The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 1, by Paul Fval

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Title: Le Bossu, Volume 1
       Aventures de cape et d'pe

Author: Paul Fval

Release Date: April 10, 2010 [EBook #31939]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LE BOSSU.


  Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
  rue de Schaerbeek, 12.


  COLLECTION HETZEL.


  LE BOSSU

  AVENTURES DE CAPE ET D'PE


  PAR


  PAUL FVAL.

  1

  dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
  interdite pour la France.


  LEIPZIG,
  ALPHONSE DRR, LIBRAIRE-DITEUR.

  1857




LES MATRES EN FAIT D'ARMES.




I

--La valle de Louron.--


Il y avait autrefois une ville en ce lieu, la cit de Lorre, avec des
temples paens, des amphithtres et un capitole. Maintenant, c'est un
val dsert o la charrue paresseuse du cultivateur gascon semble avoir
peur d'mousser son fer contre le marbre des colonnes enfouies.

La montagne est tout prs. La haute chane des Pyrnes dchire juste
en face de vous ses neigeux horizons, et montre le ciel bleu du pays
espagnol  travers la coupure profonde qui sert de chemin aux
contrebandiers de Vnasque.

A quelques lieues de l, Paris tousse, danse, ricane et rve qu'il
gurit son incurable bronchite aux sources de Bagnres-de-Luchon; un
peu plus loin, de l'autre ct, un autre Paris, Paris rhumatisant,
croit laisser ses sciatiques au fond des sulfureuses piscines de
Barges-les-Bains.

ternellement, la foi sauvera Paris, malgr le fer, la magnsie ou le
soufre!

C'est la valle de Louron, entre la valle d'Aure et la valle de
Barousse, la moins connue peut-tre des touristes effrns qui
viennent chaque anne dcouvrir ces sauvages contres; c'est la valle
de Louron avec ses oasis fleuries, ses torrents prodigieux, ses roches
fantastiques et sa rivire, la brune Clarabide, sombre cristal qui se
meut entre deux rives escarpes, avec ses forts tranges et son vieux
chteau vaniteux, fanfaron, invraisemblable comme un pome de
chevalerie.

En descendant la montagne,  gauche de la coupure, sur le versant du
petit pic Vjan, vous apercevez d'un coup d'oeil tout le paysage. La
valle de Louron forme l'extrme pointe de la Gascogne. Elle s'tend
en ventail entre la fort d'Ens et ces beaux bois du Frchet qui
rejoignent,  travers le val de Barousse, les paradis de Maulon, de
Nestes et de Campan. La terre est pauvre, mais l'aspect est riche. Le
sol se meut presque partout violemment. Ce sont des gaves qui
dchirent la pelouse, qui dchaussent profondment le pied des htres
gants, qui mettent  nu la base du roc; ce sont des rampes
verticales, fendues de haut en bas par la racine envahissante des
pins. Quelque troglodyte a creus sa demeure au pied, tandis qu'un
guide ou un berger suspend la sienne au sommet de la falaise.

Vous diriez l'aire isole et haute de l'aigle.

La fort d'Ens suit le prolongement d'une colline qui s'arrte tout 
coup au beau milieu de la valle pour donner passage  la Clarabide.
L'extrmit orientale de cette colline prsente un escarpement abrupt
o nul sentier ne fut jamais trac. Le sens de sa formation est 
l'inverse des chanes environnantes. Elle tendrait  fermer la valle
comme une norme barricade jete d'une montagne  l'autre, si la
rivire ne l'arrtait court.

On appelle dans le pays cette section miraculeuse le _Hachaz_ (le coup
de hache). Il y a naturellement une lgende, mais nous vous
l'pargnerons.

C'tait l que s'levait le capitole de la ville de Lorre, qui sans
doute a donn son nom au val de Louron.

C'est l que se voient encore les ruines du chteau de
Caylus-Tarrides.

De loin, ces ruines ont un grand aspect. Elles occupent un espace
considrable, et,  plus de cent pas du Hachaz, on voit encore poindre
parmi les arbres le sommet dchiquet des vieilles tours.

De prs, c'est comme un village fortifi. Les arbres ont pouss
partout dans les dcombres, et tel sapin a d percer, pour crotre,
une vote en pierres de taille. Mais la plupart de ces ruines
appartiennent  d'humbles constructions, o le bois et la terre battue
remplacent bien souvent le granit.

La tradition rapporte qu'un Caylus-Tarrides (c'tait le nom de cette
branche, importante surtout par ses immenses richesses) fit lever un
rempart autour du petit hameau de Tarrides, pour protger ses vassaux
huguenots aprs l'abjuration d'Henri IV.

Il se nommait Gaston de Tarrides, et portait titre de baron. Si vous
allez aux ruines de Caylus, on vous montrera l'arbre du baron.

C'est un chne. Sa racine entre en terre au bord de l'ancienne douve
qui dfendait le chteau vers l'occident. Une nuit, la foudre le
frappa. C'tait dj un grand arbre; il tomba au choc et se coucha en
travers de la douve.

Depuis lors, il est rest l, vgtant par l'corce, qui seule est
reste vive  l'endroit de la rupture. Mais le point curieux, c'est
qu'une pousse s'est dgage du tronc,  trente ou quarante pieds des
bords de la douve. Cette pousse a grandi; elle est devenue un chne
superbe, un chne suspendu, un chne miracle, sur lequel deux mille
cinq cents touristes ont dj grav leur nom.

Ces Caylus-Tarrides se sont teints vers le commencement du XVIIIe
sicle en la personne de Franois de Caylus, chevalier, marquis de
Caylus, l'un des personnages de notre histoire.

En 1699, M. le marquis de Caylus tait un homme de soixante ans. Il
avait suivi la cour au commencement du rgne de Louis XIV, mais sans
beaucoup de succs, et s'tait retir mcontent.

Il vivait seul maintenant dans ses terres, avec la belle Aurore de
Caylus, sa fille unique.

On l'avait surnomm dans le pays Caylus-Verrous. Voici pourquoi.

Aux abords de sa quarantime anne, M. le marquis, veuf d'une premire
femme qui ne lui avait point donn d'enfants, tait devenu amoureux
de la fille du comte de Soto-Mayor, gouverneur de Pampelune. Ins de
Soto-Mayor avait alors dix-sept ans.

C'tait une fille de Madrid, aux yeux de feu, au coeur plus ardent
que ses yeux.

Le marquis passait pour n'avoir point donn beaucoup de bonheur  sa
premire femme, toujours renferme dans le vieux chteau de Caylus, o
elle tait morte  vingt-cinq ans.

Ins dclara  son pre qu'elle ne serait jamais la compagne de cet
homme.

Mais c'tait bien une affaire, vraiment, dans cette Espagne des drames
et des comdies, que de forcer la volont d'une jeune fille!

Les alcades, les dugnes, les valets coquins et la sainte inquisition
n'taient, au dire de tous les vaudevillistes, institus que pour
cela!

Un beau soir, la triste Ins, cache derrire sa jalousie, dut couter
pour la dernire fois la srnade du fils cadet du corrgidor, lequel
jouait fort bien de la guitare. Elle partait le lendemain pour la
France avec M. le marquis.

Celui-ci prenait Ins sans dot, et offrait, en outre,  M. de
Soto-Mayor je ne sais combien de milliers de pistoles.

L'Espagnol, plus noble que le roi et plus gueux encore que noble, ne
pouvait rsister  de semblables faons.

Quand M. le marquis ramena au chteau de Caylus sa belle Madrilne
long voile, ce fut une fivre gnrale parmi les jeunes gentilshommes
de la valle de Louron. Il n'y avait point alors de touristes, ces
lovelaces ambulants qui s'en vont incendier les coeurs de province
partout o le train de plaisir favorise les voyages au rabais; mais la
guerre permanente avec l'Espagne entretenait de nombreuses troupes de
partisans  la frontire, et M. le marquis n'avait qu' se bien tenir.

Il se tint bien; il accepta bravement la gageure. Le galant qui et
voulu tenter la conqute de la belle Ins aurait d d'abord se munir
de canons de sige. Il ne s'agissait pas seulement d'un coeur: le
coeur tait  l'abri derrire les remparts d'une forteresse.

Les tendres billets n'y pouvaient rien, les douces oeillades y
perdaient leurs flammes et leurs langueurs, la guitare elle-mme tait
impuissante. La belle Ins tait inabordable.

Pas un galant, chasseur d'ours, hobereau ou capitaine, ne put se
vanter seulement d'avoir vu le coin de sa prunelle.

C'tait se bien tenir. Au bout de trois ou quatre ans, la pauvre Ins
repassa enfin le seuil de ce terrible manoir.

Ce fut pour aller au cimetire.

Elle tait morte de solitude et d'ennui.

Elle laissait une fille.

La rancune des galants vaincus donna au marquis ce surnom de Verrous.

De Tarbes  Pampelune, d'Argels  Saint-Gaudens, vous n'eussiez
trouv ni un homme, ni une femme, ni un enfant, qui appelt M. le
marquis autrement que Caylus-Verrous.

Aprs la mort de sa seconde femme, il essaya encore de se remarier,
car il avait cette bonne nature de Barbe-Bleue qui ne se dcourage
point; mais le gouverneur de Pampelune n'avait plus de filles, et sa
rputation de gelier tait si parfaitement tablie, que les plus
intrpides parmi les demoiselles  marier reculrent devant sa
recherche.

Il resta veuf, attendant avec impatience l'ge o sa fille aurait
besoin d'tre cadenasse. Les gentilshommes du pays ne l'aimaient
point, et, malgr son opulence, il manquait souvent de compagnie.
L'ennui le chassa hors de ses donjons. Il prit l'habitude d'aller
chaque anne  Paris, o les jeunes courtisans lui empruntaient de
l'argent et se moquaient de lui.

Pendant ces absences, Aurore restait  la garde de deux ou trois
dugnes et d'un vieux chapelain.

Aurore tait belle comme sa mre. C'tait du sang espagnol qui coulait
dans ses veines. Quand elle eut seize ans, les bonnes gens du hameau
de Tarrides entendirent souvent, dans les nuits noires, les chiens de
Caylus qui hurlaient.

Vers cette poque, Philippe de Lorraine, duc de Nevers, un des plus
brillants seigneurs de la cour de France, vint habiter son chteau du
Buch dans le Juranon. Il atteignait  peine sa vingtime anne, et,
pour avoir us trop tt de la vie, il s'en allait mourant d'une
maladie de langueur. L'air des montagnes lui fut bon; aprs quelques
semaines de vert, on le vit mener ses quipages de chasse jusque dans
la valle de Louron.

La premire fois que les chiens de Caylus hurlrent la nuit, le jeune
duc de Nevers, harass de fatigue, avait demand le couvert  un
bcheron de la fort d'Ens.

Nevers resta un an  son chteau du Buch. Les bergers de Tarrides
disaient que c'tait un gnreux seigneur.

Les bergers de Tarrides racontaient deux aventures nocturnes qui
eurent lieu pendant son sjour dans le pays.--Une fois, on vit, 
l'heure de minuit, des lueurs  travers les vitraux de la vieille
chapelle de Caylus.

Les chiens n'avaient pas hurl;--mais une forme sombre, que les gens
du hameau commenaient  connatre pour l'avoir aperue souvent,
s'tait glisse dans les douves aprs la brume tombe.

Ces antiques chteaux sont tous pleins de fantmes.

Une autre fois, vers onze heures de nuit, dame Marthe, la moins ge
des dugnes de Caylus, sortit du manoir par la grand'porte, et courut
 cette cabane de bcheron o le jeune duc de Nevers avait nagure
reu l'hospitalit. Une chaise porte  bras traversa peu aprs le
bois d'Ens.--Puis des cris de femme sortirent de la cabane du
bcheron.

Le lendemain, ce brave homme avait disparu. Sa cabane fut  qui voulut
la prendre.

Dame Marthe quitta aussi, le mme jour, le chteau de Caylus.

Il y avait quatre ans que ces choses s'taient passes. On n'avait
plus ou parler jamais du bcheron ni de dame Marthe.

Philippe de Nevers n'tait plus  son manoir du Buch.

Mais un autre Philippe, non moins brillant, non moins grand seigneur,
honorait la valle de Louron de sa prsence. C'tait Philippe-Polyxne
de Mantoue, prince de Gonzague,  qui M. le marquis de Caylus
prtendait donner sa fille Aurore en mariage.

Gonzague tait un homme de trente ans, un peu effmin de visage, mais
d'une beaut rare au demeurant. Impossible de trouver plus noble
tournure que la sienne. Ses cheveux noirs, soyeux et brillants,
s'enflaient autour de son front plus blanc qu'un front de femme, et
formaient naturellement cette coiffure ample et un peu lourde que les
courtisans de Louis XIV n'obtenaient gure qu'en ajoutant deux ou
trois chevelures  celle qu'ils avaient apporte en naissant. Ses yeux
noirs avaient le regard clair et orgueilleux des gens d'Italie. Il
tait grand, merveilleusement taill; sa dmarche et ses gestes
avaient une majest thtrale.

Nous ne disons rien de la maison d'o il sortait. Gonzague sonne aussi
haut dans l'histoire que Bouillon, Este ou Montmorency.

Ses liaisons valaient sa noblesse. Il avait deux amis, deux frres,
dont l'un tait Lorraine, l'autre Bourbon. Le duc de Chartres, neveu
propre de Louis XIV, depuis duc d'Orlans et rgent de France, le duc
de Nevers et le prince de Gonzague taient insparables. La cour les
nommait les trois Philippe. Leur tendresse mutuelle rappelait les
beaux types de l'amiti antique.

Philippe de Gonzague tait l'an; le futur rgent n'avait que
vingt-quatre ans, et Nevers comptait une anne de moins.

On doit penser combien l'ide d'avoir un gendre semblable flattait la
vanit du vieux Caylus. Le bruit public accordait  Gonzague des biens
immenses en Italie; de plus, il tait cousin germain et seul hritier
de Nevers, que chacun regardait comme vou  une mort prcoce. Or,
Philippe de Nevers, unique hritier du nom, possdait un des plus
beaux domaines de France.

Certes, personne ne pouvait souponner le prince de Gonzague de
souhaiter la mort de son ami; mais il n'tait pas en son pouvoir de
l'empcher, et le fait certain est que cette mort le faisait dix ou
douze fois millionnaire.

Le beau-pre et le gendre taient  peu prs d'accord. Quant  Aurore,
on ne l'avait mme pas consulte. Systme Verrous.

C'tait par une belle journe d'automne, en cette anne 1699. Louis
XIV se faisait vieux et se fatiguait de la guerre. La paix de Ryswyck
venait d'tre signe; mais les escarmouches entre partisans
continuaient aux frontires, et la valle de Louron, entre autres,
avait bon nombre de ces htes incommodes.

Dans la salle  manger du chteau de Caylus, une demi-douzaine de
convives taient assis autour de la table amplement servie. Le marquis
pouvait avoir ses vices, mais du moins traitait-il comme il faut.

Outre le marquis, Gonzague et mademoiselle de Caylus, qui occupaient
le haut bout de la table, les assistants taient tous gens de moyen
tat et  gages. C'tait d'abord dom Bernard, le chapelain de Caylus,
qui avait charge d'mes dans le petit hameau de Tarrides, et tenait en
la sacristie de sa chapelle registre des dcs, naissances et
mariages; c'tait ensuite dame Isidore du Mas de Gabour, qui avait
remplac dame Marthe dans ses fonctions auprs d'Aurore; c'tait, en
troisime lieu, le sieur de Peyrolles, gentilhomme attach  la
personne du prince de Gonzague.

Nous devons faire connatre celui-ci, qui tiendra sa place dans notre
rcit.

M. de Peyrolles tait un homme entre deux ges,  figure maigre et
ple,  cheveux rares,  stature haute et un peu vote. De nos jours,
on se reprsenterait difficilement un personnage semblable sans
lunettes; la mode n'y tait point. Ses traits taient comme effacs,
mais son regard myope avait de l'effronterie. Gonzague affirmait que
M. de Peyrolles se servait fort bien de l'pe qui pendait gauchement
 son flanc.

En somme, Gonzague le vantait beaucoup; il avait besoin de lui.

Les autres convives, officiers de Caylus, pouvaient passer pour de
purs comparses.

Mademoiselle Aurore de Caylus faisait les honneurs avec une dignit
froide et taciturne. Gnralement, on peut dire que les femmes, voire
les plus belles, sont ce que leur sentiment prsent les fait. Telle
peut tre adorable auprs de ce qu'elle aime, et presque dplaisante
ailleurs. Aurore tait de ces femmes qui plaisent en dpit de leur
vouloir, et qu'on admire malgr elles-mmes.

Elle avait le costume espagnol. Trois rangs de dentelles tombaient
parmi le jais ondulant de ses cheveux.

Bien qu'elle n'et pas encore vingt ans, les lignes pures et fires de
sa bouche parlaient dj de tristesse; mais que de lumire devait
faire natre le sourire autour de ces jeunes lvres! et que de rayons
dans ces yeux largement ombrags par la soie recourbe des longs
cils!

Il y avait bien des jours qu'on n'avait vu un sourire autour des
lvres d'Aurore.

Son pre disait:

--Tout cela changera quand elle sera madame la princesse.

Et il ne s'en inquitait point autrement.

A la fin du second service, Aurore se leva et demanda la permission de
se retirer. Dame Isidore jeta un long regard de regret sur les
ptisseries, confitures et conserves qu'on apportait. Son devoir
l'obligeait de suivre sa jeune matresse.

Ds qu'Aurore fut partie, le marquis prit un air plus guilleret.

--Prince, dit-il, vous me devez ma revanche aux checs... tes-vous
prt?

--Toujours  vos ordres, cher marquis, rpondit Gonzague.

Sur l'ordre de Caylus, on apporta une table et l'chiquier. Depuis
quinze jours que le prince tait au chteau, c'tait bien la cent
cinquantime partie qui allait commencer.

A trente ans, avec le nom et la figure de Gonzague, cette passion
d'checs devait donner  penser.

De deux choses l'une: ou il tait bien ardemment amoureux d'Aurore, ou
il tait bien dsireux de mettre la dot dans ses coffres.

Tous les jours, aprs le dner comme aprs le souper, on apportait
l'chiquier. Le bonhomme Verrous tait de quatorzime force. Tous les
jours, Gonzague se laissait gagner une douzaine de parties,  la suite
desquelles Verrous triomphant s'endormait dans son fauteuil, sans
quitter le champ de bataille, et ronflait comme un juste.

C'tait ainsi que Gonzague faisait sa cour  mademoiselle Aurore de
Caylus.

--Monsieur le prince, dit le marquis en rangeant ses pices, je vais
vous montrer aujourd'hui une combinaison que j'ai trouve dans le
docte trait de Cessolis... Je ne joue pas aux checs comme tout le
monde, et je tche de puiser aux bonnes sources. Le premier venu ne
saurait point vous dire que les checs furent invents par Attalus,
roi de Pergame, pour divertir les Grecs durant le long sige de Troie.
Ce sont des ignorants ou des gens de mauvaise foi qui en attribuent
l'honneur  Palamde... Voyons, attention  votre jeu, s'il vous
plat.

--Je ne saurais vous exprimer, monsieur le marquis, rpliqua Gonzague,
tout le plaisir que j'ai  faire votre partie.

Ils engagrent. Les convives taient encore autour d'eux.

Aprs la premire partie perdue, Gonzague fit signe  Peyrolles, qui
jeta sa serviette et sortit. Peu  peu le chapelain et les autres
officiers l'imitrent. Verrous et Gonzague restrent seuls.

--Les Latins, reprenait le bonhomme, appelaient cela le jeu des
_latrunculi_ ou petits voleurs... Les Grecs le nommaient zatrikion.
Sarrazin fait observer dans son excellent livre...

--Monsieur le marquis, interrompit Philippe de Gonzague, je vous
demande pardon de ma distraction... me permettez-vous de relever cette
pice?

Par mgarde, il venait d'avancer un pion qui lui donnait partie
gagne.

Verrous se fit un peu tirer l'oreille, mais sa magnanimit l'emporta.

--Relevez, dit-il, monsieur le prince, mais n'y revenez point, je vous
prie... Les checs ne sont point un jeu d'enfant.

Gonzague poussa un profond soupir.

--Je sais, je sais, poursuivit le bonhomme d'un accent goguenard, nous
sommes amoureux...

--A en perdre l'esprit! monsieur le marquis.

--Je connais cela, monsieur le prince... Attention au jeu!... je
prends votre fou.

--Vous ne m'achevtes point hier, dit Gonzague en homme qui veut
secouer de pnibles penses, l'histoire de ce gentilhomme qui voulut
s'introduire dans votre maison...

--Ah! rus matois! s'cria Verrous, vous essayez de me distraire; mais
je suis comme Csar, qui dictait cinq lettres  la fois... Vous savez
qu'il jouait aux checs?... Eh bien, le gentilhomme eut une
demi-douzaine de coups d'pe, l-bas, dans le foss. Pareille
aventure a eu lieu plus d'une fois; aussi la mdisance n'a jamais
trouv  mordre sur la conduite de mesdames de Caylus.

--Et ce que vous faisiez alors en qualit de mari, monsieur le
marquis, demanda ngligemment Gonzague, le feriez-vous aussi comme
pre?

--Parfaitement, repartit le bonhomme; je ne connais pas d'autre faon
de garder les filles d've... _Schah-Mato!_ monsieur le prince, comme
disent les Persans..., vous tes encore battu.

Il s'tendit dans son fauteuil.

--De ces deux mots _schah-mato_, continua-t-il en s'arrangeant pour
dormir sa sieste, qui signifient le roi est mort, nous avons fait
_chec et mat_, suivant Mnage et suivant Frret... Quant aux femmes,
croyez-moi..., de bonnes rapires autour de bonnes murailles...,
voil le plus clair de la vertu!...

Il ferma les yeux et s'endormit. Gonzague quitta prcipitamment la
salle  manger.

Il tait  peu prs deux heures aprs midi. M. de Peyrolles attendait
son matre en rdant dans les corridors.

--Nos coquins? fit Gonzague ds qu'il l'aperut.

--Il y en a six d'arrivs, rpondit Peyrolles.

--O sont-ils?

--A l'auberge de la Pomme-d'Adam, de l'autre ct des douves.

--Qui sont les deux manquants?

--Matre Cocardasse junior, de Tarbes, et frre Passepoil, son prvt.

--Deux bonnes lames! fit le prince;--et l'autre affaire?

--Dame Marthe est prsentement chez mademoiselle de Caylus.

--Avec l'enfant?

--Avec l'enfant.

--Par o est-elle entre?

--Par la fentre basse de l'tuve qui donne dans les fosss, sous le
pont.

Gonzague rflchit un instant, puis il reprit:

--As-tu interrog dom Bernard?

--Il est muet, rpondit Peyrolles.

--Combien as-tu offert?

--Cinq cents pistoles.

--Cette dame Marthe doit savoir o est le registre... Il ne faut pas
qu'elle sorte du chteau.

--C'est bien, dit Peyrolles.

Gonzague se promenait  grands pas.

--Je veux lui parler moi-mme, murmura-t-il; mais es-tu bien sr que
mon cousin de Nevers ait reu le message d'Aurore?

--C'est notre Allemand qui l'a port.

--Et Nevers doit arriver?

--Ce soir.

Ils taient  la porte de l'appartement de Gonzague.

Au chteau de Caylus, trois corridors se coupaient  angle droit: un
pour le corps de logis, deux pour les ailes en retour.

L'appartement du prince tait situ dans l'aile occidentale, termine
par l'escalier qui menait aux tuves. Un bruit se fit dans la galerie
centrale. C'tait dame Marthe, qui sortait du logis de mademoiselle de
Caylus. Peyrolles et Gonzague entrrent prcipitamment chez ce
dernier, laissant la porte entre-bille.

L'instant d'aprs, dame Marthe traversait le corridor d'un pas furtif
et rapide.

Il faisait plein jour; mais c'tait l'heure de la sieste, et la mode
espagnole avait franchi les Pyrnes. Tout le monde dormait au chteau
de Caylus. Dame Marthe avait tout sujet d'esprer qu'elle ne ferait
point de fcheuse rencontre.

Comme elle passait devant la porte de Gonzague, Peyrolles s'lana sur elle
 l'improviste, et lui appuya fortement son mouchoir contre la bouche,
touffant ainsi son premier cri. Puis il la prit  bras-le-corps, et
l'emporta demi-vanouie dans la chambre de son matre.




II

--Cocardasse et Passepoil.--


L'un enfourchait un vieux cheval de labour  longs crins mal peigns,
 jambes cagneuses et poilues; l'autre tait assis sur un ne,  la
manire des chtelaines voyageant au dos de leur palefroi.

Le premier se portait firement, malgr l'humilit de sa monture, dont
la tte triste pendait entre les deux jambes. Il avait un pourpoint de
buffle, lac,  plastron taill en coeur, des chausses de tiretaine
piques et de ces belles bottes en entonnoir si fort  la mode sous
Louis XIII. Il avait, en outre, un feutre rodomont et une norme
rapire.

C'tait matre Cocardasse junior, natif de Toulouse, ancien matre en
fait d'armes de la ville de Paris, prsentement tabli  Tarbes, o il
faisait maigre chre.

Le second tait d'apparence timide et modeste. Son costume et pu
convenir  un clerc rp: un long pourpoint noir, coup droit comme
une soutanelle, couvrait ses chausses noires que l'usage avait rendues
luisantes. Il tait coiff d'un bonnet de laine soigneusement rabattu
sur ses oreilles, et, pour chaussure, malgr la chaleur accablante, il
avait de bons brodequins fourrs.

A la diffrence de matre Cocardasse junior, qui jouissait d'une riche
chevelure crpue, noire comme une toison de ngre et largement
bouriffe, son compagnon collait  ses tempes quelques mches d'un
blond dteint. Mme contraste entre les deux terribles crocs qui
servaient de moustaches au matre d'armes et les trois poils
blanchtres hrisss sous le long nez du prvt.

Car c'tait un prvt ce paisible voyageur, et nous vous certifions
qu' l'occasion, il maniait vigoureusement la grande vilaine pe qui
battait les flancs de son ne.

Il se nommait Amable Passepoil. Sa patrie tait Villedieu, en basse
Normandie, cit qui le dispute au fameux cru de Cond-sur-Noireau pour
la production des bons drilles.

Ses amis l'appelaient volontiers frre Passepoil, soit  cause de sa
tournure clricale, soit parce qu'il avait t valet de barbier et rat
d'officine chimique avant de ceindre l'pe.

Il tait laid de toutes pices, malgr l'clair sentimental qui
s'allumait dans ses petits yeux bleus clignotants quand une jupe de
futaine rouge traversait le sentier. Au contraire, Cocardasse junior
pouvait passer par tous pays pour un trs-beau coquin.

Ils allaient tous deux cahin-caha sous le soleil du Midi. Chaque
caillou de la route faisait broncher le bidet de Cocardasse, et tous
les vingt-cinq pas le roussin de Passepoil avait des caprices.

--Eh donc! mon bon, dit Cocardasse avec un redoutable accent gascon,
voil deux heures que nous apercevons ce diable de chteau sur sa
montagne maudite... Il me semble qu'il marche aussi vite que nous.

Passepoil rpondit, chantant du nez selon la gamme normande:

--Patience! patience! nous arriverons toujours assez tt pour ce que
nous avons  faire l-bas...

--Capdbiou! frre Passepoil, fit le Gascon avec un gros soupir, si
nous avions eu un peu de conduite, avec nos talents, nous aurions pu
choisir notre besogne...

--Tu as raison, ami Cocardasse, rpliqua le Normand; mais nos passions
nous ont perdus.

--Le jeu, caramba! le vin...

--Et les femmes! ajouta Passepoil en levant les yeux au ciel.

Ils longeaient en ce moment les rives de la Clarabide, au milieu du
val de Louron. Le Hachaz, qui soutenait comme un immense pidestal les
constructions massives du chteau de Caylus, se dressait en face
d'eux.

Il n'y avait point de remparts de ce ct. On dcouvrait l'antique
difice, de la base au fate, et certes, pour les amateurs de
grandioses aspects, c'et t ici une halte oblige.

Le chteau de Caylus, en effet, couronnait dignement cette prodigieuse
muraille, fille de quelque grande convulsion du sol dont le souvenir
s'tait perdu.

