Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0001, 4 Mars 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0001, 4 Mars 1843

Author: Various

Release Date: July 7, 2010 [EBook #33106]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0001, 4 MARS 1943 ***




Produced by Rnald Lvesque





[Illustration: L'ILLUSTRATION.]




Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr. Ab. pour
l'tranger. 3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an 40 fr.

N 1. VOL. 1.--SAMEDI 4 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.

[Illustration: L'ILLUSTRATION.]




SOMMAIRE

Notre but.--Le Gouverneur des les Marquises.--Le Cur mdecin,
nouvelle.--Nouvelles diverses.--Dcorations militaires des troupes
indignes de l'Inde.--Monument de Molire.--Sauvetage du
Tlmaque.--Revue des Tribunaux; M. Caumartin, M. Sirey.--Assassinat de
M. Drummond.--Affaire Marcellange.--Affaire Montly.--Mlle Maxime et M.
V. Hugo.--Chronique musicale.--Une Fleur, romance, par Mme Pauline
Viardot-Garcia.--La Duchesse d'Orlans.--Espanero.--Promenade du
Boeuf-Gras.--Revue des Thtres.--Chronique des Cours
publics.--Annonces.--Manuscrits de Napolon.--Modes.--Bulletin
commercial et Mercuriales.--Rbus.




NOTRE BUT.

Puisque le got du sicle a relev le mot d'_Illustration_, prenons-le!
nous nous en servirons pour caractriser un nouveau mode de la presse
nouvelliste.

Ce que veut ardemment le public aujourd'hui, ce qu'il demande avant tout
le reste, c'est d'tre mis aussi clairement que possible au courant de
ce qui se passe. Les journaux sont-ils en tat de satisfaire ce dsir
avec les rcits courts et incomplets auxquels ils sont naturellement
obligs de s'en tenir? C'est ce qui ne parat pas. Ils ne parviennent le
plus souvent  faire entendre les choses que vaguement, tandis qu'il
faudrait si bien les entendre que chacun s'imagint les avoir vues. N'y
a-t-il donc aucun moyen dont la presse puisse s'enrichir, pour mieux
atteindre son but sur ce point? Oui, il y en a un; c'est un moyen
ancien, long-temps nglig, mais hroque, et c'est de ce moyen que nous
prtendons nous servir: lecteur, vous venez de nommer la gravure sur
bois.

L'essor extraordinaire qu'a pris depuis quelques annes l'emploi de ce
genre d'illustration semble l'indice d'un immense avenir. L'imprimerie
n'a plus seulement pour fonction de multiplier les textes: on lui
demande de peindre en mme temps qu'elle crit. Les livres ne parlent
plus qu' moiti, si le gnie de l'artiste, s'inspirait de celui de
l'crivain, ne nous traduit leurs rcits en brillantes images; et l'on
dirait qu'il en est dsormais de toute littrature descriptive comme de
celle du thtre, que l'on ne connat bien qu'aprs l'avoir vue
reprsente. Pourquoi donc cette association si heureuse du dessin avec
les signes ordinaires du langage ne s'tendrait-elle pas hors des bornes
dans lesquelles elle s'est contenue jusqu'ici? Pourquoi ne ferait-elle
pas irruption hors des livres? Ce mouvement n'est-il pas mme dj
commenc par les recueils dsigns sous le nom de Pittoresques? Nous ne
faisons donc que le continuer en lui imprimant ici une nouvelle
direction; et en nous hasardant  lui ouvrir la carrire du nouvellisme,
nous ne doutons pas de russir, car il est vident que nulle part il
n'est susceptible de porter de meilleurs fruits.

Les recueils pittoresques ne sont au fond que des livres composs
d'articles varis, et publis feuille  feuille. C'est donc sur un
terrain tout diffrent et vierge jusqu' ce jour que nous prtendons
nous placer. Puisque la bibliothque pittoresque est fonde, et que la
librairie n'a plus  cet gard que des perfectionnements matriels 
chercher, fondons d'un autre ct du nouveau, et ayons dsormais des
journaux qui sachent frapper les yeux par les formes sduisantes de
l'art.

Quelqu'un s'tonnera-t-il? S'inquitera-t-on de savoir comment nous
esprons soutenir un tel programme? Nous demandera-t-on sur quels
chapitres un journal a besoin d'illustration? Pensera-t-on que nous
allons tre rduits aux monuments, aux sujets gnraux d'instruction, au
rtrospectif, et qu'en dfinitive nous ne serons diffrencis que par
les dimensions du format des recueils du mme genre qui existent dj?
Il nous est trop facile de rpondre.

Toutes les nouvelles de la politique, de la guerre, de l'industrie, des
moeurs, du thtre, des beaux-arts, de la mode dans le costume et dans
l'ameublement, sont de notre ressort. Qu'on se fasse ide de tout ce
qu'entrane de dessins de toute espce un tel bagage. Loin de craindre
la disette, nous craindrions plutt l'encombrement et la surcharge.

La plupart du temps il est impossible, en lisant un journal, de se faire
une ide nette de ce dont il est question, parce qu'il serait ncessaire
pour cela d'avoir sous les yeux une carte gographique et qu'il serait
trop long d'en chercher une. Que l'on m'imprime dix colonnes sur les
terrains en litige entre l'Angleterre et les tats-Unis, j'aurai plutt
compris avec dix lignes, si l'on a eu soin d'y accoler une carte prcise
du pays. Cette carte est la pice essentielle du procs, et faute de la
possder, tout demeure confus. Il faut en dire autant de toutes les
nouvelles politiques qui se rapportent  des contres loignes. Qui
ferait profession d'tre assez vers dans la gographie pour suivre sans
difficult, sur les rcits abrgs des journaux, les mouvements des
armes de l'Afghanistan, dans l'Inde, dans la Chine, dans le Caucase,
mme dans l'Algrie? Nous complterons donc notre texte par des cartes
toutes les fois que les cartes lui seront utiles. Voil un genre
d'illustration dont personne ne contestera la convenance: mais ce n'est
pas assez; les cartes ont par elles-mmes quelque chose de trop sec et
de trop peu vivant. Au moyen de correspondances, et, quand il le faudra,
de voyages, nous les soutiendrons par les vues des villes, des marches
d'annes, des Hottes, des batailles. Qui n'prouvera une joie plus vive
en voyant les faits d'armes de nos frres d'Algrie retracs d'aprs
nature, au milieu de ces sauvages montagnes, devant ces hordes barbares,
au pied de ces ruines romaines, qu'en les lisant simplement dans les
bulletins?

La Biographie nous offre une large scne. Nous voulons qu'avant peu il
n'y ait pas en Europe un seul personnage, ministre, orateur, pote,
gnral, d'un nom capable,  quelque titre que ce soit, de retentir dans
le public, qui n'ait pay  notre journal le tribut de son portrait. Qui
ne sait que l'on comprend mieux le langage et les actions d'un homme
quand on a vu ses traits? C'est un instinct de notre nature qu'il nous
semble avoir un commencement de connaissance avec les gens, du jour o
nous connaissons leur figure. Mme nous entendons ne point nous borner
aux figures isoles, et les scnes souvent si passionnes et si vives
des assembles dlibrantes, non-seulement en France, mais en Espagne,
en Angleterre, partout o la conduite officielle des Etats se marque 
la vue, ces tonnants _meetings_ de la dmocratie d'outre-mer, enfin
toutes les grandes crmonies publiques ou religieuses, auront leur
place toutes les fois que l'occasion en sera digne.

Arrivons tout de suite au thtre: ici notre affaire, au lieu d'analyser
souplement les pices, est de les peindre. Costumes des acteurs, groupes
et dcorations dans les scnes principales, ballets, danseuses, tout ce
qui appartient  cet art o la jouissance des yeux tient une si grande
place; Franais, Opras, Cirque-Olympique, petits thtres, tout et de
toutes parts viendra se rflchir dans nos comptes-rendus, et nous
tcherons de les illustrer si bien, que les thtres, s'il se peut,
soient forcs de nous faire reproche de nous mettre en concurrence avec
eux, en donnant d'aprs eux  nos lecteurs de vrais _spectacles dans un
fauteuil_.

On pense bien que nous ne nous ferons pas faute d'introduire aussi nos
lecteurs aux expositions de peinture: c'est l que nous triompherons.
Nous ne nous contenterons pas de donner, comme les autres journaux, des
jugements tout nus, auxquels l'immense majorit du public, celui de
l'tranger et des dpartements, n'a le plus souvent rien  voir ni 
entendre. A ct du jugement, nous aurons soin de donner les pices sur
lesquelles il se fonde: et, sans avoir besoin de se dplacer, tout le
monde pourra se faire au moins une ide gnrale des morceaux qui,
chaque anne, attirent le plus l'attention.

Enfin, la vie coulante fourmille d'vnements qui tombent sous notre
loi: nous ne parlons pas de l'extraordinaire, les choses de tous les
jours nous suffisent, et il n'y en a malheureusement que trop, soit dans
les affaires judiciaires, soit dans un catalogue dsigne dans les
journaux sous le nom de faits divers, qui, par leur importance
dsastreuse, demandent que le crayon les reproduise exactement 
l'esprit. Qui n'aurait voulu planer un instant  vol d'oiseau sur tant
de grandes villes en proie, ces dernires annes,  l'incendie? qui
n'aurait t curieux de la vue de ce terrible Rhne remplissant la
plaine de Tarascon comme un lac en mouvement, ou transformant Lyon en
une Venise? qui ne voudrait se reprsenter la mer durant ces ouragans
furieux dont tous les ports gmissent, les vaisseaux  la cte, les
sauvetages, les dsolations des rivages? Et comment tout indiquer ici?
Les voyages de dcouvertes, les scnes des pays lointains, les colonies,
les ateliers remarquables, mme les chemins de fer qui vont s'ouvrir, et
dont nous suivrons avec soin la construction sur les points on elle
prsentera aux regards quelque chose soit de singulier, soit de
grandiose.

Nous terminerons notre programme par un mot sur les modes. Il ne s'agit
pas seulement de celles du costume, que nous ne ngligerons cependant
pas: il s'agit aussi pour nous de ces modes d'ameublement qui tiennent
de si prs  l'art et qui ont port si haut la gloire de la France;
bronzerie, carrosserie, bnisterie, orfvrerie, bijouterie, toutes ces
branches brillantes de l'industrie parisienne occuperont dans nos
colonnes la place qui leur est due, et nous servirons peut tre 
acclrer la dispersion dans le monde de ces innombrables essaims de
formes riches, lgantes, destines  l'embellissement de tant d'usages
de la vie, et qui tendent sur le monde l'empire de notre patrie comme
il s'y est longtemps tendu par la seule forme du langage.

En voil assez pour marquer ce que nous voulons faire, et peut-tre pour
inspirer le dsir de le voir. Concluons donc cette prface, et
commenons notre oeuvre en priant le public, qui vient d'en entrevoir
les difficults, de ne point s'tonner si nous ne nous levons que
progressivement  la hauteur du service nouveau que nous ne craignons
pas d'embrasser.




Le Gouverneur des les Marquises.

[Illustration: (Le capitaine Bruat, gouverneur des les Marquises.)]

Armand Bruat, n en Alsace, doit avoir de quarante-cinq  quarante-six
ans. Il entra au service en 1814,  bord du vaisseau-cole de Brest, o
il fut remarqu par sa hardiesse, qui devint proverbiale.

En 1815, il s'embarqua sous les ordres du commandant Bouvet, puis fit
une campagne  Copenhague, au Brsil et aux Antilles, sur le brick _le
Hussard_.

Quelques mois aprs son retour (1817), il s'embarqua sur la corvette
_l'Esprance_, qui tint trois ans la station du Levant. Il se signala
dans un incendie et dans un coup de vent, o il se jeta  la mer pour
sauver un homme; ce qui lui valut d'tre mis deux fois  l'ordre du jour
par le capitaine de vaisseau Grivel, aujourd'hui vice-amiral. A la fin
de cette campagne, il passa enseigne, et fut l'un des premiers promus
des coles.

Divers embarquements se succdrent alors pour lui (1819  1824) sur _le
Conqurant_, _le Foudroyant_, enfin sur la frgate _la Diane_, o il
resta trois ans comme officier de manoeuvre; il alla ainsi des stations
de Terre-Neuve  celle du Sngal. Dans cette dernire, il se jeta de
nouveau  la mer pour sauver un homme, et ne fut lui-mme sauv
miraculeusement qu'aprs avoir lutt deux heures et demie contre les
vagues.

En 1824, il s'embarqua sur la corvette _la Diligente_, comme officier de
manoeuvre, pour une laborieuse campagne dans la mer du Sud, et contribua
activement  la prise du pirate _le Quintanilla_, qui avait fait tant de
dommages au commerce de toutes les nations. Il fut fait, au retour,
lieutenant de vaisseau,  la demande de l'amiral Rosamel. Il fut demand
alors par le capitaine de vaisseau Labretonnire, et embarqu sur le
_Breslaw_ comme officier de manoeuvre.

Il tait en 1827 sur _le Breslaw_,  Navarin; c'est le vaisseau qu'il
montait qui dgagea l'amiral russe et fora un vaisseau qui combattait
_l'Albion_ de couper ses cbles et de se jeter  la cte. Le feu de ce
vaisseau fit aussi couler la frgate que montait l'amiral turc, ainsi
qu'une autre frgate. Bruat fut dcor pour sa conduite dans ce combat.

L'anne suivante, il fut mis  l'ordre du jour pour tre all sonder
jusque sous les canons du chteau de More, et il obtint le commandement
du brick _le Silne_.

Ce fut sur ce brick qu'il alla croiser jusque, sous les forts d'Alger,
et excuter de nombreuses prises mme en vue du port; ce fut galement
alors qu'en suivant le commandant d'Assigny, qui montait le brick
_l'Aventure_, il fit naufrage sur les ctes d'Afrique. Sur les 200
hommes qui formaient l'quipage des deux bricks, 410 furent massacrs.
Les preuves de dvouement que donnrent les deux officiers sont connues.
Parvenus  Alger aprs mille dangers et mille souffrances, ils
refusrent le logement que le dey leur avait fait offrir chez les
consuls d'Angleterre et de Sardaigne, et ne voulurent pas quitter leurs
hommes. C'est  leur nergie et leur dvouement que l'on doit la
conservation des quipages chapps au fer des Bdouins. Cet pisode de
la campagne d'Alger a acquis une juste clbrit.

Dans le cours de sa captivit, le capitaine Bruat trouva moyen de faire
parvenir  l'amiral Duperr une note sur l'tat et les ressources de la
place; M. de Bourmont,  qui elle fut transmise, flicita publiquement,
le capitaine de cet acte patriotique, qui l'exposait  de graves
dangers.

Depuis 1830, la carrire militaire du capitaine Bruat est des plus
actives. En 1830, il obtint le commandement du brick _le Palinure_,
celui du brick _le Grenadier_ en 1832, en 1835 celui du brick _le
Ducoudic_, qui accompagna dans le Levant la frgate _l'Iphignie_,
monte par le prince de Joinville. Dans cette traverse, le btiment
ayant t dmt de son grand mt et du petit mt de hune durant la
nuit, il rpara ces grosses avaries sous vergues en trois fois
vingt-quatre heures. Il fut ensuite attach  la station de Lisbonne
sous les ordres du capitaine Turpin, et c'est dans le Tage qu'au mois de
mai 1838 il reut sa nomination de capitaine de vaisseau, passa sous les
ordres de l'amiral Lalande,  bord du vaisseau _l'Ina_, et devint son
capitaine de pavillon.

C'est en cette qualit qu'il commanda ce vaisseau de 92 canons pendant
deux ans, et qu'il prit part  cette belle campagne du Levant, o nous
avons montr l'escadre la plus exerce et la plus imposante que la
France ait eue depuis la paix. L'exercice  feu fut pouss  bord de
_l'Ina_  un tel degr d'habilet pratique, qu'on parvint  y tirer
plus d'un coup de canon  la minute. Les manoeuvres, les volutions
d'escadre, furent remarques mme des Anglais.

Par suite du rappel de l'amiral Lalande, le capitaine Bruat passa sur le
vaisseau _le Triton_, et fit partie de l'escadre d'volutions aux ordres
de l'amiral Hugon. Dans une sortie d'hiver, _le Triton_ reut un
terrible coup de vent qui dispersa l'escadre, alors compose de cinq
vaisseaux et une frgate. Il y eut presque  tous les bords de graves
avaries; mais _le Triton_, dont la coque tait vieille, et dont les
rparations dataient de loin, fut en danger. Il eut six pieds d'eau dans
sa cale, et les pompes suffisaient  peine  tancher cette voie; ce ne
fut pourtant qu'aprs une lutte de plusieurs jours, et aprs s'tre
aperu que les liaisons du btiment soutiraient beaucoup, que le
capitaine Bruat se dcida  relcher  Cagliari, o il se rpara
promptement, et revint  Toulon en compagnie du vaisseau _le Neptune_.

En juillet 1841, il quitta le commandement du vaisseau, et fit partie du
conseil des travaux de la marine. C'est pendant qu'il tait  ce poste
qu'on l'a appel au gouvernement des les Marquises et au commandement
de la subdivision navale.

Pendant les courts sjours qu'il a faits  terre, M. Bruat fut attach
comme aide-de-camp  MM. les amiraux de Rigny et Duperr, ministres de
la marine.

M. Bruat emporte avec lui une maison en bois qu'il fera monter  son
arrive aux les Marquises. Cette maison, que le ministre de la marine a
fait construire par M. Potter, entrepreneur, est couverte en zinc; elle
se compose d'un rez-de-chausse et d'un premier tage, au
rez-de-chausse, auquel on parvient par un perron de six marches,
vestibule, antichambre, bureau, cabinet de travail, salle  manger,
salon de rception, salle de billard; au premier tage, chambres,
cabinets, et pour l'habitation personnelle du gouverneur et de sa
famille.

Ce btiment, dont nous donnons ici le dessin, a 18 mtres de longueur en
faade, 17 de profondeur et 12 d'lvation.

[Illustration: (Maison en bois construite  Paris et qui doit tre
transporte aux iles Marquises.)]




Le Cur mdecin.

NOUVELLE.

Il y a quelques annes, je passais dans un petit village de la Bretagne;
j'tais seul et  pied, c'tait un dimanche; l'horloge de l'glise
sonnait midi, les cloches annonaient la fin du service, et je me
trouvais sur la petite place en face mme du porche; la porte ouverte
laissait voir les cierges allums, le prtre  l'autel et les paysans 
genoux: Dieu est l'hte naturel du voyageur fatigu; j'entrai. Au moment
mme, le prtre qui officiait, et dont je n'avais vu d'abord que les
cheveux blancs, se retourne vers les assistants, et me montre une belle
figure d'octognaire; il semblait mu, et dit d'une voix lgrement
trouble:

Mes amis, il y a aujourd'hui cinquante ans que j'ai t ordonn prtre;
je dirai la messe demain pour remercier Dieu de m'avoir si long-temps
gard  son service; si vous pouvez y venir tous, venez, vous me ferez
plaisir. Aprs la messe, on distribuera chez moi du pain blanc toute la
journe aux pauvres qui se prsenteront.

tais-je dispos  l'attendrissement par une solitude de quelques
semaines? je ne sais, mais l'imprvu de cette allocution, l'ge de ce
cur, l'accent de sa voix, me causrent une motion assez vive: ce qui
m'entourait vint y ajouter encore; un murmure rprim par la saintet du
lieu, mais rendu plus touchant par la contrainte mme, sortit de toutes
les bouches; il s'changea, entre ce vieillard et cette population, des
regards d'enfants et de pre..., et je me promis bien de rester jusqu'
la crmonie du lendemain.

