Project Gutenberg's Histoire littraire d'Italie (4/9), by Louis Ginguen

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Title: Histoire littraire d'Italie (4/9)

Author: Louis Ginguen

Release Date: July 16, 2010 [EBook #33184]

Language: French

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HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE

PAR

P. L. GINGUEN,

DE L'INSTITUT DE FRANCE

SECONDE DITION


REVUE ET CORRIGE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
ORNE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
PAR
M. DAUNOU

TOME QUATRIME


A PARIS,
CHEZ L.G. MICHAUD, LIBRAIRE-DITEUR, PLACE DES VICTOIRES, N3.
M. DCCC. XXIV.




HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE.




DEUXIME PARTIE.




CHAPITRE Ier.

_Tableau de la situation politique et littraire de l'Italie au 16e.
sicle. Influence des gouvernements italiens sur les progrs et l'clat
des lettres et des arts. A Rome, les papes Jules II, Lon X, Clment
VII;  Florence, les grands-ducs Cosme 1er. Franois et Ferdinand de
Mdicis_.


Si nous devions considrer ici l'Italie sous tous les rapports qui
intressent l'historien, le politique et le philosophe, l'examen de ce
qu'elle fut pendant le cours du seizime sicle nous arrterait
long-temps. Les vnements dont elle fut le thtre, les grandes
puissances qui s'y heurtrent, la part que prirent dans leur querelle
les gouvernements italiens, les intrigues qu'ils firent jouer et celles
o ils furent envelopps, les changements de constitution que
quelques-uns prouvrent, en un mot leurs vicissitudes de toute espce,
qui ne furent jamais ni plus nombreuses, ni plus rapides, fourniraient
une trop ample matire de recherches et de discussions. Mais ce que ces
circonstances eurent d'influence sur le sort des lettres est ce que nous
devons principalement, ou mme presque uniquement examiner; et ce point
de vue, immense encore, les resserre cependant et les circonscrit.
Voyons donc, comme nous l'avons fait pour les autres sicles, quels
furent pendant celui-ci en Italie les gouvernements qui se distingurent
par leur amour pour les lettres, et qui s'honorrent le plus eux-mmes
en leur accordant des encouragements et des honneurs.

L'histoire des papes avait cess d'tre celle des chefs d'une religion;
elle tait devenue l'histoire des souverains d'un tat qui s'tait
agrandi par les effets d'une politique souvent coupable, mais constante
et toujours dirige vers le mme but au milieu des fluctuations de la
politique des autres puissances. Les crimes d'Alexandre VI,
l'assassinat, l'empoisonnement, la dbauche et l'inceste, ne l'avaient
pas empch d'accrotre considrablement les possessions du Saint-Sige.
Les crimes de Csar Borgia, son fils, encore plus sclrat que lui,
runirent au domaine de l'glise les petits tats dont il dtruisit les
princes par le fer et par le poison; et lorsque la nature fut enfin
venge par la mort de ce pre et de ce fils, galement excrables,
l'tat de Rome se trouva plus grand, plus stable, plus de pair avec les
autres puissances de l'Europe qu'il ne l'avait jamais t sous les papes
les plus ambitieux et sous les pontifes les plus saints.

Il ne manquait plus qu'un pape guerrier  ce trne, qui, par sa
constitution singulire, prescrivait aux autres ce qu'ils devaient
croire pour lui fournir les moyens de s'lever au-dessus d'eux; Jules
II, successeur presque immdiat d'Alexandre[1], donna au monde ce
spectacle. Selon la religion, c'en tait un trs-scandaleux, sans doute;
on vit alors le vicaire du Christ armer la France et l'Europe entire
contre Venise dans la fameuse ligue de Cambrai; on le vit, aprs avoir
abaiss les Vnitiens par les armes de notre bon et trop crdule roi
Louis XII, se liguer contre lui avec les Vnitiens eux-mmes, et, pour
le chasser de l'Italie, pour en chasser, disait-il, tous les barbares,
mettre l'Italie en feu. Selon la politique, c'est autre chose; un grand
homme, qu'on accuse souvent d'injustice envers les papes, Voltaire, plus
juste envers Jules que tous nos historiens, a pris contre eux sa
dfense. Nos historiens, dit-il, blment son ambition et son
opinitret; il fallait aussi rendre justice  son courage et  ses
grandes vues: c'tait un mauvais prtre, mais un prince aussi estimable
qu'aucun de son temps[2].

[Note 1: Aprs Pie III, qu'il avait eu l'adresse de faire lire,
pour carter le cardinal d'Amboise, et qui mourut vingt-quatre jours
aprs. lu le 22 sept. 1503 (mois qui n'a que vingt-huit jours),
couronn le 1er. octobre, il mourut le 18. (Muratori, _Ann. d'It._)]

[Note 2: _Essai sur les Moeurs et sur l'Esprit des Nations_, ch. 13.]

Ce grand-prtre guerrier de la religion d'un Dieu de paix, tout occup
qu'il tait des projets de son ambition, qui n'aspirait  rien moins
qu' le faire rgner sur l'Italie entire, et de ses expditions
militaires qui tendaient toutes vers ce but, avait trop de grandeur dans
l'ame et d'tendue dans l'esprit, pour ne pas vouloir tirer des
beaux-arts et des lettres une partie de l'clat de son rgne. Ce fut lui
qui entreprit la grande basilique de St.-Pierre, et c'en serait assez
pour l'immortaliser dans l'histoire des arts[3]. De grands artistes et
des gens de lettres recommandables trouvrent en lui un protecteur[4].
Il voulut aussi, dit-on, ajouter  la bibliothque du Vatican une autre
bibliothque pour l'usage particulier des souverains pontifes; elle
tait moins prcieuse par le nombre des livres que par le choix; le
local en tait commode, trs-agrablement plac, dcor de marbres et de
peintures du meilleur got. Le Bembo en parle dans une de ces
lettres[5]; Tiraboschi, en le citant[6], avoue qu'on ne trouve nulle
part ailleurs aucune mention de cette bibliothque; mais cette lettre
est adresse au pape lui-mme, et malgr l'observation de Tiraboschi,
les expressions en sont trop positives pour que l'on puisse douter du
soin que Jules II mettait alors[7]  former cette bibliothque.

[Note 3: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part I, p.
12.]

[Note 4: On cite entre autres, parmi ces derniers, Jean-Antoine
Flaminio, qui, ayant prononc devant lui, en 1506,  Iinoia, un discours
latin, en reut un accueil honorable, une invitation  venir  Rome, et
une somme de 50 cus d'or. (Tiraboschi, _ibid._ Voyez aussi _Joan.
Anton. Flaminii Epistoloe_, l. I, p. 4 et 6.)]

[Note 5: _Epist. famil._, l. V, p. 8.]

[Note 6: _Ubi supr._]

[Note 7: Fvrier 1513.]

Ce peu de services rendus aux lettres disparat, il est vrai, devant les
services immenses que leur rendit le successeur de Jules, le clbre
Lon X. Fils de Laurent de Mdicis, si justement nomm le Magnifique,
lev par Politien, au milieu des savants, dont le palais de son pre
tait toujours rempli, Jean de Mdicis avait mieux profit que le
malheureux Pierre, son frre an, de cette ducation toute
littraire[8]. Laurent s'tait servi de son crdit auprs du pape
Innocent VIII pour faire lever au cardinalat ce fils encore enfant,
puisqu'il n'tait que dans sa treizime anne[9], sous la condition
seulement de ne porter que trois ans aprs les marques de cette dignit.
Le jeune cardinal passa ces trois annes  Pise, appliqu, sous son
matre Politien et sous d'autres habiles professeurs,  ses tudes
littraires et  celles que son tat lui commandait. A seize ans et
quelques mois il reut l'investiture[10], et alla siger  Rome parmi
les princes de l'glise.

[Note 8: Pierre a cependant laiss, dans des posies qui sont
restes manuscrites, des preuves d'esprit et de talent. Elles sont
conserves dans la bibliothque Laurentienne,  la fin du recueil de
celles de Laurent son pre. M. Rosco, dans sa _Vie de Laurent_, cite en
entier un sonnet de Pierre, ch. 10. Mais sa fausse politique, sa
nonchalance naturelle et ses malheurs, absorbrent en quelque sorte ses
heureuses dispositions, et son nom n'est point compt parmi ceux des
bienfaiteurs des lettres que fournit cette famille illustre.]

[Note 9: Il tait n le 11 dcembre 1475, et fut fait cardinal en
octobre 1488.]

[Note 10: Le 9 mars 1492.]

Les avis de son pre dictrent la sagesse de sa conduite[11]. Cette
sagesse, seconde par les richesses et la puissance de sa famille, par
la gnrosit de son caractre et les qualits aimables de son esprit,
lui acquit bientt un crdit au-dessus de son ge; mais aprs la mort de
Laurent[12] il se trouva envelopp dans les disgrces et dans la
proscription dont la maison de Mdicis et tout leur parti devinrent
l'objet. Alors il quitta l'Italie; il voyagea en Allemagne, dans les
Pays-Bas et en France, pendant le pontificat d'Alexandre VI, ennemi de
sa famille. Il revint  Rome vers la fin de ce rgne[13], et sut, par sa
rserve et sa prudence, rendre impuissante la haine du pontife, s'il ne
put russir  l'apaiser.

[Note 11: Voyez Fabroni, _Laurent Med. Vita_, vol. II, p. 313, la
lettre que Laurent crivit au jeune cardinal son fils. M. Rosco la
rapporte dans son _Appendix_ de la vie du mme Laurent de Mdicis, N.
61.]

[Note 12: En 1492.]

[Note 13: En 1500.]

Il respira sous Jules II[14], et rentra en crdit auprs de lui: il dut
 l'amiti ce retour. _Galeotto_ de la Rovre, neveu de Jules, jeune
homme qui runissait aux grces du corps et aux dons de l'esprit, les
bonnes moeurs, la politesse et la magnificence, devenu cardinal aussitt
que son oncle fut pape, et peu aprs vice-chancelier de l'glise, tait
depuis quelque temps li avec Mdicis; ce lien fut resserr par leur
dignit commune, et _Galeotto_, non content de remettre son ami en
faveur, tromp par la vieillesse de Jules II, formait dj pour le
cardinal Jean des projets dont il croyait l'excution prochaine; il
songeait pour lui-mme  remplacer le crdit que lui procurait le
npotisme par celui que lui assurait une intime amiti. La mort rompit
tous ses desseins. Jean de Mdicis le pleura amrement et long-temps:
cette mort imprvue ne lui tait pas seulement un appui, mais presque le
seul de tous les membres du sacr collge qui partaget son got
passionn pour les lettres et pour les arts, et qui attacht le mme
prix que lui aux nobles jouissances qu'ils procurent.

[Note 14: Elu le Ier. novembre 1503.]

Paul Jove, et aprs lui d'autres historiens ont vant justement cette
passion qui annonait dans le cardinal Jean ce que le pape Lon X devait
tre. Dj tout ce qu'il y avait de peintres, de sculpteurs,
d'architectes habiles, ambitionnait son suffrage. Les savants, les
littrateurs, les potes, se runissaient autour de lui; son palais leur
tait toujours ouvert; sa bibliothque semblait avoir t rassemble
pour leurs recherches et leurs tudes[15]. Elle tait riche en
manuscrits grecs et latins, qu'il avait en partie reus de son pre, et
en partie rachets des religieux de Saint-Marc[16].

[Note 15: On peut voir ce que dit de cette bibliothque
Jean-Franois Pic de la Mirandole, qui la frquentait souvent, _Examen
vanitatis doctrin gentium_, p. 1044.]

[Note 16: En 1508, pour la somme de 2662 cus d'or. Nous verrons
bientt les vicissitudes qu'prouva cette bibliothque.]

Il s'y trouvait souvent au milieu de ces runions savantes; et dans les
discussions littraires qu'il se plaisait  faire natre, on admirait
autant son esprit qu'on aimait sa familiarit dcente et son urbanit.
Il cultivait lui-mme, quoique avec peu de facilit, la posie latine,
et n'tait content de ses vers que lorsqu'il y avait mis cette lgance
que les latinistes modernes atteignent si rarement[17].

[Note 17: On cite avec raison, comme une preuve de cette lgance,
les vers ambes suivants, qu'il fit pour une belle statue de Lucrce,
retrouve dans des ruines au-del du Tibre; Fabroni les cite, _ubi
supr._, p. 37:

          _Libenter occumbo, mea in prcordia
        Adactum habens ferrum: juvat me manu
        Id prstitisse quod viraginum pris
        Nulla ob pudicitiam peregit promptis.
        Juvat cruorem contueri proprium,
        Illumque verbis execrari asperrimis._

          _Sanguen m acerbius veneno Colchico,
        Ex quo canis stygius vel hydra prferox
        Artus meos compegit in poenam asperam;
        Lues flue, ac vetus reverte in toxicum;
        Tabes amara exi, mihi invisa et gravis,
        Quod feceris corpus nitidum et amabile._

          _Nec interim suas monet Lucretia
        Civeis pudore et castitate semper ut
        Sint prdit, fidemque servent integram_

          _Suis maritis, cum sit hc Mavortii
        Laus magna populi ut castitate foemin
        Ltentur et viris mage ist glori
        Placere studeant quam nitore et grati.
        Quin id probasse coede vel me gravi
        Lubet, statim animum purum oportere extrahi
        Ab inquinati corporis custodi_.]

Mais la faveur de Jules II ne pouvait se concilier long-temps avec les
arts de la paix. Ce pape belliqueux fit du cardinal qu'il aimait un
militaire. Devenu, sous le titre de lgat, gnral en chef de l'arme
que le pontife opposait aux Franais[18], Mdicis fut fait prisonnier 
la bataille de Ravenne[19], et transfr  Milan pour l'tre bientt en
France. Cependant, et Milan et l'Italie chappaient aux Franais, malgr
cette victoire achete par trop de sang et par la mort glorieuse du
jeune Gaston de Foix. Le cardinal parvint,  force d'argent, 
s'chapper dans le dsordre de la retraite; et dans la mme anne, peu
de mois aprs qu'il s'tait vu captif, il rentra comme en triomphe dans
Florence, o tout ce qui restait des Mdicis fut rappel[20]; et l'anne
n'tait pas encore rvolue depuis sa captivit, qu'il avait remplac le
pape Jules II, et pris le nom de Lon X[21].

[Note 18: Marc-Antoine Colonne commandait en titre les troupes de
l'glise, mais il tait de fait subordonn au cardinal-lgat.]

[Note 19: 11 avril 1512.]

[Note 20: 31 aot, mme anne.]

[Note 21: 11 mars 1513. Je laisse  l'histoire proprement dite les
dtails de cette lection, et les motifs qui la dcidrent, et les
services que rendit alors  Mdicis Bernard de Bibbiena, son
conclaviste, et l'heureux effet de cet abcs, qui, selon Paul Jove
(_Leonis X Vita_, liv. III), creva dans le conclave mme. Le sage
Fabroni n'adopte point ces bruits honteux pour les moeurs du nouveau
pape. Il croit de prfrence Guichardin, d'autant plus que cet historien
n'tait nullement ami de Lon X. Guichardin attribue les suffrages qui
l'lurent et les applaudissements que reut son lection au souvenir des
vertus de son pre, et  la rputation qu'il s'tait dj faite dans
toute l'Europe par sa libralit, par sa douceur et _par la puret de
ses moeurs_; mrite, ajoute-t-il, qui, dans ces temps o rgnait une
licence excessive, paraissait non-seulement rare, mais presque unique
dans un homme qui n'avait pas encore atteint sa trente-huitime anne.
_Sed nos potissimum Guicciardinio credimus qui ait aditum ad summum
pontificatum Joanni patefecisse et plauss ob adeptum excitasse memoriam
paternarum virtutum, et famam qu omnes regiones peragraverat, ejus
liberalitatis, benignitatis, morumque plane castissimorum, quod iis
temporibus, in quibus nimia licentia dominabatur, non modo rarum, sed et
prope singulare in homine qui nondum compleverat trigesimum octavum
tatis annum, videbatur._ (Paul Jov. _Leonis X Vita_, p. 60.)]

Il n'avait que trente-sept ans; son pontificat n'en dura que neuf, et il
eut le temps de faire de grandes choses, comme prince souverain, en
faveur des arts et des lettres; mais aussi de porter  la puissance
spirituelle de Rome, par l'excs de ses prodigalits et des saintes
exactions qu'il employa pour y fournir, un coup dont elle ne s'est
jamais releve depuis, et dont, selon toutes les apparences, elle ne se
relvera jamais.

Ce ne sont point ici les crivains protestants qu'il faut croire; les
historiens catholiques suffisent. N'en croyons mme pas Guichardin,
qu'on accuse, quoique italien, d'tre un historien anti-papiste; il ne
faut que le tmoignage du grave et impartial Muratori pour nous prouver
que le rgne de ce chef de la religion romaine ne fut pas seulement
l'poque, mais la cause du terrible chec qu'elle reut. Il avoue[22]
les funestes effets du commerce des indulgences dans toute l'tendue de
la chrtient d'occident, et de leur vente publique  bureau ouvert,
pour fournir aux jouissances du pontife et  ses profusions toutes
mondaines. Enfin ngligeant, dit-il, ce qui devait tre sa principale
affaire, Lon se mit  vivre tout--fait en prince sculier,  tenir une
cour d'une magnificence extraordinaire,  se livrer sans cesse aux
divertissements,  la chasse, aux festins,  la musique, et  des
dissipations qui firent crotre  un point excessif le luxe des
Romains[23].

[Note 22: _Ann. d'Ital._, an. 1516 et 1518.]

[Note 23: _Ibid._, an. 1521.]

Sa politique n'tait pas plus conforme que sa morale  l'vangile, dont
il tait le premier ministre, et l'une contribua aussi peu au bonheur de
l'Italie et de l'Europe, que l'autre  l'dification de Rome. Possd de
l'ambition de faire de son frre et de ses neveux des princes
souverains, c'est cette vanit qui dirigea toujours sa conduite ambigu,
qui lui fit mditer de loin l'asservissement de Florence sa patrie, et
l'envahissement du duch de Ferrare; qui le rendit l'injuste perscuteur
du duc d'Urbin, et les armes  la main, les foudres de l'glise  la
bouche, l'implacable usurpateur de ses tats; qui lui fit embrasser
alternativement le parti des Impriaux et des Suisses contre les
Franais, et celui des Franais contre les Impriaux et les Suisses[24].
Il fut l'un des principaux instigateurs de la guerre qui s'alluma entre
Charles V et Franois Ier.; et ce fut dans l'esprance d'obtenir du
vainqueur de petits tats pour sa famille, et mme pour son frre Julien
le royaume de Naples, qu'il contribua si activement  ouvrir pour
l'Italie cette source fconde de malheurs. Les Franais, vaincus et
chasss de Milan, furent pour lui le sujet d'un vrai triomphe. Il
ordonna des ftes magnifiques; il accourut  Rome pour y prsider; tout
 coup elles furent troubles par sa maladie: cinq jours aprs il
n'tait plus. Il mourut  quarante-six ans, de poison, selon quelques
historiens; d'autres laissent souponner des causes plus honteuses: quoi
qu'il en soit, le coup fut si imprvu et le trait si rapide, qu'il
expira sans avoir pu, lui, chef de l'glise, en recevoir les
sacrements[25].

[Note 24: Voyez tous les historiens.]

[Note 25: Muratori, ann. 1521. Guichardin (_Istor. d'Itat._, l.
XIV) dit que la nuit mme qui suivit cette nouvelle de la dfaite des
Franais, la fivre le prit, qu'il se fit porter  Rome le lendemain, et
qu'il mourut quelques jours aprs. Il suit en cela Paul Jove. Celui-ci
(_Vita Leonis X_, lib. IV) indique une cause fort naturelle de cette
fivre dont le pape fut pris si subitement. _Nam eo triduo_, dit-il,
_litter de Helvetiorum ambigu fide accept animum incert et ancipiti
spe victori suspensum solicitis cogitationibus excruciarant_. Dans
cette disposition d'esprit et dans l'tat o le tenaient toujours son
got pour les plaisirs et des infirmits secrtes, il n'est pas tonnant
qu'un excs de joie ait caus une rvolution mortelle. Quant aux
sacrements qu'il ne reut point, Paul Jove ne le dit pas aussi
expressment que Muratori, mais on le conclut de ce qu'il dit. _Paucis
tamen horis quam  vit migraret, supplex, junctisque manibus, atque
oculis in coelum pi conjectis_ (vous croiriez qu'il va demander les
sacrements), _Deo gratias egit, constantissim professus se vel funestum
morbi exitum quo pacatoque animo laturum, postquam Parmam Placentiamque
sine vulnere recuperatas, honestissim de superbo hoste part victori,
conspiceret_. (_Ub. supr._)]

C'est  l'histoire  raconter tous ces faits,  montrer, dans les grands
scandales de ce rgne, l'origine du grand mouvement que reut alors
l'esprit humain, et dans les abus trop clatants d'un joug sacr, la
principale cause qui engagea des nations entires  le briser. Ce
mouvement ne s'tant point communiqu sensiblement  l'Italie, ne doit
pas, quelque importance qu'il ait eue ailleurs, entrer dans le tableau
que nous avons  tracer. Nous ne devons considrer ici, dans Lon X, que
le bienfaiteur des lettres et des arts. Il offre, sous ce seul aspect,
assez de matire  nos observations.

Ds le moment de son lection, il annona que le rgne du bon got
commenait, en prenant pour secrtaires, Sadolet et Bembo, qui avaient
enfin redonn  la langue latine son lgante puret. Il voulut que ses
lettres et ses brefs ne fussent plus crits en latin de la Daterie, mais
en latin de Cicron. Il existait encore un de ces Grecs qui avaient
transport en Europe, aprs la ruine de leur patrie, les trsors de leur
langue et de leur savoir. Jean Lascaris avait t en faveur auprs de
Laurent de Mdicis, pre de Lon; Charles VIII l'avait amen en France;
Louis XII l'envoya en ambassade auprs de la rpublique de Venise. Quand
le roi et la rpublique se brouillrent, Lascaris resta  Venise, o il
vcut en simple particulier, et sans doute en enseignant, comme
autrefois, la langue grecque[26]; car ce qu'il y a souvent de plus
heureux pour l'homme de lettres honnte homme, qui consent  se charger
d'emplois publics, c'est de se retrouver, aprs les avoir perdus, avec
les mmes moyens d'exister par son travail qu'il avait avant de les
prendre. Le pape concerta avec ce savant l'excution d'un dessein digne
de son amour pour les lettres, et le meilleur qu'il pt concevoir pour
rpandre le got et la connaissance de la langue grecque. Il fit venir 
Rome, par le grec Marc Musurus, dix jeunes gens de familles nobles de la
Grce, et les remit entre les mains de Lascaris, qu'il chargea de les
instruire  fond dans la littrature grecque et latine, et d'en former
une espce de collge, o les Italiens pourraient apprendre parfaitement
le grec[27]. Les langues orientales, jusqu'alors ngliges, cessrent de
l'tre; l'hbreu, le chalden, le syriaque, furent enseigns
publiquement par des savants italiens, encourags  ces tudes
difficiles par les bienfaits de Lon X[28].

[Note 26: Tiraboschi, t. VII, part. II, c. 2; Hodius, _de Grcis
illustribus_, etc.]

[Note 27: Voyez Lettres de Bembo crites au nom de Lon X, l. IV,
p. 8,  Marc Musurus.]

[Note 28: Voyez Tiraboschi, t. VII, part. II, l. IV, p. 11.]

Il ranima l'universit de Rome, qu'on avait laiss prir; il y appela de
toutes parts les plus habiles professeurs, et lui rendit ses revenus que
Jules II avait appliqus aux dpenses de la guerre. Il tablit  Rome
une imprimerie uniquement destine aux livres grecs, et dont la
direction fut confie  Lascaris. Ce fut alors que ce savant, qui avait
dj donn  Florence sa belle dition de l'Anthologie grecque, fut en
tat de publier  Rome d'autres ditions prcieuses[29], dans le loisir
et avec les secours qu'il dut  la gnrosit de Lon X[30]. Le pape
accorda une protection spciale  l'acadmie romaine, o se runissaient
la plupart des savants qu'il avait appels auprs de lui, et dont les
assembles, trangres au pdantisme du sicle prcdent, respiraient la
gat et l'urbanit la plus aimable. Ses ptres  quelques-uns de ces
savants, dans le recueil de celles du Bembo, et sa correspondance avec
le clbre Erasme, que l'on trouve parmi celles d'Erasme lui-mme[31],
nous montrent ce pontife, qui semble devenu celui des lettres, sans
cesse occup  favoriser,  honorer ceux qui les cultivent, et 
rcompenser leurs travaux. Il plaa Broalde le jeune  la tte de la
bibliothque Vaticane, qu'il enrichit d'un grand nombre de livres et de
manuscrits. Il n'pargnait aucune dpense, aucune dmarche auprs des
puissances trangres, pour faire chercher dans les pays loigns, et
jusque dans les tats du Nord, des livres anciens encore indits. Les
manuscrits taient dposs dans la bibliothque pontificale, et
l'impression en rpandait la jouissance dans tout le monde savant.

[Note 29: Les _Scholies_ sur l'_Iliade_, les _Questions homriques_
de Phorphyre, et d'anciennes _Scholies_ sur les sept tragdies de
Sophocle; Tiraboschi et Hodius, _ub. supr._]

[Note 30: Nous verrons ailleurs quelle fut l'influence de cette
gnrosit de Lon sur l'tude et sur la propagation de la langue
grecque, et l'heureux effet de l'exemple qu'il avait donn.]

[Note 31: _Epistol. Erasmi_, vol. I, p. 178, 193, etc.]

Bientt tout ce qu'il y eut en Italie de littrateurs, de potes,
d'orateurs de quelque talent, d'crivains lgants et instruits dans
tous les genres, accourut  Rome, fut prsent au pape, et reut de lui
un bon accueil et des rcompenses. Nous verrons, en parlant de chacun de
ceux qui fleurirent alors, qu'il y en eut peu qui n'ambitionnassent et
qui n'obtinssent cet avantage. Les arts ne trouvaient pas auprs de lui
moins de faveur que les lettres. Il aimait passionnment et cultivait
lui-mme le plus aimable de tous, la musique. La nature, dit son
historien Fabroni[32], lui avait fait don d'une voix douce et tendre,
qui, mme dans le discours familier, enchantait ceux qui l'coutaient.
Elle lui avait aussi donn une oreille trs-dlicate. D'habiles matres
avaient dvelopp ces heureuses dispositions; ds sa premire jeunesse
il chantait et jouait trs-bien des instruments. Il aimait  parler des
tons, des cordes, des nombres, des proportions et de toute la thorie de
l'art; il avait mme dans sa chambre  coucher un instrument sur lequel
il s'exerait et rendait raison des dmonstrations qu'il avait faites.
Il recherchait et rcompensait les savants musiciens et les bons
chanteurs, et ce fut auprs de lui, pour plus d'un ecclsiastique, un
moyen de fortune qu'une belle voix[33].

[Note 32: _Leonis X Vita_, p. 206.]

[Note 33: _Id. ibid._]

Mais les arts, que l'on appelle du dessin, parce que le dessin en est la
base, furent les principaux objets de sa munificence, et, l'on peut mme
le dire, de ses profusions. Il poursuivit avec ardeur et avec des
dpenses incalculables les travaux de la basilique de saint Pierre.
D'autres grands difices furent levs en mme temps. Les chefs-d'oeuvre
de l'art antique sortirent en foule des dcombres de l'ancienne Rome.
Les artistes modernes furent enrichis et honors. Le grand Raphal les
surpassa tous en fortune comme en talent[34]; d'autres peintres, des
sculpteurs, des architectes clbres brillrent  la fois; ils durent
peut-tre au pontife une partie de leur gloire; mais ils ont fait la
sienne, et c'est leur immortalit qui a rendu le nom de Lon X immortel.

[Note 34: Un artiste que Raphal surpassa peut-tre aussi en talent
proprement dit, mais non certainement en gnie, Michel-Ange, fut loin de
l'galer en fortune. Il fut peut-tre le seul grand artiste que Lon
n'aima pas, qu'il laissa sans rcompense, et ne voulut presque pas
employer. Parmi les potes, il ne fit rien non plus pour l'Arioste, qui
dans son art tait aussi le premier. Nous en chercherons la raison quand
nous parlerons de ce grand pote.]

Le titre de Magnifique ne lui convenait pas moins qu'a son pre, et si
celui de Prodigue et t un loge, c'est  lui qu'il aurait fallu le
donner. Sans compter les fortes sommes qui coulaient, pour ainsi dire,
et s'chappaient continuellement de son trsor, ses mains ne cessaient
d'en rpandre. A ses repas, quand il voyait, parmi les spectateurs, des
trangers, des voyageurs inconnus et mal vtus, il leur distribuait des
pices d'or; il en faisait remplir le matin une bourse de couleur
cramoisie, pour les occasions imprvues[35], et cette bourse, tous les
jours remplie, tait vide tous les jours.

[Note 35: Paul Jove, _Vita Leonis X_, l, IV.]

Il aurait manqu  Lon X un plaisir de souverain, s'il n'avait pas aim
la chasse; il l'aimait passionnment: il courait la bte fauve  cheval,
en bottes, en dtermin chasseur. Il voulait que tout se fit selon les
rgles de l'art, dont il avait fait une srieuse tude: et lui, qui
tait habituellement doux et patient, si quelqu'un de sa cour ou de sa
suite s'cartait, courait  et l, criait et faisait lever la bte
lorsqu'il ne s'y attendait pas, il se mettait en colre; souvent mme il
disait de grosses injures aux personnes les moins faites pour en
recevoir[36]. Si la chasse avait t mauvaise, par quelque cause que ce
ft, il montrait beaucoup de tristesse et d'humeur. Ses familiers
vitaient alors sa prsence, sachant que toutes les qualits qui le
faisaient aimer, et sa libralit surtout, taient alors comme
suspendues. Si, au contraire, il tait jamais agrable et utile de
l'approcher, c'tait lorsqu'il revenait bien las, mais bien content,
aprs avoir fait bonne chasse[37]. Il donnait pour motifs, au got qu'il
avait montr ds sa jeunesse pour cet exercice violent et dispendieux,
des raisons de rgime et le soin de prvenir l'excs d'embonpoint dont
il tait menac; mais un cardinal et un pape suivaient, dans les bons
sicles de l'glise, d'autres rgimes que celui-l.

[Note 36: _Id. ibid._]

[Note 37: _Id. ibid._ Voyez-y le dtail des chasses du souverain
pontife depuis la fin des grandes chaleurs de l't jusque dans le plus
fort de l'hiver, aux bains de Viterbe, au lac Bolsena, sur les confins
de la Toscane, ensuite  Civita-Vecchia, d'o il revenait  Rome et  sa
dlicieuse _Valla Malliana_.]

Sa gat naturelle et son amour pour le plaisir n'taient pas moins
excits que son got pour la dpense, par un grand nombre de cardinaux,
jeunes, riches, d'une naissance illustre, qui vivaient dans le luxe,
talaient une magnificence royale, et passaient, comme lui, leurs jours
 la chasse,  table et aux spectacles[38]. Louis d'Aragon, Hippolyte
d'Este, Sigismond de Gonzague et plusieurs autres, tenaient  Rome
l'tat le plus brillant. Leurs maisons taient remplies de domestiques,
et, sous ce nom, ils comprenaient des hommes bien ns, des gentilshommes
qui briguaient l'honneur de les servir. On y voyait une multitude de
chevaux et de chiens de chasse: tout y respirait la joie, la grandeur et
la magnificence. On ne peut nier que ce ne ft l une cour
trs-splendide et trs-gaie; mais on ne doit pas tre surpris que des
hommes d'une humeur svre, et que des peuples entiers se soient lasss
de fournir, par des jenes et des privations, aux dpenses de ce luxe et
de ces plaisirs.

[Note 38: _Id. ibid._]

Le cardinal Bibbiena tait un de ceux qui contribuaient le plus 
entretenir dans Lon ce got pour la dissipation et les spectacles.
Trs-propre au maniement des grandes affaires, il ne l'tait pas moins
aux jeux d'esprit, et surtout aux jeux de la scne. Il crivait en
Italien des comdies pleines de saillies et de plaisanteries piquantes.
Il engageait des jeunes gens de bonne famille  jouer ces comdies sur
des thtres dresss dans les appartements spacieux du Vatican; il y fit
surtout reprsenter sa _Calandria_, et obtint que le pape y assistt
publiquement: c'est peut-tre ce qui fit natre dans Lon X le got
trs-vif qu'il montra pour ces sortes d'amusements. L'art dramatique
naissait alors, et l'on en donnait dans d'autres cours les premiers
essais, sur des thtres magnifiques; Lon ne voulut pas que sa cour y
restt trangre. Ce n'taient encore que des comdies, et dont la
licence faisait presque tout le sel. La _Calandria_ s'levait un peu
au-dessus de ces farces grossires; mais nous verrons dans la suite ce
que c'tait que cette _Calandria_, et si c'tait l une pice digne
d'tre joue devant le sacr collge, et compose par un de ses membres.

Ce ne fut pas la seule que Lon fit reprsenter dans des ftes, avec sa
magnificence ordinaire; et ce fut une des plus dcentes. Il y avait 
Sienne une socit, ou acadmie[39] potique et dramatique, qui jouait
des comdies crites dans le langage du peuple et des paysans siennois,
et assaisonnes de tous les proverbes grivois et de toutes les
gravelures dont cet idiome tait enrichi. La rputation de ces espces
d'atellanes se rpandit jusqu' Rome. Lon X invita les associs  venir
lui donner des preuves de leur talent; ils jourent dans l'intrieur du
palais; et comme le pape entendait fort bien ce langage, il prit tant de
plaisir  ces reprsentations, qu'il faisait revenir tous les ans les
acadmiciens de Sienne[40]. Quelque mdiocres que leurs pices pussent
tre, il faut songer  ce qu'avaient alors de piquant ces premiers
essais de la comdie renaissante; il faut se transporter aux temps, se
rappeler que, dans tout le reste de l'Europe, on en tait encore aux
Mystres et aux farces des saints, et croire que, puisque des esprits
aussi cultivs qu'un Bembo, un Sadolet, et que Lon X lui-mme,
prenaient got  ces divertissements, ils n'taient pas sans quelque
mrite.

[Note 39: Celle des _Rozzi_.]

[Note 40: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. I,
c. 4, part. III, c. 3.]

Bibbiena excellait, dit Paul Jove[41];  faire perdre le sens aux hommes
de l'ge et des professions les plus graves. Le pape prenait alors
beaucoup de plaisir  s'amuser d'eux; il les comblait d'loges, de
prsents, leur persuadait des choses incroyables, et parvenait  les
rendre, de sots qu'ils taient, fous, insenss, et surtout compltement
ridicules; c'tait prcisment ce qu'on a appel parmi nous des
mystifications. C'est ainsi qu'il parvint  persuader  un vieux
secrtaire, nomm Tarascon, qu'il tait devenu tout  coup trs-savant
en musique: il le flatta si adroitement, que ce pauvre homme, enfl de
sa science, se mit  tablir les rgles et les principes les plus
extravagants. Il voulait, par exemple, que, pour mieux pincer la harpe
ou la lyre, on se ft lier les bras, afin que les nerfs et les muscles,
mieux tendus, touchassent les cordes avec plus de force et de finesse;
et le pape, qui tait lui-mme trs-habile musicien, raisonnant avec
lui de proportions, de notes et d'intervales, faisait semblant d'admirer
de si belles choses, et se dclarait vaincu dans son art[42].

[Note 41: _Vita Leonis_ X, l, IV.]

[Note 42: _Id. ibid._]

Mais rien n'gale en ce genre ce qu'il fit pour se moquer d'un vieux
pote nomm _Baraballo_, de Gate, dans le royaume de Naples. Ce pote
bouffon improvisait et chantait publiquement des vers italiens
dtestables, o le bon sens, la langue et la mesure taient blesss  la
fois, et il ne prtendait tre rien moins que le rival de Ptrarque.
Lon X l'enflamma si bien par ses louanges immodres, qu'il finit par
lui persuader de se faire couronner, comme Ptrarque lui-mme, au
Capitole. _Baraballo_ demanda trs-srieusement le triomphe, et le pape
le lui dcerna tout aussi srieusement. Le jour prescrit, et annonc
long-temps d'avance, cet homme sexagnaire et honntement n, dont la
haute taille, la belle figure et les cheveux blancs, rendaient l'aspect
vnrable, revtu de la toge et du laticlave, couvert de pourpre et
d'or, enfin par de tous les ornements des anciens triomphateurs, fut
conduit, au son des fltes,  la table du pontife, qui clbrait dans un
repas joyeux la fte de S. Cosme et de S. Damien, patrons de la famille
des Mdicis. Aprs y avoir long-temps fait pompe de son talent par les
vers les plus ridicules, _Baraballo_ descendit sur la place du Vatican.
L, sous les yeux du pape, il monta sur un lphant tout caparaonn
d'or, et qui portait une chaire triomphale; mais cet animal, en quelque
sorte plus sens que lui, et d'ailleurs tourdi par le bruit des
tambours, des trompettes et des acclamations de la foule immense du
peuple, ne voulut jamais faire un pas au-del du pont St.-Ange, et
_Baraballo_ revint  pied, aux hues de la populace et  la grande joie
du pape et de ses cardinaux[43].

[Note 43: _Id. ibid._, et Tiraboschi, _loc. cit._]

Lon tait sans cesse environn, assig et souvent importun par des
potes[44]. Il en admettait presque tous les jours  ses soupers, dont
Paul Jove nous a laiss des descriptions curieuses[45]. Ces potes, il
est vrai, taient amis de Bacchus plutt que des Muses; ils n'taient l
que pour servir de jouet, pour amuser le joyeux pontife et sa cour, par
leurs querelles ridicules et par leurs vers plus ridicules encore.
_Giraldi_, dans ses dialogues[46], nomme entre autres Jean _Gazoldo_ et
Jrme _Britonio_, dont le pape ne se borna pas  se moquer pour leurs
mauvais impromptus latins, mais  qui il fit plus d'une fois donner
trs-solennellement des coups de bton, et qui devinrent, par leurs
bastonnades et par leurs vers, la fable de toute la ville.

[Note 44: Voyez _Pierii Valeriani Carmina_, Venet, 1550, p. 28.]

[Note 45: _Ub. supr._]

[Note 46: _De Potis suorum temporum_.]

On parle aussi d'un certain _Querno_[47], dou d'une facilit
extraordinaire et d'une effronterie non moins rare  dbiter, avec
emphase, ses dtestables et interminables vers latins. Il tait de
Monopoli, dans les tats de Naples, et vint  Rome au temps de Lon X, 
l'ge de plus de quarante-cinq ans. Il se prsenta avec un pome
d'environ vingt mille vers, intitul _Alexias_, et sa lyre
d'improvisateur. Sa large face, sa chevelure paisse et toute son
htroclite figure, le firent juger propre  ce qu'on voulait de lui. On
en fit l'preuve  un grand repas, dans une le du Tibre autrefois
consacre  Esculape. Tandis que _Querno_ s'y montrait pote et buveur
galement infatigable, quelques convives lui mirent gament sur la tte
une couronne de pampre, de choux et de laurier, et le salurent par
trois acclamations du titre nouveau d'archi-pote. Il prit au srieux
tous ces honneurs, demanda d'tre prsent au pape, et donna devant lui
le plus libre essor  sa verve. Lon le trouva digne d'tre admis  ses
soupers. L, il lui donnait de temps en temps quelques bons morceaux,
que le pote glouton dvorait debout auprs d'une fentre. Le pontife
lui versait  boire dans son propre verre, mais  condition qu'il
dirait sur-le-champ au moins deux vers sur le sujet qu'on lui
proposerait, et que, s'il ne le pouvait pas, ou si les vers n'taient
pas trouvs de bon aloi, il serait oblig de boire son vin tremp de
beaucoup d'eau.

[Note 47: Voyez Paul Jove et Giraldi, _ub. supr._]

Quelquefois le pape lui-mme se divertissait  lui rpondre en vers de
la mme mesure, et qui ne valaient pas mieux que les siens. On a
conserv quelques-uns de ces jeux; par exemple, _Querno_ disait:

        _Archipota facit verss pro mille potis_;

c'est--dire:

        L'archi-pote fait ici
        Plus de vers que mille potes.

Lon rpondit sur-le-champ:

        _Et pro mille aliis archipota bibit_:

        Et plus que mille autres potes
        L'archi-pote boit aussi.

_Querno_ reprit un moment aprs:

        _Porrige, quod faciat mihi carmina docta falernum_:

        Versez, c'est ce bon vin qui fait des vers savants;

et le pape rpliqua, en faisant allusion  la goutte dont le pote
buveur tait tourment:

        _Hoc etiam enervat, dehilitatque pedes_;

        Il rend aussi les pieds dbiles et tremblants.

Souvent il arrivait  _Querno_, comme aux autres bouffons, de finir
tristement la fte: des applaudissements on passait aux insultes, et
quelquefois mme aux coups. Un autre pote, nomm Maron[48], qui n'tait
pas un Virgile, mais qui valait beaucoup mieux que l'archi-pote,
remporta sur lui plusieurs victoires dont il usa peu gnreusement;
_Querno_ s'aperut enfin qu'il tait un objet de rise, et se retira de
la cour. Rduit  la plus affreuse misre, aprs la mort de Lon X, il
alla mourir de dsespoir  Naples, dans un hpital, o il se dchira, de
sa propre main, le ventre et les entrailles avec une paire de
ciseaux[49].

[Note 48: _Andrea Marone_.]

[Note 49: Tiraboschi, _ub. supr._, l. III, c. 4.]

Lon, il est vrai, ne pouvait prvoir ce cruel effet de ses amusements;
mais on ne voit point sans peine, dans un souverain pontife, dans un
protecteur si renomm des lettres, ce got pour des bouffonneries et des
scurrilits pareilles. Il y a l, quoi qu'on en dise, un secret mpris
des hommes, de la posie et des lettres. La dmence et l'ivresse offrent
un spectacle humiliant auquel on ne voit aucun homme dlicat et bien
lev prendre plaisir; et la folie d'un _Querno_ et d'un _Baraballo_ a
quelque chose d'offensant pour le talent et pour le gnie potique, dont
un vritable admirateur de l'un et de l'autre aurait d dtourner les
yeux.

Une remarque que l'on peut faire ici, c'est que Lon X rserva toutes
ces plaisanteries drisoires pour des potes, et qu'il n'y soumit aucun
artiste, quoiqu'il y ait dans cette classe d'hommes, et des
amours-propres excessifs, et des ridicules, tout au moins autant que
dans l'autre. Peut-tre y avait-il en lui, sans qu'il s'en rendit
compte, ce qui est souvent dans les hommes riches ou puissants, un
certain dsir de rabaisser l'lvation littraire, que ne leur inspire
point la sublimit des arts,  quelque degr qu'elle parvienne.

Tous les bouffons du pape n'taient pas potes[50]. Le vieux _Poggio_,
l'un des fils de _Poggio_ l'historien; un certain _Moro_, pay de son
intemprance par d'horribles douleurs de goutte, mais qui n'en tait pas
moins gai; un chevalier _Brandini_, un gros moine nomm _Mariano_, tous
plaisants, factieux et hommes de bonne chre, taient habituellement
ses convives. Ils se piquaient d'une science profonde en cuisine, et
imaginaient les ragots les plus singuliers; ils allrent jusqu' imiter
dans des pices de ptisserie farcies de viande de paon hache, les
recherches des anciens Romains. Mais leurs jeux de mots et leurs
bouffonneries plaisaient encore plus  Lon X que leurs mets les plus
dlicats et les plus savants. A certaines poques de l'anne, qui
amnent et autorisent un redoublement de gat, on les plaait tous
ensemble au bas de la table, o ils taient traits splendidement, mais
 condition qu'ils souffriraient patiemment tous les tours que le matre
et ses courtisans voudraient leur faire: on leur promettait seulement de
ne pas compromettre leur sant. On leur servait, par exemple, sous
l'apparence des mets les plus agrables, des singes, des corbeaux ou
d'autres animaux, dont la chair coriace, insipide, ou de mauvais got,
trompait leur friandise et leur apptit.

[Note 50: Paul Jove, _ub. supr._]

Tous ces jeux, dit l'historien Paul Jove[51] (et aujourd'hui l'on en
jugerait autrement), taient dignes d'un prince noble et poli, mais dans
celui qui tait revtu de l'auguste dignit de souverain pontife, ils
taient blms par des hommes svres et de mauvaise humeur. Sans les
blmer autant qu'eux, on peut dire qu' en juger par de pareilles
scnes, dont la table du Saint-Pre tait le thtre, cela ne
ressemblait pas plus aux soupers d'Auguste, ou de Frdric II, qu' ceux
des aptres, dont Lon X oubliait trop qu'il tait le successeur.

[Note 51: _Loc. cit._]

Pour terminer gament ces joyeux festins, o la chre tait splendide,
mais o tous les historiens conviennent que le pape se montrait
temprant et mme sobre, il invitait quelquefois ses cardinaux les plus
intimes  jouer aux cartes avec lui.

La partie tait compose de six ou sept joueurs; et l'un des exercices
les plus agrables pour lui de cette libralit qui lui tait naturelle,
tait, soit qu'il et gagn ou perdu, de rpandre  pleines mains des
pices d'or sur la foule des regardants[52]. D'autres familiarits
donnaient lieu  des soupons sur ses moeurs, que le mme historien
repousse, mais qu'il ne dissimule pas. Sans entrer dans les mmes
particularits, le bon et sage Tiraboschi reconnat[53] qu'il rsulta du
singulier aspect qu'offrait alors la cour romaine deux terribles
inconvnients: le premier est qu' force de voir le souverain pontife
aimer  ce point les vers profanes, les plaisanteries souvent peu
dcentes, et les spectacles o les bonnes moeurs n'taient pas trop
respectes, cela ne laissa pas d'avilir la dignit pontificale, et
rveilla mme des soupons peu honorables au pontife; le second est que
le got de Lon X s'tant dclar pour la posie et pour les arts
d'agrment, les tudes plus srieuses furent peu cultives, et que dans
ce temps, o des hrsies nouvelles et puissantes assigrent l'glise,
elle ne trouva plus dans son sein ce nombre et ce choix de vaillants
dfenseurs dont elle aurait eu besoin.

[Note 52: _Id. ibid._]

[Note 53: T. VII, l, I, c. 2.]

Une autre suite fcheuse, non pas des gots frivoles, ni de la vie toute
mondaine de Lon X, mais de ses prodigalits excessives, et des dpenses
o il s'engagea pour fomenter et soutenir des guerres inutiles et
funestes, ce fut l'puisement total des finances et du trsor, o se
rendaient, comme en un rservoir commun, les fruits de la crdulit de
l'Europe presque entire; non-seulement tout l'or et l'argent monnay,
mais les diamants, les joyaux de l'glise romaine et les autres objets
prcieux en avaient disparu. Il laissa  la place une dette norme, dont
l'intrt annuel montait  40,000 cus d'or; et tout cela, dit Muratori,
pour procurer  l'glise un accroissement de patrimoine, si peu solide,
qu'on le lui a vu enlever de nos jours: et dans quel temps encore?
lorsque l'hrsie de Luther se rpandait avec une rapidit toujours
croissante, et que le fier Soliman assigeait et prenait Belgrade,
dernier boulevart de la chrtient[54].

[Note 54: _Annal. d'Ital._, an 1521.]

Il n'y a de rponse  ces reproches faits par des auteurs graves, que le
bien immense que Lon X fit aux lettres et aux arts: ce bien est si
incontestable et si grand, qu'il couvre toutes ses fautes. La
civilisation ne lui dut pas moins que les lettres. Il favorisa, il est
vrai, et mit en vogue la lgret d'esprit, mais il mit en discrdit le
pdantisme; il corrompit les moeurs, mais il les adoucit. Quand les
moeurs sont devenues grossires et froces, peut-tre, pour les ramener 
la politesse et  la douceur, est-il besoin de ce remde; de mme que,
si elles se sont tout--fait amollies et dpraves, il faut, pour leur
rendre de la vigueur et de la puret, leur redonner un peu de leur
premire rudesse.

Il tait possible qu'elles reprissent cette marche sous le pontificat du
successeur de Lon, Adrien VI, et mme qu'elles remontassent beaucoup
trop loin; mais ce pape flamand, qui n'avait jamais vu l'Italie,
tranger  tous les arts qui y sont ns, et nourri dans sa jeunesse de
subtilits thologiques, ne rgna que peu de mois. Il vcut assez pour
faire craindre un retour vers la barbarie dont on ne faisait que de
sortir. Au moment de son lection, il gouvernait l'Espagne au nom de
l'empereur Charles-Quint, dont il avait t le prcepteur. Les dputs
du conclave l'allrent chercher dans la Biscaye. Il fut prs de huit
mois  se rendre  Rome. A son arrive, les potes prirent la fuite, le
secrtariat des brefs fut chang; Sadolet se retira  la campagne: les
lettres et les arts furent dans l'effroi.

Un jour que ce pape lisait des lettres latines crites avec lgance:
_Ce sont_, dit-il, _des lettres d'un pote_[55]. On lui faisait voir au
Belvdre le Laocoon, comme une des plus admirables productions de
l'art; il dit, presque sans le regarder: _Ce sont les idoles des
anciens_[56]. Je crains, crivait un Augustin trs-pieux, mais homme de
got[57], qu'il ne fasse un jour ce qu'on dit qu'avait fait S. Grgoire,
et que de toutes ces statues, tmoignages vivants de la gloire et de la
grandeur romaine, il ne fasse de la chaux pour la basilique de
St.-Pierre[58]. Il regardait comme des choses profanes et comme des
vanits payennes tous les livres,  l'exception des livres saints[59],
ce qui pouvait faire craindre des destructions peut-tre encore plus
funestes. Il mourut quinze jours seulement aprs son intronisation[60];
et les lettres et les arts crurent devoir se rassurer en voyant, pour la
seconde fois, un Mdicis s'asseoir sur la chaire apostolique: mais son
pontificat leur fut peut-tre plus fatal que n'aurait pu l'tre celui
d'Adrien VI.

[Note 55: _Sunt litteroe unius potoe_.]

[Note 56: _Sunt idola antiquorum_.]

[Note 57: _Girolamo Negri_, qui crivit avec beaucoup de force et de
zle contre Luther.]

[Note 58: _Lettere di Principi_, Venez., 1524, t. I, p. 96;
Tiraboschi, t. VII, l. I, c. II.]

[Note 59: _Rimirava come gentilesche profanit tutti i libri non
sacri_. Tiraboschi, _ibid._, c. 5.]

[Note 60: Cette crmonie se fit le 29 aot, et il mourut le 14
septembre 1522. Voyez _Annal._ de Muratori.]

Le cardinal Jules de Mdicis, fils naturel de ce jeune Julien, assassin
 Florence dans la conjuration des Pazzi[61], s'tait attach de tout
temps  la fortune de Lon X, son cousin. Ce pape l'avait revtu de la
pourpre, et l'avait entour de toute la faveur attache  son nom,  ses
dignits et  ses richesses. A la mort de Lon X, on crut gnralement
que le cardinal Jules lui succderait, et il le crut lui-mme; mais
voyant le parti franais, qui lui tait oppos, prt  l'emporter dans
le conclave, il aima mieux voter pour le parti de l'empereur que
s'obstiner plus long-temps dans des prtentions inutiles. Il proposa le
cardinal Adrien d'Utrecht, auquel personne n'avait pens: sa voix
entrana celle des jeunes cardinaux; les vieux s'y runirent
tout--coup; et le conclave,  son propre tonnement, fut unanime en
faveur d'un tranger inconnu  tous[62]. L'ambition de Jules ne fut pas
trompe pour long-temps; Adrien ne fit que paratre sur le trne de
St.-Pierre; et il s'y assit, g de quarante-cinq ans, avec le nom de
Clment VII. Sa politique fut la mme que celle de Lon X; elle eut pour
but l'agrandissement de sa famille aux dpens de sa patrie; et, pour
moyen, une foi toujours flottante et ambigu entre les grandes
puissances belligrantes, afin de pouvoir profiter, pour cet
agrandissement, de la protection du vainqueur.

[Note 61: Voyez tome III de cet ouvrage, page 382.]

[Note 62: Voyez, sur cette lection, Paul Jove, _Vita Hadriani VI_;
voyez aussi Robertson, _Hist. de Charles V_, trad. franaise, t. III, p.
319 et 320.]

Les plus cruels dsastres en furent la suite. Li par un trait secret
avec Franois Ier.[63], avant la bataille de Pavie, il entra
publiquement avec lui dans cette _ligue_, qu'on appela si abusivement
_sainte_, lorsque ce roi, sorti de prison, voulut s'affranchir par les
armes du trait oppressif qu'il avait sign dans les fers, et crut
n'avoir besoin, pour tre dispens de sa parole, que de l'absolution du
pape[64]. Clment VII, attaqu du ct de Naples par les Colonne qui
tenaient pour l'empereur, vit Rome assige, envahie, son palais, ceux
des cardinaux, des prlats, des ambassadeurs de la ligue, saccags et
mis au pillage. Forc de conclure une trve, il ne tarda pas  la rompre
ds qu'il crut pouvoir se venger. Il fit raser,  Rome, les palais de la
famille Colonne, et mettre  feu et  sang toutes leurs terres[65].
Bientt, effray de la marche de l'arme impriale commande par Charles
de Bourbon, il propose et conclut une nouvelle trve, la rompt de
nouveau, est assig par cette arme affame, dont une longue route
avait redoubl les besoins et la rage; trouve  peine le temps de se
retirer avec ses cardinaux dans le chteau St.-Ange, et de-l est tmoin
du plus horrible spectacle que cette malheureuse Rome eut offert depuis
onze sicles. Le pillage dura plusieurs jours. Les palais, les maisons
riches, les glises, offrirent un immense butin: ce qu'on ne put
emporter fut dtruit. Les Espagnols catholiques et les Allemands
luthriens pillaient  l'envi. Cardinaux, vques, prlats, courtisans
et nobles romains faits prisonniers, ne se rachetaient que par d'normes
ranons, et en livrant au vainqueur leurs trsors les plus secrets. Rien
ne pouvait drober les dames romaines, leurs filles et les vierges
renfermes dans les temples, aux insultes et  la brutalit d'une
soldatesque sans chef, Charles de Bourbon, son gnral, ayant t tu 
la premire attaque. On croit enfin que Rome eut alors  souffrir de
cette arme plus qu'elle n'avait souffert, au cinquime sicle, de
l'invasion des Goths, des Hrules et des Vandales[66].

[Note 63: Muratori, an 1514.]

[Note 64: _Ibid._, an 1526.]

[Note 65: _Id. ibid._]

[Note 66: _Id._, an 1527.]

Cependant le pape, assig dans le chteau Saint-Ange, et manquant de
vivres, fut forc de capituler aux conditions les plus onreuses.
Prisonnier au Belvdre, jusqu' ce qu'elles fussent remplies, il eut
beau crer des places de cardinaux  prix d'argent, donner deux de ses
anciens cardinaux pour otages, concder les dmes du royaume de Naples,
puiser enfin toutes ses ressources, il ne put raliser les sommes qu'il
avait promises, et fut rduit  se sauver, travesti en marchand ou en
jardinier, seul, et dans un accoutrement plus misrable, dit le bon
Muratori, que les pontifes des premiers temps, lorsqu'ils vivaient sans
pompe, exposs chaque jour  la hache des empereurs payens[67].

[Note 67: _Ibid._]

Le malheur ne le rendit pas plus sage; il ne se vit pas plutt en
libert qu'il recommena ses intrigues[68]; voyant les affaires des
Franais ruines en Italie, il fit sa paix avec l'empereur; ils se
lirent par un trait aussi fatal, comme nous le verrons bientt,  la
libert de Florence, que favorable aux vues ambitieuses de Clment et de
sa famille. Charles-Quint voulut tre couronn des mains de ce mme pape
qui avait t assig, pill et chass par son arme. Pendant trois ou
quatre ans que l'empereur passa en Italie, et principalement  Bologne,
o s'tait fait le couronnement, le pontife, assidu auprs de lui, fut
continuellement occup d'en tirer parti pour ses projets. Charles
retourna en Espagne, et Clment VII ayant d'autres intrts  mnager
avec Franois Ier., l'alla trouver jusqu' Marseille; c'est l qu'il
parvint  conclure, entre sa nice Catherine de Mdicis et le prince
Henri, second fils du roi, ce mariage qui fut depuis si funeste  la
France. Revenu triomphant  Rome, il y fulmina, contre le divorce de
Henri VIII, cette bulle imprudente qui fit perdre au Saint-Sige
l'Angleterre, tandis que, par les suites de fautes d'un autre genre, il
perdait tant d'autres tats dans l'Allemagne et dans tout le Nord.
Clment ne fut pas tmoin de ces funestes consquences; sa sant, dj
chancelante, dclina sensiblement depuis son retour de Marseille; il
mourut neuf ou dix mois aprs[69]. On dit que cette tte si forte, ou du
moins si tenace, eut la faiblesse de croire  une prdilection qui lui
fut faite. Un moine de la rivire de Gnes lui avait, dit-on, prdit
qu'il serait pape, mais qu'il mourrait la mme anne o lui-mme
cesserait de vivre. A son retour de France, le pape demanda des
nouvelles de son prophte; il apprit qu'il tait mourant, et il en
conclut que sa fin devait tre prochaine[70]. On a vu plus d'une fois
des esprits auxquels on supposait de la force donner des traits de
crdulit tout semblables; et ils n'ont rien qui doive surprendre, quand
il y a dans la trempe de ces esprits plus d'enttement que de raison.

[Note 68: _Da che fu in libert, avea ripigliate le sue astuzie e
cupidit_. Id., an 1528.]

[Note 69: Septembre 1534.]

[Note 70: Varchi, _Istor. Fiorent._, a cont le premier cette
anecdote, que Muratori n'adopte pas. Voyez _Annal. d'Ital._, an 1534.]

La politique et la guerre occuprent trop Clment VII pour qu'il pt
accorder aux lettres et aux arts tout ce que son nom avait fait esprer
de lui. Cependant il rappela Sadolet  sa cour; il protgea et traita
honorablement deux potes qui brillrent alors dans la posie latine,
Vida et Sannazar, et un autre qui enrichit la posie italienne d'un
genre peu fait pour lui concilier la faveur du chef de l'glise, mais
homme d'esprit, de talent et mme de gnie, le _Berni_[71]. Il rechercha
Erasme, comme l'avait fait Lon X, et lui adressa mme des invitations
plus efficaces, puisqu'il lui envoya deux fois, en prsent, deux cents
florins d'or[72]. L'acadmie romaine reprit, dans les premires annes
de son pontificat, tout son clat et l'aimable gat de ses runions;
mais le pillage de 1527 lui porta le coup le plus funeste, en dispersa
tous les membres, et cette catastrophe, que le pape avait attire sur
Rome, y dtruisit pour long-temps tout ce que ceux de ses prdcesseurs,
qui aimaient le plus les lettres, avaient tabli en leur faveur. La
bibliothque du Vatican, si libralement enrichie par Lon X, fut
ravage; les livres et les manuscrits les plus prcieux devinrent la
proie d'une fureur ignorante et barbare, comme ceux de la bibliothque
des Mdicis l'avaient t prcdemment  Florence. Heureusement pour les
lettres, les restes, encore trs-riches, de cette dernire collection,
taient alors en sret. Le sort qu'ils avaient prouv mrite de nous
occuper un instant.

[Note 71: Tiraboschi, t. VII, part. I, c. II.]

[Note 72: _Id. ibid._]

Ce fut, comme on se le rappelle, lors de l'invasion de Charles VIII et
de l'expulsion de Pierre de Mdicis que cette bibliothque, fruit des
soins de Cosme et de Laurent, fut pille, comme toutes les autres
proprits de leur famille, par l'arme et par le peuple mme[73]. Mais
elle fut disperse et non dtruite. Le gouvernement qui remplaa les
Mdicis fit recueillir les livres, et les vendit quelque temps aprs,
pour 3000 ducats, aux moines de Saint-Marc[74]. Le fanatique Savonarole,
suprieur de ce couvent, disposa d'une grande partie de ces livres, et
en fit prsent aux cardinaux et aux autres personnes puissantes qui
pouvaient le dfendre des censures et des excommunications du pape[75].
Aprs la chute de ce tyran dmagogue, et lorsque les Mdicis furent
rentrs  Florence, le prieur et le chapitre, se trouvant chargs de
dettes, et presss de payer, rsolurent de vendre les restes, encore
trs-prcieux, de cette bibliothque. Lon X, alors cardinal Jean,
saisit avidement cette occasion de rentrer dans une partie si
intressante et si noble des richesses de sa maison; et les religieux,
ayant obtenu la permission du gouvernement de Florence, lui envoyrent
les livres  Rome, aprs en avoir reu le prix[76]. Il se plut, pendant
son pontificat,  les conserver et  en augmenter le nombre. Clment
VII, soit aussitt aprs son lection, soit mme quelque temps
auparavant[77], les fit reporter  Florence. Il ordonna dans la suite,
par une bulle[78], que cette bibliothque y resterait dsormais; et,
pour en assurer la conservation et la stabilit, il chargea le grand
Michel-Ange de faire les dessins d'un magnifique difice, o il voulut
qu'elle ft dpose. Nous allons bientt voir comment et par qui cette
volont fut excute; mais Clment a toujours la gloire d'avoir conu
cette belle ide, et d'en avoir confi l'excution au premier artiste de
son sicle.

[Note 73: Voyez ci-dessus, tome III, page 398.]

[Note 74: En 1496.]

[Note 75: Bandini, _Proef. ad Catal. Cod. groec._, p. 12; Tiraboschi,
_Stor. della lett. ital._, t. IV, part. I, p. 106.]

[Note 76: Ce fait est rapport par un moine du couvent mme, nomm
Robert de Galliano, que cite Ange Fabroni, _Leonis X Vita_, not. 19, p.
265.]

[Note 77: Selon Tiraboschi, t. VII, part. I, c. 5, ce fut avant
d'tre pape; William Rosco dit au contraire, _Life of Lorenzo de'
Medici_, c. 10, que ce fut lors de son lvation au souverain
pontificat.]

[Note 78: Date du 15 dcembre 1532; Will. Rosco, _ub. sup._]

Florence lui fut redevable de ce bienfait, dont elle jouit encore
aujourd'hui. Elle lui dut aussi la fixation de l'tat incertain o elle
flottait depuis long-temps, et la perte dfinitive de sa libert. Ce
n'est point ici le lieu de rappeler par quels degrs cette rvolution
fut amene; l'exaltation de Lon X en fut la plus rapide; la rpublique
avait eu jusqu'alors pour contre-poids  l'autorit des Mdicis celle
des papes; elle se trouva sans dfenseur, et ne fut plus gouverne que
sous les ordres du pontife et en son nom, d'abord par Julien de Mdicis
son plus jeune frre, ensuite par Laurent son neveu, fils de Pierre son
malheureux frre an[79].

[Note 79: Julien, trop faible de caractre pour pouvoir gouverner en
matre un peuple qui n'en voulait pas encore, vcut  Rome combl
d'honneurs, auxquels il parut mettre moins de prix qu'au titre de
protecteur des lettres et des arts, hrditaire dans sa famille. Il
pousa Philiberte de Savoie, obtint dans Lombardie des possessions
immenses, reut de Franois Ier. le titre de duc de Nemours; le pape son
frre pensa mme  le faire roi de Naples. Il mourut  trente-sept ans
(en 1516), et rien ne reste des honneurs qu'il obtint que le mausole en
marbre qu'excuta pour lui Michel-Ange, l'une des merveilles que l'on
admire  Florence, et regard comme l'une des plus belles productions
d'un ciseau qui n'a produit que des chefs-d'oeuvre. Laurent, dont le
caractre ne ressemblait en rien  celui de son cousin, avide d'un titre
de souverainet que le gouvernement dont il se vit charg ne lui donnait
pas, ne fut satisfait que quand Lon X eut dpouill violemment du duch
d'Urbin la famille de la Rovre, et l'en eut revtu. Il pousa, comme
Julien, une princesse allie de France (Marie de la Tour d'Auvergne,
proche parente de la famille royale par sa mre); mais il mourut peu de
temps aprs, et ce fut encore Michel-Ange qui fut charg de consacrer sa
mmoire. Il le fit d'une manire sublime; mais ce tombeau magnifique
d'un jeune ambitieux, mort des suites de ses dbauches, n'inspire pas le
mme intrt que celui de Julien, sensible et modeste ami des lettres.
En gnral, ces deux mausoles ont le dfaut d'tre beaucoup trop
grandement conus pour leur objet: ce sont des monuments publics  qui
il manque des hros.]

Quand Clment VII prit la tiare, avec la mme ambition que Lon X, il ne
restait plus, pour remplir ses vues, de la branche des Mdicis descendue
de Cosme et de Laurent-le-Magnifique, que deux rejetons, illgitimes
comme lui. L'un tait Hippolyte, fils naturel de Julien[80]; l'autre,
nomm Alexandre, passait pour btard du jeune Laurent et d'une esclave
africaine, mais tait rellement n de cette esclave et de Clment VII
lui-mme, lorsqu'avant d'tre le cardinal Jules, il n'tait encore que
chevalier de Saint-Jean de Jrusalem[81]. C'tait sur lui que se
rassemblaient toutes les complaisances du pape son pre, quoiqu'il
joignt  des qualits d'esprit mdiocres l'insolence, la dissipation,
la dbauche, et qu'il portt, dans les traits de son visage et dans ses
cheveux crpus, les preuves trop videntes de son origine maternelle.

[Note 80: De ce Julien qui avait t duc de Nemours.]

[Note 81: Scipione Ammirato, _Istor. Fiorent._, l. XXX, t. III, p.
355. B. Segni dit aussi que cette esclave, nomme _Anna_, avait eu un
commerce avec d'autres qu'avec Julien.]

Ce fut pourtant lui que Florence, qui conservait encore le titre de
rpublique, reut pour chef des mains du pape. Clment crut faire assez
pour le jeune Hippolyte, qui et t un excellent militaire, en le
crant cardinal. Hippolyte fut, ainsi que les autres cardinaux et les
deux papes de sa famille, un trs-mauvais et trs-scandaleux prince de
l'glise; mais il soutint, par sa magnificence et par son amour pour les
lettres, l'clat du nom de Mdicis. Aucun souverain de l'Italie ne
tenait une cour plus brillante. Trois cents personnes y taient
attaches  diffrents titres, et cette cour tait le point de runion
des potes et des beaux-esprits[82]. Le jeune cardinal cultivait
lui-mme la posie. On trouve de lui, dans diffrents recueils, des vers
italiens qui ne sont infrieurs  ceux d'aucun des potes de son temps;
et sa traduction en vers libres du second livre de l'_nide_ s'est
conserve, mme aprs celle d'Annibal Caro. On conserve aussi une de ses
rponses, peut-tre plus digne d'tre cite que ses vers. Clment VII
avait pay plusieurs fois ses dettes; le voyant augmenter sans cesse ses
profusions, auxquelles les revenus mmes de l'glise pouvaient  peine
suffire, il lui fit faire des remontrances par le majordome ou intendant
de sa maison. Celui-ci l'engagea, au nom du pape  rformer une partie
de ce luxe inutile d'officiers et de domestiques dont il tait
environn. Si je les retiens prs de moi, rpondit Hippolyte, ce n'est
pas que j'aie besoin d'eux, mais c'est qu'ils ont besoin de moi[83]. La
mort de cet aimable jeune homme fut trs-funeste. Alexandre le
souponna, peut-tre avec quelque raison, d'avoir le projet de lui
enlever le gouvernement de Florence; et il se dlivra de cette crainte
en le faisant empoisonner[84].

[Note 82: On y distinguait le _Molza_, Claude _Tolommei_,
Marc-Antoine _Soranzo_, Jean-Pierre _Valeriano_, Bernardin _Salviati_,
qui fut ensuite cardinal, etc. (Tiraboschi, t. VIII, l. I, c. II.)]

[Note 83: _Giammatteo Toscano, Peplus Italioe_, d. de Hambourg,
1730, p. 468; Tiraboschi, _ub. supr._]

[Note 84: 1555; n en 1511, il n'tait g que de vingt-quatre ans.
_Dai pi_, dit Muratori, _fu creduta il duca Alessandro autore di sua
morte. Annal. d'ital._, an 1530. Varchi le dit positivement.]

Clment VII n'avait d'abord rien chang, en apparence,  la constitution
des Florentins en leur donnant pour chef son fils; mais Alexandre et le
cardinal Hippolyte, et d'autres cardinaux de la famille ou du parti des
Mdicis, gouvernaient en effet despotiquement la rpublique au nom du
pape, lorsque Rome fut pille et Clment fait prisonnier. Alors Florence
se crut libre. Les Mdicis en furent chasss; leurs statues et leurs
armes furent brises, et le gouvernement populaire encore une fois
rtabli. Le pape fut surtout bless des excs auxquels le peuple s'tait
emport contre les marques d'honneur qui appartenaient  sa famille, et
il rsolut de s'en venger. Ce fut un de ses premiers soins, lorsqu'il se
fut rconcili et ligu avec l'empereur. Charles Quint donna sa fille
naturelle, Marguerite d'Autriche, en mariage  cet Alexandre,  ce fils
d'un prtre et d'une esclave, et s'engagea  rtablir dans tout son
pouvoir,  Florence, la maison des Mdicis. Les Florentins refusaient de
se soumettre: ils osrent mme rsister aux armes de l'Empire; la
Toscane fut ravage pendant dix mois; il fallut enfin cder, et la
condition des Florentins devint plus mauvaise par leur rsistance. Un
dcret de l'empereur[85] dclara chef de la rpublique Alexandre de
Mdicis, ses fils, ses descendants, et,  leur dfaut, quelqu'un de la
maison des Mdicis. Ainsi, Florence se vit tout  la fois soumise  une
famille dont elle avait voulu secouer le joug, et  l'autorit impriale
qu'elle avait toujours refus de reconnatre.

[Note 85: 28 octobre 1530.]

Le pape suivit obstinment ses projets d'ambition et de vengeance;
environ deux ans aprs, ayant fait lire des magistrats qui lui taient
vendus[86], ce fut par eux qu'il fit dcrter l'abolition de la
seigneurie de Florence, et la cration du titre de duc de la rpublique
pour Alexandre et ses descendants[87].

[Note 86: L'historien Guichardin fut du nombre et l'un des
confidents les plus actifs du pape. Muratori, ann. 1532.]

[Note 87: Voyez Varchi, Scipion Ammirato, et presque tous les autres
historiens de Florence. _Perci_, dit Muratori, _sel di prima di maggio
ad Allessandro fu dato il grado di Signore, di Duca e di assoluto
Principe, con pubblica solennit, fra i viva del popole, e col rimbombo
delle artiglierie, le quali senza palle ferivano il cuore di chiunque
deplorava la perdita dell' antica libert_. (_Annal. d'Ital._, an
1552.)]

On sait comment ce jeune insens usa de son pouvoir, et comment il le
perdit avec la vie. On a voulu faire de son meurtrier un Brutus; un
grand pote tragique l'a pris pour hros d'une pope conue dans le
mme esprit que ses tragdies[88], et lui a donn toutes les vertus;
mais les historiens le reprsentent autrement[89]. _Lorenzino_ de
Mdicis descendait en ligne directe de Laurent, frre de Cosme l'ancien.
Tandis que la branche de Cosme s'teignait dans les honneurs, et n'avait
plus aucun rejeton lgitime, cette seconde branche, hritire d'une
grande fortune, mais carte des dignits par la premire, avait
transmis au jeune _Lorenzino_ une haine hrditaire qui redoubla depuis
l'empoisonnement du cardinal Hippolyte[90]. Ce fut surtout par cette
haine qu'il fut inspir. Il la revtit d'une dissimulation profonde.
S'il n'eut pas dans le coeur les mmes vices qu'Alexandre, il les feignit
pour s'approcher de lui et pour lui plaire; il les encouragea, les aida,
comme il est toujours vil et dshonorant de le faire; et ce fut l le
pige o il attira sa victime. Sa maison touchait au palais des Mdicis.
Il feignit d'avoir enfin obtenu d'une jeune et belle dame ou veuve de
Florence, que les uns disent sa tante, les autres sa soeur[91], qu'elle
s'y laisst conduire  un rendez-vous avec Alexandre, et tandis que le
duc, dj fatigu des excs de la journe, s'tait jet sur un lit et
dormait profondment en attendant d'autres excs, il revint, non avec ce
qu'il lui avait promis, mais avec un assassin  gages, et le tua. Il
n'avait rien prvu pour l'instant d'aprs, et n'en recueillit aucun
fruit. Tandis que de Venise, o il s'tait enfui, il exhortait les
Florentins  redevenir libres, ils remettaient la mme autorit dont
avait joui Alexandre entre les mains d'un jeune homme de dix-huit ans.

[Note 88: Alfieri, _Etruria vendicata_.]

[Note 89: Voyez Varchi, Ammirato, _Istor. Fiorent._; Jovius,
_Historia sui temporis_; Muratori, _Annali d'Ital._, an. 1537.]

[Note 90: _Parve a Lorenzino d'esser venuto il tempo di mandare a
effeto quel che, come si crede, haveva fin dopo la morte del cardinale
Ippolito deliberato di fare_. (Scip. Ammirato, _Istor. Fiorent._, l.
XXXI, t. III, p. 436, A.)]

[Note 91: Selon Varchi c'tait sa tante, soeur de sa mre, marie
avec _Girardo Ginori_, et aussi chaste que belle. (_Stor. Fiorent._, l.
XV.) Segni dit que les uns croyaient que c'tait sa tante, qui avait
dj eu, ce qui est bien diffrent, plus d'un rendez-vous avec
Alexandre, et dont il ne dira pas le nom, pour l'honneur de cette
famille; que les autres taient d'opinion que c'tait sa propre soeur,
appele Laldomine, veuve d'_Alamanno Salviati_. (_Stor. Fiorent._, l.
VII, p. 205.)]

Jean de Mdicis, clbre capitaine de ce sicle, issu au mme degr que
_Lorenzino_ de la seconde branche des Mdicis, mort  vingt-huit ans des
suites d'une blessure, avait laiss un fils appel Cosme, hritier d'un
grand nom; d'une fortune considrable, et qui finissait alors son
ducation dans cette mme terre de _Mugello_, o tout rappelait la
gloire de Cosme, pre de la patrie, et celle de Laurent le Magnifique.
Il runit, malgr sa jeunesse, les suffrages d'un parti puissant, et son
lection appuye ensuite par les armes de Charles V ne souffrit, pour
ainsi dire, aucune contradiction[92]. Cosme prit, deux ans aprs, le
titre de Duc de Florence, et enfin, vers la fin de sa vie, celui de
Grand-duc[93].

[Note 92: Les _Valori_, les _Strozzi_, et d'autres citoyens
puissants, qui voulurent s'y opposer, parvinrent  rassembler un corps
d'arme, et obtinrent mme quelques lgers succs; mais ils furent
crass par les armes de l'empereur; plusieurs furent dcapits comme
rebelles; Philippe _Strozzi_, destin au mme sort, se tua.
_Laurenzino_, qui avait aplani  son cousin le chemin du souverain
pouvoir, mais qui tait pour lui un rival  craindre, fut assassin
douze ans aprs  Venise, par deux soldats florentins, qui dirent avoir
fait ce coup pour venger la mort du duc Alexandre.]

[Note 93: Ce ne fut qu'en 1569.]

Ici, laissant  part toutes les considrations politiques, nous allons
voir se renouer le fil des grands services rendus aux lettres par les
Mdicis, interrompu depuis la mort de Lon X, par les agitations dont
les suites de son ambition et de celle de son neveu Clment VII avaient
rempli Florence et toute l'Italie.

Le long rgne de Cosme Ier est une des plus brillantes poques de
l'histoire des lettres, et surtout des beaux-arts. Son premier soin fut
de rendre aux universits de Florence et de Pise l'clat et l'activit
dont les troubles de la Toscane les avaient prives, et d'y appeler de
toutes parts les professeurs les plus clbres. Il tablit, dans chacune
de ces deux villes, un jardin des plantes, et fut dirig dans ce dessein
par son got pour la botanique, qu'il avait cultive ds sa premire
jeunesse[94]. L'acadmie platonicienne de Florence, que nous avons vue
si florissante  la fin du sicle prcdent, s'tait soutenue au
commencement du seizime. On distinguait encore alors parmi ses membres
un _Machiavelli_, un _Rucellai_, un _Alamanni_ et plusieurs autres.

Mais
la plupart d'entre eux taient ennemis de la toute-puissance des
Mdicis. Ils crurent,  la mort de Lon X, pouvoir briser leur joug, et
entrrent dans une conspiration contre le cardinal Jules[95]. Cette
conspiration fut dcouverte; quelques acadmiciens furent pris et
excuts; la fuite sauva les autres. La terreur dispersa toute
l'acadmie; elle resta dissoute pendant le pontificat de Clment VII.
Lorsque l'autorit de Cosme Ier. fut consolide et la tranquillit
entirement rtablie, les savants et les amis des lettres, qui taient
toujours en grand nombre  Florence, dsirrent se rassembler. Cette
runion leur fut permise. Seulement, au lieu des tudes philosophiques
qui avaient occup leurs devanciers, ils n'eurent plus pour objet que
des discussions purement littraires, et principalement des recherches
sur le perfectionnement et la fixation de la langue toscane[96]. Les
posies de Ptrarque devinrent le sujet de l'tude habituelle des
confrences de l'acadmie florentine, et d'une espce d'idoltrie; les
leons, les dissertations et les commentaires sur un sonnet ou sur une
_canzone_ se multiplirent  l'infini. Souvent, dit Tiraboschi[97], on
se perdit en rflexions frivoles et puriles, on alla chercher des
allgories et des mystres o ce pote n'avait nullement song  en
mettre; mais par ces sortes de travaux, la langue toscane devint plus
riche et plus belle; on apprit  la parler et  l'crire plus
exactement, et les lois en furent mieux fixes. Cosme et les
grands-ducs ses successeurs accordrent  l'acadmie une protection, des
privilges et des faveurs, qui l'encouragrent de plus en plus 
s'tendre dans ce genre de travaux, et surtout  s'y renfermer.

[Note 94: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 30, etc.]

[Note 95: En 1522.]

[Note 96: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 126.]

[Note 97: _Loc. cit._]

Cosme Ier. eut fort  coeur l'excution du projet qu'avait conu Clment
VII, de placer dans un monument convenable la bibliothque des Mdicis,
chappe  tant de vicissitudes, et rtablie enfin  Florence par les
ordres de ce pontife. Clment en avait fait faire les dessins par
Michel-Ange. L'difice avait t mme commenc. Georges Vasari fut
charg de le reprendre et de l'achever sur les dessins de ce grand
homme, son ami et son matre[98]. Cosme ne se contenta pas d'assurer 
cette collection prcieuse un emplacement qui en ft digne, il accrut
prodigieusement le nombre des manuscrits; il achetait  tout prix ceux
qu'il pouvait dcouvrir en Italie, et en faisait venir d'autres 
grands frais des pays les plus loignes[99]. Mais il fit plus que de
bien placer les livres qui jusqu'alors avaient exclusivement appartenu 
sa famille; il les rendit en quelque sorte une proprit publique; il
permit  tous les gens de lettres de consulter les manuscrits, de s'en
servir pour confronter et corriger les ditions des anciens auteurs, et
les excita, par ses encouragements,  publier ceux qui taient encore
indits, et qui pouvaient tre utiles aux sciences. Pour tendre encore
plus ce bienfait, il fit venir d'Allemagne un imprimeur qui avait de la
rputation, et l'engagea, par des rcompenses magnifiques,  venir
exercer son art  Florence[100]. C'est sous la direction de cet artiste
habile, qui tait en mme temps un littrateur trs-instruit, que le
clbre _Torrentino_ donna, pendant l'espace de dix-sept ou dix-huit
ans[101], des ditions si belles et si recherches des amateurs. Cosme
permit surtout, ou plutt ordonna l'impression du fameux manuscrit des
Pandectes; il chargea le savant jurisconsulte _Lelio Torelli_ d'en tre
l'diteur. Les presses de _Torrentino_ l'imprimrent en trois volumes
in-folio[102], et ce prcieux trsor, qui n'avait t jusqu'alors qu'un
des ornements de Florence et de la cour des Mdicis, fut ainsi consacr
 la jouissance et  l'utilit communes[103].

[Note 98: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 180.]

[Note 99: Voyez _Ragionamenti intorno a' gran duchi di Toscana_, par
_Bianchini_; la prface du Catalogue des manuscrits orientaux de cette
bibliothque, par _Biscioni_, et celle du Catalogue des manuscrits
grecs, par _Bandini_. (Tiraboschi, _loc. cit._)]

[Note 100: Il se nommait Arnold Harlein, ou Harlen. (Tiraboschi,
_ub. supr._, p. 173.)]

[Note 101: Depuis 1548 jusqu'en 1564.]

[Note 102: En 1553.]

[Note 103: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 181.]

L'astronomie, l'art de la navigation, l'agriculture, eurent part aux
libralits et aux encouragements du grand-duc. Il cultivait lui-mme
plusieurs branches de connaissances; tout le temps qu'il pouvait drober
aux affaires tait employ  l'tude. Non-seulement il savait le nom des
plantes, leur origine et leurs proprits; il les faisait encore
distiller devant lui, et en tirait lui-mme des sucs et des essences,
des mdicaments ou des parfums. Mais son plus grand plaisir tait de
lire ou de se faire lire les anciens historiens, et ce qu'il y en avait
alors de modernes. Lors mme qu'il tait malade, il ne pouvait se
priver de cet agrable et utile passe-temps. C'est ce qui donna tant
d'essor  ce genre de littrature, et ce qui fit briller  la fois dans
l'histoire un _Varchi_, un _Nerli_, un _Ammirato_[104]. Il n'en est pas
ainsi de la posie, dont il parat que le grand-duc faisait peu de cas.
C'est le premier des chefs de la maison de Mdicis  qui l'on puisse
reprocher cette indiffrence. Aussi, pendant son rgne, Florence
s'occupa beaucoup de disserter sur la posie; mais  cette poque,
fconde en grands potes, si elle en produisit plusieurs, elle n'en
conserva aucun dans son sein, qui et une grande clbrit.

[Note 104: _Id. ibid._, p. 30.]

Quant aux arts du dessin, l'histoire de Cosme Ier. est,  proprement
parler, leur histoire. La description des difices dont il embellit
Florence, des statues et des autres ouvrages de sculpture qu'il y fit
lever, des peintures dont il orna les difices publics et ses propres
palais, remplit des volumes entiers dans les recueils consacrs  la
gloire des arts. Aux grands artistes qui avaient illustr les derniers
temps de la rpublique,  ce Michel-Ange qui lui seul les galait tous,
succdrent  la fois dans la peinture un _Fra Bartolomeo di San Marco_,
un _Andrea del Sarto_, un Jacques _Pontormo_, un _Bronzino_, un
_Vasari_; dans la sculpture et l'architecture, un Andr de Fiesole, un
_Triboli_, un _Baccio Bandinelli_, un Simon _Mosca_, un _Rustici_, un
_Ammanati_, et tant d'autres qu'il suffit de nommer pour rveiller
d'honorables souvenirs dans la mmoire de tous les amis des arts. Ce fut
alors que Georges _Vasari_ et le clbre sculpteur frre Ange de
_Montorsoli_ formrent, avec quelques autres artistes, l'acadmie du
Dessin[105], qui contribua si puissamment  rpandre  Florence le got
et la connaissance du beau. Les professeurs les plus clbres s'y
rassemblaient. Ils examinaient mutuellement leurs ouvrages, et
s'excitaient par une critique claire et bienveillante  en produire de
plus excellents et de plus parfaits[106].

[Note 105: _Del disegno_.]

[Note 106: Voyez Vasari, _Vies des Peintres_; Baldinucci, et
Tiraboschi, t. VII, p. 3, l. III, c. 7.]

Cosme Ier. accorda une protection spciale et de grands encouragements 
cet tablissement utile. Il se voyait, en avanant en ge, environn des
monuments de sa magnificence, et d'une famille nombreuse qui lui
promettait une longue suite de successeurs. Ce bonheur domestique fut
troubl par la perte aussi cruelle qu'imprvue de deux de ses fils.
Muratori rapporte ainsi cette scne tragique[107]: L'un des deux
frres, nomm Jean, g de dix-neuf ans, tait dj cardinal, et l'tait
depuis deux annes; c'tait une sorte de privilge dans sa famille.
L'autre, appel D. _Garzia_, tait plus jeune; tous deux annonaient les
dispositions les plus heureuses. Le cardinal Jean surtout montrait un
got dcid pour les sciences, et principalement pour les antiquits.
Ces deux jeunes gens taient  la chasse; il y avait quelque jalousie
entre eux. Dans un moment o ils taient carts de leur suite, D.
_Garzia_ tua son frre. Cosme, inform de la mort de son fils, en
souponna l'auteur. Il fit porter le corps sanglant dans un appartement
secret de son palais, fit appeler D. _Garzia_, et s'enferma seul avec
lui et le cadavre. Cette apparition subite ayant forc le fratricide
d'avouer son crime[108], le pre, saisi de fureur, lui arracha son pe,
l'en pera de sa main, et fit courir le bruit que ses deux fils taient
morts d'une pidmie qui rgnait alors  Florence.

[Note 107: An. 1562. Il ne la donne, il est vrai, que comme un bruit
public: _voce commune allora fu_.]

[Note 108: Muratori dit qu' l'aspect du meurtrier le sang commena
 bouillir et  sortir de la plaie. C'est aussi rpter trop fidlement
la _voce commune_.]

Si ce fait est vritable, il n'y a rien d'tonnant dans l'altration
qu'prouva la sant de ce malheureux pre, ni dans le parti qu'il prit,
deux ans aprs, de se retirer des affaires publiques, et de remettre
entre les mains de Franois, son fils an, les rnes du gouvernement.
Il vcut encore dix ans dans la retraite, ne se plaisant, dit
l'historien que j'ai cit, que dans ses maisons de campagne, et dans les
lieux les plus solitaires[109]. Il quitta cependant la solitude, aprs y
avoir pass six annes, pour recevoir solennellement  Rome, des mains
du pape Pie V, le titre, la couronne et le sceptre de grand-duc. Aprs
ce tribut pay a l'ambition, il se rfugia de nouveau dans la retraite.

Sa sant dclinant toujours, il se rendit  Pise, o il mourut  l'ge
de cinquante-cinq ans[110].

[Note 109: An. 1564.]

[Note 110: 1574.]

Franois, premier du nom, qui lui succda, en avait alors trente-quatre,
et gouvernait l'tat depuis dix ans sous la direction de son pre. Il
l'gala ou le surpassa mme par ses qualits minentes et par son got
clair pour les sciences et les arts. Dans sa jeunesse, il avait tudi
avec un fruit gal les historiens et les potes tant anciens que
modernes. Sa mmoire tait extraordinaire, et il tonnait ses matres
mmes par sa facilit  apprendre et sa promptitude  rciter ce qu'il
avait appris[111]. Il ne se bornait pas  encourager la posie,
l'loquence, la philosophie, les mathmatiques, l'astronomie, la
botanique; il savait parler et disserter sur toutes ces matires avec
une aisance tonnante pour ceux qui y taient le plus verss. Les
universits de Florence et de Pise, et celle de Sienne, ville que Cosme
Ier. avait runie  ses tats, durent  son fils de nouveaux degrs de
splendeur. Il accrut encore les richesses de la bibliothque
Laurentienne; il protgea particulirement l'acadmie Florentine et
celle de la Crusca qui naquit sous son rgne. Il fit btir et orner avec
une munificence royale des palais, des jardins de ville et de campagne,
et donna par ce moyen puissant une plus grande activit au gnie et 
l'mulation des arts. Il eut la gloire de terminer l'un des monuments
les plus clbres qui leur aient t consacrs. La galerie de Florence
avait t commence par Cosme Ier., qui y avait dj rassembl des
antiquits prcieuses et d'admirables productions de l'art; Franois en
fit achever les btiments, la dcoration intrieure, et ajouta de
nombreux chefs-d'oeuvre  cette riche collection[112]. Enfin, sa
libralit, dirige par le got, et les bienfaits qu'il rpandit sur les
sciences et les arts, servirent si bien de voile aux vices et aux fautes
que l'histoire lui reproche, que sa mort prmature[113] fut regarde
comme un malheur pour la Toscane.

[Note 111: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 31.]

[Note 112: _Id. ibid._, p. 32.]

[Note 113: En 1587; il n'avait que quarante-sept ans. (_Id. ibid._)]

Il ne laissait point d'enfants de son mariage avec l'archiduchesse
Jeanne d'Autriche, mais trois frres, dont l'an, Ferdinand, tait
cardinal. Le pape lui avait donn la pourpre, pour consoler Cosme Ier.
de la mort de ses deux autres fils, dont l'un tait cardinal. Ferdinand
la quitta pour la couronne ducale; et, suprieur en vertus  son frre,
ne fut pas moins zl que lui pour le progrs et la gloire des arts. Je
ne pourrais que rpter ici ce que j'ai dit de Cosme et de Franois, au
sujet des universits, des acadmies, de la bibliothque, de la
galerie, des difices publics et particuliers, des honneurs et des
rcompenses accords aux artistes et aux savants. Ferdinand acheva de
rendre la Toscane, et spcialement Florence, un objet d'admiration et
d'envie. Ce qui lui appartient en particulier, c'est l'acquisition de
cette clbre Vnus, qui, place par lui dans la galerie de Florence,
reut le nom de Mdicis, qu'elle conserve maintenant en France, parmi
les riches tributs que l'Italie a pays  la valeur de nos armes[114];
c'est aussi la chapelle de Saint-Laurent, commence par ses ordres et
destine  la spulture des grands-ducs; c'est la belle statue questre
qu'il fit lever  son pre Cosme Ier.; c'est la magnifique imprimerie,
en caractres orientaux, qu'il tablit d'abord  Rome, et fit
transporter ensuite  Florence; ce sont enfin les monuments dont il
enrichit cette capitale, Livourne et Pise, et qui attestent encore la
noblesse de ses gots et son penchant naturel pour tout ce qui portait
un caractre de grandeur. Il survcut de neuf ans  ce sicle, et sa
gloire ne prira point dans le pays qu'il gouverna et qu'il embellit,
tant que l'on y conservera quelque got pour les arts ou quelque
souvenir de l'clat qu'ils y rpandirent autrefois.

[Note 114: Il l'avait acquise  Rome lorsqu'il tait cardinal.
Devenu grand-duc, il fit transporter  Florence presque toutes ses
antiquits, et en enrichit sa galerie. Il laissa pourtant  Rome la
Vnus, qui ne fut conduite  Florence que sous Cosme III, et le fameux
groupe de Niob, qui lui appartenait aussi, et qui n'y a t port que
sous Pierre Lopold. (Tiraboschi, _ub. supr._, p. 197.)]




CHAPITRE II.

_Suite du mme sujet. Protection accorde aux lettres et aux arts
pendant le seizime sicle,  Rome, par les successeurs de Lon X et de
Clment VII;  Naples et  Milan, par les vice-rois et les gouverneurs;
 Ferrare, par les princes d'Este;  Mantoue et  Guastalla, par les
Gonzague;  Urbin, par les La Rovre; en Pimont, par les ducs de
Savoie._


Pour mettre de suite ce qui regardait les Mdicis, nous avons interrompu
la srie des souverains pontifes,  l'poque o le second pape de cette
famille changeait pour elle la constitution et les destines de sa
patrie. Le successeur de Clment VII avait aussi une famille dont
l'lvation fut un de ses principaux soins; c'est une faiblesse en
quelque sorte inhrente  la papaut; mais si Paul III y cda autant que
Clment VII et Lon X, il y sacrifia moins. Ce fut un pape vraiment
pape; et Rome vit en lui, ce qu'elle n'a pas vu depuis long-temps, un
chef de la religion, dont la religion fut la grande affaire. Ce n'est
pas qu'Alexandre Farnse, qui prit le nom de Paul III, n'et dans son
fils, Pierre-Louis Farnse, une preuve de plus de la fragilit humaine;
mais dans ce sicle corrompu, dit, avec sa simplicit ordinaire, le
savant Muratori, on ne s'arrtait pas  de telles irrgularits aussi
scrupuleusement qu'on le fait, Dieu merci, depuis long-temps dans
l'glise de Dieu[115].

[Note 115: _In quel corrotto secolo non si guardava si per minuto a
tali de formit come, la Dio merc, si fa da gran tempo nella chiesa di
Dio_. (_Annal. d'Ital._, an. 1534.)]

Paul III, qui avait, lors de son exaltation, soixante-sept ans, avait
montr de bonne heure beaucoup de got pour les lettres et pour les
tudes propres  son tat. Il avait appris les langues grecque et latine
 l'cole du clbre _Pomponio Leto_, et form la liaison la plus intime
avec ce Paul _Cortese_, le premier crivain qui et trait avec lgance
des matires thologiques. Il avait pass quelque temps  Florence, dans
la maison de Laurent de Mdicis, et y avait appris quel clat fait
rejaillir sur un grand pouvoir la protection qu'il donne aux lettres.
Lorsqu'il eut pris la tiare, connaissant bien la position critique o se
trouvait l'glise, il sentit qu'il fallait non-seulement rformer les
abus, mais opposer  l'hrsie des hommes qui sussent revtir le savoir
de ces formes littraires dont on ne pouvait plus s'carter sans passer
pour barbare. Il commena par lever aux premiers honneurs
ecclsiastiques un _Sadolet_, un _Bembo_, un _Fregoso_, un _Contarini_,
un _Cesi_, un _Maffeo_, un _Savelli_, un Marcel _Cervini_, qui fut
depuis le pape Marcel, et plusieurs autres savants, distingus par leurs
talents et par les grces de leur esprit et de leur style. Lorsqu'il se
vit entour de cette espce d'arme d'lite, il osa s'occuper de ce que
l'glise dsirait depuis long-temps, et de ce que les papes ses
prdcesseurs n'avaient os tenter, d'un concile. Celui de Trente,
ouvert par lui, ne fut termin que sous le troisime de ses successeurs;
mais ce fut lui qui prpara tous les fruits qui en rsultrent; et tous
ces hommes clbres qui y parurent, en son nom, contriburent  en
assurer le succs.

Autant les deux papes Mdicis avaient pris soin d'entretenir la guerre
entre la France et l'Autriche, entre Franois Ier. et Charles-Quint,
autant Paul III fit d'efforts pour les rconcilier et rtablir la paix
en Italie. Ces efforts furent inutiles; mais la neutralit, digne de son
ministre, qu'il garda toujours entre ces deux redoutables rivaux, mit
du moins l'tat de l'glise  l'abri des orages qu'il avait prcdemment
prouvs par les suites d'un systme contraire; et le pontife, malgr
son grand ge et la faiblesse habituelle de sa sant, put s'occuper avec
suite du rtablissement de l'ordre dans l'glise, de l'encouragement des
lettres et de l'avancement de sa famille.

Ce dernier point, qu'il eut trop  coeur, le rendit aveugle sur les
vices de son fils Pierre-Louis Farnse; il le fit successivement
gonfalonnier et gnral des armes de l'glise, duc de Castro, marquis
de Novarre, et enfin duc de Parme et de Plaisance. Ce duc, qui n'tait
qu'un militaire orgueilleux, brutal et dbauch, n'eut pas un long
rgne; Paul III eut la douleur de le voir assassin deux ans aprs dans
la citadelle de Plaisance. Il laissa quatre fils bien diffrents de leur
pre: Octave, qui lui succda, et Horace, duc de Castro, furent l'un et
l'autre trop engags dans les affaires politiques et dans les guerres,
o ils brillrent par leur valeur, pour pouvoir s'occuper des lettres;
mais _Alexandre_ et _Ranuccio_, que le pape, leur grand-pre, oubliant
ses ides de rforme, avait faits cardinaux, l'un  quinze ou seize ans,
l'autre  quatorze, contriburent puissamment  l'clat que jetrent les
lettres et les arts sous le pontificat de Paul III. La mort prmature
du second[116] ne lui permit pas de faire de grandes choses; et
l'histoire littraire de ce temps ne parle gure que des esprances
qu'il donnait et de la protection claire que trouvaient en lui les
artistes et les savants; mais Alexandre _Farnse_, qui fournit une
longue carrire, combl de tous les biens et de toutes les faveurs que
le pontife put accumuler sur sa tte, ne parut les recevoir que pour les
rpandre avec profusion en faveur des lettres et des arts. Rome tait
en quelque sorte remplie de sa magnificence. Il acheva le superbe palais
Farnse, que Paul III avait commenc pendant son cardinalat. Les dlices
de sa maison de _Caprarola_ furent chantes par les potes les plus
clbres. Ces palais taient toujours ouverts aux gens de lettres qui
recevaient du matre l'accueil le plus honorable et les traitements les
plus gnreux. Il fit construire  ses frais un temple magnifique pour
la maison professe des jsuites, o il voulut que ses restes fussent
dposs aprs sa mort. Perscut par le pape Jules III, successeur de
Paul, et dpouill par lui du riche archevch de Monral, et de
plusieurs autres bnfices, il se rfugia  Florence avec des richesses
encore immenses, et les employa, comme  Rome,  recevoir,  traiter, 
rcompenser les savants, qui l'en payaient en lui ddiant leurs
ouvrages, et en faisant retentir dans leur prose et dans leurs vers le
nom de _Farnse_.

[Note 116: Il mourut  trente-cinq ans.]

Le pape, qui tait la principale source d'o ce nom tirait son clat,
mourut  quatre-vingt-deux ans[117], laissant une mmoire douteuse, sur
laquelle il ne faut pas consulter les historiens de Florence,  cause de
ses discussions avec les Mdicis, mais qui mriterait peu de reproches
rels sans la faiblesse inexcusable de Paul III pour son fils et pour
ses petits-fils. Son nom, cher aux sciences, si ce n'est aux lettres
proprement dites, le fut aussi au peuple Romain, qu'il avait maintenu
dans la paix et dans l'abondance. Il avana considrablement les travaux
de la basilique de Saint-Pierre[118], rebtit le palais du Vatican,
rtablit ce que les troubles passs avaient fait perdre  la
bibliothque, en augmenta les richesses, et y adjoignit deux crivains,
ou scribes, l'un grec et l'autre latin, chargs de conserver
prcieusement les anciens manuscrits, et de recopier avec soin ceux que
le temps, ou divers accidents, avaient endommags. Enfin il mrita qu'on
lui dcernt au Capitole une statue, qui y fut rige aprs sa mort.

[Note 117: En 1549.]

[Note 118: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1549.]

Jules III, son successeur[119], fut un de ces hommes qui semblent faits
pour les plus hautes dignits avant de les obtenir, mais qui s'y
montrent infrieurs aussitt qu'ils y sont parvenus[120]. Pendant les
cinq annes que dura son pontificat, on ne vit en lui qu'un npotisme
aveugle et une indolence dont sa faible sant fut le prtexte. Il ne fit
ni bien ni mal aux lettres: nous n'en dirons donc ni bien ni mal. Les
arts doivent seulement se rappeler que son plus grand soin fut de btir,
hors de la porte du Peuple, de magnifiques jardins, qui, dans l'espace
de trois milles de terrain, contenaient divers compartiments de cultures
et d'alles ombrages de belles plantations, des difices orns de
loges, d'arcs, de fontaines, de stucs, de statues, de colonnes[121].
C'est dans ce lieu, devenu depuis clbre sous le nom de Vigne du pape
Jules, qu'il passait ses jours dans la mollesse, les festins et l'oubli
des affaires[122], lorsque la mort le surprit. Son successeur, Marcel
II, l'un des hommes les plus vertueux et les plus savants du sacr
collge, avait montr, pendant son cardinalat, le got le plus libral
et le plus passionn pour les lettres; mais il ne fit que passer sur la
chaire de Saint-Pierre, et mourut vingt-deux jours aprs son lection.

[Note 119: En 1550.]

[Note 120: Tiraboschi, t. VII, l, I, c. 2.]

[Note 121: Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1555.]

[Note 122: _E quivi poi slava sovente banchettando, lasciando in
mano altrui il pubblico governo._ (_Id. ibid._)]

Le cardinal _Caraffa_, Napolitain, vque de _Chieti_, et fondateur des
Thatins[123], lui succda sous le nom de Paul IV. Le caractre dur,
souponneux et svre de ce vieillard[124], les prodigalits indiscrtes
rpandues sur ses neveux, qu'il fut ensuite oblig de chasser, et dont
plusieurs furent punis de mort sous le pontificat suivant[125]; sa
guerre imprudente et malheureuse avec l'Espagne, l'tablissement, 
Rome, du tribunal, des prisons, et de toutes les rigueurs de
l'Inquisition; sa conduite cruelle envers plusieurs cardinaux,
orgueilleuse envers tous; les impts dont il accabla les Romains, et la
terreur que sa police inquisitoriale rpandait autour de lui, excitrent
une telle haine parmi le peuple, qu'il y eut,  sa mort, un soulvement
gnral. Les prisons de l'Inquisition furent enfonces, les prisonniers
mis en libert, les procs brls, le couvent des Dominicains
inquisiteurs, et les moines eux-mmes menacs de l'tre, la statue du
pontife, qu'on s'tait trop ht de lui lever, renverse, brise, et
trane par morceaux dans les rues[126].

[Note 123: Il leur donna ce nom, parce que le nom latin de sa ville
piscopale est _Theale_.]

[Note 124: Il fut lu  soixante-dix-neuf ans.]

[Note 125: Le cardinal _Caraffa_, le duc de _Palliano_, etc.]

[Note 126: Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1559.]

Les lettres n'attendaient rien de Pie IV, et il ne fit personnellement
presque rien pour elles, mais il leur donna pour protecteur le fameux
Charles Borrome, fils de sa soeur; et pour cette fois le npotisme, si
souvent et si justement reproch  la cour de Rome, fit un grand bien.
Charles, qui n'avait que vingt-deux ans, dcor de la pourpre, du titre
de premier secrtaire d'tat, des lgations de la Romagne et de Bologne,
et enfin de l'archevch de Milan, soutint presque seul le fardeau des
affaires pendant le pontificat de son oncle, et les dirigea avec autant
d'intgrit et de capacit que de zle. C'est  lui que le pape dut
l'honneur d'avoir repris et enfin termin le grand concile de Trente,
d'avoir relev dans Rome, avec une magnificence digne de Lon X
lui-mme, des difices dtruits, d'en avoir construit de nouveaux dans
plusieurs quartiers de la ville; enfin d'avoir appel au cardinalat et
aux autres dignits de l'glise les hommes les plus recommandables par
les moeurs, les talents et leur savoir. Le seul dlassement de Borrome,
lorsqu'il avait donn le jour entier aux soins du gouvernement, tait de
rassembler, le soir, dans le palais qu'il habitait avec le comte
Philippe Borrome son frre, les hommes les plus instruits dans les
lettres, de les entendre rciter des pices d'loquence, lire des
dissertations, ou tablir entre eux des discussions, le plus souvent sur
des sujets de philosophie morale. Le lieu et l'heure o se tenaient ces
assembles leur fit donner le nom de Nuits Vaticanes. A la mort du comte
Borrome, le cardinal voulut qu'elles fussent exclusivement consacres
aux tudes thologiques. Cette acadmie devint clbre. Chacun de ses
membres, selon l'usage d'Italie, prenait un nom suppos. Celui que prit
le fondateur parat singulier, si l'on songe aux matires dont il avait
voulu que son acadmie s'occupt exclusivement: il se fit appeler le
_Chaos_[127].

[Note 127: Tiraboschi, t. VII, part. I, l. I, c. 4.]

Bologne, o sa lgation l'appelait souvent, se ressentit de son amour
pour les sciences. La clbre universit de cette ville n'avait pas un
emplacement digne de sa renomme. Charles en fit commencer les
magnifiques btiments qu'on y voit encore aujourd'hui. A Milan, il fonda
pour les jsuites le collge appel de Brra, et y fit attacher des
revenus considrables. Cet ordre lui dut une partie des autres
tablissements o il enseignait la jeunesse, et en particulier les
collges de Vrone, de Brescia, de Gnes, de Verceil, et mme, hors de
l'Italie, ceux de Lucerne, de Fribourg, et plusieurs autres. L'glise a
mis ce grand cardinal au rang des saints: ou voit qu'il est tout aussi
justement compt parmi les bienfaiteurs des lettres.

Pie V obtint le premier de ces deux titres[128], et ne fit rien pour
mriter le second. Il n'en est pas ainsi de son successeur, le fameux
Grgoire XIII[129]. _Buoncompagno_ tait savant, surtout dans les lois
canoniques, et en avait occup la chaire pendant dix-huit ans  Bologne
sa patrie. C'tait un des cardinaux de la cration de Pie IV.

[Note 128: 1556.]

[Note 129: 1572.]

Cette dignit ne ralentit point son ardeur pour l'tude; parvenu  la
dignit suprme, il disait qu'il n'y a personne au monde  qui il
convienne mieux de beaucoup savoir qu' un pontife romain. Dans le cours
de son rgne, qui dura treize ans, il fonda vingt-trois collges ou
sminaires, il soutint l'universit romaine, dj un peu remise sous
Paul III, des dsastres du pontificat de Clment VII; il y attacha les
plus savants professeurs. Il leva de superbes difices, tant  Rome que
dans plusieurs villes de l'tat ecclsiastique; il ouvrit de toutes
parts de nouveaux chemins; et tandis, qu'en digne chef de l'glise, il
en rpandait les trsors pour le soulagement de l'indigence, il ne les
versait pas moins libralement pour l'encouragement des arts utiles, des
lettres et des beaux-arts[130].

[Note 130: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 28.]

L'astronomie et le droit canon lui doivent deux grandes rformes, celles
du calendrier romain et du recueil des lois canoniques, connu sous le
nom de Dcret de Gratien[131]. La rforme du calendrier fut provoque
par un homme inconnu, nomm Louis _Lilio_, n, non pas  Vrone, comme
l'a dit Montucla dans son _Histoire des mathmatiques_[132], ni  Rome,
comme d'autres l'ont prtendu, mais dans la Calabre[133]. Le calendrier
de l'glise, adopt dans le quatrime sicle[134] par le premier concile
de Nice, supposait que le cours du soleil correspondait prcisment 
trois cent soixante-cinq jours et six heures, et que dix-neuf annes
solaires quivalaient  deux cent trente-cinq lunaisons. Ces deux
erreurs avaient fait, dans l'espace de plusieurs sicles, que l'quinoxe
de mars, qui arrivait le 21 du mois, au temps de ce concile, avait
rtrograd jusqu'au 11 dans le seizime sicle, et que les nouvelles
lunes anticipaient de quatre jours. Dix jours ts au mois d'octobre, en
1582, ramenrent les quinoxes  l'ancienne poque; et la suppression du
bissexte, dans la dernire anne de chaque sicle,  l'exception de
celle qui termine chaque quatrime sicle, prvint le mme drangement
pour l'avenir. Enfin l'quation introduite dans le cycle de dix-neuf
ans[135], et non pas l'invention de l'pacte, dj connue depuis
long-temps[136], remit d'accord l'anne solaire et l'anne lunaire.

[Note 131: Voyez t. I de cette Histoire litt., p. 147.]

[Note 132: T. I, p. 586.]

[Note 133: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 390.]

[Note 134: En 325.]

[Note 135: Le nombre d'or de l'Athnien Methon donnait dix-neuf ans
 la rvolution par laquelle la lune revient au mme point du ciel; il
ne s'en manque qu'une heure et demie, mprise insensible dans un sicle,
et considrable aprs plusieurs sicles. (Voltaire, _Essai sur les Moeurs
et l'Esprit des Nations_, c. 183.)]

