The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse
(1774-1852) (4/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse

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Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse (1774-1852) (4/9)

Author: Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse

Release Date: September 24, 2010 [EBook #33807]

Language: French

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MMOIRES
DU MARCHAL MARMONT
DUC DE RAGUSE
DE 1792 A 1841

IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
Avec
LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
CELUI DU DUC DE RAGUSE
ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE


TOME QUATRIME


PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR 41, RUE FONTAINE-MOLIRE, 41



L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction.


1857




MMOIRES
DU MARCHAL
DUC DE RAGUSE




LIVRE QUINZIME

1811--1812

SOMMAIRE--Situation du thtre de la guerre.--Erreurs de
Napolon.--Entre des Franais en Espagne.--Envahissement du
Portugal.--Insuccs du marchal Soult.--Prise de Saragosse.--Incapacit
de Joseph.--Massna envoy en Portugal.--Force des sixime et huitime
corps.--Prises d'Astorga, de Rodrigo, d'Almeida.--Bataille de
Busaco.--Retraite des Anglais sur Combre.--Leur systme de
dfense.--puisement de l'arme franaise.--Retraite de Massna.--Combat
de Fuentes-de-Oore.--Le duc de Raguse prend le commandement de l'arme
dite du Portugal.--Situation de cette arme.--Parallle avec l'arme
anglaise.--Marche sur Badajoz.--Positions occupes par l'arme du
Portugal.--Moulins  bras.--Embarras financiers.--Mauvais vouloir de
Joseph.--Ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.--Combat d'El-Bodon.--L'arme
anglaise repasse la Goa.--Le quartier gnral  Talavera.--Excursion 
Madrid.--Conversation avec Joseph.--Catastrophe arrive  la division
Girard, de l'arme du Midi.--Le duc de Raguse  Valladolid.--Entre en
campagne de l'arme anglaise.--Prise de Rodrigo.--Le gnral
Barre.--Prise de Valence.--Anecdote.--Ordres de l'Empereur.--Lettre du
duc de Raguse.--Singulires paroles de l'Empereur au colonel
Jardet.--Mouvement de l'arme sur l'Aguada.--Entre au Portugal.--Combat
de Larda.--Belle charge conduite par le colonel Denis de
Damrmont.--Prise de Badajoz par les Anglais.--Oprations offensives des
Anglais.--Reddition de Salamanque.--La division Bonnet vacue les
Asturies pour se porter sur le Duero.--Refus de secours du gnral
Caffarelli et du roi Joseph.--Ncessits de prendre
l'offensive.--Passage du Duero.--Prcipitation du gnral
Mancune.--L'arme prend position  Nava del Rey.--Passage de la
Guarea.--Position des deux armes le 22.--Le duc de Raguse grivement
bless.--Bataille de Salamanque.--Retraite sur le Duero.--Secours
tardifs.--L'arme de Portugal prend position  Burgos.--Singulire
consolation du colonel Loverdo.--Arrive du duc de Raguse 
Bayonne.--Enqute ordonne par l'Empereur.--Entrevue avec l'Empereur 
son retour de Russie.

Avant de commencer le rcit des oprations militaires de l'arme de
Portugal sous mon commandement, il convient de jeter un coup d'oeil
rapide sur la situation du thtre de la guerre et de faire un expos
succinct des vnements qui s'y taient passs.

L'Espagne, dont l'affranchissement dans le moyen ge fut le rsultat de
si longs et de si hroques efforts, avait d sa grandeur au caractre
du peuple qui l'habite,  son amour inn pour l'indpendance et pour la
libert. L'Espagne avait, sous plusieurs de ses princes, jou le premier
rle en Europe, et acquis dans le monde entier la puissance la plus
formidable; mais, depuis deux sicles, elle ne faisait plus que
dcrotre. Sous Charles V, les institutions qui rglaient l'exercice de
la puissance du monarque disparurent en grande partie, et ce fut  ce
prix qu'elle paya l'clat que ce rgne glorieux jeta sur le nom
espagnol. Le sombre Philippe II imprima  son rgne son caractre
propre; mais le pouvoir royal, en acqurant encore une plus grande
intensit, fut dpouill du brillant que la gloire lui avait donn. La
puissance du clerg, ses richesses, le pouvoir temporel que lui avait
donn l'inquisition, les proscriptions qui en furent la suite,
modifirent le caractre espagnol. Cet esprit d'aventures, qui lui tait
propre, fit place  une disposition  la crainte,  la gravit,  la
tristesse et  l'habitude du silence qu'il n'a jamais perdue depuis. Les
mauvais rgnes qui suivirent, en faisant disparatre toute espce
d'ordre dans l'administration, engendrrent partout la misre et
l'anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rle en
Europe.

La maison de Bourbon, appele, par le testament de Charles II et les
droits qu'elle tenait de son sang,  recueillir cet hritage, finit par
l'obtenir presque tout entier. On sait quels sacrifices la longue guerre
qu'il occasionna imposa  la France; mais l'Espagne, traverse, tour 
tour et dans tous les sens, par les armes belligrantes, ravage et
appauvrie, devint le thtre de dvastations dont les traces existent
encore aujourd'hui.

Philippe V, paisiblement tabli sur son trne, fit disparatre les
dernires traces de libert dans la Pninsule, et l'Aragon, qui,
jusqu'alors, avait triomph des efforts des princes autrichiens, perdit
ses franchises. A l'enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs
sicles, avait t l'me de l'inquisition, fut substitu un esprit
troit et mticuleux qui isolait l'Espagne du reste de l'Europe et
empchait les lumires et l'esprit d'amlioration d'y pntrer. Enfin la
faiblesse des princes qui se succdrent sur le trne amena par degrs
un empire riche et puissant  un tat inconnu de misre et de faiblesse.
Un seul rgne, celui de Charles III, suspendit momentanment les maux
qui pesaient sur l'Espagne, et sembla devoir rendre la vie  ce pays. De
sages ministres rtablirent l'ordre dans l'administration et firent
excuter des travaux utiles; mais leur action fut passagre. Le faible
Charles IV dposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et
corrompu, Emmanuel Godoy, et cet vnement mit le comble aux maux qui,
depuis deux cents ans, avaient accabl l'Espagne.

Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l'un de ses
amants. La passion qu'il lui inspira le porta rapidement aux premiers
emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrs qui mnent
aux premires dignits de l'ordre social. Il acquit sur l'esprit de
Charles IV un ascendant encore suprieur  celui qu'il exerait sur
celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut
le dpositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire
ne marqua son administration, et la puissance de l'Espagne retomba
promptement au-dessous du point d'o Charles III l'avait tire.

La guerre clata en 1793 entre la France et l'Espagne. Charles IV, aprs
avoir employ tous les moyens d'influence en son pouvoir pour sauver la
vie du malheureux Louis XVI, crut de son devoir et de sa dignit de
venger sa mort. En ce moment, les moyens de la France pour rsister 
l'Espagne taient nuls, ceux de l'Espagne pour attaquer taient faibles;
mais le gouvernement fut puissamment second par l'nergie et le
patriotisme du peuple espagnol, et soixante-treize millions de dons
patriotiques furent verss dans les caisses du roi d'Espagne. Godoy ne
sut ni remplir la noble mission qu'il recevait du peuple espagnol, ni
utiliser les ressources qui lui taient prodigues, ni relever l'clat
de la couronne de son matre, ni honorer le nom espagnol, impatient de
renatre. Des succs phmres, suivis de prompts revers, remplirent
deux campagnes, termines par une paix avantageuse pour la France, et
qui valut, comme rcompense nationale,  Godoy le titre de prince de la
Paix. Le mme esprit, la mme faiblesse, amenrent une alliance et un
grand scandale. Le _Pacte de famille_, ouvrage immortel de Charles III,
fait dans l'intrt des Bourbons, fut invoqu et rtabli entre les
Bourbons d'Espagne et les meurtriers du chef de leur maison.

Cet tat de choses dura pendant la Rpublique; mais l'alliance devint
beaucoup plus lourde pour l'Espagne  l'avnement de Bonaparte au
pouvoir; car, ds ce moment, la France ne mit aucune borne  ses
exigences.

Napolon, quoique accoutum  voir tout cder devant lui, conut du
mpris pour le peuple espagnol, qu'il voyait si soumis. Il confondait la
nation avec son gouvernement, et rien ne se ressemblait moins: le
gouvernement tait arriv aux limites du possible en fait de corruption
et de faiblesse; mais le peuple espagnol, sous le joug le plus
avilissant, n'avait rien perdu de sa fiert ni de ses vertus. C'tait un
souverain dtrn qui, dans le malheur et dans les fers, avait conserv
sa grandeur morale et sa dignit.

Napolon, causant un jour avec M. de Hervas, bon Espagnol, et depuis
connu sous le nom de marquis d'Almenara, lui dit: Avec trente mille
hommes, je ferais, si je le voulais, la conqute de l'Espagne.--Vous
vous trompez, lui rpondit Hervas. S'il est question de soumettre le
gouvernement espagnol, les trente mille hommes sont inutiles: une lettre
de vous et un courrier suffisent. Si c'est la nation que vous voulez
soumettre, trois cent mille hommes ne vous suffiront pas. L'avenir a
prouv qu'il avait dit vrai.

Cette nation, fire, brave et sensible  la gloire, admirait l'Empereur
plus qu'aucune autre. C'est dans ce pays, bien plus qu'en France, qu'il
tait l'objet d'un enthousiasme universel. Le peuple rongeait son frein
et gmissait de la dpendance abjecte dans laquelle il tait plong;
mais, comme sa fidlit religieuse envers le souverain, le culte qu'il
rendait  ses princes, s'opposaient  toute rsistance, il dsirait tre
dlivr du prince de la Paix, et il l'attendait de l'influence de
Napolon.

C'est  ce titre que la prsence de l'Empereur tait dsire en Espagne.
Quand la leve de boucliers du prince de la Paix, pendant la campagne de
Prusse, motiva l'envoi de troupes sur la frontire, les Espagnols n'en
furent point alarms; et, lorsque plus tard les discussions entre
Charles IV et Ferdinand appelrent l'intervention de l'Empereur, et que
celui-ci annona un voyage  Madrid, il y tait attendu avec impatience,
et des arcs de triomphe s'levrent dans tous les lieux o il devait
passer. On voyait en lui un librateur, le seul homme assez puissant
pour renverser le prince de la Pais; mais, lorsque plus tard la
rvolution d'Aranjuez eut fait tomber le favori, Napolon n'tait plus
appel par l'opinion. Aussi, quand ses troupes se prsentrent sous
prtexte de protger son passage, on se demanda ce qu'il venait faire,
et les inquitudes s'emparrent des esprits. Murat,  son arrive 
Madrid, ayant pris sous sa protection spciale l'objet de la haine
publique, toute l'horreur se dirigea contre l'Empereur. On conclut que
le prince de la Paix tait son agent et n'avait agi qu' son profit. Si
Murat, au lieu de protger le prince de la Paix, l'et abandonn  la
justice du pays, et que ce misrable et pay de sa tte ses crimes
politiques, tout tait dit. Son salut fut notre perte. Voil la premire
cause de la haine des Espagnols contre nous. Les vnements de Bayonne y
mirent le comble. Un peuple honnte et brave a horreur de la perfidie et
du mpris; et, en cette circonstance, jamais nation ne fut traite avec
une perfidie plus insultante et un pareil mpris.

Si Napolon avait compris l'Espagne, il pouvait la rendre l'auxiliaire
le plus utile  sa puissance, et son influence y et t durable et sans
bornes. La faiblesse du monarque assurait son obissance, tandis que les
sentiments de fidlit de la nation envers son souverain garantissaient
son concours empress  seconder toutes ses entreprises. Le vieux roi,
esclave d'un favori, ne pouvait plus rgner; mais Ferdinand tait
l'objet de la confiance publique, et sur sa tte reposaient toutes les
esprances de l'avenir. Ce prince sollicitait, comme la plus insigne
faveur, d'pouser une nice de Napolon. Ds lors, il s'unissait
intimement  la nouvelle dynastie, et se consacrait  la servir. Une
action plus ou moins directe de Napolon et contribu  rgulariser
l'administration et  rendre  cette monarchie une vie et une puissance
qui eussent t employes  son profit. Une ide funeste s'empara de son
esprit, et il fit bien plus que de raliser la fable de la _Poule aux
oeufs d'or_; car ce ne fut pas seulement une source de richesses qu'il
tarit, mais un torrent de maux qu'il fit surgir. Les intrts d'un frre
dont il voulait faire un esclave, et qui rsista ouvertement  ses
volonts, l'incertitude d'un avenir sombre et charg de temptes,
l'emportrent sur un ordre de choses tout fait, dont les fruits taient
assurs et prts  tre rcolts. Il brisa lui-mme, de ses propres
mains, les liens qui lui attachaient le peuple espagnol et le livraient
 sa merci. Enfin, en lui enlevant son souverain, il ouvrit devant lui
un vaste champ o ce peuple brave put se livrer  ses inspirations
gnreuses et patriotiques. Avec une politique habile, une conduite
loyale, Napolon et eu la possession des trsors des Indes, la
disposition de vaisseaux et de nombreux soldats, qui, associs  nos
destines et soumis au mouvement de l'poque, seraient devenus dignes de
figurer dans nos rangs. Au lieu de cela, l'Espagne a donn aux peuples
l'exemple de la rsistance, est devenue le tombeau d'armes
innombrables, et la cause principale de notre ruine et des revers qui
nous ont accabls. Mais, aprs avoir, comme  plaisir, cr cette
rsistance qui devait nous tre si funeste, Napolon n'a rien fait pour
la vaincre, et, au contraire, a sembl se livrer aux soins de diminuer
les chances d'y parvenir. L'extrme division des commandements, 
laquelle il n'a jamais voulu renoncer, les rivalits de toutes espces
qu'il n'a jamais su rprimer, son absence d'un thtre o seul il
pouvait faire le bien, son refus habituel d'accorder les secours et les
moyens les plus indispensables, son obstination constante  fermer les
yeux  la lumire, et les oreilles  la vrit; enfin, la manie, 
laquelle il n'a jamais voulu renoncer, de diriger de Paris les
oprations dans un pays qu'il n'a voulu ni tudier ni comprendre, ont
complt la masse de maux dont les meilleures armes de l'Europe
devaient tre enfin les victimes. J'en dvoilerai bientt le tableau.

L'arrive de Joseph  Madrid sous des auspices si funestes, avec un
petit nombre de troupes, ne pouvait gure imposer. Par une fatalit
toute particulire, ces troupes, uniquement composes de corps
provisoires forms de conscrits pris dans tous les dpts avec de vieux
officiers, ne correspondaient en aucune manire  l'ide que les
Espagnols s'taient faite de cette arme franaise victorieuse de
l'Europe, et ils eurent bientt pour celle qu'on leur montrait une sorte
de mpris. Un dtachement envoy sur Valence, sous les ordres du
marchal Moncey, et qui fut battu  cette norme distance de Madrid, fut
oblig de revenir prcipitamment. Enfin, le dsastreux vnement de
Baylen, o l'incapacit dans la conduite des troupes fut encore
surpasse par la lchet, le pillage et le brigandage, tout cela
produisit une commotion dans les esprits, dont les effets se firent
sentir aux extrmits de l'Espagne. Le peuple espagnol, passionn de sa
nature, affranchi des langes dans lesquels il avait gmi si longtemps,
livr  lui-mme, s'abandonna aux lans d'un patriotisme brlant qui lui
donnait, pour ainsi dire, l'occasion de se rhabiliter aux yeux de
l'Europe. On connat sa fiert pousse jusqu' l'excs et au ridicule;
on conoit l'effet produit sur lui par des succs universels qui
faisaient triompher les sentiments les plus nobles et les plus
lgitimes; ds ce moment, on eut  combattre toute une nation.

Joseph vacua Madrid et se retira sur l'Ebre, o il dut attendre du
secours. L'Empereur parut  la tte de la grande arme, la mme qui
avait donn des lois  l'Europe. Except le corps de Davoust, rest en
Allemagne, l'arme d'Italie et celle de Dalmatie, c'tait toute l'arme
franaise. On eut bientt battu l'arme espagnole  Burgos et  Tudela;
on marcha sur Madrid, on attaqua Saragosse, on couvrit en un moment tout
le nord de l'Espagne de troupes, et tout rentra dans la soumission.

Junot avait t dirig, ds le mois d'octobre 1807, sur le Portugal.
Cette opration, faite de concert avec l'Espagne, avait pour objet
apparent un partage; on devait faire des Algarves un royaume pour le
prince de la Paix. Ce n'tait qu'un pige; la suite l'a prouv. Junot,
entr  Lisbonne sans coup frir, le 24 novembre, le jour mme o le
prince rgent en tait parti pour se rendre au Brsil, envoya en France
une partie de l'arme portugaise, sous le commandement du marquis
d'Alorna, le gnral le plus distingu du pays.

Junot, institu gouverneur du Portugal, y tablit, suivant l'ordre de
l'Empereur, de fortes contributions. La forme suivie blessa le peuple
portugais plus encore que l'normit de l'impt. Le dcret imprial
fixait cent millions pour le rachat des terres; comme si un peuple qui
avait reu l'arme franaise au nom de l'amiti et de l'alliance pouvait
se considrer comme en tat d'esclavage et avoir perdu ses proprits et
ses biens. Mais des actes de cette nature procuraient  Napolon des
moyens d'entretenir nos immenses armes, et aussi des satisfactions
d'amour-propre, auxquelles il tait sensible avant tout.

Lorsque les insurrections clatrent en Espagne, le Portugal resta
tranquille; mais une arme anglaise, plus forte que l'arme franaise,
vint  son secours et dbarqua. Junot lui livra bataille  Vimieiro; il
fut battu, et la convention de Cintra ramena l'arme franaise en
France, o elle fut dbarque.

L'arme anglaise, commande par sir John Moore, aprs avoir reconquis
Lisbonne, dboucha du Portugal et marcha sur Salamanque. L'Empereur,
aprs avoir battu et dtruit l'arme espagnole  Tudela et 
Sommo-Sierra, tait entr  Madrid. Inform pendant une revue du
mouvement de l'arme anglaise, il se mit le soir mme en marche pour
aller la combattre; mais,  son approche, elle se retira, repassa
l'Esla, et fit sa retraite sur la Corogne. Ces vnements se passrent
dans le courant de janvier 1809. Pendant cette poursuite de l'arme
anglaise, l'Empereur reut de Paris les renseignements les plus positifs
sur les prparatifs des Autrichiens et leur prochaine entre en campagne
contre nous. Napolon se dcida  revenir en France immdiatement, afin
de tout disposer pour leur rsister, et il chargea le marchal duc de
Dalmatie de poursuivre les Anglais  la tte du deuxime corps d'arme,
et de les forcer  oprer leur rembarquement.

L'arme anglaise, dont la composition et l'organisation n'ont aucun
rapport avec celles de l'arme franaise, dont les moyens
d'administration sont si tendus, que jamais elle n'prouve la moindre
privation, force  une marche rapide dans les montagnes pendant
l'hiver, lorsque rien n'avait pu tre prpar pour satisfaire  ses
besoins, aurait t dtruite si elle et t poursuivie avec vigueur. On
se contenta de la suivre; on n'osa pas l'attaquer srieusement en avant
de la Corogne, o elle avait pris position, et elle chappa comme par
miracle  une destruction presque assure.

L'arme anglaise, embarque, fut transporte de nouveau  Lisbonne; elle
s'y rorganisa et pourvut  la dfense du Portugal, que Soult eut ordre
d'envahir par le littoral. C'tait une marche difficile; arriv 
Oporto, aprs avoir battu des milices portugaises, il s'arrta. Enfin,
attaqu par les Anglais sur le Duero, et surpris, ayant perdu sa
principale et meilleure communication avec l'Espagne, il vacua
prcipitamment le Portugal, n'emmenant avec lui que les dbris de son
arme et abandonnant la totalit de son matriel.

Le marchal Ney, de son ct,  la tte du sixime corps, avait envahi
les Asturies; inform de la catastrophe de Soult, il accourut en Galice
 son secours pour le recueillir.

Pendant ces vnements, la place de Saragosse, assige, s'tait rendue.
Sans vouloir diminuer le mrite de cette dfense, elle a cependant t
trop vante. Une immense population fanatique s'y tait jete;
abondamment pourvue de tout, elle comptait plus de soixante mille
dfenseurs, tandis que l'arme assigeante, sur les deux rives de
l'bre, ne s'est jamais leve  trente mille hommes. Cette garnison
avait plus d'hommes qu'elle ne pouvait en employer; ainsi les pertes
journalires lui importaient peu; et, si on pense aux ressources que
donnaient, pour des fortifications improvises, les vastes couvents
d'Espagne, si on rflchit aux prdications journalires qui soutenaient
le fanatisme uni  un patriotisme naturel aux Espagnols, on expliquera
facilement cette rsistance, dont le terme fut cependant un grand
soulagement pour l'arme franaise.

Les vnements dont je viens de faire une revue rapide nous amnent
naturellement  l'poque o Wellington marcha sur Talavera. En ce
moment, une arme espagnole, commande par Cuesta, venait de la Manche
et menaait Madrid. L'Empereur, en pleine opration en Allemagne, avait,
pour imprimer plus d'ensemble aux oprations en Espagne, donn le
commandement de trois corps, les deuxime, cinquime et sixime, qui
faisaient la principale force de l'arme, au marchal Soult. On a vu
plus haut le rcit du mouvement opr sur le Tage, en passant par le col
de Baos et traversant la Tietar, le danger couru par l'arme anglaise
prise  dos, et la facilit qu'avait eue Soult de lui causer un dsastre
semblable  celui qu'il venait d'prouver; il pouvait, en passant le
Tage, lui enlever tout son matriel, la poursuivre  outrance et la
dtruire, entrer  Lisbonne et finir la guerre: mais il manqua  sa
destine. La fortune de la France plit devant celle de Wellington.
Celui-ci chappa comme par miracle au plus imminent pril.

Soult attendait avec une grande anxit des nouvelles de l'Empereur. Il
redoutait tout  la fois et la manire dont il envisagerait son quipe
d'Oporto, et le jugement qu'il porterait sur le misrable parti qu'il
avait tir de si grandes forces mises entre ses mains, et dans des
circonstances si favorables. Napolon garda le silence; la clmence lui
parut prfrable  la svrit et  l'clat. Toutefois il donna  Soult
les fonctions de major gnral de Joseph, ce qui annulait son pouvoir.
Mais cet arrangement ne faisait pas le compte de Soult; l'intrt de son
avenir lui commandait d'occuper les esprits par de nouvelles
entreprises. Dans le courant de janvier 1810, il persuada  Joseph
d'envahir le midi de l'Espagne et de passer la Sierra Morena, conseil
funeste, entreprise dsastreuse en ce moment! Joseph cda  la pense de
voir accrotre ses ressources et de lever des contributions. Quant 
Soult, il calculait qu'aprs avoir pris ce grand pays, il serait
ncessaire de l'y laisser pour commander. Une considration toute
personnelle fit donc entreprendre cette dplorable expdition, comme,
dit-on, la fentre de Trianon dtermina Louvois  faire dclarer la
guerre aux Hollandais par Louis XIV.

L'arme franaise, toute nombreuse qu'elle tait, se trouvait  peine
suffisante pour combattre l'arme anglaise et conserver en mme temps la
portion de l'Espagne qu'elle avait d'abord envahie, et dont toute la
population tait ouvertement hostile. Suchet, successeur de Lannes en
Aragon, aprs la prise de Saragosse, avait  pacifier le pays, 
conqurir les places de la Catalogne et du royaume de Valence. Joseph,
avec l'arme du Centre, avait battu l'arme espagnole  Ocaa; mais les
forces ennemies, dans la Manche, se rtablissaient peu aprs avoir t
disperses. En occupant le reste de l'Espagne, on tendait l'arme
franaise comme un faible rseau sans force, sur une surface immense, et
le moindre choc pouvait le rompre et le dtruire. C'tait substituer la
faiblesse  la force, et ajouter des embarras de toute espce  des
difficults dj assez grandes.