Aprs l'office, ml aux paysans qui sortaient, j'appris que ce prtre
avait quatre-vingt-deux ans; que, n  Nantes d'une famille riche, et
port par elle vers les plus hauts honneurs ecclsiastiques, il n'avait
voulu tre que cur de village, cur de ce village, parce qu'il n'en
connaissait ni de plus pauvre ni de plus petit, et que sa fortune
pourrait suffire  tous les habitants. Il tait l depuis cinquante ans,
et, depuis cinquante ans, pas une larme qu'il n'et essuye, pas une
joie qu'il n'et consacre, pas un seul auquel il n'et dit _courage_ ou
bien _tant mieux_; c'est lui qui avait enseveli les aeux, lev les
pres, reu les enfants; toutes les portes qui mnent  Dieu, depuis le
baptme jusqu' l'extrme onction, c'est lui qui les leur avait
ouvertes. Il n'tait pas le cur, il tait l'aeul de cette population.

Ce fut donc pour moi une joie sincre, quand, le soir, me promenant sur
la place, je vis cet homme vnrable, qui avait appris que j'tais
voyageur, s'approcher de moi en m'offrant l'hospitalit. Dormir sous ce
toit qui avait abrit tant de vertueuses penses, me semblait une bonne
prparation pour la journe du lendemain, et j'attendis avec impatience
cette crmonie, dont le nom mme, que je venais d'apprendre, excitait
ma curiosit; ce nom, en effet, est plein de charme, et cette fte est
une des plus naves et des plus potiques de la religion chrtienne.
Pour peindre tout ce qu'il y a de tendre et d'intime dans l'union de
l'homme avec la Divinit, l'glise a emprunt leur langage aux
affections humaines: le prtre est l'poux, l'glise est l'pouse; et
lorsque cinquante ans se sont couls dans cette union cleste, chose
bien rare, quoiqu'un seul des poux puisse mourir, la religion a sa fte
de rjouissance comme le monde, elle clbre la cinquantaine, et cette
cinquantaine s'appelle _le mariage du cur_.

Le lendemain donc, ds le matin, j'entendis frapper au presbytre, et je
vis entrer d'abord cinq ou six prtres des villages environnants, puis
des paysans chargs de fleurs. Le vieux cur tait dans sa chambre et
les attendait; ils y montrent, j'y montai avec eux; nous le trouvmes
assis sur un fauteuil en bois de chne, sa belle chevelure dispose avec
soin, son visage tout brillant d'une saine fracheur, son corps couvert
d'un vtement noir, rserv pour ce jour. Il nous accueillit par un
signe de tte, et les paysans ayant, selon l'usage, parsem toute la
chambre de branches fleuries, la crmonie de la parure commena.
C'tait l'image fidle des mariages humains, et tout ce qui se passe de
dlicat, de gracieux, autour des jeunes fiancs, transport ainsi dans
cette austre union et auprs de cette vieillesse vnrable, tirait un
charme infini de ce dsaccord mme. Les six prtres figuraient les
assistants du mariage; comme ceux-ci, ils portaient le costume des
fianailles: une tole blanche, une chasuble blanche aussi, un surplis
nouveau; ils s'approchrent du vieillard, qui se leva, et se mirent en
devoir de l'habiller; l'un prit la chape, l'autre prit le surplis, et
lui, souriant avec des larmes dans les yeux, il les laissait faire, se
prtant navement  tous ces apprts, et donnant  ce spectacle, qui
fera sourire peut-tre, lui donnant un caractre touchant par sa candeur
octognaire.

Cependant, tandis que ceci se passait dans la maison de l'poux, on
prparait et on parait aussi la fiance.... l'glise. Ds le matin, les
habitants l'avaient habille de blanc pour ainsi dire; des draps sems
de fleurs couvraient les murs; les parois intrieures, l'autel, le
clocher mme, taient entours de guirlandes; de l'glise jusqu'au
presbytre s'tendait un chemin tout jonch de branches d'bniers et de
lilas, et de chaque ct de cette voie, s'chelonnant sur les divers
plans du terrain et rouvrant la place entire, toute la population du
village, toute en habit de fte, toute les yeux fixs sur la demeure du
cur; les malades mmes s'y taient fait transporter, et, comme sur le
passage des aptres, on voyait l des paralytiques, des aveugles, des
mourants, que n'y amenait cependant pas l'espoir de la gurison. Tout
tant prt, et la cloche de l'glise ayant donn le signal, le vieillard
quitta la maison nuptiale, les prtres se rangrent autour de lui, et au
milieu de ce saint cortge, il traversa la petite prairie qui menait au
village, d'un pas sr, et chantant d'une voix ferme les saints
cantiques. Il se croyait matre de lui-mme; mais quand, au dtour du
sentier, il vit tout  coup la place si remplie.... quand il vit tout
cet aspect de fte, quand il a aperut cette petite glise, seul but de
tous ses pas depuis cinquante ans, o il avait tant pri, tant espr,
tant aim Dieu et les hommes, et qui, elle aussi, s'tait embellie pour
le recevoir, son coeur se troubla, ses jambes flchirent, et il arriva
dj mu  l'glise. L'office commena.... c'tait une messe d'actions
de grces.... et la sainte gravit du rituel, la prsence de son Dieu,
commenaient  raffermir son me..., quand soudain, au moment du _O
Sulutaris_, lorsque tout faisait silence.... soudain, dis-je, d'un des
bas-cts de l'glise qui formait une sorte de chapelle... partit,
s'lana un choeur de voix qui avaient toute la puret des voix clestes
et toute l'motion des voix humaines; le vieux prtre se retourna
vivement; ce chant n'tait pas celui de l'office, ce chant lui tait
inconnu.... Il fixe ses regards sur l'enfoncement un peu sombre....
debout, vtues de robes blanches, huit jeunes filles chantaient; il les
regarde, c'taient de nobles demoiselles des chteaux environnants, qui
taient venues, quelques-unes de deux lieues, pour ce jour, avaient
appris un chant compos  dessein pour cette crmonie, et venaient
offrir au vieillard qui les dirigeait ce qu'elles avaient de plus pur,
leurs voix de dix-huit ans.... Ce fut le dernier coup: branl dj par
tant d'motions rprimes, frapp par cette joie imprvue, l'octognaire
perdit sa force sur lui-mme; il chercha de la main le fauteuil plac
prs de l'autel, s'y laissa tomber.... et ses mains ayant couvert son
visage, ses larmes s'chapprent avec force. On interrompit le service;
il ne pouvait le continuer;  quatre-vingts ans le bonheur est une
fatigue et quelquefois un danger; on le porta dans la sacristie, et l'on
fit couler de l'glise la population attriste et inquite. Pendant les
premiers moments, il fut agit d'un tremblement qui nous faisait peur,
mais, peu  peu, de bons soins et de douces paroles l'ayant calm, il
demanda qu'on lui laisst prendre un peu de repos. Les ecclsiastiques
sortirent pour aller porter de ses nouvelles aux habitants qui se
pressaient  la porte de l'glise, et il ne resta que moi auprs de lui.

Un magnifique soleil de juin clairait la campagne, il me fit ouvrir la
fentre.... s'assit en face, et bientt je vis ses paupires se fermer,
sa tte s'abaissa, et un sommeil pur comme son me, profond comme le
silence qui nous entourait, descendit sur lui.

Alors se passa une de ces scnes que l'on voit, que l'on sent, mais que
l'on ne dcrit pas plus qu'on ne les oublie.

La sacristie avait une porte et une fentre donnant toutes deux sur une
verte prairie qui descendait, par une pente douce, jusqu' un large
ruisseau d'eau vive; j'avais ouvert la porte et je m'tais mis sur le
seuil, regardant la prairie, et gardant le vieillard. Aprs quelques
instants couls, je vois poindre, au bas de la pente, deux jeunes
filles qui avaient travers le ruisseau sur une planche, esprant savoir
si leur vieil ami se trouvait mieux; je leur fis signe qu'il reposait,
et de s'loigner; mais alors, derrire ces deux soeurs, arrivrent trois
jeunes femmes presses de la mme inquitude, puis des jeunes gens, puis
des vieillards... tous s'approchant pas  pas, et promettant le silence
par leurs gestes. Je les maintenais  quelque distance...; Il dort, mes
amis, il dort.--Nous ne le rveillerons pas, laissez-nous approcher de
la fentre... permettez-nous de le voir dormir... J'accordai la
fentre; et voil tous ces visages qui se collent au grillage de la
croise, toutes ces ttes qui s'chelonnent les unes au-dessus des
autres, toutes immobiles, silencieuses, ne vivant que pour regarder. De
nouveaux venus taient arrivs, qui avaient autant de titres que les
premiers (ils l'aimaient), il fallut cder aussi le seuil de la porte;
je me mis en dedans au lieu d'tre en dehors, et l'embrasure se remplit
comme la croise. Cependant la foule augmentait par derrire, et
pressait ceux qui taient devant; une des plus avances franchit le
seuil et vient se coller  ct de moi, contre la muraille: Vous ne
m'attendiez pas, me dit-elle tout bas... Bientt une seconde suit qui
fait reculer la premire, puis une troisime, puis peu  peu se glissa
le long des parois toute une range de jeunes filles qui se faisaient
bien minces pour laisser plus d'intervalle entre elles et lui. Un second
cercle s'ajouta bientt au premier; le vieillard dormait toujours, et
une de ses mains pendait le long du fauteuil; la chaleur avait donn 
ses joues un coloris plus vif; sur son front presque chauve s'levaient
de lgres gouttelettes de sueur qui brillaient dans ses rares cheveux
blancs; un sourire de bonheur errait sur ses lvres comme s'il et revu
la crmonie du matin. A ce moment, pousse par un besoin irrsistible
de respect et de tendresse, la jeune fille qui tait la plus proche de
lui met un genou en terre; ce mouvement se communique  tous les
assistants, et en une seconde, tous ces fronts s'abaissrent, tous ces
genoux se plirent lentement en silence, et formrent autour du
vieillard un cercle d'enfants inclins et appelant sa bndiction...
S'leva-t-il alors quelque bruit qui arriva jusqu' son oreille?
s'chappa-t-il de toutes ces mes qui volaient vers la sienne une
manation, un souffle, je ne sais quoi d'insaisissable qui alla le
trouver jusqu'au sein du sommeil?... qui peut le dire? Mais  cet
instant, un soupir sortit de sa poitrine, sa respiration qui tait un
peu hte se ralentit; ses lvres entr'ouvertes s'agitrent, et peu 
peu, soulevant le poids qui les oppressait, ses yeux s'ouvrirent
lentement. Oh! que fut ce premier regard jet autour de lui? tonn,
stupfait, il ne comprenait pas; il n'osait pas remuer; il croyait rver
encore! Enfin, ses ides se rassemblent; il s'appuie sur les bras de son
fauteuil, et se lve. Un rayon de soleil, qui traverse alors la fentre,
tombe sur lui et l'enveloppe tout entier d'une lumire qui semblait
divine; ses mains tremblantes se dressrent au-dessus de toutes ces
ttes penches, et retombrent bientt sur elles avec sa bndiction et
ses larmes.... Sa vie avait sa rcompense.

On ne voulut pas qu'il retournt dans sa maison, on l'y porta, et tout
le jour se passa dans des plaisirs que cra sa gnrosit et que
sanctifia sa prsence. Le soir venu, la fte termine, nous rentrmes au
presbytre avec mon brave cur, et j'tais assis devant la fentre
ouverte, regardant la nuit toute brillante d'toiles, livr aux motions
nouvelles pour moi de cette journe..., et me taisant, quand il
s'approcha de moi et il dit, en me frappant sur l'paule: A quoi donc
pensez-vous, mon jeune hte?--Je pensais, lui dis-je,  votre vie, qui
s'est coule comme cette lune s'avance dans le ciel, calme, pure, sans
un souffle de vent, sans un nuage.

--Sans un nuage! sans un nuage! me dit-il en souriant; si ma vie est un
astre, c'est un astre qui s'est bien obscurci un moment.

--Comment cela? Vous n'tes jamais sorti de ce village.

--J'en suis sorti pendant trois mois; et dans ces trois mois, j'ai t
mdecin... clbre... et guillotin.

--Guillotin!

--Du moins  ce que prtend plus d'un brave homme  Nantes: je ne le
crois pas tout--fait, malgr cela; mais ils le soutiennent.

--Racontez-moi cette histoire.

--Je le veux bien, mon jeune ami. Et si jamais vous la racontez  votre
tour, vous pouvez l'intituler _le Mdecin malgr lui_. Je commence:

Pendant la Terreur, je fus dnonc au tribunal rvolutionnaire, et des
soldats vinrent jusqu'ici pour me prendre; mais averti par mes chers
paysans et mme dfendu par eux, j'eus le temps de m'enfuir. J'arrive 
Nantes; on m'avait indiqu une maison cache dans un faubourg de cette
ville,  la porte de la campagne, et habite par une pauvre jeune femme,
mre de deux enfants. J'y prends une petite chambre, et, pour viter
mme le soupon du mystre, j'crivis au-dessus de ma porte. _Aubry,
mdecin_. Un de mes amis m'avait prt un diplme. Mon tiquette me
semblait une carte de sret, et je m'endormis tranquille: je comptais
sans les clients.

E. LEGOUV

(La suite  la prochaine livraison.)




Nouvelles diverses.

[Illustration:]

SUISSE.--La Suisse entre dans une phase nouvelle. En suivant la rotation
prescrite par le parte fdral entre les trois cantons directeurs,
Zurich, Berne et Lucerne, la direction des affaires fdrales se trouve
pour deux annes,  partir du 1er janvier 1843, confie au conseil
d'tat du canton de Lucerne. C'est  Lucerne que se runira la dite, et
c'est le chef du gouvernement de ce canton qui en sera le prsident. Or,
le canton de Lucerne, qui, ainsi que Berne et Zurich, tait au nombre
des cantons radicaux, a subi rcemment une contre-rvolution; le clerg
catholique y a repris tout l'ascendant qu'il avait perdu, et le nonce du
pape, qui avait quitt le canton pour s'tablir  Schwitz, est rentr
dans Lucerne. Ces faits, qui seraient sans importance s'ils n'avaient
d'influence que sur ce canton, acquirent de la gravit  cause de la
situation nouvelle de Lucerne, chef du gouvernement fdral. Berne par
ses opinions et ses tendances politiques, Zurich par ses croyances
religieuses, seront en mfiance, et de cette situation dlicate peuvent
sortir de grands prils pour la Suisse, agite par de profondes
divisions.

Genve vient de voir encore la sdition troubler ses murs. Le grand
conseil tait occup  dlibrer,  l'Htel-de-Ville, sur un projet de
loi, quand une meute a clat; heureusement elle a t bientt
rprime. Il y a une fraction de parti  Genve qui semble ne pas
comprendre que le premier devoir des hommes qui se disent les amis par
excellence de la libert, est de se soumettre  la volont de la
majorit exprime par les voies lgales.

Angleterre.--La conduite habile du ministre de sir Robert dans l'Inde
et  la Chine l'a affermi et lui assure un long avenir; ses forces et
son autorit morale ont t doubles. Le trait avec la Chine va ouvrir
au commerce et  l'industrie du Royaume-Uni des dbouchs nouveaux. La
Russie, la Hollande et les tats-Unis profiteront des avantages que
l'Angleterre a conquis, car l'Angleterre est de toutes les nations du
monde celle qui redoute le moins la concurrence.

Un trait vient d'tre conclu entre la Russie et l'Angleterre. Les avis
sont partags sur les avantages que peuvent s'en promettre les deux
tats contractants, et les rapports qui en rsulteront pour eux. Les uns
ont vu dans ce trait la preuve d'une liaison de plus en plus intime
entre la Russie et l'Angleterre;  les entendre, une profonde pense
politique se cache sous une convention commerciale, et la Russie
n'aurait drog  ses principe, administratifs que pour complaire 
l'Angleterre et la dtacher tout  fait de l'alliance franaise.
D'autres, au contraire, n'ont vu dans cette convention qu'un acte fort
insignifiant, un petit trait de navigation. Ce trait, il est vrai, ne
modifie pas les tarifs et n'offre pas  l'Angleterre un dbouch
nouveau: mais il permet aux ngociants et aux industriels anglais de
s'tablir en Russie, d'y apporter des capitaux, et pour une nation aussi
habile et aussi entreprenante que l'Angleterre c'est un grand avantage,
auquel la Russie ne saurait prtendre.

Le Parlement anglais s'est runi. D'abord les discussions qui s'y sont
leves n'ont pas eu un grand intrt. Elles ont seulement fait
connatre que tout n'est pas fini entre l'Angleterre et les tats-Unis,
au sujet du droit de visite. La premire ne veut pas renoncer au droit
qu'elle s'arroge de visiter tout navire en pleine mer, pour s'assurer de
la nationalit du pavillon. Les tats-Unis soutiennent, au contraire,
qu'en pleine mer aucun navire n'a droit de police sur un autre navire,
et que celui qui se permet d'aborder un btiment, malgr le pavillon
dont il se couvre, donne droit lgitime de plainte, et agit  ses
risques et prils.

La motion de lord Hovirk sur la crise qui, dans le milieu de l'anne
dernire, a dsol les districts manufacturiers, a engag le combat
entre le ministre, ou plutt sir Robert Peel et les radicaux. Cet homme
d'tat, qui garde dans ses paroles une prudente mesure, parait
s'efforcer de tenir dans son administration un sage milieu entre les
tories exagrs et les whigs. Il a termin un loquent discours par des
paroles qui semblent indiquer, de la part du gouvernement anglais, le
dsir de maintenir entre la France et la Grande-Bretagne une bonne et
honorable intelligence.

--Les affaires d'Orient en sont toujours au mme point. La rvolte de
Syrie n'est point apaise. Les Druses ont paru vouloir se concerter
contre l'ennemi commun, mais n'ont pu s'entendre. Les Turcs ayant chou
dans leurs attaques, ont recours  la corruption et  la ruse, et
cherchent  diviser leurs ennemis. Le divan et la diplomatie europenne
luttent toujours de finesse, de souplesse et d'insistance.

--Les journaux anglais ont beaucoup lou le gouverneur-gnral de l'Inde
d'avoir cr un _nouvel ordre d'honneur_ pour dcorer les Indiens
auxiliaires qui, disent les mmes journaux, se sont gnralement si
bien conduits devant nos derniers triomphes. Il y a cependant des
victoires qui ne doivent inspirer que des regrets aux vainqueurs l'arme
anglaise a-t-elle beaucoup  se glorifier des affreuses reprsailles
qu'elle a exerces sur les Afghans, de la dvastation des villes sans
dfense, du massacre des populations dsarmes? Ces actes ont t blms
au sein mme du Parlement anglais, et pourtant le gouvernement semble
vouloir en consacrer le souvenir en crant, tout exprs pour les
vainqueurs de Caboul, une sorte de Lgion-d'honneur.

[Illustration: Dcorations militaires des troupes indignes de l'Inde.]

--Les journaux ont donn ces jours-ci la description d'une mappemonde
chinoise, qui a un mtre de hauteur sur 67 centimtres, et la Chine
occupe seule les trois quarts et demi de cette surface. Tout  fait dans
un coin est relgue une petite mer o l'on voit quatre les d'une
dimension trs-exigu, ce sont la France, l'Angleterre, le Portugal et
l'Afrique; un peu plus loin est la Hollande, plus grande  elle seule
que tous les pays que nous venons de nommer.

FRANCE.--Par suite des travaux qui s'excutent aux Invalides pour le
monument de l'Empereur, l'on a ferm la grande arcade qui conduit de
l'glise sous le dme. Sur cette cloison, les dcorateurs viennent de
construire un rtable immense en carton, compos de deux ordres
d'architecture. Au milieu de ce rtable on a figur l'apothose de saint
Louis, patron de l'glise des Invalides.

