moralit, la loi
franaise interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette
prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les
ncessits actuelles de l'industrie condamnent l'homme  ce travail
dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux
souterrains devraient tre seulement la punition des criminels.
Convient-il, par un scrupule de libert, d'ouvrir aux femmes tous les
chantiers o les hommes s'puisent en efforts prilleux et abrutissants?


V

Malgr les belles phrases, dont ces dames honorent le travail libre,
nous croyons qu'elles obissent, dans le secret de leur coeur,  un tout
autre mobile que celui de l'indpendance du labeur et de l'autonomie de
l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas
entendre parler de libert pour les orphelinats et les couvents: ce qui
n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent
la protection de l'homme, c'est moins par amour de la libert que par
haine de l'ingalit. Leur fiert s'offense d'une tutelle qui prend des
airs de commisration suprieure. Que ce soit bien l leur sentiment
vritable, certains congrs l'ont manifest clairement. Nous demandons
qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,
dclare une congressiste. Protgeons le pre comme nous protgeons la
mre, s'crie une autre. Je ne suis pas contre les lois du travail,
prononce une troisime, je suis contre les lois d'exception[181]. Au
fond, les rglementations de l'tat trouvent grce auprs des femmes.
Mme Maria Martin, elle-mme, dont le rapport se termine par cette
formule du plus pur libralisme: Le travail libre dans un pays libre,
nous fait cet aveu: Si la loi avait t applicable aux deux sexes, nous
n'aurions eu rien  dire; un bien pour la classe ouvrire, en gnral,
en et pu sortir[182].

[Note 181: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

[Note 182: Rapport cit plus haut, _eod. loc._, p. 78.]

Ainsi donc, en serrant de plus en plus prs la question, nous arrivons 
cette double constatation que les lois, qui rgissent le travail
fminin, ne sont gure attaquables dans les dispositions qui rgissent:
1 les travaux rests presque exclusivement aux mains des hommes, comme
les travaux souterrains,--ceux-ci n'tant ni dans le temprament ni dans
les gots des femmes; 2 les travaux rests presque exclusivement aux
mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci tant
beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.

Restent les industries o la main-d'oeuvre fminine fait concurrence 
la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature
et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une mme usine, hommes et
femmes dirigent les mmes machines. C'est  propos de ces industries
mixtes que le mot protection, toujours bienveillant en apparence, peut
tre nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrire en tat
d'infriorit vis--vis de l'ouvrier.

Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'galit les
hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi,
plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois
de protection du travail fminin l'assujettissent plus gravement aux
visites imprvues des inspecteurs, au contrle perptuel des heures
d'entre et de sortie, aux vexations des enqutes,  la surveillance de
l'hygine et du repos des ouvrires. Pour se ddommager de ces charges
et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la
main-d'oeuvre fminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et
voil comment les lois de protection, suivant la dmonstration de Mme
Durand, ont pour rsultat certain l'abaissement des salaires. On se
flattait de protger les femmes contre les hommes, et finalement on
arrive  protger les hommes contre les femmes. On voulait mnager la
faiblesse de l'ouvrire, et l'on accrot l'infriorit de son labeur.
Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'o cette
conclusion: Voulez-vous l'galit du salaire? Vous ne l'aurez que par
l'galit du travail. Et point d'galit dans le travail sans libert
dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous[183]. Et sur
la proposition de M. Tarbouriech, le Congrs de la Gauche fministe a
vot l'application  toute la population ouvrire, et sans distinction
de sexe, d'un rgime gal de protection.

[Note 183: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimre et une part
d'exagration. L'exagration, d'abord, sera vidente pour quiconque aura
bien voulu se pntrer des dveloppements qui prcdent. Pourquoi, en
effet, rejeter en bloc une loi de rglementation industrielle dont
certaines catgories d'ouvrires,--et notamment les syndicats de la
couture,--prtendent tirer profit? En maintenant mme ces mesures
d'exception pour les corps de mtier qui en bnficient, il n'est pas
impossible de raliser, en certains cas, l'unification des lois de
protection au profit des deux sexes. Notre lgislateur est entr dans
cette voie, en fixant le maximum de la journe de travail  onze heures
pour les ouvriers et les ouvrires adultes. Par ailleurs, toutes les
garanties prescrites en faveur de la scurit et de la salubrit du
travail profitent aux uns et aux autres; et nous esprons bien que le
repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps,
aux hommes comme aux femmes. L'galit de protection pour les deux sexes
est donc ralisable, en plus d'un point, l o ceux-ci travaillent dans
les mmes ateliers, cooprent  la mme fabrication, servent les mmes
machines.

Mais cette assimilation peut-elle tre absolue? Et elle devrait l'tre
pour amener et justifier l'galit des salaires.--Je n'en crois rien, et
c'est ici que m'apparat la chimre. D'abord, il arrive souvent (l'aveu
en a t fait  plus d'un congrs) que le travail de la femme ne vaut
pas celui de l'homme. A temps gal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrire
par la rsistance physique et la force musculaire. Je relve, dans une
communication intressante de Mme Durand, ce passage significatif: La
rgularit dans le travail, la continuit dans l'effort, sont, en
gnral, contraires au temprament de la femme, qui est capable plutt
d'efforts momentans, d'accs de zle, de ce que l'on appelle,
vulgairement des coups de collier[184]. Est-il possible que cette
ingalit de labeur n'engendre pas une ingalit de rmunration? La
lassitude et l'excitabilit, les indispositions et les maladies, sont
plus frquentes chez les ouvrires que chez les ouvriers: c'est un fait.
Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par
exemple, pendant de longues heures,  la boutique ou  l'usine, offre
beaucoup plus d'inconvnients pour le personnel fminin que pour le
personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 dcembre 1900 n'a
fait bnficier d'un sige--tabouret, chaise ou strapontin--que les
ouvrires et les employes.

[Note 184: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Ds lors, comment parler srieusement d'galit de protection lgale
entre l'homme et la femme? A peine le Congrs de la Gauche fministe
avait-il vot cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu
 la vrit des choses, il s'est empress de rclamer une protection
spciale pour l'ouvrire enceinte. Pas moyen, je pense, d'tendre aux
hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de
travail et d'irrgularits invitables sont cause et les grossesses, et
les couches, et l'allaitement, c'est--dire toutes les charges de la
maternit, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider
momentanment les forces de la femme.

Ces ingalits de nature ne permettent gure, on le voit, d'unifier la
protection pour galiser les salaires. Ce qui revient  dire que la
maternit, qui est le lot de la femme, constituera toujours (ft-elle
simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une norme
surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un
conseil. Si nous voulons amliorer efficacement le sort des ouvrires,
acceptons les services de tout le monde, d'o qu'ils viennent, du
patron, de l'tat, de la femme elle-mme. Institutions patronales,
rglementations lgales, oeuvres syndicales, ont un rle  jouer dans le
relvement de la condition fminine. Tirons-en tout le bien qu'elles
comportent, ne dcourageons aucune bonne volont, et surtout
gardons-nous des ides absolues si contraires aux complexits de la vie
et  la nature des choses!

Et maintenant, quels mtiers, quelles fonctions peuvent tre ouverts
impunment au sexe fminin, sans dtriment pour sa sant et, par suite,
sans dommage pour la communaut? C'est une question d'espces, qu'on
ne peut rsoudre qu'en passant en revue les diffrentes carrires,
auxquelles les femmes prtendent s'lever en concurrence avec les
hommes. Et parmi ces prtentions nouvelles, il en est de graves et
d'innocentes, de srieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme
elles le mritent, en mariant le plaisant au svre.




CHAPITRE VII

La concurrence fminine


       SOMMAIRE

       I.--LA FEMME OUVRIRE OU EMPLOYE.--PROTECTION DE LA
       MAIN-D'OEUVRE FMININE.--ACCORD DES PRESCRIPTIONS
       FRANAISES AVEC LES DCLARATIONS PAPALES.

       II.--LA FEMME PROFESSEUR.--RPTITIONS AU
       RABAIS.--CONDITION PRCAIRE ET DTRESSE CACHE.

       III.--LA FEMME BUREAUCRATE.--EMPLOIS ET FONCTIONS QUI
       CONVIENNENT MINEMMENT AU SEXE FMININ.

       IV.--LA FEMME ARTISTE.--LA CARRIRE THTRALE.--LES
       BEAUX-ARTS ET LES ARTS DCORATIFS.


Avant d'entrer dans l'examen des carrires revendiques aujourd'hui par
les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne
reconnaissons  l'tat le droit d'intervenir, avec son appareil
coercitif, pour dpartager les deux sexes et intimer imprieusement 
l'un: Vous ferez ceci! et  l'autre: Vous ferez cela! qu'autant
qu'il s'agit d'une distinction d'attributions rclame par la nature des
choses et dicte manifestement par le souci des intrts suprieurs de
l'ordre public. Hors de l, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux
hommes, le principe de la libert du travail qui, depuis la Rvolution
franaise, fait partie de notre droit public.


I

Nous ouvrons consquemment, toutes larges, les portes de
l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent
d'y trouver leur gagne-pain. A cette libert nous n'apportons qu'une
restriction: il ne saurait convenir  l'tat que, sous couleur
d'indpendance ou mme de ncessit, l'ouvrire risqut sa vie et
compromt sa sant.

C'est pour ce motif essentiel que la loi franaise lui tient
prsentement ce langage impratif: Jeune fille ou jeune femme, tu ne
travailleras point dans les mines, sous quelque prtexte que ce soit;
car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour
enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te
reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous
rserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil
pour rparer tes forces et un jour de distraction pour dtendre tes
nerfs. Je tiens  ce que ta journe de travail n'excde point onze
heures; et je m'efforcerai de la rduire davantage, si la chose est
possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement
aux soins du mnage. S'il m'est dfendu pour l'instant de te rserver,
en cas de grossesse, avant et aprs les couches, une priode de repos
conscutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une
indemnit quivalente  ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos
finances sont gravement obres), mes inspecteurs, du moins, veilleront
 ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta sant, toutes les
mesures de scurit soient prises, toutes les rgles d'hygine
observes, afin d'allger ton labeur et de protger la vie. Que si le
zle de mes fonctionnaires te parat un peu rude ou intempestif, songe
qu'il leur est inspir par le dsir de servir efficacement tes propres
intrts, qui sont insparables de ceux de la race et de la patrie.

