The Project Gutenberg EBook of Voyage en Espagne, by Thophile Gautier

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Title: Voyage en Espagne

Author: Thophile Gautier

Release Date: July 14, 2010 [EBook #33157]

Language: French

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VOYAGE EN ESPAGNE

PAR

THOPHILE GAUTIER

NOUVELLE DITION REVUE ET CORRIGE

PARIS

CHARPENTIER, LIBRAIRE-DITEUR

1845






MON AMI ET COMPAGNON DE VOYAGE

EUGNE PIOT

CE LIVRE EST DDI

THOPHILE GAUTIER




I.

DE PARIS  BORDEAUX.


Il y a quelques semaines (avril 1840), j'avais laiss tomber
ngligemment cette phrase: J'irais volontiers en Espagne! Au bout de
cinq ou six jours, mes amis avaient t le prudent conditionnel dont
j'avais mitig mon dsir et rptaient  qui voulait l'entendre que
j'allais faire un voyage en Espagne.  cette formule positive succda
l'interrogation: Quand partez-vous? Je rpondis, sans savoir  quoi je
m'engageais: Dans huit jours. Les huit jours passs, les gens
manifestaient un tonnement de me voir encore  Paris. Je vous croyais
 Madrid, disait l'un.--tes-vous revenu? demandait l'autre. Je compris
alors que je devais  mes amis une absence de plusieurs mois, et qu'il
fallait acquitter cette dette au plus vite, sous peine d'tre harcel
sans rpit par ces cranciers officieux; le foyer des thtres, les
divers asphaltes et bitumes lastiques des boulevards m'taient
interdits jusqu' nouvel ordre: tout ce que je pus obtenir fut un dlai
de trois ou quatre jours, et le 5 mai je commenai  dbarrasser ma
patrie de ma prsence importune, en grimpant dans la voiture de
Bordeaux.

Je glisserai trs lgrement sur les premires postes, qui n'offrent
rien de curieux.  droite et  gauche s'tendent toutes sortes de
cultures tigres et zbres qui ressemblent parfaitement  ces cartes de
tailleurs o sont colls les chantillons de pantalons et de gilets. Ces
perspectives font les dlices des agronomes, des propritaires et autres
bourgeois, mais offrent une maigre pture au voyageur enthousiaste et
descriptif qui, la lorgnette en main, s'en va prendre le signalement de
l'univers. tant parti le soir, mes premiers souvenirs,  dater de
Versailles, ne sont que de faibles bauches estompes par la nuit. Je
regrette d'avoir pass par Chartres sans avoir pu voir la cathdrale.

Entre Vendme et Chteau-Regnault, qui se prononce _Chtrno_ dans la
langue des postillons, si bien imite par Henri Monnier, quand il fait
son admirable charge de la diligence, s'lvent des collines boises o
les habitants creusent leurs maisons dans le roc vif et demeurent sous
terre,  la faon des anciens Troglodytes: ils vendent la pierre qu'ils
retirent de leurs excavations, de sorte que chaque maison en creux en
produit une en relief comme un pltre qu'on terait d'un moule, ou une
tour qu'on sortirait d'un puits; la chemine, long tuyau pratiqu au
marteau dans l'paisseur de la roche, aboutit  fleur de terre, de faon
que la fume part du sol mme en spirales bleutres et sans cause
visible comme d'une soufrire ou d'un terrain volcanique. Il est trs
facile au promeneur factieux de jeter des pierres dans les omelettes de
ces populations cryptiques, et les lapins distraits ou myopes doivent
frquemment tomber tout vifs dans la marmite. Ce genre de constructions
dispense de descendre  la cave pour chercher du vin.

Chteau-Regnault est une petite ville  pentes tournantes et rapides,
bordes de maisons mal assises et chancelantes, qui ont l'air de
s'pauler les unes les autres pour se tenir debout; une grosse tour
ronde pose sur quelques talus d'anciennes fortifications drapes  et
l de vertes nappes de lierre, relve un peu sa physionomie. De
Chteau-Regnault  Tours il n'y a rien de remarquable: de la terre au
milieu des arbres de chaque ct; de ces longues bandes jaunes qui
s'allongent  perte de vue, et que l'on appelle _rubans de queue_ en
style de roulier: voil tout; puis la route s'enfonce tout  coup entre
deux glacis assez escarps, et, au bout de quelques minutes, on dcouvre
la ville de Tours, que ses pruneaux, Rabelais et M. de Balzac ont rendue
clbre.

Le pont de Tours est trs-vant et n'a rien de fort extraordinaire en
lui-mme; mais l'aspect de la ville est charmant. Quand j'y arrivai, le
ciel, o tranaient nonchalamment quelques flocons de nuages, avait une
teinte bleue d'une douceur extrme; une ligne blanche, pareille  la
raie trace sur un verre par l'angle d'un diamant, coupait la surface
limpide de la Loire; ce feston tait form par une petite cascatelle
provenant d'un de ces bancs de sable si frquents dans le lit de cette
rivire. Saint-Gatien profilait dans la limpidit de l'air sa silhouette
brune et ses flches gothiques ornes de boules et de renflements comme
les clochers du Kremlin, ce qui donnait  la dcoupure de la ville une
apparence moscovite tout  fait pittoresque; quelques tours et quelques
clochers appartenant  des glises dont je ne sais pas les noms
achevaient le tableau; des bateaux  voiles blanches glissaient avec un
mouvement de cygne endormi sur le miroir azur du fleuve. J'aurais bien
voulu visiter la maison de Tristan l'Ermite, le formidable compre de
Louis XI, qui est reste dans un tat de conservation merveilleuse avec
ses ornements terriblement significatifs, composs de lacs de cordes et
autres instruments de tortures entremls, mais je n'en ai point eu le
temps; il m'a fallu me contenter de suivre la Grande-Rue, qui doit faire
l'orgueil des Tourangeaux, et qui a des prtentions  la rue de Rivoli.

Chtellerault, qui jouit d'une grande rputation sous le rapport de la
coutellerie, n'a rien de particulier qu'un pont avec des tours anciennes
 chaque bout, qui font un effet fodal et romantique le plus charmant
du monde. Quant  sa manufacture d'armes, c'est une grande masse blanche
avec une multitude de fentres. De Poitiers, je n'en puis rien dire,
l'ayant travers par une pluie battante et une nuit plus noire qu'un
four, sinon que son pav est parfaitement excrable.

Quand le jour revint, la voiture parcourait un pays bois d'arbres
vert-pomme plants dans une terre du rouge le plus vif; cela faisait un
effet trs-singulier: les maisons taient couvertes de toits en tuiles
creuses  l'italienne avec des cannelures; ces tuiles taient aussi d'un
rouge clatant, couleur trange pour des yeux accoutums aux tons de
bistre et de suie des toitures parisiennes. Par une bizarrerie dont le
motif m'chappe, les constructeurs du pays commencent les maisons par
les toits; les murs et les fondations viennent ensuite. L'on pose la
charpente sur quatre forts madriers, et les couvreurs font leur besogne
avant les maons.

C'est vers cet endroit que commence cette longue orgie de pierres de
taille qui ne s'arrte qu' Bordeaux; la moindre masure sans porte ni
fentre est en pierres de taille, les murs des jardins sont forms de
gros blocs superposs  sec; le long de la route,  ct des portes,
vous voyez d'normes tas de pierres superbes avec lesquelles il serait
facile de btir  peu de frais des Chenonceaux et des Alhambras; mais
les habitants se contentent de les entasser carrment et de recouvrir le
tout d'un couvercle de tuiles rouges ou jaunes dont les dcoupures
contraries forment un feston d'un effet assez gracieux.

Angoulme, ville bizarrement juche sur un coteau fort roide au pied
duquel la Charente fait babiller deux ou trois moulins, est btie dans
ce systme; elle a une espce de faux air italien, augment encore par
les massifs d'arbres qui couronnent ses escarpements et un grand pin
vas en parasol comme ceux des villas romaines. Une vieille tour, qui,
si ma mmoire est fidle, est surmonte d'un tlgraphe (le tlgraphe
sauve beaucoup de vieilles tours), donne de la svrit  l'aspect
gnral et fait tenir  la ville une assez bonne place sur le bord de
l'horizon. En gravissant la monte, je remarquai une maison barbouille
extrieurement de fresques grossires reprsentant quelque chose comme
Neptune, Bacchus ou peut-tre Napolon. Le peintre ayant nglig de
mettre le nom  ct, toutes suppositions sont permises et peuvent se
dfendre.

Jusque-l, j'avoue qu'une excursion  Romainville ou  Pantin et t
tout aussi pittoresque; rien de plus plat, de plus nul, de plus insipide
que ces interminables lanires de terrain, pareilles  ces bandelettes
au moyen desquelles les lithographes renferment les boulevards de Paris
dans une mme feuille de papier. Des haies d'aubpine et des ormes
rachitiques, des ormes rachitiques et des haies d'aubpine, et plus
loin, quelque file de peupliers, plumets verts piqus dans une terre
plate, ou quelque saule au tronc difforme,  la perruque enfarine,
voil pour le paysage; pour figure, quelque pionnier ou cantonnier, hl
comme un More d'Afrique, qui vous regarde passer la main appuye sur le
manche de son marteau, ou bien quelque pauvre soldat qui regagne son
corps, suant et chancelant sous le harnais. Mais au del d'Angoulme, la
physionomie du terrain change, et l'on commence  comprendre qu'on est 
une certaine distance de la banlieue.

En sortant du dpartement de la Charente, on rencontre la premire
lande: ce sont d'immenses nappes de terre grise, violette, bleutre,
avec des ondulations plus ou moins prononces. Une mousse courte et
rare, des bruyres d'un ton roux et des gents rabougris forment toute
la vgtation. C'est la tristesse de la Thbade gyptienne, et  chaque
minute l'on s'attend  voir dfiler des dromadaires et des chameaux; on
ne dirait pas que l'homme ait jamais pass par l.

La lande traverse, on entre dans une rgion assez pittoresque. Sur le
bord de la route sont groupes  et l des maisons enfouies comme des
nids dans des bouquets d'arbres, qui ressemblent  des tableaux
d'Hobbema, avec leurs grands toits, leurs puits bords de vigne folle,
leurs grands boeufs aux yeux tonns, et leurs poules qui picorent sur le
fumier; toutes ces maisons, bien entendu, sont en pierres de taille,
ainsi que les cltures des jardins. De tous les cts on voit des
bauches de constructions abandonnes par pur caprice, et recommences 
quelques pas de l; les indignes sont  peu prs comme les enfants 
qui l'on a donn pour trennes _un jeu d'architecture_ avec lequel, au
moyen d'un certain nombre de morceaux de bois taills  angles droits,
on peut btir toutes sortes d'difices; ils tent leur toit, dplacent
les pierres de leurs maisons, et avec les mmes pierres en lvent une
tout  fait diffrente. Au bord du chemin s'panouissent des jardins
entours de beaux arbres de la plus humide fracheur et diaprs de pois
en fleur, de marguerites et de roses; et la vue plonge sur des prairies
o les vaches ont de l'herbe jusqu'au poitrail. Un chemin de traverse
tout parfum d'aubpine et d'glantier, un groupe d'arbres sous lequel
on aperoit un chariot dtel, quelques paysannes avec leurs bonnets
vass comme un turban d'ulma et une troite jupe rouge: mille dtails
inattendus rjouissent les yeux et varient la route. En passant un
glacis de bitume sur la teinte carlate des toits, l'on pourrait se
croire en Normandie. Flers et Cabat trouveraient l des tableaux tout
faits. C'est vers cette latitude que les brets commencent  se montrer;
ils sont tous bleus, et leur forme lgante est bien suprieure  celle
des chapeaux.

C'est aussi de ce ct que l'on rencontre les premires voitures
tranes par des boeufs; ces chariots ont un aspect assez homrique et
primitif: les boeufs sont attels par la tte  un joug commun garni d'un
petit frontail en peau de mouton; ils ont un air doux, grave et rsign,
tout  fait sculptural et digne des bas-reliefs gintiques. La plupart
portent un caparaon de toile blanche qui les garantit des mouches et
des taons; rien n'est plus singulier  voir que ces boeufs en chemise,
qui lvent lentement vers vous leurs mufles humides et lustrs et leurs
grands yeux d'un bleu sombre que les Grecs, ces connaisseurs en beaut,
trouvaient assez remarquables pour en faire l'pithte sacramentelle de
Junon: _Boopis Er_.

Une noce qui se faisait dans une auberge me fournit l'occasion de voir
ensemble quelques naturels du pays; car, dans un espace de plus de cent
lieues, je n'avais pas aperu dix personnes. Ces naturels sont fort
laids, les femmes surtout; il n'y a aucune diffrence entre les jeunes
et les vieilles: une paysanne de vingt-cinq ans ou une de soixante sont
galement fltries et rides. Les petites filles ont des bonnets aussi
dvelopps que ceux de leurs grand'mres, ce qui leur donne l'air de ces
gamins turcs  tte norme et  corps fluet des pochades de Decamps.
Dans l'curie de cette auberge je vis un monstrueux bouc noir, avec
d'immenses cornes en spirale, des yeux jaunes et flamboyants, qui avait
un air hyperdiabolique, et aurait fait au moyen ge un digne prsident
de sabbat.

Le jour baissait quand on arriva  Cubzac. Autrefois l'on passait la
Dordogne dans un bac; la largeur et la rapidit de ce fleuve rendaient
la traverse dangereuse, maintenant le bac est remplac par un pont
suspendu de la plus grande hardiesse: l'on sait que je ne suis pas
trs-grand admirateur des inventions modernes, mais c'est rellement un
ouvrage digne de l'gypte et de Rome pour ses dimensions colossales et
son aspect grandiose. Des jetes formes par une suite d'arches dont la
hauteur s'lve progressivement vous conduisent jusqu'au tablier
suspendu. Les vaisseaux peuvent passer dessous  toutes voiles comme
entre les jambes du colosse de Rhodes. Des espces de tours en fonte
fenestre, pour les rendre plus lgres, servent de chevalets aux fils
de fer qui se croisent avec une symtrie de rsistance habilement
calcule; ces cbles se dessinent dans le ciel avec une tnuit et une
dlicatesse de fil d'araigne, qui ajoutent encore au merveilleux de la
construction. Deux oblisques de fonte sont poss  chaque bout comme au
pristyle d'un monument thbain, et cet ornement n'est pas dplac l,
car le gigantesque gnie architectural des Pharaons ne dsavouerait pas
le pont de Cubzac. Il faut treize minutes, montre en main, pour le
traverser.

Une ou deux heures aprs, les lumires du pont de Bordeaux, autre
merveille d'un aspect moins saisissant, scintillaient  une distance que
mon apptit esprait beaucoup plus courte, car la rapidit du voyage
s'obtient toujours aux dpens de l'estomac du voyageur. Aprs avoir
puis les btons de chocolat, les biscuits et autres provisions de
voiture, nous commencions  avoir des ides de cannibales. Mes
compagnons me regardaient avec des yeux famliques, et, si nous avions
eu encore une poste  faire, nous aurions renouvel les horreurs du
radeau de _la Mduse_, nous aurions mang nos bretelles, les semelles de
nos bottes, nos chapeaux gibus et autres nourritures  l'usage des
naufrags qui les digrent parfaitement bien.

 la descente de voiture on est assailli par une foule de
commissionnaires qui se distribuent vos effets et se mettent une
vingtaine pour porter une paire de bottes: ceci n'a rien que
d'ordinaire; mais ce qui est plus drle, ce sont des espces d'argousins
aposts en vedette par les matres des htels pour happer le voyageur au
passage. Toute cette canaille s'gosille  dbiter en charabia des
kyrielles d'loges et d'injures: l'un vous prend par le bras, l'autre
par la jambe, celui-l par la queue de votre habit, celui-ci par le
bouton de votre paletot: Monsieur, venez  l'htel de Nantes, on est
trs-bien!--Monsieur, n'y allez pas, c'est l'htel des punaises, voil
son vrai nom, se hte de dire le reprsentant d'une auberge
rivale.--Htel de Rouen! htel de France! crie la bande qui vous suit en
vocifrant.--Monsieur, ils ne nettoient jamais leurs casseroles; ils
font la cuisine avec du saindoux; il pleut dans les chambres; vous serez
corch, vol, assassin. Chacun cherche  vous dgoter des
tablissements rivaux, et ce cortge ne vous quitte que lorsque vous
tes entr dfinitivement dans un htel quelconque. Alors ils se
querellent entre eux, se donnent des gourmades et s'appellent brigands
et voleurs, et autres injures tout  fait vraisemblables, puis ils se
mettent en toute hte  la poursuite d'une autre proie.

Bordeaux a beaucoup de ressemblance avec Versailles pour le got des
btiments: on voit qu'on a t proccup de cette ide de dpasser Paris
on grandeur; les rues sont plus larges, les maisons plus vastes, tas
appartements plus hauts. Le thtre a des dimensions normes; c'est
l'Odon fondu dans la Bourse. Mais les habitants ont de la peine 
remplir leur ville; ils font tout ce qu'ils peuvent pour paratre
nombreux, mais toute leur turbulence mridionale ne suffit pas  meubler
ces btisses disproportionnes; ces hautes fentres ont rarement des
rideaux, et l'herbe crot mlancoliquement dans les immenses cours. Ce
qui anime la ville, ce sont les grisettes et les femmes du peuple, elles
sont rellement trs-jolies: presque toutes ont le nez droit, les joues
sans pommettes, de grands yeux noirs dans un ovale ple d'un effet
charmant. Leur coiffure est trs-originale; elle se compose d'un madras
de couleurs clatantes, pos  la faon des croles, trs en arrire, et
contenant les cheveux qui tombent assez bas sur la nuque; le reste de
l'ajustement consiste en un grand chle droit qui va jusqu'aux talons,
et une robe d'indienne  longs plis. Ces femmes ont la dmarche alerte
et vive, la taille souple et cambre, naturellement fine. Elles portent
sur leur tte les paniers, les paquets et les cruches d'eau qui, par
parenthse, sont d'une forme trs-lgante. Avec leur amphore sur la
tte, leur costume  plis droits, on les prendrait pour des filles
grecques et des princesses Nausicaa allant  la fontaine.

La cathdrale, construite par les Anglais, est assez belle; le portail
renferme des statues d'vques de grandeur naturelle, d'une excution
beaucoup plus vraie et plus tudie que les statues gothiques
ordinaires, qui sont traites en arabesque et compltement sacrifies
aux exigences de l'architecture. En visitant l'glise, j'aperus, pose
contre le mur, la magnifique copie du Christ flagell de Riesener,
d'aprs Titien, elle attendait un cadre. De la cathdrale, nous nous
rendmes, mon compagnon et moi,  la tour Saint-Michel, o se trouve un
caveau qui a la proprit de momifier les corps qu'on y dpose.

Le dernier tage de la tour est occup par le gardien et sa famille qui
font leur cuisine  l'entre du caveau et vivent l dans la familiarit
la plus intime avec leurs affreux voisins; l'homme prit une lanterne, et
nous descendmes par un escalier en spirale, aux marches uses, dans la
salle funbre. Les morts, au nombre de quarante environ, sont rangs
debout autour du caveau et adosss contre la muraille; cette attitude
perpendiculaire, qui contraste avec l'horizontalit habituelle des
cadavres, leur donne une apparence de vie fantasmatique trs effrayante,
surtout  la lumire jaune et tremblante de la lanterne qui oscille dans
la main du guide et dplace les ombres d'un instant  l'autre.

L'imagination des potes et des peintres n'a jamais produit de cauchemar
plus horrible; les caprices les plus monstrueux de Goya, les dlires de
Louis Boulanger, les diableries de Callot et de Teniers ne sont rien 
ct de cela, et tous les faiseurs de ballades fantastiques sont
dpasss. Il n'est jamais sorti de la nuit allemande de plus abominables
spectres; ils sont dignes de figurer au sabbat du Brocken avec les
sorcires de Faust.

Ce sont des figures contournes, grimaantes, des crnes  demi pels,
des flancs entr'ouverts, qui laissent voir,  travers le grillage des
ctes, des poumons desschs et fltris comme des ponges: ici la chair
s'est rduite en poudre et l'os perce; l, n'tant plus soutenue par les
fibres du tissu cellulaire, la peau parchemine flotte autour du
squelette comme un second suaire; aucune de ces ttes n'a le calme
impassible que la mort imprime comme un cachet suprme  tous ceux
qu'elle touche; les bouches billent affreusement comme si elles taient
contractes par l'incommensurable ennui de l'ternit, ou ricanent de ce
rire sardonique du nant qui se moque de la vie; les mchoires sont
disloques, les muscles du cou gonfls; les poings se crispent
furieusement; les pines dorsales se cambrent avec des torsions
dsespres. On dirait qu'ils sont irrits d'avoir t tirs de leurs
tombes et troubls dans leur sommeil par la curiosit profane.

Le gardien nous montra un gnral tu en duel,--la blessure, large
bouche aux lvres bleues qui rit  son ct, se distingue
parfaitement,--un portefaix qui expira subitement en levant un poids
norme, une ngresse qui n'est pas beaucoup plus noire que les blanches
places prs d'elle, une femme qui a encore toutes ses dents et la
langue presque frache, puis une famille empoisonne par des
champignons, et, pour suprme horreur, un petit garon qui, selon toute
apparence, doit avoir t enterr vivant.

Cette figure est sublime de douleur et de dsespoir; jamais l'expression
de la souffrance humaine n'a t porte plus loin: les ongles
s'enfoncent dans la paume des mains; les nerfs sont tendus comme des
cordes de violon sur le chevalet; les genoux font des angles convulsifs;
la tte se rejette violemment en arrire; le pauvre petit, par un effort
inou, s'est retourn dans son cercueil.

L'endroit o ces morts sont runis est un caveau  vote surbaisse; le
sol, d'une lasticit suspecte, est compos d'un dtritus humain de
quinze pieds de profondeur. Au milieu s'lve une pyramide de dbris
plus ou moins bien conservs; ces momies exhalent une odeur fade et
poussireuse, plus dsagrable que les cres parfums du bitume et du
natrum gyptien; il y en a qui sont l depuis deux ou trois cents ans,
d'autres depuis soixante ans seulement; la toile de leur chemise ou de
leur suaire est encore assez bien conserve.

En sortant de l, nous allmes voir le beffroi, compos de deux tours
runies  leur fate par un balcon d'un got original et pittoresque,
puis l'glise de Sainte-Croix,  ct de l'hospice des vieillards,
btiment  pleins cintres,  colonnes torses,  rinceaux dcoups en
_grecques_ tout  fait dans le style byzantin. Le portail est enrichi
d'une multitude de groupes qui excutent assez effrontment le prcepte:
_Crescite et multiplicamini_. Heureusement que les arabesques
efflorescentes et touffues dissimulent ce que cette manire de rendre
l'esprit du texte divin pourrait avoir de bizarre.

Le muse, situ dans le magnifique htel de la mairie, renferme une
belle collection de pltres et un grand nombre de tableaux remarquables,
entre autres deux petits cadres de Bga qui sont deux perles
inestimables: c'est la chaleur et la libert d'Adrien Brauwer avec la
finesse et le prcieux de Teniers; il y a aussi des Ostade d'une grande
dlicatesse, des Tiepolo du got le plus baroque et le plus fantastique,
des Jordaens, des Van Dyck et un tableau gothique qui doit tre du
Ghirlandajo ou du Fiesole: le muse de Paris ne possde rien en fait
d'art du moyen ge qui vaille cette peinture; seulement il est
impossible d'accrocher des tableaux avec moins de got et de
discernement; les meilleures places sont occupes par d'normes crotes
de l'cole moderne du temps de Gurin et de Lthiers.

Le port est encombr de vaisseaux de toutes nations et de diffrents
tonnages; dans la brume du crpuscule, on dirait une multitude de
cathdrales  la drive, car rien ne ressemble plus  une glise qu'un
vaisseau avec ses mts lancs en flches, et les dcoupures
enchevtres de ses cordages. Pour finir la journe, nous entrmes au
Grand-Thtre. Notre conscience nous force de dire qu'il tait plein, et
cependant on jouait la _Dame Blanche_ qui est loin d'tre une nouveaut;
la salle est presque de la mme dimension que celle de l'Opra de Paris,
mais beaucoup moins orne. Les acteurs chantaient aussi faux qu'au
vritable Opra-Comique.

 Bordeaux, l'influence espagnole commence  se faire sentir. Presque
toutes les enseignes sont en deux langues; les libraires ont au moins
autant de livres espagnols que de livres franais. Beaucoup de gens
savent _hablar_ dans l'idiome de don Quichotte et de Guzman d'Alfarache:
cette influence augmente  mesure qu'on approche de la frontire; et, 
dire vrai, la nuance espagnole, dans cette demi-teinte de dmarcation,
l'emporte sur la nuance franaise: le patois que parlent les gens du
pays a beaucoup plus de rapport avec l'espagnol qu'avec la langue de la
mre patrie.




II

BAYONNE.--LA CONTREBANDE HUMAINE.


Au sortir de Bordeaux, les landes recommencent plus tristes, plus
dcharnes et plus mornes, s'il est possible; des bruyres, des gents
et des _pinadas_ (forts de pins); de loin en loin, quelque fauve berger
accroupi gardant des troupeaux de moutons noirs, quelque cahute dans le
got des wigwams des Indiens: c'est un spectacle fort lugubre et fort
peu rcratif. On n'aperoit d'autre arbre que le pin avec son entaille
d'o coule la rsine. Cette large blessure dont la couleur saumon
tranche avec les tons gris de l'corce, donne un air on ne peut plus
lamentable  ces arbres souffreteux et privs de la plus grande partie
de leur sve. On dirait une fort injustement gorge qui lve les bras
au ciel pour lui demander justice.

Nous passmes  Dax au milieu de la nuit et traversmes l'Adour par un
temps affreux, une pluie battante et une bise  dcorner les boeufs. Plus
nous avancions vers les pays chauds, plus le froid devenait aigre et
piquant; si nous n'avions pas eu nos manteaux, nous aurions eu le nez et
les pieds gels comme les soldats de la grande arme  la campagne de
Russie.

Lorsque le jour parut, nous tions encore dans les landes; mais les pins
taient entremls de liges, arbres que je m'tais toujours reprsents
sous la forme de bouchons, et qui sont en effet des arbres normes qui
tiennent  la fois du chne et du caroubier pour la bizarrerie de
l'attitude, la difformit et la rugosit des branches. Des espces
d'tangs d'eau saumtre et de couleur plombe s'tendaient de chaque
ct de la route; un air salin nous arrivait par bouffes; je ne sais
quelle rumeur vague bourdonnait  l'horizon. Enfin une silhouette
bleutre se dcoupa sur le fond ple du ciel: c'tait la chane des
Pyrnes. Quelques instants aprs, une ligne d'azur, presque invisible,
signature de l'Ocan, nous annona que nous tions arrivs. Bayonne ne
tarda pas  nous apparatre sous la forme d'un tas de tuiles crases
avec un clocher gauche et trapu; nous ne voulons pas dire de mal de
Bayonne, attendu qu'une ville que l'on voit par la pluie est
naturellement affreuse. Le port n'tait pas trs rempli; quelques rares
bateaux ponts flnaient le long des quais dserts avec un air de
nonchalance et de dsoeuvrement admirable; les arbres qui forment la
promenade sont trs beaux et modrent un peu l'austrit de toutes les
lignes droites produites par les fortifications et les parapets. Quant 
l'glise, elle est badigeonne en jaune-serin et en ventre de biche;
elle n'a de remarquable qu'une espce de baldaquin en damas rouge, et
quelques tableaux de Lpici et autres peintres dans le got de Vanloo.

Bayonne est une ville presque espagnole pour le langage et les moeurs:
l'htel o nous logions s'appelait la _Fonda San-Esteban_. Sachant que
nous allions faire un long voyage dans la Pninsule, on nous faisait
toutes sortes de recommandations: Achetez des ceintures rouges pour
vous serrer le ventre; munissez-vous de tromblons, de peignes et de
fioles d'eau insectomortifre; emportez du biscuit et des provisions;
les Espagnols djeunent d'une cuillere de chocolat, dnent d'une gousse
d'ail arrose d'un verre d'eau, et soupent d'une cigarette de papier;
vous devriez bien aussi vous munir d'un matelas et d'une marmite pour
vous coucher et faire la soupe. Les dialogues franais-espagnols 
l'usage des voyageurs n'avaient rien de trs rassurant. Au chapitre du
voyageur  l'auberge, on lit ces effrayantes paroles: Je voudrais bien
prendre quelque chose.--Prenez une chaise, rpond l'htelier.--Fort
bien; mais j'aimerais mieux prendre n'importe quoi de plus
nourrissant.--Qu'avez-vous apport? poursuit le matre de la
posada.--Rien, rpond tristement le voyageur.--Eh bien! alors, comment
voulez-vous que je vous fasse  manger: le boucher est l-bas, le
boulanger est plus loin; allez chercher du pain et de la viande, et,
s'il y a du charbon, ma femme, qui s'entend un peu  la cuisine, vous
accommodera vos provisions. Le voyageur, furieux, fait un vacarme
effroyable, et l'htelier impassible lui porte sur sa carte: 6 raux de
tapage.

La voiture qui conduit  Madrid part de Bayonne. Le conducteur est un
_mayoral_ avec un chapeau pointu orn de velours et houppes de soie,
avec une veste brune brode d'agrments de couleur, des gutres de peau
et une ceinture rouge: voil un petit commencement de couleur locale. 
partir de Bayonne, le pays est extrmement pittoresque; la chane des
Pyrnes se dessine plus nettement, et des montagnes aux belles lignes
onduleuses varient l'aspect de l'horizon; la mer fait de frquentes
apparitions sur la droite de la route;  chaque coude l'on aperoit
subitement entre deux montagnes ce bleu sombre, doux et profond, coup
 et l de volutes d'cume plus blanche que la neige dont jamais aucun
peintre n'a pu donner l'ide. Je fais ici amende honorable  la mer dont
j'avais parl irrvrencieusement, n'ayant vu que la mer d'Ostende qui
n'est autre chose que l'Escaut canalis, comme le soutenait si
spirituellement mon cher ami _Friz_.

Le cadran de l'glise d'Urrugne o nous passmes, portait crite en
lettres noires cette funbre inscription: _Vulnerant omnes, ultima
necut_. Oui, tu as raison, cadran mlancolique, toutes les heures nous
blessent avec la pointe acre de tes aiguilles, et chaque tour de roue
nous emporte vers l'inconnu.

Les maisons d'Urrugne et de Saint-Jean-de-Luz, qui n'en est pas
trs-loign, ont une physionomie sanguinaire et barbare, due  la
bizarre coutume de peindre en rouge antique ou sang de boeuf les volets,
les portes et les poutres qui retiennent les compartiments de
maonnerie. Aprs Saint-Jean-de-Luz, on trouve Behobie, qui est le
dernier village franais. On fait sur la frontire deux commerces
auxquels les guerres ont donn lieu: d'abord celui des balles trouves
dans les champs, ensuite celui de la contrebande humaine. On passe un
carliste comme un ballot de marchandises; il y a un tarif: tant pour un
colonel, tant pour un officier; le march fait, le contrebandier arrive,
emporte son homme, le passe et le rend  destination comme une douzaine
de foulards ou un cent de cigares. De l'autre ct de la Bidassoa l'on
aperoit Irun, le premier village espagnol; la moiti du pont appartient
 la France et l'autre  l'Espagne. Tout prs de ce pont se trouve la
fameuse le des Faisans o fut clbr par procuration le mariage de
Louis XIV. Il serait difficile aujourd'hui d'y clbrer quelque chose,
car elle n'est pas plus grande qu'une sole frite de moyenne espce.

Encore quelques tours de roue, je vais peut-tre perdre une de mes
illusions, et voir s'envoler l'Espagne de mes rves, l'Espagne du
romancero, des ballades de Victor Hugo, des nouvelles de Mrime et des
contes d'Alfred de Musset. En franchissant la ligne de dmarcation, je
me souviens de ce que le bon et spirituel Henri Heine me disait au
concert de Liszt, avec son accent allemand plein d'_humour_ et de
malice: Comment ferez-vous pour parler de l'Espagne quand vous y aurez
t?




III.

LE ZAGAL ET LES ESCOPETEROS.--IRUN.--LES PETITS MENDIANTS.--ASTIGARRAGA.


La moiti du pont de la Bidassoa appartient  la France, l'autre moiti
 l'Espagne; vous pouvez avoir un pied sur chaque royaume, ce qui est
fort majestueux: ici le gendarme grave, honnte, srieux, le gendarme
panoui d'avoir t rhabilit, dans les _Franais_ de Curmer, par
douard Ourliac; l le soldat espagnol, habill de vert, et savourant
dans l'herbe verte les douceurs et les mollesses du repos avec une
bienheureuse nonchalance. Au bout du pont vous entrez de plain-pied dans
la vie espagnole et la couleur locale: Irun ne ressemble en aucune
manire  un bourg franais; les toits des maisons s'avancent en
ventail; les tuiles, alternativement rondes et creuses, forment une
espce de crnelage d'un aspect bizarre et moresque. Les balcons
trs-saillants sont d'une serrurerie ancienne, ouvre avec un soin qui
tonne dans un village perdu comme Irun, et qui suppose une grande
opulence vanouie. Les femmes passent leur vie sur ces balcons ombrags
par une toile  bandes de couleurs, et qui sont comme autant de chambres
ariennes appliques au corps de l'difice; les deux cts restent
libres et donnent passage  la brise frache et aux regards ardents; du
reste, ne cherchez pas l les teintes fauves et _culottes_ (pardon du
terme), les nuances de bistre et de vieille pipe qu'un peintre pourrait
esprer: tout est blanchi  la chaux selon l'usage arabe; mais le
contraste de ce ton crayeux avec la couleur brune et fonce des poutres,
des toits et du balcon, ne laisse pas que de produire un bon effet.

Les chevaux nous abandonnrent  Irun. On attela  la voiture dix mules
rases jusqu'au milieu du corps, mi-partie cuir, mi-partie poil, comme
ces costumes du moyen ge qui ont l'air de deux moitis d'habits
diffrents recousues par hasard; ces btes ainsi rases ont une trange
mine et paraissent d'une maigreur effrayante; car cette dnudation
permet d'tudier  fond leur anatomie, les os, les muscles et jusqu'aux
moindres veines; avec leur queue pele et leurs oreilles pointues, elles
ont l'air d'normes souris. Outre les dix mules, notre personnel
s'augmenta d'un _zagal_ et de deux _escopeteros_ orns de leur _trabuco_
(tromblon). Le zagal est une espce de coureur, de sous-mayoral qui
enraye les roues dans les descentes prilleuses, qui surveille les
harnais et les ressorts, qui presse les relais et joue autour de la
voiture le rle de la mouche du coche, mais avec bien plus d'efficacit.
Le costume du zagal est charmant, d'une lgance et d'une lgret
extrmes; il porte un chapeau pointu enjoliv de bandes de velours et de
pompons de soie, une veste marron ou tabac, avec des dessous de manches
et un collet fait de morceaux de diverses couleurs, bleu, blanc et rouge
ordinairement, et une grande arabesque panouie au milieu du dos, des
culottes constelles de boutons de filigrane, et pour chaussure des
_alpargolas_, sandales attaches par des cordelettes; ajoutez  cela une
ceinture rouge et une cravate bariole, et vous aurez une tournure tout
 fait caractristique. Les escopeteros sont des gardiens, des
_miqueletes_ destins  escorter la voiture et  effrayer les _rateros_
(on appelle ainsi les petits voleurs), qui ne rsisteraient pas  la
tentation de dtrousser un voyageur isol, mais que la vue difiante du
trabuco suffit  tenir en respect, et qui passent en vous saluant du
sacramentel: _Vaya usted con Dios_; allez avec Dieu. L'habit des
escopeteros est  peu prs semblable  celui du zagal, mais moins
coquet, moins enjoliv. Ils se placent sur l'impriale  l'arrire de la
voiture, et dominent ainsi la campagne. Dans la description de notre
caravane, nous avons oubli de mentionner un petit postillon mont sur
un cheval, qui se tient en tte du convoi et donne l'impulsion  toute
la file.

Avant de partir, il fallut encore faire viser nos passeports, dj
passablement chamarrs. Pendant cette importante opration, nous emes
le temps de jeter un coup d'oeil sur la population d'Irun qui n'a rien de
particulier, sinon que les femmes portent leurs cheveux, remarquablement
longs, runis en une seule tresse qui leur pend jusqu'aux reins; les
souliers y sont rares et les bas encore plus.

Un bruit trange, inexplicable, enrou, effrayant et risible, me
proccupait l'oreille depuis quelque temps; on et dit une multitude de
geais plums vifs, d'enfants fouetts, de chats en amour, de scies
s'agaant les dents sur une pierre dure, de chaudrons rcls, de gonds
de prison roulant sur la rouille et forcs de lcher leur prisonnier; je
croyais tout au moins que c'tait une princesse gorge par un ngromant
farouche; ce n'tait rien qu'un char  boeufs qui montait la rue d'Irun,
et dont les roues miaulaient affreusement faute d'tre suiffes, le
conducteur aimant mieux sans doute mettre la graisse dans sa soupe. Ce
char n'avait assurment rien que de fort primitif; les roues taient
pleines et tournaient avec l'essieu, comme dans les petits chariots que
font les enfants avec de l'corce de potiron. Ce bruit s'entend d'une
demi-lieue, et ne dplat pas aux naturels du pays. Ils ont ainsi un
instrument de musique qui ne leur cote rien et qui joue de lui-mme,
tout seul, tant que la route dure. Cela leur semble aussi harmonieux
qu' nous des exercices de violoniste sur la quatrime corde. Un paysan
ne voudrait pas d'un char qui ne chanterait pas: ce vhicule doit dater
du dluge.

Sur un ancien palais transform en maison commune, nous vmes pour la
premire fois le placard de pltre blanc qui dshonore beaucoup d'autres
vieux palais avec l'inscription: _Plaza de la Constitucion_. Il faut
bien que ce qui est dans les choses en sorte par quelque ct: l'on ne
saurait choisir un meilleur symbole pour reprsenter l'tat actuel du
pays. Une constitution sur l'Espagne, c'est une poigne de pltre sur du
granit.

Comme la monte est rude, j'allai jusqu' la porte de la ville, et, me
retournant, je jetai un regard d'adieu  la France; c'tait un spectacle
vraiment magnifique: la chane des Pyrnes s'abaissait en ondulations
harmonieuses vers la nappe bleue de la mer, coupe  et l par quelques
barres d'argent, et, grce  l'extrme limpidit de l'air, on apercevait
loin, bien loin, une faible ligne couleur saumon ple, qui s'avanait
dans l'incommensurable azur et formait une vaste chancrure au flanc de
la cte. Bayonne et sa sentinelle avance, Biaritz, occupaient le bout
de cette pointe, et le golfe de Gascogne se dessinait aussi nettement
que sur une carte de gographie;  partir de l nous ne verrons plus la
mer que lorsque nous serons en Andalousie. Bonsoir, brave Ocan!

La voiture montait et descendait au grand galop des pentes d'une
rapidit extrme; exercices sans balancier sur le chemin roide, qui ne
peuvent s'excuter que grce  la prodigieuse adresse des conducteurs et
 l'extraordinaire sret du pied des mules. Malgr cette vlocit, il
nous tombait de temps en temps sur les genoux une branche de laurier, un
petit bouquet de fleurs sauvages, un collier de fraises de montagnes,
perles roses enfiles dans un brin d'herbe. Ces bouquets taient lancs
par de petits mendiants, filles et garons, qui suivaient la voiture en
courant pieds nus sur les pierres tranchantes: cette manire de demander
l'aumne en faisant d'abord un cadeau soi-mme a quelque chose de noble
et de potique.

Le paysage tait charmant, un peu suisse peut-tre, et d'une grande
varit d'aspect. Des croupes de montagnes dont les interstices
laissaient voir des chanes plus leves, s'arrondissaient de chaque
ct de la route; leurs flancs gaufrs de diffrentes cultures, boiss
de chnes verts, formaient un vigoureux repoussoir pour les cimes
loignes et vaporeuses; des villages avec leurs toits de tuiles rouges
s'panouissaient aux pieds des montagnes dans des massifs d'arbres, et
je m'attendais  chaque instant  voir sortir Kettly ou Gretly de ces
nouveaux chalets. Heureusement l'Espagne ne pousse pas l'opra-comique
jusque-l.

Des torrents capricieux comme des femmes vont et viennent, forment des
cascatelles, se divisent, se rejoignent  travers les rochers et les
cailloux de la manire la plus divertissante, et servent de prtexte 
une multitude de ponts les plus pittoresques du monde. Ces ponts
multiplis  l'infini ont un caractre singulier; les arches sont
chancres presque jusqu'au garde-fou, en sorte que la chausse sur
laquelle passe la voiture semble ne pas avoir plus de six pouces
d'paisseur; une espce de pile triangulaire et formant bastion occupe
ordinairement le milieu. Ce n'est pas un tat bien fatigant que celui de
pont espagnol, il n'y a pas de sincure plus parfaite: on peut se
promener dessous les trois quarts de l'anne; ils restent l avec un
flegme imperturbable et une patience digne d'un meilleur sort, attendant
une rivire, un filet d'eau, un peu d'humidit seulement; car ils
sentent bien que leurs arches ne sont que des arcades, et que leur titre
de pont est une pure flatterie. Les torrents dont j'ai parl tout 
l'heure ont tout au plus quatre  cinq pouces d'eau; mais ils suffisent
pour faire beaucoup de bruit et servent  donner de la vie aux solitudes
qu'ils parcourent. De loin en loin, ils font tourner quelque moulin ou
quelque usine au moyen d'cluses bties  souhait pour les paysagistes;
les maisons, disperses dans la campagne par petits groupes, ont une
couleur trange; elles ne sont ni noires, ni blanches, ni jaunes, elles
sont couleur de dindes rties: cette dfinition, pour tre triviale et
culinaire, n'en est pas moins d'une vrit frappante. Des bouquets
d'arbres et des plaques de chnes verts relvent heureusement les
grandes lignes et les teintes vaporeusement svres des montagnes. Nous
insistons beaucoup sur ces arbres, parce que rien n'est plus rare en
Espagne, et que dsormais nous n'aurons gure occasion d'en dcrire.

Nous changemes de mules  Oyarzun, et nous arrivmes  la tombe de la
nuit au village d'Astigarraga, o nous devions coucher. Nous n'avions
pas encore tt de l'auberge espagnole; les descriptions _picaresques_
et fourmillantes de _Don Quichotte_ et de _Lazarille de Tormes_ nous
revenaient en mmoire, et tout le corps nous dmangeait rien que d'y
songer. Nous nous attendions  des omelettes ornes de cheveux
mrovingiens, entremles de plumes et de pattes,  des quartiers de
lard rance avec toutes leurs soies, galement propres  faire la soupe
et  brosser les souliers,  du vin dans des outres de bouc, comme
celles que le bon chevalier de la Manche tailladait si furieusement, et
mme nous nous attendions  rien du tout, ce qui est bien pis, et nous
tremblions de n'avoir rien autre chose  prendre que le frais du soir,
et de souper, comme le valeureux don Sanche, d'un air de mandoline tout
sec.

Profitant du peu de jour qui nous restait, nous allmes visiter l'glise
qui,  vrai dire, avait plutt l'air d'une forteresse que d'un temple:
la petitesse des fentres perces en meurtrires, l'paisseur des murs,
la solidit des contre-forts lui donnaient une attitude robuste et
carre, plus guerrire que pensive. Cette forme se reproduit souvent
dans les glises d'Espagne. Tout autour rgnait une espce de clotre
ouvert, dans lequel tait suspendue une cloche d'une forte dimension
qu'on fait sonner en agitant le battant avec une corde, au lieu de
donner la vole  l'norme capsule de mtal.

Quand on nous mena dans nos chambres, nous fmes blouis de la blancheur
des rideaux du lit et des fentres, de la propret hollandaise des
planchers, et du soin parfait de tous les dtails. De belles grandes
filles bien dcouples avec leurs magnifiques tresses tombant sur les
paules, parfaitement habilles, et ne ressemblant en rien aux
_maritornes_ promises, allaient et venaient avec une activit de bon
augure pour le souper qui ne se fit pas attendre; il tait excellent et
fort bien servi. Au risque de paratre minutieux, nous allons en faire
la description; car la diffrence d'un peuple  un autre se compose
prcisment de ces mille petits dtails que les voyageurs ngligent pour
de grandes considrations potiques et politiques que l'on peut
trs-bien crire sans aller dans le pays.

L'on sert d'abord une soupe grasse, qui diffre de la ntre en ce
qu'elle a une teinte rougetre qu'elle doit au safran, dont on la
saupoudre pour lui donner du ton. Voil, pour le coup, de la couleur
locale, de la soupe rouge! Le pain est trs-blanc, trs-serr, avec une
crote lisse et lgrement dore; il est sal d'une manire sensible aux
palais parisiens. Les fourchettes ont la queue renverse en arrire, les
pointes plates et tailles en dents de peigne; les cuillers ont aussi
une apparence de spatule que n'a pas notre argenterie. Le linge est une
espce de damas  gros grains. Quant au vin, nous devons avouer qu'il
tait du plus beau violet d'vque qu'on puisse voir, pais  couper au
couteau, et les carafes o il tait renferm ne lui donnaient aucune
transparence.

Aprs la soupe, l'on apporta le _puchero_, mets minemment espagnol, ou
plutt l'unique mets espagnol, car on en mange tous les jours d'Irun 
Cadix, et rciproquement. Il entre dans la composition d'un _puchero_
confortable un quartier de vache, un morceau de mouton, un poulet,
quelques bouts d'un saucisson nomm _chorizo_, bourr de poivre, de
piment et autres pices, des tranches de lard et de jambon, et par
l-dessus une sauce vhmente aux tomates et au safran; voici pour la
partie animale. La partie vgtale, appele _verdura_, varie selon les
saisons; mais les choux et les _garbanzos_ servent toujours de fond; le
_garbanzo_ n'est gure connu  Paris, et nous ne pouvons mieux le
dfinir qu'en disant: C'est un pois qui a l'ambition d'tre un haricot,
et qui y russit trop bien. Tout cela est servi dans des plats
diffrents, mais on mle ces ingrdients sur son assiette de manire 
produire une mayonnaise trs-complique et d'un fort bon got. Cette
mixture paratra tant soit peu sauvage aux gourmets qui lisent Carme,
Brillat-Savarin, Grimod de La Reynire et M. de Cussy; cependant elle a
bien son charme et doit plaire aux clectiques et aux panthistes.
Ensuite viennent les poulets  l'huile, car le beurre est une chose
inconnue en Espagne, le poisson frit, truite ou merluche, l'agneau rti,
les asperges, la salade, et, pour dessert, de petits biscuits-macarons,
des amandes passes  la pole et d'un got exquis, du fromage de lait
de chvre, _queso de Burgos_, qui a une grande rputation qu'il mrite
quelquefois. Pour finir, on apporte un cabaret avec du vin de Malaga, de
Xrs et de l'eau-de-vie, _aguardiente_, qui ressemble  de l'anisette
de France, et une petite coupe (_fuego_) remplie de braise pour allumer
les cigarettes. Ce repas, avec quelques variantes peu importantes, se
reproduit invariablement dans toutes les Espagnes...

Nous partmes d'Astigarraga au milieu de la nuit; comme il ne faisait
pas clair de lune, il se trouve naturellement une lacune dans notre
rcit. Nous passmes  Ernani, bourg dont le nom veille les souvenirs
les plus romantiques, sans y rien apercevoir que des tas de masures et
de dcombres vaguement bauchs dans l'obscurit. Nous traversmes, sans
nous y arrter, Tolosa, o nous remarqumes des maisons ornes de
fresques et de gigantesques blasons sculpts en pierre: c'tait jour de
march, et la place tait couverte d'nes, de mulets pittoresquement
harnachs, et de paysans  mines singulires et farouches.

 force de monter et de descendre, de passer des torrents sur des ponts
de pierre sche, nous arrivmes enfin  Vergara, lieu de la dne, avec
une satisfaction intime, car nous n'avions plus souvenir de la _jicara
de chocolate_ avale, moiti en dormant,  l'auberge d'Astigarraga.




IV.

VERGARA.--VITTORIA; LE BAILE NACIONAL ET LES HERCULES FRANAIS.--LE
PASSAGE DE PANCOBBO.--LES NES ET LES LVRIERS.--BURGOS.--UNE FONDA
ESPAGNOLE.--LES GALRIENS EN MANTEAU.--LA CATHDRALE.--LE COFFRE DU CID.


 Vergara, qui est l'endroit o fut conclu le trait entre Espartero et
Maroto, j'aperus pour la premire fois un prtre espagnol. Son aspect
me parut assez grotesque, quoique je n'aie, Dieu merci, aucune ide
voltairienne  l'endroit du clerg; mais la caricature du Basile de
Beaumarchais me revint involontairement en mmoire. Figurez-vous une
soutane noire, le manteau de mme couleur, et, pour couronner le tout un
immense, un prodigieux, un phnomnal, un hyperbolique et titanique
chapeau, dont aucune pithte, pour boursoufle et gigantesque qu'elle
soit, ne peut donner mme une lgre ide approximative. Ce chapeau a
pour le moins trois pieds de long; les bords sont rouls en dessus, et
font devant et derrire la tte une espce de toit horizontal. Il est
difficile d'inventer une forme plus baroque et plus fantastique: cela
n'empchait pas, en somme, le digne prtre d'avoir la mine fort
respectable et de se promener avec l'air d'un homme qui a la conscience
parfaitement tranquille sur la forme de sa coiffure; au lieu de rabat il
portait un petit collet (_alzacuello_) bleu et blanc comme les prtres
de Belgique.

Aprs Mondragon, qui est la dernire bourgade, comme on dit en Espagne,
le dernier _pueblo_ de la province de Guispuscoa, nous entrmes dans la
province d'Alava, et nous ne tardmes pas  nous trouver au bas de la
montagne de Salinas. Les montagnes russes ne sont rien  ct de cela,
et tout d'abord l'ide qu'une voiture va passer par l-dessus vous
parat aussi ridicule que de marcher au plafond la tte en bas, comme
les mouches. Ce prodige s'opra grce  six boeufs que l'on attela en
tte des dix mules. Je n'ai jamais, de ma vie, entendu un vacarme
pareil: le mayoral, le zagal, les escopeteros, le postillon et les
bouviers faisaient assaut de cris, d'invectives, de coups de fouet, de
coups d'aiguillon; ils poussaient les jantes des roues, soutenaient la
caisse par derrire, tiraient les mules par le licou, les boeufs par les
cornes avec une ardeur et une furie incroyables. Cette voiture, au bout
de cette interminable file d'animaux et d'hommes, faisait l'effet le
plus tonnant du monde. Il y avait bien cinquante pas entre la premire
et la dernire bte de l'attelage. N'oublions pas, en passant, le
clocher de Salinas, qui a une forme sarrasine assez ragotante.

Du haut de cette montagne on voit se drouler, si l'on regarde derrire
soi, en perspectives infinies, les diffrents tages de la chane des
Pyrnes; on dirait d'immenses draperies de velours pingl jetes l au
hasard et chiffonnes en plis bizarres par le caprice d'un Titan. 
Royave, qui est un peu plus loin, je remarquai un magique effet de
lumire. Une crte neigeuse (_sierra nevada_), que les montagnes trop
rapproches nous avaient voile jusque-l, apparut tout  coup, se
dtachant sur un ciel d'un bleu lapis si fonc qu'il tait presque noir.
Bientt,  tous les bords du plateau que nous traversions, d'autres
montagnes levrent curieusement leurs ttes charges de neige et
baignes de nuages. Cette neige n'tait pas compacte, mais divise en
minces filons, comme les ctes d'argent d'une gaze lame, ce qui
augmentait sa blancheur par le contraste avec les teintes d'azur et de
lilas des escarpements. Le froid tait assez vif et augmentait
d'intensit  mesure que nous avancions. Le vent ne s'tait gure
rchauff  caresser les joues ples de ces belles vierges frileuses, et
nous arrivait aussi glacial que s'il ft venu en droite ligne du ple
arctique ou antarctique. Nous nous enveloppmes le plus hermtiquement
possible dans nos manteaux, car il est extrmement honteux d'avoir le
nez gel dans un pays torride; grill, passe encore.

Le soleil se couchait quand nous entrmes dans Vittoria: aprs avoir
travers toutes sortes de rues d'une architecture mdiocre et d'un got
maussade, la voiture s'arrta au _parador viejo_, o l'on visita
minutieusement nos malles. Notre daguerrotype surtout inquitait
beaucoup les braves douaniers; ils ne s'en approchaient qu'avec une
infinit de prcautions et comme des gens qui ont peur de sauter en
l'air: je crois qu'ils le prenaient pour une machine lectrique; nous
nous gardmes bien de les faire revenir de cette ide salutaire.

Nos effets visits, nos passeports timbrs, nous avions le droit de
nous parpiller sur le pav de la ville. Nous en profitmes
sur-le-champ, et, traversant une assez belle place entoure d'arcades,
nous allmes tout droit  l'glise; l'ombre emplissait dj la nef et
s'entassait mystrieuse et menaante dans les coins obscurs o l'on
dmlait vaguement des formes fantasmatiques. Quelques petites lampes
tremblotaient sinistrement jaunes et enfumes comme des toiles dans du
brouillard. Je ne sais quelle fracheur spulcrale me saisissait
l'piderme, et ce ne fut pas sans un lger sentiment de peur que
j'entendis murmurer par une voix lamentable, tout prs de moi, la
formule sacramentelle: _Caballero, una limosina por amor de Dios_.
C'tait un pauvre diable de soldat bless qui nous demandait la charit.
Ici les soldats mendient, action qui a son excuse dans leur misre
profonde, car ils sont pays fort irrgulirement. Dans l'glise de
Vittoria je fis connaissance avec ces effrayantes sculptures en bois
colori dont les Espagnols font un si trange abus.

Aprs un souper (_cena_) qui nous fit regretter celui d'Astigarraga,
l'ide nous vint d'aller au spectacle: nous avions t affriands, en
passant, par une pompeuse affiche annonant une reprsentation
extraordinaire d'hercules franais, qui devait se terminer par un
certain _baile nacional_ (danse du pays) qui nous paraissait gros de
cachuchas, de boleros, de fandangos et autres danses endiables.

Les thtres, en Espagne, n'ont gnralement pas de faade, et ne se
distinguent des autres maisons que par les deux ou trois quinquets
fumeux accrochs  la porte. Nous prmes deux stalles d'orchestre, qu'on
nomme places de lunette (_asientos de luneta_), et nous nous enfournmes
bravement dans un couloir dont le sol n'tait ni planchi ni carrel,
mais en simple terre naturelle. On ne se gne gure plus avec les
murailles des couloirs qu'avec les murs des monuments publics qui
portent l'inscription: _Dfense, sous peine d'amende, de dposer_, etc.,
etc. Mais, en nous bouchant bien hermtiquement le nez, nous arrivmes 
nos places seulement asphyxis  demi. Ajoutez  cela qu'on fume
perptuellement pendant les entr'actes, et vous n'aurez pas une ide
bien balsamique d'un thtre espagnol.

L'intrieur de la salle est cependant plus confortable que les abords ne
le promettent; les loges sont assez bien disposes, et, quoique la
dcoration soit trs-simple, elle est frache et propre. Les _asientos
de luneta_ sont des fauteuils rangs par files et numrots; il n'y a
pas de contrleur  la porte pour prendre vos billets, mais un petit
garon vient vous les demander avant la fin du spectacle; on ne vous
prend  la premire porte qu'une contre-marque d'entre gnrale.

Nous esprions trouver l le type espagnol fminin, dont nous n'avions
encore eu que peu d'exemples; mais les femmes qui garnissaient les loges
et les galeries n'avaient d'espagnol que la mantille et l'ventail:
c'tait dj beaucoup, mais ce n'tait pas assez cependant. Le public se
composait gnralement de militaires, ainsi que dans toutes les villes
o il y a garnison. On se tient debout au parterre, comme dans les
thtres tout  fait primitifs. Pour ressembler au thtre de l'htel de
Bourgogne, il ne manquait vraiment  celui-ci qu'une range de
chandelles et un moucheur; mais les verres des quinquets taient faits
avec des lamelles disposes en ctes de melon et runies en haut par un
cercle de fer-blanc, ce qui n'est pas d'une industrie bien avance.
L'orchestre, compos d'une seule file de musiciens, presque tous jouant
d'instruments de cuivre, soufflait vaillamment dans les cornets  piston
une ritournelle toujours la mme, et rappelant la fanfare de Franconi.

Nos compatriotes herculens soulevrent des masses de poids, tordirent
beaucoup de barres de fer, au grand contentement de l'assemble, et le
plus lger des deux excuta une ascension sur la corde roide et autres
exercices, hlas! trop connus  Paris, mais neufs probablement pour la
population de Vittoria. Nous schions d'impatience dans nos stalles, et
je rcurais le verre de ma lorgnette avec une activit furieuse, pour ne
rien perdre du _baile nacional_. Enfin l'on dtendit les chevalets, et
les _Turcs_ de service emportrent les poids et tout le matriel des
hercules. Reprsentez-vous bien, ami lecteur, l'attente passionne de
deux jeunes Franais enthousiastes et romantiques qui vont voir pour la
premire fois une danse espagnole... en Espagne!

Enfin la toile se leva sur une dcoration qui avait des vellits, non
suivies d'effet, d'tre enchanteresse et ferique; les cornets  piston
soufflrent avec plus de fureur que jamais la fanfare dj dcrite, et
le _baile nacional_ s'avana sous la figure d'un danseur et d'une
danseuse arms tous deux de castagnettes.

Je n'ai rien vu de plus triste et de plus lamentable que ces deux grands
dbris qui _ne se consolaient pas entre eux_: le thtre  quatre sous
n'a jamais port sur ses planches vermoulues un couple plus us, plus
reint, plus dent, plus chassieux, plus chauve et plus en ruines. La
pauvre femme, qui s'tait pltre avec du mauvais blanc, avait une
teinte bleu de ciel qui rappelait  l'imagination les images
anacrontiques d'un cadavre de cholrique ou d'un noy peu frais; les
deux taches rouges qu'elle avait plaques sur le haut de ses pommettes
osseuses, pour rallumer un peu ses yeux de poisson cuit, faisaient avec
ce bleu le plus singulier contraste; elle secouait avec ses mains
veineuses et dcharnes des castagnettes fles qui claquaient comme les
dents d'un homme qui a la fivre ou les charnires d'un squelette en
mouvement. De temps en temps, par un effort dsespr, elle tendait les
ficelles relches de ses jarrets, et parvenait  soulever sa pauvre
vieille jambe taille en balustre, de manire  produire une petite
cabriole nerveuse, comme une grenouille morte soumise  la pile de
Volta, et  faire scintiller et fourmiller une seconde les paillettes de
cuivre du lambeau douteux qui lui servait de basquine. Quant  l'homme,
il se trmoussait sinistrement dans son coin; il s'levait et retombait
flasquement comme une chauve-souris qui rampe sur ses moignons; il avait
une physionomie de fossoyeur s'enterrant lui-mme: son front rid comme
une botte  la hussarde; son nez de perroquet, ses joues de chvre lui
donnaient une apparence des plus fantastiques, et si, au lieu de
castagnettes, il avait eu en main un rebec gothique, il aurait pu poser
pour le coryphe de la danse des morts sur la fresque de Ble.

Tout le temps que la danse dura, ils ne levrent pas une fois les yeux
l'un sur l'autre; on et dit qu'ils avaient peur de leur laideur
rciproque, et qu'ils craignaient de fondre en larmes en se voyant si
vieux, si dcrpits et si funbres. L'homme, surtout, fuyait sa compagne
comme une araigne, et semblait frissonner d'horreur dans sa vieille
peau parchemine, toutes les fois qu'une figure de la danse le forait
de s'en rapprocher. Ce bolro-macabre dura cinq ou six minutes, aprs
quoi la toile tombant mit fin au supplice de ces deux malheureux... et
au ntre.

Voil comme le bolro apparut  deux pauvres voyageurs pris de couleur
locale. Les danses espagnoles n'existent qu' Paris, comme les
coquillages, qu'on ne trouve que chez les marchands de curiosits, et
jamais sur le bord de la mer.  Fanny Elssler! qui tes maintenant en
Amrique chez les sauvages, mme avant d'aller en Espagne nous nous
doutions bien que c'tait vous qui aviez invent la cachucha!

Nous nous allmes coucher assez dsappoints. Au milieu de la nuit, on
nous vint veiller pour nous remettre en route; il faisait toujours un
froid glacial, une temprature de Sibrie, ce qui s'explique par la
hauteur du plateau que nous traversions et les neiges dont nous tions
entours.  Miranda, l'on visita encore une fois nos malles, et nous
entrmes dans la Vieille-Castille (_Castilla la Vieja_), dans le royaume
de Castille et Lon, symbolis par un lion tenant un cu sem de
chteaux. Ces lions, rpts  satit, sont ordinairement en granit
gristre et ont une prestance hraldique assez imposante.

Entre Ameyugo et Cubo, petites bourgades insignifiantes, o l'on relaye,
le paysage est extrmement pittoresque; les montagnes se rapprochent, se
resserrent, et d'immenses rochers perpendiculaires se dressent au bord
de la route, escarps comme des falaises; sur la gauche, un torrent
travers par un pont  ogive tronque, bouillonne au fond d'un ravin,
fait tourner un moulin, et couvre d'cume les pierres qui l'arrtent.
Pour que rien ne manque  l'effet, une glise gothique, tombant en
ruines, le toit dfonc, les murs brods de plantes parasites, s'lve
au milieu des roches; dans le fond, la Sierra se dessine vague et
bleutre. Cette vue sans doute est belle, mais le passage de _Pancorbo_
l'emporte pour la singularit et le grandiose. Les rochers ne laissent
plus que la place du chemin tout juste, et l'on arrive  un endroit o
deux grandes masses granitiques, penches l'une vers l'autre, simulent
l'arche d'un pont gigantesque que l'on aurait coup par le milieu, pour
fermer le passage  une arme de Titans; une seconde arche plus petite,
pratique dans l'paisseur de la roche, ajoute encore  l'illusion.
Jamais dcorateurs de thtre n'ont imagin une toile plus pittoresque
et mieux entendue; quand on est accoutum aux plates perspectives des
plaines, les effets surprenants que l'on rencontre  chaque pas dans les
montagnes vous semblent impossibles et fabuleux.

La posada o l'on s'arrta pour dner avait pour vestibule une curie.
Cette disposition architecturale se rpte invariablement dans toutes
les posadas espagnoles, et pour aller  sa chambre il faut passer
derrire la croupe des mules. Le vin, plus noir encore que de coutume,
avait en plus un certain fumet de peau de bouc assez local. Les filles
de l'auberge portaient leurs cheveux pendants jusqu'au milieu du dos;
except cela, leur vtement tait celui des femmes franaises de la
classe infrieure. Les costumes nationaux ne sont gure, en gnral,
conservs que dans l'Andalousie, et il y a maintenant en Castille bien
peu d'anciens costumes. Pour les hommes, ils portaient tous le chapeau
pointu, bord de velours avec des houppes de soie, ou bien une casquette
en peau de loup de forme assez froce, et l'invitable manteau de
couleur tabac ou ramoneur. Leurs figures, du reste, ne prsentaient rien
de caractristique.

De Pancorbo  Burgos, nous rencontrmes trois ou quatre petits villages
 moiti en ruine, secs comme de la pierre ponce et couleur de pain
grill, tels que Briviesca, Castil de Pones et Quintanapalla. Je doute
qu'au fond de l'Asie Mineure Decamps ait jamais trouv des murailles
plus rties, plus roussies, plus fauves, plus grenues, plus
croustillantes et plus gratignes que celles-l. Le long de ces
murailles flnaient de certains nes qui valent bien les nes turcs, et
qu'il devrait aller tudier. L'ne turc est fataliste, et l'on voit  sa
mine humble et rveuse qu'il est rsign  tous les coups de bton que
le destin lui rserve et qu'il subira sans se plaindre. L'ne castillan
a la mine plus philosophique et plus dlibre; il comprend qu'on ne
peut se passer de lui; il est de la maison, il a lu _Don Quichotte_, et
se flatte de descendre en droite ligne du clbre grison de Sancho
Pana. Cte  cte avec les nes vaguaient aussi des chiens pur sang et
d'une race superbe, parfaitement ongls, rbls et coiffs, entre autres
de grands lvriers dans le got de Paul Vronse et de Velasquez, d'une
taille et d'une beaut admirables, sans compter quelques douzaines de
_muchachos_ ou gamins dont les yeux ptillaient dans les guenilles comme
des diamants noirs.

La Castille vieille est, sans doute, ainsi nomme  cause du grand
nombre de vieilles qu'on y rencontre: et quelles vieilles! Les sorcires
de Macbeth traversant la bruyre de Dunsinane pour aller prparer leur
infernale cuisine, sont de charmantes jeunes filles en comparaison: les
abominables mgres des caprices de Goya, que j'avais pris jusqu'
prsent pour des cauchemars et des chimres monstrueuses, ne sont que
des portraits d'une exactitude effrayante; la plupart de ces vieilles
ont de la barbe comme du fromage moisi, et des moustaches comme des
grenadiers; et puis, c'est leur accoutrement qu'il faut voir! on
prendrait un morceau d'toffe, et l'on travaillerait pendant dix ans 
le salir,  le rper,  le trouer,  le rapicer,  lui faire perdre sa
couleur primitive, que l'on n'arriverait pas  cette sublimit du
haillon! Ces agrments sont rehausss par une mine hagarde et farouche,
bien diffrente de la tenue humble et piteuse des pauvres gens de
France.

Un peu avant d'arriver  Burgos, l'on nous fit remarquer, dans le
lointain, un grand difice sur une colline: c'tait la _Cartuja de
Miraflores_ (la Chartreuse), dont nous aurons occasion de parler plus
amplement. Bientt aprs, les flches de la cathdrale dvelopprent sur
le ciel leurs dentelures de plus en plus distinctes; une demi-heure
aprs, nous entrions dans l'ancienne capitale de la Vieille-Castille.

La place de Burgos, au milieu de laquelle s'lve une assez mdiocre
statue en bronze de Charles III, est grande et ne manque pas de
caractre. Des maisons rouges, supportes par des piliers de granit
bleutre, la ferment de tous cts. Sous les arcades et sur la place, se
tiennent toutes sortes de petits marchands et se promnent une infinit
d'nes, de mulets et de paysans pittoresques. Les guenilles castillanes
se produisent l dans toute leur splendeur. Le moindre mendiant est
drap noblement dans son manteau comme un empereur romain dans sa
pourpre. Je ne saurais mieux comparer ces manteaux, pour la couleur et
la substance, qu' de grands morceaux d'amadou dchiquets par le bord.
Le manteau de don Csar de Bazan, dans la pice de _Ruy Blas_,
n'approche pas de ces triomphantes et glorieuses guenilles. Tout cela
est si rp, si sec, si inflammable, qu'on les trouve imprudents de
fumer et de battre le briquet. Les petits enfants de six ou huit ans ont
aussi leurs manteaux, qu'ils portent avec la plus ineffable gravit. Je
ne puis me rappeler sans rire un pauvre petit diable qui n'avait plus
qu'un collet qui lui couvrait  peine l'paule, et qui se drapait dans
les plis absents d'un air si comiquement piteux, qu'il et drid le
spleen en personne. Les condamns au _presidio_ (travaux forcs)
balaient la ville et enlvent les immondices sans quitter les haillons
qui les emmaillotent. Ces galriens en manteaux sont bien les plus
tonnantes canailles que l'on puisse voir.  chaque coup de balai, ils
vont s'asseoir ou se coucher sur le seuil des portes. Rien ne leur
serait plus facile que de s'chapper, et, comme j'en fis l'objection, on
me rpondit qu'ils ne le faisaient pas par un effet de la bont
naturelle de leur caractre.

La fonda o nous descendmes tait une vraie fonda espagnole o personne
n'entendait un mot de franais; il nous fallut bien dployer notre
castillan, et nous corcher le gosier  rler l'abominable _jota_, son
arabe et guttural qui n'existe pas dans notre langue, et je dois dire
que, grce  l'extrme intelligence qui distingue ce peuple, on nous
comprenait assez bien. L'on nous apportait bien quelquefois de la
chandelle quand nous demandions de l'eau, ou du chocolat quand nous
voulions de l'encre; mais,  part ces petites mprises, fort
pardonnables, tout allait pour le mieux. L'auberge tait desservie par
un peuple de maritornes cheveles qui portaient les plus beaux noms du
monde: Casilda, Matilde, Balbina; les noms sont toujours charmants en
Espagne: Lola, Bibiana, Pepa, Hilaria, Carmen, Cipriana, servent
d'tiquette aux cratures les moins potiques qu'on puisse voir, l'une
de ces filles avait les cheveux d'un roux trs-vhment, couleur qui est
trs-frquente en Espagne, o il y a beaucoup de blondes et surtout
beaucoup de rousses, contre l'ide gnralement reue.

On ne met pas ici de buis bnit dans les chambres, mais de grands
rameaux en forme de palmes, tresss, natts et tire-bouchonns avec
beaucoup d'lgance et de soin. Les lits n'ont pas de traversin, mais
deux oreillers plats que l'on superpose; ils sont gnralement fort
durs, quoique la laine en soit bonne; mais on n'est pas dans l'habitude
de carder les matelas, on en retourne seulement la laine au bout de deux
btons.

En face de nos fentres, nous avions une enseigne assez bizarre, celle
d'un matre en chirurgie qui s'tait fait reprsenter avec son lve
sciant le bras  un pauvre diable assis sur une chaise, et nous
apercevions la boutique d'un barbier qui, je vous le jure, ne
ressemblait nullement  Figaro. Nous voyions reluire  travers ses
vitres un grand plat  barbe en cuivre jaune assez brillant, que don
Quichotte, s'il tait de ce monde, aurait bien pu prendre pour l'armet
de Mambrin. Les barbiers espagnols, s'ils ont perdu leur costume, ont
conserv leur adresse, et rasent avec beaucoup de dextrit.

Pour avoir t si longtemps la premire ville de la Castille, Burgos ne
conserve pas une physionomie gothique bien prononce;  l'exception
d'une rue o se trouvent quelques fentres et quelques portiques du
temps de la renaissance, avec des blasons supports par des figures, les
maisons ne remontent gure au del du commencement du XVIIe sicle, et
n'ont rien que de trs-vulgaire; elles sont surannes et ne sont pas
antiques. Mais Burgos a sa cathdrale, qui est une des plus belles du
monde; malheureusement, comme toutes les cathdrales gothiques, elle est
enchsse dans une foule de constructions ignobles, qui ne permettent
pas d'en apprcier l'ensemble et d'en saisir la masse. Le principal
portail donne sur une place au milieu de laquelle s'lve une jolie
fontaine surmonte d'un dlicieux christ en marbre blanc, point de mire
de tous les polissons de la ville, qui n'ont pas de plus doux
passe-temps que de jeter des pierres contre les sculptures. Ce portail,
qui est magnifique, brod, fouill et fleuri comme une dentelle, a t
malheureusement gratt et rabot jusqu' la premire frise par je ne
sais quels prlats italiens, grands amateurs d'architecture simple, de
murailles sobres et d'ornements de bon got, qui voulaient arranger la
cathdrale  la romaine, ayant grand'piti de ces pauvres architectes
barbares qui pratiquaient peu l'ordre corinthien, et n'avaient pas l'air
de se douter des agrments de l'attique et du fronton triangulaire.
Beaucoup de gens sont encore de cet avis en Espagne, o le got
_messidor_ fleurit dans toute sa puret, et prfrent aux glises
gothiques les plus panouies et les plus richement ciseles toutes
sortes d'abominables difices percs de beaucoup de fentres, et _orns_
de colonnes pstumniennes, absolument comme en France, avant que l'cole
romantique et remis le moyen ge en honneur, et fait comprendre le sens
et la beaut des cathdrales. Deux flches aigus taillades en scie,
dcoupes  jour comme  l'emporte-pice, festonnes et brodes,
ciseles jusque dans les moindres dtails, comme un chaton de bague,
s'lancent vers Dieu avec toute l'ardeur de la foi et tout l'emportement
d'une conviction inbranlable. Ce ne sont pas nos campaniles incrdules
qui oseraient se risquer dans le ciel, n'ayant pour se soutenir que des
dentelles de pierre et des nervures minces comme des fils d'araigne.
Une autre tour, sculpte aussi avec une richesse inoue, mais moins
haute, marque la place o se joignent les bras de la croix, et complte
la magnificence de la silhouette. Une foule innombrable de statues de
saints, d'archanges, de rois, de moines, anime toute cette architecture,
et cette population de pierre est si nombreuse, si presse, si
fourmillante, qu'elle dpasse  coup sr le chiffre de la population en
chair et en os qui occupe la ville.

Grce  la charmante obligeance du chef politique, don Henrique de
Vedia, nous pmes visiter la cathdrale jusque dans ses moindres
dtails. Un volume in-8 de description, un atlas de deux mille
planches, vingt salles remplies de pltres mouls, ne donneraient pas
encore une ide complte de cette prodigieuse efflorescence de l'art
gothique, plus touffue et plus complique qu'une fort vierge du Brsil.
L'on nous pardonnera,  nous qui n'avons pu crire qu'une simple lettre
griffonne  la hte et de mmoire sur le coin d'une table de posada,
quelques omissions et quelques ngligences.

Au premier pas que l'on fait dans l'glise, on est arrt au collet par
un chef-d'oeuvre incomparable: c'est la porte en bois sculpt qui donne
sur le clotre. Elle reprsente, entre autres bas-reliefs, l'entre de
Notre-Seigneur  Jrusalem; les jambages et les portants sont chargs de
figurines dlicieuses, de la tournure la plus lgante et d'une telle
finesse, que l'on ne peut comprendre qu'une matire inerte et sans
transparence comme le bois se soit prte  une fantaisie si capricieuse
et si spirituelle. C'est assurment la plus belle porte du monde aprs
celle du baptistre de Florence, par Ghiberti, que Michel-Ange, qui s'y
connaissait, trouvait digne d'tre la porte du paradis. Il faudrait
mouler cette admirable page et la couler en bronze, pour lui assurer
l'ternit dont peuvent disposer les hommes.

Le choeur, o sont les stalles, qu'on appelle _silleria_, est ferm par
des grilles en fer repouss d'un travail inconcevable; le pav est
couvert, comme c'est l'usage en Espagne, d'immenses nattes de
sparteries, et chaque stalle a en outre son tapis d'herbe sche ou de
jonc. En levant la tte, on aperoit une espce de dme form par
l'intrieur de la tour dont nous avons dj parl; c'est un gouffre de
sculptures, d'arabesques, de statues, de colonnettes, de nervures, de
lancettes, de pendentifs  vous donner le vertige. On regarderait deux
ans qu'on n'aurait pas tout vu. C'est touffu comme un chou, fnestr
comme une truelle  poisson; c'est gigantesque comme une pyramide et
dlicat comme une boucle d'oreille de femme, et l'on ne peut comprendre
qu'un semblable filigrane puisse se soutenir en l'air depuis des
sicles! Quels hommes taient-ce donc que ceux qui excutaient ces
merveilleuses constructions que les prodigalits des palais feriques ne
pourraient dpasser? La race en est-elle donc perdue? Et nous, qui nous
vantons d'tre civiliss, ne serions-nous, en effet, que des barbares
dcrpits? Un profond sentiment de tristesse me serre le coeur lorsque je
visite un de ces prodigieux difices des temps passs; il me prend un
dcouragement immense, et je n'aspire plus qu' me retirer dans un coin,
 me mettre une pierre sous la tte, pour attendre, dans l'immobilit de
la contemplation, la mort, cette immobilit absolue.  quoi bon
travailler?  quoi bon se remuer? L'effort humain le plus violent
n'arrivera jamais au del. Eh bien! l'on ignore les noms de ces divins
artistes, et, pour en trouver quelques traces, il faut fouiller les
archives poudreuses des couvents. Quand je pense que j'ai us la
meilleure portion de ma vie  rimer dix ou douze mille vers,  crire
six ou sept pauvres volumes in-8 et trois ou quatre cents mauvais
articles de journaux, et que je me trouve fatigu, j'ai honte de
moi-mme et de mon poque, o il faut tant d'efforts pour produire si
peu de chose. Qu'est-ce qu'une mince feuille de papier  ct d'une
montagne de granit?

Si vous voulez faire un tour avec nous dans cet immense madrpore,
construit par ces prodigieux polypes humains du XIVe et du XVe sicle,
nous allons commencer par la petite sacristie, qui est une salle assez
vaste malgr son titre, et renferme un _Ecce Homo, un Christ en croix_,
de Murillo, une _Nativit_, de Jordans, encadre par des boiseries
prcieusement sculptes; au milieu est plac un grand brasero, qui sert
 allumer les encensoirs et peut-tre aussi les cigarettes, car beaucoup
de prtres espagnols fument, ce qui ne nous parat pas plus inconvenant
que de priser du tabac en poudre, jouissance que le clerg franais se
permet sans aucun scrupule. Le brasero est une grande bassine de cuivre
jaune pose sur un trpied et remplie de braise ou de petits noyaux
allums et recouverts de cendre fine, qui font un feu doux. Le brasero
remplace en Espagne les chemines, qui sont fort rares.

Dans la grande sacristie, voisine de la petite, on remarque un _Christ
en croix_ du Domenico Theotocopuli, dit _el Greco_, peintre extravagant
et singulier, dont on prendrait les tableaux pour des esquisses du
Titien, si une certaine affectation des formes aigus et strapasses ne
les faisait bientt reconnatre. Pour donner  sa peinture l'apparence
d'tre faite avec une grande fiert de touche, il jette  et l des
coups de brosse d'une ptulance et d'une brutalit incroyables, des
lueurs minces et acres qui traversent les ombres comme des lames de
sabre: tout cela n'empche pas le Greco d'tre un grand peintre; les
bons ouvrages de sa seconde manire ressemblent beaucoup aux tableaux
romantiques d'Eugne Delacroix.

Vous avez sans doute vu au muse espagnol de Paris le portrait de la
fille du Greco, magnifique tte que ne dsavouerait aucun matre, et
vous pouvez juger quel admirable peintre ce devait tre que Domenico
Theotocopuli, lorsqu'il tait dans son bon sens. Il parat que la
proccupation d'viter de ressembler au Titien, dont on prtend qu'il
avait t lve, lui troubla la cervelle et le jeta dans les
extravagances et les caprices qui ne laissrent briller que par lueurs
intermittentes les magnifiques facults qu'il avait reues de la nature;
le Greco tait en outre architecte et sculpteur, sublime trinit,
lumineux triangle, qui se rencontre souvent dans le ciel de l'art
suprme.

Cette sacristie est entoure de boiseries formant armoires, avec des
colonnes fleuries et festonnes, du got le plus riche; au-dessus des
boiseries rgne une range de miroirs de Venise, dont je ne m'explique
gure l'usage,  moins qu'ils ne soient comme pur ornement, car ils sont
trop haut pour qu'on puisse s'y regarder. Plus haut que les miroirs, les
plus anciens touchant  la vote, sont disposs par ordre chronologique
les portraits de tous les vques de Burgos, depuis le premier jusqu'
celui qui occupe aujourd'hui le sige piscopal. Ces portraits, quoique
peints  l'huile, ont un aspect de pastel et de dtrempe qui vient de ce
qu'on ne vernit pas les tableaux en Espagne, manque de prcaution qui a
laiss dvorer par l'humidit bien des chefs-d'oeuvre regrettables. Ces
portraits, quoique d'une grande tournure pour la plupart, ne sont
cependant pas des peintures de premier ordre, et d'ailleurs ils sont
accrochs trop haut pour que l'on puisse juger du mrite de l'excution.
Le milieu de la salle est occup par un norme buffet et d'immenses
corbeilles de sparteries, o sont rangs les ornements d'glise et les
ustensiles du culte. Sous deux cages de verre l'on conserve comme
curiosit deux arbres de corail, bien moins compliqus dans leurs
ramures que la moindre arabesque de la cathdrale. La porte est
historie des armes de Burgos en relief, avec un semis de petites croix
de gueules.

La salle de Jean Cuchiller, que l'on traverse aprs celle-ci, n'a rien
de remarquable comme architecture, et nous pressions le pas pour en
sortir, lorsqu'on nous pria de lever la tte et de regarder un objet des
plus curieux. Cet objet tait un grand coffre retenu au mur par des
crampons de fer. Il est difficile d'imaginer une malle plus rapice,
plus vermoulue et plus effondre. C'est  coup sr la doyenne des malles
du monde; une inscription en lettres noires ainsi conue: _Cofre del
Cid_, donna tout de suite, comme vous pouvez le croire, une norme
importance  ces quatre ais de bois pourri. Ce coffre, s'il faut en
croire la chronique, est prcisment celui que le fameux Ruy-Diaz de
Bivar, plus connu sous le nom de Cid Campador, manquant d'argent, tout
hros qu'il tait, comme un simple littrateur, fit porter plein de
sable et de cailloux, en nantissement, chez un honnte usurier juif qui
prtait sur gages, avec dfense d'ouvrir la mystrieuse malle avant que
lui, Cid Campador, n'et rembours la somme emprunte; ce qui prouve
que les usuriers de ce temps-l taient de plus facile composition que
ceux de nos jours. L'on trouverait maintenant peu de juifs et mme peu
de chrtiens assez nafs et dbonnaires pour accepter un pareil gage. M.
Casimir Delavigne s'est servi de cette lgende dans sa pice de la
_Fille du Cid_, mais il a substitu au coffre norme une bote
imperceptible, qui ne peut rien contenir en effet que _l'or de la parole
du Cid_; et il n'est aucun juif, mme un juif des temps hroques, qui
prtt quelque chose sur une pareille bonbonnire. Le coffre historique
est grand, large, lourd, profond, garni de toutes sortes de serrures et
de cadenas: plein de sable, il devait falloir au moins six chevaux pour
le remuer, et le digne isralite pouvait le supposer rempli de nippes,
de joyaux ou d'argenterie, et se rsigner plus facilement aux caprices
du Cid, caprice prvu par le Code pnal, ainsi que beaucoup d'autres
fantaisies hroques. La mise en scne du thtre de la Renaissance est
donc inexacte, n'en dplaise  M. Antnor Joly.




V.

LE CLOTRE; PEINTURES ET SCULPTURES.--MAISON DE CID; MAISON DU CORDON;
PORTE SAINTE-MARIE.--LE THTRE ET LES ACTEURS.--LA CARTUJA DE
MIRAFLORES.--LE GNRAL THIBAUT ET LES OS DU CID.


En sortant de la salle de Jean Cuchiller, on entre dans une autre pice
d'un style de dcoration trs-pittoresque: des boiseries de chne, des
tentures rouges et un plafond en manire de cuir de Cordoue du meilleur
effet; on voit dans cette pice une _Nativit_ de Murillo, une
_Conception_ et un _Jsus_ en robe fort bien peints.

Le clotre est rempli de tombeaux, la plupart ferms de grilles
trs-serres et trs-fortes; ces tombeaux, tous d'illustres personnages,
sont pratiqus dans l'paisseur du mur, historis de blasons et brods
de sculptures. Sur l'un d'eux je remarquai un groupe de Marie et Jsus
tenant un livre  la main, d'une grande beaut, et une chimre moiti
animal, moiti arabesque, de l'invention la plus trange et la plus
surprenante. Sur toutes ces tombes sont couches des statues de grandeur
naturelle, soit de chevaliers arms, soit d'vques en costume, qu'on
prendrait volontiers,  travers les mailles des grilles, pour les morts
qu'elles reprsentent, tant les attitudes sont vraies et les dtails
minutieux.

Sur le jambage d'une porte, je remarquai en passant une charmante petite
statuette de la Vierge, d'une excution dlicieuse et d'une hardiesse
d'ide extraordinaire. Au lieu de cet air contrit et modeste que l'on
donne habituellement  la sainte Vierge, le sculpteur l'a reprsente
avec un regard o la volupt se mle  l'extase et dans l'enivrement
d'une femme qui conoit un Dieu. Elle est l debout, la tte renverse
en arrire, aspirant de toute son me et de tout son corps le rayon de
flamme souffl par la colombe symbolique, avec un mlange d'ardeur et de
puret d'une originalit rare; il tait difficile d'tre neuf dans un
sujet rpt si souvent, mais rien n'est us pour le gnie.

La description de ce clotre demanderait  elle seule une lettre tout
entire; mais, vu le peu d'espace et de temps dont nous pouvons
disposer, vous nous pardonnerez de n'en dire que ces quelques mots et de
rentrer dans l'glise, o nous prendrons au hasard,  droite et 
gauche, les premiers chefs-d'oeuvre venus, sans choix ni prfrence; car
tout est beau, tout est admirable, et ce dont nous ne parlons pas vaut
au moins ce dont nous parlons.

Nous nous arrterons d'abord devant cette _Passion de Jsus-Christ_, en
pierre, de Philippe de Bourgogne, qui n'est malheureusement pas un
artiste franais, comme son nom ou plutt son sobriquet pourrait le
faire croire. C'est un des plus grands bas-reliefs qu'il y ait au monde:
selon l'usage gothique, il est divis en plusieurs compartiments, le
Jardin des Oliviers, le Portement de croix, le Crucifiement entre les
deux voleurs, immense composition qui, pour la finesse des ttes et le
prcieux des dtails, vaut tout ce qu'Albert Durer, Hemlinck ou Holbein
ont fait de plus dlicat et de plus suave avec leur pinceau de
miniaturistes. Cette pope de pierre est termine par une magnifique
Descente au tombeau: les groupes d'aptres endormis qui occupent les
caissons infrieurs du Jardin des Oliviers sont presque aussi beaux et
aussi purs de style que les prophtes et les saints de fra Bartholom;
les ttes des saintes femmes au pied de la croix ont une expression
pathtique et douloureuse dont les artistes gothiques possdaient seuls
le secret, ici cette expression se joint  une rare beaut de forme; les
soldats se font remarquer par des ajustements singuliers et farouches
comme on en prtait dans le moyen ge aux personnages antiques,
orientaux ou juifs, dont on ne connaissait pas le costume; ils sont
d'ailleurs camps avec une audace et une crnerie qui font le plus
heureux contraste avec l'idalit et la mlancolie des autres figures.
Tout cela est encadr par des architectures travailles comme de
l'orfvrerie, d'un got et d'une lgret incroyables. Cette sculpture a
t acheve en 1536.

Puisque nous en sommes  la sculpture, parlons tout de suite des stalles
du choeur, admirable menuiserie qui n'a peut-tre pas sa rivale au monde.
Les stalles sont autant de merveilles; elles reprsentent des sujets de
l'Ancien-Testament en bas-reliefs, et sont spares l'une de l'autre par
des chimres et des animaux fantastiques en forme de bras de fauteuil.
Les parties planes sont formes d'incrustations releves de hachures
noires comme les nielles sur mtaux; l'arabesque et le caprice n'ont
jamais t plus loin. C'est une verve inpuisable, une abondance inoue,
une invention perptuelle dans l'ide et dans la forme; c'est un monde
nouveau, une cration  part aussi complte, aussi riche que celle de
Dieu, o les plantes vivent, o les hommes fleurissent, o le rameau se
termine par une main et la jambe par un feuillage, o la chimre  l'oeil
sournois ouvre ses ailes ongles, o le dauphin monstrueux souffle l'eau
par ses _fosses_. Un enlacement inextricable de fleurons, de rinceaux,
d'acanthes, de lotus, de fleurs aux calices orns d'aigrettes et de
vrilles, de feuillages dentels et contourns, d'oiseaux fabuleux, de
poissons impossibles, de sirnes et de dragons extravagants, dont aucune
langue ne peut donner l'ide. La fantaisie la plus libre rgne dans
toutes ces incrustations,  qui leur ton jaune sur le fond sombre du
bois donne un air de peinture de vase trusque bien justifi par la
franchise et l'accent primitif du trait. Ces dessins, o perce le gnie
paen de la renaissance, n'ont aucun rapport avec la destination des
stalles, et quelquefois mme le choix du sujet laisse voir un entier
oubli de la saintet du lieu. Ce sont des enfants qui jouent avec des
masques, des femmes qui dansent, des gladiateurs qui luttent, des
paysans en vendange, des jeunes filles tourmentant ou caressant un
monstre fantastique, des animaux pinant de la harpe, et mme de petits
garons imitant dans la vasque d'une fontaine le fameux _Manneken-Pis_
de Bruxelles. Avec un peu plus de sveltesse dans les proportions, ces
figures vaudraient les plus purs trusques: unit dans l'aspect et
varit infinie dans le dtail, voil le difficile problme que les
artistes du moyen ge ont presque toujours rsolu avec bonheur.  cinq
ou six pas, cette menuiserie, si folle d'excution, est grave,
solennelle, architecturale, brune de ton, et tout  fait digne de servir
d'encadrement aux ples et austres visages des chanoines.

La chapelle du Conntable, _capilla del Condestable_, est  elle seule
une glise complte; le tombeau de don Pedro Fernandez Velasco,
conntable de Castille, et celui de sa femme, en occupent le milieu et
n'en sont pas le moindre ornement; ces tombes sont de marbre blanc et
d'un travail magnifique. L'homme est couch dans son armure de guerre
enrichie d'arabesques du meilleur style, dont les sacristains lvent
avec du papier mouill des empreintes qu'ils vendent aux voyageurs; la
femme a son petit chien  ct d'elle, ses gants et les ramages de sa
robe de brocart sont rendus avec une finesse inoue. Les ttes des deux
poux reposent sur des coussins de marbre, orns de leur couronne et de
leurs armoiries; des blasons gigantesques dcorent les murailles de
cette chapelle, et sur l'entablement sont places des figures portant
des hampes de pierre pour soutenir des bannires et des tendards. Le
_retablo_ (on appelle ainsi les faades architecturales qui accompagnent
les autels) est sculpt, dor, peint, entreml d'arabesques et de
colonnes, et reprsente la circoncision de Jsus-Christ, figures de
grandeur naturelle.  droite, du ct o est le portrait de doa Mencia
de Mendoza, comtesse de Haro, se trouve un petit autel gothique
enlumin, dor, cisel, enjoliv d'une infinit de figurines que l'on
croirait d'Antonin Moine, tant elles sont lgres et spirituellement
tournes; sur cet autel il y a un christ en jais. Le grand autel est
orn de lames d'argent et de soleils de cristal, dont les reflets
miroitants forment des jeux de lumire d'un clat singulier.  la vote
s'panouit une rose de sculpture d'une dlicatesse incroyable.

Dans la sacristie qui est auprs de la chapelle, on voit enchsse au
milieu de la boiserie une Madeleine que l'on attribue  Lonard de
Vinci: la douceur des demi-teintes brunes et fondues avec le clair par
des dgradations insensibles, la lgret de touche des cheveux et la
rondeur parfaite des bras, rendent cette supposition tout  fait
vraisemblable. On conserve aussi dans cette chapelle le diptyque en
ivoire que le conntable emportait  l'arme et devant lequel il faisait
sa prire. La _capilla del Condestable_ appartient au duc de Frias.
Jetez en passant un regard sur cette statue de saint Bruno, en bois
colori, qui est de Pereida, sculpteur portugais, et sur cette pitaphe
qui est celle de Villegas, traducteur du Dante.

Un grand escalier du plus beau dessin, avec de magnifiques chimres
sculptes, nous tint quelques minutes en admiration. J'ignore o il
conduit et sur quelle salle s'ouvre la petite porte qui le termine; mais
il est digne du palais le plus blouissant. Le grand autel de la
chapelle du duc d'Abrants est une des plus singulires imaginations que
l'on puisse voir: il reprsente l'arbre gnalogique de Jsus-Christ.
Voici comme cette bizarre ide est rendue: le patriarche Abraham est
couch au bas de la composition, et dans sa fconde poitrine plongent
les racines chevelues d'un arbre immense dont chaque rameau porte un
aeul de Jsus, et se subdivise en autant de branches qu'il y a de
descendants. Le fate est occup par la sainte Vierge, sur un trne de
nuages; le soleil, la lune et les toiles, argents et dors,
scintillent  travers les efflorescences des rameaux. Ce qu'il a fallu
de patience pour dcouper toutes ces feuilles, fouiller ces plis, vider
ces branches, dtacher du fond tous ces personnages, on n'ose y songer
qu'avec effroi. Ce _retablo_, ainsi travaill, est grand comme une
faade de maison, et s'lve pour le moins  trente pieds de haut, en y
comprenant les trois tages, dont le second renferme le couronnement de
la Vierge, et le dernier un Crucifiement avec saint Jean et la Vierge.
L'artiste est Rodrigo del Haya, sculpteur, qui vivait dans le milieu du
XVIe sicle.

La chapelle de sainte Thcle est tout ce qu'on peut imaginer de plus
trange. L'architecte et le sculpteur semblent s'tre donn pour but le
plus d'ornements possible dans le moins d'espace possible; ils y ont
parfaitement russi, et je dfierais l'ornemaniste le plus industrieux
de trouver dans toute la chapelle la place d'une seule rosace ou d'un
seul fleuron. C'est le mauvais got le plus riche, le plus adorable et
le plus charmant: ce ne sont que colonnes torses entoures de ceps de
vigne, volutes enroules  l'infini, collerettes de chrubins cravats
d'ailes, gros bouillons de nuages, flammes de cassolettes en coup de
vent, rayons ouverts en ventail, chicores panouies et touffues, tout
cela dor et peint de couleurs naturelles, avec des pinceaux de
miniature. Les ramages des draperies sont excuts fil par fil, point
par point, et d'une effrayante minutie. La sainte, environne par les
flammes du bcher, dont l'ardeur est excite par des Sarrasins en
costumes extravagants, lve vers le ciel ses beaux yeux d'mail, et
tient dans sa petite main couleur de chair un grand rameau bnit, fris
 l'espagnole. Les votes sont travailles dans le mme got. D'autres
autels, d'une moindre dimension, mais d'une gale richesse, occupent le
reste de la chapelle: ce n'est plus la finesse gothique, ni le got
charmant de la renaissance; la richesse est substitue  la puret des
lignes; mais c'est encore trs-beau, comme toute chose excessive et
complte dans son genre.