--On nous communique la lettre suivante, adresse  l'un des
souscripteurs pour le monument de Molire:

Vous me demandez, mon cher ami, o en est le monument de Molire, pour
lequel vous avez souscrit, et dont vous vous tonnez de ne plus entendre
parler. Ne pouvant supposer qu'on l'ait inaugur  huis clos, vous me
demandez comment il se fait que la ville de Paris, avec ses ressources,
une souscription considrable et un subside de cent mille francs vot
par les Chambres, ne soit pas venue  bout, en cinq ans de temps,
d'achever un ouvrage, matriellement parlant, de si peu d'importance,
surtout lorsqu'on le compare  l'Htel-de-Ville, que nous avons vu
sortir de terre comme par enchantement. A cela, mon ami, je vous
rpondrai que la Ville n'a pas tant de tort que vous le pourriez croire;
que les travaux, en ce qui concerne l'architecte, sont compltement
termins, mais que le retard dont vous vous plaignez a t attribu 
l'un des sculpteurs qui, sur les instances quelque peu comminatoires du
prfet de la Seine ou du ministre de l'Intrieur, s'est engag  livrer
sa statue vers le commencement de l't; j'ajouterai que l'inauguration
en aura lieu, ou le 4 juin, date de la premire reprsentation du
_Misanthrope_, ou le 5 aot, date de celle du _Tartufe_. En attendant
cet heureux moment, il en est du monument de Molire comme de
l'achvement du Louvre, comme de l'htel de Breteuil, rue de Rivoli,
comme de la place du Carrousel, comme de tant d'autres monuments ou
places qui jouissent du privilge d'irriter ou d'humilier journellement
le bourgeois de Paris. On ne peut aujourd'hui approcher du futur
monument de Molire qu' distance trs-respectueuse, dfendu qu'il est
par les dbris de l'ancienne fontaine, par une barricade de pavs, par
une fortification en planches et par un ruisseau d'un cours des plus
irrguliers, et fort peu limpide. Ne pouvant vous donner une ide juste
de ce que sera ce monument, je vous envoie, par la voie de notre nouveau
journal, celui que la population parisienne a le loisir de contempler
depuis le commencement des travaux. Vous savez seulement qu'au thtre
on n'aime pas  voir longtemps le rideau baiss, et que lorsque
l'entr'acte dure trop longtemps, le public s'impatiente et finit par
siffler.

[Illustration: (tat actuel du monument de Molire, rue de Richelieu.)]




Sauvetage du Tlmaque.

La Seine se jette dans l'Ocan  40 kilomtres environ du
Havre-de-Grce,  l'extrmit d'une vaste baie qui se rtrcit peu  peu
en prenant la forme d'un entonnoir. La petite ville de Quilleboeuf
(1,344 habitants), habite principalement par des pilotes et par des
pcheurs, et situe en face du village du Tancarville, domine sur la
rive gauche l'embouchure de fleuve. La _barre de flot_ de la Seine offre
un spectacle curieux. Quand la mer monte, elle refoule avec une force
extraordinaire les eaux de la Seine, qui, ne pouvant plus descendre,
s'lvent de plusieurs mtres dans leur lit jusqu'au del de Rouen. A la
mare descendante, au contraire, le fleuve se prcipite si
imptueusement dans la mer, que, quand un navire a le malheur de toucher
sur un banc de sable, il est immdiatement submerg. Les naufrages sont
d'autant plus frquents dans ce passage dangereux et difficile, que les
nombreux bancs de sable qui l'obstruent changent souvent de position 
chaque mare; aussi, en descendant ou en remontant la Seine, tous les
touristes remarquent-ils de distance en distance des mts de navires
submergs, levant encore leur tte chancelante au-dessus du niveau du
fleuve.

Le 1er janvier 1790, deux btiments, une golette et un brick,
quittrent Rouen pour se rendre  Brest. Le brick venait d'tre rpar
et allong: son nom primitif le _Tlmaque avait t chang; il devait
s'appeler dsormais le Quinlanadoine_. A peine ces deux btiments
furent-ils partis, que les autorits de Rouen donnrent l'ordre de les
arrter, car le bruit s'tait rpandu qu'ils renfermaient des valeurs
considrables appartenant, soit  la famille royale, soit  des migrs
de la noblesse et du clerg. La golette fut prise dans la Seine, et on
saisit  bord l'argenterie de la famille royale. Quant au _Tlmaque_,
il chappa d'abord  toutes les poursuites, mais, le 3 janvier, il
choua sur un banc de sable en voulant passer la barre de flot de la
Seine,  120 mtres du quai de Quilleboeuf, et bientt il fut presque
entirement couvert par les sables.

A la nouvelle de ce naufrage, le gouvernement fit partir de Cherbourg
trois cents hommes, sous la conduite d'un ingnieur en chef qui avait
pour mission de relever _le Tlmaque_; mais aprs trois mois de travaux
inutiles, on abandonna cette entreprise. Depuis 1790 jusqu'en 1843, de
nouvelles tentatives, aussi infructueuses que la premire, ont t
faites par diverses socits, qui se sont ruines sans obtenir aucun
rsultat satisfaisant. Nous parlerons seulement des plus rcentes, de
celles de M. Magny et de M. Taylor.

[Illustration: (Sauvetage du Tlmaque devant Quilleboeuf, fig. 1.)]

Une brochure publie en 1842 value  80 millions les richesses qui
doivent tre englouties dans _le Tlmaque_; mais cette estimation ne
repose sur aucune donne certaine. Quelques personnes encore vivantes
affirment seulement avoir entendu dire que des caisses remplies d'un
mtal fort lourd et garnies de cercles en fer par un tonnelier de Rouen
furent embarques pendant la nuit du 1er janvier 1790  bord du navire
naufrag... On a parl aussi, mais vaguement, de 2,500,000 Fr. en espces
appartenant  Louis XVI, de l'argenterie des abbayes de Jumiges et de
Saint-George, etc.; cependant nul fait positif n'est venu jusqu' ce
jour confirmer ces bruits, qui, comme toutes les nouvelles de ce genre,
ont d s'embellir en vieillissant.

Le 1er aot 1837, par un arrt compos de douze articles et sign de
six membres du conseil d'administration de la marine, du vice-amiral
secrtaire d'tat Rosamel, et du commissaire de l'inscription 
Honfleur, le ministre de la Marine accorda  M. Magny le privilge de
travailler pendant trois annes au sauvetage du _Tlmaque_. En cas de
russite, M. Magny devait avoir pour sa part quatre cinquimes de la
cargaison, l'autre cinquime tant rserv par l'tat pour la caisse des
invalides de la marine. Plus tard ce privilge fut prolong de trois
annes. Aprs avoir dpens 65,000 fr., M. Magny renona  ses
esprances. En 1841, M. David, ex-associ de M. Magny, tenta de nouveau
le sauvetage  ses frais; on croit mme qu'il dplaa le navire de
quelques mtres; mais il ne fut pas plus heureux que M. Magny. Enfin, le
19 juin 1842, M. Taylor forma une socit en commandite, au capitale de
200,000 fr. divis en 2,000 actions de 100 fr. chacune, et il proposa 
ses actionnaires d'employer des moyens nouveaux pour retirer des sables
o ils taient enfouis les 80 millions de francs embarqus  bord du
_Tlmaque_.

Jusqu' cette poque, en effet, on s'tait servi du procd suivant: on
ancrait au-dessus du btiment naufrag des chalands, grands btiments
plats de six cents tonneaux, servant au transport des marchandises sur
la rivire, puis on passait autour de sa coque des chanes que l'on
attachait  bord des chalands, dans l'esprance qu'elles soulveraient
le _Tlmaque_  la mare montante; mais les chanes, mal ajustes
d'ailleurs, et ne supportant pas un poids gal, se rompaient l'une aprs
l'autre ds que la mer commenait  monter; en consquence, M. Taylor
adopta le nouveau systme de sauvetage que reprsente la planche place
ci-dessous.

[Illustration: (Sauvetage du Tlmaque, fig. 2.)]

On planta d'abord tout autour du _Tlmaque_ d'normes pilotis; puis,
aprs avoir tabli sur ces pilotis un chafaudage solide, on passa des
chanes sous la coque du navire dans laquelle on enfona en outre un
certain nombre de barres de fer; ces chanes et ces barres de fer furent
ensuite amarres  une espce de pont mobile, qu'on exhaussa
insensiblement  l'aide de moyens mcaniques. En soulevant ce pont, on
devait ncessairement soulever le _Tlmaque_, puisqu'il y tait
solidement attach. Au mois de dcembre dernier, on l'avait ainsi amen
jusqu' fleur d'eau; mais le mauvais temps, la crainte des glaces, et
surtout le manque d'argent forcrent M. Taylor  cesser ces intressants
travaux. On redescendit le _Tlmaque_ sur la couche de sable o il
avait repos pendant plus de cinquante ans, et on le dbarrassa de tous
ses liens. Les pilotis sont seuls rests debout  la place o on les a
plants. Poursuivi par ses cranciers, M. Taylor s'enfuit  Londres. Il
parat qu'il a trouv de l'argent, car il vient de revenir en France, et
il annonce la reprise des travaux de sauvetage pour le mois de mars
prochain. On nous assure qu'il a renonc au moyen dont nous avons donn
la description, et qu'il se propose d'employer dsormais des appareils
de plongeurs rcemment invents en Angleterre; au lieu d'enlever le
_Tlmaque_ et de le conduire  terre, on le dpcera au fond de la mer,
et on en retirera....... tout ce qu'il contient.

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Revue des Tribunaux.

BELGIQUE.--M. CAUMARTIN ET M. SIREY.--Le 20 novembre 1842, un vnement
dplorable se passait  une heure du matin, dans la maison n 11 de la
rue des Hirondelles  Bruxelles, habite par mademoiselle Catinka
Heinefetter, artiste de l'Acadmie royale de musique.

[Illustration: (Maison de Mlle Heinefetter, rue des Hirondelles, 
Bruxelles.)]

Voici, suivant une version dont nous ne pouvons garantir la parfaite
exactitude, les circonstances de ce drame:

Un jeune avocat du barreau de Paris, M. Caumartin, arriv  Bruxelles
depuis quelques heures, s'tait rendu, le 19 novembre, chez mademoiselle
Catinka Heinefetter,  laquelle il venait faire une rclamation
importante. Mademoiselle Heinefetter chantait ce soir-l au concert de
M. Laborde. M. Caumartin attendit son retour.--A onze heures
mademoiselle Heinefetter rentra, accompagne de plusieurs personnes
qu'elle avait invites  souper. Elle offrit  M. Caumartin de lui faire
mettre un couvert, mais celui-ci refusa, sous prtexte qu'il tait
fatigu et resta assis, pendant tout le temps que dura le souper, auprs
du pole plac dans la chemine.

A minuit et quelques minutes, les convives se retirrent. Mademoiselle
Heinefetter et sa dame de compagnie quittrent le salon, o M. Caumartin
resta seul avec M. Sirey, le fils du jurisconsulte de ce nom, et M.
Milord de Lavillette, son ami. Tout  coup M. Sirey, qui, le matin mme,
avait fait  mademoiselle Catinka Heinefetter un cadeau de la valeur le
1,700 fr., et qui avait occup la place d'honneur  son ct pendant le
souper, s'cria: Il est temps d'en finir. Rapprochant de M. Caumartin,
il lui intima l'ordre de se retirer.--Une altercation s'ensuivit, M.
Caumartin donna un soufflet  M. Sirey, qui l'avait trait de polisson,
et un duel fut convenu pour le lendemain; alors M. Sirey, s'armant de sa
canne, en appliqua plusieurs coups tellement violents  M. Caumartin,
que le sang jaillit en diverses places, puis il se rfugia dans la
chambre de mademoiselle Heinefetter.

Cependant, aprs s'tre plaint vivement  M. Lavillette de l'odieux
traitement qu'il venait de subir, M. Caumartin se disposait  regagner
son htel, lorsque M. Sirey rentra dans le salon, Ah! tu n'es pas
encore parti, s'cria-t-il en s'adressant  M. Caumartin; eh bien! je
vais te jeter par la fentre. En mme temps il s'avana vers son
adversaire, spar de lui par la table, et il s'arma d'un couteau rond.
Une lutte s'engagea. Bless  la cuisse d'un coup de couteau, M.
Caumartin saisit sa canne qu'il avait dpose en entrant au coin de la
chemine, et il essaya de parer les nouveaux coups que cherchait  lui
porter son adversaire. Malheureusement cette canne tait une canne 
dard. M. Sirey en saisit l'extrmit infrieure, c'est--dire le
fourreau qui resta entre ses mains et se prcipita imprudemment sur son
adversaire, arm malgr lui d'un poignard.--Avant que M. Caumartin et
eu le temps de retirer sa main, M. Sirey s'enferra lui-mme et tomba
entre les bras de M. de Lavillette son ami, en disant: Je suis bless.
Quelques secondes aprs, il rendait le dernier soupir.

Vous l'avez tu! s'crirent mademoiselle Heinefetter et sa dame de
compagnie, accourues enfin au bruit de la dispute.--perdu, hors de lui,
M. Caumartin alla aussitt chercher un mdecin; un quart d'heure aprs il
ramenait avec lui, chez mademoiselle Heinefetter, M. le docteur Allard,
qui le croyait fou. Arrivs  la porte de la maison, ils apprirent que
M. Sirey tait mort. A cette nouvelle, M. Caumartin donna  son cocher
l'ordre de le conduire au ministre de la Justice. Cependant il changea
d'avis en chemin; rentr  son htel, il prit sa malle, et se fit mener
 Malines; de cette ville, des chevaux de poste le conduisirent en
Hollande, et, peu de temps aprs, il revint  Paris, pour dclarer qu'il
tait prt  se constituer prisonnier, et pour charger de sa dfense le
btonnier de l'ordre des avocats, M. Chaix-d'Est-Ange.

Mademoiselle Catinka Heinefetter s'tait d'abord retire  Lige, chez
sa soeur, mademoiselle Sabina; mais quatre ou cinq jours aprs la mort
de M. Sirey, elle reparut sur le thtre de Bruxelles. Le public habitu
 l'applaudir, l'accueillit trs-froidement.

M. Sirey tait mari  une jeune femme et pre de deux enfants. Il y a
huit ans, il avait eu le malheur de tuer en duel,  la suite de
discussions d'intrt, un de ses parents. M. Durepaire.--Accus
d'homicide volontaire commis avec prmditation, il comparut le 26 aot
1836 devant la cour d'assises de la Seine, M. Crmieux fut charg de sa
dfense. Le jury l'acquitta, mais la cour, considrant qu'il tait
l'auteur de la mort de M. Durepaire, le condamna  payer par corps  la
veuve de sa victime, en qualit de tutrice de sa fille mineure, la somme
de 10,000 fr.

Le Code d'instruction criminelle belge exige qu'un accus qui n'est pas
dtenu prventivement se constitue prisonnier un mois avant le jour
indiqu pour l'ouverture des dbats du procs. Dans une lettre en date
du 19 fvrier 1813, et publie par les journaux judiciaires, M.
Caumartin dclare que l'arrt de mise en accusation ne lui a pas encore
t notifi.

Cependant, ajoute-t-il, au moment o je me disposais  partir pour
Bruxelles, on fait annoncer dans les journaux de Belgique et rpter par
la presse de Paris que la famille Sirey va, en vertu de l'art. 7 du Code
d'instruction criminelle, me poursuivre devant les tribunaux franais.
Je ne veux pas, en quittant mon pays, avoir l'air de fuir devant une
menace et perdre ainsi le bnfice de ma comparution volontaire devant
la justice belge; quelque pnibles que soient pour moi ces lenteurs, que
je me suis toujours efforc d'abrger, je vais encore attendre ici
l'effet de cette menace dclarant  l'avance que j'accepte toutes les
juridictions qu'on voudra choisir, et que je suis prt  donner
l'explication de ma conduite partout o l'on jugera  propos de me la
demander.

De son ct, M. Sirey pre vient de dmentir cette nouvelle, et il somme
M. Caumartin d'aller se constituer prisonnier  Bruxelles.

Le _Commerce Belge_ contenait, ces jours derniers, une note ainsi
conue: Parmi les pices  conviction qui seront produites dans cette
affaire, se trouve l'arme avec laquelle le meurtre a t commis et la
canne qui la renferme, ainsi que les habillements que portait M.
Caumartin dans la fatale soire. La canne est en bambou, surmonte d'une
figure chinoise; elle est casse  la partie infrieure; la lame a de 31
 32 centimtres de longueur; le pantalon en drap noir et la chemise
portent  l'endroit de la cuisse un trou form par un instrument
tranchant, et sur la partie de la chemise qui correspond  ce trou, on
remarque une grande tache de sang, ce qui ferait prsumer que M.
Caumartin a t bless  la cuisse, on remarque galement des taches de
sang  la manche gauche de la chemise: au gilet en velours, deux boutons
sont arrachs et la doublure du dos est dchire; l'habit, de drap
marron, est arrach au parement gauche et prs du collet. Ces pices 
conviction ont t transmises depuis quelques jours  la cour
d'assises.

[Illustration: (Chambre de Mademoiselle Heinefetter, o est mort M.
Sirey.)]

[Illustration: (Plan de l'appartement de Mademoiselle Heinefetter.)

_A_ Endroit o le meurtre a t commis.--_B_ Endroit o Mlle Heinefetter
prtend avoir vu retirer le stylet de la plaie par Caumartin.--_C_ Tache
de sang. Endroit o Sirey a rendu le dernier soupir.--_a_ Mlle
Heinefetter--_b_ M. Sirey.--_c_ Mme B.--_d_ Mme J.--_e_ Mme de K.--_f_
M. D..... de Lige.--_g_ M......de Lige.--_h_ M. L.--_i_ Guridon o
taient placs des objets de fantaisie.--_j_ Place qu'occupait M.
Caumartin pendant le souper.--_k_ Pole.--_l_ Chemine.--_m_
Causeuse.--_n_ Divan.--_o_ Guridon o taient deux bouteilles et verres
vides.--_p_ Piano droit de Mlle H.--_o_ Lit.--_r_ Chemine.--_s_
Divan.--_t_ Lit.--_u_ Divan.--_v_ Lit--_x_ Divan.]


ASSASSINAT DE M. DRUMMOND, SECRTAIRE DE SIR ROBERT PEEL, PAR
M'NAUGHTEN--LES ASSASSINS DES MINISTRES ANGLAIS: FELTON(1628); GUISCARD
(1710); BELLINGHAM (1812).--Le vendredi, 20 janvier dernier,  7 heures
du soir, M. Drummond, secrtaire particulier de sir Robert Peel, se
rendait de son domicile aux bureaux de la trsorerie, lorsqu'un jeune
homme lui tira, presque,  bout portant, un coup de pistolet.--M.
Drummond, atteint  la partie infrieure du dos, tomba vanoui.--Pendant
que les personnes accourues au bruit de la dtonation s'empressaient de
lui prodiguer les premiers secours, des policemen arrtaient l'assassin,
qui n'essaya mme pas de fuir, et qui s'cria: Il (ou elle) ne
m'ennuiera pas plus longtemps.

L'tat de M. Drummond n'inspira d'abord aucune inquitude. Les
chirurgiens appels auprs du bless reconnurent que la balle avait
travers les ctes et s'tait loge dans l'abdomen; ils en oprrent
l'extraction sans peine, mais ils commirent l'imprudence de saigner leur
malade trois fois de suite. puis par cette perte de sang, M. Drummond
succomba le mercredi suivant, 25,  onze heures du matin. On avait
craint une inflammation; pour la prvenir, on fit mourir le malade de
faiblesse. C'est un moyen infaillible dont la mdecine moderne se sert
frquemment; aussi la _Revue mdico-chirurgicale de Londres_ vient-elle
de publier un article de M. Wardrop sur les dangers des saignes avec
cette pigraphe: _Le sang est la vie_.