Cette opration aurait pu tre justifie si elle et donn la possession
de Cadix, ville importante, foyer de la rsistance nationale. Elle tait
imprenable pour nous, qui n'tions pas les matres de la mer,  moins
d'une surprise; mais cette opration fut si mal conduite, mene si
mollement, avec si peu de prvoyance et d'activit, que le duc
d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de
l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages  Sville. Le
gnral espagnol entra  Cadix la veille mme du jour o les Franais se
prsentrent  ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la
menacer d'un sige; on accumula dans le voisinage des travaux de
fortification et des batteries de gros calibre, qui attachrent sur la
rive, en face de cette ville, un corps d'arme considrable. Ds ce
moment, ce corps d'arme ne bougea plus et devint tranger aux
oprations et  la guerre proprement dite, jusqu' ce qu'enfin une srie
de revers, amens en partie par cette occupation inopportune, fora 
vacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientt aprs, tout le
reste.

C'est pendant la campagne de 1809, si clbre par les batailles de
Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces
derniers vnements en Espagne, c'est--dire l'vacuation du Portugal,
la bataille de Talavera et la conqute de l'Andalousie jusqu'aux portes
de Cadix.

L'incapacit de Joseph dans la direction des affaires militaires tant
dmontre depuis longtemps, et un centre de direction tant ncessaire,
l'Empereur reconnut la ncessit de sa prsence pour frapper un grand
coup, entrer  Lisbonne et chasser les Anglais de la Pninsule. En
consquence, de grands renforts furent envoys  tous les corps d'arme;
et, au printemps, l'arme de Junot, qui avait vacu le Portugal, aprs
avoir t rorganise et considrablement augmente, retourna en Espagne
et rentra en ligne sous le nom du huitime corps. En aucun temps et
nulle part, la prsence de l'Empereur n'avait t aussi urgente. La
quantit des troupes appeles  concourir aux oprations; les
prtentions de ceux qui les commandaient; la prsence de Joseph, qui
n'tait jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes
les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les
difficults qui rsultaient de la nature du pays o l'on devait
combattre; l'inimiti du peuple; la valeur et les moyens matriels de
l'arme anglaise, toutes ces considrations devaient faire passer
par-dessus les motifs qui l'loignaient de l'Espagne, et le dcider 
venir diriger lui-mme cette campagne.

Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononc donna lieu  un
nouveau mariage; et ce mariage, contract avec une archiduchesse, devint
bientt le prcipice, le gouffre o s'engloutit la fortune de Napolon.
D'abord il l'empcha de commander pendant cette campagne; ensuite il
exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dpassait cependant
les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et,
s'tant mis, en 1812,  la discrtion de l'Autriche, on sait ce qui en
rsulta.

L'Empereur se dcida donc  rester  Paris, et, en retirant tous les
pouvoirs militaires  Joseph, il choisit Massna pour le remplacer. J'ai
dj dit que la premire qualit d'un gnral d'arme est d'inspirer la
confiance  ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Massna tait
bon pour le dbut: mais le choix ne doit pas tre fait pour un seul
jour; car, si le gnral qui lectrise les soldats  son arrive n'est
pas capable de la conduite d'une guerre, si ses oprations ne rpondent
pas  l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparatra bientt.
Massna, vritable gnral de bataille et sublime le jour de l'action,
n'tait point un gnral de manoeuvres, ni un gnral capable
d'administrer, de calculer ou de prvoir. Jamais il n'avait eu ces
qualits, et dj il n'tait plus lui-mme. Ce choix tait donc mauvais.
Aprs les premires oprations, chaque jour en apporta de nouvelles
preuves.

Massna, nomm dans le courant d'avril 1810, se rendit immdiatement 
l'arme. L'Empereur mit sous son autorit tout le nord de l'Espagne, les
troupes d'occupation charges de la conservation de ces provinces, et,
en outre, l'arme active, compose des deuxime, sixime et huitime
corps d'arme, commands par le gnral Rgnier, le marchal duc
d'Elchingen et le duc d'Abrants. Le deuxime corps, qui tait alors sur
la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu' nouvel ordre, et les
sixime et huitime corps formrent, pour le moment, les forces dont il
disposait.

Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de
quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent
soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de
cavalerie. L'artillerie et les quipages avaient cinq mille neuf cent
quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espce.

Les instructions donnes  Massna furent de menacer le Portugal et de
prparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de
tenir en chec l'arme anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas
o elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre  la
deuxime division, dtache sous Elvas. Pour remplir la premire partie
de ces instructions, Massna fit assiger Astorga par le huitime corps.
Cette place se rendit. Les Espagnols insurgs furent rejets en Galice,
et ce dbouch se trouva observ et gard. Le sixime corps fit le sige
de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, aprs vingt-cinq jours
de tranche ouverte et seize jours de feu. L'arme anglaise, qui tait
en prsence, campe sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Aprs
avoir rpar Rodrigo et dispos l'quipage d'artillerie pour un nouveau
sige, l'arme franaise se porta sur Almeida. Les Anglais prirent
position en arrire, et la tranche s'ouvrit contre cette place. Aprs
deux jours de feu, l'explosion du magasin  poudre ayant dsorganis sa
dfense, elle capitula. L'arme franaise en prit possession le 27 aot.
L'arme anglaise, qui, pendant le sige, tait reste  porte, fit,
aprs la reddition, sa retraite sur Celorico.

Le mme jour, 15 septembre, le sixime corps se mettait en mouvement
pour se porter galement sur Celorico, et, le 16, le huitime corps,
suivi de la cavalerie de rserve, passait la Coa pour se porter sur
Pinell et suivre le mouvement gnral. Pendant ce temps, le deuxime
corps, fort de quinze mille hommes, s'tait runi  l'arme. L'ennemi, 
l'approche de l'arme franaise, fit sa retraite sans combattre; il se
dirigea sur Viseu et Combre. Sur cette route, lorsqu'on a travers la
montagne d'Alcoba, on trouve,  quelques lieues de distance, le chemin
barr par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpe par sa droite
et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16
septembre, on y rencontra l'arme anglaise. Cette position menaante
tant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la
force. Or cet escarpement de la partie mridionale de la montagne
au-dessus duquel la droite de l'arme anglaise tait poste se continue
un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par
disparatre, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts
avec l'Alcoba, et le vallon s'levant insensiblement et aboutissant  un
plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne mme de Busaco, sur
laquelle l'arme anglaise tait poste. Cette position n'avait donc
qu'une force apparente, puisque le plus lger mouvement de flanc, fait 
droite, tournait toutes les difficults et faisait arriver sur l'ennemi
sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle.

L'Empereur avait ordonn d'attaquer franchement les Anglais, et de
profiter de la supriorit numrique de l'arme franaise pour les
dtruire; mais il n'avait sans doute pas ordonn de les attaquer dans
une position qui, par sa force, rtablissait et au del l'quilibre
entre les deux armes, et donnait mme une supriorit vidente 
l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se prsentait
au premier aperu, que Massna se dcida  attaquer le 27 septembre,
sans l'avoir reconnue, sans l'avoir tudie, et sans s'tre inform des
moyens d'viter les grandes difficults qu'elle prsentait.

Le gnral Rgnier fut charg, avec le deuxime corps d'arme qu'il
commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et prcisment
dans le lieu le plus escarp et le plus fort. La division Merle, forme
en colonnes serres par division, et prcde d'une nue de tirailleurs,
gravit cette montagne: son point de dpart tait  droite de la Venta de
San Antonio; le 31e lger, faisant partie de la deuxime division,
commande par le gnral Heudelet, la flanquait  gauche: il tait
soutenu par une brigade de la deuxime division, commande par le
gnral Foy. Le sixime corps, plac  droite du deuxime, devait
soutenir son attaque, et y concourir aussitt que le deuxime serait
arriv sur la hauteur, et le huitime corps tait en rserve.
L'artillerie des deuxime et sixime corps, place sur le revers des
montagnes opposes, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait
protger la retraite des troupes franaises si elles taient repousses.
Ainsi l'arme franaise, trs-forte en cavalerie, allait combattre sur
un champ de bataille o pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle
tait trs-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus
servir, quand nos troupes, arrives sur le plateau, rencontreraient les
masses de l'ennemi toutes formes, fraches, et disposes pour
combattre.

Les troupes du deuxime corps s'branlrent, repoussrent les
tirailleurs ennemis qu'elles trouvrent au milieu de la montagne, et,
aprs une marche dont les difficults ne peuvent s'exprimer, au milieu
des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de
plus d'une heure au pas de charge, elles arrivrent sur la sommit. L,
elles trouvrent l'ennemi tout form. Un premier effort culbuta sa
premire ligne. Les troupes sont grandies,  leurs propres yeux, de tous
les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne
peut dpasser, et on les rencontra ici. La deuxime ligne anglaise
avana, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes franaises furent
crases; gnraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de
grenadiers, tous furent tus ou blesss, et, au bout d'un quart d'heure,
il fallut rtrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure 
gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le
sixime corps s'tant faiblement engag, fit des pertes moindres; mais,
en somme, l'arme reut l un rude chec: elle eut huit mille hommes
hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui
jusque-l l'avait anime.

Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra, dit, de lui-mme,
qu'en marchant par la droite, l'on arriverait sur le plateau sans
obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et
l'arme anglaise, sans perdre un moment, fit sa retraite sur Combre.
Cette anecdote fut connue, et les soldats appelrent ce mouvement la
manoeuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si lgrement donne, et
livre d'une manire si extravagante, sera un objet de critique ternel
pour Massna et pour les gnraux qui dirigrent cette opration. On
n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un
si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidrment. On assure
mme que Massna fut, pendant cette journe, occup et pour ainsi dire
absorb par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui.

Arriv devant Combre, on rencontra une arrire-garde qui, aprs un
lger combat, vacua cette ville. L'arme anglaise continua son
mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire
pour couvrir la ville de Lisbonne. L'arme franaise la suivit, aprs
avoir laiss dans Combre une faible garnison, et ses blesss qui
taient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'arme se refermait
aprs son passage. Des corps francs, des milices, avaient pris les
armes, et, guides par des officiers anglais, elles interrompaient dj
nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les dtachements et
les hommes isols: aussi arriva-t-il que,  peine l'arme loigne, les
milices reprirent Combre, et firent prisonniers les blesss et les
troupes de la garnison. C'tait le commencement de tous les maux et de
tous les dsastres qui attendaient l'arme franaise.

De tout temps, le systme de dfense des Portugais a t d'vacuer leurs
habitations  l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui
exerce son action sur toute la population, est trs-favorable  cette
mesure. Dj, dans l'invasion de 1762, ils avaient agi ainsi. En 1810,
pas un seul individu ne fut trouv dans les villes; la dsolation et le
silence de la mort prcdaient partout l'arme franaise. On arriva
enfin devant les lignes de Lisbonne; on s'tablit en face  porte de
canon, la gauche  Villafranca, le centre  Alenquer, la droite  Atto,
et le quartier gnral  Alenquer. L'effectif ne s'levait plus qu'
quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux.

Pendant ces mouvements, le marchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus
d'Anglais devant lui (Wellington avait rappel le gnral Hill), reut
ordre de prendre l'offensive avec vivacit et de faire diversion pour
empcher les Espagnols, commands par gnral la Romana, de suivre le
mme mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la
Romana se rendit  Lisbonne.

Le gnral Caffarelli vint  Vitoria prendre le commandement des forces
de Navarre et de Biscaye. Le gnral Drouet, avec le neuvime corps,
compos de rgiments de marche appartenant  ceux de l'arme de Portugal
et du midi de l'Espagne, et fort de dix-huit mille hommes environ, vint
s'tablir  Salamanque, Rodrigo et Almeida, et plus tard il se plaa en
chelons entre la frontire et l'arme, et rouvrit la communication avec
l'arme de Portugal, qui tait intercepte par dix mille hommes de
milice runis  Combre, et occupant cette ville et les bords du
Mondego.

Massna trouva les lignes de Torres-Vedras termines, garnies d'une
immense artillerie et de troupes trs-nombreuses. Toute l'arme
portugaise y tait rfugie avec l'arme anglaise, et les forces taient
encore augmentes des milices de Lisbonne.

Massna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les
observer de trs prs. Peut-tre que, sans l'chauffoure de Busaco, il
aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes tait calme et
la confiance dtruite, circonstances opposes au succs d'une pareille
entreprise.

Dans cette situation, Massna avait plusieurs partis  prendre:

1 Attaquer les lignes;

2 Se retirer sur la frontire du Portugal et s'tablir sur Almeida et
Rodrigo;

3 Se porter  Oporto et s'tablir sur la rive droite du Duero;

4 Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du
Tage en face de Lisbonne.

On a vu que le premier parti ne prsentait aucune chance de succs. Par
le second, il abandonnait son opration; mais il conservait intacte son
arme, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des
circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance
qu'ils auraient prise aurait pu les faire natre. Par le troisime, il
conservait une sorte d'offensive, vivait aux dpens de l'ennemi,
profitait des ressources que prsentait l'importante ville d'Oporto,
organisait quelque chose de rgulier, tenait ses troupes dans le repos,
couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en
faisant construire des ttes de pont sur la rive gauche de cette
rivire. Mais tout cela n'amenait rien de dcisif, attendu que le
Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal.
C'est cette ville qui en fait un tat de quelque importance. Lisbonne
est la tte d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une
partie; c'est la tte de la puissance dont les lments se trouvent  la
fois en Europe, en Amrique et en Asie. Ainsi c'tait  possder
Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrime, il
serait entr dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouv beaucoup
de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait  sa
nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gnait
l'entre du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il
aurait tablies. Place derrire lui, l'arme du midi de l'Espagne
formait sa rserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est
fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant
faire  son arrive un dtachement sur Abrants, il s'en serait empar,
et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage
et le retour.

Quand plus tard son arme aurait t renforce, il serait revenu sur la
rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche
pour occuper et dfendre les ouvrages construits  l'embouchure du Tage
et en face de Lisbonne. Arriv devant les lignes, il aurait construit un
pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour
vivre, enveloppant Lisbonne, l'arme et l'immense population qui s'y
tait rfugie, il et bien fallu que cette ville se rendit; cette
grandes question tait ainsi dcide.

Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Massna en prit un cinquime
qui n'offrait aucune chance de succs, aucun avantage, et qui, en
faisant courir chaque jour les risques les plus minents  son arme,
devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il rsolut de
ne faire aucun mouvement, et garda sa position.

J'ai dit que toute la population des pays traverss avait fui 
l'approche de l'arme franaise, emmenant ses bestiaux dans les bois et
les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possdait, vivres, effets,
etc. Le pays occup par l'arme restait donc entirement dsert. Il n'y
avait aucun moyen d'administrer rgulirement les ressources qu'il
pouvait renfermer. Les habitants n'tant pas l pour obir  la voix de
l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les
chercher, et, comme tout le monde prouvait les mmes besoins, chacun de
son ct se mit en campagne. Des dtachements d'hommes arms et sous
armes se formrent dans chaque rgiment, pour explorer le pays et
enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils
le saisissaient et le mettaient  la torture pour obtenir de lui des
indications et des rvlations sur le lieu o taient caches les
subsistances. On pendait _au rouge_, c'tait une premire menace; on
pendait _au bleu_, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses
amena des dsordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrs 
eux-mmes employrent bientt les mmes violences pour se procurer de
l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercrent  peu de
distance de l'arme; mais bientt, les ressources s'puisant, on fut
forc de s'loigner. Toute cette partie du Portugal fut livre
journellement  un pillage gnral et systmatique. Les soldats
s'loignaient jusqu' quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'arme
se trouvait ainsi constamment dispers et loin des drapeaux, tandis que
le reste semblait tre  la discrtion de l'ennemi. J'ai ou dire au
gnral Clausel qu'il avait vu des bataillons placs en face de l'arme
anglaise,  porte de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que
les armes taient aux faisceaux. L'ennemi et pu, sans courir le plus
lger risque, venir s'en emparer. Des hommes isols tant chaque jour
massacrs par les paysans, et des dtachements enlevs les pertes
devinrent immenses; mais ce qui menaait davantage encore l'existence de
l'arme, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle prsentait au
plus haut degr le spectacle de la confusion et du dsordre.

L'arme franaise, arrive dans la position de Villafranca le 12
octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple
du gnral anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la
destruction.

Le 14 novembre, Massna se dcida  faire un mouvement rtrograde pour
se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il
porta une partie de l'arme sur le Zezere, et laissa tout le reste en
avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectrent les
nouvelles positions prises. Massna fit construire des bateaux et tout
prparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne
tenta rien, et fit plus tard brler ses bateaux. Enfin, au commencement
de mars, son arme tant rduite de plus d'un tiers, il se dcida 
rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte
Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiats. Cette retraite de vingt-sept
jours, embarrasse de quinze ou vingt mille nes, cette retraite faite
avec des troupes arrives  un degr de dsordre, de mcontentement et
de dcouragement dont rien ne peut donner l'ide, fut cependant
l'occasion de divers combats glorieux, livrs par le marchal Ney, qui
arrta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment o il pressait
trop vivement son arrire-garde.

Il y avait un tel dsaccord dans les oprations d'Espagne, que c'tait
prcisment le moment o Massna tait en pleine retraite que le
marchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le sige de
Badajoz.

Massna arriva le 31  Alfaiats. Son artillerie ne se composait plus
que de dix pices de canon. Les quipages militaires taient dtruits;
sa cavalerie dmonte, ou compose de chevaux extnus. Il dut repasser
la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette
retraite, Wellington avait dtach le gnral Hill sur la rive gauche du
Tage. Ce qui lui restait de troupes tait plus que suffisant pour
combattre et vaincre les dbris que Massna avait ramens. Il passa la
Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule
 Fuentes-de-Oore. Bessires, commandant dans le nord de l'Espagne,
envoya  Massna des subsistances, et vint  son secours avec de
l'artillerie et de la cavalerie de la garde impriale. On attaqua, le 4
et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oore; et,
quoique le dbut de l'attaque et promis des succs, que la cavalerie
et culbut la droite des Anglais, comme rien ne fut excut d'ensemble,
le rsultat du combat fut contre nous. Le gnral Brenier, qui
commandait  Almeida, n'esprant plus tre secouru, excuta, par suite
des instructions qu'il avait reues, une des plus vigoureuses
rsolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna
l'excution.

Il fit une large brche  la place au moyen d'une mine, dtruisit en
grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui mnageait
un investissement mal fait, il traversa l'arme ennemie, et rejoignit
l'arme franaise sur l'Aguada, en passant par San-Felices.

Deux jours aprs l'affaire de Fuentes-de-Oore, l'arme tant sous
Rodrigo, Massna me remit le commandement. On vient de voir par combien
de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on en tait arriv  la
plus dplorable situation. Le pays tait ruin et par la guerre et par
le pillage exerc par les chefs comme par les soldats. Des griefs privs
sans nombre taient ajouts aux malheurs des temps et aux torts
politiques qu'on avait  nous reprocher. Les Espagnols dfendaient leur
souverain, leurs lois, leur honneur, leur proprit, et vengeaient leurs
injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous tait
hostile. D'un autre ct, l'arme franaise, accoutume pendant si
longtemps  la victoire,  la gloire,  l'clat,  l'abondance des
moyens, tait bien dchue aux yeux du peuple et  ses propres yeux. Ses
revers accumuls, ses dsastres, n'taient pas accompagns de ces
circonstances qui relvent quelquefois le vaincu  la hauteur du
vainqueur par l'clat du courage et l'nergie de la rsistance.

Un pays puis et dvast, l'indiscipline dans les troupes, le mpris de
l'autorit, un mcontentement universel, et un dsir immodr de rentrer
en France de la part des gnraux; une artillerie dtruite en entier et
dnue de munitions; une cavalerie rduite  peu de chose et en mauvais
tat; l'infanterie diminue de prs de moiti: tels taient tout  la
fois le pays dans lequel je devais agir, et l'instrument dont il m'tait
donn de me servir.

L'arme anglaise, pendant son sjour dans les lignes de Torres-Vedras,
s'tait repose, recrute, et son moral avait beaucoup gagn.
L'infanterie portugaise, combine avec elle, organise avec des cadres
anglais, avait acquis la mme valeur que l'infanterie anglaise. Cette
arme, alors presque le double de celle qui lui tait oppose, et dans
les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le
temps que j'ai command l'arme franaise, une supriorit numrique,
sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matriels 
discrtion.

Je ne puis me refuser  mettre ici en opposition la situation respective
des deux armes, et  faire ressortir les facilits accordes  l'une,
et les difficults qui taient le partage de l'autre.

L'arme anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours eu au moins une
supriorit de dix mille hommes. En ce moment, elle tait de vingt
mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie: jamais l'arme
de Portugal n'en a eu plus de trois mille. L'arme anglaise avait sa
solde  jour; l'arme franaise ne recevait pas un sol. L'arme anglaise
avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais
n'a eu besoin de s'en procurer lui-mme; l'arme franaise ne vivait que
par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires,
chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalire, et,
de plus, ce qu'il fallait pour former une rserve. Dans d'autres
circonstances, les soldats faisaient eux-mmes la moisson, battaient le
bl, allaient au moulin, etc. L'arme anglaise avait six mille mulets de
transport pour ses seuls vivres; l'arme franaise n'avait d'autres
moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps
que j'ai command cette arme, elle ne s'est mise en opration
qu'auparavant les soldats n'eussent reu des vivres pour quinze,
dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. La cavalerie
anglaise, couverte par les gurillas, n'avait aucun service
d'avant-postes  faire; la cavalerie franaise en tait crase. Les
courriers, les officiers du gnral anglais, marchaient seuls et
librement; il fallait des escortes de cinquante hommes  tous les
ntres, mme pour communiquer entre les cantonnements d'un mme
rgiment.

Le gnral anglais, ayant la faveur du pays et les gurillas  sa
disposition, tait inform promptement de tout ce qui se passait, tandis
que nous ignorions tout; et sans doute il est arriv plus d'une fois 
Wellington de savoir plus tt que moi ce qui s'tait pass  deux lieues
de mon quartier gnral. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose
 faire qu' marcher et  combattre; les soldats franais avaient leurs
facults absorbes par d'autres devoirs, et les combats taient la
rcompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le gnral anglais,
commandant seul sur la frontire, libre de ses mouvements, disposait
sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens
puissants qui lui taient confis par son gouvernement: la rgence
portugaise, prside par un de ses compatriotes, tait  ses ordres; les
ressources en hommes et en argent du Portugal taient  sa disposition.
Les armes espagnoles, quelque misrables qu'elles fussent, entraient
dans son systme d'oprations et concouraient au but qu'il se proposait
d'atteindre.

Le gnral franais, au contraire, ne commandait qu'une partie des
troupes destines  combattre l'arme anglaise. Oblig de concerter ses
mouvements avec ses voisins, dont les sentiments taient plutt hostiles
que bienveillants, il se trouvait dpendre de leurs caprices et de leur
inimiti. Le roi, qui dormait tranquillement  Madrid,  l'ombre de nos
baonnettes, tait en guerre ouverte avec les armes franaises. Loin de
faciliter leurs oprations, il les contrariait sans cesse; il mettait
obstacle  leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles
avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur taient
destines.

J'estime l'arme anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie;
c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus
meurtrier. L'arme anglaise, si chre et si bien outille, si redoutable
quand rien ne lui manque, est une machine bien faite. Tant qu'elle est
en bon tat, quand rien n'est drang, elle remplit bien son objet,
peut-tre mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses
soldats ne l'indique. Mais, que l'ordre soit dtruit, elle se
dsorganise d'elle-mme. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les
soldats anglais avaient d faire le mtier que les soldats franais ont
fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats,
l'arme anglaise et cess d'exister.

Honneur donc  ces soldats hroques qui ont su rsister  de si grandes
difficults, et qui n'exigeaient que deux conditions pour tre toujours
victorieux et l'objet de l'admiration du monde: avoir des chefs dignes
de leur confiance, et ne pas tre mis en prsence d'obstacles suprieurs
aux forces humaines!

C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je
pris le commandement et que je commenai la campagne dont je vais
raconter la conduite et les dtails.

