The Project Gutenberg EBook of Rcits d'une tante (Vol. 2 de 4), by 
Louise-Elonore-Charlotte-Adlaide d'Osmond, comtesse de Boigne

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Title: Rcits d'une tante (Vol. 2 de 4)
       Mmoires de la Comtesse de Boigne, ne d'Osmond

Author: Louise-Elonore-Charlotte-Adlaide d'Osmond, comtesse de Boigne

Release Date: May 12, 2010 [EBook #32348]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES

DE LA

COMTESSE DE BOIGNE


II




  _Il a t tir de cet ouvrage
  mille exemplaires sur verg teint des Papeteries
  de Corvol-l'Orgueilleux
  tous numrots._

  N




[Illustration: HLNE DILLON, MARQUISE D'OSMOND,
MRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,

d'aprs un portrait de J. Isabey
(Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).]




RCITS D'UNE TANTE

MMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NE D'OSMOND


PUBLIS INTGRALEMENT D'APRS LE MANUSCRIT ORIGINAL


II

  _1815.--L'Angleterre et la France de 1816  1820._




  _PARIS_
  MILE-PAUL FRRES, DITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR
  1921




CINQUIME PARTIE

1815




CHAPITRE I

     Sjour en Pimont. -- Restauration de 1815. -- Passage  Lyon. --
     Marion. -- Arrive  Turin. -- Dispositions du Roi. -- Son
     gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le comte de
     Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La socit. -- Le lustre.
     -- Les loges. -- Le thtre. -- L'Opra. -- Dtails de moeurs. --
     Le marquis del Borgo.


J'ai toujours pens que, pour conserver de la dignit  son existence,
il fallait la diriger dans le sens d'une principale et persvrante
affection et que le dvouement tait le seul lien de la vie des
femmes. N'ayant t, de fait, ni pouse ni mre, je m'tait
entirement donne  l'amour filial. Quelque rpugnance que j'eusse 
la carrire que mon pre venait de reprendre,  la rsidence o on
l'envoyait, et malgr ma complte indpendance de position, je ne me
rappelle pas avoir prouv un instant d'hsitation  le suivre. Ce
souvenir, plac  une distance de vingt annes, m'est doux 
retrouver.

Nous nous arrtmes trois jours  Lyon. Je me rappelle une
circonstance de ce sjour dont je fus trs touche. Ma femme de
chambre, qui tait lyonnaise, me pria de lui donner quelques heures de
libert pour aller voir un ancien ami de son pre. Le lendemain,
pendant que je faisais ma toilette, on vint la demander. Elle avait
fait appeler des marchands d'toffes pour moi et s'informa si c'tait
eux qui attendaient; on lui rpondit que c'tait une vieille paysanne
n'ayant qu'un bras.

Oh! fit-elle, c'est la bonne Marion? c'est bien beau, son bras,
allez, madame! Ma mre nous l'a souvent fait baiser avec respect.
Cette phrase excita ma curiosit, et j'obtins le rcit suivant:

Madame sait que mon pre tait libraire du Chapitre et vendait
principalement des livres d'glise, ce qui le mettait en relation avec
les ecclsiastiques. Parmi eux, monsieur Roussel, cur de Vriat,
venait le plus  la maison; mon pre allait souvent chez lui et ils
taient trs amis.

Lors de la Terreur, tous deux furent arrts et jets dans la mme
prison. Marion, servante de monsieur Roussel, et bien attache  son
matre, quitta le village de Vriat, et vint  Lyon pour se rapprocher
de lui. Ma mre lui donna un asile chez nous o, comme Marion, nous
tions trs inquiets et trs malheureux, manquant de pain encore plus
que d'argent et ayant bien de la peine  trouver de quoi manger.
Cependant Marion parvenait,  force d'industrie,  se procurer chaque
jour un petit panier de provisions qu'elle russissait ordinairement 
faire arriver jusqu' monsieur Roussel.

Un matin o elle avait t brutalement repousse, sa persvrance 
rclamer l'entre de la prison ayant impatient un des sans-culottes
qui tait de garde, il s'avisa de dire qu'assurment son panier
contenait une conspiration contre la Rpublique et voulut s'en
emparer. Marion, prvoyant le pillage de son pauvre dner, voulut le
dfendre. Alors un de ces monstres, un peu plus tigre que les autres,
s'cria: H bien! nous allons voir, et il abattit d'un coup de sabre
le bras qui tenait le panier. Les clats de rire accueillirent cette
action. La pauvre Marion, laissant sa main et la moiti de son
avant-bras sur le pav de la prison, serra sa plaie sanglante dans son
tablier et revint chez nous. Ma mre lui donna les premiers soins,
tandis qu'on alla chercher un chirurgien pour la panser. Elle montra
une force et un courage prodigieux. Bientt aprs, ma mre la vit
chercher un autre panier et le remplir de nouvelles provisions.

Que faites-vous l, Marion?

--Eh bien donc, j'arrange le dner pour monsieur.

--Mais, Marion, vous ne pensez pas retourner l-bas.

--Eh! il n'y pas dj tant si loin.

Enfin, quoi qu'on lui pt dire, elle partit, mais rentra au bout
d'une minute.

Vous voyez bien, Marion, que vous n'tiez pas en tat d'aller, lui
dit ma mre, en lui avanant une chaise.

--Si fait bien! merci; mais, madame Vernerel, je voudrais que vous
m'arrangiez ce linge roul au bout du bras pour y donner la longueur,
parce que, si monsieur s'apercevait qu'il manque, cela pourrait lui
faire de la peine et qu'il en a dj bien assez, le pauvre cher
homme.

Ma mre, touche jusqu'aux larmes, obit  Marion. Celle-ci fit 
monsieur Roussel l'histoire d'un panaris au doigt qui expliquait son
bras en charpe. Elle ne cessa pas un seul jour ses pieux soins; il
n'apprit qu' sa sortie de prison la perte de son bras.

On peut croire que j'prouvai un vif dsir de voir l'admirable Marion.
J'entrai dans la chambre o elle se trouvait, apportant un petit
cadeau d'oeufs frais et de fromage  la crme pour sa chre enfant,
comme elle appelait mademoiselle Louise. C'tait une vieille paysanne,
grande, maigre, ride, hle jusqu'au noir, mais encore droite et
conservant l'aspect de la force.

Je la questionnai sur l'aventure qu'on venait de me raconter et j'eus
la satisfaction qu'elle ne se doutait pas avoir t sublime. Elle
paraissait presque contrarie de mon admiration et n'tait occupe
qu' se disculper d'avoir tromp monsieur le Cur.

Mais, disait-elle, c'est qu'il est si bte, ce brave homme,  se
faire du mal,  se tourmenter pour les autres!

Et, comme je la rassurais de mon mieux sur ce pieux mensonge:

Au fait, monsieur le Cur m'a dit depuis qu'il m'aurait dfendu de
revenir s'il avait su cette drlerie, reprit-elle en regardant son
bras; ainsi j'ai bien fait tout de mme de le tromper, et elle partit
d'un clat de rire de franche gaiet.

Mademoiselle Louise me dit: Et Marion, madame, n'en fait pas moins
bien le mnage et la bonne soupe que j'ai mange hier.

Marion sourit  ces paroles flatteuses, mais, hochant la tte Ah!
dame, non, ma chre enfant; je ne suis pas si habile qu'avant, mais ce
pauvre cher homme du bon Dieu, a ne s'impatiente jamais. J'ai
regrett de n'avoir pas vu monsieur Roussel. L'homme assez bte,
comme disait Marion, pour inspirer un pareil dvouement devait tre
bien intressant a connatre.

Nous arrivmes  Turin au moment o la socit y tait le plus
dsorganise. Le Roi n'avait rapport de Cagliari qu'une seule pense;
il y tenait avec l'enttement d'un vieil enfant: il voulait tout
rtablir comme en _Novant-ott_. C'tait sa manire d'exprimer, en
patois pimontais, la date de 1798, poque  laquelle il avait t
expuls de ses tats par les armes franaises.

Il en rsultait des consquences risibles: par exemple, ses anciens
pages reprenaient leur service  ct des nouveaux nomms, de sorte
que les uns avaient quinze ans et les autres quarante. Tout tait 
l'avenant. Les officiers, ayant acquis des grades suprieurs, ne
pouvaient rester dans l'arme qu'en redevenant cadets. Il en tait de
mme dans la magistrature, dans l'administration, etc. C'tait une
confusion o l'on se perdait. La seule exception  la loi du
_Novant-ott_ et, l, le bon Roi se montrait trs facile, tait en
faveur de la perception des impts: ils taient tripls depuis
l'occupation des franais, et Sa Majest sarde s'accommodait fort bien
de ce changement.

Le Roi avait ramen tous les courtisans qui l'avaient suivi  Cagliari
pendant l'migration. Aucun n'tait en tat de gouverner un seul jour.
D'une autre part, l'empereur Napolon avait, selon son usage, crm
le Pimont de tous les gens les plus distingus et les avait employs
dans l'Empire, ce qui, aux yeux du Roi, les rendait incapable de le
servir. L'embarras tait grand.

On alla rechercher un homme rest en dehors des affaires mais qui ne
manquait pas de moyens, le comte de Valese, enferm depuis nombre
d'annes dans son chteau du val d'Aoste. Il y avait conserv bon nombre
de prjugs et d'ides aristocratiques et contre-rvolutionnaires, mais
pourtant c'tait un libral en comparaison des arrivants de Sardaigne.
Il lui fallait encore les mnager, et je crois qu'il a bien souvent
rougi des concessions qu'il tait oblig de faire  leur ignorance.

Dans sa passion pour revenir au _Novant-ott_, le Roi voulait dtruire
tout ce qui avait t cr par les franais et, entre autres,
plusieurs collections scientifiques. Un jour, on lui demanda grce
pour celle d'ornithologie qu'il avait visite la veille et dont il
semblait ravi; il entra dans une grande colre, dit que toutes ces
innovations taient oeuvres de Satan.... Ces cabinets n'existaient pas
en _Novant-ott_, et les choses n'en allaient pas plus mal.... Il
n'tait nul besoin d'tre plus habile que ses pres.... Sa verve
puise, il ajouta qu'il n'admettrait d'exception que pour les
oiseaux; ils lui plaisaient, il voulait qu'on en prt grand soin. La
partie sarde du Conseil approuva l'avis du Roi. Monsieur de Valese et
monsieur de Balbe se turent en baissant les yeux. La destruction du
cabinet d'ornithologie et la conservation de celui des oiseaux passa 
l'immense majorit.

Ces niaiseries, dont je ne rapporterai que celle-l mais qui se
renouvelaient journellement, rendaient le gouvernement ridicule, et,
lorsque nous arrivmes  Turin, il tait dans le plus haut degr de
dconsidration. Depuis, l'extrme bonhomie du Roi lui avait rendu une
sorte de popularit, et la ncessit l'avait forc, de son ct, 
temprer les dispositions absurdes rapportes de Cagliari. Il fallait
en revenir aux personnes dont le pays connaissait et apprciait le
mrite, lors mme qu'elles n'auraient pas pass vingt-cinq annes de
leur vie dans l'oisivet.

Monsieur de Valese avait bien un peu de peine  s'associer des gens
avec lesquels il avait t longtemps en hostilit: peut-tre mme
craignait-il que les rpugnances, une fois compltement surmontes, on
ne trouvt parmi ceux qui avaient servi l'Empereur des capacits
suprieures  la sienne. Cependant, comme il tait homme d'honneur et
voulant le bien, il engageait le Roi  confier les places importantes
aux personnes en tat de les faire convenablement et chaque jour
apportait quelque amlioration aux premires extravagances.

L'absence de la Reine, reste en Sardaigne, rendait le Roi plus
accessible aux conseils de la raison. Cependant elle avait dlgu son
influence  un comte de Roburent, grand cuyer et espce de favori
dont l'importance marquait dans cette Cour. C'tait le reprsentant de
l'migration et de l'ancien rgime, avec toute l'exagration qu'on
peut supposer  un homme trs born et profondment ignorant. Je me
rappelle qu'un jour, chez mon pre, on parla du baptme que les
matelots font subir lorsqu'on passe la ligne; mon pre dit l'avoir
reu; monsieur de Roburent reprit avec un sourire bien gracieux:
Votre Excellence a pass sous la ligne; vous avez donc t
ambassadeur  Constantinople?

Il y avait alors trois codes galement en usage en Pimont; l'ancien
code civil, le code militaire qui trouvait moyen d'voquer toutes les
affaires, et le code Napolon. Selon que l'un ou l'autre tait
favorable  la partie protge par le pouvoir, un _Biglietto regio_
enjoignait de s'en servir; cela se renouvelait  chaque occasion.  la
vrit, si cette prcaution tait insuffisante, un second _Biglietto
regio_ cassait le jugement et, sans renvoyer devant une autre cour,
dcidait le contraire de l'arrt rendu. Mais il faut l'avouer, ceci
n'arrivait gure que pour les gens tout  fait en faveur.

Il y eut une aventure qui fit assez de bruit pendant notre sjour.
Deux nobles pimontais de province avaient eu un procs qui fut jug 
Casal. Le perdant arriva en poste  Turin, parvint chez monsieur de
Roburent et lui reprsenta que ce jugement tait inique, attendu qu'il
tait son cousin. Monsieur de Roburent comprit toute la force de cet
argument, et obtint facilement un _Biglietto regio_ en faveur du
cousin. Trois jours aprs, arrive l'autre partie, apportant pour
toute pice  consulter une gnalogie prouvant qu'il tait, aussi,
cousin de monsieur de Roburent et d'un degr plus rapproch. Celui-ci
l'examine avec grand soin, convient de l'injustice qu'il a commise,
descend chez le Roi, et rapporte un second _Biglietto regio_ qui
rtablit le jugement du tribunal. Tout cela se passait sans mystre;
il ne fallait en mettre un peu que pour en rire, quand on tait dans
une position officielle comme la ntre.

L'intolrance tait porte au point que l'ambassade de France devint
un lieu de rprobation. On ne pardonnait pas  notre Roi d'avoir donn
la Charte, encore moins  mon pre de l'approuver et de proclamer
hautement que cette mesure, pleine de sagesse, tait rendue
indispensable par l'esprit public en France.

Ces doctrines subversives se trouvaient tellement contraires 
l'esprit du gouvernement sarde que, ne pouvant empcher l'ambassadeur
de les professer, on laissait entrevoir aux pimontais qu'il valait
mieux ne point s'exposer  les entendre.

Les _Purs_ taient peu disposs  venir  l'ambassade. Ceux qui, ayant
servi en France, avaient des ides un peu plus librales, craignaient
de se compromettre, de sorte que nous ne voyions gure les gens du
pays qu'en visite de crmonie. Il n'y avait pas grand'chose 
regretter.

La socit de Turin, comme celle de presque toutes les villes
d'Italie, offre peu de ces honntes mdiocrits dont se compose le
_monde_ dans les autres contres. Quelques savants et des gens de la
plus haute distinction, plus nombreux peut-tre qu'ils ne sont
ailleurs, y mnent une vie retire, pleine d'intrt et
d'intelligence. Si on peut pntrer dans cette coterie ou en faire
sortir quelques-uns des membres qui la composent, on est amplement
pay des soins qu'il a fallu se donner pour atteindre  ce but, mais
cela est fort difficile. En revanche, la masse dansante et visitante
est d'une sottise, d'une ignorance fabuleuses.

On dit que, dans le sud de l'Italie, on trouve de l'esprit naturel. Le
Pimont tient du nord pour l'intelligence et du midi pour l'ducation.
En tout, ce pays est assez mal partag. Son climat, plus froid que
celui de France en hiver, est plus orageux, plus pniblement touffant
que l'Italie en t; et les beaux-arts n'ont pas franchi les Apennins
pour venir jusqu' lui: ils seraient effarouchs par l'horrible jargon
qu'on y parle; il les avertirait bien promptement qu'ils ne sont point
dans leur patrie.

Tout le temps de mon sjour  Turin, j'ai entendu rgulirement chaque
jour, pendant ce qu'on appelait l'avant-soire o mon pre recevait
les visites, discuter sur une question que je vais prsenter
consciencieusement sous toutes ses faces.

Le prince Borghse, gouverneur du Pimont sous l'Empereur, avait fait
placer un lustre dans la salle du grand thtre. C'tait, il faut tout
dire, une innovation. Il offrit de le donner, il offrit de le vendre,
il offrit de le faire ter  ses frais, il offrit d'tre cens le
vendre sans en rclamer le prix, il offrit d'accepter tout ce que le
Roi en voudrait donner, il offrit enfin qu'il n'en ft fait aucune
mention.... Je me serais volontiers accommode de ce dernier moyen.
Lorsque j'ai quitt Turin au bout de dix mois, il n'y avait pas encore
de parti pris, et la socit continuait  tre agite par des opinions
trs passionnes au sujet du lustre; on attendait l'arrive de la
Reine pour en dcider.

La distribution des loges avait, pour un temps, apport quelque
distraction  cette grande occupation. J'tais si peu prpare  ces
usages que je ne puis dire avec quel tonnement j'appris qu'aux
approches du carnaval le Roi s'tait rendu au thtre, avec son
confesseur, pour dcider  qui les loges seraient accordes. Les gens
_bien pensants_ taient les mieux traits. Cependant, il fallait
ajouter aux bonnes opinions la qualit de grand seigneur pour en avoir
une aux premires et tous les jours. La premire noblesse tait admise
aux secondes, la petite noblesse se disputait les autres loges avec la
haute finance. Toutefois, pour avoir un tiers ou un quart de loge aux
troisimes, il fallait quelque alliance aristocratique.

Pendant que cette liste se formait, Dieu sait quelles intrigues
s'agitaient autour du confesseur et  combien de rclamations sa
publication donna lieu! Cela se comprend cependant en rflchissant
que tous les amours-propres taient mis en jeu d'une faon dont la
publicit tait rvle chaque soir pendant six semaines. On
s'explique aussi la fureur et la colre des personnes qui, depuis
vingt ans, vivaient sur le pied d'galit avec la noblesse et qui,
tout  coup, se voyaient repousses dans une classe exclue des seuls
plaisirs du pays.

Ce qui m'a paru singulier, c'est que la fille noble qui avait pous
un roturier (il faut bien se servir de ces mots, ils n'taient pas
tombs en dsutude  Turin) tait mieux traite dans la distribution
des loges que la femme d'un noble qui tait elle-mme roturire. Je
suppose que c'tait dans l'intrt des filles de qualit qui n'ont
aucune espce de fortune en Pimont. Je le crois d'autant plus
volontiers que j'ai entendu citer comme un des avantages d'une jeune
fille  marier qu'elle apportait le droit  une demi-loge.

Quand la liste, revue, commente, corrige, fut arrte, on expdia
une belle lettre officielle, signe du nom du Roi et cachete de ses
armes, qui prvint que telle loge, en tout ou en partie, vous tant
dsigne, vous pouviez en envoyer chercher la clef. Pour l'obtenir
alors, il fallait payer une somme tout aussi considrable qu' aucun
autre thtre de l'Europe. De plus, il fallait faire meubler la loge,
y placer des tentures, des rideaux, des siges, car la clef ne donnait
entre que dans un petit bouge vide avec des murailles sales. C'tait
une assez bonne aubaine pour le tapissier du Roi.

Ces frais faits, on achte encore  la porte (pour un prix assez
modique,  la vrit) le droit d'entrer au thtre, de sorte que
l'tranger qu'on engage  venir au spectacle est forc de payer son
billet. Malgr, ou peut-tre  cause de toutes ces formalits,
l'ouverture du grand Opra fut un vnement de la plus haute
importance. Ds le matin, toute la population tait en agitation, et
la foule s'y porta le soir avec une telle affluence que, malgr toutes
les prrogatives des ambassadeurs, nous pensmes tre crases, ma
mre et moi en y arrivant.

La salle est fort belle, le _lustre_ y tait demeur _provisoirement_
et l'clairait assez bien, mais les vritables amateurs de l'ancien
rgime lui reprochaient de ternir l'clat de la _couronne_ (On appelle
_la couronne_ la loge du Roi). C'est un petit salon qui occupe le fond
de la salle, est lev de deux rangs de loges sur une largeur de cinq
 peu prs, extrmement dcor en toffes et en crpines d'or et
brillamment clair en girandoles de bougies. Avant l'innovation du
lustre, la salle ne recevait de lumire que de la loge royale. Celle
de l'ambassadeur de France tait de tout temps vis--vis de la loge du
prince de Carignan et la meilleure possible. On aurait bien t tent
de l'ter  l'ambassadeur d'un Roi constitutionnel, mais pourtant on
n'osa pas, mon pre ayant fait savoir qu'il serait forc de le trouver
mauvais. Cela ne se pouvait autrement, d'aprs l'importance qu'on y
attachait dans le pays.

Le spectacle tait comme par toute l'Italie: deux bons chanteurs
taient entours d'acolytes dtestables, de sorte qu'il n'y avait
aucun ensemble. Mais cela suffisait  des gens qui n'allaient au
thtre que pour y causer plus librement. On coutait deux ou trois
morceaux, et le reste du temps on bavardait comme dans la rue; le
parterre, debout, se promenait lorsqu'il n'tait pas trop press. Un
ballet dtestable excitait des transports d'admiration; les
dcorations taient moins mauvaises que la danse.

Les jeunes femmes attendent l'ouverture de l'Opra avec d'autant plus
d'empressement qu'elles habitent toujours chez leur belle-mre et que,
tant qu'elles la conservent, elles ne reoivent personne chez elles.
En revanche, la loge est leur domicile et, l, elles peuvent admettre
qui elles veulent. Les hommes de la petite noblesse mme s'y trouvent
en rapport avec les femmes de la premire qui ne pourraient les voir
dans leurs htels. On entend dire souvent: Monsieur un tel est un de
mes _amis de loge_. Et monsieur un tel se contente de ce rapport qui,
dit-on, devient quelquefois assez intime, sans prtendre  passer le
seuil de la maison. L'usage des _cavaliers servants_ est tomb en
dsutude. S'il en reste encore quelques-uns, ils n'admettent plus que
ce soit  titre gratuit et, hormis qu'elles sont plus affiches, les
liaisons n'ont pas plus d'innocence qu'ailleurs.

L'usage en Pimont est de marier ses enfants sans leur donner aucune
fortune. Les filles ont une si petite dot qu' peine elle peut suffire
 leur dpense personnelle, encore est-elle toujours verse entre les
mains du beau-pre; il paye la dpense du jeune mnage, mais ne lui
assure aucun revenu.

J'ai vu le comte Tancrde de Barolle, fils unique d'un pre qui avait
cinq cent mille livres de rente, oblig de lui demander de faire
arranger une voiture pour mener sa femme aux eaux. Le marquis de
Barolle calculait largement ce qu'il fallait pour le voyage, le sjour
projet et y fournissait sans difficult. Sa belle-fille
tmoignait-elle le dsir de voir son appartement arrang: architectes
et tapissiers arrivaient, et le mobilier se renouvelait
magnifiquement; mais elle n'aurait pas pu acheter une table de dix
louis dont elle aurait eu la fantaisie. Permission plnire de faire
venir toutes les modes de Paris; le mmoire tait toujours acquitt
sans la moindre rflexion. En un mot, monsieur de Barolle ne refusait
rien  ses enfants, que l'indpendance. J'ai su ces dtails parce que
madame de Barolle tait une franaise (mademoiselle de Colbert) et
qu'elle en tait un peu contrarie, mais c'tait l'usage gnral. Tant
que les parents vivent, les enfants restent _fils de famille_ dans
toute l'tendue du terme, mais aussi, dans la proportion des fortunes,
on cherche  les en faire jouir.

Le marquis de Barolle, dont je viens de parler, tait snateur et
courtisan fort assidu de l'Empereur. Pendant un sjour de celui-ci 
Turin, le marquis lui fit de vives reprsentations sur ce qu'il payait
cent vingt mille francs d'impositions.

Vraiment, lui dit l'Empereur, vous payez cent vingt mille francs?

--Oui, sire, pas un sol de moins, et je suis en mesure de le prouver 
Votre Majest, voici les papiers.

--Non, non, c'est inutile, je vous crois; et je vous en fais bien mon
compliment.

Le marquis de Barolle fut oblig de se tenir pour satisfait.

Le charme que les dames pimontaises trouvent au thtre les y rend
trs assidues, mais cela n'est plus d'obligation comme avant la
Rvolution. Quand une femme manquait deux jours  aller  l'Opra, le
Roi envoyait s'enqurir du motif de son absence et elle tait
rprimande, s'il ne le jugeait pas suffisant.

En tout, rien n'tait si despotique que ce gouvernement soi-disant
paternel, surtout pour la noblesse.  la vrit, il la dispensait
souvent de payer les dettes qu'elle avait contractes envers les
roturiers (ce qui, par parenthse, rendait les prts tellement onreux
que beaucoup de familles en ont t ruines); mais, en revanche, il
dcidait de la faon dont on devait manger son revenu. Il disait aux
uns de btir un chteau, aux autres d'tablir une chapelle,  celui-ci
de donner des concerts,  cet autre de faire danser, etc. Il fixait la
rsidence de chacun dans la terre ou dans la ville qui lui convenait.
Pour aller  l'tranger, il fallait demander la permission
particulire du Roi; il la donnait difficilement, la faisait toujours
attendre et ne l'accordait que pour un temps trs limit. Un sjour
plus ou moins long dans la forteresse de Fnestrelle aurait t le
rsultat de la moindre dsobissance  l'intrieur. Si on avait
prolong l'absence  l'tranger au del du temps fix, la
squestration des biens tait de droit sans autre formalit.

Le marquis del Borgo, un des seigneurs pimontais les plus riches,
souffrait tellement de rhumatismes qu'il s'tait tabli  Pise, ne
pouvant supporter le climat de Turin. Lorsque le roi Charles Amde
fit construire la place Saint-Charles, un _Biglietto regio_ enjoignit
au marquis d'acheter un des cts de la place et d'y faire une faade.
Bientt aprs un nouveau _Biglietto regio_ commanda un magnifique
htel dont le plan fut fourni, puis vint l'ordre de le dcorer, puis
de le meubler avec une magnificence royale impose pice par pice.
Enfin, un dernier _Biglietto regio_ signifia que le propritaire d'une
si belle rsidence devait l'habiter, et la permission de rester 
l'tranger fut retire. Le marquis revint  Turin en enrageant,
s'tablit dans une chambre de valet, tout au bout de son superbe
appartement qu'il s'obstina  ne jamais voir mais qui tait travers
matin et soir par la chvre dont il buvait le lait. C'est la seule
femelle qui ait mont le grand escalier tant que le vieux marquis a
vcu. Ses enfants taient rests dans l'htel de la famille.

J'ai vu sa belle-fille tablie dans celui de la place Saint-Charles;
il tait remarquablement beau. C'est elle qui m'a racont l'histoire
des _Biglietto regio_ du marquis et de la chvre. Elle tait d'autant
plus volontiers hostile aux formes des souverains sardes qu'elle-mme,
tant fort jeune et assistant  un bal de Cour, la reine Clotilde
avait envoy sa dame d'honneur,  travers la salle, lui porter une
pingle pour attacher son fichu qu'elle trouvait trop ouvert.

La marquise del Borgo, soeur du comte de Saint-Marsan, tait
spirituelle, piquante, moqueuse, amusante, assez aimable. Mais elle
nous tait d'une faible ressource; elle se trouvait prcisment en
position de craindre des rapports un peu familiers avec nous.

La conduite des dames pimontaises est gnralement assez peu
rgulire. Peut-tre, au surplus, les trangers s'exagrent-ils leurs
torts, car elles affichent leurs liaisons avec cette effronterie nave
des moeurs italiennes qui nous choque tant. Quant aux maris, ils n'y
apportent point d'obstacle et n'en prennent aucun souci. Cette
philosophie conjugale est commune  toutes les classes au del des
Alpes. Je me rappelle  ce propos avoir entendu raconter  Mnageot
(le peintre), que, dans le temps o il tait directeur des costumes 
l'Opra de Paris, il tait arriv un jour chez le vieux Vestris et
l'avait trouv occup  consoler un jeune danseur, son compatriote,
dont la femme, vive et jolie figurante, lui donnait de noires
inquitudes. Aprs toutes les phrases banales appropries  calmer les
fureurs de l'Othello de coulisse, Vestris ajouta dans son baragouin
semi italien:

Et _pouis_, vois-_tou_, ami, dans _noutre_ tat les _cournes_ c'est
_coumme_ les dents: quand elles poussent, cela fait _oun_ mal _dou
diavolo_ ... _pou_  _pou_ on _s'accoutoume_, et _pouis_ ... et
_pouis_ ... on finit par manger avec.

Mnageot prtendait que le conseil avait prospr assez promptement.




CHAPITRE II

     Les visites  Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
     Monsieur Dauzre. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
     diplomatique. -- Le gnral Bubna. -- Ennui de Turin. -- Aspect
     de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- Runion de Gnes
     au Pimont. -- Dner donn par le comte de Valese. -- Jules de
     Polignac.


Tant que dure la saison de l'Opra, on ne fait ni ne reoit de
visites: c'est un d'autant plus grand bnfice qu' Turin l'usage
n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les
escaliers sans lumire. Le domestique qui vous suit est muni d'une
lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second,
troisime tage d'une immense maison dont le propritaire titr habite
un petit coin, le reste tant lou, souvent  des gens de finance. On
doit arriver en personne  la porte de l'appartement, rester dans sa
voiture et envoyer savoir si on y est pass pour une impertinence.
Cependant les dames reoivent rarement. Le costume dans lequel on les
trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur
personne, prouve qu'elles ne sont pas prpares pour le monde. Il faut
excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les
Bins, les Mazin, etc.

Comme nous ne suivions pas fort rgulirement le thtre, nous
restions assez souvent le soir chez nous en trs petit comit.
Monsieur et madame de Balbe faisaient notre plus grande ressource. Le
comte de Balbe tait un de ces hommes distingus que j'ai signals
plus haut: des connaissances acquises et profondes en tout genre ne
l'empchaient pas d'tre aimable, spirituel, gai et bon homme dans
l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait plac  la tte de
l'Universit. La confiance du pays l'avait nomm chef du gouvernement
provisoire qui s'tait form entre le dpart des franais et l'arrive
du Roi. Il s'y tait tellement concili tous les suffrages qu'on
n'avait pas os l'expulser tout  fait et il tait rest directeur de
l'instruction publique, avec entre au conseil o, cependant, il
n'tait appel que pour les objets spciaux, tels que les cabinets
d'ornithologie. Il tait fort au-dessus de la crainte purile de
montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions
journellement. Sa femme tait franaise, trs vive, trs bonne, trs
amusante; elle tait cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes
parents  Versailles et s'tablit tout de suite dans notre intimit.

La famille des Cavour y tait aussi entre. Ceux-l se trouvaient trop
compromis pour avoir rien  mnager; la mre avait t dame d'honneur
de la princesse Borghse et le fils marchal du palais et l'ami du
prince. La soeur de sa femme avait pous un franais qui a
certainement rsolu un grand problme. Monsieur Dauzre, directeur de
la police gnrale pendant toute l'administration franaise, en
satisfaisant pleinement ses chefs, tait parvenu  se faire tellement
aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut
l'expulser comme les autres franais employs en Pimont. Il est rest
 Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande
influence dans le gouvernement et, depuis mon dpart, j'ai entendu
dire qu'il y jouait un principal rle.

Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimit, la comtesse Mazin,
personne d'un esprit fort distingu; elle avait t leve par son
oncle, l'abb Caluzzo, dont le nom est familier  tous les savants de
l'Europe. Voil, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond de
notre socit.

Le prince de Carignan tait bien content lorsque son gouverneur
l'amenait chez nous.  peine chapp d'une pension  Genve, o il
jouissait de toute la libert d'un colier, on l'avait mis au rgime
d'un prince pimontais, et cependant on hsitait  le proclamer
hritier de la Couronne. Il tait dans les instructions de mon pre
d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zle, et le
jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter
ses dolances.

Une des choses qui l'affligeait le plus tait les prcautions
exagres qu'on prenait de sa sant, aussi bien que de son salut, et
les sujtions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait
monter  cheval que dans son jardin, entre deux cuyers, et sous
l'inspection de son mdecin et de son confesseur.

Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait  son
lever,  son coucher,  tous ses repas, lui faisait faire ses prires
et dire son bndicit; enfin il cherchait constamment  exorciser le
dmon qui devait tre entr dans l'me du prince pendant son sjour
dans ces deux pays maudits, Paris et Genve. Au lieu d'obtenir sa
confiance pourtant, il tait seulement parvenu  lui persuader qu'il
tait son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de
toutes ses penses au confesseur du Roi, qui l'avait plac prs de
lui. Mon pre l'encourageait  la patience et  la prudence, tout en
compatissant  ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de
quinze ans, lev jusque-l dans une libert presque exagre (sa
mre s'en occupait trs peu) devait souffrir d'un changement si
complet.

Le prince tait fort aim de son gouverneur, monsieur de Saluces; il
avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs.
Quand il se trouvait chez mon pre, et qu'il n'y avait qu'eux et nous,
il tait dans un bonheur inexprimable. Il tait dj trs grand pour
son ge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'norme
palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'tait pas encore en
possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les
privations; encore avait-on peine  solder les frais de sa trs petite
dpense.

Au reste, le Roi n'avait gure plus de luxe. Le palais tait rest
meubl, mais le matriel de l'tablissement, appartenant au prince
Borghse, avait t emport par lui; de sorte que le Roi n'avait rien
trouv en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de
vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures emprunts
aux seigneurs pimontais. J'ignore comment les frais s'en seront
solds entre eux.

La ngociation pour la reconnaissance du prince de Carignan tait
termine; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de
Modne, gendre du Roi, empchaient toujours de la publier. Par un
hasard prmdit, un jour de Cour, la voiture de mon pre se trouva en
conflit avec celle du prince de Carignan; mon pre tira le cordon, et
donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur
le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonait hritier de la
Couronne, fit brusquer la dclaration que le Roi dsirait
personnellement et le prince en eut une extrme reconnaissance.

Ce point gagn, la France ayant intrt  conserver le trne dans la
maison de Savoie, mon pre se mit en devoir de faire admettre la
lgitimit de l'autre Carignan, fils du comte de Villefranche. Il fit
rechercher soigneusement l'acte que le confesseur du feu Roi lui avait
arrach  ses derniers moments. Malheureusement, on le retrouva. Il
portait que le Roi consentait  reconnatre le mariage de
_conscience_, contract par son cousin, le comte de Villefranche, sans
que, de cette reconnaissance, il pt jamais rsulter aucun droit pour
la femme de prendre le titre et le rang de princesse, ni que les
enfants de cette union pussent lever une prtention quelconque 
faire valoir, sous quelque prtexte que ce pt tre, leur naissance
tant et demeurant illgitime.

Aprs la trouvaille de ce document rclam  grands cris par la
famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps.
Cependant mon pre avait derechef entam cette ngociation pendant les
Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'tait rendu  Turin, au lieu
de prendre parti pour l'empereur Napolon,  cette poque ses
prtentions auraient t trs probablement admises. Le roi de
Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de
la maison de Savoie.

Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour
l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valtudinaire,
sortant peu d'un intrieur occulte qui rendait sa position assez
fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et
d'esprit, mais tellement lger et si mauvais sujet qu'il n'y avait
nulle ressource de socit de ce ct. Les autres lgations taient
encore inoccupes, mais l'Autriche tait reprsente par le comte
Bubna, gnral de l'arme d'occupation laisse en Pimont. Sa position
tait  la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir
plus d'esprit, de conter d'une faon plus spirituelle et plus
intressante. Il avait rcemment pous une jeune allemande,
d'origine juive, qui n'tait pas reue  Vienne. Cette circonstance
lui faisait dsirer de rester  l'tranger. Madame Bubna, jolie et ne
manquant pas d'esprit, tait la meilleure enfant du monde. Elle
passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait gure  Turin; cependant
elle tait pour lors trs prise de son mari qui la traitait comme un
enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville
de Turin; car, en sa qualit de militaire, le diplomate tait dfray
de tout, et ne se faisait faute de rien.

Il avait t envoy plusieurs fois auprs de l'empereur Napolon, dans
les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et
racontait les dtails de ces ngociations d'une manire fort piquante.
Je suis bien fche de ne pas me les rappeler d'une faon assez exacte
pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrme
admiration et disait que les rapports avec lui taient faciles d'homme
 homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire  empire.  la vrit,
Napolon apprciait Bubna, le vantait et lui avait donn plusieurs
tmoignages d'estime. Une approbation si prise tait un grand moyen
de sduction. Tant il y a que je suis reste bien souvent jusqu' une
heure du matin  entendre Bubna raconter son Bonaparte.

Mon ami Bubna avait la rputation d'tre un peu pillard. La manire
dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'loigne pas
cette ide; aussi dsirait-il maintenir l'occupation militaire le plus
longtemps possible. Mon pre, au contraire, prtait assistance aux
autorits sardes qui cherchaient  s'en dlivrer. Mais cette
opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas
admettre de situation, n'a jamais altr nos relations sociales. Elles
sont restes toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes
furent enfin retires et le comte Bubna demeura comme ministre, en
attendant l'arrive du prince de Stahrenberg qui devait le remplacer.

Je suis peut-tre injuste pour les pimontais en dclarant la ville de
Turin le sjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans
tout l'univers. J'ai montr les circonstances diverses qui militaient
 le rendre dsagrable pour tout le monde et particulirement pour
nous  l'poque o je m'y suis trouve. Si on ajoute  cela que
c'tait aprs les deux annes si excitantes, si animes, si
dramatiques de 1813 et 1814, passes au centre mme du thtre o les
vnements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber
dans cette rsidence si monotone et si triste pour y entendre
quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je
puisse ressentir quelques prventions injustes contre elle.

La ville de Turin est trs rgulire; ses rues sont tires au cordeau,
mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air
d'tre dsertes, les quipages n'tant pas assez nombreux pour
remplacer l'absence des pitons. Les maisons sont belles 
l'extrieur. Un vnitien disait que, chez lui, les personnes portaient
des masques et qu'ici c'tait la ville. Cela est fort exact, car ces
faades lgantes voilent en gnral des masures hideuses o se
trouvent des ddales de logements, aussi incommodment distribus que
pauvrement habits. On est tout tonn de trouver la misre installe
sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est
difficile d'apprcier leur mrite dans l'tat o on les laisse. Sous
le prtexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de rparations et
que l'tablissement de nouveaux chafaudages nuirait  la solidit, on
conserve tous les trous qu'ils ont originairement occups dans la
premire construction, de sorte que tous les murs, le palais du Roi
compris, sont cribls de trous carrs. Chacun de ces trous sert
d'habitation  une famille de petites corneilles qui forment un nuage
noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville.
Pour qui n'y est pas accoutum, rien n'est plus triste que l'aspect et
les cris de cette volatile.

Rentr chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent
pas les ennuis du dehors. Si peu d'trangers s'arrtent  Turin qu'on
trouve difficilement  s'y loger. Les beaux palais sont occups par
les propritaires ou lous  long bail, et le corps diplomatique a
beaucoup de peine  se procurer des rsidences convenables. Quant au
confortable, il n'y faut pas songer.

Mon pre avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur 
Paris, parce qu'on lui avait assur qu'elle tait distribue et
arrange  la franaise. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'norme
_salla_ des palais pimontais et qu'il y avait des fentres vitres
dans toutes les pices. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais,
prcde d'une longue galerie stuque, sans aucun moyen d'y faire du
feu et meuble en beau damas cramoisi, tait _pave_, non pas dalle
comme une cuisine un peu soigne, mais pave en pierres tailles comme
les rues de Paris.  la tte de mon lit, une porte communiquait, par
un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mre
n'tait gure mieux et mon pre encore plus mal, car sa chambre tait
plus vaste et plus triste.

Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture
trs remarquable et trs admire, le palais Morozzi; celui-l tait en
pleine possession de la _salla_ dont les pimontais font tant de cas.
Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de faon qu'au
premier on ne communiquait que par des galeries extrieures que
l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles
fussent suffisamment lgres. Le pauvre monsieur Hill avait offert de
les faire vitrer  ses frais, mais la ville entire s'tait rvolte
contre ce trait de barbarie britannique. Pour viter d'affronter ces
passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois
petites pices en entresol, les seules chauffables. Cela tait
d'autant plus ncessaire que l'hiver est long et froid  Turin. J'y ai
vu, pendant plusieurs semaines, le thermomtre entre dix et quinze
degrs au-dessous de zro, et les habitants ne paraissaient ni surpris
ni incommods de cette temprature, malgr le peu de prcaution qu'ils
prennent pour s'en garantir.

Le congrs de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'tat de
Gnes. Malgr la part que nous avions prise  cet important
accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcr
contre la France de la dtention de la Savoie. Ce qu'il y a de
singulier c'est que le roi Louis XVIII en tait aussi fch que lui et
avait le plus sincre dsir du monde de la lui rendre. Il semblait
qu'il se crt le recleur d'un bien vol. Mon pre ne partageait pas
la dlicatesse de son souverain et tenait fort  ce que la France
conservt la partie de la Savoie que les traits de 1814 lui avaient
laisse.

Lorsque les dputs de Gnes vinrent faire hommage de leur tat au roi
de Sardaigne, il leur fit donner un dner par le comte de Valese,
ministre des affaires trangres. Le corps diplomatique y fut invit.
Ce dner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute
la ville. On savait d'o viendrait le poisson, le gibier, les
cuisiniers. Le matriel fut runi avec des soins et des peines
infinis, en ayant recours  l'obligeance des seigneurs de la Cour, et
surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les
girandoles de celui-ci et le plateau de celui-l fournit un intrt
trs vif  la discussion de plusieurs soires. Enfin arriva le jour du
festin; nous tions une vingtaine. Le dner tait bon, magnifique et
bien servi. Malgr l'talage qu'on avait fait et qui me faisait
prvoir un rsultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. Monsieur de
Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand seigneur. L'ennui
et la monotonie sous laquelle succombent les habitants de Turin leur
fait saisir avec avidit tout ce qui ressemble  un vnement. C'est
l'unique occasion o j'aie vu aucuns des membres du corps diplomatique
pris  dner dans une maison pimontaise.

Les trangers, comme je l'ai dj dit, s'arrtent peu  Turin; il n'y
a rien  y voir, la socit n'y retient pas et les auberges sont
mauvaises.

Nous vmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant  Rome. Il
y tait envoy par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur
l'existence des jsuites et surtout de la Congrgation qui, dj,
tendait son rseau occulte sur la France, sous le nom de la petite
glise. Elle tait en hostilit avec le pape Pie VII, n'ayant jamais
voulu reconnatre le Concordat, ni les vques nomms  la suite de ce
trait. Elle esprait que la perscution qu'elle faisait souffrir aux
prlats  qui le Pape avait refus l'investiture pendant ses
discussions avec l'Empereur compenserait sa premire dsobissance. On
dsirait que le Pape reconnt les vques titulaires des siges avant
le Concordat et non dmissionnaires comme y ayant conserv leurs
droits. Jules allait ngocier cette transaction. Le Pape ft
probablement trs sage car,  son retour de Rome, il en tait fort
mcontent; il avait pourtant obtenu d'tre cr prince romain, cela ne
prsentait pas de grandes difficults. Il prolongea son sjour  Turin
pendant assez de temps. Les jsuites commenaient  y tre puissants;
il les employa  se faire nommer chevalier de Saint-Maurice. Je n'ai
jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et dans sa position, ait
eu la fantaisie de possder ce petit bout de ruban.

L'ordre de l'_Annonciade_ est un des plus illustres et des plus
recherchs de l'Europe; il n'a que des _grands colliers_. Ils sont
_excellences_. Le roi de Sardaigne fait des _excellences_, comme
ailleurs le souverain cre des ducs ou des princes; seulement ce titre
n'est jamais hrditaire. Quelques places, aussi bien que le collier
de l'Annonciade, donnent droit  le porter. Il entrane toutes les
distinctions et les privilges qu'on peut possder dans le pays. Je
conois,  la rigueur, quoique cela ne soit gure avantageux pour un
tranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de
Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a sembl une
singulire ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu,
s'appelant monsieur de Polignac, devenir _prince du Pape_, il n'y a
pas de purile vanit qui puisse surprendre. Cela ne l'empchait pas
de concevoir de trs grandes ambitions.

Quelque accoutums que nous fussions  ses absurdits, il trouvait
encore le secret de nous tonner. Les jeunes gens de l'ambassade
restaient bahis des thses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une
assez grande facilit d'locution; il n'y manquait que le sens commun.

Un jour, il nous racontait qu'il dsirait fort que le Roi le nomme
ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crt plus habile qu'un autre,
mais parce que rien n'tait plus facile que de gouverner la France. Il
ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui
assurt pendant dix ans les portefeuilles des affaires trangres, de
la guerre, de l'intrieur, des finances et surtout de la police. Ces
cinq ministres remis exclusivement entre ses mains, il rpondait de
tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre fois, il
disait que, puisque la France tait en apptit de constitution, il
fallait lui en faire une bien large, bien satisfaisante pour les
opinions les plus librales, la lire en pleine Chambre, et puis, la
posant sur la tribune, ajouter:

Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous
convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages
pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement
rvolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une anne cet
instant que nous aussi, nous appelons de tous nos voeux. Et, en
attendant _Io el rey_, s'criait-il en frappant sur un grand sabre
qu'il tranait aprs lui, car, en sa qualit d'aide de camp de
Monsieur, quoiqu'il n'et jamais vu brler une amorce ou command un
homme, il tait le plus souvent qu'il lui tait possible en uniforme.

On parlait un soir du mauvais esprit qui rgnait en Dauphin et on
l'attribuait au grand nombre d'acqureurs de biens d'migrs:

C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai propos un moyen
bien simple de remdier  cet embarras. J'en garantissais
l'infaillibilit; on ne veut pas l'employer.

--Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.

--J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes,
d'aller m'tablir successivement dans chaque province, d'expulser les
nouveaux propritaires et de replacer partout les anciens avec une
force assez respectable pour qu'on ne pt rien esprer de la
rsistance. Cela se serait fait trs facilement, sans le moindre
bruit, et tout le monde aurait t content.

--Mais, mon cher Jules, pas les acqureurs que vous expropriez, au
moins?

--Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!

Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'tre racontes sans la
dplorable clbrit qu'a si chrement acquise le pauvre prince de
Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela
suffit pour montrer la tendance de cet esprit si troit.




CHAPITRE III

     Rvlation des projets bonapartistes. -- Voyage  Gnes. --
     Exprience des fuses  la congrve. -- La princesse
     Grassalcowics. -- L'empereur Napolon quitte l'le d'Elbe. -- Il
     dbarque en France. -- Officier envoy par le gnral Marchand.
     -- Dclaration du 13 mars. -- Mon frre la porte  monsieur le
     duc d'Angoulme. -- Le Pape. -- La duchesse de Lucques.


Mon pre avait t charg de veiller sur les actions des
bonapartistes, rpandus en Italie, et sur leurs communications avec
l'le d'Elbe. Il avait employ  ce service un mdecin anglais, nomm
Marshall, que le prince rgent d'Angleterre faisait voyager en Italie
pour recueillir des renseignements sur la conduite, plus que lgre,
de la princesse sa femme.

Ce Marshall avait, en 1799, port la vaccine en Italie; il s'tait
trouv  Naples lors des cruelles vengeances exerces par la Cour
ramene de Palerme sur les vaisseaux de l'amiral Nelson. Il tait
jeune alors et, justement indign du spectacle hideux de tant
d'horreurs, il avait profit de son caractre d'anglais et de l'accs
que lui procurait sa position de mdecin pour rendre beaucoup de
services aux victimes de cette raction royaliste. Il tait rest
depuis lors dans des rapports intimes avec le parti rvolutionnaire et
fort  mme de connatre ses projets sans participer  ses trames.

Une nuit du mois de janvier 1815, il arriva chez mon pre trs
secrtement et lui communiqua des documents qui prouvaient, de la
manire la moins douteuse, qu'il se prparait un mouvement en France
et que l'empereur Napolon comptait prochainement quitter l'le d'Elbe
et l'appuyer de sa prsence. Mon pre, persuad de la gravit des
circonstances, pressa Marshall de faire ses communications au
gouvernement franais. Il se refusa  les donner  aucun ministre. Les
cabinets de tous, selon lui, taient envahis par des bonapartistes, et
il craignait pour sa propre sret.

Monsieur de Jaucourt remplaait par intrim monsieur de Talleyrand et
ne rpondait  aucune dpche; la correspondance se faisait par les
bureaux, elle tait purement officielle. Mon pre n'aurait su  quel
ministre adresser Marshall qui, d'ailleurs, ne consentait  remettre
les pices qu'il s'tait procures qu'au Roi lui-mme. Il se vantait
d'tre en relations personnelles avec le prince rgent; il semblait
que la grandeur de ses commettants relevt  ses yeux le mtier assez
peu honorable auquel il se livrait. L'importance des rvlations
justifiait ses exigences. Mon pre lui donna une lettre pour le duc de
Duras; il fut introduit par celui-ci dans le cabinet de Louis XVIII,
le 22 janvier. Le Roi fit remercier mon pre du zle qui avait procur
des renseignements si prcieux; mais ils ne donnrent lieu  aucune
prcaution, pas mme  celle d'envoyer une corvette croiser autour de
l'le d'Elbe. L'incurie  cette poque a t au del de ce que la
crdulit de la postrit pourra consentir  se laisser persuader.

Je viens de dire que mon pre n'avait pas reu de dpches du ministre
des affaires trangres; j'ai tort. Il en reut une seule, pour lui
demander des truffes de Pimont pour le Roi; elle tait de quatre
pages et entrait dans les dtails les plus minutieux sur la manire de
les expdier et les faire promptement et srement arriver.  la
vrit, le prince de Talleyrand le faisait tenir suffisamment au
courant de ce qui se passait au Congrs; mais sa rsidence  Vienne
empchait qu'il pt donner, ni peut-tre savoir, des nouvelles de
France.

Vers la fin de fvrier, la Cour se rendit  Gnes pour y recevoir la
Reine qu'on attendait de Sardaigne. Le corps diplomatique l'y suivit.
Nous laissmes la valle de Turin et celle d'Alexandrie sous la neige
qui les recouvrait depuis le mois de novembre, et nous arrivmes au
haut de la Bocchetta. On ne passe plus par cette route. La montagne de
la Bocchetta a cela de remarquable qu'elle ne prsente aucun plateau
et la voiture n'a pas encore achev son ascension que les chevaux qui
la tranent ont dj commenc  descendre. Au moment de l'anne o
nous nous trouvions, cette localit est d'autant plus frappante qu'on
passe immdiatement du plein hiver  un printemps trs avanc. D'un
ct, la montagne est couverte de neige, les ruisseaux sont gels, les
cascades prsentent des stalactites de glace; de l'autre, les arbres
sont en fleur, beaucoup ont des feuilles, l'herbe est verte, les
ruisseaux murmurent, les oiseaux gazouillent, la nature entire semble
en liesse et dispose  vous faire oublier les tristesses dont le
coeur tait froiss un quart de minute avant. Je n'ai gure prouv
d'impression plus agrable.

Aprs quelques heures d'une course rapide  travers un pays enchant,
nous arrivmes  Gnes le 26 fvrier. Les rues taient tapisses de
fleurs; nulle part je n'en ai vu cette abondance; il faisait un temps
dlicieux: j'oubliai la fatigue d'un voyage dont le commencement avait
t pnible.

En descendant de voiture, je voulus me promener dans ces rues
embaumes, si propres, si bien dalles, et dont le marcher tait bien
autrement doux que celui de ma chambre pave de Turin. Je les trouvai
remplies d'une population gaie, anime, affaire, qui faisait
contraste avec le peuple sale et ennuy que je venais de quitter. Les
femmes, chausses de souliers de soie, coiffes de l'lgant
_mezzaro_, me charmrent et les enfants me parurent ravissants. Tout
le beau monde de Gnes se trouvait aussi dans la rue; au bout de cinq
minutes nous tions entours de quarante personnes de connaissance. Je
sentis subitement soulever de dessus mes paules le manteau de plomb
que le sjour de Turin y fixait depuis six mois. Ma joie fut un peu
calme par les cent cinquante marches qu'il fallut gravir pour arriver
 un beau logement, dans un grand palais qu'on avait retenu pour
l'ambassadeur de France.

Pendant le sjour que j'ai fait  Gnes, la hauteur des appartements
et l'importunit, sans exemple partout ailleurs, des mendiants sont
les seules choses qui m'aient dplu. Je ne rpterai pas ce que tout
le monde sait de la magnificence et de l'lgance des palais. Je ne
parlerai pas davantage des moeurs du pays que je n'ai pas eu occasion
d'observer, car, peu de jours aprs notre arrive, les vnements
politiques nous condamnrent  la retraite, et j'ai  peine entrevu la
socit.

Les gnois ne prenaient gure le soin de dissimuler leur affliction de
la runion au Pimont et la rpugnance qu'ils avaient pour le Roi. Peu
d'entre eux allaient  la Cour, et ceux-l taient mal vus par leurs
compatriotes. Leur chagrin tait d'autant plus sensible qu'ils avaient
cru un moment  l'mancipation.

Lord William Bentinck, sduit par les deux beaux yeux de la _Louise
Durazzo_ (comme on dit  Gnes), avait autoris par son silence, si ce
n'est par ses paroles, le rtablissement de l'ancien gouvernement
pendant son occupation de la ville. Les actes par lesquels le congrs
de Vienne disposa du sort des gnois leur en parurent plus cruels 
subir. Matre pour matre, ils prfraient un grand homme au bon roi
Victor; et, s'il fallait cesser d'tre gnois, ils aimaient encore
mieux tre franais que pimontais. La sentence de Vienne les avait
rendus bonapartistes enrags, et c'est surtout des rivires de Gnes
que partaient les correspondances pour l'le d'Elbe.

L'arme anglaise, avant de remettre la ville aux autorits sardes,
avait dpouill les tablissements publics et tout enlev du port,
jusqu'aux chanes des galriens. Cette avanie avait fort exaspr le
sentiment de nationalit des gnois.

Le lendemain de notre arrive, nous fmes convis  aller assister 
une reprsentation qu'un commodore anglais donnait au Roi. Il
s'agissait de lui montrer l'effet des fuses  la congrve, invention
nouvelle  cette poque. Nous nous rendmes tous  pied, par un temps
admirable,  un petit plateau situ sur un rocher  quelques toises de
la ville et d'o l'on jouissait d'une vue magnifique. Une mauvaise
barque, amarre si loin qu' peine on pouvait l'apercevoir  l'oeil
nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait  l'effet des
fuses, mais elle rafrachissait l'air et le rendait dlicieux. Le
spectacle tait anim sur la cte et brillant dans le port qu'on
apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoiss.

Le tir fut interrompu par la crainte que deux petits bricks, affals
par le vent, pussent tre atteints. videmment ils ne voulaient pas
aborder; ils manoeuvraient pour s'lever en mer, y russirent, et on
recommena  tirer. D'aprs toutes les circonstances qui sont venues
depuis  notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks
transportaient Bonaparte et sa fortune aux rivages de Cannes. Combien
le hasard d'une de ces fuses, en dsemparant ces btiments, aurait pu
changer le destin du monde!

Le commodore donna un lgant djeuner sous une tente, et on se spara
trs satisfaits de la matine.

Je me rappelle que la princesse Krassalkolwitz vint achever la journe
chez nous. J'tais lie avec elle depuis longtemps; elle s'embarquait
le lendemain pour Livourne. Nous causions le soir de la fadeur des
vnements, de l'ennui des gazettes: valait-il la peine de vivre pour
attendre quinze jours un misrable protocole du congrs de Vienne?
Moiti srieusement, moiti en plaisanterie, nous regrettions les
dernires annes si agites mais si animes; l'existence nous
paraissait monotone, prive de ces grands spectacles. Ma mre reprit:

Voil bien des propos de jeunes femmes; oh! mesdames, ne tentez pas
la Providence! Quand vous serez aussi vieille que moi, vous saurez que
les moments de calme, que vous avez l'enfantillage d'appeler d'ennui,
ne durent jamais longtemps.

Aussi lorsque, trois jours aprs, la princesse revint  Gnes, n'ayant
pu dbarquer  Livourne et retournant en toute hte  Vienne, elle
arriva chez nous se cachant le visage, et disant:

Ah! chre ambassadrice, que vous aviez raison; je vous demande pardon
de mes folies, j'en suis bien honteuse.

J'aurais pu partager ses remords, car j'avais pris part  la faute.

Nous assistions  un concert lorsqu'on vint chercher mon pre; un
courrier l'attendait; il tait expdi par le consul franais 
Livourne et annonait le dpart de Bonaparte de Porto-Ferrajo. Mon
pre s'occupa tout de suite d'en donner avis. Il expdia une estafette
 Vienne  monsieur de Talleyrand, une autre  Paris, et fit partir
un secrtaire de lgation pour porter cette nouvelle  Massna, et,
chemin faisant, prvenir toutes les autorits de la cte. Cette
prcaution fut djoue par la clrit de l'Empereur. Peu d'heures
aprs son dpart de Gnes, monsieur de Chteau traversait le bivouac
de Cannes dj abandonn, quoique les feux brlassent encore. Nous
avions pass la nuit  copier les lettres et les dpches qui furent
confies  ces diffrents courriers; il n'y avait qu'une partie de la
chancellerie  Gnes o on ne s'attendait pas  de telles affaires.

L'moi fut grand le lendemain matin. On ne doutait pas que l'Empereur
ne dt dbarquer sur quelque point de l'Italie et se joindre aux
troupes de Murat qui armait depuis quelque temps. Les autrichiens
n'taient pas en mesure de s'y opposer, et le gnral Bubna, fort
inquiet, reprochait aux pimontais l'empressement qu'ils avaient eu de
faire abandonner leur territoire par les allemands avant d'avoir eu le
temps de crer une arme nationale. Le comte de Valese, de son ct,
prtendait que, les frais de l'occupation absorbant tous les revenus
de l'tat, on ne pouvait rien instituer tant qu'elle durait.

Lord William Bentinck arriva  tire d'aile. Chacun se regardait,
s'inquitait, s'agitait; on s'accusait mutuellement, mais
l'incertitude du lieu o dbarquerait l'Empereur ne permettait de
prendre aucun parti, ni de donner aucun ordre. Le gnral Bubna fut le
premier instruit de sa marche; ds lors, autrichiens, anglais et
pimontais, tout se rassura et crut avoir du temps devant soi.

Bubna demanda  faire entrer ses troupes en Pimont. Monsieur de
Valese s'y refusant obstinment, il fut rduit  les faire cantonner
sur les frontires de Lombardie; aussi dclara-t-il formellement que,
si l'arme napolitaine s'avanait, il resterait derrire le P, en
laissant le Pimont dcouvert. Le cabinet sarde tint bon; il ne tarda
mme pas  admettre l'trange pense de pouvoir s'tablir dans un tat
de neutralit vis--vis de Napolon et de Murat. Les rapports avec mon
pre se ressentirent plus tard de cette illusion. L'ambassadeur sarde
fut le seul qui ne rejoignit pas le roi Louis XVIII  Gand.

Monsieur de Chteau revint porteur des plus belles promesses de
Massna. Il avait vu arrter madame Bertrand, arrivant de l'le
d'Elbe, et il avait trouv partout autant d'enthousiasme pour monsieur
le duc d'Angoulme que d'indignation contre l'Empereur. Cela tait
vrai en Provence et dans ce moment. Des nouvelles bien diffrentes
taient portes sur l'aile des vents. On apprenait avec une rapidit
inoue, et par des voies inconnues, les succs et la marche rapide de
Bonaparte.

Un matin, un officier franais, portant la cocarde blanche, se
prsenta chez mon pre et lui remit une dpche du gnral Marchand,
tellement insignifiante qu'elle ne pouvait pas avoir motiv son envoi.
Il tait fort agit et demandait une rponse immdiate, son gnral
ayant fix le moment du retour. Mon pre l'engagea  s'aller reposer
quelques heures. Tandis qu'il cherchait le mot de cette nigme,
d'autant moins facile  deviner que le bruit s'tait rpandu que le
gnral Marchand avait reconnu l'Empereur, le gnral Bubna entra chez
lui en lui disant:

Mon cher ambassadeur, je viens vous remercier du soin que vous prenez
de payer le port de mes lettres. Je sais qu'on vous demande cinquante
louis pour celle que voici. Elle est du gnral Bertrand qui m'crit,
par ordre de Napolon, pour me charger d'expdier sur-le-champ par
estafette ces autres dpches  Vienne pour l'Empereur et pour
Marie-Louise. Moi, qui ne suis jamais trs press, j'attendrai
tranquillement une bonne occasion; qu'allez-vous faire de votre jeune
homme?

Mon pre rflchit un moment, puis il pensa que, s'il le faisait
arrter, ce serait trop grave. Il l'envoya chercher  son auberge, lui
intima l'ordre de partir sur-le-champ, en le prvenant que, s'il
laissait au gouvernement sarde le temps d'apprendre la manire dont il
avait franchi la frontire, il serait arrt comme espion, et qu'il ne
pourrait pas le rclamer.

L'officier eut l'imprudence de dire qu'il lui faudrait s'arrter 
Turin o il avait des lettres  remettre. Mon pre lui conseilla de
les brler et lui donna un passeport qui indiquait une route qui
l'loignait de Turin. Je n'ai plus entendu parler de ce monsieur qui
eut l'audace, aprs cette explication, de rclamer de mon pre les
cinquante louis que le gnral Marchand, dans sa lettre ostensible,
l'avait pri de lui remettre pour les frais de son voyage. Bubna garda
le secret suffisamment longtemps pour assurer la scurit du courrier.
Elle aurait t fort hasarde en ce moment; car les vellits
pacifiques du cabinet sarde n'existaient pas alors, et ses terreurs
sur les dispositions bonapartistes des pimontais taient en revanche
trs exaltes.

La dclaration du 13 mars fut expdie  mon pre par monsieur de
Talleyrand, aussitt qu'elle eut t signe par les souverains runis
 Vienne. Il la fit imprimer en toute hte, et, trois heures aprs son
arrive, mon frre se mit en route pour la porter  monsieur le duc
d'Angoulme. Il le trouva  Nmes. La rapidit avait t si grande
qu'elle nuisit presque  l'effet et fit douter de l'authenticit de la
pice. Monsieur le duc d'Angoulme garda mon frre auprs de lui, le
nomma son aide de camp, et bientt aprs l'envoya en Espagne pour
demander des secours qu'il n'obtint pas. Au surplus, si on les avait
accords, ils seraient arrivs trop tard.

Dans le plan que je me suis fait de noter les plus petites
circonstances qui,  mon sens, dessinent les caractres, je ne puis
m'empcher d'en rapporter une qui peut sembler purile.