Les orgues, d'une grandeur formidable, ont des batteries de tuyaux
disposes sur un plan transversal comme des canons points, d'un effet
menaant et belliqueux. Les chapelles particulires ont chacune leur
orgue, mais plus petit. Dans le _retablo_ d'une de ces chapelles nous
vmes une peinture d'une telle beaut, que je ne sais  quel matre
l'attribuer, si ce n'est  Michel-Ange; les caractres irrcusables de
l'cole florentine  sa plus belle poque brillent victorieusement dans
ce magnifique tableau, qui serait la perle du plus splendide muse.
Cependant Michel-Ange ne peignit presque jamais  l'huile, et ses
tableaux sont d'une raret fabuleuse; je croirais volontiers que c'est
une composition peinte par Sbastien del Piombo d'aprs un carton et sur
un trait de ce sublime artiste. On sait que, jaloux du succs de
Raphal, Michel-Ange employa quelquefois Sbastien del Piombo pour
runir la couleur au dessin et dpasser son jeune rival. Quoi qu'il en
soit, c'est un tableau admirable; la sainte Vierge, assise et noblement
drape, voile avec une charpe transparente la divine nudit du petit
Jsus, debout  ct d'elle. Deux anges en contemplation nagent
silencieusement dans l'outremer du ciel; au fond l'on aperoit un
paysage svre, des roches, des terrains et quelques pans de murs. La
tte de la Vierge est d'une majest, d'un calme et d'une puissance dont
on ne peut donner l'ide avec des mots. Le cou est attach aux paules
par des lignes si pures, si chastes et si nobles, la figure respire une
si douce quitude maternelle, les mains sont tournes si divinement, les
pieds ont une telle lgance et un si grand style, qu'on ne peut
dtacher les yeux de cette peinture. Ajoutez  ce merveilleux dessin une
couleur simple, solide, soutenue de ton, sans faux brillants, sans
petites recherches de clair-obscur, avec un certain aspect de fresque
qui s'harmonise parfaitement au ton de l'architecture, et vous aurez un
chef-d'oeuvre dont vous ne pourrez trouver l'quivalent que dans l'cole
florentine ou l'cole romaine.

Il y a aussi, dans la cathdrale de Burgos, une _sainte Famille_ sans
nom d'auteur, que je souponne fort d'tre d'Andr del Sarto, et des
tableaux gothiques sur bois de Cornelis van Eyck, dont les pareils se
trouvent dans la galerie de Dresde; les tableaux de l'cole allemande ne
sont pas rares en Espagne, et quelques-uns sont d'une grande beaut.
Nous mentionnerons, en passant, quelques tableaux de fra Diego de Leyva,
qui se fit chartreux  la _Cartuja_ de Miraflores,  l'ge de
cinquante-trois ans, entre autres celui qui reprsente le martyre de
sainte Casilda,  qui le bourreau a coup les deux seins: le sang
jaillit  gros bouillons de deux plaques rouges laisses sur la poitrine
par la chair ampute; les deux demi-globes gisent  ct de la sainte,
qui regarde, avec une expression d'extase fivreuse et convulsive, un
grand ange  figure rveuse et mlancolique qui lui apporte une palme.
Ces effrayants tableaux de martyres sont trs-nombreux en Espagne, o
l'amour du ralisme et de la vrit dans l'art est pouss aux dernires
limites. Le peintre ne vous fera pas grce d'une seule goutte de sang;
il faut qu'on voie les nerfs coups qui se retirent, les chairs vives
qui tressaillent, et dont la sombre pourpre contraste avec la blancheur
exsangue et bleutre de la peau, les vertbres tranches par le
cimeterre du bourreau, les marques violentes imprimes par les verges et
les fouets des tourmenteurs, les plaies bantes qui vomissent l'eau et
le sang par leur bouche livide: tout est rendu avec une pouvantable
vrit. Ribera a peint, dans ce genre, des choses  faire reculer
d'horreur _el verdugo_ lui-mme, et il faut rellement l'affreuse beaut
et l'nergie diabolique qui caractrisent ce grand matre pour supporter
cette froce peinture d'corcherie et d'abattoir, qui semble avoir t
faite pour des cannibales par un valet de bourreau. Il y a vraiment de
quoi dgoter d'tre martyr, et l'ange avec sa palme parat une faible
compensation pour de si atroces tourments. Encore Ribera refuse-t-il
bien souvent cette consolation  ses torturs, qu'il laisse se tordre
comme des tronons de serpent dans une ombre fauve et menaante que nul
rayon divin n'illumine.

Le besoin du vrai, si repoussant qu'il soit, est un trait
caractristique de l'art espagnol: l'idal et la convention ne sont pas
dans le gnie de ce peuple, dnu compltement d'esthtique. La
sculpture n'est pas suffisante pour lui: il lui faut des statues
colories, des madones fardes et revtues d'habits vritables. Jamais,
 son gr, l'illusion matrielle n'est porte assez loin, et cet amour
effrn du ralisme lui fait souvent franchir le pas qui spare la
statuaire du cabinet de figures de cire de Curtius.

Le clbre christ si rvr de Burgos, que l'on ne peut faire voir
qu'aprs avoir allum les cierges, est un exemple frappant de ce got
bizarre: ce n'est plus de la pierre ni du bois enlumin, c'est une peau
humaine (on le dit du moins), rembourre avec beaucoup d'art et de soin.
Les cheveux sont de vritables cheveux, les yeux ont des cils, la
couronne d'pines est en vraie ronce, aucun dtail n'est oubli. Rien
n'est plus lugubre et plus inquitant  voir que ce long fantme
crucifi, avec son faux air de vie et son immobilit morte; la peau,
d'un ton rance et bistr, est raye de longs filets de sang si bien
imits que l'on croirait qu'ils ruissellent effectivement. Il ne faut
pas un grand effort d'imagination pour ajouter foi  la lgende qui
raconte que ce crucifix miraculeux saigne tous les vendredis. Au lieu
d'une draperie enroule et volante, le christ de Burgos porte un jupon
blanc brod d'or qui lui descend de la ceinture aux genoux; cet
ajustement produit un effet singulier, surtout pour nous qui ne sommes
pas habitus  voir Notre-Seigneur ainsi costum. Au bas de la croix
sont enchsss trois oeufs d'autruche, ornement symbolique dont le sens
m'chappe,  moins que ce ne soit une allusion  la Trinit, principe et
germe de tout.

Nous sortmes de la cathdrale blouis, crass, sols de chefs-d'oeuvre
et n'en pouvant plus d'admiration, et nous emes tout au plus la force
de jeter un coup d'oeil distrait sur l'arc de Fernand Gonzals, essai
d'architecture classique tent, au commencement de la renaissance, par
Philippe de Bourgogne. On nous fit voir aussi la maison du Cid; quand je
dis la maison du Cid, je m'exprime mal, mais la place o elle a pu tre:
c'est un carr de terrain entour de bornes; il ne reste pas le moindre
vestige qui puisse autoriser cette croyance, mais rien aussi ne prouve
le contraire, et, dans ce cas, il n'y a aucun inconvnient  s'en
rapporter  la tradition. La maison du Cordon, ainsi nomme des lacs qui
s'enroulent autour des portes, encadrent les fentres et se jouent 
travers les architectures, mrite d'tre examine; elle sert
d'habitation au chef politique de la province, et nous y rencontrmes
quelques alcades des environs, dont la physionomie et paru suspecte au
coin d'un bois, et qui auraient bien fait de se demander leurs papiers 
eux-mmes avant de se laisser circuler librement.

La porte Sainte-Marie, leve en l'honneur de Charles-Quint, est un
remarquable morceau d'architecture. Les statues places dans les niches,
quoique courtes et trapues, ont un caractre de force et de puissance
qui rachte bien leur dfaut de sveltesse; il est dommage que cette
superbe porte triomphale soit obstrue et dshonore par je ne sais
quelles murailles de pltre leves l sous prtexte de fortification,
et qu'il serait urgent de jeter par terre. Prs de cette porte se trouve
la promenade qui longe l'Arlenon, rivire trs-respectable, de deux
pieds de profondeur pour le moins, ce qui est beaucoup pour l'Espagne.
Cette promenade est orne de quatre statues reprsentant quatre rois ou
comtes de Castille d'une assez belle tournure, savoir: don Fernand
Gonzals, don Alonzo, don Enrique II et don Fernando Ier. Voil  peu
prs tout ce qui mrite d'tre vu  Burgos. Le thtre est encore plus
sauvage que celui de Vittoria. On y jouait ce soir-l une pice en vers:
_El Zapatero y el Rey_ (le Savetier et le Roi) de Zorilla, jeune
crivain trs-distingu, fort en vogue  Madrid, et qui a dj publi
sept volumes de vers dont on vante le style et l'harmonie. Toutes les
places taient retenues d'avance; il fallut nous priver de ce plaisir et
attendre au lendemain la reprsentation des _Trois Sultanes_, entremle
de chant et de danses turques d'une bouffonnerie transcendante. Les
acteurs ne savaient pas un mot de leur rle, et le souffleur criait leur
rle  tue-tte, de faon  couvrir leur voix.  propos du souffleur, il
est protg par une carapace de fer-blanc arrondie en vote de four
contre les _patatas, manzanas et cascaras de naranja_, pommes de terre,
pommes et pelures d'orange dont le public espagnol, public impatient
s'il en fut, ne manque pas de bombarder les acteurs qui lui dplaisent.
Chacun emporte sa provision de projectiles dans ses poches; si les
acteurs ont bien jou, les lgumes retournent  la marmite et vont
grossir le _puchero_.

Un instant nous crmes avoir trouv le vrai type espagnol fminin dans
une des trois sultanes: grands sourcils noirs arqus, nez mince, ovale
allong, lvres rouges; mais un voisin officieux nous apprit que c'tait
une jeune Franaise.

Avant de partir de Burgos, nous allmes faire une visite  la Cartuja de
Miraflores, situe  une demi-lieue de la ville. On a permis  quelques
pauvres vieux moines infirmes de rester dans cette chartreuse pour y
attendre leur mort. L'Espagne a beaucoup perdu de son caractre
romantique  la suppression des moines, et je ne vois pas ce qu'elle y a
gagn sous d'autres rapports. D'admirables difices dont la perte sera
irrparable, et qui avaient t conservs jusqu'alors dans l'intgrit
la plus minutieuse, vont se dgrader, s'crouler, et ajouter leurs
ruines aux ruines dj si frquentes dans ce malheureux pays; des
richesses inoues en statues, en tableaux, en objets d'art de toute
sorte, se perdront sans profiter  personne. On pouvait imiter, ce me
semble, notre rvolution par un autre ct que par son stupide
vandalisme. gorgez-vous entre vous pour les ides que vous croyez
avoir, engraissez de vos corps les maigres champs ravags par la guerre,
c'est bien; mais la pierre, le marbre et le bronze touchs par le gnie
sont sacrs, pargnez-les. Dans deux mille ans on aura oubli vos
discordes civiles, et l'avenir ne saura que vous avez t un grand
peuple que par quelques merveilleux fragments retrouvs dans les
fouilles.

La Cartuja est situe sur le haut d'une colline; l'extrieur en est
austre et simple: murailles de pierres grises, toit de tuiles; tout
pour la pense, rien pour les yeux.  l'intrieur, ce sont de longs
clotres frais et silencieux, blanchis  la chaux vive, des portes de
cellules, des fentres  mailles de plomb dans lesquelles sont enchsss
quelques sujets pieux en verres de couleur, et particulirement une
Ascension de Jsus-Christ d'une composition singulire: le corps du
Sauveur a dj disparu; on ne voit plus que ses pieds, dont les
empreintes sont restes en creux sur un rocher entour de saints
personnages en admiration.

Une petite cour au milieu de laquelle s'lve une fontaine d'o filtre
goutte  goutte une eau diamante, renferme le jardin du prieur.
Quelques brindilles de vigne gaient un peu la tristesse des murailles;
quelques bouquets de fleurs, quelques gerbes de plantes poussent  et
l, un peu au hasard et dans un dsordre pittoresque. Le prieur,
vieillard  figure noble et mlancolique, accoutr de vtements
ressemblant le plus possible  un froc (il n'est pas permis aux moines
de garder leur costume), nous reut avec beaucoup de politesse et nous
fit asseoir autour du brasero, car il ne faisait pas trs-chaud, et nous
offrit des cigarettes et des _azucarillos_ avec de l'eau frache. Un
livre tait ouvert sur la table; je me permis d'y jeter les yeux:
c'tait la _Bibliotheca carluxiana_, recueil de tous les passages de
diffrents auteurs faisant l'loge de l'ordre et de la vie des
chartreux. Les marges taient annotes de sa main avec cette bonne
vieille criture de prtre, droite, ferme, un peu grosse, qui dit tant
de choses  la pense, et qu'un mondain ht et convulsif ne saurait
avoir. Ainsi ce pauvre vieux moine, laiss l par piti dans ce couvent
abandonn dont les votes vont bientt s'crouler sur sa fosse inconnue,
rvait encore la gloire de son ordre, et d'une main tremblante
inscrivait sur les feuilles blanches du livre quelque passage oubli ou
nouvellement recueilli.

Le cimetire est ombrag par deux ou trois grands cyprs, comme il y en
a dans les cimetires turcs: cet enclos funbre contient quatre cent
dix-neuf chartreux morts depuis la construction du couvent; une herbe
paisse et touffue couvre ce terrain, o l'on ne voit ni tombe, ni
croix, ni inscription; ils gisent l confusment, humbles dans la mort
comme ils l'ont t dans la vie. Ce cimetire anonyme a quelque chose de
calme et de silencieux qui repose l'me; une fontaine, place au centre,
pleure, avec ses larmes limpides comme de l'argent, tous ces pauvres
morts oublis; je bus une gorge de cette eau filtre par les cendres de
tant de saints personnages; elle tait pure et glaciale comme la mort.

Mais, si la demeure des hommes est pauvre, celle de Dieu est riche. Dans
le milieu de la nef sont placs les tombeaux de don Juan II et de la
reine Isabelle, sa femme. On s'tonne que la patience humaine soit venue
 bout d'une pareille oeuvre: seize lions, deux  chaque angle, soutenant
huit cussons aux armes royales, leur servent de base. Ajoutez un nombre
proportionn de vertus, de figures allgoriques, d'aptres et
d'vanglistes, faites serpenter  travers tout cela des rameaux, des
feuillages, des oiseaux, des animaux, des lacs d'arabesques, et vous
n'aurez qu'une bien faible ide de ce prodigieux travail. Les statues
couronnes du roi et de la reine sont couches sur le couvercle. Le roi
tient son sceptre  la main, et porte une robe longue, guilloche et
ramage avec une dlicatesse inconcevable.

Le tombeau de l'infant Alonzo est du ct de l'vangile. L'infant y est
reprsent  genoux devant un prie-Dieu. Une vigne dcoupe  jours, o
de petits enfants se suspendent et cueillent des raisins, festonne avec
un intarissable caprice l'arc gothique qui encadre la composition  demi
engage dans le mur. Ces merveilleux monuments sont en albtre et de la
main de Gil de Silo, qui fit aussi les sculptures du matre-autel; 
droite et  gauche de cet autel, qui est d'une rare beaut, sont
ouvertes deux portes par o l'on aperoit deux chartreux immobiles dans
le suaire blanc de leur froc: ces deux figures, qui sont probablement de
Diego de Leyva, font illusion au premier coup d'oeil. Des stalles de
Berruguete compltent cet ensemble, qu'on s'tonne de rencontrer dans
une campagne dserte.

Du haut de la colline, l'on nous fit apercevoir dans le lointain
San-Pedro de Cardena, o se trouve la tombe du Cid et de doa Chimne,
sa femme.  propos de cette tombe, on raconte une anecdote bizarre que
nous allons rapporter, sans en garantir l'authenticit.

Pendant l'invasion des Franais, le gnral Thibaut eut l'ide de faire
apporter les os du Cid, de San-Pedro de Cardena  Burgos, dans
l'intention de les placer dans un sarcophage sur la promenade publique,
afin d'inspirer  la population des sentiments hroques et
chevaleresques par la prsence de ces restes magnanimes. On ajoute que,
dans un accs d'enthousiasme guerrier, l'honorable gnral mit coucher
prs de lui les ossements du hros, pour se hausser le courage  ce
glorieux contact, prcaution dont il n'avait aucunement besoin. Ce
projet ne s'excuta pas, et le Cid retourna prs de doa Chimne, 
San-Pedro de Cardena, o il est rest dfinitivement; mais une de ses
dents, qui tait dtache, et que l'on avait serre dans un tiroir, a
disparu sans que l'on ait pu savoir ce qu'elle tait devenue. Il n'a
manqu  la gloire du Cid que d'tre canonis; il l'aurait t si, avant
de mourir, il n'avait pas eu l'ide arabo-hrtique et malsonnante de
vouloir qu'on enterrt avec lui son fameux cheval Babiea: ce qui fit
douter de son orthodoxie.  propos du Cid, faisons observer  M. Casimir
Delavigne que l'pe du hros s'appelle Tisona et non pas Tizonade, qui
fait une rime trop riche  limonade. Tout ceci soit dit sans porter la
moindre atteinte  la gloire du Cid, qui, outre son mrite de hros, a
eu celui d'inspirer si bien les potes inconnus du Romancero, Guilhen de
Castro, Diamante et Pierre Corneille.




VI.

EL CORREO REAL; LES GALRES.--VALLADOLID.--SAN-PABLO.--UNE
REPRSENTATION D'HERNANI.--SAINTE-MARIE-DES-NEIGES.--MADRID.


_El correo real_ dans lequel nous quittmes Burgos mrite une
description particulire. Figurez-vous une voiture antdiluvienne, dont
le modle aboli ne peut se retrouver que dans l'Espagne fossile; des
roues normes, vases,  rayons trs-minces, et places trs en arrire
de la caisse, peinte en rouge au temps d'Isabelle la Catholique; un
coffre extravagant, perc de toutes sortes de fentres de formes
contournes et garni  l'intrieur de petits coussins d'un satin qui
avait pu tre rose  une poque recule, le tout relev de piqres et
d'agrments en chenille, que rien n'empchait d'avoir t de plusieurs
couleurs. Ce respectable carrosse tait navement suspendu par des
cordes, et ficel aux endroits menaants avec des cordelettes de
sparterie. On ajoute  cette machine une file de mules d'une raisonnable
longueur, avec un assortiment de postillons et de _mayoral_ en veste
d'agneau d'Astrakan, et en pantalon de peau de mouton d'une apparence on
ne peut plus moscovite, et nous voil partis au milieu d'un tourbillon
de cris, d'injures et de coups de fouet. Nous allions un train d'enfer,
nous dvorions le terrain, et les vagues silhouettes des objets
s'envolaient  droite et  gauche avec une rapidit fantasmagorique. Je
n'ai jamais vu de mules plus emportes, plus rtives et plus farouches;
 chaque relais, il fallait une arme de _muchachos_ pour en accrocher
une  la voiture. Ces diaboliques btes sortaient de l'curie debout sur
leurs pieds de derrire, et ce n'tait qu'au moyen d'une grappe de
postillons suspendus  leur licou qu'on parvenait  les rduire  l'tat
de quadrupde. Je crois que ce qui leur inspirait cette ardeur
endiable, tait l'ide de la nourriture qui les attendait  la
prochaine _venta_, car elles taient d'une maigreur effrayante. En
partant d'un petit village, elles se mirent  ruer,  sauter si bien,
que leurs jambes se prirent dans les traits: alors ce fut un salmis de
ruades, de coups de bton inimaginables; toute la file tomba, et un
malheureux postillon qui se trouvait en tte, mont sur un cheval qui
probablement n'avait jamais t attel, fut retir de dessous ce monceau
presque aplati et rendant le sang par le nez. Sa matresse, qui
assistait au dpart, poussait des cris  fendre l'me, et tels que je
n'aurais cru qu'il en pt sortir d'une poitrine humaine. Enfin on
parvint  dbrouiller les cordes,  remettre les mules sur leurs pieds;
un autre postillon prit la place du bless, et l'on se mit en route avec
une vlocit sans pareille. Le pays que nous traversions avait un aspect
d'une sauvagerie trange: c'taient de grandes plaines arides, sans un
seul arbre qui en rompt l'uniformit, termines par des montagnes et
des collines d'un jaune d'ocre que l'loignement pouvait  peine azurer.
De temps  autre nous traversions des villages terreux, btis en pis,
la plupart en ruine. Comme c'tait le dimanche, le long de ces murailles
jauntres claires d'un ple rayon, se tenaient debout, immobiles comme
des momies, des rangs de Castillans hautains draps dans leurs guenilles
d'amadou, en train de _tomar el sol_, rcration qui ferait mourir
d'ennui au bout d'une heure l'Allemand le plus flegmatique. Cependant
cette jouissance tout espagnole tait ce jour-l fort excusable, car il
faisait un froid atroce; un vent furieux balayait la plaine avec un
bruit de tonnerre et de chariots pleins d'armures roulant sur des votes
d'airain. Je ne crois pas que dans les kraals des Hottentots et dans les
campements des Kalmouks on puisse rencontrer rien de plus sauvage, de
plus barbare et de plus primitif. Profitant d'une halte, j'entrai dans
une de ces huttes: c'tait un taudis sans fentre, avec un foyer de
pierres brutes plac au centre, et un trou dans le toit pour laisser
sortir la fume; les murs taient bistrs d'un bitume digne de
Rembrandt.

On dna  Torrequemada, _pueblo_ situ sur une petite rivire encombre
par d'anciennes fortifications en ruine. Torrequemada est remarquable
par l'absence complte de vitres: il n'y a de carreaux qu'au _parador_
qui, malgr ce luxe inou, n'en a pas moins une cuisine avec un trou
dans le plafond. Aprs avoir aval quelques _garbanzos_ qui sonnaient
dans nos ventres comme des grains de plomb dans des tambours de basque,
nous rentrmes dans notre bote, et la course au clocher recommena.
Cette voiture aprs ces mules tait comme une casserole attache  la
queue d'un tigre: le bruit qu'elle faisait les excitait encore
davantage. Un feu de paille allum au milieu de la route faillit leur
faire prendre le mors aux dents. Elles taient si ombrageuses, qu'il
fallait les tenir par la bride et leur mettre la main sur les yeux
lorsqu'une autre voiture venait en sens inverse. Rgle gnrale, lorsque
deux voitures tranes par des mules se rencontrent, l'une des deux doit
verser. Enfin, ce qui devait arriver arriva. J'tais en train de
retourner dans ma tte je ne sais quel lambeau d'hmistiche, comme c'est
mon habitude en voyage, lorsque je vis venir de mon ct, dcrivant une
rapide parabole, mon camarade qui tait assis en face de moi; cette
action bizarre fut suivie d'un choc trs-rude et d'un craquement
gnral: Es-tu mort? me demanda mon ami en achevant sa courbe.--Au
contraire, rpondis-je; et toi?--Trs-peu, me rpondit-il. Et nous
sortmes au plus vite par le toit dfonc de la pauvre voiture qui tait
brise en mille pices. Nous vmes avec une satisfaction infinie 
quinze pas dans un champ la bote de notre daguerrotype aussi pure,
aussi intacte, que si elle et t encore dans la boutique de Susse,
occupe  faire des vues de la colonnade de la Bourse. Quant aux mules,
elles s'taient envoles, et avaient emport  tous les diables le train
de devant et les deux petites roues. Notre perte se monta  un bouton
qui sauta dans la violence du choc et ne put tre retrouv, il est
vraiment impossible de verser plus admirablement.

Une des choses les plus bouffonnes que j'aie vues, c'est le mayoral se
lamentant sur les dbris de sa carriole; il en rajustait les morceaux
comme un enfant qui vient de casser un verre, et, voyant que le mal
tait irrparable, il clatait en affreux jurements, trpignait, se
donnait des coups de poing, se roulait par terre, imitant les excs des
douleurs antiques, ou bien il s'attendrissait et se livrait aux plus
touchantes lgies. Ce qui l'affligeait surtout, c'tait le sort des
coussins roses gisant  et l, dchirs et souills de poussire; ces
coussins taient ce que son imagination de mayoral pouvait concevoir de
plus magnifique, et son coeur saignait de voir tant de splendeur
vanouie.

Notre position n'tait pas autrement gaie, quoique nous fussions
attaqus d'un accs de fou rire assez intempestif. Nos mules s'taient
vanouies en fume, et nous n'avions plus qu'une voiture dmantele et
sans roues. Heureusement la _venta_ n'tait pas loin. On alla chercher
deux _galres_, qui nous recueillirent, nous et notre bagage. La galre
justifie parfaitement son nom: c'est une charrette  deux ou quatre
roues, qui n'a ni fond ni plancher; un lacis de cordes de roseaux forme,
dans la partie infrieure, une espce de filet o l'on place les malles
et les paquets. L-dessus on tend un matelas, un pur matelas espagnol,
qui ne vous empche en aucune faon de sentir les angles du bagage
entass au hasard. Les patients se groupent comme ils peuvent sur ce
chevalet d'une nouvelle espce, auprs duquel les grils de saint Laurent
et de Guatimozin sont des lits de roses, car il tait du moins possible
de s'y retourner. Que diraient les philanthropes qui font voyager les
_forats_ en chaises de poste, en voyant les _galres_ o sont condamns
les gens les plus innocents du monde, lorsqu'ils vont visiter l'Espagne?

Dans cet agrable vhicule priv de toute espce de ressorts, nous
faisions quatre lieues d'Espagne  l'heure, c'est--dire cinq lieues de
France, une lieue de plus que les malles-postes les mieux servies sur la
plus belle route. Pour aller plus vite, il aurait fallu des chevaux
anglais, de course ou de chasse, et la route que nous suivions tait
coupe de montes trs-rudes et de pentes rapides, toujours descendues
au triple galop; il faut toute l'assurance et toute l'adresse des
postillons et des conducteurs espagnols pour ne pas s'aller briser en
cinquante mille morceaux au fond des prcipices: au lieu de verser une
fois, nous aurions d toujours verser.

Nous tions secous comme ces souris que l'on ballotte pour les tourdir
et les tuer contre les parois de la souricire, et il fallait toute la
svre beaut du paysage pour ne pas nous laisser aller  la mlancolie
et  la courbature; mais ces belles collines aux lignes austres,  la
couleur sobre et calme, donnaient tant de caractre  l'horizon sans
cesse renouvel, que les cahots de la galre taient compenss et au
del. Un village, un ancien couvent bti en forteresse, variaient ces
sites d'une simplicit orientale, qui rappelaient les lointains du
_Joseph vendu par ses frres_, de Decamps.

Dueas, situ sur une colline, a l'air d'un cimetire turc; les caves,
creuses dans le roc vif, reoivent l'air par de petites tourelles
vases en turban, qui ont un faux air de minaret trs-singulier. Une
glise de tournure mauresque complte l'illusion.  gauche, dans la
plaine, le canal de Castille fait apparition de temps  autre; ce canal
n'est pas encore termin.

 Venta de Trigueros, l'on attela  notre galre un cheval _rose_ d'une
singulire beaut (l'on avait renonc aux mules), qui justifiait
pleinement le cheval tant critiqu du _Triomphe de Trajan_, d'Eugne
Delacroix. Le gnie a toujours raison; ce qu'il invente existe, et la
nature l'imite presque dans ses plus excentriques fantaisies. Aprs
avoir franchi une route flanque de remblais et de contre-forts en
arc-boutant d'un caractre assez monumental, nous entrmes enfin dans
Valladolid lgrement moulus, mais avec notre nez intact et nos bras
tenant encore  notre buste sans pingles noires, comme les bras d'une
poupe neuve. Je ne parle pas des jambes, o l'engourdissement avait
piqu toutes les aiguilles de l'Angleterre, et o grouillaient les
pattes de cent mille fourmis invisibles.

Nous descendmes  un superbe _parador_, d'une propret parfaite, o
l'on nous donna deux belles chambres avec un balcon ouvrant sur une
place, des tapis de nattes colories, et des murailles peintes  la
dtrempe en jaune et en vert pomme. Jusqu' prsent rien n'a justifi
pour nous les reproches de malpropret et de dnment que font tous les
voyageurs aux auberges espagnoles; nous n'avons pas encore trouv des
scorpions dans notre lit, et les insectes promis ne paraissent pas.

Valladolid est une grande ville presque entirement dpeuple; elle peut
contenir deux cent mille mes, et n'a gure que vingt mille habitants.
C'est une ville propre, calme, lgante, et se ressentant dj des
approches de l'Orient. La faade de San-Pablo est couverte du haut en
bas de sculptures merveilleuses du commencement de la renaissance.
Devant le portail sont rangs en manire de bornes des piliers de granit
surmonts de lions hraldiques, tenant dans toutes les positions
possibles l'cusson des armes de Castille. Vis--vis se trouve un palais
du temps de Charles-Quint, avec une cour en arcades d'une extrme
lgance et des mdaillons sculpts d'une rare beaut. La rgie dbite
dans cette perle d'architecture son ignoble sel et son affreux tabac.
Par un hasard heureux, la faade de San-Pablo est situe sur une place,
et l'on peut en prendre la vue au daguerrotype, ce qui est
trs-difficile pour les difices du moyen ge, presque toujours
enchsss dans des tas de maisons et d'choppes abominables; mais la
pluie, qui ne cessa de tomber pendant le temps que nous restmes 
Valladolid, ne nous permit pas d'en prendre une preuve. Vingt minutes
de soleil  travers les ondes de pluie de Burgos nous avaient permis de
reproduire les deux flches de la cathdrale avec un grand morceau du
portail d'une manire trs-nette et trs-distincte; mais,  Valladolid,
nous n'emes pas mme les vingt minutes, ce que nous regrettmes
d'autant plus que la ville abonde en charmantes architectures. Le
btiment o se trouve la bibliothque, dont on veut faire un muse, est
du got le plus pur et le plus dlicieux; bien que quelques-uns de ces
restaurateurs ingnieux qui prfrent les planches aux bas-reliefs,
aient honteusement gratt ses admirables arabesques, il en reste encore
assez pour en faire un chef-d'oeuvre d'lgance. Nous signalerons aux
dessinateurs un balcon intrieur qui chancre l'angle d'un palais sur
cette mme place de San-Pablo, et forme un _mirador_ d'un got tout 
fait original. La colonnette qui runit les deux arcs est d'une coupe
trs-heureuse. C'est dans cette maison,  ce qu'on nous a dit, qu'est n
le terrible Philippe II. Mentionnons aussi un colossal fragment de
cathdrale inacheve en granit, par Herrera, dans le genre de
Saint-Pierre de Rome; mais cette construction fut abandonne pour
l'Escurial, lugubre fantaisie du triste fils de Charles-Quint.

On nous fit voir dans une glise ferme une collection de tableaux
provenant de la suppression des couvents, et runis l par ordre
suprieur; cette collection prouve que les gens qui ont pill les
glises et les couvents sont d'excellents artistes et d'admirables
connaisseurs, car ils n'ont laiss que d'horribles crotes dont la
meilleure ne se vendrait pas quinze francs chez un marchand de
bric--brac. Au Muse, il y a quelques tableaux passables, mais rien de
suprieur; en revanche, force sculptures sur bois et force christs
d'ivoire, plutt remarquables par la grandeur de leurs proportions et
leur antiquit, que par la beaut relle du travail. Au reste, les gens
qui vont en Espagne pour acheter des curiosits sont fort dsappoints:
pas une arme prcieuse, pas une dition rare, pas un manuscrit, rien.

La _Plaza de la Constitucion_ de Valladolid est fort belle et fort
vaste: elle est entoure de maisons soutenues par de grandes colonnes de
granit bleutre d'une seule pice et d'un bel effet. Le palais de la
_Constitucion_, peint en vert-pomme, est orn d'une inscription en
l'honneur de l'_innocente Isabelle_, comme on appelle ici la petite
reine, et d'un cadran clair la nuit comme celui de l'Htel-de-ville de
Paris, innovation qui parat beaucoup rjouir les habitants. Sous les
piliers sont tablies des multitudes de tailleurs, de chapeliers et de
cordonniers, les trois tats les plus florissants en Espagne; c'est l
que sont les principaux cafs, et tout le mouvement de la population
semble se concentrer sur ce point. Dans le reste de la ville,  peine
rencontrez-vous un rare passant, une _criada_ qui va chercher de l'eau,
ou un paysan qui chasse son ne devant lui. Cet effet de solitude est
encore augment par la grande surface qu'occupe cette ville, o les
places sont plus nombreuses que les rues. Le _Campo grande_,  ct de
la grande porte, est entour de quinze couvents, et il pourrait y en
tenir encore plus.

On donnait ce soir-l au thtre une pice de M. Breton de Los Herreros,
pote dramatique trs-estim en Espagne. Cette pice portait ce titre
assez bizarre: _El Pelo de la Desa_, qui signifie littralement le _Poil
du Pturage_, expression proverbiale assez difficile  faire comprendre,
mais qui rpond  notre dicton: La caque sent toujours le hareng. Il
s'agit d'un paysan aragonais qui doit pouser une fille bien ne, et qui
a le bon sens de reconnatre qu'il ne pourra jamais devenir un homme du
monde. Le comique de cette pice consiste dans l'imitation parfaite du
dialecte, de l'accent aragonais, mrite peu sensible pour des trangers.
Le _baile nacional_, sans tre aussi _macabre_ que celui de Vittoria,
tait encore trs-mdiocre. Le lendemain, on jouait _Hernani ou
l'Honneur castillan_, de Victor Hugo, traduit par don Eugenio de Ochoa;
nous n'emes garde de manquer pareille fte. La pice est rendue, vers
pour vers, avec une exactitude scrupuleuse,  l'exception de quelques
passages et de quelques scnes que l'on a d retrancher pour satisfaire
aux exigences du public. La scne des portraits est rduite  rien,
parce que les Espagnols la considrent comme injurieuse pour eux, et s'y
trouvent indirectement tourns en ridicule. Il y a aussi beaucoup de
suppressions dans le cinquime acte. En gnral, les Espagnols se
fchent lorsqu'on parle d'eux d'une manire potique; ils se prtendent
calomnis par Hugo, par Mrime et par tous ceux en gnral qui ont
crit sur l'Espagne: oui... calomnis, mais en beau. Ils renient de
toutes leurs forces l'Espagne du Romancero et des Orientales, et une de
leurs principales prtentions, c'est de n'tre ni potiques ni
pittoresques, prtentions, hlas! trop bien justifies. Le drame a t
bien jou: le Ruy Gomez de Valladolid valait assurment celui de la rue
de Richelieu, et ce n'est pas peu dire. Quant  l'Hernani, _rebelle
empoisonn_, il aurait t trs-satisfaisant sans le caprice maussade
qu'il avait eu de s'habiller en troubadour de pendule. La doa Sol tait
presque aussi _jeune_ que mademoiselle Mars, et n'avait pas son talent.

Le thtre de Valladolid est d'une coupe assez heureuse, et, quoiqu'il
ne soit dcor  l'intrieur que d'une simple couche de blanc avec des
ornements en grisaille, l'effet en est joli; le dcorateur a eu l'ide
bizarre de peindre sur les parois de l'avant-scne des fentres ornes
de leurs rideaux de mousseline  petits pois fort bien imits. Ces
fentres en premires loges ont un aspect singulier: les balcons et les
devantures des loges sont  jour avec des balustres vids qui
permettent de voir si les femmes ont le pied petit et sont bien
chausses, et mme si leur cheville est fine et leur bas bien tir;--ce
qui n'a pas grand inconvnient pour les femmes espagnoles, presque
toujours irrprochables sous ce rapport. J'ai vu par un charmant
feuilleton de mon remplaant littraire (car _la Presse_ pntre jusque
dans ces rgions barbares) que les balcons de galerie du nouvel
Opra-Comique taient construits dans ce systme.

Au sortir de Valladolid, le paysage change de caractre, les landes
reparaissent; seulement elles ont de plus que celles de Bordeaux des
bouquets de chnes verts rabougris, et leurs pins sont plus vass et se
rapprochent de la forme du parasol. Du reste, mme aridit, mme
solitude, mme aspect de dsolation;  et l quelques tas de dcombres
dcors du nom de villages brls et dvasts par les factieux, o
errent quelques rares habitants dguenills et de mine chtive. Comme
pittoresque, il n'y a que quelques jupons de femme: ces jupons sont d'un
jaune queue de serin trs-vif, gay de broderies de plusieurs nuances,
reprsentant des oiseaux et des fleurs.

Olmedo, o l'on s'arrte pour dner, est compltement en ruine; des rues
entires sont dsertes, d'autres obstrues par les maisons croules;
l'herbe pousse dans les places. Comme dans ces villes maudites dont
parle l'criture, il n'y aura bientt plus  Olmedo d'autres habitants
que la vipre  tte plate, le hibou myope, et le dragon du dsert
frottera les cailles de son ventre sur la pierre des autels. Une
ceinture d'anciennes fortifications dmanteles entoure la ville, et le
lierre charitable habille de son manteau vert la nudit des tours
ventres et lzardes. De grands et beaux arbres bordent ces remparts.
La nature tche de rparer de son mieux les ravages du temps et de la
guerre. La dpopulation de l'Espagne est effrayante: du temps des Mores,
elle comptait trente-deux millions d'habitants; maintenant elle en
possde tout au plus dix ou onze.  moins d'un changement heureux qui
n'est gure probable, ou d'une fcondit surnaturelle dans les mariages,
des villes autrefois florissantes seront tout  fait abandonnes, et
leurs ruines de briques et de pis se fondront insensiblement dans la
terre qui dvore tout, les cits et les hommes.

Dans la salle o nous dnions, une grosse femme taille en Cyble se
promenait de long en large, portant sous son bras un panier oblong
recouvert d'une toffe, d'o sortaient de petits gmissements plaintifs
et flts, ressemblant assez  ceux d'un enfant en bas ge. Cela
m'intriguait beaucoup, parce que la corbeille tait si petite qu'elle ne
pouvait assurment contenir qu'un enfant microscopique et phnomnal, un
Lilliputien bon  montrer dans les foires. L'nigme ne tarda pas 
s'expliquer; la nourrice (c'en tait une) tira du panier un jeune chien
caf au lait, s'assit dans un coin, et donna fort gravement  tter  ce
nourrisson d'un nouveau genre. C'tait une _pasiega_ qui se rendait 
Madrid pour tre nourrice sur place, et qui craignait de voir son lait
se tarir.

Le paysage, lorsqu'on part d'Olmedo, n'offre pas grande varit:
seulement je remarquai, avant d'arriver  la couche, un admirable effet
de soleil; les rayons lumineux clairaient en flanc une chane de
montagnes trs-loignes dont tous les dtails ressortaient avec une
nettet extraordinaire; les cts baigns d'ombre taient presque
invisibles, le ciel avait des nuances de mine de saturne.--Un peintre
qui rendrait cet effet exactement serait accus d'exagration et
d'inexactitude.--Cette fois la posada tait beaucoup plus espagnole que
celles que nous avions vues jusqu'alors: elle consistait en une immense
curie, entoure de chambres blanchies au lait de chaux, et contenant
chacune quatre ou cinq lits. C'tait misrable et nu, mais non
malpropre; la salet caractristique et proverbiale ne se faisait pas
encore voir; il y avait mme, luxe inou! dans la salle  manger, une
suite de gravures reprsentant les aventures de Tlmaque, non pas les
charmantes vignettes dont Clestin Nanteuil et son ami Baron illustrent
l'histoire du maussade fils d'Ulysse, mais ces affreux barbouillages
coloris dont la rue Saint-Jacques inonde l'univers. On repartit  deux
heures du matin, et, quand les premires lueurs du jour me permirent de
distinguer les objets, je vis un spectacle que je n'oublierai de ma vie.
Nous venions de relayer  un village appel, je crois,
Sainte-Marie-des-Neiges, et nous gravissions les croupes naissantes de
la chane que nous devions traverser; on aurait dit les ruines d'une
ville cyclopenne: d'immenses quartiers de grs affectant des formes
architecturales se dressaient de toutes parts et dcoupaient sur le ciel
des silhouettes de Babels fantastiques. Ici, une pierre plate tombe en
travers sur deux autres roches simulait,  s'y mprendre, des _peulven_
ou des _dolmen_ druidiques; plus loin, une suite de pitons en forme de
fts de colonnes reprsentaient des portiques et des propyles; d'autres
fois, ce n'tait plus qu'un chaos, un ocan de grs fig au moment de sa
plus grande fureur; le ton gris bleu de ces roches augmentait encore la
singularit de la perspective:  chaque instant, des interstices de la
pierre jaillissaient en bruine vaporeuse ou filtraient en larmes de
cristal des sources d'eau de roche, et, ce qui me ravit
particulirement, la neige fondue s'amassait dans les creux et formait
de petits lacs bords d'un gazon couleur d'meraude ou enchsss dans un
cercle d'argent fait par la neige qui avait rsist  l'action du
soleil. Des piliers levs de loin en loin, qui servent  faire
reconnatre la route lorsque la neige tend ses nappes perfides sur le
bon chemin et sur les prcipices, lui donnent quelque chose de
monumental; les torrents cument et bruissent de toutes parts; la route
les enjambe avec ces ponts de pierre sche si frquents en Espagne: on
en rencontre  chaque pas.

Les montagnes s'levaient de plus en plus; quand nous en avions franchi
une, il s'en prsentait une autre plus leve que nous n'avions pas vue
d'abord; les mules devinrent insuffisantes, et il fallut recourir aux
boeufs, ce qui nous permit de descendre de voiture et de gravir  pied le
reste de la sierra. J'tais rellement enivr de cet air vif et pur; je
me sentais si lger, si joyeux et si plein d'enthousiasme, que je
poussais des cris et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau;
j'prouvais l'envie de me jeter la tte la premire dans tous ces
charmants prcipices si azurs, si vaporeux, si velouts; j'aurais voulu
me faire rouler par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les
sources, prendre une feuille  chaque pin, me vautrer dans la neige
tincelante, me mler  toute cette nature, et me fondre comme un atome
dans cette immensit.

Sous les rayons du soleil, les hautes cimes scintillaient et
fourmillaient comme des basquines de danseuses sous leur pluie de
paillettes d'argent; d'autres avaient la tte engage dans les nuages et
se fondaient dans le ciel par des transitions insensibles, car rien ne
ressemble  une montagne comme un nuage. C'taient des escarpements, des
ondulations, des tons et des formes dont aucun art ne peut donner
l'ide, ni la plume ni le pinceau; les montagnes ralisent tout ce que
l'on en rve: ce qui n'est pas un mince loge. Seulement on se les
figure plus grandes; leur normit n'est sensible que par comparaison:
en regardant bien, l'on s'aperoit que ce qu'on prenait de loin pour un
brin d'herbe est un pin de soixante pieds de haut.

Au tournant d'un pont fort propice pour une embuscade de brigands, nous
vmes une petite colonne avec une croix: c'tait le monument d'un pauvre
diable qui avait fini ses jours dans cette gorge troite, pour cause de
_manoairada_ (main irrite). De temps en temps nous rencontrions des
_Maragatos_ en voyage avec leur costume du XVIe sicle, justaucorps de
cuir serr par une boucle, larges grgues, chapeau  grands bords, des
_Valencianos_ avec leurs caleons de toile blanche qui ressemblent au
jupon des klephtes, leur mouchoir nou autour de la tte, leurs gutres
blanches bordes de bleu et sans pied en faon de _knmis_ antique, leur
longue pice d'toffe (_capa de muestra_) raye transversalement de
bandes de couleurs vives et pose en draperie sur l'paule d'une manire
trs-lgante. Ce qu'on apercevait de leur peau tait fauve comme du
bronze de Florence. Nous vmes aussi des convois de mules harnaches
dans le got le plus charmant avec des grelots, des franges et des
couvertures barioles, et leurs _arrieros_ arms de carabines. Nous
tions enchants; le pittoresque demand se produisait en abondance.

 mesure que nous montions, les bandes de neige devenaient plus paisses
et plus larges; mais un rayon de soleil faisait ruisseler la montagne,
comme une amante qui rit dans les pleurs; de tous cts filtraient de
petits ruisseaux parpills comme des chevelures de naades en dsordre,
et plus clairs que le diamant.  force de grimper, nous atteignmes la
crte suprieure, et nous nous assmes sur la plinthe du socle d'un
grand lion de granit qui marque au versant de la montagne les limites de
la Vieille-Castille; au del, c'est la Castille-Nouvelle.

La fantaisie de cueillir une dlicieuse fleur rose dont j'ignore
l'appellation botanique et qui crot dans les fentes du grs, nous fit
monter sur une roche qu'on nous dit tre l'endroit o s'asseyait
Philippe II pour regarder  quel point en taient les travaux de
l'Escurial. Ou la tradition est apocryphe, ou Philippe avait des yeux
diablement bons.

La voiture qui rampait pniblement le long des pentes escarpes nous
rejoignit enfin. L'on dtela les boeufs et l'on descendit le versant au
galop: on s'arrta pour dner  Guadarrama, petit village accroupi au
pied de la montagne, qui n'a pour tout monument qu'une fontaine de
granit rige par Philippe II.  Guadarrama, par un renversement bizarre
de l'ordre naturel des plats, on nous servit pour dessert une soupe au
lait de chvre.

Madrid est, comme Rome, entour d'une campagne dserte, d'une aridit,
d'une scheresse et d'une dsolation dont rien ne peut donner l'ide:
pas un arbre, pas une goutte d'eau, pas une plante verte, pas une
apparence d'humidit, rien que du sable jaune et des roches gris de fer.
En s'loignant de la montagne, ce ne sont plus mme des roches, mais de
grosses pierres; de loin en loin une _venta_ poussireuse, un clocher
couleur de lige qui montre son nez au bord de l'horizon, de grands
boeufs  l'air mlancolique tranant de ces chariots dont nous avons dj
donn la description; un paysan  cheval ou  mule, avec sa carabine 
l'aron, le sombrero sur les yeux et la mine farouche; ou bien encore de
longues files d'nes blanchtres portant de la paille hache, ficele
avec des rsilles de cordelettes; et c'est tout: l'ne qui marche en
tte, l'ne _coronel_, a toujours un petit plumet ou un pompon qui
marque sa supriorit dans la hirarchie de la gent  longues oreilles.

Au bout de quelques heures, que l'impatience d'arriver rendait plus
longues encore, nous apermes enfin Madrid assez distinctement.
Quelques minutes aprs, nous entrions dans la capitale de l'Espagne par
la _puerta de Hierro_: la voiture suivit d'abord une avenue plante
d'arbres cims et trapus, et ctoye de tourelles de briques qui
servent  lever l'eau.  propos d'eau, quoique cette transition ne soit
pas heureuse, j'oubliais de vous dire que nous avions travers le
Manzanars sur un pont digne d'une rivire plus srieuse; puis nous
longemes le palais de la reine, qui est un de ces difices que l'on est
convenu d'appeler de bon got. Les immenses terrasses qui l'exhaussent
lui donnent une apparence assez grandiose.

Aprs avoir subi la visite de la douane, nous allmes nous installer
tout prs de la _calle_ d'Alcala et du Prado, _calle del Caballero de
Gracia_, dans _la fonda de la Amistad_, o logeait prcisment madame
Espartero, duchesse de la Victoire, et nous n'emes rien de plus press
que d'envoyer Manuel, notre domestique de place, _aficionado_ et
tauromaquiste consomm, nous prendre des billets pour la prochaine
course aux taureaux.




VII.

COURSES DE TAUREAUX.--SEVILLA LE PICADOR.--LA ESTOCADA  VUELA PIS.


Il fallait encore attendre deux jours. Jamais jours ne me semblrent
plus longs, et je relus plus de dix fois, pour tromper mon impatience,
l'affiche appose au coin des principales rues; l'affiche promettait
monts et merveilles: huit taureaux des plus fameux pturages; Sevilla et
Antonio Rodriguez, _picadores_; Juan Pastor, qu'on appelle aussi _el
Barbero_, et Guillen, _espadas_; le tout avec dfense au public de jeter
dans l'arne des corces d'orange et autres projectiles capables de
nuire aux combattants.

On n'emploie gure en Espagne le mot _matador_ pour dsigner celui qui
tue le taureau, on l'appelle _espada_ (pe), ce qui est plus noble et a
plus de caractre; l'on ne dit pas non plus _toreador_, mais bien
_torero_. Je donne, en passant, cet utile renseignement  ceux qui font
de la couleur locale dans les romances et dans les opras-comiques. La
course se nomme _media corrida_, demi-course, parce qu'autrefois il y en
avait deux tous les lundis, l'une le matin, l'autre  cinq heures du
soir, ce qui faisait la course entire: la course du soir est seule
conserve.

L'on a dit et rpt de toutes parts que le got des courses de taureaux
se perdait en Espagne, et que la civilisation les ferait bientt
disparatre; si la civilisation fait cela, ce sera tant pis pour elle,
car une course de taureaux est un des plus beaux spectacles que l'homme
puisse imaginer; mais ce jour-l n'est pas encore arriv, et les
crivains sensibles qui disent le contraire n'ont qu' se transporter un
lundi, entre quatre et cinq heures,  la porte d'Alcala, pour se
convaincre que le got de ce _froce_ divertissement n'est pas encore
prs de se perdre.

Le lundi, jour de taureaux, _dia de toros_, est un jour fri; personne
ne travaille, toute la ville est en rumeur; ceux qui n'ont pas encore
pris leurs billets marchent  grands pas vers la _calle de Carretas_, o
est situ le bureau de location, dans l'espoir de trouver quelque place
vacante; car, disposition qu'on ne saurait trop louer, cet norme
amphithtre est entirement numrot et divis en stalles, usage que
l'on devrait bien imiter dans les thtres de France. La _calle de
Alcala_, qui est l'artre o viennent se dgorger les rues populeuses de
la ville, est pleine de pitons, de cavaliers et de voitures; c'est pour
cette solennit que sortent de leurs remises poudreuses les _calessines_
et les carrioles les plus baroques et les plus extravagantes, et que se
produisent au jour les attelages les plus fantastiques, les mules les
plus phnomnales. Les calessines rappellent les corricoli de Naples: de
grandes roues rouges, une caisse sans ressorts, orne de peintures plus
ou moins allgoriques, et double de vieux damas ou de serge passe avec
des franges et des effils de soie et par l-dessus un certain air
_rococo_ de l'effet le plus amusant; le conducteur est assis sur le
brancard, d'o il peut haranguer et btonner sa mule tout  son aise, et
laisse ainsi une place de plus  ses pratiques. La mule est enjolive
d'autant de plumets, de pompons, de houppes, de franges et de grelots
qu'il est possible d'en accrocher aux harnais d'un quadrupde
quelconque. Un _calessin_ contient ordinairement une _manola_ et son
amie, avec son _manolo_, sans prjudice d'une grappe de _muchachos_
pendue  l'arrire-train. Tout cela va comme le vent dans un tourbillon
de cris et de poussire. Il y a aussi des carrosses  quatre ou cinq
mules dont on ne trouve plus les quivalents que dans les tableaux de
Van der Meulen reprsentant les conqutes et les chasses de Louis XIV.
Tous les vhicules sont mis  contribution, car le grand genre parmi les
_manolas_, qui sont les grisettes de Madrid, est d'aller en calessine 
la _plaza de Toros_; elles mettent leur matelas en gage pour avoir de
l'argent ce jour-l, et, sans tre prcisment vertueuses le reste de la
semaine, elles le sont  coup sr beaucoup moins le dimanche et le
lundi. On voit aussi des gens de la campagne qui arrivent  cheval, la
carabine  l'aron de la selle; d'autres sur des nes, seuls ou avec
leurs femmes; tout cela sans compter les calches des gens du grand
monde, et une foule d'honntes citadins et de seoras en mantille qui se
htent et pressent le pas; car voici le dtachement de garde nationale 
cheval qui s'avance, trompettes en tte, pour faire vacuer l'arne, et,
pour rien au monde, on ne voudrait manquer l'vacuation de l'arne et la
fuite prcipite de l'alguazil, quand il a jet au garon de combat la
clef du _toril_ o sont enferms les gladiateurs  cornes. Le _toril_
fait face au _matadero_, o l'on corche les btes abattues. Les
taureaux sont amens de la veille et nuitamment dans un pr voisin de
Madrid, que l'on nomme _el arroyo_, but de promenade pour les
_aficionados_, promenade qui n'est pas sans quelque danger, car les
taureaux sont en libert, et leurs conducteurs ont fort  faire de les
garder. Ensuite on les fait entrer dans l'_encierro_ (l'table du
cirque), au moyen de vieux boeufs habitus  cette fonction et que l'on
mle au troupeau farouche.

La _plaza de Toros_ est situe  main gauche en dehors de la porte
d'Alcala qui, par parenthse, est une assez belle porte, en manire
d'arc de triomphe, avec des trophes et d'autres ornements hroques;
c'est un cirque norme qui n'a rien de remarquable  l'extrieur et dont
les murailles sont blanchies  la chaux; comme tout le monde a son
billet pris d'avance, l'entre s'effectue sans le moindre dsordre.
Chacun grimpe  sa place et s'asseoit suivant son numro.

Voici la disposition intrieure. Autour de l'arne, d'une grandeur
vraiment romaine, rgne une barrire circulaire en planches de six pieds
de haut peinte en rouge sang de boeuf et garnie de chaque ct,  deux
pieds de terre environ, d'un rebord en charpente, o les _chulos_ et
_banderilleros_ posent le pied pour sauter de l'autre ct lorsqu'ils
sont trop vivement presss par le taureau. Cette barrire s'appelle _las
tablas_. Elle est perce de quatre portes pour le service de la place,
l'entre des taureaux, l'enlvement des cadavres, etc. Aprs cette
barrire, il y en a une autre un peu plus leve qui forme avec la
premire une espce de couloir o se tiennent les _chulos_ fatigus, le
picador _sobre-saliente_ (remplaant), qui doit toujours tre l tout
habill et tout caparaonn au cas o son chef d'emploi serait bless ou
tu; le _cachetero_ et quelques _aficionados_ qui,  force de
persvrance, parviennent, malgr les rglements,  se glisser dans ce
bienheureux couloir dont les entres sont aussi recherches en Espagne
que celles des coulisses de l'Opra peuvent l'tre  Paris.

Comme il arrive souvent que le taureau exaspr franchit la premire
barrire, la seconde est garnie en outre d'un rseau de cordes destines
 prvenir un autre lan; plusieurs charpentiers avec des haches et des
marteaux se tiennent prts  rparer les dommages qui peuvent en
rsulter pour les cltures, en sorte que les accidents sont pour ainsi
dire impossibles. Cependant l'on a vu des taureaux de _muchas piernas_
(de beaucoup de jambes), comme on les appelle techniquement, franchir la
seconde enceinte, comme en fait foi une gravure de la _Tauromaquia_ de
Goya, le clbre auteur des _Caprices_, gravure qui reprsente la mort
de l'alcade de Torrezon, misrablement embroch par un taureau sauteur.

 partir de cette seconde enceinte commencent les gradins destins aux
spectateurs: ceux qui sont prs des cordes s'appellent places de
_barrera_, ceux du milieu _tendido_, et les autres qui sont adosss au
premier rang de la _grada cubierta_, prennent le nom de _tabloncillos_.
Ces gradins, qui rappellent ceux des amphithtres de Rome, sont en
granit bleutre, et n'ont d'autre toiture que le ciel. Immdiatement
aprs viennent les places couvertes, _gradas cubiertas_, qui se divisent
ainsi: _delantera_, places de devant; _centro_, places du milieu; et
_tabloncillo_, places adosses. Par-dessus, s'lvent les loges appeles
_palcos_ et _palcos por asientos_, au nombre de cent dix. Ces loges sont
trs-grandes et peuvent contenir une vingtaine de personnes. Le _palco
por asientos_ offre cette diffrence avec le _palco_ simple, qu'on y
peut prendre une seule place, comme une stalle de balcon  l'Opra. Les
loges de la _Reina Gobernadora y de la inocente Isabel_ sont dcores
avec des draperies de soie et fermes par des rideaux.  ct se trouve
la loge de l'_ayuntamiento_ (municipalit), qui prside la place et doit
rsoudre les difficults qui se prsentent.

Le cirque, ainsi distribu, contient douze mille spectateurs, tous assis
 l'aise et voyant parfaitement, chose indispensable dans un spectacle
purement oculaire. Cette immense enceinte est toujours pleine, et ceux
qui ne peuvent se procurer des places de _sombra_ (places  l'ombre)
aiment encore mieux cuire tout vifs sur les gradins au soleil que de
manquer une course. Il est de rigueur, pour les gens qui se piquent
d'lgance, d'avoir leur loge aux Taureaux, comme  Paris, une loge aux
Italiens.

Quand je dbouchai du corridor pour m'asseoir  ma place, j'prouvai une
espce d'blouissement vertigineux. Des torrents de lumire inondaient
le cirque, car le soleil est un lustre suprieur qui a l'avantage de ne
pas rpandre d'huile, et le gaz lui-mme ne l'effacera pas de longtemps.
Une immense rumeur flottait comme un brouillard de bruit au-dessus de
l'arne. Du ct du soleil palpitaient et scintillaient des milliers
d'ventails et de petits parasols ronds emmanchs dans des baguettes de
roseau; on et dit des essaims d'oiseaux de couleurs changeantes
essayant de prendre leur vol: il n'y avait pas un seul vide. Je vous
assure que c'est dj un admirable _spectacle_ que douze mille
_spectateurs_ dans un thtre si vaste que Dieu seul peut en peindre le
plafond avec le bleu splendide qu'il puise  l'urne de l'ternit.

La garde nationale  cheval, qui est fort bien monte et fort bien
habille, faisait le tour de l'arne, prcde de deux alguazils en
costume, panache et chapeau  la Henri IV, justaucorps et manteau noirs,
bottes  l'cuyre, et chassait devant elle quelques _aficionados_
obstins et quelques chiens retardataires. L'arne demeure vide, les
deux alguazils allrent chercher les _toreros_, se composant des
_picadores_, des _chulos_, des _banderilleros_ et de l'_espada_,
principal acteur du drame, qui firent leur entre au son d'une fanfare.
Les _picadores_ montaient des chevaux dont les yeux taient bands,
parce que la vue du taureau pourrait les effrayer et les jeter dans des
carts dangereux. Leur costume est trs-pittoresque: il se compose d'une
veste courte, qui ne se boutonne pas, de velours orange, incarnat, vert
ou bleu, charge de broderies d'or ou d'argent, de paillettes, de
passequilles, de franges, de boutons en filigrane et d'agrments de
toutes sortes, surtout aux paulettes o l'toffe disparat compltement
sous un fouillis lumineux et phosphorescent d'arabesques entrelaces;
d'un gilet dans le mme style, d'une chemise  jabot, d'une cravate
bariole et noue ngligemment, d'une ceinture de soie, et de pantalons
de peau de buffle fauve rembourrs et garnis de tle intrieurement,
comme les bottes des postillons, pour dfendre les jambes contre les
coups de corne du taureau; un chapeau gris (_sombrero_)  bords normes,
 forme basse, enjoliv d'une norme touffe de faveurs; une grosse
bourse, ou cadogan, en rubans noirs, qui se nomme, je crois, _moo_, et
qui runit les cheveux derrire la tte, compltent l'ajustement. Le
_picador_ a pour arme une lance ferre d'une pointe d'un ou deux pouces
de longueur; ce fer ne peut pas blesser le taureau dangereusement, mais
suffit pour l'irriter et le contenir. Un pouce de peau adapt  la main
du picador empche la lance de glisser; la selle est trs-haute par
devant et par derrire, et ressemble aux harnais bards d'acier o
s'enchssaient, pour les tournois, les chevaliers du moyen ge; les
triers sont en bois et forment sabots, comme les triers turcs; un long
peron de fer, aigu comme un poignard, arme le talon du cavalier; pour
diriger les chevaux, souvent  moiti morts, un peron ordinaire ne
suffirait pas.

Les _chulos_ ont un air fort leste et fort galant avec leurs culottes
courtes de satin, vertes, bleues ou roses, brodes d'argent sur toutes
les coutures, leurs bas de soie couleur de chair ou blancs, leur veste
historie de dessins et de ramages, leur ceinture serre et leur petite
_montera_ perche coquettement vers l'oreille; ils portent sur le bras
un manteau d'toffe (_capa_) qu'ils droulent et font papillonner devant
le taureau pour l'irriter, l'blouir, ou lui donner le change. Ce sont
des jeunes gens bien dcoupls, minces et sveltes au contraire des
_picadores_ qui se font en gnral remarquer par une haute taille et des
formes athltiques: les uns ont besoin de force, les autres d'agilit.

Les _banderilleros_ portent le mme costume et ont pour spcialit de
planter dans les paules du taureau des espces de flches munies d'un
fer barbel et enjolives de dcoupures de papier; ces flches se
nomment _banderillas_, et sont destines  raviver la fureur du taureau
et  lui donner le degr d'exaspration ncessaire pour qu'il se
prsente bien  l'pe du _matador_. On doit poser deux _banderillas_ 
la fois, et pour cela il faut passer les deux bras entre les cornes du
taureau, opration dlicate pendant laquelle des distractions seraient
dangereuses.

L'_espada_ ne diffre des _banderilleros_ que par un costume plus riche,
plus orn, quelquefois de soie pourpre, couleur particulirement
dsagrable au taureau. Ses armes sont une longue pe avec une poigne
en croix et un morceau d'toffe carlate ajout sur un bton
transversal; le nom technique de cette espce de bouclier flottant est
_muleta_.

Vous connaissez maintenant le thtre et les acteurs; nous allons vous
les montrer  l'oeuvre.

Les _picadores_ escorts des _chulos_ vont saluer la loge de
l'_ayuntamiento_ d'o on leur jette les clefs du _toril_; les clefs sont
ramasses et remises  l'alguazil, qui va les porter au garon de
combat, et se sauve au grand galop au milieu des hues et des cris de la
foule, car les alguazils et tous les reprsentants de la justice ne sont
gure plus populaires en Espagne que chez nous les gendarmes et les
sergents de ville. Cependant les deux _picadores_ vont se placer  la
gauche des portes du _toril_ qui fait face  la loge de la reine, parce
que la sortie du taureau est une des choses les plus curieuses de la
course; ils sont posts  peu de distance l'un de l'autre, adosss  la
_tablas_, bien assurs sur leurs arons, la lance au poing et prpars 
recevoir vaillamment la bte farouche; les _chulos_ et les
_banderilleros_ se tiennent  distance ou s'parpillent dans l'arne.

Toutes ces prparations, qui paraissent plus longues dans la description
que dans la ralit, allument la curiosit au plus haut point. Tous les
yeux sont fixs avec anxit sur la fatale porte, et dans ces douze
mille regards il n'y en a pas un seul qui soit tourn d'un autre cot.
La plus belle femme de la terre n'obtiendrait pas l'aumne d'une oeillade
dans ce moment-l.

J'avoue que, pour ma part, j'avais le coeur serr comme par une main
invisible; les tempes me sifflaient, et des sueurs chaudes et froides me
passaient dans le dos. C'est une des plus fortes motions que j'aie
jamais prouves.

Une grle fanfare rsonna, les deux battants rouges se renversrent avec
fracas, et le taureau se prcipita dans l'arne au milieu d'un hourra
immense.

C'tait un superbe animal, presque noir, luisant, avec un fanon norme,
un mufle carr, des cornes en croissant aigus et polies, des jambes
sches, une queue toujours en mouvement, portant entre les deux paules
une touffe de rubans aux couleurs de sa _Ganaderia_, pique dans le cuir
par une aiguillette. Il s'arrta une seconde, renifla l'air deux ou
trois fois, bloui du grand jour, tonn du tumulte; puis, avisant le
premier _picador_, il fondit dessus au galop avec un lan furieux.

Le _picador_ ainsi attaqu tait Sevilla. Je ne puis rsister au plaisir
de dcrire ici ce fameux Sevilla, qui est rellement l'idal du genre.
Figurez-vous un homme de trente ans environ, de grande mine et de grande
tournure, robuste comme un Hercule, basan comme un multre, avec des
yeux superbes et une physionomie comme un des Csars du Titien;
l'expression de srnit joviale et ddaigneuse qui rgne dans ses
traits et son maintien ont vraiment quelque chose d'hroque. Il avait,
ce jour-l, une veste orange brode et galonne d'argent, qui m'est
reste dessine dans la mmoire avec une ineffaable minutie: il abaissa
la pointe de sa lance, se mit en arrt, et soutint le choc du taureau si
victorieusement, que la bte farouche chancela, passa outre, emportant
une blessure qui ne tarda pas  rayer sa peau noire de filets rouges;
elle s'arrta incertaine quelques instants, puis fondit avec un
redoublement de rage sur le second _picador_ post  quelque distance.

Antonio Rodriguez lui donna un bon coup de lance qui ouvrit une seconde
blessure tout  ct de la premire, car l'on ne doit piquer qu'
l'paule; mais le taureau revint sur lui tte baisse et plongea sa
corne tout entire dans le ventre du cheval. Les _chulos_ accoururent,
secouant leur cape, et l'animal stupide, attir et distrait par ce
nouvel appt, se mit  les poursuivre  toutes jambes; mais les
_chulos_, mettant le pied sur le rebord dont nous avons parl, sautrent
lgrement par-dessus la barrire, laissant l'animal fort tonn de ne
plus rien voir.

Le coup de corne avait fendu le ventre du cheval, en sorte que ses
entrailles se rpandaient et coulaient presque jusqu' terre; je crus
que le _picador_ allait se retirer pour en prendre un autre: pas le
moins du monde; il lui toucha l'oreille pour voir si le coup tait
mortel. Le cheval n'tait que dcousu; cette blessure, quoique affreuse
 voir, peut se gurir; on remet les boyaux dans le ventre, on y fait
deux ou trois points, et la pauvre bte peut servir pour une autre
course. Il lui donna un coup d'peron, et fut, avec un temps de galop de
chasse, se replacer plus loin.

Le taureau commenait  comprendre qu'il n'y avait gure que des coups
de lance  gagner du ct des _picadores_, et sentait le besoin de
retourner au pturage. Au lieu d'entrer sans hsitation, aprs un lan
de quelques pas, il retournait  sa _querencia_ avec une imperturbable
opinitret; la _querencia_, en termes de l'art, est un coin quelconque
de la place que le taureau se choisit pour gte, et auquel il revient
toujours aprs avoir donn la _cogida_; la _cogida_ se dit de l'attaque
du taureau, et la _suerte_ de l'attaque du _torero_, qui se nomme aussi
_diestro_.

Une nue de _chulos_ vint agiter devant ses yeux leurs _capas_ de
couleurs clatantes; l'un d'eux poussa l'insolence jusqu' coiffer de
son manteau enroul la tte du taureau, qui ressemblait ainsi 
l'enseigne du _Boeuf  la mode_, que tout le monde a pu voir  Paris. Le
taureau furieux se dbarrassa, comme il put, de cet ornement
intempestif, et fit voler en l'air l'innocente toffe qu'il pitina avec
rage lorsqu'elle retomba  terre. Profitant de cette recrudescence de
colre, un _chulo_ se mit  l'agacer en l'attirant du ct des
_picadores_; se trouvant face  face de ses ennemis, le taureau hsita,
puis, prenant son parti, se prcipita sur Sevilla avec tant de force,
que le cheval roula les quatre fers on l'air, car le bras de Sevilla est
un arc-boutant de bronze que rien ne peut faire plier. Sevilla tomba
sous le cheval, ce qui est la meilleure faon, parce que l'homme est 
couvert des coups de corne, et que le corps de sa monture lui sert de
bouclier. Les _chulos_ intervinrent, et le cheval en fut quitte pour une
estafilade  la cuisse. On releva Sevilla qui se remit en selle avec une
tranquillit parfaite. Le cheval d'Antonio Rodriguez, l'autre picador,
fut moins heureux: il reut dans le poitrail un coup si violent, que la
corne s'enfona jusqu' la garde, et disparut entirement dans la
blessure. Pendant que le taureau cherchait  dgager sa tte embarrasse
dans le corps du cheval, Antonio s'accrochait des mains aux rebords de
_las tablas_ qu'il franchissait avec l'aide des _chulos_, car les
_picadores_, dsaronns, alourdis par la garniture de fer de leurs
bottes, ne peuvent gure plus remuer que les anciens chevaliers embots
dans leurs armures.

Le pauvre animal, abandonn  lui-mme, se mit  traverser l'arne en
chancelant, comme s'il tait ivre, s'embarrassant les pieds dans ses
entrailles; des flots de sang noir jaillissaient imptueusement de sa
plaie, et zbraient le sable de zigzags intermittents qui trahissaient
l'ingalit de sa dmarche; enfin il vint s'abattre prs des _tablas_.
Il releva deux ou trois fois la tte, roulant un oeil bleu dj vitr,
retirant en arrire ses lvres blanches d'cume, qui laissaient voir ses
dents dcharnes; sa queue battit faiblement la terre; ses pieds de
derrire s'agitrent convulsivement et lancrent une ruade suprme,
comme s'il et voulu briser de son dur sabot le crne pais de la mort.
Son agonie tait  peine termine que les _muchachos_ de service, voyant
le taureau occup d'un autre ct, accoururent pour lui ter la selle et
la bride. Il resta dshabill, couch sur le flanc, et dessinant sur le
sable sa brune silhouette. Il tait si mince, si aplati, qu'on l'et
pris pour une dcoupure de papier noir. J'avais dj remarqu 
Montfaucon quelles formes trangement fantastiques la mort fait prendre
aux chevaux: c'est assurment l'animal dont le cadavre est le plus
triste  voir. Sa tte, si noblement et si purement charpente, modele
et frappe de mplats par le doigt terrible du nant, semble avoir t
habite par une pense humaine; la crinire qui s'chevle, la queue qui
s'parpille, ont quelque chose de pittoresque et de potique. Un cheval
mort est un cadavre; tout autre animal dont la vie s'est envole n'est
qu'une charogne.

J'insiste sur la mort de ce cheval, parce que c'est la sensation la plus
pnible que j'aie prouve au combat de taureau. Ce ne fut pas, du
reste, la seule victime: quatorze chevaux restrent sur l'arne ce
jour-l; un seul taureau en tua cinq.

Le _picador_ revint avec un cheval frais, et il y eut encore plusieurs
attaques plus ou moins heureuses. Mais le taureau commenait  se
fatiguer et sa fureur  s'abattre; les _banderilleros_ arrivrent avec
leurs flches garnies de papier, et bientt le cou du taureau fut orn
d'une collerette de dcoupures que les efforts qu'il faisait pour s'en
dlivrer attachaient encore plus invinciblement. Un petit
_banderillero_, nomm Majaron, piquait les dards avec beaucoup de
bonheur et d'audace, et quelquefois mme il battait un entrechat avant
de se retirer; aussi tait-il fort applaudi. Quand le taureau eut aprs
lui sept  huit _banderillas_, dont le fer lui dchirait le cuir et dont
le papier lui bruissait aux oreilles, il se mit  courir  et l, 
beugler affreusement. Son mufle noir blanchissait d'cume, et, dans
l'enivrement de sa rage, il donna de si rudes coups de corne contre une
des portes, qu'il la fit sauter des gonds. Les charpentiers, qui
suivaient de l'oeil ses mouvements, remirent aussitt le battant en
place; un _chulo_ l'attira d'un autre ct, et fut poursuivi si vivement
qu'il eut  peine le temps de franchir la barrire. Le taureau,
exaspr, enrag, fit un effort prodigieux, et passa par-dessus _las
tablas_. Tous ceux qui se trouvaient dans le couloir sautrent avec une
merveilleuse promptitude dans la place, et le taureau rentra par une
autre porte, reconduit  coups de canne et  coups de chapeau par les
spectateurs du premier rang.

Les _picadores_ se retirrent, laissant le champ libre  l'_espada_ Juan
Pastor, qui s'en fut saluer la loge de l'_ayuntamiento_ et demander la
permission de tuer le taureau; la permission accorde, il jeta en l'air
sa _montera_, comme pour montrer qu'il allait jouer son va-tout, et
marcha au taureau d'un pas dlibr, cachant son pe sous les plis
rouges de sa _muleta_.

L'_espada_ fit voltiger  plusieurs reprises l'toffe carlate sur
laquelle le taureau se prcipitait aveuglment; un mouvement de corps
lui suffisait pour viter l'lan de la bte farouche, qui revenait
bientt  la charge, donnant de furieux coups de tte dans l'toffe
lgre qu'il dplaait sans la pouvoir percer. Le moment favorable tant
venu, l'_espada_ se plaa tout  fait en face du taureau, agitant sa
_muleta_ de la main gauche et tenant son pe horizontale, la pointe 
la hauteur des cornes de l'animal; il est difficile de rendre avec des
mots la curiosit pleine d'angoisses, l'attention frntique qu'excite
cette situation qui vaut tous les drames de Shakspeare; dans quelques
secondes, l'un des deux acteurs sera tu. Sera-ce l'homme ou le taureau?
Ils sont l tous les deux face  face, seuls; l'homme n'a aucune arme
dfensive; il est habill comme pour un bal: escarpins et bas de soie;
une pingle de femme percerait sa veste de satin; un lambeau d'toffe,
une frle pe, voil tout. Dans ce duel le taureau a tout l'avantage
matriel: il a deux cornes terribles, aigus comme des poignards, une
force d'impulsion immense, la colre de la brute qui n'a pas la
conscience du danger; mais l'homme a son pe et son coeur, douze mille
regards fixs sur lui; de belles jeunes femmes vont l'applaudir tout 
l'heure du bout de leurs blanches mains!

La _muleta_ s'carta, laissant  dcouvert le buste du _matador_; les
cornes du taureau n'taient qu' un pouce de sa poitrine; je le crus
perdu! Un clair d'argent passa avec la rapidit de la pense au milieu
des deux croissants; le taureau tomba  genoux en poussant un beuglement
douloureux, ayant la poigne de l'pe entre les deux paules, comme ce
cerf de saint Hubert qui portait un crucifix dans les ramures de son
bois, ainsi qu'il est reprsent dans la merveilleuse gravure d'Albert
Durer.

Un tonnerre d'applaudissements clata dans tout l'amphithtre; les
_palcos_ de la noblesse, les _gradas cubiertas_ de la bourgeoisie, le
_tendido_ des _manolos_ et des _manolas_, criaient et vocifraient avec
toute l'ardeur et la ptulance mridionales: _Bueno! bueno! viva el
Barbero! viva!!!_

Le coup que venait de faire l'_espada_ est, en effet, trs-estim et se
nomme la _estocada a vuela pis_: le taureau meurt sans perdre une
goutte de sang, ce qui est le suprme de l'lgance, et en tombant sur
ses genoux semble reconnatre la supriorit de son adversaire. Les
_aficionados_ (dilettanti) disent que l'inventeur de ce coup est Joaquin
Rodriguez, clbre torero du sicle pass.

Lorsque le taureau n'est pas mort sur le coup, on voit sauter par-dessus
la barrire un petit tre mystrieux, vtu de noir, et qui n'a pris
aucune part  la course: c'est le _cachetero_. Il s'avance d'un pied
furtif, pie ses dernires convulsions, voit s'il est encore capable de
se relever, ce qui arrive quelquefois, et lui enfonce tratreusement par
derrire un poignard cylindrique termin en lancette, qui coupe la
moelle pinire et enlve la vie avec la rapidit de la foudre; le bon
endroit est derrire la tte  quelques pouces de la raie des cornes.

La musique militaire sonna la mort du taureau; une des portes s'ouvrit,
et quatre mules harnaches magnifiquement avec des plumets, des grelots
et des houppes de laine, et des petits drapeaux jaunes et rouges, aux
couleurs d'Espagne, entrrent au galop dans l'arne. Cet attelage est
destin  enlever les cadavres qu'on attache au bout d'une corde munie
d'un crampon. On emporta d'abord les chevaux, puis le taureau. Ces
quatre mules blouissantes et sonores qui tranaient sur le sable, avec
une vlocit enrage, tous ces corps qui couraient eux-mmes si bien
tout  l'heure, avaient un aspect bizarre et sauvage, qui dissimulait un
peu le lugubre de leurs fonctions; un garon de service vint avec une
corbeille pleine de terre et saupoudra les mares de sang o le pied des
toreros aurait pu glisser. Les _picadores_ reprirent leurs places  ct
de la porte, l'orchestre joua une fanfare, et un autre taureau s'lana
dans l'arne; car ce spectacle n'a pas d'entr'acte, rien ne le suspend,
pas mme la mort d'un _torero_. Comme nous l'avons dit, les _doublures_
sont l tout habilles et armes en cas d'accidents. Notre intention
n'est pas de raconter successivement la mort des huit taureaux qui
furent sacrifis ce jour-l; mais nous parlerons de quelques variantes
et incidents remarquables.

Les taureaux ne sont pas toujours d'une grande frocit; quelques-uns
mme sont fort doux et ne demanderaient pas mieux que de se coucher
tranquillement  l'ombre. L'on voit  leur mine honnte et dbonnaire
qu'ils aiment mieux le pturage que le cirque: ils tournent le dos aux
_picadores_ et laissent, avec beaucoup de flegme les _chulos_ leur
secouer devant le nez leurs capes de toutes couleurs; les _banderillas_
ne suffisent pas mme  les tirer de leur apathie; il faut donc avoir
recours aux moyens violents, aux _banderillas de fuego_: ce sont des
espces de baguettes d'artifice qui s'allument quelques minutes aprs
avoir t plantes dans les paules du taureau _cobarde_ (lche), et
clatent avec force tincelles et dtonations. Le taureau, par cette
ingnieuse invention, est donc  la fois piqu, brl et abasourdi:
ft-il le plus _aplomado_ (plomb) des taureaux, il faut bien qu'il se
dcide  entrer en fureur. Il se livre  une foule de cabrioles
extravagantes dont on ne croirait pas capable une si lourde bte; il
rugit, il cume et se tord en tous sens pour se dlivrer du feu
d'artifice mal plac qui lui grille les oreilles et lui roussit le cuir.

Les _banderillas de fuego_ ne s'accordent, du reste, qu' la dernire
extrmit; c'est une espce de dshonneur pour la course lorsque l'on
est oblig d'y recourir; mais, lorsque l'alcade tarde trop  agiter son
mouchoir en signe de permission, on fait un tel vacarme qu'il est bien
oblig de cder. Ce sont des cris et des vocifrations inimaginables,
des hurlements, des trpignements. Les uns crient: _Banderillas de
fuego!_! les autres: _Perros! perros_ (les chiens)! L'on accable le
taureau d'injures; on l'appelle brigand, assassin, voleur; on lui offre
une place  l'ombre, on lui fait mille plaisanteries, souvent
trs-spirituelles. Bientt les choeurs de cannes se joignent aux
vocifrations devenues insuffisantes. Les planchers des _palcos_
craquent et se fendent, et la peinture des plafonds tombe en pellicules
blanchtres comme une neige entremle de poussire. L'exaspration est
au comble: _Fuego al alcalde! perros al alcalde_ (le feu et les chiens 
l'alcade)! hurle la foule enrage en montrant le poing  la loge de
l'_ayuntamiento_. Enfin la bienheureuse permission est accorde, et le
calme se rtablit. Dans ces espces d'_engueulements_, pardon du terme,
je n'en connais pas de meilleur, il se dit quelquefois des mots
trs-bouffons. Nous en rapporterons un trs-concis et trs-vif: un
_picador_, magnifiquement vtu avec un habit tout neuf, se prlassait
sur son cheval sans rien faire, et dans un endroit de la place o il n'y
avait pas de danger. _Pintura! pintura!_ lui cria la foule qui s'aperut
de son mange.

Souvent le taureau est si lche que les _banderillas de fuego_ ne
suffisent pas encore. Il retourne  sa _querencia_ et ne veut pas
entrer. Les cris: _Perros! perros!_ recommencent. Alors, sur le signe de
l'alcade, messieurs les chiens sont introduits. Ce sont d'admirables
btes, d'une puret de race et d'une beaut extraordinaires; ils vont
droit au taureau, qui en jette bien une demi-douzaine en l'air, mais qui
ne peut empcher qu'un ou deux des plus forts et des plus courageux ne
finissent par lui saisir l'oreille. Une fois qu'ils ont _pris_ ils sont
comme des sangsues; on les retournerait plutt que de les faire lcher.
Le taureau secoue la tte, les cogne contre les barrires: rien n'y
fait. Quand cela a dur quelque temps, l'_espada_ ou le _cachetero_
enfonce une pe dans le flanc de la victime, qui chancle, ploie les
genoux et tombe  terre, o on l'achve. On emploie aussi quelquefois
une espce d'instrument appel _media luna_ (demi-lune), qui lui coupe
les jarrets de derrire et le rend incapable de toute rsistance; alors
ce n'est plus un combat, mais une boucherie dgotante. Il arrive
souvent que le matador manque son coup: l'pe rencontre un os et
rejaillit, ou bien elle pntre dans le gosier et fait vomir au taureau
le sang  gros bouillons, ce qui est une faute grave selon les lois de
la _tauromaquia_. Si au second coup la bte n'est pas acheve,
l'_espada_ est couvert de hues, de sifflets et d'injures, car le public
espagnol est impartial; il applaudit le taureau et l'homme selon leurs
mrites rciproques. Si le taureau ventre un cheval et renverse un
homme: _Bravo toro!_ si c'est l'homme qui blesse le taureau: _Bravo
torero!_ mais il ne souffre la lchet ni dans l'homme ni dans la bte.
Un pauvre diable, qui n'osait pas aller poser les _banderillas_  un
taureau, extrmement froce, excita un tel tumulte qu'il fallut que
l'alcade promt de le faire mettre en prison pour que l'ordre se
rtablt.

Dans cette mme course, Sevilla, qui est un cuyer admirable, fut
trs-applaudi pour le trait suivant: un taureau d'une force
extraordinaire prit son cheval sous le ventre, et, relevant la tte, lui
fit quitter terre compltement. Sevilla, dans cette position prilleuse,
ne vacilla mme pas sur sa selle, ne perdit pas les triers, et tint si
bien son cheval qu'il retomba sur les quatre pieds.

La course avait t bonne: huit taureaux, quatorze chevaux tus, un
_chulo_ bless lgrement; on ne pouvait souhaiter rien de mieux. Chaque
course doit rapporter vingt ou vingt-cinq mille francs; c'est une
concession faite par la reine au grand hpital, o les _toreros_ blesss
trouvent tous les secours imaginables; un prtre et un mdecin se
tiennent dans une chambre  la _plaza de Toros_, prts  administrer,
l'un les remdes de l'me, l'autre les remdes du corps; l'on disait
autrefois, et je crois bien que l'on dit encore une messe  leur
intention pendant la course. Vous voyez bien que rien n'est nglig, et
que les impresarios sont gens de prvoyance. Le dernier taureau tu,
tout le monde saute dans l'arne pour le voir de plus prs, et les
spectateurs se retirent en dissertant sur le mrite des diffrents
_suertes_ ou _cogidas_ qui les ont le plus frapps. Et les femmes, me
direz-vous, comment sont-elles? car c'est l une des premires questions
que l'on adresse  un voyageur. Je vous avoue que je n'en sais rien. Il
me semble vaguement qu'il y en avait de fort jolies auprs de moi, mais
je ne l'affirmerai pas.

Allons au Prado pour claircir ce point important.




VIII.

LE PRADO.--LA MANTILLE ET L'VENTAIL.--TYPE ESPAGNOL.--MARCHANDS D'EAU;
CAFS DE MADRID.--JOURNAUX.--LES POLITIQUES DE LA PUERTA DEL SOL.--HTEL
DES POSTES.--LES MAISONS DE MADRID.--TERTULIAS; SOCIT ESPAGNOLE.--LE
THTRE DEL PRINCIPE.--PALAIS DE LA REINE, DES CORTES, ET MONUMENT DU
DOS DE MAYO.--L'ARMERIA, LE BUEN RETIRO.


Quand on parle de Madrid, les deux premires ides que ce mot veille
dans l'imagination sont le Prado et la Puerta del Sol: puisque nous
sommes tout ports, allons au Prado, c'est l'heure o la promenade
commence. Le Prado, compos de plusieurs alles et contre-alles, avec
une chausse au milieu pour les voitures, est ombrag par des arbres
cims et trapus, dont le pied baigne dans un petit bassin entour de
briques o des rigoles amnent l'eau aux heures de l'arrosement; sans
cette prcaution ils seraient bientt dvors par la poussire et
grills par le soleil. La promenade commence au couvent d'Atocha, passe
devant la porte de ce nom, la porte d'Alcala, et se termine  la porte
des Rcollets. Mais le beau monde se tient dans un espace circonscrit
par la fontaine de Cyble et celle de Neptune, depuis la porte d'Alcala
jusqu' la Carrera de San-Jeronimo. C'est l que se trouve un grand
espace appel _salon_, tout bord de chaises, comme la grande alle des
Tuileries; du ct du salon, il y a une contre-alle qui porte le nom de
_Paris_; c'est le boulevard de Gand du lieu, le rendez-vous de la
fashion de Madrid; et, comme l'imagination des fashionables ne brille
pas prcisment par le pittoresque, ils ont choisi l'endroit le plus
poussireux, le moins ombrag, le moins commode de toute la promenade.
La foule est si grande dans cet troit espace, resserr entre le salon
et la chausse des voitures, qu'on a souvent peine  porter la main  sa
poche pour prendre son mouchoir; il faut emboter le pas et suivre la
file comme  une queue de thtre (au temps o les thtres avaient des
queues). La seule raison qui puisse avoir fait adopter cette place,
c'est qu'on y peut voir et saluer les gens qui passent en calche sur la
chausse (il est toujours honorable pour un piton de saluer une
voiture). Les quipages ne sont pas trs-brillants; la plupart sont
trans par des mules dont le poil noirtre, le gros ventre et les
oreilles pointues sont de l'effet le plus disgracieux; on dirait les
voitures de deuil qui suivent les corbillards: le carrosse de la reine
elle-mme n'a rien que de trs-simple et de trs-bourgeois. Un Anglais
un peu millionnaire le ddaignerait assurment; sans doute, il y a
quelques exceptions, mais elles sont rares. Ce qui est charmant, ce sont
les beaux chevaux de selle andalous, sur lesquels se pavanent les
merveilleux de Madrid. Il est impossible de voir quelque chose de plus
lgant, de plus noble et de plus gracieux qu'un talon andalou avec sa
belle crinire dresse, sa longue queue bien fournie qui descend jusqu'
terre, son harnais orn de houppes rouges, sa tte busque, son oeil
tincelant et son cou renfl en gorge de pigeon. J'en ai vu un mont par
une femme qui tait rose (le cheval et non la femme) comme une rose du
Bengale glace d'argent, et d'une beaut merveilleuse. Quelle diffrence
entre ces nobles btes qui ont conserv leur belle forme primitive et
ces machines locomotives en muscles et en os, qu'on appelle des coureurs
anglais, et qui n'ont plus du cheval que quatre jambes et une pine
dorsale pour poser un jockey!

Le coup d'oeil du Prado est rellement un des plus anims qui se puissent
voir, et c'est une des plus belles promenades du monde, non pour le site
qui est des plus ordinaires, malgr tous les efforts que Charles III a
pu faire pour en corriger la dfectuosit, mais  cause de l'affluence
tonnante qui s'y porte tous les soirs, de sept heures et demie  dix
heures.

On voit trs-peu de chapeaux de femme au Prado;  l'exception de
quelques galettes jaune soufre, qui ont d orner autrefois des nes
instruits, il n'y a que des mantilles. La mantille espagnole est donc
une vrit; j'avais pens qu'elle n'existait plus que dans les romances
de M. Crevel de Charlemagne: elle est en dentelles noires ou blanches,
plus habituellement noires, et se pose  l'arrire de la tte sur le
haut du peigne; quelques fleurs places sur les tempes compltent cette
coiffure qui est la plus charmante qui se puisse imaginer. Avec une
mantille, il faut qu'une femme soit laide comme les trois vertus
thologales pour ne pas paratre jolie; malheureusement c'est la seule
partie du costume espagnol que l'on ait conserve: le reste est _ la
franaise_. Les derniers plis de la mantille flottent sur un chle, un
odieux chle, et le chle lui-mme est accompagn d'une robe d'toffe
quelconque, qui ne rappelle en rien la basquine. Je ne puis m'empcher
d'tre tonn d'un pareil aveuglement, et je ne comprends pas que les
femmes, ordinairement clairvoyantes en ce qui concerne leur beaut, ne
s'aperoivent pas que leur suprme effort d'lgance arrive tout au plus
 les faire ressembler  une _merveilleuse_ de province, rsultat
mdiocre. L'ancien costume est si parfaitement appropri au caractre de
beaut, aux proportions et aux habitudes des Espagnoles, qu'il est
vraiment le seul possible. L'ventail corrige un peu cette prtention au
_parisianisme_. Une femme sans ventail est une chose que je n'ai pas
encore vue en ce bienheureux pays; j'en ai vu qui avaient des souliers
de satin sans bas, mais elles avaient un ventail; l'ventail les suit
partout, mme  l'glise o vous rencontrez des groupes de femmes de
tout ge, agenouilles ou accroupies sur leurs talons, qui prient et
s'ventent avec ferveur, entremlant le tout de signes de croix
espagnols qui sont beaucoup plus compliqus que les ntres, et qu'elles
excutent avec une prcision et une rapidit dignes de soldats
prussiens. Manoeuvrer l'ventail est un art totalement inconnu en France.
Les Espagnoles y excellent; l'ventail s'ouvre, se ferme, se retourne
dans leurs doigts si vivement, si lgrement, qu'un prestidigitateur ne
ferait pas mieux. Quelques lgantes en forment des collections du plus
grand prix; nous en avons vu une qui en comptait plus de cent de
diffrents styles; il y en avait de tout pays et de toute poque:
ivoire, caille, bois de sandal, paillettes, gouaches du temps de Louis
XIV et de Louis XV, papier de riz du Japon et de la Chine, rien n'y
manquait; plusieurs taient toils de rubis, de diamants et autres
pierres prcieuses: c'est un luxe de bon got et une charmante manie
pour une jolie femme. Les ventails qui se ferment et s'panouissent
produisent un petit sifflement qui, rpt plus de mille fois par
minute, jette sa note  travers la confuse rumeur qui flotte sur la
promenade, et a quelque chose d'trange pour une oreille franaise.
Lorsqu'une femme rencontre quelqu'un de connaissance, elle lui fait un
petit signe d'ventail, et lui jette en passant le mot _agur_ qui se
prononce _abour_. Maintenant venons aux beauts espagnoles.

Ce que nous entendons en France par type espagnol n'existe pas en
Espagne, ou du moins je ne l'ai pas encore rencontr. On se figure
habituellement, lorsqu'on parle seora et mantille, un ovale allong et
ple, de grands yeux noirs surmonts de sourcils de velours, un nez
mince un peu arqu, une bouche rouge de grenade, et, sur tout cela, un
ton chaud et dor justifiant le vers de la romance: _Elle est jaune
comme une orange_. Ceci est le type arabe ou moresque, et non le type
espagnol. Les Madrilgnes sont charmantes dans toute l'acception du mot:
sur quatre il y en a trois de jolies; mais elles ne rpondent en rien 
l'ide qu'on s'en fait. Elles sont petites, mignonnes, bien tournes, le
pied mince, la taille cambre, la poitrine d'un contour assez riche;
mais elles ont la peau trs-blanche, les traits dlicats et chiffonns,
la bouche en coeur, et reprsentant parfaitement bien certains portraits
de la rgence. Beaucoup ont les cheveux chtain clair, et vous ne ferez
pas deux tours sur le Prado sans rencontrer sept ou huit blondes de
toutes les nuances, depuis le blond cendr jusqu'au roux vhment, au
roux barbe de Charles-Quint. C'est une erreur de croire qu'il n'y a pas
de blondes en Espagne. Les yeux bleus y abondent, mais ne sont pas si
estims que les noirs.

Dans les premiers temps nous avions quelque peine  nous accoutumer 
voir des femmes dcolletes comme pour un bal, les bras nus, des
souliers de satin aux pieds et des fleurs  la tte, l'ventail  la
main, se promener toutes seules, dans un endroit public, car ici l'on ne
donne pas le bras aux femmes,  moins d'tre leur mari ou leur proche
parent: on se contente de marcher  ct d'elles, du moins tant qu'il
fait jour, car, la nuit tombe, on est moins rigoureux sur cette
tiquette, surtout avec les trangers qui n'en ont pas l'habitude.

On nous avait beaucoup vant les _manolas_ de Madrid: la manola est un
type disparu comme la grisette de Paris, comme les Transtverins de
Rome; elle existe bien encore, mais dpouille de son caractre
primitif; elle n'a plus son costume si hardi et si pittoresque;
l'ignoble indienne a remplac les jupes de couleurs clatantes brodes
de ramages exorbitants; l'affreux soulier de peau a chass le chausson
de satin, et, chose horrible  penser, la robe s'est allonge de deux
bons doigts. Autrefois elles variaient l'aspect du Prado par leurs vives
allures et leur costume singulier: aujourd'hui on a peine  les
distinguer des petites bourgeoises et des femmes de marchands. J'ai
cherch la manola _pur sang_ dans tous les coins de Madrid,  la course
de taureaux, au jardin de _las Delicias_, au _Nuevo Recreo_,  la fte
de saint Antoine, et je n'en ai jamais rencontr de complte. Une fois,
en parcourant le quartier du _Rastro_, le Temple de Madrid, aprs avoir
enjamb une grande quantit de gueux qui dormaient tendus par terre au
milieu d'effroyables guenilles, je me trouvai dans une petite ruelle
dserte, et l je vis, pour la premire et la dernire fois, la manola
demande. C'tait une grande fille bien dcouple, de vingt-quatre ans
environ, la plus haute vieillesse o puissent arriver les _manolas_ et
les grisettes. Elle avait le teint basan, le regard ferme et triste, la
bouche un peu paisse, et je ne sais quoi d'africain dans la
construction du masque. Une norme tresse de cheveux bleus  force
d'tre noirs, natte comme le jonc d'une corbeille, lui faisait le tour
de la tte et venait se rattacher  un grand peigne  galerie; des
paquets de grains de corail pendaient  ses oreilles; son cou fauve
tait orn d'un collier de mme matire; une mantille de velours noir
encadrait sa tte et ses paules; sa robe, aussi courte que celle des
Suissesses du canton de Berne, tait de drap brod, et laissait voir des
jambes fines et nerveuses enfermes dans un bas de soie noire bien tir;
le soulier tait de satin, selon l'ancienne mode; un ventail rouge
tremblait comme un papillon de cinabre dans ses doigts chargs de bagues
d'argent. La dernire des manolas tourna le coin de la ruelle, et
disparut  mes yeux merveills d'avoir vu une fois se promener dans le
monde rel et vivant un costume de Duponchel, un dguisement d'Opra! Je
vis aussi au Prado quelques _pasiegas_ de Santander avec leur costume
national; ces _pasiegas_ sont rputes les meilleures nourrices de
l'Espagne, et l'affection qu'elles portent aux enfants est proverbiale,
comme en France la probit des Auvergnats; elles ont une jupe de drap
rouge plisse  gros plis, borde d'un large galon, un corset de velours
noir galement galonn d'or, et pour coiffure un madras bariol de
couleurs clatantes, le tout avec accompagnement de bijoux, d'argent et
autres coquetteries sauvages. Ces femmes sont fort belles, elles ont un
caractre de force et de grandeur trs-frappant. L'habitude de bercer
les enfants sur les bras leur donne une attitude renverse et cambre
qui va bien avec le dveloppement de leur poitrine. Avoir une pasiega en
costume est une espce de luxe comme de faire monter un klephte derrire
sa voiture.

