The Project Gutenberg EBook of Les aventures du roi Pausole, by Pierre Lous

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Title: Les aventures du roi Pausole

Author: Pierre Lous

Release Date: November 27, 2009 [EBook #30553]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE ***




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PIERRE LOUYS

LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE

PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

EUGNE FASQUELLE, DITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1901




DU MME AUTEUR


    Astart, pomes (1892) . . . puis.
    Les Chansons de Bilitis (1894) . . . 1 vol.
    Aphrodite (1896) . . . 1 vol.
    La Femme et le Pantin (1898) . . . 1 vol.


 PARATRE

    Les Sept Flches.
    L'Orientale.
    Orphe.


IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

Format in-8 carr

    300 exemplaires numrots sur vlin.
     50     --          --    sur hollande.
     15     --          --    sur whatman.
     15     --          --    sur japon.




 JEAN DE TINAN

  _qui a emport la promesse de cette simple ddicace..._

  P. L.

  Septembre 1898.




PERSONNAGES


    LE ROI PAUSOLE.

                   *       *       *       *       *

    LA BLANCHE ALINE, fille du Roi.
    MIRABELLE.
    LA REINE DIANE, dite DIANE  LA HOUPPE.
    LA REINE FRANOISE.
    LA REINE GISLE.
    LA REINE ALBERTE.
    LA REINE DENYSE.
    LA PETITE REINE FANNETTE.
    LE PORTRAIT DE LA REINE CHRISTIANE.
    MACARIE, mule du Roi.
    Mme PERCHUQUE, premire dame d'honneur.
    GALATE, jeune fille.
    PHILIS, sa petite soeur.
    Mme LEBIRBE.
    NICOLE.
    THIERRETTE, jeune laitire.
    ROSINE, gardienne des framboises.
    La Lectrice du Roi.
    La soeur du petit paysan.
    Une blanchisseuse.
    Une marchande.
    Une jeune fille prime.
    Une jeune fille viole.
    Une directrice d'htel.
    Premire femme de chambre du Roi.
    Deuxime femme de chambre du Roi.

                   *       *       *       *       *

    M. TAXIS, Grand-Eunuque.
    GIGLIO, page du Roi.
    M. LEBIRBE.
    KOSMON.
    HIMRE.
    L'CUYER DES CUISINES.
    M. PALESTRE, ministre des Jeux publics.
    Le Chef de la Sret.
    Le Directeur du Sauvetage de l'Enfance.
    Trois orateurs.
    Un mtayer.
    Un marin catalan.
    Un petit paysan.
    Un pre.
    Un chameau.

                   *       *       *       *       *

    366 Reines.--cuyers.--Dames d'honneur.--Pages.--Horticulteurs.--
    Gardes.--Domestiques du palais.--Danseuses.--Policiers.--Filles de
    ferme.--Invits.--Bonnes d'htel.--Paysans.--Paysannes.--La foule.




LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE


LIVRE PREMIER


CHAPITRE PREMIER

COMMENT LE ROI PAUSOLE CONNUT POUR LA PREMIRE FOIS LES VICISSITUDES DE
L'EXISTENCE.

  Il se voit qu's nations o les loix de la biensance sont plus rares
  et lasches, les loix primitives de la raison commune sont mieux
  observes.

  MONTAIGNE, III, 5.


Le Roi Pausole rendait la justice sous un cerisier, parce que,
disait-il, cet arbre-l donne de l'ombre autant qu'un autre et garde sur
le chne sculaire l'avantage de porter des fruits fort agrables en
t.

Bien qu'il conservt pour lui-mme le grand costume historique dont
l'ampleur et la draperie lui semblaient composer au mieux la majest de
la personne royale, il n'tait pas toutefois l'ennemi d'un
perfectionnement raisonnable. On doit vivre avec son temps. Le Roi
Pausole portait une couronne de style qui dissimulait sous une mince,
mais clatante pellicule d'or sa monture en aluminium. Il aimait  faire
remarquer discrtement combien cette coiffure tait plus lgre que le
chapeau haut de forme de son cousin le roi de Grce. Certains passants
ne se trompaient point sur le mtal de l'objet. Mais, disait encore le
Roi, quand on est assez malin pour discerner  distance une qualit
d'orfvrerie, on ne saurait ressentir  la vue de la couronne, ft-elle
d'or massif et pesant, aucune impression srieuse. Il est donc inutile
de se charger la tte.

Le Roi Pausole tait souverain absolu de Tryphme, terre admirable dont
je pourrais, au besoin, expliquer l'omission sur les atlas politiques en
hasardant cette hypothse que, les peuples heureux n'ayant point
d'histoire, les pays prospres n'ont pas de gographie. On laisse encore
en blanc, sur les cartes rcentes, bien des contres inconnues: on a
laiss Tryphme en bleu, dans la Mditerrane. Cela parat tout naturel.

Eh bien, non. Telle n'est pas la raison d'une si fcheuse lacune.

Si Tryphme est un nom biff de toutes les encyclopdies, si l'on
falsifie la carte d'Europe, si l'on ampute cette presqu'le verte aux
ctes de notre pays, c'est qu'on a organis contre elle la conspiration
du silence.

Chacun sait qu'on appelle ainsi l'entente immdiate et clandestine qui
s'tablit entre les critiques littraires  la naissance des oeuvres
fortes et qui touffe le jeune talent au milieu de son premier sourire.
Explorateurs et gographes, montrant une me non moins basse, se servent
du mme procd pour loigner les touristes d'une contre qu'ils savent
dlicieuse.

 leur aise; je ne m'occuperai pas de ces misrables combinaisons.
Tryphme est une pninsule qui prolonge les Pyrnes vers les eaux des
Balares. Elle touche  la Catalogne et au Roussillon franais. J'en
parle pour y tre all. Il est important que le lecteur ne regarde pas
comme une fiction le rcit vritable et contemporain que j'cris pour
lui depuis cinq minutes.

Ces prliminaires claircis, entrons dans le vif des vnements.

                   *       *       *       *       *

Ce fut pendant la vingtime anne de son rgne, qu'un jour, aprs tant
de jours paisibles, le Roi Pausole ressentit les difficults de la vie
et le poids d'une me perplexe.

Il s'tait lev, ce matin de juin, trs longtemps aprs le soleil, et,
doucement berc par sa mule Macarie, il se laissait aller  sa chaire de
justice.

De nombreux serviteurs accompagnaient sa promenade, l'un portant ses
cigarettes et l'autre son parasol, la plupart ne faisant rien.

Aucun d'eux n'tait en armes. Le Roi sortait toujours sans gardes, par
ostentation du soin qu'il prenait d'tre aim plutt que
craint.--Crainte ne peut toujours durer, disait-il; ni endurer;--au lieu
que l'amour populaire est un sentiment perptuel qui vit de souvenirs,
accueille les moindres gestes comme des bienfaits nouveaux et ne demande
gure autre chose que d'tre vivement estim par celui qui en est
l'objet.

La cour de justice que le Roi tenait chaque jour sous un cerisier de ses
jardins avait su faire accepter de tous son arbitrage sans appel mais
librement consenti. Aucun autre tribunal n'avait connaissance des
affaires qui chappent au ressort des justices de paix.  force de
simplifier le Livre des Coutumes laiss par ses anctres, Pausole tait
arriv  dicter un code qui tenait en deux articles et qui avait au
moins le privilge de parler aux oreilles du peuple. Le voici dans son
entier:


CODE DE TRYPHME

    I.--Ne nuis pas  ton voisin.
    II.--Ceci bien compris, fais ce qu'il te plat.

Il est superflu de rappeler au lecteur que le deuxime de ces articles
n'est admis par les lois d'aucun pays civilis. Prcisment c'tait
celui auquel ce peuple tenait le plus. Je ne me dissimule pas qu'il
choque le caractre de mes concitoyens.

Pausole se rservait le plaisir quotidien de sauver par ses arrts
quelques liberts individuelles. Ce n'tait pas un travail fatigant; et
d'ailleurs, l'excellent homme n'en et point accept d'autre, car sa
libert particulire prsentait  n'en pas douter un intrt de premier
ordre et il respectait sa fantaisie qui lui conseillait d'tre
paresseux.

Ce jour-l, une douzaine de plaignants et une foule immobile
attendaient, sur la pelouse ombreuse, quand le Roi parut sous les
branches, au milieu d'un murmure de vnration, de sympathie et de
curiosit. Il rpondit aux voix en agitant devant son visage, comme un
mouchoir d'accueil, une main molle et amicale. Puis il monta les trois
marches de la chaire, qui le mirent tout de suite bien au-dessus du
niveau des hommes.

                   *       *       *       *       *

Un premier plaideur s'avana.

C'tait un tranger, un marin catalan. Il tendait des bras presque noirs
hors d'une chemise aux manches trousses.

--Sire, s'cria-t-il, justice contre ma femme! Elle est partie avec un
autre!

--Ouais! fit le Roi.--Que veux-tu que j'y fasse?

                   *       *       *       *       *

Il cueillit une cerise au cerisier, en dchira la peau du bout des dents
et sua la pulpe juteuse avec un visible rafrachissement.

--Mais, sire, nous tions maris devant l'alcade et devant le prtre.
Elle a jur sur l'vangile...

--Et si elle t'avait jur de ne pas mourir avant trente ans,
l'enverrais-tu  la prison le jour o elle aurait la peste? Elle a jur,
dis-tu? C'est le seul tort que je lui reconnaisse. Encore, avec les lois
de ton singulier pays, tait-ce le plus vain des serments forcs. Tu
viens justement d'en avoir la preuve. Si encore elle t'abusait! si elle
feignait de se plaire  toi pour ne pas tre chasse! tu pourrais...
Mais elle ne te trompe pas, puisqu'elle est partie. Sa franchise est
irrprochable. Et pourquoi est-elle partie? Sans doute parce qu'elle a
trouv quelqu'un de suprieur  ta personne, par la jeunesse, par la
beaut, par le caractre, ou, qui sait? peut-tre mme par la fortune.
Tu admets qu'une jeune fille puisse peser tous ces arguments le jour o
elle prend poux.  plus forte raison quand elle est devenue femme et
que l'exprience la conseille.

--Il est pourtant crit dans le code: Tu ne nuiras pas  ton voisin.

--C'est bien pour cela que je t'interdis de poursuivre ton successeur.
Passons  la seconde affaire.

                   *       *       *       *       *

--Majest! fit une voix de basse, un gueux, un pasteur de chvres, a
viol mon unique enfant.

--Oh! oh! protesta le Roi. Ne nous pressons jamais d'attester la
rsistance. Je serais curieux de voir la victime.

On la lui prsenta.

Elle portait le costume favori des jeunes filles tryphmoises: sur les
cheveux, un mouchoir jaune soleil; aux pieds, des mules clair de lune;
et le reste du corps tout nu.--Pausole considrait, en effet, que la vue
d'une personne laide ou vieille ou infirme est une souffrance pour
certains, et il avait interdit, non seulement aux acadmies
dfectueuses, mais encore aux visages grotesques, de paratre 
dcouvert. Mais comme le spectacle d'une fille jeune ou d'un homme dans
sa force ne peut veiller que les ides les plus saines et les plus
conformes  la vertu vritable, Pausole avait fait comprendre  son
peuple qu'en dehors des quelques semaines o la Mditerrane elle-mme
connat l'hiver, il fallait se hter de rvler  tous un don aussi
prcieux, et aussi fugitif, que la beaut humaine.

--Ami, dit le Roi, pench vers l'oreille d'un serviteur, les cerises qui
restent sont trop hautes pour que je puisse les cueillir sans peine. Et
je ne changerai pas mon arbre. Je suis habitu  celui-ci. Demain,
suspends aux branches basses une douzaine de cerises choisies.

Puis il se retourna vers la jeune fille, qui attendait sa parole avec
plus d'espoir encore que de confusion:

--Eh bien? fit-il. Vous plaignez-vous aussi? Car je n'entendrai votre
pre que s'il rclame en votre nom.

--Oh! sire, parlez-lui vous-mme afin que je ne sois point battue. Je
suis trop mue cette semaine pour me taire deux jours de suite et je ne
serai honteuse de rien devant vous qui tes si juste. Hier soir j'tais
alle dans la montagne chez ma soeur, avec un broc de lait pour son
petit enfant. Elle m'avait beaucoup parl des choses qui lui font la vie
douce et qui me manquent tristement pendant mes longues nuits. Je
revenais donc par les bois, les joues peut-tre un peu rouges et le
coeur bien prouv, quand j'ai rencontr sous les saules un chevrier de
mon ge qui paraissait tout triste, lui aussi, d'tre seul. Sire, il
sortait du bain, il tait si joli, si propre, si doux de toute sa
personne... il a d voir dans mes yeux que vraiment je le trouvais
gentil. Les hommes s'imaginent toujours qu'ils nous attaquent; et
pourtant ils ne s'approchent gure de celles qui oublient de les
regarder: si l'on nous prend, mme par violence, c'est aprs avoir lu en
nous que cela ne nous serait pas dsagrable... Oh! pour moi, je vous le
jure, je ne l'ai pas fait exprs! Je ne voulais pas qu'il me toucht. Ou
du moins... je croyais ne pas vouloir. Mais enfin, j'ai regard ce jeune
homme,  l'instant o je l'admirais le plus, et aussitt il m'a saisi la
main... Alors mon pre vous a dit vrai, Sire, j'ai rsist de toutes mes
forces. Pas un cri! car je n'aurais pour rien au monde appel quelqu'un
 mon secours dans la position o j'tais--et d'ailleurs, j'esprais
bien me tirer de l toute seule.--J'ai lutt de mes quatre membres comme
si je dfendais ma vie, depuis le coucher du soleil jusqu' la nuit
noire. Puis, j'ai vu qu'il tait trop tard pour rentrer  la maison, et
je me suis dcourage; mais jusqu'au lendemain matin j'ai perdu courage
plusieurs fois ainsi et je suis dtermine  ne plus mettre aucune
nergie dans ces rencontres ingales. On demandait tout  l'heure 
Votre Majest de protger ma faiblesse contre de nouvelles violences:
celles de mon pre sont les seules que je redoute. Je n'ai besoin de
personne pour calmer les autres.

                   *       *       *       *       *

Pausole avait cout cette petite plaidoirie sans l'interrompre d'un
seul mot. Quand elle fut dite jusqu'au bout, il se hta de prononcer:

--Voici une enfant trs suprieure  son pre par la maturit d'esprit,
l'initiative et le sens de la vie. Allons! mancipons-la. Je ne sais pas
de quel droit je maintiendrais une autorit quelconque sur une petite
tte qui raisonne si bien. Va, jeune cervelle, tu es libre. Ne fais pas
le mal, mais vis  ta guise, selon le code de Tryphme. Appelons la
troisime affaire.

                   *       *       *       *       *

Or il arriva que la troisime affaire ne fut pas prcisment celle que
le Roi et prvue.

Pendant le discours de la jeune fille, on distinguait dans l'alle de
magnolias qui menait au palais royal la course trbuchante et falote
d'une petite vieille qui portait ses jupes et voletait comme une
sauterelle.

Elle approchait par bonds alterns d'une patte sur l'autre. Bientt on
entendit gmir l'essoufflement de son dsespoir. Elle se prcipita vers
la chaire du Roi, pendit son bras dbile  une branche afin de ne tomber
que le plus tard possible et exhala. Sire..., mais d'une voix si
diaphane qu'on la crut dj trpasse.

--C'est une vieille du palais, fit l'un des serviteurs.

--Dugne des appartements privs, expliqua un autre.

Et comme l'tiquette de la Cour subissait des variations devant la
bonhomie du Roi, la livre tout entire laissa deviner sa joie par ce
cri d'une me qui s'ennuie:

--Il s'est pass des vnements.

Le Roi s'tait lev:

--Qu'y a-t-il?

--Sire... la blanche Aline... Ah! Sire... la Princesse votre fille...

--Eh bien?

--Ah!...

Et la vieillarde s'affaissa dans un vanouissement lamentable.

Au mme instant arrivait, plus calme et portant un petit billet, une
seconde dame d'honneur qui plia son ombrelle jaune avant de s'exprimer
en ces termes choisis:

--J'ai le regret d'annoncer  Votre Majest que Son Altesse Royale la
Princesse Aline a quitt le palais dans des circonstances mystrieuses
qui toutefois ne laissent place  aucune inquitude sur sa trs
prcieuse sant. La dame d'honneur charge d'veiller Son Altesse et de
lui expliquer ses rves s'est prsente respectueusement derrire la
porte de Son Altesse et a frapp durant quatre heures sans obtenir
aucune rponse. Justement inquite d'un silence qu'elle ne s'expliquait
point, elle a pris sur elle d'entrer, malgr la hardiesse de la
dmarche: Son Altesse n'tait plus dans ses appartements. La Princesse
Aline avait quitt sa chambre sans prvenir personne de son projet et
sans emporter de bagage,  part sa petite bote  poudre, son tui de
rouge, son porte-monnaie et un objet de la toilette fminine dont la
dsignation n'intresse pas, sans doute, Votre Majest. Nul ne sait
l'heure de son dpart ni le chemin qui lui a plu. On pense seulement
qu'elle a d sortir par la fentre. Au cours des recherches faites par
nos soins, nous avons dcouvert sur la table  coiffer un billet avec
ces mots: Pour Papa. Je le remets en les mains de Votre Majest.

Pausole ne voulait pas comprendre. En vain la dame d'honneur avait-elle
construit son rcit au plein midi de la clart, Pausole demeurait
aveugle.

--Ma chre, lui dit-il, vous extravaguez. J'entends de votre bouche des
paroles sans suite... Vous tes en dmence, cela saute aux yeux. Eh!
voyons! pourquoi ma fille m'aurait-elle quitt? O peut-elle tre mieux
qu'au palais, avec son pre? Et comment, croire qu'elle soit partie sans
mme m'avoir dit adieu? Ce sont des rveries, vous dis-je. Si elle n'a
pas dormi dans sa chambre, c'est qu'il y faisait trop chaud. Elle doit
tre sur les terrasses, dans son hamac  pompons. Je suis sr qu'on n'y
a point song. Allez donc  sa recherche au lieu d'apporter ici un
trouble dplorable  mes rflexions.

                   *       *       *       *       *

Comme il achevait, son regard tomba sur le billet qu'il tenait encore 
la main.

Au milieu d'une enveloppe teinte, les mots:

_Pour Papa_

se dtachaient irrguliers, fantasques et nets. Et, en dessous, une
ligne qui aurait bien voulu tre horizontale, mais qui dlirait en
hauteur, s'enlevait comme une gambade.

Le roi dchira l'enveloppe avec une hsitation silencieuse. Il en tira
une lettre qui lui parla ainsi:

                   *       *       *       *       *

Mon petit papa, si je croyais que tu en souffres, je n'aurais jamais le
courage de m'en aller dans deux minutes; mais tu ne peux pas tre
triste, puisque je suis contente, et tu m'as toujours dit que tu voulais
mon bonheur.

Je reviendrai dans sept mois, pour ma majorit, le jour de mes quinze
ans. Attends-moi sans inquitude; je m'en vais avec...

... Non, il n'avait pas mal lu.

... je m'en vais avec quelqu'un de tout  fait gentil, qui veillera sur
moi comme toi-mme. Je t'embrasse, si tu n'es pas fch.

  LINE.

                   *       *       *       *       *

La foule s'tait approche peu  peu et, sans savoir ce qui se passait,
mais curieuse et presque bruyante, elle observait l'agitation du roi,
phnomne exceptionnel. Des plaideurs s'impatientaient. La jeune
mancipe de la dernire affaire, craignant de voir sa bonne cause
naufrage dans les conjonctures, osa demander une certitude:

--Alors, je suis libre, Sire? Votre Majest daignerait-elle le rpter 
mon pre?

Le Roi fit un geste violent.

--Au diable les affaires pendantes! Valets! amenez ma monture. Ah! cela
ne se passera pas ainsi! Cette petite est folle  lier. Il faut la
reprendre au plus tt. On n'a jamais vu pareille catastrophe. Valets!
stupide canaille, courez donc en avant!

Et sur la mule Macarie, qui galopait pour la premire fois d'une longue
et paisible existence, on vit s'enfuir le Roi Pausole dans une vague de
poudre blanche, tandis que le vent de la course enlevait la couronne
lgre et, factieux, la suspendait  une souple baguette de myrte.




CHAPITRE II

O L'ON PRSENTE LE ROI PAUSOLE, SON HAREM, SON GRAND-EUNUQUE ET LE
PALAIS DU GOUVERNEMENT.

    ... Mais dans mon inconstance extresme
    Qui va comme flus et reflus,
    Je n'ay pas si tost dit que j'ayme
    Que je sens que je n'ayme plus.

  SAINT-AMANT.


Le jour o Pausole se connut (ce fut longtemps avant l'anne o naquit
la blanche Aline), il constata qu'il possdait trois habitudes et un
dfaut de caractre.

Ses habitudes taient, par ordre dcroissant, la paresse, le plaisir et
la bienfaisance.

Il recherchait, en premier lieu, l'inactivit.

Puis, la satisfaction.

Enfin, la philanthropie.

Son dfaut de caractre, qui jouera dans ce conte un rle prpondrant,
tait une irrsolution exemplaire et gnrale dont il ne se plaignait
jamais, car elle seule donnait par contraste une sensualit suprieure 
la paix de ses fainantises.

Il avait le sentiment de l'irrparable quand il fermait une fentre.
Choisir un fruit, une femme ou une cravate le frappait d'une perplexit
qui ressemblait  une angoisse. Jamais il ne dchirait un papier, mme
une enveloppe, de peur de regretter plus tard une dtermination si
inconsidre. A peine avait-il exprim un dsir ou dict un ordre, il
arrtait aussitt ceux qui se pressaient d'obir et il avait des
Attendez. Ce n'est pas le moment, des Nous verrons plus tard et des
Laissons cela qui maintenaient son existence dans le circonspect et le
provisoire, tant il redoutait le dfinitif.

Il le redoutait; mais pour lui seul. Par une sorte de revanche sur son
hsitation intime, il discernait le devoir des autres dans une
clairvoyance tout  coup premptoire et rendait ses arrts publics avec
une dcision remarquable. Un singulier rsultat de cette assurance
devant la chicane tait la rputation d'infaillibilit qui exaltait sa
justice.--La confiance personnelle se fait aisment partager; et rien
n'est plus dangereux pour un suprieur que de mditer avant de
rpondre.--Pausole ne mditait jamais sous l'arbre de ses audiences,
sinon avant d'y faire choix entre deux cerises rouges comme des vierges.

Ds que Pausole se fut renseign de la sorte sur ses habitudes et sur
son dfaut, il s'occupa non de se corriger par l'irralisable, mais de
satisfaire  ses faiblesses et d'en tirer le meilleur parti possible
pour ses commodits personnelles et celles de ses familiers.

C'est ainsi qu'averti par une longue exprience, il trouva plus sage de
renoncer  choisir chaque soir une compagne parmi celles qu'il avait
runies dans le harem du palais. Il apportait des lenteurs pitoyables 
cette lection quotidienne et se laissait presque toujours circonvenir
par la plus hardie, au lieu de suivre tranquillement ses mystrieuses
prfrences. Et aussitt il regrettait d'avoir oubli la plus belle.

Un jour, tablissant une rgle permanente qui lui pargnait le souci des
dcisions particulires, il rduisit le nombre de ses femmes  trois
cent soixante-cinq, exactement. L'une de celles que cet arrt renvoyait
dans leurs foyers laissa clater sa douleur avec tant d'amour que le
Roi, toujours paternel, consentit  la garder  titre supplmentaire,
pour les annes bissextiles.

Par ce moyen, l'emploi de ses nuits tait rgl d'une faon qu'il ne lui
appartenait plus d'intervertir. Chaque soir, un visage nouveau, et
pourtant connu, approuv, peut-tre mme regrett depuis un an, venait
poser sur les coussins des joues qu'un long dsir faisait trs
prcieuses. Et Pausole, dlivr du soin de prparer la nuit suivante,
gotait plus volontiers encore une joie sans laboration.

Les appartements des Reines occupaient, cela va sans dire, le palais
royal presque entier. Ils taient rpartis selon les quatre saisons,
dans un long btiment polychrome, o les mille stores de la faade
flottaient au soleil comme un pavois de fte.

Deux pavillons, plus levs d'un tage, flanquaient l'norme difice.

Dans l'un habitait le Roi lui-mme. Dans l'autre dlibrait le conseil
de ses ministres. Pausole tait oblig de passer par le harem pour
prsider le gouvernement.

Mieux vaut avouer sans dtours que, parti du pavillon sud, il n'arrivait
jamais jusqu'au pavillon nord.

Lui-mme avait conu cette architecture et prvu ce rsultat. Puisque,
disait-il, les meilleurs monarques ont t des reines luxurieuses qui
laissaient les bureaux tranquilles, j'carterai de mon esprit par un
artifice salutaire toute inspiration ventuelle de grer les affaires
publiques.

Et, de fait, tout allait pour le mieux du monde. Personne ne se
plaignait, ni le peuple, ni le souverain;--ou, du moins, les rares
mcontents accusaient les ministres qui, narquois derrire leur
collectivit anonyme, et d'ailleurs trs satisfaits de travailler sans
direction, rendaient grces  la destine.

                   *       *       *       *       *

Pausole avait pouss si loin le gnie abdicateur qu'il ne gouvernait
mme pas ses femmes.

 la tte du harem, et cumulant la fonction de Grand-Eunuque avec celle
de Marchal du palais, un personnage singulier administrait au nom du
Roi.

C'tait le huguenot Taxis.

triqu, mticuleux, de profil concave et d'oeil fourbe, me intraitable
et prsomptueuse, Taxis jouera dans la suite du rcit (disons-le pour
plus de clart) le rle toujours ncessaire du Personnage antipathique.
Pausole l'avait cependant choisi, et personne ne pouvait douter que le
Roi n'accordt  son fonctionnaire une part d'estime, de confiance et
presque d'admiration.

Cet ancien rptiteur d'algbre, ancien professeur de thologie
protestante, employ depuis avec succs  diverses missions policires,
et enfin promu Grand-Eunuque, possdait un sens de l'ordre et un respect
du principe qui dpassaient de beaucoup la simple manie. On avait vu l
des aptitudes universelles aux charges que distribue l'tat, et Taxis
avait su se montrer indispensable, sinon  ses administrs, au moins 
ses suprieurs. Un seul exemple s'imposera: le harem tait pacifi huit
jours aprs la nomination de son chef, sans que, jusque-l, Pausole et
jamais, dans les prestiges de ses rves bleus, compt cette chimre
lointaine.

Il serait dlicat d'insister sur les titres que Taxis avait fait valoir
pour poser sa candidature  l'eunuchat gnral. Dlicat, et d'ailleurs
peu intressant.--Taxis bnficiait d'une vocation toute naturelle pour
ce poste de privilge. Le Ciel lui avait pargn les concupiscences de
la chair et les pargnait galement, par un surcrot de misricorde, 
toutes les femmes qui l'approchaient. La Providence ne voulait point
qu'inaccessible au dsir il et nanmoins la douleur de l'inspirer
autour de lui. Il n'tait ni la victime, ni l'occasion du pch.

Toutefois, il devait se rsigner  ne pas faire de proslytes parmi ses
jeunes pensionnaires. C'et t excder les devoirs de sa charge. Il se
limitait avec rigueur. Le Roi, ennemi de toutes les guerres, dtestait
les guerres de religion; ami de toutes les liberts, il laissait les
consciences libres, fussent-elles jsuites ou francs-maonnes. Dans
l'intrieur du harem, comme sur tout son territoire, Pausole tolrait
mille cultes et en pratiquait lui-mme plusieurs, afin de connatre tour
 tour les consolations de divers paradis.

L'autel prfr du Roi tait, sur un terrain du parc, un petit temple
ddi  Dmtr et Persphone. Les deux desses n'ayant plus
d'adorateurs sur la terre coutaient avec bienveillance celui-ci, qui se
souvenait d'elles.  l'une il demandait surtout de bonnes moissons pour
son peuple;  l'autre la faveur de ne lui tre prsent que le plus tard
qu'il se pourrait.

Tels taient donc Pausole, ses femmes, son Grand-Eunuque et son palais.
Quand nous aurons expliqu, plus loin, qui tait la blanche Aline, nous
pourrons interrompre ici les chapitres descriptifs, c'est--dire
permettre aux lectrices de ne plus sauter tant de pages  la fois.




CHAPITRE III

O L'ON DCRIT LA BLANCHE ALINE DE LA TTE AUX PIEDS POUR QUE LE LECTEUR
DPLORE SA FUITE ET LA PARDONNE EN MME TEMPS.

  Si les peintres ont fait des nuditez, le pch est trs grand, parce
  qu'ils n'y peuvent bien russir sans voir le naturel.

  _Examen gnral des conditions_, etc.--1676.


La blanche Aline tait fille d'une Hollandaise et probablement aussi du
Roi Pausole.

Du moins, personne n'en douta jamais.

Ses cheveux taient blonds, son teint clair mais sujet  des rougeurs
extrmes, ses narines ouvertes et ses lvres gaies.

Je sais qu'on n'a pas coutume de tracer le portrait des jeunes filles au
del de leur dcolletage. Il n'importe: dans quelques annes, nous en
sommes tous avertis, cette mode tombera en dsutude et, ne ft-ce que
pour engager les peintres dans une voie si recommandable, je ne tiendrai
aucun compte des rgles tablies.

La blanche Aline, quatorze ans et cinq mois aprs sa naissance, prenait
le plus vif intrt  suivre le dveloppement de sa gracieuse personne.
Il est tout naturel que nous l'accompagnions devant sa glace, o elle se
considrait le matin avec tant d'affectueuse curiosit.

Elle y courait ds son rveil, laissant au lit sa longue chemise et ne
gardant de sa toilette nocturne que la natte dansante de ses cheveux.
L'entrevue avec son image tait une scne bien touchante.

Cela commenait par un sourire d'accueil. Et puis clataient des baisers
bruyants, avec les deux mains, avec les dix doigts. Pendant la premire
minute, sa tendresse pour elle-mme dominait. Son regard se disait des
choses inoubliables; c'tait une communion d'mes o sa beaut
n'ajoutait rien  une sympathie dj toute dvoue. Mais, peu  peu, ce
sentiment cdait le pas devant un autre, qui se prcisait en admiration.

Elle tait jeune fille depuis quelques semaines seulement. Source de
dcouvertes sans nombre. Ses seins, forms en si peu de temps,
conservaient entre ses mains toute leur fracheur de jouets nouveaux.
Familire (et imprudente), l'enfant qu'elle tait demeure attrapait ces
roses fragiles comme des ballons en caoutchouc; elle essayait de les
rapprocher; elle en chatouillait les pointes ples; elle leur faisait
mille taquineries. Puis, changeant tout  coup de divertissement, la
jambe gauche tendue, le genou droit pli, elle mesurait des yeux le
galbe d'une hanche trs jeune et qui, chaque jour, s'arrondissait.--Au
fait, que n'admirait-elle point? Par une singularit qui lui plaisait
comme le reste, elle ne portait pas encore tous les signes extrieurs de
son adolescence; mais, tout bien examin, elle trouvait  cela quelque
chose de grec qui n'tait pas messant.

                   *       *       *       *       *

Et qui donc aurait-elle aim si ce n'et t sa chre image? Son pre ne
lui avait pas donn d'autre amie.

On a pu le deviner dj: Pausole, si tolrant pour les moeurs de son
peuple, l'tait moins pour celles de sa fille.

Autant la chance lui tait douce de rencontrer par les chemins de jeunes
vierges sans vtements, autant il se souciait peu de prsenter dans le
mme costume la princesse hritire  ses fidles sujets.--Non certes,
qu'il ft retenu par je ne sais quel esprit de routine; mais le soleil
du Midi est brlant; le hle ne va bien qu'aux brunes; il donne  la
peau des blondes certains tons de langouste cuite, et la blanche Aline
aurait perdu bientt l'pithte homrique qui la distinguait entre
toutes les petites filles si l'on avait laiss courir son acadmie en
plein air sans lui donner protection.--Aussi la forait-on de se vtir
et mme de porter ombrelle.

                   *       *       *       *       *

Des raisonnements analogues--je veux dire inspirs aussi par une
tendresse paternelle--avaient dtourn Pausole d'appliquer  sa propre
fille ses thories familires sur l'ducation des enfants.

Les moralistes ne redoutent jamais de se montrer contradictoires. Ils
pensent  bon droit qu'ils ont assez fait en prchant la bonne parole et
que l'exemple personnel n'est pas un adjuvant ncessaire  l'influence
de leurs ides. Sans doute, se disait le Roi, j'entends qu'on lve les
marmots avec une libert extrme et qu'on les laisse  leurs instincts,
c'est--dire aux premires joies de leur pauvre petite existence. Mais
ma fille est ne dans des conditions trs particulires. Son intrt
commande un traitement spcial. Nulle rgle n'est faite pour tout le
monde. Bref, il emprisonnait la malheureuse enfant.

Elle avait bien entendu dire que le sort lui accordait trois cent
soixante-six belles-mres dont la plupart excellaient en esprit ou en
beaut; mais le harem lui demeurait ferm jour et nuit. Sa mre tait
depuis longtemps morte. Elle n'avait pas de soeurs, pas de compagnes.
Les dames d'honneur elles-mmes avaient ordre de ne parler  la
Princesse qu'en vue de son instruction littraire. Toutefois,
n'imaginant qu' peine une vie meilleure autre part, la blanche Aline
restait gaie.

Le matin, tout le parc lui appartenait. C'tait l'heure o dormaient les
Reines et le Roi. Elle jouait seule, mais avec le mme entrain et la
mme activit que si une foule d'enfants l'et mle  sa joie. Des
arbres taient ses amis; de petits coins ses confidents. Elle revenait
parfois haletante d'une partie de cache-cache avec un lzard vert ou
d'une lutte de vitesse avec un lapin rose.

Et puis, brusquement, un matin, elle trouva plus intressant de jouer au
volant avec sa rverie et de danser le menuet avec son image.

Environ six semaines plus tard, Pausole apprenait par sa lettre qu'elle
avait quitt le palais avec quelqu'un de trs gentil qui prtendait
veiller sur elle.

Ainsi, dans la solitude mme o son pre la tenait enferme, la blanche
Aline avait su trouver sans conseils et tout  fait sans exemples, mais
secourue heureusement par sa jeune imagination, les camarades qu'il lui
fallait  l'ge de ses mtamorphoses.




CHAPITRE IV

COMMENT LE ROI PAUSOLE RENTRA DANS SON PALAIS ET CE QU'IL JUGEA BON D'Y
FAIRE.

    Assis sur un fagot, une pipe  la main,
    Tristement accoud contre une chemine,
    Les yeux fixs vers terre et l'me mutine,
    Je songe aux cruauts de mon sort inhumain.

  SAINT-AMANT.


Devant les marches du portique, la mule Macarie s'arrta sur ses quatre
pattes frmissantes, profondment offense d'avoir t contrainte  une
course folle qui ne convenait ni  son ge, ni  ses habitudes, ni  son
caractre.

Et l'on vit entrer sous les votes le Roi Pausole sans couronne, les
cheveux en broussailles, la robe poudreuse, les deux mains ouvertes en
haut.

Il ternuait. Il pleurait presque. Il tait soulev, piteux, suant,
poussif et cramoisi.

Personne ne se souciait de lui donner les premires explications. Les
couloirs, plus dserts que des galeries de muse, conduisaient  des
chambres vides.

Les suisses avaient laiss leurs hallebardes et les dames d'honneur
leurs petits ouvrages harponns d'un crochet htif. Pausole donna du
pied dans un phonographe rest seul, qui lui blait aux oreilles la
srnade de Mphisto.

Il crut que tout la monde tait parti  la suite de la Princesse et que
la Cour s'tait fait enlever pour lui plaire en imitant son gracieux
prcdent.

Pourtant dans l'angle d'une fentre une blanchisseuse se trouva prise.

Le roi voulut lui demander:

--Est-ce vrai?

Sa gorge n'articula rien. D'ailleurs l'attitude effare de la domestique
lui montrait la candeur d'une question si vaine.

Pausole reprit sa marche  travers les appartements.

Il traversa quinze salons o les fauteuils gardaient partout des
positions familires. Aucun d'eux n'tait occup.

Il passa dans la salle des portraits et s'arrta devant celui qui
rappelait encore un peu  sa mmoire confuse la trs souple Reine
Christiane, mre de la Princesse Aline.

Il l'interrogea:

--Malheureuse! Est-ce donc l ton sang? ta race?

Mais la Reine Christiane que le peintre avait reprsente sous la figure
de Dana, continua de sourire et d'ouvrir les genoux sans que la moindre
honte mt son front si blanc.

Alors le Roi pntra dans le harem silencieux.

C'tait l'heure de la sieste.

La grande salle respirait avec l'haleine de trois cents rves.

                   *       *       *       *       *

Toutes les femmes gisaient encore o le sommeil les avait prises. Elles
couvraient les nattes de jonc froid, elles brochaient sur les toffes,
elles emplissaient de leur croupe des hamacs aux mailles larges. Pausole
ne pouvait ni marcher, ni s'asseoir, ni lever la tte sans toucher une
dormeuse nue. Un divan seul en portait quinze. Un filet suspendu en
runissait deux et les pressait l'une contre l'autre. Celles qui
souffraient de la chaleur s'taient couches dans le bassin plat, et, la
tte sur le bord de marbre, elles allongeaient leurs jambes sous l'eau
jusqu' la sirne centrale, pistil de la tulipe ouverte que formaient
leurs corps rayonnants.

Au milieu de ce vaste silence, Pausole s'apaisa peu  peu. La paix,
comme le trouble, est contagieuse. Le calme et l'ombre du harem
s'tendirent sur ses penses.

Jetant les yeux sur sa toilette, il vit qu'elle tait dplorable, et
dj son esprit se retrouvait assez libre pour lui conseiller de changer
de vtement.

Ce qu'il fit. Et non sans peine.

Car la blanchisseuse avait eu le temps de rpandre par tout le palais le
bruit que le Roi tait revenu sans couronne, sans voix, sans raison;
qu'il avait failli l'trangler; qu'elle en tait tombe malade deux
jours plus tt qu' l'ordinaire.

Aussi, le premier valet qui parut dans la fente d'une portire plisse,
pour rpondre  l'appel du Roi, y vint certes par curiosit au moins
autant que par mpris de la mort; mais il dfaillit de surprise quand il
entendit Pausole, avec sa bonne voix si connue, demander sa robe de
chambre turque et son coffret  cigarettes.

                   *       *       *       *       *

Le souverain de Tryphme, pour s'tre sitt ressaisi, avait fait ses
rflexions.

Il ne suffisait pas de dclarer qu'on poursuivrait la blanche Aline. Et
cela mme tait une dcision qu'on ne pouvait prendre  la lgre. En
admettant qu'on arrivt jusqu' cette extrmit, comment rgler le
programme d'une recherche si dlicate?

Qui charger de son excution?

Et--toujours en supposant ces difficults rsolues--quelles instructions
donner au parlementaire dans le cas, facile  prvoir, o la Princesse
refuserait de se rendre aux instances, aux pressants appels, voire aux
sommations respectueuses qu'il faudrait sans doute lui adresser?

videmment, tous ces problmes ne pouvaient se traiter en cinq minutes.

Et, d'ailleurs, rien ne pressait.

Dans quel dessein brusquer les choses?

Tout faisait croire que, pour protger la blanche Aline contre le pril
le plus fcheux, il tait dj trop tard.

Mais pour la ramener au palais il serait toujours assez tt.

Puisqu'on ne pouvait rien changer au fait accompli, puisqu'il tait
patent, scandaleux, connu de tous, mieux valait ne s'occuper que des
suites et en chercher le remde  tte repose.

                   *       *       *       *       *

Ayant ainsi dcid de ne dcider rien sur l'heure, Pausole prit un bain,
fuma deux cigarettes et mangea quelques biscuits imbibs de vieux porto.

Une image cependant l'obsdait. Il se disait qu' l'instant prcis o il
prenait dans sa chambre ce temps de repos et de rflexion, sa fille
accomplissait sans doute l'acte le plus important de sa premire
adolescence. Il la voyait malgr lui, dans une attitude, hlas! trop
facile  imaginer, et toutes les phases de la scne connue se
reproduisaient dans sa pense avec la vraisemblance la plus dsagrable.

D'une faon particulire il tait choqu de n'avoir aucun renseignement
sur le second des deux personnages qui jouaient un rle dans l'aventure.
On troublait sa vie; on causait un prjudice capital  sa tranquillit
d'esprit, et il ne savait mme pas sur qui pester! Un tel vnement
n'aurait pas d se produire sans qu'il y prt au moins une part de
conseil.  toute branche d'ducation convient un professeur spcial dont
l'aptitude et la comptence ne peuvent gure tre apprcies par l'lve
lui-mme. Pausole ne comprenait pas comment, le jour o sa fille
abordait pour la premire fois une matire aussi classique, elle avait
pris un initiateur de son choix en ngligeant toute enqute sur la
question de savoir s'il tait qualifi pour lui donner des leons.

Oui. C'tait bien une faute.

Mais elle ne pouvait plus tre rpare.

Il fallait donc l'accepter de bonne grce.

 critiquer l'irrmdiable on perd son temps.

Le Roi se remit en mmoire cette maxime et plusieurs autres galement
fcondes en consolations.

Perdre son temps...--se pausoler, comme il aimait  dire lui-mme,--un
autre jour il y aurait consenti sans peine. Ce soir-l, ses rveries lui
parurent dplaisantes.

Il retourna dans le harem.




CHAPITRE V

DU CONSEIL QUE TINT LE ROI CHEZ LES FEMMES DE SON HAREM ET DU CHOIX
QU'IL SUT FAIRE ENTRE PLUSIEURS AVIS.

  Pourquoy sont si contentes les dames quand on leur dit que les autres
  dames font l'amour comme elles?--Pour ce que leur faute s'amoindrit.

  _Questions diverses et responces d'icelles._--1617.


Tandis que Pausole mditait ainsi, quatre heures avaient sonn  toutes
les horloges, et avant que le dernier coup n'et fait vibrer le dernier
timbre, Taxis, une petite sonnette en main, arpentait dj la grande
salle,  pas mthodiques et dtermins.

Toutes les femmes s'veillrent  regret. La plupart, se retournant avec
un soupir maussade, essayaient de reprendre le rve interrompu, mais
sans espoir qu'on le leur permt.

--Mesdames, dit le Grand-Eunuque, voici l'heure du rveil. Le droit de
dormir ne vous appartient plus. Debout! debout!

--Non... zut... firent des voix suppliantes.

--Rien ne sert de lutter contre le rglement, dit Taxis. L'criture nous
enseigne: Il y a temps pour tout sous les cieux: un temps pour natre
et un temps pour mourir; un temps pour tuer et un temps pour gurir; un
temps pour abattre et un temps pour btir[1]. Il y a un temps pour
rver et un temps pour vivre: debout!

  [1] _Ecclsiaste_, III, 1-3.

S'arrtant, il examina un coin tout encombr de corps longs et las.

--Ah! fit-il impatient, il rgne ici un dsordre scandaleux. Ds ce
soir, je veux assigner  chacune de Vos Majests une place rigoureuse et
invariable dont il ne lui appartiendra pas de s'carter  l'heure de la
sieste.

Un murmure bruyant s'leva, aussitt dompt par un regard plein de
menaces:

--Silence! cria Taxis. Mes paroles sont inspires d'abord par des
considrations d'hygine, de police et de dcence; mais ne le
fussent-elles point qu'elles seraient encore selon la sagesse, car il
est crit: Tu vivras par les lois et par les ordonnances[2]. Ce qui
est lu par la fantaisie est excrable; ce qui est conu par l'autorit
est judicieux. Ainsi doit s'exprimer une voix saine, stricte et droite.

  [2] _Lvitique_, XVIII, 5.

--Pardon, monsieur, dit une jeune fille, pourquoi ne pas nous laisser
choisir? Moi, j'aime mieux dormir sur une natte et ma soeur sur un
tapis. Si vous nous ordonnez le contraire, cela ne fera plaisir 
personne et nous en serons dsoles.

--Il n'importe. Vous ne savez pas quel est votre bien. L'autorit le
sait pour vous et vous le donne  votre insu, malgr vous, c'est l son
rle.

--Quand personne ne la rclame?

--L'autorit s'exerce. Elle ne dfre point. Elle seule discute son
droit, limite son domaine et dcide son action.

--Au nom de qui?

--Au nom des principes.

Puis, coupant court  la dispute, il se dirigea rapidement vers le hamac
o restaient couches les deux amies languissantes:

--Je vois, dit-il, par cet exemple, qu'il est urgent de lgifrer,
puisque mes conseils ne servent de rien. Ne vous avais-je pas signal
tout ce qu'une telle attitude offre d'incorrect et de pernicieux? Vous
ne tenez nul compte de mes opinions. C'est bien. J'tablirai la rgle
jusque-l.

Mais l'une des apostrophes laissa tomber un bras faible hors du hamac
qui pencha, et comme elle tait juive, elle sut lui rpondre:

--Il est crit, monsieur: Si deux couchent ensemble, ils auront chaud.
Mais une personne seule, comment se chauffera-t-elle[3]? Ce que la
Bible nous enseigne, vous le dmentiriez ici?

  [3] _Ecclsiaste_, IV, 11.

--Madame, dit Taxis offusqu, puisque vous connaissez si bien l'Ancien
Testament, vous feriez mieux d'y choisir des textes d'un sens plus clair
et...

--Oh! c'est trs clair.

--... Et moins sujets  controverses. O vous ne voyez qu'une phrase
concrte et brutale, l'exgte voit un sens mystique dont la hauteur
chappe  votre entendement. Mais laissons cela. Je vous avais
recommand de ne jamais dormir deux  deux afin d'viter les occasions
de vous garer en certaines dmences que je ne suis pas autoris par le
Roi lui-mme  vous interdire, mais que je dclare nanmoins, de mon
chef, abominables.

--Cela n'est pas interdit par le Pentateuque.

--Parce qu'on n'a pas os prvoir une aberration si profonde.

--Oh! on en a prvu de bien plus singulires... On les a prvues toutes,
except celle-l. Laissez-nous penser qu'on la permettait.

--Elle n'existait point.

--Comment dites-vous? Elle n'existait point?... Ah! cher monsieur!...
vous tes inimitable!

Au milieu des clats de rire, Taxis allait rpliquer, quand une autre
infraction le fit bondir ailleurs.

--Des bonbons? dit-il. Vous mangez des bonbons, maintenant? Des bonbons
 quatre heures dix! Le goter ne commence qu' cinq heures. Cela est
imprim dans l'Emploi du Temps. Dfense absolue de prendre aucune espce
de nourriture en dehors des repas. J'ai le regret d'informer Votre
Majest qu'elle sera prive de promenade au parc durant quatre jours 
dater de demain.

Il s'lana de nouveau plus loin.

--Mme chtiment pour vous, madame, qui avez pris un livre. La lecture
n'est permise qu' cinq heures et demie. De quatre  cinq, rveil,
toilette et entretiens, vous devriez le savoir.

La jeune Reine ainsi punie ne supporta pas sa peine en silence. Usant de
la licence que le Roi entendait laisser  ses femmes en matire de tenue
et de discours, elle s'approcha en souriant:

--N'apprhendez rien, dit-elle, je ne vous dirai pas ce que je pense de
votre personne, car je me mettrais dans le cas d'tre punie de nouveau;
mais je sais  quel point la pudeur vous est chre; aussi vais-je
l'enfreindre sous vos propres yeux, impunment, monsieur le
Grand-Eunuque, avec les ressources toujours nouvelles de ma petite
imagination.

--Madame...

--Prparez-vous. J'ai daign vous avertir.

Et, faisant comme elle avait dit, elle accentua sa pantomime avec des
paroles si lyriquement sensuelles, que Taxis, hagard, hriss, recula
d'horreur vers le mur...

--Madame... par piti...

--Tout ce que je viens de dire est fort joli. Pourquoi le prenez-vous
ainsi?

--Vous ne sentez donc pas, malheureuse enfant, dans quel gouffre d'enfer
et de damnation vous jetez votre me ternelle!

--Hlas, non! dit la jeune femme.

Elle ajouta mme:

--Je continue.

Mais Taxis, dsarm contre cette intrpide et sereine luxure dont la
flamme lchait  chaque mot toutes les mes de la multitude, n'en put
souffrir davantage. Il s'enfuit dans le vent du scandale.

Une acclamation salua son clipse: au mme instant Pausole se montrait,
et se croyant la cause d'une si touchante allgresse, le bon Roi
s'inclina, combl.

                   *       *       *       *       *

La mme ombre chaude emplissait encore la grande salle maintenant
bruyante; mais la lumire basse du soleil couchant y soufflait des
nuages de pourpre transparente et de longs rayons de cuivre o montaient
des poussires. Les femmes apparaissaient vtues de gaze d'or. Il y en
avait qui, debout, plongeaient du front dans la nuit. D'autres, couches
sur les nattes, semblaient peintes des pieds  la tte comme des maux
sous les flammes.

                   *       *       *       *       *

Pausole ne s'arrta gure  des contemplations que les circonstances ne
comportaient point.

Il s'tendit sur un divan, et les sept Reines dsignes  ses tendresses
de la semaine l'entourrent aussitt d'une sympathie agite qui n'allait
pas sans bavardage.

--Eh bien?

--Comment donc!

--Quelle nouvelle!

--Qui l'et dit?

--Ce n'est pas possible!

--Et que s'est-il pass?

--Nous ne savons rien!

--En est-on bien sr?

--Dit-on avec qui?

--tes-vous sur leur piste?

--O sont-ils cachs?

Le Roi haussa les paules.

--Je n'en sais pas plus que vous.

--Mais qu'a-t-on dcid?

--On ne peut rien dcider aujourd'hui; ce serait absurde.

--Pourquoi?

--Parce que les plans irrflchis dterminent les pires catastrophes.

--Mais le temps passe et la Princesse fuit.

--Fadaises. Elle ne quittera pas Tryphme, soyez-en sres. Si je me
rsous  la faire traquer (et cette perspective m'est odieuse), cela
sera possible demain; encore possible le jour suivant. C'est une vrit
qui saute aux yeux.

--Et alors?

--Alors, je viens prendre vos conseils. Je ne sais pas si je les
suivrai. Peut-tre l'une de vous pourra-t-elle dcouvrir l'artifice dont
j'ai besoin.

Les femmes s'empressrent.

--Oh! moi... dit l'une.

--Moi... interrompit la seconde.

Mais, avant qu'elles eussent parl, la Reine Denyse avait gliss, de sa
petite voix persuasive:

--Sire, vous devriez crire  saint Antoine. Voyez-vous, quand on a
perdu quelqu'un ou quelque chose, c'est le seul moyen de le retrouver.

Autour d'elle on parut douter.

Elle rougit, s'entta:

--Mais si!

Et elle dveloppa le rcit complet d'une anecdote personnelle qui, on
doit l'avouer, tait premptoire.

Pausole, pendant ce tmoignage, regardait avec insistance une Reine trs
jeune, encore toute pure, qui jusque-l n'avait rien dit.

Il l'interrogea finement.

--O serais-tu,  l'heure qu'il est, si pareille aventure t'avait
enleve  moi? Quel moyen aurais-tu pris pour t'enfuir, et quel chemin?
Courrais-tu loin d'ici pour gagner de vitesse, ou resterais-tu prs,
pour tromper les soupons? Dis-moi tout cela, Gisle; et rflchis bien:
c'est intressant.

Gisle se tut, trs tonne.

--Oui, sourit le Roi. Je comprends. Tu ne veux pas vendre tes ruses...

--Oh! fit-elle, pique du reproche. Je n'en aurai jamais  prendre! Si
j'hsitais, c'est qu'on ne peut gure rpondre  une question pareille.
Nous menons les hommes jusqu' nos bras, mais ensuite, ce sont eux qui
nous mnent. J'ai vu cela dans les romans, Sire, car je n'en ai pas
d'autre exprience. Pourtant, mme ignorante, je trouve que cela va de
soi. J'ai quitt mon pre et ma mre pour venir o vous me voyez, et je
vous suivrais ailleurs s'il vous plaisait ainsi. Soyez sr que la
Princesse a plus de confiance que de prsomption. Vous qui connaissez
les hommes mieux que moi, cherchez ce qu'a pu faire son amant: c'est le
meilleur moyen de savoir o elle est.

--Plus tard, dit le Roi. Il est inutile que je me donne moi-mme une
peine qui peut tre prise trs dignement autour de moi. Lorsqu'il se
prsente un cas difficile et sujet  mditations, on ne fait le tour des
banalits ncessaires qu'aprs un travail considrable. C'est un premier
effort dont je ne me mle jamais. Dans quelques jours, la question sera
dblaye sans qu'il m'en ait cot mme un froncement de sourcil. Je
verrai alors s'il est urgent que je rflchisse  mon tour; mais plus
probablement je me contenterai de faire un choix entre les avis les plus
sages,  moins que cette tche elle-mme ne me semble trop dlicate.

--Alors qu'arriverait-il?

--Nous verrons cela. Aujourd'hui, c'est  vous de penser pour moi. Je
suis impatient de vous entendre.

--Puis-je parler? demanda la Reine Franoise.

--Je le demande, rpta Pausole.

--Eh bien, dans un enlvement, le premier jour est celui des
imprudences, et le second celui des malices. La Princesse est  deux pas
d'ici; je le sais comme si je la voyais. Le jeune imbcile qui
l'accompagne se croit cach par un buisson ou par les rideaux de son
lit. Il l'a conduite au plus prs, c'est vident, cela ne laisse pas un
doute. Demain il s'apercevra qu'il a fait une btise. Et aprs-demain il
aura pris tant de prcautions que toute la police du royaume ne pourra
plus trouver sa trace. C'est aujourd'hui qu'il faut agir, et tout de
suite, sans perdre une heure. Est-ce que vous ne le sentez pas?

--Bien, remercia le Roi. Voici une premire banalit. Je suis ravi
qu'elle soit dite: je n'aurai plus  m'occuper d'elle. D'ailleurs, le
conseil ne me plat en aucune faon; mais vous avez, Franoise, la peau
si nuance autour de la ceinture et si fine entre les seins que je veux
vous donner raison au moins pendant cinq minutes.

--Vous vous moquez de moi.

--Vous tes seule  le penser.

--Sire, fit la Reine Diane, je voudrais parler aussi.