Cependant l'assassin avait t conduit  la _station-house_ (maison
d'arrt) du bureau de police de Bow-street. Il dclara tre cossais, et
se nommer M'Naughten, mais il refusa de rvler les motifs qui l'avaient
dtermin  commettre un pareil crime.--On trouva sur lui:

        Deux billets de 5 livres sterling......              250 fr.

        3 livres sterling en or...........                    75

        Un reu de la banque de Glasgow de 7501. St.      18,550

                                   Total...........       18,875

Ds le lendemain M'Naughten fut amen  l'audience du bureau de police
de Bow-street. Aprs avoir reu les dpositions des agents de police et
des autres individus qui avaient t tmoins du crime, M. Hall avertit
le prvenu qu'il tait libre de parler ou de se taire. Je n'ai rien 
dire, rpondit M'Naughten; mais un quart d'heure s'tait  peine
coul, qu'il demanda  tre ramen  l'audience. Oui, s'cria-t-il,
les tories m'ont chass de ma ville natale; ils m'ont poursuivi de ville
en ville, car ils sont dcids  me perdre. Je ne puis tre tranquille
ni le jour ni la nuit. Ce sont les tories qui m'assassinent, je le
prouverai.

La justice anglaise est plus expditive que la justice franaise. A
Paris les voleurs et les assassins restent souvent six mois en prison
avant d'tre jugs. Le 2 fvrier, c'est--dire douze jours aprs la
perptration de son crime, l'assassin de M. Drummond comparut devant la
cour criminelle centrale de Londres. Lecture faite de l'acte
d'accusation, le greffier lui demanda, selon l'usage, s'il se
reconnaissait coupable ou non coupable. M'Naughten sembla ne pas
comprendre cette question; on fut oblig de la lui rpter. J'tais
dsespr, rpondit-il.

Vous devez dire, rpliqua le greffier, _guilty or not guilty_, coupable
ou non coupable.

M. Clarkson, avocat de M'Naughten, s'tant lev pour rpondre, lord
Abinger, le prsident de la cour, le pria de se rasseoir et de garder le
silence, M. Clarkson obit. M'Naughten demeura pendant quelques minutes
plong dans de profondes rflexions. Tout  coup il s'cria: Je suis
coupable d'avoir tir un coup de pistolet.

--Vous tes seulement coupable d'avoir tir un coup de pistolet? lui
demanda lord Abinger.

--Oui, milord, rpondit M'Naughten d'une voix faible.

--Une dernire fois, je vous somme de me rpondre, lui dit alors le
greffier. tes-vous coupable ou non coupable?

--_Not guilty_, rpondit l'accus.

Ces formalits prliminaires accomplies, la cour, sur la demande de M.
Clarkson, qui n'avait pas eu le temps ncessaire pour prparer la
dfense de son client, pronona le renvoi de l'affaire  une autre
session.

M'Naughten sera donc, selon toute probabilit, jug dans la premire
quinzaine du mois de mars. Nous nous sommes content de raconter
succinctement les faits tels qu'ils se sont passs; avant de rapporter
les bruits contradictoires qui ont couru  Londres, nous attendrons que
les dbats nous aient rvl les mystres de ce crime incomprhensible.
M'Naughten est-il rellement priv de l'usage de sa raison, ou avait-il
conu le projet d'assassiner le chef du ministre anglais, et a-t-il
pris M. Drummond pour sir Robert Peel? Il est impossible, quant 
prsent, de rpondre avec certitude  une pareille question.

En Angleterre surtout, plus qu'en aucun autre pays, a dit Voltaire dans
son Dictionnaire philosophique, s'est signale la tranquille fureur
d'gorger les hommes avec le glaive prtendu de la loi. En effet, les
Anglais ont toujours fait un usage immodr du bourreau. Un autre
historien a mme prtendu que c'tait  Jack Ketch,--ainsi s'appelle, au
del du dtroit, l'excuteur des hautes oeuvres,--d'crire l'histoire de
son pays. Toutefois, si les excutions capitales ont t,  certaines
poques, trop frquentes en Angleterre,--il y en eut soixante-douze
mille sous le seul rgne de Henri VIII,--on n'y compta jamais qu'un trs
petit nombre d'assassinats.--Ainsi, parmi tous les hommes d'tat qui se
sont succd sur le tronc ministriel depuis sir Thomas Mores jusqu'
sir Robert Peel, c'est--dire pendant plus de trois sicles, trois
seulement, le duc de Buckingham, Harley et M. Perceval, ont t
assassins, le duc de Buckingham avec un poignard, Harley avec un canif,
M. Perceval d'un coup de pistolet. Le duc de Buckingham et M. Perceval
expirrent  l'instant mme, Harley ne reut qu'une blessure sans
gravit.--Enfin les assassins de Harley et de M. Perceval, Guiscard et
Bellingham, un espion mcontent et un fou, ne vengeaient que des injures
personnelles, et ils se contentrent de prendre la premire victime que
leur offrit le hasard. Felton seul, quand il frappa au coeur le duc de
Buckingham, le trop clbre mignon du roi Charles Ier, croyait, ainsi
qu'il le dclara lui-mme, sauver sa religion et son pays en excutant
l'homme que la plus haute cour criminelle du royaume, la Chambre des
Communes, avait condamn comme tratre.

Felton tait un fanatique. Dans sa prison et  l'audience de la cour du
banc du roi, il se glorifia de son crime commis, dit-il, pour le bien de
son pays; il demanda comme une faveur que le bourreau lui coupt le bras
droit avant de l'excuter.

Je ne puis faire droit  votre demande, lui rpondit le prsident de la
cour, car la loi ne punit de la perte de leur main que les assassins qui
ont frapp leur victime dans le palais du roi, ou les prvenus qui ont
jet des pierres aux juges dans l'exercice de leurs fonctions. Vous
_n'aurez donc que la loi et rien de plus_, vous serez pendu par le cou
jusqu' ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait piti de votre me!

--Je vous remercie, milord, rpondit Felton en faisant  la cour un
profond salut.

Le roi Charles Ier joignit vainement ses supplications  celles du
condamn; la cour demeura inflexible. Felton fut pendu  Tyburn, mais
sans avoir pu obtenir du bourreau qu'il lui coupt la main droite.

Sous le rgne de la reine Anne, le ministre anglais avait  sa solde un
certain nombre d'espions trangers, allemands, italiens, espagnols,
polonais et franais. Au nombre de ces derniers se trouvait un individu
qui se faisait appeler le marquis de Guiscard, et qui touchait une rente
annuelle de 500 livres sterling (12,500 fr.). On prtend qu'il devait
cette pension  la libralit de Saint-John, dont il avait plus d'une
fois prpar et partag les parties de plaisir. En 1711, le chancelier
de l'chiquier Harley le rduisit de 100 livres sterling. Guiscard,
furieux de cette diminution, offrit ses services  la cour de
Versailles; mais une lettre qu'il adressait par la voie du Portugal  un
banquier de Paris, nomm Moreau, ayant t intercepte, il se vit accus
de haute trahison, arrt et conduit devant le conseil priv pour y tre
interrog. Sa rage ne connut plus de bornes. A peine introduit dans la
salle du conseil, il demanda  parler en particulier  Saint-John. Son
ancien protecteur lui rpondit qu'il ne pouvait pas accorder une
pareille faveur  un homme accus d'un crime d'tat. Guiscard, de plus
en plus exaspr, s'avana alors vers la table auprs de Harley, comme
pour lui parler, et il le frappa dans la poitrine avec un canif qu'il
tenait  la main en s'criant. A toi donc. Heureusement pour Harley,
la lame du canif se brisa contre un os,  quelques centimtres du
manche. Guiscard lui porta de nouveaux coups qui ne lui firent que de
lgres blessures, mais qui le renversrent  terre.--Cependant,  la
vue du sang qui s'chappait de la poitrine de son collgue, Saint-John
s'tait lev et avait tir son pe en disant: Ce misrable a tu M.
Harley. Les autres conseillers privs imitrent son exemple, et se
prcipitrent sur l'assassin. Guiscard se dfendit en dsespr. Accabl
par le nombre, il fut enfin forc de se rendre, et on le transfra 
Newgate, o il mourut quelques jours aprs des suites de ses
blessures.--Le gelier fit embaumer son cadavre, et le montra moyennant
une lgre rtribution,  tous les curieux qui se prsentrent pour le
voir, jusqu' ce que la reine et ordonn qu'on l'ensevelit.

Ce coup de canif, habilement exploit, rtablit sur une base solide la
fortune chancelante de Harley. Le chancelier de l'chiquier retarda 
dessein sa gurison, et quand il reparut  la Chambre des communes,
l'orateur lui adressa des flicitations ridicules.--La reine le nomma
lord trsorier, et l'leva  la pairie avec les titres de comte d'Oxford
et de Mortimer.--A la mort de Rochester, il devint premier ministre.
Enfin le Parlement fit une loi qui prononait la peine de mort contre
les individus coupables d'avoir frapp un conseiller priv dans
l'exercice de ses fonctions.

Cent deux ans aprs la scne que nous venons de raconter, c'est--dire
le 11 mai 1812,  cinq heures un quart, au moment o M. Perceval, alors
premier ministre, franchissait le seuil du vestibule de la Chambre des
communes, un individu embusqu derrire la porte lui tira, presque 
bout portant, un coup de pistolet.--La balle entra par le ct gauche de
la poitrine et traversa le coeur. M. Perceval fit quelques pas en avant
et tomba. La mort fut presque instantane. M. Smith et d'autres membres
de la Chambre ayant relev le premier ministre, le transportrent dans
les appartements de l'orateur, mais il ne donnait dj plus aucun signe
de vie.

Ds que l'motion cause par ce fatal vnement se fut un peu calme, un
des membres de la Chambre s'cria: O est le sclrat qui a tir ce
coup de pistolet? A ces mots, l'assassin s'avana d'un pas ferme, et
rpondit avec un sang-froid extraordinaire: Je suis ce malheureux. Il
n'essaya pas de fuir, et comme les personnes qui l'entouraient
l'accablaient de questions, il ajouta: Je me nomme Bellingham, c'est
une injure prive... Je sais ce que j'ai fait... C'est un refus de
justice de la part du gouvernement qui m'a port  commettre ce crime.
On s'empara de lui, on le fouilla et on le conduisit  la barre de la
Chambre. L'orateur ayant repris sa place sur son sige, le gnral
Gascogne s'cria: Je crois que je connais le meurtrier; il se nomme
Bellingham.

La nouvelle de l'assassinat commis sur la personne du premier ministre
rpandit d'abord une certaine terreur dans les deux Chambres du
Parlement anglais. Les membres des Communes et les lords s'imaginrent
que le coup de pistolet tir par Bellingham tait le premier signal
d'une insurrection prte  clater: ils firent fermer toutes les portes,
et ils se dcidrent  ne sortir qu'aprs s'tre assurs qu'ils
n'avaient aucun danger  redouter. Le lendemain, ils rdigrent une
adresse au prince rgent, et quelques jours aprs ils votrent 
l'unanimit une pension de 200 livres sterling (50,000 fr.) pour la
veuve de M. Perceval, et une somme de 50,000 livres sterling (1 million
250,000 fr.) pour l'ducation de ses enfants.

Le soir mme de l'attentat, Bellingham fut interrog par un comit de la
Chambre des Communes. John Hippesley lui ayant demand s'il n'avait rien
 dire pour sa dfense: J'ai avou le fait, rpondit-il, je l'avoue
encore; mais je dsire vous soumettre mes moyens de justification. Le
gouvernement a toujours refus de faire droit  mes justes rclamations.
Je suis le plus malheureux de tous les hommes, mais ma conscience
m'absout. Il ne paraissait nullement mu; seulement quand les tmoins
dclarrent qu'ils avaient reu le dernier soupir de M. Perceval, il
versa quelques larmes. Transfre Newgate, il conserva la mme
impassibilit jusqu'au jour de son procs.

Bellingham avait alors quarante-deux ans. N  Saint-Neot, dans le comt
de Hunting, il entra, jeune encore, dans une maison de banque de
Londres; puis il alla s'tablir  Archangel en qualit de commis, chez
un ngociant russe. Des spculations sur les bois le ramenrent en
Angleterre; mais il eut le malheur de voir ses esprances de gain
trompes, et il retourna  Archangel, o il ne fut pas plus heureux.
Fatigu de ses plaintes et de ses menaces incessantes, le gouvernement
russe le lit mettre en prison. Ds qu'il recouvra sa libert, il revint
en Angleterre, se maria  Londres et alla exercer  Liverpool la
profession d'assureur. A peine fix dans cette ville, il demanda au
ministre anglais la rparation du prjudice que lui avait fait prouver
le gouvernement russe. Les ministres lui ayant rpondu que ses
rclamations n'taient pas fondes, il rdigea une ptition au
Parlement, et il la remit lui-mme  M. Perceval, qui la lui rendit peu
de temps aprs avec un refus formel. Ds lors il ne songea plus qu'
tirer une vengeance clatante de l'injustice dont il se prtendait
victime: il jura de tuer le premier ministre que le hasard offrirait 
ses coups.

Quatre jours aprs la perptration de son crime, Bellingham
comparaissait devant la cour d'assises d'Old-Bailey. Ses dfenseurs
voulurent essayer de prouver qu'il ne jouissait pas de l'usage complet
de sa raison; il s'y opposa: Je ne suis pas un insens, dit-il dans sa
dfense, je savais ce que je faisais; personne n'prouve plus de chagrin
que moi de la mort de M. Perceval; je n'avais contre lui aucun motif
d'inimiti personnelle. J'ai frapp en lui le chef d'un ministre qui a
refus de rparer les injustices commises  mon gard. On ne peut pas me
condamner comme un assassin, car je n'avais, je le rpte, aucun motif
d'inimiti personnelle contre M. Perceval.

La cour entendit cependant quelques tmoins, qui dclarrent que le pre
de l'accus Bellingham tait mort fou et que lui-mme avait souvent
donn des preuves d'alination mentale. Malgr ces dpositions, et
malgr le singulier systme de dfense adopt par l'accus, les jurs
rendirent, sans mme dlibrer, un verdict de culpabilit. Condamn 
mort par la cour, Bellingham subit sa peine le 18 mai devant la prison
de Newgate. Il mourut avec un sang froid remarquable, et jusqu'au moment
o il fut lanc dans l'ternit, il persista  dclarer qu'il
n'prouvait aucun sentiment de repentir.

Ainsi le fanatisme, la colre et la folie ont, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe
sicles,  peu prs  la mme poque, en 1628, en 1711 et en 1812,
dtermin Felton, Guiscard et Bellingham,  assassiner trois ministres
anglais, le duc de Buckingham, Harley et Perceval. Si M'Naughten a tu
M. Drummond en croyant tuer sir Robert Peel, quelle cause a arm son
bras? Nous l'ignorons encore, mais le procs qui va se juger  la cour
criminelle centrale de Londres, et dont nous rendrons compte dans notre
prochain numro, rpandra peut-tre sur ce crime mystrieux quelques
rayons de lumire.

AFFAIRE MARCELLANGE.-REJET DU POURVOI DE JACQUES BESSON. Dans son
audience du 16 fvrier 1843, la Cour de cassation (chambre criminelle),
a rejet, aprs un dlibr de trois heures, le pourvoi de Jacques
Besson, condamn  mort, au mois de dcembre, par la Cour d'assises de
Lyon, pour crime d'assassinat commis sur la personne de M. de
Marcellange. Me Bchard avait dvelopp cinq moyens de cassation 
l'appui du pourvoi. Combattus par Me Achille Morin, au nom et dans
l'intrt des parties civiles, ces cinq moyens ont t successivement
repousss par M. le procureur-gnral Dupin, qui a termin son
rquisitoire en ces termes.

Vous rappellerai-je ces dispositions de la loi romaine qui privait de
la succession de leur parent assassin, et qui les excluait en les
fltrissant comme indignes, ceux qui ne poursuivaient pas la vengeance
de sa mort, vengeance, non  la manire des temps barbares, en faisant 
son tour des victimes ou en partageant d'indignes compositions, mais une
vengeance lgitime, celle qu'on demande aux lois et aux tribunaux de son
pays...

La prsence des dames de Marcellange au procs tait attendue, dsire,
ncessaire; le ministre public les y conviait, il les couvrait de sa
protection au del peut-tre de ce qui et t finalement en son
pouvoir. Dans toutes les hypothses les dames de Marcellange se
devaient  justice, ou pour justifier l'accus, si elles le croient
innocent, ou pour aidera confondre le vrai coupable.

Un journal tranger annonait dernirement que les dames de Marcellange
s'taient retires dans un couvent de Chambry. Me Lachaud, dfenseur de
Jacques Besson, a form un recours en grce.

AFFAIRE MONTLY.--Le lundi 21 novembre 1812, un crime affreux, qui
rappelle celui de Martin Mellier, fut commis dans la chambre n 2,
situe au premier tage de l'htel de l'Europe,  Orlans.

[Illustration: (Htel de l'Europe, o Boisselier a t assassin.)]

Un individu nomm Montly, domicili  Saint-Germain, assassina, 
l'aide d'un couteau, un garon de caisse de la banque d'Orlans, nomm
Boisselier, et avec lequel il tait li depuis long-temps; toucha 5,115
fr. sur 8,300 fr. que Boisselier tait charg de recevoir, mit le
cadavre de sa victime dans une malle, et ayant expdi cette malle 
Toulouse, il retourna en poste  Saint-Germain.

Le crime ne larda pas  tre dcouvert, et, le 23 novembre, Montly fut
arrt  Saint-Germain, dans son domicile,  sept heures du matin.

Au moment o nous mettons sous presse, les dbats de ce procs viennent
de commencer devant la cour d'assises du Loiret, sigeant  Orlans. Les
charges les plus graves psent sur l'accus, qui nie, mais faiblement,
tre l'auteur de l'assassinat; de nombreux tmoins le reconnaissent, et
d'autres preuves non moins accablantes confirment leur dposition.

En faisant connatre dans notre prochain numro le verdict du jury, nous
rsumerons aussi les faits principaux de cette affaire, dont les
horribles dtails ne peuvent inspirer que des sentiments d'horreur et de
dgot, mme  cette portion du public qui recherche le plus avidement
les motions de la cour d'assises.

MLLE MAXIME CONTRE M. VICTOR HUGO.--Le Thtre-Franais ne pouvait se
consoler de la mort tragique de _Lorenzino_, du _Dernier Marquis_ et du
_Fils de Cromwell_. Dans sa douleur, il se trouvait fort heureux d'tre
subventionn. Sa caisse ne rsonnait plus du doux bruit de l'or ou de
l'argent; le public, indcis, n'osait lui porter le produit de ses
conomies. Son commissaire se promenait souvent seul sur le trottoir
toujours boueux qui borde sa salle; mais ces lieux dserts, loin de
modrer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir de
la foule qu'il y avait vue tant de fois accourir. Souvent il demeurait
immobile sur le seuil de la porte, et il tait sans cesse tourn vers le
ct d'o viennent les bonnes pices et les grands succs.

