The Project Gutenberg EBook of Mmoires indits de Mademoiselle George, by 
Marguerite-Josphine Weimer

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Title: Mmoires indits de Mademoiselle George
       publis d'aprs le manuscrit original

Author: Marguerite-Josphine Weimer

Editor: Paul-Arthur Cheramy

Release Date: January 9, 2010 [EBook #30906]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MADEMOISELLE GEORGE ***




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    harmonise. Dans la note 25, le nombre de parenthses d'ouverture
    ne correspond pas au nombre de parenthses de fermeture, afin
    d'viter une double parenthse comme  )) .




    MMOIRES INDITS

    DE

    MADEMOISELLE GEORGE

    PUBLIS

    D'APRS LE MANUSCRIT ORIGINAL

    par

    P.-A. CHERAMY

    _Avec portraits et fac-simil_

    Deuxime dition

    [Illustration: marque d'imprimeur]

    PARIS

    LIBRAIRIE PLON
    PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS

    8, RUE GARANCIRE--6e

    1908

    _Tous droits rservs_

  [Illustration: MADEMOISELLE GEORGE D'APRS LE TABLEAU DE GRARD
  (Collection de Mme la comtesse Ed. de Pourtals.)]

Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous
pays.

Published 17 June 1908.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.

    _A LA COMDIE FRANAISE,

    o j'ai pass de si belles soires,

    Je ddie ce livre.

    P.-A. CHERAMY.

    Septembre 1906._




PRFACE DE L'DITEUR


Il est toujours trs ennuyeux de parler de soi. Je suis pourtant
oblig de le faire au dbut de cette prface.

Quelques personnes s'tonneront sans doute de voir les mmoires d'une
comdienne publis par les soins d'un homme qui, pendant de longues
annes, a t investi d'une fonction grave: avou prs le tribunal
civil de la Seine, et mme, en 1893, prsident de la Compagnie des
avous. Deux mots d'explication sont ncessaires pour dissiper cette
surprise, et pallier cette apparente contradiction.

Ds mon enfance, j'tais reu chez Alexandre Dumas pre, dont le fils
a t plus tard un de mes plus intimes amis. Par l'auteur de
_Monte-Cristo_, il me fut donn d'entendre ou de connatre les
plus grands comdiens et comdiennes de cette poque: Frdrick
Lematre, Rachel, Geffroy, Mlingue, Laferrire, Rouvire, Augustine
et Madeleine Brohan, d'autres encore. C'est de ce moment que date mon
got pour le thtre.

Un peu plus tard, l'amour de la peinture s'veillait en moi. J'avais
pour ami un jeune peintre, lve d'Henri Lehmann. Nous allions
ensemble passer au Louvre tous mes jours de cong.

Enfin, la musique, qui est devenue une des passions de ma vie,
m'appelait  elle. Je n'tais pas encore un wagnrien; Richard Wagner
tait inconnu en France. Je me souviens des stations interminables que
je m'imposais  l'Opra de la rue Le Peletier, pour avoir une bonne
place d'amphithtre et entendre une des oeuvres de Meyerbeer, qui
suffisaient alors  mon admiration.

C'est avec ces gots artistiques et un insatiable besoin de lecture
que je suis arriv au Palais. Le hasard--un heureux hasard--a fait de
moi un avou en 1865. Que je fusse _un peu_ diffrent de mes rigides
confrres, j'essaierais vainement de le nier. Mais je savais le droit,
j'aimais la lutte, j'avais le sens et l'instinct des affaires, un
certain don d'observation, une grande mmoire, une facilit de
travail que j'ai conserve jusque dans la vieillesse. Je crois mme
que, loin de me nuire, mes facults d'artiste et de psychologue m'ont
beaucoup servi. Quoi qu'il en soit, le succs, pendant quarante ans de
suite, a surpass mes esprances et mes trs faibles mrites.

Aujourd'hui, l'heure de la retraite a sonn. Je reviens  mes tudes
et  mes gots d'autrefois; pour mieux dire, jamais ils n'avaient t
abandonns. J'ai pour ma vieillesse une dernire ambition; non pas
certes la prtention orgueilleuse de devenir un crivain. On
n'acquiert pas, aprs soixante ans, un talent de style. Je voudrais
seulement dire  mes contemporains, le plus simplement du monde, un
peu de ce que je sais, de ce que j'ai vu, et de ce que je pense sur
certains sujets. J'y prendrai plaisir, et je m'efforcerai de ne pas
ennuyer trop ceux qui voudront bien me lire et m'couter.

Aprs ce long prambule, je reviens  Mlle George.

Lorsque j'achetai ses manuscrits, des amis, des artistes, me firent
promettre de les publier. Je n'ai pas eu jusqu'ici le loisir et la
possibilit de le faire. Je viens tenir ma promesse. Je commence par
ces amusants mmoires les quelques publications que je voudrais
laisser aprs moi, si la Nature, qui me fut clmente, me laisse
quelque temps encore la force et la sant.

Disons d'abord ce que sont ces mmoires, quelle est leur origine et
leur histoire.

C'est le 31 janvier 1903 que j'achetai le manuscrit en vente publique.
Cette vente, dont on trouvera le catalogue  la fin de ce volume,
tait bien curieuse. A ct des mmoires de l'artiste, on y voyait
figurer toute sorte d'oripeaux tragiques: la couronne de Rodogune,
celle de Mrope, celle de Marguerite de Bourgogne, celle de Smiramis,
celle de Marie Tudor, que M. Paul Meurice a rachete, et qu'il a
offerte  la Comdie-Franaise. Il y avait aussi la bibliothque, ou
plutt ce qui restait de la bibliothque de la tragdienne. Les
ditions originales des drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas:
_Lucrce Borgia_, _Marie Tudor_, _Christine_, _la Tour de Nesle_,
avaient d tre donnes ou vendues de son vivant. Mais on retrouvait
le manuscrit de _Vautrin_, celui de _la Tour de Nesle_, qui fut achet
par M. Henry Houssaye, et les tragdies trs curieuses d'Alexandre
Soumet, _Clytemnestre_, _Norma_, _Une Fte sous Nron_, et son beau
pome religieux, _la Divine pope_, avec des ddicaces admiratrices.

Au premier abord, il n'tait pas trs facile de se retrouver
dans les feuilles volantes, un peu dcousues, qui constituaient le
manuscrit original des mmoires. Aprs les avoir lus, relus,
compulss, classs, voici comment j'ai pu en tablir la gense.

Ils ont t crits en 1857. Mlle George avait alors soixante-dix ans.
Elle entreprit ce travail pour gagner un peu d'argent. A cette poque,
elle en avait terriblement besoin. Elle imagina la combinaison
suivante: n'ayant, comme elle le dit et le montre elle-mme, ni style
ni beaucoup d'orthographe, elle notait, sur des feuillets de papier,
les vnements les plus intressants de sa vie. Elle confiait ces
feuillets  l'un de ses amis, au mari de Marceline Desbordes-Valmore,
en le priant de les rdiger  nouveau, de les mettre en bon
franais, comme nous disions au collge. Puis, sur la prose un peu
incolore de son mari, Mme Desbordes-Valmore devait rpandre
quelques-unes des grces et un peu de la posie de son style.

La premire rdaction de Mlle George existe encore. Nous possdons
aussi le travail de Valmore. Il est bien terne et bien ennuyeux, dans
la monotonie de sa quasi-lgance conventionnelle. Mlle George
l'avait senti. En marge de ce devoir de bon lve de rhtorique, elle
a consign ses rflexions: _un peu long_; _ dvelopper_; _il faudrait
parler de ceci_, _de cela_, etc. Bref, elle eut la bonne ide de faire
elle-mme ce que Valmore n'avait pas su raliser. Elle rcrivit ses
mmoires, et fit un travail d'ensemble qui, malheureusement, s'arrte
 1808, c'est--dire  son dpart pour la Russie. C'est cette
autobiographie curieuse, vivante, colore et attachante, au milieu de
ses redites et de ses incorrections, que nous publions aujourd'hui, et
qui forme la partie principale de ce volume.

A partir de 1808, Mlle George ne nous a laiss que des fragments
isols, rdigs  la hte, sans beaucoup de suite et de mthode, o
l'on trouve encore quelques dtails intressants, notamment des
anecdotes sur Mme de Stal, sur le sjour de George en Sude, sur
l'intervention de Charles X au sujet du privilge de l'Odon. Ces
fragments forment la seconde partie de cette publication.

Dans une troisime partie, nous donnons une lettre de Mlle Raucourt et
quelques lettres de Mlle George, que nous avons pu retrouver.

Dans un appendice, nous avons runi un tat des services de l'artiste
 la Comdie-Franaise, l'article de Geoffroy sur ses dbuts, un
curieux fragment des _Mmoires du gnral russe de Loewenstern_, relatif
au sjour en Russie; les apprciations de Victor Hugo, d'Alexandre
Dumas, de Thophile Gautier, de Jules Janin; des fragments emprunts 
Stendhal,  Mme de Rmusat, aux confessions d'Arsne Houssaye, et une
lettre trs curieuse et indite de M. Victorien Sardou.

Pour fixer quelques dates essentielles et prsenter la carrire de
Mlle George dans son ensemble, de sa naissance  sa mort, nous avons
rdig une notice biographique, qui formera une sorte d'introduction
aux mmoires de l'artiste.

Nous donnons un fac-simil de son criture, un peu lourde, comme sa
personne, et la reproduction de deux portraits:

L'un, par Lagrene, la reprsente dans le rle de Clytemnestre. Ce
portrait, longtemps accroch dans la chambre  coucher de Mlle Mars,
fut offert par nous,  la Comdie-Franaise, en 1905. Il figure au
foyer des artistes.

Le second est d au baron Grard. C'est une ouvre trs sduisante, qui
fait partie de la collection de Mme la comtesse Edmond de Pourtals.
Une gracieuse amabilit, dont nous sommes trs reconnaissant, a bien
voulu nous autoriser  reproduire ce portrait, tout  fait
caractristique qui restera, pour l'avenir, l'image un peu embellie et
dfinitive de Mlle George.

    P.-A. CHERAMY.

    Riva (Tyrol), aot 1906.




INTRODUCTION


Eugne de Mirecourt, dont _les Contemporains_ suscitrent jadis tant
de scandale, a consacr  Mlle George un petit volume sympathique et
document[1]. Il avait certainement lu le travail de Valmore, dont il
reproduit des passages entiers. Dans leur _Galerie historique de la
Comdie-Franaise_[2], MM. de Manne et Mntrier ont crit sur la
tragdienne une biographie moins bienveillante. Avec ces documents,
avec les _Mmoires_ d'Alexandre Dumas, les articles du temps, avec _le
Monde dramatique_, avec l'_Histoire de l'art dramatique_ de Thophile
Gautier, ses _Portraits romantiques_, l'ouvrage sur _les Belles Femmes
de Paris_, il est facile de reconstituer la vie de la femme et
de l'artiste et de tracer d'elle un portrait fidle et ressemblant.

  [1] Eugne DE MIRECOURT, _les Contemporains_. _Portraits et
  silhouettes au dix-neuvime sicle_, 3e dition. Librairie des
  Contemporains.--_Mademoiselle George_, un vol. in-32, 1870.

  [2] _Galerie historique de la Comdie-Franaise pour servir de
  complment  la troupe de Talma_, par E.-D. DE MANNE et C.
  MNTRIER.--Lyon, N. Scheuring, diteur, 1876.

Mlle Marguerite-Josphine Weymer, dite George, est ne le 23 fvrier
1787, au thtre de Bayeux, pendant une reprsentation de _Tartufe_ et
de _la Belle Fermire_. Son pre, George Weymer, Allemand d'origine,
avait form une petite troupe nomade qui allait de ville en ville,
jouant la comdie, le vaudeville, et mme la tragdie. Il tait
_imprsario_ et chef d'orchestre. Sa femme tenait l'emploi des
soubrettes. Elle s'appelait Verteuil, de son nom de famille, et son
neveu a t longtemps secrtaire de la Comdie-Franaise. Le pre et
la mre de Mlle George taient des artistes modestes, consciencieux,
honntes, pleins de dvouement et de coeur, et leur fille a conserv
pour eux une reconnaissance, une tendresse qui les honorent tous les
trois.

A cinq ans, Georgette Weymer parut dans _les Deux chasseurs et la
Laitire_, au thtre d'Amiens, dont son pre tait devenu directeur.
Elle joua bientt  ct de la clbre Dugazon, et, enfin, Mlle
Raucourt, de passage  Amiens, fut merveille de la beaut et des
dispositions exceptionnelles de la jeune Weymer. Elle dcida son pre
 la lui confier, et l'emmena  Paris pour lui donner des leons et la
prparer  dbuter  la Comdie-Franaise.

Mlle George obtint son ordre de dbut le 23 novembre 1802.
Elle avait seize ans, et dbuta dans le rle de Clytemnestre.

Le choix de ce rle pour les dbuts d'une si jeune fille serait
inexplicable, si on ne se rappelait la beaut prcoce et sculpturale
de la dbutante. De plus, Mlle Dumesnil et Mlle Raucourt avaient
reconnu que sa vocation la destinait  l'emploi des grands rles de
mre tragiques.

Toute cette premire partie de la carrire de Mlle George, ses visites
 Mlles Clairon et Dumesnil, ses dbuts, les apprciations du public,
celles de Geoffroy dont sa beaut et son talent avaient dsarm
l'habituelle svrit, la rivalit avec Mlle Duchesnois, la bonne
camaraderie de Talma, le tableau de la Comdie-Franaise sous le
Consulat, les relations avec la prince Sapieha, les amours de George
avec Bonaparte, tout cela est racont dans les mmoires avec un
entrain, une verve, une fracheur de souvenirs, que nous ne voulons
pas dflorer.

Bien que leur auteur n'lve aucune prtention  juger cette
merveilleuse poque du Consulat, la simplicit mme de ses rcits
laisse deviner le charme de ces belles annes de 1802  1804, les plus
belles peut-tre que la France ait connues. On tait enfin dbarrass
des sectaires de la Rvolution. Victorieuse  l'extrieur, la France
se relevait de ses ruines; elle se rorganisait, se reprenait  vivre
et  esprer. Une politique intelligente et pratique, qui ne
s'tait pas forme  l'cole des sophismes de Rousseau, rtablissait 
l'intrieur la scurit, la confiance et le crdit. C'tait un
magnifique rveil de toutes les forces sociales, que la Terreur avait
comprimes et neutralises dans la boue et dans le sang. Comme on
comprend l'admiration qu'inspirait le Premier Consul!--Celui-l,
c'est mon hros!--s'criait Sophie Arnould, sexagnaire, dans sa
retraite du Paraclet.

L'enthousiasme prouv par George pour l'tre incomparable, _immense_,
c'est son mot, qu'tait Bonaparte, rpond  un sentiment universel,
qui se traduisait par des applaudissements frntiques, lorsque le
Premier Consul entrait dans sa loge au Thtre-Franais.

D'autre part, ces mmoires sont un document d'une valeur
inapprciable, qui claire, d'une faon inattendue, un ct intime et
mal connu du caractre de Napolon. On a souvent pos cette question:
Quelle fut au juste l'attitude de l'empereur, sa manire d'agir avec
les femmes? Les rponses taient contradictoires, et, il faut bien
l'avouer, plutt dfavorables. Sans doute, avec Josphine et
Marie-Louise, il fut d'une tendresse qui alla jusqu' l'aveuglement.
Mais c'taient deux impratrices. Pour lui, elles taient au-dessus de
leur sexe et de l'humanit. Bien d'autres femmes ont pass dans sa
vie; car, si absorb qu'il ft par ses proccupations politiques et
militaires, par ses travaux, il tait ardent et sensuel.
Comment s'est-il conduit  l'gard de ces autres femmes! Stendhal nous
apporte des rvlations terribles.--Il leur faisait mcher le
mpris, dit-il, en parlant de celles qui taient appeles  partager,
pour un soir, la couche du nouveau Csar. Pauvres victimes! elles
s'imaginaient marcher  un triomphe; elles ne se doutaient pas des
humiliations qui les attendaient.

M. Frdric Masson lui-mme, dont les nobles sentiments bonapartistes
sont bien connus, n'a pu, dans sa loyaut d'historien, s'empcher
d'crire: Lorsque la femme est  sa porte, parfois sa fantaisie est
passe; plus souvent, sa pense est absorbe par les affaires; il
travaille, et tout ce qui le distrait de son travail lui est une
fatigue et un ennui. On gratte  la porte pour le prvenir:

Qu'elle attende! On gratte de nouveau: Qu'elle se dshabille! On
gratte encore: Qu'elle s'en aille! Et il reprend son travail.

Il arrivera parfois qu'aprs avoir dit  la dame d'ter sa chemise, et
l'avoir laisse se morfondre, il la renverra sans autre crmonie. Le
plus souvent, Roustan, son Mameluck, assiste, derrire un paravent,
aux bats trs expditifs de son matre.

Stendhal donne encore un vilain dtail. La dame de service (c'est bien
l le mot exact) est dshabille; elle est tendue sur ce lit, qui ne
prsage pas beaucoup d'abandon et de volupt. La rage au
coeur, les larmes dans les yeux, elle attend que le matre veuille
bien venir  elle. Il se dcide enfin; d'un air soucieux et distrait.
Il s'approche de la victime, qui s'efforce de sourire, et il n'a pas
mme eu l'attention lmentaire d'ter son ceinturon, auquel son pe
reste accroche! Et Stendhal ajoute L'essentiel ne durait pas trois
minutes.

Fi! le monstre! l'horrible tyran! se sont cries, aprs ces dures
nuits d'preuve, et Mme Branchu, la Vestale de l'Opra, et Mlles
Duchesnois, Thrse Bourgoin, Leverd, du Thtre-Franais, et les
dames de la cour, qu'avait paru distinguer un instant le caprice
imprial.

Il faut l'avouer: ce sont l des moeurs quelque peu sauvages. Nous
voil loin de la vieille galanterie franaise. O se sont enfuies les
grces du dix-huitime sicle? On comprend les haines fminines qui,
sourdement amasses, ont clat avec furie en 1815! Les femmes en
voulaient  mort  l'empereur, non pour la conscription, comme on l'a
dit, mais pour les insultants ddains dont il les avait cravaches
pendant son rgne.

Maintenant, une question se pose. Napolon fut-il toujours ainsi?
Cette duret envers les femmes tenait-elle, au fond mme de sa nature?
Je ne le pense pas. Ces brusqueries, ces violences taient,  mon
sens, le rsultat inconscient d'une tension d'esprit formidable, d'un
labeur surhumain.

A cet gard, les mmoires de George nous apportent une lumire
dcisive, qui rjouira le coeur des amis du grand empereur. Aprs
les avoir lus, il n'est plus permis de douter qu' son heure,
Bonaparte ait t un amant tendre, prvenant, plein d'une ardeur
juvnile, namour comme un officier de vingt ans. C'est sous cet
aspect sympathique, entirement nouveau, que George va nous le
rvler. Lui, l'homme _immense_, il a vraiment aim sa belle
tragdienne, il s'est laiss charmer par sa nature franche et loyale.
Il s'amusait de son babillage sans prtention; il trouvait prs d'elle
un dlassement d'esprit, une dtente, dont ses nerfs et son cerveau en
bullition avaient besoin. Il se plaisait  foltrer avec George comme
un grand enfant,  taquiner cette superbe crature, qu'au dbut de
leur liaison il sentait tout  lui. Il se moquait, en riant, de ses
vilains pieds, lui qui mettait un prix considrable  la finesse des
attaches chez les femmes. Heureusement, George avait des mains
admirables, des mains de reine et d'enfant. Elles ont obtenu grce
pour les pieds, qui taient lourds et vulgaires. Il est vrai qu'ils
avaient un poids peu ordinaire  supporter.

Dira-t-on que, pour relever le prix de sa conqute, George s'est plu 
en exagrer le charme? qu'elle nous a montr un Bonaparte de
fantaisie, adouci, embelli par la complaisance orgueilleuse de
ses souvenirs? Je n'en crois rien. La tendresse de Napolon pour elle,
et, par suite, la sensibilit dont il tait capable me paraissent un
point absolument dmontr. La liaison va de 1802  1808. Il ne s'agit
pas l d'un simple caprice, qui s'envole aprs la possession, ni d'une
attirance purement sensuelle, o le sentiment n'a point de part. Ce
fut une affection vritable. Elle a dur jusqu' la mort de Napolon.
A Sainte-Hlne, il parlait encore de celle qu'il appelait autrefois:
sa belle Georgina, ou sa bonne Georgina.

En 1808,  la date o les mmoires s'arrtent, l'existence triomphante
de Mlle George s'assombrit brusquement. Les tracasseries de Mlle
Duchesnois, sa rivale, protge par M. de Rmusat, deviennent
intolrables. L'empereur a chang: il n'est plus l'amant des premires
annes du Consulat. Ce Bonaparte inconnu, qui apparat plein de
sduction dans les mmoires, s'est un peu transform avec les
grandeurs et les soucis de la toute-puissance. Il n'est pas dtach
d'elle; mais George s'imagine n'tre plus pour lui qu'une habitude.
Elle se sait entoure de rivales, elle est humilie  la pense de ne
plus offrir  son imprial amant qu'une distraction intermittente et
un banal instrument de plaisir.

Elle coute alors les offres de l'ambassadeur de Russie, le comte
Tolsto. Elle est entrane par les instances du comte de
Beckendorf, son amant. Il lui a promis de l'pouser; mais il veut
auparavant l'offrir  son matre, Alexandre Ier. Bref, cdant  un
coup de tte que, vingt-quatre heures plus tard, elle regrettera, elle
part brusquement pour Ptersbourg, le soir de la quatrime
reprsentation de l'_Artaxerxs_ de Delrieu, o elle devait jouer le
rle de Mandane (7 mai 1808). On l'attend vainement pour la
reprsentation. Grand scandale  la Comdie. Ordre d'arrestation est
donn contre la fugitive; mais elle avait dj pass la frontire.

A Ptersbourg, son succs fut immense. Elle charma l'empereur
Alexandre, l'impratrice mre, le grand-duc Constantin. Elle avait
dbut au thtre imprial par le rle de Smiramis. Aprs la
reprsentation, l'empereur vint dans sa loge la fliciter.--Madame,
lui dit-il, vous portez la couronne mieux que notre grande
Catherine.--Sire, c'est qu'elle est moins lourde que celle de toutes
les Russies.--L'empereur lui envoya une splendide couronne, faite sur
le modle de celle autrefois porte par l'impratrice Catherine II.

Un autre soir, aprs _Mrope_, l'empereur, en s'essuyant les yeux, lui
dit: Voil les premires larmes que j'aie verses depuis que je vais
au thtre.

Toutefois, si elle fut la matresse d'Alexandre Ier, ce ne fut qu'un
caprice passager. Un certain parti avait espr que George
remplacerait auprs du tsar Mme Nariskine. Cette combinaison
choua, mais Alexandre et toute sa cour ne cessrent de combler la
tragdienne d'attentions et de cadeaux.

Si l'on en croit les mmoires du gnral russe Loewenstern, elle
tendit mme ses conqutes parmi les grandes dames de la cour de
Russie. Ce n'est l sans doute qu'une vilaine calomnie. Pourtant, il
n'est pas impossible qu' l'cole de Fanny Raucourt, de celle que les
pamphlets galants du dix-huitime sicle appelaient la prsidente de
la secte anandryne, George et appris certains raffinements, et fait
provision de savantes recettes de libertinage.

Au milieu de ces ravissements et de ces ftes, la campagne de 1812 a
commenc. On regarde  Ptersbourg la bataille de la Moskova comme une
victoire. Ordre d'illuminer leurs fentres est donn aux habitants.
Malgr cet ordre, les fentres de George restent closes, sans
illuminations.--Elle a raison, dit l'empereur. Je ne veux pas qu'on
l'inquite; elle se conduit comme une bonne Franaise!

Le sjour de la Russie devenait pour elle impossible. Elle a gard
jusqu' sa mort le culte passionn de Napolon. Elle ne pouvait rester
 Ptersbourg pour entendre le rcit de l'pouvantable retraite de la
Grande Arme. Quelques notes nous racontent son dpart pour la Sude,
son arrive  Stockholm. Le prince royal Bernadotte la reut comme
une reine et comme une amie. Elle rejoint l'arme franaise
 Dresde. Napolon la fait jouer avec Talma et la troupe de la
Comdie-Franaise, mande d'urgence. Chaque jour, elle tait reue par
l'empereur, qui dissertait avec elle et avec Talma sur le
Thtre-Franais, sur Corneille et sur Racine,  la veille de la
bataille de Leipzig.

Par dcret imprial, George est rintgre dans tous ses droits de
socitaire. Napolon ordonna mme qu'on lui payt ses annes
d'absence. C'tait un peu excessif, et, comme le remarque M. Frdric
Masson, jamais les socitaires ne lui pardonnrent cette faveur, qui
sentait trop la favoritisme et l'arbitraire.

Aux Cent-Jours, nous raconte l'minent historien, elle fit
dire  l'empereur qu'elle avait  lui remettre des papiers qui
compromettaient singulirement le duc d'Otrante. Napolon envoya chez
elle un serviteur affid, et, au retour: Elle ne t'a pas dit,
demanda-t-il, qu'elle tait mal dans ses affaires?--Non, sire; elle ne
m'a parl que de son dsir de remettre elle-mme ces papiers  Votre
Majest.--Je sais ce que c'est, reprit l'empereur. Caulaincourt m'en a
parl; il m'a dit aussi qu'elle tait gne. Tu lui donneras vingt
mille francs de ma cassette.

Alexandre Dumas affirme que Mlle George avait sollicit l'honneur
d'accompagner l'empereur  Sainte-Hlne. Nous ne savons si le fait
est vrai, mais il honorerait grandement l'amante du Premier
Consul. Au milieu de tant de trahisons et de dfections, ce serait une
belle chose que ce tmoignage de reconnaissance de la part d'une
comdienne.

Aprs la chute de l'empereur, devant les hostilits royalistes
de ses camarades, George se sentit cruellement dpayse  la
Comdie-Franaise. Elle en fut exile par le duc de Duras,
surintendant des thtres, pour s'tre bravement montre avec un
bouquet de violettes au corsage. Le gouvernement punissait ainsi cette
innocente manifestation bonapartiste.

Mlle George va jouer en province. Au bout de cinq ans, Louis XVIII,
qui tait un homme d'esprit, la rappelle  la Comdie, et lui accorde
un bnfice  l'Opra. Elle joua _Britannicus_. La recette fut norme.
Aprs ce triomphe, il semblait qu'elle dt reprendre sa place de
socitaire. Mais elle retrouva chez Mlle Duchesnois et ses partisans
les intrigues et les mauvais procds d'autrefois. Elle prfra jouer
 l'Odon _Smiramis_, _Mrope_[3], _Clytemnestre_, _l'Orphelin de la
Chine_, _les Macchabes_, de Guiraud[4]. Elle parut ensuite dans
_Sal_[5], _Cloptre_ et _Jeanne d'Arc_[6] de Soumet. Mais
bientt une nouvelle carrire triomphale allait s'ouvrir devant
elle.

  [3] 1er octobre 1822.

  [4] 14 juin 1822.

  [5] 9 novembre 1822. Mlle George joua en outre _le Comte Julien_,
  de Guiraud; _Jane Shove_, de Liadires (2 avril 1824).

  [6] _Cloptre_ (2 juillet 1824), _Jeanne d'Arc_ (14 mars 1825).

Elle fut l'interprte admirable des premiers drames romantiques. Elle
cra _Christine_, de Frdric Souli[7]; puis la _Christine_ de Dumas;
_Une Fte sous Nron_, de Soumet[8]; _la Marchale d'Ancre_, d'Alfred
de Vigny[9]; _Jeanne la Folle_, de Fontan[10].

  [7] 13 octobre 1829.

  [8] _Une Fte sous Nron_ (29 octobre 1829).--_Christine_, d'A.
  Dumas (30 mars 1829).

  [9] La premire reprsentation de _la Marchale d'Ancre_ eut lieu
  le 25 juin 1830. Le 21 juin, la pice avait d tre interrompue
  aprs le second acte, par suite d'une indisposition de George. La
  vraie premire eut lieu le 25 juin. Le drame fut froidement
  accueilli.

  [10] _Jeanne la Folle_, 28 aot 1829.

Ce n'taient l que les prludes de succs plus retentissants. Sous la
direction de Harel,  la Porte-Saint-Martin, la grande tragdienne,
devenue avec Frdrick Lematre l'incarnation la plus haute du drame
romantique, sera successivement la Marguerite de Bourgogne de _la Tour
de Nesle_ (29 mars 1832), Lucrce Borgia (12 fvrier 1833), Marie
Tudor (17 novembre 1833) et la marquise de Brinvilliers. Dans
l'appendice, on lira les belles pages que Victor Hugo lui a
consacres.

Malgr ce rpertoire incomparable, le public abandonna peu  peu la
Porte-Saint-Martin. Les fusillades de la rue Transnonain et du
Clotre-Saint-Merry absorbaient toutes les procupations. Harel finit
par succomber. L'interdiction du _Vautrin_ de Balzac, au lendemain de la
premire reprsentation, amena la fermeture du thtre.

Aprs une grande tourne en Italie, en Autriche, en Russie, Mlle
George donna aux Italiens quelques reprsentations de _Britannicus_ et
de _Lucrce Borgia_ (janvier 1843). Elles eurent un trs grand succs.

A l'Odon, sous la direction Lireux, George joua _Marie Tudor_, avec
Mme Marie Dorval, pour laquelle elle avait une grande amiti[11], puis
_la Chambre ardente_,  la Gat, et _la Tour de Nesle_ avec Frdrick
Lematre,  la Porte-Saint-Martin[12].

  [11] Janvier 1844.

  [12] Dcembre 1844.

On sait que Frdrick Lematre, le plus grand comdien peut-tre qui
ait exist, avait un caractre dtestable. Il se grisait volontiers,
jouait admirablement, mme lorsqu'il tait ivre; mais il tait encore
plus insupportable sous l'influence de quelques bouteilles de
Champagne ou de bourgogne. Un soir qu'il devait jouer avec George, il
dclara qu'il ne paratrait pas en scne si on ne lui remettait une
certaine somme sur ses appointements. Toutes les protestations du
directeur, les supplications, les larmes de George restrent inutiles.
L'heure de commencer le spectacle tait arrive. Dans ce temps-l, il
n'y avait jamais beaucoup d'argent dans la caisse d'un directeur. Pour
ne pas faire manquer la reprsentation, Marguerite de Bourgogne se
dvoua. Elle envoya ses bijoux au Mont-de-Pit, et remit  Frdrick
la somme prte. Jamais Buridan ne fut plus magnifique: il se
surpassa; mais il est probable que la pauvre George ne parvint pas 
retirer ses diamants, si gnreusement engags.

Le moment approchait o Mlle George allait tre force de prendre sa
retraite. Un embonpoint, qu'elle n'avait pu ou su enrayer, rendait sa
dmarche pnible et alourdie; elle tait devenue norme. La voix, si
mouvante autrefois, s'tait raille. Le geste avait perdu peu  peu
sa noblesse et sa majest. Aprs une courte apparition au
Thtre-Historique[13] et quelques tentatives malheureuses en
province, George dut renoncer au thtre.

  [13] _Marie Tudor_ (17 aot 1848), _Lucrce Borgia_ (7 octobre
  1848), _la Tour de Nesle_ (24 juin 1849).

C'est le 27 mai 1849 qu'elle donna sa reprsentation d'adieux. Mlle
Rachel avait accept d'y jouer  ct de George. Soire mmorable qui
allait mettre en prsence Clytemnestre et la cratrice de Lucrce
Borgia, et Mlle Rachel, qui avait conquis, ds son apparition, la
premire place au Thtre-Franais!

Rachel, que nous avons vue jouer deux fois, dans _Cinna_ et  la
premire reprsentation de _Diane_, d'Augier, nous a laiss de si
grands souvenirs, elle a t si admirablement loue par
Eugne Delacroix, un de nos matres chers et prfrs; Rachel, enfin,
nous apparat comme une si lumineuse et sculpturale figure, qu'il nous
en cote d'admettre les rcits malveillants auxquels cette rencontre
des deux tragdiennes a donn lieu. Jusqu'ici, nous avons  peu prs
suivi la brochure de Mirecourt. Nous allons lui emprunter, en faisant
toutes rserves, le rcit textuel de cette bataille fameuse.

Cette bataille, dit-il, eut lieu aux Italiens.

Rachel jouait le rle d'Eriphyle, dans _Iphignie en Aulide_, et
George remplissait le rle de Clytemnestre. Mlle Flix fut
littralement crase. Ple, frmissante, elle suivait dans les
coulisses, une brochure  la main, les tirades de Clytemnestre, et
s'arrachait les cheveux de dsespoir, en disant: Mon Dieu! je
n'arriverai jamais l! Quelle vigueur!

Au moment o Mlle George tait en scne, un sifflet furieux partit
d'une rgion de l'orchestre o se trouvait le jeune Flix.--Ceci
n'est pas pour moi, sans doute? dit Clytemnestre  la salle, avec
majest.

Tous les spectateurs se levrent par un lan d'nergique
protestation. Deux cents bouquets parurent aux pieds de l'illustre
tragdienne, et, cinq minutes durant, les bravos l'empchrent de
continuer son rle. Quand Rachel reparut, aprs cette ovation
provoque par l'imprudence de ses partisans, on vit son oeil briller
de colre.

Elle osa dire vers la cantonade, et en laissant chapper un geste de
ddain:

--Mais, tez donc ces fleurs; on ne peut plus marcher.

Des coups de sifflet, mieux nourris que le prcdent, accueillirent
cette insolente boutade. Personne ne protesta.

--La cause est juge, dit Victor Hugo. Nous venons de voir la
statuette  ct de la statue. Quelle rduction!

Mlle Flix, en vertu des promesses de l'affiche, devait jouer _le
Moineau de Lesbie_,  la fin de cette soire. Furieuse de
l'humiliation qu'elle venait de subir, elle monta dans sa loge, prit
ses habits de ville et disparut. On supplia le public de vouloir bien
entendre, au lieu de la pice annonce, un grand air de Mme Viardot.

--Certainement, cria-t-on dans la salle; nous acceptons le rossignol
 la place du moineau.

N'oublions pas que--pour des raisons peut-tre faciles 
deviner--Mirecourt tait un ennemi acharn de Rachel. Il doit y avoir
dans son rcit pas mal de fantaisie et d'exagration. Thophile
Gautier, dans son feuilleton, ne relate aucun des incidents dont parle
Mirecourt. Pourtant, dans un article de _Profils et Grimaces_ que nous
reproduisons dans l'appendice, Auguste Vacquerie, qui n'aimait
pas Rachel, est aussi affirmatif que le pamphltaire. Enfin, une
lettre, qu'on retrouvera plus loin dans la correspondance de George,
constate le refus par Rachel de jouer _le Moineau de Lesbie_, et une
violente acrimonie de la part d'Hermione  l'gard de son illustre
devancire.

Aprs cette reprsentation, Mlle George fut nomme inspectrice au
Conservatoire.

Le 17 dcembre 1853, elle eut,  la Comdie-Franaise, sa vritable
reprsentation de retraite. Elle joua _Rodogune_; elle sut encore s'y
montrer admirable. Toute une gnration, qui n'avait pas eu l'occasion
de l'applaudir, fut profondment mue par la noblesse de sa diction et
de son geste et l'aspect sculptural et vraiment grandiose encore de
toute sa personne[14]. Elle a plus que la beaut de la vieillesse,
crivait M. douard Thierry; elle a la vieillesse de la beaut.

  [14] _Journal intime de la Comdie-Franaise_, 1852-1871, par
  Georges D'HEYLLI.

Aprs cette reprsentation, qui avait t pour elle un triomphe, elle
ne devait plus reparatre devant le public.

Ses dernires annes furent pnibles. Trs gnreuse pour tous ceux
qui l'entouraient, elle n'avait rien gard de sa fortune d'autrefois.
Je crois que le gouvernement du second empire lui faisait une
pension[15].

  [15] J'ai entendu dire--mais je ne puis affirmer le fait--que,
  pour l'Exposition universelle de 1855, elle avait obtenu la
  concession des petits chalets de ncessit. Triste compensation
  pour une reine de beaut et de tragdie! Hlas! pauvre
  Clytemnestre! pauvre Marie Tudor!

  Comme il arrive souvent pour les prodigues, elle avait beaucoup
  d'ordre matriel, ses livres de dpenses sont admirablement tenus.
  Presque chaque jour, on y voit figurer dix centimes pour son tabac 
  priser, dont elle faisait une grande consommation, comme toutes les
  personnes de son temps.

Elle parlait de Napolon avec une respectueuse et
communicative motion. Mais, dit excellemment M. Frdric Masson, ce
n'tait point l'amant qu'elle voquait, c'tait l'empereur. Et cette
fille (_le mot ne semble-t-il pas un peu dur?_) non pas par pudeur de
vieille femme,--car elle parlait volontiers et crment de ses autres
amants,--mais par une sorte de crainte respectueuse, semblait ne plus
se rappeler qu'il l'et trouve belle et qu'il le lui et dit; ne
voyait plus l'homme qu'il avait t pour elle, mais voyait l'homme
qu'il avait t pour la France, pareille  ces nymphes qui, honores
un instant des caresses d'un dieu, n'avaient point regard son visage,
blouies qu'elles taient par la lumire aveuglante de sa gloire.

M. Ludovic Halvy nous a racont qu'un jour, aux Tuileries, se
trouvant au ministre de la maison de l'empereur, il reut la visite
de George qui venait en solliciteuse. C'tait l'heure de la garde
montante. Les tambours battaient aux champs. L'empereur Napolon III
parut au perron des Tuileries pour recevoir la garde, qui allait
prendre le service. George s'tait mise  la fentre, attire par ce
spectacle. Elle se retourna tout mue, avec des larmes dans les yeux.
Ah! dit-elle, j'ai vu cela bien souvent,--autrefois!--sous l'autre!

Lorsque je mourrai, avait dit George, je veux tre enterre dans le
manteau de Rodogune.

Elle mourut  Passy, 3, rue du Ranelagh, le 11 janvier 1867. Elle
avait quatre-vingts ans. L'empereur prit  sa charge les frais de son
inhumation, qui eut lieu au cimetire du Pre-Lachaise.

Essayons maintenant de porter un jugement impartial sur le talent et
le caractre de la femme et de l'artiste.

Tous les contemporains sont d'accord pour clbrer sa merveilleuse
beaut. Avant ses dbuts, lorsqu'elle paraissait au balcon de la
Comdie-Franaise, le public applaudissait son entre. Elle devait se
lever pour remercier cette foule d'admirateurs anonymes. Comme le
remarque le critique Geoffroy, on songe involontairement 
l'enthousiasme des vieillards de Troie, lorsque Hlne passait devant
eux avec le prestige radieux de son irrsistible sduction.

Dans les _Belles Femmes de Paris_, Thophile Gautier a consacr 
George une de ses plus admirables pages. Il la compare  une Isis des
bas-reliefs gintiques. Il parle de sa bouche superbement
ddaigneuse, comme celle de Nmsis vengeresse, qui attend l'heure de
dmuseler son lion aux ongles d'airain. Aprs avoir dit qu'un
de ses bracelets d'paule ferait une ceinture pour une femme de taille
moyenne, il ajoute que ses bras sont trs blancs, trs purs, termins
par un poignet d'une dlicatesse enfantine, et par des mains mignonnes
frappes de fossettes, de vraies petites mains royales, faites pour
porter le sceptre et ptrir le manche du poignard d'Eschyle et
d'Euripide.

Ce merveilleux portrait en dit plus peut-tre que les peintures mmes
inspires par la tragdienne. Le portrait par Lagrene, dont nous ne
saurions fixer la date avec prcision, nous montre une Clytemnestre ou
une milie dj trs robuste, trs imposante. Le peintre n'a pas
oubli le dessin des bras et la finesse des mains. Il est entendu
qu'il ne faut pas parler des pieds, pour ne pas contrarier Napolon.

Dans le portrait qu'il a fait d'elle[16], Grard a dissimul
l'embonpoint de son modle; il l'a aminci, affin quelque peu. Le
portrait n'est qu'un buste, mais la tte a le rayonnement, la majest
douce et le sourire d'une desse antique.

  [16] Le portrait de Grard a appartenu  Vivant-Denon, le
  Spirituel surintendant des muses du premier Empire, et l'auteur
  de l'adorable conte: _Pas de lendemain_. A la vente qui eut lieu
  aprs le dcs de Denon, en 1826, le portrait de George fut
  rachet moyennant un prix drisoire (2,010 fr.) par le peintre
  Prignon. Il appartient  Mme la comtesse de Pourtals.

Dans ses _Mmoires_, Alexandre Dumas, qui fut un peu l'amant de
George, nous raconte qu'elle ne ddaignait pas de se montrer
sans voiles, en prenant son bain, fire d'offrir aux regards de ses
admirateurs les formes pures de sa nudit marmorenne.

Tout passe, hlas! et le temps inflexible ne respecte gure les
chefs-d'oeuvre de l'art ou de la beaut humaine. Une obsit
dplorable vint envahir ce corps de femme, que la perfection de ses
lignes aurait d protger. Dans les dernires annes de sa vie, la
desse apparaissait comme une sorte de mastodonte. La figure seule
avait conserv quelque majest.

Que fut maintenant le talent de l'artiste? Rien ne reste
malheureusement du comdien ou de la comdienne. Quelques souvenirs de
contemporains, et rien de plus. George fut-elle, comme le disent M. de
Manne et Mntrier, une artiste mdiocre, sans grande originalit,
plus faite pour jouer le drame que la tragdie? Fut-elle, au
contraire, l'artiste inspire, mouvante, sublime, qu'ont clbre
Victor Hugo et Alexandre Dumas? Elle interprtait leurs oeuvres; ils
ont pu, inconsciemment, forcer un peu la note de l'admiration.

J'estime que la vrit doit se trouver entre ces deux apprciations.

A seize ans, George faisait pleurer la vieille Dumesnil, en lui
rcitant des tirades de Clytemnestre. Son professeur, Mlle Raucourt,
qui tait elle-mme une grande tragdienne et une femme
d'esprit, jugeait que le talent de son lve l'appelait  jouer
les mres tragiques. En effet, George avait au plus haut point le
sentiment familial, plus que le sens de l'amour. Elle a d tre une
Clytemnestre, une Mrope, une Idam magnifiques, si,  son talent
tragique on ajoute la beaut de toute sa personne, la vigueur et la
puissance de son geste et de sa voix. Lorsqu'elle a abord le drame
romantique, lorsqu'elle y a port cette fermet de diction que peut
seule donner l'tude de la tragdie, elle a d tre vraiment splendide
dans Marguerite de Bourgogne, dans Lucrce Borgia, dans Marie Tudor.
Mais elle n'a jamais d avoir l'acuit tragique, ni ce que
j'appellerai la distinction antique, la ligne plastique, sculpturale
de Rachel, ni la grce souveraine et l'intelligence artistique sans
rivale de Sarah Bernhardt.

Dfinir le talent de George, c'est dire en mme temps son caractre.
Elle n'a jamais eu d'enfant; mais la maternit tait sa vocation. Elle
tait foncirement bonne, gnreuse, incapable de mchancet ni de
rancune. Pas une ligne amre, pas un mot cruel dans ses mmoires. Il
me semble les lui voir dbiter avec un sourire aimable et maternel.
Victor Hugo a dit, en parlant de la reine Anne: _Elle tait fire
d'tre grasse_[17]. Je crois que le mot pourrait tre appliqu 
George. La lettre de Sardou, qu'on trouvera plus loin, constate que,
dans ses dernires annes de thtre, elle avait gard un grand air et
une grande noblesse. Retire de la scne, elle se ngligea, s'alourdit
de plus en plus. Elle devint la grosse maman, dont parle Sardou  la
fin de sa lettre.

  [17] Victor Hugo, _l'Homme qui rit_.--Paris, librairie Lacroix,
  Verboeckoven et Cie, 1869. Tome II, p. 86.

Malgr les rcits peut-tre un peu embellis de ses relations avec
Bonaparte, et malgr sa longue liaison avec Harel, son directeur et
son amant, je ne crois pas que George ait t trs amoureuse et trs
sensuelle. On cite parmi ses admirateurs Talleyrand, Murat, le prince
de Wurtemberg, Lucien Bonaparte, le roi Jrme, l'empereur Alexandre
Ier, Coster de Saint-Victor, le comte Beckendorf, Jules Janin,
Alexandre Dumas, d'autres encore. Mais ce ne furent que des caprices
passagers. La liaison durable, c'est celle avec Harel, peut-tre parce
que, ni d'un ct ni de l'autre, on ne s'tait promis une absolue
fidlit. Quoi qu'il en soit, je serais dispos  penser que, pour
cette nature opulente et paresseuse, l'amour tait plutt une fatigue.
George devait aimer mieux se montrer, faire admirer ses charmes, se
complaire en d'agrables prludes, plutt que se donner d'un lan
fougueux et passionn. Elle n'avait rien du temprament de son amie,
Marie Dorval, cette enrage d'amour, dont je publierai un jour la
correspondance. Celle-l, c'est

    Vnus tout entire  sa proie attache!

C'est l'amoureuse par excellence, c'est la Phdre du
dix-neuvime sicle.

Tout autre tait la calme, sereine et plantureuse Marie Tudor. D'une
intelligence plutt moyenne, bonne jusqu' l'aveuglement, gnreuse,
rpandant autour d'elle tout ce qu'elle gagnait, supportant gaiement
la pauvret, c'tait, j'imagine, par laisser-aller, par douceur d'me,
par curiosit d'art antique, plutt que par passion, qu'elle devait
s'abandonner aux caresses d'un amant.

Ses mmoires, pleins de tendresse filiale, de reconnaissance pour
l'Empereur et les Bonaparte, d'indulgence pour tous, nous la font
aimer. Cette femme, que sa beaut souveraine, ses conqutes impriales
auraient pu rendre vaniteuse et hautaine, n'a jamais su har, ni faire
du mal  qui que ce ft. C'est un loge que n'ont pas toujours su
mriter les grands artistes. Il y a parfois un peu de frocit chez
les dieux, surtout dans l'me des desses.

Et maintenant, laissons parler Mlle George.




MMOIRES INDITS

DE

MADEMOISELLE GEORGE[18]

  [18] George (Marguerite-Josphine Weimer, dite Mlle).--Ne 
  Bayeux le 23 fvrier 1787.--Dbute le 8 frimaire an XI (28
  novembre 1802).--Socitaire le 17 mars 1804.--Partie le 11 mai
  1808.--Russie, 1811.--Rentre le 29 septembre 1813.--Retire le 8
  mai 1817.--Odon, 1822.--Porte-Saint-Martin, 1831.--Morte  Passy,
  3, rue du Ranelagh, le 11 janvier 1867.--Inhume au cimetire du
  Pre-Lachaise. (Georges MONVAL, _Liste alphabtique des
  socitaires de la Comdie-Franaise, depuis Molire jusqu' nos
  jours_.--1 vol. in-8, Charavay, 1900.)




PREMIRE PARTIE

MANUSCRIT ORIGINAL

SA NAISSANCE.--SA FAMILLE


Le _Journal de Bayeux_ indique et donne les dtails de ma naissance
assez originale. Sortie de Bayeux  l'ge de dix mois en compagnie
d'une belle et frache nourrice normande, nomme Marianne; mon pre et
ma mre vinrent  Amiens, mon pre comme chef d'orchestre, ma mre
pour y jouer l'emploi des soubrettes, et mon frre Charles qui,
 cinq ans, raclait du violon! Toute petite, on me trouvait, dit-on,
assez bien; ma nourrice, fire de son nourrisson, cdait facilement
aux instances des premires grandes dames de la ville, qui voulaient
avoir tous les jours la petite Mimi, et la comblaient de petits
bonnets, etc., la nourrice n'tait pas oublie, ce qui la rendait trs
docile, et ne se trouvait nullement fatigue d'avoir tout le jour sur
les bras son gros enfant! Arrive  l'ge de cinq ans, on dcouvrit en
moi quelques dispositions; j'avais dj une jolie voix, j'tais
musicienne par instinct. Comment ne l'aurais-je pas t? mon pre
Allemand et grand musicien, mon frre ne s'occupant que de son violon;
j'tais toujours  chanter et  taper une mauvaise pinette qui me
prparait au piano. On faisait peu d'argent au thtre, mon pauvre
pre tait dsol; il lui vint l'ide de m'apprendre  chanter le rle
de Perrette dans _la Petite Victoire_, opra en un acte. Il fut si
heureux de voir que sa Mimi s'en tirerait avec succs qu'il mit cet
opra  l'tude; les rptitions prouvrent que je m'en tirerais bien,
et me voil partie et lance au thtre!

Heureux dbut qui versa dans la caisse une ample moisson, qui vint
ranimer le courage de ces pauvres comdiens, car ma tout enfantine
apparition fit un effet si merveilleux que l'on donna quarante
reprsentations de suite avec salle comble! Dfinitivement, j'tais un
grand personnage; il tait, au fait, assez curieux de voir cette
laitire de cinq ans, si petite que, pour le pot au lait que je devais
porter sur la tte, ma mre fut oblige de me donner une tasse, et
j'avais, ce qui rendait la chose compltement bouffonne, un
Guillot et un Colas grands comme don Quichotte. J'ai toujours conserv
mon costume, tant tous les souvenirs de l'enfance me sont chers.
Hlas! pourquoi sont-ils si doux et si tristes  la fois?

Mon frre,  l'ge de dix ans, tenait sa partie  l'orchestre comme
second violon. Ah! nous tions tous au travail. Mon pre ne ngligeait
point notre ducation: pour moi, matre de piano; pour mon frre et
moi, matre de langues, de dessin, d'histoire et de danse, s'il vous
plat. Rien ne fut pargn pour suffire  toutes les dpenses. Mon
pre faisait un peu de commerce; on l'aimait, on l'estimait, et on lui
facilitait tous les moyens pour lever avec honneur sa petite famille.
Pauvre pre! Combien de fois a-t-il pass des nuits  copier de la
musique! Il arrivait ainsi  apporter un peu d'aisance dans sa maison,
et ma chre toute petite mre, qui tait si glorieuse de ses enfants,
nous tenait avec un soin et une propret exemplaires. J'tais trs
exacte pour mes leons. Comme directeurs, nous avions notre
appartement, je veux dire nos chambres, au thtre; et, tout en
prenant mes leons, j'entendais l'orchestre, et malgr les rprimandes
de mon matre, je courais me dilater dans une loge. Ma bonne Marianne
venait, furieuse, m'enlever mon bonheur en me menaant de le dire 
maman, que je craignais plus que mon pre. On avait beau me dire que
l'on ne voulait pas me mettre au thtre, que c'tait un mtier
atroce, que l'on m'avait fait jouer pour m'amuser, qu'il n'y fallait
plus songer: peine inutile! j'adorais le thtre, voil. On vit bien
que c'tait ma vocation, on cda! On me fit donc jouer dans les
opras, dans la comdie, dans les vaudevilles. Il venait souvent des
artistes en reprsentation  Amiens: Mme Dugazon, du thtre de
l'Opra-Comique (Feydeau alors) elle joua _Nina ou la Folle par
amour_, ce rle qui lui fit une si grande rputation et si mrite;
c'tait bien ce qu'il y avait de plus touchant au monde. Elle avait 
lutter contre son physique,  cause de son embonpoint; sa figure tait
charmante et remplie d'expression, ses yeux ravissants. Elle tait
soeur de notre Dugazon[19], du Thtre-Franais.

  [19] Dugazon (J.-B.-Henri Gourgaud, dit).--N  Marseille le 15
  novembre 1746.--Dbute le 29 avril 1771.--Socitaire le 10 avril
  1772.--Passe au thtre de la rue Richelieu en avril
  1791.--Runion gnrale de 1799.--Mort, encore au thtre, 
  Sandillon (Loiret), le 10 octobre 1809. (Georges MONVAL, _Liste
  alphabtique des socitaires_, etc.)

Elle joua _Camille ou le Souterrain_; moi, son fils Adolphe, en petit
habit de gros de Naples blanc, charpe rose, mes grands cheveux
tombant en tire-bouchons sur mes paules. J'tais trs gentille; je
sduisis Mme Dugazon, qui tait la plus excellente et la plus
spirituelle femme qu'on pt voir, bonne, simple, ne parlant jamais de
son immense talent: les grands et vritables artistes sont vraiment
toujours modestes, et remarquez qu'ils ne vous entretiennent jamais de
leurs succs.

Une fois, mon pre me dit--j'avais peut-tre dix ans: Ma fille, ma
bonne Mimi (pauvre pre, mon bon Allemand, va! mais nous avons eu le
malheur d'avoir un _pre Allemand pure race_; sans cela, qui sait?
nous aurions peut-tre des htels), reste  la cassette une heure
seulement; ta mre joue dans la premire pice. Prends le
manchon de ta mre, tu aurais froid! Vois bien tout ce qui se
passe.--Oui, papa!--Me voil installe  la cassette; pourquoi? pas
pour recevoir d'argent. Un temps affreux avant le spectacle, une neige
horrible, et, en province o les quipages sont plus que rares, on ne
vient gure au thtre! Pourtant, il arrive quelques personnes, et
deux ou trois misrables supplments. Je m'ennuyais, j'avais faim. Je
mets les 15 sols de supplment dans mon manchon et j'envoie une nomme
Fanchonnette, qui tenait un poste  ct de moi, chercher six
chaussons tout chauds; je rgale tout le monde! Mais, le public
absent, mon pre arrive quand les chaussons viennent d'tre dvors,
oh! ciel! et me dit: Ma bonne Mimi, on ne jouera pas; il faut rendre
l'argent. Rendre l'argent! plutt les chaussons que nous avions
encore dans la gorge! Ah! mon Dieu! cela sera bien mal; tu te feras
du tort. Ne fais pas cela, crois ta Mimi. Pendant ce petit dialogue,
o je tremblais de tous mes membres, oh! bonheur! le temps se calme,
et il arrive, il arrive du monde, et l'on joue. Voyez comme
l'innocence fut protge! La leon fut bonne; pourtant j'avouai ma
faute  mon pre en lui disant: Mais j'avais ma petite _poquette_,
papa, et je t'aurais rembours. C'est une faute, c'est une
gourmandise.

J'avais beaucoup d'amour-propre pour ma petite mre. J'aimais  la
voir bien mise; je n'avais gure  souhaiter de ce ct, elle tait
trs soigneuse, trs recherche, et mme assez coquette, ma petite
mre! Trs gentille du reste, pas jolie, mais des cheveux qui
touchaient presque  terre, des bras et des mains charmants, une
poitrine et des paules d'une blancheur blouissante. On pouvait
dire: C'est une charmante petite femme! Une petite femme trs fire;
on voyait bien qu'elle tait ne pour un sort plus brillant, ma pauvre
maman. Elle tait tombe  un homme excellent, et qui souvent riait
avec ma mre de ses grands airs: Madame la comtesse veut-elle
permettre  un roturier de lui offrir le simple bouquet de roses?
Donc, pour voir ma mre trs bien mise dans un rle (je ne me rappelle
plus dans quoi) o il fallait fleurs et rubans, je fis emplette de
fleurs et rubans: Je vous payerai cela sur mes petites conomies! Ne
dites rien  maman. C'est une surprise que je lui fais!--Maman, tiens,
comme c'est joli. C'est sur mes conomies que je te fais ce prsent!
Maman eut l'air de le croire en se disant: Je payerai sur les
conomies de ma fille! La pice passe, je dis: Bah! on attendra,
et,  mesure, je puisais dans mon boursicaut pour acheter macarons et
chaussons; quand je passais devant les marchands: Eh! Mimi! quand
viendrez-vous donc?--Demain, madame. Et demain n'arrivait jamais. Je
n'osais plus sortir. Un jour, mon pre me dit: Tu as pris tes
leons?--Oui, papa.--Eh bien! ma fille, porte-moi vite cette lettre 
la poste. Il fallait passer devant les marchands; je faisais des
dtours incroyables. Je finis par tout avouer  mon pre en lui
disant: N'en parle pas  maman. Voici ma belle chane en _cuivre_.
Vends-la et paye pour moi. C'est par amour-propre pour ta femme que
j'ai fait cela; tu me le pardonneras. Mon bon pre, est-ce que je
n'tais pas son idole? Aussi, je l'ai rendu le plus heureux possible!
N'est-ce pas, mon bon papa? Tu es l-haut; dis, tu n'as jamais
eu un reproche  faire  ta Mimi!

Ceci n'est point gaminerie. Je vous ai dj dit que mon pre nous
donnait tous les matres possibles. C'est donc notre faute si nous
n'en avons pas profit. J'tais trs forte sur le piano, mais j'tais
si craintive que, quand mon pre me disait: Mets-toi l, joue-nous
quelque chose, je me coupais le bout des doigts pour les faire
saigner. Ce n'tait pas mchancet, c'tait vraiment la peur qui tait
plus forte que moi; et pourtant il est arriv souvent que, dans les
entr'actes, mon pre me faisait excuter des sonates, mon frre
m'accompagnant sur le violon.

On m'entourait, on m'embrassait. Tu as t bien gentille, Mimi. Ma
mre, qui jouait dans _Paul et Virginie_, disait: Elle est mieux dans
les grandes actions, elle me fait pleurer en scne; dans les chose
_gaies_, elle est triste et ennuyeuse! Va pour le pathtique; puis,
ces jours-l, on me rgalait de bonnes petites tartes. Ah! que tous
ces dtails taient amusants! Heureux temps! Charmante joie de
l'enfance: combien je vous ai regrette! Nous n'tions pas riches,
mais nous tions si heureux! Toute la famille s'occupait; pouvait-on
s'ennuyer jamais? Mon pre, ma mre avaient l'estime de tout le monde.
Nous tions admis dans les premires socits. Pas une fte, pas un
bal sans les enfants de Mme George. C'tait si divertissant! Songera
une autre existence et attrist nos cours. Mais je dis: Hlas! Oui,
hlas! Mlle Raucourt[20], ma vie d'enfance que je croyais
ternelle va finir; ici va commencer une existence brillante,
ambitieuse, tourmente! Artiste de Paris, au premier thtre du monde!
C'est beau et souvent bien triste! Adieu, mon Amiens; adieu, mes
promenades sur l'eau, mes danses joyeuses avec mes petites diablesses
de camarades. Je reviendrai.--Vous me reverrez, sans doute, lgante;
j'arriverai au thtre en quipage; vous vous presserez tous pour
revoir votre petite Mimi.--Eh bien, croyez-le, mes chres amies, la
petite Mimi n'oubliera jamais et aimera toujours sa robe d'indienne et
ses beaux bas bleus avec les coins d'un bel orange.

  [20] Raucourt (Franoise-Marie-Antoinette-Josphe Saucerotte, dite
  Mlle).--Ne  Paris, rue de la Vieille-Boucherie, le 3 mars
  1756.--lve de Brizard, de Mlle Clairon. Dbute le 23 dcembre
  1772.--Partie le 28 mai 1776 (Russie).--Rentre le 28 aot
  1779.--Reue le 11 septembre suivant.--Runion gnrale du 30 mai
  1799.--Directrice d'une troupe franaise en Italie.--Morte 
  Paris, rue du Helder, le 15 janvier 1815.--Ses obsques font
  scandale  Saint-Roch.--Inhume au cimetire du Pre-Lachaise.
  (Georges MONVAL, etc.)

Mlle Raucourt tait belle, mais trs imposante; elle me causait une
peur effroyable. Je fuyais quand je l'apercevais. Elle me remarqua
sans doute, car elle dit  mon pre: Faites donc approcher votre
belle petite sauvage! Alors je n'ai pu l'viter, me voil face 
face.

Mlle Raucourt tait toute gracieuse, quand elle le voulait bien. Elle
prit son air aimable et me demanda si j'aimais la tragdie: Moi,
madame, non; je la dteste.--Ah! ma chre, c'est peu encourageant pour
ce que j'ai  vous demander.--Quoi, madame?--Il faut, mon enfant, me
jouer Aricie, dans _Phdre_!--Je le veux bien, madame, si maman le
permet. Aricie, le petit matelot, ou Biaise et Babet, pour moi, je
n'y voyais pas grande diffrence. Je jouais donc Aricie; le
costume grec se mariait assez  ma figure,  ma taille. Mlle Raucourt
me trouva quelques intentions tragiques, en vrit. Comment les
avais-je? je l'ignore. Ce premier essai fut trop bien pour mon repos,
car elle me fit encore jouer lise, dans _Didon_. Mon physique lui
parut assez tragique pour porter peut-tre un jour la couronne. Enfin,
Mlle Raucourt tait charge par le ministre de chercher une jeune
fille dont elle se chargerait comme lve pour la remplacer, s'il
tait possible.--Le ministre ferait une pension de douze cents francs
jusqu'au jour de ses dbuts.

Croyant avoir trouv en moi cette lve, elle pria mon pre de passer
chez elle, lui dit ses projets sur moi; tout fut conclu. Ma mre,
comme de raison, m'accompagnerait, ma bonne nourrice et ma petite
soeur. J'tais enrle. Que d'adieux  tous mes bons Aminois, que
de larmes! Comme j'tais un personnage, on me fit faire mes adieux par
une reprsentation extraordinaire: _Adle ou la Chaumire_. On se
porta en foule au thtre, et je vous demande si la pauvre petite Mimi
a t fte. A cette poque, il n'tait gure d'usage de redemander,
ni de jeter des bouquets; j'eus tous les honneurs, fleurs, redemandage
et quantit de botes de bonbons. Ce qui me toucha infiniment, les
dames m'envoyrent des petits bijoux trs gentils. Tout fini, on
s'occupa des prparatifs de dpart; ma bonne petite maman renonait,
pour le bonheur futur de sa fille,  son tat; mon pre se sparait de
nous pour la premire fois, parti bien douloureux  prendre. Enfin,
trois jours aprs, nous voil embarqus pour Paris dans un grand
berlingot, que par amour-propre on appelle berline! Nous voil,
pre, mre, nourrice et soeur. Deux grands jours en route pour faire
trente lieues. Nous descendmes dans un petit htel fort modeste,
comme vous pensez bien, rue de Thionville, _htel Thionville_,
aujourd'hui rue Dauphine.


  Arrive  Paris.--Le Thtre-Franais sous le Consulat.--Les
  tudes avec Mlle Raucourt, Mlle Duchesnois, Mlle Clairon, Mlle
  Dumesnil.--Les dbuts.

Le lendemain, notre premier soin fut de nous rendre chez Mlle
Raucourt, qui alors habitait aux Champs-Elyses, au bout de l'alle
des Veuves, la Chaumire, qui primitivement avait appartenu  la
clbre et belle Mme Tallien; maison couverte de chaume, mais
dlicieusement coquette et d'une lgance des plus recherches au
dedans. Mlle Raucourt nous fit une rception toute maternelle; il y
avait prs d'elle Mme de Ponty qu'elle ne quittait jamais, petite
femme charmante; sa mre, nous l'avons su depuis, tait une dame
d'atours de Marie-Antoinette. A la Rvolution, Mme de Ponty fut mise
en prison en mme temps que Mmes Raucourt, Contt, etc.[21] C'est dans
cette triste demeure qu'une liaison d'amiti s'tablit entre Mmes de
Ponty et Raucourt, liaison qui n'a fini qu' la mort de Mlle Raucourt.

  [21] Contat ane (Louise-Franoise, pouse du marquis de
  Parny-Deforges).--Ne  Paris le 16 juin 1760.--Dbute le 3
  fvrier 1776.--Reue  l'essai le 26 mars 1777.--Socitaire le 3
  avril 1777.--Retire le 6 mars 1809.--Dcde  Paris, 56, rue de
  Provence, le 9 mars 1813.--Inhume au Pre-Lachaise. (Georges
  MONVAL, _Liste alphabtique des socitaires_, etc.)

On me donna milie, de _Cinna_,  apprendre. Nous voil tous trois
revenant  pied, bien entendu, trs enchants, mes parents surtout.
Moi, je n'tais pas si merveille que cela. Je songeais
toujours  Amiens,  mes opras! Me voici  tudier cette grande
figure, Emilie! Ah! mon Dieu, maman, qu'est-ce que toutes ces grandes
tartines-l! Mais je n'y comprends rien, mais je ne pourrai jamais
dire cela, moi.

Ne pouvant rester  l'htel, quelque modeste qu'il ft, nous
cherchmes un appartement, pardon; je voulais dire une chambre: nous
en trouvmes une. _Htel du Prou_ (le titre tait sduisant), rue
Croix-des-Petits-Champs. Une grande chambre, ma foi, donnant sur de
belles gouttires; un petit cabinet pour ma bonne nourrice et ma
petite bebelle! Mais mon bon pre fut oblig de nous quitter, et alors
que j'ai maudit mon heureuse destine! Mon pre loign de nous, il me
semblait que nous tions abandonns, seuls, au milieu de tout le monde
inconnu et sans doute bien indiffrent.

Adieu, mon bon papa: ne nous laisse pas trop longtemps sans toi; tu
sais bien que cela ne peut pas tre. Ah! la famille! Comment former
d'autres souhaits que celui d'tre toujours runis! Pour moi, le
sentiment de famille a toujours prvalu; des caprices, des passions,
si vous voulez. Dans les tourdissements de la vie, on dit: Oui, je
sacrifie tout, je quitterai tout! Mensonges! On quitte tout, on
oublie tout; jamais sa famille.

Le lendemain de ce triste dpart, nous prenons, ma mre et moi, le
chemin de la Chaumire; trajet trs long pour ma mre, petite comme
notre charmante Anas. J'allais prendre ma premire leon: la route
tait longue de la rue Croix-des-Petits-Champs  l'alle des Veuves;
elle me parut trop courte, tant ma frayeur tait grande. Mlle
Raucourt me fit lire _milie_; elle me le lut ensuite...
C'tait bien certainement une grande artiste trs savante; mais, pour
une jeune fille, la voix un peu rauque et trs peu harmonieuse ne me
sduisit point. Je croyais qu'il fallait, si je voulais parvenir,
prendre cette voix, et j'y trouvais une impossibilit qui me dsolait.
Attendons, dis-je  ma mre; je verrai peut-tre plus clair. On nous
donne nos entrs au Thtre-Franais. Ah! je suis heureuse: je vais
voir comment les autres ont une voix! Nous voil toutes deux au
balcon; on jouait _Andromaque_: Larrive[22], Saint-Phal[23], Mlle
Fleury[24], Mlle Vanhove[25], depuis Mme Talma. Toute navre
et tout ignorante que j'tais, j'oserai dire que je fus peu frappe de
Larrive, dans le beau rle d'Oreste. Le public, toujours oublieux et
ingrat, traita mal ce talent nagure si entour d'hommages. Larrive,
lve de la fameuse Clairon[26], finit mal cette carrire parcourue
avec tant d'clat; il n'eut pas l'esprit de se retirer  temps.
C'tait chose triste de voir le spectacle! Larrive siffl sans piti.
Point de souvenirs  invoquer... Le public ne veut plus de vous;
allez-vous-en, vous qui m'avez fait passer des soires si mouvantes;
je ne veux plus vous entendre, je ne me souviens plus. Allez-vous-en,
le coeur bris, l'amour-propre humili. Ceci ne nous regarde plus.
Allez-vous-en!... Ah! le vilain mtier!