Diane, qu'on nommait au harem Diane  la Houppe, afin de la dsigner par
ses attributs entre plusieurs belles homonymes, Diane  la Houppe
tremblait un peu. C'tait elle qui devait, ce soir-l, envie par trois
cent soixante-cinq rivales, partager le lit du Roi. On disait, on
savait, il tait clair, enfin, que l'anne d'espoirs et de souvenirs
dont elle voyait le terme si proche avait dur plus de jours que sa
rsignation. Elle tait donc mue, et balbutia non sans rougeur:

--Sire, on vous abuse. Le premier jour d'un enlvement est celui de tous
les mystres, et le second celui des oublis. L'inconnu qui conseille la
Princesse Aline a pu lui faire quitter le palais au milieu de cinq cents
personnes, sans veiller une attention. Il avait un plan fort habile et
fort bien excut. Soyez sr qu'il le suit encore. Ce soir il doit
penser que tout le monde est  ses trousses: il n'aura garde de se
laisser prendre; et s'il se terre sous un buisson, c'est que ce buisson
est bien le dernier o l'on imagine sa retraite... Mais il faudra qu'il
en sorte... Attendez-le au passage. Mieux vous lui dmontrerez d'ici l
qu'il a pris trop de prcautions, plus il sera imprudent par la suite.
Sa capture ne dpend que de votre rserve. Si personne ne le chasse,
dans huit jours vous le trouverez sur les grandes routes ou dans une
loge  l'Opra. Ainsi, non seulement vous pouvez l'attendre, mais il est
trs important que vous restiez tranquille ce soir.

--Je suis combl, fit le Roi. Cet avis est aussi banal, aussi sage,
aussi ncessaire que le premier. En outre, comme il le contredit
exactement, il le balance avec justesse et je ne me sens l'esprit charg
par aucun de leurs deux poids gaux.

Aprs un court silence, il conclut de la sorte:

--C'est donc avec une libert exquise et dlie mme d'inquitude que
j'adopterai pour le mien, Diane  la Houppe, ton sentiment.
Redis-le-moi, car il me plat. Ainsi, cher visage, tu m'affirmes...

--Que le meilleur est de ne rien faire et que vous pouvez aller au lit.

Pausole approuva de la main.

La belle Diane eut un soupir, et, achevant son conseil, sa phrase, sa
pense:

--Avec moi, fit-elle en souriant.




CHAPITRE VI

COMMENT DIANE  LA HOUPPE ET LE ROI PAUSOLE VIRENT ENTRER QUELQU'UN
QU'ILS N'ATTENDAIENT POINT.

    Sa seule nudit descouvre sa richesse;
    Plus on voit de son corps, plus on voit de beaut;
    Sa pompe est toute en elle, et comme une desse
    Elle doit son clat  sa propre clart.

  MALLEVILLE.--1634.


Diane  la Houppe, garde par une servante, copiait un Bacchus de
Velasquez dans le salon carr du muse Pausole, quand le Roi, estimant
la perfection de son got, et pressentant celle de ses formes, lui
demanda, non sans gards, toutes les grces qu'elle pouvait donner.

La jeune fille accepta sur l'heure. Sa bonne elle-mme, consulte, n'y
vit aucun inconvnient. Seuls, les parents eussent volontiers retenu
leur enfant chez eux, mais ils savaient au nom de quel principe sacr
Pausole entendait protger les liberts individuelles, et ils ne
tentrent point d'exprimer en public leur gosme inexcusable.

                   *       *       *       *       *

Introduite dans une des chambres qui prcdaient le harem, Diane jeta
sur la chaise longue, avec un soulagement trs vif, les vtements qu'on
lui avait imposs pendant ses annes de servitude familiale.

Et Pausole observait debout les rvlations successives d'un corps
teint, ferme et vivace, tandis qu'elle ouvrait tour  tour la
chemisette bossue, la jupe monastique, le difforme pantalon blanc.

Elle tait plus belle encore que jolie; son adolescence valait une
maturit. Un torse rond, des paules droites, des seins gorgs comme des
pastques, des jambes longues et bien en chair se dlivrrent agilement
d'un multiple linge importun. Toute sa peau apparut, trs brune, pleine
et fertile, duveteuse mme au creux des reins et sur la rondeur des
cuisses, tandis que la chevelure noire, dmordue de ses cailles
dentes, recourbait sur le dos les plumes de son aile.

                   *       *       *       *       *

Les autres femmes du harem, quand on leur prsenta cette beaut...
ombreuse, trouvrent qu'elle prtait  rire et ne surent que lui imposer
un surnom volontiers narquois. Les femmes ont des thories trs
particulires sur l'esthtique de leurs rivales. Diane  la Houppe ne se
fcha point. Elle avait bon caractre. Et puis sa premire conversation
avec le Roi l'avait mise du soir au matin en humeur de trouver tout le
palais charmant.

Hlas! il n'en fut pas ainsi des douze mois qui suivirent cette unique
entrevue. Pausole en vain lui exposa que s'il ne la revoyait plus, s'il
fallait qu'elle entrt dans la rgle commune, c'tait parce qu'il avait
grand'peur de devenir amoureux d'elle, catastrophe qui aurait compromis
 la fois sa tranquillit d'me et les intrts de l'tat. Diane ne
comprenait pas du tout ce raisonnement. Elle ne partageait pas non plus
l'indiffrence de ses compagnes, lesquelles considraient la crmonie
annuelle comme une occasion excellente d'obtenir des soies de Manille ou
des pantoufles de Paris. Diane  la Houppe, tel saint Augustin au temps
de sa jeunesse dispose, aimait  aimer et ne cherchait rien d'autre.
Prive du Roi, elle ne voulut mme pas apprendre les jeux varis et
traditionnels dont les autres Reines lui donnaient l'exemple  toute
heure et qu'elles vantaient en sa prsence ou comme suffisants ou comme
incomparables, selon la tournure de leur esprit.

La pauvre fille vcut un an dans l'attente. Anne de larmes et de
penses. Le dernier jour en faillit tre, on le devine, le plus
dchirant. La Princesse royale disparue ce matin-l, Diane pouvante
vit pendant plusieurs heures, avec l'imagination du dsespoir, le Roi
lui-mme partir  sa recherche...

--Ah! Sire, s'cria-t-elle ds que la portire de la chambre  coucher
fut retombe sur elle et lui, ne regardez pas trop mes yeux. J'ai tant
pleur depuis ce matin!

--Houppe, tu es charmante, rpondit Pausole. En effet, tes paupires se
gonflent et tes yeux sont encore humides; mais cela donne  leurs
regards l'expression de la Volupt mme. Tu serais puise des suites du
plaisir et  la limite de l'vanouissement, tes yeux, ma Houppe,
luiraient du mme clat. Ne me dtrompe pas: dans un instant, je pourrai
croire qu'ils me le doivent.

Diane pencha la tte et sourit malgr elle.

                   *       *       *       *       *

La nuit pleine de clarts entrait dans la chambre obscure par une trs
large baie ouverte sur une terrasse. Sous le store lev au linteau,
entre les portes ramenes au mur, Tryphme bleue et blanche apparaissait
mollement.--C'tait une campagne onduleuse seme de bois et de maisons
plates, avec une grande route plante d'arbres, chemin qu'aurait pris le
Roi pour aller  sa capitale s'il n'avait pas eu cent raisons (et mme
trois cent soixante-six) de ne pas quitter son palais. Un norme figuier
faisait retomber comme un tapis par-dessus la balustrade ses branches
caches par les feuilles plates et ses fruits poudrs de lilas. Vers la
gauche, le parc se massait, avec ses magnolias dj dfleuris, ses
eucalyptus frissonnants, ses palmiers trapus du Japon, ses magnifiques
sagoutiers lunaires. Une dfense d'alos ourlait le jardin sombre et la
plaine s'tendait au del jusqu'aux toiles.

                   *       *       *       *       *

--Comme cette nuit ressemble  celle de mes noces! murmura Diane. Il n'y
a pas eu d'autre belle nuit depuis un an. Celle-ci est tout  fait la
soeur de la premire. N'est-ce pas qu'il y a des nuits tranges o le
paysage qui nous regarde a l'air de contenir tout le bonheur que nous
voudrions enfermer en nous?

Pausole ne rpondit rien.

--On a frapp, reprit la Reine.

--Ce doit tre pour le dner, dit Pausole. Il fait grand'faim.

Et il cria:

--Entrez! Entrez!

                   *       *       *       *       *

Mais, au lieu du Grand-chanson, ce fut le Grand-Eunuque qui montra,
tout  coup, entre les portires, sa vilaine physionomie de personnage
antipathique.

--Ah! qu'est-ce encore? fit le Roi, du ton le plus maussade. Je n'ai
aucun besoin de vous, Taxis, j'ai affaire.

--Allez-vous-en, dit la belle Diane, vous n'avez rien  voir ici.

--C'est l'heure de mon repas, continua Pausole. Je n'ai pas d'autres
papiers  lire que le menu.

--Avez-vous le menu? rpta Diane  la Houppe. Non? Alors allez-vous-en!

--Mon ami, reprit le Roi, si vous empitez sur les attributions des
autres officiers de la cour, nous courons  l'anarchie. Allez dire au
Grand-chanson que pour ce soir encore je le prie de bien vouloir
choisir en mon nom le vin que je dois prfrer. J'ai trop de tracas pour
rien dcider sur ce point, et  plus forte raison pour vous entendre.
Allez!

--Mais allez-vous-en donc! cria Diane, au comble de l'agacement.

Et comme Taxis, respectueux mais entt, ne faisait aucun geste
d'obissance, Diane le prit par les deux paules et lui dit en face, du
ton le plus srieux:

--Vilain parpaillot! Si vous obtenez de la bont du Roi la permission de
parler ici, je vous forcerai de partir avant que vous ayez prononc un
mot; si ce n'est pas par la violence, ce sera par un moyen que vous
connaissez bien!

Le Roi leva les bras:

--Allons! fit-il. Un conflit! Houppe, tiens-toi tranquille. Taxis va
s'en aller. Il est homme de sens. Il doit avoir dj compris que nous ne
souhaitons pas en ce moment son entretien.

Taxis eut un sourire mielleux, qui s'acheva en importance.

--En effet, dit-il. Et si la voix inflexible de ma conscience, si
l'unique souci d'un devoir souvent ingrat, si la passion de la vrit ne
m'appelaient o je suis, croyez, Sire, que j'aurais dj dfr au dsir
que m'exprime Votre Majest. Mais ma tche est plus haute que mon
intrt personnel, et duss-je en souffrir, je ferai mon devoir jusqu'au
bout. Je n'empite pas, quoique Votre Majest m'en ft tout  l'heure le
cruel reproche, sur les attributions de mes collgues. Je suis marchal
du palais, et comme tel, je devais m'occuper du grave incident qui s'est
produit ce matin au rez-de-chausse du pavillon sud. Mon initiative ne
s'est pas trouve en dfaut. J'ai fait rechercher la Princesse Aline.

--Hlas! gmit la Reine Diane.

Mais, ressaisie aussitt, et debout, elle interpella:

--Qui vous en a donn l'ordre?

--Le Roi m'a confi la mission sacre de prvenir, de suspendre, de
rprimer au besoin la turbulence et les excs dans l'enceinte de la
demeure royale.

--Ah! de prvenir!... Eh bien, il parat que vous n'avez pas prvenu,
puisqu'un tranger a pu s'introduire ici comme chez lui... Vous n'avez
n'avez pas non plus suspendu, puisque la Princesse est partie  votre
barbe et que personne n'en a rien su pendant six heures. Maintenant vous
voulez rprimer? Le Roi vous le dfend, seigneur Grand-Eunuque.

--Sa Majest...

--Le Roi dsapprouve. C'est tout. Cela suffit. Tournez les talons. Le
Roi vient de prendre une dcision qui est admirable et sur laquelle il
ne reviendra certainement pas pour couter vos lubies. Il vaut mieux ne
rien faire pendant un jour au moins; on ne vous expliquera pas pourquoi,
mais tel est l'ordre: suivez-le. Allez-vous-en! Rappelez vos hommes.
Gardez le silence sur l'vnement et disparaissez jusqu' demain soir.
M'entendez-vous?

Taxis tendit en frmissant les trois papiers qu'il avait en main.

--Mais, Sire, voici les rapports. Le suborneur est dcouvert. La
Princesse ne l'a pas quitt. Leur asile est gard  vue sans qu'ils le
sachent. Je n'attends qu'un mot de vous pour agir.

--Monsieur, rpondit Pausole, je n'ai pas l'habitude de me jeter 
l'tourdie au milieu des faits divers. Je n'aime pas les aventures; et
j'entends n'en pas avoir. Vous parlez et vous dcidez avec une
prcipitation funeste. Il n'y a ni sagesse ni mthode dans une telle
ptulance, et je ne sais o j'avais pris l'estime que je vous portais.
Taxis, vous tes un hurluberlu. Faites cesser la surveillance que vous
avez organise si lgrement devant la retraite o dort ma fille. Et
tenons-nous-en l pour ce soir. J'ai dit. Veuillez vous retirer.

Taxis recula de trois pas, montra le plafond d'un doigt osseux:

--L'ternel apprciera! dit-il.

Sur ces mots, il salua d'un front sec et disparut.

Diane, reste seule avec le Roi, saisit l'occasion par le nez.

--Ah! Sire, quand nous dlivrerez-vous de cet odieux personnage? Il est
notre bourreau, vous ne pouvez savoir ce qu'il invente pour nous
exasprer. Il rgle tout, il distribue tout, il administre jusqu' nos
penses. Nous ne pouvons ni dormir, ni danser, ni courir au parc, ni
lire de romans, ni manger de bonbons qu'aux heures fixes par sa manie.
Le moindre oubli est puni de cellule. Un simple retard suffit. Il nous
tue!... Pour le faire fuir nous n'avons qu'un moyen: c'est celui que je
voulais employer tout  l'heure; et encore si vous ne lui aviez pas
interdit de nous parler dcence, il nous chtierait terriblement de
ceci, car rien ne le met en plus grande fureur que les spectacles dont
parfois il faut bien qu'on le rende tmoin. Mais ce moyen-l me rpugne
et je n'ai mme pas toujours plaisir  le voir employer par les autres.
Aussi quelle ide singulire que de mettre un pasteur protestant  la
tte d'un harem si nu! Vous l'avez voulu, c'est donc parfait ainsi, et
je vous pose des questions, Sire, sans les rsoudre. Pourquoi ne pas
nous donner de vritables eunuques, comme cela se fait en Orient? Mes
compagnes les regrettent quelquefois en disant que ces pauvres tres
peuvent, eux aussi, donner aux femmes un plaisir complet qu'ils ne
partagent point et qui ne doit veiller la jalousie de personne. Moi, je
ne pense gure  de pareilles choses; je n'ai de joie qu'en votre
souvenir, mais je voudrais qu'on ne m'empcht plus d'y rver tout  mon
aise et qu'une hassable face ne se dresst pas tout le jour entre lui
et moi.

--Eh! eh! dit Pausole, Taxis a du bon.




CHAPITRE VII

QUI EST CONSIDRABLEMENT COURT EU GARD AUX LOIS EN VIGUEUR.

     mourir agrable!  trpas bienheureux!
    S'il y a quelque chose en ce monde d'heureux,
    C'est un tombeau tout nud d'une cuisse yvoirine.
    Ces esprits vont au ciel d'un ravissement doux.

  THOPHILE DE VIAU.--1625.


Je ne dcrirai point le repas qui suivit.

On m'a dit, en effet, que les lois de notre pays permettent aux
romanciers de proposer en exemple tous les crimes de leurs personnages
mais non point le dtail de leurs volupts, tant le massacre est aux
yeux du lgislateur un moindre pch que le plaisir.

Et comme je ne sais plus exactement si l'on bannit de nos oeuvres les
volupts du lit ou celles de la table; comme d'ailleurs, en consultant
toute ma conscience et toute ma sincrit, il m'est impossible d'augurer
lequel est le plus pendable de manger une tartine ou de crer un enfant,
j'aime mieux prendre mes prcautions et ne parler ici ni de seins ni de
grenades.

                   *       *       *       *       *

On saura donc en peu de mots que le dner du Roi Pausole et de la belle
Diane  la Houppe comprenait:

    Des hors-d'oeuvre.
    Une premire entre.
    Un relev.
    Une deuxime entre.
    Un rti.
    Une salade.
    Un lgume.
    Un entremets.
    Des fruits et des confiseries.
    Les vins X... Y... et Z...

C'tait un petit dner. N'en disons pas plus.

Voilons de la mme manire ce qui s'ensuivit.

Diane, prive du Roi depuis une anne et clotre dans le harem aprs un
seul matin d'amour, tait redevenue jeune fille.--Comprenne qui peut. Je
n'explique rien.--Bref le Roi trouva lui aussi que cette seconde
entrevue intime ressemblait beaucoup  la premire.

Un peu avant le lever du soleil, tous deux allrent prendre le frais sur
la terrasse seme de tapis; et pour cueillir les plus hautes figues,
Diane  la Houppe levant les bras s'tirait douloureusement, lisse comme
une fleur et trois fois tache de noir.




CHAPITRE VIII

O PAUSOLE EXAMINE DES RVLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L'IMPORTANCE
N'CHAPPERA POINT AU LECTEUR.

  On devine ce qu'un jeune homme assez fat et habitu aux succs faciles
  peut dire  une jeune fille lorsqu'il a mont sept tages pour arriver
  jusqu' elle et qu'il se croit attendu.

  Mme ANCELOT.--1839.


Vers midi, Pausole s'veilla, simplement, comme de coutume. Il n'avait
pas de petit lever. Les crmonies inutiles n'embarrassaient point sa
vie.

Son coup de sonnette fit accourir une camrire qui dbutait, ce
matin-l, dans le service de la chambre. La jeune personne, en tremblant
des deux mains, trbucha, heurta des chaises et rougit avec violence
lorsqu'elle aperut prs du Roi Diane immodeste et endormie.

--Chut! fit Pausole. Parlez bas. Quelle heure est-il?

--Oui, Sire... Non, non... Je ne sais pas, balbutia la pauvre enfant.

--Donnez-moi ma robe de chambre et faites prparer mon bain. Prvenez
aussi ma lectrice et l'cuyer des cuisines. Et maintenant fermez les
rideaux pour que la Reine dorme le plus longtemps possible.

Puis, avec mille prcautions il mit ses pieds l'un aprs l'autre, et
silencieusement, sur le sol. La perspective de dire adieu pour une
seconde anne  la redoutable Diane ne le retenait en aucune faon.

Il s'esquiva.

                   *       *       *       *       *

Peu aprs, couch dans une eau parfume, il admit  six pas de sa
baignoire la lectrice ordinaire qui venait chaque matin lui donner un
aperu des nouvelles tlgraphiques et le rsum des principaux
feuilletons. En vertu de l'article premier du code en usage  Tryphme
(Tu ne nuiras pas  ton voisin) il tait interdit aux journaux d'insrer
les nouvelles scandaleuses ou diffamatoires. Aussi pas une feuille ne
publiait-elle la fuite de la blanche Aline; et si quelques-unes,  et
l, s'taient permis des allusions, la lectrice eut le tact de ne pas
les comprendre.

Cependant Pausole demeurait distrait. Quand sa toilette fut acheve,
quand l'cuyer des cuisines eut fait servir dans un cabinet de repos le
premier djeuner fumant et quand Pausole s'en fut nourri--enfin, quand
il eut fum deux cigarettes de tabac frais, il sortit et pntra seul
dans la chambre o avait grandi sa fille.

                   *       *       *       *       *

Rien n'y tait rang. La pice conservait l'aspect mouvement d'une fin
de toilette et d'un dpart rapide.  sa suite, la salle d'tude, le
cabinet de coiffure, le boudoir et les bains offraient un mlange
singulier de tire-boutons, de gographies, de bas noirs et de raquettes.
Un exemplaire de _Tlmaque_ flottait sur l'eau calme du tub.

Pausole erra mlancoliquement de chambre en chambre pendant un quart
d'heure. Il ouvrit les cahiers de style, souleva les petits corsages,
droula une ceinture de cuir et remit dans leur bote trois pingles 
cheveux.

Puis il appuya le mdius de la main droite sur le bouton d'une sonnette
et dit au valet survenant:

--Faites prvenir M. le marchal du palais que je l'attends ici et
dsire lui parler.

Taxis entra.

--Monsieur, dit Pausole, j'estime votre zle et votre mthode, en ce
qu'elles me dlivrent chaque jour de vingt soucis dont je n'ai que
faire. Mais votre enqute d'hier marchait dans le domaine de
l'intempestif, surtout si l'on considre l'heure et le lieu o vous avez
cru pouvoir m'en offrir le compte rendu. Je vous avais pourtant signifi
qu'entre cinq heures du soir et deux heures de l'aprs-midi, je ne
voulais mditer nulle entreprise. Vous avez outrepass vos instructions
en prenant une initiative dans un cas o votre comptence tait plus que
douteuse et en me demandant mes ordres sans que j'eusse manifest le
dessein de vous en donner aucun.

Ici, fort posment, il alluma une cigarette, s'assit, plaa le coude
droit sur le bras large du fauteuil, inclina la tte du mme ct,
croisa les jambes, fit un geste et dit:

--Maintenant, lisez votre rapport.

Taxis n'avait pas bronch. Les conseils que porte la nuit ayant eu sur
son empressement une influence pacifiante, il avait cess de crier que
l'intrt de sa carrire cdait le pas  celui de sa tche. En outre,
consultant sa Bible, il s'tait arrt  ce passage catgorique:

Vous clamerez contre le roi que vous vous serez choisi, mais l'ternel
ne vous exaucera point[4].

  [4] Samuel, VIII, 22.

Ceci levait tous les scrupules. Il redevint courtisan.

--Sire, voici l'affaire en deux mots. La minute et l'expdition de mes
rapports sont dans ce portefeuille, mais je crois prfrable de les
rsumer.

Il s'approcha de la fentre ouverte.

--Hier matin, vraisemblablement vers quatre heures, Son Altesse Royale
la Princesse Aline s'est assise tout habille sur le marbre de cette
fentre. Ayant lev les jambes et opr de droite  gauche un mouvement
de rotation qui a laiss trace dans la poussire, elle a saut d'une
hauteur d'environ soixante-quinze centimtres au milieu de la
platebande. Ses deux pieds ont marqu l leurs empreintes parallles,
puis alternes--et il n'y a pas d'autres vestiges. Son Altesse est donc
partie seule.

Sur cette rvlation, Taxis croisa les mains devant son maigre ventre,
et prit un temps.

--Hier soir, continua-t-il, la Princesse se prparait  passer la nuit
dans une auberge appele Htel du Coq et situe  3 kil. 2, sur la
route de la capitale. Elle y tait arrive  3 h. 40, venant d'un petit
bois voisin et accompagne d'un jeune homme dont je possde le
signalement, mais qui est inconnu dans la rgion.

--Quel ge a-t-il? dit Pausole.

--Trs jeune. Dix-sept ans au plus.

--Allons, c'est gentil, fit le Roi.

--Si Votre Majest l'avait voulu, le suborneur tait arrt ds hier et
la Princesse ramene au palais.

--Par des policiers, n'est-ce pas?

--Ou par des envoys spciaux.

--Et lesquels? Vous ne voyez jamais, Taxis, le point dlicat d'une
situation, ni la complexit qui rsulte des devoirs imposs par le
scrupule affectueux.

--Je n'insiste pas. Votre Majest a raison contre moi. J'ai dfr  ses
ordres et la surveillance a t leve hier soir  huit heures. Depuis
lors, je me suis maintenu strictement dans l'expectative.

--Il serait pourtant essentiel de savoir  qui nous avons affaire, et
d'abord afin de dcider s'il convient de poursuivre ou de s'abstenir.
Qu'est-ce que c'est que ce galopin dont nul n'a jamais vu la tte, qui
n'appartient pas au palais, qui n'habite point aux environs et qui prend
tout  coup assez d'ascendant sur l'esprit de ma fille pour l'enlever 
notre barbe, sans mme avoir la peine de venir la chercher? Il se fait
rejoindre par elle! Il l'attend et elle vient  lui! Elle qui n'avait
jamais quitt les pelouses du parc, la voici sur les grandes routes,
dans une auberge de bicyclistes, avec un colier de seize ans qu'elle
n'a pu rencontrer nulle part avant de se jeter dans ses bras! Avouez-le,
Taxis, c'est extravagant! Je dsespre d'y rien comprendre... Mais
n'avez-vous aucun indice?

Aprs un sourire bref, Taxis rpondit de sa voix exacte:

--Avant-hier et le jour prcdent, une troupe de danseuses franaises a
donn deux reprsentations  la Cour, devant Leurs Majests du Harem. La
Princesse Aline tait prsente au fond de sa baignoire, autorise pour
la premire fois  pntrer sur le thtre. Elle a manifest pendant
tout le ballet le plaisir le plus vif, et l'on a pu remarquer que son
motion grandissait chaque fois qu'elle voyait danser une... pcore
nomme Mirabelle.

Taxis prit un nouveau temps, puis articula:

--Aprs le spectacle, la Princesse a fait remettre  cette personne un
don en argent--sous la forme d'un billet de banque--contenu dans une
enveloppe cachete.--Je prie Votre Majest de peser tous les mots de ma
phrase.  mon sens, il y a corrlation entre ce petit fait et le malheur
public qui l'a suivi de si prs.

Il y eut un silence gnant.

Le Roi continuait de fumer.

Taxis crut ncessaire de prciser davantage.

--J'accuse, en un mot, reprit-il, j'accuse la ballerine nomme Mirabelle
d'avoir machin une intrigue diabolique dans le but d'entraner 
l'abme une me que tant de soins et de pit paternelle avaient
conserve  l'tat de candeur. J'accuse cette coquine d'avoir t
l'entremetteuse du crime qui s'est perptr! Le nom du suborneur, nous
le saurons plus tard; il n'importe; mais qu'il ait connu Mirabelle et
qu'elle lui ait permis d'arriver  ses fins, c'est ce que je me fais
fort de dmontrer par la suite de l'instruction si Votre Majest n'y met
pas d'obstacle.

Pausole leva les deux mains.

--Nous n'en sortirons pas! dit-il dcourag. Cela se complique de plus
en plus. Et que sont devenues ces danseuses?

--Parties le mme jour pour Narbonne.

--Vous le voyez bien! nous n'en sortirons pas! C'est une affaire
inextricable.

--Pardon. Deux coupables: deux informations. L'un est en France, nous
allons tlgraphier  la Place Vendme et aprs les formalits
ncessaires nous obtiendrons de le faire extrader. Le dtournement de
mineure est un chef d'inculpation prvu par les traits internationaux.
De ce ct, rien d'embarrassant. Quant  l'autre coupable, nous le
tenons, il est l. Dites un mot, et je l'arrte.

Le Roi dirigea son regard vers Taxis toujours debout.

--Vous tes un homme dangereux, seigneur Grand-Eunuque. Utile; mais
dangereux. Si les destines vous avaient mis  ma place, je ne donnerais
pas un rouge liard du bonheur de mon pauvre peuple. Vous tes un caman,
Taxis. Vous avez l'oeil froce d'un snateur franais. Et puis vous ne
me comprenez pas.

Il secoua la cendre de sa cigarette avec un geste de lassitude.

--Je vais rflchir  tout ceci. Votre rapport est instructif, et s'il
conclut du possible au certain, cela ne me dispense pas de mditer les
hypothses qu'il suggre. J'y songerai tout  loisir; ds demain je
prendrai une rsolution. Attendez. Calmez-vous.

Il se leva, et, plus franchement:

--D'ici l, soupira-t-il, j'aurais bien besoin de penser  autre chose.
Cette proccupation m'accable. Pour peu qu'elle persiste j'en ferai une
maladie. Parlez-moi, mon ami. Changez l'ordre de mes ides.

Taxis enfla sa poitrine en baissant les yeux et poussa un soupir mu. Le
ton bienveillant du Roi l'enhardissait. Il crut le moment opportun pour
aborder un sujet qui lui tenait fort  coeur.

--Oserais-je donc, fit-il, attirer l'attention de Votre Majest sur ma
modeste personne? Et si mes services, ou du moins mes efforts,
recueillent l'auguste approbation de celui qui peut seul en juger
l'importance, me sera-t-il permis d'exprimer ici l'espoir dont je me
plais parfois  bercer mes solitudes?

--Que signifie ce galimatias? dit Pausole. Exprimez donc. Ne prambulez
point.

--Je ne suis que commandeur de l'ordre des Colombes. Certes, et je me
hte de le dire, mes humbles ambitions personnelles sont combles; mais
ma vieille mre, du fond de son hameau jurassien, aurait une joie bien
touchante et peut-tre un regain de vie  me savoir grand-officier...
J'ajoute qu' mon sens, la haute charge dont Votre Majest a daign me
donner l'investiture mrite une distinction honorifique  laquelle je
n'eusse point song si le bon plaisir du Roi ne m'avait pas lev au
sommet de la hirarchie palatiale. Je parle ici, non pour Taxis, mais
pour le chef de la maison civile, et pour la cause de l'autorit!... Ma
demande est entirement dsintresse.

Pausole temporisa:

--Nous verrons. Un peu plus tard. Vous avez aujourd'hui une affaire
dlicate  mener dans la bonne voie. Si vous vous en tirez, je vous
donnerai la plaque; c'est faveur promise. Continuez vos rapports.

--La Princesse...

--Encore elle? Ne s'est-il rien pass depuis hier soir que vous me
fatiguiez ainsi la tte avec un vnement vieux dj de trente-six
heures?

--Si fait. Je n'osais pas...

--Ah! mais parlez! je vous y invite.

--Sire, il s'agit d'un attentat injurieux et excrable, mais dont le
caractre est grotesque. Un souffle de dmence traverse le palais. Il ne
convient pas que Votre Majest s'arrte  de telles fredaines, sujet
indigne de ses rflexions dans les circonstances actuelles. Je veillais.
J'ai puni. L'auteur de cette escapade peut attendre d'tre jug.

--Que de peines pour obtenir l'expos d'un fait! Je vous coute, Taxis.
Qui est le dlinquant?

--C'est un page, le dernier nomm de la compagnie, celui-l mme dont je
me suis plaint tant de fois  Votre Majest. Il a mis le comble  ses
friponneries par un acte inqualifiable. J'ai plus de honte  le
rapporter qu'il n'en a eu  l'accomplir.

--Enfin, qu'a-t-il fait?

--Voici... L'honorable M. Palestre, ministre des Jeux publics, conserve
encore malgr son ge un penchant dtermin vers les amours ancillaires.
Votre Majest l'ignore peut-tre. Quant  moi, je ne l'excuse point.
Toujours est-il que cette faiblesse d'un vieillard si respectable par
ailleurs dfrayait les conversations des pages. Le plus malfaisant
d'entre ces jeunes chenapans rsolut de surprendre M. Palestre 
l'instant o il convenait le moins que M. Palestre ft surpris. Il se
posta sous le lit de la camrire avec qui le ministre faisait ses
dportements--votre propre camrire, Sire--et quand,  de certains
signes que je ne pourrais ni ne voudrais dcrire, il estima que ses deux
victimes devaient tre dans l'tat de distraction favorable  ses
desseins, il sortit de sa retraite et jeta sur le couple un filet de
tennis...

--Ha! ha! ha! fit le roi.

--... Il le noua au pied du lit, forant ainsi M. Palestre et la femme
de chambre  garder, quoi qu'ils en eussent, la plus licencieuse des
attitudes.

--Ha! ha!

--Et non content d'avoir t l'acteur et le tmoin de cette triste
scne, il appela tout le corps des pages dans la chambre du scandale, le
multipliant ainsi par le nombre des spectateurs. Les incidents qui
suivirent furent d'un tel caractre que la malheureuse servante en garde
le lit pour huit jours, de fatigue et d'motion. Voil pourquoi ce
matin,  votre rveil, vous avez entrevu un visage nouveau... Sire, je
suis confondu que vous accueilliez avec cette gaiet sympathique une
sclratesse que j'aurais juge digne de toutes les fltrissures, en
attendant les chtiments.

Pausole protesta:

--Non pas! Vous avez, Taxis, une mthode de gnralisation qui vous
pousse  l'erreur facile. Vous classifiez les gestes et les actes selon
je ne sais quelle table de mathmatiques morales o ils ne reconnaissent
pas leur ordonnance naturelle. Plus que vous encore je hais le grivois.
La volupt qui rit n'existe point. Le plaisir touche de plus prs  la
douleur qu' la gaiet. Ceci proclam en principe, l'anecdote que vous
me rvlez n'en est pas moins excellente.

--Votre Majest raille.

--Je n'en fais rien. L'histoire est admirable et presque divine, en ce
qu'elle est d'abord renouvele des Grecs. Ainsi fut surprise et enclose
dans un filet  mailles de fer la coupable Aphrodite chez le dieu des
batailles. Ce souvenir classique inspirant l'un de mes pages est bien
pour me satisfaire.

--Classique? Sire, dites paen.

--Ensuite, observez que ce jeune homme, au lieu d'imiter au hasard la
tradition olympienne, a pris un filet de tennis pour en envelopper
justement le ministre des Jeux publics. Ceci dnote un esprit personnel
et des ides indpendantes...

--Soit. Deux tares, il me semble.

--Enfin, je loue au plus haut point l'intention moralisatrice qui plane
sur toute la scne. Il est ridicule et odieux qu'un vieillard de
soixante-dix-huit ans aille partager le lit d'une servante qui est
peut-tre son arrire-petite-fille. On ne sait jamais. Si M. Palestre se
plaint, il ne peut s'en prendre qu' lui-mme de la posture piteuse en
laquelle ces jeunes gens l'ont vu. Quant  ma camrire, elle n'a eu que
ce qu'elle mritait; la honte rsulte de son acte et non pas de son
chtiment.

--Alors que dois-je faire du coupable?

--Le mettre en libert sur l'heure et l'inviter  venir me voir ici
mme, o je l'attends. C'est  lui que je demanderai conseil dans ma
perplexit prsente.




CHAPITRE IX

O PAUSOLE SE DTERMINE.

  Je pense qu'picure toit un philosophe fort sage, qui selon les tems
  et les occasions, aimoit la volupt en repos ou la volupt en
  mouvement.

  SAINT-VREMOND.


Le costume des pages  la cour de Tryphme datait de la Renaissance. Il
comprenait un maillot de soie jaune avec un petit pont relev par deux
aiguillettes, une toque  plume de pintade et un pourpoint bleu de roi.

Ce fut sous ce lger uniforme que l'oiseleur de M. Palestre se prsenta,
saluant de la toque et les deux jambes runies.

--Comment t'appelles-tu, jeune drle? demanda Pausole.

--Comme il vous plaira, Sire.

--Voil qui est dj fort bien, dit le Roi. Je ne sais rien de plus
impertinent que la prtention d'obliger les gens  rpter un nom qui
peut ne point leur plaire. Tu m'as conquis ds le premier mot. Dis-moi
cependant le nom que tu portes, quitte  le changer si je t'y invite.

--Sire, mon nom s'crit G, i, g, l, i, o. Prononcez-le comme vous
voudrez,  l'italienne ou  la franaise. Djilio ou Giguelillot.

--Djilio, fit Pausole, c'est un pote; et Giguelillot, c'est un fou. Je
voudrais que tu fusses l'un et l'autre.

--Je le voudrais aussi, dit le page trs srieux. Et je le dsire si
ardemment que je finirai peut-tre par y arriver.

--Pourquoi veux-tu tre un pote?

--Pour ne rien voir, ft-ce une mouche, avec l'oeil de mon voisin.

--Tu n'aimes pas ton voisin?

--Je ne lui veux pas de mal. J'aime mieux ne pas tre lui, voil tout.

--Et pourquoi veux-tu tre un fou?

--Si mon voisin m'appelle un fou, je comprendrai tout de suite que je ne
lui ressemble pas.

--Mais si tu deviens pire?

--C'est bien difficile.

--Comment le sauras-tu?

-- son attitude. S'il me laisse en repos, c'est que j'aurai perdu. S'il
m'attaque, c'est que je serai heureux.

Pausole eut un geste impulsif:

--Prends une cigarette! dit-il.

Et il la lui tendait d'une main familire.

--Jugeras-tu de la mme manire si ton voisin est une voisine?

--Oh! du tout.

--Pourquoi?

--Les femmes ne sont pas de l'espce humaine.

--J'espre que tu ne le leur dis pas?

--Je ne leur dis que du bien d'elles et je le pense toujours.

--Comment les regardes-tu?

--Comme les meilleures cratures qui soient; les seules qui sachent
rendre le bien pour le bien. Ou mme pour le mal, au besoin. Je ne leur
ai que de la reconnaissance et pourtant je n'ai rien fait pour elles,
que d'en flatter beaucoup et d'en aimer une.

Pausole le considrait:

--Es-tu heureux? continua-t-il.

--Non. Ni vous non plus, Sire, cela s'entend.

--Alors, pourquoi es-tu gai?

--Pour me faire croire que je suis heureux.

--Et que te manque-t-il?

--Comme  vous, Sire, il me manque une existence imprvue, le
merveilleux, les vnements.

--Les vnements... J'en ai trop.

--Mais vous n'en profitez pas.

--Duquel me parles-tu?

--De celui que vous pensez.

--Je ne vois pas du tout comment celui-l pourrait me rendre heureux si
je ne le suis point, fit Pausole d'un ton surpris.

Le page allait rpondre, mais ne sachant pas exactement si le Roi le
consultait ou le priait de s'expliquer, il attendit d'tre clair sur
cette nuance intressante.

--Allons, assieds-toi, reprit Pausole. Tu m'as parl d'un sujet scabreux
qui m'absorbe, et tu ne t'es pas dit qu'il valait mieux pour toi
paratre l'ignorer. En cela tu as montr que tu mettais les lois de la
conversation avant celles de l'tiquette et je l'approuve, mon petit
bonhomme. coute-moi: je ne suis pas d'avis que les vieillards soient de
bon conseil. L'exprience ne sert de rien; un mme fait ne se reproduit
jamais dans les mmes circonstances. Au contraire, il faut bien admettre
que la spontanit sert  quelque chose, puisque  vingt ans on fait sa
vie et qu'on n'a rien de plus important  fabriquer de par la suite.
C'est pourquoi, malgr la coutume, j'aime mieux prendre ton sentiment
que de consulter, par exemple, le vnrable M. Palestre.

Giglio resta impassible.

Pausole, toujours plus expansif, continua comme s'il s'adressait  un
confident familier:

--Jamais, disait-il, je ne me rsoudrai  faire poursuivre cette enfant
par la police de mon royaume. Il n'est pas convenable non plus que je la
fasse ramener au palais par un envoy spcial; car, si je la spare de
l'inconnu qu'elle a gentiment suivi, ce n'est point certes pour la
confier  un lgat tout aussi compromettant et moins sympathique  ses
yeux. Quant  lui dpcher une femme, ce serait une pitoyable ide. Je
n'y songerai pas un instant.

--Pourquoi ne pas aller la chercher vous-mme?

--Moi?

--Vous!

--Moi-mme?

--Sans doute!

--Moi, m'en aller aux aventures  la recherche d'une petite fille qui
s'est sauve  travers champs avec un jeune premier que personne ne
connat?

--Oui.

--Mon ami, tu abuses de ta vocation de fou.

--Pardon, Sire, ai-je le droit de vous poser une question?

--Laquelle?

--Dsirez-vous rellement que Son Altesse rentre au palais?

Pausole encastra son menton dans l'angle de sa main droite.

--C'est une question que je n'avais pas encore agite, fit-il.

Mais aprs une rflexion brve:

--Oui. J'en ai le dsir sincre. Cette escapade ne lui vaut rien.

--Vous en tes certain?

--Certain.

--Eh bien, comme d'une part vous venez de dcouvrir que vous ne pouviez
envoyer  la poursuite de la Princesse ni un homme, ni une femme, ni une
bte de la police (c'est--dire, en un mot, personne), et comme d'autre
part vous tes rsolu  la prier de revenir ici, je ne vois qu'un moyen
de le lui faire savoir, c'est d'aller le lui dire vous-mme.

--Tu as l'esprit logique?

--C'est le propre des fous.

                   *       *       *       *       *

Le Roi se leva, parcourut la chambre d'un pas large et balanc, puis
ouvrant les bras en signe d'acquiescement:

--C'est indiscutable, dit-il. Et je serais arriv aux mmes conclusions
si j'avais eu le temps de songer  tout cela.

--Alors...

--Alors, interrompit le Roi qui s'animait visiblement dans l'influence
de son page, tout se simplifie aussitt et je n'ai plus qu'une
rsolution  prendre!--Ou bien je laisserai cette petite faire le voyage
de sept mois dont sa lettre m'annonce le projet;--ou bien j'irai lui
parler en personne et je la ramnerai au palais qu'elle n'aurait jamais
d quitter!

Le page comprit d'un coup d'oeil que s'il laissait Pausole rflchir en
silence, toute cette belle ardeur s'teindrait dans une cendre
d'inertie.

--Sire, il faut partir, affirma-t-il. Cela est bon, non seulement pour
Son Altesse, mais davantage encore pour vous. Si comme vous le laissez
voir vous n'tes plus heureux, c'est qu'un homme a dtruit l'avenir
nonchalant que vous vous rserviez avec tant de sagesse. Pour vous
dlivrer du soin de vouloir chacun de vos actes, vous avez remis votre
existence aux mains d'un monsieur qui n'y comprend rien et qui la guide
tout de travers. C'est lui qui vous dsappointe. C'est lui qui carte de
vous un bonheur toujours possible et toujours nouveau chaque matin. Vous
prissez dans sa routine; vous mourez de monotonie. Demain, son
calendrier vous impose la Reine Denyse. L'aimez-vous? Non. Vous ne
l'aimez point. Et pourtant vous la subirez. Vous continuerez d'habiter
les mmes chambres, le mme fauteuil, de voir le mme horizon dans le
cadre de la mme fentre. chappez donc  tout cela! Il y a si peu de
jours dans la vie: faites que pas un d'eux ne ressemble au suivant.

--Mais alors qui me conseillera, si je me lance dans cette quipe?

--Qui? le hasard, la fantaisie. Laissez-vous tenter par la fortune de
chaque jour et promener par la bonne toile. Son conseil est facile 
suivre.

--Puiss-je ne pas arriver, dit Pausole en secouant la tte, comme
Melchior ou Balthazar, devant une crche blonde et un petit enfant...

--Quand cela serait? vous l'aimeriez.

--Tu as raison. Et d'ailleurs nous y serons plus tt. Les fugitifs
dorment  deux pas. Il ne s'agit pas d'un voyage. Demain nous les
rejoindrons sans doute.

--Vous partez? Vous partez vraiment?

--Je pars. Viens avec moi, petit. J'ai plaisir  te regarder vivre.

Ils sortirent cte  cte. Pausole avait mis la main sur l'paule de son
page et marchait d'un pas nergique.

Au tournant d'un corridor ils rencontrrent Taxis.

Le Roi s'arrta, la tte droite:

--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, j'ai pris une dtermination. J'irai
moi-mme  la recherche de la Princesse Aline. Annoncez mon dpart pour
demain matin et faites seller ma mule  dix heures et demie. Ce jeune
homme m'accompagnera.

Taxis eut l'habilet de se taire.

Pausole l'examina quelque temps comme s'il pesait sa propre audace, puis
d'un ton soudain radouci:

--Au fait, conclut-il, vous viendrez avec nous.


FIN DU LIVRE PREMIER




LIVRE DEUXIME




CHAPITRE PREMIER

COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S'ENSUIVIT.

  Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles... (p. 115.)

  SAUVAL.--_Mmoires historiques et secrets._--1739.


L'enqute mene par le Grand-Eunuque valait par ses rsultats, mais
pchait par ses conclusions.

La blanche Aline en s'chappant, n'avait pas eu besoin des deux
complices imagins par Taxis.

Un seul avait suffi.

Une seule, pour tout dire.

Voici comment elle avait fui:

                   *       *       *       *       *

On sait dj que l'avant-veille du jour o la Princesse quitta le
palais, une troupe de danseuses franaises tait venue donner au harem
le spectacle de ses jambes roses et de ses perruques fleuries.

Pour la premire fois depuis sa naissance, la blanche Aline tait admise
 suivre une reprsentation. Pausole entendait commencer l'ducation
thtrale de sa fille par une soire de ballet, jugeant qu'un sujet de
pantomime est moins ais  dcouvrir et par consquent moins dangereux 
mditer qu'une action de comdie. Au reste, les danses se droulent
toujours dans un dcor invraisemblable; on ne rencontre point dans la
vie les personnages qu'elles prsentent, et l'on ne saurait imiter sans
tomber dans le ridicule les gestes gracieux sur lesquels elles rythment
de mauvaises passions.

Tout cela tait fort bien conu; malheureusement la blanche Aline
n'avait pas besoin de comprendre pour admirer.

Au milieu des jets-battus, des battements, des branles et des
entretailles, la petite fille ne vit qu'une chose, c'est qu'un trs joli
jeune homme (qui tait peut-tre bien une dame habille en Prince
Charmant) recevait  chaque tableau les hommages enflamms de quarante
autres dames et que vraiment il les mritait.

Elle le trouva bien pris, lgant, prestigieux. Elle compara ses gestes
avec ceux des fonctionnaires qu'elle rencontrait au palais et elle lui
donna le prix de la grce. Il eut aussi le prix de la beaut, celui de
l'esprit, celui du coeur. Elle le regardait la bouche ouverte et la tte
penche sur l'paule avec une expression de tendresse si profonde que
les dames d'honneur autour d'elle en eussent t bien inquites si
elles-mmes n'avaient suivi les pripties du ballet avec tant
d'absorbante passion.

Aprs le spectacle, elle demanda le nom de ce personnage blouissant. On
lui dit que le rle tait jou par la danseuse Mirabelle.

O demeurait cette belle personne? Au fond du parc, lui rpondit-on,
dans les btiments des communs et pour deux nuits encore jusqu' son
dpart.

Comment lui exprimer qu'on tait content d'elle? Par un prsent, suggra
une dame d'honneur mal inspire.

La blanche Aline rflchit.

Rentre dans ses appartements et avant mme de commencer sa minutieuse
toilette du soir, elle demanda un billet de banque afin de le mettre
sous enveloppe.

Un peu plus tard elle s'enferma dans son cabinet tendu de zinzolin,
comme pour se livrer  une toilette intime que la dame d'honneur ne
pouvait surveiller; puis, assise devant sa table et sre de n'tre point
surprise, elle crivit ces simples mots:


Mademoiselle,

Vous tes bien jolie. Voulez-vous me parler? Cette nuit,  deux heures,
je serai dans le parc, sous le grand amandier, prs de la source.

Ne dites  personne que je vous cris. Pour tout le monde, ce message
ne contient qu'une estampe bleue. Acceptez-la aussi pour ne pas me
trahir.

  Princesse ALINE.

Et puis elle glissa son estampe entre les feuilles de la lettre, crivit
en guise d'adresse:

 Mademoiselle Mirabelle

et cacheta l'enveloppe  la cire afin qu'elle ne ft point ouverte.

La mme dame d'honneur qui avait donn, dans la navet de sa
vieillesse, le conseil de ce prsent, voulut bien se charger par
surcrot de porter le billet  la destinataire. Disons qu'elle tait
inspire d'abord par le louable dsir de faire un acte charitable;
ensuite, par la tentation peut-tre non moins vive de pntrer  l'heure
des toilettes nocturnes parmi les filles de ballet. Car, pour une
vieille demoiselle, veiller au salut de son me en s'instruisant des
dessous galants, c'est le programme du bonheur parfait.

Reste seule et borde dans son petit lit frais, la blanche Aline se
sentit prise d'une motion insoutenable. Elle essaya de se calmer
d'abord sur le ct droit, puis sur le ct gauche, sur le dos, sur la
poitrine, assise, accroupie, tendue, panouie ou recroqueville; mais
elle avait la fivre dans toutes les positions et instinctivement elle
reculait jusqu'au bord de son matelas comme pour laisser place auprs
d'elle  un visiteur mystrieux.

Bien avant l'heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux
et regarda la lune entrer jusqu'au fond de la longue chambre.

La nuit brillait, tide et lgre. Par la fentre ouverte Aline
distinguait dans le lointain, au del des pelouses brumeuses et des bois
immobiles, la terrasse blanche des communs o Mirabelle lisait sa
lettre.

--Que va-t-elle penser de moi? se dit la petite en rverie.
Viendra-t-elle? Peut-tre que non... Peut-tre qu'elle est fatigue...
Peut-tre qu'elle a peur la nuit...

Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantit de
petites figures sensiblement gomtriques, des ronds, des barres et des
losanges, des grecques qui s'achevaient en spirales. Elle les ombrait
avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commena,
toujours au clair de lune, le portrait d'un bel inconnu qui avait trois
cheveux, quarante cils et l'oeil beaucoup plus grand que la bouche.

Mais l'art ne suffisait pas  calmer son impatience.

Elle retourna devant sa psych, laissa choir sa longue chemise blanche
et reprit son examen au point o elle l'avait laiss avant de rouvrir 
la dame d'honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante
qu'elle ft, elle avait lu des contes de fes et comme il n'est question
que d'amour dans les rcits du bon Perrault, elle avait compris trs
vite  quel moment du rendez-vous l'amour devient ce qu'il doit tre.
Elle savait que la Belle au bois dormant reut le Prince dans son lit,
qu'on leur tira le rideau et qu'ils dormirent peu, sans que l'auteur
les plaigne. Aussi, Line ayant l'instinct des caresses en mme temps que
le dsir d'en tre l'heureux objet, elle ne doutait pas un instant que
les faveurs de son amant ne dussent aborder peu  peu  toutes les
parties de son corps o il serait doux de les attendre, et dlicieux de
les retenir.

C'est pourquoi elle voulut tre digne des gards qu'elle esprait bien,
sans les connatre exactement. Elle se poudra la peau. Elle se
contempla. Sur son tagre  parfums elle choisit de la verveine, du
cdrat et du foin coup, parce que les essences vgtales convenaient
particulirement  un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla
peut-tre  l'excs le petit corps nu qu'elle aimait tant.

Deux bas  cordons furent vite mis, ainsi qu'une chemise de jour; le
corset, plus vite encore flanqu au fond d'une armoire  linge.
L-dessus elle revtit une robe Empire trs lgre, en serra la ceinture
haute avec une pingle double qui se dissimulait sous un petit noeud, et
constata que ce stratagme isolait en les soulignant les deux fruits
chaque jour plus prcieux de sa poitrine adolescente.

Enfin les trois quarts sonnrent avant l'heure tant espre.

La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, tait Empire, elle
enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras.

Elle tait prte.

Alors, comme l'avait fort bien devin le Grand-Eunuque, elle s'assit
dans la fentre ouverte, leva les deux jambes  la fois, tourna sur
elle-mme et sauta.

Le saut n'avait rien de prilleux, la fentre tant au rez-de-chausse.

Les pieds joints, elle tomba dans une platebande encore frache. Les
gardes veillaient le long du parc, mais non pas  l'intrieur. Personne
ne la vit passer.

Pour ne faire aucun bruit et pour rester dans l'ombre, elle suivit, le
long des alles, la lisire gazonneuse des bois.

Toute presse qu'elle ft d'atteindre o elle allait, elle marchait avec
lenteur, comme si une petite fiert lui conseillait de ne pas arriver la
premire.

Mais on avait fait sans doute, d'autre part, le mme calcul, car sous le
grand amandier elle ne trouva personne.

Pique, elle reprit sa promenade, erra, fit un long dtour; et puis,
vaguement inquite et commenant  douter si l'on viendrait  une heure
quelconque, elle se cacha tout prs de l'arbre et regarda obstinment
dans la direction du btiment blanc.

Soudain, elle eut une vision.

                   *       *       *       *       *

Mirabelle, comprenant qu'elle perdrait tout prestige si elle se montrait
en robe de ville  cette enfant qui adorait en sa personne le Prince
Charmant, avait gard son travesti pour aller  ce rendez-vous qui lui
plaisait  plus d'un titre.

Et la blanche Aline, extasie, vit venir  elle du fond de la pelouse le
mme jeune homme tant aim par les quarante dames du ballet, mais
beaucoup plus bel encore, remuant son costume  paillettes dans l'aube
d'une lune enchante, et fixant les yeux sur elle.




CHAPITRE II

O PAUSOLE, NON CONTENT D'AVOIR PRIS UNE RSOLUTION, VA JUSQU'
L'EXCUTER.

  Vous aurez des envieuses et des ennemies; et votre beaut ne donnera
  pas plus tt de l'amour  Soliman qu'elle donnera de la haine  toutes
  les sultanes.

  SCUDRY. _Ibrahim ou l'illustre Bassa._--1641.


Laissant Taxis et Giglio en prsence, le Roi Pausole se rendit dans ses
appartements privs o l'attendait la Reine Denyse, la mme qui lui
avait conseill d'crire une lettre  saint Antoine pour retrouver la
blanche Aline.

La pauvre reine, malgr tous ses soins, n'avait pu dissimuler que bien
mal sous la crme et la poudre de riz quatre estafilades parallles qui
lui dchiraient le sein gauche.

Elle fit le rcit de ses infortunes.

Diane  la Houppe, ramene au harem aprs son rveil solitaire, avait
t prise d'un accs de dsespoir et de sanglots sur un divan. Entoure
de mauvaises amies, exaspre par les ricanements, plaisante  la fois
sur son curieux physique et sa passion de mauvais ton, elle s'tait
redresse toute pleurante encore, la bouche amre, les mains en griffes.
Et au lieu de s'en prendre  celles qui dansaient une farandole autour
de ses larmoyades, elle avait cherch par toute la grande salle la douce
et innocente Denyse pour lui balafrer la poitrine et se venger de lui
cder sa place.

Pausole couta cette histoire d'une oreille souvent distraite. Il avait
pris la Reine Denyse dans un lot de douze adolescentes offertes par une
cit loyale, et s'il ne l'avait pas renvoye  sa mre, c'tait qu'un
sentiment de piti l'avait retenu de faire affront  une jeune fille
devant ses concitoyennes; mais il ne l'aimait point; il la trouvait
insignifiante et prude, avec quelque gaucherie. Pour concilier sur sa
personne les rglements du harem et les principes de la biensance,
Denyse avait accoutum de porter devant elle un petit pagne de dentelles
qui la faisait ressembler  une sauvagesse lgante et qui, d'ailleurs,
instable, voletant et mal fix, produisait le rsultat justement oppos
 sa destination relle. Pausole, qui avait, lui aussi, des principes,
favorisait le nu, mais blmait le transparent. Le costume de la Reine
Denyse le choquait jusqu' l'offusquer.