Je ne vous ai rien dit de l'habit des hommes: regardez les gravures de
mode parues il y a six mois, au carreau de quelque tailleur ou de
quelque cabinet de lecture, et vous en aurez une parfaite ide. Paris
est la pense qui occupe tout le monde, et je me souviens d'avoir vu sur
l'choppe d'un dcrotteur: Ici on cire les bottes  l'instar (_al
estilo_) de Paris. Gavarni et ses dlicieux dessins, voil le but
modeste que se proposent d'atteindre les modernes hidalgos: ils ne
savent pas qu'il n'y a que la plus fine fleur des pois de Paris qui y
puisse arriver. Cependant, pour leur rendre la justice qui leur est due,
nous dirons qu'ils sont beaucoup mieux habills que les femmes: ils sont
aussi vernis, aussi gants de blanc que possible. Leurs habits sont
corrects et leurs pantalons louables; mais la cravate n'est pas de la
mme puret, et le gilet, cette seule partie du costume moderne o la
fantaisie puisse se dployer, n'est pas toujours d'un got
irrprochable.

Il existe  Madrid un commerce dont on n'a aucune ide  Paris: ce sont
les marchands d'eau en dtail. Leur boutique consiste en un _cantaro_ de
terre blanche, un petit panier de jonc ou de fer-blanc qui contient deux
ou trois verres, quelques _azucarillos_ (btons de sucre caraml et
poreux), et quelquefois une couple d'oranges ou de limons; d'autres ont
de petits tonneaux entours de feuillages qu'ils portent sur leur dos;
quelques-uns mme, le long du Prado par exemple, tiennent des comptoirs
enlumins et surmonts de renommes de cuivre jaune avec des drapeaux
qui ne le cdent en rien aux magnificences des marchands de coco de
Paris. Ces marchands d'eau sont ordinairement de jeunes _muchachos_
galiciens en veste couleur de tabac, avec des culottes courtes, des
gutres noires et un chapeau pointu; il y a aussi quelques Valencianos
avec leurs grgues de toile blanche, leur pice d'toffe pose sur
l'paule, leurs jambes bronzes et leurs _alpargatas_ bordes de bleu.
Quelques femmes et petites filles, en costume insignifiant, font aussi
le commerce de l'eau. On les appelle, selon leur sexe, _aguadores_ ou
_aguadoras_; de tous les coins de la ville on entend leurs cris aigus
moduls sur tous les tons et varis de cent mille manires: _Agua, agua,
quien quiere agua? agua helada, fresquita como la nieve!_ Cela dure
depuis cinq heures du matin jusqu' dix heures du soir; ces cris ont
inspir  Breton de Los Herreros, pote estim de Madrid, une chanson
intitule _l'Aguadora_, qui a beaucoup de succs dans toute l'Espagne.
Cette altration de Madrid est vraiment une chose extraordinaire: toute
l'eau des fontaines, toute la neige des montagnes de Guadarrama ne
peuvent y suffire. L'on a beaucoup plaisant sur ce pauvre Manzanars et
l'urne tarie de sa naade; je voudrais bien voir la figure que ferait
tout autre fleuve dans une ville dvore d'une pareille soif. Le
Manzanars est bu ds sa source; les aguadores guettent avec anxit la
moindre goutte d'eau, la plus lgre humidit qui se reproduit entre ses
rives dessches, et l'emportent dans leurs _cantaros_ et leurs
fontaines; les blanchisseuses lavent le linge avec du sable, et au beau
milieu du lit du fleuve un mahomtan n'aurait pas de quoi faire ses
ablutions. Vous vous souvenez sans doute de ce dlicieux feuilleton de
Mry sur l'altration de Marseille, exagrez-le six fois et vous n'aurez
qu'une lgre ide de la soif de Madrid. Le verre d'eau se vend un
_cuarto_ (deux liards  peu prs); ce dont Madrid a le plus besoin aprs
l'eau, c'est de feu pour allumer sa cigarette; aussi, le cri: _Fuego,
fuego_, se fait-il entendre de toutes parts et se croise incessamment
avec le cri: _Agua, agua_. C'est une lutte acharne entre les deux
lments, et c'est  qui fera le plus de tapage: ce feu, plus
inextinguible que celui de Vesta, est port par de jeunes drles dans de
petites coupes pleines de charbons et de cendres fines avec un manche
pour ne pas se brler les doigts.

Voici qu'il est neuf heures et demie, le Prado commence  se dpeupler,
et la foule se dirige vers les cafs et les botillerias qui bordent la
grande rue d'Alcala et les rues avoisinantes.

Les cafs de Madrid nous semblent,  nous autres habitus au luxe
blouissant et ferique des cafs de Paris, de vritables guinguettes de
vingt-cinquime ordre; la manire dont ils sont dcors rappelle avec
bonheur les baraques o l'on montre des femmes barbues et des sirnes
vivantes; mais ce manque de luxe est bien rachet par l'excellence et la
varit des rafrachissements qu'on y sert. Il faut l'avouer, Paris, si
suprieur en tout, est en arrire sous ce rapport: l'art du limonadier
est encore dans l'enfance. Les cafs les plus clbres sont le caf de
la _Bolsa_, au coin de la rue de Carretas; le caf _Nuevo_, o se
runissent les _exaltados_; le caf de ... (j'ai oubli le nom),
rendez-vous habituel des gens qui appartiennent  l'opinion modre, et
qu'on appelle _cangrejos_, c'est--dire crevisses; celui du _Levante_,
tout proche de la Puerta del Sol, ce qui ne veut pas dire que les autres
ne soient pas bons; mais ceux-l sont les plus frquents. N'oublions
pas le caf _del Principe_,  ct du thtre de ce nom, rendez-vous
habituel des artistes et des littrateurs.

Si vous voulez, nous allons entrer au caf de la Bolsa, orn de petites
glaces tailles en creux par dessous, de manire  former des dessins,
comme on en voit dans certains verres d'Allemagne: voici la carte des
_bebidas heladas_, des _sorbetes_ et des _quesitos_. La _bebida helada_
(boisson gele) est contenue dans des verres que l'on distingue en
_grande_ ou _chico_ (grand ou petit), et offre une trs-grande varit;
il y a la _bebida de naranja_ (orange), celle de _limon_ (citron), de
_fresa_ (fraise), de _guindas_ (cerises), qui sont aussi suprieures 
ces affreux carafons de groseille sre et d'acide citrique que l'on n'a
pas honte de vous servir  Paris dans les cafs les plus splendides, que
du vritable vin de Xrs l'est  du vin de Brie authentique: c'est une
espce de glace liquide, de pure neigeuse du got le plus exquis. La
_bebida de almendra blanca_ (amandes blanches) est une boisson
dlicieuse, inconnue en France o l'on avale, sous prtexte d'orgeat, je
ne sais quelles abominables mixtures mdicinales; on donne aussi du lait
glac, mi-parti de fraise ou de cerise, qui, pendant que votre corps
bout dans la zone torride, fait jouir votre gosier de toutes les neiges
et de tous les frimas de Gronland. Dans la journe, o les glaces ne
sont pas encore prpares, vous avez l'_agraz_, espce de boisson faite
avec du raisin vert et contenue dans des bouteilles  col dmesur; le
got lgrement acidul de l'_agraz_ est des plus agrables; vous pouvez
encore boire une bouteille de _cerveza de Santa Barbara con limon_; mais
ceci exige quelques prparations: l'on apporte d'abord une cuvette et
une grande cuiller, comme celle dont on remue le punch, puis un garon
s'avance portant la bouteille ficele de fil de fer, qu'il dbouche avec
des prcautions infinies; le bouchon part, et l'on verse la bire dans
la cuvette, o l'on a pralablement vid un carafon de limonade, puis on
remue le tout avec la cuiller, l'on remplit son verre et l'on avale. Si
ce mlange ne vous plat pas, vous n'avez qu' entrer dans les
_orchaterias de chufas_, tenues habituellement par des Valenciens. La
chufa est une petite baie, une espce d'amande qui croit dans les
environs de Valence, qu'on fait griller, qu'on pile, et dont on compose
une boisson exquise, surtout lorsqu'elle est mle de neige: cette
prparation est extrmement rafrachissante.

Pour en finir avec les cafs, disons que les _sorbetes_ diffrent de
ceux de France en ce qu'ils ont plus de consistance; que les _quesitos_
sont de petites glaces dures, moules en forme de fromage: il y en a de
toutes sortes, d'abricots, d'ananas, d'oranges, connue  Paris; mais on
en fait aussi avec du beurre (_manteca_) et avec des oeufs encore non
forms, qu'on retire du corps des poules ventres, ce qui est
particulier  l'Espagne, car je n'ai jamais entendu parler qu' Madrid
de ce singulier raffinement. On sert aussi des _spumas_ de chocolat, de
caf et autres; ce sont des espces de crmes fouettes et glaces,
d'une lgret extrme, qu'on saupoudre quelquefois de cannelle rpe
trs-fine, le tout accompagn de _barquilos_, oublies roules en longs
cornets avec lesquels on prend sa _bebida_, comme avec un siphon, en
aspirant lentement par l'un des bouts; petit raffinement qui permet de
savourer plus longtemps la fracheur du breuvage. Le caf ne se prend
pas dans des tasses, mais bien dans des verres; au reste, il est d'un
usage assez rare. Tous ces dtails vous paratront peut-tre fastidieux;
mais, si vous tiez comme nous exposs  une chaleur de 30  35 degrs,
vous les trouveriez du plus grand intrt. L'on voit beaucoup plus de
femmes dans les cafs de Madrid que dans ceux de Paris, bien qu'on y
fume la cigarette et mme le cigare de la Havane. Les journaux qu'on y
trouve le plus frquemment sont l'_Eco del Comercio_, le _Nacional_ et
le _Diario_, qui indique les ftes du jour, l'heure des messes et
sermons, les degrs de chaleur, les chiens perdus, les jeunes paysannes
qui veulent tre nourrices sur place, les _criadas_ qui cherchent une
condition, etc., etc.--Mais voici qu'onze heures sonnent; il est temps
de se retirer;  peine quelques rares promeneurs attards longent la rue
d'Alcala. Il n'y a plus dans les rues que les _serenos_ avec leur
lanterne au bout d'une pique, leur manteau couleur de muraille, et leur
cri mesur; vous n'entendez plus qu'un choeur de grillons qui chantent,
dans leurs petites cages enjolives de verroteries, leur complainte
dissyllabique.  Madrid, l'on a le got des grillons: chaque maison a le
sien suspendu  la fentre dans une cage, miniature en bois ou en fil de
fer; l'on a aussi la bizarre passion des cailles que l'on garde dans des
paniers d'osier  claire-voie, et qui varient agrablement par leur
sempiternel _piou-piou-piou_, le _cri-cri_ des grillons. Comme dit
Bilboquet, ceux qui aiment cette note-l doivent tre contents.

La _Puerta del Sol_ n'est pas une porte, comme ou pourrait se
l'imaginer, mais bien une faade d'glise, peinte en rose et enjolive
d'un cadran clair la nuit, et d'un grand soleil  rayons d'or, d'o
lui vient le nom de _Puerta del Sol_. Devant cette glise, il y a une
espce de place ou carrefour; travers par la rue d'Alcala dans sa
longueur, et crois par les rues de Carretas et de la Montera. La poste,
grand btiment rgulier, occupe l'angle de la rue de Carretas et a sa
faade sur la place. La _Puerta del Sol_ est le rendez-vous des oisifs
de la ville, et il parat qu'il y en a beaucoup, car ds huit heures du
matin la foule est compacte. Tous ces graves personnages sont l,
debout, envelopps dans leurs manteaux, bien qu'il fasse une chaleur
atroce, sous le prtexte frivole que ce qui dfend du froid dfend aussi
du chaud. De temps en temps, on voit sortir des plis droits, immobiles
de la cape, un pouce et un index, jaunes comme de l'or, qui roulent un
papelito et quelques pinces de cigare hach, et bientt de la bouche du
grave personnage s'lve un nuage de fume qui prouve qu'il est dou de
respiration, ce dont on aurait pu douter  voir sa parfaite immobilit.
 propos de _papel espanol para cigaritas_, notons en passant que je
n'en ai pas encore vu un seul cahier; les naturels du pays se servent de
papier  lettre ordinaire coup en petits morceaux; ces cahiers teints
de rglisse, bariols de dessins grotesques et historis de _letrillas_
ou de _romances_ bouffonnes, sont expdis en France aux amateurs de
couleur locale. La politique est le sujet gnral de la conversation; le
thtre de la guerre occupe beaucoup les imaginations, et il se fait 
la _Puerta del Sol_ plus de stratgie que sur tous les champs de
bataille et dans toutes les campagnes du monde. Balmaseda, Cabrera,
Palillos et autres chefs de bande plus ou moins importants reviennent 
toute minute sur le tapis; on en conte des choses  faire frmir, des
cruauts passes de mode et regardes depuis longtemps comme de mauvais
got par les Carabes et les Chrokes. Balmaseda, dans sa dernire
pointe, s'avana jusqu' une vingtaine de lieues de Madrid, et, ayant
surpris un village prs d'Aranda, il s'amusa  casser les dents 
l'_ayuntamiento_ et  l'alcade, et termina le divertissement en faisant
clouer des fers de cheval aux pieds et aux mains d'un cur
constitutionnel. Comme je tmoignais mon tonnement de la tranquillit
parfaite avec laquelle on apprenait cette nouvelle, on me rpondit que
c'tait dans la Castille-Vieille, et qu'alors il n'y avait pas lieu 
s'en occuper. Cette rponse rsume toute la situation de l'Espagne, et
donne la clef de bien des choses qui nous paraissent incomprhensibles,
vues de France. En effet, pour un habitant de la Castille-Nouvelle, ce
qui se passe dans la Castille-Vieille est aussi indiffrent que ce qui
se fait dans la lune. L'Espagne n'existe pas encore au point de vue
unitaire: ce sont toujours les Espagnes, Castille et Lon, Aragon et
Navarre, Grenade et Murcie, etc.; des peuples qui parlent des dialectes
diffrents et ne peuvent se souffrir. En tranger naf, je me rcriai
sur un pareil raffinement de cruaut; mais on me fit observer que le
cur tait un cur constitutionnel, ce qui attnuait beaucoup la chose.
Les victoires d'Espartero, victoires qui nous semblent mdiocres,  nous
autres accoutums aux colossales batailles de l'empire, servent
frquemment de texte aux politiques de la _Puerta del Sol_.  la suite
de ces triomphes o l'on a tu deux hommes, fait trois prisonniers et
saisi un mulet charg d'un sabre et d'une douzaine de cartouches, l'on
illumine et l'on fait  l'arme des distributions d'oranges ou de
cigares qui produisent un enthousiasme facile  dcrire. Autrefois, et
encore aujourd'hui, les grands seigneurs allaient dans les boutiques qui
avoisinent la _Puerta del Sol_, se faisaient donner une chaise, et
restaient l une grande partie de la journe, causant avec les
pratiques, au grand dplaisir du marchand, afflig d'une telle marque de
familiarit.

Entrons, s'il vous plat,  la poste, pour voir s'il n'y a pas de
lettres de France; cette occupation de lettres est vraiment maladive;
soyez srs qu'en arrivant dans une ville, le premier monument que va
visiter un voyageur, c'est l'htel des postes.  Madrid, les lettres
adresses poste restante sont marques chacune d'un numro; le numro et
le nom de la personne sont crits sur une liste qu'on affiche contre les
piliers; il y a le pilier de janvier, de fvrier, ainsi de suite; l'on
cherche son nom, l'on prend note du numro, et l'on va demander sa
lettre au dpt, o on vous la dlivre sans autre formalit. Au bout
d'un an, si les lettres ne sont pas retires, on les brle. Sous les
arcades de la cour des postes, ombrages par de grands stores de
sparterie, sont tablis toutes sortes de cabinets de lecture comme sous
les arcades de l'Odon  Paris, o l'on va lire les journaux espagnols
et trangers. Les ports de lettres ne sont pas trs-chers, et, malgr
les innombrables dangers auxquels sont exposs les courriers sur les
routes, presque toujours infestes de factieux et de bandits, le service
se fait aussi rgulirement que possible. C'est aussi contre ces piliers
que sont affiches les offres de service des pauvres tudiants, qui
demandent  cirer les bottes d'un cavalier pour achever leur rhtorique
ou leur philosophie.

Maintenant courons la ville au hasard, le hasard est le meilleur guide,
d'autant plus que Madrid n'est pas riche en magnificences
architecturales, et qu'une rue est aussi curieuse qu'une autre. La
premire chose que vous apercevez en levant le nez  l'angle d'une
maison ou d'une rue, c'est une petite plaque de faence o il y a crit:
_Manzana. vicitae. gener_. Ces plaques servaient autrefois  numroter
les maisons runies en les ou pts. Aujourd'hui tout est chiffr comme
 Paris. Vous seriez surpris aussi de la quantit d'assurances contre
l'incendie qui chamarrent les faades des maisons, surtout dans un pays
o il n'y a pas de chemines et o l'on ne fait jamais de feu. Tout est
assur, jusqu'aux monuments publics, jusqu'aux glises; la guerre civile
est, dit-on, la cause de ce grand empressement  s'assurer: personne
n'tant sr de ne pas tre plus ou moins grill tout vif par un
Balmaseda quelconque, chacun tche de sauver au moins sa maison.

Les maisons de Madrid sont bties en lattes et briques et en pis, sauf
les jambages, les chanes et les triers qui sont quelquefois de granit
gris ou bleu, le tout soigneusement recrpi et peint de couleurs assez
fantasques, vert cladon, cendre bleue, ventre de biche, queue de serin,
rose pompadour, et autres teintes plus ou moins anacrontiques; les
fentres sont encadres d'ornements et d'architectures simuls avec
force volutes, enroulements, petits amours et pots  fleurs, et garnies
de stores  la vnitienne rays de larges bandes bleues et blanches, ou
de tapis de sparterie qu'on arrose pour charger d'humidit et de
fracheur le vent qui les traverse. Les maisons tout  fait modernes se
contentent d'tre crpies  la chaux ou badigeonnes avec la peinture au
lait, comme celles de Paris. Les saillies des balcons et des _miradores_
rompent un peu la monotonie des lignes droites qui projettent des ombres
tranches, et qui diversifient l'aspect naturellement plat de
constructions dont tous les reliefs sont peints et traits en
dcorations de thtre: clairez tout cela avec un soleil tincelant,
plantez de distance en distance, dans ces rues inondes de lumire,
quelques seoras long-voiles qui tiennent contre leur joue leur
ventail dploy en manire de parasol; quelques mendiants hls, rids,
draps de lambeaux de toile et de haillons  l'tat d'amadou, quelques
Valenciens demi-nus  tournure de Bdouin; faites surgir entre les toits
les petites coupoles bossues, les clochetons renfls et termins par des
pommes de plomb d'une glise ou d'un couvent, vous obtiendrez une
perspective assez trange, et qui vous prouvera qu'enfin vous n'tes
plus rue Laffitte, et que vous avez dcidment quitt l'asphalte, quand
mme vos pieds dchirs par les cailloux pointus du pav de Madrid ne
vous en auraient pas encore convaincu.

Une chose qui est vraiment surprenante, c'est la frquence de
l'inscription suivante: _Juego de villar_, qui se reproduit de vingt pas
en vingt pas. De peur que vous ne vous imaginiez qu'il y a quelque chose
de mystrieux dans ces trois mots sacramentels, je me hte de les
traduire: ils signifient seulement _jeu de billard_. Je ne conois pas 
quoi diable peuvent servir tant de billards; l'univers entier y pourrait
faire sa partie. Aprs les _juegos de villar_ l'inscription la plus
frquente est celle de _despacho de bino_ (dbit de vin). On y vend du
val-de-penas et des vins gnreux. Les comptoirs sont peints de couleurs
clatantes, orns de draperies et de feuillages. Les _confiterias_ et
_pastelerias_ sont aussi trs-nombreuses et assez coquettement dcores:
les confitures d'Espagne mritent une mention particulire; celles
connues sous le nom de cheveux d'ange (_cabello de angel_) sont
exquises. La ptisserie est aussi bonne qu'elle peut l'tre dans un pays
o il n'y a pas de beurre, o du moins il est si cher et de si mauvaise
qualit, qu'on n'en peut gure faire usage; elle se rapproche de ce que
nous appelons _petit four_. Toutes ces enseignes sont crites en
caractres abrvis, avec des lettres entrelaces les unes dans les
autres, qui en rendent d'abord l'intelligence difficile aux trangers,
grands lecteurs d'enseignes, s'il en fut.

L'intrieur des maisons est vaste et commode; les plafonds sont levs
et l'espace n'est mnag nulle part; on btirait  Paris une maison tout
entire dans la cage de certains escaliers; vous traversez de longues
enfilades de pices avant d'arriver  la partie rellement habite; car
toutes ces pices sont meubles seulement d'un crpi  la chaux ou d'une
teinte plate jaune ou bleue releve de filets de couleur et de panneaux
de boiseries simules. Des tableaux, enfums et noirtres, reprsentant
quelque dcollation ou quelque ventrement de martyr, sujets favoris des
peintres espagnols, sont pendus aux murailles, la plupart sans cadres et
tout plisss sur leurs chssis. Le parquet est une chose inconnue en
Espagne, ou du moins je n'y en ai jamais vu. Toutes les chambres sont
carreles en briques; mais, comme ces briques sont recouvertes de nattes
de roseau en hiver et de jonc en t, l'inconvnient est beaucoup
moindre; ces nattes de roseau et de jonc sont tresses avec beaucoup de
got; des sauvages des Philippines ou des les Sandwich ne feraient pas
mieux. Il y a trois choses qui sont pour moi des thermomtres prcis de
l'tat de civilisation d'un peuple: la poterie, l'art de tresser soit
l'osier soit la paille, et la manire de harnacher les btes de somme.
Si la poterie est belle, pure de formes, correcte comme l'antique, avec
le ton naturel de l'argile blonde ou rouge; si les corbeilles et les
nattes sont fines, merveilleusement enlaces, releves d'arabesques de
couleurs admirablement choisies; si les harnais sont brods, piqus,
orns de grelots, de houppes de laine, de dessins du plus beau choix,
vous pouvez tre srs que le peuple est primitif et trs-voisin encore
de l'tat de nature: des civiliss ne savent faire ni un pot, ni une
natte, ni un harnais. Au moment o j'cris, j'ai devant moi, pendue 
une colonne par une ficelle la _jarra_ o rafrachit l'eau que je dois
boire: c'est un pot de terre qui vaut douze _quartos_, c'est--dire de
six  sept sous de France environ; la coupe en est charmante et je ne
connais rien de plus pur aprs l'trusque. Le haut, vas, forme un
trfle  quatre feuilles lgrement creuses en gouttire, de sorte
qu'on peut se verser de l'eau de quelque ct qu'on prenne le vase; les
anses, canneles d'une petite moulure, s'agrafent avec une lgance
parfaite au col et aux flancs, d'un galbe dlicieux; les gens comme il
faut prfrent  ces vases charmants d'abominables pots anglais,
ventrus, pansus, bossus et enduits d'une paisse couche de vernis, qu'on
prendrait pour des bottes  l'cuyre cires en blanc. Mais,  propos de
bottes et de poteries, nous voici assez loin de notre description
domiciliaire; revenons-y sans plus tarder.

Le peu de meubles qui se trouvent dans les habitations espagnoles sont
d'un got affreux qui rappelle le _got messidor_ et le _got pyramide_.
Les formes de l'empire y fleurissent dans toute leur intgrit. Vous
retrouvez l les pilastres d'acajou termins par des ttes de sphinx en
bronze vert, les baguettes de cuivre et les encadrements de guirlandes
_pompi_, qui depuis longtemps ont disparu de la face du monde civilis;
pas un seul meuble de bois sculpt, pas une table incruste en burgau,
pas un cabinet de laque, rien; l'ancienne Espagne a disparu
compltement: il n'en reste que quelques tapis de Perse et quelques
rideaux de damas. En revanche, il y a une abondance de chaises et de
canaps de paille vraiment extraordinaire; les murs sont barbouills de
fausses colonnes, de fausses corniches, ou badigeonns d'une teinte de
peinture  la dtrempe. Sur les tables et les tagres sont dissmines
de petites figurines de biscuit ou de porcelaine reprsentant des
troubadours, Mathilde et Malek-Adel, et autres sujets galement
ingnieux, mais tombs en dsutude; des caniches en verre fil, des
flambeaux de plaqu garnis de leurs bougies, et cent autres
magnificences trop longues  dcrire, mais dont ce que je viens de dire
doit paratre suffisant; je n'ai pas le courage de parler des atroces
gravures enlumines qui ont la prtention mal place d'embellir les
murailles.

Il y a peut-tre quelques exceptions, mais en petit nombre. N'allez pas
vous imaginer que les habitations des gens de la haute classe soient
meubles avec plus de got et de richesse. Ces descriptions, de
l'exactitude la plus scrupuleuse, s'appliquent  des maisons de gens
ayant voiture et huit ou dix domestiques. Les stores sont toujours
baisss, les volets  moiti ferms, de sorte qu'il reste dans les
appartements une espce de tiers de jour auquel il faut s'accoutumer
pour savoir discerner les objets, surtout lorsque l'on vient du dehors,
ceux qui sont dans la chambre voient parfaitement, mais ceux qui
arrivent sont aveugles pour huit ou dix minutes, surtout lorsqu'une des
pices prcdentes est claire. On dit que d'habiles mathmaticiennes
ont fait sur cette combinaison d'optique des calculs dont il rsulte une
scurit parfaite pour un tte--tte intime dans un appartement ainsi
dispos. La chaleur est excessive  Madrid, elle se dclare tout d'un
coup sans la transition du printemps; aussi, dit-on  propos de la
temprature de Madrid: Trois mois d'hiver, neuf mois d'enfer. On ne peut
se mettre  l'abri de cette pluie de feu qu'en se tenant dans des
chambres basses, o rgne une obscurit presque complte, et o un
perptuel arrosage entretient l'humidit. Ce besoin de fracheur a fait
natre la mode des _bucaros_, bizarre et sauvage raffinement qui
n'aurait rien d'agrable pour nos petites-matresses franaises, mais
qui semble une recherche du meilleur got aux belles Espagnoles.

Les _bucaros_ sont des espces de pots en terre rouge d'Amrique, assez
semblable  celle dont sont faites les chemines des pipes turques; il y
en a de toutes formes et de toutes grandeurs; quelques-uns sont relevs
de filets de dorure et sems de fleurs grossirement peintes. Comme on
n'en fabrique plus en Amrique, les _bucaros_ commencent  devenir
rares, et dans quelques annes seront introuvables et fabuleux comme le
vieux Svres; alors tout le monde en aura.

Quand on veut se servir des _bucaros_, on en place sept ou huit sur le
marbre des guridons ou des encoignures, on les remplit d'eau, et on va
s'asseoir sur un canap pour attendre qu'ils produisent leur effet et
pour en savourer le plaisir avec le recueillement convenable. L'argile
prend alors une teinte plus fonce, l'eau pntre ses pores, et les
_bucaros_ ne tardent pas  entrer en sueur et  rpandre un parfum qui
ressemble  l'odeur du pltre mouill ou d'une cave humide que l'on
n'aurait pas ouverte depuis longtemps. Cette transpiration des _bucaros_
est tellement abondante, qu'au bout d'une heure la moiti de l'eau s'est
vapore; celle qui reste dans le vase est froide comme la glace, et a
contract un got de puits et de citerne assez nausabond, mais qui est
trouv dlicieux par les _aficionadas_. Une demi-douzaine de _bucaros_
suffit pour imprgner l'air d'un boudoir d'une telle humidit, qu'elle
vous saisit en entrant; c'est une espce de bain de vapeur  froid. Non
contentes d'en humer le parfum, d'en boire l'eau, quelques personnes
mchent de petits fragments de _bucaros_, les rduisent en poudre et
finissent par les avaler.

J'ai vu quelques soires ou _tertulias_, elles n'ont rien de
remarquable; on y danse au piano comme en France, mais d'une faon
encore plus moderne et plus lamentable, s'il est possible. Je ne conois
pas que des gens qui dansent si peu ne prennent pas franchement la
rsolution de ne pas danser du tout, cela serait plus simple et tout
aussi amusant; la peur d'tre accuses de _bolero_, de _fandango_ ou de
_cachuca_, rend les femmes d'une immobilit parfaite. Leur costume est
trs-simple, en comparaison de celui des hommes, toujours mis comme des
gravures de modes. Je fis la mme remarque au palais de Villa-Hermosa, 
la reprsentation au bnfice des enfants trouvs, _Nios de la Cuna_,
o se trouvaient la reine mre, la petite reine et tout ce que Madrid
renferme de beau et grand monde. Des femmes deux fois duchesses et
quatre fois marquises avaient des toilettes que ddaignerait  Paris une
modiste allant en soire chez une couturire; elles ne savent plus
s'habiller  l'espagnole, mais elles ne savent pas encore s'habiller 
la franaise, et, si elles n'taient pas si jolies, elles courraient
souvent le risque d'tre ridicules. Une fois seulement,  un bal, je vis
une femme en basquine de satin rose, garnie de cinq  six rangs de
blonde noire, comme celle de Fanny Elssler dans le _Diable boiteux_;
mais elle avait t  Paris, o on lui avait rvl le costume espagnol.
Les _tertulias_ ne doivent pas coter trs-cher  ceux qui les donnent.
Les rafrachissements y brillent par leur absence: ni th, ni glaces, ni
punch; seulement sur une table, dans un premier salon, sont disposs une
douzaine de verres d'eau, parfaitement limpide, avec une assiette
d'_azucarillos_; mais on passe gnralement pour un homme indiscret et
_sur sa bouche_, comme dirait la Mme Desjardins de Henri Monnier, si
l'on poussait le sardanapalisme jusqu' sucrer son eau; ceci se passe
dans les maisons les plus riches: ce n'est pas par avarice, mais telle
est la coutume; d'ailleurs, la sobrit rmitique des Espagnols
s'accommode parfaitement de ce rgime.

Quant aux moeurs, ce n'est pas en six semaines que l'on pntre le
caractre d'un peuple et les usages d'une socit. Cependant l'on reoit
de la nouveaut une impression qui s'efface pendant un long sjour. Il
m'a sembl que les femmes, en Espagne, avaient la haute main et
jouissaient d'une plus grande libert qu'en France. La contenance des
hommes vis--vis d'elles m'a paru trs-humble et trs-soumise; ils
rendent leurs devoirs avec une exactitude et une ponctualit
scrupuleuses, et expriment leurs flammes par des vers de toute mesure,
rimes, assonants, _sueltos_ et autres; ds l'instant qu'ils ont mis leur
coeur aux pieds d'une beaut, il ne leur est plus permis de danser
qu'avec des trisaeules. La conversation des femmes de cinquante ans, et
d'une laideur constate, leur est seule accorde. Ils ne peuvent plus
faire de visites dans les maisons o il y a une jeune femme: un visiteur
des plus assidus disparat tout  coup et revient au bout de six mois ou
d'un an; sa matresse lui avait dfendu cette maison: on le reoit comme
s'il tait venu la veille; cela est parfaitement admis. Autant que l'on
en peut juger  la premire vue, les Espagnoles ne sont pas capricieuses
en amour, et les liaisons qu'elles forment durent souvent plusieurs
annes. Au bout de quelques soires passes dans une runion, les
couples se discernent aisment et sont visibles  l'oeil nu.--Si l'on
veut avoir Mme ***, il faut inviter M. ***, et rciproquement; les maris
sont admirablement civiliss et valent les maris parisiens les plus
dbonnaires: nulle apparence de cette antique jalousie espagnole, sujet
de tant de drames et de mlodrames. Pour achever d'ter l'illusion, tout
le monde parle franais en perfection, et, grce  quelques lgants qui
passent l'hiver  Paris et vont dans les coulisses de l'Opra, le rat le
plus chtif, la marcheuse la plus ignore, sont parfaitement connus 
Madrid. J'ai trouv l ce qui n'existe peut-tre en aucun autre lieu de
l'univers, un admirateur passionn de Mlle Louise Fitzjames, dont le nom
nous servira de transition pour passer de la tertulia au thtre.

Le thtre _del Principe_ est d'une distribution assez commode; on y
joue des drames, des comdies, des sayntes et des intermdes. J'y ai vu
reprsenter une pice de don Antonio Gil y Zarate, _Don Carlos et
Heschizado_, charpente tout  fait dans le got shakspearien. Don
Carlos ressemble fort au Louis XIII de _Marion de Lorme_, et, la scne
du moine, dans la prison, est imite de la visite de Claude Frollo  la
Esmeralda dans le cachot o elle attend la mort. Le rle de Carlos est
rempli par Julian Roma, acteur d'un admirable talent,  qui je ne
connais pas de rival, except Frdrik Lematre, dans un genre tout
oppos; il est impossible de porter l'illusion et la vrit plus loin.
Mathilde Diez est aussi une actrice de premier ordre: elle nuance avec
une dlicatesse exquise et une finesse d'intention surprenante. Je ne
lui trouve qu'un dfaut, c'est l'extrme volubilit de son dbit, dfaut
qui n'en est pas un pour les Espagnols. Don Antonio Guzman, le gracioso,
ne serait dplac sur aucune scne; il rappelle beaucoup Legrand, et,
dans certains moments, Arnal. On donne aussi au thtre _del Principe_
des pices feriques, entremles de danses et de divertissements. J'y
ai vu reprsenter, sous le titre de la _Pata de Cabra_, une imitation du
_Pied de Mouton_, jou autrefois  la Gaiet. La partie chorgraphique
tait singulirement mdiocre: les premiers sujets ne valent pas les
simples doublures de l'Opra; en revanche, les comparses dploient une
intelligence extraordinaire; le pas des cyclopes est excut avec une
prcision et une nettet rares: quant au _baile nacional_, il n'existe
pas. On nous avait dit  Vittoria,  Burgos et  Valladolid, que les
bonnes danseuses taient  Madrid;  Madrid, l'on nous a dit que les
vritables danseuses de cachucha n'existaient qu'en Andalousie, 
Sville. Nous verrons bien; mais nous avons peur qu'en fait de danses
espagnoles, il ne nous faille en revenir  Fanny Elssler et aux deux
soeurs Noblet. Dolors Serral, qui a fait une si vive sensation  Paris,
o nous avons t un des premiers  signaler l'audace passionne, la
souplesse voluptueuse et la grce ptulante qui caractrisaient sa
danse, a paru plusieurs fois sur le thtre de Madrid sans produire le
moindre effet, tellement le sens et l'intelligence des anciens pas
nationaux sont perdus en Espagne. Quand on excute la _jota aragonesa_
ou le _bolero_, tout le beau monde se lve et s'en va, il ne reste que
les trangers et la canaille, en qui l'instinct potique est toujours
plus difficile  teindre. L'auteur franais le plus en rputation 
Madrid est Frdric Souli; presque tous les drames traduits du franais
lui sont attribus: il parat avoir succd  la vogue de M. Scribe.

Nous voil au courant de ce ct; il s'agit d'en finir avec les
monuments publics: ce sera bientt fait. Le palais de la reine est un
grand btiment trs-carr, trs-solide, en belles pierres bien lies,
avec beaucoup de fentres, un nombre quivalent de portes, des colonnes
ioniques, des pilastres doriques, tout ce qui constitue un monument de
bon got. Les immenses terrasses qui le soutiennent et les montagnes
charges de neige de la Guadarrama sur lesquelles il se dcoupe,
rehaussent ce que sa silhouette pourrait avoir d'ennuyeux et de
vulgaire. Vlasquez, Maella, Bayeu, Tiepolo y ont peint de beaux
plafonds plus ou moins allgoriques; le grand escalier est trs-beau, et
Napolon le trouva prfrable  celui des Tuileries.

Le btiment o se tiennent les corts est entreml de colonnes
pstumniennes et de lions en perruque d'un got fort abominable: je
doute qu'on puisse faire de bonnes lois dans une architecture pareille.
En face de la chambre des corts s'lve au milieu de la place une
statue en bronze de Miguel Cervantes; il est louable sans doute d'lever
une statue  l'immortel auteur du _Don Quichotte_, mais on aurait bien
d la faire meilleure.

Le monument aux victimes du _Dos de Mayo_ est situ sur le Prado, non
loin du muse de peinture; en l'apercevant, je me suis cru un instant
transport sur la place de la Concorde  Paris, et je vis, comme dans un
mirage fantastique, le vnrable oblisque de Luxor, que jusqu' prsent
je n'avais jamais souponn de vagabondage; c'est une espce de cippe en
granit gris, surmont d'un oblisque de granit rougetre assez semblable
de ton  celui de l'aiguille gyptienne; l'effet est assez beau et ne
manque pas d'une certaine gravit funbre. Il est  regretter que
l'oblisque ne soit pas d'un seul morceau; des inscriptions en l'honneur
des victimes sont graves en lettres d'or sur les cts du socle. Le
_Dos de Mayo_ est un pisode hroque et glorieux, dont les Espagnols
abusent lgrement; on ne voit partout que des gravures et des tableaux
sur ce sujet. Vous n'avez pas de peine  croire que nous n'y sommes pas
reprsents en beau: on nous a faits aussi affreux que des Prussiens du
Cirque Olympique.

L'Armeria ne rpond pas  l'ide que l'on s'en fait. Le muse
d'artillerie de Paris est incomparablement plus riche et plus complet.
Il y a peu d'armures entires et d'un assemblage authentique  l'Armeria
de Madrid. Des casques d'une poque antrieure et postrieure sont
placs sur des cuirasses d'un style diffrent. On donne pour raison de
ce dsordre que, lors de l'invasion des Franais, on cacha dans des
greniers toutes ces curieuses reliques, et que l elles se confondirent
et se mlrent sans qu'il ait t possible ensuite de les runir et de
les remonter avec certitude. Ainsi il ne faut en aucune faon se fier
aux indications des gardiens. On nous fit voir comme tant la voiture de
Jeanne la Folle, mre de Charles-Quint, un carrosse en bois sculpt d'un
admirable travail, et qui videmment ne pouvait remonter plus haut que
le rgne de Louis XIV. La carriole de Charles-Quint, avec ses coussins
et ses courtines de cuir, nous parat beaucoup plus vraisemblable. Il y
a trs peu d'armes moresques: deux ou trois boucliers, quelques
yatagans, voil tout. Ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les selles
brodes, toiles d'or et d'argent, cailles de lames d'acier, qui sont
en grand nombre et de formes bizarres; mais il n'y a rien de certain sur
la date et sur la personne  laquelle elles ont appartenu. Les Anglais
admirent beaucoup une espce de fiacre triomphal en fer battu offert 
Ferdinand vers 1823 ou 1824.

Indiquons en passant, et pour mmoire, quelques fontaines d'un _rococo_
trs-corrompu, mais assez amusant, le pont de Tolde, d'un mauvais got,
trs-riche et trs-orn, avec cassolettes, oves et chicores, quelques
glises barioles bizarrement el surmontes de clochetons moscovites, et
dirigeons-nous vers le Buen-Retiro, rsidence royale situe  quelques
pas du Prado. Nous autres Franais, qui avons Versailles, Saint-Cloud,
qui avons eu Marly, nous sommes difficiles en fait de rsidences
royales; le Buen-Retiro nous parat devoir raliser le rve d'un picier
cossu: c'est un jardin rempli de fleurs communes, mais voyantes, de
petits bassins orns de rocailles et de bossages vermiculs avec des
jets d'eau dans le got des devantures des marchands de comestibles, de
pices d'eau verdtres o flottent des cygnes de bois peints en blanc et
vernis, et autres merveilles d'un got mdiocre. Les naturels du pays
tombent en extase devant un certain pavillon rustique bti en rondins,
et dont l'intrieur a des prtentions assez indoues; le premier jardin
turc, le jardin turc naf et patriarcal, avec kiosques vitrs de
carreaux de couleur, par o l'on voyait des paysages bleus, verts et
rouges, tait bien suprieur comme got et comme magnificence. Il y a
surtout un certain chalet qui est bien la chose la plus ridicule et la
plus bouffonne que l'on puisse imaginer.  ct de ce chalet se trouve
une table garnie d'une chvre et de son chevreau empaills, et d'une
truie de pierre grise tte par des marcassins de la mme matire. 
quelques pas du chalet, le guide se dtache, ouvre mystrieusement la
porte, et, quand il vous appelle et vous permet enfin d'entrer, vous
entendez un bruit sourd de rouages et de contre-poids, et vous vous
trouvez face  face avec d'affreux automates qui battent le beurre,
filent au rouet, ou bercent de leurs pieds de bois des enfants de bois
couchs dans leurs berceaux sculpts; dans la pice voisine, le
grand-pre malade et couch dans son lit, sa potion est  ct de lui
sur la table; l'on a pouss le scrupule jusqu' poser sous la couchette
une urne indescriptible, mais fort bien imite; voil un rsum fort
exact des principales magnificences du Retiro. Une belle statue questre
en bronze de Philippe V, dont la pose ressemble  la statue de la place
des Victoires, relve un peu toutes ces pauvrets.

Le muse de Madrid, dont la description demanderait un volume entier,
est d'une richesse extrme: les Titien, les Raphal, les Paul Vronse,
les Rubens, les Vlasquez, les Ribeira et les Murillo y abondent; les
tableaux sont fort bien clairs, et l'architecture du monument ne
manque pas de style, surtout  l'intrieur. La faade qui donne sur le
Prado est d'assez mauvais got; mais en somme la construction fait
honneur  l'architecte Villa Nueva, qui en a donn le plan.--Le muse
visit, allez voir au cabinet d'histoire naturelle le mastodonte ou
_dinotherium gigantoeum_, merveilleux fossile avec des os comme des
barres d'airain, qui doit tre pour le moins le behemot de la Bible, un
morceau d'or vierge qui pse seize livres, les gongs chinois dont le
son, quoi qu'on en dise, ressemble beaucoup  celui des chaudrons dans
lesquels on donne un coup de pied, et une suite de tableaux reprsentant
toutes les varits qui peuvent natre du croisement des races blanches,
noires et cuivres. N'oubliez pas  l'acadmie trois admirables tableaux
de Murillo: la _Fondation de Sainte-Marie-Majeure_ (deux sujets),
_Sainte lisabeth lavant la tte  des teigneux_; deux ou trois
admirables Ribeira; un enterrement du Greco, dont quelques portions sont
dignes du Titien; une esquisse fantastique du mme Greco, reprsentant
des moines en train d'accomplir des pnitences, qui dpassent tout ce
que Lewis ou Anne Radcliffe ont pu rver de plus mystrieusement
funbre; et une charmante femme en costume espagnol, couche sur un
divan, du bon vieux Goya, le peintre national par excellence, qui semble
tre venu au monde tout exprs pour recueillir les derniers vestiges des
anciennes moeurs, qui allaient s'effacer.

Francisco Goya y Lucientes est le petit-fils encore reconnaissable de
Velasquez. Aprs lui viennent les Aparicio, les Lopez; la dcadence est
complte, le cycle de l'art est ferm. Qui le rouvrira?

C'est un trange peintre, un singulier gnie que Goya!--Jamais
originalit ne fut plus tranche, jamais artiste espagnol ne fut plus
local.--Un croquis de Goya, quatre coups de pointe dans un nuage
d'aqua-tinta en disent plus sur les moeurs du pays que les plus longues
descriptions. Par son existence aventureuse, par sa fougue, par ses
talents multiples, Goya semble appartenir aux belles poques de l'art,
et cependant c'est en quelque sorte un contemporain: il est mort 
Bordeaux en 1828.

Avant d'arriver  l'apprciation de son oeuvre, esquissons sommairement
sa biographie. Don Francisco Goya y Lucientes naquit en Aragon de
parents dans une position de fortune mdiocre, mais cependant suffisante
pour ne pas entraver ses dispositions naturelles. Son got pour le
dessin et la peinture se dveloppa de bonne heure. Il voyagea, tudia 
Rome quelque temps, et revint en Espagne, o il fit une fortune rapide 
la cour de Charles IV, qui lui accorda le titre de peintre du roi. Il
tait reu chez la reine, chez le prince de Bnavente et la duchesse
d'Albe, et menait cette existence de grand seigneur des Rubens, des
Van-Dyck et des Velasquez, si favorable  l'panouissement du gnie
pittoresque. Il avait, prs de Madrid, une _casa de campo_ dlicieuse,
o il donnait des ftes, et o il avait son atelier.

Goya a beaucoup produit; il a fait des sujets de saintet, des fresques,
des portraits, des scnes de moeurs, des eaux-fortes, des aqua-tinta, des
lithographies, et partout, mme dans les plus vagues bauches, il a
laiss l'empreinte d'un talent vigoureux; la griffe du lion raie
toujours ses dessins les plus abandonns. Son talent, quoique
parfaitement original, est un singulier mlange de Velasquez, de
Rembrandt et de Reynolds; il rappelle tour  tour ou en mme temps ces
trois matres, mais comme le fils rappelle ses aeux, sans imitation
servile, ou plutt par une disposition congniale que par une volont
formelle.

On voit de lui, au muse de Madrid, le portrait de Charles IV et de la
reine  cheval: les ttes sont merveilleusement peintes, pleines de vie,
de finesse et d'esprit; un Picador et le Massacre du 2 mai, scne
d'invasion. Le duc d'Ossuna possde plusieurs tableaux de Goya, et il
n'est gure de grande maison qui n'ait de lui quelque portrait ou
quelque esquisse. L'intrieur de l'glise de San-Antonio de la Florida,
o se tient une fte assez frquente,  une demi-lieue de Madrid, est
peint  fresque par Goya avec cette libert, cette audace et cet effet
qui le caractrisent.  Tolde, dans une des salles capitulaires, nous
avons vu de lui un tableau reprsentant Jsus livr par Judas, effet de
nuit que n'et pas dsavou Rembrandt,  qui je l'eusse attribu
d'abord, si un chanoine ne m'et fait voir la signature du peintre
mrite de Charles IV. Dans la sacristie de la cathdrale de Sville, il
existe aussi un tableau de Goya, d'un grand mrite, sainte Justine et
sainte Ruffine, vierges et martyres, toutes deux filles d'un potier de
terre, comme l'indiquent les _alcarazas_ et les _cantaros_ groups 
leurs pieds.

La manire de peindre de Goya tait aussi excentrique que son talent: il
puisait la couleur dans des baquets, l'appliquait avec des ponges, des
balais, des torchons, et tout ce qui lui tombait sous la main; il
truellait et maonnait ses tons comme du mortier, et donnait les touches
de sentiment  grands coups de pouce.  l'aide de ces procds
expditifs et premptoires, il couvrait en un ou deux jours une
trentaine de pieds de muraille. Tout ceci nous parat dpasser un peu
les bornes de la fougue et de l'entrain; les artistes les plus emports
sont des _lcheurs_ en comparaison. Il excuta, avec une cuiller en
guise de brosse, une scne du _Dos de Mayo_, o l'on voit des Franais
qui fusillent des Espagnols. C'est une oeuvre d'une verve et d'une furie
incroyables. Cette curieuse peinture est relgue sans honneur dans
l'antichambre du muse de Madrid.

L'individualit de cet artiste est si forte et si tranche, qu'il nous
est difficile d'en donner une ide mme approximative. Ce n'est pas un
caricaturiste comme Hogarth, Bamburry ou Cruishanck: Hogarth, srieux,
flegmatique, exact et minutieux comme un roman de Richardson, laissant
toujours voir l'intention morale; Bamburry et Cruishanck, si
remarquables pour leur verve maligne, leur exagration bouffonne, n'ont
rien de commun avec l'auteur des _Caprichos_. Callot s'en rapprocherait
plus, Callot, moiti Espagnol, moiti Bohmien; mais Callot est net,
clair, fin, prcis, fidle au vrai, malgr le manir de ses tournures
et l'extravagance fanfaronne de ses ajustements; ses diableries les plus
singulires sont rigoureusement possibles; il fait grand jour dans ses
eaux-fortes, o la recherche des dtails empche l'effet et le
clair-obscur, qui ne s'obtiennent que par des sacrifices. Les
compositions de Goya sont des nuits profondes o quelque brusque rayon
de lumire bauche de ples silhouettes et d'tranges fantmes.

C'est un compos de Rembrandt, de Watteau et des songes drolatiques de
Rabelais; singulier mlange! Ajoutez  cela une haute saveur espagnole,
une forte dose de l'esprit picaresque de Cervantes, quand il fait le
portrait de la Escalanta et de la Gananciosa, dans _Rinconete et
Cortadillo_, et vous n'aurez encore qu'une trs imparfaite ide du
talent de Goya. Nous allons tcher de le faire comprendre, si toutefois
cela est possible, avec des mots.

Les dessins de Goya sont excuts  l'aqua-tinta, repiqus et ravivs
d'eau-forte; rien n'est plus franc, plus libre et plus facile; un trait
indique toutes une physionomie, une trane d'ombre tient lieu de fond,
ou laisse deviner de sombres paysages  demi bauchs; des gorges de
_sierra_, thtres tout prpars pour un meurtre, pour un sabbat ou une
_tertulia_ de Bohmiens; mais cela est rare, car le _fond_ n'existe pas
chez Goya. Comme Michel-Ange, il ddaigne compltement la nature
extrieure, et n'en prend tout juste que ce qu'il faut pour poser des
figures, et encore en met-il beaucoup dans les nuages. De temps en temps
un pan de mur coup par un grand angle d'ombre, une noire arcade de
prison, une charmille  peine indique; voil tout.--Nous avons dit que
Goya tait un caricaturiste, faut d'un mot plus juste. C'est de la
caricature dans le genre d'Hoffmann, o la fantaisie se mle toujours 
la critique, et qui va souvent jusqu'au lugubre et au terrible; on
dirait que toutes ces ttes grimaantes on t dessines par la griffe
de Smarra sur le mur d'une alcve suspecte, aux lueurs intermittentes
d'une veilleuse  l'agonie. On se sent transport dans un monde inou,
impossible et cependant rel.--Les troncs d'arbre ont l'air de fantmes,
les hommes d'hynes, de hiboux, de chats, d'nes ou d'hippopotames; les
ongles sont peut-tre des serres, les souliers  bouffettes chaussent
des pieds de bouc; ce jeune cavalier est un vieux mort, et ses chausses
enrubanes enveloppent un fmur dcharn et deux maigres tibias;--jamais
il ne sortit de derrire le pole du docteur Faust des apparitions plus
mystrieusement sinistres.

Les caricatures de Goya renferment, dit-on, quelques allusions
politiques, mais en petit nombre; elles ont rapport  Godo,  la
vieille duchesse de Benavente, aux favoris de la reine, et  quelques
seigneurs de la cour, dont elles stigmatisent l'ignorance ou les vices.
Mais il faut bien les chercher  travers le voile pais qui les
obombre.--Goya a encore fait d'autres dessins pour la duchesse d'Albe,
son amie, qui ne sont point parus, sans doute  cause de la facilit de
l'application.--Quelques-uns ont trait au fanatisme,  la gourmandise et
 la stupidit des moines; les autres reprsentent des sujets de moeurs
ou de sorcellerie.

Le portrait de Goya sert de frontispice au recueil de son oeuvre. C'est
un homme de cinquante ans environ, l'oeil oblique et fin, recouvert d'une
large paupire avec une _patte d'oie_ maligne et moqueuse, le menton
recourb en sabot, la lvre suprieure mince l'infrieure prominente et
sensuelle; le tout encadr dans des favoris mridionaux et surmont d'un
chapeau  la Bolivar; une physionomie caractrise et puissante.

La premire planche reprsente un mariage d'argent, une pauvre jeune
fille sacrifie  un vieillard cacochyme et monstrueux par des parents
avides. La marie est charmante avec son petit loup de velours noir et
sa basquine  grandes franges, car Goya rend  merveille la grce
andalouse et castillane; les parents sont hideux de rapacit et de
misre envieuse. Ils ont des airs de requin et de crocodile
inimaginables; l'enfant sourit dans les larmes, comme une pluie du mois
d'avril; ce ne sont que des yeux, des griffes et des dents; l'enivrement
de la parure empche la jeune fille de sentir encore toute l'tendue de
son malheur.--Ce thme revient souvent au bout du crayon de Goya, et il
sait toujours en tirer des effets piquants. Plus loin, c'est _El coco_,
croque-mitaine, qui vient effrayer les petits enfants et qui en
effraierait bien d'autres; car, aprs l'ombre de Samuel dans le tableau
de _La Pythonisse d'Endor_, par Salvator Rosa, nous ne connaissons rien
de plus terrible que cet pouvantail. Ensuite ce sont des _majos_ qui
courtisent des fringantes sur le Prado;--de belles filles au bas de soie
bien tir, avec de petites mules  talon pointu qui ne tiennent au pied
que par l'ongle de l'orteil, avec des peignes d'caille  galerie,
dcoups  jour et plus hauts que la couronne murale de Cyble; des
mantilles de dentelles noires disposes en capuchon et jetant leur ombre
veloute sur les plus beaux yeux noirs du monde; des basquines plombes
pour mieux faire ressortir l'opulence des hanches, des mouches poses en
assassines au coin de la bouche et prs de la tempe; des accroche-coeurs
 suspendre les amours de toutes les Espagnes, et de larges ventails
panouis en queue de paon; ce sont des hidalgos en escarpins, en frac
prodigieux, avec le chapeau demi-lune sous le bras et des grappes de
breloques sur le ventre, faisant des rvrences  trois temps, se
penchant au dos des chaises pour souffler, comme une fume de cigare,
quelque folle bouffe de madrigaux dans une belle touffe de cheveux
noirs, ou promenant par le bout de son gant blanc quelque divinit plus
ou moins suspectes;--puis des _mres utiles_, donnant  leurs filles
trop obissantes les conseils de la Macette de Rgnier, les lavant et
les graissant pour aller au sabbat.--Le type de la _mre utile_ est
merveilleusement bien rendu par Goya, qui a, comme tous les peintres
espagnols, un vif et profond sentiment de l'ignoble; on ne saurait
imaginer rien de plus grotesquement horrible, de plus vicieusement
difforme; chacune de ces mgres runit  elle seule la laideur des sept
pchs capitaux; le diable est joli  ct de cela. Imaginez des fosss
et des contrescarpes de rides; des yeux comme des charbons teints dans
du sang; des nez en flte d'alambic, tout bubels de verrues et de
fleurettes; des mufles d'hippopotame hrisss de crins roides, des
moustaches de tigre, des bouches en tirelire contractes par d'affreux
ricanements; quelque chose qui tient de l'araigne et du cloporte, et
qui vous fait prouver le mme dgot que lorsqu'on met le pied sur le
ventre mou d'un crapaud.--Voil pour le ct rel; mais c'est lorsqu'il
s'abandonne  sa verve dmonographique que Goya est surtout admirable;
personne ne sait aussi bien que lui faire rouler dans la chaude
atmosphre d'une nuit d'orage de gros nuages noirs chargs de vampires,
de stryges, de dmons, et dcouper une cavalcade de sorcires sur une
bande d'horizons sinistres.

Il y a surtout une planche tout  fait fantastique qui est bien le plus
pouvantable cauchemar que nous ayons jamais rv;--elle est intitule:
_Y aun no se van_. C'est effroyable, et Dante lui-mme n'arrive pas 
cet effet de terreur suffocante; reprsentez-vous une plaine nue et
morne au-dessus de laquelle se trane pniblement un nuage difforme
comme un crocodile ventr; puis une grande pierre, une dalle de tombeau
qu'une figure souffreteuse et maigre s'efforce de soulever.--La pierre,
trop lourde pour les bras dcharns qui la soutiennent et qu'on sent
prs de craquer, retombe malgr les efforts du spectre et d'autres
petits fantmes qui roidissent simultanment leurs bras d'ombre;
plusieurs sont dj pris sous la pierre, un instant dplace.
L'expression de dsespoir qui se peint sur toutes ces physionomies
cadavreuses, dans ces orbites sans yeux, qui voient que leur labeur a
t inutile, est vraiment tragique; c'est le plus triste symbole de
l'impuissance laborieuse, la plus sombre posie et la plus amre
drision que l'un ait jamais faites  propos des morts. La planche _Buen
viage_, o l'on voit un vol de dmons, d'lves du sminaire de Barahona
qui fuient  tire-d'aile, et se htent vers quelque oeuvre sans nom, se
fait remarquer par la vivacit et l'nergie du mouvement. Il semble que
l'on entende palpiter dans l'air pais de la nuit toutes ces membranes
velues et ongles comme les ailes des chauves-souris.--Le recueil se
termine par ces mots: _Y es ora_.--C'est l'heure, le coq chante, les
fantmes s'clipsent, car la lumire parat.

--Quant  la porte esthtique et morale de cette oeuvre, quelle
est-elle? Nous l'ignorons. Goya semble avoir donn son avis l-dessus
dans un de ses dessins o est reprsent un homme, la tte appuye sur
ses bras et autour duquel voltigent des hiboux, des chouettes, des
coquecigrues.--La lgende de cette image est: _El sueno de la razon
produce monstruos_. C'est vrai, mais c'est bien svre.

Ces _Caprices_ sont tout ce que la Bibliothque royale de Paris possde
de Goya. Il a cependant produit d'autres oeuvres: la _Tauromaquia_, suite
de 33 planches, les _Scnes d'invasion_ qui forment 20 dessins, et
devaient en avoir plus de 40; les eaux-fortes d'aprs Velasquez, etc.,
etc.

La _Tauromaquia_ est une collection de scnes reprsentant divers
pisodes du combat de taureaux,  partir des Mores jusqu' nos
jours.--Goya tait un _aficionado_ consomm, et il passait une grande
partie de son temps avec les _toreros_. Aussi tait-il l'homme le plus
comptent du monde pour traiter  fond la matire. Quoique les
attitudes, les poses, les dfenses et les attaques, ou, pour parler le
langage technique, les diffrentes _suertes_ et _cogidas_ soient d'une
exactitude irrprochable, Goya a rpandu sur ces scnes ses ombres
mystrieuses et ses couleurs fantastiques.--Quelles ttes bizarrement
froces! quels ajustements sauvagement tranges! quelle fureur de
mouvement! Ses Mores, compris un peu  la manire des Turcs de l'empire
sous le rapport du costume, ont les physionomies les plus
caractristiques.--Un trait gratign, une tache noire, une raie
blanche, voil un personnage qui vit, qui se meut, et dont la
physionomie se grave pour toujours dans la mmoire. Les taureaux et les
chevaux, bien que parfois d'une forme un peu fabuleuse, ont une vie et
un jet qui manquent bien souvent aux btes des animaliers de profession:
les exploits de Gazul, du Cid, de Charles-Quint, de Romero, de
l'tudiant de Falces, de Pepe Illo, qui prit misrablement dans
l'arne, sont retracs avec une fidlit tout espagnole.--Comme celles
des _Caprichos_, les planches de la _Tauromaquia_ sont excutes 
l'aqua-tinta et releves d'eau-forte.

Les _Scnes d'invasion_ offriraient un curieux rapprochement avec les
_Malheurs de la guerre_, de Callot.--Ce ne sont que pendus, tas de morts
qu'on dpouille, femmes qu'on viole, blesss qu'on emporte, prisonniers
qu'on fusille, couvents qu'on dvalise, populations qui s'enfuient,
familles rduites  la mendicit, patriotes qu'on trangle, tout cela
trait avec ces ajustements fantastiques et ces tournures exorbitantes
qui feraient croire  une invasion de Tartares au quatorzime sicle.
Mais quelle finesse, quelle science profonde de l'anatomie dans tous ces
groupes qui semblent ns du hasard et du caprice de la pointe! Dites-moi
si la Niob antique surpasse en dsolation et en noblesse cette mre
agenouille au milieu de sa famille devant les baonnettes
franaises?--Parmi ces dessins qui s'expliquent aisment, il y en a un
tout  fait terrible et mystrieux, et dont le sens, vaguement entrevu,
est plein de frissons et d'pouvantements. C'est un mort  moiti enfoui
dans la terre, qui se soulve sur le coude, et, de sa main osseuse,
crit sans regarder, sur un papier pos  ct de lui, un mot qui vaut
bien les plus noirs du Dante: _Nada_ (nant). Autour de sa tte, qui a
gard juste assez de chair pour tre plus horrible qu'un crne
dpouill, tourbillonnent  peine visibles, dans l'paisseur de la nuit,
de monstrueux cauchemars illumins  et l de livides clairs. Une main
fatidique soutient une balance dont les plateaux se renversent.
Connaissez-vous quelque chose de plus sinistre et de plus dsolant?

Tout  fait sur la fin de sa vie, qui fut longue, car il est mort 
Bordeaux  plus de quatre-vingts ans, Goya a fait quelques croquis
lithographiques improviss sur la pierre, et qui portent le titre de
_Dibersion de Espaa_;--ce sont des combats de taureaux. On reconnat
encore, dans ces feuilles charbonnes par la main d'un vieillard sourd
depuis longtemps et presque aveugle, la vigueur et le mouvement des
_Caprichos_ et de la _Tauromaquia_. L'aspect de ces lithographies
rappelle beaucoup, chose curieuse! la manire d'Eugne Delacroix dans
les illustrations de Faust.

Dans la tombe de Goya est enterr l'ancien art espagnol, le monde 
jamais disparu des toreros, des majos, des manolas, des moines, des
contrebandiers, des voleurs, des alguazils et des sorcires, toute la
couleur locale de la Pninsule.--Il est venu juste  temps pour
recueillir et fixer tout cela. Il a cru ne faire que des caprices, il a
fait le portrait et l'histoire de la vieille Espagne, tout en croyant
servir les ides et les croyances nouvelles. Ses caricatures seront
bientt des monuments historiques.




IX.

L'ESCURIAL.--LES VOLEURS.


Pour aller  l'Escurial, nous loumes une de ces fantastiques voitures
chamarres d'amours  la grisaille et autres ornements pompadour dont
nous avons dj eu l'occasion de parler; le tout attel de quatre mules
et enjoliv d'un zagal assez bien travesti. L'Escurial est situ  sept
ou huit lieues de Madrid, non loin de Guadarrama, au pied d'une chane
de montagnes; on ne peut rien imaginer de plus aride et de plus dsol
que la campagne qu'il faut traverser pour s'y rendre: pas un arbre, pas
une maison; de grandes pentes qui s'enveloppent les unes dans les
autres, des ravins desschs, que la prsence de plusieurs ponts dsigne
comme des lits de torrents, et  et l une chappe de montagnes bleues
coiffes de neige ou de nuages. Ce paysage, tel qu'il est, ne manque
cependant pas de grandeur: l'absence de toute vgtation donne aux
lignes de terrain une svrit et une franchise extraordinaires; 
mesure que l'on s'loigne de Madrid, les pierres dont la campagne est
constelle deviennent plus grosses et montrent l'ambition d'tre des
rochers; ces pierres, d'un gris bleutre, papelonant le sol caill,
font l'effet de verrues sur le dos rugueux d'un crocodile centenaire;
elles dcoupent mille dchiquetures bizarres sur la silhouette des
collines, qui ressemblent  des dcombres d'difices gigantesques.

 moiti route, au bout d'une monte assez rude, l'on trouve une pauvre
maison isole, la seule que l'on rencontre dans un espace de huit
lieues, en face d'une fontaine qui filtre goutte  goutte une eau pure
et glaciale; l'on boit autant de verres d'eau qu'il s'en trouve dans la
source, on laisse souffler les mules, puis l'on se remet en route; et
vous ne tardez pas  apercevoir, dtach sur le fond vaporeux de la
montagne, par un vif rayon du soleil, l'Escurial, ce leviathan
d'architecture. L'effet, de loin, est trs-beau: on dirait un immense
palais oriental: la coupole de pierre et les boules qui terminent toutes
les pointes, contribuent beaucoup  cette illusion. Avant d'y arriver,
l'on traverse un grand bois d'oliviers orn de croix bizarrement juches
sur des quartiers de grosses roches de l'effet le plus pittoresque; le
bois travers, vous dbouchez dans le village, et vous vous trouvez face
 face avec le colosse, qui perd beaucoup  tre vu de prs, comme tous
les colosses de ce monde. La premire chose qui me frappa, ce fut
l'immense quantit d'hirondelles et de martinets qui tournoyaient dans
l'air par essaims innombrables, en poussant des cris aigus et stridents.
Ces pauvres petits oiseaux semblaient effrays du silence de mort qui
rgnait dans cette thbade, et s'efforaient d'y jeter un peu de bruit
et d'animation.

Tout le monde sait que l'Escurial fut bti  la suite d'un voeu fait par
Philippe II au sige de Saint-Quentin, o il fut oblig de canonner une
glise de Saint-Laurent; il promit au saint de le ddommager de l'glise
qu'il lui enlevait par une autre plus vaste et plus belle, et il a tenu
sa parole mieux que ne la tiennent ordinairement les rois de la terre.
L'Escurial, commenc par Juan Bautista, termin par Herrera, est
assurment, aprs les pyramides d'gypte, le plus grand tas de granit
qui existe sur la terre; on le nomme en Espagne la huitime merveille du
monde; chaque pays a sa huitime merveille, ce qui fait au moins trente
huitimes merveilles du monde.

Je suis excessivement embarrass pour dire mon avis sur l'Escurial. Tant
de gens graves et bien situs, qui, j'aime  le croire, ne l'avaient
jamais vu, en ont parl comme d'un chef-d'oeuvre et d'un suprme effort
du gnie humain, que j'aurais l'air, moi pauvre diable de feuilletoniste
errant, de vouloir faire de l'originalit de parti pris et de prendre
plaisir  contrecarrer l'opinion gnrale; mais pourtant, en mon me et
conscience, je ne puis m'empcher de trouver l'Escurial le plus ennuyeux
et le plus maussade monument que puissent rver, pour la mortification
de leurs semblables, un moine morose et un tyran souponneux. Je sais
bien que l'Escurial avait une destination austre et religieuse, mais la
gravit n'est pas la scheresse, la mlancolie n'est pas le marasme, le
recueillement n'est pas l'ennui, et la beaut des formes peut toujours
se marier heureusement  l'lvation de l'ide.

L'Escurial est dispos en forme de gril, en l'honneur de saint Laurent.
Quatre tours ou pavillons carrs reprsentent les pieds de l'instrument
de supplice; des corps de logis relient entre eux ces pavillons, et
forment l'encadrement; d'autres btiments transversaux simulent les
barres du gril; le palais et l'glise sont btis dans le manche. Cette
invention bizarre, qui a d gner beaucoup l'architecte, ne se saisit
pas aisment  l'oeil, quoiqu'elle soit trs-visible sur le plan, et, si
l'on n'en tait pas prvenu, on ne s'en apercevrait assurment pas. Je
ne blme pas cette purilit symbolique dans le got du temps, car je
suis convaincu qu'une mesure donne, loin de nuire  un artiste de
gnie, l'aide, le soutient et lui fait trouver des ressources  quoi il
n'aurait pas song; mais il me semble qu'on aurait pu en tirer un tout
autre parti. Les gens qui aiment le _bon got et la sobrit_ en
architecture, doivent trouver l'Escurial quelque chose de parfait, car
la seule ligne employe est la ligne droite, le seul ordre, l'ordre
dorique, le plus triste et le plus pauvre de tous.

Une chose qui vous frappe d'abord dsagrablement, c'est la couleur
jaune terre des murailles, que l'on pourrait croire bties en pis, si
les joints des pierres, marqus par des lignes d'un blanc criard, ne
vous dmontraient le contraire. Rien n'est plus monotone  voir que ces
corps de logis  six ou sept tages, sans moulures, sans pilastres, sans
colonnes, avec leurs petites fentres crases qui ont l'air de trous de
ruches. C'est l'idal de la caserne et de l'hpital; le seul mrite de
tout cela est d'tre en granit. Mrite perdu, puisque  cent pas de l
on peut le prendre pour de la terre  pole. L-dessus est accroupie
lourdement une coupole bossue, que je ne saurais mieux comparer qu'au
dme du Val-de-Grce, et qui n'a d'autre ornement qu'une multitude de
boules de granit. Tout autour, pour que rien ne manque  la symtrie,
l'on a bti des monuments dans le mme style, c'est--dire avec beaucoup
de petites fentres et pas le moindre ornement; ces corps de logis
communiquent entre eux par des galeries en forme de pont, jetes sur les
rues qui conduisent au village, qui n'est aujourd'hui qu'un monceau de
ruines. Tous les alentours du monument sont dalls en granit, et les
limites sont marques par de petits murs de trois pieds de haut,
enjolivs des invitables boules  chaque angle et  chaque coupure. La
faade, ne faisant aucune espce de saillie sur le corps du monument, ne
rompt en rien l'aridit de la ligne et s'aperoit  peine, quoiqu'elle
soit gigantesque.

L'on entre d'abord dans une vaste cour au fond de laquelle s'lve le
portail d'une glise, qui n'a rien de remarquable que des statues
colossales de prophtes, avec des ornements dors et des figures teintes
en rose. Cette cour est dalle, humide et froide; l'herbe verdit les
angles; rien qu'en y mettant le pied, l'ennui vous tombe sur les paules
comme une chape de plomb; votre coeur se resserre; il vous semble que
tout est fini et que toute joie est morte pour vous.  vingt pas de la
porte, vous sentez je ne sais quelle odeur glaciale et fade d'eau bnite
et de caveau spulcral que vous apporte un courant d'air charg de
pleursies et de catarrhes. Quoiqu'il fasse au dehors trente degrs de
chaleur, votre moelle se fige dans vos os; il vous semble que jamais la
chaleur de la vie ne pourra rchauffer dans vos veines votre sang,
devenu plus froid que du sang de vipre. Ces murs, impntrables comme
la tombe, ne peuvent laisser filtrer l'air des vivants  travers leurs
paisses parois. Eh bien! malgr ce froid claustral et moscovite, la
premire chose que je vis en entrant dans l'glise fut une Espagnole 
genoux sur le pav, qui d'une main se donnait des coups de poing dans la
poitrine, et de l'autre s'ventait avec une ferveur au moins gale;
l'ventail tait, je m'en souviens parfaitement, d'un vert d'eau ou de
feuille d'iris qui me fait courir un frisson dans le dos lorsque j'y
pense.

Le cicerone qui nous guida dans l'intrieur de l'difice tait aveugle,
et c'tait vraiment une chose merveilleuse de voir avec quelle prcision
il s'arrtait devant les tableaux, dont il nous dsignait le sujet et le
peintre sans hsiter et sans se tromper jamais. Il nous fit monter sur
le dme, et nous promena dans une infinit de corridors ascendants et
descendants qui galent en complications le _Confessionnal des Pnitents
noirs_ ou _Chteau des Pyrnes_ d'Anne Radcliffe. Ce bonhomme s'appelle
Cornelio; il est de la plus belle humeur du monde, et parat tout joyeux
de son infirmit.

L'intrieur de l'glise est triste et nu. D'normes pilastres gris de
souris, d'un granit  gros grains micacs comme du sel de cuisine,
montent jusqu'aux votes peintes  fresque, dont les ton azurs et
vaporeux se lient mal avec la couleur froide et pauvre de
l'architecture; le _retablo_, dor et sculpt  l'espagnole avec de fort
belles peintures, corrige un peu cette aridit de dcoration, o tout
est sacrifi  je ne sais quelle symtrie insipide; les statues de
bronze dor qui sont agenouilles des deux cts du _retablo_, et qui
reprsente, je crois, don Carlos et des princesses de la famille royale,
sont d'un grand style et d'un bel effet; le chapitre, qui fait face au
grand autel, est  lui seul une glise immense; les stalles qui
l'entourent, au lieu d'tre panouies et fleuries en fantasques
arabesques comme celles de Burgos, participent de la rigidit gnrale,
et n'ont pour toute dcoration que de simples moulures. On nous fit voir
la place o, pendant quatorze ans, vint s'asseoir le sombre Philippe II,
ce roi n pour tre grand inquisiteur; c'est la stalle qui occupe
l'angle; une porte pratique dans l'paisseur de la boiserie la fait
communiquer avec l'intrieur du palais. Sans me piquer d'une dvotion
bien fervente, je ne suis jamais entr dans une cathdrale gothique sans
prouver un sentiment mystrieux et profond, une motion extraordinaire,
et sans la crainte vague de rencontrer au dtour d'un faisceau de
piliers le Pre ternel lui-mme avec sa longue barbe d'argent, son
manteau de pourpre et sa robe d'azur, recueillant dans le pan de sa
tunique les prires des fidles. Dans l'glise de l'Escurial on est
tellement abattu, cras, on se sent si bien sous la domination d'un
pouvoir inflexible et morne, que l'inutilit de la prire vous est
dmontre. Le dieu d'un temple ainsi fait ne se laissera jamais flchir.

Aprs avoir visit l'glise, nous descendmes dans le Panthon. On
appelle ainsi le caveau o sont dposs les corps des rois; c'est une
pice octogone de 36 pieds de diamtre sur 38 de haut, situe
prcisment sous le matre-autel, de manire que le prtre, en disant la
messe, a les pieds sur la pierre qui forme la clef de vote; on y
descend par un escalier de granit et de marbre de couleur, ferm par une
belle grille de bronze. Le Panthon est revtu entirement de jaspe, de
porphyre et autres marbres non moins prcieux. Dans les murailles sont
pratiques des niches avec des cippes de forme antique destines 
contenir le corps des rois et des reines qui ont laiss succession. Il
fait dans ce caveau un froid pntrant et mortel, les marbres polis
miroitent et se glacent de reflets aux rayons tremblotants de la torche;
on dirait qu'ils ruissellent d'eau, et l'on pourrait se croire dans une
grotte sous-marine. Le monstrueux difice pse sur vous de tout son
poids; il vous entoure, il vous enlace et vous touffe; vous vous sentez
pris comme dans les tentacules d'un gigantesque polype de granit. Les
morts que renferment les urnes spulcrales paraissent plus morts que
tous les autres, et l'on a peine  croire qu'ils puissent jamais venir 
bout de ressusciter. L, comme dans l'glise, l'impression est sinistre,
dsespre; il n'y a pas toutes ces votes mornes un seul trou par o
l'on puisse voir le ciel.

Dans la sacristie, il reste encore quelques bons tableaux (les meilleurs
ont t transfrs au muse royal de Madrid), entre autres, deux ou
trois tableaux sur bois de l'cole allemande d'une rare perfection; le
plafond du grand escalier est peint  fresque par Luca Jordano, et
reprsente d'une manire allgorique le voeu de Philippe II et la
fondation du couvent. Ce que ce Luca Jordano a peint d'arpents de
murailles en Espagne est vraiment prodigieux, et nous avons peine 
concevoir la possibilit de pareils travaux, nous autres modernes, dj
essouffls au milieu de la tche la plus courte. Pelegrini, Luca,
Gangiaso, Carducho, Romulo, Cincinnato et plusieurs autres ont peint 
l'Escurial des clotres, des votes et des plafonds. Celui de la
bibliothque, qui est de Carducho et de Pellegrini, est d'un bon ton de
fresque clair et lumineux; la composition en est riche, et les
arabesques qui s'y entrelacent sont du meilleur got. La bibliothque de
l'Escurial prsente cette particularit que les livres sont rangs sur
le rayon le dos contre le mur et la tranche du ct du spectateur;
j'ignore la raison de cette bizarrerie. Elle est riche surtout en
manuscrits arabes et doit renfermer des trsors inestimables et
compltement inconnus. Aujourd'hui que la conqute d'Afrique a fait de
l'arabe une langue  la mode et courante, il faut esprer que cette
riche mine sera fouille dans tous les sens par nos jeunes
orientalistes; les autres livres m'ont paru tre en gnral des livres
de thologie et de philosophie scolastique. On nous fit voir quelques
manuscrits sur vlin avec marges histories et miniaturises; mais,
comme c'tait le dimanche et que le bibliothcaire tait absent, nous ne
pmes en obtenir davantage, et il fallut nous en aller sans avoir vu une
seule dition _incunable_, dsagrment beaucoup plus sensible pour mon
compagnon que pour moi, qui malheureusement n'ai pas la passion de la
bibliographie ni aucune autre.

Dans un des corridors est plac un christ de marbre blanc de grandeur
naturelle, attribu  Benvenuto Cellini, et quelques peintures
fantastiques trs singulires, dans le got des tentations de Callot et
de Teniers, mais beaucoup plus anciennes. Du reste, on ne peut rien
imaginer de plus monotone que ces interminables corridors de granit
gris, troits et bas, qui circulent dans l'difice, comme des veines
dans le corps humains; il faut vraiment tre aveugle pour s'y retrouver;
on monte, on descend, on fait mille dtours, et il ne faudrait pas s'y
promener plus de trois ou quatre heures pour user entirement la semelle
de ses souliers, car ce granit est pre comme une lime et revche comme
du papier de verre. Lorsque l'on est sur le dme, on voit que les
boules, qui d'en bas paraissent grosses comme des grelots, sont d'une
dimension norme, et pourraient faire de monstrueuses mappemondes. Un
immense horizon se droule  vos pieds, et vous embrassez d'un seul coup
d'oeil la campagne montueuse qui vous spare de Madrid; de l'autre ct,
se dressent les montagnes de Guadarrama: vous voyez ainsi toute la
disposition du monument; vous plongez dans les cours et dans les
clotres, avec leurs rangs d'arcades superposes, leur fontaine on leur
pavillon central; les toits se prsentent en dos d'ne, comme dans un
plan  vol d'oiseau.

 l'poque de notre ascension au dme, il y avait sur le bout d'une
chemine, dans un grand nid de paille semblable  un turban renvers,
une cigogne avec ses trois petits. Cette intressante famille faisait le
profil le plus bizarre du monde; la mre tait debout sur une patte au
milieu du nid, le cou enfonc dans les paules, le bec majestueusement
pos sur le jabot, comme un philosophe en mditation; les petits
tendaient leur long bec et leur long cou pour demander leur pture.
J'esprais tre tmoin d'une de ces scnes sentimentales de l'histoire
naturelle, o l'on voit le grand plican blanc qui se saigne le flanc
pour donner  tter  ses petits enfants; mais la cigogne semblait
s'mouvoir fort peu de ces dmonstrations famliques et ne bougeait non
plus que la cigogne grave sur bois qui orne le frontispice des livres
mis en lumire par Cramoisi. Ce groupe mlancolique ajoutait encore  la
solitude profonde du lieu et donnait une teinte gyptienne  cet
entassement pharaonien. En redescendant nous vmes le jardin, o il y a
plus d'architectures que de vgtation; ce sont de grandes terrasses et
des parterres de buis taill qui reprsentent des dessins pareils  des
ramages de vieux damas, avec quelques fontaines et quelques pices d'eau
verdtre; un jardin ennuyeux et solennel, empes comme une Golilla et
tout  fait digne du btiment morose qu'il accompagne.

Il y a, dit-on, mille cent dix fentres seulement  l'extrieur, ce qui
cause un grand tonnement aux bourgeois; je ne les ai pas comptes,
aimant mieux le croire que de me livrer  un pareil travail; mais il n'y
a l rien d'improbable, car je n'ai jamais vu tant de fentres ensemble;
le nombre des portes est galement fabuleux.

Je sortis de ce dsert de granit, de cette monacale ncropole avec un
sentiment de satisfaction et d'allgement extraordinaire; il me semblait
que je renaissais  la vie et que je pourrais encore tre jeune et me
rjouir dans la cration du bon Dieu, ce dont j'avais perdu tout espoir
sous ces votes funbres. L'air tide et lumineux m'enveloppait comme
une moelleuse toffe de laine fine et rchauffait mon corps glac par
cette atmosphre cadavreuse; j'tais dlivr de ce cauchemar
architectural, que je croyais ne devoir jamais finir. Je conseille aux
gens qui ont la fatuit de prtendre qu'ils s'ennuient d'aller passer
trois ou quatre jours  l'Escurial; ils apprendront l ce que c'est que
le vritable ennui, et ils s'amuseront tout le reste de leur vie en
pensant qu'ils pourraient tre  l'Escurial et qu'ils n'y sont pas.

Quand nous revnmes  Madrid, ce fut parmi les gens un tonnement
heureux de nous voir encore vivants. Peu de personnes reviennent de
l'Escurial; on y meurt de consomption en deux ou trois jours, ou l'on
s'y brle la cervelle, pour peu qu'on soit Anglais. Heureusement nous
sommes de temprament robuste, et, comme Napolon disait du boulet qui
devait l'emporter, le monument qui doit nous tuer n'est pas encore bti.
Une chose qui ne causa pas une moindre surprise, ce fut de voir que nous
rapportions nos montres; car, en Espagne, il y a toujours sur les routes
des gens trs-curieux de savoir l'heure, et, comme il n'y a l ni
horloge ni cadran solaire, ils sont bien forcs de consulter les montres
des voyageurs.-- propos de voleurs, plaons ici une histoire dont nous
avons bien failli tre les hros. La diligence de Madrid  Sville, dans
laquelle nous devions partir, et o il n'y avait plus de place, fut
arrte dans la Manche par une bande de factieux ou de voleurs, ce qui
est la mme chose; les voleurs se divisaient le butin et se disposaient
 emmener les prisonniers dans la montagne pour se faire payer une
ranon par les familles (ne dirait-on pas que cela se passe en
Afrique?), lorsqu'il survint une autre bande plus nombreuse, qui rossa
la premire, lui _vola_ ses prisonniers et les emmena dfinitivement
dans la montagne.

Chemin faisant, l'un des voyageurs tire d'une poche qu'on avait oubli
de fouiller sa bote de cigares, en prend un, bat le briquet et
l'allume. Voulez-vous un cigare? dit-il au bandit avec toute la
politesse castillane, ils sont de la Havane.--_Con mucho gusto_, rpond
le bandit flatt de cette attention; et voil le voyageur et le brigand,
cigare contre cigare, aspirant et poussant des bouffes pour s'allumer
plus vite. La conversation s'engagea, et, de fil en aiguille, le voleur
en vint, comme tous les ngociants,  se plaindre de son commerce: les
temps taient durs, les affaires n'allaient pas, beaucoup d'honntes
gens s'en mlaient et gtaient le mtier; on faisait queue pour
dtrousser ces pauvres diligences, et souvent trois ou quatre bandes
taient obliges de se disputer les dpouilles de la mme galre et du
mme convoi de mules; ensuite les voyageurs, certains d'tre pills,
n'emportaient que le strict ncessaire et mettaient leurs plus mauvais
habits. Tenez, dit-il avec un geste de mlancolie et de dcouragement,
en montrant son manteau tout us et tout rapic, qui aurait mrite
d'envelopper la Probit mme, n'est-il pas honteux d'tre forc de voler
de pareilles guenilles? Ma veste n'est-elle pas des plus vertueuses? le
plus honnte homme de la terre serait-il plus mal habill? Nous emmenons
bien les voyageurs en otage, mais les parents d'aujourd'hui ont le coeur
si dur qu'ils ne peuvent se rsoudre  dlier les cordons de la bourse;
nous en sommes pour nos frais de nourriture, et au bout d'un ou deux
mois il nous en cote encore une charge de poudre et de plomb pour
casser la tte  nos prisonniers, ce qui est toujours dsagrable quand
on s'est habitu aux personnes. Pour cela, il faut dormir par terre,
manger des glands qui ne sont pas toujours doux, boire de la neige
fondue, faire des trajets immenses dans des chemins abominables, et
risquer sa peau  chaque instant. Ainsi parlait ce brave bandit, plus
dgot de son mtier qu'un journaliste parisien quand arrive son tour
de feuilleton. Eh! pourquoi, dit le voyageur, si votre mtier vous
dplat et vous rapporte si peu, n'en faites-vous pas un autre?--J'y ai
bien song, et mes camarades pensent comme moi; mais comment voulez-vous
faire? nous sommes traqus, poursuivis; on nous fusillerait comme des
chiens si nous approchions de quelque village; il faut bien continuer le
mme train de vie. Le voyageur, qui tait un homme d'une certaine
influence, resta un moment pensif. De sorte que vous quitteriez
volontiers votre tat si l'on vous recevait  _indullo_ (si l'on vous
amnistiait).--Certainement, rpondit toute la bande; croyez-vous que
cela soit si amusant d'tre voleur? il faut travailler comme des ngres
et avoir un mal de chien. Nous aimons tout autant tre honntes.--Eh
bien! reprit le voyageur, je me charge d'obtenir votre grce,  la
condition que vous nous rendrez la libert.--Ainsi soit fait: allez 
Madrid; voil un cheval et de l'argent pour faire la route et un
sauf-conduit pour que les camarades vous laissent passer. Revenez vite;
nous vous attendons  tel endroit avec vos compagnons, que nous
traiterons de notre mieux. L'homme va  Madrid, obtient que les bandits
seront reus  _indullo_, et retourne pour aller chercher ses camarades
d'infortune; il les trouve tranquillement assis avec les brigands,
mangeant un jambon de la Manche cuit au sucre, et donnant de frquentes
accolades  une outre de Val-de-Penas que l'on avait vole exprs pour
eux: attention dlicate! Ils chantaient et se divertissaient fort, et
avaient plus envie de se faire voleurs comme les autres que de retourner
 Madrid; mais le chef de la bande leur fit une morale svre qui les
rappela  eux-mmes, et toute la troupe se mit en marche bras dessus
bras dessous pour la ville, o voyageurs et voleurs furent reus avec
enthousiasme, car des brigands pris par la diligence sont quelque chose
de vraiment rare et curieux.




X.

TOLDE.--L'ALCAZAR.--LA CATHDRALE.--LE RITE GRGORIEN ET LE RITE
MOZARABE.--NOTRE-DAME DE TOLDE.--SAN JUAN DE LOS REYES.--LA
SYNAGOGUE.--GALIANA, KARL ET BRADAMANT.--LE NAIN DE FLORINDE.--LA GROTTE
D'HERCULE.--L'HPITAL DU CARDINAL.--LES LAMES DE TOLDE.


Nous avions puis les curiosits de Madrid, nous avions vu le palais,
l'_Armeria_, le _Buen-Retiro_, le muse et l'acadmie de peinture, le
thtre _del Principe_, la _plaza de Toros_; nous nous tions promens
sur le Prado depuis la fontaine de Cyble jusqu' la fontaine de
Neptune, et l'ennui commenait lgrement  nous envahir. Aussi, malgr
une temprature de trente degrs et toutes sortes d'histoires
horripilantes sur les factieux et les _rateros_, nous nous mmes
bravement en route pour Tolde, la ville des belles pes et des dagues
romantiques.

Tolde est une des plus anciennes villes non-seulement de l'Espagne,
mais de l'univers entier, s'il faut en croire les chroniqueurs. Les plus
modrs placent l'poque de sa fondation avant le dluge (pourquoi pas
sous les rois pradamites, quelques annes avant la cration du monde?).
Les uns attribuent l'honneur d'avoir pos sa premire pierre  Tubal,
les autres aux Grecs; ceux-ci  Telmon et Brutus, consuls romains;
ceux-l aux Juifs, qui entrrent en Espagne avec Nabuchodonosor,
s'appuyant sur l'tymologie de Tolde, qui vient de _Toledoth_, mot
hbreu signifiant gnrations, parce que les douze tribus avaient
contribu  la btir et  la peupler.

Quoi qu'il en soit, Tolde est trs-certainement une admirable vieille
ville, situe  une douzaine de lieues de Madrid, des lieues d'Espagne
bien entendu, qui sont plus longues qu'un feuilleton de douze colonnes
ou qu'un jour sans argent, les deux plus longues choses que nous
connaissions. On y va soit en calessine, soit dans une petite diligence
qui part deux fois par semaine; on prfre ce dernier moyen comme plus
sr, car au del des monts, comme autrefois en France, on fait son
testament pour le moindre voyage. Cette terreur des brigands doit tre
exagre, car, dans un trs-long plerinage  travers les provinces
rputes les plus dangereuses, nous n'avons jamais rien vu qui pt
justifier cette panique. Nanmoins cette crainte ajoute beaucoup au
plaisir, elle vous tient en veil et vous prserve de l'ennui: vous
faites une action hroque, vous dployez une valeur surhumaine; l'air
inquiet et effray de ceux qui restent vous rehausse  vos propres yeux.
Une course en diligence, la chose la plus vulgaire qui soit au monde,
devient une aventure, une expdition; vous partez, il est vrai, mais
vous n'tes pas sr d'arriver ou de revenir. C'est quelque chose dans
une civilisation si avance que celle des temps modernes, en cette
prosaque et malencontreuse anne 1840.

On sort de Madrid par la porte et le pont de Tolde, tout orn de pots 
feu, de volutes, de statues, de chicores d'un got mdiocre, et
cependant d'un assez majestueux effet; on laisse  droite le village de
Caramanchel, o Ruy Blas allait chercher, pour Marie de Neubourg, _la
petite fleur bleue d'Allemagne_ (Ruy Blas ne trouverait pas aujourd'hui
le moindre _vergiss-mein-nicht_ dans ce hameau de lige, bti sur un sol
de pierre ponce), et l'on s'engage, par un chemin dtestable, dans une
interminable plaine poussireuse, toute couverte de bls et de seigles,
dont le jaune ple ajoute encore  la monotonie du paysage. Quelques
croix de mauvais augure qui tirent  et l leurs bras dcharns,
quelques pointes de clochers qui rvlent au loin un bourg inaperu,
quelque lit de ravin dessch, travers par une arcade de pierre, sont
les seuls accidents qui se prsentent. De temps  autre, l'on rencontre
un paysan sur son mulet, la carabine au ct; un _muchacho_ chassant
devant lui deux ou trois nes chargs de jarres ou de paille hache
retenue par des cordelettes; une pauvre femme hve et brle par le
soleil, tranant un marmot  l'air farouche, et puis c'est tout.

 mesure que nous avancions, le paysage devenait plus aride et plus
dsert, et ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction intrieure
que nous apermes, sur un pont de pierre sche, les cinq chasseurs
verts  cheval qui devaient nous servir d'escorte, car il faut une
escorte pour aller de Madrid  Tolde. Ne dirait-on pas que l'on est en
pleine Algrie, et que Madrid est entour d'une Mitidja peuple de
Bdouins?

On s'arrte pour djeuner  Illescas, ville ou bourg, nous ne savons
trop lequel, o l'on voit quelques traces d'anciennes constructions
moresques, et dont les maisons ont des fentres grilles de serrurerie
complique et surmontes de croix.

Ce djeuner se compose d'une soupe  l'ail et aux oeufs, de l'invitable
_tortilla_ aux tomates, d'amandes grilles et d'oranges, le tout arros
d'un vin de Val-de-Penas assez bon, quoique pais  couper au couteau,
empoisonnant la poix et couleur de sirop de mres. La cuisine n'est pas
le ct brillant de l'Espagne, et les htelleries n'ont pas t
sensiblement amliores depuis don Quichotte; les peintures d'omelettes
emplumes, de merluches coriaces, d'huile rance et de pois chiches
pouvant servir de balles pour les fusils, sont encore de la plus exacte
vrit; mais, par exemple, je ne sais pas o l'on trouverait aujourd'hui
les belles poulardes et les oies monstrueuses des noces de Gamache.

 partir d'Illescas, le terrain devient plus accident, et il rsulte de
l une route encore plus abominable; ce ne sont que fondrires et
casse-cou. Cela n'empche pas que l'on n'aille grand train; les
postillons espagnols sont comme les cochers morlaques, ils se soucient
assez peu de ce qui se passe derrire eux, et pourvu qu'ils arrivent, ne
ft-ce qu'avec le timon et les petites roues de devant, ils sont
satisfaits. Cependant nous parvnmes  notre destination sans encombre,
au milieu du nuage de poudre soulev par nos mules et les chevaux des
chasseurs, et nous fmes notre entre dans Tolde, haletants de
curiosit et de soif, par une magnifique porte arabe,  l'arc lgamment
vas, aux piliers de granit surmonts de boules, et chamarrs de
versets de l'Alcoran. Cette porte s'appelle _la puerta del Sol_; elle
est rousse, cuite et confite de ton, comme une orange de Portugal, et se
profile admirablement sur la limpidit d'un ciel de lapis-lazuli. Dans
nos climats brumeux, l'on ne peut rellement pas se faire une ide de
cette violence de couleur et de cette pret de contour, et les
peintures qu'on en rapportera sembleront toujours exagres.

Aprs avoir pass _la puerta del Sol_, l'on se trouve sur une espce de
terrasse d'o l'on jouit d'une vue fort tendue; l'on dcouvre la Vega
pommele et zbre d'arbres et de cultures qui doivent leur fracheur au
systme d'irrigation introduit par les Mores. Le Tage, travers par le
pont Saint-Martin et le pont d'Alcantara, roule avec rapidit ses flots
jauntres, et entoure presque entirement la ville dans un de ses
replis. Au bas de la terrasse papillotent aux yeux les toits bruns et
luisants des maisons, et les clochers des couvents et des glises, 
carreaux de faence verte et blanche disposs en damiers; au del, l'on
aperoit les collines rouges et les escarpements dcharns qui forment
l'horizon de Tolde. Cette vue a cela de particulier, qu'elle est
entirement prive d'air ambiant et de ce brouillard qui, chez nous,
baigne toujours les larges perspectives; la transparence de l'atmosphre
laisse toute leur nettet aux lignes, et permet de discerner le moindre
dtail  des distances considrables.

Nos malles visites, nous n'emes rien de plus press que de chercher
une _fonda_ ou un _parador_ quelconque, car les oeufs d'Illescas taient
dj bien loin. On nous conduisit, par des ruelles si resserres, que
deux nes chargs n'y eussent point pass de front,  la _fonda del
Caballero_, un des plus confortables endroits de la ville. L,
runissant le peu d'espagnol que nous savions, et nous aidant d'une
pantomime pathtique, nous parvnmes  faire comprendre  l'htesse,
douce et charmante femme, de l'air le plus intressant et le plus
distingu, que nous mourions de faim, chose qui parat toujours tonner
beaucoup les naturels du pays, qui vivent d'air et de soleil,  la mode
conomique des camlons.

Toute la marmitonnerie se mit en l'air, l'on approcha du feu les
innombrables petits pots o se distillent et se subliment les ragots
pics de la cuisine espagnole, et l'on nous promit un dner au bout
d'une heure. Nous profitmes de cette heure pour examiner la _fonda_
plus en dtail.

C'tait un beau btiment, quelque ancien htel sans doute, avec une cour
intrieure dalle de marbres de couleur formant mosaque, orne de puits
de marbre blanc et d'auges revtues de carreaux de faence pour laver
les verres et les jattes.