  [22] La Hive (Jean Mauduit, dit de).--N  La Rochelle le 6 aot
  1747.--Troupe Montansier, Tours, Lyon.--Dbute le 3 dcembre
  1770.--Reu  l'essai le 1er janvier 1771.--Parti en octobre
  1771.--Province.--Rentr le 29 avril 1775.--Socitaire le 18 mai
  suivant.--Retir le 13 juin 1788.--Rentr comme acteur libre en
  1790.--Mort  Montlignon, prs de Montmorency, le 30 avril 1827.

  [23] Saint-Fal (Etienne Meynier, dit).--N  Paris, rue
  Saint-Sverin, le 10 juin 1752.--Comdie bourgeoise, troupe de la
  Montansier, Hollande, Lyon, Bruxelles.--Dbute le 8 juillet
  1782.--Socitaire le 25 mars 1784.--Runion gnrale du 30 mai
  1799.--Retrait le 1er avril 1824.--Mort  Paris le 22 novembre
  1835.

  [24] Fleury (Marie-Anne-Florence-Bernarde Nones, dite Mlle, pouse
  du Dr Chevetel).--Ne  Anvers le 20 dcembre 1766.--Dbute le 23
  mars 1784.--Nouveau dbut le 23 octobre 1786.--Socitaire le 5
  avril 1791.--Runion gnrale de 1799.--Retraite le 1er avril
  1807.--Dcde  Orly, prs de Choisy-le-Roi, le 23 fvrier 1818.

  [25] Talma (Charlotte, dite Caroline _Vanhove_, femme Petit, puis
  pouse de _Talma_ (1802) et du comte de Chalt (1828)).--Ne  La
  Haye (Hollande), le 10 septembre 1771.--Rles d'enfant
  (1777).--Dbute le 8 octobre 1785.--Socitaire le 25 dcembre
  suivant.--Runion gnrale du 30 mai 1799.--Retraite le 1er avril
  1811.--Morte  Paris le 11 avril 1860.--Inhume au cimetire du
  Mont-Parnasse. (Georges MONVAL, etc.)

  [26] Clairon (Claire-Josphe-Hippolyle Leris de la Tude, dite
  Mlle).--Ne  Cond sur Escaut le 25 janvier 1723.--Dbute au
  Thtre-Italien le 8 janvier 1736.--Opra (mars 1743).--Admise le
  22 octobre 1743.--Socitaire le 29 novembre 1743.--Retire le 31
  mars 1766.--Morte  Paris, rue de Lille, le 9 pluvise an IX (29
  janvier 1803).--Transfre du cimetire de Vaugirard au
  Pre-Lachaise en 1838. (Georges MONVAL, etc.)

Mlle Fleury, dans Hermione. Physique ingrat, pas de moyens, mauvaise
tenue, quelque chose de pauvre dans toute sa personne; mais une voix
agrable, beaucoup de coeur et de chaleur, disant admirablement
bien. Avec toutes ces qualits, elle avait plus  lutter qu'une autre:
la premire apparition lui tait dfavorable; mais,  mesure qu'elle
parlait, on ne pouvait rester froid; elle entranait; elle ne
larmoyait pas, elle pleurait bien. Hermione ne s'harmonisait pas avec
ces qualits; il y a dans ce rle trop d'effets hardis pour un talent
suave plutt qu'imptueux. Elle pouvait tre victime, mais ne pas en
faire.

Mlle Vanhove, dans Andromaque: physique distingu,
sentimentale, voix trs touchante, mais peut-tre un peu monotone; du
talent sans doute, du charme, mais jamais de grands effets dans la
tragdie surtout, le drame convenant mieux  son talent mlancolique.

Saint-Phal, chaleureux, trs, trop chaleureux; diction saccade qui,
toute jeune que j'tais, me parut, pardonnez-moi le mot, un peu
rococo.

Voil, pour la tragdie, ce que je vis pour la premire fois!
L'preuve nouvelle ensuite! Ah! mademoiselle Mars, comme je vous
sentis tout de suite! Quelle ingnuit! Que je fus mue! Qu'elle me
parut ravissante! Des yeux si expressifs, si velouts; les sourires
envahissants; cette vraie ingnuit qui ne baissait pas les yeux, qui
ne faisait pas la modeste: elle ne comprenait pas! Cette salle tout
entire attache sur elle, ces rires qu'elle excitait par cette
navet honnte et sduisante! Ah! ma chre Mars, jamais on
n'atteindra cette perfection, vous en avez emport le secret dans la
tombe: elle restera bien scelle. Vous avez eu vos dtracteurs,
admirable actrice, mais en quittant cette terre, vous avez d dire:
Cherchez, vous ne trouverez pas.

Je me laisse aller  mes souvenirs; revenons  mon ignorance.

Michot[27] dans le paysan de _l'preuve_, quel naturel!
C'tait un acteur bien remarquable, la nature prise sur le fait, une
bonhomie, un entrain! On adorait le talent. Comme il jouait Onus, des
_Deux frres_, Koepp dans _la Jeunesse d'Henri V_, et le vieux
domestique dans _le Philosophe sans le savoir_, rle qui parat un
accessoire, et qui, avec lui, devenait important! Puis cet homme
faisait pleurer et rire en mme temps. Eh bien!  peine a-t-il laiss
un souvenir. Que cette carrire est bizarre!

  [27] Michot (Antoine Michaut, dit), beau-frre de
  Pigault-Lebrun.--N  Paris, rue Jacob, le 12 janvier
  1765.--Dbute le 15 mai 1790 (Palais-Royal); Thtre de la
  Rpublique (1792-93); Feydeau (1798).--Socitaire  la runion
  gnrale de 1799.--Retrait le 1er avril 1821.--Inhum au
  cimetire de Montmartre, avenue de la Croix. (Georges MONVAL,
  etc.)

Dugazon, dans le comique. Ah! celui-l tait un vritable comique.
Impossible de ne pas rire franchement. Il tait bien amusant.

Fleury[28], qui jouait Lucidor, rle assez compre des autres
personnages; mais avec lui on croyait que c'tait un bon rle. Cette
pice tait assez bien monte, je pense; aussi, quel succs avait le
petit acte! c'tait un feu roulant. J'tais, en sortant de cette
soire, folle de la comdie. La tragdie! ah! j'en voulais peu, je
vous proteste.

  [28] Fleury (Abraham-Joseph Bnard, dit).--N  Chartres le 27
  octobre 1750.--Thtre de Lyon (1765).--Dbute le 7 mars
  4774.--Retourne en province.--Nouveau dbut le 20 mars
  1778.--Socitaire le 12 mai suivant.--Runion gnrale de
  1799.--Retrait le 1er avril 1818.--Mort  Valenay (Loiret) le 3
  mars 1822.--Inhum au cimetire d'Orlans. (Georges MONVAL, _Liste
  alphabtique des socitaires_, etc.)

La seconde fois, je vis _l'Orphelin de la Chine_. Ce fut la dernire
reprsentation de Larrive qui, cette fois, fut affreusement trait,
bafou mme. Il perdait la mmoire, le pauvre! Il ne savait plus ce
qu'il faisait. Ce spectacle faisait mal. Mlle Raucourt, dans le rle
d'Idam: c'est de la maternit au plus haut degr. Et Mlle Raucourt
tait plus elle-mme dans les rles savants, elle avait le costume
exact. C'tait bienfait; elle ressemblait trop  Jameti; on ne
distinguait vraiment pas le sexe.

Je vis enfin le beau Lafont, l'acteur en grande vogue, dont les dbuts
avaient t si brillants que Talma[29] en conut quelques inquitudes.
Orosmane, c'tait plutt un joli homme: des traits trs dlicats, le
nez un peu en l'air, de petits yeux noirs, mais trs brillants et
fins, de l'lgance dans toute sa personne, bel organe, parlant bien
amour, des larmes, de l'enthousiasme, une chaleur trs entranante,
jeu trs clatant, mais point de profondeur, peu de composition;
c'tait un feu d'artifice qui blouissait, qui produisait des
applaudissements trs chaleureux. Lafont plaisait beaucoup aux femmes;
son genre de talent sduisait avec juste raison. Il tait vraiment
ravissant dans Tancrde, le Cid, Orosmane. L'amour, il l'exprimait au
mieux; il avait ces qualits et son succs dans le genre chevaleresque
tait bien lgitime et mrit. La sensible Mlle Volnais[30] venait
aussi de terminer ses dbuts, qui avaient eu quelque retentissement
dans les Palmire, les Zare, etc. C'tait une jolie personne, des yeux
noirs magnifiques, un peu courte de sa personne, une tournure un peu
empte; mais sa tte tait thtrale. Son organe n'tait pas ce
qu'elle avait de mieux: il tait lourd et sourd. Elle pleurait
beaucoup:  cette poque, toutes nos premires taient par trop
sensibles. C'tait le dsespoir de Talma; il avait bien raison.

  [29] Talma (Franois-Joseph), poux de Julie Carreau (1790), et de
  Caroline Vanhove (1802).--N  Paris, rue des Mnestriers
  (paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs), le 15 janvier 1763.--Elve
  de l'cole de dclamation (1786).--Dbute le 21 novembre 1787, par
  Side, de _Mahomet_.--Socitaire le 1er avril 1789.--Thtre de la
  rue de Richelieu (avril 1791).--Runion gnrale du 30 mai
  1799.--Mort  Paris, rue de la Tour-des-Dames, le 19 octobre
  1826.--Inhum au cimetire du Pre-Lachaise.

  [30] Volnais (Claudine-Placide Croizet-Ferreire, dite Mlle),
  pouse Philippe Roustan, du Vaudeville (1822).--Ne  Paris, rue
  Neuve-Saint-Eustache, le 4 mai 1786.--Dbute  Versailles le 4 mai
  1801.--Dbute  Paris le 7 du mme mois.--Socitaire en
  1802.--Retraite le 1er avril 1822.--Morte en son chteau
  d'Ormes-le-Guignard, prs Vendme, le 16 juillet 1837. (Georges
  MONVAL, _Liste alphabtique des socitaires_, etc.)

Enfin voici Talma. A cette poque, il tait un peu  l'index; le
brillant Lafont lui causait des tourments. Le Premier Consul, qui
aimait beaucoup Talma,--il savait aimer,--lui dit: Je ne suis pas
fch, mon cher, des petits ennuis que vous cause le beau Lafont.
C'est un stimulant dont vous aviez besoin. Vous dormiez, il va vous
rveiller. C'est Talma qui m'a racont cette anecdote.

Talma dans _Iphignie en Tauride_. Je ne sais pas s'il dormait, mais,
ce jour-l, son rveil fut terrible. Voil de la belle tragdie. Que
d'motions! quelle figure, mon Dieu! quelle fatalit sur cette tte!
quel talent qui vient vous remuer dans les entrailles! que de
terreurs! que de vritables larmes mlancoliques et dchirantes! Toute
cette figure se dcompose, toutes les fibres tremblent. Il plit, et
c'est une pleur livide et suante. O va-t-il chercher ses effets
terribles? C'est du gnie, et c'est vrai. On voit Oreste, on
s'identifie avec lui, on prouve tout ce qu'il prouve. Ah! ce n'est
pas de la diction. Est-ce que la passion peut avoir de la diction?
est-ce que les hallucinations d'Oreste peuvent avoir de la diction?
Non. Talma, c'est le _sublime_. C'est toutes les passions potiques
et humaines incarnes dans cet homme.

Ah! Talma, si tu pouvais sortir de ton linceul, on viendrait
des quatre coins du monde pour t'entendre mme de l'Amrique o l'on
n'aime pas, dit-on, la tragdie. Pauvre tragdie, o es-tu? qu'es-tu
devenue?

Il parlait la tragdie, lui: il ne causait pas, ce qui est diffrent.
Ce n'tait pas du Marivaux: c'tait bien Corneille, Racine. Je sortis
malade aprs cette ineffable soire. Saisie, haletante, je repris avec
ardeur mes tudes, tout en me disant: Impossible! Comment peut-on
faire pour arriver l? Essayons, sans espoir. Courage, pauvre petite
fille! Toute la famille attend. Si tu russis, tu les rendras heureux.
Courage donc. Oui, j'en aurai, je travaillerai!

Je vois enfin Mlle Contat, cette grande dame de la cour, cette
magnifique insolence, ces grandes manires, ce ton leste, cette
aisance sans faon, le laisser-aller sans minauderies, cette comdie
si spirituelle, le sourire enchanteur, cette gaiet franche du grand
monde. Mlle Contat! Me voici  toutes mes jeunes et premires
impressions! Laissez-moi vous les dire, chers acteurs, et ne m'accusez
pas: il n'y a point de parti arrt. Mes impressions, mes sensations,
voil tout. Toute jeune fille que j'tais, je ne trouvais pas tout
magnifique, ne le pensez pas: seulement, je suis bien convaincue que
ce qui tait beau le serait aujourd'hui, devant ce public que l'on
accuse; que ce qui est mauvais le serait aujourd'hui. Il y avait des
acteurs bien ridicules.

Mol[31], dans _le Vieux Clibataire_, Mlle Contat, c'tait du
merveilleux. Fleury, si fin et de si bonne compagnie dans les
impertinences, ses goguenarderies, son rire si moqueur; puis Dugazon,
Dazincourt[32] et Mlle Devienne[33], femme de chambre vritablement;
cette chatte si maligne, si familire avec sa matresse, mais toujours
parfume et mesure. La mise d'alors tait trs charmante et trs
simple et coquette pour les soubrettes: toujours de jolis bonnets,
jamais en cheveux, des manches longues,  coude, la poitrine couverte,
de mouchoirs garnis et qui laissaient deviner tout, mais qu'on ne
voyait pas, ce qui ne manquait pas de charme; de charmants tabliers
garnis, toujours des gants. Tout cet ensemble tait fort lgant, je
vous assure.

  [31] Mol (Franois-Ren).--N  Paris, dans la Cit, rue
  Saint-Louis, le 24 novembre 1734.--Dbute le 7 octobre
  1754.--Lyon, Toulouse, Marseille.--Nouveau dbut le 28 janvier
  1760.--Socitaire le 30 mars 1761.--Parti le 1er septembre
  1791.--Membre de l'Institut (1795).--Runion gnrale de
  1799.--Mort  Paris, rue Corneille, 1, le 20 frimaire an XI (11
  dcembre 1802).--Inhum dans sa proprit d'Antony (Seine).

  [32] Dazincourt (Joseph-J.-B. Albony dit).--N  Marseille le 11
  dcembre 1747.--A Bruxelles (1772).--Dbute le 21 novembre
  1776.--Socitaire le 23 mars 1778.--Mort  Paris, 24, rue de
  Richelieu, le 28 mars 1809.--Inhum au cimetire Montmartre.

  [33] De Vienne (Jeanne-Franoise-Sophie Thvenin, dite Mlle),
  femme Gvaudan (1809).--Ne  Lyon le 21 juin 1763.--Dbute le 7
  avril 1785.--Reue le 12 novembre suivant.--Thtres Montansier et
  Feydeau.--Runion gnrale de 1799.--Retire le 1er avril
  1813.--Morte  Paris le 20 novembre 1841. (Georges MONVAL, etc.)

       *       *       *       *       *

Je poursuivais mes tudes avec rage; on commenait  s'occuper de
moi: quand j'arrivais  ma modeste place du balcon, il se faisait
un lger mouvement dans la salle, qui dj me troublait: C'est
l'lve de Mlle Raucourt; elle lui donne des leons pour la
remplacer.--Vraiment! mais elle est trop jeune! Puis toutes les
lorgnettes se braquaient sur moi! J'tais rouge comme une cerise, je
n'osais plus bouger. Plus tard, on m'applaudissait; quand j'tais
place, tout le parterre se soulevait. A cette poque, on s'occupait
beaucoup du thtre, et surtout du Thtre-Franais, que l'empereur
aimait tant et o il venait souvent. Ensuite, c'tait un vnement que
le dbut d'une lve de Mlle Raucourt.

En entendant les applaudissements, je croyais qu'on se moquait de moi;
j'avais honte, et, les larmes aux yeux: Mais, maman, j'ai donc
quelque chose de ridicule?--Eh! non. Mais salue donc! Ah!
vritablement, j'tais au supplice.

Je devais naturellement assister aux reprsentations de Mlle Raucourt,
et, aprs la tragdie, me rendre dans sa loge; c'tait de rigueur 
cette poque. On avait beaucoup de respect et de dfrence pour les
grands talents. Ce n'tait ni le respect ni la dfrence qui devaient
me guider; plus que cela: la reconnaissance m'imposait un devoir que
je remplissais avec joie et bonheur! Il y avait toujours nombreuse
socit dans cette loge; il fallait tre prsente  chaque personne.
J'tais trs timide: Allons, mon enfant, montrez-vous donc. Otez ce
vilain chapeau, qu'on vous voie! J'avais fait une grande maladie
avant mes dbuts, qui avait caus la perte de mes cheveux; on fut
oblig de me raser la tte! Mlle Raucourt avait l'affreuse fantaisie
de me montrer dans cet tat; elle s'amusait de ma honte, elle me
trouvait superbe comme cela... J'tais affreuse. Ah! que je la
maudissais de son admiration pour ma tte rase!

Cette bonne Mlle Raucourt tait assez paresseuse pour les leons, et
je l'ai bien compris depuis. A Paris, me consacrer une heure
tranquille tait chose difficile. Dix fois, vingt fois, on venait
l'interrompre: Mgr le prince d'Hnin, Mme de Talleyrand, Mme Tallien;
et puis, et puis, cela n'en finissait pas! Prince, vous allez
entendre mon lve. Mon enfant, mets-toi l; rpte bien. L'enfant
tait de fort mauvaise humeur et tremblait comme la feuille, mais il
fallait obir.

Nous tions pauvres, trs pauvres. Mon pre faisait d'assez tristes
affaires  Amiens. Mon frre tait venu nous retrouver  Paris pour
prendre des leons de Kreutzer.

Il avait pour coliers les enfants de l'ambassadeur de Hollande.
Pauvre frre, il nous donnait  peu prs ce qu'il gagnait! Mon pre ne
pouvait gure nous envoyer d'argent; il nous expdiait des caisses de
lgumes, des vtements. Ma nourrice allait laver notre linge  la
rivire. Ah! temps charmant et cruel! Les tudes allaient lentement.
Mlle Raucourt, occupe toute par son thtre, par des visites sans
nombre, par des distractions, tait peu dispose  s'ennuyer avec son
lve. Elle avait  deux heures d'Orlans une habitation ravissante:
La Chapelle, qu'elle venait d'acqurir. Elle en tait folle; elle y
faisait des voyages trop frquents pour mes tudes. Mme de Ponty, qui
demeurait avec elle, tait une personne excellente qui me portait un
intrt srieux, grondait, se fchait contre la paresse de mon
professeur: Mais, Fanny,  quoi songez-vous donc? Cette pauvre
petite ne dbutera jamais, au train dont vous y allez. Il faut en
finir. Je n'aime pas la campagne, mais, par amiti pour Mme George et
pour la petite, je me dcide  partir pour La Chapelle: je les
emmnerai. L, au moins, nous vous tiendrons et n'accepterons plus vos
mauvais prtextes. Cette chre petite femme se sacrifiait pour nous.

C'tait une personne trs distingue que Mme de Ponty, fille d'une
premire dame d'atours de la reine Marie-Antoinette. La Rvolution la
ruina compltement. Elle fut enferme et fit la connaissance de Mlle
Raucourt en prison, o Mlle Contat, Mlle Vanhove taient aussi. De l
cette liaison intime entre Mlle Raucourt et Mme de Ponty, petite
femme, petite-matresse, spirituelle, gracieuse, qui prit un grand
ascendant sur Mlle Raucourt, qui la gtait comme un enfant.

Elle avait un caractre trs arrt, Mme de Ponty. Cette petite femme
si frle, elle aimait bien, quand elle aimait; elle dfendait ses amis
quand on les attaquait. Elle avait un noble et courageux caractre;
c'tait une loyale femme,  laquelle on pouvait se fier. Ses gots
taient peu d'accord avec l'existence qu'elle avait accepte; elle
avait tout perdu: la ncessit entrane... Comment satisfaire  ses
habitudes de grande dame sans la main amie que Mlle Raucourt lui avait
tendue? Tout cela est triste et navrant. Passons.

Enfin, nous partons pour Orlans. Mlle Raucourt est toute la journe
dans son parc avec les fleurs; elle greffe  ravir, mais trop
longtemps. Les leons vont venir? Point. On recommence  gronder;
elle se dcide avec chagrin, mais elle vient. Quelques bonnes
leons de suite: milie, de _Cinna_; Amenade de _Tancrde_; Idam, de
l'_Orphelin de la Chine_; _Phdre_, _Didon_.

Au bout de quinze jours, Lafont, le beau Lafont, vint  Orlans pour y
donner des reprsentations avec Mlle Raucourt. Lafont, comme vous le
pensez bien, venait tous les jours chez Mlle Raucourt dner, passer
les soires qu'ils avaient de libres; il tait fort aimable, trs gai,
et apporta une grande distraction dans la socit. Le beau Lafont me
fit la cour; il faisait le sentimental. Il y avait un bois charmant;
il s'arrangeait de manire  m'loigner un peu de la socit. Je me
laissais conduire, je l'avoue franchement. Nous nous arrtmes un jour
devant une belle grosse pierre formant une espce de rocher. L, le
bon Lafont me fit une _dclaration honnte_, me jurant qu'il ferait
tout pour m'obtenir en mariage: Je vous fais le serment, me dit-il,
comme s'il parlait  Zare, devant le rocher que nous appellerons le
rocher d'_Ariane_.--Vous me faites peur, monsieur Lafont, puisque
c'est sur un rocher qu'Ariane mourut de chagrin d'avoir t abandonne
par Thse.--Ma chre petite amie, ceci est bien diffrent. Thse
tait un libertin, et Lafont est un honnte homme. C'tait bouffon;
j'en ai bien ri avec lui. Nous restmes un peu trop de temps,  ce
qu'il parat: la socit avait regagn la maison, on sonnait le dner,
et nous nous mmes  courir. On tait  table, jugez. J'tais trs
sotte, trs rouge. Ma mre me fit une mine affreuse. Mlle Raucourt fit
froide figure  Lafont et lui reprocha de m'avoir attarde: Mon cher
camarade, cela n'arrivera plus, je l'espre. Triste dner. Il
y avait des mets excellents, mais je ne mangeais point, tant j'avais
frayeur de me retrouver seule avec maman, qui tait trs svre. Cette
bonne petite Mme de Ponty riait, faisait tout pour ramener un peu de
chaleur dans la conversation. On joua le soir aux petits jeux, il vint
des visites; on oublia cette msaventure pour se livrer aux rires les
plus joyeux du monde. On pria ma petite mre de me pardonner mon
tourderie. Le bon accord fut rtabli. Lafont poursuivait son ide de
mariage, mais mon charmant Gascon ne voulait point brusquer; il
attendrait mes dbuts. Garon prudent, mon gendre! Il voulait me
donner le temps, disait-il, de la rflexion. Il fit bien, mon
Orosmane du Midi; je rflchis et me convainquis que le mariage
n'tait point de mon got. Je me sentais dj d'un caractre
indpendant. Pauvre Lafont, avec ses habitudes bourgeoises,
qu'aurait-il fait de moi, bon Dieu! et qu'aurais-je fait de lui? Le
chevalier de la Triste Figure, je crois.

On recevait des visites de Paris, on passait le temps  faire des
parties d'eau, on visitait les belles proprits si renommes des
bords du Loiret, la Source, la Fontaine, sjours vraiment admirables.

Nous assistions aux reprsentations d'Orlans--Lafont et
Raucourt.--Les jours o l'on ne jouait pas, on faisait dans la cour
d'honneur du chteau des parties aux quatre coins. Mlle Raucourt se
mettait  ces folies; elle tait l sans faon, et tout aussi rieuse
et enfant que moi; elle se prtait  cela avec une bonhomie et un
entrain charmants. Elle avait tant d'esprit, cette femme; elle tait
si amusante, quand elle contrefaisait son monde. Parfois, elle
avait des fantaisies qui me m'allaient gure. Par exemple, elle aimait
la chasse avec passion. Elle prenait un fusil, son chien, sa
carnassire, et la voil partie en petite jupe blanche, qui venait
juste aux genoux. C'tait la Diane antique, et avec des jambes aussi
belles que les siennes, et des pieds longs et fins, ravissants: la
voil chassant dans son parc, en plein soleil sur le nez. Elle me dit:
Viens avec moi; tu verras comme tu t'amuseras! Moi, qui n'ai jamais
eu les gots guerriers (j'avais mis masculins, mais je crois que
c'tait trop direct), je tremblais de tous mes membres! Non, je vous
prie, ne m'emmenez pas; j'aurais une peur affreuse, je le sens bien.
Moi, je n'aime pas la chasse!--Poltronne!--Madame, laissez-moi avec
maman et Mme de Ponty; j'tudierai; j'aime mieux cela.--Allons donc!
il ne faut pas tre si pusillanime. Si tu es si craintive, comment
feras-tu pour dbuter devant une salle comble?--Madame, cette salle ne
sera pas compose de lapins, et je n'aurai pas peur des fusils.

Tout ceci est vrai, mais bien enfantin; mais vous m'avez dit de mettre
toutes mes btises, et je n'en chmerai pas, hlas!

Je la suis donc, cette implacable Diane. A chaque coup de feu, je
tombais par terre, avec les pauvres petits lapins. Ne me disait-elle
pas, cette belle chasseresse, quand elle croyait avoir bien ajust, de
courir aprs, et de lui rapporter cette pauvre petite bte? Ah! pour
ceci, madame, non! Je me rvolte, je ne puis vous obir; je ne
reviendrai pas, d'abord. Vous attendrez longtemps votre lapin; on me
trouverait morte! Elle riait aux clats. Elle tait vraiment
bonne, Mlle Raucourt. Tous ces souvenirs ne peuvent intresser
personne, je le sais bien, mais j'ai de la joie au coeur en les
retraant. Qu'on est heureuse, mon Dieu,  quatorze ans! Tout vous
parat vrai, vous voyez tout en beau; vous croyez  l'amiti, au
dvouement,  l'amour! Je croyais  l'amour de mon beau Lafont, qui me
paraissait le beau idal! Quand il me parlait, quand dans nos jeux du
soir ma main rencontrait la sienne, mon sang se refoulait vers mon
coeur, je ne respirais plus! Plus tard, on voit que tout est faux,
tout est calcul: l'amiti, c'est bien rare; le dvouement, plus rare
encore; oh! oui, bien plus rare. L'amour, oui, il vous fait illusion,
il vous fait vivre; il vous torture, vous brise le coeur bien
souvent, mais il vous anime! C'est quelque chose! on ne vit pas dans
le calme plat; mais je pense que ce qu'il y a de vraiment _vrai_,
c'est l'_amour maternel_. Cher Lafont, plus de promenades, plus de
causeries; des regards, de gros soupirs, puis l'espoir qui fait vivre.

Pour utiliser les soires, Mlle Raucourt avait imagin de me faire
rpter en costume. Elle avait quelques mchants manteaux au fond
d'une vieille caisse, un diadme en paillon. Me voil dguise en
Hermione, Cornlie, tout ce qu'il vous plaira. Je me trouvais superbe,
avec toutes ces pampilles. On invita toutes les notabilits d'Orlans,
les gens d'esprit du canton, les potes des environs. Je n'ai pas
besoin de vous dire toute la bienveillance dont je fus entoure. Par
courtoisie pour le professeur, par indulgence pour moi, on me
prodiguait des loges. Comment! elle n'a pas quatorze ans! et elle
va jouer Clytemnestre! Mais c'est prodigieux!

On flattait mon matre, en prdisant de grands succs  son lve.
Cette prdiction rveillait enfin Mlle Raucourt. Elle sentit qu'il
fallait srieusement s'occuper de moi; son amour-propre tait en jeu,
aussi les auditions ne manquaient pas. J'avais, quand je devais
rpter, des peurs horribles: je ne dormais ni ne mangeais, la bouche
sche, tous les agrments qui rsultent de la peur. Bah! me
disait-on, tu mens, quand tu nous parles de tes frayeurs: les
commenants ne craignent rien;  peine ils comprennent ce qu'on leur
dmontre; ce sont de petits perroquets.--Merci! Il faut donc tre
stupide pour oser! Eh bien, moi, madame, maman vous le dira,  cinq
ans, je tremblais comme une feuille, au point que maman tait oblige
de rester prs de moi dans la coulisse, en m'humectant les lvres
d'eau sucre. Ah! par exemple, quand une fois j'tais devant le
public, c'tait une tout autre petite fille; les applaudissements
m'enivraient, et alors je ne pensais plus qu' mon personnage. Du
reste, j'ai toujours t trs poltronne: que de fois, avant d'entrer
en scne, me sentant paralyse de la peur, ai-je demand  Dieu de
m'envoyer un accident qui m'empcht d'entrer. Un accident? en vrit,
je souhaitais la mort! Que le public serait indulgent s'il pouvait se
douter de ce qui se passe dans le coeur et dans la tte d'un artiste
au moment du combat! Oui, c'est un assaut: il faut du courage et
gnralement on croit que c'est un mtier trs amusant. Quelle
profonde erreur! Mtier motionnant, qui vous brise et vous attaque
les nerfs, qui se porte sur vos entrailles. Comment en serait-il
autrement? L'existence du comdien est tout autre que celle du
monde; notre hygine, toute particulire. Des habitudes, nous ne
pouvons pas en avoir. Vous jouez, il faut dner  trois heures,
choisir vos aliments! Souper, alors; ce que vous ne faites pas quand
vous tes au repos. Voulez-vous djeuner  onze heures? vous avez une
rptition. Djeunez alors  dix heures. Comme l'estomac s'accommode
de tous ces changements! Voulez-vous profiter d'un beau soleil, vous
promener comme tout le monde? Non, il faut dner, tre  sa loge 
cinq heures; au lieu du soleil, tre abm par la chaleur des lampes.
tes-vous de belle humeur? Avez-vous de la gat au coeur?
Voulez-vous rire? Les trois coups se font entendre. Prenez vite votre
visage de Lucrce Borgia ou Cloptre, ce qui n'est pas plus
divertissant l'un que l'autre. Et les artistes du genre gai! Ils ont
des chagrins aussi, eux. Je crois qu'il est encore plus pnible de
faire rire quand on a le coeur bris, que de faire pleurer quand on
a envie de rire. Cher public, n'enviez donc pas quelquefois notre
sort: c'est l'esclavage.

Revenons  Orlans, pour en partir. Lafont, partit aprs les
reprsentations; et Mlle Raucourt,  son grand regret, fut oblige de
quitter sa Chapelle adore. Nous voici tous  Paris: nous, rue des
Colonnes; Mlle Raucourt, rue Taitbout, dans la mme maison o
demeurait Mme Dugazon, nom qui est rest pour cet emploi. Les dbuts
arrivaient. Mlle Duchesnois[34], lve de Legouv, protge
par Mme de Montesson, par le gnral de Valence qui travaillait 
faire passer Mlle Duchesnois la premire; mais Mlle Raucourt avait
promesse du ministre de l'intrieur de me faire passer avant les
autres aspirantes. Je travaillais tous les jours; nous touchions au
terme de nos petites misres! On s'intressait beaucoup  nous: on fit
entrer ma petite soeur  l'cole de danse de l'Opra, dirige par M.
Lebel, sous la surveillance de M. Gardel. Mon frre Charles tait
admis  l'orchestre du thtre Feydeau, comme second violon, par la
protection du bon Kreutzer, son matre! Tout s'agitait, tout se
remuait. Mlle Raucourt sentait elle-mme qu'il ne fallait pas
s'endormir. Elle tait reue trs souvent chez Mme Bonaparte (pouse
du Premier Consul.) Nous prmes la route de Saint-Cloud, et Mlle
Raucourt fut admise  l'instant. Je vis donc cette belle et gracieuse
Josphine, qui vint  nous avec le sourire qui de suite vous attachait
 elle. Ses yeux si doux et si attirants! Elle tait si bonne! Elle
vous mettait  l'aise, mais avec sa distinction, avec cette lgante
simplicit qui n'appartenaient qu' elle. Il y avait dans toute sa
personne une suavit qui vous magntisait. Impossible de ne pas se
courber devant cette influence mystrieuse, ce charme si doux. On
l'aimait avant de l'entendre; l'on sentait qu'elle portait bonheur.

  [34] Duchesnois (Catherine-Josphine Rafuin, dite Mlle).--Ne 
  Saint-Saulves, prs Valenciennes (Nord), le 5 juin 1777.--Dbute 
  Versailles le 12 juillet;  Paris le 3 aot 1802.--Socitaire le
  17 mars 1804.--Retraite le 1er novembre 1829.--Morte  Paris, rue
  de La Rochefoucauld, 7, le 8 janvier 1835.--Inhume au
  Pre-Lachaise, avenue des Acacias (monument Lemaire). (Georges
  MONVAL, etc.)

Elle pria Mlle Raucourt de me faire dire quelques vers. Je rptai une
scne d'_Idam_, qui fit pleurer Mme Bonaparte; une scne de
maternit ne pouvait pas manquer son effet sur le coeur de
Josphine, elle, si bonne mre. Elle veut m'embrasser, ayant encore
ses belles et grosses larmes dans les yeux. Mon enfant, votre talent
sera la _maternit_. Vous m'avez remu le coeur. Nous sortmes
enchantes. Mme Bonaparte dit  Mlle Raucourt: Au revoir, chre
Raucourt. A bientt, j'espre. Ramenez-moi cette petite vilaine, qui
m'a fait pleurer.

(_Tout cela est historique. Vous pouvez vous tendre sur les bouts de
l'aile; moi, je suis une grosse bte qui ne sais pas tirer parti de
cela._)

Mlle Raucourt profita de son enchantement pour faire un petit voyage 
la Chapelle. Visiter ses arbres, ses greffes tait plus important que
de veiller  tout ce qu'on pouvait faire en son absence. Dcidment,
je ne dbuterai jamais!

Effectivement, ce que l'on devait craindre arriva. On obtint l'ordre
de dbut de Mlle Duchesnois. Tant mieux, dis-je  Mme de Ponty. C'est
bien fait. On croit que Mlle Raucourt n'y tient pas, puisqu'elle s'en
va au moment o sa prsence nous est utile! Mais quel vacarme au
retour de Mlle Raucourt! Vous voyez, Fanny, ce qui arrive, grce 
votre ngligence et  votre amour pour vos arbres. Voici un
passe-droit qu'on vous fait. C'est une infamie, une trahison, une
insulte personnelle qu'on vous jette au visage. Vous n'avez que ce que
vous mritez. Mlle Raucourt tait pique dans son amour-propre, elle,
si imprieuse! Ses amis et ses amies accouraient: Ne souffrez pas
cette injustice, Fanny; c'est une impertinence, en vrit. On et
dit que Paris tait boulevers. Au bout du compte, cela m'tait
gal de dbuter la seconde. Je riais sous cape de tous ces bavardages,
et, au fond (c'tait _mchant_, si vous voulez), mais je n'tais pas
trop fche de voir que Mlle Raucourt tait un tant soit peu vexe.
Pourquoi aussi va-t-elle  la Chapelle? A la fin, toutes ces alles et
venues, tout ce tapage, ce charivari continuel me fatiguaient au
dernier point; et, au bout de ces journes si orageuses, je me
trouvais heureuse de retourner avec ma petite mre, rue des Colonnes,
et de rentrer dans ma pauvre chambre, o je jouais avec ma petite
soeur.

Mlle Raucourt me fit dire, le lendemain, de faire ma toilette; qu'elle
viendrait me prendre  midi, pour aller  Saint-Cloud. Ma toilette!
Une robe de mousseline blanche, faite  la Vierge; mes cheveux friss
 la Titus; bras nus; des gants longs, couleur grise; une petite
ceinture bleue: voil ma plus belle parure! Cette excellente et
ravissante Mme Bonaparte couta avec une indulgente patience tout ce
que lui raconta Mlle Raucourt sur sa dception: Eh bien, ma chre
Fanny (elle l'appelait aussi de ce petit nom), ne vous motionnez pas
si fort, mon Dieu! Vous vous faites mal, vous vous rendez malade, ma
chre. Voyons, discutons un peu et soyez calme. En quoi les dbuts de
Mlle Duchesnois peuvent-ils nuire  cette charmante enfant? Cette
demoiselle a vingt-huit ans, dit-on elle est faite, doit tre ce
qu'elle sera; quelle comparaison peut-on tablir entre une femme de
vingt-huit ans et une enfant de quatorze ans? Aucune. Soyez donc
raisonnable! Et vous, chre petite, qu'en pensez-vous? N'est-ce pas
que vous n'tes pas aussi afflige que votre professeur? Elle
m'embrassa avec tant de bont que je me mis  pleurer comme une bte!
Aussi, qu'elle tait bonne! Ah! voil qu'elle pleure. Allons, puisque
c'est un si gros chagrin, puisque vous tenez absolument qu'elle dbute
la premire, je vais faire prier le Premier Consul de se rendre chez
moi; il dcidera.

Voil la peur qui me galope au point que j'ose dire: Oh! non, madame;
par grce, ne le faites pas venir. J'aime bien rester avec vous toute
seule; vous tes si bonne, vous, que je n'ai pas peur. D'ailleurs,
voyez-vous, madame, je gterais mes affaires; je serais comme une
idiote devant lui. Puis, au fait, a m'est gal de dbuter aprs cette
demoiselle. Cela me fera travailler avec plus d'ardeur.
Consentez-vous, madame? dis-je  Mlle Raucourt. N'est-ce pas, il ne
faut plus se tourmenter? ni madame non plus, qui est si bonne.
Josphine se mit  rire, mais de tout coeur, me prit dans ses bras,
et dit: Vous voyez bien, Fanny; elle est plus raisonnable que nous.
Il faut faire ce qu'elle dit, cela lui portera bonheur (c'est vous,
madame, qui me porterez bonheur); puis nous serons tous l pour
applaudir notre petite protge.

(_Historique. Pas un mot de plus, pas un mot de moins._)

Me voil en voiture, en face de Mlle Raucourt qui faisait grise mine.
Petite sotte, tu m'as fait l une belle quipe; le consul aurait
donn l'ordre. La bonne Josphine n'a pas insist, quand elle t'a vue
si bte; j'ai cd. Allons, maintenant, plus de reproches; prends ton
courage  deux mains. Voici les courses, les visites qui se
succdent. Viens, nous allons chez Mlle Clairon. Elle m'a mise
au thtre et, quoiqu'elle ait t depuis fort mal pour moi, je ne
puis me dispenser de te mener chez elle. Je lui dois cette dfrence.
(On tait trs polie, dans ce temps-l!)

Mlle Clairon nous reut, mais trs froidement. Petite femme, aux
allures glaciales et bien prs de l'impertinence. Ddaigneuse, Mlle
Raucourt lui baisa la main qu'elle tendit  peine, le regard assez
important, mais pas la moindre bont. C'tait tout orgueil, cette
femme! Pose dans un grand fauteuil  la Voltaire, n'essayant pas mme
de se soulever, nous saluant de la tte, elle faisait froid, cette
femme! J'aurais voulu tre loin.

--Ma chre madame Clairon, permettez-moi de vous prsenter mon lve.

--Ah! ah! vous faites une lve! Pour quel emploi?

--Mais d'abord les grandes princesses, puis les reines...

--Ah! vous n'y allez pas de main morte. Ah! vous faites une lve, je
souhaite que vous ayez plus  vous louer d'elle que je n'ai eu  me
louer de vous.

Cette apostrophe dplut  Mlle Raucourt.

--Mais, madame, veuillez rappeler vos souvenirs: si j'ai cess de vous
rendre mes devoirs, vous l'avez bien voulu.

--Ah! bah! les lves sont toujours ingrats; except le bon Larrive
pourtant, qui n'a pas cess de me rendre ses hommages.

Mlle Raucourt lui dit _malicieusement_:

--Vous le traitiez _si bien_, qu'il et t doublement ingrat d'en
perdre la mmoire.

La Clairon devint presque rouge; je dis presque, car elle tait
d'une pleur effrayante.

--Allons, c'est bien! Petite, dites-moi quelque chose.

Il me prit un tranglement  la gorge. Jamais je ne dirai rien devant
cette figure qui me regarde sans la moindre expression bienveillante.
Mlle Raucourt vit bien le peu de dsir que j'avais de contenter cette
froide figure et elle-mme avait hte de se retirer:

--Elle est trs enrhume, chre mademoiselle Clairon, et, aujourd'hui,
vous ne pourriez la juger que dfavorablement.

--Comme vous voudrez.

--Si vous le permettez, une autre fois, je vous la ferai entendre.

La grande Mlle Clairon ne rpondit pas. Nous sortmes.

--Elle est gentille, celle-l! qu'en dis-tu?

--Je dis que, chez elle, il vous tombe des glaons sur les paules. Je
ne l'aime pas du tout, celle-l.

--Allons chez la bonne Dumesnil[35].

  [35] Dumesnil (Marie-Franoise Marchand, dit Mlle).--Ne  Paris,
  rue des Marais, le 2 janvier 1713.--Strasbourg (1733).--Dbute le
  6 avril 1737.--Reue le 8 octobre suivant.--Socitaire le 2
  fvrier 1738.--Retire le 31 mars 1776.--Dcde  Paris, 24, rue
  et barrire Blanche, le 1er ventse an X (20 fvrier 1803).
  (Georges MONVAL, _Liste alphabtique des socitaires_, etc.)

Celle-ci,  la bonne heure! Nous entrons dans une petite chambre au
rez-de-chausse, dans la cour d'un ancien couvent, rue des
Filles-Saint-Thomas. Il y avait l des habitations appartenant au
gouvernement, o des artistes obtenaient de loger pour rien.
Cette grande artiste avait cette misrable faveur. Une vieille bonne
nous annona. La Dumesnil tait couche (depuis quelques annes, elle
ne se levait plus), entoure de poules. Je la vois encore--tant elle
m'a frappe--assise dans son lit, un manteau de nuit en soie bleue, un
petit bonnet mont, surmont d'un noeud en ruban bleu.

--Ah! chre Fanny, que je suis bien heureuse de te voir. Viens donc
embrasser ta vieille Dumesnil. Qu'est-ce que c'est que cette belle
petite que tu m'amnes? Approche, ma fille, et embrasse aussi la
vieille Dumesnil!

Je la dvore des yeux, avec une curiosit incroyable. Elle avait une
physionomie si expressive, l'oeil et le regard de l'aigle.

J'tais stupfaite:

--Eh! Fanny, dis-moi, c'est une lve  toi que tu m'amnes?

--Oui, bonne Dumesnil.

--Et quand dbute-t-elle?

--Bientt, ma chre.

--Ah! c'est trs bien. Et dans quel rle?

--Clytemnestre.

Elle se retourna vers moi comme si elle regardait ryphyle. Elle tait
magnifique.

--Oh! oh!  son ge, c'est hardi. Sais-tu, Fanny?

--Non, ma chre amie; cette petite diablesse a des entrailles
maternelles!

--Tant mieux; c'est le sentiment qui prend les hommes comme les
femmes. Je vais te dire la premire scne. Tu veux bien, Fanny?

--Si je le veux! Te moques-tu de moi? Ce que je dsire, bonne
Dumesnil, c'est qu'elle puisse se rappeler ce qu'elle va entendre.

J'entends sortir de ce petit corps amaigri une voix tonnante, un
parler serr, une vrit presque familire, mais digne cependant. Au
vers

    Et de ne voir en lui que le dernier des hommes,

on voyait Achille tout petit. Son regard sur ryphyle faisait
disparatre cette femme. On la voyait s'abaisser jusqu' terre sous le
regard pntrant. Et le vers

    Et ce n'est pas Chalchas que vous cherchez,

chaque monosyllabe avait une valeur. J'tais saisie, cloue  ma
place; je disais tout bas: Ah! l'immense femme! quelle vrit! Mais
ce ne sont pas des vers qu'elle dit, cette femme! Non! C'est une mre
outrage, humilie dans son enfant. C'est une femme qui se vengera un
jour bien certainement.

--Fanny, comment la Clairon vous a-t-elle reues?

--Tu me le demandes? Mais fort mal!

Elle se mit  rire:

--Ah ! mais elle trne donc toujours, la chre Clairon? Toujours
sche et savante, n'est-ce pas? C'est bien quelquefois; mais tu sais
bien, toi, qu'avec ce ton pdant et ampoul, on ne remue pas les
masses, qu'on ne s'enfonce pas dans le coeur de son public. Elle a
du coeur, dis-tu, cette petite?

--Je te l'ai dit, surtout dans la maternit.

--Bravo! bravo! C'est le sentiment le plus sympathique. Rpte-moi,
mon enfant, la scne d'Idam, quand on a voulu lui enlever son
enfant.

J'ai rpt tout de suite, sans peur, mais avec l'motion
qu'elle m'avait donne.

--Bien, bien, petite! Tiens! voil mes yeux qui se mouillent. Tu as
raison, Fanny, cette petite a les cordes maternelles.

--Mais, madame Dumesnil, j'aimerais bien aussi l'amour.

--Par Dieu, je crois bien, elle a raison! A ton ge, eh! moi aussi,
j'aimais l'amour.

--D'ailleurs, madame, pour l'amour maternel, il faut bien connatre
l'autre un peu.

--Quel rle amoureux aimes-tu?

--Mais Amnade.

--Oui, oui, c'est de l'amour, mais tout simplement de l'amour. C'est
Hermione qu'il faut tudier. C'est de l'amour ml de jalousie. Voil
le bel amour! Eh bien! c'est un rle presque impossible; n'est-ce pas,
Raucourt? Hermione amoureuse, du coeur d'abord, et qui devient
froce par l'amour-propre bless. Cette femme emploie tous les moyens,
l'ironie touffe par les larmes, qu'elle ne veut pas laisser couler.
Ce n'est pas de l'ironie froide et emporte comme celle de Roxane.
Non, ce sont des larmes qu'elle retient, qui lui tombent dans la
gorge. On se trompe bien quand on veut y mettre de l'amertume sche!
Cette bonne Clairon le savait, mais elle n'avait pas d'entrailles.
Puis de la dclamation pour produire de grands effets. Vois-tu,
petite, il faut savoir faire des sacrifices, dblayer, et vous arrivez
 des effets inattendus. N'coute pas les auteurs, surtout; ils ne
veulent rien perdre, ceux-l.

--Mais Hermione, madame, est donc bien difficile?

--Demande  ton professeur ce que renferme cette grande figure.
Colre, amour, coquetterie, froideur ddaigneuse devant cette belle et
touchante Andromaque, cette douleur antique--que l'on pleurniche et
qu'on ne reprsente pas!--L'incertitude, l'amour-propre outrag, les
insultes qu'elle jette au visage de cette figure fataliste qu'on nomme
Oreste! Pour jouer ce rle, en vrit, il faudrait deux femmes... Vous
avez la beaut, petite, ce qu'il faut pour Hermione,--cherchez et
trouvez toutes les qualits. Si vous pouvez  vous seule les runir,
vous serez plus grande que nous. Si je vis encore, Fanny, viens avec
elle me rendre compte de ses dbuts. Elle m'intresse pour elle et
pour toi. Bonjour, mes enfants; je suis fatigue. Le maudit thtre,
quand j'en parle, vient encore me remuer; il me soulve malgr moi de
mon lit de repos, o je veux finir tranquillement avec ma vieille
bonne et mes poules. Embrassez-moi toutes deux et bonne chance!

Je me retirai avec peu d'envie d'Hermione. La conversation de Dumesnil
sur ce personnage ne pouvait sortir de ma pense. Je me suis trouve
paralyse devant le rle. Je l'ai jou souvent avec Talma, et m'y suis
toujours trouve trs insuffisante, malgr les applaudissements d'un
public trop indulgent. La Dumesnil m'apparaissait comme un fantme, me
disant  l'oreille: Hein! petite, je te l'avais bien dit.

En sortant de chez Mlle Dumesnil, Mlle Raucourt, qui aimait  me
tourmenter par mille questions parfois trs embarrassantes pour mon
inexprience et ma parfaite ignorance de toutes choses, cherchait
 savoir s'il y avait en moi l'intelligence et quelques penses.

--Que penses-tu de ces deux femmes?

--Moi, madame? Je n'ose dire ce que je pense; vous vous moqueriez de
moi.

--Non, pas du tout! Parle avec confiance avec moi. C'est pour ton bien
que je t'interroge; va un peu de toi-mme.

--Eh bien! puisque vous le voulez! Cette demoiselle Clairon ne me va
pas le moins du monde. Elle m'a paru tenir beaucoup  son orgueil;
elle n'a, je crois, que de la scheresse au coeur. Ce regard
insolent ne m'en a pas impos,  moi, petite fille. Elle avait, sans
doute, beaucoup de talent, mais peut-tre trop profond, trop calcul.
N'est-il pas vrai, madame, qu'il devait tre trop profond? Alors, pas
d'entranement, pas de spontanit, point de naturel. Je suis bien
hardie d'mettre ainsi mon opinion, moi qui ne sais rien. Mais, enfin,
pourquoi la Dumesnil m'a-t-elle laiss tant d'motion au coeur? Ah!
c'est qu'elle tait vraie, celle-l, naturelle! Elle jouait Cloptre
et Mrope! C'est bien diffrent! Mrope, tout son coeur  son fils.
Cloptre, atroce, le tuant de sa main royale. Quel talent souple elle
avait donc, cette immense actrice! Vous m'avez racont que Voltaire,
en entendant rpter sa _Mrope_, criait dans son enthousiasme: Je
n'ai pas fait si beau que cela. Elle me fait fondre en larmes, cette
enchanteresse sublime! Ma Dumesnil, c'est toi qui as fait _Mrope_. O
donc trouves-tu dans tes entrailles ces effets qui magntisent tous
ceux qui t'coutent? Ah! que tu es belle, que tu es touchante! Puis,
dans Cloptre, dans cette mre si froidement cruelle, quelle
anecdote diffrente! Vous m'avez racont qu'au cinquime acte, au
moment o Antiochus doute du doute le plus poignant pour ce coeur si
tendre, de laquelle de ces femmes qu'il aime a pu verser le poison, un
des comparses, pntr de cette situation si dramatique et ayant suivi
tous les mouvements de Cloptre, fit signe  Antiochus: C'est elle,
c'est celle-l! en lui donnant un grand coup dans le dos, tant il
tait indign. Aussi, m'avez-vous dit, la salle manqua crouler sous
les applaudissements, et la Dumesnil resta impassible. Elle n'eut pas
l'air de s'apercevoir de ce qui se passait, ni d'avoir senti le coup
de poing que le soldat lui avait donn. Le gnie ne peut pas aller
plus loin.

Mlle Raucourt m'coutait toujours srieusement.

--Je vois, chre enfant, que tu feras quelque chose. Tu es bien
gamine, tu aimes bien  faire des espigleries, mais tu penses et tu
observes. C'est bien!

Je croyais travailler sans relche. Le moment de mes dbuts
s'approchait. Il n'en fut pas ainsi. Les visites incessantes, les
ministres, puis toute la famille du Premier Consul: Lucien, qui, comme
le Premier Consul, n'aimait que la tragdie; Mme Bacchiochi, femme
minente, ayant beaucoup de rapports avec l'empereur, chtive,
maladive. Nous djeunions souvent chez elle avec la mre de l'empereur
et Lucien. Puis, aprs, on me faisait rpter: Lucien se mettait en
scne, me donnait des rpliques, ou, pour mieux dire, jouait les
scnes entires. La mre de l'empereur s'amusait infiniment de ces
rptitions. Elle avait l'aspect svre; elle tait trs noble et
trs belle, bonne et indulgente. J'tais trs protge par
toute cette grande famille. Mme Bacchiochi m'avait prise en affection
et me faisait venir chez elle presque chaque matin, et, quoique trs
souffrante, elle me faisait rpter. J'tais seule avec elle; elle
avait des vomissements qui la faisaient souffrir, et, bien souvent,
pendant que nous rptions, elle tait interrompue. Passez-moi vite
la cuvette; cela ne sera rien. Puis, effectivement nous recommencions
de plus belle. Quelle courageuse et charmante femme!

La reine Hortense, qui aimait Mlle Raucourt, nous recevait souvent
aussi,  cette poque. Elle habitait un htel, rue de la Victoire.
Eugne Beauharnais, qui tait bien ce qu'il y avait de plus charmant,
se trouvait presque toujours chez sa soeur. Elle tait bien belle,
la reine Hortense: les plus beaux yeux du monde et d'une douceur
anglique, des cheveux ravissants, une taille de nymphe, une carnation
magnifique, le teint frais et calme, blanche comme le cygne. (_Chre
Valmore, vous comprenez bien qu'il n'y a que vous qui puissiez faire
son portrait, avec les expressions potiques qui n'appartiennent qu'
vous._) Elle avait l'exquise bont de laisser rpter. Un jour o je
m'tais vraiment fatigue, la sueur me tombant sur le front: Pauvre
enfant; je ne veux pas qu'elle s'en aille dans cet tat, elle
tomberait malade. Enveloppons-la de ce chle. Elle me mit, malgr moi
et malgr Mlle Raucourt, un grand cachemire qu'elle avait sur ses
belles paules.

--Je vous le renverrai aujourd'hui mme.

--Point du tout; elle le gardera en souvenir de moi.

Oui, je l'ai gard, belle et bonne reine Hortense. Je l'ai
toujours conserv; c'est ma relique  moi. Je serais morte de faim,
plutt que de m'en sparer.

Tous ces souvenirs me sont bien chers, bien prcieux, et j'ai la douce
consolation de n'avoir jamais vari dans mes affections. Je suis
pauvre; que m'importe? Je me trouve riche par le coeur, et par mon
dvouement pour cette _immense_ famille, qui m'a tendu la main dans ma
jeunesse. J'aurai l'honneur de mourir avec mes premiers sentiments. Je
n'aurai peut-tre pas de quoi me faire enterrer. C'est trs possible;
a s'est vu. Je n'tais pas faite pour avoir du bien au soleil.
J'aurai quelques pelletes de terre et quelques fleurs de mes amis.
Que faut-il de plus?

Au milieu de tout ce train, de ces alles, ces venues, le monde tout
nouveau pour moi, ces exhibitions que l'on faisait de ma personne,
dans mon intrt, pour me faire des proslytes, tout cela me fatiguait
par des motions frquentes. A chaque soire, le coeur me battait 
me fendre la poitrine. J'tais trop heureuse de rentrer prs de ma
petite mre.

--Es-tu contente?

--En vrit, non! Tout cela m'ennuie. J'aimais mieux jouer ma _Petite
Laitire, Paul et Virginie_. On m'aimait  Amiens. Est-ce que je sais,
moi, ce que je deviendrai? Ces grands manteaux sous lesquels
j'toufferai peut-tre! Puis il faut tant de choses pour la tragdie!
Puis cette Mlle Duchesnois qui dbute avant moi! Puis Mlle Raucourt
qui me fait courir sans cesse avec elle, dans sa voiture. Il est vrai,
cela ne me fatigue pas les jambes; mais les leons sont bien rares!
Tiens, petite mre, je regrette Amiens, notre chambre, mon
piano, mes opras. Je regrette mme jusqu'aux petits soins de mnage
que l'on me faisait faire, quand je mettais le couvert, que ma
nourrice me grondait: Dpche-toi donc, Mimi; M. George va rentrer,
et tu ne seras pas prte! Ah! que c'tait gentil! Et mon loto donc!
quand tu me permettais d'y jouer avec vous. Comme j'tais rouge quand
je perdais! Et M. Baudry! te rappelles-tu comme il tait furieux quand
il appelait les numros? A peine dans ses doigts je les nommais!
Cette petite fille est insupportable! Dfendez-lui donc, madame
George, d'tre aussi malhonnte. Vous l'levez trs mal!--Vous croyez
me faire gronder, mais vous voyez bien que cela amuse maman. Me
gronder, elle, ou papa? Ils sont trop bons pour cela, ils m'aiment
trop! Eh bien, oui, je pleure de penser que je ne reverrai plus tout
cela! Tiens, encore demain, nous allons passer la soire chez M.
Roederer, au Jardin des Plantes; comme c'est amusant!

(_Chre amie Valmore, il faut rechercher ce qu'tait Roederer, et
quelle place il occupait  cette poque._)

--Pourquoi Mlle Raucourt est-elle venue  Amiens? Quelle rage mon pre
a-t-il eue de me voir attife d'un diadme? Il n'avait pas voulu me
donner  Mol,  Mme Dugazon, et il me donne  la tragdie. Comme
c'est gai!

--Voyons, Mimi, finis! C'est pour ton bonheur que nous avons fait le
voyage, que je me suis spare de ton pre, que j'ai renonc  mon
tat. Tu as bon coeur, tu nous aimes; ne l'oublie pas. Sois
raisonnable, embrasse ta petite mre.

Les dbuts de Mlle Duchesnois avanaient, on prparait les
miens. Le prince d'Hnin, qui aimait et voyait souvent Mlle Raucourt,
venait de me faire cadeau d'une trs belle peau de tigre pour mon rle
de Didon. A cette poque, on jouait Didon, habille en chasseresse,
comme la Diane antique, l'arc, le carquois; c'tait rellement trs
beau. Je commenais  trouver les dtails des parures assez
amusants.--Essayer tous ces beaux habits me faisait un peu oublier la
petite laitire et le loto.

Ah! par exemple, le costume chinois d'Idam me flattait peu. Tous mes
cheveux relevs au-dessus de la tte, un grand oiseau de paradis (trs
rare) que m'avait donn la mre de l'empereur, perch sur le haut de
ma coiffure et dont les plumes magnifiques retombaient sur les
paules; cette robe qui avait l'air d'un grand sac: quelle horreur!
Tout le monde disait que cela m'allait bien, et que j'tais superbe
avec le front dcouvert. Je n'tais point de cet avis. Je me trouvais
trs laide. Je me disputais avec Dublin, qui tait le dessinateur du
Thtre-Franais, homme d'esprit et de talent mme, mais trs entt
pour l'exactitude de ses costumes.

--Comment! vous me mettrez dans cette espce de sac; vous me cacherez
les bras, le col, la poitrine, et vous croyez que j'oserai paratre
comme cela! On se moquerait de moi.

--Et moi, dit ce bon Vanhove, qui jouait Yamti, que pensez-vous, mon
enfant, de ce qu'il veut faire de moi? Il me coud, entendez-vous? Pas
une pauvre petite place pour y placer ma tabatire, et monsieur sait
que j'aime  prendre mon tabac; mais il aime  me contrarier. Vous
tes un rvolutionnaire, monsieur Dublin.

Et il se retourna vers Lafont:

--Figure-toi, mon ami, lui dit-il tout bas,--mais j'coutais
bien,--que mon pantalon est cousu; si bien, mon ami, qu'un besoin
pressant enfin peut arriver. Oblig de le satisfaire. O? Dans mon
pantalon. J'ai donc raison de vous dire, monsieur Dublin, que vous
n'tes qu'un Robespierre.

Vous concevez tous les clats de rire. On tait gai, dans ce temps,
sans pdantisme; on tait en bonne camaraderie, chacun connaissait sa
valeur; il rgnait une galit charmante. Talma, Monvel[36] tutoyaient
Dublin qui les tutoyait aussi; mme un nomm Marchand, renomm pour
son nez qui n'en finissait plus, et pour sa taille la plus petite et
la plus menue du monde; toute sa grle personne disparaissait sous ce
nez gigantesque. Le pauvre diable ne faisait que des annonces, mais il
y mettait une importance tout  fait comique. C'est lui qui tait
charg d'apporter les chaises dans la scne de Trissotin des _Femmes
savantes_, et, d'aprs la tradition, de se laisser choir en apportant
une chaise. Il priait Talma, Michaud, tous ceux qui se trouvaient l,
de venir le voir. Quand son effet avait t grand, on venait le
fliciter.

  [36] Monvel (Jacques-Marie Boutet, dit de).--N  Lunville le 25
  mars 1745.--Dbute le 28 avril 1770.--Reu le 1er avril
  1772.--Parti le 1er juillet 1781.--Lecteur du roi de Sude et
  directeur de la troupe franaise  Stockholm.--Thtre de la rue
  Richelieu, 1791.--Membre de l'Institut, 1795.--Runion gnrale de
  1799.--Retrait le 1er mars 1806.--Mort  Paris le 13 fvrier
  1812. (Georges MONVAL, etc.)

--Vraiment, Talma, tu ne me flattes pas? tu as t content? Dis-donc
cela au Comit. C'est que vraiment, tu le vois, on est injuste, on
m'arrte dans ma carrire.

Talma est naf, bon enfant mme, s'amusant de toutes ces
plaisanteries. Ce Talma, dont le regard faisait trembler et frmir
tout un auditoire, dans la vie prive, doux, simple et calme. On ne se
proccupait pas d'argent. On ne songeait qu'aux succs. On tait bien
artiste.

Parmi ces artistes simples et sans fiert, il y en avait pourtant,
dont la fiert tait souvent impertinente. Monvel racontait qu'un
jour, en pleine assemble, la trs impriale Clairon, qui regardait
ses camarades comme des vassaux, dit:

--Vous devez savoir, messieurs, que, quand je joue deux ou trois fois,
je vous nourris pour tout un mois.

--Chre mademoiselle Clairon, lui rpondit Mol, en faisant un saut de
marquis, c'est donc pourquoi je suis si maigre!

Mlle Contat avait sa part d'arrogance; elle tait trs spirituelle et
trs charmante, quand elle voulait l'tre. C'est une fantaisie qu'elle
avait rarement. On ne l'approchait que si elle le permettait. Quel
grand talent! quelle grande dame! Une tte ravissante, les plus beaux
yeux noirs qu'on puisse imaginer; le regard si fin; une bouche riante,
moqueuse, le talent tait large et franc; les grandes manires de la
cour, la tte haute. Elle jouait en s'amusant. Il ne fallait pas la
voir dans le sentiment, impossible de jeter la moindre mlancolie sur
cette physionomie. La mre coupable, la femme jalouse, ah! ce n'tait
plus Mlle Contat. Son organe alors devenait glapissant; des larmes
prises dans la tte; c'tait  faire souffrir. Aussi elle s'en
ddommageait, quand elle reparaissait pour se rire de tout le monde.
Dans la _Comdie des femmes_, o elle tait tourdissante de comique
avec ce Fleury, qui ne lui cdait en rien pour le persiflage, dans une
scne avec lui o elle veut prendre le ton sentimental, il lui dit:
Laissons l le tragique: vous avez tant de grce  jouer le comique!
On applaudissait  dix reprises sans claqueurs. Ils taient peu en
faveur: on les mettait fort souvent  la porte. Faisait-on mal?

Le thtre,  cette poque, tait tout autre; il y avait bien aussi 
subir de petites menes, mais cela se passait sans trop de scandale.
Les jalousies thtrales existaient, existeront toujours, mais
l'mulation avait quelque chose de plus noble; on dsirait faire mieux
que son prdcesseur, on travaillait srieusement. Le public alors
tait trs enthousiaste et trs svre; on tait donc sans cesse sur
ses gardes. On savait qu'une ngligence serait punie; on faisait donc
de vrais _artistes_. C'tait de l'art et non du mtier. C'est beau
d'tre vraiment artiste, de ne pas songer  l'avenir. L'avenir, s'en
proccuper est chose si triste, si parcimonieuse! Les ides
mercantiles ne vont pas aux arts; il nous faut de l'exaltation, du
montant. Sans cette fivre permanente, comment aurait-on le courage de
paratre devant un public qui vient vous guetter, qui vous attend, qui
vous magntise, et qu'il faut magntiser pour vous mettre en
communication avec lui? Quand vous avez obtenu pendant votre
reprsentation un succs d'enthousiasme, vous rentrez dans votre loge
toute haletante, toute fivreuse, entoure d'hommages. Pensez-vous 
compter avec vous-mme? Peu vous importe, en vrit! Vous
payez--quand vous le pouvez--votre cuisinire ou votre cuisinier, sans
vous inquiter s'il vous trompe de quelques carottes. Soyez donc
artistes, si vous entrez dans ces dtails! Le fameux comdien Baron
disait: Les artistes devraient tre levs sur les genoux des
reines. Il avait bien raison: l, on ne compte pas!

Enfin, nous voici aux dbuts de Mlle Duchesnois. Elle dbuta 
Versailles. C'tait l'usage. On ne faisait pas du Thtre-Franais une
cole d'enseignement mutuel, une exhibition grotesque de personnages,
femmes ou hommes, qui se disaient en s'veillant: Je veux jouer la
tragdie: ce genre m'amuse. Je vais _dbuter_ au Thtre-Franais; si
je ne russis pas, eh bien, j'irai  Quimper-Corentin.

(_Valmore, je ne sais dans quel rle; je crois que c'tait Didon._)
Son succs fut mdiocre. On en vint instruire Mlle Raucourt qui fut
trs heureuse, elle et ses nombreux amis. On fut trs alarm dans le
camp ennemi de cet insuccs. On s'agita. M. Legouv, professeur de
Mlle Duchesnois, fut trs naturellement fort inquiet. Mme Legouv,
femme d'esprit et d'intelligence, ne ngligea rien, employa tous les
moyens pour obtenir une revanche clatante. Mme de Montesson, le
gnral de Valence, tous furent sous les armes! Toutes les forces
runies pour ne pas manquer cette seconde preuve! C'tait de toute
justice. Cette chre Mlle Duchesnois tait comme moi: elle avait
besoin d'un succs. Ne d'une famille trs pauvre, que serait-elle
devenue? Elle tait bonne, elle dsirait comme moi les rendre heureux!
Les femmes ne manquaient pas  cette reprsentation! Les femmes sont
si bonnes, si indulgentes! Quand elles entendent dire:

--Quel dommage que la dbutante ait un physique si malheureux! Mais
non, elle est bien, cette femme; sa taille est bien prise.