Je rentrai  Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes
troupes, que j'tablis dans un rayon de douze lieues. Je les tendis
assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonai que je
prendrais les dispositions ncessaires pour pourvoir  leurs besoins. Je
dfendis, sous les peines les plus svres, la moindre exaction: et,
comme le langage le plus loquent a toujours t l'exemple, j'exagrai
pour moi-mme la rserve de ma conduite, et au del mme des usages
consacrs par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri
pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imagin
d'agir autrement. Je dclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui
me serait fourni. Cette dclaration parut si extraordinaire, que les
Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis
jamais cart de cette rsolution pendant tout mon sjour en Espagne;
mais je tolrai que les gnraux en agissent autrement. Mon but, par
cette svrit personnelle, tait de faire bien comprendre que je ne
souffrirais pas de dsordres proprement dits, et la leve illicite de
contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volont en faisant des
actes de grande svrit envers des officiers que, cependant, j'aimais
beaucoup.

Je dtruisis l'organisation des troupes en corps d'arme. Cette
organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armes, est funeste
pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le gnral
en chef et les troupes, ralentit l'excution des ordres gnraux par la
superftation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amne en
outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le
dgot universel, la passion du retour en France, en annonant que tout
officier, gnral ou suprieur, qui voudrait quitter l'arme, tait
libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation
ncessaire. Un petit nombre de gnraux profita de cette autorisation;
les autres se piqurent d'honneur, et leur caractre se trouva ainsi
retremp.

Je formai tous mes bataillons  un complet de sept cents hommes, et je
renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient
sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de
l'artillerie en deux classes: ce qui tait disponible, et ce qui
pourrait se refaire. La premire partie me donna un escadron par
rgiment, c'est--dire, en tout, de quatorze  quinze cents chevaux. On
eut un soin tout particulier des chevaux  refaire; et, en quinze jours,
au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille
cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches  feu atteles.
On vieux couvent de Salamanque, mis  l'abri d'un coup de main, devint
un fort o furent placs en dpt tous les embarras de l'arme, et des
vivres de rserve. On rpara et on arma de mme les forts de Zamora et
de Toro.

J'organisai l'arme en six divisions. Elles s'levaient, aprs la
rorganisation, au bout de quinze jours de commandement,  vingt-huit
mille hommes. Je gardai avec moi le gnral Rgnier, comme mon
lieutenant, afin de lui donner, en cas de sparation, le commandement de
la portion de l'arme avec laquelle je ne serais pas.

Le rle qui m'tait impos tait dfensif. Je devais empcher l'arme
anglaise de pntrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la
Castille. Je n'avais pas les forces ncessaires pour combattre seul;
mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'arme
du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle
d'attente, d'aprs cette donne, devait tre dans la valle du Tage.

Au moment de la retraite de Massna, Wellington avait dtach la
division Hill au secours de Badajoz, que Soult assigeait; mais, quand
il arriva, Badajoz avait capitul. Les Anglais rsolurent alors de
l'assiger sans retard, et de profiter de l'tat de dsorganisation ou
tait l'arme franaise de Portugal pour reprendre cette place. En
consquence, aprs l'affaire de Fuentes-de-Oore, l'vacuation
d'Almeida, et notre retour sur la Torms, Wellington partit avec deux
divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son
arme sur la Coa.

Soult, pris au dpourvu, rassembla  la hte tout ce qu'il put, et, avec
dix-sept  dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord
Beresford, qui commandait toutes les troupes opposes, prit position sur
l'Albuhera pour couvrir le sige. Soult l'attaqua dans cette position.
Ses troupes, formes en colonnes, firent plier la premire ligne et
occuprent la sommit; mais, arrives l, exposes  un feu vif, il
fallait rpondre  ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult,
qui, cette fois, comme toujours, tait de sa personne  plus d'une
porte de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive
fusillade, ne put leur ordonner de se dployer. Les gnraux qui les
commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, aprs
avoir prouv d'assez grandes pertes, les troupes plirent, et la
bataille fut perdue, quand videmment, sous tout autre gnral, elle et
t gagne. Soult m'crivit pour me faire part de sa dtresse et me
demander du secours.

L'arme de Portugal n'avait pas encore achev sa rorganisation, et
l'Empereur, redoutant l'excs de mon zle, m'avait donn l'ordre de ne
faire aucun mouvement,  moins de pouvoir emmener soixante pices de
canon atteles et approvisionnes. Cependant rien ne m'annonait que je
dusse les avoir bientt. Bessires, peu touch des lamentations de
Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrme
vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une dmonstration sur la
Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi
put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.

Certes, il y avait de la gnrosit  moi; car je connaissais assez le
caractre de Soult et les passions qui l'animaient pour tre bien
convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas  mon secours.
tant mon ancien, la runion des deux armes me mettrait ncessairement
sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire
des armes franaises. Mes intrts d'amour-propre n'tant rien, compars
 d'aussi grandes considrations, je me dcidai  excuter mon
mouvement.

Depuis douze jours, prvoyant cette opration, j'avais crit au gnral
Belliard, commandant  Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment 
Paris, pour lui demander d'envoyer  Talavera,  ma disposition, un
quipage de pont qui lui tait inutile, six cent mille rations de
biscuit, et des munitions de guerre.

Le 5 juin, je me mis en marche  la tte de ma premire division et de
ma cavalerie lgre. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de
cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres.
J'arrivai le 5, et je dbouchai le 6.

La division lgre du gnral Crawfort, cantonne  peu de distance, se
retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis
poursuivre sur Alfaiats. On s'empara de deux magasins de subsistances.

Pendant ce mouvement, destin  tromper l'ennemi et  couvrir la marche
de l'arme, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en
passant par le col de Baos et Placencia. Le gnral Regnier, commandant
mon avant-garde, compose de deux divisions et de mille chevaux, avait
l'ordre de faire construire un pont  Almaroz, au moyen des bateaux
attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la
hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'arme y tre le 12, et
mon arrire-garde le 13. Aprs avoir ainsi tout runi, je pouvais
marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant tre rapide, les troupes
anglaises restes dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un
mouvement parallle aussitt qu'elles seraient informes du mien, ne
pouvaient pas arriver  temps pour mette obstacle  ma jonction avec
l'arme du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid
n'arrivrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre
passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction tait faite. Mon
avant-garde arrivait  Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne
avec toute mon arme.

L, je trouvai Soult, qui, peu accoutum  cette conduite de bon
camarade, malheureusement si rare en Espagne, tait dans l'ivresse de la
joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours
aprs, il tenta de me la prouver. Nous nous concertmes pour attaquer
l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour
oser tenter de rsister, il leva le sige, et nous fmes notre entre
dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brches tant
praticables, le gnral Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu
de jours  se dfendre. Cette arme de Portugal, un mois auparavant si
dsorganise, si dcourage, si peu capable d'agir, avait retrouv dj
sa vigueur, son lan et sa confiance. Si elle et eu  combattre, je ne
doute pas qu'elle n'et fait des prodiges.

Cette leve du sige de Badajoz, obtenue dans des circonstances
difficiles, et lorsque l'Empereur tait si loin de croire  la
possibilit, pour l'arme de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un
grand service rendu. La rapidit extrme avec laquelle ce mouvement fut
opr en fit disparatre tout le danger. Le marchal Soult et moi, nous
convnmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des
reconnaissances sur l'arme anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur
Campo-Maior. Nous ramenmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira
 notre approche. Trois divisions anglaises seules taient en prsence;
mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'arme reste dans la
Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hte pour
passer sur la rive gauche, et se runir aux troupes qui s'y trouvaient
dj.

Cette disposition de l'ennemi me dcida  rester sur la Guadiana tout le
temps ncessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en
rparer les brches. Mes troupes furent rparties sur les deux cts de
la rivire, et mon quartier gnral tabli  Merida. J'imposai  chacun
des rgiments de mon arme l'obligation de rcolter et de transporter 
Badajoz une quantit de bl dtermine, ce qui, runi aux autres moyens
employs par l'administration, complta dans un temps assez court
l'approvisionnement de cette place.

J'avais, sur le caractre du marchal Soult, la conviction commune et
conforme  sa rputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa
loyaut. Junot, avec lequel j'ai toujours t trs-li depuis ma
premire jeunesse, et qui avait un vritable et profond attachement pour
moi, m'avait dit, au moment o nous nous sparions en Castille: Tu vas
avoir de frquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront
multiplis. Dfie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes
prcautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut,  quelque prix
que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas!
C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connatre que je t'en
avertis.

Nous tions  Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin
chez moi. Il m'annona qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie
qui lui donnaient de vives inquitudes; des partisans, sortis des
montagnes de Ronda, avaient menac Sville; il allait partir pour y
retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant
sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place.
Cette nouvelle inopine, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte
de gurillas si ridicule, le ton dont ce rcit me fut fait, tout me
frappa, et  l'instant mme l'avis de Junot revint  mon esprit, et je
me dis: Voil un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu,
veut me mettre dans la position la plus critique, me rduire  me faire
battre par l'arme anglaise, et  voir tomber Badajoz sous mes yeux. Je
lui rpondis:

Monsieur le marchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie;
mais les vnements qui vous y appellent me paraissent moins pressants
que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, 
Sville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'arme anglaise
tout entire se rassemble, et l'arme que je commande n'a pas une force
suffisante pour la combattre seule. La runion de nos moyens est
indispensable. Il faut que le cinquime corps et la cavalerie de l'arme
du Midi soient runis  l'arme de Portugal pour tablir la balance.
Laissez donc  mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'arme de
Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment o Badajoz sera rpar,
approvisionn et compltement en tat de se dfendre; mais, si vous
emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers rsider dans leurs
cantonnements pour tre inform de ce qui se passera, si elles partent,
 l'instant mme je repasse le Tage: comptez sur la vrit de ma
dclaration et sur ma rsolution invariable.

Le calcul odieux de Soult fut ainsi djou. Par arrangement, il emmena
seulement une brigade de cavalerie lgre.

Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus
grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tche remplie, j'allai
prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour
tre  mme de dfendre  la fois les provinces du midi et celles du
nord de l'Espagne.

J'tablis mon quartier gnral  Navalmoral, mauvais petit village de la
valle du Tage,  l'embranchement des routes qui de Placentia et de
Truxillo vont  Madrid.

Je fis fortifier par une double tte de pont le passage du Tage 
Almaraz. La tte de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre,
embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle tait un rduit. Tout
fut revtu en maonnerie, frais et palissad. On entrait dans le rduit
seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure,  ce
point, est trs-lev, et qu'il faut gravir au milieu des rochers
pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en
maonnerie pour dfendre le col de Miravete, par o il faut dboucher.
Un premier; trs-voisin du col, battait par son artillerie le seul
passage praticable pour les voitures; un autre, compos seulement d'une
tour place sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines
les batteries infrieures. Ces deux postes ferms, approvisionns de
vivres et d'eau, pouvaient tre conservs, quoique envelopps par
l'ennemi. Leur objet principal tait de servir de poste avanc  la tte
de pont et de l'empcher d'tre attaque  l'improviste avec du canon.

J'tablis ma premire division  Truxillo, avec ma cavalerie lgre. Ce
poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se
prsentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dpasser le
Tage.

J'occupai la valle du Tage et la Verra de Placencia avec trois
divisions. La deuxime division occupait la province d'Avila; la
sixime, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris
l'entre de la Sierra de Gata et le col de Baos. Ainsi, par ma droite,
j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Torms,
et mon front tait couvert par l'Alagon, et une avant-garde place 
Gallisteo. Les cantonnements des troupes taient assez tendus pour
qu'elles pussent bien vivre.

J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute
mon arme pouvait tre rassemble pour combattre, soit devant le
dbouch de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin
une bonne tte de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les
moyens de passer cette rivire et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de
ses rives.

Pendant mon sjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la premire
pense des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner  l'arme.
Nous avions du grain en abondance; les moissons taient sur pied; des
magasins, trouvs  Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et
cependant l'arme souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens
de monture. Je fus oblig de rgler moi-mme la manire dont les moulins
seraient rpartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en
disposer. L'ide des moulins portatifs me vint  l'esprit; et, aid d'un
excellent ouvrier, fort habile mcanicien, appel Gindre, armurier du
50e rgiment, je fis faire une srie d'expriences en prenant pour point
de dpart les moulins  caf. Le problme  rsoudre tait celui-ci:

1 Faire des moulins  bras assez lgers pour qu'au besoin un soldat
puisse les porter;

2 Le moulin devait pouvoir tre tourn par un seul homme;

3 Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de
quatre heures, aux besoins d'une compagnie.

Aprs beaucoup d'essais et de ttonnements, on finit par obtenir une
solution satisfaisante. Toutes les conditions imposes furent remplies.
Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de
farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis
construire  raison d'un par compagnie. Dans le cas o les moyens de
transport des rgiments auraient manqu, on devait consacrer un homme
par compagnie  les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour
o l'arme a eu les moulins, elle a vcu avec beaucoup moins de
difficults; mais on n'tait pas parvenu  donner aux meules la duret
ncessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont t
perfectionns; les meules sont  l'preuve d'un long usage et peuvent
tre facilement remplaces. Le modle en existe au Conservatoire des
arts et mtiers.

Je veux entrer ici dans quelques dtails sur l'importance qu'il y aurait
 adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'arme, en temps de
paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en
rsulteraient pour l'art de la guerre.

Quand la main-d'oeuvre est rare et chre, il y a de l'avantage  se
servir de machines puissantes dans les manufactures et  centraliser les
travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne cote rien, il
vaut mieux suivre un systme absolument oppos. En reportant les travaux
du centre  la circonfrence, on les rend plus faciles, et, en chargeant
chacun du travail dont le rsultat lui est applicable, on est sr de son
exactitude et de son zle  l'excuter.

Cela pos, il est vident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des
soldats sans inconvnient, et qu'il y a avantage pour eux en leur
donnant, en indemnit, le prix qu'il en cote aujourd'hui pour faire le
travail dont ils seraient chargs. Pourquoi, en campagne, les soldats ne
manquent-ils jamais de soupe quand ils ont  leur disposition du pain,
de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mmes. Si un
intendant avait imagin de s'en charger par conomie et pour toute une
division; si mme un colonel avait eu la mme ide pour tout son
rgiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en
manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat
n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant
prescrit une extraction du son, cette opration complique la
fabrication, je rponds que les expriences faites m'ont prouv
l'inutilit de l'extraction du son, avec du bl mme de mdiocre
qualit. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours
bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit
ncessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim,
parce que le moment de la consommation est immdiat. Quand on lui donne
du bl rempli de poussire et ml avec toute autre chose, on peut le
nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de
bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera amliore. Elle le
sera encore par l'indemnit de travail qu'il recevra, soit en argent,
soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de
l'administration: la simplification, et, en temps de guerre mme, la
facilit de son service.

Un gnral en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer
la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse
ses combinaisons sont contraries et dtruites, faute de distribution de
pain faites  temps. Dans une guerre dfensive, une administration
habile peut, jusqu' un certain point, pourvoir  un service rgulier;
mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est
impossible, et remarquez comme tout devient ais dans mon systme. On ne
fait gnralement pas la guerre dans un dsert, et, quand cela a lieu,
on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances
ordinaires, c'est dans un pays habit. Eh bien, l o il y a des
habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les
moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur
subsistance assure dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la
farine; mais ce n'est pas tout: on a trouv le moyen de faire, en quatre
heures, dans toute espce de terre, des fours qui, deux heures aprs,
peuvent servir  cuire du pain, et voil la fabrication du pain assure.
Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantit
suffisante pour la consommation journalire, et, dans chaque repos et
sjour, on peut faire des fours et cuire du pain.

Ds ce moment, la nourriture d'une arme a lieu d'elle-mme, et n'occupe
pas plus l'administration dans ses dtails que chaque homme n'est occup
d'assurer la circulation de son sang. C'est la consquence d'un
principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de bl
qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre dfensive, il en serait
de mme. Dans une guerre d'invasion, chaque rgiment recevrait
journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait
dans les greniers des habitants, le bl qui lui serait ncessaire.

Mais il faut que ce soit une habitude contracte et suivie pendant la
paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher,
autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vrit est surtout
incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage.

L'arme, tablie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent
pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays
qu'elle occupait ne lui taient pas dvolus. Chose vraiment bizarre que
cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait dj
constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens!
Aprs mille rclamations sans cesse renouveles, on me donna, pour faire
vivre, pourvoir  tous les besoins (sauf la solde) d'une arme de prs
de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle
d'Avila, de Placencia, et l'entre de cet horrible dsert que prsente
l'Estramadure jusques et au del de Truxillo, c'est--dire ce qui aurait
t insuffisant pour une arme de quinze mille hommes; mais c'tait une
dception qui, pendant tout mon sjour en Espagne, ne s'est pas dmentie
un seul jour.

Au moment o j'excutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui
sauva Badajoz, l'arme comptait un grand nombre de malades, de
convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant tre
sans embarras et rapide pour tre sans danger, je laissai en Castille
tout ce qui n'tait pas en tat de suivre, et je fis former un petit
dpt par chaque rgiment pour runir tout ce qui lui appartenait. Ces
dpts, organiss en divisions, furent mis sous l'autorit d'un officier
suprieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais
le profit n'en fut pas pour nous.

Je rclamai l'envoi de ces dtachements pendant longtemps sans les
obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le gnral Dorsenne,
qui lui succda, me les refusa de mme, et en abusait de toutes les
manires, pour les charger de toutes les corves pnibles.

En gnral, l'esprit rgnant en Espagne tait destructeur des armes, et
voici ce qui se passait constamment. Un dtachement form, ainsi que je
viens de le dire, ou bien un rgiment de marche, compos de soldats
appartenant au corps de l'arme de Portugal, et destin  la rejoindre,
arrivait dans le nord de l'Espagne. Le gnral qui y commandait, sous le
prtexte de besoins urgents, retenait le rgiment. Puis, parce que ce
rgiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et
passagrement sous ses ordres, il l'accablait de dtachements, de
services et de corves.

Ce corps, compos d'hommes pris au dpt, command par des officiers
fatigus et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui
n'avait ni la capacit ni l'autorit d'un vritable chef, tait bientt
dsorganis. Les rgiments provisoires, n'ayant point d'administration,
point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un
dlabrement et une misre  faire horreur. On obligeait les soldats 
marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientt blesss,
entraient  l'hpital pour y vgter et y mourir. Les secours envoys
aux armes de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats
prissaient sans utilit et par milliers; rsultat infaillible de la
division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui rgnait partout
et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur tait tomb.

L'tat de pnurie dans lequel nous tions dcida cependant l'Empereur 
ajouter  l'arrondissement de l'arme de Portugal la province de Tolde.
Cette province, fertile et riche, avait t mnage. Il s'y trouvait de
grands magasins de bl provenant des dmes. Dans la circonstance, et en
gard  la position de l'arme de Portugal,  la mission qu'elle avait 
remplir, ces magasins taient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien
plus occup de ses intrts et de ses jouissances du moment que du grand
rsultat qui devait tre le prix de nos efforts, Joseph, dont la
scurit  Madrid dpendait du succs de nos oprations, refusa d'abord
de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte
continuelle et une espce de guerre exista  cette occasion entre lui et
moi. Enfin, forc de cder par Napolon, il fit vider et vendre les
magasins, comme si, par un trait, il et d remettre cette province aux
Anglais.

Joseph avait, il est vrai, d'tranges illusions; car il prtendait que
nous seuls l'empchions de rgner en Espagne, et que, sans nous, les
Espagnols lui obiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de
l'arme  Madrid, seule ville  porte offrant quelques ressources pour
leurs travaux; mais il leur fut refus d'y travailler, et on les
renvoya. Telles taient nos divisions en Espagne. La grande tendue du
pays ncessaire  l'arme pour vivre, l'loignement des grandes villes
favorables aux grands tablissements, enfin les souvenirs de ce qui
m'avait si bien russi en Dalmatie, me dterminrent  la formation
d'hpitaux rgimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et
nulle part il n'y eut d'encombrement. Plac le plus prs possible de
leurs corps, ils reurent tous les soins que comportaient les
circonstances. Une exception cependant fut faite pour la premire
division occupant Truxillo. Cette division tout  fait en l'air devait
tre toujours prte  marcher et  se retirer, et le pays qu'elle
occupait tant extraordinairement malsain, elle reut l'ordre de diriger
tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains
du monde.

J'ordonnai, d'une manire ritre, de faire dans tous les cantonnements
des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de
mettre, s'il le fallait, momentanment les soldats  la demi-ration,
afin d'avoir quinze jours en biscuit. Ds ce moment, et constamment,
cette rserve ne cessa d'tre conserve ou remplace, et l'arme fut
toujours en tat de se mouvoir au moins pendant quelques jours.

Sans cette prcaution et sans l'obligation impose aux soldats de se
charger du transport, il et t impossible de faire aucune opration,
aucun rassemblement. Cette disposition tait pnible; mais avec des
soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout
obtenir. Ils avaient exprience, zle, et dvouement. Ils se prtaient
sans murmures  tout ce qui avait le caractre de l'utilit.

Au commencement d'aot, l'arme anglaise repassa le Tage en presque
totalit, et vint s'tablir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans
l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna,
ainsi que de Castaos, prirent poste  Cacers pour observer la premire
division, occupant Truxillo.

L'arme anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada,
ses avant-postes jusqu' Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers
bruits coururent alors: les uns annoncrent qu'elle allait marcher sur
Salamanque; d'autres, quelle allait faire le sige de Rodrigo; des
approvisionnements de sige commencs donnrent crdit  cette dernire
nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir tait d'aller au secours de
l'arme du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de
concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un
simple blocus, je devais prparer et combiner une manoeuvre pour la
ravitailler. Mais alors le mouvement devait tre subordonn  la runion
des approvisionnements que l'arme du nord de l'Espagne devait y faire
conduire.

Dans tous les cas, des dispositions prliminaires  un mouvement taient
convenables. Je portai ma sixime division au col de Baos, afin de
pouvoir dboucher dans le bassin de la Torms. Je plaai aussi la plus
grande partie de ma cavalerie, avec le gnral Montbrun, sur ce point,
en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamams et sur
Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette
dernire ville.

J'envoyai un officier de confiance  Valladolid pour concerter avec le
gnral Dorsenne le mouvement  oprer. Je donnai ordre au gnral Foy
d'loigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours,
les troupes espagnoles qui taient  sa porte, et, aprs les avoir
intimides et maltraites, de rentrer  Truxillo et de se tenir prt 
repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant  toutes mes
troupes, que je serrai sur la sixime division et Placencia, et j'allai
tablir mon quartier gnral, le 20 aot,  Elvillor, village situ
entre le col de Baos et Placencia.

Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la valle du
Tage mes troupes par quelques dtachements de l'arme du Centre, afin de
garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et
il fallut, pour la conservation des villes, des hpitaux et des
magasins, affaiblir l'arme de Portugal des forces ncessaires  cet
objet.

Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connatre que
l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En
consquence, je devais attendre l'arrive des troupes du gnral
Dorsenne pour marcher, et la runion de son convoi, le but de notre
mouvement tant seulement de porter de grands approvisionnements dans
cette place et de faire relever la garnison, compose de troupes
appartenant  l'arme de Portugal, par des troupes de l'arme du nord de
l'Espagne.

Je restai dans cette position pendant toute la premire quinzaine de
septembre. Inform de la marche du gnral Dorsenne avec son convoi
escort par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux;
sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se prsenter en
face de l'arme anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant
son arrive  Rodrigo, je mis l'arme de Portugal en mouvement pour le
soutenir. Toute l'arme se plaa entre le Tage et le col de Baos. La
premire division repassa le Tage et vint prendre position  Placencia,
occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute
l'arme dboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie
et une division d'infanterie arrivrent le 22 septembre  Tamams, et,
le mme jour, l'arme du Nord et le convoi camprent  Samoos. Je me
concertai immdiatement avec le gnral Dorsenne. Il fut convenu que je
me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, 
Moras-Verds pour couvrir le convoi contre une division anglaise place
dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le
fallait, l'arme appuierait ce mouvement aussitt que la communication
avec Rodrigo serait tablie.