Cette cour se nomme _patio_; elle est habituellement entoure de
colonnes et d'arcades, avec un jet d'eau dans le milieu. Un _tendido_ de
toile, qu'on replie le soir afin de laisser pntrer la fracheur
nocturne, sert de plafond  cette espce de salon retourn. Tout autour
circule,  la hauteur du premier tage, un balcon de fer lgamment
travaill, sur lequel s'ouvrent les fentres et les portes des
appartements, o l'on n'entre que pour s'habiller, dner ou faire la
sieste. Le reste du temps, l'on se tient dans cette cour-salon, o l'on
descend les tableaux, les chaises, les canaps, le piano, et que l'on
enjolive de pots de fleurs et de caisses d'orangers.

Notre inspection tait  peine acheve, que la Celestina (fille
d'auberge fantasque et bizarre) vint nous dire, tout en fredonnant sa
chanson, que nous tions servis. Le dner tait assez passable:
ctelettes, oeufs aux tomates, poulets frits  l'huile, truites du Tage,
avec une bouteille de Peralta, vin chaud et liquoreux, parfum d'un
certain petit got muscat qui n'est pas dsagrable.

Notre repas achev, nous nous rpandmes  travers la ville, prcds
d'un guide, barbier de son tat, et promeneur de touristes  ses moments
perdus.

Les rues de Tolde sont extrmement troites; l'on pourrait se donner la
main d'une fentre  l'autre, et rien ne serait plus facile que
d'enjamber les balcons, si de fort belles grilles et de charmants
barreaux de cette riche serrurerie dont on est si prodigue par del les
monts, n'y mettaient bon ordre et n'empchaient les familiarits
ariennes. Ce peu de largeur ferait jeter les hauts cris  tous les
partisans de la civilisation, qui ne rvent que places immenses, vastes
squares, rues dmesures et autres embellissements plus ou moins
progressifs; pourtant rien n'est plus raisonnable que des rues troites
sous un climat torride, et les architectes qui font de si larges troues
dans le massif d'Alger, s'en apercevront bientt. Au fond de ces minces
coupures faites  propos aux pts et aux les de maisons, l'on jouit
d'une ombre et d'une fracheur dlicieuses, l'on circule  couvert dans
les ramifications et les porosits de ce polypier humain que l'on
appelle une ville; les cuilleres de plomb fondu que Phbus-Apollon
verse du haut du ciel aux heures de midi ne vous atteignent jamais; les
saillies des toits vous servent de parasol.

Si, par malheur, vous tes obligs de passer par quelque _plazuela_ ou
_calle ancha_ expose aux rayons caniculaires, vous apprciez bien vite
la sagesse des aeux, qui ne sacrifiaient pas tout  je ne sais quelle
rgularit stupide; les dalles sont comme ces plaques de tle rouge sur
lesquelles les bateleurs font danser la cracovienne aux oies et aux
dindons; les malheureux chiens, qui n'ont ni souliers ni _alpargatas_,
les traversent au galop et en poussant des hurlements plaintifs. Si vous
soulevez le marteau d'une porte, vous vous brlez les doigts; vous
sentez votre cervelle bouillir dans votre crne comme une marmite sur le
feu; votre nez se cardinalise, vos mains se gantent de hle, vous vous
vaporez en sueur. Voil  quoi servent les grandes places et les rues
larges. Tous ceux qui auront pass entre midi et deux heures dans la rue
d'Alcala  Madrid seront de mon avis. En outre, pour avoir des rues
spacieuses, l'on rtrcit les maisons, et le contraire me parat plus
raisonnable. Il est bien entendu que cette observation ne s'applique
qu'aux pays chauds, o il ne pleut jamais, o la boue est chimrique et
o les voitures sont extrmement rares. Des rues troites dans nos
climats pluvieux seraient d'abominables sentines. En Espagne, les femmes
sortent  pied, en souliers de satin noir, et font ainsi de longues
courses; en quoi je les admire, et surtout  Tolde, o le pav est
compos de petits cailloux polis, luisants, aigus, qui semblent avoir
t placs avec soin du ct le plus tranchant; mais leurs petits pieds
cambrs et nerveux sont durs comme des sabots de gazelle, et elles
courent le plus gaiement du monde sur ce pav taill en pointe de
diamant, qui fait crier d'angoisse le voyageur accoutum aux mollesses
de l'asphalte Seyssel et aux lasticits du bitume Polonceau.

Les maisons de Tolde prsentent un aspect imposant et svre; elles ont
peu de fentres sur la faade, et ces fentres sont habituellement
grilles. Les portes, ornes de piliers de granit bleutre, surmontes
de boules, dcoration qui se reproduit frquemment, ont un air de
solidit et d'paisseur auquel ajoutent encore des constellations de
clous normes. Cela tient  la fois du couvent, de la prison, de la
forteresse, et aussi un peu du harem, car les Mores ont pass par l.
Quelques-unes de ces maisons, par un contraste assez bizarre, sont
enlumines et peintes extrieurement, soit  fresque, soit en dtrempe,
de faux bas-reliefs, de grisailles, de fleurs, de rocailles et de
guirlandes, avec des cassolettes, des mdaillons, des amours et tout le
fatras mythologique du dernier sicle. Ces maisons _trumeau_ et
_pompadour_ produisent l'effet le plus trange et le plus bouffon parmi
leurs soeurs renfrognes d'origine fodale ou moresque.

L'on nous conduisit  travers un inextricable rseau de petites ruelles,
o mon compagnon et moi nous marchions l'un derrire l'autre, comme les
oies de la ballade, faute d'espace pour nous donner le bras, 
l'Alcazar, situ en manire d'acropole sur le haut point de la ville, et
nous y entrmes aprs quelques pourparlers, car le premier mouvement des
gens  qui l'on s'adresse est toujours de refuser, quelle que soit la
demande. Revenez ce soir ou demain, le gardien fait la sieste, les
clefs sont gares, il faut une permission du gouverneur: telles sont
les rponses que l'on obtient d'abord; mais, en exhibant la sacro-sainte
picette, ou le rayonnant _duro_ en cas d'extrmes difficults, on finit
toujours bien par forcer la consigne.

Cet Alcazar, bti sur les ruines de l'ancien palais more, est
aujourd'hui tout en ruine lui-mme; on dirait un des merveilleux rves
d'architecture que Piranse poursuivait dans ses magnifiques
eaux-fortes; il est de Covarrubias, artiste peu connu, bien suprieur 
ce lourd et pesant Herrera, dont la renomme est de beaucoup surfaite.

La faade, orne et fleurie des plus pures arabesques de la renaissance,
est un chef-d'oeuvre d'lgance et de noblesse. L'ardent soleil
d'Espagne, qui rougit le marbre et donne  la pierre des tons de safran,
l'a revtue d'une robe de couleurs riches et vigoureuses, bien
diffrentes de la lpre noire dont les sicles encrotent nos vieux
difices. Selon l'expression d'un grand pote, le Temps a pass son
pouce intelligent sur les artes du marbre, sur les contours trop
rigides, et donn  cette sculpture dj si souple et si moelleuse le
suprme poli et le dernier achvement. Je me souviens surtout d'un grand
escalier d'une lgance ferique, avec des colonnes, des rampes et des
marches de marbre dj  moiti rompues, conduisant  une porte qui
donne sur un abme, car cette partie de l'difice est croule. Cet
admirable escalier, qu'un roi pourrait habiter, et qui n'aboutit  rien,
a quelque chose de prestigieux et de singulier.

L'Alcazar est bti sur une grande esplanade entoure de remparts
crnels  la mode orientale, du haut desquels on dcouvre une vue
immense, un panorama vraiment magique: ici la cathdrale enfonce au coeur
du ciel sa flche dmesure; plus loin brille, dans un rayon du soleil,
l'glise de _San Juan de los Reyes_; le pont d'Alcantara, avec sa porte
en forme de tour, enjambe le Tage de ses arches hardies; l'_Artificio_
de Juanello encombre le fleuve de ses superpositions d'arcades de
briques rouges qu'on prendrait pour des dbris de constructions
romaines, et les tours massives du _Castillo_ de Cervantes (ce Cervantes
n'a rien de commun avec l'auteur de _don Quichotte_), perches sur les
roches rugueuses et difformes qui bordent le fleuve, ajoutent une
dentelure de plus  l'horizon dj si profondment dcoup par les
crtes vertbres des montagnes.

Un admirable coucher de soleil compltait le tableau: le ciel, par des
dgradations insensibles, passait du rouge le plus vif  l'orange, puis
au citron ple, pour arriver  un bleu bizarre, couleur de turquoise
verdie, qui se fondait lui-mme  l'occident dans les teintes lilas de
la nuit, dont l'ombre refroidissait dj tout ce ct.

Accoud  l'embrasure d'un crneau et regardant  vol d'hirondelle cette
ville o je ne connaissais personne, o mon nom tait parfaitement
inconnu, j'tais tomb dans une mditation profonde. Devant tous ces
objets, toutes ces formes, que je voyais et que je ne devais
probablement plus revoir, il me prenait des doutes sur ma propre
identit, je me sentais si absent de moi-mme, transport si loin de ma
sphre, que tout cela me paraissait une hallucination, un rve trange
dont j'allais me rveiller en sursaut au son aigre et chevrotant de
quelque musique de vaudeville sur le rebord d'une loge de thtre. Par
un de ces sauts d'ide si frquents dans la rverie, je pensai  ce que
pouvaient faire mes amis  cette heure; je me demandai s'ils
s'apercevaient de mon absence, et si, par hasard, en ce moment mme o
j'tais pench sur ce crneau dans l'Alcazar de Tolde, mon nom
voltigeait  Paris sur quelque bouche aime et fidle. Apparemment la
rponse intrieure ne fut pas affirmative; car, malgr la magnificence
du spectacle, je me sentis l'me envahie par une tristesse
incommensurable, et pourtant j'accomplissais le rve de toute ma vie, je
touchais du doigt un de mes dsirs les plus ardemment caresss: j'avais
assez parl, en mes belles et verdoyantes annes de romantisme, de ma
bonne lame de Tolde pour tre curieux de voir l'endroit o l'on en
fabriquait.

Il ne fallut rien moins, pour me tirer de ma mditation philosophique,
que la proposition que me fit mon camarade de nous aller baigner dans le
Tage. Se baigner est une particularit assez rare dans un pays o,
l't, l'on arrose le lit des rivires avec l'eau des puits, pour ne
point en ngliger l'occasion. Sur l'affirmation du guide que le Tage
tait un fleuve srieux et pourvu d'assez d'humidit pour y tirer sa
coupe, nous descendmes en toute hte de l'Alcazar, afin de profiter
d'un reste de jour, et nous nous dirigemes du ct du fleuve. Aprs
avoir travers la place de la _Constitucion_, borde de maisons dont les
fentres, garnies de grands stores de sparterie rouls ou relevs  demi
par les saillies des balcons, ont un faux air vnitien et moyen ge des
plus pittoresques, nous passmes sous une belle porte arabe au cintre de
briques, et nous arrivmes par un chemin en zigzag trs-roide et
trs-abrupt, serpentant le long des rochers et des murailles, qui
servent de ceinture  Tolde, au pont d'Alcantara, prs duquel se
trouvait une place favorable pour le bain.

Pendant le trajet, la nuit qui succde si rapidement au jour dans les
climats du Midi, tait tombe tout  fait, ce qui ne nous empcha pas
d'entrer  ttons dans cet estimable fleuve, rendu clbre par la
romance langoureuse de la reine Hortense et par le sable d'or qu'il
roule dans ses eaux cristallines, disent les potes, les domestiques de
place et les guides du voyageur.

Le bain achev, nous remontmes en toute hte pour arriver avant la
fermeture des portes. Nous savourmes un verre d'_orchata de Chufas_ et
de lait glac d'un got et d'un parfum exquis, et nous nous fmes
reconduire  notre _fonda_.

Notre chambre, comme toutes les chambres espagnoles, tait crpie  la
chaux et revtue de ces tableaux encrots et jaunis, de ces
barbouillages mystiques peints comme des enseignes  bire, qu'on
rencontre si frquemment dans la Pninsule, le pays du monde o il y a
le plus de mauvais tableaux; cela soit dit sans faire tort aux bons.

Nous nous dpchmes de dormir le plus vite et le plus fort possible,
pour nous rveiller le matin de bonne heure et aller visiter la
cathdrale avant le commencement des offices.

La cathdrale de Tolde passe, et avec raison, pour une des plus belles
et surtout des plus riches d'Espagne. Son origine se perd dans la nuit
des temps, et, s'il faut en croire les auteurs indignes, elle
remonterait jusqu' l'aptre Santiago, premier vque de Tolde, qui en
aurait dsign la place  son disciple et successeur Elpidius, ermite du
mont Carmel. Elpidius leva  l'endroit marqu une glise qu'il mit sous
l'invocation et le titre de sainte Marie, pendant que cette dame divine
vivait encore en Jrusalem. Notable flicit! blason illustre des
Toldans! le plus excellent trophe de leurs gloires! s'crie dans une
effusion lyrique l'auteur dont nous extrayons ces dtails.

La sainte Vierge ne fut pas ingrate, et, suivant la mme lgende,
descendit en corps et me visiter l'glise de Tolde, et apporta de ses
propres mains au bienheureux saint Ildefonse une belle chasuble _en
toile du ciel_. Voyez comme sait payer cette reine! s'crie encore
notre auteur. La chasuble existe, et l'on voit enchsse dans le mur la
pierre o se posa la plante divine, dont elle garde encore l'empreinte.
Une inscription ainsi conue atteste le miracle:

     QUANDO LA REINA DEL CIELO
     PUSO LOS PIES EN EL SUELO
     EN ESTA PIEDRA LOS PUSO.

La lgende raconte en outre que la sainte Vierge fut si contente de sa
statue, la trouva si bien faite, si bien proportionne et si
ressemblante, qu'elle l'embrassa et lui communiqua le don des miracles.
Si la reine des anges descendait aujourd'hui dans nos glises, je doute
qu'elle ft tente d'embrasser son image.

Plus de deux cents auteurs des plus graves et des plus honorables
racontent cette histoire aussi prouve pour le moins que la mort de
Henri IV; quant  moi, je n'prouve aucune difficult de croire  ce
miracle, et j'admets parfaitement cette histoire au rang des choses
authentiques. L'glise subsista telle quelle jusqu' saint Eugne,
sixime vque de Tolde, qui l'agrandit et l'embellit autant que le lui
permirent ses moyens, sous le titre de Notre-Dame de l'Assomption,
qu'elle conserve encore aujourd'hui; mais en l'an 302, poque de la
cruelle perscution que firent souffrir aux chrtiens les empereurs
Diocltien et Maximin, le prfet Dacien ordonna de dmolir et de raser
le temple, de sorte que les fidles ne surent plus o demander et
obtenir le pain de grce.  trois ans de l, Constance, pre du grand
Constantin, tant mont sur le trne, la perscution cessa, les prlats
revinrent  leur sige, et l'archevque Mlancius commena  relever
l'glise, toujours  la mme place. Peu de temps aprs, environ vers
l'an 312, l'empereur Constantin, s'tant converti  la foi, ordonna,
entre autres oeuvres hroques o le poussa son zle chrtien, de rparer
et de btir  ses frais, le plus somptueusement possible, l'glise
basilique de Notre-Dame de l'Assomption de Tolde, que Dacien avait fait
dtruire.

Tolde avait alors pour archevque Marinus, homme docte, lettr,
jouissant de la familiarit de l'empereur; cette circonstance lui laissa
toute libert d'agir, et il n'pargna rien pour btir un temple
remarquable, de grande et somptueuse architecture: ce fut celui qui dura
tout le temps des Goths, celui que visita la Vierge, celui qui fut
mosque pendant la conqute d'Espagne, celui qui, lorsque Tolde fut
reprise par le roi don Alonzo VI, redevint glise, et dont le plan fut
emport  Oviedo par l'ordre du roi don Alonzo le Chaste, afin de btir,
conformment  ce trac, l'glise de San-Salvador de cette ville, en
l'an 803. Ceux qui seraient curieux de savoir la forme, la grandeur et
la majest qu'avait la cathdrale de Tolde en ce temps-l, lorsque la
reine des anges descendit la visiter, n'auront qu' aller voir celle
d'Oviedo, et ils seront satisfaits, ajoute notre auteur. Pour notre
part, nous regrettons beaucoup de n'avoir pu nous donner ce plaisir.

Enfin, sous le rgne heureux de saint Ferdinand, don Rodrigue tant
archevque de Tolde, l'glise prit cette forme admirable et magnifique
qu'on lui voit aujourd'hui, et qui est, dit-on, celle du temple de Diane
 phse.  naf chroniqueur! permettez-moi de n'en rien croire: le
temple d'phse ne valait pas la cathdrale de Tolde! L'archevque
Rodrigue, assist du roi et de toute la cour, ayant dit une messe
pontificale, en posa la premire pierre un samedi, l'an 1227; l'oeuvre se
poursuivit avec beaucoup de chaleur jusqu' ce qu'on y et mis la
dernire main et qu'on l'et porte au plus haut degr de perfection o
puisse atteindre l'art humain.

Qu'on nous pardonne cette petite digression historique, nous ne sommes
pas coutumier du fait, et nous allons revenir bien vite  notre humble
mission de touriste descripteur et de daguerrotype littraire.

L'extrieur de la cathdrale de Tolde est beaucoup moins riche que
celui de la cathdrale de Burgos: point d'efflorescence d'ornements,
point d'arabesques, point de collerettes de statues panouies autour des
portails; de solides contre-forts, des angles nets et francs, une
paisse cuirasse de pierre de taille, un clocher d'un aspect robuste,
qui n'a rien des dlicatesses de l'orfvrerie gothique, tout cela revtu
d'une teinte rousse, d'une couleur de rtie grille, d'un piderme hl
comme celui d'un plerin de Palestine; en revanche, l'intrieur est
fouill et sculpt comme une grotte  stalactites.

La porte par laquelle nous entrmes est de bronze et porte l'inscription
suivante: _Antonio Zurreno del arte de Oro y Plata, faciebat esta media
puerta_. L'impression qu'on prouve est des plus vives et des plus
grandioses; cinq nefs partagent l'glise: celle du milieu est d'une
hauteur dmesure, les autres semblent  ct d'elle incliner la tte et
s'agenouiller en signe d'adoration et de respect; quatre-vingt-huit
piliers, gros comme des tours et composs chacun de seize colonnes
fuseles et relies entre elles, soutiennent la masse norme de
l'difice; une nef transversale coupe la grande nef entre le choeur et le
matre-autel, et forme ainsi les bras de la croix. Toute cette
architecture, mrite bien rare dans les cathdrales gothiques
ordinairement bties  plusieurs reprises, est du style le plus homogne
et le plus complet; le plan primitif a t excut d'un bout  l'autre,
 part quelques dispositions de chapelles qui ne contrarient en rien
l'harmonie de l'aspect gnral. Des vitraux o l'meraude, le saphir et
le rubis tincellent, enchsss dans des nervures de pierre ouvres
comme des bagues, tamisent un jour doux et mystrieux qui porte 
l'extase religieuse, et, quand le soleil est trop vif, des stores de
sparterie qu'on abat sur les fentres entretiennent cette demi-obscurit
pleine de fracheur, qui fait des glises d'Espagne des lieux si
favorables au recueillement et  la prire.

Le matre-autel ou _retablo_ pourrait passer  lui seul pour une glise;
c'est un norme entassement de colonnettes, de niches, de statues, de
rinceaux et d'arabesques, dont la description la plus minutieuse ne
donnerait qu'une bien faible ide; toute cette architecture, qui monte
jusqu' la vote et qui fait le tour du sanctuaire, est peinte et dore
avec une richesse inimaginable. Les tons fauves et chauds de l'antique
dorure font ressortir splendidement les filets et les paillettes de
lumire accrochs au passage par les nervures et les saillies des
ornements, et produisent des effets admirables de la plus grande
opulence pittoresque. Les peintures sur fond d'or qui garnissent les
panneaux de cet autel valent, pour la richesse de la couleur, les plus
clatantes toiles vnitiennes; cette union de la couleur avec les formes
svres et presque hiratiques de l'art au moyen ge, ne se rencontre
que bien rarement; l'on pourrait prendre quelques-unes de ces peintures
pour des Giorgione de la premire manire.

En face du grand autel est plac le choeur ou _silleria_, suivant l'usage
espagnol; il est compos de trois rangs de stalles en bois sculpt,
fouill, dcoup d'une manire merveilleuse, avec des bas-reliefs
historiques, allgoriques et sacrs. L'art gothique, sur les confins de
la renaissance, n'a rien produit de plus pur, de plus parfait, ni de
mieux dessin. On attribue cette oeuvre effrayante de dtails aux
patients ciseaux de Philippe de Bourgogne et de Berrugute. La stalle de
l'archevque, plus leve que les autres, est dispose en forme de trne
et marque le milieu du choeur; des colonnes de jaspe, d'un ton brun et
luisant, couronnent cette prodigieuse menuiserie, et sur l'entablement
s'lvent des figures d'albtre, aussi de Philippe de Bourgogne et de
Berrugute, mais dans une manire plus souple et plus libre, d'une
lgance et d'un effet admirables. D'normes pupitres de bronze couverts
de missels gigantesques, de grands tapis de sparterie, et deux orgues de
dimension colossale, poss en regard, l'un  droite, l'autre  gauche,
compltent la dcoration.

Derrire le _retablo_ se trouve la chapelle o sont enterrs don Alvar
de Luna et sa femme dans deux magnifiques tombeaux d'albtre juxtaposs;
les murs de cette chapelle sont historis des armes du conntable, et
des coquilles de l'ordre de Santiago, dont il tait grand-matre. Tout
prs de l,  la vote de cette portion de la nef qu'on appelle ici le
_trascoro_, l'on remarque une pierre avec une inscription funbre: c'est
celle d'un noble Toldan, dont l'orgueil se rvoltait  l'ide que sa
tombe serait foule aux pieds par des gens de peu et d'extraction
suspecte: Je ne veux pas que des manants me passent sur le ventre,
avait-il dit  son lit de mort; et, comme il laissait de grands biens 
l'glise, on satisfit cet trange caprice en logeant son corps dans la
maonnerie de la vote o personne assurment ne lui marchera dessus.

Nous n'essaierons pas de dcrire les chapelles les unes aprs les
autres, il faudrait un volume pour cela: nous nous contenterons de
mentionner le tombeau d'un cardinal, excut dans le got arabe avec une
dlicatesse inimaginable; nous ne pouvons mieux le comparer qu' de la
guipure sur une grande chelle, et nous arriverons sans plus tarder  la
chapelle mozarabe ou musarabe, les deux se disent, une des plus
curieuses de la cathdrale. Avant de la dcrire, expliquons ce que
veulent dire ces mots: _chapelle mozarabe_.

Au temps de l'invasion des Mores, les habitants de Tolde furent forcs
de se rendre aprs un sige de deux ans; ils tchrent d'obtenir la
capitulation la plus favorable, et au nombre des articles convenus tait
celui-ci:  savoir que l'on garderait six glises pour les chrtiens qui
dsireraient vivre avec les barbares. Ces glises furent celles de
Saint-Marc, de Saint-Luc, de Saint-Sbastien, de Saint-Torcato, de
Sainte-Olalla et de Sainte-Juste. Par ce moyen, la foi se conserva dans
la ville pendant les quatre cents ans qu'y dura la domination des Mores,
et pour cette raison les fidles Toldans furent appels Mozarabes,
c'est--dire mls aux Arabes. Sous le rgne d'Alonzo VI, lorsque Tolde
retourna au pouvoir des chrtiens, Richard, lgat du pape, voulut faire
abandonner l'office mozarabe pour le rite grgorien, soutenu en cela par
le roi et la reine doa Constanza, qui prfraient le rite de Rome. Tout
le clerg s'insurgea et poussa les hauts cris; les fidles se montrrent
fort indigns, et peu s'en fallut qu'il n'y et mutinerie et soulvement
du populaire. Le roi, effray de la tournure que prenaient les choses,
et craignant que l'on n'en vnt aux dernires extrmits, calma les
esprits comme il put, et proposa aux Toldans ce _mezzo termine_
singulier et tout  fait dans l'esprit du temps, qui fut accept avec
enthousiasme de part et d'autre: les partisans du rite grgorien et du
rite mozarabe devaient choisir deux champions et les faire combattre,
afin que Dieu dcidt dans quel idiome et dans quel rite il aimait mieux
tre lou. En effet, si le jugement de Dieu a t acceptable, c'est
assurment en matire de liturgie.

Le champion des Mozarabes se nommait don Ruiz de La Matanza; l'on prit
jour. La Vega fut choisie pour lieu du combat. La victoire resta quelque
temps incertaine; mais  la fin don Ruiz eut l'avantage et sortit
vainqueur de la lice, aux cris d'allgresse des Toldans, qui, pleurant
de joie et jetant leurs bonnets en l'air, s'en furent aux glises
s'agenouiller et rendre grce  Dieu. Le roi, la reine et la cour furent
trs-contraris de ce triomphe. S'avisant un peu tard que c'tait une
chose impie, tmraire et cruelle, de faire rsoudre une question
thologique par un combat sanglant, ils prtendirent qu'on ne devait
s'en rapporter qu' un miracle et proposrent une nouvelle preuve, que
les Toldans, confiants dans l'excellence de leur rituel, voulurent bien
accepter. L'preuve consistait, aprs un jene gnral et des prires
dans toutes les glises,  mettre sur un bcher allum un exemplaire de
l'office romain et un autre de l'office toldan; celui qui resterait
dans la flamme sans se brler serait rput le meilleur et le plus
agrable  Dieu.

La chose fut excute de point en point. On dressa un bcher de bois sec
et bien flambant sur la place Zocodover, qui, depuis qu'elle est place,
ne vit jamais une telle affluence de spectateurs; l'on jeta les deux
brviaires dans le feu, chaque parti levant les yeux et les bras au
ciel, et priant Dieu pour la liturgie dans laquelle il prfrait le
servir. Le rituel romain fut rejet, les feuilles parses, par la
violence du feu, et sortit de l'preuve intact, mais un peu roussi. Le
toldan resta majestueusement au milieu de la flamme,  l'endroit o il
tait tomb, sans bouger et sans ressentir aucun dommage. Quelques
Mozarabes enthousiastes prtendent mme que le missel romain fut
entirement consum. Le roi, la reine et le lgat Richard furent
mdiocrement satisfaits, mais il n'y avait pas moyen de revenir
l-dessus. Le rite mozarabe fut donc conserv et suivi avec ardeur
pendant de longues annes par les Mozarabes, leurs fils et leurs
petits-fils; mais,  la fin, l'intelligence du texte se perdit, et il ne
se trouva plus personne en tat de dire ou d'entendre l'office, objet de
si vives contestations. Don Francisco Ximens, archevque de Tolde, ne
voulant pas laisser tomber en dsutude un usage si mmorable, fonda une
chapelle mozarabe dans la cathdrale, fit traduire et imprimer en
lettres vulgaires les rituels qui taient en caractres gothiques, et
institua des prtres spcialement chargs de dire cet office.

La chapelle mozarabe, qui subsiste encore aujourd'hui, est orne de
fresques gothiques du plus haut intrt: elles ont pour sujets des
combats entre les Toldans et les Mores; la conservation en est
parfaite, les couleurs sont vives, comme si la peinture tait acheve de
la veille; l'archologue y trouverait mille renseignements curieux
d'armes, de costumes, d'quipement et d'architecture, car la fresque
principale reprsente une vue de l'ancienne Tolde, qui a d tre d'une
grande exactitude. Dans les fresques latrales sont peints avec beaucoup
de dtails les vaisseaux qui apportrent les Arabes en Espagne; un homme
du mtier pourrait en tirer d'utiles renseignements pour l'histoire si
embrouille de la marine au moyen ge. Le blason de Tolde, cinq toiles
de sable sur champ d'argent, est rpt en plusieurs endroits de cette
chapelle  vote surbaisse, ferme  la mode espagnole par une grille
d'un beau travail.

La chapelle de la Vierge, entirement revtue de porphyre, de jaspe, de
brches jaunes et violettes d'un poli admirable, est d'une richesse qui
dpasse les splendeurs des _Mille et une Nuits_; on y conserve beaucoup
de reliques, entre autres une chsse donne par saint Louis, et qui
renferme un morceau de la vraie croix.

Pour reprendre haleine, nous allons, s'il vous plat, faire un tour dans
le clotre, qui encadre d'arcades lgantes et svres de belles masses
de verdure  qui l'ombre de l'glise conserve de la fracheur, malgr
l'ardeur dvorante de la saison; tous les murs de ce clotre sont
couverts d'immenses fresques, dans le got de Vanloo, d'un peintre nomm
Bayeu. Ces compositions, d'un arrangement facile et d'un coloris
agrable, ne sont pas en rapport avec le style du monument, et doivent
sans doute remplacer d'anciennes peintures dgrades par les sicles ou
trouves trop gothiques par les gens de bon got de ce temps-l. Un
clotre est fort bien situ auprs d'une glise; il mnage heureusement
la transition de la tranquillit du sanctuaire  l'agitation de la cit.
On peut aller s'y promener, rver, rflchir, sans toutefois tre
astreint  suivre les prires et les crmonies du culte; les
catholiques entrent dans le temple, les chrtiens restent plus souvent
dans le clotre. Cette disposition d'esprit a t comprise par le
catholicisme, si habile psychologue. Dans les pays religieux, la
cathdrale est l'endroit le plus orn, le plus riche, le plus dor, le
plus fleuri; c'est l que l'ombre est la plus frache et la paix la plus
profonde; la musique y est meilleure qu'au thtre, et la pompe du
spectacle n'a pas de rivale. C'est le point central, le lieu attrayant,
comme l'Opra  Paris. Nous n'avons pas l'ide, nous autres catholiques
du Nord, avec nos temples voltairiens, du luxe, de l'lgance, du
comfortable des glises espagnoles; ces glises sont meubles, vivantes,
et n'ont pas l'aspect glacialement dsert des ntres: les fidles
peuvent y habiter familirement avec leur Dieu.

Les sacristies et les salles capitulaires de la cathdrale de Tolde
sont d'une magnificence plus que royale; rien n'est plus noble et plus
pittoresque que ces vastes salles dcores avec ce luxe solide et svre
dont l'glise a seule le secret. Ce ne sont que menuiseries sculptes de
noyer ou de chne noir, portires de tapisserie ou de damas des Indes,
rideaux de brocatelle  plis larges et puissants, tentures histories,
tapis de Perse, peintures  fresque. Nous n'essaierons pas de les
dcrire les unes aprs les autres; nous parlerons seulement d'une pice
orne d'admirables fresques reprsentant des sujets religieux dans le
style allemand, dont les Espagnols ont fait de si heureuses imitations,
et qu'on attribue au neveu de Berrugute, si ce n'est  Berrugute
lui-mme, car ces prodigieux gnies parcouraient  la fois la triple
carrire de l'art. Nous citerons aussi un immense plafond de Luc Jordan,
o fourmille tout un monde d'anges et d'allgories dans les attitudes
les plus strapasses du raccourci, et qui prsente un singulier effet
d'optique. Du milieu de la vote jaillit un rayon de lumire qui, bien
que peint sur une surface plane, semble tomber perpendiculairement sur
votre tte, de quelque ct qu'on le regarde.

C'est l que l'on garde le trsor, c'est--dire les belles chapes de
brocart, de toile d'or fris, de damas d'argent; les merveilleuses
guipures, les chsses de vermeil, les ostensoirs de diamants, les
gigantesques chandeliers d'argent, les bannires brodes, tout le
matriel et les accessoires de la reprsentation de ce sublime drame
catholique qu'on appelle la messe.

Dans les armoires d'une de ces salles est contenue la garde-robe de la
sainte Vierge, car de froides statues de marbre ou d'albtre ne
suffisent pas  la pit passionne des mridionaux; dans leur
emportement dvot, ils entassent sur l'objet de leur culte des ornements
d'une richesse extravagante; rien n'est assez beau, assez brillant,
assez ruineux; sous ce ruissellement de pierreries la forme et le fond
disparaissent: ils s'en inquitent peu. La grande affaire, c'est qu'il
soit matriellement impossible de suspendre une perle de plus aux
oreilles de marbre de l'idole, d'enchsser un plus gros diamant dans
l'or de sa couronne, et de tracer un autre ramage de pierreries sur le
brocart de sa robe.

Jamais reine antique, pas mme Cloptre, qui buvait des perles, jamais
impratrice du Bas-Empire, jamais duchesse du moyen ge, jamais
courtisane vnitienne du temps de Titien n'eut un crin plus tincelant,
un trousseau plus riche que la Notre-Dame de Tolde. L'on nous fit voir
quelques-unes de ses robes: l'une d'elles est entirement recouverte, de
manire  ne pas laisser souponner le fond, de ramages et d'arabesques
de perles fines parmi lesquelles il y en a d'une grosseur et d'un prix
inestimables, entre autres plusieurs rangs de perles noires d'une raret
inoue; des soleils et des toiles de pierreries constellent cette robe
prodigieuse dont l'oeil a peine  soutenir l'clat, et qui vaut plusieurs
millions de francs.

Nous terminmes notre visite par une ascension au clocher, au sommet
duquel on arrive par des superpositions d'chelles assez roides et d'un
aspect peu rassurant.  mi-chemin  peu prs on rencontre, dans une
espce de magasin que l'on traverse, une srie de mannequins
gigantesques, coloris et vtus  la mode du sicle dernier, qui servent
 nous ne savons plus quelle procession dans le genre de celle de la
tarasque.

La vue magnifique que l'on dcouvre du haut de la flche est un large
ddommagement de la fatigue de l'ascension. Toute la ville se dessine
devant vous avec la nettet et la prcision des plans sculpts en lige,
de M. Pelet, que l'on admirait  la dernire exposition de l'industrie.
Cette comparaison semblera sans doute fort prosaque et peu pittoresque,
mais en vrit je n'en saurais trouver une meilleure ni plus juste. Ces
roches bossues et tourmentes de granit bleu, qui encaissent le Tage et
cerclent un ct de l'horizon de Tolde, ajoutent encore  la
singularit de ce paysage, inond et cribl d'une lumire crue,
impitoyable, aveuglante, que nul reflet ne vient temprer et qu'augmente
encore la rverbration d'un ciel sans nuage et sans vapeur, devenu
blanc,  force d'ardeur, comme du fer dans la fournaise.

Il faisait une chaleur atroce, une chaleur de four  pltre, et il
fallait rellement une curiosit enrage pour ne pas renoncer  toute
exploration de monuments par cette temprature sngambienne, mais nous
avions encore toute l'ardeur froce de touristes parisiens enthousiastes
de couleur locale! Rien ne nous rebutait; nous ne nous arrtions que
pour boire, car nous tions plus altrs que du sable d'Afrique, et nous
absorbions l'eau comme des ponges sches. Je ne sais vraiment point
comment nous ne sommes pas devenus hydropiques; sans compter le vin et
les glaces, nous consommions sept ou huit jarres d'eau par jour. _Agua!
agua!_ tel tait notre cri perptuel, et une chane de _muchachas_, se
passant les pots de main en main de notre chambre  la cuisine,
suffisaient  peine pour teindre l'incendie. Sans cette inondation
obstine, nous serions tombs en poussire comme les modles d'argile
des sculpteurs, lorsqu'ils ngligent de les mouiller.

La cathdrale visite, nous rsolmes, malgr notre soif, d'aller 
l'glise de _San Juan de los Reyes_, mais ce ne fut qu'aprs de longs
pourparlers que nous russmes  nous en faire donner les clefs, car
l'glise de _San Juan de los Reyes_ est ferme depuis cinq ou six ans,
et le couvent dont elle fait partie est abandonn et tombe en ruine.

_San Juan de Los Reyes_ est situ au bord du Tage, tout prs du pont
Saint-Martin; ses murailles ont cette belle teinte orange qui distingue
les anciens monuments dans les climats o il ne pleut jamais. Une
collection de statues de rois dans des attitudes nobles, chevaleresques,
et d'une grande fiert de tournure, en dcore l'extrieur; mais ce n'est
pas l ce qu'il y a de plus singulier  _San Juan de los Reyes_; toutes
les glises du moyen ge sont peuples de statues. Une multitude de
chanes suspendues  des crochets garnissent les murs du haut en bas: ce
sont les fers des prisonniers chrtiens dlivrs par la conqute de
Grenade. Ces chanes suspendues en manire d'ornement et d'ex-voto
donnent  l'glise un faux air de prison assez trange et rbarbatif.

On nous a cont  ce propos une anecdote que nous placerons ici parce
qu'elle est courte et caractristique. Le rve de tout _jefe politico_,
en Espagne, est d'avoir une _alameda_, comme celui de tout prfet, en
France, une rue de Rivoli dans sa ville. Le rve du _jefe politico_ de
Tolde tait donc de procurer  ses administrs le plaisir de la
promenade; l'emplacement fut choisi, les terrassements ne tardrent pas
 s'achever, grce  la coopration des travailleurs du _Presidio_; il
ne manquait donc plus  la promenade que des arbres, mais les arbres ne
s'improvisent pas, et le _jefe politico_ s'imagina judicieusement de les
remplacer par des bornes de pierre relies entre elles au moyen de
chanes de fer. Comme l'argent est fort rare en Espagne, l'ingnieux
administrateur, homme de ressource s'il en fut, avisa les chanes
historiques de _San Juan de Los Reyes_, et se dit: Pardieu, voil mon
affaire toute trouve! Et l'on attacha aux bornes de l'_alameda_ les
chanes des captifs dlivrs par Ferdinand et Isabelle la Catholique.
Les serruriers qui avaient fait cette besogne, reurent chacun quelques
brasses de cette hroque ferraille; quelques personnes intelligentes
(il s'en trouve partout) crirent  la barbarie, et les chanes furent
reportes  l'glise. Quant  celles que l'on avait donnes en paiement
aux ouvriers, ils en avaient dj forg des socs de charrue, des fers de
mules et autres ustensiles. Cette histoire est peut-tre une mdisance,
mais elle a tous les caractres de la vraisemblance: nous la rapportons
comme on nous l'a raconte: revenons  notre glise. La clef tourna avec
peine dans la serrure rouille. Ce lger obstacle surmont, nous
entrmes dans un clotre dvast d'une lgance admirable; des colonnes
sveltes et dcouples soutenaient sur leurs chapiteaux fleuris des
arcades ornes de nervures et de broderies d'une dlicatesse extrme;
sur les murailles couraient de longues inscriptions  la louange de
Ferdinand et d'Isabelle, en caractres gothiques entremls de fleurs,
de ramages et d'arabesques; imitation chrtienne des sentences et des
versets du Coran employs par les Mores comme ornement d'architecture.
Quel dommage qu'un si prcieux monument soit abandonn de la sorte!

En donnant quelques coups de pied  des portes barres par des ais
vermoulus ou obstrues de dcombres, nous parvnmes  nous introduire
dans l'glise, qui est d'un style charmant, et semble,  part quelques
mutilations violentes, avoir t acheve hier. L'art gothique n'a rien
produit de plus suave, de plus lgant ni de plus fin. Tout autour
circule une tribune dcoupe  jour et fenestre comme une truelle 
poisson, qui suspend ses balcons aventureux aux faisceaux des piliers
dont elle suit exactement les retraits et les saillies; des rinceaux
gigantesques, des aigles, des chimres, des animaux hraldiques, des
blasons, des banderoles et des inscriptions emblmatiques dans le genre
de celles du clotre compltent la dcoration. Le choeur plac en face du
_retablo_,  l'autre bout de l'glise, est support par un arc surbaiss
d'un bel effet et d'une grande hardiesse.

L'autel, qui sans doute tait un chef-d'oeuvre de sculpture et de
peinture, a t impitoyablement renvers. Ces dvastations inutiles
attristent l'me et font douter de l'intelligence humaine: en quoi les
anciennes pierres gnent-elles les ides nouvelles? Ne peut-on faire une
rvolution sans dmolir le pass? Il nous semble que la _constitucion_
n'aurait rien perdu  ce qu'on laisst debout l'glise de Ferdinand et
d'Isabelle la Catholique, cette noble reine qui crut le gnie sur parole
et dota l'univers d'un nouveau monde.

Nous risquant sur un escalier  moiti rompu, nous pntrmes dans
l'intrieur du couvent: le rfectoire est assez vaste et n'a rien de
particulier qu'une effroyable peinture place au-dessus de la porte;
elle reprsente, rendu encore plus hideux par la couche de crasse et de
poussire qui le recouvre, un cadavre en proie  la dcomposition, avec
tous ces horribles dtails si complaisamment traits par les pinceaux
espagnols. Une inscription symbolique et funbre, une de ces menaantes
sentences bibliques qui donnent au nant humain de si terribles
avertissements, est crit au bas de ce tableau spulcral, singulirement
choisi pour un rfectoire. Je ne sais pas si toutes les histoires sur
les goinfreries des moines sont vraies; mais, pour ma part, je ne me
sentirais qu'un apptit mdiocre dans une salle  manger ainsi dcore.

Au-dessus, de chaque ct d'un long corridor, sont ranges, comme les
alvoles d'une ruche d'abeilles, les cellules dsertes des moines
disparus; elles sont exactement pareilles les unes aux autres, et toutes
crpies  la chaux. Cette blancheur diminue beaucoup l'impression
potique en empchant les terreurs et les chimres de se blottir dans
les coins obscurs. L'intrieur de l'glise et le clotre sont galement
blanchis, ce qui leur donne quelque chose de neuf et de rcent qui
contraste avec le style de l'architecture et l'tat des btiments.
L'absence d'humidit et l'ardeur de la temprature n'ont pas permis aux
plantes et aux mauvaises herbes de germer dans les interstices des
pierres et des gravois, et ces dbris n'ont pas le vert manteau de
lierre dont le temps recouvre les ruines dans les climats du Nord. Nous
errmes longtemps dans l'difice abandonn, suivant d'interminables
corridors, montant et descendant des escaliers hasardeux, ni plus ni
moins que des hros d'Anne Radcliffe, mais nous ne vmes en fait de
fantmes que deux pauvres lzards qui se sauvrent  toutes jambes,
ignorant sans doute, en leur qualit d'Espagnols, le proverbe franais:
Le lzard est l'ami de l'homme. Au reste, cette promenade dans les
veines et dans les membres d'une grande construction dont la vie s'est
retire, est un plaisir des plus vifs qu'on puisse imaginer; on s'attend
toujours  rencontrer au dtour d'une arcade un ancien moine au front
luisant, aux yeux inonds d'ombre, marchant gravement les bras croiss
sur sa poitrine et se rendant  quelque office mystrieux dans l'glise
profane et dserte.

Nous nous retirmes, car il n'y avait plus rien de curieux  voir, pas
mme les cuisines, o notre guide nous fit descendre avec un sourire
voltairien que n'aurait pas dsavou un abonn du _Constitutionnel_.
L'glise et le clotre sont d'une rare magnificence; le reste est de la
plus stricte simplicit: tout pour l'me, rien pour le corps.

 peu de distance de _San Juan de los Reyes_ se trouve, ou plutt ne se
trouve pas, la clbre mosque synagogue; car,  moins d'avoir un guide,
on passerait vingt fois devant sans en souponner l'existence. Notre
cornac frappa  une porte pratique dans un mur de pis rougetre le
plus insignifiant du monde; au bout de quelque temps, car les Espagnols
ne sont jamais presss, l'on vint nous ouvrir, et l'on nous demanda si
nous venions pour voir la synagogue; sur notre rponse affirmative, l'on
nous introduisit dans une espce de cour remplie de vgtations
incultes, au milieu desquelles s'panouissait un figuier d'Inde aux
feuilles profondment dcoupes, d'une verdure intense et brillante
comme si elles eussent t vernies. Dans le fond s'levait une masure
sans caractre, ayant plutt l'air d'une grange que de toute autre
chose. On nous fit entrer dans cette masure. Jamais surprise ne fut plus
grande: nous tions en plein Orient; les colonnes fluettes aux
chapiteaux vass comme des turbans, les arcs turcs, les versets du
Coran, le plafond plat aux compartiments de bois de cdre, les jours
pris d'en haut, rien n'y manquait. Des restes d'anciennes enluminures
presque effaces teignaient les murailles de couleurs tranges, et
ajoutaient encore  la singularit de l'effet. Cette synagogue, dont les
Arabes ont fait une mosque, et les chrtiens une glise, sert
aujourd'hui d'atelier et de logement  un menuisier. L'tabli a pris la
place de l'autel; cette profanation est toute rcente. L'on voit encore
les vestiges du _retablo_, et l'inscription sur marbre noir qui constate
la conscration de cet difice au culte catholique.

 propos de synagogue, plaons ici cette anecdote assez curieuse. Les
juifs de Tolde, probablement pour diminuer l'horreur qu'ils inspiraient
aux populations chrtiennes en leur qualit de dicides, prtendaient
n'avoir pas consenti  la mort de Jsus-Christ, et voici comment:
lorsque Jsus fut mis en jugement, le conseil des prtres, prsid par
Caphe, envoya consulter les tribus pour savoir s'il devait tre relch
ou mis  mort: l'on posa la question aux juifs d'Espagne, et la
synagogue de Tolde se pronona pour l'acquittement. Cette tribu n'est
donc pas couverte du sang du Juste, et ne mrite pas l'excration
souleve par les juifs qui ont vot contre le Fils de Dieu. L'original
de la rponse des juifs de Tolde, avec une traduction latine du texte
hbreu, est conserv, dit-on, dans les archives du Vatican. En
rcompense, on leur permit de btir cette synagogue, qui est, je crois,
la seule que l'on ait jamais tolre en Espagne.

L'on nous avait parl des ruines d'une ancienne maison de plaisance
moresque, le palais de la Galiana; nous nous y fmes conduire en sortant
de la synagogue, malgr notre fatigue, car le temps nous pressait, et
nous devions repartir le lendemain pour Madrid.

Le palais de la Galiana est situ hors la ville, dans la Vega, et l'on
passe pour y aller par le pont d'Alcantara. Au bout d'un quart d'heure
de marche  travers des champs et des cultures o couraient mille petits
canaux d'irrigation, nous arrivmes  un bouquet d'arbres d'une grande
fracheur, au pied desquels fonctionnait une roue d'arrosement de la
simplicit la plus antique et la plus gyptienne. Des jarres de terre,
attaches aux rayons de la roue par des cordelettes de roseaux,
puisaient l'eau et la reversaient dans un canal de tuiles creuses,
aboutissant  un rservoir, d'o on la dirigeait sans peine par des
rigoles sur les points que l'on voulait dsaltrer.

Un norme tas de briques rougetres bauchait sa silhouette brche
derrire le feuillage des arbres; c'tait le palais de la Galiana.

Nous pntrmes par une porte basse dans ce monceau de dcombres habits
par une famille de paysans; il est impossible d'imaginer quelque chose
de plus noir, de plus enfum, de plus caverneux et de plus sale. Les
Troglodytes taient logs comme des princes en comparaison de ces
gens-l, et pourtant la charmante Galiana, la belle Moresque aux longs
yeux teints de henn, aux vestes de brocart constelles de perles, avait
pos ses petites babouches sur ce plancher dfonc; elle s'tait
accoude  cette fentre, regardant au loin dans la Vega les cavaliers
mores s'exercer  lancer le djerrid.

Nous continumes bravement notre exploration, montant aux tages
suprieurs par des chelles chancelantes, nous accrochant des pieds et
des mains aux touffes d'herbe sche, qui pendaient comme des barbes au
menton renfrogn des vieilles murailles.

Parvenus au fate, nous nous apermes d'un bizarre phnomne; nous
tions entrs avec des pantalons blancs, nous sortions avec des
pantalons noirs, mais d'un noir sautillant, grouillant, fourmillant:
nous tions couverts de petites puces imperceptibles qui s'taient
prcipites sur nous en essaims compactes, attires par la froideur de
notre sang septentrional. Je n'aurais jamais cru qu'il y et au monde
tant de puces que cela.

Quelques tuyaux de conduite pour amener l'eau dans les tuves sont les
seuls vestiges de magnificence que le temps ait pargns: les mosaques
de verre et de faence maille, les colonnettes de marbre aux
chapiteaux couverts de dorures, de sculptures et de versets du Coran,
les bassins d'albtre, les pierres troues  jour pour laisser filtrer
les parfums, tout a disparu. Il ne reste absolument que la carcasse des
gros murs et des tas de briques qui se rsolvent en poussire; car ces
merveilleux difices, qui rappellent les feries des _Mille et une
Nuits_, ne sont malheureusement btis qu'avec des briques et du pis
recouvert d'une crote de stuc ou de chaux. Toutes ces dentelles, toutes
ces arabesques, ne sont pas, comme on le croit gnralement, tailles
dans le marbre ou la pierre, mais bien moules en pltre, ce qui permet
de les reproduire  l'infini et sans grande dpense. Il faut toute la
scheresse conservatrice du climat d'Espagne pour que des monuments
btis avec de si frles matriaux soient parvenus jusqu' nos jours.

La lgende de la Galiana est mieux conserve que son palais. Elle tait
fille du roi Calafre, qui l'aimait par-dessus tout, et lui avait fait
btir dans la Vega une maison de plaisance avec des jardins dlicieux,
des kiosques, des bains, des fontaines et des eaux qui s'levaient et
s'abaissaient selon le dcours de la lune, soit par magie, soit par un
de artifices hydrauliques si familiers aux Arabes. La Galiana, idoltre
par son pre, vivait le plus agrablement du monde dans cette charmante
retraite, s'occupant de musique, de posie et de danse. Son travail le
plus pnible tait de se drober aux galanteries et aux adorations de
ses poursuivants. Le plus importun et le plus acharn de tous tait un
certain roitelet de Guadalajara, nomm Bradamant, More gigantesque,
vaillant et froce; Galiana ne le pouvait souffrir; et, comme dit le
chroniqueur: Qu'importe que le cavalier soit de feu, quand la dame est
de glace? Cependant le More ne se rebutait pas, et sa passion de voir
Galiana et de lui parler tait si vive, qu'il avait fait creuser de
Guadalajara  Tolde un chemin couvert par o il venait la visiter tous
les jours.

Dans ce temps-l, Karl le Grand, fils de Ppin, vint  Tolde, envoy
par son pre, pour porter secours  Calafre contre le roi de Cordoue,
Abderrhaman. Calafre le logea dans le palais mme de la Galiana; car les
Mores laissent volontiers voir leurs filles aux personnes illustres et
considrables. Karl le Grand avait le coeur tendre sous sa cuirasse de
fer, et ne tarda pas  devenir fort perdment amoureux de la princesse
moresque. Il supporta d'abord les assiduits de Bradamant, n'tant pas
encore sr d'avoir touch le coeur de la belle; mais comme Galiana,
malgr sa rserve et sa modestie, ne put lui cacher longtemps la secrte
prfrence de son me, il commena  se montrer jaloux et demanda la
suppression de son rival basan. Galiana, qui tait dj Franaise
jusqu'aux yeux, dit la chronique, et qui d'ailleurs hassait le roitelet
de Guadalajara, donna  entendre au prince qu'elle et son pre taient
galement ennuys des poursuites du More, et qu'elle aurait pour
agrable qu'on l'en dbarrasst. Karl ne se le fit pas dire deux fois;
il provoqua Bradamant en combat singulier, et, quoique ce ft un gant,
il le vainquit, lui coupa la tte et la prsenta  Galiana, qui trouva
le prsent de bon got. Cette galanterie mit fort avant le prince
franais dans le coeur de la belle More, et, l'amour s'augmentant de part
et d'autre, Galiana promit d'embrasser le christianisme, afin que Karl
pt l'pouser; ce qui s'excuta sans difficult, Calafre tant charm de
donner sa fille  un si grand prince. Sur ces entrefaites, Ppin mourut,
et Karl revint en France, emmenant avec lui Galiana, qui fut couronne
reine et reue avec de grandes rjouissances. C'est ainsi qu'une More
eut l'industrie de devenir reine chrtienne, et le souvenir de cette
histoire, encore qu'il soit attach  un vieil difice, mrite d'tre
conserv dans Tolde, ajoute le chroniqueur par manire de rflexion
finale.

Il fallait avant tout nous dbarrasser des populations microscopiques
qui tigraient de leurs piqres les plis de nos ex-pantalons blancs;
heureusement le Tage n'tait pas loin, et nous y conduismes directement
les puces de la princesse Galiana, employant le mme moyen que les
renards qui se plongent dans l'eau jusqu'au nez, tenant du bout des
dents un morceau d'corce qu'ils abandonnent ensuite au fil de la
rivire, lorsqu'ils le sentent garni d'un quipage suffisant; car les
infernales petites btes, progressivement envahies par les ondes, s'y
rfugient et s'y pelotonnent. Nous demandons pardon  nos lectrices de
ce dtail fourmillant et picaresque qui serait mieux  sa place dans la
vie de Lazarille de Tormes ou de Guzman d'Alfarache; mais un voyage
d'Espagne ne serait pas complet sans cela, et nous esprons tre absous
en faveur de la couleur locale.

La rive du Tage est de ce ct-l cerne de rochers  pic d'un abord
difficile, et ce ne fut pas sans peine que nous descendmes  l'endroit
o nous devions oprer la grande noyade. Je me mis  nager et  tirer ma
coupe marinire avec le plus de prcision possible, afin d'tre digne
d'un fleuve aussi clbre et aussi respectable que le Tage, et, au bout
de quelques brasses, j'arrivai sur des constructions croules et des
restes de maonnerie informes qui dpassaient de quelques pieds
seulement le niveau du fleuve. Sur la rive, prcisment du mme ct,
s'levait une vieille tour en ruine avec une arcade en plein cintre, o
quelques linges suspendus par des lavandires schaient fort
prosaquement au soleil.

J'tais tout simplement dans le _bao de la Cara_, autrement, pour le
Franais, le bain de Florinde, et la tour que j'avais en face de moi
tait la tour du roi Rodrigue. C'est du balcon de cette fentre que
Rodrigue, cach derrire un rideau, piait les jeunes filles au bain, et
aperut la belle Florinde mesurant[1] sa jambe et celles de ses
compagnes, pour savoir qui l'avait la plus ronde et la mieux faite.
Voyez  quoi tiennent les grands vnements! Si Florinde avait eu le
mollet mal tourn et le genou disgracieux, les Arabes ne seraient pas
venus en Espagne. Malheureusement Florinde avait le pied mignon, les
chevilles fines et la jambe la plus blanche et la mieux tourne du
monde. Rodrigue devint amoureux de l'imprudente baigneuse et la
sduisit. Le comte Julien, pre de Florinde, furieux de l'outrage,
trahit son pays pour se venger, et appela les Mores  son secours.
Rodrigue perdit cette fameuse bataille dont il est tant question dans
les romanceros, et prit misrablement dans un cercueil plein de
vipres, o il s'tait couch pour faire pnitence de son crime. La
pauvre Florinde, fltrie du nom ignominieux de la Cava, resta charge de
l'excration de l'Espagne entire; aussi quelle ide saugrenue et
singulire d'aller placer un bain de jeunes filles devant la tour d'un
jeune roi!

Puisque nous en sommes  parler de Rodrigue, disons ici la lgende de la
grotte d'Hercule, qui se rattache fatalement  l'histoire du malheureux
prince goth. La grotte d'Hercule est un souterrain qui s'tend, dit-on,
 trois lieues hors des murs, et dont la porte, ferme et cadenasse
soigneusement, se trouve dans l'glise de San-Gins, sur le point le
plus lev de la ville.  cette place s'levait autrefois un palais
fond par Tubal; Hercule le restaura, l'agrandit, y tablit son
laboratoire et son cole de magie, car Hercule, dont plus tard les Grecs
firent un dieu, fut d'abord un puissant cabaliste. Au moyen de son art,
il construisit une tour enchante, avec des talismans et des
inscriptions portant que, lorsque l'on pntrerait dans cette enceinte
magique, une nation froce et barbare envahirait l'Espagne.

Craignant de voir se raliser cette funeste prdiction, tous les rois,
et surtout les rois goths, ajoutaient de nouvelles serrures et de
nouveaux cadenas  la porte mystrieuse, non pas qu'ils eussent
positivement foi  la prophtie, mais, en personnes sages, ils ne se
souciaient nullement de se mler  ces enchantements et  ces
sorcelleries. Rodrigue, plus curieux ou plus ncessiteux, car ses
dbauches et ses prodigalits l'avaient puis d'argent, voulut tenter
l'aventure, esprant trouver des trsors considrables dans le
souterrain enchant: il se dirigea vers la grotte, en tte de quelques
dtermins munis de torches, de lanternes et de cordes, arriva  la
porte creuse dans le roc vif et ferme d'un couvercle de fer plein de
cadenas, avec une tablette o on lisait en caractres grecs: _Le roi qui
ouvrira ce souterrain et pourra dcouvrir les merveilles qu'il renferme,
verra des biens et des maux_. Les autres rois, effrays de
l'alternative, n'avaient pas os passer outre; mais Rodrigue, risquant
le mal pour avoir la chance du bien, ordonna de briser les cadenas, de
forcer les serrures et de lever le couvercle; ceux qui se vantaient
d'tre les plus hardis descendirent les premiers, mais ils revinrent
bientt, leurs torches teintes, tremblants, ples, effars, et ceux qui
pouvaient parler racontrent qu'ils avaient t effrays par une
pouvantable vision. Rodrigue, ne renonant pas pour cela  rompre
l'enchantement, fit disposer les torches de manire  ce que le vent qui
sortait de la caverne ne pt les teindre, se mit en tte de la troupe,
et pntra hardiment dans la grotte: il arriva bientt  une chambre
carre d'une riche architecture, au milieu de laquelle il y avait une
statue de bronze de haute stature et d'un aspect terrible. Cette statue
avait les pieds poss sur une colonne de trois coudes de haut, et
tenait  la main une masse d'armes dont elle frappait le pav  grands
coups, ce qui produisait le bruit et le vent qui avaient caus tant de
frayeur aux premiers entrs. Rodrigue, brave comme un Goth, rsolu comme
un chrtien qui a confiance en Dieu et ne s'tonne pas des enchantements
des paens, alla droit au colosse et lui demanda la permission de
visiter les merveilles qui se trouvaient l.

Le guerrier d'airain, en signe d'adhsion, cessa de frapper la terre de
sa masse d'armes: l'on put reconnatre ce qu'il y avait dans la chambre,
et l'on ne tarda pas  rencontrer un coffre sur le couvercle duquel
tait crit: _Celui qui m'ouvrira verra des merveilles_. Voyant
l'obissance de la statue, les compagnons du roi, revenus de leur
frayeur et encourags par cette inscription de bon augure, apprtaient
dj leurs manteaux et leurs poches pour les remplir d'or et de
diamants; mais l'on ne trouva dans le coffre qu'une toile roule sur
laquelle taient peintes des troupes d'Arabes, les uns  pied, les
autres  cheval, la tte ceinte de turbans, avec leurs boucliers et
leurs lances, et une inscription dont le sens tait: _Celui qui arrivera
jusqu'ici et ouvrira le coffre perdra l'Espagne, et sera vaincu par des
nations semblables  celles-ci_. Le roi Rodrigue tcha de dissimuler
l'impression fcheuse qu'il prouvait, pour ne pas augmenter la
tristesse des autres, et l'on chercha encore pour voir s'il n'y aurait
pas quelque compensation  de si dsastreuses prophties. En levant les
yeux, Rodrigue aperut sur la muraille,  la gauche de la statue, un
cartouche qui disait: _Pauvre roi! tu es entr ici pour ton malheur!_ et
 la droite, un autre signifiant: _Tu seras dpossd par des nations
trangres, et ton peuple souffrira de rudes chtiments_. Derrire la
statue, il y avait crit: _J'invoque les Arabes_; et par-devant: _Je
fais mon devoir_.

Le roi et ses courtisans se retirrent pleins de trouble et de
pressentiments funbres. La nuit mme, il y eut une tempte furieuse, et
les ruines de la tour d'Hercule s'croulrent avec un fracas
pouvantable. Les vnements ne tardrent pas  justifier les
prdictions de la grotte magique; les Arabes peints sur la toile roule
du coffre firent voir en ralit leurs turbans, leurs lances et leurs
boucliers de formes tranges sur la malheureuse terre d'Espagne: tout
cela, parce que Rodrigue regarda la jambe de Florinde, et descendit dans
une cave.

Mais voici la nuit qui tombe, il faut rentrer  la _fonda_, souper et
nous coucher, car nous avons encore  voir l'hpital du cardinal don
Pedro Gonzales de Mendoza, la manufacture d'armes, les restes de
l'amphithtre romain, mille autres curiosits, et nous partons demain
soir. Quant  moi, je suis tellement fatigu par ce pav en pointe de
diamant, que j'ai envie de me retourner et de marcher un peu sur les
mains, comme les clowns, pour reposer mes pieds endoloris.  fiacres de
la civilisation! omnibus du progrs! je vous invoquais douloureusement;
mais qu'eussiez-vous fait dans les rues de Tolde?

L'hpital du Cardinal est un grand btiment de proportions larges et
svres, qu'il serait trop long de dcrire. Nous traverserons rapidement
la cour entoure de colonnes et d'arcades, qui n'a de remarquable que
deux puits d'air avec des margelles de marbre blanc, et nous entrerons
tout de suite dans l'glise pour examiner le tombeau du cardinal,
excut en albtre par ce prodigieux Berrugute qui vcut plus de
quatre-vingts ans, couvrant sa patrie de chefs-d'oeuvre d'un style vari
et d'une perfection toujours gale. Le cardinal est couch sur sa tombe
dans ses habits pontificaux; la Mort lui a pinc le nez de ses maigres
doigts, et la contraction suprme des muscles, cherchant  retenir l'me
prs de s'chapper, lui bride les coins de la bouche et lui effile le
menton; jamais masque moul sur un mort n'a t plus sinistrement
fidle; et cependant la beaut du travail est telle, que l'on oublie ce
que ce spectacle peut avoir de repoussant. De petits enfants, dans des
altitudes dsoles, soutiennent la plinthe et le blason du cardinal; la
terre cuite la plus souple et la plus facile n'a pas plus de libert et
de mollesse; ce n'est pas sculpt, c'est ptri!

Il y a aussi, dans cette glise, deux tableaux de Domenico Theotocopuli,
dit le Greco, peintre extravagant et bizarre qui n'est gure connu hors
de l'Espagne. Sa folie tait, comme vous le savez, la crainte de passer
pour imitateur du Titien, dont il avait t l'lve; cette proccupation
le jeta dans les recherches et les caprices les plus baroques.

L'un de ces tableaux, celui qui reprsente la _Sainte Famille_, a d
rendre bien malheureux le pauvre Greco, car, au premier coup d'oeil, on
le prendrait pour un Titien vritable. L'ardente couleur du coloris, la
vivacit de ton des draperies, ce beau reflet d'ambre jaune qui
rchauffe jusqu'aux nuances les plus fraches du peintre vnitien, tout
concourt  tromper l'oeil le plus exerc: la touche seule est moins large
et moins grasse. Le peu de raison qui restait au Greco dut chavirer tout
 fait dans le sombre ocan de la folie, aprs avoir achev ce
chef-d'oeuvre; il n'y a pas beaucoup de peintres aujourd'hui en tat de
devenir fous par de semblables motifs.

L'autre tableau, dont le sujet est le _Baptme du Christ_, appartient
tout  fait  la seconde manire du Greco: il y a des abus de blanc et
de noir, des oppositions violentes, des teintes singulires, des
attitudes strapasses, des draperies casses et chiffonnes  plaisir;
mais dans tout cela rgnent une nergie dprave, une puissance
maladive, qui trahissent le grand peintre et le fou de gnie. Peu de
tableaux m'ont autant intress que ceux du Greco, car les plus mauvais
ont toujours quelque chose d'inattendu et de chevauchant hors du
possible qui vous surprend et vous fait rver.

De l'hpital nous nous rendmes  la manufacture d'armes. C'est un vaste
btiment symtrique et de bon got, fond par Charles III, dont le nom
se retrouve sur tous les monuments d'utilit publique; la manufacture
est btie tout prs du Tage, dont les eaux servent  la trempe des pes
et font mouvoir les roues des machines. Les ateliers occupent les cts
d'une grande cour entoure de portiques et d'arcades, comme presque
toutes les cours en Espagne. Ici on chauffe le fer, l il est soumis au
marteau, plus loin on le trempe; dans cette chambre sont des meules 
aiguiser et  repasser; dans cette autre se fabriquent les fourreaux et
les poignes. Nous ne pousserons pas plus loin cette investigation, qui
n'apprendrait rien de particulier  nos lecteurs, et nous dirons
seulement qu'il entre dans la composition de ces lames, justement
clbres, des vieux fers de chevaux et de mules, recueillis avec soin
dans ce but.

Pour nous faire voir que les lames de Tolde mritaient encore leur
rputation, l'on nous conduisit  la salle d'preuve: un ouvrier, d'une
taille leve et d'une force colossale, prit une arme de l'espce la
plus ordinaire, un sabre droit de cavalerie, le piqua dans un saumon de
plomb fix  la muraille, fit ployer la lame dans tous les sens comme
une cravache, de faon  ce que la poigne rejoignait presque la pointe;
la trempe lastique et souple de l'acier lui permit de supporter cette
preuve sans se rompre. Ensuite l'homme se plaa devant une enclume et y
donna un coup si bien appliqu, que la lame y entra d'une demi-ligne; ce
tour de force me fit penser  cette scne d'un roman de Walter Scott, o
Richard Coeur de Lion et le roi Saladin s'exercent  couper des barres de
fer et des oreillers.

Les lames de Tolde d'aujourd'hui valent donc celles d'autrefois; le
secret de la trempe n'est pas perdu, mais le secret de la forme: il ne
manque vraiment aux ouvrages modernes que cette petite chose, si
mprise des gens progressifs, pour soutenir la comparaison avec les
anciens. Une pe moderne n'est qu'un outil, une pe du XVIe sicle est
 la fois un outil et un joyau.

Nous comptions trouver  Tolde quelques vieilles armes, dagues,
poignards, cochelimardes, espadons, rapires et autres curiosits bonnes
 mettre en trophe le long de quelque mur ou de quelque dressoir, et
nous avions appris par coeur,  cet effet, les noms et les marques des
soixante armuriers de Tolde recueillis par Achille Jubinal, mais
l'occasion de mettre notre science  l'preuve ne se prsenta pas, car
il n'y a pas plus d'pes  Tolde que de cuir  Cordoue, que de
dentelles  Malines, que d'hutres  Ostende et de pts de foie gras 
Strasbourg; c'est  Paris que sont toutes les rarets, et si l'on en
rencontre quelques-unes dans les pays trangers, c'est qu'elles viennent
de la boutique de mademoiselle Delaunay, quai Voltaire.

L'on nous fit voir aussi les restes de l'amphithtre romain et de la
naumachie, qui ont parfaitement l'air d'un champ labour, comme toutes
les ruines romaines en gnral. Je n'ai pas l'imagination qu'il faut
pour m'extasier sur des nants si problmatiques; c'est un soin que je
laisse aux antiquaires, et j'aime mieux vous parler des murailles de
Tolde, qui sont visibles  l'oeil nu et d'un admirable effet
pittoresque. Les constructions se marient trs-heureusement aux
asprits du terrain; il est souvent difficile de dire o finit le
rocher, o commence le rempart; chaque civilisation a mis la main au
travail; ce pan de mur est romain, cette tour est gothique, et ces
crneaux sont arabes. Toute cette portion qui s'tend de la porte
Cambron  la puerta Visagra (_via sacra_), o aboutissait probablement
la voie romaine, a t btie par le roi goth Wamba. Chacune de ces
pierres a son histoire, et si nous voulions tout raconter, il nous
faudrait un volume au lieu d'un article; mais ce qui ne sort pas de nos
attributions de voyageur, c'est de redire encore une fois la noble
figure que fait  l'horizon Tolde assise sur son trne de rochers, avec
sa ceinture de tours et son diadme d'glises: on ne saurait imaginer un
profil plus ferme et plus svre revtu d'une couleur plus riche, et o
la physionomie du moyen ge soit plus fidlement conserve. Je restai
plus d'une heure en contemplation, tchant de rassasier mes yeux, et de
graver au fond de ma mmoire la silhouette de cette admirable
perspective: la nuit vint trop tt, hlas! et nous allmes nous coucher,
car nous devions partir  une heure du matin pour viter les trop
grandes chaleurs.  minuit, en effet, notre calesero arriva
ponctuellement, et nous grimpmes tout endormis, et dans un tat de
somnambulisme prononc, sur les maigres coussins de notre carriole. Les
cahots pouvantables causs par le pav chausse-trape de Tolde nous
eurent bientt assez rveills pour jouir de l'aspect fantastique de
notre caravane nocturne. La voiture aux grandes roues carlates, au
coffre extravagant, semblait, tant les murailles taient rapproches,
fendre, pour passer, des flots de maisons qui se refermaient derrire
elle! Un _sereno_ aux jambes nues, avec le caleon flottant et le
mouchoir bariol des Valenciens, marchait devant nous, portant au bout
de sa lance une lanterne dont les vacillantes lueurs produisaient toutes
sortes de jeux d'ombre et de lumire que Rembrandt n'et pas ddaign de
placer dans quelques-unes de ses belles eaux-fortes de rondes et de
patrouilles de nuit; le seul bruit qu'on entendt, c'tait le
frmissement argentin des grelots au cou de notre mule et le grincement
de nos essieux. Les citadins dormaient aussi profondment que les
statues de la chapelle de _los Reyes nuevos_. De temps en temps, notre
_sereno_ avanait sa lanterne sous le nez de quelque drle endormi en
travers de la rue, et le faisait ranger avec le bois de sa lance; car,
en quelque endroit que le sommeil prenne un Espagnol, il tend son
manteau  terre et se couche avec une philosophie et un flegme parfaits.
Devant la porte, qui n'tait pas encore ouverte, et o on nous fit
attendre deux heures, le sol tait jonch de dormeurs qui ronflaient sur
tous les tons possibles, car la rue est la seule chambre  coucher o
l'on ne soit pas livr aux btes, et il faut pour entrer dans une alcve
la rsignation d'un fakir indien. Enfin la damne porte tourna sur ses
gonds, et nous reprmes le chemin par o nous tions venus.




XI.

PROCESSION DE LA FTE-DIEU  MADRID.--ARANJUEZ.--UN PATIO.--LA CAMPAGNE
D'OCAA.--TEMBLEQUE ET SES JARRETIRES.--UNE NUIT  MANZANARS.--LES
COUTEAUX DE SANTA-CRUZ.--LE PUERTO DE LOS PERROS.--LA COLONIE DE LA
CAROLINA.--BAYLEN.--JAEN, SA CATHDRALE ET SES
MAJOS.--GRENADE.--L'ALAMEDA.--L'ALHAMBRA.--LE
GNRALIFE.--L'ALBAYCIN.--LA VIE  GRENADE.--LES GITANOS.--LA
CHARTREUSE.--SANTO-DOMINGO.--ASCENSION AU MULHACEN.


Il nous fallait repasser par Madrid pour prendre la diligence de
Grenade; nous aurions pu aller l'attendre  Aranjuez, mais nous courions
risque de la trouver pleine, et nous nous dcidmes pour le premier
parti.

Notre guide avait eu la prcaution de faire partir, la veille au soir,
une mule qui devait nous attendre  mi-chemin, pour relayer la bte
attele  notre vhicule: car il est douteux que, sans cette prcaution,
nous eussions pu faire le trajet de Tolde  Madrid en une journe, vu
l'intolrable chaleur de cette route poussireuse et sans ombre 
travers d'interminables champs de bl.

Nous arrivmes vers une heure  Illescas  moiti cuits, pour ne pas
dire tout  fait, et sans autre incident. Il nous tardait d'en avoir
fini avec ce chemin qui n'avait rien de nouveau pour nous, sinon que
nous le parcourions en sens inverse.

Mon compagnon prfra dormir, et moi, dj plus familiaris avec la
cuisine espagnole, je me mis  disputer mon dner  d'innombrables
essaims de mouches. La fille de l'htesse, gentille enfant de douze ou
treize ans, aux yeux arabes, se tenait debout auprs de moi, un ventail
d'une main et un petit balai de l'autre, tchant d'carter les insectes
importuns, qui revenaient  la charge plus furieux et plus bourdonnants
que jamais ds qu'elle ralentissait ou cessait son mouvement. Avec ce
secours, je parvins  me fourrer dans la bouche quelques morceaux assez
exempts de mouches; et, quand mon apptit fut un peu apais, j'entamai
avec ma chasseuse d'insectes un dialogue que mon ignorance de la langue
espagnole bornait ncessairement beaucoup. Cependant, avec l'aide de mon
dictionnaire _diamant_, je parvins  soutenir une conversation fort
passable pour un tranger. La petite me dit qu'elle savait crire et
lire toutes sortes d'critures moules et mme du latin, et qu'en outre
elle jouait passablement du _pandero_, talent dont je l'engageai  me
donner un chantillon, ce qu'elle fit de fort bonne grce au dtriment
du sommeil de mon camarade, que le bruissement des plaques de cuivre et
le ronflement sourd de la peau d'ne effleure par le pouce de la petite
musicienne finirent par rveiller.

La mule frache tait attele. Il fallait se remettre en route, et
rellement on a besoin d'un grand courage moral pour quitter, par trente
degrs de chaleur, une _posada_ o l'on a pour perspective plusieurs
rangs de jarres, de pots et d'_alcarrazas_, couverts d'une transpiration
perle. Boire de l'eau est une volupt que je n'ai connue qu'en Espagne;
il est vrai qu'elle y est lgre, limpide et d'un got exquis. La
dfense de boire du vin faite aux mahomtans est la prescription la plus
facile  suivre sous de tels climats.

Grce aux discours loquents que notre _calesero_ ne cessa de tenir  sa
mule et aux petites pierres qu'il lui jetait aux oreilles avec beaucoup
de dextrit, nous allions assez bon train. Il l'appelait, dans les
circonstances difficiles, _vieja_, _revieja_ (vieille, deux fois
vieille), injure particulirement sensible aux mules, soit parce qu'elle
est toujours accompagne d'un coup de manche de fouet sur l'chine, soit
parce qu'elle est fort humiliante en elle-mme. Cette pithte,
applique plusieurs fois avec beaucoup d'-propos, nous fit arriver aux
portes de Madrid  cinq heures du soir.

Nous connaissions dj Madrid, et nous n'y vmes rien de nouveau que la
procession de la Fte-Dieu, qui a beaucoup perdu de son ancienne
splendeur par la suppression des couvents et des confrries religieuses.
Cependant la crmonie ne manque pas de solennit. Le passage de la
procession est poudr de sable fin, et des _tendidos_ de toile  voile,
allant d'une maison  l'autre, entretiennent l'ombre et la fracheur
dans les rues; les balcons sont pavoiss et garnis de jolies femmes en
grande toilette; c'est le coup d'oeil le plus charmant qu'on puisse
imaginer. Le mange perptuel des ventails qui s'ouvrent, se ferment,
palpitent et battent de l'aile comme des papillons qui cherchent  se
poser; les mouvements de coude des femmes se groupant dans leur mantille
et corrigeant l'inflexion d'un pli disgracieux; les oeillades lances
d'une croise  l'autre aux gens de connaissance; le joli signe de tte
et le geste gracieux qui accompagnent l'_agur_ par lequel les _seoras_
rpondent aux cavaliers qui les saluent; la foule pittoresque entremle
de _Gallegos_, de _Pasiegas_, de Valenciens, de _Manolas_ et de vendeurs
d'eau, tout cela forme un spectacle d'une animation et d'une gaiet
charmantes. Les _Nios de la Cuna_ (enfants trouvs), vtus de leur
uniforme bleu, marchent en tte de la procession. Dans cette longue file
d'enfants, nous en vmes bien peu qui eussent une jolie figure, et
l'Hymen lui-mme, dans toute son insouciance conjugale, aurait eu de la
peine  faire plus laid que ces enfants de l'Amour. Puis viennent les
bannires des paroisses, le clerg, les chsses d'argent, et, sous un
dais de drap d'or, le _corpus Dei_ dans un soleil de diamants d'un clat
insoutenable.

La dvotion proverbiale des Espagnols me parut trs-refroidie, et sous
ce rapport l'on et pu se croire  Paris au temps o ne pas
s'agenouiller devant le saint sacrement tait une opposition de bon
got. C'est tout au plus si,  l'approche du dais, les hommes touchaient
le bord de leur chapeau. L'Espagne catholique n'existe plus. La
Pninsule en est aux ides voltairiennes et librales sur la
_fodalit_, l'_inquisition_ et le _fanatisme_. Dmolir des couvents lui
parat tre le comble de la civilisation.

Un soir, tant prs de l'htel de la Poste, au coin de la rue de
Carretas, je vis la foule s'carter avec prcipitation, et s'approcher
par la _Calle-Mayor_ une pliade de lumires scintillantes: c'tait le
saint sacrement qui se rendait, dans son carrosse, au chevet de quelque
moribond; car  Madrid le bon Dieu ne va pas encore  pied. Cette fuite
avait pour but d'viter de se mettre  genoux.

Puisque nous sommes en train de parler de crmonies religieuses, disons
qu'en Espagne la croix du drap des morts n'est pas blanche comme en
France, mais d'un jaune soufre tout aussi lugubre. On ne se sert pas,
pour les emporter, d'un corbillard, mais d'une bire  bras.

Madrid nous tait insupportable, et les deux jours qu'il nous fallut y
rester nous parurent deux sicles pour le moins. Nous ne rvions
qu'orangers, citronniers, cachuchas, castagnettes, basquines et costumes
pittoresques, car tout le monde nous faisait des rcits merveilleux de
l'Andalousie avec cette emphase un peu fanfaronne dont les Espagnols ne
se dshabitueront jamais, pas plus que les Gascons de France.

Le moment tant souhait arriva enfin, car tout arrive, mme le jour
qu'on dsire, et nous partmes dans une diligence trs-comfortable,
attele d'un troupeau de mules rases, luisantes et vigoureuses, qui
allaient grand train. Cette diligence tait tapisse de nankin, et
garnie de stores et de jalousies vertes. Elle nous parut le suprme de
l'lgance aprs les abominables galres, _sillas volantes_ et
carrosses, o nous avions t secous jusqu'alors; et rellement elle
et t fort commode sans cette temprature de four  pltre qui nous
calcinait, malgr nos ventails toujours en mouvement et l'extrme
lgret de nos habits. Aussi c'tait dans notre tuve roulante une
litanie perptuelle de: _Jesus! que calor!_ j'touffe! je fonds! et
autres exclamations assorties. Cependant nous prenions notre mal en
patience, et nous laissions, sans trop maugrer, couler notre sueur en
cascade le long de notre nez et de nos tempes, car, au bout de nos
fatigues, nous avions en perspective Grenade et l'Alhambra, le rve de
tout pote; Grenade, dont le nom seul fait clater en formules
admiratives et danser sur un pied le bourgeois le plus pais, le plus
lecteur et le plus caporal de la garde civique.

Les environs de Madrid sont tristes, nus et brls, quoique moins
pierreux de ce ct qu'en venant par Guadarrama; les terrains, plutt
tourments qu'accidents, s'enveloppent et se succdent uniformment,
sans autre particularit que des villages poussireux et crayeux, jets
 et l dans l'aridit gnrale, et qu'on ne remarquerait pas si la
tour carre de leur glise n'attirait l'attention. Les flches aigus
sont rares en Espagne, et la tour  quatre pans est la forme la plus
ordinaire des clochers.  l'embranchement des chemins, des croix
suspectes ouvrent leurs bras sinistres; de temps en temps passent des
chars  boeufs avec le bouvier endormi sous son manteau, des paysans 
cheval, la mine farouche et la carabine  l'aron de la selle.

Le ciel, au milieu du jour, est couleur de plomb en fusion; la terre,
d'un gris poudroyant micac de lumire qui s'azure  peine dans le plus
extrme lointain. Pas un seul bouquet d'arbres, pas un arbuste, pas une
goutte d'eau dans le lit des torrents desschs; rien qui repose l'oeil
et rafrachisse l'imagination. Pour trouver un peu d'abri contre les
rayons dvorants du soleil, il faut suivre l'troite ligne d'ombre bleue
et rare que projettent les murailles. Il est vrai de dire que l'on tait
en plein mois de juillet, ce qui n'est pas prcisment l'poque pour
voyager frachement en Espagne; mais nous sommes d'avis qu'il faut
visiter les pays dans leur saison violente: l'Espagne en t, la Russie
en hiver.

Jusqu' la rsidence royale (_sitio real_) d'Aranjuez, nous ne
rencontrmes rien qui mrite mention particulire. Aranjuez est un
chteau de briques  coins de pierre, d'un effet blanc et rouge, avec de
grands toits d'ardoises, des pavillons et des girouettes, qui rappellent
le genre de constructions en usage sous Henri IV et Louis XIII, le
palais de Fontainebleau ou les maisons de la place Royale de Paris. Le
Tage, que l'on traverse sur un pont suspendu, y entretient une fracheur
de vgtation qui fait l'admiration des Espagnols, et permet aux arbres
du Nord de s'y dvelopper vigoureusement. On voit  Aranjuez des ormes,
des frnes, des bouleaux, des trembles, curieux l-bas comme le seraient
ici des figuiers de l'Inde, des alos et des palmiers.

L'on nous fit remarquer une galerie construite exprs, par laquelle
Godoy, le fameux prince de la Paix, se rendait de son htel au chteau.
En sortant du village, l'on aperoit  gauche la place de Taureaux, qui
est d'un aspect assez monumental.

Pendant le temps qu'on changeait de mules, nous courmes au march faire
provision d'oranges et prendre des glaces, ou plutt de la pure de
neige au limon,  une de ces boutiques de _refrescos_ en plein vent
aussi communes en Espagne que les cabarets en France. Au lieu de boire
des _canons_ de vin bleu ou de petits verres d'eau-de-vie, les paysans
et les vendeuses d'herbes du march prennent une _bebida helada_, qui ne
leur cote pas plus cher, et du moins ne leur trouble pas la cervelle et
ne les abrutit pas. L'absence d'ivrognerie rend les gens du peuple bien
suprieurs aux classes correspondantes dans nos pays prtendus
civiliss.

Le nom d'Aranjuez, qui est form de ces deux mots: _ara Jovis_, indique
assez que cette rsidence s'lve sur l'emplacement d'un ancien temple
de Jupiter. Nous n'emes pas le temps d'en visiter l'intrieur, et nous
le regrettmes peu, car tous les palais se ressemblent. Il en est de
mme des courtisans: l'originalit ne se trouve que dans le peuple, et
la canaille semble avoir conserv le privilge de la posie.

D'Aranjuez  Ocaa, les sites, sans tre remarquables, sont cependant
plus pittoresques. Des collines d'un beau mouvement, bien frappes par
la lumire, accidentent les cts de la route, quand le tourbillon de
poussire o la diligence galope, enferme comme un dieu dans son nuage,
se dissipe, emport par quelque haleine favorable, et vous permet de les
apercevoir. Le chemin, quoique mal entretenu, est assez beau, grce  ce
merveilleux climat o il ne pleut presque jamais, et  la raret des
voitures, presque tous les transports se faisant  dos de btes.

Nous devions souper et coucher  Ocaa pour attendre le _correo real_ et
profiter de son escorte en nous joignant  lui, car nous allions bientt
entrer dans la Manche, infeste alors par les bandes de Palillos,
Polichinelle et autres honntes gens de rencontre dsagrable. Nous
arrtmes  une htellerie de bonne apparence, avec un _patio_ 
colonnes recouvert d'un superbe _tendido_, dont la toile, double ou
simple, formait des dessins et des symtries par le plus ou moins de
transparence. Le nom du fabricant et son adresse  Barcelone y taient
inscrits de la sorte fort lisiblement. Des myrtes, des grenadiers et des
jasmins, plants dans des pots d'une argile rouge, gayaient et
parfumaient cette cour intrieure, claire d'un demi-jour tamis et
plein de mystre. Le _patio_ est une invention charmante: on y jouit de
plus de fracheur et d'espace que dans sa chambre; on peut s'y promener,
y lire, tre seul ou avec les autres. C'est un terrain neutre o l'on se
rencontre, o, sans passer par l'ennui des visites formelles et des
prsentations, l'on finit par se connatre et par se lier; et lorsque,
comme  Grenade ou  Sville, l'on peut y joindre l'agrment d'un jet
d'eau ou d'une fontaine, je ne connais rien de plus dlicieux, surtout
dans une contre o le thermomtre se maintient  des hauteurs
sngambiennes.

En attendant la nourriture, nous allmes faire la sieste; c'est une
habitude qu'il faut prendre absolument en Espagne, car la chaleur, de
deux heures  cinq heures, est quelque chose dont un Parisien ne peut
pas se faire une ide. Le pav brle, les marteaux de fer des portes
rougissent, une averse de feu semble pleuvoir du ciel, le bl clate
dans l'pi, la terre se fend comme l'mail d'un pole trop chauff, les
cigales font grincer leur corselet avec plus de vivacit que jamais, et
le peu d'air qui vous arrive semble souffl par la bouche de bronze d'un
calorifre; les boutiques se ferment, et pour tout l'or du monde vous ne
dcideriez pas un marchand  vous vendre quelque chose. Il n'y a dans
les rues que les chiens et les Franais, suivant le dicton vulgaire,
fort peu gracieux pour nous. Les guides, quand mme vous leur donneriez
des cigares de la Havane ou une entre pour la course de taureaux, deux
choses minemment sduisantes pour un domestique de place espagnol,
refusent de vous conduire devant le moindre monument. Le seul parti qui
vous reste  prendre, c'est de dormir comme les autres, et l'on s'y
rsigne bien vite; car que faire tout seul veill au milieu d'une
nation endormie?

Nos chambres, blanchies au lait de chaux, taient d'une propret
parfaite. Les insectes dont l'on nous avait fait de si fourmillantes
descriptions ne se produisaient pas encore, et notre sommeil ne fut
troubl par aucun cauchemar  mille pattes.

 cinq heures du soir, nous nous levmes pour aller faire un tour en
attendant le souper. Ocaa n'est pas riche en monuments, et son plus
grand titre  la clbrit, c'est l'attaque dsespre, par les troupes
espagnoles, d'une redoute franaise pendant la guerre de l'invasion. La
redoute fut prise, mais presque tout le bataillon espagnol resta sur le
carreau. On enterra ces hros chacun  la place o il tait tomb. Les
rangs avaient t si bien gards, malgr un dluge de mitraille, qu'on
peut les reconnatre encore  la symtrie des fosses. Diamante a fait
une pice intitule: _l'Hercule d'Ocaa_, compose sans doute pour
quelque athlte d'une force prodigieuse, comme le Goliath du
Cirque-Olympique. Notre passage  Ocaa nous en rappela le souvenir.

L'on achevait la moisson  une poque o le bl chez nous commence 
peine  jaunir, et l'on portait les gerbes sur de grandes aires de terre
battue, espce de mange o des chevaux et des mules grnent les pis
sous les trpignements de leurs sabots. Les btes sont atteles  une
manire de traneau sur lequel se tient debout, dans une pose d'une
grce hardie et fire, l'homme charg de diriger l'opration. Il faut
beaucoup d'aplomb et de sret pour se maintenir sur cette frle
machine, emporte par trois ou quatre chevaux fouetts  tour de bras.
Un peintre de l'cole de Lopold Robert tirerait grand parti de ces
scnes d'une simplicit biblique et primitive. Ici les belles ttes
basanes, les yeux tincelants, les figures de madone, les costumes
pleins de caractre, la lumire blonde, l'azur et le soleil, ne lui
manqueraient non plus qu'en Italie.

Le ciel tait, ce soir-l, d'un bleu laiteux teint de rose; les champs,
autant que l'oeil pouvait s'tendre, offraient aux regards une immense
nappe d'or ple, o apparaissaient  et l, comme des lots dans un
ocan de lumire, des chars trans par des boeufs qui disparaissaient
presque sous les gerbes. La chimre d'un tableau sans ombre, tant
poursuivie par les Chinois, tait ralise. Tout tait rayon et clart;
la teinte la plus fonce ne dpassait pas le gris de perle.

On nous servit enfin un souper passable, ou du moins que l'apptit nous
fit trouver tel, dans une salle basse orne de petits tableaux sur verre
d'un rococo vnitien assez bizarre. Aprs souper, mdiocres fumeurs, mon
compagnon Eugne et moi, et ne pouvant prendre  la conversation qu'une
part fort minime  cause de l'obligation de faire passer tout ce que
nous avions  dire par les deux ou trois cents mots que nous savions,
nous remontmes dans nos chambres, assez attrists par diffrentes
histoires de voleurs que nous avions entendu raconter  table, et qui, 
demi comprises, ne nous en paraissaient que plus terribles.

Il nous fallut attendre jusqu' deux heures de l'aprs-midi l'arrive du
_correo real_, car il n'et pas t prudent de se mettre en route sans
lui. Nous avions en outre une escorte spciale de quatre cavaliers arms
d'espingoles, de pistolets et de grands sabres. C'taient des hommes de
haute taille,  figures caractristiques, encadres d'normes favoris
noirs, avec des chapeaux pointus, de larges ceintures rouges, des
culottes de velours et des gutres de cuir, ayant bien plus l'air de
voleurs que de gendarmes, et qu'il tait fort ingnieux d'emmener avec
soi, de peur de les rencontrer.

Vingt soldats entasss dans une galre suivaient le _correo real_. Une
galre est une charrette non suspendue  deux ou quatre roues; un filet
de sparterie tient lieu de fond de planches. Cette description succincte
vous fera juger de la position de ces malheureux, obligs de se tenir
debout et de s'accrocher des mains aux ridelles pour ne pas tomber les
uns sur les autres. Ajoutez  cela une vitesse de quatre lieues 
l'heure, une chaleur touffante, un soleil perpendiculaire, et vous
conviendrez qu'il fallait un fonds de bonne humeur hroque pour trouver
la situation plaisante. Et pourtant ces pauvres soldats,  peine
couverts de lambeaux d'uniforme, le ventre creux, n'ayant  boire que
l'eau chauffe de leur gourde, secous comme des rats dans une
souricire, ne firent que rire  gorge dploye et chanter tout le long
de la route. La sobrit et la patience des Espagnols  supporter la
fatigue est quelque chose qui tient du prodige. Ils sont rests Arabes
sur ce point. L'on ne saurait pousser plus loin l'oubli de la vie
matrielle. Mais ces soldats, qui manquaient de pain et de souliers,
avaient une guitare.

Toute cette partie du royaume de Tolde que nous traversions est d'une
aridit effroyable, et se ressent des approches de la Manche, patrie de
don Quichotte, la province d'Espagne la plus dsole et la plus strile.

Nous emes bientt dpass la Guardia, petit bourg insignifiant et de
l'aspect le plus misrable.  Tembleque nous achetmes,  l'intention
des jolies jambes de Paris, quelques douzaines de jarretires cerise,
orange, bleu de ciel, enjolives de fil d'or ou d'argent, avec des
devises en lettres trames  faire honte aux plus galants mirlitons de
Saint-Cloud. Tembleque a la rputation pour les jarretires comme
Chtellerault en France pour les canifs.

Pendant que nous marchandions nos jarretires, nous entendmes  ct de
nous un grognement rauque, enrou et menaant, comme celui d'un chien en
fureur; nous nous retournmes brusquement non sans quelque apprhension,
ne sachant pas comment on parle aux dogues espagnols, et nous vmes que
ce hurlement tait produit non par une bte, mais par un homme.

Jamais le cauchemar, posant son genou sur la poitrine d'un malade en
dlire, n'a produit un monstre plus abominable. Quasimodo est un Phbus
 ct de cela. Un front carr, des yeux caves, tincelant d'un clat
sauvage, un nez si aplati que les trous des narines en marquaient seuls
la place, une mchoire infrieure plus avance de deux pouces que la
suprieure, voil en deux mots le portrait de cet pouvantail, dont le
profil formait une ligne concave comme ces croissants o l'on dessine la
figure de la lune dans l'almanach de Lige. L'industrie de ce misrable
tait de n'avoir pas de nez et de contrefaire le chien, ce dont il
s'acquittait  merveille; car il tait plus camard que la mort
elle-mme, et faisait plus de train  lui seul que tous les
pensionnaires de la barrire du Combat  l'heure du djeuner.

Puerto Lapiche consiste en quelques masures plus qu' demi ruines,
accroupies et juches sur le penchant d'un coteau lzard, raill,
friable  force de scheresse, et qui s'boule en dchirures bizarres.
C'est le comble de l'aridit et de la dsolation. Tout est couleur de
lige et de pierre ponce. Le feu du ciel semble avoir pass par l; une
poussire grise, fine comme du grs pil, enfarine encore le tableau.
Cette misre est d'autant plus navrante, que l'clat d'un ciel
implacable en fait ressortir toutes les pauvrets. La mlancolie
nuageuse du Nord n'est rien  ct de la lumineuse tristesse des pays
chauds.

En voyant d'aussi misrables cahutes, l'on se prend de piti pour les
voleurs obligs de vivre de maraude dans un pays o l'on ne trouverait
pas de quoi faire cuire un oeuf  la coque  dix lieues  la ronde. La
ressource des diligences et des convois de galres est rellement
insuffisante, et ces pauvres brigands qui croisent dans la Manche
doivent se contenter souvent pour leur souper d'une poigne de ces
glands doux qui faisaient les dlices de Sancho Pana. Que prendre  des
gens qui n'ont ni sou ni poche, qui habitent des maisons meubles des
quatre murs, et ne possdent pour tout ustensile qu'un polon et qu'une
cruche? Piller de semblables villages me parat une des fantaisies les
plus lugubres qui puissent passer par la tte de voleurs sans ouvrage.

Un peu aprs Puerto Lapiche, l'on entre dans la Manche, o nous
apermes sur la droite deux ou trois moulins  vent qui ont la
prtention d'avoir soutenu victorieusement le choc de la lance de don
Quichotte, et qui, pour le quart d'heure, tournaient nonchalamment leurs
flasques ailes sous l'haleine d'un vent poussif. La _venta_ o nous nous
arrtmes pour vider deux ou trois jarres d'eau frache, se glorifie
aussi d'avoir hberg l'immortel hros de Cervantes.

Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs de la description de cette route
monotone  travers un pays plat, pierreux et poudreux, pommel de loin
en loin d'oliviers au feuillage d'un vert glauque et malade, o l'on ne
rencontre que des paysans hves, fauves, momifis, avec des chapeaux
roussis, des culottes courtes et des gutres de gros drap noirtre,
portant sur l'paule des vestes en guenilles et poussant devant eux
quelque ne galeux au poil blanc de vieillesse, aux oreilles nerves, 
la mine piteuse; o l'on ne voit  l'entre des villages que des enfants
demi-nus, bruns comme des multres, qui vous regardent passer d'une mine
tonne et farouche.