[Note 136: Ab. Ximens, _Introd. au Gnomon de Florence_, p. CII et
suiv., cit par Tiraboschi, _ub. supr._]

L'auteur de cette dcouverte mourut avant d'avoir vu excuter son
projet, et mme d'avoir pu le prsenter au pape. Ce fut son frre
Antoine _Lilio_ qui le prsenta. Grgoire nomma pour l'examiner une
commission des quatre plus savants astronomes qui fussent alors. Il
assista souvent lui-mme  leurs travaux; et, aprs de longues
discussions sur une matire si difficile et si importante, il ordonna
par sa bulle du 1er. mars 1582 cette rforme clbre.

Celle du recueil de lois canoniques ou du Dcret de Gratien avait paru
deux ans auparavant, et ce fut dans cette mme anne, 1582, que la
magnifique dition du corps de droit canon sortit des presses romaines
par ordre de Grgoire XIII. L'ide de cette rforme, reconnue
ncessaire, ne lui tait pas due. Pie IV l'avait conue le premier. Il
avait nomm une commission de cardinaux, de jurisconsultes et d'autres
savants, et les avait chargs de corriger les inexactitudes de tout
genre dont ce recueil tait rempli[137]. Ils avaient continu leur
travail sous Pie V; ils le terminrent sous Grgoire XIII. Trente-cinq
commissaires y avaient t nomms, non tous ensemble, mais  diffrentes
poques, et vingt-deux taient italiens[138]. Malgr leur zle, leurs
lumires et celles du pape lui-mme, le Dcret, beaucoup moins
irrgulier sans doute qu'il n'tait auparavant, parut avoir conserv
trop de ses anciens vices, et en avoir contract de nouveaux, ce qui
fait, dit Tiraboschi[139], que depuis cette correction fameuse d'autres
savants se sont fait une tude de corriger ce mme Dcret, et ont
peut-tre laiss  ceux qui viendront aprs eux de quoi s'en occuper
encore.

[Note 137: Tiraboschi, t. VII, part. II, p. 153.]

[Note 138: _Id. ibid._]

[Note 139: _Ub. supr._, p. 154.]

On cite de ce pape un trait qui prouve qu'il ne rservait pas toutes ses
libralits pour les sciences ecclsiastiques, et qu'il en rpandait
aussi sur les lettres qu'on appelle profanes. Le clbre Marc-Antoine
Muret tait professeur  Rome. Etienne, roi de Pologne, voulut l'attirer
dans ses tats[140], et lui offrit un traitement annuel de 1500 cus
d'or et un bnfice qui lui en vaudrait 500 autres. Grgoire ne voulut
pas que Rome ft prive des leons de ce savant homme; il ajouta 200
cus d'or aux 500 que Muret recevait dj pour ses honoraires, et lui
assigna de plus 300 cus de pension[141]. Le nom de ce pape, clbre 
tant et de si justes titres, ne serait peut-tre souill d'aucune tache
si l'approbation qu'il donna en plein consistoire au massacre de la
St.-Barthlemi, et le tableau qu'il fit placer dans son palais pour
terniser le souvenir de ce qui fera l'excration de tous les sicles,
ne faisaient rejaillir une partie de cette excration sur sa mmoire.

[Note 140: En 1578.]

[Note 141: _Id. ibid._]

Le nom de Sixte V, son successeur, est fameux dans la politique et dans
les arts.

        Le ptre de Montalte est le rival des rois,

a dit Voltaire[142]; et ces rois, dont il fut le rival, taient Philippe
II, lisabeth, et notre grand et bon Henri. S'il fut, en effet leur gal
en politique, et si l'on peut jamais comparer, sous ce rapport, avec les
autres souverains, les papes de ces temps-l, placs dans une position
qui leur donnait tant d'avantages, ce n'est pas ce qu'il s'agit
d'examiner; mais Rome entire atteste encore aujourd'hui la supriorit
que donnrent  Sixte sur les princes ses contemporains le got et
l'amour des arts, la grandeur de ses ides et sa magnificence plus que
royale. Il est vrai qu'lisabeth, Philippe et Henri rgnaient dans des
pays o les arts taient presque ignors, tandis qu'ils brillaient en
Italie depuis prs de deux sicles. Il est vrai encore que ces trois
monarques ensemble n'auraient pu, en exerant sur leurs peuples les
actions les plus oppressives, disposer de sommes gales aux tributs que
la crdulit presque universelle versait alors dans le trsor pontifical
pour l'embellissement de Rome. Ces tributs mmes ne suffirent pas 
Sixte V. Il fallut encore qu'il augmentt les charges du peuple, qu'il
l'opprimt et qu'il l'appauvrit.

[Note 142: _Henriade_, c. 2. Le nom de Sixte V tait Flix
_Peretti_. Il tait en effet n de pauvres paysans dans les grottes de
_Montalto_, de la Marche d'Ancne, et avait gard les troupeaux dans son
enfance. Ce fut un moine austre, un cardinal astucieux et fourbe, mais,
 des actes de rigueur excessive et de tyrannie prs, un grand pape.]

Il n'eut pas trop de tous ces grands moyens, employs avec une activit
infatigable, pour laisser des traces si imposantes d'un rgne qui ne
dura gure que cinq ans[143]. Quatre oblisques gyptiens, dont deux
surtout taient d'une grandeur dmesure[144], renverss et briss par
les barbares, et rests depuis lors dans la poussire, furent restaurs
et relevs par les procds hardis du clbre ingnieur et architecte
Dominique _Fontana_. La colonne de Trajan et celle d'Antonin, dgrades
depuis cette mme poque, reprirent tous leurs ornements; mais elles
reurent  leur sommet les statues en bronze de deux aptres, au lieu de
celles de ces deux empereurs. Le palais de Latran fut presque
entirement rtabli et embelli d'un grand nombre de fabriques nouvelles,
de portiques, de salles et de chambres ornes de peintures
exquises[145]. D'immenses aqueducs construits et soutenus par de
superbes arcades, l'un dans l'espace de plus de vingt milles, l'autre de
six, pour les besoins de Rome et de Civita-Vecchia; de grands travaux
entrepris pour le desschement des marais pontins; une vaste foulerie et
d'autres tablissements pour le travail et le commerce des laines; un
hpital o deux mille pauvres purent tre reus, et furent dots d'une
rente de 15,000 cus d'or, prouvrent que le pontife joignait des vues
d'utilit publique  son got pour les monuments des arts[146]. Enfin,
ce fut lui qui eut la gloire de terminer cette grande basilique de
St.-Pierre qui, depuis le pontificat de Jules II, c'est--dire depuis le
commencement de ce sicle, tait l'objet des soins de tous les papes les
plus clairs et des travaux des artistes les plus clbres.

[Note 143: Depuis 1585 jusqu'en 1590.]

[Note 144: 1. Celui de Ssostris, consacr par ce roi au soleil,
transport  Rome, lev et ddi  Auguste et  Tibre par Caligula;
Sixte le fit restaurer et lever sur la place du Vatican. 2. Un autre,
consacr de mme au soleil par les anciens rois d'gypte, et tout
couvert d'hiroglyphes. Constantin l'avait fait conduire par le Nil 
Alexandrie, dans le dessein d'en embellir sa nouvelle Rome; son fils
Constance le fit porter  Rome mme et lever dans le Cirque. Sixte le
fit rparer et transporter sur la place de St.-Jean de Latran. (Voyez
Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1586, etc.)]

[Note 145: La ddicace en fut faite le 30 mai 1589. (_Id. ibid., ad
hunc ann._)]

[Note 146: Muratori, _ub. supr._]

Avant Sixte V, les cardinaux Alexandre _Farnse_ et Marcel _Cervini_
avaient fait tablir  Rome une magnifique imprimerie[147], qui fut,
pendant plusieurs annes, sous la direction du clbre Paul Manuce[148],
et qui portait dj le nom d'imprimerie de la chambre, _Camerale_[149];
mais il parat qu'elle ne possdait que des caractres grecs et latins,
et c'est  Sixte V qu'appartient la fondation stable de l'imprimerie du
Vatican, ou de la chambre apostolique. Son principal but tait de
publier, avec tout le luxe typographique, les ouvrages des Pres; il
dpensa, pour la fonder, environ 40,000 cus romains, et la fournit des
plus beaux caractres grecs, latins, hbraques, syriaques, arabes; de
papiers excellents, et de tout ce qui est ncessaire  la perfection de
cet art. Il paya libralement des savants pour surveiller les
impressions. La belle dition de la version des _Septante_, et la
_Bible_ latine qui porte le nom de Sixte V, en furent les premiers
rsultats[150].

[Note 147: Vers l'an 1540.]

[Note 148: Cette direction avait t d'abord confie  Antoine Blado
d'Asola; on lit  la fin du t. III des Commentaires d'Eustathe sur
Homre, imprim en 1549: _Impressum Romoe apud Antonium Bladum Asulanum
et socios_, etc.]

[Note 149: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 175.]

[Note 150: _Id. ibid._ Cette Bible, malgr tous les soins qu'on
avait pris, fut loin de rpondre aux vues du pontife, et les
incorrections dont elle tait remplie obligrent peu de temps aprs
Clment VII  en ordonner une dition nouvelle. (Muratori, _ub. supr._,
an. 1590.)]

La bibliothque Vaticane, qui dut ses commencements  Nicolas V, que
Sixte IV avait rebtie et ouverte au public, et qui, depuis, avait t
successivement enrichie par les libralits de Lon X, de Paul III et de
Grgoire XIII, tait cependant situe dans un lieu bas, obscur et
malsain[151]. Sixte V voulut lever aux lettres un monument plus
convenable. _Fontana_, qu'il chargea de l'excuter, seconda parfaitement
les grandes vues et l'empressement du pontife; il acheva dans une anne
le superbe difice o cette bibliothque fut place[152], et o elle est
reste jusqu' ces derniers temps.

Ces actes de munificence sembleraient avoir d puiser le trsor, et
cependant Sixte V amassa dans celui du chteau St.-Ange, la somme, alors
norme, de cinq millions d'cus d'or, ou de vingt millions de livres.
Son motif ostensible pour thsauriser ainsi, tait de pourvoir aux
dpenses que pourraient occasioner, par la suite, les invasions des
Turcs, ou mme des princes chrtiens dans les tats de l'glise; mais on
prtend que le but secret tait de s'emparer du royaume de Naples,  la
mort de Philippe II; que des mots chapps au pape dans ses discours, et
mme dans quelques bulles, le prouvrent assez videmment[153]. Il
laissa donc le trsor riche, mais l'tat appauvri par l'excs des
impts, des gabelles et des autres inventions fiscales, tablies sans
mesure et leves avec une rigueur inflexible. Aussi, au moment de sa
mort, le peuple voulut-il abattre la statue que le snat lui avait
leve au nom du peuple mme. On parvint  apaiser l'meute et  sauver
la statue; mais c'est  cette occasion que fut port le dcret qui
dfendit d'en lever,  l'avenir,  aucun pape vivant[154].

[Note 151: _Id. ibid._, an. 1588.]

[Note 152: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 179.]

[Note 153: Muratori, an. 1588.]

[Note 154: _Ibid._, an. 1590.]

Aprs lui, le Saint-Sige, devenu, pour ainsi dire, plus glissant et
plus mobile que jamais, fut occup, dans une seule anne, par trois
papes, qui n'y laissrent aucune trace que les lettres soient
intresses  chercher[155]. Clment VIII, qui le remplit ensuite
jusqu' la fin de ce sicle[156] et pendant le premier lustre du
suivant, tait un homme d'un esprit lev, d'une instruction peu commune
et d'une rare capacit dans les affaires. Il aima les sciences et les
lettres; il leva au cardinalat un Baronius, un Bellarmin, un d'Ossat,
et plusieurs autres qui soutinrent l'clat de la cour et de la pourpre
romaines; mais aucun tablissement public, aucun acte de libralit
particulire ne nous recommande sa mmoire, charge d'ailleurs, comme
nous l'allons bientt voir, du juste reproche d'une usurpation violente
et aussi contraire, par sa nature  l'esprit vanglique, qu'elle le
fut, par ses suites,  l'intrt des lettres. Sa conduite,  l'gard de
la France, fut mle de mal et de bien. Depuis long-temps nos troubles
civils et religieux occupaient les souverains pontifes plus qu'il ne
l'aurait fallu pour la tranquillit de l'Europe, pour le bien de
l'humanit, pour l'honneur mme de la religion, ou du moins de la cour
de Rome. Clment VIII osa encore, pendant plusieurs annes, refuser 
notre bon roi Henri IV l'entre de l'glise o il demandait  tre
admis. Il l'y reut enfin, et cessa d'offrir au monde le spectacle
rvoltant d'un prtre tranger, osant ou dfendre ou permettre  un
grand peuple de reconnatre pour chef qui il lui plat.

[Note 155: Urbain VII ne rgna que douze jours, Grgoire XIV dix
mois, et Innocent IX environ deux.]

[Note 156: Hippolyte _Aldobrondini_, lu le 30 janvier 1592.]

Tandis qu' Rome et  Florence les lettres et les arts prouvaient ces
vicissitudes, elles avaient dans plusieurs autres tats d'Italie, une
existence brillante, mais agite; l'mulation tait presque gnrale,
entre les princes,  qui les protgerait le plus; mais ces princes
taient environns de circonstances orageuses peu favorables  cette
mulation. La guerre, qui s'tait allume ds la fin du sicle
prcdent, prit dans le seizime un nouveau degr de fureur, lorsque la
lutte leve entre l'Empire et la France, dont l'Italie tait le
thtre, devint la lutte entre deux prtendants  l'Empire, et qu'elle
eut pour champions Charles-Quint et Franois Ier. Le Milanais avait
perdu ses ducs; la plupart des autres principauts, entranes dans le
tourbillon des rvolutions plutt militaires que politiques, changrent
plusieurs fois de fortune et de matres, et les lettres se trouvrent
enveloppes dans ces frquentes alternatives.

Pendant le peu de temps que Franois Ier. fut matre de Milan, il se fit
gloire d'accorder aux arts et aux lettres le mme accueil, les mmes
encouragements qu'ils avaient reus avant lui. C'est l qu'il sentit se
dvelopper ces nobles gots dont la nature lui avait donn le germe;
c'est de l qu'il amena en France des savants et des artistes qui
firent, pour la nation entire, ce que l'Italie avait fait pour lui; et
si quelque chose put ddommager la France des dsastres que lui
causrent les inclinations belliqueuses de son roi, c'est que, sans ses
guerres imprudentes, le sicle de Franois Ier. n'et peut-tre pas
encore t pour elle le premier sicle des arts. Aprs qu'il eut perdu
le Milanais, et cette fois sans retour, Maximilien Sforce, qui le lui
avait cd et s'tait retir en France, ne recouvra pas ce duch. Ce fut
son frre, Franois-Marie, que Charles-Quint y rtablit[157]. Mais
l'tat prcaire o il fut toujours, et peut-tre le peu de got qu'il
avait pris pour les lettres dans les agitations o sa famille avait
vcu, l'empchrent de rien faire pour elles.

[Note 157: En 1525.]

La race des Sforce et le duch de Milan s'teignirent en lui.
Charles-Quint rest, aprs la mort de ce prince[158], en possession du
Milanais, l'tait auparavant du royaume de Naples; rien n'annonce qu'il
se soit occup du progrs des lettres dans ces deux tats: elles lui
taient au moins indiffrentes; et l'historien Robertson assure mme,
qu'lev par ce rude thologien, Adrien d'Utrecht, que nous avons vu
figurer parmi les papes, Charles avait annonc de bonne heure de
l'aversion pour les sciences[159]. Les vice-rois, ou commandants, qui le
reprsentaient  Milan et  Naples, n'eurent pas tous, il est vrai, la
mme indiffrence ou le mme loignement que leur matre; mais  Naples,
le plus fameux de ces commandants, don Pdre de Tolde, aimait trop
l'inquisition pour ne pas har les lettres. On sait quels mouvements
causa dans le royaume son obstination  y vouloir introduire cet odieux
tribunal. Parmi les hommes puissants qui lui rsistrent, on distingue
le prince de Salerne _Ferrante San Severino_[160], protecteur clair
des lettres, ami et patron d'un pote alors clbre, mais depuis clips
par la grande clbrit de son fils. _Bernardo Tasso_, fidlement
attach  ce prince dans sa disgrce, y fut envelopp. Sa ruine et son
exil furent, comme nous le verrons dans la suite, les premires
infortunes qui assaillirent l'enfance et la jeunesse du Tasse, son fils,
destin  en prouver tant d'autres.

[Note 158: En 1535.]

[Note 159: _Hist. de Charles V_, l. I.]

_San Severino_ n'tait pas le seul grand qui, avant ses malheurs,
donnt aux lettres, dans ce royaume, l'encouragement qu'elles ne
recevaient plus du gouvernement mme. L'illustre maison des _Aquaviva_,
et celle des Davalos, se distingurent entre les familles qui les
protgrent le plus gnreusement. Deux frres _Aquaviva_, ducs d'Atri,
se montrrent, ds le commencement de ce sicle, pleins d'ardeur et de
libralit pour elles[161]; ils laissrent mme tous deux quelques
ouvrages[162]; et cette famille eut encore aprs eux, dans le
militaire[163] et dans l'glise[164], des hommes qui se rendirent
clbres par leur amour pour les lettres et par leur savoir.

[Note 160: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 101.]

[Note 161: L'un de ses frres se nommait Mathieu, et l'autre
Blisaire; ils moururent tous deux en 1528. (Voyez _Mazzuchelli, Scrit.
ital._, t. I, part. I.)]

[Note 162: _Mazzuchelli_ en donne la liste, _loc. cit._]

[Note 163: Jean-Jrme _Aquaviva_, dont le _Boccalini_ parle dans
ses _Ragguogli di Parnasso_, cent. II, ragg. 85.]

[Note 164: Octave, fils du prcdent, archevque de Naples et
cardinal.]

Les Davalos, originaires d'Espagne, mais tablis  Naples ds le sicle
prcdent, eurent encore plus de renomme. Il n'est presque point de
recueils de vers publis alors qui ne soient remplis de leurs louanges;
et les ddicaces d'ouvrages de tout genre, qui leur furent adresses,
sont innombrables. Ferdinand-Franois Davalos, marquis de Pescaire, n 
Naples, se distingua surtout comme guerrier, et fut l'un des plus grands
capitaines de ce sicle. Ce fut lui qui contribua le plus au gain de
cette bataille de Pavie, o Franois Ier. perdit tout, _fors
l'honneur_[165]. Il mourut  Milan la mme anne[166],  peine g de
trente-six ans, des suites des blessures qu'il avait reues dans cette
bataille. Il avait montr, ds sa jeunesse, beaucoup de got pour les
lettres, et continuait de les cultiver et de les honorer parmi le fracas
des armes. Il avait pous la fameuse _Vittoria Colonna_, l'une des
femmes potes les plus clbres qu'ait eues l'Italie; et l'clat des
talents de sa femme, et de la protection qu'elle accorda aux lettres
rejaillissait sur lui.

[Note 165: Mot justement clbre de ce roi chevalier.]

[Note 166: 1525.]

Ferdinand laissa pour hritier Alphonse Davalos, marquis _del Vasto_,
son cousin, et c'est celui-ci surtout que la littrature italienne
compte parmi ses plus illustres Mcnes. Il acquit aussi un grand nom
dans la carrire des armes, o son bonheur ne fut troubl qu' la fin.
Gouverneur du Milanais et de tous les tats de l'empereur en Italie, la
cour qu'il tenait  Milan devint le rendez-vous des lettres et des arts.
Paul Jove, dans ses loges des plus illustres guerriers[167], _Luca
Contile_, dans ses lettres[168], le _Muzio_, dans les siennes[169], et
plusieurs autres auteurs contemporains, le reprsentent comme l'un des
hommes de son sicle le plus beau, le plus rempli de grces et
d'amabilit dans ses manires, de rgularit dans ses moeurs, de got et
de talent pour la posie, de magnificence et de dignit dans toute sa
conduite. La conversation des hommes de lettres et des savants tait
presque le seul dlassement qu'il se permt; il les fixait auprs de lui
par les agrments de son commerce autant que par ses bienfaits. Chaque
jour il s'entretenait avec eux sur des questions d'histoire, de
cosmographie, quelquefois mme de thologie, selon le got du temps,
mais le plus souvent de posie. Il savait aussi les employer dans les
affaires, et les chargeait de ngociations importantes, relatives, soit
 la politique, soit  la guerre[170]; mme dans ses voyages, il
n'interrompait point l'usage de ses entretiens et de ses exercices
littraires. Nous avons, dans une lettre du _Muzio_[171], la description
d'un de ses voyages dans le Pimont, de Vigevano  Mondovi Pendant la
route, crivait-il, le Marquis a toujours t dans la compagnie des
Muses; il a fait jusqu' douze sonnets et une ptre de plus de cent
vers, en rponse  une de moi; il m'a oblig  composer tous les jours.
En voyageant  cheval, nous faisions des vers comme  l'envi; nous nous
cartions du cortge; quand j'avais fait un sonnet, j'allais  lui pour
le lui rciter; il en faisait autant avec moi. Chaque soir, en arrivant
 nos logements, j'crivais ce que j'avais compos pendant le jour, et
je le lui portais; il crivait aussi ses vers, et me les envoyait ou me
les remettait lui-mme quand je l'allais voir. Depuis ce temps, les
grands ne voyagent plus  cheval, mais on voit que ce n'est pas la seule
diffrence qu'il y ait entre leurs voyages et ceux d'Alphonse Davalos.

[Note 167: _Elog. Viror. bello illustr._, p. 335.]

[Note 168: T. I, p. 58, 69, 90.]

[Note 169: Edit. de Florence, 1590, p. 66.]

[Note 170: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 69, o il cite une lettre
de _Luca Contile_.]

[Note 171: _Ub. supr._]

Et ce n'tait pas pour son plaisir qu'il parcourait ainsi le Pimont;
c'tait comme gnral des armes de l'empereur. La guerre s'tait
allume; les Franais tenaient encore au-del des Alpes; Alphonse
marchait contre eux, et il marchait  sa perte. Peu de temps aprs, il
livra la bataille de Crisoles: il y fut vaincu et bless. On profita de
sa dfaite pour le desservir auprs de l'empereur. Accus de concussions
et d'abus d'autorit dans son gouvernement, il se rendit  la cour pour
se justifier, fut mal reu, et revint mourir, non des ses blessures mais
de chagrin,  Vigevano[172]. Heureux, s'il n'et pas souill sa gloire
par un acte de barbarie contraire aux droits les plus sacrs, en faisant
assassiner deux ambassadeurs[173] que Franois Ier. envoyait  Venise
pour passer  Constantinople; et cela pour saisir, dans leurs papiers,
des secrets qu'il n'y trouva pas!

[Note 172: Mars 1546. Il n'avait que quarante-trois ans.]

[Note 173: L'un d'eux tait Csar Frgose, qui s'tait retir en
France aprs avoir t gnral des Vnitiens. _In questo tempo_, dit
_Mazzuchelli, Cesare Fregoso mentre andava a Venezia ambasciatore del R
Francesco I fu ucciso per ordine del marchese del Vasto governatore di
Milano_. (_Scrittor. ital._, t. III, article _Bandello_, p. 202.)]

Mais toutes puissantes qu'taient ces deux familles, et celle des
_Rangoni_ de Modne, et quelques autres encore dont les lettres ont
gard les plus honorables souvenirs, c'taient pourtant des familles
prives et sujettes, qui ne pouvaient rendre d'aussi grands services aux
sciences et aux arts que celles qui conservaient, mme dans de petits
tats, leur souverainet. On doit mettre au premier rang les princes de
la maison d'Este, ducs de Ferrare. On les a vus, ds le quinzime
sicle, ouvrir dans leur cour un asyle aux lettres. Nicolas III, Lionel,
Borso, Hercule Ier., eurent tous le mme penchant pour elles. Alphonse
Ier., fils d'Hercule, lui succda en 1505; il ne rgna pas moins de
trente ans; mais toujours en guerre, tantt avec les Vnitiens, tantt
avec les papes, Jules II, Lon X et Clment VII, dpouill par eux de
Modne, de Reggio, et d'autres villes de ses tats, qu'il ne recouvra
que vers les dernires annes de sa vie[174]; enfin, prouv par les
plus cruelles traverses, il ne serait pas surprenant qu'il n'et pu
s'occuper de l'encouragement des lettres. Il le serait d'autant moins,
qu'il tait lui-mme peu lettr. Une jeunesse faible, et presque
toujours languissante, lui avait interdit l'tude; la guerre et les
affaires ne lui avaient pas laiss le temps de rparer ce dfaut
d'ducation; cependant la cour de Ferrare ne cessa point sous son rgne
d'accueillir les savants, les artistes et les potes. Elle tait btarde
du pape Alexandre VI. Il suffit, parmi ces derniers, de nommer le grand
Arioste, et d'tre prvenus ds  prsent, comme nous le verrons mieux
dans la suite, que si ce pote eut  se plaindre du cardinal Hippolyte,
frre d'Alphonse, il ne cessa jamais de jouir auprs du duc lui-mme de
la plus grande faveur.

[Note 174: Il fut remis dans la possession paisible de tous ses
tats en 1531, par l'empereur Charles V, qui y ajouta mme la
principaut de Carpi. Il mourut en 1534.]

Tout ce qui entourait Alphonse aimait les lettres et les honorait comme
lui; son secrtaire et son ministre de confiance, _Pistofilo_ de
Pontremoli, tait un homme de lettres: il aimait les antiquits, les
mdailles, dont il avait form une trs-belle collection. Le _Bembo_,
_Giraldi_, _Strozzi_, et d'autres auteurs, vantent son got pour la
posie; et l'on trouve de lui, dans plusieurs recueils, des vers,
mdiocres  la vrit, mais qui prouvent qu'au milieu des occupations
d'un ministre et des distractions d'une cour, il savait rserver
quelques moments pour les muses. Lucrce Borgia, femme du duc,  qui
l'on peut reprocher, il est vrai, outre la tache de sa naissance[175],
celle de ses moeurs[176], du moins pendant la premire partie de sa
jeunesse, devenue duchesse de Ferrare, tint sa cour avec autant de
dcence que de grce, et se montra protectrice zle des savants, des
gens de lettres, et surtout des potes.

[Note 175: Elle tait btarde du pape Alexandre VI.]

[Note 176: Elle fut accuse d'un commerce incestueux avec ses
frres, et mme avec le pape son pre. Les historiens les plus graves,
en Italie, en Angleterre et en France, ont rpt cette accusation. M.
Rosco presque seul a pris la dfense de Lucrce, dans une dissertation
qui termine le premier volume de son _Histoire de Lon X_.]

Enfin le cardinal Hippolyte, non moins gnreux que son frre, politique
et guerrier comme lui, avait sur lui l'avantage d'une ducation cultive
et de connaissances personnelles trs-tendues, surtout dans les
mathmatiques et la philosophie. Quant  cette dernire facult, on sait
 quel genre d'tudes on donnait alors ce nom, et ce que c'tait au
seizime sicle que la philosophie d'un cardinal; mais il parat qu'il
tait trs-avanc dans les mathmatiques, et qu'il les aimait
passionnment. _Celio Calcagnini_, clbre astronome, qui lui ddia sa
_Paraphrase des mtores d'Aristote_, s'tait souvent entretenu avec lui
sur ces matires, et avait admir son savoir[177]. Dans le voyage que le
cardinal fit en Hongrie, en 1518, _Calcagnini_, qui l'accompagnait, lui
fit connatre l'astronome Ziegler, dont Hippolyte gota l'entretien,
apprcia les connaissances et les dcouvertes, et qu'il admit dans son
amiti. Le cardinal, de retour en Italie, fit inviter Ziegler  l'y
venir trouver, et lui destina la chaire de mathmatiques alors vacante
dans l'universit de Ferrare; Ziegler accepta, mais il partit trop tard,
et lorsqu'il arriva en Italie, le cardinal venait de mourir  l'ge de
quarante ans[178]. Il n'est pas tonnant que, d'aprs la nature de ses
tudes, il prfrt un mathmaticien  un pote, et qu'il prt tant
d'amiti pour Ziegler dans le temps mme o il disgraciait l'Arioste. Il
serait cependant moins clbre si l'Arioste ne l'avait pas tant vant
dans son _Orlando_; et ni les calculs de Ziegler, ni ceux de
_Calcagnini_, ne pouvaient lui donner autant de renomme qu'une seule
stance de ce pome qu'il jugea si ridiculement, et dont il rcompensa si
mal l'auteur. Nous reviendrons, dans la vie de l'Arioste, sur ce trait
peu honorable de celle du cardinal.

[Note 177: _Calcagnini Oper._, p. 426, cit par Tiraboschi, t. VII,
part. I, p. 35.]

[Note 178: Il tait n en 1480: ce que l'Arioste exprime
nigmatiquement dans la quatrime stance de son trente-cinquime chant.
Astolphe, avant de partir du monde de la lune, voit les Parques qui
filent la vie et la destine des hommes; il voit une quenouille plus
belle et plus brillante que toutes les autres. Il demande  S. Jean, qui
l'accompagne, ce que c'est que cette quenouille, quand commencera et 
qui appartiendra la vie dont elle contient le fil. L'vangliste lui
apprend que cette vie

        _Venti anni principio prima avrebbe
        Che col M e col D fosse notato
        L'anno corrente dal verbo incarnato_.]

Hercules II, fils et successeur d'Alphonse, vcut dans des temps plus
calmes, et put donner plus facilement l'essor  son penchant gnreux
pour les sciences, les arts et les lettres. Il les cultivait lui-mme;
il crivait avec lgance en prose et en vers. Curieux d'antiquits, il
rassembla une collection de mdailles admirable pour ce temps-l, et il
peut tre regard comme le premier auteur du clbre muse de
Ferrare[179]. Les difices et les palais dont il embellit sa capitale,
les accroissements considrables qu'il fit  la ville de Modne,
prouvent son got pour les arts, ses inclinations grandes et librales.
S'il et eu besoin d'y tre excit, il l'et t sans doute par la
duchesse sa femme, Rne de France, fille de Louis XII. Doue d'un
esprit aussi pntrant qu'lev, Rne aimait l'tude et les sciences,
savait le grec et le latin, et fit instruire dans ces deux langues ses
deux filles, Anne et Lucrce. On parle peu des talents et des
connaissances de Lonore, leur troisime soeur, et cependant elle est en
quelque faon plus connue dans l'histoire des lettres. Elle l'est par la
passion qu'elle inspira, dit-on,  un grand pote, et par les malheurs
mmes du Tasse dont on croit qu'elle fut en partie la cause. Rne,
leur mre, fut la bienfaitrice de tous les hommes clbres qu'elle put
rassembler  sa cour, ou que ses libralits purent atteindre. En
avanant en ge, elle s'enfona dans des tudes plus abstraites; elle
eut le malheur d'aller jusqu' la thologie. Calvin, qui fut quelque
temps cach  Ferrare, accueilli d'elle comme l'taient tous les
savants, s'empara de son esprit, lui souffla ses hrsies: elle tait
aussi instruite qu'il le fallait pour croire les comprendre. Les
dsagrments que son enttement, pour les erreurs de Calvin, lui firent
prouver du vivant de son mari et aprs sa mort, ne sont pas de mon
sujet[180]; mais il m'est permis de dplorer le malheur de ces temps, o
des opinions inintelligibles, qui faisaient ailleurs couler le sang,
portaient le trouble dans une cour paisible, et pouvaient rendre
misrable la fin d'une vie si utilement employe  cultiver et 
encourager les lettres.

[Note 179: _Musoeum Estense_, Tiraboschi, ub. supr., p. 37.]

[Note 180: Voy. Muratori, _Antich. Est._, part. II, p. 389, etc.]

Hercule II avait, ainsi qu'Alphonse son pre, un frre cardinal appel
Hippolyte comme son oncle; on le nomme Hippolyte le jeune, pour le
distinguer de cet oncle qu'on appelle l'ancien. Evque de Ferrare et
archevque de Milan comme lui, possdant de plus, en France,
l'archevch d'Auch et plusieurs riches bnfices, il le surpassa en
magnificence et en amour pour les sciences et pour les arts. Ce sicle
eut peu de princes qui pussent l'galer en luxe, en faste et en
grandeur. Il n'en faut pas d'autres preuves que la dlicieuse et superbe
_villa_, qu'il fit construire  Tivoli, dont il existe des descriptions
si magnifiques[181], et qui, telle qu'elle est encore aujourd'hui,
parat justifier tous les loges qu'on en a faits. Tantt dans cette
belle retraite, et tantt  Ferrare, ce prince de l'glise tenait une
cour splendide. Les plaisirs de l'esprit taient pour beaucoup dans ses
jouissances; il s'entretenait chaque jour avec des savants, et s'amusait
 table  couter les disputes qui s'levaient entre eux sur des
questions de littrature ou de philosophie. On prendrait, dit le clbre
Muret dans une de ses lettres[182], la cour du cardinal Hippolyte pour
une acadmie, tant on y voit rassembls d'hommes instruits; et il ajoute
que, quoique le cardinal ne ft pas lui-mme trs-savant, il prenait
beaucoup de plaisir  leur conversation, et en rapportait toujours
quelque connaissance. Le mme Muret, grand admirateur de Franois Ier.,
comme il devait l'tre  titre de savant et de franais, compare, dans
un autre endroit, le cardinal Hippolyte  ce roi[183], et met en doute
si l'un a mieux mrit que l'autre le nom de pre des lettres. Il est
vrai qu'il devait sa fortune au cardinal, qu'il lui avait t attach
pendant quinze ans, qu'il avait joui de sa confiance dans les affaires
les plus importantes, et, qu' Tivoli surtout, il ne s'coulait pas un
jour o Hippolyte ne se plt  passer seul avec lui plusieurs heures
dans de libres et doux entretiens[184]. La reconnaissance de Muret peut
avoir un peu enfl les loges; mais cette reconnaissance mme est une
preuve qu'ils taient fonds.

[Note 181: Entre autres le _Tiburtinum Hippolitty Estii_, d'_Uberto
Foglietta_.]

[Note 182: L. I, p. 23.]

[Note 183: Dans la ddicace qu'il lui fait de ses _Varioe
lectiones_.]

[Note 184: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 41.]

Alphonse II, successeur d'Hercule, son pre, fut le prince de cette
famille qui eut le rgne le plus long et le plus brillant. Dans un
espace de trente-huit ans[185], ce ne fut, pour ainsi dire,  sa cour,
qu'une suite de ftes, de spectacles, de jotes, de tournois, de
chasses, de voyages, de rceptions de princes trangers et
d'ambassadeurs. Alphonse II ne se signala pas moins par sa bienfaisance
que par son got pour les arts, par sa magnificence en btiments, par le
nombre et les brillants uniformes des gardes dont il tait environn,
enfin par tout ce qui contribue au luxe et  l'clat de la cour la plus
somptueuse. On aime  voir, parmi tant d'objets de dpenses, les aumnes
qu'il rpandait sur les pauvres de ses tats[186], quoique l'on aimt
encore mieux qu'il n'y et point eu de pauvres dans les petits tats
d'un prince si magnifique.

[Note 185: Depuis 1559 jusqu'en 1597.]

[Note 186: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 42.]

Ses anctres avaient fond et successivement accru la bibliothque, dont
on fait remonter jusqu'au marquis Lionel, la premire cration; mais il
tait rserv au duc Alphonse II de rivaliser sur ce point avec Sixte V
et Cosme Ier., peut-tre mme de les surpasser. Leur soin principal
avait t de rassembler des manuscrits; Alphonse en ajouta un grand
nombre  ceux qu'il possdait dj; mais de plus, il donna ordre, ds
l'instant mme de son avnement, que, sans regarder  la dpense, on lui
achett tous les livres publis depuis l'invention de l'imprimerie,
c'est--dire depuis un sicle; et, peu de mois aprs, cet ordre tait
dj presque entirement excut[187]. Il ne cessa, depuis lors,
d'augmenter ce riche dpt; et s'il et eu, comme les Mdicis, des
successeurs qui eussent pu suivre ses traces, la bibliothque d'Este
aurait pu aller de pair avec les plus grandes et les plus belles de
l'Europe; mais nous verrons bientt que ce bonheur lui fut refus. Il
eut fort  coeur de faire prosprer l'universit de Ferrare, et n'pargna
rien pour que les plus savants professeurs qu'et alors l'Italie,
vinssent s'y fixer. Sa cour tait le rendez-vous des hommes les plus
distingus dans tous les genres; et l'on y comptait un grand nombre de
femmes qui joignaient le mrite des connaissances et du got pour les
lettres, aux avantages de la naissance et de la beaut.

[Note 187: _Id. ibid._, p. 182.]

Pour plus de ressemblance avec son pre et son aeul, Alphonse II eut
aussi un frre, le cardinal Louis d'Este, qui,  l'exemple des deux
cardinaux Hippolyte, n'eut point de plus grand plaisir que d'accueillir
les savants, de les entretenir, et de passer avec eux les jours entiers,
soit  Rome ou dans ses voyages, soit dans les jardins de sa charmante
_villa_ de _Belriguardo_, qu'il habitait auprs de Ferrare[188]. C'est
au cardinal Louis que le Tasse fut premirement attach. Il le fut
ensuite au duc lui-mme. Nous verrons ailleurs le bien et le mal qu'il
reut des deux frres. Ce que l'Arioste avait souffert dans cette cour,
n'tait rien auprs de ce que le seul rival qu'il ait dans la posie
pique y devait souffrir. Il tait de la destine des deux plus grands
potes de ce sicle d'illustrer, par les productions de leur gnie, les
princes de la maison d'Este, et de devoir  l'ingratitude de ces princes
tous leurs malheurs. Grande leon qui ne corrige pas les princes, et qui
ne corrige pas non plus les potes!

[Note 188: Voyez les lettres de Muret, l. I, p. 23, etc.]

Rien ne paraissait manquer au bonheur et  l'illustration de la maison
d'Este. Sans parler de sa gloire dans les armes, de l'accroissement
qu'elle avait donn  ses tats, et de ses grandes alliances,  ne
considrer Ferrare que comme une seconde patrie des lettres et des arts,
elle pouvait se comparer  Florence, et ses ducs taient devenus les
rivaux des Mdicis; mais Alphonse II mourut sans enfants[189], et toute
cette prosprit s'vanouit. Csar d'Este, son cousin, qu'il avait
institu, par testament, son successeur, et qui fut proclam par les
magistrats de Ferrare, le jour mme de la mort d'Alphonse, tait n d'un
fils naturel d'Alphonse Ier. Le duc avait ensuite lgitim ce fils, en
pousant sa mre[190]. Le judicieux Muratori le prouve dans ses
_Antiquits de la maison d'Este_, et le rpte dans ses _Annales_[191];
les historiens de Ferrare le prouvent de mme[192]; mais il convenait au
pape Clment VIII de ne pas admettre ces preuves. Sa chambre
apostolique, qui aurait t sans doute dsavoue par les aptres,
dclara le duch de Ferrare dvolu au Saint-Sige, _pour fin de ligne
ou pour d'autres causes_, ce sont ses termes[193]. Le Saint-Pre fulmina
une bulle terrible contre Csar d'Este, et ne lui donna que quinze jours
pour comparatre devant lui, et pour se dmettre provisoirement du duch
de Ferrare entre ses mains. Csar ne se pressant pas d'obir, Clment
fit marcher contre lui vingt-cinq mille hommes d'infanterie et quelques
mille chevaux. Il rappela de Hongrie ses troupes commandes par son
neveu J.F. _Aldobrandini_, cette affaire l'intressant, selon
l'expression de Muratori[194], plus que la guerre contre les Turcs.

[Note 189: En 1597.]

[Note 190: _Laura Eustochia_.]

[Note 191: An 1597.]

[Note 192: _Agostino Faustini_, _Andrea Morosino_, _Cesare Campana_,
cits par Muratori, _ub. supr._]

[Note 193: _Ob lineam finitam, seu ob alias causas_. (Muratori,
_loc. cit._)]

[Note 194: _Loc. cit._]

Ferrare, prise entre deux armes, fut remplie d'missaires qui
n'pargnrent rien pour soulever un peuple tranquille contre son prince
lgitime. Enfin, la main pontificale lana son dernier foudre; la bulle
d'excommunication frappa Csar et quiconque des rois ou princes
chrtiens oserait lui prter secours. Le nouveau duc n'avait ni assez de
troupes pour rsister seul, ni assez d'argent pour en lever d'autres, ni
peut-tre assez de fermet pour tenir tte  la fois aux armes du
pontife et  ses bulles. Les princes ses allis n'osrent, dit encore
Muratori[195], lever mme un doigt pour le dfendre, et se bornrent 
de vaines reprsentations auprs du pape. Csar, forc de cder, remit
entre les mains de ce puissant et violent ennemi le duch de Ferrare et
toutes ses dpendances. Il ne lui fut permis de garder que Modne et
Reggio. Clment, aprs avoir clbr  Rome, par des ftes clatantes,
ce nouvel accroissement des tats de l'glise, voulut en prendre
possession en personne. Il y fit une entre solennelle[196], et y reut
pendant plusieurs jours les hommages des ducs de Mantoue, de Parme,
etc., qui venaient en tremblant baiser les pieds du terrible pontife. Ce
qu'il y eut de plus honteux, c'est que parmi les princes qui lui
rendirent cet hommage, dans plusieurs villes o il s'arrta en allant de
Rome  Ferrare, on vit  Rimini le nouveau duc de Modne, ce mme Csar
d'Este qu'il dpouillait du duch de Ferrare, et que l'orgueilleux pape
rcompensa de cet acte d'humilit plus que chrtienne, en donnant  son
frre Alexandre d'Este le chapeau de cardinal.

[Note 195: _Ibid._]

[Note 196: Le 8 mai 1598.]

C'est ainsi que disparut cette puissance qui avait eu tant d'clat, et
que Ferrare cessa d'tre en Italie l'une des plus illustres mtropoles
des lettres et des arts. Je n'ajouterai pas: c'est avec cette modration
et cette justice que le chef d'une religion, qui certes n'autorise rien
de pareil, opprima un prince faible et s'enrichit de sa dpouille. Je
ne fais point de rflexions; je raconte ou plutt j'indique simplement
les faits, et seulement autant qu'il le faut pour que l'on suive de
l'oeil les diverses fortunes et les rvolutions, non des tats, mais des
lettres.

Csar d'Este, en se retirant  Modne avec sa famille, y transporta tout
ce qu'il put du riche mobilier qui ornait son palais de Ferrare.
Heureusement il n'oublia pas la bibliothque, objet des soins de
plusieurs ducs et surtout d'Alphonse II; mais ce transport d'une
collection si considrable, la prcipitation et la confusion d'un tel
dplacement, la ngligence des uns, la mauvaise foi et l'avidit des
autres, ne purent manquer d'y occasioner des pertes irrparables[197].
Elle en prouva peut-tre encore  Modne, o ni Csar, ni ses trois ou
quatre premiers successeurs ne s'occuprent de la faire mettre en ordre
et placer dans un lieu convenable. Ce ne fut que vers la fin du sicle
suivant qu'elle attira l'attention d'un duc de Modne[198], qui fit
arranger les livres, et leur donna un bibliothcaire, et c'est au
commencement du dix-huitime sicle qu'un autre duc[199] l'enrichit
considrablement en livres imprims et en manuscrits, et lui fit lever
le btiment magnifique o elle est encore aujourd'hui. C'est  la garde
de cette bibliothque prcieuse qu'ont t successivement prposs deux
savants qui ont rendu de si grands services  l'histoire littraire,
Muratori et Tiraboschi. C'est dans les nombreux manuscrits de cette
belle collection qu'ils ont puis les monuments authentiques et les
notions aussi sres qu'abondantes dont ils ont enrichi le monde
littraire. Elle a conserv le titre de Bibliothque d'Este, _Biblioteca
Estense_, qui rappelle tout ce que la littrature et les sciences durent
 cette famille, dchue de ses grandeurs, mais non pas de toute sa
gloire.

[Note 197: Tiraboschi, t. VIII, l. I, c. 4.]

[Note 198: Franois II.]

[Note 199: Franois III.]

Les Gonzague, d'abord marquis et ensuite ducs de Mantoue, avaient
commenc, ds le quatorzime sicle,  montrer du got pour les lettres;
toutes les branches de cette nombreuse et illustre famille furent 
l'envi, dans le seizime, les dignes mules des princes d'Este et des
Mdicis, par leur magnificence, par les bienfaits dont ils comblrent
les savants; et peut-tre les surpassrent-ils par les talents
littraires que plusieurs d'entre eux firent briller.

Franois de Gonzague, marquis de Mantoue au commencement de ce sicle,
presque toujours envelopp dans les guerres qui dsolaient alors
l'Italie, protgea cependant les lettres et surtout la posie. Frdric
son fils, premier duc de Mantoue, surpassa de bien loin ses anctres par
son luxe, par les spectacles et les ftes thtrales qu'il fit donner 
sa cour, et par les difices somptueux qu'il fit btir. Alors les
beaux-arts semblrent natre pour Mantoue, et Jules Romain, fix par les
bienfaits de Frdric, y rpandit toutes les richesses de son gnie.
Tous les ducs qui se succdrent pendant le reste de ce sicle,
continurent  l'envi d'encourager les arts et d'embellir Mantoue. Les
gens de lettres et les savants eurent en eux de gnreux protecteurs, et
souvent mme des amis. Le duc Vincent surtout s'honora d'tre l'ami du
Tasse dans le temps de ses plus grands malheurs[200], et cet illustre
infortun trouva en lui autant de consolations que de secours.

[Note 200: Ce duc vcut jusqu'en 1611.]

Les ducs de Guastalla, seconde branche des Gonzague, ne se signalrent
pas moins. Aprs Don _Ferrante_, chef de cette branche, Csar son fils
et sa fille Hippolyte ne se bornrent pas  protger les sciences et les
lettres, ils les cultivrent tous deux avec succs. La princesse
Hippolyte joignt aux tudes les plus srieuses du talent pour la
posie, et l'on trouve de ses vers dans les recueils de ce temps[201].
Csar aimait surtout la philosophie et les antiquits; il fonda une
acadmie  Mantoue[202], qui devint l'une des plus clbres de l'Italie.
Le Tasse a fait, dans un de ses dialogues[203], de grands loges de
cette acadmie et de son fondateur.

[Note 201: Voyez _Rime di diverse donne_, recueillies par
_Domenichi_.]

[Note 202: Celle des _Invaghiti_.]

[Note 203: _Trattato delle dignit_, Oper. ediz. Firenz., 1724, t.
III, p. 129.]

Une troisime branche des Gonzague, celle des ducs de Sabionette, ne
doit pas tre oublie dans l'histoire des lettres[204] L'un d'eux, nomm
Louis,  qui sa valeur militaire avait acquis le surnom trs-peu
littraire de Rodomont, ne se distingua pas moins dans la posie que
dans les armes. Outre plusieurs pices de vers imprimes dans divers
recueils, c'est de lui que sont les douze stances  la louange de
l'Arioste, que l'on trouve dans plusieurs ditions de l'_Orlando_. Son
fils Vespasien, l'un des plus braves et des plus habiles capitaines de
ce sicle, ne fit point de vers, mais il rendit aux lettres et aux arts
de plus grands services: il fit rebtir en entier la ville de
Sabionette. Elle fut acheve en peu d'annes, et la largeur et
l'alignement des rues, l'architecture des maisons particulires, la
beaut des temples, la symtrie de la place publique, les statues et les
autres productions des arts dont il l'embellit, enfin les belles
fortifications dont il l'entoura, excitrent une admiration
gnrale[205].

[Note 204: Elle descendait de Jean-Franois, fils de Louis Ier.,
marquis de Mantoue. (Tiraboschi, _ub. supr._, p. 54.)]

[Note 205: _Id. ibid._ p. 58.]

Il y fonda des coles de langues grecque et latine, et des pensions pour
les professeurs. Son palais tait toujours rempli de gens de lettres et
de savants, dont la conversation faisait ses dlices. Il mourut en 1591,
dans la ville qu'il avait fait btir. Il montra, mieux peut-tre que
tout autre prince, ce qu'ils pourraient faire tous, mme dans de petits
tats, s'ils avaient son got pour les arts et ses nobles inclinations.

Le cardinal Scipion de Gonzague appartient  cette branche[206]. Ses
premires tudes, qu'il fit  Padoue, furent toutes littraires. Il
fonda dans cette ville l'acadmie des _Eterei_, qui eut, peu de temps
aprs, la gloire de compter parmi ses membres le Tasse et le Guarini.
Scipion de Gonzague en suivit assidment les travaux tandis qu'il habita
Padoue. En avanant en ge, il conserva toujours du got pour les objets
de ses premires tudes. Guarini soumit  son examen le manuscrit du
_Pastor Fido_; Scipion fut l'ami de ce pote, et le fut encore plus du
Tasse, qui lui confia aussi son pome avant de le publier. Le cardinal
se fit honneur de lui servir de secrtaire, et copia ce pome en entier
de sa main. Pendant le sjour que le Tasse fit  Padoue, Scipion lui
tmoigna la plus tendre amiti. Il ne voulut point qu'il et d'autre
chambre, d'autre table, et mme, ajoute-t-on, d'autre verre que le
sien[207].

[Note 206: Il tait petit-fils de Pirrhus de Gonzague, qui tait
frre de Louis Ier., pre de Rodomont.]

[Note 207: Voyez Tiraboschi, _ub. supr._, p. 59.]

Plusieurs autres Gonzague, ou de l'une ou de l'autre branche,
s'illustrrent encore dans les lettres: tel fut surtout un _Curzio_ de
Gonzague, qui a laiss beaucoup de posies, une comdie[208] et mme un
pome hroque[209] dont nous aurons occasion de parler. Plusieurs
femmes de cette famille se firent aussi connatre, soit par la
protection qu'elles accordrent aux lettres, soit mme par leur ardeur 
les cultiver et par leurs talents. Il est donc vrai de dire qu'entre
toutes les maisons souveraines d'Italie, pendant ce sicle, sans en
excepter les Mdicis et les princes d'Este, aucune ne possda dans les
lettres un nom plus justement acquis, et une gloire plus personnelle que
les Gonzague.

[Note 208: _Gli Inganni_.]

[Note 209: _Il Fidamante_.]

Les trois la Rovre, ducs d'Urbin, qui se succdrent pendant ce mme
sicle[210], quoique souvent troubls par des orages politiques, se
montrrent anims du mme zle pour le progrs et l'encouragement des
lettres. Leur cour, aussi splendide que celles des princes les plus
magnifiques de ce temps, mit aussi une partie de son luxe  rassembler
et  honorer les savants. Le troisime de ces princes, Franois-Marie
II, gala ses deux prdcesseurs en amour des lettres, et eut sur eux
l'avantage d'tre plus lettr. lev par le clbre _Muzio_, instruit
dans toutes les parties des sciences par les plus habiles matres[211],
son dlassement le plus doux, dans les moments de libert que lui
laissaient les affaires, tait de s'entretenir, non-seulement avec des
littrateurs, des orateurs et des potes, mais avec des professeurs de
philosophie, d'histoire naturelle, de thologie et de mathmatiques.
poux de l'une des deux savantes et aimables filles du duc Hercule
d'Este et de Rne de France, second par elle dans son got clair
pour les jouissances de l'esprit, il fit de sa capitale, qui formait
presque tout son tat, le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus
distingu dans les lettres. Cette cour devint l'mule de la cour de
Ferrare, et lui survcut peu de temps. Le duc Franois-Marie II,
parvenu, sans enfants,  une extrme vieillesse, se laissa persuader de
se dmettre en faveur du pape Urbain VIII[212]. Ce duch fut ainsi runi
 l'tat ecclsiastique, et cessa, comme le duch de Ferrare, d'tre
compt parmi ces petits tats, devenus des centres d'mulation et
d'activit littraires, dont l'action simultane contribua tant 
l'illustration de ce beau sicle.

[Note 210: Franois-Marie de la Rovre, adopt par son oncle
_Guidabaldo_ de _Montefeltro; Guidabaldo_ son fils, et Franois-Marie II
son petit-fils.]

[Note 211: Il les nomme tous dans sa vie, qu'il a crite lui-mme,
et que l'on trouve imprime, _Nouveau Recueil de Caloger_, t. XXIX. Il
avait aussi crit, pour un fils qu'il perdit trs-jeune, un _Trait
d'ducation_, que l'on conserve manuscrit  Florence. Voyez en tte de
sa vie, _loc. cit._, ce que dit  cet gard l'diteur. Voyez aussi
Tiraboschi, _ub. supr._, p. 64.]

[Note 212: En 1626; le duc avait prs de quatre-vingts ans.]

Enfin les ducs de Savoie, malgr les dsastres qu'ils prouvrent,
furent loin de se tenir trangers  cette action. Charles III, chass de
presque tous ses tats, ne put raliser les esprances qu'il avait
donnes d'abord[213]; mais son fils Emanuel-Philibert, qui recouvra le
Pimont et ce que Charles avait perdu de la Savoie, politique aussi
habile que brave guerrier, ne se vit pas plutt raffermi sur son
trne[214], qu'il voulut l'entourer de ce que la culture des sciences et
des lettres ajoute  la prosprit des petits comme des grands tats.
Son mrite est d'autant plus grand, que ni son peuple, ni lui, ne
paraissaient prpars  cette rvolution. Matre d'un pays encore
presque barbare, lev lui-mme dans les camps, il sut exciter dans ses
sujets l'amour du savoir et l'mulation des tudes. La science des lois,
la philosophie, telle qu'elle tait alors, les belles-lettres mmes, et
jusqu' l'loquence italienne, furent cultives avec succs[215].
L'universit, dont il ne trouva en quelque sorte qu'une ombre rfugie 
Mondovi[216], fut d'abord rgnre dans cette ville, et pourvue, 
grands frais, d'habiles professeurs, tandis que les Franais occupaient
Turin; elle fut rtablie ensuite avec splendeur dans la capitale,
lorsqu'Emanuel-Philibert en fut redevenu matre[217]. Turin devint
ds-lors une des villes d'Italie o les sciences fleurirent avec le plus
de gloire; et aprs le rgne de ce grand prince, qui ne fut que de vingt
ans[218], le Pimont put le disputer, pour la culture des lettres et le
bon got, avec toutes les autres provinces de l'Italie et de
l'Europe[219].

[Note 213: Il mourut  Verceil en 1553.]

[Note 214: 1559.]

[Note 215: _Istoria della Italia occidentale di M. Carlo Denina_, t.
III, l. X, c. 12.]

[Note 216: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 97.]

[Note 217: Elle lui fut rendue en 1562; mais il parat que
l'universit n'y revint qu'en 1564, et mme en 1566. (Tiraboschi, _loc.
cit._)]

[Note 218: Il mourut en 1580.]

[Note 219: M. Denina, _loc. cit._]

On voit qu' une poque o l'Italie fut si continuellement et si
universellement agite par la guerre, il n'y eut presque aucune de ses
parties o ne se ft sentir ce mouvement gnral des esprits, ni
presque aucun de ses gouvernements qui ne contribut  l'imprimer et 
l'entretenir. Ce n'est pas la seule poque o l'on ait vu fleurir au
milieu des armes ce qu'on nomme les arts de la paix: mais il n'en est
aucune, depuis les beaux sicles de la Grce, o le got des arts et des
lettres ait t aussi vif et aussi universel, o il ait paru presque 
la fois autant d'hommes de gnie et autant de princes dignes de les
apprcier et de leur servir d'appui; aucune enfin dont il soit rest,
dans un seul pays, autant de monuments littraires. Je vais maintenant,
sans me laisser dcourager par l'immensit de l'entreprise, essayer de
faire connatre les principales productions, dans tous les genres, qui
illustrrent ce sicle fameux. Puiss-je mettre assez d'ordre dans la
division des matires, assez de clart et d'quit dans la manire de
les prsenter, pour venger les bons auteurs italiens des jugements
prcipits dont ils ont trop souvent t l'objet en France, et pour
continuer, selon mon pouvoir,  laver les Franais du reproche que les
Italiens leur font d'avoir mis dans leurs jugements trop de
prcipitation et d'injustice!




CHAPITRE III.

_De la posie pique en Italie, au seizime sicle, et d'abord de
l'pope romanesque; sources dans lesquelles les faits et le merveilleux
dont elle se compose ont t puiss_.


On avait vu en Italie, au quinzime sicle, un phnomne unique dans
l'histoire des lettres. Une langue consacre et fixe par les grands
crivains en vers et en prose, avait disparu tout  coup. La nation qui
l'avait vue clore et se perfectionner dans son sein, avait oubli 
l'crire; et lorsque vers la fin du mme sicle, des crivains ingnieux
voulurent lui rendre la vie, il leur en avait cot presque autant
d'efforts qu' ses premiers crateurs; mais ces efforts ne furent pas
perdus; Laurent de Mdicis, Politien, et les autres potes que nous
avons vus fleurir  cette poque, redonnrent  la langue potique
italienne une seconde vie. Ce fut un appel gnral, auquel rpondirent
de toutes parts les hommes de gnie que le seizime sicle vit natre;
ils retrouvrent les traces de cette prose arrondie, priodique,
cicronienne de Boccace; de cette coupe harmonieuse, de ce style pur,
anim, potique de Ptrarque. Le Dante seul, quelle qu'en ft la cause,
resta sans imitateurs comme sans rivaux.

Cependant le progrs des tudes littraires, et la connaissance devenue
presque gnrale des anciens auteurs, avaient multipli les genres de
posie; et si quelques potes bornrent leur gloire  redonner au sonnet
et  la _canzone_ ce caractre d'lvation, de force et de noblesse, que
leur avait d'abord imprim le prince des lyriques italiens, sans pouvoir
jamais galer sa sensibilit ni sa grce, d'autres, en bien plus grand
nombre, s'essayrent dans l'pope, dans la tragdie, dans la comdie,
dans la pastorale, dans la satire, dans le pome didactique, en un mot,
dans tous les genres.

Le plus grand et le plus noble de tous, celui de l'pope, doit le
premier attirer notre attention; d'abord  cause de son importance,
ensuite parce qu'en renaissant en Italie, il s'y composa d'lments
nouveaux, et fit mouvoir des machines potiques diffrentes de celles
des Grecs et des Romains; et enfin, parce qu'ayant trouv sur notre
route,  la fin du quinzime sicle[220], les premiers essais de ce
genre qui devait tre port  une si grande perfection dans le seizime,
nous avons diffr d'en parler, pour rassembler ici dans une srie non
interrompue tout ce qui regarde l'origine et les progrs de la posie
pique.

[Note 220: Voyez t. III de cet ouvrage, p. 537 et 542.]

Mais avant de revenir sur le _Morgante_ du _Pulci_, sur le _Roland
amoureux_ du _Bojardo_, sur le _Mambriano_ de l'aveugle de Ferrare, et
de remonter jusqu' quelques autres qui les ont prcds, nous devons
rechercher quels taient ces nouveaux lments, ces machines potiques
toutes nouvelles qu'avait  sa disposition le gnie des modernes, et
qu'il substitua, dans une espce d'pope particulire, au merveilleux
de la mythologie des anciens. Cette pope nouvelle influa, chez les
Italiens, sur celle qui renaqut de l'pope antique, et y mla,
non-seulement ses fictions, mais quelque chose de sa manire de dcrire
et de raconter; elles restrent cependant trs-distinctes l'une de
l'autre, et forment deux classes spares, dont l'une est dsigne par
le titre de _romanesque_, et l'autre par le nom d'_hroque_. Nous
verrons mieux par la suite que nous ne le pourrions faire  prsent ce
qu'elles ont de commun et ce qui les distingue.

L'pope romanesque, ou le roman pique, dont nous allons nous occuper,
est un genre trop aim des Italiens, et qui tient une trop grande place
dans leur littrature, pour qu'ils n'en aient pas fait la matire de
plusieurs crits; mais ce qu'ils ont dit sur l'origine du roman pique
et de ce nom mme de roman, sur la source des traditions historiques
qui y sont altres de cent faons, et de l'espce de merveilleux qu'on
y emploie, tout cela surabonde peut-tre, et cependant ne suffit pas. Il
y faut joindre quelques notions plus rcentes et plus sres; et sans
perdre de temps  balancer les diffrentes opinions, tirer de toutes un
rsultat qui satisfasse une curiosit raisonnable.

Nous ne ferons venir le nom de _roman_ d'aucune des sources d'o le
tirent les deux principaux auteurs italiens[221] qui ont crit sur ce
sujet. _Giraldi_[222] croit que ce nom est venu du mot grec _rome_[223],
qui signifie force. On ne doit entendre, dit-il, par _roman_, autre
chose qu'un pome dont des chevaliers robustes sont les hros[224];
d'autres, il en convient, veulent que ce nom vienne des Rhmois, ou
habitants de Rheims, _Rhemenses_, et en italien _Remensi_,  cause de
leur archevque Turpin, qui donna plus que tout autre, par ses crits,
matire  ces sortes d'ouvrages appels _romanzi_, romans[225]; il croit
enfin pouvoir dire, et c'est avec plus de vrit, que ce genre de posie
a pris chez les Franais sa premire origine, et peut-tre aussi son
nom[226]. Selon _Pigna_[227], l'opinion commune est bien que l'on
donnait, en vieux franais, le nom de _roman_ aux annales; que les
guerres qui y taient racontes furent aussi connues sous ce nom, et
qu'ensuite on le donna, par extension, aux rcits de ce genre,
quelqu'loigns de la vrit, ou quelque fabuleux qu'ils fussent; mais
cette drivation ne lui plat pas; il en prfre une plus ancienne, et
croit la voir dans le nom des Rhmois, _Remensi_[228], non pas  cause
de leur archevque, mais parce que ce peuple tant, selon Jules Csar,
le plus fidle et le plus brave de ceux qui, depuis, ont compos la
France, les Provenaux, qui clbrrent les premiers dans leurs posies
la valeur et la bont du peuple franais, donnrent  leurs pomes
guerriers le nom de _Remensi_, qui tait celui des principaux chevaliers
de France; de mme que les anciens appelaient hroque ce mme genre de
pomes, du nom des hros qui taient alors les premiers parmi les gens
de guerre[229]. Il rejette galement l'opinion qui fait venir ce nom de
_Romulus_,  cause de l'enlvement des Sabines, et celle qui le tire du
mot grec _rom_, force. Mais si l'on veut le faire driver du grec, il
croit que ce nom vient de _romei_, qui signifie hommes errants,
plerins, de tels pomes ne parlant que de guerriers qui voyagent, ou de
chevaliers errants. On peut dire pourtant, selon lui, que le nom de
_romanci_ peut tre donn aux potes mmes qui font des pomes de cette
nature, l'usage ayant pass, de la Grce en Occident, d'aller, de ville
en ville et sur les places publiques, chanter au peuple rassembl les
faits d'armes et les aventures d'amour qui font le sujet ordinaire des
romans[230]. Sa conclusion dfinitive est que ce genre de posie ayant
t trait principalement en France, l'origine tire de l'loge donn
par Csar aux Rhmois, n'est pas mauvaise; mais que la vritable doit
tre que ce furent les Rhmois eux-mmes qui clbrrent leurs propres
exploits et ceux de leurs compatriotes, comme faisaient les Bardes chez
les anciens Celtes, dont les _Rhemenses_ taient en quelque sorte la
fleur[231]; que le but des uns comme des autres tait, en louant les
grands exploits, d'engager  les imiter; que ce fut  peu prs ainsi
qu'crivit l'archevque Turpin, qui tait Rhmois, et qui fut le premier
et le principal auteur de romans[232].

[Note 221: _Gio. Bat. Giraldi Cinthio_ et _Gio. Bat. Pigna_. Ce
dernier tait disciple de l'autre. Leurs deux ouvrages parurent la mme
anne; ils s'accusrent mutuellement de plagiat. _Giraldi_ prtendit que
_Pigna_, qu'il avait admis non-seulement  ses leons de belles-lettres,
mais  ses entretiens et  ses communications les plus intimes, lui
avait pris toutes ses ides. _Pigna_ soutint au contraire dans le dbut
mme, ou dans le _prooemium_ de son livre, que l'ayant fait sept ans
auparavant, lorsqu'il n'en avait encore que dix-sept, il l'avait confi
 _Giraldi_, son matre; que celui-ci l'avait gard plusieurs annes, en
avait pris toute la substance, et avait ensuite us d'artifice pour
tirer de lui, sur le mme sujet, une demande  laquelle il avait feint
de ne faire que rpondre publiquement. Les deux auteurs se brouillrent
sans retour, et _Giraldi_ quitta la cour de Ferrare, o _Pigna_ tait en
faveur. Le docteur _Barotti_ (_Memorie de' Letterati Ferraresi_, t. I)
avoue qu'il est difficile de discerner, dans deux assertions aussi
contraires, laquelle mrite le plus de foi; et Tiraboschi (t. III, part.
II, p. 289) range ce fait parmi les problmes historiques dont on ne
trouvera peut-tre jamais la solution.]

[Note 222: _Discorsi intorno al comporre de' Romanzi_, etc.
_Vinegia, Giolito_, 1554, in-4.]

[Note 223: Grec: Rom.]

[Note 224: _Ub. supr._, p. 5.]

[Note 225: _Ibidem_.]

[Note 226: _Id._, p. 6.]

[Note 227: _De' Romanzi. Vinegia, Valgrisi_, 1554, in-4.]

[Note 228: P. 12.]

[Note 229: _Ibidem_.]

[Note 230: _Ibidem_.]

[Note 231: _Ub. supr._, p. 13.]

[Note 232: P. 14.]

Pour rduire  l'unit et rapprocher de la vrit toutes ces opinions
divergentes, nous nous rappellerons ce qu'en parlant des Troubadours
provenaux nous avons dit prcdemment de cette langue qui se forma des
dbris de la langue latine, mls avec ceux des langues du nord, et qui,
divise en plusieurs branches, dont le provenal et le vieux franais
furent les principales, prit le nom gnral de langue romane ou
romance[233]. Tout ce qu'on crivit d'abord dans l'un ou l'autre
dialecte de cette langue, en prose ou en vers, sur des sujets sacrs ou
profanes, vrais ou fabuleux, fut appel _Romant_, _Romanzo_, ou
_Romance_, du nom mme de la langue. Ce titre fut ensuite plus
particulirement affect aux fictions historiques rimes. Les
Troubadours provenaux s'emparrent de cette forme potique, et
amusrent les cours de l'Europe par leurs inventions et par leurs
chants. Les Trouvres franais, non moins rpandus au-dehors, charmrent
et l'tranger et la France par des rcits chevaleresques plus tendus,
et par de plus longues fictions. On continua d'appeler _Romant_ leurs
narrations, o la fable tait mle avec l'histoire, et les faits
d'armes avec les galanteries et les rcits d'amour. Enfin, lorsque les
autres nations suivirent cet exemple, et produisirent, comme  l'envi,
de ces histoires fabuleuses, elles leur donnrent aussi ce nom de roman,
qui tait en quelque manire consacr.

[Note 233: T. I, p. 247 et 248.]

Il ne s'agit pas ici d'examiner avec notre savant Huet[234], tous les
genres d'ouvrages anciens et modernes auxquels on peut donner ce titre,
ni de nous enfoncer avec le volumineux _Quadrio_[235], dans des
recherches sur l'origine, les progrs, le sujet et l'autorit des
romans, sur leurs formes diverses chez les diffrentes nations, sur
l'histoire de la chevalerie, ses institutions et ses lois; enfin sur la
nature du roman, la dfinition qu'on en doit faire et les rgles qu'on y
doit observer. Bornons-nous  l'espce de romans que nous trouvons 
cette poque introduite dans la posie italienne,  ces romans devenus
une pope inconnue aux anciens, en un mot, aux romans piques, et
voyons le plus clairement et le plus brivement que nous pourrons, o
les Italiens ont puis les principales aventures que l'on y raconte, et
l'espce de merveilleux qui en fait la machine potique.

[Note 234: Dans sa lettre  Segrais sur _l'Origine des Romans_,
ouvrage trs-superficiel de ce trs-savant homme.]

[Note 235: _Della Stor. et della rag. d'ogni poes._, t. VI, l. II,
Distinz. I.]

L'opinion assez gnralement rpandue, et qui a t adopte par le docte
Saumaise[236] et par d'autres savants, est que l'invention de ces sortes
de fictions appartient aux Persans, qui la transmirent aux Arabes, de
qui elle passa aux Espagnols, et des Espagnols  tous les autres peuples
de l'Europe. Huet n'est pas de cet avis. Il y oppose les histoires
romanesques de Thelesin et de Melkin, composes dans la Grande-Bretagne,
ds le sixime sicle, tandis que la trahison du comte Julien et
l'entre des Arabes en Espagne ne datent que du huitime[237]. Thelesin,
matre du fameux Merlin[238], crivit une histoire des faits et
entreprises du roi Artus ou Arthur, qui est la premire source de tous
les romans dont ce roi et ses chevaliers de la Table ronde sont les
hros. Il tait contemporain d'Artus, et florissait vers l'an 540.
Melkin, un peu plus jeune, composa quelque temps aprs un roman de la
Table ronde[239]. Les Anglais se trouvent donc alors les premiers
crateurs de ces romans de chevalerie. Le _Quadrio_[240] copie ce
raisonnement et ces faits, de l'vque d'Avranche, quoiqu'il ne le cite
pas.

[Note 236: Cit et rfut par Huet, _ub. supr._, p. 70 et suiv.]

[Note 237: En 712. Il y faut ajouter le temps ncessaire pour que
les fictions des Arabes fussent adoptes par les Espagnols, et rpandues
par eux en Europe.]

[Note 238: _Thelesinus, vel Teliesinus Helius, Britannus vates,
philosophus, pota, rhetor et mathematicus insignis..... inter coeteros
discipulos memorabiles habuit Merlinum illum Caledonium.... Thelesinus
autem multum, tum versu, tum pros, tum latin, tum britannic eleganter
scripsit: Acta regis Arthuri_, lib. I; _Vaticinalem historiam_, l. I;
_Vaticiniorum quorumdam_, lib. II; _Diversorum Carminum_, lib. I, _et
alia plura Vixit anno. Virginei parius_ 540, _regnanti apud Britannos
Arthuro_. Joan. Pitsei _Angli_, etc. _Relationum Historicarum de rebus
Anglicis_. Paris, 1619, in-4., p. 95.]

[Note 239: _Melchinus Avalonius... Britannicus vates, pota,
historicus et astronomus non contemnendus; in eo tamen reprehensione
dignus quod aliquando fabulosa veris committere videatur... scripsit
autem: de antiquitatibus Britannicis_, lib. I; _de gestis Britannorum_,
lib. I; _de regis Arthuri mens rotund_, lib. I; _et alia quoedam.
Claruit anno post adventum Messioe_ 560, _Britannico imperio sub rege
Malgocuno corruente_. (_Ibid._, p. 96.)]

[Note 240: _Ub. supr._]

Mais cette matire a t beaucoup plus approfondie par l'anglais Thomas
Warton, dans son _Histoire de la posie anglaise_[241]. Il est d'autant
moins suspect qu'il rend aux Arabes l'honneur d'une invention que ces
deux auteurs ont voulu leur enlever en faveur de sa nation. Son systme
est contraire, en plusieurs points, aux opinions de _Giraldi_, de
_Pigna_, de Saumaise, de Huet, du _Quadrio_ et de quelques autres
auteurs laborieusement rudits sur un sujet aussi futile en apparence
que les romans, mais qui acquiert de l'importance par le rang que ce
genre de pomes occupe dans l'histoire littraire moderne.

[Note 241: _The History of english poetry, from the close of the
eleventh to the commencement of the eighteenth century_, etc., London,
1775, 3 vol. in-4.]

Les fictions orientales apportes en Espagne par les Arabes, au huitime
sicle, se rpandirent promptement en France et en Italie. Selon notre
savant anglais[242], il parat que, de toutes les parties de la France,
l'ancienne Armorique ou la Bretagne fut celle o ces inventions furent
le mieux reues. Les preuves en subsistent dans le Muse britannique, o
se retrouve un grand nombre de nos anciens titres littraires qui
manquent  nos propres bibliothques. Il y existe[243], dit-il, un
recueil d'anciens romans de chevalerie qui paraissent composs par des
potes bretons. On connat les communications intimes qui existrent
entre la Bretagne et quelques parties de l'Angleterre, principalement
avec le pays de Galles. Ce pays fut le thtre de la plupart des
exploits clbrs dans les romans bretons; les chevaliers passaient
frquemment d'un pays  l'autre; le langage des deux contres tait le
mme et l'est peut-tre encore[244]. C'est un dialecte de l'ancien
celtique, ou, comme le prtendent nos antiquaires bretons, c'est dans
toute sa puret la langue mme des anciens Celtes. Mais il en rsulte un
argument contre la gloire littraire que M. Warton veut attribuer  la
Bretagne. Tous les romans en vers dont il cite des fragments, pour
prouver qu'ils furent composs en Bretagne, sont crits en vieux
franais, et non point en bas-breton ou celtique, qui n'y avait aucun
rapport[245]. Les auteurs de ces romans taient donc des potes franais
qui racontaient les faits d'armes des chevaliers de Bretagne et du pays
de Galles, et non des potes bretons proprement dits;  moins que les
fragments rapports par l'auteur anglais ne soient des traductions
d'anciennes chroniques bretonnes, faites en vieux franais, soit
directement sur ces chroniques mmes, soit d'aprs une premire
traduction latine[246]. Quoi qu'il en soit, il est  remarquer que le
pays de Galles, ou Wales, et celui de Cornouailles furent souvent runis
sous les mmes lois et le mme prince; que les potes gallois
clbraient souvent les hros cornouailliens dans leurs romans ou
ballades; que les mmes fables taient populaires dans les deux pays, et
que, notamment celle du roi Artus, ne l'tait pas moins dans l'un que
dans l'autre[247].

[Note 242: _Dissertation on the Origin of Romantic fiction in
Europe_, en tte du vol. I de l'ouvrage ci-dessus.]

[Note 243: _British Museum_, manuscrit Harl., 978, 107.]

[Note 244: La ressemblance entre les deux langues est encore telle,
dit M. Warton (Dissertation cite), que lors de notre dernire conqute
de Belle-Isle, ceux de nos soldats qui taient du pays de Galles taient
entendus des paysans.]

[Note 245:

        En Bretaigne un chevalier
        Pruz et curteis, hardi et fier....
        ..................................

        Il tient son chemin tut avant,
        A la mer vient, si est passez,
        En Totaneis est arrivez.
        Plusurs reis ot en la terre,
        Entre eus eurent estrif et guerre,
        Vers Excestre en cil pas.

        ..........................

        La chambre est peinte toute entur.
        Venus la devesse d'amur
        Fu tres bien dans la peinture.
        Le traiz mustrs e la nature
        Coment hum deit amur tenir
        E lealment e bien servir,
        Le livre Ovide ou il enseine, etc.

Ces trois passages et d'autres encore, cits par M. Warton (_ub. supr._,
p. 3, notes), et tirs du recueil conserv dans le Muse britannique,
sont crits en franais du douzime et du treizime sicles, et point du
tout en breton ou celtique, qui est encore aujourd'hui le mme qu'il
tait alors.]

[Note 246: A la fin de plusieurs chants ou _lais_ de ce mme
recueil, il est dit, ajoute M. Warton, que ce sont des potes de
Bretagne qui les ont faits; et il y en a un qui finit ainsi:

        Que cest kunte ke o avez
        Fut Guigemar le lai trovez,
        Q'hum fait en harpe e en rote;
        Bone en est  or la note. (_Ibidem_.)

Ces quatre vers sont franais. Ils terminent le lai de Gagemer, l'un de
ceux que contient le manuscrit 7989-2 de notre Bibliothque impriale.
Marie de France, qui en est l'auteur, le donne pour traduit, ainsi que
plusieurs autres, de l'original breton. L'on verra bientt plus
clairement ce que c'tait que ces traductions.]

[Note 247: Warton, _ub. supr._, p. 7 et 7.]

Mais voici un monument dont les Bretons paratraient avoir plus de droit
de se vanter. Vers l'an 1100, Walter ou Gualter, savant archidiacre
d'Oxford, voyageant en France, se procura en Bretagne une ancienne
chronique crite en breton ou en langage armoricain, intitule:
_Bruty-Brenhined_, ou Brutus de Bretagne. Il apporta ce livre en
Angleterre et le communiqua au clbre Geoffroy de Monmouth[248],
bndictin gallois, trs-savant dans la langue bretonne, qui le
traduisit en latin. Geoffroy ne dissimule pas, au commencement de son
livre, qu'il y avait ajout, sur le roi Artus, diverses traditions qu'il
tenait de son ami Gualter, et que celui-ci avait probablement
recueillies, soit dans le pays de Galles, soit en Bretagne[249]. Le
sujet de cette chronique, dpouill de tous ses ornements romanesques,
est la descendance des princes welches ou gallois, depuis le troyen Brut
ou Brutus, jusqu' Cadwallader, qui rgnait au septime sicle. C'tait
alors une manie gnralement rpandue chez les peuples de l'Europe, de
vouloir descendre des Troyens, et nos anciens chroniqueurs n'ont pas
manqu de revendiquer pour nous la mme origine[250]. Il est impossible
de fixer au juste le temps o fut crit l'original breton de cette
histoire; mais de fortes raisons portent  croire qu'elle tait faite de
plusieurs morceaux composs en diffrents temps, et qu'ils le furent
tous du septime au neuvime sicle[251].

[Note 248: Geoffroi tait archidiacre de Monmouth; il fut ensuite
fait vque de St.-Asaph, au pays de Galles, en 1151. Quelques auteurs
l'ont appel Geoffroy Arthur,  cause de l'emploi qu'il avait fait dans
son ouvrage des fables du roi Arthur.]

[Note 249: C'est l ce que dit M. Warton, _ub. supr._ Mais dans les
deux ditions de Paris du livre de Geoffroy, dont je me suis servi, je
n'ai point trouv ces aveux; ces ditions ont pour titre: _Britannoe
utriusque regum et priacipum origo et gesta insignia ab Galfrido
monemutensi ex antiquissimis Britannici sermonis monumentis in latinum
traducta_. Parisiis, _apud Jodocum Badium Ascensium_, 1508, in-fol.;
1517, pet. in-4. Geoffroy dit dans sa ddicace  Robert, duc de
Glowcester, fils naturel du roi Henri I, que c'est Gualter lui-mme qui
l'a pri de traduire en latin cette trs-ancienne histoire, qui contient
les annales de la Grande-Bretagne, depuis Brutus Ier., roi des Bretons,
jusqu' Cadwallader, dont il place la mort au 1er. mai 689 (l. IX, ch.
6, vers la fin, dit. de 1517, fol. CI). Il ajoute qu'il a fait cette
traduction sans vouloir ajouter aucun ornement oratoire  la simplicit
de l'original, dans la crainte que les lecteurs ne lui reprochassent
d'avoir voulu plutt briller par un beau style, que rendre cette
histoire intelligible pour eux. Il n'y a que les prophties de Merlin
qu'il avoue avoir ajoutes,  la prire d'Alexandre, vque de Lincoln,
un de ses protecteurs, mais qu'il dit traduire aussi du langage breton
en latin. _Prophetias Merlini de Britannico in latinum transferre_.
Voyez prologue du IVe. livre, _ub. supr._, fol. LII.]

[Note 250: Voyez _Hunibaldus Francus_ qui crivit au sixime sicle
une Histoire de France, commenant au sige de Troie, et finissant au
rgne de Clovis. _Scriptores Rerum Germanic._, recueillis par Simon
Schardius, t. I, p. 301, d. de Ble, 1574, in-fol.]

[Note 251: Voyez ces raisons dans la dissertation ci-dessus de M.
Warton, p. 9 et suiv. Il en rsulte, contre l'opinion de cet auteur, que
ce n'est pas des Arabes que les Bretons avaient reu les fictions dont
cette histoire est remplie, puisque leurs conqutes en Espagne ne
datent, comme Huet l'a fort bien observ, que du huitime sicle. On
verra plus bas une origine plus vraisemblable de ces fictions.]

Or cette chronique ou cette histoire, qui parat devoir contenir les
ides originales des auteurs welches, gallois ou bretons, porte dans
plusieurs de ses parties le caractre des inventions arabes. Les gants
Gog et Magog, appels par les Arabes Jagiouge et Magiouge[252], jouent
un grand rle dans leurs romans: dans l'histoire de Geoffroy de
Monmouth, Gomagot est un gant de douze coudes de haut, qui s'oppose 
l'tablissement de Brutus dans la Grande-Bretagne[253], et qu'un des
chefs de l'arme de Brutus[254], homme modeste et de bon conseil, mais
terrible pour les gants, enlve, met sur ses paules, et prcipite dans
la mer. Le roi Arthur tue un autre gant sur la montagne de Saint-Michel
en Cornouailles[255]; et ce gant tait venu d'Espagne, dont les Maures
ou Arabes taient alors les matres; et ce gant lui en rappelle un
autre nomm Rython, si terrible, qu'il s'tait fait un vtement des
barbes de tous les rois qu'il avait tus de sa main[256], ce qui n'avait
pas empch qu'Arthur ne coupt la sienne, aprs lui avoir abattu la
tte[257]. Il est souvent question dans cette histoire de guerriers
espagnols, arabes et africains; de rois d'Espagne, d'Egypte, de Mdie,
de Syrie, de Babylone, que ni les Bretons, ni les Gallois ne
connaissaient alors; et les fictions y sont toutes gigantesques comme
celles des potes orientaux. Les pierres normes, doues d'une vertu
magique, transportes par des gants des ctes d'Afrique en Irlande, et
de l en Ecosse par les enchantements de Merlin; les mtamorphoses
produites par cet enchanteur au moyen de breuvages ou d'herbes magiques;
le combat entre un dragon blanc et un dragon rouge,  la vue duquel il
commence  prophtiser; toute sa prophtie, o il ne parle que de lions,
de serpents et de dragons qui jettent des flammes; un langage
prophtique attribu aux oiseaux; l'emploi fait, dans les enchantements
et dans les prdictions, de connaissances astronomiques et de procds
des arts, alors trangers  l'Europe; tout cela parat entirement
arabe, et atteste l'origine orientale des fables dont l'histoire de
Geoffroy de Monmouth, traduite du celtique ou du langage breton en
latin, est remplie[258].

[Note 252: Warton, _ub. supr._, p. II et suiv.]

[Note 253: _Galfrid. Monemut. ub. supr._, l. I, c. 9, fol. X, _apud_
Warton, l. I, c. 16.]

[Note 254: Il se nommait _Corineus_, Troyen comme _Brutus_, et donna
son nom au pays de Cornouaille, _Cornubia_, comme Brutus celui de
_Britannia_  toute l'le. (_Ub. supr._)]

[Note 255: _Galfrid. Monem., ub. supr._, l. VII, c. 5, fol. LXXXII,
_apud_ Warton, l. X, c. 3.]

[Note 256: _Hic namque ex barbis regum quos peremerat fecerat sibi
pelles_. (_Loc. cit._)]

[Note 257: _Ibidem_.]

[Note 258: Tout ceci est un extrait abrg de la dissertation de
Warton confre avec l'histoire de Geoffroy de Monmouth, _passim_.]

Voil pour ce qui regarde le roi Arthur et sa Table ronde, l'une des
deux sources les plus riches des romans de chevalerie; et, dans tout
cela, n'oublions pas de remarquer qu'il n'est pas fait la moindre
mention de Melkin ni de son roman, de Thlesin ni de son histoire[259].

[Note 259: On trouve pourtant dans la mme dissertation, p. 61,
Taliessin, ancien pote ou barde, qui est srement le mme que le
Thelesin ou le Teliesin de Pitseus et de Huet, mais qui ne florissait,
selon Warton, qu'en 570. Il a laiss un long pome ou espce d'ode,
intitule _Gododin_, en langage qui parat avoir t celui des anciens
Pictes, ou du moins tout--fait diffrent de celui des Welches ou
Gallois, et presque inintelligible. Il y clbre une bataille terrible
soutenue contre les Saxons auprs de Cattraeth, o les Bretons furent
dfaits et prirent tous, except trois, dont ce barde tait lui-mme.
Mais ce barde, auteur de chants ou odes, o il clbre les faits d'armes
de son temps, sans fictions et sans inventions romanesques, tait-il en
mme temps historien? A-t-il laiss un livre des exploits du roi Arthur?
M. Warton n'en a rien dit; et il lui donne le surnom d'Aneurin[A], dont
 son tour Pitseus ne parle pas. Du reste, dans toute cette premire
dissertation, non plus que dans la seconde, ni dans tout l'ouvrage de M.
Warton, il n'est nullement question de Melkin.]

[Note A: _The Odes of Taliessin or Aneurin_. (_Loc. cit._)]

L'autre source encore plus abondante est l'histoire, non moins
fabuleuse, de Charlemagne et de ses douze paladins[260]. Ici
l'archevque Turpin est, pour la France, ce que Geoffroy de Monmouth est
pour l'Angleterre; mais avec cette diffrence qu'il n'est mme pas vrai
que ce Turpin ait jamais crit. La Vie de Charlemagne et de Roland,
qu'on lui attribue[261], contient principalement la dernire expdition
de cet empereur contre les Sarrasins d'Espagne, et la dfaite de son
arrire-garde  Roncevaux, o prit le fameux Roland par la trahison de
Gannelon de Mayence. Dans cette Vie, que l'on suppose crite au neuvime
sicle, se trouvent quelques fictions assez conformes  celles de
l'histoire de Geoffroy de Monmouth, et qui peuvent avoir la mme
origine, quoique la plupart tiennent encore plus des contes de la
lgende que des contes arabes. Mais, outre les apparitions, les
prophties et les miracles de saints, qui sont de la premire espce, on
y voit des miracles de la ferie, des armes enchantes, et un gant
invulnrable, qui appartiennent  la seconde. L'pe de Roland ne peut
tre brise; c'est cette fameuse _Durenda_, que nous appelons Durandal,
ainsi nomme, dit le chroniqueur,  cause des rudes coups qu'elle
porte[262]; mais le gant Ferragut,  qui il a affaire, ne peut tre
bless qu'au nombril. C'est l que Roland a l'adresse de le frapper, et
il le tue.

[Note 260: Du mot latin _palatini_, parce qu'ils taient,  Paris,
logs dans le palais du roi. _Furono detti paladini_, dit le _Pigna,
perci che erano del palagio reale_, etc. (_De' Romanzi_, p. 48.)]

[Note 261: _J. Turpini Histor. de Vit Karoli magni et Rolandi._]

[Note 262: _Durenda interpretatur durus ictus_, c. 22, d. de
Schardius. Le nom du gant est aussi significatif; _Ferracutus_, de
_ferrum acutum_, fer aigu; nous en avons fait _Ferragus_, qui ne
signifie rien, et les Italiens _Ferra_, aussi insignifiant et plus
barbare.]

L'opinion la plus commune aujourd'hui est que cette chronique fabuleuse
fut crite, long-temps aprs, par un moine, sous le nom de Turpin.
Voltaire, dit M. Warton, et ces paroles sont remarquables dans un savant
tel que lui[263], Voltaire, crivain dont les recherches sont beaucoup
plus profondes qu'on ne l'imagine, et qui a dvelopp le premier, avec
pntration et intelligence, la littrature et les moeurs des sicles
barbares, a dit, en parlant de cette histoire de Charlemagne: Ces
fables, qu'un moine crivit au onzime sicle sous le nom de
l'archevque Turpin[264].

[Note 263: Voltaire _a writer of much deeper research than is
imagined, and the first, who has displayed the litterature and customs
of the dark ages with any degree of penetration and comprehension_.
(Dissert. I, p. 18.)]

[Note 264: _Essai sur les Moeurs et l'Esprit des Nations_,  la fin
du ch. 15, t. II, p. 54; t. XVII des Oeuvres compltes, dit. de Khel,
in-12.]

On pourrait mme croire qu'elles ne furent crites qu'aprs les
croisades; le prtendu plerinage de Charlemagne au saint spulcre[265],
et les armes et machines de guerre dcrites en quelques endroits, et qui
ne furent connues en Europe qu'aprs ces expditions lointaines,
autoriseraient suffisamment  le penser. Cependant, il est certain que
ces fables existaient au commencement du douzime sicle, puisque le
pape Calixte II, sans craindre de compromettre son infaillibilit,
pronona, en 1122, que c'tait une histoire authentique[266].

[Note 265: _Et qualiter Romoe imperator fuit, et dominicum sepulchrum
adiit, et qualiter lignum dominicum secum attulit._ (Ch. 20, fol. 8,
verso, de l'd. de Schardius, Francfort, 1566, in-fol.)]

[Note 266: Warton, _ub. supr._, p. 19 et 20.]

Fut-elle originairement crite en latin, ou traduite dans cette langue
aprs avoir t crite en vieux franais? Les avis sont partags sur
cette question. Des critiques ont prtendu que cette histoire de
Charlemagne et de Roland avait t apporte d'Espagne en France vers le
douzime sicle; que les exploits miraculeux de cet empereur et de son
neveu en Espagne, raconts dans les vingt-trois premiers chapitres,
taient inconnus en France avant cette poque, ou que l'on n'en
connaissait qu'un petit nombre par des contes informes et des romances
populaires dont ils taient le sujet[267].

[Note 267: _Arnoldi Oienharti notit. utriusque Vasconi_, Paris,
1638, l. III, c. 3, p. 397. _N.B._ La traduction franaise de Turpin,
qui existe manuscrite dans la Bibliothque impriale (N. 8190), ne fut
faite qu'au commencement du treizime sicle; elle est de Michel de
Harnes, qui crivait sous Philippe-Auguste. Les autres traductions sont
toutes postrieures.]

Quoi qu'il en soit, ces deux chroniques fabuleuses sont le fondement de
tous les romans de chevalerie. C'est l que parurent pour la premire
fois les caractres principaux et les fictions fondamentales qui ont
fourni une si ample matire  cette singulire espce de composition
potique. Aucun livre, en Europe, n'avait parl auparavant de gants,
d'enchanteurs, de dragons, ni de toutes ces inventions monstrueuses et
fantastiques; et quoique la longue dure des croisades ait transport en
Occident un grand nombre de fables du mme genre, ajout de nouveaux
hros aux anciens, et d'autres objets merveilleux  toutes ces
merveilles, cependant les fables d'Arthur et de Charlemagne, varies et
accrues par ces embellissements, continurent de prvaloir dans les
romans, et d'tre le sujet favori des potes.

L'analogie de ce qu'on peut appeler la partie mythologique de ces deux
anciens monuments avec les fictions arabes, est sensible. Cependant, il
existe une autre opinion sur l'origine des fables dont ils sont remplis;
et il est d'autant plus intressant de l'exposer ici, qu'en paraissant
toute diffrente elle s'allie parfaitement avec la premire, et que,
loin de la contredire, elle vient  son appui.

Il faut remonter jusqu'au temps o Mithridate, roi de Pont, oblig de
fuir devant les Romains commands par Pompe[268], se rfugia parmi les
Scythes ou Goths qui habitaient le pays qu'on appelle aujourd'hui la
Gorgie, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, sur les frontires de
la Perse. Cet implacable ennemi des Romains russit  soulever contr'eux
ces peuplades guerrires; mais le gnie de Rome et de Pompe l'emporta:
elles furent vaincues, et, plutt que de se soumettre, elles allrent
chercher un asyle vers le nord de l'Europe, sous la conduite de Woden
ou Odin leur chef[269]. Ce conqurant fugitif soumit, sur sa droite, la
Russie d'Europe,  sa gauche, les parties septentrionales et
occidentales de la Germanie, laissa ses fils pour y commander, et pera
lui-mme jusqu'aux glaces du Danemarck, de la Sude et de la Norwge. Il
tablit parmi les Scandinaves la religion de sa patrie, dont il tait
lui-mme le grand-prtre; et comme il y apportait aussi des arts utiles,
particulirement la science des lettres dont on le disait l'inventeur,
comme il gouverna long-temps avec gloire et avec sagesse, ses peuples se
fondirent insensiblement avec les peuples vaincus; le pays entier finit
par adopter, non-seulement leur culte, mais leurs lois et leur langage.
Tout enfin, chez les Scandinaves, fut modifi par les institutions d'un
lgislateur asiatique[270], et les ides, les traditions et les dogmes
franchirent l'intervalle immense qui spare la Perse de ces rgions
polaires.

[Note 268: Environ vingt-quatre ans avant J.-C. Dans cette opinion,
M. Warton s'appuie de l'autorit des crivains qui ont le mieux trait
des antiquits du Nord. Il est d'accord avec M. Mallet, dans son
excellente introduction  l'Histoire de Danemarck; et M. Mallet,  qui
les mmes sources avaient t ouvertes, a puis prfrablement dans
l'islandais _Torfus_, historien de la Norwge, au commencement du
dix-huitime sicle. L'auteur anglais ne cite l'auteur franais que sur
un ou deux points seulement, tandis que le rapport entre eux s'tend 
l'opinion presque entire.]

[Note 269: Son nom tait _Sigge Fridulfson_, ou fils de Fridulphe.
_Odin_ tait le dieu suprme des Scythes; et _Sigge_ prit ce nom, soit
qu'il et su se faire passer pour un homme inspir par les dieux, soit
parce qu'il tait le premier prtre du culte qu'on rendait au dieu Odin.
(Mallet, _ub. supr._, ch. 4).]

[Note 270: Je dis modifi et non cr. M. Grberg de Hems, dans son
excellent ouvrage italien intitul: _Saggio Istorico sugli Scaldi o
antichi poeti Scandinavi_, Pise, 1811, in-8., tablit fort bien que la
conqute de la Scandinavie faite par _Sigge_ ou _Odin_, ne changea en
rien l'tat civil, politique et moral de ces peuples, et que ce fameux
lgislateur ne fit que le consolider davantage, en y imprimant les
caractres d'un culte religieux plus circonstanci, d'un esprit tout
guerrier, et de ce talent rare et sublime de rgnrer les nations sans
en dtruire les institutions primitives. (P. 47, 48).]

L'une des traditions, qui furent ainsi transportes dans le Nord, est
celle de ces fes qui, sous le nom de Valkyries, prsident  la
naissance et  la destine des hommes, qui leur dispensent les jours et
les ges, et qui dterminent la dure et les vnements de la vie de
chacun d'eux. On y voit aussi des gnies lumineux qui habitent une ville
cleste, et des gnies noirs qui habitent sous la terre, ou de bons et
de mauvais gnies qui sont, en quelque sorte, les fes du sexe
masculin[271]. C'est ce dogme de la mythologie celtique ou scandinave,
dit M. Mallet[272], qui a produit toutes les fables, la ferie, le
merveilleux des romans modernes, comme celui des romans anciens est
fond sur la mythologie grecque et romaine. Des pierres normes, ou de
longs rochers plants debout, sur lesquels tait pose une pierre platte
d'une largeur immense, formaient les autels sacrs des Scandinaves et
des autres nations celtiques[273]. On y reconnat l'origine des pierres
miraculeuses d'Irlande, dans le roman de Merlin. Les dragons ails ne
manquent pas dans l'_Edda_, dans le Code de la religion celtique, n'y
et-il que ce dragon noir qui dvorera les corps des malheureux
condamns au dernier jour[274]. Une simple erreur de mots peut aussi les
avoir multiplis dans les fables puises chez ces anciens peuples. L'art
de fortifier les places y tait trs-imparfait. Leurs forteresses
n'taient que des chteaux grossirement btis sur des rocs escarps, et
rendus inaccessibles par des murs pais et informes. Comme ces murs
serpentaient autour des chteaux, on les dsignait par un nom qui
signifiait aussi dragons et serpents. C'tait l que l'on gardait les
femmes et les jeunes filles de distinction, qui taient rarement en
sret dans ces temps o tant de braves erraient de tous cts cherchant
des aventures; et cette coutume donna lieu aux anciens romanciers, qui
ne savaient rien dire simplement, d'imaginer toutes ces fables de
princesses gardes par des dragons, et dlivres par d'invincibles
chevaliers[275].

[Note 271: _Edda_, fable 9.]

[Note 272: Introd., ch. 6, p. 93, note.]

[Note 273: _Ibid._, ch. 7, p. 104.]

[Note 274: _Ibid._, ch. 6, p. 98.]

[Note 275: _Ibid._, ch. 9,  la fin.]

Parmi les arts que les Scythes ou les Goths d'Odin apportrent aux
Scandinaves, on doit surtout compter le talent potique auquel ils se
livraient avec le plus grand enthousiasme[276]. Leurs posies ne
contenaient pas seulement les loges de leurs hros, mais leurs
traditions populaires et leurs dogmes religieux. Elles taient remplies
de ces fictions que la superstition paenne la plus exagre pouvait
accrditer dans des imaginations presque sauvages. C'est  cette origine
asiatique qu'il faut attribuer l'esprit capricieux et quelquefois
extravagant, et les conceptions hardies, mais bizarres, qui nous
tonnent dans les anciennes posies du Nord; et ces images fantastiques
n'y sont pas la seule trace d'une origine orientale; elles ont un genre
de sublime et des figures de style d'un caractre particulier qui ne
sont pas des marques moins certaines de cette origine[277].

[Note 276: Warton, Dissert. I, p. 29; Mallet, introd., etc., ch. 13,
p. 338.]

[Note 277: Warton, _ub. supr._, p. 29 et 30.]

De tous temps les Scandinaves avaient aussi cultiv la posie; leurs
Scaldes, qui taient chez eux ce que les Bardes taient chez les Gaulois
ou les Celtes[278], les accompagnaient dans leurs guerres et dans leurs
incursions. Ils firent souvent de ces incursions dans le nord des Iles
Britanniques; les Caldoniens sont regards par d'habiles antiquaires
comme une colonie scandinave, et l'on doit penser qu'au retour de la
paix les Scaldes, possesseurs d'un talent agrable, taient accueillis
dans les cours des chefs cossais, irlandais et bretons, et propageaient
ainsi le got de leur art, la connaissance de leur langue, celle de
leurs traditions potiques, et leur renomme, source de leur
fortune[279]. Les fictions d'Odin durent prendre une nouvelle
consistance, surtout en Angleterre, lors de la conqute des Saxons et
des invasions des Danois qui faisaient originairement partie des tribus
scandinaves. C'est  l'histoire de la littrature anglaise qu'appartient
l'examen des altrations que ces fictions prouvrent dans la suite, et
du mlange qui se fit du caractre de posie des Scaldes avec celui des
Bardes welches et irlandais; nous devons nous borner  observer ces
points de communication et cette transmission des fictions potiques de
l'Asie aux peuples du Nord et de la Scandinavie aux Iles Britanniques.

[Note 278: Le mot _skald_ ou _skiald_ vient de sudo-gothique
_skalla_ ou _skialdre_, qui signifie rsonner, sonner, retentir, etc.;
comme celui de _barde_ vient d'un mot celtique qui a la mme
signification. Le principal emploi de ces potes tait de faire
retentir, par le moyen de leurs vers, chez les peuples prsens et
futurs, la louange et la mmoire des actions brillantes et des grands
vnemens qui faisaient poque dans l'histoire. (_Saggio su gli Scaldi,
etc._, p. 3).]

[Note 279: Warton, _ub. supr._, p. 33 et 34; Mallet, introd., _loc.
cit._]

Il s'en fit de semblables dans les Gaules. Les Scandinaves avaient
conquis, ds le quatrime sicle, des pays voisins de celui des Francs.
Vers le commencement du dixime, une partie de la France fut envahie par
les Normands ou hommes du Nord, rassembls sous leur chef Rollon; et
quoique ces trangers prissent en gnral les moeurs et les usages des
peuples vaincus, ils durent cependant rpandre dans ces parties de la
France, et de l dans la France entire, leurs fictions[280]. Alors
l'art des Scaldes avait atteint son plus haut point de perfection dans
le pays d'o ce Rollon tait venu[281]. On suppose qu'il avait amen
avec lui plusieurs de ces potes, qui transmirent leur art  leurs
enfants et  leurs successeurs. Ceux-ci, en adoptant le langage, la
religion, les opinions de leur nouvelle patrie, substiturent les hros
du christianisme  ceux des paens leurs anctres, et commencrent 
clbrer Charlemagne, Roland et Olivier, dont ils embellirent l'histoire
par leurs fictions accoutumes de gants, de nains, de dragons et
d'enchantements[282]. C'est sans doute par ce moyen que notre Bretagne
fut imbue des opinions ou plutt des fictions orientales qu'on retrouve
dans l'histoire fabuleuse porte de Bretagne en Angleterre, et traduite
par Geoffroy de Monmouth. Cette origine est plus naturelle que celle qui
suppose que ces mmes fables y furent apportes par les Arabes, dont les
invasions se firent toujours dans le midi de la France.

[Note 280: Warton, _ub. supr._, p. 55, 56.]

[Note 281: M. Grberg (_ub. supr._, p. 104) place l'poque la plus
florissante de l'art des Scaldes dans les trois sicles qui s'coulrent
depuis l'avnement de Harald au trne de Norwge, au neuvime sicle,
jusqu' la seconde moiti du treizime, o cet ancien art s'teignit.
Voyez _Ibid._, les causes de cette dcadence, et p. 201-204, un tableau
chronologique des Scaldes qui fleurirent dans chaque sicle, depuis le
quatrime sous Odin, jusqu'au treizime inclusivement.]

[Note 282: Warton, _loc. cit._, p. 60, note.]

Cette circulation presque gnrale des inventions potiques des Scaldes,
et la popularit qu'il est naturel de supposer qu'elles durent acqurir,
les enracinrent pour ainsi dire en Europe. Dans les rgions europennes
o elles s'tablirent d'abord, elles prparrent les voies aux fictions
arabes; dans les autres rgions, elles les accompagnrent et se
combinrent avec elles. Dans cette espce de fusion il y avait tout 
gagner pour les fictions du Nord. Les autres taient plus brillantes,
plus analogues  l'accroissement de la civilisation chez une nation
ingnieuse et polie. Moins horribles et moins grossires, elles avaient
dans leur nouveaut, leur varit, leur clat, des moyens de sduction
qui manquaient aux fables septentrionales. Aussi, si l'on veut comparer
les enchantements tels qu'ils sont dans la posie runique[283] ou
scandinave avec ceux qui font le merveilleux des romans de chevalerie,
on y trouvera des diffrences, toutes  l'avantage de ces derniers
enchantements. Les premiers sont principalement composs de sortilges
et de charmes qui prservent des empoisonnements, moussent les armes
d'un ennemi, procurent la victoire, conjurent la tempte, gurissent les
maladies ou rappellent les morts du tombeau; ils consistent  prononcer
des paroles mystrieuses ou  tracer des caractres runiques. Les
magiciens de nos romans sont surtout employs  former et  conduire une
suite brillante d'illusions. Il y a une certaine horreur sauvage dans
les enchantements scandinaves; la magie des romans prsente souvent des
visions et des fantmes agrables, souvent mme, au milieu des terreurs
les plus fortes, elle nous conduit  travers de vertes forts, et fait
sortir de terre des palais clatants d'or et de pierreries: enfin, la
magicienne runique est une Canidie, et la magicienne de nos romans une
Armide[284].

[Note 283: On appelle runique la posie scandinave, crite en runes
ou caractres runiques. On ne peut douter, dit Court de Gebelin, que
l'alphabet runique ne soit l'ancien alphabet connu sous le nom des
Plasges, et qui se conserva dans divers cantons du Nord, lorsque les
Grecs s'en furent loigns, en adoptant celui de vingt-deux lettres...
On ne peut se dispenser de voir dans ces lettres (les runes) l'alphabet
scytique, port en Grce par les Plasges, long-temps avant Cadmus.
(Monde primitif, _Origine du langage et de l'criture_, p. 462.) Voyez
sur ces caractres la note 1 de l'ouvrage cit ci-dessus de M. Grberg,
_su gli Scaldi_, p. 29 et suiv.]

[Note 284: Warton, _ub. supr._, p. 59, 60.]

Avec leurs ides et leurs machines potiques, les peuples du Nord
rpandirent aussi leurs inclinations, leurs institutions et leurs moeurs.
De l vinrent cet amour et cette admiration exclusive de nos anctres
pour la profession des armes; ces ides de point d'honneur, cette fureur
du duel qui rgne encore, et ces combats judiciaires qui heureusement
n'existent plus, et les preuves par l'eau, par le feu, si long-temps
regardes comme infaillibles, et toutes ces ides populaires, encore
subsistantes, de magiciens, de sorciers, d'esprits et de gnies cachs
sous la terre ou dans les eaux. De-l aussi quelques habitudes sociales,
propres, ce qui est trs-remarquable,  adoucir les moeurs en mme temps
que tout le reste ne pouvait que les endurcir, et surtout, parmi ces
habitudes, celle de placer les femmes au rang qu'elles avaient chez ces
peuples, et o partout ils les firent monter.

Aucun trait ne distingue plus fortement les moeurs des Grecs et des
Romains de celles des modernes, que le peu d'attention et d'gards que
les premiers avaient pour les femmes, le peu de part qu'ils leur
accordaient dans la conversation et dans le commerce de la vie, et le
sort tout diffrent dont elles jouissent chez les nations polices de
l'Europe. L'invasion des Goths est l'poque de ce changement. Ce sont
des barbares qui ont fait faire  la civilisation ce pas immense, et
l'origine de la galanterie europenne est due  des guerriers
froces[285]. Ils croyaient qu'il existait dans les femmes quelque chose
de divin et de prophtique. Ils les admettaient dans leurs conseils, et
les consultaient dans les affaires les plus importantes de l'tat. Ils
leur confiaient mme la conduite des grands vnements qu'elles avaient
prdits. On trouve dans Tacite[286] et dans d'autres historiens[287] des
traces de cette confiance et de ce respect. Il rsultait, de ces
privilges, qu'ils accordaient  un petit nombre de femmes une dfrence
et une tendre vnration pour le sexe entier. S'il ne jouissait pas
partout de la prsance, au moins dans la constitution de ces peuples y
avait-il entre les deux sexes une parfaite galit.

[Note 285: Warton, _ub. supr._, p. 65; Mallet, introd., etc., ch.
12, p. 273.]

[Note 286: Voyez ce qu'il dit de la prophtesse _Velleda, Hist._, l.
IV, et des femmes en gnral, _de Morib. German._]

[Note 287: Dion parle de la vierge _Ganna_, prophtesse des
Maromans, l. LXVII. Voyez aussi Strabon, _Gogr._, l. VIII, o il parle
des femmes qui prsidaient aux assembles des Cimbres, lesquels taient
une tribu scandinave, etc.]

Cette dfrence et ces gards, sources de l'esprit de galanterie, se
faisaient principalement remarquer dans la force, et, si l'on peut
parler ainsi, dans l'exagration des ides que les nations du Nord
s'taient faites de la chastet des femmes[288]. C'tait ce qui
inspirait aux amants tant de dvouement pour leurs matresses, tant de
zle  les servir, des attentions et des gards si multiplis pour
elles, enfin un degr de passion et de sollicitude amoureuse
proportionn  la difficult de les obtenir. Le mrite par excellence
tait alors la supriorit dans le mtier des armes; le rival le plus
sr de l'emporter aux yeux de sa dame tait le plus brave guerrier.
Alors la valeur fut inspire, exalte par l'amour. En mme temps que cet
enthousiasme hroque obtenait des prfrences auprs des femmes, il
veillait  leur sret,  leur dfense. Il les protgeait dans un sicle
de meurtres, de rapine et de piraterie, quand leur faiblesse tait
expose  des attaques inattendues et  de continuels dangers. Cette
protection, qui semblait leur tre offerte pour qu'au milieu de tant de
prils elles pussent demeurer chastes, les engageait  l'tre, levait
leur ame, et leur inspirait un juste orgueil. Elles s'habiturent 
exiger qu'on ne les abordt qu'avec des termes de soumission et de
respect; elles l'exigrent surtout de leurs protecteurs. Parmi les
Scandinaves, qui aimaient passionnment  renfermer dans la mesure du
vers le rcit de toutes les aventures, ces nobles galanteries durent
devenir le sujet de leurs posies, et recevoir l'embellissement de leurs
fictions.