Sous les mousses et les broussailles qui couvraient ses assises, on
pouvait reconnatre les traces de constructions paennes. La robuste
main des soldats de Rome avait d passer par l. Mais ce n'taient que
des vestiges, et tout ce qui sortait de terre appartenait au style
lombard des Xe et XIe sicles. Les deux tours principales, qui flanquaient
le corps de logis au sud-est et au nord-est, taient carres et plutt
trapues que hautes. Les fentres, toujours places au-dessus d'une
meurtrire, taient petites, sans ornement, et leurs cintres reposaient
sur de simples pilastres dpourvus de moulures. Le seul luxe que se ft
permis l'architecte consistait en une sorte de mosaque. Les pierres,
tailles et disposes avec symtrie, taient spares par des briques
saillantes.

C'tait le premier plan, et cette ordonnance austre restait en
harmonie avec la nudit du Hachaz. Mais derrire la ligne droite de ce
vieux corps de logis qui semblait bti par Charlemagne, un fouillis de
pignons et de tourelles suivait le plan ascendant de la colline et se
montrait en amphithtre. Le donjon, haute tour octogone, termine par
une galerie byzantine  arcades trfles, couronnait cette cohue de
toitures, semblable  un gant debout parmi les nains.

Dans le pays, on disait que le chteau tait bien plus ancien que les
Caylus eux-mmes.

A droite et  gauche des deux tours lombardes, deux tranches se
creusaient. C'taient les deux extrmits des douves, qui taient
autrefois bouches par des murailles, afin de contenir l'eau qui les
emplissait.

Au del des douves du nord, les dernires maisons du hameau de
Tarrides se montraient parmi les htres. En dedans, on voyait la
flche de la chapelle, btie au commencement du XIIIe sicle, dans
le style ogival, et qui montrait ses croises jumelles avec les
vitraux tincelants de leurs quintefeuilles de granit.

Le chteau de Caylus tait la merveille des valles pyrnennes.

Mais Cocardasse junior et frre Passepoil n'avaient point le got des
beaux-arts. Ils continurent leur route, et le regard qu'ils jetrent
 la sombre citadelle ne fut que pour mesurer le restant de la route 
parcourir.

Ils allaient au chteau de Caylus, et, bien que,  vol d'oiseau, une
demi-lieue  peine les en spart encore, la ncessit o ils taient
de tourner le Hachaz les menaait d'une bonne heure de marche.

Ce Cocardasse devait tre un joyeux compagnon quand sa bourse tait
ronde; frre Passepoil lui-mme avait sur sa figure navement fute
tous les indices d'une bonne humeur habituelle; mais, aujourd'hui, ils
taient tristes, et ils avaient leurs raisons pour cela.

Estomac vide, gousset plat, perspective d'une besogne probablement
dangereuse.

On peut refuser semblable besogne quand on a du pain sur la planche;
malheureusement pour Cocardasse et Passepoil, leurs passions avaient
tout dvor.

Aussi Cocardasse disait:

--Capdbiou! je ne toucherai plus ni une carte ni un verre.

--Je renonce pour jamais  l'amour! ajoutait le sensible Passepoil.

Et tous deux btissaient de beaux rves bien vertueux sur leurs
futures conomies.

--J'achterai un quipage complet! s'criait Cocardasse avec
enthousiasme, et je me ferai soldat dans la compagnie de notre petit
Parisien.

--Moi de mme, appuyait Passepoil: soldat valet du major chirurgien.

--Ne ferai-je pas un beau chasseur du roi?

--Le rgiment o je prendrais du service serait sr au moins d'tre
saign proprement!

Et tous deux reprenaient:

--Nous verrions le petit Parisien... Nous lui pargnerions bien
quelque horion de temps en temps.

--Il m'appellerait encore son vieux Cocardasse!

--Il se moquerait de frre Passepoil, comme autrefois...

--Tron de l'air! s'cria le Gascon en donnant un grand coup de poing 
son bidet, qui n'en pouvait mais, nous sommes descendus bien bas pour
des gens d'pe, mon bon; mais  tout pch misricorde! Je sens
qu'avec le petit Parisien je m'amenderais.

Passepoil secoua la tte tristement.

--Qui sait s'il voudra nous reconnatre? demanda-t-il en jetant un
regard dcourag sur son accoutrement.

--Eh! mon bon, fit Cocardasse, c'est un coeur que ce garon-l!

--Quelle garde! soupira Passepoil, et quelle vitesse!

--Quelle tenue sous les armes! et quelle rondeur!

--Te souviens-tu de son coup de revers en retraite?

--Te rappelles-tu ses trois coups droits annoncs dans l'assaut chez
Dalapalme?

--Un coeur!

--Un vrai coeur! Heureux au jeu, toujours, capdbiou! et qui savait
boire!

--Et qui tournait la tte des femmes!

A chaque rplique ils s'chauffaient. Ils s'arrtrent d'un commun
accord pour changer une poigne de main.

Leur motion tait sincre et profonde.

--Morbioux! fit Cocardasse, nous serons ses domestiques s'il veut, le
petit Parisien, n'est-ce pas, mon bon?

--Et nous ferons de lui un grand seigneur! acheva Passepoil; comme a,
l'argent du Peyrolles ne nous portera pas male-chance!

C'tait donc M. de Peyrolles, l'homme de confiance de Philippe de
Gonzague, qui faisait voyager ainsi matre Cocardasse et frre
Passepoil.

Ils connaissaient bien ce Peyrolles, et mieux encore M. de Gonzague,
son patron. Avant d'enseigner aux hobereaux de Tarbes ce noble et
digne art de l'escrime italienne, ils avaient tenu salle d'armes 
Paris, rue Croix-des-Petits-Champs,  deux pas du Louvre.

Et, sans le trouble que les _passions_ apportaient dans leurs
affaires, peut-tre qu'ils eussent fait fortune, car la cour tout
entire venait chez eux.

C'taient deux bons diables, qui avaient fait sans doute, en un moment
de presse, quelque terrible fredaine. Ils jouaient si bien de l'pe!
Soyons clments, et ne cherchons pas trop pourquoi, mettant la clef
sous la porte un beau jour, ils avaient quitt Paris comme si le feu
et t  leurs chausses.

Il est certain qu' Paris, en ce temps-l, les matres en fait d'armes
se frottaient aux plus grands seigneurs. Ils savaient souvent le
dessous des cartes mieux que les gens de cour eux-mmes.

C'taient de vivantes gazettes. Jugez si Passepoil, qui, en outre,
avait t barbier, devait en connatre de belles!

En cette circonstance, ils comptaient bien tous deux tirer parti de
leur science.

Passepoil avait dit en partant de Tarbes:

--C'est une affaire o il y a des millions... Nevers est la premire
lame du monde aprs le petit Parisien... S'il s'agit de Nevers, il
faut qu'on soit gnreux.

Et Cocardasse n'avait pu qu'approuver chaudement un discours si sage.

Il tait deux heures aprs midi quand ils arrivrent au hameau de
Tarrides, et le premier paysan qu'ils rencontrrent leur indiqua
l'auberge de la Pomme-d'Adam.

A leur entre, la petite salle basse de l'auberge tait dj presque
pleine. Une jeune fille, ayant la jupe clatante et le corsage lac
des paysannes de Foix, servait avec empressement, apportant brocs,
gobelets d'tain, feu pour les pipes dans un sabot, et tout ce que
peuvent rclamer six vaillants hommes aprs une longue traite
accomplie sous le soleil des valles pyrnennes.

A la muraille pendaient six fortes rapires avec leur attirail.

Il n'y avait pas l une seule tte qui ne portt le mot spadassin
crit en lisibles caractres.

C'taient toutes figures bronzes, tous regards impudents, toutes
effrontes moustaches. Un honnte bourgeois, entrant par hasard en ce
lieu, serait tomb de son haut, rien qu' voir ces profils de
bravaches.

Ils taient trois  la premire table, auprs de la porte: trois
Espagnols, on pouvait le juger  la mine. A la table suivante, il y
avait un Italien balafr du front au menton, et, vis--vis de lui un
coquin sinistre, dont l'accent dnonait l'origine allemande.

Une troisime table tait occupe par une manire de rustre  longue
chevelure inculte qui grasseyait le patois de Bretagne.

Les trois Espagnols avaient nom Saldagne, Pinto et Pp, dit el
Matador, tous trois _escrimidores_, l'un de Murcie, l'autre de
Sville, le troisime de Pampelune.

L'Italien tait un bravo de Spolte; il s'appelait Giuseppe Fanza.

L'Allemand se nommait Staupitz; le bas Breton, Jol de Jugan.

C'tait M. de Peyrolles qui avait assembl toutes ces lames: il s'y
connaissait.

Quand matre Cocardasse et frre Passepoil franchirent le seuil du
cabaret de la Pomme-d'Adam, aprs avoir mis leurs pauvres montures 
l'table, ils firent tous deux un mouvement en arrire  la vue de
cette respectable compagnie.

La salle basse n'tait claire que par une seule fentre, et dans ce
demi-jour la fume des pipes mettait un nuage. Nos deux amis ne virent
d'abord que les moustaches en croc saillant hors des maigres profils,
et les rapires pendues  la muraille.

Mais six voix enroues crirent  la fois:

--Matre Cocardasse!

--Frre Passepoil!

Non sans accompagnement de jurons assortis: juron des tats du
saint-pre, juron des bords du Rhin, juron de Quimper-Corentin, jurons
de Murcie, de Navarre et d'Andalousie.

Cocardasse mit sa main en visire au-dessus de ses yeux.

--A pa pur! s'cria-t-il, _todos camaradas_!...

--Tous des anciens! traduisit Passepoil, qui avait la voix encore un
peu tremblante.

Ce Passepoil tait un poltron de naissance que le besoin avait fait
brave. La chair de poule lui venait pour un rien, mais il se battait
mieux qu'un diable.

Il y eut des poignes de main changes, de bonnes poignes de main
qui broient les phalanges; il y eut grande dpense d'accolades: les
pourpoints de buffle se frottrent les uns contre les autres; le vieux
drap, le velours pel entrrent en communication. On et trouv de
tout dans le costume de ces intrpides, except du linge blanc.

De nos jours, les matres d'armes, ou, pour parler leur langue, MM. les
professeurs d'escrime sont de sages industriels, bons poux, bons pres,
exerant honntement leur tat.

Au XVIIe sicle, un virtuose d'estoc et de taille tait une manire
de Mondor, favori de la cour et de la ville, ou bien un pauvre diable
oblig de faire pis que pendre pour boire son sol de mauvais vin  la
gargote. Il n'y avait pas de milieu.

Nos camarades du cabaret de la Pomme-d'Adam avaient eu peut-tre leurs
bons jours; mais le soleil de la prosprit s'tait clips pour eux
tous. Ils taient manifestement battus par le mme orage.

Avant l'arrive de Cocardasse et de Passepoil, les trois groupes,
distincts, n'avaient point li familiarit. Le Breton ne connaissait
personne, l'Allemand ne frayait qu'avec le Spoltan, et les trois Espagnols
se tenaient firement  leur cot. Mais Paris tait dj un centre pour les
beaux-arts. Des gens comme Cocardasse junior et Amable Passepoil, qui
avaient tenu table ouverte dans la rue Croix-des-Petits-Champs, au revers
du Palais-Royal, devaient connatre tous les fendants de l'Europe.

Ils servirent de trait d'union entre les trois groupes, si bien faits
pour s'apprcier et s'entendre. La glace fut rompue, les tables se
rapprochrent, les brocs se mlrent, et les prsentations eurent lieu
dans les formes.

On connut les titres de chacun. C'tait  faire dresser les cheveux!

Ces six rapires accroches  la muraille avaient taill plus de chair
chrtienne que les glaives runis de tous les bourreaux de France et
de Navarre.

Le Quimprois, s'il et t Huron, aurait port deux ou trois
douzaines de perruques  sa ceinture; le Spoltan pouvait voir vingt
et quelques spectres dans ses rves; l'Allemand avait massacr deux
gaugraves, trois margraves, cinq rhingraves et un landgrave: il
cherchait un burgrave.

Et ce n'tait rien auprs des trois Espagnols, qui se fussent noys
aisment dans le sang de leurs innombrables victimes.

Pp le Tueur (el Matador) ne parlait jamais que d'embrocher trois
hommes  la fois.

Nous ne saurions rien dire de plus flatteur  la louange de notre
Gascon et de notre Normand: ils jouissaient de la considration
gnrale dans ce conseil de tranche-montagnes.

Quand on eut bu la premire tourne de brocs et que le brouhaha des
vanteries se fut un peu apais, Cocardasse dit:

--Maintenant, mes mignons, causons de nos affaires.

On appela la fille d'auberge, tremblante au milieu de ces cannibales,
et on lui demanda d'apporter d'autre vin.

C'tait une grosse brune un peu louche, Passepoil avait dj dirig
vers elle l'artillerie de ses regards amoureux; il voulut la suivre
pour lui parler, sous prtexte d'avoir du vin plus frais; mais
Cocardasse le saisit au collet.

--Tu as promis de matriser tes passions, mon bon, lui dit-il avec
dignit.

Frre Passepoil se rassit en poussant un gros soupir.

Ds que le vin fut apport, on renvoya la maritorne avec ordre de ne
plus revenir.

--Mes mignons, reprit Cocardasse junior, nous ne nous attendions pas,
frre Passepoil et moi,  rencontrer ici une si chre compagnie... loin
des villes, loin des centres populeux o gnralement vous exercez vos
talents...

--Om! interrompit le spadassin de Spolte; connais-tu des villes o
il y ait maintenant de la besogne, toi, Cocardasse, _caro mio_!

Et tous secourent la tte en hommes qui pensent que leur vertu n'est
point suffisamment rcompense.

Puis Saldagne demanda:

--Ne sais-tu point pourquoi nous sommes en ce lieu?

Le Gascon ouvrait la bouche pour rpondre, lorsque le pied de frre
Passepoil s'appuya sur sa botte.

Cocardasse junior, bien que chef nominal de la communaut, avait
l'habitude de suivre les conseils de son prvt, qui tait un Normand
prudent et sage.

--Je sais, rpliqua-t-il, qu'on nous a convoqus...

--C'est moi, interrompit Staupitz.

--Et que, pour les cas ordinaires, acheva le Gascon, frre Passepoil
et moi, nous suffisons pour un coup de main.

--_Carajo!_ s'cria le Tueur, quand je suis l, d'habitude, on n'en
appelle pas d'autre!

Chacun varia ce thme suivant son loquence ou son degr de vanit;
puis Cocardasse conclut:

--Allons-nous donc avoir affaire  une arme?

--Nous allons avoir affaire, rpondit Staupitz,  un seul cavalier.

Staupitz tait attach  la personne de M. de Peyrolles, l'homme de
confiance du prince Philippe de Gonzague.

Un bruyant clat de rire accueillit cette dclaration.

Cocardasse et Passepoil riaient plus haut que les autres; mais le pied
du Normand tait toujours sur la botte du Gascon.

Cela voulait dire: Laisse-moi mener cela.

Passepoil demanda candidement:

--Et quel est donc le nom de ce gant qui combattra contre huit
hommes?

--Donc chacun, sandiou! vaut une demi-douzaine de bons drilles,
ajouta Cocardasse.

Staupitz rpondit:

--C'est le duc Philippe de Nevers.

--Mais on le dit mourant! se rcria Saldagne.

--Poussif! ajouta Pinto.

--Surmen, cass, pulmonaire! achevrent les autres.

Cocardasse et Passepoil ne disaient plus rien.

Celui-ci secoua la tte lentement, puis il repoussa son verre. Le
Gascon l'imita.

Leur gravit soudaine ne put manquer d'exciter l'attention gnrale.

--Qu'avez-vous? qu'avez-vous donc? demanda-t-on de toutes parts.

On vit Cocardasse et son prvt se regarder en silence.

--Ah ! que diable signifie cela? s'cria Saldagne bahi.

--On dirait, ajouta Fanza, que vous avez envie d'abandonner la
partie?

--Mes mignons, rpliqua gravement Cocardasse, on ne se tromperait pas
beaucoup.

Un tonnerre de rclamations couvrit sa voix.

--Nous avons vu Philippe de Nevers  Paris, reprit doucement frre
Passepoil, il venait  notre salle... c'est un mourant qui vous
taillera des croupires!

--A nous! se rcria le choeur.

Et toutes les paules de se hausser avec ddain.

--Je vois, dit Cocardasse, dont le regard fit le tour du cercle, que
vous n'avez jamais entendu parler de la botte de Nevers.

On ouvrit les yeux et les oreilles.

--La botte du vieux matre Dalapalme, ajouta Passepoil, qui mit bas
sept prvts entre le bourg du Roule et la porte Saint-Honor.

--Fadaises que ces bottes secrtes! s'cria le Tueur.

--Bon pied, bon oeil, bonne garde, ajouta le Breton, je me moque des
bottes secrtes comme du dluge!

--A pa pur! fit Cocardasse junior avec fiert; je pense avoir bon
pied, bon oeil et bonne garde, mes mignons...

--Moi aussi, appuya Passepoil.

--Aussi bon pied, aussi bon oeil, aussi bonne garde que pas un de
vous.

--A preuve, glissa Passepoil avec sa douceur ordinaire, que nous
sommes prts  en faire l'essai, si vous voulez.

--Et cependant, reprit Cocardasse, la botte de Nevers ne me parat pas
une fadaise... J'ai t touch dans ma propre acadmie... Eh donc!

--Moi de mme.

--Touch en plein front, entre les deux yeux, et trois fois de
suite...

--Et trois fois, moi, entre les deux yeux, en plein front!

--Trois fois, sans pouvoir trouver l'pe  la parade!

Les six spadassins coutaient maintenant attentifs.

Personne ne riait plus.

--Alors, dit Saldagne, qui se signa, ce n'est pas une botte secrte,
c'est un charme.

Le bas Breton mit sa main dans sa poche, o il devait bien avoir un
bout de chapelet.

--On a bien fait de nous convoquer tous, mes mignons, reprit
Cocardasse avec plus de solennit. Vous parliez d'arme... j'aimerais
mieux une arme... Il n'y a, croyez-moi, qu'un seul homme au monde
capable de tenir tte  Philippe de Nevers, l'pe  la main.

--Et cet homme? firent six voix en mme temps.

--C'est le petit Parisien, rpondit Cocardasse.

--Ah! celui-l, s'cria Passepoil avec un enthousiasme soudain, c'est
le diable!

--Le petit Parisien? rptait-on  la ronde.

--Un nom que vous connaissez tous, mes matres... Il s'appelle le
chevalier de Lagardre!

Il paratrait que les estafiers connaissaient tous ce nom, en effet,
car il se fit parmi eux un grand silence.

--Je ne l'ai jamais rencontr, dit ensuite Saldagne.

--Tant mieux pour toi, mon bon, rpliqua le Gascon; il n'aime pas les
gens de ta tournure.

--C'est lui qu'on appelle le beau Lagardre? demanda Pinto.

--C'est lui, ajouta Fanza en baissant la voix, qui tua les trois
prvts flamands sous les murs de Senlis?

--C'est lui, voulut dire Jol de Jugan, qui...

Mais Cocardasse l'interrompit en prononant avec emphase ces seuls
mots:

--Il n'y a pas deux Lagardre!




III

--Les trois Philippe.--


L'unique fentre de la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam
donnait sur une sorte de glacis plant de htres, qui aboutissait aux
douves de Caylus. Un chemin charretier traversait le bois et
aboutissait  un pont de planches jet sur les fosss, qui taient
trs-profonds et trs-larges.

Ils faisaient le tour du chteau de trois cts, et s'ouvraient sur le
vide au-dessus du Hachaz.

Depuis qu'on avait abattu les murs destins  retenir l'eau, le
desschement s'tait opr de lui-mme, et le sol des douves donnait
par anne deux magnifiques rcoltes de foin destin aux curies du
matre.

La seconde rcolte venait d'tre coupe. De l'endroit o se tenaient
nos huit estafiers, on pouvait voir les faneurs qui mettaient le foin
en bottes sous le pont.

A part l'eau qui manquait, les douves taient restes intactes. Leur
bord intrieur se relevait en pente roide jusqu'au glacis.

Il n'y avait qu'une seule brche, pratique pour donner passage aux
charrettes de foin. Elle aboutissait  ce chemin qui passait devant la
fentre du cabaret.

Du rez-de-chausse du chteau au fond de la douve, le rempart tait
perc de nombreuses meurtrires; mais il n'y avait qu'une ouverture
capable de donner passage  une crature humaine: c'tait une fentre
basse situe juste sous le pont fixe qui avait remplac depuis
longtemps le pont-levis.

Cette fentre tait ferme d'une grille et de forts contrevents. Elle
donnait de l'air et du jour  l'tuve de Caylus, grande salle
souterraine qui gardait des restes de magnificence.

On sait que le moyen ge, dans le Midi principalement, avait pouss
trs-loin le luxe des bains.

Trois heures venaient de sonner  l'horloge du donjon.

Ce terrible matamore qu'on appelait le beau Lagardre n'tait pas l
en dfinitive, et ce n'tait pas lui qu'on attendait; aussi, nos
matres en fait d'armes, aprs le premier saisissement pass,
reprirent bien vite leur forfanterie.

--Eh bien, s'cria Saldagne, je vais te dire une chose, ami
Cocardasse. Je donnerais dix pistoles pour le voir, ton chevalier de
Lagardre.

--L'pe  la main? demanda le Gascon aprs avoir bu un large trait et
fait claquer sa langue. Eh bien, ce jour-l, mon bon, ajouta-t-il
gravement, sois en tat de grce, et mets-toi  la garde de Dieu!

Saldagne posa son feutre de travers. On ne s'tait encore distribu
aucun horion: c'tait merveille. La danse allait peut-tre commencer,
lorsque Staupitz, qui tait  la fentre, s'cria:

--La paix, enfants! voici M. de Peyrolles, le factotum du prince de
Gonzague.

Celui-ci arriva, en effet, par le glacis; il tait  cheval.

--Nous avons trop parl, dit prcipitamment Passepoil, et nous n'avons
rien dit... Nevers et sa botte secrte valent de l'or, mes compagnons,
voil ce qu'il faut que vous sachiez. Avez-vous envie de faire d'un
coup votre fortune?

Pas n'est besoin de dire la rponse des compagnons de Passepoil.

Celui-ci poursuivit:

--Si vous voulez cela, laissez agir matre Cocardasse et moi... Quoi
que nous disions  ce Peyrolles, appuyez-nous.

--C'est entendu! s'cria-t-on en choeur.

--Au moins, acheva frre Passepoil en se rasseyant, ceux qui n'auront
pas ce soir le cuir trou par l'pe de Nevers pourront faire dire des
messes  l'intention des dfunts.

Peyrolles entrait.

Passepoil ta le premier son bonnet de laine bien rvrencieusement.
Les autres salurent  l'avenant.

Peyrolles avait un gros sac d'argent sous le bras.

Il le jeta bruyamment sur la table en disant:

--Tenez, mes braves, voici votre pture!

Puis, les comptant de l'oeil:

--A la bonne heure, reprit-il, nous voil tous au grand complet!... Je
vais vous dire en peu de mots ce que vous avez  faire.

--Nous coutons, mon bon monsieur de Peyrolles, repartit Cocardasse en
mettant ses deux coudes sur la table; eh donc!

Les autres rptrent:

--Nous coutons.

Peyrolles prit une pose d'orateur.

--Ce soir, dit-il, vers huit heures, un homme viendra par ce chemin
que vous voyez ici, juste sous la fentre. Il sera  cheval, il
attachera sa monture aux piliers du pont, aprs avoir franchi la lvre
du foss... Regardez, l, sous le pont, apercevez-vous une croise
basse, ferme par des contrevents de chne?...

--Parfaitement, mon bon monsieur de Peyrolles, rpondit Cocardasse; a
pas pur!... nous ne sommes pas des aveugles!

--L'homme s'approchera de la fentre...

--Et  ce moment-l nous l'accosterons?...

--Poliment! interrompit Peyrolles avec un sourire sinistre; et votre
argent sera gagn.

--Capdbiou! s'cria Cocardasse, ce bon M. de Peyrolles, il a
toujours le mot pour rire!

--Est-ce entendu?

--Assurment; mais vous ne nous quittez pas encore, je suppose?

--Mes bons amis, je suis press, dit Peyrolles en faisant dj un
mouvement de retraite.

--Comment! s'cria le Gascon, sans nous dire le nom de celui que nous
devons... accoster?

--Ce nom ne vous regarde pas.

Cocardasse cligna de l'oeil; tout aussitt un murmure mcontent
s'leva du groupe des estafiers. Passepoil surtout se dclara
formalis.

--Sans mme nous avoir appris, poursuivit Cocardasse, quel est
l'honnte seigneur pour qui nous allons travailler?

Peyrolles s'arrta pour le regarder. Son long visage eut une
expression d'inquitude.

--Que vous importe? dit-il, essayant de prendre un ton de hauteur.

--Cela nous importe beaucoup, mon bon monsieur de Peyrolles.

--Puisque vous tes bien pays?...

--Peut-tre que nous ne nous trouvons pas assez bien pays, mon bon
monsieur de Peyrolles.

--Qu'est-ce  dire, l'ami?...

Cocardasse se leva; tous les autres l'imitrent.

--Capdbiou! mon mignon, dit-il en changeant de ton brusquement,
parlons franc... Nous sommes tous ici prvts d'armes et, par
consquent, gentilshommes... Nos rapires.

Et il frappa sur la sienne qu'il n'avait point quitte.

--Nos rapires veulent savoir ce qu'elles font!

--Voil! ponctua frre Passepoil, qui offrit courtoisement une
escabelle au confident de Philippe de Gonzague.

Les estafiers approuvrent chaudement du bonnet.

Peyrolles parut hsiter un instant.

--Mes braves, dit-il, puisque vous avez si bonne envie de savoir, vous
auriez bien pu deviner... A qui appartient ce chteau?

--A M. le marquis de Caylus, sandiou! un bon seigneur chez qui les
femmes ne vieillissent pas...  Caylus-Verrous, le chteau... Aprs?

--Parbleu! la belle finesse! fit bonnement Peyrolles; vous travaillez
pour M. le marquis de Caylus.

--Croyez-vous cela, vous autres? demanda Cocardasse d'un ton insolent.

--Non, rpondit frre Passepoil.

--Non, rpta aussitt la troupe docile.

Un peu de sang vint aux joues creuses de Peyrolles.

--Comment, coquins!... s'cria-t-il.

--Tout beau! interrompit le Gascon: mes nobles amis murmurent... prenez
garde!... Discutons plutt avec calme et comme des gens de bonne
compagnie... Si je vous comprends bien, voici le fait: M. le marquis
de Caylus a appris qu'un gentilhomme beau et bien fait pntrait de
temps en temps, la nuit, dans son chteau, par une fentre basse...
Est-ce cela?...

--Oui, fit Peyrolles.

--Il sait que mademoiselle Aurore de Caylus, sa fille, aime ce
gentilhomme...

--C'est rigoureusement vrai, dit encore le factotum.

--Selon vous, monsieur de Peyrolles!... Vous expliquez ainsi notre
runion  l'auberge de la Pomme-d'Adam... D'autres pourraient trouver
l'explication plausible; mais, moi, j'ai mes raisons pour la trouver
mauvaise... Vous n'avez pas dit la vrit, monsieur de Peyrolles.

--Par le diable! s'cria celui-ci, c'est trop d'impudence!

Sa voix fut touffe par celle des estafiers, qui disaient:

--Parle, Cocardasse! parle, parle!

Le Gascon ne se fit point prier.

--D'abord, dit-il, mes amis savent comme moi que ce visiteur de nuit,
recommand  nos pes, n'est pas moins qu'un prince...

--Un prince! fit Peyrolles en haussant les paules.

Cocardasse continua:

--Le prince Philippe de Lorraine, duc de Nevers.

--Vous en savez plus long que moi, voil tout! dit Peyrolles.

--Non pas, capdbiou!... ce n'est pas tout!... Il y a encore autre
chose... et cette autre chose-l, mes nobles amis ne la savent
peut-tre point... Aurore de Caylus n'est pas la matresse de M. de
Nevers.

--Ah! ah!... se rcria le factotum.

--Elle est sa femme! acheva le Gascon rsolment.

Peyrolles plit et balbutia:

--Comment sais-tu cela, toi?...

--Je le sais, voil qui est certain... Comment je le sais, peu vous
importe... Tout  l'heure, je vais vous montrer que j'en sais bien
d'autres... Un mariage secret a t clbr, il y a tantt quatre ans,
 la chapelle de Caylus, et, si je suis bien inform, vous et votre
noble matre...

Il s'interrompit pour ter son feutre d'un air moqueur et acheva:

--Vous tiez tmoins, monsieur de Peyrolles!

Celui-ci ne niait plus.

--O en voulez-vous venir avec tous ces commrages? demanda-t-il
seulement.