--Oui, mais elle est bien maigre, bien noire.

--Vous trouvez? Vous tes difficile. Moi, je la trouve une assez belle
personne. Pour son talent, il est trs heureux qu'elle ne soit pas
belle; elle s'occupera avec plus d'ardeur de son art. Les flatteurs,
les adorateurs ne viendront pas la distraire de ses tudes; elle fera
une grande artiste. Nous viendrons l'entendre souvent; nous aurons du
plaisir  la voir.

--Je le crois facilement, ma chre, rpond le mari; vous gagnerez
toujours  la comparaison. Ah! les femmes raffoleront de Duchesnois.

Quoi qu'il en soit, Mlle Duchesnois eut de trs bons dbuts; elle
avait de trs belles qualits: une voix harmonieuse, une grande
chaleur, une belle prononciation.

On lui reprochait de trop chanter le vers, de le psalmodier; c'tait
l'opinion de Talma surtout, lui qui parlait si bien la tragdie! Quant
 moi, il ne m'appartient pas de juger Mlle Duchesnois. La rivalit,
je dirai mme la lutte, qu'on voulut tablir entre nous, m'impose
silence, et je dois garder ma jeune opinion pour moi seule[37].

  [37] Il a paru en 1803 un opuscule intitul: La Conjuration de
  Mlle Duchesnois contre Mlle George Weymer pour lui ravir la
  couronne, avec les pices justificatives recueillies par M. J.
  Boullault. Ouvrage ddi au Parterre,  l'Orchestre, aux Loges,
  aux Galeries,  l'Amphithtre et mme au Paradis du Thtre
  Franais. A Paris, chez Pillet jeune, libraire, place des Trois
  Marie prs du Pont-Neuf, n. 2, et chez Martinet, libraire, rue du
  Coq Honor, n. 124. An XI-1803. Cet opuscule n'a pas moins de
  quatre-vingts pages! Avec quelle passion dans ce temps-l on
  s'occupait du thtre!

Ses dbuts termins, on attendait avec curiosit ceux de
l'lve de Raucourt. Ce sera trs piquant de voir cette lve de
quatorze ans en prsence de la Duchesnois. Quel attrait pour un public
de voir aux prises les deux dbutantes! Ce sera amusant. Qui
l'emportera? L'attention se divisait; on s'agitait, on assigeait le
bureau de location. Le thtre est une grande affaire: on accourait de
toutes parts pour retenir des places avec la mme ardeur que l'on
s'agite aujourd'hui  la porte de Mirs pour obtenir des actions. Me
voici; j'arrive avec enfantillage dans cette arne. Je suis annonce:
Clytemnestre d'_Iphignie en Aulide_, mon dbut.

(_Voici, mon amie Valmore, les journaux; vous y verrez la date._)

Mlle Raucourt me prsenta  l'Assemble gnrale: toute la
Comdie-Franaise me fit un accueil maternel. Je le devais  l'amiti
et aux gards que l'on avait pour Mlle Raucourt (les gards et les
bonnes faons taient d'usage); on me traita comme l'enfant de la
maison. Le lendemain, rptition, Mlle Raucourt prsente. Je reus
tous les encouragements si ncessaires  ce moment vraiment suprme.
Mlle Raucourt tait plus agite que moi. J'ignorais le danger; je
riais et m'amusais de tout,  tel point que, la veille de mon dbut,
revenant de la rue Taitbout, rue des Colonnes, je gaminais, en
frappant et sonnant  toutes les portes. Je n'avais plus que
quelques heures de cette existence de joie et d'indiffrence, pour
m'enfoncer tout entire dans la vie agite. A midi, la foule
encombrait dj toutes les issues du thtre. (_C'est vrai, chre
madame Valmore; je ne mens pas._) A quatre heures et demie, pour
entrer par la porte des artistes, on fut oblig de faire venir la
garde pour faire faire passage, et cette pauvre Mlle Raucourt venait
de se fouler le pied. Mais cette femme courageuse ne voulut pas me
quitter. Elle se fit porter dans ma loge; son mdecin vint la panser.
Elle tait bien touchante; je pleurais beaucoup.

--Allons, mon enfant, calme-toi. Ce n'est rien, je ne souffre pas.

On la porta dans une petite loge d'avant-scne qui donnait sur le
thtre! Mon entre fut accueillie avec faveur. J'eus le bonheur
d'obtenir un grand succs dans ma premire scne. Ma peur tait
lgre; et pourtant, cette salle comble, le Premier Consul dans sa
loge, cette bonne et ravissante Josphine, toute la famille assistait
 ce dbut. Le parterre, compos des gens les plus distingus et des
artistes. Nous avions les amis de Mlle Raucourt, bien entendu: le fils
de Mme Dugazon, Danty, le fils d'Audinot, le Directeur de
l'Ambigu-Comique, tous amis dvous; Castja, ancien prfet; le duc de
Fitz-James, le prince d'Hnin, tout cela au parterre! Quant  moi, mon
frre au parterre et ma soeur  l'orchestre, essayant tous les vieux
gants de ma mre pour faire le plus de bruit possible en
applaudissant.

Aprs ma premire scne, la peur se dclara plus forte, mais l'action
vint  mon secours. Mlle Vanhove jouait Iphignie; Mlle Fleury,
Eryphile; Saint-Prix[38], Agamemnon; Talma, Achille. Mon cher
Talma, il fut siffl dans Achille, les partisans du beau Lafont
taient courroucs de n'avoir par leur Lafont. Comme Talma a pris sa
revanche dans ce mme rle qui devint pour lui un de ses plus beaux!
Cette agitation du public contre Talma vint me troubler. A chaque
instant, Mlle Raucourt m'envoyait un message: Cela va bien, tiens-toi
ferme. Il y a de la cabale. N'aie pas peur; oui, n'aie pas peur, mais
tremble toujours.

  [38] Saint-Prix (Jean-Amable Foucault, dit).--N  Paris, rue de
  Grenelle-Saint-Honor, le 9 juin 1758.--Comdie bourgeoise, troupe
  de la Montansier,  Versailles.--Dbute le 9 novembre 1782 et reu
   l'essai.--Socitaire le 24 mars 1784.--Retrait le 1er avril
  1818.--Mort le 28 octobre 1834. (Georges MONVAL, _Liste
  alphabtique des socitaires_, etc.)

Arrive au IVe acte,  la grande tirade:

    Vous ne dmentez pas une race funeste...

je fus interrompue plusieurs fois par de vifs applaudissements. Cela
allait trop bien, sans doute. Les mcontents s'acharnrent  moi dans
les vers:

    Avant qu'un noeud fatal l'unit  votre frre

On murmurait, la malveillance fut assez cruelle. Mlle Raucourt me
criait de sa loge: Recommence. Je recommenai, mme murmure. On en
venait aux mains, on applaudissait. Le Premier Consul lui-mme
dsavouait cette cabale en applaudissant. Recommence. Et, moi, je
recommenai avec plus d'ardeur. Saint-Prix me disait: C'est bien, mon
enfant. Ils veulent vous intimider; ne cdez pas. La troisime fois
fut enleve  la pointe de l'pe, et mon succs fut d'autant
plus grand qu'il fut une protestation  une malveillance trop visible.
On me rappelle avec rage. Mlle Raucourt ne put reparatre! On vint
remercier pour elle en annonant l'accident qui la privait de se
rendre  l'honneur qu'on lui faisait. Ce fut une rude soire pour le
professeur, pour la dbutante; et pour les amis, donc! Ils vinrent
dans la loge tout suants, quelques habits dchirs, car on en tait
venu aux mains. Mon pauvre frre Charles avait les siennes tout en
sang. Et le bon Kreutzer aussi tait au parterre; il tait abm, mais
il tait si artiste, si chaleureux! Tout le monde s'embrassait.

--Quelle belle soire, Raucourt!

--Oui, oui, elle a t chaude. Cette petite diablesse n'a pas perdu la
tte, et il y avait de quoi.

Monvel me dit:

--Bien, petite. Est-ce que vous saviez le vers:

    A vaincre sans pril, on triomphe sans gloire?

Mlle Contat n'avait pas manqu, pour sa chre Fanny, d'assister  ce
dbut. Elle fut de suite aprs la reprsentation dans la loge de Mlle
Raucourt. Elle m'embrassa  plusieurs reprises, chose peu commune chez
elle; aussi, Mlle Raucourt me dit: Tu dois tre bien fire.

Le Premier Consul et Josphine envoyrent complimenter Mlle Raucourt
et savoir des nouvelles de sa foulure. Toute la famille du Premier
Consul en fit autant. Ah! cette soire peut-elle jamais tre oublie?
Non, jamais. Ces souvenirs-l ne s'effacent pas. Cette foule de gens
du monde, des artistes qui se pressaient dans les couloirs de cette
loge qui ne pouvait les contenir tous  la fois, c'tait trop
beau, trop imposant. Cette bonne Mme Dugazon, la Saint-Aubin, les
artistes du Grand-Opra, tous s'taient donn rendez-vous pour
soutenir l'lve de Raucourt: il y avait parmi les grands artistes
d'alors tant de fraternit!

On soupa chez Mme Dugazon; il a fallu en entendre, des avis! On me
prenait  part:

--Tu as t trs bien, mon enfant; mais,  ton second dbut, vite de
copier ton professeur.

Un autre:

--Fais toujours comme te dira Mme Raucourt. Prends garde  ta
dmarche, ne lve pas trop les bras. Laisse-toi aller  ton
inspiration, cela vaut mieux; livre-toi  ta nature, ne joue pas trop
en dehors.

Un autre me disait:

--N'aie pas peur, il vaut mieux dpasser le but que de ne pas
l'atteindre.

Voil trop d'avis pour que mon exprience puisse choisir le bon. Mais,
en vrit, j'tais tourdie. C'tait un vritable casse-tte chinois.

Je revins rompue. Mon pre et ma mre dcidrent que dornavant nous
reviendrions prendre tranquillement notre modeste repas. Je rejouai
Clytemnestre. Je ne puis parler de la foule qui se portait  mes
dbuts. On saura seulement qu'ils ont dur plus d'un an avec salle
comble. Mon second dbut fut plus brillant, et sans accident; puis
Amnade, dans _Tancrde_, rle que j'aimais beaucoup et qui fut trs
heureux pour moi. Que dirais-je de mes jeunes succs? Mais lisez,
chers lecteurs, si vous le voulez bien, les feuilletons de cette
poque! Idam, de _l'Orphelin de la Chine_, me fit honneur. On m'y
trouva des entrailles maternelles; et, de fait, j'aimais ces rles de
mre, je m'y trouvais plus  l'aise; puis Didon, Emilie, de _Cinna_,
puis enfin Phdre. Ah! celui-l, je le trouvais si affreusement
difficile que je tremblais comme la feuille. Mlle Raucourt tint  me
le faire jouer pourtant. Elle me l'avait fait travailler plus que tout
autre, puis je lui disais:

--Il me semble que, pour cette femme qui ne mange pas, je me porte
trop bien.

--Imbcile! Est-ce que je suis maigre, moi? Faut-il donc tre comme la
gueuse du Pre La Chaise pour bien jouer Phdre? Elle ne mange pas,
mais depuis trois jours.

--Ah! oui, au fait, cela me rassure.

Je jouai avec plus de confiance.

Josphine avait envoy  Mlle Duchesnois et  moi nos costumes de
Phdre: ils taient trs beaux, bords en or fin. Celui de Duchesnois
tait plus brillant: manteau rouge tout parsem d'toiles, voile, etc.
Moi, plus simple, manteau bleu Marie-Louise, simple broderie. Le
Premier Consul nous fit remettre 3,000 francs  moi et mme somme 
Mlle Duchesnois.

Aprs ma premire reprsentation de _Phdre_, nous tions bien heureux
dans notre petite famille! Avec quel apptit je mangeais mes bonnes
lentilles en salade! Mais mon beau manteau m'avait dchir tout le
bras. Ma nourrice me frotta avec l'huile de nos si excellentes
lentilles.

--Bah! ce n'est rien, va, ma bonne. Qu'est-ce que c'est que d'avoir
des gratignures au bras, quand on a eu une si belle soire? Le
Premier Consul y tait encore avec sa bonne Josphine; elle a voulu
jouir de son magnifique costume; il m'allait bien, n'est-ce pas, bon
pre?

Que de bonheurs  la fois! Le lendemain, Mlle Raucourt, qui mettait
des sommes fabuleuses  la loterie, venait de gagner un terne et me
fit cadeau de deux petites robes (de soie, allez-vous croire?); non
pas, s'il vous plat, mais de toile, c'tait bien assez beau pour la
pauvre dbutante. Pauvre, mais joyeuse, ravie, tourdie de mes succs;
cette foule qui m'entourait, tout tait blouissant pour moi. Quand
j'allais au spectacle, on m'applaudissait comme si j'tais un roi; que
d'illusions, pour une pauvre petite cabotine de province!

(_Voici, chers amis, les journaux qui vous feront classer les rles de
mes dbuts--et peut-tre reproduire quelques feuilletons--cela allonge
la sauce._)

Nous songemes  dmnager pour nous mettre dans nos meubles. Oui, en
vrit, dans nos meubles. On trouve un petit appartement rue
Sainte-Anne, au coin de la rue Clos-Georgeot; un entresol qui donnait
sur ce petit bout de rue, juste en face du marchal ferrant. Charmant
voisinage! qui charmait mon sommeil et me rendait le service de me
faire lever deux ou trois heures plus tt.

Notre beau mobilier se composait d'un meuble en crin noir pour le
salon, oui, salon, o ma petite mre couchait. Alcve ferme, donc
c'tait un salon; une petite table au milieu. Ma chambre  coucher,
une commode,--que j'ai encore, en vrit: c'est un souvenir--salle 
manger, vous comprenez, les chaises, une table dans ma chambre. Il y
donnait un cabinet avec un canap, une table; j'appelais le
petit trou mon boudoir. Nous tions au fond de la cour et, pour comble
d'agrment, il y avait au-dessous des curies, des voitures de remises
tenues par Mme Arsne. Chre femme, elle m'a servie longtemps. Jamais
je ne passe dans cette rue Sainte-Anne sans jeter un coup d'oeil sur
mes quatre fentres cintres; elles sont toujours l. Dieu veuille
qu'on ne les jette pas  bas.

Dans cette maison, Mme Germont, couturire de Josphine, occupait le
premier tage. J'allais souvent chez elle. Je m'amusais beaucoup avec
ces demoiselles ouvrires; car, chose affreuse, scandaleuse, je le dis
 ma honte, le soir, dans la rue, nous courions et jouions aux quatre
coins. C'tait joli de voir cette dbutante (qui,  tort sans doute,
faisait courir tout Paris) jouer dans la rue comme une mauvaise
gamine; aussi ai-je t gourmande vertement par ma mre et par Mlle
Raucourt, quand la mche a t dcouverte. Il a fallu se tenir en
artiste et s'ennuyer.

Lucien Bonaparte, que je voyais toujours chez sa soeur, Mme
Bacciochi, o je me rendais presque chaque matin, m'envoya un beau
ncessaire en vermeil et 100 louis en or. C'tait  me rendre folle;
je dansais autour de mon ncessaire. Quant  l'argent, je n'en savais
que faire: c'tait pour maman.

Mais, hlas! ce bon Lucien partit pour l'Italie; il venait de se
marier; lui, veuf, pousait une veuve. Ce mariage, je crois, fut cause
de son dpart. Un protecteur trs chaud de moins pour moi. Prive
aussi de ses bons conseils pour la tragdie, qu'il aimait avec
passion. Je crois que, malgr son amour pour sa nouvelle
pouse, il avait un peu de got pour moi, il parla mme avec toute la
dlicatesse possible de ses projets  Mlle Raucourt. On voulait me
mettre dans une maison _ moi_, me donnant tous les matres possibles;
on en parla mme  ma mre, ma pauvre mre si fire et si distingue;
c'tait mon avenir assur. On me mena mme, sous un prtexte, voir
cette maison; on finit par me dire qu'elle serait  moi, mais que je
devais l'habiter _seule_. Ah! bien oui! Que me fait votre maison, sans
les miens? Mais j'y mourrais! Je n'en veux pas, je refuse et de trs
grand coeur. Mais, comme tout ceci avait lieu assez avant le dpart,
qu'on tait loin de prvoir, le dpart arriva. Oh! les hommes, ils
vous aiment et vous trompent! Peut-tre aussi tait-ce en tout bien
tout honneur qu'il voulait me rendre heureuse. C'est possible, cela se
voit; c'est rare, mais enfin cela se voit, et j'en vais donner la
preuve.


LE PRINCE SAPIEHA

Au milieu de tout ce bruit, de tous ces beaux succs, il fallait se
tenir sur ses gardes. Vous comprenez que bien des tentatives furent
faites, bien des dclarations; comment en aurait-il t autrement? Au
thtre, on a toujours des adorateurs; belles ou laides, on en est
assailli. Ma mre recevait et conduisait, c'tait son devoir, toutes
ces propositions. Il nous arriva une soeur de ma mre, marraine de
ma soeur Oribelle, femme trs bonne, trs coquette et assez lgre,
inconsquente, et pas le moins du monde svre. Je l'aimais beaucoup,
c'est tout simple;  elle, je disais ce que je n'aurais pas
os dire  ma mre. Puis, elle me flattait. Dcidment, on aime la
flatterie. Quand je jouais, ma mre me faisait mille observations;
elle avait bien raison, ma mre! Ma tante me trouvait toujours
superbe; elle avait bien tort, ma tante! mais elle me faisait plaisir.
Puis elle me racontait tout ce qu'elle entendait dire. Hlas! elle
mentait sans doute; elle me faisait mal, mais elle me faisait plaisir!
Ma mre, au contraire, me disait: J'entendais dire que tu devrais
prendre garde  ta dmarche; que tes sorties taient mauvaises,
quelquefois trop de prcipitation dans ton dbit; que cela te rendait
parfois la mchoire lourde. Elle avait raison, ma mre, mais cela ne
me faisait pas plaisir. La flatterie perfide vous perd et on l'aime;
on s'loigne toujours du bien pour se rapprocher du mal. Ce qui devait
me rapprocher de ma mre m'en loignait; ce qui devait m'loigner de
ma tante m'en approchait; par ses loges exagrs, elle attirait ma
confiance. Oh! comment, si jeune, comprendre et faire la part du bien
et du mal?

Je vivais bien simplement; j'allais  mon thtre  pied par cet
affreux passage Saint-Guillaume. On m'avait donn pourtant le luxe
d'une femme de chambre; luxe indispensable. Je n'aurais jamais
consenti  voir ma mre dans les coulisses me tenir mon verre d'eau;
elle ne l'aurait pas voulu non plus. Elle ne venait jamais dans les
coulisses; elle avait sa loge et s'y tenait toute la soire. Je trouve
si humiliant et si dplac de voir une mre aux cts de sa fille:
cela donne matire  des interprtations fort sales; c'est ma faon de
voir  moi. J'avais bien des petites tracasseries  prouver de la
part de mes antagonistes, bien de vilaines lettres anonymes, moyen si
bas et que l'on emploie trop. Quand je jouais bien, des gens enrhums;
mais tout ceci tait si peu de chose, je m'en proccupais si peu! Cela
m'animait, au contraire. L'opposition m'a toujours t favorable;
c'tait un stimulant qui me montait. Un jour, pourtant, on me fit une
chose infme. Je jouais Phdre, le soir. A midi, je reus un petit
mauvais journal qui disait qu' Abbeville, pendant une reprsentation,
des dcombres taient tombs du ct du thtre et avaient atteint le
chef d'orchestre; ce chef, c'tait mon pre. Jugez de mon effroi, de
mon dsespoir. Comment faire, mon Dieu? Point de chemin de fer, pas de
tlgraphe lectrique. Je ne voulais pas jouer; j'allais partir,
j'tais morte. A quatre heures, je reois une lettre de mon pre. La
vie me revient: quel coup affreux on m'avait port! J'cris bien vite
que je jouerai. Mais la secousse avait t si violente, si dchirante,
que j'arrivai puise au thtre, et qu'au quatrime acte je tombai en
scne,  ct de cette bonne Mme Guen qui jouait OEnone. Elle, si
chtive, ne put me relever; on vint m'enlever. Le public, si excellent
pour moi, demanda de mes nouvelles, et Florence vint annoncer qu'il
m'tait impossible de continuer. Pas un murmure. Le bruit se rpandit
bientt dans la salle de la cause de mon vanouissement. On _chercha_
les auteurs d'une telle infamie, on les _connut_. Je pouvais
poursuivre cette affaire, faire du scandale; je ne l'ai jamais aim.
La rivalit vous rend quelquefois bien cruelle. Tant pis pour celle
qui peut avoir l'instinct du mal; elle en sera punie. Quelques jours
aprs, je n'y pensais plus; seulement, je dis  l'oreille de la
personne: Vous tes bien mchante; mais c'est gal, allez toujours;
vous finirez par m'amuser beaucoup. (_Ce fait est vrai. C'tait la
bonne Duchesnois qui avait fait mettre cet article._)

Les visites ne me manquaient pas, les trangers surtout. En gnral,
ils aiment les artistes, leur socit. Il y avait un vieux marquis de
Veuil qui tait sans cesse en observation et qui se faisait le
cicrone de tout tranger de marque, qui arrivait. Il menait vie
joyeuse, le cher marquis; il avait voiture. Comment suffisait-il 
cette existence? On ne sait. Mais enfin il tait reu partout. On est
si indiffrent  Paris, si facile. Vous venez en voiture, vous avez un
ruban quelconque  votre boutonnire, vous tes un homme comme il
faut; allons, c'est convenu: on vous reoit. Il venait me rendre
visite  ma loge, accompagn presque toujours d'un beau monsieur
couvert de crachats, tranger toujours. Le vieux marquis les
prsentait tous au cercle du comte de Livry, cercle o l'on jouait.
Sans doute que le vieux marquis avait le titre et les moluments
d'introducteur. Il me demanda la permission de me rendre ses devoirs
chez moi (il tait trs bien lev, le vieux marquis).

--Venez, marquis, je vous recevrai.

Il vit mon modeste rduit; il fut fort surpris.

--Eh bien! oui, monsieur, c'est comme cela; je me trouve trs bien.

--Ah! misricorde! quel tapage! Mais on ne s'entend pas.

--Calmez-vous. C'est mon voisin, le marchal, qui, malheureusement
pour vos oreilles si dlicates, a beaucoup de pratiques
aujourd'hui! C'est bien fcheux, j'en suis dsole, mais, moi, j'y
suis faite.

--Mais vous ne pouvez pas rester ici.

--J'y reste,  moins que vous n'ayez un palais  m'offrir. Jusque-l,
je ne me spare pas de mon marchal ferrant: je l'aime!

--Chre demoiselle, il faut tre jeune comme vous pour supporter un
pareil vacarme.

--Je le supporte et j'en ris.

--Je venais vous prier de recevoir le prince Sapieha, homme distingu,
qui adore les artistes et qui cherche leur socit. Il va toutes les
fois  vos reprsentations, et il sera trs heureux d'tre admis
auprs de vous.

--Pourquoi pas, si ma mre le permet? Nous recevons beaucoup de monde,
mon voisin le marchal peut vous le dire; je puis donc recevoir le
prince Sapieha.

Ma tante poussait beaucoup  cette rception; elle aimait peut-tre
les Polonais!

Le prince me fut prsent. C'tait effectivement un homme tout  fait
distingu, grand, mince, une physionomie fine et charmante, lgant
sans affectation, trs simple, ce qui dnote toujours le grand
seigneur. Il resta peu, ne m'accabla pas de compliments, ce qui est
encore trs distingu d'un homme d'esprit, obtint la permission d'tre
reu le lendemain. Il revint et demanda l'autorisation de me faire
accepter comme hommage au jeune talent un superbe cachemire rouge, un
voile d'Angleterre et un petit bijou de col avec une chane et un
petit mdaillon. Ma mre lui dit:

--Monsieur, si c'est  l'artiste que vous offrez ces cadeaux,
elle les recevra comme _artiste_.

Le prince Sapieha, vraiment grand seigneur, s'tait pris pour moi, non
pas d'amour, certes, mais bien d'un vritable attachement. Il me
voyait comme une enfant qui s'amuse de tout. Le prince Lucien, avant
son dpart, m'envoya un ncessaire en vermeil magnifique. Il y avait
au fond de la thire en vermeil 100 louis en or.

--Tiens, maman, voici des pices d'or; prend-les bien vite. Ah! qu'il
est bon, M. Lucien, de penser  sa petite protge. Je vais aller le
remercier.

Le lendemain,  midi, je fus reue; il me dit:

--Chre enfant, c'est trop peu de chose. Je voulais faire plus, vous
rendre indpendante et heureuse.

--Mais je suis trs heureuse, moi!

--Oui, pour le moment. Pensez que tout cela est fragile. Vous tes
jeune, songez  l'avenir. Le public est capricieux; tchez de vous
rendre indpendante, afin de vous retirer, si vous prouvez un revers.

Il m'avait pris le bras et me faisait parcourir son jardin, me faisant
la morale. Il avait bien raison. Il me mena  ma voiture, qu'il avait
fait avancer  la grille, qui donnait rue de l'Universit. Il y avait,
il y a encore l, au mme endroit, une pompe. Je n'y passe jamais sans
donner, un coup d'oeil sur cette grande grille et sans donner un
souvenir de reconnaissance au prince Lucien. Il partit le lendemain.
Je lui promis de lui crire tout ce qui m'arriverait. Je le fis
pendant quelque temps, puis plus du tout. J'tais ingrate. Je me le
suis reproch, mais trop tard, comme cela arrive. Le pass, on
l'oublie trop vite; on ne peut plus y revenir, il est trop tard.
Hlas! ce mot: trop tard! est affreux!

J'avais trs envie d'une paire de bracelets en cheveux de je ne sais
qui et dont les fermoirs taient composs de deux grosses roses.
J'avais vu ces bracelets chez un petit bijoutier borgne; ils cotaient
une somme fabuleuse: 200 francs. Il n'y fallait pas songer. Sur les
100 louis du prince Lucien, ma mre fut me les acheter et les mit,
sans me prvenir, dans mon ncessaire, que je visitais au moins dix
fois par jour. Je vous laisse  penser quelle fut ma joie. Ces deux
petits bracelets, les ai-je gards longtemps! Ils me cotaient un
argent fou en coton; je les changeais tous les jours, ce qui
divertissait beaucoup le prince Sapieha.

--Vous ne pouvez pas rester dans ce petit logement; cherchez-en un, il
le faut. Ne vous occupez pas du reste.

Ma tante se mit en course, et, rue Saint-Honor, n 334, en face de
l'htel de M. Lebrun, troisime Consul, on me fit venir pour voir un
appartement au premier tage avec un grand balcon. Oh! pourvu qu'on ne
jette pas en bas cette belle maison, et mon cher balcon, mon premier
luxe! Appartement de 2,400 francs avec curies et remises!

--Ah! ma tante, que c'est beau! Mais pas de meubles, pas de chevaux.

--Sois tranquille, je suis charge de tout.

--Par qui?

--Par le prince Sapieha.

--Oui, par le prince Sapieha. C'est trs bien, mais je ne l'aime pas;
je ne veux donc rien accepter.

--Il le sait, mais cela lui est gal; il veut que tu sois bien
comme tu le mrites.

--Il ne veut pas autre chose? A la bonne heure! Aprs toutes mes
conditions bien assises, je laissai faire tout ce que le gnreux
grand seigneur commandait. Il paratra trs singulier peut-tre de
rencontrer tant de magnificence dsintresse. Cela existe et a exist
pour moi, et sans doute pour bien d'autres. N'avons-nous pas vu des
personnages qui, dans leur testament, ont fait des legs  des
artistes? Le prince Sapieha a fait de son vivant des largesses, ce qui
est encore plus grand, et plus noblement gnreux! Il rendait heureux
de suite. Il vaut mieux se faire bnir de son vivant qu'aprs sa mort.
C'est moins goste: ce qu'il donnait, il ne l'avait plus, tandis que
ne donner qu'aprs sa mort, c'est de la gnrosit avare.

On me consultait sur mes gots. Il ne me fallait que peu; en sortant
de mon petit rduit, tout me paraissait du luxe. Je fis ma chambre 
coucher en quinze seize lilas et mousseline brode. Quant au boudoir
qui donnait dans ma chambre, je ne voulus rien y mettre, le rservant
pour ma femme de chambre; j'tais trop poltronne pour ne pas l'avoir
prs de moi. Le salon en soie carmlite et garnie de velours noir.
Salle  manger tout en blanc. Dans ce temps, le luxe tait trs
modeste. Le moyen ge n'existait pas, les meubles de Boule taient
inconnus. On avait tort; c'est vraiment beau. Il y a maintenant une
recherche si lgante dans l'ameublement. Puis les lastiques sont si
doux, les divans si commodes, au lieu de nos meubles si durs. On
mettait tout  l'antique; c'tait beau sans doute, mais
c'tait triste et svre. On ne pouvait pas, au milieu de ce genre
grec, se mettre  la Pompadour; on aurait eu l'air grotesque. On se
mettait en tunique, coiffure  la Titus; c'tait trs joli et bien
affreux de se faire couper ses beaux cheveux! On tait moiti homme.
Ces tuniques en mousseline de l'Inde taient bien sduisantes; les
paules nues, les bras, on tait vraiment bien. Mais les femmes
maigres, c'tait triste pour elles!

Il fallait tre un peu forme en statue pour porter avec avantage ce
costume. Les statues montrent leurs paules, leur poitrine, leurs
bras; j'ai t bien tonne quand j'ai vu des tragdiennes couvertes
jusqu'au col comme les hommes. Je me suis dit: Peut-tre que tout est
chang. Ces statues aujourd'hui sont plus modestes; elles veulent tre
habilles en vestales! Au fait, c'est plus honnte; les moeurs
l'exigent; on est devenu si pudique. Puis, la maigreur s'en trouve
bien, ce qui n'empche pas de trouver Vnus et Diane bien belles. On
va les voiler, esprons-le; les moeurs le veulent.

(_Chers Valmore, excusez tous deux toutes mes btises._)

Revenons aux choses humaines. Me voici donc dans mon appartement. Rien
n'y manque, et je n'ai point la tte tourne de tout cet clat. Je
marche sur des tapis magnifiques. Je me vois reflte dans des glaces
superbes, je ne me regarde pas plus! Mon bon prince est heureux du
bien qu'il me fait. Chaque jour, ce sont de petites surprises. Des
porcelaines partout, jusque sur une petite table de ma chambre; table
antique toujours, pied de biche dor, marbre blanc. Ma nourrice,
pendant que j'tais au spectacle, venait visiter ma chambre,
l'pousseter: elle tait trs propre, ma nourrice, et trs maladroite.
Toute la table renverse, et toutes les belles porcelaines brises.
Elle craignait mon retour, pauvre Marianne, ou plutt celui de ma
mre. Que faire? Je riais, moi.

--Ne te tourmente pas, va; j'aime mieux cela que si j'tais malade.
Laisse dire maman; ne rponds pas surtout. Va bien vite te coucher;
demain, il n'y paratra plus. Bah! nous en aurons d'autres. Seulement,
il ne faudra pas tre si propre.

Nous tions  peu prs en famille; ma mre, ma tante, toujours trs
indulgente. Mon frre Charles, qui tait premier violon au thtre de
Feydeau, ne logeait pas avec nous, mais venait tous les jours dner
avec sa famille. Mon bon pre tait toujours  Amiens, et faisait de
frquents voyages  Paris. Nous avions voiture; ma tante avait amen
un petit garon, fils de sa bonne, pauvre fille qui tait morte 
Amiens, d'une manire bien affreuse. Je me rappelle cet affreux
vnement. Ma tante venait de prendre un bain de pieds dans un vase en
faence. Elle s'tait remise au lit; elle sonna Jane pour prendre le
vase. Ma tante logeait au deuxime tage, les fentres  balcon. Cette
Jane, pour ne pas descendre apparemment, trouva plus commode de vider
le vase par la fentre. Malheureuse! L'eau du bain tait savonneuse:
il lui chappa, elle voulut le retenir et tomba sur le pav, la tte
brise. Ah! l'affreux spectacle! Ma tante, qui fut au dsespoir de
perdre ainsi cette femme, qu'elle avait  son service depuis douze
ans, garda son fils orphelin. C'est le mme petit Joseph que je fis
habiller en jockey, qu'on nommerait tigre aujourd'hui, et qui
montait derrire la voiture pendant le jour. Joseph tait trs
heureux, mais, le soir, il avait une peur effroyable, et nous tions
obligs de le prendre avec nous dans la voiture, ce qui m'amusait
infiniment. Pauvre petit! nous l'aimions, et ne voulions pas le rendre
malheureux et sans doute malade par la peur. On va me tirer les
jambes? Prenez-moi. Je vais tomber! Tout se passait gaiement. Des
succs, des dclarations! J'tais sre, en rentrant, d'en trouver bon
nombre, et souvent de bien bizarres.

Une fois, on me donna rendez-vous aux Catacombes. Fi! l'horreur! On
ne pouvait, disait-on, me voir que l; on devait agir avec mystre,
tant les mnagements qu'on avait  garder taient grands, mais je ne
devais rien, rien craindre. Ma position serait compromise en agissant
avec moins de prudence. Je sais ce que vous inspirez  un illustre
personnage, et il serait dangereux pour moi, si l'on s'apercevait de
la passion que vous m'inspirez. Soyez donc confiante; venez, et, si je
suis assez heureux pour ne pas vous dplaire, je vous jure que la
visite dans un lieu, qui d'abord peut vous paratre lugubre, ne se
renouvellera plus. Mon dsir ardent est de vous consacrer ma vie et de
mettre ma fortune  vos pieds. Si vous consentez, ce soir,  minuit,
mettez-vous  votre fentre.

Ah bien! oui, je m'y mettrai  ma fentre, mais pour me moquer de
vous. Vous pouvez m'attendre, aimable amant, au milieu de votre
charmant sjour d'ossements, et y dposer vos soupirs et votre
fortune. Allons donc, Clmentine (ma femme de chambre), c'est un fou
ou un assassin. Elle est jolie, sa dclaration! Ah! s'il fait
pareilles offres de sa fortune, il la gardera longtemps. C'est un juif
que cet amoureux-l, et un juif gascon encore!

Ce drle d'amant m'a poursuivie par trois ou quatre lettres; puis, je
n'en ai plus entendu parler. J'ai eu tort de ne pas porter ces lettres
au prfet de police! Aujourd'hui, on n'y manquerait pas. Cet imbcile,
qui craint de perdre sa position et qui met, dit-il, sa fortune  mes
pieds! Renonce  ta position, homme passionn, et dmasque-toi au beau
soleil; alors on consentira peut-tre  te regarder. Quelle plate
plaisanterie!

Un autre, c'tait un fils de famille qui, si je voulais bien consentir
 le recevoir, se dguiserait en femme. C'tait plus gai,  la bonne
heure! Mais je n'admettais pas les travestissements.

Un autre s'annonait sous le nom de M. _Papillotes_. Ceci me parut
plaisant. Ma femme de chambre l'avait vu. C'tait un homme de
quarante-cinq ans environ, trs bien, de bonnes manires, mais trs
original. Il s'tait faufil au thtre, et, quand je jouais, il
causait avec ces messieurs et ces dames. Avec moi, il avait l'air du
bon papa... Un jour, il m'entendit tousser:

--Permettez-moi de vous envoyer des sirops des les; ils sont
excellents pour la poitrine.

--Merci, monsieur, j'accepte.

Le lendemain, effectivement, je reus des caisses de sirops, des
caisses de liqueurs des les, des pains de sucre. Ah ! ce brave
homme est un picier en gros. Il vint me voir, ce brave homme! Ah! il
n'y avait pas de danger  le recevoir. Quel singulier personnage!

--Ah! que vous avez un mauvais coiffeur! Il vous met trs mal
vos papillotes. Permettez que je vous les mette.

Ah! mon Dieu! c'est peut-tre un perruquier. Je riais avec Clmentine
 en tomber malade.

--Voyons, donnez du papier  monsieur, puisqu'il veut bien me coiffer.

--Non, non, votre papier n'est pas bon; j'ai le mien dans ma poche.

--Plus de doute, Clmentine, c'est un insolent perruquier.

--Vous avez aussi votre fer  papillotes?

--Non, mademoiselle; il ne faut jamais passer mon papier au feu.
Laissez seulement deux heures mes papillotes, et vos cheveux friseront
 merveille; vous verrez que vous serez contente.

Je lui laisse ma tte; il me met je ne sais combien de papillotes,
puis il me dit:

--Vous me permettez de vous rendre visite dans quelques jours?

--Certainement.

--Clmentine, vous ne laisserez plus entrer cet homme, entendez-vous?
Revenez vite m'ter tout ce papier et me nettoyer la tte. Cette bte
d'homme m'a tir les cheveux et m'a fait un mal horrible. Allons,
vite, tez-moi tout ce sale papier.

--Ah bien! il est drle, son papier! Regardez donc, mademoiselle?

Des billets de banque! Ah! pour le coup, c'est un banquier. Il y en
avait au moins une vingtaine de 500 francs chacun. (_Ma bonne amie
Valmore, c'est vrai, je vous le jure._)

Ah! celui-l n'a pas besoin des Catacombes, mais Papillotes
est un trs joli nom; j'espre qu'il le conservera.

Je suis reste sur M. Papillotes, m'en ayant pos une vingtaine  500
francs. Malgr la coiffure dore de ce monsieur, il m'ennuyait, et
fort souvent je lui refusais ma porte. C'tait mal, car ce cher homme
tait amoureux de sa profession de coiffeur dont il s'acquittait si
bien, ne demandant que trs humblement  me baiser la main. Il tait
d'une courtoisie bien rare, et, en fin de compte, je devais y mettre
un terme: toutes les papillotes ne pouvaient me ddommager de la
somnolence que sa prsence me causait. L'lgant prince Sapieha tait
spirituel, trs amusant. Je le voyais rarement; il avait une passion
effrne pour le jeu: cette passion l'occupait exclusivement.
D'ailleurs, il ne m'aimait point d'amour: je l'intressais, voil
tout. C'tait vraiment un ami pour moi. Les conversations d'amiti
languissent.

--Comment allez-vous, ma chre enfant?

--Bien; et vous, mon prince?

--Moi, je suis trs fatigu, chre. J'ai pass la nuit  jouer; je
suis bris, ce matin. Ah! vous avez jou Amnade, hier. Avez-vous eu
beaucoup de monde?

--Beaucoup; puis, le Premier Consul y tait.

--Diable! Il aime donc bien la tragdie, le Premier Consul? Il y vient
presque chaque fois.

--C'est vrai, mais c'est que Talma joue toujours avec moi, et le
Premier Consul aime beaucoup Talma. Pour moi, je sens que je suis plus
anime, quand je le vois dans sa loge; c'est qu'il s'y connat, lui!
Il doit se voir quelquefois dans ces grands hros; je suis sre
qu'il cause avec eux. Il est si grand aussi, notre Premier Consul; la
grandeur lui va si bien; et comme il est beau! Je voudrais le voir,
lui parler. On dit qu'il a une voix et une parole si douces. Et quelle
jolie petite main! on la voit  merveille: il la pose sur le devant de
sa loge. Bien certainement il y a l une intention coquette. Pourquoi
pas? Les grands hommes ont bien la leur.

--Ma chre, vous tes folle de votre Premier Consul.

--Non, je n'en suis pas folle. Je l'aime et l'admire comme tout le
monde. Voyez, quand il entre dans sa loge, les femmes se lvent,
l'applaudissent; elles ne sont pas folles de lui, pourtant. C'est de
l'enthousiasme, du dlire; la police n'y est pour rien. Allez, c'est
de l'lan vrai.

Je crois que le cher prince n'tait pas de mon opinion. Ah! s'il
m'avait dit un mot contre le Consul, je l'aurais trs poliment mis 
la porte. Ce nom de Napolon, je l'ai toujours aim; c'tait mon
culte, et je n'en ai jamais chang. Je n'ai jamais eu la sottise
d'avoir une opinion, moi, femme et artiste. Mais je me suis permis
d'adorer le nom, et mes affections sont toujours restes fidles. Je
ne m'en suis jamais cache; je l'ai dit  qui  voulu m'entendre.
N'importe, cela soulageait mon pauvre coeur.


BONAPARTE.--LIAISON AVEC LE PREMIER CONSUL.--TALLEYRAND.--TALMA.

Ma premire entrevue avec le Premier Consul. Je venais de jouer
_Iphignie en Aulide_ (Clytemnestre). Le Consul assistait  la
reprsentation. En rentrant chez moi, je trouvai le premier valet de
chambre du Consul, Constant, qui venait me prier, de la part du
Consul, de permettre que l'on vnt me prendre le lendemain,  huit
heures du soir, pour me rendre  Saint-Cloud; que le Consul voulait me
complimenter lui-mme sur mes succs!

Je fut saisie d'une manire affreuse, moi qui, quelques jours avant,
manifestais au prince le dsir ambitieux de parler au Consul. On
m'offre cette occasion, et je me trouve ptrifie. tais-je contente?
En vrit, non, et dans ce moment j'tais fort peu dsireuse de
grandeurs! Que vais-je faire? Que rpondre  ce Constant, qui tait l
avec sa figure rjouie et qui paraissait fort tonn de l'immobilit
de la mienne? Singulire chose que le coeur humain! Moi, qui ne
pensais jamais au prince Sapieha, j'y pense alors; lui, si excellent,
si grand seigneur, qui m'offre tout ce que je peux dsirer, qui est
trs amusant, qui a d'excellentes manires, qui ne demande qu' baiser
le bout de mes doigts, qui me laisse parfaitement libre, et dans ma
tranquille innocence, chose bien convenue entre nous et bien
respecte. Que pouvais-je dsirer, mon Dieu! Rien! Eh bien, si,
j'avais besoin d'tre ingrate, et allais l'tre en effet. Je l'avoue,
la curiosit l'emporta, l'amour-propre peut-tre; que sais-je, moi? Je
rponds  Constant: Dites au Premier Consul, monsieur, que j'aurai
l'honneur de me rendre demain  Saint-Cloud. Vous pourrez venir me
prendre  huit heures, mais pas chez moi, au thtre. Au thtre.
Pourquoi? Je n'en sais rien. Pour me compromettre tout de suite, sans
doute. Sotte vanit qui venait honteusement s'emparer d'une
pauvre jeune fille.

J'tais triste aprs avoir congdi Constant. Je passai une nuit toute
d'agitation; j'tais mcontente de moi. Mais que vais-je lui dire,
moi, au Consul? Que me veut-il? D'ailleurs, il pouvait bien venir chez
moi. Dcidment, cette entrevue me trouble et je suis bien tente de
n'y pas aller,  son Saint-Cloud! Malgr toutes ces rflexions, je
calculais comment il faudrait m'habiller. En blanc ou en rose? Une
belle toilette ou un joli nglig? Bah! je verrai cela demain. Je vais
dormir,  la fin. Mon Dieu, pourquoi le Consul a-t-il la fantaisie de
me voir? Il est matre, on ne peut le refuser! C'est juste, ce n'est
pas ma faute, je ne pouvais pas refuser. Ainsi, dormons.

A huit heures, je sonnai ma femme de chambre:

--Eh bien! Clmentine, je n'ai pas ferm l'oeil. J'avais envie de
vous sonner pour causer. Voyons, parlez. Que vais-je mettre pour aller
l?

--Ah! mademoiselle, que vous tes de mauvaise humeur! Il y en a tant
d'autres qui voudraient tre  votre place!

--Tu crois cela, toi? C'est joli!

--Oui, oui, mademoiselle, si la Volnais, la Bourgoin,[39] voire mme
Mlle Mars pouvaient tre appeles  votre place, elles seraient
ravies. Songez donc ce que c'est que le Premier Consul. Si vous ne le
comprenez pas, c'est que vous tes tout  fait une enfant.

  [39] Bourgoin (Marie-Thrse-tiennette).--Ne  Paris, rue des
  Deux-Anges, le 4 juillet 1781.--Dbute le 13 septembre
  1799.--Nouveaux dbuts le 28 novembre 1801.--Socitaire en mars
  1802.--Retire le 1er avril 1829.--Morte  Paris le 11 avril
  1833.--Inhume au Pre-Lachaise. (Georges MONVAL, _Liste
  alphabtique des socitaires_, etc.)

Cette Clmentine tait une servante-matresse, trs fine et trs
ruse. Elle piquait mon amour-propre par vanit, elle allait au but.
Pauvre humanit!

La journe me parut d'une longueur dmesure. Je ne pouvais rester en
place; j'allais au bois de Boulogne; je revenais chez mon parfumeur,
chez ma marchande de modes; au thtre, je rencontrai mon bon Talma.

--Qu'as-tu donc? tu as l'air d'une folle. Je te dis bonjour, tu ne me
rponds pas; tu me pousses pour passer. Es-tu malade? ou en veux-tu au
rgisseur?

--C'est vous, Talma, qui tes fou de me dire ce que vous dites. Je
n'ai rien.

Fleury me prit par les mains, le vilain moqueur.

--Voyons, regardez-moi. Vous tes rouge comme une cerise, aujourd'hui,
vous ordinairement ple comme le lis de la valle. tes-vous en
colre? Voyez donc, Contt. Ne lui trouvez-vous pas l'air trange, un
air de conqute? H! h! il y a quelque chose.

Ah! mon Dieu! saurait-on dj? Qu'est-ce qu'ils me veulent donc, tous
ces gens-l?

--J'ai mal  la tte! Est-ce que je ne puis avoir mal  la tte? Vous
avez bien la goutte, vous, monsieur Fleury, qui vous moquez de moi. Eh
bien, est-ce que vous tes de bonne humeur, quand vous avez la goutte?

--Oh! qu'elle est mchante! Ne lui parlons plus; elle est en train de
nous maltraiter tous, mme son bien-aim Talma. Embrassons-la pour la
punir et sauvons-nous.

Charmant et aimable Fleury! Il tait toujours marquis, mme
dans ses pantoufles et dans sa robe de chambre!

Je rentrai vite chez moi. Il me semblait que j'avais un criteau sur
le dos o l'on avait crit mon rendez-vous. Enfin, six heures.
Allons, Clmentine, habillez-moi: un nglig blanc en mousseline,
rien sur la tte; un voile de dentelle, un cachemire, voil tout. Je
vais aller au thtre pour passer les deux heures mortelles. Venez
avec moi, vous m'avertirez quand Constant sera l. Je m'installe dans
une loge pour tre l bien seule. Volnais vint m'y trouver. Que le bon
Dieu la bnisse! Quel ennui! On jouait _Misanthropie et repentir_, je
ne l'oublierai jamais.

--Verrez-vous tout le spectacle, George?

--Non, et vous?

--Non plus; j'ai affaire  neuf heures.

--Bon, elle aussi.

--O allez-vous donc dans une toilette si riche? Y a-t-il un bal
quelque part?

--Non, je vais en soire. Vous avez une parure bien clatante.
(J'avoue que je prfrais la mienne: elle tait plus simple.)

Pauvre Volnais. Elle allait chez notre brave gouverneur, le gnral
Junot. Cette parure faisait prsager un mauvais got de l'adorateur.
Cette liaison a dur assez de temps. Elle lui a flanqu sur le dos des
enfants qu'il n'a jamais faits, mais que Michelot a pris le soin de
fabriquer. (_Ceci pour toi, mon cher Valmore._)

Clmentine vint:

--On vous attend.

--Ah! Clmentine, que je voudrais revenir chez moi!

Je trouvai Constant au bas de l'escalier de l'entre des artistes.
Nous allmes prendre la voiture conduite par le fameux Csar, qui
heureusement aimait un peu trop  se rafrachir, ce qui, le jour de la
machine infernale, rue Nicaise, sauva l'empereur et l'impratrice qui
se rendaient  l'Opra, et notre Csar, tant un peu trop dsaltr,
mena ses chevaux avec une telle rapidit que le coup affreux fut
manqu.

Nous voil partis. Ce qui se passa en moi pendant la route, il m'est
impossible de le dcrire. Mon coeur battait  me briser la poitrine.
Je ne causais pas, allez. De temps  autre, je disais  Constant:

--Je meurs de peur. Vous feriez bien de me reconduire chez moi et de
dire au Premier Consul que je me suis trouve indispose. Faites cela
et je vous promets de revenir une autre fois.

--Ah! bien oui, je serais bien reu!

--Mais quand je vous dis, monsieur, que j'ai une peur tellement forte
que je ne pourrai dire un mot, que je serai glace, et que votre
Premier Consul me jugera pour la plus grande bte qu'on ait jamais
vue. Savez-vous que j'en serai fort humilie?

Ce Constant riait de tout son coeur, ce qui me parut assez
impertinent.

--Rassurez-vous. Vous verrez combien le Consul est bon, vous serez
bien vite remise de votre frayeur. Soyez donc tranquille, il vous
attend avec une vive impatience, etc. Ah! nous voil arrivs! Allons,
mademoiselle, rassurez-vous, oui, et tremblez toujours.

Nous traversons l'Orangerie, puis nous arrivons devant la
fentre de la chambre  coucher donnant sur la terrasse, o Roustan
nous attendait. Il soulve le rideau, ferme la fentre sur moi, passe
dans une autre pice. Constant me dit: Je vais prvenir le Premier
Consul.

Me voil seule dans cette grande chambre; un immense lit au fond et en
face des croises, de grands rideaux soie verte, un grand divan
agrandi, estrade en face de la chemine. De grands candlabres chargs
de bougies allumes, un grand lustre. Eh! mon Dieu! c'est clair
comme un jour de bal. Est-ce effrayant? Rien ne peut chapper aux
regards, une tache de rousseur serait vue. Tout est grand ici; pas le
moindre petit coin mystrieux o l'on puisse se drober: tout est
dcouvert. C'est trop beau pour moi! Mettons-nous dans cette bergre.
L, entre le lit et la chemine, je serai un peu cache; on ne
m'apercevra pas de suite. Ah! cela me rassure un peu; puis, mon voile
bien baiss, je serai plus hardie.

J'entends un petit mouvement. Ah! comme le coeur me bat! C'est lui.
Le Consul entre par la porte qui tait  ct de la chemine, porte
donnant dans la bibliothque.

(_Tous ces dtails vous paratront bien futiles, ma chre Marceline;
je pense pourtant qu'il faut les donner._)

Le Consul tait en bas de soie, culotte satine blanc, uniforme vert,
parements et collet rouges, son chapeau sous le bras. Je me levai. Il
vint  moi, me regarda avec ce sourire enchanteur qui n'appartenait
qu' lui, me prit par la main et me fit asseoir sur cet norme divan,
leva mon voile qu'il jeta  terre sans plus de faon. Mon beau
voile! C'est aimable; s'il marche dessus, il va me le dchirer. C'est
fort dsagrable.

--Comme votre main tremble! Vous avez donc peur de moi? Je vous parais
effrayant? Moi, je vous ai trouve bien belle, hier, madame, et j'ai
voulu vous complimenter. Je suis plus aimable et plus poli que vous,
comme vous voyez.

--Comment cela, monsieur.

--Comment! je vous ai fait remettre 3,000 francs aprs vous avoir
entendu dans milie, pour vous tmoigner le plaisir que vous m'avez
fait. J'esprais que vous me demanderiez la permission de vous
prsenter pour me remercier. Mais la belle et fire milie n'est point
venue.

Je balbutiais, je ne savais que dire.

--Mais je ne savais pas, je n'osais prendre cette libert.

--Mauvaise excuse! Vous aviez donc peur de moi?

--Oui.

--Et maintenant?

--Encore plus.

Le Consul se mit  rire de tout son coeur.

--Dites-moi votre nom?

--Josphine-Marguerite.

--Josphine me plat, j'aime ce nom; mais je voudrais vous appeler
Georgina. Hein! voulez-vous? je le veux.

(Le nom m'est rest dans toute la famille de l'empereur.)

--Vous ne parlez pas, ma chre Georgina. Pourquoi?

--Parce que toutes ces lumires me fatiguent. Faites-les
teindre, je vous prie; il me semble qu'alors je serai plus  l'aise
pour vous entendre et vous rpondre.

--Ordonnez, chre Georgina.

Il sonna Roustan:

--teins le lustre.

--Est-ce assez?

--Non, encore la moiti de ces normes candlabres.

--Fort bien. teins.

--A prsent, y voit-on trop?

--Pas trop, mais assez.

(_Chre madame Valmore, tous ces dtails vous sembleront bien
enfantins; mais ils sont vrais, trs mal raconts par moi; mais, par
vous, ils seront charmants. Il faut tant de got, tant de dlicatesse!
Vous possdez tout cela, vous!_)

Le Consul, fatigu quelquefois de ses glorieuses et graves
proccupations, semblait goter quelque plaisir  se trouver avec une
jeune fille, qui lui parlait tout simplement. C'tait, je le pense,
nouveau pour lui.

--Voyons, Georgina, racontez-moi tout ce que vous avez fait. Soyez
bonne et franche, dites-moi tout!

Il tait si bon, si simple, que ma crainte disparaissait.

--Je vais vous ennuyer. Puis, comment dire tout cela, je n'ai pas
d'esprit? Je vais trs mal raconter.

--Dites toujours.

Je fis le rcit de ma trs petite existence, comment je vins  Paris,
toutes mes misres.

--Chre petite, vous n'tiez pas riche; mais,  prsent,
comment tes-vous? Qui vous a donn le beau cachemire, le voile, etc.?

Il savait tout. Je lui racontai toute la vrit sur le prince Sapieha.

--C'est bien, vous ne mentez pas. Vous viendrez me voir, vous serez
discrte; promettez-le-moi.

Il tait bien tendre, bien dlicat; il ne blessait pas ma pudeur par
trop d'empressement, il tait heureux de trouver une rsistance
timide. Mon Dieu! je ne dis pas qu'il tait amoureux, mais bien
certainement je lui plaisais. Je ne pouvais en douter. Aurait-il
accept tous mes caprices d'enfant? Aurait-il pass une nuit  vouloir
me convaincre? Il tait trs agit pourtant, trs dsireux de me
plaire; il cda  ma prire, qui lui demandait toujours grce.

--Pas aujourd'hui. Attendez. Je reviendrai, je vous le promets.

Il cdait, cet homme devant lequel tout pliait. Est-ce peut-tre ce
qui le charmait? Nous allmes ainsi jusqu' cinq heures du matin.
Depuis huit heures, c'tait assez.

--Je voudrais m'en aller.

--Vous devez tre fatigue, chre Georgina. A demain. Vous viendrez?

--Oui, avec bonheur. Vous tes trop bon, trop gracieux pour que l'on
ne vous aime pas, et je vous aime de tout mon coeur.

Il me mit mon chle, mon voile. J'tais loin de m'attendre  ce qui
allait arriver  ces pauvres effets. En me disant adieu, il vint
m'embrasser au front. Je fus bien sotte; je me mis  rire et lui dis:

--Ah! c'est bien: vous venez d'embrasser le voile du prince
Sapieha.

Il prit le voile, le dchira en mille petits morceaux; le cachemire
fut jet sous ses pieds. Puis, j'avais au col une petite chane, qui
portait un mdaillon des plus modestes, de la cornaline; au petit
doigt, une petite bague plus modeste encore, en cristal, o Mme Ponty
avait mis des cheveux blancs de Mlle Raucourt. La petite bague fut
arrache de mon doigt, le Consul la brisa sous son pied. Ah! il
n'tait plus doux alors. Je fus interdite et me disais: Quand tu me
reverras, il fera beau. Je tremblais. Il revint tout gentiment prs
de moi.

--Chre Georgina, vous ne devez rien avoir que de moi. Vous ne me
bouderez pas, ce serait mal, et j'aurais mauvaise opinion de vos
sentiments, s'il en tait autrement.

On ne pouvait pas en vouloir longtemps  cet homme; il y avait tant de
douceur dans sa voix, tant de grce, qu'on tait forc de dire: Au
fait, il a bien fait. (_Sur ma tte, tout cela est vrai._)

--Vous avez bien raison. Non, je ne suis pas fche; mais je vais
avoir froid, moi.

Il sonna Constant.

--Apporte un cachemire blanc et un grand voile d'Angleterre.

Il me conduisit jusqu' l'Orangerie.

--A demain, Georgina;  demain!

Voil littralement ma premire entrevue avec cet homme immense.

Constant ne me dit rien; il faisait bien. Je n'tais pas dispose 
faire conversation avec lui. Il tombait de sommeil et ne fit qu'un
somme durant la route. Je ne dormais pas, moi. Je trouvais le
Consul trs sduisant, mais assez violent. C'est une existence toute
d'esclavage que je vais me donner; pas la moindre libert  esprer,
et j'aime beaucoup mon indpendance! Retournerai-je demain, comme je
l'ai promis? Je suis dans une incertitude. Il me plat; je le trouve
si bon, si doux avec moi. Puis, sais-je bien si ce n'est pas un
caprice? Il serait fort triste et fort humiliant d'tre quitte. La
nuit porte conseil; attendons. En arrivant chez moi, Constant me dit:

--A ce soir, huit heures, madame; je viendrai vous prendre.

--Non, je ne suis pas dcide; venez  trois heures, je verrai. Dites
au Consul que je me trouve un peu fatigue, que je ferai mon possible
pour ne pas manquer  la promesse que je lui ai faite.

Talma vint me voir. Je disais tout  mon bon Talma.

--Comment, tu hsites? Mais tu es donc folle? Vois quelle position
pour toi. Tu ne connais pas, enfant que tu es, le Premier Consul.
Honnte homme d'abord. J'ignore quelle sera la dure de son got pour
toi, mais je suis certain qu'il sera toujours excellent. On
n'abandonne pas une jeune fille honnte qui, malgr toutes les
sductions qui l'entourent, n'a pas failli;--tu me l'as dit et je le
crois.

--Vous avez raison de me croire, bon Talma. Pourquoi vous
mentirais-je?

(_Chre bonne, vous voyez combien il est dlicat de dire: pas encore_
failli. _Enfin il faut bien que l'on sache que c'tait mon premier
pas, cause de la continuit de cette illustre liaison. Je suis bte
aujourd'hui  manger du foin. Tout cela me parat d'un plat
dsesprant. Heureusement que l'esprit, la posie et le coeur sont
chez vous pour faire de ces riens des choses charmantes. Mais je n'ai
pas le sol, et l'imagination travaille pour savoir o en trouver:
voil mon sort._)

--Mais, voyez-vous, Talma, c'est justement parce que c'est mon premier
pas que je suis trs effraye. De l, voyez-vous, dpend ma destine.
Je raisonne, allez; je ne suis pas si enfant que vous le croyez. Le
Consul est bon, oui, je vous l'accorde, j'en suis certaine. Mais c'est
le Premier Consul, et moi une cabotine! Lui ne pense qu' la gloire;
croyez-vous, vous, que la gloire aille avec l'amour? Non, moi, je veux
que l'on soit amoureux de moi. Je serai bien heureuse, n'est-ce pas?
si je l'aime enfin le Consul, de n'tre prs de lui que par ses
ordres, quand cela lui plaira! Voyons, Talma, c'est l'esclavage. Ai-je
raison?

--Eh bien, alors, marie-toi.

--Joli conseil que vous me donnez l. Je crains l'esclavage et vous
voulez que je me marie?

--Tiens, veux-tu que je te dise? Tu iras ce soir  Saint-Cloud, c'est
ta destine; suis-la donc. Si tu n'y vas pas, tu feras quelques
sottises, qui te seront bien plus funestes.

--Tenez, c'est vrai. J'irai, car je sens que je l'aime. Dnez avec
moi, Talma, si vous n'avez rien de mieux  faire. Nous parlerons de
lui, vous qui l'avez connu beaucoup; car vous le voyiez beaucoup chez
sa femme, cette gracieuse et charmante Josphine.

--Oui, je l'ai beaucoup vu. Je te conterai cela une autre fois. Je ne
puis dner avec toi, ma chre amie,  mon grand regret, mais ma
femme m'attend.

Mariez-vous donc; c'est plus honnte, c'est vrai, mais quelquefois
bien gnant! On se marie par amour; je le pense, du moins. Quand on
n'est plus amoureux, il faut se souvenir qu'on l'a t? Vous vous en
souvenez, Talma. C'est encore quelque chose. On doit des gards  sa
femme; cela n'est pas chaud, mais cela est honnte.

--O donc as-tu appris tout cela?

--En voyant des gens maris. Allons, cher Talma, partez; il est tard;
mes compliments  Madame. A demain, nous jouons _Cinna_. La
reprsentation tient-elle toujours?

--Jusqu' prsent.

--Tant pis, mais il faut faire son devoir.

A huit heures, Constant entrait dans la cour; il tait venu  trois
heures prendre les ordres. Me voil encore en tte  tte avec ce bon
et joyeux serviteur. La conversation pendant la route fut trs
laconique, de mon ct du moins. Constant avait beau dire: Le Consul
est enchant de vous, il vous trouve charmante, il vous attend encore
avec plus d'impatience. Je restais fort silencieuse en me disant: Le
Consul cause donc avec son valet de chambre? Au fait, pourquoi pas? Je
cause bien avec Clmentine. La familiarit du Consul avec son valet de
chambre est une distraction, voil tout! Puis il lui est dvou.
Hlas! il ne l'a pas t, le misrable. Le Consul m'attendait.

--Bonjour, Georgina! Sommes-nous de bonne humeur?

--Oui, toujours pour vous.

C'tait vrai, il tait vraiment sduisant, son sourire
cleste, ses manires si douces; il vous attirait, vous fascinait.

--Eh bien, Georgina, vous m'avez dit la vrit. Cette petite bague,
que j'ai brise sous mon talon, venait bien de Mlle Raucourt; les
autres objets, de votre beau prince Sapieha. Vous lui avez dj fait
dire sans doute de cesser ses visites et ses prodigalits.

--Non, je vous avouerai franchement que je n'y ai pas song.

--C'est bien, ne vous en proccupez pas; il le comprendra, vous ne le
verrez plus.

Je me dis en moi-mme: Pauvre prince, te voil bien rcompens. Il
n'avait pas d'amour pour moi; son coeur ne sera pas froiss, mais il
aura le droit de me croire bien ingrate. Et pourtant ce n'est pas ma
faute et je ne puis blmer le Consul: il a raison. Tout homme dlicat
agirait ainsi. Hlas! sera-ce mon bonheur? Esprons; suivons
aveuglment cette route, quelle qu'elle puisse tre.

Le Consul fut plus tendre que la veille, plus pressant. Mon trouble
tait palpitant; je n'ose dire ma pudeur, puisque j'tais venue de ma
propre volont. Il m'accablait de tendresses, mais avec une telle
dlicatesse, avec un empressement rempli de trouble, craignant
toujours les motions pudiques d'une jeune fille, qu'il ne voulait pas
contraindre, mais qu'il voulait amener  lui par un sentiment tendre
et doux, sans violence. Mon coeur prouvait un sentiment inconnu, il
battait avec force; j'tais entrane malgr moi. Je l'aimais, cet
homme si grand, qui m'entourait de tant de mnagements, qui ne
brusquait pas ses dsirs, qui attendait la volont d'une enfant, qui
se pliait  ses caprices.

--Voyons, Georgina, laisse-toi aimer tout entire; je veux que
tu aies une entire confiance. C'est vrai, tu me connais  peine. Il
ne faut qu'une minute pour aimer; on sent tout de suite le mouvement
lectrique qui vous frappe en mme temps. Dis-moi: m'aimes-tu un peu?

--Certainement, je vous aime, non seulement un peu; j'ai peur de vous
aimer beaucoup et d'tre alors fort malheureuse. Vous avez de trop
grandes choses en vous pour que votre coeur ressente une tendresse
bien vive pour ce qui n'est pas la gloire. Les pauvres femmes sont
prises et bien vite oublies; pour vous, c'est un joujou qui vous
amuse un peu plus, un peu moins et, quoique vous soyez le Premier
Consul, je ne veux pas tre un joujou.

--Mais, si vous tes mon joujou prfr, vous ne vous en plaindrez
pas, j'espre. Pas de mfiance, Georgina; vous me fcheriez.

--Eh bien, je reviendrai demain.

--Vous voyez comme je suis faible de consentir  vous laisser partir
sans m'avoir donn une preuve d'abandon, qui ne nous laisse plus
trangers l'un  l'autre. Partez donc, Georgina. A demain.

--Ah! j'oubliais: je joue _Cinna_.

--Tant mieux: j'assisterai  la reprsentation. Soyez bien belle.
Aprs _Cinna_, la voiture vous attendra.

--Mais je serai fatigue.

--Allons, Georgina, cette fois, je veux vous voir aprs _Cinna_, et
vous cderez  mon dsir, ou je ne vous verrai jamais.

--Je viendrai.

J'avais de grosses larmes dans les yeux.

--Tu pleures; tu vois bien que tu m'aimes un peu, folle.

Il essuya mes grosses larmes, m'embrassa et me dit:

--A demain, ma chre Georgina.

On joua effectivement _Cinna_; rien n'avait t chang. A sept heures
un quart, j'entrais en scne, et le Consul n'tait pas arriv. C'est
pour me punir qu'il n'est pas l. Eh bien, s'il ne vient pas, je
n'irai pas demain  Saint-Cloud. Je ne suis pas une esclave, je
m'appartiens bien. Je suis  moi,  moi seule, Dieu merci. Ah! que
j'ai bien fait de rsister! C'tait un caprice, rien de plus.

Mon cher Consul, vous voyez que j'ai ma volont aussi et que, quoique
trs petite fille, je sais ne pas courber la tte devant la puissance.
Tant mieux; je suis libre et je respire plus librement.

Et je sentais que j'touffais en dbitant mon monologue. Dbiter,
c'est le mot. J'tais dtestable, absurde, et la fire milie tait
fort humilie. Il est inou, tout ce qui peut se passer dans la tte
d'une artiste, tout en jouant, tout en tant le personnage, en
apparence du moins. Car d'autres penses viennent vous assaillir, font
de vous une machine; on fait sa charge, et l'on trompe parfois le
public.

A la fin de mon monologue, j'entends une rumeur dans la salle et des
applaudissements frntiques: c'tait le Consul. Ah! combien je
respirais avec bonheur. On crie: Recommencez! ce qui arrivait
toujours, quand le Premier Consul tait en retard. Je recommenai,
mais cette fois le coeur rempli de joie et d'ivresse, mais tout
entire  mon personnage. Le bon public devait dire: A la
bonne heure! Il parat que la prsence de notre grand homme l'inspire
plus que cette salle comble. Le Consul aimait beaucoup la tragdie de
_Cinna_.