[Note 288: _In those strong and exaggerated ideas of female
chastity_ (Warton, _ub. supr._, p. 67.)]

Chez eux cependant, la chevalerie n'existait encore que dans ses
lments. Ce fut sous le rgime fodal, qui s'tablit peu de temps aprs
en Europe, qu'elle reut une vigueur nouvelle, et qu'elle fut revtue de
toutes les formes d'une institution rgulire. Les effets de cette
institution sur les moeurs sont connus. Ceux que produisirent les
croisades, qui suivirent de prs, ne le sont pas moins. La chevalerie
fut alors consacre par la religion, dont l'autorit se rpandit en
quelque sorte sur toutes les passions et sur toutes les institutions de
ces sicles superstitieux. C'est ce qui composa ce mlange singulier de
moeurs contradictoires o l'on voit confondus ensemble l'amour de Dieu et
l'amour des femmes, le zle pieux et la galanterie, la dvotion et la
valeur, la charit et la vengeance, les saints et les hros[289].

[Note 289: _Id. ibid._, p. 71.]

De toutes ces observations, M. Warton conclut, et nous conclurons avec
lui, que parmi les tnbres de l'ignorance,  l'poque de la crdulit
la plus grossire, le got des merveilles et des prodiges, dont les
fictions orientales sont remplies, fut d'abord introduit en Europe par
les Arabes; que plusieurs contres taient dj prpares  les recevoir
par la posie des Scaldes du Nord, qui peut-tre drivait originairement
de la mme source; que ces fictions, qui s'accordaient avec le ton des
moeurs rgnantes, conserves et perfectionnes dans les fables des
troubadours et des trouvres, se concentrrent, vers le onzime sicle,
dans les histoires chimriques de Turpin et de Geoffroy de Monmouth,
premiers auteurs qui aient parl de ces expditions supposes de
Charlemagne et du roi Arthur, devenues le fondement et la base de ces
sortes de narrations fabuleuses qu'on appelle romans; enfin,
qu'agrandies et enrichies ensuite par des imaginations qu'chauffait
l'ardeur des croisades, elles produisirent,  la longue, cette espce
singulire et capricieuse d'inventions qui a t mise en oeuvre par les
potes italiens, et qui forma la machine potique, ou le merveilleux de
leurs compositions les plus clbres.

On voit donc dans la Perse, comme Saumaise l'a prtendu le premier, la
source commune et primitive de ce merveilleux qui emploie les gnies,
les fes, les gants, les serpents, les dragons ails, les griffons, les
magiciens, les armes enchantes,  la place des machines potiques de
l'ancienne mythologie. Ce genre de merveilleux passa de la Perse chez
les Arabes d'un ct, et de l'autre chez les Scythes asiatiques qui
confinaient  la Perse. L'migration de ces peuples dans le pays des
Scandinaves y porta ces fictions, et les conqutes des Arabes les firent
passer en Espagne. De ces deux points si loigns, elles se rpandirent
d'abord dans les parties de l'Europe les plus voisines; elles se
rejoignirent enfin et se fondirent en un seul systme potique, avec les
diverses modifications qu'elles avaient reues de deux grandes
institutions, le christianisme et la chevalerie.

En lisant les extravagances dont les pomes romanesques sont remplis, on
ne leur supposerait pas une origine si respectable, du moins par son
antiquit, ni si intressante par les vicissitudes qu'elles ont
prouves dans leurs dveloppements et dans leurs cours. Ce sont au
moins des folies quelquefois aimables; et il en est de plus tristes dont
il faut aller chercher aussi loin, et dans une antiquit non moins
recule, la naissance et la filiation.

On pourrait dire aussi que la plupart de ces inventions n'a nullement
besoin d'une origine septentrionale, et que nous nous donnons bien de la
peine pour expliquer comment les merveilles de la ferie moderne
provinrent des chants des Scaldes et des fables de l'Edda, tandis
qu'elles ont une source toute naturelle dans les fictions mythologiques
et potiques des anciens. Le premier modle des fes n'est-il pas dans
Circ, dans Calypso, dans Mde? Celui des gants, dans Polyphme, dans
Cacus, et dans les gants eux-mmes, ou les Titans, cette race ennemie
de Jupiter? Les serpents et les dragons des romans ne sont-ils pas des
successeurs du dragon des Hesprides et de celui de la Toison d'or? Les
magiciens! La Thessalie en tait pleine. Les armes enchantes et
impntrables! Elles sont de la mme trempe, et l'on peut les croire
forges au mme fourneau que celles d'Achille et d'ne. Les chevaliers
invulnrables ne le sont pas plus que ce mme Achille, au talon prs;
que ce mme ne, lorsque,  sa sortie de Troie, les traits ennemis se
dtournent et les flammes s'cartent de lui[290], et que le dompteur de
chevaux Messape, que ni le fer ni le feu ne pouvaient blesser[291]. Mais
il faut se bien rappeler qu'au onzime sicle, o naquirent les romans
de chevalerie, Homre et Virgile taient oublis depuis long-temps; il
n'existait plus en Europe de manuscrits du pote grec, et ceux du pote
latin qui devaient reparatre  la renaissance des lettres, taient
ensevelis dans la poussire des bibliothques non frquentes de
quelques couvents. Les fictions apportes d'un ct par les Arabes, de
l'autre par les Normands, durent donc s'emparer de tous les romans
latins, franais ou espagnols, avant qu'on y pt voir la moindre
imitation des anciens potes grecs et latins.

[Note 290:

                         _Flammam inter et hostes
        Expedior, dant tela locum, flammque recedunt._
                             (_neid,_ t I. II, v. 32.)]

[Note 291:

        _At Messapus equm domitor, Neptunia proles,
        Quem neque fas igni cuiquam nec sternere ferro._
                                (_Ibid._, l. VII, v. 691.)]

Quoi qu'il en soit, toutes ces recherches ne nous conduisent encore qu'
reconnatre la source primitive de quelques-uns des nouveaux ressorts
mythologiques employs dans l'pope romanesque; elles ne nous
apprennent pas comment, en prenant pour point de dpart, d'un ct
l'histoire fabuleuse d'Artus, et de l'autre, l'histoire non moins
fabuleuse de Charlemagne et de ses Pairs, ces ressorts ont commenc 
tre mis en mouvement; quels sont les premiers romans o on en a fait
usage, et  qui en appartient l'honneur. Il parat certain que, mme en
France, les romans de la Table ronde eurent cours avant ceux des douze
Pairs, quoique ceux-ci fussent nationaux et dussent, au moins  ce
titre, obtenir la prfrence. Ici les faits parlent d'eux-mmes, il ne
faut que les runir sous nos yeux.

Henri II, roi d'Angleterre, qui rgna depuis 1154 jusqu'en 1189, tait
en mme temps duc de Normandie et matre de plusieurs autres provinces
de France[292]. On parlait franais  sa cour; on y voyait, et des
Normands, dont la langue primitive tait le franais, et des Anglais qui
s'exeraient, non-seulement  parler, mais  crire dans notre langue.
Henri l'aimait, la prfrait: c'tait sa langue habituelle. Plusieurs
des romans de la Table ronde, le S. Graal, Lancelot, Perceval, etc.,
existaient ds-lors en Angleterre; ils taient crits en latin; il
voulut qu'ils fussent traduits en prose franaise; il chargea de ces
traductions quelques-uns de ces Anglais et Anglo-Normands: on en connat
six[293] qui travaillrent successivement au seul grand roman de
_Tristan de Lonnois_, regard comme le premier de tous.

[Note 292: Ce n'est pas, certes, que les Anglais eussent conquis ces
provinces; ils avaient la Normandie parce que, tout au contraire, un duc
de Normandie les avait conquis; la Guyenne et le Poitou par le mariage
de Henri II avec lonore, qu'avait impolitiquement rpudie Louis VII,
etc.]

[Note 293: Luces du Gast, Gasse-le-Blond, Gautier Map, Robert de
Boron, Hlis de Boron, et Rusticien de Pise ou de Puise. Ce dernier
nomme les cinq autres dans ce mme ordre,  la fin d'un autre roman
traduit par lui seul, celui de _Mliadus de Lonnois_, pre de Tristan.
Le passage o il les nomme est cit, _Catalog. de la Vallire_, t. II,
p. 606 et 607, N. 3,990.]

Quelques potes florissaient alors en France, Robert Wace, Chrestien de
Troyes, et plusieurs autres. Wace tait plutt un historien, ou
chroniqueur en vers, qu'un pote; ses longs romans de _Brut
d'Angleterre_ et de _Rou_ ou _Rollon de Normandie_, le prouvent[294].
Chrestien tait un pote, un vrai romancier; il avait _translat_ en
vers, non des histoires, mais plusieurs fables tires d'Ovide, et mme
son _Art d'aimer_[295]. Ds que cette traduction en prose du roman de
Tristan lui fut connue, il s'empressa de la mettre en vers[296]; il y
mit aussi _Perceval le Gallois_; il commena _Lancelot du Lac_, mais la
mort l'empcha de l'achever[297]. Il ne faut pas croire qu'il se bornt
au rle de simple versificateur; il ajoutait souvent du sien, disposait
quelquefois les vnements d'une manire toute nouvelle, ou tirait d'un
seul pisode un roman tout entier[298]. Mais enfin la filiation de ces
romans est bien tablie; l'original tait n en Angleterre; crit en
langue latine, il fut traduit en prose franaise, au douzime sicle,
par ordre de Henri II, et mis aussitt en vers par un ou deux potes
franais. Le langage de ces longs pomes ayant vieilli, la langue et la
versification s'tant amliores dans le quatorzime sicle, la lecture
en devint plus fatigante par leur mauvais style, qu'attrayante par la
singularit et la varit des vnements et des fictions. On les remit
en prose dans le quinzime sicle; ce fut sous cette nouvelle forme
qu'ils furent imprims ds la fin de ce mme sicle, ou au commencement
du seizime; et ils ont vieilli  leur tour.

[Note 294: Voyez Notices et extraits des manuscrits de la
bibliothque impriale, etc. t. V, p. 21 et suiv,, la notice du roman de
Rou, par M. de Brequigni.]

[Note 295: Dans le prologue d'un de ses romans (_Cligs_ ou
_Cliget_), on voit qu'il avait traduit d'Ovide, outre ce pome de l'_Art
d'aimer_, la fable de Tantale qui sert aux dieux dans un repas son fils
Plops, et celles de Tre, de Progn et de Philomle. Voici ces dix
premiers vers qui sont une espce de table des romans que Chrestien de
Troyes avait faits ou mis en vers quand il commena celui de Cliget. Le
roman qu'il cite au premier vers contient des aventures de chevaliers de
la Table ronde, mais ne fait point partie de la grande srie des romans
dont cet ordre et son chef, le roi Artus, sont les hros.

        Cil qui fist d'Eree et d'Enide
        Et les commandemens d'Ovide
        Et l'Art d'amors en romans mist,
        Et le mors de l'espaule fist[B],
        Del roi Marc et d'Ysselt la Blonde[C]
        Et de la Hupe et de l'Aronde[D],
        Et del Rossignol la Muance[E],
        Un autre conte recommance
        D'un varlet qui en Gresse fut
        Del lignage le roi Artu.

(Manuscrit de la Bibliothque impriale, fonds de Cang, in-fol., N.
27, fol. 188, verso.)]

[Note B: Fable de Plops, dont l'paule seule fut mange.]

[Note C: Roman de Tristan, neveu du roi Marc et d'Yseult, femme de
roi de Cornouailles.]

[Note D: Fable de Tre et de Philomle.]

[Note E: Fable de Tre et de Philomle.]

[Note 296: Voyez dans la note prcdente le cinquime vers de la
citation.]

[Note 297: Ce roman fut termin par Godefroy de Leigny ou de Ligny.]

[Note 298: C'est ainsi qu'il tira le roman de _Perceval le Gallois_,
d'une partie du grand roman de _Tristan de Lonnois_, dont il avait mis
en vers les autres parties; c'est encore ainsi que d'un pisode de
_Lancelot du Lac_ il tira son dernier roman intitul _la Charrette_, ou
_Lancelot de la Charette_.]

Du moment o, pour la premire fois, ils avaient t traduits du latin,
c'est--dire, ds le douzime sicle, la fable du roi Artus, de la Table
ronde et de ses chevaliers, avait pris en Angleterre mme une vogue que
n'avaient pu lui donner l'histoire prtendue de Geoffroy de Monmouth et
les autres chroniques latines faites  l'imitation de la sienne. Elle en
eut aussi ds-lors en France, et dans un temps o,  ce qu'il parat, le
roman national attribu  Turpin n'y en avait pas acquis une fort
grande. Il tait alors regard comme une histoire, et traduit comme tel
en franais, si mme il l'tait dj, par Michel de Harnes[299]; encore
est-il bon d'observer que les rcits fabuleux de cette chronique, loin
d'embrasser tous les exploits de Charlemagne, ne commencent qu' sa
dernire expdition en Espagne. Le plus ancien roman franais dont la
famille de Charles ait t le sujet, est celui de Pepin son pre et de
sa mre Berthe _au grand pied_; l'auteur, nomm Adens[300], ne
florissait que fort avant dans le treizime sicle[301], sous le rgne
de Philippe-le-Hardi. Quelques traits romanesques de la jeunesse de
Charlemagne se trouvent aussi dans le roman de Girard d'Amiens[302], qui
crivait ou en mme temps qu'Adens, ou quelques annes auparavant[303].
Bientt les hros de Montauban, Renaud et ses trois frres, figurrent
dans des romans, soit de la mme main que Berthe et Pepin, soit de
diffrents auteurs. Charlemagne reparut dans tous ces romans entour de
sa pairie, toujours engag dans des aventures nouvelles, et ajoutant 
ses exploits fabuleux d'autres exploits, c'est--dire, d'autres fables.
Ds-lors l'attention publique se partagea entre Charlemagne et ses
Pairs, Artus et sa Table ronde; mais il est certain que le succs
potique de cette dernire fiction avait prcd de plus d'un sicle,
mme en France, celui de l'autre.

[Note 299: Il crivit sous Philippe-Auguste, qui rgna jusqu'en
1223; il ne fut pas le seul qui traduisit, comme une histoire, la
chronique attribue  Turpin. Deux sicles aprs, sous Charles VIII,
l'annaliste Robert Gaguin en fit une traduction nouvelle, et l'insra
trs-srieusement dans la continuation de ses annales. L'original latin
a t insr de mme beaucoup plus tard par Scardius, dans son recueil
d'historiens germaniques, _Germanicaram Rerum quatuor celebriores
vetustioresque chronographi_, Francfort, 1566, in-fol.]

[Note 300: Adens, surnomm le Roi, soit parce qu'il tait roi
d'armes du duc de Brabant, soit plutt parce qu'il avait t couronn 
Valenciennes dans une cour d'amour. Outre _Berthe au grand pied_, on a
de lui le fameux roman de _Clomads_ et celui d'_Ogier le Danois_; les
Bndictins, auteurs de l'Histoire littraire de la France, lui
attribuent mme les _Quatre Fils Aymon_, _Renaud de Montauban_, _Maugis
d'Aigrement_, et quelques autres.]

[Note 301: De 1270  1285.]

[Note 302: On en trouve l'extrait, _Bibliothque des Romans_,
premier volume d'octobre 1777, d'aprs un manuscrit qui nous est
inconnu.]

[Note 303: Sous le rgne de Louis IX.]

Devenues populaires en France, ces deux fictions passrent en Espagne:
peut-tre mme y avaient-elles pntr ds auparavant; et si c'est trop
de dire que la chronique attribue  Turpin y avait pris naissance, on
peut croire au moins qu'elle ne tarda pas  tre connue dans ce pays,
dont la conqute en est le principal sujet, et dont S. Jacques en
Galice, premier agent surnaturel de cette fable, est le patron. Et cette
fable, et toutes les autres, ne circulrent pas impunment au milieu
d'un peuple  imagination romanesque, et chez qui les fictions
orientales taient devenues presque indignes. Les faits d'armes des
douze Pairs et de la Table ronde y prirent de nouveaux accroissements,
et l'on y vit, sinon clore, du moins se dvelopper et s'accrotre,
comme pour rivaliser avec l'Angleterre et la France, la troisime
branche de romans potiques, la brillante et intressante fable
d'Amadis.

Au reste, l'Angleterre, l'Espagne et la France peuvent se disputer tant
qu'on voudra l'invention de ces romans de chevalerie et de ferie: ce
qui en fait le grand intrt pour nous n'appartient ni  l'une ni 
l'autre; toutes trois ont fourni matire  ce qu'ils ont d'historique et
d'hroque; toutes trois y ont pour ainsi dire tabli les premiers
fondements et les bases du merveilleux; mais l'Italie a sur toutes les
trois l'avantage d'avoir donn la premire  ces romans une existence
durable par les formes piques dont elle les a revtus, par les nouveaux
trsors de l'imagination qu'elle a su y rpandre, et par toutes les
richesses de style d'une langue potique et fixe.

Des deux premires branches de romans dont nous avons parl, on ne peut
nier que celle des romans franais n'ait sur l'autre un grand avantage;
les douze Pairs de Charlemagne, arms pour dlivrer la France et
l'Europe de la tyrannie des Sarrasins, sont plus intressants que les
chevaliers d'Arthur, cherchant le saint Graal, c'est--dire, le plat ou
l'cuelle dans laquelle J.-C. avait mang, et dont avait hrit Joseph
d'Arimathie; courant, pour la conqurir, les plus prilleuses
aventures, et finissant par se faire moines ou ermites. Il est vrai que
si les travaux des chevaliers de la Table ronde et ceux des douze Pairs
se ressemblent si peu par leur objet, les chevaliers des deux ordres se
ressemblent beaucoup par leur vaillance, leur galanterie et leurs
exploits; et que les premiers auteurs de ces romans y ont  peu prs
galement rpandu le merveilleux de la ferie et l'intrt des pisodes
d'amour. Il faut pourtant que la fable de Charlemagne ait eu un attrait
plus puissant que celle du roi Arthur, sur les imaginations italiennes,
puisque les connaissant toutes deux par d'anciennes traductions, elles
s'exercrent long-temps sur Charlemagne et sur le brave Roland, avant de
s'occuper de Lancelot, de Gyron le Courtois, et de quelques autres
chevaliers de la Table ronde.

Roland, et les autres paladins, devinrent nationaux, ou du moins
populaires, en Italie, autant qu'ils l'taient en France mme. Les
potes se piqurent d'enchrir les uns sur les outres, et il y eut une
sorte d'mulation  qui attribuerait  cet invincible Roland les
exploits et les aventures les plus extraordinaires. Il fut l'Hercule
moderne sur qui l'on accumula des merveilles qui auraient suffi pour
vingt autres hros. Il subit le sort assez commun aux personnages
clbres, d'tre chant par des potes qui ne mritaient pas tous
d'tre les chos de sa gloire; mais aprs avoir amus le peuple par des
rcits grossiers, dont les auteurs mmes sont inconnus, il eut dans le
_Pulci_ et dans le _Bojardo_ des chantres plus dignes de lui; et
lorsqu'il fut enfin clbr par le grand Arioste, quand l'Homre de
Ferrare eut runi  tous les charmes des fictions romanesques, la
noblesse et l'clat de la trompette pique, le nom de Roland n'eut plus
rien  envier  celui d'Achille.

Mais avant que nous puissions voir le gnie pique italien dans ce
dernier dveloppement de sa richesse, il faut revenir sur nos pas,
examiner avec quelque attention quelles avaient t ses premires
tentatives et quels furent ses progrs, avant que le _Roland furieux_ se
ft plac dans l'pope romanesque, comme un terme au-del duquel il a
t dfendu au gnie moderne de s'lancer.




CHAPITRE IV.

_Suite de l'pope romanesque; I Reali di Francia, roman en
prose;
pomes romanesques qui prcdrent celui de l'Arioste; pomes de la
premire poque, Buovo d'Antona, la Spagna, Begina Ancroja._


Les personnages merveilleux du roman pique ne sont pas seulement les
magiciens, les fes et autres agents surnaturels; les principaux hros
eux-mmes sont au-dessus de la nature, et font des choses qu'il n'a
jamais t donn aux hommes de faire. Quelques-uns de ces guerriers sont
enchants, et ne peuvent recevoir de blessures mortelles; d'autres
possdent des armes que les fes ont aussi touches; ils font, avec ces
armes, des exploits au-dessus de toute vraisemblance, ou qui ont, dans
cette seule espce de pomes, une vraisemblance convenue. La plupart de
ces hros sont de la cration des potes romanciers, ou sont dans les
romans, tout autres que dans l'histoire; dix sicles les sparent de
nous; on nous a tant dit que l'homme a dgnr, et il est si vrai du
moins qu'il a perdu de sa force physique; nous nous soucions peu,  une
telle distance, qu'on exagre cette perte en exagrant la supriorit
qu'avaient sur nous, dans ce genre dont nous faisons peu de cas, des
hros presque tous imaginaires.

Pour bien comprendre les diffrentes actions particulires qui font le
sujet des principaux pomes romanesques, il faudrait se faire d'abord
une ide gnrale de ces hros qu'on y doit voir agir; mais leur grand
nombre entranerait de trop longs prliminaires; tous n'ont pas
d'ailleurs la mme importance, et il suffit, mais il est indispensable
d'avoir quelque connaissance de ceux qui doivent jouer les premiers
rles. L'empereur Charlemagne, Roland son neveu, et Renaud, cousin de
Roland, sont au-dessus de tous les autres; et comme ce sont eux qui ont
le plus de rapport avec notre histoire, c'est en eux qu'il est le plus
intressant pour nous d'observer les altrations que des imaginations
trangres y ont faites. J'abrgerai ces explications; et ce qu'on
trouve dans de gros livres, je tcherai de le dire en peu de mots.

C'est de Charlemagne surtout qu'on peut dire que celui de l'histoire et
celui des romans, sont deux diffrents Charlemagne. L'histoire le fait
venir, comme on sait, de Pepin d'Hristal, petit-fils d'un autre
Pepin[304], et pre de Charles-Martel, qui eut pour fils Pepin-le-Bref,
pre de Charlemagne. Les romans le font descendre, au huitime degr en
ligne directe, de l'empereur Constantin. Un vieux roman italien en
prose, intitul: _I Reali di Francia_, c'est--dire les Princes de la
maison royale de France, contient cette filiation plus que
suspecte[305], et la fait venir d'un fils de Constantin, nomm _Fiovo_,
qui passa dans les Gaules et y rgna. De ce _Fiovo_ naquit Florel ou
_Fiorello_; de Florel, _Fioravante_; et de celui-ci deux fils,
Octavien-au-Lion et Gisbert-au-Fier-Visage. De Gisbert naquit Michel; de
Michel, Constantin, surnomm l'Ange; et de ce Constantin, Pepin, pre de
Charlemagne. Cet empereur tait donc issu de la branche cadette.
Octavien, frre an de son trisaeul Gisbert, eut pour fils Bovet;
Bovet eut Guidon d'Antone; et celui-ci, _Buovo_, ou Beuves d'Antone,
descendant, au mme degr que Pepin, de _Fiovo_, fils de
Constantin[306]. On verra bientt pourquoi j'ai d faire mention de
cette branche ane.

[Note 304: Pepin de Landen, ou Pepin-le-Vieux, qui avait t donn
par Clotaire II pour gouverneur  son fils Dagobert I.]

[Note 305: La premire dition de ce roman, qui est fort belle,
porte,  la fin, la date de Modne, 1491, in fol.; la seconde est de
Venise, 1499, _ibid._; toutes deux sont trs-rares. La troisime, qui
n'est pas commune, est en petit in-4., sous ce titre: _I Reali di
Franza nel quale si contiene lu generatione di tutti i Re, ducchi,
principi e baroni di Franza e de li paladini, colle battaglie da loro
fatte; comenzando da Constantino imperatore fine ad Orlando conte
d'Anglante_, etc., _Venezia_, 1537. Il en a t fait, depuis, plusieurs
autres ditions in-8. Ce livre est des premiers temps de la langue
italienne, et mis au nombre de ceux qui font autorit. On croit qu'il
fut d'abord crit en latin; quelques-uns mme l'ont attribu, mais sans
preuve, au savant Alcuin. Ce qui prouve qu'il ne peut tre de lui, c'est
qu'il y est question de l'Oriflamme, que nos rois ne firent porter dans
les combats qu'au douzime sicle. (Louis VI, dit le Gros, fut le
premier.) Quoi qu'il en soit, la traduction italienne est prcieuse par
l'antiquit des traditions fabuleuses et par la navet du style. On la
juge de la fin du treizime ou du commencement du quatorzime sicle.
_Salviati_ en avait vu une copie, qu'il jugeait crite vers l'an 1350.]

[Note 306: Cette descendance des deux branches de la race prtendue
de Constantin, et les exploits et aventures de chacun de ces hros,
remplissent les cinq premiers livres du roman des _Reali di Franza_.]

La naissance romanesque de Charlemagne et les aventures de sa mre
Berthe-au-Grand-Pied, tiennent une bonne place dans ce vieux livre des
_Reali di Francia_[307]. Tandis que l'histoire se tait sur la jeunesse
de cet empereur, on en trouve ici les plus petits dtails, mais tels que
l'histoire n'en peut assurment faire aucun usage. On y voit Charles
oblig de s'enfuir de Paris, aprs que le roi Pepin, son pre, a t
assassin par deux btards qu'il avait eus d'une rivale de Berthe. La
maison de Mayence, dj ennemie de la sienne, trame et soutient cette
intrigue; elle fait couronner roi l'an des deux parricides, met  prix
la tte du jeune Charles; et ce qu'il y a d'difiant, c'est que le pape
Sergius, qui tait mort, il est vrai, depuis plus de soixante ans[308],
excommunie tous ceux qui oseraient donner asyle au fugitif[309]. Cach
d'abord dans une abbaye, sous le nom de _Maine_, ou de _Mainet_ (_Maino_
ou _Mainetto_), Charles se sauve ensuite en Espagne; il est introduit
sous le mme nom  la cour de Galafre, roi sarrazin, qui habitait
Sarragoce et rgnait sur toutes les Espagnes. Il entre au service de ses
trois fils, Marsile, Bulugant et Falsiron, les mmes contre lesquels il
eut dans la suite de si terribles guerres  soutenir.

[Note 307: Elles occupent les dix-sept premiers chapitres du sixime
et dernier livre.]

[Note 308: Pepin mourut en 768; Sergius tait mort en 701.]

[Note 309: _Reali di Fr._, l. VI, c. 18.]

Ce roi avait de plus une fille nomme Galane ou Galrane; elle devient
amoureuse de _Mainetto_; il le devient d'elle, et l'pouse en secret
aprs l'avoir rendue chrtienne. C'tait l'usage entre un chrtien et
une sarrazine; on catchisait en faisant l'amour, et le prlude du
dernier acte de la sduction tait ordinairement le baptme.

Cependant il s'est offert des occasions brillantes o l'poux de
Galrane s'est couvert de gloire. Un roi d'Afrique a dclar la guerre 
Galafre, et l'a vaincu. Galafre et ses fils sont faits prisonniers; et
c'est Charles qui les dlivre par des faits d'armes de la plus haute
chevalerie. La gloire et le crdit qu'il acquiert, excitent dans l'ame
des trois jeunes princes toutes les fureurs de l'envie; ils complotent
de se dfaire de lui. Instruit de leur projet, il s'chappe de
Sarragoce; Galrane le suit; ils vont  Rome, en Lombardie, en Bavire.
Charles parvient  s'y faire un parti et  se procurer une arme. Il
rentre en France, attaque l'usurpateur, le tue de sa main; et remonte
sur le trne de son pre[310].

[Note 310: Cette partie de l'action s'tend jusqu'au ch. 51 de ce
6e. livre.]

La naissance et les premires aventures de Roland ne sont pas moins
merveilleuses dans ce roman italien, tir sans doute de nos plus vieux
romans franais. Charlemagne avait rgn plusieurs annes avec gloire et
rempli l'Europe de sa renomme; il avait une soeur cadette, nomme Berthe
comme sa mre, dont le jeune chevalier Milon d'Anglante devint amoureux.
Milon arrire-petit-fils du fameux Beuves d'Antone, tenait ainsi d'assez
prs  la famille royale; il tait mme de la branche ane des
descendans de _Fiovo_[311]; mais sa fortune ne rpondait point  sa
naissance. Cela ne l'empcha point de plaire  la jeune princesse. Le
fruit de leurs rendez-vous devint bientt si visible que l'empereur en
fut instruit. Au milieu de la gloire dont il tait environn, Charles
tait le tyran de sa famille: il renferma sa soeur dans une tour, et
rsolut de la condamner  mort, elle et son amant.

[Note 311: Voyez ci-dessus, p. 167.]

Le duc Naime, ayant inutilement assay d'obtenir leur grce, dlivre,
pendant la nuit, Milon de sa prison, Berthe de sa tour, les emmne chez
lui, fait venir des tmoins, des notaires, les marie secrtement et les
met en libert. Charlemagne, instruit de leur fuite, bannit Milon,
s'empare de ses biens, et fait excommunier les deux poux par le pape.
Milon et Berthe se sauvent, et tchent d'arriver jusqu' Rome. Ayant
tout vendu pour vivre, chevaux, armes et vtements, ils ne peuvent aller
que jusqu'aux environs de Sutri[312]. L, ils entrent dans une caverne,
o Berthe accouche d'un fils; une circonstance minutieuse, et sans doute
imaginaire comme le reste, fait donner  ce fils le nom qu'il a depuis
rendu si clbre. Il tait si fort ds le moment de sa naissance, qu'il
se _roula_ du fond de la grotte jusqu' l'entre. Son pre, qui tait
absent quand sa mre tait accouche, y trouva l'enfant  son retour.
Voulant ensuite lui donner un nom, il se rappela cette petite scne, et
le nomma Roland, c'est--dire, _Roulant_[313].

[Note 312: A huit lieues de Rome.]

[Note 313: _La prima volta_, dit-il  Berthe, _che io la vidi, si lo
vidi io che il rotolava, et in Franzoso  a dire rotatare roorlare... Io
voglio per rimemoranza che l'habbia mome Roorlando_. (_Real. di Franza_,
l. VI, c. 53.)]

Milon n'eut pendant cinq ans, pour subsister dans cette grotte, lui, sa
femme et son fils, que les aumnes qu'on lui faisait et qu'il allait
tous les jours chercher  Sutri. Cet tat de misre lui devint
insupportable; il rsolut d'aller tenter la fortune, dit adieu  sa
femme, lui recommanda son fils, et partit. Il se rendit d'abord en
Calabre, d'o il passa en Afrique, au service du roi Agolant, personnage
qui doit jouer un grand rle dans les romans piques, ainsi que ses deux
fils, Trojan et Almont. Milon, cach sous le nom significatif de
_Sventura_, fait des exploits admirables contre les ennemis de ces
princes, passe avec eux en Perse, puis dans l'Inde, et puis on ne sait
o, car ici on le perd de vue, et il ne reparat plus dans le
roman[314].

[Note 314: _Ibidem_, c. 55 et 56. A la fin du chapitre suivant,
l'auteur annonce le retour d'Agolant en Afrique, et son passage prochain
en Italie avec son fils Almont, _come la historia tocca seguendo_; ce
qui fait voir que le roman n'est pas fini, et que ce sixime livre
devait tre suivi de quelques autres. Les faits sont ici trs-diffrents
de ce qu'ils sont dans le romant espagnol, d'o les auteurs de la
_Bibliothque des_ _Romans_ ont tir l'histoire des premires annes de
Roland. Voy. premier volume de novembre 1777. Je les donne dans toute
leur simplicit, d'aprs les _Reali di Franza_, qui sont la source
primitive, ou tirs immdiatement de cette source.]

Cependant le petit Roland son fils, rest dans cette grotte, prs de
Sutri, avec sa mre, grandissait, et donnait  la malheureuse Berthe des
esprances et des craintes. Son courage et sa force extraordinaire le
distinguaient parmi les polissons de son ge; il le regardaient comme
leur chef; quoiqu'il les battt quelquefois, ils partageaient avec lui
leurs petites provisions, et lui en donnaient mme pour sa mre. Comme
il tait presque nu, quatre d'entre eux firent une qute et ramassrent
de quoi acheter du drap pour lui faire un habit; deux achetrent du drap
blanc et deux du drap rouge; de ces quatre pices runies on fit un
habit o le blanc et le rouge taient diviss par quartiers; et c'est de
cette petite circonstance, dont il eut le noble orgueil de vouloir
conserver le souvenir, qu'il prit dans la suite le nom de Roland _du
Quartel_[315].

[Note 315: _Orlando dal quartiere, ub. supr._, c. 60.]

Peu de temps aprs, Charlemagne alla se faire couronner  Rome empereur
d'Occident. A son retour, il passa quelques jours  Sutri. Il y mangeait
en public. Le petit Roland eut un jour la hardiesse de s'approcher de
la table de l'empereur, et d'y prendre un plat charg de viandes pour
l'aller porter  sa mre. Il y revint un second jour, mme un troisime.
Charlemagne, pour l'effrayer, tousse en grossissant sa voix; l'enfant,
sans s'tonner, quitte le plat qu'il tient, prend Charles par la barbe,
en lui disant: Qu'as-tu? et son regard, fix sur l'empereur, tait plus
fier, dit le romancier, que celui de l'empereur mme[316]; puis
reprenant son plat, il se sauve comme les deux premires fois. Charles,
averti d'ailleurs par un songe, trouve  cela quelque chose
d'extraordinaire. Il ordonne de suivre cet enfant, mais de ne lui point
faire de mal. Trois chevaliers qu'il charge de cette commission suivent
Roland jusqu' la grotte; ils y entrent: Roland veut se dfendre avec un
bton; sa mre le retient; couverte, comme elle l'est, des livres de la
misre, les chevaliers ne la reconnaissent pas; ils lui demandent qui
elle est: Je suis, rpond-elle en rougissant, je suis la malheureuse
Berthe, fille du roi Pepin, soeur de Charlemagne, femme du duc Milon
d'Anglante; et cet enfant est son fils et le mien. Les trois chevaliers
se jettent  ses genoux, jurent d'tre ses dfenseurs auprs de
l'empereur son frre, vont demander sa grce, et l'obtiennent. Charles
rvoque le dcret de bannissement qu'il avait port contre Milon, et
fait aussi rvoquer l'excommunication du pape; il adopte Roland pour son
fils, et revient en France[317].

[Note 316: _Ibid._, c. 66.]

[Note 317: L'auteur du roman espagnol dont nous avons parl
ci-dessus, donne ici carrire  son imagination. Il n'a point fait
voyager Milon, il l'a fait se noyer dans une rivire entre Rome et
Sutri; mais une fe l'a retir du fond des eaux. Lorsque Charlemagne
revient en France, elle l'attend dans le Pimont, rend Milon  son
pouse, et le fait rentrer en grce auprs de l'empereur, qui consent 
leur mariage. La fte en est clbre pendant trois jours dans un palais
magnifique, que la fe avait fait lever exprs au pied des Alpes, et
qui disparat quand Charlemagne, Milon, Berthe et Roland ont repris le
chemin de France. On voit que cette fiction est d'un temps bien
postrieur  celui o furent crits les _Reali di Franza_, et l'on peut
juger par ce seul trait des modifications que le gnie espagnol fit
subir  nos anciens romans, quand ils eurent pass les Pyrnes.
L'auteur espagnol est _Antonio de Eslava_, et le titre de son roman:
_Los Amores de Milon de Anglante_, etc.]

De retour  Paris, il rendit  son neveu les terres et les seigneuries
de Milon, dont il s'tait empar, et lui donna les titres de comte
d'Anglante et de marquis de Brava. Roland, croissant toujours en faveur
auprs de Charlemagne, devint le plus ferme appui de sa couronne;
bientt mme il le devint de la chrtient toute entire, et reut du
souverain pontife le titre de gonfalonnier de l'glise et de snateur
des Romains[318].

[Note 318: _Reali di Franza_, l. VI, c. 70.]

Telle est la fin de ses aventures dans les _Reali di Francia_. D'autres
romans en ont donn la suite; ils reprsentent Roland, hritier des
biens et des titres de son pre, effaant tous les autres pairs de
France par sa bravoure, sa force prodigieuse; et l'clat de ses faits
d'armes, mais bientt expos  plus d'une infortune, tantt bien, tantt
mal, avec l'imprieux et tout-puissant Charlemagne; quelquefois oblig
de s'loigner de la France, et d'aller, dans des aventures lointaines,
s'exposer aux plus grands dangers. Il vint  bout des plus difficiles,
qui ne firent que rpandre dans toutes les parties du monde la gloire de
son nom. Il se rtablit enfin  la cour de Charlemagne et y vcut dans
la plus grande faveur.

Pendant son absence, Berthe sa mre, lasse du veuvage, avait pous
Ganelon, que Charlemagne avait alors fait comte de Ponthieu. Ce perfide
Mayenais n'en fut pas moins l'irrconciliable ennemi de Roland et de sa
maison: il lui suscita sans cesse de nouveaux dangers et de nouveaux
malheurs, et finit par tre,  Roncevaux, la cause de sa dfaite et de
sa mort.

A l'gard de Renaud de Montauban, cousin du comte d'Anglante, et neveu
de l'empereur au mme degr que lui, les _Reali di Francia_ ne disent
rien de son histoire. Il faut la chercher dans nos vieux romans
franais[319]. On y apprend que Beuves d'Antone eut pour fils Bernard de
Clairmont, qui laissa, entre autres enfants, Beuves d'Aigremont, Aymon
de Dordogne, Otton d'Angleterre, et Milon d'Anglante. Nous venons de
voir que Roland tait fils de ce dernier: d'Otton naquit du duc
Astolphe, et de Beuves d'Aigremont le magicien Maugis et Vivian. Aymon
de Dordogne eut quatre fils, clbres sous le nom des _quatre fils
Aymon_, Renaud, Alard, Guichard ou Guiscard, et Richardet; et une fille
aussi clbre que ses frres, la belle et intrpide Bradamante. Les deux
cousins, Roland et Renaud, rivaux de gloire, furent souvent brouills
ensemble, et devinrent mme tout--fait ennemis. Renaud ayant tu un
neveu de Charlemagne, nomm Bertholet, avec qui il jouait aux checs, et
qui trichait au jeu, l'empereur voulut le faire arrter, lui, ses frres
et son pre: ils se sauvrent tous  Montauban, et s'y fortifirent.
Charlemagne marcha contre eux  la tte d'une arme, o Roland
commandait un corps de dix mille chevaliers.

[Note 319: _Les quatre fils Aymon, Renaud de Montauban, la Conqute
de Trbizonde par Renaud, Maugis d'Aigremont_, etc.]

Dans le cours de cette guerre, les quatre frres s'chappent de
Montauban, qui se dfendait toujours, et se trouvent rduits  de telles
extrmits, qu'ils sont obligs, pour subsister, de se faire voleurs de
grand chemin, malheur qui arriva, dans ces bons sicles,  plus d'un
noble chevalier. Ils deviennent la terreur du pays qui borde la Meuse,
o ils s'taient retranchs dans un chteau fort. Rentrs dans
l'intrieur de la France, ils continuent d'tre en guerre avec
l'empereur. Renaud pouse Clarice, soeur d'Yon, roi de Bordeaux. Il
remporte sur Charlemagne et sur ses chevaliers quelques avantages; mais
enfin, oblig de cder  des forces si suprieures, il ne parvient 
faire la paix qu' des conditions dures et humiliantes. L'une des plus
douces est d'aller, avec ses frres, dfendre les chrtiens en
Palestine, et reconqurir le saint Spulcre. L, il prouve de nouveaux
malheurs, mais aid par les enchantements de son cousin Maugis, qui,
aprs s'tre fait ermite, avait quitt sa retraite pour le suivre, il
s'illustre par de si grands exploits, il revient en France, charg de si
belles et de si prcieuses reliques, pour les offrir  l'empereur, qu'il
rentre tout--fait en grce auprs de lui. Il se rconcilie aussi avec
Roland, et ils partagent entre eux la gloire d'tre les plus solides
appuis du trne de Charlemagne.

Tels sont, dans les plus anciens romans franais, espagnols et
italiens, les trois principaux personnages dont l'pope italienne s'est
empare. Nous allons voir maintenant comment elle les fait agir, quelles
aventures elle leur attribue, et comment elle entremle ces aventures
avec celles d'autres hros, ou pris comme eux dans de vieux romans, ou
entirement imaginaires. Je vais remonter un peu haut, et entrer dans
des dtails qui ne seront peut-tre pas tous intressants. Il me serait
beaucoup plus facile de ne dire, comme tant d'autres l'ont fait, que des
gnralits sur ces premiers efforts de la muse pique moderne; mais
l'objet que je me propose en gnral dans cet ouvrage ne serait pas
rempli. Il est vident que l'_Iliade_ n'est pas le plus ancien pome
qu'aient eu les Grecs. Si l'on retrouvait enfin les essais informes des
potes qui prcdrent Homre, on aimerait  y observer les fictions
primitives, les formes originelles, les dveloppements graduels de
l'art, jusqu'au moment o il atteignit ce haut degr de perfection que
lui donna le gnie du chantre d'Achille. On en connatrait mieux ce
gnie mme.

L'action du plus ancien de ces romans piques qui nous soit rest est
antrieure au rgne de Charlemagne. Le hros est ce Beuves d'Antone,
descendant, comme Charlemagne lui-mme, de l'empereur Constantin, et
bisaeul de Milon d'Anglante, pre de Roland. _Buovo d'Antona_ est le
titre du pome[320]; il est crit, comme ils le sont tous, en octaves,
ou _ottava rima_. Cette mesure de vers, dont l'invention appartient 
Boccace, mais qu'il n'avait pas perfectionne, tait bien plus
imparfaite encore dans ces pomes grossiers qu'elle ne l'avait t dans
les siens. Voici quel est en abrg le sujet du _Buovo d'Antona_.

[Note 320: _Buovo d'Antona, canti XXII, in ottava rima, Venezia_,
1489; souvent rimprim depuis, et avec cet autre titre: _Buovo d'Antona
nel qual si tratta delle gran battaglie e fatti che lui fece, con la sua
morte_, etc.]

Brandonie, mre de Beuves, fait assassiner Guidon son mari, duc
d'Antone, par Dudon de Mayence, qu'elle pouse, et qu'elle rend ainsi
matre et seigneur d'Antone et de Mayence  la fois. Le jeune Beuves,
encore enfant, s'enfuit sous la conduite de Sinibalde, son pre
nourricier, et d'une troupe de cavaliers commande par Thierry, fils de
Sinibalde. Dans la rapidit de leur fuite, l'enfant tombe de cheval sans
qu'on s'en aperoive, et reste tendu sur la terre. Dudon, qui les
suivait de prs, l'enlve sur son cheval, et retourne  toute bride 
Antone. Quelque temps aprs, tant  la campagne, il croit voir dans un
songe le jeune Beuves qui lui plonge un couteau dans le coeur. Il se
dcide  le prvenir, et l'envoie demander  sa mre pour le tuer.
Brandonie lui fait rpondre qu'il peut tre tranquille, et qu'elle l'en
dfera elle-mme. Elle veut empoisonner son fils; il est averti par une
bonne domestique, s'chappe encore une fois, et arrive au bord de la
mer: il y trouve des marchands qui l'enlvent, l'emmnent en Armnie, et
le vendent au roi[321].

[Note 321: Chants I et II.]

Beuves avait atteint l'adolescence. Il devient amoureux de Drusiane,
fille du roi, qui conoit pour lui une passion trs-vive. Le roi fait
ouvrir un grand tournoi pour prouver les amants de sa fille. Beuves
entre en lice et renverse deux fois un des rois qui prtendent  la main
de Drusiane. Un autre rival, fils du soudan de Boldraque, vient peu de
temps aprs attaquer avec une arme le roi d'Armnie, pour conqurir sa
fille. Ce soudan commande en personne. Le roi est vaincu, et fait
prisonnier; mais Beuves le dlivre, le remet sur le trne, et tue le
fils du soudan. Aprs plusieurs aventures, ne pouvant obtenir Drusiane
de son pre, il la dtermine  s'enfuir avec lui. Des aventures
nouvelles l'attendaient dans cette fuite. Drusiane brave toutes les
fatigues et tous les dangers. Les deux poux s'enfoncent dans les
forts, o Beuves exerce sa valeur contre des gants, des lions, des
serpents et des ours. Drusiane accouche de deux fils. Elle les nourrit,
les emporte courageusement avec elle, et continue de suivre son poux.

Enfin, aprs un long trajet, Beuves rencontre Thierry et sa troupe, qui
lui taient rests fidles, revient  Antone, parvient  en chasser par
ruse l'usurpateur Dudon[322], se dfait de tous les Mayenais, et punit
sa mre par un supplice aussi recherch que barbare. Il la fait murer
tout entire,  l'exception de la tte. Dans cette position cruelle, on
la nourrit de pain sec et d'eau. Elle y reste un an, et meurt enfin
aprs de longues et insupportables souffrances. Le pote dit froidement,
en finissant ce rcit, qu'il la fit ensuite ensevelir richement[323].

[Note 322: Il l'avait bless dans un combat. Il se dguise en
mdecin, est introduit auprs du malade, se fait connatre quand il est
seul avec lui, en tirant de dessous sa robe la terrible pe qui l'avait
bless, le force de se faire mettre  cheval et de sortir de la ville,
o il s'tait mnag un parti puissant, et dans laquelle, au son d'un
cor qu'il fait entendre, ses troupes, qui taient embusques, pntrent
de toutes parts.]

[Note 323: _Buova d'Ant._, c. XII, st. 20.]

Dudon se rfugie auprs du roi Pepin, qui lui donne asyle. Beuves
poursuit les Mayenais, en tue un grand nombre, fait pendre tous ceux
qu'il fait prisonniers, attaque et prend Pepin lui-mme, tue de sa main
le tratre Dudon, le fait carteler et exposer par quartiers sur des
fourches patibulaires, et met ensuite Pepin en libert. Au milieu de
cette expdition, il y a une scne plaisante, ou qui le serait du moins
si le pote avait eu le talent de raconter. Le roi Pepin est si
merveill des prouesses de Beuves d'Antone, qu'il croit que ce n'est
point un guerrier, mais un dmon qui en a pris la figure. Il envoie vers
lui son chapelain pour l'exorciser. Le bon abb s'avance  cheval,
tenant une croix dans sa main, et chantant le _Te Deum_[324]. Il arrive
auprs de Beuves, et prononce trs-srieusement les paroles de
l'exorcisme[325]. Beuves s'impatiente  la fin, pousse son cheval
Rondel, court aprs l'exorciseur qui s'enfuit  toute bride, le saisit
par son capuce, et le reconduit  grands coups de pommeau d'pe. Le
pauvre prtre va conter  Pepin sa msaventure. Ce n'est, lui dit-il,
ni un dmon ni un esprit: c'est, je vous le jure, sire, un homme en
chair et en os, et j'en ai pour preuve qu'il m'a rompu les miens. On
voit qu'il faudrait le pinceau de l'Arioste, ou mme du Berni, pour
rendre cette scne comique; mais l'auteur de ce misrable ouvrage tait
bien loin de deviner les secrets de leur style.

[Note 324:

        _E poi monte a cavallo humil e pio,
        Ed una croce in mon hebbe pigliato
        Inverso Buovo ch' un diavolo reo
        Crede che sia, li canta il Tadeo._ (c. XIII, st. II.)]

[Note 325:

        _Buovo congiura dicendo il prefatio._ (st. 12.)]

Les autres exploits de Beuves sont contre les Sarrazins. Tandis qu'il
bat une de leurs armes en Sardaigne, qu'il en tue une partie et
convertit le reste, une autre arme vient assiger Antone. Beuves
revient, leur fait lever le sige, et ensuite celui de Paris qu'ils
avaient aussi form. Aprs les avoir vaincus en France, il va les
combattre en Hongrie, remporte de grandes victoires, convertit  la foi
chrtienne et fait baptiser tout le pays; car ce fils parricide, qui
avait fait prir avec tant de barbarie une mre, coupable, il est vrai,
mais enfin une mre, tait un chrtien trs-fervent, et un trs-ardent
convertisseur.

Il met glorieusement  fin d'autres grandes entreprises en Europe et en
Asie, et revient enfin  Antone, couvert de gloire, esprant y passer
dsormais des jours tranquilles avec sa chre Drusiane. Mais il a,
bientt aprs, la douleur de la perdre; et lui-mme est assassin dans
une glise, par un Mayenais, que Raymond, devenu chef de la maison de
Mayence, avait charg de ce crime, pour venger sa famille presque
entirement dtruite. C'est de ce Raymond que descendait le tratre
Ganelon, que nous avons vu devenir le beau-pre de Roland, et qui fait,
dans la plupart des romans piques dont nous aurons  parler, un rle si
vil et si odieux.

On voit que ce ne sont pas les atrocits qui manquent dans l'action de
ce pome, surtout dans la premire partie. Cette famille des ducs
d'Antone y ressemble assez, pour les crimes,  celle d'Agamemnon. Mais
quelle est cette ville d'Antone, chef-lieu de leur puissance? C'est ce
que le pome n'indique en aucun endroit. Le roman des _Reali di Francia_
la place en Angleterre prs de Londres, et dit qu'elle fut fonde par
Bovet, aeul de Beuves; qu'a environ trois milles de cette ville,
au-del d'une rivire, tait une colline assez leve, sur laquelle
Bovet avait fait btir un fort, qu'il nomma le fort St.-Simon[326]. Or,
dans le pome dont Beuves est le hros, il est plusieurs fois question
de la citadelle St.-Simon, comme d'un fort voisin d'Antone. On trouve
aussi dans d'autres anciens romans, que Beuves tait sorti
d'Angleterre[327]. Jean _Villani_ s'est donc tromp lorsqu'il a dit dans
sa Chronique[328] que la ville de Volterre en Italie, ville
trs-ancienne, btie par les descendants d'_Italus_, fut appele
_Antonia_, et que c'est de-l, selon les romans, qu'tait le bon Beuves
d'Antone. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher ce qui l'a fait se
tromper ainsi; mais on peut tirer de son erreur une consquence
trs-juste sur l'antiquit de ce pome; c'est qu'il tait dj compos
et mme trs-connu du temps de _Villani_. Cet historien mourut en 1348;
le pome est donc antrieur  cette poque. D'un autre ct, dans la
stance antpnultime du dernier chant, il est question du Dante:

        _Dante que scrisse, non come bisogna,_ etc.

[Note 326: _Reali di Franza_, l. III, c. 17.]

[Note 327: Dans le quatrime des _cinque canti_ de l'Arioste, qui
font suite au Roland furieux, Astolphe racontant ce qui lui est arriv
en Angleterre, dit qu'il avait envoy un courrier  un de ses amis, qui
lui tenait un vaisseau prt pour passer sur le continent, mais qu'il ne
voulait s'embarquer ni  Antone, ni dans un autre port, dans la crainte
d'tre reconnu.

        _N in Antona volea n in altro porto,
        Per non lasciar conoscermi, imbarcarmi._ (c. IV, st. 70.)

Antone tait donc un port de mer en Angleterre.]

[Note 328: L. I, c. 55.]

C'est donc entre le temps du Dante et celui de Jean _Villani_,
c'est--dire dans la premire moiti du quatorzime sicle, que le pome
intitul _Buovo d'Antona_ fut crit[329].

[Note 329: On pourrait croire qu'il le fut d'aprs notre ancien
roman en prose du _chevalier Beuves de Anthone et de la belle Josienne_,
imprim  Paris, in-4., sans date, en caractres gothiques. Mais
celui-ci n'est-il pas plutt une traduction libre du pome italien? Le
franais n'en parat pas antrieur au quinzime sicle. Il existe aussi
parmi les manuscrits lgus  la bibliothque Vaticane par la reine
Christine de Sude, un roman de _Buovo d'Antona_ en vers provenaux, 
la fin duquel il est crit, comme le _Crescimbeni_ l'observe, que ce
roman fut compos l'an 1380.]

L'auteur en est inconnu. On voit seulement  plusieurs locutions du
dialecte florentin de ce temps-l[330], qu'il tait de Florence, ou au
moins de Toscane. Il adresse l'invocation de son pome  Jsus-Christ,
et le prie de venir l'aider  raconter cette belle histoire[331]. A la
fin de tous ses chants, sans exception, le pote s'interrompt en priant
Dieu d'tre favorable  ses auditeurs ou  lui-mme, ou en disant qu'il
est las de conter, que sa voix s'affaiblit, qu'il a besoin de
boire[332], qu'il dira la suite une autre fois, etc. Le premier vers de
chacun des douze chants qui suivent, est toujours: _Je vous ai laisss
au moment o telle chose se passait_[333]; et le rcit continue sans
autre artifice. Les neuf derniers chants commencent tous par une
nouvelle prire, ou  Jsus-Christ, ou au Pre ternel[334], ou  la
Vierge Marie, et toujours pour qu'ils accordent au pote la grce de
poursuivre et d'achever son histoire; et chaque fois, dans la strophe
suivante, il revient  sa formule: Je vous ai laisss, dans l'autre
chant, au moment o telle chose venait de se passer.

[Note 330: _Atante_ et _aitante_ pour _gagliardo_, _palmiere_ pour
_peregrino_, _robesta_ ou _rubesta_ pour _infierisce_, et certaines
terminaisons en _oe_ ou _one_, qui y reviennent souvent.]

[Note 331:

        _O Gies Christo che per il peccato
        Il qual fece Eva prima nostra madre,
        In sulla croce fusti conficato;_ etc. (st. 1.)
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _Pregandoti, signor giocondo e adorno
        Che doni a lo mio ingegno tal bontade
        Ch'io possi quella storia raccontare
        E insieme gli ascoltanti contentare._ (st. 2.)]

[Note 332:

        _Hormai, signori, quivi har lasciato;
        Andate a bere, ch'io son assetato._]

[Note 333:

        _Signori, vi lasciai ne l'altro canto
        Si come a Buovo disse Drusiana,_ etc. (c. III.)
        _Io vi la lasciai ne l'altro mio cantare
        Si come Buovo al soldan fu tornato,_ etc. (c. V.)]

[Note 334: L'auteur parat quelquefois confondre le pre et le fils,
comme dans ce dbut du chant XIV:

        _Eterno padre, ch'il mondo creasti
        E pe'l peccato tu moristi in croce._]

Dans sa dernire octave, il prie le souverain Jupiter, _il sommo Giove_,
d'accorder  lui et  ses lecteurs une longue vie, et Jsus-Christ de
leur donner  tous la grce de mriter d'tre admis dans son royaume.
Tout cela est de trs-bonne foi. On ne doit point se scandaliser de voir
ici Jupiter et Jsus-Christ figurer ensemble. _Sommo Giove_ est un nom
potique que tous les anciens potes italiens donnent  Dieu, comme ils
donnent celui de Pluton ou de _Dite_ au diable, sans songer ni  Pluton
ni  Jupiter.

Ce pome est  peu prs le seul dont l'action remonte au-del du rgne
du Charlemagne. Cet empereur et ses douze pairs font le sujet de presque
tous les autres; et ce n'est plus le roman des _Reali di Francia_, mais
la prtendue chronique du paladin et archevque Turpin qui en est la
source commune. Cette chronique ne commence, comme je l'ai dit
prcdemment, qu' la dernire expdition de Charlemagne en Espagne, et
finit par la fatale dfaite de Roncevaux, effet des trahisons de Ganelon
de Mayence, dans laquelle prit, avec Roland et Olivier, l'arrire-garde
presque entire de l'arme franaise. Le pome le plus immdiatement
tir de cette chronique, est intitul: _La Spagna_, l'Espagne[335]; il
comprend, en quarante chants, cette dernire expdition de Charlemagne,
jusqu' la bataille de Roncevaux, et dans le dernier chant, la vengeance
que tire l'empereur de la trahison qui avait fait prir la fleur de son
arme.

[Note 335: Son titre entier est dans les plus anciennes ditions
_Questa si  la Spagna historiata. Incumincia il libro volgare dicto la
Spagna in 40 cantare diviso, dove se tracta le battaglie che fece Carlo
magno in la provincia de Spagna_, Milano, 1519, in-4.; Venezia, 1568,
in-8.; et dans les ditions postrieures: _Libro chiamato la Spagna,
qual tratta li gran fatti e le mirabil battaglie che fece il magnanimo
r Carlo magno nelle parti della Spagna_, Venezia, 1610, in-8., etc.]

La cause de l'expdition n'est pas la mme dans le pome que dans la
chronique. Dans celle-ci, l'aptre saint Jacques apparat  Charlemagne
pendant une belle nuit, et lui propose d'aller combattre les Sarrazins
qui ont dtruit le tombeau qu'il avait en Galice; de rtablir ce tombeau
o il faisait autrefois de si beaux miracles, et de faire mme btir
sur le tombeau une glise. Charles se met en campagne sur ce seul motif.
Dans le pome, aprs avoir triomph de tous ses ennemis, avoir vaincu
les mcrants, et s'tre rendu matre de toute la chrtient, il lui
prend un jour envie de conqurir l'Espagne[336], occupe alors par les
Sarrazins. Il assemble ses barons, leur rappelle qu'en mariant son neveu
Roland avec Alde-la-Belle, il lui avait promis la couronne d'Espagne, et
leur dclare qu'il est temps d'accomplir sa promesse; ils sont tous de
cet avis, et font serment de le suivre en Espagne et de l'aider  en
mettre la couronne sur la tte de Roland.

[Note 336: Canto I.]

La conduite et les principaux vnements de la guerre sont  peu prs
les mmes dans le pome et dans la chronique. Le pote a seulement coup
son action par deux pisodes qui peuvent donner une ide de son gnie et
du got de son temps. Dans une altercation trs-vive entre Roland et
l'empereur, ce dernier s'oublie jusqu' jeter  son neveu son gantelet
de fer au travers du visage. Cet affront met le paladin en fureur: il
veut tuer Charlemagne; on a peine  le retenir. Oblig de cder  ses
amis, il prend le parti de quitter l'arme; on a beau dire tout ce qu'on
peut pour l'en empcher; on lui rpte en vain que Charlemagne est
matre absolu, que le plus brave et le plus puissant, s'il le bat, ne
doit mme rien dire[337], tout cela ne le persuade pas; il part, et va,
tout en colre, conqurir la Syrie, la Palestine, et ce qui est ici
nomm la terre de Lamech; il tue ou convertit et baptise les rois, les
armes, les peuples entiers, et revient, aprs avoir ainsi pass son
humeur, se rconcilier avec son oncle.

[Note 337:

        _Che'l migliore che sia e pi possente
        S'egli il batesse, non deve dir niente._
                           (_La Spagna_, cant. XIV.)]

Voil le premier pisode, voici le second: Roland, de retour en Espagne,
inspire  l'empereur des craintes sur l'tat o il a laiss son royaume,
et sur le vicaire ou vice-roi  qui il en a confi le gouvernement[338].
C'tait Macaire, neveu de Ganelon, duc de Mayence et de Ponthieu. Le
crdit de cette famille s'tait beaucoup accru depuis que Ganelon, en
pousant Berthe, tait devenu beau-frre de l'empereur; et son ambition
augmentait avec son crdit. Un soudan que Roland avait converti en Asie,
lui avait fait prsent d'un livre de grimoire; il l'ouvre, fait un
cercle, jette les cartes[339], lit la formule d'vocation, et aussitt
une foule de dmons parat et demande ses ordres. Il les congdie tous,
 l'exception d'un seul, de qui il apprend que Macaire, ayant persuad 
la reine et  toute la France que Charlemagne a pri en Espagne avec son
arme, doit le lendemain matin mme pouser la reine, et se faire
couronner empereur. Il n'y a pas de temps  perdre; le diable se change
en un grand cheval noir, et emporte, pendant la nuit, Charlemagne en
l'air jusqu' Paris. Aprs un trajet si heureux et si rapide, Charles
pensa chouer au port[340]. Arriv sur la cour de son palais, et encore
port sur sa monture, il sentit une joie si vive, qu'il fit le signe de
la croix pour remercier le ciel. A ce signe, le diable se sauve, et le
laisse tomber sur les degrs de l'escalier; mais par la permission
divine, l'empereur ne se fit point de mal[341].

[Note 338: Cant. XX.]

[Note 339:

        _Fece un cerchio e poscia gitt le carte._ (_Ibid._)]

[Note 340: Cant. XXI.]

[Note 341:

        _Ma come volse il padre celestiale
        Lo imperatore non si fece mate._ (c. XXII.)]

Charles, dguis en plerin, va dans les cuisines du palais, demande 
manger, se fait une querelle avec les cuisiniers, les rosse avec son
bourdon et son bton, est mis dehors, et trouve enfin un jeune officier
 qui il dit qu'il vient de St.-Jacques en Galice, et qu'il apporte des
nouvelles de l'empereur et de son arme. Cet officier le conduit auprs
de la reine, avec laquelle il a un long entretien. Cette imitation de
l'_Odysse_, quelque dfigure qu'elle soit, ne serait pas sans
intrt, si elle tait mieux amene. L'auteur n'a pas oubli le trait
touchant du chien d'Ulysse, mais il l'arrange  sa manire. La reine
avait une petite chienne que l'empereur aimait beaucoup; pendant seize
annes, on la lui avait conduite tous les matins: il la caressait, et
jamais elle ne souffrait d'autres caresses que les siennes et celles de
la reine. Ds que cette petite chienne voit le plerin assis auprs de
sa matresse, elle court  lui, lche ses pieds, son visage, et le
parcourt ainsi de la tte aux pieds, avec tous les signes de la joie. La
reine surprise demande  l'inconnu s'il a autrefois frquent ce palais,
s'il a t domestique ou cuyer de Charlemagne; si, enfin, il a vu
quelque part ce petit animal, qui ne faisait jamais un tel accueil qu'au
roi son poux. Charles lui rpond avec une simplicit homrique: Je ne
suis point, et n'ai jamais t ce que vous dites. Faut-il qu'une bte me
reconnaisse, et que vous, qui tes ma femme, vous ne me reconnaissiez
pas? Je suis Charles, fils de Pepin, empereur de Rome et roi de
France[342]. La dame le regarde de tous ses yeux: il est si dfigur
qu'elle ne le reconnat pas encore. Prudente comme Pnlope, elle lui
demande quelques signes, et entre autres l'anneau qu'elle lui avait
donn, et la marque d'une croix que l'empereur avait sur l'paule
droite. Charles lui prsente l'anneau, dpouille son paule, et montre
la petite croix. Alors tous les doutes sont dissips, et les deux poux
se livrent au plaisir de se revoir.

[Note 342:

          _E pure mi conosce una fiera,
          E non tu che sei mi vera mogliera.
        Io son Carlo figlinol del re Pipino,
          Imperator di Roma r di francia._ (_Ibid._)]

Cependant l'heure de la crmonie du mariage approchait; elle arrive, et
c'est au milieu mme de cette crmonie que Charlemagne, aid d'un petit
nombre d'amis qu'il a retrouvs, tue l'usurpateur, et reprend
publiquement sa femme et sa couronne[343]. On fait un grand massacre des
Mayenais. Charles retourne ensuite  son arme, presse les Sarrazins,
assige et prend successivement Pampelune et Sarragosse; et, selon son
usage, n'accorde la vie qu' ceux qui se font chrtiens[344].

[Note 343: Cant. XXIII.]

[Note 344: Cant. XXV et XXVI.]

Il restait encore deux rois sarrazins  soumettre. Marsile tait le plus
puissant; il pouvait prolonger la guerre; Charles se dtermine  lui
envoyer un ambassadeur pour lui offrir des conditions de paix. Tous les
chefs de son arme s'offrent l'un aprs l'autre pour cette mission
prilleuse; il les refuse tous. Le tratre Ganelon a l'adresse de ne se
point offrir, mais de dsigner le jeune fils de Solomon, roi de
Bretagne, dans l'intention de le faire prir. Jones, c'est le nom de ce
jeune chevalier, est envoy; arriv auprs de Marsile, il ne prononce
que des menaces, aigrit les esprits au lieu de les adoucir, ne conclut
rien, tombe  son retour dans une embuscade que les Sarrazins lui ont
dresse, est bless  mort, et vient expirer aux pieds de son empereur.
La guerre continue; Charlemagne et ses barons avancent en Espagne,
prennent des villes, gagnent des batailles; Marsile envoie une ambassade
solennelle, avec de riches prsents pour demander la paix. Charles veut
qu'un de ses barons lui porte sa rponse. Les Paladins, ayant  leur
tour dessein de perdre Ganelon, conseillent  l'empereur de le choisir.
Le Mayenais lit dans leurs intentions, accepte aprs quelque
rsistance, mais jure que, s'il en revient, ils paieront cher le tour
qu'ils lui jouent. C'est dans ces dispositions qu'il part, qu'il arrive,
qu'il traite avec Marsile, et qu'il concerte avec lui les moyens
d'arrter et de dtruire dans les gorges des Pyrnes l'arrire-garde de
l'arms franaise lorsqu'elle repassera les monts[345]. De retour auprs
de l'empereur avec le trait de paix accept par Marsile, et consult
sur les dispositions  faire pour la retraite de l'arme, il rgle ses
conseils sur le plan qu'il avait fait avec Marsile, et l'aveugle
empereur a la faiblesse de les suivre. La dfaite de Roncevaux en est la
suite.

[Note 345: Cant. XXIX et XXX.]

Ici, le mauvais pote s'est presque entirement attach au faux
chroniqueur, et il a bien fait. Il y a, mme dans les rcits grossiers
attribus  Turpin, un fond d'intrt que rien ne peut dtruire. Les
efforts prodigieux de Roland, d'Olivier et des autres Paladins surpris
dans les dfils de Roncevaux, pour repousser,  la tte de vingt mille
hommes seulement, l'attaque successive de trois corps d'arme de cent
mille hommes chacun, le courage calme et imperturbable de ces intrpides
chevaliers, leur mort glorieuse, celle surtout de Roland qui ne consent
qu' la dernire extrmit  sonner de son terrible cor en signe de
dtresse, qui expire entour d'un monceau d'ennemis qu'il a tus, et
aprs avoir bris entre des rochers son pe Durandal, pour qu'elle ne
tombe point entre les mains des infidles; ses adieux mme  cette
formidable pe, compagne et instrument de tant d'exploits, toutes ces
circonstances, et plusieurs autres de cette grande et clbre scne, de
quelque manire qu'elles soient racontes, sont toujours sres de leur
effet.

Il y a dans ce pome une autre scne qui, malgr le mauvais style de
l'auteur, ne laisse pas de faire impression. Elle est encore prise de
la Chronique attribue  Turpin[346]. C'est le combat entre Roland et
Ferragus sur le pont d'une forteresse que ce Sarrazin dfendait. Ce
combat dure deux jours entiers. Le dernier jour, pour en finir, les deux
redoutables champions se font la confidence mutuelle que leur corps est
_fe_, c'est--dire enchant et invulnrable,  l'exception d'un seul
endroit. Ils se rvlent l'un  l'autre cet endroit faible[347], et
recommencent  se battre avec une nouvelle fureur. Ferragus succombe
enfin, et je trouve ici la preuve que si ce pome est surann, ennuyeux,
et presque illisible, un grand pote a eu pourtant le courage de le lire
et a daign s'en souvenir. Quand Ferragus se sent bless  mort, il prie
Roland de lui donner le baptme[348]; Roland descend du pont au bord de
la rivire, te son casque, le remplit d'eau, et vient baptiser le brave
paen dont l'ame est reue et emporte par les anges[349]. N'est-ce pas
ici la source o le Tasse a puis l'ide de Clorinde tue en combat
singulier par Tancrde, qui va, comme Roland, chercher de l'eau dans son
casque pour lui rendre ce pieux devoir[350]?

[Note 346: _Chron._, chap. 16; _la Spagna_, chap. IV et V.]

[Note 347: Ce double aveu n'est que dans _la Spagna_; dans la
Chronique, _loc. cit._, Ferragus avoue seul son endroit faible.
_Vulnerari, inquit, non possum nisi per umbilicum._]

[Note 348: Cant. V.]

[Note 349: Cant. VI.]

[Note 350: _Gierusalem. liber._ I. cant. XII.]

Ce trait d'imitation ne semblerait pas seul prouver que l'auteur de la
_Jrusalem dlivre_ n'avait pas ddaign de jeter les yeux sur ce pome
insipide de _l'Espagne_. En voici un qui paratrait l'indiquer encore.
Pour rduire Pampelune, les chrtiens fabriquent une grande machine, une
citadelle en bois, plus leve que les murs de la place, et d'o un
grand nombre de soldats font pleuvoir une grle de pierres et de traits
sur les Sarrazins qui dfendent les remparts[351]. Un de ceux-ci, pour
en dtruire l'effet, imagine un moyen de lancer sur cette machine de
grands vases ou des tonneaux de poix enflamme. Ds le second qui est
lanc, le feu prend  la machine; elle est rduite en cendres, et les
chrtiens qui y taient placs sont presque tous crass sous ses
dbris[352]. Godefroy employe contre Jrusalem des machines presque
semblables, que l'enchanteur Ismin incendie  peu prs de mme. Mais ces
sortes de machines furent employes dans les siges long-temps aprs le
sicle de Charlemagne. Elles furent en usage dans les croisades, et
notamment au sige de Jrusalem; on les retrouve aussi au douzime
sicle dans les guerres de Frdric Barberousse en Italie; on s'en
servit mme jusqu'au quatorzime sicle, et il y a probablement ici dans
le pome du Tasse, auprs duquel on est honteux de nommer _la Spagna_,
ressemblance de moyens sans imitation.

[Note 351: On va dans la fort abattre le bois ncessaire pour la
construction de cette machine; les troupes allemandes sont charges de
l'apporter au camp, etc. (Cant. X.)]

[Note 352: Cant. II.]

Ce n'est pas non plus sans surprise qu'on reconnat dans ce dtestable
pome des imitations videntes d'Homre. Celle que nous avons dj
observe n'est pas la seule. Dans les conseils que Charlemagne assemble
souvent, dans les combats, dans les ambassades, l'auteur ne peut pas
n'avoir point emprunt de l'_Iliade_ et de l'_Odysse_ l'ide des
discours longs et frquents que se tiennent ses hros, quelques formes
dont ils se servent en commenant presque tous ces discours, le soin de
faire rpter, par celui qui porte un message, les propres mots de celui
qui l'envoie, des locutions telles que celle-ci: _Il dit alors dans son
coeur_, ou _alors s'adressant  son coeur, il dit_: etc.[353]. Mais tout
cela est en pure perte. La platitude continue du style fait tomber 
chaque instant le livre des mains, et il faut un autre mobile que la
simple curiosit pour le reprendre. Le pote parle cependant beaucoup de
la douceur de ses vers et des couleurs dont il sait revtir cette belle
histoire. Comme l'auteur de _Beuves d'Antone_, il finit chacun de ses
chants par un adieu  ses auditeurs[354], ou par une prire contenue le
plus souvent dans un seul vers qui est le dernier[355], et il les
commence tous en rappelant o il en est rest de son rcit, ou
quelquefois en faisant une nouvelle invocation au grand Jupiter,  Dieu
le pre,  Dieu le fils, au Roi des rois, au Soleil des soleils[356]
pour qu'ils soutiennent sa voix, et son gnie dans une si noble
entreprise.

[Note 353: _La Spagna_, passim.]

[Note 354:

        _Signori, io vo finir questo cantare
        Ed ire a bere e rinfrescarmi alquanto;
        E se voi siele stanchi d'ascoltare,
        Voi ben potete riposar in tanto._ (c. VI.)]

[Note 355:

          _Or lasciamo Astolfo armato al ballo
          E nell' altro cantar, senza pi resta,
          Vi conter come lui fu abbattuto.
          Cristo vi sia sempre in vostro ajuto._ (c. II.)
        _Nel canto seguente dir la danza
          E la pugna che fecero con pagani.
          Tutti vi facci Iddio allegri e sani,_ etc. (c. VII.)]

[Note 356:

        _Signori, io dissi nell' altro cantare
        Si come y due baron,_ etc. (c. V.)
        . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _Signori, vi lasciai nel quinto detto
        Come conquiso fu il baron perfetto._ (c. VI.)
        _Donami, o gran Giove, o nobile sire,
        Ingegno di seguir l'istoria bella,_ etc. (c. IV.)]

Ces Homres du quatorzime sicle allaient, comme nos Troubadours et nos
Trouvres du douzime, rcitant ou chantant leurs vers dans les chteaux
et dans les villes; et c'est pour cela qu'au commencement et  la fin de
presque tous les chants de leurs pomes, ils se mettent en scne avec
leur auditoire, annoncent ce qu'ils vont dire ou rappellent ce qu'ils
ont dit. La forme des stances par octaves est extrmement propre  cet
objet, et c'est sans doute pour cela que cette division commode et
harmonieuse est reste en possession de l'pope italienne, malgr ce
qu'il en cote quelquefois  la vraisemblance, et la gne qui en rsulte
pour le pote. On raconte de l'ancien Homre que la fortune l'avait
rduit  recevoir de ceux qui s'arrtaient pour l'couter le prix de ses
compositions sublimes; c'est encore une ressemblance que l'auteur du
pome de _l'Espagne_ voulut avoir avec lui; et afin qu'on ne l'ignort
pas, il a consign cette circonstance  la fin de son cinquime chant:
Qu'il vous plaise maintenant, dit-il, mettre un peu la main  votre
bourse, et me faire quelque prsent.

        _Ch' ora vi piaccia alquanto por la mano
        A vostre borse, e farmi dono alquanto,
        Che qu ho gi finito il quinto canto._

Ces vers constatent mieux que ne le pourraient faire de longues
dissertations cette mendicit potique. En ne rougissant point d'en
faire mention dans son pome, l'auteur semble prouver qu'elle tait
passe en usage. Il n'a mme pas voulu qu'on ignort son nom, et il le
dcline tout au long dans sa dernire stance. Il se nommait _Sostegno
de' Zanobi_ ou _Zinabi_, de Florence[357], mais on n'en est pas plus
avanc, car l'on ne trouve nulle part rien qui nous puisse apprendre ce
que c'tait que ce rimeur florentin. Sa manire est absolument la mme
que celle de l'auteur de _Beuves d'Antone_: tout annonce qu'ils taient
contemporains, et le _Quadrio_ le confirme en disant qu'il a vu entre
les mains du clbre chanoine _Baruffaldi_ un manuscrit de _la Spagna_,
sur parchemin, orn de belles miniatures, dont l'criture tait
certainement du quatorzime sicle[358].

[Note 357:

        _A voi signor' ho rimato tutto questa,
         Sostegno di Zinabi da Fiorenza._

        (C. XL., stanz. ult.)]

[Note 358: _Stor. e ragion. d'ogni posia_, t. VI, p. 548.]

Finissons ce qui regarde ce vieux pome par une observation qui n'est
peut-tre pas  ddaigner. Le pote cite souvent _le livre_ d'o il tire
cette histoire qu'il a entrepris de raconter. _Si mon auteur ne me
trompe pas_, dit-il, ou bien, _le livre me le dit ainsi_, ou bien
encore: _c'est ce que le livre ne me dit pas_, ou autre chose semblable.
On voit presque  chaque instant que c'est la chronique attribue 
Turpin qu'il a sous les yeux, et il ne fait souvent que la mettre en
vers, cependant il ne nomme jamais Turpin comme l'auteur de ce livre;
bien plus, il met ce Turpin, qui tait en mme temps paladin et
archevque, au nombre des hros chrtiens qui prirent les armes  la
main  Roncevaux avec Roland. N'en pourrait-on pas conclure que, dans le
quatorzime sicle, o cette Chronique tait fort connue, on ne
l'attribuait point encore  l'archevque Turpin?

Quand on veut parler en Italie des premiers et informes essais de la
posie pique, qu'il est impossible de lire aujourd'hui, on joint
ordinairement _la Reine Ancroja_[359]  _Beuves d'Antone_ et 
l'_Espagne_. Donnons encore une ide de ce pome; mais son excessive
longueur et la lassitude que font prouver les deux premiers nous
forceront de parler plus succinctement du troisime.

[Note 359: _La Regina Ancroya, nella quale si vede bellissime
istorie d'arme di amore, diverse giostre e torniamenti, e grandissimi
fatti d'arme con i paladini di Francia_, Venezia, 1575, in-8. C'est
l'dition dont je me suis servi; il y en a plusieurs
antrieures.--_Anchroja regina_, Venezia, 1499, in fol. _Libro de la
Regina Anchroja, che narra li mirandi facti d'arme de li paladini di
Franza, e maximamente contra Baldo di fiore im-peradore di tutta pagania
al Castello di oro_, Venezia, 1516, in-4., etc.]

Guidon-le-Sauvage, fils naturel de Renaud, en est un des principaux
personnages, et c'est par lui que commence le pome. Renaud de
Montauban son pre, revenant de la Terre-Sainte, s'tait arrt dans
une place qui appartenait aux Sarrazins. Constance, femme du roi de ce
pays, s'tait prise d'amour pour lui. Quoiqu'il arrivt des saints
lieux, et qu'il y et saintement guerroy pour la foi, il n'en tait pas
plus sage. Il s'entendit avec Constance, aux dpens du roi qui lui
donnait l'hospitalit, et de leur commerce provint un fils. Le roi
mourut avant que ce fils vnt au monde; sa mre le fit d'abord passer
pour lgitime; mais ds qu'il fut en ge de porter les armes, elle
l'instruisit de sa naissance, et l'envoya en France chercher son
pre[360], en lui donnant, pour s'en faire reconnatre, un anneau que
Renaud lui avait laiss en partant.

[Note 360: Cela n'est pas tout--fait ainsi. C'est le jeune homme
qui veut absolument faire ce voyage; sa mre ne fait qu'y consentir, et
n'y consent mme qu'aprs que ce bon fils l'a menace de lui enfoncer un
couteau dans la gorge. J'ai supprim ces circonstances, pour aller plus
rapidement au fait. (Voyez. _Regina Ancroja_, c. I.)]

Le jeune guerrier, sous le simple nom de l'_tranger_[361], arrive au
camp de Charlemagne, et dfie tous ses chevaliers. Il les renverse l'un
aprs l'autre, et, suivant les lois de la chevalerie, il les retient
prisonniers. Renaud reste le dernier: l'tranger ose aussi le combattre;
la victoire est long-temps incertaine; enfin elle se dclare pour
Renaud. Son fils se fait alors reconnatre[362]. Renaud va le prsenter
au roi, qui lui fait un accueil digne de la valeur qu'il a montre. On
revient  Paris, et Charles fait baptiser le jeune tranger sous le nom
de Guidon-le-Sauvage.

[Note 361: _Lo Strano._]

[Note 362: Cant. IV.]

L'Empereur tait alors en guerre, comme il l'est dans tous ces pomes,
et la France attaque par une arme de Sarrazins: la reine _Ancroja_,
soeur du roi Mambrin, que Renaud avait tu de sa main, commande cette
arme. Les exploits de Roland, de Renaud, de ses frres, ceux de cette
reine guerrire et des autres chefs sarrazins, la rivalit entre les
maisons de Mayence et de Clairmont, et les trahisons de cette perfide
maison de Mayence, forment les principaux incidents de ce pome; des
tours de magie, des gants, des dragons, des centaures en font les
ornements. L'_Ancroja_ est invincible; elle remporte de grandes
victoires, et met la France et Charlemagne aux abois, jusqu' ce que
Roland, que divers incidents avaient toujours loign, et qui n'avait
encore pu parvenir  se mesurer avec elle, y russit enfin, et lui livre
un long et terrible combat[363].

[Note 363: Cant. XXX.]

Deux fois il est prs de la vaincre, et lui propose de se faire
chrtienne et de renoncer  Mahomet. La reine lui fait des objections
et des questions. La premire fois, elle ne comprend pas comment une
femme a pu devenir mre et rester vierge. Jamais, sous la loi de
Mahomet, on n'a rien entendu de pareil[364]. Roland le lui explique par
deux comparaisons: la premire, du verre, au travers duquel les rayons
du soleil passent sans le rompre, et la seconde, des fleurs, dont les
abeilles tirent du miel sans que la substance et le fruit en soient
altrs[365]. L'_Ancroja_ ne trouve pas cela bien clair, et elle
recommence  se battre. La seconde fois, c'est la Trinit qui l'arrte.
Elle ne comprend pas du tout comment trois peuvent ne faire qu'un;
Roland explique sur nouveaux frais; il fait quatre comparaisons: dans
l'oeil, le blanc, le noir et la prunelle; dans une bougie, la cire, la
mche et la lumire ne font qu'un; pendant l'hiver, l'eau, la neige et
la glace sont une seule et mme chose, et quand le soleil les fond, le
tout retourne en eau. Vois, lui dit-il enfin, ce bouclier que je tiens
 mon bras, et que tes coups ont mis en si mauvais tat; une partie est
en pices sur la terre, et le reste perc  jour en trois endroits;
quand je l'oppose au soleil, trois rayons le traversent, et quand je
l'abaisse, ces trois rayons se runissent en un seul corps de
lumire[366]. Pour cette fois, l'_Ancroja_ se met en colre, et lui
dclare qu'il la hachera par morceaux avant de lui faire croire un mot
de tout cela. Le combat recommence encore. Enfin Roland la tue, tranche
ainsi les difficults, et termine la guerre.

[Note 364:

        _Fra la nostra lege mai non s'ode dire
          Che mai nessuna senza homo a lato
          Potesse per nessun caso partorire
          Se prima de luxuria non se sia peccato._]

[Note 365:

        _Si come el vetro non se rompe o spezza
        El fiore non perde l'alimento e frutto,
        Cos ful corpo suo de tanta altezza,
        Che per virt de Dio fu netto tutto._]

[Note 366: Ce singulier Catchisme est imit du chap. 16 de la
Chronique de Turpin, dans lequel Roland, prt  tuer Ferragus, le
catchise de mme, et se sert aussi de comparaisons pour lui faire
comprendre le mystre de la Trinit. Dans une lyre, lui dit-il, il y a
trois choses quand on en joue, l'art, les cordes et la main, et pourtant
il n'y a qu'une lyre; trois choses dans une amande, l'corce, la coque
et le fruit, et c'est une seule amande; trois choses dans le soleil, la
lumire, l'clat et la chaleur, et ce n'est qu'un soleil; trois choses
dans une roue, le moyen, les rais et les jantes, et tout cela ne fait
qu'une roue; enfin, n'as-tu pas en toi-mme un corps, des membres et une
ame? et cependant tu n'es qu'un seul homme.--La diffrence entre
l'Ancroja et Ferragus est que celui-ci dit qu' prsent il entend
trs-bien la Trinit; mais il lui reste  comprendre la manire dont le
pre a engendr le fils, et surtout dont ce fils est sorti d'une vierge
reste vierge. Roland le lui explique, non plus par des comparaisons,
mais par la toute-puissance de Dieu, par la cration d'Adam, par la
naissance spontane du charenon dans les fves, du ver dans le bois ou
dans d'autres substances, des abeilles, de plusieurs poissons, oiseaux
et serpens. (La physique de ce temps-l n'en savait pas davantage.)
L'auteur imite ici Turpin sans le dire; ailleurs il prtend l'imiter en
parlant de choses dont il n'est nullement question dans Turpin. Ds le
commencement de son action, o il ne s'agit encore que de
Guidon-le-Sauvage, de Renaud, de sa famille et de Montauban, dont on
sait que Turpin ne parle pas, il dit:

        _Tornati in Monte Alban con molta festa,
        Come raconta Turpin mio autore._ (C. II, st. 33.)

Il courait donc, sous le nom de Turpin, des Chroniques avec d'autres
aventures ou d'autres faits que ceux que nous y connaissons, ou ce n'est
qu'une plaisanterie de l'auteur; elle terait aux potes qui, dans la
suite, en ont fait de pareilles, le mrite de l'invention.]

Voil quel est, en peu de mots, le sujet du pome, autant que je l'ai pu
saisir en le parcourant rapidement; car, je l'avoue, malgr tout mon
zle et une sorte de courage assez exerc dans ce genre, il m'a t
impossible de lire trente-quatre normes chants, crits du style le plus
plat, et qui contiennent  vue d'oeil environ cinquante mille vers.
Chacun de ces chants commence par une prire; le plus grand nombre est
adress  la vierge Marie; d'autres au Dieu suprme, au Pre ternel, au
Fils,  la Trinit,  la Sagesse ternelle; l'exorde d'un chant est le
_Gloria in excelsis_; celui d'un autre, _Tu solus sanctus Dominus_,
etc., le tout pour que Dieu et la Vierge viennent aider le pote 
raconter les combats et les prouesses de ses chevaliers, ou d'autres
choses plus mondaines encore, quelquefois mme assez peu dcentes au
fond, et plus que navement contes.

Par exemple, la reine _Ancroja_ devient amoureuse de Guidon-le-Sauvage.
Elle a fait prisonniers la plupart des paladins franais; elle lui
propose de les mettre en libert, s'il veut se rendre  ses dsirs.
Guidon ne veut point de cette bonne fortune. L'enchanteur Maugis, plus
hardi, emploie la magie pour prendre la figure de Guidon, trompe la
reine, l'tonne par ses galants exploits, et dlivre les paladins. La
crudit des expressions ne peut mme se laisser entrevoir[367]; et notez
que ce chant commence par l'_Ave Maria_ en toutes lettres.

[Note 367: Cant. XXVIII, st. 36.]

Ce long et ennuyeux ouvrage, imprim pour la premire fois  la fin du
quinzime sicle, parat  peu prs du mme temps que les deux autres,
et sans doute il avait couru long-temps manuscrit. Il avait t,
peut-tre pendant plus d'un sicle, chant dans les rues avant de
recevoir les honneurs de l'impression. L'auteur ne s'est point nomm, et
personne ne s'est souci de le connatre. Mais le style ressemble
beaucoup  celui de _Beuves d'Antone_, et tout annonce que les deux
potes taient compatriotes et  peu prs contemporains. Les noms de
Charlemagne, de Roland, de Renaud et des autres paladins de France, et
la renomme de leurs exploits taient donc gnralement rpandus en
Italie ds la fin du treizime sicle, et les places publiques de
Florence avaient mille fois retenti des plates octaves de ces potes du
premier ge, avant qu'aucun vritable pote et entrepris de traiter des
sujets qui runissaient cependant ce qui brille le plus dans l'pope,
l'hroque et le merveilleux.




CHAPITRE V.

_Suite des Pomes romanesques qui prcdrent celui de l'Arioste;
deuxime poque; Morgante maggiore de Louis Pulci; Mambriano de
l'Aveugle de Ferrare_.


Depuis la _Thside_ et le _Philostrate_ de Boccace, on peut dire qu'il
n'avait t fait d'autres essais de pomes piques dont les esprits
cultivs pussent s'accommoder, que le _Driadeo d'Amore_ et le _Ciriffo
Calvaneo_ de l'un des trois frres _Pulci_[368]. Mais le genre purement
imaginaire de ces deux pomes dpourvus de tout fondement historique et
de ces dveloppements de caractres chevaleresques qui s'offrent si
abondamment dans l'histoire fabuleuse de Charlemagne et de ses preux, ne
pouvait satisfaire des lecteurs tels que Laurent-le-Magnifique,
Politien, Marsile Ficin et les autres littrateurs philosophes runis
autour de Laurent. En un mot, vers le milieu du quinzime sicle,
l'pope manquait encore  la posie italienne; car on ne pouvait donner
ce nom aux trois informes productions dont je viens de parler. Elle
n'existait du moins que pour le peuple; il fallait la faire passer des
cercles populaires  ceux de la bonne compagnie, et de la rue dans les
palais.

[Note 368: Voyez premire partie de cette His. littr., t. III, p.
532 et suiv.]

C'est ce qui engagea sans doute Laurent de Mdicis, et mme, dit-on, la
sage Lucrce _Tornabuoni_, sa mre,  donner  Louis _Pulci_ pour sujet
d'un pome pique les exploits de Charlemagne et de Roland. Politien son
ami l'aida dans ce dessein, en lui faisant connatre quelques sources o
il devait puiser, surtout Arnauld, ancien Troubadour provenal, qui
avait apparemment compos sur ce sujet des posies ou peut-tre mme un
pome de quelque tendue que nous n'avons pas, et Alcuin, le plus ancien
historien de Charlemagne; c'est le _Pulci_ lui-mme qui nous
l'apprend[369], et c'est probablement ce qui a donn lieu au bruit qui a
couru que le pome tout entier tait de Politien[370], bruit sans
vraisemblance comme tant d'autres qui n'ont pas laiss d'tre dbits
avec assurance, et ensuite rpts par cho.

[Note 369:

        _Onore e gloria di Monte Pulciano
        Che mi dette d'Arnaldo et d'Alcuino
        Notizia, e lume del mio Carlo mano_.

(_Morg. Mag._, cant. XXV, st. 169.)]

[Note 370: Voy. _Teofilo Folingo_, dans son _Orlandino_, cant. 1,
st. 21; _le Crescimbeni_, vol. II, part. II, l. III, n. 38, des
_Commentaires_ sur son _Histoire de la Posie vulgaire_, etc.]

Une autre source plus connue, et que personne n'avait besoin d'indiquer
au _Pulci_, c'tait la Chronique faussement, mais alors gnralement
attribue  Turpin. Il cite en effet dans beaucoup d'endroits le
prtendu archevque de Rheims, et il se conforme assez souvent  ses
rcits, surtout dans ce qui regarde la bataille de Roncevaux et le
dnouement du pome. Souvent aussi ces citations sont ironiques; c'est
un plastron dont le pote se couvre en riant quand l'exagration est
trop forte, et quand les prouesses qu'il raconte sont trop incroyables.
Il met alors en avant l'autorit de Turpin, et pour des choses dont il
n'est pas plus question dans Turpin que dans l'Alcoran. Il parat
d'ailleurs vident que le _Pulci_ joignit  cette fausse Chronique et
aux auteurs que Politien lui fit connatre, les dtestables rapsodies
qui s'taient empares les premires de cette matire potique. C'est ce
qui lui a fait dire qu'il tait fch de voir que l'histoire de
Charlemagne et t jusqu'alors mal entendue et encore plus mal
crite[371]. C'est aussi pour cela qu'avec un gnie fait pour ouvrir de
nouvelles routes il ne fit cependant que marcher d'un meilleur pas dans
des routes dj battues, et que, pouvant tre original, il ne fut 
beaucoup d'gards qu'un copiste suprieur  ses modles.

[Note 371:

        _E del mio Carlo imperador m'increbbe. O_
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _ stata questa istoria, a quel ch' i' veggio,
        Di Carlo male intesa e scritta peggio_. (C. I, st. 4.)

C'est videmment  _la Spagna_ que l'auteur en veut, quand il dit dans
son vingt-septime chant: Et si quelqu'un s'avise de dire que Turpin
mourut  Roncevaux, il en a menti par la gorge; je lui prouverai le
contraire. Il vcut jusqu' la prise de Sarragoce, et il crivit cette
histoire de sa propre main. Alcuin s'accorde avec lui dans ses rcits;
il les suivit jusqu' la mort de Charlemagne, et il montra une grande
sagesse en l'honorant. Aprs lui vint le fameux Arnauld, qui a crit
avec beaucoup d'exactitude, et qui a recherch tout ce que fit Renauld
en gypte; il en suit le fil sans s'carter jamais du droit chemin: une
grce qu'il avait reue mme avant le berceau, c'est que pour rien au
monde il n'et dit un mensonge.

        _Grazie che date son prima che in culla
        Che non direbbe una bugia per nulla_. (St. 80.)]

Nous avons vu les auteurs du _Buovo d'Antona_, de l'_Ancroja_ et de _la
Spagna_ adresser la parole  leurs auditeurs  la fin de tous leurs
chants, les commencer et les terminer presque tous par de saintes
prires dans les endroits mme les moins analogues  ces pieuses
invocations, et mler ainsi par simplicit le sacr au profane, et la
Bible, les psaumes ou les prires de l'glise  des contes extravagants
et quelquefois licencieux. Cela tait devenu pour eux une forme
convenue, une sorte de rgle de leur art; et en effet on conoit
aisment que chantant pour le peuple et au milieu du peuple, dans un
temps o les croyances populaires taient les seules connaissances
gnrales, ils n'avaient point de meilleur moyen de fixer son attention,
et d'en tirer quelque salaire, que de faire d'abord retentir  son
oreille ces oraisons qui lui taient familires. L'espce d'adieu qui
terminait chacun des chants de leurs pomes tait encore une politesse
trs-bien assortie  ces circonstances, et n'tait pas non plus sans
influence sur la recette.

Le _Pulci_ n'avait aucune raison de se conformer  ce double usage,
surtout au premier. Ce n'tait point pour le peuple de Florence qu'il
chantait, c'tait pour ce que Florence et l'Italie avaient d'esprits
plus distingus, plus clairs et plus au-dessus de la crdulit de leur
temps. Etait-ce au milieu des principaux membres de l'Acadmie
platonicienne qu'il pouvait croire avoir besoin de ces formules? Non,
sans doute; mais il trouva cet usage tabli, et il le suivit, ou plutt,
selon toute apparence, il le tourna en plaisanterie. Il lui parut
piquant,  une si bonne table et parmi toutes les jouissances du luxe,
d'employer ces formes imagines par des potes mendiants; et le
contraste singulier des dbuts de chant avec les sujets traits dans les
chants mmes amusa les auditeurs et le pote, qui au fond ne voulaient
tous que s'amuser. C'est l ce qui explique cette manire bizarre dont
commence chacun des chants de ce pome. Voltaire[372] et bien d'autres
s'en sont moqus; mais personne ne s'est mis en peine d'en chercher la
cause. Si le premier chant du _Morgante_ commence par l'_In principio
erat Verbum_, le quatrime par le _Gloria in excelsis Deo_; le septime
par _Hosanna_; le dixime par le _Te Deum laudamus_; le dix-huitime par
le _Magnificat_; le dix-neuvime par le _Laudate pueri_; le
vingt-troisime enfin par _Deus in adjutorium meum intende_, qui fait
tout juste un vers indcasyllable; si l'invocation des autres chants est
adresse  Dieu le pre,  Dieu le fils, et plus souvent encore  la
Vierge; si nous voyons dans le second que le pote appelle _J.-C._

        Souverain Jupiter pour nous crucifi[373],

nous avons vu dans le chapitre prcdent o il avait puis l'ide de ces
apostrophes singulires.

[Note 372: Prface de la _Pucelle_.]

[Note 373: _O somino Giove per noi crocifisso_. (C. II, st. 1.)]

Mais ces mauvais modles sur lesquels il parat se rgler taient de
trs-bonne foi; le sicle dans lequel ils vivaient, la classe
d'auditeurs pour laquelle ils crivaient le prouvent galement; tout
fait penser qu'auditeurs et potes n'en savaient pas davantage; mais il
n'est rien moins que dmontr que l'on ft tout--fait aussi simple dans
la socit o vivait l'auteur du _Morgante_, et pour laquelle il fit son
pome. Il y a mme quelquefois dans ses prires je ne sais quel ton de
demi-plaisanterie qu'il n'est pas difficile d'apercevoir, comme
lorsqu'il dit  ceux qui l'coutent,  la fin du douzime chant: Que
l'ange de Dieu vous tienne par le toupet!

        _L'angel di Dio vi tenga pel ciuffetto_, etc.

Je dirai plus: ces potes de carrefours sont trs-souvent ridicules,
mais ils ne sont jamais plaisants. C'est le plus srieusement du monde
qu'ils dbitent leurs extravagances, et l'on rit d'eux autant ou plus
que de ce qu'ils racontent, sans qu'ils aient l'air d'avoir pens qu'il
y et ni en eux ni dans leurs rcits le moindre mot pour rire. Le
_Pulci_ au contraire n'a fait,  peu de chose prs, de son pome en
vingt-huit chants, qu'un long tissu de plaisanteries. Soit que son tour
d'esprit le portt naturellement au genre burlesque, ce que ses sonnets
contre _Matteo Franco_[374] prouveraient assez, soit qu'il ne crt pas
que l'on pt faire srieusement des vers sur des combats de gants et
des tours de magiciens, et sur les pouvantables et incroyables
aventures qu'on lui donnait  raconter, il est visible qu'il n'y a pas
un de ses chants o il ne se joue lui-mme de ce qu'il dit, et o il
n'ait l'air de se divertir aux dpens de ses hros et de son lecteur. Il
met  cela non-seulement beaucoup d'esprit, mais une navet plaisante
et originale, qui a srement offert au _Berni_ le premier modle du
genre auquel il a donn son nom[375]. C'est se moquer des gens que de
disserter gravement, comme on l'a fait, pour savoir si le _Morgante_ est
ou un pome srieux ou un pome comique. Le livre est dans les mains de
tout le monde; il n'y a qu' le lire au premier endroit venu.

[Note 374: Voyez ci-dessus, t. 3, p. 537.]

[Note 375: Gravina, _della ragion poet._, l. II, n. 19.]

Or, n'est-il pas tout--fait extraordinaire que dans un sicle dj
clair, et pour plaire  une socit suprieure  son sicle, un homme
dou d'un esprit vif, tendu, orn de beaucoup de connaissances, un
homme de l'ge et de l'tat du _Pulci_, car il tait chanoine, et il
avait alors environ cinquante ans[376], invoque srieusement, et non pas
une fois, mais  vingt-huit diffrentes reprises, ce qu'il y a de plus
sacr, pour crire des folies, de fortes indcences, et souvent mme de
vritables impits? Cela est pourtant ainsi; les auteurs qui ont le
plus lou le _Pulci_ et son pome sont forcs de le reconnatre. Le
savant et sage _Gravina_ lui en fait un trs-grand crime, et s'explique
mme l-dessus avec une sorte de violence[377]. Le _Crescimbeni_, pour
excuser le pote, ne sait d'autre moyen que de faire le procs au sicle
entier. Il est bien vrai, dit-il, que le _Pulci_ pouvait s'abstenir un
peu plus qu'il ne l'a fait d'employer le ridicule, et qu'il devait
s'interdire absolument l'abus des choses divines et des penses de la
sainte criture. Je le condamne en cela comme Gravina lui-mme; mais on
doit cependant condamner beaucoup plus que lui les mauvaises moeurs qui
rgnaient alors. Si l'on observe attentivement les sots crits de ce
temps-l, on sera forc d'avouer que la licence du langage tait alors
sans frein, et que le _Pulci_ dans son _Morgante_ est peut-tre encore
l'crivain le plus modeste et le plus modr de ce sicle[378].

[Note 376: Il tait n en 1432, ou vers la fin de 1431, et mourut,
dit-on, en 1487. Son pome ne fut imprim qu'aprs sa mort.]

[Note 377: _Delle quali_ (_cose divine_) _cos sacrilegamente si
abusa che invece di riso muove indignazione ed errore_, etc. (_Della
Ragione poetica_, l. II, n. 19, p. 109.)]

[Note 378: _Stor. della volgar poesia_, vol. II, part. II, l. III,
n. 38, _de Commentarj_.]

Aprs ces considrations gnrales sur un pome qui fait poque dans
l'histoire de la posie moderne, essayons, sans entrer dans trop de
dtails, de le faire connatre plus particulirement.

_Morgante maggiore_, ou Morgant le grand, dont le nom fait le titre du
pome, est un gant que Roland a converti, qui lui sert de second, et
mme d'cuyer dans quelques-unes de ses expditions, et qui en fait
aussi de son chef. C'est un personnage subalterne, mais original, ml
de basse bouffonnerie et d'une sorte d'hrosme qui tient  sa taille
dmesure et  sa force. Il suffirait de lui pour que ce pome ne pt
jamais tre srieusement hroque. Du reste, ce n'est point ce Morgant,
mais Roland, Renaud et Charlemagne qui en sont les vritables hros.
L'auteur a puis dans l'histoire des quatre fils Aymon, et, si nous l'en
croyons, dans un pome du troubadour Arnauld, autant que dans la
Chronique de Turpin. Mais c'est surtout Roland qui l'occupe; et ce n'est
pas seulement sa dernire et malheureuse expdition en Espagne qu'il
prend pour sujet de son pome, c'est en quelque sorte la vie de Roland
tout entire. Il est du moins trs-jeune au commencement de l'action,
qui se termine par sa mort, puisque, dans le premier chant, lorsque
Ganelon de Mayence se plaint de lui  Charlemagne, au nom de toute la
cour, il dit  l'empereur: Nous sommes dcids  ne nous pas laisser
gouverner par un enfant[379].

[Note 379:

                          _Ma siam deliberati
        Da un fanciul non esser governati._ (St. 12.)]

Ce sont ces plaintes qui engagent l'action du pome. Roland les entend;
il tire son pe; il veut tuer Ganelon et l'empereur lui-mme. Olivier
se met entre deux, et lui arrache l'pe des mains. Roland cde sans
s'apaiser. Il se retire de la cour; prend le cheval et l'pe d'Oger le
Danois, son ami, et se dcide  aller chez les Sarrazins, chercher les
occasions d'exercer son courage. Il arrive dans une abbaye, situe sur
les confins de la France et de l'Espagne, o il est parfaitement bien
reu. Il apprend de l'abb, que lui et ses moines seraient trs-heureux
s'ils n'avaient pas pour voisins trois gants sarrazins qui se sont
logs sur la montagne prochaine, qui infestent tout le pays, et jettent,
toute la journe avec leurs frondes, de grosses pierres dans le couvent.
Si nos anciens pres du dsert, dit-il au chevalier, menaient une vie
toujours sainte, toujours juste, et s'ils servaient bien Dieu, aussi en
taient-ils bien pays. Ne croyez pas qu'ils y vcussent de sauterelles;
la manne leur tombait du ciel, cela est certain. Mais ici, je n'ai
souvent  recevoir et  goter que des pierres qui pleuvent du haut de
cette montagne[380]. Voil, soit dt en passant, un chantillon de la
manire de l'auteur, et du ton sur lequel il traite les sujets les plus
graves.

[Note 380: Cant. I, st. 25.]

Roland trouve qu'il est digne de lui de dlivrer le pays et les bons
moines de ces tyrans. Il tue le premier, nomm Passamont, et le second
qui s'appelle Alabastre. Morgant, qui est le troisime, aurait eu le
sort de ses frres, s'il n'avait pas rv la nuit prcdente qu'il tait
assailli par un gros serpent; que dans sa frayeur, il avait eu recours 
Mahomet qui ne l'avait point secouru; mais que, s'tant adress au Dieu
des chrtiens, Jsus-Christ l'avait dlivr et sauv. Sachant donc qu'il
a affaire  un chevalier chrtien, au lieu du combat il lui demande le
baptme. Roland ne se fait pas prier, emmne Morgant avec lui au
couvent, l'instruit en gros, chemin faisant, des vrits du
christianisme, et il faut voir de quelle faon[381]. Enfin, il le
prsente  l'abb qui le baptise.

[Note 381: C. I, st. 49 et suiv.]

Roland et son gant restrent l quelque temps, menant bonne vie et
faisant bonne chre. Morgant se rendait utile dans la maison. Un jour
qu'on y manquait d'eau, Roland le charge d'en aller chercher dans un
tonneau  la fontaine voisine. Il y est attaqu par deux gros sangliers,
les tue, et revient au couvent, le tonneau sur une de ses paules et les
deux sangliers sur l'autre. L'eau fait grand plaisir aux moines, mais
les sangliers encore plus. Ils mettent dormir leurs brviaires, et
s'empressent autour de cette viande, de manire qu'elle n'a pas besoin
d'tre sale, et ne court point risque de durcir et de sentir le rance;
les jenes restent en arrire; chacun mange  en crever, et le chien et
le chat se plaignent de la propret des os qu'on leur
laisse[382].--Est-il besoin de demander quelle figure une pareille
scne, ainsi raconte, ferait dans un pome srieux?

[Note 382:

        _Tanto che'l can sen doleva e'l gatto
        Che gli ossi rimanean troppo puliti._

        _Ibid._, st. 66 et 67.]

Cependant Roland s'ennuie de son oisivet. Il quitte l'abbaye, pour
aller chercher les combats. Avant de partir, il apprend de l'abb
lui-mme que ce bon moine est de la maison de Clairmont, et par
consquent cousin de Renaud et le sien. Roland se fait connatre  son
tour; ils s'embrassent, et se quittent  regret. Morgant suit le paladin
 pied, n'ayant pour armes qu'un vieux bonnet de fer rouill et une
longue pe, qu'il a trouvs dans ce que les moines appelaient leur
arsenal, et le battant d'une grosse cloche qui tait fendue et hors de
service. Ils se mettent en campagne; et ds la premire occasion qu'il
trouve, Morgant frappe de son battant comme un sourd. Leurs aventures
seraient trop longues, mme  indiquer lgrement. Faisons comme notre
auteur, et revenons d'Espagne en France[383].

[Note 383:

        _Lasciamo Orlando star col Saracino
        E ritorniamo in Francia a Carlo mano._
                               (Cant. III, st. 20.)]

Tous les paladins de Charlemagne y regrettent beaucoup Roland, et Renaud
son cousin le regrette plus que les autres. Il ne peut plus tenir 
l'insolence et au triomphe des Mayenais. Il part avec Dudon et Olivier
pour aller chercher le comte d'Anglante. Ils arrivent  la mme abbaye
o il avait t reu. Tout y tait bien chang. Un frre de Morgant et
des deux gants tus par Roland, gant comme eux, tait venu avec une
troupe de Sarrazins, venger la mort de ses frres. Il avait mis l'abb
et les moines en prison, et vivait  discrtion dans l'abbaye avec sa
troupe. Les trois paladins tombent au milieu de cette canaille, qui
croit pouvoir se moquer d'eux; mais elle trouve  qui parler; on en
vient aux mains: le gant et ses Sarrazins sont taills en pices, et
l'abb remis en libert avec ses moines. Il se fait encore une
reconnaissance entre Renaud et lui. Il apprend aux chevaliers franais
ce qu'il sait de Roland et le chemin qu'il a pris.

S'tant repos quelques jours dans l'abbaye, ils la quittent et se
remettent sur les traces de Roland. Renaud rencontre un serpent
monstrueux qui tait prs d'touffer un lion. Il tue le serpent. Le
lion, par reconnaissance, s'attache  lui, le prcde, lui indique le
chemin, et se montre toujours prt  le dfendre. Renaud, qui voyage
incognito, prend le nom de _Chevalier-du-Lion_[384]. Il arrive enfin
dans le pays o Roland s'tait arrt depuis peu. Il y tait cach sous
le nom de Brunor. Le cours des vnemens fait que les deux cousins se
trouvent dans deux armes ennemies, et qu'ils se battent mme l'un
contre l'autre en combat singulier. Roland ignore que c'est Renaud; mais
celui-ci, qui l'a reconnu au gant qui l'accompagne, le mnage dans le
combat. Le jour finit avant qu'il y ait rien de dcisif. Ils conviennent
de revenir le lendemain sur le champ de bataille. Ce second jour, Renaud
ne peut prendre sur lui d'agir plus long-temps en ennemi avec son cher
Roland; il le tire  part, te son casque et se fait connatre. Les deux
cousins s'embrassent et se runissent. Ils ont, le jour mme,  exercer
ensemble leur valeur contre un ennemi commun. Le roi Carador, chez
lequel ils se trouvent, est attaqu par le roi Manfredon, amoureux de sa
fille Mridienne, et qui veut l'obtenir malgr elle et malgr son pre.
Roland, Renaud, Olivier et le fidle Morgant les dfendent; Manfredon
est vaincu, oblig de renoncer  ses prtentions, et s'engage, par un
trait,  laisser en paix Carador et sa fille.