Mon frre avait donc apport  monsieur le duc d'Angoulme un document
d'une importance extrme. Il avait fait une diligence qui prouvait
bien du zle. Sur sa route, il avait sem partout des exemplaires de
la dclaration sans s'informer de la couleur des personnes auxquelles
il les remettait, ce qui n'tait pas tout  fait sans danger. Monsieur
le duc d'Angoulme le savait et semblait fort content de lui. Il
l'engagea  djeuner. Rainulphe, ayant fait l'espce de toilette que
comportait la position d'un homme qui vient de faire cent lieues 
franc trier, s'y rendit.  peine  table, les premiers mots de
monsieur le duc d'Angoulme furent:

Quel uniforme portez-vous l?

--D'officier d'tat-major, monseigneur.

--De qui tes-vous aide de camp?

--De mon pre, monseigneur.

--Votre pre n'est que lieutenant gnral; pourquoi avez-vous des
aiguillettes? Il n'y a que la maison du Roi et celle des princes qui y
aient droit...; on les tolre pour les marchaux...; vous avez tort
d'en porter.

--Je ne savais pas, monseigneur.

-- prsent vous le savez, il faut les ter tout de suite. En bonne
justice, cela mriterait les arrts, mais je vous excuse; que je ne
vous en voie plus.

On comprend combien un jeune homme comme tait alors Rainulphe se
trouva dconcert par une pareille sortie faite en public. Dans les
moments o s'il s'animait sur les petites questions militaires jusqu'
se monter  la colre, monsieur le duc d'Angoulme se faisait
l'illusion d'tre un grand capitaine.

Le roi de Sardaigne annona qu'il allait faire une course  Turin; ses
ministres et le gnral Bubna l'accompagnrent. Le ministre
d'Angleterre resta  Gnes ainsi que mon pre qui s'y tenait plus
facilement en communication avec monsieur le duc d'Angoulme et le
midi de la France.

Bientt nous vmes arriver toutes les notabilits que les mouvements
de l'arme napolitaine repoussaient du sud de l'Italie. Le Pape fut le
premier; on le logea dans le palais du Roi. Je ne l'avais pas vu
depuis le temps o il tait venu sacrer l'empereur Napolon; nous
allmes plusieurs fois lui faire notre cour. Il causait volontiers et
familirement de tout. Je fus surtout touche de la manire digne et
calme dont il parlait de ses annes de proscription, sans avoir l'air
d'y attacher ni gloire ni mrite, mais comme d'une circonstance qui
s'tait trouve malheureusement invitable, s'affligeant que son
devoir l'et forc  imposer  Napolon les torts de sa perscution.
Il y avait dans tous ses discours une noble et paternelle modration
qui devait lui tre inspire d'en haut, car, sur tout autre sujet, il
n'tait pas  beaucoup prs aussi distingu. On sentait que c'tait un
homme qui recommencerait une carrire de tribulation, sans qu'elle pt
l'amener  l'amertume ni  l'exaltation. Le mot _srnit_ semblait
invent pour lui. Il m'a inspir une bien sincre vnration.

Bientt aprs, il fut suivi par l'infante Marie-Louise, duchesse de
Lucques, plus connue sous le titre de reine d'trurie. Gnes tant
comble de monde et ne pouvant trouver un logement convenable, elle
s'installa dans une grande chambre d'auberge dont,  l'aide de
quelques paravents, on fit un dortoir pour toute la famille. Elle
paraissait faite pour habiter ce taudis; je n'ai jamais rien vu de
plus ignoble que la tournure de cette princesse, si ce n'est ses
discours. Elle tait Bourbon: il nous fallait bien lui rendre des
hommages, mais c'tait avec dgot et rpugnance.

Elle tranait  sa suite une fille, aussi disgracieuse qu'elle, et un
fils si singulirement lev qu'il pleurait pour monter sur un cheval,
se trouvait mal  l'aspect d'un fusil, et qu'ayant d un jour entrer
dans un bateau pour passer un bac il en eut des attaques de nerfs. La
duchesse de Lucques assurait que les princes espagnols avaient tous
t levs prcisment comme son fils. Mon pre tcha de la raisonner
 ce sujet, mais ce fut sans autre rsultat que de se faire prendre en
grippe par elle.




CHAPITRE IV

     La princesse de Galles. -- Fte donne au roi Murat. -- Audience
     de la princesse. -- Notre situation est pnible. -- Message de
     monsieur le duc d'Angoulme. -- Inquitudes pour mon frre. --
     Marche de Murat. -- Il est battu  Occhiobello. -- L'abb de
     Janson. -- Henri de Chastellux.


Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste
que de coutume; sa princesse de Galles tait en rade. Sous prtexte de
lui cder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William
Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William
en aurait bien fait autant s'il lui avait t possible. La princesse
Caroline s'tablit chez monsieur Hill.

Le lendemain, nous vmes apparatre dans les rues de Gnes un
spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaton, fait
en conque marine, dor, nacr, enlumin extrieurement, doubl en
velours bleu, garni de crpines d'argent, tran par deux trs petits
chevaux pies, mens par un enfant vtu en amour d'opra, avec des
paillettes et des tricots couleur de chair, s'talait une grosse femme
d'une cinquantaine d'annes, courte, ronde et haute en couleur. Elle
portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au
vent, un corsage rose fort dcollet, une courte jupe blanche qui ne
dpassait gure les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes
couvertes de brodequins roses; une charpe rose, qu'elle tait
constamment occupe  draper, compltait le costume.

La voiture tait prcde par un grand bel homme mont sur un petit
cheval pareil  l'attelage, vtu prcisment comme le roi Murat auquel
il cherchait  ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux
palefreniers  la livre d'Angleterre, sur des chevaux de la mme
espce. Cet attelage napolitain tait un don de Murat  la princesse
de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre
quipage. Elle se montra dans les rues de Gnes pendant cette matine
et celles qui suivirent.

La princesse tait dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle
aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait d user d'autorit
pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'esprance de
dcider lord William Bentinck  joindre les forces anglaises aux armes
napolitaines. Elle ne s'pargnait pas dans les demandes, les
supplications, les menaces  ce sujet. On peut juger de quel poids
tout cela tait auprs de lord William qui, au reste, partit le
surlendemain de son arrive.

Elle tait aussi fort zle bonapartiste. Cependant elle tmoignait
bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le _Roi_, comme elle
appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui
tait dans l'opposition  Gnes et en fit tant, qu'au bout de quelques
jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.

Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer  Naples, elle
avait invent de faire donner un bal de souscription  Murat par les
anglais qui s'y trouvaient. La scne se passait dans une salle
publique. Au moment o Murat arriva, un groupe, form des plus jolies
anglaises costumes en desses de l'Olympe, alla le recevoir. Minerve
et Thmis s'emparrent de lui et le conduisirent sur une estrade dont
les rideaux s'ouvrirent et montrrent aux spectateurs un groupe de
gnies, parmi lesquels figurait une Renomme sous les traits d'une des
jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La Gloire,
reprsente par la princesse, plus ridiculement vtue encore que les
autres, s'avana lgrement, enleva une plume de l'aile de la Renomme
et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle
soutenait, le nom des diverses batailles o Murat s'tait signal. Le
public applaudissait en pmant de rire; la reine de Naples haussa les
paules. Murat avait assez de bon sens pour tre impatient, mais la
princesse prenait cette mascarade au srieux comme une ovation
glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si
dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soire 
lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a
abandonne la dernire. Elle pleurait de dpit en en parlant, mais son
rcit n'en tait que plus comique. Il fallait avoir l'hrone sous les
yeux pour en apprcier pleinement le ridicule.

C'tait pour tromper le chagrin que lui causait sa sparation d'avec
Murat que la princesse de Galles avait invent de faire habiller un de
ses gens, qui le rappelait un peu, prcisment comme lui. Ce portrait
anim tait Bergami, devenu clbre depuis, et qui dj (assurait le
capitaine du btiment qui l'avait amen de Livourne) usurpait auprs
de sa royale matresse tous les droits de Murat, aussi bien que son
costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de
marin.

Il fallut bien aller rendre les hommages, dus  son rang dans
l'almanach,  cette princesse baladine. Elle nous dtestait dans
l'ide que nous tions hostiles au _Roi_; elle se donna la petite joie
d'tre fort impertinente. Nous y allmes avec lady William Bentinck,
le jour et l'heure fixs par elle. Elle nous fit attendre longtemps;
enfin nous fmes admises sous un berceau de verdure o elle djeunait
vtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Aprs quelques
mots dits  ma mre, elle affecta de ne parler qu'anglais  lady
William. Elle fut un peu dconcerte de nous voir prendre part  cette
conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit  ne
parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat.
Bientt aprs, elle donna audience  mon pre et entama un grand
discours sur les succs infaillibles de Murat, sa prochaine jonction
avec l'arme de l'empereur Napolon et les triomphes qui les
attendaient. Mon pre se prit  rire.

Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?

--Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire
prendre le change par son srieux. De tels discours, tenus par la
princesse de Galles  l'ambassadeur de France, sont trop plaisants
pour qu'elle exige que je les coute avec gravit.

Elle prit l'air trs offens et abrgea l'entrevue. Nous n'tions
aucuns tents de la renouveler. Elle prtendit que mon pre avait
contribu  lui faire donner l'ordre de partir; rien n'tait plus
faux. Si le gouvernement avait t stimul par quelqu'un c'tait
plutt par lady William Bentinck qui en tait fort importune. Lord
William et monsieur Hill s'taient soustraits  cet ennui.

Nous tions dans un tat cruel. Rien n'est plus pnible que de se
trouver  l'tranger, avec une position officielle, au milieu d'une
pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une srnit qu'on
n'prouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manire 
nous satisfaire. Les uns proclamaient les succs assurs de Bonaparte,
les autres sa chute rapide devant les allis et l'humiliation des
armes franaises. Il tait bien rare que les termes fussent assez bien
choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, ds que les vnements, par
leur gravit irrcusable, nous eurent dlivrs du tourment de jouer la
comdie d'une scurit que nous n'avions pas conserve un seul
instant, nous nous renfermmes dans notre intrieur, d'o nous ne
sortmes plus.

Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc
d'Angoulme, arriva porteur de ses dpches. Le prince chargeait mon
pre de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes
qui serait entr par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait
d'obtenir un succs assez marqu au pont de la Drme o, surtout, il
avait dploy aux yeux des deux armes une valeur personnelle qui
l'avait trs relev dans les esprits. Il sentait le besoin et la
volont d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc
d'Angoulme tait tir de sa funeste proccupation d'obissance
passive, il ne manquait pas d'nergie. Il tait moins nul que
certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le
croire. C'tait un homme trs incomplet, mais non pas incapable.

Mon pre fit prparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces
pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frre en
Espagne. Peu de jours aprs, le _Moniteur_ contenait des lettres
interceptes de monsieur le duc d'Angoulme  madame la duchesse
d'Angoulme; elles disaient que le jeune d'Osmond en tait porteur.
Nous emes tout lieu de craindre qu'il et t arrt; cette vive
inquitude dura vingt-sept jours.

Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions
ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient
irrgulirement. C'est de cette faon que nous apprmes la dfaite de
monsieur le duc d'Angoulme, la convention faite avec lui et enfin son
dpart de Cette. Le nom de mon frre ne se trouvait nulle part; nous
finmes par recevoir des lettres de lui, crites de Madrid. Il allait
le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France et
qu'aprs un long circuit il retrouva  Barcelone.

Monsieur le duc d'Angoulme avait eu le projet d'envoyer mon frre
auprs de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il
avait chang d'ide et l'avait expdi au duc de Laval, ambassadeur 
Madrid. C'tait l ce qui nous avait occasionn une inquitude si
grande et si justifie dans ce premier moment de guerre civile o il
tait impossible de prvoir quel serait le sort des prisonniers et la
nature des vengeances exerces de part et d'autre. La suite a prouv
que les colres taient puises aussi bien que les passions et qu'il
ne restait des premiers temps de la Rvolution que la valeur et les
intrts personnels.

Murat avanait en Italie si rapidement que, dj, on emballait 
Turin. Nous avions bien le dsir, ma mre et moi, d'aller y rejoindre
mon pre; il s'y refusait de jour en jour. La question d'conomie
devenait importante et se joignait  celle de scurit pour ne pas
faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.

Les demandes de monsieur de Saluces avaient t plus que froidement
accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de
succs effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de
l'embarquement du prince arrivrent promptement aprs. Mais, ds lors,
mon pre remarqua l'accueil embarrass que lui fit le ministre et
aperut une disposition  carter l'ambassadeur des affaires, tout en
comblant le marquis d'Osmond de politesses.

Comme, dans le mme temps, on repoussait tout secours autrichien ou
anglais, il restait vident qu'on esprait ngocier sparment et se
maintenir en position de faire valoir sa neutralit  l'Empereur, s'il
russissait  s'tablir. Bubna riait beaucoup de cette politique; il
appelait le roi Victor l'_Auguste alli de l'empereur Napolon_. Mon
pre n'tait pas en situation d'en rire, mais lui aussi croyait 
cette proccupation du cabinet sarde.

Murat, ayant t battu  Occhiobello par les armes autrichiennes,
cessa d'avancer, et nos arrts furent levs. On annona officiellement
que l'arrive de la reine de Sardaigne tait remise indfiniment; nous
retournmes  Turin.

Avant de quitter Gnes, je veux parler de deux individus que nous y
vmes passer. Le premier tait l'abb de Janson. Ayant appris le
dpart de l'le d'Elbe sur la cte de Syrie, o il se trouvait plerin
de Jrusalem, il avait t si bien servi par les vents et par son
activit qu'il tait arriv  Gnes dans un temps presque incroyable.
Il n'y resta que deux heures pour s'informer des vnements, retroussa
sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le
duc d'Angoulme.

Cet abb, en costume ecclsiastique, parut fort ridicule aux soldats;
mais lorsque, au combat du pont de la Drme, on le vit allant jusque
sous la mitraille relever les blesss sur ses paules, leur porter des
consolations et des secours de toute espce, avec autant de sang-froid
qu'un grenadier de la vieille garde, _le cur_ (comme ils
l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degr. L'abb de
Janson a depuis mis ce zle au service de l'intrigue; on ne peut que
le regretter. Devenu vque de Nancy et un des membres le plus actif
de la Congrgation si fatale  la Restauration, il s'est fait
tellement dtester qu' la Rvolution de 1830 il a t expuls de sa
ville piscopale.

L'autre personne dont je veux noter le passage  Gnes est Henri de
Chastellux. g de 24 ou 25 ans, matre d'une fortune considrable, il
tait attach  l'ambassade de Rome. Ce fut l qu'il apprit la
trahison de son beau-frre, le colonel de La Bdoyre. Il en fut
d'autant plus constern qu'il aimait tendrement sa soeur et qu'il
comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de
soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi
exalte en royalisme que la sienne. Il obtint immdiatement un cong
de son ambassadeur et, aprs avoir rang ses papiers, fait ses malles,
emball ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un
voiturin avec lequel il avait fait march pour le mener en vingt-sept
jours  Lyon.

Les rvolutions ne s'accommodent gure de cette allure. En arrivant 
Turin, monsieur de Chastellux fut inform qu'il ne pouvait continuer
sa route. Il vint  Gnes consulter mon pre sur ce qu'il lui restait
 faire. Il fut dcid qu'il irait rejoindre monsieur le duc
d'Angoulme; mon pre lui dit qu'il le chargerait de dpches. En
effet, deux heures aprs, un secrtaire alla les lui porter; il le
trouva couch sur un lit, lisant Horace.

Quand partez-vous?

--Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons
qu'on m'a amens, j'en attends d'autres.

--Vous n'allez pas par la Corniche?

--Non, je compte louer une felouque.

Le secrtaire rapporta les dpches qu'on expdia par estafette.

Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, ayant fait
son arrangement pour coucher  terre toutes les nuits, il n'arriva 
Nice que le cinquime jour. Il y recueillit des bruits inquitants sur
la position de monsieur le duc d'Angoulme, attendit patiemment leur
confirmation et, au bout de dix  douze jours, nous le vmes
reparatre  Gnes, n'ayant pas pouss sa reconnaissance au del de
Nice.

Cette singulire apathie dans un jeune homme qui ne manque pas
d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille
auraient d stimuler si vivement dans cette circonstance, compare 
la prodigieuse activit d'un homme dont la robe aurait sembl l'en
dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fmes trs
frapps et que j'en ai conserv la mmoire.

Mon pre s'tait mis en correspondance plus active avec le duc de
Narbonne, ambassadeur  Naples, le duc de Laval, ambassadeur  Madrid,
et le marquis de Rivire qui commandait  Marseille. Il leur faisait
passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de
la France. La lgation de Turin se trouvait fort dgarnie de
secrtaires et d'attachs; mon pre, en partant de Gnes, me chargea
de ces correspondances. Cela se bornait  expdier le bulletin des
nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui taient
officielles des simples bruits dont nous tions inonds. Plusieurs de
ces lettres furent interceptes et quelques-unes, je crois, imprimes
dans le _Moniteur_.

La malveillance s'est saisie de cette purile circonstance pour
tablir que je _faisais l'ambassade_. L'impatience que j'ai conue de
cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires
diplomatiques que mon pre a d traiter depuis lors, et probablement
plus que je ne l'aurais t sans cette ridicule invention. Car, je
crois l'avoir dj dit, la politique m'amuse; j'en fais volontiers _en
amateur_, pour occuper mon loisir; et, comme je n'ai jamais eu le
besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon pre me les aurait
communiques si je l'avais souhait.




CHAPITRE V

     Retour de Turin. -- Monsieur de La Bdoyre. -- Marche de Cannes.
     -- L'empereur Napolon. -- Exposition du Saint-Suaire. -- Retour
     de Jules de Polignac. -- Il est fait prisonnier  Montmlian. --
     Prise d'un rgiment  Aiguebelle. -- Conduite du gnral Bubna.
     -- Haine des pimontais contre les autrichiens. -- Esprances du
     roi de Sardaigne.


Nous continumes  mener en Pimont la vie retire que nous avions
adopte  Gnes. Mon pre ne voulait rien changer  l'tat ostensible
de sa maison, mais les circonstances permettaient de rformer toutes
les dpenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule
distraction tait de faire chaque jour de charmantes promenades dans
la dlicieuse colline qui borde le P, au del de Turin, et s'tend
jusqu' Moncalieri.

Ce serait une vritable ressource si les chemins taient moins
dsagrables; mme  pied, il est difficile et trs fatigant d'y
pntrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison
pluvieuse, sont  pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en
est pnible jusqu' tre douloureux, aussi les dames du pays ne s'y
exposent-elles gure. On est ddommag de ses peines par des points de
vue admirables sans cesse varis et une campagne enchante.

Nous apprmes successivement les dtails circonstancis de ce qui
s'tait pass  Chambry et  Grenoble. Tous les rcits s'accordaient
 montrer monsieur de La Bdoyre comme le plus coupable. Je prtais
d'autant plus de foi  la prmditation dont on l'accusait que je
l'avais entendu, avant mon dpart de Paris, tenir hautement les propos
les plus bonapartistes et les plus hostiles  la Restauration.

La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la
faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait
eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas prciser  quelle
poque cette faiblesse tait devenue de la trahison, mais il est
certain que, lorsque  la tte de son rgiment o il tait arriv
depuis peu de jours, il se rendait de Chambry  Grenoble, il dit 
madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrta pour djeuner, qu'il
ne formait aucun doute des succs de l'empereur Napolon et qu'il les
dsirait passionnment. Au moment o il montait  cheval, il lui cria:
Adieu, madame, dans huit jours je serai fusill ou marchal
d'Empire.

Il paraissait avoir entran le mouvement des troupes qui se runirent
 l'Empereur et abus de la faiblesse du gnral Marchand, entirement
domin par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu
ne fut pas porte  si haut prix qu'il l'avait espr, mais ses
prvisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre
alternative.

Il tait impossible de n'tre pas frapp de la grandeur, de la
dcision, de l'audace dans la marche et de l'habilet prodigieuse
dployes par l'Empereur, de Cannes jusqu' Paris. Il est peu tonnant
que ses partisans en aient t lectriss et aient retremp leur zle
 ce foyer du gnie. C'est peut-tre le plus grand fait personnel
accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'tait
pas, j'en suis persuade, un plan combin d'avance. Personne n'en
avait le secret complet en France; peut-tre tait-on un peu plus
instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livr au hasard ou
plutt  son gnie. La preuve en est que le commandant d'Antibes,
somm le premier, avait refus d'admettre les aigles impriales. Leur
vol tait donc tout  fait soumis  la conduite des hommes qu'elles
rencontreraient sur leur route, et la belle expression du vol de
_clocher en clocher_, quoique justifie par le succs, tait bien
hasarde. L'Empereur s'tait encore une fois confi  son toile et
elle lui avait t fidle, comme pour servir de flambeau  de plus
immenses funrailles.

En arrivant  Paris, il apprit la dclaration de Vienne du 13 mars; il
subit en mme temps les froideurs et les rticences de la plupart des
personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient t le plus dvoues.
Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-l
reprsentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-tre
aurait-il t tent de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait
pas d trouver un emploi plus que suffisant dans la rsistance 
l'tranger. Il ne pouvait donc craser les ides constitutionnelles,
si rapidement closes en France, qu'en lchant le frein aux passions
populaires qui, sous le nom de libert ou de nationalit, amnent
promptement la plus hideuse tyrannie.

Rendons justice  l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus
l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais
rgl et propre  assurer l'ordre public, la tranquillit et l'honneur
du pays. Ds que sa position lui fut compltement dvoile, il
dsespra de son succs, et le dgot qu'il en conut exera peut-tre
quelque influence sur le dcouragement montr par lui lors de la
catastrophe de Waterloo.

J'ai lieu de croire que, bien peu de jours aprs son arrive aux
Tuileries, il cessa de dployer l'nergie qui l'avait accompagn
depuis l'le d'Elbe. Peut-tre, s'il avait retrouv dans ses anciens
serviteurs civils le mme enthousiasme que dans les militaires, il
aurait mieux accompli la tche gigantesque qu'il s'tait assigne;
peut-tre aussi tait-elle impossible.

Je retournai  Turin. Le Pape nous y avait prcds; sa prsence donna
lieu  une crmonie assez curieuse,  laquelle nous assistmes.

Le Pimont possde le Saint-Suaire. La chrtient attache un tel prix
 cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est
enferme dans une bote en or, renferme dans une de cuivre,
renferme..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur
appartiennent sont entre les mains de sept personnes diffrentes. Le
Pape conserve la clef d'or. Le coffre est plac dans une magnifique
chapelle d'une superbe glise, appele du Saint-Suaire. Des chanoines,
qui prennent le mme nom, la desservent. La relique n'est expose aux
regards des fidles que dans les circonstances graves et avec des
crmonies trs imposantes. Le Pape envoie un lgat tout exprs,
charg d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.

La prsence du Saint-Pre  Turin et l'importance des vnements
inspirrent le dsir de donner aux soldats,  la population et au Roi
la satisfaction d'envisager cette prcieuse relique.

Malgr les esprances que le gouvernement sarde conservait, _in
petto_, d'obtenir de tous les cts la reconnaissance de sa
neutralit, il avait lev rapidement des troupes considrables et trs
belles sous le rapport des hommes. On runit les nouveaux corps sur la
_place du chteau_, et, aprs que le Pape eut bni leurs jeunes
drapeaux, on procda au dploiement du Saint-Suaire.

Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps diplomatique, les
chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, les cardinaux et
les vques taient seuls admis dans la pice o se prparait la
crmonie. Nous n'tions pas plus de trente, ma mre, madame Bubna et
moi seules de femmes; aussi tions-nous parfaitement bien places.

Le coffre fut apport par le chapitre qui en a la garde. Chaque bote
fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la
clef la remettant  son tour, et un procs-verbal constatant l'tat
des serrures longuement et minutieusement rdig. Ceci se passait
comme une leve de scell, et sans aucune forme religieuse, seulement
le cardinal qui ouvrait les serrures rcitait une prire  chaque
fois.

Lorsqu'on fut arriv  la dernire cassette, qui est assez grande et
parat toute brillante d'or, les oraisons et les gnuflexions
commencrent. Le Pape s'approcha d'une table o elle fut dpose par
deux des cardinaux; tout le monde se mit  genoux, et il y eut
beaucoup de formes employes pour l'ouvrir. Elles auraient t mieux
places dans une glise que dans un salon o cette pantomime, vue de
trop prs, manquait de dignit.

Enfin le Pape, aprs avoir approch et retir ses mains plusieurs
fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la bote un grand
morceau de grosse toile macule. Il la porta, accompagn du Roi qui le
suivait immdiatement et entour des cardinaux, sur le balcon o il la
dploya. Les troupes se mirent  genoux aussi bien que la population
qui remplissait les rues derrire elles. Toutes les fentres taient
combles de monde; le coup d'oeil tait beau et imposant.

On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantes
de la figure, des pieds, des mains et mme de la blessure sur le
saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant place  une fentre
voisine de celle o tait le Pape. Il l'exposa en face,  droite et 
gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. Au moment
o il se retira, la foule agenouille se releva en poussant de grandes
acclamations; le canon, les tambours, les vivats annoncrent que la
crmonie tait finie. Rentr dans le salon, on commena les oraisons.

Le Saint-Pre eut la bont de nous faire demander, par le cardinal
Pacca, si nous voulions faire bnir quelque objet et le faire toucher
au Saint-Suaire. N'ayant pas prvu cette faveur, nous n'tions munies
d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnmes nos bagues et de
petites chanes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune
objection et nous jeta un coup d'oeil plein d'amnit et de bont
paternelle. Nous venions de le voir souvent  Gnes. Lui seul et le
cardinal, qu'il avait d nommer lgat exprs pour l'occasion, avaient
le droit de toucher au Saint-Suaire mme. Ils eurent assez de peine 
le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.

La premire bote ferme, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux
la placrent dans la seconde enveloppe. Cette crmonie faite, le
Pape, le Roi et les personnes invites passrent dans une pice o on
avait prpar un djeuner ou plutt des rafrachissements, car il n'y
avait pas de table mise. Les deux souverains y distriburent leurs
politesses. On attendit que la clture de tous les coffres ft
termine et que les chanoines eussent repris processionnellement le
chemin de l'glise, puis chacun se retira.

Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait  cette
crmonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur de pleins pouvoirs
de Monsieur, nomm par le roi Louis XVIII lieutenant gnral du
royaume. Il prtendait tre en mesure de lever une lgion franaise, 
cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le gouvernement ne
voulut du tout y consentir. Il obtint  grand'peine la permission de
s'tablir sur la frontire pour surveiller de plus prs les relations
qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un cur des Bauges.
Il tait en correspondance presque journalire avec mon pre et lui
racontait toutes les pauvrets imaginables.

Les renseignements que mon pre recevait d'ailleurs lui faisaient
prvoir des hostilits prochaines. Il avertit Jules de prendre garde 
sa sret; celui-ci rpondit, en date du 15 juin, qu'il tait sr
d'tre averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui
ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le
remerciant de sa sollicitude, il le priait d'tre en pleine scurit,
car il tait sr d'tre inform plus tt et mieux que personne.

Le mme courrier apportait une lettre du cur (car c'taient toujours
des curs!) de Montmlian qui avertissait mon pre qu'aprs avoir
port sa lettre  la poste, Jules tait revenu au presbytre pour
prendre son cheval, qu'au moment o il mettait le pied  l'trier la
maison avait t investie par une compagnie de soldats franais,
entrs dans la ville sans coup frir, et que Jules avait t fait
prisonnier. Le cur en tait d'autant plus inquiet que la selle
portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait
Jules et tous ses affilis.

Le cur avait fait porter sa lettre,  travers les montagnes,  un
bureau non encore occup; cependant celle de Jules, timbre de
Montmlian, arriva galement. C'est encore une occasion o
l'imprvoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac parat si
minemment dou lui a t fatale. Elle est toujours accompagne d'une
confiance en lui-mme pousse  un degr fabuleux. Comme il joint 
cette outrecuidance une grande tmrit, un courage trs remarquable,
souvent prouv, rien ne l'avertit du danger; il s'y prcipite en
aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une fois arriv, il
le considre sans faiblesse et subit les consquences de ses fautes
avec une force d'me peu commune.

Nous fmes consterns en le sachant prisonnier. La douceur de ses
moeurs, l'urbanit de son langage le rendent fort attachant dans la
vie prive. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'tre conduit
par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me
rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'tais lie
depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amrement sur son sort.
Il tait impossible de prvoir comment la politique de l'Empereur
l'engagerait  traiter les prisonniers dans la catgorie de Jules, et
lui surtout, que la Restauration avait arrach  la captivit du
rgime imprial, se trouvait dans un prdicament tout  part et
prilleux.

Mon pre se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles;
il fut longtemps sans pouvoir y russir. Toutefois, il obtint une
dclaration de tous les ministres, rsidant  Turin, qui annonait des
reprsailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac
tait trait autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde
fut le plus rcalcitrant, mais consentit enfin  signer le dernier.

Ces dmarches se trouvrent inutiles. Le marchal Suchet se souciait
peu de s'illustrer par cette conqute. Il fit mettre monsieur de
Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement
tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant trs bien
traiter. On lui manda de l'envoyer  Paris; il n'en tint compte. Je
ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette bienveillante
indiffrence, mais les vnements marchrent vite.

Le gouvernement pimontais avait si compltement partag la scurit
de Jules qu'au mme moment o les franais s'emparaient de Montmlian,
un autre corps, traversant la montagne, enlevait  Aiguebelle un beau
rgiment pimontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des
pierres de bois  ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette
aventure c'est que la mme chose tait arrive, au mme lieu et de la
mme faon, au dbut de la guerre prcdente.

L'moi fut grand  Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan
ministre de la guerre, quoiqu'il et servi sous le rgime franais. On
rclama les secours autrichiens avec autant de zle qu'on en avait mis
 les refuser jusque-l. Mais le gnral Bubna dclara  monsieur de
Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il
l'avertissait depuis longtemps que les hostilits taient prtes 
clater et que les ngociations occultes et personnelles avec le
gouvernement franais, pour tablir sa neutralit, seraient sans
succs. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prvenait
formellement que, si les franais s'taient empars du Mont-Cenis
avant qu'il pt l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il
retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Pimont.

 la suite de cette menace, il dploya une activit prodigieuse pour
la rendre vaine. C'tait un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros,
boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien  faire, il
passait les trois quarts des journes, couch sur un lit ou sur la
paille dans son curie,  fumer le plus mauvais tabac du plus mauvais
estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, il y tait,
sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, conteur
spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les
dlicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le
rclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce mme
Bubna qui avait pass six mois sans quitter,  peine, la position
horizontale, serait rest soixante-douze heures  cheval sans en
paratre fatigu.

Il me fit la confidence qu'il exagrait un peu ses inquitudes et la
rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses
hsitations. Comme j'tais trs indigne contre celui-ci de la faon
dont il s'loignait de l'ambassadeur de France, je gotais fort cette
espiglerie. Mon pre, avec son minente sagesse, ne partageait pas
cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir russi  viter 
son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il
compatissait au dsir d'un petit royaume de chercher  obtenir un tat
de neutralit, tout en croyant ce rsultat impossible.

Il est certain que la rsistance apporte par le cabinet  la rentre
des autrichiens sur le territoire pimontais compensa, aux yeux des
habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La
population les avait pris en haine et ils lui avaient enseign 
regretter les troupes franaises: Les franais disait-elle, nous
pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce
qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et
emportent tout.

Cela tait vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des
soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux,
n'achetait rien dans les pays occups; mais, en revanche, emportait
tout, mme les gonds et les verrous des portes et fentres dans les
casernes que les troupes abandonnaient. Les fourgons qui suivent un
corps autrichien vacuant un pays _alli_ sont curieux  voir par leur
nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute espce qu'ils
contiennent ple-mle. Ces convois excitaient la colre des peuples
italiens, victimes de ce systme de spoliation gnrale.

La nouvelle de l'entre en campagne sur la frontire de Belgique et de
la bataille de Ligny livre le 16 nous parvint avec une grande
rapidit  travers la France et  l'aide du tlgraphe qui l'avait
apporte  Chambry. Mais il fallut attendre l'arrive d'un courrier
rgulier pour nous conter celle de Waterloo. Aprs celle-l, celles
que nous tions contraints  appeler les bonnes nouvelles se
succdrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il
fallait bien s'en rjouir, mais ce n'tait pas sans saignement de
coeur.

Le roi de Sardaigne avait la tte tourne de voir le corps pimontais
entrer en France avec l'arme autrichienne, et se croyait dj un
conqurant. Sa magnanimit se contentait du Rhne pour frontire. Il
donnait bien quelques soupirs  Lyon, mais il se consolait par l'ide
que c'tait une ville _mal pensante_.

J'ai dj dit qu'il tait trs accessible; il recevait tout le monde,
tait fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait
pas un moine, ni un paysan qu'il ne retnt pour leur raconter ses
projets militaires.

tant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la valle de
Barcelonnette et avait conserv une grande admiration pour l'agilit
et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre
Brianon, par escalade,  la tte de ses _Barbets_, comme il les
appelait. Il dveloppa ce plan au gnral Frimont lorsqu'il passa pour
prendre le commandement en chef de l'arme autrichienne. Bubna,
prsent  cette entrevue, racontait  faire mourir de rire
l'tonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux
pour dcouvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et oblig par sa
malice  y rpondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une
chaise sur laquelle il tait grimp pour prendre d'assaut une jarre 
tabac place sur une armoire. Il se fit assez de mal, se dmit le
poignet, et Brianon fut sauv.

Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus
ridicules. Il ressemblait en laid  monsieur le duc d'Angoulme. Il
tait encore plus petit, encore plus chtif; ses bras taient plus
longs, ses jambes plus grles, ses pieds plus plats, sa figure plus
grimaante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous
deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal
remis par une espce de carabin ramen de Sardaigne. Rossi, un des
plus habiles chirurgiens de l'Europe, tait consign au seuil du
chteau pour l'avoir franchi sous le gouvernement franais. Toutefois,
la douleur se fit sentir; au bout de dix  douze jours, Rossi fut
appel, le poignet bien remis et le Roi soulag.




CHAPITRE VI

     Rponse de mon pre au premier chambellan du duc de Modne. --
     Conduite du marchal Suchet  Lyon. -- Conduite du marchal Brune
      Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. -- Expulsion des franais
     rsidant en Pimont. -- Je quitte Turin. -- tat de la Savoie. --
     Passage de Monsieur  Chambry. -- Fte de la Saint-Louis  Lyon.
     -- Pnible aveu. -- Gendarmes rcompenss par l'Empereur. -- Les
     soldats de l'arme de la Loire. -- Leur belle attitude.


Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles taient,
portaient pour nous un son fort dsagrable. Quelques semaines plus
tard, mon pre eut occasion d'en relever une d'une manire trs
heureuse. Le duc de Modne vint voir son beau-pre; il y eut  cette
occasion rception  la Cour. Mon pre s'y trouva auprs d'un groupe
o le premier chambellan de Modne professait hautement la ncessit
et la facilit de partager la France pour assurer le repos de
l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli:

Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents
historiques o vous avez puis qu'on peut disposer de la France comme
s'il s'agissait du duch de Modne?

On peut croire que le premier chambellan resta trs dcontenanc.
Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanit habituelle de
mon pre, eut grand succs  Turin o on dtestait les prtentions de
l'allemand, duc de Modne.

Les vnements de Belgique arrtrent la marche des armes franaises
en Savoie, et laissrent le temps aux autrichiens de runir  Chambry
des forces trop considrables pour pouvoir leur rsister. L'occupation
de Grenoble, o on ne laissa que des troupes pimontaises, acheva
d'enorgueillir ces conqurants improviss, et je ne sais si le chagrin
l'emportait sur la colre en pensant  nos canons tombs entre les
pattes des _Barbets_ du Roi. Quoique le fort Barraux tnt toujours, on
avait eu soin d'en laisser vader Jules de Polignac qui rejoignit le
quartier gnral de Bubna et assista  l'attaque de Grenoble.

Ces souvenirs sont trs pnibles pour y revenir volontiers; j'aime
mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux
capitaines qu'un de ces succs militaires qui leur taient si
familiers. Ils prouvent leur patriotisme.

Les Allis admettaient que, partout o ils trouveraient le
gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrive, ils
n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places o ils
entreraient par force ou par capitulation devaient tre traites comme
pays conquis et le matriel enlev: Dieu sait s'ils taient experts 
tels dmnagements; Grenoble en faisait foi.

L'avant-garde, sous les ordres du gnral Bubna, s'approchait de Lyon.
Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprs
du gnral, lui offrit de faire prendre  la ville la cocarde
autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutt que la cocarde
blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il tait, n'avait pas une
bien sainte horreur pour le bien d'autrui, tait trop habile pour
autoriser les _patriotiques_ intentions de monsieur de Corcelles, mais
il ne les repoussa pas tout  fait. Il lui dit que de si grandes
dcisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions  ce
sujet, mais il en demanderait. Sans doute, il ne serait pas
impossible que la maison de Savoie portt le sige de son royaume 
Lyon, tandis que le Pimont pourrait se runir  la Lombardie. C'tait
matire  rflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il
conseillait _tout simplement_ de garder la cocarde tricolore. L'arme
autrichienne ferait son entre le lendemain matin, et il serait temps
de discuter ensuite les intrts rciproques.

Monsieur de Corcelles retourna  Lyon et courut rendre compte de sa
dmarche et de sa conversation au marchal Suchet. Celui-ci le traita
comme le dernier des hommes, lui dit qu'il tait un misrable, un
mauvais citoyen, que, quant  lui, il aimerait mieux voir la France
runie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le
chassa de sa prsence, lui ta le commandement de la garde nationale,
fit chercher de tout ct Jules de Polignac, monsieur de Chabrol,
monsieur de Sainneville (l'un prfet, l'autre directeur de la police
avant les Cent-Jours), les installa lui-mme dans leurs fonctions et
ne s'loigna qu'aprs avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna
les trouva dployes le lendemain  son grand dsappointement, mais il
n'osa pas s'en plaindre.

Au mme temps, les mmes rsultats s'oprrent  Toulon avec des
circonstances un peu diffrentes. Le marchal Brune y commandait. La
garnison tait exalte jusqu' la passion pour le systme imprial et
la ville partageait ses sentiments. Un matin,  l'ouverture des
portes, le marquis de Rivire, l'amiral Ganteaume et un vieil migr,
le comte de Lardenoy, qui tait commandant de Toulon pour le Roi,
suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche,
forcrent la consigne, entrrent au grand trot dans la place et
allrent descendre chez le marchal avant que l'tonnement qu'avait
caus leur brusque apparition et laiss le temps de les arrter. Ils
parvinrent jusque dans le cabinet o le marchal tait occup 
crire. Surpris d'abord, il se remit immdiatement, tendit la main 
monsieur de Rivire qu'il connaissait, et lui dit:

Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis,
elle ne sera pas trompe.

Les nouveaux arrivs lui montrrent la dclaration des Allis, lui
apprirent qu'un corps austro-sarde s'avanait du ct de Nice et
qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilit
de le dfendre d'une manire efficace, puisque toute la France tait
envahie et le Roi dj  Paris, le marchal, en s'obstinant 
conserver ses couleurs, coterait  son pays l'immense matriel de
terre et de mer contenu dans la place; les Allis n'pargneraient
rien; ils se htaient pour arriver avant qu'il et reconnu le
gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant  son patriotisme
clair, taient venus lui raconter la situation telle qu'elle tait
et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits.

Le marchal lut attentivement les pices qui les confirmaient, puis il
ajouta:

Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment  perdre. Je rponds
de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville.
En tout cas, nous y prirons ensemble, mais je ne serai pas complice
d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des
anglais.

Il s'occupa aussitt de runir les officiers des troupes, les
autorits de la ville et les meneurs les plus influents du parti
bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures aprs, la
cocarde blanche tait reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant.

Le marquis de Rivire tait homme  apprcier la loyaut du marchal
et  en tre fort touch. Il l'engagea  rester avec eux dans le
premier moment d'effervescence du peuple passionn du Midi. Le
marchal Brune persista  vouloir s'loigner; peut-tre craignait-il
d'tre accus de trahison par son parti. Quel que ft son motif, il
partit accompagn d'un aide de camp de monsieur de Rivire; il le
renvoya se croyant hors des lieux o il pouvait tre reconnu et
recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et
comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que
l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait
pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais,
hlas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scne des gens
que l'esprit de parti a tellement protgs que la justice des lois n'a
pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration.

La conduite des marchaux Suchet et Brune m'a toujours inspir
d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait
pas t imite par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre
eux qui n'eussent prfr remettre leur commandement, au risque de
pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'tranger,  faire
replacer eux-mmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en tait trouv,
notre parti les aurait qualifis de tratres.

Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publi
l'ordre de chasser tous les franais de ses tats. Les rapides succs
de l'Empereur lui imposrent trop pour qu'il ost l'excuter; mais,
ds que sa peur fut un peu calme par le gain de la bataille de
Waterloo, il donna des ordres premptoires et trouva des agents
impitoyables. Des franais, domicilis depuis trente ans,
propritaires, maris  des pimontaises, furent expulss de chez eux
par les carabiniers royaux, conduits aux frontires comme des
malfaiteurs, sans qu'on inventt seulement d'articuler contre eux le
moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs
larmes  l'ambassade; nous en tions assaillis. Nous ne pouvions que
pleurer avec eux et partager leur profonde indignation.

Mon pre faisait officieusement toutes les rclamations possibles. Ses
collgues du corps diplomatique se prtaient  les appuyer et
tmoignaient leur affliction et leur dsapprobation de ces cruelles
mesures, mais rien ne les arrtait. Enfin, mon pre reut un courrier
du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi
Louis XVIII tait reconstitu. Il se rendit aussitt chez le comte de
Valese et lui dclara que, si ces perscutions injustifiables
continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait
immdiatement ses passeports, qu'il en prviendrait sa Cour et tait
sr d'tre approuv.

Cette dmarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis,
mais la plupart taient dj partis ou au moins ruins par cette
manifestation intempestive de la peur et d'une purile vengeance
exerce contre des innocents.

Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements
absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagne  tel point
que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'prouvais un
vritable besoin de m'en loigner, au moins pour un temps. Je me
dcidai  venir passer quelques semaines  Paris o j'tais appele
par des affaires personnelles.

Mon pre consentit d'autant plus facilement  mon dpart qu'il
dsirait lui-mme avoir, sur ce qui se passait en France, des
renseignements plus exacts que ceux donns par les gazettes. Les
dpches taient rares et toujours peu explicites; ma correspondance
serait dtaille et quotidienne. J'tais faite  me servir de sa
lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui ft plus commode.

J'ai dit que mon frre avait rejoint son prince  Barcelone; il y
sjourna et l'accompagna  Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulme
l'envoya porter ses dpches au Roi ds qu'il le sut  Paris. Le Roi
le renvoya  son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'arme de
la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger,  ce premier moment.
Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour
rcompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis
son arrive et, aprs avoir pass quelques jours avec lui, je le
prcdai sur la route de Paris o il devait venir me rejoindre
promptement.

Je quittai Turin, le 18 aot, jour de la Sainte-Hlne, aprs avoir
souhait la fte  ma mre pour laquelle mon absence n'avait pas de
compensation et qui en tait dsole. Elle devait, le lendemain,
accompagner mon pre  Gnes o, pour cette fois, la Reine arriva sans
obstacles. Elle dbarqua de Sardaigne avec un costume et des faons
qui ne rappelaient gure l'lgante et charmante duchesse d'Aoste dont
le Pimont conservait le souvenir. Elle s'y est fait dtester, je ne
sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels
avec ce pays et on ne peut s'en faire une ide un peu juste qu'en
l'habitant. Il y a toujours une extrme rticence dans les rcits
qu'en font les pimontais.

Je m'arrtai quelques jours  Chambry. J'y appris les circonstances
exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La
Bdoyre. Il tait vident qu'il travaillait d'avance son rgiment et
que les vnements de Grenoble avaient t rien moins que spontans.

Les esprits taient fort chauffs en Savoie. L'ancienne noblesse
dsirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de Savoie. La
bourgeoisie aise ou commerante, tous les industriels voulaient
rester franais. Les paysans taient prts  crier: Vive le Roi
sarde! ds que leurs curs le leur ordonneraient. Jusqu'alors les
voeux, les craintes et les rpugnances s'exprimaient encore tout bas;
on se bornait  se dtester cordialement de part et d'autre.

Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi;
sa grce et son obligeance lui avaient procur de grands succs. 
Chambry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bont. Le
lendemain, avant de partir, le duc de Maill lui remit de la part du
prince six croix d'honneur,  distribuer dans la ville. Monsieur de
Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dpendait de lui.
Les diplmes avaient t remplis des noms qu'il indiquait, sans autre
renseignement.

Il parat que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son cot 
ses htes. On a cru que la prodigalit avec laquelle on a sem la
croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la
discrditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux
yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On
conoit  quel point cela devait irriter les gens qui avaient vers
leur sang pour l'obtenir.

C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos dlibr, que
les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en
douter, les intrts et les prjugs nationaux ns pendant leur longue
absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en
informer, bien persuads qu'ils se tenaient d'tre rentrs dans leur
patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre qu'ils occupaient une
place,  charge d'mes, qui imposait du travail et des devoirs.

J'arrivai  Lyon le 25 aot. Avec l'assistance de la garnison
autrichienne, on y clbrait bruyamment la fte de la Saint-Louis. La
ville tait illumine; on tirait un feu d'artifice; la population
entire semblait y prendre part. On se demandait ce qu'tait devenue
cette autre foule qui, nagure, avait accueilli Bonaparte avec de si
grands transports. J'ai assist  tant de pripties dans les
acclamations populaires que je me suis souvent adress cette question.
Je crois que ce sont les mmes masses, mais diversement lectrises
par un petit noyau de personnes exaltes, qui changent et sont
entranes dans des sens diffrents; mais la mme foule est galement
de bonne foi dans ses diverses palinodies.

Me voici arrive  une confession bien pnible. Je pourrais
l'pargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime;
mais je me suis promis de dire la vrit sur tout le monde; je la
cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'o la passion de
l'esprit de parti peut dnaturer le coeur.

En arrivant  l'htel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus
la condamnation de monsieur de La Bdoyre et j'prouvai un mouvement
d'horrible joie. Enfin, me dis-je, voil un de ces misrables
tratres puni! Ce mouvement ne fut que passager; je me fis
promptement horreur  moi-mme; mais, enfin, il a t assez positif
pour avoir pes sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le
dgot et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjur, autant qu'il
dpend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses
vengeances.

Je pourrais,  la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je
venais d'apprendre  Chambry sur la conduite de monsieur de La
Bdoyre, dans les tristes rsultats que sa coupable trahison avait
attirs, dans l'aspect de la patrie dchire et envahie par un million
d'trangers; mais rien n'excuse, dans un coeur fminin, la pense
d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur  qui il
appartient,  l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop
repousser les approches quand on vit dans un temps de rvolution et
qu'on veut conserver quelque chose d'humain.

Je passai deux jours  Lyon o se trouvaient runies plusieurs
personnes avec lesquelles j'tais lie parmi les franais et les
trangers. On me donna les dtails des vnements de Paris. Les avis
taient divers sur le rle qu'y avait jou Fouch, mais tout le monde
s'accordait  dire qu'il tait entr dans le conseil de Louis XVIII 
la sollicitation de Monsieur, excit par les plus exalts du parti
migr. C'est  Lyon que me furent raconts les faits que j'ai
rapports sur la conduite du marchal Suchet. J'appris aussi une
circonstance qui me frappa.

Lorsque Monsieur fit cette triste expdition, au moment du retour de
l'le d'Elbe, il fut oblig de quitter la ville par la route de Paris,
tandis que toute la garnison et les habitants se prcipitaient sur
celle de Grenoble au-devant de Napolon. Deux gendarmes, seuls de
l'escorte commande, se prsentrent pour accompagner sa voiture. Le
lendemain, ils furent dnoncs  l'Empereur. Il les fit rechercher et
leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'et
l'instinct gouvernemental.

Mon sjour  Lyon avait t forc; il fallait attendre que la route
ft _libre_, c'est--dire compltement occupe par des garnisons
trangres. Je conserve encore le passeport  l'aide duquel j'ai
travers notre triste patrie dans ces jours de dtresse. Il est
curieux par la quantit de _visas_, en toutes langues, dont il est
couvert.

Si ces formalits taient pnibles, les routes offraient un spectacle
consolant pour un coeur franais, malgr son amertume. C'tait la
magnifique attitude de nos soldats licencis. Runis par bandes de
douze ou quinze, vtus de leur uniforme, propres et soigns comme en
jour de parade, le bton blanc  la main, ils regagnaient leurs
foyers, tristes mais non accabls et conservant une dignit dans les
revers qui les montrait dignes de leurs anciens succs.

J'avais laiss l'Italie infeste de brigands crs par la petite
campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je
rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte;
mais, ds que je les eus envisags, je ne ressentis plus que l'motion
de la sympathie. Eux-mmes semblaient la comprendre. Les plus en avant
des bandes que je dpassais me regardaient fixement comme pour
chercher  deviner  quoi j'appartenais, mais les derniers me
saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de piti que le pote a
qualifie de _charmante_ et que la magnanimit commande forcment
quand on n'a pas perdu tout sentiment gnreux.

Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire
que la conduite gnrale de l'arme et l'attitude personnelle des
soldats  cette poque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je
n'attendis pas le jour de la justice pour en tre enthousiasme et,
ds lors, je les considrais avec respect et vnration. Il est bien
remarquable en effet, que, dans un moment o plus de cent cinquante
mille hommes furent renvoys de leurs drapeaux et rejets, sans tat,
dans le pays, il n'y eut pas un excs, pas un crime commis dans toute
la France qui pt leur tre imput. Les routes restrent galement
sres; les chteaux conservrent leur tranquillit; les villes, les
bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers
intelligents, des chroniqueurs intressants.

Rien ne fait plus l'loge de la conscription que cette noble conduite
des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les sicles.
J'tais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais,  juste
titre, de tratres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une
journe de route sans tre fire de mes glorieux compatriotes.




CHAPITRE VII

     Madame de La Bdoyre. -- Son courage. -- Son dsespoir. -- Sa
     rsignation. -- La comtesse de Krdener. -- Elle me fait une
     singulire rception. -- Rcit de son arrive  Heidelberg. --
     Son influence sur l'empereur Alexandre. -- Elle l'exerce en
     faveur de monsieur de La Bdoyre. -- Saillie de monsieur de
     Sabran. -- Pacte de la Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin
     Constant  madame de Krdener. -- Son amour pour madame Rcamier.
     -- Sa conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII.


Comme pour me faire mieux sentir l'horreur du cruel sentiment que
j'avais prouv au sujet de monsieur de La Bdoyre, je trouvai Paris
encore tout mu de ses derniers moments.

Lorsqu'en 1791, le comte et la comtesse de Chastellux avaient suivi
madame Victoire  Rome, deux de leurs cinq enfants (Henri et Georgine)
taient rests en France o leur grand'mre les avait levs dans la
retraite absolue d'un petit chteau de Normandie.  sa mort, Georgine
alla rejoindre, en Italie, ses parents qui bientt revinrent  Paris.
Elle ne put jamais vaincre l'extrme timidit ne de la solitude o
elle avait vcu jusqu' dix-huit ans. Elle y avait connu Charles de La
Bdoyre; les terres de leurs mres se trouvaient situes dans le mme
canton. La petite voisine inspira ds l'enfance une affection qu'elle
partagea. Elle devint trs jolie et monsieur de La Bdoyre trs
amoureux. Henry de Chastellux, dont il avait t le camarade de
collge, encouragea ce sentiment. Les La Bdoyre, dans l'espoir de
fixer leur fils, s'en rjouirent; les Chastellux y consentirent et,
peu de temps avant la Restauration, le mariage eut lieu.

Charles de La Bdoyre faisait des dettes, aimait le jeu, les femmes,
et surtout la guerre. Du reste, il tait bon enfant, spirituel, gai,
loyal, franc, gnreux, promettait de se corriger de tous ses travers
et comptait de bonne foi y russir. Tel qu'il tait, Georgine
l'adorait; mais c'tait  si petit bruit, elle tait si craintive de
paratre et de se montrer qu'on pouvait vivre avec elle des mois
entiers sans dcouvrir ses sentiments. C'est sans comparaison la
personne la plus modestement retire en elle-mme que j'aie jamais
rencontre.

Au retour de Bonaparte, elle se dsola du rle que son mari avait
jou. Quoique  peine releve de couches, elle quitta sa maison, se
rfugia chez ses parents et, lorsqu'il arriva  la suite de
l'Empereur, elle refusa de le voir. Les vnements ayant amen une
prompte raction, elle reprit ses relations avec lui ds qu'il fut
malheureux et chercha  dnaturer sa fortune pour lui procurer des
moyens d'vasion. Elle comptait le rejoindre avec leur enfant. Je
crois que c'est pour complter ces arrangements qu'il revint  Paris
o il fut arrt.

Aussitt, cette femme si timide devint une hrone. Les visites, les
prires, les supplications, les importunits, rien ne lui cotait.
Elle alla solliciter sa famille d'employer son crdit, de lui prter
son assistance; personne ne voulut l'accompagner ni faire aucune
dmarche. Prive de tout secours, elle ne s'abandonna pas elle-mme.
Elle heurta  toutes les portes, fora celles qu'on refusait de lui
ouvrir, parvint jusqu' madame la duchesse d'Angoulme sans pouvoir
l'attendrir, et dploya partout un courage de lion.

Ayant tout puis, elle eut recours  madame de Krdener. Cette
dernire visite lui ayant offert un faible rayon d'espoir, la pauvre
jeune mre, portant son enfant dans ses bras, courut  l'abbaye pour
le communiquer  son mari. Elle trouva la place encombre de monde: un
fiacre environn de troupes tait arrt devant la porte de la prison;
un homme y montait. Un cri affreux se fit entendre; elle avait reconnu
monsieur de La Bdoyre. La scne n'tait que trop explique. L'enfant
tomba de ses mains; elle se prcipita dans la fatale voiture, et
perdit connaissance. Charles la reut dans ses bras, l'embrassa
tendrement, la remit aux soins d'un serviteur fidle qui, dj,
s'tait empar de l'enfant et, profitant de son vanouissement, fit
fermer la portire de la voiture. Sa fin ne dmentit pas le courage
qu'il avait souvent montr sur les champs de bataille. Madame de La
Bdoyre fut ramene chez elle sans avoir repris le sentiment de sa
misre.

 dater de ce moment, elle est rentre dans sa timidit native.
Pendant longtemps elle a refus de voir sa famille. Elle ne lui
pardonnait pas son cruel stocisme.

Vingt annes se sont coules au moment o j'cris, et sa tristesse ne
s'est pas dmentie un seul jour. En revanche, ses sentiments
royalistes se sont exalts jusqu' la passion. Le sang de la victime
sacrifie  la Restauration lui a sembl un holocauste qui devait en
assurer la dure et la gloire. Elle a lev son fils dans ces ides;
pour elle, la lgitimit est une religion.

J'ai dj dit avec quelle pacifique lenteur son frre Henry avait
habitude de voyager. Je ne sais o il se trouvait lors de la
catastrophe. Mais son absence ayant permis  Georgine d'esprer qu'il
l'aurait assiste dans ces affreux moments, s'il avait t  Paris,
elle avait report sur lui toute la tendresse qui n'tait pas absorbe
par son fils et sa douleur. Ce n'est qu'au mariage d'Henry avec
mademoiselle de Duras ( l'occasion duquel il prit le nom de duc de
Rauzan) qu'elle consentit  revoir sa famille. Elle a toujours vcu
dans la retraite la plus austre.

Le nom de madame de Krdener s'est trouv tout  l'heure sous ma
plume; mes rapports avec elle ne sont venus qu'un peu plus tard, mais
je puis aussi bien les rapporter ici.

Je fus mene chez elle par madame Rcamier. Je trouvai une femme d'une
cinquantaine d'annes qui avait d tre extrmement jolie. Elle tait
maigre, ple; sa figure portait la trace des passions; ses yeux
taient caves mais trs beaux, son regard plein d'expression. Elle
avait cette voix sonore, douce, flexible, timbre, un des plus grands
charmes des femmes du Nord. Ses cheveux gris, sans aucune frisure et
partags sur le front, taient peigns avec une extrme propret. Sa
robe noire, sans ornement, n'excluait cependant pas l'ide d'une
certaine recherche. Elle habitait un grand et bel appartement dans un
htel de la rue du Faubourg-Saint-Honor. Les glaces, les dcorations,
les ornements de toute espce, les meubles, tout tait recouvert de
toile grise; les pendules elles-mmes taient enveloppes de housses
qui ne laissaient voir que le cadran. Le jardin s'tendait jusqu'aux
Champs-lyses; c'tait par l que l'empereur Alexandre, log 
l'lyse-Bourbon, se rendait chez madame de Krdener  toutes les
heures du jour et de la nuit.

Notre arrive avait interrompu une espce de leon qu'elle faisait 
cinq ou six personnes. Aprs les politesses d'usage qu'elle nous
adressa avec aisance et toutes les formes usites dans le grand monde,
elle la continua. Elle parlait sur la foi. L'expression de ses yeux et
le son de sa voix changrent seuls lorsqu'elle reprit son discours. Je
fus merveille de l'abondance, de la facilit, de l'lgance de son
improvisation. Son regard avait tout  la fois l'air vague et inspir.
Au bout d'une heure et demie, elle cessa de parler, ses yeux se
fermrent, elle sembla tomber dans une sorte d'anantissement; les
adeptes m'avertirent que c'tait le signal de la retraite. J'avais t
assez intresse. Cependant je ne comptais pas assister  une seconde
reprsentation. Elles taient  jour fixe. Je crus convenable d'en
choisir un autre pour laisser mon nom  la porte de madame de
Krdener.  ma surprise, je fus admise, elle tait seule.

Je vous attendais, me dit-elle, _la voix_ m'avait annonc votre
visite; j'espre de vous, mais pourtant ... j'ai t trompe si
souvent!!

Elle tomba dans un silence que je ne cherchai pas  rompre, ne sachant
pas quel ton adopter. Elle reprit enfin et me dit que _la voix_
l'avait prvenue qu'elle aurait dans la ligne des _prophtesses_ une
successeur qu'elle formerait et qui tait destine  aller plus prs
qu'elle de la divinit; car elle ne faisait qu'_entendre_, et celle-l
_verrait_!

_La voix_ lui avait annonc que cette prdestine devait tre une
femme ayant conserv dans le grand monde des moeurs pures. Madame de
Krdener la rencontrerait au moment o elle s'y attendrait le moins et
sans qu'aucun prcdent et prpar leur liaison. Ses rves, qu'elle
n'osait appeler des visions (car, hlas! elle n'tait pas appele 
_voir_) la lui avaient reprsente sous quelques-uns de mes traits. Je
me dfendis avec une modestie trs sincre d'tre appele  tant de
gloire. Elle plaida ma cause vis--vis de moi-mme avec la chaleur la
plus entranante et de manire  me toucher au point que mes yeux se
remplirent de larmes. Elle crut avoir acquis un disciple, si ce n'est
un successeur, et m'engagea fort  revenir souvent la voir. Pendant
cette matine, car sa fascination me retint plusieurs heures, elle me
raconta comment elle se trouvait  Paris.

Dans le courant de mai 1815, elle se rendait au sud de l'Italie o son
fils l'attendait. Entre Bologne et Sienne, les souffrances qu'elle
ressentit l'avertirent qu'elle s'loignait de la route qu'il lui
appartenait de suivre. Aprs s'tre dbattue toute une nuit contre
cette vive contrarit, elle se rsigna et revint sur ses pas. Le
bien-tre immdiat qu'elle prouva lui indiqua qu'elle tait dans la
bonne voie. Il continua jusqu' Modne, mais quelques lieues faites
sur la route de Turin lui rendirent ses anxits; elles cdrent ds
qu'elle se dirigea sur Milan.

En arrivant dans cette ville, elle apprit qu'un cousin, son camarade
d'enfance, aide de camp de l'empereur Alexandre, tait tomb
dangereusement malade en Allemagne. Voil la volont de _la voix_
explique; sans doute elle est destine  porter la lumire dans cette
me,  consoler cet ami souffrant. Elle franchit le Tyrol, encourage
par les sensations les plus douces. Elle se rend  Heidelberg o se
trouvaient les souverains allis; son cousin tait rest malade dans
une autre ville. Elle s'informe du lieu et partie lendemain matin
n'ayant vu personne.

Mais  peine a-t-elle quitt Heidelberg que son malaise se renouvelle
et plus violemment que jamais. Elle cde enfin et, au bout de quelques
postes, elle reprend la route de Heidelberg. La tranquillit renat en
elle; il lui devient impossible de douter que sa mission ne soit pour
ce lieu; elle ne la devine pas encore. L'empereur Alexandre va faire
une course de quelques jours et le tourment qu'elle prouve pendant
son absence lui indique  qui elle est appele  faire voir la
lumire. Elle se dbat vainement contre la volont de _la voix_; elle
prie, elle jene, elle implore que ce calice s'loigne d'elle: _la
voix_ est impitoyable, il faut obir.

La comtesse de Krdener ne me raconta pas par quel moyen elle tait
arrive dans l'intimit de l'Empereur, mais elle y tait parvenue.
Elle avait invent pour lui une nouvelle forme d'adulation. Il tait
blas sur celles qui le reprsentaient comme le premier potentat de la
terre, l'Agamemnon des rois, etc., aussi ne lui parla-t-elle pas de sa
puissance mondaine, mais de la puissance mystique de ses prires. La
puret de son me leur prtait une force qu'aucun autre mortel ne
pouvait atteindre, car aucun n'avait  rsister  tant de sductions.
En les surmontant, il se montrait l'homme le plus vertueux et
consquemment le plus puissant auprs de Dieu. C'est  l'aide de cette
habile flatterie qu'elle le conduisait  sa volont. Elle le faisait
prier pour elle, pour lui, pour la Russie, pour la France. Elle le
faisait jener, donner des aumnes, s'imposer des privations, renoncer
 tous ses gots. Elle obtenait tout de lui dans l'espoir d'accrotre
son crdit dans le ciel. Elle indiquait plutt qu'elle n'exprimait,
que _la voix_ tait Jsus-Christ. Elle ne l'appelait jamais que _la
voix_ et avec des torrents de larmes elle avouait que les erreurs de
sa jeunesse lui interdisaient  jamais l'espoir de _voir_. Il est
impossible de dire avec quelle onction elle peignait le sort de celle
appele  _voir_!

Sans doute, en lisant cette froide rdaction, on dira: c'tait une
folle ou bien une intrigante. Peut-tre la personne qui portera ce
jugement aurait-elle t sous le charme de cette brillante
enthousiaste. Quant  moi, peu dispose  me passionner, je me mfiai
assez de l'empire qu'elle pouvait exercer pour n'y plus retourner que
de loin en loin et ses jours de rception; elle y tait moins
sduisante que dans le tte--tte.