Nous arrivmes  Manzanars au milieu de la nuit, mourant de faim. Le
courrier qui nous prcdait, usant de son droit de premier occupant et
de ses intelligences dans l'htellerie, avait puis toutes les
provisions, consistant, il est vrai, en trois ou quatre oeufs et un
morceau de jambon. Nous poussmes les cris les plus aigus et les plus
attendrissants, dclarant que nous mettrions le feu  la maison pour
faire rtir l'htesse elle-mme  dfaut d'autre nourriture. Cette
nergie nous valut vers deux heures du matin un souper pour lequel on
avait d rveiller la moiti du bourg. Nous avions un quartier de cabri,
des oeufs aux tomates, du jambon et du fromage de chvre, avec un assez
passable petit vin blanc. Nous dnmes tous ensemble dans la cour,  la
lueur de trois ou quatre lampes de cuivre jaune assez semblables aux
lampes antiques funbres, dont l'air de la nuit faisait vaciller la
flamme en ombres et en lumires bizarres qui nous donnaient l'air de
lamies et de goules dchirant des morceaux d'enfant dterr. Pour que le
repas et l'air tout  fait magique, une grande fille aveugle s'approcha
de la table, guide par le bruit, et se mit  chanter des couplets sur
un air plaintif et monotone, comme une vague incantation sibylline.
Apprenant que nous tions trangers, elle improvisa en notre honneur des
stances logieuses, que nous rcompensmes par quelques raux.

Avant de remonter en voiture, nous allmes faire un tour par le village
et nous promener, un peu  ttons il est vrai, mais cela valait toujours
mieux que de rester dans la cour de l'auberge.

Nous parvnmes  la place du march, non sans avoir pos dans l'ombre le
pied sur quelque dormeur  la belle toile. L't l'on couche
gnralement dans la rue, les uns sur leur manteau, les autres sur une
couverture de mule; ceux-ci sur un sac rempli de paille hache (ce sont
les sybarites), ceux-l tout uniment sur le sein nu de la mre Cyble
avec un grs pour oreiller.

Les paysans venus dans la nuit dormaient ple-mle au milieu de lgumes
bizarres et de denres sauvages, entre les jambes de leurs nes et de
leurs mulets, en attendant le jour, qui ne devait pas tarder  paratre.

Un faible rayon de lune clairait vaguement dans l'obscurit une espce
d'difice crnel antique, o l'on reconnaissait,  la blancheur du
pltre, des travaux de dfense faits pendant la dernire guerre civile,
et que les annes n'avaient pas encore eu le temps d'harmonier. En
voyageur consciencieux, voil tout ce que nous pouvons dire de
Manzanars.

L'on remonta en voiture; le sommeil nous prit, et quand nous rouvrmes
les yeux nous tions aux environs de Valdepeas, bourg renomm pour son
vin: la terre et les collines, constelles de pierres, taient d'un ton
rouge d'une crudit singulire, et l'on commenait  distinguer 
l'horizon des bandes de montagnes denteles comme des scies, et d'une
dcoupure fort nette malgr leur grand loignement.

Valdepeas n'a rien que de fort ordinaire, et il doit toute sa
rputation  ses vignobles. Son nom de valle de pierres est
parfaitement justifi. L'on s'y arrta pour djeuner, et, par une
inspiration du ciel, j'eus l'ide de prendre d'abord mon chocolat, et
ensuite celui destin  mon camarade, qui ne s'tait pas rveill, et,
prvoyant des famines futures, j'enfonai dans mes tasses autant de
_buuelos_ (espce de petits beignets) qu'il put en tenir, de manire 
former une espce de soupe assez substantielle, car je n'tais pas
encore arriv  la sobrit du chameau, o je parvins plus tard aprs de
longs exercices d'abstinence dignes d'un anachorte des premiers temps.
Je n'tais pas encore acclimat, et j'avais apport de France un apptit
invraisemblable qui inspirait un tonnement respectueux aux naturels du
pays.

Au bout de quelques minutes, l'on repartit en toute hte, car il fallait
suivre le _correo real_ de prs, pour ne pas perdre le bnfice de son
escorte. En me penchant hors de voilure pour jeter un dernier coup d'oeil
sur Valdepeas, je laissai tomber ma casquette sur le chemin; un
_muchacho_ de douze ou quinze ans s'en aperut, et, pour avoir quelques
cuartos en rcompense, la ramassa et se mit  courir aprs la diligence,
qui tait dj fort loigne; il la rattrapa cependant, quoiqu'il allt
nu-pieds et sur un chemin pav de pierres aigus et tranchantes. Je lui
lanai une poigne de sous qui le rendirent  coup sr le plus opulent
polisson de toute la contre. Je ne rapporte cette circonstance
insignifiante que parce qu'elle est caractristique de la lgret des
Espagnols, les premiers marcheurs du monde et les coureurs les plus
agiles que l'on puisse voir. Nous avons dj eu occasion de parler de
ces postillons  pied que l'on nomme _zagules_, et qui suivent les
voitures lances au galop pendant des lieues entires sans paratre
prouver de fatigue, et sans entrer seulement en transpiration.

 Santa-Cruz, l'on nous offrit  vendre toutes sortes de petits couteaux
et de _navajas_; Santa-Cruz et Albaceyte sont renomms pour cette
coutellerie de fantaisie. Ces _navajas_, d'un got arabe et barbare
trs-caractristique, ont des manches de cuivre dcoup dont les jours
laissent voir des paillons rouges, verts ou bleus; des niellures
grossires, mais enleves vivement, enjolivent la lame faite en forme de
poisson et toujours trs-aigu; la plupart portent des devises comme
celle-ci: _Soy de uno solo_ (je n'appartiens qu' un seul); ou _Cuando
esta vivora pica, no hay remedio en la botica_ (quand cette vipre
pique, il n'y a pas de remde  la pharmacie). Quelquefois la lame est
raye de trois lignes parallles dont le creux est peint en rouge, ce
qui lui donne une apparence tout  fait formidable. La dimension de ces
_navajas_ varie depuis trois pouces jusqu' trois pieds; quelques
_majos_ (paysans du bel air) en ont qui, ouvertes, sont aussi longues
qu'un sabre; un ressort articul ou un anneau qu'on tourne assure et
maintient le fer. La _navaja_ est l'arme favorite des Espagnols, surtout
des gens du peuple; ils la manient avec une dextrit incroyable et se
font un bouclier de leur cape roule autour de leur bras gauche. C'est
un art qui a ses principes comme l'escrime, et les matres de couteau
sont aussi nombreux en Andalousie que les matres d'armes  Paris.
Chaque joueur de couteau a ses bottes secrtes et ses coups
particuliers; les adeptes, dit-on,  la vue de la blessure,
reconnaissent l'_artiste_ qui a fait l'ouvrage, comme nous reconnaissons
un peintre  sa touche.

Les ondulations du terrain commenaient  devenir plus fortes et plus
frquentes, nous ne faisions que monter et descendre. Nous approchions
de la Sierra-Morena, qui forme la limite du royaume d'Andalousie.
Derrire cette ligne de montagnes violettes se cachait le paradis de nos
rves. Dj les pierres se changeaient en rochers, les collines en
groupes tags; des chardons de six  sept pieds de haut se hrissaient
sur les bords de la route comme des hallebardes de soldats invisibles.
Quoique j'aie la prtention de n'tre point un ne, j'aime beaucoup les
chardons (got qui, du reste, m'est commun avec les papillons), et
ceux-ci me surprirent; c'est une plante superbe et dont on peut tirer de
charmants motifs d'ornementation. L'architecture gothique n'a pas
d'arabesques ni de rinceaux plus nettement dcoups et d'une ciselure
plus fine. De temps  autre nous apercevions, dans les champs voisins,
de grandes plaques jauntres, comme si l'on et vid l des sacs de
paille hache; cependant cette paille, quand nous passions auprs, se
soulevait en tourbillonnant et s'envolait avec bruit: c'taient des
bancs de sauterelles qui se reposaient; il devait y en avoir des
millions: ceci sentait fort son gypte.

C'est  peu prs vers cet endroit que j'ai, pour la premire fois de ma
vie, vritablement souffert de la faim: Ugolin dans sa tour n'tait pas
plus affam que moi, et je n'avais pas, comme lui, quatre fils  manger.
Le lecteur, qui m'a vu  Valdepeas m'ingurgiter deux tasses de
chocolat, s'tonne peut-tre de cette famine prmature; mais les tasses
espagnoles sont grandes comme un d  coudre et contiennent tout au plus
deux ou trois cuilleres. Ma tristesse fut surtout augmente  la
_venta_ o nous laissmes notre escorte, en voyant blondir, sous un
rayon de soleil qui descendait par la chemine, une magnifique omelette
destine au dner de la troupe; je rdai autour comme un loup dvorant,
mais elle tait trop bien garde pour pouvoir tre enleve.
Heureusement, une dame de Grenade, qui tait dans la diligence avec
nous, prit piti de mon martyre et me donna quelques tranches de jambon
de la Manche cuit au sucre, et un morceau de pain qu'elle tenait en
rserve dans une des poches de la voiture. Que ce jambon lui soit rendu
au centuple dans l'autre monde!

Non loin de cette _venta_, sur la droite de la route, se dressaient des
piliers o taient exposs trois ou quatre ttes de malfaiteurs:
spectacle toujours rassurant et qui prouve que l'on est en pays
civilis.

La route s'levait en faisant de nombreux zigzags. Nous allions passer
le _Puerto de los Perros_: c'est une gorge troite, une brche faite
dans le mur de la montagne par un torrent qui laisse tout juste la place
de la route qui le ctoie. Le _Puerto de los Perros_ (passage des
chiens) est ainsi nomm parce que c'est par l que les Mores vaincus
sortirent de l'Andalousie, emportant avec eux le bonheur et la
civilisation de l'Espagne. L'Espagne, qui touche  l'Afrique comme la
Grce  l'Asie, n'est pas faite pour les moeurs europennes. Le gnie de
l'Orient y perce sous toutes les formes, et il est fcheux peut-tre
qu'elle ne soit pas reste moresque et mahomtane.

On ne saurait rien imaginer de plus pittoresque et de plus grandiose que
cette porte de l'Andalousie. La gorge est taille dans d'immenses roches
de marbre rouge dont les assises gigantesques se superposent avec une
sorte de rgularit architecturale; ces blocs normes aux larges
fissures transversales, veines de marbre de la montagne, sorte d'corch
terrestre o l'on peut tudier  nu l'anatomie du globe, ont des
proportions qui rduisent  l'tat microscopique les plus vastes granits
gyptiens. Dans les interstices se cramponnent des chnes verts, des
liges normes, qui ne semblent pas plus grands que des touffes d'herbe
 un mur ordinaire. En gagnant le fond de la gorge, la vgtation va
s'paississant et forme un fourr impntrable  travers lequel on voit
par places luire l'eau diamante du torrent. L'escarpement est si
abrupte du cot de la route, que l'on a jug prudent de la garnir d'un
parapet, sans quoi la voiture, toujours lance au galop, et si difficile
 diriger  cause de la frquence des coudes, pourrait trs-bien faire
un saut prilleux de cinq  six cents pieds pour le moins.

C'est dans la Sierra-Morena que le chevalier de la triste figure, 
l'imitation d'Amadis sur la roche Pauvre, accomplit cette clbre
pnitence qui consistait  faire des culbutes en chemise sur les roches
les plus aigus, et que Sancho Pana, l'homme positif, la raison
vulgaire  ct de la noble folie, trouva la valise de Cardenio si bien
garnie de ducats et de chemises fines. On ne peut faire un pas en
Espagne sans trouver le souvenir de don Quichotte, tant l'ouvrage de
Cervantes est profondment national, et tant ces deux figures rsument
en elles seules tout le caractre espagnol: l'exaltation chevaleresque,
l'esprit aventureux joint  un grand bon sens pratique et  une sorte de
bonhomie joviale pleine de finesse et de causticit.

 Venta de Cardona, o l'on changea de mules, je vis, couch dans son
berceau, un joli petit enfant d'une blancheur blouissante, et qui
ressemblait  un Jsus de cire dans sa crche. Les Espagnols, lorsqu'ils
ne sont pas encore hls par le soleil, sont en gnral d'une blancheur
extrme.

La Sierra-Morena franchie, l'aspect du pays change totalement; c'est
comme si l'on passait tout  coup de l'Europe  l'Afrique: les vipres,
regagnant leur trou, raient de tranes obliques le sable fin de la
route; les alos commencent  brandir leurs grands sabres pineux au
bord des fosss. Ces larges ventails de feuilles charnues, paisses,
d'un gris azur, donnent tout de suite une physionomie diffrente au
paysage. On se sent vritablement ailleurs; l'on comprend que l'on a
quitt Paris tout de bon; la diffrence du climat, de l'architecture,
des costumes, ne vous dpayse pas autant que la prsence de ces grands
vgtaux des rgions torrides que nous n'avons l'habitude de voir qu'en
serre chaude. Les lauriers, les chnes verts, les liges, les figuiers
au feuillage verni et mtallique, ont quelque chose de libre, de robuste
et de sauvage, qui indique un climat o la nature est plus puissante que
l'homme et peut se passer de lui.

Devant nous se dployait comme dans un immense panorama le beau royaume
d'Andalousie. Cette vue avait la grandeur et l'aspect de la mer; des
chanes de montagnes, sur lesquelles l'loignement passait son niveau,
se droulaient avec des ondulations d'une douceur infinie, comme de
longues houles d'azur. De larges tranes de vapeurs blondes baignaient
les intervalles;  et l de vifs rayons de soleil glaaient d'or
quelque mamelon plus rapproch et chatoyant de mille couleurs comme une
gorge de pigeon. D'autres croupes bizarrement chiffonnes ressemblaient
 ces toffes des anciens tableaux, jaunes d'un ct et bleues de
l'autre. Tout cela tait inond d'un jour tincelant, splendide, comme
devait tre celui qui clairait le paradis terrestre. La lumire
ruisselait dans cet ocan de montagnes comme de l'or et de l'argent
liquides, jetant une cume phosphorescente de paillettes  chaque
obstacle. C'tait plus grand que les plus vastes perspectives de
l'Anglais Martynn, et mille fois plus beau. L'infini dans le clair est
bien autrement sublime et prodigieux que l'infini dans l'obscur.

Tout en regardant ce merveilleux tableau, qui variait et prsentait de
nouvelles magnificences  chaque tour de roue, nous vmes poindre 
l'horizon les toits aigus des pavillons symtriques de la Carolina,
espce de village-modle, de phalanstre agricole, lev autrefois par
le comte de Florida Blanca, et peupl par lui d'Allemands et de Suisses
amens  grands frais. Ce village, bti tout d'un coup, clos au souffle
d'une volont, a cette rgularit ennuyeuse que n'ont pas les
habitations qui se sont groupes peu  peu au caprice du hasard et du
temps. Tout est tir au cordeau; du milieu de la place on voit tout le
bourg: voici le march de la place de Taureaux, voil l'glise et la
maison de l'alcade. Certainement cela est bien entendu, mais j'aime
mieux le plus misrable village pouss  l'aventure. Du reste, cette
colonie ne russit pas: les Suisses prirent le mal du pays et mouraient
comme des mouches, rien qu'en entendant tinter les cloches; on fut
oblig de suspendre les sonneries. Cependant ils ne moururent pas tous,
et la population de la Carolina conserve encore des traces de son
origine germanique. Nous fmes  la Carolina un dner srieux, arros
d'excellent vin, sans tre obligs de mettre les morceaux doubles; nous
n'allions plus de conserve avec le courrier, les chemins tant
parfaitement srs de ce ct-l.

Des alos d'une taille de plus en plus africaine continuaient  se
montrer sur les bords de la route, et vers la gauche une longue
guirlande de fleurs du rose le plus vif, tincelant dans un feuillage
d'meraude, marquait toutes les sinuosits du lit d'un ruisseau
dessch. Profitant d'une halte de relais, mon camarade courut du ct
des fleurs et en rapporta un norme bouquet; c'taient des
lauriers-roses d'une fracheur et d'un clat incomparables. On pourrait
adresser  ce ruisseau, dont j'ignore le nom, et qui n'en a peut-tre
pas, la question de M. Casimir Delavigne au fleuve grec:

     Eurotas, Eurotas, que font tes lauriers-roses?

Aux lauriers-roses succdrent, comme une rflexion mlancolique  un
vermeil clat de rire, de grands bois d'oliviers dont le ple feuillage
rappelle la chevelure enfarine des saules du Nord, et s'harmonie
admirablement avec la teinte cendre des terrains. Ce feuillage, d'un
ton sobre, austre et doux, a t trs-judicieusement choisi par les
anciens, si habiles apprciateurs des rapports naturels, comme symbole
de la paix et de la sagesse.

Il tait environ quatre heures lorsque nous arrivmes  Baylen, clbre
par la capitulation dsastreuse qui porte ce nom. Nous devions y passer
la nuit, et, en attendant le souper, nous fmes nous promener par la
ville et aux environs avec la dame de Grenade et une jeune personne fort
jolie qui allait prendre les bains de mer  Malaga en compagnie de son
pre et de sa mre; car la rserve habituelle des Espagnols fait bien
vite place  une honnte et cordiale familiarit, ds que l'on est sr
que vous n'tes ni des commis voyageurs, ni des danseurs de corde, ni
des marchands de pommade.

L'glise de Baylen, dont la construction ne remonte gure au del du
XVIe sicle, me surprit par sa couleur trange. La pierre et le marbre,
confits par le soleil d'Espagne, au lieu de noircir comme sous notre
ciel humide, avaient pris des tons roux d'une chaleur et d'une vigueur
extraordinaires, qui allaient jusqu'au safran et au pourpre, des tons de
feuilles de vigne  la fin de l'automne.  ct de l'glise, au-dessus
d'un petit mur dor des plus chauds reflets, un palmier, le premier que
j'eusse jamais vu en pleine terre, s'panouissait brusquement dans
l'azur fonc du ciel. Ce palmier inattendu, rvlation subite de
l'Orient, au dtour d'une rue, me fit un effet singulier. Je m'attendais
 voir se profiler sur les lueurs du couchant le cou d'autruche des
chameaux, et flotter le burnou blanc des Arabes en caravane.

Des ruines assez pittoresques d'anciennes fortifications offraient une
tour assez bien conserve pour que l'on pt y monter en s'aidant des
pieds et des mains et en profitant de la saillie des pierres. Nous fmes
rcompenss de notre peine par une vue des plus magnifiques. La ville de
Baylen, avec ses toits de tuiles, son glise rouge et ses maisons
blanches accroupies au pied de la tour comme un troupeau de chvres,
formait un admirable premier plan; plus loin, les champs de bl
ondoyaient en vagues d'or, et tout au fond, au-dessus de plusieurs rangs
de montagnes, l'on voyait briller, comme une dcoupure d'argent, la
crte lointaine de la Sierra-Nevada. Les filons de neige, surpris par la
lumire, tincelaient et renvoyaient des clairs prismatiques, et le
soleil, semblable  une grande roue d'or dont son disque tait le moyeu,
panouissait comme des jantes ses rayons enflamms dans un ciel nuanc
de toutes les teintes de l'agate et de l'aventurine.

L'auberge o nous devions coucher consistait en un grand btiment ne
formant qu'une seule pice avec une chemine  chaque bout, un plafond
de charpentes noircies et vernies par la fume, des rteliers de chaque
ct pour les chevaux, les mules et les nes, et pour les voyageurs
quelques petites chambres latrales contenant un lit form de trois
planches pos sur deux trteaux et recouvert de ces pellicules de toile
entre lesquelles flottent quelques tampons de laine que les hteliers
prtendent tre des matelas, avec l'effronterie pleine de sang-froid qui
les caractrise; ce qui ne nous empcha pas de ronfler comme pimnide
et les sept dormants runis.

On partit de grand matin pour viter la chaleur, et nous revmes encore
les beaux lauriers-roses, clatants comme la gloire et frais comme
l'amour, qui nous avaient enchants la veille. Bientt le Guadalquivir
aux eaux troubles et jauntres vint nous barrer le chemin; nous le
passmes en bac, et nous prmes la route de Jan. Sur notre gauche, l'on
nous fit remarquer, frappe par un rayon de lumire, la tour de
Torrequebradilla, et nous ne tardmes pas  apercevoir l'trange
silhouette de Jan, capitale du royaume de ce nom.

Une norme montagne couleur d'ocre, fauve comme une peau de lion,
pulvrulente de lumire, mordore par le soleil, se dresse brusquement
au milieu de la ville; des tours massives et de longs zigzags de
fortifications antiques zbrent ses flancs dcharns de leurs lignes
bizarres et pittoresques. La cathdrale, immense entassement
d'architecture, qui, de loin, semble plus grande que la ville elle-mme,
se hausse orgueilleusement, montagne factice auprs de la montagne
naturelle. Cette cathdrale, dans le genre d'architecture de la
renaissance, et qui se vante de possder le mouchoir authentique o
sainte Vronique recueillit l'empreinte de la figure de Notre-Seigneur,
a t btie par les ducs de Medina-Coeli. Elle est belle, sans doute,
mais nous la rvions de loin plus antique et surtout plus curieuse.

En allant du _Parador_  la cathdrale, je regardai les affiches du
spectacle; la veille, on avait jou _Mrope_, et le soir mme on devait
donner _El Campanero de San-Pablo, por el illustrissimo seor don Jos
Bouchardy_, en d'autres termes: _le Sonneur de Saint-Paul_, de mon
camarade Bouchardy. tre reprsent  Jan, une ville sauvage o l'on ne
marche que le couteau  la ceinture et la carabine sur l'paule, voil
qui est flatteur assurment, et bien peu de nos grands gnies
contemporains pourraient se targuer d'un succs pareil. Si autrefois
nous avons emprunt quelques chefs-d'oeuvre  l'ancien thtre espagnol,
aujourd'hui nous leur rendons bien la monnaie de leurs pices en
vaudevilles et en mlodrames.

Notre visite faite  la cathdrale, nous revnmes, ainsi que les autres
voyageurs, au _Parador_, dont l'apparence semblait nous promettre un
excellent repas; un caf y tait joint, et il avait tout  fait l'air
d'un tablissement europen et civilis. Mais quelqu'un avisa, en se
mettant  table, que le pain tait dur comme de la pierre meulire, et
en demanda d'autre. L'htelier ne voulut jamais consentir  le changer.
Pendant la querelle, une autre personne s'aperut que les plats taient
rchauffs et avaient d tre dj servis dans des temps reculs. Tout
le monde se mit  jeter les cris les plus plaintifs, et  demander un
dner neuf et entirement indit.

Voici le mot de l'nigme: la diligence qui nous prcdait avait t
arrte par les brigands de la Manche, de sorte que les voyageurs,
emmens dans la montagne, n'avaient pu consommer le repas prpar pour
eux par l'htelier de Jan. Celui-ci, pour ne pas perdre ses frais,
avait gard les mets, et nous les avait fait resservir, en quoi son
attente fut trompe, car nous nous levmes tous, et nous fmes manger
ailleurs. Ce malencontreux dner a d tre prsent une troisime fois
aux voyageurs suivants.

L'on se rfugia dans une _posada_ borgne, o, aprs une longue attente,
l'on nous servit quelques ctelettes, quelques oeufs et une salade dans
des assiettes cornes, avec des verres et des couteaux dpareills. Le
rgal tait mdiocre, mais il fut assaisonn de tant d'clats de rire et
de plaisanteries sur la fureur comique de l'htelier voyant son monde
sortir processionnellement, et sur le sort des malheureux  qui il ne
manquerait pas de reprsenter ses poulets tiques rafrachis pour la
troisime fois par un tour de pole, que nous fmes ddommags, et au
del, de la maigreur de la chre. Quand une fois la premire glace de
froideur est rompue, les Espagnols sont d'une gaiet enfantine et nave
d'un charme extrme. La moindre chose les fait rire aux larmes.

C'est  Jan que j'ai vu le plus de costumes nationaux et pittoresques:
les hommes avaient, pour la plupart, des culottes en velours bleu ornes
de boutons de filigrane d'argent, des gutres de Ronda, histories de
piqres, d'aiguillettes et d'arabesques, d'un cuir plus fonc.
L'lgance suprme est de n'attacher que les premiers boutons en haut et
en bas, de faon  laisser voir le mollet. De larges ceintures de soie
jaune ou rouge, une veste de drap brun releve d'agrments, un manteau
bleu ou marron, un chapeau pointu  larges bords, enjoliv de velours et
de houppes de soie, compltent l'ajustement, qui ressemble assez 
l'ancien costume des brigands italiens. D'autres portaient ce qu'on
appelle un _vestido de cazador_ (habit de chasseur), tout en peau de
daim, de couleur fauve, et en velours vert.

Quelques femmes du peuple avaient des capes rouges qui piquaient de
vives tincelles et de paillettes carlates le fond plus sombre de la
foule. L'accoutrement bizarre, le teint hl, les yeux tincelants,
l'nergie des physionomies, l'attitude impassible et calme de ces
_majos_, plus nombreux que partout ailleurs, donnent  la population de
Jan un aspect plus africain qu'europen; illusion  laquelle ajoutent
beaucoup l'ardeur du climat, la blancheur blouissante des maisons,
toutes passes au lait de chaux, suivant l'usage arabe, le ton fauve des
terrains et l'azur inaltrable du ciel. Il y a en Espagne un dicton sur
Jan: Laide ville, mauvaises gens, qui ne sera trouv vrai par aucun
peintre. Du reste, l-bas comme ici, pour la plupart des gens, une belle
ville est une ville tire au cordeau et garnie d'une quantit suffisante
de rverbres et de bourgeois.

Au sortir de Jan, l'on entre dans une valle qui se prolonge jusqu' la
Vega de Grenade. Les commencements en sont arides; des montagnes
dcharnes, boules de scheresse, vous brlent, comme des miroirs
ardents, de leur rverbration blanchtre; nulle trace de vgtation que
quelques ples touffes de fenouil. Mais bientt la valle se resserre et
se creuse, les cours d'eau commencent  ruisseler, la vgtation renat,
l'ombre et la fracheur reparaissent, le _Rio_ de Jan occupe le fond de
la valle, o il court avec rapidit entre les pierres et les roches qui
le contrarient et lui barrent le passage  chaque instant. Le chemin le
ctoie et le suit dans ses sinuosits, car, dans les pays de montagnes,
les torrents sont encore les ingnieurs les plus habiles pour tracer des
routes, et ce qu'on peut faire de mieux, c'est de s'en rapporter  leurs
indications.

Une maison de paysan o nous nous arrtmes pour boire tait entoure de
deux ou trois rigoles d'eau courante qui allaient plus loin se
distribuer dans un massif de myrtes, de pistachiers, de grenadiers et
d'arbres de toute espce, d'une force de vgtation extraordinaire. Il y
avait si longtemps que nous n'avions vu du vritable vert, que ce jardin
inculte et sauvage aux trois quarts nous parut un petit paradis
terrestre.

La jeune fille qui nous donna  boire dans un de ces charmants pots
d'argile poreuse qui font l'eau si frache, tait fort jolie avec ses
yeux allongs jusqu'aux tempes, son teint fauve et sa bouche africaine
panouie et vermeille comme un bel oeillet, sa jupe  falbalas, et ses
souliers de velours dont elle paraissait toute fire et tout occupe. Ce
type, qui se retrouve frquemment  Grenade, est videmment moresque.

 un certain endroit la valle s'trangle, et les rochers se rapprochent
au point de ne laisser que tout juste la place du Rio. Autrefois les
voitures taient forces d'entrer et de marcher dans le lit mme du
torrent, ce qui ne laissait pas d'avoir son danger  cause des trous,
des pierres et de l'lvation de l'eau, qui, en hiver, doit s'enfler
considrablement. Pour obvier  cet inconvnient, l'on a perc de part
en part un des rochers et pratiqu un tunnel assez long, dans le genre
des viaducs des chemins de fer. Cet ouvrage, assez considrable, ne date
que de quelques annes.

 partir de l, la valle s'vase, et le chemin n'est plus obstru. Il
existe ici, dans mes souvenirs, une lacune de quelques lieues. Abattu
par la chaleur, que le temps, tourn  l'orage, rendait vritablement
suffocante, je finis par m'endormir. Quand je m'veillai, la nuit, qui
vient si subitement dans les climats mridionaux, tait tombe tout 
fait, un vent affreux soulevait des tourbillons de poussire enflamme;
ce vent-l devait tre bien proche parent du siroco d'Afrique, et je ne
sais pas comment nous n'avons pas t asphyxis. Les formes des objets
disparaissaient dans ce brouillard poudreux; le ciel, ordinairement si
splendide dans les nuits d't, semblait une vote de four; il tait
impossible de voir  deux pas devant soi. Nous fmes notre entre 
Grenade vers deux heures du matin, et nous descendmes  la _fonda del
Comercio_, soi-disant htel tenu  la franaise, o il n'y avait pas de
draps au lit, et o nous couchmes tout habills sur la table; mais ces
petites tribulations nous affectaient peu, nous tions  Grenade, et
dans quelques heures nous allions voir l'Alhambra et le Gnralife.

Notre premier soin fut de nous faire indiquer, par notre domestique de
place, une _casa de pupilos_, c'est--dire une maison particulire o
l'on prend des pensionnaires, car, devant faire  Grenade un assez long
sjour, l'hospitalit mdiocre de la _fonda del Comercio_ ne pouvait
plus nous convenir. Ce domestique, nomm Louis, tait Franais, de
Farmoutiers en Brie. Il avait dsert du temps de l'invasion des
Franais sous Napolon, et vivait  Grenade depuis plus de vingt ans.
C'tait bien le plus drle de corps qu'on puisse imaginer: sa taille, de
cinq pieds huit pouces, faisait le plus singulier contraste avec sa
petite tte, ride comme une pomme et grosse comme le poing. Priv de
toute communication avec la France, il avait gard son ancien jargon
briard dans toute sa puret native, parlait comme un Jeannot
d'opra-comique, et semblait rciter perptuellement des paroles de M.
tienne. Malgr un si long sjour, sa dure cervelle s'tait refuse  se
meubler d'un nouvel idiome; il savait  peine les phrases tout  fait
indispensables. De l'Espagne, il n'avait que les _alpargatas_ et le
petit chapeau andalou  bords retrousss. Cette concession le chagrinait
fort, et il s'en vengeait en accablant les indignes qu'il rencontrait
de toutes sortes d'injures burlesques, en briard bien entendu, car
matre Louis avait principalement peur des coups, et chrissait sa peau
comme si elle et valu quelque chose.

Il nous conduisit dans une maison fort dcente, _Calle de Parragas_,
prs de la plazuela de San-Antonio,  deux pas de la _Carrera del
Darro_. La matresse de cette pension avait longtemps habit Marseille
et parlait franais, raison dterminante pour nous, dont le vocabulaire
tait encore trs-born.

On nous tablit dans une chambre au rez-de-chausse, blanchie  la
chaux, et garnie pour tout meuble d'une rosace de diffrentes couleurs
au plafond; mais cette chambre avait l'agrment de s'ouvrir sur un
_patio_ entour de colonnes de marbre blanc coiffes de chapiteaux
moresques provenant sans doute de la dmolition de quelque ancien palais
arabe. Un petit bassin  jet d'eau, creus au milieu de la cour, y
entretenait la fracheur; une grande natte de sparterie, formant
_tendido_, tamisait les rayons du jour, et semait  et l d'toiles de
lumire le pav en cailloutis  compartiments.

C'est l que nous prenions nos repas, que nous lisions, que nous
vivions. Nous ne rentrions gure dans la chambre que pour nous habiller
et dormir. Sans le _patio_, disposition architecturale qui rappelle
l'ancien _cavoedium_ romain, les maisons d'Andalousie ne seraient pas
habitables. L'espce de vestibule qui le prcde est habituellement pav
en petits cailloux de couleurs varies, formant des dessins de mosaque
grossire, et reprsentant tantt des pots de fleurs, tantt des
soldats, des croix de Malte, ou tout simplement la date de la
construction.

Du haut de notre demeure, surmonte d'une espce de _mirador_, l'on
apercevait, sur la crte d'une colline nettement dcoupe dans le bleu
du ciel,  travers des bouquets d'arbres, les tours massives de la
forteresse de l'Alhambra revtues par le soleil de teintes rousses d'une
chaleur et d'une intensit extrmes. La silhouette tait complte par
deux grands cyprs juxtaposs, dont les pointes noires s'allongeaient
dans l'azur au-dessus des murailles rouges. Ces cyprs ne se perdent
jamais de vue; soit que l'on gravisse les flancs zbrs de neige du
Mulhacen, soit que l'on erre  travers la _Vega_ ou dans la _Sierra
d'Elvire_, toujours on les retrouve  l'horizon, sombres, immobiles dans
le flot de vapeurs bleutres ou dores dont l'loignement estampe les
toits de la ville.

Grenade est btie sur trois collines, au bout de la plaine de la Vega:
les Tours Vermeilles, ainsi nommes  cause de leur couleur (_Torres
Bermejas_), et que l'on prtend d'origine romaine ou mme phnicienne,
occupent la premire et la moins leve de ces minences; l'Alhambra,
qui est toute une ville, couvre la seconde et la plus haute colline de
ses tours carres, relies entre elles par de hautes murailles et
d'immenses substructions, qui renferment dans leur enceinte des jardins,
des bois, des maisons et des places; l'Albaycin est situ sur le
troisime monticule, spar des autres par un ravin profond encombr de
vgtations, de cactus, de coloquintes, de pistachiers, de grenadiers,
de lauriers-roses et de touffes de fleurs, au fond duquel roule le Darro
avec la rapidit d'un torrent alpestre. Le Darro, qui charrie de l'or,
traverse la ville tantt  ciel dcouvert, tantt sous des ponts si
prolongs qu'ils mritent plutt le nom de votes, et va se runir dans
la Vega,  peu de distance de la promenade, au Genil, qui se contente,
lui, de charrier de l'argent. Cette course du torrent  travers la ville
s'appelle _Carrera del Darro_, et du balcon des maisons qui la bordent
on jouit d'une vue magnifique. Le Darro tourmente beaucoup ses rives et
cause de frquents boulements; aussi, un ancien couplet, chant par les
enfants, fait-il allusion  cette manie d'entraner tout, et on donne
une raison grotesque. Voici la posie en question:

     _Darro tiene prometido_          Le Darro a promis
     _El vasarse con Genil_           De se marier avec le Genil
     _Y le ha de llevar en dote_      Et veut lui apporter en dot
     _Plaza-Nueva y Zacotin._         La Place-Neuve et le Zacatin.

Les jardins appels _carmenes del Darro_, et dont il est fait de si
ravissantes descriptions dans les posies espagnoles et moresques, se
trouvent sur les bords de la _Carrera_, en remontant du ct de la
fontaine de _los Avellanos_.

La ville se trouve ainsi divise en quatre grands quartiers:
l'Antequerula, qui occupe les croupes de la colline, ou plutt de la
montagne couronne par l'Alhambra; l'Alhambra et son appendice le
Gnralife; l'Albaycin, autrefois vaste forteresse, aujourd'hui quartier
en ruine et dpeupl, et Grenade proprement dite, qui s'tend dans la
plaine autour de la cathdrale et de la place de la _Vivarambla_, et qui
forme un quartier spar.

Tel est,  peu prs, l'aspect topographique de Grenade, traverse dans
toute sa largeur par le Darro, ctoye par le Genil qui baigne l'Alameda
(promenade), abrite par la Sierra-Nevada, qu'on entrevoit  chaque bout
de rue, rapproche si fort par la transparence de l'air, qu'il semble
qu'on pourrait la toucher avec la main du haut des balcons et des
_miradores_.

L'aspect gnral de Grenade trompe beaucoup les prvisions que l'on
avait pu se former. Malgr soi, malgr les nombreuses dceptions dj
prouves, l'on ne s'avoue pas que trois ou quatre cents ans et des
flots de bourgeois ont pass sur le thtre de tant d'actions
romantiques et chevaleresques. On se figure une ville moiti moresque,
moiti gothique, o les clochers  jours se mlent aux minarets, o les
pignons alternent avec les toits en terrasse; on s'attend  voir des
maisons sculptes, histories, avec des blasons et, des devises
hroques, des constructions bizarres, aux tages chevauchant l'un sur
l'autre, aux poutres saillantes, aux fentres ornes de tapis de Perse
et de pots bleus et blancs, enfin la ralit d'une dcoration d'opra,
reprsentant quelque merveilleuse perspective du moyen ge.

Les gens que l'on rencontre en costume moderne, coiffs de chapeaux
tromblons, vtus de redingotes  la propritaire, vous produisent
involontairement un effet dsagrable et vous semblent plus ridicules
qu'ils ne le sont; car ils ne peuvent rellement pas se promener, pour
la plus grande gloire de la couleur locale, avec l'_albornoz_ more du
temps de Boabdil ou l'armure de fer du temps de Ferdinand et d'Isabelle
la Catholique. Ils tiennent  honneur, comme presque tous les bourgeois
des villes d'Espagne, de montrer qu'ils ne sont pas pittoresques le
moins du monde et de faire preuve de civilisation au moyen de pantalons
 sous-pieds. Telle est l'ide qui les proccupe: ils ont peur de passer
pour barbares, pour arrirs, et, lorsque l'on vante la beaut sauvage
de leur pays, ils s'excusent humblement de n'avoir pas encore de chemins
de fer et de manquer d'usines  vapeur. L'un de ces honntes citadins,
devant qui j'exaltais les agrments de Grenade, me rpondit: C'est la
ville la mieux claire d'Andalousie. Remarquez quelle quantit de
rverbres; mais quel dommage qu'ils ne soient pas aliments par le
gaz!

Grenade est gaie, riante, anime, quoique bien dchue de son ancienne
splendeur. Les habitants se multiplient et jouent  merveille une
nombreuse population; les voilures y sont plus belles et en plus grande
quantit qu' Madrid. La ptulance andalouse rpand dans les rues un
mouvement et une vie inconnus aux graves promeneurs castillans, qui ne
font pas plus de bruit que leur ombre: ce que nous disons l s'applique
surtout  la Carrera del Darro, au Zacatin,  la Place-Neuve,  la calle
de los Gomeles qui mne  l'Alhambra,  la place du Thtre, aux abords
de la promenade et aux principales rues artrielles. Le reste de la
ville est sillonn en tous sens d'inextricables ruelles de trois 
quatre pieds de large qui ne peuvent admettre de voitures, et rappellent
tout  fait les rues moresques d'Alger. Le seul bruit qu'on y entende,
c'est le sabot d'un ne ou d'un mulet qui arrache une tincelle aux
cailloux luisants du pav ou le fron-fron monotone d'une guitare qui
bourdonne au fond d'une cour intrieure.

Les balcons orns de stores, de pots de fleurs et d'arbustes, les
brindilles de vigne qui se hasardent d'une fentre  l'autre, les
lauriers-roses qui lancent leurs bouquets tincelants par-dessus les
murs des jardins, les jeux bizarres du soleil et de l'ombre qui
rappellent les tableaux de Decamps reprsentant des villages turcs, les
femmes assises sur le pas de la porte, les enfants  demi nus qui jouent
et se culbutent, les nes qui vont et viennent chargs de plumets et de
houppes de laine, donnent  ces ruelles, presque toujours montantes et
quelquefois coupes de quelques marches, une physionomie particulire
qui n'est pas sans charme et dont l'imprvu compense, et au del, ce qui
leur manque comme rgularit.

Victor Hugo, dans sa charmante orientale, dit de Grenade:

     Elle peint ses maisons des plus riches couleurs.

Ce dtail est d'une grande justesse. Les maisons un peu riches sont
peintes extrieurement de la faon la plus bizarre, d'architectures
simules, d'ornements en grisaille et de faux bas-reliefs. Ce sont des
panneaux, des cartouches, des trumeaux, des pots--feu, des volutes, des
mdaillons fleuris de roses pompons, des oves, des chicores, des amours
ventrus soutenant toutes sortes d'ustensiles allgoriques sur des fonds
vert-pomme, cuisse de nymphe, ventre de biche: le genre rococo pouss 
sa dernire expression. L'on a d'abord de la peine  prendre ces
enluminures pour des habitations srieuses, il vous semble que vous
marchez toujours entre des coulisses de thtre. Nous avions dj vu 
Tolde des faades enlumines dans ce genre, mais elles sont bien loin
de celles de Grenade pour la folie des ornements et l'tranget des
couleurs. Pour ma part, je ne hais pas cette mode, qui gaie les yeux,
et fait un heureux contraste avec la teinte crayeuse des murailles
passes au lait de chaux.

Nous avons parl tout  l'heure des bourgeois costums  la franaise,
mais le peuple ne suit heureusement pas les modes de Paris; il a gard
le chapeau pointu  rebords de velours, orn de touffes de soie, ou de
forme tronque, avec un large retroussis en manire de turban; la veste
enjolive de broderies et d'applications de drap de toutes sortes de
couleurs aux coudes, aux parements, au collet, qui rappelle vaguement
les vestes turques; la ceinture rouge ou jaune; le pantalon  revers
retenu par des boutons de filigrane ou de pices  la colonne, soudes 
un crochet, les gutres de cuir ouvertes sur le ct et laissant voir la
jambe; mais tout cela plus clatant, plus fleuri, plus ramag, plus
panoui, plus charg de clinquant et de fanfreluches que dans les autres
provinces. On voit aussi beaucoup de costumes qu'on dsigne sous le nom
de _vestido de cazador_ (habit de chasseur), en cuir de Cordoue et en
velours bleu ou vert, rehauss d'aiguillettes. Le grand genre est de
porter  la main une canne (_vara_) ou bton blanc, bifurqu 
l'extrmit, haut de quatre pieds, sur lequel on s'appuie nonchalamment
lorsque l'on s'arrte pour causer. Tout _majo_ qui se respecte un peu
n'oserait se produire en public sans _vara_. Deux foulards dont les
bouts pendent hors des poches de la veste, une longue navaja passe dans
la ceinture, non par-devant, mais au milieu du dos, sont le comble de
l'lgance pour ces fats populaires.

Ce costume me sduisit tellement que mon premier soin fut de m'en
commander un. L'on me conduisit chez don Juan Zapata, homme d'une grande
rputation pour les costumes nationaux, et qui nourrissait pour les
habits noirs et les redingotes une haine au moins gale  la mienne.
Voyant en moi quelqu'un qui partageait ses antipathies, il donna libre
carrire  ses amertumes, et rpandit dans mon sein ses lgies sur la
dcadence de l'art. Il rappela avec une douleur qui trouvait de l'cho
chez moi l'heureux temps o un tranger vtu  la franaise aurait t
hu dans les rues et cribl de pelures d'oranges, o les _toreadores_
portaient des vestes brodes de fin qui valaient plus de cinq cents
picettes, et les jeunes gens de bonne famille des garnitures et des
aiguillettes d'un prix exorbitant. Hlas! monsieur, il n'y a plus que
les Anglais qui achtent des habits espagnols, me dit-il en achevant de
me prendre mesure.

Ce seor Zapata tait pour ses habits un peu comme Cardillac pour ses
bijoux. Cela le chagrinait beaucoup de les livrer  ses pratiques. Quand
il vint m'essayer mon costume, il fut tellement bloui par l'clat du
pot  fleurs qu'il avait brod au milieu du dos sur le fond brun du
drap, qu'il entra dans une joie folle et se mit  faire toutes sortes
d'extravagances. Puis tout  coup, l'ide de laisser ce chef-d'oeuvre
entre mes mains vint traverser son hilarit et l'assombrit soudainement.
Sous je ne sais quel prtexte de correction  faire, il enveloppa la
veste dans son foulard, la remit  son apprenti, car un tailleur
espagnol se croirait dshonor s'il portait lui-mme son paquet, et se
sauva comme si tous les diables l'emportaient, en me lanant un regard
ironique et farouche. Le lendemain, il revint tout seul, et, tirant
d'une bourse de cuir l'argent que je lui avais donn, il me dit que cela
lui faisait trop de peine de se sparer de sa veste, et qu'il aimait
mieux me rendre mes duros. Ce ne fut que sur l'observation que je lui
fis que ce costume donnerait une haute ide de son talent et le mettrait
en rputation  Paris, qu'il consentit  s'en dessaisir.

Les femmes ont eu le bon got de ne pas quitter la mantille, la plus
dlicieuse coiffure qui puisse encadrer un visage d'Espagnole; elles
vont par les rues et  la promenade en cheveux, un oeillet rouge  chaque
tempe, groupes dans leurs dentelles noires, et filent le long des murs
en mangeant de l'ventail avec une grce, une prestesse incomparables.
Un chapeau de femme est une raret  Grenade. Les lgantes ont bien
dans leur arrire-carton quelque machine jonquille ou ponceau qu'elles
rservent pour les occasions suprmes; mais ces occasions, grce  Dieu,
sont fort rares, et les horribles chapeaux ne voient le jour qu' la
fte de la reine ou aux sances solennelles du lyce. Puissent nos modes
ne jamais faire invasion dans la ville des califes, et la terrible
menace renferme dans ces deux mots peints en noir  l'entre d'un
carrefour: _Modista francesa_, ne jamais se raliser! Les esprits dits
srieux nous trouveront sans doute bien futile et se moqueront de nos
dolances pittoresques, mais nous sommes de ceux qui croient que les
bottes vernies et les paletots en caoutchouc contribuent trs-peu  la
civilisation, et qui estiment la civilisation elle-mme quelque chose de
peu dsirable. C'est un spectacle douloureux pour le pote, l'artiste et
le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparatre du monde,
les lignes se troubler, les teintes se confondre et l'uniformit la plus
dsesprante envahir l'univers sous je ne sais quel prtexte de progrs.
Quand tout sera pareil, les voyages deviendront compltement inutiles,
et c'est prcisment alors, heureuse concidence, que les chemins de fer
seront en pleine activit.  quoi bon aller voir bien loin,  raison de
dix lieues  l'heure, des rues de la Paix claires au gaz et garnies de
bourgeois comfortables? Nous croyons que tels n'ont pas t les desseins
de Dieu, qui a model chaque pays d'une faon diffrente, lui a donn
des vgtaux particuliers, et l'a peupl de races spciales
dissemblables de conformation, de teint et de langage. C'est mal
comprendre le sens de la cration que de vouloir imposer la mme livre
aux hommes de tous les climats, et c'est une des mille erreurs de la
civilisation europenne; avec un habit  queue de morue l'on est
beaucoup plus laid, mais tout aussi barbare. Les pauvres Turcs du sultan
Mahmoud font effectivement une belle figure depuis la rforme de
l'ancien costume asiatique, et les lumires ont fait chez eux des
progrs infinis!

Pour aller  la promenade, l'on suit la Carrera del Darro, l'on traverse
la place du Thtre, o se dresse une colonne funbre leve  la
mmoire de Joaquin Maquez par Julian Romea, Matilde Diez et autres
artistes dramatiques, et sur laquelle donne la faade de l'Arsenal,
btiment rococo, barbouill en jaune et garni de statues de grenadiers
peints en gris de souris.

L'Alameda de Grenade est assurment l'un des endroits les plus agrables
du monde: elle se nomme le _Salon_; singulier nom pour une promenade:
figurez-vous une longue alle de plusieurs rangs d'arbres d'une verdure
unique en Espagne, termine  chaque bout par une fontaine monumentale,
dont les vasques portent sur les paules des dieux aquatiques d'une
difformit curieuse et d'une barbarie rjouissante. Ces fontaines,
contre l'ordinaire de ces sortes de constructions, versent l'eau 
larges nappes qui s'vaporent en pluie fine et en brouillard humide, et
rpandent une fracheur dlicieuse. Dans les alles latrales courent,
encaisss par des lits de cailloux de couleur, des ruisseaux d'une
transparence cristalline. Un grand parterre, orn de jets d'eau, rempli
d'arbustes et de fleurs, myrtes, rosiers, jasmins, toute la corbeille de
la Flore grenadine, occupe l'espace entre le Salon et le Genil, et
s'tend jusqu'au pont lev par le gnral Sbastiani du temps de
l'invasion des Franais. Le Genil arrive de la Sierra-Nevada dans son
lit de marbre  travers des bois de lauriers d'une beaut incomparable.
Le verre, le cristal, sont des comparaisons trop opaques, trop paisses,
pour donner une ide de la puret de cette eau qui tait encore la
veille tendue en nappes d'argent sur les paules blanches de la
Sierra-Nevada. C'est un torrent de diamants en fusion.

Le soir, au Salon, entre sept ou huit heures, se runissent les
petites-matresses et les lgants grenadins: les voitures suivent la
chausse, vides la plupart du temps, car les Espagnols aiment beaucoup
la marche, et, malgr leur fiert, daignent se promener eux-mmes. Rien
n'est plus charmant que de voir aller et venir par petits groupes les
jeunes femmes et les jeunes filles en mantille, nu-bras, des fleurs
naturelles dans les cheveux, des souliers de satin aux pieds, l'ventail
 la main, suivies  quelque distance par leurs amis et leurs attentifs,
car en Espagne l'on n'est pas dans l'usage de donner le bras aux femmes,
comme nous l'avons dj fait remarquer en parlant du Prado de Madrid.
Cette habitude de marcher seules leur donne une franchise, une lgance
et une libert d'allures que n'ont pas nos femmes, toujours suspendues 
quelque bras. Comme disent les peintres, elles portent parfaitement.
Cette sparation perptuelle de l'homme et de la femme, du moins en
public, sent dj l'Orient.

Un spectacle dont les peuples du Nord ne peuvent se faire une ide,
c'est l'Alameda de Grenade au coucher du soleil: la Sierra-Nevada, dont
la dentelure enveloppe la ville de ce ct, prend des nuances
inimaginables. Tous les escarpements, toutes les cimes frappes par la
lumire, deviennent ross, mais d'un rose blouissant, idal, fabuleux,
glac d'argent, travers d'iris et de reflets d'opale, qui ferait
paratre boueuses les teintes les plus fraches de la palette; des tons
de nacre de perle, des transparences de rubis, des veines d'agate et
d'aventurine  dfier toute la joaillerie ferique des _Mille et une
Nuits_. Les vallons, les crevasses, les anfractuosits, tous les
endroits que n'atteignent pas les rayons du couchant, sont d'un bleu qui
peut lutter avec l'azur du ciel et de la mer, du lapis-lazuli et du
saphir; ce contraste de ton entre la lumire et l'ombre est d'un effet
prodigieux: la montagne semble avoir revtu une immense robe de soie
changeante, paillete et ctele d'argent; peu  peu les couleurs
splendides s'effacent et se fondent en demi-teintes violettes, l'ombre
envahit les croupes infrieures, la lumire se retire vers les hautes
cimes, et toute la plaine est depuis longtemps dans l'obscurit que le
diadme d'argent de la Sierra tincelle encore dans la srnit du ciel
sous le baiser d'adieu du soleil.

Les promeneurs font encore quelques tours et se dispersent, les uns pour
aller prendre des sorbets ou de l'agraz au caf de don Pedro Hurtado, le
meilleur glacier de Grenade; les autres pour se rendre  la _tertulia_,
chez leurs amis et leurs connaissances.

Cette heure est la plus gaie et la plus vivante de Grenade. Les
boutiques des aguadores et des glaciers en plein vent sont claires par
une multitude de lampes et de lanternes; les rverbres et les fanaux
allums devant les images des madones luttent d'clat et de nombre avec
les toiles, ce qui n'est pas peu dire; et, s'il fait clair de lune,
l'on peut lire parfaitement les ditions les plus microscopiques. Le
jour est bleu au lieu d'tre jaune, voil tout.

Grce  la dame qui m'avait empch de mourir de faim dans la diligence,
et qui nous prsenta chez plusieurs de ses amis, nous fmes bientt
trs-rpandus dans Grenade, et nous y menmes une vie charmante. Il est
impossible de recevoir un accueil plus cordial, plus franc et plus
aimable, au bout de cinq ou six jours, nous tions tout  fait intimes,
et, suivant l'usage espagnol, l'on nous dsignait par nos noms de
baptme: j'tais  Grenade don Teofilo, mon camarade s'intitulait don
Eugenio, et nous avions la libert d'appeler parleur petit nom, Carmen,
Teresa, Gala, etc., les femmes et les filles des maisons o nous tions
reus. Cette familiarit s'accorde trs-bien avec les manires les plus
polies et les attentions les plus respectueuses.

Nous allions donc  la _tertulia_ tous les soirs, soit dans une maison,
soit dans l'autre, depuis huit heures jusqu' minuit. La _tertulia_ se
tient dans le patio entour de colonnes d'albtre, orn d'un jet d'eau
dont le bassin est entour de pots de fleurs et de caisses d'arbustes,
sur les feuilles desquels les gouttes retombent en grsillant. Six ou
huit quinquets sont accrochs le long des murs; des canaps et des
chaises de paille ou de jonc meublent les galeries, des guitares
tranent  et l; le piano occupe un angle, dans l'autre sont dresses
des tables de jeu.

Chacun va saluer, en entrant, la matresse et le matre de la maison,
qui ne manquent pas, aprs les civilits ordinaires, de vous offrir une
tasse de chocolat, qu'il est de bon got de refuser, et une cigarette
que l'on accepte quelquefois. Ces devoirs accomplis, vous allez dans un
coin du _patio_ vous joindre au groupe qui a le plus d'attrait pour
vous. Les parents et les personnes ges jouent aux _trecillo_; les
jeunes gens causent avec les demoiselles, rcitent les octaves et les
dizains faits dans la journe, sont gronds et mis en pnitence pour les
crimes qu'ils ont pu commettre la veille, comme d'avoir dans trop
souvent avec une jolie cousine, ou lanc une oeillade trop vive vers un
balcon dfendu, et autres menues peccadilles. S'ils ont t bien sages,
 la place de la rose qu'ils ont apporte, on leur donne l'oeillet plac
au corsage ou dans les cheveux, et l'on rpond par un tour de prunelle
et une lgre pression de doigts  leur serrement de main lorsqu'on
monte au balcon pour entendre passer la musique de la retraite. L'amour
semble tre la seule occupation  Grenade. L'on n'a pas parl plus de
deux ou trois fois  une jeune fille, que toute la ville vous dclare
_novio_ et _novia_, c'est--dire fiancs, et vous fait sur votre
prtendue passion une foule de railleries innocentes, mais qui ne
laissent pas que de vous inquiter en vous faisant passer devant les
yeux des visions conjugales. Cette galanterie est plutt apparente que
relle; malgr les oeillades langoureuses, les regards brlants, les
conversations tendres ou passionnes, les diminutifs mignards et le
_querido_ (chri) dont on fait prcder votre nom, il ne faut pas
prendre pour cela des ides trop avantageuses. Un Franais  qui une
femme du monde dirait le quart de ce que dit sans consquence une jeune
fille grenadine  l'un de ses nombreux novios, croirait que l'heure du
berger va sonner pour lui le soir mme, en quoi il se tromperait; s'il
s'mancipait un peu trop, il serait bien vite rappel  l'ordre et somm
de formuler ses intentions matrimoniales par devers les grands parents.
Cette honnte libert de langage, si loigne des moeurs guindes et
factices des nations du Nord, vaut mieux que notre hypocrisie de paroles
qui cache au fond une grande grossiret d'action.  Grenade, rendre des
soins  une femme marie semble tout  fait extraordinaire, et rien ne
parat plus simple que de faire la cour  une jeune fille. En France,
c'est le contraire: jamais personne n'adresse un mot aux demoiselles;
c'est ce qui rend les mariages si souvent malheureux. En Espagne, un
novio voit sa novia deux ou trois fois par jour, parle avec elle sans
tmoins auriculaires, l'accompagne  la promenade, vient causer la nuit
avec elle  travers les grilles du balcon ou de la fentre du
rez-de-chausse. Il a eu tout le temps de la connatre, d'tudier son
caractre, et n'achte pas, comme on dit, chat en poche.

Lorsque la conversation languit, l'un des galants dcroche une guitare
et se met  chanter, en grattant les cordes de ses ongles, en marquant
le rhythme avec la paume de sa main sur le ventre de l'instrument,
quelque joyeuse chanson andalouse ou quelques couplets bouffons
entremls de _ay!_ et de _ola!_ moduls bizarrement et d'un effet
singulier. Une dame se met au piano, joue un morceau de Bellini, qui
parat tre le maestro favori des Espagnols, ou chante une romance de
Breton de Los Herreros, le grand parolier de Madrid. La soire se
termine par un petit bal improvis, o l'on ne danse, hlas! ni jota, ni
fandango, ni bolro, ces danses tant abandonnes aux paysans, aux
servantes et aux bohmiens, mais bien la contredanse et le rigodon, et
quelquefois la valse. Cependant,  notre requte, un soir, deux
demoiselles de la maison voulurent bien excuter le bolro; mais
auparavant elles firent fermer les fentres et la porte du _patio_, qui
ordinairement restent toujours ouvertes, tant elles avaient peur d'tre
accuses de mauvais got et de couleur locale. Les Espagnols se fchent
en gnral quand on leur parle de cachucha, de castagnettes, de majos,
de manolas, de moines, de contrebandiers et de combats de taureaux,
quoique au fond ils aient un grand penchant pour toutes ces choses
vraiment nationales et si caractristiques. Ils vous demandent d'un air
visiblement contrari si vous pensez qu'ils ne sont pas aussi avancs
que vous en civilisation, tant cette dplorable manie d'imitation
anglaise ou franaise a pntr partout. L'Espagne en est aujourd'hui au
Voltaire-Touquet et au _Constitutionnel_ de 1825, c'est--dire hostile 
toute couleur et  toute posie. Il est toujours bien entendu que nous
parlons de la classe prtendue claire qui habite les villes.

Les contredanses termines, l'on prend cong des matres de la maison en
disant  la femme: _A los pies de usted_; au mari: _Beso a usted la
mano_,  quoi l'on vous rpond: _Buenas noches et beso a usted la suya_,
et sur le pas de la porte, pour dernier adieu, un: _Hasta maana_
(jusqu' demain) qui vous engage  revenir. Tout en tant familiers, les
gens du peuple eux-mmes, les paysans et les gredins sans aveu sont
entre eux d'une urbanit exquise bien diffrente de la grossiret de
notre canaille; il est vrai qu'un coup de couteau pourrait suivre un mot
blessant, ce qui donne beaucoup de circonspection aux interlocuteurs. Il
est  remarquer que la politesse franaise, autrefois proverbiale, a
disparu depuis que l'on a cess de porter l'pe. Les lois contre le
duel achveront de nous rendre le peuple le plus grossier de l'univers.

En rentrant chez soi, l'on rencontre sous les fentres et les balcons
les jeunes galants embosss dans leur cape et occups  _pelar la paba_
(plumer la dinde), c'est--dire faire la conversation avec leurs
_novias_  travers les grilles. Ces entretiens nocturnes durent souvent
jusqu' deux ou trois heures du matin, ce qui n'a rien d'tonnant,
puisque les Espagnols passent une partie de la journe  dormir. Il
arrive aussi de tomber dans une srnade compose de trois ou quatre
musiciens, mais le plus ordinairement de l'amoureux tout seul, qui
chante des couplets en s'accompagnant de la guitare, le sombrero enfonc
sur les yeux et le pied pos sur une pierre ou sur une borne. Autrefois,
deux srnades dans la mme rue ne se seraient pas supportes; le
premier occupant prtendait rester seul et dfendait  toute autre
guitare que la sienne de bourdonner dans le silence de la nuit. Les
prtentions se soutenaient  la pointe de l'pe ou du couteau,  moins
cependant qu'une ronde ne vnt  passer. Alors les deux rivaux se
runissaient pour charger la patrouille, sauf  vider ensuite leur
querelle particulire. Les susceptibilits de la srnade se sont,
beaucoup adoucies, et chacun peut _rascar el jamon_ (gratter le jambon)
sous la muraille de sa belle en tranquillit d'esprit.

Si la nuit est sombre, il faut prendre garde de mettre le pied sur le
ventre de quelque honorable hidalgo roul dans sa mante, qui lui sert de
vtement, de lit et de maison. Dans les nuits d't, les marches de
granit du thtre sont couvertes d'un tas de drles qui n'ont pas
d'autre asile. Chacun a son degr qui est comme son appartement, o l'on
est toujours sr de le retrouver. Ils dorment l sous le dme bleu du
ciel avec les toiles pour veilleuses,  l'abri des punaises et dfiant
les piqres des moustiques par la coriacit de leur peau tanne, bronze
aux feux du soleil d'Andalousie, et aussi noire,  coup sr, que celle
des multres les plus foncs.

Voici, sans beaucoup de variantes, la vie que nous menions: le matin
tait consacr  des courses  travers la ville,  quelque promenade 
l'Alhambra ou au Gnralife, et ensuite  la visite oblige aux dames
chez qui nous avions pass la soire. Lorsque nous ne venions que deux
fois par jour, l'on nous appelait ingrats, et l'on nous recevait avec
tant de bienveillance, que nous nous trouvions en effet des tres
sauvages, farouches, et d'une ngligence extrme.

Nous avions pour l'Alhambra une telle passion que, non contents d'y
aller tous les jours, nous voulmes y demeurer tout  fait, non pas dans
les maisons avoisinantes, qu'on loue fort cher aux Anglais, mais dans le
palais mme, et, grce  la protection de nos amis de Grenade, sans nous
donner une permission formelle, on promit de ne pas nous apercevoir.
Nous y restmes quatre jours et quatre nuits qui sont les instants les
plus dlicieux, de ma vie sans aucun doute.

Pour aller  l'Alhambra, nous passerons, s'il vous plat, par la place
de la Vivarambla, o le vaillant More Gazul courait autrefois le
taureau, et dont les maisons, avec leurs balcons et leurs miradores de
menuiserie, ont une vague apparence de cages  poulet. Le march aux
poissons occupe un angle de la place dont le milieu forme un terre-plein
entour de bancs de pierre, peupl de changeurs de monnaie, de marchands
d'alcarrazas, de pots de terre, de pastques, de merceries, de romances,
de couteaux, de chapelets et autres menues industries en plein vent. Le
Zacatin, qui a conserv son nom moresque, relie la Vivarambla  la
Plaza-Nueva. Dans cette rue, ctoye de ruelles latrales, couverte de
_tendidos_ de toile  voile, s'agite et bourdonne tout le commerce de
Grenade: les chapeliers, les tailleurs, les cordonniers, les
passementiers et les marchands d'toffes occupent presque toutes les
boutiques auxquelles sont encore inconnus les raffinements du luxe
moderne, et qui rappellent les anciens piliers des halles de Paris. La
foule se presse  toute heure dans le Zacatin. Tantt c'est un groupe
d'tudiants de Salamanque en tourne, qui jouent de la guitare, du
tambour de basque, des castagnettes et du triangle, en chantant des
couplets pleins de verve et de bouffonnerie; tantt une horde de
bohmiennes avec leur robe bleue  falbalas, seme d'toiles, leur long
chle jaune, leurs cheveux en dsordre, leur cou entour de gros
colliers d'ambre ou de corail, ou bien une file d'nes chargs de jarres
normes et pousss par un paysan de la Vega, brl comme un Africain.

Le Zacatin dbouche sur la Place-Neuve, dont un pan est occup par le
superbe palais de la Chancellerie, remarquable par ses colonnes d'ordre
rustique et la richesse svre de son architecture. La place traverse,
l'on commence  gravir la rue de los Gomeres, au bout de laquelle on se
trouve sur la limite de la juridiction de l'Alhambra, face  face avec
la porte des Grenades, nomme Bib-Leuxar par les Mores, ayant  sa
droite les Tours Vermeilles, bties,  ce que prtendent les rudits,
sur des substructions phniciennes, et habites aujourd'hui par des
vanniers et des potiers de terre.

Avant d'aller plus loin, nous devons prvenir nos lecteurs, qui
pourraient trouver nos descriptions, quoique d'une scrupuleuse
exactitude, au-dessous de l'ide qu'ils s'en sont forme, que
l'Alhambra, ce palais-forteresse des anciens rois mores, n'a pas le
moins du monde l'aspect que lui prte l'imagination. On s'attend  des
superpositions de terrasses,  des minarets brods  jour,  des
perspectives de colonnades infinies. Il n'y a rien de tout cela dans la
ralit; au dehors, l'on ne voit que de grosses tours massives couleur
de brique ou de pain grill, bties  diffrentes poques par les
princes arabes; au dedans, qu'une suite de salles et de galeries
dcores avec une dlicatesse extrme, mais sans rien de grandiose. Ces
rserves prises, continuons notre route.

Quand on a pass la porte des Grenades, l'on se trouve dans l'enceinte
de la forteresse et sous la juridiction d'un gouverneur particulier.
Deux routes sont traces dans un bois de haute futaie. Prenons le chemin
de gauche, qui conduit  la fontaine de Charles-Quint; c'est le plus
escarp, mais le plus court et le plus pittoresque. Des ruisseaux
roulent avec rapidit dans des rigoles de cailloutis et rpandent la
fracheur au pied des arbres, qui appartiennent presque tous aux espces
du Nord, et dont la verdure a une vivacit bien dlicieuse  deux pas de
l'Afrique. Le bruit de l'eau qui gazouille se mle au bourdonnement
enrou de cent mille cigales ou grillons dont la musique ne se tait
jamais et vous rappelle forcment, malgr la fracheur du lieu, aux
ides mridionales et torrides. L'eau jaillit de toutes parts, sous le
tronc des arbres,  travers les fentes des vieux murs. Plus il fait
chaud, plus les sources sont abondantes, car c'est la neige qui les
alimente. Ce mlange d'eau, de neige et de feu fait de Grenade un climat
sans pareil au monde, un vritable paradis terrestre, et, sans que nous
soyons More, l'on peut, lorsque nous avons l'air absorb dans une
mlancolie profonde, nous appliquer le dicton arabe: _Il pense 
Grenade_.

Au bout du chemin, qui ne cesse de monter, on rencontre une grande
fontaine monumentale qui forme paulement, ddie  l'empereur
Charles-Quint, avec force devises, blasons, victoires, aigles
impriales, mdaillons mythologiques, dans le got romain allemand,
d'une richesse lourde et puissante. Deux cussons aux armes de la maison
de Mondejar indiquent que don Luis de Mendoza, marquis de ce titre, a
lev ce monument en l'honneur du Csar  barbe rousse. Cette fontaine,
solidement maonne, soutient, les terres de la rampe qui conduit  la
porte du Jugement, par laquelle on entre dans l'Alhambra proprement dit.

La porte du Jugement a t btie par le roi Yusef Abul Hagiag, vers l'an
1348 de Jsus-Christ: ce nom lui vient de l'habitude o sont les
musulmans de rendre la justice sur le seuil de leurs palais; ce qui a
l'avantage d'tre fort majestueux et de ne laisser pntrer personne
dans les cours intrieures; car la maxime de M. Royer-Collard: La vie
prive doit tre mure, avait t invente depuis bien des sicles par
l'Orient, cette terre du soleil, d'o vient toute lumire et toute
sagesse.

Le nom de tour serait plus justement appliqu que celui de porte  la
construction du roi more Yusef Abul Hagiag, car c'est rellement une
grosse tour carre, assez haute, et perce d'un grand arc vid en forme
de coeur,  qui les hiroglyphes de la clef et de la main gravs en creux
sur deux pierres spares donnent un air rbarbatif et cabalistique. La
clef est un symbole en grande vnration chez les Arabes,  cause d'un
verset du Coran qui commence par ces mots: _Il a ouvert_, et de
plusieurs autres significations hermtiques; la main est destine 
conjurer le mauvais oeil, la _jettatura_, comme les petites mains de
corail que l'on porte  Naples en pingle ou en breloque pour se
garantir des regards obliques. Il y avait une ancienne prdiction qui
disait que Grenade ne serait prise que lorsque la main aurait saisi la
clef; il faut avouer,  la honte du prophte, que les deux hiroglyphes
sont toujours  la mme place, et que Boabdil, _el rey chico_, comme on
l'appelait  cause de sa petite taille, a pouss hors de Grenade
conquise ce gmissement historique, _suspiro del Moro_, qui a baptis un
rocher de la Sierra d'Elvire.

Cette tour crnele, massive, glace d'orange et de rouge sur un fond de
ciel cru, ayant par-derrire elle un abme de vgtation, la ville en
prcipice, et plus loin de longues bandes de montagnes veines de mille
nuances comme des porphyres africains, forme au palais arabe une entre
vraiment majestueuse et splendide. Sous la porte est install un corps
de garde, et de pauvres soldats dguenills font la sieste au mme
endroit o les califes, assis sur des divans de brocart d'or, leurs yeux
noirs immobiles dans leur face de marbre, les doigts noys dans les
flots de leur barbe soyeuse, coutaient d'un air rveur et solennel les
rclamations des croyants. Un autel, surmont d'une image de la Vierge,
est appliqu  la muraille, comme pour sanctifier ds le premier pas cet
ancien sjour des adorateurs de Mahomet.

La porte franchie, l'on dbauche sur une vaste place nomme _de las
Algives_, au milieu de laquelle se trouve un puits dont la margelle est
entoure d'une espce de hangar de charpente recouvert de sparterie sous
lequel on va boire, pour un _cuarto_, de grands verres d'une eau claire
comme le diamant, froide comme la glace, et d'un got exquis. Les tours
Quebrada, de l'Homenage, de l'Armeria, celle de la Vela, dont la cloche
annonce les heures de la distribution des eaux, des parapets de pierre
o l'on peut s'accouder pour admirer le merveilleux spectacle qui se
droule devant vous, entourent la place d'un ct; l'autre est rempli
par le palais de Charles-Quint, grand monument de la renaissance qu'on
admirerait partout ailleurs, mais que l'on maudit ici lorsqu'on songe
qu'il couvre une gale tendue de l'Alhambra renverse exprs pour
emboter sa lourde masse. Cet alcazar a pourtant t dessin par Alonzo
Berruguete; les trophes, les bas-reliefs, les mdaillons de sa faade
sont fouills par un ciseau fier, hardi, patient; la cour circulaire 
colonnes de marbre, o devaient se donner les combats de taureaux, est
assurment un magnifique morceau d'architecture, mais _non erat hic
locus_.

L'on pntre dans l'Alhambra par un corridor situ dans l'angle du
palais de Charles-Quint, et l'on arrive, aprs quelques dtours,  une
grande cour dsigne indiffremment sous le nom de _Patio de los
Arrayanes_ (cour des Myrtes), de l'_Alberca_ (du Rservoir), ou du
_Mezouar_, mot arabe qui signifie bain des femmes.

En dbouchant de ces couloirs obscurs dans cette large enceinte inonde
de lumire, l'on prouve un effet analogue  celui du Diorama. Il vous
semble que le coup de baguette d'un enchanteur vous a transport en
plein Orient,  quatre ou cinq sicles en arrire. Le temps, qui change
tout dans sa marche, n'a modifi en rien l'aspect de ces lieux, o
l'apparition de la sultane Chane des Coeurs et du More Tarf, dans son
manteau blanc, ne causerait pas la moindre surprise.

Au milieu de la cour est creus un grand rservoir de trois ou quatre
pieds de profondeur, en forme de paralllogramme, bord de deux
plates-bandes de myrtes et d'arbustes, termin  chaque bout par une
espce de galerie  colonnes fluettes supportant des arcs moresques
d'une grande dlicatesse. Des bassins  jet d'eau, dont le trop-plein se
dgorge dans le rservoir par une rigole de marbre, sont placs sous
chaque galerie et compltent la symtrie de la dcoration.  gauche se
trouvent les archives et la pice o, parmi des dbris de toutes sortes,
est relgu, il faut le dire  la honte des Grenadins, le magnifique
vase de l'Alhambra, haut de prs de quatre pieds, tout couvert
d'ornements et d'inscriptions, monument d'une raret inestimable, qui
ferait  lui seul la gloire d'un muse, et que l'incurie espagnole
laisse se dgrader dans un recoin ignoble. Une des ailes qui forme les
anses a t casse rcemment. De ce ct sont aussi les passages qui
conduisent  l'ancienne mosque, convertie en glise, lors de la
conqute sous l'invocation de sainte Marie de l'Alhambra.  droite sont
les logements des gens de service, o la tte de quelque brune servante
andalouse, encadre par une troite fentre moresque, produit un effet
oriental assez satisfaisant. Dans le fond, au-dessus du vilain toit de
tuiles rondes, qui a remplac les poutres de cdre et les tuiles dores
de la toiture arabe, s'lve majestueusement la tour de Comares, dont
les crneaux dcoupent leurs dentelures vermeilles dans l'admirable
limpidit du ciel. Cette tour renferme la salle des Ambassadeurs, et
communique avec le _Patio de Los Arrayanes_ par une espce d'antichambre
nomme la _Barca_,  cause de sa forme.

L'antichambre de la salle des Ambassadeurs est digne de sa destination:
la hardiesse de ses arcades, la varit, l'enlacement de ses arabesques,
les mosaques de ses murailles, le travail de sa vote de stuc, fouille
comme un plafond de grotte  stalactites, peinte d'azur, de vert et de
rouge, dont les traces sont encore visibles, forment un ensemble d'une
originalit et d'une bizarrerie charmantes.

De chaque ct de la porte qui mne  la salle des Ambassadeurs, dans le
jambage mme de l'arcade, au-dessus du revtement de carreaux vernisss
dont les triangles de couleurs tranchantes garnissent le bas des murs,
sont creuses en forme de petites chapelles deux niches, de marbre blanc
sculptes avec une extrme dlicatesse. C'est l que les anciens Mores
dposaient leurs babouches avant d'entrer, en signe de dfrence,  peu
prs comme nous tons nos chapeaux dans les endroits respectables.

La salle des Ambassadeurs, une des plus grandes de l'Alhambra, remplit
tout l'intrieur de la tour de Comares. Le plafond, de bois de cdre,
offre les combinaisons mathmatiques si familires aux architectes
arabes: tous les morceaux sont ajouts de faon  ce que leurs angles
sortants ou rentrants forment une varit infinie de dessins; les
murailles disparaissent sous un rseau d'ornements si serrs, si
inextricablement enlacs, qu'on ne saurait mieux les comparer qu'
plusieurs guipures poses les unes sur les autres. L'architecture
gothique, avec ses dentelles de pierre et ses rosaces dcoupes  jours,
n'est rien  ct de cela. Les truelles  poisson, les broderies de
papier frappes  l'emporte-pice dont les confiseurs couvrent leurs
drages, peuvent seules en donner une ide. Un des caractres du style
moresque est d'offrir trs-peu de saillies et trs-peu de profils. Toute
cette ornementation se dveloppe sur des plans unis et ne dpasse gure
quatre  cinq pouces de relief; c'est comme une espce de tapisserie
excute dans la muraille mme. Un lment particulier la distingue:
c'est l'emploi de l'criture comme motif de dcoration; il est vrai que
l'criture arabe avec ses formes contournes et mystrieuses se prte
merveilleusement  cet usage. Les inscriptions, qui sont presque
toujours des _suras_ du Coran ou des loges aux diffrents princes qui
ont bti et dcor les salles, se droulent le long des frises, sur les
jambages des portes, autour de l'arc des fentres, entremles de
fleurs, de rinceaux, de lacs et de toutes les richesses de la
calligraphie arabe. Celles de la salle des Ambassadeurs signifient
_Gloire  Dieu, puissance et richesse aux croyants_, ou contiennent les
louanges d'Abu Nazar, qui, _s'il et t transport tout vif dans le
ciel, et effac l'clat des toiles et des plantes_; assertion
hyperbolique qui nous parat un peu trop orientale. D'autres bandes sont
charges de l'loge d'Abi Abd Allah, autre sultan qui fit travailler 
cette partie du palais. Les fentres sont chamarres de pices de vers
en l'honneur de la limpidit des eaux du rservoir, de la fracheur des
arbustes et du parfum des fleurs qui ornent la cour du Mezouar, qu'on
aperoit, en effet, de la salle des Ambassadeurs  travers la porte et
les colonnettes de la galerie.

Les meurtrires  balcon intrieur perces  une grande hauteur du sol,
le plafond en charpente sans autres dcorations que des zigzags et des
enlacements forms par l'ajustement des pices, donnent  la salle des
Ambassadeurs un aspect plus svre qu'aux autres salles du palais, et
plus en harmonie avec sa destination. De la fentre du fond, l'on jouit
d'une vue merveilleuse sur le ravin du Darro.

Cette description termine, nous devons encore dtruire une illusion:
toutes ces magnificences ne sont ni en marbre ni en albtre, ni mme en
pierre, mais tout bonnement en pltre! Ceci contrarie beaucoup les ides
de luxe ferique que le nom seul de l'Alhambra veille dans les
imaginations les plus positives; mais rien n'est plus vrai: 
l'exception des colonnes ordinairement tournes d'un seul morceau et
dont la hauteur ne dpasse gure six  huit pieds, de quelques dalles
dans le pavage, des vasques des bassins, des petites chapelles  dposer
les babouches, il n'y a pas un seul morceau de marbre employ dans la
construction intrieure de l'Alhambra. Il en est de mme du Gnralife:
nul peuple d'ailleurs n'a pouss plus loin que les Arabes l'art de
mouler, de durcir et de ciseler le pltre, qui acquiert entre leurs
mains la duret du stuc sans en avoir le luisant dsagrable.

La plupart de ces ornements sont donc faits avec des moules, et rpts
sans grand travail toutes les fois que la symtrie l'exige. Rien ne
serait facile comme de reproduire identiquement une salle de l'Alhambra;
il suffirait pour cela de prendre les empreintes de tous les motifs
d'ornement. Deux arcades de la salle du Tribunal, qui s'taient
croules, ont t refaites par des ouvriers de Grenade avec une
perfection qui ne laisse rien  dsirer. Si nous tions un peu
millionnaire, une de nos fantaisies serait de faire un duplicata de la
cour des Lions dans un de nos parcs.

De la salle des Ambassadeurs, l'on va, par un corridor de construction
relativement moderne, au _tocador_, ou toilette de la reine. C'est un
petit pavillon situ sur le haut d'une tour d'o l'on jouit du plus
admirable panorama, et qui servait d'oratoire aux sultanes.  l'entre,
l'on remarque une dalle de marbre blanc perce de petits trous pour
laisser passer la fume des parfums que l'on brlait sous le plancher.
Sur les murs, l'on voit encore des fresques fantasques excutes par
Bartolom de Ragis, Alonzo Ferez et Juan de La Fuente. Sur la frise
s'entrelacent, avec des groupes d'amours, les chiffres d'Isabelle et de
Philippe V. Il est difficile de rver quelque chose de plus coquet et de
plus charmant que ce cabinet aux petites colonnes moresques, aux arceaux
surbaisss, suspendu sur un abme azur, dont le fond est papelonn par
les toits de Grenade, o la brise apporte les parfums du Gnralife,
norme touffe de lauriers-roses panouie au front de la colline
prochaine, et le miaulement plaintif des paons qui se promnent sur les
murs dmantels. Que d'heures j'ai passes l, dans cette mlancolie
sereine si diffrente de la mlancolie du Nord, une jambe pendante sur
le gouffre, recommandant  mes yeux de bien saisir chaque forme, chaque
contour de l'admirable tableau qui se dployait devant eux, et qu'ils ne
reverront sans doute plus! Jamais description, jamais peinture ne pourra
approcher de cet clat, de cette lumire, de cette vivacit de nuances.
Les tons les plus ordinaires prennent la valeur des pierreries, et tout
se soutient dans cette gamme. Vers la fin de la journe, quand le soleil
est oblique, il se produit des effets inconcevables: les montagnes
tincellent comme des entassements de rubis, de topazes et
d'escarboucles; une poussire d'or baigne les intervalles, et si, comme
cela est frquent dans l't, les laboureurs brlent le chaume dans la
plaine, les flocons de fume qui s'lvent lentement vers le ciel
empruntent aux feux du couchant des reflets magiques. Je suis tonn que
les peintres espagnols aient, en gnral, si fort rembruni leurs
tableaux, et se soient jets presque exclusivement dans l'imitation du
Caravage et des matres sombres. Les tableaux de Decamps et de Marilhat,
qui n'ont peint que des sites d'Asie ou d'Afrique, donnent de l'Espagne
une ide bien plus juste que tous les tableaux rapports  grands frais
de la Pninsule.

Nous traverserons, sans nous y arrter, le jardin de Lindaraja, qui
n'est plus qu'un terrain inculte, jonch de dcombres, hriss de
broussailles, et nous entrerons un instant dans les bains de la Sultane,
revtus de mosaques de carreaux de terre vernisse, brods de filigrane
de pltre  faire honte aux madrpores les plus compliqus. Une fontaine
occupe le milieu de la pice; deux espces d'alcves sont pratiques
dans le mur; c'tait l que Chane des Coeurs et Zobide venaient se
reposer sur des carreaux de tuile d'or, aprs avoir savour les dlices
et les raffinements d'un bain oriental. On voit encore,  une quinzaine
de pieds du sol, les tribunes ou balcons o se plaaient les musiciens
et les chanteurs. Les baignoires sont de grandes cuves de marbre blanc
d'un seul morceau, places dans de petits cabinets vots, clairs par
des rosaces ou toiles dcoupes  jour. Nous ne parlerons pas, de peur
de tomber dans des rptitions fastidieuses, de la salle des Secrets, o
l'on remarque un effet d'acoustique singulier et dont les angles sont
noircis par le nez des curieux qui vont y chuchoter quelque impertinence
fidlement transporte  l'autre coin; de la salle des Nymphes, o l'on
voit au-dessus de la porte un excellent bas-relief de Jupiter chang en
cygne et caressant Lda, d'une libert de composition et d'une audace de
ciseau extraordinaires; des appartements de Charles-Quint,
outrageusement dvasts, qui n'ont plus rien de curieux que leurs
plafonds chamarrs de l'ambitieuse devis: _Non plus ultra_, et nous nous
transporterons dans la cour des Lions, le morceau le plus curieux et le
mieux conserv de l'Alhambra.

Les gravures anglaises et les nombreux dessins que l'on a publis de la
cour des Lions n'en donnent qu'une ide fort incomplte et trs-fausse:
ils manquent presque tous de proportions, et, par la surcharge que
ncessite le rendu des dtails infinis de l'architecture arabe, font
concevoir un monument d'une bien plus grande importance.

La cour des Lions a cent vingt pieds de long, soixante et treize de
large, et les galeries qui l'entourent ne dpassent pas vingt-deux pieds
de haut. Elles sont formes par cent vingt-huit colonnes de marbre blanc
appareilles dans un dsordre symtrique de quatre en quatre et de trois
en trois; ces colonnes, dont les chapiteaux trs-ouvrags conservent des
traces d'or et de couleur, supportent des arcs d'une lgance extrme et
d'une coupe toute particulire.

En entrant, vous avez en face de vous, formant le fond du
paralllogramme, la salle du Tribunal, dont la vote renferme un
monument d'art d'une raret et d'un prix inestimables. Ce sont des
peintures arabes, les seules peut-tre qui soient parvenues jusqu'
nous. L'une d'elles reprsente la cour des Lions mme avec la fontaine
trs-reconnaissable, mais dore; quelques personnages, que la vtust de
la peinture ne permet pas de distinguer nettement, semblent occups
d'une joute ou d'une passe d'armes. L'autre a pour sujet une espce de
divan o se trouvent rassembls les rois mores de Grenade, dont on
discerne encore fort bien les burnous blancs, les ttes olivtres, la
bouche rouge et les mystrieuses prunelles noires. Ces peintures,  ce
que l'on prtend, sont sur cuir prpar, coll  des panneaux de cdre,
et servent  prouver que le prcepte du Coran qui dfend la
reprsentation des tres anims n'tait pas toujours scrupuleusement
observ par les Mores, quand bien mme les douze lions de la fontaine ne
seraient pas l pour confirmer cette assertion.

 gauche, au milieu de la galerie, dans le sens de la longueur, se
trouve la salle des Deux Soeurs, qui fait pendant  la salle des
Abencrages. Ce nom de _las Dos Hermanas_ lui vient de deux immenses
dalles de marbre blanc de Machal, de grandeur gale et parfaitement
semblables, que l'on remarque  son pav. La vote ou coupole, que les
Espagnols appellent fort expressivement _media naranja_ (demi-orange),
est un miracle de travail et de patience. C'est quelque chose comme les
gteaux d'une ruche, comme les stalactites d'une grotte, comme les
grappes de globules savonneux que les enfants soufflent au moyen d'une
paille. Ces myriades de petites votes, de dmes de trois ou quatre
pieds qui naissent les uns des autres, entre-croisant et brisant 
chaque instant leurs artes, semblent plutt le produit d'une
cristallisation fortuite que l'oeuvre d'une main humaine; le bleu, le
rouge et le vert brillent encore dans le creux des moulures d'un clat
presque aussi vif que s'ils venaient d'tre poss. Les murailles, comme
celle de la salle des Ambassadeurs, sont couvertes, depuis la frise
jusqu' hauteur d'homme, de broderies de stuc d'une dlicatesse et d'une
complication incroyables. Le bas est revtu de ces carreaux de terre
vernie o des angles noirs, verts et jaunes, forment mosaque avec un
fond blanc. Le milieu de la pice, selon l'invariable usage des Arabes,
dont les habitations ne semblent tre que de grandes fontaines
enjolives, est occup par un bassin et un jet d'eau. Il y en a quatre
sous le portique du tribunal, autant sous le portique de l'entre, un
autre dans la salle des Abencrages, sans compter la _Taza de los
Leones_, qui, non contente de verser de l'eau par les gueules de ses
douze monstres, lance encore vers le ciel un torrent par le champignon
qui la surmonte. Toutes ces eaux viennent se rendre, par des rigoles
creuses dans le dallage des salles et le pav de la cour, au pied de la
fontaine des Lions, o elles s'engloutissent dans un conduit souterrain.
Voil  coup sr un genre d'habitation o l'on ne sera pas incommod par
la poussire, et l'on se demande comment ces salles pouvaient tre
habitables l'hiver. Sans doute l'on fermait alors les grandes portes de
cdre, on recouvrait le pav de marbre d'pais tapis, on allumait dans
les _braseros_ des feux de noyaux et de bois odorifrant, et l'on
attendait ainsi le retour de la belle saison, qui ne se fait jamais
beaucoup attendre  Grenade.

Nous ne dcrivons pas la salle des Abencrages, qui est presque
semblable  celle des Deux Soeurs, et n'a rien de particulier que son
ancienne porte de bois assembl en losanges, qui date du temps des
Mores.  l'Alcazar de Sville, on en remarque une autre tout  fait du
mme style.

La _Taza de los Leones_ jouit, dans les posies arabes, d'une rputation
merveilleuse, il n'est pas d'loges dont on ne comble ces superbes
animaux; je dois avouer qu'il est difficile de trouver quelque chose qui
ressemble moins  des lions que ces produits de la fantaisie africaine:
les pattes sont de simples piquets pareils  ces morceaux de bois 
peine dgrossis qu'on enfonce dans le ventre des chiens de carton pour
les faire tenir en quilibre; les mufles, rays de barres transversales,
sans doute pour figurer les moustaches, ressemblent parfaitement  des
museaux d'hippopotame; les yeux sont d'un dessin par trop primitif qui
rappelle les informes essais des enfants. Cependant ces douze monstres,
en les acceptant, non pas comme lions, mais comme chimres, comme
caprice d'ornement, font, avec, la vasque qu'ils supportent, un effet
pittoresque et plein d'lgance, qui aide  comprendre leur rputation
et les loges contenus dans cette inscription arabe de vingt-quatre vers
de vingt-deux syllabes, gravs sur les parois de la coupe o retombent
les eaux de la coupe suprieure. Nous demandons pardon  nos lecteurs
pour la fidlit un peu barbare de la traduction:

 toi qui regardes les lions fixs  leur place! remarque qu'il ne leur
manque que la vie pour tre parfaits. Et toi  qui choit en hritage
cet Alcazar et ce royaume, prends-le des nobles mains qui l'ont gouvern
sans dplaisir et sans rsistance. Que Dieu te sauve pour l'oeuvre que tu
viens d'achever, et te prserve  jamais des vengeances de ton ennemi!
Honneur et gloire  toi,  Mahomad! notre roi, orn de hautes vertus 
l'aide desquelles tu as tout conquis! Puisse Dieu ne jamais permettre
que ce beau jardin, image de tes vertus, ait un rival qui le surpasse!
La matire qui nuance le bassin de la fontaine est comme de la nacre de
perle sous l'eau claire qui scintille; la nappe ressemble  de l'argent
en fusion, car la limpidit de l'eau et la blancheur de la pierre sont
sans pareilles; on dirait une goutte d'essence transparente sur un
visage d'albtre. Il serait difficile de suivre son cours. Regarde l'eau
et regarde la vasque, et tu ne pourras distinguer si c'est l'eau qui est
immobile ou le marbre qui ruisselle. Comme le prisonnier d'amour, dont
le visage se baigne d'ennui et de crainte sous le regard de l'envieux,
ainsi l'eau jalouse s'indigne contre la pierre, et la pierre porte envie
 l'eau.  ce flot inpuisable peut se comparer la main de notre roi,
qui est aussi libral et gnreux que le lion est fort et vaillant.

C'est dans le bassin de la fontaine des Lions que tombrent les ttes
des trente-six Abencrages, attirs dans un pige par les Zgris. Les
autres Abencrages auraient tous prouv le mme sort sans le dvouement
d'un petit page qui courut prvenir, au risque de sa vie, les
survivants, et les empcher d'entrer dans la fatale cour. On vous fait
remarquer au fond du bassin de larges taches rougetres, accusations
indlbiles laisses par les victimes contre la cruaut de leurs
bourreaux. Malheureusement les rudits prtendent que les Abencrages et
les Zgris n'ont jamais exist. Je m'en rapporte compltement l-dessus
aux romances, aux traditions populaires et  la nouvelle de M. de
Chteaubriand, et je crois fermement que les empreintes empourpres sont
du sang et non de la rouille.

Nous avions tabli notre quartier gnral dans la cour des Lions; notre
ameublement consistait en deux matelas qu'on roulait le jour dans
quelque coin, en une lampe de cuivre, une jarre de terre et quelques
bouteilles de vin de Jrs que nous mettions rafrachir dans la
fontaine. Nous couchions tantt dans la salle des Deux Soeurs, tantt
dans celle des Abencrages, et ce n'tait pas sans quelque lgre
apprhension, qu'tendu sur mon manteau, je regardais tomber, par les
ouvertures de la vote, dans l'eau du bassin et sur le pav luisant, les
rayons blancs de la lune tout tonns de se croiser avec la flamme jaune
et tremblotante d'une lampe.

Les traditions populaires runies par Washington Irving, dans ses
_Contes de l'Alhambra_, me revenaient en mmoire; les histoires du
_Cheval sans tte_ et du _Fantme velu_, rapportes gravement par le
pre Echeverria, me paraissaient extrmement probables, surtout quand la
lumire tait souffle. La vraisemblance des lgendes parat beaucoup
plus grande la nuit, dans ces tnbres traverses de reflets incertains
qui prtent  tous les objets vaguement bauchs des apparences
fantastiques: le doute est fils du jour, la foi est fille de la nuit, et
ce qui m'tonne, moi, c'est que saint Thomas ait cru au Christ, aprs
avoir mis le doigt dans sa plaie. Je ne suis pas sr de n'avoir pas vu
les Abencrages se promener le long des galeries au clair de lune
portant leur tte sous le bras: toujours est-il que les ombres des
colonnes prenaient des formes diablement suspectes, et que la brise, on
passant dans les arcades, ressemblait  s'y mprendre  une respiration
humaine.

Un matin, c'tait un dimanche, vers quatre ou cinq heures, nous nous
sentmes, tout en dormant, inonds sur nos matelas d'une pluie fine et
pntrante. On avait ouvert les conduits des jets d'eau plus tt qu'
l'ordinaire, en l'honneur d'un prince de Saxe-Cobourg qui venait visiter
l'Alhambra, et qui, dit-on, devait pouser la jeune reine quand elle
serait majeure.

 peine tions-nous levs et habills, que le prince arriva avec deux ou
trois personnes de sa suite. Il tait furieux. Les gardiens, pour le
fter plus dignement, avaient ajust  toutes les fontaines des
mcanismes et des jeux hydrauliques les plus ridicules du monde. L'une
de ces inventions avait la prtention de figurer le voyage de la reine 
Valence au moyen d'un petit carrosse de fer-blanc et de soldats de plomb
que la force de l'eau faisait tourner. Jugez de la satisfaction du
prince  ce raffinement ingnieux et constitutionnel. Le _Fray
Gerundio_, journal satirique de Madrid, perscutait ce pauvre prince
avec un acharnement particulier. Il lui reprochait, entre autres crimes,
de dbattre trop vivement ses comptes de dpenses dans les auberges, et
d'avoir paru au thtre en habit de majo, un chapeau pointu sur la tte.

Une compagnie de Grenadins et de Grenadines vint passer la journe 
l'Alhambra; il y avait sept ou huit femmes jeunes et jolies, et cinq ou
six cavaliers. Ils dansrent au son de la guitare, jourent aux petits
jeux et chantrent en choeur, sur un air dlicieux, la chanson de
Fray-Luis de Lon, qui a obtenu un succs populaire en Andalousie. Comme
les jets d'eau taient puises pour avoir commenc trop matin  darder
leur fuse d'argent, et que les vasques se trouvaient  sec, les jeunes
folles s'assirent en rond sur le rebord d'albtre du bassin de la salle
des Deux Soeurs, de manire  former corbeille, et, renversant en arrire
leurs jolies ttes, elles reprenaient toutes ensemble le refrain de la
chanson.

Le Gnralife est situ  peu de distance de l'Alhambra, sur un mamelon
de la mme montagne. L'on y va par une espce de chemin creux qui croise
le ravin de los Molinos, qui est tout bord de figuiers aux normes
feuilles luisantes, de chnes verts, de pistachiers, de lauriers, de
cistes d'une incroyable puissance de vgtation. Le sol sur lequel on
marche se compose d'un sable jaune tout pntr d'eau, et d'une
fcondit extraordinaire. Rien n'est plus ravissant  suivre que ce
chemin, qui a l'air d'tre trac  travers une fort vierge d'Amrique,
tant il est obstru de feuillages et de fleurs, tant on y respire un
vertigineux parfum de plantes aromatiques. La vigne jaillit par les
fentes des murs lzards, et suspend  toutes les branches ses vrilles
fantasques et ses pampres dcoups comme un ornement arabe; l'alos
ouvre son ventail de lames azures, l'oranger contourne son bois noueux
et s'accroche de ses doigts de racines aux dchirures des escarpements.
Tout fleurit, tout s'panouit dans un dsordre touffu et plein de
charmants hasards. Une branche de jasmin qui s'gare mle une toile
blanche aux fleurs carlates du grenadier; un laurier, d'un bord du
chemin  l'autre, va embrasser un cactus, malgr ses pines. La nature,
abandonne  elle-mme, semble se piquer de coquetterie, et vouloir
montrer combien l'art, mme le plus exquis et le plus savant, reste
toujours loin d'elle.