[Note 384: Cant. IV, st. 7 et suiv. Ceci parat tre pris
littralement de l'un des romans de Chrestien de Troyes, pote franais
du douzime sicle. Dans ce roman, intitul le _Chevalier-au-Lion_,
Yvain trouve un lion aux prises avec un norme serpent; il tue le
serpent; le lion s'attache  lui par reconnaissance, et ne le quitte
plus. Notre vieux pote s'est plu  peindre les mouvements de
sensibilit du lion:

        Si qu' il li comana  faire
        Semblant que  lui se rendoit;
        Et ses pis joius li estendoit,
        Envers terre incline sa chiere[F],
        S'estut[G] sur les deux pis derriere,
        Et puis si se rajenoilloit,
        Et toute sa face moilloit
        de larmes, etc.

(Manuscrit de la Bibliothque impriale, n. 7535, fond de Cang, 69,
fol. 216 verso, col. 2.)]

[Note F: Sa face, _ciera_.]

[Note G: Se leva, se tint debout, _stetit_.]

Les paladins runis  cette cour sont fts comme des librateurs.
Mridienne tait devenue amoureuse d'Olivier. Elle ne peut plus se
contraindre, lui dcouvre son amour, et veut l'engager  y rpondre. Je
n'en ferai rien, dit Olivier[385]; vous tes sarrazine et moi chrtien:
notre Dieu m'abandonnerait; tuez-moi plutt de votre main.--Eh bien!
reprend Mridienne, dmontre-moi clairement que notre Mahomet est un
faux dieu, et je me ferai baptiser pour l'amour de toi. Le bon Olivier
se met  catchiser sommairement Mridienne; et voici, autant que je
puis me permettre de le traduire, comment se fait cette conversion.

[Note 385: Cant. VIII, st. 9 et suiv.]

Olivier lui parla de la Trinit, et lui dit comment elle est  la fois
une seule substance et trois personnes, et leur puissance, et leur
divinit. Ensuite il lui fit une comparaison. Si vous doutez encore que
l'on puisse tre un et trois, un exemple vous le fera comprendre. Une
chandelle allume en allume mille, et ne cesse pas de rendre la mme
lumire[386]. Il lui donne d'autres explications tout aussi claires.
Elle n'a rien  y rpondre et demande aussitt qu'il la baptise;

        Et puis aprs, il viennent au saint crme,
        Tant qu' la fin ils rompent le carme[387]:

Ce qui suit est beaucoup plus libre. Je prie qu'on ne se scandalise pas,
mais qu'on veuille bien se rappeler mes doutes sur l'emploi srieux des
textes sacrs et des prires qu'on trouve si frquemment dans le pome
du _Pulci_. Cette citation ne suffit-elle pas pour nous apprendre ce que
nous en devons penser?

[Note 386: Cant. VIII, st. 10.]

[Note 387:

        _E dopo a questo vennono alla Cresima
        Tanto che in fine e' ruppon la quaresima._

        (_Ibid._, st. 11.)]

Pendant que cela se passe chez les Sarrazins d'Afrique et
d'Espagne[388], le tratre Ganelon appelle du Danemarck en France un
autre roi sarrazin qui avait des sujets particuliers de haine contre
Renaud. Ce roi, nomm Herminion, vient avec une nombreuse arme attaquer
 la fois Montauban, d'o il sait que Renaud est absent, et Paris, o
Charlemagne est priv du secours d'une grande partie de ses paladins.
Cette guerre commence trs-mal pour le roi Charles. Tous les chevaliers
qui lui restent, Ogier le Danois, le vieux Naismes, Berlinguier, Auvin,
Otton, Turpin, Gautier, Salomon, Avolio, sont abattus par une espce de
gant nomm Mattafol, et emmens prisonniers. Mais le roi Herminion
reoit  son tour de tristes nouvelles de ses tats.

[Note 388: _Ibid._, st. 14.]

Roland, Renaud et leurs compagnons avaient enfin quitt la cour de
Carador. Pour revenir en France, ils avaient pris par le Danemarck; il
ne faut jamais chicaner les hros de ces sortes de pomes sur leur
itinraire. L, nos paladins avaient appris que le roi tait parti dans
le dessein de dtruire Montauban et de renverser le trne de
Charlemagne. Ils avaient renvers le sien, tu son frre, qui gouvernait
 sa place, et pass la reine, ses fils et toute la famille royale au
fil de l'pe. Ils s'taient ensuite remis en route, et accouraient en
France  grandes journes. Herminion, au dsespoir, envoie sommer
Charlemagne de se soumettre  lui; sinon, il lui dclare qu'il fera
pendre tous les paladins ses prisonniers,  commencer par le Danois. Au
moment o il s'apprte  excuter sa menace, Roland et les autres
guerriers arrivent, rassurent Charlemagne, arrtent Herminion par la
crainte des reprsailles, l'attaquent dans son camp, et le forcent 
rendre les paladins et  demander la paix[389].

[Note 389: C. IX et X.]

Quelque temps aprs, ce roi sarrazin voit de ses yeux un fort joli
miracle qui le convertit. Roland et Renaud, tromps par une ruse de
Maugis, taient prts  se battre; ils taient sur le pr, avaient pris
du champ, et couraient la lance baisse. Un lion apparat entre eux,
tenant dans sa patte une lettre qu'il prsente  Roland avec beaucoup de
politesse. Maugis y expliquait le malentendu dont il tait la cause.
Aussitt les deux cousins descendent de cheval, s'embrassent, se
rconcilient, et le lion disparat. Herminion, tmoin de cette scne,
est ravi d'admiration. Mahomet, dit-il, est incapable d'en faire
autant; et celui par qui est venu ce lion est le seul Dieu
tout-puissant. Il se dtermine donc au baptme, et, pour ne pas laisser
refroidir son zle, Charles le baptise  l'instant[390]. Je demande
encore ce qu'on doit penser de cette confusion des miracles du
christianisme avec les effets de la magie.

[Note 390: C. X, st. 112  119.]

Le tratre Mayenais ne voit pas plutt une de ses trames rompue, qu'il
en ourdit une autre. Il fait si bien que Renaud se brouille encore avec
l'Empereur. Ici le pote a probablement pris dans le roman des quatre
fils Aymon quelques vnements qu'il arrange  sa guise, tels que la
rvolte de Renaud contre Charlemagne, le tournoi ouvert  la cour, dans
lequel Renaud et Astolphe osent se prsenter sans se faire connatre, et
renversent tous les chevaliers de la faction de Mayence; le malheur
qu'Astolphe a d'tre reconnu, arrt, et le risque imminent qu'il
courait d'tre pendu par ordre de l'empereur, que le perfide Ganelon
poussait  cet acte de tyrannie, si Roland, de concert avec Renaud, ne
l'et dlivr. Charlemagne est chass de son trne par Renaud, qui
consent  l'y replacer,  condition que Ganelon sera enfin puni comme il
le mrite[391].

[Note 391: C. XI.]

Le Mayenais a encore l'adresse de retourner en sa faveur l'esprit de
Charles, qui joue toujours le rle d'un prince crdule et  peu prs
imbcille. Il l'anime de nouveau contre la maison de Montauban, surprend
Richardet, le plus jeune des frres de Renaud, et le livre 
Charlemagne, qui veut aussi le faire pendre, car dans ce pome hroque,
le bourreau, la corde et la potence jouent un grand rle. Renaud, averti
 temps, dlivre son frre au moment o il avait la corde au cou[392].
Le peuple de Paris se soulve pour les chevaliers de Montauban contre
ceux de Mayence et contre l'empereur qui les soutient. Il met la
couronne sur la tte de Renaud. Ganelon et ce qui lui restait de
partisans se sauvent  Mayence. Charles va s'y cacher avec eux, et
Renaud reste en possession du trne de France. Des tournois, des bals,
des concerts, des ftes de toute espce signalent, comme de raison, son
avnement. Il n'a qu'un sujet de peine, c'est que Roland n'en soit pas
tmoin.

[Note 392: C. XII.]

Roland avait t si outr du procd de Charlemagne envers le jeune
Richardet, dont il n'avait pu obtenir la grce, qu'il s'tait exil de
la cour, de Paris, de la France. Il tait dj parvenu en Perse, o il
continuait de courir des aventures et de donner des preuves de sa
valeur; un gant qu'il tue lui demande le baptme; il te son casque, y
puise de l'eau dans le fleuve voisin, et baptise son gant, dont le
choeur des anges emporte l'ame, en chantant dans le sjour de la
gloire[393]; trait imit du mauvais roman de _la Spagna_[394], et que
l'on retrouve encore dans un pome bien suprieur au _Morgante_[395].

[Note 393: C. XII, st. 65 et 66.]

[Note 394: Voyez ci-dessus, p. 196.]

[Note 395: Dans _la Jrusalem dlivre_. Voyez _ibid._]

Mais aprs cette victoire, Roland est surpris pendant son sommeil par
ordre d'un roi sarrazin, et jet dans une prison, o il doit tre
condamn  mort, peine prononce dans ce pays-l contre tout chrtien
qui tue un musulman. Thiry, son cuyer, s'chappe, revient en France,
et avertit Renaud du danger dont son cousin est menac. Renaud crit 
Charlemagne, lui rend son trne, se rconcilie entirement avec lui, et
part pour aller en Asie dlivrer Roland. Les grandes aventures qu'il met
 fin chemin faisant, ses exploits en Perse, la nouvelle combinaison
d'vnements qui met encore une fois aux mains des deux cousins, dans un
temps o l'un d'eux vient de sacrifier une couronne pour sauver l'autre;
leur reconnaissance sur le champ de bataille; ce qu'ils font ensemble
lorsqu'ils sont runis; les intrigues d'amour qui se mlent  leurs
faits d'armes, avec une jeune Luciane, une jolie Clairette, toutes deux
princesses sarrazines, et l'intrpide amazone Ante; le nouveau danger
o Olivier et Richardet se trouvent d'tre pendus, et leur dlivrance;
la guerre contre le soudan de Babylone, sa dfaite et une infinit
d'autres incidents, ou comiques ou merveilleux, remplissent cinq ou six
chants, pendant lesquels le pote retient ses hros et ses lecteurs en
Asie.

Morgant tait rest en France; il est inutile de dire pourquoi. C'est
alors qu'il rencontre cet autre gant nomm _Margutte_, dont Voltaire a
cit quelques traits[396]. Morgant, frapp de sa taille norme et de sa
figure htroclite, lui demande qui il est, s'il est chrtien ou
sarrazin, s'il croit en Jsus-Christ ou en Mahomet. Margutte lui rpond:
A te dire vrai, je ne crois pas plus au noir qu'au bleu, mais bien au
chapon bouilli ou rti. Je crois encore quelquefois au beurre,  la
bire, et, quand j'en ai, au vin doux; mais j'ai foi, par-dessus tout,
au bon vin, et je crois que qui y croit est sauv[397]. Je crois encore
 la tourte et au tourteau; l'une est la mre et l'autre le fils: le
vrai _Pater noster_ est une tranche de foie grill; elles peuvent tre
trois ou deux, ou une seule, et celle-l du moins est vraiment du foie
qu'elle drive, etc. Je ne fais plus de rflexions, je cite, et sans
doute cela suffit.

[Note 396: Prface de _la Pucelle_.]

[Note 397:

          _Ma sopra tutto nel buon vino ho fede,
          E credo che sia salvo chi gli crede.
        E credo nella torta e nel tortello,
          L'una  la madre e l'altro  il suo figliuolo;
          Il vero pater nostro  il fegatello;
          E possono esser tre, e due, ed un sola,
          E diriva dal fegato almen quello._

        (C. XVIII, st. 115 et 116.)]

Margutte se vante trs-prolixement de ses vices[398]. Il n'en oublie
aucun; il les a tous; il a fait ses preuves, et est prt  les
recommencer. Morgant le trouve bon camarade, et part avec lui pour aller
en Asie rejoindre son matre. Ils arrivent aprs des incidents o
Margutte soutient son caractre. Sa mort est digne de sa vie. Aprs
avoir mang comme un glouton, il s'aperoit qu'il a perdu ses bottes; il
fait un bruit horrible; mais dans le fort de sa colre il aperoit un
singe qui les a prises, et qui les met et les te avec des grimaces si
comiques que le gant rit d'abord un peu, puis davantage, puis plus
encore, et crve enfin  force de rire[399]. C'est ainsi que finit cet
pisode qui est assez long, et qui est tout entier de ce style. Et l'on
douterait encore si le _Morgante_ du _Pulci_ est ou n'est pas un pome
burlesque!

[Note 398: _Ibid._, st. 117  142.]

[Note 399:

        _Allor le risa Margutte radoppia
        E finalmente per la pena scoppia._

        (_Ibid._, st. 148.)]

Morgant trouve Roland occup du sige de Babylone. Il lui est d'un grand
secours, et dcide la victoire. Il abat, lui seul, une tour qui
dfendait une des portes, et fait d'autres prouesses si tranges que les
habitants ouvrent leur ville, se rendent  Roland, et le proclament
soudan de Babylone. Il ne l'est pas long-temps; les nouvelles qu'il
reoit de France l'engagent  y retourner. Le motif qui lui fait quitter
un trne est fort gnreux. Ganelon de Mayence s'est pris lui-mme dans
les fils compliqus d'une intrigue qu'il avait ourdie contre Renaud,
Roland et Charlemagne. Il est en prison chez une vieille et horrible
magicienne, mre d'une race de gants, et c'est pour l'en dlivrer que
nos paladins reviennent en France. C'tait un fourbe et un sclrat,
mais paladin comme eux, aussi brave qu'un autre les armes  la main, et
beau-frre de Charlemagne. On pense bien que cette longue route ne se
fait pas sans de grandes et surprenantes aventures. La plus triste pour
Roland est que, avant mme de partir, il perd son fidle Morgant. En
descendant d'une barque, sur le bord de la mer, le gant est pinc au
talon par un petit crabe, et nglige sa plaie; elle s'envenime si bien
qu'il en meurt[400]. Si l'on peut supposer un but raisonnable  l'auteur
de tant d'extravagances, le _Pulci_, n'a pu en avoir d'autre que de se
moquer de toutes ces aventures de gants qui taient alors si fort  la
mode, en faisant mourir ridiculement les deux plus terribles qui
figurent dans son pome, l'un  force de rire, l'autre, qui en est le
hros, par la piqre d'un crabe.

Les paladins, arrivs au chteau de l'affreuse sorcire o Ganelon est
dtenu, tombent aussi dans ses piges, et y seraient rests enchans si
Maugis ne les en et retirs tous par ses enchantements. De nouvelles
aventures les sparent, d'autres les rejoignent; ils retournent dans le
Levant, puis repassent en Europe. Charlemagne, toujours trahi par le
perfide Ganelon, lui pardonne toujours. Aprs une longue guerre que ce
tratre lui avait suscite, l'empereur de retour  Paris s'y croyait en
paix. Il tait vieux et en cheveux blancs; il esprait que Ganelon, 
peu prs aussi vieux que lui, avait perdu de sa malveillance ou de son
activit. Mais Ganelon, infatigable dans sa haine comme inpuisable dans
ses ressources, parvient encore  susciter contre la France deux armes
de Sarrazins  la fois; l'une de Babylone, conduite par l'amazone Ante;
l'autre d'Espagne, commande par le vieux roi Marsile. Charles rassemble
toutes ses forces; ses paladins font des prodiges; il en fait lui-mme,
et la clbre pe _Joyeuse_ se baigne encore une fois dans le sang des
infidles. Marsile, qui est le plus sage des rois sarrazins, ngocie la
paix. Ante la conclut de son ct, et retourne dans ses tats. Charles
rpond aux propositions de Marsile, mais il a l'imprudence d'accepter
l'offre que lui fait Ganelon d'aller en Espagne suivre auprs de ce roi
une ngociation si importante. La suite en est telle qu'on l'a vue dans
_la Spagna_ et dans la Chronique de Turpin; mais les dtails sont fort
embellis; et dans les quatre chants qui restent, le _Pulci_, lorsqu'il
renonce au ton plaisant qui rgne dans presque tout son pome, se
montre vritablement pote.

[Note 400: C. XX, st. 20 et 21.]

La scne dans laquelle il reprsente Ganelon faisant son trait avec
Marsile prouve qu'il l'tait lors mme qu'il ne s'levait pas au style
hroque, car elle n'est pas crite beaucoup moins familirement que le
reste. Cette scne,  cela prs, forme un tableau parfait. Marsile,
aprs une fte qu'il donne dans ses jardins  l'envoy de Charlemagne,
congdie toute sa cour, reste seul avec lui, et le conduit auprs d'une
fontaine entoure d'arbres chargs de fruits[401]. Le soleil commenait
 baisser. Lorsqu'ils sont assis dans ce lieu mystrieux, Marsile fait
l'expos de toute sa conduite avec Charlemagne: il remonte jusqu'au
temps de la jeunesse de cet empereur, lorsqu'il tait venu se cacher 
la cour d'Espagne sous le nom de _Mainetto_. Il met tous les torts du
ct de Charles, et prtend s'tre toujours comport en vritable ami.
Pour rcompense, ds que Charles a t sur le trne, il lui a dclar la
guerre; trois fois il a enlev la couronne d'Espagne, et il la lui veut
enlever encore, pour la mettre sur la tte de son neveu Roland. Pendant
ce temps, Ganelon a les yeux fixs sur l'eau de la fontaine, non pour
s'y voir, mais pour observer sur le visage de Marsile si ses plaintes
sont sincres[402]. Marsile qui, de son ct lit dans les yeux de
Ganelon, s'ouvre  lui davantage, et finit par lui faire entendre que si
jamais il pouvait tre dfait de Roland, il ne craindrait plus rien de
Charlemagne, et ne tarderait pas  s'en venger. Le Mayenais saisit
cette ouverture, avoue au roi les injures personnelles qu'il a reues de
Roland et d'Olivier, la haine et le ressentiment qu'il en conserve. Il
propose enfin  Marsile de lui livrer non-seulement Roland et Olivier,
mais toute l'lite de l'arme de Charlemagne dans la valle de
Roncevaux. Cette proposition est accepte, les moyens sont concerts, et
le trait conclu.

[Note 401: C. XXV, st. 52 et suiv.]

[Note 402: _Ibid._, st. 53.]

Aussitt des prodiges et des signes clatent dans l'air; le soleil se
cache, le tonnerre gronde, la grle tombe, une tempte affreuse s'lve;
la foudre vient frapper, fendre et brler un laurier auprs de Ganelon
et du roi;  la lueur des clairs, ils voient les eaux bouillonner, se
dborder hors de la fontaine en ruisseaux rouges comme du sang, qui,
partout o ils se portent, brlent le gazon et les plantes. Un caroubier
couvrait de son ombre toute la fontaine: c'est l'arbre auquel on dit que
Juda se pendit; ce caroubier sua du sang, puis se desscha tout  coup,
se dpouilla de son corce et de ses feuilles, et Ganelon sentit tomber
sur sa tte un fruit qui lui fit dresser les cheveux.

Il n'en excute pas moins son plan. Il crit  Charlemagne que Marsile
consent  se reconnatre son vassal et  lui payer tribut. Ce tribut
dont il lui fait un dtail pompeux, il faut que Charles vienne le
recevoir en personne, qu'il envoie au-devant de Marsile et de ses
prsents son neveu Roland, Olivier et vingt mille hommes d'lite 
Roncevaux dans les Pyrnes, qu'il attende lui-mme 
Saint-Jean-Pied-de-Port, avec le gros de son arme. Le roi sarrazin ira
jusque-l lui rendre solennellement hommage. Charles, crdule comme 
son ordinaire, donne dans le pige, et fait ses dispositions, taudis que
Marsile fait de son ct celles que Ganelon lui a conseilles, et que la
valeur et la force surnaturelle de Roland et de ses compagnons d'armes
lui ont fait juger ncessaires. Cent mille hommes les attaqueront
d'abord; mais il faut s'attendre qu'ils seront dtruits et qu'il n'en
chappera peut-tre pas un seul. Une seconde arme de deux cent mille
hommes leur succdera sans intervalle; il en prira encore un bon
nombre; elle sera mme force  la retraite; mais alors une arme de
trois cent mille hommes est sre d'accabler ce qui restera de paladins
et des vingt mille Franais. Cela est gigantesque et draisonnable sans
doute. Il y a pourtant dans ces exagrations un sentiment de l'hrosme
franais qui serait orgueil dans un pote national, mais que dans un
pote tranger nous pourrions regarder comme un hommage; et quand on a
t tmoin de ce qu'ont souvent fait nos intrpides armes, on est tent
de trouver tout cela vraisemblable.

Dans les romans que le _Pulci_ prenait pour guides, Renaud n'avait
aucune part ni  la bataille de Roncevaux ni  ses suites. Renaud tait
encore une fois retourn en Orient, et le pote avoue qu'il n'aurait su
comment s'y prendre pour l'en faire revenir; mais un ange du ciel (et
par-l il entend son cher Ange Politien), le lui a montr dans Arnauld,
pote provenal, qui certes lui parat un digne auteur[403]. Il fait ici
une digression plaisante, telle qu'en permet ce genre libre, dont il a
donn le premier exemple. Je sais, dit-il, qu'il me faut aller droit,
que je ne puis mler  mes rcits un seul mensonge[404], que ce n'est
pas ici une histoire faite  plaisir, que si je quitte d'un seul pas le
droit chemin, l'un jase, l'autre critique, un autre gronde, chacun crie
 me faire devenir fou. Ce sont eux qui le sont; aussi ai-je choisi la
vie solitaire, car le nombre en est infini. Mon acadmie ou mon gymnase
est le plus souvent dans mes bosquets. L, je puis voir et l'Afrique et
l'Asie: les nymphes y viennent avec leurs corbeilles, et m'apportent les
plus belles fleurs. C'est ainsi que j'vite mille dgots trop frquents
dans les villes; c'est ainsi que je ne me rends plus  vos aropages,
messieurs les gens d'esprit, toujours si empresss  mdire[405]. On
reconnat ici un genre de plaisanterie de trs-bon got dont l'Arioste
et le _Berni_ ont souvent fait usage, et qu'a si bien imit parmi nous
le gnie flexible de Voltaire.

[Note 403:

        _Un angel poi dal ciel m'ha mostro Arnaldo
        Che certo uno autor degno mi pare,_ etc.
                                  (C. XXV, st. 115.)]

[Note 404:

        _E so che andar diritto mi bisogna
        Ch' io non ci mescolassi una bugia,_ etc.
                                  (St. 116.)]

[Note 405: _Ibid._, st. 117.]

Ce que notre pote dit avoir trouv dans Arnauld le Troubadour est une
folie trs-singulire, et comme nous n'avons pas les posies piques ou
narratives de cet Arnauld, nous ne savons pas si c'est en effet  lui
qu'il en a d l'ide. L'enchanteur Maugis, voyant la crdulit de
Charlemagne, en prvoit les funestes suites. Il voudrait qu'au moins
Renaud et ses frres, absents depuis si long-temps, revinssent en
France, o l'on allait avoir grand besoin de leur secours. Il charge
Astaroth, le plus habile et le plus fort de ses dmons, de voler en
gypte, o ils sont en ce moment, d'entrer dans le corps du cheval
Bayard, de faire en sorte que Renaud monte sur lui, et de l'apporter en
trois jours  Roncevaux avec son frre Richardet.

Avant qu'Astaroth le quitte pour excuter ses ordres, Maugis lui demande
s'il prvoit ce qui doit arriver de toute cette affaire. Le Diable ne
sait trop que lui en dire: Les voies du ciel nous sont fermes, dit-il;
nous voyons l'avenir, mais comme les astrologues, comme plusieurs
savants parmi vous; car si nous n'avions pas les ailes coupes, il ne
nous chapperait ni un homme ni un animal[406]. Je pourrais te parler du
vieux Testament, de ce qui est arriv dans les temps passs, mais tout
ne parvient pas  notre oreille. Il n'y a qu'un seul Tout-Puissant, en
qui le futur et le pass sont prsents comme dans un miroir. Celui qui a
tout fait est le seul qui sache tout, et il y a des choses que son fils
mme ne sait pas[407]. Cette proposition tonne et scandalise Maugis.
C'est, lui dit Astaroth, que tu n'as pas bien lu la Bible: il me
parat, que tu n'en fais pas grand usage. Le Fils, interrog au sujet du
grand jour, ne rpond-il pas que son pre seul sait cela[408]?

[Note 406: _Ibid._, st. 135.]

[Note 407:

        _Colui che tutto f sa il tutto solo,
        E non sa ogni cosa il suo figliuolo._ (St. 136.)]

[Note 408:

        _Disse Astarotte: tu non hai ben letto
        La Bibbia, e par mi con essa poco uso;
        Che interrogato del gran d il figliuolo
        Disse che il padre lo sapeva solo._  (St. 141.)]

Il entre ensuite dans de longues explications sur la Trinit, sur
l'essence et la substance des trois personnes. Encore une fois, le Pre
qui a tout cr peut seul tout savoir, et n'tant plus de ses amis,
comme il en avait t autrefois, il ne peut voir avec lui dans le miroir
de l'avenir. Si Lucifer avait t mieux instruit, il n'aurait pas fait
sa folle entreprise, et ils n'auraient pas t tous avec lui prcipits
dans l'enfer. Cela conduit Maugis  lui demander si Dieu connaissait
d'avance la rvolte qu'ils devaient faire contre lui, et  parler de la
prescience divine qui dans cette occasion ne s'accordait pas avec sa
bont et sa justice: enfin il se rend en forme l'accusateur de Dieu; et
ce qu'il y a de bizarre, c'est que c'est le Diable qui s'en tablit le
dfenseur, et qui soutient, comme l'aurait pu faire un franc thologien,
la doctrine du libre arbitre[409].

[Note 409: St. 148  160.]

Mais voici ce qui, dans un autre genre, doit paratre encore plus
singulier que ce trait de thologie orthodoxe mis dans la bouche du
Diable. Astaroth obit, va chercher Renaud et Richardet en gypte, leur
annonce sa mission, entre dans Bayard, Farfadet son camarade dans
Rabican, cheval de Richardet, et tous deux emportent  travers les airs
les deux chevaux et les deux frres. Ils voyageaient depuis deux jours
lorsqu'ils arrivent au-dessus du dtroit de Gibraltar. Renaud,
reconnaissant ce lieu, demande  son dmon ce qu'on avait entendu
autrefois par les Colonnes d'Hercule. Cette expression, rpond
Astaroth, vient d'une ancienne erreur qu'on a t bien des sicles 
reconnatre. C'est une vaine et fausse opinion que de croire qu'on ne
puisse pas naviguer plus loin. L'eau est plane dans toute son tendue,
quoiqu'elle ait, ainsi que la terre, la forme d'une boule. L'espce
humaine tait alors plus grossire. Hercule rougirait aujourd'hui
d'avoir plant ces deux signes, car les vaisseaux passeront au-del. On
peut aller dans un autre hmisphre, parce que toute chose tend vers son
centre, tellement que par un mystre divin, la terre est suspendue parmi
les astres. Ici dessous sont des villes, des chteaux, des empires; mais
ces premiers peuples ne le savaient pas..... Ces gens-l sont appels
Antipodes: ils adorent Jupiter et Mars; ils ont comme vous des plantes,
des animaux, et se font aussi souvent la guerre[410]. Il faut, pour
s'tonner comme on le doit de ce passage, se rappeler que Copernic et
Galile n'existaient pas encore, et que Christophe Colomb ne partit pour
dcouvrir le Nouveau-Monde qu'en 1492, plusieurs annes aprs la mort de
l'auteur du _Morgante_.

[Note 410: St. 229, 230 et 231.]

Astaroth est, comme on le voit, un gographe et un astronome trs-avanc
pour son sicle, mais sa grande passion est la thologie. Renaud est
curieux de savoir si les Antipodes sont de la race d'Adam, et s'ils
peuvent se sauver comme nous. Le Diable, tout en disant qu'il ne faut
pas le questionner l-dessus, rpond que le Rdempteur se serait montr
partial, si ce n'tait que pour nous qu'Adam et t form, et s'il
n'avait t lui-mme crucifi que pour l'amour de nous[411]. Astaroth ne
doute pas qu'un jour la mme foi ne runisse tous les hommes; c'est
celle des chrtiens qui est la seule vritable et certaine. Il parle de
la Vierge glorifie dans le ciel, d'Emmanuel, du Verbe saint, de
l'ignorance invincible et de l'ignorance volontaire. Enfin ce Diable l
est tout aussi savant que le serait un docteur de Sorbonne. Il ne faut
point qu'une fausse dlicatesse nous empche de dterrer ces traits
caractristiques dans un pome qu'on ne lit gure, et d'o on ne les a
jamais tirs. Ils servent  faire connatre non-seulement une
littrature, mais une nation et un sicle.

[Note 411:

        _Dunque sarebbe partigiano stato
        In questa parte il vostro Redentore,
        Che Adam per voi quass fosse formato
        E crucifisso lui per vostro amore,_ etc.
                                   (St. 233  244.)]

Toutes ces digressions thologiques, ainsi que les passages relatifs 
la forme du globe terrestre,  la navigation et aux Antipodes, ont fait
penser que le clbre Marsile Ficin, ami du _Pulci_, avait eu part  la
composition de son pome, ou au moins de ce vingt-cinquime chant. Le
Tasse le dit positivement dans une de ses lettres[412]; mais sans le
secours de ce philosophe platonicien, Louis _Pulci_, qui tait lui-mme
trs-savant, peut avoir eu l'ide d'taler, dans ce singulier pisode,
une partie de ses connaissances. Pour ne pas enfouir ce qu'il savait
d'histoire naturelle, il fait aussi rouler sur cet objet l'entretien
entre Renaud et Astaroth, dans la dernire journe de leur voyage, et le
Diable dcrit fort bien des animaux, les uns fabuleux, les autres rels,
dont il est parl dans les naturalistes et les historiens de
l'antiquit[413].

[Note 412: _Nel Morgante, Rinaldo portato per incanto va in un
giorno da Egitto in Roncisvalle a cavallo. E cito il Morgante perch
questa sua parte fu fatta da Marsilio Ficino, ed  piena di molta
dottrina teologica._ (TORQUATO TASSO, _Lettere poetiche_, let. 6.)
D'aprs ce passage, en effet trs-positif, Crescimbeni affirme que le
Tasse est d'avis que Marsile Ficin eut part  la composition du
_Morgante_, vol. II, part. II, l. III, des _Commentaires_. Mais l'auteur
de la Vie du _Pulci_ (dition du _Morgante_ donne  Naples, sous la
date de Florence, 1732, in-4.) dit l-dessus dans une note: _Dio sa
s' vero. Non vi  altro argomento se non che quello spirito dice molte
cose teologiche; ma anche senza il Ficino pu essere che il Pulci le
sapesse._]

[Note 413: C. XXV, st. 211  232.]

Enfin, leur course arienne est termine; ils arrivent  Roncevaux. Les
diables y dposent les deux chevaliers et les quittent. La bataille
tait commence. Roland et les autres paladins voyant qu'on les avait
attirs dans un pige, et tous dcids  mourir en braves, taient
parvenus  repousser le premier corps d'arme des Sarrazins. En ce
moment, Renaud et Richardet pntrent jusqu' eux; ils s'embrassent avec
la plus grande tendresse. La seconde arme de Marsile s'avance, et le
combat recommence avec une nouvelle fureur. Il y a de trs-beaux
dtails; il y en a de touchants, et d'autres o le tour d'esprit de
l'auteur le ramne au comique et mme au burlesque.

Voici un exemple des traits touchants qu'il y a sems. Le jeune Baudouin
de Mayence, fils vertueux du tratre Ganelon, combat avec les paladins,
sans se douter de la trahison de son pre. Celui-ci lui a donn une
soubreveste brillante, en lui ordonnant de la porter toujours par-dessus
ses armes; c'est Marsile qui lui en a fait prsent, et il a t convenu
avec ce roi que les troupes sarrazines, averties par ce signal,
pargneront Baudouin dans le combat. Roland est instruit que ce jeune
homme porte la soubreveste de Marsile. Baudouin le rencontre et se
plaint navement  lui; il ne sait  qui s'en prendre; il cherche 
donner ou  recevoir la mort; il attaque les Sarrasins, et tout le monde
s'carte de lui. Roland, irrit contre le pre et ne pouvant croire le
fils innocent, lui rpond: Quitte ta soubreveste, tu seras bientt
clairci, et tu verras que Ganelon ton pre nous a tous vendus 
Marsile. Il lui dit cela d'un ton  lui faire entendre qu'il le regarde
comme complice. Si mon pre, reprend Baudouin, nous a conduits ici par
trahison, et si j'chappe aujourd'hui  la mort, j'en atteste notre
Dieu, je lui percerai le coeur de mon pe; mais, Roland, je ne suis
point un tratre; je t'ai suivi avec une amiti parfaite; tu te
repentiras de m'avoir fait cette injure. A ces mots, il te sa
soubreveste et s'lance au milieu des infidles. Il en fait un grand
carnage; mais enfin il reoit deux coups de lance dans la poitrine: il
est prs d'expirer; Roland le rencontre une seconde fois dans la mle.
Eh bien! dit le brave jeune homme, maintenant je ne suis plus un
tratre; et il tombe mort sur la place[414]. Il n'y a certainement
point de pome pique o cette scne ft dplace, et l'on ne voit rien
de plus intressant dans les plus beaux combats du Tasse.

[Note 414:

        _Ch' era gi presso all' ultime sue ore,
        E da due lance avea passato il petto;
        E disse: or non son io pi traditore;
        E cadde in terra morto, cosi detto._
                              (C. XXVII, st. 47.)]

Une des scnes comiques o l'on reconnat le penchant habituel de
l'auteur et l'esprit de son sicle, est celle dont les deux diables qui
avaient transport Renaud et Richardet sont les acteurs. Il y avait prs
de Roncevaux une petite chapelle abandonne. Ils s'y placent en
embuscade pour prendre et saisir au passage toutes les ames des
Sarrazins tus par les guerriers franais. Ils ont, comme on le croit
bien, beaucoup d'ouvrage. Le pote dcrit avec originalit leur besogne,
et les grimaces de Lucifer en recevant une proie si abondante, et les
rjouissances bruyantes que l'on fait  cette occasion en enfer[415]. Le
ciel a aussi sa fte pour la rception des ames des guerriers chrtiens,
et elle est dans le mme got. S. Pierre, qui est un peu vieux, tait
las d'ouvrir les portes  toutes ces ames apportes par les anges; et sa
barbe et ses cheveux taient baigns de sueur[416].

[Note 415: C. XXVI, st. 90.]

[Note 416: _Sicch la barba gli sudava e'l pelo._ (St. 91.)]

La mort de Roland contraste avec ces bouffonneries de mauvais got. Si
l'on en excepte quelques traits, elle est raconte avec autant d'intrt
que de navet, qualit dominante et prcieuse du style de l'auteur.
Presque tous les chevaliers et les soldats franais ont pri;  peine en
reste-t-il un petit nombre qui, sans reculer d'un pas, continuent 
vendre chrement leur vie. Roland, aprs avoir sonn  trois reprises de
son terrible cor, accabl de fatigue et de soif, se rappelle une
fontaine voisine; il s'y trane avec son bon cheval Veillantin, qui
expire en y arrivant. Roland fait de tristes adieux  ce vieux compagnon
de ses exploits; il sent lui-mme que sa fin approche. Il essaie de
briser son pe Durandal, en frappant  coups redoubls sur les rochers;
mais les rochers volent en clats, et Durandal reste dans sa main tout
entire. Cependant Renaud, Richardet et le bon Turpin, demeurs seuls de
tous les chrtiens, taient parvenus  repousser encore les Sarrazins
hors du vallon de Roncevaux, et les avaient poursuivis quelque temps
dans les montagnes. En revenant, ils passent auprs de la fontaine o
est Roland. Il les embrasse tendrement, et leur dclare qu'il se sent
prs de mourir. L'archevque Turpin le confesse et l'absout. C'est
encore un de ces endroits o il est difficile de ne pas souponner
l'intention du pote. La confession de Roland, faite tout haut, est
simple et de bonne foi; mais Turpin lui rpond: Je ne t'en demande pas
davantage; il suffit d'un _Pater noster_, d'un _Miserere_, ou si tu veux
d'un _Peccavi_, et je t'absous par le pouvoir du grand _Cephas_, qui
prpare ses clefs pour te recevoir dans l'ternel sjour[417]. C'est la
traduction littrale de ce passage qui doit, comme plusieurs autres,
laisser peu d'incertitude sur l'esprit dans lequel il est crit.

[Note 417:

        _Disse Turpino: e' basta un Pater nostro
        E dir sol miserere, o vuoi peccavi;
        Ed io t'assolvo per l'officio nostro
        Del gran Cefas che apparecchia le chiavi
        Per collocarti nello eterno chiostro._
                                (C. XXVII, st. 120.)]

Il n'en est pas ainsi de la prire de Roland et de sa mort. La prire
est un peu longue[418]; mais elle est simple et ne manque ni de vrit
ni d'onction. L'ange Gabriel lui apparat, et tient un long discours sur
lequel il y aurait encore beaucoup  dire; mais ensuite on ne peut se
dfendre d'tre mu en voyant comment expire ce fameux et intrpide
champion de la foi, car dans tous ces premiers pomes, Roland n'est pas
autre chose, et il n'abandonne jamais ce caractre. Je ne sais quoi de
surnaturel respire dans son air et dans tous ses mouvements. Turpin,
Renaud et Richardet sont debout autour de lui, comme de tendres enfants
qui regardent mourir un pre. Enfin, Roland se lve, il enfonce en terre
la pointe de sa redoutable pe; puis il embrasse la poigne, dont la
garde forme une croix; il la serre contre sa poitrine: puisqu'il ne peut
en mourant tenir ainsi l'objet de l'adoration des chrtiens, il veut que
ce fer lui en tienne lieu. Il le presse, il lve les yeux au ciel, et il
expire[419]. Cela est beau, cela est pathtique et sublime; cela doit
plaire aux plus incrdules comme aux plus zls croyants.

[Note 418: St. 121  130.]

[Note 419: St. 153.]

Cependant Charlemagne, arriv  Saint-Jean-Pied-de-Port, est instruit de
la perte de son avant-garde et de la trahison de Ganelon son favori. Il
le fait arrter, et marche pour se venger de Marsile. Aprs avoir
pleur, sur le champ de Roncevaux, les braves qui l'ont inond de leur
sang, et embrass les restes de son cher Roland, qui se raniment  sa
vue, et lui remettent miraculeusement la terrible pe Durandal,
l'empereur poursuit les Sarrazins, leur livre une bataille sanglante,
dtruit leur arme, assige Sarragoce, o Marsile s'est rfugi, la
prend d'assaut, et retient ce roi prisonnier. Instruit de l'endroit de
ses jardins o il avait form son complot avec le comte de Mayence, il
l'y fait conduire attach comme un criminel, et le fait pendre au
caroubier qui ombrageait la fontaine. Le tratre Ganelon est expos sur
un chariot aux insultes et  la fureur du peuple et des soldats,
tenaill et enfin cartel. Les corps de quatorze paladins sont embaums
et transports, chacun dans leurs tats ou dans leurs terres, avec tous
les honneurs dus  leur rang et  leurs exploits[420].

[Note 420: C. XXVIII.]

On ne peut nier que toute cette dernire partie du pome ne soit
vritablement pique; et mme, il faut le dire, on a lieu de s'tonner
qu'aucun pote franais n'ait trait ce sujet national, qui, dgag des
folies, des exagrations et des invraisemblances dont les potes
italiens l'ont charg, serait susceptible de tous les ornements et de
tout l'intrt de l'pope. Malgr la trempe naturelle de son gnie,
contre laquelle on lutte toujours en vain, et malgr le dessein qu'il
avait videmment form de faire un pome plaisant, pour amuser Laurent
de Mdicis, sa mre et leurs amis, le _Pulci_, dans ce dnoment, est
souvent pathtique, parce qu'il est pote, et que son sujet le domine et
le pousse en contre-sens de son gnie.

Il s'en plaint lui-mme, avec son originalit ordinaire, dans le dbut
de ce 27e. chant. Comment, dit-il, puis-je encore rimer et chanter des
vers? Seigneur, tu m'as conduit  raconter des choses capables de faire
verser au soleil des larmes de piti, et qui ont dj obscurci sa
lumire. Tu vas voir tous tes chrtiens disperss, et tant de lances et
d'pes teintes de sang, que si quelqu'un ne vient  mon secours, cette
histoire finira par tre une vraie tragdie. C'tait pourtant une
comdie que je voulais faire sur mon bon roi Charles, et Alcuin me
l'avait promis[421]; mais la bataille sanglante et cruelle qui s'apprte
rend ma rsolution douteuse et mon ame incertaine. Ma raison hsite, et
je ne vois plus aucun moyen de sauver Roland.

[Note 421:

        _Ed io par commedia pensato avea
        Iscriver del mio Carlo finalmente,
        Ed Alcuin cos mi promettea;
        Ma la battaglia crudele al presente_
        _Che s'apparecchia impetuosa e rea
        Mi fa pur dubitar drento alla mente
        E vo colla ragion qu dubitando,
        Perch'io non veggo da salvare Orlando._
                               (C. XXVII, st. 2.)]

Cette dernire citation suffirait pour faire voir dans quelle classe il
faut dfinitivement ranger ce pome du _Morgante_; il est assez peu lu,
mme en Italie, si ce n'est par les philologues qui en recherchent les
finesses natives et les anciens tours de la langue toscane; mais d'aprs
cet aveu positif de l'auteur,  peine est-il besoin de le lire pour
savoir ce qu'on en doit penser. L'diteur de la bonne dition de
Naples[422] a dit fort sensment  ce sujet: On ne me fera jamais
croire que Louis _Pulci_, dou d'un gnie si vif et d'un esprit si
distingu, orn de tant de connaissances et de doctrine, ft d'un autre
ct form d'une pte si grossire, que cherchant  faire un pome
hroque, noble et grave, il n'et russi qu' en faire un
souverainement ridicule, et qui l'est au point que si quelqu'un en
entreprenait un exprs dans ce genre, il ne parviendrait pas,  beaucoup
prs,  en produire un si plaisant. Cet diteur aurait pu lever toute
incertitude sur les intentions du pote, en citant pour autorit ces
deux stances; mais il a peut-tre fait comme bien d'autres diteurs, qui
se donnent  peine le soin de lire les livres qu'ils publient.

[Note 422: Sous la date de Florence, 1732, in-4.]

Il est donc certain que l'intention du _Pulci_ fut de faire un pome
comique; il ne l'est pas moins qu' quelques endroits prs, il fut
trs-fidle  cette intention. Il se fit une tude de nourrir son style
de tous les proverbes populaires, et de tous les dictons familiers dont
la langue toscane abonde, et dont, au grand contentement des Florentins,
un grand nombre qui a pri se retrouve dans son ouvrage, mais qui sont
essentiellement opposs au sublime et  la gravit qu'exige la vritable
pope. Gravina ne va peut-tre pas trop loin, lorsqu'il dit que
l'auteur du _Morgante_ se proposa de jeter du ridicule sur toutes les
inventions romanesques des Provenaux et des Espagnols, en prtant des
actions et des manires bouffonnes  tous ces fameux paladins[423]; en
renversant, dans les faits qu'il leur attribue, tout ordre raisonnable
et naturel de temps et de lieux; en les faisant voyager de Paris en
Perse et en gypte, comme s'ils allaient  Toulouse ou  Lyon; en
accumulant dans le cercle de peu de jours les faits de plusieurs
lustres; en tournant en drision tout ce qu'il rencontre de grand et
d'hroque; en se moquant mme des orateurs publics, dont il ne manque
jamais de contrefaire plaisamment les phrases affectes et les figures
de rhtorique. Mais le mme critique reconnat aussi[424] qu' travers
tout ce ridicule dans les inventions et dans le style notre pote ne
laisse pas de peindre les moeurs avec beaucoup de naturel et de vrit,
soit qu'il reprsente l'inconstance et la vanit des femmes, ou
l'avarice et l'ambition des hommes; et qu'il donne mme aux princes des
leons utiles, en leur montrant  quel danger ils exposent et leurs
tats et eux-mmes, lorsqu'ils mettent en oubli les braves et les sages,
pour prter l'oreille aux fourbes et aux flatteurs.

[Note 423: _Ha il Pulci_ (_bench  qualche buona gente si faccia
credere per serio_) _voluto ridurre in beffa tutte l'invenzioni
romanzesche, s Provenzali come Spagnuole, con applicare opere e maniere
buffonesche a que' Paladini,_ etc. (_Della Ragion pot._, N. 19, p.
108.)]

[Note 424: _Ibid._, p. 109.]

Sans prtendre trouver dans le _Morgante maggiore_ de si hautes leons,
il faut le lire, d'abord pour tudier dans une de ses meilleures sources
cette belle langue toscane; et ensuite pour reconnatre dans ce pome
bizarre, o l'auteur parat n'avoir suivi d'autre rgle que l'impulsion
de son gnie, les traces d'un genre de composition potique dj essay
avant lui, genre dans lequel il a servi  son tour de modle  des
potes dont l'originalit a paru tre le premier mrite. La vritable
histoire littraire recherche avec autant de soin l'origine et la
filiation des inventions potiques et des crations du gnie, que
l'histoire hraldique en met  rechercher la descendance et la source
des titres et des blasons. Je ne crains donc pas de m'arrter avec
quelque dtail sur ces premiers pas de l'pope moderne. Cela est
d'autant plus ncessaire qu'ils sont en gnral moins connus, et qu'on
ne peut cependant sans les connatre, bien apprcier les ouvrages o le
gnie pique a prodigu toutes ses richesses, et semble avoir atteint
toute sa hauteur.

Quelque temps aprs que le _Pulci_ eut amus, par les folies de son
_Morgante maggiore_, les Mdicis, dj matres, quoique simples citoyens
de Florence, un autre pote, priv de la vue, et accabl d'infortunes,
se proposa d'gayer, par d'autres folies, les Gonzague, souverains de
Mantoue, et de s'gayer lui-mme, dans des circonstances qui n'avaient
souvent rien de gai, ni pour ses patrons ni pour lui. Ce pote, qui n'a
quelque clbrit que sous le nom de l'_Aveugle de Ferrare_, mais dont
le nom de famille tait _Bello_[425], tira aussi des vieux romans de
Charlemagne, un sujet qu'il traita d'une manire originale et sans
s'astreindre, comme le _Pulci_,  toutes les formes tablies par les
romanciers populaires des ges prcdents.

[Note 425: Il se nommait _Francesco Bello_, mais on ne le connat
que sous le nom de _Francesco Cieco da Ferrara_.]

Son pome, intitul _Mambriano_[426], beaucoup moins connu que le
_Morgante_, mrite cependant de l'tre. Il ne peut servir autant 
l'tude de la langue, qui n'y est pas,  beaucoup prs, aussi pure; le
got et la dcence y sont encore moins mnags; mais son originalit
mme, et la position malheureuse de son auteur, inspirent une sorte
d'intrt. Plusieurs parties de sa fable n'en sont pas entirement
dpourvues, et il faut avoir au moins une lgre ide du _Mambriano_,
pour achever de bien connatre ce premier ge de l'pope italienne.

[Note 426: Le titre entier est: _Libra d'arme e d'amore nomato
Mambriano, composto per Francisco Cieco da Ferrara._ Il fut imprim
quelque temps aprs la mort de l'auteur, en 1509,  Ferrare, in-4.;
rimprim  Venise, 1511, in-4.;  Milan, 1517, in-8., vers la fin du
quinzime sicle; rimprim  Milan, 1517;  Venise, 1518; _ibid._,
1520; et plus correctement, _ibid._, 1549.]

Mambrien est un roi de Bithynie et d'une partie de la Samothrace, jeune,
beau et vaillant, mais trs-mauvaise tte. Renaud de Montauban avait
tu le roi Mambrin, son oncle, et s'tait empar de ses armes. Mambrien
quitte ses tats pour venger son oncle, aprs avoir jur solennellement
 sa mre, soeur de Mambrin, de n'y jamais revenir qu'il n'ait tu Renaud
et dtruit Montauban. Il s'embarque avec une troupe choisie, malgr les
conseils d'un vieillard qui veut le dtourner de cette entreprise. Il
est assailli d'une tempte; son vaisseau est submerg, ses compagnons
noys, et lui jet sans mouvement sur le rivage d'une le o rgnait la
belle fe Carandine. Elle le recueille, le conduit dans ses jardins et
dans son palais, et lui fait oublier Renaud, Montauban et tous ses
projets de vengeance. Un songe les lui rappelle. Il veut quitter
Carandine, et lui en avoue la cause. La magicienne lui propose d'amener
Renaud dans son le; elle voque ses dmons familiers qui la conduisent
en France, sur un vaisseau construit et quip tout exprs. Elle
apparat  Renaud pendant son sommeil, l'invite  venir courir pour elle
l'aventure la plus brillante. Renaud, aussi galant que brave, se
rveille; et, voyant que ce n'est point un songe, s'arme, monte sur
Bayard, se laisse conduire, suit Carandine sur son vaisseau; elle arrive
avec lui dans son le, au bout de trois jours, comme elle l'avait promis
 Mambrien.

Elle dit alors  Renaud qu'elle l'a amen pour qu'il la dlivre d'un
guerrier dloyal qui veut sa mort; mais avant tout, elle lui accorde les
mmes droits qu'elle avait accords  Mambrien, et qu'elle jure bien
n'avoir jamais donns  personne. Mambrien la surprend dans les bras de
Renaud, l'accable de reproches, et dfie son ennemi au combat. Pendant
qu'ils s'y prparent, plusieurs vaisseaux abordent dans l'le. Une
troupe nombreuse de Sarrazins en descend, et se met en ambuscade, 
l'insu de Mambrien. Le combat commence; il est terrible. Renaud allait
tre vainqueur, lorsque deux cents des guerriers embusqus s'lancent
avec de grands cris, et l'attaquent tous  la fois. Sans s'tonner, il
se jette au milieu d'eux, tue les uns, blesse ou renverse les autres, et
met ce qui reste en fuite. Le combat recommence avec Mambrien. Renaud,
prs de vaincre, se voit encore entour d'une troupe plus nombreuse que
la premire, dont une partie l'attaque, tandis que l'autre enlve
Mambrien, bless, ple, presque mourant, et le porte  bord d'un
vaisseau qui lve l'ancre, et l'emmne. Renaud se dlivre encore de
cette troupe ennemie; ceux qui peuvent chapper se rembarquent, et vont
rejoindre le vaisseau de Mambrien.

Ils apprennent  leur roi que depuis son dpart, Polinde, son
lieutenant, a fait courir le bruit de sa mort, s'est empar de son
trne, et que la reine sa mre s'est tue de dsespoir. Ils lui sont
rests fidles, et se sont embarqus pour le chercher. Le hasard les a
conduits dans cette le, o ils sont venus  propos pour le sauver de
la fureur de Renaud. Mambrien, sur qui tant de maux fondent  la fois,
se dsespre. Ses fidles sujets le consolent; il reprend bientt ses
folles esprances. Tous les rois ses amis et ses allis lui fourniront
des secours en hommes et en argent; il renversera Polinde, reviendra
tuer Renaud, dtruire Montauban, et mme attaquer Charlemagne.

Cependant Renaud est rest matre de Carandine et de son le. Il
s'oublie dans les dlices de l'amour et de la bonne chre. Pendant les
repas, de jolies nymphes chantent les exploits du chevalier, et
racontent des histoires galantes. La description des jardins de
Carandine et de son palais, des peintures dont il est dcor, et dont
les sujets sont tirs de la fable, de l'histoire des anciens hros et
mme des hros modernes[427], est le premier exemple offert dans un
pome italien, de ces sortes de descriptions qu'on trouve ensuite dans
presque tous. Les images et les expressions dont l'auteur se sert pour
peindre les jouissances de Renaud et de Carandine sont fort libres et
souvent assaisonnes de plaisanteries peu dcentes. Dans une historiette
que les nymphes racontent  table, il y a des dtails encore plus
libres, dans lesquels le pote se complat beaucoup plus long-temps, et
que l'on excuserait  peine dans les Nouvelles les plus licencieuses. Au
reste, il demande pardon aux lecteurs de les avoir trop arrts  de
pareils contes; mais puisque Renaud, qui tait un si noble et si fameux
chevalier, n'a pas t matre de lui-mme, et s'est laiss enchanter
dans cette le, comment lui, qui n'est qu'un vil soldat, n'aurait-il pas
commis la mme faute[428]?

[Note 427: On y voit Cyrus, Alexandre, Csar et Pompe, et ensuite
Lancelot-du-Lac avec la belle Genvre, et tous les chevaliers de la
Table ronde.]

[Note 428:

        _Ma se Rinaldo, un tanto cavaliero
        I cui fatti nel mondo furno immensi
        Non potea rafrenar col divo impero
        De la ragion, questi sfrenati sensi,
        Che faro io vilissimo guerriero?_ etc.
                                   (C. III, st. 2.)]

Mambrien ne perd pas ainsi son temps; mais il a bien de la peine 
rassembler les secours qu'il s'tait promis. La lenteur de ses amis le
fait dlibrer s'il n'aura point recours au grand khan des Tartares, 
Tamerlan et au roi de Danemarck. Dans le conseil o il dlibre, un
vieux guerrier se lve, et lui raconte une fable d'sope, celle de
l'alouette, de ses petits et du matre d'un champ, d'o il conclut qu'il
ne faut point se fier sur ses voisins, mais s'aider et se servir
soi-mme. Ces apologues taient fort  la mode. On en trouve jusqu'
trois dans le _Morgante_[429], o ils sont, comme ici, amens et conts
d'une manire analogue  ce genre libre et fantasque, mais qui ne le
serait pas  la vritable pope. Mambrien suit cette fois le conseil du
vieux guerrier; il aborde dans ses tats de Samothrace, trouve des
sujets qui lui ont gard leur foi, rassemble des troupes et marche
contre l'usurpateur. Polinde, abandonn de son arme, se sauve avec
trois cents hommes chez les Sabrites, peuplade froce et guerrire
retire dans les montagnes de l'Asie, chez qui tous les biens sont en
commun, mme les femmes. Il les engage  prendre sa querelle, se met 
leur tte, et marche vers le camp de Mambrien pour le surprendre.
Heureusement pour ce dernier, un transfuge sabrite l'en instruit, et
lui promet en mme temps de le dlivrer de ses ennemis par un moyen
trs-singulier. Pendant que les deux armes s'avanceront l'une contre
l'autre, il fera jouer aux musiciens de celle du roi un certain air qui,
chez les Sabrites, faisait danser tout le monde, jusqu'aux
chevaux[430]. La chose se passe ainsi. Ds que l'air se fait entendre,
les chevaux sabrites sautent, se dressent, jettent leurs cavaliers, qui
se mettent  danser aussi; Mambrien et ses soldats fondent sur eux, et
les taillent en pices. Polinde s'enfuit dans un bois, o il est dvor
par une ourse devenue furieuse, parce qu'elle avait perdu ses petits.

[Note 429: Le Renard et le Coq, c. IX, st. 20; le Renard tomb dans
un puits, _ibid._, st. 73; les Boeufs et leur ombre dans l'eau, c. XIII,
st. 31.]

[Note 430: Cant. III, st. 62 et 63.]

Mambrien est  peine remont sur son trne qu'il reprend ses premiers
projets de vengeance et de conqute. Il laisse  la tte des affaires un
de ses conseillers les plus srs, et part avec une arme formidable sur
une flotte de sept cents voiles. Ici se trouve un long pisode de Roland
et d'Astolphe qui avait quitt la cour de Charlemagne pour chercher leur
cousin Renaud. Aprs beaucoup d'aventures, ils en ont une fort
dsagrable en Espagne. Ils sont renferms par les Sarrazins dans une
caverne o ils taient descendus pour consulter une fe. Les ennemis en
ont mur l'entre; il n'y peut pntrer ni secours, ni vivres, ni
lumire. La fe ou magicienne qui se nomme Fulvie, les aurait bien
dlivrs; mais ses dmons ne lui obissent plus. Ils sont tous retenus
par Carandine, qui ne veut pas que Renaud lui soit enlev, et qui craint
que Maugis; cousin de Renaud, ne les emploie  le venir chercher dans
son le. Pendant que Roland est ainsi retenu, et menac de prir dans le
creux d'une montagne, parce que les dmons ne sont plus aux ordres de
cette magicienne, Montauban, assig par l'arme de Mambrien, manque par
la mme raison du secours des enchantements de Maugis, et c'est ainsi
que cet pisode est assez adroitement li  l'action principale.

Montauban est dfendu par les trois frres de Renaud, Alard, Guichard et
Richardet, par ses deux cousins Vivien et Maugis, et par son intrpide
soeur Bradamante. C'est ici la premire fois que cette hrone parat
dans l'un de ces romans du quinzime sicle. Elle y joue un des
principaux rles; mais ce rle, ainsi que presque tous les autres, est
tantt hroque et tantt plaisant; et si Bradamante est souvent
terrible, elle est quelquefois aussi de fort bonne humeur. Les frres et
la soeur font une sortie, et renversent tout ce qui se prsente devant
eux. Au moment o, malgr leurs efforts, ils sont prs d'tre accabls
par le nombre, on vient annoncer  Mambrien que Charlemagne en personne
attaque son camp, et a dj dfait un de ses sept corps d'arme.
Mambrien se retourne alors contre ces nouveaux ennemis. Le combat devint
furieux et la victoire incertaine. La nuit survient. Il y a des
prisonniers de part et d'autre. Charlemagne envoie Oger le Danois et son
fils Dudon proposer la paix  Mambrien,  condition qu'il quittera la
France, et rendra les paladins prisonniers. Mambrien, qui ne connat
aucun droit des gens, reoit mal les ambassadeurs, les fait arrter, et
dclare qu'il va les envoyer, ainsi que les autres paladins, dans des
prisons loignes et horribles, o ils seront privs de la clart du
jour. Ces nouvelles rpandent le deuil dans l'arme de Charlemagne. On
suspend les hostilits.

Mais un des esprits retenus par les enchantements de Carandine s'tait
chapp vers Montauban, avait instruit Maugis du sjour de Renaud chez
cette magicienne, et de ce qu'il y avait  faire pour rompre le charme
qui l'y retenait. Il ne fallait que s'emparer du livre et du cor magique
de Carandine. Maugis dguis en marchand grec, et conduit par son fidle
dmon, s'embarque, aborde dans l'le, est fort bien reu de Carandine,
qui aimait les contes, et  qui il en fait un trs-long et
trs-libre[431]. Il travaille cependant de son mtier d'enchanteur,
parvient  endormir Carandine, se saisit pendant son sommeil du livre et
du cor magique, rompt le charme, et emmne dans son vaisseau Renaud, qui
ne quitte pas sans regret cette douce vie. Carandine  son rveil se
livre  des plaintes amres. Elle voudrait mourir; mais peut-tre au
reste fera-t-elle mieux de vivre, peut-tre aura-t-elle le sort
d'Ariane, qui perdit un mortel et trouva un Dieu. Enfin, si elle veut
mourir, que ce soit du moins comme Mde, qui commena par se venger de
Jason[432].

[Note 431: C. VIII, st. 7 et 8.]

[Note 432: C. VII, st. 36  66.]

La bataille avait recommenc auprs de Montauban. Les Sarrazins avaient
l'avantage. Charlemagne et le reste de ses preux, d'un ct, Bradamante
et ses frres de l'autre, malgr des prodiges de valeur, taient rduits
aux dernires extrmits, lorsque Renaud arrive sur le champ de bataille
avec son cousin Maugis, rallie les fuyards et fait changer la face du
combat. Les Sarrazins plient et sont mis en fuite  leur tour. La nuit
spare une seconde fois les combattants. Mambrien en profite pour faire
sa retraite. Il fait avant tout emmener vers la mer et embarquer les
paladins prisonniers. Au point du jour, Renaud est trs-fch
d'apprendre que l'arme ennemie s'est rembarque. Il jure de dlivrer
les paladins, Mandrien les et-il emmens au bout du monde. Il lui faut
une anne; Maugis lui en procure une par les moyens de son art. Hommes,
armes, vivres, bagages, tout est prt dans cinq jours; tout part sous le
commandement gnral de Maugis, sur trois cents vaisseaux de transport
et deux cents galres qu'il avait quips dans une nuit.

Cependant Roland et Astolphe, toujours renferms dans leur caverne, y
taient gards par une troupe de mille Sarrazins. Roland, qui tait trs
dvt, croit qu'il n'y a plus peur en sortir d'autre moyen que la
prire. Il en fait une trs-fervente et trs-longue. Il s'endort en la
finissant, comme s'il l'et coute au lieu de la faire, et pendant son
sommeil, il a une vision prophtique[433]. Il croit voir le Diable qui
l'accuse d'hrsie devant le tribunal de J.-C. L'archange Michel prend
sa dfense. Les ames de tous les paens qu'il avait convertis et fait
baptiser (car on sait qu'il avait pour ces bonnes oeuvres un trs-grand
zle) intercdent pour lui. Les vierges et les saintes femmes, les
vertus thologales et les cardinales embrassent aussi sa cause. La
sentence du juge lui est favorable, et le serpent maudit est replong
dans les enfers, couvert de honte et de confusion. Le bon augure de
cette vision se confirme ds le jour mme. Les mille Sarrazins qui
gardaient l'entre de la caverne taient commands par deux lieutenants;
ceux-ci prennent querelle au jeu; l'un d'eux tue l'autre; et n'esprant
aucun pardon du roi Balugant son gnral, il imagine de dmolir le mur
qui fermait l'entre de la caverne. Ou Roland y vit encore, et il n'aura
plus rien  craindre sous la protection de ce paladin; ou il est mort,
et o pourra-t-on jamais trouver d'aussi bonnes armes que les siennes?
Il se met donc  l'ouvrage avec ses soldats. Le mur tombe, et les
chevaliers sont dlivrs. La seule nouvelle de Roland remis en libert
rpand une telle terreur parmi les Sarrazins d'Espagne, que le roi
Marsile se dtermine  finir la guerre, et  payer tribut  Charlemagne.

[Note 433:

        _Onde poi hebbe una alta visione
        Ne la qual gli parea esser citato
        Dinanzi a Christo a dire la sua ragione;
        Che Pluto d'heresia l'havea accusato._
                                   (C. IX, st. 63.)]

Roland saisit cette occasion pour convertir la magicienne Fulvie. Il la
marie ensuite avec un Sarrazin qu'il a converti comme elle. Tout cela
est fort exemplaire; mais ce qui ne l'est pas autant, c'est une Nouvelle
raconte  table par un bouffon, aux ftes de ce mariage. Les
descriptions et les expressions en sont beaucoup plus libres que tout ce
que nous avons vu jusqu'ici. On croit lire, non pas une Nouvelle de
Casti, qui est plus dlicat et qui crit d'un meilleur style, mais les
contes les plus orduriers[434]; et cela vient immdiatement aprs le
chant o se trouvent une prire fervente, une vision sainte, un miracle
et deux conversions; et nous verrons bientt ce qui augmente encore la
singularit de ces liberts et de ces contrastes.

[Note 434: Le Bouffon raconte qu'il tait fort amoureux de sa femme,
qui l'tait aussi de lui; mais il veut la mettre  l'preuve pour savoir
de quelle nature est cet amour. Il va  la chasse, et feint d'avoir t
grivement bless par un sanglier dans un endroit trs-sensible; il se
fait rapporter tout sanglant, et envelopp,  cet endroit, de linges
baigns de sang. Il fait dcider, par un chirurgien qui est dans sa
confidence, que le mal est sans remde, et que dsormais sa femme doit
se rputer veuve, quoiqu'il vive et se porte bien. La dame donne dans le
pige, et veut laisser-l feu son mari; mais il lui fait aisment voir
qu'on l'a trompe, et le raccommodement s'ensuit. Ce beau rcit remplit
cinquante-six octaves, et le pote prend bien soin, en commenant,
d'avertir que Fulvie et toutes les dames et toutes les demoiselles
taient prsentes. (C. X, st. 5.)]

Le lieu de la scne a chang. Mambrien, et ensuite Renaud sur ses pas,
sont arrivs en Asie avec leurs armes et ont recommenc la guerre,
tandis que Roland est appel par d'autres aventures en Afrique. Mambrien
est vaincu dans plusieurs batailles. Les enchantements de Maugis se
joignent contre lui aux armes de Renaud, de sa soeur et de ses trois
frres. Les paladins qu'il avait emmens prisonniers, sont dlivrs par
une opration toute simple. Renaud va se poster avec son arme sur une
montagne, en face du fort o taient enferms les prisonniers, et qui
tait tout auprs de l'arme de Mambrien; Maugis transporte la citadelle
entire sur la montagne o est Renaud, qui y entre alors sans difficult
et en tire tous ses amis. Mambrien, dconcert par cette manire de
faire la guerre, consent  traiter de la paix.

Un des deux ambassadeurs qu'il envoie est Pinamont, empereur de
Trbizonde. C'est un vieillard qui, malgr son grand ge, est amoureux
fou de Bradamante. Il sollicite cette commission pour la voir et lui
dclarer son amour. Il n'y manque pas ds la premire occasion. La soeur
de Renaud, guerrire intrpide, mais toujours femme, trouve plaisant de
se moquer de lui. Elle feint de n'tre pas insensible; elle l'appelle
son ami, et lui montre enfin les dispositions les plus favorables. Mais
il connat sans doute son usage: tout chevalier qui dsire sa main, doit
d'abord se battre avec elle en champ clos, et s'il est vaincu, elle lui
enlve son cheval, son armure, et le renvoie  pied couvert de honte,
dans l'quipage d'un simple voyageur. Pinamont, plutt que de renoncer 
ce qu'il aime, accepte le combat. Le jour est pris, le lieu choisi; mais
le vieux roi, trop amoureux et trop impatient, ne dort point de toute la
nuit, et au lieu de se rendre de bon matin  l'endroit indiqu, il y
arrive avant le jour,  cheval, tout arm, prt  combattre. La
fracheur du matin l'endort sur son cheval. Bradamante vient, suivie de
quelques chevaliers; elle s'aperoit que Pinamont est endormi, et
s'amuse  lui jouer un tour. Elle prend son cheval par la bride, et le
conduit au camp,  l'entre de sa tente. L, vigoureuse comme un
athlte, elle enlve le cavalier malencontreux, le porte sur ses bras
dans la tente, et va le coucher sur un lit. Il s'veille enfin.
Bradamante lui fait accroire qu'elle s'est battue contre lui, et qu'elle
l'a renvers d'un coup de lance. Le bonhomme a beau ne se souvenir de
rien, les chevaliers qui sont prsents lui attestent le fait. Il finit
par le croire si bien, qu'il consent  se faire saigner copieusement
pour prvenir les suites du coup de lance qu'il a reu[435].

[Note 435: C. XV.]

Ce n'est pas la seule comdie que ce burlesque empereur donne  ses
dpens. Il a de grandes prtentions  la danse, et veut absolument,
avant de retourner  l'arme de Mambrien, danser avec Bradamante. On lui
en donne le plaisir. Il danse d'abord avec sa cotte d'armes et le reste
de l'habillement d'un chevalier. Cela est dj fort ridicule; mais
Renaud, pour pousser la plaisanterie jusqu'au bout, dit tout haut que
Pinamont danserait bien mieux s'il se mettait  la lgre, comme font
les jeunes gens. En dpit de son ge et de sa dignit, le vieil empereur
de Trbizonde se dpouille de son armure, et reste en habit si court,
qu'en dansant et en tournant il commet les indcences les plus
grotesques[436]. Il tombe, et c'est encore bien pis. Le pote se
complat  dtailler les effets de cette chute. Le pauvre roi sort tout
honteux, et les chevaliers et les dames en rient long-temps et de bon
coeur. Le caractre de cet pisode dit assez de quel genre est tout le
pome; mais du moins n'a-t-on jamais prtendu que le _Mambriano_ ft un
pome srieux.

[Note 436:

        _Rinaldo alhor scopiava da le risa
          Mirando quel giupon fatto a l'antica,
          Di sotto ai qual pendea la camisa
          Che gli copriva le brache a fatica,_ etc.
                          (C. XVII, st. 17, 18 et 19.)]

La paix n'ayant pu se conclure, on reprend les hostilits. La fortune
continue d'tre contraire  Mambrien. Aprs plusieurs dfaites, voyant
encore son arme en droute, il se retire dans une fort et se livre au
dsespoir. Priv de sommeil depuis plusieurs jours, il succombe enfin 
la fatigue et s'endort. Renaud, qui l'avait suivi de loin pour le
combattre, arrive peu de temps aprs et le trouve profondment endormi.
Or, il faut savoir que Mambrien l'avait accus hautement d'avoir tu
Mambrin son oncle en trahison, et le trouvant endormi dans un bois,
Renaud, qui lui avait soutenu plusieurs fois, les armes  la main, qu'il
avait menti par la gorge, le lui prouve bien mieux en ce moment: il le
rveille, le dfie au combat, et, le trouvant dsarm de son casque, il
le lui remet sur la tte et l'attache lui-mme. Ils se battent 
outrance. Blesss tous deux, Mambrien l'est beaucoup davantage et plus
dangereusement. Il tombe; Renaud l'allait tuer, quand la fe Carandine,
qui tait sortie de son le, o elle s'ennuyait seule, et s'tait mise 
chercher ses deux amants, parat, et demande au vainqueur la vie du
vaincu. Renaud la lui accorde; mais  condition que Mambrien
reconnatra publiquement qu'il a menti en l'accusant d'avoir tu son
oncle tratreusement; qu'il fera mme graver cette dclaration sur la
pierre, pour que tout l'avenir sache qu'il a tu Mambrien, non en
assassin, mais en brave; qu'enfin Mambrien paiera un tribut  l'empereur
Charlemagne, pour l'indemniser de la guerre injuste qu'il lui a faite.
Mambrien, plutt vaincu par la gnrosit de Roland que pour viter la
mort, consent  tout, tient ses promesses, pouse Carandine, et rentre
paisiblement avec elle dans ses tats.

Roland, aprs avoir mis  fin de grandes aventures en Afrique, repasse
en Espagne, et de l en France. Renaud y revient de son ct.
L'intrigue, ou l'action principale, est finie; le reste du pome est un
pur remplissage. Ce ne sont plus que des voyages sans but, des
enchantements, des tournois, des faits d'armes sans objet, des pisodes
croiss par d'autres pisodes. Nous ne sommes qu'au 25 chant; les vingt
qui restent sont remplis de cette manire. Enfin, Roland, Renaud, et
tous les autres paladins sont runis autour de Charlemagne, et l'auteur
dclare que son pome est fini. Il prononce comme par hasard le nom de
Mambrien, dont il n'avait pas parl depuis long-temps. Puisque j'ai
commenc par lui, dit-il, je veux que ce livre porte son nom. Turpin lui
a donn un titre semblable, crivain fameux qui, pour tout l'or du
monde, n'aurait pas crit un mensonge; qui croit le contraire est en
dlire et ne fait que rver[437].

[Note 437:

        _Che simil titol du Turpin gli  dato,
        Scrittor famoso, il qual non scriveria
        Per tutto l'or del mondo una menzogna;
        E chi il contrario tien, vaneggia e sogna._]

Ce sont l les derniers mots de son pome; et il n'a pas attendu la fin
pour parler sur ce ton de la prtendue chronique, d'o il feint de tirer
les vnements qu'il raconte, sans se soucier beaucoup qu'on le croie.
C'est un genre de plaisanterie assez souvent employ par le _Pulci_, et
dont, aprs eux, l'Arioste a su si bien faire usage. Par exemple, on
reconnat un des tours familiers au chantre de Roland, dans ce jeu
d'esprit de l'Aveugle de Ferrare; seulement, l'Arioste, dont le got
tait plus pur, ne s'y serait pas arrt si long-temps. Bradamante tue
un gant d'une taille si dmesure, qu'il crase dans sa chute un roi
sarrazin et son cheval, et les crase si bien, qu'il les enfonce en
terre, et les enfonce si avant, que jamais depuis on n'en a pu retrouver
de traces, ni avoir de nouvelles. L'histoire en fut crite  Montauban;
on peut mme encore l'y voir en passant dans ce pays-l; et ce fut
Bradamante qui l'crivit de sa main[438]. Tous les auteurs sont d'accord
pour dire que ce roi fut tu du coup et enterr, il y en a seulement qui
ne croient pas qu'on ne l'ait jamais pu retrouver. Cela fit beaucoup de
bruit  Paris parmi les savants. Turpin, pour dcider la question, a
crit que le roi fut rduit en poussire; mais, au reste, comme ce n'est
pas un article de foi, prenez l-dessus le parti qu'il vous plaira;
l'auteur vous en laisse la libert[439].

[Note 438: C. VIII, st. 34, 35.]

[Note 439:

          _Turpin volendo poi tal question solvere
          Scrisse che colui s'era fatto in polvere._ (St. 36.)

        _Ma poi ch'el non  articulo di fede
          Tenete quella parte che vi piace
          Che l'autor liberamente vel concede._
                                               (St. 37.)]

Ce que j'ai pu laisser entrevoir des plaisanteries rpandues dans le
_Mambriano_ suffit pour prouver que le plus grand nombre n'est pas, 
beaucoup prs, d'un aussi bon genre. L'auteur tait malheureux, pauvre
et aveugle; il se consolait en mettant en vers toutes les folies qui lui
venaient  l'esprit. Ce n'est pas sans doute ainsi que se consolait
Homre; mais il y aurait une rigueur excessive  ne pas reconnatre dans
ce pome,  travers tout ce qu'il contient d'absurdits, de bizarreries
et d'indcences grossires, de la verve, de la gat, un talent de
peindre peu commun, et plusieurs des qualits qui constituent le gnie
potique.

J'ai dit que ce pote ne s'tait pas soumis, comme le _Pulci_,  toutes
les formes qu'il avait trouves tablies. La seule cependant dont il se
soit dispens est celle qui clouait, au dbut et  la fin de chacun des
chants, une prire chrtienne. Il conserva bien l'usage d'adresser la
parole  ses auditeurs, de les renvoyer d'un chant  l'autre, d'en finir
un en leur annonant ce qu'ils verront dans celui qui doit suivre; mais
 la place des invocations pieuses, des oraisons et des textes
bibliques, il imagina le premier de commencer tous ses chants par une
invocation potique, ou par une digression quelconque, relative, soit 
l'action du pome, soit  ses circonstances personnelles, ou  celles
dont il tait environn. C'est lui, en un mot, qui a fourni le premier
modle de ces agrables dbuts de chant, que l'Arioste porta bientt
aprs  la perfection, comme toutes les autres parties du roman pique;
c'est lui du moins qui essaya le premier de transporter chez les
modernes le modle que Lucrce avait donn chez les latins, de cette
forme potique.

L'invocation de son premier chant est adresse  Clio, qu'il prie
d'amener avec elle Euterpe et Polymnie[440]; celle du second l'est 
Apollon[441]; une autre l'est  Mars[442]; une autre  Vnus[443].
Tantt le pote se recommande  cette puissance suprme de qui procde
tout le bien qui est en nous[444]; tantt, ayant  dcrire les ftes
d'un grand mariage, il invoque deux fois le dieu d'Hymen[445]. Il
termine un chant en disant qu'il ne peut plus chanter, tant il a
soif[446]; il commence le suivant en avouant que Silne est venu  son
secours, et lui a fait boire de trs-bon vin, cueilli depuis plusieurs
jours dans le jardin mme de Bacchus, qu'il a ensuite bien dormi, et
repris des forces pour continuer son histoire[447]. Il finit le
treizime en disant que Renaud porte  Mambrien un coup si terrible, que
lui, pote, en quitte sa lyre de peur; et il dit en commenant le
quatorzime, qu'ayant cart la peur qui lui a fait dposer sa lyre, il
la reprend pour raconter la suite de ce combat. Il vivait  Mantoue,
sous les Gonzague; c'est pour eux qu'il composait ce pome. Au dbut de
son douzime chant, il apostrophe son gnie. L'astre des Gonzague se
lve plus brillant que jamais; il faut produire des fleurs et des roses
potiques, sous l'influence de ses rayons[448].

[Note 440:

        _O Clio, se mai benigna ti mostrati
          In alcun tempo, dimostrati adesso;
          Fortifica il mio stil tanto che basti
          E fa ch' Euterpe tua ti seda apresso,_ etc.]

[Note 441:

        _O sacro Apollo, tempra la mia cetra
        Che possa raccontar le magne prove,_ etc.]

[Note 442: C. V.]

[Note 443: C. XV.]

[Note 444: C. VII.]

[Note 445: C. X et XI.]

[Note 446: C. VIII.]

[Note 447: C. IX.]

[Note 448:

        _Svegliati ingegno mio, comincia hormai
        L'opera tua, che'l Gonzagesco sole
        Si rapresenta a te pi bel che mai.
        Sforzati germogliar rose e viole,
        Mentre che lui ti porge i sacri rai,_ etc.]

La description du printemps en commence plusieurs, et ferait croire que
c'tait dans cette saison que la veine potique de l'auteur se rouvrait
chaque anne. Une fois, il invoque toutes les Muses ensemble, sans
savoir mme si elles pourront lui suffire[449]; et une autre fois, ce
Dieu incomprhensible, triple par le nombre des personnes et unique dans
son essence, qui est le principe et la fin de toutes choses[450]. Le
chant suivant est adress  sa douce Muse[451]. Dans celui o il les
invoque toutes  la fois, il reconnat qu'il aurait besoin d'avoir le
style de Virgile, qu'il lui faudrait monter ses vers sur le ton
retentissant de ceux de l'_nide_. Il rappelle, avec moins de tristesse
que d'originalit, l'infirmit qui l'afflige. Il a laiss Roland enferm
dans une caverne obscure; il ne sait comment l'en retirer. Prends
patience, lui dit-il,  brave snateur romain! si tu es enseveli dans
les tnbres, souviens-toi que je suis priv de la lumire et forc
d'agir en aveugle[452].

[Note 449: C. XVIII.]

[Note 450:

        _O incomprensibil Dio, bont ineffabile,
          Trino in persone e unico in essentia,
          Principio e fin d'ogni cosa mutabile,_ etc.
                                            (C XX.)]

[Note 451:

        _Non pi riposo, o dolce mia Camena,_ etc.]

[Note 452:

        _Habbi patienza, o senator romano;
        Poscia che sei fra tenebre sommerso
        Ricordati che lume non  meco
        E ch' io convegno adoperar da cieco._
                               (C. XVIII, st. 3.)]

Le dbut du vingt-quatrime chant est le plus remarquable. L'astre des
saisons avait ramen le printemps; Mars, voyant la campagne orne de
fleurs, avait abandonn la Thrace, lorsque j'appris que la fureur
gallicane, dont Rome garde encore la mmoire, recommenait ses ravages.
Je pris ma lyre, pour ne point paratre au milieu des autres potes
comme une pierre insensible. Mais reconnaissant que dans les affaires
modernes on ne peut contenter tout le monde, que souvent un homme loue
et l'autre blme des fruits cueillis au mme arbre; voyant natre parmi
nous des rivalits publiques et secrtes, qui causent tant de dommages,
d'inimitis, de querelles et de malheurs, je ne parlerai plus que de tel
qui, Dieu le sait, peut-tre n'exista jamais[453].

[Note 453:

        _Dir di tal che Dio sa se'l fu mai._
                                         (St. 2.)]

Ceci a rapport  l'expdition de Charles VIII en Italie. On voit qu'
l'approche des Franais, les potes italiens dcochrent contre eux les
traits impuissants de la satyre, et que notre pote prit part  ce
mouvement. Mais les succs de nos armes et la fureur des partis qui ne
tarda pas d'clater, l'obligrent  faire retraite; il revint  son
pome; et, dans la crainte des vritables hros, il se remit  en
clbrer d'imaginaires. C'tait le parti le plus sage assurment; mais
il ne s'en tint pas l: il voulut chanter le vainqueur de sa patrie; et
le sort des armes ayant chang peu de temps aprs, il fallut, par une
seconde palinodie, tcher d'effacer la premire. On le suit, presque
chant par chant, dans ces vicissitudes embarrassantes; et l'on ne peut
s'empcher de reconnatre dans les divers degrs de son infortune, les
suites de sa faiblesse et de sa versatilit.

Mais on reconnat aussi le pote dans la manire dont il les exprime.
Tantt il invoque l'toile polaire, pour qu'elle vienne guider son frle
vaisseau, assailli par la tempte et pouss par l'imptuosit des vents,
dans des rgions o ne brille aucune toile[454]; tantt il s'adresse 
Perse; il lui dit de remonter sur son cheval, et de faire jaillir une
autre fontaine. Celle de l'ancien Parnasse ne suffit plus; et ce n'est
plus assez des neufs soeurs; il lui faut une source plus profonde et des
Muses plus ingnieuses et plus vives, pour clbrer un nouveau Charles,
qui a fait, en si peu de temps, de si grandes choses, que si la fin
rpond au commencement, il effacera la gloire de Csar, de Pompe, de
Fabius et de Scipion[455].

[Note 454: C. XXVII.]

[Note 455: C. XXXI.]

Cette galanterie est adresse  Charles VIII; mais ds le chant suivant,
ce n'est plus que le brouillard gallican qui est descendu des montagnes,
et qui a couvert de sa maligne influence toutes les plaines o le Tsin,
le Tanaro, l'Adda et la Trbie, montrent leurs eaux teintes de sang. On
lui dit cependant toujours qu'il faut qu'il chante les armes, les
amours, les choses les plus agrables et les plus douces; mais le temps
est si contraire au chant, que chacun de ses vers se rsout en
larmes[456]. L'hiver survient, et lui rend son entreprise encore plus
difficile  suivre[457]. Il la suit cependant avec courage. Enfin, le
printemps vient lui rendre le gnie et la voix[458]; mais la guerre
arrive encore avec le printemps: il faut qu'il chante au bruit des
armes[459]. Ses malheurs deviennent plus insupportables; il est
abandonn des Muses[460], des hommes et du ciel. La pauvret d'un ct;
de l'autre, les fureurs de la guerre l'enlvent tellement  lui-mme,
que souvent il compose, il crit, sans savoir s'il est mort ou
vivant[461]. Mais enfin il avance dans son ouvrage; il le termine, et
n'invoque plus au dernier chant que le secours des Muses[462].

[Note 456: C. XXXII.]

[Note 457: C. XXXIV.]

[Note 458: C. XXXV.]

[Note 459: C. XXXVI.]

[Note 460: C. XXXVII.]

[Note 461:

        _In modo che talor compono e scrivo
        E non discerno s'io son morto o vivo._
                             (C. XXXVIII, st. 3.)]

[Note 462: C. XLV.]

Il eut  peine le temps de l'achever. La mort le surprit avant qu'il pt
corriger son pome et y mettre la dernire main[463]. Ce fut un de ses
parents qui le publia quelque temps aprs; et ce qui est
trs-remarquable quand on a vu de quelle espce d'ornements la fable du
_Mambriano_ est souvent embellie, il le ddia au cardinal Hippolyte
d'Este,  ce mme prlat pour qui l'Arioste composait alors son beau
pome, et qui, si l'on en croit un mot trop fameux[464], le jugea si
svrement et si mal. L'diteur affirme que l'intention de son
malheureux parent tait de changer tout le dbut de son premier chant,
et de le consacrer  son minence dans des stances qu'il y comptait
ajouter. Ce qu'il dit des bonts que le cardinal avait eues pour
l'auteur, dans les derniers temps de sa vie, prouve que l'Aveugle de
Ferrare, mcontent des Gonzague, s'tait attach  la maison d'Este, et
plus particulirement au cardinal Hippolyte; mais en cela, comme en tout
le reste, il parat que le changement ne put vaincre sa mauvaise
fortune, et que Ferrare sa patrie ne lui fut pas plus favorable que
Mantoue.

[Note 463: Charles VIII fit son expdition en 1494 et 1495. Il
parait donc que le _Cieco_ mourut vers la fin du sicle.]

[Note 464: Voyez ci-aprs, chap. VII, Notice sur la Vie de
l'Arioste.]




CHAPITRE VI.

_Fin des Pomes romanesques qui prcdrent celui de l'Arioste; Orlando
innamorato du Bojardo; analyse de ce pome._


Ce fut dans une position bien diffrente de celle o tait rduit
l'Aveugle de Ferrare, que fut conu dans le mme pays le dernier pome
qui prcda celui de l'Arioste. Le comte _Matteo Maria Bojardo_, port
par sa naissance et par la faveur des ducs de Ferrare aux premiers
emplois militaires[465], mlant les travaux littraires au mtier des
armes, les heureux dons du gnie  ceux de la fortune, et dou d'une
imagination qui ne fut jamais glace par la pauvret ni resserre par le
malheur, tait autrement plac que l'infortun _Bello_, pour donner 
l'Italie un pome o le merveilleux de la ferie ft enfin tal dans
toute sa richesse, et qui montrt compltement excut le systme du
roman pique, seulement bauch jusqu'alors. Il ne lui manqua pour y
russir que plus de charme dans le style et une plus longue vie.

[Note 465: Voyez ci-dessus, t. III, p. 540 et suiv.]

Le _Roland amoureux_ est un trop long pome; l'action en est trop vaste
et trop complique pour que j'en puisse donner ici une analyse suivie.
Je me bornerai  observer ce qu'il y avait de nouveau dans le plan de
l'auteur et dans sa manire de concevoir l'action et les caractres, les
principales inventions dont il enrichit son sujet, le point o il
conduisit l'art, et o son heureux successeur le reut de lui.

Jusqu'alors, la Chronique suppose de Turpin, d'autres histoires
fabuleuses de Charlemagne[466], les posies de quelques Troubadours et
quelques vieux romans espagnols et franais, tels que celui des _quatre
fils Aymon_, avaient fourni la matire que chaque pote avait traite et
modifie, selon son caprice, et d'autant plus  son aise que l'art, jet
 sa renaissance dans une autre route que l'art des anciens, n'avait
pour ainsi dire encore ni rgles, ni modles. La France attaque par les
Sarrazins d'Espagne et d'Afrique, l'empereur Charlemagne entour de ses
paladins, mais souvent priv du secours des plus braves par les
expditions lointaines o ils sont entrans, les rivalits et les
trahisons de la maison de Mayence, les enchantements de Maugis, sorcier
chrtien, et ceux de quelques fes sarrazines, des armes merveilleuses
et enchantes, des gants pourfendus, des tournois, des combats 
outrance, des batailles  ne point finir, peu de galanterie, mais des
aventures plus que galantes, peu d'invention et d'imagination relle,
mais un mouvement sans repos, une sorte d'agitation dans les vnements
qui se prcipitent les uns sur les autres, une transmigration
continuelle des parties du monde les plus loignes, de Paris 
Babylone, et de Jrusalem  Montauban, tels sont  peu prs les
matriaux et les ressorts employs par ces premiers potes.

[Note 466: Celles d'Alcuin, d'Eginhart, etc.]

Les caractres qu'ils mettent en jeu sont assez constamment les mmes.
Charlemagne est faible, crdule, facile  irriter et  flchir, plus
occup de tenir sa cour que de gouverner son empire; mais retrouvant
quelquefois dans les combats son nergie et son courage. Roland est un
prodige de force, d'intrpidit, de simplicit, de puret de moeurs, de
pit. Il y a dans ce caractre je ne sais quoi de naf et d'antique qui
intresse, mme dans les bauches les plus imparfaites; et il est
peut-tre  regretter que le _Bojardo_ et l'Arioste l'aient altr, en
croyant l'embellir. Renaud aussi brave, moins fort, mais plus agile,
enclin aux plaisirs,  l'amour, et aussi peu constant que sage, se bat
avec une chaleur gale pour ou contre son empereur, pour sa religion ou
pour une femme. Ses frres lui sont subordonns, et sa soeur n'a encore
paru que dans un pome contemporain du _Bojardo_, achev mme depuis sa
mort[467], et qu'il ne pouvait pas connatre. Astolphe est un jeune
effmin, brave, mais peu robuste, avantageux, fanfaron, ne doutant de
rien, ni dans les combats, ni dans ses amours, et toujours prt 
trouver une excuse  ses mauvais succs dans les uns comme dans les
autres. Olivier, Oger le Danois et les autres paladins ont des qualits
qui se ressemblent: le vieux duc Naismes et l'archevque Turpin, qui
runit l'piscopat et la chevalerie, sont les Nestors de l'arme
franaise et les meilleurs conseillers de Charlemagne. Ganes, ou Ganelon
de Mayence, est imperturbablement un tratre; implacable dans ses haines
caches et dans ses vengeances, fourbe, et par consquent lche de
caractre, quoique brave comme un autre de sa personne. Ce sont  peu
prs l les premiers rles dans le parti des chrtiens; ils sont ainsi
tracs ds l'origine, et s'ils forment des oppositions et des
contrastes, tels que l'art en exige, ce n'est point un effet de l'art,
mais une combinaison fortuite et presque un jeu de la nature.

[Note 467: Le _Bojardo_ mourut en fvrier 1494. Or, l'on a vu que
dans le _Mambriano_ il est question de l'expdition de Charles VIII, qui
n'eut lieu que cette anne-l mme (voyez ci-dessus, p. 279 et 280); et
plusieurs chants furent composs depuis.]

Dans le parti contraire, il y a moins de varit, Marsile est le plus
sage, comme le plus puissant des rois sarrazins d'Espagne. Balugant et
Falsiron ses frres, Sacripant, Gradasse, etc., se ressemblent tous par
une valeur froce et une grande force de corps. Ferraot, que nous
nommons Ferragus[468], fils de l'un de ces rois, est le plus jeune et le
plus terrible. Quant aux Sarrazins d'Afrique et d'Asie, comme ils sont
tous pisodiques, chacun des potes en a fait  sa fantaisie, selon les
pisodes qu'il a crs; et il n'en est presque aucun qui ait sa
physionomie propre et son caractre particulier.

[Note 468: On a vu que la Chronique de Turpin lui donne le nom
significatif de _Ferractus_, ci-dessus, p. 135, note 1.]

_Castelvetro_ a dit le premier, dans son exposition de la Potique
d'Aristote, que le _Bojardo_, en crant des rois imaginaires, des
Agramants, des Sobrins, des Mandricards, qui n'existrent jamais, avait
emprunt ces noms de ceux de quelques familles de laboureurs de son
comt de Scandiano[469]. Mazzuchelli l'a rpt, en ajoutant les noms de
Sacripant et de Gradasse, et nous apprenant de plus, d'aprs un autre
auteur[470], que les mmes noms existent toujours parmi le peuple de ces
contres. Il ajoute encore une anecdote qui montre dans le _Bojardo_ un
pote plus qu'un seigneur fodal et un chevalier. Chassant un jour dans
un bois nomm _del Fracasso_,  mille pas de _Scandiano_, il cherchait
un nom de caractre pour un des plus redoutables hros de son pome.
Celui de _Rodomonte_ lui vint tout  coup dans l'esprit; il en fut si
enchant qu'il remonta vite  cheval, courut  toute bride vers son
chteau, et fit sonner en arrivant toutes les cloches du village, au
grand tonnement de ce peuple qui tait loin d'imaginer le motif d'un si
grand tapage[471]. Mais ce trait ne dtruit-il pas ce qu'on dit de
l'emploi fait par le _Bojardo_ des noms de famille de ses paysans; et
les noms de Mandricard, de Gradasse et de Sacripant n'auraient-ils point
plutt t pris par ces bonnes gens, en mmoire de leur seigneur et de
son pome?

[Note 469: _Nomina per re gli Agramanti, i Sobrini, e i Mandricardi
e simili di varie regioni del mondo non mai stati, li quali furono nomi
di famiglie de' lavoratori sottoposti alla contea di Scandiano, onde
egli era conte,_ etc., p. 212, dit. de 1576.]

[Note 470: _Antonio Vallisnieri, Memorie ed scrizio sepolcrali de_
_conte Matteo Maria Bojardo e della sua casa in Scandiano_, t. III du
Recueil de _Caloger_.]

[Note 471: _Scritt. d'Ital._, t. V, p. 1438.]

Le merveilleux de la magie avait enfant de grands prodiges, cr des
armes, des flottes, transport dans les airs des chevaliers, leurs
chevaux, mme des forteresses, et fait d'autres fort belles choses; mais
il n'avait encore produit rien d'aimable, ni aucune de ces fictions
brillantes que le gnie des Arabes prodiguait dans leurs romans. Leur
ferie, en se combinant avec les inventions du Nord et avec les tristes
fantmes qui noircissaient les imaginations occidentales, avait perdu
tout son charme et tout son clat. L'le de la fe Carandine tait la
seule invention magique de ce genre[472]; mais nous devons toujours nous
rappeler que le pome o elle est place n'tait pas encore achev quand
le _Bojardo_ mourut.

[Note 472: _Mambriano_, c. I. (Voyez ci-dessus, p. 257.)]

Le _Morgante_ tait imprim depuis six ou sept ans; mais il en avait
fallu davantage  l'auteur du _Roland amoureux_ pour concevoir et
dresser son plan, et pour crire les soixante-dix-neuf chants qu'il a
laisss. Il est vrai qu'avant mme d'tre imprim, le _Morgante_,
compos depuis plusieurs annes, connu de tout ce qu'il y avait de gens
d'esprit  Florence, avait sans doute fait du bruit dans toute l'Italie;
et dans ces premiers temps de l'imprimerie, les copies manuscrites des
bons ouvrages se multipliaient et se rpandaient quelquefois avec autant
d'abondance et de rapidit, qu'avant l'invention de cet art; mais, soit
que le _Bojardo_ connt ou non ce pome, il se proposa de suivre une
autre route que son auteur. Le _Pulci_ n'avait voulu que rire et faire
rire;  l'exception du petit nombre de faits qui ne se prtaient pas 
la plaisanterie, il avait tout envisag du ct plaisant; l'auteur du
_Roland amoureux_ vit plus srieusement les choses; et ce qu'il y a de
trs-singulier, c'est que le sujet embrass par le _Pulci_, le
conduisait ncessairement  un dnoment tragique, tandis que celui
qu'inventa le _Bojardo_ mettait le principal hros dans une position
souvent comique, en lui prtant une faiblesse d'amour, et n'y joignant
pas le don de plaire.

Le savant Gravina, si svre pour le _Morgante_, montre beaucoup de
partialit pour l'_Orlando innamorato_. Selon lui, le _Bojardo_ se
proposa d'imiter les piques grecs et latins dans ses inventions et dans
son style. Il choisit pour hros Roland et les autres paladins, parce
que leurs noms et leurs exploits taient gnralement connus; de mme
qu'Homre et d'autres potes prirent pour sujet de leurs inventions le
sige de Troie, dont la renomme tait rpandue dans toute la Grce, de
mme le _Bojardo_ prit pour fondement de sa fable le sige de Paris,
dj clbr par tant de romanciers et de potes. Il forma le caractre
de la plupart de ses hros sur l'ide des hros d'Homre; et comme dans
l'_Iliade_, les choses les plus incroyables tirent leur vraisemblance de
l'intervention des dieux, il sauva ses fictions les plus extraordinaires
par des magiciens et par des fes. Le critique indulgent ne s'en tient
pas l. Il veut que le _Bojardo_ ait reprsent, dans les diffrents
personnages qu'il met en action, les vices et les vertus, comme les
anciens les reprsentaient dans les divinits qu'ils faisaient agir; et
qu'ainsi,  l'exemple de ces premiers potes, il ait produit sur la
scne, sous la figure ou sous l'emblme de personnages merveilleux,
toute la philosophie morale. Les Grecs, pour signifier la faiblesse de
l'ame humaine, qui se laisse le plus souvent emporter aux plus funestes
excs par les passions les plus lgres ou les plus viles, tirrent de
la seule Hlne le sujet de tant de batailles et d'une guerre si fatale
mme aux vainqueurs; le _Bojardo_, voulant nous rpter la mme leon,
s'est servi de la seule Anglique pour exciter une infinit de querelles
meurtrires et de rixes sanglantes. Enfin, il observe que ce pome, o
tant de beauts brillent, serait exempt des taches qui le ternissent,
s'il avait pu tre termin par son auteur, s'il avait reu dans son
ensemble la mesure et les proportions qu'il devait avoir, si chaque
partie et t soigne, et si le travail en et fait disparatre
quelques expressions basses, si enfin la versification en et t
renforce dans quelques endroits[473].

[Note 473: _Della Ragione pot._, l. II, N. XV, p. 101, etc.]

Sans adopter entirement des loges dont nous apercevrons bientt
l'exagration, nous devons cependant reconnatre que cette dernire
observation surtout est trs-fonde. On ne peut, en effet, savoir au
juste ce que l'ouvrage entier et pu devenir, si l'auteur l'et conduit
 sa fin; on ne peut mme en deviner le dnoment. Les caractres sont
bien tracs et contrasts avec art; le plan est vaste et bien ordonn;
les vnements sont naturellement amens, en accordant  ce merveilleux
contre-nature la latitude de convention qu'il doit avoir; les
diffrentes parties du sujet s'entrelacent sans confusion; mais  quel
terme devaient-elles aboutir? c'est ce qu'il est impossible de savoir.

L'imitation des anciens est sensible dans quelques parties; mais ce qui
l'est plus encore, c'est que le _Bojardo_ crut, comme le _Pulci_, devoir
suivre dans plusieurs points la trace des mauvais potes qui avaient
trait avant eux ces sujets de chevalerie; comme eux, il se met en
communication avec un auditoire, dont il se suppose entour; comme eux,
il cite  tout moment l'autorit de l'archevque Turpin, lors mme qu'il
est visible qu'il ne suit que sa fantaisie; comme eux, il adresse la
parole  ses auditeurs, en commenant et en finissant tous ses chants.
Mais il a le bon esprit de se dispenser d'une prire chrtienne qui,
lors mme qu'elle n'est pas ironique, comme il est vident qu'elle l'est
souvent dans le _Morgante_, est encore une impit aux yeux de la
religion, et une inconvenance aux yeux du got, par son mlange avec les
traits et les dtails les plus profanes.

Il en a dit assez; il est las: vous saurez la suite si vous revenez
l'entendre.--Pour que le chant qu'il finit vous intresse davantage, il
remet au suivant la fin de l'aventure.--La bataille qui va se donner est
si terrible, qu'il a besoin de prendre haleine avant de la raconter.--Ce
chant est court, mais il ne veut pas y commencer une Nouvelle qu'il vous
rserve tout entire pour l'autre chant.--Celui-ci est trop long; mais
ceux  qui son tendue dplaira, n'ont qu' n'en lire que la moiti,
etc. Telles sont les formes varies autant qu'il peut, mais revenant
toutes au mme sens, qui terminent sans exception les soixante-dix-neuf
chants de son pome.

Les dbuts du plus grand nombre sont sans prtention, mais aussi sans
art et sans posie. Je vous ai cont, messieurs, comment l'Argail et
Ferragus en taient venus aux mains[474].--Je vous ai laisss, dans
l'autre chant, au moment o Astolphe provoquait _Grandonio_ par des
injures.--Vous devez vous souvenir que Renaud tait fort en colre en
voyant son frre Richardet emport par un gant.--Ecoutez, messieurs, la
grande bataille, telle qu'il n'y en eut jamais de plus horrible. Voil
les formules qui, dans plus de cinquante chants, remplissent les trois
ou quatre premiers vers. Cela est du mme style et souvent dans les
mmes mots que la plupart des dbuts du mchant pome de _la Spagna_; ni
l'art ni la langue potique ne paraissent avoir fait de l'un  l'autre
aucun progrs.

[Note 474: Je crois pouvoir me dispenser de citer les chants o se
trouvent ces dbuts, qui n'ont de remarquable que leur trivialit.]

Mais dans  peu prs vingt chants, le _Bojardo_ montre qu'il avait
pressenti le parti qu'on pouvait tirer de cette forme reue, qui mettait
en correspondance le pote et ceux qui venaient, ou qui taient censs
venir l'entendre. Des rflexions, des invocations, des apostrophes, des
digressions enfin, telles que son imagination les lui fournit, et qui
s'agencent toujours tant bien que mal dans un cadre aussi libre que
celui du roman pique, remplissent une, deux, et quelquefois plusieurs
des premires stances; l'auteur ajuste ensuite cela comme il peut  son
rcit, et le reprend o il l'avait laiss. On a vu que l'Aveugle de
Ferrare faisait le mme essai  peu prs  la mme poque, soit qu'il y
et quelque communication de l'un  l'autre, soit que cette ide assez
naturelle leur ft venue  tous deux en mme temps, et ne ft due qu'au
progrs ncessaire de cette forme primitive, inhrente au pome
romanesque. Mais le pauvre _Bello_ s'occupe souvent de ses affaires ou
de celles de sa patrie; le _Bojardo_, trs  son aise, et que la guerre
affectait moins, parce que c'tait son mtier, ne parle le plus souvent
que d'une manire gnrale et indpendamment de toutes circonstances
particulires. Voici quelques-uns de ces dbuts.

Toutes les choses sublunaires, la richesse, les grandeurs, les royaumes
de la terre sont sujettes au caprice de la fortune. Elle ouvre ou ferme
inopinment la porte, et lorsqu'elle parat la plus brillante, elle
s'obscurcit tout  coup; mais c'est surtout  la guerre qu'elle se
montre inconstante, lgre, violente, et plus trompeuse que partout
ailleurs. On peut le voir par l'exemple d'Agrican, qui tait empereur de
Tartarie, qui avait un si grand pouvoir sur la terre,  qui tant de
peuples obissaient, et qui, pour obtenir la possession d'une femme, vit
son arme entire disperse ou dtruite, et perdit en un jour par la
main de Roland sept rois qu'il avait sous ses ordres[475].

Seigneurs et chevaliers amoureux, belles et gracieuses dames, vous qui
tes rassembls pour couter les grandes aventures et les guerres
qu'entreprirent ces anciens et clbres chevaliers, ce sont surtout
Roland et Agrican qui firent par amour des choses grandes et
merveilleuses, etc.[476]

Qui me donnera la voix, les paroles et les expressions leves et
profondes dont j'ai besoin pour raconter une bataille qui n'eut jamais
son gale sous le soleil, auprs de laquelle toutes les autres batailles
furent des violettes et des roses[477]?

[Note 475: L. I, c. XVI, st. 1 et 2.]

[Note 476: C. XIX.]

[Note 477: C. XXVII.]

Roland et Renaud en viennent aux mains pour l'amour d'Anglique. Celui
qui n'a point prouv ce que c'est que l'amour, dit le pote, pourra
blmer deux illustres barons qui se combattent avec tant de fureur, et
qui devraient s'honorer l'un l'autre, tant ns du mme sang et
professant la mme foi, surtout le fils de Milon, provocateur de ce
combat; mais qui connat l'amour et sa puissance excusera ce chevalier.
L'amour en effet est plus fort que la prudence et la sagesse. Ni l'art
ni la rflexion n'y peuvent rien; jeunes et vieux vont o il les mne,
le bas peuple avec le seigneur altier. Il n'y a point de remde contre
l'amour; il n'y eu a point contre la mort; il leur faut des sujets de
tout rang et de toute espce, etc.[478]

[Note 478: C. XXVIII.]

C'est ainsi que dbutent quatre chants de son premier livre; car il faut
observer qu'il avait tabli pour son pome cette distribution
singulire. Il est divis en livres, qui sont subdiviss en chants. Le
premier livre a trente-neuf chants; le second trente-un; le troisime
est rest suspendu au neuvime chant.

Ces sortes d'exordes sont plus frquents dans le second livre, et ils y
ont en gnral plus d'tendue. coutons celui du premier chant. Dans
l'agrable saison o la nature rend plus brillante l'toile d'amour,
quand elle couvre la terre de verdure, et qu'elle orne de fleurs les
arbrisseaux, les jeunes gens, les dames, toutes les cratures livrent
leur coeur  l'allgresse et  la joie; mais quand l'hiver arrive, et que
ce beau temps est pass, le plaisir fuit et nous abandonne. Ainsi au
temps o la vertu florissait parmi les anciens seigneurs et les
chevaliers, la gat, la courtoisie rgnaient; mais l'une et l'autre ont
pris la fuite; elles se sont gares long-temps, et n'avaient plus
aucune ide de retour. Maintenant ce mauvais vent est pass, cet hiver
est fini; la vertu refleurit dans le monde; et moi, je vais rappelant 
la mmoire les prouesses des temps passs.

Au quatrime chant, il invoque sa dame, qu'il appelle lumire de ses
yeux, esprit de son coeur, et qui lui a tant de fois inspir des vers
d'amour.

C'est l'amour qui inventa la posie, la musique, qui runit par de
douces chanes les nations trangres et les hommes disperss; il n'y
aurait sans lui ni socit ni plaisirs, la haine et la guerre sanglante
couvriraient la terre. C'est lui qui bannit l'avarice et la colre;
c'est lui qui inspire les belles entreprises; et jamais Roland ne donna
tant de preuves de valeur que depuis le moment o il fut vaincu par
l'amour.

Il se compare dans le dix-septime au premier navigateur qui cotoya
d'abord les rivages, s'avana peu  peu en pleine mer, et se confia
enfin aux vents et aux toiles. De mme il n'a point encore, dans ses
chants, abandonn la rive; mais il lui faut entrer maintenant dans un
Ocan immense. Une guerre pouvantable s'apprte. L'Afrique entire
passe les mers....; la France, l'Angleterre et l'Allemagne sont en feu,
et Charlemagne va se voir attaqu de toutes parts.

Si ceux qui surpassrent en gloire le monde entier, tels qu'Alexandre
et Csar, dit-il au vingt-deuxime chant, eux qui coururent, guids par
la victoire, de la mer Mditerrane aux extrmits de l'Ocan, n'avaient
pas eu l'appui de la desse de Mmoire, leur valeur aurait brill en
vain. L'audace, la prudence, les vertus les plus clbres seraient
moissonnes par le Temps; il n'en resterait plus de souvenir. O Renomme
qui suis les pas des grands capitaines, Nymphe qui clbres leurs
exploits par tes doux chants, qui prolonges au-del de la mort les
honneurs qui leur sont rendus, et rends ternels ceux que tu vantes, tu
es rduite  rpter les antiques amours et  raconter des batailles de
gants, grce  ce monde frivole, dont l'indiffrence est telle qu'il ne
se soucie ni de renomme ni de vertu! Laisse sur le Parnasse l'arbre qui
y reverdit sans cesse, puisque le chemin qui y conduit s'est perdu, et
viens au bas de la montagne chanter avec moi l'histoire d'Agramant, de
ce Sarrazin redoutable qui se vante d'emmener captifs le roi Charles et
tous ses paladins.

On voit ici que le gnie de l'auteur avait de l'lvation, qu'il visait
au grand, et que pour la premire fois depuis le Dante il faisait
entendre  l'Italie les sons de la trompette pique. Mais il tait dans
une cour galante, dont il faisait lui-mme partie; il chantait pour
elle; et son sujet, tel qu'il l'avait conu, autant que son auditoire,
le ramenaient de ce ton hroque  celui de galanterie. Au neuvime
chant de son troisime livre,  celui o il fut arrt dans son travail,
qu'il ne devait plus jamais reprendre, excit par les images
voluptueuses que prsente le joli pisode de Bradamante et de
Fleur-d'pine, il se croit au milieu de cette cour remplie de beauts
angliques et de cavaliers aimables; il invite l'Amour  y descendre, et
lui prdit que quand il y sera une fois il n'en voudra plus sortir[479].