J'ai quelquefois pens que monsieur de Talleyrand, se sentant trop
brouill avec l'empereur Alexandre pour esprer reprendre une
influence personnelle sur lui, avait trouv ce moyen d'en exercer. Il
est certain que la comtesse de Krdener tait trs favorable  la
France pendent cette triste poque de 1815; et, quand elle avait fait
passer plusieurs heures en prires  l'empereur Alexandre pour qu'un
nuage dcouvert par elle sur l'toile de la France s'en loignt,
quand elle lui avait demand d'employer  cette oeuvre la force de sa
mdiation dans le ciel, quand elle lui avait assur que _la voix_
l'annonait exauc, il tait bien probable que si,  la confrence du
lendemain, quelque article bien dsastreux pour la France tait
rclam par les autres puissances, l'Empereur, venant au secours du
suppliant, appuierait ses prires mystiques du poids de sa grandeur
terrestre.

Ce n'tait pas exclusivement pour les affaires publiques que madame de
Krdener employait Alexandre. Voici ce qui arriva au sujet de monsieur
de La Bdoyre. Sa jeune femme, comme je l'ai dit, vint supplier la
comtesse de faire demander sa grce par l'empereur Alexandre. Elle
l'accueillit avec autant de bienveillance que d'motion et promit tout
ce qui lui serait _permis_. En consquence, elle s'enferma dans son
oratoire. L'heure se passait; l'Empereur la trouva en larmes et dans
un tat affreux. Elle venait de livrer un long combat  _la voix_ sans
en obtenir la permission de prsenter la requte  l'Empereur. Il ne
devait prendre aucun parti dans cette affaire, hlas! Et la sentence
tait d'autant plus rigoureuse que l'me de monsieur de La Bdoyre
n'tait pas en tat de grce. L'excution eut lieu.

Alors, madame de Krdener persuada  l'Empereur qu'il lui restait un
grand devoir  remplir. Il fallait employer en faveur de ce
malheureux, qu'il avait fait le sacrifice d'abandonner aux vengeances
humaines, l'influence de sa puissante protection prs de Dieu. Elle le
retint huit heures d'horloge dans son oratoire, priant, agenouill sur
le marbre. Elle le congdia  deux heures du matin;  huit, un billet
d'elle lui apprenait que _la voix_ lui avait annonc que les voeux de
l'Empereur taient exaucs. Elle crivit en mme temps  la dsole
madame de La Bdoyre, qu'aprs avoir pass quelques heures en
purgatoire, son mari devait  l'intercession des prires de l'Empereur
une excellente place en paradis, qu'elle avait la satisfaction de
pouvoir le lui affirmer, bien persuade que c'tait le meilleur
soulagement  sa douleur.

J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur,
pouss presque jusqu' la fureur, qu'elle avait caus  Georgine.
J'interrogeai avec rticence madame de Krdener  ce sujet; elle
l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de rpter.

Je me rappelle une scne assez comique dont je fus tmoin chez elle.
Nous nous y trouvmes sept ou huit personnes runies un matin. Elle
nous parlait, de son ton inspir, des vertus surnaturelles de
l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel
il renonait  son intimit avec madame de Narishkine, sacrifiant
ainsi  ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de
seize annes.

Hlas! s'cria Elzar de Sabran (avec une expression de componction
inimitable), hlas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus
facilement  une liaison de seize annes qu' une de seize journes!

Nous partmes tous d'un clat de rire, et madame de Krdener nous en
donna l'exemple; mais bientt, reprenant son rle, elle se retira au
bout de la chambre comme pour faire excuse  _la voix_ de cette
incongruit.

Quel que ft le motif qui diriget madame de Krdener (et pour moi je
la crois enthousiaste de bonne foi) elle tait parvenue  jouer un
rle trs important. Aprs avoir protg la France dans tout le cours
des ngociations pour la paix, elle a t la vritable promotrice de
la Sainte-Alliance. Elle a accompagn l'Empereur au fameux camp de
Vertus, et la dclaration que les souverains y ont signe, appele ds
lors le pacte de la Sainte-Alliance, a t rdige par Bergasse, autre
illumin dans le mme genre, sous ses yeux et par ses ordres. Les
russes et les entours de l'Empereur taient fort contraris du
ridicule qui s'attachait  ses rapports avec madame de Krdener, et le
comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte d'impatience, d'avoir
t chez cette intrigante, comme il la qualifiait.

Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait tre Benjamin
Constant. Je dis _semblait_, parce qu'il a toujours t fort difficile
de dcouvrir les vritables motifs des actions de monsieur Constant.
Elle le faisait jener, prier, l'accablait d'austrits, au point que
sa sant s'en ressentit et qu'il tait horriblement chang. Sur la
remarqu qui lui en fut faite, madame de Krdener rpondit qu'il lui
tait bon de souffrir, car il avait beaucoup  expier, mais que le
temps de sa probation avanait. Je ne sais si c'est prcisment _la
voix_ que Benjamin cherchait  se concilier, ou s'il voulait s'assurer
la protection spciale de l'Empereur, car  cette poque sa position
en France tait si fausse qu'il pensait  s'expatrier.

Madame Rcamier avait trouv dans son exil la fontaine de Jouvence.
Elle tait revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup
plus aimable que dans sa premire jeunesse. Benjamin Constant la
voyait familirement depuis nombre d'annes, mais tout  coup il
s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai dj dit
qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de
reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa
amplement dans ce fonds gnral. Elle l'coutait, le plaignait,
s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si
loquemment exprim.

Il tait  l'apoge de cette frnsie au moment du retour de Napolon.
Madame Rcamier en fut accable; elle craignait de nouvelles
perscutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter
l'impression de la femme dont il tait pris, crivit, sous cette
influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre
l'Empereur. Il y annonait son hostilit ternelle. Elle fut imprime
dans le _Moniteur_ du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans
la nuit.

Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de
son coeur qui n'tait pas si haut plac que son esprit. Il courut  la
poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout tait
plein; aucun moyen de s'loigner de Paris. Il alla se cacher dans un
rduit qu'il esprait introuvable. Qu'on juge de son effroi lorsque,
le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouch. Il se laisse
conduire plus mort que vif. Fouch le reoit trs poliment et lui dit
que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui parat trange;
cependant il se sent un peu rassur. Il arrive aux Tuileries, toutes
les portes tombent devant lui.

L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et
entame la conversation en lui assurant que l'exprience n'a pas t
chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'le d'Elbe, il
a beaucoup rflchi  sa situation et aux besoins de l'poque;
videmment les hommes rclament des institutions librales. Le tort de
son administration a t de trop ngliger les publicistes comme
monsieur Constant. Il faut  l'Empire une constitution et il
s'adresse  ses hautes lumires pour la rdiger.

Benjamin, passant en une demi-heure de la crainte d'un cachot  la
joie d'tre appel  faire le petit Solon et  voir ainsi s'accomplir
le rve de toute sa vie, pensa se trouver mal d'motion. La peur et la
vanit s'taient partag son coeur; la vanit y demeura souveraine. Il
fut transport d'admiration pour le grand Empereur qui rendait si
ample justice au mrite de Benjamin Constant; et l'auteur de l'article
du _Moniteur_ du 19 tait, le 22, conseiller d'tat et prneur en
titre de Bonaparte.

Il se prsenta, un peu honteux, chez madame Rcamier; elle n'tait pas
femme  lui tmoigner du mcontentement. Peut-tre mme fut-elle bien
aise de se trouver dlivre de la responsabilit qui aurait pes sur
elle s'il avait t perscut pour des opinions qui taient
d'entranement plus que de conviction. Les partis furent moins
charitables. Les libraux ne pardonnrent pas  Benjamin son hymne
pour les Bourbons et la lgitimit, les imprialistes ses sarcasmes
contre Napolon, les royalistes sa prompte palinodie du 19 au 21 mars
et le rle qu'il joua  la fin des Cent-Jours lorsqu'il alla
solliciter des souverains trangers un matre quelconque pourvu que ce
ne ft pas Louis XVIII.

Toutes ces variations l'avaient fait tomber dans un mpris universel.
Il le sentait et s'en dsolait. C'tait dans cette disposition qu'il
s'tait remis entre les mains de madame de Krdener. tait-ce avec un
but mondain ou seulement pour donner le change  son imagination
malade? c'est ce que je n'oserais dcider. Il allait encore chercher
des consolations auprs de madame Rcamier; elle le traitait avec
douceur et bont. Mais, au fond, il lui savait mauvais gr de
l'article inspir par elle et cette circonstance avait t la crise de
sa grande passion.

Je n'ai jamais connu personne qui st, autant que madame Rcamier,
compatir  tous les maux et tenir compte de ceux qui naissent, des
faiblesses humaines sans en prouver d'irritation. Elle ne sait pas
plus mauvais gr  un homme vaniteux de se laisser aller  un acte
inconsquent, pas plus  un homme peureux de faire une lchet qu' un
goutteux d'avoir la goutte, ou  un boiteux de ne pouvoir marcher
droit. Les infirmits morales lui inspirent autant et peut-tre plus
de piti que les infirmits physiques. Elle les soigne d'une main
lgre et habile qui lui a concili la vive et tendre reconnaissance
de bien des malheureux. On la ressent d'autant plus vivement que son
me, aussi pure qu'leve, ne puise cette indulgence que par la source
abondante de compassion place par le ciel dans ce sein si noblement
fminin.

Quelques semaines plus tard, Benjamin Constant conut l'ide d'crire
 Louis XVIII une lettre explicative de sa conduite; la tche tait
malaise. Il arriva plein de cette pense chez madame Rcamier et l'en
entretint longuement: Le lendemain, il y avait du monde chez elle;
elle lui demanda trs bas:

Votre lettre est-elle faite?

--Oui.

--En tes-vous content?

--Trs content, je me suis presque persuad moi-mme.

Le Roi fut moins facile  convaincre. Je crois, sans en tre sre, que
cette lettre a t imprime. Il n'y a que le parti royaliste, assez
bte pour tenir longtemps rigueur  un homme de talent. Au bout de peu
de mois, Benjamin Constant tait un des chefs de l'opposition.




CHAPITRE VIII

     Exigences des trangers en 1815. -- Dispositions de l'empereur
     Alexandre au commencement de la campagne. -- Jolie rponse du
     gnral Pozzo  Bernadotte. -- Conduite du duc de Wellington et
     du gnral Pozzo. -- tonnement de l'empereur Alexandre. --
     Sjour du Roi et des princes en Belgique. -- nergie d'un soldat.
     -- Obligeance du prince de Talleyrand. -- Le duc de Wellington
     dpouille le muse. -- Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort
     d'Hombert de la Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. --
     Dmission de monsieur de Talleyrand. -- Mon pre est nomm
     ambassadeur  Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Rvlation du
     docteur Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Dsobligeante
     rception. -- Son excuse.


Je reviens  mon arrive  Paris. Quelque dispose que je fusse 
partager la joie que causait le retour du Roi, elle tait empoisonne
par la prsence des trangers. Leur attitude y tait bien plus hostile
que l'anne prcdente: vainqueurs de Napolon en 1814, ils s'taient
montrs gnreux; allis de Louis XVIII en 1815, ils poussrent les
exigences jusqu' l'insulte.

La force et la prosprit de la France avaient excit leur surprise et
leur jalousie. Ils la croyaient puise par nos longues guerres. Ils
la virent, avec tonnement, surgir de ses calamits si belle et encore
si puissante qu'au congrs de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu
lui faire jouer un rle prpondrant. Les cabinets et les peuples s'en
taient galement mus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre
nous s'tant reprsente, ils prtendaient bien en profiter. Mais
leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France, ils
voulaient en mme temps consolider la Restauration. Or, les
humiliations de cette poque infligrent au nouveau gouvernement une
fltrissure dont il ne s'est point relev et qui a t un des motifs
de sa chute. La nation n'a jamais compltement pardonn  la famille
royale les souffrances imposes par ceux qu'elle appelait ses
_allis_. Si on les avait qualifis d'ennemis la rancune aurait t
moins vive et moins longue.

Ce sentiment, fort excusable, tait pourtant trs injuste. Assurment
Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction  voir des canons
prussiens braqus sur le chteau des Tuileries. L'aspect des manteaux
blancs autrichiens, fermant l'entre du Carrousel pendant qu'on
dpouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point.
Il ne lui tait pas agrable qu'on vint, jusque dans ses appartements,
enlever les tableaux qui dcoraient son palais. Mais il tait forc de
supporter ces avanies et de les dvorer en silence. D'autre part,
c'est  sa fermet personnelle qu'on doit la conservation du pont
d'Ina que Blcher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la
place Vendme que les Allis voulaient abattre et se partager. Il fut
assist dans cette dernire occurrence par l'empereur Alexandre. Ce
souverain toujours gnreux, malgr son peu de got pour la famille
royale et la vellit qu'il avait conue au commencement de la
campagne de ne point l'assister  remonter sur le trne, employa
cependant son influence dans la coalition  adoucir les sacrifices
qu'on voulait nous imposer.

Je n'ai jamais bien su quel avait t son projet lors de la bataille
de Waterloo. Peut-tre n'en avait-il pas d'arrt et se trouvait-il
dans ce vague dont Pozzo avait montr les inconvnients d'une manire
si piquante au prince royal de Sude en 1813. Quoique par l je
revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance.

Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient t
envoys en qualit de commissaires russe et anglais  l'arme
sudoise. Les Allis craignaient toujours un retour de Bernadotte en
faveur de l'Empereur Napolon. Il se dcida enfin  entrer en ligne et
prit part  la bataille de Leipsig; la droute de l'arme franaise
fut complte. Aussitt l'esprit gascon de Bernadotte se mit  battre
les buissons et  rver le trne de France pour lui-mme. Il entama
une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de
front, il dbuta par une longue thorie dont le rsultat arrivait 
prouver que le trne devait appartenir au plus digne et la France
choisir son roi.

Je vous remercie, monseigneur, s'cria Pozzo.

--Pourquoi, gnral?

--Parce que ce sera moi!

--Vous?

--Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on
le contraire? En me tuant? D'autres se prsenteront.... Laissez-nous
tranquilles avec votre _plus digne_! Le plus digne d'un trne est,
pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.

Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a
jamais pardonne  Pozzo.

Sous une autre forme, celui-ci donna la mme leon  son imprial
matre en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur
Alexandre enjoignit au gnral Pozzo, qui se trouvait auprs du duc de
Wellington, de s'opposer  la marche de l'arme et de chercher 
gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant
que les armes austro-russe et prussienne se trouvassent en ligne.
Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la dcision de son
sort.

 la rception de cette dpche, Pozzo prouva le plus cruel embarras.
Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon.
Elle se trouvait encore accrue par la dcouverte d'un projet
d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu
pendant le congrs de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues
hostiles  la Russie.

La copie de ce trait, oublie dans le cabinet du Roi, avait t
envoye par monsieur de Caulaincourt  l'empereur Alexandre pendant
les Cent-Jours. Il n'y avait pas attach grande importance, croyant
que c'tait une invention de Napolon pour le dtacher de l'alliance;
mais une seconde copie du trait ayant t trouve dans les papiers
enlevs  monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et
cette nouvelle cause de mcontentement s'tant jointe  tout ce qu'il
reprochait ds l'anne prcdente au Roi, il tait peu enclin 
souhaiter son rtablissement. Aussi n'avait-il pas tmoign de
rpugnance  couter les ngociateurs envoys de Paris, et il tait
difficile de prvoir ce qui pourrait en rsulter.

Pozzo n'tait _brin Russe_ et avait grand envie de s'arranger en
France une patrie  son got, en y conservant un souverain qui lui
avait des obligations personnelles. Il hsita quelque peu, puis alla
trouver le duc de Wellington:

Je viens vous confier le soin de ma tte, lui dit-il; voil la
dpche que j'ai reue, voici la rponse que vous y avez faite.

Il lui lut ce qu'il mandait  l'Empereur des dispositions du duc de
Wellington qui persistait  avancer immdiatement sur Paris et 
conduire Louis XVIII avec lui.

Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette rponse et tenir cette
conduite, malgr les objections que je suis cens vous adresser?

Le duc lui tendit la main.

Comptez sur moi; la confrence a eu lieu prcisment comme vous la
rapportez.

--Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment  perdre, il faut agir
en consquence.

Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues
s'agitrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un
autre plan qui avait des cts spcieux, mais dont le but principal
tait de se tenir personnellement loign de l'empereur Alexandre. Il
ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il
craignait toujours quelque indiscrtion. Pozzo ne se fiait pas assez 
lui pour lui raconter la vritable situation des affaires. Le duc le
dcida  rejoindre le Roi qui, de son ct, consentit  se sparer de
monsieur de Blacas.

On arriva  Paris  tire d'aile et le Roi fut bombard  l'improviste
dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo
quand il fait ce rcit.

 peine ce but atteint, il se jette dans une calche et court
au-devant de l'Empereur. Ses logements taient faits  Bondy; Pozzo
brle l'tape et continue sa route. Il trouve l'Empereur  quelques
lieues au del: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le
palais de l'lyse prt  le recevoir. L'Empereur le fait monter dans
sa voiture. Pozzo lui fait un tableau anim de la bataille de
Waterloo, donne une grande importance  la manoeuvre de Blcher,
raconte l'entre en France, la facilit de la marche, la cordialit de
la rception, l'impossibilit de s'arrter quand il n'y a pas
d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris.

L'Empereur coutait avec intrt.

Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la situation
politique. O avez-vous laiss le Roi?

--Aux Tuileries, Sire, o il a t accueilli avec des transports
universels.

--Comment Louis XVIII est  Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi
ordonn. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus  s'en proccuper;
peut-tre est-ce pour le mieux.

On comprend combien cette rsignation mystique soulagea l'ambassadeur.
Malgr la confiance absolue qu'il avait dans la loyaut du duc de
Wellington, il ne laissait pas que d'tre fort tourment de la faon
dont l'Empereur prendrait les vnements; car, tout libral qu'tait
l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibrie
lorsqu'il se croyait mal servi.

L'Empereur continua sa route et vint coucher  l'lyse. Il ne
conserva de mcontentement que contre monsieur de Talleyrand et
monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu  en triompher; le
franais y succomba peu aprs.

Mon oncle douard Dillon avait accompagn le Roi en Belgique. Il me
raconta toutes les misres du dpart, du voyage et du sjour 
l'tranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laiss dans
les boues d'Artois le peu de considration militaire que la pieuse
discrtion des migrs aurait voulu leur conserver. La maison du Roi
avait t congdie  Bthune avec une incurie et une duret inoues;
plusieurs de ses membres cependant avaient trouv le moyen de franchir
la frontire. Ils taient venus  leurs frais et volontairement  Gand
former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu
d'attention qu'aux Tuileries.

Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il
avait t  Gand, qu'il y avait command un assez grand nombre des
gardes de sa compagnie, runis de pur zle, sans que jamais ni lui ni
eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils taient
remarqus. Je crois que les princes craignaient de se compromettre,
vis--vis de leurs partisans et de prendre des engagements, dans le
cas o la nouvelle migration se prolongerait.

Parlerai-je de ce camp d'Alost, command par monsieur le duc de Berry,
et si dplorablement lev au moment o la bataille de Waterloo tait
engage? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et
publiquement vis--vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un
pont.

Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports errons qui lui
faisaient croire la bataille perdue.

Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre
impossible la marche de braves gens qui peuvent tre obligs de faire
une retraite honorable!

J'aime mieux raconter la farouche nergie d'un soldat. douard Dillon
avait t charg par le Roi, aprs la bataille de Waterloo, de porter
des secours aux blesss franais recueillis dans les hpitaux de
Bruxelles. Il arriva prs d'un lit o on venait de faire l'amputation
du bras  un sous-officier de la garde impriale. Pour rponse  ses
offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper.

Va dire  celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de
l'Empereur.

L'un de mes premiers soins, en arrivant  Paris, avait t d'aller
chez monsieur de Talleyrand. J'tais charge par mon pre de lui
expliquer trs en dtail la situation pnible o se trouvaient les
franais en Pimont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais t 
mon aise avec monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit pourtant trs
gracieusement et, lorsque je lui annonai que, vers la fin du mois, je
prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea  ne pas presser mes
paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle destination pour
mon pre, mais je n'osai pas m'en informer.

J'ai toujours eu une extrme timidit vis--vis des gens en place, et
je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de
n'avoir jamais rien  leur demander. Tant que mon pre tait employ,
je me trouvais dans une sorte de dpendance qui m'tait pnible
vis--vis d'eux, malgr la bienveillance qu'ils me tmoignaient.

Notre hros, le duc de Wellington, se fit l'excuteur des spoliations
matrielles imposes par les Allis. Sous prtexte que les anglais
n'avaient rien  rclamer en ce genre, il trouva gnreux d'aller de
ses mains triomphantes dcrocher les tableaux de nos muses. Ceci ne
doit pas tre pris comme une forme de rhtorique, c'est le rcit d'un
fait. On l'a vu sur une chelle, donnant lui-mme l'exemple. Le jour
o l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel,
il passa la matine perch sur le monument, vis--vis les fentres du
Roi,  surveiller ce travail. Le soir il assista  une petite fte
donne par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher
notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il
avait tort pourtant; notre ressentiment tait lgitime et plus
politique que sa conduite. Les trangers taient prsents comme
allis; ils avaient t accueillis comme tels; leurs procds
retombaient sur la famille rgnante.

La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des
sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que
j'entendis tenir  un certain vulgaire animal du nom de Mackenzie,
intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, _payeur_ de l'arme. On
parlait srieusement et tristement de la difficult qu'prouverait la
France  acquitter les normes charges imposes par les trangers.

Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela
s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai pass le jour mme o le
gnral prussien avait frapp une contribution qu'on disait norme, on
avait pay. Eh bien! tout le monde dnait.

Je l'aurais tu d'un regard.

Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait
d'anne (de toutes les places de la Cour, c'tait la seule dont le
service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux
Tuileries. Lie avec elle d'ancienne date et n'ayant pas
d'tablissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa
situation la forait  recevoir de temps en temps beaucoup de monde,
mais journellement son salon n'tait ouvert qu' quelques habitus. On
y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement
les discours que nous tenions nous tonneraient maintenant. S'ils nous
taient rpts, nous les trouverions extravagants, mais c'taient les
plus sages du parti royaliste.

Madame de Duras avait beaucoup plus de libralisme que sa position ne
semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les
jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle tait mme accessible 
celles des ides gnreuses qui ne compromettaient pas trop sa
position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement
qu'elle l'avait attendue plus longtemps.

Elle ne se consolait pas de l'exclusion donne  monsieur de
Chateaubriand au retour de Gand. Son crdit l'y avait fait ministre de
l'intrieur du Roi fugitif, et elle ne comprenait pas comment le Roi
rtabli ne confirmait pas cette nomination. Il en rsultait un vernis
d'opposition dans son langage dont je m'accommodais trs bien. Sa
fille, la princesse de Talmont, ne partageait pas sa modration; son
exaltation tait extrme, mais elle tait si jeune et si jolie que ses
folies mme avaient de la grce. Elle avait pous  quinze ans en
1813, le seul hritier de la maison de La Trmolle. Aussi Adrien de
Montmorency disait-il que c'taient des noces historiques et que sa
grossesse serait un vnement national. Les fastes du pays n'ont pas
eu  le recorder; monsieur de Talmont est mort en 1815 sans laisser
d'enfant. Le duc de Duras s'criait le jour de l'enterrement:

Il est bien affreux de se trouver veuve  dix-sept ans quand on est
condamne  ne pouvoir plus pouser qu'un prince souverain. La
princesse de Talmont a drog  cette ncessit, mais c'est contre la
volont de son pre et mme de sa mre.

La mort du prince de Talmont n'avait t un chagrin pour personne,
mais notre coterie fut profondment affecte par la catastrophe
arrive dans la famille La Tour du Pin.

Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'ge de vingt-deux
ans. Il tait fort bon enfant et assez distingu, quoique une
charmante figure et un peu de gterie de ses parents lui donnassent
l'extrieur de quelque fatuit. Dans ce temps de dsordre o on
_s'enrlait dans les colonels_, suivant l'expression chagrine des
vieux militaires, Hombert avait t nomm, officier d'emble et le
marchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut
nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux
camarades dont les grades avaient t acquis  la pointe de l'pe.

Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec un de ceux-ci;
le jeune homme y mit un ton lger, l'autre fut un peu grognon; cela
n'alla pas trs loin. Toutefois, par rflexion, Hombert conut quelque
scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son pre et lui raconta
exactement ce qui s'tait pass; seulement il eut soin, dans le rcit,
de faire jouer son propre rle par Donatien de Sesmaisons, un autre de
ses camarades. Il ajouta qu'il tait charg par lui de consulter son
pre sur la convenance de donner suite  cette affaire. Monsieur de La
Tour du Pin l'couta attentivement et lui rpondit:

Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie gure de conseiller.

--Vous pensez donc, mon pre, qu'ils doivent se battre?

--Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se
terminerait tout aussi bien par une poigne de main; mais il est tout
nouvellement dans l'arme, le capitaine a beaucoup fait la guerre;
vous savez la jalousie qui existe contre vous autres.  la place de
Donatien, je me battrais.

Hombert quitta la chambre de son pre pour aller crire un cartel. La
rponse ne se fit pas attendre. L'engagement tait pris de se trouver
 midi au bois de Boulogne.

Avant que la famille se runit au djeuner, Hombert annona  son pre
qu'il tait tmoin de Donatien. Son trouble tait visible. Il combla
sa mre de caresses. Il insista pour qu'elle lui arranget elle-mme
sa tasse de th. Elle s'y prta, en riant de cette exigence. Sa soeur
Ccile tait dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance qu'il
attachait  une certaine boucle de cheveux retombant sur son front;
elle entama cette taquinerie de famille:

H bien, Ccile, pour te prouver que ce n'est pas ce  quoi je tiens
le plus au monde, comme tu prtends, j'y renonce, je te la donne,
prends-la.

Ccile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne
sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.

Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu' toi.

Hombert se leva, la serra contre son coeur et s'loigna pour cacher
son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui
les jetait tous dans la mlancolie. Monsieur de La Tour du Pin,
croyant tre dans le secret d'Hombert, l'aidait  cacher son
agitation. Hombert sorti, Ccile trouva sur son panier  ouvrage la
boucle de cheveux, elle s'cria:

Ah! maman, dcidment Hombert renonce  la fatuit, voyez quel beau
sacrifice! Au fond, j'en suis bien fche.

La mre et la fille changrent leurs regrets, mais sans concevoir
d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se
promener dans les Champs-lyses. Bientt il aperut ce mme Donatien
dont les regards sinistres lui rvlrent un malheur. Hlas! c'tait
lui qui tait le tmoin. Hombert avait reu une balle au milieu du
front,  l'endroit mme rcemment ombrag par cette mche de cheveux
devenue une si prcieuse relique. Il tait mort. Monsieur de La Tour
du Pin avait condamn son fils le matin.

Le premier aide de camp du marchal, homme de poids, avait voulu
arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait t rcalcitrant.
Cependant les motifs de la querelle taient si lgers que
l'accommodement allait se faire, presque malgr lui, lorsqu'il se
servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que
l'humeur de son adversaire lui avait paru _insense_, tant il avait
peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot _insense_, peu
rationnelle, l'antagoniste s'cria:

Quoi? vous m'appelez un insens!

Hombert haussa les paules. Deux minutes aprs, il avait cess de
vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relev d'un coup si
affreux. On peut mme dire que sa raison en a t altre.

Je ne chercherai pas  peindre le dsespoir de cette famille dsole;
nous partagemes son chagrin, et le salon de madame de Duras, o elle
tait dans la grande intimit, en fut longuement assombri.

Les lections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la
noblesse y sigeait en immense majorit. C'est la meilleure chance
qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supriorit
en France. Si elle s'tait montre calme, raisonnable, gnreuse,
claire, occupe des affaires du pays, protectrice de ses liberts,
en un mot, si elle avait jou le rle qui appartenait  l'aristocratie
d'un gouvernement reprsentatif, dans ce moment o elle tait
toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trne aurait
trouv un appui rel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais
cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia
d'_introuvable_, se montra folle, exagre, ignorante, passionne,
ractionnaire, domine par des intrts de caste. On la vit hurlant
des vengeances et applaudissant les scnes sanglantes du Midi. La
gentilhommerie russit  se faire dtester  cette occasion, comme dix
ans plus tard elle a achev sa dconsidration dans la honteuse
discussion sur l'indemnit des migrs.

Les dputs, en arrivant, n'taient pas encore monts au point
d'exagration o ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouch tomba devant
leurs inimitis, mme avant l'ouverture de la session. Ils montrrent
aussi de grandes rpugnances pour monsieur de Talleyrand. Peut-tre
aurait-il os les affronter s'il avait t soutenu par la Cour. Mais
Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitzjames: H bien,
monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser? et approuvait du
sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait
remis la maison de Bourbon sur le trne.

De son ct, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien
pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait d faire en loignant
le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de
protecteur zl qu'il tait de monsieur de Talleyrand en 1814, tait
devenu son ennemi capital. Il cda devant tant d'obstacles runis; il
offrit une dmission qui fut accepte avec plus d'empressement
peut-tre qu'il n'avait compt.

Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le
dernier acte de son ministre avait t de nommer mon pre 
l'ambassade de Londres.

En effet, la nomination, quoique signe Richelieu, avait t faite par
monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi ds 1814, mais le comte
de La Chtre avait t premier gentilhomme de Monsieur, comte de
Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et,
comme il l'ennuyait  mourir, Sa Majest Trs Chrtienne aimait mieux
avoir un mauvais ambassadeur  Londres qu'un serviteur incommode aux
Tuileries. Il finit pourtant par cder. Malgr les immenses avantages
faits  monsieur de La Chtre nomm pair, duc, premier gentilhomme de
la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une
autre sur la liste civile, il conut beaucoup d'humeur de ce rappel.

Mon pre reut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui
le mandait  Paris. Il ne voulait cependant pas quitter Turin avant
que le sort de nos compatriotes ne ft dfinitivement fix. Cette
affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet intervalle que
je me trouvai dans des rapports fort dsagrables avec monsieur de
Richelieu.

Ds la premire soire que j'avais passe chez madame de Duras, j'y
vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris
contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue trs
basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie
peu obligeante. Il tait en bottes et mal tenu avec une sorte
d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air trs grand
seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et
glapissante. Un lger accent, des locutions et des formes un peu
trangres me persuadrent qu'il n'tait pas franais. Cependant son
langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette
ide. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en
conjectures sur cet inconnu si intime: c'tait le duc de Richelieu,
rentr en France depuis mon dpart.

L'impression qu'il m'a faite  cette premire rencontre n'a jamais
vari. Ses formes m'ont toujours paru les plus dsagrables, les plus
dsobligeantes possibles. Son beau et noble caractre, sa capacit
relle pour les affaires, son patriotisme clair lui ont acquis mon
suffrage, je dirais presque mon dvouement, mais c'tait un succs
d'estime plus que de got.

Le docteur Marshall, dont j'ai dj fait mention, arriva un matin chez
moi. Il m'apportait une lettre. Elle tait destine  Fouch, alors en
Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des dtails sur une
trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le
chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait confier une
pice si importante qu' mon pre et, en son absence,  moi. Ses pas
taient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou d'un ministre,
il aurait tout  craindre.

Malgr le peu de succs de ses rvlations (qui, pourtant, je crois,
lui avaient t bien payes) il voulait encore rendre ce service au
Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince rgent lui
portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la
premire fois, il s'y refusa formellement. La lettre, me dit-il,
tait cachete de faon  rclamer l'adresse des plus habiles pour
l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux;
il viendrait la reprendre le lendemain matin. Il sortit, la laissant
sur ma table.

Je me trouvai fort embarrasse avec cette pice toute brlante entre
les mains. Je la vois encore d'ici. Elle tait assez grosse, sans
enveloppe quoiqu'elle contnt videmment plus d'une feuille. Cachete
d'un pain blanc sortant  moiti en dehors du papier sur lequel
taient tracs  la plume trois J de cette faon:

[Illustration.]

Je savais l'importance attache par mon pre aux documents procurs
nagure par Marshall. Il n'y avait pas de conseil  demander dans une
occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Aprs mre rflexion,
je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras
de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui
racontai ce qui tait arriv et lui donnai la lettre pour le Roi.

Le Roi tait  la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs heures.
Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de
Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reut plus que
froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui et
l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courrouce.
Je lui rpondis qu'apparemment ce talent-l ne se trouvait pas plus
facilement dans ma chambre, que ma responsabilit tait  couvert, que
je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en
mains comptentes. Ce but tait rempli et, lorsque l'homme qui n'avait
pas voulu tre nomm viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle
tait reste chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me
la rendre; je me refusai  la reprendre et nous nous sparmes
galement mcontents l'un de l'autre.

Deux heures aprs, monsieur d'Herbouville (directeur des postes 
cette poque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de
reconnaissance; elle avait t ouverte et son importance reconnue.
Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soire
sans me trouver.

Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit
que monsieur d'Herbouville attendait mon rveil; c'tait pour me dire
combien les renseignements de la veille avaient fait natre le dsir
de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurs.
Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens.

Marshall arriva  l'heure annonce; je m'acquittai du message dont
j'tais charge. Il fit de nombreuses difficults et finit cependant
par indiquer un lieu o on pourrait le rencontrer _par hasard_. Je
crois que, par toutes ces prcautions, il voulait augmenter le prix
sold de ses rvlations. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il
a t longtemps aux gages de la police.

Il avait une superbe figure, une locution facile et tout  fait l'air
d'un _gentleman_. C'tait, du reste, une vritable espce. Je me
rappelle un trait de caractre qui me frappa. Il m'avait annonc que
le cachet de la lettre serait fort examin par la personne  laquelle
il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer
que la queue des J tracs sur le pain  cacheter en dehors du papier
avait t macule par l'opration de l'ouverture.

Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.

Je lui demandai quels ils taient.

Je remettrai la lettre au grand jour, prs d'une fentre, et je ne
quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose,
que la lettre ne soit pas dcachete. Elle n'osera pas l'examiner
pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrt. Cela m'a toujours
russi.

Ce honteux aveu d'une telle exprience me fit chair de poule et me
rconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de
Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse
dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne
pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les dlations
d'amateurs ne manquaient pas dans la classe suprieure; et, par excs
de zle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions,
parfois  celui de ses intrts.

Monsieur de Richelieu prouvait pour ces viles actions ces haines
vigoureuses de l'homme de bien. tranger  la socit, il ne pouvait
apprcier les caractres. Il m'avait fait l'injustice de me ranger
dans la catgorie des femmes  trigauderies. J'en fus excessivement
froisse et me tins  distance de lui. De son ct, il fut clair et
fch, je crois, de son injustice, mais il tait trop timide et
n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer franchement.
Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais dbut. J'tais de
son parti  bride abattue, mais peu de ses amies et point de sa
coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais nous
adresser la parole.

Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des
ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuit,
moins raisonnables que moi.




CHAPITRE IX

     Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. --
     Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur de
     Vaublanc. -- Arrive de mon pre  Paris. -- Procs du marchal
     Ney. -- Son excution. -- Exaltation du parti royaliste. --
     Procs de monsieur de La Valette. -- Madame la duchesse
     d'Angoulme s'engage  demander sa grce. -- On l'en dtourne. --
     Dmarches faites par le duc de Raguse. -- Il fait entrer madame
     de La Valette dans le palais. -- Sa disgrce. -- Fureur du parti
     royaliste  l'vasion de monsieur de La Valette.


Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vant de s'tre retir pour
ne pas signer le cruel trait impos  la France. Le fait est qu'il a
succomb sous les malveillances accumules que j'ai dj signales.

Monsieur de Richelieu tait port aux affaires par l'empereur
Alexandre, et, quelque dures qu'aient t les conditions qu'on nous a
fait subir, elles l'auraient t beaucoup plus avec tout autre
ministre. Aussitt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate
s'tait dclar hautement le champion de la France. Aussi, lorsque 
son dpart il distribua des prsents aux divers diplomates, il envoya
 monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant  la
confrence et sur laquelle taient traces les nombreuses prtentions
territoriales leves par les Allis et que leurs reprsentants
comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que
la confiance inspire par monsieur de Richelieu avait seule vit ces
normes sacrifices  sa patrie. Ce cadeau, ajoutait l'Empereur, lui
paraissait le seul digne de son noble caractre et celui que, sans
doute, il apprcierait le plus haut. Un tel don honore galement le
souverain qui en conoit la pense et le ministre qui mrite de
l'inspirer.

Malgr ce succs que monsieur de Richelieu n'tait pas homme 
proclamer et qui n'a t su que longtemps aprs, son coeur vraiment
franais saignait de ce terrible trait. Le son de voix avec lequel il
en fit lecture  la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier
sur la tribune aprs ce pnible devoir accompli sont devenus
historiques et ont commenc  rconcilier tout ce qui avait de l'me
dans le pays  un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop
russe.

Rien au monde n'tait plus injuste; monsieur de Richelieu tait
franais, exclusivement franais, nullement migr et point du tout
plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il tait,
dans le meilleur sens des deux termes, libral et patriote. Pendant ce
premier ministre, il prouvait l'inconvnient de ne point connatre
les personnes et, pour un ministre prpondrant, cela est tout aussi
ncessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit
accepter sans opposition, un collgue donn par Monsieur. C'tait
monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas  dployer une sottise si
dlicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pmer de rire s'il
n'avait pas trouv de l'appui chez les princes et dans la Chambre.
Toutes les absurdits taient contagieuses dans ces parages.

Monsieur de Vaublanc chercha promptement  fomenter une intrigue
contre monsieur de Richelieu; elle fut djoue par le crdit des
trangers.

Ce fut vers ce temps que Monsieur donna  monsieur de Vaublanc un
grand cheval blanc. Il posait dessus, dans le jardin du ministre de
l'intrieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon lui, ne se
tenant  cheval dans une gale perfection. Si ses prtentions
s'taient bornes l, on s'en serait facilement accommod; mais il les
runissaient toutes, portes  une exagration sans exemple et
manifestes avec une inconvenance incroyable dans sa navet.

Quoiqu'elle soit peu digne, mme de la macdoine que j'cris, je ne
puis me refuser  rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me
faire sourire. Le boeuf gras se trouva petit et maigre cette anne; on
le remarquait devant madame de Puisieux: Je le crois bien,
s'cria-t-elle, la pauvre bte aura trop souffert des sottises de son
neveu le Vaublanc.

C'est cette mme madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay,
d'une pleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrta en lui
disant: Ah, malheureux; il allait boire son sang!

Si nous avions vcu dans un temps moins fcond en grands vnements,
les mots de madame de Puisieux auraient autant de clbrit que ceux
de la fameuse madame de Cornuel.

Mon pre avait termin; tant bien que mal, l'affaire relative aux
franais domicilis en Pimont, et remis, pour satisfaire au trait de
Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne.

Le roi Louis XVIII en tait aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait
l'tre  Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction
et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si dsagrable qu'il
refusa, mme avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert
 l'occasion de cette restitution.  la vrit, mon pre esprait
alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les prjugs de sa jeunesse le
lui faisaient dsirer avec trop de vivacit, ils lui inspiraient, en
revanche, un grand ddain pour toutes les dcorations trangres.

 son arrive, monsieur de Richelieu le combla de marques de
confiance. Les prparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre 
Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'tre
appel  siger au procs du marchal Ney.

Je ne prtends pas entrer dans le dtail de cette dplorable affaire.
Elle nous tint dans un grand tat d'anxit. Pendant les derniers
jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reurent
des lettres menaantes. Il est  peu prs reconnu que la pairie devait
condamner le marchal. On a fort reproch au Roi de ne lui avoir pas
fait grce. Je doute qu'il le pt; je doute aussi qu'il le voult.

Quand on juge les vnements de cette nature  la distance des annes,
on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde
avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il rgnait une
pidmie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion
que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procs  la Cour
des pairs. Puisque ce beau et noble caractre n'avait pu s'en
dfendre, elle devait tre bien gnrale, et je ne sais s'il tait
possible de lui refuser la proie qu'elle rclamait, sans la pousser 
de plus grands excs.

Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement
entre les fureurs du peuple et les ttes qu'elles exigeaient. Mais
d'abord, ce Roi-l, selon moi, est un homme fort suprieur, et puis
les honntes gens de son parti apprciaient et encourageaient cette
modration. Il risquait une meute populaire; sa vie pouvait y
succomber, mais non pas son pouvoir.

En 1815, au contraire, c'tait, il faut bien le dire, les honntes
gens du parti, les princes, les vques, les Chambres, la Cour, aussi
bien que les trangers, qui demandaient un exemple pour effrayer la
trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'tre gnreux,
de faire de l'indulgence au prix de nos trsors et de notre sang.

Le duc de Wellington l'a bien prouv en refusant d'invoquer la
capitulation de Paris. La grce du marchal tait dans ses mains, bien
plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en
matire politique se prsentait alors  tous les esprits comme de
droit naturel, et n'oublions pas que c'est  la douceur du
gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu crotre et
se rpandre aussi gnralement les ides d'un libralisme clair.

Je ne prtends en aucune faon excuser la frnsie qui rgnait  cette
poque. J'ai t aussi indigne alors que je le serais  prsent de
voir des hommes de la socit prodiguer libralement leurs services
personnels pour garder le marchal dans la chambre de sa prison, y
coucher, dans la crainte qu'il ne s'vadt, d'autres s'offrir
volontairement  le conduire au supplice, les gardes du corps
solliciter comme une faveur et obtenir comme rcompense la permission
de revtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus troitement et
ne lui laisser aucune chance de dcouvrir sur le visage d'un vieux
soldat un regard de sympathie.

Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement
constater que, pour faire grce au marchal Ney, il fallait plus que
de la bont, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII
n'tait assurment pas sanguinaire, mais il avait t trop
constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la
balance des intrts la vie d'un homme comme d'un grand poids.

Au reste, ce pauvre marchal, dont on a fait un si triste holocauste
aux passions du moment et que d'autres passions ont pris soin depuis
d'entourer d'aurole, s'il avait vcu, n'aurait t pour les
imprialistes que le tratre de Fontainebleau, le transfuge de
Waterloo, le dnonciateur de Napolon. Aux yeux des royalistes, la
culpabilit de sa conduite tait encore plus dmontre.

Mais ses torts civils se sont effacs dans son sang et il n'est rest
dans la mmoire de tous que cette intrpidit militaire si souvent et
si rcemment employe, avec une vigueur surhumaine, au service de la
patrie. La sagesse populaire a dit: Il n'y a que les morts qui ne
reviennent pas. J'tablirais plus volontiers qu'en temps de
rvolution les morts seuls reviennent.

Je me souviens qu'un jour, pendant le procs, je dnais chez monsieur
de Vaublanc. Mon pre arriva au premier service, sortant du Luxembourg
et annonant un dlai accord  la demande des avocats du marchal.
Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette
contre la muraille en s'criant:

Si messieurs les Pairs croient que je consentirai  tre ministre
avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien.
Encore une pareille lchet et tous les honntes gens n'auront plus
qu' se voiler le visage.

Il y avait trente personnes  table dont plusieurs dputs, tous
faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un dlai lgal,
impossible  refuser  moins de s'riger en chambre ardente. On
comprend quelle devait tre l'exaltation des gens de parti lorsque
ceux qui dirigeaient le gouvernement taient si cruellement
intempestifs.

Mon pre et moi changemes notre indignation ds que nous fmes
remonts en voiture; si nous l'avions exprime dans la maison, on nous
aurait lapids. Nous tions dj classs au nombre des _gens mal
pensants_; mais ce n'est qu'aprs l'ordonnance du 5 septembre qu'il
fut constat que je _pensais comme un cochon_. Ne riez pas, mes
neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles
la distribuaient largement.

Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de
Duras o il venait familirement. J'prouvais contre lui quelques-unes
des prventions gnralement tablies et, sans avoir jamais aim
Napolon, je lui savais mauvais gr de l'avoir trahi. Les trangers
bien informs de cette transaction furent les premiers  m'expliquer
combien la loyaut du marchal avait t calomnie. Je remarquai, d'un
autre ct,  quel point, malgr les insultes dont l'abreuvait le
parti bonapartiste, il restait fidle  ses anciens camarades.

Il les soutenait toujours fortement et vivement ds qu'ils taient
attaqus, les louait volontiers sans aucune rticence et se portait le
protecteur actif et zl de tous ceux qu'on molestait. Cela commena 
m'adoucir en sa faveur et  me faire mieux goter un esprit trs
distingu et une conversation anime et varie, mrites qu'on ne
pouvait lui refuser. Le jour approchait o mon affection pour lui
devait clore.

Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuad qu'aux
termes de la loi il n'avait rien  craindre, se constitua prisonnier.
Il aurait t acquitt sans un document dont voici la source: le vieux
monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait t saisi d'une telle
terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni
partir. Il demanda  monsieur de La Valette, son prdcesseur sous
l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en
dfendit longtemps, enfin il cda aux larmes de madame Ferrand et,
pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas d'un
permis fait  celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et entour
de sa famille pleine de reconnaissance.

C'est la seule preuve qu'on pt apporter qu'il et repris ses
fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise
de cette pice aura beaucoup cot  la famille Ferrand; j'avoue que
ce dvouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de
Richelieu en fut indign. Il avait d'ailleurs horreur des
perscutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il
s'loignait des opinions de parti. Ne pouvant viter le jugement de
monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grce s'il tait
condamn.

De son ct, monsieur Pasquier, quoique nagure garde des sceaux, alla
tmoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de
Richelieu demanda sa grce au Roi. Il lui rpondit qu'il n'osait
s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse
d'Angoulme consentait  dire un mot en ce sens, il la lui accorderait
avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec
un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle
demanderait la grce au Roi le lendemain aprs le djeuner. Il en fut
prvenu.

Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le
premier mot qu'il lui dit fut:

H bien! ma nice ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses
paroles.

--Non, Sire, Madame m'a promis positivement.

--Voyez-la donc et tchez d'obtenir la dmarche, je l'attends si elle
veut venir.

Or, il s'tait pass un immense vnement dans le palais des
Tuileries; car, la veille au soir, on y avait manqu aux habitudes.
Chaque jour aprs avoir dn chez le Roi, Monsieur descendait chez sa
belle-fille  huit heures;  neuf heures il retournait chez lui.
Monsieur le duc d'Angoulme allait se coucher et Madame passait chez
sa dame d'atour, madame de Choisy. C'tait l o se runissaient les
plus purs, c'est--dire les plus violents du parti royaliste.

Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient
eu vent du projet de grce. Elle avoua tre entre dans ce complot, et
dit que son beau-pre et son mari l'approuvaient. Aussitt les cris,
les dsespoirs clatrent. On lui montra les dangers de la couronne si
imminents aprs un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta
dans la voiture d'une personne de ce sanhdrin et se rendit au
pavillon de Marsan o elle trouva Monsieur galement chapitr par son
monde et fort dispos  revenir sur le consentement qui lui avait t
arrach.

Il fut rsolu que Madame ne ferait aucune dmarche et que, si le
ministre et le Roi voulaient se dshonorer, du moins le reste de la
famille royale n'y tremperait pas. Voil  quoi tenait le silence de
Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva
inbranlable. Elle tait trop engage. C'est de ce moment qu'a dat
leur mutuelle rpugnance l'un pour l'autre.

Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi.

Je l'avais prvu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant;
mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.

Tandis que ceci se passait chez les princes, on tait venu demander au
duc de Raguse ce qu'il consentirait  faire en faveur de monsieur de
La Valette. Tout ce qu'on voudra, avait-il rpondu. Il se rendit
d'abord auprs du Roi, qui lui fit ce que lui-mme appelait son
_visage de bois_, le laissa parler aussi longtemps qu'il voulut, sans
donner le moindre signe d'intrt et le congdia sans avoir rpondu
une parole.

Le marchal comprit que monsieur de La Valette tait perdu. Ignorant
les dmarches vainement tentes auprs de Madame, il n'espra qu'en
elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir
recours  ce dernier moyen. Mais ce danger avait t prvu, tous les
accs lui taient ferms; elle ne pouvait arriver jusqu' la
princesse.

Le marchal, qui tait de service comme major gnral de la garde, la
cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale
taient  la messe, il fora toutes les consignes et la fit entrer
dans la salle des Marchaux par o on ne pouvait viter de repasser.
Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces
mots: Madame, je vous plains.

Elle s'adressa ensuite  madame la duchesse d'Angoulme et saisit sa
robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a t souvent
reproch depuis et attribu  une haineuse colre. Je crois que cela
est parfaitement injuste. Madame avait engag sa parole; elle ne
pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a t fait avec sa
brusquerie accoutume; mais je le croirais bien plutt inspir par la
piti et le chagrin de n'oser y cder que par la colre. Le malheur de
cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son
trop de caractre: la proportion ne s'y trouve pas.

La conduite du marchal fut aussi blme parmi les courtisans
qu'approuve du public. Il reut ordre de ne point reparatre  la
Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui
avait laiss forcer la consigne fut envoy en prison.

Ces [faits] pralables connus, on s'tonnera moins du long cri de rage
qui s'leva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'vasion de monsieur
de La Valette. Le Roi et les ministres furent souponns d'y avoir
prt les mains. La Chambre des dputs rugissait, les femmes
hurlaient. Il semblait des hynes auxquelles on avait enlev leurs
petits. On alla jusqu' vouloir svir contre madame de La Valette, et
l'on fut oblig de la faire garder quelque temps en prison pour
laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aim jusque-l des
royalistes, commena  leur inspirer une dfiance qui ne tarda gure 
devenir de la haine.

Quoique le gouvernement n'et en rien facilit la fuite de monsieur de
La Valette, je pense qu'au fond il en fut charm. Le Roi partagea
cette satisfaction. Il rappela assez promptement le duc de Raguse et
le traita bien au retour. Mais le parti fut moins indulgent et on lui
montra autant de froideur qu'il trouvait d'empressement jusque-l.
J'en excepte toujours madame de Duras; elle faisait bande  part dans
ce monde extravagant. Si elle se passionnait, ce n'tait jamais que
pour des ides gnreuses, et la dfaveur du marchal tait un mrite
 ses yeux. Malgr cette disposition de la matresse de la maison,
l'isolement o il se trouvait souvent dans son salon le rapprocha de
moi, et nous causions ensemble. Mais ce n'est que lorsque sa conduite
 Lyon eut achev de le brouiller avec le parti ultra-royaliste qu'il
vint se rfugier dans la petite coterie qui s'est forme autour de
moi, et dont il a t un des piliers jusqu' ce que de nouveaux orages
aient encore une fois boulevers son aventureuse existence.

J'aurai probablement souvent occasion d'en parler dornavant.




CHAPITRE X

     Ftes donnes par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc
     d'Angoulme. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le duc
     de Berry. -- On se dcide pour une princesse de Naples. --
     Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de monsieur
     Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prter serment comme
     pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. -- Sjour de la famille
     d'Orlans en Angleterre. -- Demande de madame la duchesse
     d'Orlans douairire au marquis de Rivire.


Mon pre partit pour Londres dans le commencement de 1816; ma mre l'y
suivit. Je ne les rejoignis qu'au printemps.

Les trangers s'taient retirs dans les diverses garnisons qui leur
avaient t assignes par le trait de Paris. Le duc de Wellington
seul, en sa qualit de gnralissime de toutes les armes
d'occupation, rsidait  Paris et nous en faisait les honneurs  nos
frais. Il donnait assez souvent des ftes o il tait indispensable
d'assister. Il tenait  avoir du monde et, notre sort dpendant en
grande partie de sa bonne humeur, il fallait supporter ses caprices
souvent bizarres.

Je me rappelle qu'une fois il inventa de faire de la Grassini, alors
en possession de ses bonnes grces, la reine de la soire. Il la plaa
sur un canap lev dans la salle de bal, ne quitta pas ses cts, la
fit servir la premire, fit ranger tout le monde pour qu'elle vt
danser, lui donna la main et la fit passer la premire au souper,
l'assit prs de lui, enfin lui rendit les hommages qui d'ordinaire ne
s'accordent gure qu'aux princesses. Heureusement, il y avait quelques
grandes dames anglaises  partager ces impertinences, mais elles
n'taient pas obliges de les subir comme nous et leur ressentiment ne
pouvait tre comparable.

En gnral, le carnaval fut trs triste, et cela tait convenable de
tout point. Nos princes n'allaient nulle part. Monsieur le duc de
Berry se trouvait tout  fait clips par son frre; la diffrente
conduite tenue par eux pendant les Cent-Jours justifiait cette
position. Cependant monsieur le duc d'Angoulme montrait des vellits
de modration qui commenaient  dplaire, et le parti dvot ne lui
pardonnait pas son loignement pour la politique du confessionnal.

Le caractre de monsieur le duc d'Angoulme est singulirement
difficile  peindre. C'est une runion si bizarre et si disparate
qu'on peut,  diverses poques de sa vie, le reprsenter comme un
prince sage, pieux, courageux, conciliant, clair, ou bien comme un
bigot imbcile et presque stupide, en disant galement la vrit. 
mesure que les circonstances se prsenteront, je le montrerai tel que
nous l'avons vu; mais il faut commencer, pour le comprendre, par
admettre qu'il a toujours t domin par la pense de l'obissance
illimite due au Roi. Plus il tait prs de la couronne, plus, selon
lui, il en devait l'exemple.

Tant que Louis XVIII a vcu, cette passive obissance tait un peu
modifie, au moins pour la forme, par celle qu'il accordait 
Monsieur; mais, lorsque l'autorit de pre et de roi a t concentre
en Charles X, elle n'a plus connu de bornes et nous avons t tmoins
des tristes rsultats qu'elle a amens.

On s'occupait de marier monsieur le duc de Berry; dj en 1814, il en
avait t question. L'empereur Alexandre avait dsir lui voir pouser
sa soeur; la manire dont elle avait t repousse lui avait donn
beaucoup d'humeur. Monsieur le duc de Berry souhaitait cette alliance,
mais le Roi et Monsieur trouvaient la maison de Russie trop peu
ancienne pour donner une mre aux fils de France.

Madame la duchesse d'Angoulme partageait cette manire de voir. De
plus, elle redoutait une belle-soeur  laquelle ses rapports
politiques auraient donn une existence indpendante et avec laquelle
il aurait fallu compter. Elle craignait aussi une princesse
personnellement accomplie qui aurait pu rallier autour d'elle les
personnes distingues par leur esprit pour lesquelles Madame a
toujours prouv une rpugnance instinctive, quelles qu'aient t
leurs couleurs.

La princesse de Naples, ne Bourbon, appartenant  une petite Cour,
n'ayant reu aucune ducation, runit tous les suffrages de la
famille. Elle fut impose  monsieur le duc de Berry qui ne s'en
souciait nullement. Monsieur de Blacas fut charg de cette ngociation
qui n'occupa pas longuement ses talents diplomatiques.

Dans le mme temps, on conut l'ide de marier Monsieur. Cela tait
assez raisonnable, mais Madame l'en dissuada le plus qu'elle put. Elle
aurait trop souffert  voir une autre princesse tenir la Cour et
prendre le pas sur elle; et Monsieur, qui l'aimait tendrement,
n'et-il pas eu d'autres motifs, n'aurait pas voulu lui donner ce
chagrin.

Cela me rappelle un mot heureux de Louis XVIII. Il tait goutteux,
infirme, dans un tat de sant pitoyable. Un jour o il parlait
srieusement  Monsieur de la convenance de se marier, celui-ci lui
dit en ricanant et d'un ton un peu goguenard:

Mon frre, vous qui prchez si bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas
vous-mme?

--Parce que je ferais des ans, mon frre, reprit le Roi trs
schement.

Monsieur se tint pour battu.

L'intrieur des Tuileries n'tait ni confiant, ni doux; cependant, 
cette poque, le Roi causait avec les siens des affaires publiques; la
rupture n'tait pas encore complte.

L'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, pousa lady lisabeth
Yorke, fille de lord Hardwick. La prsentation de la nouvelle
ambassadrice donna lieu, pour la premire fois depuis la Restauration,
 ce qu'on appelle en terme de Cour un _traitement_. Nous fmes
appeles une douzaine de femmes, la plupart titres,  nous trouver
chez madame la duchesse d'Angoulme  deux heures. La situation de mon
pre en Angleterre me valut cette distinction.

Nous tions toutes runies dans le salon de Madame, lorsqu'un huissier
vint avertir madame de Damas, qui remplaait sa mre, madame de
Srent, dans le service de dame d'honneur, que l'ambassadrice
arrivait. Au mme instant, Madame, qui probablement, selon ses
habitudes, guettait  sa fentre, entra par une autre porte
magnifiquement pare et, comme nous, en robe de Cour. Elle avait eu 
peine le temps de nous dire bonjour et de s'asseoir que madame de
Damas rentra conduisant l'ambassadrice accompagne de la dame qui
l'avait t qurir, des matres des crmonies, et de l'introducteur
des ambassadeurs qui restrent  la porte. Madame se leva, fit un ou
deux pas au-devant de l'ambassadrice, reprit son fauteuil et la fit
placer sur une chaise _ dos_ prpare  sa gauche. Les dames titres
s'assirent derrire, sur des pliants, et nous autres nous nous tnmes
debout. Cela dura assez longtemps: Madame soutint le dialogue  elle
toute seule.

Lady lisabeth, jeune et timide, tait trop embarrasse pour rien
ajouter aux monosyllabes de ses rponses et j'admirais la manire dont
Madame exploita l'Angleterre et la France, l'Irlande et l'Italie d'o
arrivait lady lisabeth pour remplir le temps qu'allongeait outre
mesure la marche lente et pnible du Roi.

Enfin il entra; tout le monde se leva; le silence le plus profond
rgna. Il l'interrompit, quand il fut vers le milieu de la chambre,
pour dire sans sourciller, du ton le plus grave et d'une voix sonore,
la niaiserie convenue depuis le temps de Louis XIV: Madame, je ne
vous savais pas en si bonne compagnie. Madame lui rpondit une autre
phrase, probablement galement d'tiquette, mais que je ne me rappelle
pas. Ensuite le Roi adressa quelques paroles  lady lisabeth. Elle ne
lui rpondit pas plus qu' Madame. Le Roi resta debout ainsi que tout
le monde; au bout de peu de minutes, il se retira.

Alors on s'assit, pour se relever immdiatement  l'entre de
Monsieur. Ne devrai-je pas dire que je ne vous savais pas en aussi
bonne compagnie?, dit-il, en souriant; puis, s'approchant
gracieusement de lady lisabeth, il lui prit la main et lui fit un
compliment obligeant. Il refusa d'accepter un sige que Madame lui
offrit, mais fit asseoir les dames et resta bien plus longtemps que le
Roi.

Les dames se levrent  sa sortie, puis se rassirent pour se relever
de nouveau  l'entre de monsieur le duc d'Angoulme; pour cette fois,
les premiers compliments passs, il prit une chaise _ dos_ et fit la
conversation. Il semblait que la timidit de l'ambassadrice lui donnt
du courage. Je ne conserve aucune ide d'avoir vu monsieur le duc de
Berry  cette crmonie. Je ne sais s'il s'en dispensait
ordinairement ou s'il en tait absent par accident. J'ignore aussi
comment cela s'est pass depuis pour madame la duchesse de Berry. Je
n'ai pas eu d'autre occasion d'assister  pareilles rceptions.

La sortie de monsieur le duc d'Angoulme fut accompagne du lever et
du _rassied_ comme les autres; je ne pus m'empcher de penser aux
gnuflexions du vendredi saint. Au bout de quelques minutes, la dame
d'honneur avertit l'ambassadrice qu'elle tait  ses ordres. Madame
lui fit une phrase sur la crainte de la fatiguer en la retenant plus
longtemps, et elle s'en alla, escorte comme  son arrive. Elle
remonta dans les carrosses du Roi, accompagne de la dame qui l'avait
t chercher. Sa voiture  six chevaux et en grand apparat suivait 
vide. Madame s'entretint avec nous un instant de la nouvelle prsente
et rentra dans son intrieur  ma grande satisfaction, car j'tais
depuis deux heures sur mes jambes et j'en avais assez de mes honneurs.
Cependant il fallut assister au dner ou _traitement_.

L'ambassadrice revint  cinq heures. Cette fois, elle tait
accompagne de son mari et de quelques dames anglaises de distinction.
Toutes les franaises qui avaient assist  la rception taient
invites; il y avait aussi des hommes des deux pays.

Le premier matre d'htel, alors le duc des Cars, et la dame d'honneur
de Madame firent les honneurs du dner qui tait trs bon et
magnifique, mais sans lgance comme tout ce qui se passait  la Cour
des Tuileries. Immdiatement aprs, chacun fut enchant de se sparer
et d'aller se reposer de toute cette tiquette. Les hommes taient en
uniforme, les femmes trs pares mais point en habit de Cour.

De Roi, de princesses, de princes, il n'en fut pas question; seulement
j'aperus derrire un paravent Madame et son mari qui, avant de
monter dner chez le Roi, s'amusaient  regarder la table et les
convives.

Je n'ai jamais pu concevoir comment, lorsque les souverains trangers
reoivent constamment et familirement  leur table les ambassadeurs
de France, ils consentaient  subir, en la personne de leurs
reprsentants, l'arrogance de la famille de Bourbon. Ne pas inviter
les ambassadeurs chez soi n'tait dj pas trop obligeant, mais les
faire venir avec tout cet appareil et cet _in fiochi_ dner  l'office
m'a toujours paru de la dernire impertinence. Sans doute cet _office_
tait frquent par des gens de bonne maison; mais enfin c'tait une
seconde table dans le chteau, car, apparemment, celle du Roi tait la
premire.

Le festin ne se passait pas mme dans l'appartement du premier matre
d'htel o cela aurait pu avoir l'apparence d'une runion de socit;
les pices taient trop petites et il logeait trop haut. On se
runissait dans la salle d'attente de l'appartement de Madame et on
dnait dans l'antichambre de monsieur le duc d'Angoulme, de manire
qu'on semblait relgu dans les pices extrieures, comme lorsqu'on
prte un local  ses gens pour une fte qu'on leur donne. Je
concevrais que les vieilles tiquettes de Versailles et de Louis XIV
eussent pu continuer sans interruption, mais je n'imagine pas qu'on
ait os inventer de les renouveler.

Louis XVIII y tenait extrmement et, sans l'tat de sa sant et
l'espce d'humiliation que lui causaient ses infirmits, nous aurions
revu les levers et les couchers avec toutes leurs ridicules
crmonies.

Monsieur en avait moins le got et,  son avnement au trne, il a
continu l'usage tabli par son frre de borner le coucher  une
courte rception des courtisans ayant les entres et les chefs de
service qui venaient prendre le mot d'ordre. On ne disait plus: _je
vais au coucher_, mais _je vais  l'ordre_. Cela tait  la fois plus
digne et plus dcent que ces habitudes de l'ancienne Cour dont le
pauvre Louis XVI donnait chaque soir le spectacle.