La reprsentation de cet ouvrage tait si magnifiquement joue par
Talma et Monvel; Monvel, si simple dans Auguste, si noble! On parle de
diction! Ah! c'est lui qui connaissait le secret d'motionner sa
diction. Comme il parlait Corneille, cet homme! Sans organe, presque
sans voix, on l'entendait de partout. Aussi, quel silence admirateur
quand il tait en scne! Qu'il tait tragique, simple, et, dans son
monologue du IVe acte, je crois, quand vandre venait de lui
dcouvrir la trahison de Cinna, et que dans le monologue il
rcapitulait toutes ses actions et qu'il finissait par dire:

    Rentre en toi-mme, Octave, et souffre des ingrats,
    Aprs l'avoir t!

_Aprs l'avoir t_ tait dit avec un sentiment indfinissable. Il y
avait dans ces deux mots tous ses remords: c'tait d'un effet
tragique. Et encore dans ce mme monologue, quand il se relve et
qu'enfin il veut se venger de cet ingrat, il avait un retour sur
lui-mme en disant:

    Eh quoi, toujours du sang et toujours des supplices!

_Du sang_ tait dit avec touffement et une expression de dgot sur
les lvres; il se laissait tomber dans un fauteuil et il disait d'une
manire si fatigue, si puise:

    Ma cruaut se lasse!

(_Cher Valmore, je n'ai pas_ Cinna _sous la main. Vous l'aurez
dans votre mmoire d'artiste et vous arrangerez cela en homme de got
qui se connat en belles choses. Je crois qu'il est heureux
d'intercaler ces dtails artistiques entre ma troisime visite 
Saint-Cloud._)

Et la scne qui ouvre le Ve acte entre Auguste et Cinna. Il entrait
le premier; trs agit, Cinna le suivait. Les fauteuils taient poss
 l'avance. Monvel prenait son fauteuil d'une main tremblante.

    Prends un sige, Cinna.

Et, sur l'hsitation de Cinna, il recommenait:

                         Prends...

Quel effet prodigieux! Ah! j'tais l, palpitante, tout oreilles,
comme tout le public, du reste. Et les vers qui suivaient le fameux
_Prends_:

                              Sur toute chose,
    Observe exactement la loi que je t'impose.

Ds le commencement de cette scne, son dbit tait bref, serr, et
pourtant imptueux. Quand il rappelait  Cinna les faveurs dont il
l'avait combl et lui disait:

    Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.

Cinna, qui veut alors se relever, tait retenu par Monvel:

    Tu tiens mal ta parole. Sieds-toi.

Rendre l'effet est impossible. Et quand il lui citait tous les
conjurs, qu'il les comptait sur ses doigts, ces doigts
magiques dont la flamme sortait de chaque phalange; compter sur ses
doigts sans exciter le rire, faire frmir tout le monde au contraire,
c'est pousser l'art au del de toute imagination; et, aprs avoir
dmontr  Cinna toutes ses bassesses, toutes ses ingratitudes, quand
il finissait cet loquent dialogue en lui disant:

    Parle, parle, il est temps.

Je ne pense pas qu'il soit possible  aucun comdien d'atteindre une
perfection semblable, aussi vraie, aussi intelligente, et tout cela
sans un cri, sans une exagration! Ah! Monvel sublime, ta rputation
est bien au-dessous de ton immense talent. L'injustice dominera donc
toujours?

Talma, dans ce personnage pusillanime, incertain, brave cependant,
mais faible, qui marchait sous l'influence de sa passion pour milie,
et qui agissait contre les sentiments de son coeur. Que sa premire
entre tait belle,  Talma! Tout ce beau et interminable rcit tait
fait d'une voix basse; quand il en arrivait  ces vers:

    Le frre tout dgouttant du meurtre de son pre,
    Et, sa tte  la main, demandant son salaire,

quelle physionomie! Toutes ses fibres tremblaient! Il avanait la main
droite qui vraiment portait une tte, et, de l'autre main, qu'il
avanait presque au-dessus de cette tte ensanglante, demandait son
salaire. Ceci tait d'un effet si pouvantablement vrai, que j'ai vu
bien souvent des femmes se retourner de frayeur. C'est, je crois, du
talent, mais ceux qui ne l'ont pas vu n'y croiront pas; ils
ont raison: ils ne l'ont pas vu et ne le verront pas. Les vieilles
traditions sont aujourd'hui tournes en ridicule ( l'impossible nul
n'est tenu). Comment parler des couleurs  un aveugle?

Les tragdies n'taient pas entoures de beaux dcors; c'tait mme
trs sale, trs nglig. On avait grand tort. La faute n'en tait
certes pas  Talma, qui sentait et connaissait toute l'antiquit mieux
que personne. Que de fois je l'ai vu dans de saintes colres contre ce
mauvais got, cette mesquinerie! Mais vous nous ferez donner des
bonnets d'ne, misrables que vous tes! Pauvre Talma, qui voulait,
tant il aimait l'antiquit, rtablir les choeurs dans _OEdipe_. La
musique lve l'me, elle potise; mais parler de cela  ces bonnets
de coton, c'est peine perdue.

--Vois-tu, me disait-il, ils sont encrots dans leurs vieilles
habitudes. Ils croient que j'apporte le bonnet rouge, quand je parle
d'innovations si ncessaires  notre art. Si l'on ngligeait la mise
en scne d'une manire si mesquine, on ne ngligeait pas la
distribution des ouvrages. Dalmas, acteur brillant et  grands
applaudissements causs par une chaleur intrpide, qui tonnait et
entranait le public tourdi par tant de volubilit, qui se demandait
aprs: Mais pourquoi ai-je tant applaudi? Je ne sais pas, c'est fait,
et je n'ai pas applaudi Talma, quand il a dit d'une manire si simple
et si touchante:

    C'est Oreste, ma soeur...

j'ai eu des larmes aux yeux pourtant, et je n'ai pas applaudi. Est-ce
que j'aimerais mieux le tambour que le rossignol? Dcidment,
je suis une vraie brute. Dalmas n'tait point sans talent, mais, je
le rpte avec regret: c'tait un talent tourdissant. Mais enfin il
tenait son emploi de jeune premier rle et ne ddaignait pas de jouer
Maxime, rle peu  effet, effac presque compltement par Auguste et
Cinna; mais il le jouait. Les premiers confidents, quoique premiers
et, il faut bien l'avouer, bien mdiocres en ce temps, n'auraient pas
os se faire remplacer. Les ouvrages, de ce ct, taient monts le
mieux possible.

Ce soir-l, et la prsence du Consul y tait pour beaucoup, l'effet de
la reprsentation tait magnifique. Je ne parle pas de moi, mon Dieu!
Au milieu de ces merveilleux et immenses talents, de ces gants, je me
tenais de mon mieux pour ne pas faire ombre au tableau. J'eus donc la
flatteuse rcompense de mes efforts. Mais il m'arriva, au Ve acte, un
applaudissement auquel j'tais loin de m'attendre, au vers:

    Si j'ai sduit Cinna, j'en sduirai bien d'autres.

Applaudi, ce vers,  trois reprises. Je devins pourpre. Mon Dieu! que
veut dire cela? On prsume donc quelque chose? On ne peut rien savoir.
Le Premier Consul vient souvent et on croit peut-tre... Ce serait
affreux! Les secrets de la cour seraient donc comme les secrets de la
comdie? Que va me dire le Consul? Il sera furieux; il m'accusera
peut-tre d'indiscrtion, et pourtant je ne me suis confie qu'
Talma. Il est trop prudent et trop peureux pour en avoir ouvert la
bouche, mme  sa femme. Talma me suivit dans ma loge tout bouriff.

--Eh bien! tu vois? Tu as entendu ces applaudissements?

--Oui; j'en suis confuse et inquite. Pourvu que le Consul ne m'accuse
pas d'indiscrtion! Aprs tout, peu m'importe; le public a peut-tre
voulu me faire un gracieux compliment. Allez-vous-en, Talma; on
m'attend.

Je montai en voiture et me voil pour la troisime fois sur la route
de Saint-Cloud. Le Consul m'attendait.

--La reprsentation a t bien belle, me dit-il. Talma a t vraiment
sublime. Monvel est un acteur bien profond; malheureusement, la nature
l'a desservi. On ne peut avoir une grande rputation avec une voix
aussi dfectueuse, un physique si grle. Le thtre, c'est l'idalit;
on n'y veut pas voir des hros mal faits. Monvel combat ses
dfectuosits par la science, mais le charme est absent. C'est un
acteur  tudier. Vous avez t belle aussi, Georgina.

--J'ai fait de mon mieux pour mriter votre suffrage, qui est le plus
flatteur pour moi.

--Eh! mais, vous devenez flatteuse.

--Je cherche  me faire grande dame.

--Vous essayez  devenir mchante. Soyez ce que vous tes; je vous
prfre Georgina que comtesse.

--Il m'accablait de bonts.

--Mettez-vous l prs de moi. Vous tes un peu fatigue. Voyons,
dbarrassez-vous de ce schall, de ce chapeau, que l'on vous voie.

Il dfaisait petit  petit toute ma toilette. Il se faisait femme de
chambre avec tant de gaiet, tant de grce et de dcence qu'il
fallait bien cder, en dpit qu'on et. Eh! comment n'tre pas
fascine et entrane vers cet homme? Il se faisait petit et enfant
pour me plaire. Ce n'tait plus le Consul; c'tait un homme amoureux
peut-tre, mais dont l'amour n'avait ni violence, ni brusquerie. Il
vous enlaait avec douceur, ses paroles taient tendres et pudiques.
Impossible de ne pas prouver prs de lui ce qu'il prouvait lui-mme!

Je me sparai du Consul  sept heures du matin; mais honteuse du
dsordre charmant que cette nuit avait caus, j'en tmoignai tout mon
embarras.

--Permettez-moi d'arranger cela.

--Oui, ma bonne Georgina; je vais mme t'aider dans ton service.

Et il eut la bont d'avoir l'air de ranger avec moi cette couche,
tmoin de tant d'oublis et de tant de tendresses.

(_Ouf! en vrit, bonne madame Valmore, il faut une plume comme la
vtre pour faire passer ces dtails historiques et trs vrais
pourtant. J'ai fait ce que j'ai pu, mais je suis impuissante._)

Le Consul me dit: A demain, Georgina. Il me disait: A demain! pour
sans doute calmer mes inquitudes; c'tait encore une dlicatesse de
son coeur. Non, jamais ceux qui liront ces dtails ne voudront y
croire; ils sont rels. Pour bien connatre le grand homme, il fallait
le voir dans l'intimit; l, dpouill de ses immenses penses, il se
plaisait dans les petits dtails de la vie simple et humaine; il se
reposait de la fatigue, de lui-mme.

--Non, pas  demain, si vous le permettez; mais aprs-demain.

--Oui, ma chre Georgina, comme tu le veux;  aprs-demain.
Aime-moi un peu et dis-moi que tu reviendras avec bonheur.

--Je vous aime de toute mon me; j'ai peur de trop vous aimer. Vous
n'tes pas fait pour moi, je le sais, et je souffrirai; cela est
crit, vous verrez.

--Va, tu prophtises mal; je serai toujours bon pour toi. Mais nous
n'en sommes pas l. Embrasse-moi et sois heureuse.

Me voici entre dans une existence vivante, douce pour l'instant, mais
qui me causera bien des angoisses! Je serai sans cesse dans le doute,
peut-tre jalouse. Soyez donc jalouse d'un homme, que l'on ne peut
voir que quand il consent. Oui, on envie l'honneur--on appelle cela
l'honneur--d'tre remarque par le Consul! C'est beau! C'est grand!
Mais, au fond, c'est triste. Il vaudrait mieux tre aime de son gal:
on peut s'entendre, se disputer  l'aise, et l'on n'a pas devant soi
une impriale porte, qui vous dfend d'entrer sans l'ordre du matre.
Oui, c'est triste, c'est navrant; c'est l'esclavage avec des chanes
dores.

Sortie  la troisime et dfinitive entrevue. Rendez-vous le
surlendemain. C'est l'esclavage dor.

Me voici dans une re nouvelle. Reois mes adieux, jeune fille sans
soucis, sans autre passion que celle de la gloire thtrale: tu
rentres femme dans le domicile qui, la veille encore, n'entendait que
des clats de rire enfantins. Tu reviens avec un coeur aimant;
prpare-toi donc  tous les tourments de ce sentiment, qu'on appelle
amour, et qui, presque toujours, est le tombeau de vos illusions, de
tous vos rves! Je rentrai triste chez moi; je sentais que j'aimais
le Consul. Il envoya Constant s'informer de mes nouvelles et me
rappeler ma promesse pour le lendemain. Je ne sortis pas de la
journe; ma porte fut ferme pour tout le monde, except pour mon
fidle Talma, qui ne manqua pas de venir tout courant.

--Eh bien, t'a-t-il parl de ces affreux applaudissements  ce vers:

    Si j'ai sduit Cinna, j'en sduirai bien d'autres?

--Il ne m'en a pas dit un mot; mais il vous a trouv sublime, mon cher
Talma. Comme il parle bien, le Consul, sur la tragdie! Que de bons
conseils il donne! Il trouve que vous tes tragique de la tte aux
pieds. Moi, je ne m'y connais pas comme lui, mais ce que je puis dire,
c'est que, pendant votre rcit du premier acte, j'ai des frissons qui
parcourent tous mes membres, et que, si le public n'tait pas tout
entier sous vos accents et qu'il pt dtourner ses yeux, il me verrait
plir et lirait sur mon visage l'impression profonde que vous me
produisez.

--C'est un grand loge que vous me faites l.

--Mon Talma, c'est ce que j'prouve en vous coutant. Je ne suis plus
sur un thtre, je vous assure; vous me transportez  Rome.

--Tu dois tre heureuse, d'aprs ce que tu viens de me raconter. On
n'a pas pour une femme, pour laquelle on n'prouve qu'une fantaisie,
tous ces soins tendres et dlicats, cette patience qu'il a eue. Il te
gte: tu n'en trouveras pas comme lui.

--Je ne le sais que trop; Talma, c'est que je l'aime, voyez-vous, et
c'est fort inquitant.

--Quand le vois-tu?

--Demain. Il dsirait me voir aujourd'hui, mais, sur ma
prire...

--Que de femmes voudraient tre  votre place! Soyez discrte, je vous
en prie; qu'il n'y ait pas le moindre reproche  vous faire. Le Consul
aime la dcence dans tout. On le saura, on le sait peut-tre dj, et
je le crois, mais que ce ne soit pas par vous.

Talma avait la vue trs basse; je le voyais me regarder.

--Qu'est-ce que tu as  tes oreilles?

--Ah! j'oubliais. Ce sont deux boutons de diamants, que le Consul a
mis  mes oreilles il y a dj deux jours, le lendemain de ma premire
entrevue. Tenez, ma chre Georgina, je vous ai tout bris; il est
juste que je remplace tout le dgt que j'ai fait.

--Mais ils sont superbes, ces boutons.

--Certainement, ils sont magnifiques, mais la manire dont il donne
est plus belle encore. Un autre aurait eu le mauvais got de me les
envoyer; mais, lui, c'est autre chose. Comment voulez-vous qu'on ne
l'aime pas! Dcidment, Talma, j'en suis folle.

--Tu fais bien; je trouve mme que c'est trs raisonnable. Viens ce
soir au thtre.

--Je n'en ai pas envie.

--Pourquoi?

--C'est que je suis bien ple.

--Tu n'as jamais de couleurs, coquette. Tu sais bien que la pleur te
va bien. Tu es comme toujours. Viens; nous parlerons de lui. Ah! c'est
que je l'aime aussi, moi, vois-tu!

J'allai donc aux Franais. Talma n'y tait pas encore. Je descendis
au thtre. Nous avions l une petite toilette tablie; on y
portait son rouge, son blanc, pingles, verre d'eau. Plusieurs siges
de repos taient  l'entour et l les femmes se passaient toutes en
revue et ne s'pargnaient gure. Quand l'une quittait sa place pour
entrer en scne, une autre la remplaait vite. Mars jouait ce jour-l
dans _le Philosophe sans le savoir_. C'tait bien la figure la plus
ravissante que l'on pt voir; elle avait l'air d'avoir quinze ans sous
sa petite robe blanche et son tablier vert. Elle tait admirable dans
Victorine d'un bout  l'autre, d'une ingnuit et d'un dramatique qui
feraient plir tous les drames actuels. Ses succs taient  la
hauteur de son talent. Aussi ses charmantes camarades taient  la
piste et lui cherchaient un dfaut; ne pouvant la critiquer sur son
talent, elles osaient dj parler de son ge.

--Ah ! disait Bourgoin, elle ne laissera pas son petit tablier vert?
Je ne pourrai jamais parvenir avec elle. Vous verrez qu'elle jouera
les petites filles jusqu' soixante ans. Moi, je serai aux Incurables.

Mlle Contat, la spirituelle et grande dame Contat, qui ne ddaignait
pas de jouer la tante et qui faisait de ce petit rle un rle complet,
tourdissant de comique, coutait Bourgoin. Elle avait l'esprit trs
mchant, cette bonne Mlle Contat. Elle n'aimait pas trs tendrement
Mlle Mars, mais elle tait trop parfaite comdienne pour ne pas lui
rendre justice.

--Vous feriez bien, ma petite, de passer dans la salle pour bien
tudier et prendre une leon qui pourrait vous tre utile peut-tre.
Tchez d'imiter Mars; d'imiter, dis-je, car jamais vous ne pourrez la
remplacer. Vous vous mettrez  sa place: voil ce que vous
pourrez avec dsavantage. Ses manires dcentes et distingues sont 
elle; on ne peut les lui enlever. Apprciez ses rles: cela vous est
permis; mais, ma petite, les jouer! Ah! renoncez  cette folie. Ni
vous ni d'autres ne remplacerez jamais Mars dans les ingnuits.

Mlle Contat entrait en scne aprs ce petit dialogue.

--Tiens, cette grosse, est-elle malhonnte! Toutes ces vieilles-l se
soutiennent. Quand j'aurai ton ge, vieille malhonnte, j'aurai autant
de talent que toi, va. Si sa Mars voulait jouer son emploi, elle ne la
trouverait, pas si tonnante, cette vieille cabotine! Elle est
joliment roue, celle-l; on lui a tant rpt qu'elle avait de
grandes manires qu'elle se croit Mme de Pompadour. Je m'en vais, car
j'aurais une scne:

    Achille, noble fils de vingt rois. Viens avec ta mre!

(_Tout ceci, bonne, est bte et sans doute de mauvais got; mais j'ai
entendu tout cela. Faites-en ce que vous voudrez. D'ailleurs, c'est le
2 janvier; je suis de trs mauvaise humeur._)

--Tout le monde riait.

--Pourquoi ne lui as-tu pas rpondu? disait la mre Thnard[40]. Tu as
caponn. Il fallait lui dire son fait.

  [40] Thnard mre (Marie-Magdelaine-Claudine Chevalier-Perrin,
  dite Mme).--Ne  Voiron, en Dauphin, le 11 dcembre
  1757.--Dbute le 1er octobre 1777.--Nouveau dbut le 26 mai
  1781.--Reue le 1er juin suivant.--Runion gnrale du 30 mai
  1799.--Retire le 1er avril 1819.--Morte  Paris le 20 dcembre
  1849. (Georges MONVAL, etc.)

--Oui, mais on m'aurait mise  l'amende.

--D'accord, mais tu te serais soulage.

--On m'aurait fait payer cent francs; merci, c'est trop cher. Va, je
la rattraperai sans amende. Eh! tiens, cette George, qui est nouvelle
ici, elle ne dit rien. Vous avez donc peur de cette grosse, vous,
George?

--Moi? point du tout. Mais j'aime et j'admire Mlle Mars; je n'avais
donc pas  vous donner raison. Je me suis tue; c'est ce que j'avais de
mieux  faire. Puis, je n'aime pas les discussions.

--Allons, en voil une qui devient dj politique. Cette pauvre
Bourgoin avait tort de m'appeler politique. J'entendais fort
imparfaitement ce qui se passait autour de moi; j'tais bien loin de
ce petit foyer, o se passaient toutes ces petites tracasseries de
coulisses, toutes ces petites envies fminines. J'attendais Talma.
Mars, en sortant de scne, vint s'asseoir juste en face de moi.

--Bonsoir, George. Comment vous va?...

--Bien, merci. Et vous?

--Moi, comme cela. Je suis peu en train; je voudrais avoir fini. Ah!
mon Dieu! George, les rayons clatants que jettent vos oreilles me
font mal aux yeux.

--Mes oreilles vous font mal? Vous vous moquez!

--Non pas vos oreilles, mais vos boutons de diamants.

--Ah!

Je portai la main  mon oreille; j'avais oubli de les ter.

Je me troublais; je sentais que les suppositions, les bavardages
allaient bon train.

--Otez-les donc, que je les voie de plus prs.

--Je ne puis les ter; vous les voyez assez. Ce n'est pas trs
curieux, des boutons en diamants.

--Mais c'est qu'ils sont normes; mais c'est la ranon d'un roi que
vous portez  vos oreilles.

--Ni roi, ni ranon. On m'a apport les diamants, ils m'ont plu, on
m'a accord du temps pour les payer. Voil tout. Vous en auriez fait
autant. Vous aimez les belles choses, quand vous pouvez les avoir.
D'ailleurs, tout le monde les aime; les femmes surtout.

--Oui, oui, ma chre George; mais il vous faudra bien du temps pour
payer ces normes boutons.

--Ne vous en inquitez pas. Je vous jure que je ne vous chargerai pas
de payer cette dette, que vous acquitteriez peut-tre avec plaisir.
Vous tes si bonne camarade.

(_Bonne Valmore, cette petite scne s'est passe comme je la raconte;
je donne, un petit coup de patte  Mars, mais nous lui faisons la part
assez belle pour ne pas garder le silence sur cette anecdote._)

Mars a tout devin. Que faire? Aprs tout, il faut s'attendre  tous
ces bruits; je n'y puis rien: arrive que pourra. Cette position
craintive serait intolrable.

--Ah! enfin, Talma, vous voil. Venez donc. loignons-nous vite de
tous ces bavardages envieux.

--Qu'as-tu donc? me dit Talma, en me prenant le bras.

--Ce que j'ai! J'ai que votre ingnuit Mars a dcouvert sous mon
chapeau les boutons que j'avais, par oubli, laisss  mes oreilles,
et que, pendant une demi-heure, elle m'a place sur la sellette pour
tcher de savoir d'o pouvait venir ce magnifique cadeau.

--Eh bien! que veux-tu? Tu dois comprendre que le secret est
impossible.

--Vous voyez bien, Talma, que j'avais raison de redouter ce bonheur.
Car c'est un bonheur de penser que l'on est aime de cet homme, mais
c'est un bonheur qui sera sans cesse troubl. Je ne me fais pas
d'illusions, mon bon Talma; c'est une existence tortueuse et perdue.
tant spare du Consul, rien ne me plaira, personne. C'est le Premier
Consul, mais qui, prs de moi, n'est plus qu'un homme charmant par sa
grce, par les mille petits riens, qui cherche  vous faire oublier sa
puissance pour vous rendre tout  fait heureuse. Comment n'tre pas
fire et triste en songeant que tout finit? Je rentre chez moi. Ma
voiture est l; venez me reconduire. Vous prendrez une tasse de th,
et la voiture vous ramnera chez vous.

--Volontiers.

Ce cher Talma; il tait vraiment excellent, puis il pensait bien que
je ne laisserais jamais chapper l'occasion de parler de lui.

--Savez-vous que les femmes sont assez mchantes? Vous n'avez pas,
vous autres, toutes ces misrables petites envies. Un bijou nouveau
les met toutes sur pied. Elles vous dvorent des yeux. Elles scrutent
jusqu'au fond de votre coeur pour tcher de deviner ce qui s'y
passe. C'est vraiment un travail, auquel je ne pense pas pouvoir
jamais m'assujettir. Et qu'est-ce que cela me fait,  moi, qu'elles
aient de belles choses? Tant mieux pour les envieuses. Non,
mon cher Talma, je ne pense pas que ce vice me vienne.

--Tu parleras peut-tre autrement plus tard, quand tu ne seras plus
jeune.

--Non. Quand je ne serai plus jeune, j'aimerai la jeunesse, j'aimerai
 reposer mes yeux sur de belles personnes. Elles passeront comme moi,
ces jeunes filles, si fraches, si roses; elles se rsigneront comme
moi  devenir vieilles et mme laides. Elles entendront des gens qui
leur diront: Ah! vous avez t bien belles. _Vous avez t_ est
affreux. On devrait rayer ce compliment malhonnte. A l'heure o nous
sommes, j'entends souvent ce compliment, et, comme la beaut est assez
rare, je rponds: Vous tes heureuse, vous, ma chre; vous n'avez
jamais eu cela  regretter. C'est une consolation.

Le lendemain, je vis le Consul qui me reut avec mme empressement,
avec mme bont. Il se plaisait  me faire raconter tout ce qu'on me
disait, tous les petits cancans de coulisses.

--Voyons, Georgina, dis-moi tout.

--Eh bien, hier, j'ai t trs tourmente par Mlle Mars. J'avais vos
boutons  mes oreilles, et la curiosit, les questions n'ont point
manqu. Je crains qu'on ne se doute d'o ils viennent et je vous
assure pourtant que je suis bien discrte.

--Que veux-tu? Laisse-les dire, laisse-les supposer; je ne t'en ferai
pas de reproches! Sois toujours bonne, chre Georgina; c'est la plus
belle qualit que puisse avoir une femme.

On a fait  l'empereur une rputation de brusquerie. Calomnie jointe 
tant d'autres,  tant de mensonges, qui faisaient hausser les
paules; aussi, en lisant ces souvenirs, que de gens diront:
Bah! tout ceci n'est pas croyable, elle brode. Croyez ou ne croyez
pas, chers lecteurs;  vous permis. J'cris la _vrit_, la plus
vraie. Je ne l'embellis point et n'invente point. Je raconte ce que
l'empereur tait, pour moi du moins, doux, gai et mme enfant. Les
heures prs de lui passaient sans les compter, le jour venait nous
tonner. Je m'loignais et dsirais revenir. Mon retour ne tardait
gure. Les jours me paraissaient longs et mortels. Tout le monde
savait ce que je dsirais tant cacher. Je recevais des gens qui
venaient se recommander  moi.

--Je ne puis faire ce que vous dsirez; je ne connais aucun ministre,
moi, je n'ai aucune influence.

--Si vous vouliez voir le ministre de l'intrieur, vous obtiendriez ce
que je sollicite. Je serais reconnaissant.

--Comment l'entendez-vous?

--En vous offrant ce que vous pourriez dsirer.

--Je ne veux rien. Tenez, cette proposition me dplat, elle me dcide
 voir le ministre. Je tcherai d'obtenir ce que vous demandez, et
vous verrez si je vends les services que je serais heureuse de rendre.
Nous autres artistes, nous n'avons pas, grce  Dieu, l'me vnale.

Je fus reue du ministre qui me promit d'examiner la demande que je
lui prsentais.

--Tenez, voici une carte qui vous permettra de vous prsenter sans
demande d'audience.

Je sortis ravie d'une si gracieuse rception. Me reoit-on si bien
pour moi ou sur les bruits qui courent? N'importe. Profitons-en pour
faire un peu de bien, s'il est possible. Quand on a t pauvre, il
ne faut pas l'oublier et ne pas repousser ceux que l'on peut
soulager. Il y a tant de gens qui font des fortunes fabuleuses et qui
oublient leur origine, parce qu'ils ont un luxe risible, oui, vraiment
risible; malgr leurs livres, on reconnat vite leur transformation.
Vous avez beau vous pavaner dans vos quipages, qui veulent rivaliser
avec ceux de la cour, on vous reconnat toujours. Vous tes dguiss,
voil tout. Vous tes sottement orgueilleux; l'argent vous trouble,
pauvres gens; mais l'argent ne vous donnera pas la distinction aprs
laquelle vous courez. N'ayez donc pas cette stupide prtention. Vous
tes des hommes intelligents, des hommes d'argent; restez des hommes
d'argent. Conservez-le bien; s'il venait  vous manquer, vous
connatriez votre vrai mrite.

Si les bruits prenaient de jour en jour plus de consistance, c'tait,
il faut bien le dire, un peu la faute du Consul. On savait bien que le
spectacle prfr du Consul, c'tait la tragdie; ce genre svre lui
plaisait infiniment. Il n'aurait pas fait mettre de ct les
chefs-d'oeuvre, que l'on ddaigne peut-tre un peu trop maintenant.
Hlas! on a raison; qui les jouerait? Mais il y venait sans doute trop
souvent, ce qui donnait prise  tous ces bruits. Les grands hommes ont
des faiblesses aussi, et l'on ne veut pas qu'ils en aient. On en veut
et l'on en voudra toujours  ceux qui gouvernent. Le monde est et sera
toujours fait ainsi. C'est absolument comme les comdiens, qui sont
sans cesse les ennemis de leur directeur. Le pouvoir est chose
difficile et rude  mener. Un jour, le Consul me dit:

--Georgina, si tu le veux bien, Constant ira te chercher 
neuf heures du matin; puis nous irons ensemble au Butard, un
rendez-vous de chasse  peu de distance de Saint-Cloud.

--C'est de bien bonne heure!

--Paresseuse! Tu te lveras un peu plus tt; cela te fera du bien.
Puis, enfin, je veux te voir au beau soleil.

--Oui, au commencement d'octobre, le soleil se montre peu.

--Il se montrera ce jour-l.

--C'est bien, je viendrai, puisque vous me promettez le soleil.

Pendant les quinze premiers jours, il a satisfait  ma scrupuleuse
dlicatesse, et j'ose dire  ma pudeur, en rparant le dsordre des
nuits, en ayant l'air de refaire le lit. Il faisait ma toilette, me
chaussait, et mme, comme j'avais des jarretires  boucles, ce qui
l'impatientait, il me fit faire des jarretires fermes que l'on passe
par le pied.

(_Je vous donne crment ces dtails, parce que vous m'avez dit de tout
mettre sur le papier, bien bonne madame Valmore. J'obis. Comment
pourrez-vous vous en tirer? Vous seule tes capable de faire passer
des dtails aussi pineux. Par exemple, pouvez-vous dire que le
sommeil de l'empereur tait aussi calme que celui d'un enfant; sa
respiration douce; que son rveil tait charmant et avait le sourire
sur les lvres; qu'il reposait sa noble et belle tte sur mon sein et
dormait presque toujours ainsi, et que, toute jeune que j'tais, je
faisais des rflexions presque philosophiques, en voyant ainsi cet
homme, qui commandait au monde, s'abandonner tout entier dans les bras
d'une jeune fille? Oh! il savait bien que je me serais fait tuer pour
lui._

_Tous ces dtails pour vous, mon cher Valmore; je serais
confuse si votre cher fils les lisait. L'amour de l'empereur tait
doux. Jamais de dvergondage dans les moments les plus intimes. Jamais
de paroles obscnes. Des mots charmants M'aimes-tu, ma Georgina?
Es-tu heureuse d'tre dans mes bras? Moi, je vais dormir aussi. Tout
cela est vrai, mais comment le dire? Vous avez le secret de faire
comprendre dlicatement; moi, je ne suis qu'une brute, plus, fortement
encore quand je suis domine par l'absence d'argent, ce qui m'arrive
bien souvent, et surtout en ce moment o je rage contre ceux qui en
ont et qui le gardent._)

On vint donc  neuf heures du matin me chercher. Il faisait beau, mais
froid. Je passai une douillette-- cette poque, c'taient les
douillettes--en soie blanche et ouate, des souliers en satin noir:
les bottines taient inconnues; on avait tort; c'est joli et trs
commode; puis je jette sur ma tte un voile d'Angleterre. tais-je
assez tourdie de m'en aller, au mois d'octobre, la tte nue?

--Mais, mademoiselle, me dit Clmentine, mettez donc un chapeau. En
voici un qui vous va si bien.

--Vous trouvez? Moi, je trouve que j'ai l'air d'une marquise
endimanche. Je n'en veux pas. D'ailleurs, le Consul veut me voir au
soleil. Eh bien! il me verra; je ne lui dguiserai rien de mon visage.

Nous voil arrivs  Saint-Cloud; on fait arrter la voiture derrire
le mur qui donne sur Svres. Constant descend et revient plus d'un
quart d'heure aprs me dire:

--Je me suis tromp; le Consul est furieux contre moi et m'a dit:
Imbcile, j'attends depuis une heure. Le Consul avait un fusil, qui
laissait croire qu'il chassait. Allez m'attendre au Butard.
Je rentre me changer et j'arriverai aussitt que vous. Seulement, je
ne ferai pas la route avec elle, grosse bte que tu es. (Ceci m'a t
racont mot pour mot par Constant.)

J'arrive donc effectivement la premire. J'entre dans un pavillon
situ au milieu du jardin ou plutt du petit bois. Je trouve un bon
feu d'abord, puis un djeuner servi. Le Consul arrive dix minutes
aprs,  cheval et suivi de quatre aides de camp: le gnral
Caulaincourt, Junot, Bessires et Lauriston, qui m'a bien souvent
parl de cette matine.

(_C'est  vous, mon bon Valmore, de savoir si Lauriston y tait 
cette poque._) Lauriston m'aurait donc menti? Mais je ne le pense
pas. Pour Junot et Caulaincourt, c'est certain; Bessires aussi. Mais
je n'en suis pas aussi sre.

Le Consul entra seul et me dit:

--Eh bien! comprends-tu la lourde btise de Constant qui se trompe sur
l'endroit que je lui ai indiqu et qui me fait attendre une heure le
fusil au bras! Ce crtin est cause que je n'ai pas fait la route avec
toi.

--Oh! ne le grondez pas, je vous en prie; il est si confus et
malheureux, ce pauvre Constant! Pardonnez-lui. Chauffez-vous. Vous
devez tre fatigu?

--Pas du tout. Nous sommes venus au grand galop.

--Prenez quelque chose.

Il sonne Constant qui entre la tte baisse et le visage trs rouge.

--Du caf. Et toi, Georgina? prends donc quelque chose?

--Un peu de caf aussi, je vous prie.

--Voil tout?

--Oui, voil tout.

--Enfin, je te vois au grand jour. Il ne t'est pas dfavorable.

--Vous tes trop bon de le trouver, mais je me trouve horriblement
laide.

--Allons, allons, ne fais pas de la fausse modestie. Tu sais bien le
contraire. Ah! ma chre, c'est qu'il y a beaucoup de femmes qui vous
trompent aux grandes lumires! Puis, vous autres, au thtre, avec
votre rouge, on est presque masque. Mais, quand on se lve  neuf
heures et que l'on fait trois lieues de campagne c'est une preuve, et
tu l'as soutenue victorieusement. Tu es comme je dsirais te voir.

--Vous me voyez alors avec des yeux indulgents. J'en suis
reconnaissante et vous en remercie encore.

--Viens faire une petite promenade dans le bois.

Il me prit sous son bras et nous passmes devant les quatre aides de
camp rangs sur une mme ligne, chapeau bas, dans la cour. Le Consul
_m'enleva_ mon voile, ce qui me fit baisser la tte, tant j'tais
rouge et confuse. Peut-tre une autre aurait-elle t fire. C'est
possible, et il y avait de quoi tre orgueilleuse; moi, soit modestie,
soit absence d'intelligence ou de hardiesse, j'tais tremblante et
honteuse. Tout ceci est arriv comme je le raconte. Je me promenais
bras dessus, bras dessous, avec le premier homme du monde. Oui,
l'amour-propre devait tre satisfait; il l'tait. Que de fois, au
milieu de mes tribulations et de mes chagrins, je me suis rappel
cette promenade! C'est gal, on ne peut m'enlever cela; j'ai
t plus de deux heures, bras dessus, bras dessous, avec le matre du
monde. Je n'ai pas de fortune, je suis pauvre, mais riche de mes
souvenirs: pas de spculation qui vous les ravisse, pas de pouvoir qui
vous les enlve. Ils sont l devant moi aussi frais, aussi jeunes,
aussi palpitants que si c'tait d'hier. Au milieu de tant d'angoisses,
je me trouve heureuse d'avoir conserv mes jeunes impressions. On
vieillit moins vite. L'argent, si je l'ai tant foul sous mes pieds
comme on veut bien le dire, c'est que je l'ai toujours mpris, et que
je le mprise encore plus, depuis qu'on en fait tant de cas. Oui,
monsieur l'argent, je vous mprise. Pensez-en ce que vous voudrez, peu
m'importe. Je dis mon sentiment,  vous, argent. Je ne vous ai aucune
obligation. Je suis libre et droite devant vous! N'attendez pas que je
m'incline jamais devant vos lingots.

Cher Consul! Qu'il tait charmant et gai pendant cette promenade! Il
me faisait courir. Il faisait froid. Les chemins taient encombrs de
feuilles mortes et de branches sches, qui me gnaient et
s'attachaient  mes pieds. Le Consul prenait soin de les carter et de
me faire un passage plus libre. Lui se donnait cette peine.

--Mais, je vous en prie, ne vous baissez pas ainsi: je ne le veux pas,
ou je rentre.

--Moi, je ne veux pas que tu te blesses les pieds. Laisse-moi donc
faire. (_Ceci historique._)

Ces dtails sont vrais. Voudrait-on y croire? Il y a si peu d'hommes
capables de ces attentions dlicates! Oh! oui, je n'en ai jamais
trouv de semblable. Et puis, d'un autre, cela paratrait simple
et naturel. Mais de _lui_! Ah! c'est bien autre chose.

--Je dsire rentrer. Je suis lasse et j'ai, malgr nos courses, un peu
froid.

Nous rentrmes donc.

--Il faut que tu prennes un peu de th pour te rchauffer avant de
partir.

Nous restmes encore une heure ensemble, puis on fit avancer la
voiture. Le Consul vint m'y conduire et me fit monter.

--A bientt, Georgina, aux Tuileries. Je quitte demain Saint-Cloud.

Il monta  cheval, nous dpassa vite, et vint  la portire pour me
dire encore: A bientt!

(_Ce jour-l, on arrta un individu plac pour attaquer l'empereur. Il
n'y a que mon cher Valmore qui puisse se renseigner l-dessus._)

Constant me quitta  Saint-Cloud. Je rentrai  six heures chez moi. Ma
vie, au milieu de toute cette grandeur, n'tait pas ce que j'avais
rv. Oui, certainement, je suis heureuse quand je suis prs du
Consul, mais mon illusion peut-elle aller jusqu'au point de me flatter
que cela durera? C'est une incertitude de tous les instants. Je vis
sous une volont qui me brisera, quand la satit viendra, et je
n'aurai pas le droit de me plaindre. Vivons donc de cette vie frivole,
puisque j'ai consenti  me la faire. Je suis jete dans les hasards du
bonheur ou du malheur. Marchons, et tchons de ne pas trop nous
garer. Voil tout ce que je puis esprer de moi. Je suis artiste,
indpendante; je pourrais, s'il me plaisait de renoncer  voir le
Consul, lui dire: Je ne veux pas venir. J'ai donc aussi ma
volont bien  moi, et il n'aurait pas le droit de me contraindre!
Je suis libre! Cette pense me rend joyeuse, et je vois tout sous un
autre aspect. Maintenant, je me sens heureuse; si je continue, c'est
que je le veux bien, parce que je l'aime.

Je voyais peu de monde, je faisais peu de visites. Quand je sortais,
j'avais toujours derrire ma voiture un affreux cabriolet qui, je le
pense bien, s'arrtait peu  me suivre, mais enfin me suivait. Je
m'amusais  le faire passablement courir. Il faisait de drles de
pauses.

M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, et qui m'aimait
assez,--comme aiment ces grands personnages spirituels schs dans les
grandeurs, s'amusant de tout sans s'intresser  rien, qui vous
prennent et vous quittent sans songer  vous; auxquels,  votre insu,
vous servez de jouet,--M. de Talleyrand donc me tourmentait, pour que
je consentisse  recevoir deux fois par semaine.

--Qui donc, lui dis-je? Votre socit, mon prince, votre socit, en
hommes? Quel honneur! Pour que l'on dise: Allez-vous chez la George,
ce soir? Il y a trs bonne compagnie en hommes. Non, mon cher prince,
je suis trs reconnaissante de l'honneur que vous voulez me faire,
mais moi, permettez-moi de vous le dire, je trouve cet honneur
humiliant. Je suis artiste, je veux vivre dans mon monde  moi. Vous
riez, prince? Oui, mon monde. Je trouve et j'ai toujours trouv cette
prtention aux rceptions fort ridicule. Puisqu'il est crit que les
dames de la haute socit ne peuvent venir chez les comdiennes,--et,
en cela, je les approuve: chacun chez soi,--que les femmes artistes
se respectent donc assez pour rester loignes! Qu'elles
vivent au milieu des artistes, des gens de lettres qui ne les
ddaignent pas, eux, qui les recherchent au contraire. Savez-vous, mon
prince, que cette socit des arts est bien plus vivante, bien plus
instructive,--je ne dis pas cela pour vous qui tes un prodige de
savoir et d'esprit!--vous comprenez trs bien que ce monde-l nous va,
 nous. Les loges de Grard, qui a beaucoup d'esprit aussi, lui; de
Talma, qui a bien son gnie aussi; de notre grand peintre David;
Contat, la merveilleuse comdienne; Mars, Fleury, Monvel; leurs loges
nous sont plus prcieux que les compliments courtois des grands
seigneurs. En parlant de tous les artistes, vous voyez, je m'anime, je
ne suis pas trop bte. Au milieu de votre socit, je ne trouverais
pas un mot. Vous voyez bien que j'ai raison de vous refuser. Vous
m'approuvez, je le vois et vous en sais gr. Puis, voyons, une socit
compose d'hommes, ce n'est pas amusant; et, si l'on admettait dans
votre cercle tout masculin quelques femmes artistes, que dirait-on? Je
vous le laisse  penser. En vrit, cela pourrait vous compromettre!
Enfin! vous riez de bon coeur, vous ne me gardez pas de rancune. Je
viendrai vous voir quand vous me le permettrez; ce sera toujours un
honneur et un plaisir pour moi. Si vous daignez m'honorer de votre
visite, j'en serai fire alors.

--Oui, j'irai. Je suis content de vous avoir entendue parler ainsi;
cela vous fait honneur. Oui, ma belle Georgina, j'irai vous voir;
comptez-y.

--Venez avec le bon Giamboni; c'est votre intime. Il vient me voir
souvent, et tous les soirs il est dans nos coulisses. (_Tout cela est
vrai._)

Le lendemain, je contai tout  l'empereur, qui m'approuva.

--Ce diable de Talleyrand, de quoi se mle-t-il? Il veut que tout le
monde boite comme lui; il aime  dranger toutes les existences
simples et calmes. Il est tripotier, ma chre Georgina. Vous avez eu
raison et je vous aurais gronde si vous aviez consenti  tenir
cercle.

--Oui, n'est-ce pas? j'ai bien fait. J'aurais t l pour servir des
rafrachissements. Je ne suis pas assez complaisante pour servir des
tasses de th. D'ailleurs, jamais je ne consentirai  la moindre chose
sans vous le dire, puisque vous tes assez bon et assez indulgent pour
me permettre de tout vous dire. Ce qui peut m'arriver est bien
insignifiant; mais quelquefois tous ces riens peuvent vous distraire,
et je suis trop heureuse quand je vous vois rire. Vous riez si bien
que vous me faites oublier que c'est vous. C'est charmant de se mettre
au niveau d'une personne naturelle. C'est une transformation qui,
pendant quelques instants, doit vous rendre la vie plus lgre.

(_Ma chre amie, je tiens  ces petits mots,  cette conversation qui
a eu lieu entre le Consul et moi._)

Quand les grands hommes veulent bien tre aimables, il faut bien
l'avouer, ils le sont plus que les autres, ils gtent pour l'avenir.
C'est de l'gosme, je suis tente de le croire. C'est vous forcer aux
regrets: la comparaison laissera toujours un souvenir qui arrivera
jusqu' moi. Et l'amour-propre, quel que soit l'homme, de quelque
condition qu'il soit, le domine par-dessus tout.

Le Consul tait la bont mme pour moi. Il daignait me parler
souvent sur la manire dont j'avais jou; les critiques taient
toujours parfaites.

--Georgina, je ne vous trouve pas assez amoureuse dans Amnade. Je
sais trs bien que Voltaire a fait ce personnage un peu trop virago;
mais enfin elle est passionne, amoureuse jusqu' la folie, et je vous
trouve un peu froide.

--Eh bien! je vous assure que je fais tout mon possible. Mais, que
voulez-vous? je ne me sens pas  l'aise comme dans mes rles de mre.

--Oui, vous semblez sentir la maternit plus profondment. Eh bien, ma
chre Georgina, il faut devenir mre...

--Si cela se pouvait, que je serais heureuse! Comme il serait gentil,
mon petit! Comme il aurait de belles robes, de beaux petits bonnets!
Oh! tenez, je ne veux pas penser  cela; je deviendrais folle de joie.

Hlas! j'avais tort de me livrer  une pense qui ne me _proccupait
pas seule_, car je me rappelle avoir t envoye par celui qui
_dsirait_ voir ce _voeu_ accompli chez une femme qui habitait le
faubourg Saint-Antoine et qui indiquait les moyens de devenir mre.
Moyens infructueux pour moi, hlas! Quelle existence m'tait promise,
si je n'avais pas t frappe de strilit!

Un soir, le Consul me fit venir  Saint-Cloud de trs bonne heure. Il
faisait assez froid, car il y avait du feu dans la bibliothque o il
me reut. Ce feu, je dois me le rappeler. Le Consul se mit  jouer
avec moi comme un vrai enfant. Nous nous mmes par terre sur le tapis.
Puis il se mit  monter la petite chelle que l'on a dans les
bibliothques. Il voulait prendre _Phdre_ et me faire lire sa
dclaration, ce qui m'ennuyait horriblement; si bien que, toutes les
fois qu'il arrivait pour prendre le livre, je faisais rouler l'chelle
au milieu du cabinet. Il riait, descendait et me donnait de petits
soufflets sur les joues, correction faite bien tendrement.

Je ne sais, chers amis, si je vous ai racont ces niais dtails, mais
qui ne deviennent pas moins charmants de la part de cet homme immense.

--Dcidment, tu ne veux pas me rpter _Phdre_?

--Non, je ne suis pas dispose. Causons, je vous en prie; j'aime mieux
cela.

--Soit, mauvaise tte.

Nous nous remettons par terre sur le tapis.

--Eh bien, ma chre Georgina, je vais te quitter. Je pars  quatre
heure du matin.

--Comment, vous partez?

--Oui, pour quelques jours. Tu vois quelle confiance j'ai en toi, tte
folle; personne ne le sait. Eh bien, tu ne me parais pas afflige de
mon dpart.

En vrit, je sentais qu'il avait raison. J'aurais tout donn pour
rpandre une larme, mais je n'ai jamais t larmoyante. Puis, il faut
tre franche, je n'avais pas envie de pleurer. Ah! je ne puis effacer
de ma mmoire ni de mon coeur le mouvement du Consul, qui mit la
main sur mon coeur et la retira comme pour me l'arracher.

--Ah! il n'y a rien pour moi dans ce coeur!

J'tais  la torture. Je tournais la tte du ct du feu, je ne
rpondais pas un mot, mes yeux btement fixs sur ce feu tincelant,
sur ces chenets brillants comme le soleil; enfin, les yeux fixs,
fatigus sans doute de cet clat, se mouillrent et rpandirent
quelques larmes secourables. Le Consul les vit et son ravissement
galait ma confusion. Il se mit  les boire et  les baiser avec
bonheur. Je le laissai dans l'erreur C'tait mal, trs mal, je
m'accuse; mais il tait si joyeux que j'aurais t cruelle en le
dsabusant. Je l'aimais, d'ailleurs; je ne le trompais donc pas!

(_Arrangez cela, chre; mais ce que j'cris est tellement exact qu'il
me semble que c'est arriv hier, 27 mai 1857._)

Le Consul, toujours trs bon et prvoyant, me dit: Je ne veux pas que
ma Georgina manque d'argent pendant mon absence. Et il me fourra des
billets de banque plein mon estomac.

(_Ainsi, Valmore, cherchez la date: il partait pour le camp de
Boulogne. Ceci est bien essentiel de voir les dates pour prouver la
vrit de ce rcit. Je vous l'ai dj dit: Jamais l'empereur ne
m'avait fait remettre d'argent par personne. C'tait lui toujours._)

Nous nous quittmes  trois heures du matin. Je fus trs mue, quand
il me dit:

--Adieu, Georgina. Sois sage, et  bientt.

Que c'est trange! Je n'avais point pleur devant lui, et, une fois en
voiture, je fondis en larmes. Constant, le bon et ingrat Constant,
avait beau me dire:

--Ne pleurez pas, ce n'est qu'une absence de quelques jours. Je dirai
au Consul combien vous tes peu raisonnable, et que vous n'avez fait
que pleurer durant toute la route.

--Oui, dites-le-lui, Constant; qu'il sache tout mon attachement, et
combien je l'aime. Mais le reverrai-je?

  [Illustration: extrait manuscrit]


(_Mlle George a fait un rcit un peu diffrent de la scne
quelle vient de narrer._

_Voici cette seconde version._)

Avant de quitter Saint-Cloud, j'oubliais une entrevue que je vais vous
raconter, telle qu'elle s'est passe. On vint me chercher  huit
heures du soir; j'arrive  Saint-Cloud, et, le soir, je passai dans la
pice attenant  la chambre  coucher. C'tait la premire fois que je
voyais cette pice, qui tait la bibliothque. Le Consul vint
aussitt.

--Je t'ai fait venir plus tt, chre Georgina; j'ai voulu te voir
avant mon dpart.

--Ah! mon Dieu! vous partez?

--Oui,  onze heures du matin, pour Boulogne. Personne ne le sait
encore.

Nous nous tions assis tout simplement par terre, sur le tapis.

--Oh bien! tu n'es pas triste?

--Mais si, je suis triste.

--Non, tu n'prouves aucune peine de me voir m'loigner.

Il mit la main sur mon coeur et fit comme s'il me l'arrachait en me
disant d'un ton moiti colre et moiti tendre:

--_Il n'y a rien pour moi dans ce coeur!_

Ses propres paroles. J'tais au supplice, et j'aurais donn tout au
monde pour pleurer; mais, aussi, je n'en avais pas envie. Nous tions
sur le tapis, prs du feu, car il y avait du feu. Mes yeux taient
fixs sur le feu et les chenets brillants, restant l fixe comme une
momie. Soit l'clat du feu ou des chenets, ou de ma sensibilit, si
vous l'aimez mieux, deux grosses normes larmes tombrent sur ma
poitrine, et le Consul, avec une tendresse que je ne peux
exprimer, baisa les larmes et les but. (Hlas! comment dire cela? Et
pourtant, c'est vrai!)

Je fus tellement touche au coeur de cette preuve d'amour que je me
mis  sangloter de vritables larmes. Que vous dire? Il tait dlirant
de bonheur et de joie. Je lui aurais demand les Tuileries dans ce
moment-l qu'il me les aurait donnes. Il riait, il jouait avec moi,
et il me faisait courir aprs lui. Pour viter de se laisser attraper,
il montait sur l'chelle qui sert  prendre les livres, et moi, comme
l'chelle tait sur roulettes et trs lgre, je promenais l'chelle
dans toute la longueur du cabinet. Lui riait et criait: Tu vas te
faire mal. Finis, ou je me fche...

(_Oh! chre amie, vous pouvez tirer parti de cela; ce sera si joli,
racont par vous, mon bon Valmore._)

Vous saurez la date: l'empereur partait pour visiter le camp de
Boulogne.

Ce soir-l, le Consul me fourra dans la gorge un gros paquet de
billets de banque.

--Eh, mon Dieu! pourquoi me donnez-vous tout cela?

--Je ne veux pas que ma Georgina manque d'argent pendant mon absence.
(Ses propres paroles!)

Il y avait quarante mille francs.

Jamais l'empereur ne m'a fait remettre d'argent par personne. C'tait
toujours lui qui me le donnait.

Il fut plus tendre, ce soir-l, que je ne l'avais encore vu.

J'oubliais de vous dire que, ce soir-l, il renvoya M. de Talleyrand
qui venait travailler avec lui. Le lendemain, je fus chez
Talleyrand o j'allais souvent; l'empereur le savait.

--Ah! venez, ma belle, que je vous gronde. Eh bien! on m'a renvoy
hier pour vous.

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Comment, on vous a refus
l'entre de ma loge  Feydeau o j'tais? Vous m'tonnez beaucoup.

--Vous tes un diplomate trop jeune, vous ne savez pas encore mentir;
cela viendra.--Au fait, vous avez raison, je ne suis nullement offens
d'avoir t renvoy; j'en aurais fait tout autant. Je me suis ht de
revenir  Paris pour faire ma partie. Mais voil deux fois que je suis
congdi pour le mme objet. Soyez fire, cela ne m'tait jamais
arriv.

Je puis vous attester que ceci est encore vrai. Du reste, ce
Talleyrand tait toujours charmant; il tait si spirituel!

J'tais libre pour quelques jours, pour toujours peut-tre. L'absence
de quelques jours suffira pour que le Consul ne pense plus  moi; il
dsirera un autre jouet. Je suis si peu de chose. Pourtant, il a t
bien tendre. Cette soire comptera dans ma vie. Je me suis sentie
ingrate, froide. Je ne mrite pas ce qu'il est pour moi. Moi! un rien,
qui dans ce moment n'ai pas compris toute la grandeur de ce sentiment,
qui faisait tomber cette gloire devant quelques larmes d'une sotte
enfant. Je m'en veux; je me mprise.

Tu sentiras ce que vaut cet homme quand il rie te verra plus; tu auras
mrit son oubli. Pendant cette absence, je croyais que je respirerais
plus  l'aise, que je m'amuserais  courir partout; mais,
point. J'tais plus isole, plus ennuye. Il fallait jouer:
c'tait encore la meilleure distraction; mais, vis- vis de cette
salle comble, je voyais un dsert. Cette loge o le Consul assistait
si souvent  nos reprsentations tragiques, cette loge vide tait si
triste. Mon bon Talma lui-mme n'avait plus la mme motion. Le soir,
il me semblait entendre la voiture qui devait me mener  Saint-Cloud.
Tout est donc caprice dans cette vie o l'on ne veut pas ce que l'on
possde, et l'on dsire ce que l'on n'a plus! Si le Consul ne veut
plus me recevoir  son retour, je partirai. Ah! oui! Certainement je
ne resterai pas dans cet affreux Paris, si je ne dois plus le revoir.
Je ne sais o j'irai, mais je partirai parfaitement heureuse... Je ne
pouvais l'tre malgr ma jeunesse, mon tourderie, si vous voulez; je
sentais bien que ma position trs envie tait peu stable. D'un moment
 l'autre, le bel difice devait crouler. Pouvais-je me flatter au
point de penser que cette trop brillante position n'aurait pas une
fin? Il fallait vivre d'une vie trop incertaine. Ne pensons pas. Ne
cherchons pas  voir et marchons.

Je n'avais que mon Talma, qui coutait toutes mes angoisses avec une
patience d'ange. Je devais l'ennuyer.

--Tu as un avenir magnifique, comme artiste, qui te rendra toujours
indpendante. Ne rve donc pas l'impossible. Amuse-toi. J'espre bien
que cette dception, si elle arrive, ne te portera pas  te faire
carmlite comme la belle La Vallire. Tu serais trop drle sous le
voile et tu ne ferais pas ton anne de noviciat, bien certainement.

--Tiens, tu as raison; je ferais triste figure et l'on ne
viendrait pas arracher la pauvre comdienne de ce saint asile. On m'y
laisserait trs bien. Soyons donc franchement comdienne, et pas de
fausse dvotion; on est ridicule. Adorons Dieu; je l'adore et fais ma
petite prire tous les soirs. Prire  moi: je n'ai jamais voulu en
apprendre d'crites. Je prfre apprendre Racine; a fait plus
d'effet.

--Viens ce soir; tu trouveras David, Grard, etc.

--C'est bien. Compte sur moi, cher ami.

Je voyais peu de monde chez moi, je refusais presque toutes les
visites par crainte. C'tait une existence presque toujours
contrainte; ma position me commandait une grande rserve. Aussi je ne
vivais pas; je m'ennuyais horriblement. Mon bon Talma tait souvent
prs de moi; toujours peureux horriblement, mon bon Talma.

--Prends garde, chre amie. Les femmes t'en veulent; elles sont
mchantes. Ne perds pas l'attachement du Consul par ta faute. Point de
coups de tte. vite les affreux cancans.

--Oui, cher Talma. J'ai tout ce que je peux dsirer, except le
bonheur intime. Car, enfin, je suis comme une machine; je ne
m'appartiens pas et j'attends qu'on ait envie de me voir. Je ne suis
rien dans l'existence de ce grand homme, et je suis, quoi que vous
disiez, trs isole. Malgr vos conseils amis, je regrette ma libert
de jeune fille allant, venant, sans conditions, ma volont  moi: je
reois qui me veut, qui me plat. Quelle ravissante existence! Rien ne
peut se comparer  l'indpendance. J'aime mieux la clef des champs
qu'une belle cage dore. Malheur  qui veut sortir de la sphre o
Dieu l'a plac. Je ne suis qu'une sotte. L'amour-propree me
pousse; puis, aprs, je me suis laisse aller  aimer un homme que je
ne devais qu'admirer!... Je raisonne ainsi quand je suis loin du
Consul. Prs de lui, je suis la plus heureuse du monde.

Le Consul, au bout de ---- jours, revint.

(_Cher Valmore, si vous n'avez pas toutes les dates, j'ai pri un ami
 moi, Saint-Ange, de me les procurer. C'est un vieil ami d'Harel qui
va mme me faire une biographie, qui sera trs bien._)

Je revis donc le Consul le lendemain de son arrive aux Tuileries,
dans un appartement que je vois toujours: les petites fentres
au-dessus des grands appartements. Salon, chambre  coucher dans
laquelle il y avait une espce de petit boudoir. Mes chres petites
fentres, que je vous regarde souvent! Je les aimais tant que j'allais
toujours prendre mes bains aux bains Vigier, parce que, de ma
baignoire, je voyais mes chres petites fentres. J'tais d'un
sentimental!

--Voyez, Clmentine, regardez bien ces petites fentres avec leurs
persiennes. C'est l mon appartement, c'est l que l'on m'aime et que
j'aime. Je suis amoureuse de mon bon et beau Consul. Je tremble
toujours que cela finisse. Je suis trop peu de chose, je le sens bien;
c'est ce qui me dsespre! Tenez, je suis assez ridicule pour dsirer
tre une grande dame.

Pour gagner le joli petit appartement, il fallait monter horriblement,
passer par des couloirs assez noirs.

--Ah! Constant, que c'est haut! Je n'en puis plus.

--Chut! pas de bruit.

--Pourquoi, chut? A Saint-Cloud, vous ne disiez pas: Chut! C'est
ennuyeux, vos: chut! Il y a ici du monde partout.

Nous voil arrivs. J'entrai par un tout petit cabinet qui donnait
dans la chambre  coucher. Le Consul n'tait pas encore mont. Je me
dbarrassais de mon cachemire. J'avais l'habitude de mettre deux
paires de souliers, parce qu' Saint-Cloud, je traversais l'Orangerie.
J'allais ter ces premiers souliers quand je m'aperus que j'en avais
perdu un dans ces affreux escaliers.

--Ah! mon Dieu! Constant, j'ai perdu un soulier. Voyez, courez! Mon
nom est dans toutes mes chaussures. Que va dire le Consul? Courez
vite.

Pendant qu'il court aprs ce malheureux soulier, le Consul arrive, bon
et tendre comme toujours; mais, moi, j'tais toute trouble.

--Qu'avez-vous, Georgina? Voyons, mon enfant, dites-le-moi?

--Je n'ose pas vous dire ce qui m'arrive, mais c'est dsolant. J'ai
perdu mon soulier dans un de ces vilains escaliers.

--C'est un fort petit malheur!

--Oui, mais ce n'est pas tout: mon nom est crit dans toutes mes
chaussures. Voyez combien c'est dsolant; j'en suis toute tremblante.

--Eh bien, chre Georgina, on lira votre nom, et celui qui trouvera le
joli soulier blanc le gardera, le coquin! comme ayant appartenu  une
belle personne. Ne te tourmente donc pas, et sois tout heureuse de me
revoir.

--Je suis trs heureuse de vous retrouver pour moi ce que
vous avez toujours t. Mais, je vous en prie, sonnez Constant qui
court aprs cet affreux soulier.

Constant entra avec le soulier.

--Ah!  prsent, me voil tout heureuse et tout  la joie de vous
revoir.

Les questions ne manqurent pas. Il tait vraiment enfant, l'empereur!
Je lui dis la vrit.

--Je me suis beaucoup ennuye; je m'ennuie souvent. Allez, je voudrais
toujours tre avec vous. Je suis bien ridicule, n'est-il pas vrai? Je
sais bien que c'est impossible. Je sais trs bien aussi que je ne puis
occuper votre pense. Je suis une petite distraction, voil tout!
C'est triste pourtant, mais cela doit tre ainsi.

Le Consul tait trop bon pour ne pas me dire le contraire. C'tait
bont, pas autre chose, mais cette bienveillante bont devait me
satisfaire.

Je me retirai presque au jour. L'empereur ne s'en proccupait pas,
mais c'tait fort embarrassant et trs dsagrable. Constant, bte
comme un pot, faisait attendre la voiture au guichet du ct de l'eau.
Je dis  l'empereur que cela m'ennuyait et, ds lors, la voiture
attendait au bas du perron.

Je voyais l'empereur presque toujours deux fois par semaine,
quelquefois trois.

Un jour o ma toilette tait un peu plus coquette,--j'ai oubli de
vous dire, je crois, que l'empereur me dshabillait lui-mme et me
rhabillait lui-mme; il mettait tout en ordre comme une bonne femme de
chambre,--il me dchaussait, et, comme mes jarretires taient 
boucles, cela l'impatientait, et il me dit de me faire faire de suite
des jarretires rondes passant par le pied. Depuis cette
poque, trop loigne pour mes charmes, je n'en porte pas d'autres.
Ces dtails sont insignifiants pour les _Mmoires_, mais je veux tout
vous dire.

J'avais une jolie couronne de roses blanches. L'empereur qui, ce soir
l, tait d'une gat charmante, se coiffa avec ma couronne, et, en se
regardant dans la glace, me dit:

--Hein! Georgina, comme je suis joli avec ta couronne! J'ai l'air
d'une mouche dans du lait! (Ce sont ses enfantines paroles.)

Puis, il se mit  chanter et me fora  chanter avec lui le duo de _la
Fausse Magie_.

    Vous souvient-il de cette fte o l'on voulut nous voir danser?

Voil ce qu'tait l'empereur avec moi. Comme je questionnais toujours
Constant pour savoir si le Consul tait toujours le mme pour moi, il
me rpondait:

--Dame! J'ignore si le Consul est trs fidle, mais ce que je sais
bien, c'est que, lorsqu'il me donne l'ordre de vous venir chercher, ce
jour-l il est trs lger, et je l'enlve de terre en lui passant sa
culotte. Puis, voulez-vous que je vous dise? je crois que le respect
et les rvrences des grandes dames le fatiguent et le font biller;
au lieu qu'avec vous, il est toujours gai et joyeux, et quitte de trs
bonne heure les salons pour venir vous rejoindre! (C'est vrai, tout
cela!)

Que Constant est bte de me dire tout cela! Il me fait joie et me
laisse, par ses sottes paroles, l'inquitude au coeur! Il y en a
d'autres. Il me prfre. Pourquoi? Parce que je suis sans
consquence, et qu'il est enfant avec une enfant. Je lui fais
diversion; c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez; cela ne peut tre
durable! Ah! toujours mon ide fixe: quand ce sera fini, je partirai.

Au lieu de dire: Enfant, chre bonne, vous trouverez autre chose! Et
pourtant c'tait bien enfant!

J'arrive. Constant me dit:

--Le Consul est mont; il vous attend.

J'entre. Personne. Je cherche dans toutes les chambres. J'appelle.
Rien! personne! Je sonne:

--Constant, le Consul est redescendu?

--Non, madame; cherchez bien.

Il me fait signe et me montre la porte du boudoir, o je n'avais pas
eu l'ide d'entrer. Le Consul tait l, cach sous les coussins, et
riant comme un colier. Il m'avait demand mon portrait, et je le lui
apportais. C'est une miniature qu'il ne trouva pas trs bien, et il
avait raison.

--Eh bien, rendez-le-moi; je m'en ferai faire un autre.

--Non, je le garde; fais-en toujours faire.

--Oui, mais  une condition.

--Ah! des conditions, mademoiselle Georgina! Voyons les conditions.

--coutez donc: ce n'est pas amusant de poser, et pour moi surtout qui
n'ai pas de patience; aussi je vous fais un grand sacrifice. Eh bien,
je veux en change votre portrait. Voyez-vous, cela, je le veux. Non,
je dsire, si cela est mieux.

--Si tu es bien sage et bien gentille, je te le donnerai.

Et il ne me fit pas la proposition de me donner une pice d'or
 son effigie, comme on a bien voulu le dire. J'ai eu et j'ai bien son
portrait, une adorable miniature, bien donne par lui  moi.

--Comme je n'ai pas encore votre portrait, je veux aujourd'hui mme
autre chose. Ne me refusez pas, car aujourd'hui j'ai trs mauvaise
tte et je me fcherais.

Il riait  en pleurer.

--Je refuse; je veux voir une grosse colre. Allons, va donc; je
refuse.

--Nous allons voir. Sonnez Constant.

--Sonne toi-mme; je te le permets.

--Constant, des ciseaux.

--Allons, apporte des ciseaux  madame. Ah! que veux-tu donc faire de
ces ciseaux? Que veux-tu donc me couper? Vraiment, tu me fais peur!

Comme il riait, le cher Consul!

--Je veux vous couper une mche de ces beaux cheveux, si doux et si
fins.

--Non, non, ma chre; j'en ai trop peu. Et je lui courais aprs,
tenant mes ciseaux.

--Je n'en veux que quatre: je vous promets de n'en point couper plus.
Si vous n'avez pas confiance en moi, je vais m'en aller.

--Ah! la vilaine petite entte! Allons, voyons, coupe! Que cela ne se
voie pas!

Je coupai quatre ou cinq cheveux.

--Voyez si j'ai tenu parole; j'en ai vraiment trop peu.

--Voyons, cline, coupe encore, mais peu.

--Oui, soyez tranquille.

Et j'en coupai une bonne petite mche.

--Ah! la vilaine menteuse! c'est norme!

--Non, voyez bien, pardonnez-moi, cela ne se voit pas du tout. Je veux
encore quelque chose.