[Note 479:

        _Se tu vien tra costor, io ti s dire
        Che starai nosco, e non vorrai partire._]

Il est vident que le ton, les ides, les usages de cette cour
influrent beaucoup sur la composition de son ouvrage. La destination
d'un grand pome en a toujours dcid le caractre. Dans la cour de
Ferrare et dans toutes ces petites cours italiennes, la galanterie
dictait les moeurs; mais l'antique chevalerie maintenait encore les
habitudes du courage. Les devoirs, les lois, les coutumes chevaleresques
formaient une science dans laquelle le _Bojardo_ tait instruit,
conformment  son tat et  sa naissance. Il tait sr de plaire  ses
souverains et aux matres des autres petits tats, en mettant en action
les principes de cette science. On pourrait dire qu'il n'y avait alors
que des cours en Italie, et qu'il n'existait point d'autre public. C'est
ce qu'il ne faut pas oublier en lisant, et le pome du _Bojardo_, et
celui de l'Arioste, et tous les autres romans piques du seizime
sicle. Nous verrons mme que le pome hroque sentit aussi cette
influence, et fut marqu de cette empreinte originelle que les popes
des ges suivants ne reurent que secondairement et comme par imitation.

J'ai dit que le _Bojardo_ parat faire peut d'attention aux
circonstances orageuses qui l'entourent. Il en parle cependant une fois,
et c'est  la fin de ce dernier chant, comme s'il avait t interrompu
par le bruit mme et par le tumulte des armes. Tandis que je rpte
dans mes chants les discours amoureux de ces deux Belles, j'apprends que
les coeurs s'enflamment en France du dsir de venir troubler la belle
Italie. Il semble que le ciel en feu nous annonce d'affreuses ruines et
tous les effets de la rage; et Mars irrit montrant sa face horrible
agite son glaive et nous menace de tous cts[480]. Cela concide
parfaitement avec l'anne 1494, poque de la descente de Charles VIII en
Italie et de la mort du _Bojardo_. Il nous reste  examiner dans son
pome l'invention, l'intrigue, et, avant tout, les caractres.

[Note 480:

        _Mentre ch'io canto, ahime Dio Redentore
        Veggio l'Italia tutta a fiamma e a foco
        Per questi Galli che con gran fuore
        Vengon per ruinar non so che loco.
        Per vi lascio in questo vano amore,_ etc.

C'est l tout ce que contient la dernire strophe de l'dition du
_Domenichi_, 1545; mas dans une autre bien postrieure (Venise, 1608,
in-4.), dont l'diteur assure, dans son avis aux lecteurs, qu'il a
corrig un nombre infini de fautes, et qu'il a mme quelquefois rtabli
quatre, six, et jusqu' douze strophes qui avaient t supprimes,
l'avant-dernire strophe est ainsi:

        _Mentre ch'io canto gli amorosi detti
          Di queste donne da l'inganno prese,
          Sento di Francia riscaldarsi i petti
          Per disturbar d'Italia il bel paese,
          Alte rovine con rabbiosi effetti
          Par che dimostra il ciel con fiamme accese;
          E Marte irato con l'orrida faccia,
          Di qu e di l col ferro ne minaccia._

C'est la leon que j'ai suivie en traduisant cet endroit.]

Tous les potes, les chroniqueurs et les romanciers qui prcdrent
l'auteur de l'_Orlando innamorato_ avaient fait de Roland un chevalier,
non-seulement sans peur et sans reproche, mais sans faiblesse, un
dfenseur de la foi, un chrtien du temps des croisades, combattant les
Sarrazins, mais ardent  les convertir, et ne leur proposant d'autre
alternative que le baptme ou la mort; fidle  la belle Alde sa femme,
quoiqu'en tant peu occup, et protgeant les filles et les femmes sans
rien prouver pour elles, et sans en rien exiger. Le _Bojardo_ imagina
le premier de lui donner une passion amoureuse, de le mettre en rivalit
avec d'autres paladins de France et des chevaliers sarrazins, et de
tirer de ces passions et de ces rivalits une nouvelle source
d'incidents romanesques et un nouveau mobile d'action. Pour cela il
fallait crer une beaut parfaite  laquelle rien ne pt rsister, et la
produire dans une circonstance o les armes ayant fait trve  leur
longue guerre, les chevaliers des deux partis pussent se runir dans le
mme lieu, et tre frapps en mme temps.

C'est ce qu'avait fait Turpin, si l'on en croit notre pote; mais le bon
archevque n'avait pas voulu publier cette partie de son histoire, pour
ne pas faire tort au paladin son ami[481], en faisant connatre une
erreur qui avait pens le conduire  sa perte. Pour lui, qui n'a pas les
mmes motifs, rien ne l'empche de nous transmettre ce que Turpin avait
crit. On est dj au fait de ces recours  l'autorit de Turpin, et
l'on sait ce qu'on en doit croire. Voici donc ce que le bon archevque
avait eu la dlicatesse de ne pas vouloir publier.

[Note 481:

        _Per fu lo scritor saggio ed accorto
        Che far non volse al caro amico torto._
                                (L. I, c. I, st. 3.)]

Au milieu d'un repas splendide que donnait Charlemagne aux seigneurs de
sa cour et aux nobles trangers, pour l'ouverture d'un grand tournoi, on
avait vu paratre tout  coup entre quatre gants d'un aspect terrible
une princesse plus belle que l'toile du matin. C'tait Anglique, fille
de Galafron, roi de _Catai_, royaume qu'on ne trouve pas sur la carte
d'Asie, mais que l'on dit tre le mme que la Chine; et il est vrai que
les Tartares donnent encore aujourd'hui  la Chine le nom de _Kitai_ ou
_Kitay_, qui ressemble assez  _Catai_[482]; mais il est singulier qu'on
soit all chercher une beaut chinoise pour tourner en France toutes les
ttes. Quoi qu'il en soit, cette beaut surnaturelle, accompagne d'un
jeune chevalier aussi beau qu'elle-mme, dclare  l'empereur qu'elle
est venue des extrmits du monde avec son frre pour lui rendre
hommage, et pour prouver, dans les jotes annonces, la valeur de ce
jeune frre contre celle de tous les chevaliers. Elle propose pour
condition du combat que tout guerrier abattu d'un coup de lance
demeurera leur prisonnier, sans pouvoir combattre avec d'autres armes;
que si son frre est vaincu, il s'en ira avec ses gants, et qu'elle
appartiendra au vainqueur.

[Note 482: Voyez le _Voyage de Bell_, de Ptersbourg  Pking,
traduit par M. Castera,  la suite de celui de M. Barow en Chine, vol.
III, p. 316.]

Aussitt tous les chevaliers chrtiens et paens, jeunes et vieux,
capables ou non de plaire, galants ou jusqu'alors insensibles, sont
enflamms par tant de charmes et par l'espoir de les obtenir, se lvent
et demandent le combat. L'empereur dcide qu'il n'y en aura que dix, et
que leurs noms seront tirs au sort. Tout empereur et tout vieux qu'il
est, il veut que le sien soit inscrit. Renaud se fait crire des
premiers; le sage Roland est entran comme les autres; il se reproche
sa faiblesse, mais il y cde, et sa douleur est grande de voir que son
nom ne sort de l'urne que le dixime.

Celui du brillant et jeune Astolphe est le premier; il se rend au lieu
indiqu, et court la lance en arrt de fort bonne grce; mais  peine
est-il touch par la lance d'Argail (c'est le nom du frre d'Anglique),
qu'il est jet hors des arons, accident au reste qui lui arrivait assez
souvent. Il est ici trs-fidle  son caractre; toujours avantageux
dans ses disgrces, il ne manque pas de raisons[483] pour prouver qu'il
tait le plus fort, quoiqu'il ait t abattu. Il n'en reste pas moins
prisonnier. Le terrible Ferragus vient le second. Malgr sa taille
gigantesque et sa force dmesure, il est abattu comme Astolphe; mais il
ne se rend pas. Les quatre gants s'avancent et l'entourent; il les tue.
L'Argail veut lui faire entendre raison; chose impossible. Il faut qu'il
se batte l'pe  la main. Le combat est des plus terribles, et
recommence plusieurs fois. Anglique, incertaine du succs, s'enfuit
dans la fort des Ardennes,  l'entre de laquelle on se bat. L'Argail
la suit; Ferragus court sur ses traces, le joint, le force encore  se
battre, et n'est satisfait que quand il lui a donn la mort. Le jeune
chevalier ne lui demande en mourant d'autre grce que d'tre jet avec
ses armes dans le fleuve voisin, pour qu'on ne reproche pas un jour  sa
mmoire qu'il s'est laiss vaincre ayant de si fortes armes. Ferragus y
consent,  l'exception du casque, qu'il portera pendant quatre jours
seulement, parce qu'il a perdu le sien dans le combat. Il viendra
ensuite le jeter au mme endroit o il aura laiss le corps et le reste
de l'armure. Cela dit et convenu, l'Argail expire, et Ferragus, aprs
lui avoir t son casque, et s'en tre couvert, va prcipiter le corps
dans la rivire. Ce n'est pas sans avoir vers des larmes sur la mort
prmature de ce brave guerrier. Il reste quelque temps les yeux fixs
sur l'endroit o il l'a jet, et reprend tout pensif le chemin qui
l'avait conduit au bord du fleuve[484]. On reconnat  ce trait de
nature le pote sensible et l'homme nourri de l'tude des anciens.

[Note 483: Cela est arriv, dit-il, _per disseto della sella_, c. I,
st. 62.]

[Note 484: C. III, st. 67 et 68.]

C'est ainsi que s'annonce le caractre de Ferragus. Ceux de Roland et de
Renaud sont aussi mis en scne ds le commencement, tous deux par cet
amour soudain que leur inspire Anglique. Renaud apprend le premier
qu'elle s'est enfuie et que Ferragus est  sa poursuite. Il court sur
leurs traces vers la fort. Roland apprend les mmes nouvelles, et de
plus que son cousin Renaud s'est mis aussi  la recherche d'Anglique.
Il le connat; s'il peut la trouver, il sait de quoi il est capable.
C'en est trop, il prend ses armes, monte sur son cheval Bride-d'Or, et
galoppe vers les Ardennes. Renaud arrive dans la fort, puis de
fatigue et de soif. Il s'arrte auprs d'une fontaine d'eau limpide. Le
pote, mlant ici les romans de la Table ronde avec ceux de Charlemagne
et de ses paladins, feint que cette fontaine avait t enchante par
Merlin, et qu'elle inspirait  ceux qui buvaient de ses eaux la haine la
plus violente pour l'objet qu'ils avaient le plus aim[485].

[Note 485: C. III, st. 32 et 33.]

Renaud en boit, et  l'instant il rougit de son amour, dteste Anglique
autant qu'il l'aimait, revient sur ses pas pour sortir de la fort, et
ne s'arrte qu'auprs d'une autre fontaine plus agrable encore que la
premire. Il s'assied, se repose et s'endort. Ce n'tait point Merlin
qui avait enchant cette fontaine; elle tenait de sa nature un effet
tout contraire, et l'on ne pouvait en boire sans se sentir brler
d'amour; en un mot, c'tait la fontaine de l'Amour mme[486]. Anglique,
chappe aux poursuites de Ferragus, arrive un instant aprs. La chaleur
excessive et une longue course l'ont altre; elle boit  la fontaine,
et au mme instant elle aperoit Renaud endormi. L'eau magique fait son
effet; Anglique approche, admire le chevalier, cueille des fleurs, les
jette sur son visage. Renaud s'veille: elle s'attend qu'il va tre
enchant de la voir; mais il l'aperoit  peine, que l'eau de la Haine
agissant en lui, il se lve brusquement, remonte sur son cheval, et fuit
 toute bride. Anglique le suit de toute la rapidit du sien, en lui
disant, ou plutt lui criant les choses les plus tendres[487]; mais il
ne l'entend plus; Bayard l'emporte loin de la vue d'Anglique, qui
revient alors tristement au lieu d'o elle tait partie. Elle reconnat
la place o Renaud s'tait endormi, l'herbe et les fleurs qu'il avait
foules, les arbres qui le couvraient de leur ombrage. Elle s'y arrte,
adresse  tous ces objets des discours passionns; et succombant  tant
d'agitation et de fatigue, elle s'endort  son tour[488].

[Note 486: St. 38.]

[Note 487: St. 43 et 46.]

[Note 488: St. 49 et 50.]

Roland, qui la cherchait de tous cts, la trouve dans cette posture:
elle y est si belle, que toutes les belles de la terre seraient auprs
d'elle ce que les toiles sont auprs de Diane, ce que Diane est auprs
du soleil. Est-il l en effet, ou n'est-il pas dans le paradis? Il la
voit, mais rien de ce qu'il voit n'est rel; il rve, il dort
vritablement[489]. Tandis qu'il se parle ainsi  voix basse, transport
d'admiration et d'amour, et regardant Anglique de fort prs, Ferragus
survient et lui signifie brusquement que cette Dame est la sienne, qu'il
ait donc  la quitter sur-le-champ, ou  se prparer au combat. Roland
accepte le dfi, et le terrible duel commence. Le bruit des coups
rveille Anglique; elle prend de nouveau la fuite. Les deux chevaliers
continuent de se battre avec acharnement; mais ils sont interrompus par
une jeune et belle dame, parente de Ferragus. Elle le cherchait partout
pour lui apprendre des nouvelles qui le rappellent en Espagne 
l'instant mme. Les deux chevaliers se quittent, et Roland se remet de
plus belle  la poursuite d'Anglique.

[Note 489: St. 68 et 69.]

On ne peut nier que cette intrigue romanesque ne soit ingnieusement
tissue, qu'elle ne donne lieu  des dveloppements, et surtout  des
descriptions trs-potiques; mais,  la valeur prs, que devient dans
toutes ces poursuites le beau caractre de Roland? Et malgr ce que
Gravina en a pu dire, quel rapport pouvait-il y avoir entre cette
manire de concevoir et de conduire un pome pique,  la manire
grande, sage et toujours hroque des anciens?

Le caractre d'Astolphe, dj bien annonc, est mis  une preuve
piquante et singulire. Demeur seul dans la tente d'o Anglique et son
frre taient partis, il se croit dispens d'y rester. Sa lance avait
t rompue: l'Argail avait laiss la sienne appuye contre un arbre,
pour se battre l'pe  la main avec Ferragus. Astolphe s'en empare sans
en connatre la vertu, et reprend le chemin de Paris. Cette lance d'or
tait enchante. Pour peu qu'elle toucht le chevalier le plus ferme sur
les arons, il tait renvers du premier coup. Astolphe arrive  Paris.
Le grand tournoi tait ouvert, et la fortune y tait contraire aux
chevaliers franais. Aprs des succs varis entre les deux partis, le
terrible gant _Grandonio_ est entr dans l'arne, et tout tremble  son
aspect. Il renverse Oger le Danois, et ensuite le vieux Turpin. Ganelon
et tous les chevaliers de la maison de Mayence ont fait retraite:
Griffon seul ose combattre; _Grandonio_ l'abat de mme. Gui de
Bourgogne, Angelier, Auvin, Avolio, Otton, Berlinguier prouvent le
mme sort. _Grandonio_ tue de sa lance Hugues de Marseille: il abat
Alard, Richardet, et le fameux Olivier. Il insulte  toute la chevalerie
de Charlemagne. L'empereur, honteux et furieux  la fois, s'emporte
contre les paladins qui ne sont pas  leur poste ou qui en sont sortis,
surtout contre Ganelon, contre Renaud et contre ce tratre de Roland; il
l'appelle rengat, fils de p.... en toutes lettres, et jure qu'il le
pendra de sa main[490]. En supposant que le _Bojardo_ voult imiter ici
les hros d'Homre, qui se disent quelquefois de grosses injures, on
conviendra que c'tait outrer l'imitation, et que cela est aussi par
trop homrique.

[Note 490:

        _Figliuol d'una putana, rinegato,
          Che se ritorni a me, poss'io morire
          Se con le proprie man non t'ho impiccato._
                                (C. II, st. 64 et 65.)]

Pendant tout ce temps, Astolphe tait arriv prs de l'enceinte; il
avait tout vu, tout entendu; piqu de la dfaite de tant de chevaliers
chrtiens et de la colre de Charlemagne, il va demander  l'empereur la
permission de combattre, s'arme, monte  cheval, et se prsente la lance
haute. Les spectateurs, malgr sa bonne mine, attendent peu de lui.
Charlemagne dit  part: Il ne manquait plus que cela  notre
honte[491]. Astolphe lui-mme ne se flatte pas de vaincre; mais il
remplit avec courage ce qu'il regarde comme un devoir[492]. _Grandonio_
et lui prennent du champ; le premier, fier de tant de succs, le second
un peu ple de crainte, mais dcid  braver la mort, pour effacer la
honte de nos armes. Les deux chevaliers se rencontrent, et ds que la
lance a touch _Grandonio_, il tombe rudement et reste tendu sur le
sable[493]. Tout le monde jette un cri d'admiration et de surprise; mais
le plus surpris de tous tait Astolphe, qui ne concevait rien  sa
victoire. Il ne restait plus que deux guerriers paens qui n'eussent pas
combattu: ils entrent dans la carrire et sont renverss avec une
facilit que ni eux, ni les spectateurs, ni l'empereur, ni surtout
Astolphe, ne peuvent comprendre.

[Note 491:

        _E poi tra suoi rivolto con rampogna
        Disse: e ci manca quest'altra vergogna._
                                       (S. 67.)]

[Note 492: St. 66.]

[Note 493: C. III, st. 4.]

Ganelon et toute sa race mayenaise entendent parler de ce brillant
succs: ils ne doutent pas que les forces d'Astolphe ne soient puises,
et qu'ils n'aient bon march de lui; ils rentrent dans la lice et sont
tous abattus l'un aprs l'autre. Le dernier qui reste prend Astolphe en
tratre par derrire; il renverse le paladin, qui se relve furieux,
tire son pe, prodigue aux Mayenais les noms de lches et de tratres,
et les dfie tous  la fois. Ils fondent en effet sur lui. Astolphe se
dfend en brave, et blesse quelques-uns des assaillants. Le duc
Naismes, Richard, Turpin, prennent sa dfense, Charlemagne veut mettre
le hol. Astolphe n'entend plus rien, il se moque de l'empereur, lui dit
mme des injures, et continue de battre les Mayenais. Charles est enfin
oblig de le faire arrter et conduire en prison[494].

[Note 494: C. III.]

Cette scne chevaleresque est pleine de chaleur et d'originalit. Si les
miracles de la lance enchante et la manire dont elle est ici mise en
scne ont quelque chose de comique, c'est du comique de situation, et
Astolphe, tout avantageux qu'il est, ne pouvant concevoir ce qui le rend
si terrible, est une ide neuve et trs-heureuse Si quelque chose y
descend  un comique trop bas, c'est le rle que joue Charlemagne. Il
sort de son trne, se jette dans la mle, fond sur les combattants 
grands coups de bton, casse la tte  plus de trente. Quel est, dit-il,
le tratre, quel est le rebelle assez hardi pour troubler ma fte?... Il
disait  Ganelon: qu'est-ce que cela? Il disait  Astolphe: Est-ce l ce
qu'il faut faire[495]? etc. Cela ressemble un peu trop  la colre de
Sganarelle ou de Mr. Cassandre, et blesse trop la dignit du caractre
et du rang.

[Note 495:

        _Dando gran bastonate a questo e quello,
        Ch' a pi di trenta ne ruppe la testa.
        Chi fu quel traditor, chi fu il ribello
        C'havut' ha ardir a sturbar la mia festa?_
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _Egli diceva a Gan: Che cosa  questa?
          Diceva ad Astolfo: Hor si dee cos fare?_ etc.
                                         (St. 24 et 25.)]

Telle est l'exposition du pome, ou si l'on veut le premier fil d'une
action extrmement complexe. Voici comment est tissu le second. Pendant
que Charlemagne ne songe qu' donner des ftes, un roi d'Afrique,
Gradasse s'est mis en tte d'avoir le bon cheval Bayard et la terrible
pe Durandal. La difficult est que l'un appartient  Renaud et l'autre
 Roland; mais cela n'arrte point Gradasse dans ses projets. Il lve
une arme de 150,000 hommes. Il se rendra d'abord en Espagne, en fera la
conqute, et passera ensuite en France: il vaincra Charlemagne, tuera
Renaud et Roland, et prendra l'pe de l'un et le cheval de l'autre. Il
russit dans la premire partie de son plan; il remporte de tels
avantages sur les Sarrazins d'Espagne, qu'il force le roi Marsile, qui
tait en paix avec les chrtiens, de leur dclarer la guerre et de
joindre une arme formidable  celle qu'il conduit lui-mme en France.
C'taient l les tristes nouvelles que Ferragus avait reues de sa
patrie, tandis qu'il se battait avec Roland, et qui l'avaient fait
partir sur-le-champ pour l'Espagne[496].

[Note 496: Voyez ci-dessus, p. 309.]

Pour accrotre les dangers de Charlemagne, il s'agit d'carter de lui
les deux paladins invincibles, Roland et Renaud, ce dernier surtout qui
n'avait nulle raison pour quitter l'empereur, et que Charles venait de
nommer commandant-gnral de ses armes. Le pote n'y est pas
embarrass. Anglique tait retourne dans les tats de son pre: au
moyen du livre de grimoire de Maugis, elle s'y tait fait transporter
par les dmons aux ordres de cet enchanteur. Il serait trop long de dire
comment elle avait eu ce livre, et comment Maugis, pour sa peine d'avoir
voulu en France s'manciper avec elle, se trouvait alors au Catay dans
une prison[497]; il y tait, voil le fait. Cependant, Anglique tait
plus occupe que jamais de son amour pour Renaud. Elle rend la libert 
Maugis,  condition qu'il lui amnera son cousin, par la force de ses
enchantements[498]. Rien de plus facile; mais ce qui ne l'tait pas
autant, c'tait de dtruire dans Renaud l'effet de la fontaine de la
Haine.

[Note 497: Ds le commencement de l'action, Maugis avait surpris
Anglique endormie. Arm de son livre de grimoire, il croyait la retenir
dans le sommeil, et se permettre avec elle tout ce qu'il voudrait; mais
elle avait au doigt un anneau magique qui la prservait de tous les
enchantements. Elle s'veille, jette un cri, veille son frre Argail
qui dormait peu loign d'elle; et tandis qu'elle tient Maugis fortement
embrass dans la posture o elle l'avait surpris, l'Argail le lie de la
tte aux pieds avec une forte chane. Anglique lui prend son livre, lit
une vocation; les dmons accourent; elle leur ordonne de transporter
Maugis enchan jusque dans les tats de son pre; et le triste magicien
ayant perdu tout son pouvoir avec son livre, est port  travers les
airs, et remis  Galafron par ses propres diables. (L. I, c. I.)]

[Note 498: C. V.]

Avant d'arriver au Catay, dans une barque o Maugis l'a fait entrer par
surprise[499], il est jet dans une le o tout respire le plaisir.
Femmes jolies, bonne chre, concerts, tout l'enchante; mais on lui
annonce que la reine de ces beaux lieux, la charmante Anglique y va
paratre; aussitt tout lui dplat, l'effraie, l'irrite: il remonte
dans sa barque et s'enfuit[500]. Sur un autre rivage, il court le danger
le plus terrible. Il tombe dans les piges d'un gant monstrueux, est
enchan, jet dans une caverne affreuse, livr  une horrible vieille,
et se voit prs d'tre dvor par un dragon plus monstrueux encore que
le gant. Anglique vient  son secours et tche de le flchir, au moins
par la reconnaissance; mais c'est en vain, il lui dclare qu'il aime
mieux mourir que d'tre  elle. Anglique, aussi gnreuse que tendre,
renonce  le poursuivre, mais ne peut renoncer  l'aimer, proteste que
s'il ne fallait que mourir pour lui plaire, elle se tuerait  l'instant
de sa propre main[501]; retourne tristement dans son palais, et charge
Maugis de sauver cet insensible. Devenu libre, Renaud erre dans
l'Orient, trouvant et mettant  fin les plus merveilleuses aventures,
fuyant toujours Anglique, et ne pouvant retourner en France.

[Note 499: _Ibid._]

[Note 500: C. VIII. On a donc t trois chants entiers sans
reprendre le fil de cette aventure. Telle est la marche singulire de
ces sortes de pomes.]

[Note 501:

        _Ella rispose: io far il tuo volere;
        E s'altro far volessi io non potrei.
        S'io pensassi morando a te piacere
        Hora hora con mia man m'ucciderei._
                                 (C. IX, st. 20.)]

Roland en tait sorti pour chercher celle que son cousin prenait tant de
peine  viter, et qu'il savait tre de retour dans ses tats. Le chemin
qu'il fait par terre est long, ses aventures sont nombreuses, et comme
on peut le penser, admirables; telle est, par exemple, celle du pont de
la Mort, qui est sur le fleuve du Tanas. Roland se bat sur ce pont avec
un gant norme; le gant, bless  mort, frappe du pied sur le pont: un
filet  mailles de fer enveloppe Roland, qui ne peut s'chapper et
serait mort de faim auprs du corps de son ennemi, si un autre gant,
plus norme et plus difforme que le premier, voulant tuer Roland d'un
coup de sa propre pe Durandal, n'et coup les mailles et dlivr le
paladin, qui le combat aussitt pour ravoir son pe, et le tue[502]. Il
tait enfin arriv en Circassie, lorsqu'il tombe dans un pige plus
dangereux que les gants, les dragons et le pont de la Mort. Une belle
dame se prsente  lui sur un autre pont[503], et l'invite  boire dans
une coupe, dont la liqueur magique lui fait perdre tout souvenir et
l'ide mme d'Anglique. Il entre dans l'le enchante de la fe
Dragontine, d'o il ne songe plus  sortir. Plusieurs autres paladins et
chevaliers y arrivent, et restent enchants comme lui.

[Note 502: Fin du chant V et commencement du chant VI.]

[Note 503: C. VII, st. 44.]

Pendant ce temps, Anglique tait assige dans Albraque[504], capitale
de son empire, aussi connue des gographes, et aussi relle que son
empire mme. Agrican, roi de Tartarie, en tait perdment pris, et
n'ayant pu l'obtenir de Galafron, son pre, il tait entr dans leurs
tats,  la tte d'une formidable arme, qui, selon l'expression de
l'auteur, montait  vingt-deux centaines de mille cavaliers[505], chose
qu'il avoue ne s'tre jamais vue, ou tre du moins trs-rare. Malgr les
secours et la valeur de Sacripant, roi de Circassie, amoureux
d'Anglique et qui a jur de la dfendre jusqu' la mort, Albraque est
prise et saccage par les Tartares. Anglique, renferme dans la
citadelle, s'chappe en mettant dans sa bouche l'anneau qui a la
proprit de rompre tous les enchantements, et qui de plus la rend
invisible[506]. Elle sait o est dtenu Roland avec un grand nombre
d'autres chevaliers. Elle veut s'en faire des dfenseurs et les ramener
au secours de la forteresse d'Albraque. Elle va droit aux jardins de
Dragontine, touche de son anneau Roland et les autres chevaliers, parmi
lesquels tait Brandimart, amant de la belle Fleur-de-Lys, leur rend le
bon sens, les dlivre et marche  leur tte. Leur arrive devant
Albraque fait changer la fortune[507]. Roland,  qui Anglique donne des
esprances pour enflammer son courage, fait des exploits prodigieux;
Agrican voit prir une partie de son arme. Il est enfin vaincu lui-mme
et tu par Roland, aprs un long et terrible combat[508].

[Note 504: C. X.]

[Note 505:

        _Venti due centinaja di migliara
        Di cavalier havea quel re nel campo,
        Cosa non mai udita,  si  pur rara._
                       (_Ibid._, st. 26.)]

[Note 506: C. XIV.]

[Note 507: C. XV.]

[Note 508: C. XVIII et XIX.]

Dans cette guerre parat pour la premire fois une hrone d'un grand
caractre et qui joue dans la suite un grand rle: c'est la belle et
intrpide Marfise, reine d'une partie de l'Inde; elle commande une des
armes venues au secours de Galafron et de sa fille[509]. La guerre
finie, les aventures ne le sont pas. Roland sort avec gloire de toutes
celles qu'il entreprend. Une combinaison singulire de circonstances
l'oblige, comme dans le _Morgante_,  combattre contre son cousin
Renaud, qui, ayant appris de quelle gloire il se couvrait devant
Albraque, tait venu de trs-loin pour la partager, sans renoncer  sa
haine contre Anglique. Ce combat, plus terrible encore que celui de
Roland et d'Agrican, dure deux jours[510]. Le second jour, Anglique en
est tmoin. Elle a fait ds le matin  Roland beaucoup de coquetteries.
Effraye de sa supriorit dans le combat et du danger que court son
cher Renaud, elle s'avance, retient le bras de Roland, au moment o il
va frapper un coup qui peut tre mortel[511], lui renouvelle toutes les
promesses qu'elle lui a faites,  condition qu'il partira sur-le-champ,
pour aller dtruire une le enchante, garde par un dragon qui a dvor
tous les habitants du pays, et qui dvore encore tous les chevaliers et
toutes les dames qui passent aux environs. Roland part comme un trait
pour courir cette aventure. Renaud se fait panser de ses blessures; mais
quoiqu'il sache bien qu'il doit la vie  Anglique, il semble qu'il ne
l'en hait que davantage[512].

[Note 509: XVI, st. 29.]

[Note 510: XXVII.]

[Note 511: C. XXVIII, st. 28.]

[Note 512: St. 35.]

A cette seconde branche de l'action, qui n'est pas moins fortement
conue que la premire, est attache une partie pisodique o brille
surtout le talent descriptif et l'imagination vraiment romanesque de
l'auteur. Roland n'est pas long-temps sans trouver l'le enchante de
Falerine, qu'Anglique lui avait ordonn de chercher. Heureusement pour
lui, il rencontre auparavant une femme  qui il rend un service; elle
lui donne un livre o est trace la description des jardins, des
merveilles qu'il doit trouver dans cette le, des dangers aimables et
terribles qui l'y attendent, des moyens d'y chapper et de dtruire tous
les enchantements[513]. Sans ce secours, il courait  une mort certaine;
instruit par ce livre, il tue d'abord le dragon qui gardait l'entre,
ensuite un taureau furieux, un ne couvert d'cailles, un gant, deux
autres gants qui naissent du sang du premier, enfin tous les monstres
qu'il trouve dans les jardins: il se drobe aux piges sduisants qui
lui sont tendus, et finit par couper  grands coups d'pe un bel arbre
qui s'levait au milieu d'une grande plaine[514]. Aussitt l'air
s'obscurcit, la terre tremble, des feux brillent, une fume paisse
couvre tout le jardin. Le calme et le jour renaissent; mais les jardins
ont disparu. Il ne reste que Falerine attache au tronc de l'arbre. Elle
demande la vie  Roland et l'obtient. Elle lui apprend qu'elle n'est
qu'une fe secondaire, qu'elle a tout fait par les ordres de la grande
et mchante fe Morgane. Elle le conduit vers un pont o est le fort de
l'enchantement, gard par un sclrat qui a attir dans les piges de
Morgane un grand nombre de dames et de chevaliers[515].

[Note 513: L. II, c. 4.]

[Note 514: C. V.]

[Note 515: C. VII.]

Roland entre sur le pont, combat le brigand qui le prend dans ses bras,
et tombe avec lui jusqu'au fond du lac[516]. L, se trouvait la grotte
enchante de Morgane, et tout alentour, des paysages et des prairies,
comme celles qui sont sur notre terre, et claires du mme soleil[517].
Le combat y recommence entre le chevalier et le brigand. L'intrpide
Roland tue son adversaire, trouve une porte qu'il passe et pntre dans
la grotte. Les merveilles qu'il y voit seraient trop longues  raconter.
La plus tonnante est la fe elle-mme. Sous les formes allgoriques
dont le pote l'a revtue, on voit que c'est la fortune. Roland l'a vue
endormie et brillante de tout l'clat de la beaut; il l'a nglige;
revenant ensuite pour la saisir, il la cherche et la poursuit long-temps
en vain[518]. Le Repentir, ou plutt la Repentance[519], car c'est une
femme, s'offre  lui, et lui dclare qu'elle le tourmentera jusqu' ce
qu'il soit parvenu  rejoindre la fe. Elle lui tient parole, et tandis
qu'il court de toute sa force, elle le flagelle sans piti.

[Note 516: _Ibid._, st. 61.]

[Note 517: C. VIII.]

[Note 518: Elle danse devant lui, et chante les paroles, qui ont t
imites ou plutt copies par le _Marini_, dans son _Adone_:

        _Qualunque cerca al mondo haver tesoro
          Over diletto, e segue honore e stato,
          Ponga la mono a questa chioma d'oro
          Ch'io porto in fronte, e lo far beato,_ etc.
                                        (St. 58.)

Voyez le premier chant de l'_Adone_, intitul la _Fortuna_; st. 50.]

[Note 519: C. IX, st. 6. Elle se nomme elle-mme en italien, _la
Penitenza_; en franais, il m'a fallu substituer un autre nom.]

Enfin il saisit Morgane, qui, du moment qu'elle est prise, se trouve
sans dfense contre lui[520]. Il lui demande la clef de ses prisons,
qu'elle lui donne, aprs avoir obtenu pour toute grce qu'en dlivrant
les chevaliers ses captifs, il lui laissera le beau Ziliant dont elle
est prise et qui est ncessaire  sa vie. Roland se dfiant toujours
d'elle, la mne avec lui jusqu' la porte de la prison, la tenant par o
il faut, dit-on, prendre l'Occasion et la Fortune, par le toupet[521].
Il ouvre la porte et remet en libert les dames et les chevaliers. Parmi
eux se trouvaient Brandimart, Dudon, les deux fils d'Olivier, et enfin
Renaud lui-mme, que des aventures extraordinaires avaient conduit dans
les piges de la fe. Chacun retrouve son cheval et ses armes. Ils
partent tous pour la France. Roland seul est forc par son amour pour
Anglique  retourner vers le Catay[522].

[Note 520: St. 17.]

[Note 521: _Tenendo al zuffa tuttavia Morgana._ (St. 26.)]

[Note 522: _Ibid._, st. 47 et 48.]

Ici l'on peut dire que toutes les richesses de la ferie sont dployes
pour la premire fois. Ce sont enfin les fictions orientales dans toute
leur brillante draison, et il ne parat pas douteux que le _Bojardo_,
trs-savant dans les langues anciennes, ne connt aussi, ou la langue
arabe, ou quelques traductions des contes ingnieux du peuple le plus
conteur de la terre. Cette le de Falerine et de Morgane est le
vritable modle des les enchantes d'Alcine et d'Armide, et il faut en
convenir, ni l'Arioste, ni le Tasse n'ont eu,  beaucoup d'gards, dans
leurs riches descriptions, d'autre avantage sur le _Bojardo_, que celui
du style.

Le troisime fil de cette trame si complique et si tendue est attach
 Biserte en Afrique. Le jeune et puissant roi Agramant, qui prtend
descendre d'Alexandre en droite ligne, et qui tient trente-deux rois
sous son obissance, les assemble dans un conseil et leur annonce qu'il
a rsolu de dclarer la guerre  Charlemagne et  ses paladins, pour
venger la mort de Trojan son pre, tu dans une des guerres prcdentes
en France par le comte d'Angers[523]. Ce projet dplat aux vieux rois
et plat extrmement aux jeunes. Parmi les premiers, on distingue le
sage Sobrin, et parmi les autres, l'indomptable Rodomont. Mais enfin le
parti est pris; les ordres pour le dpart sont donns. Alors le roi des
Garamantes, vieillard vers dans la ncromancie, affirme qu'Agramant ne
peut avoir aucun succs dans son entreprise, s'il n'emmne avec lui le
jeune Roger, fils de Galacielle, soeur de son pre Trojan. Cette tante
d'Agramant tait morte en mettant au jour, en mme temps que Roger, une
fille qui n'est pas moins belle. Ces deux enfants furent confis au sage
magicien Atlant, qui habite sur la montagne de Carne. Il y a nourri son
pupille de molle et de nerfs de lions, et l'a lev dans tous les
exercices qui dveloppent la force et le courage des hros[524]. Mais il
ne veut point qu'il sorte de son asyle. Il sera difficile de trouver
cette montagne, de pntrer dans le chteau d'Atlant, et encore plus
d'en tirer le jeune Roger, sans lequel cependant il ne faut absolument
rien entreprendre.

[Note 523: C'est par cette nouvelle scne que s'ouvre le second
livre; la gnalogie d'Agramant, ses projets, le conseil qu'il assemble
et les dlibrations de ce conseil en remplissent le premier chant.]

[Note 524: C. I, st. 74.]

Agramant qui connat ce vieillard pour un ncromancien savant et pour un
prophte, croit facilement  ses paroles, et se dcide  chercher avant
tout, le mont de Carne et la retraite de Roger. Un des rois de son
arme va chercher partout cette montagne et ne la trouve pas[525]. On se
moque alors, dans le conseil, du vieux roi des Garamantes et de ses
oracles. Il rpond qu'on ne connat pas le mont de Carne, mais qu'il
n'en existe pas moins, qu'il est inabordable, qu'on n'y peut monter, en
un mot, si l'on ne se procure l'anneau que possde la belle Anglique.
Pour convaincre enfin les incrdules, il prdit que sa mort approche,
qu'il va mourir; et il meurt[526]. Alors, il faut bien le croire; mais
comment aller au Catay drober cet anneau  la fille du puissant
Galafron? Agramant promet de crer roi d'un grand tat quiconque lui
apportera l'anneau. L'un des rois prsents au conseil propose pour ce
coup-de-main une espce de nain qui est  son service, le plus hardi et
le plus adroit voleur qu'il y ait au monde. On fait venir le petit
Brunel, qui ne trouve rien de si facile que cette commission, et qui
part sur-le-champ pour la faire[527]. Il ne perd pas de temps, et
revient avec l'anneau d'Anglique, et de plus avec le cheval de
Sacripant, l'pe de Marfise, l'pe et le cor de Roland, qu'il leur a
vols de mme  mesure qu'il les a trouvs en route[528]. Agramant tient
parole  celui qui a si bien fait ses preuves, et il couronne de sa main
Brunel roi de Tingitane, avec plein pouvoir sur les peuples, le
territoire et toutes les dpendances[529].

[Note 525: C. III, st. 17 et 18.]

[Note 526: Le pote a mis ici un trait de sentiment qui fait voie
que s'il avait conu autrement son sujet, il pouvait y rpandre des
beauts d'un autre genre. Ayant ainsi parl, le vieux roi baissa la
tte en rpandant beaucoup de larmes: Je suis, dit-il, plus malheureux
que les autres, car je connais avant le temps ma destine; pour preuve
de tout ce que je vous ai annonc, je vous dis que l'heure de ma mort
est arrive, etc. (St. 31.)]

[Note 527: St. 40, 41 et 42.]

[Note 528: Les ruses qu'il emploie pour les avoir sont dissmines
dans les chants V, X  la fin, XI, XV  la fin, et XVI. Ce sont autant
de scnes comiques qui viennent couper les rcits de combats et les
autres aventures.]

[Note 529: C. XVI, st. 14.]

On se met aussitt  chercher le mont de Carne: on le trouve  l'aide
de l'anneau; mais il est d'une hauteur inaccessible. Le nouveau petit
roi que rien n'embarrasse conseille de faire un grand tournoi au pied de
la montagne, certain que le jeune Roger ne tiendra point  ce spectacle
et voudra descendre dans la plaine. Tout arrive comme il l'avait prvu.
Roger descend, malgr les avis et les prires d'Atlant[530]. Brunel fait
si bien qu'il l'engage  courir lui-mme dans le tournoi, o il gote
les premiers fruits de son amour inn pour la gloire[531]. Agramant
l'arme chevalier[532]. Atlant oblig de cder  la fatalit qui entrane
son lve, prdit les victoires qui l'attendent en France; mais il s'y
fera chrtien, et prira par les trahisons de la maison de Mayence. Les
hros ses descendants surpasseront sa gloire. Ce sont les princes de la
maison d'Este; et l'on trouve ici, dans six octaves seulement[533], la
premire bauche des flatteries potiques prodigues bientt aprs par
l'Arioste  cette illustre maison. L'on reconnat en gnral dans toute
cette partie de la fable les principaux fondements de celle du _Roland
furieux_, plusieurs des caractres qui doivent y figurer, et des
vnements dont le fil y doit tre repris.

[Note 530: Toute cette scne, o le jeune Roger parat pour la
premire fois, est pleine d'intrt, de mouvement et de vrit; elle
remplit tout le reste du seizime chant.]

[Note 531: C. XVII.]

[Note 532: C. XXI.]

[Note 533: Elles sont  la fin du chant XXI.]

L'orage qui se prparait depuis long-temps contre la France clate
enfin. Marsile et Gradasse d'un ct[534], Agramant et Rodomont de
l'autre[535], avec d'innombrables armes, attaquent  la fois
Charlemagne. Il fait tte de tous cts avec ce qui lui reste de ses
paladins. Les absents reviennent l'un aprs l'autre, et aprs des
aventures diverses que l'imagination du pote sait varier autant qu'elle
les multiplie. Renaud tait de retour l'un des premiers. Anglique en
est instruite  Albraque o Roland tait all la rejoindre. Toujours
prise de Renaud, elle persuade  Roland qu'il doit retourner en France,
et lui propose de l'accompagner[536]. Roland, qui ne sait qu'obir et
esprer, se met en route avec elle, Brandimart et sa fidle
Fleur-de-Lys; et les voil aussi livrs aux rencontres et aux aventures.
Roland, dans un si long voyage, sauve Anglique de plusieurs dangers, et
content de s'entretenir avec elle, i! n'ose ni la toucher, ni rien faire
qui puisse lui causer le moindre dplaisir. Le _Bojardo_ tmoigne assez
que dans les mmes circonstances, tout chevalier qu'il tait, il n'en
aurait pas fait autant, et fait voir d'un seul mot combien l'esprit de
chevalerie tait dchu au quinzime sicle. Turpin, dit-il, qui ne ment
jamais, racontant ce trait de son hros, dit avec raison qu'il fut un
sot[537].

[Note 534: C. XXIII.]

[Note 535: C. XXIX.]

[Note 536: C. XIX. Nous remontons ici vers une partie de l'action
que nous avions laisse en arrire pour mettre de suite des faits
dpendants l'un de l'autre, et que le pote a spars. Notre marche doit
tre diffrente de la sienne, tchons seulement que le lecteur suive
l'une et l'autre  la fois.]

[Note 537:

        _Turpin che mai non mente, di ragione
        In cotal atto il chiama un babbione._
                                (C. XIX, st. 50.)]

Enfin ils rentrent en France par la fort des Ardennes. Ils s'arrtent
auprs de la fontaine de Merlin: c'tait, comme on l'a vu, celle de la
Haine. Anglique boit de son eau, et  l'instant l'ingrat Renaud lui
parat odieux; elle ne sait plus pourquoi elle est venue le chercher de
si loin. De son ct Renaud, peu de jours auparavant, ayant donn
rendez-vous  Rodomont pour se battre dans cette fort, avait bu de
l'autre fontaine, et lui qui hassait tant Anglique, l'aime maintenant
avec fureur. Il la rencontre avec Roland. Les deux cousins se dfient au
combat, et commencent  s'en livrer un des plus terribles[538].
Anglique effraye s'enfuit selon sa coutume. C'est alors que
Charlemagne, qui se trouve dans ces cantons, instruit par elle du duel
de ses deux paladins, va les sparer lui-mme, accompagn d'Olivier, de
Naismes, de Salomon et de Turpin. Il remet Anglique entre les mains du
vieux Naismes, et promet aux deux rivaux qu'il trouvera le moyen de les
accorder, sans qu'aucun des deux puisse avoir  se plaindre de sa
justice[539].

[Note 538: C. XX.]

[Note 539: L'extrait du _Roland amoureux_, dans la _Bibliothque des
Romans_, porte que Charlemagne promit alors Anglique  celui des deux
paladins qui ferait les plus grands exploits dans la bataille qu'il
allait livrer aux Sarrazins. L'Arioste le dit positivement ainsi au
commencement de son _Roland furieux_, c. I, st. 9; et, ce qu'il y a de
plus singulier, la table des matires place en tte du _Roland
amoureux_, le dit aussi; cependant il n'y a pas autre chose que ce que
je mets ici, soit dans le texte du _Bojardo_, soit mme dans l'_Orlando
rifatto_ du _Berni_. Le _Bojardo_ dit, c. XXI, st. 21:

        _Promettendo a ciascun di terminare
        La cosa con tal fine e tal effetto
        Che ogn' huom giudicarebbe veramente
        Lui esser giusto ed huom saggio e prudente;_

Le _Berni, ibid._, st. 24:

        _Promette a tutti due Carlo fare
        La cosa riuscire a tale effetto
        Che vedran quanto porta loro amore,
        E come  soggio e giusto partitore._]

Nous voil au point d'o l'Arioste est parti pour commencer son pome;
mais ce n'est pas  beaucoup prs celui o le _Bojardo_ termine le sien.
C'est ici au contraire que commence en quelque sorte le fort de son
action. Les batailles succdent aux batailles, entre les chrtiens et
les Sarrazins. Les dangers sont grands, les exploits admirables, les
aventures extraordinaires. Il est vrai que le sujet principal devient
alors comme dans les pomes prcdents, la France attaque par les
Sarrazins, et dfendue par Charlemagne et par ses preux. Roland et
Renaud n'y paraissent plus que pour tre la terreur des infidles; et
l'on perd absolument de vue Anglique, leur rivalit, leur amour. Ils ne
sont plus rivaux que de gloire. Parmi les Sarrazins, le jeune Roger, 
qui de grandes destines sont promises, s'en montre digne par la valeur
la plus brillante. Il ose combattre Roland lui-mme, mais son ge encore
faible trahissant son courage, il aurait succomb si le sage Atlant
n'et attir Roland hors du combat, en lui prsentant de loin le fantme
de Charlemagne attaqu  la fois par un grand nombre d'ennemis, et
l'appelant  son secours[540]. Du ct des Franais, Bradamante ne se
montre pas moins intrpide que ses frres. Elle tient tte aux plus
redoutables Sarrazins et mme  Rodomont, le plus redoutable de
tous[541].

[Note 540: C. XXXI, st. 34 et 35.]

[Note 541: Le pote la met aux mains avec ce terrible adversaire, c.
XXV, st. 21; mais il les quitte aussitt pour les retrouver au mme
endroit, c. XXIX, st. 26. Il les quitte encore au moment o ils se
portent les plus rudes coups, et ne revient  eux qu'au livre III, c.
IV, st. 49.]

Mais elle tait rserve  des dangers d'une autre espce. Elle
rencontre l'aimable Roger, qui, tout Sarrazin qu'il est, s'offre, sans
la connatre,  suivre, selon les lois de la chevalerie, son combat avec
Rodomont, dans un moment o elle se croit oblige de le quitter pour
voler au secours de Charlemagne[542]. Elle revient sur ses pas, ayant
chang de dessein, et dcide  terminer son combat[543]. Elle arrive au
moment o Roger ayant port  Rodomont un coup qui l'tourdit et qui lui
fait tomber de la main son pe, attend qu'il ait repris ses sens pour
recommencer  se battre[544]. Rodomont revenu  lui, se reconnat vaincu
en courtoisie, quitte le champ de bataille et va chercher d'autres
exploits. Bradamante tmoin de cette scne, est curieuse de savoir quel
est le jeune brave qui joint tant de gnrosit  tant de valeur. Roger
lui raconte toute sa gnalogie, qui remonte jusqu' Hector, fils de
Priam. Il en descend comme Charlemagne. Suivant la tradition
romanesque[545], cet empereur venait en directe ligne du grand
Constantin, qui eut pour aeul Constant. Or, Constant avait pour frre
Clodoaque, et c'est de ce Clodoaque, de pre en fils, que Roger est
descendu. Il termine en racontant les malheurs de sa famille, leur ville
de Risa, prs Reggio, dtruite et livre aux flammes, son pre
assassin, sa mre Galacielle accouchant de lui et d'une fille, dans sa
fuite, au bord de la mer, et mourant aussitt aprs[546]; c'est alors
que le magicien Atlant le prit, lui et sa soeur, les emporta sur sa
montagne, o, tout en voulant l'carter des dangers de la guerre, il lui
a donn l'ducation des hros.

[Note 542: _Ibidem_, st. 58, 60.]

[Note 543: C. V.]

[Note 544: _Ibid._, st. 9.]

[Note 545: Voyez ci-dessus, p. 161 et 162.]

[Note 546: Ci-dessus, p. 325.]

Pendant tout ce rcit, l'amour agit dans le coeur de Bradamante. Roger
veut  son tour connatre le chevalier qui lui montre tant d'intrt. La
fille d'Aymon lui dclare sa famille, son nom et son sexe. Elle te son
casque; ses blonds cheveux tombent sur ses paules; sa beaut parat
avec un clat qui blouit le jeune guerrier, et fait natre dans son
coeur des mouvements qui lui taient inconnus[547]. Bradamante lui
demande en grce et au nom de l'amour, s'il en a jamais senti pour
aucune dame, de lui faire voir les traits de son visage. En ce moment,
ils sont interrompus par une troupe de Sarrazins qui les attaquent tous
 la fois. Pour les combattre et les poursuivre, il faut que Bradamante
et Roger se sparent; et dans ce qui reste du pome, ils ne se
rejoignent plus; mais on voit clairement quelle tait l'intention du
pote; il semble avoir lgu  l'Arioste le soin de la remplir.

[Note 547: C. V, st. 41 et 42.]

Bradamante attaque  l'improviste et lorsqu'elle tait sans casque, est
blesse grivement  la tte. Surprise et non effraye, elle dfie au
combat tous ces lches; elle en tue ou disperse une partie, tandis que
Roger tue et disperse le reste. La guerrire n'est satisfaite que
lorsqu'elle a fendu en deux jusqu' la ceinture le Sarrazin qui l'a
blesse[548]. Elle s'obstine  en poursuivre un autre qui fuit
long-temps devant elle  travers les bois. Elle l'atteint enfin et le
tue; mais elle est surprise par la nuit. Elle tait blesse, accable de
fatigue et perdait beaucoup de sang; elle trouve heureusement un
ermitage[549], o un vieil ermite la reoit, la panse et la gurit,
aprs avoir, selon le privilge du pome romanesque de mler le comique
au srieux, avou que n'ayant pas vu d'homme le venir visiter depuis
soixante ans, il l'a d'abord prise pour le diable.

[Note 548: C. VI, st. 14.]

[Note 549: C. VIII, st. 53.]

Cette ide lui revient et le frappe bien plus encore, lorsque, voulant
panser la blessure du jeune chevalier, il lui dcouvre la tte et voit
flotter une chevelure de femme; il croit que c'est le diable en personne
qui a pris cette forme pour le tenter[550]; mais enfin revenu de ses
terreurs, il commence la cure en coupant les beaux cheveux de Bradamante
comme ceux d'un jeune garon[551]; et ces cheveux courts sont la source
de l'erreur o tombe un moment aprs la tendre Fleur-d'Epine, qui la
prend pour un jeune et beau guerrier, et sent pour elle tous les feux de
l'amour. C'est le commencement d'une aventure fort vive, dont l'Arioste
a fait un de ses pisodes les plus piquants, mais aussi l'un des plus
libres[552].

[Note 550:

        _Meschino me dicendo, io son perito;
        Quest'  il demonio certo, il veggio a l'orma,
        Che per tantarmi a presa questa forma._
                                          (St. 66.)]

[Note 551:

        _Le chiome gli tagli come a garzone;
        Poi le don la sua benedettione._
                                          (St. 67.)]

[Note 552: _Orlando furioso_, C. XXV.]

L, furent interrompus les chants du _Bojardo_, et l'on ne peut savoir,
ni s'il avait rserv pour dnoment  cette douce erreur de
Fleur-d'Epine l'espiglerie de Richardet, jeune frre de Bradamante, ni
ce qu'il comptait faire de Roland et de son amour pour Anglique, ni ce
que seraient devenues plusieurs des autres aventures qu'il avait
prpares et conduites jusqu'alors avec tant d'imagination et tant
d'art. Ce qui n'est pas douteux, ce sont les desseins qu'il avait sur
Roger et sur Bradamante, destins tous deux  s'unir pour tre la tige
glorieuse des princes de la maison d'Este. Il est fcheux pour sa gloire
qu'il n'ait pu achever ce qu'il avait si heureusement commenc, mais
l'art y a gagn sans doute; car l'Arioste ne ft pas revenu sur un
sujet dj compltement trait; et le _Roland furieux_ n'existerait pas.

Le pome du _Bojardo_, tel qu'il a t laiss par son auteur, a contre
lui la grande supriorit du pome de l'Arioste, la supriorit non
moins marque de la manire dont l'ingnieux _Berni_ le refit, aprs que
l'Arioste eut montr la vritable faon de traiter ces romans piques,
et enfin l'insipidit du continuateur _Agostini_, qui ajouta
trente-trois chants aux soixante-dix-neuf du _Bojardo_, les remplit
d'inventions si pauvres, et les crivit d'un style si plat, qu'ils sont
tout--fait illisibles, et qu'ils dtournent de lire l'ouvrage
imparfait, mais beaucoup meilleur du _Bojardo_, avec lequel ils
paraissent toujours. Ce _Niccolo degli Agostini_ tait un Vnitien
tabli  Ferrare, auteur de quelques posies mdiocres[553], et d'une
traduction des Mtamorphoses d'Ovide, entirement efface par celle de
l'_Anguillara_. Aprs la mort du _Bojardo_, et lorsqu'il existait dj
quatre ou cinq ditions de son pome[554], il se crut en tat de
l'achever. On dit que ce fut un duc de Milan qui l'y engagea[555]; dans
ce cas, ce serait Franois-Marie Sforce, qui ne fut rtabli qu'en 1525,
et qui n'est connu que par ce seul trait dans l'histoire des lettres;
mais il est singulier que l'ide en soit venue  ce duc, et plus
singulier encore qu'elle ait pu tre adopte et excute par ce pote,
lorsqu'il avait dj paru deux ditions du _Roland furieux_[556]. Il y a
un degr de mdiocrit que rien ne dcourage.

[Note 553: Entre autres d'un pome intitul _i Successi bellici_.
Voyez _Mazzuchelli, Scritt. Ital._, t. I, part. I, p. 216.]

[Note 554: 1. _In Scandiano, per Pellegrino Pasquali_, (sans date; mais
elle doit avoir t faite vers 1495, par les soins du comte _Camillo_,
son fils an, qui avait alors tabli une imprimerie dans son fief de
Scandiano. Tiraboschi, _Bibliothque Modanesse_, t. I, p. 300.) 2.
_Venezia_ (aussi sans date, mais antrieure  1500, _id. ibid._) 3.
_Venezia_, 1506, in-4. 4, _ibidem_, 1511. 5. _Mediolani_, 1513, in-4.,
etc.]

[Note 555: _Bibliothque des Romans_, novembre 1777, p. 115. Haym,
_Biblioth. ital._, place en 1531 cette premire dition de la
continuation d'_Agostini_.]

[Note 556: La premire est de 1515 et 1516, la deuxime de 1521.]

Les trois ou quatre diffrentes parties de l'action potique que le
_Bojardo_ avait entrepris de mener de front ne se trouvent pas de suite
dans son pome comme je viens de les exposer. L'une est interrompue
vingt fois par des incidents qui appartiennent  l'autre, et
l'interrompt ensuite  son tour; quelquefois elles se croisent et
s'entrelacent toutes de cette manire. C'est une des formes
particulires du roman pique qui y fut introduite ds l'origine. Elle
est trs-commode pour le pote, mais souvent elle devient fatigante pour
le lecteur. Les anciens romanciers qui manquaient d'art, voulant
embrasser un grand nombre d'vnements et promener leurs hros dans
toutes les parties du monde, trouvrent cet expdient pour ne se pas
occuper long-temps du mme objet, et pour mener ensemble autant qu'ils
voudraient d'actions diverses. Ils en commencent une, et la laissent
pour s'occuper d'une seconde, qu'ils abandonnent pour une troisime.
Renaud est-il en scne? Ne parlons plus de Renaud, disent-ils, et voyons
ce que fait Roland. Est-ce Roland dont ils vous parlent? Ils le
quittent, et courent  Balugan ou  Gradasse. Bradamante est-elle en
pril? Elle saura bien s'en tirer; mais courons sur les pas d'Astolphe
ou du magicien Maugis. D'un repas ils vous transportent  une bataille,
de la description d'un jardin  celle d'un naufrage, et d'un bout de la
terre  l'autre.

Depuis les premiers et informes essais de l'pope romanesque, cela est
ainsi. Beuves d'Antone, la reine _Ancroja_, _la Spagna_, le _Morgante_
mme, et  plus forte raison le _Membriano_, sont tous morcels de cette
manire. Nous avons dj vu en quoi le _Bojardo_ crut devoir imiter ses
devanciers et en quoi il s'carta d'eux. Apparemment il trouva cette
mthode trop favorable pour ne la pas suivre; et comme l'intrigue de son
_Roland_ est plus complique que celle d'aucun des autres pomes, il a
plus souvent recours  cette formule. Ce n'est pas seulement d'un chant
 l'autre qu'il change et le lieu de la scne et les acteurs, c'est
trs-souvent quatre ou cinq fois dans le mme chant. On peut ouvrir
presque au hasard celui qu'on voudra, on n'aura pas lu une vingtaine
d'octaves qu'on se trouvera interrompu de cette sorte, pour l'tre
encore quelques octaves plus loin, et passer ainsi de secousse en
secousse, sans repos et en apparence sans ordre; mais il y a dans cette
marche dcousue un ordre cach qui fait que le pote se retrouve
toujours o il veut tre, et qu'il fait aller d'un mouvement gal toutes
ses intrigues  la fois.

Pour varier ses transitions, il y en a qu'il ne prend pas sur son
compte, et qu'il attribue  Turpin. Turpin nous quitte ici, dit-il,
pour aller retrouver Renaud, ou Roland, ou Rodomont, ou tout autre;
allons le chercher avec lui. Cette manire plaisante de faire
intervenir le vieux chroniqueur Turpin pour des choses dont il n'est pas
du tout question dans sa chronique est, comme nous l'avons dj observ,
une des tournures anciennes dont hrita le _Bojardo_, et qu'il transmit
 ses successeurs. Par exemple, il finit le portrait de la belle Marfise
en disant qu'elle tait un peu brune et trs-grande. Turpin l'a vue,
ajoute-t-il, et c'est ainsi qu'il en parle[557].

[Note 557:

        _Brunetta alquanto, e grande di persona;
        Turpin la vidde, e ci di lei ragiona._
                           (L. I, C. XXVII, st. 59.)]

Cette mme Marfise donne  Renaud un coup de gantelet si terrible que le
sang lui jaillit par le nez, par la bouche et par les oreilles. Je
m'tonne trs-fort de ce coup, dit le pote; mais Turpin l'crit comme
je vous le dis[558]. C'est presque mot pour mot le joli trait de
l'Arioste:

        _Mettendo lo Turpino, anch'a lo messo._
                     (_Orl. Fur._ C. XXVIII, st. 2.)

S'il veut donner une ide de la force de Roland, Roland, dit-il, avait
une force si prodigieuse qu'il portait autrefois, comme le dit Turpin,
une grande colonne toute entire depuis Anglante jusqu' Brava; cela est
ainsi dans son livre[559]. Si c'est un norme lphant qu'il veut
peindre, il accuse Turpin d'en avoir exagr les dimensions. Mon auteur
dit, et ja ne puis le croire, qu'il avait trente palmes de hauteur et
vingt de grosseur. Si cela n'est pas entirement vrai, je l'excuse, car
il ne le savait que par ou-dire[560]. Et un peu plus bas, en parlant
des jambes de ce monstrueux animal: Turpin dit que chacune tait aussi
grosse que le buste d'un homme l'est  la ceinture. Je n'ai pas,
ajoute-t-il, de preuve dmonstrative  vous donner, n'en ayant pas alors
pris la mesure[561].


[Note 558:

        _Io di tal colpo assai mi maraviglio,
        Ma come io dico, la scrive Turpino._
                                  (C. XVIII, st. 21.)]

[Note 559:

        _Haveva il conte Orlando forza tanta
          Che gi portava, come Turpin dice,
          Una colonna intiera tutta quanta
          D'Anglante a Brava; il suo libro lo dice_.
                                  (L. II, C. V, st. 11.)]

[Note 560:

        _S'el ver non scrisse apunto, ed io lo scusso,
          Che se ne stette per relatione_.
                               (C XXVIII, st. 31 et 32.)]

[Note 561:

        _Dice Turpin che ciascuna era grossa
          Com'  un busto d'huom a la cintura;
          Io non ho prova che chiarir vi possa,
          Perch' io non presi althora la misura_.
                                        (St. 36.)]

O donc le savant et judicieux _Gravina_ pouvait-il trouver matire 
cette si grande diffrence qu'il met entre le pome de _Pulci_ et celui
de _Bojardo_? Il y a sans doute dans celui-ci beaucoup moins de
bouffonneries; le gnie de l'auteur parat naturellement plus grave et
plus port au grand; mais n'est-ce pas quelquefois un tort de traiter
srieusement des choses folles? Et l'une des causes de l'ennui que l'on
prouve en lisant le _Bojardo_ ne vient-elle pas de ce qu'il a eu
souvent ce tort-l?

Un grand et incontestable avantage qu'il a sur les autres romanciers de
ce temps, c'est en gnral son respect pour la dcence et pour les
moeurs. Elles ne sont peut-tre blesses qu'une ou deux seules fois dans
son pome; et parmi tant d'aventures galantes, il n'en est pas
davantage, du moins quant  l'expression, o l'on puisse lui reprocher
d'avoir offens la pudeur. L'une est l'aventure de la belle et tendre
Fleur-de-Lys avec son cher Brandimart; elle ne l'avait pas vue depuis
long-temps; elle le retrouve seul dans un vallon dlicieux et solitaire,
se jette dans ses bras, le dlivre elle-mme de toutes les pices de son
armure, et se ddommage avec lui, sans dlai comme sans rserve, du
temps qu'elle avait perdu, ddommagement dont le pote ne nous pargne
aucune circonstance[562]. Le second exemple est dans le rcit qu'une
belle dame fait  Roland et  Brandimart de la jalousie de son vieux
mari, de l'ide fausse et incomplte qu'il lui avait donne des derniers
plaisirs d'amour, et de la douce manire dont elle fut dtrompe par un
jeune amant[563]. Mais ces deux traits ne suffisent-ils pas pour rendre
difficile  comprendre comment la svrit de _Gravina_ s'accommodait de
vivacits pareilles, et comment il trouvait tant de ressemblance entre
une sorte d'pope o l'on pouvait oser se les permettre, et la noble et
chaste pope des Grecs et des Romains?

[Note 562: L. I, c. XIX, st. 61, 2 et 3.]

[Note 563: C. XXII. st. 25 et 26.]

Quant au style, il nous conviendrait mal de vouloir en tre juges dans
une langue qui n'est pas la ntre, et dont les dlicatesses sont
infinies; mais il parat que celui du _Bojardo_ n'avait ni la grandeur
qui et t ncessaire pour le projet qu'on lui suppose de donner 
l'Italie un pome rival de l'pope antique, ni la grce et la lgret
qu'exigeait le pome romanesque. Ses locutions, le tour de ses vers, la
chute de ses stances ne nous paraissent pas de beaucoup suprieurs  ce
qu'ils sont dans les deux derniers pomes dont nous avons parl. Son
expression n'a ni l'originalit souvent potique du _Mambriano_, ni
surtout cette lgante navet qui nous charme dans le _Morgante_; enfin
il tait certainement pote par l'imagination; mais on risque peu de se
tromper en disant qu'il l'tait beaucoup moins par le style.

Nous allons enfin nous occuper de celui qui le fut de toutes les
manires, et que le gnie, l'tude et le got contriburent galement 
placer parmi les potes du premier rang.




CHAPITRE VII.



L'ARIOSTE.

_Notice sur sa vie; observations prliminaires sur l'ORLANDO FURIOSO;
analyse de ce pome._


Il n'est peut-tre aucun pote qui ait donn lieu  des jugements si
divers et si contradictoires que l'auteur du _Roland furieux_. Divinis
par les uns, presque mpris par les autres, toujours apprci par un
enthousiasme aveugle ou par une prvention injuste, rarement par une
raison claire et sensible, son sort fut de marcher, plus qu'aucun
autre homme de gnie,

        Entre l'Olympe et les abmes,
        Entre la satire et l'encens[564].

[Note 564: Le Brun, ode  M. de Buffon.]

Il faut cependant remarquer que ce n'est point le mme public ni la mme
nation qui varient ainsi sur son compte. Dans sa patrie, il est presque
gnralement regard comme le plus grand des potes. Ceux mmes qui
refusent de le placer seul au premier rang, n'admettent un autre pote
qu' le partager avec lui, et n'osent faire descendre l'Arioste au
second; et si l'on en excepte quelques esprits chagrins, personne ne
s'est avis de traiter avec mpris celui dont la plus grande partie de
la nation ne parle qu'en lui donnant le titre de _Divin_, celui que le
seul rival qui pt lui tre compar, appelait lui-mme son pre, son
seigneur et son matre[565].

[Note 565: Le Tasse, dans une de ses lettres, dit en parlant de
l'Arioste: _Ma l'honoro e me gl'inchino, e lo chiamo con nome di padre,
di maestro e di signore, e con ogni pi caro ed honorato titolo che
possa da riverenza o da effetione essermi dettato_. (_Lettere poetiche_,
N. 47, _ad Orazio Ariosto_.)]

Cette nation, dont l'Arioste est l'idole, est, ne l'oublions pas, la
mme qui a vu renatre dans son sein les lettres et les arts, qui les a
recueillis fugitifs du sein de la Grce,  qui le reste de l'Europe a d
toutes ses lumires, et qui, long-temps fertile en imaginations
cratrices, a peut-tre plus qu'aucune autre le droit de juger des
ouvrages d'imagination. C'est au moment de cette heureuse renaissance,
au moment o l'on respirait de toutes parts en Italie la fleur des
chefs-d'oeuvre antiques, o la voix de Lon X y rassemblait toutes les
Muses, c'est  cette poque  jamais mmorable que parut le pome de
l'Arioste. Il fut mis au nombre des phnomnes de ce beau sicle, et
dans cette patrie des arts et des lettres, trois sicles couls ont
consolid la gloire du pote et confirm son apothose.

C'est donc chez les peuples trangers, ou plutt c'est presque
uniquement en France que sa prminence potique est encore un problme.
Je voudrais qu'elle cesst de l'tre, et qu'aprs avoir lu ce que je
dirai de lui, on comprt du moins trs-clairement pourquoi elle n'en est
pas un dans sa patrie. Je voudrais qu'on suivt l'exemple de ce grand
Voltaire, qui ne rougit point de rtracter, dans un ge avanc, le
jugement trop prcipit qu'il avait port de l'Arioste dans sa jeunesse.
Il avait eu le malheur de l'exclure du nombre des potes piques, et
d'crire en toutes lettres que l'Europe ne mettrait l'Arioste avec le
Tasse que lorsqu'on placerait l'_nide_ avec _Don-Quichotte_, et Calot
avec Corrge[566]. Ce n'est plus ainsi qu'il en parle dans son
_Dictionnaire philosophique_. En apprenant  l'imiter dans le second de
ses deux grands pomes, qu'on nomme moins, mais qu'on relit peut-tre
plus que le premier, il avait appris aussi  lui rendre plus de justice;
et il finit par ces paroles positives l'loge trs-tendu qu'il en fait:
Je n'avais pas os autrefois le compter parmi les potes piques; je ne
l'avais regard que comme le premier des grotesques; mais en le
relisant je l'ai trouv aussi sublime que plaisant, et je lui fais
trs-humblement rparation[567].

[Note 566: _Essai sur la Posie pique_, ch. 7.]

[Note 567: _Dictionn. philos._, Oeuvres, dit. de Khel, in-12, t. LI,
au mot _Epope_.]

Mais avant de parler du pome de l'Arioste, jetons un coup-d'oeil sur sa
vie. Nous y verrons peu d'vnements, peu de vicissitudes, un malheur
assez constant, adouci par le plus heureux caractre, et par des
jouissances simples dont la source tait en lui, non dans la volont des
hommes ni dans le cours des choses. Quand on personnifie la Fortune, et
qu'on lui suppose une action et des conseils, c'est une des injustices
qu'on lui reproche le plus que de perscuter ceux mmes qui ne
l'importunent pas de leurs demandes, et de se montrer rigoureuse et
svre pour qui ne sollicite point ses faveurs.

_Lodovico Ariosto_ naquit  Reggio, le 8 septembre 1474. _Niccol
Ariosto_, son pre, gentilhomme ferrarais, mais d'une famille noble
originaire de Bologne, avait t dans sa jeunesse majordome du duc
Hercule Ier., qui l'employa dans plusieurs ambassades auprs du pape, de
l'empereur et du roi de France. Sa conduite dans ces emplois lui mrita
les titres de comte et de chevalier, et ce qui tait plus solide, de
bonnes terres. Le duc le fit ensuite capitaine, ou selon d'autres,
gouverneur de Reggio, de Modne, commissaire ducal dans la Romagne, et
enfin juge du premier tribunal de Ferrare. Ayant pous  Reggio une
demoiselle noble et riche[568], il aurait pu laisser une fortune
honnte, s'il n'avait pas eu dix enfants, cinq garons et autant de
filles. Louis fut l'an de tous. Il donna de bonne heure des indices de
son gnie potique. Encore enfant, il mit en vers et en scnes
dialogues la fable de Thisb; il la reprsentait dans la maison
paternelle avec ses frres et soeurs. Il fit mme plusieurs autres essais
de ce genre. Ds que les parents taient sortis, ces jeux taient
l'occupation de toute la petite famille, sous la direction de l'an.

[Note 568: _Daria de' Malagucci._.]

Envoy trs-jeune  Ferrare pour y suivre ses tudes, un discours latin
qu'il pronona peu de temps aprs, pour l'ouverture des classes, parut
si suprieur  son ge, que l'auteur devint ds ce moment le modle que
tous les pres montraient  leur fils. Bientt il lui fallut, pour obir
 son pre, se mettre  tudier les lois: il le fit, comme plusieurs
autres hommes de gnie, sans got, mme sans capacit, sans trouver en
soi assez d'esprit pour apprendre ce qu'apprennent facilement tant de
gens qui n'en ont pas. Quand il eut perdu cinq ans entiers  cette
tude, on lui permit enfin de retourner  celles qui lui taient
indiques par la nature: c'est par o l'on devrait toujours commencer.

Il avait alors vingt ans. Il se remit avec une nouvelle ardeur  tudier
les bons auteurs latins. Le savant Grgoire de Spolte fut son guide. Il
s'appliqua surtout  lui bien faire entendre les potes, et ce fut en
expliquant Plaute et Trence que l'Arioste baucha ses deux premires
comdies, _la Cassaria_, et _i Suppositi_. Lorsqu'il tait occup de la
premire, son pre lui fit, n'importe sur quel sujet, une longue
rprimande. L'Arioste, qui pouvait la terminer en disant comme
Philoctte dans _Oedipe_:

        Ce n'est point moi, ce mot doit vous suffire,

l'couta trs-attentivement d'un bout  l'autre; il songeait  sa
comdie. Un jeune homme s'y trouvait avec son pre dans la mme
situation que lui; il lui fallait un modle pour le discours du pre; le
hasard le lui offrait; il ne songea qu' en profiter. Il ne perdit pas
un mot, pas un geste, et jamais on n'a plus vritablement pris la nature
sur le fait. On ne serait pas surpris de trouver ce trait dans la vie de
Molire.

Le jeune _Ariosto_ regarda, et avec raison, comme un malheur le dpart
de son matre Grgoire de Spolte, qui suivit en France le duc de
Milan, Franois Sforce[569], lorsqu'il y fut emmen prisonnier; et la
mort de son pre, qui lui laissa des affaires domestiques
trs-embarrasses, lui ta peu de temps aprs[570] le loisir ncessaire
pour ses tudes. Il ne les interrompit cependant pas entirement; et
c'est  cette poque qu'il fit la plupart de ses posies lyriques,
italiennes et latines. Elles le firent connatre du cardinal Hippolyte
d'Este, fils du duc Hercule. Ce cardinal qui aimait et cultivait les
sciences, passait pour aimer aussi les lettres, ou du moins pour les
protger; il s'attacha l'Arioste en qualit de gentilhomme, et ne tarda
pas  reconnatre en lui d'autres talents que celui de pote. Il
l'employa dans des affaires dlicates, et Alphonse, frre d'Hippolyte,
ayant succd au duch[571], ne lui montra pas moins de confiance. Il le
dputa auprs du pape Jules II, dans deux occasions importantes; la
premire fois[572], pour demander au pape des secours d'hommes et
d'argent, lorsqu'il tait menac et attaqu par toutes les forces
vnitiennes, avec lesquelles il ignorait encore que le pontife tait
ligu secrtement; la seconde fois[573], pour flchir ce pape
vindicatif, irrit contre lui, parce qu'il tait rest attach aux
Franais, quand Jules s'tait tourn contre eux, n'ayant plus de service
 en attendre. Il ne put rien obtenir de l'irascible pontife, qui,
toujours en fureur, fit attaquer ouvertement les tats du duc par ses
troupes, et lana contre sa personne cette arme alors terrible,
aujourd'hui considrablement mousse, qu'on appelait excommunication;
mais l'Arioste montra dans cette double mission un courage et une
intelligence qui augmentrent l'estime et le crdit dont il jouissait
dans cette cour. Pendant cette petite guerre, qui fut assez vive entre
le duc de Ferrare et les Vnitiens soutenus par le pape, l'Arioste
montra qu'il savait servir son pays par son courage, aussi bien que par
ses talents. Il se trouva surtout avec d'autres gentilshommes du duc 
un combat sur les bords du P, et eut plus de part qu'aucun d'eux  la
victoire[574].

[Note 569: Fils de Jean Galaz Sforce. Il fut conduit prisonnier en
France, avec sa mre Isabelle, en 1499.]

[Note 570: En 1500.]

[Note 571: En 1505.]

[Note 572: Dcembre 1509.]

[Note 573: Juin ou juillet 1510.]

[Note 574: A la prise d'un vaisseau richement charg, qui faisait
partie d'une flotille des ennemis. Au reste le _Pigna_ est le seul qui
rapporte ce fait; il serait possible qu'il se ft tromp, ou bien il
faut donc qu'il y ait eu deux actions  peu prs semblables, dans l'une
desquelles seulement l'Arioste se soit trouv. Au commencement du
quarantime chant du _Roland furieux_, il rappelle au duc Alphonse une
action brillante, soutenue par ce duc contre des btimens vnitiens qui
avaient remont le P, et  laquelle il dit positivement qu'il n'assista
point, parce que dans ce moment l mme il se rendait  Rome en toute
hte pour demander des secours au pape; _ubi supra_, st. 3. Mais trois
Arioste y taient; il le dit dans la stance suivante; et c'est, comme
l'observe Mazzuchelli (_Scritt. d'Ital._, t. II), ce qui peut avoir
caus l'erreur du _Pigna_.]

Mais le grand service qu'il devait rendre  sa patrie,  son sicle et
aux sicles futurs, tait d'une autre nature. Le dsir d'tre agrable
aux princes d'Este et surtout au cardinal Hippolite, autant qu'il leur
tait utile, lui fit entreprendre enfin son grand pome, o il se
proposa d'lever un monument durable  la gloire de cette maison. Le
_Bojardo_ avait eu le mme but dans le pome qu'il avait laiss
imparfait. Tout imparfait qu'il tait rest, le _Roland amoureux_
occupait alors les esprits. Ce succs appelait le gnie inventif et
libre de l'Arioste vers le roman pique, et le succs tout contraire que
venait d'avoir le Trissin dans son _Italie dlivre_[575], le dtournait
du pome pique rgulier. Il sentait que l'pope romanesque n'tait pas
porte au point de perfection dont elle tait susceptible, et qu'il
tait capable de lui donner. Les anciens romans franais et espagnols
taient devenus sa lecture favorite, si l'on n'ose pas dire sa
principale tude. Il en avait mme traduit plusieurs, et il est 
regretter que ces esquisses se soient perdues.

[Note 575: L'ordre des matires nous a fait intervertir ici l'ordre
des temps; nous ne parlerons du Trissin et de son pome qu'aprs avoir
fini ce qui regarde le roman pique.]

Parmi les diffrents sujets romanesques qui se prsentrent  lui, il
eut quelque ide d'un pome dont l'action tait place au temps des
guerres entre Philippe-le-Bel et Edouard, roi d'Angleterre, et dont le
hros tait Obizon d'Este, jeune guerrier qui se fit connatre alors par
des faits d'armes trs-brillants. Il le commena mme en tercets ou
_terza rima_, et l'on a ce commencement dans ses Posies diverses[576].
Mais ce rhythme svre lui parut peu convenable  la majest de
l'pope, et peu favorable au ton d'aisance et de facilit, l'une des
qualits minentes de son style. Il y substitua l'octave ou l'_ottava
rima_, qui, ds qu'elle avait paru, avait obtenu l'approbation gnrale;
forme sduisante en effet, qui prvient le dgot et trompe la lassitude
du lecteur par des retours priodiques, qui ne sont ni assez frquents
pour paratre monotones, ni assez rares pour que l'on perde le sentiment
du cercle harmonieux et mesur qui les ramne, ni assez gnants pour
contraindre un pote habile  interrompre la suite de ses penses, pour
refroidir son enthousiasme et pour arrter son lan.

[Note 576:

        _Canter l'armi, canter gli affanni
          D'amor, che un cavalier sostenne gravi
          Peregrinando in terra e'n mar molt'anni,_ etc.]

Aprs avoir hsit quelque temps entre plusieurs sujets, il se dtermina
pour celui de Roland et rsolut de reprendre et de suivre tous les
principaux fils de la toile ourdie par le _Bojardo_. Le _Bembo_ son ami
voulait qu'il l'crivt en vers latins, tous les essais faits
jusqu'alors en langue italienne lui persuadant qu'elle ne pouvait pas
s'lever au ton de l'pope. Heureusement l'Arioste ne le crut pas.
J'aime mieux, lui rpondit-il, tre l'un des premiers entre les potes
toscans, qu' peine le second parmi les latins[577]. Il dit encore qu'il
voulait composer un roman, mais qu'il s'y lverait si haut par son
style et par son sujet, qu'il terait  tout autre pote l'esprance de
le surpasser et mme de l'galer dans un pome du mme genre que le
sien[578]. C'est une erreur de croire avec le _Ruscelli_[579] que ce qui
le dcida dans le choix de son sujet, ce furent les loges excessifs
qu'il entendait faire de la continuation du _Roland amoureux_ par
_Niccol degli Agostini_. Cette continuation ne fut jamais loue de
personne. D'ailleurs le premier des trois livres qu'elle contient parut
pour la premire fois en 1506, et il est constat que l'Arioste avait
commenc l'anne prcdente son _Orlando furioso_.

[Note 577: _I Romanzi, di Gio: Bat: Pigna_, p. 74, 75.]

[Note 578: _Per disse voler egli romanzando alzarsi tanto che fosse
sicuro di toglier la speranza ad ogn'altro di pareggiarlo, non che di
superarlo nello stile e nel soggetto di poema simile al suo._ (_Camillo
Pellegrino_, Dialogue sur la Posie pique.)]

[Note 579: _Annotazioni sopra i luoghi difficili del Furioso_, diz.
Valgris, 1556.]

Il y travailla dix ou onze ans, non pas, il est vrai, sans tre
plusieurs fois interrompu dans ce travail. Il le publia enfin en
1516[580], assez diffrent de ce qu'il est aujourd'hui, et seulement en
quarante chants, mais dj si suprieur  tout ce qui avait paru
jusqu'alors en ce genre, que sa rputation potique clipsa ds ce
moment toutes les autres, et que toutes les voix de la renomme le
placrent au premier rang.

[Note 580: Quelques auteurs et bibliographes ont distingu deux
ditions de 1515 et 1516. M. _Barotti_ croit avec vraisemblance que
c'est la mme, commence en 1515, et finie en 1516.]

Si jamais un pote dut s'attendre  recueillir des fruits solides de ses
veilles, c'tait assurment l'auteur du _Roland furieux_. Ses services,
si utiles au duc et au cardinal, n'avaient point souffert de la
composition de ce pome, dont la publication jetait un clat immortel
sur eux et sur leur famille. Si le cardinal, qui avait le droit d'exiger
de lui davantage, avait eu quelques petites ngligences ou quelques
distractions  lui reprocher[581], ce chef-d'oeuvre, consacr presque
entirement  sa gloire, tait une assez belle excuse, et quelque bon
traitement qu'il pt faire  l'Arioste, il restait encore son oblig;
mais c'est apparemment ce que les princes n'aiment pas, surtout quand
l'obligation doit avoir une grande publicit. Tout le monde sait le mot
que dit le cardinal, quand l'Arioste lui eut prsent un exemplaire de
son pome. Ce mot ne peut se rendre en franais[582]. Seigneur Arioste,
o avez-vous pris _tant de sottises_? est trop dur; _tant de folies_, ne
dit pas assez; _tant de bagatelles_, ou _de niaiseries_, ce n'est pas
encore cela. Le mot existe bien en franais, mais l'italien a ses
licences, un cardinal a aussi les siennes, et je ne puis que rappeler
ici ce mot  ceux qui le savent, sans le dire  ceux qui l'ignorent. Il
suffit de ces  peu prs pour juger qu'Hippolyte d'Este, tout prince,
tout cardinal et tout grand mathmaticien qu'il tait, dit alors une
impertinence.

[Note 581: On trouve ce reproche ainsi exprim dans les notes de
_Virginio Ariosto_, pour la vie de son pre: VI. _Il cardinale disse che
molto gli sarrebbe stato pi caro che M. Lod. avesse atteso a servilo,
mentre che stava a camporre il libro._ Voyez la premire satire de
l'Arioste, terz. 36.]

[Note 582: _Messer Ludovico, dove mai avete pigliato tante
coglioneri?_ Tiraboschi en citant ce mot a mis _corbellerie_, t. VII,
part. 1, p. 36; mais le texte pur du cardinal tait consacr et attest
depuis long-temps par d'autres auteurs graves.]

Devenu plus exigeant  mesure qu'il avait moins de bienveillance, il
voulut que l'Arioste l'accompagnt en Hongrie, o des affaires
l'appelaient et le retinrent plus de deux ans. Le pote allgua en vain
la faiblesse de sa sant, les soins qu'exigeaient de lui les affaires de
sa famille; le cardinal ne voulut admettre aucune excuse, regarda ce
refus comme une injure; l'Arioste y ayant persist, il lui retira
entirement ses bonnes grces, et du mcontentement il passa jusqu' la
haine. L'Arioste restait  Ferrare dans une position dsagrable. Le duc
Alphonse eut la gnrosit de l'en tirer, en le faisant passer de la
cour de son frre dans la sienne[583]. Le peu d'occupation que lui
donnait ce nouveau service ne lui aurait laiss beaucoup de loisir pour
ses tudes, s'il n'y avait t troubl par des embarras domestiques qui
augmentaient sans cesse. Le duc aurait pu facilement lui procurer le
repos, mais il crut sans doute avoir tout fait en le faisant son
gentilhomme, et en l'admettant dans sa familiarit la plus intime. Il
lui ta mme, peut-tre sans y penser, une de ses faibles ressources.
L'Arioste recevait de lui, pour tous gages, une petite rente ou pension,
assise,  ce que l'on croit, sur des gabelles, ou sur un autre impt de
ce genre. Alphonse supprima l'impt, et l'Arioste perdit sa rente, que
le duc ne songea point  remplacer.

[Note 583: Selon quelques auteurs, ce ne fut qu'aprs la mort du
cardinal; et c'est ainsi que Mazzuchelli le rapporte, _ub. supr._]

Il perdit de plus un procs qu'il eut  soutenir contre la chambre
ducale. Un de ses parents[584], possesseur d'un riche fief dans le
Ferrerais, mourut; trois hritiers se prsentrent: l'Arioste, comme
parent le plus proche, un ordre religieux pour un de ses moines qui se
disait fils naturel du mort, et la chambre ducale, qui prtendait que
cette terre lui tait dvolue comme fodale. L'Arioste trouva dans son
premier juge un ennemi personnel qui le condamna; dans le second, un
homme faux et adroit qui lui persuada de renoncer  ses prtentions; et
par amour de la paix, par crainte de perdre la bienveillance d'Alphonse,
il y renona. Le duc ne prit aucune couleur dans ce procs; il laissa
agir ses agens d'affaires; il les laissa dployer toute leur science
fiscale et fodale, et ne leur dfendit point de le si bien servir.

[Note 584: _Rinaldo Ariosto._]

Il restait  l'Arioste une petite rente  peu prs semblable  la
premire, sur la chancellerie de Milan, que le cardinal lui avait fait
avoir et qu'au moins il ne lui ta pas. Elle lui valait 25 cus tous les
quatre mois[585], c'est--dire  peu prs 450 ou 500 liv. par an[586].
Voil pourtant toutes les rcompenses qu'il obtint de cette famille si
magnifique et si librale; voil le prix de ses longs services, des
dangers auxquels il s'tait expos pour elle et de ses immortels
travaux. Aprs de tels exemples, et ils ne sont pas rares, qui pourra
blmer les gens de lettres, amis de leur indpendance, qui fuient les
princes et les cours? Qui pourra blmer l'Arioste d'avoir indiqu ce
rsultat de ses services dans une devise qui reprsentait une ruche,
dont un ingrat villageois chassait ou tuait les abeilles par la fume
d'un feu de paille, pour en extraire le miel, avec ce simple mot: _Ex
bono malum_, le mal pour le bien.

[Note 585: Cette rente provenait du tiers des honoraires dus au
notaire pour chacun des contrats expdis dans cette chancellerie.
L'Arioste en jouissait en socit avec un Ferrarais de la famille
_Costabilli_; il en parle dans sa premire satire.]

[Note 586: En comptant, par cu, 6  7 liv. de France.]

Sa position devint si cruelle qu'il se vit forc de prier le duc, ou de
pourvoir  ses besoins, ou de lui permettre de quitter son service pour
chercher ailleurs des ressources. Alphonse, qui l'aimait rellement, ne
rejeta point sa prire; mais comment croit-on qu'il y rpondit? En le
nommant son commissaire dans un petit pays appel la _Garfagnana_, alors
agit par des troubles, divis par des factions et infest de
brigands[587]. Quel emploi pour un favori des Muses! Mais ce grand gnie
tait en mme temps un esprit conciliant, juste et flexible; il mit tant
d'adresse, de patience et de douceur dans cette commission pineuse,
qu'il ramena toutes les volonts, apaisa les troubles, et gagna
l'affection des sujets en acqurant de nouveaux droits  l'attachement
du matre. L'aventure connue qu'il eut alors avec un chef de
brigands[588] qui, loin de l'attaquer, dans un lieu dsert o il le
pouvait avec avantage, lui prodigua, quand il sut son nom, les offres de
services et les tmoignages de respect, prouve que l'admiration qu'on
avait pour lui tait devenue, jusque dans les dernires classes, un
sentiment gnral.

[Note 587: Fvrier 1522.]

[Note 588: Philippe _Pacchione_. Ce trait est dtaill dans toutes
les Vies de l'Arioste.]

Il tait encore dans ce triste pays quand Clment VII fut lev au
souverain pontificat. _Pistofilo_ de Pontremoli, secrtaire d'tat du
duc Alphonse, fut alors charg de proposer  l'Arioste le titre
d'ambassadeur rsident auprs du nouveau pape. Il lui faisait envisager
dans ce parti de grandes esprances de fortune. L'Arioste s'excusa
d'accepter cette faveur. Il n'avait d'autres desirs que de retourner 
Ferrare et d'y rester toute sa vie. Il laisse entendre dans sa rponse 
son ami _Pistofilo_ qu'un tendre attachement l'y rappelle. D'ailleurs,
qu'irait-t-il faire  Rome? Ses esprances se sont toutes vanouies
depuis que Lon X, qui avait t son ami, ainsi que toute cette famille
des Mdicis, aprs l'avoir leurr de belles promesses, l'a doucement
cart et enfin laiss dans l'infortune, tandis qu'il levait et
enrichissait tous ses autres amis. Il aurait tort d'attendre de Clment
ce qu'il n'a pas eu de Lon mme[589].

[Note 589: Voyez sa septime satire,  la fin.]

En effet, on a lieu d'tre surpris que ce gnreux protecteur des
lettres, qui rpandait tant de bienfaits sur les potes mmes les plus
mdiocres, n'ait rien fait pour le premier pote de son temps. Les
liaisons de l'Arioste avec les Mdicis remontaient  l'poque de leur
exil. Lon, qui tait alors le cardinal Jean, lui avait promis que si
jamais il se trouvait en tat de le servir, il se chargerait de sa
fortune. Il lui avait rpt les mmes protestations  Florence, aprs
le rtablissement de sa famille[590]. Quand il fut devenu pape,
l'Arioste alla le complimenter  Rome, comme firent tous ses amis. Lon
lui fit le meilleur accueil; il l'embrassa, le baisa sur les deux
joues[591], et lui renouvela toutes ses promesses: cependant il ne lui
donna rien, il ne fit absolument rien pour lui, si l'on ne veut compter
pour un bienfait la bulle qu'il lui accorda pour l'impression de son
pome[592], cette bulle a du moins le mrite d'tre plaisante par son
objet; mais ni l'amiti du pape, ni celle du cardinal _Bibbiena_
n'empchrent qu'une partie de l'expdition du bref ne ft aux frais du
pote. Lon X rgna neuf ans, et l'Arioste, dont les voeux taient
trs-modrs, qui ne dsirait que les deux vrais biens de la vie, le
ncessaire et l'indpendance, n'obtint de lui ni l'un ni l'autre.

[Note 590: Sat. 4.]

[Note 591: Sat. 3.]

[Note 592: Le 20 juin 1515. Ce bref est parmi les lettres crites
par le _Bembo_, au nom de Lon X. (L. X, p. 40.)]

A quoi attribuer cette conduite, si ce n'est  l'attachement de
l'Arioste pour la maison d'Este? Lon X avait hrit de la haine de
Jules II contre le duc Alphonse, et du projet dj form d'envahir
Ferrare. Cette ville entrait avec Modne, Reggio, Parme et Plaisance
dans un plan qu'il avait fait pour son frre Julien de Mdicis[593]. Il
craignit que, s'il levait l'Arioste aux dignits ecclsiastiques, comme
le _Bembo_ et Sadolet, il ne trouvt en lui dans la suite quelque
obstacle  ses desseins[594]. L'Arioste avait sans doute pntr ce
motif, et il n'avait garde d'attendre du second pape Mdicis ce qu'aprs
tant de tmoignages d'amiti, aprs tant de promesses, il avait attendu
inutilement du premier.

[Note 593: Guichardin, _Hist. d'Ital._, l. XII.]

[Note 594: Voyez notes de _Rolli_, sur la quatrime satire de
l'Arioste, dit. de Londres, 1716.]

Au bout de trois ans, sa commission tant finie et la _Garfagnana_
pacifie, il revint  Ferrare. Il y trouva le duc trs-occup de
spectacles. Ce got alors naissant en Italie faisait alors l'amusement
de toutes les cours. Ce fut pour celle de Ferrare qu'il revit et qu'il
corrigea quatre comdies, crites, les unes ds sa premire jeunesse, et
les autres dj depuis long-temps[595]. Le duc Alphonse n'pargna aucune
dpense pour qu'elles fussent magnifiquement reprsentes. Il fit btir
exprs un thtre d'aprs les dessins et sous la direction du pote
lui-mme; et ce fut l'un des plus beaux que l'on eut encore vus. Ces
quatre pices y furent joues plusieurs fois dans les ftes donnes 
diffrents princes et dans d'autres occasions solennelles. Les acteurs
taient, selon l'usage de ce temps-l, des gentilshommes de la cour et
d'autres personnes distingues; l'un des fils mmes du duc rcita le
prologue de l'une de ces comdies, la premire fois qu'elle fut
joue[596]. L'Arioste traduisit pour les mmes spectacles et pour les
mmes acteurs deux comdies de Trence[597]; et l'on doit encore
regretter que ces traductions se soient perdues. Ses propres pices
taient imites de l'ancienne comdie latine, mais avec de nouvelles
intrigues et des caractres nouveaux. Je reviendrai, en parlant de la
posie dramatique, sur ces premiers essais d'un art o avons surpass
les Italiens, mais dans lequel ils ont t nos matres comme dans tous
les autres.

[Note 595: _La Cassaria_, _i Suppositi_, _il Negromante_, et _la
Lena_.]

[Note 596: _La Lena_, joue en 1528.]

[Note 597: L'_Andrienne_ et l'_Eunuque_. Ces traductions taient en
prose, l'Arioste n'ayant pas eu le temps de les faire en vers pour les
ftes o elles furent reprsentes (Voyez _Gian. Bat. Giraldi_, dfense
de sa _Didon_, t. Ier. de son Thtre, p. 133.)]

Au milieu de ces douces, mais assujtissantes occupations, il n'oubliait
pas le plus solide fondement de sa gloire. Peu satisfait de la premire
publication de son _Orlando_, malgr le bruit qu'il avait fait en
Italie, et les ditions rptes qui en avaient paru, il y retouchait,
corrigeait et ajoutait sans cesse, ds qu'il en avait le loisir. Il fit
mme plusieurs voyages pour recueillir les conseils des hommes les plus
clairs et les plus clbres de ce temps-l, tels entre autres que le
_Bembo_, le _Molza_, le _Navagero_, ses rivaux dans cet art o la
rivalit teint souvent jusqu' la bienveillance, et cependant ses
intimes et fidles amis. Profitant de leurs avis, des critiques qui
avaient t faites de son pome et de ses propres rflexions, il le fit
reparatre en 1532, avec des changements et des additions considrables,
en quarante-six chants, et tel enfin qu'il est rest.

Quelque soin qu'il prit de cette dition, l'excution typographique en
fut si dtestable, que, selon l'expression de l'un de ses frres, dans
une lettre au cardinal _Bembo_[598], il se plaignait hautement d'tre
assassin par l'imprimeur. Il en conut beaucoup de chagrin; il
projetait mme une nouvelle dition quand il fut attaqu de la maladie
dont il mourut. Il ne faut croire, ni avec le _Pigna_, que depuis qu'il
eut perdu la faveur du cardinal Hippolyte, les chagrins, les
distractions, les affaires l'empchrent pendant quatorze ans de
s'occuper de posie, et de travailler  son pome; ni avec le _Giraldi_,
que pendant seize annes entires, il ne passa pas un seul jour sans y
toucher, ou au moins sans y penser[599]; mais il est vident que si, au
lieu de cette injuste disgrce, il et reu les rcompenses qu'il avait
droit d'attendre, si le mauvais tat de sa fortune et de celle de sa
famille l'et moins tristement occup, s'il avait eu moins d'embarras,
d'inquitudes, de procs, si le duc mme, qui ne cessa point de l'aimer,
avait su faire autre chose pour lui que de l'employer  des commissions
difficiles, ou  des travaux littraires si l'on veut, mais de commande,
auxquels son gnie se pliait, mais qu'il ne lui demandait pas, s'il et
eu enfin la dlicatesse de lui procurer ce loisir sans trouble qui est
l'unique ambition des vritables amis des Muses, et dont ils jeuissent
si rarement, le _Roland furieux_, tout excellent qu'il est, aurait t
bien plus parfait encore.

[Note 598: Lettres de _Calasso Ariosto_  _P. Bembo_, du 8 juillet
1533, vol. Ier. des _Lettere de diversi al Bembo_.]

[Note 599: Note manuscrite ajoute par le _Giraldi_ sur un
exemplaire de ses _Discorsi intorno al comporre de' Romanzi_, que
possdait M. _Barotti_, et qu'il cite dans ses notes sur la vie de
l'Arioste.]

On attribue au travail forc qu'exigea de l'Arioste cette dernire
dition de son pome, la maladie dont il fut attaqu, maladie trop
ordinaire aux gens de lettres[600], et qui en conduit un grand nombre au
tombeau par le chemin de la douleur. Les mdecins, et il en eut
malheureusement trois, lui ordonnrent, dit-on, des boissons apritives
qui lui ruinrent l'estomac: pour le rtablir, il recourut  d'autres
remdes; enfin, il se travailla si bien, qu'il tomba dans l'tisie et
mourut aprs huit mois de souffrances, dans le neuvime mois de sa
cinquante-huitime anne[601]. Son corps fut port de nuit et enterr
avec la plus grande simplicit, dans la vieille glise de Saint-Benot,
comme il l'avait expressment demand. Ses cendres restrent quarante
ans dans cette humble spulture, o l'on ne voyait d'autre ornement que
les vers latins et italiens dont tous les potes voyageurs
s'empressaient de faire hommage  leur matre. En 1572, un gentilhomme
ferrarais, nomm _Agostino Mosti_[602], qui avait t dans sa premire
jeunesse disciple de l'Arioste, lui fit riger  ses frais, dans la
nouvelle glise des Bndictins, un tombeau en trs-beau marbre, orn de
figures et d'autres embellissements, surmont du buste du pote[603]. Il
y transporta, de ses propres mains les restes de son matre, le jour
mme de l'anniversaire de sa mort, et ce ne fut pas sans les arroser de
ses larmes. Les religieux de cette maison l'accompagnrent de leurs
chants, et donnrent la plus grande solennit  cette crmonie
touchante. C'est  de pareils traits qu'on reconnat une religion
humaine et charitable, et non aux fureurs d'un clerg fanatique refusant
la spulture  un grand pote[604], et forant ses cendres vnrables 
chercher un asyle obscur loin de la capitale d'un grand empire qu'il
avait, pendant soixante ans, clair par ses lumires, enchant par ses
chefs-d'oeuvre, et honor par son gnie.

[Note 600: C'tait une obstruction  la vessie.]

[Note 601: Le 6 juin 1533. M. _Barotti_ tablit trs-solidement
cette date, et rfute celles du _Fornari_, du _Pigna_, etc.]

[Note 602: Et non pas _Agostini_, comme l'a dit l'auteur de la Vie
de l'Arioste qui est en tte du sixime volume de la traduction du
_Roland furieux_, publie  Paris en 1787.]

[Note 603: On y lisait au-dessous de l'inscription nominale et
votive, ces huit vers latins composs par _Lorenzo Frizoli_:

        _Heic Areostus est situs, qui comico
        Aures theatri sparsit urbanas sale,
        Satyraque mores strinxit acer improbos;
        Heroa culto qui furentem carmine
        Ducumque curas eccinit, atque proelia;
        Vales coron dignus unus triplici,
        Cui trina constant quoe fuere vatibus
        Graiis, latinis, vixque etruscis, singula._]

[Note 604: A Paris, en 1778.]

Enfin, quarante autres annes aprs, Louis Arioste, petit-fils du
pote, fit lever  sa mmoire un monument beaucoup plus riche que le
premier. Les marbres, les statues, l'architecture, tout y est
magnifique[605]. Les cendres de l'Arioste y furent transportes de
nouveau et y sont restes depuis. Il n'est point de voyageur qui ne les
visite avec respect. Des souverains mmes y ont port leur tribut
d'admiration. L'empereur Joseph II, en 1769, passa rapidement  Ferrare.
Il n'y resta qu'une heure, et ne sortit de son htel que pour aller voir
le tombeau de l'Arioste. Les Muses italiennes n'ont pas manqu de
consacrer cette visite impriale[606], aussi honorable  l'empereur
qu'au pote.

[Note 605: L'inscription grave sur ce second tombeau est plus
emphatique que la premire; et ne la vaut pas. L'Arioste en avait fait
lui-mme une autre; le ton badin qu'il y avait pris a sans doute empch
de l'employer sur l'un et sur l'autre de ces deux monuments; mais c'est
ce ton mme qui la rend curieuse, et qui doit engager  la recueillir.

        _Ludovici Areosti humantur ossa
        Sub hoc marmore, seu sub hc humo, seu
        Sub quidquid voluit benignus hres,
        Sive hrede benignior comes, sive
        Opportunis incidens viator,
        Nam scire haud potuit futura, sed nec
        Tanti erat vacuum sibi cadaver
        Ut urnam cuperet parare vivens;
        Vivens esta tamen sibi paravit
        Qu inscribi voluit suo sepulchro,
        Olim si quod haberet is sepulchrum,
        Ne cum spiritus exili peracto
        Prscripti spatio misellus artus,
        Quos oegr ant reliquerat, reponet,
        Hac et hac cinerem hunc et hunc revellens,
        Dum norit proprium, diu vagetur._

        (Mazzuchelli, _ub. supr._)]

[Note 606: Voyez un sonnet italien et deux pigrammes latines
rapportes par M. _Barotti_, dans sa Vie de l'Arioste.]

L'Arioste avait une belle figure, les traits rguliers, le teint vif et
anim, l'air ouvert, bon et spirituel. Sa taille tait haute et bien
prise, son temprament robuste et sain, si l'on en excepte un catarrhe
dont il fut quelquefois attaqu. Il aimait  se promener  pied; et ses
distractions, causes par les mditations, la composition ou les
corrections dont il tait continuellement occup, le menaient souvent
plus loin qu'il n'en avait eu le projet. C'est ainsi que, par une belle
matine d't, voulant faire un peu d'exercice, il sortit de Carpi qui
est entre Reggio et Ferrare, mais beaucoup plus prs de Reggio, et qu'il
arriva le soir  Ferrare, en pantouffles et en robe de chambre, sans
s'tre arrt en chemin.

Sa conversation tait agrable, piquante et respirait la franchise et
l'urbanit autant que l'esprit. Ses bons mots taient pleins de sel; sa
manire de raconter tait originale et plaisante, et ce qui manque
rarement son effet, quand il faisait rire tout le monde, il tait
lui-mme fort srieux. Les auteurs qui ont crit sa vie avec le plus de
dtail, le reprsentent dou de toutes les qualits sociales, sans
orgueil, sans ambition, rserv dans ses discours et dans ses manires,
attach  sa patrie,  son prince, et surtout  ses amis; aimant la
solitude et la rverie; sobre, quoique grand mangeur et sans got pour
les mets recherchs, comme pour les repas bruyants. Ils le reprsentent
aussi peu studieux et ne lisant qu'un petit nombre de livres
choisis[607]; travaillant peu de suite, trs-difficile sur ce qu'il
avait fait, corrigeant ses vers et les recorrigeant sans cesse. Depuis
qu'il eut form le dessein de faire un pome pique, il joignit  ses
tudes potiques l'histoire et la gographie. Ses connaissances
gographiques surtout s'tendaient aux plus petits dtails; on le voit
par ceux o il se plat  entrer quand il fait voyager ses hros; et
dans ce genre d'pope, les hros voyagent souvent.

[Note 607: Il aimait surtout Catulle, Virgile, Horace et Tibulle, et
ne cessait de les relire.]

L'Arioste aimait les jardins et les traitait comme ses vers, ne se
lassant jamais de semer, de planter, de transplanter, de changer la
distribution des carrs et des alles. Il lui arrivait souvent de
prendre une plante pour l'autre; il levait, comme prcieuses, les
herbes les plus communes, et les voyait clore avec une joie d'enfant,
pour n'y plus songer le lendemain. Il avait un autre got plus cher,
celui de btir et de faire dans sa maison des changements continuels; et
il plaisantait souvent sur le malheur de ne pouvoir changer aussi
facilement et  aussi peu de frais sa maison que ses vers. Il avait fait
graver sur l'entre ce joli distique latin:

        _Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non
          Sordida, porta meo sed tamen oere domus._

Tout homme sage peut aimer  les traduire ainsi librement pour sa propre
maison.

        Petite, mais commode, elle est faite pour moi:
           Rien de honteux ne l'a souille[608],
           Personne ne m'y fait la loi[609],
        Et de mes propres fonds enfin je l'ai paye.

[Note 608: On transporte ici au moral ce qui est au physique dans le
latin, _sed non sordida_; rien n'empche qu'une maison propre ne soit
aussi une maison pure.]

[Note 609: L'Arioste, en disant que sa maison n'est dpendante de
personne, _nulli obnoxia_, veut indiquer par-l sa propre indpendance,
dont il ne jouissait qu'en l'habitant. A la cour, il tait esclave; dans
sa maison il se sentait libre. C'est l le vrai sens de l'expression
latine. J'en fais ici l'observation pour une raison particulire. Dans
l'article ARIOSTE, de la _Biographie universelle_, j'avais rendu en
prose _sed apta mihi_, _sed nulli obnoxia_, par ces mots franais: _mais
commode pour moi_, _mais qui ne dpend de personne._ Quelqu'un crut que
je m'tais tromp, qu'_obnoxia_ signifiait _incommode_, et non pas
_sujette, dpendante_, qui en est pourtant le vritable sens et mme le
seul. Il indiqua son observation par ces mots, _incommode  personne_,
en marge de mon manuscrit; je n'y eus aucun gard; mais  l'impression,
l'observation qui n'tait point raye, passa, comme il arrive souvent,
dans le texte. Je n'en ai t averti que par le grand bruit qu'on a fait
de cette faute, dans un prtendu _Examen de la Biographie universelle_.
Le vers franais auquel se rapporte cette note, et auquel je n'ai rien
chang, prouve assez quelle tait l'expression dont je m'tais servi
pour rendre les mmes mots latins, dans ma traduction en prose.]

Ce dernier trait n'est pas indiffrent. Il prouve que Paul Jove et
d'autres auteurs ont eu tort de dire que l'Arioste dut cette maison aux
libralits du duc Alphonse[610], et que Tiraboschi a eu tort de le
rpter[611]. L'Arioste n'aurait certainement pas dclar publiquement
sous les yeux du duc qu'il avait pay cette maison de son argent, _parta
meo oere_, s'il avait d au duc lui-mme les moyens de la btir. Bien
plus, on pourrait croire que ce vers n'est pas exempt d'une lgre
malignit. Dans la position o tait l'Arioste avec le souverain de
Ferrare, il fallait que l'inscription de sa maison contnt un
remercment ou un reproche.

[Note 610: P. Jov. _Elog. Viror. Litter. illustr._]

[Note 611: _Stor. della Leterr. ital._, t. VII, part. I, p. 34.]

L'Arioste obtint non-seulement la bienveillance, mais l'amiti de tous
ceux des hommes puissants de son sicle qui avaient le got des lettres
et l'esprit cultiv. Les cardinaux Mdicis, Farnse _Bembo_, et surtout
_Bibbiena_, les ducs d'Urbin et de Mantoue, le marquis _del Vasto_, le
duc Alphonse lui-mme, et dans toutes ces cours les hommes de lettres et
les potes qui y brillaient, oubliant la vanit du rang et les rivalits
littraires, semblaient lui pardonner la supriorit de son gnie en
faveur de ses qualits aimables.

Il est faux qu'il ait t couronn solennellement  Mantoue par
l'empereur Charles-Quint, comme l'ont prtendu quelques biographes[612].
Cet empereur ne s'amusait pas  couronner des potes; et s'il est vrai
que l'on ait retrouv un de ses diplmes o l'Arioste ait t trait de
pote laurat[613], c'est dans ce diplme mme que consistait cette
sorte de couronnement: c'tait une pice de chancellerie qui s'expdiait
sans consquence; et le laurier qu'elle dcernait n'est pas celui qui a
rendu le nom de l'Arioste immortel.

[Note 612: Son fils _Virginio_ dit positivement, dans les notes
rapports par M. _Barotti_: _Egli  una baja che fosse coronato_.]

[Note 613: Voyez Mazzuchelli, _Scrit. ital., loc. cit._]

On voit par mille endroits de ses ouvrages qu'il aimait beaucoup les
femmes et qu'il les connaissait parfaitement; mais s'il avoue souvent
qu'il les aime, il ne nomme, ni ne dsigne mme jamais l'objet ou les
objets particuliers de cet amour. On ne sait si ce fut de la mme ou de
deux diffrentes matresses qu'il eut deux enfants naturels, _Virginia_,
qui prit l'tat ecclsiastique et obtint de bons bnfices, et
Jean-Baptiste, capitaine dans les troupes du duc de Ferrare. L'Arioste
fut toujours sur l'article de la galanterie d'une discrtion rare chez
les potes; et c'est peut-tre pour se rappeler sans cesse  l'exercice
de cette vertu qu'il avait sur son encrier de bronze un petit Amour en
relief, qui posait sur ses lvres l'index de sa main droite, et semblait
commander le silence[614].