C'tait  _l'ordre_ que les personnes de la Cour avaient occasion de
parler au Roi sans tre obliges de solliciter une audience. Aussi la
permission d'aller  _l'ordre_ tait-elle fort prise par les
courtisans de la Restauration.

Le favoritisme de monsieur Decazes s'tablissait de plus en plus;
monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le
bien se ft, il lui tait bien indiffrent par quel moyen et il
n'tait pas homme  trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle
s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il tait trs
sincrement enchant que monsieur Decazes prt la peine de plaire au
Roi et le voyait y russir avec une entire satisfaction. Je crois, 
vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point
targuer vis--vis de ses collgues. Il mettait son crdit en commun
dans le Conseil, mais, vis--vis du monde, il commenait  dployer sa
faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules.

Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses
adorations entre lui et sa soeur, madame Princeteau, bonne petite
personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour
tenir sa maison et qui tait fort gentille jusqu' ce que les fumes
de l'encens lui eussent tourn la tte.

On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel
fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dvoue
 son frre; et, si elle a eu un moment de crdit personnel, elle le
lui a rapport tout entier.

Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de monsieur Decazes
tait trs frquente. La fuite de monsieur de La Valette avait bien
apport un lger refroidissement; toutefois les plus chauds partisans
de l'ancien rgime y allaient assidment. On esprait se servir de
monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans _la bonne voie_. La vanit
du ministre l'aurait assez volontiers pouss dans la phalange
aristocratique qui, vers cette poque, prit le nom d'_ultra_, si ses
exigences n'taient devenues de jour en jour plus grandes. Quant au
monarque, il inspirait toujours beaucoup de mfiance.

Monsieur Lain avait remplac monsieur de Vaublanc dont les folies
avaient combl la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de
Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis
les formes contre lui et l'avait chass d'une faon qui fournissait au
parti qu'il reprsentait quelque prtexte de plaintes. Au reste, les
fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans
le ridicule.

Le jour o le nom de son successeur parut dans le _Moniteur_, je crus
devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne
m'attendais pas  tre reue; je fus admise quoique je n'eusse aucun
rapport intime avec lui et les siens. La porte tait ouverte  tout
venant; il tait au milieu de ses paquets de ministre et de
particulier; mlant les affaires d'tat et de mnage de la faon la
plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministre
serait partag entre trois personnes:

Trois, rpondit-il srieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne
peuvent pas me remplacer  moins de cinq.

Il numra sur ses doigts les cinq parties du ministre de l'intrieur
qui rclament la vie entire de tout autre homme mais que lui menait
facilement toutes cinq de front, sans que rien ft jamais en retard;
et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous
pussions tmoigner que tout tait  jour. Je n'ai jamais assist 
scne plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants lui
taient aussi trangers que moi.

Je n'entrerai pas dans le rcit des extravagances du parti  la
Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les nglige;
mais je ne puis m'empcher de raconter une histoire qui m'a amuse
dans le temps.

Un vieux dput de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait
rtablir l'ancien rgime de tous points, rclamait journellement et 
grands cris nos _anciens supplices_, comme il disait. Un collgue un
peu plus avis lui reprsenta que, sans doute, cela serait fort
dsirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au
gouvernement du Roi et qu'il n'tait pas encore temps.

Allons, mon ami, reprit le dput en soupirant, vous avez peut-tre
raison, remettons la potence  des temps plus heureux!

On ne saurait assez dire combien ce mot: _Il n'est pas encore temps_,
qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti
royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis  la royaut et
l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-tre ne
l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais
les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus
alarmantes qu'elles sont illimites, et les chefs des diverses
oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zle.

D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour
inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour.

Jules de Polignac fut cr pair; il refusa de siger. Il ne pouvait,
disait-il, lui, catholique, prter serment  une charte reconnaissant
la libert des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour
l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en tait, et je me rappelle qu'un
jour o on lui demandait si leurs confrences avaient russi, il
rpondit avec un air de componction:

Je ne sais ce qui en rsultera; mais je sais qu'il faut tenir sa
conscience  deux mains pour ne pas cder aux sentiments si nobles, si
clairs, si entranants que je suis appel  couter.

Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement
que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon,
trs royaliste, o il le tenait. Jules finit par cder et prta
serment; mais, pendant toute cette ngociation qui dura longtemps, il
tait ostensiblement caress par Madame et par Monsieur, quoique ce
prince et prt le serment que Jules refusait. Toutefois la
Congrgation, qui l'avait excit au refus, craignit de s'tre trop
avance. Elle voulait se faire connatre sans se trop compromettre.
Jules reut ordre de reculer.

Monsieur le nomma publiquement adjudant gnral de la garde nationale,
et lui confia, secrtement, la place de ministre de la police du
gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu' cette poque,
quoiqu'elle n'ait t rvle que plus tard, et qu'il n'ait t
compltement organis qu'aprs la dissolution de la Chambre
introuvable.

Le sjour prolong de la famille d'Orlans en Angleterre n'tait pas
entirement volontaire. On avait contre elle de fortes prventions au
palais des Tuileries, et le cabinet commenait  les partager. Presque
tous les mcontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orlans,
et la conduite toujours un peu mticuleuse de ce prince semblait
justifier plus de dfiance qu'elle n'en mritait rellement.

Monsieur de La Chtre, courtisan n, favorisait des soupons qu'il
savait plaire au Roi.

Telle tait la situation des affaires lorsque je quittai Paris pour me
rendre  Londres. En ma qualit de chroniqueur des petites
circonstances, il me revient  l'esprit ce qui se passa devant moi le
jour o j'allai prendre cong de madame la duchesse d'Orlans
douairire. Je la trouvai trs proccupe et fort agite dans
l'attente du marquis de Rivire. Il partait le lendemain pour son
ambassade de Constantinople. La princesse lui avait crit deux fois
dans la matine pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivire, mand
chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-mme. Sa femme tait l,
promettant  madame la duchesse d'Orlans qu'il viendrait ds qu'il
sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxit. Enfin il
arriva. La joie que causa sa prsence fut gale  l'impatience avec
laquelle il tait attendu.

La princesse expliqua qu'elle avait un trs grand service  lui
demander: monsieur de Follemont prenait du caf plusieurs fois par
jour; il tait fort difficile et n'en trouvait que rarement  son
got. Madame la duchesse d'Orlans attachait un prix infini  ce que
l'ambassadeur de France  Constantinople s'occupt de lui procurer le
meilleur caf de moka fourni par l'Orient.

Le marquis de Rivire entra avec la patience exerce d'un courtisan
dans tous les dtails les plus minutieux, enfin il ajouta:

Madame veut-elle me dire combien elle en veut?

--Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le caf se garde-t-il?

--Oui, madame, il s'amliore mme.

--Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision.

--Je voudrais que madame me dt  peu prs la quantit?

--Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.

Nous partmes tous d'un clat de rire. Elle aurait dit, tout de mme,
douze cent mille livres.

Malgr l'migration, elle n'avait acquis aucune ide de la valeur des
choses ou de l'argent. Les femmes de son ge, avant la Rvolution,
conservaient une ignorance du matriel de la vie qui aujourd'hui nous
parat fabuleuse. Il n'tait pas mme ncessaire d'tre princesse.
Madame de Preninville, femme d'un fermier gnral immensment riche,
s'informant de ce qu'tait devenu un joli petit enfant, fils d'un de
ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reut
pour rponse qu'il allait  l'cole.

Ah! vous l'avez mis  l'cole, et combien cela vous cote-t-il?

--Un cu par mois, madame.

--Un cu! C'est bien cher! J'espre au moins qu'il est bien nourri!

J'entendais rvoquer en doute, il y a quelques jours, que madame
Victoire pt avoir eu la pense de nourrir le peuple de crote de pt
pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mre
m'a dit que madame Adlade en plaisantait souvent sa soeur qui avait
horreur de la crote de pt, au point d'prouver de la rpugnance 
en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su tant de traits
de cette ingnuit vraie et candide sur la vie relle que cela
m'tonne beaucoup moins que la gnration nouvelle.




SIXIME PARTIE

L'ANGLETERRE ET LA FRANCE

1816-1820




CHAPITRE I

     Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres. --
     Concert  la Cour. -- Ma prsentation. -- La reine Charlotte. --
     gards du prince rgent pour elle. -- La duchesse d'York. -- La
     princesse Charlotte de Galles. -- Miss Mercer. -- Intrigue
     djoue par le prince Lopold de Saxe-Cobourg. -- La marquise
     d'Hertford. -- Habitudes du prince rgent. -- Dners  Carlton
     House.


Aprs une absence de douze annes, je revis l'Angleterre avec un vif
intrt. J'y retrouvais le charme des souvenirs. Je rentrais dans la
patrie de ma premire jeunesse; chaque dtail m'tait familier et
pourtant suffisamment loign de ma pense journalire pour avoir
acquis le piquant de la nouveaut. C'tait un vieil ami, revenu de
loin, qu'on retrouve avec joie et qui rappelle agrablement le temps
jadis, ce temps o la vie, charge de moins d'vnements, se porte
plus lgre et laisse, avec plus de regrets peut-tre, un penser bien
plus doux  repasser dans la mmoire.

Je fus trs frappe de l'immense prosprit du pays. Je ne crois pas
qu'elle ft sensiblement augmente; mais l'habitude m'avait autrefois
blase sur l'aspect qu'il prsente au voyageur et l'absence m'y avait
rendue plus attentive.

Ces chemins si bien soigns, sur lesquels des chevaux de poste, tenus
comme nos plus lgants attelages, vous font rouler si agrablement,
cette multitude de voitures publiques et prives, toutes charmantes,
ces innombrables tablissements qui ornent la campagne et donnent
l'ide de l'aisance dans toutes les classes de la socit, depuis la
cabane du paysan jusqu'au chteau du seigneur, ces fentres de la plus
petite boutique offrant aux rares rayons du soleil des vitres dont
l'clat n'est jamais terni par une lgre souillure, ces populations
si propres se transportant d'un village  un autre par des sentiers
que nous envierions dans nos jardins, ces beaux enfants si bien tenus
et prenant leurs bats dans une libert qui contraste avec le maintien
rserv du reste de la famille, tout cela m'tait familier et pourtant
me frappait peut-tre plus vivement que si c'et t la premire fois
que j'en tais tmoin.

Je fis la route de Douvres  Londres par un beau dimanche du mois de
mai et dans un continuel enchantement. Il s'y mlait de temps en temps
un secret sentiment d'envie pour ma patrie. Le Ciel lui a t au moins
aussi favorable; pourquoi n'a-t-elle pas acquis le mme degr de
prosprit que ses voisins insulaires?

Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent
cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que
l'atmosphre lourde et enfume de cette grande ville me pesa sur la
tte, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur
leurs larges trottoirs comme un cortge funbre, que les portes, les
fentres, les boutiques fermes semblrent annoncer autant de
tristesse dans l'intrieur des maisons que dans les rues, je sentis
petit  petit tout mon panouissement de coeur se resserrer et,
lorsque je descendis  l'ambassade, mon enthousiasme sur l'Angleterre
avait dj reu un chec.

Quelque prodigieuse que soit la prosprit commerciale de Londres et
le luxe qu'on y dploie dans toutes les classes de la socit, je
crois que son aspect paratra bien moins remarquable  un tranger que
celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cit, compose de petites
maisons pareilles et de larges rues tires au cordeau, toutes
semblables les unes aux autres, est frappe de monotonie et d'ennui.
Aucun monument ne vint rveiller l'attention fatigue. Quand on s'est
promen cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des
quartiers toujours diffrents et toujours pareils.

La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un
caractre particulier  cette capitale du monde britannique, est
soigneusement cache de toute part. Il faut une volont assez
intelligente pour parvenir  l'apercevoir, mme en l'allant chercher.

On a pu voir partout des rues qui ressemblent  celles de Londres,
mais je ne crois pas qu'aucun autre pays puisse donner ide de la
campagne en Angleterre. Je n'en connais point o elle soit autant en
contraste avec la ville. On y voit un autre ciel; on y respire un
autre air. Les arbres y ont un autre aspect; les plantes s'y montrent
d'une autre couleur. Enfin c'est une autre population, quoique
l'habitant du Northumberland ou du Devonshire soit parfaitement
semblable  celui du promeneur de Piccadilly.

On conoit, au reste, que le nuage orange, stri de noir, de brun, de
gris, satur de suie, qui semble un vaste teignoir plac sur la
ville, influe sur le moral de la population et agisse sur ses
dispositions. Aussi n'y a-t-il aucune langue o l'on vante les
charmes de la campagne, en vers et en prose, avec une passion plus
vive et plus sincre que dans la littrature anglaise. Quiconque aura
pass trois mois  Londres comprendra le bien-tre tout matriel qu'on
prouve en en sortant.

Malgr les vertiges qu'elle cause aux nouveaux dbarqus, cette
atmosphre si triste n'est pas malsaine; on s'y accoutume bientt
assez pour ne plus s'apercevoir qu'on en souffre. J'ai entendu
attribuer la salubrit de Londres au mouvement que la mare apporte
quatre fois le jour dans la Tamise. Ce grand dplacement forme un
ventilateur naturel qui agite et assainit cet air qui parat pais,
mme  la vue, et laisse sur les vtements les preuves positives que
l'oeil ne s'est pas tromp. La robe blanche, mise le matin, porte
avant la fin de la journe des traces de souillures qu'une semaine ne
lui infligerait pas  Paris. L'extrme recherche des habitants, leur
propret, rendue indispensable par de telles circonstances, ont tir
parti de ces ncessits pour en combattre la mauvaise influence; et
l'aspect des maisons aussi bien que des personnes n'offre que les
apparences de la plus complte nettet.

Si ma longue absence m'avait rendue plus sensible aux charmes de la
route, je l'tais davantage aussi aux inconvnients de Londres qui ne
m'avaient gure frappe jusque-l. Dans la premire jeunesse, on
s'occupe peu des objets extrieurs.

Le surlendemain de mon arrive, le prince rgent donnait un concert 
la Reine sa mre. Pour tre admis, il fallait tre prsent. La Reine,
me sachant  Londres, eut la bont de se souvenir que je l'avais t
autrefois et me fit inviter. Mes parents dnaient  Carlton House. J'y
arrivai seule le soir, pensant me mler inaperue dans la foule. Il
tait un peu tard; le concert tait dj commenc.

La salle, en galerie, tait partage par des colonnes en trois parties
 peu prs gales. Celle du milieu se trouvait exclusivement occupe
par la Cour et les musiciens placs vis--vis de la Reine, des
princesses, de leurs dames, des ambassadrices et de quelques autres
femmes ayant les grandes entres qui taient assises. Tout le reste de
la socit se tenait dans les parties latrales, spares par les
colonnes, et restait debout. On circulait dans les autres salons,
selon l'usage gnral du pays, o un concert  banquettes paratrait
horriblement ennuyeux.

Je trouvai  la porte lady Macclesfield, une des dames du palais. Elle
m'attendait pour me conduire  la Reine et, sans me donner un instant
pour respirer, me mena  travers tout ce monde, toute cette musique,
tout ce silence et tout ce vide jusqu' Sa Majest. Je n'avais pas
encore eu le temps d'avoir grand'peur; mais, au moment o j'approchai,
la Reine se leva en pied, et les quarante personnes qui l'entouraient
imitrent son mouvement. Ce froufrou, auquel je ne m'attendais pas,
commena  m'intimider. La Reine fut trs bonne et trs gracieuse, je
crois; mais, pendant tout le temps qu'elle me parlait, je m'tais
occupe que de l'ide de mnager ma retraite.

Lady Macclesfield m'avait quitte pour reprendre sa place parmi ses
compagnes. Lorsque la Reine fit la petite indication de tte qui
annonait l'audience termine, je sentis le parquet s'effondrer sous
mes pas. J'tais l, seule, abandonne, portant les yeux de toute
l'Angleterre braqus sur ma personne et ayant un vritable voyage 
faire pour regagner, dans cet isolement, les groupes placs derrire
les colonnes. Je ne sais pas comment j'y arrivai.

J'avais t prsente  bien des Cours et  bien des potentats. Je
n'tais plus assez jeune pour conserver une grande timidit; j'avais
l'habitude du monde et pourtant il me reste de cette soire et de
cette prsentation de faveur un souvenir formidable.

Ce n'est pas que la reine Charlotte fut d'un aspect bien imposant.
Qu'on se figure un pain de sucre couvert de brocart d'or et on aura
une ide assez exacte de sa tournure. Elle n'avait jamais t grande
et, depuis quelques annes, elle tait rapetisse et compltement
dforme. Sa tte, place sur un col extrmement court, prsentait un
visage renfrogn, jaune, rid, accompagn de cheveux gris poudrs 
frimas. Elle tait coiffe en bonnet, en turban, en toque, selon
l'occasion, mais toujours je lui ai vu une petite couronne ferme, en
pierreries, ajoute  sa coiffure. J'ai entendu dire qu'elle ne la
quittait jamais. Malgr cette figure htroclite, elle ne manquait
pourtant pas d'une sorte de dignit; elle tenait sa cour  merveille,
avec une extrme politesse et des nuances fort varies.

Svre pour la conduite des femmes, elle se piquait d'une grande
impartialit; et souvent un regard froid, ou une parole moins
obligeante de la Reine  une de ses protges, a suffi pour arrter
une jeune personne sur les bords du prcipice. Pour les femmes
divorces, elle tait inexorable. Jamais aucune, quelque excuse que le
public lui donnt, quelque bonne que ft sa conduite ultrieure, n'a
pu franchir le seuil du palais.

Lady Holland en a t une preuve bien marquante: son esprit, son
influence politique, la domination qu'elle exerait sur son mari, lui
avaient reconquis une existence sociale. Refuser d'aller  Holland
House aurait paru une bgueulerie  peine avouable. Lady Holland y
tenait une cour frquente par tout ce qu'il y avait de plus distingu
en anglais et en trangers; mais, quelques soins qu'elle se soit
donns, quelques ngociateurs qu'elle ait employs, et le prince
rgent a t du nombre, jamais, tant que la vieille Reine a vcu, elle
n'a pu paratre  celle de Saint-James.

Je n'oserais dire que la Reine ft aime, mais elle tait vnre. Le
prince rgent donnait l'exemple des gards. Il tait trs soigneux et
trs tendre pour elle en particulier. En public, il la comblait
d'hommages.

Je fus frappe, le soir de ce concert, de voir un valet de chambre
apporter un petit plateau, avec une tasse de th, un sucrier et un pot
 crme et le remettre au Rgent qui le prsenta lui-mme  sa mre.
Il resta debout devant elle pendant tout le temps qu'elle arrangea sa
tasse, sans se lever, sans se presser, sans interrompre sa
conversation. Seulement elle lui disait toujours en anglais, quelque
langue qu'elle parlt dans le moment: _Thank you, George._ Elle
rptait le mme remerciement dans les mmes termes lorsque le prince
rgent reprenait le plateau des mains du valet de chambre pour
recevoir la tasse vide. C'tait l'usage constant. Cette crmonie se
renouvelait deux  trois fois dans la soire, mais n'avait lieu que
lorsque la Reine tait chez le prince. Chez elle, c'tait
ordinairement une des princesses, quelquefois un des princes, jamais
le Rgent, mais toujours un de ses enfants qui lui prsentait sa tasse
de th.

Tous les autres membres de la famille royale, y compris le Rgent,
partageaient les rafrachissements prpars pour le reste de la
socit, sans aucune distinction. En gnral, autant l'tiquette tait
svrement observe pour la Reine, autant il en existait peu pour les
autres. Les princes et princesses recevaient et rendaient des visites
comme de simples particuliers.

Je me rappelle que, ce mme soir, o j'avais subi la prsentation 
la Reine, me trouvant peu loigne d'une petite femme trs blonde que
douze annes d'absence avaient efface de mon souvenir, elle dit 
lady Charlotte Greville avec laquelle je parlais:

Lady Charlotte, nommez-moi  madame de Boigne.

C'tait la duchesse d'York; elle resta longtemps  causer avec nous
sur tout et de toutes choses, avec une grande aisance et sans aucune
forme princire.

Le lendemain, ma mre me mena faire des visites  toutes les
princesses; nous laissmes des cartes chez celles qui ne nous admirent
pas et la prsentation fut faite.

La princesse Charlotte de Galles, marie au prince de Cobourg, tait
encore plonge dans les douceurs de la lune de miel et ne quittait pas
la campagne. Ma mre avait assist  son mariage, bni dans un salon
de Carlton House. Lorsque, plus tard, je lui dis combien je regrettais
n'avoir pas partag cet honneur, elle me rpondit:

Vous avez raison; c'est un spectacle rare que l'hritire d'un
royaume faisant un mariage d'amour et donnant sa main l o son coeur
est dj engag. En tout, le bonheur parfait n'est pas commun; je
serai charme que vous veniez souvent en tre tmoin  Claremont.

Pauvre princesse!... Je ne fis connaissance avec elle qu' un autre
voyage. En ce moment, j'en entendais beaucoup parler. Elle tait fort
populaire, affectait les manires brusques attribues  la reine
lisabeth qu'elle portait mme jusqu' avoir adopt ses jurons. Elle
tait trs tranche dans ses opinions politiques, accueillait avec des
serrements de main les plus affectueux tous les hommes, jeunes ou
vieux, qu'elle regardait comme de son parti, ne manquait pas une
occasion de marquer de l'opposition au gouvernement de son pre et de
l'hostilit personnelle  sa grand'mre et  ses tantes. Elle
professait une vive tendresse pour sa mre qu'elle regardait comme
sacrifie aux malveillances de sa famille.

La princesse Charlotte recherchait avec soin les occasions d'tre
impertinente pour les femmes qui composaient la socit particulire
du Rgent. On lui avait persuad que son pre avait eu le dsir de
faire casser son mariage et de nier la lgitimit de sa naissance. Je
ne sais si cela a quelque fondement; en tout cas ses droits taient
inscrits sur son visage: elle ressemblait prodigieusement au prince.
Elle tait ne neuf mois aprs le mariage dont l'intimit n'avait pas
dur beaucoup de jours. Il est certain que le prince de Galles avait
tenu  cette poque beaucoup de mauvais propos que la conduite de sa
femme n'a que trop justifis; mais je ne sache pas qu'il ait jamais
pens  attaquer l'existence de la princesse Charlotte.

Il accusait miss Mercer d'avoir mont la tte de la jeune princesse en
lui racontant cette fable; il l'avait expulse du palais et la
dtestait cordialement. Miss Mercer conservait une correspondance
clandestine avec la princesse Charlotte. Elle avait excit ses
rpugnances contre le prince d'Orange que le cabinet anglais dsirait
lui faire pouser et encourag le got que la grande-duchesse
Catherine de Russie avait cherch  lui faire prendre pour le prince
Lopold de Saxe-Cobourg. Cette intrigue avait t conduite par ces
deux femmes jusqu'au point d'amener la princesse Charlotte  dclarer
qu'elle voulait pouser le prince Lopold et tait dcide  refuser
tout autre parti. L'opposition l'appuyait.

Miss Mercer, fille de lord Keith, riche hritire mais fort laide,
prtendait de son ct pouser le duc de Devonshire et lui apporter en
dot son crdit sur la future souveraine. Tout le parti whig,
applaudissant  cette alliance, s'tait ligu pour y dterminer le
duc. Je ne sais s'il y aurait russi; mais, lorsque le mariage de la
princesse semblait avoir assur le succs de cette longue intrigue,
elle choua compltement devant le bon sens du prince Lopold. Il
profita de la passion qu'il inspirait  sa femme pour l'loigner de la
coterie dont elle tait obsde, la rapprocher de sa famille et
changer son attitude politique et sociale. Ce ne fut pas l'affaire
d'un jour, mais il s'en occupa tout de suite et, ds la premire
semaine, miss Mercer, s'tant rendue  Claremont aprs y avoir crit
quelques billets rests sans rponse, y fut reue si froidement
qu'elle dut abrger sa visite, au point d'aller rechercher au village
sa voiture qu'elle y avait renvoye.

Des plaintes amenrent des explications dont le rsultat fut que la
princesse manquerait de respect  son pre en recevant chez elle une
personne qu'il lui avait dfendu de voir. Miss Mercer fut outre; le
parti de l'opposition cessa d'attacher aucun prix  son mariage avec
le duc de Devonshire et tout le monde se moqua d'elle d'y avoir
prtendu.

Pour cacher sa dconvenue, elle affecta de s'prendre d'une belle
passion pour monsieur de Flahaut que ses succs auprs de deux reines
du sang imprial bonapartiste avaient inscrit au premier rang dans les
fastes de la galanterie. Il tait prcisment ce qu'on peut appeler un
charmant jeune homme et habile dans l'art de plaire. Il dploya tout
son talent. Miss Mercer se trouva peut-tre plus engage qu'elle ne
comptait d'abord. Lord Keith se dclara hautement contre cette
liaison; elle en acquit plus de prix aux yeux de sa fille. Quelques
mois aprs, elle pousa monsieur de Flahaut, malgr la volont
formelle de son pre qui ne lui a jamais tout  fait pardonn et l'a
prive d'une grande partie de sa fortune. Madame de Flahaut n'a pas
dmenti les prcdents de miss Mercer: elle a conserv le got le
plus vif pour les intrigues politiques et les tracasseries sociales.

Le prince rgent menait la vie d'un homme du monde. Il allait dner
chez les particuliers et assistait aux runions du soir. Ces habitudes
donnaient une existence  part aux ambassadeurs; ils taient
constamment pris dans les mmes lieux que le prince et il en tait
presque exclusivement entour.  tous les dners, il tait toujours 
table entre deux ambassadrices; dans les soires, il se plaait
ordinairement sur un sopha  ct de lady Hertford et appelait une
ambassadrice de l'autre ct.

Lady Hertford, qu'on nommait _la marquise_ par excellence, tait alors
la reine de ses penses. Elle avait t trs belle, mais elle avait la
cinquantaine bien sonne et il y paraissait, quoiqu'elle ft trs
pare et trs pomponne. Elle avait le maintien rigide, la parole
empese, le langage pdant et chaste, l'air calme et froid. Elle
imposait au prince et exerait sur lui beaucoup d'empire, tait trs
grande dame, avait un immense tat et trouvait qu'en se laissant
quotidiennement ennuyer par le souverain elle lui accordait grande
faveur.

La princesse Charlotte avait essuy ses ddains envers elle, mais elle
lui avait rendu impertinence pour impertinence. La vieille Reine
l'accueillait avec des gards qui tmoignaient de la bonne opinion
qu'elle lui conservait et lady Hertford promenait son _torysme_ dans
les salons avec toute la hauteur d'une sultane.

Le prince se levait extrmement tard; sa toilette tait ternelle. Il
restait deux heures entires en robe de chambre. Dans cet intrieur,
il admettait quelques intimes, ses ministres et les ambassadeurs
trangers lorsqu'ils lui faisaient demander  entrer. C'tait ce qui
lui plaisait le mieux. Si on crivait pour obtenir une audience ou
qu'on la lui demandt d'avance, il recevait habill et dans son
salon, mais cela drangeait ses habitudes et le gnait. En se
prsentant  sa porte sans avoir prvenu, il tait rare qu'on ne ft
pas admis. Il commenait la conversation par une lgre excuse sur le
dsordre o on le trouvait, mais il en tait de meilleure humeur et
plus dispos  la causerie.

Il n'achevait sa toilette qu'au dernier moment, lorsqu'on lui
annonait ses chevaux. Il montait  cheval, suivi d'un seul
palefrenier, et allait au Parc o il se laissait aborder facilement. 
moins qu'il ne dt: Promenons-nous ensemble, on se bornait  en
recevoir un mot en passant sans essayer de le suivre. Quand il
s'arrtait, c'tait une grande politesse, mais elle excluait la
familiarit et on ne l'accompagnait pas. La premire anne, il
s'arrtait pour mon pre, mais, lorsqu'il le traita plus amicalement,
ou il l'engageait  se promener avec lui, ou il lui faisait un signe
de la main en passant sans jamais s'arrter.

Du Parc il se rendait chez lady Hertford o il achevait sa matine.
Plus habituellement sa voiture l'y venait prendre, quelquefois il
revenait  cheval. Il fallait tre trs avant dans sa faveur pour que
lady Hertford engaget  venir chez elle  l'heure du prince, et
encore trouvait-on souvent la porte ferme. Les ministres y allaient
frquemment.

Lady Hertford sans avoir beaucoup d'esprit, avait un grand bon sens,
n'entrait dans aucune intrigue, ne voulait rien pour elle ni pour les
siens; elle tait au fond la meilleure intimit que le prince,  qui
la socit des femmes tait ncessaire, pt choisir. Les ministres ont
eu occasion de s'en persuader encore davantage lorsque le Rgent,
devenu roi, a remplac cette affection, toute de convenance, par une
fantaisie pour lady Conyngham dont le ridicule n'a pas t le seul
inconvnient.

Le prince rgent avait trois manires d'inviter  dner. Sur une
norme carte, le grand chambellan prvenait _par ordre_ qu'on tait
convi _pour rencontrer la Reine_. Alors, on tait en grand uniforme.

Le secrtaire intime, sir Benjamin Bloomfield, avertissait par un
petit billet personnel, crit  la main, que le prince priait pour tel
jour. Alors, c'tait en frac et la forme la plus ordinaire. Elle
s'adressait aux femmes comme aux hommes. Les dners n'taient jamais
de plus de vingt et ordinairement de douze  quinze personnes.

La troisime manire tait rserve pour les intimes. Le prince
envoyait, le matin mme, un valet de pied dire verbalement que, si
monsieur un tel tait tout  fait libre et n'avait rien  faire, le
prince l'engageait  venir dner  Carlton House, mais il le priait
surtout de ne pas se gner. Il tait bien entendu cependant qu'on
n'avait jamais autre chose  faire, et je crois que le prince aurait
trouv trs trange qu'on ne se rendit pas  cette invitation. Mon
pre avait fini par la recevoir trs frquemment. Elle ne s'adressait
jamais aux femmes. Ces dners n'taient que de cinq  six personnes et
la liste des invits tait fort limite.




CHAPITRE II

     Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La princesse
     Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. -- Leur enfance. --
     Leur jeunesse. -- Leur ge mr. -- Leur vieillesse. -- Leur mort.
     -- Sort des veuves.


La ligne de dmarcation entre les ambassadeurs et les ministres
plnipotentiaires est plus marque  la Cour d'Angleterre qu' aucune
autre. Les ambassadeurs taient de tout, les ministres de rien.

Je ne pense pas qu'aucun d'entre eux, si ce n'est peut-tre le
ministre de Prusse et encore bien rarement, ait dn  Carlton House.
Ils n'allaient pas aux soires de la Reine o l'on admettait pourtant
quelquefois les trangers de distinction qu'ils avaient prsents et,
dans les salons, ils ne jouissaient d'aucune prrogative, tandis que
les ambassadeurs prenaient le pas sur tout le monde.

Cette grande diffrence dplaisait  une partie du corps diplomatique,
sans nuire pourtant  sa bonne intelligence qui n'a pas t trouble
pendant mon sjour en Angleterre. La comtesse de Lieven y tenait la
premire place: tablie depuis longtemps dans le pays, elle y avait
une importance sociale et une influence politique toute personnelle
qu'on ne pouvait lui disputer.

L'arrive de la princesse Paul Esterhazy lui avait caus de vives
inquitudes. L'Autriche tait alors l'allie la plus intime du cabinet
anglais. Lord Castlereagh subissait l'influence du prince de
Metternich. Paul Esterhazy, fort bien trait par le Rgent, tait ds
longtemps trs accueilli dans la socit. La jeune femme qu'il
ramenait se trouvait petite nice de la Reine, propre nice de la
duchesse de Cumberland, cousine et bientt favorite de la princesse
Charlotte.

C'taient bien des moyens de succs. La comtesse de Lieven en frmit
et ne put cacher son dpit, car, en outre de ses autres avantages, la
nouvelle ambassadrice tait plus jeune, plus jolie, et avait un
impertinent embonpoint qui offusquait la dsesprante maigreur de sa
rivale. Cependant elle s'aperut promptement que la princesse ne
profiterait pas de sa brillante position. Toute aux regrets d'une
absence force de Vienne, elle prissait de chagrin  Londres et, au
bout de fort peu de mois, elle obtint la permission de retourner en
Allemagne. Elle tait  cette poque fort gentille et fort bonne
enfant; nous la voyions beaucoup, elle se rfugiait dans notre
intrieur contre les ennuis du sien et contre les politesses hostiles
et perfides de la comtesse de Lieven. Je dois convenir lui en avoir vu
exercer envers la princesse Esterhazy. Pour nous, elle a t
uniformment gracieuse et obligeante; nous n'offusquions en rien ses
prtentions.

La France, crase par une occupation militaire et les sommes normes
qui lui taient imposes, avait besoin de tout le monde pour l'aider 
soulever quelque peu de ce fardeau et n'tait en mesure de disputer le
pav  personne.

La comtesse, devenue princesse de Lieven, a un esprit extrmement
distingu, exclusivement appliqu  la diplomatie plus encore qu' la
politique. Pour elle tout se rduit  des questions de personnes. Un
long sjour en Angleterre n'a pu, sous ce point de vue, largir ses
premires ides russes, et c'est surtout cette faon d'envisager les
vnements qui lui a acquis et peut-tre mrit la rputation d'tre
trs intrigante. En 1816, elle tait peu aime mais fort redoute 
Londres. On y tenait beaucoup de mauvais propos sur sa conduite
personnelle, et la vieille Reine tmoignait parfois un peu d'humeur de
la ncessit o elle se trouvait de l'accueillir avec distinction.
Madame de Lieven n'aurait pas tolr la moindre ngligence en ce
genre.

Je ne saurais dire ce qu'est monsieur de Lieven, certainement homme de
fort bonne compagnie et de trs grandes manires, parlant peu mais 
propos, froid mais poli. Quelques-uns le disent trs profond, le plus
grand nombre le croient trs creux. Je l'ai beaucoup vu et j'avoue
n'avoir aucune opinion personnelle. Il tait compltement clips par
la supriorit inconteste de sa femme qui affectait cependant de lui
rendre beaucoup et semblait lui tre galement soumise et attache. On
ne la voyait presque jamais sans lui:  pied, en voiture,  la ville,
 la campagne, dans le monde, partout on les trouvait ensemble; et
pourtant personne ne croyait  l'union sincre de ce mnage.

Le prince Paul Esterhazy, grand seigneur, bon enfant, ne manque ni
d'esprit, ni de capacit dans les affaires. Il est infiniment moins
nul qu'un rire assez niais a autoris ses dtracteurs  le publier
pendant longtemps. Il est difficile de se prsenter dans le monde avec
autant d'avantages de position sans y exciter des jalousies.

Parmi les hommes du corps diplomatique, le comte Palmella tait le
seul remarquable. Il a jou un assez grand rle dans les vicissitudes
du royaume de Portugal pour que l'histoire se charge du soin
d'apprcier tout le bien et tout le mal que les partis en ont dit. Je
n'ai aucun renseignement particulier sur lui: on m'a souvent avertie
qu'il avait beaucoup d'esprit; je n'en ai jamais t frappe. Il tait
joueur et menait  Londres une vie dsordonne qui l'loignait de
l'intimit de ses collgues et lui causait du malaise vis--vis d'eux.

Je me retrouvai  peu prs trangre dans le monde anglais; la socit
s'tait presque entirement renouvele. La mort y avait fait sa
cruelle rcolte; beaucoup de mes anciennes amies avaient succomb. Un
assez grand nombre voyageaient sur le continent que la paix avait
enfin rouvert  l'humeur vagabonde des insulaires britanniques;
d'autres taient tablies  la campagne. Les plus jeunes se livraient
aux soins de l'ducation de leurs enfants; celles plus ges
subissaient la terrible corve de mener leurs filles  la qute d'un
mari.

Je ne connais pas un mtier plus pnible. Il faut beaucoup d'esprit
pour pouvoir y conserver un peu de dignit; aussi est-il assez
gnralement admis que les mres peuvent en manquer impunment dans
cette phase de leur carrire.

La vie des anglaises est mal arrange pour l'ge mr; cette
indpendance de la famille dont le pote a si bien peint le rsultat:

  That independence Briton's prize so high,
  Keeps man from man, and breaks the social tye,

pse principalement sur les femmes.

L'enfance, trs soigne, est ordinairement heureuse; elle est cense
durer jusqu' dix-sept ou dix-huit ans.  cet ge, on quitte la
_nursery_; on est prsent  la Cour; le nom de la fille est grav sur
la carte de visite de la mre; elle est mene en tout lieu et passe
immdiatement de la retraite complte  la plus grande dissipation.
C'est le moment de la chasse au mari.

Les filles y jouent aussi leur rle, font des avances trs marques et
ordinairement ont grand soin de _tomber amoureuses_, selon
l'expression reue, des hommes dont la position sociale leur parat
la plus brillante. S'il joint un titre  une grande fortune, alors
tous les coeurs de dix-huit ans sont  sa disposition.

L'habilet du chaperon consiste  laisser assez de libert aux jeunes
gens pour que l'homme ait occasion de se laisser sduire et engager,
et pas assez pour que la demoiselle soit compromise, si on n'obtient
pas de succs. Toutefois, le remde est  ct du mal. Un homme qui
rendrait des soins assidus  une jeune fille pendant quelques mois et
qui se retirerait sans _proposer_, comme on dit, serait blm, et,
s'il rptait une pareille conduite, trouverait toutes les portes
fermes.

On a accus quelques jeunes gens  la mode d'avoir su _proposer_ avec
une telle adresse qu'il tait impossible _d'accepter_; mais cela est
rare. Ordinairement, les _assiduits_, pour me servir toujours du
vocabulaire convenu, amnent une dclaration d'amour en forme  la
demoiselle et, par suite, une demande en mariage aux parents.

C'est pour arriver  ces _assiduits_ qu'il faut souvent jeter la
ligne plusieurs campagnes de suite. Cela est tellement dans les moeurs
du pays que, lorsqu'une jeune fille a atteint ses dix-huit ans et que
sa mre, pour une cause quelconque, ne peut la mener, on la confie 
une parente, ou mme  une amie, pour la conduire  la ville, aux
eaux, dans les lieux publics, en un mot l o elle peut trouver des
_chances_. Les parents qui s'y refuseraient seraient hautement blms
comme manquant  tous leurs devoirs. Il est tabli qu' cet ge une
demoiselle entre en vente et qu'on doit la diriger sur les meilleurs
marchs. J'ai entendu une tante, ramenant une charmante jeune nice
qu'elle avait conduite  des eaux trs frquentes, dire  la mre
devant elle: We have had no bite as yet this season, but several
glorious nibbles, et proposer de l'y ramener l'anne suivante, si
l'hameon n'avait pas russi ailleurs.

Comme on est toujours cens se marier par amour, et qu'ordinairement
il y en a un peu, du moins d'un ct, les premires annes de mariage
sont celles o les femmes vivent le plus dans leur intrieur. Si leur
mari a un got dominant, et les anglais en professent presque
toujours, elles s'y associent. Elles sont trs matresses dans leur
mnage, et souvent,  l'aide de quelques phrases banales de
soumission, dominent mme la communaut.

Les enfants arrivent. Elles les soignent admirablement; la maison
s'anime. Le mari, l'amour pass, conserve quelque temps encore les
habitudes casanires. L'ennui survient  son tour. On va voyager. Au
retour, on se dit qu'il faut rtablir des relations ngliges, afin de
produire dans le monde plus avantageusement les filles qui
grandissent. C'est l le moment de la coquetterie pour les femmes
anglaises, et celui o elles succombent quelquefois. C'est alors qu'on
voit des mres de famille, touchant  la quarantaine, s'prendre de
jeunes gens de vingt-cinq ans et fuir avec eux le domicile conjugal o
elles abandonnent de nombreux enfants.

Lorsqu'elles ont chapp  ce danger, et assurment c'est la grande
majorit, arrive ce mtier de promeneuse de filles qui me parat si
dur. Pour les demoiselles, la situation est supportable; elles ont des
distractions. La dissipation les amuse souvent; elles y prennent
[got] naturellement et gaiement. Mais, pour les pauvres mres, on les
voit toujours  la besogne, s'inquitant de tous les bons partis, de
leurs allures, de leurs habitudes, de leurs gots, les suivant  la
piste, s'agitant pour les faire rencontrer  leurs filles. Leur visage
s'panouit quand un frre an vient les prier  danser; si elles
causent avec un cadet, en revanche, les mres s'agitent sur leurs
banquettes et paraissent au supplice.

Sans doute les plus spirituelles dissimulent mieux cet tat d'anxit
perptuel, mais il existe pour toutes. Et qu'on ne me dise pas que ce
n'est que dans la classe vulgaire de la socit, c'est dans toutes.

En 1816, aucune demoiselle anglaise ne valsait. Le duc de Devonshire
arriva d'un voyage en Allemagne; il raconta un soir,  un grand bal,
qu'une femme n'tait compltement  son avantage qu'en valsant, que
rien ne la faisait mieux valoir. Je ne sais si c'tait malice de sa
part, mais il rpta plusieurs fois cette assertion. Elle circula et,
au bal prochain, toutes les demoiselles valsaient. Le duc les admira
beaucoup, dit que cela tait charmant et animait parfaitement un bal,
puis ajouta ngligemment que, pour lui, il ne se dciderait jamais 
pouser une femme qui valserait.

C'est  la duchesse de Richemond et  Carlton House qu'il fit cette
rvlation. La pauvre duchesse, la plus maladroite de ces mres 
projets, pensa tomber  la renverse. Elle la rpta  ses voisines qui
la redirent aux leurs; la consternation gagna de banquette en
banquette. Les rires des personnes dsintresses et malveillantes
clatrent. Pendant tout ce temps, les jeunes ladys valsaient en
sret de conscience; les vieilles enrageaient; enfin la
malencontreuse danse s'acheva.

Avant la fin de la soire, la bonne duchesse de Richemond avait tabli
que ses filles prouvaient une telle rpugnance pour la valse qu'elle
renonait  obtenir d'elles de la surmonter. Quelques jeunes filles
plus fires continurent  valser; le grand nombre cessa. Les habiles
dcidrent qu'on valsait exclusivement  Carlton House pour plaire 
la vieille Reine qui aimait cette danse nationale de son pays. Il est
certain que, malgr son excessive pruderie, elle semblait prendre
grand plaisir  retrouver ce souvenir de sa jeunesse.

La rude tche de la mre se prolonge, plus ou moins, selon le nombre
de ses filles et la facilit qu'elle trouve  les placer. Une fois
maries, elles lui deviennent trangres, au point qu'on s'invite
rciproquement  dner, par crit, huit jours d'avance. En aucun pays
le prcepte de l'vangile: _Pre et mre quitteras pour suivre ton
mari_, n'est entr plus profondment dans les moeurs.

D'un autre ct, ds que le fils an a atteint ses vingt et un ans,
son premier soin est de se faire un tablissement  part. Cela est
tellement convenu que le pre s'empresse de lui en faciliter les
moyens. Quant aux cadets, la ncessit de prendre une carrire, pour
acqurir de quoi vivre, les a depuis longtemps loigns de la maison
paternelle.

Suivons la mre. La voil rentre dans son intrieur devenu
compltement solitaire, car, pendant le temps, de ces dissipations
forces, le mari a pris l'habitude de passer sa vie au club. Que
fera-t-elle? Supportera-t-elle cet isolement dans le moment de la vie
o on a le plus besoin d'tre entour? On ne saurait l'exiger. Elle
ira augmenter ce nombre de vieilles femmes qui peuplent les assembles
de Londres, se parant chaque jour, veillant chaque nuit, jusqu' ce
que les infirmits la forcent  s'enfermer dans sa chambre, o
personne n'est admis, et  mourir dans la solitude.

Qu'on ne reproche donc pas aux femmes anglaises de courir aprs les
plaisirs dans un ge assez avanc pour que cela puisse avoir
l'apparence d'un manque de dignit. Les moeurs du pays ne leur
laissent d'autre alternative que le grand nombre ou la solitude,
l'extrme dissipation ou l'abandon. Si elles perdent leur mari, leur
sort est encore bien plus cruel car une pnurie relative, suivant
leur condition, vient l'aggraver. La belle-fille arrive, accompagnant
son mari, prend immdiatement possession du chteau, donne tous les
ordres. La mre s'occupe de faire ses paquets et, au bout de fort peu
de jours, se retire dans un modeste tablissement que souvent la
sollicitude du feu lord lui a prpar.

Il est rare que son revenu excde le dixime de celui qu'elle a t
accoutume  partager, et elle voit son fils hriter, de son vivant,
de la fortune qu'elle-mme a apporte. C'est la loi du pays:  moins
de prcautions prises dans le contrat de mariage, la dot de la femme
appartient tellement au mari que ses hritiers y ont droit, mme
pendant la vie de la veuve dont gnralement toutes les prtentions se
rsolvent en une pension viagre.

Nos demoiselles franaises ne doivent pas trop envier  leurs jeunes
compagnes anglaises la libert dont elles jouissent et leurs mariages
soi-disant d'inclination. Cette indpendance de la premire jeunesse a
pour rsultat de les laisser sans protection contre la tyrannie d'un
mari s'il veut l'exercer, et de leur assurer l'isolement de l'ge mr
si elles y arrivent.

S'il est permis de se servir de cette expression, les anglaises me
semblent avoir un nid plutt qu'un intrieur, des petits plutt que
des enfants.




CHAPITRE III

     Indpendance du caractre des anglais. -- Dner chez la comtesse
     Dunmore. -- Jugement port sur lady George Beresford. -- Salons
     des grandes dames. -- Comment on comprend la socit en
     Angleterre et en France. -- Bal donn chez le marquis d'Anglesey.
     -- Lady Caroline Lamb. -- Mariage de monsieur le duc de Berry. --
     Rponse du prince de Poix.


J'examinais les usages d'un oeil plus curieux  ce retour que lorsque,
plus jeune, je n'avais aucun autre point de comparaison, et je
trouvais que, si l'Angleterre avait l'avantage bien marqu dans le
matriel de la vie, la sociabilit tait mieux comprise en France.

Personne n'apprcie plus haut que moi le noble caractre, l'esprit
public qui distinguent la nation.

Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l'anglais,
malgr son indpendance personnelle, reconnat la hirarchie des
classes. En traversant un village, on entend souvent un homme sur le
pas de sa chaumire dire  sa petite fille: Curtsey to your betters,
Betsy, expression qui ne peut se traduire exactement en franais.
Mais ce mme homme n'admet point de suprieur l o son droit lgal
lui parat atteint.

Il a galement recours  la loi contre le premier seigneur du comt
par lequel il se pense molest et contre le voisin avec lequel il a
une querelle de cabaret. C'est sur cette confiance qu'elle le protge
dans toutes les occurrences de la vie qu'est fond le sentiment
d'indpendance d'o nat ce respect de lui-mme, cachet des hommes
libres.

D'autre part, cette indpendance, ennemie de la sociabilit et qui
porterait avec elle un caractre un peu sauvage, est modifie par la
passion qu'a la classe infrieure de ne rien faire qui ne soit
_genteel_, et la classe plus leve rien qui ne soit _gentlemanlike_.
C'est l le lien qui unit les anglais entre eux. Quant  la fantaisie
d'tre _fashionable_, c'est le but du petit nombre. Elle est pousse
souvent jusqu'au ridicule.

En observant les deux pays de prs, on remarque combien des gens,
galement dlicats dans le fond de leurs sentiments, peuvent pourtant
se blesser rciproquement dans la manire de les exprimer, je dirai
presque de les concevoir. Cette pense me vient du souvenir d'un dner
que je fis chez une de mes anciennes amies, lady Dunmore, en trs
petit comit. On s'y entretint de la nouvelle du jour, la condamnation
de lord Bective par la cour ecclsiastique de Doctors Commons. Voici 
quelle occasion:

Lady George Beresford tait, l'anne prcdente, une des plus
charmantes, des plus distingues, des plus heureuses femmes de
Londres.  la suite d'une couche, le lait lui monta  la tte et elle
devint folle. Son mari fut dsespr. La ncessit de rechercher
quelques papiers d'affaires le fora  ouvrir une cassette appartenant
 sa femme; elle contenait une correspondance qui ne laissait aucun
doute sur le genre de son intimit avec lord Bective. Le mari devint
furieux. Quoique la femme restt folle et ft enferme, il entama une
procdure contre elle. Des tmoins, qui la tranrent dans la boue,
furent entendus; et lord Bective condamn  douze mille louis de
dommages envers lord George.

C'tait sur la quotit de cette somme qu'on discutait  la table o
je me trouvais assise. Elle paraissait aux uns disproportionne au
mrite de lady George; les autres ne la trouvaient qu'quivalente.

Elle tait si blanche, d'une si belle tournure, tant de talents, si
gracieuse!--Pas tant, et puis elle n'tait plus trs jeune.--Elle lui
avait donn de si beaux enfants!--Sa sant s'altrait, son teint se
gtait.--Elle avait tant d'esprit!--Elle devenait triste et assez
maussade depuis quelques mois.

La discussion se soutenait, avec un avantage  peu prs gal, lorsque
la matresse de la maison la termina en disant:

Je vous accorde que douze mille louis est une bien grosse somme, mais
le pauvre lord George l'aimait tant!

La force de cet argument parut irrsistible et concilia toutes les
opinions. J'coutais avec tonnement. Je me sentais froisse
d'entendre des femmes de la plus haute vole numrer et discuter les
mrites d'une de leurs compagnes comme on aurait pu faire des qualits
d'un cheval et ensuite apprcier en cus le chagrin que sa perte avait
d causer  son mari qui, dj, me paraissait odieux en poursuivant
devant les tribunaux la mre de ses enfants frappe par la main de
Dieu de la plus grande calamit  laquelle un tre humain puisse tre
condamn.

Faut-il conclure de l que la haute socit en Angleterre manque de
dlicatesse! Cela serait aussi injuste que d'tablir que les femmes
franaises sont sans modestie parce qu'elles emploient quelques
locutions proscrites de l'autre ct du canal. Ce qui est vrai, c'est
que les diffrents usages prsentent les objets sous d'autres faces,
et qu'il ne faut pas se hter de juger les trangers sans avoir fait
un profond examen de leurs moeurs. Quelle socit ne prsente pas des
anomalies choquantes pour l'observateur qui n'y est pas accoutum?
J'admirais en thorie le respect des anglais pour les hirarchies
sociales, et puis ma sociabilit franaise s'irritait de les voir en
action dans les salons.

Les grandes dames ouvrent leurs portes une ou deux fois dans l'anne 
tout ce qui, par une relation quelconque mais surtout par celles qui
se rapportent aux lections, a l'honneur d'oser se faire crire chez
elles en arrivant  Londres. Cette visite se rend par l'envoi d'une
trs grande carte sur laquelle est imprim: la duchesse *** _at home_,
tel jour,  la date de plusieurs semaines. Le nom des personnes
auxquelles elle s'adresse est crit derrire,  la main. Dieu sait
quel mouvement on se donne pour en recevoir une, et toutes les
courses, toutes les manoeuvres, pour faire valoir ses droits  en
obtenir.

Le jour arriv, la matresse de la maison se place debout  la porte
de son salon; elle y fait la rvrence  chaque personne qui entre;
mais quelle rvrence, comme elle leur dit: Quoique vous soyez chez
moi, vous comprenez bien que je ne vous connais pas et ne veux pas
vous connatre! Cela est rendu encore plus marqu par l'accueil
diffrent accord aux personnes de la socit fashionable.

H bien, dans ce pays de bons sens, personne ne s'en choque: chacun a
eu ce qu'il voulait: les familiers la bonne rception, les autres la
joie de l'invitation. La carte a t fiche pendant un mois sur la
glace; elle y a t vue par toutes les visites. On a la possibilit de
dire dans sa socit secondaire comment sont meubls les salons de la
duchesse ***, la robe que portait la marquise ***, et autres remarques
de cette nature. Le but auquel ces invits prtendent est atteint, et
peut-tre seraient-ils moins fiers d'tre admis chez la duchesse ***
si elle tait plus polie.

Chez nous, personne ne supporterait un pareil traitement. J'ai
quelquefois pens que la supriorit de la socit franaise sur
toutes les autres tenait  ce que nous tablissons que la personne qui
reoit, celle qui fait les frais d'une soire ou d'un dner, est
l'oblige des personnes qui s'y rendent et que, partout ailleurs,
c'est le contraire. Si on veut y rflchir, on trouvera, je crois,
combien cette seule diffrence doit amener de facilit dans le
commerce et d'urbanit dans les formes.

Les immenses raouts anglais sont si peu en proportion avec la taille
des maisons qu'ordinairement le trop plein des salons s'tend dans
l'escalier et quelquefois jusque dans la rue o les embarras de
voitures ajoutent encore  l'ennui de ces runions. La libert
anglaise (et l je ne reconnais pas la haute judiciaire du pays)
n'admet pas qu'on tablisse aucun ordre dans les files. C'est  coup
de timon et en lanant les chevaux les uns contre les autres qu'on
arrive, ou plutt qu'on n'arrive pas. Il n'y a pas de soire un peu 
l mode o il ne reste deux ou trois voitures brises sur le pav.
Cela tonne encore plus  Londres o elles sont si belles et si
soignes.

Les raouts ont exalt le sentiment que je portais dj  nos bons et
utiles gendarmes; mon amour pour la libert a toujours flchi devant
eux. Je me rappelle entre autre les avoir appels de tous mes voeux un
soir o nous fmes sept quarts d'heure en perdition, prts  tre
broys en cannelle  chaque instant, pour arriver chez lady Hertford.
Nous partions de Portman square; elle demeurait dans Manchester
square: il y a bien pour une minute de chemin, lorsqu'il est libre.

Pour viter au prince rgent l'ennui de ces embarras; il arrivait dans
le salon de la marquise en traversant un petit jardin et par la
fentre. C'tait fort simple assurment, mais, quand cette fentre
s'levait  grand bruit pour le laisser entrer, un sourire
involontaire passait sur toutes les figures.

En outre de la fatigue de ces assembles, ce qui les rend odieuses aux
trangers c'est l'heure o elles commencent. J'en avais perdu le
souvenir. Engage  un bal le lendemain du raout de lady Hertford,
j'avais vu sonner minuit sans que ma mre songet  partir. Je la
pressai de s'y dcider.

Vous le voulez, j'y consens, mais nous gnerons.

Pour cette fois, nous ne trouvmes pas de file; nous tions les
premires, les salons n'taient pas achevs d'clairer. La matresse
de la maison entra tirant ses gants; sa fille n'eut achev sa toilette
qu'une demi-heure plus tard, et la foule ne commena  arriver qu'
prs d'une heure du matin.

Je me suis laiss raconter que beaucoup de femmes se couchent entre
leur dner et l'heure o elles vont dans le monde pour tre plus
fraches. Je crois que c'est un conte, mais certainement beaucoup
s'endorment par ennui.

Pendant que je suis sur l'article des bals, il me faut parler d'un
trs beau et trs bizarre par la situation des gens qui le donnaient.

Le marquis d'Anglesey, aprs avoir t mari vingt et un ans  une
Villiers et en avoir eu une multitude d'enfants, avait divorc en
cosse o la loi admet les infidlits du mari comme cause suffisante.
Il venait d'pouser lady milie Wellesley qui, divorce pour son
compte en Angleterre, laissait aussi une quantit d'enfants  un
premier mari.

La marquise d'Anglesey avait, de son ct, pous le duc d'Argyll.
Elle n'tait pas dans la catgorie des femmes divorces et continuait
 tre admise chez la Reine et dans le monde. Toutefois ce second
mariage avait t si prompt qu'on tenait qu'elle tait, tout au moins,
d'accord avec lord d'Anglesey pour amener leur divorce. Plusieurs
filles (les ladys Paget) de dix-huit  vingt-deux ans rsidaient chez
leur pre, mais allaient dans le monde menes par la duchesse.

Lord d'Anglesey avait eu la jambe emporte  la bataille de Waterloo.
Son tat trs alarmant pendant longtemps avait excit un vif intrt
dans la socit; il en avait reu des preuves soutenues. Pour
tmoigner de sa reconnaissance, il imagina de donner une grande fte 
ses nombreux amis  l'occasion de son rtablissement.

On construisit une salle de bal  la suite des beaux appartements
d'Uxbridge House, et tous les prparatifs furent faits par le marquis
et la nouvelle lady d'Anglesey sur le pied de la plus grande
magnificence. Les billets, dans une forme trs inusite, n'taient au
nom de personne. Lord d'Anglesey, en adressant ses remerciements 
monsieur et madame un tel de leurs soins obligeants, espraient qu'ils
viendraient passer la soire du ...  Uxbridge House.

Un moment avant l'arrive de la socit, lady d'Anglesey, femme
divorce qu'on ne voyait pas, aprs avoir veill  tous les
arrangements, partit pour la campagne. Lord d'Anglesey, trop tendre et
trop galant pour laisser son pouse dans la solitude, l'accompagna. De
sorte qu'il n'y avait plus ni matre, ni matresse de maison l o se
donnait cette grande fte. Les filles de la premire femme en
faisaient les honneurs et, par courtoisie, elles s'taient associ
mesdemoiselles Wellesley, filles de la seconde par son premier mari
avec lequel elles demeuraient.

Il faut avouer qu'on ne pouvait gure concevoir une ide plus trange
que celle d'appeler le public chez soi dans de pareils prdicaments.

Ce bal fut illustr par une autre singularit. Lady Caroline Lamb
avait fait paratre quelques jours avant le roman de _Glenarvon_.
C'tait le rcit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures
pousses le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre
de son roman tous les personnages marquants de la socit et surtout
les membres de sa propre famille, y compris son mari William Lamb
(devenu depuis lord Melbourne).

 la vrit, elle lui accordait un trs beau caractre et une fort
noble conduite; elle avait t moins bnvole pour beaucoup d'autres,
et, comme les noms taient supposs, on se disputait encore sur les
personnes qu'elle avait prtendu peindre.

 ce bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras
de son mari et distribuant la _clef_, comme elle disait, de ses
personnages fort libralement. Elle avait eu le soin d'en faire faire
de nombreuses copies o le nom suppos et le nom vritable taient en
regard, et c'taient ceux de gens prsents ou de leurs parents et
amis. Cette scne compltait la bizarrerie de cette singulire soire.

Je renonai bien vite  mener la vie de Londres; en outre qu'elle
m'ennuyait, j'tais souffrante. J'avais rapport de Gnes une douleur
rhumatismale dans la tte qui n'a cd que quatre ans aprs,  l'effet
des eaux d'Aix, et qui me rendait incapable de prendre part aux
plaisirs bruyants.

Aussi n'prouvai-je aucun regret de ne point assister aux ftes
donnes en France pour le mariage de monsieur le duc de Berry. Les
rcits qui nous en arrivaient les reprsentaient comme ayant t aussi
magnifiques que le permettait la dtresse gnrale du royaume. Elles
avaient t plus animes qu'on ne devait s'y attendre dans de si
pnibles circonstances. La plupart de ceux appels  y figurer
appartenaient  une classe de personnes qui regardent la Cour comme
ncessaire au complment de leur existence. Quand une circonstance
quelconque de disgrce ou de politique les tire de cette atmosphre,
il manque quelque chose  leur vie. Un grand nombre d'entre elles
avaient t prives d'assister  des ftes de Cour par les vnements
de la Rvolution; elles y portaient un entrain de dbutantes et un
zle de nophytes qui simulaient au moins la gaiet si elle n'tait
pas compltement de bon aloi.

Je ne sais jusqu' quel point le public s'identifia  ces joies;
j'tais absente et les rapports furent contradictoires. De tous les
rcits, il n'est rest dans ma mmoire qu'un mot du prince de Poix. Le
jour de l'entrevue  Fontainebleau, le duc de Maill, s'adressant  un
groupe de courtisans qui, comme lui, sortaient des appartements, leur
dit:

Savez-vous, messieurs, que notre nouvelle princesse a un oeil plus
petit que l'autre.

--Je n'ai pas du tout vu cela, reprit vivement le prince de Poix.

Mais aprs avoir rflchi, il ajouta:

Peut-tre madame la duchesse de Berry a-t-elle l'oeil gauche un peu
plus grand.

Cette rponse est trop classique en son genre pour ngliger de la
rapporter.

Je reviens  Londres. Je ne sortais gure de l'intrieur de
l'ambassade, o nous avions fini par attirer quelques habitus, que
pour aller chez les collgues du corps diplomatique, chez les
ministres et  la Cour dont je ne pouvais me dispenser.




CHAPITRE IV

     La famille d'Orlans  Twickenham. -- Espionnage exerc contre
     elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc
     d'Orlans  Lille en 1815. -- Intrieur de Twickenham. -- Mots de
     la princesse Marie. -- La comtesse de Vrac. -- Naissance d'une
     princesse d'Orlans. -- La comtesse Mlanie de Montjoie. -- Le
     baron de Montmorency. -- Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. --
     Le baron Athalin. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse
     Louise de Cond.


Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'tait un plaisir, de
frquentes visites  Twickenham. Monsieur le duc d'Orlans y tait
retir avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de
famille.

Avant l'arrive de mon pre, la sottise courtisane de monsieur de La
Chtre l'avait entour d'espions  gages qui empoisonnaient ses
actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes faons. Mon
pre mit un terme  ces ignobles tracasseries et les exils de
Twickenham lui en surent gr, d'autant qu'en montrant leur conduite
telle qu'elle tait en effet, il leur ouvrait les portes de la France
o ils aspiraient  rentrer.

Un des agents rtribus par la police franaise vint dire  mon pre,
un beau matin, que monsieur le duc d'Orlans se dmasquait enfin. Des
proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement  Twickenham et
des ballots allaient s'expdier sur les ctes de France. Le rvlateur
assurait pouvoir s'en procurer.

H bien, lui dit mon pre, apportez-moi, je ne dis pas seulement une
proclamation, mais une publication bien moins grave, sortie d'une
presse tablie  Twickenham et je vous compte cent guines
sur-le-champ. Il attendit vainement.

Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir  madame la
duchesse d'Orlans, nous trouvmes toute la famille autour d'une
table, composant une page d'impression. On avait achet, pour divertir
les enfants, une petite imprimerie portative, un vritable joujou, et
on les en amusait le dimanche. Dj on avait tir quelques exemplaires
d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de
Montpensier dans son enfance; c'tait le travail d'un mois: et voil
la presse clandestine destine  bouleverser le monde!