Tout  coup il aperut un pote clbre qui descendait de cabriolet, et
s'avanait vers lui un manuscrit sous le bras. A cette vue, le
commissaire

Ne se tint pas de joie;

mais profilant de la leon que matre renard donna jadis  matre
corbeau, il ouvrit ses deux bras, et ne laissa pas chapper sa proie. En
effet, ce pote tait M. Victor Hugo; ce manuscrit, une trilogie en vers
intitule _les Burgraves_. Reu avec acclamation, le nouveau drame fut
mis immdiatement  l'tude. Sur le refus de mademoiselle Rachel,
mademoiselle Maxime,--cette ridicule invention d'un critique
mari,--obtint le rle de mademoiselle Guanumara, vieille fille ge de
quatre-vingt-cinq ans, qui a eu, dit-on, des malheurs dans sa jeunesse.
Les rptitions ne tardrent pas  commencer; mais chaque jour le large
front du pote se couvrait de nuages plus pais et plus sombres, ses
yeux lanaient des clairs, et, par intervalles, un bruit trange,
semblable au roulement lointain du tonnerre, grondait entre ses lvres;
enfin l'orage clata; la foudre, en tombant, atteignit mademoiselle
Maxime. M. Victor Hugo lui signifia, dans un langage potique, qu'elle
tait compltement incapable de jouer le rle dont il l'avait charge,
et qu'il remporterait _les Burgraves_ place Royale, si le comit ne lui
trouvait pas  l'instant mme une autre Guanumara.

Nous ne raconterons pas les scnes dramatiques qui suivirent, le
dsespoir de l'actrice, la fermet du pote, les tourments du
commissaire. De plus en plus inconsolable de la mort de _Lorenzino_, du
_Dernier Marquis_ et du _Fils de Cromwell_, le Thtre-Franais alla
demander une Guanumara  l'Odon,  la Porte-Saint-Martin... enfin 
l'Ambigu-Comique, qui rit du malheur de son confrre, et qui lui cda,
moyennant une faible gratification de vingt mille francs, sa meilleure
actrice, l'ex-mademoiselle Thodorine, aujourd'hui madame Mlingue.

Cependant mademoiselle Maxime, tourdie par la violence du coup,
commenait  reprendre l'usage de ses sens lorsque la nouvelle
Guanumara vint rpter  sa place; d'abord elle voulut continuer 
rciter son rle en prsence de sa rivale victorieuse; mais elle renona
bientt  cette protestation ridicule, et elle s'adressa aux tribunaux.
Elle prtend que si l'auteur d'une pice de thtre a la facult d'en
distribuer les rles  son gr, il ne peut plus, cette distribution une
fois faite, retirer  un acteur le rle qu'il lui a confi.

Dans son audience du vendredi 3 mars, le tribunal civil de la Seine,
saisi de la contestation, s'est dclar incomptent.




[Illustration: Chronique Musicale]

Pour la musique, crivait un jour Voltaire  madame Denis, je ne m'y
connais gure; je n'ai jamais trop senti l'extrme mrite des doubles
croches. Sauf quelques exceptions, il n'y avait gure de Franais, 
cette poque, qui ne dt en dire autant. A la vrit, ils s'en seraient
bien gards pour la plupart; on se montre rarement d'aussi bonne
composition sur son ignorance. Dj mme on avait en France,
relativement  la musique, des prtentions assez leves. L'Acadmie
Royale de Musique passait ds lors,-- Paris, bien entendu,--pour le
premier thtre du monde, et Rameau, qui venait de dtrner Lulli, pour
le plus grand des compositeurs. Rousseau, qui avait os contester cette
supriorit, avait t pendu en effigie, et le temps n'tait pas loign
o, du coin du roi au coin de la reine, des amateurs fanatiques devaient
changer maint cartel en l'honneur de Piccini et de Gluck. Mais, malgr
ce bruit et ces grandes prtentions de la vanit nationale, la France
tait peut-tre le pays de l'Europe o l'art musical comptait, en
ralit, le moins d'adeptes; on y dissertait sur la musique, mais on ne
la savait pas. Il en est pourtant de cette langue-l comme de toutes les
autres: pour la comprendre, il faut l'apprendre.

Tout a bien chang depuis cette poque. On s'est accoutum peu  peu 
regarder l'tude de la musique comme une partie importante, sinon
indispensable, de toute ducation librale. Il y a peu de jeunes gens
aujourd'hui qui, ds le collge, ou en sortant du collge, n'aient
acquis de cet art des notions suffisantes pour le sentir et pour en
jouir. Il n'y a gure de jeune fille un peu bien ne qu'on n'ait place
ds l'enfance devant un piano; la classe ouvrire elle-mme a pris part
 ce mouvement, et l'enseignement simultan qu'a organis B. Wilhem,
aprs s'tre tabli dans toutes les coles lmentaires de Paris, se
rpand avec rapidit dans les provinces. Le nombre des auditeurs
intelligents et des amateurs habiles s'accroit chaque jour. Des socits
philharmoniques se forment partout, et l'on peut conjecturer que, d'ici
 dix ans, presque toutes nos villes de premier et de second ordre
auront un orchestre capable d'excuter convenablement les ouvres
musicales les plus compliques.

Cet heureux dveloppement a produit les rsultats qu'on en devait
attendre. Les artistes se sont multiplis rapidement, et chaque jour en
voit surgir de nouveaux. Les tablissements publics consacrs  l'art se
sont levs  un degr de prosprit auquel, jusqu'ici, ils n'avaient
jamais pu atteindre. Quinze fois par mois, pendant toute la saison
d'hiver, le Thtre-Italien encaisse des recettes qui lui ont permis
d'lever les moluments de ses chanteurs  un taux incroyable et presque
fabuleux. A chaque reprsentation o la danse n'usurpe point la place de
la musique, la vaste salle de l'Opra s'emplit jusqu'au comble, et
refuse parfois des spectateurs. L'Opra-Comique, bien que, le plus
souvent, il mette sur le march musical des denres d'une valeur
moindre, n'en trouve pas pour cela moins de consommateurs. Quant aux
concerts du Conservatoire, tout le monde sait de reste qu' moins de s'y
tre abonn il y a cinq ou six ans, il est  peu prs impossible d'y
pntrer aujourd'hui.

Rien de moins tonnant, aprs tout, que cet immense concours. Quiconque
a pu assister une fois seulement  ces harmonieuses solennits dont la
salle de la rue Bergre est le thtre, quiconque a pu juger par
lui-mme du magnifique dveloppement de sonorit que produit cet
orchestre, de l'ensemble merveilleux qui y rgne, de l'habilet
mcanique de chaque excutant, de l'ardeur qui les anime tous, du got,
de l'intelligence et du sentiment profond des beauts de l'art qui
distinguent leur chef habituel, ne peut douter qu'on n'entende au
Conservatoire de Paris ce qu'on ne saurait entendre dans aucune autre
ville du monde. Les Allemands les plus disposs  vanter leur patrie
reconnaissent cette supriorit: aucun n'a jamais dissimul son
tonnement et son admiration. Ils auraient d'ailleurs assez mauvaise
grce  le tenter, car c'est surtout au service de leurs grands hommes
que nos excutants se plaisent  mettre leur habilet, leur verve et
leur nergie. La ferveur soutenue de leur culte pour Haendel, Gluck,
Haydn, Mozart, Beethoven et Weber, n'est-elle pas le plus digne hommage
que la France ait jamais pu rendre  l'Allemagne?

La musique italienne triomphe  la salle Ventadour comme la musique
allemande au Conservatoire. A aucune poque le Thtre-Italien n'avait
attir une pareille affluence; non que Mario ait remplac Rubini, ou
mme que Rubini ait d faire oublier Donzelli et Garcia; non que
mademoiselle Grisi, brillante et chaleureuse cantatrice pourtant, se
soit leve jamais au niveau du gnie fougueux de la Malibran, ou
qu'elle ait atteint la perfection continue et idale de la Pasta; non
que la musique soit en progrs dans la Pninsule, et que les imitateurs
de Rossini ne nous donnent lieu de regretter plus amrement chaque jour
le silence obstin de leur matre; mais les artistes d'aujourd'hui
recueillent le fruit des travaux de leurs devanciers. Grce  tous les
chanteurs de gnie qui se sont succd sans interruption de 1810  1830,
et grce surtout  Rossini, le thtre Ventadour est  la mode et y sera
longtemps. Quand on aura cess d'applaudir par enthousiasme les
interprtes actuels de l'art italien, on les applaudira encore par
habitude, et Tamburini et Lablache pourront terminer doucement leur
carrire au bruit d'hommages posthumes et d'acclamations rtrospectives.

Lablache, aprs tout, Tamburini, madame Persiani, madame Viardot-Garcia,
Mario, ne sont pas des artistes d'un mrite ordinaire. Lablache a t
l'une des premires basses-tailles de l'Italie  l'poque ou l'Italie
tait le plus riche en chanteurs. Madame Persiani, fille de Tacchinardi
et son lve, ne dment pas son origine, et se montre en tout point
digne de son matre. Il n'y a jamais eu d'excution plus correcte, plus
dlicate, plus fine, plus lgante, souvent mme plus hardie que la
sienne. Quel dommage qu' cette incontestable perfection elle ne joigne
pas, dans certains cas, un peu plus de chaleur! Quant  Mario, il gagne
tous les jours, et tout rcemment encore il vient de faire, dans le rle
d'Othello, un pas immense.

On ne saurait contester d'ailleurs  l'administration du Thtre-Italien
une grande activit, un dsir sincre de satisfaire le public et de le
tenir au courant de la marche que suit l'art en Italie. En deux saisons,
plusieurs ouvrages anciens, peu connus ou mme oublis, ont t repris
avec succs: le _Cantatrici Villane_, par exemple, et _le Turc en
Italie_. Quatre opras nouveaux ont t reprsents: _la Vestale_, de
Mercadante, _Saffo_, de Pacini, _Linda di Chamouni_ et _Don Pasquale_,
de Donizetti. Cette dernire partition a t compose expressment pour
Paris: puisse le succs qu'elle a obtenu engager MM. les directeurs du
Thtre-Italien  renouveler souvent cette preuve! On a pu constater
que l'auteur fcond, mais un peu nglig, de _Lucrezia_ et de _Linda di
Chamouni_ s'tait montr cette fois plus soucieux de sa rputation, et
plus difficile dans le choix de ses ides. Le Thtre-Italien de Paris
est un salon lgant, o l'on ne doit se prsenter qu'en toilette;
l'auteur de _Don Pasquale_ l'a compris, et ne s'en est pas mal trouv.

Aprs quelques tentatives avortes, l'Opra-Comique a rencontr enfin
une mine fconde: _la Part du Diable_ emplit quatre fois par semaine la
jolie salle Favart, et vingt reprsentations ne paraissent pas encore
avoir refroidi l'empressement du public. Plusieurs ouvrages nouveaux
sont prts ou ne tarderont pas  l'tre, un, entre autres, d'un
compositeur anglais dont on dit dj des merveilles avant de l'avoir
entendu: puisse-t-on continuer aprs! Le fait seul d'une partition
crite  Paris par un Anglais est par lui-mme assez singulier pour
piquer la curiosit publique, et c'est ce qui explique en grande partie
la facilit avec laquelle nos directeurs de thtre, hommes de
spculation avant tout, accueillent d'ordinaire les artistes trangers.
Quel imprsario refuserait un pome  un homme qui viendrait lui dire:
Monsieur je m'appelle Hoang-Pouf; je suis n  Macao, j'ai appris le
contrepoint et la fugue au Conservatoire de Pkin, et j'ai ddi trois
romances  la divine P-ku-su, seconde pouse lgitime du sublime
empereur de la Chine et de la Tartarie.--Comment, diable! mais c'est,
Monsieur, un trop grand honneur que vous me faites! Quoi! Monsieur est
Chinois! voil une chose bien extraordinaire! Comment peut-on tre
Chinois?

Tout se dispose  l'Opra pour la premire reprsentation de _la Dmence
de Charles VI_. En attendant ce jour pnible et glorieux de
l'enfantement, l'Opra chme un peu, et se repose, et vit de rgime,
prcaution raisonnable, et que nous ne saurions dsapprouver. Nous
venons de dire par avance le nom de l'enfant qui doit natre, faut-il
dire aussi le nom de son pre, ou plutt de ses pres?... un opra bien
constitu a toujours deux pres, et souvent il en a trois. Nous pouvons
faire cette rvlation sans tre indiscrets. L'auteur des _Enfants
d'Edouard_ et l'auteur de _la Juive_ prtendraient en vain 
l'incognito; leur nom brille entour d'une aurole trop lumineuse. Ils
voudraient se cacher qu'ils ne le pourraient pas.

A bientt donc _la Dmence de Charles VI_. L figureront tout ce que
l'Opra renferme d'acteurs et de chanteurs remarquables. Duprez,
Barroilhet, Poultier, madame Dorus, madame Stoltz; l brilleront sans
doute de nouveaux chefs-d'oeuvre de MM. Sachan et Desplchin, Cambon et
Philastre, grands artistes, et qui ne sont pas les moins solides
colonnes de

                         ......Ce pillais magique.
        O les beaux vers, la danse, la musique,
        L'art de tromper les yeux par les couleurs,
        L'art plus heureux de sduire les coeurs,
        De cent plaisirs, font un plaisir unique.

[Illustration: Partition musicale.]




[Illustration: La duchesse d'Orlans.]

Sur la route de Berlin  Hambourg, presque  l'entre de la riche et
fconde principaut du Mecklembourg, s'lve une petite ville qui
surprend et charme le voyageur: c'est Luidwigslust, l'une des plus
jolies et des plus attrayantes villes de l'Allemagne. Luidwigslust
n'tait encore, vers le milieu du sicle pass, qu'un rendez-vous de
chasse. En 1756, le grand-duc Frdric vint s'y tablir avec sa cour. Il
construisit un chteau, une glise, une enceinte de maisons pour ses
officiers et plusieurs rues larges et lgantes.

Le grand-duc Frdric-Franois continua l'oeuvre de ses prdcesseurs.
Il dcora le chteau, il embellit le parc. Il avait le got des sciences
naturelles et des arts, et il forma peu  peu une collection de
tableaux, de minralogie et de coquillages qui mrite d'tre visite.
Luidwigslust, ainsi favorise par deux souverains, devint en peu de
temps une ville remarquable. Rien de plus frais que l'aspect de ses
maisons btie  la manire hollandaise, de ses rues bordes de deux
larges trottoirs et ombrages par une double haie de tilleuls; rien de
plus gracieux que la vue du chteau avec sa limpide cascade qui tombe
sous ses fentres, et son prau couronn d'une enceinte d'habitations et
termin par l'glise.

[Illustration: La duchesse d'Orlans.]

C'est dans cette riante rsidence des princes et de la noblesse du
Mecklembourg que la princesse Hlne, duchesse d'Orlans, est ne. Son
pre tait le grand-duc hrditaire Louis-Frdric, me tendre et
gnreuse, coeur droit et lev. Son nom est vnr et aim dans tout le
pays. Sa mre tait la jeune duchesse Caroline de Saxe-Weimar; on m'a
montr dernirement son portrait dans le chteau hrditaire de ses
aeux: c'est une figure pleine d'une beaut touchante et d'une admirable
intelligence. leve  Weimar dans la grande poque littraire qui a
illustr cette ville, au sein de cette cour potique immortalise par
les noms de Goethe et de Schiller, au milieu de tous ces hommes
distingus de l'Allemagne et des contres trangres qui se groupaient
avec orgueil sous le patronage affectueux de ses parents, la princesse
Caroline se fit remarquer par les plus charmantes qualits de l'esprit
et du coeur. Les habitants de Weimar la nommaient leur ange tutlaire,
et un crivain allemand qui l'a vue natre et grandir a dit, en parlant
d'elle: _Es war ein himmlisches Gemth_ (c'tait un caractre
cleste)[1].

[Note 1: Roemer. Mittheillungen uber Goethe.]

Par son pre et par sa mre, madame la duchesse d'Orlans devait ainsi
tre dote de tout ce qui grave le nom des princes dans le coeur des
peuples, de tout ce qui ennoblit leur mmoire aux yeux des artistes et
des potes; par leur origine, elle se trouvait allie aux plus
anciennes, aux plus puissantes familles de l'Europe septentrionale. Un
prince du Mecklembourg a rgn sur la Sude; un autre, le vaillant
Rurik, a conquis et subjugu une partie de cet immense empire soumis
aujourd'hui  la domination absolue des Romanow. Les gnalogistes font
remonter jusqu'aux temps les plus reculs l'histoire des princes du
Mecklembourg, et rpandent ses ramifications  travers le Nord entier.
Tout rcemment, le savant Finn Magnussen a tabli, par une filiation de
plusieurs sicles, leur parent avec Regnar Lobrock, le hros
merveilleux des traditions Scandinaves.

Cependant un grand malheur planait sur ce berceau entour de tant
d'clat et de tant de vertus. Madame la duchesse d'Orlans n'avait que
deux ans lorsque sa mre mourut. Son pre se remaria, le 3 avril 1818,
avec la princesse Auguste de Hesse-Hombourg. Dix-huit mois aprs, la
mort enleva ce prince aux voeux de son pays,  l'amour de ses enfants.
Madame la duchesse d'Orlans avait dj perdu un jeune frre; il lui en
restait un qu'elle aimait tendrement:  l'ge o il donnait  sa
famille,  son pays, les plus riantes esprances,  l'ge o il se
prparait  continuer le gouvernement paternel de ses anctres, elle le
vit languir, s'teindre, et reut en 1834 son dernier soupir.

Dans le parc du chteau de Luidwigslust, au milieu d'une enceinte de
htres, on aperoit une chapelle d'une construction simple et imposante.
C'est l que reposent, sous une vote claire par un jour mystrieux,
ces touchantes victimes d'une mort prmature. Une ide d'esprance se
mle encore au sentiment de deuil et de regret qu'veille l'aspect de
ces tombeaux. La vote qui les recouvre est bleue et parseme d'toiles
comme l'azur du ciel dans une belle nuit d't, et l'inscription place
au-dessus de la porte parle du bonheur de ceux qui, aprs s'tre quitts
dans cette vie, se runiront dans un autre monde. Cette chapelle est
pour les fidles Mecklembourgeois un lieu de plerinage. Le jour ou je
la visitais, une pauvre vieille paysanne des environs de Schwerin y
entrait aprs moi, les mains jointes, la tte baisse, le visage
recueilli. Elle priait, et dans sa prire elle associait le pass 
l'avenir, le nom de ceux qui n'taient plus  l'image de ceux qui
vivaient encore.

La Providence, en enlevant  madame la duchesse d'Orlans ses plus
douces et ses plus saintes affections, lui donna, dans la dernire
pouse de son pre, un appui compatissant, une mre d'une tendresse
profonde et d'un dvouement infatigable; noble coeur, clair tout jeune
par l'adversit, ouvert  la souffrance des autres par ses propres
souffrances, lev et fortifi par l'amour du bien et le sentiment du
devoir; noble femme, condamne dans ses plus beaux jours  prendre le
douloureux voile des veuves, habitue de bonne heure  chercher dans les
pratiques de la foi un soutien contre les calamits de ce monde et dans
les trsors de l'tude une joie plus vraie, plus fructueuse que celles
qui naissent de la fortune et du pouvoir. C'est elle qui a lev madame
la duchesse d'Orlans,  l'aide de quelques matres choisis et d'une
gouvernante excellente; c'est elle qui, par ses soins incessants, par
son affection sans bornes et ses intelligentes leons, a dvelopp les
dons prcieux que le Ciel avait faits  la jeune princesse; c'est elle
qui l'a guide pas  pas dans la vie, dans ses premires lectures et ses
premires penses, profitant de toutes les circonstances pour donner un
juste essor  son esprit et un pieux lan  son me: c'est elle qui
l'accompagna en France au jour de ce royal mariage, si splendide, hlas!
et sitt envelopp de deuil, et celle qui, en apprenant une effroyable
catastrophe, accourut en toute hte du fond de l'Allemagne pour lui
apporter les consolations de sa pit et l'appui de sa tendresse.