Il dna fort tard, s'en alla sur la terrasse mditer l'vnement grave
auquel il s'tait rsolu; puis, quand minuit sonna, il fit observer  sa
pieuse compagne qu'on tait arriv au samedi de la Pentecte et qu'il
croyait lui tre agrable en ne l'garant point au sein des volupts un
jour de vigile et de jene.

Ceci dit, il l'envoya coucher au harem afin que Diane  la Houppe en ft
console.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain se leva l'aurore d'une journe trois fois solennelle.
Pausole regarda les murs de sa chambre, ses tapis, ses bibelots, ses
cadres familiers; il songea en frissonnant qu'il ne les verrait pas le
soir... Sous l'motion du premier rveil, qui est voisin du cauchemar,
il eut le pressentiment de toutes les calamits qui attendent au coin
des routes les chercheurs d'aventures.

Sa demeure tait celle de la paix, du repos, du bonheur tranquille et de
l'galit des heures. Quelle aberration le poussait  quitter de si
douces richesses?--Dans un souvenir pastoral, les vers d'une triste
idylle crite par La Fontaine flottrent devant sa mmoire rveuse, et,
sous la forme symbolique d'un petit pigeon dplum, le Roi Pausole se
vit prir dans un lamentable destin.

Cette impression ne dura gure.

Un matin radieux emplissait la chambre. La nouvelle camrire, devenue
plus hardie, parlait d'une voix frache et zle, donnait des
renseignements qu'on ne lui demandait point, osait mme poser des
questions. Sa Majest aurait beau temps. Le vent venait du nord. Il
avait plu un peu. L'autre camrire tait bien souffrante; les mdecins
parlaient d'une mtrite. Il y avait eu dans la soire une retentissante
dispute entre M. le Grand-Eunuque et le jeune page Giglio. Sa Majest le
savait-elle?

Pausole, excd, faillit la menacer de lui faire subir par toute la
compagnie des pages le mme traitement qu' son amie, mais ne sachant
s'il la frapperait de terreur ou de convoitise, il la pria tout uniment
d'aller chercher M. le Grand-Eunuque, en suivant la voie hirarchique.

Sur ce, il mit pied  terre et endossa une robe de chambre.

Eh bien, Giguelillot avait eu raison, Pausole n'en doutait plus. La paix
touchait  l'ennui, le repos  l'accablement, l'galit des heures  la
mlancolie. Cette chambre,  la bien examiner, tait simplement
fastidieuse. Cet horizon, dont il croyait suivre avec intrt les
mtamorphoses nuances, avait puis pour lui, depuis longtemps, la
gamme restreinte de ses lumires. Un petit esprit pouvait seul borner
ses curiosits aux quinze figues de la terrasse, aux trente alos de la
haie. Il y avait d'autres figuiers, d'autres hampes jaunes en Tryphme.
L'excursion serait fconde en agrments inattendus.

Ainsi Pausole connaissait l'art d'chapper  tous les regrets en
changeant la dfinition du bonheur sous la dicte des circonstances.

                   *       *       *       *       *

L'entre dramatique de Taxis, interrompit ses rflexions.

Le huguenot se plaa devant la porte comme s'il tait prt  sortir au
cas o sa requte et reu chec, et il runit par le bout l'index et le
pouce de sa main droite, non point avec la signification que donnaient 
ce petit geste les courtisanes athniennes, mais pour marquer qu'il
s'exprimait en termes d'ultimatum:

--Sire, dclara-t-il, une question, une seule: Suis-je encore Marchal
du Palais?

--Je ne comprends pas, rpondit Pausole.

--Je prcise d'un mot. Suis-je le chef, le collgue ou le subordonn du
page nomm Giglio?

Pausole haussa les paules.

--Quelle diantre de mouche vous pique  toute heure, Taxis! La question
ne se pose point. Nous allons partir dans quelques instants. Je n'emmne
que lui et vous. Je ne vois pas dans quel but j'tablirais la suprmatie
d'un de mes conseillers sur l'autre, alors que tous deux sont  mes
cts et ne relvent chacun que de mon commandement.

--Sire, nous allons partir, mais nous ne sommes point partis. Quelle que
soit l'aversion de Votre Majest pour la pompe et le crmonial, son
dpart exige des prparatifs, et son absence des prcautions. Or, le
jeune page dont il s'agit, anim d'un zle inutile, prtend s'inspirer
de vos secrtes prfrences pour blmer toutes mes mesures et en
proposer d'autres. Je demande s'il est autoris  prendre cette attitude
qui paralyse mes actes et blesse ma dignit.

--Allons! encore un conflit! s'cria Pausole. Je ne m'en mlerai pas! Ce
jeune homme m'a parl. Il est plein de sens. C'est un esprit juste et
sagace. Je ne me priverai point de ses conseils. Vous, Taxis, vous avez
aussi vos qualits dont personne ne songe  faire fi. Vous tes
dplaisant, mais indispensable, et je n'entends pas qu'on vous paralyse.
Rglez donc  l'amiable votre diffrend et tchez de vous mettre
d'accord sans que j'aie  prendre parti.

--C'est impossible.

--Et pourquoi donc?

--Entre les principes de ce jouvenceau et les miens propres, que Votre
Majest semble estimer  titre gal, il y a incompatibilit absolue. Il
faut que l'un de nous deux cde, ou casse. J'attends de votre bouche,
Sire, le nom du sacrifi.

                   *       *       *       *       *

Le Roi frotta d'un geste impatient une allumette qui clata comme
l'expression mme de sa mauvaise humeur. Il fuma en silence pendant
quelques minutes, puis:

--Alors, c'est fort simple, dit-il. Vous commanderez  tour de rle.

--Ah! fit schement Taxis.

--Vous vous partagerez la journe. De minuit  midi, vous, Taxis, vous
aurez la haute main. Ce sont prcisment les heures o je ne vous verrai
pas, mon ami. Vous veillerez sur mon sommeil et au besoin sur mes
plaisirs. Plus tard, de midi  minuit, votre successeur dirigera ma
route et inspirera mes volonts. Je crois avoir trouv ainsi une
solution qui loigne toute chance de froissements.

L'oeil amer, Taxis conclut en ces mots:

--Il est crit: J'aurai le mme sort que l'insens; pourquoi donc ai-je
t plus sage?

Et, s'inclinant, il sortit.

Trois heures aprs, le Roi Pausole, entre son page et son huguenot,
prcd par quarante lances et suivi de nombreux bagages, chevauchait
pour la premire fois sur la route de sa capitale.




CHAPITRE III

COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES.

    Salvete ternum, miser moderamina flamm
    Humida de gelidis basia nata rosis.

  JOANNES SECUNDUS.


La source et le grand amandier taient situs dans le canton le plus
recul du parc. Seule, la blanche Aline aimait assez les longues
promenades pour aller quelquefois visiter le silence de ce refuge perdu.

L'eau, d'une gueule de satyre aux oreilles foliesques, tombait dans une
cuve naturelle de terre rouge et d'herbes vertes o s'enracinaient des
lauriers-roses en touffes compactes. Ce n'tait point la vasque moisie
et lpreuse de nos jardins o la source inutile vient inonder une terre
dj molle de pluie. C'tait une naissance de fleurs dans le sol pourpr
du Midi, une fontaine de sve, une urne gnitrice d'o la vie ruisselait
en verdures mouvantes, et le vieux satyre, fils de Pan, regardait la
jeunesse des bois descendre ternellement de ses lvres.

Au-dessus du mascaron cornu, que la blanche Aline prenait pour le
diable, deux nymphes de marbre s'enlaaient, debout et penches sur le
bassin obscur.  la fin de chaque hiver l'amandier les couvrait de ses
petites glantines. L't, elles prenaient sous le soleil toutes les
couleurs de la chair. La nuit elles redevenaient desses.

                   *       *       *       *       *

Prs de cette eau fertile et sombre qu'on nommait le Miroir des Nymphes,
la petite Princesse en robe Empire vit venir  elle son Prince Charmant
qui remuait sa veste  paillettes dans l'aube d'une lune enchante.

Elle l'aperut du plus loin qu'il se montra sous les arbres, semblable 
une fine toile blanche. Puis elle le vit grandir et se prciser. Il
marchait d'un pas tranquille, cueillait parfois des feuilles aux rameaux
et les respirait comme des corolles. Il paraissait et s'clipsait selon
les zones d'ombre et de clart. Line ne s'tait jamais sentie aussi
mue. Si jalouse qu'elle ft de l'embrasser tout de suite, elle recula
jusqu' la fontaine et, la main devant la bouche, n'osa pas lui dire un
mot.

--Vous m'avez appele; me voici, fit Mirabelle, tendrement.

Line ouvrait des yeux normes. Elle regardait son Prince des pieds  la
face, mais surtout dans les prunelles.

Il tait nu-tte, les cheveux foncs et coups court et flottants autour
des oreilles. Son regard tait profond et fixe avec une expression trs
douce qui n'allait pas jusqu'au sourire. Elle vit le cher visage se
pencher vers le sien, et, comme elle fermait les yeux, deux lvres
chaudes s'y posrent.

L'ombre noire des nymphes enlaces cachait les jeunes filles debout.
Line tremblait. Les deux lvres avec lenteur tramrent leur caresse
autour de sa joue et ne s'arrtrent que sur sa bouche.

--Ah!... fit-elle enfin.

Mirabelle se spara. Cette fois un sourire lger mais toujours tendre
effilait ses yeux margs de noir...

Elle leva les sourcils et regarda autour d'elle.

--Non. Nous sommes seules, rpondit Line. Restez.

Puis, se reprenant:

--Venez avec moi.

                   *       *       *       *       *

 quelques pas derrire la source, il y avait un petit temple grec, cinq
colonnes corinthiennes soutenant une coupole ronde. Les colonnes taient
mures jusqu' mi-hauteur. Un large banc circulaire au coeur du monument
plein d'ombre portait des coussins de varech, et le lieu tait si
confidentiel qu' peine assise prs de la danseuse, Line s'enhardit
jusqu' lui parler.

--On vous a remis ma lettre?

--Vous le voyez.

--Savez-vous pourquoi je vous ai demand de venir?

Mirabelle fut trs prudente.

--Pour causer avec moi, dit-elle.

--Mais oui.... Et vous tes l, et je n'ai plus rien  vous dire...

Mirabelle lui prit la main. Line crut sentir qu'elle tremblait  son
tour.

--Je voulais aussi vous voir de tout prs, continua-t-elle. Vous tes si
jolie!... jolie comme un jeune homme... Pendant tout le ballet je n'ai
regard que vos yeux... Et je vous envie, si vous saviez! Je suis bien
triste d'tre blonde; j'aurais voulu tre brune comme vous; mais
vraiment tout  fait comme vous; tre votre soeur...

Mirabelle jugea inutile de protester.

Line tendit elle-mme ses lvres.

--Embrassez-moi comme tout  l'heure, voulez-vous?

Et quand leurs bouches se dsunirent:

--Comme c'est dlicieux! reprit-elle. Qui a pu vous apprendre cela?

--Je l'ai invent, dit la danseuse.

--Oh! que c'est bien! Quel ge avez-vous?

--Dix-huit ans. Et vous?

--Quatorze... Voulez-vous recommencer?

Le jeu tait dangereux pour la jeune Mirabelle. Si matresse qu'elle ft
de son attitude, si dcide  ne rien brusquer,  prparer ses voies par
le mnagement, la lenteur et l'insinuation, il y eut dans sa pense un
moment de trouble o elle ne put se contenir. Elle ttonna d'abord la
robe  l'endroit o les petits seins en gonflaient l'toffe mince et
chaude; puis, profitant des facilits exceptionnelles que l'habillement
de la blanche Aline offrait aux gestes sympathiques, elle risqua
certaines recherches qui tmoignaient, sinon encore de ses
complaisances, au moins de ses curiosits.

Line, docile et instinctive, se prtait volontiers  tout. Mirabelle en
perdit l'esprit. Encourage par les tnbres, certaine qu'on ne verrait
point le sang des volupts affluer  son visage, elle s'abandonna
mystrieuse au frisson qu'elle sentait proche et ne sut en modrer ni
l'ondulation, ni le soupir, ni les soubresauts. Dj elle reprenait
conscience quand Line, inquite, mais rassurante, lui demanda:

--Vous avez froid, mon amie? Vous grelottez...

--Une petite faiblesse... dit Mirabelle. Ce n'est rien... J'y suis
habitue...

--Voulez-vous marcher un peu?

--Oui...

--Venez. Le parc est dsert. Nous irons o il vous plaira.

Line laissa retomber sa jupe et se leva pour sortir.

                   *       *       *       *       *

Toutes deux reparurent sous le clair de lune.

La robe verte et la veste  paillettes errrent ainsi quelque temps
autour de la source gloussante.--L'une tait d'meraude et l'autre
d'argent, mais, quand elles voulurent mirer dans le bassin leurs formes
enlaces d'aprs les nymphes de marbre, elles virent que la nuit
assemblait leurs couleurs  la teinte de l'eau et des bois.

Mirabelle ne parlait point. Son trouble et son dsir,  peine suspendus,
renaissaient. Elle connut qu'elle tait prise.

Ds lors elle ne songea plus qu'aux moyens de l'tre avec succs.
Assurment quelques heures lui appartenaient encore, mais c'et t les
perdre que de les employer selon ses tentations prsentes. Une ide
romanesque lui traversa l'esprit; elle l'examina en silence, la trouva
ralisable et avant de l'exprimer voulut la suggrer, tant elle avait
d'artifice.

--Adieu, dit-elle soudain. Je ne vous reverrai plus.

La blanche Aline devint toute ple.

--Oh! pas encore... supplia-t-elle.

--Il le faut.

--Mais je ne vous ai pas vue, je ne vous ai rien dit... Vous venez, et
puis tout de suite vous voulez partir... Je vous ennuie peut-tre; vous
ne comprenez pas pourquoi je vous ai appele? Moi-mme je ne le sais
qu' peine, mais je suis bien heureuse quand je vous prends la main.

Mirabelle la serra dans ses bras.

--Restez l, je vous en prie, continua la jeune fille. Restez, ou alors
revenez demain  la mme heure... Je vous attendrai...

--Demain? Mais nous partons  l'aube.

Line devint encore plus ple et peu  peu se mit  pleurer.

--C'est vrai?... C'est vrai, vous partez? Et quand reviendrez-vous?

--Jamais...

--Mais je n'ai que vous  aimer; ne le savez-vous pas? Hier au thtre
j'ai bien compris qu'il y avait quelque chose entre vous et moi et qu'il
fallait nous runir et que vous seriez mon amie. Je vous appelle, je
vous attends, nous mlons nos bouches, et puis c'est fini pour toujours?
Si vous vous en allez, je m'en vais avec vous.

L'treinte de Mirabelle se dnoua.

--Eh bien, partons! Je vous emmne.

--Vraiment? Vous voulez bien?

--Venez.

--Avec vous seule?

--Oui. Je quitterai mes camarades. Nous serons l'une  l'autre, et
seules toujours.

--Oh!... Et pour o partons-nous?

--Pour mon pays.

--Non! non! Restons  Tryphme.

--Ce n'est pas possible. Demain vous seriez dcouverte.

--Comment?

--Par les ordres du Roi.

--Papa? Vous ne le connaissez gure! C'est une grave dcision que de
m'envoyer chercher. Quand il la prendra, nous serons loin!




CHAPITRE IV

O PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES.

    Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier
    Maintenant courtisan et maintenant guerrier
    Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie?
    Tu dis vray, prdicant; mais je n'euz oncq'envie
    De me faire ministre, ou comme toi, cafard.

  RONSARD.


Pausole, son page et son huguenot chevauchant de compagnie entre
l'escorte et les bagages, montaient trois animaux qui symbolisaient
assez bien les diffrences de leurs caractres.

Le Roi, qui avait mis sous sa couronne lgre un voile de batiste
blanche en guise de couvre-nuque, tait assis dans une selle qui
ressemblait  un fauteuil, car elle avait dossier, oreillres, coussins
frais, bras moelleux et parasol. Deux tiges de mtal filiforme,
invisibles  distance, soutenaient  hauteur de ses mains le sceptre et
le globe du monde; mais le globe enfermait une gourde  porto, et le
sceptre un ventail.

La mule Macarie, personne nonchalante, portait ce faible difice d'un
air distrait et rsign, le mme air que prenait Pausole sous le poids
des charges de l'tat. Elle tait blanche de robe avec le bout de la
queue et le toupet gris souris. Son pas tait relev, mais lent. Jamais
elle ne dormait moins de seize heures par jour.

Taxis montait le noir Kosmon, cheval hongre, sans vices, sans vertus et
d'ailleurs aussi stupide que seul un cheval peut tre. Kosmon n'avait ni
race ni forme. Son matre l'estimait toutefois, car il partait toujours
du mme pied, mprisait la senteur dshonnte que rpand la queue des
pouliches et connaissait si bien le sentiment de son devoir qu'il serait
all tout droit dans les fosss, si l'on avait oubli de lui tourner la
bride  temps.

Giglio avait choisi dans les curies du Roi un jeune zbre couleur de
feu, avec quatre balzanes, le dos tigr de noir et le chanfrein toil.
L'animal avait nom Himre; il tait ptulant et capricieux. Sa robe
allait de pair avec le costume du page et depuis la plume antenne
jusqu'aux petits sabots de la troisime paire de pattes ils avaient
l'air de composer un centaure coloptre aux lytres de flamme et au
corselet bleu.

                   *       *       *       *       *

--Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez
comme cette avant-garde est exacte et bien ordonne. Les chevaux et les
cavaliers sont tous de la mme taille; les lances ont pass  la toise
et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce
ne sont pas l des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d'eux
porte en sa besace la Bible d'Osterwald, dition expurge. Je les ai
styls de telle manire que si je leur demandais tout  l'heure de me
citer un verset qui les rconforte au milieu de leur tche actuelle et
qui s'applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le mme
passage: _Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l'homme
violent_, comme il est dit au psaume XVIII.

Giglio se haussa sur la barre de ses triers:

--Cette escorte carre avec ses lances en l'air est bte comme une herse
renverse sur une route. Elle n'est ni forte ni martiale. Ces gens ne
savent pas se tenir en selle; ils sont droits, mais  la faon du valet
de pied sur un sige ou de la dame de comptoir dans une salle de
restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs
brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour
comprendre ce qu'ils sont et qu'au premier coup de carabine ils
fileraient avec mon zbre. Moins lgrement peut-tre.

--Les pauvres gens! dit le Roi Pausole. Que leur casque doit tre chaud
et leur pique pesante  porter! Pourquoi n'tent-ils pas leur veste par
le temps accablant qu'il fait aujourd'hui? Ont-ils au moins leur gourde
 rhum et des pches dans leur musette? Taxis, vous tes impardonnable
si vous n'y avez pas song.

Taxis tendit sa main sche:

--Je leur donne, dclara-t-il, le plaisir de la privation. C'est l une
joie suprieure. Ils savent qu'il y a, dans les prs, des ruisseaux o
l'on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgs de
tonneaux, tandis qu'ils ont la gorge aride, la langue sche et le ventre
creux. Ils savourent la jouissance amre de la soif. Moi qui viens,
hlas! de me dsaltrer, j'envie leur bonheur dont je me prive par une
mortification double.

 demi retourn sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l'examina
en dtail depuis ses souliers plats et ternes jusqu' son chapeau de
feutre crasseux et bross. Il observa la redingote troite, le ruban de
la boutonnire et l'usure des huit boutons. Il remarqua les ongles
carrs, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lvres
verticales.

Puis, arrtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrire une
attitude confortable, il pronona ngligemment:

--Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous
tes un vilain merle.

                   *       *       *       *       *

La matine s'achevait dans une blouissante lumire. L'ombre des vieux
platanes qui bordaient la route s'accourcissait de plus en plus. La
poudre de la voie blanche gagnait les talus de gazon. Devant le pas des
trois montures, quelques lzards traaient avec prestesse des zigzags de
foudre verte.

Au del des fosss,  droite et  gauche, les jardins des fleurs royales
offraient leurs massifs bombs et leurs serres mouilles d'eau frache.
On cultivait l des milliers d'espces rares et des varits indites
que crait au jour le jour l'esprit ingnieux des horticulteurs. Chaque
matin on apportait au harem des brasses de corolles humides, des
feuillages lgers, des palmes. Les jardiniers avaient inscrit sur des
registres noirs de ratures les caprices variables de toutes les Reines,
et chacune d'elles recevait au rveil dans un petit vase  long col sa
fleur de prdilection.

Pausole et ses deux conseillers passaient devant la dernire serre quand
l'horloge encastre  son fronton de mosaque sonna les quatre quarts et
les douze coups de midi.

Aussitt le page, d'un talon vif, amena son zbre nez  nez avec le
cheval de Taxis:

--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, vous connaissez le dsir de Sa
Majest. Voici l'heure o je vous succde. Veuillez me remettre le
commandement.

--Recevez-le du Roi! rpondit Taxis revche.

--Je te le donne, petit, fit Pausole.

Giglio salua, ramena sa bte et cria du ct de l'escorte:

--Demi-tour! Rassemblement!

Les quarante gardes accoururent.

Alors, facilement camp sur la selle, les jambes longues et la plume
haute, le page leur parla en ces termes:

--Compagnons, monsieur, que voici, et qui commandait ce matin, vous a
mis en main des instruments dont vous n'aurez rien  faire. Les routes
sont sres, Tryphme est en paix, le Roi est aim de son peuple; vous
n'aurez jamais  plonger vos piques, depuis l'omoplate jusqu'
l'pigastre, dans le large dos d'un barbare. C'est clair. Or, en art, il
faut que tout ait sa destination. Ce qui ne sert  rien est idiot. Vous
allez donc engager le fer par la fente de cette muraille et peser
jusqu' ce que le bois en soit rompu dans la douille. Excutez le
mouvement.

--Sire! Mais Sire... supplia Taxis.

--Laissez, dit Pausole. Cela est fort bien conu.

Les quarante gardes brisrent tout ce qu'on voulut.

--Gardez les hampes! dit Giglio. Et maintenant suivez-moi.

Ils entrrent aux Jardins des Fleurs.

Le page parcourut les alles, inspecta les massifs, pntra dans les
serres. Il se fit prsenter par les botanistes les fleurs  longue tige,
iris, anthuriums, lis  bandes, lis tigrs, lis de Pomponne, et finit
par s'arrter devant des tulipes gigantesques.

--Voil ce qu'il nous faut, dit-il. Que chacun de vous attache avec des
joncs une de ces tulipes au sommet de la hampe et la porte par les
chemins avec le mme respect que si c'tait le drapeau.

Puis il offrit au Roi une rose,  Taxis une araigne. Il prit pour
lui-mme un arum.

Toute la troupe reprit sa marche le long de la route clatante.

--C'est admirable! dit Pausole. Mais ces gens avaient soif et je crois
qu'ils n'ont pas bu.




CHAPITRE V

O MIRABELLE DVOILE SA PETITE ME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE.

    Sur la Sall, la critique est perplexe:
    L'un assure qu'elle a fait maint heureux,
    L'autre prtend qu'elle aime mieux son sexe,
    Un tiers rpond qu'elle prouve les deux...

  _Chanson sur Mlle Sall, danseuse  l'Opra._--Recueil de
  Maurepas.--1735.


Dcides  fuir la nuit mme, les deux jeunes filles rentrrent chacune
dans leur chambre pour y faire les prparatifs de leur petit voyage 
pied.

La robe Empire courut sur les pelouses noires, monta l'escalier du
perron, suivit la terrasse  galerie, se releva pour enjamber la fentre
ouverte d'un salon et disparut dans le palais dormant.

Le costume  paillettes s'loigna le long du ruisseau, puis  travers la
clairire, et les deux nymphes de marbre du haut de leur pidestal le
virent s'teindre sous une maison lointaine, comme une petite toile qui
se couche.

Il se coucha en effet, et fort rudement, sous une chaise longue. On jeta
sur lui les petits souliers  boucle, les bas blancs, la chemise
elle-mme. Puis la jeune Mirabelle, claire par une bougie et nue comme
une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle  robes o
il y avait d'ailleurs plus de vestons que de corsages.

Elle y prit une chemise  col plat, de celles qu'on laisse encore porter
 certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de
n'avoir pas seize ans. Elle se mit un caleon ray, un pantalon bleu
sombre, une large cravate blanche  coques, un gilet blanc, un veston
court et un canotier pour dames.

Ainsi vtue, les mains dans les poches et le regard derrire l'paule,
elle se jeta devant la glace un coup d'oeil qui devint un clin d'oeil et
vite une petite oeillade. Mirabelle avait l'oeil gai.

Elle murmura mme une phrase  la fois mtaphorique et familire dans la
langue sibylline dnomme argot, phrase o elle exprimait que son
travesti la rconciliait un instant avec un sexe naf et laid qui
n'tait pas tout  fait le sien.

Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d'inclination
vers les messieurs. La force du mle, le cou de taureau, les biceps
comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables... non,
videmment ce n'tait pas pour elle que les dieux avaient cr leur
chef-d'oeuvre. Elle n'aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton
bleu. Oh! cela ne l'empchait pas d'accepter un ami, et mme un ami
inconnu, quand on l'en priait poliment. Elle passait pour se livrer en
dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchs, et, l comme
en scne, sa conscience d'artiste l'obligeait  feindre une exaltation
qui ne l'agitait pas  cet instant mme. Ces petits ballets particuliers
o elle mimait un rle si tendre ne faisaient point qu'elle ne dtestt
de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l'effort. Elle s'y
rsignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez
les danseuses sont prcdes et suivies de formalits invariables
auxquelles on s'accorde  trouver une grande force de persuasion. Mais
sa conception de l'amour supposait des faons encore plus dlicates, et
sa conception de l'art se fondait sur la symtrie. Or, l'homme tel
qu'elle l'avait connu jusque-l s'tait montr le plus souvent
sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit
Gavarni) et d'autre part il est regrettable mais ncessaire de constater
qu'une dame et son cavalier,  l'instant o ils se composent, forment un
couple htroclite, ou, pour mieux dire, dpareill.

Ces considrations soutenues par l'entrain d'un penchant naturel avaient
amen la petite danseuse  blottir ses volupts dans un cercle d'amies
intimes. Prudente, elle avait commenc par ses jeunes camarades, d'abord
de l'cole primaire et puis du corps de ballet. On lui rpondait
toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs
particulires. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver l une
passion d'me, mais aucune ne savait rsister  l'attrait d'une
exprience inoffensive et clandestine.

Six mois aprs ses dbuts de travesti, sa rputation tait grande, et
aussi celle de son thtre. Elle invitait. Mme elle avait un jour o
elle runissait chez elle, dans une intimit trs nue, dix ou douze de
ses familires qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs gots
partags. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes
honntes.

Celles-ci se dclarrent elles-mmes, par missaire, par lettre ou par
abordage. Elles offraient d'estimables, de solides cadeaux, et
demandaient seulement deux promesses: la volupt, qu'elles appelaient le
vice, et le mensonge, qu'elles appelaient le mystre.

Mirabelle, extrmement flatte, se jeta dans les aventures. Bientt
lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mrit
pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scne dans la
salle avec des ailes de papillon. D'innombrables rvlations
l'attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle
connut les joies de l'adultre, l'troitesse du fiacre, l'odeur du
meubl, l'heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n'y
eut pas jusqu' l'motion suprme du flagrant dlit que le ciel ne lui
ft apprendre, peut-tre bien pour l'avertir. Un mari pntra un jour
dans un cabinet particulier o, bien qu'il n'y et pas d'homme--et pas
de lit--il se dclara supplant. Mirabelle ne se tenait pas de joie; si
grande est l'inconscience du crime.

Mais voil dj trop de gnralits sur ce personnage ambigu. Nous
n'irons point jusqu'aux dtails; aussi bien ne seraient-ils point
dcents.

Ici nous nous bornons  expliquer pourquoi Mirabelle en scne avait
distingu d'un oeil infaillible la blanche Aline mue par le charme de
sa danse; pourquoi son regard, de perspicace, tait devenu attirant;
pourquoi elle n'avait pas t surprise de recevoir, deux heures aprs,
un billet de rendez-vous; et enfin comment elle-mme se laissant pincer
la patte dans le pige d'une tentation plus forte que sa prudence, elle
abandonnait sa troupe comme le Prince Charmant du ballet, pour enlever
la fille du Roi.

                   *       *       *       *       *

Pendant ce temps, la jeune Aline tait rentre dans sa chambre. Elle
avait pris sur sa coiffeuse un tui de rouge, une bote  poudre, un
porte-monnaie qui se trouva plein, et quelques petits objets de
toilette; bref, tout ce que la dame d'honneur numra devant le Roi
Pausole en remplissant le triste devoir de lui remettre le billet
trouv.

Ce billet, Line l'crivit en deux minutes. Elle n'esprait gure se
faire pardonner, mais elle ne voulait pas que personne ft inquiet d'une
sant aussi prcieuse que la petite sienne.

Ses sentiments intrieurs disparaissaient autour de sa joie comme les
toiles devant la lune. Et sa joie tait d'un clat  peine retenu par
le silence.

Si les dames d'honneur ne l'entendirent pas sauter, courir, battre des
mains et jeter son _Tlmaque_ dans le tub en signe d'mancipation, ce
fut peut-tre (et j'ose  peine en exprimer l'hypothse) parce que les
coupables gardiennes avaient abandonn leurs chambres voisines pour
qumander ailleurs les douces lassitudes qui gurissent de l'insomnie.

Quoi qu'il en soit, la blanche Aline s'enfuit dans une hte presque
bruyante, encourage par le mystre o son premier dpart tait demeur
cach.

Elle courut par les bois au Miroir des Nymphes, et d'abord n'y vit
personne.

                   *       *       *       *       *

L'eau ruisselait et gloussait toujours. Le mascaron diabolique et les
deux nymphes trs ples sur le fond obscur des arbres taient les seuls
habitants de ce coin redevenu dsert.

Line remonta vers le petit temple, fit du bruit, appela doucement.

Lente et lasse, Mirabelle sortit de l'ombre entre les colonnes.

Elle avait chang pour un autre son costume  basques d'argent: il y eut
une brve dception; mais tout de suite on reconnut qu'elle tait encore
plus jolie ainsi vtue  la moderne, et qu'au-dessus du grand col blanc
ses cheveux plus sombres semblaient noirs.

Elle ne souriait pas. Elle soupirait fort. Travestie en amoureux de
quinze ans, elle avait pris devant son amie l'air plaintif et dsol qui
convient  cet ge viril. Ce n'tait point pourtant qu'elle voult jouer
un rle. Le seul poids de son motion avait altr son front sous une
lourde mche de deuil. Un sentiment profond de la gravit des
circonstances et du souvenir qu'elle aurait toujours de cette heure trs
juvnile arrta son petit coeur battant. Elle se vit plus tard,
misreuse sans doute, vendant des oranges rue Saint-Denis, ou des
crayons dans la Canebire,  l'ge o l'un et l'autre sexe aprs s'tre
entendus longtemps pour la trouver digne de dsir, continueraient 
s'accorder pour la laisser mourir de faim. Elle devinait dj que les
femmes rsument en quelques instants lumineux un immense pass plein
d'ombres, et elle savait qu'au del de sa jeunesse elle reverrait
jusqu' la fin par-dessus tous les oublis le dcor lunaire et tnbreux
de cette nuit exaltatrice.

Alors, elle prit par la main la petite Princesse Aline et la fit entrer
 sa suite dans le cercle d'obscurit qu'enfermaient les six colonnes
grecques.

Elle revcut un peu plus tristement l'heure dj morte pour toujours o
elle avait senti avec tant de frisson qu'elle engageait sa libert.

En souvenir, elle prit au coussin un petit noeud d'toffe blanche et
verte.

Plus prs de la source elle cueillit une feuille odorante et une fleur
sans parfum qu'elle unit dans son mouchoir.

Enfin, sous la bndiction des jeunes nymphes semblables et nues qui
tendaient deux mains au-dessus de l'eau et s'unissaient par les deux
autres, Mirabelle posa lentement sur les yeux de la blanche Aline un
baiser qui lui parut dlicieusement fraternel.

                   *       *       *       *       *

--Tu veux bien me suivre?

--Oh! oui!

Les lvres se pressrent. Line ferma les yeux.

Mirabelle se raidit et murmura:

--Tu m'aimes?

--Oh! oui! oh! oui!

--Rpte... Dis-le toute seule... Dis-moi: Je t'aime, Mirabelle.

--Je t'aime, Mirabelle.

--Tu ne regretteras rien?

--Je n'ai rien.

--Tu me suivras partout?

--Pas trop loin, si tu veux... Mais j'irai o tu seras... Tu es mon
amie...

Mirabelle eut un grave regard et lui serra les deux bras.

--Sais-tu ce que c'est qu'une amie? Non. N'importe... Tu le sauras
bientt. Ne me quitte pas... Jure-moi que tu resteras... huit jours...
huit jours tout entiers avec Mirabelle...

--Huit jours? Mais bien plus! Que dis-tu?

--Jure-moi huit jours. Je n'en demande pas davantage. Si tu restes huit
jours, je te garderai bien huit ans.

--Pourquoi as-tu l'air si triste?

--Embrasse-moi...

--Tiens...

--Tu as jur?

--Tout ce que tu voudras.

Tendrement, Mirabelle secoua pourtant la tte.

                   *       *       *       *       *

Elle cessa de parler, leva encore une fois les yeux vers les quatre
seins blancs et jeunes que penchaient les nymphes de marbre, et enfin:

--Partons vite, dit-elle. O est le chemin? la porte?

--Oh! la porte, elle est garde. Viens par ici, je sais par quel passage
on doit pouvoir sortir du parc.

                   *       *       *       *       *

Elles s'en allrent d'un pas rapide. Plus grande de toute la tte,
Mirabelle tenait son amie un peu au-dessus de la ceinture. Sa main prit
le petit sein gonfl, l'enveloppa des cinq phalanges, le pressa de la
paume caressante et le parcourut du bout du doigt jusqu' ce qu'elle et
trouv la pointe.--Line sourit en levant les yeux.

Elles sortirent du parc entre deux alos; mais  travers champs, loin de
la route. En cet endroit, le remblai de terre sche et dure portait des
empreintes de pas. Mirabelle n'y voyait plus, car la lune s'tait
couche; Line, lentement, la guida de la main et bientt elles furent
dans le foss.

                   *       *       *       *       *

O aller? Elles n'en savaient rien.

Elles suivirent un champ de mas, puis des enclos marachers o
croissaient des piments rouges, des pastques et des patates.

Le jour s'levait peu  peu.

Sous les haies de cactus en raquettes sjournaient des brumes courbes
comme des montes de neige.

--J'ai sommeil, dit Line en posant la joue sur l'paule de son amie.
Qu'il est tard! O nous reposerons-nous? Je n'ai pas dormi depuis tant
d'heures!

Elles discutrent tout en marchant. Il y avait bien, sur la route, un
hameau avec une auberge; mais comment demander une chambre avant le
lever du soleil? Elles n'avaient ni voiture, ni manteaux, ni bagages. Si
la directrice de l'htel allait leur poser des questions? Comment
expliquer en deux mots qu' une heure si tardive et si frache de la
nuit, elles ne fussent pas encore couches?

--Suivons la route, dit Mirabelle. L-bas, j'aperois un bois d'oliviers
o nous pourrons dormir  l'ombre en attendant le milieu du jour.

Aprs une marche qui parut longue  la petite Line presque endormie, et
qui cependant ne dura pas beaucoup plus de vingt-cinq minutes, elles
arrivrent  l'entre du bois. Quelques oliviers levaient en effet leur
masse plate et fonce devant les autres arbres, mais derrire eux se
pressaient des pins rouges et des cyprs relis par des broussailles
sauvages et des pentes mollement herbues.

Line jeta ses deux bras autour de Mirabelle, lui mit un baiser de
sommeil dans le coin de la narine gauche et s'tendit les bras en rond
sans mme choisir la meilleure place. Aussitt le petit homme au sable
sema le repos sur ses paupires.




CHAPITRE VI

O PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT  BTONS ROMPUS ET S'ARRTENT SUR
UNE POINTE D'PINGLE.

    [Grec: Ballei kai maloisi ton aipolon a Klearista...]

  THOCRITE, V, 88.


--Il me plat, dit Pausole, radieux, il me plat dlibrment d'tre
prcd par quarante tulipes sur la route de ma capitale! Cette escorte
de gens arms allait contre tous mes voeux, et vous aviez t, Taxis,
mal inspir en abusant de mes distractions pour me l'imposer
aujourd'hui. N'et-on pas dit, en me dcouvrant derrire cet appareil
guerrier, que je m'en allais livrer bataille  mon voisin M. Loubet? Je
ne suis point un chef belliqueux, certes non. L'extermination n'est pas
mon fait. Et je n'entends pas que dans mon royaume on verse d'autre sang
que celui des vierges, ou celui des petits poulets.

--Pauvres petits poulets, dit Giglio. J'aimerais mieux mettre  mal
cinquante jeunes filles, que d'gorger un poussin blanc. Et pourtant,
les cris des jeunes filles sont beaucoup plus pouvantables.

--Oui, dit Pausole, mais on s'y habitue.

Comme la chaleur devenait trs forte, il ouvrit son sceptre en deux et
en tira son ventail, lequel tait japonais.

Le peintre oriental y avait trac d'un roseau exact et sobre, avec un
ralisme qui n'oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de
face, les cheveux trs coiffs et les seins trs pointus, tenant  la
main un cran dont elle voilait son paule gauche.

--Le privilge des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de
choquant. Leur type moyen est devenu, dans l'art de presque tous les
peuples, le type de la beaut fminine, et il faut bien qu'il en soit
ainsi, puisque toutes les autres femmes s'abstiennent de concourir.
Depuis un sicle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq
Europennes de qualit qui aient enlev leur chemise devant un sculpteur
ou un peintre en lui permettant de rvler  d'autres les jolies choses
qu'elles y cachent, on n'a jamais su pourquoi. Partout, except 
Tryphme--et au Japon, disent les gazettes,--une femme nue, c'est une
prostitue. Or je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de
gnie et plus de talent que leurs peintres, qu'elles atteignent  des
raffinements d'une dlicatesse admirable, et qu'au moment suprme o
l'on en ressent l'effet, on serait parfois aussi tent de les applaudir
que de les embrasser: toujours est-il que ce sont des ouvrires, puisque
leur tche est mcanique, et il n'y a pas de travail manuel qui ne soit
bientt funeste  l'harmonie du corps. Ce sont mme des ouvrires
servantes puisqu'elles se rglent sur nos caprices; et il n'y a pas
d'obissance qui ne soit dsastreuse pour la beaut de l'esprit. Leur
monopole esthtique en Europe est donc le fait d'une usurpation, et je
me flicite d'avoir lev le niveau mental de mes sujets en leur
permettant de constater en paix la beaut des vierges, quand nos voisins
fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drlesses.

--Vous tes un artiste, sire, fit Giglio.

--Non, rpondit Pausole. J'aime la nature telle que les dieux l'ont
faite et j'aime tant  la voir que je ne trouve pas le temps de la
regarder par les yeux des autres, comme font les collectionneurs de
tableaux. Je ne suis pas artiste du tout.

Sur ce, il regarda son page, comme s'il attendait de lui une approbation
nouvelle.

--Ami, lui dit-il... mais, au fait, comment t'appellerai-je? Tu m'as dit
qu'on pouvait prononcer ton nom  l'italienne ou  la franaise, Djilio
ou Giguelillot. Or, je sens qu'en disant Djilio, je ne mets point
l'accent tonique avec la force qui lui convient. Un Milanais rirait de
moi s'il m'entendait  l'instant. D'autre part, Giguelillot est une
prononciation aussi ridicule que Chakessparre ou Lohangrain; je ne
peux pas m'y habituer. Puisque le franais est la langue de mon peuple,
laisse-moi franciser ton nom et t'appeler Gilles tout simplement.

--Sire, je m'appelle Gilles, dclara le page. Puisque vous le voulez
ainsi, je me suis toujours appel Gilles; je n'ai jamais port d'autre
nom. Gilles! Gilles tout court; ou Gilles Gilles; ou Gilles ce qu'il
vous plaira.

--Gilles tout court est plus vif, plus fou, plus semblable  ton
apparence.

--Mais vous, Sire, quel nom porterez-vous?

--Moi?

--Je veux dire... devant l'histoire?

--Comment?

--Sire, on appelle Histoire une espce de paysanne en robe rouge mal
drape, assise dans un trne grec et coiffe de lauriers comme une
petite fille qui a eu des prix. Elle a des seins de femme en couches,
des paules de portefaix et le nez de Pallas elle-mme. On lui connat
aussi la curieuse manie d'crire le nom des hommes clbres sur une
table d'airain que porte son genou gauche; c'est mme  cela qu'elle
doit d'tre appele Histoire (demandez plutt  vos artistes), car la
mme paysanne en robe mal drape, avec les mmes doubles ttons et le
mme nasal chevalin peut aussi bien tre la Science, ou la Rpublique
Argentine, ou la Compagnie des Omnibus; cela dpend des petits meubles
qu'elle installe en quilibre sur l'extrmit de sa cuisse.--Eh bien,
quand on est un grand roi, on comparat devant l'histoire suivi de
plusieurs foetus mles qui portent des cussons et symbolisent les
Finances non moins bien que les Arts et les Lettres. Jamais vous ne
persuaderez le contraire  un graveur en mdailles. Pour cette sance
solennelle le nom du roi ne suffit point. On lui accole un surnom fameux
qu'on attribue ensuite le plus gnralement  l'invention populaire.
Quel surnom dsirez-vous?

--J'y rflchirai, dit Pausole.

--Quand j'habitais Paris, j'ai connu l-bas un grand pote et dramaturge
qui s'amusait  donner des pithtes historiques aux prsidents de son
pays. Il avait trouv Thiers le Bref, Grvy le Gaigneur, Carnot le
Juste, Faure le Bel; d'autres encore...

--Saint Pausole me suffirait, dit modestement le Roi. Saint Pausole
l'Aropagite, ou Saint Pausole de Tryphme. Aprs ma fin, si le Trsor
n'est pas en trop mauvais tat, je voudrais que mes successeurs fissent
les dpenses ncessaires  ma canonisation. Il en cote gros, dit-on,
pour tre saint. On est comte  meilleur march. Mais je pense qu'on
fait des remises en faveur des ttes couronnes et qu'on leur pargne
bien des lenteurs. J'espre que la Sacre Congrgation des Rites ne
verra pas trop d'empchements  mon entre au septime ciel. Sans doute
j'ai suivi plusieurs cultes, et je me refuse absolument  traiter comme
de vaines idoles les innombrables divinits dont le nant ne m'est pas
prouv. Mais j'ai suivi aussi le culte catholique; j'ai mme pratiqu
ses vertus; je suis doux et humble de coeur. J'aurai cherch toute ma
vie  faire que les gens soient heureux,  pacifier les folles
querelles,  runir les mains hostiles,  rpandre la paix et l'amour.
Ce sont des titres estimables; et sans avoir l'esprit hant d'une
ambition paradisiaque, il me semble que je ferais un saint du plus
pertinent exemple.

Taxis bondit; mais ce ne fut point en signe d'opposition, comme on
pourrait le penser. Il n'avait pas cout les dernires paroles du Roi.
Son regard tait retenu depuis une minute par un petit objet brillant,
allong au milieu de la route.

--Sire, cria-t-il. Un indice!

Et, ayant mis pied  terre, il ramassa l'objet doublement prcieux par
sa nature et sa provenance. Il l'examina et dit gravement:

--Voici un petit bijou d'or qui est une pingle double. Cette pingle
porte grav sur le cache-pointe l'A majuscule avec la couronne de
bluets, c'est--dire le chiffre de la Princesse Aline. J'observe en
outre que l'pingle est ouverte: donc elle est tombe directement du
vtement qu'elle attachait, et non pas d'un ncessaire. Je conclus...

--Taxis, vous tes fastidieux, interrompit le bon Pausole. Nous n'allons
 la recherche ni du capitaine Grant, ni de la Longue-Carabine, et vous
ne nous ferez pas flairer dans la poussire les traces de cette petite
fille, ou compter les cassures des branches comme un chasseur de
chevelures. Pour ma part je ne me livrerai certainement pas  des
contorsions de chef apache sur la grand'route de mes tats.

--Il est nanmoins important...

--De savoir que ma fille a pass par ici? Eh! vous ne vous en doutiez
pas? Nous connaissons le point de dpart et la premire tape de son
petit voyage. Entre les deux il n'y a qu'un chemin. Il faut bien qu'elle
y soit passe. Quand mme elle aurait pris l'itinraire le plus
extravagant pour aller de chez elle  l'auberge, cela ne nous
empcherait pas de la trouver au gte si elle y est encore et cela ne
nous clairerait pas davantage sur la direction qu'elle suit aujourd'hui
si elle continue sa promenade.

                   *       *       *       *       *

Le ton que prit Pausole pour donner cette rponse tait plein
d'enseignements. Giglio ne s'y mprit point: le Roi n'tait pas press
d'arriver si vite au but. Et, si l'on n'y prenait garde, on allait le
dsappointer en terminant trop tt une excursion dont le principe lui
avait cot mille efforts.

Giguelillot (le lecteur ne voit pas d'inconvnient  ce que nous
appelions tour  tour ce personnage Giglio, Giguelillot, Djilio ou
Gilles?) Giguelillot donc, eut une ide rapide: il fallait loigner
Taxis.

--Pardon, dit-il srieusement, l'pingle est tombe ouverte, dites-vous?
De quel ct se tournait la pointe?

Il n'insista pas davantage. Taxis garda l'orgueil de dcouvrir tout seul
les consquences d'une telle question. Elles ne lui en parurent que plus
graves.

--Un instant! grogna-t-il. J'en arrivais l. C'est un point capital que
je vais tablir.

Pausole regarda Gilles, qui ne sourcilla point.  genoux sur le macadam,
Taxis chercha l'endroit exact o il avait saisi l'pingle.

--Voici! j'ai trouv, dit-il. L'empreinte est fort nette. La branche que
termine le fermoir est perpendiculaire  l'axe de la route; mais la
pointe s'ouvre dans la direction du palais, oppose  celle de
l'auberge.

Il se releva.

--Ceci, dclara-t-il, l'oeil toujours fronc, dtermine des conclusions
inattendues. L'pingle d'or que je tiens en main est de celles que les
femmes (je le crois) ont coutume de fixer en haut du bas (si je puis
ainsi dire) de leur dos. Elle a pour mission de fermer le billement
impudique de la jupe et de suspendre  la ceinture un vtement qui ne
doit point tomber. On la plante toujours (je le suppose, cela est
logique) la pointe en dedans. Donc, si une telle pingle se dtache
lentement et finit par glisser  terre, comme il n'y a pas d'apparence
qu'elle excute des pirouettes en obissant  la pesanteur, comme, au
contraire, il y a prsomption pour qu'elle se projette sans se
retourner, sa pointe indique vraisemblablement sur le sol la direction
suivie par la dame qui a perdu le bijou. Or, dans le cas prsent, la
pointe se tourne vers le palais; donc la Princesse Aline a d revenir
sur ses pas en quittant l'htel du Coq et elle se dirige actuellement
dans le sens justement oppos  celui que nous suivons nous-mmes.

Il leva deux doigts et reprit:

--Mais--cela n'est pas certain.

--Ah! mais si! protesta Gilles. Vous y tes...

--Je le crois volontiers; toutefois une prsomption n'est pas une
preuve. Et comme voici l'htel du Coq (c'est la sixime maison  droite
dans le hameau que vous voyez) le plus simple est de commencer l notre
enqute et de dcider, immdiatement aprs, dans quel sens nous devons
marcher.

--Pas du tout! fit Giguelillot. Il faut courir au plus press. Nous
allons nous quitter ici. Le Roi et moi-mme nous mnerons l'enqute 
l'intrieur du village. Vous, seigneur, veuillez retourner en arrire,
sonder les chemins et les bois, humer le vent, scruter l'horizon,
gratter le sable; a ne nous regarde plus. Souvenez-vous seulement que
le Roi dne  huit heures. Huit heures pour le quart, monsieur le
Grand-Eunuque.

--Je n'ai d'ordres  recevoir que de mon souverain.

--Qui suis-je, dit le page humblement, sinon sa volont, sa walkre,
seigneur Taxis? C'est lui qui vous parle par mes lvres.

--Je ne m'en mle pas, fit Pausole. J'approuve en principe.
Allez-vous-en, Taxis, puisque c'est l'avis donn par mon conseiller de
jour. Il vous sera loisible d'exprimer votre sentiment ds que minuit
aura sonn. D'ici l, point de discussions. Le systme n'a pas d'autre
but que d'viter les froissements. Prouvez-moi qu'il est bien conu.

Taxis jeta un regard furibond sur le zbre et son cavalier. Puis il
empoigna d'une main trpidante les rnes du chaste Kosmon, conduisit la
bte jusqu'au talus, grimpa sur la plus haute motte, excuta non sans
effort ce que Mirabelle et appel dans son jargon chorgraphique des
battements de quatrime ouverte et enfin retomba en selle.

Il trottait dj vers le Jardin des Fleurs quand Pausole, priant la
bonne Macarie de bien vouloir se remettre en marche, demanda
mlancoliquement:

--Alors, petit, voici l'auberge?

Il allait rentrer de plain-pied dans les vnements tragiques,
questionner des inconnus; apprendre ce qu'au fond il voulait ignorer;
conduire les recherches les plus scandaleuses, et au terme de tout cela
demeurer face  face avec une dcision ncessaire. Sa voix manifestait
un vif dplaisir  l'approche du seuil fatal. Giguelillot dtourna d'un
mot cette pnible apprhension.

--L'auberge? dit-il. C'est un peu loin. La premire maison du village
est une ferme, et si vous vouliez, Sire, nous pourrions y boire du lait
avant de commencer nos travaux.

--Ah! que voil une brave ide! fit le Roi. Entrons! Je le veux bien.
Nous avons sur cette route un soleil de Sicile; je me sens tout  fait
pastoral, et soufflant comme un taureau. Allons voir les brebis
laineuses! les beaux yeux des vaches! les agneaux dont la laine est
douce comme le sommeil, dit le Sicilien. Allons voir le chevrier qui
pat ses chvres barbues...

--Et Klarista qui lui jette des pommes!

--Et Klarista qui lui jette des pommes! rpta Pausole avec ivresse.




CHAPITRE VII

COMMENT GIGUELILLOT, APRS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN
STRATAGME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE.

  Les chutes des honntes femmes sont souvent d'une rapidit qui
  stupfie.

  OCTAVE FEUILLET.


La ferme o pntrrent Pausole et son page, pendant que les quarante
tulipes montaient la garde sous le porche, avait t btie par un
architecte qui savait peut-tre Thocrite par coeur, mais ne s'en
laissait point absorber.

Les btiments et le sol de la cour, recouverts et dalls de cramique,
s'unissaient au pied des murs par des encoignures arrondies o le
moindre bacille, le dernier des thallophytes, le microcoque le plus
micro, la bactrie humble entre toutes ne pouvaient mener une vie
paisible, aimer et faire leurs petits, comme au temps o Klarista osait
glisser le long de ses lvres une syrinx infecte de germes pathognes.

L'odeur champtre du phnol et le parfum du sulfate de cuivre
s'chappaient des tables avec la senteur du foin coup. Au fond de la
cour, sous un auvent mtallique, une trentaine d'abreuvoirs particuliers
recevaient chacun l'eau d'un filtre et attendaient le mufle d'un boeuf
qui avait aussi sa baignoire  lui, prophylactique envers et contre
tout.

--Ah! Sire! o sommes-nous entrs? fit Djilio avec dsespoir.

--Dans une fabrique de lait, de beurre et de poulets gras, rpondit
Pausole. Je la trouve de fort bon aspect et me voici rassur ds l'abord
sur le repas que nous allons y faire. Cette ferme est exactement celle
que les Grecs auraient construite s'ils avaient su ce que nous savons.
Elle est propre et gomtrique.

Le zbre se cabra au soleil.

--D'ailleurs, continua Pausole, les Grecs prenaient mille prcautions
que nous inventons depuis dix-huit mois. J'ai lu dans les traits d'un
mdecin d'phse qu'ils faisaient bouillir, refroidir et rebouillir
l'eau qu'ils buvaient. Ils savaient que l'eau des fleuves est la pire de
toutes, que les puits sont dangereux dans le voisinage des thermes, et
que les accoucheurs doivent se laver les mains immdiatement avant de
puiser. Petit, ce qu'on appelle progrs n'est jamais qu'un retour aux
Hellnes ou un dveloppement de leurs principes. La mtairie o nous
entrons est plus prs d'eux qu'elle n'en a l'air. Hol! voici le
mtayer.

Un vieil homme accourait, le chapeau de paille  la main, tremblant,
mu, orgueilleux, rjoui... Laissons au lecteur le soin de trouver
toutes les pithtes qui dcrivent un vieillard rural recevant le Roi et
son page.

Himre et Macarie, en btes de la couronne, furent conduites  des
stalles de choix. Pausole s'appuya familirement sur l'paule de son
sujet, car il ne savait jamais garder les distances, et Giguelillot,
trs veill, s'intressa aux filles de ferme.

Il en vint une, deux, sept, dix, douze, les laides portant cotte et
fichu, mais les jolies sans vtement,  la mode de Tryphme.

                   *       *       *       *       *

Giguelillot remarqua l'une d'elles qui, nue entre ses petits sabots et
le foulard de son chignon, semblait fort propre  occuper les loisirs
d'une journe de repos.

Et, tandis que le Roi Pausole demandait bonnement au fermier ses
prvisions sur la rcolte et les cours du march aux grains, le page
s'approcha de la laitire qui le considrait d'ailleurs avec le plus
gentil sourire.

--Tu sais traire les vaches, lui dit-il.

--Je ne sais mme que cela, rpondit la jeune fille.

Le timbre de sa voix tait vif et chaud.

--Eh bien! fit Gilles, conduis-moi. Nous allons emplir un bol de lait
pour Sa Majest qui a soif et un pour moi qui l'imite par esprit de
courtisanerie.

Elle courut en avant, les seins dans les mains.

Il la rejoignit dans une table reluisante qui semblait une curie de
cirque.

--Comment t'appelles-tu?