Ce petit discours, plus pratique qu'loquent, mrite d'tre approuv.
Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En
tout cas, les bonnes chrtiennes auraient mauvaise grce  l'incriminer,
puisque les garanties tutlaires, dont la loi franaise entoure le
travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les
plus instantes du Souverain Pontife.

Tmoin cette citation de l'Encyclique de Lon XIII sur la condition des
ouvriers: Ce que peut raliser un homme valide et dans la force de
l'ge, il ne serait pas quitable de le demander  une femme ou  un
enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande  tre observ
strictement--ne doit entrer  l'usine qu'aprs que l'ge aura
suffisamment dvelopp en elle les forces physiques, intellectuelles et
morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra fltrie par
un travail prcoce, et c'en sera fait de son ducation. De mme, il est
des travaux moins adapts  la femme, que la nature destine plutt aux
ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent
admirablement l'honneur de son sexe et rpondent mieux, de leur nature,
 ce que demandent la bonne ducation des enfants et la prosprit de la
famille.

Mais, si haute que soit l'autorit dont ces paroles manent, elle
s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que
les prescriptions civiles, prsentent un caractre masculin de
suprieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de
nos fires et libres fministes.

Quant aux carrires bureaucratiques et librales, disons tout de suite,
pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune
raison srieuse d'en carter les femmes. videmment, leur place est au
foyer plutt qu' un bureau d'enregistrement ou  la barre d'un
tribunal. Mais elles seraient mieux galement  leur mnage que dans un
atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur
interdire d'tre ouvrires. On leur permet, dans l'industrie et aux
champs, les besognes les plus pnibles, parce que nulle loi humaine ne
saurait les empcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de
quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus
faciles et beaucoup plus rmunratrices? La libert du travail est chose
sacre: en priver la femme, sans raison suprieure, est un crime de
lse-humanit.

Reste  savoir quels emplois conviennent le mieux  son sexe.


II

Depuis que l'instruction est offerte libralement aux filles et que la
conqute des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux
doues, l'enseignement a permis  l'lite de gagner son pain sans
droger. Les institutrices sont devenues lgion: prs de 100 000 femmes
sont employes dans l'enseignement primaire et secondaire. L'ducation
de leur propre sexe leur est donc  peu prs exclusivement rserve.
Dans les tablissements de l'tat, notamment, l'enseignement secondaire
des jeunes filles est confi presque totalement  un personnel fminin.
Une douzaine de dames pdagogues sigent mme dans les Conseils de
l'instruction publique. On les coute, on les dcore.

Bien plus, on rclame le droit, pour les nouvelles agrges, de monter
dans les chaires de l'enseignement suprieur. Cette nouveaut serait
logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,
puisqu'elles fournissent des matresses distingues  l'enseignement
secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facults les
tiendraient-elles pour des recrues ngligeables? Je sais bien que,
prsentement, l'enseignement donn par les hommes est plus solide, plus
lev, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes
instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne
puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc  celles qui le
mritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de mdecine:
les tudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait mme que le
professorat fminin,-- la condition qu'il s'incarne sous des espces
jeunes et attrayantes,--ft un sr moyen d'assurer l'assiduit aux cours
les plus rbarbatifs.

Mais il n'est pas donn  toutes les femmes d'tre professeurs. Et pour
nous en tenir  la ralit d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,
mme munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup
mieux traite qu'une employe de magasin. Nous avons actuellement un
pauprisme scolaire; et par ce mot nous dsignons la misre cache des
prcepteurs, instituteurs, rptiteurs des deux sexes, frres et soeurs
en pdagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propret
de la tenue, une me endolorie par l'incertitude et le tourment du pain
quotidien. Dcids  ne jamais tendre la main, tenant  honneur de vivre
de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amass 
grands frais aux heures de jeunesse et d'esprance, ils sont des
milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de
rptitions  l'usage des enfants riches, dbiles et gts, de courte et
frle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On
les appelle,  drision! les matres libres. Rien de plus digne de
piti que cette petite Universit dolente, besogneuse, en qute d'lves
introuvables.

La plupart de ces braves filles considrent comme le salut de trouver
enfin,--aprs quelles dmarches et quelles tribulations!--une place dans
une famille riche, avec une rtribution  peine suprieure au salaire
d'une domestique. L'assurance d'tre loge, couche, nourrie, vaut mieux
que l'incertitude qui pse sur la vie des matresses de langue, de
musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.
Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans
les carrires de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en
disputent l'entre et meurent de misre.


III

Mais, dira-t-on, de quelque ct qu'elles se tournent, les jeunes filles
se heurtent aux mmes difficults, et souvent  de pires
injustices.--Oui, prsentement, le choix d'une profession pour une femme
est extrmement limit. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne
pense, peut apporter  cette situation malaise une solution graduelle.

Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le
travail sdentaire, le travail assis, qui convient le mieux  la femme.
Les fonctions bureaucratiques sont donc un dbouch tout indiqu pour
son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de
merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et
petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude,
de la patience, comme la rdaction et la dlivrance des titres, le
calcul et le service des coupons, le contrle et le classement des
pices. L'exprience, tente par diverses socits, a dmontr que les
femmes sont particulirement propres aux mille petits dtails d'criture
et de comptabilit. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos
administrations publiques et prives? Si elles en chassent les hommes,
elles ne feront que les rendre  une vie plus active et plus extrieure
qui rentre tout  fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal 
diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le
fonctionnarisme soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas
naturel que les femmes en profitent, puisque ce dbouch semble fait
pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille
leur sied mieux qu'aux hommes.

Il n'est pourtant, jusqu' ce jour, que certains services de l'tat,
comme les Postes et les Tlgraphes, quelques Socits financires et
quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel  la
collaboration du sexe fminin. La France compte  peine 50 000 employes
d'administration. Nos prfectures et nos municipalits, nos trsoreries,
nos recettes et nos perceptions sont gnralement rfractaires 
l'entre des femmes dans leurs bureaux. C'est  peine si,  Paris, la
porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque
temps. Pourquoi ne pas leur mnager un accs aux fonctions de
bibliothcaire et de conservateur de muse? Leur serait-il mme si
difficile de faire d'exacts percepteurs, et de trs suffisants receveurs
d'enregistrement?

Pour le moins, il est  souhaiter que nos prventions et nos habitudes
administratives ne s'opposent pas trop longtemps  l'accession
raisonnable des femmes aux emplois des services intrieurs de nos villes
et de nos dpartements, la vie bureaucratique tant de celles, je le
rpte, qui conviennent le mieux au temprament fminin. Pourquoi mme
la loi ne rserverait-elle pas expressment au sexe fminin certaines
carrires administratives, o la vie est douce et le travail lger? La
couture, dcharge ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-tre se
relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes
vincs de leur bureau, notre domaine colonial est l qui offrirait de
larges dbouchs aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office
n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable,
mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie
bureaucratique est une forme de la vie intrieure. Elle convient aux
femmes; et tandis qu'elle atrophie les mles, elle ferait vivre bien des
mres.


IV

A ct du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail
artistique.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises  jouer un rle
sur les planches. La scne les attire. Actrices, danseuses et
cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la
rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France prs de 4 000 artistes
lyriques et dramatiques. Mais  part les premiers sujets, la carrire
thtrale, si recherche qu'elle soit, apporte plus de misre que de
profit, plus d'abaissements que de triomphes.

Il se peut toutefois que le cabotinage lve quelques rares lus  une
situation suprieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues.
Souvent les thtres ont pour directeurs des directrices. Singulire
concidence: deux mtiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont
l'un consiste  gouverner la scne et l'autre  gouverner l'tat. Les
reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de
puissantes reines de ferie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes
diriger la comdie humaine. Et si minces sont devenus en politique les
pouvoirs de notre Prsident, que nous pourrions, sans inconvnient, le
remplacer par une Prsidente. Celle-ci ne serait pas moins dcorative,
et elle aurait l'avantage de donner un corps et une me  la Rpublique
franaise, que la tradition nous reprsente sous les traits d'une femme
austre et virile.

Mais toutes les femmes ne pouvant songer  incarner notre capricieuse
dmocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent
perdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600
artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'cole des
Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause dfinitivement gagne.

Leur admission, du reste, a t fort mal accueillie par MM. les
artistes. Ils taient l chez eux, bien tranquilles,  l'aise, en
famille,--une famille o il n'y avait que des hommes et, bien entendu,
des hommes de gnie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de
quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces
nouvelles recrues s'taient masculinises de leur mieux: pince-nez,
cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise tait
aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire 
l'cole? Enlever  ces MM. peintres et sculpteurs des diplmes et des
mdailles qui les exonrent du service militaire. Alors, qu'on fasse
porter le fusil  ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de
la beaut ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de
l'mancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de
reproduire les grces; mais ils n'entendaient point que celles-ci
eussent la mauvaise pense de leur faire une injuste concurrence. Voil
pourquoi ils ont cri: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour
employer un nologisme tout  fait en situation, que le rapin
d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.

Au vrai, hormis quelques places drobes  ces Messieurs, la condition
des femmes n'en sera gure amliore. La production artistique ne
nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu' une condition, qui est
d'avoir du talent, sinon du gnie. Or, ces qualits matresses ne
courent point les rues. Ce n'est pas mme dans les salles d'une cole
qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y dveloppent et s'y
assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait
comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux  faire et plus  gagner
du ct des arts dcoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec
empressement. Les impressions et dessins sur toffes, les spcialits de
l'ameublement et de l'ornementation intrieure, offrent  un dessinateur
de got et d'ingniosit mille occasions d'utiliser avantageusement son
savoir et son habilet.