Ce mouvement s'excuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo,
et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois  la garnison de
Rodrigo, entra dans la place.

Ce ravitaillement, opr en prsence de l'arme anglaise, ne rpondait
gure aux esprances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient t
faites de l'empcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place.

Nous savions l'arme anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait
sa position prcise. Il tait important de s'assurer si elle avait fait
des approvisionnements pour le sige de Rodrigo. Je me dcidai 
excuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de
Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au gnral Dorsenne d'envoyer le
gnral Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais
avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie
tait reste en arrire et en chelons. Une seule division de l'arme du
Nord, trs-faible, forte de quatre mille hommes environ, commande par
le gnral Thibaud, tait entre dans Rodrigo avec le convoi, et je
demandai au gnral Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir.

Arrivs en face d'El-Bodon, nous vmes sur la hauteur des troupes
anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux
brigades, et la cavalerie de sept  huit cents chevaux. Les deux
brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prter aucun
appui. Comme la position des Anglais tait trs-dominante, je ne pouvais
juger quelles forces ils avaient en arrire, et il tait possible que
ces premires troupes fussent soutenues par d'autres  peu de distance.
Ne voulant pas risquer un engagement srieux en la faisant attaquer par
la seule division d'infanterie qui ft  porte. Je pris le parti de
n'employer  cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si
l'ennemi tait en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne
pouvait en rsulter aucun inconvnient grave.

Le gnral Montbrun enleva cette position avec intrpidit, prit quatre
pices de canon  l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie
anglaise reut la cavalerie sans se dconcerter, fit un mouvement de
quelques toises en avant, reprit ses pices, et se mit en retraite. Je
la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha 
grands pas, mais sans se dsunir, et deux fois repoussa des charges. Il
est vrai qu'un pays assez difficile gnait les mouvements de notre
cavalerie. Cette infanterie se dirigeait  tire-d'aile sur
Fuenteguinaldo, o l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des
retranchements construits d'avance.

Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la
main, c'en tait fait de l'arme anglaise. Elle n'tait pas rassemble,
et Fuenteguinaldo, point de sa runion, serait tomb en notre pouvoir.
Je demandai au gnral Dorsenne de faire arriver la division Thibaud en
toute hte; mais l'ordre, envoy lentement, fut excut plus lentement
encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant
la nuit, n'arriva qu' nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans
le premier moment de confusion, le village o se trouvait le noeud des
routes menant aux divers cantonnements de l'arme anglaise, et cette
faible troupe mme, arrive avant la nuit, rendait sa position critique
et sa runion difficile. La division lgre, commande par le gnral
Crawfort, place sur la rive droite de l'Aguada, rassemble  Martiago,
isole, tourne, enveloppe par l'arme franaise, et t perdue, et il
est impossible de calculer quelles eussent t les consquences d'un
pareil succs.

A l'instant o je fis demander la division Thibaud, j'envoyai l'ordre 
toute l'arme d'arriver  marche force, afin de me mettre  mme de
faire plus tard ce que les circonstances comporteraient. L'arme du Nord
en fit autant, et, dans le courant de la journe du lendemain, je me
trouvai  la tte de prs de quarante mille hommes,  une porte de
canon de l'arme anglaise; mais celle-ci n'avait pas perdu un moment
pour se runir, sinon en totalit, au moins en trs-grande partie, et
occupait des positions retranches. J'tais bien tent de profiter de la
runion des deux armes pour obtenir un succs sur l'arme anglaise, et
je passai la journe  tudier sa position. Les attaques improvises
pendant les campagnes prcdentes avaient assez mal russi pour empcher
d'agir inconsidrment; mais une opposition formelle  une bataille de
la part du gnral Dorsenne, qui n'tait sous mes ordres
qu'accidentellement et par sa volont, rendait encore l'entreprise plus
dlicate: entreprise au surplus sans objet, car nous n'tions pas en
mesure de profiter d'un succs et de suivre en Portugal l'arme anglaise
battue: aussi dus-je enfin renoncer  l'ide de combattre.

L'arme du Nord se mit en marche avant le jour pour se rapprocher de
Rodrigo, et je commenais  suivre le mouvement, quand j'appris que
l'arme anglaise, ds le milieu de la nuit, avait dcamp et oprait sa
retraite par trois routes. J'arrtai mes troupes et je me dcidai 
employer la journe  la reconduire jusqu' la Coa. Je mis  sa
poursuite le gnral Montbrun, soutenu par un corps d'infanterie appuy
de forces plus considrables, en suivant la route de Casillas de Flors,
tandis que le gnral Wathier se dirigea, avec sa cavalerie et une
division d'infanterie de l'arme du Nord, par Albergaria. A cinq heures
du soir, on rencontra l'ennemi en force prs d'Aldeaponte; l s'engagea
un combat assez vif, qui se termina  notre avantage. Le gnral
Montbrun, ayant quitt brusquement la route d'Alfaiates et march sur
Aldeaponte, l'ennemi, dans la nuit, repassa la Coa, tandis que le
gnral Foy, que j'avais laiss sur les bords de l'Alagon, et auquel
j'avais donn l'ordre de faire une diversion, oprait sa jonction avec
nous en passant par le col de Perals.

L'ennemi, dans ces diffrentes affaires, eut de cinq  six cents hommes
hors de combat. Notre perte fut moindre de beaucoup. Rarement une arme
a couru d'aussi grands risques que l'arme anglaise dans cette
circonstance. Ce qui l'a sauve, c'est, d'un ct, la pense o j'tais
qu'un gnral tel que le duc de Wellington ne ferait pas la faute de
laisser son arme ainsi parpille  l'arrive de l'arme franaise,
dont il connaissait et voyait la marche: d'un autre ct, la division du
commandement, qui fit arriver beaucoup trop tard la division Thibaud,
dans un moment o une heure faisait le destin de la journe et le sort
de cette courte campagne. Notre attaque inopine causa un tel dsordre
dans l'arme anglaise, que le premier aide de camp de Wellington, lord
Manners, prit des escadrons franais pour des troupes anglaises, et vint
demander au gnral Dejean, qui les commandait, o tait le duc de
Wellington. Le gnral Dejean n'eut pas la prsence d'esprit de le faire
prisonnier, et l'avertit de sa mprise en lui rpondant en fureur: Que
me voulez-vous? Cet officier dut son salut  la vitesse de son cheval.
Au milieu de cette confusion chez les Anglais, un autre aide de camp de
Wellington, Gordon, officier investi de sa confiance, tu depuis 
Waterloo, vint en parlementaire, sous un vain prtexte d'change de
quelques prisonniers. Ne voulant pas lui donner l'occasion de faire des
rapports utiles  son gnrai, je le retins trois jours  mon quartier
gnral. Nous trouvmes,  porte de Rodrigo, de grands
approvisionnements de gabions, fascines, saucissons, dont j'ordonnai la
destruction.

Cette opration termine, l'arme du Nord rentra  Salamanque et 
Valladolid, et je retournai dans la valle du Tage. J'occupai par ma
plus forte division (la seconde, commande par le gnral Clausel) la
province d'Avila, qui me fournissait une grande partie de mes
ressources. Cette province, bien administre, devait pourvoir aux
besoins de cette division et donner de grands secours  celles qui
occupaient la valle du Tage. La sixime division, commande par le
gnral Brenier, et ma cavalerie lgre, furent charges d'observer
l'Alagon, et devaient se retirer, en cas d'attaque de l'ennemi, sur le
Tietar.

Mes postes  Miravete et  Lugar-Nuevo suffisaient pour assurer, en cas
de besoin, un dbouch en Estramadure, et de grands approvisionnements
de vivres, aussi considrables que le comportaient nos moyens, y furent
placs. La premire division, ayant beaucoup souffert par les maladies,
fut envoye  Tolde pour se rtablir. Le reste de l'arme cantonna dans
la valle du Tage, et mon quartier gnral fut fix  Talavera. Dans ces
nouvelles positions, tout annonait des quartiers d'hiver tranquilles.
Je me dcidai  aller passer quelques jours  Madrid, visiter cette
capitale, que je ne connaissais pas, et revoir Joseph. Depuis mon
arrive en Espagne, je l'avais aperu seulement un moment en route, se
rendant  Paris, lorsque je rejoignais l'arme.

On sait  quel point l'atmosphre des cours agit puissamment sur ceux
qui les habitent; mais Joseph m'en donna un exemple extraordinaire. Je
trouvai en lui toujours le mme esprit, la mme amabilit; mais on ne
peut se figurer  quel point taient arrives son insouciance et la
mollesse de ses moeurs. Son penchant pour la volupt le dominait tout
entier. Oubliant son origine, ne sentant pas le besoin de justifier par
des efforts la faveur dont la fortune l'avait combl, il semblait n sur
le trne et uniquement occup des jouissances qu'il procure. Enfin on
l'aurait pris pour le rejeton affaibli d'une dynastie use. Il avait
fait bien du chemin, celui qui, il y avait  peine sept ans, regardait
comme une perfidie l'offre qui lui fut faite de prendre le titre de roi.

La possibilit de se livrer  toutes les jouissance dgrade promptement
les caractres les meilleurs; et les flatteurs, en exaltant
l'amour-propre des souverains, les font bientt tomber dans les plus
tranges aberrations. Joseph, homme d'esprit d'ailleurs, s'abandonnait 
de telles illusions, qu'il se crut un grand homme de guerre, lui qui
n'avait ni le got ni l'instinct du mtier, lui qui en ignorait les
premiers lments et qui n'tait pas  la hauteur des plus simples
applications de l'art de la guerre. Il m'entretint souvent de ses
talents militaires, et osa me dire que l'Empereur lui avait retir le
commandement gnral en Espagne, parce qu'il tait jaloux de lui. Ces
propres paroles sortirent plus d'une fois de sa bouche, et les
observations gaies et lgres que je lui fis  cette occasion ne
suffirent pas pour lui faire sentir le ridicule de sa supposition. Il se
plaignait beaucoup de son frre, en critiquant sa politique, ses
contradictions, l'anarchie qu'il laissait rgner dans les armes
franaises en Espagne. Il avait raison; mais il tait curieux de
l'entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu' l'ombre
des drapeaux franais: Sans l'arme, sans mon frre, je serais
paisiblement roi d'Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie.
Il est donc dans la nature de l'homme de ne pouvoir supporter la
prosprit et la puissance, puisque des personnes sorties des simples
rangs de la socit avaient perdu si vite le souvenir de leur point de
dpart: et n'est-il pas juste d'avoir alors quelque indulgence pour ceux
que la flatterie et les illusions ont entours ds leur berceau!

Au surplus, Joseph me traitait personnellement trs-bien; il avait un
fond d'amiti pour moi; ses moeurs taient minemment douces, et je
trouvai du plaisir  passer quelques moments avec lui. C'est la seule
fois que j'aie vu Madrid. Cette ville, situe au milieu d'un dsert, que
rien n'annonce, et qu'on dirait tombe du ciel, n'est point une
capitale, mais une simple rsidence. Une capitale est l'ouvrage du
temps, le rsultat des besoins du pays, et Madrid leur est tout  fait
tranger. Madrid pourrait cesser d'exister, et l'Espagne ne serait ni
plus ni moins ce qu'elle est. Aprs avoir pass cinq jours  Madrid et
vu le peu de choses curieuses que cette ville renferme, je revins 
Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les
besoins et la misre de l'arme ne cessaient de me donner.

Napolon avait ordonn  Junot,  l'poque o il prit possession du
Portugal, d'envoyer en France toute la partie disponible de l'arme
portugaise. Ces troupes, formant une division sous les ordres du marquis
d'Alorna, le seul gnral un peu distingu qu'et le Portugal, avaient
combattu en Allemagne en 1809, et nous avions eu des Portugais dans nos
rangs  Wagram. Quand Massna prit le commandement, on lui donna un
certain nombre de ces officiers et le marquis d'Alorna lui-mme, pour
lui fournir des renseignements et exercer de l'influence dans le pays.
Le gnral Pamplona, qui a depuis jou un rle en Portugal et a t
ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence,
alli  la famille royale, taient de ce nombre. Ces officiers se
trouvaient ainsi les auxiliaires d'trangers qui dvastaient leur patrie
et les tmoins de ses dsastres; triste situation, sans doute, la pire
et la plus cruelle au monde! Quand je remplaai Massna, le marquis
d'Alorna me demanda  rentrer en France, et je l'y autorisai. Les autres
restrent attachs  mon tat-major. Je les comblai de soins et
d'gards.

Les marquis de Valence et de Ponte-Lima faisaient prs de moi les
fonctions d'aides de camp. Pendant mon sjour  Madrid, ces deux
officiers quittrent furtivement mon quartier gnral, et passrent en
Portugal. Ils auraient mieux fait de refuser d'tre employs et de
demander  tre envoys en France, ce que je leur aurais accord comme
au marquis d'Alorna; mais je compatis  leur situation, et ne pris
aucune mesure de rigueur contre eux, les trouvant assez malheureux
d'avoir fait par violence, pendant plus d'une anne, un mtier si oppos
 leurs sentiments et  leurs devoirs envers leur pays.

Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance
de l'arme et les contrarits de toute espce qui compliquaient ma
situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de
choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps.
Joseph m'avait promis des secours considrables en grains fournis par la
Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espce de miracle pour, dans
de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de
toute la correspondance de cette poque pourrait seule donner une ide
des difficults qu'il y eut  surmonter.

Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles
toujours renaissants  l'arrive des dtachements destins  l'arme de
Portugal ou  la rentre de ses dpts, tablis prcdemment sur des
territoires qui ne lui appartenaient plus. Les dtachements venant de
France taient arrts ou par le gnral de l'arme du nord de
l'Espagne, ou par les autorits de l'arme du centre. En outre, Joseph
s'tait form une garde compose de Franais. L'Empereur n'ayant point
autoris un recrutement rgulier de cette garde par l'arme franaise,
des embaucheurs venaient sduire les soldats, les enlever, et porter
ainsi la dsorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et
par les ordres du frre de Napolon.

A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrive  la division du
gnral Girard, appartenant  l'arme du midi de l'Espagne.

La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements
de Truxillo et de Cacers, taient compris dans le territoire de l'arme
de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais vacu
Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'aprs cela, je ne pouvais
occuper Cacers, poste trs-rapproch du Portugal, et qui se serait
trouv isol et sans soutien. Je me bornai  dcider que, d'poque en
poque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impts. Dans
aucun cas, les troupes de l'arme de Portugal, en s'y rendant, ne
pouvaient tre compromises, parce que leur retraite tait sur les
ouvrages d'Almaraz, c'est--dire du ct absolument oppos  celui par
lequel l'ennemi pouvait se prsenter.

Le marchal Soult, voyant Cacers sans garnison, voulut mettre cette
ville  contribution. En consquence, il dirigea de Merida le gnral
Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche
parallle  la frontire ennemie. Le gnral Girard, ayant eu de la
peine  obtenir des habitants la somme demande, et, d'ailleurs, se
trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27
octobre, il en partit sans dfiance, sans prcaution, et sans se faire
clairer par sa cavalerie lgre. Arriv  Arroyo-Molinos, une forte
pluie dtermina chacun  chercher un abri. Le relchement dans le
service et l'imprvoyance du gnral tant ports  leur comble,
personne ne fut averti de l'arrive de la division Hill, qui se prsenta
devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moiti des
soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et
enlevs. Ainsi cette opration, mauvaise en elle-mme, devint honteuse
par la manire dont elle fut excute. Mais, chose curieuse! le marchal
Soult prtendit que ce mouvement, ordonn par lui, avait eu pour objet
de faire une diversion en faveur de l'arme de Portugal, pendant son
mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prtendue
diversion n'tait pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement
une promenade hors de la ligne d'opration, dont le rsultat tait
d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement,
commenc le 10 octobre et termin le 27, s'accordait si peu avec ceux de
l'arme de Portugal, que celle-ci avait quitt Rodrigo le 29 septembre
et tait rentre dans ses quartiers le 7 octobre, c'est--dire trois
jours avant le commencement du mouvement du gnral Girard.

L'poque o nous sommes arrivs est celle o le marchal Suchet, aprs
la prise des places d'Aragon, tait entr dans le royaume de Valence.
Sagonte s'tait rendue. Il fallait maintenant complter le succs de
cette campagne par la prise de Valence, o les restes de l'arme
espagnole commande par Blake taient runis. Cette opration, regarde
comme importante, pouvait rencontrer des difficults. Elle tait l'objet
de la sollicitude trs-vive et de Joseph et de Napolon. Lors de mon
voyage  Madrid, Joseph me parla de l'utilit qu'il y aurait  faire un
dtachement sur Valence pour seconder l'opration de Suchet. Je lui
rpondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'arme du Centre,
je les ferais momentanment remplacer dans les postes qu'elles
occupaient par des troupes sous mes ordres.

Le 11 novembre, Joseph m'crivit pour me demander de mettre  excution
cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche,
furent remplacs dans cette province par la premire division de l'arme
de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolde le 22 novembre.

Le 8 dcembre, je reus le rapport que l'arme anglaise s'tait
rassemble sous Rodrigo et menaait cette place, tandis que, de son
ct, Hill avait fait une dmonstration  Campo-Maior, et  Portalgre,
 peu de distance de Badajoz.

Le 10, les troupes anglaises repassrent l'Aguada et l'arme rentra dans
ses cantonnements qui paraissaient devoir tre dfinitifs pour l'hiver.

A la mme poque, je reus l'ordre de l'Empereur de faire un dtachement
sur Valence qui, joint aux troupes de l'arme du Centre, s'leva  une
force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division
intermdiaire entre ce dtachement et le reste de l'arme afin de le
soutenir. Je pris mes dispositions en consquence, et je proposai au roi
d'en prendre moi-mme le commandement. La premire et la quatrime
division, avec la cavalerie lgre, jointes aux troupes de l'arme du
Centre, devaient le composer, et une autre division de l'arme de
Portugal devait suivre  plusieurs marches. Par suite de ces
dispositions, je laissais au gnral Clausel le commandement des trois
autres divisions places: une  Avila, en arrire du Tietar, dans la
valle du Tage; une  Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le
gnral Dorsenne  tenir disponibles,  Salamanque, dix-huit mille
hommes de l'arme du Nord, et le marchal Soult  porter un corps 
Merida, pendant le temps que durerait cette opration.

Le 29, je reus des ordres dfinitifs de l'Empereur pour le dtachement
 faire sur Valence; mais en mme temps un grand mouvement de troupes
allait s'excuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontire m'tait
assigne, et la garde impriale quittait l'Espagne pour rentrer en
France. En consquence, mon premier projet de marcher en personne sur
Valence fut chang. Je donnai le commandement du dtachement, compos
des premire et quatrime divisions et de la cavalerie lgre, au
gnral Montbrun, officier d'une haute capacit et de la plus grande
distinction.

Voici quelles taient les dispositions gnrales de l'Empereur pour
l'arme. Il retirait toute la jeune garde et un dtachement de la
vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq rgiments
polonais. Par l il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes
dans la Pninsule, dont le nombre tait cependant insuffisant en raison
du pays immense occup. Il plaait mon quartier gnral  Valladolid et
me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne,
exclusivement jusqu' celle de Burgos, c'est--dire les provinces
d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la
valle dsole sur la rive droite du Tage jusqu' l'Alberche. Il me
chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait  l'arme
deux divisions, celle du gnral Souham, et celle du gnral Bonnet,
venant de Burgos et des Asturies, composes chacune de douze bataillons.
Je devais me mettre en marche immdiatement pour prendre mes nouvelles
positions, relever les troupes qui partaient et m'tablir sur cette
nouvelle frontire. Comme la force de mes troupes n'tait pas juge
suffisante pour combattre l'arme anglaise, il tait ordonn par les
dispositions gnrales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc
de Wellington dans le Nord, l'arme du Centre fournirait quatre mille
hommes d'infanterie et sa cavalerie  l'arme de Portugal, et l'arme du
Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes
d'infanterie; que le marchal duc de Dalmatie tiendrait en chec le
corps de Hill en rassemblant le cinquime corps sur la Guadiana, et que
ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et
concourir aux oprations, si celui-ci se runissait  Wellington.

On peut voir combien ces dispositions taient compliques et difficiles
dans leur excution. Il fallait supposer que toutes ces troupes,
auxiliaires  l'arme de Portugal, seraient toujours rassembles et
prtes  marcher, que les gnraux  qui elles appartenaient seraient
toujours disposs et empresss  s'en dessaisir, chose fort oppose 
l'esprit rgnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur
appliquerait d'avance toutes les prvisions constamment ncessaires en
Espagne pour oprer le moindre mouvement, en raison des mille
difficults cres par la force des choses.

On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces
arrangements furent excuts.

L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armes d'Espagne, et pour
oprer le grand mouvement qui les disloquait momentanment, prcisment
l'instant o il augmentait l'parpillement de l'arme de Portugal par le
dtachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, 
n'en pas douter, que l'arme anglaise avait des cantonnements assez
serrs sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne
sait pourquoi, hors d'tat d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre,
il en rptait l'assurance. En consquence des dispositions ci-dessus,
le mouvement de mes troupes commena dans les premiers jours de janvier
pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma
personne, le 5. Je laissai la sixime division, commande par le gnral
Brenier, dans la valle du Tage, avec mission d'observer ce qui se
passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de
Lugar-Nuevo, et, dans le cas o l'ennemi s'y prsenterait, d'aller 
leur secours. Le gnral Brenier devait correspondre avec le gnral
Clausel, qui, avec la deuxime division, occupait Avila.

Dans le cas o le gnral Brenier devrait agir, le gnral Clausel tait
charg de l'appuyer, et, si les vnements de la guerre foraient 
rassembler l'arme franaise dans le bassin du Duero, le gnral Brenier
devait se joindre au gnral Clausel et le suivre dans son mouvement, en
passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication
n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son
infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un
second matriel prpar pour lui et dpos  Avila. Ma division de
dragons, mon artillerie et les quipages se mirent en marche pour le
Guadarrama, et les troisime et cinquime divisions passrent, des
points o elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se
rendre sur le Duero. Les premire et quatrime divisions, et la
cavalerie lgre, taient en opration sur Valence. Enfin, la septime
division, nouvellement donne  l'arme et que commandait le gnral
Souham, occupait Salamanque, et la huitime, commande par le gnral
Bonnet, tait encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila
o je m'arrtai, et j'arrivai  Valladolid le 11 janvier.

Je m'occupais de tous les dtails qui devaient prcder le dpart des
troupes de la garde, et des arrangements  prendre avec le gnral
Dorsenne pour relever ses diffrents postes, lorsque, le 15, un
officier, expdi de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de
l'entre en campagne subite de l'arme anglaise. Le 8, elle s'tait
rassemble; le 10, elle avait pass l'Aguada, form l'investissement de
Rodrigo, et commenc le sige immdiatement. A cette nouvelle
inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en
marche, afin de les diriger sur Mdina del Campo et Salamanque.
J'appelai sur ce point les deuxime et sixime divisions. Je demandai au
gnrai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le mme point
de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille
hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.

Enfin, j'appelai  moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au
gnral Foy, que le gnral Montbrun avait laiss en chelon, de rentrer
avec sa division, et au gnral Montbrun de revenir  marches forces
avec la quatrime division, et sa cavalerie.

Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille
hommes runis en prsence de l'arme anglaise sur l'Aguada, et, du 1er
au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 
Fuente-El-Sauco, o j'tablis mon quartier gnral, et j'appris en ce
moment l'tonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.

La ville de Rodrigo, dfendue par les Espagnols et attaque par le
sixime corps, command par le marchal Ney, avait rsist pendant
vingt-cinq jours de tranche ouverte, et nous avait cot beaucoup
d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon tat de dfense,
tait augmente d'un ouvrage extrieur, d'une lunette sur le plateau du
grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait
ouvrir la tranche. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent
situ dans le faubourg et destin  soutenir cette lunette; les calculs
les plus modrs devaient faire compter sur une dfense de trois
semaines de tranche ouverte.