--A dcouvrir, rpondit le Gascon, le nom de l'illustre patron que
nous servons cette nuit.

--Nevers a pous la fille malgr le pre, dit Peyrolles; M. de
Caylus se venge... Quoi de plus simple?

--Rien de plus simple, si le bonhomme Verrous savait... mais vous avez
t discrets... M. de Caylus ignore tout... Capdbiou! le vieux
matois se garderait bien de faire dpcher ainsi le plus riche parti
de France! Tout serait arrang ds longtemps si M. de Nevers avait dit
au bonhomme: Le roi Louis veut me faire pouser mademoiselle de
Savoie, sa nice; moi, je ne veux pas; moi, je suis secrtement le
mari de votre fille... Mais la rputation de Caylus-Verrous l'a
effray, le pauvre prince... Il a craint pour sa femme, qu'il adore...

--La conclusion? interrompit Peyrolles.

--La conclusion, c'est que nous ne travaillons pas pour M. de Caylus.

--C'est clair! dit Passepoil.

--Comme le jour! gronda le choeur.

--Et pour qui pensez-vous travailler?

--Pour qui? Ah! ah! sandiou! pour qui!... Savez-vous l'histoire des
trois Philippe? Non? Je vais vous la dire en deux mots. Ce sont trois
seigneurs de bonne maison, capdbiou! L'un est Philippe de Mantoue,
prince de Gonzague, votre matre, monsieur de Peyrolles, une altesse
ruine, traque, qui se vendrait au diable  bien bon march; le
second est Philippe de Nevers, que nous attendons; le troisime est
Philippe de France, duc de Chartres... Tous trois beaux, ma foi! tous
trois jeunes et brillants. Or, tchez de concevoir l'amiti la plus
robuste, la plus hroque, la plus impossible, vous n'aurez qu'une
faible ide de la mutuelle tendresse que se portent les trois
Philippe. Voil ce qu'on dit partout  Paris. Nous laisserons de ct,
s'il vous plat, pour cause, le neveu du roi. Nous ne nous occuperons
que de Nevers et de Gonzague, que de Pythias et que de Damon.

--Eh! morbleu! s'cria ici Peyrolles, allez-vous accuser Damon de
vouloir assassiner Pythias?

--Eh donc! fit le Gascon, le vrai Damon tait  son aise; le Damon du
temps de Denys, tyran de Syracuse... et le vrai Pythias n'avait pas
six cent mille cus de revenu.

--Que notre Pythias,  nous, possde, interrompit Passepoil, et dont
notre Damon est l'hritier prsomptif.

--Vous sentez, mon bon monsieur de Peyrolles, poursuivit Cocardasse,
que cela change bien la thse; j'ajoute que le vrai Pythias n'avait
point une aimable matresse comme Aurore de Caylus, et que le vrai
Damon n'tait pas amoureux de la belle, ou plutt de sa dot.

--Voil! conclut pour la seconde fois frre Passepoil.

Cocardasse prit son verre et l'emplit.

--Messieurs, reprit-il,  la sant de Damon... je veux dire de
Gonzague, qui aurait demain six cent mille cus de revenu,
mademoiselle de Caylus et sa dot, si Pythias... je veux dire Nevers,
s'en allait de vie  trpas cette nuit!

--A la sant du prince Damon de Gonzague! s'crirent tous les
spadassins, frre Passepoil en tte.

--Eh donc! que dites-vous de cela, monsieur de Peyrolles? ajouta
Cocardasse triomphant.

--Rveries! gronda l'homme de confiance, mensonges!

--Le mot est dur... Mes vaillants amis seront juges entre nous... je
les prends  tmoin.

--Tu as dit vrai, Gascon; tu as dit vrai! fit-on autour de la table.

--Le prince Philippe de Gonzague, dclama Peyrolles, qui essaya de
faire de la dignit, est trop au-dessus de pareilles infamies pour
qu'on ait besoin de le disculper srieusement...

Cocardasse l'interrompit.

--Alors, asseyez-vous, mon bon monsieur de Peyrolles, dit-il.

Et, comme le confident rsistait, il le colla de force sur une
escabelle en reprenant:

--Nous allons arriver  de plus grosses infamies.--Passepoil!

--Cocardasse! rpondit le Normand.

--Puisque M. de Peyrolles ne se rend pas,  ton tour de prcher, mon
bon!

Le Normand rougit jusqu'aux oreilles et baissa les yeux.

--C'est que, balbutia-t-il, je ne sais pas parler en public.

--Veux tu marcher! commanda matre Cocardasse en relevant sa
moustache; a pa pur! ces messieurs excuseront ton inexprience et ta
jeunesse.

--Je compte sur leur indulgence, murmura le timide Passepoil.

Et, d'une voix de jeune fille interroge au catchisme, le digne
prvt commena:

--M. de Peyrolles a bien raison de tenir son matre pour un parfait
gentilhomme. Voici le dtail qui est parvenu  ma connaissance; moi,
je n'y vois point de malice, mais de mchants esprits pourraient en
juger autrement. Tandis que les trois Philippe menaient joyeuse vie 
Paris, si joyeuse vie, que le roi Louis menaa d'envoyer son neveu
dans ses terres... je vous parle de deux ou trois ans; j'tais au
service d'un docteur italien, lve du savant Exili, nomm Pierre
Garba.

--Pietro Garba de Gate! interrompit Fanza; je l'ai connu... c'tait
un noir coquin!

Frre Passepoil eut un doux sourire.

--C'tait un homme rang, reprit-il, de moeurs tranquilles... affectant
de la religion... instruit comme les gros livres... et qui avait pour
mtier de composer des breuvages bienfaisants qu'il appelait la
liqueur de longue vie.

Les spadassins clatrent de rire tous  la fois.

--A pas pur! fit Cocardasse, tu racontes comme un dieu!... marche...!

M. de Peyrolles essuya son front, o il y avait de la sueur.

--Le prince Philippe de Gonzague, reprit Passepoil, venait voir
trs-souvent le bon Pierre Garba.

--Plus bas! interrompit le confident comme malgr lui.

--Plus haut! s'crirent les braves.

Tout cela les divertissait infiniment, d'autant mieux qu'ils voyaient
au bout une augmentation de salaire.

--Parle, Passepoil! parle, parle! firent-ils en resserrant leur
cercle.

Et Cocardasse, caressant la nuque de son prvt, dit d'un accent tout
paternel:

--Lou coquin a dou souccs, capdbiou!

--Je suis fch, poursuivit frre Passepoil, de rpter une chose qui
parat dplaire  M. de Peyrolles, mais le fait est que le prince de
Gonzague venait trs-souvent chez Garba... sans doute pour
s'instruire. En ce temps-l, le jeune duc de Nevers fut pris d'une
maladie de langueur...

--Calomnie! fit Peyrolles, odieuse calomnie!

Passepoil demanda candidement:

--Qui donc ai-je accus, mon matre?

Et, comme le confident se mordit la lvre jusqu'au sang, Cocardasse
ajouta:

--Ce bon M. de Peyrolles n'a plus le verbe si haut, non.

Celui-ci se leva brusquement.

--Vous me laisserez me retirer, je pense? dit-il avec une rage
concentre.

--Certes, fit le Gascon, qui riait de bon coeur; et, de plus, nous
vous ferons escorte jusqu'au chteau... Le bonhomme Verrous doit avoir
fini sa sieste: nous irons nous expliquer avec lui.

Peyrolles retomba sur son sige. Sa face prenait des tons verdtres.

Cocardasse, impitoyable, lui tendit un verre.

--Buvez pour vous remettre, dit-il, car vous n'avez pas l'air  votre
aise... Buvez un coup... Non?... Alors, tenez-vous en repos et laissez
parler lou petit couquin de Normand, qui prche mieux qu'un avocat en
la grand'chambre.

Frre Passepoil salua son chef de file avec reconnaissance, et reprit:

--On commenait  dire partout: Voici ce pauvre jeune duc de Nevers
qui s'en va... La cour et la ville s'inquitaient... C'est une si
noble maison que ces Lorraine!... Le roi s'informa de ses nouvelles...
Mais Philippe, duc de Chartres, tait inconsolable.

--Un homme plus inconsolable encore, interrompit Peyrolles, qui
russit  prendre un accent pntr, c'tait Philippe, prince de
Gonzague!

--Dieu me garde de vous contredire! fit Passepoil, dont l'amnit
inaltrable devrait servir d'exemple  tous les gens qui discutent. Je
crois bien que le prince Philippe de Gonzague avait beaucoup de
chagrin... la preuve, c'est qu'il venait tous les soirs chez matre
Garba... tous les soirs, dguis en homme de livre... et qu'il lui
rptait toujours d'un air dcourag: C'est bien long, docteur,
c'est bien long!

Il n'y avait pas, dans la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam,
un homme qui ne ft un meurtrier, et pourtant chacun tressaillit.
Toutes les veines eurent froid.

Le gros poing de Cocardasse frappa la table.

Peyrolles courba la tte et resta muet.

--Un soir, poursuivit frre Passepoil en baissant la voix comme malgr
lui, un soir, Philippe de Gonzague vint de meilleure heure... Garba
lui tta le pouls; il avait la fivre.

--Vous avez gagn beaucoup d'argent au jeu, lui dit Garba, qui le
connaissait bien...

Gonzague se prit  rire et rpondit:

--J'ai perdu deux mille pistoles...

Mais il ajouta tout de suite aprs:

--Nevers a voulu faire assaut aujourd'hui  l'acadmie; il n'est plus
assez fort pour tenir l'pe.

--Alors, murmura le docteur Pierre Garba, c'est la fin... Peut-tre
que demain...

Mais, se hta d'ajouter Passepoil d'un ton presque joyeux, les jours
se suivent et ne se ressemblent pas. Le lendemain, prcisment,
Philippe, duc de Chartres, prit Nevers dans son carrosse, et fouette
cocher pour la Touraine! Son Altesse emmenait Nevers dans ses
apanages! Comme matre Garba n'y tait point, Nevers y fut bien. De
l, cherchant le soleil, la chaleur, la vie, il passa la Mditerrane
et gagna le royaume de Naples. Philippe de Gonzague vint trouver mon
bon matre, et le chargea d'aller faire un tour de ce ct. J'tais 
prparer ses bagages lorsque, malheureusement, une nuit, son alambic
clata. Il mourut du coup, le pauvre docteur Pierre Garba, pour avoir
respir la vapeur de son lixir de longue vie!

--Ah! l'honnte Italien! s'cria-t-on  la ronde.

--Oui, dit frre Passepoil avec simplicit, je l'ai bien regrett,
pour ma part; mais voici la fin de l'histoire. Nevers fut dix-huit
mois hors de France. Quand il revint  la cour, ce ne fut qu'un cri:
Nevers avait rajeuni de dix ans! Nevers tait fort, alerte,
infatigable!... Bref, vous savez tous qu'aprs le beau Lagardre,
Nevers est aujourd'hui la premire pe du monde entier!

Frre Passepoil se tut, aprs avoir pris une attitude modeste, et
Cocardasse conclut:

--Si bien que M. de Gonzague s'est cru oblig de prendre huit prvts
d'armes pour avoir raison de lui seul... A pa pur!

Il y eut un silence. Ce fut M. de Peyrolles qui le rompit.

--O tend ce bavardage? demanda-t-il. A une augmentation de salaire?

--Considrable... D'abord, rpliqua le Gascon, en bonne conscience, on
ne peut prendre le mme prix pour un pre qui venge l'honneur de sa
fille et pour Damon qui veut hriter trop tt de Pythias.

--Que demandez-vous?

--Qu'on triple la somme.

--Soit! rpondit Peyrolles sans hsiter.

--En second lieu, que nous fassions tous partie de la maison de
Gonzague aprs l'affaire.

--Soit! dit encore le factotum.

--En troisime lieu...

--Si vous demandez trop, commena Peyrolles.

--Pcare! s'cria Cocardasse en s'adressant  Passepoil; il trouve
que nous demandons trop!

--Soyons juste! dit le conciliant prvt. Il se pourrait que le neveu
du roi voult venger son ami et alors...

--En ce cas, rpliqua Peyrolles, nous passons la frontire... Gonzague
rachte ses biens d'Italie... Nous sommes tous en sret l-bas.

Cocardasse consulta du regard frre Passepoil d'abord, puis ses autres
acolytes.

--March conclu, dit-il.

Peyrolles lui tendit la main.

Le Gascon ne la prit pas. Il frappa sur son pe et ajouta:

--Voici le tabellion qui me rpond de vous, mon bon monsieur de
Peyrolles... A pa pur! vous n'essayerez jamais de nous tromper, vous!

Peyrolles, libre dsormais, gagna la porte.

--Si vous le manquez, dit-il sur le seuil, rien de fait!

--Cela va sans dire; dormez sur vos deux oreilles, mon bon monsieur de
Peyrolles!...

Un large clat de rire suivit le dpart du confident; puis toutes les
voix joyeuses s'unirent pour crier:

--A boire!  boire!




IV

--Le petit Parisien.--


Il tait  peine quatre heures de releve. Nos estafiers avaient du
temps devant eux. Sauf Passepoil, qui avait trop regard la maritorne
louche et qui soupirait fort, tout le monde tait joyeux.

On buvait dans la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam, on
criait, on chantait.

Au fond des douves de Caylus, les faneurs, aprs la chaleur passe,
activaient leur travail, et liaient en bottes la belle rcolte de
foin.

Tout  coup, un bruit de chevaux se fit sur la lisire de la fort
d'Ens, et, l'instant d'aprs, on entendit des cris dans la douve.

C'taient les faneurs qui fuyaient en hurlant les coups de plat d'pe
d'une troupe de partisans.

Ceux-ci venaient au fourrage, et certes ils ne pouvaient trouver
ailleurs de plus noble fenaison.

Nos braves s'taient mis  la fentre de l'auberge pour mieux voir.

--Les drles sont hardis! dit Cocardasse junior.

--Venir ainsi jusque sous les fentres du marquis! ajouta Passepoil.

--Combien sont-ils?... Trois... quatre... six... huit...

--Juste autant que nous?

Pendant cela, les fourrageurs faisaient leur provision tranquillement,
riant et prodiguant les gorges chaudes; ils savaient bien que les
vieux fauconneaux de Caylus taient muets depuis longtemps.

C'taient encore des justaucorps de buffle, des feutres belliqueux et
de longues rapires: de beaux jeunes gens pour la plupart, parmi
lesquels deux ou trois paires de moustaches grises; seulement, ils
avaient de plus que nos prvts des pistolets  l'aron de leurs
selles.

Leur accoutrement n'tait, du reste, point pareil. On reconnaissait
dans ce petit escadron les uniformes dlabrs de divers corps
rguliers; il y avait deux chasseurs de Brancas, un canonnier de
Flandres, un miquelet d'au del des monts, un vieil arbaltrier qui
avait d voir la Fronde. Le surplus avait perdu son cachet, comme sont
les mdailles frustes.

Le tout pouvait tre pris pour une belle et bonne bande de voleurs de
grand chemin.

Et de fait, ces aventuriers, qui se dcoraient du nom de volontaires
royaux, ne valaient gure mieux que des bandits.

Quand ils eurent achev leur besogne et charg leurs chevaux, ils
remontrent le chemin charretier. Leur chef, qui tait un des deux
chasseurs de Brancas, portant les galons de brigadier, regarda tout
autour de lui et dit:

--Par ici, messieurs, voici justement notre affaire.

Il montrait du doigt le cabaret de la Pomme-d'Adam.

--Bravo! crirent les fourrageurs.

--Mes matres, murmura Cocardasse junior, je vous conseille de
dcrocher vos pes.

En un clin d'oeil, tous les ceinturons furent reboucls, et les
prvts d'armes, quittant la fentre, se remirent autour des tables.

Cela sentait la bagarre d'une lieue. Frre Passepoil souriait
paisiblement sous ses trois poils de moustache.

--Nous disions donc, commena Cocardasse afin de faire bonne
contenance, que le meilleur moyen de tenir la garde  un prvt
gaucher, ce qui est toujours fort dangereux...

--Hol! fit en ce moment le chef des maraudeurs, dont le visage barbu
se montra  la porte; l'auberge est pleine, enfants!

--Il faut la vider, rpondirent ceux qui le suivaient.

C'tait simple, c'tait logique. Le chef, qui se nommait Carrigue,
n'eut point d'objection  faire.

Ils descendirent tous de cheval et attachrent effrontment leurs
montures charges de foin aux anneaux qui taient au mur du cabaret.

Jusque-l, nos prvts n'avaient pas boug.

--! dit Carrigue en entrant le premier, qu'on dguerpisse, et
vite!... Il n'y a place ici que pour les volontaires du roi.

On ne rpondit point.

Cocardasse se tourna seulement vers les siens et murmura:

--De la tenue, enfants! Ne nous emportons pas, et faisons danser en
mesure MM. les volontaires du roi.

Les gens de Carrigue encombraient dj la porte.

--Eh bien, fit celui-ci, que vous a-t-on dit?

Les matres d'armes se levrent et salurent poliment.

--Priez-les, dit le canonnier de Flandre, de passer par la fentre.

En mme temps, il prit le verre plein de Cocardasse, et le porta  ses
lvres.

Carrigue disait cependant:

--Ne voyez-vous pas, mes rustres, que nous avons besoin de vos brocs,
de vos tables et de vos escabelles?

--A pa pur! fit Cocardasse junior, nous allons vous donner tout cela,
mes mignons!

Il crasa le broc sur la tte du canonnier, tandis que frre Passepoil
envoyait sa lourde escabelle dans la poitrine de Carrigue.

Les seize flamberges furent au vent au mme instant. C'taient tous
gens d'armes solides, braves et batailleurs par got. Ils y allrent
avec ensemble et de bon coeur.

On entendait le tnor Cocardasse dominer le tumulte par son juron
favori.

--Capdbiou! servez-les! servez-les! disait-il.

A quoi Carrigue et les siens rpondirent en chargeant tte baisse.

--En avant! Lagardre! Lagardre!

Ce fut un coup de thtre. Cocardasse et Passepoil, qui taient au
premier rang, reculrent, et mirent la table massive entre les deux
armes.

--A pa pur! s'cria le Gascon; bas les armes partout!

Il y avait dj trois ou quatre volontaires fort maltraits. L'assaut
ne leur avait point russi, et ils ne voyaient que trop dsormais 
qui ils avaient affaire.

--Qu'avez-vous dit l? reprit frre Passepoil, dont la voix tremblait
d'motion; qu'avez-vous dit l?

Les autres prvts murmuraient et disaient:

--Nous allions les manger comme des mauviettes!

--La paix! fit Cocardasse avec autorit.

Et, s'adressant aux volontaires en dsarroi:

--Rpondez franc, dit-il; pourquoi avez-vous cri Lagardre?

--Parce que Lagardre est notre chef, rpondit Carrigue.

--Le chevalier Henri de Lagardre?

--Oui.

--Notre petit Parisien!... notre bijou! roucoula frre Passepoil, qui
avait dj l'oeil humide.

--Un instant, fit Cocardasse; pas de mprise! Nous avons laiss
Lagardre  Paris, chevau-lger du corps.

--Eh bien, riposta Carrigue, Lagardre s'est ennuy de cela... Il n'a
conserv que son uniforme, et commande une compagnie de volontaires
royaux, ici, dans la valle.

--Alors, dit le Gascon, halte-l! les pes au fourreau!... Vivadiou!
les amis du petit Parisien sont les ntres, et nous allons boire
ensemble  la premire lame de l'univers.

--Bien cela! fit Carrigue, qui sentait que sa troupe l'chappait
belle.

MM. les volontaires royaux rengainrent avec empressement.

--N'aurons-nous pas au moins des excuses? demanda Pp le Tueur, fier
comme un Castillan.

--Tu auras, mon vieux compagnon, rpondit Cocardasse, la satisfaction
de te battre avec moi si le coeur t'en dit; mais, quant  ces
messieurs, ils sont sous ma protection. A table! du vin!... Je ne me
sens pas de joie. Eh donc!

Il tendit son verre  Carrigue.

--J'ai l'honneur, reprit-il, de vous prsenter mon prvt Passepoil,
qui, soit dit sans vous offenser, allait vous enseigner une courante
dont vous n'avez pas la plus lgre ide. Il est comme moi l'ami
dvou de Lagardre.

--Et il s'en vante! interrompit frre Passepoil.

--Quant  ces messieurs, poursuivit le Gascon, vous pardonnerez  leur
mauvaise humeur. Ils vous tenaient, mes braves. Je leur ai t le
morceau de la bouche... toujours sans vous offenser... Trinquons!

On trinqua. Les derniers mots, adroitement jets par Cocardasse,
avaient donn satisfaction aux prvts, et MM. les volontaires ne
semblaient point juger  propos de les relever.

Ils avaient vu de trop prs l'trille.

Pendant que la maritorne, presque oublie par Passepoil, allait
chercher du vin frais  la cave, on transporta escabelles et tables
sur la pelouse, car la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam
n'tait rellement plus assez grande pour contenir cette vaillante
compagnie.

Bientt tout le monde fut  l'aise et commodment attabl sur le
glacis.

--Parlons de Lagardre! s'cria Cocardasse; c'est pourtant moi qui lui
ai donn sa premire leon d'armes! Il n'avait pas seize ans, mais
quelles promesses d'avenir!

--Il en a  peine dix-huit aujourd'hui, dit Carrigue, et Dieu sait
qu'il tient parole!

Malgr eux, les prvts prenaient intrt  cette manire de hros
dont on leur rebattait les oreilles depuis le matin. Ils coutaient,
et personne parmi eux ne souhaitait plus se trouver en face de lui
ailleurs qu' table.

--Oui, n'est-ce pas, continua Cocardasse en s'animant, il a tenu
parole?... Pcare! il est toujours beau, toujours brave comme un
lion?

--Toujours heureux auprs du beau sexe? murmura Passepoil en
rougissant jusqu'au bout de ses longues oreilles.

--Toujours vapor, poursuivit le Gascon, toujours mauvaise tte?

--Bourreau des crnes, et si doux avec les faibles!

--Casseur de vitres, tueur de maris!

Ils alternaient, nos deux prvts, comme les bergers de Virgile.
_Arcades ambo!_

--Beau joueur!

--Jetant l'or par les fentres!

--Tous les vices, capdbiou!

--Toutes les vertus!

--Pas de cervelle...

--Un coeur!... un coeur d'or!

Ce fut Passepoil qui eut le dernier mot. Cocardasse l'embrassa avec
effusion.

--A la sant du petit Parisien!  la sant de Lagardre!
s'crirent-ils ensemble.

Carrigue et ses hommes levrent leurs tasses avec enthousiasme. On but
debout. Les prvts n'en purent point donner le dmenti.

--Mais, par le diable! reprit Jol de Jugan, le bas Breton, en posant
son verre, apprenez-nous donc au moins ce que c'est que votre
Lagardre!

--Les oreilles nous en tintent, ajouta Saldagne. Qui est-il? d'o
vient-il? que fait-il?

--Mon bon, rpondit Cocardasse, il est gentilhomme aussi bien que le
roi; il vient de la rue Croix-des-Petits-Champs; il fait des siennes.
tes-vous fixs?... Si vous en voulez plus long, versez  boire.

Passepoil lui emplit son verre, et le Gascon reprit, aprs s'tre un
instant recueilli:

--Ce n'est pas une bien merveilleuse histoire, ou plutt cela ne se
raconte pas. Il faut le voir  l'oeuvre. Quant  sa naissance, j'ai
dit qu'il tait plus noble que le roi, et je n'en dmordrai pas;
mais, en somme, on n'a jamais connu ni son pre ni sa mre. Quand je
l'ai rencontr, il avait douze ans; c'tait dans la cour des
Fontaines, devant le Palais-Royal. Il tait en train de se faire
assommer par une demi-douzaine de vagabonds plus grands que lui.
Pourquoi? Parce que ces jeunes bandits avaient voulu dvaliser la
petite vieille qui vendait des talmouses sous la vote de l'htel
Montesquieu. Je demandai son nom.

--Le petit Lagardre.

--Et ses parents?

--Il n'a pas de parents.

--Qui a soin de lui?

--Personne.

--O loge-t-il?

--Dans le pignon ruin de l'ancien htel de Lagardre, au coin de la
rue Saint-Honor.

--A-t-il un mtier?

--Deux plutt qu'un: il plonge au pont Neuf, et il se dsosse dans la
cour des Fontaines.

--A pas pur! voil de beaux mtiers!

Vous autres, trangers, s'interrompit ici Cocardasse, vous ne savez
pas quelle profession c'est que de plonger au pont Neuf. Paris est la
ville des badauds. Les badauds de Paris lancent du parapet du pont
Neuf des pices d'argent dans la rivire, et il y a des enfants
intrpides qui vont chercher ces pices d'argent au pril de leur vie.
Cela divertit les badauds. Vivediou! entre toutes les volupts, la
meilleure est de btonner un de ces bagasses!... Et a ne cote pas
cher.

Quant au mtier de dsoss, on en voit partout. Lou petit couquin de
Lagardre faisait tout ce qu'il voulait de son corps. Il se
grandissait, il se rapetissait; ses jambes taient des bras, ses bras
taient des jambes, et il me semble encore le voir, sandiou! quand il
singeait le vieux bedeau de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui tait bossu
par devant et par derrire.

Va bien! eh donc! Je le trouvais gentil, moi, ce petit homme, avec
ses cheveux blonds et ses joues roses. Je le tirai des mains de ses
ennemis, et je lui dis:

--Couquin! veux-tu venir avec moi?

Il me rpondit:

--Non, parce que je veille la mre Bernard.

La mre Bernard tait une pauvre mendiante qui s'tait arrang un
trou dans le pignon en ruine. Le petit Lagardre lui apportait chaque
soir le produit de ses plongeons et de ses contorsions.

Alors, je lui fis un tableau complet des dlices d'une salle d'armes.
Ses beaux grands yeux flambaient. Il me dit avec un gros soupir:

--Quand la mre Bernard sera morte, j'irai chez vous.

Et il s'en alla. Ma foi! je n'y songeai plus.

Trois ans aprs, Passepoil et moi, nous vmes arriver  notre salle
un grand chrubin timide et tout embarrass.

--Je suis le petit Lagardre, nous dit-il; la mre Bernard est morte.

Quelques gentilshommes qui taient l eurent envie de rire. Le grand
chrubin rougit, baissa les yeux, se fcha, et les fit rouler sur le
plancher.

Un vrai Parisien, quoi! mince, souple, gracieux comme une femme, dur
comme du fer.

Au bout de six mois, il eut querelle avec un de nos prvts, qui lui
avait mchamment rappel ses talents de plongeur et de dsoss.
Sandiou! le prvt ne pesa pas une once.

Au bout d'un an, il jouait avec moi comme je jouerais avec un de
MM. les volontaires du roi... soit dit sans les offenser.

Alors, il se fit soldat. Il tua son capitaine; il dserta. Puis, il
s'engagea dans les enfants perdus de Saint-Luc pour la campagne
d'Allemagne. Il prit la matresse de Saint-Luc; il dserta. M. de
Villars le fit entrer dans Fribourg-en-Brisgau; il en sortit tout
seul, sans ordre, et ramena quatre grands diables de soldats allemands
lis ensemble comme des moutons. Villars le fit cornette; il tua son
colonel; il fut cass... Pcare! quel enfant!

Mais M. de Villars l'aimait. Et qui ne l'aimerait? M. de Villars le
chargea de porter au roi la nouvelle de la dfaite du duc de Bade. Le
duc d'Anjou le vit et le voulut pour page. Quand il fut page, en voici
bien d'une autre! les dames de la Dauphine se battirent pour l'amour
de lui, le matin et le soir. On le congdia.

Enfin, la fortune lui sourit; le voil chevau-lger du corps!
Capdbiou! je ne sais pas si c'est pour un homme ou pour une femme
qu'il a quitt la cour; mais, si c'est une femme, tant mieux pour
elle; si c'est un homme, _de profundis_!

Cocardasse se tut et lampa un grand verre. Il l'avait bien mrit.
Passepoil lui serra la main en manire de flicitation.

Le soleil s'en allait descendant derrire les arbres de la fort.
Carrigue et ses gens parlaient dj de se retirer, et l'on allait
boire une dernire fois au bon hasard de la rencontre, lorsque
Saldagne aperut un enfant qui se glissait dans les douves et tchait
videmment de n'tre point dcouvert.

C'tait un petit garon de treize  quatorze ans,  l'air craintif et
tout effar. Il portait le costume de page, mais sans couleurs, et une
ceinture de courrier lui ceignait les reins.

Saldagne montra l'enfant  ses compagnons.