Encore est-il que cette carrire suppose des aptitudes spciales qui ne
sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions gnrales de la
vie s'tant profondment modifies et se modifiant rapidement chaque
jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et
difficiles, mais de larges occasions de travail rmunrateur. A ct des
rcriminations saugrenues et des dclarations extravagantes qui font
dire  bien des gens, superficiellement informs, que le fminisme n'est
qu'exagration ou purilit, il y a des plaintes lgitimes et des
revendications justifies qui mritent d'tre coutes et satisfaites.
Or, c'est  peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres,
sculpteurs ou musiciens, on veillera quelques vocations intressantes.
Il faut aux femmes intelligentes des carrires d'un accs plus facile
et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement
moins alatoire.




CHAPITRE VIII

L'invasion des carrires librales


       SOMMAIRE

       I.--LA FEMME SOLDAT.--CONCURRENCE PEU REDOUTABLE POUR LES
       HOMMES.--MANIFESTATIONS PACIFIQUES.--ASSOCIATION DES FEMMES
       FRANAISES POUR LA PAIX UNIVERSELLE.--UN BON CONSEIL.

       II--LA FEMME MDECIN.--SON UTILIT EN FRANCE ET AUX
       COLONIES.

       III.--LA FEMME AVOCAT.--REVENDICATIONS
       LOGIQUES.--OPPOSITION DES TRIBUNAUX.--ATTITUDE DU BARREAU.

       IV.--OBJECTIONS PLAISANTES OPPOSES A LA FEMME
       AVOCAT.--LEUR RFUTATION.

       V.--LA FEMME MAGISTRAT.--INNOVATION PRILLEUSE.--LA FEMME
       A-T-ELLE L'ESPRIT DE JUSTICE?


On n'ignore pas que le fminisme rclame l'admission des femmes  toutes
les carrires librales prsentement occupes par les hommes. Le texte
suivant en fait foi: Le Congrs international des Droits de la Femme,
runi  Paris, en 1900, met le voeu que toutes les fonctions publiques,
administratives et municipales, et que toutes les professions librales
ou autres, ainsi que toutes les coles gouvernementales, spciales ou
non, soient ouvertes  tous sans distinction de sexe[185].

[Note 185: Voir la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]


I

On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrire
militaire elle-mme n'en est pas excepte. Le mtier des armes serait
susceptible,  la vrit, de satisfaire l'activit des plus ambitieuses
et des plus ardentes. Mais on verra peut-tre quelque inconvnient 
ouvrir aux dames l'accs des rgiments. Non pas que la galanterie
proverbiale du soldat franais puisse leur infliger d'irrespectueuses
brimades; non pas mme que les femmes soient incapables de courage
militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il
n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrire. Plus prs de nous,
les ptroleuses parisiennes ont jet sur la Commune de 1871 un clat
particulirement flamboyant. Voil des faits qui rehaussent infiniment
les mrites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous
ces vivandires hroques, qui pousaient la gloire du rgiment et
l'honneur du drapeau, prparant nos soldats au coup de feu en leur
versant gnreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des
prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire
chevauche de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige
de notre histoire nationale.

Mais nulle femme ne m'en voudra de prtendre que les Jeanne d'Arc sont
rares. Et encore bien que plus d'une Franaise se soit vaillamment
conduite pendant la dernire guerre, il est  conjecturer que la
gnralit des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et
les corves de la caserne. Nous exerons l un monopole que leur
sensibilit nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se
fassent cantinires! Par malheur, la situation est trop subalterne, et
le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop
loin la malignit que de fermer aux femmes l'entre de certaines
fonctions, sous prtexte qu'elles n'ont pas rempli leur devoir
militaire. On sait que cette condition pralable est exige des
candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on
sait moins, c'est qu'une femme a t carte rcemment d'un concours,
sous prtexte qu'elle n'avait pas satisfait  la loi du
recrutement[186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais
port le fusil, font de parfaits expditionnaires. N'imposons pas aux
femmes des conditions vexatoires et ridicules.

[Note 186: Voir la _Fronde_ du mercredi 12 septembre 1900.]

Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines fministes
hardies et batailleuses, rompues  tous les sports et habitues  toutes
les audaces, se ft leve, au moins en esprance, jusqu'aux exercices
violents et aux rudes preuves de la vie militaire. L'panouissement du
troisime sexe devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais
on nous assure que la femme future se vouera, corps et me, au
relvement et  la pacification de notre pauvre socit. En quoi,
srement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveaut; car nos
petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges
aptres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devance
depuis des sicles au milieu des populations les plus hostiles et les
plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les
injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanit
ignorante et dchue.

Au fond, religieuse ou laque, la femme est ne pour les oeuvres de
paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqu cent fois:
l'ide de la ncessit de la guerre en soi n'est pas une ide fminine.
L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un
doux instinct de nature et, plus particulirement, par l'instinct sacr
de la maternit. Bien qu'elles soient exonres de l'impt du sang, il
suffit qu'il soit pay par leurs maris et surtout par leurs fils pour
qu'elles dtestent la guerre. Comment s'tonner qu'elles dfendent le
fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que
par une victoire douloureuse de la volont sur le coeur, par le
sacrifice hroque de la sensibilit au devoir patriotique, qu'une mre
se rsigne, et avec quel dchirement! aux violences et aux deuils des
conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagre lvation d'me,
les femmes se plaisent  caresser le rve de la paix ternelle et de
l'universelle fraternit.

Ces ides se font jour, avec clat, dans toutes les runions fministes.
On lit dans une lettre-circulaire adresse, en 1900, aux Congrs
fministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui sige 
Berne: Quand les femmes feront rsolument la guerre  la guerre, la
cause de la paix dans le monde sera gagne. Et les Franaises
s'enrlent en masse dans cette croisade gnreuse. Elles se flattent,
suivant leur langage, de transformer les armes guerrires destructives
en armes pacifiques productives. Mme Pognon, notamment, nous a promis
solennellement que la femme supprimerait le rgne de la force et
inaugurerait le rgne du droit. Comment cela? En rduisant au minimum
l'norme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux
oeuvres de mort[187].

[Note 187: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

A cette fin, la Gauche fministe a mis le voeu que, dans
l'enseignement de l'histoire, les ducateurs mettent en lumire la
barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils dveloppent chez leurs
lves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanit, de
prfrence  l'admiration des grands conqurants, violateurs de la
Justice et du Droit. Et en plus de cette dclaration, qui part d'un
excellent naturel, le mme congrs a engag tous les gouvernements 
mettre en pratique les principes adopts par la confrence de la Haye.
Aprs cette double manifestation, les tats auraient mauvaise grce 
ajourner le dsarmement universel. Sinon, les femmes s'en mleront!
Nous ne voulons pas, s'est crie l'une d'elles, que l'on fasse de nos
fils de la chair  canon; soeurs et frres en l'humanit, travaillons 
faire tomber les frontires, pour la dfense desquelles on nous demande
la vie de nos enfants[188].

On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modle du genre, cette
vhmente apostrophe de Mme Sverine: Nous sommes des cratures
d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois
(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanit), les nourrir de
notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les
envoyer sur les champs de bataille, mutils, saignants, et criant encore
notre nom, dans leur dernier rle et leur dernier soupir. Et avec cette
boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulev les
acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser
contre la guerre la grve des ventres. Voil les hommes dment
avertis! Et pendant ce temps-l, il se faisait, dans l'enceinte de
l'Exposition, au palais des tats-Unis, une propagande si ardente en
faveur du dsarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Franaises, qui se
permirent d'lever quelques timides objections contre les ides mises,
furent traites de femmes  soldats[189].

[Note 188: La _Fronde_ du 8 et du 12 septembre 1900.]

[Note 189: La _Fronde_ du 12 et du 13 septembre 1900.]

Toutes ces citations feront craindre peut-tre aux esprits calmes que la
question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entrane  des
outrances fcheuses. Ce n'est point de la grve des ventres qu'il
s'agit,--une telle menace n'tant pas d'une ralisation imminente,--mais
des intrts suprieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre
 l'Association des femmes franaises pour la paix universelle
quelques ides trs simples et trs graves.

L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment
national. Ce n'est un mystre pour personne, que les ides
internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous
n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, 
l'heure actuelle, l'humanit n'est qu'une fiction ou, si l'on prfre,
une ide. O est l'humanit? En Russie? En Amrique? L, je vois bien
des hommes, mais ils sont Russes ou Amricains avant tout. En Italie? En
Allemagne? L, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne
songent gure  dsarmer leur nationalit au profit de la fraternit
humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rvent qu'
enserrer le monde entier dans les replis sans cesse tendus et
multiplis de l'imprialisme britannique. Ils n'ont de considration que
pour l'humanit anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que
possible; ils sont inter-anglais, comme disait John Lemoine, qui les
connaissait bien.

N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous
environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne
ngocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver  la main. Non;
l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre
dans une humanit vague et indcise, sans frontires, sans rivalits,
sans patries. Si la France cessait d'tre la France, nous ne serions
point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets
anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de
soi-mme, la conscience et l'amour de soi-mme, est indigne de vivre et
incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue  affaiblir en
nous le sentiment patriotique,-- la veille de la grande lutte des races
qui, vraisemblablement, remplira le vingtime sicle,--fait le jeu des
nationalits grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.