Ces niaises perscutions ne servaient qu' irriter monsieur le duc
d'Orlans. Louis XVIII l'a constamment abreuv de dgots, en France
et  l'tranger. La rencontre  Lille, o le dissentiment sur la
conduite  tenir fut si public, avait achev de fomenter leur mutuelle
intimit.

 la premire nouvelle du dbarquement de l'Empereur  Cannes,
monsieur le duc d'Orlans avait accompagn Monsieur  Lyon. Revenu 
Paris avec ce prince, il tait reparti seul pour Lille o il avait
prpar, avec le marchal Mortier, la dfense de la place. Quand le
Roi y fut arriv, il l'engagea  y tablir le sige de son
gouvernement. Le Roi, aprs quelque hsitation, le promit; il donna
parole tout au moins de ne point abandonner le sol franais. Ce furent
ses derniers mots  monsieur le duc d'Orlans lorsque celui-ci se
retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures aprs, on vint
le rveiller pour lui apprendre que le Roi tait parti et prenait la
route de Belgique; les ordres taient dj donns lorsqu'il assurait
vouloir rester en France. Monsieur le duc d'Orlans, courrouc de ce
secret gard envers lui, crivit au Roi pour se plaindre amrement, au
marchal Mortier pour le dgager de toutes ses promesses et, renonant
 suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa famille en Angleterre.
Il loua une maison  Twickenham, village qu'il avait dj habit lors
de la premire migration.

Aussitt que la famille d'Orlans se fut bien persuade que le
successeur de monsieur de La Chtre ne suivrait pas ses errements et
qu'elle n'avait aucune tracasserie  craindre de mon pre, la
confiance la plus loyale s'tablit et monsieur le duc d'Orlans ne fit
aucune dmarche que d'accord avec lui. Il poussa la dfrence envers
le gouvernement du Roi jusqu' ne recevoir personne  Twickenham sans
en donner avis  l'ambassadeur et toutes ses dmarches en France
furent combines avec lui.

L'espionnage tomba de lui-mme. Monsieur Decazes rappela les agents
que monsieur de La Chtre lui avait reprsents comme ncessaires; et,
puisque je dis tout, peut-tre la crainte de voir retirer les fonds
secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus
mticuleux.

Mademoiselle fut la dernire ramene  la confiance, mais aussi elle
le fut compltement et  jamais. C'est pendant ces longues journes de
campagne que j'ai eu occasion d'apprcier la distinction de son esprit
et la franchise de son caractre. Mon tendre dvouement pour son
auguste belle-soeur se dveloppait chaque jour de plus en plus.

La conversation de monsieur le duc d'Orlans n'a peut-tre jamais t
plus brillante qu' cette poque. Il avait pass l'ge o une
rudition aussi profonde et aussi varie paraissait un peu entache de
pdantisme. L'impartialit de son esprit lui faisait comprendre
toutes les situations et en parler avec la plus noble modration. Son
bonheur intrieur calmait ce que sa position politique pouvait avoir
d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant  son avantage,
ni peut-tre aussi content, que dans le petit salon de Twickenham,
aprs d'assez mauvais dners que nous partagions souvent.

De leur ct, les princes habitants de Twickenham n'avaient point
d'autre pied--terre  Londres que l'ambassade dans les courses assez
rares qu'ils y faisaient.

Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, tait dj un bon
colier, mais n'annonait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous
lui avons vus. Il tait dlicat et un peu tiol comme un enfant n
dans le Midi. Ses soeurs avaient chapp  cette influence du soleil
de Palerme.

L'ane, distingue ds le berceau par l'pithte de la _bonne
Louise_, a constamment justifi ce titre en marchant sur les traces de
son admirable mre: elle tait frache, couleur de rose et blanc, avec
une profusion de cheveux blonds. La seconde, trs brune et plus
mutine, tait le plus dlicieux enfant que j'aie jamais rencontr:
_Marie_ n'tait pas si parfaite que _Louise_, mais ses sottises
taient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait
presque l'injustice de leur accorder la prfrence.

Ma mre en raffolait. Un jour o elle avait t _bien mauvaise_,
madame la duchesse d'Orlans la fit gronder par elle. La petite
princesse fut dsole.  notre prochaine visite madame de Vrac, dame
d'honneur de madame la duchesse d'Orlans, dit  ma mre:

Vous n'avez que des compliments  faire aujourd'hui, madame d'Osmond;
la princesse Marie a t sage toute la semaine. Elle a appris  faire
la rvrence, voyez comme elle la fait bien; elle a t polie; elle a
bien pris ses leons, enfin madame la duchesse d'Orlans va vous dire
qu'elle en est trs contente.

Ma mre caressa le joyeux enfant; ses parents taient  la promenade;
un instant aprs nous vmes la petite princesse  genoux  ct de
madame de Vrac:

Que faites-vous l, princesse Marie?

--Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.

Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'anne
suivante, on donnait sur le thtre de Drury Lane une de ces
arlequinades o les anglais excellent; tous les enfants de la famille
d'Orlans devaient y assister aprs avoir pass la journe 
l'ambassade. On arriva un peu trop tt; le dernier acte d'une tragdie
o jouait mademoiselle O'Neil n'tait pas achev. Au bout de quelques
minutes, la princesse Marie se retourna  sa gouvernante:

Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas mchante je
vous assure, mais mes yeux pleurent malgr moi; cette dame a la voix
si malheureuse!

Plus tard, lorsqu'elle avait prs de six ans, je me trouvai un soir au
Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait  lever des fortifications
avec des petits morceaux de bois taills  cet effet, et recevait les
critiques d'un gnral dont elle avait sollicit le suffrage. Elle
releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit:

Ah! sans doute, gnral, ce n'est pas du Vauban.

Monsieur le duc de Nemours, ou plutt _Moumours_, comme il commenait
 s'appeler lui-mme, tait beau comme le jour.

Madame la duchesse d'Orlans tait accouche  Twickenham d'une
petite princesse qu'elle nommait _la fille de monsieur d'Osmond_,
parce que mon pre avait t appel  constater son tat civil. Ce
maillot compltait la famille.

Tout le monde dans l'intrieur s'entendait pour que ces enfants
reussent ds le berceau la meilleure ducation qu'il ft possible
d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soigns et de moins gts.

Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vrac, ne
Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orlans ds
Palerme, excellente personne, dvoue  sa princesse et dont la mort a
t une perte relle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi
distingue par les qualits du coeur que par celles de l'esprit, tait
attache  Mademoiselle depuis leur premire jeunesse  toutes deux et
identifie de telle faon qu'elle n'a ni autre famille ni autres
intrts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, aides
de camp de monsieur le duc d'Orlans, se partageant entre la France et
Twickenham.

Monsieur Athalin y rsidait  poste fixe. Avant 1814, il tait
officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orlans,
suivant son systme d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec
l'agrment du Roi; mais, en 1815, il tait retourn prs de son ancien
chef en crivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours
termins, monsieur le duc d'Orlans rpondit  cette lettre en
l'engageant  venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette
indulgence. Elle fut trs mal vue  la Cour des Tuileries, mais elle a
fond le dvouement sans bornes qu'il porte  ses nobles protecteurs.

La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de
Chartres, monsieur du Parc, homme de mrite, compltaient les
commensaux de cet heureux intrieur. On y menait la vie la plus calme
et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'tait assurment  bien
petit bruit et d'une faon qui chappait mme  l'activit de la
malveillance.

Je voudrais pouvoir parler en termes galement honorables du pauvre
duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir
lu domicile  Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec
lui dans une mauvaise ruelle de Londres o il avait pris un
appartement misrable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas
de voiture.

Mon pre tait charg de le faire renoncer  cette manire de vivre,
mais il ne put y russir. Aprs sa triste apparition dans la Vende,
il s'tait embarqu et tait arriv  Londres pendant les Cent-Jours.
Monsieur le prince de Cond le rappelait auprs de lui et mettait  sa
disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui
persistait  continuer la mme existence. Il dnait dans une boutique
de ctelettes, _Chop house_, car cela ne mrite pas le nom de
restaurateur, se rendait alternativement  un des thtres, attendait
en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix ft
arrive, entrait dans la salle et en ressortait  la fin du spectacle
avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et
qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les dsordres
grossiers avec ses gots parcimonieux. Quelquefois, lord William
Gordon tait de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'tait
pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait  rester en
Angleterre, et toutes les supplications ne purent le dcider  partir
 temps pour recevoir le dernier soupir de son pre.

Par d'autres motifs, la princesse sa soeur refusait aussi de rentrer
en France; c'tait  cause de sa haine pour le Concordat. J'avais une
grande vnration spculative pour cette jeune Louise de Cond,
pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant en
sacrifice un si pur holocauste pour les expier.

Je m'en tais fait un roman; mais il fallait viter d'en apercevoir
l'hrone, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses penses, dans
ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne.
On tait tent de plaindre le bon Dieu d'tre si constamment importun
par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les
plus futiles de sa purile existence. Je lui ai vu dire oraison pour
retrouver un peloton de laine tomb sous sa chaise: c'tait la
caricature d'une religieuse de comdie. Mon pre fut oblig de lui
faire presque violence pour la dcider  partir.




CHAPITRE V

     Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. --
     Dvouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et
     prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de campagne
     chez lady Liverpool. -- Ma toilette  la Cour de la Reine. --
     Beaut de cette assemble. -- Baptme de la petite princesse
     d'Orlans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle consent  se
     sparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse de Prigord. --
     La duchesse de Courlande. -- La princesse Tyszkiewicz. -- Mariage
     de Jules de Polignac.


J'ai dj dit que je n'avais eu aucune connaissance dtaille des
affaires par mon pre. Je n'en ai su que ce qui est assez public pour
qu'il n'y ait point d'intrt  le raconter. Chaque semaine, il
recevait deux courriers de Paris toujours chargs d'une longue lettre
particulire du duc de Richelieu. Il lui rpondait aussi directement,
de sorte que les bureaux et la lgation n'taient pas initis au fond
de ces ngociations dont le but, pourtant, tait patent pour tout le
monde. Il s'agissait d'obtenir quelque soulagement  l'oppression de
notre pauvre patrie. Le coeur du ministre et de l'ambassadeur
battaient  l'unisson; leur vie entire y tait consacre.

Lord Castlereagh tait un homme d'affaires avec de l'esprit, de la
capacit, du talent mme, mais sans haute distinction. Il connaissait
parfaitement les hommes et les choses de son pays; il s'en occupait
depuis l'ge de vingt ans; mais il tait parfaitement ignorant des
intrts et des rapports des puissances continentales.

Lorsqu' la fin de 1813 une mission, confie  Pozzo, l'attira au
quartier gnral des souverains allis, il savait seulement que le
blocus minait l'Angleterre, qu'il fallait abattre la puissance en
position de concevoir une pareille ide, ou du moins la mettre hors
d'tat de la raliser, et que l'Autriche devait tre l'allie
naturelle de l'Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour le
livrer  l'habilet du prince de Metternich. Lord Castlereagh est une
des premires mdiocrits puissantes sur laquelle il ait exerc sa
complte domination.

Toujours et en tout temps les affaires anglaises se font exclusivement
par les anglais et  Londres; mais, pour tout ce qui tenait  la
politique extrieure, Downing Street se trouvait sous la surveillance
de la chancellerie de Vienne; et je crois que cette situation s'est
prolonge autant que la vie de lord Castlereagh.

Lorsque je l'ai connu, il ne donnait aucun signe de la fatale maladie
hrditaire qui l'a port au suicide. Il tait, au contraire,
uniformment calme et doux, discutant trs bien les intrts anglais,
mais sans passion et toujours parfaitement _gentlemanlike_. Il parlait
assez mal franais; une de ses phrases habituelles dans les
confrences tait: Mon cher ambassadeur, il faut terminer cela 
_l'aimable_; mais, si le mot tait peu exact, le sentiment qui
l'inspirait se montrait sincre.

Lord Castlereagh avait une grande considration pour le caractre
loyal du duc de Richelieu, et la confiance qu'il inspirait a, partout,
facilit les ngociations dans ces temps de nfaste mmoire.

J'avais connu lady Castlereagh assez belle: devenue trs forte et trs
grasse, elle avait perdu toute distinction en conservant de beaux
traits. Elle avait peu d'esprit mais beaucoup de bienveillance, et une
politesse un peu banale sans aucun usage du monde.

Au congrs de Vienne, elle avait invent de se coiffer avec les ordres
en diamants de son mari et avait plac la jarretire en bandeau sur
son front. Le ridicule de cette exhibition l'avait empche de la
renouveler, et les botes, que les traits faisaient abonder de toutes
parts, fournissaient suffisamment  son got trs vif pour la parure
et les bijoux. Toutefois, il tait domin par celui de la campagne,
des fleurs, des oiseaux, des chiens et des animaux de toute espce.

Elle n'tait jamais si heureuse qu' Cray o lord Castlereagh avait
une vritable maison de cur. On descendait de voiture  une petite
barrire qui,  travers deux plates-bandes de fleurs communes, donnait
accs  une maison compose de trois pices. L'une servait de salon et
de cabinet de travail au ministre, l'autre de salle  manger, la plus
petite de cabinet de toilette. Au premier, il y avait trois chambres 
coucher: l'une appartenait au mnage Castlereagh, les deux autres se
donnaient aux amis parmi lesquels on comptait quelques ambassadeurs.
Mon pre a t plusieurs fois  demeure, pendant quelques jours, 
Cray farm; il m'a dit que l'tablissement n'tait gure plus
magnifique que le local.

Lady Castlereagh avait le bon got d'y renoncer  ses atours. On l'y
trouvait en robe de mousseline, un grand chapeau de paille sur la
tte, un tablier devant elle et des ciseaux  la main mondant ses
fleurs. Derrire cette maison, dont l'entre tait si prodigieusement
mesquine mais qui tait situe dans un charmant pays et jouissait
d'une vue magnifique, il y avait un assez grand enclos, des plantes
rares, une mnagerie et un chenil qui partageaient, avec les serres,
les sollicitudes de lady Castlereagh.

Jamais elle ne s'loignait de son mari. Elle tait prs de son bureau
pendant qu'il travaillait. Elle le suivait  la ville,  la campagne;
elle l'accompagnait dans tous ses voyages; mais aussi jamais elle ne
paraissait drange ni contrarie de quoi que ce ft. Elle passait les
nuits, supportait le froid, la faim, la fatigue, les mauvais gtes
sans se plaindre et sans mme avoir l'air d'en souffrir. Enfin elle
s'arrangeait pour tre le moins incommode possible dans la prsence
relle qu'elle semblait lui imposer. Je dis semblait, parce que les
plus intimes croyaient qu'en cela elle suivait sa propre volont plus
que celle de lord Castlereagh. Jamais, pourtant, il ne faisait la
moindre objection.

Avait-elle dcouvert quelque signe de cette maladie, qu'une si
affreuse catastrophe a rvle au monde, et voulait-elle tre prsente
pour en surveiller les occasions et en attnuer les effets? Je l'ai
quelquefois pens depuis. Ce serait une explication bien honorable de
cette prsence persvrante qui paraissait quelquefois un peu ridicule
et dont nous nous moquions dans le temps. Quoi qu'il en soit, jamais
lady Castlereagh ne permettait  son mari une sparation d'une heure,
et cependant on ne l'a point accuse de chercher  exercer une
influence politique. J'ai t tmoin d'une occasion o elle montra
beaucoup de caractre.

Parmi tous ses chiens, elle possdait un _bull-dog_. Il se jeta un
jour sur un petit pagneul qu'il s'apprtait  trangler lorsque lord
Castlereagh interposa sa mdiation. Il fut cruellement mordu  la
jambe et surtout  la main. Il fallut du secours pour faire lcher
prise au _bull-dog_ qui cumait de colre. Lady Castlereagh survint;
son premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits de
rage ne tardrent pas  circuler; elle n'eut jamais l'air de les avoir
entendus. Le _bull-dog_ ne quittait pas la chambre o lord Castlereagh
tait horriblement souffrant de douleurs qui attaqurent ses nerfs.
Les indiffrents s'indignaient des caresses que lady Castlereagh
prodiguait  une si mchante bte. Elle ne s'en inquitait nullement
et faisait vivre son mari familirement avec cet ennemi domestique,
vitant ainsi toutes les inquitudes que l'imagination aurait pu lui
causer. Ce n'est qu'au bout de quatre mois, quand lord Castlereagh fut
compltement guri, que, d'elle-mme, elle se dbarrassa du chien que
jusque-l elle avait combl de soins et de caresses.

Lady Castlereagh n'tait pas une personne brillante, mais elle avait
un bon sens minent.  Londres, elle donnait  souper le samedi aprs
l'opra. Elle avait prfr ce jour-l parce qu'elle n'aimait pas 
veiller et que, le rideau tombant  minuit prcis, pour que la
reprsentation n'entamt pas sur la journe du dimanche, on arrivait
plus tt chez elle qu'on n'aurait fait tout autre jour de la semaine;
ce qui, pour le dire en passant, donne l'ide des heures tardives que
la mode imposait aux fashionables de Londres quoique tout le monde
s'en plaignt.

Ces soupers de lady Castlereagh, moins cohue que ses raouts, taient
assez agrables. Le corps diplomatique y tait admis de droit, ainsi
que les personnes du gouvernement; les autres taient invites de vive
voix et pour chaque fois.

Au nombre des choses changes, ou que j'avais oublies, pendant mon
absence, se trouvait le costume que les femmes portaient  la
campagne. Je l'appris  mes dpens. J'avais t assez lie avec lady
Liverpool dans notre mutuelle jeunesse. Elle m'engagea  venir dner 
quelques milles de Londres o lord Liverpool avait une maison fort
mdiocre, quoique trs suprieure au _Cray_ de son collgue
Castlereagh.

Elle me recommanda d'arriver de bonne heure pour me montrer son
jardin et faire une bonne journe de campagne. J'y allai avec mon
pre. Des affaires le retinrent et nous n'arrivmes qu' cinq heures
et demie. Lady Liverpool nous gronda de notre retard puis nous promena
dans son jardin, ses serres, son potager, sa basse-cour, son
poulailler, son toit  porcs, tout cela mdiocrement soign.

Lord Liverpool arriva de Londres; nous le laissmes avec mon pre et
prmes le chemin de la maison. J'tais vtue, il m'en souvient d'une
redingote de gros de Tours blanc garnie de ruches tout autour; j'avais
un chapeau de paille de riz avec des fleurs, je me croyais trs belle.
En entrant dans la maison, lady Liverpool me dit:

Voulez-vous venir dans ma chambre pour ter votre pelisse et votre
chapeau. Avez-vous amen votre femme de chambre ou voulez-vous vous
servir de la mienne?

Je lui rpondis un peu embarrasse, que je n'avais pris aucune
prcaution pour changer de toilette:

Ah! cela ne fait rien du tout, reprit-elle, voil un livre pendant
que je vais faire la mienne.

 peine j'tais seule que j'entendis arriver une voiture et bientt je
vis entrer lady Mulgrave, en robe de satin, coiffe en cheveux avec
des bijoux et des plumes, puis parut miss Jenkinson, la nice de la
maison, avec une robe de crpe, des souliers blancs et une guirlande
de fleurs, puis enfin lady Liverpool elle-mme, vtue je ne sais
comment, mais portant sur sa tte un voile  l'Iphignie retenu avec
un diadme d'or incrust de pierreries. Je ne savais o me fourrer. Je
crus qu'il s'agissait d'un grand dner diplomatique et que nous
allions voir arriver successivement toutes les lgantes de Londres.

Nous nous mmes  table huit personnes dont cinq taient de la maison.
On n'attendait pas d'autres convives; mais c'est l'usage de
s'habiller, pour dner seul  la campagne, comme on le serait pour
aller dans le grand monde. Je me le tins pour dit, et, depuis, je n'ai
plus commenc les _bonnes journes de campagne_ avant sept heures et
demie, et vtue en costume de ville.

Pendant que je suis sur l'article toilette, il me faut raconter celle
avec laquelle j'allai  la Cour. Peut-tre, dans vingt ans,
sera-t-elle aussi commune qu'elle me parut trange lorsque je la
portai. Commenons par la tte.

Ma coiffure tait surmonte du _panache_ de rigueur. J'avais obtenu 
grand'peine du plumassier  la mode, Carberry, qu'il ne fut compos
que de sept normes plumes, c'tait le moins possible. Les _panaches_
modrs en avaient de douze  quinze et quelques-uns jusqu'
vingt-cinq. Au-dessous du _panache_ (c'est le nom technique), je
portais une guirlande de roses blanches qui surmontait un bandeau de
perles. Des agrafes et un peigne de diamants, des barbes de blonde
achevaient la coiffure.

Ce mlange de bijoux, de fleurs, de plumes, de blondes choquait fort 
cette poque notre got rest classique depuis les costumes grecs.
Mais ce n'est encore rien.

Le buste tait  peu prs arrang comme  l'ordinaire. Lorsque le
corsage fut ajust, on me passa un norme panier de trois aunes de
tour qui s'attachait  la taille avec des aiguillettes. Ce panier
tait de toile gomme, soutenue par des baleines, qui lui donnaient
une forme trs large devant et derrire et trs troite des cts. Le
mien avait, sur une jupe de satin, une seconde jupe de tulle garnie
d'un grand falbala de dentelle d'argent. Une troisime un peu moins
longue en tulle lam d'argent, garnie d'une guirlande de fleurs, tait
releve en draperie, de sorte que la guirlande traversait en biais
tout le panier. Les ouvertures des poches taient garnies de
dentelles d'argent et surmontes d'un gros bouquet. J'en portais un
devant moi de faon que j'avais l'air de sortir d'une corbeille de
fleurs. Du reste, tous les bijoux possibles  accumuler. Le bas de
robe de satin blanc bord en argent tait retrouss en festons et
n'atteignait pas au bas de la jupe, c'tait l'tiquette. La Reine
seule le portait tranant, les princesses dtach mais  peine
touchant terre.

Lorsque j'avais vu les immenses apprts de cette toilette, j'tais
reste partage entre l'envie de rire de leur normit, qui me
paraissait bouffonne, et le chagrin de m'affubler si ridiculement. Je
dois avouer que, lorsqu'elle fut acheve, je me trouvai assez  mon
gr et que ce costume me sembla seyant.

Comme je suivais ma mre, je profitai des privilges diplomatiques; il
nous amenrent par des routes rserves au pied du grand escalier. On
y avait tabli tout du long une espce de palissade qui le sparait en
deux. D'un ct de cette balustrade, nous montions trs  l'aise; de
l'autre, nous voyions les lords et les ladys s'craser et s'touffer
avec une violence dont les foules anglaises donnent seules l'exemple.
Je pensais,  part moi, que cette distinction, en pleine vue,
dplairait bien chez nous. Au haut de l'escalier, la sparation se
refit plus discrte; les personnes ayant les entres passrent dans
une salle  part. Elles furent admises les premires dans le salon de
la Reine.

On lui avait fabriqu une espce de fauteuil o, monte sur un
marchepied et appuye sur des coussins, elle paraissait tre debout.
Avec son trange figure, elle avait tout l'air d'une petite pagode de
Chine. Toutefois, elle tenait trs bien sa Cour. Les princesses,
suivant l'ordre de l'tiquette, taient places de chaque ct. En
l'absence de la princesse Charlotte qui aurait eu le premier rang, il
tait occup par la duchesse d'York.

Le prince rgent se tenait debout vis--vis de la Reine, entour de
ses frres et de sa maison. Il s'avanait pour parler aux femmes,
aprs qu'elles avaient pass devant la Reine.

Les ambassadrices avaient ou _prenaient_ (car on accusait la comtesse
de Lieven d'une usurpation) le droit de se mettre  la suite des
princesses, aprs avoir fait leur cour et d'assister au reste de la
rception. Je fus charme de profiter de cet usage pour voir bien 
mon aise dfiler toute cette riche et brillante procession. Comme 
cette poque de la vie de la Reine la Cour n'avait lieu qu'une ou deux
fois par an, la foule tait considrable et les prsentations trs
nombreuses.

Nulle part la beaut des anglaises n'tait plus  son avantage. Le
plein jour de deux immenses fentres, devant lesquelles elles
stationnaient, faisait valoir leur teint anim par la chaleur et un
peu d'motion. Les jeunes filles de dix-huit ans joignaient  l'clat
de leur ge la timidit d'un premier dbut qui n'est pas encore de la
gaucherie, et les mres, en grand nombre, conservaient une fracheur
que le climat d'Angleterre entretient plus longuement qu'aucun autre.

 la vrit, quand elles s'avisent d'tre laides, elles s'en
acquittent dans une perfection inimitable. Il y avait des caricatures
tranges; mais, en masse, je n'ai jamais vu une plus belle assemble.

Ce costume insolite, en laissant aux femmes tous leurs avantages, les
dispensait de la grce dont, pour la plupart, elles sont dpourvues,
de sorte que, loin d'y perdre, elles y gagnaient de tout point.
L'usage des paniers a cess depuis la mort de la vieille reine
Charlotte. On a adopt le costume de la Cour de France pendant la
Restauration.

J'avais t prsente lors de mon mariage, mais c'tait dans un autre
local et avec des formes diffrentes. D'ailleurs, j'tais dans ce
temps-l plus occupe de moi-mme que de remarquer les autres et j'en
conserve un trs faible souvenir. Au lieu que la matine que je
passai, en 1816,  Buckingham House m'amusa extrmement.

Le baptme de la petite princesse d'Orlans donna lieu  Twickenham 
une fte telle que le permettait un pareil local. L'empereur
d'Autriche, reprsent par son ambassadeur, le prince Paul Esterhazy,
tait parrain. Il y eut un grand djeuner o assistrent le prince
rgent, le duc et la duchesse d'York, les ducs de Kent et de
Glocester. La vieille Reine et les princesses y vinrent, de Frogmore,
faire une visite.

Je m'tais flatte d'y voir la princesse Charlotte, mais le prince
Lopold arriva seul, charg de ses excuses; un gros rhume servit de
prtexte. Le vritable motif tait sa rpugnance  se trouver avec sa
grand'mre et ses tantes. Elle l'avoua plus tard  madame la duchesse
d'Orlans. Elle l'aimait beaucoup et venait souvent faire des courses
 Twickenham, mais je ne l'y ai jamais rencontre.

On comprend que la journe du baptme fut lourde et fatigante. _Ce
diable charg de princes_, dans une modeste maison bourgeoise, se
portait sur les paules de tout le monde. On fit un grand soupir de
soulagement quand la dernire voiture emporta la dernire Altesse
Royale et la dernire Excellence et que, selon l'expression obligeante
de madame la duchesse d'Orlans, nous nous retrouvmes en famille.

En outre des affaires de l'tat, mon pre tait encore charg d'une
autre ngociation. Le prince de Talleyrand l'avait pri de faire ce
qu'il appelait _entendre raison_  sa femme. Elle s'tait rfugie en
Angleterre pendant les Cent-Jours et, depuis, il l'y retenait sous
divers prtextes. Le fait tait que monsieur de Talleyrand, amoureux
comme un homme de dix-huit ans de sa nice, la comtesse Edmond de
Prigord, se serait trouv gn par la prsence de la princesse. On
comprend, du reste, qu'il ne fit pas cette confidence  mon pre et
qu'il chercha d'autres raisons. Cependant cette commission lui tait
fort dsagrable; il la trouva beaucoup plus facile qu'il ne s'y
attendait.

Madame de Talleyrand, malgr sa btise, avait un bon sens et une
connaissance du monde qui lui firent comprendre que ce qu'il y aurait
de plus fcheux pour le prince et pour elle, serait d'amuser le public
de leurs dissensions intrieures. Madame Edmond tant loge dans sa
maison, elle ne serait plus tenable pour elle  moins de parvenir  la
chasser, ce qui ne pourrait s'accomplir sans scnes violentes. Elle
prit donc son parti de bonne grce et consentit  s'tablir pour les
ts dans une terre en Belgique, que monsieur de Talleyrand lui
abandonna, et  passer ses hivers  Bruxelles.

Elle n'est revenue  Paris que plusieurs annes aprs, lorsque la
sparation tait trop bien constate pour que cela ft remarqu. Elle
fut trs douce, trs raisonnable, et pas trop avide dans toute cette
transaction o elle joua entirement le beau rle. Elle dit  ma mre
ces paroles remarquables:

Je porte la peine d'avoir cd  un faux mouvement d'amour-propre. Je
savais l'attitude de madame Edmond chez monsieur de Talleyrand 
Vienne; je n'ai pas voulu en tre tmoin. Cette susceptibilit m'a
empche d'aller le rejoindre, comme je l'aurais d, lorsque le retour
de l'le d'Elbe m'a force de quitter Paris. Si j'avais t  Vienne,
au lieu de venir  Londres, monsieur de Talleyrand aurait t forc de
me recevoir; et je le connais bien, il m'aurait parfaitement
accueillie. Plus cela l'aurait contrari, moins il y aurait paru....
Au contraire, il aurait t charmant pour moi.... Je le savais bien,
mais j'ai cette femme en horreur.... J'ai cd  cette rpugnance,
j'ai eu tort.... O je me suis trompe, c'est que je le croyais trop
faible pour jamais oser me chasser. Je n'ai pas assez calcul le
courage des _poltrons dans l'absence_! J'ai fait une faute; il faut en
subir la consquence et ne point aggraver la position en se raidissant
contre.... Je me soumets, et monsieur de Talleyrand me trouvera trs
dispose  viter tout ce qui pourrait augmenter le scandale.

Sous ce rapport elle a compltement tenu parole.

La douceur inespre de madame de Talleyrand tait compense pour
monsieur de Talleyrand par les tourments que lui causait madame
Edmond. Elle s'tait passionne pour un autrichien, le comte de Clam,
et, pendant que la femme lgitime lui abandonnait la rsidence de la
rue Saint-Florentin, elle la fuyait sous l'escorte du comte. Monsieur
de Talleyrand en perdait la tte.

Il tait, d'un autre ct, perscut par les dsespoirs de la duchesse
de Courlande, mre de madame Edmond, qui mourait de jalousie des
succs de sa fille auprs de lui. En revanche, la princesse
Tyszkiewicz, galement passionne pour monsieur de Talleyrand, n'tait
occupe qu' lui adoucir la vie et  faire la cour la plus assidue 
l'heureuse rivale  laquelle elle transfrait ses hommages aussi
souvent que monsieur de Talleyrand transfrait son coeur, et, jusqu'
ce que madame Edmond, et peut-tre les annes, l'eussent fix
dfinitivement, cela tait frquent.

Jules de Polignac passa une grande partie de cet t en Angleterre. Il
y tait retenu pour accomplir son mariage avec une cossaise qu'il
avait rencontre  Paris.

Quoiqu'elle portt le beau nom de Campbell, il fallait peu s'arrter
sur la naissance qui n'tait pas lgitime, mais elle tait belle et
fort riche. Sa soeur tait marie  monsieur Macdonald. Mademoiselle
Campbell avait t fiance  un jeune officier tu  la bataille de
Waterloo. L'hiver suivant, elle tait venue chercher  Paris des
distractions  son chagrin. Elle y trouva monsieur de Polignac; il
russit  lui plaire, et obtint la promesse de sa main. Mais cela ne
suffisait pas; miss Campbell tait protestante. Une pareille union
aurait drang l'avenir de Jules; il fallait donc obtenir d'elle de se
faire catholique. C'tait pour travailler  cette abjuration, et
l'instruire dans les dogmes qu'elle consentait  adopter qu'il avait
transport son sjour  Londres. Pendant ce temps, il vivait 
l'ambassade dans la mme commensalit qu' Turin, y djeunant et y
dnant tous les jours. Les vnements n'avaient gure modifi ses
opinions, mais son langage tait plus mesur que l'anne prcdente.

Le mariage civil se fit dans le salon de mon pre. Nous nous rendmes
ensuite  la chapelle catholique, puis  l'glise protestante. Cela
est ncessaire en Angleterre o il n'y a pas d'autres registres de
l'tat civil que ceux tenus dans les paroisses. Je crois d'ailleurs
que miss Campbell n'avait pas encore dclar son abjuration.

Elle a fait payer chrement au pauvre Jules les sacrifices qu'il lui
imposait de son pays et de sa religion. Il est impossible d'tre plus
maussade, plus bizarre et plus dsobligeante. Elle est morte de la
poitrine, trois ans aprs son mariage, laissant deux enfants qui
paraissent avoir hrit de la sant de leur mre aussi bien que de sa
fortune. Jules s'tait conduit trs libralement au moment de son
mariage au sujet des biens de sa femme. Les Macdonald s'en louaient
extrmement. Il a t le meilleur et le plus soigneux des maris pour
sa quinteuse pouse. L'homme priv, en lui, est toujours facile,
obligeant et honorable.




CHAPITRE VI

     Ordonnance qui casse la Chambre. -- Rflexion de la vicomtesse de
     Vaudreuil  ce sujet. -- Ngociation avec les ministres anglais.
     -- Opposition du duc de Wellington. -- Embarras pour fonder le
     crdit. -- Mon retour  Paris. -- Exaltation des partis. --
     Brochure de monsieur Guizot. -- Regrets d'une femme du parti
     ultra-royaliste. -- Monsieur Lain qualifi de bonnet rouge. --
     Griefs des royalistes. -- Licenciement des corps de la maison du
     Roi. -- Le colonel Pothier et monsieur de Girardin. -- Les
     quasi-royalistes. -- Soire chez madame de Duras. -- La coterie
     dite le chteau. -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la
     France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency. --
     Propos tenu par le prince de Poix  monsieur Decazes.


L'ordonnance du 5 septembre qui cassait la _Chambre introuvable_ de
1815 nous causa plus de joie que de surprise. Ses exagrations
furibondes taient incompatibles avec le gouvernement sage de Louis
XVIII. Le parti migr, qui avait conserv quelques reprsentants en
Angleterre, en eut des accs de rage.

Je ne puis m'empcher de raconter un colloque qui eut lieu entre mon
pre et la vicomtesse de Vaudreuil (soeur du duc de Caraman), dame de
madame la duchesse d'Angoulme. Elle se trouvait alors comme voyageuse
 Londres. Elle arriva toute tremblante d'agitation  l'ambassade.
Aprs avoir reu la confirmation de cette incroyable nouvelle, elle
s'adressa  mon pre:

Je vous plains bien, monsieur d'Osmond, vous allez vous trouver dans
une situation terrible.

--Pourquoi donc, madame?

--Comment pouvez-vous annoncer ici un pareil vnement? Casser une
Chambre! Les anglais ne voudront jamais croire que ce soit possible?

Mon pre lui affirma que rien n'tait plus commun dans les usages
britanniques et qu'il n'en rsulterait pas mme de surprise.

Vous m'accorderez bien au moins que, si on cassait le Parlement, on
n'oserait pas avoir assez peu de pudeur pour annoncer en mme temps
des lections et en convoquer un autre?

Voil o en tait l'ducation de nos dames du palais sur les
gouvernements reprsentatifs. Madame de Vaudreuil passait pour avoir
de l'esprit et exercer quelque influence sur madame la duchesse
d'Angoulme. Elle tait une des ouailles favorites de l'abb Latil. Je
pense que toute sa socit n'tait gure plus habile qu'elle sur la
pondration des pouvoirs constitutionnels.

Je ne me rappelle pas, si je l'ai su, comment les ngociations
s'entamrent avec les cabinets de la Sainte-Alliance. Elles taient
arrives au point qu'on tait  peu prs d'accord que l'occupation de
notre territoire pouvait tre abrge en avanant le terme des
payements imposs; mais atteindre ce but tait fort difficile.

Le duc de Wellington s'opposait  voir diminuer l'arme d'occupation,
en reconnaissant pourtant que la dpense qu'elle occasionnait crasait
le pays et rendait plus difficile le remboursement des contributions,
rclames par les puissances, avant de consentir  l'vacuation
complte de la France.

L'arme d'occupation tait  peine suffisante, selon le duc, pour se
faire respecter. Vainement on lui reprsentait qu'elle tait surtout
imposante par sa force morale et qu'une diminution numrique, en
calmant les esprits, en tmoignant de l'intention de librer le sol,
assurerait mieux la scurit de l'arme contre le mauvais vouloir du
pays que ne pourrait faire l'entre de nouveaux bataillons.

Le duc ne voulait pas admettre ces arguments auxquels le ministre
anglais se montrait moins rcalcitrant. Il vint exprs  Londres pour
s'en expliquer. Il tablit surtout qu'en diminuant le contingent
anglais on laisserait trop d'importance relative aux troupes des
autres nations, qu'il lui serait difficile alors de conserver sa
suprmatie et d'empcher les abus qui, en exasprant les habitants,
rendraient le danger plus imminent.

Le cabinet russe tait dispos  se prter  toutes les facilits
qu'on voudrait nous accorder, mais ceux de Vienne et surtout de Berlin
se montraient trs rcalcitrants. Il fallait d'ailleurs s'entendre
entre soi et, lorsqu'on fait la conversation  six cents lieues de
distance, les conclusions sont longues  arriver. On en vint cependant
 peu prs  ce rsultat que la libration du territoire
s'effectuerait en proportion de l'argent pralablement pay.

Maintenant o trouver l'argent? C'tait un second point galement
difficile  rsoudre. Il tait impossible de l'enlever directement aux
contribuables sans ruiner le pays, et, depuis cinquante ans, la France
n'avait pas de crdit. Comment le crer, et l'exploiter tout  la
fois, dans un moment de crise et de dtresse? Cette position occupait
les veilles du cabinet Richelieu; mon pre s'associait  ses
inquitudes et  ses agitations avec un entier dvouement.

Tel tait l'tat politique de la situation lorsque je me dcidai 
venir passer quelques semaines  Paris. Mon frre y tait retenu par
son service auprs de monsieur le duc d'Angoulme. Il logeait chez
moi, de faon qu'en arrivant  l'a fin de dcembre 1816, je me
trouvai en mnage avec lui. Il me prvint que les opinions ultras
avaient redoubl de violence, depuis l'ordonnance du 5 septembre. J'en
eus la preuve quelques instants aprs. La vicomtesse d'Osmond, ma
tante, arriva chez moi; je la savais le type du parti migr de Paris,
comme son mari l'tait du parti migr des gentilshommes de province.

J'vitai soigneusement tout ce qui pouvait engager une discussion;
mais, croyant rester sur un terrain neutre, je m'avisai de vanter un
crit de monsieur Guizot que j'avais lu en route et qui se trouvait
sur ma table. Il tait dans les termes de la plus grande modration et
sur des questions de pure thorie. La vicomtesse s'enflamma
sur-le-champ.

Quoi! le pamphlet de cet affreux monsieur Guizot? Il n'est pas
possible, chre petite, que vous approuviez une pareille horreur!

Mon frre tmoigna son tonnement de la manire dont elle en parlait.
Il n'avait pas lu la brochure, mais il avait entendu monsieur le duc
d'Angoulme en faire grand loge.

Monsieur le duc d'Angoulme! Ah! je le crois bien! peut-tre mme ne
l'a-t-il pas trouve assez jacobine, assez insultante pour les
royalistes...

Et, s'chauffant dans son harnois, elle finit par dclarer le livre
atroce et son auteur pendable. Quant aux lecteurs bnvoles, ils lui
paraissaient galement odieux.

Je vis que Rainulphe m'avait bien renseigne. Les folies taient
encore grandies pendant mon absence.

Je me tins pour avertie; mais mes soins pour viter des discussions,
dont je reconnaissais la complte inutilit, avec un parti o les
personnalits insultantes arrivent toujours au troisime argument,
furent insuffisants. Une prompte retraite tait le seul moyen 
employer contre les querelles. J'y avais recours toutes les fois que
cela tait possible, mais je ne pouvais pas toujours viter les
attaques; alors il fallait bien rpondre, car, si je consentis  fuir
avant l'action, mes concessions n'allaient pas au del. Je ne prtends
pas n'avoir point modifi frquemment mes opinions, mais j'ai toujours
eu le courage de celles du moment.

Ce fut bien peu de jours aprs mon arrive que, causant srieusement
avec une femme d'esprit, trs bonne au fond, qui voulait m'effrayer
sur la tendance modre et conciliante du ministre Richelieu, elle me
dit:

Enfin, voyez, chre amie, les sacrifices qu'on nous impose et combien
cela doit exasprer! Les Cent-Jours cotent plus de dix-huit cents
millions. Eh bien, que nous a-t-on donn pour tout cela, et encore
avec quelle peine? la tte de deux hommes.

Je fis un mouvement en arrire.

Ma chre, rflchissez  ce que vous venez de dire; vous en aurez
horreur vous-mme, j'en suis sre.

Elle fut un peu embarrasse et voulut expliquer qu'assurment ce
n'tait pas dans des ides sanguinaires ni mme de vengeance, mais
qu'il fallait inspirer un salutaire effroi aux factieux et rassurer
les honntes gens (car ce sont toujours les _honntes gens_ au nom
desquels on rclame des ractions) en leur montrant qu'on les
protgeait efficacement.

Au fond, le vritable crime du ministre Richelieu tait de laisser en
repos les fonctionnaires de l'Empire qui remplissaient bien leurs
places. Le parti migr voulait tout accaparer. La Chambre introuvable
et son ministre, Vaublanc, avaient travaill  cette _puration_ (cela
s'appelait ainsi) avec un zle que la sagesse du cabinet avait
arrt. Aussi monsieur Lain, le successeur de monsieur de Vaublanc,
tait-il en butte  une animadversion forcene. On avait tabli qu'il
tait enfant naturel, de sang de couleur, et qu'il avait dress la
guillotine  Bordeaux. De sorte que, dans les salons, on l'appelait
indiffremment le Btard, le Multre, ou le Bonnet rouge. Il est
devenu plus tard l'idole du parti qui l'avait dcor de ces titres,
tous galement invents et sans aucun fondement.

Il faut reconnatre, toutefois, que les royalistes n'taient pas sans
quelques griefs  faire valoir; mais ils tenaient, en grande partie, 
la maladresse de leurs propres chefs. Ainsi, par exemple, en 1814, on
avait form les compagnies rouges de la maison du Roi.

Je conviens, tout d'abord, combien il tait absurde d'ajouter aux
armes, les plus actives et les plus militaires du monde connu, un
corps d'lite, compos de jeunes gens qui n'avaient jamais rien fait
que des voeux contre l'Empire du fond de leur castel. Mais il n'en est
pas moins vrai que la gentilhommerie franaise avait achev de
s'puiser, dans un moment de dtresse gnrale, pour parvenir 
quiper ses fils, les armer, les monter  ses frais et les envoyer
garder le monarque de ses affections.

La plupart de ces jeunes gens avaient trouv le moyen de se rendre 
Gand pendant les Cent-Jours. Ils furent licencis sans recevoir mme
des remerciements. Les chefs tirrent bon et utile parti de leur
situation, mais les simples gardes en furent pour leurs frais. Je ne
prtends pas qu'on dt conserver les compagnies rouges, mais il ne
fallait pas les renvoyer avec cette _dsinvolture_.

Autre exemple: messieurs les capitaines des gardes du corps
dcidrent, tout  coup, que leurs compagnies n'taient pas assez
belles et n'avaient pas l'air suffisamment militaire. Un beau matin
ils les assemblrent, firent sortir des rangs ceux d'entre eux qui
n'atteignaient pas une taille fixe et les avertirent qu'ils ne
faisaient plus partie du corps. Le hasard fit que cette rforme tomba
principalement sur des gardes ayant fait le service  Gand. On leur
donna,  la vrit, un brevet  la suite d'une arme encombre
d'officiers. Ils devaient aller en solliciter l'excution dans des
bureaux qui ne leur taient nullement favorables, et les commis leur
tenaient peu compte de la campagne  Gand qu'ils appelaient _le voyage
sentimental_.

Une circonstance particulire donna lieu  beaucoup de clabauderie. Le
colonel Pothier, voulant se marier, demanda, suivant l'usage,
l'agrment du ministre de la guerre. Au bout de quelques jours, on lui
rpondit qu'il ne pouvait pas se marier, attendu qu'il tait mort.
Fort tonn de cette rvlation, il sortait pour aller aux
informations lorsqu'il vit entrer chez lui le comte Alexandre de
Girardin qui lui prsenta, de la faon la plus obligeante, des lettres
de grce. Le colonel fut indign et s'emporta vivement.

Pendant les Cent-Jours, il avait t retrouver le Roi  Gand. Monsieur
de Girardin, qui commandait dans le dpartement du Nord pour
l'Empereur, avait prsid un conseil de guerre qui condamnait le
colonel Pothier et une douzaine d'autres officiers  mort, pour
dsertion  l'tranger. Il avait oubli cet incident que, dans la
rapidit des vnements, les parties les plus intresses avaient
elles-mmes ignor.

Monsieur de Girardin devait  son talent incontestable pour organiser
les quipages de chasse une existence toute de faveur, et inbranlable
par aucune circonstance politique, auprs des princes de la
Restauration.

Il eut vent le premier de la rvlation faite au colonel Pothier et se
hta d'avoir recours au Roi, esprant que la grce, porte tout de
suite, assoupirait cette affaire. Mais Pothier n'tait pas homme 
prendre la chose si doucement: il dclara qu'il ne voulait pas tre
graci; il ne reconnaissait pas avoir _dsert  l'tranger_. C'tait
un acte infamant dont il ne voulait pas laisser la tache  ses
enfants.

Monsieur de Girardin eut beau faire; il ne put empcher les
criailleries et les haines du parti royaliste de se dchaner contre
lui; mais son talent pour placer les guerrards et faire braconner les
oeufs de perdrix au profit des chasses royales l'a toujours soutenu en
dpit des passions auxquelles, du reste, il a amplement sacrifi par
la suite. Il se vantait, ds lors, de n'avoir repris de service auprs
de l'Empereur, pendant les Cent-Jours, que pour le trahir et d'avoir
conserv une correspondance active avec monsieur le duc de Berry,
espce d'excuse qui m'a toujours paru beaucoup plus odieuse que la
faute dont on l'accusait.

Le parti royaliste avait donc bien quelques plaintes rationnelles 
faire valoir et il les exploitait avec l'aigreur qui lui est propre.
Il acceptait assez volontiers le nom d'_ultra-royaliste_; mais, comme
monsieur Decazes tait devenu sa bte noire, et qu'il avait peine 
tolrer les personnes qui conservaient des rapports avec lui, il nous
donnait en revanche celui de _quasi-royalistes_. Les quolibets ne lui
ont gure manqu; celui-ci tait assez drle; mais souvent il en
adopta de grossiers qui semblaient devoir tre repousss par des gens
se proclamant les organes exclusifs du bon got.

J'eus bientt occasion de voir jusqu'o l'animadversion tait porte
contre le favori du Roi. Je fis ma rentre dans le monde parisien 
une grande soire chez madame de Duras. Je circulais dans le salon,
donnant le bras  la vicomtesse de Noailles, lorsque j'aperus madame
Princeteau. Je l'abordai, lui pris la main, et causai avec elle.

Pendant ce temps, madame de Noailles lchait mon bras et s'loignait.
Elle s'arrta  quelques pas, auprs de la duchesse de Maill. Je
rejoignis ces dames avec lesquelles j'tais extrmement lie.

Nous vous admirons de parler ainsi  madame Princeteau  la face
d'Isral.

--Ah! c'est un courage de dbutante; si elle tait ici depuis huit
jours, elle n'oserait pas.

--Comment voulez-vous que j'aie l'impertinence de passer  ct d'elle
sans lui faire politesse? je dne chez son frre demain.

--Cela ne fait rien, on va chez le ministre et on ne parle ni  madame
Princeteau, ni mme  monsieur Decazes quand on les rencontre
ailleurs.

--Jamais je n'aurai cette grossiret.

--Nous verrons.

--Je vous jure que vous ne verrez pas.

--H bien, vous aurez un courage de lion.

Ces dames avaient raison, car, pour ne point faire une absurde
lchet, il fallait affronter tout, jusqu' _la mode_! Je me dois la
justice de lui avoir rsist. J'ai toujours eu un grain d'indpendance
dans ma nature qui s'opposait  ces exigences de coteries.

 propos de coterie, il s'en tait form pendant mon absence une des
plus compactes. Elle n'avait rien de politique ni de srieux, on
l'avait appele, ou elle s'tait appele, _le chteau_. Quelques
femmes, retenues  Paris pendant l't, avaient pris l'habitude de
passer toutes leurs soires ensemble, comme elles l'auraient fait dans
un chteau de campagne, et y avaient attir les hommes de leur
socit. Rien n'tait plus naturel. Mais, lorsque l'hiver avait ramen
le monde et les assembles nombreuses, elles avaient eu la prtention
d'y transporter leurs nouvelles habitudes. Elles arrivaient ensemble,
s'tablissaient en rond dans un salon, entoures de quelques hommes
admis  leur familiarit, et ne communiquaient plus avec les vulgaires
mortels.

On me fit de grandes avances pour entrer dans ce sanhdrin, compos de
mes relations les plus habituelles. Non seulement je m'y refusai, mais
je m'y dclarai hostile ouvertement et en face. Mon argument principal
pour le combattre (et je pouvais le soutenir sans offenser) tait que
cette coalition enlevait  la socit les personnes les plus faites
pour la parer et la rendre aimable.

Petit  petit les hommes de quelque distinction se retirrent du
_chteau_ qui fut pris en haine par tout ce qui n'en faisait pas
partie. Quelques dames s'obstinrent encore un peu de temps  le
soutenir, mais il se dmolit graduellement. Toutes en taient dj
bien ennuyes lorsqu'elles y renoncrent.

L'exclusif a quelque chose d'insociable qui ne russira jamais en
France, pas plus pour les jeunes femmes que pour les savants ou les
gens de lettres, encore moins pour les hommes politiques.

Madame de Duras s'tait place vis--vis du _chteau_ dans la mme
position que moi. Elle s'en tenait en dehors, quoique personnellement
lie avec tout ce qui le composait. Le duc de Duras n'tant plus de
service, elle avait quitt les Tuileries.

J'allais toujours beaucoup chez elle, mais moins journellement. Elle
logeait dans la rue de Varenne et la distance m'arrtait quelquefois.
J'y trouvais aussi une opposition assez vive au ministre pour me
gner.

Les mcomptes de monsieur de Chateaubriand s'taient prolongs et
aggravs au point de le rendre trs hostile. Ses embarras pcuniaires
s'accroissaient chaque jour et sa mchante humeur suivait la mme
progression. Il conut l'ide d'aller en Angleterre tablir un journal
d'opposition, la presse ne lui paraissant pas suffisamment libre 
Paris pour attaquer le gouvernement du Roi.

Mon pre redoutait fort cet incommode visiteur. Heureusement, les
rpugnances de madame de Chateaubriand, d'une part, et les
sollicitations des _Madames_, de l'autre, le firent renoncer  ce
projet.

Le dsir de faire effet, autant que le besoin d'argent, l'engagrent 
vendre son habitation du Val-du-Loup. Son mcontentement fut port 
l'excs lorsqu'il reconnut que personne ne s'occupait d'un si grand
vnement; il avait pourtant cherch  lui donner le plus de publicit
possible. La maison avait t mise en loterie  mille francs le
billet. Madame de Duras, aussi bien que lui, se persuadait que les
souscripteurs arriveraient de toutes les parties du monde connu et que
l'ingratitude de la maison de Bourbon pour son protecteur serait
tellement tablie devant le public que les indemnits en argent, en
places et en honneurs, allaient pleuvoir sur la tte de monsieur de
Chateaubriand.

Au lieu de cela, la loterie annonce, prne, colporte, ne procura
pas de souscripteurs, personne ne voulut de billet; je crois qu'il n'y
en eut que trois de placs. Mathieu de Montmorency acheta le
Val-du-Loup en remboursement d'un prt fait prcdemment  monsieur de
Chateaubriand. La Cour, le gouvernement, le public, l'tranger,
personne ne s'en mut, et monsieur de Chateaubriand se trouva
dpouill de sa petite maison sans avoir produit l'effet qu'il en
esprait.

L'irritation tait reste fort grande dans son coeur. Il la fallait
bien vive pour le dcider, plus tard,  s'associer aux autres
fondateurs du _Conservateur_. Il n'avait rien de commun avec eux, ni
leurs prjugs, ni leurs sentiments, ni leurs regrets, ni leurs
esprances, ni leur sottise, ni mme leur honntet. Il n'y a aucun
moment de sa vie o ses convenances de position l'aient plus cart de
ses opinions, de ses gots et de ses tendances personnelles. La
plupart des thmes qu'ils soutenaient rpugnaient  son jugement; il
les aurait bien mieux et plus volontiers rfuts s'il s'tait trouv
au pouvoir et appel  les combattre. Au demeurant, il tait bien
maussade  cette poque et il m'en voulait terriblement d'tre
ministrielle.

Au reste, ce n'tait pas la mode parmi ceux qui se prtendaient les
royalistes par excellence. Je me souviens qu' un grand bal chez le
duc de Castries, le prince de Poix, qui pourtant honorait monsieur
Decazes de sa bienveillance, lui frappa sur l'paule en lui disant
tout haut:

Bonsoir, cher tratre.

Monsieur Decazes parut assez surpris de l'interpellation pour
embarrasser le prince de Poix qui, pour raccommoder cette premire
gaucherie, ajouta, avec son intelligence accoutume:

Mais, que voulez-vous, ils vous appellent tous comme cela.

Au fond, le prince de Poix disait la vrit, mais la navet tait un
peu forte. Monsieur Decazes fut trs dconcert et probablement fort
irrit.

S'il est vrai, comme je le crois, qu'il se soit un peu trop jet dans
une raction vers la gauche dans les annes 1817 et 1818, certes le
parti royaliste peut bien se reprocher de l'y avoir pouss. Il est
impossible que des insultes aussi ritres ne finissent pas par
exasprer; et, sans en avoir la conscience, l'homme d'tat ne rsiste
pas constamment au besoin de dfendre, peut-tre mme de venger,
l'homme priv.

Monsieur Decazes aurait trouv de grandes facilits  exercer des
reprsailles s'il avait voulu, car,  cette poque, le Roi ne lui
aurait rien refus; mais sa nature est bienveillante.




CHAPITRE VII

     Ngociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre. -- Il
     amne monsieur Baring chez mon pre. -- Confrence avec lord
     Castlereagh. -- Arrive de messieurs Baring et Labouchre 
     Paris. -- Esprances trompes. -- Dner chez la marchale Moreau.
     -- Brochure de Salvandy. -- Influence du gnral Pozzo sur le duc
     de Wellington. -- Soire chez la duchesse d'Escars. -- Monsieur
     Rubichon. -- L'emprunt tant conclu, l'opposition s'en plaint.


J'ai dj dit que toutes les sollicitudes du gouvernement portaient
sur la libration du territoire et que cette ngociation se trouvait
ramene  une question d'argent. Ouvrard, le plus intelligent s'il
n'est le plus honnte des hommes de finance, s'offrit  la traiter. Il
proposa plusieurs plans.

Les capitalistes franais, consults, dclarrent unanimement qu'il
n'y avait aucun fond  faire sur le crdit. Monsieur Laffite, entre
autres, se moqua hautement de la pense d'un emprunt et dit
textuellement  Pozzo, dont il tait le banquier et qui s'tait charg
de le sonder, que la France ne trouverait pas un petit cu  emprunter
sur aucune place de l'Europe.

Cet esprit de la Bourse de Paris dsolait notre cabinet plus encore
comme symptme que comme rsultat. Car les puissances, et surtout la
Prusse, n'acceptaient pas la garantie de capitalistes franais et
voulaient que l'emprunt ft consenti par des trangers. Si donc les
banquiers franais s'taient prsents, il y aurait eu une difficult
d'un autre genre  les conduire.

Ouvrard seul persistait  soutenir la possibilit de rtablir le
crdit. On lui donna mission pour s'en occuper et il partit pour
Londres. Il se mit en rapport avec mon pre qu'il sduisit par des
aperus les plus spcieux et, en apparence, les plus clairs. Il ne
doutait jamais de rien. Au bout de peu de semaines, Ouvrard l'avertit
que l'emprunt tait fait  des conditions fort avantageuses dont il
envoyait le dtail  monsieur Corvetto. Les maisons Baring et
Labouchre s'en chargeaient; il ne restait plus qu'une difficult;
elle n'tait pas de sa comptence.

Messieurs Baring et Labouchre ne demandaient en aucune faon la
garantie de l'chiquier, mais seulement l'assurance qu'en se chargeant
de l'opration ils ne feraient rien de contraire aux intentions du
gouvernement et qui pt nuire aux intrts anglais. Ils dsiraient
s'en expliquer avec mon pre.

La confrence eut lieu. Monsieur Baring y fut conduit par Ouvrard. Il
se dclara prt  traiter ds que lord Castlereagh l'y aurait
autoris. Mon pre se rendit chez le ministre; ils tombrent d'accord
de ce qu'il convenait de faire pour mnager les autres puissances, et
principalement les susceptibilits du duc de Wellington. Le lendemain,
mon pre conduisit messieurs Baring et Labouchre chez lord
Castlereagh; il les y laissa.

Peu de temps aprs, ces messieurs revinrent lui demander leurs
passeports. Non seulement le ministre avait autoris mais il avait
approuv et avait t jusqu' dire que ces messieurs feraient un acte
de bon citoyen anglais en se chargeant de cette transaction, qu'ils
rendraient un service minent  l'Europe entire. Ils taient
enchants.

Monsieur Baring ajouta que lord Castlereagh lui avait recommand, en
souriant, de dbarquer chez le duc de Wellington et de prendre ses
conseils, attendu que Sa Grce avait des prtentions toutes
particulires  l'habilet en matire de finances et y attachait
infiniment plus de prix qu' ses talents militaires. Ils partirent le
soir mme en compagnie d'Ouvrard qui les devana et arriva en
courrier.

Quoique le secret ft essentiel, j'tais au courant de ce qui se
passait et bien heureuse comme on peut croire, d'autant que Pozzo
m'annonait les dispositions du duc excellentes et qu'on ne semblait
avoir aucun autre obstacle  vaincre. Aussi c'tait avec une
satisfaction que je dissimulais de mon mieux, que j'entendais chaque
jour [discuter] sur l'absurde crdulit du cabinet qui avait eu la
folle ide de pouvoir faire un emprunt. Chacun avait connaissance d'un
banquier, ou d'un agent de change, qui lui avait dmontr la vanit
d'un tel projet. Il est vrai qu'on en riait  la Bourse.

Deux heures aprs son arrive  Paris, Ouvrard tait chez moi. Il
avait vu nos ministres; il avait vu le duc de Wellington; il avait vu
Pozzo: il tait radieux. Ce dernier ne tarda pas  nous rejoindre,
enchant de sa propre visite au duc. Je me rappelle que nous dnions
en trs petit comit chez monsieur Decazes; je laisse  penser si nous
tions joyeux.

Le lendemain matin, je reus un billet de Pozzo qui me disait de
l'attendre afin de pouvoir crire  Londres aprs l'avoir vu. Le duc
l'avait envoy chercher. Il entra chez moi la figure toute dcompose.
Messieurs Baring et Labouchre taient arrivs; rien n'tait conclu;
Ouvrard avait pris ses voeux pour des faits accomplis: ou il s'tait
tromp, ou il avait voulu tromper pour faire un coup de Bourse, ce
dont il tait bien capable. Mais enfin, loin que ces messieurs eussent
consenti les arrangements qu'il avait apports comme conclus, ils
dclaraient n'avoir ni accept, ni mme discut aucune proposition.
Ils ne venaient que pour couter ce qu'on leur demanderait. Ils
avaient au moment mme une confrence avec monsieur Corvetto; mais,
d'aprs ce qu'ils avaient laiss entendre au duc des bases sur
lesquelles ils consentiraient  traiter, elles taient toutes
diffrentes des paroles portes par Ouvrard et tellement onreuses
qu'il tait presque aussi impossible de les accepter que de se passer
d'un emprunt. La chute tait profonde de notre joie de la veille. Je
la sentis doublement et pour Paris et pour Londres.

C'tait un grand dboire pour mon pre qui semblait pris pour dupe. Je
crois bien qu'Ouvrard avait jou tout le monde en russissant avec
beaucoup d'adresse  viter des paroles explicites sur l'tat de la
ngociation; mais, lui-mme, je pense, s'tait tromp dans ses propres
finesses et avait espr que ces messieurs, aprs leur dmarche
vis--vis du cabinet anglais et leur voyage  Paris, se trouveraient
trop engags pour reculer et accepteraient, ou  peu prs, ses plans
sur l'emprunt.

Je crois aussi que monsieur Baring, avec lequel il s'tait
principalement abouch  Londres et qui tait bien plus facile en
affaires que monsieur Labouchre, s'tait montr plus dispos  la
transaction telle qu'elle tait offerte. Il est assez probable que,
pendant le voyage qu'ils firent dans la mme voiture, monsieur
Labouchre n'avait pas employ inutilement son loquence  engager son
collgue  profiter des ncessits de la France pour lui imposer de
plus rudes conditions.

Ce qu'il y a de sr, c'est que les trois confrences que mon pre
avait eues avec ces messieurs, en prsence d'Ouvrard  la vrit, lui
avaient laiss l'impression que les bases de la transaction taient
arrtes. Cela tait si peu exact que, lorsqu'ils sortirent du cabinet
de monsieur Corvetto, le jour de leur arrive  Paris, tout tait
rompu.

Je ne suivrai pas le dtail de la manire dont la ngociation fut
renoue. Le duc de Wellington ne s'y pargna pas. Quand une fois on
lui avait fait adopter une ide et qu'on parvenait  la lui persuader
_sienne_, il la suivait avec persvrance. Pozzo excellait dans cet
art, et c'est un des grands services qu'il a rendus  la France dans
ces temps de douloureuse mmoire o notre sort dpendait des caprices
d'un vieil enfant gt.

Je me rappelle une circonstance o ce jeu eut lieu devant nous d'une
faon assez plaisante. Monsieur de Barante, parlant  la tribune comme
commissaire du Roi dans je ne sais quelle occasion, dsigna l'arme
d'occupation par l'pithte de _cent cinquante mille garnisaires_.
L'expression tait juste, mais le duc de Wellington fut courrouc 
l'excs et on eut grand'peine  l'apaiser.

Peu de jours aprs, je dnai chez la marchale Moreau avec une partie
de nos ministres. Ils arrivrent dsols. Il avait paru le matin une
petite brochure intitule _La France et la Coalition_, c'tait le
premier ouvrage d'un trs jeune homme, Salvandy. Il tait crit avec
un patriotisme plein de coeur et de talent, et tout franchement il
appelait la nation aux armes contre les cent cinquante mille
garnisaires.

On tait en pleine ngociation pour l'emprunt et pour la rduction de
l'arme d'occupation. Pour russir, il fallait maintenir la bonne
humeur du duc et on redoutait l'effet que cette brochure allait
produire sur lui. Le duc de Richelieu tait constern; monsieur
Decazes partageait son inquitude. Il avait la brochure dans sa poche;
il en montra quelques phrases  Pozzo: elles lui parurent bien
violentes.

Cependant, dit-il, si le duc n'en a pas encore entendu parler, nous
nous en tirerons.

Aprs s'tre fait attendre une heure, suivant son usage, le duc
arriva avec son sourire impassible sur son ci-devant beau visage, et
son: Ah! oui! Ah! oui! au service de tout le monde; c'tait signe de
bonne humeur.

Pozzo me dit: Le duc ne sait rien.

Puis, s'adressant au duc de Richelieu qui tait  ct de moi:

Soyez tranquille; je me charge de votre affaire.