--Parbleu! s'cria Carrigue, voil un gibier que nous avons dj
couru. Il a reint nos chevaux tantt. Le gouverneur de Vnasque a
des espions ainsi faits, et nous allons nous emparer de celui-ci.

--D'accord, rpliqua le Gascon; mais je ne crois pas que ce jeune
drle appartienne au gouverneur de Vnasque. Il y a d'autres anguilles
sous roche de ce ct-ci, monsieur le volontaire, et ce gibier-l est
pour nous, soit dit sans vous offenser.

Chaque fois que le Gascon prononait cette formule impertinente, il
regagnait un point auprs de ses amis les prvts.

On arrivait de deux manires au fond du foss: par la route
charretire et par un escalier  pic pratiqu  la tte du pont. Nos
gens se partagrent en deux troupes et descendirent par les deux
chemins  la fois. Quand le pauvre enfant se vit ainsi cern, il
n'essaya point de fuir, et les larmes lui vinrent aux yeux.

Sa main se plongea furtivement sous le revers de son justaucorps.

--Mes bons seigneurs! s'cria-t-il, ne me tuez pas... Je n'ai rien! je
n'ai rien!

Il prenait nos gens pour de purs et simples brigands. Ils en avaient
bien l'air.

--Ne mens pas! dit Carrigue, tu as pass les monts, ce matin?

--Moi?... fit le page; les monts?

--Au diable! interrompit Saldagne; il vient d'Argels en ligne
directe; n'est-ce pas, petit?

--D'Argels? rpta l'enfant.

Son regard, en mme temps, se dirigeait vers la fentre basse qui se
montrait sous le pont.

--A pa pur! lui dit Cocardasse, nous ne voulons pas t'corcher, jeune
homme...  qui portes-tu cette lettre d'amour?

--Une lettre d'amour? rpta encore le page.

Passepoil s'cria:

--Tu es n en Normandie, ma poule!

Et l'enfant de rpter:

--En Normandie, moi?

--Il n'y a qu' le fouiller, opina Carrigue.

--Oh! non! non! s'cria le petit page en tombant  genoux, ne me
fouillez pas, mes bons seigneurs!

C'tait souffler sur le feu pour l'teindre. Passepoil se ravisa et
dit:

--Il n'est pas du pays; il ne sait pas mentir!

--Comment t'appelles-tu? interrogea Cocardasse.

--Berrichon, rpondit l'enfant sans hsiter.

--Qui sers-tu?

Le page resta muet.

Estafiers et volontaires, qui l'entouraient, commenaient  perdre
patience. Saldagne le saisit au collet, tandis que tout le monde
rptait:

--Voyons, rponds! qui sers-tu?

--Penses-tu, petit bagasse, reprit le Gascon, que nous ayons le temps
de jouer avec toi?... Fouillez-le, mes mignons, et finissons-en!

On vit alors un singulier spectacle: le page, tout  l'heure si
craintif, se dgagea brusquement des mains de Saldagne, et tira de son
sein, d'un air rsolu, une petite dague qui ressemblait bien un peu 
un jouet. D'un bond, il passa, entre Fanza et Staupitz, prenant sa
course vers la partie orientale des fosss.

Mais frre Passepoil avait gagn maintes fois le prix de la course aux
foires de Villedieu. Le jeune Hippomne, qui conquit en courant la
main d'Atalante, ne dtalait pas mieux que lui. En quelques enjambes,
il eut rejoint le pauvre Berrichon.

Celui-ci se dfendit vaillamment. Il gratigna Saldagne avec son petit
poignard; il mordit Carrigue, et lana de furieux coups de pied dans
les jambes de Staupitz. Mais la partie tait trop ingale, Berrichon,
terrass, sentait dj prs de sa poitrine la grosse main des
estafiers, lorsque la foudre tomba au beau milieu de ses perscuteurs.

La foudre!

Carrigue s'en alla rouler  trois ou quatre pas, les jambes en l'air;
Saldagne pirouetta sur lui-mme et cogna le mur du rempart; Staupitz
mugit et s'affaissa comme un boeuf assomm; Cocardasse lui-mme,
Cocardasse junior fit la culbute et embrassa rudement le sol.

--Eh donc!

C'tait un seul homme qui avait produit tout ce ravage en un clin
d'oeil, et, pour ainsi dire, du mme coup.

Un large cercle se fit autour du nouveau venu et de l'enfant.

Pas une pe ne sortit du fourreau. Tous les regards se baissrent.

--Lou couquin! grommela Cocardasse, qui se relevait en frottant ses
ctes.

Il tait furieux, mais un sourire naissait malgr lui sous sa
moustache.

--Le petit Parisien! fit Passepoil tremblant d'motion ou de frayeur.

Les gens de Carrigue, sans s'occuper de celui-ci, qui gisait tourdi
sur le sol, touchrent leurs feutres avec respect, et dirent:

--Le capitaine Lagardre.




V

--La botte de Nevers.--


C'tait Lagardre, le beau Lagardre, le casseur de ttes, le bourreau
des coeurs.

Il y avait l seize pes de prvts d'armes qui n'osaient pas
seulement sortir du fourreau, seize spadassins contre un jeune homme
de dix-huit ans qui souriait, les bras croiss sur sa poitrine.

Mais c'tait Lagardre!

Cocardasse avait raison, Passepoil aussi; tous deux restaient
au-dessous du vrai. Ils avaient eu beau vanter leur idole, ils n'en
avaient pas assez dit.

C'tait la jeunesse radieuse, forte, gaie, franche, communicative,
vaillante, la jeunesse qui attire et qui sduit, la jeunesse que
regrettent les victorieux, la jeunesse que ne peuvent racheter ni la
fortune conquise, ni le gnie planant sur le vulgaire agenouill, la
jeunesse en sa fire et divine fleur, avec l'or de sa chevelure
boucle, avec le sourire panoui de ses lvres, avec l'clair
vainqueur de ses yeux!

On dit souvent: Tout le monde est jeune une fois en sa vie. A quoi
bon chanter si haut cette gloire qui ne manque  personne?

En avez-vous vu des jeunes hommes? Et si vous en avez vu, combien?
Moi, je connais des enfants de vingt ans et des vieillards de
dix-huit.

Les jeunes hommes, je les cherche.

J'entends ceux-l qui _savent_ en mme temps qu'ils _peuvent_, faisant
mentir le plus vrai de tous les proverbes, ceux-l qui portent, comme
les orangers bnis des pays du soleil, le fruit  ct de la fleur!

Ceux-l qui ont tout  foison, l'honneur, le coeur, la sve, la
folie, et qui s'en vont, brillants et chauds comme un rayon, pandant
 pleines mains l'inpuisable trsor de leur vie!

Ils n'ont qu'un jour, hlas! souvent, car le contact de la foule est
comme l'eau qui teint toute flamme.

Bien souvent aussi toute cette splendide richesse se prodigue en vain,
et ce front, que Dieu avait marqu au signe hroque, ne ceint que la
couronne de l'orgie.

Bien souvent! c'est la loi. L'humanit a sur son grand-livre, comme
l'usurier du coin, sa colonne des profits et pertes.

Henri de Lagardre tait d'une taille un peu au-dessus de la moyenne.
Ce n'tait pas un hercule; mais ses membres avaient cette vigueur
souple et gracieuse du type parisien, aussi loign de la lourde
musculation du Nord que de la maigreur pointue de ces adolescents de
nos places publiques, immortaliss par le vaudeville banal.

Il avait les cheveux blonds, lgrement boucls, plants haut et
dcouvrant un front qui respirait l'intelligence et la noblesse. Ses
sourcils taient noirs, ainsi que sa fine moustache, retrousse
au-dessus de la lvre.

Rien de plus cavalier que cette opposition, surtout quand des yeux
bruns et rieurs clairent la pleur un peu trop mate de ces visages.

La coupe de sa figure, rgulire mais allonge, la ligne aquiline des
sourcils, le dessin ferme du nez et de la bouche, donnaient de la
noblesse  ces joyeusets de l'expression gnrale. Le sourire du gai
vivant n'effaait point la fiert du porteur d'pe.

Mais ce qui ne se peut peindre  la plume, c'est l'attrait, la grce,
la juvnile gaillardise de cet ensemble; c'est aussi la mobilit de
cette physionomie fine et changeante, qui pouvait languir aux heures
d'amour, comme un doux visage de femme; qui pouvait, aux heures de
combat, suer la terreur comme la tte de Mduse.

Ceux-l seuls l'avaient bien vu qu'il avait tus; celles-l seules
qu'il avait aimes.

Il portait l'lgant costume des chevau-lgers du roi, un peu
dbraill, un peu fan, mais relev par un riche manteau de velours,
jet ngligemment sur son paule. Une charpe de soie rouge  franges
d'or indiquait le rang qu'il occupait parmi les aventuriers.

C'est  peine si la rude excution qu'il venait de faire avait amen
un peu de sang  ses joues.

--Vous n'avez pas de honte! dit-il avec mpris: maltraiter un enfant!

--Capitaine! voulut rpliquer Carrigue en se remettant sur ses jambes.

--Tais-toi... Qui sont ces bravaches?

Cocardasse et Passepoil taient auprs de lui, le chapeau  la main.

--Eh! fit-il en se dridant, mes deux protecteurs! Que diable
faites-vous si loin de la rue Croix-des-Petits-Champs?

Il leur tendit la main, mais d'un air de prince qui donne le revers de
ses doigts  baiser.

Matre Cocardasse et frre Passepoil touchrent cette main avec
dvotion. Il faut dire que cette main s'tait bien souvent ouverte
pour eux pleine de pices d'or.

Les protecteurs n'avaient point  se plaindre du protg.

--Et les autres? reprit Henri; j'ai vu cela quelque part; o donc,
toi?

Il s'adressait  Staupitz.

--A Cologne, rpliqua l'Allemand tout confus.

--C'est juste, tu me touchas une fois.

--Sur douze! murmura l'Allemand avec humilit.

--Ah! ah! continua Lagardre en regardant Saldagne et Pinto, mes deux
champions de Madrid... bonnes gardes!

--Ah! Excellence! firent  la fois les deux Espagnols, c'tait une
gageure... Nous n'avons point coutume de nous mettre deux contre
un...

--Comment! comment! deux contre un? s'cria le Gascon.

--Ils disaient, ajouta Passepoil, qu'ils ne vous connaissaient pas.

--Et celui-ci, reprit Cocardasse montrant Pp le Tueur, faisait des
voeux pour se trouver en face de vous.

Pp fit ce qu'il put pour soutenir le regard de Lagardre.

Lagardre rpta seulement:

--Celui-ci?

Et Pp baissa la tte en grondant.

--Quant  ces deux braves, reprit Lagardre en dsignant Pinto et
Saldagne, je ne portais en Espagne que mon nom d'Henri...

--Messieurs, s'interrompit-il faisant du doigt le geste de porter une
botte, je vois que nous nous sommes dj rencontrs plus ou moins, car
voici un honnte gaillard  qui j'ai fl le crne une fois avec
l'arme de son pays.

Jol de Jugan se frotta la tempe.

--La marque y est, murmura-t-il; vous maniez le bton comme un dieu,
c'est certain.

--Vous n'avez eu de bonheur avec moi ni les uns ni les autres, mes
camarades, reprit Lagardre; mais vous tiez occups ici  une besogne
plus facile... Approche ici, enfant!

Berrichon obit.

Cocardasse et Carrigue prirent  la fois la parole, afin d'expliquer
pourquoi ils voulaient fouiller le page.

Lagardre leur imposa silence.

--Que viens-tu faire ici? demanda-t-il  l'enfant.

--Vous tes bon, vous, et je ne vous mentirai pas, rpondit Berrichon.
Je viens porter une lettre.

--A qui?

Berrichon hsita, et son regard glissa encore vers la fentre basse.

--A vous, rpondit-il pourtant.

--Donne.

L'enfant lui tendit un pli qu'il tira de son sein. Puis, se haussant
vivement jusqu' son oreille:

--J'ai une autre lettre  porter.

--A qui?

--A une dame.

Lagardre lui jeta sa bourse.

--Va, petit! dit-il, personne ne t'inquitera.

L'enfant partit en courant, et disparut bientt derrire le coude de
la douve.

Ds que le page eut disparu, Lagardre ouvrit sa lettre.

--Au large! commanda-t-il en se voyant entour de trop prs par les
volontaires et les prvts; j'aime dpouiller seul ma correspondance.

Tout le monde s'carta vivement.

--Bravo! s'cria Lagardre aprs avoir lu les premires lignes; voil
ce que j'appelle un heureux message! C'est justement ce que je venais
chercher ici. Par le ciel! ce Nevers est un galant seigneur!

--Nevers! rptrent les estafiers tonns.

--Qu'est-ce donc? demandrent Cocardasse et Passepoil.

Lagardre se dirigea vers la table.

--A boire d'abord! dit-il; j'ai le coeur content. Je veux vous
raconter l'histoire. Assieds-toi l, matre Cocardasse... Ici, frre
Passepoil... vous autres o vous voudrez.

Le Gascon et le Normand, fiers d'une distinction pareille, prirent
place aux cts de leur hros.

Henri de Lagardre but une rasade, et reprit:

--Il faut vous dire que je suis exil: je quitte la France...

--Exil, vous? interrompit Cocardasse.

--Nous le verrons pendu! soupira Passepoil.

--Et pourquoi exil?

Par bonheur, cette dernire question couvrit l'expression tendre mais
irrvrencieuse d'Amable Passepoil.

Lagardre ne souffrait point ces familiarits.

--Connaissez-vous ce grand diable de Blissen? demanda-t-il.

--Le baron de Blissen?

--Blissen le bretteur?

--Blissen le dfunt, rectifia le jeune chevau-lger.

--Il est mort? demandrent plusieurs voix.

--Je l'ai tu... Le roi m'avait fait noble, vous savez, pour que je
pusse entrer dans sa compagnie... J'avais promis de me comporter
prudemment; pendant six mois, j'ai t sage comme une image. On
m'avait presque oubli; mais, un soir, ce Blissen voulut jouer au
croquemitaine avec un pauvre petit cadet de province qui n'avait pas
seulement un poil de barbe au menton.

--Toujours la mme histoire, dit Passepoil: un vrai chevalier errant!

--La paix, mon bon! ordonna Cocardasse.

--Je m'approchai de Blissen, poursuivit Lagardre, et, comme j'avais
promis  Sa Majest, quand elle daigna me crer chevalier, de ne plus
lancer de paroles injurieuses  personne, je me bornai  tirer les
oreilles du baron comme on fait aux enfants mchants dans les coles.
Cela ne lui plut point.

--Je crois bien! fit-on  la ronde.

--Il me le dit trop haut, poursuivit Lagardre, et je lui donnai,
derrire l'Arsenal, ce qu'il avait mrit depuis longtemps... un coup
droit sur dgagement...  fond!

--Ah! petit! s'cria Passepoil oubliant que les temps taient changs,
comme tu allonges bien ce damn coup-l!

Lagardre se mit  rire. Puis il frappa la table violemment de son
gobelet d'tain.

Passepoil se crut perdu.

--Voil la justice! s'cria le chevau-lger, qui ne songeait dj plus
 lui; on me devait la prime, puisque j'avais abattu une tte de
loup... Eh bien, non... on m'exile!

Toute l'honorable assistance convint  l'unanimit que c'tait l un
abus.

Cocardasse jura capdbiou que les arts n'taient point suffisamment
protgs. Lagardre reprit:

--En fin de compte, j'obis aux ordres de la cour. Je pars...
L'univers est grand, et je fais serment de trouver quelque part  bien
vivre... Mais, avant de passer la frontire, j'ai une fantaisie 
satisfaire... deux fantaisies: un duel et une escapade galante. C'est
ainsi que je veux faire mes adieux au beau pays de France!

On se rapprocha curieusement.

--Contez-nous cela, monsieur le chevalier, dit Cocardasse.

--Dites-moi, mes vaillants, demanda Lagardre au lieu de rpondre,
avez-vous ou parler, par hasard, de la botte secrte de M. de Nevers?

--Parbleu! fit-on autour de la table.

--Elle tait sur le tapis encore tout  l'heure, ajouta Passepoil.

--Et qu'en disiez-vous, s'il vous plat?

--Les avis taient partags... Les uns disaient: Fadaise!... les
autres prtendaient que le vieux matre Delapalme avait vendu au duc
un coup... ou une srie de coups... au moyen desquels le duc tait
parfaitement sr de toucher un homme, n'importe lequel, au milieu du
front, entre les deux yeux.

Lagardre tait pensif. Il demanda encore:

--Que pensez-vous des bottes secrtes en gnral, vous qui tes tous
experts et prvts d'armes?

L'avis unanime fut que les bottes secrtes taient des attrape-nigaud,
et que tout coup  fond pouvait tre vit  l'aide des parades
connues.

--C'tait mon opinion, dit Lagardre, avant d'avoir eu l'honneur de
faire la partie de M. de Nevers.

--Et maintenant?... interrogea-t-on de toutes parts, car chacun tait
fortement intress: dans quelques heures, cette fameuse botte de
Nevers allait peut tre coucher deux ou trois morts sur le carreau.

--Maintenant, repartit Henri de Lagardre, c'est diffrent.
Figurez-vous que cette botte maudite a t longtemps ma bte noire.
Sur ma parole, elle m'empchait de dormir! Convenez que ce Nevers fait
aussi par trop parler de lui... A toute heure, partout, depuis son
retour d'Italie, j'entendais radoter autour de moi Nevers, Nevers,
Nevers! Nevers est le plus beau! Nevers est le plus brave!

--Aprs un autre que nous connaissons bien, interrompit frre
Passepoil.

Cette fois, il eut l'approbation pleine et entire de Cocardasse
junior.

--Nevers par-ci, Nevers par-l! continua Lagardre. Les chevaux de
Nevers, les armes de Nevers, les domaines de Nevers!... ses bons mots,
son bonheur au jeu, la liste de ses matresses... et sa botte secrte
par-dessus le march!... diable d'enfer! cela me rompait la tte...
Un soir, mon htesse me servit des ctelettes  la Nevers... je lanai
le plat par la fentre et je me sauvai sans souper... Sur la porte, je
me heurtai contre mon cordonnier, qui m'apportait des bottes  la
dernire mode, des bottes  la Nevers... je rossai mon bottier; cela
me cota dix louis que je lui jetai au visage... Le drle me dit: M. de
Nevers me battit une fois, mais il me donna cent pistoles!...

--C'tait trop! pronona gravement Cocardasse.

Passepoil suait  grosses gouttes, tant il ressentait vivement les
contrarits de son cher petit Parisien.

--Voyez-vous, continua Lagardre, je sentis que la folie me prenait...
Il fallait mettre un terme  cela!... Je montai  cheval et je m'en
allai attendre Nevers  la sortie du Louvre... Quand il passa, je
l'appelai par son nom.

--Qu'est-ce? me demanda-t-il.

--Monsieur le duc, rpondis-je, j'ai grande confiance en votre
courtoisie... Je viens vous demander de m'enseigner votre botte
secrte, au clair de la lune.

Il me regarda. Je pense qu'il me prit pour un chapp des
Petites-Maisons.

--Qui tes-vous? me demanda-t-il pourtant.

--Le chevalier Henri de Lagardre, rpondis-je, par la munificence du
roi... chevau-lger du corps... ancien cornette de la Fert, ancien
enseigne de Conti, ancien capitaine au rgiment de Navarre... toujours
cass pour cause de cervelle absente...

--Ah! m'interrompit-il en descendant de cheval, vous tes le beau
Lagardre? On me parle souvent de vous, et cela m'ennuie.

Nous allions cte  cte vers l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Si vous ne me trouviez point trop petit gentilhomme, commenai-je,
pour vous mesurer avec moi...

Il fut charmant, charmant! Je dois lui rendre cette justice.

Au lieu de me rpondre, il me planta sa rapire entre les deux
sourcils, si roide et si net, que je serais encore l-bas, sans un
saut de trois toises que fort  propos je fis.

--Voil ma botte, me dit-il.

Ma foi! je le remerciai de bon coeur; c'tait bien le moins.

--Encore une petite leon, demandai-je, si ce n'est pas abuser.

--A votre service.

Malepeste! cette fois, il me fit une piqre au front. J'tais
touch, moi... moi, Lagardre!

Les matres d'armes changrent des oeillades inquites. La botte de
Nevers prenait en vrit d'effrayantes proportions.

--Vous n'y aviez vu que du feu? insinua timidement Cocardasse.

--J'avais vu la feinte, pardieu! s'cria Lagardre, mais je n'tais
pas arriv  la parade. Cet homme est vite comme la foudre.

--Et la fin de l'aventure?

--Est-ce que le guet peut jamais laisser en repos les gens
paisibles?... Le guet arriva... Nous nous sparmes bons amis avec
promesse de revanche.

--Mais sandiou! dit Cocardasse, qui suivait sa piste, il vous tiendra
toujours par cette botte.

--Allons donc! fit Lagardre.

--Vous avez le secret?

--Parbleu!... je l'ai tudi dans le silence du cabinet.

--Eh bien?

--C'est un enfantillage!

Les prvts respirrent. Cocardasse se leva.

--Monsieur le chevalier, dit-il, si vous avez quelque bon souvenir des
pauvres leons que je vous ai donnes avec tant de plaisir, vous ne
repousserez pas ma requte... Eh donc!

Instinctivement, Lagardre mit la main au gousset.

Frre Passepoil eut un geste plein de dignit.

--Ce n'est pas cela que matre Cocardasse vous demande, dit-il.

--Parle, fit Lagardre; je me souviens. Que veux-tu?

--Je veux, rpliqua Cocardasse, que vous m'enseigniez la botte de
Nevers.

Lagardre se leva aussitt.

--C'est trop juste, dit-il, mon vieux Cocardasse. Cela concerne ton
tat.

Ils se mirent en garde. Les volontaires et les prvts firent cercle.
Ces derniers surtout ne regardaient pas  demi.

--Tubleu! fit Lagardre en ttant le fer du prvt, comme tu es devenu
mou!... Voyons, engage en tierce... coup droit retenu! pare... coup
droit, remets  fond... pare prime et riposte... marche... prime
encore sur ma riposte... passe sous l'pe, et aux yeux!

Il joignit le geste  la parole.

--Tron de l'air! fit Cocardasse en sautant de ct; j'ai vu un million
de chandelles! Et la parade? reprit-il en se mettant en garde de
nouveau.

--Oui, oui, la parade? firent les spadassins avidement.

--Simple comme bonjour! repartit Lagardre. Y es-tu?... Tierce... 
temps, sur la remise... prime deux fois... vite... arrte dans les
armes, le tour est fait!

Il rengana. Ce fut frre Passepoil qui remercia avec effusion.

--Avez-vous saisi, vous autres? fit Cocardasse en s'essuyant le front.
Capdbiou! quel enfant!

Les prvts firent un signe de tte affirmatif, et Cocardasse revint
s'asseoir en disant:

--a pourra servir!

--a va servir tout de suite, rpliqua Lagardre en se versant 
boire.

Tous relevrent les yeux sur lui.

Il but son verre  petites gorges, puis il dplia lentement la lettre
que le page lui avait remise.

--Ne vous ai-je pas dit, reprit-il, que M. de Nevers m'avait promis ma
revanche?

--Oui; mais...

--Il fallait bien terminer cette aventure avant de partir pour
l'exil... J'ai crit  M. de Nevers, que je savais  son chteau du
Barn... Cette lettre est la rponse de M. de Nevers.

Un murmure d'tonnement s'leva du groupe des estafiers.

--Il est toujours charmant, poursuivit Lagardre, charmant! Quand je
me serai battu mon content avec ce parfait gentilhomme, je suis
capable de l'aimer comme un frre. Il accepte tout ce que je lui
propose: l'heure du rendez-vous, le lieu.

--Et quelle est l'heure? demanda Cocardasse avec trouble.

--La tombe de la nuit.

--Ce soir?

--Ce soir.

--Et le lieu?

--Les fosss du chteau de Caylus.

Il y eut un silence. Passepoil avait mis un doigt sur sa bouche. Les
estafiers tchaient de garder bonne contenance.

--Pourquoi choisir ce lieu? fit cependant Cocardasse.

--Autre histoire! dit Lagardre en riant, seconde fantaisie!... Je me
suis laiss dire, depuis que j'ai l'honneur de commander ces braves,
pour tuer un peu le temps avant mon dpart, je me suis laiss dire que
le vieux marquis de Caylus tait le plus fin gelier de l'univers!...
Il faut bien qu'il ait quelques talents pour avoir mrit ce beau nom
de Caylus-Verrous!... Or, le mois pass, aux ftes de Tarbes, j'ai
entrevu sa fille Aurore... Sur ma parole, elle est adorablement
belle!... Aprs avoir caus avec M. de Nevers, je veux consoler un peu
cette charmante recluse.

--Avez-vous donc la clef de la prison, capitaine? demanda Carrigue en
montrant le chteau.

--J'ai pris d'assaut bien d'autres forteresses! repartit le Parisien.
J'entrerai par la porte, par la fentre, par la chemine... enfin, je
ne sais pas... mais j'entrerai!

Il y avait dj du temps que le soleil avait disparu derrire les
futaies d'Ens. La nuit venait. Deux ou trois lueurs se montrrent aux
fentres intrieures du chteau.

Une forme glissa rapidement dans l'ombre des douves. C'tait
Berrichon, le petit page, qui sans doute avait fait sa commission. En
prenant  toute course le sentier qui conduisait  la fort, il envoya
de loin un grand merci  Lagardre, son sauveur.

--Eh bien, s'cria celui-ci, pourquoi ne riez-vous plus, mes drles?
Ne trouvez-vous point l'aventure gaillarde?

--Si fait, rpondit frre Passepoil, trop gaillarde!

--Je voudrais savoir, dit Cocardasse gravement, si vous avez parl de
mademoiselle de Caylus dans votre lettre  Nevers.

--Parbleu! je lui explique mon affaire en grand. Il fallait bien
donner un prtexte  ce lointain rendez-vous.

Les estafiers changrent un regard.

--Ah ! qu'avez-vous donc? demanda brusquement le Parisien.

--Nous rflchissons rpondit Passepoil; nous sommes heureux de nous
trouver l pour vous rendre service.

--C'est la vrit, capdbiou! ajouta Cocardasse, nous allons vous
donner un bon coup d'paule.

Lagardre clata de rire, tant l'ide lui sembla bouffonne.

--Vous ne rirez plus, monsieur le chevalier, pronona le Gascon avec
emphase, quand je vous aurai appris certaine nouvelle...

--Voyons ta nouvelle?

--Nevers ne viendra pas seul au rendez-vous.

--Fi donc! pourquoi cela?

--Parce que, aprs ce que vous lui avez crit, il ne s'agit plus entre
vous d'une partie de plaisir... l'un de vous deux doit mourir ce
soir... Nevers est l'poux de mademoiselle de Caylus.

Cocardasse junior se trompait en pensant que Lagardre ne rirait plus.
Le fou se tint les ctes.

--Bravo! s'cria-t-il, un mariage secret! un roman espagnol! Pardieu!
voil qui me comble, et je n'esprais pas si bien pour ma dernire
aventure!




VI

--La fentre basse.--


--Et dire qu'on exile des hommes pareils! pronona frre Passepoil
d'un ton profondment pntr.

La nuit s'annonait noire. Les masses sombres du chteau de Caylus se
dtachaient confusment sur le ciel.

--Voyons, chevalier, dit le Gascon au moment o Lagardre se levait et
resserrait le ceinturon de son pe, pas de fausse honte, vivadiou!...
acceptez nos services pour ce combat, qui doit tre ingal!

Lagardre haussa les paules.

Passepoil lui toucha le bras par derrire.

--Si je pouvais vous tre utile, murmura-t-il en rougissant outre
mesure, pour la galante quipe...

La morale en action affirme, sur la foi d'un philosophe grec, que le
rouge est la couleur de la vertu. Amable Passepoil avait au plus haut
degr la couleur, mais il manquait absolument de vertu.

--Palsambleu! mes camarades, s'cria Lagardre, j'ai coutume de faire
mes affaires tout seul; et vous le savez bien... La brune vient... une
dernire rasade, et dcampez! voil le service que je rclame.

Les aventuriers allrent  leurs chevaux. Les matres d'armes ne
bougrent pas.

Le Gascon prit Lagardre  part.

--Je me ferais tuer pour vous comme un chien sandiou! chevalier,
dit-il avec embarras... mais...

--Mais quoi?

--Chacun son mtier, vous savez... Nous ne pouvons pas quitter ce
lieu.

--Ah! ah!... Et pourquoi cela?