--Thierrette, seigneur.

--Thierrette, tu as les seins dors comme deux mottes de beurre frais.
Porte au Roi le lait que tu voudras; mes lvres ne veulent que du tien.

--Je n'en ai pas, dit la brune en riant, et je ne fais rien pour qu'il
m'en vienne.

--Tu n'en as pas? Je saurai si c'est vrai.

--Essayez.

Il en fit l'preuve,  droite et  gauche, avec une insistance qui ne
paraissait pas dplaire. Il ttait en creusant les joues, comme un petit
enfant goulu et les seins augmentaient de la pointe entre ses lvres
aspirantes; mais il n'amena que de longs frissons et des rougissements
satisfaits.

--Rien encore, fit-il enfin. Tu me fais attendre. Approche-toi; tu m'en
donneras dans un an.

--C'est bien tard si vous avez soif. Buvez d'abord celui-l.

Elle s'assit auprs d'une vache blanche, soupesa la peau douce et
tremblante du pis, et, tirant l'paisse ttine molle entre le pouce et
les deux doigts, elle darda obliquement le rayon blanc du lait.

Giglio restait  distance, attendant qu'elle revnt  lui; mais elle
sortit d'un pas droit et lent, tenant  la main devant sa poitrine la
coupe de porcelaine o tremblait la crme lourde.

--Je vais porter cela au Roi, dit-elle. Attendez, votre tour viendra.

On ne l'attendit pas un instant.

 peine tait-elle entre du fond de l'obscure table dans la grande
lumire de la porte o ses cheveux noirs prirent des valeurs bleues, le
page tait dj parti par l'autre issue de la grande salle.

Il traversa des couloirs clairs, des vestibules ars, des magasins qui
ressemblaient  des expositions agricoles et qui lui parurent disposs
par le plus mauvais esprit.

Giguelillot qui ne ressentait pas d'admiration particulire pour le
patient labeur de l'homme, et traitait les choses les plus graves avec
une dplorable lgret, demeurait intransigeant sur la dcoration des
pices o l'on travaille, comme de celles o l'on ne travaille point.
L-dessus, ses principes taient d'autant plus fixes qu'ils taient plus
rcents et s'il trouvait  certains dsordres une certaine grce dans
l'imprvu, rien ne l'exasprait davantage que le rangement,
c'est--dire la succession rgulire.

Avec un zle trs actif, il drangea tout ce qu'il put remuer.

Il jeta les rouleaux dans les moissonneuses, les lochets et les hourres
d'acier dans les machines aratoires; il fit entrer les fourches fines,
les pelles minces, les binettes robustes dans la chaudire et la
chemine d'une malheureuse locomobile. Traitant le carrelage comme une
simple terre de labour, il l'effondra d'un coup de pioche...

Et le sol rouge apparut.

--Ah! s'cria-t-il. Voil un joli ton.

Il recula, ferma les yeux  demi, regarda comment la salle s'clairait,
d'o venait le jour, o se massait l'ombre; puis, choisissant, non sans
intention, un autre point de l'alle centrale, il y fit, d'un second
coup de pioche, un rappel de vermillon.

Il continua ainsi, trs intress par son petit travail, et pendant plus
d'un quart d'heure s'effora de modifier la dcoration de la salle, sans
se proccuper des rgles d'Owen Jones. Certaines faux enleves de leur
manche et disposes  plat sur le sol avec sobrit, justesse, quilibre
ornemental, rpandirent leurs longues feuilles bleues qui rejetrent le
vermillon dans la gamme des tons orangs. Des lignes arborescentes de
btons bout  bout donnrent  la composition une sorte de solidit.
Deux faucilles runies par les pointes et les douilles autour d'une
fondrire de couleur, imposrent  l'ensemble un centre artificiel, un
foyer de rousse argile, que balanait  l'autre coin un second foyer
plus petit, mais galement indispensable.

--Ah! ah! fit-il encore, a n'est pas vilain. Maintenant, on peut entrer
ici. Les objets sont  leur place.

Puis, anim par ce labeur de vingt minutes, il continua sa promenade 
travers la mtairie.

Un fruitier tout rouge de fraises et de framboises s'ouvrait un peu plus
loin.

Il y entra.

--Bonjour, seigneur, dit une petite voix.

Et Giglio aperut, derrire des claies de pourpre, la ligne blanche d'un
corps de femme que relevaient des touches de blond.

Celle-ci peut-tre allait se montrer plus tendre ou moins artificieuse
que la jeune Thierrette.

Il ne s'attarda pas  lui demander son nom, ni mme  faire avec les
figues, les bananes et les mandarines des fantaisies dcoratives.

S'approchant, il dclara:

--Rose, ou Liliane, ou Marguerite, ou quel que soit le nom floral que
vous portiez entre vos soeurs, si j'tais le matre du lieu, je ne
voudrais pas d'autres fruits que ceux de votre corps velout comme une
prune. Donnez-moi vos oranges, vos fraises et vos prunelles, et ce coeur
de grenade qui est si bien ferm.

 genoux devant l'une de ses lectrices, le jeune pote et, sans doute,
cherch des comparaisons plus rares, si tant est qu'il en soit
d'indites entre les fruits de la femme et ceux de la terre; mais la
Tryphmoise  laquelle s'adressaient de telles galanteries n'avait
jamais rien entendu qui lui part de meilleur ton.

Elle rougit en baissant la tte avec un sourire d'enfant, et, comme son
premier mouvement fut d'aller fermer la porte, Giglio comprit qu'il
pouvait continuer sa ballade jusques et y compris l'envoi.

                   *       *       *       *       *

Il prit la jeune fille debout entre son bras gauche et son pourpoint
bleu. D'une main qui semblait indiquer  des spectateurs invisibles une
collection d'horticulture, il toucha d'abord la bouche qui devint une
fleur de pcher, puis les seins qui, suivant l'image, furent deux pches
portant leurs noyaux; puis il osa des mtaphores qui venaient peut-tre
de Chnier, mais certainement pas de Lamartine.

La gardienne des framboises coutait avec sensualit cette posie tout
orientale. Incapable d'imposer son humble et faible retenue au dsir
d'un jeune homme qu'elle trouvait plein de gnie, elle se laissa
conduire sans aucune rsistance vers un canap de jardin, le dbarrassa
d'une centaine de fruits, et mit un point d'honneur  donner
gnreusement ce qu'on voulait bien attendre d'elle.

--Quand reviendrez-vous? soupira-t-elle aprs beaucoup d'autres soupirs.

Giglio rpondit imperturbable:

--Demain. Ce soir. Aprs-demain. Toujours.

--Mais vous avez des amies?

--Aucune.

--Vous en aurez?

--Jamais!

--Jurez-le-moi.

--Je vous le jure.

Rassure, elle s'abandonna de nouveau  coeur ouvert, et ensuite plus
confiante, le laissa partir.

                   *       *       *       *       *

Le page traversa la cour.

Par les fentres de la salle o l'on avait conduit le Roi, il vit
Pausole endormi prs du mtayer dans un large fauteuil de cuir. Comme il
se tournait d'un autre ct, il retrouva debout,  l'entre du
vestibule, Thierrette qui, d'un doigt menaant, lui dfendait
d'approcher, mais oubliait de ne pas rire.

--Ne me suivez pas! cria-t-elle en fuyant.

Il accourut.

                   *       *       *       *       *

 la course, il monta un escalier, suivit un corridor blanc, pntra
dans une petite pice clatante et lisse comme les autres.

Elle se barricada derrire un porte-serviettes:

--Sacripant! vous voil dans ma chambre, maintenant! Voulez-vous sortir
ou j'appelle!

Giglio, comdien, prenant la voix d'une dame qui visite une garonnire,
pronona:

--C'est gentil chez vous! Oh! les jolies fleurs!

Il touchait du doigt le papier peint o d'invraisemblables penses
jauntres inclinaient leurs mentons fendus.

Elle fit mine de se vtir. Il l'arrta de la main, et tenant sa toque 
plume sous l'autre main abaisse, il lui dit avec mille grces:

--Belle Thierrette, je vous adore.

--Est-ce vrai?

--Trop. J'en suis fou. Ne le voyez-vous pas  mes yeux?

Elle vit tout ce qu'elle voulait voir et cependant elle demanda:

--M'aimerez-vous encore demain?

--Toujours.

--Toujours, c'est bien longtemps. Dites-moi un peu moins pour que je
vous croie...

--Quatre-vingts ans.

--Moins encore.

--Soixante-dix-neuf ans et demi... Je vous parle du fond de mon coeur,
Thierrette; si je vous offre un amour trs long, c'est que j'espre
vivre trs vieux et que je vous aime pour toute une vie.

Thierrette se laissa persuader. Son indigne et dlicieux amant comprit
ds le dbut pourquoi elle avait refus pendant prs d'une heure la
grce de s'tendre et d'ouvrir les bras. C'tait parce qu'auparavant
elle n'avait pas jug dcent de l'accorder  personne.

                   *       *       *       *       *

Avait-elle raison de laisser Giguelillot prendre ainsi le premier la
place vide auprs d'elle? Le lecteur ne peut en douter. Thierrette en
fut cependant soucieuse, et, cet aprs-midi de juin, si elle se sentit
tout  coup accessible aux caresses de l'homme, la taille molle et les
seins durs, ce fut que dans le secret de sa chambre les sens vainquirent
sans combat tout ce qu'elle avait d'nergie.

 dfaut de force morale, Thierrette montra successivement du courage;
puis de la passion; puis du zle. L'ensemble de ses qualits dpassait
et de beaucoup le niveau modeste o se maintenait la jeune fille de la
salle aux fruits.

Elle accepta d'abord sans plainte les preuves du premier dbut, allant
mme au devant d'elles avec une vigueur qui fut auxiliatrice  propos;
et, peu  peu, se prenant d'enthousiasme pour la rvlation qui venait
de pntrer brusquement en elle, Thierrette manifesta qu'on ne l'en
frustrerait plus sous aucun prtexte et qu'elle ne permettrait pas mme
un simple recueillement passager. Giguelillot, prisonnier courtois, fit
preuve de solidarit.

Toutefois, au moment mme o elle cherchait dans ses prunelles et se
croyait certaine d'y voir la flamme d'un amour aussi violent que le
sien, le petit page dj distrait pensait  bien autre chose.

Il se disait, non sans gards mais aussi non sans franchise, qu'il
perdait son temps avec une regrettable dsinvolture; qu'il tait devenu
non seulement le page favori, mais le conseiller du Roi Pausole; qu'en
cette posture il devait avant tout balancer l'influence de Taxis le
nfaste; que pour cela il ne suffisait pas d'envoyer cet homme grave 
six kilomtres en arrire en faisant la nique  son ombre, mais qu'il
fallait agir pendant qu'il s'garait, faire sans lui l'enqute, mener
les vnements et lui prsenter  son retour, d'un geste afflig,
l'irrparable.

                   *       *       *       *       *

Ses rflexions eurent tout le temps d'arriver  leur terme et mme de
porter fruit sous la forme d'une heureuse ide, car les jeunes ardeurs
de Thierrette ne mesuraient ni les minutes ni la chute du crpuscule.

L'heureuse ide qui lui vint tait une faon de stratagme, lequel lui
parut d'abord un peu complexe, un peu fragile et tir de loin, mais non
pas trop pour russir.

Ce fut ainsi qu'il l'amora:

--Mon amour, dit-il tout  coup. Je t'ai aime ds le premier regard,
mais maintenant je ne pourrais mme plus souffrir de te quitter pour un
matin.

--Oh! non! ne me quittez pas!

--Tu sais que je suis page du Roi. Mon costume me fait reconnatre
partout. Comment sortir et comment me cacher?... coute-moi. Tu
t'habilles, l'hiver; o sont tes vtements?

--Pourquoi?

--Donne-moi une jupe et un fichu, un foulard de chignon pour couvrir mes
cheveux courts et le chapeau de paille  larges bords que tu mets pour
aller aux champs. Donne-moi encore deux seaux de lait  la main et
laisse-moi sortir ainsi. J'attendrai au dehors qu'on ait fait des
recherches dans toute la ferme et que le Roi soit parti sans moi; puis
je reviendrai o tu voudras et nous ne nous quitterons plus de la nuit.

--C'est vrai, dit Thierrette. Nous ne pouvons pas nous voir ici. Dans la
journe l'tage est vide et aujourd'hui je n'ai rien  faire puisque le
Roi est  la mtairie; ce soir, si l'on vous trouvait l!

Elle se leva.

--Habillez-vous! vite! Le soleil est dj couch.

Elle l'aida, lui passa la jupe, serra des manches de toile fine sur
celles du pourpoint bleu, noua le fichu, le gonfla par devant, enroula
le foulard de soie au sommet de la tte, fixa le grand chapeau de
moissonneuse et dit:

--Allez, maintenant! les seaux  lait sont dans la premire chambre au
rez-de-chausse. Prenez-en deux. Il fait presque nuit. Je suis sre que
personne ne vous reconnatra. Ce soir je me sauverai toute seule dans le
petit bois d'oliviers,  droite en allant au palais. Et vous?

--J'y serai.

--Tous les soirs?

--Tous les soirs.

--Ah! je vous trouve si beau!

Elle le reprit dans ses bras, et Giglio eut beaucoup de peine  prendre
un air assez obtus pour ne pas deviner que ce baiser d'adieu voulait
avoir des consquences.

                   *       *       *       *       *

Il sortit, descendit mollement un escalier qui ne lui parut pas solide
et trouva la petite laiterie o la traite du soir attendait, fumante
encore et toute mousseuse.

Se baissant, il souleva l'anse du premier seau, tira, fit effort, tendit
l'paule, mais ne put jamais russir  soulever le seau tout entier avec
sa charge de lait et de crme.

Un syllogisme de l'espce la plus simple et la seule qui ft accessible
 son esprit fatigu lui dmontra que, un tant contenu dans deux,
s'il ne pouvait soulever un seau, il serait encore moins capable de
dambuler avec la paire.

Trs calme, et toujours rsolu aux expdients dcisifs, il pencha le bec
de fer-blanc du ct de la porte ouverte, et sur le carrelage bleu
sombre il rpandit une voie lacte.

Il vida de la mme manire le seau qui se trouva le plus voisin, puis
adapta les couvercles en ayant soin de laisser la mousse blanchir le
bord et couler en bave sur les flancs. Ensuite il souleva les cylindres
vides avec l'aisance d'un acrobate.

--Pour ce que je veux en faire, dit-il, la couronne de mousse suffit
bien.

                   *       *       *       *       *

Impudemment il s'en alla jusqu' la fentre sans rideaux par laquelle il
avait surpris le sommeil du Roi Pausole. Le Roi continuait de dormir, le
nez un peu plus bas et la barbe en volute.

Il faisait nuit. Dans le Midi, quoi qu'en dise Voltaire, les jours d't
sont moins longs que derrire les arbres d'Auteuil. Il n'tait pas
encore huit heures quand Giglio en paysanne et portant ses seaux  la
main passa entre les quarante gardes qui dressaient toujours sous le
porche leurs tulipes un peu fltries.

Au moment o il atteignait la route, Taxis poussireux et rogue le
croisa.

--H! fit Giglio, monsieur! h! monsieur!

Taxis ne le reconnut point, car la voix tait contrefaite ainsi que le
vtement et l'allure.

--Quoi? Que me voulez-vous? cria-t-il.

--C'est-i que vous cherchez le Roi?

--Cela ne vous regarde pas.

--Sr que non. Je disais a... c'est parce que si vous le cherchiez...
comme il est rentr au palais...

--Lui?

--Mme qu'il tait colreux  cause que vous n'tiez pas l. Mais a ne
me regarde pas non plus. Bonne nuit, monsieur. Il fait bon, ce soir.
Faut prier qu'il repleuve un peu.

Taxis eut un geste qui signifiait:

Voil qui est fcheux! fcheux!

Il fit tourner bride au docile Kosmon et pour la seconde fois repartit
sur la route.

                   *       *       *       *       *

Cependant Giglio, d'un pas gal et balanc, suivait la rue du petit
village. Ses bras taient aussi rigides que s'il avait port vingt
litres de lait pesant  chacun de ses poings ferms. Il longeait les
maisons obscures, il vitait les passants et, pour ajouter un signe
dcisif  ceux de son nouveau costume, il se tenait trs en arrire
comme une fille qui porte sa faute.

L'htel du Coq, o il pntra, n'tait qu'une petite auberge, entoure
d'un vieux jardin. On y entrait par la cuisine et, comme l'heure du rti
sonnait, ni la patronne ni les servantes n'eurent le temps de
l'examiner.

Aprs ses premiers saluts auxquels on ne rpondit qu' peine, il
expliqua d'une voix stupide:

--Je suis nouvelle  la ferme. Je porte du lait pour la petite dame et
le monsieur qui dnent dans leur chambre.

--Montez. C'est au premier. La porte  deux battants, dit une servante
affaire.

--C'est bien la petite dame en vert? rpta-t-il avec calme.

--Oui, qu'on vous dit. Dbarrassez!

                   *       *       *       *       *

Giguelillot poussa un soupir de contement. Ses mditations dans les bras
de Thierrette n'avaient pas t mal conduites.

Entre les hypothses diverses qu'on pouvait indiquer au milieu du doute,
il avait mis le doigt sur la vraie: la blanche Aline, confiante dans
l'apathie du Roi, n'avait pas quitt l'htel de sa premire nuit
amoureuse. Ceci pos, il ne fallait pas tre grand clerc pour deviner
qu'elle se cachait nanmoins dans l'intimit de sa chambre, qu'elle y
prenait ses repas en secret et que, dans une auberge de route, cette
particularit suffirait  la dsigner.

Il s'en allait vers l'escalier quand la cuisinire l'arrta et, faisant
signe du doigt vers les deux seaux:

--Vous n'allez pas monter tout a? dit-elle. Il y en a pour vingt-cinq
personnes.

--Laissez donc. Ce n'est pas pesant. La dame prendra ce qu'elle voudra.

--Et puis vous arrivez tard. Ils ont fini de dner il y a dix minutes.
On a enlev leur couvert.

--Tant mieux. a sera pour eux la nuit.

Sans s'mouvoir en aucune faon, il monta l'escalier du mme pas
oscillant et lourd, trouva la porte  deux battants, heurta comme par
mgarde ses deux seaux vides l'un contre l'autre et cria en frappant du
doigt:

--Madame! on vient pour faire la chambre!




CHAPITRE VIII

O LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L'APRS-MIDI.

  Les femmes de chambre de feue ma mre, et quelques demoiselles qu'on
  me permettait de voir, telles furent les matresses d'iniquit qui
  m'apprenoient le mal dans un ge o j'tais incapable de le faire.

  _Le Triomphe du Clibat_, par une demoiselle de condition.--1744.


Dans le bois d'oliviers et de pins rouges o le sommeil l'avait couche,
la blanche Aline dormit environ dix heures, depuis l'aurore jusqu'
vpres.

En s'veillant, si elle ne murmura pas: O suis-je? comme une ingnue
de ferie, ce fut parce que, le long d'elle, silencieuse et accoude,
Mirabelle la considrait avec une tendresse vigilante et dj presque
conjugale.

--C'est toi? dit-elle. Et nous sommes seules? Personne ne nous a
trouves?... Bonjour, Mirabelle. Tu as bien dormi?

Non, la danseuse n'avait pas ferm les yeux. Habitue aux nuits sans
sommeil, elle avait pass celle-l dans l'attente, et les dsirs.
Pendant la premire heure du jour, elle s'tait mise  genoux devant le
visage de Line pour jeter son ombre sur elle. Mais plus tard, avec le
changement de lumire, un long cyprs opaque et noir ayant bien voulu se
charger du mme soin, elle s'tait leve de l pour voler des figues, et
lorsque enfin la blanche Aline abandonna son dernier rve, toutes deux
se mirent  goter.

Le repas tait maigre et l'ombre chaude. Par-dessus les buissons de
myrte on apercevait des moissonneurs bleus dans les crales de cuivre
et des passantes sur la route.

--Tu vois, dit Mirabelle. Nous ne sommes pas seules du tout. Nous ne
pouvons pas rester ici. Veux-tu marcher jusqu' Tryphme? La ville est 
deux lieues de nous, ce n'est pas long. Nous nous cacherons l bien
mieux que dans les bois.

Line se pendit  son paule et elles s'en allrent par les prs. Un peu
plus loin, il leur fallait traverser le premier village. La rue tait
dserte et blanche. Une auberge s'offrit  droite.

                   *       *       *       *       *

Sa faade frachement peinte et couleur de paille, ses tonnelles
ombreuses, son jardin, ses vieux arbres tentrent Mirabelle tout  coup.

 cette heure de la journe les paysans travaillaient aux champs. Il n'y
avait personne autour de la porte ouverte; si elles s'y glissaient
rapidement, aucun tmoin ne pourrait les trahir. Telle fut du moins la
raison, ou plutt le faible prtexte qui lui fit obir si vite  la hte
extrme de ses sens.

--Entrons l, dit-elle.

--O tu veux.

                   *       *       *       *       *

On leur donna la plus belle chambre. Aussitt, Line voulut un grand tub,
et une ponge neuve, et un panier de cerises, et du chocolat, et un
ventail, et du sirop de citron, et de la glace, beaucoup de glace, et
de l'eau chaude, beaucoup d'eau chaude.

Elle obtint ces choses trs prcieuses, puis ferma les deux verrous.
Mirabelle la suivait pour l'treindre; mais Line joignit les deux mains,
fit un sourire derrire une moue et prit une voix de petite mendiante en
expliquant qu'il faisait chaud, qu'elles taient seules, que personne ne
les gronderait, enfin qu'elles pouvaient bien faire leur toilette
ensemble et se mettre un peu toutes nues.

Mirabelle eut un frisson.

La simplicit de Line la dconcertait. Habitue  tous les expdients de
la dbauche urbaine, aux rsistances qui se font vaincre, aux corsages
qui cdent d'une agrafe, aux jupons multiples et chauds, aux pantalons
hospitaliers, la danseuse ne comprenait plus l'tat d'esprit de cette
petite qui demandait la nudit comme une tenue de jeu sans aucune des
transitions en usage sur les divans.

Les personnes qui, successivement, dans les coulisses, les fiacres ou
les rez-de-chausse avaient pris sur elles de former par des
conversations intimes sa jeune me soumise  leurs seules influences s'y
taient prises de telle faon que Mirabelle imaginait ses semblables
sous deux aspects toujours contraires: les femmes chastes et les femmes
sataniques. De l'extrme dcence  la perversit, il n'y avait rien dans
ces conceptions du caractre fminin. Et, comme de trs bonne heure une
tante ncessiteuse lui avait demand de faire choix entre les vertus et
les vices, sans insister autrement pour qu'elle embrasst les vertus,
elle avait appris tous les vices afin de se distinguer le plus tt
possible dans l'une des deux voies parallles qui reprsentaient  ses
yeux l'avenir moral d'une jolie enfant. Qu'il y en et une troisime et
qu'on pt tre nue sans avoir dans les yeux la flamme des ancestrales
luxures (comme s'expriment nos crivains), Mirabelle, en bonne Franaise
et lectrice de romans-feuilletons, ne s'en doutait pas encore,  l'aube
de ses dix-huit ans. Pour elle, le geste de la femme tait uniformment
la mimique  double entente de la Statue Pudique ou Indicatrice: qui ne
masquait pas, dsignait; qui ne se dfendait pas, voulait provoquer.

En coutant la blanche Aline et en voyant ses yeux si purs, Mirabelle se
dit simplement:

--Ce sont les moeurs de Tryphme: mais quel singulier pays!

                   *       *       *       *       *

La premire, elle retira ses vtements avec des gestes qui, tour  tour,
hsitaient ou se pressaient devant les boutons. Elle n'osa pas une fois
sourire, et mme, surprise de son trouble, elle ne sut que faire de ses
bras lorsqu'elle n'eut plus rien  enlever.

Debout, nerveuse, les deux mains sous la nuque, une jambe frmissante et
le corps souple, elle se mordait la lvre, elle pliait son cou mobile et
changeait constamment de regard.

Cependant, assise devant elle et le menton sur les doigts, Line achevait
de se renseigner avec un prodigieux intrt.

Mirabelle, impatiente, lana:

--Je te plais?

--Tu ressembles... veux-tu que je te dise  qui?  une statue de
Narcisse qui est au fond du parc. Mais Narcisse est un monsieur... Tu es
la premire fille que je regarde ainsi; je n'ai jamais eu d'amie, tu
sais, et je ne vois que de loin les femmes de papa... Je te trouve
beaucoup plus jolie qu'elles.

En effet, et  part un simple dtail qu'il n'tait pas ncessaire
d'examiner  tout moment, on pouvait  la rigueur prendre Mirabelle pour
un jeune homme. Ce n'tait pas sans de bonnes raisons qu'elle jouait les
rles travestis. Telle tait l'ambigut de ses formes et de son
maintien, que, pour mimer les jeunes premiers avec leur vraisemblance
physique, elle n'avait besoin de vtir ni le pourpoint ni le
haut-de-chausses. Le tutu suffisait bien.

Elle tait grande, mais lgre, les flancs droits et le ventre plat. Ses
jambes de danseuse alerte prouvaient leur robustesse par une musculature
complexe et fine qui se dessinait  la surface lorsqu'elle tendait les
jarrets. Le haut du corps tait plus grle.

Dans la peau dlicate et ple de la poitrine, deux sombres petites
chevilles marquaient seules la place des seins. Ses cheveux bruns,
boucls et courts, se fendaient d'une raie  droite et se gonflaient en
mche sur le front.

Ce genre de beaut n'est pas exactement celui qui inspire le lyrisme des
potes hindous; mais Mirabelle, qui lisait peu les stances de
Bhartrihari, se trouvait assez volontiers singulire et mme piquante,
selon le style des compliments qu'elle recevait pass minuit. Elle ne
fut donc pas offusque d'entendre sa nouvelle amie dclarer aprs
beaucoup d'autres qu'elle ressemblait  un garon. Ramene par cette
petite phrase dans l'ordre de ses habitudes, elle vint lestement
s'asseoir sur les genoux de la blanche Aline.

Celle-ci n'avait pas quitt sa robe verte. Mirabelle voulut la dfaire
elle-mme, et ce lent dshabillage fut entrecoup de tendresses que Line
trouva du dernier galant, sans pourtant oser les rendre.

Trs gaie, elle jeta ses deux bas en l'air comme une autre et jet son
bonnet par-dessus des ailes de moulin, s'accroupit  la tailleur dans
l'eau flottante et claire du tub et frissonna de plaisir, les reins en
mouvement.

Mais brusquement, reprise d'un doute et s'appuyant d'une main sur son
ponge deux fois presse, elle demanda en levant la tte:

--C'est bien vrai, Mirabelle, tu n'es pas un monsieur?




CHAPITRE IX

O PAUSOLE, AYANT SECOU LA MLANCOLIE DE LA RGLE, PROUVE LES DBOIRES
DE LA FANTAISIE.

    Elle est semblable  ces eaux dbordes
    Qui, s'loignant du fil de la raison,
    Durant la nuict, et par sourdes ondes,
    Lors que tu dors entrent dans ta maison.

  LOUYS DORLANS.--1631.


Voyant que la nuit tombait et que le Roi Pausole prolongeait toujours sa
sieste rparatrice, le mtayer dit  sa fille de guetter le rveil du
Roi, et lui-mme monta dans sa chambre afin de passer l'habit noir de sa
jeunesse lointaine, en rglant l'ordre du festin qu'il lui fallait
improviser.

La petite Nicole, fille cadette du fermier, tait une jeune personne
dvore d'esprances. Ses quatre soeurs s'taient choisi,  vingt annes
d'intervalle, des maris de classe diffrente  mesure que la richesse de
leur pre devenait plus solide et plus vaste. La premire avait obtenu,
disons mme sduit, un jeune montreur de singes savants qui, aprs avoir
eu la bont de lui accorder un enfant, tait all plus loin encore dans
la voie des concessions en se donnant lui-mme pour toujours. La seconde
avait pous un huissier. La troisime, plus difficile, un entremetteur
de la bonne socit. La quatrime tait prfte. Aprs cette monte
continue vers les honneurs et les divers salons, Nicole ne voulait pas
dchoir.

Lorsqu'elle vit entrer le Roi dans la mtairie de ses aeux, Nicole ne
douta pas que son destin en personne ne vnt  elle, pourpre au flanc et
couronne en tte.

                   *       *       *       *       *

Pausole  peine endormi, elle intrigua pour rester seule. On ne voulut
pas d'abord y consentir; puis, les heures passant et le nez royal
penchant de plus en plus vers la barbe, le sommeil de l'insigne visiteur
prit un aspect d'ternit qui suspendit les prcautions. Le mtayer
s'esquiva, laissant Nicole en sentinelle.

La petite sentit sa poitrine battre: c'tait l'heure de sa destine.

Ah! que faire, et comment jouer le rle que lui proposait la fortune?

Elle ne connaissait l'tiquette des cours que par les pomes et les
drames dont sa soeur la prfte lui faisait largesse chaque anne 
l'occasion des trennes. C'tait dj quelque chose; et bien qu'on ne
parle peut-tre pas toujours au prince de Galles la langue de S. A. la
princesse Maleine, celle de Blanche Triboulet ou celle d'Hrodiade, on
n'est pas compltement ignorant du trne quand on a de la littrature,
pensait Nicole.

Et elle le prouva.

                   *       *       *       *       *

Saisissant dans un vase de porcelaine peinte une rose en papier dor,
elle approcha du Roi, le baisa au front, tendit la main droite et
rcita de sa voix la plus sage:

-- Roi! sors de tes songes: veille-toi! regarde!

--Hun! ternua Pausole. Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?

--Je suis venue, nonna la petite, je suis venue, moi l'Inconnue, moi
l'Ingnue, la Biscornue, menue et nue, je suis venue!

--Mon enfant, dit Pausole, encore mal veill, on ne fait jamais rimer
deux adjectifs ensemble et encore moins quatre ou cinq.  part cela,
c'est fort joli ce que tu me racontes. Mais qui es-tu?

                   *       *       *       *       *

Elle se troubla lgrement, puis reprit un peu plus vite:

--Je suis l'astre qui vient d'abord. Je suis celle qu'on croit dans la
tombe et qui sort! Mon sein est inquiet, la volupt l'oppresse, et
jamais je ne pleure et jamais je ne ris!

Le Roi, se renversant dans son fauteuil, ouvrit la bouche avec terreur.

Nicole, de plus en plus vite, continua:

--J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Oh! je sens que je
touche  quelque instant suprme...  rve de mes nuits, cher dsir de
mes jours, que je n'attendais plus, que j'esprais toujours, j'ai besoin
de te voir et de te voir encore, et puis voici mon coeur qui ne bat
que...

--Ah !...

--... pour vous. Seigneur, je n'ai jamais contempl qu'avec crainte
l'auguste majest sur votre front empreinte, car le jeune homme est
beau, mais le vieillard est grand. Puisque j'ai mis ma lvre  ta coupe
encore pleine des baisers du zphyr qui me relvera, Pausole, prends ton
luth, regarde, je suis belle: l'aube exalte ainsi qu'un peuple de
colombes marche  travers les champs, une fleur  la main.

--Comment dis-tu!! hurla le Roi, d'une voix qui la fit enfin taire.

Mais au mme instant, et comme la jeune fille terrifie restait bouche
bante, Pausole aperut derrire la fentre des lueurs multiplies qui
voletaient  et l; il vit des torches s'approcher, des gens courir,
des bras s'tendre, une sorte de gigantesque mouton baisser du niveau
des hautes vitres sa tte branlante jusqu' terre... Brusquement, la
porte s'ouvrit et Diane  la Houppe entra.

--Ah! cria-t-elle. J'en tais sre!

La pauvre petite Nicole se cacha derrire le Roi.

                   *       *       *       *       *

Pausole, frappant de sa large main une table retentissante, profra:

--Mais, par le tonnerre des dieux! qu'est-ce que tout cela signifie? Il
faut que je dorme encore ou que je sois devenu fou!... Taxis! o est
Taxis?... Gilles! Gilles! Djilio! Giguelillot!... O est mon ministre?
O est mon page? O suis-je moi-mme? et dans quelle caverne de bandits
a-t-on foment ce guet-apens?

--Ah! Sire, vous tes dans mes bras! expliqua Diane  la Houppe.

--Tu seras  mon ombre et moi dans ta lumire, rectifia la petite
Nicole.

--Le diantre soit des femmes et des courtisans! jura le Roi hors de lui.
Taxis! mais pourquoi ne vient-il pas? Taxis! Taxis! Giguelillot! Jamais
je ne m'en tirerai tout seul! O sont mes gardes, mes soldats? Pourquoi
ont-ils bris leurs lances? C'tait bien le jour, en vrit! Ce
Giguelillot est un chenapan! Taxis avait cent fois raison de le flanquer
 la fourrire!... Taxis!... Mais o se cache-t-il donc? Ils m'ont tous
abandonn! livr aux folles! livr aux folles!...

En effet, au milieu d'un tapage qui allait toujours grandissant, Diane,
tirant Nicole par le bras, lui appliquait une paire de gifles qui sonna
comme une belle rime... Des mains voulurent les sparer...

--Taxis! Taxis! rptait Pausole.

Et il luttait  son tour, mal reconnu par les filles de ferme qui
s'taient prcipites au bruit de la dispute. Dans la porte, des gens se
massaient, lanaient des conseils, des exclamations. Des cris aigus
partaient de la cour, mls aux pleurnicheries de la petite Nicole, aux
abois de tous les chiens lchs et au blement spulcral de l'norme
monture amene par la sultane en fuite, lorsque, au-dessus de toutes les
clameurs, on entendit la voix plaintive du mtayer qui vagissait:

--Un chameau! Un chameau! Un dromadaire dans ma maison!




CHAPITRE X

COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU'AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE
QUI S'ENSUIVIT.

    Mulier qunam pudibunda?
    --Qu tegit faciem cum indusio suo.

  _Nug Venales._--1741.


Avant d'exposer par qui se dnoua la scne prcdente, il nous faut bien
retrouver Gilles au point o nous l'avons laiss, selon les rgles
fondamentales de la tradition romantique.

Il se prsentait alors sous le vtement d'une paysanne  la porte de la
blanche Aline, en invoquant une fallacieuse raison emprunte aux
habitudes de la domesticit.

--Entrez! Entrez! dit une voix.

Il entra, fort posment, regarda autour de lui...

                   *       *       *       *       *

Ni dans le lit ni dans la chambre, il n'y avait plus personne.

Cependant, le long du mur, une robe verte, un pantalon d'homme et
plusieurs dessous que nous ne dtaillerons point, indiquaient au moins
deux prsences.

Trs calme et haussant toutes ses voyelles jusqu'au mdium des soprani:

--Monsieur n'est pas l? fit-il.

--Pourquoi? rpondit la voix.

--J'ai deux mots  dire  monsieur.

Un fou rire partit du cabinet de toilette; la petite porte
s'entre-billa.

--Eh bien, dites! qu'y a-t-il?

--Monsieur ne peut pas venir une minute?

Le fou rire redoubla.

Puis, il y eut un silence, une sorte d'inquitude, et, aprs quelques
chuchotements:

--Vous tes seule? reprit la voix.

--Oui, madame.

--Fermez la porte  clef. Je viens.

Giguelillot ferma la serrure et, pour plus de prcautions, mit la clef
dans sa poche.

                   *       *       *       *       *

Alors, tranquillement, ne se cachant pas d'une femme de chambre, la
blanche Aline s'avana. Elle tenait une grappe de muscat entre la main
et les dents, et c'tait l tout son costume.

--Monsieur ne peut pas venir, sourit-elle. Parlez-moi.

Bien qu'il se ft dit combl par les faveurs de Thierrette, le page
sentit renatre en lui, devant cette apparition, tous les feux dont
Pyrrhus se voyait allum; mais, faisant preuve ce soir-l d'une rserve
exceptionnelle, il jugea dangereux de prolonger un examen qui et nui 
d'autres projets.

Il reprit sa voix masculine:

--Madame, je regrette profondment d'avoir aperu Votre Altesse...

--Un homme! Un homme! cria Mirabelle en se jetant dans la pice, de
l'air le plus agressif.

--Ah! nous sommes dcouvertes! pleura la petite Line.

Et elle perdit le sentiment dans les bras de sa grande amie.

                   *       *       *       *       *

Gilles, trs tonn sans doute, mais prpar nanmoins par son
exprience de la vie intime  ces sortes de surprises, ouvrit la porte
du cabinet de toilette, constata que dans la chambre et dans la petite
pice il ne voyait pas d'autre amant que cette jeune fille aux cheveux
coups: tout s'expliquait aussitt.

Il fit deux gestes  part lui.

L'un disait:

--Voil qui est clair.

Et le second:

--C'est assez gentil.

Puis, tandis que Mirabelle,  force de soins et de caresses, ranimait sa
petite complice dont la pleur tait navrante, Giglio, dans le cabinet
ferm, quitta la jupe et le fichu, ainsi que le foulard et le chapeau de
paille. Il se coiffa, campa sa toque, brossa longuement son pourpoint
bleu, tira les jambes du maillot jaune, mit en ordre son petit pont et
se lava les mains  l'eau tide.

Dsormais prsentable, il sortit et salua.

                   *       *       *       *       *

Line poussa un nouveau cri d'angoisse:

--Ah! mon Dieu! un page de papa!

Mirabelle s'tait leve, un clair dans l'oeil. Visiblement elle se
retenait de lancer  l'intrus tout le carquois d'injures (elle aurait
mme dit pellete) que la langue somptueuse des coulisses fournit sans
peine aux danseuses pendant les instants de bataille.

Mais elle se retenait trs bien, car au lieu d'clater elle saisit d'une
main tressaillante Giguelillot par le poignet, et, l'attirant de force
dans le cabinet de toilette, elle l'treignit avec une passion dont il
vit aussitt le dessein tranger.

Elle le serra dans ses bras, elle moula son corps nu et chaud sur le
maillot de mince toffe et mit sur les lvres du page un baiser de genre
pntrant. Puis elle lui reprsenta en termes concis qu'il pourrait
disposer d'elle bien au del des bornes honntes et toutes les fois
qu'il le souhaiterait, s'il voulait, en revanche, se montrer charitable
envers deux malheureuses amies, ne pas dnoncer leur asile, ne pas
assister  leurs jeux et goter l'exercice de l'une assez pour en
oublier l'autre.

--Eh bien, fit Giguelillot, vous avez une jolie opinion de moi! Il ne
vous manque plus que de m'offrir vos bagues avec un objet d'art en
bronze peinturlur. Allons, calmez-vous. Et maintenant, demandez-moi
pardon. Mieux que cela. Les mains jointes. Les yeux baisss. Dites:
Pardon, monsieur, je ne le ferai plus.

Mirabelle l'embrassa encore, mais cette fois sur les deux joues.

--Vous ne parlerez pas?

--Je n'y ai jamais song.

--Mais vous tes page du Roi? Vous venez de sa part?

--On ne costume pas les pages en filles de ferme pour leur confier des
missions officielles. Je vous assure que ce n'est pas dans le protocole.
Non, vraiment.

--Alors, pourquoi venez-vous ici?

--Parce que dans une demi-heure, si vous n'tes pas en fuite, vous serez
en prison.

--Ah! je le disais bien! on n'a pas voulu me croire... Mais pour qui
faites-vous cela? Qui de nous deux sauvez-vous? Ce n'est pas moi, vous
ne me connaissez pas... C'est elle?...

--C'est videmment vous deux. Sans cela, je me serais arrang de faon 
vous sparer. Ayez confiance en moi. Faites ce que je vais vous dire, et
dpchez-vous. Le temps presse pour nous tous: je vous prviens  la
dernire minute et je risque  tout moment d'tre surpris dans cette
chambre. a nuirait  ma carrire.

                   *       *       *       *       *

Trois petits coups derrire la porte suspendirent la conversation.

--Qu'est-ce que vous pouvez faire l dedans? demandait Line avec
inquitude.

Mirabelle ouvrit et rentra.

--Il vient nous avertir, ma chrie, nous sauver. Penses-tu? On nous
poursuit dj.

--Qui donc?

--Le Roi, dit Giguelillot. Il est parti ce matin avec le marchal du
palais et moi-mme. J'ai expdi le seigneur Taxis dans une direction
fantastique et j'ai laiss le Roi dormant chez un mtayer du village.
Mais Taxis va revenir, le Roi va s'veiller, et vous serez prise comme
dans une cage, Altesse, dans moins d'un quart d'heure.

--Vite! Mirabelle, habillons-nous! Ma robe! Mes bas! O sont mes bas?

Le page l'arrta du geste.

--Ah! mais non! vous tes signales: on connat vos deux costumes; il
faut en changer, c'est lmentaire.

--C'est que nous n'en avons pas d'autre!

--Pardon! j'en ai apport un. Dans le pays o nous vivons, une robe
suffit pour deux personnes.

Il pntra vivement dans le cabinet de toilette, en sortit avec les
vtements de la laitire, et sans plus de faons, passa la longue jupe
autour de Line ahurie.

--Nous sommes presss, dit-il. C'est moi qui vous habille.

La jupe tranait sur le plancher; il releva la ceinture jusqu'au-dessus
des seins et croisa les cordons  la taille. Tout ceci fut bientt cach
par le petit chle rose espagnol qu'il serra d'un noeud brusque au
milieu du dos.

Le chapeau de paille  larges bords complta le dguisement.

                   *       *       *       *       *

-- votre tour, maintenant, mademoiselle...

--Mirabelle.

--Ah! vraiment!...

--Pourquoi souriez-vous?

Mais Giglio n'avait pas le temps d'expliquer ses impertinences.

Il fit asseoir Mirabelle, releva les cheveux coups, y mit quatre
pingles, fixa au sommet de la tte une petite bote ronde et vide qui
portait une marque de parfumeur et tranait sur une table en dsordre;
puis il enroula tout autour le foulard de soie orange.

--Voil! dit-il. Je vous ai fait un chignon: vous tes prte.

--C'est tout?

Giguelillot prit une voix d'essayeuse batignollaise:

--Vous n'allez pas vous habiller pour sortir, madame, vous vous feriez
remarquer.

--Ah! pardon, protesta Mirabelle, je ne suis pas Tryphmoise, moi! Je
suis ne  Montpellier, rue du Petit-Saint-Jean... Je mettrai mon veston
ou une robe, si vous en avez  me donner, mais je ne sortirai pas comme
a, mon petit ami.

--Cela n'a pourtant pas l'air de vous gner depuis un quart d'heure!

--Tiens! un homme dans une chambre, c'est tout naturel... Quand vous
seriez quinze, je n'irais pas me cacher... Mais dehors, sur la route,
devant n'importe qui...

Elle s'adossa au mur et se cacha le visage dans les mains:

--Oh! que j'ai honte!

                   *       *       *       *       *

Line s'approcha:

--Veux-tu mon costume? Je sortirai bien toute nue, moi, qu'est-ce que
cela me fait?

--Non! non! dit Giglio. On peut reconnatre la Princesse. C'est elle
qu'il faut cacher, et le chapeau de paysanne avec cette jupe courte ne
sont pas de trop: qu'elle les garde. Vous, au contraire, personne ne
sait qui vous tes. Les gens de la police vous prennent pour un jeune
homme. Droutez-les encore s'ils recommencent leur chasse. Ils l'ont
abandonne par ordre, mais tout peut changer demain matin: je ne rponds
de rien entre minuit et midi. Sauvez-vous, il n'est que temps! Vous
allez prendre  la main chacune un des deux seaux que je viens
d'apporter. Vous sortirez sans faire de bruit, mais franchement et avec
calme. Ceux qui vous rencontreront peuvent redire aux policiers qu'ils
ont vu passer,  neuf heures, deux laitires portant leur lait: l'une
dont ils n'ont pas distingu le visage; l'autre qui tait brune, grande
et nue. Je dfie qui que ce soit de deviner l-dessous la blonde petite
Princesse Aline avec l'inconnu qu'on poursuit.

--Que c'est bien imagin! fit Line en battant des mains. Et comme vous
tes bon, monsieur! Je vais vous embrasser, si mon amie le permet.

--Non! dit vivement Mirabelle. Nous n'avons pas le temps. Partons vite,
puisqu'il le faut.

--Un instant! dit Giglio. O irez-vous,  Tryphme? O coucherez-vous ce
soir?

-- l'htel.

--C'est cela! Pour que vous soyez signales dans les six heures par le
service des garnis.

--Nous ne pouvons pourtant pas entrer dans les maisons particulires ni
coucher sur un banc du Jardin-Royal.

--Il n'en est pas question. Vous allez prendre dans l'avenue du Palais
la deuxime rue  droite, puis la premire  gauche, traverser une
petite place... Vous retiendrez cela?

--Oui, oui.

--... Et suivre toujours tout droit jusqu' la rue des Amandines. Sonnez
au numro 22. C'est l'immeuble de l'Union tryphmoise pour le Sauvetage
de l'Enfance, excellente institution qui recueille les mineurs des deux
sexes lorsqu'ils dclarent tre levs avec trop de svrit.

--Et nous serons tranquilles, l-bas?

--videmment. C'est le but de la Socit.

--Est-ce qu'il y a des garons? demanda Mirabelle.

--Trois sections: une pour les filles, une pour les garons et une
section mixte. Vous choisirez... On vous demandera encore si vous voulez
le dortoir ou une chambre particulire. Ils sont trs gentils dans cette
maison-l.

--Mais s'ils veulent savoir nos noms, notre adresse?

--Vous les refuserez. Ils sont habitus  ce que les enfants n'osent pas
dire d'o ils viennent de peur d'tre rendus  leur famille. Je connais
ces bons vieillards: ils feront tout ce qu'ils pourront pour vous
protger, mme s'ils dcouvrent qui vous tes. Retenez bien le numro:
22, rue des Amandines. Et maintenant, vite! vite! partez!

                   *       *       *       *       *

Elles sortirent en hte, Mirabelle serrant la main du page, et Line lui
jetant par derrire un long regard d'adieu, o il n'y avait pas que de
la reconnaissance.

                   *       *       *       *       *

Giguelillot resta seul. La pendule de marbre carr sonnait huit heures
et demie.

--Je suis en retard, se dit-il. Donc ce n'est plus la peine de me
presser.

Et il examina la chambre.

Elle tait en grand dsordre.

Un large divan qui avait sans doute paru suspect tait encore recouvert
d'un drap propre mais chiffonn portant deux oreillers en pile vers le
milieu. Bien qu'on et desservi la table, une banane gisait  porte
dans un compotier de faence. En travers sur la glace de l'armoire, une
petite phrase trace  la pointe d'une bague tmoignait d'un bonheur
extrme et rpt. Dans un coin, Giguelillot retrouva le sujet de la
pendule, un groupe de Paul et Virginie loign probablement par
Mirabelle comme tant de mauvais exemple.

En soulevant cet objet d'art, il vit l'enveloppe blanche d'une lettre.
 Sa Majest le Roi Pausole, disait l'adresse.

--Comment, murmura-t-il, elle lui crivait!

L'enveloppe n'tait pas ferme. Giglio, devenu confident et complice des
fugitives, dplia la lettre sans hsitation, lut, cacheta et serra le
papier dans son escarcelle.

                   *       *       *       *       *

An moment o il cherchait le meilleur moyen de s'enfuir lui-mme, ses
yeux tombrent sur les vtements suspendus  trois patres.

On ne pouvait les abandonner.

En cas d'enqute, c'tait indiquer trop clairement que la blanche Aline
et l'inconnu avaient chang de costume.

D'autre part, les dtruire?

Comment?

Les dissimuler?

O?

Les faire porter par d'autres, voil qui valait mieux. On tait au
samedi de la Pentecte. Le lendemain, jour de grande fte, deux petits
paysans seraient sans doute ravis de promener aux environs ce veston
bleu et cette robe verte. De l une fausse piste, une prcieuse fausse
piste.

Giglio enleva le drap qui recouvrait le divan large, il y empaqueta les
vtements, sortit sur le balcon, et d'un poing vigoureux envoya tout le
ballot par-dessus le mur de la cour voisine.

Puis il se laissa descendre le long d'un pilier dans le jardin, se
glissa dans l'ombre jusqu' la haie du fond, chercha une issue, n'en
trouva pas, en fit une et fut dehors.

                   *       *       *       *       *

Assurment, Thierrette l'attendait dj dans le petit bois d'oliviers,
le mme bois o Mirabelle avait conduit la blanche Aline quelques jours
auparavant.

Giguelillot, assez distrait par le souvenir rcent de ses deux
protges, ne se sentait aucun dsir de retrouver la pauvre Thierrette,
mais il se serait repenti de l'obliger  une attente vaine pendant les
longues heures de la nuit, comme aussi de la priver des satisfactions
dont elle manifestait si chaudement l'apptence.

Il mditait sur cette question, lorsqu'il se trouva revenu  la porte de
la mtairie. Et l, dcouvrant sous le porche les quarante gardes
toujours debout:

--Ah! ah! se dit-il. Taxis s'en fait garant! Ce ne sont pas l des
soudards ni des coureurs de cotillons! Eh bien, c'est facile  prouver!
Hol!

Les gardes se massrent devant lui.

--Hol! rpta Giguelillot. Qui de vous veut passer la nuit avec la plus
jolie fille du village?

--Moi! Moi! Moi! crirent-ils en foule.

--Tout le monde accepte?

--Oui! Oui!

--Bon. Allez au bois d'oliviers qui est  droite de la route. Vous y
trouverez une laitire qui a nom Thierrette, si je me rappelle bien.
Dites-lui que mon service me rclame ce soir, mais que je lui envoie
quarante lanciers avec un bouquet de tulipes. Allez! et si elle rsiste,
faites-lui honneur malgr elle.

Comme ils galopaient dj, Giguelillot cria dans la nuit:

--Mais respectueusement, et l'un aprs l'autre.


FIN DU LIVRE DEUXIME




LIVRE TROISIME




CHAPITRE PREMIER

COMMENT LE HAREM ABANDONN LEVA L'TENDARD DE LA RVOLTE.

  Pourquoi l'homme rougirait-il d'exposer une partie du corps plutt
  qu'une autre?

  WESTERMARCK.


Le harem ne poussa qu'un cri, mais un cri charivarique, lorsque Mme
Perchuque, premire dame d'honneur, vint annoncer, au coup de midi, que
le Roi tait en voyage.

--En voyage? Il est malade! dit une voix irrvrencieuse.

--La sant de Sa Majest est heureusement florissante, rpondit la
vieille dame en inclinant son bonnet noir. Et Dieu fasse qu'elle le soit
longtemps.

--Mais pourquoi s'en va-t-il? On nous l'a chang.

--Ah! cria Diane  la Houppe. Il est parti avec une femme!

Mme Perchuque, les coudes au corps, leva les mains et les yeux.

--Un adultre, Seigneur! Y pensez-vous, mesdames? Le Roi est incapable
d'agir  l'gard de Vos Majests avec cette dpravation. Il a quitt ce
palais dans le dessein de rechercher Son Altesse la Princesse Aline qui
a mystrieusement disparu avant-hier. Quarante gardes le prcdent. Un
page le suit. M. Taxis l'accompagne.

 ces mots, le tintamarre devint gnral.

--Taxis est parti! Taxis! Plus de Taxis! rptaient trois cents voix
dlirantes.

--Mais alors nous sommes en vacances? dit la Reine Gisle qui sortait du
couvent.

--Aux Jardins! Aux Jardins! criait-on.

--Non! au Thtre! Nous jouerons des charades.

-- la Salle des Ftes!

--Au Quartier des Pages!

pouvante, Mme Perchuque se prcipita vers la porte et la barra de son
maigre corps.

--Mesdames! mesdames! quelle ptulance, en vrit, quel garement!

--Laissez-nous passer, bonne Perchuque...

--Je ne le puis!

--Et pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que le seigneur Taxis a daign me transmettre les devoirs de sa
charge en mme temps que sa responsabilit... Je vous adjure, mesdames,
de comprendre mon motion. Si je me montre indigne de la confiance qu'on
me tmoigne, c'en est fait pour moi de la place que j'occupe  vos
pieds. Je serai chasse du palais, dgrade, exile peut-tre...

--Tant mieux! lui rpondit-on. Perchuque, nous ne vous connaissons plus.
Puisque vous remplacez Taxis, vous tes la dernire des coquines et vous
allez payer pour lui.

Du milieu de la salle on cria:

--coutez!

--Je demande la parole, disait une joyeuse petite voix.

Et au-dessus du tapis noir et jaune et roux que formaient les ttes
presses des femmes, on distingua les formes enfantines de la future
Reine Fannette, que ses compagnes traitaient comme une petite soeur et
que le Roi ne voulait point connatre  l'ge o elle-mme l'et permis.

Juche  cheval sur la nuque tide de sa grande amie Alberte et croisant
ses deux fltes sur des seins qu'elle enviait, elle dressait en l'air sa
main droite qui claquait d'un doigt contre l'autre.

--La parole! Je demande la parole!

--La parole  Fannette! acquiesa l'assemble.

On l'entoura.

--Mes amies, cria-t-elle, on nous traite comme des enfants...

--C'est honteux!

--Quand on nous a prises, pauvres innocentes, dans nos internats de
jeunes filles, nous avons cru qu'on nous dlivrait; mais nous n'avons
fait que changer de bagne.

--C'est vrai!

--Prison pour prison, j'aime mieux la premire. L-bas on nous donnait
des devoirs, je sais bien; mais comme nous ne les faisions pas... a
n'en tait que plus agrable. L-bas on nous dfendait de jouer au mari
dans les dortoirs... mais comme nous le faisions quand mme...

--Oui! oui! c'tait plus gentil.

--L-bas, surtout, nous avions des jours de sortie, des semaines de
cong, des mois de vacances, au lieu qu'ici nous passons toute notre vie
 pleurer en retenue sans avoir rien fait!

--C'est injuste! elle a raison.

--Eh bien, a ne peut pas durer. Quand l'une de nous demande par hasard
vingt-quatre heures de libert, on lui offre toujours le mme choix: la
rpudiation ou la chane. Mettons nous en grve, et nous verrons bien si
le Roi rpudie trois cent soixante-six femmes comme nous!

D'une seule acclamation la grve fut vote; mais Fannette n'avait pas
fini. Toujours droite sur la reine Alberte qui prenait sa part des
bravos, elle reprit avec un beau geste:

--Perchuque, voulez-vous nous laisser passer?

--Je ne puis pas... je ne puis pas... rpta la vieille dame, hrisse
d'apprhensions.