[Note 614: Il est grav dans la vie de l'Arioste crite par
_Barotti_, ainsi que sa maison, son tombeau, sa chaise, et un
_facsimile_ de son criture.]

Sa plus forte passion peut-tre fut celle qu'il prouva pour une jeune
veuve trs-belle et trs-sage, dont il devint amoureux  Florence,
lorsqu'il y alla pour voir les ftes auxquelles l'exaltation du pape
Lon X donna lieu[615]. Elle se nommait Genvre. N'osant la nommer
publiquement, il se ddommagea de cette contrainte en donnant le nom de
Genvre  l'hrone de l'un des plus touchants pisodes du _Roland
furieux_. C'est elle qu'il chante sans la nommer dans plusieurs de ses
posies lyriques, ou de ses _rimes_, posies dont on parle peu, parce
que le grand clat du _Roland_ les a pour ainsi dire effaces, mais qui,
loin d'tre infrieures  celles du _Bembo_, et du _Casa_, dont on parle
beaucoup, joignent  ce que pouvaient mettre dans leurs vers ces deux
hommes de talent et de got, ce que l'Arioste mettait dans tout ce qui
sortait de sa plume, la grce qu'ils ont rarement et le gnie qui leur
manque.

[Note 615: Voyez dans ses _Rime_ la _canzone_ I.]

Nous retrouverons donc l'Arioste au nombre des premiers potes lyriques
qui fleurirent dans ce beau sicle, rtablissant avec eux le style pur,
lgant, harmonieux qui paraissait presque oubli depuis Ptrarque; nous
le retrouverons parmi les potes comiques, disputant au cardinal
_Bibbiena_ son ami, et la supriorit de talent, et mme l'antriorit
de date; nous le retrouverons enfin, et le premier de tous, entre les
potes satiriques, crateur de la satire italienne, marchant sur les pas
d'Horace, amusant comme lui ses lecteurs des moindres particularits de
ses moeurs et de sa vie, censeur malin, mais sans fiel, et commenant
presque toujours par essayer sur lui-mme la pointe du trait dont il
veut blesser les autres. C'est maintenant comme pote pique que je dois
le considrer. Le rsultat de l'examen o je vais entrer prouvera, je
ne crains point de l'annoncer, qu'il est dans le premier des genres de
posie le premier des potes modernes, et qu'ayant appliqu son talent
et son gnie  un genre d'pope que les deux grands piques anciens ne
connaissaient pas, il est trop difficile de juger  quelle distance on
doit le placer, ou mme si l'on doit rellement le placer au-dessous
d'eux.

_Observations prliminaires._

Lorsque ne connaissant d'autres pomes piques que ceux d'Homre et de
Virgile, et d'autres thories de l'pope que les rgles traces dans
les anciennes potiques, on lit pour la premire fois l'_Orlando
furioso_ de l'Arioste, sans s'y tre prpar par la lecture des pomes
modernes qui prcdrent le sien, on reoit  la fois deux impressions
opposes. On est saisi d'admiration pour l'imagination prodigieuse qui
parat avoir cr des machines potiques si nouvelles, un merveilleux si
surprenant, si vari, si fcond en peintures agrables et en riches
descriptions, en mme temps qu'il est si diffrent du merveilleux
qu'avaient puis les potes grecs et latins; mais on se trouve comme
bloui de la diversit des objets, de leur succession rapide, de leur
tonnante multiplicit; l'intrt que tant de moyens contribuent  faire
natre semble prs d'expirer  chaque instant, parce que sans cesse il
se partage; mais la curiosit toujours excite le ranime et le soutient;
l'imagination exalte par le grand et par l'hroque est tout  coup
rabaisse par des objets vulgaires, ou amuse par des contes plaisants;
l'esprit qui n'est point habitu  ces contrastes, n'en trouvant ni
l'exemple dans aucune pope, ni le prcepte dans aucune potique, est
tent, malgr le plaisir qu'il prouve, d'exclure du nombre des pomes
piques un ouvrage qu'il trouve si peu conforme et aux pomes d'Homre
et aux principes d'Aristote. C'est, comme nous l'avons vu, ce qui tait
arriv  Voltaire lui-mme; mais nous avons vu aussi qu'il revint de son
erreur.

Quand on arrive au contraire au _Roland furieux_ par le chemin qui nous
y a conduits, l'admiration que l'on sent pour son auteur n'est peut-tre
pas moindre, mais elle est d'une autre espce. On voit qu'il fut loin
d'tre l'inventeur de ce genre o il excelle; que la route lui tait
trace; que le fonds de la plupart de ses fables tait trouv; que les
formes mmes qui paratraient le plus lui appartenir taient employes
avant lui, mais que tout cela existait en quelque sorte sans vivre, et
que le gnie de l'Arioste fut pour cette masse encore inerte le souffle
crateur ou le flambeau de Promthe.

D'un autre ct, on commence  souponner que ces prtendues
contradictions entre lui et le prince des potes piques, entre les
rgles qu'il s'est faites et celles qu'avait traces le premier
lgislateur du Parnasse, pourraient bien n'tre qu'apparentes; que
l'pope, telle qu'il l'a traite, tant d'une espce particulire et
inconnue aux anciens, s'il a fait des fables de son temps un usage aussi
heureux qu'Homre des fables du sien, s'il a observ, dans ce genre
nouveau, des convenances que l'on puisse convertir en rgles et en
prceptes, comme Aristote convertit celles que l'instinct du gnie avait
dictes  Homre, on ne peut rellement s'armer contre lui ni d'Homre
ni d'Aristote.

Si l'on veut changer ce soupon vague en ide nette et distincte, voici
peut-tre le fil de raisonnements que l'on peut suivre. Il doit nous
conduire  reconnatre comment dans ce nouveau genre de pome,
c'est--dire dans le roman pique, l'pope a pu se dispenser de suivre
les rgles connues, ou du moins leur donner une grande extension sans
les enfreindre.

On en convient universellement aujourd'hui, nous n'avons qu'un fragment
de la Potique d'Aristote, soit qu'il ne l'ait point acheve, soit que
ce qui manque se soit perdu. Dans ce qui nous reste, il ne traite que de
la posie en gnral, de la tragdie et du pome pique. Relativement 
ce dernier, il se borne  parler de l'hroque, et n'emploie presque
jamais pour le dsigner que le mot _pique_ ou _pope_, quoiqu'il
doive y avoir et qu'il y ait effectivement plusieurs sortes d'popes,
dont une seule est purement hroque.

D'aprs l'tymologie mme du mot, le titre de pome pique convient 
tout pome qui contient le _rcit_ d'une action soit hroque, soit
commune: _pique_ est le genre, _hroque_ est l'espce; les rgles
qu'Aristote a tablies pour l'espce, doivent-elles tre appliques 
tout le genre? Ses prceptes sont inattaquables; ce sont ceux du gnie
et du got; mais sans nous en carter donnons-leur toute l'extension qui
leur convient; nous en verrons sortir plusieurs espces de pomes dont
il n'a fait aucune mention, mais que lui-mme reconnatrait pour des
pomes et de vritables popes, puisqu'ils sont dduits de ses
principes, et que, pour employer les termes de l'cole, il en a parl,
sinon explicitement, du moins implicitement.

Le rcit d'une action illustre est la matire de l'pope, et la
reprsentation de cette action est le sujet de la tragdie: la comdie,
au contraire, a pour sujet la reprsentation d'une action populaire ou
commune. Voil ce que dit Aristote. Ajoutons  cela que le rcit d'une
action populaire ou commune peut fournir une autre espce de pome dont
il ne parle pas; tel tait le _Margits_ d'Homre, qui, selon Aristote
lui-mme, fut l'origine de la comdie, comme l'_Iliade_ le fut de la
tragdie; car pourquoi serait-il moins permis de raconter en vers une
action commune qu'une action illustre?

Ce n'est pas tout. Quelques potes dramatiques, comme Plaute, par
exemple, ont ml dans leurs reprsentations, des personnes illustres ou
hroques avec des personnes de basse condition et des gens du peuple.
Faisons dans le rcit ce que Plaute a fait dans la reprsentation, et
nous aurons une troisime sorte d'pope, dont Aristote n'a rien dit,
mais qui est dduite de ses principes. Voil donc la posie
reprsentative ou dramatique divise en trois espces, selon qu'elle
_reprsente_ des actions illustres ou des actions communes, ou enfin des
actions illustres et communes mles ensemble, d'o natront la
tragdie, la comdie et la tragi-comdie; voil aussi la posie
narrative ou pique galement divise en trois espces, selon qu'elle
_raconte_ l'une ou l'autre de ces trois sortes d'actions. La premire
sera l'hroque ou l'pique d'Aristote, telle que l'_Iliade_; la seconde
ressemblera au _Margits_, ou  l'ide que la tradition nous donne de ce
pome qui s'est perdu, et elle ne racontera que des actions communes; la
troisime racontera des actions communes et des actions hroques, et
ses personnages seront moiti nobles, moiti populaires,  peu prs
comme l'_Odysse_, ou comme serait, si l'on veut, un pome o il y
aurait encore plus d'actions et de personnes communes.

Chacune de ces espces peut se subdiviser encore. Et comment tablir des
rgles qui puissent convenir en mme temps  tant d'espces diffrentes?
Homre s'tait trac un plan pour l'_Iliade_; il s'en traa un autre
pour l'_Odysse_; celui du _Margits_ qu'on lui attribue, ne ressemblait
sans doute ni  l'un ni  l'autre. L'_Amphiaras_ et l'_Amazonide_,
s'il est vrai qu'il les eut composs, n'avaient peut-tre aucun rapport
avec les trois premiers; et sans parler de la _Batrachomyomachie_, qui,
soit qu'elle appartienne  un autre pote, soit mme qu'on la regarde
comme son ouvrage, n'est videmment qu'une parodie de ses grands pomes,
si ce gnie fcond avait, comme l'assurent quelques auteurs, enfant
jusqu' dix-huit pomes[616], peut-tre avait-il, dans chacun, suivi une
marche particulire, et mlang de diverses faons le caractre des
personnes et des actions, l'hroque et le populaire, le plaisant et le
srieux.

[Note 616: La _Petite Iliade_, la _Phocide_, les _Cercopes_, les
_Epiciclides_, la _Prise d'Oecalie_, les _Cypriaques_, les _pigones_ ou
la _Prise de Thbes_, etc. Selon le _Quadrio_ (_Stor. e rag. d'ogni
Posia_, t. VI, p. 648), on lui en a attribu plus de quarante. C'est,
comme l'observe _Cesarotti_ (_Ragionam. Storie. critic._, en tte de sa
traduction de l'_Iliade_, dit. de Pise, t. I, p. 127), c'est ce qui
pourrait faire paratre moins trange l'opinion de _Vico_, qu'Homre
tait un nom gnrique qui reprsentait l'ide abstraite du pote
pique, et auquel on rapportait, dans l'antiquit, tous les individus
particuliers du mme genre.]

C'est prcisment ce qu'on a fait dans le roman pique. Des personnes de
tout rang, des vnements de toute espce, des batailles, des combats
singuliers, des scnes domestiques, des intrigues d'amour, des voyages;
des hros, des chevaliers, des rois, des villageois, des ermites, des
reines et des femmes enleves, des amantes abandonnes, des femmes
guerrires, des fes, des magiciens, des dmons, des gants, des nains,
des chevaux volants, des montagnes de fer ou d'acier, des palais
enchants, des jardins dlicieux, des dserts; enfin, tout ce que la
nature produit, tout ce que l'art invente et tout ce que peut crer
l'imagination la plus riche, ou si l'on veut la plus folle, tout cela
est admis dans l'pope romanesque, et y peut entrer  la fois.

Supposons qu'on retrouvt le manuscrit d'un pome grec inconnu jusqu'
prsent, et qu'au style,  la manire, aux opinions mythologiques, aux
traits d'histoire mls avec la fable, on le reconnt pour tre une des
productions d'Homre; supposons encore que dans ce pome il se ft
propos de clbrer une des plus illustres familles de la Grce, mais
qu'il et voulu masquer ce dessein et ne le prsenter en apparence que
comme pisodique; qu'il et attach cette partie principale de son sujet
 une poque devenue fameuse, soit par l'histoire, soit par les
fictions des autres potes; qu'il et choisi dans cette poque un hros
clbre, sur lequel il et feint et mme promis par son titre, de
vouloir fixer l'attention et l'intrt; qu'il et rassembl un grand
nombre d'autres pisodes, les uns naturels et touchants, les autres
extraordinaires et merveilleux, d'autres enfin hors de toute croyance et
plus trangers encore  l'ordre naturel des choses que les breuvages de
Circ, les Syrnes, les Lestrigons et le Cyclope; qu'avec des
personnages hroques, tels qu'Ulysse, Agamemnon, Hector, Achille,
Diomde, etc., il en et ml de vulgaires et de bas, tels qu'Eume,
Mlanthius, les suivantes de Pnlope et le mendiant Irus, mais en plus
grand nombre encore, et rpandus plus universellement dans la machine du
pome, et qu'habile comme il l'tait  peindre la nature, il et aussi
fidlement imit les moeurs des gens du peuple que celles des rois et des
hros.

Supposons enfin que pour donner  cet ouvrage un caractre particulier,
au lieu de se cacher sans cesse, comme dans ses autres pomes, derrire
ses personnages, de les faire mouvoir sans se montrer lui-mme, et
d'attacher le lecteur par l'illusion d'une action continue et fidlement
reprsente, il et au contraire imagin de se mettre lui-mme en scne,
de dbiter librement des faits, tantt naturels et tantt fantastiques,
ou des rflexions analogues  ces faits mmes, de passer d'un sujet 
un autre, comme on le fait en racontant de vive voix, mais de ne perdre
de vue son principal objet que pour le retrouver et le reprendre  son
gr, d'exciter la curiosit et de la satisfaire ou de la tromper tour 
tour, de conserver dans les rcits, mmes les plus srieux, cet air
d'aisance et quelquefois moiti plaisant, d'un esprit fcond et facile,
qui se joue de ce qu'il raconte et de ce qu'il invente. Quel serait le
jugement qu'on porterait de cet ouvrage? Qui oserait dire  Homre: Vous
avez fait un mauvais pome, et il est mauvais parce qu'il ne ressemble
ni  votre _Iliade_, ni  votre _Odysse_; nous avions tabli, d'aprs
la premire, des rgles qui convenaient un peu moins  la seconde, mais
qui ne vont point du tout  cette production nouvelle. Nous ne
rformerons pas nos lois; nous avons trop long-temps soutenu qu'elles
taient les seules justes et raisonnables, il est plus simple de nier
que l'ouvrage soit de vous, ou de soutenir que lorsque vous l'avez fait
vous tiez en dlire.

Sans nous embarrasser de ce qu'Homre pourrait rpondre, voyons quels
rapports le _Roland furieux_ peut avoir avec un pome de cette espce;
entrons mieux qu'on a fait jusqu'ici dans l'esprit de cet ouvrage;
tchons de distinguer ce qu'il a de commun avec les anciens, et la
teinte particulire qu'il a reue, tant du gnie de son auteur que des
fictions et des ides adoptes de son temps.

_Analyse de l_'ORLANDO FURIOSO.

Nous avons suivi dans leur dveloppement successif les ides de ces
fictions potiques, depuis l'poque o elles amusaient le peuple dans
les places publiques et dans les rues, jusqu'au temps o le _Bojardo_, y
ajoutant des inventions plus riches et plus lgantes, mettant plus de
dcence dans les moeurs que le _Pulci_, plus d'art et de grandeur dans
son plan, plus de gravit dans ses penses et dans son style, donna le
premier type de ce que devait tre le roman pique, et ne laissa plus
qu'un pas  faire pour le porter  sa perfection. Ce pas tait encore
immense; l'Arioste tait destin par la nature  le franchir. Le tableau
de sa vie et de ses tudes nous a fait voir tout ce qu'une excellente
culture avait ajout  ses dispositions naturelles, par quels degrs il
fut conduit  cette grande entreprise, la position o il tait quand il
la forma, ce qui dtermina le choix de son sujet, et le but qu'il se
proposa dans la contexture et dans la disposition de sa fable. Ce fut de
clbrer l'origine de la maison d'Este. Heureuse maison, que rendirent
fameuse les deux plus grands potes de l'Italie, mais qui paya
d'ingratitude ceux  qui elle dut une partie de sa gloire, comme pour
apprendre  jamais aux potes le fond qu'ils doivent faire sur la faveur
des grands!

L'Arioste, en courtisan dlicat, n'annona pas d'abord son projet; il ne
donna point pour titre  son pome le nom de Roger, que toutes les
branches de la famille d'Este regardaient comme leur souche commune; il
n'en parla pour ainsi dire qu'accidentellement dans son invocation
adresse au cardinal Hippolyte. Par une mthode qui lui est
particulire, tout son dbut expose dans un ordre rtrograde les
matires qu'il doit embrasser. Les amours et les exploits de Roger et de
Bradamante, voil le fond de son sujet: l'amour et la folie de Roland
forment son principal accessoire, il y joint d'autres exploits, d'autres
amours, les faits d'armes, les aventures galantes d'une foule de dames
et de chevaliers, mlange qui constitue essentiellement le roman pique,
et qui le diffrencie de l'pope proprement dite. Le public tait alors
enivr de la lecture des romans, et c'est un roman que le pote annonce
d'abord par ce grand nombre d'objets qu'il promet de runir[617]. Le nom
de Roland tait devenu le plus clbre des noms romanesques, et
l'Arioste s'engage ensuite  raconter de lui des choses que personne n'a
encore dites ni en vers ni en prose[618]. Enfin il promet au cardinal
Hippolyte de chanter ce Roger, le premier hros de sa race[619].

[Note 617:

        _Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori
          Le cortesie, l'audaci imprese io canto,_ etc.
                                    (C. I, st. 1.)]

[Note 618:

        _Dir d'Orlando in un medesmo tratto
          Cosa non detta in prosa mai n in rima._
                                     (St. 2.)]

[Note 619:

        _Voi sentirete fra i pi degni eroi
          Che nominar con laude m'apparecchio,
          Ricordar quel Ruggier che fu di voi
          E de' vostri avi illustri il ceppo vecchio._
                                     (St. 4.)]

L'amante de Roger, la courageuse et sensible Bradamante est mise en
scne ds le premier chant, et c'est par leur union que le pome se
termine. Les enchantements, les malheurs et les divers obstacles qui les
sparent font le noeud de l'action: l'vnement heureux qui dtruit tout
ce qui s'oppose  leur bonheur fait le dnoment; tout le reste est
pisodique. C'est  cette fable principale que l'Arioste a li toutes
les prdictions faites pour flatter la maison d'Este ou pour intresser
sa nation. Ces prdictions sont reprises jusques  quatre fois dans le
cours du pome; c'est toujours Roger et Bradamante qu'elles regardent,
et presque toujours  Bradamante qu'elles sont faites. Les trois
derniers chants sont entirement consacrs  runir les deux amants. On
ne perd plus Roger de vue; on partage ses prils, son incroyable
gnrosit, son dsespoir et son bonheur. C'est la dernire impression
qui reste du pome, dont sa victoire sur le terrible Rodomont forme le
dnoment. S'il n'en tait pas le vritable hros, le retour si frquent
de son apparition, ou plutt sa prsence presque continuelle,
l'attention sans cesse ramene sur lui, sur son amante et sur leurs
descendants, seraient des rptitions trop importunes, des fautes trop
choquantes et trop nombreuses contre la convenance et contre le got, ou
plutt le pome entier serait une faute.

L'vnement clbre auquel l'Arioste attache cette intrigue principale
est la guerre des Sarrazins contre Charlemagne, guerre fabuleuse, mais
qui faisait alors le sujet de tous les romans. C'est avec un art
admirable que, la reprenant au point o le _Bojardo_ l'a laisse, il la
conduit  sa fin, et qu'il y entrelace les amours et les exploits de
Roger et de Bradamante. Les Franais, d'abord vaincus et assigs dans
Paris, et rduits aux dernires extrmits, repoussent ensuite les
Sarrazins jusqu'en Provence, et les forcent enfin de s'embarquer pour
l'Afrique. Le roi Agramant, chef gnral de l'entreprise, prs d'arriver
dans ses tats, voit sa capitale embrase et dtruite: une tempte
l'oblige  relcher dans une petite le, o il meurt de la main de
Roland.

La folie de ce Roland, qui sert de titre au pome, n'en forme, 
proprement parler, que le premier pisode. Sa passion constante pour
l'ingrate Anglique, celle de cette reine pour Mdor, la manire
inattendue dont Roland en est instruit, les tourments qu'il prouve, la
dmence qui en est la suite, la peinture nergique de cette fureur et
de ses effets, le moyen extraordinaire qu'Astolphe emploie pour lui
rendre son bon sens, et les dtails ingnieux qui prparent cette cure
singulire, font de ce long pisode, ou si l'on veut, de cette troisime
partie de l'action, une des plus riches productions du gnie potique.

Aprs ces gnralits, qui donnent une ide trop imparfaite du vaste
plan de ce pome et de l'artifice avec lequel ces trois principales
actions y sont conduites, voyons si nous ne pourrons pas en suivre plus
particulirement la triple intrigue, en la dgageant, et des retours
qu'elle forme continuellement sur elle-mme, et des pisodes secondaires
qui s'y entremlent  chaque instant. Il n'est pas rare de voir des
personnes se plaire assez  la lecture de l'Arioste pour la recommencer
plusieurs fois: il l'est beaucoup de trouver quelqu'un parmi les plus
assidus de ces lecteurs,  qui il en reste dans l'esprit une ide nette,
et qui s'en soit fait  soi-mme une analyse un peu exacte. Celle-ci
leur pargnera de la peine, et peut-tre leur prparera de nouveaux
plaisirs,  peu prs comme ces dessins ou ces plans sans couleurs, mais
fidlement tracs,  l'aide desquels on se rappelle agrablement les
paysages qu'on a parcourus, et qui font que l'on jouit mieux de leurs
aspects varis et de leurs divers points de vue, lorsqu'on y voyage
encore.

Je me propose ici un but tout diffrent de celui que j'avais dans
l'analyse du Dante; ma mthode diffrera de mme. En traant le plan de
l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, je citais et faisais ressortir les
beauts dont ils sont remplis, et dont la plupart taient entirement
inconnues, du moins en France. On y connat beaucoup mieux les
principales beauts de l'Arioste; mais l'ensemble, la marche, en un mot
le plan gnral de l'_Orlando furioso_ ne sont gure moins ignors que
ceux de la _Divina commedia_. C'est de cela uniquement que je vais
m'occuper. J'analyserai toujours, sans jamais citer ni traduire. Les
citations auront leur tour. S'il en rsulte d'abord plus de scheresse,
moins d'agrment et de varit, on voudra bien me pardonner, pourvu
qu'avec d'autres moyens je ne sois pas moins utile.

L'Arioste a choisi avec beaucoup de discernement le point de l'action du
_Bojardo_ o il devait commencer la sienne. C'est lorsqu'une rixe
s'tant leve entre Roland et son cousin Renaud, tous deux amoureux de
la belle Anglique, Charlemagne, qui avait besoin d'eux pour la bataille
qu'il allait donner, remet cette beaut dangereuse entre les mains du
vieux duc de Bavire, et la promet pour rcompense  celui des deux
rivaux qui se sera le plus distingu dans cette journe[620]. La
bataille est perdue, l'arme chrtienne en droute, le duc fait
prisonnier. Dans cette droute, Anglique quitte la tente o elle tait
en dpt, monte  cheval et s'enfuit dans la fort voisine. Elle y
rencontre Renaud qui court  pied cherchant son cheval Bayard. On se
rappelle qu'Anglique avait bu  la fontaine de la Haine, et Renaud  la
fontaine de l'Amour[621]. Ds qu'il l'aperoit, il veut l'aborder; elle
le reconnat et s'enfuit  toute bride. Elle arrive au bord d'une
rivire, o elle fait une autre rencontre. Le sarrazin Ferragus, baign
de sueur, avait voulu puiser de l'eau dans son casque, et l'y avait
laiss tomber. Il cherchait  le ravoir, lorsqu'il entend les cris
d'effroi que jette Anglique en fuyant Renaud qui la suit. Quoique sans
casque, il s'lance au-devant de Renaud et l'attaque l'pe  la main.
Anglique les laisse se battre et s'enfuit de plus belle. Les deux
chevaliers s'en aperoivent, suspendent leur combat, conviennent de le
reprendre quand ils auront retrouv celle qui en est l'objet, montent
tous deux, l'un en selle, l'autre en croupe, sur le cheval de Ferragus,
et se mettent  la poursuite d'Anglique[622].

[Note 620: J'ai observ dans l'extrait du _Bojardo_ la diffrence
qui existe ici entre la version de l'Arioste et la sienne; ci-dessus, p.
331.]

[Note 621: _Orlando innamorato_, c. III; ci-dessus, p. 307.]

[Note 622: _Orlando furioso_, c. I. C'est l qu'est ce trait
charmant devenu proverbe:

        _O gran bont de' cavalieri antiqui!_ etc.
                                             (St. 22.)]

Bientt le chemin se partage en deux. Incertains de celui qu'elle a pu
prendre, ils se sparent. Renaud s'enfonce dans la fort; Ferragus
revient au bord du fleuve d'o il tait parti. Il recommence  chercher
avec une longue perche son casque qui y tait tomb. Tout  coup l'ombre
de l'Argail, de ce jeune frre d'Anglique, qu'il avait tu peu de temps
auparavant, et dont il avait jet le corps prcisment en cet endroit,
s'lve du milieu du fleuve, tenant d'une main le casque que Ferragus
lui avait alors promis d'y rapporter dans trois jours. Il lui reproche
son manque de parole, et disparat avec son casque; action particulire
que le _Bojardo_ avait commence[623], et que l'Arioste, en passant,
termine ainsi.

[Note 623: _Orlando innamorato_, c. III; ci-dessus, p. 306.]

Cependant Anglique fuyant  travers la fort et n'en pouvant plus de
lassitude, tait descendue dans un bosquet o des arbres et des buissons
fleuris formaient le plus dlicieux ombrage. Elle entend un chevalier
qui, se croyant seul, poussait des soupirs et se plaignait de sa
destine. C'tait Sacripant, roi de Circassie, qui, aprs l'avoir
dfendue en Orient lorsqu'elle tait assige dans Albraque sa
capitale[624], tait pass en Occident pour la suivre, et croyait
l'avoir entirement perdue. Anglique pense qu'il peut la servir encore,
la sauver des poursuites de Renaud, et la reconduire dans ses tats.
Elle sort du lieu o elle tait cache, aborde Sacripant, et lui montre
les dispositions les plus favorables. Il se prparait  en profiter plus
qu'elle ne le voulait peut-tre, lorsqu'il est interrompu par l'arrive
d'un chevalier couvert d'une armure aussi blanche que la neige.
Sacripant le dfie au combat. Au premier coup de lance, ce chevalier
l'abat, le laisse tendu sur le sable, et poursuit firement sa route.
Un courrier qui vient  passer apprend au triste Circassien que ce
chevalier blanc est une femme, ou plutt une jeune fille, la belle et
invincible Bradamante[625]. Sacripant,  peine relev de sa chute,
n'tait pas encore revenu de sa honte, lorsqu'un autre chevalier
survient  pied. C'est Renaud. Sacripant met pied  terre; nouveau
combat, nouvelles terreurs d'Anglique, qui prend, comme  son
ordinaire, le parti de monter sur le cheval de Sacripant et de
s'enfuir[626].

[Note 624: _Orlando innam._, c. X.]

[Note 625: _Orlando fur._, c. I, st. 69, 70.]

[Note 626: C. II.]

Elle rencontre dans la fort un vieil ermite, ncromant de son mtier.
Elle lui confie son extrme desir de quitter la France, et de
s'embarquer au plus vite pour chapper aux poursuites de Renaud.
L'ermite qui a ses vues, voque un dmon familier, et l'envoie, sous la
forme d'un valet, tromper les deux chevaliers qui se battent pour
Anglique. L'esprit follet leur affirme qu'elle a retrouv Roland, qu'en
ce moment il l'enlve en se moquant d'eux et retourne  Paris avec elle.
Renaud, sans dire un mot, monte sur Bayard, que son instinct, qui
approchait de l'intelligence humaine, avait ramen auprs de lui, et
court au galop vers Paris. C'tait le moment o Charlemagne, aprs la
bataille qu'il avait perdue contre Agramant, rassemblait le reste de ses
troupes, se prparait  soutenir un sige, et pensait  envoyer en
Angleterre demander du secours. Il y dpute Renaud,  qui cette
commission est fort dsagrable, mais qui part aussitt pour la remplir.

Ce ne sont-l, pour ainsi dire, que les prliminaires de l'action; c'est
ici qu'elle commence  s'engager et que l'on a besoin, pour l'entendre
dans l'Arioste, de se rappeler ce qu'on en a vu dans le _Bojardo_. Cette
terrible Bradamante qui traite si rudement les chevaliers les plus
braves, est cependant occupe d'un soin plus analogue  son sexe et 
son ge. Elle va cherchant son cher Roger, qu'elle aime tendrement et
qui l'aime de mme, quoiqu'ils ne se soient vus et parl qu'une fois, le
jour o ils furent spars par une troupe de Sarrazins, et o elle se
laissa emporter  la poursuite de celui qui l'avait blesse[627]. A
quelque distance du lieu o elle avait renvers Sacripant elle trouve
Pinabel, de cette perfide race de Mayence, ennemie de celle de Clairmont
et de Montauban. Il la trompe, l'gare dans les montagnes et la
prcipite dans une caverne, o il croit qu'elle trouvera la mort[628].
Elle y trouve au contraire le tombeau prophtique de Merlin, et la bonne
magicienne Mlisse,  qui sa venue tait annonce, et qui, aprs lui
avoir prdit et avoir fait passer sous ses yeux tous les hros futurs de
la maison d'Este, qui doivent natre de son union avec Roger, lui
enseigne ce qu'elle doit faire pour le retrouver et pour le tirer du
chteau magique o le vieil Atlant, cet ancien guide de sa jeunesse, le
tient de nouveau renferm[629].

[Note 627: _Orlando innam._, t. III, c. V; ci-dessus, p. 335.]

[Note 628: _Orlando fur._, c. II, st. 75 et pnult.]

[Note 629: C. III.]

En passant de l'imagination du _Bojardo_ dans celle de l'Arioste, Atlant
s'est enrichi d'un Hippogryphe, espce de coursier ail, sur lequel il
s'lve dans les airs, et d'un bouclier enchant qui jette un tel clat
lorsqu'il le dcouvre, que les yeux sont blouis; on tombe priv de
sentiment, presque sans vie; le magicien saisit alors celui qui l'a os
combattre et l'emporte dans son chteau. Il n'existe qu'un seul moyen de
vaincre cet enchantement; c'est de porter  son doigt l'anneau qui avait
appartenu  la belle Anglique. Or, dans ce moment l mme, le petit
roi Brunel, qui lui avait drob cet anneau[630], marchait vers le
chteau d'Atlant pour en retirer Roger et le livrer au roi Agramant, son
gnral. Mlisse en instruit Bradamante et lui conseille de tuer Brunel,
de s'emparer de l'anneau, et de faire pour son compte ce que ce fourbe
voulait faire pour celui d'Agramant.

[Note 630: _Orlando innam._, l. II, c. V; ci-dessus, p. 326.]

Bradamante, aprs avoir quitt Mlisse, trouve en effet le petit roi de
Tingitane, mais elle rpugne  tuer un homme vil, faible et sans
dfense; elle l'attache au pied d'un arbre, lui prend l'anneau
d'Anglique, et marche vers le chteau d'Atlant[631]. Arrive l, elle
suit de point en point les leons de Mlisse, rompt l'enchantement,
dlivre Roger et avec lui Gradasse, Sacripant et quelques autres
guerriers qui y taient aussi retenus. L'enchantement dtruit, Atlant et
son chteau disparaissent, mais l'Hippogryphe reste; Roger a
l'imprudence de le monter; l'Hippogryphe prend aussitt son vol et
l'emporte  travers les airs[632]. L'Arioste usant du privilge, ou
suivant une des lois du roman pique, a laiss Renaud embarqu pour
l'Angleterre et assailli d'une tempte; il laisse ici Roger au haut des
airs, emport par l'Hippogryphe, pour raconter les aventures de Renaud
en Ecosse, o la tempte l'a jet, ou plutt l'aventure intressante de
la belle Genvre, que Renaud venge d'une calomnie et sauve de la
mort[633]. Le pote revient ensuite  Roger, le retrouve en l'air sur
son Hippogryphe, le ramne enfin vers la terre, et le conduit dans l'le
enchante d'Alcine[634].

[Note 631: _Orlando fur._, c. IV; st. 14.]

[Note 632: _Ibid._, st. 46.]

[Note 633: C. IV, st. 51, jusqu' la fin, tout le chant V, et les
seize premires stances du chant VI.]

[Note 634: C. VI, st. 19.]

Cette fiction est lie  celle de l'le de Falerine et de Morgane dans
l'_Orlando innamorato_[635]. La fe Alcine est soeur de la mchante fe
Morgane, et ne vaut pas mieux qu'elle. Elle retient pour son plaisir,
dans les dlices et dans la mollesse, les chevaliers qui tombent entre
ses mains. Elle s'en dgote bientt; et pour qu'ils n'aillent pas lui
faire une mauvaise rputation par le monde, elle les change, selon son
caprice, en arbres, en fontaines, en animaux ou en rochers. Le vieil
Atlant,  qui Roger avait chapp, a imagin ce nouveau moyen de
l'carter des dangers de la guerre. Il a eu l'art de le faire arriver
dans cette le, et celui de fixer l'inconstante Alcine. Elle lui restera
fidle, et sent que dsormais elle ne peut plus changer. Mais ce plan ne
s'arrange point avec ceux de la bonne Mlisse, qui ne perd pas un
instant de vue Roger et Bradamante. Elle instruit la fille d'Aymon du
pige o est tomb son amant, et promet de l'en retirer. Elle ne demande
pour cela que l'anneau d'Anglique, que Bradamante avait gard. Avec ce
talisman infaillible, dguise sous la forme du vieil Atlant, elle va
chercher Roger dans son le, le fait rougir de l'tat o elle le trouve,
et pour dissiper les fausses apparences qui l'ont sduit, elle lui met
au doigt l'anneau magique. Roger revoit Alcine; il la revoit telle
qu'elle est, c'est--dire qu'au lieu d'une jeune reine, belle et
charmante, il reconnat qu'il n'a eu affaire qu' une vieille fe,
chauve, dente et ride. Il la fuit avec horreur[636].

[Note 635: Voyez ci-dessus, p. 321 et 324.]

[Note 636: Le reste du chant VI, le chant VII tout entier, et les
vingt-une premires stances du chant VIII.]

L'Arioste revient alors sur ses pas jusqu' l'endroit o il a laiss
Anglique seule dans un bois avec un vieil ermite, qui a sur elle des
desseins peu conformes  son tat et  son ge. Elle est expose avec
lui  une aventure qui n'est ni la plus agrable, ni la plus dcente du
pome[637]; surprise ensuite au bord de la mer par des corsaires et
emmene dans l'le d'Ebude, prs de l'Irlande, pour tre dvore par un
monstre marin[638]. Le roi de cette le avait encouru la colre de
Prote. Pour l'apaiser, il fallait exposer tous les jours au pied d'un
rocher une jeune fille que le monstre venait dvorer. Anglique y est
conduite et attache. Elle n'attend plus que la mort. L, le pote
l'abandonne, pour parler enfin de Roland[639], qui n'a point encore
figur dans l'action du pome.

[Note 637: C. VIII, st. 30, 48 et 49.]

[Note 638: St. 51.]

[Note 639: St. 68.]

Il annonce ds le dbut le caractre passionn qu'il a voulu donner  ce
hros. Ce n'est plus le Roland de la Chronique de Turpin et des premiers
potes romanesques: c'est celui que le _Bojardo_ a mis  sa place. C'est
un amant plus encore qu'un chevalier, qui sacrifie  son amour la sret
de son empereur, le salut mme de sa patrie, en un mot, si proccup de
sa passion qu'on ne sera pas surpris de voir cette forte proccupation
devenir une vritable folie.

Paris est assig et rduit  de telles extrmits qu'une pluie
miraculeuse a pu seule teindre l'incendie que l'ennemi y avait allum.
Roland pendant la nuit est livr aux agitations et  l'insomnie. Ce
n'est point du sige ni de l'incendie qu'il s'occupe, c'est d'Anglique.
Il ne peut digrer l'affront que lui a fait Charlemagne en lui tant des
mains celle qu'il avait conduite en France  travers tant de dangers.
Elle s'est chappe;  quoi sa beaut, sa jeunesse ne l'exposent-elles
pas? C'en est fait, il veut la suivre. Il ira pour la trouver jusqu'aux
extrmits de la terre. Il se lve, prend des armes couvertes d'un
vtement noir, et quitte, pour n'tre pas connu, ses enseignes
ordinaires, o l'on voyait ce cartel, emblme de l'habit de deux
couleurs dont il avait t vtu dans son enfance[640]. Il part seul,
sans prendre cong, sans dire adieu; il traverse le camp ennemi, et va
cherchant dans toutes les provinces de France, la belle reine du Catay.
Pendant tout l'hiver et une partie du printemps, il continue cette
recherche. Enfin, il apprend en Normandie l'horrible usage de l'le
d'Ebude. Une ide confuse que son Anglique peut y tre expose  une
mort affreuse, le dtermine  aller combattre le monstre et dlivrer ce
peuple malheureux. Il monte sur une barque, ctoy quelque temps la
Bretagne et veut cingler vers l'le d'Ebude. Une tempte le jette en
Zlande, o il est arrt par l'aventure pisodique du barbare Cimosque,
de Birne et de la belle et tendre Olimpie[641].

[Note 640: St. 90. Voyez ci-dessus, p. 172.]

[Note 641: C. IX.]

Cependant Roger avait vaincu tous les obstacles qu'Alcine avait voulu
mettre  sa fuite: ferme dans son dessein, il tait parvenu dans l'autre
partie de l'le, o taient les tats de la fe Logistille, soeur
d'Alcine et de Morgane, mais aussi bienfaisante et aussi sage qu'elles
taient mchantes, folles et perfides[642]. C'est l'emblme allgorique
de la Raison et de la Vertu, comme les deux autres le sont des passions
vicieuses et insenses. Roger, instruit par les leons de Logistille,
remonte sur l'Hippogryphe, qu'il a appris d'elle  gouverner comme on
conduit sur terre un coursier docile. Il portait suspendu  l'aron le
bouclier magique d'Atlant, et  son doigt l'anneau enchant que lui
avait envoy Bradamante. Il s'lve dans les airs et dirige son vol vers
la France. En passant sur l'le d'Ebude, il apperoit Anglique attache
nue sur un rocher, et dj le monstre marin qui s'avance pour dvorer sa
proie[643]. Aprs lui avoir port des coups que la duret des cailles
du monstre rend inutiles, il se rappelle son bouclier et son anneau. Le
bouclier, qui blouit et endort tous ceux qui le regardent, suffira pour
vaincre le monstre; mais de peur qu'Anglique n'prouve le mme
blouissement, il descend d'abord auprs d'elle et lui passe au doigt
l'anneau qui rompt tous les enchantements. A l'aspect du bouclier, le
monstre s'assoupit; Roger, sans perdre de temps  le tuer, dlie
Anglique, et la fait monter derrire lui sur l'Hippogryphe, qui s'lve
de nouveau dans les airs. On se rappelle dans quel tat est Anglique.
La beaut de toute sa personne et la jeunesse de son librateur ont
leur effet ordinaire. Il se dtourne cent fois vers elle; les caresses
qu'il se permet ne font qu'irriter ses dsirs. Il change son plan de
voyage, cherche des yeux le premier rivage o il voie des bois et des
paysages agrables, et s'abat sur les ctes de Bretagne, dans un endroit
dlicieux. Son premier soin, ds qu'ils sont tous deux  terre, est de
se dbarrasser de ses armes. Anglique voit son dessein, mais que faire?
Heureusement en baissant les yeux, elle aperoit  son doigt l'anneau
que Roger y avait mis[644]. Elle le reconnat; c'tait le sien; c'tait
cet anneau prcieux que Brunel lui avait drob jadis, et qui lui tait
rendu par ce cercle tonnant d'aventures. La vertu de cet anneau ne se
bornait pas  dtruire les enchantements; il en produisait un lui-mme;
en le mettant dans sa bouche on devenait invisible. Anglique le met
sur-le-champ dans la sienne, et au moment o Roger se croit prs de tout
obtenir, il ne touche et ne voit plus rien. Pour comble de malheur,
l'Hippogryphe qu'il avait attach  un arbre, rompt sa bride, s'envole
et disparat. Le pauvre Roger tout honteux reprend ses armes, et
s'enfonce tristement dans la fort[645].

[Note 642: C. X.]

[Note 643: St. 91.]

[Note 644: C. XI, st. 3.]

[Note 645: St. 15.]

Pendant ce temps-l, Roland avait termin son expdition de Zlande, tu
le cruel Cimosque, et runi Birne  l'amoureuse Olimpie[646]. Il se
rembarque pour l'le d'Ebude; les vents tantt trop lents et tantt
contraires l'en cartent long-temps. Il arrive enfin dans le moment o
le monstre des mers allait s'lancer sur une nouvelle victime. Roland se
sert pour le vaincre d'un moyen trs-extraordinaire[647]. Il le tue
enfin et s'empresse de dlivrer la jeune beaut qui tait attache nue
sur le rocher, comme l'avait t Anglique. Il se trouve que c'est cette
mme Olimpie qu'il avait runie  Birne, que ce perfide avait enleve,
puis abandonne sur le rivage; que les corsaires d'Ebude y avaient
prise, et qui, pour rcompense de l'amour le plus gnreux et le plus
tendre, tait expose  ce sort affreux[648]. Dans cette imitation
justement clbre de l'Ariane abandonne de Catulle, ou plutt de celle
d'Ovide, le roi d'Irlande joue le mme rle que Bacchus. Il faisait 
l'instant mme une descente dans cette le. Il ne peut voir Olimpie sans
l'aimer, et Roland ne part d'Ebude qu'aprs avoir vu celle qu'il a
sauve deux fois, devenue reine d'Irlande et venge de son infidle par
l'amour et par l'hymen d'un roi[649].

[Note 646: St. 21.]

[Note 647: Il passe du vaisseau o il tait sur une petite barque,
avec une ancre attache par un gros cble, se fait avaler par le
monstre, avec son ancre, et mme, si le pote ne se trompe, avec son
bateau:

                          _E se l'immerse
        Con quella anchara in gola, e s'io no fallo
        Col batello ancor_.
                                   (C. XI, st. 37.)

Il enfonce les deux pointes de l'ancre dans le palais et dans la langue
du monstre, et lui tient ainsi de force la gueule ouverte; il en sort 
la nage, tenant toujours le cble de l'ancre, et tire facilement
l'norme animal sur le sable, o il expire.]

[Note 648: St. 55.]

[Note 649: St. 80.]

Il revient sur le continent, o il va toujours cherchant sa chre
Anglique, et courant des aventures qui amusent le lecteur et
l'intressent mme quelquefois, comme celle de la tendre Isabelle, que
Roland trouve dans une caverne, et qu'il dlivre d'une troupe de
brigands pour la rendre  son cher Zerbin[650]; mais ces aventures
avancent peu l'action du pome. Elle prend enfin une marche plus rapide
et un plus grand caractre, quand le pote nous ramne  la guerre des
Sarrazins contre Charlemagne et au sige de Paris[651]. Marsile est  la
tte d'une forte arme de Sarrazins d'Espagne; le jeune et prsomptueux
Agramant, chef gnral de l'entreprise, en commande une innombrable
d'Africains. Les deux rois passent en revue les deux armes: elles
s'approchent de Paris et le cernent de toutes parts.

[Note 650: C. XII et XIII.]

[Note 651: C. XIV.]

Pour la premire fois, depuis que Charlemagne est le sujet des romans
piques, il parat ici tel que l'pope hroque l'aurait peint d'aprs
l'histoire. Les voeux et les crmonies de la religion l'occupent
d'abord[652]. Tout Paris est en prires. Celle de l'empereur est noble
et fervente. Elle est porte, par l'Ange qui veille sur ses destines,
au pied du trne de l'ternel. Le choeur entier des anges et des saints
intercde pour lui. Dieu charge l'archange Michel d'aller chercher le
Silence et la Discorde; il veut que l'un conduise pendant la nuit les
troupes qui viennent d'Angleterre, sous la conduite de Renaud, et que
l'autre mette le trouble et la confusion dans le camp des Sarrazins.
Ici, comme on voit, l'Arioste fait succder au merveilleux de la ferie
celui de la religion, ml avec le merveilleux allgorique. Son gnie
embrasse, et tout ce qui est dans la nature des choses, et tout ce que
notre faible nature a imagin dans tous les temps d'tres suprieurs 
elle, qu'elle craint ou qu'elle implore et dont elle attend ses biens ou
ses maux.

[Note 652: St. 68 et suiv.]

La manire dont l'archange remplit sa mission ne conviendrait pas de
mme au pome hroque; elle ne pouvait figurer que dans l'pope
romanesque qui admet le genre satirique comme tous les autres. Michel ne
croit pouvoir rien faire de mieux pour trouver le Silence que de
l'aller chercher dans un couvent de moines; il espre y trouver aussi la
Paix, la Charit, l'Humilit. Point du tout; elles en avaient t
chasses par la Gourmandise, l'Avarice, la Colre, l'Orgueil, l'Envie,
la Paresse et la Cruaut[653]. A la place de ce septime pch, on en
attendait peut-tre un autre. L'Arioste n'en parle pas. Il est vrai
qu'il ne dit pas non plus que l'archange s'attendt  trouver dans ce
couvent la vertu contraire. Qu'y trouve-t-il encore? Ce qu'il croyait
devoir aller chercher jusqu'aux enfers, la Discorde. C'est dans ce
nouvel enfer qu'elle habite parmi les saints offices et les messes[654].

[Note 653: St. 81.]

[Note 654:

        _E ritrocolla in questo nuovo inferno_
        (_Chi'l crederia?_) _tra santi uffizii e mese._
                                                (St. 82.)]

Michel ordonne  la Discorde d'aller porter ses fureurs et tous les
dsordres qu'elle entrane dans le camp des Sarrazins. Il apprend
ensuite de la Fraude, qui se trouve aussi dans cette maison, en quel
endroit il doit aller chercher le Silence. C'est dans le palais du
Sommeil, situ en Arabie, dans un vallon paisible, loin de toute
habitation humaine[655]. L'archange prend son vol vers ce palais, y
trouve en effet le Silence, lui donne ses ordres, et le conduit en
Picardie, o Renaud tait dbarqu avec les troupes que les rois
d'Angleterre et d'cosse envoyaient au secours de Charlemagne. Le
Silence leur est donn pour escorte. Elles arrivent sans tre aperues,
 l'instant o commenait l'assaut gnral de Paris.

[Note 655: St. 92.]

La posie moderne, ni peut-tre mme l'ancienne, n'ont rien  mettre
au-dessus de la description de cet assaut. Charlemagne y remplit tous
les devoirs d'un grand capitaine et d'un roi. Ce qui lui reste de ses
paladins le seconde avec une intrpidit qu'aucun danger n'tonne. Mais
ils sont attaqus par des forces suprieures et par des ennemis furieux.
Le plus terrible des rois africains, Rodomont, porte de tous cts
l'incendie et le carnage; et tandis que ses propres soldats sont
consums dans les fosss de la ville par les fascines embrases que les
assigs y jettent, il s'lance sur le mur, le franchit, et renferm
seul dans Paris, il y rpand la mort et l'effroi, comme s'il tait suivi
de son arme[656]. Agramant attaque en mme temps une des portes avec
l'lite de ses troupes[657]. Charlemagne en personne la dfend avec ses
plus braves chevaliers. C'est alors que Renaud arrive avec ses
Anglais[658]; il tombe  l'improviste sur les Sarrazins, et les oblige 
tourner contre lui tous leurs efforts, tandis qu'une partie du secours
qu'il amne pntre d'un autre ct dans la ville assige.

[Note 656: Le reste du chant XIV.]

[Note 657: C. XV, st. 6. Mais le pote s'interrompt trois stances
aprs, pour retourner, non  Renaud, mais  Astolphe, qu'il a laiss en
Angleterre. Il reprend l'assaut de Paris, c. XVI, st. 16.]

[Note 658: St. 29.]

Cependant Rodomont y continue ses ravages. Il ose attaquer le palais
mme de l'empereur[659]. Charlemagne et ses paladins accourent pour le
dfendre. Une foule de guerriers suit leurs pas. Ils entourent
l'indomptable Africain, et l'attaquent tous  la fois[660]. Aprs avoir
fait un grand carnage des chevaliers et des soldats, il est contraint de
cder et de se retirer vers les remparts. Trois fois il se retourne
contre la foule qui le suit, et trois fois sa redoutable pe se baigne
dans le sang franais. Enfin parvenu au pied des murs, il y monte, se
prcipite tout arm dans le fleuve, le passe  la nage, et rendu sur
l'autre bord, il gmit profondment, et ne quitte qu' regret sa
proie[661]. Toute cette scne hroque, anime de l'esprit des anciens,
est remplie de leurs imitations les plus heureuses. C'est Pyrrhus au
palais de Priam, c'est Turnus au camp retranch des Troyens, c'est, si
l'on ose le dire, le gnie mme et le style admirable de Virgile. Le
genre seul du pome, et non le talent du pote, peut nuire  l'effet de
ce tableau, et en refroidir la chaleur. Le roman pique permet, ou
plutt commande des suspensions et des interruptions qui amnent plus
d'une fois au milieu du sige de Paris des aventures, non-seulement
trangres, mais lointaines. Elles transportent le lecteur tantt en
Egypte et tantt  Damas, et l'occupent d'Astolphe et de Marfise, de
Griffon, d'Aquilant et d'Origille quand son attention tait fixe sur
Paris, Rodomont et Charlemagne. J'carte  dessein toutes ces actions
incidentes, et je tche de suivre entre les mains de l'Arioste, celle
des trois actions principales o il ressemble le plus aux piques
anciens; elle va le conduire par un fil presque imperceptible  une
autre de ces actions, celle que son titre annonce, et pour laquelle il
n'a point eu de modle.

[Note 659: C. XVII, st. 6.]

[Note 660: St. 16. Ici est encore une nouvelle interruption, et il
faut que lecteur s'occupe, pendant tout le reste de ce chant, de Griffon
et d'Origille, dont il ne se soucie gure, et qui ne sont pas la plus
heureuse des fables du _Bojardo_ que l'Arioste emprunta de lui.
(_Orlando innam._, l. I, c. XXVIII et XXIX, etc.) L'attaque livre 
Rodomont par Charlemagne et par ses chevaliers n'est reprise qu'au chant
suivant, c. XVIII, st. 8.]

[Note 661: St. 24.]

Dlivr de Rodomont, Charlemagne fait sortir ses troupes par trois
portes en mme temps, les runit, marche  leur tte, et attaque avec
vigueur l'arrire-garde des ennemis, qui sont aux mains avec l'arme de
Renaud. Le combat devient alors une horrible mle. Le pote en carte
la confusion par le mme artifice qu'Homre; dans cette masse gnrale,
il dessine des groupes particuliers, et distingue par des exploits
extraordinaires les principaux chefs des deux armes. Dardinel, fils
d'Almont, jeune roi sarrazin, montre surtout la valeur la plus
brillante, balance long-temps la victoire, tue un grand nombre de
chrtiens, et tombe enfin lui-mme sous les coups de Renaud. Rien ne
peut plus retarder la dfaite des Africains. Agramant fait rentrer dans
son camp un tiers au plus de son arme. Charlemagne suit ses avantages,
et l'y tient assig pendant la nuit.

Ici se trouve encore une belle imitation de Virgile, si belle que je ne
crains pas de prononcer un blasphme littraire, en mettant,  certains
gards, la copie au-dessus de l'original. L'pisode divin de Nisus et
d'Euryale au neuvime livre de l'_nide_ est transport presque tout
entier dans le dix-huitime chant de l'_Orlando furioso_. Cloridan et le
beau Mdor veillent sur les remparts du camp d'Agramant, comme les deux
clbres amis  la porte du camp des Troyens. Ils conoivent et
excutent galement le dessein d'une expdition hasardeuse. Mais Nisus
et Euryale ont pour objet de traverser le camp des Rutules pour aller
avertir ne du danger que courent ses compagnons et son fils; Cloridan
et Mdor, attachs au jeune et brave Dardinel, qui a t tu dans le
combat, ne peuvent supporter l'ide de le laisser sans spulture[662];
c'est pour remplir ce devoir pieux qu'ils se dvouent; c'est pour aller
chercher sur le champ de bataille, au milieu des morts, le corps de leur
malheureux roi qu'ils traversent le camp des chrtiens. Ils prissent
aussi tous deux; mais quelle diffrence entre Euryale, qui n'est retard
dans sa fuite que par le butin qu'il a fait et qu'il ne veut pas perdre,
et le sensible Mdor, rest seul charg du corps inanim de son matre
aprs la fuite de Cloridan, succombant sous ce fardeau sacr, le
dposant enfin sur la terre, mais ne pouvant se rsoudre  l'abandonner,
et tombant perc de coups auprs de lui[663]!

[Note 662: C. XVIII, st. 165.]

[Note 663: C. XIX, st. 13.]

Un autre avantage de cet pisode, c'est qu'il est intimement li  la
marche gnrale du pome, et qu'il devient mme le moyen particulier
dont l'Arioste se sert pour conduire l'une de ses trois principales
actions; tandis que l'pisode de Virgile, une fois termin, n'a plus
aucune influence sur l'action de l'_nide_. Nous avons vu comment
Anglique s'tait chappe des bras du jeune Roger. Elle tait nue, mais
son anneau, qui la rendait invisible, mettait sa pudeur  l'abri. Elle
avait cependant trouv, dans l'asyle d'un pauvre villageois, des habits
grossiers dont elle s'tait vtue, une jument qu'elle avait monte. Elle
parcourait ainsi la France, tantt cache et tantt visible, plus fire
et plus insensible que jamais, et ne cherchant qu'une bonne occasion
pour retourner dans son empire.

Elle arrive auprs de Paris; le hasard la conduit dans ce lieu mme, o
le jeune Mdor gisait tendu sur la terre et baign dans son sang[664].
Elle croit apercevoir qu'il respire encore. Touche de sa jeunesse, elle
descend auprs de lui, met en usage la science des simples que les
filles de rois possdent dans l'Orient, tanche d'abord le sang qui
coulait de sa large blessure, le fait transporter, pour le gurir, dans
la cabane d'un berger qui vient  passer en cet endroit, y reste pour
achever sa cure, mais bientt se sent elle-mme atteinte d'un mal plus
doux et plus difficile  gurir. Enfin, cette reine superbe, qui avait
ddaign les plus grands rois et les plus illustres chevaliers, devient
la conqute d'un jeune page, qui n'a pour lui que sa beaut, mais chez
lui la beaut est accompagne d'un grand courage et de sentiments
gnreux dont il vient de donner des preuves. Il semble que le sort
devait une rcompense au dvouement qu'il a fait de sa vie, et que c'est
la belle Anglique qui vient lui en apporter le prix. Elle n'en fait pas
seulement son amant, mais son poux. Enchants l'un de l'autre, ils
sjournent plus d'un mois dans cette humble chaumire. Les rochers, les
grottes, les arbres d'alentour sont chargs de leurs chiffres, de leurs
devises, de leurs noms entrelacs. Ils y gravent de tendres serments, et
l'histoire nave de leurs amours. Mais bientt lasse de ce bonheur
obscur, pour lequel on dit qu'en gnral les reines ont peu de got,
Anglique veut enfin retourner dans ses tats, et placer la couronne du
Catay sur la tte de Mdor.

[Note 664: C. XIX, st. 20.]

Ils quittent ensemble la France, passent les Pyrnes et prennent la
route de Barcelonne. Tout  coup ils sont arrts par l'effrayante et
hideuse rencontre d'un insens, nu et tout couvert de fange, qui
s'lance vers eux avec fureur. Que veut dire cette apparition terrible?
Quelle est cette espce de monstre humain? L'Arioste se garde bien de le
dire, de le laisser mme entrevoir. Il nous appelle brusquement 
d'autres aventures; elles se succdent pendant plus de deux autres
chants; enfin, dans le vingt-troisime, sans nous douter de rien encore,
nous retrouvons son hros dont il ne nous avait point parl depuis
long-temps.

Roland n'avait cess, ni de chercher Anglique, ni de courir, chemin
faisant, de belles et de grandes aventures. En approchant de Paris, il
avait attaqu et dispers lui seul une troupe de Sarrazins qui
rejoignaient l'arme d'Agramant, tu de sa main les deux rois qui les
commandaient, et commenc un combat avec Mandricard, qui tait accouru
pour les venger. Le cheval de Mandricard, dont la bri le s'tait rompue,
avait emport ce guerrier, malgr lui,  travers les bois et les
plaines. Roland, retard par un autre accident, malgr l'avance que son
ennemi avait sur lui, s'tait remis  sa poursuite.

Excd de chaleur et de fatigue, il arrive, pendant l'ardeur du midi,
dans un paysage dlicieux, au bord d'un ruisseau limpide, o tout
l'invite  se rafrachir[665]. Il jette les yeux sur l'corce de
quelques arbres. Il y voit le nom d'Anglique et croit reconnatre sa
main. Un autre nom inconnu le frappe; c'est celui de Mdor. Il lit, 
l'entre d'une grotte, de plus longues inscriptions, des preuves plus
manifestes du bonheur de ces deux amants et de son malheur. C'taient en
effet les environs de la cabane qu'Anglique avait habite avec Mdor,
o tout offrait les emblmes et les expressions de leur amour. Le comte
d'Angers, saisi d'abord d'tonnement, puis de douleur, s'efforce de
douter encore. Il arrive  la cabane qui avait servi de retraite 
l'Amour et de temple  l'Hymen. Il ne veut point accepter de nourriture,
et ne demande qu'un lit o il puisse trouver quelque repos. Quel repos!
Ce qu'il lit grav sur les murs, sur la porte, sur les fentres, lui
dit trop dans quelle chambre il se trouve, sur quel lit il s'est jet!
Les villageois hospitaliers ne comprenant rien  sa peine, lui
racontent, pour l'adoucir, toute l'histoire dont ils amusaient
ordinairement les passagers. Ils lui montrent un bracelet garni de
pierres prcieuses qu'Anglique leur avait donn pour les rcompenser de
leurs soins; et ce bracelet, c'tait de Roland lui-mme qu'Anglique
l'avait reu.

[Note 665: C. XXIII, st. 100 et suiv.]

A ce rcit,  cette vue, l'infortun verse un torrent de larmes. Il sort
de ce lieu de supplice, reprend ses armes, rentre dans la fort,
parcourt les routes les plus obscures, en poussant des cris et des
hurlements affreux. Il revient sur ses pas, revoit les inscriptions et
les monuments d'amour. Alors il ne se connat plus; il tire sa
formidable pe, coupe les arbres, taille les rochers, les fait voler en
clats, dtruit la grotte, comble de dbris, de rocailles et de
branchages le ruisseau et la fontaine, tombe enfin tendu sur la terre,
muet de rage, sans mouvement, et les yeux tourns vers le ciel. Pendant
trois jours et trois nuits, il reste dans cette attitude, priv de
nourriture et de sommeil. Le quatrime jour, il se livre  de nouveaux
accs de fureur; il arrache ses armes, les disperse dans la fort,
dchire ses vtements, reste absolument nu, et court ainsi dans la
campagne, brisant ou dracinant comme des herbes fragiles les chnes,
les htres et les ormeaux. Les laboureurs de ces cantons accourent et
l'environnent[666]. Il frappe et tue tout ce qui l'approche, met le
reste en fuite, assomme les chevaux, les boeufs, les troupeaux entiers.
De ses poings, de ses pieds, de ses dents, il rompt, fracasse et
dchire. L'pouvante est dans tout le pays. On dserte les villages; il
y entre, dvore les plus grossiers aliments, s'lance de nouveau dans la
plaine, se renfonce dans les bois, poursuit les daims, les sangliers,
les atteint, les met en pices, et se nourrit de leurs chairs.

[Note 666: C. XXIV, st. 4.]

De l, il se met  parcourir la France[667]. Les rencontres qu'il fait,
les actes tranges de folie qui signalent partout son passage, sont
impossibles  raconter. Il va jusqu'aux Pyrnes[668], passe en Espagne,
arrive auprs de Barcelonne,  l'instant mme o Anglique va pour s'y
embarquer avec Mdor[669]. Il ne la reconnat pas; dans l'tat hideux o
sa dmence l'a rduit, il n'en est point reconnu. Peu s'en faut que ce
furieux qu'elle a priv de la raison, ne se venge d'elle sans le savoir;
elle n'chappe  sa fureur, qu'au moyen de l'anneau qui la rend
invisible quand il lui plat. Elle monte enfin sur un vaisseau, et
dsormais en sret, prend, avec son cher Mdor, la route de l'Inde, o
le trne du Catay les attend. Et cependant l'insens Roland, parvenu, en
traversant toute l'Espagne, jusqu'au dtroit de Gibraltar, le passe  la
nage, aborde sur les sables d'Afrique, et continue de s'y livrer aux
mmes extravagances et aux mmes fureurs[670].

[Note 667: St. 14. Le pote le quitte alors, et ne le ramne sur la
scne qu'au vingt-neuvime chant, st. 40.]

[Note 668: Avant d'y arriver, il trouve, auprs de Montpellier,
Rodomont plac sur un pont, dont il ne permet le passage  personne.
Roland s'avance, prend dans ses bras le redoutable Sarrazin, se
prcipite avec lui dans la rivire, et gagne  la nage l'autre bord.
(_Ub. sup._)]

[Note 669: _Ibid._, st. 58, et tout le reste du chant.]

[Note 670: Quinze premires stances du chant XXX.]

Non, ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il n'y a rien dans aucun
pote ancien ni moderne que l'on puisse comparer  cette peinture si
vraie, si neuve et si terrible. Elle a prs de trois cents vers de
suite, jusqu'au moment o Roland quitte la France; et jusque l, pour
cette fois, l'Arioste ne s'est distrait ni de son objet ni de sa route;
pas la plus lgre interruption, pas le moindre jeu de mots ou de
penses; il parat lui-mme frapp de cette dmence passionne, profonde
et sublime; il est Roland, ou il le regarde si attentivement et de si
prs, qu'il retrace avec des couleurs vivantes les mouvements de cet
esprit alin et les prodiges de cette force extraordinaire. Chaque fois
qu'il y revient ensuite, c'est toujours la mme nergie et la mme
vrit.

Des trois grandes parties de l'action du pome, deux ont donc produit,
jusqu' prsent, deux grands tableaux du premier ordre et qui placent
dans le premier rang le peintre qui les a tracs, le sige de Paris et
la folie de Roland. Nous allons voir si, dans la suite de ces deux
parties, il se montrera le mme, et si, quand la troisime partie
constitutive de sa fable, qui en est la principale, va dominer  son
tour, il saura, dans la peinture des amours de Roger et de Bradamante,
en employant d'autres couleurs, dployer le mme art et soutenir le mme
vol.




CHAPITRE VIII.

_Fin de l'Analyse de l_'ORLANDO FURIOSO.


Roger,  peine chapp de l'le d'Alcine[671], tait tomb, malgr son
amour pour Bradamante, dans une erreur des sens o la beaut peut
entraner la jeunesse, et qu'ordinairement elle lui pardonne. Il en
avait t puni en perdant  la fois Anglique et l'Hippogryphe. Le
magicien Atlant avait alors imagin un nouveau moyen pour s'emparer de
lui. Il avait construit par enchantement un palais, et l'y avait attir
par un prestige infaillible. Roger avait cru voir sa chre Bradamante
enleve par un gant et emporte dans ce palais. Il y avait poursuivi le
gant; mais au moment o il tait entr, la porte s'tait ferme; il
n'avait plus revu ni le gant ni Bradamante[672]. Il croyait entendre la
voix de sa matresse qui l'appelait  son secours. Il parcourait sans
cesse l'difice, et se fatiguait  chercher ce qu'il ne trouvait jamais.
Et dans ce mme temps, la vritable Bradamante attendait avec
impatience,  Marseille, l'effet des promesses de Mlisse et le retour
de son cher Roger[673]. Mlisse vient enfin lui apprendre le nouveau
stratagme employ par Atlant, et l'engage  se rendre avec elle au
chteau magique, dont elle lui apprend les moyens de dtruire
l'enchantement. Elles y vont ensemble; pour charmer l'ennui de la route.
Mlisse prdit  Bradamante toutes les femmes clbres qui doivent
sortir de son union avec Roger, et qui ajouteront  l'illustration de la
maison d'Este par leurs charmes et par leurs vertus[674]. Arrives  la
vue du chteau, Mlisse rpte  Bradamante les instructions qu'elle lui
a donnes, et la laisse aller seule, de peur d'tre reconnue par le
vieil Atlant. Mais Bradamante suit mal ces instructions. Elle croit voir
Roger, et l'entendre invoquer son secours. Il fallait, pour le dlivrer,
qu'elle le tut de sa main, lui, ou plutt ce qui n'en est que le
fantme[675]. Elle hsite; Roger l'appelle  grands cris en fuyant dans
le chteau. Elle y entre sur ses pas: la porte se referme; et la voil
close et enchante comme Roger lui-mme. Sans cesse ils courent pour se
trouver l'un l'autre: ils se rencontrent  tout moment, et ne se
reconnaissent pas.

[Note 671: Voyez ci-dessus, p. 403.]

[Note 672: C. XI, st. 19 et 20; c. XII, st. 17.]

[Note 673: C. XIII, st. 45.]

[Note 674: _Ibid._, st. 57 et suiv.]

[Note 675: St. 52.]

Qui les tirera de cette fatigante prison, et runira deux amants qui
sont  la fois si prs et si loin l'un de l'autre? C'est le paladin
Astolphe. J'aurais pu faire mention de lui en parlant de l'le d'Alcine:
il y a jou un assez grand rle. D'abord amant de cette fe, ensuite
chang en myrte quand il avait cess de lui plaire, c'est en cet tat
que Roger le trouva dans son le[676]. Quand Mlisse en retira Roger,
elle dlivra aussi Astolphe, qui se rendit avec lui et les autres
chevaliers dsenchants, auprs de la sage Logistille. Outre les leons
de cette bonne fe, il en reut encore deux prsents trs-prcieux: l'un
tait un livre qui apprenait  dtruire les enchantements les plus
forts; l'autre un cor si bruyant et si terrible, qu'il mettait en fuite
quiconque en entendait le son[677]. Avec ce cor, ce livre, ses bonnes
armes et sa lance d'or, Astolphe, en quittant les tats de Logistille,
avait t conduit par mer dans le golphe Persique[678]. Il avait pris de
l son chemin par terre, sur son excellent cheval Rabican, avait
travers l'Arabie, et, parvenu jusqu'en gypte, y avait couru les
aventures les plus extraordinaires, dont, au moyen de sa lance et de son
cor, il tait toujours sorti avec gloire.

[Note 676: C. VI, st. 33.]

[Note 677: C. XV, st. 13.]

[Note 678: C. XV presque tout entier. Voyez ses autres aventures, c.
XVIII, st. 96 et suiv.; c. XIX, st. 54; c. XX, st. 88.]

Cdant enfin au dsir de voir l'Europe et l'Angleterre sa patrie, il y
tait revenu, n'importe par quel chemin[679]. Ayant appris  Londres
l'tat des choses et le secours envoy rcemment  Charlemagne, il tait
repass sur le continent, avait dbarqu en Normandie, et s'tant avanc
dans les terres jusqu'en Bretagne, auprs du chteau magique d'Atlant,
il y avait t attir et renferm comme tant d'autres[680]. Mais il
avait avec lui son cor et le livre de Logistille; il s'aperoit enfin
qu'il y a de la magie dans cette affaire; il consulte son livre, et y
trouve de point en point ce que c'est que tout ce prestige, et ce qu'il
faut faire pour le dissiper. Aussitt il emploie la recette indique:
son effroyable cor se fait entendre; le chteau est dtruit de fond en
comble, et, ce que je puis attester en effet, il n'en reste aucune trace
dans le pays[681].

[Note 679: C. XXII, st. 7.]

[Note 680: St. 14.]

[Note 681: St. 23.]

Bradamante et Roger s'taient enfuis au son du cor. Il s'arrtent en
cessant de l'entendre, se trouvent l'un prs de l'autre, se
reconnaissent avec ravissement, s'embrassent, jouissent pour la premire
fois du plaisir d'aimer et de se le dire; mais Bradamante, aussi sage
que tendre, exige pour se donner entirement  Roger, qu'il renonce 
Mahomet et qu'il reoive le baptme. Lui qui se serait mis, dit-il, pour
l'amour d'elle, la tte non-seulement dans l'eau, mais dans le feu[682],
y consent de tout son coeur. Ils s'acheminent ensemble vers l'abbaye de
Vallombreuse, o il veut tre baptis. Il sont arrts par diverses
aventures, dans l'une desquelles Bradamante retrouve le perfide
mayenais Pinabel, le reconnat et le tue. Dans cette mme occasion,
Roger se battant avec un chevalier, tait arm du bouclier d'Atlant,
mais voil, comme il le tenait toujours, except lorsqu'il avait besoin
de son effet magique. Un coup de lance en dchire l'enveloppe, il
brille, et le chevalier, et d'autres que Roger devait aussi combattre,
et les spectateurs et les dames, tous enfin sont blouis et renverss.
Roger, honteux de sa victoire, jette et enfonce gnreusement son
bouclier dans une fontaine profonde, o personne ne l'a retrouv
depuis[683].

[Note 682:

        _Non che nell'acqua, disse, ma nel foco
        Per tuo amor porre il capo mi fia poco._
                                             St. 36.]

[Note 683: St. 94.]

Roger et Bradamante sont spars par les suites de ce combat. Aprs de
longs dtours, Bradamante revient  l'endroit o avait t le chteau
d'Atlant et o il n'tait plus. Astolphe y tait encore. Il s'tait
empar de l'Hippogryphe, et ne savait que faire de son propre cheval. En
acqurant l'autre monture, il a repris son got pour les voyages. Il
avait appris de Logistille, en mme temps que Roger,  dompter et 
conduire ce coursier ail. Dans cette manire de voyager, ses armes ne
seraient qu'une charge incommode; il garde seulement son cor, qui
suffira pour le tirer de tous les dangers. Il prie Bradamante de faire
conduire  Montauban son cheval Rabican, sa lance d'or et son armure, et
de les y garder jusqu' son retour. Ainsi vtu  la lgre, il lui fait
ses adieux, monte sur l'Hippogryphe, s'lve dans les airs et
disparat[684].

[Note 684: C. XXIII, st. 16.]

Bradamante reprend sa route, faisant conduire devant elle le cheval
d'Astolphe et ses armes. Elle s'gare de nouveau, et au lieu d'arriver 
Vallombreuse, elle arrive  Montauban[685]. Malgr le tendre accueil
qu'elle y reoit de sa famille, le souvenir de Roger et leur rendez-vous
manqu la tourmentent. Elle charge enfin une de ses femmes d'aller  sa
recherche, d'instruire Roger du lieu o elle est et des obstacles qui
l'arrtent, de le prier, au nom de leur amour, d'aller se faire baptiser
 Vallombreuse, et de venir ensuite la demander  ses parents.

[Note 685: St. 24.]

Roger, dans ce moment l mme, rendait un grand service  Bradamante et
 sa famille; il sauvait de la mort son jeune frre Richardet. On doit
se rappeler ici que ce qui nous reste du _Roland amoureux_ du _Bojardo_,
finit par le joli pisode de Fleur-d'Epine, fille du roi sarrazin
Marsile, qui croyant voir dans Bradamante un jeune chevalier, s'tait
prise d'une vive passion pour elle[686]. L'Arioste a voulu terminer
cette galanterie. Richardet, frre jumeau de Bradamante, lui ressemblait
 s'y tromper. Profitant de cette ressemblance, il s'est introduit
auprs de Fleur-d'Epine, dans le palais du roi son pre, lui a fait
croire ce qu'il a voulu, et a pouss l'espiglerie jusqu'o elle pouvait
aller[687]. Trait publiquement comme la compagne de Fleur-d'Epine, il
ne la quitte ni le jour ni la nuit.

[Note 686: Voyez ci-dessus, p. 335.]

[Note 687: C. XXV, st. 26 et 70.]

On sent que l'Arioste, peu gn par les moeurs de son temps, par le genre
de son pome, par le gnie de sa langue, et tout aussi peu par son
propre gnie, a d prendre bien des liberts dans un pareil sujet. Nous
qui, suivant l'expression d'un ancien pote, cultivons des Muses plus
svres[688], disons seulement que quelque envieux s'aperut enfin de la
chose, que Marsile en fut instruit, qu'il fit prendre au lit Richardet,
et le condamna au dernier supplice, que le jeune et beau chevalier
allait tre brl vif, lorsque Roger arrive fort  propos pour tre son
librateur[689]. Il fond avec l'imptuosit de la foudre sur la canaille
qui entoure le bcher, sur les satellites, sur les bourreaux, frappe,
blesse, tue tout ce qui ne s'enfuit pas. Richardet, dtach du poteau
fatal, le seconde avec les premires armes qui lui tombent sous la main.
Ils sortent ensemble de cette ville maudite; et c'est alors que
Richardet raconte  Roger le tour de page qui a t sur le point de
finir si mal.

[Note 688: _Qui Musas colimus severiores_.]

[Note 689: _Ub. sup._, st. 10.]

La nuit suivante, Roger, au lieu de dormir, est agit par ses penses.
La promesse qu'il a faite  Bradamante de se faire chtien, est-ce le
moment de la remplir? Un courrier lui avait annonc la position o se
trouve Agramant, son seigneur et son roi. Ce serait une lchet que de
l'abandonner quand la fortune l'abandonne, et lorsqu'il est attaqu dans
son camp par toutes les forces de Charlemagne. Il suivra, quoi qu'il lui
en cote, la loi de l'honneur et du devoir. Il crit  Bradamante,
l'instruit de sa rsolution, et lui jure de nouveau que ds qu'il aura
dlivr Agramant, il tiendra toutes ses promesses[690].

[Note 690: St. 86.]

Le lendemain il sauve encore d'un grand pril Vivien et Maugis, cousins
de Bradamante. En marchant  leur dlivrance avec leur frre Andigier
et Richardet, ils rencontrent la guerrire Marfise qui se runit avec
eux. Elle a dj paru plusieurs fois dans le pome. Dj plusieurs
exploits l'ont fait voir en Orient et en Europe telle qu'elle est
annonce dans le roman du _Bojardo_; mais ce n'est qu'ici qu'elle se lie
 l'action principale. Elle contribue puissamment  dlivrer Vivien et
Maugis d'une troupe de Mayenais, car c'est toujours de cette race
perfide qu'il faut sauver ou venger les hros de la maison de Montauban.
Les trois chevaliers et Marfise tuent ou mettent en fuite tous les
tratres. Vivien et Maugis sont libres et se joignent  leurs
librateurs[691]. Ils font ensuite, soit ensemble, soit sparment,
plusieurs exploits. Ils se quittent enfin pour aller o le devoir les
appelle; Roger et Marfise au secours de leur roi Agramant qui rassemble
toutes ses forces pour rsister  Charlemagne, les autres auprs de cet
empereur qui se prpare  l'attaquer avec toutes les siennes.

[Note 691: C. XXVI, st. 26.]

En mme temps que Roger et Marfise arrivent au camp d'Agramant, l'Esprit
infernal, qui veut causer au roi Charles de nouveaux malheurs, y
rassemble aussi Rodomont, Sacripant, Mandricard et Gradasse, qui en
taient loigns depuis long-temps[692]. Les Sarrazins, d'assigs
qu'ils taient, redeviennent assigeants. Ils font un grand carnage des
chrtiens. Charlemagne rentre en dsordre dans Paris. Ce qui lui restait
de paladins sont faits prisonniers, except Oger et Olivier qui sont
blesss, et Brandimart qui lui seul ne l'est pas. Les cris et les
plaintes des femmes et des enfants qui se voient exposs dans Paris  de
nouveaux dsastres, parviennent  l'archange Michel[693]. Il s'aperoit
que ses ordres n'ont t qu' moiti suivis, et que la Discorde n'a pas
fait son devoir[694]. Il revole au saint monastre o il l'avait dj
trouve. Il l'y retrouve sigeant dans un chapitre de moines pour
l'lection des grands officiers de l'ordre. Elle s'amusait  voir ces
rvrends pres se jeter leurs brviaires  la tte. L'ange la prend par
les cheveux, lui donne des coups de pied, des coups de poing, lui rompt
un manche de croix sur la tte, sur le dos et sur les bras; et de cette
manire qui n'tait admissible que dans l'pope romanesque, et qu'on
aimerait encore mieux n'y pas voir, l'envoie au camp d'Agramant, en lui
promettant pis encore si elle en sort avant d'avoir arm les uns contre
les autres tous les rois et tous les chevaliers sarrazins.

[Note 692: C. XXVII, st. 7 et suiv.]

[Note 693: St. 34 et suiv.]

[Note 694: Voyez ci-dessus, p. 407.]

Le monstre obit: aussitt toutes les ttes de ces guerriers
s'enflamment[695]. Rodomont et Mandricard se disputent Doralice.
Marfise, prcdemment insulte par Mandricard, a commenc avec lui un
combat qu'elle veut finir. Rodomont s'est empar du cheval Frontin, qui
appartenait  Roger; celui-ci veut qu'il le rende ou qu'il se batte.
Tous demandent  la fois le combat. Le roi Agramant ne sait auquel
entendre. Il les fait tirer au sort,  qui rompra la premire lance. La
lice est ouverte entre le camp et Paris; tous les rois et toutes les
reines sont assis; les juges du camp sont placs. On attend avec
impatience le signal du combat. Rodomont et Mandricard sont les deux
premiers champions dsigns par le sort. Conduits chacun dans une tente,
aux deux extrmits du champ clos, leurs amis les aident  revtir leurs
armes; mais ces armes sont tout  coup dans les deux tentes le sujet de
nouvelles querelles. L'un reconnat une pe, l'autre un cheval qui lui
appartient. Tandis que le roi Agramant, descendu de son trne, tche
d'accorder dans l'une des tentes Gradasse, Mandricard et Roger, Rodomont
et Sacripant sont aux mains dans l'autre tente, et il faut qu'il coure
les sparer. On vient aux claircissements. Le cheval que ces deux
guerriers se disputent, est celui que Brunel avait jadis vol 
Sacripant, le mme jour o il droba l'anneau d'Anglique et l'pe de
Marfise. Marfise, qui se trouve l, apprend pour la premire fois, que
c'est Brunel qui lui a vol son pe, et que c'tait pour ces beaux
faits, qui mritaient la corde, qu'Agramant en avait fait un roi[696].
Ce misrable tait assis sur l'estrade, parmi les rois; Marfise le voit,
court  lui, le saisit d'un bras robuste, l'enlve et le porte devant
Agramant. Elle dclare au roi d'Afrique, qu'elle veut faire justice de
ce voleur, et dsigne l'endroit o elle va se rendre pour cette
excution. Elle attendra trois jours que quelqu'un vienne le dfendre;
pass ce terme, c'est un parti pris, elle le pendra. Cela dit, elle
monte  cheval, place le pauvre Brunel en travers devant elle, et malgr
ses contorsions et ses cris, l'emporte hors de la carrire. Agramant
trouve cela trop fort; il se met en colre et veut suivre Marfise, pour
lui arracher Brunel et venger le respect d  sa couronne. Le sage
Sobrin s'y oppose, mais il a bien de la peine  le retenir. La Discorde
triomphe. Elle jette un horrible cri de joie qui retentit sur les bords
de la Seine, du Rhne, de la Garonne et du Rhin.

[Note 695: St. 40 et suiv.]

[Note 696: Voyez ci-dessus, p. 327.]

Voil encore un tableau des plus originaux, des plus anims, des plus
fortement conus et des mieux peints qui soient dans aucun pome[697].
Bien des gens le placent dans celui-ci au premier rang avec ceux de
l'assaut de Paris et de la folie de Roland; et il serait difficile d'en
trouver dans d'autres pomes modernes que l'on pt mettre  ct de ces
trois-l.

[Note 697: Il remplit une grande partie du c. XXVII.]

Agramant ne pouvant apaiser Rodomont et Mandricard, propose de s'en
rapporter  Doralice du choix qu'elle voudra faire entre eux. Ils y
consentent. Rodomont l'avait eue long-temps pour matresse; Mandricard
la lui avait enleve; mais il croit bien que c'est par force, et qu'elle
ne va pas manquer de revenir  lui. L'arme entire, tmoin de tout ce
que Rodomont a fait pour se l'attacher, le croit de mme. Doralice
interroge, baisse modestement les yeux, et se dcide pour Mandricard.
Rodomont, furieux, veut en appeler  son pe; mais oblig de cder, par
les lois de la chevalerie, il sort du camp, jurant de ne jamais
pardonner cet outrage, maudissant les femmes[698], les combats, les
lois, Mandricard, Agramant et surtout Doralice.

[Note 698: C. XXVII, st. 117.]

C'est dans cette disposition d'esprit qu'il arrive  une htellerie,
dont l'hte jovial et bon homme raconte devant lui l'histoire graveleuse
de Joconde[699], que l'Arioste conseille si plaisamment aux dames et 
ceux qui les aiment de ne pas lire, parce qu'elle contient des exemples
de la fragilit des femmes trop honteux et trop injurieux pour elles,
mais qu'il a si agrablement narre, qu'il en est peu qui suivent
rigoureusement ce conseil. On sait que notre La Fontaine a tir de cet
pisode un de ses plus jolis contes, et que le svre Boileau, dans sa
jeunesse, lorsqu'il n'tait pas encore le lgislateur de notre Parnasse,
crivit pour dfendre le Joconde[700] de La Fontaine, contre celui de M.
de Bouillon, que de sots juges ne manquaient pas de lui prfrer, et
aussi profondment ignor aujourd'hui qu'ils le sont eux-mmes. Boileau,
non content de prouver que La Fontaine vaut mieux que Bouillon, veut
aussi qu'il vaille mieux que l'Arioste. Cette question n'est pas de
nature  pouvoir tre discute ici. Je dirai seulement, avec tout le
respect dont je fais profession pour Boileau, qu'il parat n'avoir pas
assez connu la langue de l'Arioste ni le genre dans lequel il a crit,
pour le juger sainement. Il parle du _Roland_ comme d'un pome
_hroque_ et _srieux_, dans lequel il le blme d'avoir ml _une fable
et un conte de vieille_. D'abord ce n'est point l un conte de vieille,
au contraire. Ensuite ce genre de pome n'est hroque et srieux que
quand il plat au pote. Le roman pique admet tous les tons, et surtout
ce ton de demi-plaisanterie que l'Arioste possde si bien, mais que l'on
ne peut vritablement sentir que quand on connat toutes les finesses et
les dlicatesses de la langue italienne. La preuve que Boileau ne
poussait pas loin cette connaissance, c'est qu'il trouve le ton de
l'Arioste srieux, mme dans cette nouvelle de Joconde[701].

[Note 699: C. XXVIII.]

[Note 700: Et non pas _la Joconde_, comme on le dit ordinairement,
et comme le dit Boileau lui-mme.]

[Note 701: Boileau reproche aussi  l'Arioste d'avoir fait, dans un
conte de cette espce, jurer le roi sur l'_Agnus Dei_, et d'avoir fait
une gnalogie plaisante du reliquaire que Joconde reut de sa femme en
partant. Ce n'est plus ici la langue que le censeur ne connat pas, ce
sont les moeurs du pays et du sicle. En Italie, pourvu que l'on reconnt
l'autorit du pape, on a toujours t trs-coulant sur ces sortes
d'objets.]

Aprs l'avoir entendue, Rodomont, toujours rong de fureur, de honte et
de ressentiment, continue de marcher vers le Midi de la France, o il
veut s'embarquer pour retourner dans son royaume d'Alger. L'tat o il
est approche de l'alination; peut s'en faut que, comme il ressemble 
Roland par la valeur et par la force, il ne lui ressemble aussi par la
folie. Il arrive auprs de Montpellier, dans un lieu retir, mais
agrable, o il trouve une petite chapelle que les dsastres de la
guerre avaient fait abandonner, mais voisine d'un village habit, tout
auprs d'une rivire[702]. Il s'arrte dans cette solitude. C'est l que
l'Arioste a plac un intressant pisode qui forme un contraste
admirable avec le prcdent. En mettant l'acte de vertu et de fidlit
le plus sublime immdiatement aprs des friponneries d'amour, il a
prouv combien il tait loin de penser mal des femmes, et d'imputer au
sexe en gnral les torts particuliers que quelques individus peuvent
avoir.

[Note 702: C. XXVIII, st. 93.]

La tendre Isabelle conduisait tristement vers Marseille, dans une bire,
le corps de son cher Zerbin, tu sous ses yeux par Mandricard. Elle
passe auprs de la retraite de Rodomont. Frapp de sa beaut, il veut
qu'elle le venge de Doralice; il lui fait des propositions trs-claires
qu'elle repousse avec douceur. Ne pouvant persuader, il se prpare 
employer la violence. Isabelle imagine alors un stratagme hroque,
pour se dlivrer de la vie plutt que d'tre infidle  la mmoire de
Zerbin. Elle confie  Rodomont qu'elle sait composer avec des plantes
une eau qui rend invulnrable. Cette composition finie, elle propose
d'en faire l'preuve sur elle-mme, s'en frotte le cou, et dit 
Rodomont d'y assener hardiment un coup de sabre. Il frappe, la tte
tombe, et Isabelle n'est plus[703]. L'Algrien, tout barbare qu'il est,
se repent du sang qu'il a vers. Pour l'expier, il fait de cette
chapelle un tombeau; il y place le corps d'Isabelle, fait lever 
grands frais un monument prodigieux o la chapelle est renferme, et
construire sur la rivire un pont troit o il force  combattre tout
chevalier, chrtien ou sarrazin, qui veut passer. Toujours vainqueur, il
suspend leurs armes en trophe autour du tombeau[704].

[Note 703: C. XXIX, st. 25.]

[Note 704: C'est sur ce pont que Roland, devenu insens, le
rencontre. Voyez ci-dessus, p. 417, note 3.]

Cependant le camp d'Agramant continue d'tre en proie  la discorde.
Gradasse et Roger se disputent  qui se battra le premier contre
Mandricard[705]. On tire au sort une seconde fois, et c'est Roger que le
sort favorise. Son combat avec Mandricard est long et terrible; on
tremble plus d'une fois pour Roger: rassemblant enfin toutes ses forces,
il porte  son ennemi un coup mortel; mais celui-ci lui en donne, en
tombant, un si violent sur la tte, qu'il y fait une profonde blessure;
le vainqueur tombe vanoui  ct du vaincu; Agramant le fait porter
dans sa tente, lui fait prodiguer tous les secours de l'art, et en prend
lui-mme le plus grand soin.

[Note 705: C. XXX, st. 18.]

Bradamante ignore l'tat dangereux o est Roger; mais elle est
tourmente par d'autres craintes[706]. La confidente qu'elle avait
envoye  sa recherche l'a rencontr lorsqu'il tait encore avec
Vivien, Maugis, Richardet et Marfise. L'amiti qui s'tait forme entre
Marfise et Roger n'a point chapp aux yeux de cette femme; il l'a
charge de remettre  sa matresse la lettre qu'il avait crite[707]; et
Bradamante en recevant  Montauban les excuses de Roger, a su ses
liaisons avec Marfise. Il n'en fallait pas davantage pour lui faire
prouver tous les tourments de la jalousie. Sur ces entrefaites
Richardet, Vivien et Maugis arrivent  Montauban; Alard et Guichard y
taient dj. Renaud, fatigu de chercher en vain Roland et Anglique,
car depuis son retour d'Angleterre il n'a pour ainsi dire fait autre
chose, vient se runir un instant  sa famille, et embrasser son pre
Aymon, sa mre, ses frres, sa femme et ses enfants. Il repart presque
aussitt pour se rendre enfin auprs de Charlemagne, suivi de ses
cousins et de ses frres, petite troupe des plus braves guerriers. La
seule Bradamante reste; incertaine encore du parti qu'elle doit prendre,
elle se dit malade pour se dispenser de les suivre. Elle disait vrai,
ajoute le pote; mais son mal tait le mal d'amour.

[Note 706: St. 76.]

[Note 707: Ci-dessus, p. 427.]

Cette troupe d'lite se grossit encore, en marchant vers Paris, de
Guidon le Sauvage, des deux fils d'Olivier et de Sansonnet de la Mecque.
Ils sont suivis de six ou sept cents hommes d'armes que Renaud
entretenait toujours autour de Montauban, soldats intrpides et
dtermins  le suivre jusqu' la mort. Arrivs auprs du camp
d'Agramant, Renaud les cache dans un bois en attendant la nuit[708]. La
nuit venue ils sortent en silence, trouvent  l'une des portes du camp
la garde endormie, l'gorgent et se jettent sur les Sarrazins en criant:
Renaud! Montauban! et au son clatant et subit des clairons et des
trompettes. Charlemagne prvenu dans Paris de cette attaque nocturne,
sort avec des troupes choisies, attaque de son ct les ennemis, et en
fait un grand carnage. Les Sarrazins sont mis en pices. Agramant se
sauve  la hte, et se retire vers Arles avec les dbris de son
arme[709].

[Note 708: C. XXXI, st. 50.]

[Note 709: St. 84.]

Esprant encore y soutenir la guerre, il expdie en Afrique l'ordre de
lui envoyer des renforts. Marsile en fait venir d'Espagne. Agramant
appelle  Arles tous les chefs qui peuvent l'y venir joindre. Rodomont,
quelque chose qu'on fasse auprs de lui, refuse de quitter son pont et
son tombeau. Marfise, au contraire, n'attend pas qu'on la prie; ds
qu'elle apprend la droute d'Agramant, elle vient le trouver  Arles.
Depuis sa sortie du camp devant Paris, elle s'tait tenue loigne de
l'arme; elle n'y venait plus que pour voir Roger, retenu dans sa tente
par les suites de son combat; elle passait auprs de lui les jours
entiers, et retournait le soir dans sa retraite. Malgr les menaces
qu'elle avait faites en emportant Brunel, elle n'avait pu se rsoudre 
le pendre; elle le ramne avec elle, et le remet gnreusement entre les
mains du roi d'Afrique. Agramant enchant de son retour, et touch de
cet acte de gnrosit, ne veut pas demeurer en reste, et par politesse
pour Marfise, il fait pendre par le bourreau le petit roi de
Tingitane[710].

[Note 710: C. XXXII, st. 8.]

Bientt de tristes nouvelles parviennent  Bradamante. Avec le combat de
Roger et ses blessures, elle apprend les assiduits de Marfise auprs de
lui[711]. Marfise et Roger, lui dit-on, ne se quittent plus; ils doivent
s'pouser ds que Roger sera guri: c'est le bruit gnral de l'arme.
Bradamante est au dsespoir. Elle ignore la dfaite d'Agramant, et qu'il
s'est retir loin de Paris. Elle s'arme, prend la lance d'or qu'Astolphe
lui a laisse, et dont elle ignore, ainsi que lui, la vertu magique,
part de Montauban, et se met seule en chemin vers Paris. Elle veut aller
accabler Roger de reproches, et se venger de Marfise. Elle ne manque
pas, chemin faisant, de faire diverses rencontres, et de courir des
aventures chevaleresques. La plus remarquable est celle du chteau fort
de Tristan[712], o, d'aprs une loi tablie, elle fait coucher dehors,
pendant la nuit et sous la pluie, trois rois du Nord qu'elle a renverss
 coups de lance. Elle y fait aussi lever de table une trs-belle dame
islandaise venue avec eux, et qu'un tribunal, compos de femmes et de
deux vieillards, juge lui cder en beaut. La loi veut que la moins
belle sorte non-seulement de table, mais du chteau. Le temps qu'il fait
afflige autant la dame d'Islande que la sentence l'humilie; mais
Bradamante, toujours aussi gnreuse et aussi bonne qu'elle est
intrpide et qu'elle est belle, prend la dfense de celle qu'elle a
vaincue, et plaide si loquemment sa cause qu'elle la gagne. La dame
reste; on soupe gaiement dans une salle orne de belles peintures
prophtiques, o l'enchanteur Merlin a fidlement reprsent les guerres
des Franais en Italie depuis Pharamond jusqu' Franois Ier.

[Note 711: St. 30.]

[Note 712: St. 65 et suiv.]

Bradamante, aprs une nuit agite, comme le sont toutes les siennes
depuis qu'elle croit Roger infidle, sort du chteau et reprend le
chemin de Paris. Elle apprend la dfaite d'Agramant et sa retraite vers
Arles; sre que Roger est avec lui, elle y tourne ses pas. En approchant
d'Arles, elle est instruite que Rodomont, dont on lui conte toute
l'histoire, a fait prisonniers plusieurs chevaliers franais: elle se
dtourne de sa route, va le dfier sur son pont, lui reproche la mort
d'Isabelle, et lui dclare que c'est une femme qui se prsente pour la
venger[713]. Les conditions du combat sont que si elle est abattue, elle
sera aussi sa prisonnire, mais que si elle l'abat, il mettra en libert
tous ses prisonniers; de plus, il lui remettra ses armes qu'elle
suspendra, en expiation, au mausole, aprs en avoir dtach toutes les
autres. Rodomont accepte. Ses prisonniers, il est vrai, ont t envoys
en Afrique[714], mais si, par un hasard impossible, il est vaincu, il ne
faudra pour les dlivrer que le temps d'envoyer quelqu'un les chercher
dans ses tats; il en expdiera l'ordre sur-le-champ. L'orgueilleux se
croit sr de la victoire; mais la lance d'or, comme  l'ordinaire, le
renverse du premier coup. Rodomont reste quelque temps  terre, frapp
d'tonnement et de stupeur. Il se relve sans dire un mot, fait quelques
pas, arrache ses armes, les jette loin de lui, ordonne  un de ses
cuyers d'aller en Afrique dlivrer les chevaliers franais, s'loigne,
disparat, et va cacher sa honte loin des humains, dans une caverne
obscure[715].

[Note 713: C. XXXV, st. 43.]

[Note 714: On verra plus bas ce qu'ils sont devenus, et  quoi, ds
ce moment, le pote les destine, sans paratre y songer.]

[Note 715: St. 52.]

Bradamante arrive enfin  Arles. Agramant y tait avec son arme. Elle
fait avertir Roger qu'un chevalier le dfie au combat, pour lui prouver
qu'il est un tratre et qu'il lui a manqu de foi[716]. Tandis que Roger
se prpare  descendre dans la plaine, et qu'il se perd en conjectures
sur le nom de l'ennemi qui ose le dfier, d'autres chevaliers demandent
au roi Agramant la permission d'aller combattre. Serpentin, _Grandonio_,
Ferragus, y vont l'un aprs l'autre; Bradamante les abat sans la moindre
peine, aide chacun d'eux  remonter sur son cheval, et ne leur impose
d'autre loi que d'aller dire dans la ville que c'est un plus fort et un
plus brave qu'eux qu'elle attend. Je ne vous refuse pas, dit-elle 
Ferragus, mais j'en aurais prfr un autre.--Et qui? demande Ferragus;
elle rpond: Roger; et  peine peut-elle prononcer ce nom; et en le
prononant, une couleur aussi vermeille que la rose se rpand sur son
charmant visage. Trait dlicieux de nature et de sentiment, qui
rappelle toujours que cette redoutable guerrire est une jeune fille
belle et sensible. Une autre guerrire qui n'a point ces faiblesses
aimables, Marfise vient ensuite; elle est dsaronne jusqu' trois
fois[717]. Pendant ce temps-l, des guerriers sarrazins sortent en
foule d'Arles, et des guerriers chrtiens camps  peu de distance
sortent aussi de leur camp. Bientt le combat s'engage entre eux. Roger
parat enfin; Bradamante l'attaque, mais d'un bras faible, et lui qui
l'a reconnue se dfend de mme; il ne sait  quoi attribuer la fureur
dont elle parat anime. Enfin, il crie  Bradamante qu'il la prie en
grce de l'entendre. Ils se retirent de la mle, et se rendent dans un
bois de cyprs, au milieu duquel est un tombeau en marbre blanc[718].

[Note 716: St. 60.]

[Note 717: C. XXXVI, st. 20.]

[Note 718: St. 42.]

Marfise les voit de loin; elle croit qu'ils n'ont d'autre intention que
de finir leur combat; elle les suit et arrive presqu'en mme temps
qu'eux. Bradamante ne doute point que ce ne soit l'amour qui la
conduise. Furieuse, elle jette sa lance, met l'pe  la main et se
prcipite sur Marfise. Leurs pes ne suffisent pas: elles s'attaquent
avec leurs poignards. Roger s'efforce de les sparer; il saisit d'un
bras vigoureux Marfise, qui se met en colre, lui reproche de lui avoir
arrach la victoire, reprend son pe, et fond sur lui  son tour. Il se
dfend, reoit un coup trs-rude sur la tte, se met aussi lui en
fureur, et d'un coup qu'il adressait  Marfise enfonce son pe
trs-avant dans le tronc de l'un des cyprs dont ce bois est
plant[719].

[Note 719: St. 58.]

Aussitt, la terre tremble, une voix sort du tombeau et leur crie:
Cessez de vous combattre; toi Roger et toi Marfise, vous tes frre et
soeur. Ils s'arrtent, la voix continue; elle leur apprend la mort
funeste de Roger leur pre, celle de leur mre Galacielle[720], et
comment lui Atlant (car c'est ce vieux magicien dont on entend la voix),
les avait transports sur le mont de Carne, et les avait fait allaiter
par une lionne. Marfise lui fut enleve encore enfant par des Arabes; il
avait continu d'y lever Roger. Long-temps il avait espr le
soustraire au mauvais sort qui lui tait prdit; voyant enfin tous ses
efforts inutiles, il en tait mort de douleur; il s'tait lev lui-mme
ce tombeau, o il attendait que leur arrive, qu'il avait prvue, lui
fournt l'occasion de les instruire de leur destine.

[Note 720: Voyez ci-dessus, p. 325 et 334.]

La voix se tait, Roger et Marfise s'embrassent. Le frre instruit la
soeur de son amour pour Bradamante, de leurs engagements, de leurs
projets. Les deux guerrires font la paix et se jurent une sincre
amiti. Roger, qui tait trs-instruit de sa gnalogie, la leur conte
rapidement, depuis Hector jusqu' Roger second son pre; et c'est, il
faut l'avouer, plus  l'orgueil de la maison d'Este, qu'au plaisir du
lecteur que l'Arioste a song dans ces retours frquents sur une
antiquit fabuleuse.

Il tire cependant parti de la fin de ce rcit pour la suite de son
action. Il en rsulte non-seulement que depuis Constantin les aeux de
Roger et de Marfise ont t chrtiens, mais que leur pre et leur mre
ont pri par les embches et les cruauts du pre, de l'aeul et de
l'oncle d'Agramant[721]. Marfise veut se rendre sur-le-champ  l'arme
du roi Charles, recevoir le baptme et ne plus combattre que pour la foi
de ses aeux. Roger voudrait en faire autant; mais avant tout Agramant a
reu son serment de fidlit. C'est ce roi qui l'a arm chevalier; il
l'a combl d'honneurs et de bienfaits; il est tomb dans le malheur; ce
n'est pas l le moment de le quiter. Il restera donc auprs de lui
jusqu' ce que le cours des vnements l'ait dgag de sa parole et lui
permette d'obir au penchant de son coeur. Bradamante et Marfise n'ont
rien  rpondre: elles connaissent trop les lois de l'honneur. Aprs une
aventure pisodique qui les arrte peu de temps[722], Roger les quitte
et revient  Arles, tandis qu'elles se rendent au camp de Charlemagne
qui marche  l'ennemi pour achever sa dfaite et en purger enfin la
France.

[Note 721: C. XXXVI, st. 76.]

[Note 722: Celle de Marganor et des trois femmes  qui ce brigand
avait coup les jupes. C. 37, st. 26 et suiv.]

Un de ses paladins, loign depuis long-temps de son arme, le servait
alors dans des pays lointains plus utilement que s'il ne l'et pas
quitt. Astolphe, que nous avons laiss s'levant en l'air sur
l'Hippogryphe, lorsqu'il se ft spar de Bradamante aprs la
destruction du chteau magique d'Atlant[723], voyagea quelque temps sans
but et seulement pour son plaisir. Il parcourut la France et l'Espagne,
passa en Afrique et remonta jusqu'en thiopie. L rgnait le puissant
roi Senape, le plus riche de tous les rois. Astolphe descend dans son
empire et va le visiter  sa cour. Senape tait aveugle par une punition
divine, et de plus affam par les Harpies. On a reproch  l'Arioste
cette imitation de Virgile et d'Ovide: quoi qu'il en soit de ce
reproche, aprs qu'Astolphe a mis en fuite les Harpies par les sons
redoubls de son terrible cor, qu'il les a poursuivies dans l'air et
forces de se prcipiter dans une caverne, au pied d'une montagne o est
l'entre des enfers; aprs qu'il a bouch cette caverne avec de grosses
pierres, pour que les Harpies n'en sortent plus, il s'lve sur
l'Hippogryphe jusqu'au sommet de la montagne[724].

[Note 723: C. XXXIII, st. 96 et suiv.]

[Note 724: C. XXXIV, st. 48.]

Il y trouve une plaine charmante et des jardins enchants: c'est le
paradis terrestre. Un vieillard vnrable et trs-poli lui fait le plus
gracieux accueil, et ce vieillard est l'vangliste S. Jean. L'auteur
conclut d'un passage de l'vangile que cet aptre ne devait pas mourir,
et il le place avec noch et lie dans ce beau sjour, o ils attendent
la seconde venue du Messie[725]. Quoique l'Arioste ne passe pas pour un
docteur trs-grave en ces matires et qu'il soit un peu singulier de
voir saint Jean figurer dans un pome aprs Joconde, les bulles donnes
par deux papes en faveur du _Roland furieux_ nous autorisent  croire
que tout cela est parfaitement orthodoxe.

[Note 725: _Ibid._, st. 59.]

Astolphe ignorait encore que son cousin Roland tait devenu fou;
l'aptre le lui apprend. Il ajoute que c'est Dieu qui lui a envoy cette
infirmit pour le punir d'avoir trop aim une paenne, ennemie de la foi
dont il tait le dfenseur. Mais trois mois de folie suffisent pour
expier son erreur; Dieu lui-mme a fix ce terme, et c'est sa volont
toute-puissante qui a conduit Astolphe sur la montagne du paradis, pour
y apprendre les moyens de rendre au comte d'Angers son bon sens. Mais il
lui reste un autre voyage  faire. Ce n'est point dans la paradis
terrestre que se trouve le remde  ce mal, c'est dans la Lune. Le char
d'lie est l tout prt pour y transporter Astolphe et son guide. Ils y
montent; et sans trop s'arrter  considrer les merveilles du monde
lunaire, il vont droit  une valle o se trouve rassembl avec ordre
tout ce qui se perd confusment dans celui-ci, non-seulement les
sceptres, les richesses et les autres vanits que donne et qu'enlve la
Fortune, mais celles mmes sur lesquelles elle n'a point de prise, les
rputations fragiles, les voeux et les prires adresss  Dieu par nous
autres pcheurs, les larmes et les soupirs des amants, le temps que l'on
emploie au jeu, le loisir des ignorants, les vains projets, les vains
dsirs, enfin tout ce qu'il y a d'inutile ou de perdu sur la terre. Il
serait trop long d'en achever ici l'numration piquante et varie. Elle
finit par ce joli trait:

        L, tout se trouve enfin, except la folie,
        Qui nous reste ici-bas, pour n'en sortir jamais[726].

[Note 726:

        _Sol la puzzia non v', poca n assai,
        Ch sta quaggi, n se ne parte mai._

        (_Ibid., st._ 81.)]

Le paladin et l'aptre arrivent au magasin du bon sens. Il y en a une
masse aussi haute qu'une montagne. Ce sont des fioles bien fermes,
remplies d'une liqueur subtile et qui s'vapore facilement. Les unes
sont plus grosses, les autres moins, selon le volume du bon sens
qu'elles renferment. Celle du comte d'Anglante est la plus forte de
toutes. On lit dessus en grosses lettres: _Bon sens du paladin Roland._
Astolphe la met  part pour l'emporter avec lui. Toutes les autres ont
aussi leurs tiquettes. Astolphe y trouve les fioles de beaucoup de
gens qu'il avait crus fort sages, et surtout qui se croyaient tels.
L'Arioste n'oublie ni les astrologues, ni les sophistes, ni les potes;
mais ce qu'Astolphe attendait le moins, c'est qu'il y trouve aussi une
partie de son bon sens. L'auteur de l'obscure Apocalypse[727] (ce sont
les propres mots du texte), lui permet de prendre sa fiole; il l'ouvre,
respire avidement tout ce qu'elle contient; et depuis ce temps,  peu de
chose prs, ce fut, de l'aveu de Turpin, un homme parfaitement sage.

[Note 727: _Lo scrittor dell'oscura Apocalisse._ (St. 86.)]

Avant de quitter le globe de la lune, l'aptre le conduit  un palais
situ sur le bord d'un fleuve. C'est le palais des Parques; elles y
filent les destines des mortels. Les quenouilles sont de soie, de lin,
de coton ou de laine de diverses couleurs, les unes obscures et les
autres clatantes. Sur chacune est inscrit le nom de celui  qui elle
doit appartenir. La quenouille la plus belle, de la plus fine soie et de
la couleur la plus brillante, porte le nom d'Hippolyte d'Este, et ce
n'est pas sans doute  ce trait dlicat de flatterie que pensait le
cardinal quand il se servit de l'expression inconvenante que je n'ai os
redire aprs lui[728]. Un vieillard agile, qui ne se repose jamais,
enlve toutes ces inscriptions. Dirigeant son vol le long du cours du
fleuve, il les y laisse tomber sans cesse, et en va prendre de nouvelles
qu'il y fait pleuvoir encore[729]. La plus grande partie est submerge,
et sur cent mille qui vont au fond,  peine y en a-t-il une qui surnage.

[Note 728: Ci-dessus, p. 357.]

[Note 729: C. XXXV, st. 12.]

Des troupes de corbeaux, de vautours avides et d'autres oiseaux de
proie, volent au-dessus du fleuve, en poussant des cris aigus et
discordants, guettent le moment o le vieillard jette et disperse ces
noms, et les saisissent dans leur bec ou dans leurs griffes; mais ils ne
peuvent les porter loin. Les criteaux retombent dans le fleuve et ne
s'y enfoncent que plus vite et plus avant. Parmi tous ces oiseaux on
aperoit deux cygnes blancs comme la neige; eux seuls portent o ils
veulent les noms qu'ils ont choisis. En dpit du malin vieillard qui
veut noyer tous ces noms dans le fleuve, ils en sauvent quelques-uns.
Ils les portent vers un temple qui s'lve sur une colline  quelque
distance du fleuve. Une belle nymphe sort de ce temple en voyant
approcher les deux cygnes. Elle va prendre dans leur bec les noms qu'ils
apportent, et revient les afficher dans le temple, o ils restent pour
toujours consacrs  la Desse.