--Parce que nous attendons aussi quelqu'un.

--Vraiment! Qui est ce quelqu'un?

--Ne vous fchez pas... Ce quelqu'un est Philippe de Nevers.

Le Parisien tressaillit.

--Ah! ah! fit-il encore; et pourquoi attendez-vous M. de Nevers?

--Pour le compte d'un digne gentilhomme...

Il n'acheva pas. Les doigts de Lagardre lui serraient le poignet
comme un tau.

--Un guet-apens! s'cria ce dernier, et c'est  moi que tu viens dire
cela!

--Je vous fais observer..., commena frre Passepoil.

--La paix mes drles!... Je vous dfends,--vous m'entendez bien,
n'est-ce pas?--je vous dfends de toucher un cheveu de Nevers, sous
peine d'avoir affaire  moi!... Nevers m'appartient... s'il doit
mourir, ce sera de ma main, en loyal combat... mais de la vtre, non
pas!... diable d'enfer! non pas, tant que je serai vivant!

Il s'tait dress de toute sa hauteur. Il tait de ceux dont la voix,
dans la colre, ne tremble pas, mais vibre plus sonore.

Les spadassins l'entouraient irrsolus.

--Ah! c'est pour cela, reprit-il, que vous vous tes fait enseigner la
botte de Nevers! et c'est moi... Carrigue! s'interrompit-il.

Celui-ci vint  l'ordre, avec ses gens qui tenaient par la bride
leurs chevaux chargs de fourrage.

--C'est une honte, reprit le Parisien, une honte que de tels gens nous
aient fait partager leur vin!

--Voil un mot bien dur! soupira Passepoil, dont les yeux se
mouillrent.

Cocardasse junior blasphmait en lui-mme tous les savants jurons que
put jamais produire cette fertile terre de Gascogne.

--En selle, et au galop! poursuivit Lagardre. Je n'ai besoin de
personne pour faire justice de ces drles.

Carrigue et ses gens, qui avaient tt des rapires de prvt, ne
demandaient pas mieux que d'aller un peu plus loin jouir de la
fracheur de la nuit.

--Quant  vous, continua le jeune chevau-lger, vous allez dguerpir,
et vite! ou, par la mordieu! je vais vous donner une seconde leon
d'armes...  fond!

Il dgana. Cocardasse et Passepoil firent reculer les estafiers, qui,
forts de leur nombre, avaient des vellits de rvolte.

--Qu'avons-nous  nous plaindre, insinua Passepoil, s'il veut
absolument faire notre besogne?

Pour la logique, vous ne trouverez pas beaucoup de Normands plus
ferrs que frre Passepoil.

--Allons-nous-en! tel fut l'avis gnral.

Il est vrai que l'pe de Lagardre sifflait et fouettait le vent.

--Capdbiou! fit observer Cocardasse en ouvrant la retraite, le bon
sens dit que nous n'avons pas peur; chevalier, nous vous cdons la
place.

--Pour vous faire plaisir, ajouta Passepoil; adieu!

--Au diable! rpliqua le Parisien en tournant le dos.

Les fourrageurs partirent au galop, les estafiers disparurent derrire
l'enclos du cabaret. Ils oublirent de payer; mais Passepoil ravit en
passant un doux baiser  la maritorne, qui demandait son argent.

Ce fut Lagardre qui solda tous les cots.

--La fille! dit-il, ferme tes volets et mets tes barres... Quoi que tu
entendes, l, dans la douve, cette nuit, que chacun, dans ta maison,
dorme sur les deux oreilles. Ce sont affaires qui ne vous regardent
point!

La maritorne ferma ses volets et mit ses barres.

La nuit tait presque complte, une nuit sans lune et sans toiles.

Un lumignon fumeux, plac  la tte du pont de planches, sous la niche
d'une sainte Vierge, brillait faiblement, mais n'clairait point au
del d'un cercle de dix ou douze pas. Sa lumire d'ailleurs ne pouvait
descendre dans les douves,  cause du pont qui la masquait.

Lagardre tait seul. Le galop des chevaux s'tait touff au
lointain. La valle de Louron se plongeait dj dans une obscurit
profonde o luisaient  et l quelques lueurs rougetres marquant la
cabane d'un laboureur ou la loge d'un berger.

Le son plaintif des clochettes attaches au cou des chvres montait,
quand le vent donnait, avec les murmures sourds du gave d'Arau, qui
verse ses eaux dans la Clarabide, au pied du Hachaz.

--Huit contre un, les misrables! se disait le jeune Parisien en
prenant le chemin charretier pour descendre au fond de la douve: un
assassinat! Quels bandits!... C'est  dgoter de l'pe!

Il donna contre les tas de foin, ravags par Carrigue et sa troupe.

--Par le ciel! reprit-il en secouant son manteau, voici une crainte
qui me pousse. Le page va prvenir Nevers qu'il y a ici une bande
d'gorgeurs. Et Nevers ne viendra pas. Et ce sera une partie manque;
la plus belle partie du monde. Diable d'enfer! s'il en est ainsi,
demain il y aura huit coquins d'assomms.

Il arrivait sous le pont. Ses yeux s'habituaient  l'obscurit.

Les fourrageurs avaient fait une large place nette, juste  l'endroit
o Lagardre tait en ce moment, devant la fentre basse.

Il regarda cela d'un air content, et pensa qu'on serait bien en ce
lieu pour jouer de la flamberge.

Mais il pensait encore  autre chose. L'ide de pntrer dans cet
inabordable chteau le tenait au collet. Ce sont de vrais diables que
ces hros qui ne tournent point vers le bien la force exceptionnelle
dont ils sont dous.

Murailles, verrous, gardiens, le beau Lagardre se riait de tout cela.

Il n'et point voulu d'une aventure o quelqu'un de ces obstacles et
manqu.

--Faisons connaissance avec le terrain, se disait-il, rendu dj 
l'espigle gaiet de sa nature. Morbleu! M. le duc va nous arriver
bien en colre, et nous n'avons qu' nous tenir!... Quelle nuit! il
faudra ferrailler au jug... Du diable si on pourra voir la pointe
des pes!

Il tait au pied des grands murs. Le chteau dressait  pic au-dessus
de sa tte sa masse norme, et le pont traait un arc noir sur le
ciel. Escalader ce mur  l'aide du poignard, c'tait l'affaire de
toute une nuit. En ttonnant, la main de Lagardre rencontra la
fentre basse.

--Bon, cela! s'cria-t-il. ! que vais-je lui dire,  cette fire
beaut? Je vois d'ici l'clair mchant de ses yeux noirs, ses sourcils
d'aigle froncs par l'indignation.

Il se frotta les mains de tout coeur.

--Dlicieux! dlicieux!... Je lui dirai... Il faut quelque chose de
bien tourn... je lui dirai... Palsambleu! pargnons nos frais
d'loquence... Mais qu'est cela? s'interrompit-il tout  coup. Ce
Nevers est charmant!... toujours charmant!

Il s'arrta pour couter. Un bruit avait frapp son oreille.

Des pas sonnaient, en effet, au bord de la douve, des pas de
gentilhomme; car on entendait le tintement argentin des perons.

--Oh! oh! pensa Lagardre, matre Cocardasse aurait-il dit vrai? M. le
duc se serait-il fait accompagner!

Le bruit de pas cessa. Le lumignon plac  la tte du pont claira
deux hommes envelopps de longs manteaux, et immobiles.

On voyait bien que leurs regards cherchaient  percer l'obscurit de
la douve.

--Je ne vois personne, dit l'un d'eux  voix basse.

--Si fait, rpondit l'autre, l-bas, prs de la fentre.

Et il appela avec prcaution.

--Cocardasse!...

Lagardre resta immobile.

--Fanza! appela encore le second interlocuteur: c'est moi... M. de
Peyrolles!

--Il me semble que je connais ce nom de coquin! pensa Lagardre.

Peyrolles appela pour la troisime fois:

--Passepoil!... Staupitz!

--Si ce n'tait pas un des ntres? murmura son compagnon.

--C'est impossible, rpliqua Peyrolles, j'ai ordonn qu'on laisst ici
une sentinelle... C'est Saldagne, je le reconnais... Saldagne!

--Prsent! rpondit Lagardre, qui prit  tout hasard l'accent
espagnol.

--Voyez-vous! s'cria M. de Peyrolles, j'en tais sr!... Descendons
par l'escalier... ici... voil la premire marche...

Lagardre pensait:

--Du diable si je ne joue pas un rle dans cette comdie!

Les deux hommes descendaient.--Le compagnon de Peyrolles tait, sous
son manteau, de belle taille et de riche prestance. Lagardre avait
cru reconnatre dans son accent, quand il avait parl, un lger
ressouvenir de la gamme italienne.

--Parlons bas, s'il vous plat, dit-il en descendant avec prcaution
l'escalier troit et roide.

--Inutile, monseigneur, rpondit Peyrolles.

--Bon! fit Lagardre, c'est un monseigneur.

--Inutile! poursuivit le factotum; les drles savent parfaitement le
nom de celui qui les paye.

--Moi, je n'en sais rien, pensa le jeune chevau-lger, et je voudrais
bien le savoir.

--J'ai eu beau faire, reprit M. de Peyrolles, ils n'ont pas voulu
croire que c'tait M. le marquis de Caylus.

--C'est dj prcieux  savoir, se dit Lagardre; il est vident que
j'ai affaire ici  deux parfaits coquins!

--Tu viens de la chapelle? demanda celui qui semblait tre le matre.

--Je suis arriv trop tard, rpondit Peyrolles d'un air contrit.

Le matre frappa du pied avec colre.

--Maladroit! s'cria-t-il.

--J'ai fait ce que j'ai pu, monseigneur. J'ai bien trouv le registre
o dom Bernard avait inscrit le mariage de mademoiselle de Caylus avec
M. de Nevers, ainsi que la naissance de leur fille...

--Eh bien?

--Les pages contenant ces inscriptions ont t arraches.

Lagardre tait tout oreilles.

--On nous a prvenus! dit le matre avec dpit, mais qui? Aurore?...
Oui, ce doit tre Aurore... Elle pense voir Nevers cette nuit, elle
veut lui remettre avec l'enfant les titres qui tablissent sa
naissance... Dame Marthe n'a pu me dire cela, puisqu'elle l'ignorait
elle-mme, mais je le devine.

--Eh bien, qu'importe? fit Peyrolles. Nous sommes  la parade!... Une
fois Nevers mort...

--Une fois Nevers mort, repartit le matre, l'hritage va tout droit 
l'enfant.

Il y eut un silence. Lagardre retenait son souffle.

--L'enfant..., commena trs-bas Peyrolles.

--L'enfant disparatra, interrompit celui qu'on appelait monseigneur;
j'aurais voulu viter cette extrmit, mais elle ne m'arrtera pas...
Quel homme est ce Saldagne?

--Un dtermin coquin.

--Peut-on se fier  lui?

--Pourvu qu'on le paye bien..., oui.

Le matre rflchissait.

--J'aurais voulu, dit-il, n'avoir d'autre confident que nous-mmes...
mais ni toi ni moi n'avons la tournure de Nevers...

--Vous tes trop grand, rpliqua Peyrolles, je suis trop maigre.

--Il fait noir comme dans un four, reprit le matre, et ce Saldagne
est  peu prs de la taille du duc... Appelle-le!

--Saldagne! fit Peyrolles.

--Prsent! rpondit encore le Parisien.

--Avance ici!

Lagardre s'avana. Il avait relev le col de son manteau, et les
bords de son feutre lui cachaient le visage.

--Veux-tu gagner cinquante pistoles outre ta part? lui demanda le
matre.

--Cinquante pistoles! rpondit le Parisien; que faut-il faire?

Tout en parlant, il faisait ce qu'il pouvait pour distinguer les
traits de l'inconnu, mais ce dernier tait aussi bien cach que lui.

--Devines-tu? demanda le matre  Peyrolles.

--Oui, rpliqua celui-ci.

--Approuves-tu?

--J'approuve. Mais notre homme a un mot de passe.

--Dame Marthe me l'a donn. C'est la devise de Nevers.

--_Adsum?_ demanda Peyrolles.

--Il a coutume de le dire en franais: _J'y suis!_

--J'y suis! rpta involontairement Lagardre.

--Tu prononceras cela tout bas sous la fentre, dit l'inconnu, qui se
pencha vers lui. Les volets s'ouvriront, puis la grille qui est 
charnire... Une femme paratra, elle te parlera, tu ne sonneras mot,
mais tu mettras un doigt sur ta bouche. Comprends-tu?

--Pour faire croire que nous sommes pis? Oui, je comprends.

--Il est intelligent, ce garon-l, murmura le matre.

Puis, reprenant:

--La femme te remettra un fardeau... tu le prendras en silence... tu
me l'apporteras...

--Et vous me compterez cinquante pistoles?

--C'est cela!

--Je suis votre homme...

--Chut!... fit M. de Peyrolles.

Ils se prirent tous trois  couter. On entendait un bruit lointain
dans la campagne.

--Sparons-nous, dit le matre; o sont tes compagnons?

Lagardre montra sans hsiter la partie des douves qui tournait au
del du pont vers le Hachaz.

--Ici, rpliqua-t-il, en embuscade dans le foin.

--C'est bien; tu te souviens du mot de passe?

--_J'y suis!_

--Bonne chance, et  bientt.

--A bientt!

Peyrolles et son compagnon remontrent l'escalier. Lagardre les
suivait des yeux.

Il essuya son front, que la sueur trempait.

--Dieu me tiendra compte  mes derniers moments, se dit-il, de
l'effort que j'ai fait pour ne pas mettre mon pe dans le ventre de
ces misrables!... Mais il faut aller jusqu'au bout... Dsormais, je
veux savoir!

Il mit sa tte entre ses mains, car ses penses bouillaient dans son
cerveau.

Nous pouvons affirmer qu'il ne songeait plus gure  son duel ni  son
escalade d'amour.

--Que faire? se dit-il; enlever la petite fille? car ce fardeau, ce
doit tre l'enfant... mais  qui la confier?... je ne connais dans ce
pays que Carrigue et ses bandouliers... mauvaises gouvernantes pour
une jeune demoiselle!... Et pourtant il faut que je l'aie!... il le
faut!... Si je ne la tire pas de l, les infmes tueront l'enfant
comme ils comptent tuer le pre... Par la mordieu! ce n'tait
cependant point pour tout cela que j'tais venu!

Il se promenait  grands pas entre les meules de foin. Son agitation
tait extrme.

A tout instant, il regardait cette fameuse fentre basse, pour voir si
les contrevents ne roulaient point sur leurs gros gonds rouills.

Il ne vit rien, mais il entendit bientt un bruit faible 
l'intrieur. C'tait la grille qui s'ouvrait derrire les volets.

--_Adsum!_ dit une voix de femme qui tremblait.

Lagardre enjamba d'un saut les bottes de foin qui le sparaient du
rempart, et rpondit sous la croise:

--_J'y suis!_

--Dieu soit lou! fit la voix de femme.

Et les contrevents s'ouvrirent  leur tour.

La nuit tait bien obscure, mais les yeux du Parisien taient faits
depuis longtemps aux tnbres. Dans la femme qui se pencha en dehors
de la fentre, il reconnut parfaitement Aurore de Caylus, toujours
belle, mais ple et brise par l'pouvante.

Si vous eussiez dit en ce moment  Lagardre qu'il avait fait dessein
d'entrer dans la chambre de cette femme par surprise, il vous et
donn un dmenti.

Cela, de la meilleure foi du monde.

Ne ft-ce que pour quelques minutes, sa fivre folle faisait trve. Il
tait sage en restant hardi comme un lion.

Peut-tre qu' cette heure un autre homme naissait en lui.

Aurore regarda au-devant d'elle.

--Je ne vois rien, dit-elle. Philippe, o tes-vous?

Lagardre lui tendit sa main, qu'elle pressa contre son coeur.

Lagardre chancela. Il se sentit venir des larmes.

--Philippe, Philippe, reprit la pauvre jeune femme, tes-vous bien sr
de n'avoir pas t suivi? Nous sommes vendus, nous sommes trahis!...

--Ayez courage, madame, balbutia le Parisien.

--Est-ce toi qui as parl? s'cria-t-elle. Tiens! c'est certain... je
deviens folle! je ne reconnais plus ta voix.

L'une de ses mains tenait le fardeau dont M. de Peyrolles et son
compagnon avaient parl; de l'autre, elle se pressa le front, comme
pour fixer ses penses en rvolte.

--J'ai tant de choses  te dire! reprit-elle. Par o commencerai-je?

--Nous n'avons pas le temps, murmura Lagardre, qui avait pudeur de
surprendre certains secrets; htons-nous, madame.

--Pourquoi ce ton glac?... pourquoi ne m'appelles-tu pas Aurore?
Est-ce que tu es fch contre moi?

--Htons-nous, Aurore! htons-nous!

--Je t'obis, mon Philippe bien-aim... je t'obirai toujours!...
Voici notre petite chrie... prends-la... elle n'est plus en sret
avec moi... Ma lettre a d t'instruire... Il se trame autour de nous
quelque infamie...

Elle tendit l'enfant, qui dormait, enveloppe dans une pelisse de
soie.

Lagardre la reut sans dire une parole.

--Que je l'embrasse encore! s'cria la pauvre mre, dont la poitrine
clatait en sanglots; rends-la moi, Philippe... Ah! je croyais mon
coeur plus fort!... Qui sait quand je reverrai ma fille!

Les larmes noyrent sa voix.

Lagardre sentit qu'elle lui tendait un objet blanc, et demanda:

--Qu'est-ce que ceci?

--Tu sais bien... Mais tu es aussi troubl que moi, mon pauvre
Philippe... Ce sont les pages arraches au registre de la chapelle,
tout l'avenir de notre enfant!

Lagardre prit les papiers en silence. Il craignait de parler.

Les papiers taient dans une enveloppe au sceau de la chapelle
paroissiale de Caylus.

Au moment o il les recevait, un son de cornet  bouquin, plaintif et
prolong, se fit entendre dans la valle.

--Ce doit tre un signal, s'cria mademoiselle de Caylus; sauve-toi,
Philippe, sauve-toi!

--Adieu, dit Lagardre jouant son rle jusqu'au bout pour ne pas
briser le coeur de la pauvre jeune mre; ne crains rien, Aurore: ton
enfant est en sret.

Elle attira sa main jusqu' ses lvres et la baisa ardemment.

--Je t'aime! fit-elle seulement  travers ses larmes.

Puis elle ferma les contrevents et disparut.




VII

--Deux contre vingt.--


C'tait, en effet, un signal.

Trois hommes, portant des cornets de berger, taient aposts sur la
route d'Argels, que devait suivre M. le duc de Nevers pour se rendre
au chteau de Caylus, o l'appelaient  la fois une lettre suppliante
de sa jeune femme et l'insolente missive du chevalier de Lagardre.

Le premier de ces hommes devait envoyer un son au moment o Nevers
passerait la Clarabide, le second quand il entrerait en fort, le
troisime quand il arriverait aux premires maisons du hameau de
Tarrides.

Il y avait tout le long de ce chemin de bons endroits pour commettre
un meurtre. Mais Philippe de Gonzague n'avait point l'habitude
d'attaquer en face. Il voulait colorer son crime. L'assassinat devait
s'appeler vengeance et passer bon gr mal gr sur le compte de
Caylus-Verrous.

Voici donc notre beau Lagardre, notre incorrigible batailleur, notre
triple fou, voici donc la premire lame de France et de Navarre avec
une petite fille de deux ans sur les bras.

Il tait, veuillez en tre convaincus, fort embarrass de sa personne;
il portait l'enfant gauchement, comme un notaire fait l'exercice; il
la berait dans ses mains maladroites  ce mtier nouveau. Il n'avait
plus qu'une proccupation en cet univers: c'tait de ne point veiller
la petite fille!...

--Dodo! l'enfant do! disait-il, les yeux humides, mais ne pouvant
s'empcher de rire.

Vous l'eussiez donn en mille  tous les chevau-lgers du corps, ses
anciens camarades: aucun n'aurait devin ce que le terrible bretteur
faisait en ce moment sur la route de l'exil.

Il tait tout entier  sa besogne de bonne d'enfant; il regardait 
ses pieds pour ne point donner de secousses  la dormeuse, il et
voulu avoir un coussin d'ouate dans chaque main.

Un second signal plus rapproch envoya sa note plaintive dans le
silence de la nuit.

--Que diable est cela? se dit Lagardre.

Mais il regardait la petite Aurore.

Il n'osait pas l'embrasser.

C'tait un joli petit tre, blanc et rose; ses paupires fermes
montraient dj les longs cils de soie qu'elle hritait de sa mre.

Un ange! un bel ange de Dieu endormi!

Lagardre coutait son souffle si doux et si pur: Lagardre admirait
ce calme profond, ce repos qui tait un long sourire.

--Et ce calme, ce repos, se disait-il, au moment o sa mre pleure, au
moment o son pre... Ah! ah! s'interrompit-il, ceci va changer bien
des choses. On a confi un enfant  cet cervel de Lagardre... c'est
bon; pour dfendre l'enfant, la cervelle va lui venir.

Puis il reprenait:

--Comme cela dort!... A quoi peuvent penser ces petits fronts
couronns de leurs boucles angliques? C'est une me qui est l
dedans. Cela deviendra une femme capable de charmer, d'aimer, hlas!
et de souffrir.

Puis encore:

--Comme il doit tre bon de gagner peu  peu,  force de soins, 
force de tendresse, tout l'amour de ces chres petites cratures, de
guetter le premier sourire, d'attendre la premire caresse, et qu'il
doit tre facile de se dvouer tout entier  leur bonheur!

Et mille autres folies que la plupart des hommes de bon sens
n'auraient point trouves.

Et mille navets tendres qui feraient sourire les messieurs, mais qui
eussent mis des larmes dans les yeux de toutes les mres.

Et enfin ce mot, ce dernier mot, parti du fond de son coeur comme un
acte de contrition:

--Ah! je n'avais jamais tenu un enfant dans mes bras!

A ce moment, le troisime signal partit derrire les cabanes du hameau
de Tarrides.

Lagardre tressaillit et s'veilla. Il avait rv qu'il tait pre.

Un pas vif et sonore se fit entendre au revers du cabaret de la
Pomme-d'Adam. Cela ne se pouvait confondre avec la marche de ces
soudards qui taient l tout  l'heure. Au premier son, Lagardre se
dit:

--C'est lui!

Nevers avait d laisser son cheval  la lisire de la fort.

Au bout d'une minute  peine, Lagardre, qui devinait bien maintenant
que ces cris du cornet  bouquin dans la valle, sous bois et sur la
montagne, taient pour Nevers, le vit passer devant le lumignon qui
clairait l'image de la Vierge  la tte du pont.

La belle tte de Philippe de Nevers, pensive quoique toute jeune, fut
illumine vivement durant une seconde; puis on ne vit plus que la
noire silhouette d'un homme  la taille fire et haute; puis encore
l'homme disparut.

Nevers descendait les degrs du petit escalier coll au rebord des
douves.

Quand il toucha le sol du foss, le Parisien l'entendit qui mettait
l'pe  la main et qui murmurait entre ses dents:

--Deux porteurs de torches ne feraient pas mal ici.

Il s'avana en ttonnant. Les bottes de foin jetes  et l le
faisaient trbucher.

--Est-ce que ce diable de chevalier me veut faire jouer 
colin-maillard! dit-il avec un commencement d'impatience.

Puis, s'arrtant:

--Hol! n'y a-t-il personne ici?

--Il y a moi, rpondit le Parisien, et plt  Dieu qu'il n'y et que
moi!

Nevers n'entendit point la seconde moiti de cette rponse. Il se
dirigea vivement vers l'endroit d'o la voix tait partie.

--A la besogne, chevalier! s'cria-t-il; livrez-moi seulement le fer,
pour que je sache bien o vous tes. Je n'ai pas beaucoup de temps 
vous donner.

Le Parisien berait toujours la petite fille, qui dormait de mieux en
mieux.

--Il faut d'abord que vous m'coutiez, monsieur le duc, commena-t-il.

--Je vous dfie de me persuader cela, interrompit Nevers, aprs le
message que j'ai reu de vous ce matin. Voici que je vous aperois;
chevalier, en garde!

Lagardre n'avait pas seulement song  dganer.

Son pe, qui d'ordinaire sautait toute seule hors du fourreau,
semblait sommeiller comme le beau petit ange qu'il tenait dans ses
bras.

--Quand je vous ai envoy mon message de ce matin, dit-il, j'ignorais
ce que je sais ce soir.

--Oh! oh! fit le jeune duc d'un accent railleur, nous n'aimons pas 
ferrailler  ttons, je vois cela.

Il fit un pas, l'pe haute. Lagardre rompit, et dgana en disant:

--coutez-moi seulement!

--Pour que vous insultiez encore mademoiselle de Caylus, n'est-ce pas?

La voix du jeune duc tremblait de colre.

--Non, sur ma foi! non... je veux vous dire... Diable d'homme!
s'interrompit-il en parant la premire attaque de Nevers; prenez donc
garde!

Nevers, furieux, crut qu'on se moquait de lui.

Il fondit de tout son lan sur son adversaire et lui porta bottes sur
bottes avec la prodigieuse vivacit qui le faisait si terrible sur le
terrain.

Le Parisien para d'abord de pied ferme et sans riposter. Ensuite, il
se mit  rompre en parant toujours, et,  chaque fois qu'il rejetait 
droite ou  gauche l'pe de Nevers, il rptait:

--coutez-moi! coutez-moi! coutez-moi!

--Non, non, non, rpondait Nevers accompagnant chaque ngation d'une
solide estocade.

A force de rompre, le Parisien se sentit accul tout contre le
rempart. Le sang lui montait rudement aux oreilles.

Rsister si longtemps  l'envie de rendre un honnte horion, voil de
l'hrosme!

--coutez-moi! dit-il une dernire fois.

--Non! rpondit encore Nevers.

--Vous voyez bien que je ne puis plus reculer! fit Lagardre avec un
accent de dtresse qui avait son ct comique.

--Tant mieux! riposta Nevers.

--Diable d'enfer! s'cria Lagardre  bout de parades et de patience,
faudra-t-il vous fendre le crne pour vous empcher de tuer votre
enfant?

Ce fut comme un coup de foudre. L'pe tomba des mains de Nevers.

--Mon enfant! rpta-t-il; ma fille dans vos bras!...

Lagardre avait envelopp de son manteau sa charge prcieuse. Dans les
tnbres, Nevers avait cru jusqu'alors que le Parisien se servait de
son manteau roul autour du bras gauche comme d'un bouclier. C'tait
la coutume.

Son sang se figeait dans ses veines quand il pensait aux bottes
furieuses qu'il avait pousses au hasard. Son pe aurait pu...

--Chevalier, dit-il, vous tes un fou, comme moi et tant d'autres...
mais fou d'honneur, fou de vaillance... On viendrait me dire que vous
vous tes vendu au marquis de Caylus, sur ma parole, je ne le croirais
pas!

--Bien oblig, fit le Parisien, qui soufflait comme un cheval
vainqueur aprs la course; quelle grle de coups!... Vous tes un
moulin  estocades, monsieur le duc!

--Rendez-moi ma fille!...

Nevers, disant cela, voulut soulever le manteau.

Mais le Parisien lui rabattit la main d'un petit coup sec.

--Doucement! fit-il, vous allez me la rveiller, vous!

--M'apprendrez-vous du moins...?

--Diable d'homme! il ne voulait pas me laisser parler. Le voil
maintenant qui prtend me forcer  lui conter des histoires.
Embrassez-moi cela, pre... voyons, lgrement, bien lgrement.

Nevers fit comme on lui disait, machinalement.

--Avez-vous vu quelquefois en salle un tour d'armes pareil? demanda
Lagardre avec un naf orgueil: soutenir une attaque  fond, l'attaque
de Nevers, de Nevers en colre, sans riposter une seule fois, avec un
enfant endormi dans les bras, un enfant qui ne s'veille point?

--Au nom du Ciel! supplia le jeune duc.

--Dites au moins que c'est un beau travail!... Tte-bleu! je suis en
nage. Vous voudriez bien savoir...? s'interrompit-il. Assez
d'embrassades, papa! Laissez-nous, maintenant. Nous sommes dj de
vieux amis tous deux, la minette et moi. Je gage cent pistoles, et du
diable si je les ai! qu'elle va me sourire en s'veillant.

Il la recouvrit du pan de son manteau avec un soin et des prcautions
que n'ont certes pas toujours les bonnes nourrices.

Puis il la dposa dans le foin, sous le pont, contre le rempart.