Il s'loigna des ministres avec une sorte d'affectation, prit l'air
trs grognon, dit  peine un mot pendant le dner et eut soin de
laisser remarquer sa maussaderie.

 peine le caf pris, il entrana le duc sur un canap et lui parla
avec fureur de cette affreuse brochure et de la ncessit de se runir
pour en porter les plaintes les plus amres. Il n'y avait plus moyen
de supporter de pareilles insolences, etc.

Le duc, tout pouff de cette sortie, lui demanda des dtails sur la
brochure. Il lui en rapporta des phrases dont il eut soin d'envenimer
les expressions. Le duc s'occupa  calmer les violences de
l'ambassadeur, le pria de ne faire aucune dmarche sans tre entendu
avec lui, promit de lire la brochure et lui donna rendez-vous pour le
lendemain matin.

Pozzo vint reprendre son chapeau qui se trouvait prs de moi et me
dit:

Prvenez-les que tout est accommod, et partit sans avoir chang
une parole avec nos ministres.

Le duc, en revanche, se rapprocha d'eux et fit mille frais pour
compenser la mauvaise humeur de son collgue de Russie. Le lendemain
matin, Pozzo se rendit chez le duc. Celui-ci avait lu la brochure;
sans doute elle tait inconvenante, mais moins que le gnral Pozzo ne
l'avait annonc. Les phrases rptes la veille taient moins
offensantes, l'pithte la plus insultante ne s'y trouvait pas; puis
c'tait l'oeuvre d'un tout jeune homme qui n'avait aucune importance
personnelle; enfin la lecture n'avait pas excit la colre du duc
autant que celle de Pozzo.

Celle-ci s'tait un peu apaise pendant la nuit. Il se laissa
persuader par l'loquence du duc et consentit  ne point faire
d'clat, d'autant qu'il avait appris que le gouvernement franais
tait indign et dsol de cette intempestive publication. Il fut donc
convenu qu'on la tiendrait pour non avenue; tout au plus en ferait-on
mention _amiablement_ pour tmoigner en avoir connaissance et n'en
tenir aucun compte.

Nous nous amusmes fort de cette espce de proverbe. On comprend que
Pozzo n'abusait pas de ces formes et qu'il en usait assez sobrement
pour que le duc ne pt jamais se douter de l'empire qu'il exerait sur
lui.

Il ne faut pourtant pas croire que le duc de Wellington ft un homme
nul. D'abord, il avait l'instinct de la guerre  un haut degr
quoiqu'il en st mal la thorie, et le jugement sain dans les grandes
affaires quoique dpourvu de connaissances acquises. Avec peu de
moralit dans quelques parties de sa conduite, il tait minemment
loyal et franc, c'est--dire qu'il ne cherchait jamais  dissimuler sa
pense du jour, ni son engagement de la veille; mais une fantaisie
suffisait pour faire changer sa volont du tout au tout. C'tait 
combattre ses frquents caprices,  empcher qu'ils ne dirigeassent
ses actions, que le gnral Pozzo s'employait habilement, et souvent
avec succs. Le duc l'coutait d'autant plus volontiers qu'il le
savait dans sa dpendance par l'vnement de 1815 dont j'ai dj rendu
compte.

Les ngociations pour l'emprunt avaient t reprises et tout tait
conclu; on devait signer le lendemain. J'allai passer la soire chez
la duchesse d'Escars, aux Tuileries (son mari tait premier matre
d'htel). Je fus frappe, en arrivant, de voir un groupe nombreux au
milieu du salon. Un homme y prorait.

C'tait un certain Rubichon, espce de mauvais fou, qui avait fait des
banqueroutes  peu prs frauduleuses dans plusieurs contres, mais qui
n'en tait pas moins l'oracle du parti ultra et le financier du
pavillon de Marsan. Pour se mieux faire entendre, il tait mont sur
les barreaux d'une chaise et dominait la foule de la moiti de sa
longue et maigre personne. Il prophtisait malheur au gouvernement du
Roi, accumulait argument sur argument pour prouver le dsordre des
finances, l'impossibilit de payer l'impt et la banqueroute
immanquable avant quinze jours. Pour complter le scandale de cette
parade, dans le palais mme du Roi et  la clart des bougies qu'il
payait, monsieur Rubichon avait pour auditeurs monsieur Baring et
monsieur Labouchre.

Je remarquai en cette occasion l'attitude diffrente de ces deux
hommes. Baring haussait les paules et, au bout de peu d'instants,
s'loigna. Monsieur Labouchre coutait avec une grande attention,
hochait la tte, sa physionomie se rembrunissait et il prouvait ou
feignait de l'anxit. Je sus que le lendemain, lorsqu'il s'agit de
signer, il voulut faire valoir les inquitudes de Rubichon pour
aggraver les conditions; mais la franche loyaut de Baring s'y opposa,
et il combattit lui-mme les arguments de son associ.

Il n'en restait pas moins vrai que les plus intimes serviteurs du Roi
avaient fait tout ce qui dpendait d'eux pour augmenter les embarras
de la position. Ils continurent leurs manoeuvres. Ils avaient, la
veille, dclar l'emprunt impossible  aucun taux; le lendemain, ils
le trouvrent trop onreux; et, aprs avoir proclam l'augmentation
imminente de l'arme d'occupation qui devait, selon eux, s'emparer de
nos places fortes, ils se plaignirent amrement que la conclusion de
l'emprunt n'ament qu'une rduction de trente mille hommes. Voil le
langage des soi-disant amis.

L'opposition, de son ct, faisait des phrases sur ce qu'on ne devait
pas expulser les trangers avec de l'_or_ mais avec du _fer_.
C'taient autant de nouveaux Camilles. Cela tait assurment d'un fort
beau patriotisme; mais, hlas! il y avait autour de nos frontires un
million de _Brennus_ tout prts  leur rpondre: _Malheur aux
vaincus!_

 la Bourse, les mmes gens, qui se riaient de piti quand monsieur
Corvetto avait annonc le dsir de faire un emprunt et le dclaraient
impossible  aucun prix, se plaignaient de n'en tre pas chargs et
protestaient qu'ils l'auraient pris  des termes moins onreux, de
manire que ce succs inespr fut tellement attnu par les haines de
parti qu'il n'en resta presque rien au gouvernement du Roi.

J'en fus aussi surprise que dsappointe. Depuis plusieurs mois, je
voyais ngocier cette affaire; je l'avais sue faite et manque
plusieurs fois. J'avais suivi les craintes et les esprances de tous
ces bons esprits, de tous ces coeurs patriotiques. Je savais les
insomnies qu'ils avaient prouves, les anxits avec lesquelles on
avait attendu un courrier de Berlin..., un assentiment de Vienne....
Je voyais l'emprunt fait  un taux supportable par des capitalistes
trangers inspirant assez de confiance aux puissances pour qu'elles
consentissent  des termes de payements qui le rendaient possible.
Elles nous donnaient un tmoignage immdiat de leur bonne foi en
retirant trente mille hommes de l'arme d'occupation. Il tait
prsumable, ds lors, que l'vacuation complte du territoire suivrait
prochainement, et la suite l'a prouv.

C'tait assurment le plus beau succs qu'une administration, place
dans une position aussi difficile, pt obtenir; mais il lui fallait
interroger sa propre conscience pour en jouir, car, amis et ennemis,
tout le monde l'avait si bien escompt par avance que l'effet en fut
fort attnu.

Le duc de Richelieu tait un des hommes qui pouvait le mieux se
replier sur son noble coeur et se trouver suffisamment pay par les
services qu'il rendait. Je dis _lui_, particulirement, parce que la
confiance inspire par sa loyaut avait contribu plus qu'aucune autre
chose au succs de la ngociation; mais ses collgues avaient partag
ses veilles et ses travaux; ils mritaient une part de reconnaissance
si les nations savaient en avoir quand elles souffrent.

Pour moi, qui ne me piquais pas d'autant de philosophie, je fus
indigne de cette ingratitude; Pozzo en rugissait.




CHAPITRE VIII

     Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le
     mariage de mon frre avec mademoiselle Destillires est convenu.
     -- Scne aux Tuileries. -- Le Roi est malade. -- Le _Manuscrit de
     Sainte-Hlne_. -- Lectures chez mesdames de Duras et d'Escars.
     -- Succs de cette publication apocryphe.


J'avais fait ma cour en arrivant, mais je n'avais pas vu madame la
duchesse de Berry qu'un commencement de grossesse retenait chez elle.
Je l'aperus pour la premire fois au bal chez le duc de Wellington;
elle me parut infiniment mieux que je ne m'y attendais.

Sa taille, quoique petite, tait agrable; ses bras, ses mains, son
col, ses paules d'une blancheur clatante et d'une forme gracieuse;
son teint beau et sa tte orne d'une fort de cheveux blond cendr
admirables. Tout cela tait port par les deux plus petits pieds qu'on
pt voir. Lorsqu'elle s'amusait ou qu'elle parlait et que sa
physionomie s'animait, le dfaut de ses yeux tait peu sensible; je
l'aurais  peine remarqu si je n'en avais pas t prvenue.

Son tat l'empchait de danser; mais elle se promena plusieurs fois
dans le bal donnant le bras  son mari. Elle n'avait ni grce, ni
dignit.

Elle marchait mal et les pieds en dedans; mais ils taient si jolis
qu'on leur pardonnait, et son air d'excessive jeunesse dissimulait sa
gaucherie.  tout prendre, je la trouvai bien. Son mari en paraissait
fort occup ainsi que Monsieur (le comte d'Artois) et madame la
duchesse d'Angoulme. Quant  monsieur le duc d'Angoulme, il s'y
trouvait si mal  son aise que, ds qu'il entrait dans un salon, sa
seule pense tait le dsir d'en sortir et qu'il n'y restait jamais
plus d'un quart d'heure, se contentant de faire acte de prsence quand
cela tait indispensable.

Madame la duchesse de Berry tait arrive en France compltement
ignorante sur tout point. Elle savait  peine lire. On lui donna des
matres. Elle aurait pu en profiter, car elle avait de l'esprit
naturel et le sentiment des beaux-arts; mais personne ne lui parla
raison, et, si on chercha  lui faire apprendre  corcher un clavier
ou  barbouiller une feuille de papier, on ne pensa gure, en
revanche,  lui enseigner son mtier de princesse.

Son mari s'amusait d'elle comme d'un enfant et se plaisait  la gter.
Le Roi ne s'en occupait pas srieusement. Monsieur y portait sa
facilit accoutume. Madame la duchesse d'Angoulme, seule, aurait
voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et
dominatrices.

Madame la duchesse de Berry commena par la craindre, et bientt la
dtesta. Madame la duchesse d'Angoulme ne fut pas longtemps en reste
sur ce sentiment que monsieur le duc de Berry combattit faiblement;
car, tout en rendant justice aux vertus de sa belle-soeur, il n'avait
aucun got pour elle. Menant, d'ailleurs, une vie plus que lgre, il
ne se souciait pas de contrarier sa femme et lui soldait en
complaisances les torts qu'il avait d'un autre ct.

C'tait un bien mauvais calcul pour tous deux, car la petite princesse
avait fini par devenir aussi exigeante que maussade. Son mari lui
rptait sans cesse qu'elle ne devait faire que ce qui l'amusait et
lui plaisait, ne se gner pour personne et se moquer de ce qu'on en
dirait. De toutes les leons qu'on lui prodiguait, c'tait celle dont
elle profitait le plus volontiers et dont elle ne s'est gure carte.

Il tait curieux de lui voir tenir sa Cour, ricanant avec ses dames et
n'adressant la parole  personne. Il n'y a pas de pensionnaire qui ne
s'en ft mieux tire, et pourtant, je le rpte, il y avait de
l'toffe dans madame la duchesse de Berry. Une main habile en aurait
pu tirer parti. Rien de ce qui l'entourait n'y tait propre, except
peut-tre la duchesse de Reggio, sa dame d'honneur; mais elle n'avait
aucun crdit. Cette nomination avait fait honneur au bon jugement de
monsieur le duc de Berry et  la sagesse du Roi.

Madame la marchale Oudinot, duchesse de Reggio, reprsentait le
rgime imprial  la nouvelle Cour d'une faon si convenable et si
digne que personne n'osait se plaindre de la situation o on l'avait
place, quoique les charges de Cour excitassent particulirement
l'envie du parti royaliste qui les regardait comme sa proprit
exclusive.

Il avait fallu  la duchesse beaucoup de tact et d'esprit pour fonder
sa position dans un monde tout nouveau et tout hostile. Elle y avait
russi sans aucune assistance, car le marchal Oudinot, brave soldat
s'il en fut, ne savait que jouer, fumer, courir les petites filles et
faire des dettes. Il fallait donc que sa femme et de la considration
pour deux et elle y russissait. Ajoutons que le marchal avait de
grands enfants d'une premire femme dont elle avait su se faire
adorer.

Il aurait t bien heureux qu'elle prit de l'ascendant sur madame la
duchesse de Berry; cela n'arriva pas. La duchesse de Reggio lui
inspirait du respect; elle avait recours  elle pour rparer ses
gaucheries, mais elle la gnait: elle n'avait pas de confiance en elle
et,  proportion que sa conduite est devenue plus lgre, elle s'en
est loigne davantage.

Je ne comptais rester que peu de semaines  Paris; un vnement de
famille m'y retint plus longtemps que je n'avais prsum. J'avais
trouv mon frre en grande coquetterie avec mademoiselle Destillires.
Nous l'avions connue dans sa trs petite enfance. Elle tait
ravissante et ma mre en raffolait. Il parat que, ds lors, elle
disait ne vouloir pouser que monsieur d'Osmond.

La mort de ses parents l'avait laisse hritire d'une immense fortune
et matresse de son sort. Sa main tait demande par les premiers
partis de France, et mon frre ne songeait point  se mettre sur les
rangs; mais elle lui fit de telles avances qu'il en devint sincrement
pris et s'engagea, quoique avec rticence, dans le bataillon des
prtendants. Elle ne l'y laissa pas longuement dans la foule. Au bout
de peu de temps, elle l'autorisa  charger mon pre de la demander en
mariage, pour la forme,  son oncle qui tait son tuteur mais dont
elle ne dpendait en aucune faon.

Cet oncle s'tait accoutum  l'ide qu'elle resterait fille et qu'il
continuerait  disposer de sa fortune. Ce sort lui paraissait assez
doux pour en souhaiter la prolongation indfinie. Ainsi, loin de
combattre les rpugnances de mademoiselle Destillires  accepter les
partis qu'on lui avait jusqu'alors proposs, il cherchait  les
accrotre en lui faisant insinuer, par des personnes  sa dvotion,
que sa sant, trs dlicate, lui rendait le clibat ncessaire.

Lors donc que la lettre _officielle_ de mon pre lui fut remise, par
un ami commun, monsieur de Bongard articula trs poliment un refus
absolu et alla rendre compte  sa nice de la demande et de la
rponse, fonde, comme  l'ordinaire, sur ce qu'elle ne voulait pas se
marier.

Vous vous tes tromp, mon oncle, je ne voulais pas pouser les
autres; mais je veux pouser monsieur d'Osmond.

Monsieur de Bongard pensa tomber  la renverse. Il fallut bien
reprendre ses paroles, mais tous ses soins furent employs  retarder
le mariage. Soit qu'il se flattt de quelque circonstance qui pt le
faire rompre, soit qu'il et besoin d'un long intervalle pour
rgulariser l'illgalit de la gestion de sa tutelle, porte  un
point fabuleux autant, je crois, par incurie que par malversation, il
puisait tous les prtextes pour gagner du temps.

Les jeunes gens, en revanche, taient trs presss et me demandaient
de rester de jour en jour, prtendant que mon dpart fournirait un
argument de plus  monsieur de Bongard pour loigner la noce. Il en
vint pourtant  ses fins, car le mariage, arrang au mois de fvrier
et qui devait, s'accomplir le premier, le dix, le vingt de chaque
mois, n'eut lieu qu'en dcembre.

Quoique le mariage de mademoiselle Destillires ft de toutes les
nouvelles du jour celle qui m'intressait le plus, je m'occupais
encore cependant des vnements publics; et je fus trs consterne, un
matin, en apprenant que le roi Louis XVIII tait trs mal. Il donna de
vives inquitudes pendant un moment.

La loi d'lection se discutait  la Chambre des dputs. Les princes
taient en opposition directe au gouvernement, car alors le cabinet
tait compos de gens raisonnables. Monsieur le duc de Berry ameutait
contre la loi et, dans une soire chez lui, cabala tout ouvertement
pour grossir l'opposition. Le Roi en fut inform, le fit appeler, et
le tana vertement.

Monsieur le duc de Berry se plaignit  son pre et  sa belle-soeur.
Ils mirent en commun leurs griefs, s'chauffrent les uns les autres,
et enfin, le soir aprs le dner, Monsieur, portant la parole, les
exposa durement au Roi. Le Roi rpondit vivement. Madame et le duc de
Berry s'en mlrent; la querelle s'exalta  tel point que Monsieur dit
qu'il quitterait la Cour avec ses enfants.

Le Roi rpondit qu'il y avait des forteresses pour les princes
rebelles. Monsieur rpliqua que la charte n'admettait pas de prison
d'tat (car cette pauvre charte est invoque par ceux qui l'aiment le
moins) et on se quitta sur ces termes amicaux. Monsieur le duc
d'Angoulme avait seul gard un complet silence. Le respect d au pre
rachetait en lui le respect d au Roi, de faon qu'il se serait fait
scrupule de donner tort ou raison  aucun des deux.

La colre une fois passe, tous furent fchs de la violence des
paroles. Le pauvre Roi pleurait le soir en en parlant  ses ministres;
mais cette scne l'avait tellement prouv qu'elle avait arrt la
digestion de son dner. La goutte dans l'estomac s'y ajouta; il pensa
touffer dans la nuit et, pendant plusieurs jours conscutifs, il fut
assez mal.

Ce fut une occasion pour sa famille de lui tmoigner une affection 
laquelle il feignait de croire pour acqurir un peu de repos, mais
dont il faisait peu d'tat. Le public savait aussi bien que le Roi
l'opposition des princes; et la plaisanterie du moment tait d'appeler
les boules noires mises au scrutin les _prunes de Monsieur_.

Je m'applique  ne point parler des vnements connus sur lesquels je
ne sais aucun dtail particulier. Ainsi je ne dirai rien de la
reprsentation de _Germanicus_, tragdie de monsieur Arnault, alors
proscrit de France, qui exalta au dernier degr les passions des
partis imprialiste et royaliste.

Les sages prcautions prises par l'autorit pour empcher une
collision entre les jeunes gens de l'ancienne arme et les gardes du
corps leur parurent  tous entaches de partialit, et les deux partis
se proclamrent lss et perscuts par l'autorit. On pourrait
peut-tre en conclure qu'elle avait t seulement sage et paternelle;
mais les hommes, quand ils sont anims par la passion, ne jugent pas
si froidement et la fermentation tait reste grande.

C'est dans ce moment que je reus de Londres le premier exemplaire du
_Manuscrit de Sainte-Hlne_. Je le lus avec un extrme intrt; mais
je me rappelle avoir mand  ma mre qu'il arrivait trop  propos et
rpondait trop bien aux passions du moment pour me permettre de croire
 son authenticit. C'tait le manifeste du parti bonapartiste tel
qu'il existait en ce moment  Paris, et il tait presque impossible de
penser que, trac au del de l'Atlantique, il pt arriver prcisment
 l'instant opportun. Au reste, il me parut tellement propre  servir
de mche que je ne voulus prendre aucune part  faciliter l'explosion.
Ce livre, renferm sous clef, ne sortit pas de chez moi et je n'en
soufflai mot.

Le surlendemain, madame de Duras me demanda si mes lettres de Londres
parlaient d'un crit de l'Empereur. Je rpondis hardiment que non. Au
bout d'une dizaine de jours, je reus un petit billet d'elle pour me
recommander de ne pas manquer  venir passer la soire chez elle. J'y
trouvai une cinquantaine de personnes runies, la table, les bougies,
le verre d'eau sucre de rigueur pour le lecteur; on allait commencer.
Quoi? le _Manuscrit de Sainte-Hlne_! La mme reprsentation se
renouvela le lendemain chez la duchesse d'Escars.

Pendant ces soires, j'tais poursuivie d'une ide que je ne pouvais
chasser. Je voyais Bonaparte apprenant que, chez le marchal Duroc,
une troupe de chambellans et de dames du palais taient runis pour
entendre et se passionner du rcit bien pathtique de l'expulsion de
Louis XVIII de Mitau, des gardes du corps pleurant sur ses mains, de
Madame leur distribuant ses diamants pour les empcher de mourir de
faim, de leur vieux Roi les bnissant, de l'abb Marie quittant
volontairement un monde o l'injustice seule triomphait, etc., et
toute la socit imprialiste, mue jusqu'aux larmes, surprise par
l'entre de l'Empereur au milieu d'elle!

Quelles auraient t ses frayeurs! Comme Vincennes aurait t peupl
le lendemain! Au reste, personne ne s'y serait risqu. Grce au ciel,
et honneur en soit rendu  la Restauration, la lecture, chez les dames
que je viens de citer, pouvait tre dplace, inconvenante, dangereuse
mme pour le pays; mais elle ne pouvait troubler la scurit de ceux
qui y assistaient.

Jamais aucune publication, de mon temps, n'a fait autant d'effet. Il
n'tait plus permis d'lever un doute sur son authenticit, et, plus
on avait approch l'Empereur, plus on soutenait l'ouvrage de lui.

Monsieur de Fontanes reconnaissait chaque phrase. Monsieur Mol
entendait le son de sa voix disant ces mmes paroles. Monsieur de
Talleyrand le voyait les crire. Le marchal Marmont retrouvait des
expressions de leur mutuelle jeunesse dont lui seul avait pu se
servir, etc. Et tous et chacun taient lectriss par cette manation
directe du grand homme.

Je finis par me laisser persuader, tout en conservant mon tonnement
de l'-propos de la publication: tant de gens plus comptents
affirmaient reconnatre l'auteur qu'il y aurait eu de l'obstination 
en douter.

Je restais persuade de l'inopportunit de ces lectures. Toutefois,
les gens qui s'y prtaient taient de nature  lever tous les
scrupules que j'avais conus.

Je possdais deux exemplaires de la brochure, et je trouvai qu'il n'y
avait plus que de la dsobligeance  les tenir enferms. Je les prtai
donc et ne tardai pas  m'en repentir, car chaque matin je recevais
vingt billets qui me les demandaient. On se faisait inscrire  tour de
rle pour les obtenir.

Aucune mystification n'a eu un succs plus complet ni plus utile  un
parti. La semi-publicit ajoutait tout le prix de la mode et du fruit
dfendu  un ouvrage devenu une sorte de manifeste; et les lectures
faites en commun, appelant cette espce d'lectricit que les hommes
runis exercent les uns sur les autres, le rendaient d'autant plus
propre  exciter toutes les passions. Je n'ai jamais assist  une de
ces reprsentations dans une socit imprialiste; mais,  en juger
par l'effet qu'elles faisaient dans nos salons bourbonniens, on peut
supposer qu'elles remuaient profondment les mes, exaltaient toutes
les haines et tous les regrets.

Le manuscrit de Sainte-Hlne restera au moins fameux dans les
cabinets des bibliophiles comme contrefaon. Il est de monsieur
Bertrand de Novion qui n'a aucune autre rputation littraire, n'a
jamais vu l'Empereur de prs et n'a eu de rapports avec lui que
pendant les Cent-Jours.

Je sais bien que, depuis que l'auteur est connu, on a beaucoup dit
qu'il tait impossible de s'y mprendre; mais, au moment o cette
brochure parut, il tait encore plus impossible d'lever un doute sans
se faire lapider.

(_Note de 1841_).--Aprs avoir profit vingt-cinq ans du succs de
cette publication et en avoir mme reu le salaire, monsieur Bertrand
de Novion vient d'en restituer l'honneur  son vritable auteur,
monsieur de Chteauvieux. J'avais eu rvlation de son nom dans le
temps; mais les habitudes, les relations, les opinions de monsieur de
Chteauvieux, toutes hostiles  l'Empire, m'avaient loigne d'y
attacher aucune importance. Il faut son assertion, la reproduction du
manuscrit crit de sa main et l'aveu de monsieur Bertrand de Novion
pour y croire  l'heure qu'il est.




CHAPITRE IX

     Monsieur de Villle. -- Intrigue de Cour pour ramener monsieur de
     Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et la soeur
     Rcolette. -- Arrive de monsieur de Blacas. -- Djeuner aux
     Tuileries. -- La petite chienne de Madame. -- Sagesse de monsieur
     le duc d'Angoulme. -- Agitation des courtisans. -- Trouble de
     monsieur Mol. -- Bonne contenance de monsieur Decazes. -- Dlais
     multiplis de monsieur de Blacas. -- Il est congdi par le Roi.


L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait mme de
stimulant  celle des ultras. Ils accusaient la longanimit du Roi et
la modration du ministre. Selon eux, de svres rpressions, des
procs, des condamnations, des chafauds, mais surtout des
destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien
autrement solides.

Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paratre sa
_Monarchie selon la charte_ ou il ne demandait que sept hommes dvous
par dpartement, au nombre desquels il plaait le grand prvt, et la
libert de la presse avec la peine de mort largement affecte  ses
dlits. Ces concessions paraissaient encore trop librales aux ultras,
et il tait oblig de modifier ses doctrines pour rester un de leurs
chefs.  plus petit bruit, il s'en levait un autre bien moins
brillant mais plus habile, monsieur de Villle.

Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure htroclite, sa
voix nasillarde le tenaient encore loign des salons; mais il
commenait  avoir une grande influence  la Chambre des dputs et 
grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois,
la Cour n'tait pas d'humeur  attendre les rsultats des manoeuvres
constitutionnelles et elle en prpara une pour son compte.

Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulme, madame de Srent
et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, taient
restes constamment auprs d'elle. Madame de Narbonne avait tout
l'esprit que sa soeur croyait possder. Le roi Louis XVIII n'avait pas
manqu de saisir la diffrence qui existait entre le prtentieux bel
esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame de
Narbonne. Il avait pris  Hartwell l'habitude de causer assez
confidentiellement avec cette dernire. Il aimait la socit des
femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donn le got.

Les deux soeurs taient, quoique  des degrs diffrents, lies avec
monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et dplaisait 
l'autre qui se voyait prive du crdit qu'elle exerait pendant son
ministre. Tant que monsieur de Blacas avait t tout-puissant prs du
Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait
charms. Mais _mal pass n'est que songe_; on dtestait encore plus
les ministres prsents.

Le favoritisme du bourgeois et imprialiste Decazes fit regretter le
noble et migr Blacas. Avec celui-l du moins, on s'entendait sur
bien des points et la langue tait commune. Madame de Narbonne n'eut
donc pas grand'peine  faire reconnatre aux princes qu'ils avaient
beaucoup perdu au change. Restait  ramener le Roi  ses anciennes
prfrences; elle entreprit de l'accomplir.

Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, tait, en matire de
religion, philosophe du dix-huitime sicle. Les pratiques auxquelles
il s'astreignait trs exactement n'taient pour lui que de pure
tiquette. Toutefois, malgr son scepticisme tabli, il ne manquait
pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez volontiers, que, si
le bon Dieu existait et qu'il s'occupt de quelque chose, ce devait
tre sans aucun doute du chef de la maison de Bourbon.

Madame de Narbonne profita de l'accs qu'elle avait auprs de lui pour
lui parler d'une certaine soeur Marthe, religieuse, et d'un
cultivateur des environs de Paris, nomm Martin, qui, tous deux,
avaient des visions tellement tranges par leur importance et leur
similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi.

Dj, selon elle, toutes les consciences timores taient bouleverses
par ces dnonciations de l'abme vers lequel on s'avanait. Elle
revint plusieurs fois  la charge; le Roi consentit  voir la soeur
Marthe. Bien style, probablement par les entours immdiats du Roi,
elle lui fit des rvlations intimes sur son pass, et parla comme il
le fallait, pour le prsent et l'avenir. Le Roi fut branl.

Madame de Narbonne manda  monsieur de Blacas, alors ambassadeur 
Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prtexte; elle tait
autorise  lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas
de son succs auprs du Roi.

En consquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, trs dvou
 monsieur de Blacas, remit  Sa Majest, en entrant dans sa chambre,
un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus rsister au besoin de
son coeur, il tait arriv  Paris uniquement pour voir le Roi, le
regarder, entendre sa voix, se prosterner  ses pieds et repartir,
ayant fait provision de bonheur pour quelques mois.

Monsieur de Blacas avait trop spcul sur la faiblesse qu'il
connaissait  Louis XVIII du besoin d'tre aim pour lui-mme. Le Roi
rpondit schement et verbalement:

Je ne reois les ambassadeurs que conduits par le ministre des
affaires trangres.

Monsieur de Blacas se trouva donc forc d'aller d'abord chez le duc de
Richelieu. Fort tonn de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait 
Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'et mand. Il lui demanda
s'il avait vu le Roi.

Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y
serais pas prsent sans vous.

Cette dfrence inattendue parut singulire au duc qui, malgr toute
sa loyaut, dmlait bien une intrigue au fond de ce retour inopin.
Il fut confirm dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne
tmoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur
qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concert entre eux. Monsieur
de Blacas, en jugea autrement, et comprit, ds lors, qu'il avait t
mal conseill.

Le Roi dnait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les
djeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour
Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le
duc d'Angoulme djeunait avec son service du jour, le duc de Damas et
le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de
sa maison celles de sa familiarit et souvent mme faisait des
invitations de politesse.

Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du
service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand
elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse
d'Angoulme, accompagne de la dame de service, djeunait chez son
oncle. Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit de
s'asseoir  cette table, en leur qualit, de premier gentilhomme de la
chambre et de premier matre de la garde-robe; car, comme ministre et
ambassadeur, ils n'y auraient pas t admis, et le Roi aurait pass
dans la salle  manger sans leur dire de le suivre.

Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du djeuner; ils
accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon o les convives se
trouvaient assembls. La surprise gala le malaise en voyant monsieur
de Blacas qu'on croyait  Rome. On cherchait  lire sur la figure du
Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie tait
impassible. La prsence de monsieur de Richelieu gnait aussi ceux qui
auraient voulu montrer les esprances que peut-tre ils ressentaient.

Tout le monde, selon l'usage, tait runi lorsque Madame arriva
prcde d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait
autrefois donne; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le
combla de caresses.

Cette pauvre Thisb, dit le Roi, je lui sais gr de si bien vous
reconnatre.

Le duc d'Havr se pencha  l'oreille de son voisin et lui dit:

Il faut faire comme Thisb, il n'y a pas  hsiter.

Et monsieur de Blacas fut entour des plus affectueuses
dmonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais
accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a 
parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se manoeuvrait.

Monsieur le duc d'Angoulme djeunait plus tard que le Roi, et la
princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister  la
fin de son repas o elle mangeait, toute l'anne, une ou deux grappes
de raisin.

Ce jour-l elle raconta l'arrive de monsieur de Blacas. Tant pis,
rpondit schement monsieur le duc d'Angoulme. Elle ne rpliqua pas.
Mon frre, qui, en sa qualit d'aide de camp, djeunait chez son
prince, fut frapp de l'ide qu'il y avait dissidence dans le royal
mnage sur cet vnement.

Au reste, cela arrivait trs habituellement. Monsieur le duc
d'Angoulme rendait une espce de culte  sa femme qui avait pour lui
la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique.
Sous ce rapport, Madame tait bien plus en sympathie avec Monsieur, et
ni l'un ni l'autre n'exeraient d'influence sur monsieur le duc
d'Angoulme.

Lorsque Madame commenait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il
l'arrtait tout court:

Ma chre princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de
cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader rciproquement.

Aussi toutes les intrigues du parti s'arrtaient-elles devant la
sagesse de monsieur le duc d'Angoulme qui refusait constamment de
tmoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient,
en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et
leurs entours, y compris ceux du Roi.

La nouvelle de l'arrive de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme
on peut penser. Je sus promptement le peu d'tonnement tmoign par le
Roi, l'histoire de Thisb et le _tant pis_ de monsieur le duc
d'Angoulme. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond
de diverses couleurs.

Les courtisans avaient remarqu qu'aprs le djeuner monsieur de
Blacas ayant parl bas au Roi, il avait rpondu tout haut de sa voix
svre:

C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.

On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du premier
matre de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement, arrang pour
monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur, communiquait avec
celui du Roi par l'intrieur.

On se rappela que le major gnral de la garde y avait t log
provisoirement pendant qu'on travaillait  son appartement, mais que
les rparations avaient t pousses avec un redoublement d'activit
depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu
s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de
Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilit des
communications, me parut grave. La franchise du monarque n'tait pas
assez bien tablie pour que la froideur de la rception semblt tout 
fait rassurante.

Monsieur de Blacas affecta de passer la matine tout entire au Salon
du Louvre o il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas
d'autre chose pendant le dner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant
quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt dpart pour
Rome.

Trs anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez
monsieur Decazes. Le mme sentiment y avait amen quelques personnes,
la malice quelques autres, la curiosit encore davantage, si bien
qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agits,
hormis celui du matre de la maison. Lui semblait dans son assiette
naturelle.

Je n'en pourrais dire autant de monsieur Mol, alors ministre de la
marine; il tait dans un trouble impossible  dissimuler. Je le vois
encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une chemine, et
avanant un cran sous prtexte de se dfendre de la lumire, mais
videmment pour viter les regards  sa figure renverse.

Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa visite
quotidienne au Roi les jours de ses rceptions; cette fois il
s'chappa de son salon. Peu aprs, quelqu'un (monsieur de Boisgelin,
je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas,
reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son
intrieur lorsqu'il y tait rentr.

L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude
tait parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec
moins d'esprit de conversation et bien moins d'lgance de formes que
monsieur Mol il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien
d'un homme d'tat. Le monde s'tant coul, je m'approchai de lui et
je lui dis:

Que dois-je mander demain  mon pre? le courrier part.

--Que je suis son plus dvou serviteur, aussi bien que le vtre.

--Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosit qui me fait faire
cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette;
rpondez-moi srieusement ce qu'il convient de dire  l'ambassadeur.

--H bien, srieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arriv
aujourd'hui vendredi de Rome  Paris et qu'il repartira jeudi de Paris
pour Rome.

--Jeudi! et pourquoi pas demain?

--Parce que ce serait faire un vnement de ce voyage et qu'il vaut
infiniment mieux qu'il reste un ridicule.

--Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de
voir prolonger la facilit de ces communications entre les deux
appartements?

--Je ne crains rien; faites comme moi.

Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant.
J'avoue que j'tais loin de partager sa scurit, connaissant la
faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait. Toutefois, monsieur
Decazes avait raison. Le Roi tait capable d'intriguer contre ses
ministres, mais il se serait fait scrupule de faire infidlit  ses
favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont t enlevs, c'est par force
majeure et jamais il n'en avait t complice.

Au djeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du dsir qu'il
avait que le temps s'adouct pour rendre le retour de monsieur de
Blacas [plus agrable]. Au moment o on allait se sparer, il lui dit
tout haut:

Comte de Blacas, si vous avez  me parler ce soir, venez avant
l'ordre; aprs, c'est l'heure du ministre de la police.

Or, la famille royale quittait le Roi  huit heures; l'ordre tait 
huit heures un quart, ainsi le tte--tte ne pouvait se prolonger
d'une faon bien intime.

Monsieur de Blacas s'inclina profondment, mais on sentit le coup et,
dans ce moment, Thisb l'aurait caress sans trouver d'imitateurs.
Nanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt  se
flatter, affirmait et croyait peut-tre qu'il y avait un dessous de
carte, que les froideurs n'taient qu'apparentes, qu'une faveur intime
en ddommageait et ferait prochainement explosion.

Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fix pour
son dpart, monsieur de Blacas se dclara malade. Il garda sa chambre
quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne
permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de
jours par divers prtextes. Le dernier qu'il employa fut le dsir
d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son
entre  Paris. Il parcourait les rues en calche, sous la seule
escorte de la garde nationale; cela plaisait  la population.

Monsieur de Blacas esprait que le droit de sa charge le placerait
dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail d'tiquette
pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle plus quelle en
fut la manoeuvre, mais monsieur de Blacas ne figura que dans une
voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrta  la porte de son
appartement, et, la tenant lui-mme ouverte, ce qui tait sans
exemple, il dit bien haut:

Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant
trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.

Et _pan_, il frappa la porte  la figure du comte qui s'apprtait  le
suivre. Monsieur de Blacas, trs dconcert de la brivet de ce cong
amical, partit le soir.

Le rsultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison
du Roi. Sans en tre prcisment titulaire, monsieur de Blacas en
touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge
tait faite par un homme  sa dvotion, monsieur de Pradel. En
revanche, quelque temps aprs, il fut fait duc et premier gentilhomme
de la chambre.

L'intrigue ayant manqu, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant
que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes.
Il passa quelques semaines  Charenton sans que les mdecins osassent
affirmer dans son exaltation un tat de folie constate.

On le renvoya dans son village d'o la Congrgation l'a voqu
plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur
l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer
la famille royale. Il  t question de lui pour la dernire fois
pendant le sjour de Charles X  Rambouillet, en 1830.

Je ne sais si ce fut tout  fait volontairement que la duchesse de
Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer ambassadeur
 Naples. Le rle actif qu'elle venait de jouer dans cette intrigue
Blacas avait dplu au Roi, plus encore  monsieur Decazes; et,
quoiqu'il n'y et plus d'exil sous le rgime de la Charte, on sut
gnralement qu'elle avait reu l'ordre de ne point paratre  la Cour
et le conseil de s'loigner.




CHAPITRE X

     Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. --
     Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. --
     Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orlans
     revient  Paris. -- Histoire invente sur ma mre. -- Ma colre.
     -- Arrive de toute la famille d'Orlans. -- Djeuner au
     Palais-Royal. -- Calomnies absurdes.


Le favoritisme de monsieur Decazes se trouva mieux tabli que jamais.
Le Roi ne voyait que par ses yeux, n'entendait que par ses oreilles,
n'agissait que par sa volont.

Les souverains ne se gouvernent gure que par la flatterie. Louis
XVIII tait trop accoutum  celles des courtisans d'origine pour y
prendre grand got; il en avait besoin pour lui servir d'atmosphre et
y respirer  l'aise, mais elles ne suffisaient pas  son imagination.

Sa fantaisie tait d'tre aim pour lui-mme; c'tait le moyen employ
par tous les favoris prcdents, except par madame de Balbi, je
crois, qui se contentait de se laisser adorer et ne se piquait que
d'tre aimable et d'amuser, sans feindre un grand sentiment.

Monsieur Decazes inventa un nouveau moyen de soutenir sa faveur; il se
reprsenta comme l'ouvrage du Roi, non seulement socialement mais
politiquement. Il feignit d'tre son lve bien plus que son ministre.
Il passait des heures  se faire endoctriner par lui. Il apprenait,
sous son royal professeur, les langues anciennes aussi bien que les
modernes, le droit, la diplomatie, l'histoire et surtout la
littrature.

L'lve tait d'autant plus perspicace qu'il savait mieux que le
matre ce qu'on lui enseignait; mais son tonnement de tout ce qu'on
lui dcouvrait dans les sciences et les lettres ne tarissait jamais et
ne cdait qu' la reconnaissance qu'il prouvait. De son ct, le Roi
s'attachait chaque jour davantage  ce brillant colier qui,  la fin
de la classe, lui faisait signer et approuver tout le contenu de son
portefeuille ministriel; aprs avoir bien persuad  S. M. T. C. que
d'elle seule en manaient toutes les volonts.

L'espce de sentiment que le Roi portait  monsieur Decazes
s'exprimait par les appellations qu'il lui donnait. Il le nommait
habituellement _mon enfant_, et les dernires annes de sa faveur _mon
fils_. Monsieur Decazes aurait peut-tre support cette lvation,
sans en avoir la tte trop tourne, s'il n'avait t excit par les
impertinences des courtisans. Le besoin de rendre insolence pour
insolence lui avait fait prendre des formes hautaines et
dsobligeantes qui, jointes  sa lgret et  sa distraction, lui ont
fait plus d'ennemis qu'il n'en mritait.

On signala vers ce temps une conspiration  Lyon qui donna de vives
inquitudes. L'agitation tait notoire dans la ville et les environs,
et les dsordres imminents. On y envoya le marchal Marmont muni de
grands pouvoirs. Les royalistes l'ont accus d'avoir montr trop de
condescendance pour les bonapartistes. Je n'en sais pas les dtails.
En tout cas, il souffla sur ce fantme de conspiration; car, trois
jours aprs son arrive, tout tait rentr dans la tranquillit et il
n'en fut plus question.

Les troubles mieux constats de Grenoble avaient rapport l'anne
prcdente de si grands avantages au gnral Donnadieu que les
autorits de Lyon furent souponnes d'avoir foment les dsordres
pour obtenir de semblables rcompenses. La rputation du gnra Canuel
rendait cette grave accusation possible  croire; il pouvait aspirer 
se montrer digne mule du gnral Donnadieu. Le prfet de police,
homme peu estim, s'tait runi  lui pour entourer et pouvanter
monsieur de Chabrol, prfet du dpartement, qui n'agissait plus que
sous leur bon plaisir.

La vrit sur la conspiration de Lyon est reste un problme
historique. Les uns l'ont compltement nie; les autres l'ont montre
tout  fait flagrante. Probablement ni les uns ni les autres n'ont
compltement raison. Les opinions toujours vives dans cette ville, et
encore exaltes depuis les Cent-Jours, taient disposes  faire
explosion. Quelques excitations des chefs de parti, ou quelques
gaucheries de l'administration, pouvaient galement amener des
catastrophes. Dans cette occasion, elles furent conjures par la
prsence du marchal.

Il recueillit pour salaire l'animadversion des deux partis et mme le
mcontentement du gouvernement. Il le mrita un peu par la publicit
intempestive qu'il laissa donner aux vnements dont il avait t
tmoin, en rejetant tout le blme sur l'administration. Il crut mme
devoir personnellement certifier de leur exactitude. Au reste, j'tais
absente lorsque cela eut lieu; je ne sais qu'en gros les circonstances
de cet vnement.

Les gnraux Donnadieu, Canuel et surtout Dupont, qui ont t tris
sur le volet par la Restauration comme gens de haute confiance,
taient sous l'Empire trs peu considrs. Leur faveur a toujours fait
un fort mauvais effet dans l'arme.

Les ngociations pour le retour de monsieur le duc d'Orlans avaient
russi; le prince tait venu seul tter le terrain. Cette course avait
t assez mal prpare par un discours d'un dput de l'opposition,
monsieur Laffitte, o il avait fait entrer trs inconvenablement le
nom de Guillaume III d'Orange, de manire  soulever les clameurs de
tout le parti royaliste.

Malheureusement, monsieur le duc d'Orlans s'tait dj annonc et il
y aurait eu encore plus d'inconvnient  reculer devant ces cris qu'
les braver. Il arriva donc. Le Roi le reut avec sa maussaderie
accoutume, madame la dauphine poliment, Monsieur et ses deux fils
amicalement et madame la duchesse de Berry, qui se souvenait de
Palerme et ne l'avait pas vu depuis son mariage, avec une joie et une
affection (l'appelant _mon cher oncle_  chaque instant) qui la firent
gronder dans son intrieur.

Elle pleura beaucoup  la suite de cette visite et, depuis, ses faons
ont tout  fait chang avec le prince qu'elle n'a plus appel que:
Monseigneur. Elle avait toujours conserv le _ma tante_ pour madame la
duchesse d'Orlans.

La conduite toute simple du prince fit tomber les mauvais bruits qui
ne trouvaient nulle part plus d'cho que chez la duchesse sa mre. Son
entourage tait bruyamment hostile et elle tait trop faible pour s'y
opposer, ou trop sotte pour s'en apercevoir.

 mon retour d'Angleterre, j'avais t lui faire ma cour, et, parce
que j'avais cherch  la distraire des inquitudes que lui causait la
maladie de l'pagneul de monsieur de Follemont en lui parlant de ses
petits-enfants que je venais de quitter  Twickenham, le noyau
d'ultras qui formaient sa commensalit m'avait dclare _orlaniste_
et avait rpandu ce bruit qui m'impatientait fort, non pour moi,
j'tais de trop peu de consquence, mais pour mon pre.

Il importait aussi, dans l'intrt de monsieur le duc d'Orlans, que
l'impartialit de l'ambassadeur ft reconnue. Cette accusation tomba
comme tant d'autres. Il n'y en avait pas de moins fonde, car, si
monsieur le duc d'Orlans avait voulu lier quelque intrigue  cette
poque en Angleterre, il aurait trouv mon pre trs peu dispos  lui
montrer la moindre indulgence.

Pendant le peu de jours que monsieur le duc d'Orlans passa  Paris,
il vint deux fois chez moi. Quelque honore que je fusse de ces
visites, je craignais qu'elles ne fissent renouveler les propos de
l'hiver, mais cela tait us.

La malveillance excite au plus haut point par le succs obtenu par
mon frre auprs de la jeune hritire, courtise par beaucoup et
envie par tous, avait trouv un autre texte.

Pensant probablement que la situation de mon pre avait influ sur ce
mariage, on raconta qu' la suite d'une espce d'orgie o ma mre
s'tait _grise_ avec le prince rgent, il avait voulu prendre des
liberts auxquelles elle avait rpondu par un soufflet, que les autres
femmes s'taient leves de table; que le prince s'tait plaint  notre
Cour, que depuis ce temps mon pre et ma mre n'taient point sortis
de chez eux et qu'ils allaient tre remplacs  Londres.

Cette charmante anecdote, invente et colporte  Paris, fut renvoye
 Londres. Quelques gazettes anglaises y firent allusion et il y eut
recrudescence de cabale  Paris. Tous mes excellents amis venaient 
tour de rle me demander ce qui en tait au _juste_ ... sur quoi
l'histoire tait fonde ... quel tait le canevas sur lequel on avait
brod, etc.; et, lorsque je rpondais, conformment  la plus exacte
vrit, qu'il n'y avait jamais eu que des politesses, des obligeances
et des respects changs entre le prince et ma mre et que rien
n'avait pu donner lieu  cette trange histoire, on faisait un petit
sourire d'incrdulit qui me transportait de fureur. J'ai peu prouv
d'indignation plus vive que dans cette occasion.

Ma mre tait le modle non seulement des vertus, mais des convenances
et des bonnes manires. Inventer une pareille absurdit sur une femme
de soixante ans, pour se venger d'un succs de son fils, m'a toujours
paru une lchet dont, encore aujourd'hui, je ne parle pas de
sang-froid.

Le prince rgent fut d'une extrme bont. Il rencontra mon pre au
Parc, le retint prs de lui pendant toute sa promenade, s'arrta
longuement dans un groupe nombreux de seigneurs anglais  cheval et ne
s'loigna qu'aprs avoir donn un amical _shake-hand_  l'ambassadeur.
Mon pre s'expliqua ces faveurs inusites en apprenant plus tard les
sots bruits rpandus  Paris et rpts obscurment  Londres.

Le dgot que j'en prouvais me donna un vif dsir de m'loigner. Le
mariage de mon frre tant dcidment recul jusqu' l'automne, je me
dcidai  retourner  Londres pour en attendre l'poque.

Pendant que cette odieuse histoire s'inventait et se propageait, toute
la famille d'Orlans vint s'tablir au Palais-Royal. Elle arriva tard
le soir; j'y allai le lendemain matin. Le djeuner attendait les
princes; ils avaient t faire leur cour  la famille royale. Je les
vis revenir, et il ne me fut pas difficile de voir que cette visite
avait t pnible.

Madame la duchesse d'Orlans avait l'air triste, son mari srieux;
mademoiselle se trouva mal en entrant dans la salle  manger. Elle
venait d'tre extrmement malade et  peine remise.

Nous nous empressmes autour d'elle; elle revint  elle et me dit en
me serrant la main:

Merci, ma chre, ce n'est rien, je vais mieux; mais je suis encore
faible et cela m'prouve toujours.

Le nuage rpandu sur les visages se dissipa  l'entre d'un grand plat
d'chauds tout fumants: Ah! des chauds du Palais-Royal!
s'cria-t-on; et l'amour du sol natal, la joie de la patrie, effaa
l'impression qu'avait laisse la rception des Tuileries.

Je passai une grande partie du peu de journes que je restai encore 
Paris auprs de ces aimables princesses qui m'accueillaient avec une
extrme bont et partageaient mon indignation des fables dbites sur
ma mre. Au reste, elles connaissaient par exprience toute la
fcondit des inventions calomnieuses.

On rpandait alors le bruit du mariage secret de Mademoiselle avec
Raoul de Montmorency dont elle aurait facilement pu tre mre, tant la
disproportion d'ge tait grande. Lorsqu'il pousa madame Thibaut de
Montmorency, il fallut bien renoncer  ce conte.

Je ne sais pas si on remplaa immdiatement Raoul par monsieur
Athalin; ce n'est que longtemps aprs que j'en ai entendu parler. La
seconde version n'a pas plus de vrit que la premire; elles sont
galement absurdes et calomnieuses.




CHAPITRE XI

     Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dner 
     Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son
     obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec elle. --
     Mort de cette princesse. -- Affliction gnrale. -- Caractre de
     la princesse Charlotte. -- Ses gots, ses habitudes. -- Suicide
     de l'accoucheur. -- Singulier conseil de lord Liverpool. --
     Maxime de lord Sidmouth.


Quelque horreur que j'aie pour la mer, je fus amplement paye des
fatigues du voyage par le bonheur que mon retour  Londres causa  mes
parents. Je trouvai grande joie  me reposer prs d'eux des petites
tracasseries d'un monde toujours dispos  faire payer, argent
comptant, le genre de succs qu'il apprcie le plus, parce qu'il est 
la porte de toutes les intelligences.

Il n'y a personne qui ne comprenne vite combien il et t agrable
pour son fils, son frre, ou son ami d'pouser une riche hritire, et
qui ne trouve la prfrence accorde  un autre une espce de
passe-droit. J'ai remarqu depuis, lorsque cela me touchait de moins
prs, qu'aucune circonstance ne dveloppe davantage l'envie et
l'animadversion de la socit. Ce que tout le monde veut, c'est de la
fortune. Il n'y a gure de faon moins pnible et plus prompte d'en
acqurir; chacun regrette de voir un autre l'lu du sort.

Je me rappelle,  ce propos, les projets d'un de mes camarades
d'enfance, le jeune Pelham. Il tait cadet, avait atteint sa seizime
anne et rentrait  la maison paternelle pour la dernire fois avant
de quitter le collge. Le lendemain de son arrive, son pre, lord
Yarborough, petit homme sec, le plus froid, le plus srieux, le plus
empes que j'aie connu, le fit entrer dans son cabinet et lui dit:

Tom, le moment est arriv o vous devez choisir une profession;
quelle qu'elle soit, je vous y soutiendrai de mon mieux. Je ne cherche
pas  vous influencer; mais, si vous prfriez l'glise, je dois vous
avertir que j'ai  ma disposition des bnfices qui vous mettront tout
de suite dans une grande aisance. Je le rpte, je vous laisse une
entire libert; seulement je vous prviens que, lorsque vous aurez
dcid, je n'admettrai pas de fantasque changement. Songez-y donc
bien. Ne me rpondez pas  prsent; je vous questionnerai la veille de
votre retour au collge. Soyez prt alors  m'apprendre votre choix.

--Oui, monsieur.

 la fin des vacances o Tom s'tait trs bien diverti et o son pre
ne lui avait peut-tre pas adress une seule fois la parole, il
l'appela derechef  cette confrence de cabinet, effroi de toute la
famille, et, de la mme faon solennelle, il l'interrogea de nouveau:

H bien, Tom, avez-vous mrement rflchi  votre sort futur?

--Oui, monsieur.

--tes-vous dcid?

--Oui, monsieur.

--Songez que je n'admettrai pas de caprice et qu'il vous faudra suivre
rigoureusement la profession que vous adopterez.

--Je le sais, monsieur.

--H bien, donc parlez.

--S'il vous plat, monsieur, j'pouserai une hritire.

Tout le flegme de lord Yarborough ne put rsister  cette rponse,
faite avec un srieux imperturbable. Il clata de rire. Au reste, mon
ami Tom n'pousa pas une hritire; il entra dans la marine et mourut
bien jeune de la fivre jaune dans les Antilles. C'tait un fort beau,
bon et aimable garon. Mais je raconte l une aventure de l'autre
sicle; je reviens au dix-neuvime.

Le 18 juin 1817, deuxime anniversaire de la bataille de Waterloo, on
fit avec grande pompe l'inauguration du pont, dit de Waterloo. Le
prince rgent, ayant le duc de Wellington prs de lui, suivi de tous
les officiers ayant pris part  la bataille et des rgiments des
gardes, y passa le premier. On avait fait lever des tribunes pour les
principaux personnages du pays.

Sachant qu'on prparait une tribune diplomatique, mon pre avait fait
prvenir qu'il dsirait n'tre pas invit  cette crmonie  laquelle
il avait dcid de ne point assister. Ses collgues du corps
diplomatique dclarrent qu'ils ne voulaient pas se sparer de lui
dans cette circonstance et que cette crmonie, tant purement
nationale, ne devait point entraner d'invitation aux trangers. Le
cabinet anglais se prta de bonne grce  cette interprtation. Mon
pre fut trs sensible  cette dfrence de ses collgues, d'autant
qu'il n'aurait pas manqu de gens aux Tuileries mme pour lui faire un
tort de la manifestation de ses sentiments franais. Il tait pourtant
bien dcid  ne point sacrifier ses rpugnances patriotiques  leur
malignes interprtations.

Ce fut le prince Paul Esterhazy qui, spontanment, ouvrit l'avis de
refuser la tribune prpare. Il ne rencontra aucune difficult et vint
annoncer  mon pre la dcision du corps diplomatique et le
consentement du cabinet anglais.

C'est en 1817 que je dois placer mes rapports avec la princesse
Charlotte de Galles. Sous prtexte que sa maison n'tait pas
arrange, elle s'tait dispense de venir  Londres, et, quoique ce
ft le moment de la runion du grand monde, elle restait sous les
frais ombrages de Claremont qu'elle disait plus salutaires  un tat
de grossesse assez avanc.

Je fus comprise dans une invitation adresse  mes parents pour aller
dner chez elle. La curiosit que m'inspirait cette jeune souveraine
d'un grand pays tait encore excite par de frquents dsappointements.
J'avais toujours manqu l'occasion de la voir.

Nous fmes reus  Claremont par lady Glenlyon, dame de la princesse,
et par un baron allemand, aide de camp du prince, qui, seul, tait
commensal du chteau. Une partie des convives nous avaient prcds,
d'autres nous suivirent. Le prince Lopold fit une apparition au
milieu de nous et se retira.

Aprs avoir attendu fort longtemps, nous entendmes dans les pices
adjacentes un pas lourd et retentissant que je ne puis comparer qu'
celui d'un tambour-major. On dit autour de moi: Voil la princesse.

En effet, je la vis entrer donnant le bras  son mari. Elle tait trs
pare, avait bon air; mais videmment il y avait de la prtention _
la grande lisabeth_ dans cette marche si bruyamment dlibre et ce
port de tte hautain. Comme elle entrait dans le salon d'un ct, un
matre d'htel se prsentait d'un autre pour annoncer le dner.

Elle ne fit que traverser sans dire un mot  personne. Arrive dans la
salle  manger, elle appela  ses cts deux ambassadeurs; le prince
se plaa vis--vis, entre deux ambassadrices. Aprs avoir vainement
cherch  le voir en se penchant de droite et de gauche du plateau, la
princesse prit bravement son parti et fit enlever l'ornement du
milieu. Les nuages qui s'taient amoncels sur son front
s'claircirent un peu. Elle sourit gracieusement  son mari, mais elle
n'en fut gure plus accorte pour les autres. Ses voisins n'en tirrent
que difficilement de rares paroles. J'eus tout le loisir de l'examiner
pendant que dura un assez mauvais dner.

Je ne puis parler de sa taille, sa grossesse ne permettait pas d'en
juger. On voyait seulement qu'elle tait grande et fortement
construite. Ses cheveux taient d'un blond presque filasse, ses yeux
bleu porcelaine, point de sourcils, point de cils, un teint d'une
blancheur gale sans aucune couleur. On doit s'crier: Quelle fadeur!
elle tait donc d'une figure bien insipide? Pas du tout. J'ai
rarement rencontr une physionomie plus vive et plus mobile; son
regard tait plein d'expression. Sa bouche vermeille, et orne de
dents comme des perles, avait les mouvements les plus agrables et les
plus varis que j'aie jamais vus, et l'extrme jeunesse des formes
compensant de manque de coloris de la peau lui donnait un air de
fracheur remarquable.

Le dner achev, elle fit un lger signal de dpart aux femmes et
passa dans le salon; nous l'y suivmes. Elle se mit dans un coin avec
une de ses amies d'enfance, nouvellement marie et grosse comme elle,
dont j'oublie le nom. Leur chuchotage dura jusqu' l'arrive du
prince, rest  table avec les hommes.

Il trouva toutes les autres femmes  une extrmit du salon et la
princesse tablie dans son tte--tte de pensionnaire. Il chercha
vainement  la remettre en rapport avec ses convives. Il rapprocha des
fauteuils pour les ambassadrices et voulut tablir une conversation
qu'il tcha de rendre gnrale; mais cela fut impossible. Enfin la
comtesse de Lieven, fatigue de cette exclusion, alla s'asseoir, sans
y tre appele, sur le mme sopha que la princesse et commena  voix
basse une conversation qui, apparemment, lui inspira quelque intrt
car elle en parut entirement absorbe.

Les efforts du prince pour lui faire distribuer ses politesses un peu
plus galement restrent compltement infructueux. Chacun attendait
avec impatience l'heure du dpart. Enfin on annona les voitures et
nous partmes, aussi lgrement congdis que nous avions t
accueillis. Quant  moi, je n'avais pas mme reu un signe de tte
lorsque ma mre m'avait prsente  la princesse.

En montant en voiture, je dis: J'ai voulu voir, j'ai vu. Mais j'en ai
plus qu'assez. Ma mre m'assura que la princesse tait ordinairement
plus polie; je dus convenir que l'agitation du prince en faisait foi.

Probablement il lui reprocha sa maussaderie; car, peu de jours aprs,
lorsque nous mditions,  regret, notre visite de remerciements de
l'obligeant accueil qu'elle nous avait fait, nous remes une nouvelle
invitation.

Cette fois, la princesse fit mille frais; elle distribua ses grces
plus galement entre les convives; cependant les prfrences furent
pour nous. Elle nous retint jusqu' minuit, causant familirement de
tout et de tout le monde, de la France et de l'Angleterre, de la
rception des Orlans  Paris, de leurs rapports avec les Tuileries,
des siens avec Windsor, des faons de la vieille Reine, de cette
tiquette qui lui tait insupportable, de l'ennui qui l'attendait
lorsqu'il faudrait enfin avouer sa maison de Londres prte et aller y
passer quelques mois.

Ma mre lui fit remarquer qu'elle serait bien mieux loge que dans
l'htel o elle avait t au moment de son mariage:

C'est vrai, dit-elle; mais, quand on est aussi parfaitement heureuse
que moi, on craint tous les changements, mme pour tre mieux.

La pauvre princesse comptait pourtant bien sur ce bonheur! Elle
disait, ce mme soir, qu'elle tait bien sre d'avoir un garon, car
rien de ce qu'elle dsirait ne lui avait jamais manqu.

On vint  parler de Claremont et de ses jardins. Je les connaissais
d'ancienne date; monsieur de Boigne avait t sur le point d'acheter
cette habitation. La princesse Charlotte assura qu'elle tait bien
change depuis une douzaine d'annes, et nous engagea fort  venir un
matin pour nous la montrer en dtail. Le jour fut pris _s'il faisait
beau_, sinon pour la premire fois que le temps et les affaires de mon
pre le permettraient. Elle ne sortait plus que pour se promener 
pied dans le parc et, de deux  quatre heures, nous la trouverions
toujours enchante de nous voir.

Nous nous sparmes aprs des shake-hand ritrs et d'une violence 
dmettre le bras, accompagns de protestations d'affection exprims
d'une voix qui aurait t naturellement douce si les mmoires du
seizime sicle ne nous avaient appris que la reine lisabeth avait le
verbe haut et bref.

Je ne nie pas que la princesse Charlotte ne me parut infiniment plus
aimable et mme plus belle qu'au dner prcdent. Le prince Lopold
respirait plus  l'aise et semblait jouir du succs de ses sermons.

Le matin fix pour la visite du parc de Claremont, il plut  torrent.
Il fallut la retarder de quelques jours; aussi, lorsque nous
arrivmes, la fantaisie de la princesse Charlotte tait change. Elle
nous reut plus que froidement, s'excusa sur ce que son tat lui
permettait  peine de faire quelques pas, fit appeler l'aide de camp
allemand pour nous accompagner dans ces jardins qu'elle devait prendre
tant de plaisir  nous montrer, et eut videmment grande presse  se
dbarrasser de notre visite.

Lorsque nous fmes tout  l'extrmit du parc, nous la vmes de loin
donnant le bras au prince Lopold et dtalant comme un lvrier. Elle
fit une grande pointe, puis arriva vers nous. Cette recherche
d'impolitesse, presque grossire nous avait assez choqus pour tre
disposs  lui rendre froideur pour froideur. Mais le vent avait
tourn. Lopold, nous dit-elle, l'avait force  sortir, l'exercice
lui avait fait du bien et mise plus en tat de jouir de la prsence de
_ses amis_. Elle fut la plus gracieuse et la plus obligeante du monde.
Elle s'attacha plus particulirement  moi qui marchais plus
facilement que ma mre, me prit par le bras et m'entranant  la suite
de ses grands pas, se mit  me faire des confidences sur le bonheur de
son mnage et sur la profonde reconnaissance qu'elle devait au prince
Lopold d'avoir consenti  pouser l'hritire d'un royaume.

Elle fit avec beaucoup de gaiet, de piquant et d'esprit, la peinture
de la situation du _mari de la reine_; mais, ajouta-t-elle en
s'animant:

Mon Lopold ne sera pas expos  cette humiliation, ou mon nom n'est
pas Charlotte, et elle frappa violemment la terre de son pied (assez
gros par parenthse) si on voulait m'y contraindre, je renoncerais
plutt au trne et j'irais chercher une chaumire o je puisse vivre,
selon les lois naturelles, sous la domination de mon mari. Je ne veux,
je ne puis rgner sur l'Angleterre qu' condition qu'il rgnera sur
nous deux. Il sera roi, roi reconnu, roi indpendant de mes caprices;
car, voyez-vous, madame de Boigne, je sais que j'en ai, vous m'en avez
vu, et c'tait bien pire autrefois.... Vous souriez.... Cela vous
parat impossible....; mais, sur mon honneur, c'tait encore pire
avant que mon Lopold et entrepris la tche assez difficile, de me
rendre une bonne fille (a good girl), bien sage et bien raisonnable,
dit-elle avec un sourire enchanteur. Ah! oui, il sera roi o je ne
serai jamais reine, souvenez-vous de ce que je vous dis en ce moment
et vous verrez si Charlotte est fidle  sa parole.