--Ah ! auras-tu bientt fini?

--Tout de suite! Eh bien, je veux que, quand vous viendrez dans votre
petite loge,--vous savez bien, votre petite loge o j'aime tant  vous
voir,--je veux que vous me montriez mon portrait. Je ne sais comment
vous ferez, mais vous me rendrez bien, bien heureuse.

(_Chre amie, il n'y a que vous au monde pour tirer parti de tous ces
dtails qui deviendront charmants, entre vos mains._)

Vous voyez le caractre de l'empereur; vous voyez comme il se livrait
tout entier aux caprices d'une gamine. Les grands hommes ont leur ct
faible; il leur est doux quelquefois de descendre et de se faire
petits pour connatre la vie intime et simple dans les dtails,
heureux sans doute de s'oublier quelquefois.

Il vint le lendemain entendre _les Horaces_, et, dans un moment o
j'tais place du ct de sa loge, il leva sa jolie petite main, qui
me fit un signe. Avait-il le portrait? je l'ignore. L'intention tait
dj assez aimable, et je devais m'en contenter.

Malgr les bruits qui couraient sur mon intimit avec le Consul, les
adorateurs (je ne trouve pas d'autre mot, mais c'est mauvais), les
adorateurs ne manquaient pas de se prsenter. Dcidment, je ne
voulais pas vivre tout  fait comme une recluse. Je recevais dans ma
loge, aprs mes reprsentations, des Franais, des trangers de haute
distinction. Pourquoi ne pas, de temps en temps, les recevoir chez
moi?

On m'annona un jour le secrtaire du prince de Wurtemberg
(historique). Je reus ce monsieur, qui m'apporta, de la part du
prince, une bague magnifique en diamants, qu'il me pria d'accepter, en
tmoignage du plaisir qu'il avait prouv  la reprsentation des
_Horaces_. C'tait un simple hommage qu'il esprait que j'accepterais;
et, en outre, une norme bourse en velours rouge brode en or, de ces
bourses de la forme de celles o l'on fait les qutes. Cette bourse,
d'une dimension colossale, tait remplie de louis.

--Monsieur, dites au prince que j'accepte avec plaisir et orgueil la
bague qu'il daigne m'offrir. Quant  la bourse, je la refuse. Il peut
faire un meilleur usage de cet argent; il soulagera beaucoup
d'infortunes. Mais les artistes franais n'ont pas l'habitude de
recevoir des offrandes d'argent.

Ce monsieur fut trs confus.

--Mademoiselle, le prince vous fera ses excuses, si vous voulez bien
le recevoir. Il ne voulait point vous blesser en vous offrant cette
bourse, et il vous aurait prie--je n'en fais aucun doute--de
distribuer vous-mme cet argent.

--Remerciez le prince, monsieur, et veuillez lui dire que je fais mes
petites aumnes, trs modestes, avec ma petite bourse. Oui, M. le
prince peut venir et j'aurai grand plaisir  le recevoir et le
remercier. (Ceci m'est arriv.)

Le prince vint le lendemain, et, jugez de ma surprise: c'tait le
soi-disant secrtaire!

--Eh! mon Dieu! prince, pourquoi ce dguisement, je vous prie?

--Pardon, mademoiselle, mais je n'osais pas.

--Ah! oui,  cause de cette belle bourse. Vous ne me
connaissez pas, prince, mais l'or est un mauvais passe-partout pour
arriver  moi. Je n'aime pas l'argent.

Le prince tait grand, trs mince, fort timide, ce qui lui donnait
l'air assez gauche. C'tait le pre, je crois (_vous pouvez le savoir,
Valmore_), de l'impratrice de Russie, femme de Paul Ier.

Ce cher prince venait me voir dans ma loge, o il trouvait belle et
bonne compagnie. Ces runions taient ravissantes. Aprs la
reprsentation de la tragdie, Talma, auquel on rendait les mmes
visites, descendait toujours dans ma loge, accompagn de son cortge
d'artistes et de grands seigneurs. Il est arriv souvent que Mongila,
le premier garon du thtre, vint nous avertir que le spectacle tait
fini. Pas possible!

En voyant le Premier Consul, il me dit:

--Eh bien, Georgina, vous avez reu le prince de Wurtemberg?

--Oui, et je vais vous conter ce qui m'est arriv.

--En huit jours, il peut arriver beaucoup de choses.

--Vous devenez trop rare, coutez donc! Je m'ennuie. J'ai reu le
prince et j'en recevrai bien d'autres. D'ailleurs, vous savez, toutes
les visites que nous recevons dans nos loges, nous pouvons bien les
recevoir aux grandes lumires.

--Vous avez, chre Georgina, des dispositions aux grandeurs.

--Vous m'en avez donn le got; on se forme  une si belle cole. Mais
vous savez bien que, tant que j'aurai le bonheur de vous inspirer un
peu d'intrt, je ne ferai rien qui puisse refroidir votre
bienveillance.

--Mais aprs?

--Je ne sais pas ce qui peut arriver.

--Vous tes une sotte.

--Voici donc ce que je voulais vous dire: voici la bague d'abord.

Je lui racontai l'histoire de la bourse.

--Fi! dit le Consul. C'est de mauvais got! Vous avez reu cette bague
un peu lgrement. Je vous engage pour vous  ne plus recevoir de
prsents en hommage soi-disant de votre talent; cela n'est pas
convenable.

--Pourtant, il y avait des artistes qui ont reu des prsents, 
l'tranger: cela se voit tous les jours. Ce n'est pas leur faute, si
les Franais ne tmoignent leur admiration que par de belles phrases:
c'est meilleur march.

--Georgina, vous ne me plaisez pas, ce soir. Je n'aime pas ce langage.
Je crois que je ferai bien de vous marier.

(_Je ne me rappelle pas si je vous ai parl de cette proposition qui
m'a t faite; je la rpte peut-tre encore. Qu'importe!_)

--Me marier! moi! Et  qui donc? mon Dieu!

-Soyez tranquille, je vous donnerai  un gnral. Vous quitterez le
thtre, bien entendu, et vous vivrez honorablement.

--Cette proposition, que vous me faites, est srieuse?

--Trs srieuse.

Je fus blesse jusqu'au fond du coeur. Ah! Constant, vous avez eu
la btise de me dire la vrit. Allons, une grande dame a
pass par l. Ma rsolution fut bien vite arrte.

--Je vous demande mille fois pardon de vous dsobir, mais je ne veux
pas me marier, je ne puis plus me marier. Quand vous avez eu le
caprice de m'appeler prs de vous...

--Le caprice? dit-il.

--Eh! mon Dieu! oui, le caprice!... j'tais artiste, je resterai
artiste. Moi, prendre un mari de convention? Ah! s'il s'en trouve un
assez complaisant pour jouer ce rle, convenez qu'on ne peut aimer ni
estimer un pareil homme!

--Tu as raison, Georgina; tu es une brave fille.

Je parlai ainsi  l'empereur sans gne, sans fausset, vingt fois.
Voulant lui tenir un langage du monde que l'on apprend comme un rle,
l'empereur m'arrtait en riant, en me disant:

--Laisse tes sottes phrases, parle-moi comme tu le sens; ne fais pas
d'esprit avec moi. Dis-moi tout ce qui te vient naturellement.

Il ne se fchait jamais de mes boutades, de mes btises, si vous
voulez. C'est, je crois, ce qui a fait que, malgr des absences, je
l'ai toujours et jusqu'au dernier moment trouv bon et excellent pour
moi! Aussi, c'est un culte, une adoration que rien n'a pu changer, et
je m'en fais gloire! Tous ces souvenirs m'ont console de bien des
dceptions et de bien des misres, de bien des abandons! Pauvre
empereur! Combien il a d souffrir, cet illustre martyr! On n'a pas le
droit de se plaindre!

(_Chre amie, placez-moi ces lignes sur mon empereur; j'y tiens._)

L'empereur ne fut pas huit jours sans me revoir. Je le
retrouvai gai et bon toujours. Il m'arriva une singulire aventure que
je vais vous raconter.

On m'annonce le capitaine Hill, Anglais, Amricain?

--Que ce monsieur vous dise ce qu'il veut, Clmentine. Vous savez que
je ne reois plus les personnes qui ne me sont point prsentes et que
je ne connais point. Eh bien, allez donc! Que veut-il?

--Il dit qu'il ne peut dire qu' vous seule ce dont il est charg.

--Eh bien, qu'il m'crive!

--Ce monsieur prtend qu'il ne peut pas crire cela; il ne peut parler
ni crire.

--Eh bien, dites-lui qu'il aille se promener et que je ne veux pas le
recevoir, et ne revenez pas: cela me fatigue.

Malgr mon ordre, Clmentine, qui ne se laissait pas intimider,
rentre.

--Ah ! encore, insolente! Laissez-moi!

--Mais, mademoiselle, ce monsieur est trs amusant, et votre curiosit
sera assez pique quand vous saurez. Ce qu'il a  vous dire est un
secret qu'il ne peut confier qu' vous seule.

--Un secret! Ceci est singulier! Eh bien, demain,  deux heures, je le
recevrai. Qu'est-ce que c'est que cet homme? Il vient demander un
secours? C'est un pauvre honteux?

--Oh! que non! C'est un trs bel homme, trs bien mis, trs lgant.

--Eh bien, c'est peut-tre un voleur. Il me fait peur, le bel homme!
Clmentine, vous resterez l dans le boudoir, et le valet de chambre
restera en sentinelle  la porte de ma chambre. C'est vous qui
serez cause de quelque malheur peut-tre, sotte que vous tes.
Venir exciter ma curiosit! Il n'est pas encore reu, votre bel homme!

A deux heures, le lendemain, on m'annonce le capitaine Hill.

--Allons! le sort en est jet! Qu'il entre, et restez l.

C'tait effectivement un homme trs bien, d'excellentes manires.

--Que me voulez-vous, monsieur?

--Madame, je suis charg d'une mission assez dlicate et qui
m'embarrasse trangement. Madame, pardonnez-moi d'abord la proposition
que je vais vous faire. J'ai  vous parler srieusement, mais mes
paroles ne peuvent tre entendues qu'en plein air.

--Comment! monsieur, en plein air! Effectivement, cette proposition
singulire ne peut tre accepte et je ne l'accepte pas. Excusez-moi,
monsieur, si je vous quitte, mais je ne puis vous entendre plus
longtemps.

--Mais, madame, soyez sans mfiance, je vous prie.

--Ah ! monsieur, vous voulez donc m'enlever?

--Mais, madame, point le moins du monde. Faites-vous suivre par votre
voiture, par vos gens, au bois de Boulogne. Veuillez accepter une
place dans ma voiture et, une fois en plein air, vous saurez tout et
vous apprendrez le but de ma mission, qui peut-tre ne sera pas sans
intrt pour vous.

--Tout ceci est peut-tre vrai, mais je refuse.

J'avais une peur affreuse.

--Rflchissez, madame; ce que j'ai  vous offrir ne se
prsente pas deux fois dans la vie. Rflchissez et peut-tre
serez-vous plus confiante.

J'avais la tte  l'envers.

--Eh bien, Clmentine, qu'en dites-vous? N'est-ce pas effrayant?

--Ma foi, non, mademoiselle! Cet homme est bien. Quel mal voulez-vous
qu'il vous fasse? A votre place, moi, j'irais.

--Eh bien, allez-y. Vous y gagnerez quelque chose sans doute; pour
moi, je n'irai pas. Quel est cet homme?

Et les suppositions marchaient. Mon imagination courait de mme. Il
revint le lendemain... Je refusai... Le surlendemain... Il me fatigue,
cet homme! Je veux savoir ce qu'il est.

--Qu'il vienne demain  deux heures! J'irai.

Le lendemain, me voil en voiture  ct de ce personnage mystrieux,
beau, jeune, en vrit, qui aurait mieux fait de parler pour lui. Je
suis bien inconsquente de m'exposer ainsi. Je regardais  la portire
 chaque instant pour m'assurer que j'tais suivie par ma voiture et
mes domestiques.

Arrivs au bois de Boulogne:

--Enfin, monsieur, nous voici en plein air, j'espre. Expliquez-vous
vite, car, je vous l'avoue, j'ai hte de vous quitter.

Il me fit donc dans cette entrevue des demi-confidences: que j'avais
inspir une passion violente  un trs haut et puissant seigneur
anglais, qu'il avait fait faire mon portrait (quelque crote sans
doute!) qu'il tait amoureux fou et qu'il voulait  tout prix me faire
quitter la France.

Je me mis  rire.

--Ne riez, madame! C'est tout  fait srieux. (Si je le veux
bien, sans doute!)

Il me donna des dtails sur la maison que j'occuperais, sur
l'existence brillante que je mnerais, mais dtails toujours
mystrieux.

--Oui, monsieur, tout cela est vraiment magnifique. Mais de qui me
parlez-vous enfin? En supposant que, pour la premire fois de ma vie,
les richesses me tentent au point de tout quitter et de m'exiler dans
un pays que je n'aime point et que je n'aimerai jamais, au moins je
veux savoir le nom de ce brillant et fastueux amant. Vous avouerez,
mon cher monsieur, que tout cela ressemble trop  un conte des _Mille
et une nuits_; qu'il est bizarre que vous, jeune et beau cavalier,
vous vous chargiez d'une pareille ambassade. C'est  n'y rien
comprendre.

Il ne voulut pas m'en dire plus.

--Alors, lui dis-je, bonjour, monsieur! Je remonte dans ma voiture.

Ce que je fis en riant de tout mon coeur de cette comique aventure.
C'est un original, il a voulu s'amuser. Voil tout! Je n'y pensais
plus et n'en parlais mme plus.

Mais cet homme tait toujours devant moi, plant aux promenades, aux
thtres.

--Ah! mon cher monsieur, votre persvrance  me suivre commence
trangement  me fatiguer. Je suis bien tente de dire au Consul votre
inconcevable obstination. Mais  quoi bon? C'est un original,
laissons-le de ct.

Il ne se tint pas pour battu; il revint, puis encore. Je ne voulus
plus le recevoir. Il m'attendit au bas de l'escalier, et, au
moment de monter en voiture, il me suppliait de l'entendre un instant.
Il fallut tre polie. Je ne pouvais pas mortifier cet homme devant mon
domestique.

--Madame, en grce, accordez-moi une seconde entrevue au Bois?

--Ah! mon cher monsieur, pour cette fois, allez vous promener tout
seul. Cette plaisanterie se prolonge trop, elle me fatigue au dernier
point. Veuillez donc ne pas insister. Vous me fcheriez. Enfin,
crivez cela  qui vous envoie et donnez-moi la paix! Mille
compliments et surtout au revoir.

--Vous m'ordonnez de me retirer, madame. J'obis; mais, avant de vous
quitter, je ne dois pas vous laisser ignorer qu'ayant reu
l'autorisation de tout vous dire, je devais esprer que vous
m'accorderiez une seconde entrevue!

--Ah! vous avez reu l'autorisation de me faire connatre votre
mystrieuse mission?

L'affreuse curiosit tait l qui me poussait. Puis, ceci partait d'un
pays qui m'inspirait peu de confiance. Je me dcidai de suite: je
n'avais plus aucune crainte pour moi, je voulais tout savoir.

--Allons, monsieur, venez, mais  l'instant. Votre voiture est l, j'y
monte, et que la mienne me suive.

Cet homme ne me disait pas un mot tant que nous tions dans Paris;
mais, au milieu des arbres, il prenait la parole. Il commence par
jeter des parures en diamants, mais de magnifiques diamants,
savez-vous: collier, bracelets, boucles d'oreilles, tout cela tenu par
de petites chanes de Venise. Les boucles d'oreilles surtout taient
royales: de grosses pierres suspendues  de gros boutons.
C'tait blouissant.

--Ah! monsieur, tout cela est trs beau! Aprs?

--Madame, tout ceci est  vous. On vous prie de les accepter. Voici,
en outre, le portrait du prince.

--Ce monsieur est trs bien. Les diamants qui entourent son portrait
ne sont pas moins beaux. C'est superbe! Mais je n'ai pas l'honneur de
connatre ce visage-l. Son nom, je vous prie?

--Madame, c'est le prince de Galles.

--Ah! monsieur, c'est le prince de Galles! C'est trs bien! Reprenez
tous ces objets. Je vous quitte, monsieur, et je vous salue.

Je remonte dans ma voiture.

--Mais vous refusez donc, madame?

--Je refuse, monsieur, avec joie.

Je devais voir le Consul le soir mme, et je me htai de lui tout
raconter.

--J'tais effraye, je vous jure, du nom du personnage! Je vous dis
tout cela et ne m'accusez pas de pure curiosit. Non, je voyais des
choses plus graves.

--Chre Georgina, on voulait peut-tre faire revivre une seconde
Judith.

--Vous ne serez jamais un Holopherne.

--Rassure-toi, va, je savais tout. Tu ne le reverras plus.

Effectivement, je n'entendis plus parler de lui.

(_Chre bonne, toute cette aventure est vraie, trs piquante et toute
vraie. Toute l'histoire du capitaine Hill est vraie._)

Je ne rencontrai plus cet homme. Ma vie thtrale me soutenait contre
les ennuis. Je jouais souvent. Je vais savoir de Verteuil les
ouvrages tragiques nouveaux de cette poque.

(_Vous devez vous en souvenir, vous, cher Valmore._)

Tous ces ouvrages avaient peu de succs. Il y en eut un en 1806, je
crois, qui fit courir tout Paris: _les Templiers_, de Raynouard. Je
n'oublierai pas cette premire reprsentation, qui fut bien funeste 
mon coeur.

Ne pouvant se procurer de loge, ni pour or, ni pour argent, je fis
placer ma bonne petite mre dans les coulisses. Elle se trouva mal; on
s'empressa autour d'elle et on lui vola son cachemire! Ceci tait peu
de chose, hlas! mais,  dater de ce jour, ma mre fut constamment
malade. Pauvre mre, elle tait frappe  mort.

Nos rles,  Lafont et  moi, taient de vrais compres; celui de
Lafont surtout. Le mien tait sem de quelques beaux vers, qui
produisaient un immense effet. Talma, dans Marigny, tait admirable et
touchant au possible. Saint-Prix, dans le grand matre, tait beau. Le
brillant Dalmas faisait trpigner dans son rcit du conntable, rcit
trs beau, si vous vous le rappelez, mon cher Valmore. Chaque
reprsentation remplissait la salle jusqu'aux combles; succs
productif et long! Notre salle tait si mal construite que je crois
qu'on ne pouvait gure atteindre que le chiffre de quatre mille
francs.

Mon rle devait exciter peu d'envie, et pourtant cette pauvre
Duchesnois tait furieuse.

--On vous a donn le rle pour votre physique.

--Vous croyez, ma chre? Vous vous faites tort. Je trouve le vtre
trs original.

Je viens d'crire  Fonta, de la Comdie-Franaise, pour lui
demander le nombre des ouvrages tragiques qui se sont jous depuis mon
dbut jusqu'au jour de mon dpart pour la Russie, et depuis mon
retour en 1813, jusqu'au jour o un arrt de M. de Duras m'a
renvoye. Je pense que tout cela est fort utile.

J'avais t plus de quinze jour sans revoir le Consul. Je ne lui fis
rien dire. J'attendais, et cette fois sans impatience et presque
rsolue  refuser ma visite, si l'on venait me la demander; ce qui ne
tarda pas  arriver.

Constant vint me prier, de la part du Consul, de venir le soir aux
Tuileries.

--Impossible, mon cher! Depuis quinze jours, je me suis bien porte;
aujourd'hui, je suis indispose et pour rien au monde je ne voudrais
sortir.

Constant insista.

--Le Consul se fchera.

--J'en suis dsole, mais je ne veux pas sortir.

tais-je donc une esclave? Non, en vrit; j'avais aussi mes caprices.

Le lendemain, j'tais aux Franais, dans ma petite loge d'avant-scne,
donnant sur le thtre, juste en face de celle du Consul, qui, ce
jour-l, tait aux Franais. On y jouait _les Femmes savantes_ et je
ne sais plus quelle petite pice. Je ne regardai pas une fois cette
loge, je m'en serais bien garde. J'tais trop blesse pour cela. On
frappa  ma loge; je vis le beau et bon Murat.

--Qui me procure l'honneur de votre visite?

--Rien, ma chre Georgina; le plaisir de causer un instant avec vous,
voil tout. Vous tes bien dans cette petite loge; elle est
charmante; on est tout  fait chez soi. Puis, juste en face du
Consul.

--J'ai toujours eu cette loge; je n'aime pas  me montrer. Ici, 
peine si je suis aperue, et je vois tout le monde; puis, on peut
causer  son aise.

--Jetez donc les yeux sur la loge du Consul; il vous regarde beaucoup,
tout en ayant l'air d'couter _les Femmes savantes_.

--Ah! mais j'en suis trs flatte, je vous assure; mais, dans le fait,
cela m'est assez indiffrent.

--Il y a donc de la brouille?

--Ah! vous vous moquez! On n'a pas le droit de se brouiller avec le
Consul, mais on a celui de rester chez soi; c'est ce que fais.

--Allons, mauvaise tte, vous avez refus hier, n'est-ce pas? Vous
consentirez demain.

--Pas plus qu'hier! Tenez, soyez bon, ne me parlez plus de cela. Voyez
comme je suis rouge. Eh bien, c'est que je suis en colre. Il fait ici
une chaleur! J'touffe.

--Voulez-vous, ma chre Georgina, venir faire une petite promenade?

--Ah! trs volontiers! Je serai charme de sortir.

--Donnez-moi une place dans votre voiture, Georgina. O se tient-elle?

--L, dans la rue Montpensier.

--J'y vais.

Nous voil installs. Il tait excellent, le prince Murat, et certes
il ne faisait pas l'aimable.

--Allons au bois de Boulogne.

--Allons.

J'tais enchante d'avoir quitt ma loge avant le dpart du Consul.
Petit amour-propre satisfait, et coeur bless. Ah! les pauvres
femmes!

--Voyons, gnral, que me voulez-vous? Vous voyez bien que
c'est fini. Le Consul est rest quinze jours sans me voir.

--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? Vous croyez donc, ma chre, que
c'est un homme comme un autre, folle que vous tes?

--Vous dites folle? dites donc sotte! Vous dites que ce n'est pas un
homme comme les autres? Vous avez raison, c'est un beau grand homme
au-dessus de tout. Mais, pour les femmes, c'est un homme comme les
autres.

--Vous vous valez toutes. Malgr toute votre charmante colre, il faut
ne pas tre entte; il faut y aller demain: il le dsire. Je vous le
dis pour vous. Vous ferez mal de tenir rigueur; soyez heureuse qu'il
dsire vous voir. Ah! ma chre, d'autres femmes le conduiraient avec
plus d'habilet. Si vous coutez votre tte, elle vous fera faire bien
des folies, et plus tard vous vous en repentirez.

--Vous me parlez comme un sage. C'est beau! Vous m'difiez vraiment et
vous me faite rire, vous, le beau et brillant Murat! Merci, mille
fois, de vos svres conseils! Je tcherai d'en profiter, si je puis.
Mais alors je deviendrai fausse. Est-ce cela? Ai-je bien compris? Je
ferai ce que vous me conseillez. Je reverrai le Consul, mais avec un
masque. Si je ne me dguise pas, je suis tout fait disgracie.

--Soit! mettez le masque, mais qu'il soit d'une couleur bien tendre.

--Changeante, voulez-vous dire? Tenez, gnral, vous tes tous des
monstres.

Le lendemain, je fus aux Tuileries, mais sans joie. Je ne sais pas
pourquoi, mais il me semblait qu'un malheur m'attendait. Le
Consul fut le mme, toujours bon, toujours aimant; moi, je faisais une
contenance qui n'tait que de la manire: je ne souriais pas, j'tais
froide et srieuse. Le Consul se mit  rire.

--Ah! voil que vous vous faites un visage. Quittez-le vite, il vous
va fort mal; ne me gtez pas Georgina. Cette bouderie est sans charme.
Revenez vite  votre nature. Soyez comme vous tiez hier dans votre
loge: une enfant gte et mal leve, qui ne veut pas qu'on la
contrarie.

--Et vous, monsieur, ne soyez pas si longtemps loign de moi, ce qui
me dplat et m'ennuie horriblement.

--On ne fait pas tout ce que l'on veut, ma chre Georgina; mais,
quoiqu'il arrive, soyez assure que j'aurai toujours un tendre
attachement pour vous et que je ne vous perdrai pas de vue.

--Mais c'est fort triste ce que vous me dites l; je ne vous verrai
donc plus?

--Si, ma chre, toujours; je vous le promets. Soyez sans crainte. En
voil assez; plus de question aujourd'hui. Soyez bonne et naturelle et
comptez sur moi.

_(Tout ceci, mes amis, se passait comme je l'cris, peu de temps avant
son couronnement Je ne suis pas en train; tout mon pauvre esprit est 
la torture pour de l'argent. Vous comprenez.)_

Je rentrai triste chez moi; malgr toutes les tendresses du Consul, je
sentais qu'il allait se passer quelque chose de triste pour moi. C'est
alors que je rptais: Je partirai.

Je revis le Consul peu de jours aprs; en entrant, il me prit
les mains avec une bont inoue, me fit asseoir.

--Ma chre Georgina, il faut que je te dise une chose qui va
t'affliger; mais, pendant quelque temps, je cesserai de te voir. Eh
bien, tu ne dis rien?

--Non, je m'y attendais. J'aurais t insense de croire que moi, qui
ne suis rien au monde, j'aurais pu occuper une place, je ne dis pas
dans votre coeur, mais dans votre pense. J'ai t une simple
distraction, voil tout!

--Tu es une enfant et tu es charmante en me disant cela; tu me prouves
ton attachement, et je t'aime de m'aimer: on nous aime si peu, nous!
Mais je te reverrai, je te le promets.

--Merci de vos bienveillantes paroles, mais je ne profiterai pas de
vos bonts; je partirai.

--Je ne crois pas cela. Tu ne feras pas cette faute: tu perdrais ton
avenir.

--Mon avenir, je n'en ai plus. D'ailleurs, peu m'importe! je partirai.

Le Consul fut plus excellent qu'il ne l'avait jamais t; je fus
profondment touche de tout ce qu'il daigna me faire entendre de
paroles douces et consolantes. Il tait si bon. Il me retint fort
tard.

--Allons, ma bonne Georgina, au revoir.

--Ah! non pas au revoir, adieu!

Tout disparut devant moi! Il me semblait que tout tait mort, que rien
ne s'animerait plus. Ah! c'est quand on se spare que l'on sent tout
le bonheur que l'on perd. J'tais une autre femme bien affaisse par
la douleur.

--Eh bien, Clmentine, vous ne serez plus de nuit  m'attendre. Il
parat que je ne verrai plus le Consul.

--Est-il possible?

--C'est possible, pour quelque temps, m'a-t-il dit.

--Il faut le croire, mademoiselle. Un homme comme lui ne se gne pas,
et, si c'tait rompu tout  fait, il vous l'aurait dit.

Nous passons le reste de la nuit  faire mille conjectures. Il tait
presque six heures quand je revins des Tuileries.

A dix heures, je fis chercher mon Talma, et il arriva, tout essouffl.

--Eh! bon Dieu! qu'est-il arriv, ma chre amie, pour me faire
chercher si matin?

--Il arrive que je ne verrai plus le Consul.

--Comment donc cela? Ce n'est pas possible!

--Oh! d'abord tout est possible, bon ami. Quand on s'est jete dans
une position trop leve, l'avenir n'existe pas. Pourtant, le Consul a
t d'une tendresse et d'une bont angliques. Il m'a dit: Ma chre
Georgina, pendant quelque temps je ne vous verrai plus, il va se
passer un grand vnement qui prendra tous mes instants. Mais je vous
reverrai, je vous le promets. _(Ce sont ses propres paroles, chre
madame Valmore.)_

--Eh bien, ma chre, il faut le croire. Mais le grand vnement!
Voil, j'y suis? Tu ne sais donc pas? On parle du couronnement du
Consul qui sera proclam empereur; on dit mme que le pape viendra le
sacrer  Notre-Dame. Ce sont les bruits qui courent; mais il n'y a
rien d'officiel l-dessus.

--Eh bien! cher ami, quand cela serait, ce n'est pas parce que je
verrais le Consul que le pape ne viendrait pas et que je ferais
manquer le couronnement.

--Non, mais il a besoin lui-mme de faire cesser les
bavardages.

--Dites, mon cher, que sa fantaisie est passe; ou bien veut-il faire
ses dvotions avec humilit et ne pas en tre distrait par la
sensation? A la bonne heure! Voyez: ce qui arrive devait arriver, je
vous l'ai dit cent fois. Je n'ai pas  me plaindre. Je suis la seule
fautive! A la grce de Dieu! Je souffre, c'est bien fait! Oui, cher
ami, je souffre! Mon coeur n'est pas un capital plac  gros
intrts. Je l'ai donn loyalement, sans calcul. Je n'ai pas song un
instant  la fortune, il le sait bien, lui; je n'ai jamais rien
dsir. J'tais heureuse du bonheur de le voir. Croyez bien, cher ami,
que je dois souffrir beaucoup.

--Tu te montes la tte; tu vas, tu vas, et tu n'as pas le sens commun.
Pouvais-tu t'imaginer qu'un homme comme lui se transformerait en
amoureux des _Fables_ de Florian? Quand on a le bonheur de fixer les
regards d'un homme aussi immense, il faut, ma chre, se faire grande
et laisser de ct toutes ces ides d'amourettes enfantines.

--Vous avez raison. Je ne dirai plus rien, et je ne me plaindrai pas
d'un mal qui doit cder devant les grandeurs. Je redeviendrai Georgina
comme devant et reprendrai ma gaiet et ma chre indiffrence.
Djeunons, Talma. Puis, si vous voulez tre bien gentil, nous irons
nous promener  la campagne.

--Mais il fait un froid de loup, ma chre!

--Bah! le froid fait du bien, il calme; la glace est bonne quand on a
la fivre. Puis vous irez prvenir chez vous que vous dnerez avec
moi. D'abord, je ne vous laisse pas aller; je veux passer
toute la journe avec vous. Nous irons ce soir entendre notre naf
Brunet; vous savez, grand tragique, comme il vous fait rire, rire 
faire vnement.

--Mais tu disposes de moi: j'avais affaire, j'avais des visites 
rendre.

--Bah! vous ferez tout cela demain. Demain, j'aurai pris mon parti et
vous rendrai votre libert. C'est dit?

--Allons, fais de moi ce que tu voudras, folle; je suis ton esclave
jusqu' ce soir.

Le bruit du couronnement s'accrditait de jour en jour et devint enfin
officiel. Un mois aprs, il eut lieu. (Dcembre, la date, le jour,
l'anne.)

J'tais d'une tristesse accablante. Pourquoi? Je devais tre joyeuse
de voir le grand Napolon lev au rang qui lui appartenait et qu'il
avait conquis. Mais l'gosme est toujours l. Il me semblait qu'une
fois sur le trne, jamais l'empereur ne reverrait la pauvre Georgina.
Je ne dsirais pas voir cette crmonie. J'avais des places pour
Notre-Dame; rien ne m'aurait dcide  y aller. D'ailleurs, je n'ai
jamais eu la moindre curiosit pour les ftes publiques. Mais ma
famille voulait voir. Je fis louer des croises dans une maison qui
faisait face au Pont-Neuf; pour trois cents francs, nous en fmes
quittes. Mais il fallait aller  pied. J'eus bien de la peine  m'y
dcider; de la rue Saint-Honor, la course tait bonne, et au mois de
dcembre! Nous fmes nos toilettes  la lumire, et, quand nous
partmes,  peine s'il faisait jour. Les rues taient encombres,
sables; on ne pouvait marcher qu'au pas, tant il y avait de monde.
Au bout de deux heures, nous tions en possession de nos
_chres fentres_. Mon valet de chambre avait t  l'avance commander
un bon feu et le djeuner. Nous tions  l'abri du froid et de la
faim. L'argent est bon quelquefois. Nous avions quatre fentres, deux
sur la place et deux sur le quai. Le salon tait bien: trs bonnes
bergres, trs bons fauteuils, c'est--dire bons, trs durs; les
meubles de cette poque taient atroces. Au moindre mouvement, on se
jetait aux fentres.

--Viens, ma soeur, viens voir le cortge.

--C'est bien! J'aurai le temps. Vous ouvrez les fentres  chaque
instant. Je suis gele; laissez-moi au feu. Il faudra peut-tre jouer
demain; je n'ai pas envie de m'enrhumer!

Puis j'tais d'un ennui assommant!

--Je dors! Vous m'veillerez quand vous verrez les chevaux.

--Ah! ah! le cortge.

Cette fois, c'tait bien lui.

(_Si Valmore voulait se charger de faire la description de ce
magnifique cortge, ce serait fait de main de matre, et, moi, je n'y
entends rien du tout, et cette description est bien essentielle: elle
fera diversion aux petits dtails insignifiants._)

Les voitures  glaces, toute la famille, les soeurs de l'empereur,
cette belle et suave Hortense. (_Je ne me rappelle pas si elle y
tait, Valmore, mais elle devait y tre._) La voiture du pape Pie VII,
le portecroix mont sur sa mule et que les mauvais petits gamins
tourmentaient; les pices de monnaie que l'on jetait dans la foule.
(_A toi, Valmore, tous ces dtails._)

Enfin, la voiture de l'empereur, charge d'or; tous les pages,
sur les marchepieds, derrire, par tout, taient admirables  voir.
Nous tions au premier tage, et rien ne nous chappait; nos regards
plongeaient dans les voitures. L'empereur, calme, souriant; mais
l'impratrice Josphine tait merveilleuse, toujours un got parfait
dans sa toilette; mais elle toujours noble, toujours le regard
bienveillant, qui vous attirait vers elle. Elle tait sous ces habits
la plus simple et la plus ravissante. Le diadme tait port sans
qu'il pt lui paratre lourd. Elle saluait son peuple avec tant de
bont et d'encouragement que toutes les sympathies lui appartenaient.
Elle tait imposante pourtant, mais son sourire vous attirait  elle,
et l'on serait arriv sous son regard, sans crainte, persuad qu'elle
ne vous repousserait pas. Ah! c'est qu'elle tait bien bonne, cette
adorable femme! Les grandeurs ne l'avaient pas change: c'tait une
femme d'esprit et de coeur. Quel malheur pour la France, pour
l'empereur, que ce divorce!

Le brillant cortge fini, je rentrai chez moi, le coeur triste, en
me disant: Allons, tout est fini! Je n'entendis point parler de
l'empereur et ne cherchai pas  le voir. J'avais l'habitude de lui
crire un petit billet, quand je ne le voyais pas; mais je trouvai que
je devais me tenir  l'cart, ce que je fis. Les ftes, les
illuminations et les feux d'artifice ne manqurent pas. Je n'avais
certes pas envie de courir pour voir le spectacle. Mars vint avec
Armand, Thnard, Bourgoin, et me forcrent  venir avec eux aux
Tuileries. J'aurais eu mauvaise grce  ne pas leur cder; puis, ma
soeur brlait d'envie de courir, et, comme la fille de Mars
tait la petite amie de ma soeur, il fallut bien se rsigner. Nous
voil aux Tuileries. Au milieu d'une foule compacte qui s'touffait,
l'empereur, l'impratrice et toute la cour taient sur le balcon,
venant saluer cette foule remplie d'enthousiasme. Il y eut un moment
vraiment dangereux. Les femmes criant: J'touffe! mes deux pauvres
petites criant plus fort que tout le monde.

--Ah! ma fille! criait Mars tout pouvante.

--Ah! ma soeur! Sauvez ma soeur, Armand.

Et nous voil hissant nos deux enfants sur les paules de ce pauvre
Armand.

--Mes amis, sortons d'ici, s'il est possible, ou nous serons fouls
sous les pieds.

Nous vmes alors Lafont, Talma et Fleury qui vinrent  nous;
heureusement, mon Dieu! Ils nous firent un passage et, grce  eux,
nous gagnmes la rue.

--Voil une jolie soire! Nous sommes presque dshabilles et toutes
dchires. Mon cachemire est joli, en vrit! Il ne tient plus. Je le
garderai en souvenir de la distraction que nous nous sommes donne.

Bourgoin tait furieuse.

--Tenez, ma fille, mon beau voile d'Angleterre a le mme sort que
votre cachemire.

--Que le bon Dieu te bnisse, Armand! Tu en es la cause. Pourquoi
es-tu venu me chercher?

Nous finmes par rire tous de ce dsordre de toilette. Cette bonne
Thnard nous dit:

--La soire ne peut finir ainsi. Venez tous  la maison: nous
danserons, nous souperons; puis, mes enfants, chacun chez soi.

--Soit, dit Fleury; allons danser.

J'tais plus rieuse et plus en train qu'eux tous: c'tait la peine.
Nous dansmes comme des perdus, nous valsmes. J'avais pris Lafont.

--Ah! ma chre, ne va pas si vite. Eh! mon Dieu! la tte me tourne!
Arrte donc!

--Eh bien, ami, tournons plus vite.

--Je te dis, ma bonne, que je n'en puis plus; je vais me laisser
tomber.

Effectivement, il se fit tomber exprs.

--A prsent, ma bonne, tu me laisseras en repos.

On se moquait de lui, on le mit en pnitence.

--Trs bien! mes amis. Allez, je me trouve  merveille dans ce petit
coin o vous me placez. Seulement, donnez-moi de quoi me rafrachir.

--Thnard, un grand verre d'eau. Lafont a soif.

--Ne vous drangez pas, mes amis; je vais me servir moi-mme. Je sais
o est la fontaine.

Il passa dans la salle  manger, et l il se servit lui-mme de trs
bon vin.

--Ah! voyez-vous, le Gascon, comme il se joue de vous! Vite,  table!
Il ferait tout disparatre pour se venger.

(_Tous ces dtails sont trs enfantins; mais, comme ils sont vrais,
vous en ferez ce que vous voudrez._)

Nous nous retirmes  six heures du matin. Bourgoin dormait dans tous
les coins.

--Ah! ma fille, je n'en puis plus; je n'aurai jamais le courage de
rentrer chez moi.

--Je vous reconduirai, soyez tranquille.

--Et moi, George, dit Mars, il faut me reconduire aussi.

--Et nous de mme.

--Mais o voulez-vous que je vous mette tous? C'est impossible!

--Nous monterons sur le sige, derrire, avec le domestique.

--Et cette chre Mezerai, je la garde ici. On lui fera un lit sur le
canap.

--Venez donc et arrangez-vous comme vous pourrez.

Mars, Bourgoin et moi dans la voiture, les deux enfants avec nous, et
sauve qui peut! Armand sur le sige, Talma aussi; Fleury et Lafont
derrire.

--Bourgoin, ma fille, chasse Talma rue de Seine. C'est une jolie
promenade qu'on nous fait faire; les pauvres chevaux en ont leur
charge.

Armand, Mars, rue de Richelieu; le beau Lafont, rue de Villedo;
Fleury, rue Traversire.

--Bonjour, mes chers camarades. Nous serons tous bien frais
aujourd'hui. Mais nous nous serons bien amuss et bien fatigus.
Courage  vous autres de la Comdie; je ne dsespre pas que le public
de ce soir vous siffle. Vous dormirez debout.

(_Votre esprit si gai et si enfant trouvera quelques drleries dans
cet affreux et bte rcit! Que voulez-vous, chre bonne? C'tait bte
comme je vous le raconte et deviendra spirituel et amusant sous votre
plume._)

Dix jours aprs le couronnement, l'empereur fit demander _Cinna_. Son
apparition avec l'impratrice fit clater un enthousiasme que rien ne
peut dcrire. Toutes les dames debout, agitant leurs mouchoirs; les
cris de: Vive l'empereur! Vive l'impratrice! taient  vous fendre
le crne. C'tait juste et beau, hommage d'enthousiasme bien mrit.
Chose trange je restai froide et insensible comme une statue de
marbre; il s'levait une barrire infranchissable  mes yeux entre un
empereur et moi. Le pass si charmant devait s'effacer de ma mmoire.
Le pouvait-il de mon coeur? Il fallait l'essayer; le combat tait bien
douloureux. Soyons artiste simplement, oublions.

  [Illustration: MADEMOISELLE GEORGE DANS LE ROLE D'MILIE DE CINNA
  D'APRS LE TABLEAU DE LAGRENE

  (Foyer des artistes de la Comdie Franaise.)]

J'entrai en scne avec la volont de n'tre qu'milie, et rien de
plus. Je ne tournai pas une seule fois mes yeux du ct de cette loge
qui nagure me causait tant de joie. Je jouai de mon mieux, encourage
par Talma qui me rptait sans cesse:

--Ne te laisse pas aller, au moins. Vois cette salle comble et
compose de toutes les illustrations. Ma chre amie, songe  ton
avenir; ne laisse pas prise  la critique. Par orgueil mme,  cause
de la prsence de l'empereur, tu dois te surpasser.

Cher ami, c'tait bien vrai, ce qu'il me disait; aussi, mon
imagination un peu vive se monta, et vritablement j'oubliai tout et
tchai de me mettre  la hauteur de mon personnage. Mon Talma tait
heureux de mon succs. Dans mes scnes avec lui, il me disait tout
bas:

--C'est cela! Tu vas bien, continue; parle, ne force pas ta voix.

Pourtant, il y avait de quoi me troubler; l'empereur m'applaudissait
beaucoup et la bonne et bienveillante Josphine approuvait par des
signes de sa gracieuse tte les applaudissements que l'on me donnait.
Au Ve acte, au fameux vers:

    Si j'ai sduit Cinna, j'en sduirai bien d'autres,

je dis ce vers tout bas; je sentais combien l'application
serait inconvenante. Le public le sentit aussi, ce fin et dlicat,
public parisien. Il se fit un grand silence; je respirai librement et
relevai la tte. L'empereur et l'impratrice nous firent complimenter.
Ce soir, par exemple, nos loges taient remplies de tous les
ambassadeurs, de quelques ministres: c'tait l'usage. Ces messieurs
aimaient  se trouver au milieu des artistes et sans incognito, aux
grandes lumires, traversant firement les corridors qui conduisaient
 nos loges. Ils aimaient  assister  ce petit dsordre tout naturel
aprs les reprsentations; nous voir en peignoirs, dpouilles de nos
dorures; la femme de chambre qui leur disait:

--Pardon, messieurs, laissez-moi arriver jusqu' madame. Il faut que
je la dcoiffe.

--Vous permettez, messieurs, qu'elle me dlivre de ces ornements qui
me fatiguent la tte?

--Comment donc! Nous ne voulons pas vous gner.

Et ce Talleyrand, exprs, au coin de la chemine:

--Vous ne la gnez pas. Elle est femme et coquette, notre belle
Georgina; elle veut se faire voir dans toute sa simplicit. Voyez
comme ce peignoir de mousseline doubl de rose lui va bien et laisse
voir ses bras. Convenez, messieurs, que ce costume vaut bien celui
d'milie.

--Monseigneur, je vous prie de vous taire. Vous tes sardonique
toujours dans vos compliments moqueurs. Ah! que vous tes mchant!
Vous verrez que je ne vous laisserai plus entrer dans ma loge.

--Vous en seriez bien fche. Mes compliments ne vous
blessent pas tant que vous voulez le dire. N'est-ce pas, Talma, que
j'ai raison et qu'elle est coquette?

Ce cercle lgant, ces grands seigneurs, les potes, les peintres, qui
tenaient dignement leur place et auxquels on rendait les hommages,
flattaient la vanit, quelque envie qu'on et de n'en tre pas
atteint. Ce sont des jouissances qui allgent bien des ennuis.

Au milieu de tout cela, je n'entendais pas parler de l'empereur,
depuis le sacre. Je faisais mille projets, je commenais un peu moins
 m'isoler, je recevais plus de monde; je cherchais non les plaisirs,
mais la distraction, du bruit qui m'empcht de penser. C'tait tout
ce que je pouvais souhaiter.

Enfin, aprs plus de cinq semaines, Constant arriva:

--Quel hasard vous mne ici aprs une si longue absence? Que
voulez-vous?

--L'empereur vous prie de venir ce soir.

--Ah! il se souvient de moi? Dites  l'empereur que je me rendrai 
ses ordres. Quelle heure?

--Huit heures.

--Je serai prte.

Ah! cette fois, j'tais impatiente, je ne tenais pas en place. J'ai
mon pauvre coeur froiss, mon Dieu!

J'avais fait une toilette blouissante. L'empereur me reut avec la
mme bont.

--Que vous tes belle, Georgina! Quelle parure!

--Peut-on tre trop bien, sire, quand on a l'honneur d'tre admise
prs de Votre Majest?

--Ah! ma chre, quelle tenue et quel langage bien manirs! Allons,
Georgina, les manires guindes vous vont mal. Soyez ce que
vous tiez, une excellente personne franche et simple.

--Sire, en cinq semaines, on change; vous m'avez donn le temps de
rflchir et de me dshabituer! Non, je ne suis plus la mme, je le
sens. Je serai toujours honore quand Votre Majest daignera me
recevoir, voil tout. Je suis dcourage, il faut que je change d'air.

Que vous dirai-je? Il fut trs indulgent, il fut parfait, se donnant
la peine de me dsabuser sur mes craintes. Je recevais ses bonnes
paroles, mais je n'y croyais pas. Je rentrai avec des penses trs
mauvaises, presque paralyse. Dois-je croire? Dois-je douter? Oui, je
l'ai retrouv comme par le pass, mais je ne sais pourquoi l'empereur
a chass mon Premier Consul; tout est plus grand, plus imposant: le
bonheur ne doit plus tre l. Cherchons-le ailleurs, si le bonheur
existe. Je voyais plus rarement l'empereur. On commenait  parler
bien bas d'une belle personne (marie pourtant!) attache 
l'impratrice; on disait plus bas encore que l'empereur lui rendait
des soins. Chre Josphine, il valait encore mieux la simple actrice;
elle restait loigne, elle ne blessait pas. (_Vous verrez, bonne, si
vous voulez mettre cela: c'tait Mme Duchtel._)

Ne me trouvant bien nulle part; je voulus quitter mon appartement de
la rue Saint-Honor. Je l'avais pris en dgot.

(_Bonne chre amie, j'ai si peu la tte  ce que je fais, que je ne
sais plus si je vous ai racont la petite anecdote de Demidoff;
j'tais encore rue Saint-Honor._)

Demidoff avait la prtention,  cause de son immense fortune,
de se faire appeler comte (il ne l'tait point). Il avait des mines de
fer en Sibrie. Du reste, c'tait un homme charmant et spirituel. Il
venait donc, lui aussi, nous visiter dans nos loges; on avait de la
considration pour lui, pour ses mines. Il m'envoya par son secrtaire
un mauvais petit diadme, avec de mchants petits brillants par-ci
par-l.

--M. le comte vous prie, mademoiselle, d'accepter ce petit souvenir,
comme hommage  l'artiste.

Il n'y avait rien  dire.

--Remerciez le comte, monsieur, en lui disant que, comme artiste, je
suis flatte et reconnaissante de cette marque de son suffrage.

--Il vous demande, mademoiselle, la permission de vous prsenter son
respect.

Je reois le comte dans ma loge. Pourquoi refuserais-je de le recevoir
chez moi?

--Il peut venir, monsieur.

Il ne se fit pas attendre, le riche avare. Il vint le lendemain.

--Je suis trs sensible  votre aimable souvenir, monsieur le comte.

--Je l'offre  l'artiste, et bien plus encore  la femme.

--Ah! monsieur le comte, vous gtez votre prsent. Comme artiste, je
le recevrais; comme femme, permettez-moi de le refuser.

Je lui remis son petit crin. Il fut assez dcontenanc.

--Mais, enfin, je ne puis donc esprer un peu de retour aux sentiments
que vous m'inspirez?

--Vous vous y prenez singulirement. Vous faites donc
toujours le commerce, monsieur le comte? C'est peu politique! Non,
monsieur le comte, je n'ai pas le moindre dsir de rpondre  vos
nobles sentiments. Emportez votre cadeau. Voyez, examinez; il n'y
manque rien que le bon got.

Il disparut avec sa bote. Quelques jours aprs, le tout petit et
modeste diadme ornait le front de ma jolie camarade B...

(_Voil, chre; il n'y a que vous qui puissiez tirer parti de ces
riens._)

Je dmnageais donc pour prendre un trs bel appartement, rue
Louis-le-Grand, au premier. C'est de l que je partis pour la Russie.
Je ne puis, toutes les fois que je passe dans cette rue, m'empcher de
lever la tte sur le grand balcon. Je vois encore les trois persiennes
que je fis poser au salon. Que de souvenirs, que de regrets de n'avoir
pas compris la vie telle qu'elle est, positive et argenteuse! Les
ides d'alors n'taient pas toutes  l'argent, on ne se torturait pas
l'esprit par les spculations. Ne regrettons pas d'avoir pass la vie
plus douce, de n'avoir prouv que l'ambition d'une artiste et des
sentiments de femme qui, s'ils ne vous enrichissent pas, ne vous
avilissent pas et vous rendent heureuse. Ces souvenirs vous conservent
les motions toujours jeunes, ce qui vaut mieux que l'or.

Je voyais souvent le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche prs
de la cour de France. Ce fameux diplomate tait fort gai, trs sans
faon, trs simple, trs spirituel et moqueur; il aimait  rire, le
grand diplomate.

--J'ai une loge pour le Palais-Royal. Soyez bonne; venez-y; nous
rirons.

--Je ne ris pas tant que cela  toutes ces niaiseries. J'aime
la navet de Brunet, de temps en temps; mais vous, vous y passeriez
toutes vos soires. Dcidment, vous adorez les queues-rouges. Quand
vous venez  nos tragdies, qui doivent vous ennuyer  prir, convenez
que c'est bien plutt pour causer dans nos loges. Homme srieux, j'ai
de vous une singulire opinion. Cher prince, je pense que, tt ou
tard, vous nous ferez grand mal.

--Chre belle, ah! vous faites de la politique et vous voulez lire
dans l'avenir. Qui peut savoir ce qui nous est rserv? Pour le
moment, je suis dans les meilleures dispositions; si elles changent,
vous le saurez, grande diplomate; ce ne sera pas ma faute, mais celle
des vnements.

--Oui, vous serez entran tout entier aux intrts de votre pays,
sans oublier les vtres. Cher prince, vous connaissez trop les
caprices du sort pour vous sacrifier entirement, n'est-ce pas?

--Tenez, parlons de Brunet; c'est plus gai.

Ce cher Metternich parlait ainsi, et  Dresde l'empereur a eu le tort
de ne pas l'acheter: il nous a fait tout le mal que j'avais prdit.

(_Dites l-dessus tout ce que vous voudrez, chre bonne._)

Il venait m'offrir de faire des promenades avec lui.

--Je suis sensible  votre attention, mais vous me faites monter dans
un cabriolet dtestable, que vous conduisez vous-mme, ce qui me cause
des frayeurs atroces. Ces promenades-l sont trs ennuyeuses et je
n'en veux plus. Je prfre causer, c'est plus amusant. Quand vous
tenez les guides de votre mauvais cheval, on ne dit pas un
mot. C'est trop allemand. Je m'amuse bien plus au Raincy, chez Ouvrard
voil de jolies parties. Nous allons l avec Talma, Fleury, Armand.
C'est un sjour magnifique.

--Ah! vous voyez le grand financier?

--Financier, comme vous voudrez, mais qui reoit son monde en grand
seigneur. Dernirement, nous y avons pass trois jours, Mlles Devienne
et Mars, et nos trois compagnons Talma, Fleury et Armand. Le temps
passa vite. Ah! par exemple, le paysage trs joli, de ces charmantes
voitures dcouvertes, mais tranes par deux pauvres chevaux qui
ressemblent aux chevaux de M. Demasine. Il est trange, cet homme! Ce
sont des contrastes inous. Ce chteau magnifique que Junot a habit
longtemps, o tout le luxe est dploy. Il y l une salle de bains
dlicieuse: c'est un immense bassin, tout en marbre, o l'eau tombe de
partout, comme les bains des Pyrnes; on peut s'y baigner en
compagnie de vingt ou trente personnes. Les ornements qui sont
charmants, des peintures dlicieuses, ottomanes, tapis, rien y manque.
C'est un Lucullus que ce charmant et distingu financier. Dans cette
superbe proprit, il y a  et l des habitations ravissantes. Nous
logeons, nous,  la Chaumire, au dehors; mais le dedans d'une
lgance et d'un confortable parfait; puis,  ct de cela, deux
chevaux tiques; voil!

--Vous allez souvent  cette belle campagne?

--Le plus souvent possible.

Puis ce M. Ouvrard est un homme charmant; les manires les plus
distingues, fin, parlant peu, il s'tait fait lui-mme, cet
homme intelligent. Son origine tait peu releve; on dit qu'il tait
fils d'un picier. Il ne le criait pas trop. Je lui disais: Allez,
cher monsieur Ouvrard, vous faites grandement les choses, mais vous
tes un homme sans coeur, depuis que vous avez quitt votre tablier
bleu; vous portiez alors votre coeur, mais derrire le dos, et vous
ne l'avez jamais remis  la bonne place... Il riait de bonne foi et
ne se blessait point de cette plaisanterie. Mais, cher prince, la
vrit, c'est qu'il n'avait point de coeur, mais beaucoup d'orgueil.
Pour lui, il tait trs simple, mais rempli d'lgance, trs recherch
et trs coquet, sans en avoir l'air. Toujours chauss  merveille, il
avait raison: son pied tait trs petit. Toujours en culottes courtes,
des bas de soie, habit boutonn, gilet et cravate blanche; du linge
d'une finesse! Trs joli homme; les yeux petits, par exemple, mais une
trs jolie bouche, des dents superbes et un sourire charmant. Oh! il a
fait de grandes passions et il en fera encore. Cette belle Mme Tallien
a t trs longtemps enchane; elle a eu de lui une progniture
immense, et il la trompait, cette belle personne. Ce cher Ouvrard est
un Lovelace. Il voltigeait beaucoup, il pouvait tre constant, mais
fidle, jamais!

(_Je vous donne tous ces dtails. Ouvrard est un homme gui a marqu
beaucoup; on peut donc en parler._)

--Mais, ma chre mademoiselle George, il me semble,  la manire dont
vous en parlez, que vous tes dans la route des trompes?

--Non, je vous l'assure; pas pour le moment du moins. D'ailleurs,
parlez-en  Mars; elle vous tiendra le mme langage: elle vous
dira qu'il est trs sduisant et qu'il faut se tenir sur ses gardes. A
Paris, il avait un htel rue du Mont-Blanc. Alors il nous contait
qu'il avait une salle  manger o la table, par un ressort, montait
toute servie et disparaissait pour remonter ensuite charge du nouveau
service, afin d'viter les domestiques. Vous voyez comme il comprend
la vie. Nous n'avons pas vu cette demeure ferique, il l'avait vendue,
mais nous allions dner chez lui dans son htel, boulevard de la
Madeleine, htel immense dont il n'habitait que l'entresol; le comte
de Rmusat avait tout le reste de l'htel, le jardin.

L'entresol d'Ouvrard tait  peine meubl; sa femme, que l'on ne
voyait jamais, habitait un autre corps de logis. Quelle singulire
existence! On tait l, comme au Raincy, servi d'une manire
financire. Ses enfants venaient, aprs le dner, jouer avec ma
soeur et la fille de Mlle Mars. Il avait son frre, aimable et bon
garon. Notre ami Florence venait avec nous et ranimait un peu ces
dners, quelquefois assez monotones. Il nous parlait beaucoup de la
belle martyre Marie-Antoinette. Il nous citait mille faits de sa
bont, entre autres: un matin--heure  laquelle la reine se faisait
coiffer et permettait  Florence, rgisseur de la Comdie-Franaise,
de venir prendre ses ordres--on vint dire  la reine que toute une
famille en pleurs venait se jeter  ses pieds pour demander la grce
d'un pre et d'un mari. La reine se leva aussitt, et tout en
dshabill du matin,  moiti coiffe, elle fut au-devant de cette
famille plore et, sans perdre un instant, chez le roi avec toute
cette famille, se fait ouvrir, entre, et, jetant cette famille
aux pieds du roi, elle s'y jette elle-mme pour demander grce. Elle
l'obtint et revint les yeux encore mouills de larmes et heureuse
_comme une reine_... Noble femme si calomnie, noble coeur de mre,
si broy, et femme si courageuse dans ce qu'il y a de plus sacr, dans
son coeur de mre. On dit que dans sa prison, dans cette infme
captivit si longue, elle faisait toujours une russite pour savoir si
on aurait l'atrocit de l'excuter. Toujours cette hideuse russite
disait oui; on devient superstitieux dans le malheur. Que de
souffrances cette adorable femme a prouves!

Nous fmes trs mus de ce rcit. C'tait bien beau et bien sublime de
voir cette grande reine venir dans un pareil dsordre de toilette.
Quel abandon de soi-mme pour faire une belle action!

--Florence, assez sur ce sujet; nous ne voulons plus pleurer.
Qu'avez-vous donc fait pour le succs de _Misanthrope_? Vous avez par
ce succs gagn vos perons d'homme habile. Voyons, racontez cela.

--Eh bien, la premire reprsentation avait produit de l'effet sans
contredit, mais on doutait des recettes. Il faudrait inventer quelque
chose. La deuxime reprsentation a t assez ple et nous comptions
sur des recettes immenses. A la troisime, Florence avait donn des
loges  des dames d'une demi-vertu, celles qui, quoique jolies,
manquaient de parures; il leur fit des envois de robes, de chapeaux et
de bouquets normes sous la condition de fondre en larmes, et 
quelques-unes l'ordre de se trouver mal. Ce qui fut dit fut fait. On
fut oblig d'interrompre plusieurs fois la pice; on transportait ces
malheureuses au foyer, on faisait appeler des mdecins, etc. Le mange
dura trois ou quatre reprsentations et le succs fut norme. Succs
qui a un peu cot  la socit, mais dont le rsultat fut fabuleux.

--Florence, vous tes un grand homme. A la sant de Florence!

--Et Lekain, notre admirable Lekain, Florence?

--Ah! oui, admirable! Pas comme Talma!

--Allons donc, mon cher ami! A ct de Talma, votre Lekain et t
rococo, une ganache!

Alors Florence enlevait sa perruque, la foulait aux pieds, et se
posait devant nous tous pour imiter Lekain, qui effectivement tait un
grand artiste. Il parat que, dans tout ce qui tait amour, il se
montrait sublime; personne ne parlait comme lui  une femme: Tancrde,
Orosmane, Vendme _de Duguesclin_ (est-ce Vendme, Valmore? je ne me
le rappelle pas!), il tait merveilleux. Il tait laid, mais la
passion l'embellissait tellement que toutes les femmes en taient
folles. Fleury tait trs partisan de Lekain.

--Fort bien, messieurs; il tait amoureux, il versait de belles larmes
dans Orosmane; fort bien, mais l'amour, c'est commun. C'est comme
nous, c'est vulgaire; mais la fatalit pose sur le front de Talma,
mais ces remords, mais cette mlancolie profonde, mais le dlire qui
nous fait trembler tous! Toutes ces motions palpitantes, croyez-vous
qu'elles ne soient pas plus grandes que vos fades amourettes? Qui
est-ce qui n'est pas amoureux? La couronne de lauriers  Talma, la
couronne de myrte et de roses  Lekain.

Aprs les fureurs de Florence, vraie parodie des fureurs
d'Oreste, on riait, et, moi, j'emmenais mon Florence dans ma voiture
pour le tourmenter encore. Je l'aimais, ce Florence. Il avait de
l'esprit, et avait tant vu qu'il avait toujours quelque chose  vous
raconter sur ses amours avec la fameuse Sophie Arnould; anecdotes
qu'on coute en riant et que l'on se garde bien de raconter, mon
pauvre Florence. Je fais ce que je peux pour me distraire; eh bien, je
m'ennuie horriblement; mme le thtre n'a plus pour moi le mme
attrait. Au rsum, c'est une vie monotone. Nous jouons toujours la
mme chose; point d'ouvrages nouveaux, except _les Templiers_, qui
font beaucoup d'argent, mais qui m'amusent fort peu. Cette _Reine_ est
un fort mauvais rle qui ne m'a pas donn la moindre motion. Que
faisons-nous?

--Tenez, mon vieux Florence, je brle du dsir de quitter Paris; j'y
touffe.

--Quitter le Thtre-Franais? Y pensez-vous? Vous seriez perdue
et votre pension et votre gloire. On ne l'acquiert qu'au
Thtre-Franais. Allons, cette pense est de la dmence. Vous
quitteriez tout et bien autre chose que le Thtre-Franais.

--C'est pour cela justement que je veux partir et que je partirai.

--Comment! est-ce que vous n'tes plus heureuse ailleurs?

--Ne me questionnez pas! Je suis fatigue du vide que j'prouve, voil
tout.

--Belle comme vous tes, entoure par tout ce qu'il y a de distingu
dans Paris, toutes les distractions vous sont offertes.

--Mon cher Florence, il y a certaine et haute affection qu'on
ne peut remplacer. Mettre  la place peut-tre; mais ce ne serait
point de mon got et me paratrait indigne. L'air tranger,
l'loignement, voil ce qu'il me faut et ce que je veux. D'ailleurs,
nous n'en sommes pas l; parlons d'autre chose. J'ai dn chez Mlle
Contat, il y a deux jours, avec Mme Gay. C'est une aimable et
spirituelle femme; mais, bon Dieu! qu'elle doit tre fatigue! Elle
parle bien, mais elle parle sans discontinuer. Mlle Contat est trs
aimable chez elle; malgr tout, il y a toujours de cette charmante
impertinence, dont elle s'est fait une agrable habitude. M. de Paroy
est un gentilhomme, qui s'est plac, par attachement sans doute, dans
une singulire position. On le prendrait volontiers, malgr ses
excellentes manires aristocratique, plutt pour l'intendant de la
maison que pour le futur poux de cette grande artiste. Moi, fort
ignorante de cette vie intime, j'tais mal  l'aise, quand Mlle Contat
lui disait: Sonnez, je vous prie, mon cher, pour que l'on serve le
caf, et mille autres petits dtails insignifiants pour les autres,
sans doute habitus  la maison, mais fort trangers pour moi. Mlle
Contat a beaucoup d'esprit, mais avouez, Florence, que c'est manquer
de tact. On ne peut pas avoir tout. Mais quel vilain pavillon elle
habite l! Une vilaine salle  manger, pas de salon, une chambre 
coucher o elle reoit. C'est affreux! Pourquoi loge-t-elle l,
Florence?

Ce pavillon touche  l'Odon. C'est triste  mourir, mais elle a ce
pavillon du gouvernement. Il y a plusieurs artistes qui sont logs
pour rien, et toute grande dame qu'est Mlle Contat, elle a accept ce
pavillon.

--Mlle Contat n'est pas riche; elle a pourtant voiture, mon
cher?

--Oui; c'est pour ne pas la quitter qu'elle se loge pour rien.

--Elle n'est pas riche. Talma non plus. Mars n'a rien. Vous voyez,
votre Paris, pour les artistes, c'est la misre. Vite! de l'air! Dites
donc, Florence, j'ai ramen dans ma voiture M. de Maupoux, fils de
Mlle Contat. C'est un bon jeune homme, et bien attach  Mars; il
devrait l'pouser.

--Mais son nom, ma chre?

--Son nom! allez vous promener. Son nom, dites-vous? Celui de Mars le
vaut. Encore de ces prjugs qui tuent. Voyez en Angleterre, ce sont
de grands seigneurs aussi, ils pousent des actrices, et les acteurs
comme Garrick sont enterrs dans le caveau des rois. Talma, on ne
voudra peut-tre pas t'enterrer, toi, l'honneur et la gloire de notre
thtre! Ah! atroces prjugs qui fltrissent ce qu'il y a de beau et
de grand. Tenez, Florence, voulez-vous venir en Angleterre? Je vous
emmne.

(_Ma bonne amie, ne rayez pas ce qui touche  ces prjugs; il faut un
peu nous relever, nous autres artistes. Vous sentirez cela mieux que
personne et Valmore aussi._)

--Ah! c'est vous, Talma; vous me voyez rouge contre mon ordinaire! Je
parlais des prjugs qui n'atteignent que nous. On veut nous fltrir
et pourtant, valons-nous moins que les autres? Sommes-nous de mauvais
parents? Non, certes, il est rare de trouver parmi notre secte de
mauvais coeurs! Ce qui nous blesse, nous autres femmes, bien plus
encore que vous autres, c'est d'entendre dire: Ah! bien,
c'est une comdienne dont M. le comte un tel est amoureux; cela ne
durera pas! Vraiment, Talma, cette opinion a d empcher bien des
pauvres cratures d'entrer dans la bonne voie. A quoi bon, puisque
l'on ne leur en sait pas gr? Et les danseuses, c'est bien autre
chose! On dit: les _dames_ du Thtre-Franais et les _demoiselles_ de
l'Opra. Nous devons tre flattes de cette distinction. tiez-vous 
l'enterrement de Charmeroy, cette charmante danseuse, dit-on?--car,
moi, je ne la connaissais pas; je n'avais pas encore dbut, je ne
suis pas bien ferre sur cette poque, je peux me tromper,--morte de
la poitrine? On n'a pas voulu la recevoir  l'glise des
Filles-Saint-Thomas (o est maintenant la Bourse). Vestris, qui tait
son camarade et son ami particulier, tait dans une telle rage que,
lui, commena par tout renverser, et il fut suivi de la foule immense
qui accompagnait les restes mortels de cette pauvre femme. On prenait
son cercueil, on le replaait. N'est-ce pas un spectacle honteux?
Refuser les prires  n'importe qui, n'est-ce pas offenser l'tre
suprme? L'Angleterre est donc mieux pour nous, Talma. Partons pour
l'Angleterre. Si vous mourez, on vous placera peut-tre  ct de
Garrick. C'est gal, mon ami, vous tes bien certain d'une chose qui
ne peut vous manquer; c'est que vous n'aurez pas de successeur et que,
si l'on dit: Le roi est mort! Vive le roi! on ne pourra pas dire:
Talma est mort! Vive Talma! Talma est mort. La tragdie est morte.
C'est glorieux, cela, Talma!

--Tu as la tte monte, Georgina. Te voil dans une exaltation!

--Cela ne vous fait donc rien,  vous? Tenez, vous n'tes
terrible qu'au thtre; vous n'avez pas le moindre caractre.

--Mais, ma bobonne--c'est le nom que vous donnait Talma--que veux-tu
que je fasse  cela? Ah! mon Dieu! rien!

--Ah! Florence, est-ce que Lekain tait calme comme Talma? Il leur
faut donc la rampe pour tre hommes?