--Monsieur le duc, ajouta-t-il en reprenant tout d'un coup son accent
srieux et mle, je rponds de votre fille sur ma vie, quoi qu'il
arrive. Ce faisant, j'expie autant qu'il est en moi le tort d'avoir
parl lgrement de sa mre, qui est une belle, une noble, une sainte
femme!

--Vous me ferez mourir!... gronda Nevers, qui tait  la torture; vous
avez donc vu Aurore?

--Je l'ai vue.

--O cela?

--Ici,  cette fentre.

--Et c'est elle qui vous a donn l'enfant?

--C'est elle qui a cru mettre sa fille sous la protection de son
poux.

--Je m'y perds!...

--Ah! monsieur le duc, il se passe ici d'tranges choses! Puisque vous
tes en humeur de bataille, vous en aurez, Dieu merci, tout  l'heure
 coeur joie!

--Une attaque? fit Nevers.

Le Parisien se baissa tout  coup et mit son oreille contre terre.

--J'ai cru qu'ils venaient, murmura-t-il en se relevant.

--De qui parlez-vous?

--Des braves qui sont chargs de vous assassiner.

Il raconta en peu de mots la conversation qu'il avait surprise, son
entrevue nocturne avec M. de Peyrolles et un inconnu, l'arrive
d'Aurore, et ce qui s'en tait suivi.

Nevers l'coutait stupfait.

--De sorte que, acheva Lagardre, j'ai gagn ce soir mes cinquante
pistoles sans aucunement me dranger.

--Ce Peyrolles, disait M. de Nevers en se parlant  lui-mme, est
l'homme de confiance de Philippe de Gonzague, mon meilleur ami, un
frre, qui est prsentement dans ce chteau pour me servir.

--Je n'ai jamais eu l'honneur de me rencontrer avec M. le prince de
Gonzague, rpondit Lagardre; je ne sais pas si c'tait lui.

--Lui!... se rcria Nevers; c'est impossible! Ce Peyrolles a une
figure de sclrat; il se sera fait acheter par le vieux Caylus.

Lagardre fourbissait paisiblement son pe avec le pan de sa
jaquette.

--Ce n'tait pas M. de Caylus, dit-il, c'tait un jeune homme. Mais ne
nous perdons pas en suppositions, monsieur le duc; quel que soit le
nom de ce misrable, c'est un gaillard habile. Ses mesures taient
prises admirablement: il savait jusqu' votre mot de passe. C'est 
l'aide de ce mot que j'ai pu tromper Aurore de Caylus. Ah! celle-l
vous aime, entendez-vous! et j'aurais voulu baiser la terre  ses
pieds pour faire pnitence de mes fatuits folles. Voyons!
s'interrompit-il, n'ai-je plus rien  vous dire? Rien, sinon qu'il y a
un paquet scell sous la pelisse de l'enfant: son acte de naissance et
votre acte de mariage. Ah! ah! ma belle! fit-il en admirant son pe
fourbie, qui semblait attirer tous les ples rayons pars dans la
nuit, et qui les renvoyait en une gerbe de fugitives tincelles, voici
notre toilette acheve... Nous avons fait assez de fredaines! Nous
allons nous mettre en branle pour une bonne cause, mademoiselle... et
tenez-vous bien!

Le jeune duc serra sa main dans les deux siennes.

--Lagardre, dit-il d'une voix profondment mue, je ne vous
connaissais pas... Vous tes un noble coeur!

--Moi, rpliqua le Parisien en riant, je n'ai plus qu'une ide, c'est
de me marier le plus tt possible, afin d'avoir un ange blond 
caresser. Mais chut!...

Il tomba vivement sur ses genoux.

--Oh! cette fois, je ne me trompe pas, reprit-il.

Nevers se pencha aussi pour couter.

--Je n'entends rien, dit-il.

--C'est que vous tes un duc, rpliqua le Parisien.

Puis il ajouta en se relevant:

--On rampe l-bas, du ct du Hachaz, et ici, vers l'ouest.

--Si je pouvais faire savoir  Gonzague en quel tat je suis, pensa
tout haut Nevers, nous aurions une bonne pe de plus.

Lagardre secoua la tte.

--J'aimerais mieux Carrigue et mes gens avec leurs carabines,
rpliqua-t-il.

Il s'interrompit tout  coup pour demander:

--tes-vous venu seul?

--Avec un enfant: Berrichon, mon page.

--Je le connais; il est leste et adroit. S'il tait possible de le
faire venir.

Nevers mit ses doigts entre ses lvres, et donna un coup de sifflet
retentissant.

Un coup de sifflet pareil lui rpondit derrire le cabaret de la
Pomme-d'Adam.

--La question est de savoir, murmura Lagardre, s'il pourra parvenir
jusqu' nous.

--Il passerait par un trou d'aiguille! dit Nevers.

L'instant d'aprs, en effet, on vit paratre le page au haut de la
berge.

--C'est un brave enfant! s'cria le Parisien, qui s'avana vers lui.

--Saute! commanda-t-il.

Le page obit aussitt, et Lagardre le reut dans ses bras.

--Faites vite, dit le petit homme; ils avancent l-haut... Dans une
minute, il n'y aura plus de passage.

--Je les croyais en bas, repartit Lagardre tonn.

--Il y en a partout!

--Mais ils ne sont que huit!

--Ils sont vingt pour le moins... Quand ils ont vu que vous tiez
deux, ils ont pris les contrebandiers du Mialhat...

--Bah! fit Lagardre, vingt ou huit, qu'importe? Tu vas monter 
cheval, mon garon; mes gens sont l-bas au hameau de Gau... Une
demi-heure pour aller et revenir... Marche!

Il le saisit par les jambes et l'enleva. L'enfant se roidit et put
saisir le rebord du foss. Quelques secondes s'coulrent, puis un
coup de sifflet annona son entre en fort.

--Que diable! dit Lagardre, nous tiendrons bien une demi-heure s'ils
nous laissent lever nos fortifications.

--Voyez! fit le jeune duc en montrant du doigt un objet qui brillait
faiblement de l'autre ct du pont.

--C'est l'pe de frre Passepoil, un coquin soigneux, qui ne laisse
jamais de rouille  sa lame... Cocardasse doit tre avec lui...
Ceux-l n'attaqueront pas... Un coup de main, s'il vous plat,
monsieur le duc, pendant que nous avons le temps.

Il y avait au fond du foss, outre les bottes de foin parses ou
accumules, des dbris de toute sorte, des planches, des madriers, des
branches mortes. Il y avait, de plus, une charrette  demi charge que
les faneurs avaient laisse lors de la descente de Carrigue et de ses
gens.

Lagardre et Nevers, prenant la charrette pour point d'appui et
l'endroit o dormait l'enfant pour centre, improvisrent lestement un
systme de barricades afin de rompre au moins le front d'attaque des
assaillants.

Le Parisien dirigeait les travaux. Ce fut une citadelle bien pauvre et
bien lmentaire; mais elle eut du moins ce mrite d'tre btie en une
minute.

Lagardre avait amass des matriaux  et l; Nevers entassait les
bottes de foin servant de fascines. On laissait partout des passages
pour les sorties.

Vauban et envi cet impromptu de forteresse.

Une demi-heure! il s'agissait de tenir une demi-heure!

Tout en travaillant, Nevers disait:

--Ah ! bien dcidment, vous allez donc vous battre pour moi,
chevalier?

--Et comme il faut, monsieur le duc; vous allez voir!... Pour vous un
peu... normment pour la petite fille!

Les fortifications taient acheves. Ce n'tait rien; mais dans ces
tnbres cela pouvait embarrasser gravement l'attaque. Nos deux
assigs comptaient l-dessus.

Ils comptaient encore plus sur leurs bonnes pes.

--Chevalier, dit Nevers, je n'oublierai pas cela... C'est dsormais
entre nous  la vie,  la mort!...

Lagardre lui tendit la main; le duc l'attira contre sa poitrine et
lui donna l'accolade.

--Frre, reprit-il, si je vis, tout sera commun entre nous... si je
meurs...

--Vous ne mourrez pas! interrompit le Parisien.

--Si je meurs..., rpta Nevers.

--Eh bien, sur ma part du paradis, s'cria Lagardre avec motion, je
serai son pre!

Ils se tinrent un instant embrasss, et jamais deux plus vaillants
coeurs ne battirent l'un sur l'autre.

Puis Lagardre se dgagea.

--A nos pes! dit-il, les voici!

Des bruits sourds s'entendirent dans la nuit.

Lagardre et Nevers avaient l'pe nue dans la main droite, leurs
mains gauches restaient unies.

Tout  coup, les tnbres semblrent s'animer, et un grand cri les
enveloppa. Les assassins fondaient sur eux de tous les cts  la
fois.




VIII

--Bataille.--


Ils taient vingt pour le moins: le page n'avait point menti. Il y
avait l, non-seulement des contrebandiers du Mialhat, mais une
demi-douzaine de bandouliers, rcolts dans la valle.

C'tait pour cela que l'attaque venait si tard.

M. de Peyrolles avait rencontr les estafiers en embuscade. A la vue
de Saldagne, il s'tait grandement tonn.

--Pourquoi n'es-tu pas  ton poste? lui demanda-t-il.

--A quel poste?

--Ne t'ai-je pas parl tout  l'heure dans le foss?

--A moi?

--Ne t'ai-je pas promis cinquante pistoles?

On s'expliqua.

Quand Peyrolles sut qu'il avait fait un pas de clerc, quand il connut
le nom de l'homme  qui il s'tait livr, il fut pris d'une grande
frayeur.

Les braves eurent beau lui dire que Lagardre tait l pour attaquer
lui-mme, et qu'entre Nevers et lui, c'tait guerre  mort, Peyrolles
ne fut point rassur. Il comprit d'instinct l'effet qu'avait d
produire sur une me loyale et toute jeune la soudaine dcouverte
d'une trahison.

A cette heure, Lagardre devait tre un alli du duc.

A cette heure, Aurore de Caylus devait tre prvenue.

Car ce que Peyrolles ne devina point, ce fut la conduite du Parisien.
Peyrolles ne put concevoir cette tmrit de se charger d'un enfant 
l'heure du combat.

Staupitz, Pinto, le Matador et Saldagne furent dpchs en recruteurs.
Peyrolles, lui, se chargea d'avertir son matre et de surveiller
Aurore de Caylus.

En ce temps, surtout vers les frontires, on trouvait toujours
suffisante quantit de rapires  vendre. Nos quatre prvts revinrent
bien accompagns.

Mais qui pourrait dire l'embarras profond, les peines de conscience,
les douleurs en un mot de matre Cocardasse junior et de son _alter
ego_ frre Passepoil!

C'taient deux coquins, nous accordons cela volontiers; ils tuaient
pour un prix; leur rapire ne valait pas mieux qu'un stylet de bravo
ou qu'un couteau de bandit; mais les pauvres diables n'y mettaient
point de malice.

Ils gagnaient leur vie  cela. C'tait la faute du temps et des
moeurs, bien plus encore que leur faute  eux.

En ce sicle si grand qu'illuminait tant de gloire, il n'y avait gure
de brillant qu'une certaine couche superficielle, au-dessous de
laquelle tait le chaos.

Encore cette couche du dessus avait-elle bien des taches parmi ses
paillettes et sur son brocart!

La guerre avait tout dmoralis, depuis le haut jusqu'au bas.

La guerre tait mercenaire au premier chef. On peut bien le dire, pour
la plupart des gnraux comme pour les derniers soldats, l'pe tait
purement un outil.

Et la vaillance un gagne-pain.

Cocardasse et Passepoil aimaient leur petit Parisien, qui les
dpassait de la tte. Quand l'affection nat dans ces coeurs
pervertis, elle est tenace et forte.

Cocardasse et Passepoil, d'ailleurs, et  part cette affection dont
nous savons l'origine, n'taient nullement incapables de bien faire.
Il y avait de bons germes en eux, et l'affaire du petit orphelin de
l'htel ruin de Lagardre n'tait pas la seule bonne action qu'ils
eussent faite en leur vie au hasard et par mgarde.

Mais leur tendresse pour Henri tait leur meilleur sentiment, et,
quoiqu'il s'y mlt bien quelque peu d'gosme, puisqu'ils se miraient
tous deux dans leur glorieux lve, on peut dire que leur amiti
n'avait point l'intrt pour mobile. Cocardasse et Passepoil auraient
volontiers expos leur vie pour l'amour de Lagardre.

Et voil que, ce soir, la fatalit les mettait en face de lui! Pas
moyen de se ddire! Leurs lames taient  Peyrolles, qui les avait
payes. Fuir ou s'abstenir, c'tait manquer hautement au point
d'honneur, rigoureusement respect par leurs pareils.

Ils avaient t une heure entire sans s'adresser la parole. Durant
toute cette soire, Cocardasse ne jura pas une seule fois
capdbiou!

Ils poussaient tous deux de gros soupirs,  l'unisson. De temps en
temps, ils se regardaient d'un air piteux. Ce fut tout.

Quand on se mit en branle pour l'assaut, ils se serrrent la main
tristement.

Passepoil dit:

--Que veux-tu! nous ferons de notre mieux.

Et Cocardasse soupira:

--a ne se peut pas, frre Passepoil, a ne se peut pas. Fais comme
moi.

Il prit dans la poche de ses chausses le bouton d'acier qui lui
servait en salle, et l'adapta au bout de son pe. Passepoil l'imita.

Tous deux respirrent alors: ils avaient le coeur plus libre.

Les estafiers et leurs nouveaux allis s'taient diviss en trois
troupes. La premire avait tourn les douves pour arriver du ct de
l'ouest; la seconde gardait sa position au del du pont; la troisime,
compose principalement de bandouliers et de contrebandiers conduits
par Saldagne, devait attaquer de face, en arrivant par le petit
escalier.

Lagardre et Nevers les voyaient distinctement depuis quelques
secondes. Ils auraient pu compter ceux qui se glissaient le long de
l'escalier.

--Attention! avait dit Lagardre; dos  dos... toujours l'appui au
rempart... L'enfant n'a rien  craindre, il est protg par le poteau
du pont... Jouez serr, monsieur le duc! Je vous prviens qu'ils sont
capables de vous enseigner  vous-mme votre propre botte, si, par
cas, vous l'avez oublie... C'est encore moi, s'interrompit-il avec
dpit, c'est encore moi qui ai fait cette sottise-l! mais tenez-vous
ferme. Quant  moi, j'ai la peau trop dure pour ces pes de malotrus.

Sans les prcautions qu'ils avaient prises  la hte, ce premier choc
des estafiers et t terrible. Ils s'lancrent, en effet, tous  la
fois et tte baisse en criant:

--A Nevers!  Nevers!

Et, par-dessus ce cri gnral, on entendait les deux voix amies du
Gascon et du Normand, qui prouvaient une certaine consolation 
constater ainsi qu'ils ne s'adressaient point  leur ancien lve.

Les estafiers n'avaient aucune ide des obstacles accumuls sur leur
passage. Ces remparts qui ont pu sembler au lecteur une pauvre et
purile ressource, firent d'abord merveille.

Tous ces hommes  lourds accoutrements et  longues rapires vinrent
donner dans les poutres et s'embarrasser parmi le foin. Bien peu
arrivrent jusqu' nos deux champions, et ceux-l en portrent la
marque.

Il y eut du bruit, de la confusion; en somme, un seul bandoulier resta
par terre.

Mais la retraite ne ressembla pas  l'attaque.

Ds que le gros des assassins commena  plier, Nevers et son ami
prirent  leur tour l'offensive.

--J'y suis! j'y suis! crirent-ils en mme temps.

Et tous deux s'lancrent en avant.

Le Parisien pera du premier coup un bandoulier d'outre en outre;
ramenant l'pe et coupant  revers, il trancha le bras d'un
contrebandier; puis, ne pouvant arrter son lan, et arrivant sur le
troisime de trop court, il lui crasa le crne d'un coup de pommeau.

Ce troisime tait l'Allemand Staupitz, qui tomba lourdement  la
renverse.

--J'y suis! j'y suis!

Nevers taillait aussi de son mieux. Outre un partisan qu'il avait jet
sous les roues de la charrette, le Matador et Jol taient grivement
blesss de sa main.

Mais, comme il allait achever ce dernier, il vit deux ombres qui se
glissaient le long du mur dans la direction du pont.

--A moi, chevalier! cria-t-il en retournant prcipitamment sur ses
pas.

Lagardre ne prit que le temps d'allonger un vertueux fendant  Pinto,
qui, tout le restant de sa vie, ne put montrer qu'une seule oreille.

--Vive Dieu! dit-il en rejoignant Nevers, j'avais presque oubli
l'ange blond, mes amours!

Les deux ombres avaient pris le large.

Un silence profond rgnait dans les douves. Il y avait un quart
d'heure de pass.

--Reprenez haleine vivement, monsieur le duc, dit Lagardre: les
drles ne nous laisseront pas longtemps en repos... tes-vous bless?

--Une gratignure.

--O cela?

--Au front.

Le Parisien ferma les poings et ne parla plus. C'taient les suites de
sa leon d'escrime.

Deux ou trois minutes se passrent ainsi, puis l'assaut recommena,
mais, cette fois, srieusement et avec ensemble.

Les assaillants arrivaient sur deux lignes et prenaient soin d'carter
les obstacles avant de passer outre.

--C'est l'heure de battre fort et ferme! dit Lagardre  demi voix;
surtout, ne vous occupez que de vous, monsieur le duc... Je couvre
l'enfant.

C'tait un cercle silencieux et sombre, qui allait se rtrcissant
autour d'eux.

--A Nevers! dit une voix.

Dix lames s'allongrent.

--J'y suis! fit le Parisien, qui bondit en avant encore une fois.

Le Tueur poussa un cri et tomba sur le corps de deux bandouliers
foudroys.

Les estafiers reculrent, mais de quelques semelles seulement.

Ceux qui venaient les derniers criaient toujours:

--A Nevers!  Nevers!

Et Nevers rpondait, car il s'chauffait au jeu:

--J'y suis, mes compagnons. Voici de mes nouvelles... Encore!...
encore!

Et, chaque fois, sa lame sortait humide et rouge.

Ah! c'taient deux fiers lutteurs!

--A toi, seigneur Saldagne! criait le Parisien; c'est le coup que je
t'enseignai  Sgorbe! A toi, Fanza!... Mais approchez donc; il
faudrait, pour vous atteindre, des hallebardes de cathdrale!

Et il piquait! et il fauchait! Il ne se trouvait dj plus un seul des
bandouliers qu'on avait mis en avant.

Derrire les contrevents de la fentre basse, il y avait quelqu'un. Ce
n'tait plus Aurore de Caylus.

Il y avait deux hommes qui coutaient, le frisson dans les veines et
la sueur glace au front.

C'taient M. de Peyrolles et son matre.

--Les misrables! dit le matre, ils ne sont pas assez de dix contre
un!... Faudra-t-il que je me mette de la partie?

--Prenez garde, monseigneur!

--Le danger est qu'il en reste un de vivant! dit le matre.

Au dehors:

--J'y suis! j'y suis!

En vrit, le cercle s'largissait; les coquins pliaient. Et il ne
restait plus que quelques minutes pour parfaire la demi-heure.

Lagardre n'avait pas une corchure. Nevers n'avait que sa piqre au
front.

Et tous deux auraient pu ferrailler encore pendant une heure du mme
train.

Aussi la fivre du triomphe commenait  les emporter. Sans le savoir,
et surtout sans le vouloir, ils s'loignaient parfois de leur poste
pour aborder le front des spadassins. Le cercle de cadavres et de
blesss qui tait autour d'eux ne prouvait-il pas assez clairement
leur supriorit? Cette vue les exaltait. La prudence s'enfuit quand
l'ivresse va natre. C'tait l'heure du vritable danger.

Ils ne voyaient point que tous ces cadavres et ces gens hors de combat
taient des auxiliaires mis en avant pour les lasser. Les matres
d'armes restaient debout, sauf un seul, Staupitz, qui n'tait
qu'vanoui.

Les matres d'armes se tenaient  distance; ils attendaient leur
belle. Ils s'taient dit:

--Sparons-les seulement, et, s'ils sont de chair et d'os, nous les
aurons.

Toute leur manoeuvre, depuis quelques instants, tendait  attirer en
avant un des deux champions, tandis qu'on maintiendrait l'autre accul
 la muraille.

Jol de Jugan, bless deux fois, Fanza, Cocardasse et Passepoil
furent chargs de Lagardre; les trois Espagnols allrent contre
Nevers.

La premire bande devait lcher pied  un moment donn; l'autre, au
contraire, devait tenir quand mme. Elles s'taient partag le restant
des auxiliaires.

Ds le premier choc, Cocardasse et Passepoil se mirent en arrire.
Jol et l'Italien, sujet de notre saint-pre, reurent chacun un
horion bien appliqu. En mme temps, Lagardre, se retournant, balafra
le visage du Tueur, qui serrait de trop prs M. de Nevers.

Un cri de sauve qui peut se fit entendre.

--En avant! dit le Parisien bouillant.

--En avant! rpta le jeune duc.

Et tous deux:

--J'y suis! j'y suis!

Tout plia devant Lagardre, qui, en un clin d'oeil, fut  l'autre
bout du foss.

Mais le duc trouva devant lui un mur de fer. Tout au plus son lan
gagna-t-il quelques pas.

Il n'tait pas homme  crier au secours. Il tenait bon, et Dieu sait
que les trois Espagnols avaient de la besogne! Pinto et Saldagne
taient dj blesss tous les deux.

A ce moment, la grille de fer qui fermait la fentre basse tourna sur
ses gonds.

Nevers tait  trois toises environ de la fentre.

Les contrevents s'ouvrirent. Il n'entendit pas, environn qu'il tait
de mouvement et de bruit.

Deux hommes descendirent l'un aprs l'autre dans la douve. Nevers ne
les vit point.

Ils avaient tous deux  la main leurs pes nues. Le plus grand avait
un masque sur le visage.

--Victoire! cria le Parisien, qui avait fait place nette autour de
lui.

Nevers lui rpondit par un cri d'agonie.

Un des deux hommes descendus par la fentre basse, le plus grand,
celui qui avait un masque sur le visage, venait de lui passer son pe
au travers du corps par derrire.

Nevers tomba.--Le coup avait t port, comme on disait alors, _
l'italienne_, c'est--dire savamment, et comme on fait une opration
de chirurgie.

Les lches estocades qui vinrent aprs taient inutiles.

En tombant, Nevers put se retourner. Son regard mourant se fixa sur
l'homme au masque.

Une expression d'amre douleur dcomposa ses traits.

La lune,  son dernier quartier, se levait tardivement derrire les
tourelles du chteau.

On ne la voyait point encore, mais sa lumire diffuse clairait
vaguement les tnbres.

--Toi! c'est toi! murmura Nevers expirant; toi, Gonzague! toi, mon
ami, pour qui j'aurais donn cent fois ma vie!

--Je ne la prends qu'une fois, rpondit froidement l'homme au masque.

La tte du jeune duc se renversa livide.

--Il est mort, dit Gonzague;  l'autre.

Il n'tait pas besoin d'aller  l'autre, l'autre venait.

Quand Lagardre entendit le rle du jeune duc, ce ne fut pas un cri
qui sortit de sa poitrine, ce fut un rugissement. Les matres d'armes
s'taient reforms derrire lui. Arrtez donc un lion qui bondit! Deux
estafiers roulrent sur l'herbe; il passa.

Comme il arrivait, Nevers se souleva, et, d'une voix teinte:

--Frre, souviens-toi et venge-moi!

--Sur Dieu, je le jure! s'cria le Parisien; tous ceux qui sont l
mourront de ma main!

L'enfant rendit une plainte sous le pont, comme s'il se fut veill au
dernier rle de son pre.

Ce faible bruit passa inaperu.

--Sus! sus! cria l'homme masqu.

--Il n'y a que toi que je ne connaisse pas, dit Lagardre en se
redressant, seul dsormais contre tous. J'ai fait un serment... il
faut pourtant que je puisse te retrouver quand l'heure sera venue.

--Sus! rpta le matre.

Entre lui et le Parisien se massaient cinq prvts d'armes et M. de
Peyrolles.

Ce ne furent pas les estafiers qui chargrent.

Le Parisien saisit une botte de foin, dont il se fit un bouclier, et
troua comme un boulet le gros des spadassins. Son lan le porta au
centre, il ne restait plus que Saldagne et Peyrolles au-devant de
l'homme masqu, qui se mit en garde.

L'pe de Lagardre, coupant entre Peyrolles et Gonzague, fit  la
main du matre une large entaille.

--Tu es marqu! s'cria-t-il en faisant retraite.

Il avait entendu, lui seul, le premier cri de l'enfant veill.

En trois bonds, il fut sous le pont. La lune passait par-dessus les
tourelles. Tous virent qu'il prenait  terre un fardeau.

--Sus! sus! rla le matre suffoqu par la rage. C'est la fille de
Nevers! la fille de Nevers  tout prix!

Lagardre avait dj l'enfant dans ses bras.

Les estafiers semblaient des chiens battus. Ils n'allaient plus de bon
coeur  la besogne.

Cocardasse, augmentant  dessein leur dcouragement, grommelait:

--Lou couquin va nous achever ici!

Pour gagner le petit escalier, Lagardre n'et qu' brandir sa lame,
qui flamboyait maintenant aux rayons de la lune, et  dire:

--Place, mes drles!

Tous s'cartrent d'instinct.

Il monta les marches de l'escalier.

Dans la campagne, on entendait le galop d'une troupe de cavaliers.

Lagardre, au haut des degrs, montrant son beau visage en pleine
lumire, leva l'enfant, qui,  sa vue, s'tait prise  sourire.

--Oui, s'cria-t-il, voici la fille de Nevers!... Viens donc la
chercher derrire mon pe, assassin! toi qui as command le meurtre,
toi qui l'as achev lchement par derrire!... Qui que tu sois, ta
main gardera ma marque. Je te reconnatrai. Et, quand il sera temps,
si tu ne viens pas  Lagardre, Lagardre ira  toi!




L'HTEL DE NEVERS.




I

--La maison d'or.--


Louis XIV tait mort depuis deux ans, aprs avoir vu s'teindre deux
gnrations d'hritiers, le Dauphin et le duc de Bourgogne. Le trne
chut  son arrire-petit-fils, Louis XV, enfant.

Le grand roi s'en tait all tout entier. Ce qui ne manque  personne
aprs la mort lui avait manqu. Moins heureux que le dernier de ses
sujets, il n'avait pu donner force  sa volont suprme.

Il est vrai que la prtention pouvait sembler exorbitante: disposer
par acte olographe de vingt ou trente millions de sujets!

Mais combien Louis XIV vivant aurait pu oser davantage!

Le testament de Louis XIV mort n'tait,  ce qu'il parat, qu'un
chiffon sans valeur. On le dchira bel et bien. Personne ne s'en mut,
sinon ses fils lgitimes.

Pendant le rgne de son oncle, Philippe d'Orlans avait jou au
bouffon, comme Brutus. Ce n'tait pas dans le mme but. A peine eut-on
cri  la porte de la chambre funbre: Le roi est mort: vive le roi!
Philippe d'Orlans jeta le masque.

Le conseil de rgence institu par Louis XIV roula dans les limbes. Il
y eut un rgent, qui fut d'Orlans lui-mme.

Les princes jetrent les hauts cris, le duc du Maine s'agita, la
duchesse sa femme clabauda; la nation, qui ne s'intressait gure 
tous ces btards savonns, demeura en paix. Sauf la conspiration de
Cellamare, que Philippe d'Orlans touffa en grand politique, la
rgence fut une poque tranquille.

Ce fut une trange poque. Je ne sais si on peut dire qu'elle ait t
calomnie. Quelques crivains protestent  et l contre le mpris o
gnralement on la tient; mais la majorit des porte-plumes cria haro!
avec un ensemble tourdissant. Histoire et mmoires, sont d'accord. En
aucun autre temps, l'homme, fait d'un peu de boue, ne se souvint mieux
de son origine.

L'orgie rgna, l'or fut Dieu.

En lisant les folles dbauches de la spculation, acharne aux petits
papiers de Law, on croit en vrit assister aux goguettes financires
de notre ge. Seulement, le Mississipi tait l'appt unique. La
civilisation n'avait pas dit son dernier mot. Ce fut l'art enfant,
mais un enfant sublime!

Nous sommes au mois de septembre de l'anne 1717. Dix-neuf ans se sont
couls depuis les vnements que nous avons raconts aux premires
pages de ce rcit.