--Alors nous allons passer de force, mais vous aurez d'abord une
punition svre, vieille cigogne que vous tes! Nous allons vous
suspendre par une patte  la statue du bassin, les jupes retournes sur
la face pour cacher votre confusion et nous nous emparerons de votre
pantalon blanc comme tendard de la rvolte!

Mme Perchuque fut hroque.

--Victime de mon devoir? Soit! dit-elle. Me voici! J'en mourrai de
honte, mais M. Taxis n'aura pas en vain repos sa confiance sur ma
vieille tte.

Quelques jeunes femmes eussent voulu qu'on pargnt  la pauvre aeule
un traitement aussi dnu du respect que l'on doit aux personnes ges;
mais les foules et les enfants sont implacables.

Au milieu d'un croissant vacarme on suspendit en effet Mme Perchuque par
le pied gauche  la petite statue centrale; sa robe noire eut vite fait
de voiler son visage apoplectique; et son vnrable pantalon descendit
le grand escalier piqu aux pointes d'une hallebarde tandis qu' sa
suite une foule toute rose frappait du talon des pantoufles les cent
marches retentissantes.

                   *       *       *       *       *

Mais quand cette foule, toujours criant, parvint  la porte d'honneur,
Taxis tait sur le seuil et un brusque silence mana de son regard sur
la multitude arrte.

--Qu'est-ce  dire? glapit-il.

Et ce fut assez. Aussitt, disperse  travers les salles, en fuite dans
les corridors, en ribambelle jusqu'en haut de l'escalier, l'arme se
laissa balayer par la tempte de la droute.  peine sept ou huit jeunes
femmes, celles qui dans les graves circonstances tenaient tte au
Grand-Eunuque, demeurrent-elles crnement  leur place; et mal leur en
prit, comme elles s'y attendaient du reste.

Taxis, tirant un carnet sale:

--J'inscris, dit-il, quelques noms. Vous, madame. Et vous. Et vous.
Celles-l seront punies pour les autres. Je me flatte de prsenter au
Roi un rapport impitoyable et qui sera suivi d'effet.

                   *       *       *       *       *

Pendant ce temps, Diane  la Houppe, au lieu de perdre sa peine 
discuter avec cet homme, avait profit du trouble gnral pour gagner
une pice voisine, interroger une servante, apprendre que Taxis tait
revenu seul, que le Roi n'avait pas quitt la premire maison du hameau,
et aussitt, courant aux curies qui n'avaient plus de gardes, elle s'en
tait remise, pour s'enfuir,  la monture de ses promenades.

Taxis commenait  peine son enqute dans le harem, et dj la jeune
Reine parcourait la route, au pas allong de son mehari.




CHAPITRE II

O M. LEBIRBE ENTRE EN SCNE ET O PHILIS POUSSE UN PETIT CRI.

    L'une avecques ses beaux yeux vers,
    Sourit, se hausse et me regarde.

  SAINT-AMANT.


Giguelillot suivait d'un oeil fin la charge des quarante gardes vers le
petit bois d'oliviers, lorsqu'un vieillard svelte et poli se dcouvrit 
l'ancienne mode devant la toque et le pourpoint bleu.

--Seigneur, demanda-t-il, vous tes page du Roi?

--Monsieur, j'ai cet insigne honneur.

--Fort bien. Je suis M. Lebirbe, prsident de la _Ligue contre la
licence des intrieurs_, reconnue d'utilit publique par une ordonnance
royale en date du 1er juillet 1899. J'habite une maison voisine qu'on
appelle volontiers le chteau du village, moins  cause de son
importance que par comparaison avec l'humilit des dicules
environnants. Cette demeure n'est certes pas digne de donner asile  mon
souverain; mais j'ai appris que Sa Majest en route pour la capitale
faisait halte non loin d'ici; je vois qu'il se fait tard, je doute que
le Roi veuille se remettre en marche  cette heure avance du soir, et,
sans avoir la tmrit de lui adresser une invitation, je voudrais
nanmoins porter  sa connaissance que tout est prt sous mon toit pour
recevoir lui et sa suite, au cas o il daignerait passer la nuit chez
moi. Les appartements que j'oserais lui offrir attendent depuis
l'origine, sous le nom de Chambres du Roi, la visite ventuelle que je
me complaisais  prvoir, sachant que le Roi Pausole redoute les longues
tapes et que ma demeure est  mi-chemin entre son palais et Tryphme...

--Avez-vous des filles, monsieur? interrompit Giguelillot.

--Oui, seigneur... Puis-je vous demander comment cette question...

--C'est la marque, c'est la garantie d'une maison hautement respectable
et dcente, monsieur Lebirbe. Je ne l'entends pas autrement.

Puis, avec une familiarit qu'on tint pour de la bienveillance, il prit
le bras gauche du vieillard et l'entrana en avant.

--Conduisez-moi, dit-il. Vous arrivez  l'heure exacte o je suis charg
par le Roi de lui prparer un lieu de repos. Assur que vous avez tout
dispos pour le mieux du monde, je vais cependant vous accompagner afin
de prsenter personnellement au retour le rapport qu'on attend de ma
vigilance.

                   *       *       *       *       *

Ils passrent la grille de la cour au moment o Giguelillot achevait
d'articuler sa phrase qui fit excellente impression sur l'esprit de M.
Lebirbe.

Sur l'escalier du perron, Mme Lebirbe et ses deux filles attendaient,
anxieuses, les nouvelles.

--Eh bien?

--J'ai bon espoir! Ce jeune seigneur est page du Roi et vient
reconnatre nos efforts.

Ayant ainsi prsent son jeune compagnon, le vieillard nomma tour  tour
sa femme, puis sa fille ane Galate et sa fille cadette Philis, qui
dtournaient la tte avec modestie, mais regardaient du coin de l'oeil
avec curiosit.

Galate tait grande et de corps allong. Elle paraissait avoir un peu
plus de vingt ans. Ses cheveux d'un blond Isabelle taient coiffs
serrs mais non sans got, et elle se tenait toute droite dans une robe
de toile grise qui s'ouvrait en large col blanc.

Timidement presse  son bras, Philis offrait avec sa soeur le contraste
d'tre nue-- moins qu'on ne voult regarder comme des lments de
costume son grand chapeau de jardin, sa chevelure flottante sur le dos,
et sa ceinture de moire carlate qui se fermait sur le ct par un
norme noeud  coques. Ses grands yeux ne pouvaient pas avoir plus de
quinze ans. Sa poitrine rcemment fleurie portait deux jeunes seins
divergents, tout roses de trouble et de plaisir. Elle ne quittait pas
Giglio du regard.

--Voulez-vous me permettre de vous prcder? dit M. Lebirbe en
s'inclinant de nouveau.

--Oui, monsieur! dit Giguelillot.

Au tournant d'un troit couloir, le page, qui marchait le dernier, passa
les deux mains sous les bras de Mlle Philis et l'attirant par la
poitrine lui mit un baiser silencieux, mais exquis, derrire l'oreille.

--Ah! cria-t-elle.

--Tu t'es fait mal? demanda son pre.

--Je me suis pique. Ce n'est rien. Ne t'arrte pas.

Giguelillot, en cet instant, conut l'opinion la plus favorable de tout
ce qui avait t prpar pour recevoir le Roi Pausole. Il dcida que la
chambre tait somptueuse, le lit vraiment royal, le cartel du meilleur
style et les tableaux dignes du muse.

Pour tmoigner sans doute encore une sympathie plus directe  la famille
de ses htes, il tendit sa petite enqute jusqu'aux appartements privs
et parvint  constater que les chambres des deux jeunes filles taient
loignes l'une de l'autre et pourvues de doubles portes, ce qu'il
n'osait pas esprer.

Ds lors son jugement fut inbranlable.

--Je vais dire au Roi, exprima-t-il, qu'il ne saurait trouver nulle part
de rception plus digne qu' votre foyer, monsieur Lebirbe.

Et ce disant, il se retira, poursuivi par un rayonnement de sourires.




CHAPITRE III

O L'ON DCOUVRE UN CRIME HORRIBLE.

  Je restai couche sur l'herbe, prive de toutes mes facults et
  brlante de mille dsirs.

  Comtesse DE CHOISEUL-MEUSE.--1807.


Le petit sein gauche de Philis tait si ptri de posie que Giglio, seul
sur la route, se sentit harmonieux comme un alexandrin.

--J'ai cinq minutes, se dit-il. Juste le temps de faire un sonnet.

Et ne perdant pas un instant  chercher un sujet de pome--soin qu'il
n'avait pas l'habitude de prendre--il leva rapidement les yeux vers ses
amies les toiles.

 l'ouest, Vnus, perle marine, brillante comme un fragment de la lune
et telle qu'on la contemple dans les pures nuits du Sud, resplendissait.
Devant elle, sur un arc de cercle dont elle formait le centre lointain,
Sirius, Pollux, Castor, la double Chvre et le triple Perse semblaient
graviter autour de sa flamme. Et Giglio, imaginant des lignes
mystrieuses de la plante aux toiles, dcida qu'il ferait d'abord,
avec cette girandole cleste, un ventail gemm de neuf pierres (ceci
pour le premier tercet), puis les huit colombes qui entranent le char
d'Aphrodite Ouranie (cela pour le quatorzime vers).

--Maintenant, pensa-t-il, les rimes des quatrains... _lux_, _Pollux_,
_Nux_... non; si j'ajoutais _dux_, cela aurait l'air d'un thme latin.
Amenons _Capella_ dans la seconde strophe; c'est un mot tout  fait
bien;--_par del_... suivi d'un rejet;--un pass dfini;--a y est. Pour
les rimes fminines...

    Pollux, la double Chvre et le triple Perse.

Avec cette rime-l, ce sera vite bti.

Mais tout  coup:

--Ah! quoi? que voulez-vous? fit-il.

                   *       *       *       *       *

Deux petits bras nus se dressaient devant lui.

--C'est moi... Rosine... N'entrez pas... Je crois qu'ils veulent vous
tuer  la ferme.

Il reconnut la jeune personne dont il avait chant les fleurs et les
fruits sur un canap de jardin dans une salle toute rouge de fraises.

--Ils veulent me tuer? Et qui cela? fit Giglio avec une paisible
curiosit.

--Tout le monde! rpondit Rosine. Il est arriv des choses pouvantables
et on vous met tout sur le dos. Venez l, derrire les palmiers; je vous
raconterai. Asseyez-vous prs de moi.

Le page prenait soin de son maillot jaune et le talus qu'on lui offrait
ne le tenta pas. Il attendit que Rosine s'y ft place d'abord, puis il
s'assit trs confortablement sur les bonnes cuisses de la jardinire et
lui passa le bras autour du cou sous le prtexte le plus tendre, mais
aussi le plus mensonger.

--Eh bien, raconte-moi. Que s'est-il pass?

Elle lui fit tout connatre, mais tout  la fois, et sans se proccuper
outre mesure de la belle clart franaise qui tenait sans doute peu de
place dans ses thories littraires.

On avait amen un chameau, saccag la remise des machines, bris les
moissonneuses, fauss les fourches, crev le carrelage, c'en tait une
catastrophe... La laiterie aussi tait dans l'tat le plus lamentable:
le lait rpandu, les seaux drobs. Sur le chameau, il y avait une belle
dame, une trs belle dame dans une grande corbeille comme une tonnelle
avec des tapis...

--Elle a trouv Nicole sur les genoux du Roi. Nicole jure qu'elle tait
sage, mais la dame dit qu'elle a vu... Enfin, a n'est pas clair, voil!
La petite en est bien capable. Elle en sait long, cette gamine-l, elle
est toujours dans les livres, et elle vous raconte des histoires d'amour
comme si a lui tait arriv... Sitt que la dame est entre, elle s'est
mise dans une colre de tous les diables, et le Roi aussi et tout le
monde criait, fallait voir! On n'a jamais entendu chose pareille... Et
le pire, c'est qu'il y a une victime: la laitire est assassine!

--Assassine? rpta Gilles, qui plit un peu.

--Assassine.

Puis, en paysanne de banlieue qui lit son petit journal tous les matins,
elle ajouta:

--Le vol a t le mobile du crime.

--Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

--Ah! monsieur! Faut-il qu'il y ait des gens mauvais, tout de mme!
C'est pour lui prendre ses quatre nippes qu'on a gorg cette pauvre
fille-l: juste un foulard, un fichu, une jupe d'hiver et un chapeau. On
l'avait bien entendue se plaindre  la fin de l'aprs-midi, mais
personne n'a os monter. C'est le monsieur du palais qui est entr le
premier, le mme qui a enferm la dame...

--Oh! ma tte! gmit Giguelillot. Quelle dame? Quel monsieur du palais?

--Un monsieur tout en noir avec un chapeau plat.

--Quand est-il arriv?

--Au milieu de la bataille. Il a tout calm en cinq minutes. C'est un
ministre, il parat, un homme qui a l'air trs srieux. Sans lui, on
n'en serait jamais venu  bout.

-- bout de quoi?

--De la dame. Il l'a enferme dans une chambre  pain, avec une bougie
et un gros livre comme un brviaire, pour la consoler, qu'il a dit.
Alors, quand tout a t fini, on est venu lui raconter comme la laiterie
tait sens dessus dessous. Il a demand la laitire. On ne la trouvait
nulle part et on n'osait pas aller la voir dans sa chambre,  cause des
geignements qu'on avait entendus. Mais lui, a ne lui a pas fait peur.
Il y est mont tout droit. Et qu'est-ce qu'il a vu? Parat qu'on l'a
tue sur son lit. La moiti des draps est par terre et le reste plein de
sang. Le crime est flagrant, qu'il a dit. Et on ne peut pas retrouver le
corps. Probable que l'assassin l'aura jet quelque part. Le monsieur du
palais va faire curer les puits.

--Et c'est moi qu'on accuse de ce beau crime? interrompit Giglio, qui
comprenait enfin.

--Oui, de l'assassinat et de tout le reste. Le Roi vous attend pour vous
envoyer en prison. Le monsieur du palais disait mme que, pour vous, on
devrait rtablir les supplices et vous brler tout vif sur un bcher.

--Un petit Servet pour passer le temps...

Giguelillot se leva et prit une attitude dramatique:

--Eh bien, Rosine, tu ne sais pas ce que c'est que le courage? Le hros
antique, le preux chevalier, l'indomptable paladin, le belliqueux
pandour, le lion! le lion! tu ne sais pas ce que c'est que le lion?

Il secoua ses cheveux, se frappa la poitrine et poussa un rugissement
qui lui fit mal  la gorge.

--Qu'est-ce que vous allez faire? dit Rosine affole.

--Me dfendre en personne. Je vais  la mtairie!

--Mais ils vous charperont! Mais je ne vous laisserai pas partir!...

Giguelillot l'treignit avec des frmissements artificiels, puis, se
dgageant d'un seul bond en arrire:

--Souviens-toi, lui dit-il d'une voix palpitante, souviens-toi toujours
que tu as serr dans tes bras un homme pour qui le trpas n'est qu'un
mot!... Adieu!

                   *       *       *       *       *

Comme elle s'vanouissait dans l'herbe, Giguelillot s'en alla d'un pas
lger, alluma une cigarette et se remit  composer un deuxime sonnet
sur le secteur cleste qui l'intressait.

Il ne s'agissait plus ni de char ni d'ventail: l'astre central devint
un oeil de paon et les huit autres le sommet de l'aigrette; puis
l'aigrette se posa sur le front d'une femme; la chevelure s'agrandit,
devint le ciel mme, et des millions de perles y nageaient.




CHAPITRE IV

COMMENT GIGUELILLOT SE PRSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT
PRONONCES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE.

    Ipsa tulit camisia;
    Die Beyn die waren weiss.
    Fecerunt mirabilia
    Da niemand nicht umb weiss;
    Und da das Spiel gespielet war
    Ambo surrexerunt:
    Da ging ein jeglichs seinen Weg
    Et nunquam revenerunt.

  _Chanson populaire allemande._--XVIe


Giguelillot ne se rendit pas directement chez le Roi.

Il se glissa dans les curies par une fentre, de peur que son entre ne
ft guette  la grand'porte, et en passant il vint flatter de la main
les naseaux du petit zbre Himre, qui s'en broua de satisfaction.

Comme le pauvre animal s'agitait devant une mangeoire vide, Giguelillot
retira toute la paille frache et bonne dont on venait d'emplir le
rtelier de Kosmon et il la fit passer trs simplement de gauche 
droite.

Ce Kosmon l'exasprait; il paya cher ce soir-l l'honneur d'appartenir 
un cavalier huguenot. Le petit page ne se contenta pas de lui enlever sa
nourriture; il prit sous une cheville les grands ciseaux  tondre et
coupa tous les poils de la queue, qui dressa un misrable moignon
priapique et mal ras; il tondit presque toute la crinire en laissant
pendre  et l quelques misrables crins, puis, avec les ustensiles
dont on se servait  la ferme pour marquer le dos des bestiaux, il
composa et imprima sur la robe terne du vieux cheval le chiffre 1572, o
il pensait que le parpaillot verrait  la fois nargue, affront et
menace.

Satisfait par les stigmates dont il avait orn le pidestal vivant du
seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait  la chambre 
pain.

Comme le lui avait dit Rosine, l'infortune Diane  la Houppe, dans
cette prison farineuse, gmissait presque sur la pte humide. Il ne la
connaissait point, car les pages, pour des raisons qu'il est inutile
d'exposer, n'taient pas admis d'ordinaire  prendre le th chez les
Reines. Mais sitt qu'il l'aperut  la lueur de la bougie pose sur une
petite table, il dplora de ne lui avoir pas t prsent avant qu'elle
entrt au harem. Diane, ignorant qu'elle ft pie par deux yeux fixes
derrire les vitres, avait adopt une attitude d'intrieur qui dployait
nonchalamment ses beauts si particulires. Elle reposait  l'orientale,
les mains mles derrire la nuque, le dos couch sur des coussins et,
sans doute pour prendre le frais aprs une journe torride, elle avait
dispos ses jambes en losange, les plantes des pieds l'une contre
l'autre. C'tait son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours
combl par des souvenirs encore rcents, prouva tout  coup que son
esprit s'garait vers des prsomptions nouvelles, et il se retira, moins
pour les abaisser momentanment que pour en mditer au contraire les
chances de russite immdiate et secrte.

                   *       *       *       *       *

Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la
puissance royale ne l'eussent point vis depuis une heure, il entra sans
frapper dans la salle du trne o Pausole encore frmissant achevait un
mauvais dner.

--Comment, te voil? fit le Roi. Tu oses revenir?

Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se prcipita vers la
porte pour en barricader l'issue; mais Giguelillot vit l'intention; il
ferma lui-mme la serrure et remit la clef au ministre en lui disant:

--Voici, monsieur.

Pausole, debout, s'appuyait du poing sur la nappe et levait une main
accusatrice:

--Te voil! rpta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes!
Ah! tu me fais entreprendre un voyage insens, tu m'arraches  mon
palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m'abandonnes six
heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d'une
rvolution!... Tu postes une folle  mon chevet, tu gorges une
paysanne, tu saccages la mtairie et tu licencies mes soldats pour me
laisser en butte  la fureur de la foule, aux dmences de je ne sais
quelle femme chappe du harem par ta faute encore!... Et  la fin de
cette journe abominable, de pillage, de meurtre et de lse-majest, tu
te prsentes la toque en main avec un sinistre sourire!... Tu ne croyais
donc pas me rencontrer vivant?

--Sire, rpondit Giguelillot, je ne veux pas d'abord me hter de prouver
mon innocence, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous et de
votre bien-tre, plus sacr cent fois  moi-mme que ne l'est mon propre
salut.

Pausole retomba sur sa chaise.

D'une voix respectueuse et tranquille, le page continua par ces paroles
ailes:

--Le dsir le plus vif de Votre Majest est en ce moment le repos du
lit. Monsieur que voici ne parat pas s'tre occup de cette question
capitale. J'ai eu,  sa place, l'honneur de faire prparer aujourd'hui,
dans le chteau voisin, de vastes appartements pourvus d'pais rideaux
et de lits spacieux qui sont dignes en tous points de recevoir le Roi.

Pausole simplifia d'une ride, puis de deux, le froncement de ses
sourcils.

--Secondement, Votre Majest ne peut oublier qu'Elle a entrepris cette
promenade dans le but de retrouver et de ramener au palais S. A. la
Princesse Aline. Nous ne possdions sur cette auguste affaire que deux
renseignements assez vagues. Son Altesse venant d'un petit bois
d'oliviers avait t reconnue  l'htel du Coq. J'ai envoy les
quarante gardes au petit bois d'oliviers pour y recueillir, s'il se
peut, d'autres preuves. Et j'ai men moi-mme l'enqute, dans un secret
absolu,  l'intrieur de l'htel. La Princesse l'a dj quitt, mais je
rapporte de l les renseignements les plus prcieux: jusqu' une lettre
autographe. La voici.

Ouvrant son escarcelle, il en tira une lettre et la dposa devant le
Roi, dont l'attitude se transformait de plus en plus.

                   *       *       *       *       *

--J'avais cru pouvoir loigner les gardes, poursuivit-il. Votre Majest
n'en demande jamais et elle n'en eut jamais besoin, tant Elle est aime
de son peuple. S'il y a eu scandale et trouble aujourd'hui, c'est que
Monsieur le Grand-Eunuque, dont le seul devoir tait d'assurer le bon
ordre au harem, avait sans doute mal pris ses dispositions puisqu'une
des Reines a pu s'enfuir dans l'appareil le moins dissimul, pour venir
soulever ici non seulement la foule, mais les commentaires.

--Monsieur! cria Taxis, je vous somme de prouver...

--Allons! Allons! Laissez parler, dit Pausole. Ce petit page se dfend
d'une accusation grave. Il ne s'explique pas mal du tout. Je veux
l'entendre. Vous rpliquerez: c'est le droit du ministre public; mais
notre devoir est d'couter les arguments de la dfense, surtout quand
elle s'exprime avec modration et avec franchise comme c'est le cas.

--Je n'ai plus rien  dire, reprit Giguelillot,  moins que Votre
Majest ne m'interroge sur le dtail de mon enqute.

--Non, dit Pausole; nous verrons cela demain.

--Et le meurtre! insista violemment Taxis. Il se garde bien d'en parler.
Une laitire nomme Thierrette a t gorge dans son lit, au coucher du
soleil, et de la main de ce page!

--C'est peu probable, dit Giguelillot, car elle se portait fort bien 
neuf heures du soir. Elle est en ce moment dans le bois d'oliviers, et
les gardes (vos gardes, Taxis) font calmer par elle leurs concupiscences
pendant les intervalles de recherches.

--Mes gardes! Quelle imposture!

--Allez-y: vous serez difi.

--Cela ne peut tre!

--Cela est.

--Mes gardes sont maris.

--Doublement ce soir.

--Ils surmontent la chair.

--Je n'osais pas le dire.

--Cette plaisanterie est basse.

--Comme leur attitude.

--Mais le sang? le sang rpandu? le sang qui souille encore la couche de
la victime?

--Le Roi vous a dit ce matin, monsieur, que sur la terre de Tryphme on
ne rpandait pas d'autre sang que le sang voluptueux des vierges ou
celui des petits poulets.

Et comme le Roi se dsarmait par un rire brusque et sonore, Giguelillot,
les yeux baisss, articula cette conclusion:

--Ne sommes-nous pas  la ferme? Ce doit tre un petit poulet.




CHAPITRE V

O CHACUN EST TRAIT SELON SES VERTUS.

    _Hlne_.--Fata-lit! Fata-lit! Fata...
    _Pris_.--... li-it!

  MEILHAC et HALVY.


--Je retiens de ta plaidoirie, dit Pausole, le premier point. Tu m'as
fait prparer un gte confortable et tu veilles sur mon bien-tre: c'est
d'un homme de gouvernement. Pendant cette terrible journe, je commence
 entrevoir que toi seul as fait effort dans tous les sens o il
convenait d'agir et que le mal m'est venu d'un autre... Taisez-vous,
Taxis, taisez-vous! vous tes hideux et impolitique. Algbriste, vous
avez l'esprit faux; protestant, vous l'avez troit; eunuque, vous l'avez
envieux. Je vous tiens pour une niquedouille. Allez indemniser le pauvre
mtayer de tous les dgts qui se sont faits ici, et dont, somme toute,
rien ne me dit que ce petit Gilles soit l'auteur. C'est une question qui
sera rgle en temps et lieu, demain ou aprs, et qui ne m'intresse en
aucune faon, je le dclare. Occupez-vous des frais que je laisse
derrire moi; reconduisez au harem la Reine qui s'en est chappe...

--Oh! sire, dit Giguelillot, serez-vous si cruel?

--Eh! que veux-tu que je fasse d'une femme pendant un voyage secret?

--Ne l'humiliez pas. Elle vous aime. Laissez-la vous suivre en silence.

-- l'instant, tu dplorais encore qu'elle m'et rejoint!

--Je regrette qu'elle ait pu s'enfuir et bouleverser ainsi vos heures de
repos: mais la chose est faite. Il faut l'accepter, ne ft-ce que pour
imposer le silence aux gorges chaudes.

--Ce n'est pas le jour de la Reine Diane, interrompit Taxis. Je m'oppose
 toute faveur qui drogerait au rglement.

--Que dcide Votre Majest? demanda Giguelillot sans trop d'ironie.

--Je ne sais plus, rpondit Pausole. Perds donc l'habitude de me
proposer  toute minute des rsolutions qui me fatiguent. Qui est mon
conseiller  dix heures du soir? C'est toi, Gilles. Fais donc  ta guise
et sois sr que je t'approuverai, mon ami, car il y a peut-tre d'aussi
bonnes raisons pour pardonner que pour punir. J'aime mieux m'en remettre
 ton jugement que de tirer  la courte paille. Va, et parle en mon nom,
j'ai confiance en toi.

Le page s'inclina, obtint la clef, sortit et s'en fut dlivrer la
malheureuse Diane, non sans lui laisser entendre  demi-mot qu'il avait
eu l'honneur de plaider pour elle.

Ses projets tait fort simples: deux heures plus tard, selon toute
apparence, Taxis reprenant le pouvoir sur le coup de minuit casserait la
dcision de son prdcesseur; mais la Reine aurait eu le temps de
s'installer au chteau. Giglio s'introduirait chez elle et Diane
s'imaginerait peut-tre donner par reconnaissance tout ce qu'elle
offrirait par dsir, et par soif de se venger sur l'heure.

                   *       *       *       *       *

En revenant auprs du Roi, elle garda un maintien silencieux et bless.
Comme elle semblait attendre une parole de regret, le Roi lui tendit la
main, mais il y mit une affection qui redoutait visiblement d'tre
accueillie avec transports.

--Houppe, vous ne rentrerez pas au harem ce soir, comme je vous en avais
d'abord menace. Je passe la nuit dans ce village et vous aussi; mais il
n'en est pas moins vrai que je reste mcontent de votre quipe, ainsi
que de tous les tracas dont elle fut pour moi la cause. Venez; nous
sortirons  pied. Taxis s'occupera de nos montures et mon page vous
prendra la main. En attendant, petit, donne-moi ma couronne.

Giglio prit  la patre le manteau de pourpre et la couronne lgre;
Pausole se vtit, se coiffa et jeta l'ordre du dpart.

Quatre jeunes filles portant des torches et marchant devant le Roi, sans
autres voiles que ceux de la nuit, firent lentement les vingt-cinq pas
qui sparaient la ferme du chteau voisin.

Derrire, suivait Diane  la Houppe, que le page menait la main haute et
 respectueuse distance.

Elle regarda longtemps le Roi; puis, comme il ne se retournait point,
elle jeta les yeux sur le page. Aprs un examen pensif qui dura
plusieurs minutes et qui enveloppa le jeune homme de la tte jusqu'aux
talons:

--Comment vous appelez-vous? dit-elle.

--Djilio, madame, rpondit-il.

Et il crut devoir pousser un soupir mlancolique.

--Djilio? fit la Reine, c'est un joli nom.




CHAPITRE VI

O M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S'APEROIVENT AVEC SURPRISE QU'ILS NE
S'ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS.

    La conjonction de Vnus
    Sera cause, comme il me semble,
    Que aux estuves yront tous nudz
    Femmes et hommes tous ensemble.

  _Prognostication de Maistre Albert._--1527.


Pausole fut reu  la grille par le courtois M. Lebirbe.

Au mme instant,  la fentre, Philis en colre se retournait:

--Tu vois bien, maman, c'est une gaffe! Tu nous as fait mettre des robes
et le Roi vient avec une dame qui n'en a pas! Nous allons tre
ridicules!

--Je l'avais demand  ton pre, mon enfant, c'est lui qui m'a dit de
vous habiller.

--Tu es jeune, Philis, que tu es donc jeune! dit simplement Galate.

--Qu'est-ce que j'ai encore dit de si enfantin?

--Il vaut mieux _d'abord_ avoir une robe, expliqua la soeur ane.

Mais Philis ne comprenait point, et, comme le Roi s'introduisait, toutes
trois, la jupe entre les doigts, glissrent leurs rvrences devant la
porte.

Aprs les premires paroles, qui furent empreintes de respect, la
matresse de la maison se laissa entraner par Diane  la Houppe. Elles
avaient des relations communes, et d'un fauteuil  l'autre elles
renourent des souvenirs.

Giguelillot, dans un autre coin, sur un canap  l'cart, causait avec
les deux jeunes filles. Sa voix, haute d'abord, devint plus discrte,
puis baissa jusqu'au chuchotement, et bientt personne n'entendit plus
rien, sinon, par instants, un rire touff.

Dans le cadre d'une fentre, M. Lebirbe prorait:

--Sire, la _Ligue contre la licence des intrieurs_, ligue rcente dont
j'ai l'honneur d'tre prsident, est une oeuvre de moralisation et de
salubrit publique. Je sais qu'elle a votre agrment...

--Oui certes, dit Pausole. Oui certes; cependant, rappelez moi son but.
Je ne l'ai pas prsent  l'esprit.

--Son but, son ambition unique est de mriter sa haute devise, laquelle
s'exprime en trois mots: Exemple.--Franchise.--Solidarit.

--Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous?

--Votre Majest n'ignore point qu' Tryphme le parti de l'opposition
affecte de s'en tenir aux anciens principes spcialement en ce qui
touche la vie intime et le costume. Dans cette socit, toutes les
femmes, mme les plus jolies, s'habillent jusqu'au menton pour sortir
dans la rue et ne consentent  justifier une admiration masculine que
dans le secret d'une chambre close et devant l'amant de leur choix.
C'est l le fait d'une me goste, avaricieuse et dprave.

--D'accord, dit Pausole.

--Les hommes de cette mme socit luttent avec acharnement contre la
propagation de notre influence et pour ce qu'ils appellent la dcence
des rues; mais comme l'instinct de la chair ne se tait pas plus en eux
qu'en leurs adversaires ils s'en vont cacher leur vie dans des demeures
infmes o l'amour se fltrit, se mtamorphose et devient une forme de
l'ordure.

--Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu'est-ce que cela vous fait?

--Sire, nous estimons qu'en agissant de la sorte, ils ne sont pas
seulement hypocrites et faux; mais, si je puis dire, accapareurs. En
notre sicle on n'admet plus qu'un amateur puisse acqurir une galerie
de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul; tout homme qui
possde trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des
attaques dont le bien fond ne fait de doute pour personne. Eh bien, le
mme raisonnement d'o cette coutume a pris naissance devrait engendrer
chez les hommes de sens droit une conscience suprieure et bienfaisante
qui les retienne d'enfermer derrire les murs de leurs maisons tout ce
que l'oisivet ancestrale ajoute  la beaut de la femme et tout ce dont
l'art, le luxe, l'espace, ornent l'amour entre ses bras.

--C'est assez mon sentiment.

--Cette socit, qui se nomme elle-mme la bonne et qui parvient  se
faire passer pour telle dans beaucoup d'autres milieux, donne l un
nfaste exemple dont je voudrais que Votre Majest pntrt le
libertinage. Mettre une robe sur le corps d'une jeune fille, c'est
proprement veiller, chez les jeunes gens qui l'approchent, des
curiosits malsaines qu'on leur dfend par ailleurs de satisfaire: c'est
de l'excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversit
devient,  Tryphme, de plus en plus rare. Dans presque toutes les
familles, les femmes commandent leur premire robe au dbut de leur
premire grossesse. Mais il est, je le rpte, de certaines maisons o
l'on habille mme les petites filles, ce qui est vraiment le comble de
la malice. L'exemple donn porte ses fruits; souvent il est discut;
parfois il est suivi; une hsitation dplorable laisse flotter les
moeurs nationales entre deux extrmits; on ne sait plus ce que la mode
exige, et moi-mme, l'avouerai-je ici? je n'ose pas toujours prsenter
mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j'ai mission de
prconiser. Le but de notre socit est de mettre un terme  cette
incertitude en unifiant les moeurs en mme temps que les consciences.

--Et comment en viendrez-vous l?

--Par deux moyens. D'abord par la propagande. Les ressources de la Ligue
sont considrables. Nous avons obtenu pour vingt annes la location d'un
vaste terrain qui fait partie du Jardin Royal  Tryphme; nous y avons
difi en plein air une scne thtrale sous les arbres et nous donnons
l des ballets ainsi que des pices indites qui attirent une foule
norme et sont faites selon nos doctrines.

--C'est--dire?

--C'est--dire conformes  la vie elle-mme,  sa ralit comme  sa
beaut. Quand la scne reprsente une discussion d'intrt dans le
cabinet d'un notaire, les acteurs y sont vtus de noir selon les modes
de l'endroit; mais quand, au milieu d'un duo d'amour, la chanteuse crie:
 Volupts! Extase! Ivresse! elle est nue, selon la logique des
choses, car le contraire serait inepte. Et lorsque le ballet prsente
aux spectateurs une Vnus, trois Grces, douze Captives ou soixante
Bacchantes, c'est videmment sans plus de mystre que n'en chercheraient
les mmes personnages dans le cadre d'un tableau, car il est incohrent
d'avoir deux esthtiques sur un mme sujet: l'une pour la peinture et
l'autre pour le thtre.

--Jusqu'ici nous nous entendons.

--En outre, par le livre  bon march, par le journal et par l'image,
nous rpandons sans relche dans le peuple le got de la nudit humaine
avec le double sentiment qu'elle inspire,  l'esprit, d'une part,  la
chair de l'autre, si tant est qu'on puisse sparer en deux lments
libres et distincts l'tre unique soulev par l'amour. Ces livres
s'abstiennent d'enseigner ce que dcrivent la plupart des romans
populaires, c'est--dire le meilleur moyen de fracturer une serrure ou
d'assommer une blanche aeule et, s'il faut aller jusqu'aux dtails,
nous aimons mieux suggrer  l'ouvrire une volupt peu connue que de
lui apprendre en six colonnes comment on fait la fausse monnaie.

--Et si cette volupt est strile? dit Pausole.

--Si une joie passagre est strile, qu'importe? Le corps de la femme
renferme quatre-vingt mille ovules et ne peut gure concevoir plus de
dix-huit fois sans danger. Donc (en prenant ce chiffre de quatre-vingt
mille dans sa prcision rigoureuse), il appert que l'ordre de la nature
elle-mme et le dessein du Crateur confrent  la jeune fille vers le
milieu de sa douzime anne une rserve de soixante-dix-neuf mille neuf
cent quatre-vingt-deux plaisirs  la fois striles et licites dont ils
ne seront frustrs en rien, puisqu'ils ne _pourraient pas_ leur faire
porter fruit. L'important est de maintenir la femme dans l'inclination
naturelle qui la penche vers la volupt. Qu'elle ait le dsir simple ou
multiple, elle concevra un jour ou l'autre et lguera des existences qui
justifieront la sienne. Mais il est clair qu'il en sera tout autrement
si l'on propose aux vierges qui ne trouvent point de mari je ne sais
quel idal de vie solitaire et de ngation qui, lui, est fatalement
strile, excrable et contre nature.

--Continuez, dit Pausole, je suis curieux de savoir o vous vous
arrterez!

--Je me hte d'ajouter que si nous proposons la recherche habituelle
mais sagement pondre de toutes les dlectations qui rcompensent les
amants, celles qui ont la conception pour rsultat sinon pour but sont
de beaucoup les plus frquemment dcrites dans nos brochures populaires.
Ce sont aussi, quoi qu'en disent les mdecins, celles qui conservent
encore la faveur gnrale. La preuve en est aise  fournir:  la
fondation de notre Ligue, l'excdent des naissances sur les dcs 
Triphme-Ville ne dpassait pas 4 pour 100. Il est aujourd'hui de 9 pour
100,  la troisime anne de notre apostolat. Afin d'exciter et de
subventionner, si l'on peut s'exprimer ainsi, une mulation fconde dans
les basses classes de la socit, nous avons institu des concours d'o
les courtisanes sont exclues comme professionnelles, et o chaque anne
au printemps nous couronnons les jeunes filles qui, par leurs soins
particuliers, ont port leur beaut physique au plus haut point de
perfection et qui par leurs talents intimes ainsi que par la chaleur de
leurs embrassements sont dsignes  l'acclamation du suffrage universel
comme ayant donn chaque nuit dans leur quartier le plus recommandable
exemple.

--Tout cela, dit Pausole, c'est de la propagande. Mais vous disposez de
deux moyens diffrents, si j'ai bien compris vos paroles. Quel est le
second des deux?

--J'y arrive, rpondit M. Lebirbe. Notre propagande par les
reprsentations publiques, par le livre, le journal, l'image et les prix
du concours annuel, s'adresse principalement, ai-je besoin de le dire? 
la jeune fille. Elle joue gros jeu  nous suivre; les peines de la
grossesse et de l'enfantement l'pouvantent et il ne faut pas chercher
ailleurs la cause profonde de sa rserve  l'gard de l'autre sexe. 
quinze ans, une fille du peuple est apprentie et fait les courses;
enceinte, elle perd sa place, elle perd mme son amant dans la plupart
des cas, et, si elle est attache  l'un ou  l'autre, il ne lui reste
au septime mois que misre, dsespoir et douleur physique. Eh bien,
nous voulons qu'elle affronte tout cela, s'y expose et en triomphe! Le
pays l'exige; il lui faut des fils. Bien entendu, ce n'est pas ainsi que
nous parlons  notre lve; elle aurait le droit de nous rpondre que le
pays n'en sera pas plus riche si elle lui donne un enfant, mais qu'elle
en sera beaucoup plus pauvre; et nous ne pourrons jamais lui faire
comprendre ce qu'il y a de faux dans son raisonnement. Aussi la
flattons-nous d'une esprance tout autre. Ce que nous lui disons et ce
qu'elle comprend tout de suite, c'est que le plaisir suprme des riches
appartient aux plus misrables: l'amour pour lequel on entasse les
fortunes et qui les fait crouler ne se perfectionne pas en montant. Ds
qu'une ouvrire sait tre une amante, elle peut se dire qu'elle ignore
toutes les joies de la vie, except la plus intense--car celle-l, elle
l'embrasse, et la tient!

--Certes oui.

--C'est pourquoi notre ambition est satisfaite quand nous savons
qu'aprs avoir lu telle de nos brochures, le soir, en quittant
l'atelier, la modiste ou la ravaudeuse passe dans la chambre voisine et
entre dans la vie grce  nous. Car dsormais nous savons que ses heures
de travail seront pleines d'un souvenir et allges par un espoir. Nous
savons que sa journe ne sera pas tout entire sous le poids d'une tche
sans rcompense; que son lit paratra moins rude et sa chambre moins
froide en hiver si elle referme ses jambes nues sur un tre qu'elle
chrit. Puisse-t-elle en venir  ce dernier point ds que la nature l'y
invite; mais quelle que soit la volupt qui la tente et qu'elle
choisisse, nous nous estimons heureux si elle l'apprend  notre cole,
car il faut que les classes aises partagent avec les plus pauvres non
seulement leur trop grande fortune, mais le secret trop bien gard de
leurs mystrieux plaisirs o la foule rclame sa part.

--Je voudrais bien savoir, rpta Pausole, quel est votre second
moyen...

--Je me rsume, dit M. Lebirbe. En combattant la licence des intrieurs,
en rpandant le discrdit sur les pavillons clandestins et sur les
vieillards abjects qui ne dnigrent la nudit que pour la retrouver
moins fade entre le corset et les bas noirs, nous faisons effort
passionnment dans le sens du nu antique et pur, nous favorisons la vie
au grand jour, la franchise des moeurs, l'exemple et l'enseignement
direct de l'treinte, en un mot l'expansion de la volupt publique sur
le territoire de Tryphme.

--Rien ne saurait m'tre plus agrable, dit Pausole, mais vos moyens?

--Nos moyens? Nous en connaissons deux. Le premier, je vous l'ai dit,
Sire, c'est la propagande. Le second, ce serait une sanction.

--Une sanction? s'exclama Pausole.

--Une sanction pnale. Notre nergie se heurte contre des opposants
irrductibles. Nous avons pour nous la jeunesse et le peuple; mais nous
ne pouvons rien, ou presque rien, contre une certaine caste qui exerce
une autorit morale incontestable et nous rsiste pied  pied. C'est
contre elle que je vous demande des armes, Sire, contre elle et pour
vous, pour la victoire immdiate de vos plus chres ides. Et d'abord,
laissez-moi vous parler d'une loi que nous attendons avec fivre et que
vous pourriez signer ce soir: la loi de la nudit obligatoire pour la
jeunesse.

--Ah! mais non! dclara Pausole. Mon cher monsieur, Tryphme n'est pas
le monde renvers; c'est un monde meilleur, je l'espre du moins, mais
je n'ai pas pargn tant de liens  mon peuple pour le faire souffrir
avec d'autres chanes. Imposer le nu sur la voie publique! Mais voyons,
monsieur Lebirbe, ce serait aussi ridicule que de l'interdire!

Puis, scandant ses premiers mots avec des coups de poing abaisss dans
le vide, Pausole articula lentement:

--Monsieur, l'homme demande qu'on lui fiche la paix! Chacun est matre
de soi-mme, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la
limite de l'inoffensif. Les citoyens de l'Europe sont las de sentir 
toute heure sur leur paule la main d'une autorit qui se rend
insupportable  force d'tre toujours prsente. Ils tolrent encore que
la loi leur parle au nom de l'intrt public, mais lorsqu'elle entend
prendre la dfense de l'individu malgr lui et contre lui, lorsqu'elle
rgente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volonts dernires,
ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le
droit de demander  la loi pourquoi elle entre chez lui sans que
personne l'ait invite.

--Sire...

--Jamais je ne mettrai mes sujets dans le cas de me faire un tel
reproche. Je leur donne des conseils, c'est mon devoir. Certains ne les
suivent pas, c'est leur droit. Et tant que l'un d'eux n'avance pas la
main pour drober une bourse ou donner une nasarde, je n'ai pas 
intervenir dans la vie d'un citoyen libre. Votre oeuvre est bonne,
monsieur Lebirbe; faites qu'elle se rpande et s'impose, mais n'attendez
pas de moi que je vous prte des gendarmes pour jeter dans les fers ceux
qui ne pensent pas comme nous.




CHAPITRE VII

O L'ON FAIT DES RCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER.

  Je vous diray quelques Sonnets et croy que vous ne doutez du sujet.

  --Non, respondirent ces Bergeres, ils seront de l'Amour.

  REMY BELLEAU.


 cet instant, une petite voix joyeuse et presque mue osa crier du fond
de la pice:

--Maman! maman! quel bonheur! monsieur est un pote!

--Un pote, Philis, est-il vrai?

--Un pote! rpta Diane  la Houppe. Oh! dites-nous des vers,
voulez-vous?

Giglio s'approcha, s'inclina, et rpondit avec dfrence:

--Madame, il suffit que vous m'en ayez exprim le dsir pour que je
manque  tous mes serments, car je m'tais bien jur de ne jamais dire
mes vers moi-mme; mais je sais que vous n'ordonnez rien qui ne soit
agrable au Roi et je voudrais tre sr de ne pas lui dplaire en
troublant son entretien...

--Vous ne troublerez rien du tout, monsieur Djilio; regardez le Roi: il
vous coute.

--Dis-nous tes vers, mon petit, fit Pausole. Cela vient fort  propos
rompre ma confrence de politique intrieure, car M. Lebirbe et moi nous
commencions  ne plus nous entendre, bien que courtois l'un envers
l'autre. Mais choisis un pome court et dont tu te souviennes bien, car
les lacunes de la mmoire me font une pnible impression.

--Sire, dit Giglio modestement, j'ai mes oeuvres compltes sur moi.

Il porta la main  sa ceinture, y fit sauter le bouton d'une courte
poche de cuir qui ressemblait  une cartouchire, et il en tira trois
petits volumes du format in-trente-deux jsus.

                   *       *       *       *       *

L'un tait dit au _Mercure de France_, tir  cent quatre-vingt-trois
exemplaires, dont quatre sur satin flamme de punch, huit sur chine gris
poussire, neuf sur papier d'emballage tirant vers le caca d'oie, sept
sur vieux buvard crevisse, et le reste sur verg des Indes. Cela
s'appelait _le Mannequin d'opale_.

L'autre avait t dpos  la librairie Fischbacher. Le portrait de
l'auteur, reproduit par le curieux procd de la photogravure, ornait la
page du titre, et le titre tait celui-ci: _Larmes d'une me_.

Le troisime tait publi par un diteur isralite. Sur la couverture,
une jeune veuve trs gaie, le voile sur l'oreille, levait sa jupe noire
jusqu' la ceinture, probablement pour montrer qu'elle n'avait pas de
pantalon, et le titre tait si scabreux que je ferais peut-tre bien de
le taire.

(Car, aprs tout, ce roman n'est pas lu que par des dames.)

                   *       *       *       *       *

Giguelillot sembla hsiter, il regarda ses htes, le Roi, Philis,
Galate et Diane  la Houppe... Puis il remit  leur place les deux
premires plaquettes et ouvrit la troisime  la page 59.

--Quel joli volume! fit Diane  la Houppe. Il s'intitule?...

--_Oui_.

--Charmant.

--_Oui_ tout court? demanda Philis.

--Que veux-tu donc de plus? s'cria Galate.

--Oh! cela dit tout! soupira Diane.

Et, lanant un regard voil, elle ajouta:

--C'est un mot que vous avez entendu, monsieur?

--Jamais, madame. Il ne s'emploie qu'en posie.

--Comment dit-on en prose?

--On dit: Non.

--Cela revient au mme?

--Heureusement.

--Alors, c'est une convention?

--Une dlicatesse.

--Pourquoi?

--En effet, madame, vous ne pouvez pas savoir... Une trs vieille
coutume, chez les peuples chrtiens, veut qu'un homme ne puisse
rencontrer une dame sans tre oblig de lui offrir un appartement
meubl, avec des fleurs, de la poudre, des pingles  cheveux et des
motions. La dame rpond toujours: Non. Si le monsieur se retire, elle
comprend qu'il a t trs poli. S'il insiste, elle rprime son trouble.
Et s'il dclare qu'il en va mourir, elle fait tout ce qu'il faut pour
lui sauver la vie. Voil, madame, ce que veut dire un non.

--Je ne dirai jamais ce mot-l, sourit malicieusement Philis.

Mais Pausole battait de la main le bras de son fauteuil vas.

--Lis donc tes vers, mon petit. Il ne faut jamais rpondre aux dames. Un
homme pose des questions d'lve; il interroge sur ce qu'il ignore. Mais
une femme pose des questions de matre et seulement sur les pages
qu'elle connat  fond.

--Alors, monsieur, fit Galate, qu'est-ce que la pudeur, dites-moi?

-- propos de quoi cette... question d'lve? dit en riant la petite
Philis.

--M. Djilio semble croire que les femmes disent: Non par discrtion
d'abord, puis par misricorde, si ce n'est par entranement. Je lui
demande ce qu'il sait de notre pudeur et j'espre qu'il me rpondra.

--Pudeur, mademoiselle (nous sommes en classe, n'est-ce pas?),
pudeur est un mot latin qui signifie honte. C'est le sentiment
particulier qu'prouve une dame lorsque, ayant reconnu par un impartial
examen la valeur exacte de ses formes, il lui faut rvler  d'autres ce
qu'elle aimerait mieux dplorer toute seule. Et rien n'est plus naturel.

Philis et Galate se consultrent du regard; mais tandis que l'ane
restait immobile, la cadette sortit en silence, pique d'honneur, et
sensible au dfi.

Pausole tendait la main du ct de son page.

--Gilles, montre-moi ton livre, dit-il. Qu'est-ce que je vois donc sur
la couverture?

Et comme le page lui remettait le volume:

--Oh! que c'est vilain! fit le Roi. Peux-tu publier des vers sous une
pareille estampille? M. Lebirbe me disait  l'instant que ces sortes
d'excitations s'adressaient  quelques vieillards dont nous hassons
tous deux l'hypocrisie et la sottise.

-- Tryphme, rpondit Giglio, il en est peut-tre ainsi. Mais en
France, o les vieillards dirigent les moeurs et font les lois, elles
s'adressent au peuple entier. Le retrouss est le costume national des
Franaises. On le produit partout, dans les bals publics, au
caf-concert, au thtre,  l'lyse et mme dans le monde. Au milieu
des caricatures trangres, le retrouss dsigne la France entre le lion
anglais et l'aigle d'Allemagne. Si j'ai fait graver sur mon livre une
dame entirement vtue de noir except vers le haut des jambes, c'tait
pour qu'on vt tout de suite que je parlais des Parisiennes.

--Quelle singulire mode! fit Diane rveuse. Pourquoi plaire aux
vieillards et non aux jeunes gens?

--Les Parisiennes veulent plaire  tout le monde, et elles ont un
respect trs particulier pour les vieux messieurs... Il s'exprime
diffremment selon la femme et selon l'heure du jour...

--Oh! dites-nous! C'est si curieux, ces moeurs des pays sauvages...

--Dans les classes infrieures, la femme exprime sa dfrence envers
l'homme g en levant le pied  la hauteur de son oeil. Ce geste est
gnralement accompagn d'une exclamation ironique ou injurieuse; mais
le septuagnaire est enchant. Si la scne se passe dans un bal public,
la police et la tradition veulent que la femme montre en mme temps des
dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales.
L'habitu du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n'aime que l'lgance de
la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y
a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au
cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne
faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagnaire par ce salut
de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces
contradictions du got franais.

--Vous avez vcu dans ce pays-l?

--J'y suis n, madame.

--Oh! pardon. Je vous croyais Italien. Vous disiez?... continuez donc...
cela me passionne.

--Dans les milieux bourgeois, le geste est diffrent. Sur un trottoir,
par exemple, une dame se sent suivie par un membre de la Chambre Haute
pour qui elle ne peut avoir qu'une vnration toute filiale; elle la lui
tmoigne par une manoeuvre assez difficile  russir et qui consiste 
tirer la jupe et  la relever de faon  mouler les formes en arrire,
tout en dvoilant le mollet gauche. Ce n'est pas intressant du tout,
mais le septuagnaire est enchant.

--Je ne comprends pas...

--Moi non plus... Dans les classes dites suprieures, le retrouss est
plus en faveur du ct du dcolletage. Voici comment on l'obtient: le
vieillard tant debout et la jeune femme assise, celle-ci se penche en
serrant les bras et en bombant les paules; la posture est disgracieuse,
mais le corsage flotte, s'largit; l'oeil du vieux monsieur s'y darde,
et quand le sein de la dame est assez complaisant pour laisser voir la
forme, la nuance et les curiosits de sa pointe, le septuagnaire ne se
sent pas de joie.

--Mais que pensent les jeunes gens de tout cela?

--Les jeunes gens? la plupart pensent comme leurs grands-pres... Ils
obtiennent des retrousss plus complets, voil tout... Les autres
n'osent pas protester...

--Et les dames?

--Oh!...les dames en ont tellement l'habitude! Et puis c'est la mode: on
ne peut rien contre elle... Tout  l'heure, j'entendais M. Lebirbe dire
au Roi que, sur son thtre, les amoureuses se mettaient nues avant de
chanter: Extase! Ivresse! Mais  Paris, monsieur Lebirbe, personne n'y
comprendrait rien. L'uniforme des courtisanes, c'est le corset noir et
les bas noirs avec ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait mme au
lit, disent les bons auteurs; maintenant cela ne se porte plus qu' la
chambre, et voil un point de gagn, mais le public des petits thtres
le sait-il? Pour lui, toutes les femmes nues reprsentent la mme
personne, la seule qu'il ait jamais vue dans les journaux illustrs:
c'est la Vrit sur M. Dreyfus. Si on le faisait venir en scne, il y
aurait des manifestations.

--Ha! ha! dit Pausole, tu exagres un peu.

--Je crois mme qu'il invente, fit Diane inquite. Des moeurs pareilles
ne peuvent exister nulle part.

--Plt  Dieu! soupira M. Lebirbe. Mais elles ont pntr jusqu'ici,
madame, et cachent leur insanit dans le secret de nos intrieurs.

-- Tryphme?

-- Tryphme!

--Pas chez vous, du moins, fit Diane avec un sourire.

Philis rentrait sans autres voiles que ceux dont la nature elle-mme
commenait  la fournir. Derrire elle un domestique en livre noisette
apportait des citronnades avec des sorbets  la mandarine.

Elle s'assit auprs de sa soeur dans une causeuse  deux places, et
Giglio eut des distractions.

Galate vrifiait de la main l'ordonnance de sa coiffure.

Philis du bout du doigt estompait sur sa hanche un peu de poudre
superflue.

--Eh bien! s'cria Pausole, voyons, finissons-en, mon petit! Lis-nous
tes vers; tout le monde t'coute. Mais choisis-les plus convenables que
la couverture de tes oeuvres. Tu parles devant deux jeunes filles.

--Oh! Sire, nous pouvons tout entendre, maman le permet, dit Philis.

Et Mme Lebirbe sortit de son silence pour mettre cet aphorisme qu'elle
avait lu certainement quelque part:

--Quand les jeunes filles comprennent... on ne leur apprend pas
grand'chose... Et quand elles ne comprennent pas... on ne leur apprend
rien du tout.

Mais, comme Giglio rouvrait son livre, le dernier coup de minuit
sonna...

Taxis, toujours ponctuel, se fit annoncer.




CHAPITRE VIII

COMMENT TAXIS PRTENDIT SUIVRE L'EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE.