Madame la grande-duchesse douairire a pass  Luidwigslust, avec sa
fille adoptive, vingt annes d'une vie de recueillement, d'instruction,
d'une vie toute remplie de bonnes oeuvres et de gnreuses penses. Elle
habitait une des maisons que le prince Frdric avait fait construire le
long de la verte pelouse qui s'tend jusqu'au parvis de l'glise. Elle
connaissait la plupart des habitants de la rsidence grand-ducale, les
pauvres aussi bien que les riches, et s'associait  leurs intrts, 
leurs dsirs. Elle tait souvent leur patronne, leur conseil, leur
soutien, et enseignait  sa fille la douceur de ces actes d'humanit et
de sympathie. Une partie de ses jours se passait ainsi  veiller au
bien-tre de ceux qui l'entouraient. Le reste tait consacr  des
runions choisies,  d'utiles lectures,  des tudes d'art, de
littrature, d'histoire,  des promenades instructives dans un jardin
botanique que Madame la grande-duchesse a cr elle-mme, et o elle a
rassembl les plantes les plus curieuses et les fleurs les plus rares.

Parfois, au retour de l't, les deux princesses, abandonnant pour
quelque temps leur silencieuse retraite, s'en allaient visiter ensemble
quelques-unes des plus riantes contres et des villes les plus
remarquables de l'Allemagne. Elles s'arrtaient  Berlin,  Leipzig, 
Weimar, tudiant les souvenirs, observant les monuments, et
s'entretenant avec les hommes les plus distingus des lieux o elles
passaient. Qui ne comprend les effets qu'une telle ducation devait
avoir? Aussi, celle qui l'avait entreprise avec tant d'intelligence et
qui l'a continue avec tant d'amour n'a-t-elle pas t trompe dans son
espoir, et il y a long-temps qu'elle est rcompense de ses tendres
leons par le succs qu'elle en a obtenu.

Il faut avoir t en Allemagne, il faut s'tre arrt dans le
Mecklembourg pour savoir quel profond sentiment de respect et
d'affection madame la duchesse d'Orlans a laiss dans le coeur de tous
ceux qui l'ont connue. Depuis qu'elle a quitt Luidwigslust, toute la
population de cette ville a les yeux tourns de notre ct. On s'est
abonn aux journaux franais, on attend les nouvelles de Paris avec
impatience. Ds que le courrier arrive, la premire feuille que l'on
dploie, la premire colonne que l'on cherche est celle o l'on espre
lire le nom de la jeune duchesse. Chacun la suit avec une tendre
sollicitude dans son sjour en France, et chaque famille parle d'elle
comme d'un enfant chri qui est loin et que l'on voudrait bien revoir.
Par suite de cet amour, que le temps n'a pas affaibli, que l'absence n'a
pas altr, on aime le pays qui l'a adopte, on voudrait le voir
toujours heureux, puissant, paisible; car, dans la pense des bons
habitants de Luidwigslust, les destines de la France se lient  celle
de la jeune princesse. Nulle part on ne fait de voeux plus ardents pour
la gloire et la prosprit de notre patrie, et nulle part celui qui
vient de la France ou celui qui y retourne n'excite plus d'attention.

Les gens du peuple ont pour la princesse, qui a grandi sous leurs yeux,
la mme vnration et le mme dvouement. Ils ne peuvent, dans leur
ignorance, suivre ses destines comme ceux qui connaissent l'histoire
des contres trangres et lisent les journaux. Ils la voient toujours
telle qu'ils l'ont vue autrefois, quand elle traversait avec son
heureuse gaiet, son regard bienveillant et sa parole affable, les rues
et le parc de Luidwigslust. Un jour j'avais pris une voiture de louage
pour me conduire de Luidwigslust  Schwerin. Le long du chemin, je
causais avec le cocher, bon et honnte vieillard, qui m'intressait par
la franchise de sa physionomie et la navet de ses rcits. Aprs lui
avoir parl des traditions populaires de son pays, du chteau de
Schwerin et des digues de Duberan, je lui demandai s'il avait connu
madame la duchesse d'Orlans. Il baissa la tte  cette question, et
garda quelques instants le silence comme un homme frapp d'un nom
inusit qui cherche  claircir dans son esprit une ide un peu confuse,
puis tout--coup me regardant avec un sourire de joie: Ah! notre
Hlne! s'cria-t-il (_unser Helena_), si je la connais! je le crois
bien, moi qui l'ai vue toute petite passer tant de fois devant ma
maison, et ma femme et mes enfants aussi la connaissent bien, et
pourraient vous dire comme on l'aime dans le pays. Mais voyez-vous, ce
nouveau titre que vous lui donnez troublait ma mmoire. Nous savons
qu'elle est  prsent une duchesse de France, et pourtant nous ne
pouvons lui donner un autre nom que celui qu'elle portait parmi nous.
C'est notre Hlne de Mecklembourg, quoi qu'il arrive. Et l-dessus, le
digne vieillard se mit  me raconter tout ce qu'il savait de l'enfance
de la princesse, des actes de bont, de commisration qui l'avaient
rendue chre  toute la contre, et son rcit durait encore au moment o
nous arrivions prs des arceaux gothiques du vieux chteau de Schwerin.

A Weimar, o madame la duchesse d'Orlans a pass  diverses reprises
plusieurs mois, depuis le palais de son oncle grand-duc jusqu' la
demeure du plus obscur bourgeois, tout le monde la loue et la bnit.
L'affection que les habitants de cette ville avaient voue  sa mre,
ils l'ont reporte sur sa noble fille, et quand parmi eux je venais 
prononcer son nom, il veillait de toutes parts un accent d'amour et de
reconnaissance. Notre ange tutlaire ne nous a pas quitts, me disait
une fois un ancien ami de Goethe; notre princesse Caroline vit encore au
milieu de nous; elle revit avec toute sa grce et sa bont dans son
Hlne, qui nous appartient autant qu'au Mecklembourg.

Madame la duchesse d'Orlans justifie cette constance d'affection par la
fidlit qu'elle a conserve  ceux qu'elle a jadis connus et apprcis.
En adoptant de coeur et d'me la France, elle n'a point perdu le
souvenir de sa terre natale. De loin, elle vit encore par la pense dans
sa chre Allemagne. Elle s'intresse  ses progrs,  son bien-tre.
Elle suit d'un regard attentif le sort de toutes les personnes qu'elle a
aimes. Elle prend part  leur bonheur, elle compatit  leurs
souffrances, et leur envoie tour  tour, avec la promptitude aile d'une
gnrosit ardente un tmoignage de sympathie, un encouragement, une
consolation. Pendant que j'tais  Weimar, un artiste distingu mourut,
et la premire lettre de condolance que reut sa veuve plore tait de
madame la duchesse d'Orlans. Une autre femme s'en allait en Italie
chercher, sous un ciel plus doux, un remde  une maladie de langueur,
et sur sa route, dans chaque ville, les ordres de madame la duchesse
d'Orlans avaient prvenu son arrive, et des agents officieux venaient
avec empressement lui offrir leurs services.

Dirai-je maintenant quels sentiments l'auguste princesse a inspirs dans
le pays qui est devenu sa seconde patrie? Ah! la France entire le sait,
et je n'ai rien  apprendre de ses vertus  ceux qui l'ont vue traverser
une partie de nos provinces,  ceux qui chaque jour dcouvrent  Paris
les nobles actions que sa modestie cherche  voiler et que la
reconnaissance rvle.

Ds son enfance, madame la duchesse d'Orlans tudiait notre histoire et
notre littrature; elle parlait notre langue en mme temps qu'elle
apprenait  parler sa langue maternelle, et quand elle a franchi la
frontire d'Allemagne, et quand elle a pos le pied sur le sol de
France, au milieu des populations joyeuses et empresses de la voir, le
pays o elle entrait ainsi pour la premire fois n'tait point pour elle
un pays tranger. Elle en connaissait depuis long-temps les jours de
gloire et de malheur, les richesses et les illustrations. Elle arriva
parmi nous comme une fille de France attendue depuis long-temps. Elle se
dvoua aux voeux, aux intrts de notre nation, en mme temps que la
nation se dvouait  elle.

Qui ne se souvient encore de ces ftes solennelles de Fontainebleau, o
elle apparut avec tant de charme et de dignit, o un ministre d'Etat
disait en la voyant gravir d'un pas majestueux les marches de l'escalier
du chteau: On nous avait annonc une princesse, c'est une reine qui
nous arrive. Qui ne se souvient de ces soires du pavillon Marsan, o
madame la duchesse d'Orlans accueillait si gracieusement avec son
auguste poux les hommes distingus par leur naissance et les hommes
distingus par leur caractre ou leur talent, les hauts fonctionnaires
du royaume et les potes, les dputs du peuple et les artistes?

Hlas! un affreux malheur, un malheur qui a retenti comme un coup de
foudre dans l'Europe entire a mis fin  toutes ces ftes,  toutes ces
runions si belles et si intelligentes; mais Dieu veille encore sur ceux
qu'il a si cruellement frapps, et la France contemple avec
attendrissement la jeune princesse qu'un grand devoir soutient entre un
deuil ternel et un espoir puissant, entre sa douleur d'pouse et ses
consolations maternelles, entre les regrets du pass et les promesses de
l'avenir.

 X. M.




Espartero.

Les destines de l'Espagne sont depuis plusieurs annes  la merci d'un
soldat de fortune, que les circonstances et la force du sabre ont port
au faite du pouvoir et des honneurs. Don Baldomero Espartero, comte de
Luchana, duc de la Victoire, duc de Morella, grand d'Espagne de 1re
classe, gnralissime des armes espagnoles et prsident du conseil de
rgence, c'est--dire  peu de chose prs roi d'Espagne, est n en 1793,
 Granatula, petit village de la province de la Manche. Il tait le
neuvime enfant d'une famille pauvre: son pre tait charron, d'autres
disent charretier. Destin de bonne heure  l'tat ecclsiastique, il
entra dans un couvent pour y faire ses tudes. C'tait au moment o
Napolon envahissait l'Espagne, en 1808. Espartero avait alors seize
ans. Il prit part  l'lan gnral de la nation, et s'enrla comme
simple soldat dans un bataillon compos presque entirement d'tudiants
et de sminaristes. Bientt ce bataillon fut incorpor dans divers
rgiments. Espartero, qui s'tait distingu par sa bravoure, fut reu
dans l'cole militaire tablie dans l'le de Lon. Il en sortit avec le
grade de sous-lieutenant; mais la guerre contre Napolon tait termine,
et comme il avait pris du got pour la carrire militaire, il obtint de
faire partie d'une expdition que l'on dirigeait contre les colonies
espagnoles insurges de l'Amrique du Sud.

Il commena par gagner la faveur du gnral don Pablo Morillo, qui
l'attacha  sa personne, et, sa bravoure trs-relle aidant, il fit
rapidement son chemin. Dans diverses rencontres, Espartero fit preuve
d'une rare intrpidit, et fut bless plusieurs fois. A la fin de la
campagne, en 1821, Espartero tait arriv au grade de colonel. La
passion du jeu dvorait l'arme d'expdition, et Espartero la partageait
dans toute sa fureur Beau joueur, heureux autant qu'on peut l'tre, avec
un caractre qui tait un mlange d'nergie, d'apathie et de ruse,
Espartero se fit par le jeu une fortune considrable, et, chose rare,
point d'ennemis: d'ailleurs, il s'tait prpar  rpondre aux
mcontents et aux mauvais propos. Personne dans l'arme n'tait plus
adroit au maniement de toutes les armes: au couteau, au sabre et au
pistolet. Espartero est demeur depuis un joueur effrn; le jeu est
l'occupation de tous les moments dont il peut disposer, et on assure que
durant les fameuses ngociations de Bergara, les deux rivaux, Espartero
et Maroto, qui s'taient connus dans la guerre d'Amrique, se
runissaient toutes les nuits dans une ferme, et dcidaient, les cartes
 la main, au trezillo, les clauses de la convention et les destines de
l'Espagne. Cette expdition d'Amrique a t la source de l'lvation
d'Espartero. Le jeu lui donna une existence indpendante; les mmes
prils courus, les liens forms dans les camps et sur les champs de
bataille, la conformit de gots et de situation lui fit des amis, et
lui prpara de futurs appuis. En effet, tous les officiers qui avaient
pris part  cette guerre d'Amrique, de 1815  1824, formrent,  leur
retour en Espagne, une sorte de confrrie. Le ddain des vieux soldats
de la guerre de l'indpendance leur donna le nom hroque d'_Ayacuchos_,
en mmoire de la dsastreuse capitulation d'Ayacucho, qui mit fin  la
guerre en mme temps qu' la domination espagnole en Amrique. Ils sont
de tout temps rests trs-unis, bien que la fortune et les vnements
les aient disperss et enrls la plupart sous des drapeaux opposs dans
la guerre civile.

Espartero fut charg de rapporter en Espagne les drapeaux conquis dans
la campagne, et reut en rcompense le grade de brigadier. Envoy au
dpt de Logrono, il fit la connaissance de la fille d'un riche
propritaire du pays, et l'pousa malgr la volont de son pre. Jusqu'
la mort de Ferdinand VII, Espartero resta obscur dans une garnison; il
en sortit  ce moment pour se dclarer en faveur d'Isabelle II, et ds
que la guerre civile eut clat, il demanda  passer dans l'arme du
Nord, et fut nomm commandant-gnral de la province de Biscaye.
Espartero n'y fut pas heureux, et fut battu plusieurs fois par
Zumalacarreguy; mais, comme il avait toujours pay de sa personne et que
sa bravoure tait reconnue, cela ne l'empcha pas de devenir
successivement marchal-de-camp et lieutenant-gnral. Quand les
vnements de la Granja dcidrent le gnral Cordova  donner sa
dmission et  se retirer en France, l'arme tait dans un tel tat
d'indiscipline et de dissolution, qu'Espartero tait le seul capable de
prendre sa place. Un dcret du 17 septembre 1836 le nomma gnral en
chef de l'arme d'oprations du Nord, vice-roi de Navarre et
capitaine-gnral des provinces basques.

Sur ce nouveau thtre, Espartero montra les plus heureuses qualits
d'un chef de parti, c'est--dire de ngociateur et de temporisateur,
plus que les qualits d'un homme de guerre. Les circonstances, il faut
le reconnatre, l'ont bien servi; mais aussi il a su en tirer bon parti,
ce qui est peut-tre le plus grand loge que l'on puisse faire d'un
gnral dont la mission est de conduire  bonne fin une guerre civile.
Au moment o Espartero prit le commandement en chef de l'arme
espagnole, Zumalacarreguy n'tait plus; l'impulsion vigoureuse qu'il
avait imprime au mouvement insurrectionnel s'tait teinte au milieu
des mesquines ambitions, des rivalits et des dissensions intestines qui
remplissaient le camp de don Carlos. Les Navarrais, fatigus d'une
guerre ruineuse, se lassaient de mettre la dfense de leurs privilges
au service de la cause du prtendant. D'un autre ct, le gouvernement
espagnol, reconnaissant enfin la gravit de la rvolte carliste, s'tait
dcid  en finir  tout prix avec la guerre civile, et  y consacrer
toutes les ressources disponibles. Fort de ces avantages que n'avaient
pas eus ses prdcesseurs, Espartero profita de ces chances de succs.
D'abord il commena par rorganiser l'arme espagnole, indiscipline et
dmoralise. Manquant de vivres et de solde, agite par le souffle
rvolutionnaire qui enflammait tous les esprits, cette arme, affame
souvent, toujours mcontente, dposait, assassinait ses gnraux, se
livrait  tous les excs sans aucun frein, et faisait la moiti des
succs de l'insurrection. Une victoire signale remporte  Luchana,
avec le secours, il est vrai, de cent cinquante artilleurs anglais,
rendit le courage et la confiance  ses soldats. Cette victoire, qui
amena la dlivrance de Bilbao, est le plus beau succs militaire
d'Espartero, et lui donna son premier titre de comte de Luchana. Aprs
cela, Espartero s'occupa de rtablir la discipline dans son anne, et il
procda avec cette vigueur momentane, qui est un des traits de son
caractre. Deux gnraux avaient t assassins par leurs propres
soldats, Saarsfield et Escalera; il dissimula d'abord l'horreur que lui
inspiraient ces atroces attentats, attendit d'avoir gagn par des succs
la confiance de l'arme, et, quand il se crut assur de l'obissance, il
punit les coupables avec un appareil aussi inattendu que hardi, et
capable de frapper l'imagination des soldats.

Le 30 octobre 1837, en passant  Miranda del Ebro, il fait ranger son
anne en bataille, se place au milieu du carr form par les troupes,
leur fait sentir par quelques paroles nergiques l'normit du crime
commis contre les deux gnraux assassins. Aussitt aprs dix soldats,
reconnus pour les auteurs de la mort d'Escalera, sont tirs des rangs;
on leur administre les secours de la religion, et Espartero les fait
fusiller sous les yeux de l'arme, qu'il fait ensuite dfiler devant les
cadavres. Dix jours aprs, arriv  Pampelune--c'tait aussi le lieu o
l'autre gnral avait t tu--il fait former ses troupes en carr sur
les glacis de la citadelle, et les menace de les faire dcimer si les
coupables ne lui sont pas immdiatement dsigns. Douze soldats sont
forcs par leurs camarades de sortir des rangs. Dans le mme moment
arrivait le colonel Lon Iriarte, qu'on avait envoy chercher; ds
qu'Espartero l'aperoit, il lui dit  haute voix. Le public croit que
votre seigneurie est coupable de l'assassinat de Saarsfield.--Je suis
innocent, mon gnral, rpond Iriarte.--Si vous l'tes, rpond
Espartero, je m'en rjouirai; si vous ne l'tes pas, dans deux heures
votre seigneurie aura rendu compte  Dieu. Une table et des siges sont
apports; le conseil de guerre entre en sance; les prvenus sont
interrogs, condamns et fusills  la vue de toute l'arme.

Mais en mme temps qu'Espartero frappait son arme par ces actes de
vigueur, il employait toutes sortes de moyens pour se concilier
l'affection de ses troupes. Aucun gnral ne s'est montr plus soucieux
que lui du bien-tre de ses soldats, fatiguant les ministres de ses
rclamations pour la paye, la nourriture, l'habillement et le
recrutement de l'arme.

Cela fait, Espartero revint  son systme de temporisation, et de coups
dcisifs lorsque l'occasion se prsentait favorable. Ds le
commencement, il s'tait imagin que la guerre pourrait se terminer par
une transaction, et autant qu'il l'avait pu, il avait entretenu sur ce
sujet des correspondances avec les chefs carlistes qu'il croyait plus
accessibles que d'autres  ces ides. L'arme du prtendant n'tait pas
plus discipline que ne l'tait celle du gouvernement de la
reine-rcente avant que le commandement en et t remis  Espartero.
Par un de ces mouvements qui se sont prsents tant de fois dans ces
armes, Maroto tait devenu gnral en chef des forces carlistes. Maroto
tait un ancien compagnon d'armes d'Espartero; il avait fait partie de
l'expdition d'Amrique, et ds lors ce dernier ne douta plus du succs
de ses plans. Des ngociations s'ouvrirent entre les deux gnraux; de
part et d'autre elles furent conduites avec une extrme rserve, et
naturellement il s'ensuivit une suspension dans les hostilits.
Cependant Espartero, qui ne recule jamais devant un acte de vigueur
lorsqu'il le croit utile  ses intrts, rsolut de presser par une
victoire la conclusion des ngociations qui tranaient en longueur
depuis plusieurs mois. Les carlistes s'taient retranchs dans des
positions formidables, qui leur permettaient de faire des incursions en
Castille; Espartero, par un coup de main, s'en empara  la tte de
trente mille hommes, dans les derniers jours de mai 1839. Ce fut 
l'occasion de cet vnement qu'il fut nomm grand d'Espagne et duc de la
Victoire. Une suite non interrompue de succs dcida la droute de
l'arme carliste, et, le 29 aot de la mme anne, la guerre qui depuis
sept ans dsolait trois provinces fut termine par la convention de
Bergara. Quinze jours aprs, don Carlos passait en Franco. Au printemps
suivant, Cabrera tait forc d'y chercher un refuge, et la pacification
de l'Espagne tait acheve.