--Non, ma chre, mais ils usent leurs nerfs par les motions tragiques
et aiment le repos domestique.

--Alors, vous n'tes que des bourgeois dguiss!

--Bobonne, tu es de mauvaise humeur.

--Non, je suis triste et mcontente de tout. Je ne tiens pas sur mon
fauteuil. Vous savez, Talma, j'ai besoin de chevaux de poste.

--Florence, vous l'entendez. Elle fera un coup de sa tte, une folie;
elle n'a pas la moindre raison! Au moins, ne viens pas me mettre dans
la confidence: je te dnoncerais! Tu n'as pas le sens commun!

--C'est possible! Moi, je n'ai pas besoin de la rampe pour avoir de la
force et de la volont.

--Dis donc de l'amour-propre, enfant. Tu es blesse l au coeur, et
tu penses  une vengeance de femme. Tu es trop jeune pour savoir que
l'on ne peut se venger dans ta position! Pleure, rage, casse tes
porcelaines chinoises si tu veux; nous, nous le voulons bien; nous
t'aimons comme cela. Mais ailleurs la barrire est pose.

--C'est vrai, mais c'est atroce! Aprs tout, cher ami, je n'ai pas 
me venger. De quoi? de mes entrevues un peu plus rares? Eh!
mon Dieu! je devais m'y attendre; mais le coeur est-il prvoyant,
surtout  mon ge? Hlas! on croit que tout est durable; on est bien
niais, d'accord. Mais on est heureux quelques instants du moins; les
premires amours dcident de toute notre existence. Si vos jeunes
impressions prouvent des dceptions, toute votre vie n'est plus que
mfiance du bonheur. Frappe, on a bien du froid au coeur. On le
mrite. Pourquoi est-on assez folle pour aimer ce qu'on ne devrait
qu'admirer?

--Ah! Georgina, que tu nous ennuies!

--Je crois bien! Je m'ennuie moi-mme. J'ai l'air d'avoir la
prtention de philosopher. Ah! que je suis bte, mes chers amis! Je me
donne toutes les peines du monde pour tre ridicule et faire de
l'esprit que je n'ai pas. Laissons aller le temps et parlons
cabotinage; c'est plus gai. Cela me va. Florence, vous savez que Mlle
Contat prfre Caumont  Grandmesnil dans les financiers.

--Pourquoi cela?

--Caumont a plus de rondeur, plus de franchise; puis Grandmesnil a un
organe glapissant qui attaque les nerfs de Contat.

--Pourtant, il est bien parfait dans _l'Avare_, _les Femmes savantes_,
etc.

--Oui, mais elle le trouve trop savant et il analyse trop. Il veut en
savoir plus que l'ignorant Molire, dit-elle, c'est nervant! Beaucoup
d'esprit, beaucoup trop. Ce bon Caumont me va mieux.




DEUXIME PARTIE

FEUILLES DTACHES


_A Monsieur et Madame Desbordes-Valmore._

Bons et chers amis, voici un amas de billets que je confie  votre
amiti et plus encore  votre indulgence.

Je compte sur l'amicale patience de Valmore pour dchiffrer toutes ces
niaiseries, que le coeur et l'esprit de Mme D... Valmore peut rendre
spirituelles. Hlas! c'est mon esprance, et l'esprance donne la vie.

Le journal que vous trouverez et le dtail de ma naissance est assez
joli.

Vous me trouverez bien hardie de vous envoyer toutes ces balivernes
maintenant.

Je n'ai ni style, ni orthographe (ce que c'est que l'ducation!).

Je vous aime tous les trois et vous embrasse.


Le 11 avril.

Madame Dugazon me prit tellement en affection qu'elle voulait  toute
fin m'emmener avec elle; mais mon pre ne voulut pas, bien
entendu, se sparer de son idole. Mol vint aprs elle: mme
proposition, mme refus. Monvel me fit jouer _le Muet_, de l'abb de
l'pe. Il fit tout pour me faire quitter Amiens. C'tait une
monomanie d'emmener cette pauvre Mimi. On ne peut fuir sa destine; il
a fallu y cder. Toutes ces tentatives me touchaient peu, tout cela ne
m'allait pas. Je voulais jouer les grands rles d'opra. Je ne sortais
pas de l. Mon ambition allait trs haut. Je voulais une belle robe
paillete, comme j'en voyais aux premires chanteuses. Je voulais les
grands rles, parce que j'aimais les coups de thtre. Ah! que
j'aurais voulu jouer Laure dans _Barbe-Bleue_ pour avoir le bonheur
d'tre trane par les cheveux en dsordre! Quand ma petite mre me
voyait, elle me disait:

--Eh! mon Dieu, d'o viens-tu, faite ainsi?

--Je viens de jouer _Barbe-Bleue_.

J'adorais _Paul et Virginie_ parce que l j'avais des scnes
dramatiques. On me jetait  gauche,  droite, puis enfin la foudre
(compose de deux ou trois ptards) venait abmer la petite barque
dans laquelle j'tais en chemise et tout chevele, et Paul me
rapportait mourante et toute mouille. La vie m'tait rendue. Je me
jetais dans les bras de ma mre, sans oublier mon sauveur. La toile
tombait au milieu du ravissement gnral.

Voici une petite anecdote peu intressante. Vous trouverez peut-tre 
la placer.

Nous devions jouer  Saint-Cloud _Andromaque_.

--Comment partez-vous, Talma? Venez-vous avec moi? Je vous emmne.

--Ma chre amie, ta voiture est trop petite pour emmener
notre monde. Viens donc dans la mienne?

--Dans votre vilain berlingot, avec vos deux vieux chevaux blancs, vos
pres nobles, comme vous les appelez? Joli quipage pour jouer un
prince et une princesse.

--Mes chevaux sont trs bons; nous irons vite, sois tranquille.

--Va donc pour les pres nobles! Mais n'allez pas flner, Talma. Je
veux dner  Saint-Cloud, et, si vous n'tes pas  ma porte avant deux
heures, vous ne me trouverez plus.

Il fut exact, mon cher Talma. Nous allons dner chez Legriel, puis
nous prparer pour la reprsentation. Il faisait une chaleur
accablante. Nous tions prts avant huit heures et l'on ne commena
qu' neuf heures.

Pendant le premier acte, je voyais des chauves souris qui voltigeaient
dans les coulisses.

--Bourgoin, avez-vous vu les vilaines btes sur la scne?

--Non.

--Ah! Dieu merci! J'en ai une frayeur mortelle, et je me sauverais
malgr mon respect pour nos augustes spectateurs.

Me voil donc en scne, toujours un peu proccupe de l'apparition de
ces demoiselles. Dans ma scne avec Oreste, une norme bte me passa
sous le nez. Adieu, Hermione! Adieu, respect! Je pousse un cri et me
sauve. Le Consul riait et toute la salle. Talma me ramne.

--Voyons, tu es folle.

--Je ne suis pas folle, j'ai peur.

Je prends pourtant mon courage  deux mains, je salue le
Consul et sa gracieuse femme, leur faisant voir combien je m'excusais.
Je joue, ou plutt je ne joue pas, tant mes yeux taient attachs sur
le point o cette bte s'tait montre. Mais elle change sa direction
et va juste tourmenter notre belle Josphine qui s'tait amuse de ma
peur. Elle renvoyait cette bte avec son ventail. Toutes les dames
d'honneur en faisaient autant. Mais plus de tragdie possible. Le
Consul fit suspendre pendant quelques minutes. Les laquais se mirent 
la poursuite de cette horrible bte, qui finit par disparatre. Le
calme rentra avec sa sortie et nous fmes tous nos efforts pour faire
oublier cette msaventure, cause par moi d'abord. Nous emes un grand
succs et M. de Rmusat vint nous complimenter de la part du Consul et
de Josphine.


SUR LE GOUT DE L'EMPEREUR POUR LA TRAGDIE

Le bulletin dont on demandait  grands cris la lecture, au milieu de
n'importe quelle scne. Le commissaire de police arrivait sur le
thtre, son charpe en ceinture, en portant deux bougies; on lisait
au milieu d'une motion, d'un lan patriotique et d'un enthousiasme
que l'on ne peut croire quand on n'en a pas t tmoin. Et quand
l'empereur, aprs une de ses grandes victoires, venait assister  une
reprsentation de Corneille, enfants, jeunes gens, vieillards, des
tonnerres d'applaudissements! Et lui, toujours si simple, saluant avec
le sourire si charmant, se posait dans son fauteuil, coutant
avec une attention si rflchie le chef-d'oeuvre qu'il avait
demand. _Cinna_ tait son ouvrage favori.


MON DPART POUR SAINT-PTERSBOURG

Pourquoi vais-je partir? Pourquoi ai-je quitt Paris, le
Thtre-Franais? Le sais-je, grand Dieu! Non, je ne sais pas. Ce
dpart, ce caprice est venu par la rencontre du comte Tolsto,
ambassadeur de Russie. Depuis quelque temps, je ne voyais pas
l'empereur,--par ma faute, sans doute! Ah! oui! bien certainement, par
ma faute. J'tais ennuye, j'avais des dettes, je ne voulais rien
demander, je me donnais toutes les raisons; mais, la plus vraie, c'est
que je voulais de l'air, de l'air tranger. Ah! qu'une jeune artiste
est folle! tre dsintresse, quelle stupidit! On ne change pas sa
nature: telle tait la mienne. L'argent!  quoi bon? J'aimais bien
mieux un succs. Btise! Enfin, l'ambassadeur, qui venait souvent me
rendre visite, me parlait beaucoup de la Russie, de l'empereur
Alexandre. Un de ses aides de camp, le comte Beckendorff, m'engagea de
son ct  partir. Je disais oui, le lendemain non. Ce fut  un bal
masqu que l'affaire fut conclue. Le comte Tolsto ne me quitta que
quand je lui donnai ma parole de signer le lendemain. Cette mme nuit,
je rencontrai le jeune Tchernicheff. On venait de me mettre au courant
de ses petites intrigues. Je m'amusai donc  l'intriguer quelques
instants. A cette poque, il tait assez naf. Il me dit: Ne me parle
pas. J'ai au bras une femme qui m'adore et qui est trs jalouse.

--Ah! bon Dieu! jalouse dj, et tu es ici depuis deux jours!
Je ne te croirai que si tu me dis le nom de cette femme; Italienne,
sans doute?

--Non, pas Italienne: c'est Mlle George.

Un clat de rire dconcerta mon prsomptueux Busse. Je ne me doutais
gure,  cette poque, que cet ingnu ferait tant de mal  la France
en soustrayant les plans de la campagne. Infamie!

Je signai le lendemain. J'avais une amie qui me vendit un passeport
cent louis. Une amie ne pouvait pas faire moins. Je prparai tout dans
le plus grand secret, Florence et mon pauvre et cher Talma taient
seuls dans la confidence. J'avais le coeur bien gros; je laissais
mon pre que j'adorais, ma jeune soeur, frre, et maman malade. La
jeunesse est vraiment goste. Je laissais tout ce que j'aimais, et
pourquoi? Ma mre malade, que je ne devais plus revoir; si j'avais pu
le penser, je serais reste, sans hsiter: on ne veut jamais croire 
la sparation ternelle. Puis on ne me disait pas le danger de ma
mre. Moi, je pensais les faire venir tous prs de moi. Le premier
chagrin m'attendait: Ma mre morte  quarante-trois ans! A cette
nouvelle, toute ma jeunesse a disparu! J'ai prouv plus que du
chagrin; j'ai eu des remords.

J'anticipe, je me laisse aller sans ordre. C'est ma vie, c'est mon
caractre, c'est ma nature.

Tout tait prt, j'allais partir; j'emmenais avec moi qui j'aimais. Je
venais de crer Mandane dans _Artaxerxs_, du bon Delrieu. Je jouai
trois fois et partis le 7 mai 1808. J'embrassai ma mre sans lui dire
adieu, et  midi j'tais en fiacre pour rejoindre au premier relai la
calche qui m'attendait. Je ne me reposai pas une minute jusqu'
Strasbourg, esprant arriver assez  temps pour passer le
Rhin. Malheureusement, il tait trop tard. Force  nous de coucher 
Strasbourg. J'tais dans toutes les transes  l'ouverture des portes,
que nous attendions avec impatience. Nous traversmes le pont... nous
tions sur la terre trangre. Un peu plus tard, j'tais ramene 
Paris. Le tlgraphe avait jou!

       *       *       *       *       *

Arrive  Vienne, je fus de suite appele chez la princesse Bagration,
femme jeune, jolie, spirituelle, et remplie de cette grce charmante
qui vous met tout de suite  l'aise. Je trouvai l toute la haute
aristocratie de Vienne: le prince de Ligne, la distinction et les
grands airs de sa haute naissance, mais sans orgueil; Cobentzel; il
est assez connu.

J'tais avec la princesse quand j'entendis une voix de femme qui
criait: O est-elle? Je veux la voir.

--Ah! bon Dieu! dis-je  la princesse, qui est-ce donc?

Je croyais toujours qu'on allait me retourner  Paris. Je me cachai
derrire un cran; elle se mit  rire.

--Soyez tranquille, ma chre, c'est Mme de Stal.

Elle tait fort enthousiaste, Mme de Stal, fort bruyante. Je passai
donc prs d'elle et fus accable de compliments que je ne rpterai
certainement pas, mais trs flatteurs, dits par une femme si
sduisante et si spirituelle. On se trouvait plus que flatte des
loges qu'elle vous jetait avec exagration sans doute, mais enfin
vous les receviez et au fond vous en tiez aise.

Je restai  Vienne huit jours, au milieu de ce grand monde, ce
grand laisser aller qui donne tant de charme aux vritables bonnes
manires, quand enfin l'ambassadeur de France me fit dire qu'il tait
temps de me remettre en route!


VIENNE

  Promenade.--Prater magnifique.--Description  faire de la ville:
  petites rues troites, maisons leves.--Saint Joseph. Stadt
  superbe.--Entre par les Gasses.--Belles maisons, rues
  troites.--Ville noire.--Faire quelques recherches l-dessus.

Les vritables grands seigneurs ont un type, qu'il est impossible
d'imiter. Il y a chez eux un ton si parfait, si laisser aller, de la
grce sans manire; on ne s'y trompe pas. Voyez entrer dans un salon
des hommes, des femmes. A la manire dont ils entrent, dont ils vous
abordent, vous tes fix: l, la vraie noblesse; l, les parvenus. Et
pourtant la mme mise, la mme recherche. Eh bien, non: tout cela est
plac, et port d'une faon qui indique l'habitude du luxe. (Vous
auriez  dire des choses charmantes.)

Je quittai Vienne avec regret; la princesse Bagration tait si
sduisante, sa conversation si spirituelle! Je craignais de ne plus
rencontrer une telle personne. Je partis cette fois avec un domestique
allemand qui parlait franais. Dieu! avant d'arriver  Vienne, que de
scnes amusantes et impatientantes. Ne sachant pas l'allemand, ne
pouvoir vivre que par signes; oblige, quand vous vouliez un oeuf,
d'imiter la poule! du lait, imiter la vache; faire les gestes
de la femme qui bat le beurre. De la viande? Mon oncle se chargeait
d'imiter le boeuf, le mouton. Je riais  en tre malade! Et, pour
payer, nous leur tendions la main remplie de ducats; ils y puisaient
tant qu'ils voulaient! Et ils voulaient beaucoup! Voyager en poste est
une drision. J'avais beau dire au postillon: Cours vite, je suis
presse. Je leur faisais signe que j'avais faim, ou que j'tais
indispose. Rien! le petit trot, ni plus, ni moins. Ah! les entts,
je les aurais battus. Des auberges  cette poque dtestables. Mon
pauvre Paris, combien je le regrettais, et combien je maudissais
l'ambassadeur! Et pourtant nous voyagions dans un pays magnifique. (A
parler de l'Allemagne, quelques jolies descriptions sur ce beau pays.)

Nous arrivmes en Pologne,  Vilna. On sut mon arrive; le gouverneur
me rendit visite et me pria  dner pour le lendemain. Il y eut
soire, une runion nombreuse, des femmes ravissantes: les Polonaises
sont si gracieuses! Je voulus bien dire quelques vers. La politesse me
fit un grand succs. On voulut me remercier de ma complaisance et
voil tout; on m'entoura de mille soins, d'empressement; on me fit des
loges inous. Je pris tout cela comme je le devais. Toute fatigue,
j'avais accept cette invitation et l'on me remerciait. Malgr
l'enthousiasme poli, j'tais fort heureuse de rentrer  mon htel, d'y
prendre quelques heures de repos et de me remettre en route. J'avais
hte d'arriver  Saint-Ptersbourg. (_Parlez l de Vilna._)


SAINT-PTERSBOURG

Soire chez la grande-duchesse Catherine, soeur de l'empereur
Alexandre et marie au duc d'Oldenbourg.

Fte chez le comte Strogonoff, vieillard charmant, adorant les
artistes, et manifestant son enthousiasme par des clats de rire.
Amlie, soeur de l'impratrice, assistant  cette fte et me
couronnant elle-mme. Le lendemain, reu du comte Strogonoff un fil de
perles fines attaches pour la couronne offerte  Melpomne-George.

Le prince de Wurtemberg, frre de l'impratrice mre, se prsentant
comme son valet de chambre, et me priant d'accepter une bague en
diamants magnifique et une bourse comme les bourses de qute en
velours rouge et or, remplie de louis.


PARTIE DE SAINT-PTERSBOURG 28 JANVIER 1813.--FINLANDE.--VIBORG.

Aprs tous ces dsastres, pour rien au monde je ne serais reste loin
de mon cher pays. Malgr les offres les plus brillantes, rien ne put
me retenir. Je perdais ma pension; pour moi, cette considration tait
trop peu de chose pour me retenir un jour de plus. J'ai eu tort!
J'avais tant souffert pendant le temps de guerre! Je dois le dire
pourtant au milieu de ce dsastre qui devait rjouir les Russes, on me
traitait avec une indulgence vraiment inoue. Les Franais
taient obligs d'illuminer, quand l'arme russe remportait des
victoires de climat. Moi, qui demeurais sur la promenade la plus
frquente, je fermais tout pour rendre mes croises aussi noires et
aussi tristes que mon pauvre coeur. On en fit le rapport 
l'empereur qui eut la gnrosit, loin de m'en faire un crime, de
rpondre: C'est d'une bonne franaise. Laissez-la faire. Je ne lui
ferai pas visiter la Sibrie pour cela! Nous partmes donc, je dis
nous. Je voulais passer par la Sude, m'arrter  Stockholm. Je fus
suivie par une partie de la troupe: Duparcy, Varenne, Vedel,
Mainvielle, sa femme, etc. Quel voyage! Deux maigres pauvres btes qui
ont toutes les peines  vous traner. Vous passez deux ou trois heures
dans cette confortable position. Pour vous remettre, vous arrivez:
rien  boire ni  manger. L, il faut reprendre un petit traneau 
roues seulement, devant marcher sur terre. Je pars, toujours avec ma
soeur et un petit postillon de huit  dix ans. Nous partons avant
tout le monde, comme toujours. Nous tions intrpides. Mais, 
quelques portes de fusil, au milieu de rochers de granit, ce qui est
vraiment admirable, des rochers de chaque ct, rochers immenses,
d'une hauteur norme (_A toi, cher Valmore, la description._) nous
voyons dboucher quelques jolis loups manifestant l'aimable intention
de venir nous saluer. Ah! cette fois, la frayeur nous gagne. Nous
disons au postillon: Retourne. Bah! il va toujours son chemin. Ma
soeur s'attache  la ceinture de cette petite brute entte; elle
saute en bas, se bat avec le petit bonhomme...

Voyager, quand la glace existait encore, dans de petits
traneaux trs bas o l'on avait peine  tenir deux. Quelquefois nous
faisions deux lieues sur les glaons. Nous apercevions l'eau qui
courait dessous les glaons, tant ils taient minces. Moi, j'tais
toujours avec ma soeur. Nous bravions les dangers (et ils taient
grands, je vous prie de le croire, chers lecteurs) par des clats de
rire qui indignaient notre suite. Nous partions du fou rire en nous
regardant. Nous tions si drlement costums, de grosses bottes de
laine, des bonnets de vison, des robes ouates de telle manire que
nous avions l'air d'tre ficeles comme de gros saucissons de Bayonne
et, pour notre commodit, nous ne nous sparions jamais d'un norme
sac dans lequel j'avais fourr toutes mes pierreries et mon argent.
J'avais attach cet norme sac au bras de ma soeur. Elle ne pouvait
jamais s'en sparer, et, comme elle tait et est beaucoup plus petite
que moi, elle tait vraiment grotesque. En la regardant, j'avais des
rires  mourir, et elle, furieuse, voulait jeter son sac sur la route
si je continuais Ah! le bon temps de joie, de jeunesse, de sans
soucis! Que vous tes regrettable et que vous passez vite! Et dire que
c'est fini et que cela ne peut pas revenir.

Tout cela est mal fait, mal arrang. Car, en fin de compte, nous ne
vivons pas dix ans de cette belle existence qu'on appelle jeunesse.
C'est trop triste! Et que de femmes seront de mon avis! Si elles ne le
disent pas, c'est qu'elles ne sont pas franches. Quelle est la femme,
mme la plus sage, qui ne regrette pas les hommages qu'on lui rendait,
mme sans espoir? Passons.

A chaque relais, changement d'quipage. Vous arrivez l; il
pleut: vite et vite, on vous amne un quipage, une atroce charrette;
on met l-dessus deux ou trois matelas. Vous vous tendez  la belle
toile, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, n'importe. Ma soeur
tombe sur la route, dans la boue, avec son gros sac, ses grosses
bottes, et moi ne pouvant lui donner de secours, tant ma gaiet
l'emportait sur le danger. Heureusement, notre caravane arrivait au
grand galop, munie de fusils, pour faire face aux dangers des loups.


ROCHER DE CHINCKEBER

Trois maisons. On nous met dans une grande pice carre, mli-mlo...
Ah! quelle horreur! jamais je ne resterai l. Dans cette affreuse
chambre, je dcouvre un cabinet: j'obtiens en payant beaucoup
d'argent, passeport indispensable, de me placer dans le cabinet avec
mon pre et ma soeur. On me fait mon lit sur une grande planche et
me voil installe avec tous mes petits ustensiles de toilette qui ne
me quittaient jamais. Je fis emploi de tous mes parfums, je vous
assure. Mon pre couchait par terre. Nous avions dcouvert une petite
cabane o l'on nous faisait nos repas. Nous avions pris quelques
provisions en Finlande. Deux jours aprs, une dame qui occupait dans
cette pice un cabinet  peu prs semblable au mien, mais beaucoup
plus confortable, clair par une fentre, une belle chaise en paille
et un _lit_, partait pour Saint-Ptersbourg. L'argent m'ouvre la porte
de ce palais enchant et nous voil enfin installs.

Nos camarades couchaient tous par terre. Dans cette affreuse
chambre, parmi nous, il y avait une femme trs cocasse, petite, plus
jeune que son mari. Duparcy, qui tait toujours comique avec son
sang-froid, s'amusait de tout cela. Cette petite Mme Bonacine tait
trs avare et trs dfiante. Duparcy lui faisait croire que nous
n'tions pas en sret; aussi passait-elle toutes les nuits  compter
son argent, ce qui divertissait tout le monde. Duparcy lui disait: Ma
chre Bonacine, avez-vous votre compte? Voyez, calculez bien: je me
mfie tant de ces demi-sauvages!

Je me couchais fort tard, selon mon habitude. J'avais des cartes et
faisais force russites. Le temps ne nous permettait pas de traverser
le golfe. Demain! toujours attendre. Les vivres diminuaient. J'avais
grande envie de me remettre en route, de passer par la Laponie, de
voir Torna. La capitale tait chose curieuse. J'tais tout  fait
dcide, quand je vis entrer le comte de Lowers qui venait de passer
le golfe pour se rendre  Ptersbourg. Il vint me consoler d'abord en
me donnant, en nous apportant des vivres: la disette tait grande.
Duparcy, qui faisait trs bien la cuisine, eut l'affreuse pense
d'accommoder un chien en gibelotte. On trouva le mets excellent, mais
nous n'en prmes pas notre part. Je serais plutt reste sur le
rocher. On m'aurait enterre comme on aurait pu, pas aussi
potiquement que Chateaubriand, au milieu de l'Ocan, mais dans un
modeste coin; un peu de terre et une croix en bois. Notre excellent
comte de Lowers, qui se trouvait mon directeur, vint donc m'apporter
l'esprance que le lendemain, sans doute, nous pourrions partir.

Le lendemain, pourtant, le temps ne nous parut pas assez
favorable. Quelques-uns voulurent tenter de passer. Vedel, par
exemple, Charles, Mlle X... Ils s'embarqurent et nous tions fort
inquiets, quand,  la nuit tombante, nous vmes revenir nos malheureux
compagnons, abms de fatigue, de frayeur. Charles pour se donner du
courage, et pour en donner aux autres, disait-il, avait un peu us
d'eau-de-vie. Il tait tomb  l'eau entre deux glaons, d'o on avait
eu toutes les peines du monde  le tirer. Au milieu de cette terreur,
de ce danger qu'ils venaient de courir, nous ne pmes nous empcher de
rire aux clats en les voyant affubls d'une manire grotesque.
Charles surtout, apport par deux mariniers, mouill, tremp, enfl,
avait l'air d'tre empaill. En fin de compte, c'tait pourtant assez
triste, et je commenais  me tourmenter. Au point du jour, nous nous
levions pour regarder si le temps nous permettrait enfin de quitter
cet horrible sjour. Ce jour tant dsir arriva. Ds le point du jour,
on vint nous prvenir que les barques taient prtes. On me choisit la
plus belle et la plus grande, par courtoisie. En entrant dans cette
demeure si prilleuse, mon pre nous embrassa toutes deux.
Maintenant, mes enfants, Dieu nous garde!

C'tait vraiment beau  voir. Au milieu d'un danger minent, nous
tions si contents d'avoir quitt notre rocher que nous chantions tous
 de trs frquents intervalles. On tait oblig d'employer des
crochets pour repousser les glaons qui encombraient le passage, puis
encore, puis toujours. Les hommes, qui nous conduisaient, faisaient
triste figure, je vous prie de le croire. La pluie qui tombait
sur nous, car nous tions  dcouvert, ajoutait au malaise gnral.
Enfin, nous touchons la terre! Et tous, nous nous mmes  remercier
Dieu! Nous connaissions le danger que nous venions de courir en
regardant en arrire! Comment! nous venions de passer l, ce golfe
couvert de glaons! Nous avions pu franchir cet espace, passer au
travers, et nous n'avions pas t briss! Ah! merci, mon Dieu! grces
vous soient rendues!

Bah! vingt minutes aprs, nous n'y pensions plus. Nous traversmes une
jolie petite ville. Une auberge bien propre, des petits lits blancs en
bazin qui nous ravissaient. Vite  la toilette dans ces charmantes
chambres. Puis, aprs, soupons!

(_Il faut chercher le nom de cette premire ville._)

Maintenant o se loger? Franois court, nous fait attendre, dans notre
quipage,  chaque porte o l'on prsume que l'on pourra trouver gte.
J'tais honteuse, je l'avoue. Nous arrtons devant une maison o
logeait Mme de Stal qui, de sa fentre, voyant toutes ces charrettes,
a la politesse de me reconnatre. (Me reconnatre! avec ce costume!)
Elle fait vite descendre M. de Rocca, qui me supplie de monter. Je m'y
dcide, et Mme de Stal, tout aimable, me fit attendre et courir toute
sa maison pour me trouver un gte. Les autres attendaient dans la rue
et excitaient la curiosit de tous les passants. On trouve enfin. Mon
pre et ma soeur me font dire que c'est assez bien. Assez! Tous ces
appartements sont affreux. Mme de Stal me fit conduire dans sa
voiture, accompagne de M. de Rocca et de sa charmante fille
Albertine.

A Chiwekle, sur le joli rocher, deux voyageurs allemands
attendaient comme nous et firent le passage en notre compagnie, dans
cette premire petite ville de Sude qui me parut un Paris (_et dont
il faut chercher le nom_).

Ils nous furent trs utiles pour nous faire donner ce dont nous avions
besoin. Nous les invitmes  souper. Un de ces braves Allemands se mit
 chanter  pleine gorge:

    Qu'on est heureux de trouver en voyage,
    Un bon souper et surtout un bon lit!

L'-propos tait vrai et bienvenu. Mais il chanta d'une manire si
comique que nous ne pmes contenir notre hilarit. C'tait peu poli,
j'en conviens! Ce pauvre chanteur fut un peu dconcert! Ce qui ne
l'empcha pas, pendant les deux jours de repos que nous prmes dans
cette ville, de nous aider  nous mettre en route!

Nous voil en Sude! Plus impossible de se faire comprendre... Les
vivres, o en trouver? Nous avions notre domestique allemand que
j'avais emmen.

Franois, notre domestique, parlait un peu le sudois. Il allait  la
recherche, dcouvrait de temps en temps des chteaux. Les seigneurs
s'empressrent de venir me rendre visite, mais pas un mot de franais!

Quand Franois n'tait pas l, nous ne pouvions plus rien. Ces
seigneurs nous apportaient des oeufs, des coqs de bruyre, du vin,
du pain. Ah! du pain, c'tait un rgal dans ce pays.

Ils ont du pain fait avec la sciure de bois. Les pains, faits en
couronne, sont ordinairement passs dans des espces de
perches qui sont pendues au plafond! (Comme a doit tre tendre!) Et,
pour lumire, de la rsine au bout d'une torche qu'ils accrochent au
mur. Quelle gaiet! Tout cela,  cette poque, tait bien misrable,
et triste et bien aride.

(_Il faut chercher les noms des villes que nous allons traverser avant
d'arriver  Stockholm._)

A mesure que nous approchions, les ressources arrivaient. On trouvait
au moins le ncessaire, nous voyagions toutes les nuits  la belle
toile, tant nous avions hte de nous dlivrer de cette torture
incessante. Nous descendmes dans la dernire ville qui prcdait
Stockholm. Nous cherchmes  nous faire moins laides; il ne faut pas
le dissimuler, nous tions affreuses avec nos bonnets garnis de cygne,
et qui taient remplis de boue. Ah! nous faisions de jolies
Parisiennes. De cette ville  Stockholm nous rencontrions enfin du
monde: des paysans allant, venant, leurs charrettes remplies de
provisions qu'ils portaient au march. C'tait la vie qui
recommenait. Nous voil dans la capitale! Quelle tenue, mon Dieu! Sur
nos charrettes dcouvertes, nous avions bien l'air d'une compagnie de
veaux venant de Pontoise! Tout le monde nous regardait: Eh! comment!
voil cette demoiselle George et sa troupe si attendues! On ne
songeait pas  dteler nos maigres btes. Dans ce temps, on ne
songeait pas au dtelage triomphateur, ou, pour mieux dire, nous ne
nous arrangions pas pour cela. Les ovations cotent trop cher!

Un appartement au premier dans une rue choisie. Les maisons sont
presque toutes noires: on emploie le granit. Une chambre  coucher,
une espce de salon-chambre pour ma soeur et une pour Mlle
Ursule(?) qui avait fait le voyage avec la famille Varennes et
qui s'tait attache  nous et nous servait par amiti. Femme d'esprit
et d'un caractre charmant. Pauvre femme!

Franois, mon valet de chambre, qui faisait trs bien la cuisine, nous
sert de cuisinier, de valet de chambre. On nous fournit ce qu'il faut
pour le service de la table, on nous procure un domestique, et nous
voici installs. Le soir mme, le prince Bernadotte m'envoie son
premier aide de camp, M. Camps, qui vient de la part du prince mettre
une voiture  mes ordres, me disant: Ne vous gnez pas. Tout est lou
pour les huit reprsentations qui sont annonces, mme le parterre. On
n'ouvrira pas les bureaux.

Je fis venir les artistes qui m'avaient accompagne. Je leur donnai la
moiti des recettes et l'autre moiti pour moi, me rservant une
reprsentation entire  mon bnfice. Tout fut conclu  la
satisfaction de tous; on distribua les rles, etc.

C'tait un vnement, pour les habitants (charmants et trs
hospitaliers), que des reprsentations franaises. Avec la tragdie,
on commenait par une comdie, ce qui faisait un spectacle complet. Je
fus recherche, comme artiste, par toutes les premires familles. Je
n'en tirai aucune vanit: la curiosit existait; voil tout. Je
refusai beaucoup de ces invitations. Je n'ai jamais eu en got toutes
ces runions brillantes, o vous avez l'air de venir en exhibition.

Sans doute, il est flatteur d'tre admise dans la haute socit, quand
elle a le bon got de vous recevoir pour vous-mme, sans vous
solliciter de payer votre bienvenue par la rcitation d'une scne,
et puis deux, et puis trois. Merci! alors, j'ai bien pay
votre aimable accueil.

Les ministres vinrent me rendre visite. Je remis toutes leurs
invitations aprs mes premires reprsentations. Je gagnais du temps;
c'est ce que je voulais. Je rendis immdiatement toutes mes visites.
Je rencontrais des familles charmantes. Partout des accueils remplis
de grce; mais avec quel bonheur je rentrais au milieu des miens! Plus
de gne, plus de toilette, que j'ai toujours dteste. La gaiet se
rtablissait. Des visiteurs, les trois quarts du temps, assistaient 
mon dner: le comte Ostoya, le comte de Spar, M. Camps.

Quant  Mme de Stal, elle ne me quittait point; elle m'aimait trop.

Le surlendemain de mon arrive, je fus rendre ma visite au prince
Bernadotte et lui tmoigner ma respectueuse reconnaissance pour la
protection dont il voulait bien m'honorer; puis il tait Franais.
Aussi notre entrevue fut longue. Que de souvenirs franais! Que de
questions ne me fit-il pas! Il tait vraiment heureux de se rappeler
la patrie. Il me dit que la reine voulait me voir et que je devais
venir le lendemain,  midi: J'obirai, prince.--Camps, Franais
aussi, m'attendait pour me reconduire; puis Fliger, Franais aussi et
colonel.

--On a beau avoir un grand rang  l'tranger, mon cher monsieur Camps,
ce n'est pas la France, avouez-le. Avec le prince, de quoi avons-nous
parl? De la France. Avec vous, de quoi parlons-nous? De la France.
Vous voyez bien que, sous votre uniforme sudois, votre coeur est
franais! Vous devez tre mal  l'aise!

Le prcepteur du prince Oscar, M. Le Moine, est Franais
aussi. Nous formions tous les soirs cette runion; car je ne pouvais
me soustraire aux invitations. Ces messieurs m'attendaient pour
prendre le th et restaient l  bavarder jusqu' deux heures du
matin.

Je fus engage par la reine  venir souvent chez elle, tant elle
dsirait que je dise des vers, pour lesquels elle me donnerait la
rplique. C'tait beaucoup d'honneur, sans doute; mais j'tais loin de
sentir ce qu'il y avait de flatteur dans ce dsir royal, qui devenait,
 bien prendre, un ordre. Mais que faire? obir. J'avais un caractre
trs indpendant, et, me forcer  faire quelque chose, c'tait me
donner la fantaisie de m'y soustraire. J'ai eu ce tort trop souvent,
et ce travers de mon caractre m'a fait faire bien des sottises. A
quoi bon revenir sur ce pass? C'tait fait: j'avais t une enfant
trop gte. Bah! j'ai eu aussi des moments de bonheur, qui n'auraient
pas exist, si j'avais pens  l'argent. Je rentrais, comme il
arrivait toujours aprs ces visites crmonieuses, avec une joie bien
vive, au milieu de ma socit intime.

Je dbutai, huit jours aprs mon arrive, par _Mrope_. La salle
comble, le roi et la reine, le prince Bernadotte, le prince Oscar, les
plus belles toilettes, la salle belle, les loges dcouvertes, ce qui
faisait un effet merveilleux pour les parures. La toile leve, on
relve le lustre, ce qui donne un aspect assez triste, mais le thtre
normment clair. A chaque acte, on baisse le rideau et le lustre.
Je ne parlerai pas du succs; il tait gal  l'empressement du
public. Je fus trs heureuse et trs fire. On ne rappelle pas
 chaque acte, ni aprs une scne, mais bien aprs la tragdie, ce qui
est plus rationnel. Ce sont les Italiens qui ont amen ces ovations
bien ridicules et qui sont souvent bien injurieuses pour les artistes
qui sont en scne, et qui, sans respect pour leur prsence, entendent
les gens du lustre rappeler avant la fin d'un acte. Ils coupent
l'action; peu importe, ils ont fait leur devoir. Petites vanits
humaines! Ceci ne vous rendra pas plus grands, mais vous rentrez en
comptant combien de fois vous avez t rappel, et vous vous faites
illusion, au point de vouloir oublier comment toutes ces ovations se
sont faites! Votre bourse le sait!

(_Chre Marceline, vous ferez de cela, comme de toute autre chose, ce
que vous voudrez._)

Je ne sortais pas des invitations. Je dnais trop en ville. J'en tais
si fatigue qu'un jour, chez le premier ministre, o tait le jeune
prince Oscar et o il y avait au moins quarante personnes, je me dis:
Ah! je vais, aprs le repas, tre assomme de sollicitations, pour me
faire ma digestion, en disant une demi-douzaine de scnes tragiques.
Point. Je me sens trs indispose. Je suis oblige de me retirer Des
offres de fleurs d'oranger, de tilleul. Ah! bien oui! D'abord, je
mourais de faim. On fut contraint de faire atteler, et de me
reconduire. Ouf! me voici quitte de cette affreuse corve. J'arrive
chez moi o l'on tait  table. Mon pre me fit mille remontrances.

--Quoi! tu veux donc que tous les soirs de repos que je me donne,
j'aille encore subir pour dlassement d'aller me tuer de
fatigue et d'ennui? Non pas, vraiment. Vite, remettez sur la table
tout ce que vous avez laiss et rions de bon coeur. Cher pre,
laisse-moi ma joie; elle passera assez tt. Voici une bonne soire de
libre que je me suis faite. Je vais me dbarrasser de cet attelage de
toilette, et attendre nos bonnes visites sans faon, sans gne, quel
bonheur!

Mme de Stal, de son ct, me fatiguait. Deux fois dj, chez elle,
dner, soire. A la troisime, je me promis bien d'tre malade. Je lui
crivis pour la prvenir de ne pas compter sur moi. J'tais donc fort
tranquille avec mon monde. Mon valet de chambre annonce Mme de
Stal.--Que le bon Dieu la bnisse! C'est une passion trop incommode
qu'elle a pour moi.

--Faites-la passer dans l'autre pice.

J'envoyai ma soeur qui me faisait grise mine de la commission que je
lui donnais.

--Qu'est-ce que je vais lui dire, moi,  cette dame?

--Dis-lui que je dors.

--Mais vous riez tous.

--Dis-lui que j'ai la fivre et que je rve. Elle en croira ce qu'elle
voudra.

C'est une inquisition que son enthousiasme. J'en tais fche pour le
prince Oscar, qui tait vraiment d'une bont charmante et qui manquait
rarement les soires de Mme de Stal. C'est qu'Albertine tait
charmante aussi. Mme de Stal, spirituelle, adroite, voyait dans ces
visites du prince un but auquel elle aurait voulu atteindre, dit-on;
je dis: dit-on, _mais on la fit partir_.

Je fus  midi prcis rendue chez la reine qui me reut de
suite avec une bont extrme. Elle tait en dshabill du matin, grand
peignoir de mousseline blanche  la Croissy, garni de dentelles, la
tte nue et coiffe tout  fait nglige. Je n'avais pas encore jou.
Elle me parla de tous mes rles. Elle aimait beaucoup la tragdie.
Elle me fit mille questions sur Paris, sur l'empereur, sur la cour,
sur mon sjour  Saint-Ptersbourg. Elle parla normment et avec
beaucoup de curiosit. Je rpondis trs brivement, avec discrtion;
car, pour une reine, elle me faisait des questions assez indiscrtes.
Je m'en tirai de mon mieux. Elle devait se dire: Dieu! qu'elle est
bte! j'aimais mieux cela; ou bien: Elle est bien timide! Elle me
dit:

--Ma chre, le roi veut vous voir, mais il veut vous recevoir en
grande toilette! Attendez un peu.

--Madame, je suis trop honore d'attendre prs de Votre Majest.

Et pourtant il y avait plus d'une grande heure que j'tais auprs
d'elle. On annona le roi: il tait en grand uniforme, en vrit,
l'pe au ct. C'tait un homme de moyenne taille, maigre, souffrant,
marchant  peine. Il tait soutenu par deux officiers, ce qui ne
l'empchait pas de s'appuyer sur sa canne. Il vint  moi, me dit les
choses les plus gracieuses du monde. Il tait moins grand parleur que
la reine; la langue franaise lui tait moins familire. Je restai 
peu prs vingt minutes. Je pris cong de ces nobles personnages.

J'allais assez souvent le matin chez la reine, et elle me donnait
effectivement des rpliques. Elle affectionnait _Mrope_. Elle ne
disait vraiment point mal. Avant mon dpart, je lui fis ma visite
d'adieux. Elle prit  son col une toute petite montre maille, trs
laide, en me priant de la porter comme un souvenir. C'est bien
modeste, me dit-elle, mais que peut-on vous offrir,  vous, ma chre,
qui avez de si belles pierreries? Ce fut une gasconnade royale, 
laquelle je souris trs gracieusement, en me promettant bien de garder
soigneusement le souvenir, mais en ne portant jamais cette affreuse
petite montre.

La veille de mon dpart, je soupai chez M. Camps, avec le prince
Bernadotte, qui m'attacha au bras deux beaux bracelets en perles
fines, et deux trs beaux solitaires en diamants qui formaient le
fermoir. Je trouvai en rentrant M. Le Moine qui m'apportait de la part
du prince une bague en diamants et une pingle _idem_ pour ma soeur.
Le prince m'envoya une belle et bonne voiture de voyage, de quatre
places. J'emmenais avec moi une bonne qui s'tait attache  moi et un
nomm Jules qui tait de la troupe. Je l'emmenais avec un fils qu'il
avait, enfant de huit  dix ans. Pour revenir en France, le voyage
tait coteux, et ce pauvre garon n'tait pas riche. Aprs huit
reprsentations, je voulais partir. Attendre encore tait impossible;
la guerre m'effrayait.

Je me sparai des autres artistes, dont quelques-uns restrent 
Stockholm, et d'autres partirent aprs nous, retournant dans leur
chre patrie.

Je partis donc dans cette excellente voiture et deux chariots: un pour
mes bagages; un pour Jules, son fils et mon valet de chambre.

(_Cher Valmore, quelques recherches sur Stockholm. Savoir, s'il se
peut, ce qu'on doit visiter. Il y a la statue de Gustave Wasa sur une
place, mais je ne sais pas si c'est sur la place du Palais. Je crois
que oui!_)


VILLES TRAVERSES VENANT DE SAINT-PTERSBOURG

Viborg.

Friederickshan.

Helsingfors.

_Abo_, alors capitale de la Finlande.

Embarquement de l'le d'Aland.

Rocher o je me trouvais.

Dbarquement en Sude,  Grisfelhamm.

Ministre des affaires trangres.

Le comte d'Engelstrom.

Quittant la Sude. Villes:

Nykping.

Norrkping.

Leukoping.

Ionkping.

Ystad: embarquement.

Dbarquement en Pomranie.

1813.--Hambourg. Le gnral Davout, prince d'Eckmhl. (George crit:
d'Equemule.)


RETOUR A PARIS (1815)

En passant par la place Vendme, je vis une foule immense. Que vis-je,
mon Dieu! Une corde au col de l'empereur et ces misrables tirant
cette corde pour faire tomber ce grand homme. Mais leurs forces
runies ne purent l'abattre; il resta sur sa colonne, les regardant
en souriant de piti. Il devait dire ce qu'il a dit depuis:
Ah! ce sont l les hommes!

Mais, moi, quand je vis cet affreux spectacle, je devins ple et
froide. J'allais me jeter hors de ma voiture, folle que j'tais;
m'opposer, moi, faible femme,  cet acte de frocit, quand une amie
qui tait avec moi me prit et me coucha dans le fond de la voiture, en
me reconduisant chez moi, rue de Rivoli. Il tait temps: je me sentais
mourir!

       *       *       *       *       *

Lucien, la reine Hortense, le prince Eugne, Mme Bacciochi, la mre de
l'empereur, le drapeau blanc que je vis hisser sans savoir ce que je
voyais!

       *       *       *       *       *

Ma visite chez le duc de Vicence, Caulaincourt, la nuit o
l'empereur perdit l'empire. Ce fut M. de Talleyrand le plus entour.
Le duc de Vicence me reconduisant chez moi  pied, passant sur
la place du Carrousel, jonche de Cosaques, d'Autrichiens, de
Prussiens.--Caulaincourt me disant: Hein! ma chre Georgina, quelle
jolie promenade pour des Franais!

       *       *       *       *       *

Monsieur Lemercier, je vous vois encore un jour d'une reprsentation
de _Pinto_,  la Porte-Saint-Martin, montant chez moi, tout haletant
de ce que vous veniez d'entendre. Bocage rptait Pinto, cr
d'une manire si remarquable par Talma, par le grand artiste.

M. Lemercier fit une observation  M. Bocage dans je ne sais quelle
scne, en lui disant:

--Tenez, Talma faisait ainsi, et il obtenait un grand succs par ce
moyen.

--Mon cher, _papa Talma_ faisait comme il l'entendait.

Sur _papa Talma_, Lemercier se mit dans une indignation bien
naturelle. Il aurait du lever les paules et rire au nez de M. Bocage.

Oui, Talma faisait comme il l'entendait, et il entendait tout avec
gnie; _Nicomde_, par exemple, que M. Bocage a jou comme Bocage
l'entendait; il doit s'en souvenir.

Bocage prtendait qu'il fallait tre bte pour jouer la tragdie.
Quelque temps aprs ce joli mot, M. Bocage jouait _Nicomde_ 
l'Odon. Une personne, qui assistait  cette fameuse reprsentation et
qui connaissait le mot de M. Bocage, s'cria, aprs la tragdie:

--Je ne savais pas tant d'esprit  Bocage. C'est l'homme le plus
spirituel de notre sicle!

       *       *       *       *       *

(_Chre Caroline, ne sachant pas o j'en suis dans tout le griffonnage
que vous avez, je passe outre, et je vais commencer le romantisme._)

Aprs une tourne en province, tourne d'un an avec une troupe  moi,
o l'on jouait tragdies et comdies, je revins  Paris en 1829. M.
Harel obtint le privilge de l'Odon. Les antcdents de ce cher
Harel ne sonnaient pas bien aux oreilles du gouvernement de
Charles X. Harel, ancien prfet, destitu naturellement pour ses
opinions bien connues, Harel, exil cinq ans avec Boulay de la
Meurthe, le gnral Exelmans; Harel ayant fond le journal _le Nain
jaune, le Miroir_!

Tout cela tait dangereux et rien ne devait faire prsumer qu'il
obtiendrait la direction d'un thtre royal. M. de la Bouillerie, qui
l'aimait et le connaissait particulirement, en parla  Charles X, qui
ne fit qu'une seule question:

--Est-il honnte homme?

--Oui, sire. La preuve: cinq ans d'exil pour tre rest attach 
l'empereur. Et, en lui accordant ce privilge, il se conduira avec
loyaut.

--Je n'en veux pas davantage. Je le lui accorde et trouve trs bien et
le loue de sa fidlit et de son dvouement. Je voudrais avoir autour
de ma personne beaucoup de sujets comme lui. Ils sont rares, mon cher
monsieur de la Bouillerie, n'est-ce pas?

       *       *       *       *       *

Mlle Contt, cette grande dame de la cour, cette magnifique insolence,
ces grandes manires, ce ton leste, cette prtention sans faons, ce
laisser-aller sans minauderies, cette comdie si spirituelle, ce
sourire enchanteur, cette gaiet franche du grand monde de Louis XV.
Mlle Contat!

       *       *       *       *       *

_A Mme Valmore._

Me voil  toutes mes impressions. Laissez-moi vous les dire et ne
m'accusez pas. Il n'y a point de particularit; mes impressions, mes
sensations, voil tout.

A cette poque, par exemple, nos confidents taient dtestables; ils
coutaient fort mal tous les secrets de leurs princes et princesses.
Ah! les malheureux, qu'ils faisaient souffrir leur roi et son peuple!

       *       *       *       *       *

J'ai entendu raconter par Mme de Stal: Je me trouvais place  table
 ct d'un beau parleur qui, entre Mme Rcamier et moi, se croyait
oblig de faire de l'esprit, et aprs mre rflexion, accoucha de la
plus lourde inpertinence que j'aie entendue: Je suis sr de me
trouver plac entre la beaut et le gnie.--Oui, lui dis-je, sans
avoir ni l'un ni l'autre.

       *       *       *       *       *

Josphine aimait beaucoup les fleurs. Mlle Raucourt en tait trs
amateur. Elles faisaient des changes. Vous devez vous rappeler, cher
Valmore, que Mlle Raucourt avait fait faire  La Chapelle une serre,
qui renfermait les plantes les plus rares. A un voyage que fit
Josphine, elle s'arrta  La Chapelle; elle vint visiter la serre et
emporta des plantes. Ce petit dtail est pour bien tablir l'intimit
de Josphine avec Mlle Raucourt, et la familiarit qui faisait qu'elle
l'appelait Fanny.

Voici le livre dont je vous ai parl, mon cher Valmore, et qui parle
de l'amour de Josphine pour les fleurs et pour le jasmin surtout, qui
lui rappelait son beau pays.

       *       *       *       *       *

En parlant de La Fontaine, quelqu'un dit: Il a le gnie de la
simplicit.

Non: La Fontaine avait la simplicit du gnie.

_De l'criture de Mlle George_: mettre ce mot sur le compte de M.
Taylrant (_Talleyrand_).


_Jules Janin._

La spirituelle indiffrence de Janin. Son enthousiasme factice. Il
aimait  dtruire ce qu'il avait fait. La contradiction de lui-mme
l'amusait.


_Sur l'art du comdien._

Des leons de dclamation! Ceci m'a toujours paru drisoire!

Comment un matre peut-il penser changer la nature d'un lve? On peut
guider, mais donnera-t-on de l'me  qui n'en a pas, et du coeur?
Non! Donnera-t-on de la noblesse? Non. Vous donnerez de la
raideur, vous apprendrez  marcher peut-tre? Mais donnera-t-on la
dmarche du dsordre? Non! De la passion? Apprendra  faire des
gestes, par exemple, quelle drision! De la physionomie? Mais les
gestes, les physionomies, tout cela drive de ce que vous prouvez,
des sentiments qui se passent en vous. Comment apprendre cela? Est-ce
que, dans le monde, on apprend les gestes? Vous commencez une
conversation, le sujet vous intresse, vous vous animez  mesure, vous
gesticulez juste, votre physionomie reflte ce que vous prouvez. A
ct, vous avez une personne qui ne s'impressionne de rien, qui coute
froidement. Dites-lui donc d'avoir de la physionomie: elle sera
grotesque, voil tout. Non, la leon est ridicule! Des conseils, des
exemples  l'appui de ce que vous indiquez et pour dvelopper une
nature. On peut apprendre  _dire_, mais  jouer, _non_! Donnez une
leon de thtre, alors. Et voulez-vous en donner de srieuses? Il
faut vous y consacrer; y donner tous vos soins, toute votre patience;
ne pas donner des rpliques d'un vers, d'une phrase: dites des scnes
entires. Vous jugerez l'intelligence de l'lve, vous verrez comment
il coute, vous jugerez l'impression de sa physionomie, comment il
entrera dans l'action de son personnage; mais si l'action est guide
par l'intrt, si vous comptez les minutes de votre pendule, vous
faites un mtier. Quant  l'art, il n'existe pas.--On devrait vraiment
accorder un prix  celui qui prsenterait un lve artiste. On me dira
que mon ide est bouffonne. Je ne le pense point. On rcompense le
talent partout, dans tous les arts; pourquoi donc l'art
dramatique n'occuperait-il pas sa place? En le perfectionnant,
pourquoi ne recevrait-il pas un prix, comme le parfumeur qui aura
perfectionn un savon? C'est que le thtre n'est plus un art srieux;
c'est que l'on admet trs facilement des femmes qui ne veulent qu'un
pidestal. C'est que l'on permet  des directeurs, mme subventionns,
de recevoir souvent, sans appointements ou avec des appointements si
faibles, de jolies femmes qui sont bien forces de s'occuper d'autre
chose! Adieu donc tout avenir artistique, adieu l'art. Le plaisir, les
parures avant tout. Pauvres artistes! Pauvre thtre! A quoi bon
tudier, au fait, pour que l'on dise que vous avez du talent? Bah!
vous savez bien que l'on vous en trouvera quand mme. La critique
existe-t-elle pour vous, mesdemoiselles? Vous avez toutes beaucoup de
talent. Jamais on n'a vu tant de grces, tant de distinction. Vous
lisez votre feuilleton; vous tes convaincues, except celui qui l'a
crit, homme d'esprit et de got qui sait bien, lui, qu'il vous
trompe, mais qui ne tient pas  vous affliger; et puis, ceci a si peu
d'importance!

La critique pour le vritable talent,  la bonne heure! mais, pour ces
petites drlesses, des loges sans restrictions. Cela n'ira pas plus
loin que cela ne doit aller. On me lira. Aujourd'hui, les jolies
femmes... Lundi, les artistes.

Oh! la spculation, tu franchiras donc toutes les classes de la
socit!

Argent, toujours... L'argent tuera tout.


LONDRES

Deuxime voyage avec la troupe de Londres. Directeur, Pelissier.

Obtenu du duc de Devonshire la permission de deux reprsentations
tragiques sur le grand thtre de l'Opra. Chose qu'on n'avait jamais
obtenue. _Smiramis, Mrope._ Le duc si charmant pour les artistes.

       *       *       *       *       *

Me recevant  sa campagne que je voulais visiter, lui absent. Tous les
gens sur pied pour nous recevoir. Djeuner splendide. Me donnant les
clefs de ses loges pour tous les spectacles.

Invite  une soire charmante chez lui, o je rcitai des vers devant
les plus grands personnages du royaume. Le duc vint lui-mme
m'attacher au bras un bracelet, qui n'avait de valeur que par la
manire dont il tait offert. Dans ce temps, le Pactole ne coulait pas
si grandement pour les artistes, ou nous mentions moins.


PLAN DES MMOIRES

Mon enfance. Beaucoup de dtails qui sont crits. Mon pre, directeur
du thtre. Acteurs de Paris en reprsentation, tels que Mol, Monvel.
Mlle Raucourt charge de faire une lve tragique, priant mon pre de
me laisser venir  Paris pour les tudes tragiques pour le
Thtre-Franais; le gouvernement faisait 1,200 francs de pension.

Mes visites avant mes dbuts sous l'gide de Mlle Raucourt, visites
chez les ministres, la famille de Napolon, etc.

Mes dbuts. La Comdie-Franaise. Visites chez la Dumesnil, Clairon.

Mes impressions sur Talma, Monvel; Mmes Contat, Mars, Devienne, les
dernires soires de Larive.

Le Consulat. Talleyrand. Lucien. La mre du Premier Consul. Sa soeur
Bacciochi. Josphine. La reine Hortense. Le prince Eugne.

Mes relations avec le Premier Consul. L'empire. Beaucoup de dtails
trs dlicats sur cette liaison.

Mon dpart pour la Russie: le sjour  Vienne. Socit: princesse
Bagration, Mme de Stal, le prince de Ligne, Cobentzel. Passage par
Wilna.

Mon arrive  Saint-Ptersbourg. Mon dbut. La reine mre, l'empereur
Alexandre, son frre Constantin, le vieux comte Strogonoff, la jeune
impratrice, et tant d'autres personnages.

Cinq ans de sjour et mon dpart aprs la triste guerre.

Mon voyage  Stockholm, la reine, le vieux roi, prince Bernadotte. Mes
reprsentations. Encore Mme de Stal.

Dpart pour la France. Traverser les armes pour arriver  Hambourg.
Le gnral Vandamme.

Le tlgraphe annonant mon arrive  Dresde.

Vingt-quatre heures  Brunswick. Le roi de Westphalie. Lui remettant
des notes de la part de Bernadotte.

Mon arrive  Dresde. Le soir mme, vu l'empereur qui avait fait venir
la Comdie-Franaise, et qui donna l'ordre d'appeler Talma, Saint-Prix
pour la tragdie.


Ma rentre au Thtre-Franais. Rintgre dans tous mes droits.


Le gnral Lauriston.

Dpart de l'empereur pour l'le d'Elbe.

Le retour des Bourbons. Le duc de Berry me faisant venir aux Tuileries
pour une dnonciation. Le duc est spirituel, m'appelant: belle
bonapartiste!

--Oui, prince, c'est mon drapeau. Il le sera toujours!

Entrevue avec Louis XVIII,  cause du Thtre-Franais.

Deux voyages  Londres. Un, seule; l'autre, avec Talma. Soire chez
l'ambassadeur de France: _Osmond_. Le roi George prsent.

Pour un cong dpass d'un mois, le duc de Duras en profite
pour m'exclure du Thtre-Franais. J'en suis ravie; mes sentiments de
bonapartiste me valurent ce bienfait.

       *       *       *       *       *

Je fus voyager en province. A mon retour, le comit du
Thtre-Franais vint me demander de rentrer. J'en avais peu le dsir.
Me retrouver au milieu des tracasseries, Duchesnois menaant de
quitter, tout cela me dcida  demander une audience  Louis XVIII
pour obtenir ma libert et passer  l'Odon. Le ministre de la maison
du roi, le gnral Lauriston, me fit obtenir une reprsentation 
l'Opra. Talma, Lafont ne pouvant y paratre, l'on donne l'ordre. Je
jouai _Britannicus_.

Le deuxime acte du _Mariage de Figaro_ jou par Firmin, Gonthier,
Jemmy, Vertpr, Bourgoin et moi. Nous sommes trs mauvaises.

Bnfice de trente-deux mille francs.

Je recommenai mes voyages en province avec une petite troupe.

A l'Odon, une cabale; je suis reste.

       *       *       *       *       *

Il y a  parler de l'Odon. Direction de M. Harel. Sous Charles X. L,
une troupe compose de Lockroy, Ligier, Bernard, Duparcy, Vizentini.

Mmes Moreau, Noblet, Delatre.

Le romantisme. Premire _Christine_, de Frdric Souli; _la Marchale
d'Ancre_, de Vigny; _Christine_, de Dumas.

Tragdie: _Norma, Fte de Nron_. Rvolution 1830.

Porte-Saint-Martin.

Victor Hugo.

Alexandre Dumas.

Bien des choses  dire. En voil assez pour savoir si cela
convient, oui ou non!

       *       *       *       *       *

_Combien il est regrettable que ce beau programme n'ait pas t
excut jusqu'au bout! Comme ces notes de George sur les dbuts du
romantisme eussent t intressantes! Qu'il et t curieux d'avoir
ses souvenirs et ses apprciations sur Victor Hugo, Alfred de Vigny,
Alexandre Dumas; sur Marie Dorval et Frdrick Lematre! Mais l
s'arrte malheureusement ce qu'elle nous a laiss!_

(_Note de l'diteur._)




TROISIME PARTIE

CORRESPONDANCE DE MLLE GEORGE AUTOGRAPHES DIVERS


_Lettre de Mlle Raucourt au sujet des dbuts de Mlle George._

    La Chapelle Saint-Mesmin, ce 4...

(Le coin de la lettre est dchir.)

Je suis trs reconnaissante, mon jeune ami, de la lettre aimable que
vous m'crivez et des dtails qu'elle contient. Bien certainement, une
des premires choses que je ferai, en arrivant  Paris, sera de
profiter de l'accs que vous m'avez mnag auprs de vos honorables
protecteurs. Incapable de rechercher la faveur pour moi, je la
solliciterai avec chaleur pour celle dont je veux fixer le sort. Elle
est dans ce moment un peu indispose, ce qui me contrarie fort, parce
que cela retarde son travail. Je n'ai reu que par vous des nouvelles
de Paris; mais je compte toujours y tre dans huit ou dix jours au
plus tard. Mme George et sa fille partiront avant moi. Il y a quelque
marauderie sous jeu pour Mlle Duchesnois. Il n'est pas naturel
qu'elle ait cess ses dbuts pour ne pas les reprendre. La perfide
Florance, qui a fait si ingnieusement tomber Mlle George ici,
travaille sourdement  la faire tomber rellement  Paris; j'ai lieu
de le croire, du moins, d'aprs ce que vous me mandez.

Allons, courage. Des dispositions, des moyens physiques, des amis
puissants, et nous l'emporterons. Je dis nous, car vous m'avez montr
un si vritable intrt que je me plais  croire que nous ferons cause
commune.

Tout le monde de la petite chapelle est fort sensible  votre
souvenir, et vous dit mille choses aimables. Mes amis de Paris partent
aujourd'hui. Nous avons souvent parl de vous et de la joyeuse soire.

Cette pauvre Mme Suzy est dangereusement malade.

Adieu, mon jeune ami. Je vous embrasse de tout mon coeur.

    RAUCOURT.

_A monsieur Lafond, artiste du Thtre Franais de la Rpublique, rue
Villedo,  Paris._

       *       *       *       *       *

_A monsieur Lemercier de l'Acadmie Franaise._

B... que j'ai vu, mon cher monsieur Lemercier, et qui doit vous avoir
rendu compte et de nos intentions et de sa dernire visite  Picard,
vous doit avoir mis au fait de tout ce qui s'est pass.

Je suis convaincue que votre opinion sera la mienne, et que vous ne
verrez pas de bonne foi chez votre collgue,  la conduite duquel je
ne comprends pas grand'chose.

Pourquoi vouloir m'engager pour trois ans? Pourquoi ne vouloir pas
m'attacher  l'Odon comme socitaire? Pourquoi ne pas recevoir ma
soeur? Enfin pourquoi ne pas se hter d'en finir afin de rompre la
glace avec le premier thtre,  l'gard duquel je suis en pourparler.

J'apprends avec bien de le peine que Victor ne fait plus partie du
deuxime thtre. On se prive d'un jeune homme qu'on ne remplacera
plus, et qui promettait pour l'avenir.

Cela me rend craintive, et me fait redouter une dissolution prochaine.

Je n'en suis pas moins sensible, mon cher monsieur Lemercier, 
l'intrt dont vous m'avez donn des preuves en cette circonstance.

Je sais que des officieux sans titres, sans mission, sans aucune
approbation de ma part, se sont follement interposs entre Picard et
moi. J'ai laiss sans rponse les lettres qui me furent crites; je
n'ai rpondu qu' _vous seul_, parce que j'ai d distinguer en vous
l'homme estimable et l'ami essentiel. Cependant, les journaux ont
parl, et ce ne peut tre que M. Picard qui a dict, et qui aura sans
doute pens que je brlais de me fixer sous sa puissance, en quoi il a
eu le plus grand tort, car, sans vous, j'aurais attendu les dmarches.

Voil donc, mon cher monsieur Lemercier, les choses dans le mme tat
qu'auparavant; et je prsume qu'elles y resteront longtemps,
si M. Picard attend de nouvelles dmarches de ma part.

Heureusement, je n'ai besoin ni de l'un ni de l'autre thtre; si l'un
ou l'autre ont besoin de moi (ce que je ne prtends pas), je dsire ne
pas tre dans la situation de ne pouvoir accepter. Mais vous comprenez
bien que je dois poursuivre les projets, que je vous ai confis.

Recevez, cher monsieur Lemercier, avec l'expression de ma
reconnaissance, les voeux que je forme pour tout ce qui pourra vous
tre agrable, et croyez au prix que j'attache  une amiti, que je
m'efforcerai de mriter dans toutes les occasions de ma vie.

    GEORGE WEYMER.

    Caen, le 6 janvier 1820.

       *       *       *       *       *

    MINISTERE
    de la
    MAISON DU ROI.

    Paris, le 14 septembre 1821.

Je m'empresse de vous prvenir, monsieur, que le roi, par ordonnance
de ce jour, a bien voulu autoriser la demoiselle George Weymer  jouer
sur le second Thtre-Franais. Vous voudrez donc, en consquence, lui
donner connaissance de cette dcision, ainsi qu'aux comdiens
socitaires de ce thtre, pour que les conditions de l'engagement
contract entre eux et la demoiselle George puissent tre mises 
excution.

J'ai l'honneur d'tre trs parfaitement, monsieur, votre trs
humble et trs obissant serviteur.

    _Le ministre secrtaire d'tat
    du dpartement de la maison du roi,_

    _Sign_: Marquis DE LAURISTON.

_Monsieur Gentil, directeur du second thtre._

       *       *       *       *       *

Mon cher ami, je suis dsole de ne vous avoir pas vu ce matin. Ce que
vous tes venu me proposer peut se faire, mais le chiffre est un peu
trop _conomique_. Si vous pouvez venir demain matin, je vous
attendrai. Il n'y a pas de temps  perdre, si l'on veut jouer
dimanche. Si vous tiez libre ce soir, je ne sortirai pas. Voyez ce
qui vous convient le mieux de ce soir ou demain matin.

    GEORGE.

Mes amitis  madame, je vous prie.

    _Monsieur Porcher, 10, rue de Lancry._

       *       *       *       *       *

Ma chre mademoiselle Tilly, je devais venir moi-mme vous remercier
de toutes vos gracieuses bonts. Mais, depuis trois jours, j'ai t un
peu indispose. Lundi, je me propose de vous voir. S'il n'tait pas
indiscret de vous demander une petite loge pour moi le soir, vous
m'obligeriez. Pourtant, je ne voudrais pas gner vos dispositions, je
sais ce que cote une premire reprsentation.

A vous de tout coeur.

    George W.

Mes remerciements et mes amitis  M. Tilly.

       *       *       *       *       *

    Ma chre mademoiselle Tilly,

Vous devez, vous et M. Tilly, penser que je suis peu polie, n'ayant
pas encore t vous remercier tous deux de votre extrme obligeance;
mais quand vous saurez que depuis vendredi je suis malade, vous ne
m'accuserez plus. Maintenant je viens vous prier de ne prendre aucun
engagement pour _la Tour de Nesle_, si l'on venait rclamer votre
complaisance. J'aurai  causer avec vous  ce sujet. S'il vous est
possible, ne donnez pas votre parole avant que je n'aie le plaisir de
vous voir, ce qui sera sous peu de jours.

Agrez, vous et M. Tilly, l'assurance de mes sentiments les plus
dvous.

    GEORGE.