Mais le gnral Dorsenne, de qui cette place dpendait, en avait confi
le commandement au gnral Bari, dtestable officier, sans rsolution
et sans surveillance. La garnison, compose de ses moins bonnes troupes,
n'tait forte que de deux mille hommes, et le gnral Dorsenne avait mis
lui-mme une si grande ngligence dans la garde de la frontire, qu'il y
avait deux mois qu'il n'avait reu de rapports de Rodrigo, sans en tre
inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et
cependant un simple dtachement de trois cents chevaux aurait pu lui en
donner avec la plus grande facilit. Le gnral Bari, attaqu, ne fit
aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifi, qui avait jou un
grand rle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la
circonstance, concourir si puissamment  la dfense, ne fut pas occup,
et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enleve de vive
force, sans aucune perte, le soir mme du jour de l'investissement. Ds
le 16, l'artillerie avait commenc son feu. Le 18, la brche tant
faite, dans la nuit l'assaut fut donn. On dfendit la brche avec
succs; mais une fausse attaque par escalade russit, et la ville fut
emporte. Jamais opration pareille n'a t conduite avec une plus
grande activit. Ainsi, en huit jours,  dater du moment de l'approche
devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'taient
promis. Avec une dfense si misrable, si peu en rapport avec tous les
calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver  temps au secours
de cette place.

Cet vnement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'taient
pas runies, et je ne pouvais pas aller chercher l'arme anglaise,
appuye  Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour tre en
mesure d'attaquer les Anglais si, aprs le sige, ils s'taient ports
sur la Torms: mais je reus, deux jours aprs, la nouvelle que les
Anglais avaient repass l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant
cette opration, le corps de Hill, tant sorti de l'Alentejo, s'tait
prsent sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le marchal Soult avait
jet les hauts cris et demand du secours[1]; mais la runion de l'arme
anglaise sur la Coa m'avait rassur sur les dangers de Badajoz, et ce
blocus, simple dmonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une
fois Rodrigo pris, je crus devoir tre trs attentif  ce qui se
passerait en Estramadure; car cette province devait, d'aprs les
probabilits, devenir bientt le thtre des oprations des Anglais. En
consquence, dans les premiers jours de fvrier, le dtachement du
gnral Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les premire et quatrime
divisions dans la valle du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaai
galement la sixime division  porte, dans des cantonnements sur le
revers des montagnes  Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises
sous les ordres du gnral Foy.

[Note 1: Pices justificatives.]

J'arrtai, dans la province de Lon, la huitime division, qui resta l
en observation. J'tablis une bonne avant-garde, avec autant de
cavalerie lgre que possible,  Salamanque, aux ordres du gnral
Montbrun, et le reste de l'arme fut tabli sur le Duero et dans la
province d'Avila.

Le mouvement du gnral Montbrun dans la Manche avait t superflu, et
la dfense des Espagnols devant Valence misrable. La prtendue
bataille, livre pour cerner la ville, se composa de deux charges de
cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute
l'arme de Blake se dbanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes
aprs avoir soutenu un simulacre de sige.

A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractre
espagnol avec vrit et montrant d'une manire plaisante cette
bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres pouss
jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ter ses grandes vertus,
parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand
amour de la vrit.

Les armes espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, except dans
la dfense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause
ailleurs. L'arme de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait
un peu moins mal que les autres, et les Corts, pour rcompense, avaient
donn  ces troupes, par un dcret, le surnom de _Los Mas Vallentes_.
Ces soldats s'en taient fait comme un nom propre. Dans sa marche,
Montbrun trouva des nues de ces soldats qui rentraient chez eux. On les
arrtait et on leur demandait qui ils taient, et tous rpondaient
constamment en prononant ces mots qui, assurment, taient bien
impropres: _Los Mas Vallentes desertores_.

Montbrun aurait pu arrter son mouvement beaucoup plus tt; mais, quand
un gnral est abandonn momentanment  lui-mme et jouit de sa
libert, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le
conqurant, et peut-tre aussi de jouir des avantages que donnent
ordinairement les conqutes. Il marcha jusqu' Alicante dont les portes
restrent fermes, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'arme dans les
derniers jours de janvier.

Au commencement de fvrier, l'arme tait donc poste ainsi: deux
divisions dans la valle du Tage; une troisime sur le versant des
montagnes; une division  Avila; une forte avant-garde sur la Torms; et
le reste de l'arme, c'est--dire trois divisions (la huitime division
m'avait t enleve pour rentrer  l'arme du Nord) sur le Duero, et en
arrire sur l'Esla. Mon quartier gnral restait  Valladolid. La place
d'Astorga, qui tait occupe, fermait le dbouch de la Galice. Enfin
j'avais des ttes de pont sur le Duero,  Zamora et  Toro.

Persuad qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait ncessaire,
je voulais le faciliter par des approvisionnements considrables dans
les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se
faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent tre complets.

Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment o cela deviendrait
ncessaire, jeter avec facilit, et une promptitude extrme, quatre
divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste
de l'arme; et, en mme temps, au moyen du matriel d'artillerie dpos
 Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'arme pouvait tre
runie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Torms.

La perte de Rodrigo dcouvrait la frontire. Je cherchai les moyens de
crer  Salamanque un point de rsistance. Les couvents en Espagne, si
considrables, btis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements,
devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs
dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste
emplacement. On se servit des murs des clotres, aprs avoir dfonc les
votes, comme de revtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les
clotres devinrent les fosss. On mnagea des galeries  feu de revers
sous les remblais de dcombres qui formrent les glacis, et ces remblais
s'levrent assez pour donner aux fosss au moins quinze pieds de
profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activit
possible. Des magasins considrables pour la garnison et pour l'arme y
furent placs, et ces postes devinrent dfensifs.

Dans le courant de fvrier, le duc de Wellington porta successivement,
d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrime division, des bords
de la Coa sur le Tage, prtes  oprer sur la rive gauche.

Le 22 fvrier, je fus inform que l'ennemi s'tait port sur la
Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonait
l'intention formelle de faire le sige de cette place. Je donnai l'ordre
au gnral Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur
Jaraicejo, et de placer en arrire les trois divisions  ses ordres. Je
me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la
seconde division. Je laissai le commandement sur la Torms au gnral
Bonnet, avec deux divisions, et j'tablis le gnral Souham, avec sa
division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces taient suprieures 
celles que l'ennemi pouvait prsenter sur cette frontire; aucune
entreprise de sa part n'tait donc  redouter. Ces dispositions,
assurant d'une manire positive mon concours prompt et certain avec
l'arme du Midi, empcha pendant longtemps le sige de Badajoz.

Le duc de Wellington, dont les projets n'taient pas quivoques, dont
les moyens taient tous rassembls, suspendit toute entreprise, jusqu'au
moment o, comme je vais le dire, des ordres impratifs de l'Empereur
vinrent dtruire tout le systme dfensif tabli avec sagesse, et le
changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait
avoir aucun rsultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais
annonc, et dont la perte de Badajoz fut la consquence.

La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la
difficult toujours croissante o je me trouvais de rien faire de bien,
par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de
Joseph et du gnral de l'arme du nord de l'Espagne, me dterminrent 
demander avec instance mon changement et mon rappel.

J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet,  Paris pour
le solliciter et remettre une longue lettre o je dmontrais l'absurdit
du systme suivi. Cette lettre dveloppait d'une manire si dtaille la
situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables
rsultant de l'organisation adopte par l'Empereur au succs des
oprations, que je prends le parti de la consigner ici.


AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

Valladolid, le 23 fvrier 1812.

Monseigneur,

J'ignore si Sa Majest a daign accueillir d'une manire favorable la
demande que j'ai eu l'honneur d'adresser  Votre Altesse pour supplier
l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va
s'ouvrir; mais, quelle que soit sa dcision, je regarde comme mon devoir
de lui faire connatre, au moment o il semble prt  s'loigner, la
situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'aprs les
derniers arrangements arrts par Sa Majest, l'arme de Portugal n'a
plus le moyen de remplir la tche qui lui est impose, et je serais
coupable si en ce moment je cachais la vrit.

La frontire se trouve trs-affaiblie par le dpart des troupes
rappeles aprs la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette
diminution de force,  mme d'entrer dans te coeur de la Castille en
commenant un mouvement offensif, et l'immense tendue de pays occup
ncessairement par l'arme rendra toujours son rassemblement lent et
difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle tait toute runie et
disponible.

Ses huit divisions s'lveront, lorsqu'elle aura reu les rgiments de
marche annoncs,  quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il
faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifis, et
les communications indispensables  conserver libres; il faut  peu prs
mme force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'arme de Galice,
qui videmment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se
porterait  Benavente et  Astorga. Ainsi, en supposant toute l'arme
runie entre le Duero et la Torms, sa force ne peut s'lever  plus de
trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut
prsenter aujourd'hui une masse de prs de soixante mille hommes, dont
plus de moiti Anglais, bien organiss et bien pourvus de toutes choses.
Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en
arrire, empcher de les rallier promptement, et les tenir spares de
l'arme pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la
masse de nos forces runies ne s'lverait pas  plus de vingt-cinq
mille hommes.

Sa Majest suppose, il est vrai, que dans ce cas l'arme du Nord
soutiendrait l'arme de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur
peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes
arriveront promptement et  temps.

L'ennemi parait en offensive; destin  le combattre, je prpare mes
moyens; mais celui qui doit agir hypothtiquement attend sans inquitude
et laisse couler en pure perte un temps prcieux. L'ennemi marche 
moi, je runis mes troupes d'une manire mthodique et prvue; je sais
le moment,  un jour prs, o le plus grand nombre doit tre en ligne, 
quelle poque les autres seront  porte, et, d'aprs cet tat de
choses, je me dtermine  agir ou  temporiser; mais je ne puis faire
les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres;
pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de
temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours;
on me rpond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement,
parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La rponse et
ma rplique iront de mme, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment
pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements
de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je
ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis
raisonner seulement sur ce qui est  mes ordres, et, puisque d'autres
troupes me sont cependant ncessaires pour combattre et sont comptes
comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je
n'ai les moyens de rien faire mthodiquement et avec connaissance de
cause.

Si on considre combien il faut de prvoyance pour excuter le plus
petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la ncessit de
donner d'avance mille ordres prparatoires, sans lesquels les mouvements
rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'tant trangres
habituellement, et m'tant cependant indispensables pour rsister 
l'ennemi, le succs de toutes mes oprations est dpendant du plus ou
moins de prvoyance ou d'activit d'un autre chef. Je ne puis donc pas
tre responsable des vnements.

Mais il ne faut pas considrer seulement l'tat des choses pour la
dfensive du Nord, il faut le considrer pour celle du Midi. Si lord
Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de
Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'arme du
Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'arme de Portugal dans
quelques-uns des postes qu'alors elle doit vacuer, mais qu'on ne peut
cesser de tenir, et pour la sret du pays, et pour observer les deux
divisions ennemies qui, places sur l'Aguada, feraient sans doute
quelques dmonstrations offensives; si, dis-je, l'arme du Nord ne vient
pas  son aide, l'arme de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un
dtachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir
donner des ordres positifs pour obtenir de l'arme du Nord un mouvement
dans cette hypothse; et, si on s'en tient  des propositions et  des
ngociations, le temps utile pour agir s'coutera en pure perte et en
vaines discussions.

Je suis autoris  croire  ce rsultat.

L'arme de Portugal est en ce moment la principale arme d'Espagne
contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut
qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des ttes de
pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matriel
d'artillerie, et je n'ai  y appliquer ni canons ni munitions, tandis
que les tablissements de l'arme du Nord en sont remplis: j'en
demanderai, on m'en promettra; mais en rsultat je n'obtiendrai rien.

Aprs avoir discut la question militaire, je dirai un mot de
l'administration. Le pays donn  l'arme de Portugal a des produits
prsums, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'arme de Portugal
est beaucoup plus nombreuse que l'arme du Nord; le pays qu'elle occupe
est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de
l'arme du Nord ont sembl prendre  tche, en l'vacuant, d'en enlever
toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgr les gurillas,
sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans
qu'il soit besoin de contrainte. D'aprs cela, il y a une immense
diffrence entre le sort de l'une et de l'autre arme, et, comme tout
doit tendre au mme but, et que partout ce sont les soldats de
l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succs des
oprations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays
fussent partages proportionnellement aux besoins de chacun, et comment
y parvenir sans une autorit unique?

Je crois avoir dmontr que, pour une bonne dfensive du Nord, le
gnral de l'arme de Portugal doit avoir toujours  ses ordres les
troupes et le territoire de l'arme du Nord, puisque ces troupes sont
appeles  combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce
territoire doivent tre en partie consacres  les entretenir.

Je passe maintenant  ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des
tches de l'arme de Portugal est de soutenir l'arme du Midi, d'avoir
l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez
nombreux doit occuper la valle du Tage; mais ce corps ne pourra
subsister et prparer des ressources pour d'autres corps destins  le
soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel
autre peut-il tre que celui de l'arme du Centre? quelle ville peut
offrir des ressources et des moyens dans la valle du Tage si ce n'est
Madrid? Cependant aujourd'hui l'arme de Portugal ne possde sur le bord
du Tage qu'un dsert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni
pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorits de
Madrid, que haine et animosit.

L'arme du Centre n'est rien, et elle possde  elle seule un terrain
plus fertile et plus tendu que celui accord pour toute l'arme de
Portugal. Cette arme ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le
monde s'oppose  ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si
les bords du Tage taient vacus par suite de la disette, personne 
Madrid ne voudrait en apprcier la vritable raison, et on accuserait
l'arme de Portugal de dcouvrir cette ville.

Il existe, il faut le dire, une inimiti, une haine envers les Franais
impossible  exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances
employes  de fausses consommations dans cette ville eussent t seules
consacres  former un magasin de rserve pour l'arme de Portugal, les
troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour
longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour  Madrid, et il
n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre  tout le
monde, except  ceux qui servent; mais, bien plus, je le rpte, c'est
un crime d'aller prendre ce que l'arme du Centre ne peut elle-mme
ramasser. Il parat, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du
roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux
jours, dsertent et vont se joindre  nos ennemis, lorsqu'ils semblent
avoir consacr ainsi un mode rgulier de recrutement des bandes que nous
avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur rserver des moyens
de vivre  nos dpens.

La seule communication carrossable entre la gauche et l'arme de
Portugal est par la province de Sgovie, et le mouvement des troupes et
des convois ne peut avoir lieu avec facilit, parce que, quoique ce pays
soit excellent et plein de ressources, les autorits de l'arme du
Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.

Si l'arme de Portugal peut tre affranchie du devoir de secourir le
Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la
Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tche devient
facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle
ne peut se dispenser d'occuper la valle du Tage, et dans cette valle
elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et prparer des moyens
suffisants pour toutes les troupes  y envoyer; elle doit, dis-je,
possder tout l'arrondissement de l'arme du Centre et Madrid, et il
faut laisser  ce territoire les troupes qui l'occupent  prsent pour
dispenser l'arme, en marchant  l'ennemi, de laisser du monde en
arrire. L'arme, au contraire, doit tre  mme d'en tirer quelques
secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'tre dlivre
des obstacles que fait natre sans cesse un gouvernement vritablement
ennemi des armes franaises. Sans doute les intentions du roi sont
bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intrt et les
passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu' prsent, ses efforts
ont t impuissants pour arrter les dsordres de Madrid et faire cesser
l'anarchie qui rgne  l'arme du Centre. Il peut y avoir de grandes
raisons politiques pour faire rsider le roi  Madrid; mais il y a mille
raisons positives, et de sret relative aux armes franaises, qui
sembleraient devoir lui faire choisir un autre sjour. En effet: ou le
roi est gnral et commandant des armes, et, dans ce cas, il doit tre
au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir  tout et tre
responsable; ou il est tranger  toutes les oprations, et alors, et
pour sa tranquillit personnelle, et pour laisser plus de libert dans
les oprations, il doit s'loigner du pays qui en est le thtre et des
lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'arme.

La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette
difficult est augmente de beaucoup par la division des commandements,
le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes:
cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a
dj tant fait de mal lorsque l'Empereur, tant  Parts, s'occupant sans
cesse de ses armes de la Pninsule, pouvait en partie y remdier, on
doit frmir du rsultat infaillible de ce systme suivi, avec diminution
de moyens, au montent o l'Empereur s'loigne de trois cents lieues.

Monseigneur, je vous ai expos toutes les raisons qui semblent
dmontrer jusqu' l'vidence la ncessit de runir sous la mme
autorit toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y
compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai t guid que par mon
amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses
armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable
d'adopter ce systme, j'ose le supplier de me donner un successeur dans
le commandement qu'il m'avait confi. J'ai la confiance et le sentiment
de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la
situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.

Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix  mes
yeux qu'accompagn des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont
enlevs, alors tout me parat prfrable. Mon ambition se rduit, dans
ce cas,  servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la
lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle
position de n'avoir pour tout avenir, et pour rsultat de mes efforts et
de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom 
des vnements fcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.

Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia compltement l'tat de la
question, les ordres donns, la situation de l'Espagne, les embarras des
subsistances, et les impossibilits qui en rsultaient pour une
multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans rsultat. Des
conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air
de le convaincre; mais elles n'apportrent aucun changement aux
dispositions prises, aux ordres donns. Seulement ces conversations
donnrent lieu  une rflexion de Napolon, qui, en raison des
vnements postrieurs et de la catastrophe arrive plus tard, a quelque
chose de prophtique et de surnaturel. Jardet me le raconta  son
retour.

Aprs avoir trait toutes ces questions, l'Empereur dit  Jardet: Voil
Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres,
d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des
armes nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien. Et
puis, aprs une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut
l'air de sortir brusquement d'une profonde mditation, et, regardant
Jardet en face, il lui dit: Mais comment tout ceci finira-t-il?
Jardet, confondu de cette demande, rpondit en riant: Fort bien, je
pense, Sire. Mais il sortit d'auprs de lui avec une vive impression,
effet naturel de cette inspiration si singulire.

J'ai expliqu comment, avec la faiblesse des moyens mis  ma
disposition, une dfensive serre, accompagne d'une surveillance
active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant
la facult de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington
l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le
temps o je conservai quatre divisions  porte de passer le Tage au
premier ordre, et tant que j'eus une tte de colonne en avant du
dbouch. Malgr mes rptitions, l'Empereur ne voulut jamais me
comprendre. Les lettres du prince de Neufchtel, crites sous sa dicte,
combattaient mes arguments et blmaient mon systme. Je tins bon
longtemps, en raison de la persuasion o j'tais qu'il n'y avait pas
autre chose  faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des
ordres impratifs, m'imposa l'obligation de me conformer  ses volonts
et de prendre dans la Beira une offensive dpourvue de moyens, qui,
n'ayant rien de srieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort
de m'y soumettre. Ma conviction tant intime, j'aurais d abandonner mon
commandement et donner ma dmission, plutt que de me rsoudre 
entreprendre une opration, dont je connaissais d'avance les rsultats
funestes. Sans cette opration, le sige de Badajoz et t ajourn
d'une manire indfinie, et la guerre et pris une tout autre direction.

Je retirai donc mes troupes de la valle du Tage pour les rassembler sur
la Torms. Je fis des efforts inous pour me pourvoir quinze jours
d'avance de vivres, et j'tablis mon quartier gnral  Salamanque.
Mais, pour que rien ne manqut, en fait de contradictions et
d'absurdits, dans le systme de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre
impratif de roccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sret
qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus mme
oblig de la porter  huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais
disposer contre les Anglais fut diminue d'autant, et rduite  trente
et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie,
dpourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment
mme o je retirais les troupes de la valle du Tage, et quand elles se
mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien
inform, retirait les troupes anglaises et portugaises qui taient
encore devant moi. Les dernires, la cinquime division, partit le 12
mars; elles furent remplaces  Rodrigo et sur la frontire par des
troupes espagnoles et des milices portugaises.

La premire division, place dans la valle du Tage, devait se mettre en
marche aprs l'arrive des troupes de l'arme du Centre; mais, ces
troupes ne l'ayant pas relev, elle fut oblige d'y rester. Alors, pour
la faire concourir  la diversion qui m'tait ordonne, je la portai sur
Placencia avec ordre de faire une dmonstration sur le col de Perals en
mme temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre 
l'arme. A la fin de mars, je quittai les bords de la Torms avec cinq
divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie
lgre, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.

Aucun Anglais, except de la cavalerie hanovrienne, n'tait  porte. Je
passai la rivire, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la
forme, une menace d'escalade sans rsultats, et quelques obus jets la
nuit, furent la seule opration possible contre cette ville. Je laissai
un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les
bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur
Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'arme sur
Alfaiats, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere,  Penamacor et
Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur
Castel-Branco.

Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et
fortes de vingt-trois bataillons, s'taient portes sur Guarda, je
marchai contre elles avec la cinquime division et une brigade de la
quatrime. Elles se retirrent  mon approche et descendirent le
Mondego. Je les fis poursuivre par le 13e de chasseurs et deux cents
hommes d'lite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les
armes  feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du colonel
Denis[2], mon aide de camp, les chargea, les mit en droute, fit quinze
cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvrent
en jetant leurs armes.

[Note 2: Depuis, gnral Denis de Damrmont, gouverneur gnral de
l'Algrie, tu d'un boulet de canon sous les murs de Constantine
quelques heures avant la prise de cette ville. (_Note de l'diteur._)]

Ces mouvements dterminrent l'ennemi  brler les magasins
considrables qui existaient  Castel-Branco et  Celorico. Bref, je fis
courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle tait
trop absurde pour inspirer la moindre inquitude sur cette ville; car,
si j'y tais entr, peut-tre en vrit et-il t difficile d'en
sortir. Le sige de Badajoz fut entrepris et continu pendant ces
mouvements. Badajoz tomba, et l'arme anglaise se mit en marche
immdiatement aprs pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne
et revins sur la Torms.

Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me
permettaient d'entreprendre aucune opration srieuse dans le coeur du
Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en
trs-petite quantit, comment l'arme aurait-elle vcu dans sa marche,
en traversant un pays strile, abandonn de ses habitants? Wellington ne
pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, excut dans la
saison des pluies, tait entrav par le dbordement des rivires, et
aucune vgtation ne favorisait encore la nourriture du btail. Aussi,
hommes, chevaux et matriel souffrirent-ils beaucoup pendant cette
courte campagne d'un mois environ. Nous rentrmes  Salamanque le 25
avril.

Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour
l'tablissement de l'arme, dans le double objet d'obtenir la plus
grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister:

        La premire division, dans la valle du Tage;
        La deuxime,  Avila;
        La troisime,  Valladolid et sur le Duero;
        La quatrime,  Toro;
        La cinquime,  Salamanque;
        La sixime,  Mdina del Campo;
        La septime,  Zamora;
        La huitime, aux Asturies;
        La cavalerie lgre, entre la Torms et le Duero;
        Les dragons,  Rio-Secco.

Par ces dispositions, l'arme pouvait vivre; et, sauf les huitime et
premire divisions, tre rassemble  Salamanque en cinq jours.

L'tendue du pays  occuper, le besoin d'avoir des lieux de dpt, des
postes fortifis et de protection dans quelques villes, et des points de
passage assurs sur les grandes rivires, rendaient indispensables la
mise en tat de dfense et la construction d'un certain nombre de forts
dans la Pninsule.

Voici quels taient ceux dpendant de l'arme de Portugal, avec la force
des garnisons juges ncessaires:

        Salamanque, mille hommes[3];
        Alba-sur-Torms, cinquante hommes;
        Avila, cinq cents hommes;
        Zamora, cinq cents hommes;
        Toro, cent cinquante hommes;
        Lon, cinq cents hommes;
        Benavente, cent cinquante hommes;
        Astorga, quinze cents hommes;
        Palencia, cinq cents hommes;
        Ponte-Lougusto, soixante hommes.
        Total: quatre mille neuf cent dix hommes.

[Note 3: Ce fort reut une extension qui le fit devenir une petite
place.]

Ainsi, il fallait dfalquer de la force disponible de l'arme de
Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;

La huitime division, destine  garder toujours les Asturies, d'aprs
les dispositions impratives de l'Empereur, huit mille hommes.

Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes.

Total, quatorze mille neuf cent dix hommes.