Telle a t, en rsum, la vie militaire d'Espartero. Comme nous l'avons
dj dit, il s'est montr temporisateur habile plutt que grand gnral;
mais si on a pu l'accuser de timidit, du moins il n'a pas t vaincu,
et jamais ses succs n'ont t suivis d'un revers. Il a march au but
vers lequel il tendait lentement, srement, et, dans la situation,
c'tait peut-tre le meilleur parti  prendre, sinon le seul. Il faut
ajouter que peut-tre ce systme lui tait dict par son esprit, dont la
qualit la plus remarquable est le bon sens et le jugement, autant que
par son temprament et sa sant. Froid, flegmatique, cette disposition 
l'indolence tait sans doute augmente en lui par une inflammation
chronique  la vessie, qui le force de passer au lit la plus grande
partie de sa vie. Cette maladie ne lui permet pas de supporter la
moindre fatigue. Ses soldats racontent qu'ils l'ont vu souvent, dans les
longues marches, forc par la douleur de descendre de cheval et se
rouler  terre en poussant des cris. De mme sa conduite est un mlange
d'intermittences fivreuses et de longues priodes de marasme. Peut-tre
l'activit continue lui dplat-elle au moins autant qu'elle lui est
nuisible; mais ce n'est qu'en Espagne qu'un pareil gnral est possible
et qu'il a pu avoir des succs. Nous allons suivre maintenant Espartero
sur un autre thtre, celui de la politique.

A partir du moment o le gouvernement reprsentatif a t donn 
l'Espagne, ses partisans se sont diviss naturellement en deux grandis
fractions, celle des exalts et celle des modrs; les premiers,
nergiques, ardents, sont entrs hardiment dans les voies
rvolutionnaires, et veulent pousser l'Espagne le plus loin possible
dans les voies de la dmocratie; les seconds, au contraire, rsistent 
ce mouvement et se contenteraient volontiers d'un gouvernement modr,
mais ferme, et d'un rgime de libert sans licence Jusqu' cette heure,
ces deux partis se sont balances d'une manire  peu prs gale dans la
nation; mais les exalts, par leur activit et leur audace, l'ont
souvent emport sur les modrs, et leur ont maintes fois enlev par des
coups de main hardis le pouvoir que ceux-ci ressaisissent ensuite par
une lutte patiente. Les modrs ont eu leur plus ferme appui, jusqu' la
rvolution de septembre, dans le pouvoir royal et dans la reine
Christine; de plus ils comptent dans leur sein toute la noblesse, les
hommes prouvs par les affaires, tous les riches propritaires qui ne
sont pas carlistes, en un mot, tout ce qui, en Espagne, ressemble  une
bourgeoisie, c'est--dire qu'ils ont pour eux tous les intrts. Il
tait naturel que ces partis cherchassent un point d'appui dans les
puissances trangres les plus voisines, et qui depuis plusieurs sicles
ont le plus influ sur l'Espagne, je veux dire la France et
l'Angleterre. Les modrs tiennent pour l'alliance franaise, et cela
n'est pas tonnant, puisque le noyau de ce parti s'est form de tous les
hommes compromis autrefois dans l'occupation impriale, et qui, aprs le
retour de Ferdinand VII, ont t poursuivis pour la part qu'ils avaient
prise  ce gouvernement, dont ils regrettaient les tendances librales.
Ensuite, c'est sur l'exemple de la rvolution de 1830 qu'ils ont
recouvr un rgime libre et une constitution.

(_La suite et le portrait  un prochain numro._)




Promenade du Boeuf-Gras.

Voici le Boeuf-Gras! Majestueux animal, l'espoir de l'leveur et
l'orgueil du troupeau, il broutait nagure les grasses herbes de la
superbe valle d'Auge. Hlas! il ne se doutait pas alors, l'infortun,
du dangereux honneur que trop d'embonpoint devait attirer sur sa tte.
Gras ou maigre, il est vrai, il faut que tt ou tard le quadrupde
ruminant paie son tribut  l'abattoir. Mais, heureusement pour le
bouvier, cette vrit dsolante n'est point connue dans les herbagers.
Celui-l croissait donc dans sa navet et son innocence premire,
grossissant chaque jour vers sa perte. Ainsi, toujours les plus belles
choses ont le pire destin, et les plus nobles ttes, comme les plus
hautes cimes, appellent les coups de la foudre.

Lorsqu'il eut enfl  souhait, il fallut dire adieu aux odorants
sainfoins et aux vertes luzernes de la fertile Normandie pour
s'acheminer vers Poissy, o l'attendait le rigide et impatient aropage
des bouchers de Paris, runis  l'effet de choisir l'opime incarnation,
l'exubrant emblme du carnaval de l'an de grce 1843. A peine il a paru
qu'un long frmissement de surprise et d'admiration court parmi les
juges sanguinaires. Tout d'une voix, la double palme de la royaut et du
martyre lui est sur-le-champ dcerne. Il dpasse ses nombreux rivaux de
toute la longueur des cornes; il rendrait un quintal mtrique au plus
gigantesque d'entre eux; il sera donc le Boeuf, que dis-je? une
hcatombe aux modernes saturnales ou revit un instant le pass et o
s'agite le prsent sans un souci de l'avenir.

De tout temps le Boeuf-Gras fut cher  la bonne ville de Paris.
Autrefois on le sacrifiait vers l'quinoxe du printemps,  l'poque o
le soleil entre dans le signe vnr du Taureau. Sa tte massive
surmonte d'une branche de laurier-cerise, et portant sur sa croupe
charnue un jeune enfant vtu en Amour, qu'on nommait le _Roi des
Bouchers_, il parcourait la capitale aux bruyantes acclamations d'une
populace enthousiaste. Le jour de la promenade a chang, mais la joie
est reste la mme. Le gamin de Paris surtout a vou un culte au
Boeuf-Gras; il lui faut son Boeuf-Gras, sinon il est tout prt  dpaver
les rues et  renverser une dynastie. Lorsqu'il n'est pas sage, il
suffit, pour l'apaiser, de cette effroyable menace: Tu n'iras pas voir
le Boeuf-Gras!

Le grand jour vient enfin de luire. Boeuf-Gras, il faut marchera la
gloire,  la mort! Dj la voix enroue des colporteurs glapit dans tous
les carrefours, comme lorsqu'un condamn s'avance vers le supplice,
l'annonce du triomphe que suivra un invitable trpas. A ce cri, chacun
d'accourir sur le pas de sa porte et d'acheter _l'ordre et la marche_ du
Boeuf-Gras moyennant la modique somme de 5 centimes. C'est le
dimanche-gras, au matin, que commencent cet ordre et cette marche. Le
magnifique cortge s'aligne et s'branle, ainsi dispos:

Un peloton de municipaux  cheval:

Deux coureurs en costume du temps de Louis XIV... superbes cavaliers
qu'on dirait chapps  la toile de Vander Meulen;

Un tambour major, ses tambours, et les musiciens revtus de costumes de
la mme poque, et coiffes, les premiers de chapeaux, les seconds de
casques  plumes.

S'avancent ensuite,  cheval et en habit moderne:

M. l'inspecteur-gnral de la boucherie de Paris;

M. le sous-inspecteur;

L'leveur qui a nourri le superbe animal;

Le boucher qui a eu la gloire de l'acheter, et aura le profit de
l'abattre.

Aprs eux viennent aussi,  cheval:

Le matre des crmonies, personnage important, en costume de chevalier
de l'ordre de Jrusalem;

Deux hrauts d'armes, coiffs de chapeaux  la Henri IV, et portant des
tabars aux armes de la ville;

Puis viennent, sur deux files, trente-six cavaliers en costume du temps
de Charles VI, de Charles VII, de Franois Ier, de Henri III, de Louis
XIII et de Louis XIV, prcdant immdiatement:

Le grand-prtre, ou sacrificateur, en longue robe blanche qui bientt
sera pourpre, couronn de feuillage--sans doute de laurier-sauce--et
suivi d'un paysan breton ou bas-normand qui conduit.

LE BOEUF-GRAS, caparaonn d'un tapis en lambrequin, orn de chaque ct
d'une tte entoure de rinceaux: bride en lambrequin, banderole de
lambrequin faisant le tour de la croupe; lambrequin partout. Autour de
la tte que surmonte un magnifique panache, digne du plus beau
tambour-major de la banlieue, le Boeuf-Gras porte un diadme, insigne de
sa plantureuse et phmre royaut, rattach aux cornes par des
bandelettes. A droite et  gauche il est tenu par deux sacrificateurs,
qui portent des masses d'armes sur l'paule, et, par-dessus leur costume
antique des peaux de tigres dont la tte leur sert de coiffure.

Suit un nouveau peloton de garde municipale;

Et enfin le char, portant l'Olympe, s'avance majestueusement, tran par
quatre chevaux empanachs, emprisonns des pieds  la tte par un
immense caparaon sur lequel on voit un cusson barr, dont un angle
contient une tte de boeuf, et l'autre deux haches croises.

Mercure en postillon, ou un postillon en Mercure, est mont sur le
premier cheval de gauche.

L'attelage est conduit  grandes guides par la main vnrable du Temps,
orn de sa faux symbolique, et debout sur l'avant du char, que dcore
une tte de taureau en relief entoure de guirlandes ou festons.

Derrire lui se pressent, dans le quadrige antique, en avant d'un dais
lev  l'autre extrmit du char:

La ville de Paris, coiffe de la couronne murale

L'Abondance, orne de sa corne;

Apollon, qu'on ne s'attendait gure  voir paratre en cette affaire;
mais il ne faut pas oublier que ce dieu, en des temps de jeunesse
orageuse, a gard les boeuf chez Admete. Il tient sa lyre d'une main, et
semble quelquefois sous le coup d'un dlire qui n'est pas toujours
potique;

La desse Minerve, en mmoire sans doute de l'olympique coup de hache
auquel elle dut sa naissance;

Hercule, en souvenir du fameux coup de main qu'il donna au tyran Augias;

Et enfin Mars, le dieu-boucher.

Aux deux cts du dais dont nous avons parl, se tiennent, sur l'arrire
du char, la Folie grelottant, et Vnus tenant en main la pomme qu'un
jeune et beau bouvier lui dcerna jadis. Dignes compagnes de:

L'AMOUR, en ailes de pigeon, trnant sous le dais, avec son arc, son
bandeau, son carquois et ses flches classiques. N'oublions pas surtout
sa torche incendiaire, qui contraste d'une cruelle faon avec la
froidure mortelle dont ce pauvret parait transi sous son maillot couleur
de chair et sa tunique blanche. Ce n'est pas l cet Amour rose que nous
a retrac le pinceau des Boucher, des Vanloo et des Delatour. Il est
violet, l'infortun! Il se rvolte de temps en temps, et ses cris
troublent plus d'une fois la pompe solennelle du cortge. Pour le faire
taire, Hercule, qui lui a gard rancune depuis l'aventure d'Omphale, le
menace de sa massue. L'Amour. pouvant, redouble ses clameurs, et la
Folie perd son latin  lui parler raison.

[Illustration:]

C'est avec cette suite imposante que le puissant roi du carnaval s'offre
 l'admiration de ses nombreux sujets, le dimanche et le mardi-gras.
Durant la premire journe de cette marche triomphale, il va rendre ses
devoirs  M. le prsident de la Chambre des pairs, et  celui de la
chambre des dputs, le pouvoir parlementaire avant tout, puis  MM. les
ministres et les ambassadeurs des diverses puissances trangres qu'il
rgale d'une srnade, accompagne en faux-bourdon de ses augustes
musiciens. De l on se rend chez le boucher, heureux possesseur du
Boeuf-Gras, o tout le cortge prend part  une ample collation: pain,
viande et foin  discrtion. On reste  table jusqu'au soir, puis on
s'achemine rue de Bondy, chez le costumier, M. Deblin, qui a habill
tout l'Olympe. On dpose chez lui l'Amour, et le cortge continue son
chemin jusqu' l'abattoir. Le mardi-gras a lieu ordinairement la
prsentation du moderne boeuf Apis au chteau des Tuileries. Cette anne
il n'y a pas t reu. Il va ensuite rendre une visite  son concitoyen
et mule entrelard, le fameux Boeuf  la Mode de la rue de Valois, o
tout le cortge se livre  une nouvelle collation (hlas! l'infortun
n'en sera pas plus gras), tandis que les musiciens se relaient pour
jouer l'air de circonstance:

        O peut-on tre mieux
        Qu'au sein de sa famille?

Aprs avoir suffisamment ft et Bacchus et Comus, lesquels, bien
qu'absents, n'ont pas tort, comme on voit, les dieux remontent sur leur
char, les cavaliers sur leurs chevaux, et l'on mne le Boeuf-Gras chez
M. le prfet de la Seine, M. le prfet de police, et diverses autres
sommits administratives. Autrefois le Boeuf _viell_, comme dit
Rabelais, c'est--dire men par la ville au son des vielles ou des
violes, ne manquait jamais d'aller rendre visite  M. le premier
prsident, voire le simple prsident  mortier du parlement de Paris. Or
il advint, dit-on, qu'un jour M. Achille du Harlay ne s'tant point
trouv chez lui alors que le Boeuf-Gras venait de sonner  sa porte, le
cortge qui stationnait devant la grande grille du palais, et qui
s'impatientait d'attendre, gravit, y compris le boeuf, le grand
escalier, et alla chercher M. le premier dans le sanctuaire de la
justice. Une demi-heure durant, le boeuf se promena dans la salle des
Pas-Perdus, au grand bahissement de la basoche et des sergents, qui
oncques n'avaient vu plaideur de cette taille et de cet organe. Le boeuf
sortit enfin, je ne sais plus comment. Pendant tout le reste du
carnaval, il ne fut plus question, parmi les badauds de Paris, que de
l'ascension prodigieuse accomplie par l'oiseau de saint Luc.

Un des griefs populaires contre la rpublique franaise fut la
suppression du Boeuf-Gras, que Napolon, premier consul, rendit 
l'amour des Parisiens.

Cependant le triomphe touche  son terme; le malheureux boeuf, extnu,
essouffl, haletant, succombant sous le faix de sa gloire, achve
pniblement sa seconde promenade, qui sera, hlas! la dernire. Si les
prgrinations auxquelles il vient d'tre condamn devaient se prolonger
une semaine, du plus gras des boeufs qu'il tait, il en deviendrait le
plus maigre. Aussi songe-t-on  lui pargner, dans la personne de son
successeur, les fatigues de cette marche force, et il est srieusement
question de faire traner, l'anne prochaine, le Boeuf-Gras dans un char
qui sera tir par quatre boeufs maigres, ses rivaux efflanqus et
dsappoints. Ainsi rien ne manquera dsormais au triomphe: ni le _far
niente_ superbe et l'indolence du vainqueur, ni l'humiliation des
vaincus.

La journe est termine: le cortge la clbre en s'attablant autour
d'un festin pantagrulique, compos de toutes viandes de boucherie, o
se boivent et se mangent les largesses prodigues le mardi et le
dimanche-gras  la bovine majest. Quant  celle-ci, relgue maintenant
 l'table, elle rumine sur le nant des grandeurs et des joies
humaines, et elle n'attend plus que le coup fatal, et ce coup lui sera
port le surlendemain ds l'aurore!




Revue des Thtres.

[Illustration:]

Ce ne sont ni les thtres ni les salles de spectacles qui nous
manquent; nous sommes trs-riches dans ce genre-l. il y a mme des
esprits parfaitement senss et dignes de foi qui prtendent que nous
tombons dans la prodigalit. Voyez Rome, disent-ils; elle se corrompit
et se dgrada par l'abus des richesses; Rome, au temps de sa nulle
simplicit, tait saine, vigoureuse et forte; le thtre donne le mme
exemple que la grande rpublique. Quand il tait, pour ainsi dire, sous
le chaume, jouant aux chandelles dans quelque coin du Palais-Royal ou de
l'Htel de Bourgogne, il avait l'nergie de l'ge hroque et de fiers
lans de Cincinnatus: Corneille et Molire le conduisaient  la
conqute; aujourd'hui, qu'il tale son fard  la lueur des lustres et
possde des palais sur tous les points de la ville, il perd de plus en
plus de sa vertu et de sa beaut.

Dans les simples demeures de sa premire saison, les belles muses
habitaient avec lui: c'tait la comdie au fin sourire, qui lui rvlait
en riant les ridicules et les travers de l'espce humaine; c'tait la
tragdie drape dans les longs plis harmonieux de son manteau, qui lui
enseignait  donner une voix et un accent potiques  la
passion.--Entrez dans ces salles lgantes et illumines que le thtre
multiplie de tous cts, qu'y trouvez-vous pour charmer l'esprit ou pour
intresser le coeur? Le vaudeville parlant l'argot des lorettes dans une
veste de dbardeur; le mlodrame et le drame tuant le bon sens et la
langue dans les emportements de leur grossier pugilat. N'est-ce pas l,
en effet, une image de cette dcadence romaine que l'iambe du pote nous
montre s'abandonnant  toutes les dbauches du corps et de l'esprit? Le
vaudeville est  la comdie ce qu'taient, pour leurs glorieux anctres,
ces jeunes libertins qui affectaient de parler la langue des carrefours
et singeaient le ton des courtisanes. Et le drame, au point o le
matrialisme de la scne l'a pouss, ne rappelle-t-il pas ces Scipion et
ces Metellus, qui, trahissant les nobles enseignements de leurs pres,
se ruaient dans les violences de l'orgie et du cirque? Si la muse,
jetant sur nous un regard de compassion, n'avait point envoy une jeune
fille qui, renouant miraculeusement la tradition de l'art pur, a ramen
le public aux sources abandonnes, le thtre serait en proie tout
entier aux coups de poing littraires et  la cachucha, c'est--dire 
la violence et  la sensualit.

Il est curieux, il est affligeant de voir avec quel laisser-aller le
pouvoir favorise ce got brutal ou effront du thtre actuel: il lui
ouvre partout des voies nouvelles et lui fournit des moyens de se
satisfaire. Le pouvoir se conduit avec le thtre comme un tuteur qui
s'associerait aux dportements de son pupille: grce  ses complaisantes
concessions, le vaudeville corrompu et le drame corrupteur continuent
leur propagande; ils gagnent du terrain de jour en jour, pntrent dans
les quartiers les plus reculs et s'y btissent de petites citadelles
avec permission et privilge du roi. C'est ainsi que le quartier du
Panthon, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marcel, ont fini
par en tre infests. Le vaudeville et le drame ont chass du boulevard
du Temple toutes les innocentes rcrations; les dernire marionnettes
et la muscade ont disparu; la danse de corde n'a plus d'asile; madame
Saqui elle-mme, dtrne par l'invasion, a dpos son balancier. O
fragilit des danses humaines!

Qu'on ne se trompe pas sur notre pense; nous ne sommes point contraires
 la multiplicit des thtres: nous blmons la lgret ou la coupable
indiffrence qui prodigue les privilges dramatiques, sans y attacher
des conditions d'exploitation honorable et fconde. Le pouvoir concde
le droit de btir une salle de spectacle, et puis tout est dit: c'est un
magasin de couplets et de prose; dont il autorise l'ouverture, sans se
soucier si l'on y dbite de la bonne ou de la mauvaise marchandise.
Mettre une arme si dangereuse et si puissante aux mains du premier venu,
n'est-ce pas exposer la vie morale de la foule? Accorder sans garantie
de tels privilges, n'est-ce pas dlivrer des lettres de marque pour
courir sus impunment au got,  l'honntet, au bon sens et  la pudeur
publique?