       *       *       *       *       *

Le 30 avril 1906, M. Nol Charavay a vendu une lettre autographe de
George  Harel (le Havre, 20 septembre 1839, une page et demie
in-4).

Dans cette curieuse lettre, elle lui rend compte des rsultats de sa
tourne. Elle termine ainsi:

Adieu, ami de ma vie. Je t'aime bien de tout mon coeur, de
toute mon me. A toi jusqu' mon dernier soupir!

       *       *       *       *       *

    _A Thophile Gautier._

    Dimanche (avril 1845).

    Monsieur,

Vous m'avez toujours montr un intrt que je n'avais jamais os
solliciter. Permettez-moi de vous dire que cela m'a donn un peu
d'orgueil, puis de la confiance, et je vous en tmoigne aujourd'hui en
vous demandant tout votre appui pour _les Pharaons_ et pour
_Nephtys_[41].

  [41] Voir le feuilleton de Th. Gautier dans _la Presse_ du 14
  avril 1845.

Le succs commence  tre grand; vous le rendrez immense en le
publiant et en le protgeant. Quant  moi, je serai bien heureuse et
bien reconnaissante de la bienveillance avec laquelle vous
accueillerez mes efforts.

Agrez, monsieur, l'expression de tous mes sentiments distingus.

GEORGE.

(_Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul._)


       *       *       *       *       *

    Mon cher ami.

Mlle Mlingue joue aujourd'hui _Mrope_. Voulez-vous, si vous rendez
compte de cette reprsentation, rappeler dans deux mots le
succs qu'a obtenu tant de fois Mlle George dans ce rle? Rien
n'empchera que la justice rendue  Mlle Mlingue ne se concilie avec
le souvenir utile que vous voudrez bien donner  Mlle George. Elle
voyage en ce moment, et peut-tre pour longtemps. Un bravo de
reconnaissance  l'occasion de la reprsentation de _Mrope_ n'aura
rien que de trs naturel et sera trs favorable au but _industriel_
des prgrinations de Mlle George.

Deux mots seulement, je vous rpte. _Multa paucis._

Vous savez toute ma vieille amiti.

    HAREL.

    26 juillet 1845.

    _Monsieur Janin, 20, rue de Vaugirard._

       *       *       *       *       *

_A Thophile Gautier._

    28 aot.

    Monsieur,

Vous tes toujours rempli pour moi d'une bont bien aimable et bien
utile.

Votre feuilleton de lundi dernier, qu'on m'a fait lire hier, est une
nouvelle et trs obligeante preuve de l'intrt que vous me tmoignez
depuis longtemps, et auquel je suis bien sensible.

Agrez, monsieur, je vous prie, l'expression de la vive reconnaissance
et des sentiments dvous de votre trs humble servante.

    GEORGE.

(_Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul._)

       *       *       *       *       *

_A Thophile Gautier, rue Navarin, n 2._

    23.

    Monsieur,

Je serais bien charme que vous veuilliez donner quelques heures de
votre temps  la reprsentation de ce soir.

Permettez-moi de compter sur votre prsence, et agrez, je vous prie,
l'assurance de mes sentiments distingus.

    George W.

(_Collection de feu le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul._)

       *       *       *       *       *

_Lettre d'un amateur  Jules Janin sur les reprsentations de Mlle
George en province._

    Monsieur,

Celle qui fut autrefois l'une des gloires de la scne franaise, la
plus belle et l'une des plus brillantes femmes de ce sicle, Mlle
George enfin, en est venue au point, aprs une carrire si longue, si
bien remplie, et dj beaucoup trop prolonge, de traner sa pnible
existence jusque dans les plus tristes bourgades, et de monter sur des
trteaux, o les plus obscurs acteurs de Paris rougiraient de
paratre.

Nous tions  Saumur il y a quelque temps. Elle tait aussi dans cette
ville en reprsentations, escorte de pauvres diables qu'elle avait
runis autour d'elle. On donnait _Mrope_ et l'affiche annonait que,
_s'il n'y avait pas plus de monde que la dernire fois, on rendrait
l'argent_. Ceci piqua notre curiosit, nous allmes au thtre; et
nous comptmes dans la salle une quarantaine de personnes. On joua.
Mlle George trouvait apparemment la recette suffisante.

Nous fmes alors tmoins du plus lamentable spectacle qui se soit
droul devant nous. L'actrice parut, presque _belle_ encore; mais
dans une salle une fois moins grande que celle du Palais-Royal, o
l'illusion est impossible, les rides, les cheveux blancs, la taille
monstrueuse, le rlement, la dmarche vacillante, la voix brise, les
hoquets de la pauvre artiste frapprent tellement de stupeur les
spectateurs qu'un sentiment unanime de piti et de dgot s'empara
d'eux au point de leur faire fuir ce qu'ils avaient sous les yeux et
que la pice s'acheva dans la solitude.--A chacune des reprsentations
donnes en cette ville, la chose se renouvelle  peu prs.

De cette ville, l'infortune comdienne s'en alla  Chinon et  Azay,
villes de quatre mille et deux mille mes, o elle joua devant des
paysans qui gardaient leur chapeau devant elle!

Nous bornons ici ce tableau.

Ne serait-il pas possible, monsieur, d'arracher de cette position sans
exemple cette nouvelle Hcube de l'art dramatique, qu'une ruine
complte oblige  cette vie errante, soit en obtenant pour elle des
secours de quelque faon que ce puisse tre, soit en organisant une
reprsentation de retraite dans la salle de l'Opra, et dans laquelle
tous les artistes de Paris les plus clbres se feraient un
bonheur de paratre et dont le produit servirait  lui assurer une
rente viagre d'au moins 2,000 francs, si la recette tait de 20.000
francs, les prix tant doubls?

En soumettant cette proposition  l'un de ses camarades, et il y en a
tant qui sont anims du zle le plus ardent, de l'me la plus
charitable, nul doute que l'on ne vnt promptement  bout de cette
combinaison. Mlle George donnerait bien vite son adhsion, et le
scandale auquel nous avons assist, et qui se prolonge et se
prolongera encore trop longtemps, ne se renouvellerait plus partout o
elle va.

Vous pardonnerez, monsieur, la libert que nous avons prise en nous
adressant  vous pour cet objet; mais nous avons pens que vous, qui
tes  la tte de la littrature dramatique, il vous serait plus
facile qu' un autre de raliser ce projet.

Que si Mlle George n'tait pas dans la misre et jouait encore la
_tragdie pour son plaisir_, il vous resterait encore une tche 
remplir, en lui crivant dans le but de dessiller ses yeux et de lui
faire comprendre qu'elle se fait le plus grand tort, en immolant le
nom qu'elle avait rendu si clbre.

Mais, hlas! cette supposition n'est pas vraisemblable; et nous
croyons que la ncessit seule oblige une femme plus que sexagnaire 
monter sur les plus vils trteaux de la France.

Ralisez notre projet, Monsieur, et vous aurez fait une belle
oeuvre.

Agrez l'assurance de la considration la plus distingue de votre
trs humble serviteur.


    _Sign:_ A. MOREAU.

    Le 20 mai 1847.


L'Association dramatique, M. Henri, de l'Opra-Comique, ou
toute autre personne qui s'occupe de ces choses pourraient se mettre 
la tte de cette combinaison.

       *       *       *       *       *

    Monsieur,

M. Harel m'a dit tout l'obligeant empressement que vous avez mis 
m'accorder une de vos pices et plusieurs de vos artistes pour la
reprsentation que je donnerai samedi  l'Odon.

Je vous prie de recevoir l'expression de ma vive reconnaissance. C'est
un service rel que vous me rendez, ce qui a d'autant plus de prix 
mes yeux que je n'ai pas d'autre titre que l'amiti, que vous
conservez  M. Harel, qui vous a depuis longtemps vou toute la
sienne.

Agrez, je vous prie, monsieur, tout mon dvouement:

    GEORGE.

    27 mai.

       *       *       *       *       *

_Lettre de Mlle George  Thophile Gautier au sujet de sa
reprsentation de retraite en 1849._

    Mon cher monsieur Thophile,

Vous tes introuvable; il faut donc prendre le parti de vous crire,
et vous prier de me rendre l'immense service de me consacrer votre
feuilleton de lundi.

Ma reprsentation de retraite passe dimanche 27 courant.
_Iphignie en Aulide_; _le Moineau de Lesbie_; Mme Viardot, Levassor
dans un vaudeville, danses, etc. Voulez-vous que ma salle soit comble?
Vous le pouvez, si vous le voulez bien. Le public ira o vous lui
direz d'aller. Dernire reprsentation de Mlle Rachel avant son cong,
qui malheureusement durera trois grands mois. Runion pour une fois
seulement de ces deux phnomnes. Ma _retraite_ qui n'est pas sans
_agrment_. Mme Viardot! Seulement, dites de moi tout le bien que vous
ne pensez pas peut-tre. Faites-moi _rougir_ par vos loges! Mais
amenez-moi un public norme. Quant  Rachel, dites tout le bien
qu'elle mrite, et que vous en pensez. Donnez rendez-vous  toute
l'lite de la socit dans cette salle lgante. Si vous trouvez place
pour parler de quelques-unes de mes crations, vous me ferez plaisir.

Vous voyez, monsieur, si je compte sur la sympathie que vous m'avez si
souvent tmoigne pour oser vous ennuyer si longuement de mon long
griffonnage.

Permettez-moi d'esprer que lundi votre feuilleton ne me fera pas
faute. Vous comprenez de quelle importance est pour moi cette
reprsentation.

Recevez l'assurance de mes sentiments distingus et de ma profonde
reconnaissance.

    George W.

    Vendredi.

_Monsieur Thophile Gautier, rue Rougemont. Trs press._

       *       *       *       *       *

_Lettre de Mlle George  Jules Janin sur sa reprsentation de
retraite en 1849, et sur Mlle Rachel._

Je suis malade aujourd'hui; demain, je serai chez vous,  vos _pieds_,
_sous_ vos pieds.

A prsent, je vais vous dire combien la grande tragdienne a t
atrocement insolente; elle n'a pas voulu reparatre avec moi! Elle n'a
pas voulu jouer _le Moineau_ et pourtant elle avait envoy chez moi
son claqueur auquel nous avons donne les billets du service, quatre
loges et des stalles qu'elle m'a demandes et que je me suis empresse
de lui remettre, etc. Et le vieux garon de salle trouve  redire. Je
vais vous en conter. Voil le moment d'crire sur le bnfice; ce
serait assez drle. Ah! mademoiselle Rachel, vous avez t bien
aimable! Encore quelques jours et je devenais maigre comme elle!
C'tait l sa prtention.

Mes respects  Mme Janin.

    G.

       *       *       *       *       *

    2 avril 1856.

    Mon cher monsieur Thophile,

Comme je ne sais pas prcisment l'heure  laquelle je puis vous
rencontrer (et je ne suis pas trs matinale), je viens vous demander
de vouloir bien m'indiquer le plus prochainement possible votre jour
et votre heure. C'est un service que j'ai  vous demander, et
comme vous vous tes toujours empress de m'tre utile et
bienveillant, je compte cette fois encore sur votre intrt pour me
recevoir ces jours-ci. J'attends, mon cher monsieur Gautier, votre
rponse prompte et bonne comme toujours.

Recevez, mon cher monsieur, avec l'assurance de mes sentiments
distingus, ceux de ma vive reconnaissance.

    George W.

Mes compliments empresss  Madame, je vous prie.

(_Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul._)

_Mademoiselle George, 44, rue Basse du Rempart._

       *       *       *       *       *

   vreux, lundi 6.

Cher bon chri, je te donne de mes nouvelles. Je sais que cela te fait
plaisir. Je crois, ami ador, que nos petites affaires iront bien. Je
joue ce soir _Mrope_, demain _Smiramis_, et sans doute mercredi 
Louviers, qui n'est qu' six lieues d'ici; jeudi peut-tre ici: cela
dpendra des recettes. On dit que Bernay, Elbeuf sont meilleurs. Nous
suivons bien ton itinraire. Ton indisposition n'aura pas de suites,
ami. A la maison, tu ne dois pas manquer des soins qui te conviennent.
Un peu de patience et tout ira bien. Je te quitte, mon homme ador;
on vient rpter _Smiramis_. Au revoir bientt, mon chri que
j'aime de toute la force de mon me. A toi toujours,  toi pour ma
vie. A demain.

    _Sign_: GEORGE.

Embrasse bien ma soeur pour moi.

    (_Lettre  Harel._)

       *       *       *       *       *

_Sur une enveloppe de lettre, on lit ces mots crits par George_:

_Dernire lettre de mon (mot illisible, peut-tre: vieil) aim._

Un mot, ma chrie: mon coeur bat toujours pour toi.

Nous voil donc, hlas! spars pour quelque temps. Ton image sera
toujours devant moi.

Bebelle me prodigue ses soins.

Notre cher Tom est prs de toi; il te sert au mieux dans ton
exploitation. Ta soeur me donnera toujours de tes bonnes nouvelles;
toi-mme, tu te rappelleras  ma tendresse ternelle: tes lettres me
feront beaucoup de bien.

Embrasse bien mon fils pour moi.

A vous,  vous tous,  jamais.

    _Sign_: HAREL.

    Paris, 1er juin 1846.

_Madame George, 1re actrice tragique des thtres de Paris, aux
Andelys._

    (_Recommande._)

La lettre contenait le quatrain suivant:

        De mon visage, en ce portrait,
      Avec justesse a-t-on saisi l'ensemble?
    Moi, je n'en puis juger; mais enfin, s'il te plat,
        Vite, dis-moi qu'il me ressemble.

    HAREL.

       *       *       *       *       *

UNE LETTRE DE M. VICTORIEN SARDOU

    Marly-le-Roi, dimanche.

    Cher ami,

J'ai vu Mlle George  l'Odon, en 1842 ou 43, dans _Rodogune_ et
_Lucrce Borgia_. _Rodogune_ ne m'a laiss que le souvenir d'une
figure vraiment royale. La tragdie m'ennuyait. Mais _Lucrce Borgia_
fut un enchantement pour mon romantisme naissant! Mlle George frisait
alors la soixantaine. Elle tait obse jusqu'au ridicule. Aprs avoir
ramp aux pieds de Gennaro, elle ne se relevait qu'avec son aide. Je
me rappelle ses mains d'enfant attaches  des bras gros comme des
cuisses, et, sur ses paules massives, le cou et la tte d'une Junon
trop mre, cruellement empts par la graisse! Et, nanmoins, elle
tait si tragique par habitude, la dmarche, le geste, le dbit un peu
emphatique et la belle sonorit de la voix, que cette soire-l est
toujours prsente  ma mmoire. Je vois encore Lucrce masque, tout
en blanc,--ce qui n'tait pas pour l'amincir, arpenter la scne avec
Monrose fils, qui jouait Gubetta.--Je la vois s'effondrer sous les
invectives des amis de Gennaro. Les dcors taient odieux; le premier
entre autres: un vieux rideau de fond us, pel, racl, sans trace
visible de dessin ni de couleur, et qui reprsentait le mme soir les
brouillards de la Tamise dans _l'Anglais ou le fou raisonnable_,
et, dans _Lucrce_, le grand canal  Venise. Les costumes taient
ridicules, la mise en scne enfantine. Les moines du dernier acte,
avec leurs barbes postiches, mal attaches, faisaient la joie du
parterre. George triomphait de tout cela, tant elle tait pour le
public l'incarnation mme de l'hrone de Victor Hugo, absolument
fausse d'ailleurs!

Vers 1860, un soir, aux Folies-Dramatiques, j'allais m'installer dans
une baignoire, en compagnie de Djazet, quand, derrire nous, la porte
de communication de la scne  la salle s'ouvrit devant une grosse
dame qui, d'une voix raille, s'cria: Tiens, _Deujazet!_ (_Sic._)

C'tait Mlle George.

Tandis que les deux grandes actrices changeaient quelques propos
plaisants, je regardais avec stupeur la duchesse de Ferrare. Elle
avait tir de son manchon une tabatire et y puisait  pleines mains
d'normes prises de tabac, dont elle se bourrait le nez avec rage...

Souvenir de Napolon!

Je ne l'ai vue de prs que cette fois-l.

Mille amitis.

    V. SARDOU.

_Monsieur Chramy, 11 bis, rue Arsne-Houssaye, Paris._




APPENDICE




APPENDICE

NOTE DE LA COMDIE-FRANAISE SUR LES TATS DE SERVICE DE MLLE GEORGE


Le 8 frimaire an XI (29 novembre 1802), George Weymer dbute  la
Comdie-Franaise par Clytemnestre d'_Iphignie en Aulide_; elle joue
successivement: le 17 frimaire, Amnade (_Tancrde_); le 25 frimaire,
Idam (_Orphelin de la Chine_); le 30 frimaire, milie (_Cinna_); le
14 nivse, _Didon_; les 3, 4, 25 pluvise _Smiramis_ et _Phdre_.

Socitaire  1/4 de part en mars 1804, dans les jeunes princesses,
grandes princesses, reines et mres.

Le 11 mai 1808, on devait donner la 5me reprsentation de
l'_Artaxercs_ de Delrieu, dans lequel mademoiselle George jouait le
rle de Mandane. Le matin,  onze heures, le semainier reut une
lettre de mademoiselle George l'informant qu'une affaire de la plus
grande importance l'obligeait  quitter Paris pour quelques jours. Le
thtre fit relche.

Le 13 mai, un arrt du surintendant des spectacles condamne
mademoiselle George  une amende de 3,000 francs, somme  laquelle
tait estime la reprsentation qu'elle avait fait perdre.

Le 30 mai, la portion de part de mademoiselle George est mise
provisoirement sous squestre.

Le 17 juin, en vertu d'un nouvel arrt, le nom de
mademoiselle George est ray du tableau des socitaires du
Thtre-Franais.

Mademoiselle George, qui tait alle  Saint-Ptersbourg, y resta six
annes, et reparut  la Comdie-Franaise le 29 septembre 1813, dans
son rle de dbut, dans Clytemnestre. Elle rentrait  5/8 de part et
promesse de la part entire qu'elle obtint l'anne suivante. Un arrt
du 25 octobre 1813 lui attribua en second l'emploi des premiers rles,
tenu en chef par mademoiselle Duchesnois; elle devait doubler
immdiatement mademoiselle Raucourt dans les rles de reine, qui
n'avaient pas t jous par mademoiselle Duchesnois, et jouer les
autres alternativement avec mademoiselle Duchesnois.

En 1816, mademoiselle George, qui avait, sous prtexte de maladie,
prolong de cinquante jours un cong de deux mois, se vit refuser le
partage pour cette priode: froisse, elle donna sa dmission qui ne
fut pas accepte. En 1817, elle refuse successivement de jouer les
rles qui lui avaient t donns dans le _Germanicus_ d'A.-V. Arnault,
et dans _la Mort d'Abel_ de Legouv.

Considrant que mademoiselle George Weymer a presque entirement, et
sans excuse valable, quitt le thtre, abandonn son emploi, refus
d'apprendre et de jouer des rles nouveaux, le duc de Duras arrte, le
6 mai 1817, qu' dater du 8 du prsent mois, la demoiselle George
Weymer cessera de faire partie de la socit du Thtre-Franais.

Le 17 dcembre 1853, mademoiselle George reparat au Thtre-Franais
dans une reprsentation  son bnfice; elle y joue Cloptre, de
_Rodogune_.


_Journal des Dbats_

Du 10 frimaire an 11 (1er dcembre 1802).

THATRE-FRANAIS DE LA RPUBLIQUE

_Article de Geoffroy pour le dbut de Mlle George Weimer, lve de
Mlle Raucourt._

On n'avait pas pris de mesures assez justes pour contenir la foule
extraordinaire que devait attirer un dbut si fameux: toute la garde
tait occupe aux bureaux o les billets se distribuent, tandis que la
porte d'entre, presque sans dfenseurs, soutenait le plus terrible
sige; l se livraient des assauts dont il ne tiendrait qu' moi de
faire une description tragique, car j'tais spectateur, et mme acteur
trs involontaire. Le hasard m'avait jet dans la mle avant que je
pusse prvoir le danger.

_Quque ipse miserrima vidi, et quorum pars magna fui_, les
assaillants taient anims par le dsir de voir une actrice nouvelle,
et par l'enthousiasme qu'inspire une beaut clbre. C'est dans ces
occasions que la curiosit n'est plus qu'une passion insense et
brutale; c'est alors que le got des spectacles et des arts ressemble
 la frocit et  la barbarie. Les femmes touffes poussaient des
cris perants, tandis que les hommes, dans un silence farouche,
oubliant la politesse et la galanterie, ne songeaient qu' s'ouvrir un
passage aux dpens de tout ce qui les environnait.

Les conseillers d'tat du roi Priam s'criaient en voyant passer
Hlne: Une si belle princesse mrite bien qu'on se batte pour elle;
mais, quelque merveilleuse que soit la beaut, la paix est encore
prfrable. Et moi, j'ai dit en voyant Mlle George: Faut-il tre
surpris qu'on s'touffe pour une aussi superbe femme? Mais ft-elle,
s'il est possible, plus belle encore, il et mieux valu ne pas
s'touffer, mme pour ses propres intrts, car les spectateurs sont
plus svres  l'gard d'une dbutante, quand sa vue leur cote si
cher.

Prcde sur la scne d'une rputation extraordinaire de beaut, Mlle
George n'a point paru au dessous de sa renomme; sa figure runit aux
grces franaises la rgularit et la noblesse des formes grecques; sa
taille est celle de la soeur d'Apollon lorsqu'elle s'avance sur les
bords de l'Eurotas, environne de ses nymphes, et que sa tte s'lve
au-dessus d'elles. Toute sa personne est faite pour offrir un modle
au pinceau de Gurin. Lorsqu'elle a fait entendre les premiers vers de
son rle, l'oreille ne lui a pas t aussi favorable que les yeux; le
trouble insparable d'un pareil moment avait altr son organe
naturellement flexible, tendu et sonore; il faut attribuer  la mme
cause quelques dfauts qu'on a pu remarquer dans le jeu et dans la
diction, mais qui tous peuvent tre aisment corrigs. Une fille de
seize ans, qui parat pour la premire fois devant une assemble si
nombreuse et si imposante, ne doit pas avoir le libre usage de ses
facults; il suffit que, dans cette premire apparition, elle ait
montr les dispositions les plus heureuses et le germe d'une grande
actrice. Il faut attendre et ne pas touffer par une svrit
meurtrire un beau talent prt  se dvelopper. Ses dfauts mmes ont
une noble origine; ils tiennent  une imptuosit et  une ardeur
qu'elle ne sait pas encore bien rgler et qui prcipite son dbit et
ses mouvements; car, dans ce beau corps, il y a une me impatiente de
s'pancher; ce n'est pas une statue de marbre de Paros; c'est la
Galate de Pygmalion, pleine de chaleur et de vie, et, en quelque
sorte, oppresse par la foule des sentiments nouveaux qui s'lvent
dans son sein.

On a reconnu dans l'lve la manire de l'institutrice. Cela ne
pouvait tre autrement; ce sont mme presque toujours les dfauts que
les disciples imitent, mais, quand ils ont du talent, ils ont bientt
une manire. Quand Mlle George ne serait qu'une fidle copie de Mlle
Raucourt, notre thtre ne serait pas malheureux, et les spectateurs
n'auraient point  se plaindre de revoir Mlle Raucourt  dix-huit ans.
La dbutante parat destine  l'emploi des reines. Son extrme beaut
sera peut-tre du superflu pour cet emploi, mais sa taille, sa dignit
et sa grce, l'clat et la fermet de son organe sont de premire
ncessit.


_Journal des Dbats_

du 28 janvier 1804 (17 pluvise an XII).

Feuilleton sur _Phdre_ o les plus vifs loges sont prodigus au
talent de Mlle George.


_Journal des Dbats_

du 28 mai 1804 (8 prairial an XII).

Feuilleton sur la rentre de Mlle George dans _Didon_.


_Journal des Dbats_

du 7 juin 1804 (18 prairial an XII).

Feuilleton sur une rcente reprise de _Smiramis_ de Voltaire. ...
Ouvrage us et rebattu... tragdie du dimanche, pice du peuple, pome
 fracas et  spectacle, qui est comme le prcurseur des mlodrames du
boulevard...

C'est Mlle George que l'on vient voir, c'est la belle reine de
Babylone qui attire les curieux; elle a t galement intressante, et
dans les moments o il faut taler la fiert et la majest de la
souveraine d'un vaste empire, et dans les scnes pathtiques o il
faut exprimer la douleur et le dsespoir d'une mre, qui ne retrouve
dans son fils qu'un vengeur et un assassin.


_Journal des Dbats_

du 16 octobre 1804 (24 vendmiaire an XIII).

    Paris, 15 octobre.

Feuilleton sur _Iphignie_... Jamais Mlle George n'a aussi bien jou
le rle de Clytemnestre; jamais elle n'a paru plus pathtique, plus
vive, plus imptueuse... Mlle Fleur y est toujours justement applaudie
dans sa premire scne du second acte.


_Journal de l'Empire. Journal des Dbats_

du 18 septembre 1805 (1er jour complmentaire de l'an XIII).

Feuilleton sur un incident survenu  la dernire reprsentation des
_Templiers_, o Mlle George fit dfaut Lettre de la tragdienne
s'expliquant sur l'impossibilit o elle avait t de jouer, et
qu'elle avait signifie en temps utile.


_Mmoires de Mme de Rmusat._

(Calmann-Lvy, diteur, tome Ier, page 202.)

On sait que M. de Rmusat protgeait Mlle Duschesnois, sans doute en
tout bien tout honneur. Mme de Rmusat, dans ses _Mmoires_, est peu
bienveillante pour Mlle George. Il est intressant de lire les lignes
qu'elle lui consacre, et une apprciation de son petit-fils, Paul de
Rmusat, qui nous donne l'opinion de toute la famille de Rmusat.

Deux actrices remarquables (Mlles Duchesnois et George) avaient
dbut en mme temps  peu prs dans la tragdie, l'une fort laide,
mais distingue par un talent qui conquit bien des suffrages; l'autre
mdiocre, mais d'une extrme beaut[42]. Le public de Paris
s'chauffa pour l'une ou l'autre, mais, en gnral, le succs du
talent l'emporta sur celui de la beaut. Bonaparte au contraire, fut
sduit par la dernire, et Mme Bonaparte apprit assez vite par le
secret espionnage de ses valets que Mlle George avait t, durant
quelques soires, introduite secrtement dans un petit appartement
cart du chteau. Cette dcouverte lui inspira une vive inquitude;
elle m'en fit part avec une motion extrme, et commena  rpandre
beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette occasion
passagre ne le mritait.

  [42] Voici quel souvenir mon pre avait gard de la rivalit et du
  talent de ces deux actrices clbres: La liaison de l'empereur
  avec Mlle George fit quelque bruit. La socit, j'en ai moi-mme
  souvenir, tait trs anime sur cette controverse touchant le
  mrite respectif des deux tragdiennes. On se disputait vivement
  aprs chaque reprsentation de l'une ou de l'autre. Les
  connaisseurs, et, en gnral, les salons, taient pour Mlle
  Duchesnois. Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait
  sans intelligence. Mais elle avait de la passion, de la
  sensibilit, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est, je
  crois, pour elle qu'a t invente cette expression de thtre:
  Avoir des larmes dans la voix. Ma mre et ma tante (Mme de
  Nansouty) taient fort prononces pour Mlle Duchesnois, au point
  de rompre des lances contre mon pre lui-mme qui tait oblig
  administrativement  l'impartialit. Ce sont ces discussions sur
  l'art dramatique, entretenues par la facilit que les fonctions de
  mon pre nous donnaient de suivre tous les vnements du monde
  thtral, qui veillrent de trs bonne heure en moi un certain
  got, un certain esprit de littrature et de conversation, qui
  n'taient gure de mon ge. On me mena trs jeune  la tragdie,
  et j'ai vu, presque dans leurs dbuts, ces deux Melpomnes. On
  disait que l'une tait si bonne qu'elle en tait belle, l'autre si
  belle qu'elle en tait bonne. Cette dernire, trs jeune alors, se
  fiait  l'empire de ses charmes, et un organe peu flexible, une
  certaine lourdeur dans la prononciation ne lui permettaient pas
  d'arriver facilement aux effets d'une diction savante. Je crois
  cependant qu'elle avait au fond plus d'esprit que sa rivale, et
  qu'en prodiguant son talent  des genres dramatiques bien divers,
  elle l'a tout  la fois compromis et dvelopp, et elle a mrit
  une partie de la rputation qu'on a essay de lui faire dans sa
  vieillesse.--(P. R.)

. . . . . .
Page 208.

Un soir, Mme Bonaparte, plus presse que de coutume par sa jalouse
inquitude, m'avait garde prs d'elle et m'entretenait vivement de
ses chagrins. Il tait une heure du matin; nous tions seules dans le
salon. Le plus profond silence rgnait aux Tuileries. Tout  coup,
elle se lve: Je ne peux plus y tenir, me dit-elle; Mlle George est
srement l-haut, je veux les surprendre. Passablement trouble par
cette rsolution subite, je fis ce que je pus pour l'en dtourner, et
je ne pus en venir  bout. Suivez-moi, me dit-elle; nous monterons
ensemble. Alors, je lui reprsentai qu'un pareil espionnage, tant
mme sans convenance de sa part, serait intolrable de la mienne, et
qu'en cas de la dcouverte qu'elle prtendait faire, je serais
srement de trop  la scne qui s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre
 rien, et me pressa si vivement que, malgr ma rpugnance, je cdai 
sa volont, me disant d'ailleurs intrieurement que notre course
n'aboutirait  rien, et que, sans doute, leurs prcautions taient
prises au premier tage contre toute surprise.

Nous voil donc marchant silencieusement l'une et l'autre: Mme
Bonaparte la premire, anime  l'excs; moi derrire, montant
lentement un escalier drob qui conduisait chez Bonaparte, et trs
honteuse du rle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un
lger bruit se fit entendre. Mme Bonaparte se retourna: C'est
peut-tre, me dit-elle, Rostan, le mameluck de Bonaparte, qui garde la
porte. Ce malheureux est capable de nous gorger toutes les deux. A
cette parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il tait
sans doute, ne me permit pas d'en entendre davantage; et, sans songer
que je laissais Mme Bonaparte dans une cruelle obscurit, je descendis
avec la bougie que je tenais  la main, et je revins aussi vite que je
pus dans le salon. Elle me suivit peu de minutes aprs, tonne de ma
fuite subite. Quand elle revit mon visage effar, elle se mit 
rire et moi aussi, et nous renonmes  notre entreprise. Je la
quittai en lui disant que je croyais que l'trange peur qu'elle
m'avait faite lui avait t utile, et que je me savais bon gr d'y
avoir cd.


STENDHAL (_oeuvres posthumes_).

_Napolon._ Paris, ditions de la _Revue Blanche_, 1898.

Page 27.

(Napolon) voulut avoir, et il eut, dit-on, par son valet de chambre
Constant, presque toutes les femmes de la cour.

L'une d'elles, nouvellement marie, le second jour qu'elle parut aux
Tuileries, disait  ses voisines:

--Mon Dieu, je ne sais pas ce que l'empereur me veut; j'ai reu
l'invitation de me trouver  huit heures dans les petits appartements!

Le lendemain, les dames lui demandrent si elle avait vu l'empereur.
Elle rougit extrmement.

L'empereur, assis  une petite table, l'pe au ct, signait les
dcrets. La dame entrait, il la priait de se mettre au lit, sans se
dranger.

Bientt il la reconduisait lui-mme avec un bougeoir, et se remettait
 lire ses dcrets,  les corriger,  les signer.

L'essentiel de l'entrevue ne durait pas trois minutes. Souvent, son
mamelouck se trouvait derrire un paravent.

Il eut seize entrevues de ce genre avec Mlle George, et  l'une
d'elles lui donna une poigne de billets de banque. Il s'en trouva
quatre-vingt-seize[43].

  [43] Je crois que Stendhal exagre un peu. (_Note de l'diteur._)

Quelquefois mme il priait la dame d'ter sa chemise, et, sans se
dranger, la renvoyait.

Il et t plus aimable que Louis XIV, s'il et voulu se donner la
moindre apparence d'une matresse, et lui jeter deux prfectures,
vingt brevets de capitaine et dix places d'auditeur  distribuer.
Qu'est-ce que cela lui faisait? Ne savait-il pas que, sur les
prsentations de ses ministres, il nommait quelquefois les protgs de
leurs matresses? Un politique devait-il nommer faiblesse ce qui lui
et donn toutes les femmes?

Il n'y aurait pas eu tant de mouchoirs blancs  l'entre des Bourbons.

Par cette conduite, l'empereur dsespra les femmes de Paris. Les
renvoyer au bout de trois minutes pour signer ses dcrets, souvent
mme ne pas quitter son pe, leur parut atroce... C'tait leur faire
mcher le mpris.


_Mmoires du gnral-major russe baron de Lwenstern_

(1776-1858). Paris, Albert Fontemoing, diteur, 1903.

. . . . . .
La princesse Gallyzin, ne Wsevoloschky, tait une des femmes que je
voyais le plus souvent. J'allais par habitude plus que par got la
voir tous les matins, et souvent, pour mnager ses chevaux, je la
ramenais chez elle. C'tait une belle femme, trs extravagante; un
esprit tourn vers une originalit ridicule. Elle avait entirement
secou le joug de l'opinion. Huit jours aprs son mariage, elle
s'tait spare de son mari, et on prtend, comme fille. Elle n'a
jamais eu d'amants et mprisait trop notre sexe pour tolrer que nous
lui fussions de quelque chose. Mais, sans s'en apercevoir, elle avait
pris la tournure des hommes, leur costume, sans exclure pour cela le
jupon. Elle s'engouait pour les femmes, comme nous le faisons, et elle
abusait de leur confiance et de leur abandon avec moins de scrupule
que nous n'aurions pu le faire.

_Mme Ouvaroff._--Sa premire passion a t pour Mme Ouvaroff, jeune et
belle femme, mais d'une dpravation rare; ce qui a fini par la mettre
dans la tombe,  la fleur de l'ge. La princesse Gallyzin la
courtisait avec toutes les attentions dont les hommes sont capables.
Elle en tait amoureuse, prise. Les attentions, les sacrifices
qu'elle lui porta furent dlicats et recherchs. La mort lui enleva
cette amie, ou, pour mieux dire cette amante. La princesse fut
inconsolable.

_Mlle George._--Heureusement, la belle Mlle George, la clbre actrice
franaise, arriva pour la distraire. Elle en devint perdument
amoureuse, la poursuivit, la prsenta, la prna et la protgea.

Le hasard me fit tre tmoin d'une scne qui me donna la mesure de la
violence de la passion de cette femme.

La princesse Metchersky tait la soeur de l'lgant et plus tard
clbre Tchernitcheff, qui me prsenta  sa soeur et  l'occasion de
la fte de son mari qu'on clbra par un bal et un feu d'artifice, 
sa campagne de Kameno Ostroff.

Mlle George tait invite. La princesse Gallyzin l'avait introduite.
La nuit tant trs noire et la socit s'tant runie dans les
jardins, le feu d'artifice commena. Les moments de grande clart
produite par les fuses ou d'autres artifices me firent apercevoir
deux femmes couches dans un bosquet qui se firent des caresses si
tendres que je fus un moment tent de croire que c'tait un couple
amoureux. Ma curiosit une fois pique, je ne quittai plus des yeux ce
bosquet et je profitai des moments o un artifice l'claira encore et
je vis, enfin je vis Mlle George reprsenter Iphignie, et la
princesse Achille.

Ds ce moment, le secret de la princesse fut dvoil pour moi et son
aversion pour les hommes ne m'tonna plus. Je fus discret, et voil ce
qui me valut son amiti.

Elle donna des ftes charmantes. Mlle George, Durand, la comtesse
Tiesenhausen (depuis Mme Hitroff), le comte Ruschkine jourent des
comdies franaises et des scnes de Voltaire et de Racine.

Mlle George, soeur cadette de la clbre actrice, dansa, et
sa danse fut accompagne par une clbre harpiste, Mme Dumonteil, et
par la voix divine de Mme Mainvielle Fodor. Il est impossible
d'imaginer quelque chose de mieux arrang.

    (Tome Ier, p. 171 et suiv.)




ALEXANDRE DUMAS

THATRE

   _Christine ou Stockholm. Fontainebleau et Rome._ Trilogie
   dramatique en cinq actes, en vers, reprsente  l'Odon le 30
   mars 1830.

(_Post-scriptum_ d'Al. Dumas.)


... Mlle George, si belle dans la tragdie antique, n'avait point
encore donn de gage au drame moderne; mais elle avait beaucoup jou
Corneille, et, si la certitude de la trouver  la fois tragique et
naturelle manquait, du moins l'esprance tait l.--Et tout ce que
l'on esprait a t ralis. L'auteur n'a donc qu'un regret, plus
encore pour elle que pour lui: c'est que le public n'ait pas eu la
patience d'couter l'pilogue, sans lequel la pice ne lui parat pas
complte et qui renfermait une scne o Mlle George aurait, il en est
sr, plus que compens, par l'admirable talent qu'elle y dployait,
l'ennui que ce mme public semble avoir plutt craint qu'prouv.
Aujourd'hui donc, le drame moderne a, dans nos deux premires
actrices, George et Mars, deux soutiens qui le feront triompher, et ce
qui prouve  la foi leur talent et sa puissance, c'est ce qu'en leur
laissant  toutes deux leur type primitif et original, il a rendu Mlle
George comdienne, et Mlle Mars tragdienne: chacune d'elles a pass
par la route que l'autre avait battue.

   _Alexandre Dumas, qui avait t l'amant de George, parle souvent
   d'elle dans ses Mmoires. Elle lui avait narr les vnements les
   plus curieux de sa vie, et,  son tour Dumas les raconte
   avec cet entrain, cette verve, cette bonne humeur qui
   n'appartenaient qu' lui. Nous n'avons pas hsit  faire de
   larges emprunts aux Mmoires de l'auteur de Monte-Christo. Ces
   extraits compltent avec esprit les Mmoires de George, et
   permettent de se faire une ide exacte et complte de sa
   physionomie._

       *       *       *       *       *

   _Il serait  dsirer qu'on lt davantage les Mmoires de Dumas,
   qui s'arrtent malheureusement trop tt et qui sont aussi curieux
   que le plus amusant de ses romans._

    (_Note de l'diteur._)


_Mes mmoires_, Troisime srie. 1 vol. in-12. Calmann-Lvy diteur,
1898-1899.

Un mot sur la faon dont Mlle George tait entre au thtre, et dont
elle s'y est maintenue. Aime de Bonaparte, et reste en faveur prs
de Napolon, Mlle George, _qui demanda la faveur d'accompagner
Napolon  Sainte-Hlne_, est presque un personnage historique.

Vers la fin de 1800 et le commencement de 1801, Mlle Raucourt, qui
jouait les premiers rles de tragdie au Thtre-Franais, Mlle
Raucourt donnait des reprsentations en province. C'tait l'poque o
le gouvernement, quoiqu'il et beaucoup  faire, n'avait pas honte de
s'occuper d'art, dans ses moments perdus. Mlle Raucourt avait reu en
consquence, l'ordre du gouvernement, si elle rencontrait dans sa
tourne quelque lve qu'elle ne juge point indigne de ses leons, de
la ramener avec elle  Paris. Cette lve serait considre comme
lve du gouvernement, et recevrait douze cents francs de pension.

Mlle Raucourt s'arrta  Amiens.

L, elle trouva une belle jeune fille de quinze ans, qui en paraissait
dix-huit: on et dit la Vnus de Milo descendue de sa base.

Mlle Raucourt, presque aussi grecque que la Lesbienne Sapho, aimait
fort les statues vivantes. En voyant marcher cette jeune
fille, en voyant le pas de la desse se rvler en elle, comme dit
Virgile, l'actrice s'informa et apprit qu'elle s'appelait George
Weymer, qu'elle tait fille d'un musicien allemand, nomm George
Weymer, directeur du thtre, et de Mlle Verteuil, qui jouait les
soubrettes.

La jeune fille tait destine  la tragdie.

Mlle Raucourt la fit jouer, avec elle, lise dans _Didon_ et Aricie
dans _Phdre_. L'preuve russit, et, le soir mme de la
reprsentation de _Phdre_, Mlle Raucourt demanda la jeune tragdienne
 ses parents.

La perspective d'tre lve du gouvernement et surtout lve de Mlle
Raucourt, avait,  part quelques petits inconvnients dont,  la
rigueur, la jeune fille pouvait se garantir, trop d'attraits aux yeux
des parents pour qu'ils refusassent.

La demande fut accorde et Mlle George partit, suivie de sa mre.

Les leons durrent dix-huit mois.

Pendant ces dix-huit mois, la jeune lve habita un pauvre htel de la
rue Croix-des-Petits-Champs que, par antiphrase probablement, on
appelait l'htel du _Prou_.

Quant  Mlle Raucourt, elle habitait, au bout de l'alle des Veuves,
une magnifique maison qui avait appartenu  Mme Tallien, et qui, sans
doute aussi par antiphrase, s'appelait la _Chaumire_.

Nous avons dit une magnifique maison; nous aurions d dire une
petite maison, car c'tait une vritable petite maison dans le style
Louis XV, que cet htel de Mlle Raucourt.

Vers la fin du dix-huitime sicle, sicle trange o l'on appelait
tout haut les choses par leur nom, Sapho-Raucourt jouissait d'une
rputation, dont elle ne cherchait pas le moins du monde  attnuer
l'originalit.

Le sentiment que Mlle Raucourt portait aux hommes tait plus que de
l'indiffrence, c'tait de la haine. Celui qui crit ces lignes a sous
les yeux un manifeste sign de l'illustre artiste, qui est un
vritable cri de guerre pouss par Mlle Raucourt contre le sexe
masculin, et dans lequel, nouvelle reine des Amazones, elle
appelle toutes les belles guerrires enrles sous ses ordres  une
rupture ouverte avec les hommes.

Rien n'est plus curieux pour la forme, et surtout pour le fond, que ce
manifeste.[44]

  [44] Il s'agit des trois lettres publies dans le tome X de
  _l'Espion anglais_ de Pidansat de Mairobert. Ces lettres et le
  manifeste Saphique, prononc par la demoiselle Raucourt,
  prsidente de la secte anandrine, ont t rdits, sous le titre
  d'_Anandria ou Confessions de Mlle Sapho_, en 1778-1779 et 1866.
  (_Note de l'diteur._)

Et cependant, chose singulire, malgr ce ddain pour nous, Mlle
Raucourt, dans toutes les circonstances o le costume de son sexe ne
lui tait pas indispensable, avait adopt celui du ntre.

Aussi, bien souvent, le matin, Mlle Raucourt donnait ses leons  sa
belle lve en pantalon  pieds, et avec une robe de chambre, comme
et fait M. Mole ou M. Fleury,--ayant prs d'elle une jolie femme qui
l'appelait mon ami, et un charmant enfant qui l'appelait papa.

Nous n'avons pas connu Mlle Raucourt, morte en 1814, et dont
l'enterrement fit un prodigieux scandale; mais nous avons connu la
mre, qui est morte en 1832 ou 1833; mais nous connaissons encore
_l'enfant_, qui est aujourd'hui un homme de cinquante-cinq ans.

Nous connaissons un autre artiste dont toute la carrire a t
entrave par Mlle Raucourt,  propos d'une jalousie qu'il eut le
malheur d'inspirer  la terrible Lesbienne. Mlle Raucourt se prsenta
au comit du Thtre-Franais, exposa ses droits de possession et
d'antriorit sur la personne que voulait lui enlever l'impudent
comdien, et, l'antriorit et la possession tant reconnues,
l'impudent comdien, qui vit encore et qui est un des plus honntes
coeurs de la terre, fut chass du thtre, les socitaires craignant
que, comme Achille, Mlle Raucourt,  cause de cette nouvelle Brisis,
ne se retirt sous sa tente.

Revenons  la jeune fille, que sa mre ne quittait pas d'un
seul instant dans les visites qu'elle rendait  son professeur, et
qui, trois fois par semaine, faisait, pour prendre ses leons, cette
longue traite de la rue Croix-des-Petits-Champs  l'alle des Veuves.

Les dbuts furent fixs  la fin de novembre. Ils devaient avoir lieu
dans Clytemnestre, dans milie, dans Amnade, dans Idam, dans Didon
et dans Smiramis.

C'tait une grande affaire, et pour l'artiste et pour le public,
qu'un dbut au Thtre-Franais, en 1802; c'tait une bien grande
affaire encore d'tre reu socitaire, car, si l'on tait reu
socitaire,--homme, on devenait le collgue de Monvel, de Saint-Prix,
de Baptiste an, de Talma, de Lafont, de Saint-Phal, de Mole, de
Fleury, d'Armand, de Michot, de Grandmnil, de Dugazon, de Dazincourt,
de Baptiste cadet, de La Rochelle;--femme, on devenait la camarade de
Mlle Raucourt, de Mlle Contt, de Mlle Devienne, de Mme Talma, de Mlle
Fleury, de Mlle Duchesnois, de Mlle Mzeray, de Mlle Mars.

. . . . . .
Talma tait une des familiers de la petite cour bourgeoise du Premier
Consul. Il avait parl de la dbutante, Mlle George; il avait dit sa
beaut, les esprances qu'elle donnait. Lucien s'en tait mont la
tte, et, en vritable saint Jean prcurseur, il tait arriv  voir
par un trou de serrure quelconque, peut-tre mme par une porte toute
grande ouverte, celle qui faisait l'objet des conversations du moment,
et il tait venu dire  la Malmaison, avec un enthousiasme un peu
suspect, que la dbutante tait, sous le rapport physique du moins,
bien au-dessus des loges qu'on faisait d'elle.

Le grand jour arriva. C'tait le lundi 8 frimaire an XI (29 novembre
1802). On avait fait queue au thtre de la Rpublique depuis onze
heures du matin.

. . . . . .
_Dumas reproduit alors l'article de Geoffroy sur les dbuts de Mlle
George._

Il cite le fameux vers:

    Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit.

Et il continue ainsi:

    Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit.

Pardon! il faut encore que je m'interrompe, ou plutt que j'interrompe
Geoffroy.

Le lecteur sait que c'tait d'habitude  ce vers que l'on attendait
les dbutantes.

Pourquoi cela? demandera le lecteur.

Ah! c'est vrai, on ne sait ces choses-l que quand on est oblig de
les savoir.

Je vais vous le dire.

Parce que ce vers est tout simple et indigne de la tragdie.

Vous ne vous doutiez pas de cela, n'est-ce pas, monsieur, n'est-ce
pas, madame, qui me faites l'honneur de causer avec moi? Mais votre
serviteur le sait, lui qui est oblig de tout lire, mme Geoffroy.

coutez bien, car nous ne sommes pas au bout. Ce vers tant, par sa
simplicit, indigne de la tragdie, on attendait pour voir comment
l'actrice, corrigeant le pote, parviendrait  relever ce vers.

Mlle George ne voulut pas avoir plus de gnie que Racine; elle dit
simplement, et avec l'intonation la plus naturelle possible, ce vers
crit avec la simplicit de la passion; on murmura. Elle reprit avec
le mme accent; on murmura encore.

Heureusement Raucourt, malgr une entorse qu'elle s'tait donne,
assistait  la reprsentation; elle s'tait fait porter au thtre,
et, d'une des petites loges du manteau d'Arlequin, elle encouragea son
lve.

--Ferme, Georgine, s'cria-t-elle, ferme.

Et Georgine,--il vous semble singulier, n'est-ce pas, qu'il y eut un
temps o l'on appelait Mlle George _Georgine_?--et Georgine, avec le
mme accent simple et naturel, rpta le vers pour la troisime fois.

On applaudit.

A partir de ce moment, le succs fut enlev, comme on dit en termes de
thtre.

Mlle George joua trois fois de suite le rle de Clytemnestre. C'tait
un norme succs.

Puis elle passa au rle d'Amnade, _cette fille atteinte de vapeurs
hystriques_, comme disait encore Geoffroy, et le succs alla toujours
croissant.

Enfin, du rle d'Amnade elle passa au rle d'Idam, de _l'Orphelin
de la Chine_.

Si les hommes attendaient les dbutantes au rle de Clytemnestre pour
savoir comment elles disaient ce fameux vers, indigne de Racine:

    Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit.

les femmes attendaient avec non moins d'impatience les dbutantes au
rle d'Idam pour savoir comment elles se coifferaient.

Mlle George se coiffa tout simplement  la chinoise, c'est--dire en
relevant ses cheveux et en les nouant avec un ruban dor.

Elle tait admirable ainsi,  ce que m'a dit, non pas Lucien, mais le
roi Jrme, son frre, grand apprciateur de toute beaut, ft-elle
coiffe  la chinoise, et qui, comme Raucourt, a conserv l'habitude
d'appeler George _Georgine_.


_Mmoires_, 4e srie, p. 10 et suivantes.

Les comdiens franais apprirent  Ptersbourg l'entre de l'empereur
 Moscou.

Ils ne pouvaient rester dans une capitale ennemie; ils obtinrent cong
et partirent pour Stockholm, o, aprs un voyage de trois semaines,
ils arrivrent en traneau.

L, c'tait encore un Franais qui rgnait ou plutt qui soutenait la
couronne au-dessus de la tte du vieux duc de Sudermanie, lequel
faisait son intrim de roi.

Bernadotte reut les fugitifs comme les et reus son compatriote
Henri IV.

Une halte dramatique de trois mois eut lieu dans cette Sude,
notre ancienne allie, qui devait, sous un roi franais, devenir notre
ennemie.

Puis on partit pour Stralsund o l'on demeura quinze jours. La veille
du dpart, M. de Camps, officier de Bernadotte, vint trouver Mlle
George.

Hermione allait tre utilise comme courrier d'ambassade.

M. de Camps apportait une lettre de Bernadotte; elle tait adresse 
Jrme-Napolon, roi de Westphalie.

Cette lettre tait de la plus haute importance; on ne savait o la
cacher.

Les femmes ne sont jamais embarrasses pour cacher une lettre.
Hermione cacha la lettre de Bernadotte dans la gaine de son buse.

La gaine de leur busc, c'est le fourreau de sabre des femmes.

M. de Camps se retira mdiocrement rassur: on tirait si facilement le
sabre du fourreau  cette poque-l.

L'ambassadrice partit dans une voiture donne par le prince royal.

Elle portait sur ses genoux une cassette qui renfermait pour trois
cent mille francs de diamants.

On ne secoue pas trois couronnes sans qu'il en tombe quelque chose.

Diamants dans la cassette, lettre dans le buse arrivrent sans
accident jusqu' deux journes de Cassel, capitale du nouveau royaume
de Westphalie.

On voyageait nuit et jour.

La lettre tait si presse, les diamants avaient si grand'peur!

Tout  coup, au milieu de la nuit, on entendit un grand bruit de
chevaux, et l'on vit une fort de lances.

Un gigantesque hourra retentit: on tait tomb au milieu d'une nue de
cosaques.

Bien des mains s'tendaient dj vers la portire, quand un jeune
officier russe apparut.

Jamais Hippolyte ne s'tait montr plus beau aux yeux de
Phdre.

George se nomma.

Vous vous rappelez l'histoire de l'Arioste, cette gravure qui
reprsente les bandits  genoux.

La gnuflexion, cette fois, tait bien autrement naturelle devant une
jeune comdienne que devant un pote de quarante ans.

La horde ennemie devint une escorte amie, qui n'abandonna la belle
voyageuse que pour la cder aux avant-postes franais.

Une fois confis aux avant-postes, George, la lettre et les diamants
taient sauvs.

On arriva  Cassel.

Le roi Jrme tait  Brunswick.

On partit pour Brunswick.

C'tait un roi fort galant que le roi Jrme, fort beau, fort jeune:
il avait vingt-huit ans  peine; il se montra on ne peut plus empress
de recevoir la lettre du prince royal de Sude.

Je ne sais plus bien s'il la reut ou s'il la prit.

Ce que je sais, c'est que l'ambassadrice resta un jour et une nuit 
Brunswick.

Il ne fallait pas moins de vingt-quatre heures, on en conviendra, pour
se remettre d'un pareil voyage.


Tome V, page 306.

Mes rptitions de _Christine_ m'avaient ouvert la porte de Mlle
George, comme mes rptitions d'_Henri III_ m'avaient ouvert la maison
de Mlle Mars.

C'tait une maison d'une composition bien originale que celle
qu'habitait ma bonne et chre George, rue Madame, n 12, autant qu'il
m'en souvient.

D'abord, dans les mansardes, Jules Janin, second locataire.

Au premier et au rez-de-chausse, George, sa soeur et ses
deux neveux.

. . . . . .
La tante George tait alors une admirable crature ge de quarante et
un ans,  peu prs. Nous avons dj donn son portrait, crit ou
plutt dessin par la plume savante de Thophile Gautier. Elle avait
surtout la main, le bras, les paules, le cou, les yeux d'une richesse
et d'une magnificence inoues; mais, comme la belle fe Mlusine, elle
sentait, dans sa dmarche, une certaine gne,  laquelle ajoutaient
encore--je ne sais pourquoi, car George avait le pied digne de la
main--[45]des robes d'une longueur dmesure.

  [45] Dumas est moins svre que Napolon. (_Note de l'diteur._)

A part les choses de thtre pour lesquelles elle tait toujours
prte, George tait d'une paresse incroyable. Grande, majestueuse,
connaissant sa beaut qui avait eu pour admirateurs deux empereurs et
trois ou quatre rois, George aimait  rester couche sur un grand
canap, l'hiver, dans des robes de velours, dans des vitchouras de
fourrures, dans des cachemires de l'Inde, et l't, dans des peignoirs
de batiste ou de mousseline. Ainsi tendue dans une pose toujours
nonchalante et gracieuse, George recevait la visite des trangers,
tantt avec la majest d'une matrone romaine, tantt avec le sourire
d'une courtisane grecque, tandis que des plis de sa robe, des
ouvertures de ses chles, des entre-billements de ses peignoirs,
sortaient, pareilles  des cous de serpent, les ttes de deux ou trois
lvriers de la plus belle race.

George tait d'une propret proverbiale. Elle faisait une premire
toilette avant d'entrer au bain, afin de ne point salir l'eau dans
laquelle elle allait rester une heure. L, elle recevait ses
familiers, rattachant de temps en temps, avec des pingles d'or, ses
cheveux qui se dnouaient, et qui lui donnaient, en se dnouant,
l'occasion de sortir de l'eau des bras splendides, et le haut,
parfois mme le bas d'une gorge qu'on et dite taille dans le
marbre de Paros.

Et, chose trange! ces mouvements qui, chez une autre femme, eussent
t provocants et lascifs, taient simples et naturels chez George, et
pareils  ceux d'une Grecque du temps d'Homre et de Phidias. Belle
comme une statue, elle ne semblait pas plus qu'une statue tonne de
sa nudit, et elle et, j'en suis sr, t bien surprise qu'un amant
jaloux lui et dfendu de se faire voir ainsi dans sa baignoire,
soulevant, comme une nymphe de la mer, l'eau avec ses paules et ses
seins blancs.

George avait rendu tout le monde propre autour d'elle, except Harel.

. . . . . .
A cette poque, George avait encore des diamants magnifiques, et,
entre autres, deux boutons qui lui avaient t donns par Napolon et
qui valaient chacun  peu prs douze mille francs.

Elle les avait fait monter en boucles d'oreilles, et portait ces
boucles d'oreilles-l, de prfrence  toutes autres.

Ces boutons taient si gros que bien souvent George, en rentrant le
soir, aprs avoir jou, les tait, se plaignant de ce qu'ils lui
allongeaient les oreilles.

Un soir, nous rentrmes, et nous nous mmes  souper. Le souper fini,
on mangea des amandes. George en mangea beaucoup, et, tout en
mangeant, se plaignit de la lourdeur de ces boutons, les tira de ses
oreilles et les posa sur la nappe.

Cinq minutes aprs, le domestique vint avec la brosse, nettoya la
table, poussa les boutons dans une corbeille avec les coques des
amandes, et, amandes et boutons, jeta le tout par la fentre de la
rue.

George se coucha sans songer aux boutons et s'endormit tranquillement;
ce qu'elle n'et pas fait, toute philosophe qu'elle tait, si elle et
su que son domestique avait jet par la fentre vingt-quatre mille
francs de diamants.

Le lendemain, George cadette entra dans la chambre de sa soeur et
la rveilla.

--Eh bien, lui dit-elle, tu peux te vanter d'avoir une chance,
toi! Regarde ce que je viens de trouver.

--Qu'est-ce cela?

--Un de tes boutons.

--Et o l'as-tu trouv?

--Dans la rue.

--Dans la rue?

--C'est comme je te le dis, ma chre. Dans la rue,  la porte. Tu l'as
perdu en rentrant du thtre.

--Mais non. Je les avais en soupant.

--Tu en es sre?

--A telles enseignes que, comme ils me gnaient, je les ai ts, et
mis prs de moi. Qu'en ai-je donc fait aprs? o les ai-je serrs?

--Ah! mon Dieu! s'cria George cadette, je me rappelle: nous mangions
des amandes; le domestique a nettoy la table avec la brosse...

--Ah! mes pauvres boutons! s'cria George  son tour. Descends vite,
Bbelle, descends!

Bbelle tait dj au pied de l'escalier; cinq minutes aprs, elle
rentrait avec le second bouton: elle l'avait retrouv dans le
ruisseau.

--Ma chre amie, dit-elle  sa soeur, nous sommes trop heureuses!
Fais dire une messe, ou sans cela il nous arrivera quelque grand
malheur.


_Lucrce Borgia_ (fvrier 1833).

Dans une note  la suite de la pice, Victor Hugo  crit:

... Quant aux deux grands acteurs, dont la lutte commence aux
premires scnes du drame et ne s'achve qu' la dernire, l'auteur
n'a rien  leur dire qui ne leur soit dit chaque soir d'une manire
bien autrement clatante et sonore par les acclamations dont la foule
les salue. M. Frederick a ralis avec gnie le Gennaro que l'auteur
avait rv. M. Frederick est lgant et familier, il est plein de
grandeur et plein de grce, il est redoutable et doux; il est enfant
et il est homme, il charme et il pouvante; il est modeste,
svre, terrible. Mlle George runit galement au degr le plus rare
les qualits diverses et quelquefois mme opposes que son rle exige.
Elle prend superbement et en reine toutes les attitudes du personnage
qu'elle reprsente. Mre au premier acte, femme au second, grande
comdienne dans cette scne de mnage avec le duc de Ferrare o elle
est si bien seconde par M. Lockroy, grande tragdienne pendant
l'insulte, grande tragdienne pendant la vengeance, grande tragdienne
pendant le chtiment, elle passe comme elle veut, et sans effort, du
pathtique tendre au pathtique terrible. Elle fait applaudir, et elle
fait pleurer. Elle est sublime comme Hcube, et touchante comme
Desdmona.


_Marie Tudor_ (novembre 1833).

Dans une note  la suite de la pice, Victor Hugo crit:

Quant  Mlle George, il n'en faudrait dire qu'un mot: sublime. Le
public a retrouv dans Marie la grande comdienne et la grande
tragdienne de Lucrce. Depuis le sourire charmant par lequel elle
ouvre le second acte, jusqu'au cri dchirant par lequel elle clt la
pice, il n'y a pas une des nuances de son talent qu'elle ne mette
admirablement en lumire dans tout le cours de son rle. Elle cre
dans la cration mme du pote quelque chose qui tonne et qui ravit
l'auteur lui-mme. Elle caresse, elle effraye, elle attendrit, et
c'est un miracle de son talent que la mme femme qui vient de vous
faire tant frmir vous fasse tant pleurer.

   _Le Monde Dramatique_ Tome IV. Thtre de la Porte-Saint-Martin:
   _Jeanne de Naples_, drame en quatre actes, prcd d'un prologue,
   par M. Paul Foucher (16 juin 1837).

Mlle George a t sublime d'amour, de jalousie et de grandeur.
Mlingue, Alexandre, Roger et Surville ont jou avec zle et talent.

_Les Belles Femmes de Paris_, par des hommes de lettres et des
hommes du monde. (Paris, 1839.)


Mlle GEORGE

Il y a bien longtemps que Mlle George est belle, et l'on pourrait dire
d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: Je te bannis parce que
cela m'ennuie de t'entendre appeler juste.

Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoiqu'il soit
videmment plus difficile d'tre toujours beau que d'tre toujours
juste. Cependant, Mlle George semble avoir rsolu cet important
problme; les annes glissent sur sa face de marbre sans altrer en
rien la puret de son profil de Melpomne grecque.

Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de Mlle Mars,
qui n'est du reste aucunement conserve, et ne peut plus faire
illusion dans les rles de jeune premire qu' des fournisseurs de la
Rpublique et  des gnraux de l'Empire.

Malgr le nombre exagr des lustres qu'elle porte, Mlle George est
rellement belle et trs belle.

Elle ressemble  s'y mprendre  une mdaille de Syracuse ou  une
Isis des bas-reliefs gintiques.

L'arc de ses sourcils, trac avec une puret et une finesse
incomparables, s'tend sur deux yeux noirs pleins de flammes et
d'clairs tragiques; le nez mince et droit, coup d'une narine oblique
et passionnment dilate, s'unit avec son front par une ligne d'une
simplicit magnifique; la bouche est puissante, arque  ses coins,
superbement ddaigneuse, comme celle de la Nmsis vengeresse qui
attend l'heure de dmuseler son lion aux ongles d'airain. Cette bouche
a pourtant de charmants sourires, panouie avec une grce toute
impriale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les
passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprcation antique ou
l'anathme moderne.

Le menton, plein de force et de rsolution, se relve
fermement, et termine par un contour majestueux ce profil qui est
plutt d'une desse que d'une femme.

Comme toutes les belles femmes du cycle paen, Mlle George a le front
plein, large, renfl aux tempes, mais peu lev, assez semblable 
celui de la Vnus de Milo, un front volontaire, voluptueux et
puissant, qui convient galement  la Clytemnestre et  la Messaline.

Une singularit remarquable du col de Mlle George, c'est qu'au lieu de
s'arrondir intrieurement du ct de la nuque, il forme un contour
renfl et soutenu qui lie les paules au fond de la tte sans aucune
sinuosit, diagnostic de temprament athltique dvelopp au plus haut
point chez l'Hercule Farnse.

L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des
muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une
ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont trs blancs,
trs purs, termins par un poignet d'une dlicatesse enfantine et des
mains mignonnes, frappes de fossettes; de vraies mains royales,
faites pour porter le sceptre et ptrir le manche du poignard
d'Eschyle et d'Euripide.

Mlle George semble appartenir  une race prodigieuse et disparue; elle
vous tonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait une femme de
Titan, une Cyble, mre des dieux et des hommes, avec sa couronne de
tours crneles: sa construction a quelque chose de cyclopen et de
plasgique. On sent, en la voyant, qu'elle reste debout, comme une
colonne de granit, pour servir de tmoin  une gnration anantie, et
qu'elle est le dernier reprsentant du type pique et surhumain.

C'est une admirable statue  poser sur le tombeau de la tragdie,
ensevelie  tout jamais.

    Thophile GAUTIER.

   Cet article est reproduit dans le volume des _Portraits
   contemporains_, de Thophile Gautier, un vol. in-12. Charpentier,
   diteur, 1874.




THOPHILE GAUTIER

_L'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans._

Leipzig, dition Hetzel (1858-1859).


PORTE-SAINT-MARTIN--Mlle George dans _Smiramis_.

    27 novembre 1837.

Mlle George faisait seule exception  ce laisser-aller gnral. Son
costume, d'une grande magnificence et d'un beau caractre antique,
rehaussait merveilleusement sa prestance royale.

Un diadme sidral,  pointes aigus, tincelant de pierreries, d'un
style asiatique et babylonien, tenant le milieu entre l'aurole de la
desse et la couronne de la reine, pressait sous un cercle d'or ses
cheveux noirs tout toils de diamants, comme les cheveux de la Nuit.
Un grand manteau imprial, vert prasin et sem de palmes d'or, tombait
de ses blanches paules, en plis abondants et riches, sur des tuniques
blanches, brodes et drapes dans le grand got. Mlle George, ainsi
arrange, remplissait admirablement l'ide que l'on se fait de
Smiramis, la reine colossale d'un monde dmesur; Smiramis, dont la
main puissante soutenait en l'air les jardins suspendus, l'une des
sept merveilles de l'univers antique, et qui, du haut de son trne,
commandait  un cercle de demi-dieux et  des nations de rois.


PORTE-SAINT-MARTIN.--_Lucrce Borgia._

    4 dcembre.

Mlle George a jou Lucrce en artiste consomme: elle a dit la scne
conjugale du second acte avec toute la finesse d'intention de
Mlle Mars. Le charmant sourire, la voix veloute, argentine, le regard
moelleux et provocant, rien n'y manquait; l'on aurait dit que Mlle
George n'avait fait autre chose toute sa vie que de jouer Climne et
Sylvia. Mais,  la moindre rsistance d'Alphonse d'Este, on entendait
rugir des tonnerres touffs sous les langoureuses roulades, et l'on
voyait la blanche main abandonne frissonner et se crisper comme pour
saisir le manche d'un poignard. Il est impossible de mieux rendre
cette admirable situation.

Le fameux _hein_? du dernier acte a t pouss avec un rlement
guttural tout  fait lonin,  faire trembler les plus intrpides.

    1er janvier 1838.

A dfaut de pices nouvelles, la reprise rcente de _Lucrce Borgia_ a
obtenu un succs qui n'est point encore prs de se ralentir. Quelle
fermet de lignes! quel caractre et quel port de style! comme
l'action est simple et sinistre  la fois! C'est une oeuvre,  notre
avis, d'une perfection classique: jamais la prose thtrale n'a
atteint cette vigueur et ce relief. _Marie Tudor_, que l'on vient
aussi de reprendre, n'a pas moins russi. Jamais Mlle George n'a t
plus familirement terrible et plus royalement belle; la grande scne
de la fin, d'une anxit si suffocante, a produit le mme effet qu'aux
premires reprsentations.


PORTE-SAINT-MARTIN--_Le Manoir de Montlouvier_, drame de M. Rosier.
Mlle George.

    18 fvrier 1839.

Voici un franc succs. Avec Mlle George, la fortune de la
Porte-Saint-Martin est revenue. Sa rentre a t triomphale. Nous en
sommes charm: car Mlle George est la dernire tragdienne, la
dernire fille de la Melpomne antique qui soit encore debout dans la
force et dans la beaut, comme un marbre imprissable sur les ruines
de l'art classique. La pice de M. Rosier, trs adroitement
arrange, coupe avec beaucoup d'art, mene vivement, est de beaucoup
suprieure  celles que l'on joue habituellement au boulevard.