Elle s'appelait volontiers Charlotte en parlant d'elle-mme, et
prononait ce nom avec une espce d'emphase, comme s'il avait dj
acquis la clbrit qu'elle lui destinait.

Hlas! la pauvre princesse! ses rves d'amour et de gloire ont t de
bien courte dure! C'est dans cette conversation, dont la fin se
tenait sous la colonnade du chteau o nous tions arrives avant le
reste de la socit, qu'elle me dit cette phrase que j'ai dj cite
sur le bonheur parfait dont Claremont tait l'asile et qu'elle
m'engageait  venir souvent visiter.

Je ne l'ai jamais revue. L se sont termines mes relations avec la
brillante et spirituelle hritire des trois royaumes.

J'avais dj quitt l'Angleterre lorsque, peu de semaines aprs, la
mort vint enlever en une seule heure deux gnrations de souverains:
la jeune mre et le fils qu'elle venait de mettre au monde. Ils
prirent victimes des caprices de la princesse.

Le prince Lopold avait russi  la raccommoder avec son pre le
prince rgent, mais toute son influence avait chou devant
l'animosit qu'elle prouvait contre sa grand'mre et ses tantes. Dans
la crainte qu'elles ne vinssent assister  ses couches, elle voulut
tenir ses douleurs caches le plus longtemps possible.

Cependant, le travail fut si pnible qu'il fallut bien qu'on en ft
inform. La vieille Reine, trompe volontairement par les calculs de
la princesse, tait  Bath, le Rgent chez la marquise d'Hertford 
cent milles de Londres. La princesse n'avait auprs d'elle que son
mari auquel l'accoucheur Crofft persuada qu'il n'y avait rien 
craindre d'un travail qui durait depuis soixante heures.

La facult, runie dans les pices voisines, demandait  entrer chez
la princesse. Elle s'y refusait premptoirement, et l'inexprience du
prince, tromp par Crofft, l'empcha de l'exiger. Enfin, elle mit au
monde un enfant trs bien constitu et mort uniquement de fatigue;
l'puisement de la mre tait extrme. On la remit au lit. Crofft
assura qu'elle n'avait besoin que de repos; il ordonna que tout le
monde quittt sa chambre. Une heure aprs, sa garde l'entendit
faiblement appeler:

Faites venir mon mari, dit-elle, et elle expira.

Le prince, couch sur un sopha dans la pice voisine, put douter s'il
avait reu son dernier soupir. Sa dsolation fut telle qu'on peut le
supposer; il perdait tout.

Je ne sais si, par la suite, le caractre de la princesse Charlotte
lui prparait un avenir bien doux; mais elle tait encore sous
l'influence d'une passion aussi violente qu'exclusive pour lui, et lui
en prodiguait toutes les douceurs avec un charme que ses habitudes un
peu farouches rendaient encore plus grand.

Il l'apprivoisait, s'il est permis de se servir de cette expression;
et les soins qu'il lui fallait prendre pour adoucir cette nature
sauvage, vaincue par l'amour, devaient, tant qu'ils taient
accompagns de succs, paratre trs piquants. On voyait cependant
qu'il lui fallait prendre des prcautions pour ne pas l'effaroucher et
qu'il craignait que le jeune tigre ne se souvnt qu'il avait des
griffes.

La princesse aurait-elle toujours invoqu cette loi de droit naturel,
qui soumet la femme  la domination de son mari? Je me suis permis
d'en douter; mais, au moment o elle me l'assurait, elle le croyait
tout  fait, et peut-tre le prince le croyait aussi. Probablement,
aprs l'avoir perdue, il n'a retrouv dans sa mmoire que les belles
qualits de sa noble pouse.

Il est sr que, lorsqu'elle voulait plaire, elle tait parfaitement
sduisante. Avec tout ses travers, rien ne peut donner l'ide de la
popularit dont elle jouissait en Angleterre: c'tait la fille du
pays. Depuis sa plus petite enfance, on l'avait vue lever comme
l'hritire de la couronne; et elle avait tellement l'instinct de ce
qui peut plaire aux peuples que les prjugs nationaux taient comme
incarns en elle.

Dans son application  faire de l'opposition  son pre, elle avait
pris l'habitude d'une grande rgularit dans ses dpenses et une
extrme exactitude dans ses payements. Lorsqu'elle allait dans une
boutique  Londres et que les marchands cherchaient  la tenter par
quelque nouveaut bien dispendieuse, elle rpondait:

Ne me montrez pas cela, c'est trop cher pour moi.

Cent gazettes rptaient ces paroles, et les louaient d'autant plus
que c'tait la critique du dsordre du Rgent.

Claremont faisait foi de la simplicit dont la princesse affectait de
donner l'exemple. Rien n'tait moins recherch que son mobilier. Il
n'y avait d'autre glace dans tout l'appartement que son miroir de
toilette et une petite glace ovale, de deux pieds sur trois, suspendue
en biais dans le grand salon. Les meubles taient  l'avenant du
dcor.

Je vois d'ici le grand lit,  quatre colonnes, de la princesse. Les
rideaux pendaient tout droit sans draperies, sans franges, sans
ornements; ils taient de toile  ramages doubls de percale rose. Nul
dgagement  cette chambre o des meubles, plus utiles qu'lgants,
deux fois rpts, prouvaient les habitudes les plus conjugales, selon
l'usage du pays.

Cette extrme simplicit, dans l'habitation d'une jeune et charmante
femme, contrastait trop avec les magnificences, les recherches, le
luxe presque exagr dont le Rgent tait entour  Carlton House et 
Brighton pour ne pas lui dplaire, d'autant qu'on savait, d'autre
part, la princesse gnreuse et donnant au mrite malheureux ce
qu'elle refusait  ses fantaisies.

Elle avait assurment de trs belles qualits et un amour de la gloire
bien rare  son ge et dans sa position. Sa mort jeta l'Angleterre
dans la consternation, et, lorsque j'y revins au mois de dcembre, la
population entire, jusqu'aux postillons de poste, jusqu'aux balayeurs
des rues, portait un deuil qui dura six mois. L'accoucheur Crofft
tait devenu l'objet de l'excration publique, au point qu'il finit
par en perdre la raison et se brler la cervelle.

Je me rappelle deux propos de genre divers qui me furent tenus par des
ministres anglais.

Cette anne, ma mre tait souffrante le jour de la Saint-Louis; je
fis les honneurs du dner donn  l'ambassade pour la fte du Roi.
Milord Liverpool tait  ct de moi. Un petit chien que j'aimais
beaucoup, ayant chapp  sa consigne, vint se jeter tout  travers du
dner officiel  ma grande contrarit. Les gens voulaient l'emporter
mais il se rfugiait sous la table. Afin de faciliter sa capture, je
l'attirai en lui offrant  manger. Lord Liverpool arrta mon bras et
me dit:

Ne le trahissez pas, vous pervertiriez ses principes (You will spoil
its morals).

Je levai la tte en riant, mais je trouvai une expression si
solennelle sur la physionomie du noble lord que j'en fus dconcerte.
Le chien _trahi_ fut emport, et je ne sais encore  l'heure actuelle
quel degr de srieux il y avait dans la remarque du ministre, car il
tait mthodiste jusqu'au puritanisme.

On ne saurait imaginer, lorsqu'on n'a pas t a mme de l'apprcier, 
quel point, dans l'esprit d'un anglais, l'homme priv sait se sparer
de l'homme d'tat. Tandis que l'un se refuse avec indignation  la
moindre dmarche qui blesse la dlicatesse la plus susceptible,
l'autre se jette sans hsiter dans l'acte le plus machiavlique et
propre  troubler le sort des nations, s'il peut en rsulter la chance
d'un profit quelconque pour la vieille Angleterre.

De la mme main dont lord Liverpool arrtait la mienne dans ma
trahison du petit chien, il aurait sign hardiment la reddition de
Parga, au risque de la tragdie qui s'en est suivie.

L'autre propos me fut tenu par lord Sidmouth, assis  ma gauche le
mme jour; il m'est souvent revenu  la mmoire et mme m'a fait rgle
de conduite. Nous parlions de je ne sais quel jeune mnage auquel un
petit accroissement de revenu serait ncessaire pour tre  son aise.

Cela se peut dire, rpondit lord Sidmouth, cependant je leur
conseillerais volontiers de se contenter de ce qu'ils ont; car ils n'y
gagneraient rien s'ils obtenaient davantage. Je n'ai jamais connu
personne, dans aucune circonstance ni dans aucune position, qui n'et
besoin d'un peu plus pour en avoir assez (A little more to make
enough).

Cette morale pratique m'a paru trs minemment sage et bonne  se
rappeler pour son compte. Toutes les fois que je me suis surprise 
regretter la privation de quelque fantaisie, je me suis rpt que
tout le monde rclamait a little more to make enough et me suis
tenue pour _satisfaite_.




CHAPITRE XII

     Le roi de Prusse veut pouser Georgine Dillon. -- Rupture de ce
     mariage. -- Dsobligeance du roi Louis XVIII pour les Orlans. --
     Il la tmoigne en diverses occasions. -- Irritation qui en
     rsulte. -- Le comte de La Ferronnays. -- Son attachement pour
     monsieur le duc de Berry. -- Madame de Montsoreau et la layette.
     -- Scne entre monsieur le duc de Berry et monsieur de La
     Ferronnays. -- Irritation de la famille royale. -- Madame de
     Gontaut nomme gouvernante. -- Conseils du prince de
     Castelcicala. -- Madame de Noailles.


Mon frre sollicitait vivement mon retour qu'il croyait devoir hter
l'poque de son mariage. J'en jugeais autrement, mais je cdai  ses
voeux et ne tardai gure  m'en repentir.

J'arrivai  Paris vers le milieu de septembre. C'est le moment o la
ville est la plus dserte, car c'est l'poque de l'anne o les
personnes qui ne la quittent jamais en sortent en foule et o ceux qui
habitent longuement la campagne se gardent bien d'y revenir. Mon
sjour en tait d'autant plus remarquable; et je m'aperus bientt que
ma prsence ne servirait qu' faire mieux apprcier des longueurs qui
devenaient un ridicule lorsqu'il s'agissait d'pouser une riche
hritire ne dpendant en apparence que d'elle seule.

Quelque dserte que ft la ville, je trouvais encore de bons amis pour
me rpter:

Prenez-y garde, la petite est capricieuse. Dj plusieurs mariages
ont t arrangs par elle, elle les a fait traner et les a rompus 
la veille de se faire. Pour celui de monsieur de Montesquiou, la
corbeille tait achete, etc.

J'avais au service de tout le monde la rponse banale que, si elle
devait se repentir d'pouser mon frre, il valait mieux que ce ft la
veille que le lendemain. Mais ces propos, auxquels des retards qu'il
tait impossible d'expliquer et qui se renouvelaient de quinze jours
en quinze jours, donnaient une apparence de fondement quoiqu'ils n'en
eussent aucun et que la jeune personne ft aussi contrarie que nous,
me firent prendre la rsolution de vivre en ermite. Mme lorsque la
socit commena  se reformer pour l'hiver, ma porte tait
habituellement ferme et je n'allai nulle part.

Ma famille occupait aussi le public par un autre bruit de mariage qui
ne m'tait gure plus agrable. Le roi de Prusse tait devenu trs
amoureux de ma cousine Georgine Dillon fille d'douard Dillon, jeune
personne charmante de figure et de caractre. Il voulait  toute force
l'pouser.

Madame Dillon avait la tte tourne de cette fortune; mon oncle en
tait assez flatt. Georgine seule, qui, avec peu de brillant dans
l'esprit, avait un grand bon sens et tout le tact qui peut venir du
coeur le plus simple, le plus naf, le plus honnte, le plus lev, le
plus gnreux que j'aie jamais rencontr, sentait  quel point la
position qu'on lui offrait tait fausse et repoussait l'honneur que le
prince Radziwill tait charg de lui faire accepter.

Elle devait tre duchesse de Brandebourg et avoir un brillant
tablissement pour elle et ses enfants. Mais enfin cette main royale
qu'on lui prsentait ne pouvait tre que la gauche; ses enfants du Roi
mari ne seraient pas des enfants lgitimes. Sa position personnelle,
au milieu de la famille royale, ne serait jamais simple, et elle
avait trop de candeur pour tre propre  la soutenir.

Le Roi obtint cependant qu'elle vnt passer huit jours  Berlin avec
ses parents. Ils furent admis deux fois au souper de famille et les
princes les comblrent de caresses. Le mariage paraissait imminent;
ils retournrent  Dresde o mon oncle tait ministre de France.

Tout tait rgl. Le Roi demanda que la duchesse de Brandebourg se fit
luthrienne; Georgine refusa premptoirement. Il se rabattit  ce
qu'elle suivit les crmonies extrieures du culte rform; elle s'y
refusa encore. Du moins, elle ne serait catholique qu'en secret et ne
pratiquerait pas ostensiblement, nouveau refus de la sage Georgine,
malgr les voeux secrets de sa mre, trop pieuse pour oser insister
formellement. Son pre la laissait libre.

Les ngociations tranrent en longueur; la fantaisie que le Roi avait
eue pour elle se calma. On lui dmontra l'inconvnient d'pouser une
trangre, une franaise, une catholique; et, aprs avoir fait jaser
toute l'Europe avec assez de justice comme on voit, ce projet de
mariage tomba sans querelle et sans rupture. La petite ne donna pas un
soupir  ces fausses grandeurs; sa mre qui l'adorait se consola en la
voyant contente. Mon oncle demanda  quitter Dresde pour ne pas se
trouver expos  des relations directes avec le roi de Prusse. Cela
aurait t gauche pour tout le monde aprs ce qui s'tait pass.

Sa Majest Prussienne avait l'habitude de venir tous les ans 
Carlsbad, et une nouvelle rencontre aurait pu amener une reprise de
passion dont personne ne se souciait. Mon oncle sollicita et obtint de
passer de Dresde  Florence. Cette rsidence lui plaisait; elle
convenait  son ge,  ses gots et elle tait favorable pour achever
l'ducation de sa fille; car cette Reine lue n'avait pas encore
dix-sept annes accomplies.

Je trouvais les Orlans trs irrits de leur situation  la Cour. Le
Roi ne perdait pas une occasion d'tre dsobligeant pour eux. Il
cherchait  tablir une diffrence de traitement entre madame la
duchesse d'Orlans, son mari et sa belle-soeur, fonde en apparence
sur le titre d'Altesse Royale qu'elle portait, mais destine au fond 
choquer les deux derniers qu'il n'aimait pas.

Tant qu'avait dur l'migration, il avait protg monsieur le duc
d'Orlans contre les haines du parti royaliste, mais, depuis sa
rentre en France, lui-mme en avait adopt toutes les exagrations,
et, surtout depuis ce qui s'tait pass  Lille en 1815, il
poursuivait le prince avec une animosit persvrante.

La famille d'Orlans avait t successivement exclue de la tribune
royale  la messe du chteau, de la loge au spectacle dans les jours
de reprsentation, enfin de toute distinction princire,  ce point
qu' une crmonie publique  Notre-Dame, Louis XVIII fit enlever les
carreaux sur lesquels monsieur le duc d'Orlans et Mademoiselle
taient agenouills pour les faire mettre en dehors du tapis sur
lequel ils n'avaient pas droit de se placer.

Il faut tre prince pour apprcier  quel point ces petites avanies
blessent. Monsieur le duc d'Orlans me raconta lui-mme ce qui lui
tait arriv  l'occasion de la naissance d'un premier enfant de
monsieur le duc de Berry qui ne vcut que quelques heures.

On dressa l'acte de naissance. Il fut apport par le chancelier dans
le cabinet du Roi o toute la famille et une partie de la Cour se
trouvaient runies. Le chancelier donna la plume au Roi pour signer,
puis  Monsieur,  Madame,  messieurs les ducs d'Angoulme et de
Berry. Le tour de monsieur le duc d'Orlans arriv, le Roi cria du
plus haut de cette voix de tte qu'il prenait quand il voulait tre
dsobligeant:

Pas le chancelier, pas le chancelier, les crmonies.

Monsieur de Brz, grand matre des crmonies, qui tait prsent
s'avana:

Pas monsieur de Brz, les crmonies.

Un matre des crmonies se prsenta.

Non, non, s'cria le Roi de plus en plus aigrement, un aide des
crmonies, un aide des crmonies!

Monsieur le duc d'Orlans restait devant la table, la plume devant
lui, n'osant pas la prendre, ce qui aurait t une incongruit, et
attendant la fin de ce maussade pisode. Il n'y avait pas d'aide des
crmonies prsent; il fallut aller en chercher un dans les salons
adjacents. Cela dura un temps qui parut long  tout le monde. Les
autres princes en taient eux-mmes trs embarrasss. Enfin l'aide des
crmonies arriva et la signature, qui avait t si gauchement
interrompue, s'acheva, mais non sans laisser monsieur le duc d'Orlans
trs ulcr.

En sortant, il dit  monsieur le duc de Berry:

Monseigneur, j'espre que vous trouverez bon que je ne m'expose pas
une seconde fois  un pareil dsagrment.

--Ma fois, mon cousin, je vous comprends si bien que j'en ferais
autant  votre place.

Et ils changrent une cordiale poigne de main.

Monsieur le duc d'Orlans disait  juste titre que, si telle tait
l'tiquette et que le Roi tnt autant  la faire excuter dans toute
sa rigueur, il fallait avoir la prcaution de la faire rgler
d'avance. Il lui importait peu que ses carreaux fussent sur le tapis,
ou que la plume lui ft donne par l'un ou par l'autre, mais cela
avait l'air de lui prparer volontairement des humiliations publiques.
C'est par ces petites tracasseries, sans cesse renouveles, qu'en
alinant les Orlans on se les rendait hostiles.

Je suis trs persuade que jamais ils n'ont srieusement conspir;
mais, lorsqu'ils rentraient chez eux, blesss de ces procds qui, je
le rpte, sont doublement sensibles  des princes et qu'ils se
voyaient entours des hommages et des voeux de tous les mcontents,
certainement ils ne les repoussaient pas avec la mme vivacit qu'ils
l'eussent fait si le Roi et la famille royale les avaient accueillis
comme des parents et des amis.

D'un autre ct, les gens de l'opposition affectaient d'entourer
monsieur le duc d'Orlans et de le proclamer comme leur chef, et, 
mon sens, il ne refusait pas assez hautement ce dangereux honneur.
videmment ce rle lui plaisait. Y voyait-il le chemin de la couronne?
Peut-tre en perspective, mais de bien loin, pour ses enfants, et
seulement dans la pense d'accommoder la lgitimit avec les besoins
du sicle.

L'existence phmre de la petite princesse de Berry donna lieu  une
autre aventure trs fcheuse. Je ne me souviens plus si, dans ces
pages dcousues, le nom de monsieur de La Ferronnays s'est dj trouv
sous ma plume, cela est assez probable, car j'tais lie avec lui
depuis de longues annes.

Il avait toujours accompagn monsieur le duc de Berry, lui tait
tendrement et sincrement dvou, savait lui dire la vrit,
quelquefois avec trop d'emportement, mais toujours avec une franchise
d'amiti que le prince tait capable d'apprcier. Les relations entre
eux taient sur le pied de la plus parfaite intimit.

Monsieur de La Ferronnays, aprs avoir reproch ses sottises 
monsieur le duc de Berry, aprs lui en avoir vit le plus qu'il
pouvait, employait sa vie entire  pallier les autres et  chercher 
en drober la connaissance au public. Il avait vainement espr
qu'aprs son mariage le prince adopterait un genre de vie plus
rgulier; loin de l, il semblait redoubler le scandale de ses
liaisons subalternes.

Jamais monsieur de La Ferronnays n'avait prt la moindre assistance
aux gots passagers de monsieur le duc de Berry; mais,  prsent, il
en tmoignait hautement son mcontentement, tout en veillant jour et
nuit  sa sret, et les relations taient devenues hargneuses entre
eux.

Monsieur de La Ferronnays tait premier gentilhomme de la chambre
ostensiblement et de fait matre absolu de la maison o il commandait
plus que le prince. Sa femme tait dame d'atour de madame la duchesse
de Berry; ils habitaient un magnifique appartement  l'lyse et y
semblaient tablis  tout jamais.

Lors de la grossesse de madame la duchesse de Berry, on s'occupa du
choix d'une gouvernante. Monsieur le duc de Berry demanda et obtint
que ce ft madame de Montsoreau, la mre de madame de La Ferronnays.

L'usage tait que le Roi donnait la layette des enfants des Fils de
France; elle fut envoye et d'une grande magnificence. La petite
princesse n'ayant vcu que peu d'heures, la liste civile rclama la
layette. Madame de Montsoreau fit valoir les droits de sa place qui
lui assuraient les _profits de la layette_. On rpliqua qu'elle
n'appartenait  la gouvernante que si elle avait servi. Il y eut
quelques lettres changes.

Enfin on en crivit directement  monsieur le duc de Berry (je crois
mme que le Roi lui en parla). Il fut transport de fureur, envoya
chercher madame de Montsoreau et la traita si durement qu'elle remonta
chez elle en larmes. Elle y trouva son gendre et eut l'imprudence de
se plaindre de faon  exciter sa colre. Il descendit chez le prince.
Monsieur le duc de Berry vint  lui en s'criant:

Je ne veux pas que cette femme couche chez moi.

--Vous oubliez que cette femme est ma belle-mre.

On n'en entendit pas davantage; la porte se referma sur eux. Trois
minutes aprs, monsieur de La Ferronnays sortit de l'appartement, alla
dans le sien, ordonna  sa femme de faire ses paquets et quitta
immdiatement l'lyse o il n'est plus rentr.

Je n'ai jamais su prcisment ce qui s'tait pass dans ce court tte
 tte; mais la rupture a t complte et il en est rest dans tous
les membres de la famille royale une animadversion contre monsieur de
La Ferronnays qui a survcu  monsieur le duc de Berry, et mme au
bouleversement des trnes. Je n'ai jamais pu tirer de monsieur de La
Ferronnays ni de monsieur le duc de Berry d'autre rponse, si ce n'est
qu'il ne fallait pas leur en parler. Si monsieur de La Ferronnays
perdait une belle existence, monsieur le duc de Berry perdait un ami
vritable, et cela tait bien irrparable.

Monsieur de La Ferronnays tint une conduite parfaite, modeste et digne
tout  la fois. Il tait sans aucune fortune et charg d'une nombreuse
famille. Monsieur de Richelieu, toujours accessible  ce qui lui
paraissait honorable, s'occupa de son sort et le nomma ministre en
Sude.

Lorsqu'il en prvint monsieur le duc de Berry, il se borna  rpondre:
Je ne m'y oppose pas. Les autres princes en furent trs mcontents
et cette nomination accrut encore le peu de got qu'ils avaient pour
monsieur de Richelieu, d'autant que bientt aprs monsieur de La
Ferronnays fut nomm ambassadeur  Ptersbourg. La joie de son
loignement compensait un peu le chagrin de sa fortune. Nous le
retrouverons ministre des affaires trangres et toujours dans la
disgrce des Tuileries.

Une nouvelle grossesse de madame la duchesse de Berry ayant forc 
remplacer madame de Montsoreau, monsieur le duc de Berry demanda
madame de Gontaut pour gouvernante de ses enfants. Ce choix ne laissa
pas de surprendre tout le monde et de scandaliser les personnes qui
avaient t tmoins des jeunes annes de madame de Gontaut, mais il
faut se presser d'ajouter qu'elle l'a pleinement justifi.

L'ducation de Mademoiselle a t aussi parfaite qu'il a dpendu
d'elle, et il aurait t bien heureux pour monsieur le duc de Bordeaux
qu'elle et t son unique instituteur.

Madame de Gontaut tait depuis bien longtemps dans l'intimit de
Monsieur et de son fils, cependant elle n'a jamais t ni exalte ni
intolrante en opinion politique. L'habitude de vivre presque
exclusivement dans la socit anglaise, un esprit sage et clair,
l'avaient tenue  l'cart des prjugs de l'migration. Sa grande
faveur du moment auprs de monsieur le duc de Berry venait de ce
qu'elle loignait de sa jeune pouse les rapports indiscrets qui
troublaient leur mnage.

Madame la duchesse de Berry tait fort jalouse et, quoique le prince
ne voult rien cder de ses habitudes, il tait trop bon homme dans le
fond pour ne pas attacher un grand prix  rendre sa femme heureuse et
 avoir la paix  la maison. Il savait un gr infini  madame de
Gontaut, qui pendant un moment remplaa madame de La Ferronnays comme
dame d'atour, de chercher  y maintenir le calme.

Le prince de Castelcicala avait amorti les premires colres de madame
la duchesse de Berry. Il racontait, avec ses gestes italiens et 
faire mourir de rire, la conversation o, en rponse  ses plaintes et
 ses fureurs, il lui avaient assur d'une faon si premptoire que
tous les hommes avaient des matresses, que leurs femmes le savaient
et en taient parfaitement satisfaites, qu'elle n'avait plus os se
rvolter contre une situation qu'il affirmait si gnrale et 
laquelle il ne faisait exception absolument que pour monsieur le duc
d'Angoulme.

Or, la princesse napolitaine aurait eu peu de got pour un pareil
poux. Elle s'tait particulirement enquise de monsieur le duc
d'Orlans, et le prince Castelcicala n'avait pas manqu de rpondre de
lui:

Indubitablement, madame, pour qui le prenez-vous?

--Et ma tante le sait?

--Assurment, madame; madame la duchesse d'Orlans est trop sage pour
s'en formaliser.

Malgr ces bonnes instructions de son ambassadeur, la petite princesse
reprenait souvent des accs de jalousie, et madame de Gontaut tait
galement utile pour les apaiser et pour carter d'elle les
rvlations que l'indiscrtion ou la malignit, pouvait faire
pntrer. Elle continua  jouer ce rle tant que dura la vie de
monsieur le duc de Berry.

Madame la comtesse Juste de Noailles fut nomme dame d'atour; monsieur
le duc de Berry vint lui-mme la prier d'accepter. Ce choix runit
tous les suffrages; personne n'tait plus propre  remplir une
pareille place avec convenance et dignit.

L'minent savoir-vivre de madame de Noailles lui tient lieu d'esprit
et sa politesse l'a toujours rendue trs populaire, quoiqu'elle ait
t successivement dame des impratrices Josphine et Marie-Louise et
dame d'atour de madame la duchesse de Berry dont elle n'a jamais t
favorite mais qui l'a toujours traite avec beaucoup d'gards.




CHAPITRE XIII

     Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du chevalier
     de Mastyns. -- lections de 1817. -- Le parti royaliste sous
     l'influence de monsieur de Villle. -- Le duc de Broglie et
     Benjamin Constant. -- Monsieur de Chateaubriand appelle
     l'opposition de gauche _les libraux_. -- Mariage de mon frre.
     -- Visite  Brighton. -- Soigneuse hospitalit du prince rgent.
     -- Usages du pavillon royal. -- Rcit d'une visite du Rgent au
     roi George III. -- Djeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc
     Nicolas  Brighton.


Le mariage de mon frre se remettait de jour en jour. J'tais au plus
fort de l'impatience de ces retards incomprhensibles, lorsqu'un soir
une comtesse de Schwitzinoff, dame russe avec laquelle madame de Duras
s'tait assez lie, nous parla d'une visite qu'elle avait faite 
mademoiselle Lenormand, la devineresse, et de toutes les choses
extraordinaires qu'elle lui avait annonces.

J'avais bien quelque curiosit d'apprendre si le mariage de mon frre se
ferait enfin cette anne; mais la duchesse en avait encore beaucoup
davantage de se faire dire si elle russirait  empcher le mariage de
sa fille, la princesse de Talmont, avec le comte de La Rochejacquelein,
car la seule pense de cette union faisait le tourment de sa vie.

Elle me pressa fort de l'accompagner chez l'habile sibylle, en nous
donnant parole de ne lui adresser qu'une seule question. J'aurais
peut-tre cd sans la promesse que j'avais faite  mon pre de
n'avoir jamais recours  la ncromancie, sous quelque forme qu'elle
se prsentt. Le motif qui lui avait fait exiger cet engagement est
assez curieux pour que je le rapporte ici.

Lorsque mon pre entra au service, il eut pour mentor le
lieutenant-colonel de son rgiment, le chevalier de Mastyns, ami de sa
famille, qui le traitait paternellement. C'tait un homme d'une
superbe figure; il avait fait la guerre avec distinction et son
caractre bon et indulgent sans faiblesse le rendait cher  tout le
rgiment.

Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des
campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohmienne s'introduisit dans
la salle o se tenait le repas militaire. Sa prsence offrit quelques
distractions  l'oisivet du corps d'officiers dont le chevalier de
Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il prouva d'abord de la
rpugnance contre elle et fit quelques remontrances  ses camarades,
puis il cda et finit par livrer sa main  l'inspection de la
bohmienne.

Elle l'examina attentivement et lui dit:

Vous avancerez rapidement dans la carrire militaire; vous ferez un
mariage au-dessus de vos esprances; vous aurez un fils que vous ne
verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint
quarante ans.

Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance  ces pronostics.
Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades conscutifs,
dus  sa brillante conduite  la guerre, il rappela les paroles de la
diseuse de bonne aventure  ses camarades. Elles lui revinrent aussi 
la mmoire quand il pousa, quelques annes plus tard, une jeune fille
riche et de bonne maison. Sa femme tait au moment d'accoucher; il
avait obtenu un cong pour aller la rejoindre. La veille du jour o il
devait partir, il dit:

Ma foi, la sorcire n'a pas dit toute la vrit, car j'aurai quarante
ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a gure d'apparence d'un
coup de feu en pleine paix.

La chaise de poste dans laquelle il devait partir tait arrte devant
son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait
plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se
dsolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passrent
en ce moment; ils allaient  la chasse  l'afft. Le chevalier
l'aimait beaucoup; il se dcida  les suivre pour employer le temps
qu'il lui fallait attendre.

On se plaa; la chasse commena, le chevalier tait seul en habit
brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le
vtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de fonc qu'il
vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reut plusieurs
chevrotines dans les reins; on le transporta  la ville.

La blessure quoique trs grave n'tait pas mortelle; on le saigna
plusieurs fois; il se rtablit assez pour que le chirurgien rpondt
de sa gurison et fixt mme le jour o il pourrait partir,  une
poque assez rapproche. On lui apporta les lettres arrives pour lui
pendant son tat de souffrance. Il en ouvrit une de sa mre; elle lui
annonait que sa femme tait accouche, plutt qu'on ne comptait, d'un
fils bien portant:

Ah! s'cria-t-il, la maudite sorcire aura eu raison! Je ne verrai
pas mon fils!

Soudain les convulsions le prirent; le ttanos suivit, et, douze
heures aprs, il expira dans les bras de mon pre.

Les mdecins dclarrent que l'impression morale avait seule caus une
mort que l'tat de sa blessure ne donnait aucun lieu d'apprhender.
Cette aventure, dont mon pre avait t presque acteur dans sa
premire jeunesse, lui avait laiss une impression trs vive du danger
de fournir  l'imagination une aussi fcheuse pture.

Le chevalier de Mastyns tait homme de coeur et d'esprit, plein de
raison dans l'habitude de la vie. En bonne sant, il se riait des
dcrets de la bohmienne; mais, affaibli par les souffrances, il
succomba devant cette prvention fatale. Mon pre avait donc exig de
nous de ne jamais nous exposer  courir le risque de cette dangereuse
faiblesse.

Mon sjour forc  Paris me rendit spectatrice des lections de 1817.
C'taient les premires depuis la nouvelle loi; elles ne furent pas de
nature  rassurer. Les mcontents, qu' cette poque nous qualifiions
de jacobins, se montrrent trs actifs et eurent assez de succs pour
donner de vives inquitudes au gouvernement. Il appela  son secours
les royalistes de toutes les observances afin de combattre les
difficults que leurs propres extravagances avaient amenes. Comme ils
avaient peur, ils coutrent un moment la voix de la sagesse et se
conduisirent suffisamment bien  ces lections pour conjurer le plus
fort du danger.

J'avais quelquefois occasion de rencontrer monsieur de Villle: il
s'exprimait avec une modration qui lui faisait grand honneur dans mon
esprit. On l'a depuis accus de souffler en dessous les feux qu'il
semblait vouloir apaiser. Je n'ai l-dessus que des notions vagues,
venant de ses ennemis. Ce qu'il y a de sr c'est qu'il commenait 
prendre l'attitude de chef. Il tenait un langage aussi et peut-tre
plus modr qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui aspirait 
diriger un parti soumis  des intrts passionns. Il influa beaucoup
sur la bonne conduite des royalistes aux lections. L'opposition
n'eut pas tous les succs dont elle s'tait flatte; mais elle tait
redevenue fort menaante.

Monsieur Benjamin Constant rpondait au duc de Broglie qui, avec sa
candeur accoutume, quoique trs avant dans l'opposition, faisait
l'loge du Roi et disait que, tout considr, peut-tre serait-il
difficile d'en trouver un d'un caractre plus appropri aux besoins du
pays:

Je vous accorderai l-dessus tout ce que vous voudrez; oui, Louis
XVIII est un monarque qui peut convenir  la France telle qu'elle est,
mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. Voyez-vous, messieurs, nous
devons vouloir un roi qui rgne par nous, un roi de notre faon qui
tombe ncessairement si nous l'abandonnons et qui en ait la
conscience.

Le duc de Broglie lui tourna le dos, car lui ne voulait pas de
rvolution; mais il tait bien jeune. Il tait et sera toujours trop
honnte, pour tre chef de parti. Malheureusement, il y avait plus de
gens dans sa socit pour propager les doctrines de monsieur Constant
que celles toutes spculatives et d'amliorations progressives de
monsieur de Broglie.

Ce fut vers cette poque que monsieur de Chateaubriand, dans je ne
sais quelle brochure, honora les hommes de la gauche du beau nom de
_libraux_. Ce parti runissait trop de gens d'esprit pour qu'il
n'apprcit pas immdiatement toute la valeur du prsent; il l'accepta
avec empressement, et il a fort contribu  son succs.

Bien des personnes honorables, qui auraient rpugn  se ranger d'un
parti dsign sous le nom de jacobin, se jetrent tte baisse, en
sret de conscience, parmi les libraux et y conspirrent sans le
moindre scrupule. C'est surtout en France, o la puissance des mots
est si grande, que les qualifications exercent de l'influence.

Ma prsence n'ayant pas suffi pour amener la clbration du mariage
dcid depuis huit mois, les jeunes gens rclamrent celle de mon
pre. Il obtint un cong de quinze jours. Aprs des tracasseries et
des ennuis qui durrent encore cinq semaines, tous les prtextes de
retard tant enfin puiss, il assista le 2 dcembre 1817 au mariage
de son fils avec mademoiselle Destillires.

Huit jours aprs, il conduisit le nouveau mnage  Londres o ma mre
tait reste et nous attendait avec impatience.

Le deuil de la princesse Charlotte tait port par toutes les classes
et ajoutait encore  la tristesse de Londres  cette poque de l'anne
o la socit y est toujours fort peu anime. Ma jeune belle-soeur n'y
prit pas grand got et ft charme, je pense, de revenir au bout d'un
mois retrouver sa patrie et ses habitudes avec un mari qu'elle aimait
et qui la chrissait.

Je prolongeai quelque peu mon sjour en Angleterre, promettant d'aller
la rejoindre pour lui faire faire ses visites de noces et la prsenter
 la Cour et dans le monde.

Mes parents avaient dj t deux fois  Brighton pendant mes
frquentes absences. Me trouvant  Londres cette anne, je fus
comprise dans l'invitation.  la premire visite qu'ils y avaient
faite, un matre d'htel du prince tait venu  l'ambassade s'informer
des habitudes et des gots de ses habitants, pour que rien ne leur
manqut au _pavillon_.

Il est impossible d'tre un matre de maison plus soigneux que le
Rgent et de prodiguer plus de coquetteries quand il voulait plaire.
Lui-mme s'occupait des plus petits dtails.  peine avait-on dn
trois fois  sa table qu'il connaissait les gots de chacun et se
mettait en peine de les satisfaire. On est toujours sensible aux
attentions des gens de ce parage, surtout les personnes qui font grand
bruit de leur indpendante indiffrence. Je n'en ai jamais rencontr
aucune qui n'en ft trs promptement sduite.

Le deuil encore rcent pour la princesse Charlotte ne permettait pas
les plaisirs bruyants  Brighton, mais les regrets, si toutefois le
Rgent en avait eu de bien vifs, taient passs, et le pavillon royal
se montrait plus noir que triste.

Ce pavillon tait un chef-d'oeuvre de mauvais got. On avait,  frais
immenses, fait venir des quatre parties du monde toutes les
magnificences les plus htroclites pour les entasser sous les huit ou
dix coupoles de ce bizarre et laid palais, compos de pices de
rapports ne prsentant ni ensemble ni architecture. L'intrieur
n'tait pas mieux distribu que l'extrieur et assurment l'art avait
tout  y reprendre; mais l s'arrtait la critique. Le confortable y
tait aussi bien entendu que l'agrment de la vie, et, aprs avoir,
pour la conscience de son got, blm l'amalgame de toutes ces
tranges curiosits, il y avait fort  s'amuser dans l'examen de leur
recherche et de leur dispendieuse lgance.

Les personnes loges au pavillon taient invites pour un certain
nombre de jours qui, rarement, excdaient une semaine. On arrivait de
manire  faire sa toilette avant dner. On trouvait ses appartements
arrangs avec un soin qui allait jusqu' la minutie des habitudes
personnelles de chaque convive. Presque toujours l'hte royal se
trouvait le premier dans le salon. S'il tait retard par quelque
hasard et que les femmes l'y eussent prcd, il leur en faisait une
espce d'excuse.

La socit du dner tait nombreuse. Elle se composait des habitants
du palais et de personnes invites dans la ville de Brighton, trs
brillamment habite pendant les mois d'hiver. Le deuil n'admettait ni
bals, ni concerts. Cependant le prince avait une troupe de musiciens,
sonnant du cor et jouant d'autres instruments bruyants, qui faisaient
une musique enrage dans le vestibule pendant le dner et toute la
soire. L'loignement la rendait supportable mais trs peu agrable
selon moi. Le prince y prenait grand plaisir et s'associait souvent au
gong pour battre la mesure.

Aprs le dner, il venait des visites. Vers onze heures, le prince
passait dans un salon o il y avait une espce de petit souper froid
prpar. Il n'y tait suivi que par les personnes qu'il y engageait,
les dames  demeure dans la maison et deux ou trois hommes de
l'intimit. C'tait l que le prince se mettait  son aise.

Il se plaait sur un sopha, entre la marquise de Hertford et une autre
femme  qui il voulait faire politesse, prenait et conservait le d
dans la conversation. Il savait merveilleusement toutes les aventures
galantes de la Cour de Louis XVI, aussi bien que celles d'Angleterre
qu'il racontait longuement. Ses rcits taient sems parfois de petits
madrigaux, plus souvent de gravelures. La marquise prenait l'air
digne, le prince s'en tirait par une plaisanterie qui n'tait pas
toujours de bien bon got.

Somme toute, ces soires, qui se prolongeaient jusqu' deux ou trois
heures du matin, auraient paru assommantes si un particulier en avait
fait les frais; mais le parfum de la couronne tenait toute la socit
veille et la renvoyait enchante des grces du prince.

Je me rappelle pourtant avoir t trs intresse un soir par une de
ces causeries. Le Rgent nous raconta sa dernire visite au Roi son
pre; il ne l'avait pas vu depuis plusieurs annes. La Reine et le duc
d'York, chargs du soin de sa personne, taient seuls admis  le
voir. Je me sers du mot propre en disant _le voir_, car on ne lui
parlait jamais. Le son d'une voix, connue ou trangre, le mettait
dans une agitation qu'il fallait des jours et quelquefois des semaines
pour calmer.

Le vieux Roi avait eu des accs tellement violents que, par
prcaution, tous ses appartements taient matelasss. Il tait servi
avec un extrme soin, mais dans un silence profond; on tait ainsi
parvenu  lui procurer assez de tranquillit. Il tait compltement
aveugle.

Une maladie de la Reine l'ayant empche d'accomplir son pieux devoir,
le Rgent la suppla. Il nous dit qu'on l'avait fait entrer dans un
grand salon o, spar par une range de fauteuils, il avait aperu
son vnrable pre trs proprement vtu, la tte entirement chauve et
portant une longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Il
tenait conseil en ce moment et s'adressait  monsieur Pitt en termes
fort raisonnables. On lui fit apparemment des objections, car il eut
l'air d'couter et, aprs quelques instants de silence, reprit son
discours en insistant sur son opinion. Il donna ensuite la parole  un
autre qu'il couta de mme, puis  un troisime conseiller, le
dsignant par son nom que j'ai oubli. Enfin il avertit dans les
termes officiels que le conseil tait lev, appela son page et alla
faire des visites  ses enfants, causant avec eux longuement, surtout
avec la princesse Amlie, sa favorite (dont la mort inopine avait
contribu  cette dernire crise de sa maladie). En la quittant, il
lui dit:

Je m'en vais parce que la Reine, vous savez, n'aime pas que je
m'absente trop longtemps.

En effet, il suivit cette ide et revint chez la Reine. Toutes ces
promenades se faisaient appuy sur le bras d'un page et sans sortir du
mme salon. Aprs un bout de conversation avec la Reine, il se leva
et alla tout seul, bien que suivi de prs, au piano o il se mit 
improviser et  jouer de souvenir de la musique de Hndel en la
chantant d'une voix aussi touchante que sonore. Ce talent de musique
(il l'avait toujours passionnment aime) tait singulirement
augment depuis sa cruelle maladie.

On prvint le prince que la sance au piano se prolongeait
ordinairement au del de trois heures, et, en effet, aprs l'avoir
longuement cout, il l'y laissa. Ce qu'il y avait de remarquable
c'est que ce respectable vieillard, que rien n'avertissait de l'heure,
pas mme la lumire du jour, avait un instinct d'ordre qui le poussait
 faire chaque jour les mmes choses aux mmes heures, et les devoirs
de la royaut passaient toujours avant ceux de famille. Sa complte
ccit rendait possible le silence dont on l'environnait et que les
mdecins, aprs avoir essay de tous les traitements, jugeaient
indispensable.

Je dois au Rgent la justice de dire qu'il avait les larmes aux yeux
en nous faisant ce rcit, un soir bien tard o nous n'tions plus que
quatre ou cinq, et qu'elles coulaient le long de ses joues en nous
parlant de cette voix, chantant ces beaux motets de Hndel, et de la
violence qu'il avait d se faire pour ne pas serrer dans ses bras le
vnrable musicien.

Le roi George III tait aussi aim que respect en Angleterre. Son
cruel tat pesait sur le pays comme une calamit publique. Il est 
remarquer que, dans un pays o la presse se permet toutes les licences
et ne se fait pas faute d'appeler un _chat_ un _chat_, jamais aucune
allusion dsobligeante n'a t faite  la position du Roi, et, jusqu'
Cobbet, tout le monde en a parl avec convenance et respect. Les
vertus prives servent  cela, mme sur le trne, lorsqu'on n'est pas
en temps de rvolution. Toutefois ce respect n'a pas empch sept
tentatives d'assassinat sur George III.

Les invits du pavillon avaient l'option de djeuner dans leur
intrieur ou de prendre part  un repas en commun dont sir Benjamin et
lady Bloomfield faisaient les honneurs.

 moins d'indisposition, on prfrait ce dernier parti, except,
toutefois, quelques-unes des anciennes amies du prince qui, cherchant
encore  cacher du temps l'_irrparable outrage_, ne paraissaient
jamais qu' la lumire, soin fort superflu et sacrifice trs mal
rcompens. La marquise d'Hertford en donnait l'exemple.

Je fus trs tonne en sortant de mon appartement de trouver le
couvert mis sur le palier de l'escalier. Mais quel palier et quel
couvert! tous les tapis, tous les fauteuils, toutes les tables, toutes
les porcelaines, toutes les vaisselles, toutes les recherches de tout
genre que le luxe et le bon got peuvent offrir  la magnificence y
taient dploys. Le prince mettait d'autant plus d'importance  ce
que ce repas ft extrmement soign qu'il n'y assistait jamais, et
qu'aucune dlicatesse de bon got pour ses htes ne lui chappait.

Il menait  Brighton  peu prs la mme vie qu' Londres, restait dans
sa chambre jusqu' trois heures et montait  cheval ordinairement
seul. Si, avant de commencer sa promenade, il rencontrait quelques
nouveaux dbutants au pavillon, il se plaisait  le leur montrer
lui-mme et surtout ses cuisines entirement chauffes  la vapeur sur
un plan, tout nouveau  cette poque, dont il tait enchant.

En rentrant, le prince descendait de cheval  la porte de lady
Hertford qui habitait une maison spare mais communiquant  couvert
avec le pavillon royal. Il y restait jusqu'au moment o commenait la
toilette du dner.

Pendant la semaine que nous passmes  Brighton, la mme vie se
renouvela chaque jour. C'tait l'habitude.

Je m'y retrouvai l'anne suivante avec le grand-duc, devenu depuis
empereur Nicolas. Il tait trop jeune pour que le Rgent se gnt
beaucoup pour lui. La seule diffrence que je remarquai, c'est qu'au
lieu de laisser chacun libre de sa matine en mettant chevaux et
voitures  sa disposition, le Rgent faisait arranger une _partie_
tous les jours pour le jeune prince,  laquelle, hormis lui, tous les
habitants du pavillon se runissaient.

On visitait ainsi les lieux un peu remarquables  quinze milles  la
ronde. Je me rappelle que, dans une de ces promenades, le grand-duc
adressa une question  l'amiral sir Edmund Nagle que le rgent avait
spcialement attach  sa personne. Celui-ci ta son chapeau pour
rpondre:

Mettez donc votre chapeau.

Et, en disant ces mots, le grand-duc donna un petit coup de cravache
au chapeau. L'amiral le tenait mal apparemment; il lui chappa et le
vent bien carabin sur la falaise leve de Brighton l'emporta en
tourbillonnant dans un champ voisin, spar de nous par une haie et
une haute barrire devant laquelle nous tions arrts pour examiner
un point de vue.

Avant que l'amiral, gros, court et assez g, et pu descendre de
cheval, l'Altesse Impriale tait saute  terre, avait deux fois
franchi lestement et gracieusement la barrire et rapportait le
chapeau  sir Edmund en lui adressant ses excuses. Cette prouesse de
bonne grce et de bonne compagnie donna beaucoup de popularit au
grand-duc dans notre coterie de Brighton qui runissait  cette poque
le corps diplomatique presque en entier.

L'tiquette plaa ma mre constamment auprs du grand-duc Nicolas
pendant tout son voyage. Avec ses habitudes de Cour et sa vocation
pour les princes, elle ne tarda pas  lui plaire. Ils taient trs
joliment ensemble; il l'appelait sa gouvernante et la consultait plus
volontiers que la comtesse de Lieven dont il avait peur. Ma mre en
tait, de son ct, toute affole et nous le vantait beaucoup. Pour
moi, qui ne partage pas son got pour les princes en gnral, il me
faut plus de temps pour m'apprivoiser aux personnes de cette espce
que ne dura le sjour du grand-duc.

Je le trouvai trs beau; mais sa physionomie me semblait dure, et
surtout il me dplut par la faon dont il parlait de son frre,
l'empereur Alexandre. Son enthousiasme, port jusqu' la dvotion,
s'exprimait en vritables tirades de mlodrame et d'un ton si exagr
que la fausset en sautait aux yeux.

Je n'ai gure vu de jeune homme plus compltement priv de naturel que
le grand-duc Nicolas; mais aurait-il t raisonnable d'en exiger d'un
prince et du frre d'un souverain absolu? Je ne le crois pas. Aussi ne
prtends-je pas lui en faire reproche, seulement je m'explique
pourquoi, malgr sa belle figure, ses belles faons, sa politesse et
les loges de ma mre, il n'est pas rest grav d'un burin fort
admirateur dans mon souvenir.




CHAPITRE XIV

     Je fais naufrage sur la cte entre Boulogne et Calais. -- Effet
     de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. -- Singulire
     conversation de Monsieur avec douard Dillon. -- Les pairs ayant
     des charges chez le Roi votent contre le ministre. -- Rponse de
     monsieur Canning  ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus.


Si j'avais l'intention de faire le rcit des petits vnements de ma
vie prive, ou plutt si j'avais le talent ncessaire pour les rendre
intressants, j'aurais d placer en 1800 un combat naval que le
btiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint  la hauteur du
Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit 
l'entre de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux
occasions, de mon courage. Je suis force de l'expliquer d'une faon
excessivement peu potique; j'avais abominablement le mal de mer.

Peut-tre pourrais-je rclamer  plus juste titre quelque loge pour
avoir montr du sang-froid dans une position trs prilleuse qu'amena
la courte traverse de Douvres  Calais, au mois de fvrier 1818.

Par la coupable incurie du capitaine, nous choumes sur une petite
langue de sable place entre deux rochers  un quart de lieue de la
cte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus
engravs que jamais. C'tait encore heureux, car, si nous avions
heurt de cette faon sur les rochers dont nous tions bien
rapprochs, peu de secondes auraient suffi  nous dmolir.

Le btiment tait encombr de passagers. La seule petite chaloupe
qu'il pt mettre  la mer ne contenant que sept personnes, dont deux
matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le plus grand
danger de notre situation prilleuse tait l'effroi qui pouvait se
mettre parmi nous et l'empressement  se jeter dans cette embarcation.

Ma qualit de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus
d'importance  bord que j'tais accompagne d'un courrier de cabinet
pour lesquels les capitaines des paquebots ont des gards tout
particuliers.

J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire
passer la premire; je l'engageai  placer dans le bateau une mre
accompagne de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un
monsieur (je suis fche de dire que c'tait un franais) s'y
prcipita sous prtexte de porter les enfants, et le bateau s'loigna.

Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'coulrent jusqu' son
retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais
pris m'avait donn quelque autorit sur mes compagnons de malheur, et
j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement imptueux. Tout le
monde se conduisit trs bien. Les femmes qui restaient, nous tions
cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les
hommes tirrent au sort pour les suivants. Tout s'excuta comme il
avait t convenu.

Le capitaine m'avait expliqu que le moment du plus grand danger
serait celui o la mare tournerait. Si alors le vent poussait 
terre, avant que son btiment ft gouvernable, il y avait fort 
craindre qu'il ne se brist sur les rochers, si, d'un autre ct, il
tait assez engrav pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par
la mare montante. Les deux chances taient galement admissibles,
mais nous avions encore un peu de temps devant nous. Au reste, la
nuit s'approchait et il neigeait  gros flocons.

Lorsque je quittai le btiment, il tait tellement pench que les
matelots eux-mmes ne pouvaient traverser le pont qu' l'aide d'une
chelle qu'on avait couche dessus. Notre dpart se conduisit avec un
grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa
premptoirement de se sparer de son mari. Il avait tir un des
derniers numros, mais un officier qui devait partir par le prochain
bateau fut tellement touch de ce dvouement, fait au plus petit bruit
possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place.

Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et
ridicules qui accompagnrent cet pisode de mes voyages, depuis le
moment o le btiment toucha jusqu' celui o, aprs une route de sept
heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins
impraticables, la charrette qui nous portait ple-mle sur la paille
nous fit faire notre entre dans Calais.

Le capitaine, dbarrass de ses passagers, manoeuvra fort
judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la cte et il
parvint  relever son btiment et  l'amener  Calais, quoique trs
avari. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands
remerciements sur l'exemple que j'avais donn et qui, assurait-il,
avait tout sauv. J'ai remarqu que les grands dangers trouvent
toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et
les caquets sont pour les petites circonstances.

J'tais partie de Londres malade; j'arrivai  Paris trs bien
portante. Je payai cher ce faux bien-tre; la raction ne tarda pas 
se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut prcurseur d'une
fivre maligne; les mdecins l'attriburent  avoir eu ce qui
s'appelle vulgairement le _sang tourn_. Plus on prend sur soi dans un
danger vident et apprci, plus ce rsultat peut arriver. Toutefois
j'tais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-tre t
malade sans mon naufrage.

Je prsentai ma belle-soeur le lendemain de mon arrive. Je me
rappelle particulirement ce jour-l parce que c'est le seul mouvement
patriotique que j'aie vu  Monsieur et que j'aime  lui en faire
honneur. On conoit qu'un _naufrage_ est un argument trop commode pour
que les princes ne l'exploitent pas  fond. J'avais fait ma cour  ses
dpens chez le Roi, chez Madame, et mme chez monsieur le duc
d'Angoulme.

Arrive chez Monsieur, aprs quelques questions prliminaires, il me
dit d'un ton assez triste:

C'tait un paquebot franais.

--Non, monseigneur, c'tait un anglais.

--Oh! que j'en suis aise!

Il se retourna  son service qui le suivait, et rpta aux dames qui
m'environnaient: Ce n'tait pas un capitaine franais avec un air de
satisfaction dont je lui sus un gr infini. S'il avait souvent exprim
de pareils sentiments, il aurait t bien autrement populaire.

Je prcdai de peu de jours  Paris mon oncle, douard Dillon, qui y
passait en se rendant de Dresde  sa nouvelle rsidence de Florence.
Il tait de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir dj dit, dans
des habitudes de familiarit qui dataient de leur jeunesse  tous
deux. Un matin, o il quittait Monsieur, il me raconta une
conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roul sur
l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le
parti ministriel sur le prince.

On cherchait, selon lui,  le djouer parce qu'il tait royaliste et
avertissait le Roi des prcipices o on entranait la monarchie, etc.
douard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables
pouvant l'approcher, combattit ces impressions de Monsieur. Il lui
assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il voulait
se montrer moins exclusivement chef d'un parti.

Mais je ne suis pas chef d'un parti.

--Monseigneur, on vous en donne les apparences.

--C'est  tort, mais comment l'viter?

--En tant moins exclusif.

--Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me
dteste.

--Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins.

--C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain rvolutionnaire, cela
reparat toujours, ft-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les
autres, on ne vaut rien pour nous.

--Je suis fch d'entendre tenir ce langage  Monseigneur; cela
confirme ce que l'on dit.

--Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi.

--H bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou
Jules ministre.

Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrta tout court,
partit d'un grand clat de rire.

Ah! parbleu, celui-l est trop amusant, ce n'est pas srieusement que
tu me dis cela?

--Srieusement, Monseigneur.

--Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que
c'est; h bien, Mathieu c'est la mme espce tout juste, un peu moins
hbleur peut-tre, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut
bien me prter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent
de nature  ce que quelqu'un pt y ajouter foi. Allons, allons, mon
vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur
mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon
Dieu, quels ministres? on me croit donc extravagant! mais il faudrait
tre fou  lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y ait cru
srieusement; on s'est moqu de toi.

douard lui tmoigna grande satisfaction des dispositions o il se
trouvait. Il vint en toute hte me conter la sagesse de son prince.
J'ai souvent repens  cette conversation, sur laquelle je ne puis
avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et
Jules de Polignac ensuite ont t successivement ministres des
affaires trangres.

Monsieur avait-il chang d'opinion sur leur compte, ou bien
trompait-il douard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre.

Il est indubitable que, ds lors, Jules tait dans sa plus intime
confiance et jouait le rle de ministre de la police du gouvernement
occulte.

L'opposition au Roi avait gagn toute la Cour, et pour conserver un
peu de tranquillit dans l'intrieur de sa famille, il n'osait pas en
tmoigner de ressentiment. La loi de recrutement dplaisait
particulirement  la noblesse. De tout temps, elle regardait l'arme
comme son patrimoine. C'tait bien  titre onreux, il faut
l'accorder, car elle l'avait exploite, plus honorablement que
lucrativement, pendant bien des sicles, mais elle tenait  en jouir
exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps taient
changs. Elle s'opposa donc au systme d'avancement par l'anciennet
avec une extrme passion.

La loi fut emporte  la Chambre des dputs; on savait qu'elle ne
parviendrait  passer  celle des pairs qu' une faible majorit. Le
Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena  sa promenade
accoutume les pairs de service auprs de lui qui, tous, devaient
voter contre son gouvernement.

Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi o il tenait conseil.
Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq promenades,
toujours les mmes, qui revenaient  jour fixe chaque semaine. Celle
de la matine o l'on devait voter tait une des plus courtes et les
pairs y avaient compt; mais le Roi, ce qui tait sans exemple, avait
chang les ordres pour les relais et, de plus, command d'aller
doucement.

En gnral, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le
pav. Quelque poussire, quelque verglas qu'il pt y avoir, il ne
ralentissait jamais son allure. Il en rsultait des accidents graves
pour les escortes, mais cela le laissait compltement impassible.
Quand un homme tait tomb on le ramassait; cela ne faisait aucun
moi. Si c'tait un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et,
si son cheval tait estropi, on lui en donnait un. Il n'en n'tait
pas davantage.

Il fallait un motif politique pour influer sur les usages tablis;
mais la niche du Roi n'eut pas de succs. Ses zls serviteurs avaient
eu la prcaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries.
Ils s'y jetrent, en descendant du carrosse royal, et arrivrent
encore au Luxembourg  temps pour donner leur _non_ aux demandes des
ministres. Ils n'en furent pas plus mal traits dans les grands
appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan.

Nous autres, constitutionnels ministriels, tions indigns; mais les
ultras, et mme les courtisans plus raisonnables, taient enchants de
cet acte d'indpendance.

Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours  Paris. Je me
souviens que, le soir mme o la discussion sur ce procd tait assez
anime, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella:

N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attaches au Roi votent
selon leur conscience et ne sont nullement forces de soutenir le
ministre?

--Je ne comprends pas bien.

--Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise,
il est libre de voter contre?

--Assurment, trs libre, chacun est compltement indpendant dans son
vote.

Madame de Duras triomphait.

Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa dmission avant de
prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.

Le triomphe fut un peu moins agrable. Toutefois, comme elle avait de
l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre ducation constitutionnelle
n'tait pas assez faite pour appeler cela de l'indpendance, et,
ramenant la discussion  une thse gnrale, tourna le terrain o elle
s'tait engage si malencontreusement.

Le parti soi-disant royaliste tait tomb dans une telle aberration
d'ides que, lorsque monsieur de Marcellus, alors dput, fut nomm de
la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat
et garantir les liberts de l'glise gallicane, il n'imagina rien de
mieux que d'en rfrer au Pape en lui envoyant la copie du projet de
loi et de tous les documents confis  la commission.

Le Pape lui rpondit qu'il fallait s'opposer  la promulgation de
cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant mme
textuellement  employer en sret de conscience la _ruse_ et
l'_astuce_.

Monsieur de Marcellus, plus bon que mchant dans le fond, profita mal
du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu
qui entra dans une fureur extrme. Il le menaa de le traduire devant
les tribunaux pour avoir rvl le secret d'tat  une Cour
trangre, lui dit que, si cet ancien rgime, qu'il affectait de
regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison
d'tat et, par grce encore, pour viter que le Parlement ne le
dcrtt de prise de corps et ne lui ft un plus mauvais parti, etc.

Monsieur de Marcellus fut tout bahi d'une scne si bien carabine; il
comprit mme son tort; mais le parti jsuite, trs puissant et tout
ultramontain, lui donna de grands loges. Monsieur le prit sous sa
protection spciale et le bruit s'apaisa.

Seulement, il me semble que les ngociations  Rome furent retires 
monsieur de Blacas, souponn d'avoir eu connaissance de cette
intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint 
faire signer un concordat o les liberts gallicanes taient aussi
bien mnages que les circonstances le permettaient. Le roi Louis
XVIII n'y tenait pas assez pour les dfendre vivement contre son
frre.




CHAPITRE XV

     Coup de pistolet tir au duc de Wellington. -- On trouve
     l'assassin. -- Inquitude de Monsieur sur la retraite des
     trangers. -- Agitation dans les esprits. -- Tnbres  la
     chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan  Saint-Sulpice. --
     Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prtre. -- Une aventure
      Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal chez le duc
     de Wellington. -- Testament de la reine Marie-Antoinette. -- Mort
     de la petite princesse d'Orlans, ne  Twickenham. -- Mort de
     monsieur le prince de Cond. -- Son oraison funbre.


Peu de jours aprs mon arrive  Paris, nous fmes tous mis en grand
moi par une tentative d'assassinat commise sur la personne du duc de
Wellington. Un coup de pistolet avait t tir sur sa voiture au
milieu de la nuit, comme il rentrait dans son htel de la rue des
Champs-lyses.

Cet vnement pouvait avoir les plus fcheuses consquences. Le duc de
Wellington tait le personnage le plus important de l'poque; tout le
monde en tait persuad, mais personne autant que lui. Son
mcontentement aurait t une calamit. Tout ce qui tenait au
gouvernement fit donc une trs grosse affaire de cet attentat et le
lendemain le duc tait d'assez bonne humeur.

Mais on ne dcouvrait rien. Personne n'avait t bless; on ne
retrouvait point de balle; le coup avait t tir en pleine obscurit
contre une voiture allant grand train. Tout cela paraissait suspect.
L'opposition rpandit le bruit que le duc, d'accord avec le parti
ultra, s'tait fait tirer un coup de pistolet  poudre pour saisir ce
prtexte de prolonger l'occupation.

Il faut rendre justice au duc de Wellington; il tait incapable
d'entrer dans une pareille machination; mais il conut beaucoup
d'humeur de ces propos, et, il le faut rpter, notre sort dpendait
en grande partie de ses bonnes dispositions, car, lui seul pouvait
prendre l'initiative et affirmer aux souverains que la prsence en
France de l'arme d'occupation, dont il tait gnralissime, avait
cess d'tre ncessaire au repos de l'Europe.

Toute la police tait en mouvement sans rien dcouvrir. Les ultras se
frottaient les mains et assuraient que les trangers sjourneraient
cinq annes de plus. Enfin on eut des rvlations de Bruxelles. Milord
Kinnaird, fort avant dans le parti rvolutionnaire mais en de
pourtant de l'assassinat, dnona l'envoi d'un nomm Castagnon par le
comit rvolutionnaire sant  Bruxelles o tous les anciens jacobins,
prsids par les rgicides expulss du royaume, s'taient rfugis. On
acquit la preuve que ce Castagnon avait tir contre le duc. Il fut
dfr aux tribunaux et svrement puni et le duc se tint pour
satisfait. Il entrait consciencieusement dans le projet de librer la
France des troupes sous ses ordres, mais on pouvait toujours redouter
ses caprices.

La diminution de l'arme obtenue l'anne prcdente donnait droit  de
grandes esprances. Toutefois, les traits portaient cinq ans de cette
occupation, si onreuse et si humiliante, et la troisime tait 
peine commence. Tous les soins du gouvernement taient employs 
obtenir notre dlivrance. Il tait contrecarr par le parti ultra qui
prouvait, ou feignait, une grande alarme de voir l'arme trangre
quitter la France.