  Tout ce qui met les hommes dans une dpendance les uns des autres par
  rapport  leurs plaisirs contribue infiniment  donner  leurs moeurs
  une impression de tendresse et d'humanit, si ncessaire au bonheur de
  la socit en gnral; aussi a-t-on remarqu que les hommes disgracis
  de la nature sont de tous les mortels les plus insociables.

  FRERON.--1776.


Le huguenot, d'un air  la fois obsquieux et vain, les yeux ferms et
la bouche ouverte, salua.

Aussitt, Diane  la Houppe s'assit de ct sur sa chaise en affectant
de lui tourner le dos. Le bras droit sur le dossier elle leva mollement
sa main gauche vers le page et lui dit:

--Pourquoi ne lisez-vous pas?

--Madame, rpondit Giglio, tous mes vers peuvent tre mis entre les
mains des jeunes filles, car ils parlent prcisment de ce qui les
intresse le plus. Mais ils ne sont pas crits pour M. Taxis, et, tant
que M. Taxis sera l, je vous demande la permission de ne pas lui donner
prtexte  scandale.

--Malheur  celui par qui le scandale arrive! dit Taxis lugubrement.
Mais il faut que le scandale arrive! Mais il faut que le scandale
arrive!

--Qui est ce monsieur? murmura Philis.

--Il est mal tenu, dit Galate.

--Tu as vu ses mains?

--Ah! et son cou!

--Ses dents!

--Sa barbe!

--Et sa cravate! Oh! sa cravate!

--Comme il serait vilain tout nu! Il fait trs bien de s'habiller.

En mme temps, Taxis s'approchait du Roi:

--Sire, dit-il  voix haute, j'ai l'honneur de vous demander un
entretien particulier. Il y va des intrts les plus graves. J'ose vous
rappeler qu' partir de minuit Votre Majest daigne m'honorer de sa
confiance et j'insiste pour tre entendu.

--Nous nous retirons, fit M. Lebirbe.

--Non, fit Pausole. Restez...

--Ds lors, je dois me taire, dit Taxis.

--Ah! quel ennui! rpta le Roi, quel ennui! Ne pouvez-vous prendre vos
rsolutions tout seul sans venir me troubler  pareille heure?

--Votre Majest me donne carte blanche?

--Bien entendu.

--Il suffit.

Et, se dirigeant vers le page:

--Je vous arrte, monsieur!

--Ciel! s'cria Mme Lebirbe.

--Un instant! dit Pausole. Vous tes fou, mon ami; je serai oblig de
vous destituer si vous vous comportez de cette faon grossire vis--vis
de mon meilleur page, chez le plus digne de mes sujets. Madame, je vous
prie d'oublier une scne dplorable et dont j'ai l'esprit soulev! Taxis
est un fonctionnaire laborieux, parfois utile, mais d'un zle excessif
et d'un jugement troubl par je ne sais quel moralisme extravagant et
chinois. Il s'excuse auprs de vous des paroles qu'il vient de prononcer
ici.

Toutefois M. et Mme Lebirbe, affols par cet esclandre, insistrent pour
que le Roi termint le conflit hors de leurs prsences et ils se
retirrent en emmenant leurs filles.

Ds qu'ils eurent ferm la porte:

--Mes amis, dit Pausole, je suis las de vous sparer et de donner raison
 l'un ou  l'autre. Arrangez votre querelle entre vous et faites
surtout qu'elle soit brve.

Puis il traversa le salon et vint affectueusement s'asseoir auprs de
Diane  la Houppe.

Giglio, les bras croiss derrire le dos, se rservait.

Taxis, demeurant  distance, dcocha cette vibrante apostrophe:

--Ah a! monsieur, c'est donc un principe? Vous vous tes donn pour
tache de dsigner chaque jour une malheureuse fille, servante ou
paysanne, et de la faire outrager par une cohue, ivre de stupre et de
luxure?

--Outrager? dit doucement Giguelillot.

--Hier, vous ligottiez sur sa couche une camrire du Roi pour la livrer
aux atteintes de douze polissons coup sur coup! Et ce soir c'est une
fille de ferme que vous jetez dans les bois avec quarante satyres?

--Quarante hommes choisis par vous, monsieur Taxis! Quarante anachortes
tris sur le volet! Et voil ce qu'ils deviennent ds qu'on leur confie
une femme? Ah! que la chair est faible! que la chair est donc faible!

--Le spectacle qu'il m'a fallu contempler ne sortira pas de ma mmoire.
Jamais, peut-tre, pareille orgie ne s'tait droule  la face du ciel
depuis les tristes ges du paganisme, et, si je n'avais t prvenu, je
me serais cru transport par un songe diabolique dans les sentines de
Suburre, dans les lupanars de Capoue! La misrable fille tait
carquille des quatre membres dans la position la plus critique au
milieu de cinq ou six retres qui la souillaient je ne sais comment,
mais tous  la fois, et le reste de la bande chantait une chanson de
l'enfer en dansant une ronde autour de la victime.

--Et la victime faisait des difficults?

--Non, elle tait stoque! Ulcre, je n'en doute pas, ulcre
intrieurement des violences qu'elle subissait, et plus encore du
scandale dont ses regards taient tmoins, elle n'en laissait rien
paratre. Sa vaillance tait bien d'une martyre. Sous l'outrage, elle
tendait l'autre joue, elle demandait sans cesse de nouvelles tortures.
Avait-elle des pchs  expier? Je l'ignore; mais dans les convulsions
de l'agonie, la sublime enfant se rjouissait. Elle-mme me l'a
firement cri!

--Vous le voyez, dit Giguelillot, les dames ne trouvent jamais qu'elles
sont trop entoures.

Ici Diane  la Houppe soupira longuement.

Mais Taxis trpignait de colre et agitait des doigts frntiques.

--Riez! dit-il. Divertissez-vous! Votre rire est sinistre, jeune homme!
Vous tes malfaisant et lascif. Vous avez l'me d'un Borgia! d'un
Richelieu! d'un Hliogabale!...

Giguelillot fit un pas et interrompit:

--Monsieur, j'ai pour Hliogabale une admiration sans bornes et je suis
ravi de lui ressembler  vos yeux...

--Ah!...

--... Mais vous faites vos comparaisons historiques sur un ton qui ne me
plat en aucune faon...

--Monsieur...

--Et puisque le Roi nous autorise  rgler notre querelle entre nous...

--Toutefois...

--... J'exige que vous m'articuliez des excuses...

--Jamais!

--... Ou que vous fixiez avec moi, sans intermdiaire ni dlai, les
conditions d'une...

--Jamais non plus!

Taxis, d'un naturel bouillonnant mais craintif, reculait d'un pas 
chaque mot. Il se buta contre la porte, l'ouvrit, voulut disparatre...

Giguelillot le suivait et le retint par le bras.

                   *       *       *       *       *

Dans la pice o ils pntrrent ensemble, Philis et Galate, prs de
leurs dignes parents, attendaient l'issue d'une confrence dont les
clats singuliers les frappaient douloureusement.

--Madame, dit le page avec calme et respect, je ne devrais certainement
pas terminer en votre prsence une discussion particulire, mais vous
l'avez vue natre bien malgr moi et, si vous daigniez y consentir, je
vous prsenterais mon accusateur, M. le Grand-Eunuque,  qui je demande
rparation.

Puis, se tournant vers Taxis qui tait devenu livide:

--Monsieur, poursuivit-il, je vous mprise bien sincrement; vous tes
sot, ambitieux, servile, vous n'avez ni tact ni courage...

--M'insulteriez-vous?

--Je ne crois pas.

--Je prends acte de cette dclaration.

--Nous disions donc, reprit Giglio en souriant, que vous manquiez  la
fois de courage et de dignit. Nanmoins, je suis prt  vous accorder
l'honneur d'une rencontre...

--Mais je ne le demande pas!

--Je vous l'offre.

--Je le dcline.

--Vous refusez de vous battre?

--Monsieur, l'ternel a crit en lettres de flamme sur le sommet du
Sina, ce commandement: Tu ne tueras point. Christ l'a rpt. Paul
l'a enseign aux Gentils. Et vous attendez de moi que je touche une arme
de meurtre! Non, monsieur! c'est mal me connatre. Je veux suivre le
noble exemple qui m'a t donn ce soir dans le petit bois d'oliviers.
Moi aussi, sous l'outrage, je tends l'autre joue! Moi aussi je veux
boire l'opprobre jusqu' la lie! Moi aussi je m'carquille sur la claie
des afflictions! Je vous fais des excuses, monsieur! Je vous fais des
excuses publiques! Je sortirai victorieux de la lutte avec mon orgueil.
Voyez: je courbe la tte, et je sens mon coeur rconfort.




CHAPITRE IX

COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L'HOSPITALIT ANTIQUE.

  Il est d'usage que les jeunes filles permettent les attouchements
  jusqu' un certain point; mais la dcence des moeurs actuelles ne me
  permet pas de vous dire lequel.

  FISCHER. _Ueber die Probenchte..._ etc.--1780.


Diane  la Houppe et le Roi, guids par leurs htes, gagnrent les
appartements qui attendaient depuis tant d'annes l'honneur d'une visite
souveraine.

Taxis avait peut-tre l'intention de sparer les deux poux; mais le
trouble qu'il ressentit  la suite de sa dispute fit qu'il en oublia
jusqu'aux rgles fondamentales de sa politique courante.

Le sort djouait ainsi les calculs du petit page qui en resta tout
surpris. Ce fut pis encore lorsque en entrant avec Pausole dans la
chambre o elle allait vivre sa troisime nuit conjugale, Diane jeta
vers son mari des regards de pardon et de renaissant amour.

Alors Giguelillot se sentit mordu par le petit serpent d'une petite
jalousie. Cette femme qu'on lui enlevait (car on la lui enlevait) acquit
 ses yeux aussitt des sductions fascinatrices. Inquiet de lui-mme,
soucieux d'enterrer son souvenir sous une bonne ralit, il se rsolut 
faire diversion.

En jeune homme pratique et dtermin, il avait ses armes sur lui.

L'tui o il enfermait ses plaquettes tait un ncessaire complet pour
aventures et habitudes, une triple trousse indispensable divise en
trois poches d'ingale importance.

La premire contenait:

Un tire-bouton;

Six lacets de corset;

Des sels;

Un poison inoffensif;

De la poudre blanche, de la poudre Rachel, de la poudre rose (en petites
botes de poche);

Trois btons de rouge tout neufs;

Des pingles noires, blanches et  tte ronde.

Des pingles  cheveux de diffrentes formes;

Des pingles doubles;

Un petit peigne  fermoir;

Une glace  main;

Plusieurs produits pharmaceutiques;

Enfin divers objets curieux, sinon vritablement usuels.

                   *       *       *       *       *

La deuxime renfermait les trois volumes de vers o Giguelillot avait
fait entrer sous forme de ddicaces, de titres ou d'acrostiches quatre
cents prnoms fminins ou noms d'animaux diminutifs rangs par ordre
alphabtique afin que la recherche en ft plus facile au milieu des
motions.

--Lisez! lisez!... cette lgie...  Miquette***... c'tait vous,
Miquette! Je vous aimais comme un fou! Et vous ne le saviez pas!

Le dernier compartiment tait le plus prcieux des trois.

Giguelillot y conservait une collection de trente billets, dclarations
simples ou dclarations demandant rendez vous. Ces billets rpondaient
par leur varit  tous les caractres, et par leur provision  toutes
les urgences: on n'a jamais ce qu'il faut pour crire dans ces cas-l.
Il y en avait de tendres, de respectueux, d'enflamms, de littraires,
de timides, de fort inconvenants, de dsesprs et de pratiques.
Certains disaient: Ne m'abandonnez pas! D'autres: Eh bien! oui je
vous aime! D'autres encore: Faites trois courses avant de venir pour
avoir un emploi du temps. Certains taient presque illisibles tant
l'encre y nageait dans les gouttes de larmes.

Sitt que l'un d'eux avait pass de sa case dans une main, toujours
curieuse et tremblante mme en cas de refus arrt, Giguelillot le
recopiait de mmoire pour une occasion future et la collection n'y
perdait rien. Des enveloppes de couleurs diverses, ranges dans un ordre
connu, rappelaient aisment le sujet de la lettre sans qu'il ft besoin
de l'ouvrir pour en vrifier le choix ni les termes soigneusement
vagues.

Dans ce prcieux ncessaire, Giguelillot prit  l'cart le troisime et
le quatrime billet bleu, qui, avec des nuances dveloppaient ce thme:
Je vous adore. J'aurai la folie de venir cette nuit jusqu' votre
chambre. Ouvrez-moi, ne ft-ce que pour me renvoyer!

Et, avant de quitter ses htes, il put glisser aux mains de leurs
filles, secrtement, l'un et l'autre pli, afin d'avoir deux chances
contre une d'oublier Diane  la Houppe.

Il monta dans sa chambre, dfit ses bagages, en tira des objets de
toilette et s'occupa longuement de son joli physique par un sentiment de
politesse bien plutt que de suffisance, car il n'tait  vrai dire ni
vaniteux ni modeste lorsqu'il parlait avec lui-mme et prenait aussi peu
de plaisir  s'adresser des compliments qu' se dire des choses
dsagrables.

Si les dames avaient eu quelques bonts pour lui, ce n'tait point,
pensait-il, par l'effet d'un charme, mais parce qu'il les avait beaucoup
entreprises, et, pour peu que l'on ait su rendre les circonstances
favorables, deux sexes faits pour s'unir oublient vite les mauvaises
raisons qu'ils croyaient avoir trouves de ne pas se rendre leurs
devoirs.

En une heure, les derniers bruits s'teignirent aux derniers tages;
Giguelillot, ouvrant avec prcaution la serrure de sa porte paisse, se
glissa dans le long corridor, monta silencieusement un escalier de
marbre...

                   *       *       *       *       *

Philis vraiment n'avait pas assez d'exprience pour jouer les rles
d'amoureuse: elle l'attendait sur la dernire marche.

--Chut! dit-elle. Oh! que je suis contente! Venez vite!

Ils entrrent. Elle se retourna vers lui:

--Vous tes amoureux de moi? Comment cela se fait-il?

Giglio n'eut pas le courage de jouer son rle ordinaire, d'ailleurs
parfaitement inutile cette fois. Il prit sous les bras la petite Philis,
rouge et riante de plaisir, il lui mit un baiser dans l'oeil et un autre
au coin de la bouche, mais vivement et en camarade.

--Vous tes trs gentille, lui dit-il.

--C'est vrai?

--Mais oui.

--Qu'est-ce que j'ai de gentil?

--Vous ne le savez pas?

--On ne m'a jamais dit...

--Eh bien, ceci, et ceci encore; et cela, ceci, tout vous!

Elle se remit  rire, puis pensivement:

--Mais les autres jeunes filles sont mieux que moi.

--Vous vous trompez bien.

--Malheureusement non. J'ai une cousine qui vient djeuner ici tous les
dimanches et, quand elle te sa robe dans ma chambre pour aller  table,
j'ai envie de la battre tant elle est plus belle que moi. C'est vilain,
ce sentiment-l, n'est-ce pas?

--Oui, vous tes d'une modestie ridicule, fit Giglio avec tendresse.
Comment vous croyez-vous donc faite?

--Moi? comme une allumette-bougie...

--Parce que vous avez la tte rose et le corps blanc?

--Surtout parce que je suis maigre. Vous ne direz pas non.

--Je dirai non tout de suite! Vous, une maigre? Vous tes mince comme il
faut tre. Les jeunes filles de quinze ans qui ressemblent  des
poussahs trouvent quelquefois des maris parce que leur double surface
donne l'illusion de la bigamie; mais des amants, c'est une autre
affaire: elles sont trop difficiles  enlever.

Philis, qui avait le rire facile, fit une vocalise, puis demanda trs
srieusement:

--Vous avez enlev des jeunes filles, dj?

--Tout un pensionnat.

La petite le regardait avec admiration:

--Racontez-moi, dites?

--Impossible, c'est un grand secret.

--Alors, sans les noms?... O cela se passait-il?

--En France. Je ne peux pas en dire plus...

--C'taient des grandes ou des petites, dans cette pension-l?

--Des deux.

--Combien en tout?

Giguelillot chercha un chiffre extraordinaire et admissible:

--Trente et une, rpondit-il.

--Aucune ne vous a boud?... Oh! je comprends a, par exemple! Vous tes
si joli garon... Je vous ai dit oui comme elles, vous voyez... Et
encore, elles savaient peut-tre ce qu'elles faisaient en vous suivant,
tandis que moi je ne sais pas du tout. Ou presque pas.

--Vraiment?

--Ma soeur ne veut jamais me rpondre quand je lui demande des
renseignements. Tout ce que j'ai appris, c'est par ma cousine. Mais elle
ne m'a pas dit ce qu'il y a de plus important, j'en suis sre.

--Qu'est-ce qu'elle vous a dit?

Philis hsita en souriant.

--Vous allez vous moquer de moi si je vous le rpte.

--Certainement non.

--J'ai retenu tout de travers, je m'en doute. Et puis je ne sais pas
tous les mots... Enfin, tant pis, vous me reprendrez; voil.

Et, comptant sur ses doigts pour ne rien oublier, Philis numra ses
petites connaissances, d'une voix basse, lente et circonspecte, levant
parfois un oeil alarm, comme une lve incertaine qui redoute le fatal
zro.

Giguelillot l'coutait avec une estime croissante. Ds qu'elle eut
achev de parler, il lui dit en joignant les mains:

--Mais pardon, mademoiselle Philis, qu'est-ce que vous croyez ignorer?

--Ce qui est mal, dit-elle simplement.

Elle s'expliqua:

--Il parat que c'est trs honteux de recevoir un jeune homme dans sa
chambre... On fait donc le mal avec lui?

--Mais non, mais non, fit Giguelillot.

--Si. Papa nous le dfend. Il ne reoit jamais de jeunes gens, et quand
on lui demande pourquoi, il rpond qu'il a des filles. Tout ce que je
viens de vous dire, videmment, ce sont des faons de jouer qui ne font
de mal  personne; alors ce n'est pas cela qu'on dfend.

--Bien entendu... Et je suis sr que M. Lebirbe vous protge contre
certains jeunes gens; ceux qui ne savent pas jouer, vous me comprenez
bien. Mais s'il apprenait que vous jouez avec moi...

--Vous? Mais vous surtout, grand Dieu! Ce soir je ne sais pas ce que
vous lui avez dit, il vous craignait comme le diable, et il avait fait
coucher une bonne sur un matelas dans le corridor, entre la porte de ma
soeur et la mienne. Vous savez que ma soeur dort l-bas tout au fond?
Elle a horreur des domestiques, Galate, et elle n'aime pas tre
surveille. Elle a donn de l'argent  la bonne en la priant d'aller
coucher dans les communs comme d'habitude. Quelle chance, dites? sans
cela je n'aurais pas pu vous voir.

Cette confidence intressa vivement Giglio. On avait dit oui des deux
cts. Il regarda la petite Philis et sentit un scrupule devant elle. Il
pensa qu'attendu par l'ane, rsolu  la connatre, il n'avait gure le
droit de conduire la plus jeune  d'irrparables imprudences, et qu'il
valait mieux aborder la plus responsable des deux.

Discret, il se borna donc  donner les claircissements que lui demanda
la petite Philis sur un certain sujet dont elle tait curieuse. Il lui
donna aussi des conseils, des mthodes de rverie et des leons faciles,
mais il ne lui suggra rien dont elle ne st les lments.

Il fut mme si rserv qu'au moment o elle le pria de tenter avec elle
une fatale exprience, il rpondit qu'au sein d'une maladie grave il
avait form le voeu de ne jamais accomplir quoi que ce ft d'approchant,
et que d'ailleurs, selon l'avis gnral, ces violences n'amenaient que
dception.

Deux heures aprs il se retira, feignit de descendre l'escalier, mais
revint bientt  pas sourds et frappa deux lgers coups sur la porte de
Galate.

La jeune fille ouvrit elle-mme en robe de chambre trs boutonne. Elle
referma soigneusement la porte, s'y appuya des paules et dit du ton le
plus froid:

--Monsieur, je sais tout ce que vous avez fait ce soir dans une chambre
de l'htel du Coq...

--Comment? s'cria Giguelillot stupfait.

--Et je suis dcide  ne pas le taire si vous m'approchez sans ma
permission. Maintenant coutez bien. J'ai  vous parler.




CHAPITRE X

O GIGUELILLOT REOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT
TOUT DE SUITE.

    [Grec: Eg de mona katheud.]

  [Grec: SAPPH.]


--Vous me menacez? dit Giguelillot.

--Je vous avertis.

--Et que s'est-il pass, selon vos renseignements, dans cette pice de
l'htel du Coq o l'on prtend que je suis entr?

Galate prit dans un tiroir une jumelle d'officier  long tube.

--Je m'ennuie, dit-elle. Je passe toutes mes journes dans ma chambre et
ne sachant  quoi penser, je rve. En payant ma matresse d'anglais,
j'ai russi  me procurer quelques romans dfendus; je les aime
beaucoup; mais je les sais par coeur, je les ai vcus vingt fois toute
seule. Je sais tout ce qu'Andr Sperelli dit sur la bouche d'Hlne,
tout ce qu'Henri de Marsay rpond  Madame de Maufrigneuse, et M. de
Maupassant m'a tant de fois treinte que j'ai envie de le renvoyer.
Alors, je me mets  ma fentre et par la fente des jalousies je regarde
avec cette jumelle ce qu'on fait  l'htel du Coq.

--Ah! Ah!

--Oui. On y fait beaucoup de choses et personne ne croit tre vu, mais
cela aussi est monotone. J'avais quinze ans quand j'ai commenc 
regarder chaque soir ce spectacle changeant. Aujourd'hui, j'en ai
vingt-trois. Pendant les deux premires nuits, je me suis rapidement
instruite. Pendant les huit annes suivantes, je n'ai rien dcouvert que
je n'eusse dj vu, ou facilement imagin. Pourtant, ces gens paraissent
heureux; plus heureux que je ne suis, croyez-moi.

--Ah? dit Giguelillot sur un autre ton.

--Depuis des mois je n'avais rien vu d'aussi intressant que ce qui
s'est pass dans les trois derniers jours derrire les fentres de la
grande chambre. Ces petites taient dlicieuses. J'ai prtext une
migraine et je suis reste sans cesse accoude ici,  suivre leurs
moindres mouvements. Je me relevais la nuit pour voir si elles n'avaient
pas rallum leurs flambeaux, et une fois ainsi, de trois  quatre heures
du matin, j'ai surpris un de leurs rveils. Quand je me suis recouche
moi-mme, je ne me suis pas rendormie...

Elle se passa la main sur le front.

--Je vous en ai beaucoup voulu de troubler leurs secrets et de les faire
partir. Mais votre dguisement, le leur, et le soin que vous avez pris
de jeter leurs vtements par la fentre prouvent qu'elles taient en
faute et que vous tes leur complice.

--C'est exact.

--Vous l'avouez?

--Tout de suite; je n'hsite pas.

--Vous ne me craignez donc gure?

--En effet.

--Et pourquoi?

--D'abord, parce que vous avez l'me beaucoup moins vilaine que vous ne
le croyez. Ensuite, parce que, moi aussi, je suis arm. Ah! Ah! Brrr!...
J'ai la foudre  la main!

--Voulez-vous me la montrer?

--Voici: M. Lebirbe, votre vnrable pre, mademoiselle, avait tendu en
travers de votre seuil une jeune esclave sans dfense, afin, sans doute,
que s'il se prsentait un froce sducteur, la pauvre fille lui servt
de proie et s'offrt en sacrifice pour vous conserver l'Honneur.

--Ce n'tait pas prcisment son but, mais comment le savez-vous?

--Mystre et roman-feuilleton.

--Continuez.

--Vous avez mis de l'or dans la main de cette enfant...

--Cela, c'est raide! Elle vous l'a dit?

--... Et vous l'avez prie d'aller retrouver dans les communs le valet
de chambre ou l'aide-cuisinier qu'elle prfre, au lieu de passer une
triste nuit sans autre raison que d'obir  son matre.

--Et aprs?

--Aprs? Mais comme une jeune fille ne renvoie d'ordinaire son gardien
qu'au moment o elle aurait le plus de motifs d'tre svrement
observe, comme ma prsence chez vous,  la suite de cette manoeuvre,
prouve immdiatement notre entente, vous pouvez vous dbattre, crier,
m'accuser de tous les crimes, personne ne croira que je ne sois pas ici
d'accord avec vous, mademoiselle, si ce n'est sur votre invitation.

--Et vous comptez en abuser?

--De point en point.

--Vous n'tes point galant.

--Quelle funeste erreur!

--Ah!... Expliquez-moi, je vous en prie. Vous m'avez donn, ce soir
dj, une dfinition de la pudeur qui n'est pas dans les dictionnaires.
Continuez mon ducation. Dites-moi, maintenant, ce que c'est que la
galanterie. Je vous coute.

--Dans le sens o vous prenez le mot, mademoiselle, la galanterie est un
jeu de scne trs connu, mais assez fin, qui permet d'insulter
impunment les dames en leur tmoignant un respect qu'elles ont
l'tourderie de demander elles-mmes. C'est encore un excellent moyen de
dguiser sous les dehors les plus aimables le repentir qui saisit la
plupart des hommes au moment o ils se trouvent seuls avec l'objet de
leurs longs dsirs. Comme je suis fort loin d'prouver ces sentiments
indignes de vous, et comme votre beaut ne me laisse pas le loisir de
modrer ceux qui m'agitent, je serai trs galant tout  l'heure, mais
dans le sens justement oppos  celui que vous regardez comme bon; car
ce mot-l, lui aussi, peut signifier le contraire de ce qu'il semble
dire.

--Et si je vous criais que je vous dteste?

--Alors, raison de plus.

--Vraiment!

--Oui. Vous obir, ce serait m'en aller, c'est--dire renoncer  vous,
et je perdrais ainsi tout espoir de vous faire changer d'avis. Si je
vous force, peut-tre me reste-t-il une chance...

--En attendant, vous n'en faites rien!

--Non. Non. Ce que je vous dis l, c'est de la littrature. Je n'ai pas
le moindre dsir de vous tre dsagrable.

Il s'assit, prit la jumelle noire et en fit jouer la vis avec une
certaine application.

                   *       *       *       *       *

Galate inquite et un peu haletante le regardait de loin, cherchait 
le pntrer.

Ne pouvant y russir, elle prit le volant de sa robe de chambre,
l'examina, le tendit, le retourna, regarda la lumire  travers la
dentelle...

Le froid aurait dur trs longtemps encore si Giguelillot n'avait eu au
milieu du silence un accs de gaiet affectueuse et trs communicative:

--Nous jouons bien, dit-il.

--Nous?

--Beaucoup de talent!

--Quel enfant vous tes!

--Passons a la scne suivante, dites, elle est si jolie!

--Qu'en savez-vous?

--Je souponne le dnouement.

--Ce n'est pas une comdie.

--C'est une charade! J'ai trouv! Je vous ai remis un poulet. Il s'en
est suivi un froid. Et mon tout est la strophe clbre de Paul Robert:

    Si tu veux, faisons un rve:
    Montons sur un poulet froid!
    Tu m'emmnes, je t'enlve...

Voulez-vous jouer le troisime vers? Je suis prcisment en costume.

Et il fit pirouetter sa toque  l'extrmit de son doigt.

Puis, se levant tout  coup:

--Au fait, pourquoi m'avez-vous laiss entrer?

--Je n'ose plus vous le dire...

--C'tait donc bien criminel?

--Non.

--Alors... bien inconvenant?

--Oui.

--Dites-moi cela tout bas?

--Je n'ose.

--Faites-moi les gestes.

--C'est trop compliqu.

--Je vous aiderai.

--Jusqu'au bout?

--Oui.

--Vous le promettez?

--Je vous le promets.

--C'est bien. J'ai confiance en vous.

--Maintenant, laissez-moi deviner.

--Oh! vous ne pourrez jamais. N'essayez mme pas!

--C'est au-dessus de mon imagination? vous en tes sre?

--Oui.

--Misricorde! qu'est-ce que cela peut tre?

                   *       *       *       *       *

Galate ne rpondit pas.

Pour adopter une contenance sous le regard curieux et souriant de
Giguelillot, elle saisit la jumelle  son tour et en caressa les tubes
familiers.

Puis, debout dans la fentre ouverte, elle mit au point l'instrument sur
un petit pavillon qui dpendait de l'htel.

--Fi! que c'est laid! dit Giguelillot. Voulez-vous bien ne pas regarder
ces choses-l, mademoiselle?

--Serait-ce que... vous voulez ma place? Je vous l'offre.

--Merci, non.

--Vous avez tort. Je m'amuse comme une folle. Pourquoi refusez-vous?

--Ce n'est pas encore de mon ge.

--C'est cependant dj du mien!

--Je ne dis pas non. Ce genre de distractions a t mis au monde pour la
calvitie et la virginit qui ont chacune la mme raison de le trouver
intressant. Quant  moi, je vous jure qu'il m'est profondment
dsagrable.

Galate reprit son poste d'observation. Puis, avec des impatiences dans
la main:

--Mais j'aurais besoin de vous! Venez vite! C'est de la fantasmagorie,
ce qui se passe l-bas. Tout  l'heure il y avait un monsieur et deux
dames; maintenant je trouve une dame et deux messieurs... Personne n'est
entr ni sorti... Expliquez-moi, je vous en conjure.

Au bout d'une demi-minute, Giglio donna cette consultation:

--Un monsieur... avec une dame trs bien... qui est laide... suivie
d'une seconde dame moins bien... qui est jolie...

--Ah! par exemple!... mais enfin...

Elle allait discuter, quand une rougeur subite lui monta aux joues et
elle dit simplement en secouant la tte:

--Oui. Je vois bien que je ne sais pas tout.

Et comme si cette constatation lui donnait l'ardeur ncessaire pour
exprimer ce qu'elle voulait dire:

--Eh bien, cela ne peut pas durer! fit-elle. Il faut que je vous parle,
et vous allez apprendre pourquoi j'ai besoin de vous. C'est fort
inconvenant: ne me regardez donc pas. Et ce sera long peut-tre: ne
soyez pas distrait.

--Je suis vivement intress, au contraire.

--J'ai vingt-trois ans, monsieur. Je ne suis pas marie. Je mne une vie
stupide, comme toutes les jeunes filles.

--Oui... Oui...

--Vous me comprenez. Je vois cela. Mon pre a les ides les plus larges
sur la vie intime et sur l'ducation...

--Mais naturellement, il ne les applique pas  ses filles?

--Naturellement?

--C'est on ne peut plus humain.

--Vous trouvez, vous? Pour moi, c'est de l'incohrence...

--C'est humain et incohrent; deux fois humain. Nous sommes d'accord,

--Ne m'interrompez plus: sans cela j'oublierai tout ce que j'ai  vous
dire avant de...

--Avant de parler franchement?

--Vous tes insupportable! Je suis sre que vous allez me condamner et
vous ne saurez pas pourquoi j'ai raison.

--Je sais dj trs bien pourquoi vous avez tort...

--Quand je le disais! Vous ne m'entendez pas!

--Je vous entends d'avance, et je veux vous pargner la peine d'achever
une conversation qui vous embarrasse beaucoup... Un monsieur que je
connais et qui passe pour un esprit fin ne dit jamais que la moiti des
phrases parce qu'un interlocuteur avis en devine le dessein ds les
premiers mots et que pendant la conclusion, l'adversaire, n'ayant pas
besoin d'couter, prparerait trop  loisir ses arguments 
brle-pourpoint.

--Alors terminez mon rle vous-mme. Il faut que je sache au moins si
vous m'avez comprise.

--Si je vous ai... Mais  votre place je ne penserais pas autrement que
vous. Et j'aurais tort. Et c'est ce que je voudrais vous dire en deux
mots, qui, bien entendu, ne serviront  rien. Je m'y attends.

--Dites.

--Voici. Vous avez vingt-trois ans, vous tes belle, vous tes jeune
fille depuis une dizaine d'annes, vous avez beaucoup pleur quand vous
avez eu quinze ans, seize, dix-sept et ainsi de suite; vous lisiez des
romans trs chauds o des personnes de votre ge, parfois mme un peu
plus jeunes, passaient des nuits cheveles avec des amants plus que
parfaits; votre jumelle vous a prouv que ces romans-l n'taient pas
des fables, et quand vous vous tes compare aux personnes qui vous font
envie, vous avez reconnu  des signes certains que vous pourriez faire
comme elles le bonheur de plusieurs messieurs qui pourraient aussi faire
le vtre.

--Ouf! dit Galate. J'aime mieux ne pas avoir dit tout cela. Ne me
regardez pas ainsi. Vous me gnez beaucoup.

--En lisant ma lettre, continua Giglio, vous n'avez pas cru un instant
que je vous aimais, ou plutt vous avez espr que je ne vous aimais
pas...

--Espr est trs bien. C'est tout  fait cela.

--... Et comme vous m'aviez vu  l'oeuvre dans mon rle de costumier,
vous avez compt sur moi pour vous aider  sortir en travesti, avec
toutes les ressources de mon beau talent. Car si aucun gendarme ne vous
retient prisonnire vous ne voudriez pas cependant vous en aller avec
clat. Vous aimez mieux disparatre, faire en sorte que personne ne
puisse vous suivre  la piste...

--Et sans savoir ce que je vous demanderais vous m'avez promis tout 
l'heure que vous m'aideriez jusqu'au bout. Ne l'oubliez pas, mon ami!

                   *       *       *       *       *

Giglio lui prit la main et lui dit trs affectueusement:

--Vous avez tort.

--Non, non.

--Vous ne connaissez pas la vie o vous courez. L tout se passe comme
ailleurs et comme dans les familles: c'est--dire que le bonheur est
divis en deux parties: presque tout pour les hommes, presque rien pour
les femmes. Cela tient, dit-on,  des vnements qui se sont passs
autrefois entre une pomme et un serpent. Les femmes sont sur la terre
pour tre trs malheureuses; souvent sans raison aucune; mais quand une
cocotte se met  pleurer, je vous rponds qu'elle sait pourquoi.

--Voulez-vous me le dire?

--Parce qu'elle joue avec un amour qui ne cesse de lui chapper. Parce
qu'entre vingt hommes qu'elle dteste elle en choisit un qu'elle chrit
et que celui-l n'a qu'un dsir, c'est de la quitter le plus vite
possible. Parce qu'il n'y a pas de comdie plus triste ni plus
laborieuse  jouer que celle des sentiments tendres. Parce que...

--Mais au moins elle connat la vie, cette femme! elle n'est pas une
chose inutile, une solitaire malgr elle, une existence sans but, sans
joies, sans libert!

--Pouvez-vous obtenir de monsieur votre pre qu'il vous serve une
pension et vous permette de vivre sans contrainte aucune comme il le
ferait tout de suite si le ciel avait voulu que vous fussiez un fils?

--Il ne voudra jamais.

--La loi de l'homme! toujours la loi de l'homme!

--Ce serait pourtant juste, en effet.

--Devenez un garon, comme la dame que vous regardiez tout  l'heure, et
M. Lebirbe trouvera tout simple que vous rentriez en habit vers dix ou
onze heures du matin avec des yeux couleur d'orage et des jambes de
convalescent. Mme si vous tiez un peu grise, je crois qu'il aurait des
indulgences.

--Ah! vous n'tes pas srieux.

Et la jeune fille sourit tristement.

Giglio reprit:

--Rien de ce que je vous ai dit sur la vie de plaisir ne vous a
convaincue, n'est ce pas?

--Rien.

--Je le pensais bien.  quel ge avez-vous dsir partir pour la
premire fois?

--Je ne sais pas... Toujours...

--Alors ce n'est pas une boutade? Vous avez rflchi, vous savez ce que
vous voulez et vous tes sre de le vouloir?

--Ah! Dieu, oui!

--Ces femmes que vous observiez dans le joli voisinage que votre pre
vous donne, vous les enviez? Regardez-les encore.

Et pendant qu'elle prenait sa jumelle et la dirigeait vers le lointain,
Giguelillot considrait combien il tait heureux qu'il n'aimt point
cette jeune fille, pour avoir la libert de lui parler comme il allait
le faire.

--Je les envie, dit Galate.

--Toutes les deux?

--Toutes les deux galement. Je voudrais tre la bonne de l'htel. Je
voudrais tre la petite mendiante qui dort en ce moment dans les fosss
de la route et qu'on tranglera tout  l'heure, mais pas avant de
l'avoir saisie.

Giglio s'inclina.

--Je n'ai plus rien  dire, mademoiselle. Et si vous voulez que je vous
aide  partir d'ici, je suis tout prt.

--Comment? Vous voulez bien?

--C'est peut-tre absurde; je n'en sais rien. En tout cas, cela ne me
regarde pas. Vous avez bien le droit d'exprimer une volont aprs dix
ans de rflexion. J'ai dit ce que j'avais  vous dire. Maintenant, si
vous tes dtermine, je n'insiste plus. D'ailleurs, je suis dans mon
rle de jeune homme en jetant le dsordre au milieu des familles et en
bouleversant les projets d'un pre. Et puis je crois mme que je vous
avais promis de vous obir? Cela tombe admirablement bien.

Galate lui serra les deux mains:

--Oh! vous tes bon; et moi qui vous ai mal accueilli! Pardonnez-moi si
vous le pouvez. Je vous aime de tout mon coeur. coutez... Quelle heure
est-il?... Quatre heures dix... Les domestiques ne sont jamais levs
avant six heures et demie. Nous avons plus de deux heures  nous... Je
vous permets de ne pas m'habiller tout de suite.




CHAPITRE XI

COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RVES DE DIANE  LA HOUPPE
S'ACCORDAIENT EXACTEMENT.

    On dit qu'il vaut mieux, sur des feuilles de bananier
    Coucher avec deux hommes  la fois
    Que de dormir seule.

  _Chanson populaire annamite._ (Trad. DUMOUTIER.--1890.)


Pausole dbout dans sa chambre, se croisa les bras et secoua la tte.

--Que suis-je venu faire si loin? dit-il tout haut. Dans quelle escapade
me suis-je lanc? Me voil sur les grandes routes, moi aussi,  plus de
trois kilomtres de mon palais, prt  dormir dans un lit de hasard,
sans aucune de mes aises ni de mes habitudes familires. Quelle folie
que cette aventure!

Mais Diane, qui avait bien des raisons de souhaiter que l'aventure part
bonne et durt le plus longtemps possible, conduisit le Roi vers un
vaste fauteuil et s'accroupit  ses pieds.

Elle opposait un esprit simple aux complexits de la vie, et c'et t
la mconnatre que voir en elle une crbrale; mais elle tait, par
intuition, experte  rgler sa politique sur la psychologie de l'amour,
seule partie de la sagesse o elle et acquis des lumires. Nul autre
conseil que le sien n'avait amen le Roi  retarder son dpart au moment
o elle dsirait qu'il ne quittt point le palais. Il lui fallait
maintenant prolonger l'excursion, mais surtout y prendre part,
c'est--dire se faire pardonner sa poursuite importune et contraire aux
rglements.

Sur ce dernier point, elle pensa que le silence lui serait d'un meilleur
secours que la contrition, car les excuses rappellent la faute plus
certainement qu'elles ne l'attnuent, et elles provoquent le
ressentiment mme lorsqu'elles obtiennent les mots du pardon.

Diane ne s'excusa donc en aucune manire. Elle compta sur la seule
influence de son bonheur personnel pour apaiser l'esprit du Roi, et elle
leva vers lui un visage dont le calme n'tait troubl que par l'clat
d'un noir regard.

--Que je me sens bien ici, dit-elle, et quel souvenir adorable je
rappellerai en moi plus tard en songeant  cette chambre trangre!
Voyez: notre hte a dispos toutes choses selon vos gots particuliers.
Il fait confortable et frais entre ces murs. Voici un divan bas; un
autre plus haut et moins ferme; et celui-ci qui est si large, et
celui-l qui est si bien plac dans l'air libre de la grande fentre.
Voici des citrons et du sucre. Et voici de votre porto sec. J'en avais
pris avec moi de peur qu'on ne l'et oubli.

--Est-il vrai? fit Pausole.

--En voulez-vous maintenant?

--Non. Il suffit que je le sache  ma porte. Mais cela m'aurait fort
contrari de ne pas le voir avant de m'endormir.

--Demain matin vous aurez votre chocolat espagnol, que j'ai recommand
que l'on ft noir et d'une paisseur trs gale, car l'Ecuyer des
cuisines ne l'avait pas dit avec autorit.

--Cela est bien.

--J'ai demand surtout que le chteau gardt un silence de cathdrale
tant que vous n'auriez pas daign annoncer votre rveil.

--C'est, en effet, trs important.

--Votre camrire est ici. Demain,  l'heure o je sonnerai pour vous,
c'est elle qui se prsentera, et je lui ai fait dire de se taire; elle
vous a ennuy ce matin, m'a-t-on dit. Enfin, j'ai demand pour vous 
Mme Lebirbe deux oreillers de crin, parce que je sais que la plume vous
est dsagrable.

--Ah! ceci est parfait. Je veux t'embrasser, ma Houppe. Viens sur ce
divan bas. Les siges sont, en effet, trs confortables ici, et cela me
rconcilie avec ma nouvelle chambre. Dis-moi: tu as donc beaucoup parl
avec Mme Lebirbe?

--Beaucoup. Nous sommes un peu parentes. Sa soeur, qui a pous un
mdecin, a t la matresse de papa pendant trois ans. Mme Lebirbe m'a
rappel cela tout de suite.

--Elle est veuve, cette soeur?

--Non. Elle a eu d'abord un enfant de son mari et puis deux fils de mon
pre.

--Je n'aime pas cela, dit Pausole. Pourquoi n'a-t-elle pas franchement
divorc?

--Parce que mon pre tait mari aussi; et maman avait le caractre trs
difficile. La polygamie, avec elle, il ne pouvait pas en tre question.
Je me souviens que quand papa ramenait des matresses chez lui,
c'taient des scnes interminables. Il n'a jamais pu en garder une plus
de huit jours.

--Tu tiens de ta mre, dit Pausole, car tu avais bien cruellement griff
cette pauvre Denyse que j'ai vue ce matin...

--Et que vous avez renvoye, Sire! Oh! que j'ai t contente quand je
l'ai vue revenir au harem! Je me souviendrai aussi de cette joie-l...
mais celle que j'ai ce soir est plus douce.

Pausole lui mit la main sur l'paule.

--Tu mnes donc au harem une vie bien triste, ma Houppe? Je vois cela
derrire toutes tes paroles.

--Oh! oui, bien triste l'an dernier. Bien heureuse depuis deux jours.

--C'est dsolant... Que faire? Je ne veux pas te contraindre, petite, ni
toi ni aucune de mes femmes... Si je fais garder le harem avec tant de
rigueur, c'est parce qu'il me serait personnellement trs dsagrable
d'tre tromp. Mais je ne retiens personne par la force...

--Pouvez-vous me parler ainsi? Vous m'aimez donc bien peu? fit Diane
trs ple.

--Houppe, je t'aime bien, et c'est pour cela que je te donnerai la
libert le jour o tu me la demanderas.

--Je ne vous la demanderai jamais.

--Et tu prvois que tu resteras malheureuse?

--Oui. Mais moins malheureuse d'un jour chaque anne.

--C'est dsolant, reprit Pausole. C'est dsolant.

Diane, mcontente du point o elle avait conduit la conversation, se
demandait dj comment elle allait persuader au Roi de consentir  voir
en elle seule trois cent soixante-cinq femmes diverses; mais le bon
Pausole remuait dans son esprit des scrupules de tout autre sorte:

--Je devrais peut-tre, fit-il, aller plus loin... J'y ai dj song...
Eh! qu'il est parfois dlicat d'accorder son propre bonheur et sa propre
libert avec la libert et le bonheur des autres! C'est un idal
impossible: il faut toujours aller jusqu'au sacrifice. Et alors la
question se pose de savoir qui doit se sacrifier... Je veux bien la
rsoudre contre moi, cette question, si elle se rapproche ainsi de
l'quit...

--Contre vous?

--Eh! oui! Je me rends compte qu'en obligeant ces jeunes femmes  une
continence absolue pendant presque toute leur adolescence, je leur fais
acheter trop cher les satisfactions que le titre de reine peut donner 
leur tendresse ou plus souvent  leur vanit. Elles s'en accommodent. Je
le sais bien. Cela est pourtant contre la nature, et je me suis demand
parfois si je ne devrais pas lcher le corps des pages nuit et jour dans
le harem en fermant les yeux sur ce qui se passerait trs
probablement... Je ne m'y suis pas rsolu; mais je n'en repousse pas non
plus l'ide... Ce sont des enfants sans barbe dont on ne saurait tre
sainement jaloux... Et si je prvois que leurs jeux m'apporteraient
quelques soucis, du moins m'y rsignerais-je comme  la solution la
moins choquante de toutes, et avec le contentement d'avoir donn un peu
de joie aux petites captives volontaires qui battent de l'aile autour de
moi... Houppe, il se fait trs tard. J'ai beaucoup march  dos de mule,
et je suis las. Prenons du repos.

                   *       *       *       *       *

Vers six heures du matin, un rayon de soleil dj chaud rveilla Diane 
la Houppe.

Pausole dormait sur les paules, le nez haut et la bouche en volcan.

Elle se retourna, ouvrit les jambes, s'tira en serrant les poings et en
tendant la poitrine, puis retomba, les sourcils froncs.

Rvait-elle encore? c'est presque certain, car l'esprit hant sans doute
par les dernires paroles du Roi, elle eut la vision suivante:

La porte, reste entre-bille pour maintenir un courant d'air au milieu
de cette nuit trop chaude, tournait lentement sur elle-mme... Un page
entrait, d'abord timide, puis rassur, puis entreprenant... Deux mains
lgres passaient dlicieusement sur toute sa peau chaude et moite...
Une douce joue cline lui frlait le sein gauche... Puis un sourire
licencieux vint effleurer le sien et se mler  lui... Elle murmura (de
la voix des songes): Prenez garde... Et elle crut qu'on lui rpondait:
Rien n'veille le Roi, madame... Alors, comme elle se retournait sur
le ct gauche, pour mieux surveiller le sommeil qu'elle apprhendait
d'interrompre, il lui sembla que le page se comportait envers elle
beaucoup plus en mari qu'en fidle servant... Elle tressaillit trois
fois, perdit toute conscience et tomba du haut de son rve dans
l'anantissement noir.


FIN DU LIVRE TROISIME




LIVRE QUATRIME




CHAPITRE PREMIER

COMMENT DIANE  LA HOUPPE EXPLIQUA SON RVE ET THIERRETTE SES AMBITIONS.

  En gnral, vous verrez les femmes prfrer un fat  un honnte homme,
  un libertin  un amant qui a des moeurs... Cette prfrence, de la
  part des femmes, tient dans la nature aux convenances sexuelles
  qu'elles imaginent sous un rapport plus intressant, et dans le moral
   ce sentiment inn par lequel chacun recherche ce qui a le plus
  d'identit avec lui.

  _La Femme dans l'ordre social et dans l'ordre de la nature._--1787.


Les cloches de la Pentecte sonnrent  grande vole ds neuf heures et
demie du matin, et Diane, qui avait oubli de faire prvenir le
carillonneur, s'veilla pour la seconde fois.

Avait-elle vraiment rv?

D'abord elle n'en douta point. Les rves de Diane  la Houppe entraient
facilement dans le voluptueux et mme dans l'imaginatif. Ils lui avaient
suggr bien des fantaisies qui, parfois, la laissaient pensive pendant
une journe entire et qu'elle ne mditait point sans une sorte de
respect, car elle et t incapable de les construire  l'tat de
veille. Leur souvenir posait des jalons dans son existence monotone.
Elle s'entendait clairement lorsqu'elle se disait que tel petit fait
s'tait pass avant le rve du tambour-major ou aprs celui du petit
ngre entre les deux institutrices. Aussi allait-elle se rsoudre 
classer le songe du page  la suite de beaucoup d'autres lorsque, ayant
dcouvert des raisons d'incertitude qui ne lui taient pas venues par la
seule rflexion, et ne pouvant, d'autre part, accepter comme
vraisemblable un vnement aussi fantasque, elle plongea jusqu'au fond
dans la perplexit.

                   *       *       *       *       *

Pausole, que les clats du bronze avaient fini par distraire de son
pesant et doux sommeil, se mit alors sur son sant, et, peu aprs, fut
en bas du lit.

C'tait l'heure o il s'occupait de ses affaires.

Il lui fallait un conseiller.

Il demanda Giguelillot.

Le petit page se fit attendre, car il avait peu dormi aprs une journe
fort rude. Rosine d'abord, puis Thierrette, puis Philis, puis Galate,
et enfin Diane  la Houppe avaient prouv tour  tour ce qu'il pouvait
leur offrir d'nergie, de persvrance et de bons procds, mais cela
n'allait point pour lui sans un peu de vertige et mme d'abattement.
Aussi lorsqu'il se prsenta pour rpondre  l'appel du Roi sans avoir
repos plus de deux heures et demie, il tait de vingt minutes en
retard. Pausole avait quitt sa chambre pour son cabinet de toilette.

Gilles entra et, comme il tait fort mal lev, Diane vit tout de suite
 son sourire qu'il avait manifestement partag au moins son rve.

Aprs un instant de confusion, elle prit son parti d'une aventure o
elle avait si peu de responsabilit et qui tenait du cambriolage
beaucoup plus que de l'adultre. De son lit elle fit signe au page
d'approcher, lui entoura la jambe droite d'un bras languissant et nu, et
lui dit lentement, tout bas:

--Brigand! sclrat! canaille! petite infection! gibier de guillotine!

Il rpondit d'une voix sage qui pouvait bien avoir cinq ans:

--Pardon, madame.

--Je te dteste.

--Oui, madame.

--Qui t'a appris cela?

--C'est ma petite soeur.

--Ne recommence jamais...

--Je ne le ferai plus.

--Au moins... si imprudemment.

--Ah! bien!

--Et avec personne.

--Personne. Personne. Personne. Jamais. Jamais. Jamais.

Diane, en riant, le battit de la main et reprit presque aussitt, mais
avec plus de srieux:

--J'espre que nous n'allons pas la retrouver ce soir, cette blanche
Aline?

--Ah! vous ne voulez pas?

--Je ne suis pas presse.

--Trs bien.

Puis, pour plaire  la jeune femme par une confidence qui ne lui cotait
d'ailleurs en aucune faon:

--Il y a une seconde fugitive, dit-il.

--Qui cela?

--Mlle Lebirbe, l'ane.

--Depuis quand?

--Cette nuit. Elle m'a expos que la vie de famille ne se prtait pas 
l'inconduite, qu'elle sentait en elle toutes les frnsies, et que des
voix mystrieuses l'appelaient  la basse prostitution. Alors je l'ai
envoye...

--Oh! que c'est mal!

--Je l'ai envoye  une dame respectable qui tient un htel particulier
de Tryphme o un grand nombre de femmes maries rencontrent des
messieurs--souvent maris aussi, mais gnralement pas avec elles...

Quel petit bandit! C'est abominable...

--Pas tant que cela! M. Lebirbe est prsident de la Ligue contre la
licence des intrieurs, admirable socit dont l'action mollit un peu,
je crois. Quand il saura que sa fille ane, dans un intrieur fameux,
admet toutes les licences et les prend tour  tour, voil qui lui rendra
du zle et de l'entrain pour la bonne cause.

                   *       *       *       *       *

L'clat de rire de Diane fut entendu par Pausole, qui, frachement
baign, se montra dans un costume du matin:

--Ah! c'est toi, petit? Je n'ai que deux mots  te dire. Tu as fait,
hier, une enqute qui dut tre clairvoyante et dont je ne te demande pas
le rcit. Je viens de lire la petite lettre que tu as trouve. Elle est
fort affectueuse, mais ne donne pas de renseignements. Sais-tu ce qu'est
devenue ma fille? O peut-elle tre aujourd'hui? Je n'en dsire pas
plus.

Giguelillot consentait de grand coeur  sauver la blanche Aline; mais
pour diverses raisons, il voulait en mme temps se rapprocher d'elle.
Aussi, faisant  Diane un signe lger qui lui pargnait l'inquitude, il
rpondit:

-- Tryphme.

--Cela me suffit. Es-tu d'avis que nous partions aujourd'hui mme vers
une nouvelle tape?... Je consulterai Taxis pour la forme, puisqu'il est
mon conseiller du matin, mais j'ai plus de confiance en toi.

--Il vaut mieux partir, en effet.

--Tu as raison. Et quelle heure te parat la bonne?

--Le milieu de l'aprs-midi.

--Quelle distance parcourrons-nous?

--Tryphme est  quatre kilomtres. On y va en trois quarts d'heure.

--C'est beaucoup; mais nous ferons cela. Je me sens fort dispos, ce
matin. Va, et dis  Taxis de venir me parler  son tour.

Taxis, fort agit, parut.

--Sire, dit-il, un nouveau crime a t commis ce matin. Une vierge a t
enleve  l'affection de ses parents...

--Quoi?

--Par un suborneur inconnu. La fille ane de nos htes n'est plus dans
ses appartements.

--Ha! ha! ha! fit Pausole. Ce pauvre Lebirbe! Cela devait lui arriver!

--Je ne puis m'empcher d'tablir une corrlation entre les vnements
extraordinaires qui se produisent depuis quelques jours et qui, tous,
tiennent du rapt ou de la sduction clandestine.

--Le rapprochement est insoutenable, dit le Roi d'un ton bourru. Outre
que j'ai mes raisons de le trouver fort dplac, il ressort du simple
bon sens qu'un mme individu ne saurait sduire et enlever plus d'une
jeune fille  la fois. Vous tes vraiment trop ignorant des choses de la
galanterie, monsieur. Les confesseurs eux-mmes croient devoir s'en
instruire. Mais brisons l. Vous n'avez point d'autre rapport  me
prsenter?

--L'inconnu que je persiste  tenir pour l'unique auteur de tous les
attentats commis ces jours derniers est arrt, Sire, ou sur le point de
l'tre. Cette fois encore, je n'attends qu'un signe de vous...

--Ah! s'il en est ainsi, je le donne, dit Pausole. Puisse-t-il
interrompre un voyage dont je commenais  sentir lourdement
l'importunit. Qu'on en finisse! O est l'inculp?

--Sur la route de Tryphme.

--Et qui l'accompagne?

--La Princesse Aline.

--Comment le savez-vous?

--En oprant des recherches dans les appartements de Mlle Lebirbe, j'ai
trouv une puissante jumelle dont la studieuse enfant se servait sans
doute dans un but astronomique et afin de contempler chaque nuit
l'oeuvre insondable du Crateur que le firmament nous...