Cet inventeur qui cra la banque de la Louisiane, le fils de l'orfvre
Jean Law de Lauriston, tait alors dans tout l'clat de son succs et
de sa puissance. La cration de ses billets d'tat, sa banque
gnrale, et enfin sa _Compagnie d'Occident_, bientt transforme en
Compagnie des Indes, faisaient de lui le vritable ministre des
finances du royaume, bien que M. d'Argenson et le portefeuille.

Le rgent, dont la belle intelligence tait profondment gte par
l'ducation d'abord, ensuite par les excs de tout genre, le rgent se
laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce
pome financier.

Law prtendait se passer d'or et changer tout en or.

Par le fait, un moment arriva o chaque spculateur, petit Midas, put
manquer de pain avec des millions en papier dans ses coffres.

Mais notre histoire ne va pas jusqu' la culbute de l'audacieux
cossais, qui, du reste, n'est point un de nos personnages.

Nous ne verrons que les dbuts blouissants de sa mcanique.

Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des
Indes, qu'on appelait des _filles_, par opposition aux _mres_ qui
taient les anciennes, se vendaient  cinq cents pour cent de prime.

Les _petites filles_, cres quelques jours plus tard, devaient avoir
une vogue pareille.

Nos aeux achetaient pour cinq mille livres tournois, en beaux cus
sonnants, une bande de papier gris sur lequel tait grave promesse de
payer mille livres  vue.

Au bout de trois ans, ces orgueilleux chiffons valurent quinze sous le
cent. On en faisait des papillottes, et telle petite-matresse frise
 la bichon pouvait avoir cinq ou six cent mille livres sous sa
cornette de nuit.

Philippe d'Orlans avait pour Law les complaisances les plus
exagres. Les mmoires du temps affirment que ces complaisances
n'taient point gratuites.

A chaque cration nouvelle, Law faisait la part du feu, c'est--dire
de la cour. Les grands seigneurs se disputaient cette cure avec une
repoussante avidit.

L'abb Dubois, car il ne fut archevque de Cambrai qu'en 1720,
cardinal et acadmicien qu'en 1722, l'abb Guillaume Dubois venait
d'tre nomm ambassadeur d'Angleterre. Il aimait les actions, qu'elles
fussent mres, filles ou petites-filles, d'une affection sincre et
imperturbable.

Nous n'avons rien  dire des moeurs du temps, qui ont t peintes 
satit. La cour et la ville prenaient follement leur revanche du
rigorisme apparent des dernires annes de Louis XIV.

Paris tait un grand cabaret avec tripot et le reste.

Si une grande nation pouvait tre dshonore, la rgence serait comme
une tache indlbile  l'honneur de la France.

Mais sous combien de gloires magnifiques le sicle  venir devait
cacher cette imperceptible souillure!

C'tait une matine d'automne, sombre et froide. Des ouvriers
charpentiers, menuisiers et maons montaient par groupes la rue
Saint-Denis, portant leurs outils sur l'paule. Ils arrivaient du
quartier Saint-Jacques, o se trouvaient, pour la plupart, les logis
des manoeuvres, et tournaient tous ou presque tous le coin de la
petite rue Saint-Magloire.

Vers le milieu de cette rue, presque en face de l'glise du mme nom,
qui existait encore au centre de son cimetire paroissial, un portail
de noble apparence s'ouvrait, flanqu de deux murs  crneaux
aboutissant  des pignons chargs de sculptures.

Les ouvriers passaient la porte cochre et entraient dans une grande
cour pave qu'entouraient de trois cts de nobles et riches
constructions.

C'tait l'ancien htel de Lorraine, habit sous la Ligue par M. le duc
de Mercoeur. Depuis Louis XIII, il portait le nom d'htel de Nevers.
On l'appelait maintenant l'htel de Gonzague.

Philippe de Mantoue, prince de Gonzague, l'habitait.

C'tait sans contredit, aprs le rgent et Law, l'homme le plus riche
et le plus important de France. Il jouissait des biens de Nevers 
deux titres diffrents: d'abord comme parent et prsomptif hritier,
ensuite comme mari de la veuve du dernier duc, mademoiselle Aurore de
Caylus.

Ce mariage lui donnait, en outre, l'immense fortune de Caylus-Verrous,
qui s'en tait all dans l'autre monde rejoindre ses deux femmes.

Si le lecteur s'tonne de ce mariage, nous lui rappellerons que le
chteau de Caylus tait isol, loin de toute ville, et que deux jeunes
femmes y taient mortes captives.

Il est des choses qui se peuvent expliquer seulement par la violence
physique ou morale.

Le bonhomme Verrous n'y allait pas par quatre chemins, et nous devons
tre fixs suffisamment sur la dlicatesse de M. le prince de
Gonzague.

Il y avait dix-huit ans que la veuve de Nevers portait ce nom. Elle
n'avait pas quitt le deuil un seul jour, pas mme pour aller 
l'autel.

Le soir des noces, quand Gonzague vint  son chevet, elle lui montra
d'une main la porte; son autre main appuyait un poignard contre son
propre sein.

--Je vis pour la fille de Nevers, lui dit-elle, mais le sacrifice
humain a des bornes. Faites un pas et je vais attendre ma fille  ct
de son pre.

Gonzague avait besoin de sa femme pour toucher les revenus de Caylus.
Il salua profondment et s'loigna.

Depuis ce soir, jamais une parole n'tait tombe de la bouche de la
princesse en prsence de son mari. Celui-ci tait courtois, prvenant,
affectueux. Elle restait froide et muette.

Chaque jour,  l'heure des repas, Gonzague envoyait le matre d'htel
prvenir madame la princesse. Il ne se serait point assis avant
d'avoir accompli cette formalit. C'tait un grand seigneur.

Chaque jour, la premire femme de madame la princesse rpondait que sa
matresse, souffrante, priait M. le prince de la dispenser de se
mettre  table.

Cela, trois cent soixante-cinq fois par an pendant dix-huit annes.

Du reste, Gonzague parlait trs-souvent de sa femme, et en termes tout
affectueux. Il avait des phrases toutes faites qui commenaient ainsi:
Madame la princesse me disait... ou bien: Je disais  madame la
princesse... et il plaait ces phrases volontiers.

Le monde n'tait point dupe, tant s'en fallait, mais il faisait
semblant de l'tre, ce qui est tout un pour certains esprits forts.

Gonzague tait un esprit trs-fort, incontestablement habile, plein de
sang-froid et de hardiesse. Il avait dans les manires la dignit un
peu thtrale des gens de son pays; il mentait avec une effronterie
voisine de l'hrosme, et, bien que ce ft au fond le plus dhont
libertin de la cour, en public chacune de ses paroles tait marque au
sceau de la plus rigoureuse dcence. Le rgent l'appelait son meilleur
ami.

Chacun lui savait trs-bon gr des efforts qu'il faisait pour
retrouver la fille du malheureux Nevers, le troisime Philippe,
l'autre ami d'enfance du rgent.

Elle tait introuvable, mais, comme il avait t jusqu'alors
impossible de constater son dcs, Gonzague restait le tuteur naturel,
 plus d'un titre, de cette enfant qui sans doute n'existait plus.

Et c'tait en cette qualit qu'il touchait les revenus de Nevers.

La mort constate de cet enfant l'aurait rendu hritier du duc
Philippe.

Car la veuve de ce dernier, tout en cdant  la pression paternelle en
ce qui concernait le mariage, s'tait montre inflexible pour tout ce
qui regardait les intrts de sa fille. Elle s'tait marie en prenant
publiquement qualit de veuve du prince Philippe de Nevers; elle
avait, en outre, constat la naissance de sa fille dans son contrat de
mariage.

Gonzague avait probablement ses raisons pour accepter tout cela.

Il cherchait, depuis dix-huit ans; la princesse aussi. Leurs dmarches
galement infatigables, bien qu'elles fussent suscites par des motifs
bien diffrents, taient restes sans rsultat.

Vers la fin de cet t, Gonzague avait parl pour la premire fois de
rgulariser cette position, et de convoquer un tribunal de famille qui
pt rgler les questions d'intrt pendantes.

Mais il avait tant  faire, et il tait si riche!

Un exemple. Tous ces ouvriers que nous venons de voir entrer 
l'ancien htel de Nevers taient  lui: tous, les charpentiers, les
menuisiers, les maons, les terrassiers, les serruriers. Ils avaient
tout bonnement mission de mettre l'htel sens dessus dessous.

Une superbe demeure pourtant, et que Nevers aprs Mercoeur, Gonzague
lui-mme aprs Nevers, s'taient plu  embellir. Trois corps de logis,
orns d'arcades pyramidales figures sur toute la longueur du
rez-de-chausse, avec une galerie rgnante au premier tage, une
galerie forme d'entrelacs sarrasins qui faisaient honte aux
guirlandes lgres de l'htel de Cluny, qui laissaient bien loin
derrire eux les basses frises de l'htel de la Tremouille.

Les trois grandes portes, tailles en cintre surbaiss dans le plein
de l'ogive pyramidale, laissaient voir des pristyles restaurs par
Gonzague dans le style florentin, de belles colonnes de marbre rouge,
coiffes de chapiteaux fleuris, debout sur leurs socles larges et
carrs, chargs de quatre lions accroupis aux angles.

Au-dessus de la galerie, le corps de logis faisant face au portail
avait deux tages de fentres carres; les deux ailes, de mme hauteur
pourtant, ne portaient qu'un tage aux croises hautes et doubles,
termines, au-dessus du toit, par des pignons  quatre pans en faon
de mansardes.

A l'angle rentrant form par le corps de logis et l'aile orientale,
une merveilleuse tourelle se collait, supporte par trois sirnes dont
les queues s'entortillaient autour du cul-de-lampe. C'tait un petit
chef-d'oeuvre de l'art gothique, un bijou de pierre sculpte.

L'intrieur, restaur savamment, offrait une longue srie de
magnificences: Gonzague tait orgueilleux et artiste  la fois.

La faade qui donnait sur le jardin datait de cinquante ans  peine.
C'tait une ordonnance de hautes colonnes italiennes supportant les
arcades d'un clotre rgnant. Le jardin immense, ombreux et peupl de
statues, allait rejoindre  l'est, au sud et  l'ouest les rues
Quincampoix, Aubry-le-Boucher et Saint-Denis.

Paris n'avait pas de palais plus princier. Il fallait donc que
Gonzague, prince, artiste et orgueilleux, et un bien grave motif pour
bouleverser tout cela.

Voici le motif qu'avait Gonzague.

Le rgent, au sortir d'un souper, avait accord  M. le prince de
Carignan le droit d'tablir en son htel un colossal office d'agent de
change. La rue Quincampoix chancela un instant sur la base vermoulue
de ses bicoques. On disait que M. de Carignan avait le droit
d'empcher tout transport d'action sign ailleurs que chez lui.

Gonzague fut jaloux.

Pour le consoler, au sortir d'un autre souper, le rgent lui accorda,
pour l'htel de Gonzague, le monopole des changes d'actions contre
marchandises.

C'tait un cadeau tourdissant. Il y avait l dedans des montagnes
d'or.

Ce qu'il fallait d'abord, c'tait faire de la place pour tout le
monde, puisque tout le monde devait payer et mme trs-cher.--Le
lendemain du jour o la concession fut octroye, l'arme des
dmolisseurs arriva. On s'en prit d'abord au jardin.

Les statues prenaient de la place et ne payaient point: on enleva les
statues; les arbres ne payaient point et prenaient de la place: on
abattit les arbres.

Par une fentre du premier tage, tendue de hautes tapisseries, une
femme en deuil vint et regarda d'un oeil triste l'oeuvre de
dvastation.

Elle tait belle, mais si ple, que les ouvriers la comparaient  un
fantme.

Ils se disaient entre eux que c'tait la veuve du feu duc de Nevers,
la femme du prince Philippe de Gonzague.

Elle regarda longtemps; il y avait en face de sa croise un orme plus
que sculaire, o les oiseaux chantaient chaque matin, saluant le
renouveau du jour, l'hiver comme l't.

Quand le vieil orme tomba sous la hache, la femme en deuil ferma les
draperies sombres de sa croise. On ne la revit plus.

Elles tombrent toutes ces grandes alles ombreuses au bout desquelles
se voyaient les corbeilles de rosiers avec l'norme vase antique
trnant sur son pidestal. Les corbeilles furent foules, les rosiers
arrachs, les vases jets dans un coin du garde-meuble.

Tout cela tenait de la place, toute cette place valait de l'argent.

Beaucoup d'argent, Dieu merci! Savait-on jusqu'o la fivre de l'agio
pousserait chacune de ces loges que Gonzague allait faire construire?
On ne pouvait dsormais jouer que l, et tout le monde voulait jouer.
Telle baraque devait se louer assurment aussi cher qu'un htel.

A ceux qui s'tonnaient ou qui se moquaient de ces ravages, Gonzague
rpondait:

--Dans cinq ans, j'aurai deux ou trois milliards... J'achterai le
chteau des Tuileries  Sa Majest Louis quinzime, qui sera roi et
qui sera ruin.

Ce matin o nous entrons pour la premire fois  l'htel, l'oeuvre
de dvastation tait  peu prs acheve.

Un triple tage de cages en planches s'levait tout autour de la cour
d'honneur. Les vestibules taient transforms en bureaux, et les
maons terminaient les baraques du jardin.

La cour tait littralement encombre de loueurs et d'acheteurs.

C'tait aujourd'hui mme qu'on devait entrer en jouissance; c'tait
aujourd'hui qu'on devait ouvrir les comptoirs de la _maison d'or_,
comme dj on l'appelait.

Chacun entrait comme il voulait ou  peu prs dans l'intrieur de
l'htel. Tout le rez-de-chausse, tout le premier tage, sauf
l'appartement priv de madame la princesse, taient amnags pour
recevoir marchands et marchandises.

L'cre odeur du sapin rabot vous saisissait partout  la gorge;
partout vos oreilles taient offenses par le bruit redoubl du
marteau.

Les valets ne savaient auquel entendre. Les prposs  la vente
perdaient la tte.

Sur le perron principal, au milieu d'un tat-major de marchands, on
voyait un gentilhomme charg de velours, de soie, de dentelles, avec
des bagues  tous les doigts, et une superbe chane en orfvrerie
joyaute autour du cou.

C'tait M. de Peyrolles, confident, conseiller intime et factotum du
matre de cans.

Il n'avait pas vieilli beaucoup. C'tait toujours le mme personnage
maigre, jaune, vot, dont les gros yeux effrays appelaient la mode
des lunettes.

Il avait ses flatteurs et le mritait bien, car Gonzague le payait
cher.

Vers neuf heures, au moment o l'encombrement diminuait un peu, par
suite de cette gnante sujtion de l'apptit  laquelle obissent mme
les spculateurs, deux hommes qui n'avaient pas prcisment tournures
de financiers passrent le seuil de la grande porte,  quelques pas
l'un de l'autre.

Bien que l'entre ft libre, ces deux gaillards n'avaient pas l'air
bien pntrs de leur droit.

Le premier dissimulait trs-mal son inquitude sous un grand air
d'impertinence; le second, au contraire, se faisait aussi humble qu'il
le pouvait.

Tous deux portaient l'pe, de ces longues pes qui vous sentaient
leur estafier  trois lieues  la ronde.

Il faut bien l'avouer, ce genre tait un peu dmod. La rgence avait
extirp le spadassin. On ne se tuait plus gure, mme en haut lieu,
qu' coups de friponneries.

Progrs patent et qui prouvait en faveur de la mansutude des moeurs
nouvelles.

Nos deux braves cependant s'engagrent dans la foule, le premier
jouant des coudes sans faon, l'autre se glissant avec une adresse de
chat au travers des groupes, trop occups pour prendre souci de lui.

Cet insolent qui s'en allait frottant ses coudes trous contre tant de
pourpoints neufs, portait de mmorables moustaches  la crne, un
feutre dfonc qui se rabattait sur ses yeux, une cotte de buffle, et
des chausses dont la couleur premire tait un problme. Sa rapire en
verrouil relevait le pan dchir du propre manteau de don Csar de
Bazan.

Notre homme venait de Madrid.

L'autre--l'estafier humble et timide--avait trois poils blondtres
hrisss sous son nez crochu. Son feutre, priv de bords, le coiffait
comme l'teignoir coiffe la chandelle. Un vieux pourpoint, rattach 
l'aide de lanires de cuir, des chausses rapices, des bottes
bantes, compltaient ce costume, qui et demand pour accompagnement
une critoire luisante bien mieux qu'une flamberge.

Il en avait une pourtant, une flamberge, mais qui, modeste autant que
lui, battait humblement ses chevilles.

Aprs avoir travers la cour, nos deux braves arrivrent  peu prs en
mme temps  la porte du grand vestibule, et tous deux, s'examinant du
coin de l'oeil, eurent la mme pense.

--Voici, se dirent-ils chacun de son ct, voici un triste sire qui ne
vient pas pour acheter la maison d'or!




II

--Deux revenants.--


Ils avaient raison tous les deux. Robert Macaire et Bertrand, dguiss
en traneurs de brettes du temps de Louis XIV, en spadassins affams
et rps, n'auraient point eu d'autres tournures.

Macaire, cependant, prenait en piti son collgue, dont il apercevait
seulement le profil perdu derrire le collet de son pourpoint, relev
pour cacher la trahison de la chemise absente.

--On n'est pas misrable comme cela! se disait-il.

Et Bertrand, pour qui le visage de son confrre disparaissait derrire
les masses bouriffes d'une chevelure de ngre, pensait dans la bont
de son coeur:

--Le pauvre diable marche sur sa chrtient. Il est pnible de voir un
homme d'pe dans ce piteux tat. Au moins, moi, je garde de
l'apparence.

Il jeta un coup d'oeil satisfait sur les ruines de son accoutrement.

Macaire, se rendant un tmoignage pareil, ajoutait  part lui:

--Moi, du moins, je ne fais pas compassion aux gens!

Et il se redressait, morbleu! plus fier qu'Artaban, les jours o ce
galant homme avait un habit neuf.

Un valet  mine haute et impertinente se prsenta au seuil du
vestibule. Tous deux pensrent  la fois:

--Le malheureux n'entrera pas!

Macaire arriva le premier.

--Que voulez-vous? demanda le valet.

--Je viens pour acheter, drle, rpliqua Macaire, droit comme un i et
la main  la garde de sa brette.

--Acheter quoi?

--Ce qui me plaira, coquin... Regarde-moi bien!... Je suis ami de ton
matre et un homme d'argent, vivadiou!

Il prit le valet par l'oreille, le fit tourner et passa en ajoutant:

--Cela se voit, que diable!

Le valet pirouetta et se trouva en face de Bertrand, qui lui tira son
teignoir avec politesse.

--Mon ami, lui dit Bertrand d'un ton confidentiel, je suis un ami de
M. le prince... Je viens pour affaires... de finances.

Le valet, encore tout tourdi, le laissa passer.

Macaire tait dj dans la premire salle, et, jetant  droite et 
gauche des regards ddaigneux:

--Ce n'est pas mal, fit-il; on logerait ici  la rigueur!

Bertrand, derrire lui:

--M. de Gonzague me parat assez bien tabli!

Ils taient chacun  un bout de la salle.--Macaire aperut Bertrand.

--Par exemple!... s'cria-t-il, voil qui est impayable!... On a
laiss entrer ce bon garon!... Ah! capdbiou! quelle tournure!

Il se mit  rire de tout son coeur.

--Ma parole, pensa Bertrand, il se moque de moi!... Croirait-on cela?

Il se dtourna pour se tenir les ctes, et ajouta:

--Il est magnifique!

Macaire cependant, le voyant rire, se ravisa et pensa:

--Aprs tout, c'est ici la foire. Ce grotesque a peut-tre assassin
quelque traitant au coin d'une rue... S'il avait les poches
pleines!... J'ai envie d'entamer l'entretien, sandiou!

--Qui sait, rflchissait en mme temps Bertrand, on doit en voir ici
de toutes les couleurs... L'habit ne fait pas le moine... Ce
croquemitaine a peut-tre fait quelque coup hier au soir... S'il y
avait de bons cus dans ces vilaines poches... Fantaisie me prend de
faire un peu connaissance.

Macaire s'avanait.

--Mon gentilhomme!... dit-il en saluant avec roideur.

--Mon gentilhomme!... faisait au mme instant Bertrand, courb jusqu'
terre.

Ils se redressrent comme deux ressorts et d'un commun mouvement.

L'accent de Macaire avait frapp Bertrand; la mlope nasale de
Bertrand avait fait tressaillir Macaire.

--A pas pur! s'cria ce dernier; je crois que c'est c'ta couquin de
Passepoil!

--Cocardasse! Cocardasse junior! repartit le Normand, dont les yeux
habitus aux larmes s'inondaient dj; est-ce bien toi que je revois?

--En chair et en os, mon bon, capdbiou!... Embrasse-moi, ma caillou!

Il ouvrit ses bras. Passepoil se prcipita sur son sein.

A eux deux, ils faisaient un vritable tas de loques.

Ils restrent longtemps embrasss. Leur motion tait sincre et
profonde.

--Assez! dit enfin le Gascon. Parle un peu voir, que j'entende ta
voix.

--Dix-neuf ans de sparation! murmura Passepoil en essuyant ses yeux
avec sa manche.

--Tron de l'air! se rcria le Gascon, tu n'as donc pas de mouchoir,
nvou?

--On me l'aura vol dans cette cohue, rpliqua doucement l'ancien
prvt.

Cocardasse fouilla dans sa poche avec vivacit. Bien entendu qu'il n'y
trouva rien.

--Bagasse! fit-il d'un air indign; le monde est plein de filous! Ah!
ma caillou! reprit-il, dix-neuf ans! Nous tions jeunes tous deux!

--L'ge des folles amours!... Hlas! mon coeur n'a pas vieilli!

--Moi, je bois aussi honntement qu'autrefois!

Ils se regardrent dans le blanc des yeux.

--Dites donc, matre Cocardasse, pronona Passepoil avec regret, a ne
vous a pas embelli, les annes!

--Franchement, mon vieux Passepoil, riposta le Gascon, je suis fch
de t'avouer cela, mais tu es encore plus laid qu'autrefois. Eh donc!

Frre Passepoil eut un sourire d'orgueilleuse modestie et murmura:

--Ce n'est pas l'avis de ces dames!--Mais, reprit-il, en vieillissant,
tu as gard tes belles allures: toujours la jambe bien tendue, la
poitrine en avant, les paules effaces, et tout  l'heure, en
t'apercevant, je me disais  part moi: Jarnibleu! voil un
gentilhomme de grande mine...

--Comme moi, comme moi, ma caillou! interrompit Cocardasse. Aussitt
que je t'ai vu, j'ai pens: Om! que voil un cavalier qui a une
galante tournure!

--Que veux-tu! fit le Normand en minaudant, la frquentation du beau
sexe, a ne se perd jamais tout  fait.

--Ah ! que diable es-tu devenu, mon bon, depuis l'affaire?

--L'affaire des fosss de Caylus? acheva Passepoil, qui baissa la voix
malgr lui. Ne m'en parle pas! j'ai toujours devant les yeux le regard
flamboyant du petit Parisien...

--Il avait beau faire nuit, capdbiou! on voyait les clairs de sa
prunelle!

--Comme il les menait!

--Huit morts dans la douve!

--Sans compter les blesss.

--Ah! sandiou! quelle grle de horions! C'tait beau  voir. Et quand
je pense que, si nous avions pris franchement notre parti, comme des
hommes, si nous avions jet l'argent reu  la tte de ce Peyrolles
pour nous mettre derrire Lagardre, Nevers ne serait pas mort! C'est
pour le coup que notre fortune tait faite!

--Oui, dit Passepoil avec un gros soupir, nous aurions d faire cela!

--Ce n'tait pas assez que de mettre des boutons  nos lames... il
fallait dfendre Lagardre... notre lve chri...

--Notre matre! fit Passepoil en se dcouvrant d'un geste
involontaire.

Le Gascon lui serra la main, et tous deux restrent un instant
pensifs.

--Ce qui est fait est fait, dit enfin Cocardasse. Je ne sais pas ce
qui t'est arriv depuis; mais, moi, a ne m'a pas port bonheur...
Quand les coquins de Carrigue nous chargrent avec leurs carabines, je
rentrai au chteau... Tu avais disparu... Au lieu de tenir ses
promesses, le Peyrolles nous licencia le lendemain, sous prtexte que
notre prsence dans le pays confirmerait des soupons dj veills.
C'tait juste. On nous paya tant bien que mal. Nous partmes. Je
passai la frontire, demandant partout de tes nouvelles, chemin
faisant. Rien!... Je m'tablis d'abord  Pampelune, puis  Burgos,
puis  Salamanque. Je descendis sur Madrid...

--Bon pays pourtant!...

--Le stylet y fait tort  l'pe; c'est comme l'Italie, qui, sans
cela, serait un vrai paradis... De Madrid, je passai  Tolde, de
Tolde  Ciudad-Ral; puis, las de la Castille, o je m'tais fait
malgr moi de mauvaises affaires avec les alcades, j'entrai dans le
royaume de Valence... Capdbiou! j'ai bu du bon vin de Majorque 
Sgorbe... mais il cote cher!... Je m'en allai de l pour avoir servi
un vieux licenci qui voulait se dfaire d'un sien cousin... La
Catalogne vaut aussi son prix... Il y a des gentilshommes tout le long
des routes entre Tortose, Tarragone et Barcelone... mais bourses vides
et longues rapires... Enfin, j'ai repass les monts... Je n'avais
plus un maravdis. J'ai senti que la voix de la patrie me rappelait...
Voil mon histoire.

--Alors, mon pauvre Cocardasse, tu n'as pas fait fortune?

Le Gascon retourna ses poches.

--Et toi, demanda-t-il, pcare?

--Moi, rpondit le Normand, je fus poursuivi par les chevaux de
Carrigue jusqu' Bagnres-de-Luchon, ou  peu prs. L'ide me vint
aussi de passer en Espagne; mais je trouvai un bon bndictin qui, sur
mon air dcent, me prit  son service. Il allait  Kehl, sur le Rhin,
faire un hritage au nom de sa communaut. Je crois que je lui
emportai sa malle et sa valise, et peut-tre aussi son argent.

--Couquinasse! fit le Gascon.

--J'entrai en Allemagne. Voil un brigand de pays! Tu parles de
stylet? C'est au moins de l'acier. L-bas, ils ne se battent qu'
coups de pots de bire... La femme d'un aubergiste de Mayence me
dbarrassa des ducats du bndictin. Elle tait gentille et elle
m'aimait!--Ah! s'interrompit-il, Cocardasse, mon brave compagnon,
pourquoi ai-je le malheur de plaire ainsi aux femmes!... Sans les
femmes, j'aurais pu acheter une maison de campagne o passer mes
vieux jours: un petit jardin, une prairie parseme de pquerettes
roses, un ruisseau avec un moulin.

--Et, dans le moulin, une meunire, interrompit le Gascon.

Passepoil se frappa la poitrine.

--Les passions! s'cria-t-il en levant les yeux au ciel; les passions
font le tourment de la vie et empchent un jeune homme de mettre de
ct!

Ayant ainsi formul la saine morale de sa philosophie, frre Passepoil
reprit:

--J'ai fait comme toi, j'ai couru de ville en ville... pays plat,
gros, bte et ennuyeux... des tudiants maigres et couleur de
safran... des nigauds de potes qui bayent au clair de lune... des
bourgmestres obses qui n'ont jamais le plus petit neveu  mettre en
terre... des glises o on ne chante pas la messe... des femmes...
mais je ne saurais mdire de ce sexe dont les enchantements ont
embelli et bris ma carrire!... enfin, de la viande crue et de la
bire au lieu de vin!

--A pas pur! pronona rsolment Cocardasse, je n'irai jamais dans ce
pays-l!

--J'ai vu Cologne, Francfort, Vienne, Berlin, Munich et un tas
d'autres villes noires o l'on rencontre des troupes de grands
nigauds qui chantent l'air du diable qu'on porte en terre... J'ai fait
comme toi, j'ai pris le mal du pays. J'ai travers les Flandres, et me
voil!

--La France! s'cria Cocardasse, il n'y a que la France!

--Noble pays!

--Patrie du vin!

--Mre des amours!

--Mon cher matre, se reprit frre Passepoil aprs ce duo o ils
avaient lutt de lyrique lan, est-ce seulement le manque absolu de
maravdis, joint  l'amour de la patrie, qui t'a fait repasser la
frontire?

--Et toi..., est-ce uniquement le mal du pays?

Frre Passepoil secoua la tte; Cocardasse baissa ses terribles yeux.

--Il y a bien encore autre chose, fit-il. Un soir, au dtour d'une
rue, je me suis trouv face  face avec... devine qui?...