Saint-Jean explique  Astolphe toute cette ingnieuse allgorie. Ce
fleuve est le fleuve d'Oubli; ce vieillard est le Temps qui y prcipite
les noms des hommes; ces oiseaux sont les courtisans, les flatteurs,
les dlateurs et les bouffons qui vivent dans les cours, et y sont
beaucoup mieux accueillis que l'homme de talent et l'honnte homme[730];
ces deux cygnes sont les potes qui peuvent seuls sauver de l'oubli les
noms des hommes, et les rendre immortels. L-dessus le bon vangliste
se met  faire l'loge des potes, et de leur influence sur la gloire et
sur la renomme. Il parle avec action, il s'enflamme, et pour excuser la
chaleur qu'il met dans son discours, il ajoute:

        J'aime fort les auteurs, et dois penser ainsi,
        Car chez vous autrefois je fus auteur aussi[731].

[Note 730:

        _Che vivono a le corti, e che vi sono,
        Pi grati assai che'l virtuoso e'l buono._

        (_Ibid._ st. 20.)]

[Note 731:

        _Gli scrittori amo, e fo il debito mio,
        Ch'al vostro mondo fui scrittore anch'io._
                                               (St. 28.)

Deux stances aprs, le pote laisse Astolphe dans le ciel, et redescend
sur la terre, pour nous ramener  Bradamante et  la suite de ses
exploits et de ses amours.]

Ce trait est encore un de ceux qu'assurment la Sorbonne, de prohibitive
mmoire, n'et point laiss passer dans un pome franais, mais qui, en
Italie, le pays du monde cependant o l'on devait s'y connatre le
mieux, n'ont jamais t regards que comme des plaisanteries fort
innocentes.

Redescendu sur la montagne du paradis, avec Astolphe qui emporte la
fiole du bon sens de Roland[732], l'vangliste lui fait connatre une
herbe qu'il lui suffira d'appliquer sur les yeux du roi Senape, pour lui
faire recouvrer la vue. Engag par ce service et par le premier
qu'Astolphe lui a rendu en le dlivrant des Harpies, Senape lui fournira
une forte arme pour attaquer les tats d'Agramant. Le paladin quitte
enfin son guide, et revient sur l'Hippogryphe  la cour du roi
d'thiopie. Il le gurit de sa ccit. Senape, par reconnaissance, lui
donne toutes les troupes qu'il lui demande et cent mille hommes de plus.
Mais dans cette innombrable arme, il n'y a point de cavalerie, faute de
chevaux. Astolphe se sert, pour en crer, d'un moyen trs-conomique. Du
haut d'une montagne, o il s'est mis en prire, il jette des pierres
dans la plaine. Ces pierres se changent en chevaux tout quips; et
quatre-vingt mille[733] cent deux pitons sont ainsi changs en
cavaliers, dans un seul jour.

[Note 732: C. XXXVIII, st. 24.]

[Note 733:

        _Ottanta mila, cento e due in un giorno
        F di pedoni Astolfo cavalieri._
                                         (St. 35.)

Tout cela est cont avec un srieux trs-comique; et dans la stance
prcdente, aprs avoir peint le paladin faisant  genoux sa prire, le
pote s'crie plus srieusement encore:

        _O quanto, a chi ben crede in Cristo, lece!_

Si je ne pas craignais d'ennuyer, je rappellerais encore ici, mais
seulement comme une singularit remarquable, les bulles de Lon X et de
Clment VII.]

Cette arme se met aussitt en campagne, entre dans les riches tats
d'Agramant, et y met tout au pillage. Il reoit en France ces tristes
nouvelles; il veut repasser en Afrique; mais avant de partir, il fait
proposer  Charlemagne de vider leur querelle par un combat singulier
entre les deux guerriers les plus braves des deux armes. Charles
choisit Renaud, et Agramant Roger. Celui-ci, tout fier qu'il est de cet
honneur, est au dsespoir d'tre oblig de se battre contre le frre de
sa matresse. Le pote nous fait entrevoir dans cette situation nouvelle
un grand intrt pour la suite de cette partie de son action; mais une
autre partie qu'il a suspendue le rappelle en Afrique; il nous y ramne
avec lui.

Astolphe  la tte d'une arme qui aurait suffi, dit l'Arioste, pour
conqurir sept Afrique[734], continuait  ravager les tats d'Agramant.
Il veut, de plus, dlivrer la Provence des Sarrazins qui y avaient runi
toutes leurs forces. Il lui faut une flotte. On vient de voir comment il
s'tait fait une cavalerie nombreuse; il cre  peu prs de mme une
arme navale; il jette  pleines mains dans la mer, des feuilles de
laurier, de palmier et de cdre; et ces feuilles se changent en
vaisseaux. Le pote flicite avec raison le petit nombre d'hommes  qui
le ciel permet de faire de si grandes choses  si peu de frais[735].

[Note 734: C. XXXIX, st. 25.]

[Note 735:

        _O filici, dal ciel ben dilette alme,
        Grazia che Dio raro a' mortali infonde!_
                                          (St. 26.)

Voyez l'avant-dernire note.]

Tandis que cette flotte, pourvue de tous ses quipages, attend un bon
vent, le hasard amne au milieu des vaisseaux celui qui portait les
prisonniers franais qu'on se rappelle que Rodomont avait envoys en
Afrique[736]. Le vent l'avait cart du port d'Alger o le pilote
voulait entrer, et il ne s'aperut qu'il tait au milieu d'une flotte
ennemie que lorsqu'il n'tait plus temps. Dans ce vaisseau se trouvaient
Brandimart, Sansonnet, Olivier et plusieurs autres paladins qui se
runirent avec joie au bon Astolphe. Il avait dlivr, peu de jours
auparavant, par un change, Dudon, fils d'Oger le Danois, depuis
long-temps prisonnier en Afrique. Tous ces braves taient rassembls,
lorsqu'un bruit soudain se fait entendre. Le trouble se rpand parmi le
camp sur le rivage. Un homme furieux, seul et nu, cause tout ce
tumulte[737]. Arm d'un norme bton, il a os attaquer l'arme. Il a
dj tu plus de cent soldats; les autres n'osent plus le combattre que
de loin et avec des flches.

[Note 736: Voyez ci-dessus, p. 441, et note 2.]

[Note 737: C. XXXIX, st. 26.]

Astolphe et les autres paladins accourent au bruit: ils voient cet
insens; et  sa force prodigieuse, et  ce qu'on pouvait encore
distinguer de ses traits, ils reconnaissent le malheureux comte
d'Anglante. C'tait en effet Roland qui, ayant pass, comme on l'a
vu[738], le dtroit de Gibraltar, suivait la cte d'Afrique, et qui,
conservant son intrpidit au milieu de sa folie, ds qu'il avait aperu
une arme, s'tait dtermin  l'attaquer. Les chevaliers, ses frres
d'armes et ses amis, ne peuvent retenir leurs larmes en le voyant dans
un si dplorable tat; mais il faut le gurir et non le pleurer.
Astolphe va chercher dans sa tente la fiole qui renferme le bon sens du
comte d'Angers. Les autres l'environnent avec adresse, et le serrent de
si prs, tous  la fois, qu'ils parviennent  le saisir,  lui passer
des cordes aux bras et aux jambes, et enfin  le faire tomber. Alors ils
se jettent sur lui, attachent fortement tous ses membres, et le mettent
hors d'tat de se dfendre. On le porte au bord de la mer, on le lave de
toute la fange dont il est couvert. Astolphe vient  bout de placer la
fiole de manire que Roland la respire d'un trait. A l'instant il
redevient aussi raisonnable qu'il l'ait jamais t. Son amour disparat
en mme temps que sa folie[739]. On lui donne des vtements et des
armes; il ne songe plus qu' servir sa patrie, et  la dlivrer de ses
ennemis. L'arme navale cingle vers les ctes de Provence; l'arme de
terre assige Biserte, capitale des tats d'Agramant. Astolphe la
commande, et Roland est avec lui.

[Note 738: Ci-dessus, p. 418.]

[Note 739: St. 61  64.]

Cependant le combat avait commenc en France entre Roger et Renaud[740].
Le premier ne pouvait s'empcher de mnager l'autre, et se dfendait
mollement. La sage Melisse vient mettre fin  cette lutte ingale. Elle
trompe Agramant par de fausses apparences, le pousse  rompre le pacte
qu'il a fait et  livrer aux chrtiens une bataille gnrale. Les deux
champions sont spars par la foule des combattants. Agramant est vaincu
encore une fois. Il rentre avec peine dans Arles[741]; et, de l, ayant
fait embarquer les faibles restes de son arme, dont il a perdu plus des
trois quarts en France, il met  la voile pour retourner en Afrique.

[Note 740: C. XXXIX, ci-dessus, p. 453.]

[Note 741: St. 66 et suiv.]

Le malheur qui le poursuit veut qu'il rencontre en pleine mer la flotte
cre par Astolphe et commande par le brave Dudon. Attaqus 
l'improviste pendant la nuit, ses vaisseaux sont tous brls, pris ou
couls  fond. Aprs tant de combats sur terre, ce combat naval et
nocturne offre un nouveau spectacle et une riche varit. Les couleurs
n'en sont pas moins vigoureuses, moins chaudes, ni moins
terribles[742]. Agramant a beaucoup de peine  se sauver dans un esquif,
accompagn du sage Sobrin. Il passe  travers la flotte victorieuse, et
arrive  la vue de terre au moment o Biserte, sa capitale, est prise
d'assaut par l'arme d'Astolphe, et mise  feu et  sang. Agramant qui
voit de loin la flamme, ne peut que gmir et se dsesprer. Il veut se
tuer; Sobrin l'arrte, et lui redonne encore quelque espoir. Tout  coup
une tempte horrible s'lve, le repousse loin du rivage, et le jette
dans une petite le dserte[743].

[Note 742: Mme chant, st. 81, jusqu' la fin. Le pote s'interrompt
alors, et commence le chant XL, en rappelant au duc Alphonse une petite
action assez chaude que ce duc avait soutenue contre des btiments
vnitiens qui avaient remont le P, et qu'Alphonse fora de
redescendre. Il revient  son sujet, st. 6.]

[Note 743: _Ibid._, st. 45.]

Gradasse, roi de Sericane, venait d'y aborder dans une autre barque.
Aprs avoir agit entre eux plusieurs projets, ayant appris comment les
choses se sont passes  Biserte, et quels sont les guerriers qui l'ont
dtruite, ils s'arrtent au dessein d'envoyer dfier Roland de venir,
lui et deux autres chevaliers chrtiens, se mesurer avec eux trois dans
l'le de Lipaduse, entre la cte d'Afrique et l'le o ils ont abord.
Roland accepte avec joie. Il choisit pour second son cousin Olivier, et
le plus cher de ses amis, Brandimart. Ils montent tous trois sur une
barque, et arrivent d'un ct  Lipaduse, en mme temps que leurs
adversaires y arrivent de l'autre ct[744]. Voici encore un combat,
mais plus terrible que tous les autres, et qui a un caractre
particulier. Ce n'est point un triple duel, c'est un combat ml et 
outrance entre ces six redoutables champions, qui font, dans une petite
le dserte et ignore, des prodiges de valeur dignes des regards de
toute la terre. Brandimart est tu[745], Olivier grivement bless; mais
 la fin Roland reste vainqueur[746]. Il tue Agramant et Gradasse.
Sobrin tait tendu prs d'Olivier, baign dans son sang et presque sans
vie; Roland fait panser ses blessures, et prend de lui autant de soin
que d'Olivier mme. Il ne peut se rjouir de sa victoire, ni se consoler
de la mort de son cher Brandimart[747].

[Note 744: L'Arioste les y quitte encore, st. 61, et nous laisse
dans l'attente jusqu' la st. 36 du c. XLI, o, aprs nous avoir
instruit de la manire dont les trois chevaliers taient arms, il les
fait descendre  terre, et peint les prparatifs du combat; mais notre
attente est encore trompe; il s'interrompt de nouveau, pour aller
retrouver Roger, et ce n'est qu' la st. 68 que le combat commence
enfin.]

[Note 745: St. 102.]

[Note 746: C. XLII, st. 7 et suiv.]

[Note 747: St. 18.]

Pendant que cela se passe en Afrique, Roger n'ayant pu en France
terminer son combat avec Renaud, ni empcher la dfaite totale de
l'arme d'Agramant, croit toujours qu'il est de son devoir de s'attacher
 lui jusqu' la fin, et de le suivre, s'il n'a pu l'accompagner dans sa
fuite. Aprs quelques aventures, car jamais un des hros de l'Arioste ne
fait route sans en trouver, il s'embarque pour l'Afrique[748]. La mme
tempte qui a repouss Agramant attaque le vaisseau o est Roger. Elle
le pousse vers des rochers o il va se briser: point d'autre moyen de
salut que de se prcipiter dans les flots, et de nager vers ces
rochers[749]. Tout en nageant, Roger se rappelle la promesse qu'il a
faite tant de fois de se faire chrtien; il le promet de nouveau, et
cette fois du fond du coeur[750]. Arriv seul dans cette le dserte, il
y trouve un saint ermite  qui sa venue tait annonce. L'ermite lui
reproche ses trop longs dlais, lui en fait voir le danger, le persuade,
le baptise, et, dou du don de prophtie, lui prdit encore une fois les
destines qui l'attendent et la gloire de ses descendants[751].

[Note 748: C. XLI, st. 7.]

[Note 749: St. 22.]

[Note 750: Il craint, dit le pote, que J.-C. ne se venge de lui, et
que pour s'tre si peu souci d'tre baptis dans l'eau pure, quand il
en avait le temps, il ne le soit dans l'onde amre et sale:

        _Teme che Christo ora vendetta faccia,
        Che poi che battezar nell'acque mondo,
        Quando ebbe tempo, si paco gli calse,
        Or si battezzi in queste amore e salse._
                                          (St. 47.)]

[Note 751: St. 61 et suiv.]

Renaud de son ct, tout--fait guri de son amour pour Anglique, et
ayant trouv, par une rencontre heureuse et imprvue, dans la fontaine
de la Haine, le remde contre les effets de celle de l'Amour[752], ne
songeait plus qu' retrouver Roland, dont il avait appris la maladie et
la gurison. Le bruit de son combat  Lipaduse avait pass la mer;
Renaud l'y veut aller trouver. Il traverse une partie de l'Italie. S'il
ne court pas beaucoup d'aventures, il en entend raconter tantt dans une
htellerie, et tantt dans une barque. L'histoire de la Coupe
enchante[753], celle du petit Chien qui secoue de l'or et des
pierreries[754] amusent le paladin voyageur; et imites par notre bon La
Fontaine, elles ont amus plus d'une fois parmi nous ceux mmes qui les
connaissaient dans l'Arioste. Enfin Renaud fait voile vers l'le de
Lipaduse, o il trouve Roland occup, au milieu de sa victoire, 
pleurer son cher Brandimart[755]. Ils passent ensemble en Sicile pour
lui faire des funrailles dignes de lui[756]. Olivier tait avec eux,
encore languissant de ses blessures. Ils cherchaient pour lui un mdecin
habile; on leur indique le saint ermite qui avait recueilli Roger[757].
Ils se font conduire sur son rocher dans une barque. L'ermite se met en
prires, bnit le malade et le gurit. Sobrin qui les accompagnait, et
qui tait encore plus malade qu'Olivier, tmoin de ce miracle, est
touch de la Grce, demande le baptme, le reoit, et recouvre au mme
instant toute sa premire vigueur.

[Note 752: C. XLII, st. 63.]

[Note 753: C. XLIII, st. 11  46.]

[Note 754: St. 72  143.]

[Note 755: St. 151 et suiv.]

[Note 756: Elles sont simples et touchantes; les regrets de Roland
sont exprims avec une loquence naturelle, trs convenable  son
caractre, qu'il a retrouv tout entier depuis qu'il est guri de son
amour.]

[Note 757: St. 187 et suiv.]

Roger tait encore dans l'ermitage. L'ermite le fait connatre pour ce
qu'il est aux paladins de France, qui, sachant qu'il s'est fait
chrtien, lui font le meilleur accueil[758]. Renaud surtout conoit pour
lui une vritable amiti. Il avait eu, les armes  la main, des preuves
de sa valeur; il savait d'ailleurs que son jeune frre Richardet lui
devait la vie; instruit par l'officieux ermite de son amour pour
Bradamante, il lui donne, devant tous, sa parole que sa soeur n'aura
jamais d'autre poux[759]. Ils s'embarquent enfin pour la France et
arrivent  Marseille. Ils y sont joints par Astolphe, qui, ayant termin
tout ce qu'il avait  faire en Afrique, tait remont sur l'Hippogryphe,
et s'tait abattu sur les ctes de France,  Marseille mme, o il met
dfinitivement en libert sa monture arienne[760].

[Note 758: St. 199.]

[Note 759: C. XLIV, st. 11.]

[Note 760: St. 25 et 26.]

Charlemagne tait  Arles depuis l'entire dfaite des Sarrazins et la
fuite d'Agramant. Il fait la rception la plus honorable aux
destructeurs de Biserte. Roger lui est prsent; sa soeur Marfise,
Bradamante et lui sont enchants de se voir runis. On croit le roman et
le pome prs de finir, quand un nouvel incident en renoue avec plus de
force l'intrigue principale. On a dj vu la preuve de ce que je crois
avoir fait observer le premier, qu'en dpit du titre, ce n'est point la
folie ou la fureur de Roland qui est le sujet du pome, que ce n'est
point lui qui en est le hros. Maintenant que les deux autres
principales actions sont termines, que Roland a recouvr sa raison, que
les Sarrazins sont chasss de France et que leurs rois ont port la
peine de leur folle entreprise, on va voir plus clairement qu'on ne l'a
fait encore que le vrai hros du pome est Roger, et que son union avec
Bradamante en est le vritable sujet.

Renaud fait part au duc Aymon son pre des engagements qu'il a pris
pour sa soeur avec Roger[761]. Le vieux duc est fort en colre: il l'a
engage de son ct avec Lon, fils de l'empereur Constantin Copronyme.
Sa femme Batrice et lui veulent absolument que leur fille soit
impratrice. La sensible Bradamante se dsespre. Roger forme le dessein
d'aller dfier au combat ce Lon, cet Auguste, ce fils d'un empereur
grec, de les dtrner son pre et lui, et de se rendre ainsi, aux yeux
mmes des parents de sa matresse, digne d'tre son poux. Bradamante
n'ose opposer  ses parents aucune rsistance, mais elle va trouver
Charlemagne, et obtient de lui qu'il ordonne qu'aucun chevalier ne
puisse obtenir sa main,  moins qu'il ne l'ait vaincue en combat
singulier. Aymon et Batrice, mcontents de cet ordre sollicit par leur
fille, la renferment dans un chteau fort, entre Perpignan et
Carcassonne. Bradamante se soumet  ses parents avec autant de respect
et de modestie qu'une jeune fille qui ne les aurait jamais perdus de
vue[762]. Cette peinture de moeurs est admirable. Quoiqu'elle soit
idale, on sent qu'elle est de la plus grande vrit, tant il y a de
diffrence en posie, de l'idal  ce qui n'est que fantastique.
Bradamante devient plus intressante que jamais au moment o elle et
Roger occupent presque seuls la scne. L'Arioste a fort bien senti que
la destinant  servir de tige  l'illustre maison d'Este, il devait
runir en elle, dans la vie domestique, toutes les vertus et toute la
sensibilit de son sexe  l'clatante valeur qu'elle fait briller dans
les combats. Intrpide et chaste comme Marfise, elle est aussi tendre
amante, fille aussi obissante et aussi timide que si jamais elle n'et
quitt le toit paternel.

[Note 761: St. 35.]

[Note 762: _Ibid._, st. 39  74.]

Roger part pour excuter son entreprise. Il trouve auprs de Belgrade
l'empereur Constantin  la tte d'une arme, qui veut reprendre cette
ville sur les Bulgares[763]. Les deux armes sont aux mains, et si peu
gales en nombre que les Grecs sont quatre contre un. Lon, fils de
l'empereur, tue de sa main le roi des Bulgares, qui sont mis en droute
et fuient de toutes parts. Roger se met  leur tte, les ramne au
combat, et parvient, malgr la supriorit du nombre,  repousser les
Grecs. Lon qui lui voit faire de tels prodiges, l'admire sans le
connatre et se prend d'une forte amiti pour lui. Les Bulgares, aprs
la bataille, veulent pour chef et pour roi celui qui la leur a fait
gagner; mais il refuse toute espce de titre jusqu' ce qu'il ait
arrach la vie au fils de Constantin. Il se met  sa poursuite, non plus
 la tte d'une arme, mais seul, en simple chevalier[764].

[Note 763: St. 78.]

[Note 764: St. 99.]

Il arrive dans une ville et descend dans une auberge o,  ses armes et
 son bouclier sur lequel tait peinte une licorne, il est reconnu pour
le guerrier qui avait arrach la victoire des mains de l'empereur, et
dtruit une partie de son arme. Le commandant de la ville le fait
arrter dans son lit pendant son sommeil, le fait mettre en prison, et
en donne avis  l'empereur[765]. Lon, ferme dans les sentiments qu'il a
conus pour Roger, espre tirer parti de la position critique o il se
trouve pour obtenir son amiti. Mais Roger avait tu dans le combat le
fils de Thodora, soeur de Constantin; elle sollicite sa mort, et la
demande avec tant d'instance que l'empereur ne peut la refuser. Roger
est livr  cette mre vindicative. Il est jet dans un cachot
souterrain, charg de fers, et menac du plus honteux et du plus cruel
supplice.

[Note 765: C. XLV, st. 10 et suiv.]

Cependant Charlemagne avait, suivant sa promesse, fait publier dans tout
son empire que celui qui voudrait obtenir Bradamante devait se prsenter
les armes  la main pour la combattre[766]. Aymon et Batrice sont
forcs de cder  l'autorit de l'empereur et de ramener leur fille  la
cour. Roger n'y tait plus: elle ne sait  quoi attribuer son absence,
et tombe dans de nouvelles perplexits. Elle tait loin de souponner le
pril qu'il courait alors. La cruelle Thodora pressait son supplice:
mais le gnreux Lon ne peut se rsoudre  voir prir honteusement un
si brave guerrier[767]. Il corrompt les gardes de Roger, pntre dans la
prison, l'en retire et le cache dans sa propre maison, en attendant
qu'il puisse lui rendre ses armes et le renvoyer en sret. La haine de
Roger ne peut tenir  de si grands et de si gnreux services: il ne
sait comment tmoigner sa reconnaissance  celui  qui il doit la vie.

[Note 766: St. 22.]

[Note 767: St. 42.]

Il s'en prsente un moyen auquel il ne s'attendait pas. Le cartel publi
par ordre de Charlemagne parvient  la connaissance de Lon[768]. Il
s'avoue  lui-mme son infriorit dans les armes, et il imagine
d'engager le chevalier inconnu  se prsenter au combat en son nom et
couvert de son armure. Il met tant d'instances  lui demander ce
service, que Roger, qui lui doit tout et qui ne veut pas se faire
connatre, ne peut le refuser. On conoit quelle agitation s'lve dans
son coeur, et combien est neuve et intressante la situation o il se
trouve. Il part avec Lon: le jour du combat est fix; les armes, dont
il a eu le choix, sont l'pe seule et  pied, parce qu'il ne veut pas
tre reconnu  son cheval Frontin; du reste, il est couvert de la
soubreveste de Lon et arm du bouclier o est la devise de ce prince.
Le combat dure tout le jour, et d'aprs la convention faite, Bradamante
n'ayant pu vaincre, est dclare vaincue. Roger, de retour dans la tente
de Lon, reoit de lui les caresses les plus tendres et les plus vifs
remercments; il n'y rpond que par un silence morne et glac. Ds qu'il
peut s'y soustraire, il se fait rendre ses armes, monte sur Frontin, et
part au milieu de la nuit. Il entre dans une fort solitaire, o il veut
se laisser mourir[769].

[Note 768: St. 53.]

[Note 769: St. 86.]

Bradamante n'est pas moins dsespre que lui. Marfise vient  son
secours. Elle se prsente devant l'empereur, et affirme que Bradamante
n'est plus libre; que devant elle, devant Roland, Renaud et Olivier,
elle a donn sa foi  Roger, qu'elle ne peut donc plus recevoir la main
d'un autre, et qu'elle Marfise le soutiendra contre tout chevalier qui
osera dire le contraire[770]. Bradamante interroge est moins
affirmative que Marfise, mais ne la contredit pas. Roland et Olivier
dposent pour elle; toute la cour se partage entre Roger, que l'on croit
absent, et Lon  qui l'on attribue le combat contre Bradamante. Marfise
fait une nouvelle proposition. Puisque son frre est vraiment l'poux de
Bradamante, nul autre ne le peut tre de son vivant; que Lon et lui se
battent donc l'un contre l'autre, et que Bradamante soit le prix du
vainqueur. Lon, qui croit toujours avoir auprs de lui le chevalier de
la Licorne, ne craint pas plus Roger qu'il n'avait craint Bradamante: il
accepte le dfi; mais il apprend bientt la fuite de son chevalier; il
tombe alors dans de grandes inquitudes, et fait chercher de tous cts
si l'on n'en a point de nouvelles.

[Note 770: St. 103, jusqu' la fin du chant.]

Le noeud va toujours se serrant et se brouillant de plus en plus. C'est
la bonne et sage Mlisse qui vient enfin le dnouer[771]. Elle va
trouver Lon, lui apprend que ce guerrier qu'il cherche est prt 
perdre la vie, et qu'il dpend de lui de la lui conserver. Sans lui en
dire davantage, elle le conduit dans la fort, o ils trouvent Roger,
couch sur la terre depuis trois jours, et dcid  y mourir. Lon
l'interroge avec tant de chaleur et d'amiti, qu'il arrache enfin 
Roger le secret de son nom et celui de son amour. On prvoit alors le
dnoment. Lon ne veut pas se laisser vaincre en gnrosit; il
embrasse son rival et renonce  toutes prtentions sur sa matresse.
C'est lui-mme qui va prsenter Roger  Charlemagne, qui lui dclare
hautement tout ce qui s'est pass, et qui demande pour son ami la main
de Bradamante.

[Note 771: C. XLVI, st. 21.]

Pour que rien ne manque au bonheur de Roger, des ambassadeurs arrivent
de la part des Bulgares. Ces peuples ont persist  vouloir pour leur
roi le chevalier de la Licorne,  qui ils ont d leur salut et une si
grande victoire. Leurs dputs sont venus le chercher  la cour de
Charlemagne; et trouvant en lui ce mme Roger que tout le monde admire,
ils font auprs de lui leur ambassade. Le sceptre et la couronne
l'attendent  Andrinople, capitale de ses nouveaux tats. Alors,
l'ambitieuse Batrice elle-mme n'a plus rien  dire. Bradamante, sa
fille, sera reine, si elle n'est pas impratrice. Le mariage est donc
conclu et clbr  la cour par les ftes les plus splendides.

L'Arioste, pour rappeler aux lecteurs son but principal, charge Mlisse
de prparer aux deux poux un logement magnifique[772]. La bonne
magicienne, enfin venue  bout de ses projets, met au nombre des objets
rares et somptueux qu'elle rassemble un pavillon prophtique, sur lequel
est brode en relief une partie de l'histoire de la maison d'Este, et
surtout dans un long dtail celle du cardinal Hippolyte.

[Note 772: _Ibid._, st. 76.]

Ces ftes, o la joie clate, ne sont troubles que par l'apparition
subite et inattendue du seul ennemi qui restt, en France,  Roger et 
l'empereur. Seul de tous les rois africains, Rodomont n'tait point
reparti pour ses tats. Retir dans une caverne[773], il s'tait impos
 lui-mme un an de pnitence, c'est--dire de suspension de faits
d'armes. Ce terme tant expir, il se prsente, couvert d'armes toutes
noires et de l'air le plus menaant, devant la table de Charlemagne o
les jeunes poux sont assis, dans un festin solennel, l'un  droite,
l'autre  gauche de l'empereur[774]. Il interpelle Roger  haute voix,
lui soutient qu'il est tratre  sa religion et  son roi, et le dfie
au combat. La cour entire, et surtout la tendre Bradamante tremblent 
ce terrible dfi. Roger, incapable de crainte, se lve, prend ses armes,
entre en lice, et aprs le combat le plus effrayant et peut-tre le plus
potique et le plus chaudement crit de tout le pome, il renverse
Rodomont et le tue. Sa mort termine le _Roland furieux_, comme celle de
Turnus termine l'_nide_; mais ce n'est point en gmissant[775], c'est
en blasphmant que s'enfuit cette ame indigne, qui avait t, dans le
monde, si orgueilleuse et si hautaine[776].

[Note 773: Ci-dessus, p. 441.]

[Note 774: St. 101.]

[Note 775:

        _Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras._
                                             (nide.)]

[Note 776:

        _Bestemmiando fuggi l'alma sdegnosa
        Che fu s altera al mondo e s orgogliosa._
                                             (Rol. fur.)]




CHAPITRE IX.

_Observations gnrales sur l_'ORLANDO FURIOSO; _beauts de ce pome;
fragment de l'Arioste, appel les cinq Chants; caractres particuliers
et distinctifs de l'pope romanesque._


Si j'ai russi  donner une ide claire de cette triple et immense
action du _Roland furieux_, il me semble qu'on en doit galement admirer
l'tendue, la hardiesse et les ressorts; qu'on doit reconnatre un art
prodigieux dans la manire dont toutes les parties en sont entrelaces
et conduites, dont les oppositions y sont mnages et les vnements
prpars. Peu d'imaginations auraient suffi  mener ensemble et presque
de front ces trois parties importantes de l'ouvrage; mais l'imagination
de l'Arioste tait en quelque sorte insatiable d'inventions. A peine
semble-t-il l'avoir satisfaite par le nombre presque infini d'pisodes
rpandus dans l'conomie gnrale de son pome, les uns qu'on pourrait
nommer principaux, les autres secondaires, selon qu'ils sont plus ou
moins inhrents aux grands fils de sa triple intrigue. A peine ai-je pu
indiquer un petit nombre des plus remarquables, tels que les histoires
intressantes d'Ariodant et de la belle Genvre, de la tendre Olimpie et
de l'ingrat Birne, du beau Mdor et d'Anglique, si long-temps fire et
ddaigneuse, devenue sensible pour lui, et de cette constante Isabelle,
fidle jusqu' la mort et au martyre  la mmoire de son cher Zerbin.
J'aurais d (mais pouvais-je tout dire, pouvais-je mme tout indiquer
dans une analyse aussi rapide?) j'aurais d surtout y ajouter celle de
l'aimable et tendre Fleur-de-Lys, dont Brandimart ne peut achever en
mourant le nom chri[777], qu'il laisse dsole, inconsolable, qui
s'enferme dans le tombeau de son amant, et s'obstine  y finir
tristement sa vie.

[Note 777: Roland, aprs leur grand combat dans l'le de Lipaduse,
le trouve expirant. Brandimart, aprs l'avoir conjur de prier Dieu pour
lui, ajoute:

        _Ne men ti raccomando la mio Fiordi...
        Ma non pot dir, ligi, e qu fino._
                                 (C. LXII, st. 14.)]

Il est vrai qu' ces pisodes touchants il s'en joint d'autres d'un
diffrent genre, tels que la changeante Doralice, Joconde, la Coupe
enchante, Gryphon, Martan et la coupable Origille, l'aventure de
Richardet et quelques autres encore; parmi tant de personnages nobles,
on trouve, il est vrai, la veille et hideuse Gabrine, un vilain Ogre,
imitation malheureuse du Polyphme d'Homre, un matre d'htellerie et
une troupe de voleurs. Mais plus il est vident que l'Arioste pouvait se
passer de les introduire dans son pome, plus il l'est aussi qu'il ne
les y a placs que pour dlasser l'esprit du lecteur et le tenir en
haleine par une plus grande varit. Il y a, dit Voltaire, presque
autant d'vnements touchants dans son pome que d'aventures grotesques;
son lecteur s'accoutume si bien  cette bigarrure, qu'il passe de l'un 
l'autre sans en tre tonn[778]. Et quand il en rsulterait quelques
disparates et quelques ingalits, a-t-on droit d'exiger que dans une
mine si riche et si fconde toutes les veines soient d'un or galement
pur?

[Note 778: _Diction. philos._, dit. de Kelh, t. LI, in-12, au mot
_pope_.]

L'allgorie charmante et profondment morale des les d'Alcine et de
Logistille; celle de ce fleuve o le Temps jette les noms des hommes, et
de ces cignes mlodieux qui les portent au temple de l'Immortalit;
l'ide aussi originale que philosophique de ce bon Astolphe qui, tout en
cherchant dans la lune la fiole qui contient la raison de son cousin
Roland, retrouve une partie de la sienne; celle de cette arme perfide
dont se sert le barbare Cimosque, d'o une poudre qui s'enflamme chasse
une balle meurtrire, que Roland enlve  son lche possesseur, et
qu'il prcipite dans la mer en la chargeant de maldictions[779]; mille
autres fictions dans lesquelles se runissent la raison, l'esprit, la
posie et les grces, ne mritent-elles pas qu'on pardonne au petit
nombre de celles qu'un got trop svre refuserait d'approuver? Et ce
trs-petit nombre, qu'avec une connaissance parfaite de la langue, de
son gnie, de celui de l'auteur, du but qu'il se propose et du genre de
pome qu'il a choisi, on est encore trs-port  excuser, suffirait-il
pour contrebalancer tant de beauts et pour faire descendre de son rang
l'un des potes les plus vraiment potes que la nature ait jamais
produits?

[Note 779: C. IX, st. 90 et 91.]

Chez lui, la varit, l'abondance, la vrit des caractres est gale 
la fertilit des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger,
Brandimart, Olivier, Astolphe, pour ne parler que des principaux, ont
chacun leur manire de parler et d'agir. La valeur de Bradamante ne
ressemble point  celle de Marfise, comme sa tendresse n'est point celle
d'Olimpie ou d'Isabelle. Entre Sacripant et Ferragus, entre l'imprudent
et jeune Agramant et le vieux et sage Sobrin, entre le prsomptueux
Gradasse et le querelleur Mandricard, entre tous ces guerriers et
l'indomptable Rodomont, il y a des nuances infinies. Il y a dans tous
une peinture vive et fidle des caractres et des passions, des vertus
et des vices. Le talent d'imaginer est partout joint  l'art de peindre,
et surtout  l'art important d'annoncer et de mettre en scne tous ces
personnages si diffrents.

Si l'on veut par un seul exemple juger de la supriorit de cet art sur
le talent des portraits, qui fait l'un des plus grands mrites de
quelques pomes modernes, on n'a qu' se rappeler comment parat pour la
premire fois la principale hrone de ce pome, l'intrpide Bradamante;
comment, passant dans une fort, dfie au combat par Sacripant qui la
prend pour un chevalier, sans daigner lui rpondre, presque sans
s'arrter, elle le renverse sur la poussire, continue ddaigneusement
sa route, et comment ce n'est que d'un courrier qui la suit, que
Sacripant, et le lecteur avec lui, apprennent que ce redoutable
chevalier est une fille jeune et charmante[780]. Quel portrait pourrait
galer cette peinture vive et anime? L'Arioste a presque toujours le
mme art, en le variant sans cesse. Il est, pour les caractres, pour le
moins gal au Tasse, infrieur au seul Homre, et suprieur  tous les
autres potes connus.

[Note 780: Voyez ci-dessus, p. 394.]

Ce qu'il dcrit, on croit le voir. Je ne parle pas seulement des
descriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'les, de
campagnes, qui, toujours entremles  celles des armes et des
combats, font de cette suite de tableaux, la galerie la plus riche et la
plus varie; je parle de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses
acteurs de manire qu'on voit leurs gestes, leur dmarche, leur
attitude, qu'on les reconnat, qu'on les distingue, qu'on a devant les
yeux, non un mlange informe d'objets qui se croisent et se confondent,
mais des images claires et ressemblantes, ou plutt des tres vivants et
de vritables actions. L'histoire, la fable, la ferie sont trois
sources fcondes o il puise tour  tour, sans apprt, sans effort et
comme sans projet. Il ne cherche rien, tout vient  lui, tout est sous
sa main. Tous les genres de merveilleux sont bons pour lui, sont  ses
ordres; on le voit employer tour  tour, non-seulement la ferie moderne
et l'ancienne mythologie, mais les personnages allgoriques, mais nos
saints, nos anges et mme

        De la foi des chrtiens les mystres terribles.

Je ne dis pas qu'en cela il soit  imiter, mais enfin c'est par tous ces
moyens runis qu'il arrive, et qu'il vous fait arriver avec lui, sans
fatigue, jusqu' la fin d'un si long pome.

La connaissance parfaite qu'il avait de la gographie brille dans toutes
les parties de son ouvrage. A l'exemple d'Homre, il ne fait voyager
aucun de ses hros, sans nommer, sans indiquer clairement les pays
qu'ils parcourt. Lors mme qu'Astolphe ou Roger voyagent en l'air sur
l'Hippogryphe, on passe avec eux en revue tous les lieux sur lesquels
ils sont emports. Chaque rgion, chaque ville, ne fut-elle que nomme,
est le plus souvent accompagne d'une expression courte, mais
pittoresque, quelquefois d'une seule pithte qui suffit pour la
dsigner. Si le pote s'tend davantage, c'est avec une exactitude qui
n'est jamais en dfaut. On reconnat encore Paris dans la description
qu'il en a faite. On y suit Rodomont dans les rues qu'il ravage, sur les
ponts o ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assige,  la
pointe de l'le d'o il se prcipite dans la Seine.

Enfin, voici une chose plus singulire et qui prouve mieux encore avec
quelle exactitude l'Arioste s'attachait aux plus petits dtails
gographiques. Dans une course qu'il fait faire  Roland le long des
ctes de Bretagne pour passer  l'le d'Ebude, il va jusqu' donner 
une ville de cette cte son nom Bas-Breton, auquel tous les traducteurs
franais sont tromps.

        _Breaco e Landriglier lascia a man manca_[781].

[Note 781: C. IX, st. 16.]

_Breaco_ est Saint-Briene, et _Landriglier_ Treguier, dont le nom breton
est _Landriguer_. Les traducteurs disent Brac et Landrillier, qu'ils
chercheraient inutilement sur la carte.

La beaut de ses rcits, la vivacit de ses peintures sont encore
releves par des comparaisons frquentes, dans lesquelles on ne sait ce
qu'on doit le plus admirer, de l'abondance ou de la perfection; du gnie
qui invente sans cesse des traits, des circonstances et des dtails
nouveaux, ou du talent qui exprime et qui peint. Le Tasse, quoiqu'il en
ait d'admirables, est tellement infrieur dans cette partie, que ceux
mmes qui le prfrent d'ailleurs au chantre de Roland, donnent pour une
des causes de cette infriorit que l'Arioste tant venu le premier,
avait transport dans son pome les plus belles comparaisons employes
par les potes grecs et latins[782].

[Note 782: _Perche l' Ariosto fu primo e trasport nel suo poema le
pi belle e vaghe comparationi usate da' greci e latini poeti...... in
questa parte si pu dire che avanz il Tasso._ (_Camillo Pellegrino,
Dial. della Poesia epica._)]

Il n'en est pas tout--fait ainsi de la partie dramatique. On croit
gnralement que le Tasse y a tout l'avantage; que ses hros et ses
hrones parlent plus convenablement  leur situation et  leur
caractre. Cela est plutt vrai de la partie oratoire; on trouverait
difficilement dans l'Arioste rien qui ft comparable  la premire
harangue de Godefroi,  celle de l'ambassadeur gyptien et  quelques
autres de cette espce. Dans les dialogues, ou les discours alternatifs
que se tiennent l'un  l'autre les diffrents personnages diversement
placs, on peut encore regarder les deux potes comme gaux,
c'est--dire comme galement parfaits. Mais dans la plupart des discours
passionns et des plaintes amoureuses, comme dans celles de Tancrde,
d'Armide et mme d'Herminie, la _Jrusalem dlivre_ offre trop souvent,
comme nous le verrons dans la suite, aussi peu de vrit, ou mme
beaucoup moins que le _Roland furieux_, avec cette diffrence encore
entre les deux potes, que le Tasse ayant crit tout son pome dans un
style grave et pompeux, les jeux d'esprit et les carts qu'il se permet
en blessent davantage, au lieu que l'Arioste, qui parat toujours se
jouer de sa matire et converser avec ses lecteurs, peut, sans les
choquer, se donner beaucoup plus de licences.

Cette correspondance continuelle entre les lecteurs et le pote est
encore un caractre particulier aux pomes romanesques, que l'Arioste
adopta et dont on lui a fait un reproche: on a mme critiqu ces
charmants prologues, qui commencent presque tous ses chants: on a
prtendu que cela dtruit l'illusion, que l'action est interrompue, et
que les acteurs disparaissent ds que le pote se montre. D'abord, quand
ce serait une faute, il faudrait avouer du moins qu'elle est heureuse
et que la plupart de ces exordes ont un charme dont il serait 
regretter que la svrit de l'art nous et privs; mais soyons de bonne
foi; quel est le lecteur infatigable qui parcourt d'une haleine la
carrire immense qui lui est ouverte dans l'_Iliade_, dans l'_Odysse_,
dans l'_nide_,  plus forte raison dans la _Pharsale_, dans la
_Thbade_, ou dans la _Guerre punique_ de Silius[783]? Si les auteurs
de ces pomes ont pens que le lecteur ne se reposerait pas, pourquoi
lui ont-ils marqu des lieux de repos, et pourquoi paraissent-ils se
reposer eux-mmes, en divisant leurs pomes par livres, comme les
Italiens les ont diviss par chants?

[Note 783: J'ai dit _ plus forte raison_, quoique ces trois pomes
soient plus courts que ceux d'Homre, et ne crois pas avoir besoin
d'expliquer pourquoi je l'ai dit.]

Avouons encore que la lecture des potes est, gnralement parlant, un
dlassement, non une occupation; que pour bien goter les vers, il ne
faut pas les lire trop vite, et qu'on peut en effet se reposer quand on
a lu tout un livre d'Homre de Virgile ou du Tasse. Le lendemain, en
reprenant votre lecture, que vous importe si le pote s'interrompt,
puisque vous vous tes interrompu? Il vous parle en son nom ce jour-l,
comme il faisait la veille dans sa proposition, dans son invocation; o
est pour le second, pour le troisime, pour le vingtime chant
l'inconvnient qui n'existait pas pour le premier? Allons plus loin.
S'il reprend crment son rcit au mme endroit o il l'avait laiss, ne
risque-t-il pas de vous trouver froid et distrait dans le plus chaud de
son action? Ne fera-t-il pas mieux de fixer de nouveau votre attention
par quelques rflexions qui lient ce qui prcde  ce qui suit, et de ne
se remettre au courant que lorsque vous y serez vous-mmes?

Pour bien juger de l'Arioste, figurez-vous la cour de Ferrare, l'une des
plus polies, des plus nombreuses qui fussent au seizime sicle en
Italie, formant tous les soirs un cercle brillant, dont Alphonse d'Este
et le cardinal Hippolyte taient le centre; oubliez les torts qu'eut
bientt aprs ce prince de l'glise; ne songez qu' l'clat qui
l'environnait,  l'amour des lettres et  la bienveillance pour
l'Arioste qu'on lui supposait alors. Dans cette assemble aussi
imposante qu'aimable, reprsentez-vous le pote fixant pendant
quarante-six soires, une heure entire et souvent plus, tous les yeux
et tous les esprits. Le premier jour, il propose son sujet; il s'adresse
au cardinal son patron; il promet de clbrer l'origine de son illustre
race; il s'engage dans son rcit; mais ds qu'il peut craindre que
l'attention ne se fatigue, il s'arrte, en disant: Ce qui arrive
ensuite, je vous le rserve pour un autre chant.

Le lendemain, on se rassemble, on attend avec impatience; le pote
parat, et de courtes rflexions sur les injustes caprices de l'amour
ramnent ses auditeurs au point d'o il tait parti la veille. Le
troisime jour, il change de ton et de mthode; il va consacrer toute
cette sance  prdire la gloire de la maison d'Este. Qui me donnera,
dit-il, une voix et des expressions propres  un si noble sujet[784]?
qui prtera des ailes  mes vers pour les lever  la hauteur de mes
penses? Quand il a fourni cette carrire, il fait encore une pause; il
en fait tous les jours autant, et jamais il ne manque de congdier son
auditoire en promettant pour l'autre chant la suite de son rcit. Il
ajoute quelquefois: Pourvu qu'il vous soit agrable d'entendre cette
histoire; quelquefois mme: Vous entendrez le reste dans l'autre chant,
si vous revenez m'couter. Il avait trouv toutes ces formes tablies
par les premiers potes romanciers; il les jugea naturelles et commodes,
et il les emprunta d'eux. Comme eux encore, dans le cours mme de ses
chants, il ne perd point de vue l'assemble; il s'adresse aux princes
qui la prsident, aux dames qui l'embellissent; comme eux enfin, s'il
hasarde un fait incroyable, et qui passe les bornes de la vraisemblance
potique: Cela est fort extraordinaire, dit-il, vous ne le croirez pas,
et je n'en suis pas sr moi-mme; mais Turpin l'ayant mis dans cette
histoire, je l'y mets aussi[785].

[Note 784: L'Arioste, qui a pris en gnral dans le _Bojordo_ l'ide
de ces dbuts, y a pris mme ici le premier vers de son vingt-septime
chant (liv. I), qui est ainsi mot pour mot:

        _Chi mi dara la voce e le parole,_ etc.

Voyez ci-dessus, p. 296.]

[Note 785:

        _Mettendo lo Turpino, anch'io lo messo._

Il nous donne souvent cette excuse plaisante, surtout quand son
imagination l'a emport dans des exagrations un peu trop fortes. Le
bon Turpin, dit-il ailleurs, qui sait bien qu'il dit vrai, laisse un
chacun matre d'en croire ce qu'il voudra:

        _Il buon Turpin che sa che dice vero,
        E lascia creder poi quel che all' uom piace,_ etc.
                                      (C. XXVI, st. 23.)

Les lances de deux chevaliers se brisent dans le combat; les clats
volent jusqu'au ciel; cette expression hyperbolique est assez ordinaire,
mais il ne s'en contente pas; il ajoute: Turpin crit, et dans cet
endroit il dit vrai, que deux ou trois de ces morceaux retombrent tout
en flamme, parce qu'ils taient alls jusqu' la sphre du feu:

        _Scrive Turpin, verace in questo loco,
        Che due o tre gi ne tornaro accessi
        Ch' eran saliti alla sfera del foco._
        (                               C. XXX, st. 49.)

Nous avons vu cette plaisanterie dans tous les pomes prcdents. Cela
tait devenu une formule dont il parat qu'aucun pote romanesque ne
croyait pouvoir se dispenser.]

Placez-vous dans ce point de vue; asseyez-vous parmi cette cour
attentive; coutez, admirez avec elle ce gnie fcond, ce conteur
inimitable, ce courtisan adroit, ce pote sublime; arrtez-vous quand il
s'arrte; gayez-vous, levez-vous, enflammez-vous avec lui; laissez l
ce got trop svre qui diminuerait vos plaisirs. coutez surtout
l'Arioste dans sa propre langue; tudiez-en les finesses; apprenez  en
sentir la grce, la force, l'harmonie, et vous verrez alors ce que vous
devez penser des censeurs atrabilaires qui ont os traiter si
injustement un si beau gnie.

Je suis involontairement ramen aux injustices qui ont t faites 
l'Arioste, surtout en France. J'ai parl de celle de Voltaire et de sa
rparation clatante. Ce grand homme, dont le got tait si pur, jugeait
cependant quelquefois avec tant de prcipitation et de lgret ce qui
n'tait que du ressort du got, que dans cette rtractation mme il lui
est chapp trois singulires erreurs. Elles sont d'autant plus
singulires qu'il commence par assurer que l'Arioste (ce sont ses
termes) est si plein, si vari, si fcond en beauts de tous les genres,
qu'il lui est arriv plus d'une fois, aprs l'avoir lu tout entier, de
n'avoir d'autre dsir que d'en recommencer la lecture. Plus une
pareille assertion doit inspirer de confiance, plus il parat ncessaire
de relever ici les erreurs qui l'accompagnent. Ce sont des fautes dans
un _errata_.

Le pome de l'Arioste, dit l'auteur du _Dictionnaire philosophique_,
est  la fois l'_Iliade_, l'_Odysse_ et _Don Quichotte_; car son
principal chevalier errant devient fou comme le hros espagnol, et est
infiniment plus plaisant[786]. O Voltaire avait-il donc vu cela? Dans
toutes les descriptions de la folie de Roland il n'y a pas une seule
plaisanterie. L'Arioste se garde bien de le rendre plaisant. C'est
partout un fou terrible que l'on fuit, mais dont on ne rit pas.
Non-seulement sa dmence est l'effet d'une passion profonde, elle est
encore une punition divine. Un seul rire du lecteur dtruirait ce
caractre; mais ce rire, qu'un trait d'extravagance pourrait quelquefois
appeler, est toujours repouss par un acte de violence qui frappe de
terreur. La terreur et la piti sont les seuls sentiments que le pote
ait voulu exciter, et qu'il excite en effet dans ce tableau sublime et
entirement neuf en posie. Comparer Roland  Don Quichotte, c'est
prendre, comme Don Quichotte lui-mme, les objets pour ce qu'ils ne sont
pas.

[Note 786: _Ubi supr._, tom. LI, au mot _Epope_.]

Le fond du pome, dit encore Voltaire, est prcisment celui de notre
roman de _Cassandre_.... Ce fond du pome est que la plupart des hros
et les princesses qui n'ont pas pri pendant la guerre, se retrouvent
dans Paris aprs mille aventures, comme les personnages du roman de
_Cassandre_ se retrouvent dans la maison de Polmon[787]. Peu nous
importe aujourd'hui ce qu'est le fond du roman de Cassandre; mais le
fond du pome de Roland n'est point du tout cela. Il est tel que j'ai
tch de le faire entendre; et il est inconcevable qu'ayant relu tant de
fois ce pome, un tel lecteur ne l'ait pas mieux entendu.

[Note 787: _Ibid._]

Enfin Voltaire, aprs avoir dit que l'Arioste fut le matre du Tasse, et
il entend par-l qu'il fut son modle, ajoute: l'_Armide_ est d'aprs
l'_Alcine_; le voyage des deux chevaliers, qui vont dsenchanter Renaud,
est absolument imit du voyage d'Astolphe. Ceci est plus inconcevable
encore. Voltaire confond Roger avec Roland; c'est Roger que l'on va
chercher dans l'le d'Alcine, et c'est  Roland qu'Astolphe rend la
raison. Son voyage n'a certainement aucun rapport avec celui des deux
chevaliers du Tasse; ils vont en bateau aux les Fortunes, et lui dans
la Lune sur l'Hippogryphe. L'le enchante d'Armide est imite de celle
d'Alcine, cela est trs-vrai; Renaud est amolli par la volupt dans
l'une, comme Roger dans l'autre; ils en sont retirs, et sont rendus 
la gloire par deux moyens diffrents, et qui pourtant se ressemblent. Le
voyage des deux chevaliers qui vont dsenchanter Renaud, est imit, non
du voyage arien d'Astolphe, mais du voyage de Mlisse, qui, sous la
figure d'Atlant, va trouver Roger dans l'le d'Alcine, lui met au doigt
l'anneau merveilleux, comme les chevaliers prsentent  Renaud le
bouclier magique, le fait rougir de son repos, et le dsenchante.

Qu'il nous suffise d'avoir rectifi ces trois erreurs. Ne nous y
appesantissons pas, ne cherchons pas  les expliquer, et surtout n'en
faisons point un crime au vieillard illustre qui, voulant en rparer une
de sa jeunesse, les a laiss tomber de sa plume lgante, rapide et amie
de la vrit; mais faisons-en notre profit; et dans nos jugements sur la
littrature trangre, instruits par un tel exemple, n'en devenons que
plus circonspects.

Ce serait ici le lieu de nous tendre plus particulirement sur les
diffrentes beauts qui frappent  chaque instant dans la lecture du
_Roland furieux_; de citer au moins quelques-unes de ces descriptions si
potiques, quelques-uns de ces combats trop nombreux peut-tre dans le
_Roland_ comme dans l'_Iliade_, mais aussi beaux, plus varis que ceux
d'Homre, et que le pote a peut-tre plus habilement distribus dans
l'conomie gnrale de son pome; quelques-uns de ces charmants
pisodes, dont la diversit enchante, et dont la multitude tonne;
quelques-unes de ces comparaisons si belles, les unes prises
immdiatement dans la nature, les autres, et en plus grand nombre,
imites des anciens, et qui sont encore alors de fidles imitations de
la nature; quelques-uns de ces admirables prologues que Voltaire a si
justement lous, et auxquels il devait tant de reconnaissance,
puisqu'ils lui ont donn l'ide des siens. Des morceaux de tous ces
divers genres, mme mdiocrement traduits, ne pourraient manquer de
plaire; mais dans une telle surabondance, que choisir, et o s'arrter?
Comment aussi m'interdire  moi-mme, et envier au lecteur, du moins un
lger aperu de ce que lui pourrait offrir une moisson de ce genre faite
avec choix dans le _Roland furieux_, si je ne consultais que son
agrment et mon plaisir? Des pisodes cependant et des combats, il n'y
faut pas songer; ces morceaux, vus par extrait, ne sont plus les mmes,
et leur tendue dfend de les citer tout entiers. Mais les exordes de
quelques chants, mais quelques-unes de ces descriptions qui mettent sous
les yeux l'objet rel ou idal que le pote a voulu peindre, mais un
petit nombre de ces belles comparaisons qui dcrivent, en les
rapprochant, deux objets  la fois, n'auront pas le mme inconvnient,
et nous ddommageront un peu.

Il y a dans l'_Orlando furioso_, dit Voltaire[788], un mrite inconnu 
toute l'antiquit[789], c'est celui de ses exordes. Chaque chant est
comme un palais enchant, dont le vestibule est toujours dans un got
diffrent, tantt majestueux, tantt simple, mme grotesque. C'est de la
morale, ou de la gat, ou de la galanterie, et toujours du naturel et
de la vrit. Nous trouverons facilement des exemples dans tous ces
genres. Il en cite trois; il en pouvait citer bien davantage. Mais
n'oublions pas, pour tre justes, que si l'Arioste est le plus parfait
dans ce genre, il n'a pas t le premier, et que le _Bojardo_, qui lui
avait fourni le fond de sa fable, lui avait encore donn le modle de
cet embellissement[790].

[Note 788: _Ubi supr._]

[Note 789: Il aurait pu en excepter Lucrce.]

[Note 790: Voyez ci-dessus, p. 296  300.]

C'est l'vnement que le pote commence ou continue de raconter qui lui
dicte le sujet et le ton de chaque exorde. Quand le jeune Mdor fut au
milieu des bois et de la nuit, charg du corps inanim de son roi,
personne, dit le pote[791], (et l'on voit que sa position, souvent
orageuse,  la cour de Ferrare, lui a fourni, autant que celle de Mdor,
l'ide de ces maximes), personne ne peut savoir de qui il est aim,
tandis qu'il est heureux et assis au haut de la roue. Il est alors
entour de vrais et de faux amis, qui lui montrent tous une fidlit
pareille; mais si son bonheur se change en infortune, la foule
adulatrice tourne ailleurs ses pas; celui qui l'aime de coeur reste seul
avec courage; et mme aprs la mort, il l'aime encore. Si le coeur se
montrait comme le visage, tel qui dans une cour est au nombre des grands
et opprime tous les autres, et tel qui jouit peu de la faveur du matre,
changeraient entre eux de destine; cet homme obscur deviendrait bientt
le premier, et ce grand seigneur serait confondu dans les derniers
rangs. Mais revenons  Mdor qui fut si reconnaissant et si fidle, que
pendant la vie et aprs la mort de son matre, il l'aima toujours
galement.

[Note 791: C. XIX.]

Renaud a dlivr une jeune femme  qui des brigands allaient arracher la
vie[792]. Cette frocit indigne l'Arioste; et sans savoir encore
l'histoire que cette femme va raconter, il fait que nous en sommes
indigns comme lui. Tous les autres animaux qui sont sur la terre, ou
sont d'un naturel tranquille et vivent en paix, ou s'ils prennent
querelle entre eux et s'ils se font la guerre, le mle ne la fait point
 sa femelle; l'ourse erre avec l'ours en sret dans les bois; la
lionne repose auprs du lion; la louve est sans dfiance avec le loup,
et la gnisse n'a rien  craindre du taureau. Quelle peste abominable,
quelle Mgre est venue troubler le coeur de l'homme? On entend sans
cesse l'poux rpter contre son pouse des propos injurieux; on le voit
outrager son visage et y imprimer des marques noires et livides; on voit
l'pouse baigner de larmes le lit nuptial; et mme quelquefois la colre
insense ne le baigne pas uniquement de pleurs, mais de sang. L'homme ne
parat pas seulement commettre un grand crime, mais un crime contre
nature, et un acte de rbellion contre Dieu, s'il va jusqu' frapper une
belle femme au visage ou  lui rompre un seul cheveu; mais que celui qui
lui donne du poison, ou qui lui arrache la vie par le lacet ou le
poignard, que celui-l soit un homme, je ne le croirai jamais; c'est,
avec une face humaine, un esprit chapp des enfers.

[Note 792: C. V.]

Quelquefois, il s'embarrasse lui-mme dans les interruptions frquentes
de ses rcits, et il est le premier  rire avec vous de l'embarras o il
se jette. Je me souviens[793] que je devais vous chanter l'histoire de
ce soupon qui avait fait tant de peine  l'amante de Roger, je l'avais
promis, et ensuite cela m'est sorti de l'esprit. S'y devais ajouter
cette jalousie plus forte et plus cruelle qui, depuis le rcit de
Richardet, avait dvor son coeur. C'est ce que je voulais vous chanter,
et Renaud s'tant jet  la traverse, j'ai commenc une autre histoire;
ensuite Guidon m'a donn bien de l'ouvrage en venant arrter quelque
temps Renaud dans son chemin; je me suis si bien gar d'une chose dans
l'autre, que je me suis mal souvenu de Bradamante; je m'en souviens 
prsent, et je veux vous parler d'elle, avant d'en revenir  Gradasse et
 Renaud.

[Note 793: C. XXXII.]

Quelquefois, la fantaisie potique l'emporte loin de son sujet, et il
suffit des moindres rapports pour qu'il se permette d'aller o il veut
et de revenir comme il lui plat. Roland qui cherche partout Anglique,
ne ressemble pas tout--fait  Crs qui cherche sa fille, et cependant
coutez ce dbut du douzime chant: Lorsque Crs, empresse de revenir
du mont Ida, o sa mre est adore, dans la valle solitaire o le mont
Ethna presse le corps d'Encelade cras par la foudre, ne retrouva plus
sa fille qu'elle y avait laisse, ayant fait, loin de tout chemin
frquent, sentir les effets de sa douleur  ses joues,  son sein,  sa
chevelure,  ses yeux, elle arracha deux pins, les alluma au feu de
Vulcain, leur donna la proprit de ne jamais s'teindre, et les portant
de chaque main, monte sur un char trane par des dragons, parcourut
les forts, les champs, les monts, les plaines, les valles, les
fleuves, les tangs, les torrents, la terre et la mer; et quand elle eut
cherch sur toute la surface du globe, elle alla jusqu'au fond du
Tartare. Si Roland avait eu le mme pouvoir, il et parcouru de mme, en
cherchant Anglique, le ciel, la terre et les enfers; mais n'ayant ni
char ni dragons, il l'allait cherchant du mieux qu'il pouvait[794].
Cette chute nave, aprs le luxe potique tal dans ce qui prcde, est
un de ces contrastes qui sont toujours srs de leur effet.

[Note 794:

        _Ma poi che'l carro e i draghi non avea,
        La ga cercando al meglio che potea._]

Il parat ne pas prendre un ton moins lev lorsqu'il veut terminer le
voyage d'Astolphe dans la lune, o il a retrouv dans une fiole le bon
sens de son cousin Roland[795]; mais tout  coup son vol s'abaisse; il
continue et finit dans le got d'Anacron ce qu'il avait commenc du
style de Pindare. Qui montera au ciel pour moi, madame, et m'en
rapportera ma raison que j'ai perdue? Depuis qu'est sorti de vos yeux le
trait qui m'a perc le coeur, je vais la perdant de plus en plus. Je ne
me plains pas de cette perte, pourvu qu'elle ne s'accroisse pas, et
qu'elle en reste  ce point-l; mais si cela continue, je crains bien de
devenir moi-mme tel que j'ai peint Roland. Pour retrouver mon esprit,
il me semble que je n'ai pas besoin de m'lever jusqu'au cercle de la
lune ou dans le paradis; je ne crois pas qu'il se soit log si haut;
c'est dans vos beaux yeux qu'il va errant; c'est sur votre charmant
visage, sur votre sein d'ivoire et sur ses deux monts d'albtre; c'est
l que mes lvres l'iront cueillir quand il vous plaira de me le
rendre. C'est ce que Voltaire a traduit, non pas exactement, mais on
pourrait dire fidlement, puisqu'il en a conserv l'aisance et la grce,
dans ces vers bien tonnants pour un vieillard plus que septuagnaire:

        Oh! si quelqu'un voulait monter pour moi
        Au paradis! s'il pouvait reprendre
        Mon sens commun! s'il daignait me le rendre!
        Belle Agla, je l'ai perdu pour toi;
        Tu m'as rendu plus fou que Roland mme;
        C'est ton ouvrage: on est fou quand on aime.
        Pour retrouver mon esprit gar,
        Il ne faut pas faire un si long voyage.
        Tes yeux l'ont pris, il en est clair;
        Il est errant sur ton charmant visage,
        Sur ton beau sein, ce trne des amours.
        Il m'abandonne. Un seul regard peut-tre,
        Un seul baiser peut le rendre  son matre;
        Mais sous tes lois il restera toujours[796].

[Note 795: C. XXXV.]

[Note 796: _Ub. supr._, p. 82.]

L'ide du dbut du dernier chant est originale et trs-heureuse[797].
Aprs une si longue et si pnible route, le pote se voit enfin prs du
port, et prenant tout  coup dans le sens propre cette expression
figure: Oui, dit-il, je vois la terre, je vois le rivage se dployer
devant moi; j'entends un cri d'allgresse, dont l'air frmit et dont les
ondes retentissent; j'entends le son des cloches et des trompettes qui
se mle  ce cri de la joie publique; je commence  distinguer quels
sont ceux qui couvrent les deux rives du port. Ils paraissent tous se
rjouir de me voir venu  bout d'un si long voyage. Oh! combien de
belles et vertueuses dames; oh! combien de braves chevaliers; oh!
combien d'amis  qui je suis ternellement oblig pour la joie qu'ils
tmoignent de mon retour! Et l-dessus, il nomme d'abord les dames et
les chevaliers, puis les amis, les compagnons d'tudes, les potes;
seize octaves lui suffisent  peine pour cette revue vive et anime,
seme d'loges dlicats, qui auraient d flatter toutes celles et tous
ceux qu'il y a placs, mais qui parut, dit-on, trop familire  quelques
grandes dames et  de hauts et puissants seigneurs. C'est un art
difficile que celui de flatter les grands; leur orgueil est quelquefois
bless, mme de ce qu'on fait pour lui. Ce devrait tre le sujet d'un
chapitre  part dans les potiques modernes; mais on n'en trouverait ni
les principes dans Aristote, ni les exemples dans Homre.

[Note 797: C. XLVI.]

L'Arioste, qui tenait  la fois d'Homre et d'Ovide par son gnie,
ressemble surtout  ce dernier dans ses descriptions; c'est, pour ainsi
dire, un long tissu de descriptions que le _Roland furieux_ tout entier,
comme les _Mtamorphoses_ tout entires; mais Ovide parat lui avoir
plus particulirement servi de modle quand il dcrit des tres
mtaphysiques auxquels il donne, non-seulement un corps et des
attributs, mais un sjour assorti  leur nature idale. La grotte du
Sommeil, si bien dcrite dans le onzime livre des _Mtamorphoses_,
tait sans doute prsente  son souvenir quand il la dcrivit de nouveau
dans le quatorzime chant de son pome; mais quoique la peinture en soit
plus longue et plus dtaille dans Ovide, peut-on mettre au-dessous de
l'original une imitation si belle? Ovide n'a peint que le Sommeil, et
c'est un Songe qu'Iris va chercher auprs de lui; l'archange Michel,
dans l'Arioste, y va prendre le Silence, dont il a besoin pour excuter
les ordres de l'ternel. C'est le Silence surtout que le pote a voulu
reprsenter; aussi ne s'arrte-t-il point  peindre le Sommeil lui-mme;
ds qu'il a trouv le Silence, il ne le quitte plus. Dans
l'Arabie[798], s'tend, loin des cits et des villages, une petite et
agrable valle, ombrage par deux montagnes, et toute plante
d'antiques sapins et de robustes ormeaux. Le soleil y ramne en vain la
clart du jour; l'ombre paisse des rameaux en dfend si bien l'entre 
ses rayons qu'ils n'y pntrent jamais[799]. Cette noire fort couvre
une grotte profonde et spacieuse qui pntre dans le sein du rocher. Le
souple lierre en parcourt  pas tortueux toute l'entre. C'est dans ce
sjour que gt le pesant Sommeil. D'un ct l'Oisivet au corps pais et
charg d'embonpoint, de l'autre la Paresse qui ne peut marcher et se
tient mal sur ses pieds, sont assis prs de lui sur la terre. L'Oubli
distrait est  la porte; il ne laisse entrer, ne reconnat personne,
n'coute aucun message, n'en reporte aucun, et repousse galement tout
le monde. Le Silence rde alentour et fait sentinelle. Sa chaussure est
de feutre; il est couvert d'un manteau noir. Tous ceux qu'il aperoit de
loin, il leur fait, avec la main, signe de ne pas avancer. L'Ange de
Dieu s'approche de son oreille, et lui donne tout bas l'ordre dont il
est charg pour lui. Le Silence, par un seul signe de tte, rpond qu'il
obira; et aussitt, sans rien dire, il marche sur les pas de Michel.
On compare souvent la peinture  la posie, mais quel tableau pourrait
reprsenter aussi bien le Silence?

[Note 798: C. XIV, st. 92.]

[Note 799:

        _Est prope Cimmerios lungo spelunca recessus,
        Mons cavus, ignavi domus et penetralia somni,_ etc.
                                    (Mtam., l. II, v. 592.)

L'imitation s'arrte au cinquime vers d'Ovide, et au mot franais sur
lequel porte cette note.]

Les descriptions de lieux champtres, de jardins, et de paysages
charmants, offrent dans presque tous les chants au lecteur des repos qui
le dlassent et l'enchantent. Ceci nous rappelle aussitt les jardins
d'Alcine; mais ils sont destins  nous fournir un parallle
intressant, et nous devons les tenir en rserve pour cet usage. Sans
chercher loin dans le pome, arrtons-nous ds le premier chant dans ce
bosquet o se rfugie Anglique effraye et poursuivie par Renaud.
Elle fuit parmi des forts effroyables et sombres[800], dans des lieux
inhabits, dserts et sauvages; le moindre mouvement des feuilles et de
la verdure qu'elle entend sur les chnes, les htres et les ormeaux, lui
cause des terreurs subites, et la fait errer, a et l, dans les
sentiers carts. A chaque ombre qu'elle aperoit sur la montagne ou
dans la valle, elle craint toujours d'avoir Renaud sur ses traces.
Telle qu'un jeune daim, ou un chevreau timide, qui a vu, sous le
feuillage du bosquet o il a reu le jour, un lopard trangler sa mre
et lui ouvrir la poitrine et les flancs, fuit de forts en forts loin
du barbare; il tremble de peur et de crainte[801];  chaque tige qu'il
heurte en passant, il se croit sous la dent de la bte cruelle.

[Note 800: C. I, st. 38 et suiv.]

[Note 801:

        _E di paura trema e di sospetto._

Je crois pouvoir mettre la mme nuance en franais entre peur et
crainte, qu'il y en a en italien entre _paura_ et _sospetto_. La peur
est l'effet d'une explosion ou d'une apparition subite, ou d'un danger
prsent et rel; la crainte est cause par l'apparence du mal; c'est une
sorte de prvoyance du danger  venir, ou, comme le dt l'abb Roubaud
dans ses _Synonymes_, un calcul de probabilit. On a peur de ce qu'on
voit, on craint ce qu'on imagine.]

Tout ce jour, et toute la nuit, et la moiti du lendemain, elle s'gara
dans mille dtours et marcha sans savoir o. Elle se trouve enfin dans
un bosquet agrable, que le frais zphir agite lgrement; deux clairs
ruisseaux l'entourent en murmurant, y entretiennent une herbe tendre et
toujours nouvelle, et rendent un son qui charme l'oreille, en brisant
entre de petits cailloux leur cours paisible. Anglique s'y croit en
sret s'arrte, descend parmi les fleurs, et laisse son cheval errer
sur l'herbe frache qui borde ce claires eaux. Elle aperoit, tout
auprs, un buisson d'pines fleuries et de roses vermeilles, qui semble
se mirer dans l'onde limpide, garanti du soleil par des chnes au vaste
ombrage. Au milieu, un espace vide offre sous l'ombre la plus paisse un
frais asyle; et le feuillage et les rameaux y sont si bien entrelacs
que le soleil mme et  plus forte raison une vue moins perante n'y
peuvent pntrer. L'herbe tendre y forme un lit qui invite  s'y
reposer. La belle fugitive se place au milieu; elle s'y couche et
s'endort. Elle est bientt rveille par le bruit que fait un guerrier
qui descend de cheval auprs de l'un des ruisseaux, se couche sur le
bord, et la tte appuye sur sa main, se met  rver profondment. Il
s'y rpand en plaintes amres contre la dame  qui il avait donn son
coeur et qui a donn le sien  un autre; et cette dame est Anglique
elle-mme; et ce guerrier est un de ses amants; et dans ses plaintes
amoureuses il mle cette charmante imitation de Catulle, que tout le
monde sait par coeur:

        La jeune fille est semblable  la rose,
        Au beau matin sur l'pine nave, etc.[802]

[Note 802:

        _La verginella  simile alla rosa
        Che in bel giardin su la nativa spina,_ etc.
                                              (St. 43.)

        _Ut flos in septis secretis nascitur hortis._

        (Catul. _Epithat. Jul. et Manl._)]

Il faut avouer qu'un pome qui, ds le dbut, offre de telles peintures,
o ces peintures sont presque innombrables, et qui, lorsque le sujet
l'exige, en prsente d'aussi fortes et d'aussi terribles que celles-ci
est douce et gracieuse, n'a, quant aux descriptions, aucune rivalit, ni
aucun parallle  craindre.

C'est surtout dans les frquentes descriptions de combats que sont
employes ces fortes et terribles couleurs. L'un des moyens dont le
pote se sert pour ajouter encore  la reprsentation effrayante de ces
grandes scnes de destruction, ce sont les comparaisons; et il en prend
alors le plus souvent les objets parmi les animaux froces, dont l'homme
semble vouloir imiter les fureurs. Quelquefois,  l'exemple d'Homre, il
accumule ces comparaisons pour augmenter la terreur, et parat encore
moins occup de frapper l'imagination du lecteur que de soulager la
sienne.

Voyez Rodomont dans Paris, lorsqu' la voix de l'empereur marchant
contre lui en personne, le peuple qui fuyait se rassure, lorsque de tous
les remparts, de toutes les rues, accourant sur la place o le
redoutable Sarrazin est entour de morts, on reprend  la fois, et les
armes, et le courage. De mme que, pour les plaisirs du peuple, si l'on
a renferm dans sa loge, loin du taureau indompt, une vieille lionne
exerce aux combats[803], ses lionceaux qui voient comment le fier et
courageux animal erre en mugissant dans l'arne, et qui n'ont jamais vu
de cornes si hautes[804], se tiennent  part, timides et confus; mais si
leur intrpide mre s'lance sur lui, si elle lui enfonce dans l'oreille
sa dent cruelle, ils veulent aussi se baigner dans le sang, et
s'avancent hardiment  son secours: l'un mord le dos du taureau, l'autre
son ventre; autant en fait tout ce peuple contre la fier Sarrazin; des
toits, des fentres et de plus prs, une nue paisse de traits pleut
sur lui de toutes parts..... Il est enfin accabl par le nombre. Il se
lasse de tuer des ennemis qui semblent renatre; son haleine devient
frquente et pnible; il sent que s'il ne sort pas tandis qu'il a encore
toute sa force, il le voudra trop tard. Il se voit entour, resserr,
press par la foule, mais il saura se faire jour avec son pe. Celui
qui a vu sur la place rompre des barrires entoures des flots d'un
peuple immense, un taureau sauvage poursuivi par les chiens, excit,
bless pendant tout le jour[805]; le peuple fuir pouvant devant lui;
l'animal furieux les atteindre tour  tour et les enlever avec ses
cornes; celui-l doit penser que tel et plus terrible encore parut le
cruel Africain quand il commena sa retraite. Chaque fois qu'il se
retourne, il jonche la terre de morts. Il sort enfin sans donner aucun
signe de crainte, et marche vers la pointe de l'le d'o il veut se
jeter dans la Seine. Tel que dans les forts des Massyliens ou des
Numides, l'animal gnreux, poursuivi par des chasseurs[806], montre
encore, mme en fuyant, son noble courage; c'est en menaant et  pas
lents qu'il se renfonce dans les bois; tel Rodomont environn d'une
paisse fort de lances, d'pes et de traits lancs dans les airs, sans
se laisser avilir par la crainte, se retire vers le fleuve, lentement et
 grands pas.

[Note 803: C. XVIII, st. 14.]

[Note 804: Il ne faut point dissimuler dans une traduction ces
traits nafs qui appartiennent au gnie de l'auteur, et qui sont le
cachet du matre.]

[Note 805: St. 19.]

[Note 806: St. 22.]

Non-seulement cette comparaison, mais cette grande scne tout entire
est imite de Virgile[807]; et si dans quelques parties la supriorit
appartient au chantre d'Ene, dans d'autres aussi, et surtout dans les
vastes proportions de ce tableau terrible, on oserait dire que
l'avantage parat rester au chantre de Roland.

[Note 807: Elle l'est en partie de l'assaut de Pyrrhus au palais de
Priam (_nid._, l. II), et en partie de l'irruption de Turnus dans le
camp des Troyens (_ibid._, l. IX). C'est de l qu'est prise cette
dernire comparaison:

                           _Seu soevum turba leonem
        Cm telis premit infensis,_ etc. (V. 757.)]

Dans les comparaisons en gnral, soit que l'Arioste invente, soit qu'il
imite, il va de pair avec les plus grands potes. Voyez encore dans
l'assaut de Biserte, cet autre tableau si fortement conu et si
vigoureusement trac[808], lorsque Brandimart s'tant lanc de
l'chelle sur le rempart, l'chelle se rompt, les guerriers qui le
suivaient retombent, et il se trouve expos seul, comme Turnus et comme
Rodomont,  une foule d'ennemis. Roland, Olivier, Astolphe, d'autres
encore dressent d'autres chelles et montent pour le secourir. Alors la
ville assige perd tout espoir de se dfendre. Comme sur la mer o
frmit la tempte[809], un vaisseau tmraire est assailli par les
flots. A la proue,  la poupe, ils y cherchent une entre, et
l'attaquent avec rage et avec fureur. Le ple nocher soupire et gmit;
c'est de lui qu'on attend du secours, et il n'a plus ni coeur ni gnie;
une vague survient enfin qui couvre tout le navire, et ds qu'elle
entre, elle est suivie de tous les flots; ainsi, ds que ces trois
paladins se sont empars des murs, ils y font un si large passage, que
tous les autres peuvent les suivre en sret: mille chelles sont
dresses, et l'on s'avance  la fois par toutes les brches au secours
de l'intrpide Brandimart. Avec la mme fureur que le superbe roi des
fleuves[810], quand il renverse quelquefois ses digues et ses rivages,
s'ouvre un chemin dans les champs de Mantoue[811], emporte avec ses
ondes, et les sillons fertiles, et les abondantes moissons, et les
troupeaux entiers avec les cabanes, et les chiens avec les bergers[812];
avec la mme fureur la troupe imptueuse entre par tous les endroits o
la muraille est ouverte, le fer et la torche  la main, pour dtruire ce
peuple rduit aux derniers abois.

[Note 808: C. XL.]

[Note 809: St. 29.]

[Note 810: St. 31. Imit de Virgile (_Gorg._, l, I, v. 446); mais
l'imitation se rduit  ces trois vers:

        _Produit insano contorquens vertice sylvas
        Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes
        Cum stabulis armenta tulit._]

[Note 811: _Ne i campi Ocnei._ Ocnus fut le fondateur de Mantoue, et
donna  cette ville le nom de sa mre _Manto_.]

[Note 812: Je passe  dessein les deux derniers vers, o l'Arioste,
aprs s'tre si heureusement rappel Virgile, s'est moins heureusement
souvenu d'Horace:

        _Guizzano i pesci a gli olmi in su la cima,
        Ove solean volar qli augelli in prima;_

ces deux vers rendent librement et potiquement les deux vers latins:

        _Piscium et summa genus hoesit ulmo
        Nota quoe sedes fuerat columbis._

Mais cette petite image te  sa comparaison une partie de son effet, et
ralentit pour ainsi dire le mouvement de la terreur.]

Mais de toutes les belles comparaisons qui s'offrent presque  chaque
page dans le _Roland furieux_, la plus sublime peut-tre est celle dans
laquelle l'Arioste compare Mdor entour d'ennemis auprs du corps de
son roi, et ne pouvant ni l'abandonner ni le dfendre,  l'ourse
surprise par des chasseurs dans son antre avec ses petits. C'est ainsi
que le gnie potique rapproche les objets les plus loigns, et trouve
des rapports l o la nature n'avait mis que des diffrences. Comme une
ourse que le chasseur des montagnes vient attaquer dans sa tanire
rocailleuse[813], se tient debout sur ses petits, le coeur incertain, et
frmit avec l'accent de la tendresse et de la rage, la colre et sa
cruaut naturelle la poussent  tendre ses griffes,  baigner ses
lvres dans le sang; l'amour l'attendrit et la ramne vers ses petits,
qu'elle regarde encore au milieu de sa fureur. Cette admirable octave,
que je suis loin d'avoir pu rendre, avec la triple infriorit de la
langue, de la prose et du talent, est imite et mme presque
littralement traduite de Stace; mais traduire aussi potiquement un
pote, c'est l'galer et presque le vaincre; copier ainsi, c'est
crer[814].

[Note 813: C. XIX, st. 7.]

[Note 814: Voici la comparaison de Stace (_Thb._, l, X):

        _Ut Lea quam svo foetam pressere cubili
        Venantes numid, natos erecta superstat
        Mente sub incert, torvum ac miserabile frendens,
        Illa quidem turbare globos et frangere morsu
        Tela queat, sed prolis amor crudelia vincit
        Pectora, et in medi catulos circumspicit ir._

Et voici la traduction de l'Arioste:

        _Come Orsa che l'alpestre cacciatore
          Ne la pietrosa tana assalita abbia,
          Sta sopra i figli con incerto core
          E freme in suono di piet e di rabbia;
          Ira la invita e natural furore
          A spiegar l'ugne e a insanguinar le labbia;
          Amor la intenerisce, e la ritira
          A riguardare ai figli in mezzo all'ira._

Cette traduction est si exacte, que le traducteur de la _Thbade_,
_Cornelio Bentivoglio_, cardinal, sous le nom de _Selvaggio Forpora_, en
a conserv trois vers, qu'il ne pouvait rendre autrement:

        _Qual Leonessa in cavernoso monte
        Cui cinse intorno il cacciator numida,
        St sopra i figli con incerto cors
        E freme in suono di piet e di rabbia._
        _A saltar nello stuolo, a franger dardi
        Furor la spinge; amor l'arresta e sforza_
        _A riguardare i figli in mezzo all'ira._

J'ai rapproch prcdemment (t. III, p. 523) cette belle comparaison de
l'Arioste d'une comparaison semblable, tire des _Stances_ du Polotien,
et qui sans doute fut puise  la mme source.]

Je m'aperois, peut-tre un peu tard, que je me laisse entraner au
plaisir de citer de si beaux traits. Ils ne font que m'en rappeler
d'autres que je voudrais citer encore, et si je m'arrtais  ces
derniers, ils me laisseraient le mme dsir. Au reste, le _Roland
furieux_, sans tre encore vritablement traduit dans notre langue, y a
cependant plusieurs traductions que l'on peut lire, et qui sont entre
les mains de tout le monde; au lieu de multiplier les citations, je
dirai donc mme  ceux qui n'entendent pas l'italien: Lisez le _Roland
furieux_; ou plutt je leur rpterai: Apprenez l'italien pour le lire
dans sa langue originale, et ne dussiez-vous jamais y lire autre chose
que le _Roland furieux_, apprenez toujours l'italien.

Il me reste  donner une nouvelle preuve de cette avidit d'inventions
dont l'imagination de l'Arioste tait tourmente, et qui semblait
rellement aller jusqu' l'insatiabilit. On a conserv de lui un grand
fragment pisodique si dpendant de l'action gnrale de son pome,
qu'on ne lui peut assigner aucune destination diffrente, et si tranger
cependant  toutes les parties de cette action, comprises dans le
_Roland furieux_, que personne n'a pu deviner quelle en pouvait tre la
place. Ce fragment divis en cinq chants, que l'on trouve dans la
plupart des bonnes ditions, mis  la suite du pome, n'est point connu
sous un autre titre que celui mme des cinq chants, _I cinque canti_. Le
premier de ces cinq chants commence sans exposition et parat lui-mme
une suite de quelque autre chant. Le dernier ne va pas jusqu' un point
de l'action qui puisse en annoncer le terme. On n'a donc pu former que
des conjectures sur le pome, ou le projet de pome, dont ils faisaient
partie.

On voit  la simple lecture que c'est une suite du _Roland furieux_. Les
mmes personnages y pariassent, l'action commence o finit celle du
_Roland_; le mme merveilleux y est employ; les mmes formes y sont
suivies; les dbuts de chant, les interruptions, les adieux 
l'auditoire ou aux lecteurs  la fin de chacun des chants, tout annonce,
ou une partie du _Roland_ qui en a t retranche, ou un second roman
pique qui aurait fait suite au premier. Charlemagne et ses pairs
conduits  leur perte par les intrigues de Ganelon de Mayence en sont
visiblement le sujet. On voit du moins une grande trahison ourdie contre
eux par ce paladin perfide. Il est a remarquer que lui, qui joue un
rle si odieux dans tous les pomes dont Charlemagne et les chevaliers
de la maison de Clairmont sont les hros, ne parat point dans le
_Roland furieux_. Le comte Anselme et son fils Pinabel sont les seuls de
cette odieuse race que l'on voie tendre des piges et y tomber. Ici,
c'est Ganelon mme qui revient sur la scne; mais il n'agit pas de son
propre mouvement; il est l'instrument de la vengeance des fes, et
surtout d'Alcine, furieuse de la perte de Roger. Charles, aprs de
premiers avantages contre les ennemis que Ganelon lui suscite, prouve
dj une dfaite; prcipit d'un pont, qu'il dfendait en personne, il
tombe dans la rivire; son cheval a de la peine  le ramener au bord.
C'est l que finit le fragment, et l'Arioste n'a laiss aucune note ni
aucune esquisse du reste.

Aussi les avis ont-ils t partags en Italie sur ce que c'tait que ces
cinq chants et sur leur destination. Les uns, choqus des imperfections
et des fautes dont ils sont remplis, ont soutenu qu'ils ne sont point de
l'Arioste; les autres, que c'est le commencement d'un second pome
romanesque qu'il avait projet; d'autres, mais sans aucune
vraisemblance, que ce sont des fragments que l'Arioste comptait rpandre
 et l dans son pome. Il suffit de les lire, de voir  quel moment
commence l'action, et quelle en est la nature, pour reconnatre qu'ils
ne pouvaient, comme je l'ai dit, que faire suite au _Roland furieux_. En
effet, le _Ruscelli_[815] rapporte un fait si positif, et qui donne une
explication si satisfaisante, qu'il ne semble devoir laisser dans
l'esprit aucun doute. Il tenait ce fait d'anciens amis de l'Arioste, et
entre autres de _Galasso Ariosto_, l'un de ses frres. Le premier
dessein du pote avait t que son _Roland furieux_ et cinquante
chants. Il voulait y faire entrer la mort de Roger et la dfaite des
paladins  Roncevaux. Il avait rempli ce nombre de chants, et il s'en
fallait beaucoup qu'il ft  la fin. Il consulta le _Bembo_ et d'autres
amis qui le dtournrent de ce dessein. Outre que le pome serait devenu
excessivement long, le dnouement en et t triste et funeste, ce
qu'Homre et Virgile avaient soigneusement vit.

[Note 815: Voyez sa note intitule: _de i cinque canti_, aprs
l'Avis aux lecteurs, dans la bonne dition de Valgrisi, 1556.]

L'Arioste se rendit judicieusement  ces raisons. Il retrancha tout ce
qui venait aprs la victoire de Roger sur Rodomont, et laissa le lecteur
satisfait de voir la France dlivre des Sarrazins, et Bradamante unie 
son cher Roger. Ayant ainsi rduit son action  la juste tendue qu'elle
devait avoir, il donna tous ses soins  perfectionner et  polir les
chants qu'il avait conservs, il oublia entirement les cinq dont il
avait fait le sacrifice.

Cela explique parfaitement et leur composition et les dfauts que l'on y
trouve. Ce ne sont pas seulement des lacunes et des ngligences, mais
des fautes de versification et mme de langue. Elles sont si graves et
en si grand nombre que le _Ruscelli_ ne semble pas trop dire quand il
assure que si l'auteur tait rendu  la vie, il serait trs-afflig de
voir qu'on et publi sous son nom, aprs sa mort, ce qu'il n'avait
jamais eu l'intention de rendre public.

Mais quoique ce ne soient que des bauches, on y trouve des morceaux qui
ne seraient pas dplacs dans un ouvrage complet et achev. Telle est,
au premier chant, l'assemble gnrale des fes dans le magnifique
palais de leur roi Dmogorgon; telle est encore la description de
l'Envie et de l'antre o ce monstre habite; telle est surtout dans le
second chant la peinture du Soupon personnifi, dont Alcine fait choix
pour l'envoyer troubler le coeur de Didier, roi des Lombards, et pour
exciter ce roi  se soulever contre Charlemagne. Cet ingnieux pisode
mrite d'tre connu.

Dans l'exorde de ce chant, le pote commence par faire un bel loge des
bons rois, et par fliciter les nations qui vivent sous leur
empire[816]. Il s'lve ensuite contre les mauvais rois et les tyrans;
mais, dit-il, s'ils font horriblement souffrir les peuples, ils ont
eux-mmes dans le coeur une peine plus horrible encore[817]. Cette peine,
c'est le Soupon, le plus cruel des supplices et le plus grand de tous
les maux. Heureux celui qui, loin de pareils tourments, ne nuit 
personne, et que personne ne hait! Plus malheureux encore les tyrans 
qui, ni la nuit ni le jour, cette peste cruelle ne laisse de repos! Elle
leur rappelle leurs injustices et des meurtres ou publies ou cachs;
elle leur fait sentir que tous les autres n'ont qu'un seul homme 
craindre, et qu'eux ils craignent tout le monde[818].

[Note 816:

        _Pensar cosa miglior non si pu al mondo,
            D'un signor giusto e in ogni parte buono,_ etc.]

[Note 817:

        _Ma n senza martir sono essi ancora,
        Ch' al cor lo sta non minor pena ogn'ora._
                                             (St. 6.)]

[Note 818:

        _Quinci dimostra che timor sol d'uno
        Han tutti gli altri, ed essi n' han d'og'uno._
                                             (St. 9.)]

Ne vous ennuyez pas de m'entendre, ajoute-t-il  sa manire accoutume;
je ne suis pas si loin de mon sujet que vous pensez. J'ai mme  vous
raconter quelque chose qui vous fera voir que tout ceci vient fort 
propos. Un de ceux dont je vous parlais, celui qui le premier se laissa
crotre la barbe pour carter de lui des gens qui pouvaient d'un seul
coup lui ter la vie, fit btir dans son palais une tour environne de
fosss profonds et de gros murs; elle n'avait qu'un pont-levis; point
d'autre ouverture qu'on balcon troit par o le jour et l'air pouvaient
 peine entrer. C'tait l qu'il dormait la nuit. Sa femme, qu'il y
tenait renferme, lui jetait une chelle par laquelle il montait. Un
dogue norme gardait cette entre.... Mais tant de prcautions furent
inutiles; sa femme finit par l'assassiner avec sa propre pe. Son ame
alla droit aux enfers, et Rhadamante l'envoya dans les lieux o sont les
plus cruels supplices. Au grand tonnement de son juge, il s'y trouva
fort  son aise. Le Soupon, disait-il, lui avait fait souffrir dans sa
vie de si cruelles tortures, que la seule pense d'en tre dlivr le
rendait insensible  toutes les douleurs.

Les sages des enfers s'assemblrent. Ils ne voulurent pas qu'un tel
sclrat pt rester impuni; ils dcrtrent donc qu'il retournerait sur
la terre; que le Soupon rentrerait en lui pour ne le plus quitter.
Alors le Soupon s'en empara si bien qu'il se changea en sa propre
substance. De souponneux que ce tyran tait d'abord, dit nergiquement
le pote, il tait devenu le Soupon mme[819]. Sa demeure est sur un
rocher lev de cent brasses au-dessus de la mer, ceint tout alentour de
prcipices escarps. On n'y monte que par un sentier tortueux, troit et
presque imperceptible. Avant de parvenir au sommet, on trouve sept ponts
et sept portes. Chaque porte a sa forteresse et ses gardes; la septime
est la plus forte de toutes. C'est l que, dans de grandes souffrances
et dans une profonde tristesse, habite le malheureux. Il croit toujours
avoir la mort  ses cts; il ne veut personne auprs de lui, et ne se
fie  personne. Il crie du haut de ses crneaux, et tient ses gardes
toujours veilles. Jamais il ne repose, ni le jour ni la nuit. Il est
vtu de fer mis par dessus du fer, et par dessus du fer encore; et plus
il s'arme, moins il est en sret[820]. Il change et ajoute sans cesse
quelque chose aux portes, aux serrures, aux fosss, aux murs. Il a des
munitions plus qu'il n'en faudrait pour en cder  plusieurs autres, et
ne croit jamais en avoir assez. Certainement cette peinture est aussi
nergique et aussi vive qu'ingnieuse; et il n'y a point,  la
perfection du style prs, dans tout le _Roland furieux_, de fiction plus
potique et plus philosophique  la fois.

[Note 819:

        _Di sospettoso ch'era stato in prima
        Hor divenuto era il sospetto stesso._
                                        (St. 17.)]

[Note 820:

        _E ferro sopra ferro e ferro veste,
        Quanto pi s'arma  tanto men sicuro._
                                        (St. 20.)]

Le quatrime chant en contient une moins heureuse. Son extravagance
parat passer toutes les bornes de ce merveilleux mme de la ferie,
dont cependant la latitude semble presque impossible  fixer. Roger
embarqu sur un vaisseau qui prend feu, se jette dans la mer tout arm.
Il est englouti par une norme baleine qui suivait le vaisseau depuis
long-temps[821]. Le ventre du monstre est un abme o il descend comme
dans une grotte obscure. A peine y est-il arriv qu'il voit paratre de
loin,  l'extrmit de cette caverne, un vieillard vnrable qui tient 
la main une lumire. Ce vieillard vient  lui, et lui apprend qu'il est
retomb dans les fers d'Alcine.

[Note 821: St. 32 et suiv.]

C'est ainsi que cette dtestable fe reprend et punit le peu de ses
anciens amants qui ont pu s'enfuir de son le. Elle fait si bien qu'elle
leur inspire le dsir de voyager sur mer; elle envoie  la suite de leur
vaisseau sa baleine, qui tt ou tard parvient  les engloutir. Ils y
vieillissent, et ils y meurent. Leurs tombeaux remplissent les lieux les
plus bas de ce sjour. A mesure qu'ils se succdent, ils se rendent les
uns aux autres les derniers devoirs. Lui qui parle, et qui est parvenu 
la plus extrme vieillesse, y arriva trs-jeune; il y trouva deux
vieillards qui taient l depuis le temps de leur adolescence, et y
avaient rencontr d'autres vieillards, descendus ds leur premier
printemps dans ce gouffre, d'o l'on ne peut jamais sortir. Deux
chevaliers y sont arrivs depuis peu; ils taient trois; Roger fera le
quatrime. Le vieillard l'exhorte  prendre son parti sur un mal sans
remde, et  jouir, en attendant, du peu de douceurs qu'ils peuvent
encore se procurer.

Ils vivent de poisson, qu'ils pchent dans un rservoir form par les
eaux que la baleine absorbe en respirant. Il y a au bord de cette espce
d'tang un petit temple en faon de mosque, un appartement tout auprs,
o l'on se repose sur des lits commodes; une cuisine[822], un moulin
pour moudre du bl; enfin tant de folies qu'on en reste comme tourdi.
Roger, en entrant dans ce lieu, trouve que l'un des deux nouveaux venus
est Astolphe, qui lui raconte par quelle suite d'aventures il a t
repris comme lui[823]. Les quatre reclus se mettent  table, et le pote
les laisse l, sans que l'on devine comment il comptait les en
tirer[824]. Quelque folle que soit cette imagination, nous verrons dans
la suite que l'auteur de _Richardet_ ne l'a pas trouve indigne de
figurer dans son pome, et l'y a transporte tout entire, avec un
couvent de plus, des cloches, des moines et un rfectoire[825].

[Note 822: Qu'on ne soit pas inquiet de la fume:

        _Che per lungo condotto di fuor esce
        Il fumo a i luoghi onde sospira il pesce._
                                           (St. 51.)]

[Note 823: St. 52  74.]

[Note 824: St. 89.]

[Note 825: Voyez _il Ricciardetto_, c. V.]

Nous avons vu clore et crotre par degrs en Italie le roman pique
proprement dit. Quand l'Arioste prfra ce genre  celui de l'pope
hroque, il s'en tait form dans son esprit un modle idal, suprieur
 ce qu'on avait fait jusqu'alors; et ce modle, il l'excuta si bien
que l'on a pu tracer, d'aprs son pome, les rgles de l'pope
romanesque, de mme qu'on a trac, d'aprs l'_Iliade_, l'_Odysse_ et
l'_nide_, les rgles du pome hroque. Plusieurs auteurs italiens,
tels que le _Pigna_, le _Giraldi_ et d'autres encore ont fait des livres
sur cette matire. Il serait facile, mais superflu de tirer de ces
livres la potique particulire  ce genre d'pope. Ce qui prcde
suffit pour faire voir qu'avec plusieurs rgles communes, le pome
romanesque et le pome hroque ont entre eux des diffrence
constitutives.

De toutes ces diffrences, il est vrai, aux yeux de critiques austres,
tels que le _Muzio_ dans son Art potique en vers, le _Minturno_ dans sa
Potique en prose, le _Castelvetro_ dans son commentaire sur la Potique
d'Aristote, et le _Quadrio_ lui-mme, il ne rsulte dans l'pope
romanesque que des vices, qui en font un genre infrieur au pome
hroque; ces vices sont mme si graves que le pome romanesque le plus
parfait est encore ncessairement un mauvais pome. Quand mme cet arrt
serait rigoureusement juste, ce serait peut-tre l'un de ces cas o la
justice excessive est une excessive injustice. Et que peut-on opposer au
plaisir et  l'approbation de toute une nation claire et sensible, 
la constance et  l'universalit de son admiration depuis trois sicles?
La multiplicit d'actions et de personnages principaux, l'tendue
illimite des lieux, les effets prodigieux des puissances magiques, tout
cela dirig par le got, comme il faut sans doute qu'il le soit,
n'ouvre-t-il pas un champ plus vaste aux crations du gnie et aux
jouissances du lecteur?

La nature entire est  la disposition du pote romancier: il se cre
une seconde nature, o il puise de nouveaux trsors. Il les dispose, les
ordonne et les met en oeuvre  son gr. Tout ce que la raison la plus
saine et l'imagination la plus libre ont jamais dict aux hommes lui
appartient. Il en use comme de son bien propre; et s'il est
vritablement pote, s'il l'est surtout par le style, lors mme qu'il ne
fera qu'employer les inventions des autres, il passera pour inventeur.

Singulier et bien remarquable privilge du gnie de style, ou du talent
d'excution! Nous ignorons ce qu'inventa rellement Homre; des faits
hroques dont la mmoire tait rcente, des fictions mythologiques qui
formaient la croyance commune; en un mot des traditions de toute espce,
qu'il employa comme il les avait reues, mais mieux sans doute que
d'autres potes ne les avaient employes jusqu'alors, forment videmment
la plus grande partie de ses deux pomes. Des traditions historiques,
des fables dj surannes, mais encore en quelque crdit, et les
fictions mmes d'Homre, font presque toute la matire du pome de
Virgile. Enfin l'Arioste, celui de tous les potes qui ont exist depuis
Homre, qui ait eu peut-tre plus de rapports avec lui, n'a fait que
continuer une action commence par un autre pote, faire mouvoir des
caractres dj crs et dtermins, employer un merveilleux
universellement convenu, se servir de formes inventes avant lui,
prendre presque  toutes mains des vnements, des aventures, des contes
mme de toute espce, et les encadrer dans son plan; et cependant il
passe pour celui de tous les poles modernes dont l'imagination a t la
plus fconde et le gnie le plus inventif. C'est qu'il invente beaucoup
dans les dtails, beaucoup dans le style, et que toutes ses imitations
sont parfaites; en un mot, pour ne pas rpter ce que j'ai dit de lui,
c'est qu'il possde au degr le plus minent deux talents, qui sont
peut-tre les premiers de tous dans un pote, le talent d'crire et
celui de peindre, ou si l'on veut, le dessin et le coloris.

Au reste, quelque jugement dfinitif que l'on porte, ce genre d'pope
est un genre  part; il a ses chefs-d'oeuvre et ses modles, comme
l'pope des anciens. Il appartient en propre  l'Italie moderne. Il se
vante d'avoir produit un de ces grands pomes qui font poque dans
l'histoire de l'esprit humain, qui ternellement critiqus peut-tre,
mais aussi ternellement lous, ne risquent jamais de tomber dans ce
gouffre de l'oubli qui en engloutit tant d'autres, et seront  jamais un
objet d'intrt et de discussion parmi les hommes; o tous les arts
puisent, toutes les imaginations s'alimentent, tous les esprits des
gnrations qui se succdent vont chercher d'agrables dlassements.

Voil ce qui est certain, ce qui suffit pour autoriser l'admiration,
mme l'enthousiasme, ce qui doit porter les trangers  faire de
l'Arioste, non pas une lecture superficielle, mais une tude attentive,
je dirais mme approfondie, si cette ide d'une tude profonde n'tait
pas propre  effrayer; si elle ne faisait pas craindre quelque chose de
fatigant et de pnible qu'on ne risque jamais de trouver dans le _Roland
furieux_, de quelque faon qu'on l'tudie.

Ce n'est pas qu'on ne pt aussi relever dans cet admirable ouvrage
quelques dfauts, dont aucune production humaine n'est exempte; mais ces
sortes de dfauts, et le _Roland furieux_ en est la preuve, n'empchent
point de vivre un grand pome, quand le nombre des beauts les surpasse
et demande grce pour eux. Gravina, critique philosophe, dont j'aime
toujours  citer les dcisions, quoique j'aie quelquefois pris la
libert de les combattre, attribue la plus grande partie de ces dfauts
de l'Arioste  l'imitation de _Bojardo_. Telles sont, dit-il,
l'interruption ennuyeuse et importune des narrations, les bouffonneries
rpandues quelquefois au milieu des choses les plus srieuses,
l'inconvenance des paroles, et de temps en temps mme celle des
sentiments, les exagrations trop excessives et trop frquentes, les
formes populaires et abjectes, les digressions oiseuses, ajoutes pour
complaire aux nobles assembles de la cour de Ferrare, o l'Arioste
chercha plutt  se rendre agrable aux dames qu'il ne songea aux
jugements svres de la posie et du got. Et pourtant, ajoute cet
austre critique, et pourtant,  mon avis, avec tous ces dfauts, il est
infiniment suprieur  ceux qui n'ont pas, il est vrai, les mmes vices,
mais  qui manquent aussi ses grandes qualits. Ils ne ravissent point
le lecteur par cette grce native, dont l'Arioste sait assaisonner mme
ses fautes, qui obtiennent ainsi le pardon avant d'avoir pu offenser.
Ses ngligences plaisent mieux que tous les artifices des autres. Il a
enfin un gnie si libre et un style si agrable, que le critiquer
paratrait une svrit pdantesque et une incivilit.[826]

[Note 826: _Della ragione poetica_, l. II, N. XVI, p. 104.]

Ne le critiquons donc pas, et arrtons-nous ici, non dans la crainte de
paratre incivils, car on peut bien reprendre ce qu'il y a de
rprhensible dans un grand pote, sans cesser d'tre poli, mais dans la
crainte d'tre ennuyeux, accident plus fcheux, et qui, dans l'exercice
de la critique, est peut-tre, et c'est beaucoup dire, encore plus
commun que l'impolitesse.




CHAPITRE X.

_Roland amoureux, refait par le Berni; Premires entreprises de Roland,
pome du Dolce; Anglique amoureuse, pome du Brusantini, suite et fin
des pomes romanesques sur Charlemagne, Roland, Renaud et les autres
paladins de France_.

Le _Bojardo_ tait tomb dans la trs-grande erreur de traiter trop
srieusement les jeux de son imagination chevaleresque, et de vouloir
presque toujours parler du ton de la raison, dans des sujets qui y sont
aussi naturellement trangers que toutes ces fables de la chevalerie
errante et de la ferie; cette mme faute fut commise par le plus grand
nombre de ses imitateurs. L'Arioste, avec une finesse de got gale 
l'tendue de son gnie, avait aperu le premier quelle libert de ton,
quelle varit de style y tait ncessaire. Il avait donn le vrai
modle de cette sorte de pomes. Plusieurs potes tchaient de l'imiter;
mais ce n'tait pas assez, pour y russir, de sentir que la route qu'il
avait fraye tait la meilleure; il fallait avoir, pour la suivre, un
talent aussi flexible que le sien, et de plus, un esprit original qui
garantt l'imitateur de ne paratre qu'un copiste.

Il existait alors un pote qui poussait l'originalit jusqu' la
bizarrerie, dont le principal talent tait celui de la satyre, et qui,
second de quelques esprits fantasques et capricieux comme lui, avait
introduit dans ce genre, essentiellement ami de la raison, le langage de
la folie et une libert presque sans frein. C'tait _Francesco Berni_.
Sa Vie appartient  la classe des potes satyriques, et je dois en
rejeter la notice jusqu'au moment o je m'occuperai d'eux; mais c'est
ici le lieu de parler, plus particulirement que je ne l'ai fait, de son
travail sur le _Roland amoureux_ du _Bojardo_.

On avait beaucoup lu ce pome avant que l'Arioste et publi le sien.
Mais le _Roland furieux_ fit totalement oublier l'autre; on eut beau y
faire une suite, comme _degli Agostini_; on eut beau le rformer, comme
le _Domenichi_, la seule rforme  y faire tait de le refondre tout
entier, de le dgager des formes trop srieuses que le _Bojardo_ lui
avait donnes, et d'emprunter, pour le repeindre, des couleurs  la
palette de l'Arioste. Le _Berni_ osa l'entreprendre; et ce qu'il y a de
plus tonnant, ce n'est pas qu'il y ait russi, c'est qu'avec un gnie
si libre et si indpendant, il se soit assujti  suivre l'auteur
original, chant par chant, et presque octave par octave. C'est donc
presque uniquement le style qu'il a refait; mais encore une fois, c'est
surtout le style qui fait vivre les pomes; et comme le _Roland
amoureux_, refait par le _Berni_, et celui de tous les romans piques
italiens qui s'approche le plus du _Roland furieux_, quant au style,
c'est aussi, aprs le _Roland furieux_, le roman pique qu'on lit le
plus.

Ce n'est pas que le _Berni_ s'lve jamais aussi haut que l'Arioste le
fait quelquefois, ni qu'il ait cette vigueur potique que l'Homre de
Ferrare sait presque toujours mler aux grces habituelles de son style.
Il ne manque cependant pas, quand il le faut, d'une certaine force; mais
c'est la facilit, l'abandon qui surtout le caractrisent. Il se joue
plus souvent encore que l'Arioste _de son art_, _du lecteur_, _de
lui-mme_[827]; et il descend plus bas que lui. Tiraboschi lui a
reproch d'avoir dfigur son ouvrage par les plaisanteries et les
rcits trop libres, et mme impies qu'il y a insrs[828]. Cependant les
circonstances sont presque toujours les mmes, rendues le plus souvent
dans le mme nombre de vers; le coloris seul est chang. Il n'est pas,
il faut le dire, beaucoup plus libre que celui de l'Arioste; et il est
plus brillant, plus potique que celui du _Bojardo_. Les locutions
prosaques, populaires, contraires  l'harmonie ont disparu; une
expression vive, nombreuse, singulirement facile et qui parat toujours
couler de source, en a pris la place. Tout est refait, mais  neuf, et
sans que l'on reconnaisse nulle part la premire main.

[Note 827: M. Delille, pome de l'_Imagination_, c. V.]

[Note 828: Tome VI, part. II, l. III, c. III. _Cos non ne avessi
egli offuscati i pregi co' motti e co' racconti troppo liberi ed empi,
che vi ha inseriti._ Pag. 177.]

Cette faon de s'emparer du bien d'autrui et de se le rendre propre ne
manqua pas de censeurs. L'Artin dans le prologue de sa comdie de
l'_Hypocrite_, le Doni dans sa _Librairie_ et dans ses _Mondes_,
blmrent durement le _Berni_. Il les laissa dire: les ditions de son
_Roland amoureux_ se multiplirent. On avait cess, ds auparavant, d'en
faire de celui du _Bojardo_, et ce qu'il y a de trs-vrai, quoique cela
paraisse contradictoire, c'est qu'en l'effaant par la manire dont il
refit son ouvrage, il lui conserva sa renomme. Elle et pri si le
_Bojardo_ n'et t que l'auteur d'un pome qu'on et cess de lire;
mais en relisant ce pome refait par le _Berni_, on se rappelle
toujours, on revoit mme toujours au titre du livre qu'il fut d'abord
fait par le _Bojardo_, et c'est grce au style du second de ces deux
potes que l'on jouit des inventions du premier.

D'autres critiques ont pens que le _Berni_ avait voulu faire du _Roland
amoureux_ un pome burlesque et une pure factie. Le Gravina lui-mme
est de cet avis[829]; mais le _Quadrio_ n'en est pas. Il penche plutt 
croire qu'en refaisant ainsi ce pome, il avait prtendu l'lever
jusqu' pouvoir lutter avec le _Roland furieux_, qui entranait alors
comme un torrent la faveur publique et l'applaudissement universel.
S'il n'a pu russir, ajoute le mme critique,  procurer au _Bojardo_
une gloire gale  celle de l'Arioste, au moins lui en a-t-il acquis une
qui n'est pas beaucoup au-dessous, puisqu'aujourd'hui mme on ne le lit
et on ne l'aime pas beaucoup moins que l'Arioste[830].

[Note 829: _Il Berni, colla piacevolezza del suo stille l'ha voluto
cangiare in facezia._ (Ragion. poet., l. II, XV.)]

[Note 830: _Storia e Reg. d'ogni poesia_, vol. VI, p. 155.]