Dfions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de dsarmer imprudemment
nos bras, d'nerver notre vaillance par un amour de l'humanit que nos
rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression
est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'pe dont nous
pouvons avoir besoin demain pour dfendre nos droits. Il y a quelque
chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix
des dcadents et des lches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce
pas servir encore les intrts de la paix que de pouvoir, au besoin,
l'imposer  ceux qui voudraient la troubler? Ne dposons nos armes,
n'abaissons nos frontires, qu' la condition d'une quitable et loyale
rciprocit. Sous cette rserve (les femmes de France, si capables
d'hrosme, la font srement en leur coeur), il est bon, il est saint de
rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: Bienheureux
les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre
nous! Et les femmes auront bien mrit de l'humanit si, par bonheur, 
force de prcher l'union entre les hommes et la fraternit entre les
peuples, elles parviennent  attnuer l'horreur ou mme  diminuer la
frquence des conflits qui ensanglantent le monde.


II

Donner des leons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,
c'est nous condamner pour la vie  une sorte de domesticit suprieure.
Et les plus hardies se sont miss  frapper  la porte des Facults de
mdecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de rsistance.

Quant  l'exercice de la mdecine, je ne vois point qu'il soit
avantageux pour personne d'en carter les femmes. C'est la conclusion 
laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacit
individuelle, soit qu'on interroge l'intrt gnral.

Et d'abord, les femmes sont naturellement indiques pour tre
herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent dj cette
fonction  Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que
leur nombre s'accrotra rapidement. Point d'occupation plus sdentaire
et qui exige plus d'ordre, plus de prcision, plus de mmoire, plus de
propret,--toutes qualits vraiment fminines. Et qui plus est, la vie
intrieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement
troubles ni interrompues. Trouverez-vous mme si ridicule qu'une femme
s'occupe d'hygine ou de quelque spcialit mdicale? qu'elle donne des
soins  l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La
vocation de mdecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus
naturel qu'une femme traite, soigne et gurisse les femmes? Est-ce
qu'une mre n'est pas le premier mdecin de ses enfants? Quoi de plus
simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle
fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conqurant
tous ses grades? Laissez-lui faire ses tudes mdicales: la clientle
peu fortune des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.
Bannissez des Facults de mdecine le matrialisme insolent et les
liberts excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous
servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanit.

Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?
Aucune. Habitues aux travaux manuels les plus dlicats, on peut croire
que les femmes mdecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que
la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font
preuve presque toujours d'un sang-froid avis, d'une dextrit
ingnieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront
peut-tre des praticiennes mrites. Beaucoup ne s'lveront pas sans
doute au-dessus d'une honnte mdiocrit; mais tous nos mdecins
sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,
il n'y faut gure songer, parat-il,--un grand nombre d'oprations
exigeant une application prolonge, une tension de l'esprit et des
nerfs, et mme une dpense de force musculaire au-dessus des moyens
physiques de la femme. Nous trouvons l cette limite naturelle qui
marque la frontire des privilges virils. L'immixtion des femmes dans
les fonctions masculines devra toujours s'arrter devant les exigences
organiques de leur propre constitution.

En fait, on compte  Paris une vingtaine de femmes mdecins, tant
franaises qu'trangres. Et les statistiques donnent, pour toute la
France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes mdecins. A l'heure actuelle,
il n'est plus gure de pays o la doctoresse en mdecine soit inconnue.
Son utilit n'est pas contestable, surtout en province et dans nos
colonies.

Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes
franaises,--religieuses ou laques--qui, sous l'impression de scrupules
exagrs, mais infiniment respectables, se rsignent  la souffrance et
prfrent souvent perdre la sant et la vie plutt que de recourir aux
soins d'un homme, si g ou si discret qu'on le suppose. En plus de
cette petite clientle rserve pour laquelle les femmes mdecins
semblent destines, nous serions peut-tre, en cas de guerre, fort
heureux de les trouver, ainsi que le prouve une exprience relativement
rcente. Dans la dernire campagne Russo-Turque, les mdecins manquant,
le gouvernement imprial fit appel aux tudiantes de quatrime et de
cinquime anne qui rpondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les
ravages du typhus, ni l'horreur des oprations et des pansements
n'branlrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blesss et
excitrent l'admiration des mdecins. Si jamais la paix boiteuse dans
laquelle nous vivons venait  tre rompue, il est plus d'une femme de
France, dont nos chirurgiens militaires seraient  mme d'apprcier,
outre le zle et le dvouement, les aptitudes mdicales et les
connaissances thrapeutiques.

Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, o les femmes
squestres dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le mdecin
en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher
aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou mme qui les tuent, en
leur substituant des doctoresses de bonne volont,--l'exprience ayant
tabli partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes
comme des envoyes du ciel.

Ne nous moquons point des femmes mdecins. Certes, il faut se garder de
leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous
venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient
avoir  grossir le personnel d'une profession o l'offre est dj
suprieure  la demande. Celles qui ont conquis leurs diplmes n'ont pas
tard  s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient gure l'emploi dans la
mre-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un
mouvement d'migration des femmes mdecins s'est dessin, au cours des
dernires annes, vers les contres mahomtanes. L'ide tait bonne; et
chez nous, Mme Chellier l'a mise  profit. Triomphant de la dfiance des
Arabes, admise  pntrer sous les tentes des indignes, prodiguant ses
soins aux femmes, aux enfants, parfois mme aux hommes, elle a parcouru
pendant des mois la Kabylie et la rgion de l'Aurs, gagn  la France
mille sympathies et conquis pour elle-mme une popularit durable. Il
s'ensuit que les pays de religion islamique offrent  nos futures
doctoresses un dbouch immense,--je n'ose dire un dbouch toujours
lucratif. Ce rle d'agents de l'influence franaise aurait du moins le
mrite de rconcilier tous les patriotes avec le fminisme, puisqu'il
serait dmontr, grce  lui, que loin de poursuivre des fins purement
gostes, il est capable de servir utilement les intrts gnraux du
pays. Dans une solennit officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer
qu'il serait profitable  la France de confier aux femmes mdecins des
missions sanitaires aux colonies.


III

Depuis le 1er dcembre 1900, les Franaises peuvent exercer la
profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur tait pas permis de se
faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on
ne voit pas pourquoi il leur avait t interdit de plaider, alors qu'on
les autorisait  gurir.

Dans l'antiquit, le sexe faible fut admis parfois  prorer devant la
justice. L'histoire a conserv le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme
d'un snateur, qui avait t autorise  plaider pour autrui. Mais de
cette premire avocate, Valre Maxime nous donne une ide plutt
fcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs  des aboiements;
et telles furent ses violences et sa cupidit que son nom devint le
plus grand outrage dont on pt cingler un visage de femme. Aprs avoir
indiqu qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jsus-Christ, son svre
biographe ajoute: Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit
plutt enregistrer la mmoire de sa destruction que la date de sa
naissance.

Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicit, de
nos jours, l'honneur de prter le serment d'avocat et de paratre  la
barre d'un tribunal, a mrit le bonheur de voir son nom passer  la
plus lointaine postrit. En revendiquant le droit de plaider pour
autrui, elle n'a point obi, soyez-en srs,  de mesquins sentiments de
vanit ou d'intrt personnel. Son but tait plus noble et plus
dsintress: poser un principe, tablir un usage, conqurir une libert
pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante,
elle n'a pas eu de peine  reconnatre les imperfections de notre
organisation sociale, et qu'aux misres, qui affligent notre vieux
monde, il n'est qu'un remde que son sexe brle de nous administrer avec
sagesse et autorit. On l'a dj devin: il n'y a pas en France assez
d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation!
Trop peu de gens prorent  la face des juges; le prtoire est
silencieux et dsert. Il est grand temps que les femmes comblent les
vides de la corporation.

Que si l'on ne gote point cette explication, on reconnatra, du moins,
que la revendication de Mlle Chauvin tait des plus raisonnables et des
plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il
tait facile de prvoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la
possession d'un titre nu, d'un parchemin dcoratif, et que, sachant
vaincre, elle chercherait  profiter de la victoire. Comment! les femmes
sont admises, dans nos Facults de droit,  suivre les cours et  passer
les examens; et, leurs tudes termines, on leur dfendrait d'en tirer
parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses
camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire
une clientle, se crer une position, bref, tirer de son grade toute la
valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la
magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne
consentirait point  ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie,
une contradiction, une impossibilit. Doctoresses en mdecine, il a bien
fallu leur permettre d'exercer la profession mdicale. Licencies en
droit, il tait invitable qu'on les admt  exercer la profession
d'avocat. Leur confrer des diplmes sans les autoriser  en bnficier,
c'tait, ni plus ni moins, une offense  la logique et un dni de
justice.

Si pressantes que fussent ces considrations, les Cours d'appel de
Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordrent pour fermer aux femmes
l'accs du barreau[190]. Le 1er dcembre 1897, sur les conclusions de M.
le Procureur gnral, Mlle Chauvin fut dboute de ses prtentions.
Les motifs de l'arrt sont tirs, en substance, de l'ancien droit et des
traditions du barreau. Lorsque le lgislateur a rtabli l'Ordre des
avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes
et aux rgles qui taient en vigueur avant la Rvolution; or, dans
l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait
toujours t considre comme un office viril; donc, aujourd'hui
encore, la femme ne saurait y prtendre.

[Note 190: Voyez _la Femme devant le Parlement_, de M. Lucien LEDUC.
Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.]

Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux
aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils
ne soient point recevables, consquemment,  rechercher (l'arrt en fait
la remarque) si le progrs des moeurs rend dsirable que la femme soit
admise  l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de
croire que le Corps lgislatif de 1812 ait eu l'intention de repousser
le serment des femmes licencies. A la vrit, une pareille prohibition
n'est point entre dans son esprit, pour cette bonne raison que
l'hypothse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste
le texte de loi qui, en termes gnraux, admet au serment les licencis
en droit; et,  moins de prtendre que l'emploi du genre masculin est
toujours restrictif du genre fminin,--ce qui n'est point
acceptable,--il et t plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrt de
justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facults
de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une
profession intellectuelle qui n'exige qu'une dpense ordinaire de force
physique, alors qu'il ne vient  l'ide de personne de leur interdire
les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures?
D'autant plus que la capacit est de rgle gnrale, que les incapacits
ne se prsument pas plus que les dchances et les pnalits, que
l'interprte ne doit pas distinguer l o le lgislateur ne distingue
point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la
jurisprudence est de suivre l'volution des moeurs et de seconder la
marche des ides.