Quinze mille hommes de l'infanterie de l'arme devaient donc tre
enlevs de son effectif, pour connatre la force relle  prsenter en
ligne. En opposition  cet tat de choses l'arme anglaise n'avait pas
l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices
portugaises, chargs de tout le service extrieur et des garnisons,
fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires  l'arme
active.

A mon arrive  Salamanque, je reus le rapport qu'un corps anglais
assez nombreux s'tait port sur Jaraicejo. Ce corps menaait les
tablissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de
Miravete, qui les dominent et en ferment l'accs. Il tait important
pour l'ennemi de les prendre et de les dtruire. Ces postes, tablissant
la liaison et assurant la communication entre les armes du Midi et du
Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les
mouvements ncessaires  la dfense, soit de l'Andalousie, soit de la
Castille.

Le poste de Lugar-Nuevo, c'est--dire la tte de pont de la rive gauche,
se composait d'un bon fort revtu, et d'un rduit ou donjon galement
revtu. D'aprs tous les calculs, un sige rgulier devait tre
ncessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, compose, il est
vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier
pimontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de
commencer le sige, il fallait s'emparer des postes avancs de Miravete,
fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre
avec du canon. Ces considrations et ces faits fondaient ma scurit.

Cinq divisions de l'arme anglaise vinrent s'tablir dans leur ancien
cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait
que son intention tait d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopt par le
marchal Soult avec empressement, retentit  Madrid, et avait persuad
le roi. Cependant rien n'tait plus absurde; car, indpendamment de ce
mouvement rtrograde des cinq huitimes de l'arme, il y avait diverses
considrations qui dcidaient la question aux yeux d'un homme
raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se prparaient 
l'offensive; mais tait-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intrt
leur commandait d'agir? La moindre rflexion, le plus simple calcul,
devaient lever tous les doutes.

1 En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils
dcouvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.

2 En conqurant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient
acquis que l'espace parcouru; et l'arme franaise, en vacuant ce pays,
augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers
devaient naturellement tre suivis de succs.

3 Enfin c'tait l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous
les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de
cet tat de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage dcisif.

4 En attaquant le Nord, Lisbonne n'tait pas dcouverte, parce que la
ville est situe sur la rive droite du Tage.

5 En attaquant l'arme de Portugal et obtenant un succs important,
non-seulement le fruit de la conqute tait le pays qu'elle occupait,
mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait ncessairement vacuer.

6 Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait  porte des
ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'arme espagnole,
qui occupait cette province et les ports de cette cte, pouvaient lui
fournir.

Malgr l'vidence de ces raisons, Joseph, endoctrin par Soult, croyait
fermement  une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur
lui avait donn le commandement gnral de toutes les armes en Espagne
en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois
divisions de l'arme de Portugal, que son intention tait de conduire,
par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu' la Sierra
Morena. Dans l'hypothse mme de l'offensive des Anglais dans le Midi,
cette disposition ne valait rien. Il tait bien plus simple, bien plus
raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'arme nombreux et
bien pourvu de vivres dans la valle du Tage, destin  dboucher par
Miravele. Quand Wellington serait arriv aux frontires de l'Andalousie,
ce corps, en prenant  revers l'arme anglaise, l'aurait forc 
rtrograder. Par cette combinaison, rien n'tait dcouvert dans le Nord,
tout tait ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin,
s'y rassembler. Je cherchai donc  clairer Joseph sur la vrit, et
j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'excution d'une mesure
dont les rsultats ne pouvaient manquer d'tre funestes. Mais, dans tous
les cas, et, quel que ft le systme offensif que voulait prendre
l'ennemi, la destruction des forts tablis  Almaraz et du pont servant
au passage tait pour lui une chose utile, un prliminaire important,
promettant de grands avantages.

Il s'y rsolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un quipage
d'artillerie, se prsentrent sur la montagne. Les forts de Miravete
fermant le passage, l'artillerie ne put pntrer dans la valle; mais,
le succs de l'opration dpendant de la promptitude de l'excution, les
Anglais prirent la rsolution d'enlever de vive force le fort de
Lugar-Nuevo. En consquence, une partie de ces troupes descendit, dans
la journe du 18, dans la valle par des chemins dtourns, et, le 19, 
trois heures du matin, ils donnrent l'assaut  ces forts.
Malheureusement la garnison tait compose en grande partie de mauvaises
troupes, connues sous le nom de rgiment prussien. A la vue de ce parti
dcid, une vive inquitude s'empara des soldats. Le major Aubert,
voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux
diriger la dfense; mais, peu aprs, il est tu. Le dsordre se met dans
les troupes. Bientt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur
la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers
franais qui y sont pris ou tus, les ponts-levis du donjon que les
fuyards avaient baisss n'ayant pas eu le temps d'tre levs. L'ennemi
passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombrent ainsi
en son pouvoir. Il les dgrada sans les dtruire, brisa l'artillerie,
coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete,
qui ainsi fut conserv. A la premire nouvelle, qu'en reut le gnral
Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la
dfense et dur trente-six heures, il arrivait  temps pour donner de
la confiance  la garnison et rendre les forts imprenables. Le gnral
Clausel, de son ct, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours,
il y aurait eu treize mille hommes runis sur ce point, et la tentative
des Anglais aurait chou.

Cet vnement dmontre combien il y a d'inconvnients  charger de
mauvaises troupes de la dfense de postes militaires de quelque
importance. Un gnral prouvera toujours une grande rpugnance 
affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y rsoudre, pour une
partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi
disparatre, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compt,
et qui, comme dans la circonstance actuelle, taient de vritables
pivots d'opration. Comme ces postes taient de nature  tre rtablis
et roccups, le gnral Foy, que les circonstances devaient amener dans
le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours
infructueusement, au gnral d'Armagnac, de l'arme du Centre, d'y
former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y
faire rtablir un passage. Au surplus, les vnements se succdrent
rapidement et empchrent de rien terminer  cet gard.

Les oprations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus
probables; l'opinion s'en tablissait sur toute notre frontire, et
cependant Soult prtendait toujours tre menac. Joseph finit par
concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus
de vivres, devaient hter leur entre en campagne; car, comme nous en
manquions par suite de la disette de l'anne prcdente, notre situation
serait devenue tout autre si la campagne se ft ouverte seulement aprs
la moisson.

Ds le 30 mai, j'crivis au gnral Caffarelli, successeur du gnral
Dorsenne dans le commandement de l'arme du nord de l'Espagne, pour lui
rappeler les instructions fondamentales donnes par l'Empereur, fixant
d'une manire invariable le contingent  fournir par l'arme du Nord 
l'arme de Portugal en cas d'offensive dcide de l'arme anglaise. En
lui annonant les vnements probables et prochains, je lui demandais
avec instance de tout prparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui
taient imposs. Le gnral Caffarelli me rpondit par les meilleures
assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me
secourir de tous ses moyens quand le moment serait arriv. Il me ritra
constamment ces promesses; mais tout en resta l, et, quand il fut
question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux
divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux rgiments de troupes
lgres seulement nous rejoignirent, et encore aprs la bataille.

Le duc de Wellington, en prparant son offensive, avait pris des
dispositions ncessaires pour tablir de prompts moyens de communication
entre le corps de Hill et l'arme principale. A cet effet, un passage
rgulier du Tage avait t tabli  Alcantara, dont le pont en pierre
avait t coup antrieurement. Alors, suivant les circonstances, il
pourrait appeler  lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il
donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers
Benavente, et  l'arme de Galice pour qu'elle et  dboucher et 
faire le blocus d'Astorga.

Les Anglais firent, le 3 juin, une premire dmonstration offensive. Une
division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivire
quelques jours aprs.

A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant prparer la
prompte runion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour
s'avancer sur moi.

Le 8, la position de l'arme tait celle-ci:

        Premire division, Avila et Arevalo;
        Deuxime, Pearanda et Fontiveros;
        Troisime, Valladolid;
        Quatrime, Toro;
        Cinquime et sixime, Salamanque;
        Septime, Zamora;
        Huitime, les Asturies;
        Cavalerie lgre, Salamanque;
        Dragons, Toro, Benavente;
        Quartier gnral, Salamanque.

Le 10 juin, la totalit de l'arme anglaise tait runie, entre la Coa
et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'arme de Galice sur la
frontire.

Le 12, les Anglais commencrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14.
Ce jour-l mme l'arme reut l'ordre de se rassembler. Le point de
runion fut indiqu  Bleines, en arrire de Salamanque, et j'envoyai
l'ordre  la huitime division de quitter les Asturies et de venir me
joindre  marches forces.

Le 15, j'crivis au gnral Caffarelli, au roi,  tous ceux qui, d'aprs
les instructions de l'Empereur, devaient donner  l'arme de Portugal,
par leur concours, la force ncessaire pour combattre l'arme anglaise.
Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en
marche sans perdre un seul moment.

Les Anglais arrivrent devant Salamanque le 16, dans l'aprs-midi.

Aprs avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur tat possible,
complt les garnisons, donn les instructions ncessaires, je disposai
tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et
j'allai prendre position  Bleines, point indiqu pour le rassemblement
des troupes.

L'arme anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Torms,
occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commena
l'attaque des forts.

Des tentatives d'escalade furent repousses et cotrent cher 
l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie.

Le 20, cinq divisions tant rassembles, les deuxime, troisime,
quatrime, cinquime et sixime, je marchai en avant, et vins prendre
une position offensive  une petite porte de canon de l'arme anglaise.

Le sige commenc fut suspendu, et toute l'arme ennemie se rassembla
sur le plateau de San-Christoval.

Mon mouvement avait tonn l'ennemi, mais la position que j'avais prise,
dans le but de simuler le prlude d'une attaque, ne pouvant pas tre
dfendue, il et t dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au
matin, je me retirai  deux milles pour occuper la position
d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrire du gu de Huerta sur
la Torms. Alors le sige fut recommenc, et le feu nous l'indiqua. Je
reus dans cette position une lettre du gnral Caffarelli, en date du
10, qui m'annonait qu'il allait se mettre en mouvement pour se
rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie,
vingt-deux pices de canon et sept mille hommes d'infanterie.

Le 27, des signaux m'annoncrent que les forts pouvaient tenir encore
cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'arme anglaise
avant la runion de toutes mes forces. Je me disposai  oprer sans me
compromettre et  faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Torms tant
en mon pouvoir, le passage de la Torms m'tait assur en retraite, si,
aprs l'avoir franchi au gu de Huerta, il fallait faire un mouvement
rtrograde. En consquence, je disposai tout pour excuter le passage de
la rivire dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manire  menacer
les communications de l'ennemi, dont la libert lui tait indispensable
pour pouvoir subsister.

Mais, le 27 mme, un incendie pouvantable avait dtruit tous les
approvisionnements et btiments du fort principal de Salamanque; et,
bien que deux assauts eussent t repousss et que l'ennemi et perdu
plus de quinze cents hommes, la confusion tait devenue telle, que la
garnison dut se rendre  discrtion et sans capitulation.

Cet vnement changeait compltement l'tat des choses.

Je devais alors prendre une position qui me permt d'attendre sans
danger, et de recevoir avec sret les renforts promis. En consquence,
je mis en marche l'arme le 28, et elle se porta sur la Guarea, le 29
sur la Trabanjos, o elle sjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec
toutes ses forces, l'arme continua son mouvement de retraite, et, le
1er juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet,
repassa le Ducro  Tordesillas.

Ce jour-l, le mouvement s'tant excut un peu tard, et les Anglais
ayant commenc le leur de grand matin, il y eut  Bueda un combat
d'arrire-garde  soutenir dans des circonstances dsavantageuses, mais
aucune consquence fcheuse et aucun dsordre n'en rsultrent. Le
meilleur ordre fut observ en repassant la rivire. L'ennemi prit
position sur le Duero. La deuxime division fut place sur la rive
gauche de cette rivire, et en arrire de la Daga, son affluent.

Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gu de Pollos,
fut repouss. Les dispositions de dtail tant prises pour assurer la
dfense de cette ligne, je me dcidai  attendre dans cette position les
secours annoncs, et sur lesquels j'avais droit de compter.

J'ai dj dit combien ma cavalerie tait faible; elle ne s'levait pas 
plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait prs de six mille hommes
de cavalerie anglaise, et une nue de gurillas qui le dispensait de
toute espce de dtachement et de service de troupes lgres. Je pris la
rsolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les
lieux occups par les troupes. Cette opration, faite partout
simultanment, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie
on dix jours de temps.

Le gnral Bonnet, avant d'avoir reu mes ordres, instruit du mouvement
de l'arme anglaise et isol dans les Asturies avec trs-peu de
munitions, prit la sage rsolution d'vacuer cette province, dont la
sortie pouvait tre difficile si l'ennemi se ft mis en mesure de s'y
opposer. Ayant pris position  Reynosa, il put excuter promptement
l'ordre qui lui fut donn de se rendre sur le Duero.

Les milices portugaises se montrrent sur l'Esla,  l'embouchure de
cette rivire et vers Benavente; mais de simples dmonstrations
suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'arme de Galice avait
form le blocus d'Astorga.

Ainsi, en face d'une arme qui avait douze mille hommes d'infanterie et
deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un
jour  l'autre le corps de Hill, compos de douze mille hommes, je
voyais encore mon flanc droit et mes derrires menacs.

J'accablais le gnral Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je
le sommais d'excuter les dispositions arrtes par l'Empereur; mais,
aprs m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de
ton et trouvait toujours de nouveaux prtextes pour ne faire aucun
effort en ma faveur.

Il m'crivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa taient en
mouvement. Il y avait piti de sa part  mettre ainsi en balance les
intrts de l'Espagne avec ceux de la tranquillit de son
arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir  mon
secours avec tous ses moyens, et qu'aprs avoir battu les Anglais je lui
donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui
promptement  la raison. Plus tard, enfin, il m'annona que des
btiments s'taient montrs sur la cte et menaaient d'un dbarquement.
C'tait me faire connatre de toutes les manires sa rsolution de ne
pas me seconder.

Je crus que le roi connatrait mieux ses devoirs et les intrts de la
dfense qui lui tait confie, et je m'adressai  lui avec persvrance.

L'arme du Centre pouvait former une division de cinq  six mille hommes
d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre
autres, une division commande par le gnral Treilhard, qui tait
inoccupe dans la valle du Tage. Aprs mille sollicitations, mille
prires, mille demandes motives sur des faits qui n'taient pas
susceptibles de discussions, il me fit rpondre, par le marchal
Jourdan, une lettre ainsi conue:


Monsieur le marchal,

Le roi m'a charg de vous dire qu'il n'a pas reu de vos nouvelles
depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 14 du
courant. Depuis lors, il a circul ici des bruits de toute espce; mais
ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires,
c'est que l'arme anglaise est en position sur la Torms et que vous
avez runi la vtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le marchal, que
Sa Majest est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici
que l'arme ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi
lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si
cela est vrai, vous tes en tat de battre cette arme, et le roi
dsirerait bien connatre les motifs qui vous ont empch d'agir. Il me
charge donc de vous inviter  lui crire par des exprs.

Le roi me charge en mme temps de vous communiquer les nouvelles qu'il
a reues d'Andalousie. Les dernires lettres de M. le duc de Dalmatie
sont du 16 courant, et la dernire lettre de M. le comte d'Erlon est du
18. A cette poque, le gnral Hill, qui est toujours rest sur la
Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois  quatre mille
Espagnols, s'tait avanc sur Zafra, et mme sur la Serena.

Des troupes de l'arme du Midi sont en marche pour se runir au gnral
Drouet, et ce gnral doit tre en opration, depuis le 20, contre le
gnral Hill. Le roi a ritr au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le
gnral Drouet sur la valle du Tage, si lord Wellington appelle  lui
le gnral Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que
cet ordre ne ft pas excut assez promptement, Sa Majest dsirerait
que vous profitassiez du moment o lord Wellington n'a pas toutes ses
forces runies pour le combattre. Le roi a aussi demand des troupes au
gnral Suchet; _mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa
Majest a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la
province de Sgovie, et d'ordonner au gnral Estve, gouverneur de
cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui
envoyer des vivres._

Le marchal de l'empire, chef de l'tat-major de Sa Majest Catholique,

Sign: JOURDAN.

Madrid, le 30 juin 1812.

Cette lettre du marchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet
par duplicata.

Ainsi, l'arme du Centre refusait tout secours, officiellement.

L'arme du Nord refusait galement, d'une manire moins positive,  l
vrit; mais il n'y avait pas  en esprer davantage.

En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'amliorer,
puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il
tait probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill
pouvait,  chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force
de douze mille hommes, et j'tais bien sr que, dans ce cas, le duc de
Dalmatie n'enverrait pas  mon secours le cinquime corps comme cela
tait prescrit; et, quand il l'et fait, ce secours n'aurait eu aucune
efficacit, puisque Hill serait arriv en six ou sept jours par
Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquime corps, en
passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie
de son cours, tant enlev alors aux armes franaises. D'un autre ct,
l'arme de Galice et les milices portugaises pouvaient,  chaque
instant, occuper un pays sans dfense, et s'approcher assez pour me
forcer  faire un dtachement contre elles.

Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er aot.
Pass ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette
place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'arme anglaise, qui,
pendant ce temps, m'aurait attaqu avec plus d'avantage.

En me dcidant  prendre l'offensive sur l'arme anglaise, j'avais
l'espoir de la battre, ou mme sans la battre, de la forcer  se retirer
en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans
inconvnient, faire un dtachement momentanment sur Astorga.

Ainsi donc, aprs avoir analys ma position et calcul les consquences
des conditions dans lesquelles j'tais plac, je me dcidai  tenter le
passage du Duero.

Mon projet avait toujours t de dboucher par Tordesillas, et de
marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localits sont
favorables pour excuter le passage, et, en suivant cette direction,
jamais ma retraite ne pouvait tre compromise. Mais il fallait viter de
combattre en dbouchant. En consquence, je prparai des moyens de
passage  Toro. Je fis rtablir le pont, et je plaai la masse de mes
troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me
dcider, suivant les mouvements de l'ennemi,  passer par Toro ou par
Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive
droite, pouvant tre vues et observes facilement de la rive gauche,
furent excutes pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de
Wellington n'arrta d'avance aucun projet positif de dfense. Le 16, mon
parti pris de dboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une
manire trs-ostensible, des forces considrables qui descendirent
quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit.
Wellington envoya son premier aide de camp  Tordesillas sous un vain
prtexte, afin de savoir si j'tais sur ce point. On rpondit que je n'y
tais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie
des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce dbouch.

Le passage effectu par Tordesillas offrait des avantages importants;
mais il n'tait pas sans inconvnients.

Le passage immdiat de la rivire ne pouvait pas tre empch; mais, si
l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de
celle o les Anglais combattent de prfrence, il fallait livrer
bataille pour dboucher.

Le plateau de Rueda est prcd par un immense glacis pendant lequel
celui qui vient du fleuve est expos au feu de l'ennemi, tandis que
celui-ci peut se mettre en partie  couvert. Ce plateau se prolonge par
la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive
gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivire. En consquence,
comme disposition d'attaque, j'avais dcid que le mouvement offensif se
ferait par notre gauche, de manire  protger notre centre et 
attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain
d'gale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire
couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis prparer un pont de
chevalet pour la Daga, et ces ponts furent monts sur cette rivire en
mme temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manire
que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de l
sur Puente-Duero que j'avais fortifi en faisant crneler l'glise.

Ces dispositions prises et aussitt la nuit venue, la cinquime
division, tant  Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement
quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrive et prirent les
places qui d'avance leur avaient t assignes. Un tang situ  quelque
distance de la rivire occupe le milieu de la plaine dans la direction
de Rueda. Les troupes devaient se runir derrire cet tang en attendant
le moment o je dterminerais le mode de leur mise en action.

Au jour, je me rendis sur le point o la cinquime division, qui formait
la tte de colonne, devait tre stationne; mais elle ne s'y trouva pas,
et, aprs des recherches remplies d'inquitude, je la trouvai  une
demi-lieue en avant, dans la position mme de Rueda, de manire que, si
l'ennemi et occup cette position, elle aurait t dtruite sans avoir
pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous
occupmes Rueda sans difficult. L'ennemi n'y avait que des troupes
d'observation en petit nombre, et il l'vacua  notre approche.

Je tmoignai au gnral Maucune mon extrme mcontentement de sa
dsobissance; mais il tait dans son caractre de se laisser emporter 
l'instant o il marchait  l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette
disposition de son esprit eut les plus funestes rsultats, puisqu'elle
fut la cause de la bataille de Salamanque, engage dans un moment
inopportun et contre ma volont formelle. Ce jour-l, c'tait une espce
d'avertissement dont j'aurais d faire mon profit pour l'avenir, en ne
plaant jamais le gnral Maucune en face de l'ennemi qu'au moment o il
fallait agir et tomber sur lui. L'arme prit position, le soir du 17, 
Nava del Rey.

L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous prsenter que tard une
partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup
de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'arme,
rappel, reut l'ordre de prendre position en arrire sur la Guarea. Le
18 au matin, nous trouvmes ces deux divisions en position. Comme elles
ne croyaient pas avoir affaire  toute l'arme, elles pensrent pouvoir
gagner du temps sans grand pril; mais, quand elles virent dboucher nos
masses, elles s'empressrent d'oprer leur retraite sur un plateau qui
domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous
marchions. Dj nous les avions dbordes. Si j'avais eu une cavalerie
suprieure ou au moins gale  celle de l'ennemi, ces deux divisions
taient dtruites. Nous ne les poursuivmes pas moins avec toute la
vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent
accables par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et
en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement rpondre. Protges
par une nombreuse cavalerie, elles se divisrent en remontant la Guarea
pour passer cette rivire avec plus de facilit. Si, malgr mon
infriorit numrique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le gnral
Montbrun, nous aurions tir un grand parti de la circonstance; mais il
m'avait quitt depuis deux mois pour prendre un commandement  la grande
arme, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la
plus grande mdiocrit.

Arriv sur les hauteurs de la rive droite de la valle de la Guarea, je
vis une grande portion de l'arme anglaise forme sur la rive gauche.
Dans cet endroit, la valle a une largeur mdiocre, et les hauteurs qui
la forment sont fort escarpes. Soit que le besoin d'eau et l'excessive
chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivire, soit pour
toute autre raison, le gnral anglais avait plac la plus grande partie
de son arme dans le fond,  une petite demi-porte de canon des
hauteurs dont nous tions les matres. En arrivant, je fis mettre
quarante bouches  feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forc
l'ennemi  se retirer, aprs avoir laiss un assez grand nombre de morts
et de blesss sur la place.

L'infanterie de l'arme marchait sur deux colonnes, et j'avais donn le
commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de
trois quarts de lieue, au gnral Clausel. Arriv  sa destination, le
gnral Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer
des plateaux de la rive gauche de la Guarea et les conserver; mais
cette attaque, faite avec des forces trop peu considrables, avec des
troupes fatigues et  peine formes, ne russit pas. L'ennemi marcha
sur les plus avances, et les fora  la retraite. Dans un combat d'une
courte dure, nous prouvmes quelque perte. La division de dragons, qui
soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la
cavalerie anglaise; mais le gnral Carri, un peu trop loign du
peloton d'lite du 15e rgiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette
cavalerie se trouva tout  coup sans commandant.

L'arme resta dans cette position toute la soire du 18 et toute la
journe du 19. L'extrme chaleur et la fatigue prouve pendant celle du
18 rendaient ncessaire ce repos pour rassembler les traneurs. A quatre
heures du soir, l'arme prit les armes et marcha par sa gauche pour
remonter la Guarea et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention
tait de menacer tout  la fois les communications de l'ennemi et de
continuer  remonter la Guarea, afin de la passer, ma gauche en tte,
avec facilit, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute
Guarea, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il
aurait abandonne.