Au bout d'un quart d'heure de marche, on arrive au Gnralife, qui n'est
en quelque sorte que _la casa de campo_, le pavillon champtre de
l'Alhambra. L'extrieur, comme celui de toutes les constructions
orientales, en est fort simple: de grandes murailles sans fentres et
surmontes d'une terrasse avec une galerie en arcades, le tout coiff
d'un petit belvder moderne. Il ne reste du Gnralife que des arcades
et de grands panneaux d'arabesques malheureusement empts par des
couches de lait de chaux renouveles avec une obstination de propret
dsesprante. Petit  petit, les dlicates sculptures, les guillochis
merveilleux de cette architecture de fe s'oblitrent, se bouchent et
disparaissent. Ce qui n'est plus aujourd'hui qu'une muraille vaguement
vermicule, tait autrefois une dentelle dcoupe  jour, aussi fine que
ces feuilles d'ivoire que la patience des Chinois cisle pour les
ventails. La brosse du badigeonneur a fait disparatre plus de
chefs-d'oeuvre que la faux du Temps, s'il nous est permis de nous servir
de cette expression mythologique et suranne. Dans une salle assez bien
conserve, on remarque une suite de portraits enfums des rois
d'Espagne, qui n'ont qu'un mrite chronologique.

Le vritable charme du Gnralife, ce sont ses jardins et ses eaux. Un
canal, revtu de marbre, occupe toute la longueur de l'enclos, et roule
ses flots abondants et rapides sous une suite d'arcades de feuillages
formes par des ifs contourns et taills bizarrement. Des orangers, des
cyprs, sont plants sur chaque bord; au pied de l'un de ces cyprs
d'une monstrueuse grosseur, et qui remonte au temps des Mores, la
favorite de Boabdil, s'il faut en croire la lgende, prouva souvent que
les verrous et les grilles sont de minces garants de la vertu des
sultanes. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'if est trs-gros et fort
vieux.

La perspective est termine par une galerie-portique  jets d'eau, 
colonnes de marbre, comme le patio des Myrtes de l'Alhambra. Le canal
fait un coude, et vous pntrez dans d'autres enceintes ornes de pices
d'eau et dont les murs conservent des traces de fresques du XVIe sicle,
reprsentant des architectures rustiques et des points de vue. Au milieu
d'un de ces bassins s'panouit, comme une immense corbeille, un
gigantesque laurier-rose d'un clat et d'une beaut incomparables. Au
moment o je le vis, c'tait comme une explosion de fleurs, comme le
bouquet d'un feu d'artifice vgtal; une fracheur splendide et
vigoureuse, presque bruyante, si ce mot peut s'appliquer  des couleurs,
 faire paratre blafard le teint de la rose la plus vermeille! Ses
belles fleurs jaillissaient avec toute l'ardeur du dsir vers la pure
lumire du ciel; ses nobles feuilles, tailles tout exprs par la nature
pour couronner la gloire, laves par la bruine des jets d'eau,
tincelaient comme des meraudes au soleil. Jamais rien ne m'a fait
prouver un sentiment plus vif de la beaut que ce laurier-rose du
Gnralife.

Les eaux arrivent aux jardins par une espce de rampe fort rapide,
ctoye de petits murs en manire de garde-fous, supportant des canaux
de grandes tuiles creuses par o les ruisseaux se prcipitent  ciel
ouvert avec un gazouillement le plus gai et le plus vivant du monde. 
chaque palier, des jets abondants partent du milieu de petits bassins et
poussent leur aigrette de cristal jusque dans l'pais feuillage du bois
de lauriers, dont les branches se croisent au-dessus d'eux. La montagne
ruisselle de toutes parts;  chaque pas jaillit une source, et toujours
l'on entend murmurer  ct de soi quelque onde dtourne de son cours,
qui va alimenter une fontaine ou porter la fracheur au pied d'un arbre.
Les Arabes ont pouss au plus haut degr l'art de l'irrigation; leurs
travaux hydrauliques attestent une civilisation des plus avances; ils
subsistent encore aujourd'hui, et c'est  eux que Grenade doit d'tre le
paradis de l'Espagne, et de jouir d'un printemps ternel sous une
temprature africaine. Un bras du Darro a t dtourn par les Arabes et
amen de plus de deux lieues sur la colline de l'Alhambra.

Du belvder du Gnralife, l'on aperoit nettement la configuration de
l'Alhambra avec son enceinte de tours rougetres  demi ruines, et ses
pans de murs qui montent et descendent, en suivant les ondulations de la
montagne. Le palais de Charles-Quint, que l'on ne dcouvre pas du ct
de la ville, dessine sur les flancs damasss de la Sierra-Nevada, dont
l'chine blanche entaille bizarrement le ciel, sa masse robuste et
carre, que le soleil dore d'un reflet blond. Le clocher de Sainte-Marie
profile sa silhouette chrtienne au-dessus des crneaux moresques.
Quelques cyprs poussent  travers les crevasses des murailles leurs
noirs soupirs de feuillage au milieu de toute cette lumire et de tout
cet azur, comme une pense triste dans la joie d'une fte. Les pentes de
la colline qui descendent vers le Darro et le ravin de los Molinos
disparaissent sous un ocan de verdure. C'est un des plus beaux points
de vue que l'on puisse imaginer.

De l'autre ct, comme pour faire contraste  tant de fracheur, s'lve
une montagne inculte, brle, fauve, plaque de tons d'ocre et de terre
de Sienne, qu'on appelle la _silla del Moro_  cause de quelques restes
de constructions qu'elle porte  son sommet. C'est de l que le roi
Boabdil regardait, les cavaliers arabes jouter dans la Vega contre les
chevaliers chrtiens. Le souvenir des Mores est toujours vivant 
Grenade. On dirait que c'est d'hier qu'ils ont quitt la ville, et, si
l'on en juge par ce qui reste d'eux, c'est vraiment dommage. Ce qu'il
faut  l'Espagne du midi, c'est la civilisation africaine et non la
civilisation europenne, qui n'est pas en rapport avec l'ardeur du
climat et des passions qu'il inspire. Le mcanisme constitutionnel ne
peut convenir qu'aux zones tempres; au del de trente degrs de
chaleur, les chartes fondent ou clatent.

Maintenant que nous avons fini avec l'Alhambra et le Gnralife,
traversons le ravin du Darro et allons visiter, le long du chemin qui
mne au Monte-Sagrado, les tanires des gitanos, assez nombreux 
Grenade. Ce chemin est pratiqu dans le flanc de la colline de
l'Albaycin, qui surplombe d'un ct. Des raquettes gigantesques, des
nopals monstrueux hrissent ces pentes dcharnes et blanchtres de
leurs palettes et de leurs lances couleur de vert-de-gris; sous les
racines de ces grandes plantes grasses qui semblent leur servir de
chevaux de frise et d'artichauts, sont creuses dans le roc vif les
habitations des bohmiens. L'entre de ces cavernes est blanchie  la
chaux; une corde tendue, sur laquelle glisse un morceau de tapisserie
raille, leur tient lieu de porte. C'est l dedans que grouille et
pullule la sauvage famille; les enfants, plus fauves de peau que des
cigares de la Havane, jouent tout nus devant le seuil, sans distinction
de sexe, et se roulent dans la poussire en poussant des cris aigus et
gutturaux. Les gitanos sont ordinairement forgerons, tondeurs de mules,
vtrinaires, et surtout maquignons. Ils ont mille recettes pour donner
du feu et de la vigueur aux btes les plus poussives et les plus
fourbues; un gitano et fait galoper Rossinante et caracoler le grison
de Sancho. Leur vrai mtier, au fond, est celui de voleur.

Les gitanas vendent des amulettes, disent la bonne aventure et
pratiquent les industries suspectes habituelles aux femmes de leur race:
j'en ai vu peu de jolies, bien que leurs figures fussent remarquables de
type et de caractre. Leur teint basan fait ressortir la limpidit de
leurs yeux orientaux dont l'ardeur est tempre par je ne sais quelle
tristesse mystrieuse, comme le souvenir d'une patrie absente et d'une
grandeur dchue. Leur bouche, un peu paisse, fortement colore,
rappelle l'panouissement des bouches africaines; la petitesse du front,
la forme busque du nez, accusent leur origine commune avec les tziganes
de Valachie et de Bohme, et tous les enfants de ce peuple bizarre qui a
travers, sous le nom gnrique d'gypte, la socit du moyen ge, et
dont tant de sicles n'ont pu interrompre la filiation nigmatique.
Presque toutes ont dans le port une telle majest naturelle, une telle
franchise d'allure, elles sont si bien assises sur leurs hanches, que,
malgr leurs haillons, leur salet et leur misre, elles semblent avoir
la conscience de l'antiquit et de la puret de leur race vierge de tout
mlange, car les bohmiens ne se marient qu'entre eux, et les enfants
qui proviendraient d'unions passagres seraient rejets de la tribu
impitoyablement. Une des prtentions des gitanos est d'tre bons
Castillans et bons catholiques, mais je crois qu'au fond ils sont
quelque peu Arabes et mahomtans, ce dont ils se dfendent tant qu'ils
peuvent, par un reste de terreur de l'inquisition disparue. Quelques
rues dsertes et  moiti en ruine de l'Albaycin sont aussi habites par
des gitanos plus riches ou moins nomades. Dans une de ces ruelles, nous
apermes une petite fille de huit ans, entirement nue, qui s'exerait
 danser le _zorongo_ sur un pav pointu. Sa soeur, hve, dcharne, avec
des yeux de braise dans une figure de citron, tait accroupie  terre 
ct d'elle, une guitare sur les genoux, dont elle faisait ronfler les
cordes avec le pouce, musique assez semblable au grincement enrou des
cigales. La mre, richement habille et le cou charg de verroteries,
battait la mesure du bout d'une pantoufle de velours bleu que son oeil
caressait complaisamment. La sauvagerie d'attitude, l'accoutrement
trange et la couleur extraordinaire de ce groupe, en eussent fait un
excellent motif de tableau pour Callot ou Salvator Rosa.

Le Monte-Sagrado, qui renferme les grottes des martyrs retrouvs
miraculeusement, n'offre rien de bien curieux. C'est un couvent avec une
glise assez ordinaire, sous laquelle sont creuses les cryptes. Ces
cryptes n'ont rien qui puisse produire une vive impression. Elles se
composent d'une complication de petits corridors troit, hauts de sept
ou huit pieds et blanchis  la chaux. Dans des enfoncements mnags 
cet effet, l'on a lev des autels pars avec plus de dvotion que de
got. C'est l que sont enferms, derrire des grillages, les chsses et
les ossements des saints personnages. Je m'attendais  une glise
souterraine obscure, mystrieuse, presque effrayante,  piliers trapus,
 vote surbaisse, claire par le reflet incertain d'une lampe
lointaine,  quelque chose comme les anciennes catacombes, et je ne fus
pas peu surpris de l'aspect propre et coquet de cette crypte
badigeonne, claire par des soupiraux comme une cave. Nous autres
catholiques un peu superficiels, nous avons besoin du pittoresque pour
arriver au sentiment religieux. Le dvot ne pense gure aux jeux de
l'ombre et de la lumire, aux proportions plus ou moins savantes de
l'architecture; il sait que sous cet autel de forme mdiocre sont cachs
les os des saints morts pour la foi qu'il professe: cela lui suffit.

La Chartreuse, maintenant veuve de ses moines, comme tous les couvents
d'Espagne, est un admirable difice, et l'on ne saurait trop regretter
qu'il ait t dtourn de sa destination primitive. Nous n'avons jamais
bien compris quel mal pouvaient faire les cnobites clotrs dans une
prison volontaire et vivant d'austrits et de prires, surtout dans un
pays comme l'Espagne, o ce n'est certes pas le terrain qui manque.

On monte par un double perron au portail de l'glise, surmont d'une
statue de saint Bruno en marbre blanc, d'un assez bel effet. La
dcoration de cette glise est singulire et consiste en arabesques de
pltre moul d'une varit et d'une fcondit de motifs vraiment
prodigieuses. Il semble que l'intention de l'architecte ait t de
lutter, dans un got tout diffrent, de lgret et de complication avec
les dentelles de l'Alhambra. Il n'y a pas un endroit large comme la
main, dans cet immense vaisseau, qui ne soit fleuri, damass, feuill,
guilloch, touffu comme un coeur de chou; il y aurait de quoi faire
perdre la tte  qui voudrait en tirer un crayon exact. Le choeur est
revtu de porphyres et de marbres prcieux. Quelques tableaux mdiocres
sont accrochs  et l le long des murs et font regretter la place
qu'ils cachent. Le cimetire est auprs de l'glise; selon l'usage des
chartreux, aucune tombe, aucune croix n'y dsigne l'endroit o dorment
les frres dcds, les cellules entourent le cimetire et sont pourvues
chacune d'un petit jardin. Dans un terrain plant d'arbres, qui servait
sans doute de promenade aux religieux, l'on me fit remarquer une espce
de vivier  marges de pierres inclines, o se tranaient gauchement
quelques douzaines de tortues humant le soleil et tout heureuses d'tre
dsormais  l'abri de la marmite. La rgle des chartreux leur impose de
ne jamais manger de viande, et la tortue est considre comme poisson
par les casuistes. Celles-ci devaient servir  la nourriture des moines.
La rvolution les a sauves.

Pendant que nous sommes en train de visiter les couvents, entrons, s'il
vous plat, dans le monastre de Saint-Jean-de-Dieu. Le clotre en est
des plus bizarres et d'un mauvais got tout  fait prodigieux; les
murailles, peintes  fresque, reprsentent diffrentes belles actions de
la vie de saint Jean-de-Dieu, encadres dans des grotesques et des
fantaisies d'ornement qui dpassent ce que les monstres du Japon et les
magots de la Chine ont de plus extravagant et de plus curieusement
difforme. Ce sont des sirnes qui jouent du violon, des guenuches  leur
toilette, des poissons chimriques dans des flots impossibles, des
fleurs qui ont l'air d'oiseaux, des oiseaux qui ont l'air de fleurs, des
losanges de miroirs, des carreaux de faence, des lacs d'amour, un
fouillis inextricable!

L'glise, heureusement d'une autre poque, est presque toute dore. Le
retable, soutenu par des colonnes d'ordre salomonique, produit un effet
riche et majestueux. Le sacristain, qui nous servait de guide, voyant
que nous tions Franais, nous questionna sur notre pays, et nous
demanda s'il tait vrai, comme on le disait  Grenade, que l'empereur de
Russie, Nicolas, et envahi la France et se ft rendu matre de Paris;
telles taient les nouvelles les plus fraches. Ces grossires
absurdits taient rpandues dans le peuple par les partisans de don
Carlos pour faire croire  une raction absolutiste de la part des
puissances de l'Europe, et ranimer par l'espoir d'un prochain secours le
courage dfaillant des bandes dsorganises.

Dans cette glise, je vis un spectacle qui me frappa: c'tait une
vieille femme qui rampait sur les genoux, de la porte vers l'autel; elle
avait les bras tendus en croix, roides comme des pieux, la tte
renverse en arrire, les yeux retourns et ne laissant voir que le
blanc, les lvres brides sur les dents, la face luisante et plombe;
c'tait de l'extase pousse jusqu' la catalepsie. Jamais Zurbaran n'a
rien fait de plus asctique et d'une ardeur plus fivreuse. Elle
accomplissait une pnitence ordonne par son confesseur, et en avait
encore pour quatre jours.

Le couvent de San-Geronimo, maintenant transform en caserne, renferme
un clotre gothique  deux tages d'arcades d'un caractre et d'une
beaut rares. Les chapiteaux des colonnes sont enjolivs de feuillages
et d'animaux fantastiques d'un caprice et d'un travail charmants.
L'glise, profane et dserte, offre cette particularit, que tous les
ornements et les reliefs d'architecture y sont peints, comme la vote de
la Bourse, en grisaille, au lieu d'tre excuts rellement; c'est l
qu'est enterr Gonzalve de Cordoue, surnomm le grand capitaine. On y
conservait son pe, qui a t enleve dernirement et vendue deux ou
trois duros, valeur de l'argent qui garnissait la poigne. C'est ainsi
que beaucoup d'objets prcieux comme art ou comme souvenir ont disparu
sans profit autre pour les voleurs que le plaisir mme de mal faire. Il
semble que l'on pouvait imiter notre rvolution par un autre ct que
par son stupide vandalisme. C'est le sentiment que l'on prouve toutes
les fois que l'on visite un couvent dpeupl,  l'aspect de tant de
ruines et de dvastations inutiles, de tant de chefs-d'oeuvre de tous
genres perdus sans retour, de ce long travail de plusieurs sicles
emport et balay en un instant. Il n'est donn  personne de prjuger
l'avenir; moi, je doute qu'il nous rende ce que le pass nous avait
lgu, et que l'on dtruit comme si l'on avait quelque chose  mettre 
la place. Encore pourrait-on mettre ce quelque chose _ ct_, car la
terre n'est pas tellement couverte de monuments qu'on soit forc
d'lever les nouveaux difices sur les dcombres des anciens. Ces
rflexions me proccupaient en parcourant, dans l'Antequerula, l'ancien
couvent de Santo Domingo. La chapelle est dcore avec une surcharge de
colifichets, de fanfreluches et de dorures inimaginables. Ce ne sont que
colonnes torses, volutes, chicores, incrustations de brches de
couleur, mosaques de verre, marqueterie de nacre et de burgau,
cristaux, miroirs  biseaux, soleils  rayons, transparents, etc., tout
ce que le got tourment du XVIIIe sicle et l'horreur de la ligne
droite peuvent inspirer de plus dsordonn, de plus contrefait, de plus
bossu et de plus baroque. La bibliothque, qui a t prserve, se
compose presque exclusivement d'in-folio et d'in-quarto relis en vlin
blanc, avec le titre crit  la main en encre noire ou rouge. Ce sont en
gnral des traits de thologie, des dissertations de casuistes et
autres productions scolastiques, peu intressantes pour de simples
littrateurs. L'on a form au couvent de Santo Domingo une collection de
tableaux provenant des monastres abolis ou ruins, qui,  l'exception
de quelques belles ttes asctiques, de quelques scnes de martyrs qui
semblent peintes par des bourreaux, tant il y brille une vaste rudition
de supplices, n'offre rien de remarquablement suprieur, et prouve que
les dvastateurs sont d'excellents experts en fait de peinture, car ils
savent fort bien garder pour eux tout ce qu'il y a de bon. Les cours et
les clotres sont d'une admirable beaut, orns de fontaines, d'orangers
et de fleurs. Comme tout est l merveilleusement dispos pour la
rverie, la mditation et l'tude! et quel dommage que les couvents
aient t habits par des moines, et non par des potes! Les jardins,
abandonns  eux-mmes, ont pris un caractre agreste et sauvage. Une
vgtation luxuriante envahit les alles; la nature rentre partout en
possession de ses droits;  la place de chaque pierre qui tombe, elle
met une touffe d'herbe ou de fleurs. Ce qu'il y a de plus remarquable
dans ces jardins, c'est une alle de lauriers normes, faisant berceau,
pave de marbre blanc et garnie de chaque ct d'un long banc de mme
matire  dossier renvers. Des jets d'eau espacs entretiennent la
fracheur sous cette paisse vote verte, au bout de laquelle on jouit
d'un point de vue magnifique sur la Sierra-Nevada  travers un charmant
mirador moresque, faisant partie d'un reste d'ancien palais arabe
enclav dans le couvent. Ce pavillon communiquait, dit-on, avec
l'Alhambra, dont il est assez loign, par de longues galeries
souterraines. Cette ide est, du reste, fort enracine  Grenade, o la
moindre ruine moresque est toujours gratifie de cinq ou six lieues de
souterrains et d'un trsor cach gard par un enchantement quelconque.

Nous allions souvent  Santo Domingo nous asseoir  l'ombre des lauriers
et nous baigner dans une piscine o les moines, s'il faut en croire les
chansons satiriques, s'battaient joyeusement avec les jolies filles
qu'ils attiraient ou faisaient enlever. Il est  remarquer que c'est
dans les pays les plus catholiques que les choses saintes, les prtres
et les moines sont traits le plus lgrement: les couplets et les
contes espagnols sur les religieux n'ont rien  envier, pour la licence,
aux facties de Rabelais et de Beroalde de Verville, et,  voir la
manire dont sont parodies dans les vieilles pices de thtre les
crmonies de la religion, on ne se douterait gure que l'inquisition
ait exist.

 propos de bain, plaons ici un petit dtail qui prouvera que l'art
thermal, port  un si haut degr par les Arabes, est bien dchu 
Grenade de son antique splendeur. Notre guide nous conduisit  un
tablissement de bains assez joliment arrang, avec des cabinets
disposs autour d'un patio ombrag d'un plafond de pampres, et occup en
grande partie par un rservoir d'une eau fort limpide. Jusque-l tout
allait bien, mais en quoi pensez-vous que pouvaient tre faites les
baignoires? en cuivre, en zinc, en pierre, en bois! Pas du tout, vous
n'y tes pas; nous allons vous le dire, car vous ne devineriez jamais.
C'taient d'normes jarres d'argile comme celles o l'on conserve
l'huile; ces baignoires, d'un nouveau genre, taient enterres jusqu'aux
deux tiers  peu prs de leur hauteur. Avant de nous empoter dans ces
cruches, nous les fmes garnir d'un drap blanc, prcaution de propret
qui parut extrmement bizarre au baigneur, et que nous emes besoin de
lui recommander plusieurs fois pour nous faire obir, tant elle
l'tonnait. Il s'expliqua ce caprice  lui-mme en faisant un geste
commisratif des paules et de la tte, et en disant  demi-voix ce seul
mot: _Ingleses!_ Nous nous tenions accroupis dans nos pots, notre tte
passant en dehors,  peu prs comme des perdrix en terrine, et faisant
une mine assez grotesque. C'est seulement alors que je compris
l'histoire d'_Ali-Baba_ ou des _Quarante voleurs_, qui m'avait toujours
paru un peu difficile  croire, et fait douter un instant de la vracit
des _Mille et une Nuits_.

Il y a bien encore dans l'Albaycin d'anciens bains moresques, une
piscine recouverte d'une vote troue de petits soupiraux toils, mais
ils ne sont pas installs, et l'on n'y aurait que de l'eau froide.

Voici  peu prs ce que l'on peut remarquer  Grenade, dans un sjour de
quelques semaines. Les distractions y sont rares: le thtre est ferm
pendant l't; la place des Taureaux n'est pas rgulirement servie; il
n'y a pas de casinos ni d'tablissements publics, et l'on ne trouve de
journaux franais et trangers qu'au Lyce, dont les membres donnent 
certains jours des sances o on lit des discours, des vers, o l'on
chante, o l'on joue des comdies composes ordinairement par quelque
jeune pote de la socit.

Chacun est occup consciencieusement  ne rien faire: la galanterie, la
cigarette, la fabrication des quatrains et des octaves, et surtout les
cartes, suffisent  remplir agrablement l'existence. On ne voit pas l
cette inquitude furieuse, ce besoin d'agir et de changer de place, qui
tourmentent les gens du Nord. Les Espagnols m'ont paru trs-philosophes:
ils n'attachent presque aucune importance  la vie matrielle, et le
comfort leur est tout  fait indiffrent. Les mille besoins factices
crs par les civilisations septentrionales leur semblent des recherches
puriles et gnantes. En effet, n'ayant pas  se dfendre
continuellement contre le climat, les jouissances du _home_ anglais ne
leur inspirent aucune envie. Qu'importe que les fentres joignent
exactement,  des gens qui paieraient un courant d'air, un vent coulis,
s'ils pouvaient se le procurer? Favoriss par un beau ciel, ils ont
rduit l'existence  sa plus simple expression; cette sobrit et cette
modration en toutes choses leur procurent une grande libert, une
extrme indpendance; ils ont le temps de vivre, et nous ne pouvons
gure en dire autant. Les Espagnols ne conoivent pas que l'on travaille
d'abord pour se reposer ensuite. Ils aiment beaucoup mieux faire
l'inverse, ce qui me parat effectivement plus sage. Un ouvrier qui a
gagn quelques raux laisse l son ouvrage, met sa belle veste brode
sur son paule, prend sa guitare, et va danser ou faire l'amour avec les
_majas_ de sa connaissance jusqu' ce qu'il ne lui reste plus un seul
cuarto; alors il reprend la besogne. Avec trois ou quatre sous par jour,
un Andalou peut vivre splendidement; pour cette somme, il aura du pain
trs-blanc, une norme tranche de pastque et un petit verre d'anisette;
son logement ne lui cotera que la peine d'tendre son manteau par terre
sous quelque portique ou quelque arche de pont. En gnral, le travail
parat aux Espagnols une chose humiliante et indigne d'un homme libre,
ide trs-naturelle et trs-raisonnable  mon avis, puisque Dieu,
voulant punir l'homme de sa dsobissance, n'a pas su trouver de plus
grand supplice  lui infliger que de gagner son pain  la sueur de son
front. Des plaisirs conquis comme les ntres  force de peines, de
fatigues, de tension d'esprit et d'assiduit, leur sembleraient pays
beaucoup trop cher. Comme les peuples simples et rapprochs de l'tat de
nature, ils ont une rectitude de jugement qui leur fait mpriser les
jouissances de convention. Pour quelqu'un qui arrive de Paris ou de
Londres, ces deux tourbillons d'activit dvorante, d'existences
fivreuses et surexcites, c'est un spectacle singulier que la vie que
l'on mne  Grenade, vie toute de loisir, remplie par la conversation,
la sieste, la promenade, la musique et la danse. On est surpris de voir
le calme heureux de ces figures, la dignit tranquille de ces
physionomies. Personne n'a cet air affair qu'on remarque aux passants
dans les rues de Paris. Chacun va tout  son aise, choisissant le ct
de l'ombre, s'arrtant pour causer avec ses amis et ne trahissant aucune
hte d'arriver. La certitude de ne pouvoir gagner d'argent teint toute
ambition: aucune carrire n'est ouverte aux jeunes gens. Les plus
aventureux s'en vont  Manille,  la Havane, ou prennent du service dans
l'arme; mais, vu le piteux tat des finances, ils restent quelquefois
des annes entires sans entendre parler de solde. Convaincus de
l'inutilit de leurs efforts, ils ne cherchent pas  tenter des fortunes
impossibles, et passent leur temps dans une oisivet charmante que
favorisent la beaut du pays et l'ardeur du climat.

Je ne me suis gure aperu de la morgue des Espagnols: rien n'est
trompeur comme les rputations qu'on fait aux individus et aux peuples.
Je les ai trouvs, au contraire, d'une simplicit et d'une bonhomie
extrmes; l'Espagne est le vrai pays de l'galit, sinon dans les mots,
du moins dans les faits. Le dernier mendiant allume son _papelito_ au
_puro_ du grand seigneur, qui le laisse faire sans la moindre
affectation de condescendance; la marquise enjambe en souriant les corps
dguenills des vauriens endormis en travers de sa porte, et en voyage
elle ne fait pas la grimace pour boire au mme verre que le _mayoral_,
le _zagal_ et l'_escopetero_ qui la conduisent. Les trangers ont
beaucoup de peine  s'accommoder de cette familiarit, les Anglais
surtout, qui se font servir sur des plats des lettres qu'ils prennent
avec des pincettes. Un de ces estimables insulaires, allant de Sville 
Jrs, envoya dner son _calesero_  la cuisine. Celui-ci, qui, dans son
me, pensait faire beaucoup d'honneur  un hrtique en s'accoudant  la
mme table que lui, ne fit pas une observation, et dissimula son
courroux aussi soigneusement qu'un tratre de mlodrame; mais, au milieu
de la route,  trois ou quatre lieues de Jrs, dans un dsert
effroyable, plein de fondrires et de broussailles, notre homme jeta
fort proprement l'Anglais  bas de la voiture et lui cria, en fouettant
son cheval: Milord, vous ne m'avez pas trouv digne de prendre place 
votre table; je vous trouve, moi, don Jose Balbino Bustamente y Orozco,
de trop mauvaise compagnie pour tre assis sur cette banquette dans ma
calessine. Bonsoir!

Les servantes et les domestiques sont traits avec une douceur familire
bien diffrente de notre politesse affecte, qui semble chaque mot leur
rappeler l'infriorit de leur position. Un petit exemple prouvera notre
assertion. Nous tions alls en partie  la maison de campagne de la
seora ***; le soir, on voulut danser, mais il y avait beaucoup plus de
femmes que de cavaliers; la seora *** fit monter le jardinier et un
autre domestique qui dansrent toute la soire, sans embarras, sans
fausse honte, sans empressement servile, comme s'ils eussent rellement
fait partie de la socit. Ils invitrent tour  tour les plus jolies et
les plus titres, qui se rendirent  leur demande avec toute la bonne
grce possible. Nos dmocrates sont encore loin de cette galit
pratique, et nos plus farouches rpublicains se rvolteraient  l'ide
de figurer, dans un quadrille, en face d'un paysan ou d'un laquais.

Ces remarques souffrent, comme toutes les rgles, une infinit
d'exceptions. Il y a sans doute beaucoup d'Espagnols actifs, laborieux,
sensibles  toutes les recherches de la vie; mais telle est l'impression
gnrale que reoit un voyageur aprs quelque sjour, impression souvent
plus juste que celle d'un observateur indigne, moins frapp et moins
saisi par la nouveaut des objets.

Notre curiosit satisfaite  l'endroit de Grenade et de ses monuments, 
force de rencontrer  chaque bout de la rue la perspective de la
Sierra-Nevada, nous rsolmes de faire plus intime connaissance avec
elle et de tenter une ascension sur le Mulhacen, le pic le plus lev de
la chane. Nos amis essayrent d'abord de nous dtourner de ce projet,
qui ne laissait pas d'offrir quelque danger; mais, lorsqu'on nous vit
bien rsolus, l'on nous indiqua un chasseur, nomm Alexandro Romero,
comme connaissant la montagne  fond et capable de nous servir de guide.
Il vint nous voir  notre _casa de pupilos_, et sa physionomie mle et
franche nous prvint tout de suite en sa faveur; il portait un vieux
gilet de velours, une ceinture de laine rouge, des gutres de toile
blanche comme celles des Valenciens, qui laissaient voir ses jambes
sches, nerveuses, tannes comme du cuir de Cordoue. Des alpargatas de
corde tresse lui servaient de chaussure; un petit chapeau andalou,
roussi  force de coups de soleil, une carabine, une poire  poudre en
sautoir, compltaient cet ajustement. Il se chargea des prparatifs de
l'expdition, et promit de nous amener le lendemain,  trois heures, les
quatre chevaux dont nous avions besoin, un pour mon compagnon de voyage,
un autre pour moi, le troisime pour un jeune Allemand qui s'tait joint
 notre caravane, le quatrime pour notre domestique, prpos  la
partie culinaire de l'expdition. Quant  Romero, il devait aller 
pied. Nos provisions consistaient en jambon, poulets rtis, chocolat,
pain, citrons, sucre, et principalement en une grande bourse de cuir
qu'on appelle _bota_, remplie d'excellent vin de Val-de-Penas.

 l'heure dite, les chevaux taient devant notre maison, et Romero
faisait blier  notre porte avec la crosse de sa carabine. Nous nous
mmes en selle encore mal veills, et notre cortge partit: notre guide
nous prcdait en coureur et nous indiquait le chemin. Quoiqu'il ft
dj jour, le soleil n'avait pas encore paru, et les ondulations des
collines infrieures, que nous avions dpasses, s'tendaient autour de
nous, fraches, limpides et bleues comme les vagues d'un ocan immobile.
Grenade s'effaait au loin dans l'atmosphre vaporeuse. Quand le globe
de flamme parut  l'horizon, toutes les cimes devinrent roses comme de
jeunes filles  l'aspect d'un amant, et semblrent tmoigner un embarras
pudique d'tre vues dans leur dshabill du matin. Jusque-l nous
n'avions gravi que des pentes assez douces s'enveloppant les unes dans
les autres et n'offrant aucune difficult. Les croupes de la montagne
s'unissent  la plaine par des courbes habilement mnages, qui forment
un premier plateau toujours aisment accessible. Nous tions arrivs sur
ce premier plateau. Le guide dcida qu'il fallait laisser souffler nos
montures, leur donner  manger et djeuner nous-mmes. Nous nous
tablmes au pied d'une roche, prs d'une petite source dont l'eau
diamante scintillait sous une herbe d'meraude. Romero, aussi adroit
qu'un sauvage de l'Amrique, improvisa un feu au moyen d'une poigne de
broussailles, et Louis nous fit du chocolat qui, soutenu d'une tranche
de jambon et d'une gorge de vin, composa notre premier repas dans la
montagne. Pendant que cuisait notre djeuner, une superbe vipre passa 
ct de nous et parut surprise et mcontente de notre installation sur
ses proprits, ce qu'elle tmoigna par un sifflement impoli qui lui
valut un bon coup de canne  dard dans le ventre. Un petit oiseau, qui
avait observ cette scne d'un air trs-attentif, ne vit pas plutt la
vipre hors de combat qu'il accourut les plumes de la gorge hrisses,
battant des ailes, l'oeil en feu, criant et ppiant dans un tat
d'exaltation bizarre, reculant toutes les fois qu'un des tronons de la
bte venimeuse se tordait convulsivement, puis revenant bientt  la
charge et lui donnant quelques coups de bec, aprs lesquels il s'levait
en l'air de trois ou quatre pieds. Je ne sais pas ce que ce serpent
pouvait avoir fait pendant sa vie  cet oiseau, et quelle rancune nous
avions servie en le tuant, mais jamais je n'ai vu joie plus grande.

L'on se remit en marche. De temps en temps nous rencontrions des files
de petits nes qui descendaient des rgions suprieures, chargs de
neige qu'ils portaient  Grenade pour la consommation de la journe. Les
conducteurs nous saluaient, en passant, du sacramentel: _Vayan ustedes
con Dios_, et notre guide leur lanait quelque bouffonnerie sur leur
marchandise qui ne les accompagnerait pas  la ville, et qu'ils seraient
forcs de vendre au prpos de l'arrosement.

Romero nous prcdait toujours, sautant de pierre en pierre avec la
lgret d'un chamois, criant: _Bueno camino_ (bon chemin). Je serais
bien curieux de savoir ce que ce brave homme entendait par mauvais
chemin, car il n'y avait aucune apparence de route.  droite et  gauche
se creusaient  perte de vue de charmants prcipices, trs-bleus,
trs-azurs, trs-vaporeux, variant de quinze cents  deux mille pieds
de profondeur, diffrence qui, du reste, nous inquitait fort peu,
quelques douzaines de toises de plus ou de moins ne changeant rien 
l'affaire. Je me rappelle en frissonnant un certain passage long de
trois ou quatre portes de fusil, large de deux pieds, planche naturelle
jete entre deux gouffres. Comme mon cheval tenait la tte de la file,
je dus passer le premier sur cette espce de corde tendue, qui et donn
 rflchir aux acrobates les plus dtermins.  certains endroits, le
sentier tait si troit que ma monture n'avait que bien juste la place
de poser son sabot, et que chacune de mes jambes surplombait sur un
abme diffrent: je me tenais immobile en selle, droit comme si j'eusse
port une chaise en quilibre au bout du nez. Ce trajet de quelques
minutes me parut fort long.

Quand je rflchis de sang-froid  cette ascension incroyable, je
m'tonne comme au souvenir d'un rve incohrent. Nous avons pass par
des chemins o les chvres auraient hsit  poser le pied, gravi des
pentes tellement escarpes que les oreilles de nos chevaux nous
touchaient le menton,  travers des rochers, des pierres qui
s'croulaient, le long de prcipices effroyables, dcrivant des zigzags,
profitant du moindre accident de terrain, avanant peu, mais toujours,
et montant par degrs vers le sommet, but de notre ambition, et que nous
avions perdu de vue depuis que nous tions engags dans la montagne,
parce que chaque plateau drobe aux yeux le plateau suprieur. Chaque
fois que nos btes s'arrtaient pour reprendre haleine, nous nous
retournions sur nos selles pour contempler l'immense panorama form par
la toile circulaire de l'horizon. Les crtes surmontes se dessinaient
comme dans une grande carte gographique. La Vega de Grenade et toute
l'Andalousie se dployaient sous l'aspect d'une mer azure o quelques
points blancs, frapps par le soleil, figuraient les voiles. Les cimes
voisines, chauves, fendilles et lzardes de haut en bas, avaient dans
l'ombre des teintes de cendre verte, de bleu d'gypte, de lilas et de
gris de perle, et dans la lumire des tons d'corce d'orange, de peau de
lion, d'or bruni, les plus chauds et les plus admirables du monde. Rien
ne donne l'ide d'un chaos, d'un univers encore aux mains du Crateur,
comme une chane de montagnes vue de haut. On dirait qu'un peuple de
Titans a essay de btir l une de ces tours d'normits, une de ces
prodigieuses _Lylacqs_ qui alarment Dieu; qu'ils en ont entass les
matriaux, commenc les terrasses gigantesques, et qu'un souffle inconnu
a renvers et agit comme une tempte leurs bauches de temples et de
palais. On se croirait au milieu des dcombres d'une Babylone
antdiluvienne, dans les ruines d'une ville pradamite. Ces blocs
normes, ces entassements pharaoniens rveillent l'ide d'une race de
gants disparus, tant la vieillesse du monde est lisiblement crite en
rides profondes sur le front chenu et la face rechigne de ces montagnes
millnaires.

Nous avions atteint la rgion des aigles. De loin en loin, nous
apercevions un de ces nobles oiseaux perch sur une roche solitaire,
l'oeil tourn vers le soleil, et dans cet tat d'extase contemplative qui
remplace la pense chez les animaux. L'un d'eux planait  une grande
hauteur et semblait immobile au milieu d'un ocan de lumire. Romero ne
put rsister au plaisir de lui envoyer une balle en manire de carte de
visite. Le plomb emporta une des grandes plumes de l'aile, et l'aigle,
avec une majest indicible, continua sa route comme s'il ne lui tait
rien arriv. La plume tournoya longtemps avant d'arriver  terre, o
elle fut recueillie par Romero, qui en orna son feutre.

Les neiges commenaient  se montrer par minces filets, par plaques
dissmines,  l'ombre des roches; l'air se rarfiait, les escarpements
devenaient de plus en plus abrupts; bientt ce fut par nappes immenses,
par tas normes, que la neige s'offrit  nous, et les rayons du soleil
n'avaient plus la force de la fondre. Nous tions au-dessus des sources
du Genil, que nous apercevions, sous la forme d'un ruban bleu glac
d'argent, se prcipiter en toute hte du ct de sa ville bien-aime. Le
plateau sur lequel nous nous trouvions s'lve environ  neuf mille
pieds au-dessus du niveau de la mer, et n'est domin que par le pic de
Veleta et le Mulhacen, qui se haussent encore d'un millier de pieds vers
l'abme insondable du ciel. Ce fut l que Romero dcida qu'on passerait
la nuit. On ta les harnais des chevaux, qui n'en pouvaient plus; Louis
et le guide arrachrent des broussailles, des racines et des genvriers
pour entretenir notre feu, car, bien que la chaleur ft dans la plaine
de trente  trente-cinq degrs, il faisait sur ces hauteurs un frais que
le coucher du soleil devait ncessairement changer en froid piquant. Il
pouvait tre environ cinq heures; mon compagnon et le jeune Allemand
voulurent profiter de la fin du jour pour gravir  pied et tout seuls le
dernier mamelon. Quant  moi, je prfrai rester, et, l'esprit mu de ce
spectacle grandiose et sublime, je me mis  griffonner sur mon carnet
quelques vers, sinon bien tourns, ayant du moins le mrite d'tre les
seuls alexandrins composs  une pareille lvation. Mes strophes
termines, je fabriquai pour notre dessert d'excellents sorbets avec de
la neige, du sucre, du citron et de l'eau-de-vie. Notre campement tait
assez pittoresque; les selles de nos chevaux nous servaient de siges,
nos manteaux de tapis, un grand tas de neige nous abritait contre le
vent. Au centre brillait un feu de gents que nous alimentions en y
jetant de temps  autre une branche qui se tordait et sifflait en
dardant sa sve en jets de toutes couleurs. Par-dessus nous, les chevaux
tendaient leur tte maigre,  l'oeil doux et morne, et attrapaient
quelques bouffes de chaleur.

La nuit approchait  grands pas. Les montagnes les moins leves
s'taient d'abord successivement teintes, et, comme un pcheur qui fuit
devant la mare montante, la lumire sautillait de cime en cime en
rtrogradant vers les plus hautes pour chapper  l'ombre qui venait du
fond des valles, noyant tout de ses lames bleutres. Le dernier rayon
qui s'arrta sur le pic du Mulhacen hsita un instant; puis, ouvrant ses
ailes d'or, s'envola comme un oiseau de flamme dans les profondeurs du
ciel et disparut. L'obscurit tait complte, et la rverbration
agrandie de notre foyer envoyait danser des ombres grimaantes sur les
parois des rochers. Eugne et l'Allemand ne reparaissaient pas, et je
commenais  m'inquiter: ils pouvaient tre tombs dans un prcipice,
engloutis dans un tas de neige. Romero et Louis me demandaient dj de
leur signer une attestation comme quoi ils n'avaient ni gorg ni vol
ces deux honntes gentilshommes, et que, s'ils taient morts, c'tait
leur faute.

En attendant, nous nous rompions la poitrine  pousser les hurlements
les plus aigus et les plus sauvages pour leur indiquer la direction de
notre wigwam, au cas qu'ils n'en pussent apercevoir la flamme. Enfin un
coup de fusil, rpercut par tous les chos de la montagne, nous apprit
que nous avions t entendus, et que nos compagnons n'taient plus qu'
une faible distance. Ils reparurent en effet au bout de quelques
minutes, harasss de fatigue; et prtendant avoir vu l'Afrique
distinctement de l'autre ct de la mer, ce qui est fort possible, car
la puret de l'air est telle dans ce climat que la vue peut s'tendre
jusqu' trente ou quarante lieues. L'on soupa fort joyeusement, et, 
force de jouer des airs de cornemuse avec l'outre de vin, on la rendit
presque aussi plate que le bissac d'un mendiant de Castille. Il fut
convenu que chacun veillerait  son tour pour entretenir le feu, ce qui
fut fidlement excut. Seulement le cercle, qui avait d'abord une assez
grande circonfrence, se rtrcissait de plus en plus. D'heure en heure,
le froid augmentait d'intensit, et nous finmes par nous mettre
littralement dans le feu, au point de brler nos souliers et nos
pantalons. Louis clatait en lamentations; il regrettait son _gaspacho_
(soupe froide  l'ail), sa maison, son lit, et jusqu' sa femme; il se
promettait  lui-mme, sur ses grands dieux, de ne jamais retomber dans
un second guet-apens d'ascension, prtendant que les montagnes sont plus
curieuses d'en bas que d'en haut, et qu'il fallait tre enrag pour
s'exposer  se rompre les os cent mille fois, et se faire geler le nez
et les oreilles en plein mois d'aot, en Andalousie, en vue de
l'Afrique. Toute la nuit, il ne fit que grogner et gmir de la sorte, et
nous ne pmes venir  bout de lui imposer silence. Romero, qui ne disait
rien, n'tait pourtant habill que de toile, et n'avait pour
s'envelopper qu'une troite bande d'toffe.

Enfin l'aurore parut; nous tions encapuchonns d'un nuage, et Romero
nous conseilla de commencer notre descente si nous voulions tre rentrs
avant la nuit  Grenade. Quand il fit assez jour pour distinguer les
objets, je remarquai qu'Eugne tait rouge comme un homard cuit  point,
et simultanment il fit sur moi une observation analogue qu'il ne crut
pas devoir me cacher. Le jeune Allemand et Louis s'taient galement
cardinaliss; Romero seul avait gard son teint de revers de botte, et
ses jambes de bronze, quoique nues, n'avaient pas prouv la plus petite
altration. C'tait l'pret du froid et la rarfaction de l'air qui
nous avaient rougis de cette faon. Monter, ce n'est rien, parce que
l'on voit au-dessus de soi, mais descendre avec le gouffre en
perspective est une tout autre affaire. Au premier abord, cela nous
parut impraticable, et Louis se mit  glapir comme un geai qu'on plume
vif. Cependant nous ne pouvions rester perptuellement sur le Mulhacen,
endroit peu habitable s'il en fut, et, Romero en tte, nous commenmes
 descendre. Dpeindre les chemins ou plutt l'absence de chemins o ce
diable d'homme nous fit passer, est impossible sans nous faire accuser
de hblerie; jamais on n'a dispos pour un _steeple-chase_ une pareille
suite de casse-cous, et je doute que les plus hardis _gentlemen-riders_
aient dpass nos exploits sur le Mulhacen. Les montagnes russes sont
des pentes douces en comparaison. Nous tions presque toujours debout
sur les triers et renverss sur la croupe de nos chevaux pour ne pas
dcrire d'incessantes paraboles par-dessus leur tte. Toutes les lignes
de la perspective taient brouilles  nos yeux; les ruisseaux nous
paraissaient remonter vers leurs sources, les rochers vacillaient et
chancelaient sur leurs bases, les objets les plus loigns nous
paraissaient  deux pas, et nous avions perdu tout sentiment de
proportion, effet qui se produit dans les montagnes, o l'normit des
masses et la verticalit des plans ne permettent plus d'apprcier les
distances par les moyens ordinaires.

Malgr tous ces obstacles, nous arrivmes  Grenade sans que nos
montures aient fait le moindre faux pas; seulement, elles ne possdaient
plus  elles toutes qu'un seul fer. Les chevaux andalous, et ceux-ci
taient cependant des rosses authentiques, n'ont pas leurs pareils pour
la montagne. Ils sont si dociles, si patients, si intelligents, que ce
qu'il y a de mieux  faire, c'est de leur laisser la bride sur le cou.

L'on attendait notre retour avec impatience, car l'on avait aperu de la
ville notre feu allum comme un phare sur le plateau de Mulhacen. Je
voulais aller raconter notre prilleuse expdition aux charmantes
seoras B***, mais j'tais si fatigu que je m'endormis sur une chaise,
tenant mon bas  la main, et ne me rveillai que le lendemain  dix
heures, dans la mme position. Quelques jours aprs, nous quittmes
Grenade en poussant un soupir au moins aussi profond que celui du roi
Boabdil.




XII.

LES VOLEURS ET LES COSARIOS DE L'ANDALOUSIE.--ALHAMA.--MALAGA.--LES
TUDIANTS EN TOURNE.--UNE COURSE DE TAUREAUX.--MONTS.--LE THTRE.


Une nouvelle bien faite pour mettre en rumeur toute une ville espagnole
s'tait rpandue tout  coup dans Grenade,  la grande joie des
_aficionados_. Le cirque neuf de Malaga tait enfin termin, aprs avoir
cot cinq millions de raux  l'entrepreneur. Pour l'inaugurer
solennellement par des exploits dignes des belles poques de l'art, le
grand Monts de Chiclana avait t engag avec son quadrille, et devait
tenir la place trois jours conscutifs; Monts, la premire pe
d'Espagne, le brillant successeur de Romero et de Pepe Illo. Nous avions
dj assist  plusieurs courses de taureaux, mais nous n'avions pas eu
le bonheur de voir Monts, que ses opinions politiques empchaient de
paratre dans la place de Madrid; et quitter l'Espagne sans avoir vu
Monts, c'est quelque chose d'aussi sauvage et d'aussi barbare que de
s'en aller de Paris sans avoir entendu mademoiselle Rachel. Bien que par
le trac de notre itinraire nous dussions nous rendre  Cordoue, nous
ne pmes rsister  cette tentation, et nous rsolmes de pousser une
pointe sur Malaga, malgr la difficult de la route et le peu de temps
qui nous restait pour la faire.

Il n'y a pas de diligence de Grenade  Malaga, les seuls moyens de
transport sont les _galeras_ ou les mules: nous choismes les mules
comme plus sres et plus promptes, car nous devions prendre les chemins
de traverse dans les Alpujarras, afin d'arriver le matin mme de la
course.

Nos amis de Grenade nous indiqurent un _cosario_ (conducteur de convoi)
nomm Lanza, gaillard de belle mine, fort honnte homme et trs-intime
avec les bandits. Cela semblerait en France une mdiocre recommandation,
mais il n'en est pas de mme au del des monts. Les muletiers et les
conducteurs de _galeras_ connaissent les voleurs, passent des marchs
avec eux, et moyennant une redevance de tant par tte de voyageur ou par
convoi, selon les conditions, ils obtiennent le passage libre, et ne
sont pas arrts. Ces arrangements sont tenus de part et d'autre avec
une scrupuleuse probit, si un tel mot n'est pas trop dpays dans de
pareilles transactions. Quand le chef de la troupe qui tient le chemin
se retire  _indullo_[2], ou pour un motif quelconque cde  un autre
son fonds et sa clientle, il a soin de prsenter officiellement  son
successeur les _cosarios_ qui lui paient la _contribution noire_, afin
qu'ils ne soient pas molests par mgarde; de cette faon, les voyageurs
sont srs de n'tre pas dpouills, et les voleurs vitent les risques
d'une attaque et d'une lutte souvent prilleuse. Tout le monde y trouve
son compte.

Une nuit, entre Alhama et Velez, notre _cosario_ s'tait assoupi sur le
cou de la mule, en queue de la file, quand tout  coup des cris aigus le
rveillent; il voit briller des _trabucos_ sur le bord de la route. Plus
de doute, le convoi tait attaqu. Surpris au dernier point, il se jette
 bas de sa monture, relve de la main les gueules des tromblons, et se
nomme. Ah! pardon seor Lanza, disent les brigands, tout confus de leur
mprise, nous ne vous avions pas reconnu; nous sommes des gens honntes,
incapables d'une pareille indlicatesse, nous avons trop d'honneur pour
vous prendre seulement un cigare.

Si l'on n'est pas avec un homme connu sur la route, il faut traner
aprs soi des escortes nombreuses armes jusqu'aux dents qui cotent
fort cher et offrent moins de certitude, car habituellement les
_escopeteros_ sont des voleurs  la retraite.

Il est d'usage en Andalousie, lorsqu'on voyage  cheval, et que l'on va
aux courses, de revtir le costume national. Aussi notre petite caravane
tait-elle assez pittoresque, et faisait-elle fort bonne figure en
sortant de Grenade. Saisissant avec joie cette occasion de me travestir
en dehors du carnaval, et de quitter pour quelque temps l'affreuse
dfroque franaise, j'avais revtu mon habit de _majo_: chapeau pointu,
veste brode, gilet de velours  boutons de filigrane, ceinture de soie
rouge, culotte de tricot, gutres ouvertes au mollet. Mon compagnon de
route portait son costume de velours vert et de cuir de Cordoue.
D'autres avaient la _montera_, la veste et la culotte noire ornes
d'agrments de soie de mme couleur, avec la cravate et la ceinture
jaunes. Lanza se faisait remarquer par le luxe de ses boutons d'argent
faits de picettes  la colonne soudes  un crochet, et les broderies
en soies plates de sa seconde veste porte sur l'paule comme le dolman
des hussards.

La mule qu'on m'avait assigne pour monture tait rase  mi-corps, ce
qui permettait d'tudier sa musculature aussi commodment que sur un
corch. La selle se composait de deux couvertures barioles plies en
double pour attnuer autant que possible la saillie des vertbres et la
coupe en talus de l'pine dorsale. De chaque ct de ses flancs
pendaient, en faon d'triers, deux espces d'auges de bois assez
semblables  des ratires. Le harnais de tte tait si charg de
pompons, de houppes et de fanfreluches, qu' peine pouvait-on dmler 
travers leurs mches parses le profil revche et rechign du quinteux
animal.

C'est en voyage que les Espagnols reprennent leur antique originalit,
et se dpouillent de toute imitation trangre; le caractre national
reparat tout entier dans ces convois  travers les montagnes qui ne
doivent pas diffrer beaucoup des caravanes dans le dsert. L'pret des
routes  peine traces, la sauvagerie grandiose des sites, le costume
pittoresque des _arrieros_, les harnais bizarres des mules, des chevaux
et des nes marchant par files, tout cela vous transporte  mille lieues
de la civilisation. Le voyage devient alors une chose relle, une action
 laquelle vous participez. Dans une diligence, l'on n'est plus un
homme, l'on n'est qu'un objet inerte, un ballot; vous ne diffrez pas
beaucoup de votre malle. On vous jette d'un endroit  un autre, voil
tout. Autant vaut rester chez soi. Ce qui constitue le plaisir du
voyageur, c'est l'obstacle, la fatigue, le pril mme. Quel agrment
peut avoir une excursion o l'on est toujours sr d'arriver, de trouver
des chevaux prts, un lit moelleux, un excellent souper et toutes les
aisances dont on peut jouir chez soi? Un des grands malheurs de la vie
moderne, c'est le manque d'imprvu, l'absence d'aventures. Tout est si
bien rgl, si bien engren, si bien tiquet, que le hasard n'est plus
possible; encore un sicle de perfectionnement, et chacun pourra
prvoir,  partir du jour de sa naissance, ce qui lui arrivera jusqu'au
jour de sa mort. La volont humaine sera compltement annihile. Plus de
crimes, plus de vertus, plus de physionomies, plus d'originalits. Il
deviendra impossible de distinguer un Russe d'un Espagnol, un Anglais
d'un Chinois, un Franais d'un Amricain. L'on ne pourra plus mme se
reconnatre entre soi, car tout le monde sera pareil. Alors un immense
ennui s'emparera de l'univers, et le suicide dcimera la population du
globe, car le principal mobile de la vie sera teint: la curiosit.

Un voyage en Espagne est encore une entreprise prilleuse et romanesque;
il faut payer de sa personne, avoir du courage, de la patience et de la
force; l'on risque sa peau  chaque pas; les privations de tous genres,
l'absence des choses les plus indispensables  la vie, le danger de
routes vraiment impraticables pour tout autre que des muletiers
andalous, une chaleur infernale, un soleil  fendre le crne, sont les
moindres inconvnients; vous avez en outre les _factieux_, les voleurs
et les hteliers, gens de sac et de corde, dont la probit se rgle sur
le nombre de carabines que vous portez avec vous. Le pril vous entoure,
vous suit, vous devance; vous n'entendez chuchoter autour de vous que
des histoires terribles et mystrieuses. Hier, les bandits ont soup
dans cette _posada_. Une caravane a t enleve et conduite dans la
montagne par les brigands pour en tirer ranon. Pallilos est en
embuscade  tel endroit o vous devez passer! Sans doute il y a dans
tout cela beaucoup d'exagration; cependant, si incrdule qu'on soit, il
faut bien en croire quelque chose, lorsque l'on voit  chaque angle de
la route des croix de bois charges d'inscriptions de ce genre: _Aqui
mataron  un hombre_.--_Aqui murio de manpairada_...

Nous tions partis de Grenade le soir, et nous devions marcher toute la
nuit. La lune ne tarda pas  se lever et  glacer d'argent les
escarpements exposs  ses rayons. Les ombres des rochers s'allongeaient
et se dcoupaient bizarrement sur la route que nous suivions, et
produisaient des effets d'optique singuliers. Nous entendions tinter
dans le lointain, comme des notes d'harmonica, les sonnettes des nes
partis en avant avec nos bagages, ou quelque _mozo de mulas_ chanter des
couplets d'amour avec ce son guttural et ces portements de voix toujours
si potiques, la nuit dans les montagnes. C'tait charmant, et, l'on
nous saura gr de rapporter ici deux stances probablement improvises,
qui nous sont restes graves dans la mmoire par leur gracieuse
bizarrerie:

     _Son tus labios dos cortinas_  Tes lvres sont deux rideaux
     _De terciopelo carmesi_;       De velours cramoisi;
     _Entre cortina y cortina,_     Entre rideau et rideau
     _Nia, dime que s._           Petite, dites-moi oui.
     _Atame con un cabello_         Attache-moi avec un cheveu
     _A los bancos de tu cama,_     Au bois de ton lit,
     _A unque el cabello se rompa,_ Et quand mme le cheveu se romprait,
     _Segura esta que me vaya._     Sois sre que je ne m'en irai pas.

Nous emes bientt dpass Cacin, o nous traversmes  gu un joli
torrent de quelques pouces de profondeur, dont les eaux claires
papillotaient sur le sable comme des ventres d'ablettes, et se
prcipitaient comme une avalanche de paillettes d'argent sur le penchant
rapide de la montagne!

 partir de Cacin, la route devint horriblement mauvaise. Nos mules
avaient des pierres jusqu'au ventre et des aigrettes d'tincelles 
chaque pied. Nous montions, nous descendions, ctoyant les prcipices,
traant des zigzags et des diagonales, car nous tions dans les
Alpujarras, inaccessibles solitudes, chanes escarpes et farouches,
d'o les Mores,  ce que l'on dit, ne purent jamais tre compltement
expulss, et o vivent cachs  tous les yeux quelques milliers de leurs
descendants.

 un tournant de la route, nous emes un instant de belle frayeur. Nous
apermes,  la faveur du clair de lune, sept grands gaillards draps
dans de longs manteaux, le chapeau pointu sur la tte, le _trabucho_ sur
l'paule, qui se tenaient immobiles au milieu du chemin. L'aventure
poursuivie depuis si longtemps se produisait avec tout le romantisme
possible. Malheureusement les bandits nous salurent fort poliment d'un
respectueux: _Vayan ustedes con Dios._ Ils taient prcisment le
contraire de voleurs, tant miquelets, c'est--dire gendarmes. O
dception amre pour deux jeunes voyageurs enthousiastes qui auraient
volontiers pay une aventure au prix de leurs bagages!

Nous devions coucher dans une petite ville nomme Alhama, perche comme
un nid d'aigle sur le sommet d'un rocher  pic. Rien n'est pittoresque
comme les angles brusques qu'est oblige de faire, pour se plier aux
anfractuosits du terrain, la route qui conduit  cette aire de faucons.
Nous y arrivmes vers deux heures du matin, altrs, affams, moulus de
fatigue. La soif fut teinte au moyen de trois ou quatre jarres d'eau,
la faim apaise par une omelette aux tomates, o il n'y avait pas trop
de plumes pour une omelette espagnole. Un matelas passablement pierreux
et ressemblant  un sac de noix fut tendu  terre et se chargea de nous
faire reposer. Au bout de deux minutes, je dormis, imit religieusement
par mon compagnon, de ce sommeil attribu au juste. Le jour nous surprit
dans la mme attitude, immobiles comme des lingots de plomb.

Je descendis  la cuisine pour implorer quelque nourriture, et, grce 
mon loquence, j'obtins des ctelettes, un poulet frit  l'huile, la
moiti d'une pastque, et pour dessert des figues de Barbarie, dont
l'htesse enlevait l'enveloppe pineuse avec une grande dextrit. La
pastque nous fit grand bien; cette pulpe rose dans cette corce verte a
quelque chose de frais et de dsaltrant qui fait plaisir  voir. 
peine y a-t-on mordu qu'on est inond jusqu'au coude d'une eau
lgrement sucre d'un got trs-agrable, et qui n'a aucun rapport avec
le jus de nos cantaloups. Nous avions besoin de ces tranches
rafrachissantes pour modrer l'ardeur des piments et des pices dont
sont relevs tous les mets espagnols. Incendis au dedans, rtis au
dehors, telle tait notre situation: il faisait une chaleur atroce.
tendus sur le carreau de briques de notre chambre, nous y dessinions
notre empreinte en plaques de sueur; le seul moyen de se procurer
relativement un peu de fracheur, c'est de boucher toutes les portes,
toutes les fentres, et de se tenir dans l'obscurit la plus complte.

Cependant, malgr cette temprature torride, je jetai bravement ma veste
sur le coin de mon paule, et j'allai faire un tour dans les rues
d'Alhama. Le ciel tait blanc comme du mtal en fusion; les cailloux du
pav luisaient comme s'ils eussent t cirs et frotts; les murailles
blanchies  la chaux, avaient des scintillements micacs; une lumire
impitoyable, aveuglante, pntrait jusque dans les moindres recoins. Les
volets et les portes craquaient de scheresse; la terre haletante se
fendillait, les branches de vigne se tordaient comme du bois vert dans
la flamme. Ajoutez  cela la rverbration des roches voisines, espce
de miroirs ardents qui renvoyaient les rayons du soleil plus brlants
encore. Pour comble de torture, j'avais des souliers  semelles minces 
travers lesquelles le pav me grillait la plante des pieds. Pas un
souffle d'air, pas une haleine de vent  faire remuer un duvet. On ne
saurait rien imaginer de plus morne, de plus triste et de plus sauvage.

En errant au hasard par ces rues solitaires, aux murailles couleur de
craie perces de quelques rares fentres bouches par des volets de bois
et d'un aspect tout  fait africain, j'arrivai sans rencontrer, je ne
dirai pas une me, mais seulement un corps sur la place de la ville, qui
est d'une grande bizarrerie pittoresque. Un aqueduc l'enjambe de ses
arcades de pierre. Un plateau, taill sur le sommet de la montagne, en
forme le sol, qui n'a d'autre pav que le roc lui-mme, cisel de
rainures pour empcher le pied de glisser. Tout un ct est  pic et
donne sur des abmes au fond desquels on entrevoit dans des massifs
d'arbres des moulins que fait tourner un torrent qui semble d'eau de
savon  force d'cumer.

L'heure marque pour le dpart approchait, et je retournai  la posada
mouill par ma transpiration comme s'il et plu  verse, mais satisfait
d'avoir fait mon devoir de voyageur par une temprature  durcir les
oeufs.

La caravane se remit en marche par des chemins fort abominables, mais
trs-pittoresques, o les mules seules peuvent tenir pied: j'avais mis
la bride sur le cou de ma bte, la jugeant plus capable de se conduire
que moi, et m'en rapportant entirement  elle pour franchir les mauvais
pas. Plusieurs discussions assez vives que j'avais dj soutenues avec
elle pour la faire marcher  ct de la monture de mon camarade,
m'avaient convaincu de l'inutilit de mes efforts. Le proverbe: _ttu
comme une mule_, est d'une vracit  laquelle je rends hommage. Piquez
une mule de l'peron, elle s'arrte; frappez-la d'une houssine, elle se
couche; tirez-lui la bride, elle prend le galop: une mule dans la
montagne est vraiment intraitable, elle sent son importance et en abuse.
Souvent, au beau milieu de la route, elle s'arrte subitement, lve la
tte en l'air, tend le cou, contracte ses babines de faon  laisser
voir ses gencives et ses longues dents, et pousse des soupirs
inarticuls, des sanglots convulsifs, des gloussements affreux,
horribles  entendre, et qui ressemblent aux cris d'un enfant qu'on
gorgerait. Vous l'assommeriez pendant ses exercices de vocalise sans la
faire avancer d'un pas.

Nous marchions  travers un vritable Campo Santo. Les croix de meurtre
devenaient d'une frquence effrayante; aux bons endroits, l'on en
comptait quelquefois trois ou quatre dans un espace de moins de cent
pas; ce n'tait plus une route, c'tait un cimetire. Il faut avouer
cependant que, si l'on avait en France l'habitude de perptuer le
souvenir des morts violentes par des croix, certaines rues de Paris
n'auraient rien  envier  la route de Velez-Malaga. Plusieurs de ces
monuments sinistres portent des dates dj anciennes; toujours est-il
qu'ils tiennent l'imagination du voyageur en veil, le rendent attentif
aux moindres bruits, lui font avoir l'oeil aux aguets et l'empchent de
s'ennuyer un seul instant;  chaque coude de la route, l'on se dit, pour
peu qu'il se prsente une roche de forme suspecte, un bouquet d'arbres
hasardeux: Il y a peut-tre l un gredin cach qui me couche en joue et
va faire de moi le prtexte d'une nouvelle croix pour l'dification des
passants et des voyageurs futurs!

Les dfils franchis, les croix devinrent un peu plus rares; nous
cheminions  travers des sites de montagnes d'un aspect grandiose et
svre, coupes  leurs cimes par de grands archipels de vapeurs, dans
un pays entirement dsert, o l'on ne rencontrait d'autre habitation
que la hutte de jonc d'un aguador on d'un vendeur d'eau-de-vie. Cette
eau-de-vie est incolore et se boit dans des verres allongs que l'on
remplit d'eau, qu'elle blanchit comme pourrait le faire de l'eau de
Cologne.

Le temps tait lourd, orageux, d'une chaleur suffocante; quelques larges
gouttes, les seules qui fussent tombes depuis quatre mois de cet
implacable ciel de lapis-lazuli, tachetaient le sable altr et le
faisaient ressembler  une peau de panthre; cependant la pluie ne se
dcida pas, et la vote cleste reprit son immuable srnit. Le temps
fut si constamment bleu pendant mon sjour en Espagne, que je retrouve
sur mon carnet une note ainsi conue: Vu un nuage blanc, comme une
chose tout  fait digne de remarque.--Nous autres hommes du Nord, dont
l'horizon encombr de brouillards offre un spectacle toujours vari de
formes et de couleurs, o le vent btit avec les nues des montagnes,
des les, des palais qu'il mine sans cesse pour les reconstruire
ailleurs, nous ne pouvons nous faire une ide de la profonde mlancolie
qu'inspire cet azur uniforme comme l'ternit, et qu'on retrouve
toujours suspendu au-dessus de sa tte. Dans un petit village que nous
traversmes, tout le monde tait sorti sur les portes afin de jouir de
la pluie, comme chez nous l'on rentre pour s'en garantir.

La nuit tait venue sans crpuscule, presque subitement, comme elle
arrive dans les pays chauds, et nous ne devions plus tre fort loin de
Velez-Malaga, lieu de notre couche. Les montagnes s'adoucissaient en
pentes moins abruptes, et mouraient en petites plaines caillouteuses
traverses par des ruisseaux de quinze  vingt pas de large et d'un pied
de profondeur, bords de roseaux gigantesques. Les croix funbres
recommenaient  se montrer en plus grand nombre que jamais, et leur
blancheur les faisait parfaitement distinguer dans la vapeur bleue de la
nuit. Nous en comptmes trois dans une distance de vingt pas. Aussi
l'endroit est-il merveilleusement dsert et propice aux guet-apens.

Il tait onze heures quand nous entrmes dans Velez-Malaga, dont les
fentres flamboyaient joyeusement, et qui retentissait du bruit des
chansons et des guitares. Les jeunes filles, assises sur les balcons,
chantaient des couplets que les _novios_ accompagnaient d'en bas; 
chaque stance clataient des rires, des cris, des applaudissements 
n'en plus finir. D'autres groupes dansaient au coin des rues la
cachucha, le fandango, le jalco. Les guitares bourdonnaient sourdement
comme des abeilles, les castagnettes babillaient et claquaient du bec:
tout tait joie et musique. On dirait que la seule affaire srieuse des
Espagnols soit le plaisir; ils s'y livrent avec une franchise, un
abandon et un entrain admirables. Nul peuple n'a moins l'air d'tre
malheureux; l'tranger a vraiment peine  croire, lorsqu'il traverse la
Pninsule,  la gravit des vnements politiques, et ne peut gure
s'imaginer que ce soit l un pays dsol et ravag par dix ans de guerre
civile. Nos paysans sont loin de l'insouciance heureuse, de l'allure
joviale et de l'lgance de costume des _majos_ andalous. Comme
instruction, ils leur sont fort infrieurs. Presque tous les paysans
espagnols savent lire, ont la mmoire meuble de posies qu'ils rcitent
ou chantent sans altrer la mesure, montent parfaitement  cheval, sont
habiles au maniement du couteau et de la carabine. Il est vrai que
l'admirable fertilit de la terre et la beaut du climat les dispensent
de ce travail abrutissant qui, dans les contres moins favorises,
rduit l'homme  l'tat de bte de somme ou de machine, et lui enlve
ces dons de Dieu, la force et la beaut.

Ce ne fut pas sans une satisfaction intime que j'attachai ma mule aux
barreaux de la posada.

Notre souper fut des plus simples; toutes les servantes et tous les
garons de l'htellerie taient alls danser, et il fallut nous
contenter d'un simple _gaspacho_. Le gaspacho mrite une description
particulire, et nous allons en donner ici la recette, qui et fait
dresser les cheveux sur la tte de feu Brillat-Savarin. L'on verse de
l'eau dans une soupire,  cette eau l'on ajoute un filet de vinaigre,
des gousses d'ail, des oignons coups en quatre, des tranches de
concombre, quelques morceaux de piment, une pince de sel, puis l'on
taille du pain qu'on laisse tremper dans cet agrable mlange, et l'on
sert froid. Chez nous, des chiens un peu bien levs refuseraient de
compromettre leur museau dans une pareille mixture. C'est le mets favori
des Andalous, et les plus jolies femmes ne craignent pas d'avaler, le
soir, de grandes cuelles de cet infernal potage. Le gaspacho passe pour
trs-rafrachissant, opinion qui nous parat un peu hasarde, et, si
trange qu'il paraisse la premire fois qu'on en gote, on finit par s'y
habituer, et mme par l'aimer. Par une compensation toute
providentielle, nous emes, pour arroser ce maigre repas, une grande
carafe pleine d'un excellent vin blanc de Malaga sec que nous vidmes
consciencieusement jusqu' la dernire perle, et qui rpara nos forces
qu'avait puises une traite de neuf heures dans des chemins
invraisemblables et par une temprature de four  pltre.

 trois heures, le convoi se remit en marche; le temps tait couvert;
une brume chaude ouatait l'horizon, un air humide faisait pressentir le
voisinage de la mer, qui ne tarda pas  dessiner sur le bord du ciel sa
barre d'un bleu dur. Quelques flocons d'cume moutonnaient  et l, et
les vagues venaient mourir par grandes volutes rgulires sur un sable
fin comme la sciure de buis. De hautes falaises se dressaient  notre
droite. Tantt les rochers nous laissaient le passage libre, tantt ils
nous barraient le chemin, et nous les gravissions en les contournant. Le
trac direct n'est pas employ souvent dans les routes espagnoles; les
obstacles seraient si difficiles  faire disparatre, qu'il vaut mieux
les tourner que les surmonter. La fameuse devise: _Linea recta
brevissima_, serait ici de toute fausset.

Le soleil en se levant dissipa les vapeurs comme une vaine fume; le
ciel et la mer recommencrent cette lutte d'azur o l'on ne peut dire
lequel emporte l'avantage; les falaises reprirent leurs teintes
mordores, gorge-de-pigeon, amthyste et topaze brle; le sable se
remit  poudroyer, et l'eau  papilloter sous l'intensit de la lumire.
Bien loin, bien loin, presque  la ligne de l'horizon, cinq voiles de
bateaux pcheurs palpitaient au vent comme des ailes de colombe.

De distance en distance apparaissaient sur les pentes moins rapides de
petites maisons blanches comme du sucre, avec des toits plats et une
espce de pristyle form d'une treille soutenue  chaque extrmit par
un pilier carr et au milieu par un pylne massif de tournure assez
gyptienne. Les boutiques d'_aguardiente_ se multipliaient, toujours en
roseau, mais dj plus coquettes, avec des comptoirs blanchis  la chaux
et barbouills de quelques raies rouges. La route, dsormais d'un trac
certain, commenait  se border d'une ligne de cactus et d'alos,
interrompue  et l par des jardins et des maisons devant lesquelles
des femmes raccommodaient des filets, et jouaient des enfants tout nus
qui criaient en nous voyant passer sur nos mules: _Toro, toro!_ L'on
nous prenait,  cause de nos habits de majo, pour des matres de
_ganaderias_ ou pour des _toreros_ du quadrille de Monts.

Les chariots trans par des boeufs, les files d'nes, se suivaient 
intervalles plus rapprochs. Le mouvement qui a toujours lieu aux abords
d'une grande ville se faisait dj sentir. De tous cts dbouchaient
des convois de mules portant des spectateurs pour l'ouverture du cirque;
nous en avions rencontr beaucoup dans la montagne, venant de trente ou
quarante lieues  la ronde. Les aficionados sont, pour la vhmence et
la furie, autant au-dessus des dilettanti qu'une course de taureaux est
suprieure comme intrt  une reprsentation d'opra; rien ne les
arrte, ni la chaleur, ni la difficult, ni le pril du voyage: pourvu
qu'ils arrivent et qu'ils aient leurs places prs de la _barrera_, 
pouvoir frapper de la main la croupe du taureau, ils se croient
amplement pays de leurs fatigues. Quel est, l'auteur tragique ou
comique qui peut se vanter d'exercer une attraction pareille? Cela
n'empche pas des moralistes doucereux et sentimentaux de prtendre que
le got de ce _barbare divertissement_, comme ils l'appellent, diminue
tous les jours en Espagne.

On ne peut rien imaginer de plus pittoresque et de plus trange que les
environs de Malaga. Il semble qu'on soit transport en Afrique: la
blancheur clatante des maisons, le ton indigo fonc de la mer,
l'intensit blouissante du jour, tout vous fait illusion. De chaque
ct de la chausse se hrissent des alos normes, agitant leurs
coutelas; de gigantesques cactus aux palettes vert-de-grises, aux
tronons difformes, se tordent hideusement comme des boas monstrueux,
comme des chines de cachalots chous;  et l un palmier s'lance
comme une colonne panouissant son chapiteau de feuillage  ct d'un
arbre d'Europe tout surpris d'un pareil voisinage, et qui semble inquiet
de voir ramper  ses pieds les formidables vgtations africaines.

Une lgante tour blanche se dessina sur le bleu du ciel: c'tait le
phare de Malaga; nous tions arrivs. Il pouvait tre  peu prs huit
heures du matin; la ville tait en pleine activit: les matelots
allaient et venaient, chargeant et dchargeant les navires ancrs dans
le port, avec une animation rare dans une ville espagnole; les femmes,
coiffes et drapes dans de grands chles carlates qui encadraient
merveilleusement leurs figures moresques, marchaient rapidement,
tranant aprs elles quelque marmot tout nu ou en chemise. Les hommes,
embosss dans leur cape ou la veste sur l'paule, htaient le pas, et,
chose curieuse, toute cette foule allait du mme ct, c'est--dire vers
la place des Taureaux. Mais ce qui me frappa le plus parmi cette cohue
bariole, ce fut la rencontre de six ngres galriens qui tranaient un
chariot. Ils taient d'une taille gigantesque, avec des faces
monstrueuses si sauvages, si peu humaines, empreintes d'un tel cachet de
bestialit froce, que je restai saisi d'effroi  leur aspect comme
devant un attelage de tigres. L'espce de robe de toile qui leur servait
de vtement leur donnait l'air encore plus diabolique et plus
fantastique. Je ne sais ce qui pouvait les avoir conduits aux galres,
mais je les y aurais fait mettre pour le seul crime d'avoir de pareilles
figures.

Nous nous arrtmes au _Parador des Trois-Rois_, maison relativement
trs-comfortable, ombrage par une belle vigne dont les pampres
enlaaient les grilles du balcon, orne d'une grande salle o l'htesse
trnait derrire un comptoir surcharg de porcelaines,  peu prs comme
dans un caf de Paris. Une trs-jolie servante, charmant chantillon de
la beaut des femmes de Malaga, clbre en Espagne, nous conduisit  nos
chambres, et nous fit prouver un moment de vive anxit en nous disant
que toutes les places pour la course taient prises, et que nous aurions
beaucoup de peine  nous en procurer. Heureusement notre _cosario_ Lanza
nous trouva deux _asientos de preferencia_ (places marques), du ct du
soleil, il est vrai; mais cela nous tait bien gal: nous avions depuis
longtemps fait le sacrifice de notre fracheur, et une couche de hle de
plus sur notre figure bistre et jaunie ne nous importait gure. Les
courses devaient durer trois jours conscutifs. Les billets du premier
jour taient cramoisis, ceux du second verts, ceux du troisime bleus,
pour viter toute confusion et empcher les amateurs de se reprsenter
deux fois avec la mme carte.

Pendant notre djeuner survint une troupe d'tudiants en tourne; ils
taient quatre et ressemblaient plus  des modles de Ribeira ou de
Murillo qu' des lves en thologie, tant ils taient dguenills,
dchaux et malpropres. Ils chantaient des couplets bouffons en
s'accompagnant du tambour de basque, du triangle et des castagnettes;
celui qui touchait le _pandero_ tait un virtuose dans son genre; il
faisait rsonner la peau d'ne avec ses genoux, ses coudes, ses pieds,
et, quand tous ces moyens de percussion ne lui suffisaient pas, il
allongeait le disque orn de plaques de cuivre sur la tte de quelque
_muchacho_ ou de quelque vieille femme. L'un deux, l'orateur de la
troupe, faisait la qute en dbitant avec une extrme volubilit toute
sorte de plaisanteries pour exciter les largesses de l'assemble. Un
_realito!_ criait-il en prenant les postures les plus suppliantes,
pour que je puisse finir mes tudes, devenir cur, et vivre sans rien
faire! Quand il avait obtenu la petite pice d'argent, il la plaquait
contre son front  ct des autres dj extorques, absolument comme les
almes qui, aprs la danse, couvrent leur visage en sueur des sequins et
des piastres que leur ont jets les osmanlis en extase.

La course tait indique pour cinq heures, mais l'on nous conseilla de
nous rendre au cirque vers une heure, parce que les couloirs ne
tarderaient pas  s'encombrer de monde, et que nous ne pourrions pas
parvenir  nos stalles, bien que marques et rserves. Nous djeunmes
donc  la hte, et nous nous dirigemes vers la place des Taureaux,
prcds de notre guide Antonio, garon efflanqu et serr  outrance
par une large ceinture rouge qui faisait ressortir encore sa maigreur,
dont il attribuait plaisamment la cause  des chagrins d'amour.

Les rues regorgeaient d'une foule qui s'paississait en approchant du
cirque; les aguadors, les dbitants de _cebada_ glace, les marchands
d'ventails et de parasols en papier, les vendeurs de cigares, les
conducteurs de calessines, faisaient un vacarme effroyable; une rumeur
confuse planait sur la ville comme un brouillard de bruit.

Aprs d'assez longs dtours dans les rues troites et compliques de
Malaga, nous arrivmes enfin  la bienheureuse place, qui n'a rien de
remarquable  l'extrieur. Un dtachement de soldats avait beaucoup de
peine  contenir la foule qui voulait envahir le cirque; quoiqu'il ft
tout au plus une heure, les gradins taient dj garnis du haut jusqu'en
bas, et ce ne fut qu'avec force coups de coude et force invectives
changes que nous parvnmes  nos stalles.

Le cirque de Malaga est d'une grandeur vraiment antique et peut contenir
douze ou quinze mille spectateurs dans son vaste entonnoir, dont l'arne
forme le fond, et dont l'acrotre s'lve  la hauteur d'une maison de
cinq tages. Cela donne une ide de ce que pouvaient tre les arnes
romaines et de l'attrait de ces jeux terribles o des hommes luttaient
corps  corps contre des btes froces sous les yeux d'un peuple entier.

On ne saurait imaginer un coup d'oeil plus trange et plus splendide que
celui que prsentaient ces immenses gradins couverts d'une foule
impatiente, et cherchant  tromper les heures de l'attente par toute
sorte de bouffonneries et d'_andaluzades_ de l'originalit la plus
piquante. Les habits modernes taient en fort petit nombre, et ceux qui
les portaient taient accueillis avec des rires, des hues et des
sifflets; aussi le spectacle y gagnait-il beaucoup: les couleurs vives
des vestes et des ceintures, les draperies carlates des femmes, les
ventails bariols de vert et de jonquille, taient  la foule cet
aspect lugubre et noir qu'elle a toujours chez nous, o les teintes
sombres dominent.

Les femmes taient en assez grand nombre, et j'en remarquai beaucoup de
jolies. La Malaguea se distingue par la pleur dore de son teint uni,
o la joue n'est pas plus colore que le front, l'ovale allong de son
visage, le vif incarnat de sa bouche, la finesse de son nez et l'clat
de ses yeux arabes, qu'on pourrait croire teints de henn, tant les
paupires en sont dlies et prolonges vers les tempes. Je ne sais si
l'on doit attribuer cet effet aux plis svres de la draperie rouge qui
encadre leurs figures, elles ont un air srieux et passionn qui sent
tout  fait son Orient, et que ne possdent pas les Madrilgnes, les
Grenadines et les Svillanes, plus mignonnes, plus gracieuses, plus
coquettes, et toujours un peu proccupes de l'effet qu'elles
produisent. Je vis l d'admirables ttes, des types superbes dont les
peintres de l'cole espagnole n'ont pas assez profit, et qui
offriraient  un artiste de talent une srie d'tudes prcieuses et
entirement neuves. Dans nos ides, il semble trange que des femmes
puissent assister  un spectacle o la vie de l'homme est en pril 
chaque instant, o le sang coule en larges mares, o de malheureux
chevaux effondrs se prennent les pieds dans leurs entrailles; on se les
figurerait volontiers comme des mgres au regard hardi, au geste
forcen, et l'on se tromperait fort: jamais plus doux visages de madone,
paupires plus veloutes, sourires plus tendres, ne se sont inclins sur
un enfant Jsus. Les chances diverses de l'agonie du taureau sont
suivies attentivement par de ples et charmantes cratures dont un pote
lgiaque serait tout heureux de faire une Elvire. Le mrite des coups
est discut par des bouches si jolies, qu'on voudrait ne les entendre
parler que d'amour. De ce qu'elles voient d'un oeil sec des scnes de
carnage qui feraient trouver mal nos sensibles Parisiennes, l'on aurait
tort d'infrer qu'elles sont cruelles et manquent de tendresse d'me:
cela ne les empche pas d'tre bonnes, simples de coeur, et
compatissantes aux malheureux; mais l'habitude est tout, et le ct
sanglant des courses, qui frappe le plus les trangers, est ce qui
occupe le moins les Espagnols, attentifs  la valeur des coups et 
l'adresse dploye par les _toreros_, qui ne courent pas de si grands
risques que l'on pourrait se l'imaginer d'abord.

Il n'tait encore que deux heures, et le soleil inondait d'un dluge de
feu tout le ct des gradins sur lesquels nous tions assis. Comme nous
portions envie aux privilgis qui se rafrachissaient dans le bain
d'ombre projete par les loges suprieures! Aprs avoir fait trente
lieues  cheval dans la montagne, rester toute une journe sous un
soleil d'Afrique, par une chaleur de 38 degrs, voil qui est un peu
beau de la part d'un pauvre critique qui, cette fois, avait pay sa
place et ne voulait pas la perdre.

Les _asientos de sombra_ (places  l'ombre) nous lanaient toute sorte
de sarcasmes; ils nous envoyaient les marchands d'eau pour nous empcher
de prendre feu; ils nous priaient d'allumer leurs cigares aux charbons
de notre nez, et nous faisaient proposer un peu d'huile pour complter
la friture. Nous rpondions tant bien que mal, et quand l'ombre, en
tournant avec l'heure, livrait l'un d'eux aux morsures du soleil,
c'taient des clats de rire et des bravos sans fin.

Grce  quelques potes d'eau,  plusieurs douzaines d'oranges et  deux
ventails toujours en mouvement, nous nous prservmes de l'incendie, et
nous n'tions pas encore cuits tout  fait, ni frapps d'apoplexie,
lorsque les musiciens vinrent s'asseoir dans leur tribune, et que le
piquet de cavalerie se mit en devoir de faire vacuer l'arne
fourmillant de _muchachos_ et de _mozos_, qui se fondirent je ne sais
comment dans la masse gnrale, quoiqu'il n'y et pas mathmatiquement
de quoi placer une personne de plus; mais la foule en certaines
circonstances est d'une lasticit merveilleuse.

Un immense soupir de satisfaction s'exhala de ces quinze mille poitrines
soulages du poids de l'attente. Les membres de l'ayuntamiento furent
salus d'applaudissements frntiques, et, lorsqu'ils entrrent dans
leur loge, l'orchestre se mit  jouer les airs nationaux: _Yo que soy
contrabandista_, la marche de _Riego_, que toute l'assemble chantait
simultanment, en battant des mains et en frappant des pieds.

Nous n'avons point la prtention de raconter ici les dtails d'une
course de taureaux. Nous avons eu l'occasion d'en faire une relation
consciencieuse pendant notre sjour  Madrid; nous ne voulons rapporter
que les faits principaux, les coups remarquables de cette course, o les
mmes combattants tinrent la place trois jours sans se reposer, o
vingt-quatre taureaux furent tus, o quatre-vingt-seize chevaux
restrent sur l'arne, sans autre accident pour les combattants qu'un
coup de corne qui effleura le bras d'un _capeador_, blessure qui n'avait
rien de dangereux, et ne l'empcha pas de reparatre le lendemain dans
le cirque.

 cinq heures prcises, les portes de l'arne s'ouvrirent, et la troupe
qui devait oprer fit processionnellement le tour du cirque. En tte
marchaient les trois _picadores_, Antonio Sanchez, Jos Trigo, tous deux
de Sville, Francisco Briones, de Puerto-Ral, le poing sur la hanche,
la lance sur le pied, avec une gravit de triomphateurs romains montant
au Capitole. La selle de leurs chevaux portait crit en clous dors le
nom du propritaire du cirque: _Antonio-Maria Alvarez_. Les _capeadores_
ou _chulos_, coiffs du tricorne, embosss dans leurs manteaux de
couleurs clatantes, venaient ensuite; les _banderilleros_, en costume
de Figaro suivaient de prs. En queue du cortge s'avanaient, isols
dans leur majest, les deux _matadores_, _les pes_, comme on dit en
Espagne, Monts de Chiclana et Jos Parra de Madrid. Monts tait avec
son fidle quadrille, chose trs-importante pour la scurit de la
course; car, dans ces temps de dissensions politiques, il arrive souvent
que les _toreros_ christinos ne vont pas au secours des _toreros_
carlistes en danger, et rciproquement. La procession se terminait
significativement par l'attelage de mules destines  enlever les
taureaux et les chevaux morts.

La lutte allait commencer. L'alguazil, en costume bourgeois, qui devait
porter au garon de combat les clefs du _toril_, et montait fort
maladroitement un cheval fougueux, fit prcder la tragdie d'une farce
assez rjouissante: il perdit d'abord son chapeau, puis les triers. Son
pantalon sans sous-pieds lui remontait jusqu'aux genoux de la faon la
plus grotesque; et, la porte ayant t malicieusement ouverte au taureau
avant qu'il et eu le temps de se retirer de l'arne, sa frayeur, porte
au comble, le rendit encore plus ridicule par les contorsions qu'il
faisait sur sa bte. Cependant il ne fut pas renvers, au grand
dsappointement de la canaille; le taureau, bloui par les torrents de
lumire qui inondaient l'arne, ne l'aperut pas tout d'abord et le
laissa sortir sans coup de corne. Ce fut donc au milieu d'un clat de
rire immense, homrique, olympien, que la course commena; mais le
silence ne tarda pas  se rtablir, le taureau ayant fendu en deux le
cheval du premier _picador_ et dsaronn le second.

Nous n'avions de regards que pour Monts, dont le nom est populaire dans
toutes les Espagnes, et dont les prouesses font le sujet de mille rcits
merveilleux, Monts est n  Chiclana, dans les environs de Cadix. C'est
un homme de quarante  quarante-trois ans, d'une taille un peu au-dessus
de la moyenne, l'air srieux, la dmarche mesure, le teint d'une pleur
olivtre, et n'ayant de remarquable que la mobilit de ses yeux, qui
seuls semblent vivre dans son masque impassible; il parat plus souple
que robuste, et doit ses succs plutt  son sang-froid,  la justesse
de son coup d'oeil,  sa connaissance approfondie de l'art qu' sa force
musculaire. Ds les premiers pas que fait un taureau sur la place,
Monts sait s'il a la vue courte ou longue, s'il est _clair ou obscur_,
c'est--dire s'il attaque franchement ou a recours  la ruse, s'il est
de _muchas piernas_ ou _aplomado_, lger ou pesant, s'il fermera les
yeux en donnant la _cogida_, ou s'il les tiendra ouverts. Grce  ces
observations, faites avec la rapidit de la pense, il est toujours en
mesure pour la dfense. Cependant, comme il pousse aux dernires limites
la tmrit froide, il a reu dans sa carrire bon nombre de coups de
corne, comme l'atteste la cicatrice qui lui sillonne la joue, et
plusieurs fois il a t emport de la place grivement bless.

Il tait ce jour-l revtu d'un costume de soie vert-pomme brod
d'argent, d'une lgance et d'un luxe extrmes, car Monts est riche,
et, s'il continue  descendre dans l'arne, c'est par amour de l'art et
besoin d'motion, sa fortune se montant  plus de 50,000 duros, somme
considrable si l'on songe aux dpenses de costume que les _matadores_
sont obligs de faire, un habit complet cotant de 1,500 francs,  2,000
francs, et aux voyages perptuels qu'ils font d'une ville  l'autre,
accompagns de leurs quadrilles.

Monts ne se contente pas, comme les autres pes, de tuer le taureau
lorsque le signal de sa mort est donn. Il surveille la place, dirige le
combat, vient au secours des _picadores_ ou des _chulos_ en pril. Plus
d'un _torero_ doit la vie  son intervention. Un taureau, ne se laissant
pas distraire par les capes qu'on agitait devant lui, fouillait le
ventre d'un cheval qu'il avait renvers, et tchait d'en faire autant au
cavalier abrit sous le cadavre de sa monture. Monts prit la bte
farouche par la queue, et lui fit faire trois ou quatre tours de valse 
son grand dplaisir et aux applaudissements frntiques du peuple
entier, ce qui donna le temps de relever le picador. Quelquefois il se
plante tout debout devant le taureau, les bras croiss, l'oeil fixe, et
le monstre s'arrte subitement, subjugu par ce regard clair, aigu et
froid comme une lame d'pe. Alors ce sont des cris, des hurlements, des
vocifrations, des trpignements, des explosions de bravos dont on ne
peut se faire une ide; le dlire s'empare de toutes les ttes, un
vertige gnral agite sur les bancs les quinze mille spectateurs, ivres
d'_aguardiente_, de soleil et de sang; les mouchoirs s'agitent, les
chapeaux sautent en l'air, et Monts seul, calme dans cette foule,
savoure en silence sa joie profonde et contenue, et salue lgrement
comme un homme capable de bien d'autres prouesses. Pour de pareils
applaudissements, je conois qu'on risque sa vie  chaque minute; ils ne
sont pas trop pays.  chanteurs au gosier d'or, danseuses au pied de
fe, comdiens de tous genres, empereurs et potes, qui vous imaginez
avoir excit l'enthousiasme, vous n'avez pas entendu applaudir Monts!

Quelquefois les spectateurs eux-mmes le supplient de daigner excuter
un de ces tours d'adresse dont il sort toujours vainqueur. Une jolie
fille lui crie en lui jetant un baiser: Allons, seor Monts, allons,
Paquirro (c'est son prnom), vous qui tes si galant, faites quelque
petite chose, _una cosita_, pour une dame. Et Monts saute par-dessus
le taureau en lui appuyant le pied sur la tte, ou bien il lui secoue sa
cape devant le mufle, et, par un mouvement brusque, s'en enveloppe de
faon  former une draperie lgante, aux plis irrprochables; puis il
fait un saut de ct et laisse passer la bte lance trop fort pour se
retenir.

La manire de tuer de Monts est remarquable par la prcision, la sret
et l'aisance de ses coups; avec lui, toute ide de danger s'vanouit; il
a tant de sang-froid, il est si matre de lui-mme, il parat si certain
de sa russite, que le combat ne semble plus qu'un jeu; peut-tre mme
l'motion y perd-elle. Il est impossible de craindre pour sa vie; il
frappera le taureau o il voudra, quand il voudra, comme il voudra. Les
chances du duel sont par trop ingales; un _matador_ moins habile
produit quelquefois un effet plus saisissant par les risques et les
chances qu'il court. Ceci paratra sans doute d'une barbarie bien
raffine, mais les _aficionados_, tous ceux qui ont vu des courses et
qui se sont passionns pour un taureau franc et brave, nous comprendront
assurment. Un fait qui se passa le dernier jour des courses prouvera la
vrit de notre assertion, et fit voir un peu durement  Monts jusqu'
quel point le public espagnol poussait l'esprit d'impartialit envers
les hommes et envers les btes.

Un magnifique taureau noir venait d'tre lch dans la place.  la
manire brusque dont il tait sorti du _toril_, les connaisseurs en
avaient conu la plus haute opinion. Il runissait toutes les qualits
d'un taureau de combat; ses cornes taient longues, aigus, les pointes
bien tournes; les jambes sches, fines et nerveuses, promettaient une
grande lgret: son large fanon, ses flancs dvelopps, indiquaient une
force immense. Aussi portait-il dans le troupeau le nom de Napolon,
comme le seul nom qui pt qualifier sa supriorit incontestable. Sans
la moindre hsitation, il fondit sur le _picador_ post auprs des
_tablas_, le renversa avec son cheval, qui resta mort sur le coup, puis
s'lana sur le second, qui ne fut pas plus heureux, et qu'on eut 
peine le temps de faire passer par-dessus les barrires, tout moulu et
tout froiss de sa chute. En moins d'un quart d'heure, sept chevaux
ventrs gisaient sur le sable; les _chulos_ n'agitaient que de bien
loin leurs capes de couleur, et ne perdaient pas de vue les palissades,
sautant de l'autre ct ds que Napolon taisait mine d'approcher.
Monts lui-mme paraissait troubl, et mme une fois il avait pos le
pied sur le rebord de la charpente des _tablas_, prt  les franchir en
cas d'alerte et de poursuite trop vive, ce qu'il n'avait pas fait dans
les deux courses prcdentes. La joie des spectateurs se traduisait en
exclamations bruyantes, et les compliments les plus flatteurs pour le
taureau s'lanaient de toutes les bouches. Une nouvelle prouesse de
l'animal vint porter l'enthousiasme au dernier degr d'exaspration.

Un _sobre-saliente_ (doublure) de _picador_, car les deux chefs d'emploi
taient hors de combat, attendait, la lance baisse, l'assaut du
terrible Napolon, qui, sans s'inquiter de sa piqre  l'paule, prit
le cheval sous le ventre, d'un premier coup de tte lui fit tomber les
jambes de devant sur le rebord des tablas, et, d'un second lui soulevant
la croupe, l'envoya avec son matre de l'autre ct de la barrire, dans
le couloir de refuge qui circule tout au tour de la place.