Ce que le _Berni_ a le plus heureusement imit de l'Arioste, ce sont ses
exordes ou dbuts de chant. Il y en a de tous les tons et de tous les
genres. Le genre satyrique, qui tait habituellement le sien, domine
souvent, il est vrai, dans ces petits prologues, et le sel en est
quelquefois assez cre, tandis que l'Arioste dans quelques-uns des
siens, non plus que dans ses satyres, ne va jamais au-del d'une censure
sans aigreur et d'une malignit riante. Mais il y en a dans le pome du
_Berni_ o l'on croit entendre plaisanter l'Arioste lui-mme. En voici,
je crois, un exemple, dans le dbut du quatrime chant: Je ne suis ni
assez ignorant ni assez savant pour pouvoir parler de l'amour ni en bien
ni en mal; pour dire s'il est au-dessus ou au-dessous du jugement et du
langage que nous tenons de la nature; si l'homme est port de lui-mme 
tre tantt humain et tantt froce, ou s'il y est port par l'amour;
s'il y a de la fatalit ou du choix, si c'est une chose que l'homme
prenne et quitte quand il veut. Quand on voit dans un pturage deux
taureaux combattre pour une gnisse, ou deux chiens pour une chienne, il
parat alors que c'est la nature qui les force  se traiter de cette
trange faon. Quand on voit ensuite que la vigilance, le soin,
l'occupation, l'absence nous garantissent de cette peste, ou si vous
voulez de cette galanterie, alors il semble qu'elle ne vient que de
notre choix. Tant d'hommes de bien en ont parl, en ont crit, en grec,
en latin, en hbreu,  Rome,  Athnes, en gypte! L'un tient que c'est
chose excellente; un autre, chose dtestable. Je ne sais qui a tort ou
raison: je ne veux prendre les armes ni pour ni contre: tant y a que
l'amour est un mal trange et dangereux, et Dieu garde chacun de nous de
tomber en sa puissance!

Voici qui me parat encore aimable et gracieux comme les plaisanteries
de l'Arioste. Roland et Renaud se battaient pour Anglique; c'est
elle-mme qui les spare, et qui trompe le comte d'Angers pour
l'loigner du champ de bataille.

J'ai envie aussi moi, dit le _Berni_[831], d'tre amoureux d'Anglique,
puisque tant d'autres le sont; car elle m'a fait un plaisir plus grand
qu'elle ne leur en fit jamais  tous tant qu'ils peuvent tre: elle m'a
dlivr de ce dgot que j'prouvais tout  l'heure  raconter cette
querelle maudite de Roland et du fils d'Aymon. Quoique ni l'un ni
l'autre n'et besoin de secours, je suis cependant le trs-humble
esclave de celle qui est ainsi venue se jeter entre eux. Je suis d'une
nature telle que je ne voudrais jamais qu'on se querellt, ni qu'on se
battt,  plus forte raison quand la querelle est entre des gens que
j'aime. Il n'y a personne qui hasse le bruit autant que moi; mais pour
l'amour de Dieu, parlons d'autre chose.

[Note 831: L. I, c. XXIX.]

Quelquefois, comme au cinquime chant, l'Arioste n'aurait pas mieux
philosoph sur l'amiti; quelquefois, comme au dix-huitime, ou ne
serait pas tonn que ce ft lui qui raisonnt ainsi sur les vertus et
sur les imperfections des femmes. Mais on reconnat peut-tre une pointe
satyrique plus acre que la sienne dans ce prologue du septime chant:
Malheur  vous qui ne dormez jamais,  vous qui dsirez de devenir de
grands personnages, qui, avec tant de fatigues et tant de peines, courez
aprs les dignits et les honneurs! On doit avoir grande piti de vous
puisque vous tes toujours hors de vous-mmes; et vous ne connaissez
pas bien ce que vous cherchez, car vous ne feriez pas les folies que
vous faites. Cette grandeur, cet empire, cet tat, cette couronne, il
faut l'avoir justement ou injustement; il faut que celui qui l'obtient
en soit digne ou ne le soit pas. Dans le premier cas, c'est un vrai
mtier d'homme de peine[832]; dans le second, l'on est le but, l'objet,
le point de mire de la haine, de l'envie; on est livr soi-mme  la
crainte jalouse, et il n'y a point d'ennemi, de maladie, de souffrance
d'enfer comparable  la vie d'un tyran. J'ai compar l'un de ces rois 
un homme qui est, en-dessous, dvor de maladies honteuses, et couvert,
en-dessus, d'un beau vtement d'or, qui empche de voir sa misre.
Encore ont-ils de plus toutes ces galanteries que je vous ai dites, la
haine, l'envie, et les complots que l'on fait chaque jour contre eux. Ce
pauvre homme de Charlemagne[833] avait toujours quelque triste fuse 
dbrouiller. Tout le monde avait les yeux sur lui, etc.

[Note 832: _E una gran facchineria._ Pour saisir le sens de ce mot,
il ne faut pas oublier que _facchino_ en italien ne signifie point du
tout ce que nous appelons en franais un _faquin_, mais un crocheteur,
un homme de peine.]

[Note 833:

        _Quel povero uom di Carlo sempre aveva
        Da pettinar qualche lana sardesca._
                                        (St. 5.)]

Dans le pome du _Bojardo_, parmi quelques dbuts de chant qui
s'cartent un peu de la manire sche, ou des formules lgendaires des
premiers romanciers, et qui donnrent sans doute  l'Arioste l'ide de
ses charmants prologues, j'ai cit celui du seizime chant, o le
_Bojardo_ fait des rflexions philosophiques sur l'inconstance de la
fortune et sur la fragilit des grandeurs et des trnes, en considrant
la chute d'Agrican, qui du sommet de la puissance est prcipit en un
jour par la main de Roland, lui et tout le faste qui l'entourait, et les
sept rois qu'il avait sous ses ordres[834]. Le _Berni_ n'a pas manqu,
au mme endroit, de s'emparer de ce cadre satyrique; mais il l'a rempli
d'une autre manire, et surtout il a trait plus rudement les rois et
les grands de ce monde[835].

[Note 834: Ci-dessus, p. 296.]

[Note 835: Voyez c. XVI, st. 3.]

Il parat mme qu'il ne craignait pas de se faire des querelles dans
l'autre, et qu'il en traitait fort cavalirement les puissances. On le
voit par ce dbut d'un de ses chants, dont le premier vers rappelle
qu'il tait ecclsiastique et chanoine[836]: Si l'on ne risquait pas de
devenir _irrgulier_, (c'est--dire, en termes du mtier, d'tre dclar
incapable de remplir toutes fonctions), je dirais que je dsirerais
ardemment d'avoir vu ce combat magique dans lequel Maugis fut vaincu,
pour savoir si le diable est rellement tel qu'on le dit, s'il est aussi
laid qu'on le reprsente; car je ne vois pas qu'il soit partout le mme;
l, il a plus de cornes, et ici un peu plus de queue. Mais qu'il soit ce
qu'il voudra, je ne le crains gure; il ne peut faire de mal qu'aux
mchants et aux dsesprs; et j'ai d'ailleurs un remde qui me rassure,
car je sais faire le signe de la croix[837]. Peut-tre est ce l un de
ces traits que le svre Gravina regardait comme impies; mais les juges
les plus comptents dans cette matire, n'en jugrent apparemment pas
ainsi, puisqu'ils ne mirent jamais  l'_index_ le _Roland amoureux_ du
_Berni_.

[Note 836:

        _Se non si diventasse irregolare_, etc.
                                 (L. II, c. XXIII.)]

[Note 837:

        _Ed un remedio anc' ho che m'assicura,
        Che mi so fare il segno della croce._
                                        (St. 2.)]

Je n'en dirai pas davantage sur cette production, heureuse sous plus
d'un rapport, puisqu'elle dut, au fond, coter peu de peine  l'auteur,
qu'elle est pourtant le fondement le plus solide de sa rputation,
qu'elle a mis au nombre des lectures les plus agrables un roman pique
plein d'invention, mais qui, priv de style, serait peut-tre depuis
long-temps dans l'oubli, et qu'elle a ainsi, comme je l'ai dit, conserv
la renomme du premier auteur au lieu de l'teindre.

Une renomme moins brillante que celle du _Bojardo_ et du _Berni_ est
celle de Louis _Dolce_; et cependant il fut loin d'tre un crivain et
un pote sans mrite; ce fut surtout un des auteurs les plus laborieux
et les plus fconds qui aient jamais crit. Grammairien, rhteur,
orateur, historien, philosophe, pote tragique, comique, pique,
lyrique, satyrique, diteur, traducteur, commentateur infatigable, il
s'essaya dans tous les genres, mais il n'excella dans aucun[838]. Il
naquit  Venise vers l'an 1508. Sa famille tait une des plus anciennes
de cette rpublique[839], mais  ce qu'il parat, peu favoris de la
fortune. Il passa toute sa vie dans sa ville natale, enseveli dans des
travaux littraires qui lui procurrent quelque estime, peu de
rputation et encore moins de richesses. Il prsida pendant plusieurs
annes  la correction des ditions du clbre imprimeur Gabriel
_Giolito_, ditions justement recherches pour la beaut des caractres
et du papier, mais qui, en dpit d'un si habile correcteur, sont le plus
souvent incorrectes[840]. Cette vie si occupe du _Dolce_ ne fut
trouble que par quelques querelles littraires, surtout avec le
_Ruscelli_, qui corrigeait comme lui les ditions de _Giolito_[841]. On
n'en connat point d'autres circonstances. Il mourut d'hydropisie en
1569, selon _Apostolo Zeno_[842], et selon Tiraboschi[843], ds 1566.

[Note 838: Tiraboschi, t. VII, part. II, p. 343.]

[Note 839: _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, l. I, p. 147.]

[Note 840: _Ibid._, t. II, p. 461.]

[Note 841: _Ibid._, p. 65.]

[Note 842: _Ibid._, p. 286.]

[Note 843: _Ub. supr._]

Parmi ses nombreux ouvrages, on ne compte pas moins de six romans
piques, plus remarquables par leur nombre et par leur longueur, que par
leur mrite. Le premier fut une production de sa jeunesse. Un des rois
sarrazins, amants d'Anglique, qui figurent dans les romans du _Bojardo_
et de l'Arioste, Sacripant, roi de Circassie, en est le hros[844]. Ses
entreprises et ses aventures sont extravagantes. Le _Dolce_, dont
l'esprit tait naturellement sage, se dgota lui-mme de ses folies; il
n'eut pas le courage d'aller jusqu' la fin; mais il n'eut pas non plus
celui de supprimer le commencement, et il publia en 1536 les dix chants
qu'il en avait faits. Ce ne fut que vingt-cinq ans aprs qu'il revint 
la posie romanesque; et l'on dirait que, depuis ce temps, il ne fit
plus rien que conter. Quatre des cinq longs pomes qu'il crivit alors
sont trangers  cette famille de Charlemagne et de ses preux; nous
verrons dans le chapitre suivant le peu qu'il est bon d'en savoir.
L'auteur fut plus heureux dans le cinquime. Il prit pour son hros ce
mme Roland qui avait t celui de tant d'autres; mais il choisit une
poque qui tait encore,  peu de chose prs, relgue dans les romans
en prose, et que la posie burlesque, comme nous le verrons dans la
suite, avait seule jusqu'alors essay de traiter; c'est l'poque de la
naissance, de l'enfance de Roland et de ses premiers exploits. _Le Prime
imprese d'Orlando_[845], tel est son titre; mais il prend les choses de
haut, et commence les premires entreprises, ou les premiers exploits de
Roland par les amours de Milon son pre avec Berthe, soeur de
Charlemagne.

[Note 844: _Sacripante Paladino, Venezia_, 1536, in-4., _canti_ X,
_ibidem_, 1604.]

[Note 845: _Canti_ XXV, _Venezia_, 1572, in-4.]

Il faut nous rappeler ici des faits dj spars de nous par bien des
fictions potiques et des aventures romanesques[846]; le brave chevalier
Milon d'Anglante, aim de la jeune Berthe, l'enlevant d'une tour o
l'empereur son frre l'avait enferme, fuyant avec elle en Italie
jusqu' Sutri; les deux poux rfugis dans une caverne, o Berthe
accouche de Roland; cet enfant, destin  tant de gloire, donnant au
sein de la misre o il est plong, des preuves d'un courage et d'une
force extraordinaires, osant, quand la faim le presse, enlever de quoi
la satisfaire  la table mme de l'empereur, reconnu enfin par
Charlemagne, qui se rconcilie avec Berthe sa soeur, et ramne en France
la mre et le fils. Cette action qui est le sujet du dernier livre des
_Reali di Francia_[847], forme en quelque sorte l'avant-scne de celle
du pome de Louis _Dolce_. Il est en vingt-cinq chants, et elle en
remplit les quatre premiers.

[Note 846: Voyez ci dessus, chap. IV, p. 169 et suiv.]

[Note 847: _Ub supr._]

Dans les suivants, l'auteur a runi avec assez d'adresse aux aventures
de Milon, pre de Roland, celles de Roger, pre de ce jeune hros qui
parat avec tant d'clat dans le pome de l'Arioste. Garnier, frre
d'Agolant roi d'Afrique, dont Charlemagne a tu le pre dans une de ses
guerres d'Espagne, vient attaquer l'Italie. Charles envoie contre lui
des troupes commandes par Milon, qu'il a rappel de son exil. Garnier
est vaincu et tu. Agolant rassemble une arme formidable pour venger 
la fois son frre et son pre. Il se fait prcder par son fils Almont,
qui vient assiger dans Risa le brave Roger. Il le dfie en combat
singulier. Roger l'abat, ddaigne de le tuer, et refuse mme de le faire
prisonnier. Galacielle, soeur guerrire d'Almont, veut prendre la
revanche de son frre. Roger l'abat de mme; et comme elle tait aussi
belle que brave, au lieu de la refuser pour prisonnire, il l'emmne
dans sa ville, en devient amoureux; elle de lui; elle se fait
chrtienne, il l'pouse.

Cependant le sige continue. Roger avait un frre nomm Bertrand, aussi
lche et aussi tratre qu'il tait brave et loyal. Ce Bertrand devient
perduement pris de Galacielle sa belle-soeur. Il cherche  la sduire,
tandis que Roger est sorti de Risa pour une partie de chasse. Repouss
par elle, il livre, pour se venger, la ville aux assigants. Roger et
Galacielle surpris pendant la nuit, tentent vainement de se dfendre.
Roger est tu par Almont, et Galacielle enceinte est mise dans les fers.
Almont veut renvoyer sa soeur en Afrique: il la fait embarquer; mais
lorsqu'elle est en pleine mer, elle saisit des armes, attaque 
l'improviste les matelots, tue les uns, jette les autres  la mer, et
reste seule, aborde sur une plage inconnue: elle y est  peine qu'elle
met au jour un garon et une fille, et meurt dans les douleurs de
l'enfantement. C'est l que le magicien Atlan trouva et recueillit le
frre et la soeur, qui furent Roger et Marfise, comme on l'a vu dans le
_Roland furieux_[848].

[Note 848: Ci-dessus, p. 444.]

Agolant passe enfin en Italie avec son arme. Charlemagne y envoie
contre lui de nouvelles troupes. Milon rtablit les affaires, et
remporte plusieurs victoires sur les Africains. L'empereur se rend
lui-mme  Rome. La guerre devient plus terrible. Almont tue dans un
combat le brave Milon.

Charlemagne en veut tirer vengeance; il cherche Almont, le rencontre,
l'attaque. Le jeune Roland survient sans armes. Il avait quitt la
France, o Charles le croyait encore. Il cherchait partout son pre: il
apprend sa mort, il trouve l'empereur aux mains avec son meurtrier;
c'est  lui de venger un pre; il saisit une moiti de lance arme de
fer, et avec cette arme seule attaque intrpidement Almont et le tue.
Charlemagne, enchant de cet exploit, arme Roland chevalier, et lui
donne l'pe Durandal, le casque magique et les autres armes que portait
Almont. Roland ainsi arm continue de faire des choses admirables.
Agolant est tu dans une bataille, mais par un autre guerrier que
Roland. Trojan, fils d'Agolant, part d'Afrique avec une nouvelle arme,
pour venger son pre, comme Agolant en tait parti pour venger le sien;
et il a le mme succs. Roland est envoy contre lui et le tue de sa
main.

Ce coup finit la guerre. Dans les ftes qui se donnent alors  la cour
de Charlemagne, Roland devient amoureux d'Alde-la-Belle, soeur du marquis
Olivier. Les exploits qu'il fait pour lui plaire, les obstacles qui
traversent son amour, les victoires qu'il remporte sur ses rivaux,
remplissent les derniers chants du pome, et l'union des deux amants le
termine[849].

[Note 849: Aux dix dernires octaves prs, qui sont remplies par un
complot des Mayenais contre Renaud. Ils se mettent en embuscade sur son
chemin; il les combat, malgr leur nombre, et les tue tous jusqu'au
dernier.]

L'action, comme on voit, en est triple, ou plutt divise en trois
parties qui se succdent, et qui embrassent au moins l'espace de
vingt-cinq ans. Mais un des privilges du roman pique est de n'tre
soumis  aucune limite, ni de temps, ni de lieu; et ici le pote en a
us librement. Du reste, le bonheur de cette fable de Charlemagne et de
Roland ne s'est point dmenti entre ses mains. Sa narration est claire
et assez vive, son style mdiocre mais naturel, ses caractres
passablement soutenus. Les formes sont  peu prs les mmes que dans les
autres romans piques. A la fin de tous les chants, le pote renvoie le
lecteur au chant suivant pour la suite de l'aventure; il les commence
tous par une maxime, qu'il tire le mieux qu'il peut de son sujet; mais
on voit qu'il manque d'essor et d'haleine pour se livrer  des
digressions aimables, il est press de reprendre son rcit, et une
demi-octave, ou tout au plus une octave entire lui suffit pour y
revenir. De temps en temps, selon la coutume constante de ses
devanciers, il invoque l'autorit plus que suspecte du bon archevque
Turpin, qui est  la fois un de ses personnages et le prtendu auteur de
son histoire[850]; mais tout cela comme pour obir  un usage tabli, et
d'un ton si peu plaisant qu'il vaudrait peut-tre mieux qu'il y et t
moins docile. Quelques pisodes rpandus dans l'action du pome ne
manquent pas d'intrt et y mettent de la varit; il y en a dans les
vnements; et la lecture de cet ouvrage, ncessaire pour complter les
aventures et la vie du fameux comte d'Angers, n'est pas dpourvue
d'agrment. Peut-tre le _Dolce_ l'crivit-il moins prcipitamment que
ses autres pomes et le soigna-t-il davantage. Ce fut l'occupation de
ses dernires annes, peut-tre la consolation de ses souffrances; et
les _Prime imprese d'Orlando_ ne furent publies que quelques annes
aprs sa mort[851].

[Note 850: Il dit dans son dixime chant, st. 48:

        _Il buon e saggio vescovo Turpino
            quale  autor de l'Istoria presente;_

et ailleurs, en parlant des armes du roi sarrazin Almont:

        _Ch'erano fatte per industria ed opra,
        Come scrive Turpin, gi di Vulcano._
                                     (C. IX, st. 63.)]

[Note 851: La premire dition parut en 1572, et il tait mort
trois, ou mme six ans auparavant. Voyez ci-dessus, p. 532.]

Il avait voulu donner, en quelque sorte, un commencement aux deux
_Roland_ du _Bojardo_ et de l'Arioste; un autre pote osa vouloir donner
une suite au _Roland furieux_ et faire pour ce pome ce que l'Arioste
avait fait pour celui du _Bojardo_. L'entreprise tait hardie, et le
pote, quoiqu'il ne ft pas sans talent, n'tait pas de force  pouvoir
la soutenir. _Vincenzo Brusantini_ ou _Brugiantini_ tait un gentilhomme
de Ferrare, d'un esprit bizarre et capricieux. Aprs avoir inutilement
tent fortune  Rome, il y parla plus indiscrtement et plus haut qu'il
n'tait permis sur certaines matires, fut mis en prison, en sortit plus
pauvre qu'auparavant, et parcourut ensuite l'Italie, russissant auprs
de tous les princes, mais perdant toujours, par son humeur fantasque et
par ses imprudences, les occasions de corriger son sort, que lui
procuraient sa vivacit d'esprit et ses talents. Il se retira enfin dans
sa patrie, sous la protection du duc Hercule II,  qui il ddia son
pome; et il y mourut d'une maladie pestilentielle, vers l'an 1570[852].
Le titre de ce pome est _Angelica innamorata_[853]; le sujet est la
mort de Roger, trame par les intrigues de la coupable maison de
Mayence, et la vengeance que sa fidle Bradamante et Marfise sa soeur,
tirent de Ganelon son meurtrier[854]. La continuation de la guerre entre
Marfise et les Sarrasins d'Espagne d'une part, Charlemagne et ses
paladins de l'autre, est toujours le grand fond sur lequel cette action
particulire est place. _Anglique amoureuse_ n'est pas seulement ici
le principal pisode, comme _Roland furieux_ dans le pome de l'Arioste;
mme aprs la mort de Roger, ses aventures continuent et ne se terminent
qu'avec le pome. On ne peut dire pourtant qu'elle en soit l'hrone; ce
noble titre lui conviendrait mal, pour des causes que l'on va voir.

[Note 852: _Mazzuchelli, Script. d'Ital._, tom. II, part. IV, p.
2235. On a du mme pote un autre ouvrage encore moins heureux que son
_Anglique_; c'est le _Dcamron_ de Boccace mis tout entier en vers:
_Le cento Novelle di Vincenzo Brusantini dette in ottava rima_, Venezia,
1554, in-4.]

[Note 853: _Venezia_, 1550, 1553, in-4.]

[Note 854:

          _Voi qui l'acerba morte empia e crudele
        Vedrete di Ruggier saggio e cortese,
        E che di ci cagion fu la infedele
        E scelerata stirpe maganzese;
        Poi come la consorte sua fedele
        Cercollo con Marphisa in stran paese,
        E la vendetta che da giusta mano
        Fatta nel sangue fu de l'empio Gano._ (C. I, st. 3.)

Dans les deux premires stances, l'auteur annonce des guerres, de
glorieuses entreprises, des enchantements, des joutes, des querelles, de
terribles accidents et de nouvelles histoires; puis des actes de
courtoisie, d'ardentes amours, la foi, la vertu, la valeur, et des
triomphes et des honneurs immortels; il n'oublie dans tout cela que de
parler d'Anglique; l'exposition et l'invocation remplissent six
octaves, et le nom d'Anglique ne s'y trouve pas, elle entre tout de
suite en action  la huitime.]

De qui est-elle donc _amoureuse_, cette superbe reine du Cathay? Hlas!
de tout le monde; par enchantement, il est vrai, et par l'effet des
vengeances de la mchante fe Alcine, qui croit que c'est elle qui lui a
enlev Roger; mais cet abandon gnral qu'elle fait de sa personne,
quoiqu'involontaire et forc, imprime au caractre de cet objet de la
passion de tant de hros un avilissement, qui dtruit tout l'intrt
qu'avait inspir son amour pour Mdor. Dans le palais enchant o son
ennemi la retient, la malheureuse Anglique s'enflamme pour le premier
venu, se livre, est prise et quitte chaque jour, et passe de plaisirs
imparfaits  la honte et  des regrets amers. Elle est si peu matresse
d'elle-mme, qu'elle se donne au vil _Martano_,  cet ancien amant de la
coupable Origille, fouett par la main du bourreau dans le pome de
l'Arioste[855]. Origille aussi, vtue en chevalier et couverte d'armes
qu'elle a drobes, arrive  ce palais; Anglique prend feu pour elle;
et quand, pendant la nuit, elle s'est aperue qu'elle aime en vain, elle
n'en aime pas moins; et c'est un nouveau genre de peine qu'Alcine lui
rservait encore.

[Note 855: _Orlando fur._, c. XVIII, st. 92.]

Alcine de son ct s'est rempare de Roger, qu'elle a russi  sparer
de Bradamante, comme Anglique de Mdor. Roger,  qui le sage Logistille
l'avait fait voir auparavant[856] ride, chauve, dcrpite, en un mot un
objet d'horreur, la revoit, par de nouveaux enchantements, brillante de
tous les attraits de la jeunesse, et s'oublie de nouveau dans ses bras.
La fe Ungande, n'importe par quel moyen, dlivre  la fois Roger et
Anglique, rompt le charme, dtruit le palais et rend  la vieille
Alcine sa hideuse dcrpitude. Roger  peine runi  sa fidle
Bradamante et  sa soeur Marfise, en est de nouveau spar par une ruse
des Mayenais, leurs implacables ennemis. Ganelon et les siens ont enfin
ourdi un pige o ils l'attirent. Roger entre dans le chteau de
Ponthieu, et y est massacr pendant la nuit.

[Note 856: _Ibid._, c. VII, st. 72 et 73.]

Sa femme et sa soeur le cherchent inutilement en France et en Italie.
Bradamante tait enceinte et prs de son terme; force de s'arrter
entre l'Adige et la Brenta, dans un lieu qui devient le berceau de la
maison d'Este, elle y met au monde un fils dont les princes de cette
maison doivent descendre. Aprs avoir confi son enfant aux bons
habitants de ce lieu, elle rentre en France avec Marfise cherchant
toujours son cher Roger. Arrive jusqu' Montauban sans en avoir eu de
nouvelles, Roger lui apparat en songe, lui rvle le crime des
Mayenais, et l'endroit mme o son corps est enterr,  la porte du
chteau. Bradamante et Marfise y vont, creusent la terre et trouvent les
restes inanims de Roger. Elles les envoient  Paris dans une caisse
construite au village voisin, et quand elles ont rempli ce devoir pieux,
elles entrent dans le chteau, le fer et le feu  la main, tuent tout ce
qu'elles rencontrent de Mayenais, le perfide Ganelon le premier, Cino,
Ginami, Laran, Emeril, enfin toute la race; mettent le feu au chteau de
Ponthieu,  celui de Hanterive, et dtruisent de fond en comble tout ce
qui avait appartenu  ces perfides.

Anglique, depuis sa dlivrance, allait partout cherchant Mdor. Elle le
retrouve enfin, et se garde bien de lui dire la conduite qu'elle a
tenue, malgr elle  la vrit, dans le chteau d'Alcine. Malgr elle
tant qu'on voudra; le bon Mdor ne s'en trouve pas moins dans une
position ridicule; et ni son Anglique, ni lui ne sauraient plus
inspirer d'intrt. Ils sont prs de la mer; ils cherchent un vaisseau,
y montent, s'arrangent avec le patron, et cinglent vers le Cathay. Le
pote, qui ne veut pas qu'Anglique ait rien de cach pour nous, nous
apprend ici son ge. Elle avait alors quarante ans, et paraissait plus
belle que jamais[857]. De retour dans ses tats, aprs une nouvelle
suite d'aventures, elle trouve enfin l'occasion de se venger d'Alcine.
L'Hippogryphe lui sert pour cette dernire expdition. A l'aide de cette
monture et de son anneau qu'elle a recouvr, elle arrive au nouveau
sjour d'Alcine, dtruit tous ses enchantements, la fait elle-mme
prisonnire, et lui pardonne avec tant de gnrosit qu'elle te  cette
mchante fe jusqu' la volont de lui nuire. La guerre des chrtiens
contre les Sarrazins est termine. Charlemagne reste paisible possesseur
de ses tats et de ses conqutes, et le pome finit au trente-septime
chant.

[Note 857:

        _Era ella giunta al quadragesimo anno,
        Ed era quasi alhor pi che mai bella._
                                 (C XXIV, st. 27.)]

On sent facilement le vice radical de ce pome, crit d'ailleurs d'un
style froid, lourd, et totalement dpourvu d'enjouement et de grces.
L'auteur a beau y semer les pisodes, les descriptions, les
comparaisons, les combats; il a beau,  l'imitation de l'Arioste,
commencer tous ses chants par des maximes sur la valeur des chevaliers,
sur les vices et les vertus, sur la jalousie, sur l'amour; il a beau
remettre en scne presque tous les personnages du _Roland furieux_,
employer les mmes machines, faire jouer les mmes ressorts; les
enchantements ont beau y tre encore, les illusions n'y sont plus.

Depuis que le signal fut donn de chanter les hauts faits de
Charlemagne, de Roland et des autres paladins, un nombre presque infini
de potes, attirs par cette facilit que semblait offrir l'pope
romanesque, se jetrent sur ce sujet fertile, et le traitrent selon les
caprices de leur imagination et la mesure de leur talent. Les uns, mme
aprs la publication du _Roland furieux_, continurent de traiter ces
sujets  leur fantaisie, comme s'ils avaient crit un sicle auparavant,
et comme s'il n'y avait eu dans le monde ni un Arioste, ni un
_Bojardo_; les autres voulurent marcher sur les traces de l'Arioste et
se proposrent de l'imiter. Ils forment comme une cole, o l'on
reconnat quelquefois, dans les lves, la manire et les couleurs du
matre, mais dont aucun n'a pu ni le suivre de prs, ni  plus forte
raison l'galer.

Si l'on veut remonter jusqu' la fin du quinzime sicle, et mme avant
le temps o parut le pome du _Bojardo_, on en trouve un autre dont
l'action est antrieure  celle au _Roland amoureux_. Le sujet de ce
dernier est la guerre que le jeune roi Agramant fit  Charlemagne pour
venger son pre Trojan; les deux hros de cet autre roman, imprim prs
de vingt ans avant le _Roland amoureux_, sont ce mme Trojan et son
frre _Altobello_[858]. Ces deux princes africains viennent en France
attaquer Charlemagne; ils sont vaincus, et perdent tous les deux la vie.
Les hauts faits de Roland, de Renaud et des autres paladins, remplissent
les trente-cinq chants de ce pome, dont il n'y a rien de plus  dire,
sinon qu'il en produisit un autre quelques annes aprs; que ce second
pome, qui fait suite au premier, a pour hros _Persiano_, fils
d'_Altobello_[859]; que ce _Persiano_, au lieu de venger son pre,
prouve le mme sort dans sa guerre contre la France, et qu'il parat
n'en avoir pas eu un aussi heureux auprs des lecteurs, puisque le pome
o il figure n'a jamais eu que deux tristes ditions, tandis que celui
d'_Altobello_, tout mauvais qu'il est, en a eu six ou sept assez
soignes. Les auteurs de ces deux romans piques sont inconnus; et ce
qu'ils pouvaient faire de mieux pour leur honneur tait en effet de
garder l'anonyme.

[Note 858: Le pome est intitul: _Altobello e R Trojano suo
fratello, historia, nella quale se leze_ (_si legge_) _li gran facti di
Carlo Magno e di Orlando suo nipote_, Venezia, 1476, in-fol., 1553,
in-8., et rimprim plusieurs fois.]

[Note 859: _Persiano figliuolo d'Altobello_, Venezia, 1493, 1506,
in-4.]

On ignore aussi l'auteur d'un pome en soixante-quatorze chants, dont
Charlemagne lui-mme est le hros. C'est du moins  son sujet, et pour
une fantaisie d'amour qui lui prend dans sa vieillesse, que sont
entreprises toutes les guerres qui font la matire de ce trs-ennuyeux
roman. Lorsqu'on en lit le titre: _Innamoramento di Re Carlo_[860], on
s'attend  voir les aventures fabuleuses de la jeunesse de Charles, et
ses amours avec Galerane, fille du roi sarrazin, chez lequel il s'tait
rfugi; mais ce n'est point du tout cela. C'est le vieil empereur
Charlemagne  qui Lottier son bouffon de cour fait un si beau portrait
de Blisandre, fille du roi paen Trafumier que l'empereur en devient
amoureux fou; il veut l'avoir absolument, et conjure le brave Renaud de
lui rendre ce petit service. Renaud prend pour second son cousin Roland.
Ils passent en Espagne, o ils s'embarquent pour Brimeste, capitale des
tats de Trafumier, situe sur la cte d'Afrique, dans l'atlas
particulier que se sont fait les potes romanciers. Les deux paladins se
dguisent en marchands. Ils ont l'adresse d'attirer sur leur vaisseau ce
pauvre Trafumier et sa fille qui les ont trs-bien reus. Renaud tue le
roi, enlve la fille, revient en France, et l'emmne avec lui 
Montauban. Il ne la remet entre les mains de Charles que quand
l'empereur lui a fait payer comptant dix bonnes sommes ou charges
d'argent qu'il lui avait promises; car ce n'est jamais pour rien qu'on
fait ce joli mtier.

[Note 860: Aprs ce titre on lit: _Incomincia et primo libro de re
Carlo Magno, e de li suoi paladini Orlando e Rinaldo_, Venezia, _canti_
LXXII, 1514, 1523, in-4., etc.]

Telle est la cause peu difiante et tout aussi peu noble de la guerre
que _Fondano_, frre de Trafumier et oncle de Blisandre, dclare  la
France pour venger son frre et ravoir sa nice. Roland, Renaud,
Olivier, y font, comme  leur ordinaire, de grandes prouesses, et
Ganelon des trahisons viles et odieuses. Renaud se brouille avec
l'empereur, et se rvolte contre lui. Il devient roi de Russie; mais
enfin il se rconcilie avec Charlemagne, dlivre ses paladins, qui
taient presque tous prisonniers, chasse avec eux les Africains, laisse
l ses Russes, et revient  Montauban.

Ce pome, quoique imprim seulement au seizime sicle, parat tre au
moins du quinzime. C'est bien la mme platitude, la mme incorrection,
les mmes improprits, en un mot le mme style que celui des romans de
cette premire poque; et l'auteur ne manque pas de commencer tous ses
chants, comme on le faisait alors, par une prire  Dieu le pre,  Dieu
le fils, au S.-Esprit,  la Vierge,  S.-Pierre,  S.-Marc, 
Ste.-Madeleine,  tous les Saints. Mais il y a dans le _Beuve d'Antone_
et dans la _Spagna_ une sorte d'intrt qui n'est point dans celui-ci,
o l'on ne voit que des guerres extravagantes, qui n'ont, dans
l'origine, d'autre cause que la fantaisie libertine d'un vieux dbauch
d'empereur.

On n'imprima non plus qu'au seizime sicle un long pome qui reprend
les choses de plus haut, et qui dut tre rim vers la fin du sicle
prcdent, puisque c'tait alors que florissait l'_Altissimo_ son
auteur[861]. Ce pote, qui annonait tant de prtentions par le nom
qu'il s'tait donn, et qui les soutenait si mal par son style, mit tout
simplement en vers et en quatre-vingt-dix-huit chants les _Reali di
Francia_[862]. Ce sont bien des rimes perdues; car lorsqu'on a la
fantaisie de lire ce vieux roman, on prfre toujours le lire en prose.

[Note 861: J'ai parl de lui comme pote lyrique, ci-dessus, t. III,
p. 546.]

[Note 862: _I Reali di Francia di Cristofano Altissimo_, Venezia,
1534, in-8.]

L'_Aspramonte_[863] est un autre roman pique dont l'auteur est inconnu,
et mriterait de ne pas l'tre. Il montre parfois de l'esprit; son style
est beaucoup meilleur, et quelques-uns des vingt-trois chants qui
composent son pome ne sont pas sans intrt et sans agrment[864]. Le
sujet est tout guerrier. Ce sont principalement les exploits que firent,
dans Aspremont, Charlemagne, Milon d'Anglante, Aymon de Dordogne,
Gautier de Montlon, Salomon de Bretagne, et les autres paladins
franais contre les Sarrazins d'Afrique, quand Garnier, roi de Carthage,
Agolant, Almont, Trojan et plusieurs autres vinrent attaquer Rome et
ensuite la France,  la tte d'une innombrable arme, pour venger la
mort de Brabant leur roi. L'action commence par leur dbarquement en
Sicile; ils passent en Calabre, pour ravager Rome, traversent l'Italie,
viennent en France, et trouvent enfin dans Aspremont un terme  leurs
victoires. La mort du roi Trojan, la dfaite entire des Sarrazins et le
mariage du jeune Roland avec Alde-la-Belle forment le dnoment. Ce
pome parut environ un an aprs le _Roland furieux_. On n'y voit point
de traces d'imitation; mais le style, quoique beaucoup infrieur, porte
l'empreinte du mme temps.

[Note 863: _Libro chiamato Aspramonte, nel qual si contiene molte
battaglie, massimamente dello advenimento d'Orlando, e de molti altri
Reali di Francia_, etc., Milano, 1516, Venezia, 1523, 1594, in-4.]

[Note 864: Le _Quadrio_, t. VI, p. 551.]

Je n'en dirais pas autant du pome intitul Trbisonde[865], qui ne fut
cependant publi que deux ans aprs. Il est tir d'un roman espagnol
dans lequel Renaud devient empereur de cette ancienne cit grecque.
L'auteur s'est fait connatre; il se nomme _Francesco Tromba da Gualdo
di Nocera_. J'ai tort de dire qu'il s'est fait connatre, car on n'a de
lui que sa _Trbisonde_; et quoique ce pome ait eu, comme la plupart de
ces anciens romans, quatre ou cinq ditions, il est enseveli aujourd'hui
avec son auteur dans une obscurit mrite. Le mme pote ne fut pas
plus heureux vingt-quatre ans aprs, lorsqu'il fit sur le mme hros un
_Rinaldo furioso_[866], titre qu'il copia de l'Arioste sans pouvoir lui
rien emprunter de son talent ni de son gnie.

[Note 865: _Trebisonda..... nella quale se contiene molte battaglie
con la vita e morte di Rinaldo_, etc., Venezia, 1518, in-4., 1554,
1568, 1616, in-8.]

[Note 866: Venezia, 1542, in-4.]

_Dragoncino_ se nomma de mme en tte d'un pome sur les amours de
Guidon le Sauvage[867], fils naturel de Renaud de Montauban; et il est
aussi profondment ignor. Ce roman, que personne ne lit, quoiqu'il
n'ait que sept chants, n'est pas son seul ouvrage. Il a fait de plus la
_Marfise bizarre_ en quatorze chants[868], et c'est  peu prs la mme
chose que s'il n'en avait fait aucun.

[Note 867: _Innamoramento di Guidon Selvaggio_, etc., _di Giamb.
Dragoncino da Fano_, Milano, 1516, in-4.; Bologna, 1678, in-16.]

[Note 868: _Marfisa bizarra_, in-8., sans date; Vinegia, 1532,
in-4.; Verona, 1622, in-8.]

Il y a au moins de l'originalit dans _la Mort d'Oger le Danois_, d'un
certain _Casio da Narni_[869]. Ce pome singulier est divis en trois
livres; le premier contient neuf chants, le second seize, le troisime
sept. Les exploits de Roland, de Renaud et des autres paladins, et la
mort de ce brave Danois, en sont le sujet; mais l'auteur a ml tout
cela de facties, et tantt employ le style narratif, tantt le
dramatique, selon que sa tte l'a voulu. Il a ml dans son rcit des
sonnets, des glogues, des pitaphes, un _capitolo_  la louange des
dames, un autre  la louange de la Vertu; enfin une assez longue
dissertation de Renaud sur la question de savoir lequel des deux sexes
jouit le plus dans les plaisirs de l'amour; le tout en un style souvent
trivial, et qui est loin de se sentir de l'admiration dont l'auteur fait
profession pour l'Arioste, qu'il appelle quelque part son prcepteur et
son pre. Il commence, comme son matre, tous ses chants par des exordes
ou des prologues, dont quelques-uns, sans approcher d'un si parfait
modle, ne sont cependant pas sans agrment. Il crivait  Ferrare, et
il rend de frquents hommages aux jeunes princes de la maison
d'Este[870], quoiqu'il ne leur ait pas ddi son pome. On ne sait rien
de la vie de ce _Casio da Narni_, et l'on ignore si la protection
d'Hercule et d'Hippolyte d'Este lui fut plus utile que celle du duc leur
pre ne le fut  l'auteur du _Roland furieux_. La bizarrerie de son
esprit se fait voir jusque dans une note qui est  la fin de son pome.
Il s'aperoit qu'il a laiss Roland dans le ventre d'une baleine, et il
promet de l'en retirer dans un autre ouvrage, qu'il fera sans doute tout
exprs[871].

[Note 869: _La Morte del Danese, poema di Casio da Narni_, Ferrara,
1521, in-4.; Venezia, 1534, _idem_ (avec un titre beaucoup plus
tendu). Il ne faut pas confondre ce pome avec le _Danese Uggieri_ d'un
certain _Girolamo Tromba da Nocera_, sans doute parent, peut-tre fils
de l'auteur de _Trbisonde_, et qui s'en montre digne par la platitude
de son style. Son pome n'en est pas moins intitul _Opera bella, e
piacevale d'armi e d'amore_. Il fut imprim  Venise en 1599 seulement,
et rimprim en 1611 et 1638. Quoique n vers la fin du seizime sicle,
il mrite d'tre assimil aux premiers essais du quinzime.]

[Note 870: Hercule et Hippolyte, fils d'Alphonse Ier.]

[Note 871: _E perche ha lassato Orlando ne la balena, te promette in
l'altra opera de cavarlo._]

On ne cessa point, pendant tout le seizime sicle, de retourner de cent
manires les aventures fabuleuses de Charlemagne et de ses pairs. Il
serait aussi ennuyeux qu'inutile de s'arrter sur tous les romans
piques plus ou moins volumineux, et presque tous aussi mauvais les uns
que les autres, dont ils furent l'inpuisable sujet. Que nous importe
qu'un _Anthe le Gant_, roi de Lybie, descendant de ce fils de la terre
qu'touffa jadis Hercule, soit venu attaquer la France et Charlemagne,
lorsque cet empereur tait encore dans la fleur de l'ge; que Charles,
aprs l'avoir vaincu, le poursuive jusqu'en Lybie, lui livre une grande
bataille, le fasse prisonnier, lui et tous ses gants, les ramne
enchans en France, et rentre  Paris en triomphe en les tranant aprs
son char[872]? Que nous importe que Roland et Renaud, jaloux l'un de
l'autre, soient tous deux sortis de France, soient alls commander, le
premier une arme de Scythes, le second une arme de Persans qui taient
en guerre l'une contre l'autre, que le gant _Oronte_ profite de ce
moment pour attaquer la France, et qu' la fin il soit vaincu et tu de
la main du comte d'Angers[873]; qu'un _Falconet des batailles_, fils du
roi de Dardanie, vienne en Italie venger un roi de Perse qui s'y tait
fait tuer, et dont il avait pous la fille; qu'il y vienne avec deux
innombrables armes, dont l'une est commande par sa femme; que ce
Falconet soit encore tu par l'invincible Roland, et que sa femme
Duseline en meure de douleur[874]; qu'un _Antifior_ ou _Antifor de
Barosie_ fasse d'aussi folles entreprises, et qu'elles aient le mme
succs[875]; qu'une madame _Rovence_, reine et gante africaine, arme
d'une massue de fer, sme l'effroi parmi les paladins de Charlemagne, et
tombe enfin sous les coups de Renaud[876]; que le sarrazin
_Scapigliato_, l'Echevel, pour plaire  une princesse russe, se vante
de venir en France faire prisonniers Roland et Renaud, et de les
conduire enchans aux pieds de sa princesse et qu'il reoive de Renaud
le prix ordinaire de toutes ces belles expditions[877]? Qu'importe mme
que parmi de grands faits d'armes, et de Roland, et de Renaud, et de
tous les paladins de France, une belle princesse, _Leandra_, fille du
soudan de Babylone, amoureuse de Renaud, et ne pouvant s'en faire aimer,
se prcipite du haut d'une tour[878], puisqu'on ne peut s'intresser
mme  une princesse qui se rompt le cou par amour, dans un long roman,
qu'on ne peut lire? Qu'importe enfin que le terrible sarrazin Rodomont
ait laiss aprs lui un fils et un neveu; qu'un pote ait chant les
_prouesses_ de ce fils[879], un autre les _folies amoureuses_ de ce
neveu[880]; et que gagnerions-nous  savoir quelles folies un Rodomont
II, fils d'une soeur de Rodomont Ier., peut faire pour une belle
_Lucefiamma_, fille de _Meandro_, riche seigneur d'un beau chteau situ
sur la rivire de Gnes, les exploits et les prodiges de valeur qu'il
fait pour elle, et qui lui russissent si mal qu'il est tu par
_Fedelcaro_, l'un de ses rivaux? Cela ne pouvait intresser qu'Octave
Farnse, prince de Parme et de Plaisance,  qui ce pome est ddi, et
dont la gloire est encadre, avec celle de toute sa race, dans une
vision ou dans une prophtie, selon le noble et uniforme usage de tous
ces romans.

[Note 872: _Antheo Gigante di Francesco de' Ludovici da Venezia_,
etc., _canti_ XXX, _in ottava rima_, Vinegia, 1524, in-4.]

[Note 873: _Oronte Gigante de l'eximio poeta Antonino Lenio
Salentino; continente le battaglie del re di Persia e del re di Scithia,
fatte per amore della figliuola del re di Troja_, etc., Vinegia, 1532,
in-4. Le pome est divis en trois livres; le premier livre en seize
chants, le second en douze, et le troisime en six, _in ottava rima_.]

[Note 874: _Libro chiamato Falconetto delle battaglie, che lui fece
con gli paladini in Francia, et de la sua morte_, Bressa, 1546, in-8.,
en quatre chants seulement.]

[Note 875: _Libro chiamato Antifor_, d'autres ditions portent
_Antifior di Barosia, el qual tratta de le gran battaglie d'Orlando e di
Rinaldo_, etc., Venezia, 1583, in-8., _canti_ XLII.]

[Note 876: _Libro chiamato dama Rovenza dal Martello, nel quale si
pu vedere molte sue prodezze_, etc., Brescia, 1566, Venezia, 1671,
in-8., etc., _canti_ XIV.]

[Note 877: _La gran guerra e rotta della Scapigliato_. Firenze,
_senta anno_ (vers 1550), in-4.]

[Note 878: _Libro d'arme e d'amore chiamato Leandra nel quale tratta
delle battaglie e grand facti delli baroni di Francia e principalmente
di Orlando e di Rinaldo_, etc., _composta per maestro Pier. Durante da
Gualdo_ (_in sesta rima_), in-8., sans date et sans nom de lieu; et
ensuite  Venise, 1563, in-8.]

[Note 879: _Le prodezze di Rodomontino, figliuolo di Rodomonte,
libro d'arme e d'more_, etc., _canti_ IV; _per Antonio Legname
Padovano_, Padova, 15.., Piacenza, 1612, in-8.]

[Note 880: _Le pazzie amorose di Rodomonte seconde; poema di Mario
Teluccini soprannominato il Bernia_, Parma, 1568, _canti_ XX, in-4.]

Il faudrait au moins qu'au milieu de ces contes prolixes de gants et de
magiciens, de coups de lance, d'pe et de massue, au milieu de ces
ternels combats et de ces tristes enchantements, il se trouvt quelque
ide moins rebattue, quelque invention moins triviale qui prouvt que
l'auteur, sans savoir, si l'on veut, ni bien penser, ni bien crire, ni
conduire avec un peu d'art une fable susceptible de quelque intrt, ne
se trant pas toujours dans des routes tant de fois battues, essayt de
s'en frayer d'autres, et ft quelque tentative nouvelle, dt-elle n'tre
pas plus heureusement imagine, ni plus habilement conduite que les
autres.

C'est ce qu'on entrevoit dans un seul peut-tre de tous ces pomes
romanesques, et ce qui peut engager  s'y arrter un peu plus que sur
les autres. Il est d'un certain _de' Lodovici_[881], pote vnitien, qui
tait en quelque faveur  la cour de Ferrare[882], et qui s'tait dj
essay dans ce genre par un autre roman pique, par cet _Anthe_ le
gant, dont j'ai cru, plus haut, pouvoir me dispenser de citer autre
chose que le titre. Ce second pome est intitul _les Triomphes de
Charlemagne_[883], titre qui est accompagn d'une longue numration de
choses grandes, belles, nouvelles et totalement diffrentes de ce qu'on
avait vu jusqu'alors. La premire nouveaut que prsente l'ouvrage,
c'est qu'au lieu d'tre crit en octaves, ou _ottava rima_, comme le
sont presque sans exception tous les autres, il est en _terza rima_, ou
en tercets. L'auteur l'a divis en deux parties, chacune de deux parties
en cent chants, et chacun des deux cents chants en cinquante tercets, ou
cent cinquante vers, ni plus ni moins; ce qui, en ajoutant le vers de
surplus qui dans les _terze rime_ suit le dernier tercet de chaque
chant, fait juste trente mille deux cents vers.

[Note 881: _Francesco de' Lodovici_ voyagea en France lors mme
qu'il composait ce pome, comme on le voit par un vers du
trente-huitime chant de la deuxime partie. Renaud demande  la Fortune
le nom d'une belle dame que la Nature s'est plu  former, et qu'elle
doit  son tour combler de ses dons. La Fortune lui rpond:

        _Questa haver il nome il quale ha questa
        C' hora vien teco in Francia a tuo contento._]

[Note 882: Ce qui le prouve, c'est que son _Anteo gigante_ est ddi
 Lucrce Borgia, femme du duc Alphonse Ier.; que c'est par ordre de
cette princesse que _de' Ludovici_ fit ce pome, et que ce fut elle-mme
qui en fut en quelque sorte l'diteur, comme nous l'apprend l'Avis du
lecteur qui prcde le pome.]

[Note 883: _Triomphi di Carlo, libro novo di romanzo...... a modo
novo da tutti gli altri diverso_, etc., Vinegia, 1535, in-4.]

Presque tous les chants ont un exorde, ou un prologue sur diffrents
sujets, selon la fantaisie de l'auteur. La plupart de ces digressions
sont assez tendues, et l'agrment n'en est pas,  beaucoup prs, en
proportion de la longueur. Quoique les chants soient trs-courts,
souvent l'auteur s'arrte au milieu d'un chant, pour parler de ce qui
lui plat. L'action du pome est donc  tout moment interrompue; et 
peu prs un quart des vers y est tout--fait tranger. Ce n'est pas dans
la partie de cette action qui regarde personnellement Charlemagne qu'il
faut chercher de la nouveaut; ce sont toujours de grandes guerres
contre des soudans d'gypte et de Babylone, et des trahisons de Ganelon
de Mayence, et toujours des victoires, des conqutes et des triomphes
magnifiques, et des ftes et des tournois. Mais dans ce roman, comme
dans beaucoup d'autres, Renaud se brouille avec Charlemagne et avec son
cousin Roland: exil de France, il va courir le monde, et c'est dans ses
voyages que le pote a fait l'essai d'un merveilleux diffrent de celui
des enchantements et des fes. Des tres moraux personnifis, la Nature,
l'Amour, le Vice, la Vertu, la Fortune, et mme un dieu de l'ancien
paganisme[884], sont des personnages qu'il emploie, et dont il tire ou
des leons morales, ou des satires contre les moeurs de son temps, ou des
prdictions en faveur de Renaud et surtout en faveur d'Andr _Gritti_,
alors doge de Venise,  qui le pome est ddi.

[Note 884: Vulcain.]

Le dessein de Renaud est de passer la mer, de voyager en Syrie, en
Palestine; enfin de parcourir la terre jusqu' la fin de son exil. Je
laisse l tout ce qu'il fait avant de s'embarquer; le voil sur mer,
traversant la Mditerrane et parvenu jusqu'auprs de la Sicile. Il
n'avait jamais vu de volcans; il en voit un tout en feu dans l'une des
les de Lipari; il demande ce que c'est: son pilote lui rpond, comme
aurait pu faire celui d'Ulysse ou d'ne, que c'est l que Vulcain
habite et qu'il forge les foudres de Jupiter. Renaud veut aller voir
Vulcain dans sa fournaise; il se fait mettre  terre, trouve au pied de
la montagne volcanique un petit sentier qui conduit jusqu'au fond du
gouffre, y descend l'pe  la main, et arrive enfin  la porte de
l'atelier o Vulcain travaillait  grand bruit avec ses cyclopes; il
enfonce cette porte d'un coup de pied, dit des injures au dieu boiteux,
et n'oublie de lui reprocher ni les difformits de sa taille, ni la
parure de son front[885]. Vulcain se met en colre, et veut le frapper
de son marteau. Renaud, d'un second coup de pied, le jette en l'air
jusqu'au haut du soupirail, d'o le pauvre dieu retombe au beau milieu
de la fournaise. Il en sort la barbe et les cheveux grills. Tapi dans
un coin, et tremblant de frayeur, il reconnat de loin dans la main de
Renaud l'pe Frusberte qu'il avait forge autrefois: alors il reconnat
aussi Renaud, se jette  ses pieds, se rconcilie avec lui, et lui fait
prsent d'un bouclier et d'un casque, fabriqus jadis pour le dieu Mars;
ils se quittent enfin les meilleurs amis du monde. Renaud remonte sur la
terre, et de l sur son vaisseau qui reprend aussitt sa route.

[Note 885:

        _Dunque tu se' colui di cui si spande,
          Disse Rinaldo, che le corna porti
          L dove portan gli altri le ghirlande?_
                                   (Part. I, c. XL.)]

Le vaisseau fait naufrage: une baleine engloutit Renaud, mais c'est pour
son bien[886]; car cette baleine va plus vite qu'un trait vers les ctes
de Barbarie; et comme il lui cause de grandes douleurs d'entrailles, en
s'escrimant de son pe pour tcher de sortir de prison, elle le vomit
en l'air avec une norme quantit d'eau; il va tomber au loin sur le
sable, entre la mer et le mont Atlas: il se trouve sur ses pieds comme
un chat, qui, de quelque hauteur qu'on le jette, s'y retrouve toujours.
Ce n'est pas de moi qu'est cette comparaison; elle est littralement du
pote[887]. Ds que le paladin peut se reconnatre, il s'achemine assez
tristement vers le mont Atlas; il aperoit au pied de la montagne un
trou creus dans le roc: par ce trou sort continuellement une foule
innombrable d'animaux, de cratures et de figures de toute espce;
toujours curieux d'objets nouveaux, il se dcide  y descendre: il
s'engage dans un long et obscur dfil, o la foule est si presse,
qu'il a mille peines  la percer; il parvient enfin dans un vaste
souterrain tout resplendissant de lumire. Au milieu s'levait un
monticule de terre fine qui n'tait mle d'aucune matire dure; une
femme tait auprs, vtue lgrement, et sans cesse occupe  tirer de
ce monticule de la terre, dont elle formait rapidement tous ces tres
que Renaud avait vus sortir des flancs de la montagne. Cette femme,
c'est la Nature: c'est dans ce grand atelier qu'elle forme tous les
animaux, bipdes, quadrupdes, oiseaux, poissons, reptiles, etc.; 
mesure qu'elle les cre, ils s'chappent en foule par l'issue qui a
servi d'entre  Renaud, et ils vont remplir le monde. La terre
amoncele dont ils sont forms, se rgnre  chaque instant; et la
masse est toujours la mme[888].

[Note 886:

        _Che forse 'l tranguggi pel suo men male._
                                                  (C. XLV.)]

[Note 887:

        _E come gatto ben sempre si serra
          D'alto cadendo, si che nel terreno
          A dar de' propri piedi unqua non erra,
        Cosi Rinaldo,_ etc.]

[Note 888: C. L.]

Aprs la premire surprise de part et d'autre, Renaud interroge la
Nature, qui lui rpond et l'instruit sans quitter un instant son
ouvrage. Il avait cru que l'esprit de Dieu, l'intelligence divine, tait
la Nature; que c'tait l que tout tait cr, et que nul autre que Dieu
mme ne pouvait rien tirer du nant. Il avait cru de mme que la Fortune
n'tait que la volont de Dieu; mais puisque la Nature est un tre
existant par soi-mme, il est possible qu'il en soit ainsi de la
Fortune. Cela est vrai, lui dit la Nature; la Fortune est ma soeur: Dieu
nous cra le mme jour; il lui donna l'empire universel sur toutes les
choses que je produis. Tu m'as trouve sous terre en Afrique: tu la
trouveras en Asie dans une plaine magnifique et riante; mais il existe
une autre femme plus grande que nous deux, que je ne puis te nommer, et
que tu trouveras en Europe sur une haute montagne. Renaud jure d'aller
chercher cette troisime femme ds qu'il aura trouv la seconde.

Il propose ensuite des doutes, que la Nature s'empresse de rsoudre. De
questions en questions, il en fait une dont la solution est
remarquable: Si vous ne crez, dit-il, que le mme esprit dans tous
les animaux  qui vous donnez la vie, d'o vient que ceux qui sont
privs de raison meurent tout entiers, et que de nous autres hommes il
reste un autre esprit qui nous rend immortels? D'o vient que la raison
se manifeste  l'homme, qu'il a un entendement, et que dans tous les
autres animaux, ni la raison, ni l'entendement, ne s'veillent
jamais?--Elle lui rpond: Je distribue galement les esprits vitaux dans
les animaux brutes et dans les hommes; mais j'y place des degrs
trs-diffrents d'intelligence: le chien en a plus que le mouton, le
serpent plus que la belette, et le dauphin plus que tous les autres
poissons. J'en mets encore beaucoup plus dans l'homme, et c'est pourquoi
votre savoir surpasse de si loin celui des autres animaux. Quant  cet
autre esprit que tu dis tre immortel en vous, il n'est point mon
ouvrage: si Dieu le fait, qu'il le fasse; je ne sais ce que c'est. Il
est trs-possible qu'il lui plaise, quand je forme les corps, de mettre
quelque chose en vous qui retourne dans ses bras  votre dernier moment;
et cela, si tu veux, tu peux le croire[889]. Cette traduction est
littrale; le texte prouve de plus en plus ce que j'ai rpt plusieurs
fois, que les opinions philosophiques les plus hardies taient communes
en Italie au seizime sicle, et que pourvu qu'on n'levt point de
doute sur la discipline, la hirarchie, et l'autorit du pape, on en
pouvait former publiquement sur tout le reste.

[Note 889:

        _Quell'altro poi ch'in voi dici immortale
          Io non lo fa, se Dio lo fa, se'l faccia;
          Che cosa ella si sia non so, ne quale._
        _Puote esser molto ben ch' a lui ne piaccia
          Far, quando i corpi io so, qual cosa in voi
          Che torni al vostro fin ne le sue braccia;
        E questo, s' a te par, creder lo puoi._
                                   (C. LV,  la fin.)]

Renaud demande ensuite comment il se peut que la Nature faisant tous les
hommes gaux, les uns soient nobles dans le monde et les autres ne le
soient pas; pourquoi les uns portent des ornements que n'ont point les
autres, etc. La Nature le renvoie  sa soeur la Fortune pour la solution
de ce doute. Je ne donne, dit-elle,  qui que ce soit plus de noblesse
qu'aux autres hommes; c'est la Fortune qui distribue  son gr la
noblesse, puisque vous appelez ainsi sur la terre ce que le vulgaire
entend par ce mot; mais si tu veux parler de cette illustration, de
cette noblesse qui est la vritable, alors je rpondrai autrement. Je
donne  un petit nombre d'hommes des dispositions particulires  cette
noblesse relle; mais si l'orgueilleuse Fortune ne favorise ceux que
j'ai ainsi dous, ils obtiennent rarement et fort tard la noblesse qui
dpend d'elle. Elle a sa volont, moi la mienne. Interroge-la sur ce
point quand tu pourras l'entretenir; mais il arrive peu qu'elle donne la
raison de ce qu'elle fait; sa rponse ordinaire est: Je le veux[890].

[Note 890: C. LVI.]

Toutes ces explications n'interrompent pas un instant le travail dont
s'occupe la Nature. Elle continue de fabriquer une foule d'tres divers
qui s'chappent aussitt du souterrain; elle donne  Renaud un singulier
spectacle. Elle forme un trs-joli enfant, lui imprime une petite croix
sur l'paule gauche, et dit au paladin: Cet enfant que tu vois nat en
cet instant mme  Montauban. Aussitt l'enfant disparat, comme tous
les autres tres  mesure qu'ils sont crs. Ta femme Clarice, reprend
la Nature, vient de mettre au monde ce bel enfant, ou plutt c'est moi
qui l'ai produit par ses organes douloureux. Quand tu seras retourn
paisiblement auprs d'elle, tu verras qu'il n'y a dans ce fait aucune
erreur. Chose admirable! s'crie le pote, quand le paladin fut de
retour dans sa patrie, aprs de longs voyages, il y trouva l'enfant que
sa femme lui avait donn. Calculant l'anne, le mois et le jour, il vit
que cet enfant tait prcisment celui que la Nature avait form devant
lui, et il le reconnut  la petite croix qu'elle lui avait empreinte
sur l'paule[891].--Si la rputation de Clarice n'tait pas aussi bonne
qu'elle l'est, on pourrait souponner qu'il y a ici quelque allgorie,
et que ce petit crois, fils de la Nature, dsignait peut-tre un enfant
naturel n pendant l'absence de Renaud; mais la dame de Montauban est
au-dessus du soupon, et nous avons ici la preuve que quoique Renaud et
dj bien fait du chemin depuis qu'il avait quitt la France, il y avait
tout au plus neuf mois qu'il en tait sorti.

[Note 891: _Ibid._]

Il soumet encore une question  la Nature. A-t-elle jamais fait quelque
chose qu'elle regarde elle-mme comme au-dessus de toutes les autres?
Elle lui avoue que dans tous les temps elle a fait de fort belles
choses, qu'elle ne s'est pourtant pas entirement satisfaite, qu'elle
prpare de loin deux ouvrages plus parfaits, dont elle n'a fait encore
que concevoir l'ide, et qu'elle mettra plusieurs sicles  mrir. L'un
est un homme et l'autre une femme. La Nature fait voir  Renaud
quelques-uns des lments qui doivent entrer dans leur composition. Par
exemple, elle conserve, dans un vase de l'albtre le plus prcieux, et
dans une liqueur odorante au-dessus de tous les parfums, le coeur du
grand Csar. Renaud est curieux de savoir  quel hros elle le destine,
et dans quel temps ce hros vivra. La Nature dsigne dans sa rponse le
temps mme o vivait l'auteur; quant au nom du hros, c'est le doge
Andr _Gritti_[892], homme en effet d'un grand caractre, et dont le
gouvernement eut beaucoup d'clat, et dans la guerre, et dans la paix;
mais quoique la rpublique vnitienne ft alors trs-puissante, il y
avait encore loin d'un doge de Venise  Csar.

[Note 892: C. LVIII.]

Pour la crature de l'autre sexe que la Nature projette de former, elle
a runi dans une salle parfume des plus douces odeurs des objets d'une
richesse et d'une beaut qui n'ont rien d'gal sur la terre. Il faudra
bien des sicles pour fondre ensemble et amalgamer ces riches matriaux,
et pour en faire une femme au-dessus de tout ce que son sexe a jamais eu
de plus parfait. La nature indique le temps et le lieu de sa naissance.
Elle refuse de dire son nom; mais le pote l'a reconnue  tant de
merveilles. Une seule femme existe en qui on les admire toutes. L
dessus, il dsigne si bien la dame de ses penses, qui tait  ce qu'il
parat une trs-grande dame, que ses contemporains et surtout elle-mme
durent facilement l'entendre. Il serait difficile aujourd'hui de le
deviner; mais on a peu d'intrt  le savoir.

Il est temps enfin que Renaud sorte du grand atelier de la Nature. Il
avait t jet par une baleine sur les sables qui conduisent au mont
Atlas; la Nature cre un autre gros poisson,  qui elle ordonne de
l'engloutir, et qui s'chappe aussitt par un canal vers la mer
Atlantique[893]. Il nage rapidement pendant une demi-journe, et vomit
aussi Renaud sur une cte loigne et dserte[894], o il rencontre
d'abord une femme presque nue, dans le plus misrable accoutrement. Sa
figure est ple et hve, mais son attitude et son langage ont encore de
la dignit. A ses pieds sont des balances brises et un glaive; en un
mot, c'est la Justice, autrefois triomphante dans le monde, mais bannie
depuis long-temps, et rduite  ce triste tat. Elle doit pourtant un
jour rgner encore sur la terre; et c'est, comme on le prvoit sans
doute, au grand Andr _Gritti_ qu'il appartient de l'y rappeler.

[Note 893: C. LXI.]

[Note 894: C. LXXI. Les dix chants intermdiaires sont remplis par
Charlemagne, Roland, Olivier et les autres paladins.]

Renaud s'enfonce dans l'Afrique. Ayant pntr jusqu'en thiopie, il
trouve dans un bois charmant un enfant ail, qui voltige sur les
branches et le menace de ses flches[895]. C'est l'Amour, dont le rgne
est pass comme celui de la Justice, mais qui espre comme elle un
nouveau rgne, quand la Nature aura produit le second chef-d'oeuvre
qu'elle prpare. En attendant, il blesse Renaud d'un de ses traits.
C'est dans l'Inde qu'il doit trouver la Beaut qui peut le gurir. Il y
a loin; et cette fois ce n'est plus par eau qu'il fait le voyage, c'est
dans l'air. Un dragon fond sur lui, le prend dans ses griffes, s'envole,
et arrive en douze heures au-del du Gange avec sa proie[896]. Il
l'enlevait ainsi pour le dvorer; mais Renaud une fois  terre, combat
le dragon et le tue. Il se met  chercher une belle Juive, dont la
renomme lui a fait le portrait. Chemin faisant, il trouve l'Esprance,
qui le prend d'abord par la main et pntre ensuite dans son coeur.
Quoiqu'il marcht trs-vite, il trouvait encore le chemin long et
pnible; mais il rencontre aussi le Temps, qui le prend sur ses paules,
et l'emporte dans son vol rapide. Avec l'Amour, l'Esprance et le Temps,
il arrive enfin chez le pre de sa belle Juive[897].

[Note 895: C. LXXX.]

[Note 896: C. XCV.]

[Note 897: C. XCVI.]

Je ne dis rien de ses amours, ni de ses guerres contre le roi de Cathay,
son rival, ni de toutes les autres aventures qui lui arrivent dans ce
pays. La meilleure est qu'il parvient  plaire  sa matresse, et qu'il
l'engage  prendre avec lui le chemin de la France; mais elle n'y
consent qu' une condition un peu dure. Jusqu'alors elle a t chaste,
et veut l'tre sept ans encore[898]. Renaud est donc oblig de jurer
qu'il ne la troublera point dans ce projet; il le jure, elle le croit,
et ils se mettent en route. Je passe encore leurs aventures et leurs
rencontres en chemin. La plus singulire est ce qui leur arrive dans une
certaine ville de Scythie, dont tous les habitants taient aveugles. Ils
avaient pour roi un maudit borgne, qui abusait tyranniquement de la
supriorit que son oeil lui donnait sur eux. Renaud le lui crve, et
rtablit ainsi l'galit[899].

[Note 898: Part. II, c. IV.]

[Note 899: C. XX et XXI.]

Entre le mont Immas et la mer, les deux amants trouvent un homme tout
dfigur, difforme, sale et dgotant. Sa conversation avec eux est
curieuse. Jusqu'alors il a men, leur dit-il, une vie errante et
vagabonde: il veut faire une fin et se fixer. Le lieu qui lui parat le
plus propre  son but, c'est Rome; et il va s'y rendre, dans le dessein
de n'en plus sortir. Il est sr de russir si bien auprs des habitants
de ce pays, qu'il y portera toujours la couronne[900]. Le pote
s'adresse alors  cette Rome si sainte, si inviolable dans sa foi et
dans l'exercice de toutes les vertus. Prends garde, lui dit-il,
d'admettre jamais cet tre hideux dans ton sein. S'il y pntre une
fois, il te rendra, de glorieuse que tu es, infme, sale et infecte
comme lui; le monde te nommera source de maux et de colre, mre des
Erreurs et de la Fraude. On ne verra plus en toi cette Rome chaste,
humble et pieuse; mais une courtisane effronte. Tu ne seras plus Rome
enfin, mais la coupable Babylone, et les hommes appelleront sur ta tte
le feu du ciel. Renaud est indign de ce projet, et promet  celui qui
l'annonce qu'il n'y russira pas. Je connais le monde mieux que toi,
reprend le monstre, et je te rponds que je vais  Rome, que j'y serai
bien accueilli, que tant qu'elle existera, j'y existerai aussi
trs-agrablement. Plus je vieillis, plus j'acquiers de forces. On m'y
traitera bien, te dis-je, et je suis certain de mon fait puisque l'on
m'appelle LE VICE. On ne m'y nourrira point comme la Vertu, d'eau et de
gland, mais de mets succulents, que les Dieux mmes prfreraient 
l'ambroisie. On ne vtira point mon corps de bure ou d'toffes
grossires, mais de pourpre, de soie et d'or. J'y logerai dans des
appartements vastes et magnifiques, dans les palais des plus grands
seigneurs; et plus ils seront grands, plus ils s'empresseront de me
loger; et j'habiterai, si je ne me trompe, dans le plus grand de tous
les palais, avec ceux qui seront les premiers. Renaud est outr de tant
d'impudence; il repousse le monstre et le chasse en le couvrant de
maldictions. Mais quel malheur que ces maldictions aient t vaines!
Car enfin le Vice a tenu parole: avec le temps, il est parvenu jusqu'
Rome. Il s'y est fix: il y habite avec les plus grands personnages.
Alors le pote se donne carrire; et il invoque les puissances de la
terre et du ciel pour qu'elles viennent mettre fin  tant de dsordres
et de scandales[901].

[Note 900:

        _. . . . . . . . . La mia persona
        Sar da quelle genti si gradita
        Ch'io portar fra lor sempre corona._
                            (C. XXVIII,  la fin.)]

[Note 901: C. XXIX.]

On voit par ce morceau satyrique, qui, s'il tait crit avec plus de
force, ne serait pas indigne du Dante, que depuis la Ligue de Cambrai,
Venise, quoique rconcilie en apparence avec les papes, conservait
d'amers souvenirs, et que le doge _Gritti_ n'tait point du tout ami de
Rome; mais il faut se rappeler aussi quelle tait l'existence politique
et morale de Rome lorsque ce pome fut crit, c'est--dire sous Lon X
et Clment VII.

Une autre rencontre tait prdite depuis long-temps au paladin franais.
La Nature lui avait annonc qu'il trouverait la Fortune sa soeur dans les
plaines d'Asie. Il la trouve en effet au-del de l'Euphrate[902]. Le
pote emploie six chants entiers  dcrire sa parure, ses attributs, son
char brillant et mobile, la foule innombrable qui la suit, les efforts
que font pour monter sur le char tous ceux qui peuvent en approcher, les
vicissitudes rapides qui les y lvent et les en prcipitent, enfin tout
ce qui peut entrer dans cette grande allgorie. Renaud interroge la
Fortune; elle dvoile dans ses rponses l'inconsquence qui la dirige et
le caprice de ses choix. Ce qu'elle dit sur le genre de noblesse qu'elle
distribue n'est pas propre  en inspirer l'estime[903]. Renaud finit par
lui demander quand elle fixera l'inconstance de sa roue; et la Fortune
ne manque pas d'indiquer le temps o vivront Andr _Gritti_ et la grande
et belle dame qu'elle dsigne encore, mais qu'elle ne nomme pas.

[Note 902: C. XXXIII.]

[Note 903: C. XXXVI.]

Le hros voyageur se prparait  revenir en Europe, lorsqu'il apprend
que Charlemagne approche de l'Euphrate avec ses paladins pour aller
conqurir la Terre-Sainte. Il va au-devant des chrtiens avec sa belle
Juive, arrive au moment o ils sont aux mains avec l'innombrable arme
du soudan d'gypte, et contribue puissamment  la victoire. Elle avait
t long-temps dispute; aussi les Sarrazins perdirent-ils dans cette
journe un million d'hommes, moins 44,000, tandis que la perte des
Francs ne fut que de vingt-trois personnes[904]. Renaud rentre en grce,
par cet exploit, auprs de Charlemagne; mais il lui reste un voyage 
faire, et malgr tout ce que l'empereur emploie pour le retenir, sa
belle Juive et lui vont chercher la montagne au haut de laquelle habite
la Vertu[905]. Le pays o elle est situe est la Grce, et cette
montagne n'est autre que le Parnasse[906]. Les deux amants y gravissent
ensemble, et aprs avoir travers le sjour harmonieux d'Apollon et des
Muses dont ils entendent les concerts, ils arrivent sur le sommet, au
temple que la Vertu habite. Ce temple est rempli de siges, brillants
d'or et de pierreries, placs  diffrents degrs d'lvation, et plus
ou moins prs du trne de la desse[907]. Les deux siges qui en sont le
plus voisins sont vides. Sur les autres, ou vides ou occups par des
personnages vnrables, on voit inscrits les noms de ceux qui les
remplissent ou qui doivent un jour les remplir. Dans les premiers, sont
assis tous les anciens sages, les philosophes, les hros, les femmes
clbres par leurs vertus, les potes. Sur les siges destins  ces
derniers, mais encore vacants, on lit d'abord les noms de Dante, de
Ptrarque et de Boccace; puis un grand nombre de noms plus ou moins
illustres dans la posie et dans les lettres aux quatorzime et
quinzime sicles, ensuite une seconde liste de noms fameux dans la
seizime. L'auteur y fait entrer ceux de ses plus illustres
contemporains et de ses meilleurs amis. Il croit mme que Renaud y a lu
le nom de _Lodovici_, qui est le sien[908]. La desse trace tout  coup
sur les deux siges qui taient le plus prs d'elle les deux noms qui y
manquaient encore; et ce sont toujours ceux du doge _Gritti_ et de cette
grande et belle dame, pour qui l'auteur se consume inutilement depuis
dix annes. Nouveaux loges et de _Gritti_ et de la dame. Renaud descend
enfin de la montagne, l'ame remplie des grandes leons qu'il a reues:
il s'embarque, prend le chemin de France, et trouve en mer, non la
flotte, mais l'immense vaisseau imprial, orn de tous les attributs du
triomphe, que Charlemagne, aprs avoir conquis Jrusalem et toute la
Terre-Sainte, avait fait construire pour revenir, avec ses paladins,
dans ses tats. Renaud est reu  bord avec la plus grande joie; et
Charles arrive enfin triomphant en Provence, non sans avoir encore
remport, avec son seul vaisseau, sur la grande flotte des infidles,
une brillante victoire.

[Note 904:

        _Moriro alhor di men d'un millione_
        _Quaranta quattro millia Sarracini;
        E'n quei di Francia venti tre personne._
                                        (C. LXVII.)

Roland seul avait tu de sa main quatre-vingt mille quarante-huit hommes
et six gants; les autres paladins autant  proportion.]

[Note 905: Il est singulier que l'auteur, qui en gnral est fort
grave, ait gard pour ce moment la rencontre de deux plerins et de
_Rosanella_ leur matresse  frais communs, qui s'arrtent la nuit dans
un ermitage, o frre Antenor fait avec _Rosanella_ ce que font en
pareil cas tous les moines du _Dcamron_, et qu'il ait cont cette
aventure plus librement que Boccace lui-mme (c. LXXII et LXXIII). Un
peu plus loin, Renaud et sa compagne trouvent dans les bois un homme nu,
qui a quatre grandes cornes, et qui va se cachant et pleurant  chaudes
larmes. Ils apprennent de lui qu'il avait cru possder la jeune femme la
plus vertueuse et la plus chaste; pour preuve de sa confiance, il avait
conjur le ciel de manifester par des signes visibles si elle lui tait
fidle ou si elle ne l'tait pas; et aussitt ce quadruple ornement
s'tait montr sur sa tte. Renaud, d'un seul coup de son pe
Frusberte, lui abat cette incommode parure, veut l'engager  se consoler
et  quitter les bois; mais le sauvage y veut rester, et continue de se
dsoler, quoique Renaud lui assure que ce qui lui est arriv arrive 
tout le monde, et que tout le monde s'en fait un jeu:

        _C'haver le corna in testa adesso  un gioco._
                                              (C. LXXXVII.)

On ne conoit pas comment le pote a rserv ces deux traits d'un moine
libertin et de deux paires de cornes, pour les placer entre la conqute
de la Terre-Sainte et le voyage au temple de la Vertu.]

[Note 906: C. LXXX et suiv.]

[Note 907: C. LXXXVI.]

[Note 908: C. LXXXVIII.]

Il est trop ais de sentir les vices d'une pareille fable, interrompue 
tout moment par les expditions de Charlemagne et par les digressions de
l'auteur. Les visions allgoriques de Renaud, amenes et prsentes
sans art et sans vraisemblance, ont nanmoins un but philosophique
trs-remarquable et qui peut-tre les ferait lire, s'il ne manquait au
pome entier ce qui seul fait lire les ouvrages, le style. C'est un
dfaut commun au plus grand nombre des pomes de cette poque et de ce
genre. La tentative que fit _Lodovici_ d'employer la _terza rima_, dans
l'pope ne russit pas; et personne n'osa la renouveler aprs lui.

Les noms de Charlemagne, de Roland et de Renaud ne dcorrent pas seuls
les titres de ces pomes: Roger fut le sujet de quatre ou cinq, dans
lesquels des potes peu connus clbrrent ses exploits[909], ses
regrets[910], sa mort[911], sa vengeance[912], et mme _Ruggieretto_ son
fils[913].

[Note 909: _Di Ruggiero, canti_ IV _di battaglia_, par un certain
_Bartolommeo Horiuolo_, Venezia, 1543, in-4.]

[Note 910: _Il pianto di Ruggiero, di Tommaso Costo, da lui medesimo
correcto, ampliato_, etc., Napoli, 1582, in-4.]

[Note 911: _La morte di Ruggiero continuata alla meteria
dell'Ariosto, di Giamb. Pescatore, canti_ XXX, Vinegia, 1549, petit
in-4, 1551, 1557, in-8.]

[Note 912: _Le vendetta di Ruggiero continuata alla materia
dell'Ariosto, di Giamb. Pescatore, canti_ XXV, Vinegia 1556, in-4. On a
encore sur ce sujet, outre l'_Angelica innamorata_ dont nous avons parl
ci-dessus, _la continuazione di Orlando furioso colla morte di Ruggiero,
di Sigismondo Paoluccio delle il Filogenio_, Venezia, 1543, in-4.
_canti_ LXIII.]

[Note 913: _Ruggieretto figliuolo di Ruggiero, re di Bulgaria con
ogni riuscimento di tutte le magnanime sue imprese_, etc., _per M.
Panfilo de' Rinaldi da Siruolo, Anconitano_, Vinegia, 1555, in-4.,
_canti_ XLVI.]

D'autres chantrent les amours de Marfise, sa soeur[914], et ses
bizarreries[915]; elle fut aussi chante par cet effront de Pierre
Aretin, dont l'esprit inconstant se portait sur tous les genres et ne
russit vritablement que dans celui qui l'a rendu le chef des crivains
sans retenue et sans pudeur: il entreprit un pome de Marfise[916], et
n'alla pas plus loin que le second chant: il en entreprit un autre _des
larmes d'Anglique_[917], et son essor potique s'arrta de mme au
second pas. Une _Bradamante jalouse_[918] ne put aller au-del de cinq
chants; un _Richardet amoureux_ resta imparfait au quatrime[919].
Astolphe parut aussi deux fois dans le monde potique, sous deux titres
diffrents[920]. On y vit paratre un _Artemidoro_, fils prtendu de
Charlemagne[921], et un _Argentino_, qui, dans trois diffrentes
parties, ne comprend pas moins que la dlivrance de la Terre-Sainte, de
Trbisonde, de Paris et de Rome[922]. On vit enfin un Belisard, frre de
Roland[923]; et pour finir cette liste par le nom du paladin, principal
acteur dans tous ces pomes chevaleresques, la vie et la mort de
Saint-Roland furent la matire d'un pome[924] qui promet de
l'dification, mais o l'on ne trouve que de l'ennui.

[Note 914: _Amor di Marfisa del Danese Cataneo_, Venezia, 1561,
in-4. Ce pome n'est qu'en vingt-quatre chants; il en avait quarante,
mais l'auteur, qui tait Vnitien, s'tant trouv  Rome lorsqu'elle fut
saccage par l'arme du conntable de Bourbon, y perdit les seize autres
chants. Il mourut  Padoue en 1573. Le Tasse a fait l'loge du pome de
_Cataneo_ dans l'Avis aux lecteurs qui prcde son _Rinaldo_; il le loue
surtout d'avoir observ les prceptes d'Aristote. (Voyez _Opere di T.
Tasso_, Florence, 6 vol. in-fol., 1724, t. II.) Mas, comme l'observe le
_Quadrio_ (t. VI, p. 575), peut-tre le Tasse, dans un ge plus mr, en
et-il jug autrement.]

[Note 915: Voyez ci-dessus, p. 552, note 2.]

[Note 916: _Due primi canti di Marfisa del divino Pietro Aretino_,
in-4., sans date.]

[Note 917: _Delle lagrime d'Angelica di M. Pietro Aretino, due primi
canti_, 1538, in 8. Ces deux essais de pomes ont t rimprims
ensemble, et ensuite runis  un autre petit pome du mme auteur,
intitul _la Sirena_, en soixante octaves,  Venise, 1630, in-24.]

[Note 918: _Bradamante gelosa, di M. Seconda Tarentino_, premire
dition inconnue; la deuxime corrige et orne de figures, Venise,
1619, in-8.]

[Note 919: _Quattro canti di Ricciardetto innamorato, di M. Giovan
Pietro Civeri, colle figure di messer Cipriano Fortebraccio_, Venezia,
1595, in-8.; Piacenza, 1602, in-8.]

[Note 920: _Astolfo borioso di Marco Guazzo, Mantovano_, Venezia,
1523, in-4.; _tutto riformato ed accresciuto dall' autore_, Venezia,
1532, in-4.--_Astolfo innamorato di Antonio Legname, Padovano, libro
d'arme e d'amore_, Vinegia, 1532; _canti_ XI, in-4.]

[Note 921: _Artemidoro di Mario Teluccini soprannomia ato il Bernia,
dove si contengono le prodezze degli antipodi_, Venezia, 1566, in-4.,
_canti_ XLIII.]

[Note 922: _Libro nuovo di battaglie, chiamato Argentino nel quale
si tratta della liberazione di Terra-Santa_, etc., _di Michele
Bonsignori Perugino_. Peruzia, 1521, in-4.]

[Note 923: _Belisardo fratello del conte Orlando, dal strenuo
milite_ _Marco di Guazzi, Mantovano_, Venezia, 1525, 1533 et 1534,
in-4., divis en trois livres, contenant vingt-neuf chants, et laiss
imparfait par l'auteur. Il avait donn auparavant l'_Astolfo boioso_,
voyez page prcdente, note 3; il tait n  Padoue, mais d'une famille
originaire de Mantoue, et prit dans tous ses ouvrages le titre de
_Mantavano_. Il s'y nomme tantt _di Guazzi_, et tantt simplement
_Guazzo_.]

[Note 924: _Di Orlando santo, vita e morte con venti mila cristiani
uccisi in Roncisvalle, cavata dal Catalogo de' santi, di Giulio Cornelio
Gratiano, libri_ (_cio canti_) VIII, Trivigi, 1597, in-12; Venezia,
1639, in-12.]

Dans la gnalogie fabuleuse de Charlemagne, on a vu que Beuve d'Antone
descendait de Constantin au mme degr que Pepin, pre de Charles[925].
Beuve eut trois fils, dont le second fut Sinibalde; et l'un des
descendants de ce Sinibalde fut un certain Gurin de _Durazzo_, prince
de Tarente, surnomm _il Meschino_ (le malheureux ou le misrable), soit
 cause des aventures de sa jeunesse, soit parce que _Fioravante_, l'un
de ses aeux, avait port le mme surnom. Ce Gurin fut le hros d'un
ancien roman, soit franais trs-anciennement traduit en italien, soit
italien traduit en trs-vieux franais. Le succs qu'il avait eu en
prose italienne, o il avait t rimprim plusieurs fois, engagea
Tullie d'Aragon, femme pote, alors trs-clbre,  le mettre en
vers[926]. J'ai dit prcdemment ce qui m'a paru de plus vraisemblable
sur le roman, o l'on a prtendu que le Dante avait pu prendre en partie
l'ide de son Enfer[927]; j'ajouterai ici quelque chose sur le pome et
sur son auteur; et c'est par-l que je terminerai cette longue srie de
pomes relatifs  Charlemagne,  ses paladins,  leurs familles, et aux
Sarrazins ses ennemis.

[Note 925: Voyez ci-dessus, p. 167.]

[Note 926: Elle assure dans son Avis aux lecteurs qu'elle l'a
versifi d'aprs un livre crit en langue espagnole; mais il serait
singulier qu'elle ne connt que cette traduction, tandis que le roman
italien, imprim ds 1473, rimprim trois fois avant la fin du
quinzime sicle, et plusieurs fois encore dans le seizime, devait tre
moins rare en Italie qu'une traduction espagnole.]

[Note 927: Voyez t. II de cette _Hist. littr._, p. 24, 25 et 26.]

Tullie d'Aragon porta toute sa vie avec orgueil ce nom illustre,
quoiqu'il lui rappelt une naissance illgitime, dont on ne croirait pas
que l'orgueil pt tirer parti. La fille naturelle d'un archevque, d'un
cardinal avait sans doute des prjugs contre elle dans le monde, mais
ce cardinal tait d'une maison qui avait rgn  Naples, qui rgnait
encore en Espagne, et ds-lors d'autres prjugs combattaient et
faisaient taire les premiers. Le cardinal _Tagliavia_ d'Aragon,
archevque de Palerme, pre de Tullie[928], lui assura deux grands
biens, une ducation trs-cultive et une fortune indpendante. La
nature avait plus fait encore en lui donnant tout ce que l'esprit, la
grce et la beaut runis ont d'attrait et de puissance. Elle paraissait
toujours avec un clat de parure qui relevait encore ses dons naturels;
sa voix, son chant, son entretien, ses posies achevaient le charme; et
l'historien le plus sage[929] ne nie pas que si cette fille de l'amour
en alluma souvent la flamme dans les autres, il n'y ait eu, pour son
propre compte, quelque chose  lui reprocher. A Rome, o elle habita
plusieurs annes, elle tenait une espce de cour; on y voyait des
littrateurs, des potes, des prlats, des cardinaux; et ses galanteries
furent si publiques, qu' son dpart pour Bologne, le mordant Pasquin
lana contre elle les traits les plus piquants[930]. Son ami le plus
intime et le plus favoris parat avoir t le pote _Muzio_, dont nous
aurons plus d'une occasion de parler. A Bologne,  Ferrare,  Venise, sa
vie fut  peu prs la mme[931]; l'ge l'avertit enfin d'en changer.
Elle se retira de bonne grce, alla se fixer  Florence, sous la
protection de la duchesse lonore de Tolde, femme de Cosme Ier., qui
n'tait encore que duc de Florence. Elle y vcut avec dignit, atteignit
la vieillesse, et pour dernire faveur de la fortune, fut dispense par
la mort du malheur de la dcrpitude.

[Note 928: Sa mre, que le cardinal connut  Rome, tait une jolie
femme de Ferrare, qu'on ne connat que sous le nom de _Giulia_.]

[Note 929: Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 45, dit en parlant
d'elle: _Questa celebre rimatrice che fu frutto d'amore e ne accese, non
senza qualche sua taccia, le fiamme in molti._]

[Note 930: Dans un _capitolo_ satyrique, intitul; _Pasione d'amor
di maestro Pasquino per la partita della signora Tullia, e martello
grande delle pavere cartigiane di Roma con le allegrezze delle
Bolognese._ (Tirab., _ub. sup._)]

[Note 931: Nous verrons bientt (chap. XII) des preuves de la
manire dont elle vcut  Venise.]

Ses _Rime_ ou posies diverses[932] lui donnent un rang parmi les
lyriques italiens de ce sicle. Elle n'a crit en prose qu'un dialogue
sur l'amour[933], o elle examine trs-srieusement avec deux
philosophes de ses amis[934], si l'amour et l'action d'aimer sont ou ne
sont pas la mme chose; si l'amour doit ou ne doit pas avoir un terme ou
une fin, et autres questions pareilles. Ce fut depuis sa rforme qu'elle
crivit son pome, dont le hros est un modle de pit autant que de
courage, et n'est pas moins bon chrtien que brave guerrier[935]. Elle
souffrait de voir que tous les livres qui servaient  l'amusement des
femmes fussent remplis de choses lascives et dshonntes[936]. Boccace
surtout lui donnait un terrible scandale; elle lui reprochait svrement
de n'avoir pargn l'honneur ni des femmes maries, ni des veuves, ni
des religieuses, ni des vierges vivant dans le monde, ni enfin quelque
honneur que ce soit[937]. Elle reprochait de mme  tous les pomes
romanesques, depuis le _Morgante_ jusqu'au _Roland furieux_, de contenir
de ces dtails si licencieux et si lascifs que non-seulement les
religieuses, les demoiselles, les veuves, les femmes maries, mais les
filles publiques mmes prenaient bien garde que l'on ne vit ces pomes
dans leurs maisons; car ce n'est pas chose nouvelle, ajoute la bonne
Tullie, de voir qu'il arrive  une femme, soit par ncessit, soit par
quelque autre msaventure, de faire folie de son corps[938], et qu'il ne
lui convienne peut-tre pas plus qu'aux autres femmes d'tre malhonnte
et dissolue dans son langage et dans le reste de sa conduite. Elle se
mit donc  chercher quelque histoire honnte et rcrative qu'elle pt
mettre en vers et qui ne procurt aux personnes de son sexe que
d'innocents plaisirs. Elle s'arrta enfin  celle de Gurin _Durazzo_,
histoire toute chaste, toute pure, toute chrtienne, que la vierge la
plus intacte peut lire sans scrupule et sans danger.

[Note 932: Venise, 1547, in-8., rimprimes plusieurs fois.]

[Note 933: _Dialogo dell' infinita d'amore_, Venise, 1547, in-8.]

[Note 934: L'un est le clbre _Benedetto Varchi_, l'autre Lactance
_Benucci_, beaucoup moins connu.]

[Note 935: _Il Meschino altramente detto il Guerrino fatto in ottava
rima dalla signora Tullia d'Aragona_, etc., Venetia, 1560, in-4.]

[Note 936: C'est elle-mme qui le dit dans l'Avis aux lecteurs qui
prcde son pome.]

[Note 937: _Non perdonando ad onor di donne maritate, non di vedove,
non di monache, non di vergini secolari, non di commari, non di compari,
non d'amici fra loro, non di preti, non di frati, e finalmente non di
prelati, ne di Cristo et di Dio stesso,_ etc. (_Loc. cit._)]

[Note 938: Vieille expression proverbiale qui me parat rendre le
mieux celle dont Tullie se sert ici: _Non essendo per cosa nuova che ad
una donna per necessit, o per altra malaventura sua, sia avenuto di
cader_ in errore del corpo suo, _e tutta via si disconvenga, non men
forse a lei che all'altre, l'esser disonesta e sconcia nel parlare e
nell'altre case._ (_Ibid._)]

En effet, cet intrpide chevalier qui ignore sa naissance, qui va
partout cherchant son pre, se recommandant  Dieu, redressant les
torts, replaant les rois sur leurs trnes, pourfendant les gants et
les oppresseurs, arrivant, comme ne, chez la Sibylle de Cumes,
apprenant d'elle, et de quel sang il est n, et ce qu'il doit faire pour
pntrer jusqu'au centre de la terre, par le puits de St.-Patrice;
allant en Irlande chercher ce puits, y descendant instruit par de bons
ermites  conjurer par le nom de Jsus tous les dangers qui vont le
menacer, toutes les diableries dont il va tre tmoin, se faisant, dans
toutes ces longues preuves, un rempart de ce nom et du signe rvr des
chrtiens, n'a rien qui puisse effaroucher la pudeur. Et pourtant une de
ces preuves se sent beaucoup trop encore des anciens penchants de
Tullie; c'est celle que l'antique Sibylle lui fait subir dans sa demeure
souterraine. Elle s'y est conserve toute jeune et toute frache, au
moyen d'un changement de peau qu'elle prouve toutes les semaines,
lorsqu'elle est transforme en couleuvre, car l'imagination moderne du
vieux romancier n'a pas manqu de faire de cette Sibylle une fe. Elle
reoit donc le chevalier comme l'aurait reu Alcine. Le soir enfin,
aprs un souper dlicat et splendide, voulant prendre sa revanche d'une
premire tentative qui lui avait mal russi, elle conduit Gurin dans
une chambre claire par deux grosses escarboucles; elle le fait mettre
au lit, s'y met sans faon prs de lui, et nul dtail n'est pargn
pour nous faire comprendre  quel pril le _Meschino_ tait expos, s'il
n'et employ la recette du saint nom, qui le tire de tous les mauvais
pas[939].

[Note 939:

          _Fe por nel letto il cavaliero intanto,
          Ed ella ignuda gli si pose a canto.
        Se sarai buon guerrier, se sarai forte,
          Contr' a i colpi mortali, or fia mestiero
          Guerrin, se vuoi scampar l'eterna morte._

          _Pur sei di carne e d' ossa, cavaliero;
          Eccoti le belleze accanto scorte,
          Rimira il viso bello e non altiero.
          La luce quel bel petto ti dimostra
          Dove di pari amor con gli occhi giostra,
        Ecco le svelte e pure braccia, dove
          Vena non macchia il terso avario puro;
          Nessuna delle tonde peppe move
          Ordin dal luogo suo; come si duro
          Quivi ti tien_? etc. . . . . . . . .
        _Ella, ch' a gli occhi il debita tributo
          Ha dato di Guerrin, per fare a pieno
          Che'l piacer sia d'apresso conosciuto,
          Accosta il petto del Meschino al seno,
          E comincia il carnal dolce saluto.
          Il cavalier si strugge e si vien meno,
          Com'  uno a chi bevanda avelanata
          In una sete estrema gli sia data._
          . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          _Tornagli a mente il dir di quei romiti
          E disse al fin, per no restar cattivo:
          Tu via e veritade e somma vita,
          Tu Cristo Nazareno, ora m'aita.
        Tre volte nel suo cor tacito disse
          Queste di sacro pien sante parole
          Ch' ebbero forza far ch' ella partisse,
          Del letto, se ben vuole  se non vuole,_ etc.
                                                 (C. XXV.)]

Je dois ajouter, en conscience, que les plus vifs de ces dtails ne sont
point dans le vieux roman italien en prose[940], et ne sont dus qu' la
muse dvote qui s'tait empare de ce sujet, tant les premires
habitudes ont d'empire! Au reste ce chant comme tous les autres,
commence par une prire ou invocation adresse au Trs-Haut, et ensuite
 la Sainte-Trinit, pour qu'ils soient toujours en aide au bon
chevalier. Tous ces dbuts de chants sont des prires  peu prs
semblables. Enfin,  ce seul endroit prs, que l'on peut passer si l'on
veut, comme on est averti dans l'Arioste de passer la Nouvelle de
Joconde, tout respire dans ce pome l'dification la plus parfaite. Si
l'on en excepte ce seul chant, ni femme, ni veuve, ni vierge ne se
durent croire obliges de cacher un si chaste ouvrage. Mais
prouvrent-elles le mme attrait  le lire; et ce dangereux _Orlando_
ne se glissa-t-il pas souvent sous le puptre, sur lequel l'difiant
_Meschino_ tait ouvert?

[Note 940: Voyez le chap. CXLVI de la premire dition, 1473,
in-fol. _Come la Sibilla molto instava Guerrino di Luxuria_, etc.]




NOTES AJOUTES.

Page 157, addition  la note[3].--Ce titre de _Lancelot de la
Charrette_, donn par Chrestien de Troyes  l'un de ses romans, n'est
fond, ni, comme quelques auteurs l'avaient avanc, sur ce que la mre
de Lancelot tait accouche de lui dans une charrette, ni, comme l'a
plus rcemment crit M. Chnier, parce que la mchante fe Morgane
enferma plusieurs fois Lancelot dans le chteau de _la Charrette_. Ce
n'est pas non plus, comme il l'a cru, la seconde partie seulement,
ajoute par Godefroy de Ligny, qui porte ce titre, c'est le roman tout
entier commenc par Chrestien, et fini par ce continuateur; et l'auteur
lui donne ce titre  cause du grand rle qu'une charrette y joue.
Lancelot, qui cherche de tous cts la reine Genvre, est engag par un
mchant nain  monter, pour la joindre plus vite, dans une charrette
qu'il conduit. Or cette voiture tait alors celle o l'on ne plaait que
les criminels condamns  mort pour des crimes honteux.

        De ce servoit charrette lors
        Dont li piloris servent ors;
        Et en chascune boene vile
        Ou ors en a plus de trois mile,
        N'en avoit  cel tens que une
        Et cele estoit  ces comune.
        . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Qui a forfeit estoit repris
        S'estoit sur la charrette mis
        Et menez par totes les rues;
        S'avoit totes honors perdues,
        Ne puiz n'estoit  Cort oz
        Ne norez, ne conjoz[941].

[Note 941: Manuscrit de la Bibl. imp., fonds de Cang, N. 78.]

Lancelot, qui a t vu dans cet quipage, fait long-temps les exploits
les plus tonnants, sans pouvoir effacer le mauvais effet que la vue de
sa voiture a produit; ce qui fait natre, l'un aprs l'autre, plusieurs
incidents singuliers. Dans le grand roman de Lancelot-du-Lac, ce hros
est en effet dtenu par la fe Morgane au _chteau de la Charrette_;
mais le romancier ne dit pas l'origine de ce nom; rien n'annonce dans ce
chteau ce qui le lui a fait donner, et il n'y a aucune liaison entre
cet pisode et le roman commenc par Chrestien de Troyes. Dans son
discours sur les anciens romans franais, imprim en 1809 (_Mercure_ du
14 octobre), M. Chnier, dont la perte prmature a t si douloureuse
pour tous ceux qui prfrent la gloire littraire de la France  un sot
esprit de parti, a fort bien dml quelques erreurs des crivains qui
ont trait avant lui cette matire; mais il est lui-mme tomb dans
quelques autres. Il ne croit point que les romans en prose aient prcd
nos vieux romans en vers; il fait deux potes de Huistace, auteur du
_Brut_, et de Gasse auteur du _Rou_, quoique matre Gasse, Vace,
Vistace, Huistace, et comme quelques-uns l'ont appel, Eustace ou
Eustache, ne soient trs-probablement que le mme pote. Au contraire,
il veut que Chrestien de Troyes soit le mme que Manessier ou Menessier,
et il affirme que ce dernier nom est le vritable (erreur, au reste,
qu'il partage avec la plupart de nos historiographes et biographes
littraires), tandis que Manessier ne fut que le second continuateur du
roman de Perceval le Gallois, que Gaultier de Denet continua le premier
aprs Chrestien; il fait vivre sous Lon X le _Bojardo_, qui tait mort
avant la fin du quinzime sicle, etc. Ces inexactitudes et quelques
autres semblables n'empchent pas qu'il ne soit infiniment  regretter
que M. Chnier n'ait pas achev l'ouvrage dont ce Discours fait partie.
En revoyant son travail, il les et facilement reconnues et corriges,
et nous aurions sur l'histoire de notre littrature un bon ouvrage qui
nous manque, et que personne n'est en tat de faire aussi bien que lui.

Page 160, ligne 10.--Il est certain que le succs de cette dernire
fiction (Artus et sa Table ronde) avait prcd de plus d'un sicle,
mme en France, celui de l'autre (Charlemagne et ses
pairs.)--Cependant, si l'on en croit M. de Caylus[942], la fable de
Charlemagne avait non-seulement prcd la fable d'Artus, mais lui avait
servi de modle. Les Anglais ne voulurent pas nous cder en fictions
hroques; ils opposrent un de leurs hros au ntre, et une chevalerie
britannique  notre chevalerie. Les choses allrent mme plus loin. Les
Franais prtendaient descendre de Francus et d'Hector; les Anglais
voulurent descendre de Brutus, fils d'Ascagne et petit-fils d'ne.
L'histoire prtendue de Geoffroy de Monmouth consacra cette filiation. A
l'gard de l'antiquit, les choses devenaient donc gales entre eux et
nous; et le choix qu'ils firent d'Artus pour leur hros dans le moyen
ge, leur donnait sur nous l'avantage d'environ deux sicles
d'antriorit; en sorte, comme le dit M. de Caylus[943], que le rgne de
Charlemagne devenait une copie du sien.

[Note 942: _Academ. des Inscr._, t. XXIII, Histoire, p. 239.]

[Note 943: _Ibidem._]

Les rapports entre Charlemagne et Artus sont sensibles, et en accordant,
avec M. de Caylus, la priorit aux fables qui portent le nom de Turpin,
l'imitation dans les autres est mal voile. Artus et Charlemagne,
dit-il, ont chacun un neveu trs-brave, qu'ils ont aim uniquement;
Roland et Gauvain ont jou le mme rle. Personne n'ignore la quantit
de guerres que Charlemagne eut  soutenir; Artus, aussi grand
guerroyeur, en a soutenu douze. Ils ont tous deux combattu les paens;
tous deux ont eu affaire aux Saxons; tous deux ont fait grand nombre de
voyages; la gnrosit  donner le butin  leurs capitaines est la mme
dans l'un et dans l'autre. Charlemagne tait sobre, sa table tait
frugale; il n'y admettait ses amis et les grands de son royaume qu'aux
jours de ftes solennelles. Artus a tenu exactement la mme conduite.
Les douze pairs de l'un rpondent aux douze chevaliers de la Table ronde
de l'autre.... S'il n'est parl des douze pairs dans notre histoire que
long-temps aprs Charlemagne, l'tablissement de la Table ronde ne se
trouve nulle part; l'auteur du _Brut_ convient lui-mme que toute cette
histoire est pleine de fables[944]; il dit aussi que ce qu'on rapporte
du roi Artus n'est ni tout--fait vrai, ni tout--fait faux[945], mais
qu'on a fait beaucoup de contes auxquels son courage et ses grandes
qualits ont donn lieu, etc. Il est donc trs-vraisemblable, conclut
M. de Caylus, que toute l'histoire d'Artus s'est forme sur celle de
Charlemagne; que le rgne de ce dernier prince a t la source de toutes
les ides romanesques qui ont germ dans les sicles suivants; et
qu'avant les romans qui nous restent, il y en avait de plus abrgs qui
ont servi de canevas  tant d'imaginations bizarres[946].

[Note 944:

        Fist Artus la ronde table
        Dont Bretons dient mainte fable.]

[Note 945:

        Ne tot mensonge ne tot voir,
        Ne tot folie ne tot savoir.]

[Note 946: _Ub. supr._, p. 243.]

Cela est trs-bien s'il ne s'agit de dcider qu'entre la Chronique de
Turpin et celle de Geoffroy de Montmouth; mais si Thlsin et Melkin ont
exist ds le sixime sicle; si l'un, contemporain d'Artus, a fait un
livre des exploits de ce roi[947]; si l'autre a crit peu de temps aprs
sur Artus et sa Table ronde[948], l'imitation restant sensible, c'est
nous, et non plus les Anglais qui sommes les imitateurs. Il resterait 
examiner si ces deux auteurs, dont deux bibliographes ont parl, mais
dont M. Warton, dernier historien de la posie anglaise, ne parle
pas[949], ont en effet exist, et s'ils ont crit les histoires qu'on
leur attribue, mais dont il n'existe aucune dition, et dont on ne cite
aucun manuscrit: c'est une question que je crois n'avoir point t
encore examine, et que je renvoie, comme digne de l'tre, aux
archologues britanniques.

[Note 947: _Acta regis Arthuri_, l. I. Voyez ci-dessus, p. 123, note
1.]

[Note 948: _De regis Arthuri mens rotund_, l. I. _Ibid._, note 2.]

[Note 949: Il ne parle du moins de Thlsin que comme d'un barde, et
ne dit mot de Melkin. Voyez ci-dessus, p. 132, note 1.]

Page 342, ligne 1.--Il (le _Bojardo_) tait certainement pote par
l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'tait
beaucoup moins par le style.--La preuve en est dans la rforme que le
pome entier a subie, et qui rend trs-difficile, en Italie mme,  plus
forte raison en France, de se le procurer dans l'tat o le _Bojardo_
l'avait laiss. Aprs quatre ou cinq ditions du texte seul, aprs les
deux ou trois qui avaient paru avec la continuation d'_Agostini_, le
_Domenichi_ en voulut donner une qui ft purge de tous les dfauts que
l'auteur y et corrigs lui-mme, si la mort ne l'et prvenu, et de
ceux que l'tat de corruption o la langue tait retombe de son temps,
ne lui avait pas permis d'apercevoir. Son dition a pour titre: _Orlando
innamorato del sig. Matteo Maria Bojardo, conte di Scandiano, insieme
co i tre libri di Niccolo degli Agostini, nuovamente riformato per M.
Lodovico Domenichi_, etc., _Vinegia, appresso Girolamo Scotto_, 1745,
in-4. Il dit dans sa ddicace, adresse  _Giberto Pio di Sassuolo: V.
S. illma. havr da me l'Orlando innamorato del Bojardo..... e l'havr
riformato in meglio in quei luoghi, dove l'autore prevenuto dalla morte
e impedito dalla rozzezza del suo tempo, nel quale questa lingua
italiana desiderava la pulitezza de i nostri giorni, non gli puote dar
quello ornamento, ch' era dell' animo suo._ Cette dition est celle
dont j'ai tir les citations rpandues dans les notes de ce chapitre VI.
J'ai pens qu'tant plus rapproches du style moderne, elles
conviendraient  plus de lecteurs. J'avais cependant sous les yeux la
dernire dition antrieure  la rformation du _Domenichi_, _Vinegia_,
1539, in-4.; et, pour satisfaire ceux qui peuvent tre curieux de ces
dtails, je finirai ce qui regarde l'_Orlando innamorato_, en
rapprochant ici les trois premires stances originales du _Bojardo_ de
celles de son rformateur.

STANCES ORIGINALES.

        Signori e cavallier che v'adunati
          Per odir cose dilettose e nove
          Stati attenti, quieti, et ascoltati
          La bell' historia che'l mio canto move.
          Et odereti i gesti smisurati,
          L'alta fatica e le mirabil prove
          Che fece il franco Orlando per amore,
          Nel tempo del re Carlo imperatore.

        Non vi par gi, signor, maraviglioso
          Odir contar d'Orlando innamorato
          Che qualunque nel mondo  pi orgoglios
          E d'amor vinto al tutto e soggiogato,
          N forte braccio, n ardire animoso,
          N scudo  maglia, ne brando affilato,
          N altra possanza pu mai far diffesa
          Ch' al fin non sia d'amor battuta e presa.

        Questa novella  nota a poca gente,
          Perch Turpino istesso la nascose
          Credendo forsi a quel conte valente,
          Esser le sue scritture dispettose,
          Poich contra ad amor pur fu perdente
          Colui che vinse tutte le altre cose,
          Dico d'Orlando, il cavalier adatto;
          Non pi parole, hormai veniamo al fatto.

STANCES RFORMES.

        Se come mostra il taciturno aspetto,
          Signori e cavallier, sete adunati
          Per haver dal mio canto alcun diletto,
          Piaciavi di silentio esser mi grati;
          Che dirve cose nuove io vi prometto
          Prove d'arme ed affetti innamorati
          D'Orlando, in seguitar Marte e Cupido;
          Onde n' giunto al secol nostro il grido.

        Forse parr di maraviglia degno,
          Che ne l'alma d'Orlando entrasse amore,
          Sendo egli stato a pi d'un chiaro segno
          Di maturo saper, di saggio core;
          Ma non  al mondo cos scaltro ingegno,
          Che non s'accenda d'amoroso ardore,
          Testimonio ne fan l'antiche curie
          Dove ne son mille memorie sparte.

        Questa historia fin hor poco palese
          E stata per industria di Turpino;_
          _Che di lasciarla uscir sempre contese
          Per non ingiuriar il paladino;
          Il qual poiche ad Amor prigion si rese
          Quasi a perder se stesso and vicino.
          Per fu lo scrittor saggio ed accorto,
          Che far non volse al caro amico torto.

On peut juger par cet exemple de ce que c'est, presque d'un bout 
l'autre du pome, que ce qu'on appelle la rformation du _Domenichi_.



FIN DU QUATRIME VOLUME.

IMPRIMERIE DE MOREAU, RUE COQUILLIRE, N 27.











End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (4/9), by
Louis Ginguen

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Mireille Harmelin

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