Au surplus, la question n'a pas t enterre par cette sentence,
restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses
tudes juridiques. Il y a, sur les bancs de nos coles de droit,
d'autres tudiantes qui brlent du mme feu sacr. C'est pourquoi, 
dfaut des magistrats qui se sont obstins  faire la sourde oreille,
notre Parlement s'est empress de leur octroyer, par une loi spciale,
en date du 1er dcembre 1900, la facult de plaider devant les tribunaux
franais.

A cela, point d'inconvnients graves. Dernirement un btonnier de Paris
dclarait au Palais: Nous autres gens de robe, nous sommes tous
fministes. C'est beaucoup dire; mais, aprs tout, il n'est aucune
bonne raison d'carter les femmes de la barre. Redouterait-on, par
hasard, leur concurrence? Trouverait-on libral de les vincer du
barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines coles ou de
certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prterons point 
Messieurs les avocats d'aussi misrables calculs: un tel ostracisme
serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas  craindre, d'ailleurs,
que les femmes leur disputent srieusement la clientle des plaideurs.
Le barreau est trop encombr pour qu'elles s'y prcipitent en foule au
prjudice des situations acquises.

Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'
faire ce qu'elles dsirent on a gnralement la paix, le meilleur moyen
de dsarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart
ne tenaient  tre avocates que parce que cette fonction leur tait
dfendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise,
beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les
contentions de la chicane celles qui, doues de facults et de gots
heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de
leur sexe  l'exhibition publique de leur personnalit.

Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant
ces dames les portes du Palais, prcipite vers le barreau une multitude
imptueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors mme
que le nombre des avocates ne serait pas trs considrable, les
plaideurs, du moins, auront le droit de choisir,  leur guise, sans
distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de dfendre
leurs intrts.


IV

Reste  savoir si la justice gagnera quelque chose  cette intervention
des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'tre examine.

Et d'abord, pourquoi le barreau et-il t inaccessible aux femmes? Ce
n'est pas une situation bien difficile  conqurir. Nous savons, hlas!
par une exprience dj longue, que le grade de licenci en droit et le
titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus frquent, sont  la
porte de toutes les intelligences. Il n'est pas  craindre, d'autre
part, que les femmes soient jamais embarrasses de parler: elles ont le
don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,
opinitres, souples, ruses, habiles et promptes  la riposte; elles
savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent
prcisment d'une locution si facile, si abondante, qu'on peut
apprhender qu'elles n'usent avec excs des droits sacrs de la dfense?
Certes, l'exprience atteste que les femmes silencieuses ou discrtes
sont rares. Et c'est une rflexion de Montaigne que la doctrine qui ne
peut leur arriver ne l'me, leur demeure en la langue. Dj, avec nos
avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il
pas plus difficile de mettre un frein aux panchements de leur verbe?
Ds qu'on aura donn la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la
leur retirer? Je rponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de
courage et de svrit.

On a vu un autre inconvnient grave,--maintenant que les prvenus
peuvent se faire assister de leur avocat,-- donner accs  une
doctoresse, ft-elle un peu mre, dans le cabinet du juge d'instruction;
car,  partir de ce moment, les secrets de la procdure seraient trop
mal gards. Mais les mes sensibles ont rpondu que les rudesses du
magistrat inquisiteur et les dsagrments de l'interrogatoire seront
adoucis et gays par les grces d'un charmant tte--tte.

On a fait remarquer, dans le mme ordre d'ides, que, par le contact du
beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient
naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui
retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de
grand salon o fleuriraient toutes les civilits; que le langage du
prtoire prendrait, de la sorte, plus de discrtion et de retenue; bref,
que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouveles,
tempres, affines. Est-ce donc  ddaigner? On ajoute qu'aux
plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout
oreilles: on a beau tre juge, on n'en est pas moins homme. Quant 
penser que les magistrats seraient capables de faire une infidlit  la
justice, par condescendance pour les grces oratoires et les charmes
persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance  laquelle
personne ne voudra s'arrter une minute.

Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir
interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, o il n'est
point dfendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de
tradition immmoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si
nous n'avions peur de choquer de trs dignes susceptibilits, le jupon
et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront frquenter le
prtoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats
s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.
Les juges eux-mmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle
pas chaque jour des enjuponns? Sans compter que la toque ne ferait
pas si mal sur une jolie tte; et vous pensez bien que ces demoiselles
ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou
quelque orgueilleux plumet.

On dit encore qu'il faudra modifier,  leur gard, les traditionnelles
formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: Mon cher
confrre! Mon cher matre! Et d'autre part, il serait inconvenant de
fminiser cette dernire appellation. L'appellera-t-on avocate? Les
puristes s'y refusent. A quoi de saintes mes ont rpondu que les
catholiques, dans leurs prires, donnaient ce nom  la Vierge: _Advocata
nostra!_ ce qui signifie prcisment qu'elle plaide notre cause auprs
du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en
franais? C'est une simple habitude  prendre.

Vraiment, j'ai honte de traiter si lgrement une si grave question;
mais le Franais, n malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait
un crime de ne point flatter un peu sa manie. Trs srieusement, cette
fois, j'ai l'ide que les femmes pourraient bien faire de terribles
avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vrit,--et il leur
est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y
cramponner avec une obstination dmonstrative. Joignez que la premire
qualit d'un avocat, c'est la souplesse. Pour dfendre une bonne cause,
et surtout pour gagner un mauvais procs, il lui faut un esprit fin,
subtil, fcond en ruses de procdure, tout un ensemble de qualits
professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux
seuls.

Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce
qui va contre son gr ou son caprice est rput non avenu. Une loi qui
la gne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son
intrt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne
point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle dsire est en
cause. Elle devient alors une crature de parti pris et de passion, et
elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.
J'enregistre en passant cette attestation d'un matre du barreau: Il
n'est point d'avocat qui n'ait t,  ses dbuts, stupfait de
l'intelligence ttue que certaines femmes, d'ailleurs trs fines et trs
avises, mettent  lutter contre le droit et l'vidence, ds qu'il
s'agit de leurs propres intrts[191].

[Note 191: Andr HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Dbats du
19 septembre 1897.]

Seulement le mme crivain se hte d'ajouter qu'en ce qui concerne les
affaires des autres, ces mmes femmes retrouvent immdiatement leur
sang-froid et leur lucidit. Point de doute que certaines avocates ne
se montrent trs capables de classer un dossier et d'exposer une
affaire, et que, l'exprience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup
d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilit de moyens 
dconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu
nombreuses,--l'activit des diplmes devant se porter, semble-t-il,
avec plus de raison et plus de profit, vers les carrires sdentaires et
tranquilles de la bureaucratie.


V

L'arrt de la Cour de Paris, qui a refus d'admettre Mlle Chauvin 
prter le serment d'avocat, signale les troites relations de la
magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appels, le cas
chant,  suppler les juges. Or, il est incontestable que la femme ne
saurait, dans l'tat actuel de notre lgislation, siger comme
magistrat. Et l'arrt prcit en tirait argument pour interdire  la
femme la profession d'avocat.

Au point de vue rationnel qui est le ntre, il n'y a peut-tre point une
si indissoluble affinit entre la fonction d'avocat et la magistrature
du juge. Et tout en ouvrant la premire  la femme, nous serions dispos
 lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais
 lui permettre de juger, nous voyons des inconvnients graves. Le
Parlement a partag cet avis et consacr cette distinction.

Franchement, il nous rpugnerait infiniment de comparatre devant un
aropage fminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre
confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop
impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colre
est plus exalte que la ntre. _Nulla est ira super iram mulieris_,
lit-on dans l'Ecclsiaste. C'est encore un fait d'exprience, que les
femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont
un esprit de rancune, un got de vengeance, plus vivace, plus ardent,
plus obstin. Presque toutes les dnonciations anonymes, que reoit la
police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.

Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui
les rend si facilement mdisantes. Avez-vous remarqu qu'entre elles,
elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs
impressions sont si mobiles que certaines inclinent mme  affirmer,
comme des ralits indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou
qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc
renoncer  leurs plus jolis dfauts, et aussi  leurs qualits les plus
sduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des
piges au sentiment de la justice.

Il n'est pas jusqu' leur bont, en effet, qui ne nous fasse douter de
leur impartialit. En toute matire, les questions de personnes priment,
 leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de
leur coeur. Le jugement logique et la raison dmonstrative ont moins de
prise sur leur esprit qu'une motion quelconque. Elles auraient mille
peines  s'empcher d'absoudre par pure sympathie ou  s'abstenir de
condamner par simple animosit personnelle. La plupart des femmes n'ont
gure de principes, dit La Bruyre; elles se conduisent par le coeur.
Bien vraie encore cette pense de Thomas: Les femmes font rarement
comme la loi qui prononce sans aimer ni har. Leur justice,  elles,
soulve toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont 
condamner ou  absoudre. C'est bien cela: leurs sentences procdent du
coeur plus que de la froide et impartiale raison.

Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas
incapable de passion; l'intrt ou l'antipathie peut l'entraner  un
dni de justice. La faveur politique a trop de part dans son
recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une
impeccable et sereine impartialit. Et puis, le plus honnte magistrat
du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse
faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, mme en
fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le
grave dfaut de garder difficilement cet quilibre, cette pondration,
cette stabilit entre les impressions contraires, qui est la grande
proccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons
prpondrant chez le sexe faible, empche le jugement d'tre attentif et
froid, suffisamment sr, scrupuleusement quitable. Les natures
sensibles restent difficilement dans la vrit. Leur raison est  la
merci des motions violentes.

Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se dfier de leurs
jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles
dtestent. Les plus distingues conviennent, en cela, de leurs
faiblesses. Tmoin cet aveu de Mme de Rmusat: Doues d'une
intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons
souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement mues pour
demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous
va mieux qu'observer. Mauvaise disposition pour bien juger!

Au vrai, la conscience fminine a des soubresauts et des oscillations,
qui la jettent  droite ou  gauche en des excs de faiblesse ou de
svrit. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui
ramne (j'y insiste) toute question de justice, soit  la sympathie qui
absout par tendresse ou par commisration, soit  l'antipathie qui
condamne par aversion ou par dpit. Autrement dit, plus compatissantes
et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins
quitables. L'injustice est leur pch capital. Bien peu y chappent.
Passionnes naturellement, partiales inconsciemment, elles s'meuvent
trop profondment, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine
ont trop d'empire sur leurs mes. Chez elles, surtout, la tendre
commisration l'emporte sur la stricte quit. Aprs s'tre apitoyes
sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamn. Aprs avoir cri
vengeance, elles demanderont grce. Abandonnez les criminels  la
justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le
premier mouvement, quitte  les remettre en libert dans le second.

Mettons que j'exagre. Faisons mme aux femmes, si vous voulez, une
place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de
prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission 
la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les dcisions
dconcertent dj la justice et le bon sens,--serait un remde pire que
le mal. Cela est si vrai que certains tats occidentaux de l'Union
amricaine les ont exclues du jury, aprs les y avoir admises  titre
d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans
tenir compte des preuves.

En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le
glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait
sans doute de son mieux,  droite et  gauche, avec une sainte colre,
mais sans peser pralablement le pour et le contre dans la paix et la
srnit de sa conscience. Conservons donc  nos juges masculins le
monopole de la justice; mais, de grce! choisissons-les bien. A parler
franchement, les femmes auraient tort de prtendre  toutes les
fonctions viriles  la fois. Un peu de patience, s'il vous plat! On
verra plus tard. L'avenir de la femme dpend des fruits que produira
l'mancipation graduelle de son sexe.




CHAPITRE IX

Le fminisme colonial


       SOMMAIRE

       I.--ENCOMBREMENT DE TOUS LES EMPLOIS DANS LA
       MRE-PATRIE.--MIGRATION DES FEMMES AUX COLONIES.

       II.--LA FRANAISE EST TROP SDENTAIRE.--PAS DE COLONISATION
       SANS FEMMES.--LES APPELS DE L'UNION COLONIALE.

       III.--CONCLUSION.--EST-IL  CRAINDRE QUE L'MANCIPATION
       CONOMIQUE DNATURE ET ENLAIDISSE LA FRANAISE DU XXe
       SICLE?--RSISTANCES MASCULINES.--AVIS AUX FEMMES.


Et maintenant une rflexion gnrale s'impose. Ouvrons aux femmes tous
les emplois industriels, toutes les carrires librales: en seront-elles
beaucoup plus avances? pourront-elles se frayer un chemin  travers la
foule qui les encombre? Retenons qu' chaque porte les hommes se
bousculent et s'crasent. Est-il donc croyable que le sexe faible
parvienne  enlever au sexe fort des occupations rmunratrices, pour
chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les
places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux
femmes? Ds lors, puisque les fonctions intrieures sont occupes,
surpeuples, satures, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au
dehors des occasions de travail qui font dfaut dans la mre-patrie.


I

Point besoin, pour cela, d'migrer  l'tranger. Nos colonies nouvelles,
o tout est  crer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des
dbouchs et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la
mtropole, o l'encombrement des professions condamne les mieux armes
pour la lutte  la souffrance ou  la mdiocrit. Que ne sont-elles plus
nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'coutant que
leur bravoure et leur dvouement, s'en vont sur les terres neuves servir
la patrie aux cts de leurs maris? Combien de jeunes filles mritantes,
adroites, conomes, qui tranent une vie troite et gne parmi les durs
travaux d'un mnage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou
dans quelque bicoque lzarde de nos provinces endormies,--et qui
pourraient trouver au-del des mers, avec une existence plus libre et
plus large, un emploi, une situation, souvent mme une famille?

Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit tre
l'vnement final dsir, la conclusion entrevue et prpare. A quoi bon
migrer pour se crer au loin un foyer qui risque de rester dsert? A
peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur
et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes faons, traites
par les colons en pouses possibles. Les femmes font prime en de
certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute
nouveaut, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces thories de
jeunes filles, pour ces convois prcieux de chres cratures d'une garde
si difficile, que nous convions  la conqute du monde sauvage. Mais
nous sommes loin de l'ancien rgime, qui confiait aux Manon Lescaut le
soin de peupler et de rjouir ses colonies.

En ralit, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations,
des professions mme essentiellement fminines, qui, au regret des
colons, n'ont pas encore de reprsentants. M. Chailley-Bert, qui s'est
fait une spcialit des questions coloniales, nous apprenait rcemment
qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hano, Haphong, Nam-Dinh, ont
besoin de couturires et de modistes; que les fonctionnaires maris,
rsidents de toutes classes, gnraux et officiers suprieurs,
directeurs des travaux publics et des affaires indignes, sollicitent
parfois des institutrices pour l'ducation de leurs enfants; que les
commerants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier  une
comptable entendue la direction de leur intrieur ou les menues besognes
de leur domaine; bref, que, dans la socit de l-bas, il y a des cases
vides qui pourraient tre occupes avec profit par les femmes.


II

Mais il faudrait avoir le courage d'migrer. Et par malheur, la
Franaise est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins dracinable que
l'Anglaise ou l'Amricaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous,
avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux
quatre points cardinaux.

On a beau lui dire, avec M. Jules Lematre, qu'elle trouverait au-del
des mers un emploi de son nergie plus intressant et plus
profitable que de tirer le diable par la queue dans une troite
chambre de Paris, et qu'en suivant l-bas son cousin ou son ami
d'enfance, elle deviendrait la reine d'une concession fonde dans la
brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau
lui dire, avec Mme Arvde Barine, qu'une fille bien ne, qui a bon pied,
bon oeil, la tte fire et le coeur chaud, devrait faire faire la
lessive sous une autre latitude  des femmes noires, jaunes ou brunes,
plutt que de la couler elle-mme toute sa vie en vue du clocher
natal; on a beau lui rappeler ses anctres, les braves femmes de
Normandie ou de Bretagne, qui ont contribu  fonder et  peupler le
Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une trs mdiocre inclination
pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de
Parisiennes touffent, plissent, vgtent, souffrent, languissent au
cinquime tage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard!
Rien que la banlieue leur parat un lieu d'exil.

Et la provinciale n'est pas plus facile  transplanter. C'est une sorte
d'esclave volontaire attache  la glbe. Au bout de quelques semaines
de dplacement, lorsqu'elle se risque  voyager, elle a comme la
nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des
relations, des habitudes, qui l'enchanent au sol, est un sacrifice
qu'elle n'accomplit jamais de son plein gr. Dire adieu  la terre et au
ciel de la douce France, est une rupture  laquelle elle ne se rsout
point sans douleur et sans regret.

Et pourtant, comment le Franais peut-il devenir aventureux et se faire
colon, si la Franaise refuse de le suivre ou l'empche de partir? C'est
bien la peine d'exciter le coq gaulois  s'envoler par-del les mers, si
les poules mouilles, qui l'entourent, se cramponnent obstinment  leur
perchoir! S'enfermer entre les frontires de la France, sous prtexte
qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent 
l'est, trop de pluie  l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvde
Barine, agir et raisonner en empaille.

Si le fminisme est vraiment une doctrine de fiert, de courage et
d'indpendance, ennemie du prjug, de la routine, de l'immobilit, s'il
aime  copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Amricaine, il
doit s'appliquer sans retard  convertir la Franaise d'aujourd'hui, si
timide et si casanire, en forte et brave crature rsolue  secouer ses
habitudes sdentaires,  lcher les jupes de sa maman,  conqurir la
pleine libert de ses mouvements. Il y va de son intrt, de la fortune
de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcrot, de la grandeur
et de la vitalit du pays. En France, je le rpte, les places manquent
aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des
terres vacantes, des emplois inoccups: qu'ils aillent donc les prendre!
Symptme rassurant: on nous affirme que les femmes franaises, en qute
d'une position, ne sont pas restes sourdes aux appels de l'Union
coloniale, institue prcisment pour diriger un courant d'migration
des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des
couturires, des modistes, des sages-femmes et mme des demoiselles sans
profession, pousses par le bon motif, se mettent avec empressement  la
disposition du comit. Il s'est mme constitu une Socit franaise
d'migration des femmes, dont Mme Pgard est la secrtaire gnrale.

Voil du fminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme
libre, l've nouvelle, l'indpendance et l'galit intgrales des sexes
ne sont que des turlutaines inquitantes ou risibles. Mais on a pu
voir qu' ct de ce fminisme extravagant, qui est une pose et parfois
mme une carrire, et dont les lucubrations seraient plutt joyeuses,
si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles dj portes aux
hallucinations les plus chimriques et aux rveries les plus
fcheuses,--il en est un autre srieux, pratique, sens, qui s'efforce
de faire  la femme contemporaine une situation digne des temps
nouveaux.


III

Et maintenant, que les philosophes, les potes et, plus gnralement,
tous les esprits dlicats sur lesquels la femme a conserv la
souverainet de l'amour et de la beaut, s'affligent de
l'industrialisme qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de
la diminution du sens esthtique, de la proccupation excessive des
soucis d'argent, des brutalits croissantes du combat pour la vie, qui
touffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les
dons, toutes les grces du sexe fminin; qu'ils dnoncent le fminisme
comme un malheur public; qu'ils y voient une dviation des aptitudes
rationnelles de la femme, une perversion de son rle traditionnel, une
dgnrescence o s'moussent peu  peu toutes les amorces dont la
nature l'a doue pour la survivance et le salut de l'espce,--rien n'y
fera. Il faut vivre.

Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure ncessit psera
douloureusement sur le XXe sicle qui commence. Mais ayons foi dans
l'ternel fminin. A ceux qui pensent avec tristesse et dcouragement
que, dans ce nouvel tat de choses, la femme perdra la plupart des
qualits dont son charme est fait, et qu' force de poursuivre les mmes
vues, les mmes ambitions et les mmes carrires que l'homme,  force de
se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne
peut manquer de se dnaturer et de s'enlaidir;  tous ceux, en un mot,
qui tremblent de la voir se viriliser grossirement, nous avons une
remarque rassurante  faire: la femme est possde du dmon de la
coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire
aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout  fait
d'tre femme.

Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous
les emplois lucratifs: Place aux femmes? Ce serait peine perdue. Notre
sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il dtient de temps
immmorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,
la nature les prdestinant, avant tout, au rle d'pouse et de mre, ce
n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites
pour les carrires actives et les professions contentieuses.

Il ne sera donc profitable qu' une minorit de mener une existence
dissipe en occupations extrieures. Combien peu russiront, notamment,
dans les fonctions librales dont tant d'hommes font le sige, eux
aussi, sans succs et sans profit! La mdecine et surtout le barreau
rservent aux futures doctoresses plus de dboires que d'affaires et de
clients. Si mme, par malheur, le sexe fminin arrivait  prendre pied
solidement dans les positions que nous occupons en matres, nous
estimons qu'il n'aurait gure  s'en fliciter. Ne verrait-on pas alors
se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs
femmes? Trop nombreux sont dj ces hommes mprisables entre tous,
depuis le gentilhomme ruin qui redore son blason avec la dot d'une
roturire, jusqu' l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,
le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que l o les
femmes font la besogne des hommes, ceux-ci tranent dans l'oisivet et
la dpravation une existence inutile et despotique.

Que si, enfin, ces prvisions  longue chance paraissaient excessives
ou aventureuses, on nous concdera, au moins, que tout progrs ralis
par la femme dans la voie de l'galit conomique et sociale, avivera la
lutte pour la vie entre les deux moitis de l'humanit. Chaque droit
qu'elle aura conquis nous dchargera d'une partie de nos devoirs envers
elle. Tolsto l'a dit avec esprit: C'est parce qu'on leur refuse des
droits gaux  ceux des hommes, que les femmes, comme des reines
puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf diximes de
l'humanit. Mais ds que l'galit sera rtablie et la bataille
imprudemment commence, j'ai l'ide que la brutalit masculine aura beau
jeu. Qui sait si, habitu  voir dans la femme, non plus un tre faible
 protger, mais une concurrente  redouter et une rivale  combattre,
l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagn en
indpendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se prcipiter
 l'assaut des carrires viriles par bravade ou par vanit, et de ne
marcher sur les brises des hommes qu'autant que la ncessit l'y
contraindra. Hors d'une situation  conqurir pour soutenir le poids de
la vie, ses ambitions inconsidres lui vaudraient peut-tre de dures
reprsailles. O l'pre concurrence commence, la douce urbanit finit.



TABLE DES MATIRES

                                                                  PAGES

AVERTISSEMENT AU LECTEUR 1

LIVRE I
TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES

CHAPITRE I
L'esprit fministe

I.--Ce que la fminisme pense de l'assujettissement et de
l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptmes
d'mancipation.                                                     1

II.--Gense de l'esprit fministe en France.--Son but.--Rves
d'indpendance.                                                     4

III.--Les dolances du fminisme et les droits de la femme. Notre
plan et notre division.                                             6

CHAPITRE II
Tendances d'mancipation de la femme ouvrire

I.--D'o vient le fminisme?--Son origine amricaine.--Ses
tendances diverses.                                                10

II.--Affaiblissement de la moralit du peuple.--L'ouvrier ivrogne
et dbauch.--Pauvre pouse, pauvre mre!                          12

III.--Difficults croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et
l'pargne de l'ouvrire.                                           15

CHAPITRE III
Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise

I.--Portraits, d'aeules.--Nos grand'mres et nos filles.--La
Parisienne et la Provinciale.                                      17

II.--Les mancipes sans le savoir.--La faillite du mari.          20

III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute
bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premires, gots d'indpendance
des secondes; hardiesse et prcocit des unes et des autres.       22

IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses ides
d'indpendance.                                                    24

CHAPITRE IV
Tendances d'mancipation de la femme mondaine

I.--Les outrances du thtre et du roman.--Le monde o l'on
s'amuse.--Le fminisme exotique et jouisseur.                      27

II.--La femme oisive et dissipe.--Ce qu'est la mre, ce que sera
la fille.                                                          29

III.--Demi-vierge et demi-monstre.--O est l'ducation familiale
d'autrefois?                                                       31

CHAPITRE V
Tendances d'mancipation de la femme nouvelle

I.--Les professionnelles du fminisme sont de franches
rvoltes.--Le proltariat intellectuel des femmes.                33

II.--Nouveauts inquitantes de langage et de conduite.--La femme
libre.--tat d'me anarchique.                                   35

CHAPITRE VI
Modes et nouveauts fministes

I.--Le fminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce
qu'on attend de la bicyclette.                                     39

II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume
fminin se masculinise.--Exagrations fcheuses.                   42

III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle
femme?                                                             47


LIVRE II
GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES

CHAPITRE I
Le fminisme rvolutionnaire

I.--Les groupements fministes d'aujourd'hui.--Prtentions
collectivistes.--Point d'mancipation fministe sans rvolution
sociale.                                                           51

II.--Schisme entre les proltaires et les bourgeoises.--Les
intrts de l'ouvrier et les intrts de l'ouvrire.               55

CHAPITRE II
Le fminisme chrtien

I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
catholique et l'esprit protestant.                                 59

II.--Rudesse des Pres de l'glise envers l've pcheresse.--Le
Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les rhabilite
et les ennoblit.                                                   62

III.--Le fminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit
paen.--L'galit humaine et la hirarchie conjugale.              66

IV.--Double courant des ides chrtiennes.--Tendances catholiques
et protestantes favorables  la femme.--Fminisme qu'il faut
combattre, fminisme qu'il faut encourager.--Organes du fminisme
chrtien.                                                          70

CHAPITRE III
Le fminisme indpendant

I.--Point de compromission avec le socialisme ou le
christianisme.--Les hommes fministes.--Leurs fictions
potiques.--La femme des anciens temps.                            75

II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les fministes; ce qu'en
disent les sociologues.                                            78

III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile
d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables crivains.--Leurs
exagrations littraires.                                          81

IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la
femme peut reprocher  l'homme.                                    83

CHAPITRE IV
Nuances et varits du fminisme autonome

I.--Les modres et les habiles.--La droite librale.              88

II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
fministe.                                                         90

III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
avanc.--L'extrme-gauche intransigeante.--Effectif total des
diffrents groupes.                                                92

CHAPITRE V
Manifestations et revendications fministes

I.--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes
diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrs de 1900.     97

II.--La Droite fministe.--Congrs catholique.--Premier dbut du
fminisme religieux.                                              100

III.--Le Centre fministe.--Congrs protestant.--Moins de bruit
que de besogne.                                                   103

IV.--La Gauche fministe.--Congrs radical-socialiste.--Tendances
audacieuses.                                                      105

V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le fminisme peut tre
dangereux et malfaisant.--Complexit du problme fministe.--Notre
devise.                                                           109


LIVRE III
MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME


CHAPITRE I
Les ambitions fminines

I.--La femme nouvelle veut tre aussi instruite que
l'homme.--L'galit des intelligences doit conduire  l'galit
des droits.                                                       115

II.--Coup d'oeil rtrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe
sicles ont pens de la femme.--Le pass lui fut dur.--Raction
du prsent.                                                       119

III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
directeurs.--La division du travail et la diffrenciation des
sexes.--L'galit morale dans la diversit
fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien gnral de
la famille et de l'espce.                                        122

CHAPITRE II
A propos de la capacit crbrale de la femme

I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme
vaut-il celui de l'homme?--Crniomtrie amusante.                 130

II.--Les savants se rservent.--Une forte tte ne se connat bien
qu' ses oeuvres.                                                 133

CHAPITRE III
S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit
intellectuelle

I--L'intelligence moyenne des deux sexes s'gale et se
vaut.--L'instruction peut elle accrotre les aptitudes et les
capacits de la femme?--Est-il exact de dire que les mes n'ont
point de sexe?                                                    137

II.--De la primaut historique de l'homme.--Le gnie est
masculin.--L'esprit crateur manque aux femmes.--O sont leurs
chefs-d'oeuvre.                                                   142

III.--Le gnie et la beaut.--A chacun le sien.--Les deux moitis
de l'humanit.                                                    147

CHAPITRE IV
Psychologie du sexe fminin

I.--Du temprament fminin.--Impressionnabilit nerveuse et
sensibilit affective.--La perception extrieure est-elle moins
vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse,
amour.                                                            152

II.--Vertus et faiblesses du sexe fminin.--Les femmes sont
extrmes en tout.--Piti, dvouement, religion.--La femme
criminelle.--Coquetterie et vanit.                               156

III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volont de la
femme est-elle plus impulsive que la ntre?--Indcision ou
obstination.--Le fort et le faible du sexe fminin.               162

CHAPITRE V.
L'intellectualit fminine

I.--Caractres prdominants de l'intelligence fminine: intuition,
imagination, assimilation, imitation.                             165

II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme,
les ides gnrales, le don d'abstraire et de synthtiser.        170

III.--D'un sexe  l'autre, il y a moins ingalit que diversit
mentale.--Par o l'intelligence fminine est reine: les grces
de l'esprit et le sens du rel.                                   176

CHAPITRE VI
Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme

I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
dcoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention.               181

II.--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses
dispositions de la femme pour les unes et pour les
autres.--L'esprit fminin semble plus rfractaire aux sciences
morales.                                                          183