Un si bel exploit fit clater des tonnerres de bravos. Le taureau tait
matre de la place qu'il parcourait en vainqueur, s'amusant, faute
d'adversaires,  retourner et  jeter en l'air les cadavres des chevaux
qu'il avait dcousus. La provision de victimes tait puise, et il n'y
avait plus dans l'curie du cirque de quoi remonter les _picadores_. Les
_banderilleros_ se tenaient enfourchs sur les _tablas_, n'osant
descendre harceler de leurs flches ornes de papier ce redoutable
lutteur, dont la rage n'avait pas besoin,  coup sr, d'excitations. Les
spectateurs, impatients de cette espce d'entr'acte, criaient: _Las
banderillas! las banderillas! Fuego al alcalde!_ le feu  l'alcade qui
ne donne pas l'ordre! Enfin, sur un signe du gouverneur de la place, un
_banderillero_ se dtacha du groupe et planta deux flches dans le cou
de la bte furieuse, et se sauva de toute sa vitesse, mais pas assez
promptement encore, car la corne lui effleura le bras et lui fendit la
manche. Alors, malgr les vocifrations et les hues du peuple, l'alcade
donna l'ordre de la mort, et fit signe  Monts de prendre sa _muleta_
et son pe, en dpit de toutes les rgles de la tauromachie qui exigent
qu'un taureau ait reu au moins quatre paires de _banderillas_ avant
d'tre livr  l'estoc du _matador_.

Monts, au lieu de s'avancer comme d'habitude au milieu de l'arne, se
posa  une vingtaine de pas de la barrire, pour avoir un refuge en cas
de malheur; il tait fort ple, et, sans se livrer  aucune de ces
gentillesses, coquetteries du courage qui lui ont valu l'admiration de
l'Espagne, il dploya la _muleta_ carlate, et appela le taureau qui ne
se fit pas prier pour venir. Monts excuta trois ou quatre passes avec
la _muleta_, tenant son pe horizontale  la hauteur des yeux du
monstre, qui tout  coup tomba comme foudroy et expira aprs un bond
convulsif. L'pe lui tait entre dans le front et avait piqu la
cervelle, coup dfendu par les lois de la tauromachie, le _matador_
devant passer le bras entre les cornes de l'animal et lui donner
l'estocade entre la nuque et les paules, ce qui augmente le danger de
l'homme et donne quelque chance  son bestial adversaire.

Quand on eut compris le coup, car ceci s'tait pass avec la rapidit de
la pense, un hourra d'indignation s'leva des _tendidos_ aux _palcos_;
un ouragan d'injures et de sifflets clata avec un tumulte et un fracas
inous. Boucher, assassin, brigand, voleur, galrien, bourreau!
taient les termes les plus doux.  Ceuta Monts! au feu Monts! les
chiens  Monts! mort  l'alcade! tels taient les cris qui
retentissaient de toutes parts. Jamais je n'ai vu une fureur pareille,
et j'avoue en rougissant que je la partageais. Les vocifrations ne
suffirent bientt plus; l'on commena  jeter sur le pauvre diable des
ventails, des chapeaux, des btons, des jarres pleines d'eau et des
fragments de bancs arrachs. Il y avait encore un taureau  tuer, mais
sa mort passa inaperue  travers cette horrible bacchanale, et ce fut
Jos Parra, la seconde pe, qui l'expdia en deux estocades assez bien
portes. Quant  Monts, il tait livide, son visage verdissait de rage,
ses dents imprimaient des marques sanglantes sur ses lvres blanches,
quoiqu'il afficht un grand calme et s'appuyt avec une grce affecte
sur la garde de son pe, dont il avait essuy dans le sable la pointe
rougie contre les rgles.

 quoi tient la popularit? Jamais personne n'aurait pu imaginer, la
veille et l'avant-veille, qu'un artiste aussi sr, aussi matre de son
public que Monts, pt tre si rigoureusement puni d'une infraction sans
doute commande par la plus imprieuse ncessit, vu l'agilit, la
vigueur et la furie extraordinaires de l'animal. La course acheve, il
monta en calessine, suivi de son quadrille, et partit en jurant ses
grands dieux qu'il ne remettrait plus les pieds  Malaga. Je ne sais
s'il aura tenu parole et se sera souvenu plus longtemps de l'insulte du
dernier jour que des triomphes et des ovations du commencement.
Maintenant je trouve que le public de Malaga a t injuste envers le
grand Monts de Chiclana, dont toutes les estocades avaient t
superbes, et qui avait fait preuve, dans les occasions dangereuses, d'un
sang-froid hroque et d'une adresse admirable, si bien que le peuple,
enchant, lui avait fait don de tous les taureaux qu'il avait frapps,
et lui avait permis de leur couper l'oreille en signe de proprit, pour
qu'ils ne pussent tre rclams ni par l'hpital ni par l'entrepreneur.

tourdis, enivrs, saturs d'motions violentes, nous retournmes 
notre _parador_, n'entendant par les rues que nous suivions que des
loges pour le taureau et des imprcations contre Monts.

Le soir mme, malgr ma fatigue, je me fis conduire au thtre, voulant
passer sans transition des sanglantes ralits du cirque aux motions
intellectuelles de la scne. Le contraste tait frappant; l le bruit,
la foule; ici l'abandon et le silence. La salle tait presque vide,
quelques rares spectateurs diapraient  et l les banquettes dsertes.
L'on donnait cependant _les Amants de Teruel_, drame de Juan-Eugenio
Hartzembusch, l'une des plus remarquables productions de l'cole moderne
espagnole. C'est une touchante et potique histoire d'amants qui se
gardent une invincible fidlit  travers mille sductions et mille
obstacles: ce sujet, malgr des efforts souvent heureux de la part de
l'auteur pour varier une situation toujours la mme, paratrait trop
simple  des spectateurs franais; les morceaux de passion sont traits
avec beaucoup de chaleur et d'entranement, quoique dpars quelquefois
par une certaine exagration mlodramatique  laquelle l'auteur
s'abandonne trop aisment. L'amour de la sultane de Valence pour l'amant
d'Isabel, Juan-Diego-Martinez Garcs de Marsilla, qu'elle fait apporter
dans le harem endormi par un narcotique, la vengeance de cette mme
sultane lorsqu'elle se voit mprise, les lettres coupables de la mre
d'Isabel trouves par Rodrigue d'Azagra, qui s'en fait un moyen pour
pouser la fille et menace de les montrer au mari tromp, sont des
ressorts un peu forcs, mais qui amnent des scnes touchantes et
dramatiques. La pice est crite en prose et en vers. Autant qu'un
tranger peut juger du style d'une langue qu'il ne sait jamais dans
toutes ses finesses, les vers d'Hartzembusch m'ont paru suprieurs  sa
prose. Ils sont libres, francs, anims, varis de coupe, assez sobres de
ces amplifications potiques auxquelles la facilit de leur prosodie
entrane trop souvent les mridionaux. Son dialogue en prose semble
imit des mlodrames modernes franais et pche par la lourdeur et
l'emphase. _Les Amants de Teruel_, avec tous leurs dfauts, sont une
oeuvre littraire et bien suprieure  ces traductions arranges ou
dranges de nos pices du boulevard qui inondent aujourd'hui les
thtres de la Pninsule. On y sent l'tude des anciennes romances et
des matres de la scne espagnole, et il serait  dsirer que les jeunes
potes d'au del des monts entrassent dans cette voie plutt que de
perdre leur temps  mettre d'affreux mlodrames en castillan plus ou
moins lgitime.

Un _saynte_ assez comique suivait la pice srieuse. Il s'agissait d'un
vieux garon qui prenait une jolie servante, pour tout faire, comme
diraient les _Petites Affiches_ parisiennes. La drlesse amenait
d'abord,  titre de frre, un grand diable de Valencien haut de six
pieds, avec des favoris normes, une _navaja_ dmesure, et pourvu d'une
faim insatiable et d'une soif inextinguible; puis un cousin non moins
farouche, extrmement hriss de tromblons, de pistolets et autres armes
destructives, lequel cousin tait suivi d'un oncle contrebandier porteur
d'un arsenal complet et d'une mine quivalente, le tout  la grande
terreur du pauvre vieux, dj repentant de ses vellits grillardes.
Ces varits de sacripants taient rendues par les acteurs avec une
vrit et une verve admirables.  la fin survenait un neveu militaire et
sage qui dlivrait son coquin d'oncle de cette bande de brigands
installs chez lui, qui caressaient sa servante tout en buvant son vin,
fumaient ses cigares, et mettaient sa maison au pillage. L'oncle
promettait de ne se faire servir dornavant que par de vieux domestiques
mles. Les _sayntes_ ressemblent  nos vaudevilles, mais l'intrigue en
est moins complique, et souvent ils consistent en quelques scnes
dtaches, comme les intermdes des comdies italiennes.

Le spectacle se termina par un _bayle nacional_ excut, par deux
couples de danseurs et de danseuses d'une manire assez satisfaisante.
Les danseuses espagnoles, bien qu'elles n'aient pas le fini, la
correction prcise, l'lvation des danseuses franaises, leur sont, 
mon avis, bien suprieures par la grce et le charme; comme elles
travaillent peu et ne s'assujettissent pas  ces terribles exercices
d'assouplissement qui font ressembler une classe de danse  une salle de
torture, elles vitent cette maigreur de cheval entran qui donne  nos
ballets quelque chose de trop macabre et de trop anatomique; elles
conservent les contours et les rondeurs de leur sexe; elles ont l'air de
femmes qui dansent et non pas de danseuses, ce qui est bien diffrent.
Leur manire n'a pas le moindre rapport avec celle de l'cole franaise.
Dans celle-ci, l'immobilit et la perpendicularit du buste sont
expressment recommandes; le corps ne participe presque pas aux
mouvements des jambes. En Espagne, les pieds quittent  peine la terre;
point de ces grands ronds de jambe, de ces carts qui l'ont ressembler
une femme  un compas forc, et qu'on trouve l-bas d'une indcence
rvoltante. C'est le corps qui danse, ce sont les reins qui se cambrent,
les flancs qui ploient, la taille qui se tord avec une souplesse d'aime
ou de couleuvre. Dans les poses renverses, les paules de la danseuse
vont presque toucher la terre; les bras, pms et morts, ont une
flexibilit, une mollesse d'charpe dnoue; on dirait que les mains
peuvent  peine soulever et faire babiller les castagnettes d'ivoire aux
cordons tresss d'or; et cependant, au moment venu, des bonds de jeune
jaguar succdent  cette langueur voluptueuse, et prouvent que ces
corps, doux comme la soie, enveloppent des muscles d'acier. Les almes
moresques suivent encore aujourd'hui le mme systme: leur danse
consiste dans les ondulations harmonieusement lascives du torse, des
hanches et des reins, avec des renversements de bras par-dessus la tte.
Les traditions arabes se sont conserves dans les pas nationaux, surtout
en Andalousie.

Les danseurs espagnols, quoique mdiocres, ont un air cavalier, galant
et hardi, que je prfre de beaucoup aux grces quivoques et fades des
ntres. Ils n'ont l'air occups ni d'eux-mmes ni du public; ils n'ont
de regards, de sourire que pour leur danseuse, dont ils paraissent
toujours passionnment pris, et qu'ils semblent disposs  dfendre
contre tous. Ils possdent une certaine grce froce, une certaine
allure insolemment cambre qui leur est toute particulire. En essuyant
leur fard, ils pourraient faire d'excellents _banderilleros_, et sauter
des planches du thtre sur le sable de l'arne.

La _malaguea_, danse locale de Malaga, est vraiment d'une posie
charmante. Le cavalier parat d'abord, le _sombrero_ sur les yeux,
emboss dans sa cape carlate comme un hidalgo qui se promne et cherche
les aventures. La dame entre, drape dans sa mantille, son ventail  la
main, avec les faons d'une femme qui va faire un tour  l'_Alameda_. Le
cavalier tche de voir la figure de cette mystrieuse sirne; mais la
coquette manoeuvre si bien de l'ventail, l'ouvre et le ferme si 
propos, le tourne et le retourne si promptement  la hauteur de son joli
visage, que le galant, dsappoint, recule de quelques pas et s'avise
d'un autre stratagme. Il fait parler des castagnettes sous son manteau.
 ce bruit, la dame prte l'oreille; elle sourit, son sein palpite, la
pointe de son petit pied de satin marque la mesure malgr elle; elle
jette son ventail, sa mantille, et parat en folle toilette de
danseuse, tincelante de paillettes et de clinquants, une rose dans les
cheveux, un grand peigne d'caille sur la tte. Le cavalier se
dbarrasse de son masque et de sa cape, et tous deux excutent un pas
d'une originalit dlicieuse.

En m'en revenant le long de la mer, qui rflchissait dans son miroir
d'acier bruni le ple visage de la lune, je songeais  ce contraste si
frappant de la foule du cirque et de la solitude du thtre, de cet
empressement de la multitude pour le fait brutal et de son indiffrence
aux spculations de l'esprit. Pote, je me mis  envier le gladiateur;
je regrettai d'avoir quitt l'action pour la rverie. La veille, au mme
thtre, l'on avait jou une pice de Lope de Vega qui n'avait pas
attir plus de monde que l'oeuvre du jeune crivain: ainsi le gnie
antique et le talent moderne ne valent pas un coup d'pe de Monts!

Les autres thtres d'Espagne ne sont, d'ailleurs, gure plus suivis que
celui de Malaga, pas mme le thtre _del Principe_ de Madrid, o se
trouvent cependant un bien grand acteur, Julian Roma, et une excellente
actrice, Matilde Diez. L'antique veine dramatique espagnole semble tre
tarie sans retour, et pourtant jamais fleuve n'a coul  plus larges
flots dans un lit plus vaste; jamais il n'y eut fcondit plus
prodigieuse, plus inpuisable. Nos vaudevillistes les plus abondants
sont encore loin de Lope de Vega, qui n'avait pas de collaborateurs et
dont les oeuvres sont si nombreuses qu'on n'en sait pas le chiffre exact,
et qu'il en existe  peine un exemplaire complet. Calderon de la Barca,
sans compter ses comdies de cape et d'pe, o il n'a pas de rival, a
fait des multitudes d'_autos sacramentales_, espces de mystres
catholiques o la profondeur bizarre de la pense, la singularit de
conception, s'unissent  une posie enchanteresse et de l'lgance la
plus fleurie. Il faudrait des catalogues in-folio pour dsigner,
seulement par leurs titres, les pices de Lope de Rueda, de Montalban,
de Guevara, de Quevedo, de Tirso, de Rojas, de Moreto, de Guilhen de
Castro, de Diamante et de tant d'autres. Ce qui s'est crit de pices de
thtre en Espagne, pendant le XVIe et le XVIIe sicle, dpasse
l'imagination; autant vaudrait compter les feuilles des forts et les
grains de sable de la mer: elles sont presque toutes en vers de huit
pieds mls d'assonances, imprimes en deux colonnes in-quarto sur
papier  chandelle, avec une grossire gravure au frontispice, et
forment des cahiers de six  huit feuilles. Les boutiques de librairie
en regorgent; on en voit des milliers suspendues ple-mle au milieu des
romances et des lgendes versifies des talagistes en plein vent; l'on
pourrait sans exagration appliquer  la plupart des auteurs dramatiques
espagnols l'pigramme faite sur un pote romain trop fcond, que l'on
brla aprs sa mort sur un bcher form de ses propres oeuvres. C'est une
fertilit d'invention, une abondance d'vnements, une complication
d'intrigues dont on ne peut se faire une ide. Les Espagnols, bien avant
Shakspeare, ont invent le drame; leur thtre est romantique dans toute
l'acception du mot;  part quelques purilits d'rudition, leurs pices
ne relvent ni des Grecs ni des Latins, et, comme le dit Lope de Vega
dans son _Arte nuevo de hacer comedias en este tiempo_:

     ... Cuando ho de escribir una comedia,
     Encierro los preceptos con seis llaves.

Les auteurs dramatiques espagnols ne paraissent pas s'tre beaucoup
proccups de la peinture des caractres, bien que l'on trouve  chaque
scne des traits d'observation trs-piquants et trs-fins; l'homme n'y
est pas tudi philosophiquement, et l'on ne rencontre gure, dans leurs
drames, de ces figures pisodiques si frquentes dans le grand tragique
anglais, silhouettes dcoupes sur le vif, qui ne concourent
qu'indirectement  l'action, et n'ont d'autre but que de reprsenter une
facette de l'me humaine, une individualit originale, ou de reflter la
pense du pote. Chez eux, l'auteur laisse rarement apercevoir sa
personnalit, except  la fin du drame, quand il demande pardon de ses
fautes au public.

Le principal mobile des pices espagnoles est le point d'honneur:

     Las casos de la houra son mejores,
     Porque mueven con fuerza a toda gente,
     Con ellos las acciones virtuosas
     Que la virtud es donde quira amada,

dit encore Lope de Vega, qui s'y connaissait et qui ne se fit pas faute
de suivre son prcepte. Le point d'honneur jouait dans les comdies
espagnoles le rle de la fatalit dans les tragdies grecques. Ses lois
inflexibles, ses ncessits cruelles, faisaient natre aisment des
scnes dramatiques et d'un haut intrt. _El pundonor_, espce de
religion chevaleresque avec sa jurisprudence, ses subtilits et ses
raffinements, est bien suprieur  l'[Grec: Anagch],  la fatalit
antique, dont les coups aveugles tombent au hasard sur les coupables et
sur les innocents. L'on est souvent rvolt, en lisant les tragiques
grecs, de la situation du hros, galement criminel s'il agit ou s'il
n'agit pas; le point d'honneur castillan est toujours parfaitement
logique et d'accord avec lui-mme. Il n'est d'ailleurs que l'exagration
de toutes les vertus humaines pousses au dernier degr de
susceptibilit. Dans ses fureurs les plus horribles, dans ses vengeances
les plus atroces, le hros garde une attitude noble et solennelle. C'est
toujours au nom de la loyaut, de la foi conjugale, du respect des
aeux, de l'intgrit du blason, qu'il tire du fourreau sa grande pe 
coquille de fer, souvent contre ceux qu'il aime de toute son me, et
qu'une ncessit imprieuse l'oblige d'immoler. De la lutte des passions
aux prises avec le point d'honneur rsulte l'intrt de la plupart des
pices de l'ancien thtre espagnol, intrt profond, sympathique,
vivement senti par les spectateurs, qui, dans la mme situation,
n'eussent pas agi autrement que le personnage. Avec une donne si
fertile, si profondment dans les moeurs de l'poque, il ne faut pas
s'tonner de la facilit prodigieuse des anciens dramaturges de la
Pninsule. Une autre source non moins abondante d'intrt, ce sont les
actions vertueuses, les dvouements chevaleresques, les renonciations
sublimes, les fidlits inaltrables, les passions surhumaines, les
dlicatesses idales, rsistant aux intrigues les mieux ourdies, aux
embches les plus compliques. Dans ce cas, le pote semble avoir pour
but de proposer aux spectateurs un modle achev de la perfection
humaine. Tout ce qu'il peut trouver de qualits, il l'entasse sur la
tte de son prince ou de sa princesse; il les fait plus soucieux de leur
puret que la blanche hermine, qui aime mieux mourir que d'avoir une
tache sur sa fourrure de neige.

Un profond sentiment du catholicisme et des moeurs fodales respire dans
tout ce thtre, vraiment national d'origine, de fond et de forme. La
division en trois journes, suivie par les auteurs espagnols, est
assurment la plus raisonnable et la plus logique. L'exposition, le noeud
et le dnomment, telle est la distribution naturelle de toute action
dramatique bien entendue, et nous ferions bien de l'adopter, au lieu de
l'antique coupe en cinq actes, dont deux sont si souvent inutiles, le
second et le quatrime.

Il ne faudrait pas cependant s'imaginer que les anciennes pices
espagnoles fussent exclusivement sublimes. Le grotesque, cet lment
indispensable de l'art du moyen ge, s'y glisse sous la forme du
_gracioso_ et du _bobo_ (niais), qui gaie le srieux de l'action par
des plaisanteries et des jeux de mots plus ou moins hasards, et
produit,  ct du hros, l'effet de ces nains difformes,  pourpoint
bariol, jouant avec des lvriers plus grands qu'eux, qu'on voit figurer
auprs de quelque roi ou de quelque prince dans les vieux portraits des
galeries.

Moratin, l'auteur du _Si de las Nias_, de _El Caf_, dont on peut voir
le tombeau au Pre Lachaise de Paris, est le dernier reflet de l'art
dramatique espagnol, comme le vieux peintre Goya, mort  Bordeaux en
1828, a t le dernier descendant reconnaissable encore du grand
Velasquez.

Maintenant on ne reprsente plus gure sur les thtres d'Espagne que
des traductions de mlodrames et de vaudevilles franais.  Jan, au
coeur de l'Andalousie, on joue _le Sonneur de Saint-Paul_;  Cadix, 
deux pas de l'Afrique, _le Gamin de Paris_. Les _sayntes_, autrefois si
gais, si originaux, d'une si haute saveur locale, ne sont plus que des
imitations empruntes au rpertoire du thtre des Varits. Sans parler
de don Martinez de la Rosa, de don Antonio Gil y Zarate, qui
appartiennent dj  une poque moins rcente, la Pninsule compte
cependant plusieurs jeunes gens de talent et d'esprance; mais
l'attention publique, en Espagne comme en France, est dtourne par la
gravit des vnements. Hartzembusch, l'auteur des _Amants de Teruel_;
Castro y Orozco,  qui l'on doit _Fray Luis de Leon, ou le Sicle et le
Monde_; Zorilla, qui a fait reprsenter avec succs le drame _el Rey y
el Zapatero_; Breton de Los Herreros, le duc de Rivas, Larra, qui s'est
tu par amour; Espronceda, dont les journaux viennent d'annoncer la
mort, et qui portait dans ses compositions une nergie passionne et
farouche, quelquefois digne de Byron, son modle, sont,--hlas! pour les
deux derniers il faut dire taient,--des littrateurs pleins de mrite,
des potes ingnieux, lgants et faciles, qui pourraient prendre place
 ct des anciens matres, s'il ne leur manquait ce qui nous manque 
tous, la certitude, un point de dpart assur, un fonds d'ides communes
avec le public. Le point d'honneur et l'hrosme des vieilles pices
n'est plus compris ou semble ridicule, et la croyance moderne n'est pas
encore assez formule pour que les potes puissent la traduire.

Il ne faut donc pas trop blmer la foule qui, en attendant, envahit le
cirque et va chercher les motions o elles se trouvent; aprs tout, ce
n'est pas la faute du peuple si les thtres ne sont pas plus
attrayants; tant pis pour nous, potes, si nous nous laissons vaincre
par les gladiateurs. En somme, il est plus sain pour l'esprit et le coeur
de voir un homme de courage tuer une bte froce en face du ciel, que
d'entendre un histrion sans talent chanter un vaudeville obscne, ou
dbiter de la littrature frelate devant une rampe fumeuse.




XIII.

EGLIA.--CORDOUE.--L'ARCHANGE RAPHAL.--LA MOSQUE.


Nous ne connaissions encore que les galres  brancards, il nous restait
 tter un peu de la galre  quatre roues. Un de ces aimables vhicules
partait justement pour Cordoue, dj encombr d'une famille espagnole,
nous compltmes la charge. Figurez-vous une charrette assez basse,
munie de ridelles  claire-voie et n'ayant pour fond qu'un filet de
sparterie dans lequel on entasse les malles et les paquets sans grand
souci des angles sortants ou rentrants. L-dessus l'on jette deux ou
trois matelas, ou, pour parler plus exactement, deux sacs de toile o
flottent quelques touffes de laine peu carde; sur ces matelas
s'tendent transversalement les pauvres voyageurs dans une position
assez semblable (pardonnez-nous la trivialit de la comparaison)  celle
des veaux que l'on porte au march. Seulement ils n'ont pas les pieds
lis, mais leur situation n'en est gure meilleure. Le tout est
recouvert d'une grosse toile tendue sur des cerceaux, dirig par un
_mayoral_ et tran par quatre mules.

La famille avec laquelle nous faisions roule tait celle d'un ingnieur
assez instruit et parlant bien franais: elle tait accompagne d'un
grand sclrat de figure htroclite, autrefois brigand dans la bande de
Jos Maria, et maintenant surveillant des mines. Ce drle suivait la
galre  cheval, le couteau dans la ceinture, la carabine  l'aron de
la selle. L'ingnieur paraissait faire grand cas de lui; il vantait sa
probit, sur laquelle son ancien mtier ne lui inspirait aucune
inquitude; il est vrai qu'en parlant de Jos Maria, il me dit 
plusieurs reprises que c'tait un brave et honnte homme. Cette opinion,
qui nous paratrait lgrement paradoxale  l'endroit d'un voleur de
grand chemin, est partage en Andalousie par les gens les plus
honorables. L'Espagne est reste arabe sur ce point, et les bandits y
passent facilement pour des hros, rapprochement moins bizarre qu'il ne
le semble d'abord, surtout dans les contres du Midi, o l'imagination
est si impressionnable; le mpris de la mort, l'audace, le sang-froid,
la dtermination prompte et hardie, l'adresse et la force, cette espce
de grandeur qui s'attache  l'homme en rvolte contre la socit, toutes
ces qualits, qui agissent si puissamment sur les esprits encore peu
civiliss, ne sont-elles pas celles qui font les grands caractres, et
le peuple a-t-il si tort de les admirer chez ces natures nergiques,
bien que l'emploi en soit condamnable?

Le chemin de traverse que nous suivions montait et descendait d'une
faon assez abrupte  travers un pays bossu de collines et sillonn
d'troites valles dont le fond tait occup par des lits de torrents 
sec et tout hriss de pierres normes qui nous causaient d'atroces
soubresauts, et arrachaient des cris aigus aux femmes et aux enfants.
Chemin faisant, nous remarqumes quelques effets de soleil couchant
d'une posie et d'une couleur admirables. Les montagnes prenaient dans
l'loignement des teintes pourpres et violettes, glaces d'or, d'une
chaleur et d'une intensit extraordinaires; l'absence complte de
vgtation imprimait  ce paysage, uniquement compos de terrains et de
ciels, un caractre de nudit grandiose et d'pret farouche dont
l'quivalent n'existe nulle part, et que les peintres n'ont jamais
rendu. L'on fit halte quelques heures,  l'entre de la nuit, dans un
petit hameau de trois ou quatre maisons, pour laisser reposer les mules
et nous permettre de prendre quelque nourriture. Imprvoyants comme des
voyageurs franais, quoiqu'un sjour de cinq mois en Espagne et d nous
rendre plus sages, nous n'avions emport de Malaga aucune provision;
aussi fmes-nous obligs de souper de pain sec et de vin blanc qu'une
femme de la _posada_ voulut bien nous aller chercher, car les
garde-manger et les celliers espagnols ne partagent pas cette horreur
que la nature a, dit-on, pour le vide, et ils logent le nant en toute
scurit de conscience.

Vers une heure du matin, l'on se remit en route, et, malgr les cahots
effroyables, les enfants de l'employ des mines qui roulaient sur nous,
et les chocs que recevaient nos ttes vacillantes en heurtant les
ridelles, nous ne tardmes pas  nous endormir. Quand le soleil vint
nous chatouiller le nez avec un rayon comme un pi d'or, nous tions
prs de Caratraca, village insignifiant, qui n'est pas marqu sur la
carte et n'a de particulier que des sources d'eaux sulfureuses
trs-efficaces pour les maladies de la peau, ce qui attire dans cet
endroit perdu une population assez suspecte et d'un commerce malsain. On
y joue un jeu d'enfer; et, quoiqu'il ft encore de trs-bonne heure, les
cartes et les onces d'or allaient dj leur train. C'tait quelque chose
de hideux  voir que ces malades aux physionomies terreuses et
verdtres, encore enlaidies par la rapacit, allongeant avec lenteur
leurs doigts convulsifs pour saisir leur proie. Les maisons de
Caratraca, comme toutes celles des villages d'Andalousie, sont passes
au lait de chaux; ce qui, joint  la teinte vive des tuiles, aux
guirlandes de pampres, aux arbustes qui les entourent, leur donne un air
de fte et d'aisance bien diffrent des ides que l'on se fait dans le
reste de l'Europe de la malpropret espagnole, ides gnralement
fausses, qui ne peuvent tre venues qu' propos de quelques misrables
hameaux de la Castille, dont nous possdons l'quivalent et au del en
Bretagne et en Sologne.

Dans la cour de l'auberge, mes regards furent attirs par des fresques
grossires reprsentant des courses de taureaux avec une navet toute
primitive; autour des peintures se lisaient des _coplas_ en l'honneur de
Paquirro Monts et de son quadrille. Le nom de Monts est tout  fait
populaire en Andalousie, comme chez nous celui de Napolon; son portrait
orne les murs, les ventails, les tabatires, et les Anglais, grands
exploiteurs de la vogue, quelle qu'elle soit, rpandent de Gibraltar des
milliers de foulards o les traits du clbre _matador_ sont reproduits
par l'impression en rouge, en violet, en jaune, et accompagns de
lgendes flatteuses.

Instruits par notre famine de la veille, nous achetmes quelques
provisions  notre hte, et particulirement un jambon qu'il nous fit
payer un prix exorbitant. L'on parle beaucoup des voleurs de grand
chemin; ce n'est pas sur le chemin qu'est le danger; c'est au bord, dans
l'auberge o l'on vous gorge, o l'on vous dpouille en toute sret
sans que vous ayez le droit de recourir aux armes dfensives, et de
tirer votre coup de carabine au garon qui vous apporte votre compte. Je
plains les bandits de tout mon coeur; de pareils hteliers ne leur
laissent pas grand'chose  faire, et ne leur livrent les voyageurs que
comme des citrons dont on a exprim le jus. Dans les autres pays, l'on
vous fait payer cher une chose qu'on vous fournit; en Espagne, vous
payez l'absence de tout au poids de l'or.

Notre sieste acheve, on attela les mules  la galre, chacun reprit sa
place sur les matelas, l'_escopetero_ enfourcha son petit cheval
montagnard, le _mayoral_ fit provision de menus cailloux pour lancer aux
oreilles de ses btes, et l'on se remit en marche. La contre que nous
traversions tait sauvage sans tre pittoresque: des collines peles,
rugueuses, corches, dcharnes jusqu'aux os, des lits de torrents
pierreux, espces de cicatrices imprimes au sol par le ravage des
pluies d'hiver; des bois d'oliviers dont le feuillage ple, enfarin par
la poussire ne faisait natre aucune ide de verdure ou de fracheur;
 et l, au flanc dchir des ravins de craie et de tuf, quelque touffe
de fenouil blanchie par la chaleur; sur la poudre du chemin les traces
des serpents et des vipres, et par-dessus tout cela un ciel brlant
comme une vote de four, et pas un souffle d'air, pas une haleine de
vent! Le sable gris soulev par les sabots des mules retombait sans
tourbillonner. Un soleil  faire chauffer le fer  blanc frappait sur la
toile de notre galre, o nous mrissions comme des melons sous cloche.
De temps  autre nous descendions et nous faisions une traite  pied, en
nous tenant dans l'ombre du cheval ou de la charrette, et nous
regrimpions les jambes dgourdies  notre place, en crasant un peu les
enfants et la mre, car nous ne pouvions arriver  notre coin qu'en
rampant  quatre pattes sous le dme surbaiss form par les cerceaux de
la galre.  force de franchir des fondrires et des ravins, de couper 
travers champ pour abrger, nous perdmes la vraie route. Notre
_majoral_, esprant se reconnatre, continua, comme s'il et su
parfaitement o il allait; car les _cosarios_ et guides ne conviennent
qu'ils sont gars qu' la dernire extrmit, et lorsqu'ils vous ont
fait faire cinq  six lieues en dehors de la bonne voie. Il est juste de
dire que rien n'tait plus ais que de se tromper sur ce chemin
fabuleux,  peine battu, et dont de profonds ravins interrompaient 
chaque instant le trac. Nous nous trouvions dans de grands champs
clair-sems d'oliviers aux troncs contourns et rabougris, aux attitudes
effrayantes, sans aucune trace d'habitation humaine, sans apparence
d'tre vivant; depuis le matin, nous n'avions rencontr qu'un _muchacho_
 moiti nu, poussant devant lui,  travers un flot de poussire, une
demi-douzaine de cochons noirs. La nuit vint. Pour surcrot de malheur,
ce n'tait pas nuit de lune, et nous n'avions pour nous guider que la
tremblotante lueur des toiles.

 chaque instant, le _mayoral_ quittait son sige et descendait tter la
terre avec ses mains pour sentir s'il ne rencontrerait pas une ornire,
une trace de roue qui pt le remettre sur la voie; mais ses recherches
furent inutiles, et, bien  contre-coeur, il se vit oblig de nous dire
qu'il tait gar et ne savait pas o il tait: il n'y concevait rien,
il avait fait la route vingt fois et serait all  Cordoue les yeux
ferms. Tout cela nous paraissait assez louche, et l'ide nous vint que
nous tions peut-tre exposs  quelque guet-apens. La situation n'tait
pas autrement agrable; nous nous trouvions pris de nuit dans un pays
perdu, loin de tout secours humain, au milieu d'une contre rpute pour
cacher plus de voleurs  elle seule que toutes les Espagnes runies. Ces
rflexions se prsentrent sans doute galement  l'employ des mines et
 son ami, l'ancien associ de Jos Maria, qui devait se connatre en
pareille matire, car ils chargrent silencieusement leurs carabines 
balles, en firent autant de deux autres places dans la galre, et nous
en remirent une  chacun sans dire un mot, ce qui tait fort loquent.
De cette faon, le _mayoral_ restait sans arme, et, lorsqu'il aurait eu
des intelligences avec les bandits, il se trouvait ainsi rduit 
l'impuissance. Cependant, aprs avoir err au hasard pendant deux ou
trois heures, nous apermes une lumire bien loin, qui scintillait sous
les branches comme un ver luisant; nous en fmes tout de suite notre
toile polaire, et nous nous dirigemes vers elle le plus directement
possible, au risque de verser  chaque pas. Quelquefois une
anfractuosit du terrain la drobait  notre vue: alors tout nous
semblait teint dans la nature; puis la lueur reparaissait, et nos
esprances avec elle. Enfin, nous arrivmes assez prs d'une ferme pour
distinguer la fentre, ciel o brillait notre toile sous la forme d'une
lampe de cuivre. Des chariots  boeufs, des instruments aratoires
disperss  et l nous rassurrent tout  fait, car nous aurions pu
tomber dans quelque coupe-gorge, dans quelque _posada de barateros_. Les
chiens, ayant vent notre prsence, aboyaient  pleine gueule, de sorte
que toute la ferme fut bientt en rumeur. Les paysans sortirent le fusil
 la main pour reconnatre la cause de cette alerte nocturne, et, ayant
vu que nous tions d'honntes voyageurs fourvoys, ils nous proposrent
poliment d'entrer nous reposer dans la ferme.

C'tait l'heure du souper de ces braves gens. Une vieille ride, tanne,
momifie en quelque sorte, et dont la peau faisait des plis  toutes les
jointures comme une botte  la hussarde, prparait dans une jatte de
terre rouge un _gaspacho_ gigantesque. Cinq  six lvriers de la plus
haute taille, minces de rble, larges de poitrine, suprieurement
coiffs, dignes de la meute d'un roi, suivaient les mouvements de la
vieille avec l'attention la plus soutenue et l'air le plus
mlancoliquement admiratif qu'on puisse imaginer. Mais ce dlicieux
rgal n'tait pas pour eux; en Andalousie, ce sont les hommes et non les
chiens qui mangent la soupe de crotes de pain dtrempes dans l'eau.
Des chats que l'absence d'oreilles et de queue, car en Espagne on leur
retranche ces superfluits ornementales, rendaient semblables  des
chimres japonaises, regardaient aussi, mais de plus loin, ces
apptissants prparatifs. Une cuelle dudit _gaspacho_, deux tranches de
notre jambon et quelques grappes d'un raisin blond comme l'ambre nous
composrent un souper qu'il nous fallut disputer aux familiarits
envahissantes des lvriers, qui, sous prtexte de nous lcher, nous
arrachaient littralement la viande de la bouche. Nous nous levions et
nous mangions debout, notre assiette  la main; mais les diables de
btes se dressaient sur les pattes de derrire, nous jetaient les pattes
de devant aux paules, et se trouvaient ainsi  hauteur du morceau
convoit. S'ils ne l'emportaient pas, ils lui donnaient au moins deux ou
trois tours de langue, et en prlibaient ainsi la premire et la plus
dlicate saveur. Ces lvriers nous parurent descendre en droite ligne
d'un chien fameux dont Cervantes n'a pourtant pas crit l'histoire dans
ses dialogues. Cet illustre animal tenait dans une _fonda_ espagnole
l'emploi de laveuse de vaisselle, et, comme on reprochait  la servante
que les assiettes n'taient pas propres, elle jura ses grands dieux
qu'elles avaient pourtant t laves par sept eaux, _por siete aquas_.
_Siete Aquas_ tait le nom du chien, ainsi dsign parce qu'il lchait
si exactement les plats, qu'on et dit qu'ils avaient pass sept fois
dans l'eau; il fallait que ce jour-l il se ft nglig. Les lvriers de
la ferme taient assurment de cette race.

L'on nous donna pour guide un jeune garon qui connaissait parfaitement
les chemins et nous conduisit sans encombre  Ecija, o nous parvnmes
vers les dix heures du matin.

L'entre d'Ecija est assez pittoresque; l'on y arrive par un pont au
bout duquel s'lve une porte en arcade d'un effet triomphal. Ce pont
traverse une rivire qui n'est autre que le Genil de Grenade, et
qu'obstruent des ruines d'arches antiques et des barrages pour les
moulins; quand on l'a franchi, l'on dbouche dans une place plante
d'arbres, orne de deux monuments d'un got baroque. L'un consiste en
une statue de la sainte Vierge dore et pose sur une colonne dont le
socle vid forme comme une espce de chapelle, enjolive de pots de
fleurs artificielles, d'_ex-voto_, de couronnes de moelle de roseau, et
de tous les colifichets de la dvotion mridionale. L'autre est un saint
Christophe gigantesque, aussi de mtal dor, la main appuye sur un
palmier, canne proportionne  sa grandeur, et portant sur l'paule,
avec les contractions de muscles les plus prodigieuses et des efforts 
soulever une maison, un tout petit Enfant Jsus d'une dlicatesse et
d'une mignonnerie charmantes. Ce colosse, attribu au sculpteur
florentin Torregiani qui crasa d'un coup de poing le nez de
Michel-Ange, est juch sur une colonne d'ordre salomonique (c'est le nom
qu'on donne ici aux colonnes torses), de granit rose tendre, dont la
spirale se termine  mi-chemin en volutes et en fleurons extravagants.
J'aime beaucoup les statues ainsi poses; elles produisent plus d'effet,
se voient de plus loin et  leur avantage. Les socles ordinaires ont
quelque chose de massif et d'pat qui te de la lgret aux figures
qu'ils supportent.

Ecija, bien qu'en dehors de l'itinraire des touristes et gnralement
peu connue, est cependant une ville trs-intressante, d'une physionomie
toute particulire fil trs-originale. Les clochers qui forment les
angles les plus aigus de sa silhouette ne sont ni byzantins, ni
gothiques, ni renaissance; ils sont chinois, ou plutt japonais; vous
les prendriez pour les tourelles de quelque _miao_ ddi  Kong-fu-Tze,
Bouddha ou Fo, car ils sont revtus entirement de carreaux de
porcelaine ou de faence coloris des teintes les plus vives et couverts
de tuiles vernisses vertes et blanches disposes en damier et de
l'aspect le plus trange du monde. Le reste de l'architecture n'est pas
moins chimrique, et l'amour du contourn y est pouss  ses dernires
limites. Ce ne sont que dorures, incrustations, brches et marbres de
couleur chiffonns comme des toffes, que guirlandes de fleurs, lacs
d'amour, anges bouffis, tout cela enlumin, fard, d'une richesse folle
et d'un mauvais got sublime.

La _Calle de los Cabelleros_, o demeure la noblesse et qui renferme les
plus beaux htels, est vraiment quelque chose de miraculeux dans ce
genre; l'on a peine  croire que l'on soit dans une rue relle, entre
des maisons habites par des tres possibles. Les balcons, les grilles,
les frises, rien n'est droit, tout se tortille, se contourne, s'panouit
en fleurons, en volutes, en chicores. Vous ne trouverez pas une
superficie d'un pouce carr qui ne soit guilloche, festonne, dore,
brode ou peinte; tout ce que le genre dsign chez nous sous le nom de
_rococo_ a laiss de plus rocailleux et de plus dsordonn, avec une
paisseur et un entassement de luxe que le bon got franais, mme aux
pires poques, a toujours su viter. Ce pompadour-hollando-chinois amuse
et surprend en Andalousie. Les maisons ordinaires sont crpies  la
chaux, d'une blancheur blouissante qui se dtache merveilleusement sur
l'azur fonc du ciel, et nous firent songer  l'Afrique par leurs toits
plats, leurs petites fentres et leurs _miradores_, ide qui nous
rappelait suffisamment une chaleur de trente-sept degrs Raumur,
temprature habituelle du lieu dans les ts frais. Ecija est surnomme
la pole de l'Andalousie, et jamais surnom ne fut mieux mrit: situe
dans un bas-fond, elle est entoure de collines sablonneuses qui
l'abritent du vent et lui renvoient les rayons du soleil comme des
miroirs concentriques. L'on y vit  l'tat de friture; ce qui ne nous
empcha pas de la parcourir vaillamment en tout sens en attendant notre
djeuner. La _Plaza-Mayor_ prsente un coup d'oeil fort original avec ses
maisons  piliers, ses ranges de fentres, ses arcades et ses balcons
en saillie.

Notre _parador_ tait assez comfortable, et l'on nous y servit un repas
presque humain que nous savourmes avec une sensualit bien permise
aprs tant de privations. Une longue sieste dans une grande chambre bien
close, bien obscure, bien arrose, acheva de nous reposer, et quand,
vers trois heures, nous remontmes dans la galre, nous avions la mine
sereine et tout  fait rsigne.

La route d'Ecija  la Carlotta, o nous devions coucher, traverse un
pays peu intressant, d'un aspect aride et poussireux, ou du moins que
la saison faisait paratre tel, et qui n'a pas laiss grande trace dans
notre souvenir. De distance en distance apparaissaient quelques plants
d'oliviers et quelques touffes de chnes verts, et les alos montraient
leur feuillage bleutre d'un effet toujours si caractristique. La
chienne de l'employ des mines (car nous avions des quadrupdes dans
notre mnagerie, sans compter les enfants) fit lever quelques perdrix
dont deux ou trois furent abattues par mon compagnon de voyage. Voil
l'incident le plus remarquable de cette tape.

La Carlotta, o nous nous arrtmes pour passer la nuit, est un hameau
sans importance. L'auberge occupe un ancien couvent mtamorphos d'abord
en caserne, comme cela a presque toujours lieu dans les temps de
rvolution, la vie militaire tant celle qui s'enchsse et s'emmnage le
plus facilement dans les btiments disposs pour la vie monacale. De
longs clotres en arcades formaient galerie couverte sur les quatre
faces des cours. Au milieu de l'une d'elles billait la bouche noire
d'un puits norme, trs-profond, qui nous promettait le dlicieux rgal
d'une eau bien claire et bien froide. En me penchant sur la margelle, je
vis que l'intrieur tait tout tapiss de plantes du plus beau vert qui
avaient pouss dans l'interstice des pierres. Pour trouver quelque
verdure et quelque fracheur, il fallait effectivement aller regarder
dans les puits, car la chaleur tait telle qu'on et pu la croire
produite par le voisinage d'un incendie. La temprature des serres o
l'on lve des vgtations tropicales peut seule en donner une ide.
L'air mme brlait, et les bouffes de vent semblaient charrier des
molcules ignes. J'essayai de sortir pour aller faire un tour dans le
village, mais la vapeur d'tuve qui m'accueillit ds la porte me fit
rebrousser chemin. Notre souper se composa de poulets dmembrs tendus
ple-mle sur une couche de riz aussi relev de safran qu'un pilau turc,
et d'une salade (_ensalada_) de feuillages verts nageant dans un dluge
d'eau vinaigre, toile  et l de quelques flots d'huile emprunte
sans doute  la lampe. Ce somptueux repas termin, l'on nous conduisit 
nos chambres qui taient dj tellement habites, que nous allmes
achever la nuit au milieu de la cour, dans notre manteau, une chaise
renverse nous servant d'oreiller. L, du moins, nous n'tions exposs
qu'aux moustiques; en mettant des gants et en voilant notre figure d'un
foulard, nous en fmes quittes pour cinq ou six coups d'aiguillon. Ce
n'tait que douloureux, et non dgotant.

Nos htes avaient des figures lgrement patibulaires; mais depuis
longtemps nous n'y prenions plus garde, accoutums que nous tions  des
physionomies plus ou moins rbarbatives. Un fragment de leur
conversation que nous surprmes nous montra que leurs sentiments taient
assortis  leur physique. Ils demandaient  l'_escopetero_, croyant que
nous n'entendions pas l'espagnol, s'il n'y avait pas un coup  faire
contre nous, en allant nous attendre quelques lieues plus loin. L'ancien
associ de Jos Maria leur rpondit d'un air parfaitement noble et
majestueux: Je ne le souffrirai pas, puisque ces jeunes gentilshommes
sont de ma compagnie; d'ailleurs, ils s'attendent  tre vols et n'ont
avec eux que la somme strictement ncessaire pour le voyage, leur argent
tant en lettres de change sur Sville. En outre, ils sont grands et
forts tous les deux; quant  l'employ des mines, c'est mon _ami_, et
nous avons quatre carabines dans la galre. Ce raisonnement persuasif
convainquit notre hte et ses acolytes, qui se contentrent pour cette
fois des moyens de dtroussement ordinaires permis aux aubergistes de
toutes les contres.

Malgr toutes les histoires effrayantes sur les brigands rapportes par
les voyageurs et les naturels du pays, nos aventures se bornrent l, et
ce fut l'incident le plus dramatique de notre longue prgrination 
travers des contres rputes les plus dangereuses de l'Espagne,  une
poque certainement favorable  ce genre de rencontres; le brigand
espagnol a t pour nous un tre purement chimrique, une abstraction,
une simple posie. Jamais nous n'avons aperu l'ombre d'un _trabuco_, et
nous tions devenus,  l'endroit du voleur, d'une incrdulit gale pour
le moins  celle du jeune gentleman anglais dont Mrime raconte
l'histoire, lequel, tomb entre les mains d'une bande qui le
dtroussait, s'obstinait  n'y voir que des comparses de mlodrame
aposts pour lui faire pice.

Nous quittmes la Carlotta vers les trois heures de l'aprs-midi, et le
soir nous fmes halte dans une misrable cabane de bohmiens, dont le
toit tait form de simples branches d'arbres coupes et jetes, comme
une espce de chaume grossier, sur des perches transversales. Aprs
avoir bu quelques verres d'eau, je m'talai tranquillement devant la
porte, sur le sein de notre mre commune, et, tout en regardant l'abme
azur du ciel, o semblaient voltiger, comme des essaims d'abeilles
d'or, de larges toiles dont le scintillement formait un tourbillon
lumineux pareil  celui que produisent autour du corps des libellules
leurs ailes invisibles  force de rapidit, je ne tardai pas 
m'endormir d'un profond sommeil, comme si j'eusse t couch dans le lit
le plus moelleux du monde. Je n'avais cependant pour oreiller qu'une
pierre enveloppe dans ma cape, et quelques cailloux de dimension
honnte s'estampaient en creux dans mes reins. Jamais nuit plus belle et
plus sereine n'emmaillotta le globe dans son manteau de velours bleu. 
minuit environ, la galre se remit en marche, et, quand l'aurore parut,
nous n'tions plus qu' une demi-lieue de Cordoue.

L'on croirait peut-tre,  la description de ces haltes et de ces
tapes, qu'une grande distance spare Cordoue de Malaga, et que nous
avons fait un chemin norme dans ce voyage qui n'a pas dur moins de
quatre jours et demi. La distance parcourue n'est que d'une vingtaine de
lieues d'Espagne,  peu prs trente lieues de France; mais la voiture
tait pesamment charge, le chemin abominable, sans relais disposs pour
changer de mules. Joignez  cela une chaleur intolrable qui aurait
asphyxi btes et gens, si l'on se ft risqu dehors aux heures o le
soleil a toute sa force. Cependant ce voyage si lent et si pnible nous
a laiss un bon souvenir; la rapidit excessive des moyens de transport
te tout charme  la route: vous tes emport comme dans un tourbillon,
sans avoir le temps de rien voir. Si l'on arrive tout de suite, autant
vaut rester chez soi. Pour moi, le plaisir du voyage est d'aller et non
d'arriver.

Un pont sur le Guadalquivir, assez large  cet endroit, sert d'entre 
Cordoue du ct d'Ecija. Tout auprs l'on remarque les ruines
d'anciennes arches d'un aqueduc arabe. La tte du pont est dfendue par
une grande tour carre, crnele et soutenue par des casemates de
construction plus rcente. Les portes de la ville n'taient pas encore
ouvertes; une cohue de chariots  boeufs majestueusement coiffs de
tiares en sparterie jaune et rouge, de mulets et d'nes blancs chargs
de paille hache, de paysans  chapeaux en pain de sucre, vtus de
_capas_ de laine brune retombant par-devant et par-derrire comme une
chape de prtre, et qui se mettent en passant la tte par un trou
pratiqu au milieu de l'toffe, attendaient l'heure avec le flegme et la
patience ordinaires aux Espagnols, qui ne paraissent jamais presss. Un
pareil rassemblement  une barrire de Paris et fait un vacarme
horrible, et se serait rpandu en invectives et en injures; l point
d'autre bruit que le frisson d'un grelot de cuivre au collier d'une mule
et le tintement argentin de la sonnette d'un ne-colonel changeant de
position ou reposant sa tte sur le cou d'un confrre  longues
oreilles.

Nous profitmes de ce temps d'arrt pour examiner  loisir l'aspect
intrieur de Cordoue. Une belle porte en manire d'arc de triomphe,
d'ordre ionique, et d'un si grand got qu'on aurait pu la croire
romaine, formait  la ville des califes une entre fort majestueuse, 
laquelle cependant j'aurais prfr une de ces belles arcades moresques
vases en coeur, comme l'on en voit  Grenade. La mosque-cathdrale
s'levait au-dessus de l'enceinte et des toits de la ville plutt comme
une citadelle que comme un temple, avec ses hautes murailles denticules
de crneaux arabes, et le lourd dme catholique accroupi sur sa
plate-forme orientale. Il faut l'avouer, ces murailles sont badigeonnes
d'une sorte de jaune assez abominable. Sans tre de ceux qui aiment
prcisment les difices moisis, lpreux et noirs, nous avons une
horreur particulire pour cette infme couleur potiron qui charme  un
si haut degr les prtres, les fabriques et les chapitres de tous les
pays, puisqu'ils ne manquent jamais d'en empter les merveilleuses
cathdrales qui leur sont livres. Les difices doivent tre peints et
l'ont toujours t, mme aux poques les plus pures; seulement il
faudrait mieux choisir la nuance et la nature de l'enduit.

Enfin l'on ouvrit les portes, et nous emes l'agrment pralable d'tre
visits assez minutieusement  la douane, aprs quoi l'on nous laissa
libres de nous rendre en compagnie de nos malles au _parador_ le plus
voisin.

Cordoue a l'aspect plus africain que toute autre ville d'Andalousie; ses
rues ou plutt ses ruelles, dont le pav tumultueux ressemble au lit de
torrents  sec, toutes jonches de la paille courte qui s'chappe de la
charge des nes, n'ont rien qui rappelle les moeurs et les habitudes de
l'Europe. L'on y marche entre d'interminables murailles couleur de
craie, aux rares fentres treillisses de grilles et de barreaux, et
l'on n'y rencontre que quelque mendiant  figure rbarbative, quelque
dvote encapuchonne de noir, ou quelque _majo_ qui passe avec la
rapidit de l'clair sur son cheval brun, harnach de blanc, arrachant
des milliers d'tincelles aux cailloux du pav. Les Mores, s'ils
pouvaient y revenir, n'auraient pas grand'chose  faire pour s'y
rinstaller. L'ide que l'on a pu se former, en pensant  Cordoue, d'une
ville aux maisons gothiques, aux flches brodes  jour, est entirement
fausse. L'usage universel du crpi  la chaux donne une teinte uniforme
 tous les monuments, remplit les rides de l'architecture, efface les
broderies et ne permet pas de lire leur ge. Grce  la chaux, le mur
fait il y a cent ans ne peut se distinguer du mur achev d'hier.
Cordoue, autrefois le centre de la civilisation arabe, n'est plus
aujourd'hui qu'un amas de petites maisons blanches par-dessus lesquelles
jaillissent quelques figuiers d'Inde  la verdure mtallique, quelque
palmier panoui comme un crabe de feuillage, et que divisent en lots
d'troits corridors par o deux mulets auraient peine  passer de front.
La vie semble s'tre retire de ce grand corps, anim jadis par l'active
circulation du sang moresque; il n'en reste plus maintenant que le
squelette blanchi et calcin. Mais Cordoue a sa mosque, monument unique
au monde et tout  fait neuf, mme pour les voyageurs qui ont eu dj
l'occasion d'admirer  Grenade ou  Sville les merveilles de
l'architecture arabe.

Malgr ses airs moresques, Cordoue est pourtant bonne chrtienne et
place sous la protection spciale de l'archange Raphal. Du balcon de
notre _parador_, nous voyions s'lever un monument assez bizarre en
l'honneur de ce patron cleste; nous emes envie de l'examiner de plus
prs. L'archange Raphal, du haut de sa colonne, l'pe  la main, les
ailes dployes, scintillant de dorure, semble une sentinelle veillant
ternellement sur la ville confie  sa garde. La colonne est de granit
gris avec un chapiteau corinthien de bronze dor, et repose sur une
petite tour ou lanterne de granit rose, dont le soubassement est form
par des rocailles o sont groups un cheval, un palmier, un lion et un
monstre marin des plus fantastiques; quatre statues allgoriques
compltent cette dcoration. Dans le socle se trouve enchss le
cercueil de l'vque Pascal, personnage clbre par sa pit et sa
dvotion au saint archange.

Sur un cartouche se lit l'inscription suivante:

     _Yo te juro por Jesu-Christo cruzificado
     Que soi Rafal angel, a quien Dios tiene puesto
     Por guarda de esta ciudad._

Mais, me direz-vous, comment a-t-on su que l'archange Raphal tait
prcisment le patron de la vieille ville d'Abdrame, lui et pas un
autre? Nous vous rpondrons au moyen d'une romance ou complainte
imprime avec permission  Cordoue, chez don Raphal Garcia Rodriguez,
rue de la Librairie. Ce prcieux document porte en tte une vignette sur
bois reprsentant l'archange les ailes ouvertes, l'aurole autour de la
tte, son bton de voyage et son poisson  la main, majestueusement
camp entre deux glorieux pots de jacinthes et de pivoines, le tout
accompagn d'une inscription ainsi conue: _Vridique relation et
curieuse lgende du seigneur saint Raphal, archange, avocat de la peste
et gardien de la cit de Cordoue_.

L'on y raconte comme quoi le bienheureux archange apparut  don Andrs
Rolas, gentilhomme et prtre de Cordoue, et lui tint dans sa chambre un
discours dont la premire phrase est prcisment celle que l'on a grave
sur la colonne. Ce discours, que les lgendaires ont conserv, dura plus
d'une heure et demie, le prtre et l'archange tant assis face  face,
chacun sur une chaise. Cette apparition eut lieu le 7 mai de l'an du
Christ 1578, et c'est pour en conserver le souvenir qu'on a lev ce
monument.

Une esplanade entoure de grilles s'tend autour de cette construction
et permet de la contempler sur toutes les faces. Les statues, ainsi
places, ont quelque chose d'lgant et de svelte qui me plat beaucoup
et qui dissimule admirablement la nudit d'une terrasse, d'une place
publique ou d'une cour trop vaste. La statuette pose sur une colonne de
porphyre, dans la cour du palais des Beaux-Arts de Paris, peut donner
une petite ide du parti qu'on pourrait tirer pour l'ornementation de
cette manire d'ajuster les figures qui prennent ainsi un aspect
monumental qu'elles n'auraient pas sans cela. Cette rflexion nous tait
dj venue devant la sainte Vierge et le saint Christophe d'Ecija.

L'extrieur de la cathdrale nous avait peu sduits, et nous avions peur
d'tre cruellement dsenchants. Les vers de Victor Hugo:

     Cordoue aux maisons vieilles
     A sa mosque, o l'oeil se perd dans les merveilles,

nous semblaient d'avance trop flatteurs, mais nous fmes bientt
convaincus qu'ils n'taient que justes.

Ce fut le calife Abdrame Ier qui jeta les fondements de la mosque de
Cordoue vers la fin du VIIIe sicle; les travaux furent mens avec une
telle activit, que la construction tait termine au commencement du
IXe: vingt et un ans suffirent pour terminer ce gigantesque difice!
Quand on songe qu'il y a mille ans, une oeuvre si admirable et de
proportions si colossales tait excute en si peu de temps par un
peuple tomb depuis dans la plus sauvage barbarie, l'esprit s'tonne et
se refuse  croire aux prtendues doctrines de progrs qui ont cours
aujourd'hui; l'on se sent mme tent de se ranger  l'opinion contraire
lorsqu'on visite des contres occupes jadis par des civilisations
disparues. J'ai toujours beaucoup regrett, pour ma part, que les Mores
ne soient pas rests matres de l'Espagne, qui certainement n'a fait que
perdre  leur expulsion. Sous leur domination, s'il faut en croire les
exagrations populaires, si gravement recueillies par les historiens,
Cordoue comptait deux cent mille maisons, quatre-vingt mille palais et
neuf cents bains; douze mille villages lui servaient comme de faubourgs.
Maintenant elle n'a pas quarante mille habitants, et parat presque
dserte.

Abdrame voulait faire de la mosque de Cordoue un but de plerinage,
une Mecque occidentale, le premier temple de l'islamisme aprs celui o
repose le corps du prophte. Je n'ai pas encore vu la _casbah_ de la
Mecque, mais je doute qu'elle gale en magnificence et en tendue la
mosque espagnole. On y conservait l'un des originaux du Coran, et,
relique plus prcieuse encore, un os du bras de Mahomet.

Les gens du peuple prtendent mme que le sultan de Constantinople paie
encore un tribut au roi d'Espagne pour que l'on ne dise pas la messe
dans l'endroit consacr spcialement au prophte. Cette chapelle est
appele ironiquement par les dvots le _Zancarron_, terme de mpris qui
signifie mchoire d'ne, mauvaise carcasse.

La mosque de Cordoue est perce de sept portes qui n'ont rien de
monumental, car sa construction mme s'y oppose et ne permet pas le
portail majestueux command imprieusement par le plan sacramentel des
cathdrales catholiques, et dans son extrieur rien ne vous prpare 
l'admirable coup d'oeil qui vous attend. Nous passerons, s'il vous plat,
par le _patio de los naranjeros_, immense et magnifique cour plante
d'orangers monstrueux, contemporains des rois mores, entoure de longues
galeries en arcades, dalle de marbre, et sur l'un des cts de laquelle
se dresse un clocher d'un got mdiocre, maladroite imitation de la
Giralda, comme nous le pmes voir plus tard  Sville. Sous le pav de
cette cour il existe, dit-on, une immense citerne. Du temps des
Ommyades, l'on pntrait de plain-pied du _patio de los naranjeros_ dans
la mosque mme, car l'affreux mur qui arrte la perspective de ce ct
n'a t bti que postrieurement.

La plus juste ide que l'on puisse donner de cet trange difice, c'est
de dire qu'il ressemble  une grande esplanade ferme de murs et plante
de colonnes en quinconce. L'esplanade a quatre cent vingt pieds de large
et quatre cent quarante de long. Les colonnes sont au nombre de huit
cent soixante; ce n'est, dit-on, que la moiti de la mosque primitive.

L'impression que l'on prouve en entrant dans cet antique sanctuaire de
l'islamisme est indfinissable et n'a aucun rapport avec les motions
que cause ordinairement l'architecture: il vous semble plutt marcher
dans une fort plafonne que dans un difice; de quelque ct que vous
vous tourniez, votre oeil s'gare  travers des alles de colonnes qui se
croisent et s'allongent  perte de vue, comme une vgtation de marbre
spontanment jaillie du sol; le mystrieux demi-jour qui rgne dans
cette futaie ajoute encore  l'illusion. L'on compte dix-neuf nefs dans
le sens de la largeur, trente-six dans l'autre sens, mais l'ouverture
des arcades transversales est beaucoup moindre. Chaque nef est forme de
deux rangs d'arceaux superposs, dont quelques-uns se croisent et
s'entrelacent comme des rubans, et produisent l'effet le plus bizarre.
Les colonnes, toutes d'un seul morceau, n'ont gure plus de dix  douze
pieds jusqu'au chapiteau d'un corinthien arabe plein de force et
d'lgance, qui rappelle plutt le palmier d'Afrique que l'acanthe de
Grce. Elles sont de marbres rares, de porphyre, de jaspe, de brche
verte et violette, et autres matires prcieuses; il y en a mme
quelques-unes d'antiques et qui proviennent,  ce qu'on prtend, des
ruines d'un ancien temple de Janus. Ainsi, trois religions ont clbr
leurs rites sur cet emplacement. De ces trois religions, l'une a disparu
sans retour dans le gouffre du pass avec la civilisation qu'elle
reprsentait; l'autre a t refoule hors de l'Europe, o elle n'a plus
qu'un pied, jusqu'au fond de la barbarie orientale; la troisime, aprs
avoir atteint son apoge, mine par l'esprit d'examen, s'affaiblit de
jour en jour, mme aux contres o elle rgnait en souveraine absolue;
et peut-tre la vieille mosque d'Abdrame durera-t-elle encore assez
pour voir une quatrime croyance s'installer  l'ombre de ses arceaux,
et clbrer avec d'autres formes et d'autres chants le nouveau dieu, ou
plutt le nouveau prophte, car Dieu ne change jamais.

Au temps des califes, huit cents lampes d'argent remplies d'huiles
aromatiques clairaient ces longues nefs, faisaient miroiter le porphyre
et le jaspe poli des colonnes, accrochaient une paillette de lumire aux
toiles dores des plafonds, et trahissaient dans l'ombre les mosaques
de cristal et les lgendes du Coran entrelaces d'arabesques et de
fleurs. Parmi ces lampes se trouvaient les cloches de Saint-Jacques de
Compostelle, conquises par les Mores; renverses et suspendues  la
vote avec des chanes d'argent, elles illuminaient le temple d'Allah et
de son prophte, tout tonnes d'tre devenues lampes musulmanes de
cloches catholiques qu'elles taient. Le regard pouvait alors se jouer
en toute libert sous les longues colonnades et dcouvrir, du fond du
temple, les orangers en fleur et les fontaines jaillissantes du _patio_
dans un torrent de lumire rendue plus blouissante encore par le
contraste du demi-jour de l'intrieur. Malheureusement cette magnifique
perspective est obstrue aujourd'hui par l'glise catholique, masse
norme enfonce lourdement au coeur de la mosque arabe. Des retables,
des chapelles, des sacristies, emptent et dtruisent la symtrie
gnrale. Cette glise parasite, monstrueux champignon de pierre, verrue
architecturale pousse au dos de l'difice arabe, a t construite sur
les dessins de Hernan Ruiz, et n'est pas sans mrite en elle-mme; on
l'admirerait partout ailleurs, mais la place qu'elle occupe est  jamais
regrettable. Elle fut leve, malgr la rsistance de l'_ayuntamiento_,
par le chapitre, sur un ordre surpris  l'empereur Charles-Quint, qui
n'avait pas vu la mosque. Il dit, l'ayant visite quelques annes plus
tard: Si j'avais su cela, je n'aurais jamais permis que l'on toucht 
l'oeuvre ancienne: vous avez mis ce qui se voit partout  la place de ce
qui ne se voit nulle part. Ces justes reproches firent baisser la tte
au chapitre, mais le mal tait fait. On admire dans le choeur une immense
menuiserie sculpte en bois d'acajou massif et reprsentant des sujets
de l'Ancien Testament, oeuvre de don Pedro Duque Cornejo, qui employa dix
ans de sa vie  ce prodigieux travail, comme on peut le voir sur la
tombe du pauvre artiste, couch sur une dalle  quelques pas de son
oeuvre.  propos de tombe, nous en avons remarque une assez singulire,
enclave dans le mur; elle tait en forme de malle et ferme de trois
cadenas. Comment le cadavre enferm si soigneusement fera-t-il au jour
du jugement dernier pour ouvrir les serrures de pierre de son cercueil,
et comment en retrouvera-t-il les clefs au milieu du dsordre gnral?

Jusqu'au milieu du XVIIIe sicle, l'ancien plafond d'Abdrame, en bois
de cdre et de mlse, s'tait conserv avec ses caissons, ses soffites,
ses losanges et toutes ses magnificences orientales; on l'a remplac par
des votes et des demi-coupoles d'un got mdiocre. L'ancien dallage a
disparu sous un pav de brique qui a exhauss le sol, noy les fts des
piliers, et rendu plus sensible encore le dfaut gnral de l'difice,
trop bas pour son tendue.

Toutes ces profanations n'empchent pas la mosque de Cordoue d'tre
encore un des plus merveilleux monuments du monde; et, comme pour nous
faire sentir plus amrement les mutilations du reste, une portion, que
l'on appelle le _Mirah_, a t conserve comme par miracle dans une
intgrit scrupuleuse.

Le plafond de bois sculpt et dor avec sa _media-naranja_ constelle
d'toiles, les fentres dcoupes et garnies de grillages qui tamisent
doucement le jour, la galerie de colonnettes  trfles, les plaques de
mosaques en verres de couleur, les versets du Coran en lettres de
cristal dor, qui serpentent  travers les ornements et les arabesques
les plus gracieusement compliqus, forment un ensemble d'une richesse,
d'une beaut, d'une lgance ferique, dont l'quivalent ne se rencontre
que dans les _Mille et une Nuits_, et qui n'a rien  envier  aucun art.
Jamais lignes ne furent mieux choisies, couleurs mieux combines: les
gothiques mme, dans leurs plus fins caprices, dans leurs plus
prcieuses orfvreries, ont quelque chose de souffreteux, d'maci, de
malingre, qui sent la barbarie et l'enfance de l'art. L'architecture du
_Mirah_ montre au contraire une civilisation arrive  son plus haut
dveloppement, un art  son priode culminant; au del, il n'y a plus
que la dcadence. La proportion, l'harmonie, la richesse et la grce,
rien n'y manque. De cette chapelle, l'on entre dans un petit sanctuaire
excessivement orn, dont le plafond est fait d'un seul bloc de marbre
creus en conque et cisel avec une dlicatesse infinie. C'tait l
probablement le saint des saints, l'endroit formidable et sacr o la
prsence de Dieu est plus sensible qu'ailleurs.

Une autre chapelle, appele _capilla de los reyesmoros_, o les califes
faisaient leurs prires spars de la foule des croyants, offre aussi
des dtails curieux et charmants: mais elle n'a pas eu le mme bonheur
que le _Mirah_, et ses couleurs ont disparu sous une ignoble chemise de
chaux.

Les sacristies regorgent de trsors: ce ne sont qu'ostensoirs
tincelants de pierreries, chsses d'argent d'un poids norme, d'un
travail inou, et grandes comme de petites cathdrales, chandeliers,
crucifix d'or, chapes brodes de perles: un luxe plus que royal et tout
 fait asiatique.

Comme nous nous apprtions  sortir, le bedeau qui nous servait de guide
nous conduisit mystrieusement dans un recoin obscur, et nous fit
remarquer pour curiosit suprme un crucifix qu'on prtend avoir t
creus avec l'ongle par un prisonnier chrtien sur une colonne de
porphyre au pied de laquelle il tait enchan. Pour constater
l'authenticit de l'histoire, il nous montra la statue du pauvre captif
place  quelques pas de l. Sans tre plus voltairien qu'il ne le faut
en fait de lgende, je ne puis m'empcher de penser qu'autrefois l'on
avait des ongles diablement durs, ou que le porphyre tait bien tendre.
Ce crucifix n'est d'ailleurs pas le seul; il en existe un second sur une
autre colonne, mais beaucoup moins bien form. Le bedeau nous fit voir
aussi une norme dfense d'ivoire suspendue au milieu d'une coupole par
des chanes de fer, et qui semblait la trompe de chasse de quelque gant
sarrasin, de quelque Nemrod d'un monde disparu; cette dfense
appartient, dit-on,  l'un des lphants employs  porter les matriaux
pendant la construction de la mosque. Satisfaits de ses explications et
de sa complaisance, nous lui donnmes quelques picettes, gnrosit qui
parut dplaire beaucoup  l'ancien ami de Jos Maria, qui nous avait
accompagns, et lui arracha cette phrase un peu hrtique: Ne
vaudrait-il pas mieux donner cet argent  un brave bandit qu' un
mchant sacristain?

En sortant de la cathdrale, nous nous arrtmes quelques instants
devant un joli portail gothique qui sert de faade  l'hospice des
Enfants-Trouvs. On l'admirerait partout ailleurs, mais ce voisinage
formidable l'crase.

La cathdrale visite, rien ne nous retenait plus  Cordoue, dont le
sjour n'est pas des plus rcratifs. Le seul divertissement que puisse
y prendre un tranger est d'aller se baigner au Guadalquivir, ou se
faire raser dans une des nombreuses boutiques de barbier qui avoisinent
la mosque, opration qu'accomplit avec beaucoup de dextrit,  l'aide
d'un rasoir norme, un petit frater juch sur le dossier du grand
fauteuil de chne o l'on vous fait asseoir.

La chaleur tait intolrable, car elle se compliquait d'un incendie. La
moisson venait de finir, et c'est l'usage en Andalousie de brler le
chaume lorsque les gerbes sont rentres, afin que les cendres
fertilisent la terre. La campagne flambait  trois ou quatre lieues  la
ronde, et le vent, qui se grillait les ailes en passant sur cet ocan de
flamme, nous apportait des bouffes d'air chaud comme celui qui
s'chappe des bouches de poles: nous tions dans la position de ces
scorpions que les enfants entourent d'un cercle de copeaux auxquels ils
mettent le feu, et qui sont forcs de faire une sortie dsespre, ou de
se suicider en retournant leur aiguillon contre eux-mmes. Nous
prfrmes le premier moyen.

La galre dans laquelle nous tions venus nous ramena par le mme chemin
jusqu' Ecija, o nous demandmes une calessine pour nous rendre 
Sville. Le conducteur, nous ayant vus tous les deux, nous trouva trop
grands, trop forts et trop lourds pour nous emmener, et fit toute sorte
de difficults. Nos malles taient, disait-il, d'un poids si excessif,
qu'il faudrait quatre hommes pour les soulever, et qu'elles feraient
immdiatement rompre sa voiture. Nous dtruismes cette dernire
objection en plaant tout seuls et avec la plus grande aisance les
malles ainsi calomnies sur l'arrire de la calessine. Le drle n'ayant
plus d'objections  faire, se dcida enfin  partir.

Des terrains plats ou vaguement onduls, plants d'oliviers, dont la
couleur grise est encore affadie par la poussire, des steppes
sablonneuses o s'arrondissent de loin en loin, comme des verrues
vgtales, des boules de verdure noirtres, voil les seuls objets qui
s'offrent  vos regards pendant plusieurs lieues.

 la Luisiana, toute la population tait tendue devant les portes et
ronflait  la belle toile. Notre voiture faisait lever des files de
dormeurs qui se rangeaient contre le mur en grommelant et en nous
prodiguant toutes les richesses du vocabulaire andalou. Nous soupmes
dans une _posada_ d'assez mauvaise mine, plus garnie de fusils et de
tromblons que d'ustensiles de mnage. Des chiens monstrueux suivaient
tous nos mouvements avec obstination, et ne semblaient attendre qu'un
signe pour nous dchirer  belles dents. L'htesse avait l'air
extrmement surpris de la tranquillit vorace avec laquelle nous
dpchions notre omelette aux tomates. Elle semblait trouver ce repas
superflu, et regretter une nourriture qui ne nous profiterait pas.
Cependant, malgr les apparences sinistres du lieu, nous ne fmes pas
gorgs, et l'on eut la clmence de nous laisser continuer notre route.

Le sol devenait de plus en plus sablonneux, et les roues de la calessine
s'enfonaient jusqu'aux moyeux dans des terrains mouvants. Nous
comprmes alors pourquoi notre voiturin s'inquitait si fort de notre
pesanteur spcifique. Pour soulager le cheval, nous mmes pied  terre,
et vers minuit, aprs avoir suivi un chemin qui escaladait en zigzag les
plans escarps d'une montagne, nous arrivmes  Cormana, lieu de notre
couche. Des fours, o l'on brlait de la chaux, jetaient sur cette
rampe de rochers de longs reflets rougetres qui produisaient des effets
 la Rembrandt d'une puissance et d'un pittoresque admirables.

La chambre que l'on nous donna tait orne de mauvaises lithographies
colories reprsentant diffrents pisodes de la rvolution de juillet,
la prise de l'Htel de Ville, etc. Cela nous fit plaisir, et nous
attendrit presque: c'tait comme un petit morceau de France encadr et
suspendu au mur. Cormana, que nous emes  peine le temps de regarder en
remontant dans la voilure, est une petite ville blanche comme de la
crme,  laquelle les campaniles et les tours d'un ancien couvent de
religieuses carmlites donnent une tournure assez pittoresque: voil
tout ce que nous en pouvons dire.

 partir de Cormana, les plantes grasses, les cactus et les alos, qui
nous avaient abandonns, reparurent plus hrisss et plus froces que
jamais. Le paysage tait moins nu, moins aride, plus accident, la
chaleur avait perdu un peu de son intensit. Bientt nous atteignmes
Alcala de los Panaderos, clbre par la bont de son pain, ainsi que
l'indique son nom, et ses courses de _novillos_ (jeunes taureaux), o se
rendent les _aficionados_ de Sville pendant les vacances de la place.
Alcala de los Panaderos est trs-bien situe au fond d'une petite valle
o serpente une rivire; elle a pour abri un coteau o s'lvent encore
les ruines d'un ancien palais moresque. Nous approchions de Sville. En
effet, la Giralda ne tarda pas  montrer  l'horizon d'abord sa lanterne
 jour, ensuite sa tour carre; quelques heures aprs nous passions sous
la porte de Cormana, dont l'arc encadrait un fond de lumire poudroyante
o se croisaient, dans des flots de vapeur dore, des galres, des nes,
des mules et des chariots  boeuf, les uns allant, les autres venant. Un
superbe aqueduc, d'une physionomie romaine, levait  gauche de la route
ses arcades de pierre; de l'autre cot s'alignaient des maisons de plus
en plus rapproches; nous tions  Sville.




XIV.

SVILLE.--LA CHISTINA.--LA TORRE DEL ORO.--ITALICA.--LA CATHDRALE.--LA
GIRALDA.--EL POLHO SEVILLANO.--LA CARIDAD ET DON JUAN DE MARANA.


Il existe sur Sville un proverbe espagnol trs-souvent cit:

     Quien no ha visto a Sevilla
     No ha visto a maravilla.

Nous avouons en toute humilit que ce proverbe nous paratrait plus
juste, appliqu  Tolde,  Grenade, qu' Sville, o nous ne trouvons
rien de particulirement merveilleux, si ce n'est la cathdrale.

Sville est situe sur le bord du Guadalquivir, dans une large plaine,
et c'est de l que lui vient son nom d'Hispalis, qui veut dire terre
plate en carthaginois, s'il faut en croire Arias Montano et Samuel
Bochart. C'est une ville vaste, diffuse, toute moderne, gaie, riante,
anime, et qui doit, en effet, sembler charmante  des Espagnols. On ne
saurait trouver un contraste plus parfait avec Cordoue. Cordoue est une
ville morte, un ossuaire de maisons, une catacombe  ciel ouvert, sur
qui l'abandon tamise sa poussire blanchtre; les rares habitants qui se
montrent au dtour des ruelles ont l'air d'apparitions qui se sont
trompes d'heure. Sville, au contraire, a toute la ptulance et le
bourdonnement de la vie: une folle rumeur plane sur elle  tout instant
du jour;  peine prend-elle le temps de faire sa sieste. Hier l'occupe
peu, demain encore moins, elle est toute au prsent; le souvenir et
l'esprance sont le bonheur des peuples malheureux, et Sville est
heureuse: elle jouit, tandis que sa soeur Cordoue, dans le silence et la
solitude, semble rver gravement d'Abdrame, du grand capitaine et de
toutes ses splendeurs vanouies, phares brillants dans la nuit du pass,
et dont elle n'a plus que la cendre.

Le badigeon, au grand dsappointement des voyageurs et des antiquaires,
rgne en souverain  Sville; les maisons mettent trois, quatre fois par
an des chemises de chaux, ce qui leur donne un air de soin et de
propret, mais drobe aux investigations les restes des sculptures
arabes et gothiques qui les ornaient anciennement. Rien n'est moins
vari que ces rseaux de rues, o l'oeil n'aperoit que deux teintes:
l'indigo du ciel et le blanc de craie des murailles, sur lesquelles se
dcoupent les ombres azures des btiments voisins, car dans les pays
chauds les ombres sont bleues au lieu d'tre grises, de faon que les
objets semblent clairs d'un ct par le clair de lune et de l'autre
par le soleil; cependant l'absence de toute teinte sombre produit un
ensemble plein de vie et de gaiet. Des portes fermes par des grilles
laissent apercevoir  l'intrieur des _patios_ orns de colonnes, de
pavs en mosaques, de fontaines, de pots de fleurs, d'arbustes et de
tableaux. Quant  l'architecture extrieure, elle n'a rien de
remarquable; la hauteur des constructions dpasse rarement deux ou trois
tages, et  peine compterait-on une douzaine de faades intressantes
pour l'art. Le pav est en petits cailloux comme celui de toutes les
villes d'Espagne, mais il est ray, en manire de trottoir, de bandes de
pierres plates assez larges sur lesquelles, la foule marche  la file;
le pas est toujours cd aux femmes, en cas de rencontre, avec cette
exquise politesse naturelle aux Espagnols mme de la plus basse classe.
Les femmes de Sville justifient leur rputation de beaut; elles se
ressemblent presque toutes, ainsi que cela arrive dans les races pures
et d'un type marqu: leurs yeux fendus jusqu'aux tempes, frangs de
longs cils bruns, ont un effet de blanc et de noir inconnu en France.
Lorsqu'une femme ou jeune fille passe prs de vous, elle abaisse
lentement ses paupires, puis elle les relve subitement, vous dcoche
en face un regard d'un clat insoutenable, fait un tour de prunelle et
baisse de nouveau les cils. La bayadre Amany, lorsqu'elle dansait le
pas des Colombes, peut seule donner une ide de ces oeillades
incendiaires que l'Orient a lgues  l'Espagne; nous n'avons pas de
termes pour exprimer ce mange de prunelles: _ojear_ manque  notre
vocabulaire. Ces coups d'oeil d'une lumire si vive et si brusque, qui
embarrassent presque les trangers, n'ont cependant rien de prcisment
significatif, et se portent indiffremment sur le premier objet venu:
une jeune Andalouse regardera avec ces yeux passionns une charrette qui
passe, un chien qui court aprs sa queue, des enfants qui jouent au
taureau. Les yeux des peuples du Nord sont teints et vides  ct de
ceux-l; le soleil n'y a jamais laiss son reflet.

Des dents dont les canines sont trs-pointues, et qui ressemblent pour
l'clat  celles des jeunes chiens de Terre-Neuve, donnent au sourire
des jeunes femmes de Sville quelque chose d'arabe et de sauvage d'une
originalit extrme. Le front est haut, bomb, poli; le nez mince,
tendant un peu  l'aquilin; la bouche trs-colore. Malheureusement le
menton termine quelquefois par une courbe trop brusque un ovale
divinement commenc. Des paules et des bras un peu maigres sont les
seules imperfections que l'artiste le plus difficile pourrait trouver
aux Svillanes. La finesse des attaches, la petitesse des mains et des
pieds, ne laissent rien  dsirer. Sans aucune exagration potique, on
trouverait aisment  Sville des pieds de femme  tenir dans la main
d'un enfant. Les Andalouses sont trs-fires de cette qualit, et se
chaussent en consquence: de leurs souliers aux brodequins chinois la
distance n'est pas grande.

     Con primor se calza el pi
     Digno de regio tapiz.

Est un loge aussi frquent dans leurs romances que le teint de roses et
de lis dans les ntres.

Ces souliers, ordinairement de satin, couvrent  peine les doigts, et
semblent n'avoir pas de quartier, tant garnis au talon d'un petit
morceau de ruban de la couleur du bas. Chez nous, une petite fille de
sept ou huit ans ne pourrait pas mettre le soulier d'une Andalouse de
vingt ans. Aussi ne tarissent-elles pas en plaisanteries sur les pieds
et les chaussures des femmes du Nord: avec les souliers de bal d'une
Allemande, on a fait une barque  six rameurs pour se promener sur le
Guadalquivir; les triers de bois des _picadores_ pourraient servir de
pantoufles aux ladys, et mille autres _andaluzades_ de ce genre. J'ai
dfendu de mon mieux les pieds des Parisiennes, mais je n'ai trouv que
des incrdules. Malheureusement les Svillanes ne sont restes
Espagnoles que de pied et de tte, par le soulier et la mantille; les
robes de couleurs  la franaise commencent  tre en majorit. Les
hommes sont habills comme des gravures de mode. Quelquefois cependant
ils portent de petites vestes blanches de basin avec le pantalon pareil,
la ceinture rouge et le chapeau andalou; mais cela est rare, et ce
costume est d'ailleurs assez peu pittoresque.

C'est  l'_Alameda del Duque_, o l'on va prendre l'air pendant les
entr'actes du thtre, qui est tout voisin, et surtout  la Cristina,
qu'il est charmant de voir, entre sept et huit heures, parader et
manger les jolies Svillanes par petits groupes de trois ou quatre,
accompagnes de leurs galants en exercice ou en expectative. Elles ont
quelque chose de leste, de vif, de fringant, et piaffent plutt qu'elles
ne marchent. La prestesse avec laquelle l'ventail s'ouvre et se ferme
sous leurs doigts, l'clat de leur regard, l'assurance de leur allure,
la souplesse onduleuse de leur taille, leur donnent une physionomie
toute particulire. Il peut y avoir en Angleterre, en France, en Italie,
des femmes d'une beaut plus parfaite, plus rgulire, mais assurment
il n'y en a pas de plus jolies ni de plus piquantes. Elles possdent 
un haut degr ce que les Espagnols appellent _la sal_. C'est quelque
chose dont il est difficile de donner une ide en France, un compos de
nonchalance et de vivacit, de ripostes hardies et de faons enfantines,
une grce, un piquant, un ragot, comme disent les peintres, qui peut se
rencontrer en dehors de la beaut, et qu'on lui prfre souvent. Ainsi,
l'on dit en Espagne  une femme: Que vous tes sale, _salada!_ Nul
compliment ne vaut celui-l.

La Cristina est une superbe promenade sur les bords du Guadalquivir,
avec un salon pav de larges dalles, entour d'un immense canap de
marbre blanc garni d'un dossier de fer, ombrag de platanes d'Orient,
avec un labyrinthe, un pavillon chinois, et toute sorte de plantations
d'arbres du Nord, de frnes, de cyprs, de peupliers, de saules, qui
font l'admiration des Andalous, comme des palmiers et des alos feraient
celle des Parisiens.

Aux abords de la Cristina, des bouts de corde soufrs et enrouls  des
poteaux tiennent un feu toujours prt  la disposition des fumeurs, de
sorte que l'on est dlivr de l'obsession des gamins porteurs d'un
charbon qui vous poursuivent en criant: _Fuego!_ et qui rendent
insupportable le Prado de Madrid.

 cette promenade, tout agrable qu'elle est, je prfre cependant le
rivage mme du fleuve, qui offre un spectacle toujours anim et
renouvel sans cesse. Au milieu du courant, o l'eau est la plus
profonde, stationnent les bricks et les golettes du commerce,  la
mture lance, aux cordages ariens, dont les traits se dessinent si
nettement en noir sur le fond clair du ciel. Des embarcations lgres se
croisent en tout sens sur le fleuve. Quelquefois une barque emporte une
socit de jeunes gens et de jeunes femmes qui descendent le fleuve en
jouant de la guitare et en chantant des _coplas_ dont la folle brise
disperse les rimes, et que les promeneurs applaudissent de la rive. La
_Torre del Oro_, espce de tour octogone  trois tages en recul,
crnele  la moresque, dont le pied baigne dans le Guadalquivir auprs
du dbarcadre, et qui s'lance dans le bleu de l'air du milieu d'une
fort de mts et de cordages, termine heureusement la perspective de ce
ct. Cette tour, que les savants prtendent tre de construction
romaine, se reliait autrefois  l'Alcazar par des pans de murailles que
l'on a dmolis pour faire place  Cristina, et supportait, au temps des
Mores, une des extrmits de la chane de fer qui barrait le fleuve, et
dont l'autre bout allait s'attacher en face  des contre-forts en
maonnerie. Le nom de _Torre del Oro_ lui vient, dit-on, de ce qu'on y
enfermait l'or apport d'Amrique par les galions.

Nous allions l nous promener tous les soirs et regarder le soleil se
coucher derrire le faubourg de Triana, situ de l'autre ct du fleuve.
Un palmier du port le plus noble levait dans l'air son disque de
feuilles comme pour saluer l'astre  son dclin. J'ai toujours beaucoup
aim les palmiers et n'ai jamais pu en voir un sans me sentir transport
dans un monde potique et patriarcal, au milieu des feries de l'Orient
et des magnificences de la Bible.

Le soir, comme pour nous ramener au sentiment de la ralit, en
regagnant la _Calle de la Sierpe_, o demeurait don Csar Bustamente,
notre hte, dont la femme, ne  Jrs, avait les plus beaux yeux et les
plus longs cheveux du monde, nous tions accosts par des gaillards
trs-bien mis, de la tournure la plus convenable, avec lorgnon et chane
de montre, qui nous priaient de venir nous reposer et prendre des
rafrachissements chez des personnes _muy finas, muy decentes_, qui les
avaient chargs de faire leurs invitations. Ces honntes gens semblrent
d'abord fort tonns de nos refus, et, s'imaginant que nous ne les
avions pas compris, ils entrrent dans des dtails plus explicites;
puis, voyant qu'ils perdaient leur temps, ils se contentrent de nous
offrir des cigarettes et des Murillo, car, il faut vous le dire,
l'honneur et aussi la plaie de Sville, c'est Murillo. Vous n'entendez
prononcer que ce nom. Le moindre bourgeois, le plus mince abb, possde
au moins trois cents Murillo du meilleur temps. Qu'est-ce que cette
crote? c'est du Murillo genre vaporeux; et cette autre? un Murillo
genre chaud; et cette troisime? un Murillo genre froid. Murillo, comme
Raphal, a trois manires, ce qui fait que toute espce de tableau peut
lui tre attribue et laisse une admirable latitude aux amateurs qui
forment des galeries.  chaque coin de rue, on se heurte  l'angle d'un
cadre: c'est un Murillo de trente francs, qu'un Anglais vient toujours
d'acheter trente mille francs. Regardez, seigneur cavalier, quel
dessin! quel coloris! C'est la _perla_, la _perlita_. Que de perles
l'on m'a montres qui ne valaient pas l'enchssement et la bordure! Que
d'originaux qui n'taient seulement pas des copies! Cela n'empche pas
Murillo d'tre un des plus admirables peintres de l'Espagne et du monde.
Mais nous voici loin des bords du Guadalquivir; revenons-y.

Un pont de bateaux runit les deux rives et relie les faubourgs  la
ville. C'est par l qu'on passe pour aller visiter, prs de Santi-Ponce,
les restes d'Halica, patrie du pote Silius Italieus, des empereurs
Trajan, Adrien et Thodose; on y voit un cirque en ruines et cependant
d'une forme encore assez distincte. Les caveaux o l'on renfermait les
btes froces, les loges des gladiateurs, sont parfaitement
reconnaissables, ainsi que les corridors et les gradins. Tout cela est
bti en ciment avec des cailloux noys dans la pte. Les revtements de
pierre ont probablement t arrachs pour servir  des constructions
plus modernes, car Halica a longtemps t la carrire de Sville.
Quelques chambres ont t dblayes et servent d'asile, pendant les
heures brlantes,  des troupeaux de cochons bleus qui se sauvent en
grognant entre les jambes des visiteurs, et sont aujourd'hui la seule
population de l'ancienne cit romaine. Le vestige le plus entier et le
plus intressant qui reste de toute cette splendeur disparue est une
mosaque de grande dimension, que l'on a entoure de murs et qui
reprsente des Muses et des Nrides. Lorsqu'on la ravive avec de l'eau,
ses couleurs sont encore fort brillantes, bien que par cupidit l'on en
ait arrach les pierres les plus prcieuses. L'on a trouv aussi, dans
les dcombres, quelques fragments de statues d'un assez bon style, et
nul doute que des fouilles habilement diriges n'amenassent des
dcouvertes importantes. Italica est  une lieue et demie environ de
Sville, et, avec une calessine, c'est une excursion que l'on peut faire
 son aise en une aprs-dne,  moins que l'on ne soit un antiquaire
forcen, et que l'on ne veuille regarder une  une toutes les vieilles
pierres souponnes d'inscriptions.

La _puerta de Triana_ a aussi des prtentions romaines et tire son nom
de l'empereur Trajan. L'aspect en est fort monumental; elle est d'ordre
dorique,  colonnes accouples, orne des armes royales et surmonte de
pyramides. Elle a son alcade particulier et sert de prison aux
chevaliers. Les portes _del Carbon_ et _del Aceite_ valent la peine
d'tre examines. Sur la porte de Jrs se lit l'inscription suivante:

     Hercules me edifico
     Julio Cesar me cerco
     De muros y torres altas
     El rey santo me gano
     Con Garci Perez de Vargas.

Sville est entoure d'une enceinte de murailles crneles, flanques
par intervalles de grosses tours, dont plusieurs sont tombes en ruine,
et de fosss aujourd'hui presque entirement combls. Ces murailles, qui
ne seraient d'aucune dfense contre l'artillerie moderne, produisent
avec leurs crneaux arabes, dcoups en scie, un effet assez
pittoresque. La fondation, comme celle de tous les murs et de tous les
camps possibles, en est attribue  Jules Csar.

Sur une place qui avoisine la _puerta de Triana_, je vis un spectacle
fort singulier. C'tait une famille de bohmiens camps en plein air et
qui composait un groupe  faire les dlices de Callot. Trois pieux
ajusts en triangle formaient une espce de crmaillre rustique, qui
soutenait, au-dessus d'un grand feu parpill par le vent en langues de
flamme et en spirales de fume, une marmite pleine de nourritures
bizarres et suspectes, comme Goya sait en jeter dans les chaudrons des
sorcires de Barahona. Auprs de ce foyer improvis tait assise une
gitana au profil busqu, basane, cuivre, nue jusqu' la ceinture, ce
qui prouvait chez elle une absence complte de coquetterie; ses longs
cheveux noirs tombaient en broussaille sur son dos maigre et jaune et
sur son front couleur de bistre.  travers leurs mches dsordonnes
brillaient ces grands yeux orientaux faits de nacre et de jais, si
mystrieux et si contemplatifs, qu'ils relvent jusqu' la posie la
physionomie la plus bestiale et la plus dgrade. Autour d'elle se
vautraient, en glapissant, trois ou quatre marmots dans l'tat le plus
primitif, noirs comme des multres, avec de gros ventres et des membres
grles qui les faisaient ressembler plutt  des quadrumanes qu' des
bipdes. Je doute que les petits Hottentots soient plus hideux et plus
sales. Cet tat de nudit n'est pas rare et ne choque personne. On
rencontre souvent des mendiants qui n'ont pour vtement qu'un lambeau de
couverture, un fragment de caleon trs-hasardeux;  Grenade et 
Malaga, j'ai vu vaguer sur les places des gaillards de douze  quatorze
ans moins habills qu'Adam  sa sortie du paradis terrestre. Le faubourg
de Triana est frquent en rencontres de ce genre, car il contient
beaucoup de gitanos, gens qui ont les opinions les plus avances en fait
de dsinvolture; les femmes font de la friture en plein vent, et les
hommes s'adonnent  la contrebande,  la tonte des mulets, au
maquignonnage, etc., quand ils ne font pas pis.

La Cristina, le Guadalquivir, l'Alameda de Duque, Italica, l'Alcazar
more, sont sans doute des choses fort curieuses: mais la vritable
merveille de Sville est sa cathdrale, qui reste en effet un difice
surprenant, mme aprs la cathdrale de Burgos, de Tolde et la mosque
de Cordoue. Le chapitre qui en ordonna la construction rsuma son plan
dans cette phrase: levons un monument qui fasse croire  la postrit
que nous tions fous.  la bonne heure, voil un programme large et
bien entendu; ayant ainsi carte blanche, les artistes firent des
prodiges, et les chanoines, pour acclrer l'achvement de l'difice,
abandonnrent toutes leurs rentes, ne se rservant que le strict
ncessaire pour vivre.  trois fois saints chanoines! dormez doucement
sous votre dalle,  l'ombre de votre cathdrale chrie, tandis que votre
me se prlasse au paradis dans une stalle probablement moins bien
sculpte que celle de votre choeur!

Les pagodes indoues les plus effrnes et les plus monstrueusement
prodigieuses n'approchent pas de la cathdrale de Sville. C'est une
montagne creuse, une valle renverse; Notre-Dame de Paris se
promnerait la tte haute dans la nef du milieu, qui est d'une lvation
pouvantable; des piliers gros comme des tours, et qui paraissent frles
 faire frmir, s'lancent du sol ou retombent des votes comme les
stalactites d'une grotte de gants. Les quatre nefs latrales, quoique
moins hautes, pourraient abriter des glises avec leur clocher. Le
_retablo_, ou matre-autel, avec ses escaliers, ses superpositions
d'architectures, ses files de statues entasses par tage, est  lui
seul un difice immense; il monte presque jusqu' la vote. Le cierge
pascal, grand comme un mt de vaisseau, pse deux mille cinquante
livres. Le chandelier de bronze qui le supporte est une espce de
colonne de la place Vendme; il est copi sur le chandelier du temple de
Jrusalem, ainsi qu'on le voit figurer sur les bas-reliefs de l'arc de
Titus; tout est dans cette proportion grandiose. Il se brle par an,
dans la cathdrale, vingt mille livres de cire et autant d'huile; le vin
qui sert  la consommation du saint sacrifice s'lve  la quantit
effrayante de dix-huit mille sept cent cinquante litres. Il est vrai que
l'on dit chaque jour cinq cents messes aux quatre-vingts autels! Le
catafalque qui sert pendant la semaine sainte, et qu'on appelle le
_monument_, a prs de cent pieds de haut. Les orgues, d'une proportion
gigantesque, ont l'air des colonnades basaltiques de la caverne de
Fingal, et pourtant les ouragans et les tonnerres qui s'chappent de
leurs tuyaux, gros comme des canons de sige, semblent des murmures
mlodieux, des gazouillements d'oiseaux et de sraphins sous ces ogives
colossales. On compte quatre-vingt-trois fentres  vitraux de couleur
peints d'aprs des cartons de Michel-Ange, de Raphal, de Durer, de
Prgrino, de Tibaldi et de Lucas Cambiaso; les plus anciens et les plus
beaux ont t excuts par Arnold de Flandre, clbre peintre verrier.
Les derniers, qui datent de 1819, montrent combien l'art a dgnr
depuis ce glorieux XVIe sicle, poque climatrique du monde, o la
plante-homme a port ses plus belles fleurs et ses fruits les plus
savoureux. Le choeur, de style gothique, est enjoliv de tourelles, de
flches, de niches dcoupes  jour, de figurines, de feuillages,
immense et minutieux travail qui confond l'imagination et ne peut plus
se comprendre de nos jours. L'on reste vraiment atterr en prsence de
pareilles oeuvres, et l'on se demande avec inquitude si la vitalit se
retire chaque sicle du monde vieillissant. Ce prodige de talent, de
patience et de gnie, porte du moins le nom de son auteur, et
l'admiration trouve sur qui se fixer. Sur l'un des panneaux du ct de
l'vangile est trace cette inscription: _Este coro fizo Nufro Sanchey
entallador que Dios haya ao de 1475_; Nufro Sanchez, sculpteur, que
Dieu ait en sa garde, fit ce choeur en 1475.