--Abrgez, Taxis. Vous tes prolixe.

--J'ai donc saisi cette jumelle et j'en ai fait usage pour observer les
environs. La Providence a voulu que cet objet ft dans mes mains
l'instrument d'une dcouverte.  deux cents mtres sur la route de
Tryphme j'ai aperu un jeune homme dont le costume rpond exactement 
celui qui m'a t signal par mes sbires comme revtant le mystrieux
inculp. Auprs de lui, dans la robe verte que tout le monde connat au
palais depuis une quinzaine de jours, s'avanait la Princesse Aline. Tel
est le rsultat de mes efforts. Je crois devoir prvenir Votre Majest
que la hte dans la dcision et dans l'action est absolument ncessaire
 la russite de ses projets, quels qu'ils soient.

--Mon opinion, dit Pausole, est formelle sur un premier point. Personne
autre que moi-mme n'aura mission d'arrter ma fille. Je ne reviendrai
pas l-dessus; j'ai eu trop de peine  m'y rsoudre.

--En ce cas, il faut partir immdiatement.

--Partons donc. Les bagages sont-ils prts?

--Pour la plupart. Et les autres suivront. J'ai fait seller les
montures, y compris mon fidle Kosmon  qui un stupide malfaiteur a fait
subir le plus scandaleux des outrages.

--Comment,  lui aussi?

--Pardon... Ma pense...

--C'est de l'aberration! dit Pausole. En pleine campagne, dans un pays
facile et simple, o chacun peut flchir sans peine de jolies filles
dans les champs, aller prendre pour amoureuse un bidet cagneux et
poussif comme celui que vous enfourchez! Voil une dpravation dont je
n'avais jamais eu l'ide!

--Je n'ai rien dit de semblable, et...

--Votre malfaiteur est un homme plus  plaindre qu' blmer. Je m'oppose
 toutes poursuites... Faisons le silence autour de cela.

--Je m'explique...

--Vous vous expliquerez en chemin. Cela ne prsente aucun intrt.
Faites diligence, Taxis, et prenez cong de moi.

                   *       *       *       *       *

Le rassemblement s'accomplit dans la cour, o les gardes formrent la
haie, de la grand'grille  l'escalier.

Giglio, dj en selle, se montrait au peuple curieux quand d'un groupe
de paysans se dtacha la belle Thierrette.

Souriante, avec un peu de fatigue dans le pli des sourcils, elle
s'avanait pniblement mais encore non sans vaillance.

Bien qu'elle ft fille  combattre avec toute une escorte en armes, elle
se laissa intimider par le silence et l'espace qui entouraient les
cavaliers, et ce fut en rougissant qu'elle s'approcha de Giguelillot:

--Je vous remercie bien, monsieur... Merci... Vous avez t bon pour
moi... ainsi que ces messieurs... Merci  tous... Merci bien de votre
gnrosit... Merci encore... Merci... Merci...

Puis, avec un soupir qui venait du fond de sa franchise, elle dit en
hochant la tte ces simples mots:

--Je n'oublierai pas.

                   *       *       *       *       *

Mais Giguelillot se penchait du haut de son zbre:

--Qu'est-ce que tu tiens donc  la main?

--C'est la quarantime tulipe, monsieur... Je l'ai garde pour vous...
pour qu'elle vous porte bonheur...

--Gentille attention. Je la conserverai, ta quarantime tulipe. Que
puis-je te donner  mon tour? Dis-le-moi.

--Monsieur... on a t bien mauvais pour moi  la mtairie... Le patron
a dit comme a que je me drangeais... que j'avais des frquentations...
et que je n'avais pas fait la traite du soir... et qu'il lui manquait
deux seaux... Enfin, quoi?... je suis  la porte avec six francs dans
mon foulard, et pas d'emploi pour le moment.

--Mais, ma pauvre Thierrette, je n'en ai pas  t'offrir.

--Oh! si!... Moi, j'en vois bien un... Ces messieurs n'ont pas de
cantinire... Le service est dur, je ne dis pas... mais je serais bien
dvoue, bien complaisante... Je ferais ce que je pourrais, vous
savez...

--Comment? tu voudrais...

--Oui... Mais pour les premiers jours je suivrais dans les bagages... Je
monterais  cheval un peu plus tard... si a ne vous fait rien.

--Accept. Va dans les bagages, c'est une excellente prcaution. Et
cache-toi bien jusqu' midi. Ne te montre pas plus tt, tu m'entends?

--Oh! non... dans ce moment-ci, j'ai plus envie de dormir que de faire
la belle, monsieur... Et merci encore... Merci... Vous avez bon coeur
avec les femmes.




CHAPITRE II

COMMENT PHILIS TROUVA UN MARI.

    Mon pere, mariez-moy
    Ou je suis fille perdue.
    Se vous ne me mariez,
    Il me faudra courir la rue
    Soit en chemise ou toute nue
    Faisant du pis que je pourrai.

  _S'ensuyt plusieurs belles chansons nouvelles._--1542.


Trois vases des manufactures royales, un portrait avec autographe et des
libralits aux serviteurs marqurent le passage de Pausole chez le
malheureux M. Lebirbe.

Mais le vieillard en perdit ses deux filles du mme coup.

Le Roi, ne sachant comment consoler son hte aprs la fuite de Galate,
et pensant avoir appris par son exprience du coeur humain que chez la
plupart des individus la vanit personnelle l'emportait bien sur
l'affection, crut allger tous ses chagrins en l'informant de but en
blanc qu'pris par les jeunes grces de la petite Philis, il la mettait
au rang des Reines et l'emmenait avec le convoi.

Puis tout le cortge se mit en marche, Philis en bleu sur son poney 
droite de Pausole sur sa mule; Giguelillot  gauche sur son zbre; Taxis
en claireur sur le minable Kosmon, toujours moignonneux et stigmatis,
tandis que plus loin, mollement berce au pas nautique de son chameau,
Diane  la Houppe, les yeux dormants, tendue sur le ct gauche,
renouait les fils de son rve...




CHAPITRE III

O PHILIS BABILLE, COUTE ET S'INSTRUIT.

    Elle ressemble, dans les bandes
    De son petit vertugadin,
    Aux damoiselles de lavandes
    Dans les bordures d'un jardin.

    Elle bravoit, faisant la roe
    Devant le galant qui la sert
    Comme une mouche qui se joe
    Dessus la nappe d'un dessert.

  _Les Muses gaillardes recueillies des plus beaux esprits de ce
  temps._--1609.


Philis ne pouvait y croire:

--Sire, dit-elle, je serai une Reine comme tout le monde, bien vrai?

--Mais oui.

--Comme les trois cent soixante-six? Et je vivrai dans le harem? Et
j'aurai tant d'amies que cela? Oh! que je vais m'amuser!

-- la bonne heure, dit Pausole. Voil de bonnes dispositions.

--Est-ce qu'il y a des Reines de mon ge?

--Une trentaine.

--Tant que cela? Et elles sont gentilles?

--Trs gentilles.

--Est-ce qu'elles s'aiment bien entre elles ou est-ce qu'elles se
battent?

--Oh! je crois qu'elles s'aiment plutt  l'excs.

--On ne s'aime jamais trop, d'abord. Est-ce qu'elles sont srieuses?

--Pas srieuses du tout.

Philis, avec un petit cri de gaiet, se souleva sur ses fourches et
retomba plusieurs fois assise, ce qui tait sa manire d'exprimer une
joie frtillante lorsqu'elle faisait de l'quitation.

--Enfin! dit le page. Vous aurez donc, Sire, une femme superflue, une de
plus que l'an ne compte de jours! Je suis sr qu' partir d'aujourd'hui,
vous avez le sentiment de la richesse en amour.

--Non pas! Non pas! dit Pausole. Je congdie la Reine Denyse. Le harem
est pacifi. Chaque Reine a des droits gaux qui s'affirment une fois
par an. Je n'aurais pas l'extravagance de compromettre par boutade un
ordre de succession qui doit tre l'ordre parfait, puisqu'il se modle
sur les rvolutions de notre plante elle-mme.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Philis.

Puis elle se reprit:

--Pardon, Sire. On m'a dit bien des fois qu'il ne fallait pas poser de
questions. Ce n'est pas ma faute. Je ne sais rien.

--J'en suis ravi, dit Pausole. Mais qu'appelles-tu rien, rponds-moi?

--La liste des Rois de Tryphme avec les sous-prfectures et la rgle
des participes.

--Tu sais tout cela? C'est admirable.

--Je le sais, je le sais... pas trs bien.

--Et que voudrais-tu savoir de plus?

 cette question Philis rpondit si franchement que Pausole en eut un
sursaut.

Toute confuse et l'oeil bas, elle se reprit encore:

--Pardon, Sire, j'ai dit une btise? Je n'aurais pas d... surtout
devant vous... Mais c'est toujours la mme chose... Papa le disait
bien... Quand je monte  cheval depuis cinq minutes je ne suis plus
tenable, il parat... Une autre fois, je ferai attention.

Pausole la rassura du geste:

--C'est moi qui ai eu tort, ma petite, si je t'ai laiss croire que je
te dsapprouvais, car tu as fort bien rpondu.

--Vraiment?

--Je le crois. D'abord tu as parl du fond du coeur.

--Oh! oui!

--... Et il faut toujours dire la vrit.

--Mme cette vrit-l?

--Elle est la grande vrit des femmes et la plus belle ambition
qu'elles puissent dcemment exprimer. Si tu m'avais rpondu que tu
regrettais de savoir peu de chose sur la mcanique cleste ou le calcul
diffrentiel, j'aurais t moins satisfait; non pas qu'il n'y ait de par
le monde des mathmaticiennes et des astronomes qui tiennent
convenablement leurs petits emplois; mais simplement parce que celles-l
deviennent semblables  des hommes, et prennent  plaisir les dfauts
d'une moiti du genre humain qui m'inspire de l'antipathie.

--Oh! pas  moi! dit Philis.

Cette fois, le mot parut lger.

                   *       *       *       *       *

Giguelillot, toujours complaisant, se hta de combler le silence:

--Avez-vous remarqu, Sire, dit-il brusquement, combien les Tryphmois
ressemblent aux Franais?

--Quelle question baroque! Comment voudrais-tu qu'il en ft autrement?
Ce sont des Catalans et des Languedociens mls; il sont de race
gallo-romaine.

--Oui; mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis venu de Paris,
croyant trouver ici un milieu tout nouveau. Vous aviez fait une
rvolution complte, proclam la libert morale...

--Oh! dit Pausole. Ce n'est rien, mon petit. L'importance des
rvolutions se mesure  l'intrt que peut avoir le gouvernement 
retarder leur russite. Il n'y a jamais eu qu'une rvolution improbable
avant le succs et inconcevable dans le souvenir, c'est celle qui vous a
donn la libert religieuse, parce qu'en renonant au droit divin, le
pouvoir s'est priv d'un soutien fondamental qui lui avait assur
jusque-l une stabilit plusieurs fois sculaire. Mais la libert
morale? Vous l'aurez quand vous la demanderez.

--Qu'est-ce que c'est? hasarda Philis.

--Tu penses bien, mon petit Gilles, dit Pausole sans rpondre, que le
jour o,  Paris, le public prendra la peine de rclamer une danseuse
nue  l'Opra, on la lui donnera tout de suite, car le ministre n'en
sera pas renvers, surtout si les abonns savent que la danseuse est
bonne pour lui.

--C'est possible; mais je croyais trouver ici un monde plus diffrent du
mien, quelque chose de boulevers, d'inou, un contraste absolu. Et tout
se passe pourtant comme dans le pays voisin... Les routes sont calmes,
les moissons poussent, les mtayers chassent de chez eux les filles de
ferme qui se conduisent mal; les soires sont d'une tenue grave et les
jeunes filles paraissent leves avec une certaine rigueur.

--Bien entendu. Rien ne change rien  l'homme, mon petit. On peut
seulement lui rendre la vie un peu plus facile et douce en le laissant
libre d'accomplir tout ce qui ne fait de mal  personne. Et voil ce que
j'ai voulu faire. Je crois mme que depuis bien des sicles, je suis le
premier lgislateur qui se soit donn pour principe de ne pas ennuyer
les gens.

Philis s'agitait sur sa selle.

--Alors, Sire, on fait tout ce qu'on veut dans le harem?... J'ai encore
pos une question... Si je suis insupportable, il faut me le dire... Je
suis habitue... On me gronde tout le temps.

--Non, tu n'es pas insupportable, dit Pausole. Et je t'aime ainsi.
J'espre qu'au harem tu ne voudras rien faire qui n'y soit permis. En
tout cas, ce n'est pas une prison. Tant que tu seras heureuse, je t'y
garderai. Le jour o tu voudras partir, tu me diras simplement: Adieu.

--Et vous ne me retiendrez pas? C'est bien mchant.

Pausole se retourna vers Giguelillot.

--Tu vois, dit-il. On ne perd jamais l'habitude de se plaindre, et sitt
qu'on a obtenu la libert...

                   *       *       *       *       *

Mais Taxis revenait au grand trot.

--Ah! ah! nous allons apprendre des nouvelles, dit Giguelillot perfide
et gouailleur. Voici le seigneur Grand-Eunuque qui revient aprs une
fructueuse battue. Il a retrouv la Princesse. Loues soient sur terre
et dans les cieux sa clairvoyance comme sa tactique.

--Quelle Princesse? demanda Philis.

--Les coupables sont arrts! cria Taxis du plus loin qu'il put.

--Quoi? ma fille? Vous avez os arrter ma fille?

--Oh! mais comme c'est intressant! dit Philis tout bas.

--Je n'ai pas eu cette tmrit, rpondit Taxis. Je ne tiens que les
complices, qui sont l-bas sous bonne garde. Ce sont deux petits paysans
du hameau; sans doute ils se sont entremis pour aider  l'enlvement,
car ils portent la robe et le costume de la Princesse et de l'Inconnu.

--Ils avouent?

--Ils nient; c'est prcisment ce qui les condamne. Le vrai coupable se
reconnat  un signe frappant: il commence toujours par dclarer qu'il
est innocent. Sitt cette dclaration reue, la police donne l'ordre
d'crou. Il y a l plus qu'une prsomption,  mon sens: presque une
certitude. J'ajouterai mme qu' dfaut d'autres preuves, je me
contenterais de celle-l pour condamner.

--Faites comparatre, dit Pausole.

Et l'on vit arriver, se tenant par la main, une jeune campagnarde et son
frre, larmoyants et livides de peur.

                   *       *       *       *       *

Ils expliqurent en bgayant qu'ils avaient trouv cette belle robe et
ces beaux habits dans la cour de leur cabane; que, comme c'tait le jour
de la Pentecte, ils avaient pens que la sainte Vierge leur envoyait
ces atours de fte pour les rcompenser d'avoir beaucoup pein pendant
l'anne prcdente; qu'ils avaient vu l un miracle, c'est--dire
quelque chose de bien naturel, et que s'ils s'taient douts de ce qui
les attendait au milieu de la route, ils auraient plutt jet les
vtements au feu que de s'en parer un seul instant. Enfin, leur maintien
fut si humble et si candide et si niais, que Pausole, levant les
paules, s'cria:

--Vous tes fou, Taxis. Ces enfants sont parfaitement idiots, et par
consquent incapables de mal faire. Le crime est un des privilges
rservs  l'intelligence--j'entends du moins le crime complexe et
clandestin comme celui que nous poursuivons. J'espre pour l'honneur de
ma fille qu'elle a t enleve par quelqu'un d'assez fin pour ne
demander aucune aide aux bltres que vous avez pris.

--Je demande nanmoins qu'ils soient fouills, dit le Grand-Eunuque.

--Soit. Mais vous ne trouverez rien. Je m'en porte garant.

Taxis dshabilla de sa propre main le frre et la soeur tout honteux,
qui se serrrent l'un contre l'autre en mettant chacun leurs doigts dans
leur nez.

Sur le talus poudreux de la route il tala leurs habits, fouilla les
poches, les goussets, les doublures?

--Rien? dit Pausole. Je le pensais bien!

--Quatre lettres, rpondit Taxis.

Et, avec une dfrence qui ne laissait pas d'tre orgueilleuse, il les
tendit d'un geste vif.

--O se trouvaient ces lettres? dit Pausole.

--Dans la poche gauche intrieure du veston.

--Lisez-m'en une; celle que vous voudrez.

Et tandis que Philis, prodigieusement intrigue, amenait son petit
cheval par derrire pour suivre par-dessus l'paule, Taxis donna lecture
du premier billet:

Mon petit Mimi,

Rveille-toi. Je casserai ta sonnette  dix heures et demie. Mon singe
fait une adjudication  la campagne. Je suis libre comme une hirondelle
et je me sens si tendre que mes yeux se ferment! Renvoie n'importe qui
si tu n'es pas seule! On m'habille et j'accours.

Ta bouche.

  CAMILLE.

--La lettre est bien cocasse, dclara Pausole. Qui peut tre ce M.
Camille qui se compare sottement  une hirondelle et possde un singe,
lequel fait des adjudications? Chez quels peuples les vieux notaires
vendent-ils leurs tudes  des ouistitis? Voil qui ne se comprend
gure.

--Dites donc, souffla Philis  l'oreille du page. C'est une criture de
femme, vous savez. Pour moi, il y a des choses l-dessous...

--Ah! Ah!

--Faut-il que je le dise?

--Non. Cela ferait mauvais effet.

Et, suggrant  son zbre le dsir de faire volte-face, il se tourna
vers le Roi:

--On perd un temps prcieux, fit-il,  lire cette correspondance. Elle
ne peut rien nous apprendre: je sais depuis hier soir qui accompagne la
princesse...

--Je le sais aussi, monsieur! cria Taxis. Ma dcouverte corrobore toutes
mes prsomptions. Ces quatre lettres sont adresses  Mlle Mirabelle.
J'affirme donc une fois de plus que cette prcoce entremetteuse a servi
de truchement dans la circonstance, et que le coupable est son ami,
qu'il l'a commise et soudoye.

--Je prtends, dit Giguelillot, que la vrit est bien diffrente.

Et, certain de la rponse qu'il allait recevoir, il ajouta:

--C'est ce que je vais avoir l'honneur d'exposer au Roi s'il m'accorde
ici mme trois heures d'entretien pendant lesquelles je lui rendrai
compte de toutes les recherches que j'ai faites pendant la journe
d'hier.

Eh! Pourquoi? dit Pausole. C'est bien inutile. Je ne suis point un chef
de police et je n'ai nullement l'intention de me mler  vos travaux.
Entendez-vous, je vous le rpte. Votre explication d'hier, quoique
vive, a pu vous rapprocher. Menez l'enqute de concert ou chacun de
votre ct. Cela m'est parfaitement gal. Je n'interviendrai qu' la fin
pour reprendre moi-mme ma fille dans la retraite o j'espre que vous
la retrouverez.

--Votre fille est donc partie, Sire, comme Galate? demanda Philis.

--Ce n'est pas du tout la mme chose, dit Pausole.




CHAPITRE IV

COMMENT TAXIS APPRIT ENFIN LA VRIT SUR TOUTE L'AFFAIRE.

  J'ai dans mon rpertoire plusieurs remdes, _Pulsatilla_, _Natrum
  muriaticum_, _Belladona_, efficaces chez les gens qui se croient
  damns.

  Dr GALLAVARDIN (de Lyon).--1896.


Les deux petits paysans mis en libert, tout le cortge s'branla de
nouveau dans la direction de Tryphme.

Giguelillot n'aurait point voulu mystifier le Roi Pausole, car il
l'aimait trs sincrement, malgr qu'il l'et fait cocu. Mais ses
scrupules taient moins vifs  l'gard du seigneur Taxis; et comme il
lui fallait pallier le fcheux pisode des lettres, il rejoignit le
Grand-Eunuque et lui dit en confidence:

--Monsieur, pour ma part je mnerai l'enqute d'une faon impitoyable;
mais je crois devoir vous annoncer que l'inculp est par malheur un de
vos coreligionnaires.

--Que dites-vous? Quel scandale!

--Ne vous effrayez pas. Sa voie est droite et ne l'gare qu'en
apparence. Voici la vrit sur toute cette affaire: un jeune homme,
choisi parmi les plus chastes d'une socit qui en compte beaucoup, a
t charg d'une mission morale  Tryphme par un groupe de protestants
qui habite Alais.

--Alais est une ville sans tache, dit Taxis.

--Vous le savez, monsieur, je ne partage pas vos ides, reprit
Giguelillot imperturbable; mais je trouve malgr moi une certaine
grandeur, un gnreux dsintressement aux visites que font vos amis
chez les courtisanes de nos grandes villes,  l'effet, sans doute, de
les purifier.

--N'en doutez point.

--Tel tait prcisment le but du jeune homme que nous recherchons.
Depuis cinq mois, si j'en crois ses propres paroles, il a pass toutes
ses nuits et souvent mme ses journes dans les lits des filles perdues,
allant sans cesse de couche en couche, de rpulsion en rpulsion.

--Le noble enfant!

--Sa mthode particulire consistait  montrer sa propre personne, qui
est en effet sans charmes, dplaisante et mal tenue. Il quittait ses
vtements, s'approchait de la pcheresse et articulait d'une voix
lamentable: Voil ce que c'est que la chair; comment n'es-tu pas
coeure?

--Il en a converti beaucoup?

--Aucune. La plupart protestaient aussitt qu'elles n'avaient jamais
rien touch de plus tentateur que son corps, et qu'elles aimaient
beaucoup les blonds (car il est blond). D'autres lui expliquaient avec
un sourire qu'elles n'taient pas moins aimables envers les beauts de
second rang et qu'en change d'un double prix elles donnaient double
tendresse. Celles mme qui restaient assez franches pour dire de lui ce
qu'elles en pensaient se refusaient  injurier dans le sursaut d'un gal
mpris le reste de leurs amants. Celles-l taient les plus jeunes.
Bref, il allait partir trs dcourag lorsque ayant appris que la
Princesse Aline habitait non loin du harem, il jugea que nulle me
n'tait plus en pril que la sienne, et eut la gloire de la sauver.

--Comment s'y est-il pris?

--C'est un secret. Concurremment, monsieur, il extirpait encore du sein
du pch une pauvre danseuse nomme Mirabelle.

--Ah! nous y voil donc!

--Mais cette danseuse manquait d'argent pour retourner dans son pays et
oublier l sa jeunesse d'orgies. Son conseiller ne se souciait point de
lui en remettre, car il avait en horreur toutes les prodigalits. La
Princesse Aline s'en chargea. Et c'est ainsi qu'elle put le mme jour
non seulement se prserver elle-mme, mais tirer du gouffre une autre
brebis. Voil pourquoi elle crivit et fit porter o vous savez, par la
main d'une dame d'honneur, la lettre qui vous alarmait.

--Tout s'explique, en effet! Et ces billets trouvs...

--Ce sont les derniers tmoins d'une folle existence. Mirabelle voulait
les dtruire tout d'abord; puis elle en a fait don  son bon pasteur
pour prouver un repentir sincre.

--Et ces vtements eux-mmes... ce veston bleu... cette robe verte...

--Une libralit  de pauvres paysans. La Princesse Aline et son
compagnon ne veulent plus s'habiller que de noir.

                   *       *       *       *       *

Taxis regarda fixement le petit page.

--Monsieur, dit-il (et je m'excuse  l'avance de ce que je vais
prsumer), j'ai des raisons de penser que vous vous moqueriez de moi si
je vous en donnais l'occasion. Mais aujourd'hui je vous crois, oh! je
vous crois! La Vrit illumine ce que vous venez de m'apprendre. Je le
sens! Je le sais! Je le crie!... On n'invente pas cela!... Dsormais une
lutte effrayante va se livrer en mon coeur entre mon devoir moral et mon
devoir public... Si je protge la Princesse, je trahis le Roi... Si je
la livre, j'arrache une me  la vertu... D'un ct, c'est le forfait;
de l'autre, c'est la coulpe... Dans les deux cas, l'enfer me guette...
Que faire? O aller? Que devenir?... Sentinelle! Sentinelle! Que dis-tu
de la nuit?

Le poney de Philis se rua au milieu de ce dsespoir. Pourpre et
haletante, la petite criait:

--Mais vous ne voyez donc rien! Regardez devant vous... Tenez! Tenez!...
L-bas, sur la route...




CHAPITRE V

COMMENT LE ROI PAUSOLE FUT REU PAR LE PEUPLE DE TRYPHME.

  Le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions
  auxquelles il y a grande quantit d'enfans, tant fils que filles,
  hommes et femmes, plus de cinq ou six cents personnes toutes nues,
  tellement qu'on ne vit jamais si belle chose.--Dieu merci!

  _Journal des choses advenes  Paris, depuis le 23 dcembre 1588._


Sur la route, au grand soleil de juin, tout un cortge s'avanait
lentement, annonc par un brouhaha de voix, de chants et de musiques...

Le page et Taxis s'arrtrent.

--Qu'est-ce que c'est encore que cette multitude? dit Pausole qui les
avait rejoints.

--Je crois, dit Giguelillot, que Tryphme prpare  son bon monarque une
rception triomphale.

--Comment? une rception? Mais je fais un voyage secret!... Peut-tre
n'ai-je pas gard en fait un rigoureux incognito, puisque j'ai la
couronne en tte; cependant, je n'avais prvenu personne et je suis
stupfait de ce que j'aperois.

--Tryphme est  sept kilomtres du palais. A bicyclette, cela se fait
en un quart d'heure. La ville entire a su votre dpart hier matin avant
midi. Elle a eu tout le temps de prparer un accueil cordial et pompeux,
et je crois bien que nous le subirons, Sire, quel qu'en soit notre
sentiment.

--Tant pis, dit Pausole. Je m'y rsigne. Acceptons d'un visage aimable
ce qu'on voudra nous imposer. La popularit est une lourde charge; mais
fou qui rechignerait contre elle.

                   *       *       *       *       *

Dans le centre d'un rond-point ombreux qui largissait la route, la tte
de la procession fit halte  six pas du Roi.

Elle tait forme par deux jeunes filles  califourchon sur des juments
arabes de robe blanche et  longue queue. Leurs cheveux noirs taient
couronns de pivoines. Leurs jambes trs brunes se fonaient sur le poil
clatant des btes, et leurs pieds petits tombaient droit, n'ayant ni
selle ni triers.

D'une seule main, chacune d'elles tenait les brides de moire et, de
l'autre, portait la hampe de bambou d'une bannire lgre qui, tendue
entre elles deux, levait sur le ciel ces mots de soie et d'argent:

VIVE NOTRE BON ROI PAUSOLE!

Plus loin, deux autres jeunes filles levaient une seconde bannire sur
laquelle on pouvait lire:

TRYPHME EST HEUREUSE.

Un troisime couple suivait avec cette dernire inscription:

TRYPHME EST RECONNAISSANTE.

Au del, de longues files de femmes qui portaient sur leur tte des
corbeilles de fleurs, encadraient d'abord la musique, puis les autorits
de la ville, hommes  barbe ou vieillards rass, tous vtus de coutil
blanc.

Derrire, marchait une foule norme.

--Oh! que c'est joli! que c'est joli! dit Philis, la main au menton.
C'est pour nous, tout cela? pour nous deux? C'est une fte pour mon
mariage?

--Oui, dit Pausole. Tu l'as devin.

Alors, Philis cria:

--Vivent les Tryphmoises!

Sa voix perante traversa l'air mme au-dessus de toutes les fanfares,
et la foule rpondit:

--Vive le Roi Pausole!

Puis les ophiclides ayant fini leur marche sur douze cadences
parfaites, rptes selon toutes les coutumes, entonnrent l'Hymne
Pausolien dont cent voix chantaient les paroles.

                   *       *       *       *       *

Pausole ne l'couta pas debout. Un monsieur fort affair, la main
fbrile et l'oeil inquiet, ayant fait former le cercle  toute la
procession, conduisit le Roi jusqu' une estrade, htivement chafaude
dans l'ombre verte du rond-point.

Philis, n'y trouvant pas de sige pour elle, s'assit en riant sur un
petit coussin. Diane  la Houppe, moins jalouse que la veille et pour de
bonnes raisons, se contenta d'un coussin semblable. Ainsi flanqu de ses
deux femmes comme une statue de marbre qu'entourent des figures
allgoriques, Pausole ouvrit les bras en inclinant la tte pour exprimer
 tous qu'il se disait combl d'honneurs, et prit doucement place dans
son trne.

Hlas! il prvoyait bien que l'loquence officielle devrait tre, ce
jour-l, reue comme un flau divin.

Mais la Ville entendait flatter ses prfrences, et le premier de tous
les discours fut fait par un homme du peuple.

--Sire, dit cet orateur, nous vous aimons bien, nous, les gueux, les
gens sans cabane. Quand on nous trouve tendus au pied d'un mur ou sur
la planche verte d'un banc, en train de dormir ou d'aimer, on ne nous
envoie pas en prison pour nous punir de n'tre pas riches. Quand nous
n'avons que deux sous pour nous acheter du pain, la loi ne nous force
pas d'aller voler six francs pour nous acheter un pantalon. Quand nous
n'avons ni sou ni maille, nous savons que nous pouvons entrer dans les
boulangeries royales o vous faites donner de quoi vivre aux loqueteux
que la faim travaille. Enfin tant que nous ne faisons rien contre ceux
qui nous laissent passer, nous avons le droit d'tre gueux et de ne pas
mourir tout de mme... On ne voit cela que dans notre pays. Le Roi
Pausole est un brave homme.

Pausole tendit la main.

--Ce discours me plat beaucoup. Qu'on donne  ce pauvre claquedent une
maisonnette et une pension avec du tabac, du bon vin et deux ou trois
fortes filles pour chauffer ses draps en dcembre. Qu'on en donne autant
aux douze gueux qu'il dsignera de son plein gr. Je prends les frais de
leur entretien sur ma cassette particulire, et s'ils font des enfants,
je leur donnerai double rente. Enfin, qu'on runisse tous les autres
errants et qu'on remette  chacun une petite pice d'or; c'est mon don
de joyeuse entre dans ma bonne ville de Tryphme.

La foule poussa des acclamations.

                   *       *       *       *       *

Un autre orateur s'avana.

--Sire, dit-il, nous vous bnissons, nous, les gens du petit commerce,
car vous nous laissez tranquilles, et nous vendons ce qu'il nous plat,
sans patentes ni privilges. Personne n'a le droit d'entrer chez nous de
la part du gouvernement: nos allumettes, nos cigares et mme nos cartes
 jouer ne portent aucune estampille. Si l'acheteur mprise nos cravates
mais se sent du got pour la vendeuse et le lui exprime sur-le-champ,
nous pouvons fermer les yeux sur ce qui se passe dans l'arrire-boutique
sans que l'tat ouvre les siens dans un cas o personne ne rclame son
appui. Si, pour mieux joindre les deux bouts, nous dclarons teindre et
blanchir les mouchoirs que nous vendons, on ne vient pas tripler nos
impts pour nous pousser  la faillite et ruiner du mme coup vingt-cinq
pauvres gens. C'est  vous seul que nous devons, Sire, un sort que
l'Europe nous envie. Au nom de tout le petit commerce, je remercie Votre
Majest.

--Mon ami, dit Pausole, vous n'accepteriez pas que je vous fisse une
largesse dont vous n'avez aucun besoin, mais je donne dix hectares des
terres de la couronne avec l'argent ncessaire pour construire une
maison de retraite aux petits commerants malchanceux. Si je pouvais
ajouter la moindre libert  celles que vous avez dj, je le ferais
avec allgresse, mais le code de Tryphme ne me laissant pas le droit de
vous imposer une entrave (et je l'ai bien voulu ainsi) me retire en mme
temps le plaisir de vous apporter une libert de plus. Pntrez-vous de
vos satisfactions, puisque vous affirmez qu'elles sont vritables et
renversez mon successeur sans piti comme sans scrupule s'il prtend
restreindre d'une ligne l'infini que je livre  vos initiatives.

--Vous vivrez toujours! cria le peuple.

--Je n'aime pas  en douter, rpondit Pausole.

                   *       *       *       *       *

Un troisime personnage se prsenta.

Le sens de son discours se lisait dans ses yeux, et plus encore dans le
long geste par lequel il annona le mouvement de sa premire priode. Au
nom des classes dirigeantes, il allait remercier le Roi des bnfices
que ses amis savaient tirer, eux aussi, de la grande loi tryphmoise.

Mais le Roi l'arrta d'un mot.

--Monsieur, ce n'est pas d'abord pour vous que j'ai chang toutes les
coutumes. Si ma loi vous plat, voil qui m'enchante, mais vous
conviendrez avec moi que vous pouviez atteindre au bonheur, dans la
limite des joies humaines, sans que je m'occupasse de vous taper les
joues pour vous empcher de pleurer. La stupide charge des lois n'tait
pas moindre sur vos ttes que sur les derniers de mes sujets. Leur
intrt, cependant, passait avant le vtre et je ne m'occupe de vous que
par-dessus le march. Cela n'empche point que je ne sois sensible 
votre hommage et touch de vos remerciements. Vous tes homme, et comme
tous les hommes, vous aviez le droit strict de rgler votre vie avec
indpendance. J'ai le plaisir de vous saluer.

Les acclamations redoublrent.

--Bien... bien... dit Pausole, cela suffit. Je dclare la sance leve.
Le chef de la Sret gnrale est-il parmi les assistants? J'ai deux
mots  lui dire en particulier.

                   *       *       *       *       *

Pausole et tous ses compagnons reprirent leurs diverses montures. Le
cortge, les porte-bannire, la foule, les bagages et les quarante
lanciers se suivirent dans un dsordre voulu par Giguelillot, qui venait
de prendre le commandement.

Entre temps, le chef de la Sret, tenu  l'cart par le Roi, entendit
les paroles suivantes:

--J'aurais prfr, monsieur, passer les portes de Tryphme sant tre
reconnu ni connu, car je voyage dans un dessein que le mystre et le
silence ne sauraient trop favoriser. Mais, puisque aussi bien mon
dplacement n'est plus un secret pour personne, il ne me reste pas de
motifs raisonnables pour vous en cacher le but en me privant de vos
services dvous. Soyez donc mon auxiliaire.

--Ce sera mon devoir et mon honneur, rpondit le fidle agent.

--Ma fille, la Princesse Aline, a quitt le palais jeudi. Elle a eu pour
cela ses raisons et je ne permettrai  personne de les mettre en
discussion. Un jeune homme la conseille, l'accompagne et la protge.
J'ignore o il l'a conduite et je dsirerais tre fix sur ce premier
point. J'ignore galement qui il est, et il serait bon que je fusse tir
de cette seconde incertitude.

--Votre Majest peut-elle me donner un signalement?

--Taxis! appela le Roi.

Taxis, trs ple, comparut. Pausole lui dit  voix basse:

--Le chef de la Sret demande le signalement de l'inconnu que nous
poursuivons...

--Ah!

--Eh bien?... rpondez... l'avez-vous?

Dchir par l'obligation d'obir, Taxis plongea une main tremblotante
dans sa poche et en tira un papier qu'il tendit.

Le signalement! se disait-il, le signalement!... Ah! malheureux jeune
homme!... Admirable martyr!... Ils vont le reconnatre tout de suite et
c'est moi qui l'aurai livr!

La pice tait ainsi conue:

    TAILLE                Moyenne.
    CHEVEUX               Chtains.
    BARBE                 Nant.
    YEUX                  Gris.
    FRONT                 Moyen.
    NEZ                   Ordinaire.
    BOUCHE                Moyenne.
    MENTON                Rond.
    VISAGE                Ovale.
    SIGNES PARTICULIERS.  Nant.

--Voil qui est parfait, dit le chef de la Sret. Avec ce signalement
caractristique, nous pouvons entrer en campagne. Mais quel ge?

--Environ seize ans, dit Pausole.

--Oh! fit Taxis... Seize... ou dix-huit... Moins de trente ans...
Probablement moins de trente ans... Il n'a pas t vu de prs...

--Alors comment connat-on la couleur de ses yeux? demanda le policier.

--Heu!... on la connat... il serait plus exact de dire qu'on la
suppose...

--A-t-il de la barbe, enfin? Le signalement prtend que non.

--Peu de barbe... Peu... Mais un peu...

--Cela n'importe gure, d'ailleurs. Tel qu'il est, le document suffit,
et au del.

Taxis se retira trs en hte.

--Monsieur le chef, reprit Pausole, veuillez ne m'importuner ni de
questions ni de comptes rendus. Retenez, en outre, que vous avez mission
de dcouvrir, mais non pas d'arrter. Je ne vous donne qu'un mandat de
recherches. Ds que vous l'aurez su remplir, vous rdigerez un rapport
et le remettrez  mon page: vous le voyez l-bas mont sur un zbre, aux
cts de la Reine Philis qui lui parle et rit en ce moment. Si pourtant
vos efforts aboutissaient entre l'heure de minuit et celle de midi, vous
auriez pour suprieur mon conseiller Taxis, qui nous quitte  l'instant.
Car mon page n'a d'autorit que pendant la moiti du jour. Allez. Je
vous ai dit tout ce que vous deviez entendre.

                   *       *       *       *       *

Pendant cette conversation, Giguelillot s'tait rapproch de Philis.

--Allez-vous-en, lui dit la petite avec une moue qui voulait tre
svre.

--Pourquoi?

--Parce que je vous trouve de plus en plus gentil. Et il parat que je
n'ai pas le droit de vous le dire.

--Alors ne le dites pas...

--Mais c'est que je le pense!... Allez-vous-en!... j'ai envie de vous
embrasser.

--Mais non, mais non...

--Si... l, dans le cou, derrire l'oreille o Vous m'avez mis hier un
baiser si bien fait, si bon... Je vais m'en donner un sur la main...
Faites attention!... Il est pour vous.

--Je l'ai senti.

--Moi aussi, allez!...

Elle rougit beaucoup, sentant que Giglio la regardait.

Ils se turent.

--Mais partez donc, reprit-elle. Vous me faites dire des horreurs.

--Ce n'est pas mon avis.

--Vraiment?... Oh! si, tout de mme... Il ne faut pas m'couter,
voyez-vous... Je ne sais jamais ce qui est inconvenant...

--Moi non plus.

--Ainsi... j'ai pens  vous tout le temps la nuit dernire quand vous
avez t parti... Est-ce que je peux vous dire a, ou non?

--Si c'est la vrit...

--Oh! je vous ai fait plaisir! vous vous tes troubl. Vous tes trs
content. Ah! Ah!... Restez l, maintenant, je vous dfends de me suivre.

Devinant avec un instinct trs sr qu'il fallait s'en aller sur ce petit
effet, elle talonna son petit poney noir qui vint en quelques bonds se
ranger aux cts du Roi Pausole.

                   *       *       *       *       *

On entrait dans les faubourgs.

De toutes parts, aux fentres, aux portes, sur les toits et sur les
arbres, une populace exultante se pressait, mlait des rires, levait des
bras frmissants, lanait des bouquets de cris joyeux.

Ouvriers en chemise de couleur et en panlalon de toile bleue; bourgeois
en vtements de soleil, petites filles nues, trottins en bas rouges,
femmes en cotillons rays se penchaient au bord des trottoirs avec des
fleurs et des branches vertes.

On entendait des cris, des voix soudaines:

--Je le vois!... c'est lui!... le voil!... maman! maman!... le
voil!... oh! je l'ai bien vu! je l'ai vraiment bien vu!

Et d'autres qui pleuraient:

--Papa! porte-moi!... je suis trop petite!... o est-il?... prends-moi
sous les bras!... plus haut!... plus haut!... encore plus haut!...

Une enfant de trois ans cria en brandissant par la patte une poupe
rose:

--Ive le Roi!... le Roi Paupaul!

Et Pausole la prit  bout de bras pour l'embrasser sur les deux joues.

Partout des arcs de triomphe chafauds en une nuit se dressaient au
coin des rues,  l'entre des places et des carrefours. Toutes les
fentres taient pavoises. Des toffes de couleur, des feuillages, des
rameaux frissonnants, des roses, couvraient les maisons, les trottoirs,
les pavs et le ciel lui-mme. Depuis les portes de la cit jusqu' la
Grand'Place, dix-huit cents jeunes filles nues formaient une haie brune
et versaient un fleuve de roses rouges sur les pas du Roi et des Reines.
Les innombrables fleurs de juin tombaient des fentres dans la rue comme
des cascades au torrent.

                   *       *       *       *       *

Pausole saluait, saluait, ouvrait les bras, penchait la tte, levait
parfois une main qui semblait dire: C'est trop! Et sa bonne barbe et
ses bons yeux rendaient par leur expression douce  l'enthousiasme de la
foule une affection toute paternelle qui enchantait les assistants.

Philis, auprs de lui, se tenait trs raide, consciente de ses nouveaux
droits et de la part qu'elle pouvait prendre aux acclamations publiques.
Son regard tait svre et digne; mais pour se mettre dans le ton des
modes qu'elle voyait gnrales elle avait enlev l'pingle qui arrtait
 mi-buste l'ouverture de son corsage, et elle montrait au peuple ses
seins levs  l'ombre, tant fire de leurs pointes ples et de leur
peau transparente.

Taxis cherchait dans sa Bible de saines distractions  un tel spectacle;
mais le hasard l'ayant fait tomber sur le second livre des Chroniques,
il ne trouvait dans la biographie de Salomon que des exemples encore
plus scandaleux des turpitudes o peut sombrer le dvergondage royal.

Diane  la Houppe regardait la foule en soulevant le rideau de son
palanquin.

Giguelillot,  rebours sur sa selle, tenait par les mains deux jeunes
filles dont chacune tirait en avant une farandole mouvemente de soeurs,
d'amies ou d'inconnues. Ce qu'il leur disait devait tre d'un intrt
particulier, car, sitt qu'il avait prononc le moindre mot, on le
rptait d'un bout  l'autre de la file avec d'assourdissants clats, et
le cortge avanait toujours, tranant derrire son tambot o
Giguelillot tait sirne, un double sillage de rires.




CHAPITRE VI

DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE  TRAVERS SA CAPITALE.

  Deux besoins qui runiront toujours les hommes en socits, le besoin
  de l'ordre et celui de se perptuer, dterminrent ces nouveaux
  habitants  demander un chef et des femmes.

  BARON DE WIMPFEN, _Voyage  Saint-Domingue_.--1789.


La prfecture et l'Htel de Ville s'tant, par hasard, entendus pour se
partager l'honneur de l'insigne prsence royale, Pausole accepta le
festin des conseillers municipaux et fit porter ses bagages dans les
appartements prpars chez le prfet.

Il y avait bien quelque part un palais de la couronne, mais comme
Pausole ne venait jamais dans sa capitale, il avait consenti  ce qu'on
transformt la vieille rsidence en un jeune muse populaire.

Aussitt aprs le repas, Pausole ragaillardi et non pas fatigu par ses
deux jours de promenade, dclara qu'il ferait sur le dos de sa mule le
tour des bas quartiers de la ville.

Macarie, d'un air placide, le reprit sur son chine et abaissa les deux
oreilles avec beaucoup de rsignation.

Le Roi, Taxis et Giguelillot s'en allrent sans autre escorte.

Autour d'eux, le peuple, toujours empress, mais un peu moins bruyant
que la veille, emplissait les rues et les fentres. On criait toujours:
Vive le Roi! et mme certaines voix disaient: Bonjour, Sire!,  quoi
Pausole rpondait: Bonjour! Bonjour! mes amis!

Des camelots parcouraient les trottoirs en annonant leurs feuilles
encore fraches:

--Demandez _la Paix_! _l'Indpendant_!

--_La Nudit_! son dition de cinq heures!

Un petit bonhomme, se mprenant, hurla aux oreilles de Taxis:

--_Le Moniteur gnral des jeunes filles  louer_, vingt-cinq centimes
avec sa prime!

--Qu'est-ce que c'est que la prime? demanda Guiguelillot.

--Bon pour un baiser d'une minute  toucher dimanche prochain!

Mais le gamin se rangea lestement pour laisser passer une
voiture-rclame o deux Tryphmoises de vingt ans allongeaient les
lignes pures de leurs corps velouts sur une large bande d'annonce qui
portait en lettres normes une adresse de parfumeuse.

--Voil de jolies personnes, dit Giguelillot fort veill.

--Erreur! grommela Taxis.

--Quelle femme saurait vous plaire?

--Il en fut une, monsieur.

--Oh! racontez-nous cela, rien n'est plus singulier.

--Comment? fit le Roi presque srieux. Mais vous m'tonnez, monsieur le
Grand-Eunuque. Vous avez aim? Qu'est ce que cela veut dire?

--Aim, non! Je n'ai jamais aim que l'ternel, Votre Majest ne
l'ignore point; mais j'ai un jour vivement senti la perfection de
l'oeuvre divine, devant une crature du sexe. En un mot j'ai connu une
dame qui ralisait parfaitement mon idal de la beaut. Je prcise en
disant: mon idal _physique_ de la beaut _morale_. Vous me comprenez?

--Pas du tout; mais cela ne fait rien... Continuez.

--Soit. Cette femme tait l'unique locataire de mon pre. Elle dirigeait
une petite maison toujours close et extrieurement dcente, un de ces
pavillons que M. Lebirbe combat, mais que j'estime, pour ma part,
excellents en ce qu'ils concentrent sur un point les impurets de la
ville entire, et surtout en ce qu'ils sont ennemis du scandale. Sur
cette question, les protestants, vous le savez, sont unanimes. La bonne
et digne femme me recevait souvent; mon pre savait que mes principes et
ma chastet native permettaient que j'entrasse chez elle sans y courir
aucun danger; le dimanche, en sortant du prche, j'allais jouer avec ses
enfants... Un jour donc, comme je puisais l une salutaire horreur du
vice par sa contemplation mme, nous vmes entrer cette digne personne
que mon pre estimait fort, car elle lui rapportait cinq mille francs
par an. Elle n'avait aucune chemise, et je fus frapp intrieurement. Sa
majestueuse obsit commandait avant tout le respect. On et dit qu'elle
tait enceinte de six enfants et qu'elle aurait su les nourrir tant elle
avait de vastes seins. On ne pouvait les voir sans comprendre que la
maternit est la mission premire et la suprme gloire de la femme,
monsieur. Enfin, pour comble de beaut... (de beaut morale, veux-je
dire) son ventre retombait devant elle avec une pudeur charmante jusque
vers le milieu de ses jambes. Sa poitrine tait un fichu; son abdomen
tait une jupe: ses enfants pouvaient donc la regarder sans crime: mme
nue, elle avait des voiles.

Giguelillot lui serra les mains:

--Ah! monsieur, j'ai le violent dsir de vous prendre pour ami intime,
car nous ne nous battrons jamais  propos d'une femme qui passe. Et les
autres querelles ne comptent pas.

                   *       *       *       *       *

Pausole, qui n'coutait plus, montra devant une boutique un criteau
orn d'une palme: Socit Lebirbe. Grand Prix d'honneur.

--C'est ici, demanda-t-il, que demeure la laurate?

--Oui, Sire, dit un voisin.

--O est cette enfant? reprit le Roi. Je la veux fliciter. En effet, si
M. Lebirbe exprime parfois des voeux dont la ralisation serait funeste
pour les liberts publiques, il est plein de sens et il voit juste sur
le chapitre des principes qu'il faut rpandre autour de soi. Je suis sr
qu'il a fait un choix clair entre toutes les jouvencelles qui
pouvaient aspirer  la couronne de roses. O est l'heureuse rosire?
Dites-lui que je lui fais une visite.

La jeune fille descendit en hte, et, ds qu'elle aperut le Roi, elle
enleva prestement sa cotte et son fichu comme on retire un tablier pour
s'endimancher  l'office.

Elle tait jolie de la tte aux pieds.

--On t'a couronne? dit le Roi.

--Oui, Sire, on a t bien bon.

--Tu le mritais?

--Comme beaucoup d'autres. J'ai eu de la chance, voil tout.

--Mais qu'avais-tu fait pour tre rosire?

--Sire, mes parents sont ptissiers. Les quatre marmitons ont demand ma
main et chacun d'eux a dit qu'il se tuerait si je ne la lui donnais pas.

--C'tait un cas difficile. Comment l'as-tu rsolu?

--Oh! je n'ai pas voulu de suicides dans ma petite vie. Je les ai
pouss tous les quatre. Il faut tre bonne fille, n'est-ce pas, Sire?
Les hommes sont si malheureux quand on les laisse  la porte! Ils
veulent bien peu de chose! Pourquoi leur refuser?

--Eh! si un cinquime se prsente, il faudra bien que tu lui dises
non...

--Je n'ai jamais dit non  personne, Sire, ce n'est pas dans mon
caractre. Mes maris ont compris tout de suite que j'tais gentille avec
eux et que je n'avais pas de raisons pour tre mauvaise avec les autres.
Tout le monde me trouve jolie dans le quartier. Je ne dis pas que tout
le monde me plat, mais que voulez-vous? chacun pratique la charit
comme il l'entend. On n'est pas riche  la maison, je donne ce que j'ai,
j'aime faire plaisir et le soir je m'endors contente quand je me dis que
j'ai eu bon coeur pour tous ceux qui me tendaient la main. C'est ma
petite vertu,  moi.

Pausole demeurait rveur.

--Je n'aurais rien  dire, fit-il, si tu ne t'tais pas marie. Le
mariage est une abdication volontaire de la libert. On peut la
rvoquer, cette abdication; mais alors il faut se sparer...

--Oh! nous n'en voyons pas si long! Je me suis marie avec les marmitons
de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le mnage. C'est
notre intrt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout
s'arrange. Quand la nuit est passe, quand le mnage est fini, je reste
seule et je n'ai rien  faire. Mes maris sont  leur travail. Alors,
comme tant d'autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les
commres et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt
ans, on peut s'occuper mieux que cela. Aussitt que j'ai pos ma jupe,
je me laisse emmener par l'un ou l'autre: au moins, ce n'est pas du
temps perdu.

--Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis ractionnaire et
que les moeurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au
fond, tu appliques mieux mes lois que je n'ai su le faire en personne.
Jusqu'ici, j'avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes
adultres qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s'est montr jadis
plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la libert ne puisse pas
tre abdique, mme par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon
enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta
petite vertu  toi, qui est peut-tre bien la grande. Donne-moi la main,
je te flicite.

                   *       *       *       *       *

Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les
boutiques, dans les hangars; il questionna les vagabonds qui dormaient
le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de
visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point
d'attaquer le gouvernement.

Rentr  la prfecture, il subit un second festin, couta de nouveaux
discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue.

Comme les invits se formaient par groupes dans les salons prfectoraux
orns des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la
Sret surgit au moment o le Roi venait d'emmener dans un coin cart
Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler posie.

S'inclinant avec une dfrence qu'altrait la fiert de la tche
russie, le chef pronona lentement ces paroles:

--J'ai l'honneur d'annoncer  Votre Majest que son auguste fille, la
Princesse Aline, est retrouve saine et sauve.

--Dj? s'cria Pausole.

--Oui, Sire. Vous tes obi.




CHAPITRE VII

O LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HRONES DE CETTE HISTOIRE.

  Ds que je fus couche, je lui dis: --Approchez-vous, mon petit
  coeur. Elle ne se fit pas prier et nous nous baismes d'une manire
  fort tendre...

  _Histoire de Mme la comtesse des Barres_, 1742.


Aline et Mirabelle, sortant de l'htel du Coq, arrivrent  la ville
vers dix heures du soir.

Tryphme, endormie aux heures du soleil, s'anime au crpuscule et reste
veille tard. Toutes les boutiques taient ouvertes le long des rues
pleines de passants quand les deux amies se mlrent  la foule, et
Mirabelle en profita pour s'habiller sans plus attendre. Le sentiment de
sa nudit tait le plus dsagrable qu'elle et encore prouv. Bien
qu'elle coudoyt beaucoup d'autres jeunes filles aussi dcouvertes
qu'elle-mme, ses yeux croyaient voir tous les yeux fixs sur un point
de sa personne, et cela ne pouvait pas se supporter,--au moins de la
part d'une multitude.

Elle entra donc dans une boutique et expliqua ce qu'elle dsirait.

--Oh! madame, fit la marchande, en la considrant des pieds  la tte,
ce n'est pas mon intrt de parler comme je le fais, mais quel dommage
d'habiller madame! Quand on a la poitrine si jeune, le ventre si fin,
les jambes si bien faites, peut-on cacher des choses pareilles?

--C'est mon caprice, dit Mirabelle.

--Alors, mettez des transparents... Je peux faire  Madame une petite
robe Empire en linon blanc sans doublure, trs collante autour des
hanches... De loin, cela fait robe, et de prs, c'est comme si l'on
n'avait rien... J'ai l du linon tout ce qu'il y a de lger. On lirait
le journal  travers. Madame veut-elle essayer?... Ou bien est-ce que
madame prfre le tulle noir? mais c'est plutt robe de bal.

--Non, rien de tout cela. De la batiste, des bas de fil, une jupe de
toile toute faite et une chemisette bleue, voil ce qu'il me faut.
Donnez-en autant  ma soeur qui dsire s'habiller exactement comme moi.

--Enfin... je veux bien, dit la brave femme. Vrai, c'est pch de vous
obir.

Habilles, elles achetrent des canotiers quelconques, mais de paille et
de ruban semblables. Mirabelle y tenait beaucoup.

Puis elles sortirent.

                   *       *       *       *       *

--Grande soeur, dit Line en souriant, o irons-nous passer la nuit?

Malgr le conseil de Giguelillot, Mirabelle rpondit vivement:

-- l'htel.

--Pourquoi pas dans cette maison dont le page nous a donn l'adresse?

--Cela m'effraye, tous ces garons et toutes ces petites filles
ensemble...

--Ils doivent tant s'amuser! Tu ne veux pas aller voir?

--On nous retiendrait peut-tre... Je ne suis pas tranquille. L'htel
est plus sr.

--Le page disait bien le contraire. Et il est si intelligent!...
N'est-ce pas qu'il est gentil, ce petit page, Mirabelle?

--Ah!... tu trouves?

--Oui... J'aime beaucoup ses yeux.

--Moi pas!

--Oh! je t'ai fait de la peine. Tu es devenue blanche...

--Pas le moins du monde. Je ne suis pas de ton avis, voil tout.

--Mais comme tu es nerveuse! Pourquoi t'ai-je dit cela?... Pardon,
Mirabelle, je ne le dirai plus... Viens dans un petit coin noir, tout de
suite...

--Pourquoi?

--Pour que je t'embrasse... Si tu me le permets.