--Je devine, repartit Passepoil. Pareille rencontre m'a fait quitter
Bruxelles au pas de course.

--A cet aspect, mon bon, je sentis que l'air de la Catalogne ne me
valait plus rien... Ce n'est pas une honte que de cder le pas 
Lagardre. Eh donc!

--Je ne sais pas si c'est honte, mais c'est assurment prudence. Tu
connais l'histoire de nos compagnons dans l'affaire des douves de
Caylus?

Passepoil baissa la voix pour demander cela.

--Oui, oui, fit le Gascon, je sais l'histoire. Lou couquin l'avait
dit: Vous mourrez tous de ma main!

--L'ouvrage avance... Nous tions neuf pes  l'attaque, en comptant
le capitaine Lorrain, chef des bandouliers... Je ne parle mme pas de
ses gens.

--Neuf bonnes lames! dit Cocardasse d'un air pensif.

--Sur les neuf, Staupitz et le capitaine Lorrain sont partis les
premiers. Staupitz tait de famille, bien qu'il et l'air d'un
rustaud. Le capitaine Lorrain tait bon homme de guerre, et le roi
d'Espagne lui avait donn un rgiment. Staupitz mourut sous les murs
de son propre manoir, auprs de Nuremberg... il mourut d'un coup de
pointe... l... entre les deux yeux!

Passepoil posa son doigt  l'endroit indiqu.

D'instinct, Cocardasse fit de mme en disant:

--Le capitaine Lorrain mourut  Naples d'un coup de pointe entre les
deux yeux, l! Pour ceux qui savent et qui se souviennent, c'est
comme le cachet du vengeur!

--Les autres avaient fait leur chemin, reprit Passepoil, car M. de
Gonzague n'a oubli que nous dans ses largesses. Pinto avait pous
une madonna de Turin; le Matador tenait une acadmie en cosse; Jol
de Jugan avait achet une gentilhommire au fond de la basse Bretagne.

--Oui, oui, fit encore Cocardasse; ils taient tranquilles et  leur
aise. Mais Pinto fut tu  Turin, le Matador fut tu  Glasgow.

--Jol de Jugan fut tu  Morlaix, continua frre Passepoil; tous du
mme coup!

--La botte de Nevers!

--La terrible botte de Nevers!

Ils gardrent un instant le silence. Cocardasse releva le bord
affaiss de son feutre pour essuyer son front en sueur.

--Il reste encore Fanza, dit-il ensuite.

--Et Saldagne, ajouta frre Passepoil.

--Gonzague a fait beaucoup pour ces deux-l... Fanza est chevalier.

--Et Saldagne est baron... Leur tour viendra!

--Un peu plus tt, un peu plus tard, murmura, le Gascon, le ntre
aussi!

--Le ntre aussi! rpta Passepoil en frissonnant.

Cocardasse se redressa.

--Eh donc! s'cria-t-il en homme qui prend son parti, sais-tu, mon
bon?... quand il m'aura couch sur le pav ou sur l'herbe, avec ce
trou entre les deux sourcils, car je sais bien qu'on ne lui rsiste
pas, je lui dirai comme autrefois: H! lou petit couquin! tends-moi
seulement la main, et, pour que je meure content, pardonne au vieux
Cocardasse! Capdbiou! voil tout ce qu'il en sera.

Passepoil ne put retenir une grimace.

--Je tcherais qu'il me pardonnt aussi, dit-il, mais pas si tard.

--Au petit bonheur, ma caillou!... En attendant, il est exil de
France... A Paris, du moins, on est sr de ne point le rencontrer...

--Sr?... rpta le Normand d'un air peu convaincu.

--Enfin, c'est, en cet univers, l'endroit o l'on a le plus de chance
de l'viter... J'y suis venu pour cela.

--Moi de mme.

--Et aussi pour me recommander au bon souvenir de M. de Gonzague.

--Il nous doit bien quelque chose, celui-l!

--Saldagne et Fanza nous protgeront.

--Jusqu' ce que nous soyons grands seigneurs comme eux!

--Sandiou! ferons-nous une belle paire de galants, mon bon!

Le Gascon fit une pirouette, et le Normand rpondit srieusement:

--Je porte trs-bien la toilette!

--Quand j'ai demand Fanza, reprit Cocardasse, on m'a rpondu: M. le
chevalier n'est pas visible... M. le chevalier! rpta-t-il en
haussant les paules, pas visible!... J'ai vu le temps o je le
faisais tourner comme une toupie!

--Quand je me suis prsent  la porte de Saldagne, repartit
Passepoil, un grand laquais m'a tois fort malhonntement et m'a dit:
M. le baron ne reoit pas.

--Hein! s'cria Cocardasse, quand nous aurons, nous aussi, de grands
laquais! Morbiou! je veux que le mien soit insolent comme un valet de
bourreau!

--Ah! soupira Passepoil, si j'avais seulement une gouvernante!

--A pas pur! mon bon, cela viendra! Si je comprends bien, tu n'as pas
encore vu M. de Peyrolles.

--Non; je veux m'adresser au prince lui-mme.

--On dit qu'il est maintenant riche  millions!

--A milliards!... C'est ici la maison d'or, comme on l'appelle. Moi,
je ne suis pas fier, je me ferai financier, si on veut.

--Fi donc!... homme d'argent!... mon prvt!...

Tel fut le premier cri qui s'chappa du noble coeur de Cocardasse
junior. Mais il se ravisa et ajouta:

--Triste chute! Cependant... s'il est vrai qu'on fasse fortune l
dedans...

--Si c'est vrai! s'cria Passepoil avec enthousiasme; mais tu ne sais
donc pas?...

--J'ai entendu parler de bien des choses... mais je ne crois pas aux
prodiges, moi!

--Il te faudra bien y croire... Les merveilles abondent... As-tu ou
parler du bossu de la rue Quincampoix?

--Celui qui prte sa bosse aux endosseurs d'actions?

--Il ne la prte pas... il la loue... et depuis deux ans il a gagn,
dit-on, quinze cent mille livres.

--Pas possible! s'cria le Gascon en clatant de rire.

--Tellement possible, qu'il va pouser une comtesse!

--Quinze cent mille livres! rptait Cocardasse; une simple bosse!

--Ah! mon ami, fit Passepoil avec effusion, nous avons perdu l-bas de
bien belles annes... mais, enfin, nous arrivons au bon moment...
Figure-toi qu'il n'y a qu' se baisser pour prendre... C'est la pche
miraculeuse! Demain, les louis d'or ne vaudront plus que six blancs...
En venant ici, j'ai vu des marmots qui jouaient au bouchon avec des
cus de six livres!

Cocardasse passa sa langue sur ses lvres.

--Ah ! dit-il, par ce temps de cocagne, combien peut valoir un coup
de pointe allong proprement et savamment...  fond... l, dans toutes
les rgles de l'art?

Il effaa sa poitrine, fit un appel bruyant du pied droit et se
fendit.

Passepoil cligna de l'oeil.

--Pas tant de bruit! fit-il; voici des gens qui viennent.

Puis, se rapprochant et baissant la voix:

--Mon opinion, dit-il  l'oreille de son ancien patron, est que a
doit valoir encore un bon prix. Avant qu'il soit une heure, j'espre
bien savoir cela au juste de la bouche mme de M. de Gonzague.




III

--Les enchres.--


La salle o notre Normand et notre Gascon s'entretenaient ainsi
paisiblement tait situe au centre du btiment principal. Les
fentres, tendues de lourdes tapisseries de Flandre, donnaient sur une
troite bande de gazon ferme par un treillage et qui devait s'appeler
pompeusement dsormais le jardin rserv de madame la princesse.

A la diffrence des autres appartements du rez-de-chausse et du
premier tage, dj envahis par les ouvriers de toute sorte, rien ici
n'avait encore t chang.

C'tait bien le grand salon d'apparat d'un palais princier, avec son
ameublement opulent mais svre. C'tait un salon qui n'avait pas d
servir seulement aux divertissements et aux ftes; car, vis--vis de
l'immense chemine de marbre noir, une estrade s'levait, recouverte
d'un tapis de Turquie, et donnait  la pice tout entire je ne sais
quelle physionomie de tribunal.

L, en effet, s'taient runis plus d'une fois les illustres membres
de la maison de Lorraine, Chevreuse, Joyeuse, Aumale, Elbeuf, Nevers,
Mercoeur, Mayenne et les Guise, au temps o les hauts barons
faisaient encore la destine du royaume.

Il fallait toute la confusion qui rgnait aujourd'hui  l'htel de
Gonzague pour qu'on et laiss pntrer nos deux braves dans un lieu
pareil.

Une fois entrs, par exemple, ils y devaient tre plus en repos que
partout ailleurs.

Le grand salon gardait pour un jour encore son inviolabilit. Une
solennelle runion de famille y devait avoir lieu dans la journe, et,
le lendemain seulement, les menuisiers, faiseurs de cases, devaient en
prendre possession.

--Un mot encore sur Lagardre,--dit Cocardasse ds que le bruit de pas
qui avait interrompu leur entretien se fut loign,--quand tu le
rencontras en la ville de Bruxelles, tait-il seul?

--Non, rpondit frre Passepoil. Et toi, quand tu le trouvas sur ton
chemin  Barcelone?

--Il n'tait pas seul non plus.

--Avec qui tait-il?

--Avec une jeune fille.

--Belle?

--Trs-belle.

--C'est singulier: il tait aussi avec une jeune fille belle,
trs-belle, quand je le vis, l-bas, en Flandre. Te souviens-tu de sa
tournure, de son visage, de son costume?

Cocardasse rpondit:

--Le costume, la tournure, le visage d'une charmante gitana d'Espagne.
Et la tienne?...

--La tournure modeste, le visage d'un ange, le costume d'une fille
noble.

--C'est singulier! dit  son tour Cocardasse; et quel ge  peu prs?

--L'ge qu'aurait l'enfant.

--L'autre aussi... Tout n'est pas dit l-dessus, ma caillou... Et dans
ceux qui attendent leur tour, aprs nous deux, aprs M. le chevalier
de Fanza et M. le baron de Saldagne, nous n'avons compt ni M. de
Peyrolles, ni le prince Philippe de Gonzague.

La porte s'ouvrait. Passepoil n'eut que le temps de rpondre.

--Qui vivra verra!

Un domestique en grande livre entra, suivi de deux ouvriers toiseurs.

Il ne regarda mme pas, tant il tait affair, du ct de nos gens,
qui se glissrent inaperus dans l'embrasure d'une fentre.

--Eh vite! fit le valet, tracez la besogne de demain... Quatre pieds
carrs partout.

Les deux ouvriers se mirent aussitt au travail. Pendant que l'un
d'eux toisait, l'autre marquait  la craie chaque division de quatre
pieds, et y attachait un numro d'ordre.

Le premier numro attach fut 927. Puis l'on suivit.

--Que diable font-ils l, mon bon? demanda le Gascon en se penchant
hors de son abri.

--Tu ne sais donc rien? repartit Passepoil; chacune de ces lignes
indique la place d'une cloison, et le n 927 prouve qu'il y a dj
prs de mille cases dans la maison de M. de Gonzague.

--Et  quoi servent ces cases?

--A faire de l'or.

Cocardasse ouvrit de grands yeux. Frre Passepoil entreprit de lui
expliquer le cadeau grandiose que Philippe d'Orlans venait de faire 
son ami de coeur.

--Comment! s'cria le Gascon, chacune de ces botes vaudra autant
qu'une ferme en Beauce ou en Brie! Ah! mon bon, mon bon,
attachons-nous solidement  ce digne M. de Gonzague!

On toisait, on marquait. Le valet disait:

--Numros 935, 936, 937, vous faites trop bonne mesure, l'homme!
Songez que chaque pouce vaut de l'or!

--Bndiction! fit Cocardasse; c'est donc bien bon, ces petits
papiers?

--C'est si bon, rpliqua Passepoil, que l'or et l'argent sont sur le
point d'tre dgomms.

--Vils mtaux! pronona gravement le Gascon; ils l'ont bien mrit. A
pas pur! s'interrompit-il, je ne sais pas si c'est une vieille
habitude, mais je conserve un faible pour les pistoles!

--Numro 941, fit le valet.

Il reste deux pieds et demi, dit le toiseur, fausse coupe!

--Om! fit observer Cocardasse; ce sera pour un homme maigre.

Le valet fut de son avis, car on mit un dernier numro. Puis il dit:

--Vous enverrez les menuisiers tout de suite aprs l'assemble.

--Oh! oh! dit Passepoil, nous allons avoir une assemble!

--Assemble de quoi?

--Tchons de le savoir... Quand on est au fait de ce qui se passe dans
une maison, la besogne est bien avance!

Cocardasse lui caressa le menton, comme un pre tendre qui sourit  la
naissante intelligence de son fils prfr.

Le valet et les toiseurs taient partis.

Il se fit tout  coup un grand bruit du ct du vestibule. On entendit
un concert de voix qui criaient:

--A moi!...  moi!... j'ai mon inscription. Pas de passe-droit, s'il
vous plat!

--A d'autres, fit le Gascon; nous allons voir du nouveau!

--La paix, pour Dieu! la paix! ordonna une voix imprieuse au seuil
mme de la salle.

--M. de Peyrolles! dit frre Passepoil; ne nous montrons pas!

Ils s'enfoncrent davantage dans l'embrasure et tirrent la draperie.

M. de Peyrolles,  ce moment, franchissait le seuil, suivi ou plutt
press par une foule compacte de solliciteurs.

Solliciteurs d'espce rare et prcieuse, qui demandaient  donner
beaucoup d'argent pour un peu de fume.

M. de Peyrolles avait un costume d'une richesse extrme. Au milieu du
flot de dentelles qui couvrait ses mains sches, on voyait les
diamants tinceler.

--Voyons, voyons, messieurs, dit-il en entrant et en s'ventant avec
son mouchoir garni de point d'Alenon, tenez-vous  distance; vous
perdez en vrit le respect.

--Ah! lou couquin, est-il superbe! soupira Cocardasse.

--Il a le fil! dclara frre Passepoil.

C'tait vrai. Ce Peyrolles avait le fil.

Il se servait, ma foi! de la canne qu'il tenait  la main pour carter
cette cohue d'cus anims.

A sa droite et  sa gauche marchaient deux secrtaires, arms
d'normes carnets.

--Gardez au moins votre dignit! reprit-il en secouant quelques grains
de tabac d'Espagne qui taient sur la malines de son jabot; se peut-il
que la passion du gain...?

Il fit un geste si beau, que nos deux prvts, placs l comme des
dilettanti en loge grille, eurent envie d'applaudir.

Mais les marchands qui taient l ne se payaient point de cette
monnaie.

--A moi! criait-on, moi le premier!... J'ai mon tour!

Peyrolles se posa et dit:

--Messieurs!

Aussitt le silence se fit.

--Je vous ai demand un peu plus de calme, continua Peyrolles. Je
reprsente ici directement la personne de M. le prince de Gonzague...
Je suis son intendant... Je vois  et l des ttes couvertes...

Tous les feutres tombrent.

--A la bonne heure, reprit Peyrolles. Voici, messieurs, ce que j'ai 
vous dire.

--Chut! chut! coutons, fit la masse.

--Les comptoirs de cette galerie seront construits et livrs demain.

--Bravo!

--C'est la seule salle qui nous reste. Ce sont les dernires places.
Tout le surplus est arrt, sauf les appartements privs de
monseigneur... et ceux de madame la princesse.

Il salua.

Le choeur reprit:

--A moi! je suis inscrit... Palsambleu! je ne me laisserai pas prendre
mon tour!

--Ne poussez pas, vous!

--Allez-vous maltraiter une femme?

Car il y avait des femmes, les aeules de ces dames laides qui, de nos
jours, effrayent les passants, vers deux heures de releve, aux abords
de la Bourse.

--Maladroit!

--Malappris!

--Malotru!

Puis des jurons et des glapissements de femmes d'affaires. Le moment
tait venu de se prendre aux cheveux. Cocardasse et Passepoil
avanaient la tte pour mieux voir la bagarre, lorsque la porte du
fond, situe derrire l'estrade, s'ouvrit  deux battants.

--Gonzague! murmura le Gascon.

--Un homme d'un milliard! ajouta le Normand.

D'instinct, ils se dcouvrirent tous deux.

Gonzague apparut, en effet, au haut de l'estrade, accompagn de deux
jeunes seigneurs.

Il tait toujours beau, bien qu'il approcht de la cinquantaine. Sa
haute taille gardait toute sa riche souplesse. Il n'avait pas une ride
au front, et sa chevelure admirable, lourde d'essence, tombait en
anneaux brillants comme le jais sur son frac de velours noir tout
simple.

Son luxe ne ressemblait point au luxe de Peyrolles. Son jabot valait
cinquante mille livres, et il avait pour un million de diamants  son
collier de l'ordre, dont un petit coin se montrait seulement sous sa
veste de satin blanc.

Les deux jeunes seigneurs qui le suivaient, Chaverny, le rou, son
cousin par les Nevers, et le cadet de Navailles, portaient tous deux
poudre et mouches.

C'taient deux charmants jeunes gens, un peu effmins, un peu
fatigus, mais gays dj, malgr l'heure matinale, par une petite
pointe de champagne et portant leur soie, leur dentelle et leur
velours avec une adorable insolence.

Le cadet de Navailles avait bien vingt-cinq ans; le marquis de
Chaverny allait sur sa vingtime anne.

Ils s'arrtrent tous deux pour lorgner la cohue, et partirent d'un
franc clat de rire.

--Messieurs, messieurs, fit Peyrolles en se dcouvrant, un peu de
respect, au moins, pour M. le prince!

La foule, toute prte  en venir aux mains, se calma comme par
enchantement; tous les candidats  la possession des cases
s'inclinrent d'un commun mouvement; toutes ces dames firent la
rvrence.

Gonzague salua lgrement de la main et passa en disant:

--Dpchez, Peyrolles, j'ai besoin de cette salle.

--Oh! les bonnes figures! disait le petit Chaverny en lorgnant  bout
portant.

Navailles riait aux larmes et rptait:

--Oh! les bonnes figures!

Peyrolles s'tait approch de son matre.

--Ils sont chauffs  blanc, murmura-t-il; ils payeront ce qu'on
voudra.

--Mettez aux enchres, s'cria Chaverny; a va nous amuser!

--Chut! fit Gonzague, nous ne sommes pas ici  table, matre fou!

Mais l'ide lui sembla bonne et il ajouta:

--Soit! aux enchres... Combien de mise  prix?

--Cinq cents livres par mois pour quatre pieds carrs, rpondit
Navailles, qui pensait surfaire.

--Mille livres pour une semaine! dit Chaverny.

--Mettons quinze cents livres, dit Gonzague. Allez, Peyrolles.

--Messieurs, reprit celui-ci en s'adressant aux postulants, comme ce
sont les dernires places et les meilleures..., on les donnera au
plus offrant. Numro 927, quinze cents livres!

Il y eut un murmure, et pas une voix ne s'leva.

--Palsambleu! cousin, dit Chaverny, je vais vous donner un coup
d'paule.

Et, s'approchant:

--Deux mille livres! s'cria-t-il.

Les prtendants se regardrent avec dtresse.

--Deux mille cinq cents! fit le cadet de Navailles, qui se piqua
d'honneur.

Les candidats srieux taient dans la consternation.

--Trois mille! cria d'une voix trangle un gros marchand de laine.

--Adjug! fit Peyrolles avec empressement.

Gonzague lui lana un regard terrible. Ce Peyrolles tait un esprit
troit. Il craignait de trouver le bout de la folie humaine!

--a va bien! dit Cocardasse.

Passepoil avait les mains jointes. Il coutait, il regardait.

--N 928..., reprit l'intendant.

--Quatre mille livres! pronona ngligemment Gonzague.

--Mais, objecta une revendeuse  la toilette dont la nice venait
d'pouser un comte, au prix de vingt mille louis, qu'elle avait
gagns rue Quincampoix, c'est le pareil!

--Je le prends! s'cria un apothicaire.

--J'en donne quatre mille cinq cents! surfit un quincaillier.

--Cinq mille!

--Six mille!

--Adjug! fit Peyrolles... N 929...

Sur un regard de Gonzague, il ajouta:

--A dix mille livres!

--Quatre pieds carrs! fit Passepoil perdu.

Cocardasse ajouta gravement:

--Les deux tiers d'une tombe!

Cependant, l'enchre tait lance. Le vertige venait. On se disputa le
n 929 comme une fortune, et, quand Gonzague mit le suivant  quinze
mille livres, personne ne s'tonna.

Notez qu'on payait comptant, en belles espces sonnantes ou en billets
d'tat.

L'un des secrtaires de Peyrolles recevait l'argent, l'autre notait
sur son carnet le nom des acheteurs.

Chaverny et Navailles ne riaient plus; ils admiraient.

--Incroyable folie! disait le marquis.

--Il faut voir pour croire, ripostait Navailles.

Et Gonzague ajoutait, gardant son sourire railleur:

--Ah! messieurs, la France est un beau pays.

--Finissons-en, s'interrompit-il; tout le reste  vingt mille livres!

--C'est pour rien! s'cria le petit Chaverny.

--A moi!  moi!  moi! fit-on dans la cohue.

Les hommes se battaient, les femmes tombaient touffes ou crases.

Mais elles criaient aussi du fond de leur dtresse:

--A moi!  moi!  moi!

Puis des enchres encore, des cris de joie et des cris de rage.

L'or ruisselait  flots sur les degrs de l'estrade qui servaient de
comptoir. C'tait plaisir et stupeur que de voir avec quelle
allgresse toutes ces poches gonfles se vidaient.

Ceux qui avaient obtenu quittances les brandissaient au-dessus de
leurs ttes. Ils s'en allaient, ivres et fous, essayer leurs places et
se carrer dedans.

Les vaincus s'arrachaient les cheveux.

--A moi!  moi!  moi!

Peyrolles et ses acolytes ne savaient plus auquel entendre. La
frnsie venait. Aux dernires cases, le sang coula sur le parquet.

Enfin, le numro 942, celui qui n'avait que deux pieds et demi, la
fausse coupe, fut adjug  vingt huit mille livres.

Et Peyrolles, refermant bruyamment son carnet, dit:

--Messieurs, l'enchre est close.

Il y eut un moment de grand silence. Les heureux possesseurs des cases
se regardrent tout abasourdis.

--Messieurs, leur dit gravement le marquis de Chaverny, ce n'est pas
vendu, c'est donn!

Gonzague appela Peyrolles.

--Il va falloir faire place nette! dit-il.

Mais,  ce moment, une autre foule se montra  la porte du vestibule,
foule de courtisans, traitants, gentilshommes, qui venaient rendre
leurs devoirs  M. le prince de Gonzague. Ils s'arrtrent  la vue de
la place occupe.

--Entrez, entrez, messieurs, leur dit Gonzague; nous allons renvoyer
tout ce monde.

--Entrez, ajouta Chaverny; ces bonnes gens vous revendront leurs
emplettes, si vous voulez,  cent pour cent de bnfice.

--Ils auraient tort! dcida Navailles. Bonjour, gros Oriol!

--C'est ici le Pactole! fit celui-ci en saluant profondment
Gonzague.

Cet Oriol tait un jeune traitant de beaucoup d'esprance.

Parmi les autres, on remarquait Albret et Taranne, deux financiers
aussi, le baron de Batz, bon Allemand qui tait venu  Paris pour
tcher de se pervertir; le vicomte de la Fare, Montaubert, Noc,
Gironne, tous rous, tous parents loigns de Nevers ou chargs de
procurations, tous convoqus par Gonzague pour une solennit 
laquelle nous assisterons bientt.

L'assemble dont avait parl M. de Peyrolles.

--Et cette vente? demanda Oriol.

--Mal faite, rpondit froidement Gonzague.

--Entends-tu? fit Cocardasse dans son coin.

Passepoil, qui suait  grosses gouttes, rpondit:

--Il a raison. Ces poules lui auraient donn le restant de leurs
plumes!

--Vous, monsieur de Gonzague! se rcria Oriol, une maladresse en
affaires!... Impossible!

--Jugez-en! j'ai livr mes dernires cases  vingt-trois mille livres,
l'une dans l'autre.

--Pour un an?

--Pour huit jours!

Les nouveaux venus regardrent alors les cases et les acheteurs.

--Vingt-trois mille livres! rptrent-ils dans leur bahissement
profond.

--Il et fallu commencer par ce chiffre, dit Gonzague; j'avais en main
prs de mille numros. C'tait une matine de vingt-trois millions,
clair et net.

--Mais c'est donc une rage?

--Une frnsie! Et nous en verrons bien d'autres! J'ai lou la cour
d'abord, puis le jardin, puis le vestibule, les escaliers, les
curies, les communs, les remises. J'en suis aux appartements, et,
morbleu! j'ai envie d'aller vivre  l'auberge.

--Cousin, interrompit Chaverny, je te loue ma chambre  coucher au
cours du jour.

--A mesure que l'espace manque, continuait Gonzague au milieu de ses
htes nouveaux, la fivre chaude augmente... Il ne me reste rien...

--Cherche bien, cousin!... donnons  ces messieurs le plaisir d'une
petite enchre.

A ce mot enchre, ceux qui n'avaient pu louer se rapprochrent
vivement.

--Rien, rpta Gonzague.

Puis, se ravisant:

--Ah! si fait!

--Quoi donc? s'cria-t-on de toutes parts.

--La loge de mon chien!

On clata de rire dans le groupe des gens de cour; mais les bonnes
gens, les marchands ne riaient pas. Ils rflchissaient.

--Vous croyez que je raille, messieurs, s'cria Gonzague; je parie
que, si je veux, on m'en donne dix mille cus, sance tenante.

--Trente mille livres! s'cria-t-on, la loge d'un chien!

Et les rires de redoubler.

Mais tout  coup apparut une trange figure entre Navailles et
Chaverny, qui riaient plus fort que tous les autres.

Un visage de bossu aux cheveux drlement bouriffs.

Une voix grle et casse en mme temps s'leva. Le petit bossu disait:

--Je prends la loge du chien pour trente mille livres!


FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES CHAPITRES
DU PREMIER VOLUME.


                                     Pages.

  LES MATRES EN FAIT D'ARMES.

     I. La valle de Louron               5
    II. Cocardasse et Passepoil          27
   III. Les trois Philippe               49
    IV. Le petit Parisien                69
     V. La botte de Nevers               89
    VI. Le fentre basse                111
   VII. Deux contre vingt               129
  VIII. Bataille                        147

  L'HTEL DE NEVERS.

     I. La maison d'or                  163
    II. Deux revenants                  181
   III. Les enchres                    199

  FIN DE LA TABLE.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  16: de remplac par du (flattait la vanit du vieux Caylus)
            bien par biens (des biens immenses en Italie)
  page  20: vons remplac par vous(--Je ne saurais vous exprimer)
  page  24: madame remplac par dame (C'tait dame Marthe)
  page  27: enforchait remplac par enfourchait (L'un enfourchait un
            vieux cheval)
  page  27: tle remplac par tte (de sa monture, dont la tte)
  page  30: faite remplac par fate (de la base au fate)
  page  38: il remplac par ils (ils firent tous deux)
  page  42: repris remplac par reprit (Mes mignons, reprit Cocardasse)
  page  45: ajout vous (si vous voulez.)
  page  49: s'taient remplac par s'tait (le desschement s'tait opr
            de lui-mme)
  page  52: compagons remplac par compagnons (la rponse des compagnons)
  page  59: s'ils remplac par s'il (s'il vous plat)
  page  60: suppression d'un est (Le prince Philippe de Gonzague ... est
            trop au-dessus)
  page  61: mchans remplac par mchants (mais de mchants esprits)
  page  62: Faenza remplac par Fanza
  page  76: ft remplac par fut (Bientt tout le monde fut  l'aise)
  page  89: il remplac par ils (ils n'en avaient pas assez dit.)
  page  90: Il remplac par Ils (Ils n'ont qu'un jour)
  page 100: et remplac par eut (Cette fois, il eut)
  page 126: ou remplac par o (o tes-vous?)
  page 148: recrutenrs remplacs par recruteurs.
  page 149: Il remplac par Ils (Ils gagnaient)
  page 165: vnemens remplac par vnements
  page 173: chapitaux remplac par chapiteaux (coiffes de chapiteaux
            fleuris)
  page 173: facon remplac par faon
  page 195: une par un (un grand laquais)
  page 197: la par l ( fond... l, dans toutes les rgles de l'art?)
  page 200: Guises par Guise (les Guise)
  page 203: Numro par Numros (Numros 935, 936, 937)





End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 1, by Paul Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 1 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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