L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'arme tait, avant le jour, en
marche pour remonter la Guarea. L'ennemi, comme depuis me l'a dit
plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empcher le passage et
tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la
passa rapidement l o cette rivire n'est qu'un ruisseau, et occupa en
force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense
qui continue sans ondulations jusqu' peu de distance de Salamanque.
L'ennemi se prsenta pour occuper le mme plateau, mais il ne put y
parvenir. L'arme, bien forme, les rangs serrs, marchait sur deux
colonnes parallles, la gauche en tte, par peloton,  distance entire:
deux lignes pouvaient tre formes en un instant par un _ droite en
bataille_.

Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient t
djous parce que toute l'arme avait march comme un seul rgiment.
Effectivement, l'arme prsentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi
suivit alors un plateau parallle au mien, offrant partout une position,
dans le cas o j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armes
marchaient ainsi  peu de distance l'une de l'autre avec toute la
clrit compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation
de leur formation.

L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea
une colonne sur ce village, dans l'espoir d'tre avant nous sur le
plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son
attente fut trompe. La cavalerie lgre, que j'y envoyai avec la
huitime division en tte de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi
fut forc d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre
plateau se rapprochant beaucoup du ntre et se trouvant plus bas,
quelques pices de canon places  propos incommodrent beaucoup
l'ennemi. Une bonne portion de son arme fut oblige de dfiler sous ce
canon, et le reste dut faire un dtour derrire la montagne pour
l'viter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi.
L'norme quantit de traneurs qu'il laissait en arrire nous aurait
donn le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y et eu plus de
rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la
ntre et t mieux commande. Mais la cavalerie anglaise, dispose pour
arrter notre poursuite, occupe  presser la marche des hommes  pied 
coups de plat de sabre,  transporter mme des fantassins qui ne
pouvaient plus marcher, nous en empcha. Cependant il tomba entre nos
mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'arme
campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Torms, et
l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

Ce passage de la Guarea, en prsence d'un ennemi tout form et aussi
nombreux, comme aussi cette marche de toute une journe de deux armes 
porte de canon, ont t approuvs des militaires et prsentrent un
coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie.

Le 21, inform que l'ennemi n'occupait pas Alba-Torms, je jetai un
dtachement dans le chteau. Ce mme jour, je passai la rivire sur deux
colonnes, prenant ma direction sur la lisire des bois et tablissant
mon camp entre Alba-Torms et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai
sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnatre l'ennemi. Une
division venait d'arriver en face; d'autres taient en marche pour s'y
rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes
d'observation, dont nous restmes respectivement les matres. Tout
annonait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejars,
situe  une lieue en arrire. Il se trouvait alors  une lieue et demie
en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup
de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejars pouvait
devenir difficile si toute l'arme franaise tait en prsence, je crus
devoir la runir et la concentrer devant lui, pour tre  mme de faire
ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait,
entre nous et les Anglais, deux mamelons isols appels les Arapils. Je
donnai l'ordre au gnral Bonnet de faire occuper celui qui appartenait
 la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y tablirent
avec promptitude et dextrit. L'ennemi fit occuper le sien; mais le
ntre le dominait  la distance de deux cent cinquante toises.

Je le destinai, dans le cas o il y aurait un mouvement gnral par la
gauche,  tre le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait
ainsi le point d'appui de droite de toute l'arme. La premire division
eut ordre d'occuper et de dfendre le plateau de Calvarossa de Arriba,
prcd et dfendu par un ravin large et profond. La troisime en
seconde ligne tait destine  la soutenir. Les deuxime, quatrime,
cinquime et sixime divisions se trouvaient  la tte des bois, en
masse, derrire la position des Arapils, pouvant se porter galement de
tous les cts, tandis que la septime division occupait,  la gauche du
bois, un mamelon extrmement pre, d'un difficile accs, et que je fis
garnir de vingt pices de canon.

La cavalerie lgre fut charge d'clairer la gauche et de se placer en
avant de la septime division. Les dragons restrent en seconde ligne 
la droite de l'arme. Telles taient les dispositions faites  dix
heures du matin.

L'ennemi avait ses troupes paralllement  moi, prolongeant sa droite et
se liant  la montagne de Tejars, qui paraissait toujours tre son
point de retraite.

A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour gnral dans
l'arme anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se
mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre
Arapils, je pus juger qu'une attaque tait immdiate. J'en descendis et
fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager;
mais le mouvement de l'ennemi, commenc, s'arrta. J'ai su depuis, par
le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand
lord Beresford vint  lui et dit qu'il venait de reconnatre avec soin
et en dtail l'arme franaise, qu'elle lui paraissait si bien poste,
qu'il serait imprudent de l'attaquer.

Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout
par lui-mme. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renona 
combattre; mais ds ce moment il fallait tout prparer pour se retirer;
car, s'il ft rest dans sa position, j'aurais ds le lendemain menac
ses communications en continuant  marcher par ma gauche. Sa retraite
commena vers midi. Quand deux armes sont aussi prs l'une de l'autre,
un mouvement de retraite est chose difficile  oprer, et il demande 
tre prpar avec le plus grand soin, pour tre excut avec succs. Il
allait se retirer par sa droite, et, par consquent, c'tait sa droite
qu'il devait d'abord beaucoup renforcer.

En consquence il dgarnit sa gauche et accumula ses troupes  sa
droite. Ensuite les troupes les plus loignes et les rserves
commencrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position 
Tejars.

L'intention des Anglais tait facile  reconnatre. Je comptais que nos
positions respectives amneraient non une bataille, mais un bon combat
d'arrire-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces  la fin
de la journe, contre une partie seulement de l'arme anglaise, je
devais probablement avoir l'avantage.

L'ennemi ayant port  sa droite la plus grande partie de ses forces, je
dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et
vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de
tomber sur l'arrire-garde anglaise.

Ces dispositions furent ordonnes vers les deux heures.

En avant du plateau occup par l'artillerie, il existait un autre vaste
plateau facile  dfendre et qui avait une action immdiate sur les
mouvements de l'ennemi.

La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas
o j'aurais voulu manoeuvrer vers la soire, de m'emparer des
communications de l'ennemi avec Tamams. Ce poste, d'ailleurs bien
occup, tait inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au
nouveau placement des troupes, dont la gauche devait tre renforce. En
consquence, je donnai l'ordre  la cinquime division d'aller prendre
position  l'extrmit droite du plateau dont le feu se liait
parfaitement avec celui de l'Arapils;  la septime division, de se
placer en seconde ligne pour la soutenir;  la seconde division, de se
tenir en rserve derrire celle-ci;  la sixime, d'occuper le plateau
de la tte du bois, o se trouvait encore un grand nombre de pices de
canon. Je donnai l'ordre au gnral Bonnet de faire occuper par le 122e
un mamelon intermdiaire entre le grand plateau et le mamelon
d'Arapils, qui dfendait le dbouch du village; enfin, j'ordonnai au
gnral Boyer, commandant les dragons, de laisser un rgiment pour
clairer la droite du gnral Foy, et de porter les trois autres
rgiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxime division. La
plupart de ces mouvements s'excutrent avec assez d'irrgularit. La
cinquime division, aprs avoir pris le poste indiqu, s'tendit par sa
gauche sans motif et sans raison. La septime division, qui avait ordre
de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaa  sa hauteur.
Enfin la deuxime division se trouvait encore en arrire.

Je m'aperus de toutes ces fautes, et, pour y remdier aussi vite que
possible, je donnai l'ordre aux troisime et quatrime divisions de se
rapprocher de ma gauche en suivant la lisire du bois, afin de pouvoir
en disposer au besoin.

En ce moment, le gnral Maucune me fit prvenir que l'ennemi se
retirait. Il demandait  l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se
passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi tant
seulement prparatoire, nous n'tions point encore arrivs au moment
d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille.
Mais le gnral Maucune, homme de peu de capacit, quoique trs-brave
soldat, ne pouvait se contenir quand il tait en prsence de l'ennemi.
C'tait le mme gnral, qui, au passage du Duero, cinq jours
auparavant, aurait si fort compromis l'arme par sa dsobissance si
l'ennemi eut t en position, comme on pouvait le supposer. La fatalit
voulut que, contre la rsolution prise de ne jamais le placer en tte de
colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des
troupes, dans cette position. Le gnral Maucune fit bien plus: il
descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je
m'en aperus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu  sa
docilit, je me dterminai  m'y rendre moi-mme, et, aprs avoir jet
un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapils, sur l'ensemble des
mouvements de l'arme anglaise, je venais de replier ma lunette et me
mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon,
tir de l'arme anglaise, de la batterie de deux pices que l'ennemi
avait place sur l'autre Arapils, me fracassa le bras, et me fit deux
larges et profondes blessures aux ctes et aux reins, et me mit ainsi
hors de combat. Je prtais le flanc gauche  l'ennemi, et le boulet
creux dont la pice avait t charge ayant clat, aprs m'avoir
dpass, le bras droit et le ct droit furent blesss.

Il tait environ trois heures du soir.

Cet vnement, dans le moment o il n'y avait pas une minute  perdre
pour rparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa
d'abord au gnral Bonnet, qui, peu aprs, fut bless, puis au gnral
Clausel; de manire que, pour dire la vrit, cette succession rapide de
commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre
ct, le duc de Wellington, voyant de si tranges dispositions, un
pareil dcousu dans une arme qui, jusque-l, avait t conduite avec
mthode et ensemble, revint  ses premires ides de combattre. Il
engagea peu aprs, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du
gnral Maucune qui, n'tant pas soutenues, furent bientt culbutes.

La cavalerie tomba sur la septime division, tendue hors de mesure,
contre toute rgle du bon sens, et sur la cavalerie lgre qui, aussi,
ayant particip  cette aberration, se trouvait en l'air; elle tait
d'ailleurs commande par un officier gnral de peu de mrite sur le
champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le
plateau, d'o j'avais espr que partiraient plus tard des efforts
vigoureux et bien coordonns, destins  faire prouver de grandes
pertes  l'ennemi.

Aprs avoir fait vacuer le plateau, nouvellement occup, l'ennemi
dirigea une attaque furieuse contre l'Arapils; mais le brave 120e
rgiment le reut de la manire la plus brillante, et les Anglais, ayant
chou sur ce point, laissrent huit cents morts sur la place. Chacun
fit de son mieux, et chaque division, chaque rgiment fit des efforts
extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite
devant se faire sur Alba, le gnral Foy fit un mouvement par sa gauche,
et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut charge de
l'arrire-garde; elle arrta au commencement du bois, tout net, l'ennemi
dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans tre trouble et
sans prouver de perte.

La cavalerie anglaise, persuade que nous devions nous retirer par le
chemin par lequel nous tions arrivs, nous suivit sur la route de
Huerta, o elle ne rencontra personne, toute l'arme s'tant retire par
la route d'Alba-Torms.

Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte
en tus, blesss et prisonniers ne s'leva pas au-dessus de six mille
hommes, et celle de l'ennemi, publie officiellement, se trouva tre 
peu prs de la mme force. L'arme fit sa retraite sur le Duero, et, le
23, partit d'Alba-Torms, en prenant la route de Pearanda. L'ennemi
suivit et attaqua l'arrire-garde, compose de la premire division. La
cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonne, cette division forma ses
carrs et rsista aux diffrentes charges qui furent faites, 
l'exception du carr du 6e lger, qui fut enfonc et prouva d'assez
grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats parpills,
occups  chercher des vivres.

On a vu les motifs dcisifs qui m'avaient dtermin  prendre
l'offensive et  passer le Duero. Je n'avais  compter sur aucun
secours, et j'en avais reu l'assurance de toute part. Cependant Joseph
avait chang d'avis sans m'en prvenir et avait runi huit mille hommes
d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour
venir me joindre. Si j'eusse t inform de ces nouvelles dispositions,
j'aurais modifi les miennes. On a suppos que, instruit de sa marche,
c'est avec connaissance de cause que j'ai prcipit mon mouvement, afin
de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est
trangement mconnaitre mon caractre, et, je le dis avec confiance et
orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.

Je n'ai absolument rien su; j'ai compltement ignor sa marche, et j'ai
gmi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours  mon
opration, sur le succs de laquelle son salut tait fond. Si j'avais
eu ce secours, c'taient de grandes chances de succs de plus; et, si
j'avais t victorieux, quoique Joseph ft prsent, je ne pense pas que
ma gloire et t moindre.

Le 23,  midi, tant en marche, je reus une lettre du marchal Jourdan,
qui m'annonait le mouvement de l'arme du Centre; et, ce jour-l mme,
Joseph, avec ses troupes, se trouvait  Arrevalo.

D'un autre ct, Caffarelli, qui m'avait berc d'esprances trompeuses,
avait fini par m'envoyer le 1er rgiment de hussards et le 31e de
chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pices de canon. Cette
faible brigade rejoignit le mme jour (23) l'arme, et servit 
renforcer l'arrire-garde.

Nous passmes le Duero  Aranda. Valladolid fut vacue; et l'arme,
ayant pris position  quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord
en observation.

Wellington agit contre l'arme du Centre, entra  Madrid, ensuite revint
sur celle de Portugal, et commena le sige du chteau de Burgos. Il
choua dans le sige; ses attaques furent mal conduites, et le gnral
Dubreton, en dfendant le chteau, montra de la vigueur et du talent.

Plus tard, un mouvement gnral s'opra dans l'arme franaise en
Espagne, et l'vacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles 
une force double de l'arme anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on
n'osa pas essayer de l'entamer.

Soult, qui commandait l'arme franaise sous Joseph, se trouva, deux
mois aprs la bataille de Salamanque, sur le mme terrain o j'avais
combattu. L'arme anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de
Torms, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste tait devant
Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix
mille chevaux et cent vingt pices de canon. Il tait  Huerta, et n'osa
rien entreprendre avec de pareils moyens. L'arme anglaise, si l'arme
franaise avait t mieux commande, aurait d y prir en entier.
Celle-ci se retira derrire l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir
de parler de la suite des oprations, y tant rest tout  fait
tranger.

Mes blessures taient extrmement graves. Cependant mes forces morales
n'en furent nullement altres. Au moment o je fus atteint, les
chirurgiens du 120e rgiment me donnrent les premiers secours. Je leur
demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hsitrent  me rpondre.
Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connatre la vrit.
Ils dclarrent que cela tait indispensable. Alors je fis appeler le
chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mrite et mon
ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y
suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me rpondit:
J'espre que non. Je crus qu'il me trompait; et il me rpondit: Je ne
sais pas si je n'y serai pas forc; mais, je vous le rpte, j'espre
que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.

Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment o
les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapils; et j'eus la
satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononai, 
haute voix, ce vers de Racine, dans _Mithridate_:

        Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

On voit que mon esprit n'tait pas abattu.

Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e
rgiment, vint me trouver et me tmoigner son intrt. Nous causmes
quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: Soyez assur,
monsieur le marchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre,
personne ne vous regrettera plus que le 59e rgiment, et surtout son
colonel.

C'et t un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase
m'et paru une indiscrtion faite par un homme maladroit qui rptait ce
qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je rpondis sans
motion: Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me
perdrez, mon cher Loverdo.

Avant de partir d'Alba-Torms, je questionnai Fabre sur ce qui me
concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il
fallait me parler sans hsiter et me connaissait capable d'entendre la
vrit. Il me tint ces propres paroles: Si je vous coupe le bras, vous
ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez  cheval, mais vous
n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le
bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort;
mais vous tes courageux, fort et bien constitu, et je crois qu'il faut
courir ces chances afin de ne pas tre estropi pendant le reste de vos
jours. Je lui rpondis: Je me fie  vos conseils et m'en rapporte 
vous. Tant pis pour vous si je meurs!

En effet, si ma mort tait survenue, comme les chirurgiens avaient t
de l'avis de l'amputation, Fabre et t perdu de rputation comme homme
de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dvou que donne
l'amiti pour prendre la responsabilit dont il se chargea. Honneur et
reconnaissance mille fois  l'homme le plus excellent, le plus capable
et le plus digne d'estime et d'amiti que j'aie jamais connu!

Je fus transport  bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une
litire porte par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents
hommes de cavalerie d'lite, me portrent et m'accompagnrent. Jamais
jeune femme en couche n'a t soigne avec plus de mnagement par sa
garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un
sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux
individus qui en paraissent le moins susceptibles.

A mon arrive  Burgos, je fus reu par le gnral qui y commandait,
comme depuis  Vittoria et  Bayonne, avec tous les honneurs dus  ma
dignit, spectacle imposant, prsent par l'entre avec pompe d'un
gnral d'arme, mutil sur le champ de bataille, port avec respect
devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagn de tout son
tat-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage
assist plusieurs fois  l'enterrement de Marlborough.

De Burgos, j'crivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchtel
et  l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le
porta  l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le
5 aot, il rejoignit la grande arme le 6 septembre, combattit et fut
bless  la bataille de la Moskowa, le 7.

Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai  Bayonne, o je restai
jusqu'au moment o l'tat de mes blessures me permit de me rendre 
Paris.

J'prouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a
vu comment j'avais envisag ma situation personnelle  l'poque o je
reus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'taient couls, et on
essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il
fallut suspendre les essais tents. J'en fus fort afflig. Le prfet de
Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'tait fort attach, et s'tait
retir  Bayonne, avait fait une course  Bordeaux. A son retour, il
vint me voir, et je lui racontai ce qui m'tait arriv. Il me rpondit:
Je le savais; on me l'a dit  mon arrive, et j'ai tout de suite pens
que c'tait comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a
t tu  Trafalgar.--Pas du tout, rpliqua-t-il; il a eu le bras
fracass d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au
bout de trois mois, il est mort. C'tait, sauf la mort qui n'arriva
pas, juste mon histoire. Cette sotte rflexion me fit une vive
impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition
d'esprit trs-fcheuse.

Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne
devront reconnatre que la prvoyance ne m'a pas manqu. Je ne m'tais
pas fait d'illusions sur les difficults, les impossibilits rsultant
ncessairement des arrangements pris. Si on a prsent  l'esprit ma
lettre au prince de Neufchtel en date du 23 fvrier, o je demandais
mon changement et o je dmontrais l'impossibilit de bien faire avec
les moyens qui m'taient donns, on conviendra que j'avais devin
prcisment comment les choses se passeraient. Cependant,  force de
soins, j'avais t au moment d'arriver  un rsultat compltement
heureux. La fatalit seule avait fait chouer mes efforts. En outre,
j'tais personnellement victime, et j'avais reu de graves blessures. Eh
bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intrt, je ne
reus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom.

La premire fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour rpondre 
une enqute sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la
confia  un officier de son tat-major, Balthazar Darcy, qui s'en
acquitta avec gard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que
Napolon avait ordonn d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que
ma sant ft assez bien remise, pour qu'il n'en rsultt pas dans mon
esprit un effet fcheux pour mon rtablissement. Les questions taient
au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la rponse,
de rsumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle
avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de
l'incapacit de Joseph, auquel le pouvoir suprme avait t dvolu, je
les reproduirai et les joindrai aux pices justificatives.

Enfin, le 10 dcembre, ma sant me l'ayant permis, je me mis en route
pour Paris. Peu aprs mon arrive, le trop clbre vingt-neuvime
bulletin de la grande arme fut publi, et, le lendemain, Napolon
arriva lui-mme. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation
que ce retour inopin et les dsastres annoncs firent sur l'opinion
publique. Je vis l'Empereur ds le lendemain de son arrive. Il me reut
trs-bien. Mes blessures taient encore ouvertes; mon bras sans aucun
mouvement et soutenu par une charpe. Il me demanda comment je me
portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il
rpondit: Il faut vous faire couper le bras. Je lui rpliquai que je
l'avais pay assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui  le
conserver, et cette singulire observation en resta l. A peine me
parla-t-il des vnements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de
Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affect des
dsastres arrivs rcemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce
moment, d'tre quitte des souffrances physiques qu'il avait prouves.
Il cherchait  se faire illusion sur l'tat ds choses, et me dit ces
propres paroles:

Si j'tais rest  l'arme, je me serais arrt sur le Nimen; Murat
reviendra sur la Vistule; voil la diffrence sous le rapport militaire.
Mais, aprs les pertes que nous avons prouves et comme souverain, ma
prsence  l'arme,  une pareille distance et dans les circonstances
actuelles, rendait ma situation prcaire. Ici, je suis sur mon trne, et
je serai promptement en mesure de rparer tous nos malheurs en crant
les ressources dont nous avons besoin.

Et il a prouv que, sous ce dernier rapport, il avait raison.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE QUINZIME




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT

Paris, le 20 avril 1811.

Monsieur le duc de Raguse, vous trouverez ci-joint un ordre de
l'Empereur qui vous donne le commandement de l'arme de Portugal. Je
donne l'ordre au marchal prince d'Essling de vous remettre le
commandement de cette arme. Saisissez les rnes d'une main ferme;
faites dans l'arme les changements qui deviendraient ncessaires.
L'intention de l'Empereur est que le duc d'Abrants et le gnral
Regnier restent sous vos ordres. Sa Majest compte assez sur le
dvouement que lui portent ces gnraux pour tre persuade qu'ils vous
aideront et qu'ils vous seconderont de tous leurs moyens.

L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que le prince d'Essling, en
quittant l'arme, n'emmne avec lui que son fils et l'un de ses aides de
camp; mais son chef d'tat-major, le gnral Fririon, le colonel Pelet,
ses autres aides de camp, et les autres officiers de son tat-major,
doivent rester avec vous.

Toutefois, monsieur le marchal, je vous le rpte, Sa Majest met en
vous une confiance entire.

ORDRE.

Paris, le 20 avril 1811.

L'Empereur, monsieur le marchal duc de Raguse, ayant jug  propos de
rappeler  Paris M. le marchal prince d'Essling, vous confie le
commandement de son arme de Portugal, que vous remettra M. le marchal
prince d'Essling.

Le prince de Wagram et de Neufchtel, major gnral,

ALEXANDRE.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 28 avril 1811.

L'Empereur, monsieur le marchal duc de Raguse, me charge de vous faire
connatre qu'il est ncessaire que vous preniez toutes les mesures
convenables pour organiser votre arme. Sa Majest vous laisse le matre
de l'organiser en six divisions, sans faire de corps d'arme, et de
renvoyer en France les gnraux et officiers qui ne vous conviendraient
pas: vous aurez soin de les diriger d'abord sur Valladolid, o ils
attendront des ordres.

L'intention de l'Empereur est que, aussitt que le gnral Brenier, qui
commande  Almeida, sera rentr dans la ligne, vous le fassiez
reconnatre et l'employiez comme gnral de division, avancement qu'il
est inutile de lui donner tant qu'il restera dans la place: c'est un
trs-bon officier qu'on peut employer utilement.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 7 mai 1811.

Je vous envoie, monsieur le marchal duc de Raguse, la traduction des
journaux anglais; vous y verrez que, le 18 avril, lord Wellington avait
pass le Tage: ainsi il parait qu'il n'y avait plus, du ct de la
Castille, que la moiti de l'arme anglaise.

L'Empereur pense que les vnements qui se seront passs du ct
d'Almeida vous auront dj instruit de ces nouvelles, et vous mettront 
mme de prendre le parti convenable, d'appuyer sur le Tage.

Ce que l'Empereur avait prvu est arriv: on a laiss du monde dans
Olivena, et l'on a fait prendre l trois cents hommes. Sa Majest est
tonne que, depuis le 4 que le duc de Dalmatie tait prvenu du passage
de lord Beresford, jusqu'au 25 avril, il n'ait pas pris des mesures pour
dgager Badajoz avant l'arrive de lord Wellington.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT

Paris, le 10 mai 1811.

Je vous ai fait connatre, monsieur le duc, les intentions de
l'Empereur, pour que vous organisiez votre arme en six divisions, dont
le commandement sera confi  six bons gnraux de division. Sa Majest
vous laisse le matre, pour cette premire organisation, d'arranger ces
six divisions comme vous le jugerez le plus utile au bien de son
service. L'Empereur considre le gnral Brenier, qui est  Almeida,
comme un homme de mrite et d'un courage remarquable; vous pouvez lui
confier le commandement d'une division, l'intention de Sa Majest tant
de l'lever  ce grade. L'Empereur vous autorise  permettre aux
gnraux de brigade, que vous jugeriez tre trop fatigus, de quitter
l'arme; vous les dirigerez sur Valladolid, o ils attendront des
ordres.