Monsieur avait dit au duc de Wellington, et malheureusement assez
haut pour que cela ft entendu et rpt:

Si vous vous en allez, je veux m'en aller aussi.

--Oh! que non, Monseigneur, avait rpondu le duc; vous y penserez
mieux.

Quelques semaines plus tard, un petit crit professant la convenance
de prolonger l'occupation, loin de chercher  l'abrger, fut distribu
 profusion; il tait anonyme, mais l'enveloppe portait pour timbre:
_Chambre de Monsieur_.

On l'attribua  monsieur de Bruges. C'tait le prcurseur de la
fameuse _Note secrte_. Toutes ces petites circonstances fondaient
l'immense impopularit sous laquelle Charles X a succomb en trois
jours, quelques annes aprs.

Ces intrigues agissaient mme sur les personnes qui n'y prenaient
aucune part. Il rgnait une inquitude gnrale qui ne paraissait pas
justifie par la situation o nous nous trouvions. Ds en arrivant,
j'avais eu les oreilles rabattues par l'annonce de la _grande
conspiration_. Je demandais qui en faisait partie, on me rpondait:

Je n'en sais rien, mais on ajoutait avec un air capable: Tenez pour
sr que nous marchons sur un volcan, et certes ce n'est pas monsieur
Decazes qui nous sauvera!

Il tait, de plus en plus, en butte  la haine du parti de la Cour.

 force d'entendre rpter ces paroles, je finissais par tre branle
 mon tour, lorsqu'une circonstance purile me rtablit dans mon
assiette en me montrant sur quels fondements fragiles on chafaudait
les nouvelles. J'assistais  tnbres  la chapelle des Tuileries; on
frappe un coup lger  la porte de la tribune royale. Une fois; pas de
rponse; Madame jette un coup d'oeil irrit derrire elle. Une
seconde; pas encore de rponse. Une troisime; le Roi ordonne
d'ouvrir. On lui remet un billet, il le lit, fait signe au major
gnral de la garde royale, lui dit quelques mots tout bas. Celui-ci
sort et tnbres s'achvent au milieu de l'agitation de la
Congrgation.

Plus de doute, la grande conspiration a clat. Des courtisans
trouvent moyen de sortir de la chapelle pour aller en rpandre la
nouvelle, mme  la Bourse, assure-t-on. Rendu dans ses appartements,
le Roi annonce que la salle de l'Odon a pris feu et que le ministre
de la police demande des troupes pour maintenir l'ordre. Aussitt les
dvots de se rcrier sur le scandale de troubler le service divin pour
un thtre qui brle et les courtisans de s'indigner qu'on vienne
dranger le Roi pour si mince affaire.

Comment trouvez-vous monsieur Decazes? Il fait passer ses ordres par
le Roi  prsent! C'est une nouvelle mthode assurment!

Le soir, il tait rpandu dans la ville que l'incendie de l'Odon
tait le commencement d'excution d'une grande conspiration; et,  la
Cour, o on tait un peu mieux inform quoique beaucoup plus bte, il
n'tait question que de l'insolence de ces coups rpts frapps  la
porte de la tribune royale. Il semblait qu'on l'et abattue  coups de
hache. C'tait aux Tuileries un bien plus grand vnement que la
destruction d'un des beaux monuments de la capitale.

Cette scne de la chapelle me rafrachit la mmoire d'un incident dont
je fus tmoin  Saint-Sulpice, ce mme carme, un jour o l'abb
Frayssinous y prchait. Les sermons taient fort courus et, le
ministre de la police ayant annonc le projet d'y assister, le banc de
l'oeuvre lui fut rserv.

Un quipage avec plusieurs valets en grande livre s'arrta au
portail. Un homme en uniforme en sortit, c'tait videmment le
ministre. Le suisse arriva en toute hte, hallebarde en main, ouvrant
la route  Monseigneur. Le bedeau suivait; il s'adressa  Alexandre de
Boisgelin (passablement gobeur de son mtier) pour lui demander s'il
tait de la suite de Son Excellence.

De quelle Excellence?

--Du ministre de la police.

--O est-il?

--L, le suisse prcde.

--Mais ce n'est pas le comte Decazes, c'est le duc de Rohan.

Aussitt voil le bedeau au petit galop courant aprs le suisse pour
le ramener  son poste du portail, et le duc de Rohan, dpouill de
ses honneurs usurps, laiss tout seul au milieu de l'glise, oblig
d'tablir son habit de pair sur une simple chaise de paille,  nos
cts, comme le plus humble d'entre nous. Les rieurs furent contre
monsieur de Rohan, en dpit des prjugs aristocratiques qui lui
auraient volontiers donn prcdence sur monsieur Decazes. Ses
ridicules taient trop flagrants.

Auguste de Chabot, jeune homme qui ne manquait ni d'esprit, ni
d'instruction, avait t _presque_ forc d'tre chambellan de
l'Empereur. Il se conduisit avec dignit, convenance et simplicit 
la Cour impriale.  la Restauration, il prit le titre de prince de
Lon et les fumes de la vanit lui montrent  la tte.

Il perdit sa femme, mademoiselle de Srent, riche hritire, par un
horrible accident, et peu de mois avant [l'poque ] laquelle je suis
arrive, la mort de son pre l'avait mis en possession du titre de duc
de Rohan et de la pairie. Ces honneurs, bien prvus pourtant,
achevrent de l'enivrer d'orgueil. Il devint le vritable mule du
marquis de Tuffires.

Il portait ses prtentions aristocratiques jusqu' l'extravagance. Son
chteau de la Roche-Guyon fut dcor de tous les emblmes de la
fodalit. Ses gens l'appelaient monseigneur. Il tait toujours en
habit de pair, et en avait fait adopter le collet et les parements
brods  une robe de chambre dans laquelle il donnait ses audiences le
matin, rappelant ainsi feu le marchal de Mouchy qui s'tait fait
faire un cordon bleu en tle pour le porter dans son bain.

Aussi madame de Puisieux disait-elle, en voyant un portrait fort
ressemblant du duc de Rohan:

Oh! c'est bien Auguste; et puis voyez, ajoutait-elle en indiquant un
cusson de ses armes peint dans le coin du tableau, voyez, voil
l'expression de sa physionomie.

Le duc de Rohan vint taler son importance en Angleterre dans l'espoir
que son titre lui procurerait la main d'une riche hritire. Celle de
ma belle-soeur avait t demande par lui l'anne prcdente et, pour
ennoblir cette alliance qui lui paraissait bien un peu indigne de lui,
il s'tait servi de l'intermdiaire du Roi. Cet auguste ngociateur
ayant chou auprs de mademoiselle Destillires, le duc n'avait plus
vu en France de parti assez riche pour aspirer  l'honneur de partager
son nom et son rang.

Le voyage de spculation matrimoniale en Angleterre tant rest
galement sans succs, il se dcida  embrasser l'tat ecclsiastique.
Il s'entoura de jeunes prtres et fit son sminaire dans les salons de
la Roche-Guyon. Je ne sais comment cela put s'arranger, mais il est
avec le ciel des accommodements.

Les mauvaises langues prtendaient que le clibat n'imposait pas trop
de gne  monsieur de Rohan. J'ai su trs positivement un fait dont
chacun tirera les consquences qu'il lui plaira.

En 1813, Auguste de Chabot, alors chambellan de l'Empereur, d'une
jolie figure, plein de talent, dessinant trs bien, chantant  ravir,
assez spirituel et surtout franais arrivant de Paris, obtint  Naples
de doux regards de la Reine, femme de Murat et rgente en l'absence de
son mari.

Une vive coquetterie s'tablit entre eux. Des aparts, des promenades
solitaires, des lettres, des portraits s'ensuivirent. La Reine avait
la tte tourne et ne s'en cachait pas. Les choses allrent si loin,
quoique monsieur de Chabot professt ds lors les principes d'une
certaine dvotion ostensible, qu'il reut la clef d'une porte drobe
conduisant  l'appartement de la Reine. Le moment de l'entrevue fut
fix  la nuit suivante. Auguste s'y rendit.

Le lendemain matin, il reut un passeport pour quitter Naples dans la
journe. Un messager plus intime vint en mme temps lui redemander
l'lgante petite bote qui contenait la clef.

Depuis ce jour, la Reine, qui en paraissait sans cesse occupe
jusque-l, n'a plus prononc son nom. Monsieur de Chabot n'a jamais pu
comprendre le motif de cette disgrce, car il se rendait la justice
d'avoir t parfaitement respectueux.

Le portrait lui resta, et je l'ai vu entre les mains de la personne
confidente de cette intrigue  laquelle il en fit don au moment o il
entra dans les ordres.

Quoi qu'il en soit, son choix de l'tat ecclsiastique ne l'empcha
pas de conserver toutes les habitudes du _dandysme_ le plus outr; ses
recherches de toilette taient sans nombre. Il entama avec la Cour de
Rome une longue et vive ngociation pour faire donner  la chasuble
une coupe nouvelle qui lui paraissait lgante. Au reste, il faut
reconnatre qu'il disait la messe plus gracieusement qu'aucune autre
personne et pourtant trs convenablement.

Ces ambitions futiles n'arrtaient pas les autres. Il devint
promptement archevque et cardinal; je crois qu'au fond c'tait l le
secret vritable de sa vocation. Les carrires civiles et militaires
se trouvaient encombres; il se croyait de la capacit, avec raison
jusqu' un certain point, et s'tait jet dans celle de l'glise. Mais
j'anticipe; revenons au printemps de 1818.

J'avais laiss monsieur de Talleyrand honni au pavillon de Marsan; je
le retrouvai dans la plus haute faveur de Monsieur et de son monde.
Elle clata surtout aux yeux du public  un bal donn par le duc de
Wellington o les princes assistrent.

Je me le rappelais l'anne prcdente dans cette mme salle, se
tranant derrire les banquettes pour arriver jusqu' la duchesse de
Courlande; elle lui avait rserv une place  ses cts o personne ne
vint le troubler. Monsieur le duc d'Angoulme, seul de tous les
princes, lui adressa quelques mots en passant; mais, cette fois,
l'attitude tait bien change. Il traversait la foule qui s'cartait
devant lui; les poignes de main l'accueillaient et le conduisaient
droit sur Monsieur; monsieur le duc de Berry s'emparait de cette main
si courtise pour ne la cder qu' Monsieur. Les entours taient
galement empresss.

Je n'ai pas suivi le fil de cette intrigue dont le rsultat se
dployait avec tant d'affectation sous nos yeux. J'ai peine  croire
que monsieur de Talleyrand et flatt les voeux de Monsieur qui, 
cette poque, dsirait par-dessus tout le maintien de l'occupation.

Monsieur de Talleyrand tait trop habile  tter le pouls du pays
pour ne pas reconnatre que la fivre d'indpendance s'accroissait
chaque jour et ferait explosion si on ne la prvenait; mais
certainement il s'unissait  toutes les intrigues pour chasser le duc
de Richelieu, et c'tait l un suffisant motif d'alliance.

J'eus encore,  ce bal, occasion de remarquer le peu d'obligeance de
nos princes. Le duc de Wellington vint proposer  Madame, vers le
milieu de la soire, de faire le tour des salles. Il tait indiqu de
prendre son bras, et tout grand personnage qu'il tait il en aurait
t flatt. Mais Madame donna le bras  monsieur le duc de Berry,
madame la duchesse de Berry  Monsieur (monsieur le duc d'Angoulme,
selon son usage, tait dj parti) et le duc de Wellington fut rduit
 marcher devant la troupe royale en claireur.

Elle arriva ainsi jusqu' un dernier salon o Comte (le physicien)
faisait des tours. Il lui fallait en ce moment un compre
souffre-douleur. Il jeta son dvolu sur monsieur de Ruffo, fils du
prince Castelcicala, ambassadeur de Naples, dont la figure niaise
prtait au rle qu'il devait jouer. Il fit trouver des cartes dans ses
poches, dans sa poitrine, dans ses chausses, dans ses souliers, dans
sa cravate; c'tait un dluge.

Les princes riaient aux clats, rptant de la voix qu'on leur
connat: c'est monsieur de Ruffo, c'est monsieur de Ruffo. Or, ce
monsieur de Ruffo tait presque de leur intimit, et pourtant, lorsque
le tour fut achev, ils quittrent l'appartement sans lui adresser un
mot de bont, sans faire un petit compliment  Comte dont la rvrence
le sollicitait, enfin avec une maussaderie qui me crucifiait car j'y
prenais encore un bien vif intrt.

Peu de semaines avant, j'avais vu chez mon pre,  Londres, le prince
rgent, qui pourtant aussi tait assez grand seigneur, assister  une
reprsentation de ce mme monsieur Comte, et y porter des faons bien
diffrentes.

Je me suis laiss raconter que rien n'tait plus obligeant que la
reine Marie-Antoinette. Madame avait repouss cet hritage, peut-tre
avec intention, car la mmoire de sa mre lui tait peu chre. Toutes
ses adorations taient pour son pre, et, avec ses vertus, elle avait
pris ses formes peu gracieuses.

Il y eut vers ce temps une rvolution bien frappante des sentiments de
Madame. Monsieur Decazes retrouva dans les papiers de je ne sais quel
terroriste de 1793 le testament autographe de la reine Marie-Antoinette
qui, assurment, fait le plus grand honneur  sa mmoire. Il le porta au
Roi qui lui dit de l'offrir  Madame. Elle le lui remit quelques heures
aprs, avec la phrase la plus froide possible, sur ce qu'en effet elle
reconnaissait l'criture et l'authenticit de la pice.

Monsieur Decazes en fit faire des fac-simils et en envoya un paquet 
Madame; elle n'en distribua pas un seul, et tmoigna plutt de
l'humeur dans toute cette occurrence. Toutefois ce testament a t
grav dans la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou qui se
construisait sous son patronage.

Si Madame tait svre  la mmoire de sa mre, elle tait
passionnment dvoue  celle de son pre et cette corde de son me
vibrait toujours jusqu' l'exaltation.

Comme je sortais du bal du duc de Wellington, je me trouvai auprs du
duc et de la duchesse de Damas-Crux, ultras forcens, qui, comme moi,
attendaient leur voiture. douard de Fitz-James passa; je lui donnai
une poigne de main, puis monsieur Decazes, encore une poigne de
main, puis Jules de Polignac, nouvelle poigne de main, puis Pozzo,
encore plus amicale poigne de main.

Vous en connaissez de toutes les couleurs, me dit le duc de Damas.

--Oui, rpondis-je, ceux qui se proclament les serviteurs du Roi; et
ceux qui le servent en effet.

Il tait si bte qu'il me fit une mine de reconnaissance; mais la
duchesse me lana un regard furieux et ne me l'a jamais pardonn.

La famille d'Orlans, dont les formes affables et obligeantes
faisaient un contraste si marqu  celles de la branche ane,
n'assistait pas  ce bal, autant qu'il m'en souvient. Elle tait dans
la douleur. La petite princesse, ne en Angleterre, tait  toute
extrmit et mourut, en effet, peu de jours aprs.

La mort frappait  la fois  deux extrmits de la maison de Bourbon.
Le vieux prince de Cond achevait en mme temps sa longue carrire en
invoquant vainement la prsence de ses enfants pour lui fermer les
yeux. J'ai dj dit la vie qui retenait monsieur le duc de Bourbon sur
les trottoirs de Londres.

Madame la princesse Louise se refusa galement  adoucir les derniers
moments de son pre, prtendant ne pouvoir quitter sa maison du Temple
o elle s'tait clotre, quoique toutes les autorits ecclsiastiques
l'y autorisassent et que le cardinal de Talleyrand, archevque de
Paris, allt lui-mme la chercher. Ce sont de ces vertus que je n'ai
jamais pu ni comprendre, ni admirer.

Monsieur le prince de Cond mourut dans les bras de madame de Rouilly,
fille naturelle de monsieur le duc de Bourbon; elle lui prodigua les
soins les plus filiaux et les plus tendres.

Monsieur le duc de Bourbon arriva quelques heures aprs la mort de son
pre: il parut fort malheureux de n'avoir pu le revoir, et d'autant
plus que le vieux prince semblait, dans ses derniers jours, avoir
repris la mmoire qu'il avait perdue depuis quelques annes et
regretter amrement l'absence de son fils. Monsieur le duc de Bourbon
conserva son nom, disant que celui de Cond tait trop lourd  porter.
Il s'tablit au Palais-Bourbon et  Chantilly o il ne tarda pas 
donner de nouveaux scandales.

Le service pour monsieur le prince de Cond  Saint-Denis fut trs
magnifique; je ne me rappelle plus en quoi on drogea aux usages, mais
il y eut quelque chose de trs marqu, en ce genre, pour honorer plus
royalement sa mmoire. Le roi Louis XVIII affectait de lui rendre plus
qu'il n'tait d  son rang, selon l'tiquette de la Cour de France,
peut-tre pour marquer encore plus la svre dsobligeance avec
laquelle il l'imposait  monsieur le duc d'Orlans.

Je me souviens que cet enterrement fut une grande affaire  la Cour.
Pendant ce temps, le public et le ministre se proccupaient du
discours. Le pas tait glissant; il s'agissait du gnral des migrs.
Il tait difficile d'aborder ce sujet de manire  satisfaire les uns
et les autres; car, si _les uns_ taient au pouvoir, _les autres_
c'tait le pays.

L'abb Frayssinous, charg de l'oraison funbre, s'en tira habilement.
Je me rappelle entre autres une phrase qui eut grand succs. En
parlant des deux camps franais opposs l'un  l'autre, il dit: _La
gloire tait partout, le bonheur nulle part_. En rsultat, le
discours ne dplut absolument  aucun parti; c'tait le mieux qu'on en
pt esprer.




CHAPITRE XVI

     Mort de madame de Stal. -- Effet de son ouvrage sur la
     Rvolution. -- Je retourne  Londres. -- Agents du parti ultra.
     -- Prsentation de la note secrte. -- Le Roi te le commandement
     des gardes nationales  Monsieur. -- Fureur de Jules de Polignac.
     -- Conspiration du bord de l'eau. -- Congrs d'Aix-la-Chapelle.
     -- Le duc de Richelieu obtient la libration du territoire.


J'ai nglig de parler dans le temps de la mort de madame de Stal.
Elle avait eu lieu, pendant un de mes sjours en Angleterre,  la
suite d'une longue maladie qu'elle avait trane le plus tard possible
dans ce monde de Paris qu'elle apprciait si vivement. Elle y faisait
peine  voir au commencement des soires. Elle arrivait puise par la
souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait
compltement le dessus de l'instinct, et elle tait aussi brillante
que jamais, comme si elle voulait tmoigner jusqu'au bout de cette
inimitable supriorit qui l'a laisse sans pareille.

La dernire fois que je la vis, c'tait le matin; je partais le
lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les
taches livides dont son visage, ses bras, ses mains taient couverts
n'annonaient que trop la dcomposition du sang. Je sentais la pnible
impression d'un adieu ternel et sa conversation ne roulait que sur
des projets d'avenir. Elle tait occupe de chercher une maison o sa
fille, la duchesse de Broglie, grosse et prte d'accoucher, serait
mieux loge.

Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle voulait
rester plus souvent chez elle, donner des dners frquents. Elle
dsignait par avance des habitus. Cherchait-elle  s'tourdir
elle-mme? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de
mort et de ces paroles si pleines de vie tait dchirant; j'en sortis
navre.

Il y avait une trop grande diffrence d'ge et assurment de mrite
entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite
avec madame de Stal, mais elle tait extrmement bonne pour moi et
j'en tais trs flatte. Le mouvement qu'elle mettait dans la socit
tait prcisment du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il
s'accordait parfaitement avec mes gots de paresse.

C'tait sans se lever de dessus son sopha que madame de Stal animait
tout un cercle; et cette activit de l'esprit m'est aussi agrable que
celle du corps me parat assommante. Quand il me faut aller chercher
mon plaisir  grands frais, je cours toujours risque de le perdre en
chemin.

Sans tre pour moi une peine de coeur, la mort de madame de Stal me
fut donc un chagrin. Le dsespoir de ses enfants fut extrme. Ils
l'aimaient passionnment et la rvlation faite sur son lit de douleur
et dont j'ai dj parl n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs
regrets.

Auguste de Stal se rendit l'diteur d'un ouvrage auquel elle
travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet
dont les rsultats n'ont pas t sans importance. Pendant l'Empire, la
Rvolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part taient honnis. La
Restauration ne les avait pas rhabilits et personne ne rclamait le
dangereux honneur d'avoir travaill  renverser le trne de Louis XVI.
On aurait vainement cherch en France un homme qui voult se
reconnatre ouvrier en cette oeuvre. Les rgicides mmes s'en
dfendaient; une circonstance fortuite les avait pousss dans ce
prcipice, et, somme toute, le _petit chat_ (peut-tre encore parce
qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable.

Le livre de madame de Stal changea tout  coup cette disposition, en
osant parler honorablement de la Rvolution et des rvolutionnaires.
La premire, elle distingua les principes des actes, les esprances
trompes des honntes gens des crimes atroces qui souillrent ces
jours nfastes et ensevelirent sous le sang toutes les amliorations
dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le
nom de rvolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait t
jusque-l, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le
repoussa plus. Les libraux se reconnurent successeurs des
rvolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu' 1789.

Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de
Girardin, etc., formrent les anneaux de cette chane. Les Lameth,
quoique rclamant le nom de patriotes de 89, et repousss par les
migrs et la Restauration, ne s'taient pas rallis  l'opposition
antiroyaliste. Ils demeuraient libraux assez modrs, aprs avoir
servi  l'Empereur avec bien moins de zle que ceux dont je viens de
citer les noms.

Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Stal a t un funeste
prsent fait au pays et n'a pas laiss de contribuer  rhabiliter cet
esprit rvolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempe depuis
et dont nous voyons les funestes effets. Ds que le livre de madame de
Stal en eut donn l'exemple, les hymnes  la gloire de 1789 ne
tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir
n'extraire que le bon grain au milieu de cette sanglante ivraie.
Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de Robespierre.

Le troisime volume est presque entirement crit par Benjamin
Constant; la diffrence de style et surtout de pense s'y fait
remarquer. Il est plus amrement rpublicain; les gots
aristocratiques qui percent toujours  travers le plbisme de madame
de Stal ne s'y retrouvent pas.

Une fivre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs
semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma
belle-soeur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne
laissa pas de nous donner de l'inquitude pour elle et beaucoup de
regrets pour le petit garon que nous perdmes. Aussitt qu'elle fut
rtablie, je retournai  Londres.

L'affaire des liquidations, fixe enfin  seize millions pour les
rclamations particulires, avait fort occup mon pre. Il avait sans
cesse vu renatre les difficults, qu'il croyait vaincues, sans
pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste dcouverte
expliqua ces retards.

La loyaut de monsieur de Richelieu avait d se rsigner aux roueries
inhrentes aux ncessits gouvernementales. Il s'tait apprivois
depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le _cabinet noir_
lui apporta les preuves les plus flagrantes de la faon dont monsieur
Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intrts de la
France aux trangers,  beaux deniers comptants.

Des lettres interceptes, crites  Berlin, et lues  la poste de
Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon
honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des rvlations qui
justifiaient sa dmarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi
insolent. Devenu, immdiatement, royaliste de la plus troite
observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la puret de ses
opinions et n'a pas laiss d'tre incommode par la suite.

Ds qu'il eut t remplac par monsieur Mounier, les affaires
marchrent. L'intgrit de celui-ci dbrouilla ce que l'autre avait
volontairement embrouill. Les liquidations furent promptement rgles
et la conclusion fut un succs pour le gouvernement. C'est  cette
occasion que s'est forme la liaison intime du duc de Richelieu avec
monsieur Mounier.

 mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre
mancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra
s'exaspraient dans la mme proportion. Sa niaiserie tait gale  son
intolrance.

Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais dblatrer contre
le gouvernement qui exigeait des capitalistes franais 66 d'un emprunt
nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'anne prcdente de
messieurs Baring et Cie; faisant crime au ministre que le crdit
public se ft, en quelques mois, lev de 12 pour 100 sous son
administration! Il faut avoir vcu dans les temps de passion pour
croire  de pareilles sottises.

Nous vmes arriver successivement  Londres plusieurs envoys de
Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de
Bruges, etc. Mon pre tait trs bien instruit de leur mission; les
ministres anglais en taient indigns. Le duc de Wellington signalait
d'avance la fausset de leurs rapports. Tous venaient reprsenter la
France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le
monde et rclamaient la prolongation de l'occupation trangre.

Le duc de Fitz-James fora tellement la mesure que lord Castlereagh
lui dit:

Si ce tableau tait exact, il faudrait sur-le-champ rappeler nos
troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se dvorer
intrieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des
renseignements moins effrayants  opposer aux vtres.

L'expression de ces messieurs, en parlant de mon pre, tait que
c'tait dommage mais qu'il avait pass  l'ennemi. Quel bonheur pour
la monarchie, si elle avait t exclusivement entoure de pareils
ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes
intentions mais il tait perverti.

Quant aux autres ministres, c'taient des gueux et des sclrats:
messieurs Decazes, Lain, Pasquier, Mol, Corvetto; il n'y avait
rmission pour personne.  mesure que la libration de la patrie
approchait, l'anxit du parti redoublait. Je crois que c'est  cette
poque que parut le _Conservateur_. Cette publication hebdomadaire
avait pour rdacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous
les coryphes parmi les ultras y dposaient leur bilieuse loquence.
Cet organe a fait bien du mal au trne.

Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il tait porteur de
la fameuse _note secrte_, oeuvre avoue et reconnue de Monsieur,
quoique monsieur de Vitrolles l'et rdige.

Jamais action plus antipatriotique n'a t conseille  un prince;
jamais prince hritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable.
Les cabinets trangers l'accueillirent avec mpris, et le roi Louis
XVIII en conut une telle fureur contre son frre que cela lui donna
du courage pour lui ter le commandement des gardes nationales du
royaume.

Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au
ministre de l'intrieur l'organisation des gardes nationales et de
les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait la ncessit
mais reculait effray des cris qu'allait pousser Monsieur.

Il avait t, ds 1814, nomm commandant gnral des gardes nationaux
de France. Il avait form un tat-major  son image. Des inspecteurs
gnraux allaient chaque trimestre faire des tournes et s'occupaient
des dispositions des officiers qui tous taient nomms par Monsieur et
 sa dvotion. La plupart taient membres de la Congrgation. Leur
correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur gnral,
tait journalire et sa police s'exerait avec activit et passion.

C'tait un tat dans l'tat, un gouvernement dans le gouvernement, une
arme dans l'arme. Ce qu' juste titre on a nomm le _gouvernement
occulte_ tait alors  son apoge. L'ordonnance qui tait le
commandement  Monsieur enlevait au parti une grande portion de son
pouvoir en le privant d'une force arme aussi norme dont il pouvait
disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui.

Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait t tenu fort
secret) par ma mre qui lui donna le _Moniteur_  lire. Malgr sa
retenue habituelle, il fut assez peu matre de lui pour prononcer
quelques mots, trouvs si coupables par ma mre qu'elle lui dit
vouloir aller aussitt les rapporter  mon pre pour qu'il en donnt
avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha  les tourner en
plaisanterie; mais ne pouvant russir  faire prendre le change  ma
mre, il eut recours  des supplications, qui allrent jusqu'aux
larmes et aux gnuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne
rpterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance
qu'elle voulait y donner.

Je n'ai jamais su prcisment les mots. Seulement le nom de monsieur
de Villle y tait ml et j'ai eu lieu de croire que la conspiration,
dite du bord de l'eau, dont la ralit n'est rvoque en doute par
aucune des personnes instruites des affaires  cette poque, cette
conspiration, qui avait pour but de faire rgner Charles X avant que
le Ciel et dispos de Louis XVIII, n'tait que le commentaire des
paroles chappes  la colre de Jules.

Je n'entre pas dans plus de dtails sur cet vnement, quoique la
plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux
qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos
relations taient intimes; mais j'tais absente lors de la dcouverte,
et le projet remontait si haut que le ministre et le Roi ne voulurent
pas aller jusqu' la source. On se borna  l'venter sans donner
aucune suite aux recherches.

Le Roi en conut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer  son
frre qu'il en tait instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de
Berry tait dans le secret; j'espre que non. Quant  monsieur le duc
d'Angoulme, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune
autre personne.

Quoique la sagesse du gouvernement et assoupi le bruit de cette
affaire, le parti ultra se trouva un peu gn par cette dcouverte. Il
tait en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou
du moins chercha  paratre, plus modr pendant quelque temps.

Cela ne l'empcha pas d'avoir au Congrs d'Aix-la-Chapelle des agents
occups  djouer auprs des trangers les ngociations du duc de
Richelieu. Elles russirent cependant et il eut la gloire et le
bonheur de signer le trait qui dlivrait son pays d'une garnison
trangre. Sans doute c'tait encore  titre onreux, mais la France
pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne pouvait
plus supporter, c'tait l'humiliation de n'tre pas matresse chez
elle.

Le respect et la confiance qu'inspirait le caractre loyal de monsieur
de Richelieu entrrent pour beaucoup dans le succs de cette
ngociation qui nous combla de joie.

Je me rappelle que, le jour o la signature du trait fut apprise 
Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais
accoururent chez mon pre lui faire compliment et partager notre
satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu taient dans
toutes les bouches; chacun avait un trait particulier  citer de son
honorable habilet.




CHAPITRE XVII

     Le comte Decazes veut changer de ministre. -- Intrigues contre
     le duc de Richelieu. -- Il donne sa dmission. -- Le gnral
     Dessolle lui succde. -- Mariage de monsieur Decazes. -- Le comte
     de Sainte-Aulaire. -- Mon pre demande  se retirer. -- Il est
     remplac par le marquis de La Tour-Maubourg. -- Le Roi est
     mcontent de mon pre. -- Mes ides sur la carrire diplomatique.
     -- Une fourne de pairs. -- Monsieur de Barthlemy.


On devait croire qu'aprs ses succs d'Aix-la-Chapelle le prsident du
conseil reviendrait  Paris tout-puissant. Il en fut autrement. Les
deux oppositions de droite et de gauche se coalisrent pour amoindrir
le rsultat obtenu, et le parti ministriel, sous l'influence de
monsieur Decazes, ne se donna que peu de soins pour le montrer dans
toute son importance.

Monsieur de Richelieu tait personnellement l'homme le moins propre 
exploiter un succs, mais monsieur Decazes s'y entendait fort bien.
Dans cette circonstance, il ngligea de le vouloir. Des intrigues
intrieures dans le sein du ministre en furent cause. Monsieur
Decazes s'tait uni  un parti semi-libral qui, depuis, a produit ce
qu'on a appel _les doctrinaires_. Ce parti avait longtemps cri
contre le ministre de la police et il persuada  monsieur Decazes
qu'en faisant rformer ce ministre au dpart des trangers il
semblerait n'avoir t cr que pour un moment de crise et que le Roi
ferait un acte habile dont la popularit rejaillirait sur lui.

Monsieur Decazes gotait cette pense mais  condition, bien entendu,
qu'il resterait ministre et ministre influent. Il en parla  monsieur
de Richelieu qui adopta l'ide. Monsieur Lain, ministre de
l'intrieur, professait sans cesse de son dsintressement, de son
abngation de toute ambition et de son ennui des affaires.

Monsieur de Richelieu, qui avait,  cette poque, parfaite confiance
en lui et en ses paroles, alla avec la candeur de son caractre lui
demander de cder son portefeuille  Decazes qui en avait envie.
Monsieur Lain se mit en fureur contre une telle proposition, et le
duc de Richelieu, avec la gaucherie habituelle de sa loyale franchise,
s'en alla rapporter  monsieur Decazes qu'il ne fallait plus penser 
son projet parce que monsieur Lain ne voulait pas y consentir. Il
reconnaissait bien du reste la convenance de renoncer  avoir un
ministre spcial de la police; il avouait tous les inconvnients que
monsieur Decazes signalait  le maintenir, mais il faudrait aviser 
un autre moyen de le supprimer.

Aprs avoir donn ces tranges satisfactions  messieurs Decazes et
Lain, il partit pour Aix-la-Chapelle en complte scurit des bonnes
dispositions de ses collgues envers lui. Il put en voir la vanit au
retour.

Je ne sais pas au juste les intrigues qu'on fit jouer ni les dgots
dont on l'entoura, mais,  la fin de l'anne, il dut donner sa
dmission ainsi que messieurs Pasquier, Mol, Lain et Corvetto. Le
gnral Dessolle devint le chef ostensible du nouveau cabinet dont
monsieur Decazes tait le directeur vritable.

Je n'ai jamais pu comprendre que monsieur Decazes n'ait pas senti que
le beau manteau de cristal pur, dont la prsidence de monsieur de
Richelieu couvrait son favoritisme, tait ncessaire  la dure de son
crdit. Il ne pouvait soutenir le poids des haines diriges contre
lui que sous cette noble et transparente gide.

Monsieur de Richelieu ne lui enviait en aucune faon sa faveur et lui
en laissait toute la puissance, toute l'importance, tous les profits
et aussi tous les ennuis; car ce n'tait pas tout  fait un bnfice
sans charge de devoir amuser un vieux monarque valtudinaire tourment
dans son intrieur.

Monsieur Decazes avait pous depuis quelques mois mademoiselle de
Sainte-Aulaire, fille de qualit riche et ayant par sa mre,
mademoiselle de Soyecourt, des alliances presque royales. Ces
relations flattaient monsieur Decazes et plaisaient au Roi. Aussi ce
mariage lui avait t assez agrable pour qu'il s'en mlt
personnellement, et cette circonstance avait t une occasion de
rapprochement avec une nuance d'opposition hostile  laquelle
appartenait monsieur de Sainte-Aulaire. Je professe pour celui-ci une
amiti qui dure tantt depuis trente ans. Toutefois je dois avouer
que, dans les premiers moments de la Restauration, il s'tait conduit,
au moins, avec maladresse.

Il avait successivement reni Napolon dont il tait chambellan en
1814, et Louis XVIII en 1815, dans les deux villes de Bar-le-Duc et de
Toulouse dont il se trouvait prfet  ces deux poques, d'une manire
ostensible et injurieuse qui ne convenait pas mieux  sa position qu'
son caractre et  son esprit, un des plus doux et des plus agrables
que je connaisse. Mais il y a des circonstances si crasantes qu'elles
trouvent bien peu d'hommes  leur niveau, surtout parmi les gens
d'esprit. Les btes s'en tirent mieux parce qu'elles ne les
comprennent pas.

Sa conduite pendant les Cent-Jours avait jet monsieur de
Sainte-Aulaire dans les rangs de la gauche. Le mariage de monsieur
Decazes avec mademoiselle de Sainte-Aulaire, au lieu de rapprocher le
ministre du parti aristocratique auquel elle appartenait par sa
naissance, l'avait mis dans la socit de l'opposition et lui donnait,
fort  tort, une nuance de couleur rvolutionnaire que les ultras
enluminaient de leur palette la mieux charge.

Je n'oserais pas assurer que leurs cris, sans cesse rpts, n'eussent
exerc,  notre insu, quelque influence mme sur nous  Londres.

La nouvelle de la retraite de monsieur de Richelieu,  laquelle il ne
s'attendait nullement, fut un coup trs sensible  mon pre. J'ai dj
dit que les affaires importantes de l'ambassade se traitaient entre
eux, sans passer par les bureaux, dans des lettres confidentielles et
autographes. Mon pre n'avait aucun rapport personnel avec monsieur
Dessolle et ne pouvait continuer avec lui une pareille correspondance.

Il reut du nouveau ministre une espce de circulaire fort polie dans
laquelle, aprs force compliments, on l'avertissait que la politique
du cabinet tait change.

Mon pre avait dj bien bonne envie de suivre son chef; cette lettre
le dcida. Il rpondit que sa tche tait accomplie. Ainsi que le duc
de Richelieu, il avait cru devoir rester  son poste jusqu' la
retraite complte des trangers, les ngociations entames devant,
autant que possible, tre conduites par les mmes mains, mais qu'une
nouvelle re semblant commencer dans un autre esprit, il profitait de
l'occasion pour demander un repos que son ge rclamait.

Nous fmes charmes, ma mre et moi, de cette dcision. La vie
diplomatique m'tait odieuse, et ma mre ne pouvait supporter la
sparation de mon frre. D'ailleurs, nous nous apercevions que le
travail auquel il s'tait consciencieusement astreint fatiguait trop
mon pre. Sa bonne judiciaire conservait toute sa force primitive,
mais dj nous remarquions que sa mmoire faiblissait.

Lorsqu'un homme a t depuis l'ge de trente ans jusqu' soixante hors
des affaires et qu'il y rentre, ou il les fait trs mal, ou bien elles
l'crasent. C'est ce qui arrivait  mon pre.

Monsieur Dessolle lui rpondit en l'engageant  revenir sur sa
dcision, mais il y persista. Ce n'tait pas, disait-il, avec
l'intention de refuser son assentiment au gouvernement du Roi, mais
dans la pense qu'un ambassadeur nouvellement nomm serait mieux plac
vis--vis du cabinet anglais qu'un homme qui semblerait appel  se
contredire lui-mme.

Une ngociation, par exemple, tait ouverte pour obtenir du roi des
Pays-Bas d'expulser de Belgique le nid de conspirateurs d'o manaient
les brochures et les agitateurs qui troublaient le royaume. Monsieur
Decazes mettait la plus grande importance  son succs et en parlait
quotidiennement au duc de Richelieu qui, press par lui, rclamait les
bons offices du cabinet anglais. Un des premiers soins du ministre
Dessolle fut d'adresser des remerciements au roi de Hollande pour la
noble hospitalit qu'il exerait envers des rfugis qu'on esprait
voir bientt rapporter leurs lumires et leurs talents dans la patrie.
La copie de cette pice fut produite  mon pre par lord Castlereagh,
en rponse  une note qu'il avait passe d'aprs les anciens
documents. Cela tait peut-tre sage, mais il fallait un nouveau
ngociateur pour une nouvelle politique.

Il y eut encore une rponse de monsieur Dessolle qui semblait dispos,
plus qu'il ne se l'tait d'abord propos,  suivre les traces de son
prdcesseur; mais mon pre avait annonc ses projets de retraite 
Londres, et, malgr toutes les obligeantes sollicitations du Rgent
et de ses ministres, il resta inflexible.

Le marquis de La Tour-Maubourg fut nomm pour le remplacer. Avec la
franchise de son caractre, mon pre s'occupa tout de suite activement
de lui prparer les voies, de faon  rendre la position du nouvel
ambassadeur la meilleure possible, dans les affaires et dans la
socit.

Monsieur de La Tour-Maubourg, qui est aussi minemment loyal,
ressentit vivement ces procds et en a toujours conserv une sincre
reconnaissance. Mon pre y ajouta un autre service, car, de retour 
Paris et n'y ayant plus d'intrt personnel, il dmontra clairement
que l'ambassade de Londres n'tait pas suffisamment paye et fit
augmenter de soixante mille francs le traitement de son successeur.

Si monsieur de La Tour-Maubourg tait touch des procds de mon pre,
monsieur Dessolle, en revanche, tait piqu de son retour, et monsieur
Decazes en tait assez bless pour avoir irrit le roi Louis XVIII
contre lui.

Le favori n'avait pas tout  fait tort. La retraite d'un homme aussi
considr que mon pre et qui avait jusque-l march dans les mmes
voies pouvait s'interprter comme une rupture, et, malgr l'extrme
modration des paroles de mon pre et de sa famille, les ennemis de
monsieur Decazes ne manqurent pas de s'emparer de ce prtexte pour en
profiter contre lui.

Quelques semaines s'taient coules dans les pourparlers entre mon
pre et le ministre. Quoique sa dmission et suivi immdiatement
celle de monsieur de Richelieu, elle ne fut accepte qu' la fin de
janvier 1819. Je partis aussitt pour Paris afin d'y prparer les
logements.

Je trouvai le Roi fort exaspr et disant que, jusqu' cette heure, il
avait cru que les ambassadeurs accrdits par lui le reprsentaient,
mais que le marquis d'Osmond aimait mieux ne reprsenter que monsieur
de Richelieu. On voit que le pre de la Charte n'avait pas encore tout
 fait dpouill le petit-fils de Louis XIV et tenait le langage de
Versailles. Il aurait probablement mieux apprci la conduite de mon
pre si elle avait t agrable au favori.

Celui-ci, au reste, m'accueillit avec une bienveillance que j'ai eu
lieu de croire peu sincre. Non seulement mon pre, qu'on avait combl
d'loges pendant tout le cours de son ambassade, ne reut aucune
marque de satisfaction, mais il eut mme beaucoup de peine  obtenir
la pension de retraite  laquelle il avait un droit acquis et
indisputable, sous prtexte que les fonds taient absorbs. Au reste,
il ne fut pas seul  souffrir le _ben servire e non gradire_: les
ministres sortants, et surtout monsieur de Richelieu, firent une riche
moisson d'ingratitude,  la Cour, aux Chambres et jusque dans le
public.

Monsieur et Madame me traitrent avec plus de bont que de coutume
lorsque j'allai faire ma cour  mon arrive de Londres. Monsieur le
duc de Berry voulut me faire convenir que mon pre quittait la partie
parce qu'enfin il la voyait entre les mains des Jacobins. Je m'y
refusai absolument, me retranchant sur son ge qui rclamait le repos,
sur la convenance de quitter les affaires lorsque l'oeuvre de la
libration du territoire tait accomplie, et sur la sant de ma mre.
Le prince insista vainement et m'en tmoigna un peu d'humeur, mais
pourtant avec son amiti accoutume.

Quant aux autres, lorsqu'ils virent qu'aucune de nos allures n'tait
celles de l'opposition et que, dans la Chambre des pairs, mon pre
votait avec le ministre, ils renoncrent  leurs gracieusets et
rentrrent dans leur froideur habituelle.

Ma mre tait tombe dangereusement malade  Douvres et nous donna de
vives inquitudes. Elle put enfin passer la mer et nous nous trouvmes
runis  Paris  notre trs grande joie.

Mon pre ne tarda pas  prouver un peu de l'ennui qui atteint
toujours les hommes  leur sortie de l'activit des affaires. Son bon
esprit et son admirable caractre en triomphrent promptement. Il n'y
a pas de situation plus propre  faire natre ce genre de regret que
celle d'un ambassadeur rentrant dans la vie prive. Toutes ses
relations sont rompues; il est tranger aux personnes influentes de
son pays; il n'est plus au courant de ces petits dtails qui occupent
les hommes au pouvoir, car, aprs tout, le commrage rgne parmi eux
comme parmi nous; il s'est accoutum  attacher du prix aux
distinctions de socit, et elles lui manquent toutes  la fois.

Il n'y a pas de mtier plus maussade  mon sens, o l'on joue plus
compltement le rle de l'ne charg de reliques et o les honneurs
qu'on reoit soient plus indpendants de toute estime, de toute
valeur, de toute considration personnelle.

Je sais qu'il est convenu de regarder cette carrire comme la plus
agrable, surtout lorsqu'on arrive au rang d'ambassadeur. Je ne l'ai
connue que dans cette phase et je la proclame dtestable. Lorsqu'on a
veill la nuit pour rendre compte des travaux du jour et qu'on a
russi dans une ngociation difficile, pineuse, souvent entrave par
des instructions maladroites tout l'honneur en revient au ministre
qui, dans la phrase entortille de quelque dpche, vous a laiss
deviner ses intentions, prcisment assez pour pouvoir vous dsavouer
si vous chouez. En revanche, si l'affaire manque et s'bruite, on
hausse les paules et vous tes proclam maladroit d'autant plus
facilement que, le secret tant la premire loi du mtier, vous ne
pouvez rien apporter pour votre justification.

J'ai vu la carrire diplomatique sous son plus bel aspect, puisque mon
pre, occupant la premire ambassade, y a joui de la confiance entire
de son cabinet et d'une grande faveur prs de celui de Londres, et
pourtant je la proclame, je le rpte, une des moins agrables 
suivre.

Je comprends qu'un homme politique, dans les convenances duquel une
absence peut se trouver entrer momentanment, aille passer quelques
mois avec un caractre diplomatique dans une Cour trangre.

Rien n'est plus mauvais pour les affaires du pays que de pareils
ambassadeurs qui s'occupent de toute autre chose; mais j'admets
l'agrment de cette espce d'exil. Il ne faut pas toutefois s'y
rsigner trop longtemps, car aucun genre d'absence n'enlve plus
promptement et plus compltement la clientle.

Nous avons vu monsieur de Serre, le premier orateur de la Chambre, ne
pouvoir tre renomm dput aprs avoir t deux ans ambassadeur 
Naples et en mourir de chagrin. Certainement, s'il avait pass ces
deux annes  la campagne chez lui, dans une retraite absolue, son
lection n'aurait pas t conteste et sa carrire d'homme politique
serait reste bien plus entire.

Je parle ici pour les hommes  ambition politique, car ceux qui ne
veulent que des places et des appointements ont videmment avantage 
prfrer l'ambassade  la retraite; mais aussi, s'ils prolongent leur
absence, ils reviennent, au bout de leur carrire, achever dans leur
patrie une vie dpourvue de tout intrt, trangers  leur famille,
isols de tout intimit et ne s'tant form aucune des habitudes qui,
dans l'ge mr, supplent aux gots de la jeunesse.

Plus le pays auquel on appartient prsente de sociabilit, plus ces
inconvnients sont rels. Cela est surtout sensible pour les franais
qui vivent en coteries formes par les sympathies encore plus que par
les rapports de rang ou les alliances de famille. Rien n'est plus
solide que ces liens et rien n'est plus fragile. Ils sont de verre.
Ils peuvent durer ternellement, un rien peut les briser. Ils ne
rsistent gure  une absence prolonge. On s'aime toujours beaucoup,
mais on ne s'entend plus. On croit qu'on aura grande joie  se revoir,
et la runion amne le refroidissement, car on ne parle plus la mme
langue, on ne s'intresse plus aux mmes choses. En un mot, on ne se
devine plus. Le lien est bris. Les franais ont si bien l'instinct de
ce mouvement de la socit que nous voyons nos diplomates empresss de
venir frquemment s'y retremper; et, de tous les europens, ce sont
ceux qui rsident le moins constamment dans les Cours o ils sont
accrdits.

Ces rflexions, je les faisais alors aussi bien qu' prsent, et j'eus
pleine satisfaction  me retrouver _Gros-Jean comme devant_.

Notre _parti pris_ de n'tre point hostiles au nouveau ministre reut
un chec par la dcision de monsieur Decazes de nommer une fourne de
soixante pairs (6 mars 1819). Ce n'est pas aprs avoir retremp mon
ducation britannique, pendant trois annes, dans les brouillards de
Londres que je pouvais envisager de sang-froid une pareille mesure.

Mon pre exigeait mon silence, mais il partageait la pense que
c'tait un coup mortel  la pairie. Il a port ses fruits, car il ne
serait pas bien difficile de rattacher la destruction de l'hrdit 
la cration de ces normes fournes dont Decazes a donn le premier
exemple. La liste de 1815, quoique trs nombreuse, porte un caractre
tout  fait diffrent. Il s'agissait de fonder l'institution et non
pas de forcer une majorit.

Les nominations de 1819 eurent lieu  l'occasion d'une proposition
faite par monsieur de Barthlemy pour la rvision de la loi
d'lection, loi dont M. Decazes lui-mme demanda le rappel peu de mois
aprs. Je ne me suis jamais expliqu comment on tait parvenu 
obtenir de monsieur de Barthlemy d'attacher le grelot.

Lorsqu'il s'aperut,  la fin, de tout le bruit qu'il faisait, il
pensa en tomber  la renverse. La mme chose lui tait arrive
lorsque, presque  son insu, il s'tait trouv directeur de la
Rpublique. La chute avait t plus rude  cette occasion puisqu'elle
l'avait envoy sur les plages insalubres de la Guyane.

Je l'ai beaucoup connu et je n'ai jamais compris ces deux
circonstances de sa vie. C'tait le plus honnte homme du monde, le
plus probe. Il avait de l'esprit et des connaissances, une
conversation facile et quelquefois piquante; mais il tait timide,
mticuleux, circonspect. Il avait toujours l'inquitude de dplaire et
surtout le besoin de se mettre  la remorque et de se cacher derrire
les autres. Jamais homme n'a t moins propre  jouer un rle
ostensible et n'a eu moins d'ambition. Loin de tirer importance
d'avoir t _un cinquime de roi_, il tait importun qu'on s'en
souvnt.

Lorsque ce qu'on appela la _proposition Barthlemy_ fit une si
terrible explosion dans la Chambre et dans le public, il en fut
constern. Je l'ai vu pouvant de faire tout ce vacarme au point d'en
tomber srieusement malade. Au reste, ce sont de ces vnements dont
on s'occupe fort pour un moment et qui laissent moins de trace dans le
souvenir qu'ils n'en mritent peut-tre, car souvent ils ont port le
germe d'une catastrophe que d'autres vnements, galement oublis,
ont mrie jusqu' ce qu'une dernire circonstance la fasse clore tout
 coup.

Nous emes un remaniement du ministre avant la fin de l'anne.
Monsieur Pasquier devint ministre des affaires trangres. C'tait
rentrer dans les errements du cabinet Richelieu, et mon pre en fut
d'autant moins dispos  s'enrler sous les drapeaux ultras. Monsieur
Roy arriva aux finances et monsieur de La Tour-Maubourg eut le
portefeuille de la guerre. Il dploya dans cette nouvelle position la
mme honntet, la mme probit, la mme incapacit qu'il avait
portes  Londres.

Mes frquents voyages en Angleterre m'avaient empche d'aller en
Savoie. Je profitai de l't de 1819 pour faire une visite  monsieur
de Boigne et prendre les eaux d'Aix.

Au commencement de l'hiver, je vins m'tablir avec mes parents dans
une maison que j'avais loue dans la rue de Bourbon. C'est l o j'ai
pass les dix annes qui ont prpar et amen la chute de cette
Restauration que j'avais appele de voeux si ardents et vu commencer
avec des esprances si riantes.




TABLE DES MATIRES

CINQUIME PARTIE

1815


CHAPITRE I

     Sjour en Pimont. -- Restauration de 1815. -- Passage 
     Lyon. -- Marion. -- Arrive  Turin. -- Dispositions du Roi.
     -- Son gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le
     comte de Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La socit.
     -- Le lustre. -- Les loges. -- Le thtre. -- L'Opra. --
     Dtail de moeurs. -- Le marquis del Borgo.                      1


CHAPITRE II

     Les visites  Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
     Monsieur Dauzre. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
     diplomatique. -- Le gnral Bubna. -- Ennui de Turin. --
     Aspect de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. --
     Runion de Gnes au Pimont. -- Dner donn par le comte de
     Valese. -- Jules de Polignac.                                  17


CHAPITRE III

     Rvlation des projets bonapartistes. -- Voyage  Gnes. --
     Exprience des fuses  la congrve. -- La princesse
     Grassalcowics. -- L'empereur Napolon quitte l'le d'Elbe.
     -- Il dbarque en France. -- Officier envoy par le gnral
     Marchand. -- Dclaration du 13 mars. -- Mon frre la porte 
     monsieur le duc d'Angoulme. -- La duchesse de Lucques.        30


CHAPITRE IV

     La princesse de Galles. -- Fte donne au roi Murat. --
     Audience de la princesse. -- Notre situation est pnible. --
     Message de monsieur le duc d'Angoulme. -- Inquitudes pour
     mon frre. -- Marche de Murat. -- Il est battu 
     Occhiobello. -- L'abb de Janson. -- Henri de Chastellux.      42


CHAPITRE V

     Retour  Turin. -- Monsieur de La Bdoyre. -- Marche de
     Cannes. -- L'empereur Napolon. -- Exposition du
     Saint-Suaire. -- Retour de Jules de Polignac. -- Il est fait
     prisonnier  Montmlian. -- Prise d'un rgiment 
     Aiguebelle. -- Conduite du gnral Bubna. -- Haine des
     pimontais contre les autrichiens. -- Esprances du roi de
     Sardaigne.                                                     52


CHAPITRE VI

     Rponse de mon pre au premier chambellan du duc de Modne.
     -- Conduite du marchal Suchet  Lyon. -- Conduite du
     marchal Brune  Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. --
     Expulsion des franais rsidant en Pimont. -- Je quitte
     Turin. -- tat de la Savoie. -- Passage de Monsieur 
     Chambry. -- Fte de la Saint-Louis  Lyon. -- Pnible aveu.
     -- Gendarmes rcompenss par l'Empereur. -- Les soldats de
     l'arme de la Loire. -- Leur belle attitude.                   64


CHAPITRE VII

     Madame de La Bdoyre. -- Son courage. -- Son dsespoir. --
     Sa rsignation. -- La comtesse de Krdener. -- Elle me fait
     une singulire rception. -- Rcit de son arrive 
     Heidelberg. -- Son influence sur l'empereur Alexandre. --
     Elle l'exerce en faveur de monsieur de La Bdoyre. --
     Saillie de monsieur de Sabran. -- Pacte de la
     Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin Constant  madame
     de Krdener. -- Son amour pour madame Rcamier. -- Sa
     conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII.          76


CHAPITRE VIII

     Exigences des trangers en 1815. -- Dispositions de
     l'empereur Alexandre au commencement de la campagne. --
     Jolie rponse du gnral Pozzo  Bernadotte. -- Conduite du
     duc de Wellington et du gnral Pozzo. -- tonnement de
     l'empereur Alexandre. -- Sjour du Roi et des princes en
     Belgique. -- nergie d'un soldat. -- Obligeance du prince de
     Talleyrand. -- Le duc de Wellington dpouille le muse. --
     Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort d'Hombert de La
     Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. -- Dmission de
     monsieur de Talleyrand. -- Mon pre est nomm ambassadeur 
     Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Rvlation du docteur
     Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Dsobligeante
     rception. -- Son excuse.                                      89


CHAPITRE IX

     Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu.
     -- Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur
     de Vaublanc. -- Arrive de mon pre  Paris. -- Procs du
     marchal Ney. -- Son excution. -- Exaltation du parti
     royaliste. -- Procs de monsieur de La Valette. -- Madame la
     duchesse d'Angoulme s'engage  demander sa grce. -- On
     l'en dtourne. -- Dmarches faites par le duc de Raguse. --
     Il fait entrer madame de La Valette dans le palais. -- Sa
     disgrce. -- Fureur du parti royaliste  l'vasion de
     monsieur de La Valette.                                       108


CHAPITRE X

     Ftes donnes par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc
     d'Angoulme. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le
     duc de Berry. -- On se dcide pour une princesse de Naples.
     -- Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de
     monsieur Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prter
     serment comme pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. --
     Sjour de la famille d'Orlans en Angleterre. -- Demande de
     madame la duchesse d'Orlans douairire au marquis de
     Rivire.                                                      119




SIXIME PARTIE

L'ANGLETERRE ET LA FRANCE (1816  1820)


CHAPITRE I

     Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres.
     -- Concert  la Cour. -- Ma prsentation. -- La reine
     Charlotte. -- gards du prince rgent pour elle. -- La
     duchesse d'York. -- La princesse Charlotte de Galles. --
     Miss Mercer. -- Intrigue djoue par le prince Lopold de
     Saxe-Cobourg. -- La marquise d'Hertford. -- Habitudes du
     prince rgent. -- Dners  Carlton House.                     133


CHAPITRE II

     Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La
     princesse Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. --
     Leur enfance. -- Leur jeunesse. -- Leur ge mr. -- Leur
     vieillesse. -- Leur mort. -- Sort des veuves.                 146


CHAPITRE III

     Indpendance du caractre des anglais. -- Dner chez la
     comtesse Dunmore. -- Jugement port sur lady George
     Beresford. -- Salon des grandes dames. -- Comment on
     comprend la socit en Angleterre et en France. -- Bal donn
     chez le marquis d'Anglesey. -- Lady Caroline Lamb. --
     Mariage de monsieur le duc de Berry. -- Rponse du prince de
     Poix.                                                         155


CHAPITRE IV

     La famille d'Orlans  Twickenham. -- Espionnage exerc
     contre elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et
     monsieur le duc d'Orlans  Lille en 1815. -- Intrieur de
     Twickenham. -- Mots de la princesse Marie. -- La comtesse de
     Vrac. -- Naissance d'une princesse d'Orlans. -- La
     comtesse Mlanie de Montjoie. -- Le baron de Montmorency. --
     Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. -- Le baron Athalin.
     -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse Louise de
     Cond.                                                        164


CHAPITRE V

     Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. --
     Dvouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et
     prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de
     campagne chez lady Liverpool. -- Ma toilette  la Cour de la
     Reine. -- Beaut de cette assemble. -- Baptme de la petite
     princesse d'Orlans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle
     consent  se sparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse
     de Prigord. -- La duchesse de Courlande. -- La princesse
     Tyszkiewicz. -- Mariage de Jules de Polignac.                 172


CHAPITRE VI

     Ordonnance qui casse la Chambre. -- Rflexion de la
     vicomtesse de Vaudreuil  ce sujet. -- Ngociation avec les
     ministres anglais. -- Opposition du duc de Wellington. --
     Embarras pour fonder le crdit. -- Mon retour  Paris. --
     Exaltation des partis. -- Brochure de monsieur Guizot. --
     Regrets d'une femme du parti ultra-royaliste. -- Monsieur
     Lain qualifi de bonnet rouge. -- Griefs des royalistes. --
     Licenciement des corps de la maison du Roi. -- Le colonel
     Pothier et monsieur de Girardin. -- Les quasi-royalistes. --
     Soire chez madame de Duras. -- La coterie dite _le
     chteau_. -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la
     France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency.
     -- Propos tenu par le prince de Poix  monsieur Decazes.      185


CHAPITRE VII

     Ngociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre.
     -- Il amne monsieur Baring chez mon pre. -- Confrence
     avec lord Castlereagh. -- Arrive de messieurs Baring et
     Labouchre  Paris. -- Esprances trompes. -- Dner chez la
     marchale Moreau. -- Brochure de Salvandy. -- Influence du
     gnral Pozzo sur le duc de Wellington. -- Soire chez la
     duchesse d'Escars. -- Monsieur Rubichon. -- L'emprunt tant
     conclu, l'opposition s'en plaint.                             198


CHAPITRE VIII

     Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le
     mariage de mon frre avec mademoiselle Destillires est
     convenu. -- Scne aux Tuileries. -- Le Roi en est malade. --
     Le _Manuscrit de Sainte-Hlne_. -- Lectures chez mesdames
     de Duras et d'Escars. -- Succs de cette publication
     apocryphe.                                                    208


CHAPITRE IX

     Monsieur de Villle. -- Intrigue de Cour pour ramener
     monsieur de Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et
     la soeur Rcolette. -- Arrive de monsieur de Blacas. --
     Djeuner aux Tuileries. -- La petite chienne de Madame. --
     Sagesse de monsieur le duc d'Angoulme. -- Agitation des
     courtisans. -- Trouble de monsieur Mol. -- Bonne contenance
     de monsieur Decazes. -- Dlais multiplis de monsieur de
     Blacas. -- Il est congdi par le Roi.                        218


CHAPITRE X

     Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. --
     Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. --
     Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orlans
     revient  Paris. -- Histoire invente sur ma mre. -- Ma
     colre. -- Arrive de toute la famille d'Orlans. --
     Djeuner au Palais-Royal. -- Calomnies absurdes.              229


CHAPITRE XI

     Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dner 
     Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son
     obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec
     elle. -- Mort de cette princesse. -- Affliction gnrale. --
     Caractre de la princesse Charlotte. -- Ses gots, ses
     habitudes. -- Suicide de l'accoucheur. -- Singulier conseil
     de lord Liverpool. -- Maxime de lord Sidmouth.                236


CHAPITRE XII

     Le roi de Prusse veut pouser Georgine Dillon. -- Rupture de
     ce mariage. -- Dsobligeance du roi Louis XVIII pour les
     Orlans. -- Il la tmoigne en diverses occasions. --
     Irritation qui en rsulte. -- Le comte de La Ferronays. --
     Son attachement pour monsieur le duc de Berry. -- Madame de
     Montsoreau et la layette. -- Scne entre monsieur le duc de
     Berry et monsieur de La Ferronnays. -- Irritation de la
     famille royale. -- Madame de Gontaut nomme gouvernante. --
     Conseils du prince Castelcicala. -- Madame de Noailles.       249


CHAPITRE XIII

     Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du
     chevalier de Mastyns. -- lections de 1817. -- Le parti
     royaliste sous l'influence de monsieur de Villle. -- Le duc
     de Broglie et Benjamin Constant. -- Monsieur de
     Chateaubriand appelle l'opposition de gauche _les libraux_.
     -- Mariage de mon frre. -- Visite  Brighton. -- Soigneuse
     hospitalit du prince rgent. -- Usages du pavillon royal.
     -- Rcit d'une visite du Rgent au roi George III. --
     Djeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc Nicolas  Brighton.  259


CHAPITRE XIV

     Je fais naufrage sur la cte entre Boulogne et Calais. --
     Effet de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. --
     Singulire conversation de Monsieur avec douard Dillon. --
     La loi de recrutement. -- Les pairs ayant des charges chez
     le Roi votent contre le ministre. -- Rponse de monsieur
     Canning  ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus.      272


CHAPITRE XV

     Coup de pistolet tir au duc de Wellington. -- On trouve
     l'assassin. -- Inquitude de Monsieur sur la retraite des
     trangers. -- Agitation dans les esprits. -- Tnbres  la
     chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan  Saint-Sulpice.
     -- Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prtre. -- Une
     aventure  Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal
     chez le duc de Wellington. -- Testament de la reine
     Marie-Antoinette. -- Mort de la petite princesse d'Orlans,
     ne  Twickenham. -- Mort de monsieur le prince de Cond. --
     Son oraison funbre.                                          281


CHAPITRE XVI

     Mort de madame de Stal. -- Effet de son ouvrage sur la
     Rvolution. -- Je retourne  Londres. -- Agents du parti
     ultra. -- Prsentation de la note secrte. -- Le Roi te le
     commandement des gardes nationales  Monsieur. -- Fureur de
     Jules de Polignac. -- Conspiration du bord de l'eau. --
     Congrs d'Aix-la-Chapelle. -- Le duc de Richelieu obtient la
     libration du territoire.                                     293


CHAPITRE XVII

     Le comte Decazes veut changer de ministre. -- Intrigues
     contre le duc de Richelieu. -- Il donne sa dmission. -- Le
     gnral Dessolle lui succde. -- Mariage de monsieur
     Decazes. -- Le comte de Sainte-Aulaire. -- Mon pre demande
      se retirer. -- Il est remplac par le marquis de La
     Tour-Maubourg. -- Le Roi est mcontent de mon pre. -- Mes
     ides sur la carrire diplomatique. -- Une fourne de pairs.
     -- Monsieur de Barthlemy.                                    302


CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.





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Louise-Elonore-Charlotte-Adlaide d'Osmond, comtesse de Boigne

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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opportunities to fix the problem.

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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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