La donne de cette pice est dramatique et a fourni  Mlle George et 
Mlle Thodorine de frquentes occasions de faire voir les belles
qualits qu'elles possdent.

Aprs la chute du rideau, on a rappel Mlle George. Elle tait fort
belle, et fort richement costume, avec le grand got et la fourrure
royale qui lui sont ordinaires.

    14 fvrier 1843.

On a repris  l'Odon _Lucrce Borgia_. Ce drame gigantesque,
peut-tre plus prs d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet
accoutum. Mlle George s'y est montre sublime comme  son ordinaire.

    20 juin 1843.

... Nous avons dit que la _Chambre ardente_ (drame de MM. Mlesville
et Bayard), oublie depuis dix ans, ne mritait pas d'tre
ressuscite. Nous devons ajouter, pour tre juste, que les spectateurs
de la Gat se sont montrs d'un avis contraire. Ils ont bruyamment
applaudi la pice, et surtout Mlle George, qui, dans le rle de la
Brinvilliers, a dploy toutes les ressources de son admirable talent.
Au quatrime acte, son jeu pathtique a lectris la salle entire,
et, au cinquime, il est tomb des loges une telle averse de bouquets
que le bcher de la Brinvilliers n'tait plus qu'un monceau de
fleurs...


ODON.--_Jane Grey_, d'Alexandre Soumet.

    9 avril 1844.

Le rle de Marie Tudor revenait de droit  Mlle George, qui en avait
dj fait une si admirable cration dans l'un des plus beaux drames de
Victor Hugo. Dire qu'elle s'est souvenue d'elle-mme, c'est dire
qu'elle a t tour  tour imposante et terrible, passionne et
pathtique, et qu'elle a soulev par toute la salle des bravos
enthousiastes.


ITALIENS.--Reprsentation de retraite de Mlle George.

    21 mai 1849.

Jamais carrire dramatique ne fut mieux remplie que celle de Mlle
George: doue d'une beaut qui semble appartenir  une race disparue
et avoir transport la dure du marbre dans une chose ordinairement si
fragile et si fugitive, que sa comparaison naturelle est une fleur,
Mlle George a rendu des services gaux aux deux coles; personne n'a
mieux jou le drame; les classiques et les romantiques la rclament
exclusivement. Quelle Clytemnestre! s'crient les uns.--Quelle
Lucrce Borgia! s'crient les autres. Racine et Hugo l'avouent pour
prtresse et lui confient leurs plus grands rles.

Par la puret sculpturale de ses lignes, par cette majest naturelle
qui l'a sacre reine de thtre  l'ge des ingnues, par cet imposant
aspect dont la Melpomne de Velltri donne l'ide, elle tait la
ralisation la plus complte du rve de la Muse tragique, comme par sa
voix sonore et profonde, son air imprieux, son geste naturel et fier,
son regard plein de noires menaces ou de sductions enivrantes, par
quelque chose de violent et de hardi, de familirement hautain et de
simplement terrible, elle et paru  Shakespeare l'hrone forme
exprs pour ses vastes drames.

De longtemps on ne verra une pareille Agrippine, une semblable
Clytemnestre; ni Lucrce Borgia, ni Marie Tudor ne trouveront une
interprte de cette force. Le souvenir de Mlle George se mlera
toujours  ces deux formidables rles, o elle a vraiment collabor
avec le pote, et ceux qui n'auront pas vu les deux pices joues par
la grande actrice n'en comprendront pas aussi bien l'effet
irrsistible, immense.

. . . . . .
Revenons  cette curieuse et triomphale reprsentation o
s'est produit un phnomne bien rare: celui d'un soleil levant et d'un
soleil couchant vis--vis l'un de l'autre, c'est--dire Mlle Rachel et
Mlle George, la fleur qui grandit, la splendeur qui va s'envelopper
d'ombres, l'esprance et le souvenir, hier et demain, bonjour et
bonsoir. C'tait une belle lutte que celle de ces deux femmes: toutes
deux la gloire du thtre; l'une que nos pres ont admire, l'autre
qu'admireront nos fils. C'tait un intressant spectacle que cette
bataille tragique  grands coups d'alexandrins, o personne n'a t
vaincu.

Des intermdes de chant et de danse, un air par Mme Pauline
Viardot-Garcia, ajoutaient encore  l'attraction puissante de ces deux
noms: Rachel et George, Rachel, qui joue pour la dernire fois avant
de partir en cong; George, qui ne jouera plus.




AUGUSTE VACQUERIE

_Profils et Grimaces._--4e dition. 1 vol. in-8. Paris, Pagnerre,
1864, pages 270 et suivantes.

LES DESSOUS DE LA TRAGDIE


Il s'est pass hier un fait singulier. Mlle George et Mlle Rachel ont
t siffles toutes deux.

C'tait la reprsentation de retraite de Mlle George. Mardi, on
enterrait Mme Dorval; dans la mme semaine, Mlle George se retire:
autre mort. La retraite est la premire tombe des comdiennes.
Lorsqu'elles ne sont plus l, tous les soirs, sous le regard de la
foule qu'elles passionnent, mues, applaudies, illumines par la rampe
et par la posie, mlant  leur me accrue le gnie et le peuple,
elles ne sont plus qu'une ombre d'elles-mmes, elles n'existent plus,
elles s'vanouissent. Leur monde rel, c'est le monde du rve, c'est
l'idale rgion o passent les immortels fantmes des potes, c'est l
qu'elles respirent  pleins poumons. Le nant commence pour elles  la
ralit,  la rue, au mnage, aux arbres, aux sources; leur nuit, au
soleil. La vie est leur mort.

Mlle Rachel n'tait pas venue  l'enterrement de Mme Dorval. Elle
n'avait pas daign reconduire cette bohmienne, cette chevele, cette
inspire, cette insolente. Mais Mlle George, elle, avant de jouer le
drame, a jou la tragdie. Athalie a obtenu la grce de Marie Tudor.

Elles allaient donc se trouver en prsence pour la premire et la
dernire fois, les deux seules tragdiennes qui restent--le couchant
et le midi, la tragdie tout entire, pass et prsent; il y
manquait l'avenir, mais la tragdie n'en a pas.

Tout ce qu'elle a, elle le donnait. Mlle George, Mlle Rachel et
Racine! car la fte n'et pas t complte avec Corneille. La
conjonction des deux toiles tragiques avait lieu dans Iphignie. On
voyait les vieux de l'orchestre du Thtre-Franais s'attendrir dans
les rues devant l'affiche, et, s'essuyant une larme avec leur
mouchoir, se charbonner les yeux de tabac.

Ce jour prodigieux est arriv. Le thtre ne s'est pas abm dans un
tremblement de terre. Les portes se sont ouvertes. Le rideau s'est
lev.

Mlle Rachel, qui jouait riphyle, a paru la premire, et a t
honorablement applaudie  son entre. Elle a dit avec beaucoup de
justesse le rcit de la prise de Lesbos, sa haine d'Achille avant de
l'avoir vu et la fonte de sa colre au premier regard de ce hros
aimable.  et l, des battements de mains.

Quand Mlle George est entre, le vacarme a t tout autre. Une triple
salve a fait trembler la salle; puis, pendant toute la scne, les
transports ont continu, et tous les vers ont t ponctus de bravos.

Les amis de Mlle Rachel ont t piqus de cette ingalit dans la
distribution des applaudissements. Ils se sont dit que Mlle George
tait en quelque sorte chez elle; que, la reprsentation tant  son
bnfice, le public devait tre principalement compos de ses amis et
qu'un accueil si modr fait  l'trangre, en face du triomphe
dcern  la matresse de la maison, surtout lorsque l'trangre
venait pour lui rendre service, offensait tout ensemble l'hospitalit
et la reconnaissance.

L'exaspration les a pris, si bien qu'au troisime acte, quand Mlle
George a reparu, un violent coup de sifflet s'est fait entendre.

Tumulte, cris de fureur, tempte d'acclamations, grles de bouquets.
Un ami habile n'aurait pas mieux imagin pour faire une ovation  Mlle
George.

Si ce maladroit sifflet n'avait produit qu'une multiplication
de succs pour la regrettable actrice  qui l'on disait adieu, 
merveille; malheureusement, la rplique a t plus loin. Le parti de
Mlle George a us de reprsailles  la seconde entre de Mlle Rachel,
et riphyle a reu en plein coeur un coup de sifflet non moins aigu
que celui de Clytemnestre.

Quelques applaudissements ont protest, mais la tribu de Mlle Rachel
n'tait pas en nombre; de sorte que Mlle Rachel a perdu un peu de
contenance, et n'a plus jou la fin du rle comme le commencement.
Tandis que Mlle George, escorte par la sympathie gnrale,
s'panouissait de plus en plus dans l'ampleur de sa beaut et de son
talent, Mlle Rachel, abandonne, irrite, seule, se rtrcissait et
disparaissait. Et ainsi s'est ralis le mot que disait Mlle Rachel
elle-mme, lorsque Victor Hugo donna les _Burgraves_ au
Thtre-Franais, et qu'il fut question un moment d'engager Mlle
George pour jouer Guanhumara. Mlle Rachel s'opposa  l'engagement et
dit  cette occasion cette parole intelligente: Le jour o Mlle
George sera au Thtre-Franais, je ne serai plus qu'une statuette.

Les vieux de la tragdie pleuraient sous leurs besicles. Moi, j'tais
assez content.

Tout finit, mme les tragdies. Le rideau baiss, on a rappel les
deux actrices; Mlle Rachel a refus de reparatre.

Puis, Mme Viardot a prt  des airs espagnols pleins d'originalit sa
voix si puissante et si souple; puis, Mlle Plunkett a crit du bout de
ses pieds un ravissant petit pome; puis, on a attendu _le Moineau de
Lesbie_, qui terminait l'affiche. Mais, au lieu de la matresse de
Catulle, un monsieur noir s'est prsent, s'est avanc jusqu' la
rampe, et, aprs les trois saluts d'usage, a annonc que Mlle Rachel
se trouvait trop fatigue pour jouer.

Mlle Rachel a d tre mdiocrement flatte de l'effet produit par ce
manque de parole de l'affiche. Personne n'a rclam. Le monsieur noir
ayant ajout que Mme Viardot s'offrait  chanter encore un air
pour remplacer _le Moineau de Lesbie_, les bravos ont clat comme si
l'on gagnait au change, et quelqu'un mme a dit: On ne nous devait
qu'un moineau, et l'on nous donne un rossignol.

Et voil comme il faut que la comdie soit toujours quelque part! La
tragdie lui dit: Va-t'en! mais la comdie ne s'en va pas. Chasse
de la scne, elle vient dans la salle, et le parterre complte
l'auteur. Il y a la pice, mais il y a la reprsentation; il y a
l'hrone, mais il y a l'actrice. O Clytemnestre au profil terrible! O
riphyle sinistre! O cabotines!

    Mai 1849.




ARSNE HOUSSAYE

_Les Confessions d'un demi-sicle_ (1830-1899). Tome VI, page
29.--Paris, Dentu, diteur.


Pendant toute une priode, la beaut fut de rigueur au
Thtre-Franais. Toutes les comdiennes de talent devaient tre
belles. C'tait mon programme. On se rappelle encore ce dcamron
radieux qui succda  deux beauts incomparables: Mlle Mars et Mlle
George. Ces deux grandes comdiennes, dignes de l'histoire, ne sont
pas oublies. On peut dire qu'on revit plus ou moins dans la postrit
selon la place conquise dans la mmoire de ses contemporains; on a
beau dire que l'avenir n'accepte pas toujours les enthousiasmes du
pass, il en tient toujours compte.

On avait donn  Mlle George une dernire reprsentation de retraite.
Elle voulait remonter sur la scne; je l'ai supplie de rester dans la
coulisse. Elle m'a dit avec un amer sourire. Ah! si j'avais dix ans
de moins, vous ne me chanteriez pas cette chanson-l, car je vous
donnerais une de ces heures dont un homme se souvient toujours.

Or, elle avait quatre-vingts ans!

Bien heureuse celle qui meurt sous le ciel du thtre. Ds que les
actrices ne sont plus dans le riant cortge, ds que les amours s'en
vont, la fortune rebrousse chemin.

Mlle Guimard, qui avait refus la main d'un prince dans le beau temps
o elle avait dans son htel une salle de spectacle et un jardin
d'hiver, fut heureuse  la fin d'pouser un professeur de grces,
c'est--dire un matre de danse. Sophie Arnould aprs avoir travers
toutes les splendeurs d'un luxe sans exemple, alla, sans se
plaindre, demander un asile et du pain  son perruquier. Mlle Clairon,
qui avait vcu comme une reine et comme une sultane, se trouvait, 
soixante-cinq ans, rduite  raccommoder ses robes en lambeaux, elle
qui n'avait jamais daign tenir une aiguille! Insolente dans la
fortune, elle eut assez de coeur pour tre fire dans la pauvret.
Quand un ancien ami allait la voir, elle parlait encore de ses hautes
relations, et au lieu de dire: Je suis pauvre, elle disait: Je suis
philosophe.

Encore, si cette reprsentation avait t la vraie reprsentation de
retraite pour Mlle George, c'est--dire l'autre retraite dans l'autre
monde!

Elle se devait  elle-mme, au souvenir de sa beaut,  sa renomme
clatante, de ne plus montrer ses ruines dans les thtres: cela porte
malheur d'appeler les oiseaux nocturnes.




JULES JANIN


_Les Reines du monde_, par nos premiers crivains. Ouvrage publi sous
la direction d'Armengaud. 1 vol. in-4, Ch. Lahure et Cie, 1862.
_Mlle George_, pages 1 et suivantes.

_Jules Janin a t l'amant de George; il lui a consacr de belles
pages. Nous dtachons de ces pages les extraits suivants_:

Pour elle, Alexandre Dumas crivit cette histoire d'horreur et de
tnbres intitule _la Tour de Nesle_, un des pouvantements de ce
sicle. Ah! qu'elle y fut terrible et dsespre! Avec quelle ardeur
elle se prcipita dans cette mle ardente, et dans les crimes et dans
toutes ces histoires abominables o le hasard est un dieu, o
l'impossible est une force! Et, chose trange! elle a trouv le geste
et l'accent de toutes ces oeuvres si contraires  tout ce qui avait
t l'objet de son culte et de ses tudes. Fille de la tradition par
les oeuvres anciennes, elle eut,  son tour, la tradition vivante du
nouveau drame, et, par son exemple et par les souvenirs qu'elle a
laisss, elle enseigne encore aujourd'hui le chemin qui conduit aux
domaines romantiques. Elle a laiss sa trace autant que Bocage au
milieu des sanglantes tnbres et des histoires du moyen ge!--Avant
de s'appeler Marguerite de Bourgogne, elle avait reprsent, dans
toutes les phases si varies et si diverses de sa vie abandonne 
tous les hasards, la reine Christine de Sude, encore un drame trange
et nouveau d'Alexandre Dumas, jeune homme enivr de toutes les fivres
du style et de l'innovation.

Dans cette Christine,  vingt ans,  soixante, et passant par toutes
les phases de l'autorit, de l'abdication, du meurtre et de la
vengeance, de la jeunesse et de l'amour, Mlle George dploya des
ressources infinies: elle avait le sourire et la fureur, elle tait
reine, elle tait femme, elle tait le chtiment, elle tait le rgne
et l'abdication. Ces drames nouveaux d'un art qui ne savait pas
s'arrter, et qui ne demandaient pas moins de quatre ou cinq heures
d'un zle infini, trouvrent Mlle George au niveau d'un si pnible et
douloureux labeur. Rien ne pouvait lasser son courage! Elle tait
toujours prte, et d'un pas infatigable elle traversait ces meutes,
ces passions, ces douleurs, ces dsespoirs, ces grandes batailles qui
tenaient son peuple attentif.

Certes, le temps n'tait plus des rles d'un instant, des tragdies o
deux ou trois scnes suffisaient  la popularit du comdien.
Rodogune, Athalie et Clytemnestre,  elles trois, ne reprsentaient
pas la peine et le labeur de la seule Marie Tudor.

Par ce rle implacable de Marie Tudor, Mlle George s'empara,
triomphante, du gnie et de la volont de M. Victor Hugo, matre
absolu des esprits et des mes. M. Victor Hugo avait donn le rle de
doa Sol et la Thisb  Mlle Mars. M. Victor Hugo avait fait pour Mme
Dorval le rle de la Catarina. Il crivit pour Mlle George ces crimes,
ces pitis, ces douleurs. _Marie Tudor_ et _Lucrce Borgia_! deux
mmoires imprissables! tait-elle assez terrible sous les traits de
la sanglante Marie! tait-elle assez pardonnable  l'heure o Lucrce
Borgia se rappelle qu'elle est mre! C'tait bien la femme habile 
passionner la foule par le grand et par le vrai, telle que le pote
l'avait rve...

       *       *       *       *       *

L'loge est superbe et surtout partant d'une telle bouche. Ah! tu le
prends ainsi. Ah! ton amant! Que m'importe ton amant? Est-ce que
toutes les filles de l'Angleterre vont vous demander compte de leurs
amants  cette heure? Pardieu! je sauve le mien comme je peux et aux
dpens de tout ce qui se trouve l! Ainsi parlant elle tait froce
et touchante  la fois.

Mme admiration du pote et mme reconnaissance aussi, pour
Lucrce Borgia. Lui seul, M. Victor Hugo, il tait le juge absolu de
la faon dont s'accomplissaient ses grands rves, et le lendemain de
ces grandes batailles, mieux que la critique elle-mme, il se rendait
compte de l'effet produit par ses comdiens...

. . . . . .
Elle fut admirable aussi, mais la pice tait difficile  faire
vivre, dans cette _Marchale d'Ancre_, que M. Alfred de Vigny avait
trouve en ses jours de colre. En mme temps, elle acceptait,
vaillante, avec joie, avec orgueil, tous les drames de la nouvelle
cole; elle tait un jour la Brinvilliers, elle tait le lendemain la
reine Caroline d'Angleterre; ou bien, si parfois elle s'arrtait dans
ces sentiers de ronces et de lauriers potiques, la voil qui
redevenait lady Macbeth, Agrippine, Athalie et Rodogune. Elle a jou
la Clytemnestre et l'Agrippine de Soumet, elle n'a pas ddaign les
drames de M. Arnault. C'tait un talent souple, abondant, une
imagination fconde, et tant de vaillance unie  tant d'invention;
jamais lasse et toujours prte! Un soir, elle dfia, en son propre
champ clos, Mlle Rachel, dans tout l'clat de la vie,  l'apoge
ardente de son talent. Elle jouait Clytemnestre, Mlle Rachel riphyle.
Aprs les premires courtoisies, quand ces deux rivales d'un instant,
Mlle Rachel  son apoge et Mlle George  son dclin, se furent bien
tudies l'une et l'autre, on les vit, par un accord tacite, runir,
chacune de son ct, toutes ses forces, et lutter franchement  qui
l'emporterait dans l'admiration de cet auditoire attentif. On vit
alors l'lve de Mlle Raucourt, rappelant  soi toute sa beaut
superbe, et, de ce grand geste et de sa voix souveraine, craser la
frle riphyle, et celle-ci se dbattre en vain contre cette force et
cette puissance irrsistibles. Grande lutte, et mmorable entre
toutes! Mais la Clytemnestre arrivait au bout de son sentier; sa tche
tait accomplie; elle disait comme le vieux lutteur de Virgile: Voici
mon ceste et mon disque; et toutes les armes de mes luttes passes!

Certes disparatre aprs ce grand triomphe, aprs avoir forc
sa jeune et malheureuse rivale de l'applaudir publiquement, voil un
cinquime acte inattendu, inespr dans cette tche illustre qui
comprend plus d'un demi-sicle de combats, de succs et de labeurs.

    J. JANIN.




CATALOGUE

_Des Livres, Autographes Gravures, Dessins, Meubles et Curiosits
provenant de_ Mlle GEORGE, _tragdienne, et de feu_ M. TOM HAREL,
_ancien directeur de thtre, et dont la vente aura lieu, htel
Drouot, salle n 8, le samedi 31 janvier 1903,  deux heures prcises
de l'aprs-midi._

    _Samedi 31 janvier 1903._

    Livres, Autographes, Estampes, nos 1  118.
    Curiosits, Bronzes, Porcelaines, Meubles, Gravures.
    Livres en lots.


CONDITIONS DE LA VENTE

La vente se fait au comptant.

Les acqureurs payeront 10 pour 100 en sus du prix d'adjudication.

Les livres vendus devront tre collationns dans les vingt-quatre
heures de l'adjudication. Pass ce dlai, ils ne seront repris pour
aucune cause.

M. SAPIN se rserve la facult, dans l'intrt de la vente, de runir
ou de diviser les numros du catalogue. Il remplira les commissions
qu'on voudra bien lui confier.




DSIGNATION

LIVRES ANCIENS ET MODERNES


1. _Almanach des spectacles_, par K. Y. Z., seconde anne. Paris,
Janet, 1819, in-18, fig. col., cart. de l'dit., dans un tui.

2. BALZAC, _OEuvres compltes_. Paris, Houssiaux, 1853, 20 vol.
in-8, fig., demi-rel.

3. _Biographie universelle, ancienne et moderne._ Paris, Michaud,
1829, 66 vol. in-8, demi-rel.

4. BIS (H.), _Attila_, tragdie. Paris, 1823, in-8, front., mar.,
gauf, et fil., tr. dor.

  Premire dition. Envoi d'auteur  Mlle George: D'_Attila_, je
  vous fais hommage. Que dis-je, offrir?... je vous rends votre
  ouvrage.

5. BLANC (Louis), _Histoire de dix ans, 1830-1840_. Paris, 1846, 5
vol. in-8, figures, dem.-rel.

6. BOSSUET, _Discours sur l'Histoire universelle_. Paris, 1829, 2 vol.
in-8 mar. bleu, dent. int., dos orns, tr. dor.--SACY, _les Saints
vangiles_. Paris, Dubochet, 1837, gr. in-8, dem.-rel.

7. BRUMOY, _Thtre des Grecs_. Paris, Cussac, 1785, 13 vol. in-8,
figures, v. .

8. BYRON (Lord), _OEuvres compltes_. Paris, Ladvocat, 1827, 19
tomes en 10 vol. in-18, figures, dem.-rel.

  Gravures sur chine.

9. CERVANTS, _Histoire de l'admirable Don Quichotte de la Manche_.
Paris, Dupart, 1798, 4 vol. in-8, figures, v. .

  Gravures avant la lettre.

10. CHATEAUBRIAND, _Atala, Ren_. Paris, Lefvre, 1830,
in-8 figures, mar. rose, gauf., dos orn.--SAINT-PIERRE (B. de),
_Paul et Virginie_. Paris, Furne, 1829, in-12, figures, mar. rose,
gauf., dos orn (exempl. sur Chine).

11. CHATEAUBRIAND, _OEuvres compltes_. Paris, Furne, 1837, 25 vol.
in-8, figures, dem.-rel.

12. COLLECTION LEFVRE, 7 volumes gr. in-8, mar. gauf. et dem.-rel.

  Boileau, 1835.--Delille, 1834.--Montaigne, 1834.--Massillon, 1833,
  2 vol.--B. de Saint-Pierre, 1833, 2 vol.

13. CRBILLON, _OEuvres_, figures par Peyron. Paris, Maillard, 1793,
2 vol. in-8, v. f., dos orns.--CHNIER (M.-J.) _Thtre_. Paris,
1818, 3 vol. in-8, v. . (Manq. le port.)

14. DELAVIGNE (Casimir), _Messniennes et posies_. Paris, Ladvocat,
1824, figures sur chine, mar. vert, gauf., dent, int., tr.
dor.--DESBORDES-VALMORE (Mme), _les Pleurs_. Paris, 1833, in-8,
frontispice, ch. orn. sur les plats, dent. int., dos orn, tr. dor.

15. DELAVIGNE (C.), _OEuvres_. Paris, Furne, 1835, 5 vol. in-8,
figures, dem.-rel., dos orns.

16. DIDOT (Firmin), _Posies et traductions en vers_. Paris, 1822,
in-18, mar. rose, gauf., dent, int., tr. dor.

  Envoi d'auteur  Mlle George:

    Mon vaisseau s'expose  l'orage.
    Je t'invoque,  George Weimer!
    Si Vnus ne calme la mer,
    Qui peut me sauver du naufrage?

17. DOUCET (Camille), _Comdies en vers_. Paris, 1858, 2 vol. in-8,
mal fil. et orn., dent. int., tr. dor.

   Envoi d'auteur  Tom Harel.

18. DULAURE, _Histoire de Paris_. Paris, Furne, 1837, 8 vol. in-8,
dem.-rel.

19. DUMAS (Alex.), _Les Trois mousquetaires.--Vingt ans
aprs_. Paris, Fellens, 1846, 2 vol. gr. in-8, figures,
dem.-rel.--_Monte-Cristo._ Paris, 1846, 2 vol. gr. in-8, figures.
dem.-rel.

  Premires ditions illustres.

20. DUMAS fils (Alex.), _Pchs de jeunesse_. Paris, 1847, in-8,
dem.-rel.

  Premire dition.

21. DUVAL (A.), _OEuvres compltes_. Paris, Barba, 1822, 9 vol.
in-8, dem.-rel.

22. FNELON, _les Aventures de Tlmaque_, avec figures dessines par
Cochin et Moreau le jeune. Paris, de l'imprimerie de Monsieur, 1790, 2
vol. in-8, mar. gauf., dos orns.

  Figures avant la lettre.

23. _Figures de l'Histoire de la rpublique romaine._ Paris, Myris, an
VIII, in-4 de 180 planches, v. f., fil. et orn., tr. dor.

  Prix donn au nom de l'empereur Napolon  Harel.

24. FLAUBERT (G.), _Madame Bovary_. Paris, 1857, 2 vol. in-12,
dem.-rel.

  Premire dition.

25. FOE (Daniel DE), _la Vie et les aventures de Robinson Cruso_,
gravures par Delignon. Paris, Verdire, s. d., 3 vol. in-8, v. .

26. GALLAND, _les Mille et une nuits_, contes arabes. Paris, Galliot,
1822, 6 vol. in-8, mar. viol., gauf., dos orns, tr. dor.

  Gravures sur chine, avant la lettre. Reliures romantiques.

27. HALVY (Ludovic), _Ba-ta-clan_, chinoiserie. Paris, 1856, in-12,
br., couv. imp.--_Une Maladresse_, nouvelle. Paris, 1857, pet. in-8,
br. couv.--_Ros et Rosette_, drame, 1858, vig., cart. non rog.

  Premires ditions, envois d'auteur.

28. HUGO (Victor), _Notre-Dame de Paris_, 8e dition. Paris, Renduel,
1832, 3 vol. in-8, mar. rose, orn. sur les plats, dos orns, tr.
dor.

  Envoi d'auteur  Mlle George.

29. HUGO (Victor), _Marie Tudor_, drame, 2e dition. Paris,
1833, in-8, frontispice de C. Nanteuil, v. f., fil., dos orn.

  Envoi d'auteur  Harel.

30. HUGO (V.), _les Misrables_. Paris, 1862, 10 vol. in-8,
dem.-rel.

  On a ajout: _les Rayons et les Ombres_, 1840, 1re dition.--_La
  Lgende des sicles_, 1859, 2 vol.--_Bug-Jargal_, 1826, 1re
  dition.

31. JANIN (Jules), _l'Ane mort et la Femme guillotine_, 2e dition.
Paris, 1830, in-18, rel., gauf., tr. dor.

  Envoi d'auteur  Mlle George: L'Ane, c'est moi, mon amie, qui
  voudrais mourir pour vous.

32. JANIN (Jules), _Contes fantastiques et contes littraires_. Paris,
1832, 4 tomes en 2 vol. in-12, mar., orn. sur les plats, dent. int.,
tr. dor.

  Premire dition. Envoi d'auteur  Mlle George: A vous, madame,
  votre ami toujours.

33. JANIN (Jules), _la Religieuse de Toulouse_, 2e dition. Paris,
1850, 2 vol. in-8, br., couv. imp.

  Envoi d'auteur  Mlle George: _Prima inter priores._ Son ami trs
  sincre, trs attach et trs dvou.

34. _Journal des spectacles_ reprsents devant Leurs Majests sur les
thtres de Versailles et Fontainebleau. Paris, Ballard, 1764, in-8,
mar. rouge, tr. dor. Aux armes de France.

35. LAMARTINE, _OEuvres_. Paris, Gosselin, 1832, 4 vol. in-8, v.
gauf., dos orns.

  On a ajout les _Confidences_, 1849, in-8, br., couv. imp. (1re
  dit.)

36. LECLERC (Th.), _Proverbes dramatiques_. Paris, Sautelet, 1827, 6
vol. in-18, mar. rose, gauf. et orn. sur les plats, tr. dor.

37. MARILLIER, _les Illustres Franais, ou Tableaux historiques des
grands hommes de la France, jusqu'en 1792_. Paris, Maurice, s. d. 56
planches en un vol. in-fol., dem.-rel.

38. MEILHAC et HALVY, _les Brebis de Panurge_, comdie.--_La Cl de
Mtella_, comdie. Paris, 1863, 2 vol. in-12, br., couv. imp.

  Premires ditions. Envois des auteurs  Mlle George.

39. MOLIRE, _OEuvres_, vignettes par T. Johannot. Paris, Dubochet,
1844, gr. in-8, cart. illustr. de l'dit., tr. dor.

40. NAPOLON III, _Affiches du coup d'tat_, portraits, etc. 15
pices.

41. NERVAL (Grard DE), _lgies nationales et satires politiques_, 2e
dition. Paris, 1827, in-8, mar. rose, gauf. fil., tr. dor.

42. PARENT, _Printemps d'une jolie femme_. Paris, 1788, in-12, v. f.,
tr. dor.--LEGOUV, _le Mrite des femmes_. Paris, 1830, in-18,
figures, v. rose, tr. dor.

43. PICARD, _OEuvres, Thtre_. Paris, Barba, 1821, 10 vol. in-8,
dem.-rel.

44. RABELAIS, _OEuvres_. Paris, Ledentu, 1835, in-8, port, mar.
gauf., dos orn.--LA FONTAINE, _OEuvres compltes_. Paris.
Delongchamps, 1826, in-8, vignettes, v. gauf., fil., dos orn, tr.
dor.

45. RACINE (Jean), _OEuvres compltes_, figures de Moreau le jeune.
Paris, imprimerie Crapelet, 1811, 4 vol. in-8, mar. rouge, orn. sur
les plats, dent, int., dos orns, tr. dor.

  Gravures avant la lettre.

46. RACINE (Jean), _OEuvres compltes_. Paris, Furne, 1829, gr.
in-8, port. rel.  la cathdrale.

47. _Recueils_ de pices de thtre, 1828-1840, 6 volumes in-8,
dem.-rel.

   Pices de thtre de l'poque romantique, dont plusieurs avec
   envoi d'auteur  Mlle George.

48. _Rpertoire_ du Thtre-Franais. Paris, Duprat, 1826, 4 vol.
in-8, port., v. f., gauf.  la cathdrale, dent. int.

49. RICCOBONI (Mme), _OEuvres compltes_. Paris, Foucault, 1818, 5
vol. in-8, figures, v. f., dos orns.

50. ROLLIN, _Histoire ancienne des Egyptiens, des Carthaginois_,
etc. Paris, Estienne, 1740, 6 vol. in-4, figures, v. ., tr.
dor.--_De la manire d'enseigner et d'tudier les belles lettres._
Paris, 1740, 2 vol in-4, v. ., tr. dor.

51. _Romantiques._ 3 volumes in-8 et in-12, figures, cart. de
l'dit.

  Posies par Mme Tastu (exemp. pap. chamois).--Keepsake franais,
  1831.--Keepsake amricain, 1831.

52. SAND (George), _OEuvres_. Paris, Michel Lvy. 31 vol. in-12,
dem.-rel.

53. SCOTT (Walter), _Paysages historiques et illustrations des romans
de Walter Scott, scnes comiques de Cruikshank_. Londres, s. d.,
in-4 cart. de l'dit.

54. SOULI (F.), _Christine  Fontainebleau_, drame. Paris, 1829,
in-8, dem.-rel., dos orn.

  Premire dition. Envoi d'auteur  Harel.

55. SOULI (F.), _Christine  Fontainebleau_, drame. Paris, 1827,
in-8, mar. gauf., fil., dos orn.

  Premire dition. Envoi d'auteur  Mlle George.

56. SOULI (F.), _les Mmoires du diable_. Paris, Dupont, 1837, 8
vol. in-8, dem.-rel., dos orns.

  Envoi d'auteur  Mlle George.

  On a ajout: _le Vicomte de Bziers_, Paris, 1834, 2 vol. in-8,
  demi-reliure.

57. SOUMET (A.), _Clytemnestre_, tragdie, 2e dition, Paris, 1822,
in-8, cart., armes sur les plats.

  Envoi d'auteur  Mlle George.

58. SOUMET (A.), _Une Fte de Nron_, tragdie, orne d'une
lithographie par Raffet. Paris, 1830, in-8, v. orn. sur les plats,
dent, int., dos orn, tr. dor.

  Premire dition. Envoi d'auteur  Mlle George.

59. SOUMET (A.), _Norma_, tragdie. Paris, 1832, in-8, ch., dent.
int., dos orn, tr. dor.

  Premire dition. Envoi d'auteur  Mlle George.

60. SOUMET (A.), _la Divine pope_. Paris, 1840, 2 tomes en un vol.
in-8, dem.-rel.

  Premire dition. Envoi d'auteur  Mlle George.

61. SUE (Eugne), _les Mystres de Paris_, dition illustre
par Gavarni, Daumier, etc, Paris. Gosselin, 1843, 4 vol. gr. in-8,
dem.-rel., dos orns.

  Premire dition.

62. SUE (Eugne), _Romans_. Paris, Paulin, 1845, 19 vol. in-18,
dem.-rel. ch. vert, dos orns.

  On a ajout 9 vol. par J. Sandeau, A. Karr, etc.

63. THIERS, _Histoire de la Rvolution franaise_. Paris, 1834, 10
vol. in-8, figures, dem.-rel.

64. THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_. Paris, 1845, 21
vol. in-8, figures, dem.-rel. Les deux dern. vol. sont br.

65. VIGNY (A. de), _la Marchale d'Ancre_, drame. Paris, 1831, in-8,
front., mar. vert. orn. sur les plats, dent, intr., tr. dor.

  Premire dition.

66. VOLTAIRE, _OEuvres compltes_. Paris, Delangle, 1830, 97 vol.
in-8 dem.-rel.


Mlle GEORGE--HAREL--TOM HAREL

67. _Opinions_ et loges des journaux de Paris sur les dbuts de Mlle
George  la Comdie-Franaise en 1802, 2 vol. in-fol. et in-8, mar.
rouge, fil. et orn. sur les plats.

  Recueils runis par le pre de Mlle George.

68. GEORGE (Mlle). Pices de vers et lettres adresses par des
admirateurs de la province et de l'tranger.

  Vingt-sept pices.

69. _Mouchoir_ de batiste offert par Alexandre Dumas  Mlle George, en
souvenir des crations qu'elle fit dans ses drames. Ce mouchoir est
orn  chaque coin d'une couronne magnifiquement brode, reproduisant
celle du personnage historique cr.

70. GEORGE (Mlle) en province et  l'tranger. Affiches, programmes,
1840-1847, 52 pices.

71. GEORGE (Mlle). Comdie-Franaise. Reprsentation  son
bnfice, 17 dcembre 1853, programmes, feuilles de la rptition,
billet, tat de la recette, etc.--tat des rles jous par Mlle George
 la Comdie-Franaise, dress par Fonta, en 1857.--Affiche de la
Porte-Saint-Martin.--Brevet de sa pension, 1852.

  Onze pices.

72. GEORGE (Mlle), rle d'Agrippine dans _Britannicus_.

  Pierre lithographique.

73. _Recueil_ de divers journaux sur la mort de Mlle George, en un
vol. in-fol., obl. cart.

74. GEORGE (Mlle). Accessoires qui lui ont servi dans diffrentes
pices.

  1 Couronne de Mrope.

  2 Couronne-Bandeau de _la Tour de Nesle_.

  3 Couronne de Smiramis.

  4 Couronne de Marie Tudor.

  5 Couronne de Rodogune, porte par Mlle George  sa dernire
  reprsentation  bnfice donne  la Comdie-Franaise, en 1853.

  6 Croix d'Isabeau de Bavire dans _Prinet Leclerc_. Ces objets
  seront vendus sparment.

75. HAREL, mre. _Souvenirs pour mes enfants_.

  Manuscrit.

76. HAREL. Direction de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin,
1827-1836. Rpertoire et tats des recettes en un vol. in-fol., cart.

77. HAREL, _Discours sur Voltaire_, qui a remport le prix d'loquence
dcern par l'Acadmie franaise. 1844, in-4, ch. dent, int., tr.
dor., dans un tui.

  On a joint la quittance de Harel, son passeport, le brevet de
  commandant de la garde nationale, et l'acte de socit et le bilan
  de la faillite du thtre de la Porte-Saint-Martin.

78. _Folies-Dramatiques_ (Thtre des). Direction Harel. tats des
recettes, comptabilit, etc. (1858-1864.) 11 registres in-fol. et
in-4 cart.

79. _Folies-Dramatiques_ (Thtre des). Direction Harel. Pice de
thtre, engagements d'artistes, affiches, etc.


AUTOGRAPHES

80. _Artistes dramatiques._ 29 lettres aut. sig.

  Achard.--Anas.--Pierre Berton, 3 l.--Bocage, 2
  l.--Boisselot.--Bouff.--A. et M. Brohan, 2
  l.--Capoul.--Coquelin.--Djazet.--Dorval.--Dainoreau-Cinti.--Geoffroy,
  2 l.--Emilie Guyon.--Marie Laurent.--Levassor, 2 l.--Ligier, 2
  l.--Provost, 2 l.--Samson.--Pauline Viardot.--Mme Voluys.

81. DESBORDES-VALMORE (Mme), pote. _Madame Emile de Girardin_, pice
de vers et 2 lettres aut. sig.

82. _Divers_. 22 lettres aut. sig.

  Abbatucci.--Comte d'Argout.--Asseline.--Baroche, 2 l.--Duc de
  Bassano.--Bilhaut.--La Guerronnire.--Magne, 2 l.--Princesse
  Malhilde.--Mocquard, 2 l.--Napolon Bonaparte.--Pierre
  Bonaparte.--Pastoret.--Persigny.--Rmusat, 2 l.--Romieu.--Suchet,
  duc d'Albufra.

83. DOUCET (Camille). Auteur dramatique, de l'Acadmie franaise. 16
lettres aut. sig.

84. GEORGE (Mlle), Livre de dpenses tenu par elle en 1828-1829 et
1841-1842. 2 vol. in-4, mar. rouge.

  On a ajout son livre de comptes tenu par elle, 1864-1866, in-12,
  cartonn.

85. GEORGE (Mlle), _les Dbuts de Mlingue au thtre de la
Porte-Saint-Martin, en 1836_, 2 pages in-fol., obl.

86. GEORGE (Mlle), clbre comdienne. 4 lettres aut. sig.  Harel et
 sa soeur.

  On a ajout une lettre de Harel  Mlle George, quelques jours
  avant sa mort.

87. GEORGE, _Entrevue de Napolon et de Mlle George au chteau de
Saint-Cloud_. 3 pages in-fol., obl.

  Dtails trs intimes. Ces notes sont adresses  Mme
  Desbordes-Valmore, elle lui dit: Je n'ose pas laiss (sic) lire
  ces dtails  votre cher Hyppolite.

88. HALVY (Ludovic), auteur dramatique. 5 lettres aut. sig.

89. JANIN (Jules), littrateur, de l'Acadmie franaise, 7
lettres aut. sig.

90. _Littrateurs. Auteurs dramatiques_, 37 lettres aut. sig.

  Mme Ancelot, 2 l.--Etienne Arago.--Th. Barrire.--Roger de
  Beauvoir, 2 l.--Caroline Berton, 4 l.--Cham, 2
  l.--D'Ennery.--Gabet.--Harel.--Lambert Thiboust.--Lo
  Lesps.--Meilhac.--Mocquart, 2 l.--J. Moinaux, 2 l.--Ed. Plouvier,
  2 l.--Jules de Premaray.--Nestor Roqueplan, 2 l.--V.
  Sardon--Aurlien Scholl--L. Ulbach.--A Villemot, 2
  l.--Villemessant.--Villemain, 3 l.--Vitet, 2 l.

91. GEORGE (Mlle), _Mmoires_, 220 pages in-fol. autographe.

  _Ces mmoires sont indits_, mais n'ont malheureusement pas t
  termins par la clbre comdienne. Ils sont, malgr cela, d'un
  trs grand intrt pour l'histoire du thtre sous l'Empire.
  Manque le feuillet 125.

  Mme Desbordes-Valmore s'tait charge de rcrire ces mmoires;
  nous joignons quelques cahiers de son travail.

92. TALMA. Cheveux de Talma, avec cette note autographe de Mlle
George: Talma ne fut point un acteur, il fut un pote.

93. BALZAC, _Vautrin_, drame, in-4 br.

  Manuscrit original, avec l'autorisation du ministre de
  l'intrieur, 6 mars 1840, signe par Cav.

94. DUMAS (Alexandre), _la Tour de Nesle_, drame, registre in-4,
cart.

  Manuscrit original. On a ajout 24 pages autographes du travail de
  Jules Janin sur _la Tour de Nesle_ de Gaillardet. Dans ce fragment
  de Jules Janin, Gaultier d'Aulnay s'appelle _Anatole_. Ce travail
  fut repris, et la pice compltement refaite par Alexandre Dumas,
  qui, dans une lettre  Harel, le directeur de la
  Porte-Saint-Martin, jugeait ainsi l'essai de Gaillardet:

  C'est un vritable chaos au fond duquel flotte une ide, qui
  reparat et se perd  chaque instant. Je n'ai pas besoin de vous
  dire que cela n'a pas le sens commun, et cependant il y a quelque
  chose, et cependant ce n'est pas ennuyeux. Je vous demande jusqu'
  demain soir pour y penser, puis, si je trouve moyen, je me mettrai
   la besogne.


TABLEAUX.--AQUARELLES.--ESTAMPES.--BRONZES.--PORCELAINES.--MEUBLES

95. ANONYME, _Portrait de M. Weimer, pre de Mlle George_.

  Aquarelle. Encad.

96. ANONYME, _Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin_.

  Miniature. Encad.

97. ANONYME, _Weimer, pre de Mlle George--Harel_.

  Deux portraits au crayon. Encad.

98. ANONYME, _Harel (Lopold)_, portraits.

  Une peinture et une aquarelle. Encad.

99. BOCAGE, rle de Buridan dans _la Tour de Nesle_.

  Statuette en bronze.

100. CAIN, les _Fables de La Fontaine_.

  Coupe en bronze.

101. CALVIN, _Portraits-charges des artistes et employs du Thtre
des Folies-Dramatiques en 1858_. 24 portraits en un vol. in-fol. obl.,
cart.

102. DANTAN et TTARD, _Frdric Souli, Duprez, Rachel et Dorval_.

  Quatre charges en pltre.

103. DAVID, _George Weimer_.

  Mdaillon en bronze.

104. GAVARNI, costumes de _Lucrce Borgia_.

  Quatre aquarelles.

105. GIRAUD (Eugne), _Mlle George_, dans _la Nonne sanglante_.

  Aquarelle signe. Encad.

106. INGRES, _Raphal et Fornarina_, grav. par Pradier.

  preuve avant la lettre. Encad.

107. _Jeu de cartes. Guerre d'Italie, 1859._

108. JOHANNOT (Alfred), Scne de _l'Ane mort_, par Jules Janin.

  Aquarelle signe, 1829. Encad.

109. JOHANNOT (attribue  Alfred). _Lopold Harel_, dit _le Petit
Gourmand_.

  Aquarelle. Encad.

110. MLINGUE, _Marceline Valmore_.

  Mdaillon en bronze, 1833.

111. MLINGUE, Scne des _Mal-Contents_, drame.

  Aquarelle signe, 1835. Encad.

112. MNE, _Epagneul_ en bronze, sig.

113. PONCO-CAMUS, _Napolon Ier devant le tombeau de Frdric_.

  preuve avant la lettre. Encad.

114. SAINT-VRE, _Mlle George_ dans _Christine_.

  Peinture signe, 1828.

115. SAUVAGEOT (Mme), _Portrait de Tom Harel_. Peinture, 1829. Encadr.

116. VERNET (Horace), _Apothose de Napolon_.

  preuve avant la lettre. Encad.

117. WATTIER (Emile), _Costumes de Mlle George_.

  Trois aquarelles.

118. WINTERHALTER, _Napolon III--Impratrice Eugnie_, grav. par
Cousins. Encad.

        *       *       *       *       *

NOTES SUR QUELQUES ARTISTES NOMMS DANS LA PRFACE.

Voici quelques notes sur les artistes nomms dans la prface. Nous
esprons qu'elles ne paratront pas trop hors de propos  la fin de ce
volume, et que le lecteur nous pardonnera de les insrer, avec
quelques souvenirs personnels se rattachant  la vie thtrale.


HAREL

Jean-Charles Harel tait n  Rouen en 1790; il mourut en 1846, 
Chtillon, prs Paris. Auditeur au Conseil d'tat, puis secrtaire de
Cambacrs, il avait t,  la fin de l'Empire, nomm sous-prfet. Il
dfendit Soissons avec beaucoup de courage contre les armes allies.
George raconte dans quelles circonstances il obtint de Charles X le
privilge du second Thtre-Franais en 1829. Il le conserva jusqu'en
1831. Il se consacra ensuite  la direction de la Porte-Saint-Martin.
Il avait crit autrefois un loge de Voltaire. Il fit jouer  son
thtre, en 1837, un mlodrame intitul la _Guerre des servantes_,
fait en collaboration avec Thaulon et Alboise; George y remplissait
le principal rle. C'est  la Porte-Saint-Martin qu'Harel a mont les
drames romantiques les plus retentissants: _la Tour de Nesle_,
_Richard Darlington_, _Lucrce Borgia_, _Marie Tudor_. C'est sous sa
direction que George et Frederick Lematre eurent leurs plus beaux
succs. Au fond, il tait un peu classique; il n'aimait pas la
littrature romantique.

Il avait connu George  Bruxelles, o il s'tait rfugi comme
proscrit, aprs Waterloo. George y vint donner des reprsentations. Il
fut bientt son amant: cette liaison a dur jusqu' la mort d'Harel.
C'tait un causeur d'un esprit tincelant. Comme directeur, il avait
des habilets invraisemblables pour prparer le succs d'une pice,
pour emprunter de l'argent, pour faire patienter ses cranciers. Il y
avait du Mercadet en lui. Il tait d'une salet proverbiale. Dumas
raconte dans ses _Mmoires_ qu'Harel avait fini par installer dans son
appartement  lui, dans la maison qu'habitait George--devinez quoi? un
cochon. Il l'avait surnomm Piaf-Piaf. Il avait pour son cochon une
tendresse incroyable: il l'embrassait du matin au soir. Quand George
et son entourage, Janin, Dumas et autres, dcidrent la mort de
Piaf-Piaf, quand ils le firent gorger pendant une absence d'Harel,
celui-ci fut d'abord inconsolable. Il se rpandit en lamentations.
Mais son apptit, qui tait de premier ordre, finit par l'emporter. Il
mangea sans remords une partie des ctelettes et des boudins qu'on
avait prpars avec les dbris funbres du pauvre Piaf-Piaf.

J'ai entendu raconter sur Harel l'anecdote suivante qui met bien en
relief la finesse et un peu la rouerie de l'_impresario_.

Il tait un jour, avec Frdrick Lematre, dans son cabinet
directorial  la Porte-Saint-Martin. Il reoit la visite du marquis de
Custine, qui voulait faire reprsenter un drame. Harel obtient des
sommes relativement leves pour les dcors, les costumes: il se fait
faire des avances pour payer son personnel et ses cranciers. Le
marquis de Custine, qui veut tre jou  tout prix, consent  tout.
Enfin Harel ne trouve plus rien  demander, et le marquis ouvre la
porte pour se retirer. Harel se prcipite, et veut le remercier.
Frdrick lui saisit le bras et le retient en lui disant avec cette
voix et ce geste qui n'appartenaient qu' lui: Malheureux! vous le
laissez partir! Et il a encore sa montre[46]!

  [46] Harel a laiss un fils, Louis-Marie, dit Tom Harel, n 
  Bordeaux, qui, aprs avoir t directeur de thtre, puis attach
  au chemin de fer du Nord, est dcd  Paris, 32, rue Saint-Paul,
  le 17 avril 1902,  quatre-vingt-trois ans. C'est  la vente qui
  eut lieu aprs son dcs que j'ai achet les _Mmoires de George_.

  Dans son acte de dcs, Tom Harel, qui avait dbut  l'Odon,
  dans _les Macchabes_, le 14 juin 1822, est indiqu comme fils de
  Jean-Charles Harel et de dame Weymer, _dont on n'a pu indiquer les
  prnoms_.

  Tom Harel tait-il le fils de George, qu'il a toujours appel _sa
  tante?_ tait-il le fils de George cadette, qui a jou avec sa
  soeur  la Porte-Saint-Martin et au Thtre-Historique, et qu'on
  avait surnomme Bbelle? Je n'ai pu parvenir  tablir exactement
  la filiation.


FRDRICK LEMAITRE

Frdrick Lematre, n au Havre le 21 juillet 1800, est mort  Paris,
rue de Lancry, en 1876.

Il a t,  mon avis, le plus grand comdien qui ait exist. Qui n'a
pas vu Frdrick dans _Trente ans ou la Vie d'un joueur_, dans _Kean_,
dans _Don Csar de Bazan_, dans _Robert Macaire_, dans _le Crime de
Faverne_, ne peut concevoir jusqu'o peut aller la puissance du
comdien. La beaut du geste et des attitudes, la puissance et les
modulations merveilleuses de la voix, les envoles de lyrisme, les
cris de passion, la chaleur communicative de l'motion, taient
au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. La salle entire frmissait;
Frdrick Lematre faisait passer parmi les spectateurs des frissons
d'enthousiasme et de terreur.

J'ai dit combien son caractre tait bizarre et difficile. Il tait
extraordinairement fantasque dans la vie de chaque jour.

Les reprsentations de _Paillasse_ avaient rapport  Frdrick
beaucoup d'argent. Il se donna le luxe d'une voiture, mais il ne
voulut plus porter  la ville que des chaussons de lisire. Je le vis
arriver un jour avec ses chaussons chez Alexandre Dumas. L'auteur de
Kean lui demanda: Est-ce que tu as mal aux pieds?--Non, rpondit
Frdrick avec cette voix tonnante qu'il a garde jusqu' la fin;
mais, maintenant que j'ai une voiture, je n'ai plus besoin de porter
des bottes!

M. Porel, directeur du Vaudeville, a racont devant moi qu'il
avait t un jour invit  djeuner chez Frdrick avec quelques
artistes. Frdrick avait  ce moment-l pour matresse une jeune
comdienne charmante, qu'il bousculait, qu'il maltraitait, qu'il
rendait horriblement malheureuse. Devant ses invits,  propos de
rien, il lui fit une scne pouvantable; il la fora  quitter la
table et  se rfugier dans sa chambre, o elle se rendit fondant en
larmes. Puis Frdrick se lana dans des divagations politiques qui
n'avaient ni queue ni tte, sur l'avenir et la rgnration de la
France. Les invits ne savaient o il voulait en venir. Tout d'un
coup, il abandonne la politique; il se met  parler thtre, 
disserter sur l'art du comdien. Pendant prs d'une heure, disait
Porel, il parla avec une loquence merveilleuse. Nous tions muets
d'admiration.

Frdrick vcut longtemps avec une actrice de talent, Clarisse Miroy.
Il tait effroyablement jaloux; il lui fit tant de scnes qu'elle
finit par le quitter. Elle prit pour amant un jeune et trs beau
garon, A..., comdien lui-mme, qui faisait fureur parmi les
comdiennes. Frdrick, la rage au coeur, allait voir jouer Clarisse
et son jeune amant. Il se plaait au premier rang des fauteuils
d'orchestre, il fixait sur son heureux rival des regards chargs de
haine, puis,  la fin du spectacle, il se retirait en disant: Oh! les
femmes! Encore, si ce misrable avait du talent!

Un jour, pendant une scne de jalousie, il se mit  maltraiter
Clarisse Miroy d'une faon indigne; il la rouait de coups. La mre de
Clarisse voulut s'interposer Misrable, lui criait-elle, frappez-moi
donc aussi!--Frdrick s'arrta, et, dans une pose admirable, avec
une de ces intonations dont il avait le secret, il lui dit: Vous?
madame! pourquoi vous battrais-je? Est-ce que je vous aime?

Nous hsitons un peu devant une dernire anecdote, un peu risque;
mais elle peint si bien l'excentricit norme et rabelaisienne de cet
artiste gnial que nous demandons  nos lecteurs la permission
de les choquer un peu. Frdrick se trouvait,  une certaine poque,
avoir pour directeur un comdien dou, dans son genre, d'un certain
talent, qui joua d'une faon trs remarquable le rle de Rodin, dans
_le Juif errant_, M. de Chilly. Froid et correct d'allures, Chilly
tait souverainement antipathique  Frederick. Un jour que celui-ci
avait fait je ne sais quelle excentricit, un employ du thtre vint
le prier de se rendre dans le cabinet de M. de Chilly. Frederick le
regarde, et rpte le nom en appuyant sur la particule: M. _de_
Chilly! _de_ Chilly. Il parat rflchir un instant. Au fait,
pourquoi pas? on dit bien: De la m...

Frdrick jugeait George avec quelque svrit. Il l'accusait de
hauteur, d'amour du faste et de la rclame.


RACHEL

lisabeth. Flix, dite lisa.--Ne  Mumph ou Numf, prs
d'Aarau, canton d'Argovie (Suisse), le 28 fvrier 1820.--Salle
Molire.--Thtre du Gymnase.--Dbute le 12 juin 1838  la
Comdie-Franaise.--Socitaire le 1er avril 1842.--Pensionnaire en
1849.--Voyage d'Amrique, 1855.--Sjour de sant au Caire,
1856.--Morte au Cannet (Var) le 4 janvier 1858.--Relche le
5.--Ramene  son domicile parisien de la place Royale, et inhume le
lundi 11 au cimetire isralite du Pre-Lachaise.--Deuxime
relche[47].

  [47] Ces renseignements et ceux qui suivent sont emprunts 
  l'excellent ouvrage dj cit de MM. DE MANNE et MNTRIER:
  _Galerie historique de la Comdie-Franaise_.

Nous parlerons du gnie tragique de Mlle Rachel, d'une faon complte,
lorsque nous publierons l'intressante correspondance que nous avons
le bonheur de possder.


GEFFROY

Geffroy (Edmond-Aim-Florentin).--N  Maignelan (Oise) le 29 juillet
1804.--Dbute le 17 juin 1829.--Socitaire le 1er juillet
1335.--Retrait le 1er avril 1865.--Rentr pour _Galile_ en
1867.--Odon, 1872-1878.--Dcd  Saint-Pierre-lez-Nemours le 8
fvrier 1895.

Geffroy tait un comdien d'une haute conscience artistique, d'une
belle fiert d'attitude, composant ses rles avec une science
consomme. Il tait admirable dans _le Misanthrope_; dans le
Richelieu, de _Diane_, d'Augier; dans don Salluste, de _Ruy-Blas_.

Il avait travaill dans l'atelier d'Ingres et possdait un rel talent
de peintre. Le foyer de la Comdie-Franaise a de lui deux toiles
intressantes: _le Foyer de la Comdie en 1840_, qui fut expos au
Salon de 1841, sous le n 803, et _le Foyer en 1864_, qui fut expos
au Salon de la mme anne, sous le n 780.


MLINGUE

Mlingue tait un trs beau comdien, d'allures trs distingues, dou
d'un talent de sculpteur et de peintre; un trs galant homme. Il a
jou avec un grand clat les rles principaux des drames qu'Alexandre
Dumas a donns au Thtre-Historique: Lorin du _Chevalier de
Maison-Rouge_, d'Artagnan, Monte-Cristo, Urbain Grandier, Catilina, le
comte Hermann; puis _Benvenuto Cellini_, de Paul Meurice. Il avait une
motion communicative, beaucoup de noblesse et une grande action sur
le public. Je crois que c'est dans la reprise de _Ruy Blas_, 
l'Odon, qu'il parut pour la dernire fois en scne. Il y jouait
d'une faon remarquable le rle de don Csar de Bazan.

Mlingue tait n  Caen en 1808. Il est mort  Paris en 1875.


LAFERRIRE

Je n'ai jamais entendu un jeune premier jouer une scne d'amour comme
Laferrire. Il avait des gestes, des intonations, un art dlicieux
pour parler aux femmes. Il a jou tous les rles d'amoureux dans les
pices de Dumas: Antony, Buridan, le Chevalier de Maison-Rouge, le
chevalier d'Harmenthal, Karl de Florsheim, dans _le Comte Hermann_. Il
avait plus de soixante ans quand il a cr _les Sceptiques_, de
Flicien Malle fille, au Thtre-Cluny. Il tait encore un amoureux
incomparable. Il avait t trs aim de Virginie Djazet.

N  Alenon en 1800, il est mort  Paris en 1877.


ROUVIRE

Philibert Rouvire tait un artiste bizarre, ingal, mais d'un talent
bien personnel, et qui composait ses rles d'une faon curieuse. Il a
t trs remarquable dans le Charles IX de _la Reine Margot_, dans
l'_Hamlet_, de Dumas et Paul Meurice, dans le rle du mdecin Sturler
du _Comte Hermann_. Je l'ai revu plus tard  l'Odon, dans _Matre
Favilla_, de George Sand. Aprs cette cration, il fut engag  la
Comdie-Franaise, o il joua Nron de _Britannicus_, le comte Gormas
du _Cid_, et Jacques dans _Comme il vous plaira_, de George Sand (12
avril 1856). Il n'eut  la Comdie que des demi-succs et ne put s'y
maintenir.

Il faisait de la peinture avec talent. C'tait un trs galant homme,
un artiste convaincu et visant  un idal trs lev.

Il est mort le 19 octobre 1856,  cinquante-six ans.


FECHTER

Fechter tait d'origine anglaise, et pouvait jouer avec une gale
facilit en anglais et en franais. C'tait un beau jeune premier, qui
avait une distinction toute britannique. Il avait t remarquable dans
_les Frres corses_ de Dumas pre, et il a cr avec un clat
inoubliable le rle d'Armand Duval dans _la Dame aux camlias_, de
Dumas fils.


LES BROHAN

Brohan (Josphine-Flicit-Augustine), femme d'Edmond de Gheest.--Ne
 Paris le 2 dcembre 1824.--Dbute le 19 mai 1841.--Socitaire le
1er fvrier 1843.--Retraite le 1er janvier 1868.--Morte  Paris,
rue Lord-Byron, n 5, le 15 fvrier 1893.

Brohan (Madeleine), marie  Mario Uchard le 7 juin 1873--Ne  Paris
le 21 octobre 1833.--Engage le 1er septembre 1850.--Dbute le 15
octobre 1850.--Socitaire le 1er janvier 1852.--1855 en
Russie.--Retraite le 1er mai 1885.

Augustine Brohan, dans sa carrire de comdienne, a surtout
personnifi l'esprit. Il tait impossible de se montrer plus
spirituelle, plus incisive, plus mordante dans l'interprtation des
soubrettes de Molire. Elle tait encore admirable dans Rosine du
_Barbier de Sville_, dans Suzanne du _Mariage de Figaro_. Elle eut
dans son temps une trs grande action sur le public.

Sa soeur, Madeleine, tait merveilleusement belle, lorsqu'elle
dbuta au Thtre-Franais, et parut dans _les Demoiselles de
Saint-Cyr_ et _les Contes de la Reine de Navarre_. Elle avait hrit
de l'esprit de la famille, et devint une comdienne de grande
allure. On se rappelle sa haute distinction, son ton persifleur de
grande dame dans le rle de la Duchesse de Rville, du _Monde o l'on
s'ennuie_, et dans la marquise d'Humires, de _l'trangre_ de Dumas.

J'tais encore un gamin lorsque, au moment de la reprise des
_Demoiselles de Saint-Cyr_ sous la direction d'Arsne Houssaye (8
septembre 1851), j'eus la bonne fortune de djeuner  Monte-Christo,
chez Alexandre Dumas, avec Mmes Augustine et Madeleine Brohan, Arsne
Houssaye, et Mme Isabelle C..., qui tait alors l'amie de Dumas.

A cette poque, je commenais  aller au Thtre-Franais. C'est alors
que j'entendis _Tartufe_, _le Misanthrope_, _les Prcieuses
ridicules_, _Mademoiselle de Belle-Isle_, _les Demoiselles de
Saint-Cyr_, _Cinna_ et _Diane_ (19 fvrier 1852), avec Rachel.

Alexandre Dumas me donnait de temps  autre une lettre pour le
secrtaire gnral du thtre, Verteuil, et j'allais demander des
places, que j'obtenais sans difficult d'ailleurs. Dumas ne manquait
jamais de me dire: Avant de remettre ma lettre, n'oublie pas de
caresser la levrette de Verteuil. Il l'aime comme un fou. Si la
levrette te fait bon accueil, tu auras de lui tout ce que tu
voudras.--Je partais avec ma petite frimousse d'enfant, ma petite
veste de velours, la lettre de Dumas dans ma poche. Je me faisais
conduire au cabinet de Verteuil. Aprs avoir salu, et avant de
remettre ma lettre, je m'criais en voyant la levrette couche sur un
fauteuil: Oh! la jolie bte! Comme elle est gentille! Est-ce qu'on
peut la caresser? Verteuil, mu, rpondait: Je crois bien qu'on peut
la caresser! Elle est si douce! Elle est si bonne! Et il exaltait
toutes les qualits, toutes les vertus de sa chienne. Il me disait que
les chiennes taient meilleures, plus fidles que les femmes; et moi,
qui n'avais alors que dix  douze ans, je trouvai ces discours un peu
obscurs et sans porte. Aprs avoir jou avec la chienne, je donnais
ma lettre, et Verteuil me disait d'un air attendri: Alors,
mon petit ami, c'est deux fauteuils que vous voudriez?--Oui, monsieur,
pour ma mre et pour moi.--Eh bien, mais, est-ce que vous n'aimeriez
pas mieux une bonne loge?--Oh! je crois bien, monsieur; je serais bien
content.--Et Verteuil me remettait le coupon de la loge.

Il en allait ainsi au Thtre-Franais, en 1852. On tait heureux
d'offrir une loge, car le thtre ne faisait recette que les soirs o
jouait Rachel. Les lendemains, il n'tait pas de bon ton d'aller  la
Comdie-Franaise. Et les artistes d'alors s'appelaient Geffroy,
Samson, Provost, Rgnier, Monrose, Brindeau, Maillard, Augustine
Brohan, Madeleine Brohan, Nathalie, Judith, Bonval, etc. C'est M.
Perrin qui a appris au public  venir au Thtre-Franais. Il a t un
directeur incomparable  la Comdie, comme il l'avait t  l'Opra.
Les socitaires d'aujourd'hui rcoltent ce qu'il a sem; ils lui
doivent une fameuse reconnaissance. Leurs ans de 1850 n'ont pas
connu d'aussi belles recettes; ils jouaient devant une salle  peu
prs vide.

Puisque j'ai parl des Brohan, ma pense se reporte involontairement
vers leur adorable nice, Jeanne Samary, qu'une mort cruelle a enleve
en 1890, en pleine jeunesse, en pleine floraison de talent et de
beaut.

Je l'ai connue pendant l'Exposition de 1878. C'tait une nature
tellement attirante, tellement franche et droite, que la sympathie
avec elle tait instantane. Au bout de dix minutes, nous nous
sentions de vieux amis. Notre amiti a dur sans une dfaillance
jusqu' sa mort.

Quand la Comdie-Franaise alla donner des reprsentations  Londres
(2 juin-12 juillet 1879), je m'y rendis, et j'ai fait alors avec
Jeanne et Marie Samary des promenades et des excursions dlicieuses.

Nous avions parfois avec nous Blanche Baretta, la _Victorine_ sans
gale, la _Rosine_ incomparable du _Barbier de Sville_.

Jeanne Samary et Blanche Baretta taient deux comdiennes de
premier ordre, deux femmes remarquablement intelligentes, trs bien
quilibres, parfaitement honntes l'une et l'autre, dcides  se
marier. On les aurait ennuyes d'une faon cruelle en leur faisant la
cour, en leur dbitant des fadeurs. J'avais assez de bon sens pour le
comprendre. Aussi, quelle confiance, quelle cordialit, quelle bonne
et franche amiti il y avait entre nous! Et quelles heures ravissantes
nous avons passes en Angleterre!

Aujourd'hui, Mme Baretta-Worms est marie  un grand comdien; elle
est socitaire retire de la Comdie-Franaise, mre de famille,
toujours jeune et charmante comme autrefois.

Quant  Jeanne Samary, qui s'tait marie, elle aussi,  un homme
qu'elle aimait, elle est morte  trente-trois ans. Il y a dj seize
ans qu'elle nous a quitts. J'entends encore sa belle voix vibrante,
son beau rire clair et sonore; je vois ses yeux tonns de myope,
toute sa personne si vive, si gaie, si allante, d'une bonne humeur si
communicative.

Au moment de clore ce livre, consacr  la glorification d'une
comdienne, je ne puis me dfendre d'un sentiment de tristesse, en
traant ces lignes, inspires par le souvenir de cette artiste
exquise, de cette femme d'lite, de cette amie sre et dvoue, qui
fut Jeanne Samary.

    Octobre 1906.

FIN




TABLE DES MATIRES


   PRFACE                                                           I

   Introduction: Mlle George                                        IX

   Mmoires indits                                                  1

   Feuilles dtaches                                              173

   Correspondance                                                  211

   APPENDICE: Apprciations de Geoffroy, Victor Hugo, Alexandre
   Dumas, Thophile Gautier, Auguste Vacquerie, Arsne Houssaye,
   Jules Janin.--Extraits des _Mmoires_ de Mme de Rmusat, du
   gnral russe de Lwenstern, du _Napolon_ de Stendhal, des
   _Mmoires_ d'Alexandre Dumas.--Catalogue de la bibliothque de
   Mlle George--Notes sur divers artistes                          229




   PARIS
   TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
   Rue Garancire, 8






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires indits de Mademoiselle George, by 
Marguerite-Josphine Weimer

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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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