Essayer de dcrire l'une aprs l'autre les richesses de la cathdrale
serait une insigne folie: il faudrait une anne tout entire pour la
visiter  fond, et l'on n'aurait pas encore tout vu; des volumes ne
suffiraient pas  en faire seulement le catalogue. Les sculptures en
pierre, en bois, en argent, de Juan de Arf, de Joan Millan, de
Montaes, de Roldan; les peintures de Murillo, de Zurbaran, de Pierre
Campana, de Rolas, de don Luiz de Villegas, des Herrera vieux et jeune,
de Juan Valds, de Goya, encombrent les chapelles, les sacristies, les
salles capitulaires. L'on est cras de magnificences, rebut et sol de
chefs-d'oeuvre, on ne sait plus o donner de la tte; le dsir et
l'impossibilit de tout voir vous causent des espces de vertiges
fbriles; l'on ne veut rien oublier, et l'on sent  chaque minute un nom
qui vous chappe, un linament qui se trouble dans votre cerveau, un
tableau qui en remplace un autre. L'on fait  sa mmoire des appels
dsesprs, on recommande  ses yeux de ne pas perdre un regard; le
moindre repos, les heures des repas et du sommeil, vous semblent des
vols que vous vous faites, car l'imprieuse ncessit vous entrane; et
bientt il va falloir partir, le feu flambe dj sous la chaudire du
bateau  vapeur, l'eau siffle et bout, les chemines dgorgent leur
blanche fume; demain vous quitterez toutes ces merveilles pour ne plus
les revoir sans doute!

Ne pouvant parler de tout, je me bornerai  mentionner le _Saint Antoine
de Padoue_ de Murillo, qui orne la chapelle du baptistre. Jamais la
magie de la peinture n'a t pousse plus loin. Le saint en extase est 
genoux au milieu de la cellule, dont tous les pauvres dtails sont
rendus avec cette ralit vigoureuse qui caractrise l'cole espagnole.
 travers la porte entr'ouverte, l'on aperoit un de ces longs clotres
blancs en arcades si favorables  la rverie. Le haut du tableau, noy
d'une lumire blonde, transparente, vaporeuse, est occup par des
groupes d'anges d'une beaut vraiment idale. Attir par la force de la
prire, l'Enfant Jsus descend de nue en nue et va se placer entre les
bras du saint personnage, dont la tte est baigne d'effluves
rayonnantes et se renverse dans un spasme de volupt cleste. Je mets ce
tableau divin au-dessus de la _Sainte lisabeth de Hongrie pansant un
teigneux_ que l'on voit  l'Acadmie de Madrid, au-dessus de _Mose_,
au-dessus de toutes les vierges et des enfants du matre, si beaux et si
purs qu'ils soient. Qui n'a pas vu le _Saint Antoine de Padoue_ ne
connat pas le dernier mot du peintre de Sville; c'est comme ceux qui
s'imaginent connatre Rubens et qui n'ont pas vu la _Madeleine
d'Anvers_.

Tous les genres d'architecture sont runis  la cathdrale de Sville.
Le gothique svre, le style de la renaissance, celui que les Espagnols
appellent _plateresco_ ou d'orfvrerie, et qui se distingue par une
folie d'ornements et d'arabesques incroyables, le rococo, le grec et le
romain, rien n'y manque, car chaque sicle a bti sa chapelle, son
_retablo_, avec le got qui lui tait particulier, et l'difice n'est
mme pas tout  fait termin. Plusieurs des statues qui remplissent les
niches des portails, et qui reprsentent des patriarches, des aptres,
des saints, des archanges, sont en terre cuite seulement et places l
comme d'une manire provisoire. Du ct de la cour de _los Naranjeros_,
au sommet du portail inachev, s'lve la grue de fer, symbole indiquant
que l'difice n'est pas termin, et sera repris plus tard. Cette potence
figure aussi au fate de l'glise de Beauvais; mais quel jour le poids
d'une pierre de taille lentement hisse dans l'air par les travailleurs
revenus fera-t-il grincer sa poulie rouille depuis des sicles? Jamais
peut-tre; car le mouvement ascensionnel du catholicisme s'est arrt,
et la sve qui faisait pousser de terre cette floraison de cathdrales
ne monte plus du tronc aux rameaux. La foi, qui ne doute de rien, avait
crit les premires strophes de tous ces grands pomes de pierre et de
granit; la raison, qui doute de tout, n'a pas os les achever. Les
architectes du moyen ge sont des espces de Titans religieux qui
entassent Plion sur Ossa, non pas pour dtrner le Dieu tonnant, mais
pour admirer de plus prs la douce figure de la Vierge-Mre souriant 
l'Enfant Jsus. De notre temps, o tout est sacrifi  je ne sais quel
bien-tre grossier et stupide, l'on ne comprend plus ces sublimes
lancements de l'me vers l'infini, traduits en aiguilles, en flches,
en clochetons, en ogives, tendant au ciel leurs bras de pierre, et se
joignant, par-dessus la tte du peuple prostern, comme de gigantesques
mains qui supplient. Tous ces trsors enfouis sans rien rapporter font
hausser de piti les paules aux conomistes. Le peuple aussi commence 
calculer combien vaut l'or du ciboire; lui qui nagure n'osait lever les
yeux sur le blanc soleil de l'hostie, il se dit que des morceaux de
cristal remplaceraient parfaitement les diamants et les pierreries de
l'ostensoir; l'glise n'est plus gure frquente que par les voyageurs,
les mendiants et d'horribles vieilles, d'atroces dueas vtues de noir,
aux regards de chouette, au sourire de tte de mort, aux mains
d'araigne, qui ne se meuvent qu'avec un cliquetis d'os rouills, de
mdailles et de chapelets, et, sous prtexte de demander l'aumne, vous
murmurent je ne sais quelles effroyables propositions de cheveux noirs,
de teints vermeils, de regards brlants et de sourires toujours en
fleur. L'Espagne elle-mme n'est plus catholique!

La Giralda, qui sert de campanile  la cathdrale et domine tous les
clochers de la ville, est une ancienne tour moresque leve par un
architecte arabe nomm Geber ou Guever, inventeur de l'algbre, 
laquelle il a donn son nom. L'effet en est charmant et d'une grande
originalit; la couleur rose de la brique, la blancheur de la pierre
dont elle est btie, lui donnent un air de gaiet et de jeunesse en
contraste avec la date de sa construction qui remonte  l'an 1000, un
ge fort respectable auquel une tour peut bien se permettre quelque ride
et se passer d'avoir le teint frais. La Giralda, telle qu'elle est
aujourd'hui, n'a pas moins de trois cent cinquante pieds de haut et
cinquante de large sur chaque face; les murailles sont lisses jusqu'
une certaine lvation, o commencent des tages de fentres moresques
avec balcons, trfles et colonnettes de marbre blanc, encadrs dans de
grands panneaux de briques en losange; la tour se terminait autrefois
par un toit de carreaux vernis de diffrentes couleurs que surmontait
une barre de fer orne de quatre pommes de mtal dor d'une prodigieuse
grosseur. Ce couronnement fut dtruit en 1568 par l'architecte Francisco
Ruiz, qui fit monter de cent pieds encore, dans la pure lumire du ciel,
la fille du More Guever, pour que sa statue de bronze pt regarder
par-dessus les sierras et causer de plain-pied avec les anges qui
passent. Btir un clocher sur une tour, c'tait se conformer de tout
point aux intentions de cet admirable chapitre dont nous avons parl, et
qui dsirait passer pour fou aux yeux de la postrit. L'oeuvre de
Francisco Ruiz se compose de trois tages dont le premier est perc de
fentres, dans l'embrasure desquelles sont suspendues les cloches; le
second, entour d'une balustrade dcoupe  jour, porte sur chacune des
faces de sa corniche ces mots: _Turris fortissima nomen Domini_; le
troisime est une espce de coupole ou de lanterne sur laquelle tourne
une gigantesque figure de la Foi, de bronze dor, tenant une palme d'une
main et un tendard de l'autre, qui sert de girouette et justifie le nom
de Giralda port par la tour. Cette statue est de Barthlmy Morel. On
la voit d'excessivement loin, et quand elle scintille  travers l'azur,
aux rayons du soleil, elle semble vritablement un sraphin flnant dans
l'air.

On monte  la Giralda par une suite de rampes sans degrs, si douces et
si faciles, que deux hommes  cheval pourraient aisment gravir de front
jusqu'au sommet, o l'on jouit d'une vue admirable. Sville est  vos
pieds, tincelante de blancheur, avec ses clochers et ses tours, qui
font d'impuissants efforts pour se hausser jusqu' la ceinture de
briques roses de la Giralda. Plus loin s'tend la plaine, o le
Guadalquivir promne la moire de son cours; l'on aperoit Santi-Ponce,
Algaba et autres villages. Au dernier plan apparat la chane de la
Sierra-Morena aux dentelures nettement coupes, malgr l'loignement,
tant est grande la transparence de l'air dans cet admirable pays. De
l'autre ct se hrissent les sierras de Gibrain, de Zaara et de Moron,
nuances des plus riches teintes du lapis-lazuli et de l'amthyste;
admirable panorama cribl de lumire, inond de soleil et d'une
splendeur blouissante.

Une grande quantit de tronons de colonnes tailles en manire de
bornes, et runies entre elles par des chanes,  l'exception de
quelques espaces laisss libres pour la circulation, entourent la
cathdrale. Quelques-unes de ces colonnes sont antiques, et proviennent,
soit des ruines d'Italica, soit des dbris de l'ancienne mosque dont
l'glise actuelle occupe la place, et dont il ne reste plus que la
Giralda, quelques pans de mur, un ou deux arcs dont l'un sert de porte 
la cour des orangers. La _Lonja_ (bourse) du commerce, grand btiment
carr d'une rgularit parfaite, bti par ce lourd et pesant Herrera,
architecte de l'ennui,  qui l'on doit l'Escurial, le monument le plus
triste qui soit au monde, est aussi entoure de bornes semblables.
Isole de tous cts et prsentant quatre faades pareilles, la Lonja
est situe entre la cathdrale et l'Alcazar. On y conserve les archives
d'Amrique, les correspondances de Christophe Colomb, de Pizarre et de
Fernand Cortez; mais tous ces trsors sont gards par des dragons si
farouches, qu'il a fallu nous contenter de l'extrieur des cartons et
des dossiers arrangs dans des armoires d'acajou, comme des paquets de
mercerie. Il serait facile cependant de mettre sous verre cinq ou six
des plus prcieux autographes, et de les offrir  la curiosit bien
lgitime des voyageurs.

L'Alcazar, ou ancien palais des rois mores, quoique fort beau et digne
de sa rputation, n'a rien qui surprenne lorsqu'on a dj vu l'Alhambra
de Grenade. Ce sont toujours les petites colonnes de marbre blanc, les
chapiteaux peints et dors, les arcades en coeur, les panneaux
d'arabesques entrelaces de lgendes du Coran, les portes de cdre et de
mlze, les coupoles  stalactites, les fontaines brodes de sculptures
qui peuvent diffrer  l'oeil, mais dont la description ne peut rendre le
dtail infini et la dlicatesse minutieuse. La salle des Ambassadeurs,
dont les magnifiques portes subsistent dans toute leur intgrit, est
peut-tre plus belle et plus riche que celle de Grenade; malheureusement
l'on a eu l'ide de profiter de l'intervalle des colonnettes qui
soutiennent le plafond pour y loger une suite de portraits des rois
d'Espagne depuis les temps les plus reculs de la monarchie jusqu' nos
jours. Rien au monde n'est plus ridicule. Les anciens rois, avec leurs
cuirasses et leurs couronnes d'or, font encore une figure passable; mais
les derniers, poudrs  blanc, en uniforme moderne, produisent l'effet
le plus grotesque; je n'oublierai jamais une certaine reine avec des
lunettes sur le nez et un petit chien sur les genoux, qui doit se
trouver l bien dpayse. Les bains dits de Maria Padilla, matresse du
roi don Pdre, qui habita l'Alcazar, sont encore tels qu'ils taient au
temps des Arabes. Les votes de la salle des tuves n'ont pas subi la
plus lgre altration; Charles-Quint, comme  l'Alhambra de Grenade, a
laiss  l'Alcazar de Sville de trop nombreuses traces de son passage.
Cette manie de btir un palais dans un autre est des plus funestes et
des plus communes, et ce qu'elle a dtruit de monuments historiques pour
leur substituer d'insignifiantes constructions est  jamais regrettable.
L'enceinte de l'Alcazar renferme des jardins dessins dans le vieux got
franais, avec des ifs taills dans les formes les plus bizarres et les
plus tourmentes.

Puisque nous sommes en train de visiter les monuments, entrons quelques
instants  la manufacture de tabac qui est  deux pas. Ce vaste
btiment, trs-bien appropri  son usage, renferme une grande quantit
de machines  rper,  hacher et triturer le tabac, qui font le bruit
d'une multitude de moulins, et sont mises en activit par deux ou trois
cents mules. C'est l que se fabrique _el polbo sevillano_, poussire
impalpable, pntrante, d'une couleur jaune d'or, dont les marquis de la
rgence aimaient  saupoudrer leurs jabots de dentelle: la force et la
volatilit de ce tabac sont telles, que l'on ternue ds le seuil des
salles dans lesquelles on le prpare. Il se dbite par livre et
demi-livre dans des botes de fer-blanc. L'on nous conduisit aux
ateliers o se roulent les cigares en feuilles. Cinq ou six cents femmes
sont employes  cette prparation. Quand nous mmes le pied dans leur
salle, nous fmes assaillis par un ouragan de bruits: elles parlaient,
chantaient et se disputaient toutes  la fois. Je n'ai jamais entendu un
vacarme pareil. Elles taient jeunes pour la plupart, et il y en avait
de fort jolies. Le nglig extrme de leur toilette permettait
d'apprcier leurs charmes en toute libert. Quelques-unes portaient
rsolment  l'angle de leur bouche un bout de cigare avec l'aplomb d'un
officier de hussards; d'autres,  muse, viens  mon aide! d'autres...
chiquaient comme de vieux matelots, car on leur laisse prendre autant de
tabac qu'elles en peuvent consommer sur place. Elles gagnent de quatre 
six raux par jour. La _cigarera_ de Sville est un type, comme la
_manola_ de Madrid. Il faut la voir, le dimanche ou les jours de courses
de taureaux, avec sa basquine frange d'immenses volants, ses manches
garnies de boutons de jais, et le _puro_ dont elle aspire la fume, et
qu'elle passe de temps  autre  son galant.

Pour en finir avec toutes ces architectures, allons faire une visite au
clbre hospice de la Caridad, fond par le fameux don Juan de Marana,
qui n'est nullement un tre fabuleux, comme on pourrait le croire. Un
hospice fond par don Juan! Eh mon Dieu! oui. Voici comment la chose
arriva. Une nuit don Juan, sortant d'une orgie, rencontra un convoi qui
se rendait  l'glise de Saint-Isidore: pnitents noirs masqus, cierges
de cire jaune, quelque chose de plus lugubre et de plus sinistre qu'un
enterrement ordinaire. Quel est ce mort? Est-ce un mari tu en duel par
l'amant de sa femme, un honnte pre qui tardait trop  lcher son
hritage? fit le don Juan chauff par le vin.--Ce mort, lui rpondit
un des porteurs du cercueil, n'est autre que le seigneur don Juan de
Marana, dont nous allons clbrer le service; venez et priez avec, nous
pour lui. Don Juan, s'tant approch, reconnut  la lueur des torches
(car en Espagne on porte les morts la face dcouverte) que le cadavre
avait sa ressemblance, et n'tait autre que lui-mme. Il suivit sa
propre bire dans l'glise, et rcita les prires avec les moines
mystrieux, et le lendemain on le trouva vanoui sur les dalles du
choeur. Cet vnement lui fit une telle impression, qu'il renona  sa
vie endiable, prit l'habit religieux et fonda l'hpital en question, o
il mourut presque en odeur de saintet. La Caridad renferme des Murillo
de la plus grande beaut: le _Mose frappant le rocher_, la
_Multiplication des pains_, immenses compositions de la plus riche
ordonnance, le _Saint Jean-de-Dieu_ portant un mort et soutenu par un
ange, chef-d'oeuvre de couleur et de clair-obscur. C'est l que se trouve
le tableau de Juan Valds, connu sous le nom de _los Dos Cadaveres_,
bizarre et terrible peinture auprs de laquelle les plus noires
conceptions de Young peuvent passer pour de joviales facties.

La place des Taureaux tait ferme  notre grand regret, car les courses
de Sville sont,  ce que prtendent les _aficionados_, les plus
brillantes de l'Espagne. Cette place offre la singularit de n'tre que
demi-circulaire, du moins pour ce qui regarde les loges, car l'arne est
ronde. On dit qu'un violent orage abattit tout ce ct, qui depuis ne
fut pas relev. Cette disposition ouvre une merveilleuse perspective sur
la cathdrale, et forme un des plus beaux tableaux qu'on puisse
imaginer, surtout quand les gradins sont peupls d'une foule
tincelante, diapre des plus vives couleurs. Ferdinand VII avait fond
 Sville un conservatoire de tauromachie, o l'on exerait les lves
d'abord sur des taureaux de carton, puis sur des _novillos_ avec des
boules aux cornes, et enfin sur des taureaux srieux, jusqu' ce qu'ils
fussent dignes de paratre en public. J'ignore si la rvolution a
respect cette institution royale et despotique.--Notre esprance due,
il ne nous restait plus qu' partir; nos places taient retenues sur le
bateau  vapeur de Cadix, et nous nous embarqumes au milieu des pleurs,
des cris et des hurlements des matresses ou femmes lgitimes des
soldats qui changeaient de garnison et faisaient route avec nous. Je ne
sais pas si ces douleurs taient sincres, mais jamais dsespoirs
antiques, dsolations de femmes juives au jour de captivit, ne se
laissrent aller  de telles violences!




XV.

CADIX.--VISITE AU BRICK LE VOLTIGEUR.--LES RATEROS.--JRS.--COURSES DE
TAUREAUX EMBOLADOS.--LE BATEAU 
VAPEUR.--GIBRALTAR.--CARTHAGNE.--VALENCE.--LA LONJA DE SEDA.--LE
COUVENT DE LA MERCED.--LES VALENCIENS.--BARCELONE.--RETOUR.


Aprs les voyages  dos de mulet,  cheval, en charrette, en galre, le
bateau  vapeur nous parut quelque chose de miraculeux dans le got du
tapis magique de Fortunatus ou du bton d'Abaris. Dvorer l'espace avec
la rapidit de la flche, et cela sans peine, sans fatigue, sans
secousse, en se promenant sur le pont et en voyant dfiler devant soi
les longues bandes du rivage, malgr les caprices du vent et de la
mare, est assurment une des plus belles inventions de l'esprit humain.
Pour la premire fois peut-tre, je trouvai que la civilisation avait
son bon ct, je n'ai pas dit son beau ct, car tout ce qu'elle produit
est malheureusement entach de laideur, et trahit par l son origine
complique et diabolique. Auprs d'un navire  voiles, le bateau 
vapeur, tout commode qu'il est, parat hideux. L'un a l'air d'un cygne
panouissant ses ailes blanches au souffle de la brise, et l'autre d'un
pole qui se sauve  toutes jambes,  cheval sur un moulin.

Quoi qu'il en soit, les palettes des roues aides par le courant nous
poussaient rapidement vers Cadix. Sville s'affaissait dj derrire
nous; mais, par un magnifique effet d'optique,  mesure que les toits de
la ville semblaient rentrer en terre pour se confondre avec les lignes
horizontales du lointain, la cathdrale grandissait et prenait des
proportions normes, comme un lphant debout au milieu d'un troupeau de
moutons couchs; et ce n'est qu'alors que je compris bien toute son
immensit. Les plus hauts clochers ne dpassaient pas la nef. Quant  la
Giralda, l'loignement donnait  ses briques roses des teintes
d'amthyste et d'aventurine qui ne semblent pas compatibles avec
l'architecture dans nos tristes climats du Nord. La statue de la Foi
scintillait  la cime comme une abeille d'or sur la pointe d'une grande
herbe.--Un coude du fleuve droba bientt la ville  notre vue.

Les rives du Guadalquivir, du moins en descendant vers la mer, n'ont pas
cet aspect enchanteur que leur prtent les descriptions des potes et
des voyageurs. Je ne sais pas o ils ont t prendre les forts
d'orangers et de grenadiers dont ils parfument leurs romances. Dans la
ralit, on ne voit que des berges peu leves, sablonneuses, couleur
d'ocre, que des eaux jaunes et troubles, dont la teinte terreuse ne
peut tre attribue aux pluies, si rares dans ce pays. J'avais dj
remarqu sur le Tage ce manque de limpidit de l'eau, qui vient
peut-tre de la grande quantit de poussire que le vent y prcipite et
de la nature friable des terrains traverss. Le bleu si dur du ciel y
est aussi pour quelque chose, et par son extrme intensit fait paratre
sales les tons de l'eau, toujours moins clatants. La mer seule peut
lutter de transparence et d'azur contre un semblable ciel. Le fleuve
allait toujours s'largissant, les rives dcroissaient et
s'aplatissaient, et l'aspect gnral du paysage rappelait assez la
physionomie de l'Escaut entre Anvers et Ostende. Ce souvenir flamand en
pleine Andalousie est assez bizarre  propos du Guadalquivir au nom
moresque; mais ce rapport se prsenta  mon esprit si naturellement,
qu'il fallait que la ressemblance ft bien relle, car je ne pensais
gure, je vous le jure, ni  l'Escaut, ni au voyage que j'ai fait en
Flandre il y a quelque six ou sept ans. Il y avait, du reste, peu de
mouvement sur le fleuve, et ce que l'on apercevait de campagne au del
des rives semblait inculte et dsert; il est vrai que nous tions en
pleine canicule, saison pendant laquelle l'Espagne n'est plus gure
qu'un vaste tas de cendre sans vgtation ni verdure. Pour tous
personnages, des hrons et des cigognes, une patte plie sous le ventre,
l'autre plonge  demi dans l'eau, attendaient le passage de quelque
poisson dans une immobilit si complte, qu'on les et pris pour des
oiseaux de bois fichs sur une baguette. Des barques avec des voiles
latines poses en ciseaux descendaient et remontaient le cours du fleuve
sous le mme vent, phnomne que je n'ai jamais bien compris, quoiqu'on
me l'ait expliqu plusieurs fois. Quelques-uns de ces bateaux portaient
une troisime petite voile en forme de triangle isocle, pose dans
l'cartement produit par les pointes divergentes des deux grandes
voiles: ce grement est trs-pittoresque.

Vers quatre ou cinq heures du soir, nous passions devant San-Lucar situ
sur la gauche du fleuve. Un grand btiment d'architecture moderne,
construit avec cette rgularit de caserne et d'hpital qui fait le
charme des constructions actuelles, portait  son frontispice une
inscription quelconque que nous ne pmes lire, ce que nous regrettons
peu. Cette chose carre et perce de beaucoup de fentres a t btie
par Ferdinand VII. Ce doit tre une douane, un entrept ou quelque
fabrique dans ce genre.  partir de San-Lucar, le Guadalquivir devient
extrmement large et prend des proportions de bras de mer. Les rivages
ne forment plus qu'une ligne de plus en plus troite entre le ciel et
l'eau. C'est grand, mais d'une grandeur un peu sche, un peu monotone,
et nous nous serions ennuys sans les jeux, les danses, les castagnettes
et les tambours de basque des soldats. L'un d'eux, qui avait assist aux
reprsentations d'une troupe italienne, en contrefaisait les acteurs et
surtout les actrices, paroles, chants et gestes, avec beaucoup de gaiet
et d'entrain. Ses camarades riaient  se tenir les ctes et paraissaient
avoir parfaitement oubli les scnes attendrissantes du dpart.
Peut-tre bien aussi leurs Arianes plores avaient-elles dj essuy
leurs yeux et riaient-elles d'aussi bon coeur. Les passagers du bateau 
vapeur prenaient franchement part  cette hilarit et dmentaient  qui
mieux mieux la rputation de gravit imperturbable qu'ont les Espagnols
dans le reste de l'Europe. Le temps de Philipe II, des vtements noirs,
des golilles empeses, du maintien dvot, des mines froides et
hautaines, est beaucoup plus pass qu'on ne le pense gnralement.

San-Lucar laiss en arrire par une transition presque insensible, on
entre dans l'Ocan; la lame s'allonge en volutes rgulires, les eaux
changent de couleur, et les visages aussi. Les prdestins  cette
trange maladie que l'on nomme le mal de mer commencent  rechercher les
angles solitaires et s'accoudent mlancoliquement sur le bastingage.
Pour moi, je me perchai bravement sur la cabine qui avoisine les roues,
tudiant ma sensation avec conscience; car, n'ayant jamais fait de
traverse, j'ignorais encore si j'tais dvou  ces inexprimables
tortures. Les premiers balancements m'tonnrent un peu, mais je me
remis bientt et je repris toute ma srnit. En dbouchant du
Guadalquivir, nous avions pris  gauche et nous suivions la cte d'assez
loin toutefois pour ne la distinguer qu'avec peine, car le soir
approchait et le soleil descendait majestueusement dans la mer sur un
escalier tincelant form par cinq ou six marches de nuages de la plus
riche pourpre.

Il tait nuit noire lorsque nous arrivmes  Cadix. Les lanternes des
vaisseaux, des barques  l'ancre dans la rade, les lumires de la ville,
les toiles du ciel, criblaient le clapotis des vagues de millions de
paillettes d'or, d'argent, de feu; dans les endroits tranquilles la
rflexion des fanaux traait, en s'allongeant dans la mer, de longues
colonnes de flammes d'un effet magique. La masse norme des remparts
s'bauchait bizarrement dans l'paisseur de l'ombre.

Pour nous rendre  terre, il fallut nous transborder, nous et nos
effets, dans de petites barques dont les patrons, avec des vocifrations
effroyables, se disputaient les voyageurs et les malles  peu prs comme
autrefois  Paris les cochers de coucous pour Montmorency ou pour
Vincennes. Nous emes toutes les peines du monde  ne pas tre spars,
mon camarade et moi, car l'un nous tirait  gauche, l'autre nous tirait
 droite avec une nergie peu rassurante, surtout si l'on songe que ces
dbats se passaient sur des canots que le moindre mouvement faisait
osciller comme une escarpolette sous les pieds des lutteurs. Nous
arrivmes pourtant sans encombre sur le quai, et, aprs avoir subi la
visite de la douane, niche sous la porte de la ville dans l'paisseur
de la muraille, nous allmes nous loger dans la calle de San-Francisco.

Comme vous pensez bien, nous tions levs avec le jour. Entrer de nuit
dans une ville inconnue est une des choses qui irrite le plus la
curiosit du voyageur: on fait les plus grands efforts pour dmler 
travers l'ombre la configuration des rues, la forme des difices, la
physionomie des rares passants. De cette faon du moins, l'effet de
surprise est mnag, et le lendemain la ville vous apparat subitement
dans tout son ensemble comme une dcoration de thtre lorsque le rideau
se lve.

Il n'existe pas sur la palette du peintre ou de l'crivain de couleurs
assez claires, de teintes assez lumineuses pour rendre l'impression
clatante que nous fit Cadix dans cette glorieuse matine. Deux teintes
uniques vous saisissaient le regard: du bleu et du blanc; mais du bleu
aussi vif que la turquoise, le saphir, le cobalt, et tout ce que vous
pourrez imaginer d'excessif en fait d'azur; mais du blanc aussi pur que
l'argent, le lait, la neige, le marbre et le sucre des les le mieux
cristallis! Le bleu, c'tait le ciel, rpt par la mer; le blanc,
c'tait la ville. On ne saurait rien imaginer de plus radieux, de plus
tincelant, d'une lumire plus diffuse et plus intense  la fois.
Vraiment, ce que nous appelons chez nous le soleil n'est  ct de cela
qu'une ple veilleuse  l'agonie sur la table de nuit d'un malade.

Les maisons de Cadix sont beaucoup plus hautes que celles des autres
villes d'Espagne, ce qui s'explique par la conformation du terrain,
troit lot rattach au continent par un mince filet de terre, et le
dsir d'avoir une perspective sur la mer. Chaque maison se hausse
curieusement sur la pointe du pied pour regarder par-dessus l'paule de
sa voisine, et passer la tte au-dessus de l'paisse ceinture des
remparts. Comme cela ne suffit pas toujours, presque toutes les
terrasses portent  leur angle une tourelle, un belvder, quelquefois
coiff d'une petite coupole; ces miradores ariens enrichissent
d'innombrables dentelures la silhouette de la ville, et produisent
l'effet le plus pittoresque. Tout cela est crpi  la chaux, et la
blancheur des faades est encore avive par de longues lignes de
vermillon qui sparent les maisons et en marquent les tages: les
balcons, trs-saillants, sont envelopps d'une grande cage en verre,
garnis de rideaux rouges et remplis de fleurs. Quelques-unes des rues
transversales se terminent sur le vide et paraissent aboutir au ciel.
Ces chappes d'azur sont d'un inattendu charmant.  part cet aspect
gai, vivant, et lumineux, Cadix n'a rien de remarquable comme
architecture. Sa cathdrale, vaste btisse du XVIe sicle, quoique ne
manquant ni de noblesse ni de beaut, n'a rien qui doive tonner aprs
les prodiges de Burgos, de Tolde, de Cordoue et de Sville: c'est
quelque chose dans le got de la cathdrale de Jan, de Grenade et de
Malaga; une architecture classique avec des proportions plus effiles et
plus sveltes, comme l'entendaient les artistes de la renaissance. Les
chapiteaux corinthiens, d'un module plus allong que le type grec
consacr, sont trs-lgants. Comme tableaux, comme ornements, du
mauvais got surcharg, de la richesse folle, voil tout. Je ne dois pas
cependant passer sous silence un petit martyr de sept ans crucifi,
sculpture en bois peint d'un sentiment parfait et d'une dlicatesse
exquise. L'enthousiasme, la foi, la douleur, se mlent dans des
proportions enfantines sur ce charmant visage de la manire la plus
touchante.

Nous allmes voir la place des Taureaux, qui est petite et rpute l'une
des plus dangereuses de l'Espagne. L'on traverse, pour y arriver, des
jardins remplis de palmiers gigantesques et d'espces varies. Rien
n'est plus noble, plus royal, qu'un palmier. Ce grand soleil de feuilles
au bout de cette colonne cannele rayonne si splendidement dans le
lapis-lazuli d'un ciel oriental! ce tronc caill, mince comme s'il
tait serr dans un corset, rappelle si bien la taille d'une jeune
fille; son port est si majestueux, si lgant! Le palmier et le
laurier-rose sont mes arbres favoris; la vue du palmier et du
laurier-rose me cause une joie, une gaiet tonnantes. Il me semble que
l'on ne peut pas tre malheureux  leur ombre.

La place des Taureaux de Cadix n'a pas de _tablas_ continues. D'espace
en espace sont disposes des espces de paravents de bois derrire
lesquels se retirent les _toreros_ trop vivement poursuivis. Cette
disposition nous parat offrir moins de sret.

On nous fit remarquer les logettes qui contiennent les taureaux pendant
la course; ce sont des espces de cages en grosses poutres, fermes
d'une porte qui se lve comme une vanne de moulin ou une bonde d'tang.
Pour exciter leur rage, on les harcle avec des pointes, on les frotte
d'acide nitrique; enfin on cherche tous les moyens de leur envenimer le
caractre.

 cause des chaleurs excessives, les courses taient suspendues; un
acrobate franais avait dispos au milieu de l'arne ses trteaux et sa
corde pour le spectacle du lendemain. C'est dans cette place que lord
Byron a vu la course dont il donne, au premier chant du _Plerinage de
Child-Harold_, une description potique, mais qui ne fait pas grand
honneur  ses connaissances en tauromachie.

Cadix est serre par une troite ceinture de remparts qui lui treignent
la taille comme un corset de granit; une seconde ceinture d'cueils et
de rochers la met  l'abri des assauts et des vagues, et pourtant, il y
a quelques annes, une tempte effroyable creva et renversa en plusieurs
endroits ces formidables murailles qui ont plus de vingt pieds
d'paisseur, et dont des tranches immenses gisent encore  et l le
long du rivage. Sur les glacis de ces remparts, garnis de distance en
distance de gurites de pierre, on peut faire en se promenant le tour de
la ville, dont une seule porte donne du ct de la terre ferme, et dans
la pleine mer ou dans la rade voir aller, venir, dcrire des courbes
gracieuses, se croiser, changer de borde et se jouer comme des
albatros, les canots, les felouques, les balancelles, les bateaux
pcheurs, qui  l'horizon ne semblent plus que des plumes de colombe
emportes dans le ciel par une folle brise; plusieurs de ces barques,
comme les anciennes galres grecques, ont  la proue, de chaque ct du
taille-mer, deux grands yeux peints de couleurs naturelles, qui
paraissent veiller  la marche et donnent  cette partie de
l'embarcation une vague apparence de profil humain. Rien n'est plus
anim, plus vivant et plus gai que ce coup d'oeil.

Sur le mle, du ct de la porte de la douane, le mouvement est d'une
activit sans pareille. Une foule bigarre, o chaque pays du monde a
ses reprsentants, se presse  toute heure au pied des colonnes
surmontes de statues qui dcorent le quai. Depuis la peau blanche et
les cheveux roux de l'Anglais jusqu'au cuir bronz et  la laine noire
de l'Africain, en passant par les nuances intermdiaires caf, cuivre et
jaune d'or, toutes les varits de l'espce humaine se trouvent
rassembles l. Dans la rade, un peu au loin, se prlassent les
trois-mts, les frgates, les bricks, hissant chaque matin, au son du
tambour, le pavillon de leur nation respective; les navires marchands,
les bateaux  vapeur, dont les chemines ructent de la vapeur bicolore,
s'approchent davantage du bord  cause de leur plus faible tonnage et
forment les premiers plans de ce grand tableau naval.

J'avais une lettre de recommandation pour le commandant du brick
franais _le Voltigeur_, en station dans la rade de Cadix. Sur sa
prsentation, M. Lebarbier de Tinan m'avait gracieusement invit 
dner, ainsi que deux autres jeunes gens,  son bord, pour le lendemain
vers cinq heures.  quatre heures, nous tions sur le mle, cherchant
une barque et un patron pour faire le trajet du quai au navire, quinze
ou vingt minutes tout au plus. Je fus trs-tonn lorsque le patron nous
demanda un douro au lieu d'une picette, prix ordinaire de la course.
Dans mon ignorance nautique, voyant le ciel parfaitement clair, un
soleil tincelant comme au premier jour du monde, je m'tais innocemment
figur qu'il faisait beau temps. Telle tait ma conviction. Il faisait
au contraire un temps atroce, et je ne tardai pas  m'en apercevoir aux
premires bordes que courut le canot. La mer tait courte, clapoteuse,
et d'une duret effroyable. Il ventait  dcorner les boeufs. Nous
sautions comme dans une coquille de noix, et nous embarquions de l'eau 
chaque instant. Au bout de quelques minutes, nous jouissions d'un bain
de pieds qui menaait fort de se changer bientt en bain de sige.
L'cume des lames m'entrait par le collet de mon habit et me coulait
dans le dos. Le patron et ses deux acolytes juraient, temptaient,
s'arrachaient les coutes et le gouvernail des mains. L'un voulait ceci,
l'autre voulait cela, et je vis le moment o ils allaient se gourmer. La
situation devint assez critique pour que l'un d'eux comment 
marmotter un tronon de prire  je ne sais plus quel saint. Par
bonheur, nous approchions du brick, qui se balanait nonchalamment sur
ses ancres, et semblait regarder d'un air de piti ddaigneuse les
volutions convulsives de notre petite barque. Enfin, nous abordmes, et
il nous fallut plus de dix minutes pour pouvoir empoigner les
tireveilles et grimper sur le pont.

Voil ce qui s'appelle avoir le courage de l'exactitude, nous dit le
commandant avec un sourire en nous voyant monter sur le tillac,
ruisselant d'eau, les cheveux plors en barbe de dieu marin, et il nous
fit donner un pantalon, une chemise, une veste, enfin un costume
complet. Cela vous apprendra  vous fier aux descriptions des potes;
vous avez cru qu'il n'y avait pas de tempte sans orchestre oblig de
tonnerre, sans vagues allant mler leur cume aux nuages, sans pluie, et
sans clairs dchirant l'obscurit profonde. Dtrompez-vous, je ne
pourrai probablement vous renvoyer  terre que dans deux ou trois
jours.

Le vent tait en effet d'une violence terrible, les cordages
tressaillaient comme des cordes  violon sous l'archet d'un joueur
frntique, le pavillon claquait avec un bruit sec, et son tamine
menaait de se couper et de s'envoler en lambeaux dans le fond de la
rade; les poulies grinaient, piaulaient, sifflaient, et, par instants,
jetaient des cris aigus qui semblaient jaillir d'un gosier humain. Deux
ou trois matelots en pnitence dans les haubans, pour je ne sais quelle
peccadille, avaient toutes les peines du monde  ne pas tre emports.

Tout cela ne nous empcha pas de faire un excellent dner, arros des
meilleurs vins, assaisonn des plus aimables propos, et aussi de
diaboliques pices indiennes qui feraient boire un hydrophobe. Le
lendemain, comme  cause du mauvais temps l'on n'avait pu mettre de
canot  la mer pour aller chercher des provisions fraches  terre, nous
fmes un dner non moins dlicat, mais qui avait cela de particulier,
que chaque mets portait une date assez recule. Nous mangemes des
petits pois de 1836, du beurre frais de 1835, et de la crme de 1834,
tout cela d'une fracheur et d'une conservation miraculeuses. Le gros
temps dura deux jours, pendant lesquels je me promenai sur le pont, ne
me lassant pas d'admirer la propret de mnagre hollandaise, le fini de
dtails, le gnie d'arrangement de ce prodige de l'esprit de l'homme
qu'on appelle tout simplement un vaisseau. Le cuivre des caronades
tincelait comme de l'or, les planches luisaient comme le palissandre du
meuble le mieux verni. Aussi, chaque matin, l'on procde  la toilette
du vaisseau, et, pleuvrait-il  verse, le pont n'en est pas moins lav,
inond, pong, fauberd avec le mme scrupule et la mme minutie.

Au bout de deux jours le vent tomba, et l'on nous conduisit  terre dans
un canot  dix rameurs.

Seulement mon habit noir, fortement imprgn d'eau de mer, ne put en
schant reprendre son lasticit, et il resta toujours parsem de micas
brillants, et roide comme une morue sale.

L'aspect de Cadix en venant du large est charmant.  la voir ainsi
tincelante de blancheur entre l'azur de la mer et l'azur du ciel, on
dirait une immense couronne de filigrane d'argent; le dme de la
cathdrale, peint en jaune, semble une tiare de vermeil pose au milieu.
Les pots de fleurs, les volutes et les tourelles qui terminent les
maisons varient  l'infini la dentelure. Byron a merveilleusement
caractris la physionomie de Cadix en une seule touche:

     Brillante Cadix, qui t'lves vers le ciel du milieu du bleu fonc
     de la mer.

Dans la mme stance, le pote anglais met sur la vertu des Caditanes
une opinion un peu leste qu'il tait sans doute dans le droit d'avoir.
Quant  nous, sans agiter ici cette question dlicate, nous nous
bornerons  dire qu'elles sont fort belles et d'un type particulier;
leur teint a cette blancheur de marbre poli qui fait si bien ressortir
la puret des traits. Elles ont le nez moins aquilin que les Svillanes,
le front petit, les pommettes peu saillantes, et se rapprochent tout 
fait de la physionomie grecque. Elles m'ont paru aussi plus grasses que
les autres Espagnoles, et d'une taille plus leve. Tel est du moins le
rsultat des observations que j'ai pu faire en me promenant au Salon,
sur la place de la Constitution et au thtre, o, par parenthse, je
vis jouer trs-joliment le _Gamin de Paris_ (_el Piluelo de Paris_) par
une femme travestie, et danser des bolros avec beaucoup de feu et
d'entrain.

Cependant, si agrable que soit Cadix, cette ide d'tre renferm
d'abord par les remparts, ensuite par la mer, dans son enceinte troite,
vous donne le dsir d'en sortir. Il me semble que la seule pense que
puissent nourrir des insulaires, c'est d'aller sur le continent: c'est
ce qui explique les perptuelles migrations des Anglais, qui sont
partout, except  Londres, o il n'y a que des Italiens et des
Polonais. Aussi les Caditans sont-ils perptuellement occups  faire la
traverse de Cadix  Puerto de Santa-Maria et rciproquement. Un lger
bateau  vapeur omnibus, qui part toutes les heures, des barques 
voile, des canots, attendent et provoquent les vagabonds. Un beau matin,
mon compagnon et moi, rflchissant que nous avions une lettre de
recommandation d'un de nos amis grenadins pour son pre, riche marchand
de vin  Jrs, lettre ainsi conue: Ouvre ton coeur, ta maison et ta
cave aux deux cavaliers ci-joints, nous grimpmes sur le vapeur  la
cabine duquel tait colle une affiche annonant pour le soir une course
entremle d'intermdes bouffons, qui devait avoir lieu  Puerto de
Santa-Maria. Cela composait admirablement notre journe. Avec une
calessine, l'on pouvait aller de Puerto  Jrs, y rester quelques
heures, et revenir  temps pour la course. Aprs avoir djeun en toute
hte  la fonda de Vista Algre, qui mrite on ne peut mieux son nom,
nous fmes march avec un conducteur, qui nous promit d'tre de retour 
cinq heures pour la _funcion_: c'est le nom qu'on donne en Espagne 
tout spectacle, quel qu'il soit. La route de Jrs traverse une plaine
montueuse, rugueuse, bossue, d'une aridit de pierre ponce. Au
printemps, ce dsert se couvre, dit-on, d'un riche tapis de verdure tout
maill de fleurs sauvages. Le gent, la lavande, le thym, embaument
l'air de leurs manations aromatiques; mais  l'poque de l'anne o
nous tions, toute trace de vgtation a disparu.  peine aperoit-on 
et l quelques tignasses de gazon sec, jaune, filamenteux, et tout
enfarin de poussire. Ce chemin, s'il faut en croire la chronique
locale, est fort dangereux. L'on y rencontre souvent des _rateros_,
c'est--dire des paysans qui, sans tre brigands de profession, prennent
l'occasion  la bourse lorsqu'elle se prsente, et ne rsistent pas au
plaisir de dtrousser un passant isol. Ces _rateros_ sont plus 
craindre que les vritables bandits, qui procdent avec la rgularit
d'une troupe organise, soumise  un chef, et qui mnagent les voyageurs
pour leur faire subir une nouvelle pression sur une autre route;
ensuite, l'on n'essaie pas de rsister  une brigade de vingt ou
vingt-cinq hommes  cheval, bien quips, arms jusqu'aux dents, au lieu
qu'on lutte contre deux _rateros_, on se fait tuer ou tout au moins
blesser; et puis le _ratero_, c'est peut-tre ce bouvier qui passe, ce
laboureur qui vous salue, ce _muchacho_ dguenill et bronz qui dort ou
fait semblant de dormir sous une mince bande d'ombre, dans une dchirure
de ravin, votre _calesero_ lui-mme, qui vous conduit dans une
embuscade. On ne sait, le danger est partout et nulle part. De temps en
temps la police fait assassiner par ses agents les plus dangereux et les
plus connus de ces misrables dans des querelles de cabaret, provoques
 dessein, et cette justice, bien qu'un peu sommaire et barbare, est la
seule praticable, vu l'absence de preuves et de tmoins, et la
difficult de s'emparer des coupables dans un pays o il faudrait une
arme pour arrter chaque homme, et o la contre-police est faite avec
tant d'intelligence et de passion par un peuple qui n'a gure sur le
tien et le mien des ides plus avances que les Kabyles d'Afrique.
Cependant, ici, comme partout ailleurs, les brigands annoncs ne se
montrrent pas, et nous arrivmes sans encombre  Jrs.

Jrs, comme toutes les petites villes andalouses, est blanchie  la
chaux des pieds  la tte, et n'a rien de remarquable en fait
d'architecture que ses _bodegas_, ou magasins de vins, immenses celliers
aux grands toits de tuiles, aux longues murailles blanches prives de
fentres. La personne  qui nous tions recommands tait absente, mais
la lettre fit son effet, et l'on nous conduisit immdiatement  la cave.
Jamais plus glorieux spectacle ne s'offrit aux yeux d'un ivrogne; on
marchait dans des alles de tonneaux disposs sur quatre ou cinq rangs
de hauteur. Il nous fallut goter de tout cela, au moins les principales
espces, et il y a infiniment de principales espces. Nous suivmes
toute la gamme, depuis le jrs de quatre-vingts ans, fonc, pais,
ayant le got de muscat et la teinte trange du vin vert de Bziers,
jusqu'au jrs sec couleur de paille claire, sentant la pierre  fusil
et se rapprochant du sauterne. Entre ces deux notes extrmes il y a tout
un registre de vins intermdiaires, avec des tons d'or, de topaze
brle, d'corce d'orange, et une varit de got extrme. Seulement,
ils sont tous plus ou moins mlangs d'eau-de-vie, surtout ceux que l'on
destine  l'Angleterre, o l'on ne les trouverait pas assez forts sans
cela; car, pour plaire aux gosiers britanniques, le vin doit tre
dguis en rhum.

Aprs une tude si complte sur l'oenologie jrsienne, le difficile
tait de regagner notre voiture avec une rectitude suffisamment
majestueuse pour ne pas compromettre la France vis--vis de l'Espagne,
c'tait une question d'amour-propre international: tomber ou ne pas
tomber, telle tait la question, question bien autrement embarrassante
que celle qui donnait tant de tablature au prince de Danemarck. Je dois
dire avec un orgueil bien lgitime que nous allmes jusqu' notre
calessine dans un tat de perpendicularit trs-satisfaisant, et que
nous reprsentmes glorieusement notre cher pays dans cette lutte contre
le vin le plus capiteux de la Pninsule. Grce  l'vaporation rapide
produite par une chaleur de 38  40 degrs,  notre retour  Puerto nous
tions en tat de disserter sur les points de psychologie les plus
dlicats et d'apprcier les coups  la course. Cette course, o la
plupart des taureaux taient _embolados_, c'est--dire portaient des
boules au bout des cornes, et o deux seulement furent tus, nous
rjouit fort par une foule d'incidents burlesques. Les picadores,
costums en Turcs de carnaval, avec des pantalons de percale  la
mameluk, des vestes soleilles dans le dos, des turbans en gteau de
Savoie, rappelaient  s'y mprendre les figures de Mores extravagants
que Goya bauche en trois ou quatre traits de pointe dans les planches
de _la Toromaquia_. L'un de ces drles, en attendant son tour de faire
le coup de lance, se mouchait dans le coin de son turban avec une
philosophie et un flegme admirables. Un _barco de vapor_ en osier,
recouvert de toile et mont par un quipage d'nes, vtus de brassires
rouges et coiffs tant bien que mal de chapeaux  trois cornes, fut
pouss au milieu de l'arne. Le taureau se rua sur cette machine,
crevant, renversant, jetant en l'air les pauvres bourriques de la faon
la plus drle du monde: je vis aussi sur cette place un _picador_ tuer
le taureau d'un coup de lance, dans le manche de laquelle tait cach un
artifice dont la dtonation fut si violente, que l'animal, le cheval et
le cavalier tombrent  la renverse tous les trois; le premier, parce
qu'il tait mort, les deux autres par la force du recul. Le _matador_
tait un vieux coquin vtu d'une souquenille use, chauss de bas
jaunes, trop  jour, ayant l'air d'un Jeannot d'opra-comique, ou d'une
queue rouge de saltimbanque. Il fut renvers plusieurs fois par le
taureau, auquel il portait des estocades si mal assures, que l'emploi
de la _media-luna_ devint ncessaire pour en finir. La _media-luna_,
comme son nom l'indique, est une espce de croissant emmanch d'une
perche et assez semblable aux serpes  tailler les grands arbres. On
s'en sert pour couper les jarrets de l'animal, que l'on achve alors
sans aucun danger. Rien n'est plus ignoble et plus hideux: ds que le
pril cesse, le dgot arrive; ce n'est plus un combat, c'est une
boucherie. Cette pauvre bte, se tranant sur ses moignons, comme
Hyacinthe des Varits, lorsqu'il reprsente la _Naine_ dans la sublime
parade des _Saltimbanques_, offre le spectacle le plus triste qu'on
puisse voir, et l'on ne dsire qu'une chose, c'est qu'elle retrouve
assez de force pour ventrer d'un coup de corne suprme ses stupides
bourreaux.

Ce misrable, matador par occasion, avait pour industrie spciale de
_manger_. Il absorbait sept ou huit douzaines d'oeufs durs, un mouton
tout entier, un veau, etc.  voir sa maigreur, il faut croire qu'il ne
travaillait pas souvent. Il y avait beaucoup de monde  cette course;
les habits de majo taient riches et nombreux; les femmes, d'un type
tout diffrent de celles de Cadix, portaient sur la tte, au lieu de
mantilles, de longs chles carlates qui encadraient parfaitement leurs
belles figures olivtres, au teint presque aussi fonc que celui des
multresses, o la nacre de l'oeil et l'ivoire des dents ressortent avec
un clat singulier. Ces lignes pures, ce ton fauve et dor, prteraient
merveilleusement  la peinture, et il est fcheux que Lopold Robert, ce
Raphal des paysans, soit mort si jeune et n'ait pas fait le voyage
d'Espagne.

En errant  travers les rues, nous dbouchmes sur la place du march.
Il faisait nuit. Les boutiques et les talages taient clairs par des
lanternes ou des lampes suspendues, et formaient un charmant coup d'oeil
tout toil et tout paillet de points brillants. Des pastques 
l'corce verte,  la pulpe rose, des figues de cactus, les unes dans
leur capsule pineuse, les autres dj cales, des sacs de _garbanzos_,
des ognons monstrueux, des raisins couleur d'ambre jaune  faire honte 
la grappe rapporte de la terre promise, des guirlandes d'aulx, de
piments et autres denres violentes, taient pittoresquement entasss.
Dans les passages laisss entre chaque marchand, allaient et venaient
les paysans poussant leurs nes, les femmes tranant leurs marmots. J'en
remarquai une d'une beaut rare, avec des yeux de jais dans un ovale de
bistre, et sur les tempes des cheveux plaqus, luisant comme deux coques
de satin noir ou deux ailes de corbeau. Elle marchait srieuse et
radieuse, les jambes sans bas, son charmant pied nu dans un soulier de
satin. Cette coquetterie du pied est gnrale en Andalousie.

La cour de notre auberge, arrange en _patio_, tait orne d'une
fontaine entoure d'arbustes sur lesquels vivait un peuple de camlons.
Il serait difficile d'imaginer un animal plus bizarrement hideux.
Figurez-vous une espce de lzard ventru, de six  sept pouces plus ou
moins, avec une gueule dmesurment fendue, qui darde une langue
visqueuse, blanchtre, aussi longue que le corps, des yeux de crapaud 
qui l'on marche sur le dos, saillants, normes, envelopps d'une
membrane, et d'une indpendance complte de mouvement; l'un regarde le
ciel et l'autre la terre. Ces lzards louches, qui ne vivent que d'air,
au dire des Espagnols, mais que j'ai parfaitement vus manger des
mouches, ont la proprit de changer de couleur, selon le lieu o ils se
trouvent. Ils ne deviennent pas subitement carlates, bleus ou verts
d'un instant  l'autre, mais au bout d'une heure ou deux ils s'emboivent
et s'empreignent de la teinte des objets le plus rapprochs d'eux. Sur
un arbre, ils deviennent d'un beau vert; sur une toffe bleue, d'un gris
d'ardoise; sur l'carlate, d'un brun rousstre. Tenus  l'ombre, ils se
dcolorent et prennent une sorte de nuance neutre d'un blanc jauntre.
Un ou deux camlons figureraient  merveille dans le laboratoire d'un
alchimiste ou d'un docteur Faust. En Andalousie, l'on pend  la vote
une cordelette d'une certaine longueur, dont on remet le bout entre les
pattes de devant de l'animal, qui commence  grimper, et grimpe jusqu'
ce qu'il rencontre la vote, o ses griffes ne peuvent s'accrocher.
Alors il redescend jusqu'au bout de la corde, et mesure, en tournant un
de ses yeux, la distance qui le spare de la terre; puis, tout bien
calcul, il reprend son ascension avec un srieux et une gravit
admirables, et ainsi de suite indfiniment. Quand il y a deux, camlons
 la mme corde, le spectacle devient d'une bouffonnerie
transcendantale. Le spleen en personne crverait de rire  contempler
les contorsions, les regards effroyables des deux vilaines htes,
lorsqu'elles se rencontrent. Curieux de me procurer ce divertissement en
France, j'achetai une couple de ces aimables animaux, que j'emportai
dans une petite cage; mais ils prirent froid dans la traverse, et
moururent de la poitrine  notre arrive  Port-Vendres. Ils taient
devenus tiques, et leur pauvre petite anatomie se faisait jour 
travers leur peau flasque et ride.

 quelques jours de l, l'annonce d'une course, la dernire, hlas! que
je dusse voir, me fit retourner  Jrs. Le cirque de Jrs est
trs-beau, trs-vaste, et ne manque pas d'un certain caractre
architectural. Il est bti en briques releves de ct de pierre,
mlange qui produit un bon effet. Il y avait une foule immense,
bigarre, diapre, fourmillante, avec un grand mouvement d'ventails et
de mouchoirs. Nous avons dj dcrit plusieurs courses, et nous ne
rapporterons de celle-ci que quelques dtails. Au milieu de l'arne
tait plant un poteau termin par une espce de petite plate-forme. Sur
cette plate-forme se tenait accroupi, en faisant des grimaces, en
brochant des babines, un singe fagot en troubadour, et retenu par une
chane assez longue qui lui permettait de dcrire un cercle assez tendu
dont le pieu tait le centre. Lorsque le taureau entrait dans la place,
le premier objet qui lui frappait les yeux, c'tait le singe sur son
juchoir. Alors se jouait la comdie la plus divertissante: le taureau
poursuivait le singe, qui remontait bien vite  sa plate-forme. L'animal
furieux donnait de grands coups de cornes dans le poteau, et imprimait
de terribles secousses  M. le babouin, en proie  la plus profonde
terreur, et dont les transes se traduisaient par des grimaces d'une
bouffonnerie irrsistible. Quelquefois mme, ne pouvant se tenir assez
ferme au rebord de sa planche, bien qu'il s'y accrocht de ses quatre
mains, il tombait sur le dos du taureau, o il se cramponnait
dsesprment. Alors l'hilarit n'avait plus de bornes, et quinze mille
sourires blancs illuminaient toutes ces faces brunes. Mais  la comdie
succda la tragdie. Un pauvre ngre, garon de place, qui portait un
panier rempli de terre pulvrise pour en jeter sur les mares de sang,
fut attaqu par le taureau, qu'il croyait occup ailleurs, et jet en
l'air  deux reprises. Il resta tendu sur le sable, sans mouvement et
sans vie. Les _chulos_ vinrent agiter leur cape au nez du taureau, et
l'attirrent dans un autre coin de la place, afin que l'on pt emporter
le corps du ngre. Il passa tout prs de moi; deux _mozos_ le tenaient
par les pieds et la tte. Chose singulire, de noir il tait devenu
gros-bleu, ce qui est apparemment la manire de plir du ngre. Cet
vnement ne troubla en rien la course: _Nada, es un moro_; ce n'est
rien, c'est un noir, telle fut l'oraison funbre du pauvre Africain.
Mais, si les hommes se montrrent insensibles  sa mort, il n'en fut pas
de mme du singe, qui se tordait les bras, poussait des glapissements
affreux et se dmenait de toutes ses forces pour rompre sa chane.
Regardait-il le ngre comme un animal de sa race, comme un frre russi,
comme le seul ami digne de le comprendre? Toujours est-il que jamais je
n'ai vu douleur plus vive, plus touchante que celle de ce singe pleurant
ce ngre, et ce fait est d'autant plus remarquable, qu'il avait vu des
_picadores_ renverss et en pril sans donner le moindre signe
d'inquitude ou de sympathie. Au mme moment un norme hibou s'abattit
au milieu de la place: il venait sans doute, en sa qualit d'oiseau de
nuit, chercher cette me noire pour l'emporter au paradis d'bne des
Africains. Sur les huit taureaux de cette course, quatre seulement
devaient tre tus. Les autres, aprs avoir reu une demi-douzaine de
coups de lance et trois ou quatre paires de _banderillas_, taient
ramens au _toril_ par de grands boeufs ayant des clochettes au cou. Le
dernier, un _novillo_, fut abandonn aux amateurs, qui envahirent
l'arne en tumulte, et le dpchrent  coups de couteau; car telle est
la passion des Andalous pour les courses, qu'il ne leur suffit pas d'en
tre spectateurs, il faut encore qu'ils y prennent part, sans quoi ils
se retireraient inassouvis.

Le bateau  vapeur _l'Ocan_ tait en partance dans la rade o le
mauvais temps, ce superbe mauvais temps dont j'ai dj parl, le
retenait depuis quelques jours; nous y montmes avec un sentiment de
satisfaction intime, car, par suite des vnements de Valence et des
troubles qui en avaient t la suite, Cadix se trouvait quelque peu en
tat de sige. Les journaux ne paraissaient plus que remplis de pices
de vers ou de feuilletons traduits du franais, et sur les angles de
tous les murs taient colls de petits _bandos_ assez rbarbatifs,
dfendant les attroupements de plus de trois personnes, sous peine de
mort.  part ces motifs de dsirer un prompt dpart, il y avait bien
longtemps que nous marchions le dos tourn  la France; c'tait la
premire fois depuis bien des mois que nous faisions un pas vers la mre
patrie; et, si dgag que l'on soit de prjugs nationaux, il est
difficile de se dfendre d'un peu de chauvinisme si loin de son pays. En
Espagne, la moindre allusion  la France me rendait furieux, et j'aurais
chant gloire, victoire, lauriers, guerriers, comme un comparse du
Cirque-Olympique.

Tout le monde tait sur le pont, allant, venant, faisant des signes
d'adieu aux canots qui retournaient  terre; moi qui ne laissais sur le
rivage aucun regret, aucun souvenir, je furetais dans les coins et les
recoins du petit univers flottant qui devait me servir de prison pendant
quelques jours. Dans le cours de mes investigations, je rencontrai une
chambrette remplie d'une grande quantit d'urnes de faence d'une forme
intime et suspecte. Ces vases peu trusques me surprirent par leur
nombre, et je me dis: Voil un chargement des moins potiques! O
Delille, pudique abb, roi de la priphrase, par quelle circonlocution
aurais-tu dsign dans ton alexandrin majestueux cette poterie
domestique et nocturne?  peine avions-nous fait une lieue, que je
compris  quoi servait cette vaisselle. De tous les cts l'on criait:
_Me mareo!_ le coeur me manque! des citrons! du rhum! du vinaigre! des
sels! Le pont offrait le spectacle le plus lamentable; les femmes, si
charmantes tout  l'heure, verdissaient comme des noys de huit jours.
Elles gisaient sur des matelas, des malles, des couvertures, dans un
oubli complet de toute grce et de toute pudeur. Une jeune mre qui
allaitait son enfant, saisie du mal de mer, avait nglig de refermer
son corsage et ne s'en aperut que lorsque nous emes dpass Tarifa. Un
pauvre perroquet, atteint aussi dans sa cage, et ne comprenant rien aux
angoisses qu'il prouvait, dbitait son rpertoire avec une volubilit
plore la plus comique du monde. J'eus le bonheur de n'tre pas malade.
Les deux jours passs sur _le Voltigeur_ m'avaient sans doute acclimat.
Mon camarade, moins heureux que moi, fit le plongeon dans l'intrieur du
navire, et ne reparut qu' notre arrive  Gibraltar. Comment la science
moderne, qui s'occupe avec tant de sollicitude des rhumes de cerveau des
lapins, et s'amuse  teindre en rouge les os des canards, n'a-t-elle pas
encore cherch srieusement un remde  cet horrible malaise qui fait
plus souffrir qu'une agonie relle?

La mer tait encore un peu dure, bien que le temps fut magnifique; l'air
avait une telle transparence, que nous apercevions assez distinctement
la cte d'Afrique, le cap Spartel et la baie au fond de laquelle se
trouve Tanger, que nous emes le regret de ne pouvoir visiter. Cette
bande de montagnes pareilles  des nuages, dont elles ne diffraient que
par l'immobilit, c'tait donc l'Afrique, la terre des prodiges, dont
les Romains disaient: _Quid novi fert Africa?_ le plus ancien continent,
le berceau de la civilisation orientale, le foyer de l'islam, le monde
noir o l'ombre absente du ciel se trouve seulement sur les visages, le
laboratoire mystrieux o la nature, qui s'essaie  produire l'homme,
transforme d'abord le singe en ngre! La voir et passer, quel
raffinement nouveau du supplice de Tantale!

 la hauteur de Tarifa, bourgade dont les murailles de craie se dressent
sur une colline escarpe derrire une petite le du mme nom, l'Europe
et l'Afrique se rapprochent et semblent vouloir se donner un baiser
d'alliance. Le dtroit est si resserr, que l'on dcouvre  la fois les
deux continents. Il est impossible de ne pas croire, quand on est sur
les lieux, que la Mditerrane n'ait t,  une poque qui ne doit pas
tre trs-recule, une mer isole, un lac intrieur, comme la mer
Caspienne, la mer d'Aral et la mer Morte. Le spectacle qui se prsentait
 nos yeux tait d'une magnificence merveilleuse.  gauche l'Europe, 
droite l'Afrique, avec leurs ctes rocheuses, revtues par l'loignement
de nuances lilas clair, gorge de pigeon, comme celles d'une toffe de
soie  deux trames; en avant, l'horizon sans bornes et s'largissant
toujours; par-dessus un ciel de turquoise; par-dessous, une mer de
saphir d'une limpidit si grande, que l'on voyait la coque de notre
btiment tout entire, ainsi que la quille des bateaux qui passaient
auprs de nous, et qui semblaient plutt voler dans l'air que flotter
sur l'eau. Nous nagions en pleine lumire, et la seule teinte sombre que
l'on et pu dcouvrir  vingt lieues  la ronde venait de la longue
aigrette de fume paisse que nous laissions aprs nous. Le bateau 
vapeur est bien rellement une invention septentrionale; son foyer,
toujours ardent, sa chaudire en bullition, ses chemines, qui finiront
par noircir le ciel de leur suie, s'harmonient admirablement avec les
brouillards et les brumes du Nord. Dans les splendeurs du Midi, il fait
tache. La nature tait en gaiet; de grands oiseaux de mer d'une
blancheur de neige rasaient l'eau du coupant de leurs ailes. Des thons,
des dorades, des poissons de toute sorte, lustrs, vernisss,
tincelants, faisaient des sauts, des cabrioles, et foltraient avec la
vague; des voiles se succdaient d'instant en instant, blanches,
arrondies comme le sein plein de lait d'une nride qui se serait fait
voir au-dessus de l'onde. Les ctes se teignaient de couleurs
fantastiques; leurs plis, leurs dchirures, leurs escarpements,
accrochaient les rayons du soleil de manire  produire les effets les
plus merveilleux, les plus inattendus, et nous offraient un panorama
sans cesse renouvel. Vers les quatre heures, nous tions en vue de
Gibraltar, attendant que _la sant_ (c'est ainsi qu'on appelle les
agents du lazaret) voult bien venir prendre nos papiers avec des
pincettes, et voir si d'aventure nous n'apportions pas dans nos poches
quelque fivre jaune, quelque cholra bleu, ou quelque peste noire.

L'aspect de Gibraltar dpayse tout  fait l'imagination; l'on ne sait
plus o l'on est ni ce que l'on voit. Figurez-vous un immense rocher ou
plutt une montagne de quinze cents pieds de haut qui surgit subitement,
brusquement, du milieu de la mer sur une terre si plate et si basse qu'
peine l'aperoit-on. Rien ne la prpare, rien ne la motive, elle ne se
relie  aucune chane; c'est un monolithe monstrueux lanc du ciel, un
morceau de plante corne tomb l pendant une bataille d'astres, un
fragment du monde cass. Qui l'a pose  cette place? Dieu seul et
l'ternit le savent. Ce qui ajoute encore  l'effet de ce rocher
inexplicable, c'est sa forme: l'on dirait un sphinx de granit norme,
dmesur, gigantesque, comme pourraient en tailler des Titans qui
seraient sculpteurs, et auprs duquel les monstres camards de Karnac et
de Giseh sont dans la proportion d'une souris  un lphant.
L'allongement des pattes forme ce qu'on appelle la pointe d'Europe; la
tte, un peu tronque, est tourne vers l'Afrique, qu'elle semble
regarder avec une attention rveuse et profonde. Quelle pense peut
avoir cette montagne  l'attitude sournoisement mditative? Quelle
nigme propose-t-elle ou cherche-t-elle  deviner? Les paules, les
reins et la croupe s'tendent vers l'Espagne  grands plis nonchalants,
en belles lignes onduleuses comme celles des lions au repos. La ville
est au bas, presque imperceptible, misrable dtail perdu dans la masse.
Les vaisseaux  trois ponts  l'ancre dans la baie paraissent des jouets
d'Allemagne, de petits modles de navires en miniature, comme on en vend
dans les ports de mer; les barques, des mouches qui se noient dans du
lait; les fortifications mme ne sont pas apparentes. Cependant la
montagne est creuse, mine, fouille dans tous les sens; elle a le
ventre plein de canons, d'obusiers et de mortiers; elle regorge de
munitions de guerre. C'est le luxe et la coquetterie de l'imprenable.
Mais tout cela ne produit  l'oeil que quelques lignes imperceptibles qui
se confondent avec les rides du rocher, quelques trous par lesquels les
pices d'artillerie passent furtivement leurs gueules de bronze. Au
moyen ge, Gibraltar et t hriss de donjons, de tours, de tourelles,
de remparts crnels; au lieu de se tenir au bas, la forteresse et
escalad la montagne et se ft pose comme un nid d'aigle sur la crte
la plus aigu. Les batteries actuelles rasent la mer, si resserre  cet
endroit, et rendent le passage pour ainsi dire impossible. Gibraltar
tait appel par les Arabes Ghiblalth c'est--dire le _Mont de
l'Entre_. Jamais nom ne fut mieux justifi. Son nom antique est Calp.
Abyla, maintenant le Mont-des-Singes, est de l'autre ct en Afrique,
tout prs de Ceuta, possession espagnole, le Brest et le Toulon de la
Pninsule, o l'on envoie les plus endurcis des galriens. Nous
distinguions parfaitement la forme de ces escarpements et sa cime
encapuchonne de nuages, malgr la srnit de tout le reste du ciel.

Comme Cadix, Gibraltar, situ  l'entre d'un golfe dans une presqu'le,
ne tient au continent que par une troite langue de terre que l'on
appelle _le terrain neutre_, et sur laquelle sont tablies les lignes de
douanes. La premire possession espagnole de ce cot est San-Roque.
Algciras, dont les maisons blanches reluisent dans l'azur universel
comme le ventre argent d'un poisson  fleur d'eau, est prcisment en
face de Gibraltar; au milieu de ce bleu splendide, Algciras faisait sa
petite rvolution; l'on entendait vaguement ptiller des coups de fusil
comme des grains de sel que l'on jetterait au feu. L'ayuntamiento se
rfugia mme sur notre bateau  vapeur, o il se mit  fumer son cigare
le plus tranquillement du monde.

La _sant_ ne nous ayant trouv aucune infection, nous fmes abords par
les canots, et un quart d'heure aprs nous tions  terre. L'effet
produit par la physionomie de la ville est des plus bizarres. En faisant
un pas, vous faites cinq cents lieues; c'est un peu plus que le petit
Poucet avec ses fameuses bottes. Tout  l'heure, vous tiez en
Andalousie; vous tes en Angleterre. Des villes moresques du royaume de
Grenade et de Murcie, vous tombez subitement  Ramsgate; voici les
maisons de briques avec leurs fosss, leurs portes btardes, leurs
fentres  guillotine, exactement comme  Twickenham ou  Richmond.
Allez un peu plus loin, vous trouverez les cottages aux grilles et aux
barrires peintes. Les promenades et les jardins sont plants de frnes,
de bouleaux, d'ormes, et de la verte vgtation du Nord, si diffrente
de ces dcoupures de tle vernie qu'on fait passer pour du feuillage
dans les pays mridionaux. Les Anglais ont une individualit si
prononce, qu'ils sont les mmes partout, et je ne sais vraiment pas
pourquoi ils voyagent, car ils emportent avec eux toutes leurs
habitudes, et charrient leur intrieur sur leur dos, comme de vrais
colimaons. En quelque endroit qu'un Anglais se trouve, il vit
exactement comme s'il tait  Londres; il lui faut son th, ses
rumpsteaks, ses tartes de rhubarbe, son porter et son sherry s'il se
porte bien, et son calomel s'il se porte mal. Au moyen des innombrables
botes qu'il trane aprs lui, l'Anglais se procure en tous lieux le _at
home_ et le _comfort_ ncessaires  son existence. Que d'outils il faut
pour vivre  ces honntes insulaires, que de mal ils se donnent pour
tre  leur aise, et combien je prfre  ces recherches et  ces
complications la sobrit et le dnment espagnols! Depuis bien
longtemps je n'avais vu sur la tte des femmes ces horribles galettes,
ces odieux cornets de carton recouverts d'un lambeau d'toffe, qui se
dsignent sous le nom de chapeaux, et au fond desquels le beau sexe
ensevelit sa figure dans les pays prtendus civiliss. Je ne puis
exprimer la sensation dsagrable que j'prouvai  la vue de la premire
Anglaise que je rencontrai, un chapeau  voile vert sur la tte,
marchant comme un grenadier de la garde au moyen de grands pieds
chausss de grands brodequins. Ce n'tait pas qu'elle ft laide, au
contraire, mais j'tais accoutum  la puret de race,  la finesse du
cheval arabe,  la grce exquise de dmarche,  la mignonnerie et  la
gentillesse andalouses, et cette figure rectiligne, au regard tam, 
la physionomie morte, aux gestes anguleux, avec sa tenue exacte et
mthodique, son parfum de _cant_ et son absence de tout naturel, me
produisit un effet comiquement sinistre. Il me sembla que j'tais mis
tout  coup en prsence du spectre de la civilisation, mon ennemie
mortelle, et que cette apparition voulait dire que mon rve de libert
vagabonde tait fini, et qu'il fallait rentrer, pour n'en plus sortir,
dans la vie du XIXe sicle. Devant cette Anglaise, je me sentis tout
honteux de n'avoir ni gants blancs, ni lorgnon, ni souliers vernis, et
je jetai un regard confus sur les broderies extravagantes de mon caban
bleu de ciel. Pour la premire fois, depuis six mois, je compris que je
n'tais pas convenable, et que je n'avais pas l'air gentleman.

Ces longs visages britanniques, ces soldats rouges aux allures
d'automates, en face de ce ciel tincelant et de cette mer si brillante,
ne sont pas dans leur droit; l'on comprend que leur prsence est due 
une surprise,  une usurpation. Ils occupent, mais ils n'habitent pas
leur ville.

Les juifs, repousss ou mal vus par les Espagnols, qui, s'ils n'ont plus
de religion, ont encore de la superstition, abondent  Gibraltar, devenu
hrtique avec les mcrants d'Anglais. Ils promnent par les rues leurs
profils au nez crochu,  la bouche mince, leur crne jaune et luisant
coiff d'un bonnet rabbinique pos en arrire, leurs lvites rpes, de
forme troite et de couleur sombre: les juives qui, par un privilge
singulier, sont aussi belles que leurs maris sont hideux, portent des
manteaux noirs  capuchon bords d'carlate et d'un caractre
pittoresque. Leur rencontre nous fit penser vaguement  la Bible, 
Rachel sur le bord du puits, aux scnes primitives des poques
patriarcales, car, ainsi que toutes les races orientales, elles
conservent dans leurs longs yeux noirs et sur leurs teints dors le
reflet mystrieux d'un monde vanoui. Il y a aussi  Gibraltar beaucoup
de Marocains, d'Arabes de Tanger et de la cte; ils y tiennent de
petites boutiques de parfums, de ceintures de soie, de pantoufles, de
chasse-mouches, de coussins de cuir historis, et autres menues
industries barbaresques. Comme nous voulions faire quelques emplettes de
babioles et de curiosits, on nous conduisit chez un des principaux, qui
demeurait dans la ville haute, en nous faisant passer par des rues en
escalier, moins anglaises que celles de la ville basse, et qui
laissaient,  de certains dtours, la vue s'chapper sur le golfe
d'Algciras, magnifiquement clair par les dernires lueurs du jour. En
entrant dans la maison du Marocain, nous fmes envelopps d'un nuage
d'armes orientaux: le parfum doux et pntrant de l'eau de rose nous
monta au cerveau, et nous fit penser aux mystres du harem et aux
merveilles des _Mille et une Nuits_. Les fils du marchand, beaux jeunes
gens d'une vingtaine d'annes, taient assis sur des bancs prs de la
porte et respiraient la fracheur du soir. Ils taient dous de cette
puret de traits, de cette limpidit du regard, de cette noblesse
nonchalante, de cet air de mlancolie amoureuse et pensive, attributs
des races pures. Le pre avait la mine toffe et majestueuse d'un roi
mage. Nous nous trouvions bien laids et bien mesquins  ct de ce
gaillard solennel; et du ton le plus humble, le chapeau  la main, nous
lui demandmes s'il voulait bien daigner nous vendre quelques paires de
babouches de maroquin jaune. Il fit un signe d'acquiescement, et, comme
nous lui faisions observer que le prix tait un peu lev, il nous
rpondit d'une faon grandiose en espagnol: Je ne surfais jamais: cela
est bon pour les chrtiens. Ainsi notre mauvaise foi commerciale nous
rend un objet de mpris pour les nations barbares, qui ne comprennent
pas que le dsir de gagner quelques centimes de plus puisse faire
parjurer un homme.

Nos acquisitions faites, nous redescendmes dans le Bas-Gibraltar, et
nous allmes faire un tour sur une belle promenade plante d'arbres du
Nord, entremls de fleurs, de factionnaires et de canons, o l'on voit
des calches et des cavaliers absolument comme  Hyde-Park. Il n'y
manque que la statue d'Achille-Wellington. Heureusement les Anglais
n'ont pu ni salir la mer ni noircir le ciel: cette promenade est hors la
ville, vers la pointe d'Europe et du ct de la montagne habite par les
singes. C'est le seul endroit de notre continent o ces aimables
quadrumanes vivent et se multiplient  l'tat sauvage. Selon que le vent
change, ils passent d'un revers  l'autre du rocher et servent ainsi de
baromtre; il est dfendu de les tuer sous des peines trs-svres.
Quant  moi, je n'en ai pas vu; mais la temprature du lieu est assez
brlante pour que les macaques et les cercopithques les plus frileux
s'y puissent dvelopper sans poles et sans calorifres. Abyla, s'il
faut en croire son nom moderne, doit jouir, sur la cte d'Afrique, d'une
population semblable.

Le lendemain, nous quittions ce parc d'artillerie et ce foyer de
contrebande, et nous voguions vers Malaga, que nous connaissions dj,
mais qui nous fit plaisir  revoir, avec son phare svelte et blanc, son
port encombr et son mouvement perptuel. Vue de la mer, la cathdrale
semble plus grande que la ville, et les ruines des anciennes
fortifications arabes produisent sur les pentes des rochers les effets
les plus romantiques. Nous retournmes  notre auberge des Trois Rois,
et la gentille Dolors poussa un cri de joie en nous reconnaissant.

Le jour suivant, nous reprenions la mer, alourdis d'une cargaison de
raisins secs; et, comme nous avions perdu un peu de temps, le capitaine
rsolut de brler Amria et de pousser tout d'un trait jusqu'
Carthagne.

Nous suivions la cte d'Espagne d'assez prs pour ne la jamais perdre de
vue. Celle d'Afrique, par suite de l'largissement du bassin
mditerranen, avait, depuis longtemps, disparu de l'horizon. D'une
part, nous avions donc pour perspective de longues bandes de falaises
bleutres, aux escarpements bizarres, aux fissures perpendiculaires
tachetes  et l de points blancs indiquant un petit village, une tour
de vigie, une gurite de douanier; de l'autre, la pleine mer, tantt
moire et gaufre par le courant ou la bise, tantt d'un azur terne et
mat ou bien d'une transparence de cristal, tantt d'un clat tremblant
comme une basquine de danseuse, tantt opaque, huileuse et grise comme
du mercure et de l'tain fondu: une varit de tons et d'aspects
inimaginable,  faire le dsespoir des peintres et des potes. Une
procession de voiles rouges, blanches, blondes, de navires de toute
taille et de tout pavillon, gayait le coup d'oeil et lui tait ce que la
vue d'une solitude infime a toujours de triste. Une mer sans aucune
voile est le spectacle le plus mlancolique et le plus navrant que l'on
puisse contempler. Songer qu'il n'y a pas une pense sur un si grand
espace, pas un coeur pour comprendre ce sublime spectacle! Un point blanc
 peine perceptible sur ce bleu sans fond et sans limite, et l'immensit
est peuple; il y a un intrt, un drame.

Carthagne, qu'on appelle _Cartagena de Levante_ pour la distinguer de
la Carthagne d'Amrique, occupe le fond d'une baie, espce d'entonnoir
de rochers o les vaisseaux sont parfaitement  l'abri de tous les
vents. Sa dcoupure n'a rien de bien pittoresque; les traits les plus
distincts qu'elle ait laisss dans notre mmoire sont deux moulins 
vent dessins en noir sur un fond de ciel clair.  peine avions-nous mis
le pied dans les canots pour descendre  terre, que nous fmes
assaillis, non par des portefaix, pour enlever nos bagages comme 
Cadix, mais bien par d'affreux drles qui nous vantaient les charmes
d'une foule de Balbinas, de Casildas, d'Hilarias, de Lolas,  n'y
pouvoir rien entendre.

L'aspect de Carthagne diffre entirement de celui de Malaga. Autant
Malaga est gaie, riante, anime, autant Carthagne est morne, renfrogne
dans sa couronne de roches peles et striles, aussi sches que les
collines gyptiennes au flanc desquelles les pharaons creusaient leurs
syringes. La chaux a disparu, les murs ont repris les teintes sombres,
les fentres sont grilles de serrureries compliques, et les maisons,
plus rbarbatives, ont cet air de prison qui distingue les manoirs
castillans. Cependant, sans vouloir tomber ici dans le travers de ce
voyageur qui crivait sur son calepin: Toutes les femmes de Calais sont
acaritres, rousses et bossues, parce que l'htesse de son auberge
runissait ces trois dfauts, nous devons dire que nous n'avons aperu,
 ces fentres si bien garnies de barreaux, que de charmants visages et
des physionomies d'anges; c'est peut-tre pour cela qu'elles sont
grilles avec tant de soin. En attendant le dner, nous allmes visiter
l'arsenal maritime, tablissement conu dans les proportions les plus
grandioses, et aujourd'hui dans un tat d'abandon qui fait peine  voir;
ces vastes bassins, ces cales, ces chantiers inactifs o pourrait se
construire une autre Armada, ne servent plus  rien. Deux ou trois
carcasses bauches, pareilles  des squelettes de cachalots chous,
achvent de pourrir obscurment dans un coin; des milliers de grillons
ont pris possession de ces grands btiments dserts, on ne sait o poser
le pied pour n'en pas craser; ils font tant de bruit avec leurs petites
crcelles, que l'on a de la peine  s'entendre parler. Malgr l'amour
que je professe pour les grillons, amour que j'ai exprim en prose et en
vers, je dois convenir qu'il y en avait un peu trop.

De Carthagne, nous allmes jusqu' la ville d'Alicante, de laquelle,
d'aprs un vers des _Orientales_ de Victor Hugo, je m'tais compos dans
ma tte un dessin infiniment trop dentel:

     Alicante aux clochers mle les minarets.

Or, Alicante, du moins aujourd'hui, aurait beaucoup de peine  oprer ce
mlange que je reconnais pour infiniment dsirable et pittoresque,
attendu qu'elle n'a d'abord pas de minaret, et qu'ensuite le seul
clocher qu'elle possde n'est qu'une tour fort basse et peu apparente.
Ce qui caractrise Alicante, c'est un norme rocher qui s'lve du
milieu de la ville, lequel rocher, magnifique de forme, magnifique de
couleur, est coiff d'une forteresse et flanqu d'une gurite suspendue
sur l'abme de la faon la plus audacieuse. L'htel de ville, ou pour
plus de couleur locale, le palais de la _Constitucion_, est un difice
charmant et du meilleur got. L'alameda, toute dalle de pierre, est
ombrage par deux ou trois alles d'arbres assez garnis de feuilles pour
des arbres espagnols dont le pied ne trempe pas dans un puits. Les
maisons s'lvent et reprennent la tournure europenne. Je vis deux
femmes coiffes de chapeaux jaune-soufre, symptme menaant. Voil tout
ce que je sais d'Alicante, o le bateau ne toucha que le temps
ncessaire pour prendre du fret et du charbon: temps d'arrt dont nous
profitmes pour djeuner  terre. Comme on le pense bien, nous ne
ngligemes pas l'occasion de faire quelques tudes consciencieuses sur
le vin du cru, que je ne trouvais pas aussi bon que je me l'imaginais,
malgr son authenticit incontestable; cela tenait peut-tre au got de
poix que lui avait communiqu la _bota_ qui le renfermait. Notre
prochaine tape devait nous conduire  Valence, _Valencia del Cid_,
comme disent les Espagnols.

D'Alicante  Valence, les falaises de la rive continuent  prsenter des
formes bizarres, des aspects inattendus; on nous fit remarquer sur le
sommet d'une montagne une entaille carre, et qui semble pratique par
la main de l'homme. Le jour suivant, vers le matin, nous mouillions
devant le Grao: c'est ainsi qu'on nomme le port et le faubourg de
Valence, qui est loigne de la mer d'une demi-lieue. La vague tait
assez forte, et nous arrivmes au dbarcadre passablement arross. L
nous prmes une tartane pour nous rendre  la ville. Le mot _tartane_
s'entend d'ordinaire dans un sens maritime; la tartane de Valence est
une caisse recouverte de toile cire et pose sur deux roues sans le
moindre ressort. Ce vhicule nous parut, compar aux _galeras_, d'une
mollesse effmine, et jamais voiture de Clochez ne fut trouve si
douce. Nous tions surpris et comme embarrasss d'tre si bien. De
grands arbres bordaient la route que nous suivions, agrment dont nous
avions perdu l'habitude depuis longtemps.

Valence, sous le rapport pittoresque, rpond assez peu  l'ide qu'on
s'en fait d'aprs les romances et les chroniques. C'est une grande
ville, plate, parpille, confuse dans son plan, et sans avoir les
avantages que donne aux vieilles villes bties sur des terrains
accidents le dsordre de leur construction. Valence est situe dans une
plaine nomme la Huerta, au milieu de jardins et de cultures o de
perptuelles irrigations entretiennent une fracheur bien rare en
Espagne. Le climat en est si doux, que les palmiers et les orangers y
viennent en pleine terre  ct des productions du Nord. Aussi Valence
fait un grand commerce d'oranges; pour les mesurer, on les fait passer
par un anneau, comme les boulets dont on veut reconnatre le calibre;
celles qui ne passent pas forment le premier choix. Le Guadalaviar,
travers par cinq beaux ponts de pierre, et bord d'une superbe
promenade, passe  ct de la ville, presque sous les remparts. Les
nombreuses saignes qu'on pratique  sa veine pour l'arrosement rendent
les trois quarts de l'anne ses cinq ponts un objet de luxe et
d'ornement. La porte du Cid, par laquelle on passe pour aller  la
promenade du Guadalaviar, est flanque de grosses tours crneles d'un
assez bon effet.

Les rues de Valence sont troites, bordes de maisons leves d'un
aspect assez maussade, et sur quelques-unes l'on dchiffre encore
quelques blasons frustes mutils; l'on devine des fragments de
sculptures mousses, chimres sans ongles, femmes sans nez, chevaliers
sans bras. Une croise de la renaissance, perdue, empte dans un
affreux mur de maonnerie rcente, fait lever, de loin en loin, les yeux
de l'artiste et lui arrache un soupir de regret; mais ces rares
vestiges, il faut les chercher dans les angles obscurs, au fond des
arrire-cours, et Valence n'en a pas moins la physionomie toute moderne.
La cathdrale, d'une architecture hybride, malgr une abside  galerie
avec pleins cintres romans, n'a rien qui puisse attirer l'attention du
voyageur aprs les merveilles de Burgos, de Tolde et de Sville.
Quelques retables finement sculpts, un tableau de Sbastien del Piombo,
un autre de l'Espagnolet dans sa manire tendre, lorsqu'il tchait
d'imiter le Corrge, voil tout ce qu'il y a de remarquable. Les autres
glises, bien que nombreuses et riches, sont bties et dcores dans ce
got trange d'ornementation rocaille dont nous avons donn dj
plusieurs fois la description. On ne peut, en voyant toutes ces
extravagances, que regretter tant de talent et d'esprit gaspills en
pure perte. _La Lonja de Seda_ (bourse de la soie), sur la place du
march, est un dlicieux monument gothique; la grande salle, dont la
vote retombe sur des ranges de colonnes aux nervures tordues en
spirales d'une lgret extrme, est d'une lgance et d'une gaiet
d'aspect rares dans l'architecture gothique, plus propre en gnral 
exprimer la mlancolie que le bonheur. C'est dans la Lonja que se
donnent au carnaval les ftes et les bals masqus. Pour en finir avec
les monuments, disons quelques mots de l'ancien couvent de la Merced, o
l'on a runi un grand nombre de peintures, les unes mdiocres, les
autres mauvaises,  quelques rares exceptions prs. Ce qui me charma le
plus  la Merced, c'est une cour entoure d'un clotre et plante de
palmiers d'une grandeur et d'une beaut tout orientales, qui filent
comme la flche dans la limpidit de l'air.

Le vritable attrait de Valence pour le voyageur, c'est sa population,
ou, pour mieux dire, celle de la Huerta qui l'environne. Les paysans
valenciens ont un costume d'une tranget caractristique, qui ne doit
pas avoir vari beaucoup depuis l'invasion des Arabes, et qui ne diffre
que trs-peu du costume actuel des Mores d'Afrique. Ce costume consiste
en une chemise, un caleon flottant de grosse toile serr d'une ceinture
rouge, et en un gilet de velours vert ou bleu garni de boutons faits de
picettes d'argent; les jambes sont enfermes dans des espces de
knmides ou jambarts de laine blanche bordes d'un lisr bleu et
laissant le genou et le cou-de-pied  dcouvert. Pour chaussures, ils
portent des _alpargatas_, sandales de cordes tresses, dont la semelle a
prs d'un pouce d'paisseur, et qui s'attachent au moyen de rubans comme
les cothurnes grecs; ils ont la tte habituellement rase  la faon des
Orientaux et presque toujours enveloppe d'un mouchoir de couleur
clatante; sur ce foulard est pos un petit chapeau bas de forme, 
bords retrousss, enjoliv de velours, de houppes de soie, de paillons
et de clinquant. Une pice d'toffe bariole, appele _capa de muestra_,
orne de rosettes de rubans jaunes, et qui se jette sur l'paule,
complte cet ajustement plein de noblesse et de caractre. Dans les
coins de sa cape, qu'il arrange de mille manires, le Valencien serre
son argent, son pain, son melon d'eau, sa _navaja_; c'est  la fois pour
lui un bissac et un manteau. Il est bien entendu que nous dcrivons l
le costume au grand complet, l'habit des jours de fte; les jours
ordinaires et de travail, le Valencien ne conserve gure que la chemise
et le caleon: alors, avec ses normes favoris noirs, son visage brl
du soleil, son regard farouche, ses bras et ses jambes couleur de
bronze, il a vraiment l'air d'un Bdouin, surtout s'il dfait son
mouchoir et laisse voir son crne ras et bleu comme une barbe
frachement faite. Malgr les prtentions de l'Espagne  la catholicit,
j'aurai toujours beaucoup de peine  croire que de pareils gaillards ne
soient pas musulmans. C'est probablement  cet air froce que les
Valenciens doivent la rputation de mauvaises gens (_mala gente_) qu'ils
ont dans les autres provinces d'Espagne: on m'a dit vingt fois que dans
la Huerta de Valence, lorsqu'on avait envie de se dfaire de quelqu'un,
il n'tait pas difficile de trouver un paysan qui, pour cinq ou six
douros, se chargeait de la besogne. Ceci m'a l'air d'une pure calomnie;
j'ai souvent rencontr dans la campagne des drles  mines effroyables
qui m'ont toujours salu fort poliment. Un soir mme, nous nous tions
perdus et nous faillmes coucher  la belle toile, les portes de la
ville se trouvant fermes  notre retour, et cependant il ne nous arriva
rien de fcheux, quoiqu'il fit nuit noire depuis longtemps, que Valence
et les environs fussent en rvolution.

Par un contraste singulier, les femmes de ces Kabiles europens sont
ples, blondes, _bionde e grassote_, comme les Vnitiennes; elles ont un
doux sourire triste sur la bouche, un tendre rayon bleu dans le regard;
on ne saurait imaginer un contraste plus parfait. Ces noirs dmons du
paradis de la Huerta ont pour femmes des anges blancs, dont les beaux
cheveux sont retenus par un grand peigne  galerie ou traverss par de
longues aiguilles ornes  leur extrmit de boules d'argent ou de
verroteries. Autrefois les Valenciennes portaient un dlicieux costume
national qui rappelait celui des Albanaises; malheureusement elles l'ont
abandonn pour cet effroyable costume anglo-franais, pour les robes 
manches  la gigot et autres abominations pareilles. Il est  remarquer
que les femmes sont les premires  quitter les vtements nationaux; il
n'y a gure plus en Espagne que les hommes du peuple qui conservent les
anciens costumes. Ce manque d'intelligence dans ce qui touche  la
toilette surprend de la part d'un sexe essentiellement coquet; mais
l'tonnement cesse lorsque l'on songe que les femmes n'ont que le
sentiment de la mode et non celui de la beaut. Une femme trouvera
toujours charmant le plus misrable chiffon, si le genre suprme est de
porter ce chiffon.

Nous tions depuis une dizaine de jours  Valence, attendant le passage
d'un autre bateau  vapeur, car le temps avait drang les dparts et
brouill toutes les correspondances. Notre curiosit tait satisfaite,
et nous n'aspirions plus qu' retourner  Paris,  revoir nos parents,
nos amis, les chers boulevards, les chers ruisseaux; je crois, Dieu me
le pardonne, que je nourrissais le dsir secret d'assister  un
vaudeville; bref, la vie civilise, oublie pendant six mois, nous
rclamait imprieusement. Nous avions envie de lire le journal du jour,
de dormir dans notre lit, et mille autres fantaisies botiennes. Enfin
il passa un paquebot venant de Gibraltar, qui nous prit et nous
conduisit  Port-Vendres, en passant par Barcelone, o nous ne restmes
que quelques heures. L'aspect de Barcelone ressemble  Marseille, et le
type espagnol n'y est presque plus sensible; les difices sont grands,
rguliers, et, sans les immenses pantalons de velours bleu et les grands
bonnets rouges des Catalans, l'on pourrait se croire dans une ville de
France. Malgr sa Rambla plante d'arbres, ses belles rues alignes,
Barcelone a un air un peu guind et un peu roide, comme toutes les
villes laces trop dru dans un justaucorps de fortifications.

La cathdrale est fort belle, surtout  l'intrieur, qui est sombre,
mystrieux, presque effrayant. Les orgues sont de facture gothique et se
ferment avec de grands panneaux couverts de peintures: une tte du
Sarrasin grimace affreusement sous le pendentif qui les supporte. De
charmants lustres du XVe sicle, brochs  jour comme des reliquaires,
tombent des nervures de la vote. En sortant de l'glise, on entre dans
un beau clotre de la mme poque, plein de rverie et de silence, dont
les arcades demi-ruines prennent les tons gristres des vieilles
architectures du Nord. La rue de _la Plateria_ (de l'orfvrerie) blouit
les yeux par ses devantures et ses verrines clatantes de bijoux, et
surtout d'normes boucles d'oreilles grosses comme des grappes, d'une
richesse lourde et massive, un peu barbare, mais d'un effet assez
majestueux, qui sont achetes principalement par les paysannes aises.

Le lendemain,  dix heures du matin, nous entrions dans la petite anse
au fond de laquelle s'panouit Port-Vendres. Nous tions en France. Vous
le dirai-je? en mettant le pied sur le sol de la patrie, je me sentis
des larmes aux yeux, non de joie, mais de regret. Les tours vermeilles,
les sommets d'argent de la sierra Nevada, les lauriers-roses du
Gnralife, les longs regards de velours humide, les lvres d'oeillet en
fleur, les petits pieds et les petites mains, tout cela me revint si
vivement  l'esprit, qu'il me sembla que cette France, o pourtant
j'allais retrouver ma mre, tait pour moi une terre d'exil. Le rve
tait fini.

FIN.




NOTES

[1: (La romance dit les bras--_los brazos_.)]

[2: tre reu  _indullo_ se dit d'un brigand qui fait sa soumission
volontairement et que l'on amnistie.]







End of the Project Gutenberg EBook of Voyage en Espagne, by Thophile Gautier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE EN ESPAGNE ***

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