III.--Et la littrature?--Supriorit de la femme dans la
causerie et l'ptre.--Le style fminin.--A quoi tient
l'infriorit des femmes potes?                                  186

IV.--Hostilit croissante des femmes de lettres contre
l'homme.--Action souveraine du public fminin sur la production
artistique et littraire.                                         191

V.--Il n'y a pas, d'homme  femme, identit ni mme galit de
puissance mentale, mais seulement quivalence sociale.--Pourquoi
leurs diversits intellectuelles sont harmoniques.                195


LIVRE IV
MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME


CHAPITRE I
S'il convient de mieux instruire les filles

I.--Le pour et le contre.--Double conception du rle de la femme. 201

II.--Utilit d'une meilleure instruction de la femme pour
elle-mme, pour le mari et pour les enfants.                      204

III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions
de femmes.--L'ducation fminine est trop souvent frivole et
superficielle.                                                    207

IV.--Il faut inculquer  la jeune fille des gots plus srieux
et la mieux prparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis
d'ducateurs clbres.                                            211

CHAPITRE II
Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles

I.--L'ducation des filles doit tre conforme aux destines de la
femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--duquer, c'est former une
personne humaine.                                                 214

II.--Culture rationnelle.--A propos de l'enseignement
secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
professionnelle.--cueils  viter: l'inflation des tudes et
le surmenage des lves.                                          217

III.--Culture morale.--Aprs la formation de la raison, la
formation de la conscience et de la volont.--Menus propos de
pdagogie fminine.--Ides nouvelles sur l'ducation des
filles.--La dogmatique de l'amour.--Nos scrupules.              225

IV.--Culture sociale.--Esprit nouveau de l'ducation moderne des
filles.--O est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles
objections: ce qu'on peut y rpondre.                             233

V.--Culture religieuse.--L'me des femmes et le besoin de
croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si
l'instruction est un danger pour la religion et la moralit des
femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable  la
pit et  la vertu des filles.                                   244

CHAPITRE III
De l'instruction intgrale

I.--Le programme du fminisme radical.--Variantes
habiles.--Instruction ou ducation?                               251

II.--Ides collectivistes.--Ides anarchistes.--Appel  la
sociale et  la mcanique.                                        255

III.--L'instruction peut-elle s'tendre  toute la jeunesse et
 toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon
dans l'idal de l'instruction pour tous.                          259

IV.--L'instruction intgrale des femmes doit-elle tre laque?
gratuite? obligatoire?--Dfense des femmes chrtiennes!           263

V.--Illusions et dangers de l'instruction  base
encyclopdique--L'instruction intgrale a-t-elle quelque vertu
ducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beaut.     267

VI.--Notre formule: l'instruction complte pour les plus capables
et les plus dignes.--Point de baccalaurat pour les
filles.--Conclusion.                                              271

CHAPITRE IV
La coducation des sexes

I.--La coducation intgrale prconise par la Gauche
fministe.--Coducation familiale.--Coducation primaire.         274

II.--Coducation secondaire.--Le collge mixte des
tats-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose.            276

III.--Ct moral--Tmoignages contradictoires.--Ce qui est
possible en Amrique est-il dsirable en France?--Inconvnients
probables.--L'ge ingrat.--Contacts prilleux.--Pour et contre la
sparation des sexes.                                             279

IV.--Ct mental.--Dveloppement ingal de la fille et du
garon.--Psychologie du jeune ge.--La crise de pubert.          287

V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de
l'enseignement fminin.--Convient-il de les unifier?--La
coducation intgrale est un symbole fministe.--Dclarations
significatives.                                                   291

VI.--Coducation suprieure et professionnelle.--Est-elle une
ncessit?--Accession des jeunes filles aux cours des
Universits.--Ce qu'il faut en penser.                            296

CHAPITRE V
Les conflits de l'esprit et du coeur

I.--Dangers d'une instruction inconsidre.--La facult de
comprendre et la facult d'aimer.--L'intellectualisme fminin et
le mariage.                                                       303

II.--La femme savante et les soins du mnage et du foyer.--Adieu
la bonne et simple mnagre! 307

III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce
des sexes.--Clubs de femmes.--Point de sparatisme!--Ce que
l'individualisme des sexes ferait perdre  l'homme et  la femme. 309

IV.--L'mancipation intellectuelle et la maternit.--Instruction
et dpopulation.                                                  314

CHAPITRE VI
Les infortunes de la femme savante

I.--L'instruction et ses dbouchs insuffisants.--Mcomptes et
dceptions.                                                       318

II.--Surmenage crbral et dbilit physique.--Ingalit des
forces de l'homme et de la femme.                                 321

III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les pines de la
science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu.        324

CHAPITRE VII
Instruisez-vous, mais restez femmes

I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supriorit morale
du sexe fminin sur le sexe masculin.--Beaut et bont.           330

II.--Ce qu'a produit la vieille ducation franaise.--L'antagonisme
des sexes est antisocial et antihumain.                           334

III.--Le vrai et utile fminisme.--Rgnration sans rvolution.  337


LIVRE V
MANCIPATION, CONOMIQUE DE LA FEMME


CHAPITRE I
La question du pain quotidien

I.--Aspects conomiques de la question fministe.--Aggravation
de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite
bourgeoisie.                                                      342

II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
d'ambition.--Il faut des places aux diplmes.                    344

III.--Dbouchs ouverts  l'activit des femmes.--Le
mariage.--Le couvent.--La femme pasteur.                          346

IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
pnible et efface.--La dvotion leur suffit-elle?                350

CHAPITRE II
Du rle social de la femme

I.--Charit religieuse et charit laque.--Le fminisme
philanthropique.                                                  355

II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
fminin.--Le relvement de la femme par la femme.                 359

III.--La question des domestiques.--Dolances des
matres.--Dolances des servantes.                                361

IV.--L'ouvrire des villes et la mutualit.--Misre 
soulager.--Moralit  sauvegarder.--Aide-toi, la charit
t'aidera!                                                         365

V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance
prive.--Les devoirs de l'heure prsente: le devoir social et
le devoir patriotique.                                            369

CHAPITRE III
Doctrines rvolutionnaires

I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menace
par les unes et par les autres.--Identit de but, diversit de
moyens.                                                           375

II.--Doctrine collectiviste.--L'indpendance de la femme
future.--Notre ennemi, c'est notre matre.                        378

III.--L'ouvrire se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons
de douter.--Inconsquences du proltariat masculin.               380

IV.--Doctrine anarchiste.--La libert par la diffusion des
lumires.--Le ractionnaire Voltaire.                           383

V.--Encore l'instruction intgrale.--L'avenir vaudra-t-il le
pass?--La femme sera-t-elle plus honnte et plus heureuse?       385

CHAPITRE IV
L'conomie chrtienne

I.--Le socialisme chrtien.--Dissentiments irrductibles entre
la Rvolution et l'glise.                                        388

II.--L'homme  la fabrique et la femme au foyer.--La famille
ouvrire dissocie par la grande industrie.--Interdiction pour
la femme de travailler  l'usine.                                 390

III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
exception est elle justifie?--Pourquoi les prohibitions
catholiques sont malheureusement impraticables.                   392

CHAPITRE V
Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie

I.--Notre idal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
prsent.--Point de thories absolues.--Il faut vivre avant tout.  398

II.--Restrictions apportes au travail fminin dans l'intrt de
l'hygine et de la race.--Thorie de la femme malade: ce qu'elle
contient de vrai.                                                 401

III.--Aperu des rglementations de la foi franaise relatives au
travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficults
d'application.--Leur ncessit, leur lgitimit.                  404

CHAPITRE VI
Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire

I.--Infriorit regrettable de certains salaires fminins.--Ses
causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs 
carter ou  retenir.--Solutions proposes.                       408

II.--Ingalit des salaires de l'ouvrire et de
l'ouvrier.--Dolances lgitimes.--A travail gal, gal salaire
pour l'homme et pour la femme.                                    415

III.--Protection de la mre et de l'enfant nouveau-n.--OEuvres
prives.--Intervention de l'tat.--Une proposition excessive:
hospitalisation force de la femme enceinte.                      418

IV.--Protestation de tous les groupes fministes contre la loi
de 1892.--La rglementation lgale fait-elle  l'ouvrire plus
de mal que de bien?                                               424

V.--Pourquoi le fminisme ne veut plus de lois de
protection.--Un mme rgime lgal est-il possible pour les deux
sexes?                                                            430

CHAPITRE VII
La concurrence fminine

I.--La femme ouvrire ou employe.--Protection de la
main-d'oeuvre fminine.--Accord des prescriptions franaises avec
les dclarations papales.                                         436

II.--La femme professeur.--Rptitions au rabais.--Condition
prcaire et dtresse cache.                                      438

III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent
minemment au sexe fminin.                                       440

IV.--La femme artiste.--La carrire thtrale.--Les beaux-arts
et les arts dcoratifs.                                           442

CHAPITRE VIII
L'invasion des carrires librales

I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
franaises pour la paix universelle.--Un bon conseil.             446

II.--La femme mdecin.--Son utilit en France et dans les
colonies.                                                         452

III.--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des
tribunaux.--Attitude du barreau.                                  455

IV.--Objections plaisantes opposes  la femme avocat.--Leur
rfutation.                                                       460

V.--La femme magistrat.--Innovation prilleuse.--La femme a-t-elle
l'esprit de justice?                                              463

CHAPITRE IX
Le fminisme colonial

I.--Encombrement de tous les emplois dans la
mre-patrie.--migration des femmes aux colonies.                 469

II.--La Franaise est trop sdentaire.--Pas de colonisation sans
femmes.--Les appels de l'Union coloniale.                       470

III.--Conclusion.--Est-il  craindre que l'mancipation conomique
dnature et enlaidisse la Franaise du XXe sicle?--Rsistances
masculines.--Avis aux femmes.                                     473


IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES.





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*** START: FULL LICENSE ***

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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