Oui, sans doute, il faut des spectacles  cette ville immense; son
prodigieux accroissement, l'aisance la plus gnrale, multipliant le
besoin et le got des distractions, rendent ncessaire et justifient
cette augmentation des thtres et des reprsentations dramatiques; qui
pourrait surtout refuser aux classes laborieuses une part modeste dans
ces plaisirs de la fiction, que la vanit lgante et riche se procure
avec magnificence? L'ouvrier, aprs le travail de la journe, les aime
et les recherche. Si une fable plaisante excite sa gaiet et fait
clater le rire, ne lui envions pas cet oubli de sa rude vie; ce n'est
que l'oubli d'un instant; la ralit reprend son droit ds que la toile
est baisse; elle attend et ressaisit notre homme  la porte.

Mais gardons-nous de corrompre le peuple, sous prtexte de lui donner du
repos et de le distraire; ne le convions point  des plaisirs
empoisonns. Napolon avait une autre pense: il songeait  btir un
vaste thtre populaire, et  y donner en nourriture  la multitude les
chefs-d'ouvre de la scne franaise. Napolon connaissait le peuple, et
voulait encourager ses bons penchants. Le peuple, en effet, n'aime pas
les mauvais spectacles pour eux-mmes; il ne les prend que faute de
mieux. Aujourd'hui qu'on les lui prodigue sans scrupule,  quel drame
donne-t-il encore la prfrence? au drame qui excitera sa piti par la
lutte de la jeunesse et du malheur, de la passion et de la conscience,
et le thtre aim de la foule par-dessus tous s'appelle le
Cirque-Olympique, celui qui retrace les grandes journes de nos guerres
nationales et brle sa poudre en mmoire de nos temps hroques.

[Illustration: Thtre du Palais-Royal.--Dernire scne des
_Deux-Anes_.--Personnages: Raphal--Mlle Djazet, Agns--Mme Dupuis,
Martin Sainville.]

L'autorit n'y songe pas assez: une bonne et noble impulsion, manant
d'elle et donne aux thtres, finirait par amener les plus heureux
rsultats. Il ne s'agit point de tomber dans la pruderie et de monter en
chaire; les salles de spectacle ne sont pas faites pour y tablir des
maisons de pnitence; mais ne pas laisser pervertir la vive et charmante
gaiet de l'esprit franais par l'envahissement de la grossire licence;
mais arrter le drame  la limite ou il devient malfaisant et dangereux,
voil quel devrait tre le soin des gardiens grands et petits, placs en
vedette  l'entre du royaume dramatique; et remarquez qu'ils ont entre
les mains les armes ncessaires, et qu'ils s'en servent mal. Volontiers
ils croiseront la baonnette contre une pense gnreuse et libre,
contre la satire loquente et morale d'une corruption ou d'un vice, en
s'criant: On ne passe pas! Mais qu'un vaudeville puant le mauvais lieu
et l'argot, au geste effront,  la tournure dhanche, se prsente en
dansant quelque danse lubrique, ils le laisseront aller, toutes portes
ouvertes. Est-ce incapacit ou indiffrence? Est-ce habilet
machiavlique? Oserait-on croire qu'il est plus facile de gouverner un
peuple peu  peu corrompu par ces spectacles d'un matrialisme brutal,
o le coeur s'avilit, o l'esprit se dgrade?

Pour nous, notre tche est toute trace: nous visiterons successivement
ces nombreuses salles que le thtre occupe dans toutes les directions;
espce de forts dtachs d'o il lance sur Paris ses projectiles de vers
et de prose. Les occasions ne nous manqueront pas. Si la production
dramatique n'est pas toujours d'un excellent got, on ne peut du moins
lui refuser la fcondit. Chaque semaine voit natre quelque
demi-douzaine de vaudevilles et de drames. Ces nouveau-ns nous
serviront naturellement d'introducteurs dans les diffrents spectacles
de Paris; ils nous mneront aux loges,  l'orchestre, au parterre; ils
nous feront connatre le talent des acteurs et le sourire des jolies
actrices; examen hebdomadaire des oeuvres nouvelles et des comdiens,
qui deviendra pour le lecteur une sorte de statistique dramatique et
morale o il puisera, d'aprs les textes authentiques, tous les lments
d'une opinion et d'une jurisprudence compltes sur l'tat des thtres
et de l'art dramatique.

Il est bien entendu que nous ne serons pas les matres de choisir; le
hasard des reprsentations dsignera le thtre dont nous devrons nous
occuper. Certes, pour inaugurer notre dbut, le Thtre-Franais avait
ses droits de haut et puissant seigneur; mais  cette loterie des pices
nouvelles, le thtre du Palais-Royal est sorti le premier; il nous
arrive mont sur ses _Deux Anes_. Que le thtre du Palais-Royal soit
donc le bienvenu!

Tout le monde connat ce petit thtre qui fait face  Vfour,
restaurateur si cher aux provinces. Ce voisinage est une sorte de
symbole et d'allgorie; Vfour, en effet, et le thtre du Palais-Royal
pourraient confondre leurs enseignes: on passe de l'un dans l'autre; on
va de celui-ci  celui-l. On mange chez Vfour, on digre au thtre du
Palais-Royal; il possde un public particulier qui a toujours le
cure-dent  la bouche.

Le thtre du Palais-Royal accommode ses vaudevilles en consquence;
tous ou presque tous sont monts au ton grivois, comme le peuvent
demander des spectateurs ruminant dans une stalle ou au fond d'une loge
aprs boire. Folles intrigues, lestes amours, bouffonnes aventures, tel
est le fond de la potique du thtre du Palais-Royal; Aleide Tousez en
est le _gracioso_ burlesque, et mademoiselle Djazet la piquante
donzelle; jamais actrice ne fut plus parfaitement propre  remplir son
rle; rien ne lui manque: l'oeil grillard, l'allure hardie, le pied
leste, le propos plus leste encore; mademoiselle Djazet est au grand
complet: le thtre du Palais-Royal n'a rien  lui rclamer. Depuis
douze ans, elle l'enrichit; douze ans sur la tte de la plus folle
grisette, c'est quelque chose! ce n'est presque rien pour mademoiselle
Djazet; toutefois, elle s'inquite et prvoit le temps o il faudra
compter. Pour viter la qualit de demoiselle suranne, elle se fait
homme. Mademoiselle Djazet porte plus souvent au thtre l'pe que
l'ventail, et le frac que le cotillon. Et remarquez la singularit de
la mtamorphose! demoiselle, elle avait je ne sais quel ton et quel air
de petit garon; maintenant qu'elle joue les petits garons, vous la
prendriez presque pour une petite fille.

Dans les _Deux Anes_, elle s'appelle Raphal; Raphal est vif, espigle
et amoureux. lve d'un vieux peintre de portrait, il adore la pupille
du bonhomme, espce d'Agns champtre. Un jour, Martin, c'est le nom du
peintre, Martin a la sottise de laisser Agns seule au logis. Aussitt
mon Raphal de rder autour de la maison, comme un petit loup sclrat
autour de la brebis; puis il s'introduit dans la bergerie par la
fentre, et s'affuble des vtements du vieux tuteur jaloux. Que vous
tes joli aujourd'hui, mon cher tuteur, que vous avez la voix douce et
la main blanche!--Martin revient, et Raphal s'esquive.--Oh! mon Dieu,
tuteur, comme vous voil chang! que vous tes laid, que vous avez la
voix rude et la main noire et ride!

Martin se doute de quelque trahison; une autre fois, pour empcher le
larron de pntrer dans la place, il clt hermtiquement la fentre et
la couvre d'une vaste toile sur laquelle il a peint un ne magnifique.
Par Dieu, le galant ne passera pas au travers! Mais par o l'amour ne
passe-t-il pas? Raphal, aussi lger qu'Auriol, s'lance et perce la
toile de part en part pour aller rejoindre Agns; mais si M. Martin
revient, que dira-t-il? Vite, Raphal prend sa palette et son
pinceau,--et lui aussi, il est peintre!--et d'un trait il remplace l'ne
dtruit par un autre ne non moins ne; malheureusement il lui met un
bt, ornement que le prdcesseur n'avait pas. Qu'est ceci? dit Martin
de retour; mon ne avec un bt! et bientt il devine le tour que lui a
jou Raphal; mais aprs tout, comme c'est un bonhomme de tuteur, de la
vieille espce des tuteurs de comdie, il s'attendrit, pardonne et marie
les deux amants.

Voil tous les trsors de ces derniers jours: le thtre aurait-il subi
la mtamorphose de Midas, et faut-il dire de lui comme du roi phrygien:
Midas a des oreilles d'ne!




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Bulletin Bibliographique.

_(L'Illustration_ publiera alternativement tous les huit jours,  partir
du samedi 11 mars, un bulletin bibliographique franais et un bulletin
bibliographique tranger.)

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Universit.

CHRONIQUE DES COURS PUBLICS.

_Le Collge de France.--La Sorbonne.--Les professeurs._

La fortune des cours publics de la Sorbonne et du collge de France a
bien dclin depuis dix ans:  l'ardeur commune des professeurs et des
lves ont succd de tides dispositions, qui souvent mme se tournent
en une froideur rciproque. A qui la faute, d'ailleurs? Les hommes de
talent n'ont pas manqu au public, la jeunesse intelligente n'a point
fait dfaut aux professeurs, cependant on ne saurait nier que
l'enseignement n'ait faibli, que la parole des matres n'ait perdu en
grande partie sa puissance et sa lgitime autorit, et personne ne dira
que la Facult puisse encore s'honorer de ces vives sympathies, de cette
communaut de zls sentiments, de ces affections de disciples, en
lesquelles s'assuraient les professeurs de la restauration. Peut-tre ne
suffit-il pas d'avoir du talent, de l'loquence, de la bonne volont
pour faire un grand professeur; peut-tre est-il encore ncessaire de
trouver en soi et dans les autres une ardeur, un enthousiasme qui
rehausse le matre aux yeux des lves, et les lves aux yeux du
matre; peut-tre faut-il avoir foi dans la vertu de son enseignement,
dans l'efficace de sa parole.

La passion s'est retire des cours publics, chacun le sait: les leons
d'histoire, de littrature, de philosophie ne sont plus animes par
cette manifeste pense de lutte et d'opposition, qui vivifiait, en 1821,
les plus arides questions de la mtaphysique et de la chronologie. La
science en elle-mme n'a que de rares amants; ses charmes ne sont pas
assez puissants pour toucher les coeurs, et les amours de l'esprit sont
de tides amours.

Peut-tre dira-t-on que les grands professeurs, comme les autres grands
hommes, n'ont point de successeurs? Peut-tre aussi est-il dans les
conditions de la nature humaine qu'aux gnrations ferventes,
passionnes succdent d'insoucieuses et nonchalantes gnrations. La
Sorbonne, depuis dix ans, s'est singulirement attriste, cela est vrai;
la jeunesse des coles s'loigne des cours publies au bnfice des
estaminets, cela est incontestable; mais faut-il accuser les hommes de
ce nouvel tat de choses? Faut-il, comme quelques-uns, s'en prendre aux
nouveaux professeurs, et leur reprocher d'avoir laiss s'teindre une si
belle flamme? Faut-il enfin, comme quelques autres, rejeter tout le
blme sur les hommes minents, qui, aprs avoir vaillamment profess dix
ou quinze annes, ont cru pouvoir se reposer dsormais sur des
supplants, et prendre dans les affaires publiques une laborieuse
retraite?

L'enseignement se fait lourd avec les annes; on nous cite sans cesse
ces professeurs allemands qui ont enseign jusqu' leur dernire heure,
qui sont morts sur la brche; mais peut-tre ne se reprsente-t-on pas
d'une manire bien exacte les cours publics des universits trangres.
S'agit-il, comme chez nous, de tirer chaque anne, chaque semestre, de
son rudition, de son intelligence, de nouvelles leons, un nouveau
livre? de suffire chaque jour  la curiosit renaissante de l'auditoire,
de fuir toute rptition, d'viter les moindres redites, de produire
incessamment et sans relche? Nullement: les cours des universits
anglaises et allemandes,  trs-peu d'exceptions prs, ne sauraient tre
mieux compars qu' nos cours de droit et de mdecine. Une fois la
matire puise, le professeur reprend ses leons par le commencement,
et ses lves passent dans un cours suprieur; tel professeur enseigne
les bacheliers, tel autre les licencis. Et cependant eux aussi ils
s'puisent; la rptition continuelle les fatigue et les appauvrit aussi
vite peut-tre que la ncessit d'une incessante production. Vieillir
dans une chaire de professeur semble mme aux Allemands mme une bien
triste condition.

Soyons donc justes envers ces hommes considrables qui se sont dvous
avec passion  l'enseignement de la jeunesse, et montrs dans leur
chaire non-seulement de grands professeurs, mais encore d'illustres
penseurs et d'minents crivains. Ils se retirrent lorsqu'ils crurent
leur tche accomplie, laissant  de plus jeunes le soin de poursuivre
l'oeuvre si bien commence; et ce n'est pas leur faute si la plupart de
leurs hritiers les ont fait regretter.

Nous avons cru devoir prsenter d'abord ces quelques considrations
rtrospectives, qui, dans notre pense, ne sont pas une critique, mais
plutt une justification de l'affaiblissement momentan des cours
publics: la Sorbonne et le collge de France sont crass aujourd'hui
sous leur pass; les professeurs actuels ont contre eux de trop glorieux
souvenirs, et semblent plir de tout l'clat de leurs devanciers.
Maintenant, faut-il en croire certains contempteurs qui affirment que
les sables du dsert ont envahi la Sorbonne et le collge de France;
qu'un morne silence rgne dans leurs vastes salles, et qu' l'exception
des vieillards ruins qui se pressent autour des poles universitaires,
comme autrefois  Athnes dans les chauffoirs publics, il n'y a plus un
seul auditeur autour des chaires? C'est l l'histoire de ce dandy qui se
rase, et proclame aussitt qu'on ne porte plus de barbe; certaines gens
ont la fatuit de se croire en tout et toujours les derniers des
Romains: du jour o ils ont quitt la Sorbonne, les cours durent devenir
et demeurer dserts; du jour o ils partirent, il ne dut rester
personne. Si nanmoins ils voulaient prendre la peine,  certaines
heures, d'migrer vers les hauteurs du quartier latin, ils verraient que
les immenses amphithtres de la Sorbonne et du collge de France ne
peuvent suffire aux auditeurs de M. l'abb Coeur et de M. Michelet; que
l'on se bat et l'on s'touffe  la porte du cours de M. Saint-Marc
Girardin; que M. Edgard Quinet a grand'peine  fendre la foule pour
arriver  sa chaire.

Cette affluence fait mieux l'loge du talent de ces professeurs que
toutes les glorifications imaginables. On ne saurait nier que la
curiosit est aujourd'hui singulirement blase, que l'ennui profond et
le dsoeuvrement de la plupart se montrent de plus en plus ddaigneux et
difficiles  l'endroit des spectacles de toute sorte:  une poque aussi
industrieuse que la ntre, on n'est pas, Dieu merci, sans armes
dfensives contre le temps, et Paris offre bien des moyens de tuer
l'_ennemi_, comme l'appelle un Anglais. Honneur donc  celui qui sait
rveiller  son profit la curiosit endormie et lasse du public, qui a
assez d'esprit ou d'loquence pour offrir  l'ennui une heure de
distraction intellectuelle, pour attirer de loin la flnerie  ce
spectacle intressant et srieux, chose rare, amusant et honnte, chose
plus rare encore! Oui, n'y vnt-on que pour voir, pour regarder, une
journe passe  la Sorbonne et au collge de France aurait, pour le
plus dgot, son charme et sa singularit; et la curiosit trouverait
son compte  cette succession rapide de professeurs,  ce changement
perptuel de visages, de paroles, de gestes;  cette varit
d'enseignements si divers, depuis la langue turque jusqu' la thologie,
depuis la modeste philologie jusqu' la mtaphysique transcendentale. Il
ne manque vraiment  cette vivante encyclopdie qu'une chaire de
musique, comme aux universits d'Oxford et de Cambridge.

Nous ne nommerons ici que quelques-uns des principaux cours, ne pouvant
passer en revue ces innombrables chaires de la Sorbonne et surtout du
collge de France; nous voulons seulement donner une ide de la
physionomie gnrale de l'enseignement.

_Littrature_.--M. SAINT-MARC GIRARDIN ET M. E. QUINET. M. Saint-Marc
Girardin traite  la Sorbonne de l'usage des passions au thtre, et M.
Quinet, au collge de France, fait l'histoire de la littrature
espagnole. M. Saint-Marc est un critique, M. Quinet un pote. Assis
commodment dans son fauteuil, regardant son auditoire avec une
bienveillante familiarit, M. Saint-Marc, d'une voix claire et quelque
peu nasillarde, lit spirituellement ses spirituelles leons des annes
dernires, aujourd'hui rdiges avec soin et considrablement enrichies;
souvent, au milieu d'un alina, au commencement d'une phrase, il
interrompt sa lecture pour communiquer  son public une pense, un
rapprochement qui lui viennent  l'esprit; il possde au plus haut degr
le talent de la digression, et s'en sert habilement pour amuser quand le
manuscrit devient trop srieux, pour ramener la gravit quand le
manuscrit devient trop gai. Debout comme  la tribune, le regard et le
geste ferme, la parole lente et solennelle, M. Quinet domine son
auditoire, lui impose ses vives impressions potiques, ses sympathies
d'artiste; son style s'anime et se colore avec sa pense, sa voix
s'attendrit en parlant des souffrances du gnie, des conceptions
harmonieuses des potes, devient grave et austre en disant les hautes
penses des philosophes et des docteurs de la foi. M. Saint-Marc
s'adresse au bon sens, il se dit l'homme du lieu commun, il veut faire
justice de toutes les exagrations littraires et morales de notre
poque, et  cette fin il les ridiculise finement, plaide leur cause,
puis la sienne, et met toujours les rieurs de son ct. M. Quinet veut
lever l'esprit et le coeur de ses disciples; il ne parle point de
morale, ne donne point de conseils pratiques; mais il s'efforce de
montrer l'idal, en lequel viennent se confondre et s'unir le beau et le
bien. En un mot, M. Saint-Marc a surtout de l'esprit, et M. Quinet de
l'loquence; l'un fait de la littrature au profit de la raison, et
l'autre au profit de la littrature mme et de la posie.

_Philosophie_.--M. SIMON ET M. DAMIRON (_Sorbonne_).

Jean Paul raconte qu'Emmanuel Kant, le grand mtaphysicien, tait fort
mal assur dans sa chaire: il avait l'habitude de tenir ses yeux
invariablement fixs sur le mme point de la salle; l venait toujours
s'asseoir un tudiant  l'habit duquel il manquait un bouton. Un jour le
bouton se trouva remis, et Kant resta court. M. Damiron, sur cette
autorit, peut bien paratre interdit et troubl dans sa chaire, sa
parole peut bien tre difficile et saccade, ses yeux enfin peuvent bien
demeurer timidement baisss. Une excessive modestie tient M. Damiron
toujours en garde contre lui-mme, et nuit assurment  son excellente
apprciation de la philosophie de Malebranche: il semble hsiter quand
il est sur, et craindre d'affirmer ce qu'il sait pertinemment. M. Simon,
au contraire, parle avec la plus heureuse facilit. L'lgante
correction de son style et mme de ses gestes donne un prix singulier 
ses savantes leons: il suit le prcepte du divin Platon, qui
conseillait au philosophe Xnocrate de sacrifier aux Grces, et sait
plaire en examinant, au point de vue de l'cole alexandrine, les ides
rationnelles de cause, de dure, d'espace, de substance. Les esprits
srieux trouvent leur profit au cours de M. Simon, et les gens frivoles
y trouvent leur plaisir.

 (La suite  une prochaine livraison)









End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0001, 4 Mars 1843, by Various

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