Elles prirent une rue obscure et trouvrent l'abri souhait: derrire un
tombereau de sable qu'on avait laiss l sur cales, les deux jeunes
filles, bouche  bouche, se prouvrent une fidle tendresse.

--Viens, soupira Mirabelle. Dpchons-nous, il est tard. Il nous faut
une chambre, tu sais.

--Oui, dit Line, j'ai bien sommeil encore. Depuis trois jours j'ai si
peu dormi... Je me sens faible, faible, ce soir. Et j'ai mal aux
jambes... Comment cela se fait-il? Nous n'avons gure march, pourtant?

--C'est parce que tu grandis. Je suis contente de cela. Bon signe, ma
chrie.

Line croyait tout ce qu'on lui disait et ne s'inquita pas davantage.

Dans une avenue silencieuse, elles s'arrtrent devant un htel qui
paraissait trs convenable et qui avait pour enseigne: _Htel du
Sein-Blanc et de Westphalie_.

Elles y pntrrent. Mirabelle choisit une chambre  grand lit, trs
vaste, avec des miradores qui lui assuraient une prcieuse fracheur.

Au moment o elles gagnaient l'ascenseur, la directrice prit  part
Mirabelle et s'excusa profondment: l'htel avait six attachs chargs
du service de nuit prs des dames qui voyageaient seules; mais il tait
venu dans l'aprs-midi une famille de sept Anglaises qui avaient retenu
par tlgramme toute cette partie du personnel et la maison se trouvait
ainsi dmunie pour quarante-huit heures. La directrice offrait de les
remplacer, au moins dans la mesure du possible, en rveillant les deux
petits grooms, qui taient sans doute un peu jeunes, mais passaient pour
trs gentils. Elle demandait, en outre, si ces dames resteraient
plusieurs jours afin de les inscrire sur-le-champ pour les premiers
attachs disponibles.

Mirabelle la laissa parler; puis elle rpondit simplement:

--Ma petite soeur et moi, madame, nous n'avons besoin de personne.

 peine enfermes dans leur chambre, elles se dshabillrent avec
lassitude. Line dormait en faisant sa toilette et restait les doigts
dans ses cheveux sans pouvoir terminer sa natte.

Mirabelle, mlancolique, mais patiente et rsigne, la coucha comme une
enfant.

--Bonsoir, Mirabelle... Dors bien... murmura Line en tendant la bouche,
mais sans pouvoir rouvrir les yeux.

--Bonsoir, ma chrie... je ne t'veillerai pas.

--Bien gentille... bonne nuit.

Mirabelle se glissa le long de son amie, prit tendrement le petit corps
entre ses belles jambes jalouses, posa la tte blonde sur sa poitrine et
ne put s'endormir que longtemps, longtemps aprs.

                   *       *       *       *       *

Elle s'veilla cependant la premire, sonna, sauta du lit et sortit dans
le couloir afin de donner ses ordres silencieusement.

Il lui fallait des fleurs, des gerbes, des brasses, des bottes de
fleurs. Elle en mit partout, sur les tables, la chemine, les divans,
les chaises, les consoles. Elle en mit derrire les cadres, dans les
marges de toutes les glaces, et jusque dans les gonds des hautes
portes-fentres ouvertes. Elle en joncha le tapis, elle en couvrit la
couche. Autour du cher profil de Line endormie elle en rougit l'oreiller
blanc, et Line fut veille par leur immense parfum.

Les deux mains jointes sous la joue, souriante des yeux et de la bouche,
la natte ramene sur la poitrine et un sein dans le pli du coude, elle
appela Mirabelle qui mit genou en terre comme si elle mimait un ballet
d'amour.

Line avait l'me reconnaissante. Elle runit ses bras nus derrire le
cou de son amie, baucha quelques baisers plus sonores que voluptueux,
puis tourna doucement la tte de Mirabelle de faon  poser l'oreille
sur sa bouche et lui offrit sans dtours ce que la jeune fille pouvait
dsirer de plus agrable  ses tentations.

Mirabelle ne se fit pas prier. Ayant prouv douze heures durant toute la
discrtion dont elle tait susceptible, elle jugea qu'elle avait atteint
l'extrme limite de la rserve et qu'il lui devenait permis de se
montrer enfin telle que les dieux l'avaient faite.

Sa franchise, durant quatre heures, se montra sous tous les aspects.
Aprs plusieurs attendrissements qui l'branlrent jusqu'au fond de sa
jeune et prompte motion, Line avoua qu'elle tait dcidment souffrante
et qu'elle n'aurait pas mme la force de se lever pour djeuner sur une
chaise.

Elle prit son repas au bord du lit.

Cependant la journe s'avanait. Mirabelle rangea la chambre, reut les
vtements, les plia, en ancienne apprentie soigneuse, et, comme il
fallait bien mditer aussi les exigences de la vie pratique, elle visita
les porte-monnaie et fit le compte des richesses communes.

Deux journes d'auberge au village, les achats de vtements, les fleurs,
avaient absorb les trois quarts de ce que contenaient les petites
bourses...

Mirabelle, toute soucieuse, baucha des combinaisons...

-- quoi penses-tu? demanda Line.

-- toi, chrie... Il faut que je sorte...

--Tu penses  moi et tu me quittes?

--Pas pour longtemps... Deux heures peut-tre... Si je n'tais pas
rentre  l'heure du dner, tu ne t'inquiterais pas, le promets-tu?

--Oh! mais comme je vais m'ennuyer! Pourquoi faut-il que tu sortes?

--Ne me demande pas... C'est pour nous deux... Ds que je serai sortie,
ferme bien la porte, n'est-ce pas? et ne laisse entrer personne...
Puisque tu es fatigue, tu devrais faire une longue sieste en
m'attendant...

Elle prit des ciseaux, se coupa une boucle brune et la fixa au second
oreiller avec une pingle  cheveux.

--Tiens, mon amour, voici un peu de moi pour que tu ne te sentes pas
seule...




CHAPITRE VIII

O LES VNEMENTS SE PRCIPITENT.

  Il toit trop poli, trop galant pour desobliger un sexe dont il avoit
  toujours t l'idole. Ds qu'une jolie femme se prsentoit, elle tait
  sre d'tre place.

  _Le Cosmopolite._--1751.


--Ma fille est retrouve? dit Pausole. C'est fort heureux pour elle.
Mais quelle heure singulire vous avez choisie, monsieur, pour une
pareille dcouverte!

--Sire... je suis confondu... Nous ne choisissons gure les...

--Comment voulez-vous que j'aille courir les rues quelques instants
avant minuit, un soir de fte, en pleine foule, au milieu des plaisirs
et sans doute des excs que toute fte conseille et mme facilite, pour
une dmarche aussi intime, aussi dlicate, aussi scabreuse que de
pntrer en personne dans l'appartement clandestin d'une Altesse royale
avec le dessein paternel de ressaisir son affection? La Princesse Aline
se couche  neuf heures, monsieur le chef de la Sret. Elle est
certainement au repos en ce moment. J'arriverais comme un personnage de
vaudeville au milieu d'un flagrant dlit et cette seule ide m'est
odieuse. Vous m'en voyez tout rvolt. Allez, monsieur, vous tes un
maladroit!

--Mais, Sire, c'est votre ministre, l'honorable, seigneur Taxis, qui m'a
conseill de...

--Encore lui! Toujours cet homme! Je n'apprends donc rien de
malencontreux, de brouillon, d'impolitique sans qu'il n'y ait sa part de
responsabilit! Il se rendra intolrable, et je ne sais pas vraiment si
je ne finirai point par me priver de tels services o je ne recueille
que trouble et vicissitude... Allez! vous dis-je; je suis trs
mcontent... Rglez la suite avec mon page. Je ne veux plus m'occuper de
rien.

Giguelillot emmena le malheureux.

--Pourquoi venir parler de cela au Roi? lui dit-il. Si vous m'aviez pris
 part, je vous aurais prvenu d'un mot... Voyons, dites-moi ce que vous
savez. J'essayerai d'arranger les choses.

Le chef de la Sret expliqua que la Princesse Aline avait t
retrouve, non avec un jeune homme, comme on croyait le savoir, mais
avec une jeune fille un peu plus ge qu'elle, htel du Sein-Blanc et de
Westphalie. Il ajouta que, deux agents rests pendant trois heures aux
coutes derrire la porte avaient fait le rapport le plus singulier de
tout ce qu'ils avaient su entendre. Il insista pour obtenir que
l'arrestation ft prompte, disant que,  plusieurs reprises, Son Altesse
s'tait plainte d'une lassitude extrme et que le souci de l'auguste
sant devait primer, semblait-il, toute autre considration.

--Ne savez-vous rien de plus? demanda Giguelillot.

--L'inconnue parlait d'une absence qu'elle avait faite dans le courant
de l'aprs-midi et qui a t confirme par le portier de l'htel.

--O pouvait-elle aller?

--Elle refusait de le dire; mais elle rapportait deux cents francs d'une
mystrieuse origine, et une bague qu'elle voulait revendre sans la
garder un seul jour.

--C'est tout ce qu'on sait?

--Demain lundi, de quatre  huit, elle sortira une seconde fois.

--Ah! ah! c'est trs intressant.

Giglio remercia le policier, lui ordonna de faire cesser la surveillance
le lendemain  quatre heures prcises, et surtout de renoncer  toute
communication avec Taxis, d'une part, avec Pausole, de l'autre.

                   *       *       *       *       *

Il achevait  peine, lorsqu'un grand mouvement se fit autour de lui,

Le Roi venait de manifester au prfet qu'il lui tait agrable de se
retirer dans ses appartements avec la jeune femme qu'il avait pouse le
matin mme.

Giguelillot traversa vivement le salon, s'approcha de Diane  la Houppe
et prit en penchant la tte sur l'paule un air suppliant et doux...

Diane frona les sourcils sans pouvoir en mme temps s'empcher de
sourire, et, le visage tendu en avant, elle articula nettement:

--Oui.

Puis, dans un rire silencieux, elle murmura non sans bravade:

--Tu ne diras plus, petite horreur, que tu n'as jamais entendu ce
mot-l.

                   *       *       *       *       *

Il la rejoignit une heure plus tard. Elle l'attendait sur une chaise
longue; ses cheveux noirs ondulaient largement sur chacune de ses joues
et la recouvraient jusqu' la hanche. Il ne vit de son expression que
deux yeux trs brillants et une bouche humide...

--Eh bien, madame, dit-il, je vous ai obi. La Princesse Aline n'est pas
arrte.

--Oh! tu es gentil! tu es si gentil!

--Quelle rcompense aurai-je?

--Toutes celles que tu aimes.

Elle ferma doucement le verrou, tandis qu'il teignait toutes les lampes
lectriques, sauf une qu'il posa sur le sol, afin de laisser le sommet
du lit dans une demi-obscurit. Il retira son costume jaune et bleu dans
le cabinet de toilette. Un flacon de parfum s'offrait: il le reconnut
aussitt et s'en versa par attention.

Mais lorsqu'il frissonna enfin dans les bras de la jeune femme il se
sentit presque humili, ou, si l'on peut le dire, inutile. Son gracieux
talent ne lui servait  rien. Diane obissait aux caresses avec un tel
empressement que toute subtilit devenait ruse perdue. Dj elle avait
ressenti ce qu'il s'occupait de lui suggrer avec plus de mthode
qu'elle n'avait de patience. Ainsi plusieurs fois de suite elle le
dconcerta.

Au milieu de la nuit, comme pour le dominer et le maintenir au moment o
elle attendait de lui des rponses presque solennelles, Diane  la
Houppe s'tendit avec un soupir sur celui qu'elle chrissait tant,
s'accouda de chaque ct, le frla rgulirement de ses seins gonfls et
souples dont la caresse passait tide et lui dit avec effort:

--Tu m'aimes?

--Oui.

--Combien de temps m'aimeras-tu?

--Toujours.

--Alors... je peux te confier... un secret?

--Tu peux.

--Le Roi m'a dit qu'il songeait  permettre aux pages... d'entrer dans
le harem... et qu'il fermerait les yeux sur... ce qui se passerait...
trs probablement.

--Admirable inspiration!

--Oh! ne ris pas!... Je suis si contente!... Nous pourrons nous
revoir... Maintenant cela m'est bien gal que la blanche Aline soit
prise... puisque cela ne nous spare plus...

--Amour!...

--Mais tu vas me jurer quelque chose.

--Tout ce que tu voudras.

--Il y a tant de femmes au harem... Sais-je seulement si quelqu'une ne
te fera pas la cour? Souviens-toi, Djilio, souviens-toi que je me suis
soumise la premire... et jure-moi que les autres n'obtiendront rien de
ta bouche... Jure-moi que personne ne t'treindra comme je t'treins...
avec mon corps et mon me!... Jure, Djilio! Donne-toi comme je me donne!

Giguelillot ne fit aucune difficult. Il jura selon les traditions et
prit le ton qui convenait  la circonstance. Puis il quitta la belle
Diane afin de ne pas la compromettre, ainsi qu'il le lui fit
comprendre,--et aussi pour dormir tranquille, mais il ne dit rien de
cette-raison-l.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, comme il passait dans le corridor prfectoral, un appel
murmur mais pressant lui fit retourner la tte.

Le petit visage de Philis se hasardait, timidement, derrire une porte
entre-bille.

La porte s'ouvrit tout  fait, puis se referma sur eux deux.

--Le Roi dort, dit Philis. Restons l,... Nous ne serons pas surpris.

--Comment!  midi et demi, le Roi dort encore?

--Pas depuis longtemps! expliqua la petite avec une certaine fiert.

--Et vous?

--Moi! je n'ai pas sommeil quand je pense  vous. Il y a une heure que
je vous attends derrire cette porte.

--Que vouliez-vous de moi?

Elle prit un air pench:

--Une petite leon, monsieur... Vous ne m'en avez donn qu'une et je
l'ai vite apprise par coeur, mais je ne ferai jamais de progrs si vous
ne m'enseignez qu'une rgle sur quatre...

Giguelillot la flicita de ses dispositions studieuses. Toutefois, comme
il ne trouvait ni agrable ni dcent le rle qu'on voulait lui faire
jouer, il dcida que dans l'intrt mme de l'lve, la seconde leon
devait tre plus exprimentale que thorique, et, consultant ses
fantaisies plutt que les devoirs de sa tche, il abusa diversement de
l'acceptation pralable que Philis exprimait toujours  l'tourdie, avec
un jeune lan de confiance et parfois de curiosit.

Philis apprit les quatre rgles. Son esprit s'ouvrait peu  peu  toutes
les lumires nouvelles d'une science qui la ravissait, et qui n'tait
jamais trop difficile, prtendait-elle, pour ses jeunes comprhensions.
Cependant aprs une heure et quart Giguelillot lui dit en ami que son
petit cerveau dlicat avait assez travaill.

Elle le retint:

--Vous vous en allez?

--Jusqu' ce soir.

--Vous sortez en ville?

--Oui.

--Puis-je vous donner une commission?

--Laquelle?

--coutez... Ma soeur n'a pas toujours t gentille pour moi... mais je
l'aime bien tout de mme... et je suis triste qu'elle soit partie...
Vous tes si adroit, petit ami... Vous pourrez peut-tre dcouvrir son
adresse... et la voir un instant... et lui parler de moi... Cherchez-la,
vous me ferez plaisir... Gardez son secret, je n'en veux pas... mais
dites-moi si elle va bien... Je ne vous demande pas autre chose...

--Vous le saurez ce soir, dit Giguelillot.

--C'est gentil... Encore un petit mot... Vous lui parlerez... vous lui
parlerez de tout prs... Ne l'embrassez pas...

--Je vous le promets.

--Mme si elle a l'air d'en avoir envie?

--Les jeunes filles n'ont jamais cet air-l, mademoiselle.

--Oh!... alors on voit bien que vous ne les connaissez pas!

                   *       *       *       *       *

Giguelillot djeuna fort tranquillement, fit  plusieurs amis l'aveu
confidentiel de son dpart pour une enqute, afin que cela ft
immdiatement rpt au Roi. Puis il sortit, seul et sans canne.

Devant l'htel de la prfecture, sur la planche d'un banc public, il
aperut la belle Thierrette, qui, les deux mains croises en poing et le
corps courb en cerceau, posait, sans en avoir conscience, pour la
statue monumentale du Dcouragement silencieux.

Il la releva par le menton.

--Eh bien, pauvre Thierrette, cela ne va pas? dit-il.

--Ah! monsieur! je ne peux pas suffire... Ce n'est pourtant pas faute de
bonne volont... J'y mets tout mon coeur, vous savez... je me mets en
quatre pour contenter... mais il y a trop d'ouvrage... Je vais demander
mon compte.

--Dj? Dj? Comment, toi, une forte fille, avec tes muscles et ta
sant, tu ne peux pas crier: Vive l'arme! pendant deux jours de
suite? Qui est-ce qui m'a flanqu une mauviette pareille, sacr nom d'un
chien?

--Mauviette? Je voudrais bien en voir une autre  ma place!... Monsieur,
ils amnent leurs amis, maintenant!... Un rgiment, passe encore, mais
toute la ville, je ne peux pas... Alors je viens vous prier... pour si
vous connaissiez une maison plus tranquille... mme avec plusieurs
matres... pourvu qu'ils ne soient pas plus de cinquante...

--Allons, console-toi. Je sais ce qu'il te faut. De ma propre autorit
je te nomme ribaude ordinaire  la suite du corps des pages. Nous sommes
quinze  peine...

--Oh! si ce n'est que cela!

--... Et nous avons tous beaucoup d'amies; mais il nous manquait...
comment dirai-je... quelqu'un qui ft  porte... Les soubrettes du Roi
ne sont jamais seules  l'heure o on leur rend visite... On ne peut pas
compter sur elles... Toi, tu seras notre petit harem particulier. C'est
entendu. Sche tes larmes.

La paysanne se confondit en remerciements et resta cloue sur la place.

La quittant avec un geste d'encouragement et d'entrain, Giguelillot fut
d'abord s'acheter des cigarettes, puis il se rendit vers les lieux o il
savait pouvoir rencontrer Galate.

C'tait un petit htel blanc, fort convenable d'aspect, et dont rien ne
dcelait la vie intrieure.

Le page sonna. On l'introduisit auprs d'une grande dame ge qui avait
de parfaites faons et qui s'enquit tout de suite de ses prfrences,
c'est--dire qu'elle lui demanda s'il fallait faire prvenir en ville
Mme X., femme d'un magistrat, personne blonde trs effarouche, ou
plutt Mme Y., dont la photographie tait sur la chemine.

Mais Giglio, sans y toucher, fit en quelques mots prcis le portrait
d'une jeune fille idale qui ressemblait  Galate comme Galate  son
miroir.

On le laissa seul dans une chambre, et, aprs vingt minutes d'attente
pendant lesquelles on fit semblant d'aller qurir l'ingnue chez elle,
il vit entrer Mlle Lebirbe qui venait simplement de la chambre voisine.

Ds qu'elle l'aperut, elle poussa un cri et, dtournant la tte, se mit
 pleurer.

Au lieu de triompher par un Je vous l'avais bien dit! qui ne lui et
pas apport les consolations indiques, Giglio s'approcha d'elle et lui
prit la main:

--Qu'avez-vous?

--Ah! vous tes gentil d'tre venu!

Ses larmes redoublrent. Elle reprit:

--Vous aviez raison... vous m'avez parl comme un ami... J'ai eu tort de
ne pas vous croire... On a t si grossier pour moi, si vous saviez!...
Je ne suis pas plus heureuse que dans ma famille...

--Vous retourneriez chez votre pre?

--Oh! non! mais je veux sortir d'ici.

--Personne n'a le droit de vous retenir. O irez-vous quand vous serez
sortie?

--Je ne sais pas...

Puis, de plus en plus dsespre, elle sanglota:

--Je suis amoureuse.

Giglio ne comprenait plus.

--Vous dites?

Elle ne rpondit rien.

--Amoureuse de qui?

Elle hsita encore, sourit lgrement, soupira, et dit enfin:

--De votre amie.

                   *       *       *       *       *

Trs srieux, le page hasarda:

--Est-ce que vous ne pourriez pas dsigner plus clairement...

--Votre amie de l'htel du Coq... L'ane des deux... Elle est venue
ici... Elle avait besoin d'argent, parat-il... Ah! si vous aviez vu ma
joie quand je l'ai aperue... N'est-ce pas qu'il y a des hasards
providentiels et que nous tions prdestines  nous retrouver un jour,
peut-tre pour longtemps?

--Ce n'est pas douteux, dit Giguelillot qui entrevit des machiavlismes.

--Vous savez que j'en suis folle? reprit Galate. Je comprends
maintenant tout ce que j'ai vu par ma fentre, au bout de ma lorgnette
qui tremblait... Nous sommes restes seules une demi-heure dans un salon
d'attente... Je crois bien qu'elle en aime une autre et nanmoins elle
m'a aime... pour se purifier, disait-elle, de ce qu'elle allait faire
dans l'horrible endroit o je suis encore. Quand je pense qu'elle va
revenir dans une demi-heure et que peut-tre nous ne nous reverrons
pas...

--Vous vous reverrez, dit Giguelillot, ce soir mme, et pour longtemps.

--Je le lui ai demand. Elle ne veut pas.

--Elle voudra... Croyez-moi aujourd'hui puisque vous regrettez de ne
m'avoir pas cru avant-hier... Venez ici crire une lettre. Demandez ce
qu'il faut pour cela.

Une esclave en bonnet apporta un buvard.

--Vous allez, dit Giguelillot, crire  la jeune fille que vous esprez,
que vous attendez ici mme.

--Pourquoi?

--Pour lui dire d'abord ce que vous pensez d'elle...

--Elle le sait.

--Elle ne le sait pas. Rien ne vaut une dclaration crite... Dites-lui
par lettre tout ce que vous lui avez dit en pense depuis que vous
l'avez quitte... Et enfin...

--Mais puisqu'elle va venir?

--Oh! il ne faut pas lui en parler. C'est trs important. Vous gteriez
tout.

--Soit...

--Dites-lui donc ce que vous pensez d'elle, et donnez-lui rendez-vous
pour ce soir au Jardin-Royal, sous le monument de Flicien Rops.

--Elle y sera?

--Elle y sera. Je m'y engage. Mais dpchez-vous. Le temps presse.

Galate crivit sa lettre, puis, la tendant:

-- quelle adresse?

--Je me charge de la faire parvenir.

--Et le rsultat?

--Ce soir vous serez toute seule avec cette jeune personne et vous
l'emmnerez o il vous plaira... Je vous conseille d'aller en France.

--Vous ne vous moquez pas de moi?

--Voulez-vous me dire pourquoi je me moquerais de vous?... et si jusqu'
prsent je vous ai laiss croire que je faisais de fines mystifications
autour de votre personne?

--Pardonnez-moi, mon ami. Merci... Merci de tout coeur... Vous
reverrai-je?

--Non... ou du moins... pas cette semaine... On se revoit toujours: le
monde est si petit. Mais je vous chasse d'o vous tes, et ne vous donne
aucun rendez-vous. C'est la meilleure preuve que je puisse vous offrir
de ma respectueuse amiti.




CHAPITRE IX

O GIGUELILLOT, LUI AUSSI, DEVIENT AMOUREUX.

    Le garon est pour la fille,
    La fille est pour le garon;
    Quoi qu'on fasse et qu'on babille,
    Ce n'est, ma foi, que vtille,
    Que mystre et que faon.
    Le filet est pour l'anguille
    Et le trou pour la cheville,
    La limace  la coquille,
    La coquille au limaon.
    Le garon est pour la fille,
    La fille pour le garon.

    Le manche pour la faucille
    Et la balle pour la grille,
    Le fil pour la canetille
    Et la pomme pour l'aron,
    L'appt est pour l'hameon,
    Le bout pour le nourrisson,
    Et l'oiseau pour le buisson,
    Et le garon pour la fille.
    Le cheval est pour l'trille
    Et pour le caparasson,
    Le tillac est pour la quille,
    La cage pour le pinson,
    Et l'tang pour le poisson,
    Et l'ente pour l'cusson,
    Et l'py pour la moisson,
    Le rocher est pour l'anguille,
    La fille pour le garon.
    . . . . . . . . . . . .

  _Virelai de CLAUDE LE PETIT._--1660.


Lorsque Giguelillot se rendit enfin htel du Sein-Blanc et de
Westphalie--car vous pensez bien qu'il y courut--Mirabelle venait de
sortir.

Il frappa trois coups discrets, et attendit:

--Qui est l?

--Moi.

--Vous?... le page de papa? dit Line tout bas, dans la serrure.

--Puis-je entrer?

--On m'a bien dfendu d'ouvrir... Mais puisque c'est vous, il n'y a pas
de danger.

Elle lui ouvrit, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui
tendit la joue.

--Embrassez-moi, dit-elle, je vous le permets... Sur l'autre joue
aussi... La vtre, maintenant...

Elle soupira.

--J'ai bien des choses  vous dire... Asseyons-nous tout prs, sur le
canap... Comment vous appelez-vous?

--Djilio.

--Oh! quel joli nom! dit Line.

                   *       *       *       *       *

Et Giglio pensa une fois de plus que si chaque femme trouve  dire des
banalits diverses, selon les amants qu'elle rencontre, chaque homme
n'entend pas plus de dix phrases de la part de toutes les matresses,
comme si elles rptaient en secret pour lui rciter le mme rle.

                   *       *       *       *       *

--Quel hasard! s'cria Line. Je pensais justement  vous... Laissez-moi
vous regarder... Je me suis presque dispute avec mon amie  propos de
vos yeux... Je les trouvais trs jolis. On a prtendu que non. Mais j'ai
raison contre elle, Djilio. Ils sont bien jolis, vos yeux.

--Tout  fait quelconques, dit Giglio; s'ils s'animent quand ils vous
regardent, Altesse, c'est  vous qu'ils le doivent.

--Ne m'appelez pas Altesse, vous m'intimidez. Dites-moi Line, c'est plus
gentil.

Mais il ne la nomma d'aucune faon, car, avec un trouble apparent qui
n'tait pas, cette fois, volontaire, il ne trouva plus rien qui lui
semblt digne d'tre dit  la blanche Aline.

Le premier jour o il l'avait vue, dans cette autre chambre d'htel o
s'taient prcipits des vnements si rapides, les circonstances ne se
prtaient gure  une contemplation tendre. Mirabelle, prsente et
jalouse, ne se laissait pas oublier, Aline inquite montrait un visage
altr. Scne tourdissante et brve, ce quart d'heure singulier s'en
tait all en folie dans le tourbillon de son souvenir.

L au contraire, dans le silence, de ses yeux et si prs de son visage
charmant, il la vit semblable  elle seule.

Diane  la Houppe lui parut trop sensuelle; Philis trop exempte de
tendresse. L'une dvorait et l'autre jouait, mais aucune des deux
n'avait dans le regard cette petite flamme continue qui appelle et
retient l'amour au moment o elle le rvle.

Il tenait les deux mains de Line, qui ne baissait pas les paupires et
qui laissait entr'ouverte, comme pour un baiser toujours prt, sa petite
bouche plus haute que large de jeune fille encore enfant.

                   *       *       *       *       *

Il ne lui parlait point. Il n'aurait su que lui dire. Vaguement, et une
 une, les phrases qu'il avait rptes cent fois se prsentrent  son
esprit. D'abord il les rejeta, puis avec un sourire presque triste, il
pensa que sur un autre ton, ces phrases-l ne seraient plus les mmes.
Il se dit que ses hyperboles, et les plus invraisemblables, se
trouveraient mieux que jamais en situation; que les petits mensonges de
la galanterie, excusables dans une aventure, deviendraient tout  fait
touchants au dbut d'une passion relle; enfin qu'il pouvait sans faute
abuser sa nouvelle amie selon ses mthodes ordinaires, sachant qu'il lui
ferait plaisir et sentant combien cela lui tait d.

--Qu'avez-vous? disait Line,

--Je vous aime, fit-il.

--Je vous aime aussi, Djilio; je vous aime de tout mon coeur. Je suis
bien heureuse en vous le disant.

--Mais moi, je vous aime depuis si longtemps. Vous n'en saviez rien,
n'est-ce pas?

--Depuis longtemps? rpta Line. Vous m'aimez depuis longtemps? Mais
hier matin je ne vous connaissais pas...

--Je vous aime depuis trois ans, dit Giguelillot en soupirant.

--Et vous ne me l'aviez jamais dit?

--Je n'osais pas... Je pensais  vous, mais vous tiez si haut, si loin
de moi!... Comment croire que jamais vous consentiriez  m'entendre?...
Je vous aimais d'en bas... Je pensais  vous sans cesse, mais je
n'esprais pas que j'arriverais un jour, par un hasard extraordinaire, 
vous parler enfin seul  seule, la main dans la main, les yeux dans les
yeux...

Line le regardait avec tendresse.

Il poursuivit:

--Vous ne me croyez pas?

--Oh! si!

--Tenez... J'crivais des vers sur vous...

--Des vers? Vous faites des vers? Oh! j'aime tant les vers! Et vous en
avez fait sur moi? c'est vrai?

--Voulez-vous les lire?

--Si je veux les lire?... mais oui!

--Les voici.

Giguelillot sortit de sa poche son premier volume de vers, feuilleta...
Agns... Alberte... Alexandrine... Alfrde... Alice... Alix... Aline!

--Lisez! dit-il simplement.

Line s'empara du petit volume et lut avec avidit:

    Ah! quand vous paraissez dans le ciel du loisir,
    Lumire de mes nuits si tristes et si brves,
    Idal renaissant de mon premier dsir,
    Ne sentez-vous jamais mon me vous saisir
    Et fermer sur vos seins les ailes de ses rves?

La petite Line leva de grands yeux.

--Mais qui me dit que ces vers sont pour moi?

--C'est un acrostiche... Vous savez bien ce que c'est qu'un acrostiche?
Vous tes abonne au _Journal de la Jeunesse_? Lisez les premires
lettres de chaque vers.

--A, L, I... Aline! s'cria-t-elle avec un sourire de joie. Oh! c'est
vrai! Et comme ils sont jolis! Je n'en ai jamais lu d'aussi jolis que
ceux-l... Mais vous avez beaucoup de talent!

--Quand je parle de vous, Line... C'est vous seule qui m'inspirez...
Vous m'avez bien compris?... Je n'osais pas crire votre nom dans un
volume que tout le monde pouvait lire... Je l'ai cach dans un
acrostiche... secrtement... pour vous et pour moi... Personne ne le
sait, hors nous deux!

Line se jeta dans ses bras. Il la prit avec passion, et sans rien tenter
de plus direct envers son petit corps pli, il unit sa bouche  celle
qui se tendait, trs tendrement, presque avec prcaution.

--Comment! dit Line, vous connaissez cela aussi?... Mirabelle me disait
qu'elle l'avait invent...

--On le lui avait appris, dit Giguelillot.

--Comme  vous?

--Oh! je l'aurais devin d'instinct, le premier jour o je vous ai vue.

--Mais alors... elle m'a trompe?

--Elle vous a trompe gentiment.

--C'est gal... elle m'a dit un mensonge... Je ne le lui pardonnerai de
ma vie. C'est si vilain, les mensonges, n'est-ce pas?

--Rien n'est plus laid, dit Giguelillot.

Line rflchissait, les lvres serres.

--Je vous aime encore plus que mon amie, dit-elle.

Ici, Giglio cessa de se contenir. Il prit la petite Line dans ses bras,
la porta sur le lit sans quitter ses lvres, d'autant plus facilement
qu'elle lui disait:

--Oh! oui!... mettez-vous l... tout prs... tout prs...

Et une heure plus tard, la blanche Aline avouait dans ses bras trs
mus:

--Mirabelle est une menteuse. Je vous aime plus qu'elle, beaucoup plus
qu'elle... Je vous aime... comme je n'ai jamais aim personne au
monde... Oh! ne vous en allez pas! ne vous en allez pas!

--Il le faut...

--Mais pourquoi?

--Le Roi m'attend... Mirabelle va rentrer...

--Je ne veux plus la voir! Je n'aime que vous! que vous!... Restez l...
je voudrais vous toucher depuis les pieds jusqu' la tte et rester
ainsi toujours, les doigts dans vos doigts, la bouche sous la vtre...
Je ne veux pas que vous vous en alliez... Obissez-moi, enfin!

Giglio brusqua les choses:

--Tout est perdu, dit-il, si nous restons ici. Mirabelle vous reprendra
dans une heure. Elle-mme sera prise une heure aprs et nous ne pourrons
plus jamais, jamais nous revoir, car le Roi vous emprisonnera de nouveau
dans vos appartements du palais.

--Alors, emmenez-moi, partons... Est-ce qu'il n'y a pas d'autres pays o
nous pourrions vivre tranquilles, sans que personne puisse nous
tourmenter?

Giglio eut piti de Pausole:

--Vous aimez votre pre, ma petite Line. Vous l'aimez beaucoup. Si vous
allez o il n'est pas, vous le regretterez bientt.

--Oui, j'aime papa, mais pourquoi m'enferme-t-il? Si je reviens au
palais, je ne pourrai pas vous revoir et je serai malheureuse comme
avant... Car je le sens bien maintenant... j'tais trs malheureuse...
Je ne m'en doutais gure...

--Il y a un moyen qui arrangera tout. Vous vous rappelez la maison dont
je vous avais parl hier? la maison de ces bons vieillards qui
recueillent les enfants maltraits et les soignent?

--Oui. 22, rue des Amandines. Je crois que je me rappelle encore
l'adresse.

--Parfaitement. Allez-y. Allez-y tout de suite. Et quand on vous aura
donn la chambre qui vous convient (demandez la section des filles), je
me charge de vous en faire sortir avec toute votre libert.

--Pour toujours?

--Pour toujours.




CHAPITRE X

O L'ON PRESSENT LA FIN.

  [Grec: Dio dei chthai ps euthys ek nen, hs ho Platn phsin, hste
  chairein te kai lypeisthai hois dei; h gar orth paideia haut
  estin.]

  ARISTOTE, _thique_, II, 2.


Il tait quatre heures, le lendemain, quand Pausole et ses deux
ministres furent reus rue des Amandines, o le bon Roi, si bon qu'il
ft, ne croyait pas entrer en pre.

Giguelillot, depuis le matin, avait mis zle et patience, d'abord 
persuader au Roi que cette visite serait pleine d'attraits; ensuite 
instruire secrtement ses htes, afin qu'ils lui parlassent comme il
convenait de le faire.

Le directeur de la Socit mena Pausole jusqu' un fauteuil, s'inclina
trois fois devant lui et lut enfin, d'une voix satisfaite et ponctue,
l'allocution que voici:

Sire,

L'Union tryphmoise pour le Sauvetage de l'Enfance ne saurait tre
compare aux oeuvres similaires des pays limitrophes, pas plus que les
lois de Votre Majest ne souffrent de rapprochement avec celles des
nations rivales. Ici, nous recueillons les enfants maltraits,
physiquement ou moralement, mais le danger moral que nous prtendons
combattre n'est pas du tout celui que redoutent nos meilleurs confrres
trangers, lesquels n'entendent pas comme nous le bonheur des petits
enfants.

--Je le crois sans peine, dit Pausole.

--Nous estimons, avec vous-mme, Sire, que le jeune tre acquiert trs
tt quelque droit  la libert. Nous estimons qu'en soumettant la
jeunesse  l'autorit paternelle pendant vingt et une annes
d'existence, les vieilles lois europennes prolongent dans leur sein
l'une des nombreuses racines que l'esclavage antique y laisse encore
vivantes. Le droit du pre sur le fils, comme celui du mari sur la
femme, c'est, au fond, sous un nom quelconque, la mainmise du plus fort
sur l'paule du plus faible, et il emprunte  la tyrannie son arbitraire
sans limites, en mme temps que son prtexte et son drapeau: la
protection. Le mobile qui entrane un citoyen libre  enfermer son
enfant dans les horribles geles qu'on nomme les internats n'est pas
diffrent de celui qui le pousse, pendant les vacances,  martyriser le
pauvre petit du revers de la main ou du bout de la rgle. L'homme, qui
n'a plus de droits sur les liberts de l'homme et qui ne peut plus
impunment squestrer ou frapper un esclave humain, conserve partout son
pouvoir sur la personne de l'enfant, et, comme il faut bien qu'il abuse
de tous les pouvoirs qu'on lui donne, il abuse de celui-l, pour se
ddommager d'avoir perdu les autres.

--Trs bien pens, dit Giguelillot. N'est-ce pas, Sire?

--Trs bien, dit Pausole.

--Nous considrons comme abus de pouvoir paternel toute atteinte porte
 la libre expression comme au libre exercice des volonts de l'enfant,
si ces volonts n'engagent que lui seul. Nous offrons chez nous un asile
 tous les enfants malheureux sans leur demander pourquoi ils
souffraient dans leur famille, mais en constatant avec une lgitime
fiert qu'ils sont heureux dans notre sein. Nous entretenons chez eux le
got spontan de l'tude au lieu de leur faire har toute espce de
travail en les emprisonnant dans la salle de classe. Leur mulation
n'est pas moindre et nous avons constat bien des fois que, prs d'un
matre aim, l'espoir des rcompenses vaut la crainte des punitions. Les
deux sexes levs ensemble apprennent  se connatre l'un l'autre et
sont ainsi moins exposs  se tromper cruellement plus tard. Lorsqu'il
leur plat d'aller au jeu, ils sont libres l comme ailleurs. Rien ne
leur est dfendu, hormis de se disputer. Ils se groupent comme ils le
veulent, dans la cour comme au dortoir. Respectant les lois naturelles
plutt que les principes des hommes, nous n'enfermons pas les sens de
nos lves dans une contrainte artificielle o ils dvieraient
fatalement, pour le plus grand dommage de leur sant fragile. Nous
favorisons au contraire l'expansion des jeunesses prcoces, convaincus
qu' retarder l'amour on ne fait que le rendre plus redoutable, et qu'
suppler le plaisir par le rve on accomplit de mauvaise besogne. Ce
n'est pas l de l'ducation, au sens vraiment lev du mot...

Pausjole interrompit le discours:

--Et quand ces enfants vous demandent conseil?

--Sire, nous leur dconseillons les amitis particulires, mais c'est
pour leur prsenter les amitis multiples comme un meilleur emploi de
leurs jeunes tendances. L'amour, l'amour exclusif d'une personne
individuelle, l'amour enfin tel qu'on l'enseigne dans les classes de
littrature des lyces franais ou allemands, est en effet une tragdie
qui aboutit le plus souvent  la folie furieuse d'Oreste,  la triste
fin de Marguerite ou au suicide lamentable de Romo et de Juliette. Les
faits divers de tous les grands quotidiens sont remplis de pareilles
catastrophes. Pntrs du devoir qui nous incombe et de l'influence
salutaire que nous pouvons exercer, nous enseignons  nos lves les
dangers d'un amour unique; certes, nous apportons ici le tact et la
discrtion que de pareils sujets comportent, mais nous ne saurions
oublier devant nos petits orphelins qu'il y va de leur sant morale et
de leur avenir tout entier.

--Je vous approuve des deux mains, dit Pausole. Dbauchez! monsieur,
dbauchez! On voit assez par ce qui se passe au dehors de nos frontires
les effets parallles des deux grands systmes. D'une part, dans les
classes suprieures, la claustration  la chambre et la continence
obligatoire de la jeunesse, contre la nature et le bon sens, ont fait
crotre la race efflanque, dbile, phtisique et frappe d'anmie en qui
s'tiole aujourd'hui l'aristocratie europenne. Au contraire, d'o
viennent les ouvriers forts, les manieurs de marteaux, les porteuses de
pain? De Charonne et de l'East End, de Whitechapel et de Mnilmontant,
des longs faubourgs de Hambourg et des cloaques de Marseille, de tous
les milieux enfin o l'enfance pousse en libert, se mle et s'unit
selon ses instincts, sans retenue et sans contrle...

Pausole, fatigu d'avoir tant parl, se reposa en interrogeant:

--Aboutissez-vous? dit-il.

--Pas toujours, rpondit le vieillard. Nous sommes cependant satisfaits,
au moins par comparaison. Une Socit d'un pays voisin (oeuvre dont je
parlerai d'ailleurs avec tout le respect que mrite _a priori_ une
institution charitable) s'est donn pour mission de ne librer ses
filles que vierges ou maries. On ne sait pas bien pourquoi. Mais voici
des chiffres: en treize ans, cette Socit a recueilli prs de deux
mille cent cinquante enfants...

Giguelillot glapit:

--C'est beaucoup, dit Candide.

Le prsident continua:

--Et sur ce nombre norme de jeunes nubilits, savez-vous combien elle a
mari de filles?... Deux.

Giguelillot grommela:

--C'est beaucoup, dit Martin.

Mais le prsident restait grave:

--Nous, au contraire, depuis sept annes, sur huit cent quarante six
filles, nous en avons dbauch huit cent douze. J'ose dire qu'tant
donn le but respectif des deux Socits...

--Oh! la vtre l'emporte, affirma Pausole. Cela n'est pas douteux.

--Votre Majest daigne reconnatre nos efforts?

--Non seulement je vous approuve, mais je vous subventionne, dit
Pausole. J'inscris soixante mille francs pour vous  mon budget de
l'Intrieur. Si cette somme ne suffit pas aux bonnes oeuvres que vous
pourriez faire, dites-le  mes ministres: elle sera augmente.

Le vieillard s'inclina profondment, puis d'une voix subitement altre,
il balbutia:

--L'accueil si bienveillant... que Votre Majest... l'approbation,
veux-je dire... si flatteuse... que reoivent ici nos ides... nos
tentatives... nos essais de ralisation... m'encourage ...

--Mais parlez donc!

--Sire, la communication que j'ai  faire ici... est d'ordre si
confidentiel... que je ne me crois pas le droit de l'exposer en ce
moment...

--Retirez-vous, mes amis, dit Pausole  ses conseillers... Et maintenant
parlez, monsieur: nous sommes seuls.

--Hier soir,  sept heures... nous avons vu entrer ici... une auguste
visiteuse, Sire... Son Altesse la Princesse Aline.

Pausole bondit:

--Ici?... Ma fille est ici?... dans ce lieu de perdition et de
proxntisme?

--Elle demande secours... murmura le vieillard presque dfaillant.

--Et contre qui?

--Contre son destin, Sire, contre son destin... elle n'accuse personne.

--Elle est seule?

--Toute seule.

--Dites-lui donc que je l'attends! elle se jettera dans mes bras!

--Oui... mais auparavant... elle demande que nous lui assurions... les
liberts que vous trouviez  l'instant si quitables, Sire, et que vous
dclariez justement offertes  la jeunesse des deux sexes...

--Allons! qu'est-ce que cela signifie?... O est ma fille?... J'entends
la voir  l'instant mme.

On la pria d'entrer.

                   *       *       *       *       *

Comme pour affirmer par un signe extrieur toutes les liberts qu'elle
avait dj prises, Line avait revtu le costume national des
Tryphmoises: le mouchoir de couleur aux cheveux et les mules.

Elle fit quelques pas, trs fire de sa nudit symbolique, mais un peu
timide aussi.

Pausole la prit dans ses bras.

--Ma petite fille! mon petit enfant! pourquoi es-tu partie?

--Parce que j'avais rencontr une trs bonne amie, papa, et parce que
dans ton palais tu me dfendais d'aimer personne.

--Avec qui donc es-tu partie?

--Avec une danseuse d'opra.

--Une danseuse? mais cela n'a aucune importance, alors?

--Ah! dit Line.

Pausole l'embrassa de nouveau.

--Tu veux bien revenir avec moi, maintenant? Tu m'embrasses?

--Oui, papa. Je te dis: Oui tout de suite. Je sens que je vais te
suivre partout; mais je sens aussi que tu vas me dire, et tout de suite
comme moi, dans l'oreille, quelque chose de trs gentil.

--Que je t'aime bien?

--Et que tu me laisses libre.

--Mais enfin pourquoi?

--Parce que tu m'aimes bien.

Pausole, trs mu, regarda sa fille. Longtemps il resta silencieux,
comme si une lutte profonde et presque pnible se livrait sous sa
poitrine entre les divers conseils de son affection paternelle. Puis il
dit un peu tristement:

--Eh bien, nous verrons, mon enfant. Je t'aime assez pour te rendre plus
heureuse que moi.




PILOGUE

  _Sat prata biberunt_, comme dit le vieil Horace.

  _Le Temps_, 20 novembre 1900.


Revenu au palais le soir mme par une marche trs fatigante qui dura
prs d'une heure et quart, le Roi Pausole passa trois jours en
silencieuses mditations.

Tryphme aprs son dpart reprit sa vie accoutume. La jeune fille
prime par M. Lebirbe continua de donner chaque soir le recommandable
exemple qui lui avait valu les palmes. Mirabelle, dchire par le
dsespoir en apprenant que Pausole avait repris sa fille, se rendit
pourtant  la nuit sous le monument de Flicien Rops o elle savait
pouvoir rencontrer Galate. Toutes deux s'unirent ce soir-l jusqu'aux
derniers vertiges de la sensation et elles ne savaient pas encore de
quel amour fidle et tendre cette longue treinte en larmes nouait le
premier souvenir.

Giguelillot avait parcouru le chemin du retour en quatre bonds de son
petit zbre, car il se devinait galement incapable de cacher  la
blanche Aline les sentiments nouveaux qu'elle lui inspirait, et
d'exprimer  la belle Diane ceux qu'elle ne lui inspirait plus.

Pendant les trois jours o le Roi, seul avec sa bonne conscience, agita
en lui des questions de morale, Line et son ami page se retrouvrent
toutes les nuits devant le Miroir des Nymphes toujours plein d'eau
lunaire et de feuillages obscurs.

--C'est trs mal, disait Line, songeant  Mirabelle.

--Non, disait Giguelillot, puisqu'elle n'en sait rien.

Et il savait se faire pardonner tout ce que cette parole avait
d'abominable par tout ce qu'elle avait d'absolutoire et de consolant.

                   *       *       *       *       *

Enfin Pausole, un matin de soleil o la Reine Alberte venait de recevoir
ses faveurs courtoises mais un peu distraites, sortit du palais en
couronne et demanda sa mule Macarie.

En mme temps il fit annoncer que tous les habitants de la demeure
royale, Reines, cuyers et dames d'honneur, ministres, pages et
palefreniers, eussent  se runir en grande assemble devant le cerisier
de sa justice afin d'y entendre les discours qu'il jugerait bon d'y
prononcer.

                   *       *       *       *       *

Lorsqu'il fut assis l dans sa rouge robe flottante avec le sceptre et
le globe d'or:

--Mesdames, dit-il, et vous, Messieurs, il est dur d'appliquer  sa
propre personne les principes que le sage rpand comme des bienfaits.
J'ai cru longtemps qu'il me serait permis de maintenir la libert sur
mon peuple bien-aim sans prouver moi-mme dans certains cas ardus, ce
que cette libert a parfois de pnible; du moins pour celui qui la
donne. Il me semblait que sur un territoire o l'on compte cinq cent
mille foyers, je pourrais sans grand dommage, en excepter un, un seul,
o une certaine autorit serait encore vivante. Il tait tout naturel
que ce foyer ft le mien et que le dispensateur des indpendances ne
souffrt pas le premier de leurs excs possibles.

Ici le Roi prit un temps, cueillit une cerise dlicieuse ou plutt en
cassa le fil qui l'attachait  porte de ses doigts, et tout en aspirant
doucement le suc du fruit juteux et tide, il suivit d'un oeil un peu
mlancolique l'agitation passionne de la multitude qui l'coutait.

--Mais, reprit-il, le Roi lui-mme s'instruit. Je viens de faire un
voyage secret pendant lequel j'ai beaucoup appris, tant sur le genre
humain que sur mes devoirs envers lui. J'ai vu des foules heureuses et
libres dont le bonheur tenait  la libert par des racines dj si
profondes que je ne puis plus douter d'avoir sem cette graine dans son
terrain d'lection. Il m'a paru qu'autour de moi, on tait moins heureux
parce qu'on tait moins libre et cela suffit pour me dicter une sorte
d'abdication...

De grands cris l'empchrent d'achever:

--Non! Vive le Roi! disaient les voix. Abdiquer? Nous ne le voulons pas!

Pausole tendit la main.

--Je resterai votre chef, ou du moins, l'arbitre choisi par votre
consentement gnral pour assurer le maintien des droits qui sont
l'apanage de tous, et je ne changerai rien, pour ma part,  mes
habitudes d'existence que j'ai reconnues ncessaires  ma tranquillit
d'esprit. Mais je lve dsormais la contrainte relative qui pesait sur
mes familiers. Taxis, mon ami, retournez en France d'o vous tes venu 
nous comme le corbeau dans le vent d'hiver.  l'avenir mes femmes et ma
fille se rgleront selon leurs inclinations. J'mancipe leurs ttes
charmantes que la vtre rendait plus charmantes encore par le contraste
de sa hideur.

 ces mots il y eut dans la foule moins de joie peut-tre que
d'attendrissement et, comme des enfants qui reoivent des cadeaux
prestigieux sans oser y toucher encore, les femmes se pressrent autour
de celui qui tait si bon pour elles, et vinrent avec la blanche Aline,
fidlement, lui baiser les mains.

                   *       *       *       *       *

Ci finit l'aventure extraordinaire du Roi Pausole, qui, pour retrouver
sa fille, alla jusqu' parcourir sept kilomtres  dos de mule, de son
palais  sa grand'ville.

On aura lu cette histoire ainsi qu'il convenait de la lire, si l'on a
su, de page en page, ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le
Rve, ni Tryphme pour Utopie, ni le Roi Pausole pour l'tre parfait.


FIN




TABLE DES MATIRES


LIVRE PREMIER

  CHAPITRE PREMIER.--Comment le Roi Pausole connut pour la premire
  fois les vicissitudes de l'existence                                 1

  CHAPITRE II.--O l'on prsente le Roi Pausole, son harem, son
  Grand-Eunuque et le palais du gouvernement                          16

  CHAPITRE III.--O l'on dcrit la blanche Aline de la tte aux
  pieds, pour que le lecteur dplore sa fuite et la pardonne en
  mme temps                                                          23

  CHAPITRE IV.--Comment le Roi Pausole rentra dans son palais et ce
  qu'il jugea bon d'y faire                                           29

  CHAPITRE V.--Du conseil que tint le Roi chez les femmes de son
  harem et du choix qu'il sut faire entre plusieurs avis              36

  CHAPITRE VI.--Comment Diane  la Houppe et le Roi Pausole virent
  entrer quelqu'un qu'ils n'attendaient pas                           50

  CHAPITRE VII.--Qui est considrablement court, eu gard aux lois
  en vigueur                                                          61

  CHAPITRE VIII.--O Pausole examine des rvlations sur une lettre
  dont l'importance n'chappera point au lecteur                      64

  CHAPITRE IX.--O Pausole se dtermine                               79


LIVRE DEUXIME

  CHAPITRE PREMIER.--Comment la blanche Aline vit danser un ballet,
  et ce qui s'ensuivit                                                89

  CHAPITRE II.--O Pausole, non content d'avoir pris une
  rsolution, va jusqu' l'excuter                                   98

  CHAPITRE III.--Comment le Miroir des nymphes devint celui des
  jeunes filles                                                      106

  CHAPITRE IV.--O Pausole et ses conseillers manifestent leurs
  contrastes                                                         115

  CHAPITRE V.--O Mirabelle dvoile sa petite me malicieuse et
  sentimentale                                                       123

  CHAPITRE VI.--O Pausole et ses compagnons causent  btons
  rompus et s'arrtent sur une pointe d'pingle                      135

  CHAPITRE VII.--Comment Giguelillot, aprs plusieurs aventures
  pendables, inventa un stratagme et retrouva la blanche Aline      148

  CHAPITRE VIII.--O la blanche Aline prend son tub vers quatre
  heures de l'aprs-midi                                             168

  CHAPITRE IX.--O Pausole, ayant secou la mlancolie de la
  Rgle, prouve les dboires de la Fantaisie                        176

  CHAPITRE X.--Comment Giguelillot parvint jusqu'au chevet de la
  blanche Aline, et ce qui s'ensuivit                                182


LIVRE TROISIME

  CHAPITRE PREMIER.--Comment le harem abandonn leva l'tendard
  de la rvolte                                                      197

  CHAPITRE II.--O M. Lebirbe entre en scne et o Philis pousse
  un petit cri                                                       204

  CHAPITRE III.--O l'on dcouvre un crime horrible                  209

  CHAPITRE IV.--Comment Giguelillot se prsenta chez le Roi et
  quelles paroles furent prononces pour et contre sa bonne cause    216

  CHAPITRE V.--O chacun est trait selon ses vertus                 224

  CHAPITRE VI.--O M. Lebirbe et le Roi Pausole s'aperoivent
  avec surprise qu'ils ne s'entendent pas sur tous les points        228

  CHAPITRE VII.--O l'on fait des rcits de voyage sur un pays
  bien singulier                                                     241

  CHAPITRE VIII.--Comment Taxis prtendit suivre l'exemple de la
  belle Thierrette                                                   252

  CHAPITRE IX.--Comment Giguelillot comprenait les devoirs de
  l'hospitalit antique                                              260

  CHAPITRE X.--O Giguelillot reoit de Mlle Lebirbe une
  proposition qui lui sourit tout de suite                           271

  CHAPITRE XI.--Comment les projets de Pausole et les rves de
  Diane  la Houppe s'accordaient exactement                         287


LIVRE QUATRIME

  CHAPITRE PREMIER.--Comment Diane  la Houppe expliqua son rve
  et Thierrette ses ambitions                                        295

  CHAPITRE II.--Comment Philis trouva un mari                        307

  CHAPITRE III.--O Philis babille, coute et s'instruit             309

  CHAPITRE IV.--Comment Taxis apprit enfin la vrit sur toute
  l'affaire                                                          321

  CHAPITRE V.--Comment le Roi Pausole fut reu par le peuple de
  Tryphme                                                           326

  CHAPITRE VI.--De la promenade que fit Pausole  travers sa
  capitale                                                           342

  CHAPITRE VII.--O le lecteur retrouve heureusement les hrones
  de cette histoire                                                  351

  CHAPITRE VIII.--O les vnements se prcipitent                   360

  CHAPITRE IX.--O Giguelillot, lui aussi, devient amoureux          376

  CHAPITRE X.--O l'on pressent la fin                               385

  PILOGUE                                                           395


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and accept all the terms of this license and intellectual property
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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
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things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

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what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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and distributed to anyone in the United States without paying any fees
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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