Vous devez tre au fait de ce qui se passe en Andalousie; on ne peut
rien vous prescrire dans ce moment, vous devez agir pour l'intrt
gnral des armes de l'Empereur en Espagne; vos dispositions dpendent
de ce qui se sera pass  Almeida.

Il y a  l'arme du nord de l'Espagne des colonels en second. Vous
devez les employer pour les mettre  la tte des rgiments qui en
manqueraient. Nous attendons un tat de situation exact de l'arme et
celui des emplois vacants; envoyez-moi des mmoires de proposition en
rgle, afin que l'Empereur nomme  ces emplois.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL

Salamanque, le 11 mai 1811.

J'ai reu seulement le 10 l'ordre de Sa Majest, qui me confie le
commandement de son arme de Portugal; j'ai dj pris une connaissance
gnrale de la situation des choses, et, malgr le dsordre de l'arme,
sa fatigue extrme et l'tat de dsorganisation o elle est, je
trouverais la tche dfensive, que l'Empereur m'a donne, facile 
remplir si l'arme n'tait en totalit dpourvue de moyens de transport
pour l'artillerie et pour les vivres, et dans un pays o la longue
station de l'arme et les siges de Rodrigo et d'Almeida ont dtruit
tous les bestiaux. Cependant Sa Majest peut tre assure que tout ce
qu'il sera humainement possible de faire sera mis  excution, et que
les intrts de son service, dans cette circonstance importante, mes
devoirs envers sa personne, le besoin de justifier l'honorable choix
dont je suis l'objet, me sont beaucoup plus chers que la vie; mais Votre
Altesse me permettra d'exposer ici mes besoins, fonds sur la situation
des choses, et de rclamer les secours qui sont minemment ncessaires.
De quatre mille deux cents chevaux qui composaient l'quipage de
l'artillerie de l'arme il y a un an, quatorze cents restent
aujourd'hui, et, de ce nombre, quatre cents seulement peuvent tre
attels, quatre ou cinq cents pourront l'tre dans quelque temps, le
reste n'existera plus dans quinze jours. Votre Altesse jugera quel est
mon embarras pour rendre l'arme mobile, car enfin il faut des canons et
des cartouches  sa suite. Le duc d'Istrie m'a donn cent chevaux de
l'artillerie de la garde, et j'apprcie ce secours; mais j'ose supplier
Sa Majest de m'en faire accorder un plus grand nombre. Les chevaux de
l'artillerie de la garde sont trs-prs d'ici et pourraient nous tre
donns, tandis que d'autres, venant de France, les remplaceraient.

L'quipage de l'artillerie de l'arme, pour une bonne dfensive,
devrait tre port  deux mille chevaux ou mulets.

Il est impossible, de mme, de se mouvoir dans un pays que la guerre a
dvast, que de nombreuses bandes parcourent sans cesse, o les
rquisitions des moyens de transport sont, par cette raison, extrmement
difficiles  effectuer, enfin sans moyen de transports rguliers. Y
renoncer serait rendre toujours plus grands des dsordres qui peuvent
avoir les consquences les plus graves. L'arme avait, en entrant en
campagne, trois cents caissons de vivres; il n'en existe plus que
trente-quatre. Je demande avec instance douze  quinze cents mulets de
bt pour les vivres. Ils pourraient, sans doute, tre promptement
achets  Bayonne. L'arme anglaise a douze mille htes de somme, soit
pour l'artillerie, soit pour les vivres; aussi tous ses mouvements se
font-ils avec facilit. Les moyens de transport que je demande sont
calculs pour la dfensive; l'offensive en exigerait presque le double.

La destruction des mules et des chevaux que l'arme de Portugal vient
d'prouver est moins encore le rsultat de la campagne proprement dite
que de l'absence totale d'administration qui a exist  son retour de
Portugal, et qui existe encore. Votre Altesse apprendra, avec
tonnement, qu'il n'a pas t fait une seule distribution, ni aux
chevaux d'artillerie, ni  ceux de cavalerie, depuis qu'elle est en
Espagne; aussi la division de dragons, compose de six rgiments, est
rduite  huit cents chevaux pour le service; le reste est incapable
d'tre mont. Les troupes lgres,  l'exception de la brigade Fournier
qui est en meilleur tat, sont rduites  rien. La brigade Lamotte,
compose des 3e hussards et 15e chasseurs, et qui est la plus forte du
corps d'arme, n'a aujourd'hui que deux cent quarante-sept chevaux
susceptibles d'tre monts. Mes premiers soins ont eu pour objet
d'empcher le mal de s'accrotre, et de conserver au moins les chevaux
existants, et les mesures que je vais prendre encore rempliront,
j'espre, cet objet, le premier et le plus important de tous. C'est au
nom de la gloire des armes de Sa Majest, c'est au nom du salut de ses
armes, et pour leur donner le moyen de dtruire ses ennemis, que je
supplie Sa Majest de nous accorder les moyens de transport que je
demande et qui nous sont indispensablement ncessaires.




LE DUC D'ISTRIE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 18 mai 1811.

Mon cher marchal, je m'empresse de rpondre  vos lettres des 15 et 16
mai.

Par la premire, vous me demandez dix mille paires de souliers, je vais
vous les envoyer.

Par la seconde, vous me dites qu'il a t employ cinq cent mille
francs de l'argent de la solde pour acheter des grains, et que je dois
les faire rembourser. D'abord, je n'ai point d'argent; j'ai des troupes
auxquelles il est d, aux unes un an de solde,  d'autres huit mois, et
 d'autres quatre. Le trsor de France ne m'envoie point un sol. Mes
dpenses d'hpitaux et de consommation sont triples  Valladolid, parce
que j'ai deux mille malades de l'arme de Portugal. Je dois aux
fournisseurs plus de deux millions. Je n'ai point un sou dans les
caisses. Les administrations de l'arme de Portugal ont consomm dans le
pays trois mille cinq cents voitures; leur dsordre et les exactions
militaires, joints  la prsence des bandes, rendent les rentres
extrmement difficiles. Je ne puis point envoyer de grains au gnral
Bonnet, faute de transports; je ne puis point faire le million de
rations de biscuit que m'a demand l'Empereur, faute de grains. Telle
est ma situation, mon cher marchal; j'ai nanmoins donn l'ordre au
gnral Wathier de runir tous les grains qu'il pourra, et de vous les
envoyer.

Quant aux cinq cent mille francs que l'on vous a dit avoir t employs
en achats de bl, je vais vous parler avec la franchise qui me
caractrise: je n'en crois rien. L'arme  vcu  Ciudad-Rodrigo avec ce
qu'elle a emport de ses cantonnements. Ciudad-Rodrigo et Salamanque ont
t approvisionns avec ce que j'ai envoy, et quelques milliers de
fanegas de bl, qui ont t achets  Salamanque. Avec le dsordre de
l'administration de l'arme de Portugal, on mourrait de faim, et toutes
les ressources de l'Espagne ne suffiraient point, tant que vous n'en
arrterez pas l'effet.

J'ai eu l'honneur de vous dire,  Ciudad-Rodrigo, que, tandis qu'il n'y
avait point  Salamanque de quoi relever les postes, la consommation de
cette place tait de dix-huit  vingt mille rations par jour.

J'avais fait passer un march pour vous fournir  Salamanque seize
mille fanegas de bl; le fournisseur qui s'en tait charg trouva 
Arevalo deux commissaires qui avaient tout mis en rquisition pour
l'arme de Portugal. Celui qui s'tait engag est revenu sans pouvoir
rien acheter, et a rendu l'argent qu'on lui avait avanc.

L'intendant gnral de l'arme de Portugal dit qu'on a dpens cinq
cent mille francs pour achats de grains; je pense qu'il vous aura rendu
compte galement que l'on dpensait  Salamanque trente-cinq mille
rations par jour, et que le soldat n'avait point une once de pain; que,
pour un bon de douze rations, par exemple, on donnait quatre rations, et
on gardait le bon entier; ainsi, si l'on juge des achats qui ont d tre
faits par les bons de magasins, il n'est pas tonnant qu'il se trouve
cinq cent mille francs de dpense. J'ai la conviction morale qu'il n'a
pas t achet pour cent mille francs de grains.

Voil le terrain sur lequel vous marchez, mon cher marchal; vous
n'avez qu'un homme qui puisse diriger votre administration, c'est M.
Marchand. Vous avez des administrations pour une arme de deux cent
mille hommes; vous avez des hommes accoutums  administrer dans
l'Italie; c'est tout diffrent de l'Espagne, et, si vous n'y faites
attention, vous vous trouverez bientt dans le plus grand embarras.

J'ai abandonn le septime gouvernement, les provinces de Toro et de
Zamora  l'arme de Portugal; Sgovie et Avila doivent fournir
galement; si toutes ces ressources ne suffisent point, je suis prt 
vous abandonner le sixime gouvernement; mais, dans ce cas, il faudrait
y envoyer vos troupes, parce que je retirerais toutes les miennes. Je
viendrai  votre secours autant que je le pourrai, mais, je vous le
rpte, vous n'avez pas trente mille hommes, et vous dpensez de
soixante  soixante-dix mille rations par jour.

Vous avez pour fournisseur un nomm Clouchester, qui a t chass de
Madrid comme escroc,  ce qu'on m'a dit; vous ne trouverez pas mauvais
ma franchise, elle m'est dicte par l'attachement que je vous porte et
le dsir de vous voir russir dans vos oprations.




LE DUC D'ISTRIE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 18 mai 1811.

Vous me faites connatre par votre lettre que vous avez l'intention de
faire bientt un mouvement. Il m'est impossible d'envoyer des troupes 
Salamanque; je suis mme forc de retenir un bataillon destin pour
l'arme du Midi. L'ennemi a fait un mouvement de Ponferrada par le val
de Buron sur le gnral Bonnet; toute cette partie de la Montaa est en
insurrection, les habitants ont abandonn leurs villages. J'y ai envoy
les seules troupes que j'avais disponibles. Vous connaissez la situation
des autres provinces, elle est aussi peu satisfaisante. Je vous prie au
contraire de faire occuper les postes de Babila Fuente et de Canta la
Piedra, pour que je puisse disposer du bataillon de Neufchtel, pour
l'envoyer en colonne mobile, contre les bandes.

Je ne doute point que vous n'ayez des renseignements positifs sur le
pays o vous avez le projet de vous porter. Je croyais que votre
matriel exigeait encore du temps, surtout vos chevaux d'artillerie, les
vivres et votre cavalerie.

Je vous envoie l'extrait des journaux anglais, vous jugerez de quelle
importance a t le mouvement fait sur Almeida puisque Wellington avait
ramen toute son arme, mme les troupes de Beresford. Le duc de
Dalmatie tait en marche, le 9, avec vingt mille hommes pour se porter,
suivant les circonstances, sur Badajoz ou sur Zamonte.




LE DUC D'ISTRIE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 23 mai 1811.

Mon cher marchal, je reois votre lettre du 22. J'applaudis  votre
dsir de faire une diversion en faveur de l'arme du Midi. Sans vouloir
commenter votre lettre, je vous prie de trouver bon que je vous dise que
je connais trs-bien la destination de l'arme de Portugal. Je ne puis
qu'applaudir  votre dtermination de faire une diversion en faveur de
l'arme du Midi, si elle se borne  vous porter sur le Tage, en laissant
une rserve pour observer Ciudad-Rodrigo, maintenir vos communications,
et laisser un dtachement pour tre matre de Salamanque, que je
considre comme l'entrept de votre arme. Si, au contraire, vous avez
l'intention, comme vous me le laissez entrevoir, de passer le Tage et de
vous porter au secours de l'arme du Midi, je ne crois point que vous
ayez les moyens ncessaires pour faire un pareil mouvement. Vous
laisserez la moiti de votre artillerie en route, et, aprs huit jours
de marche, vous aurez perdu un tiers de votre cavalerie. Vous n'avez
point de transports; vous n'aurez pas de sitt ceux qu'on vous a promis,
quoique j'aie fait donner les ordres les plus pressants  ce sujet. Je
ne pense pas que vous puissiez runir plus de vingt-cinq mille
baonnettes. Ces forces ne sont pas suffisantes pour lutter avec
avantage contre l'arme anglaise et vous mettre  la merci des
vnements, sans aucun point d'appui, sans rserve et dans l'incertitude
des mouvements du duc de Dalmatie. Votre arme n'est pas frache,
quoiqu'elle soit trs-bonne; dix jours n'ont pu suffire pour la
rorganiser et la pourvoir de tout ce qui lui est ncessaire. Je sens
tout le prix de la gloire qu'il y aurait  battre les Anglais; je suis
plein de confiance dans vos talents militaires; je voudrais pouvoir vous
appuyer avec dix  douze mille hommes; je le ferais par le double
sentiment d'amiti que je vous porte et le dsir que j'aurais de
cooprer  la dfaite des Anglais; mais je ne le puis: toutes mes
troupes sont occupes et loin de moi.

Je pense que vous rempliriez le mme but en jetant deux divisions sur
Placencia et quelques troupes de l'autre ct du Tage; en gardant la
tte du pont d'_Almaraz_, et menaant de dboucher; en plaant une
division  _Bejar_ et  _Baos_; en conservant le reste de votre arme 
_Salamanque_, _Alba de Torms_ et environs. Je crois que la diversion
aurait le mme rsultat. Le duc de Dalmatie s'est mis en marche, le 9,
avec vingt mille hommes; je compte qu'il a reu quinze mille hommes de
l'arme du Centre ou de l'arme du Nord: cela porte son arme 
cinquante-cinq mille hommes. Lorsque le neuvime corps l'aura rejoint,
son arme sera de soixante mille hommes. Avec cela il n'a rien 
craindre des vnements et n'a besoin que d'une dmonstration sur le
Tage pour se rendre libre de tous ses mouvements et matre de la
campagne. Il est organis en artillerie, cavalerie et transports.

Vous ne trouverez pas mauvais, mon cher marchal, les observations que
je vous fais. Si je connaissais moins les moyens que vous avez pour
agir, et que vous eussiez de trente-cinq  quarante mille baonnettes et
trois mille chevaux, je serais des premiers  pousser  la roue; mais,
si vous faites un faux mouvement, vous usez sans utilit les moyens qui
vous restent et vous vous mettez hors d'tat de rien faire de la
campagne. Je souhaite que vous ne voyiez dans mes observations qu'une
preuve de l'attachement que je vous porte et le dsir que j'ai de vous
voir viter ce qui peut nuire  votre gloire et aux intrts de
l'Empereur. Quant  tout ce que vous me demandez, vous pouvez tre sr
que je vous enverrai ce que je pourrai.




LE DUC D'ISTRIE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 23 mai 1811.

Il m'est impossible, mon cher marchal, d'envoyer un seul homme 
Salamanque. Ne pourriez-vous pas tablir dans cette ville les dpts de
votre arme avec un ou deux bataillons? Cette province va se trouver
entirement dpourvue de troupes. Comment communiquer avec vous si vous
ne laissez rien entre Salamanque et le Tage? Vous calculerez sans doute
toutes les consquences que cela peut avoir.

Comment vous parviendront vos convois? Quelles ressources aurez-vous en
cas d'un mouvement rtrograde? Je pense, mon cher marchal, que vous
songerez  l'inconvnient d'abandonner Salamanque. Vous voyez l'effet
que cela a dj produit, puisque tout ce qui est compromis dans cette
ville parle de l'abandonner. Cette province a toujours t occupe par
l'arme de Portugal, mme lorsqu'elle tait  Santarem. Je vous prie de
vous faire une ide juste de mes moyens en troupes: je ne puis pas
disposer d'un homme.




LE DUC D'ISTRIE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 23 mai 1811.

Mon cher marchal, je vous envoie copie de la lettre que j'ai crite au
major gnral. Je dsire que vous voyiez la chose comme moi. Ce n'est
point que je ne sente l'importance du mouvement sur le Tage, mais je
pense qu'en rapprochant deux divisions de Placencia et d'Almaraz; une
division  Bejar et  El-Barco; deux divisions  Salamanca et l'autre 
Zamora, vous rempliriez le mme but; car je ne pense pas que vous
veuilliez vous porter sur Badajoz: c'est un mouvement qui devrait tre
combin avec le duc de Dalmatie, et ce serait, ce me semble,
compromettre votre opration que de le faire avec le peu de moyens que
vous avez. La province de Toro et tout le pays sur la rive gauche du
Douero serait votre grenier.

Je vous prie de m'envoyer un officier, un sergent et deux caporaux par
rgiment pour en former le dpt de votre arme; j'ai ici dans les
hpitaux beaucoup de blesss; vous sentirez l'importance de cette
mesure, elle est tout  l'avantage de votre arme.




A S. A. S. LE PRINCE DE WAGRAM ET DE NEUFCHTEL, MAJOR GNRAL.

Monseigneur, nous n'avons ici rien de nouveau depuis ma dernire
lettre; mais le duc de Raguse m'crit qu'il a l'intention de se porter
sur le Tage et de commencer son mouvement au 1er juin. J'aurais beaucoup
dsir avoir des moyens suffisants pour l'appuyer dans son mouvement,
que je regarde comme trs-prcipit, quels que soient les vnements de
l'Estramadure. Le duc de Raguse ne peut agir que dans la direction
d'Almaraz. Il n'a point assez de force et de moyens pour agir sur
Alcantara. J'ai vu cette arme de prs; ses chevaux d'artillerie sont
dans le plus pitoyable tat; le duc de Raguse ne peut pas runir
vingt-cinq mille baonnettes. Je sais tout ce que doivent avoir de
pnible pour l'Empereur et de dsagrable pour moi toutes ces vrits;
mais, si le duc de Raguse, trop confiant dans ses moyens, fait une
mauvaise opration, il sera forc de revenir au point d'o il sera
parti; il aura fini d'puiser toutes ses ressources, et son arme sera
paralyse pour tout le reste de la campagne. Il n'a point de magasins.
Je viens de lui crire pour qu'il m'envoyt des cadres de dpts pour
son arme; j'ai trois ou quatre mille hommes de son arme dans les
hpitaux ou convalescents. Votre Altesse sentira de quelle importance il
est qu'en sortant ces hommes ne soient pas abandonns  eux-mmes, et
qu'il y ait des officiers, des sergents et des caporaux pour les
recevoir et les conduire  leur destination quand ils seront rtablis.

Je dsire que Votre Altesse prenne en considration ce que j'ai eu
l'honneur de lui crire sur la situation de ce pays. Je ne crains point
les vnements militaires; nous pouvons les prvenir et les faire
tourner  notre avantage; mais il est des circonstances o il faut
savoir temporiser pour se mnager les moyens d'agir et de prendre
l'offensive. Comment l'arme de Portugal peut-elle agir offensivement?
elle n'a aucun moyen de transport; elle n'a pas de quoi atteler quinze
pices de canon; si elle en attelle davantage, elle sera force de les
laisser. Plus tard, tous ses chevaux seraient rtablis, sa cavalerie en
tat; j'aurai mis la Navarre  la raison; j'aurai rejet dans la Galice
ce qu'il y a devant le gnral Seras, et aurai dgag le gnral Bonnet;
et alors il me serait sans doute possible de runir huit ou dix mille
hommes et d'appuyer le duc de Raguse. Si le duc de Raguse se porte sur
le Tage, Ciudad-Rodrigo va tre livr  lui-mme. Dans la situation
actuelle des affaires dans le nord de l'Espagne, je ne puis point
disposer d'un rgiment pour m'opposer aux tentatives que l'ennemi ferait
sur cette place, car je pense bien qu'avant tout l'essentiel est le
Nord, la cte, les communications et les points qui avoisinent la
France. Dans un moment o il s'agissait d'empcher les Anglais de
s'emparer d'Almeida, je n'ai pu amener de l'infanterie au prince
d'Essling. Je le puis encore bien moins aujourd'hui,  cause des
mouvements de l'ennemi, de la force des quadrilles sur tous les points,
de la consistance de Mina et de la situation des esprits dans cette
province.

Il faut renoncer  administrer ce pays comme l'Empereur l'avait
ordonn. La prsence de deux armes dans le sixime et le septime
gouvernement ne permettra aucun plan fixe d'administration. Tant que
l'arme de Portugal sera sur le territoire d'Espagne, et jusqu' ce que
cette arme ait les moyens de reprendre sa conqute (ce qui ne peut tre
de longtemps), il faut qu'elle ait des ressources qu'elle ne peut
trouver que dans le sixime gouvernement; il faut mme qu'il lui soit
uniquement affect. Le cinquime, le troisime et la quatrime peuvent
seuls tre administrs comme l'entend l'Empereur, et, pour en avoir
bientt fini avec la Navarre, il serait ncessaire d'y envoyer trois ou
quatre mille hommes de plus.

Je prie Votre Altesse de peser toutes mes rflexions; elles sont le
rsultat d'un long et mr examen et de la connaissance que j'ai de la
situation de ce pays.

Je suis avec respect, etc.

_Sign_, LE MARCHAL DUC D'ISTRIE.




SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Llerena, le 27 mai 1811.

M. le capitaine Fabvier, votre aide de camp, m'a remis la lettre que
vous m'avez fait l'honneur de m'crire de Salamanque le 16 de ce mois.
Je me suis entretenu avec lui de l'tat des affaires dans le midi de
l'Espagne, particulirement en Estramadure, et je lui ai fait concevoir
la ncessit indispensable que l'arme de Portugal marche au plus tt en
son entier vers la Guadiana, dans l'objet de nous runir, de livrer
bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. C'est avec une bien grande
satisfaction que j'ai reu de M. Fabvier l'assurance que vous tiez
dispos  prendre en consquence des dispositions, et que votre projet
tait de vous mettre, pour cet effet, en marche dans les premiers jours
de juin; vous voulez bien aussi me le confirmer par votre lettre.

Je suis d'autant plus sensible  la dmarche que vous avez faite,
qu'elle est la premire communication directe que j'aie eue de l'arme
de Portugal depuis qu'elle existe, et que j'y reconnais la dtermination
prononce de concourir, avec tous les moyens dont vous pouvez disposer,
aux succs des armes de Sa Majest l'Empereur, quel que soit le thtre.
Ainsi je ne crains pas de trop hasarder en vous proposant de ne laisser
qu'une garnison suffisante  Ciudad-Rodrigo et de marcher avec toute
votre arme sur la Guadiana, dans la direction de Merida ou de Badajoz.
Dans les premiers jours de juin, je me porterai moi-mme sur Merida, o
je compte rallier les troupes que le gnral Drouet conduit  l'arme du
Midi, avoir des nouvelles de votre marche, et oprer notre jonction.
Lorsque nous serons runis, nous conviendrons des mouvements ultrieurs
qui devront tre faits, dont l'objet sera de livrer bataille aux ennemis
et de sauver Badajoz. Il n'y a pas un instant  perdre pour obtenir ce
dernier rsultat.

Je ne pense pas que vous puissiez rien compromettre en laissant pendant
quelque temps Ciudad-Rodrigo livr  ses propres forces, d'autant plus
que M. le marchal duc d'Istrie sera sans doute dispos  former un
corps pour contenir les dtachements que le gnral ennemi pourra
engager dans cette direction, et que, d'ailleurs, il est vraisemblable
qu'aussitt que les ennemis auront connaissance de votre mouvement ils
s'empresseront de porter leurs forces vers le Midi; mais vous pouvez les
prvenir par la rapidit de votre marche, et la place de Badajoz peut
tre dgage par la seule impulsion de votre mouvement avant que lord
Wellington ait pu joindre, sur la rive gauche de la Guadiana, le gnral
Beresford. Alors les succs de la campagne sont assurs, quelles que
soient les dispositions et les forces des ennemis.

J'ai envoy ordre au gnral Drouet de presser sa marche et de se
diriger sur Medellin dans le cas o il ne pourrait pas arriver  Merida
(ce qui ne me parat pas vraisemblable). Si, par vnement, ce gnral
se trouvait encore en arrire, je vous serai trs-oblig, monsieur le
marchal, de lui enjoindre de la manire la plus formelle de se
conformer aux dispositions que je viens d'noncer.

Le 16 de ce mois, j'ai livr bataille aux ennemis  la Albuhera. Cette
affaire serait pour nous d'un grand avantage; nous pourrions mme la
considrer comme une victoire signale[4] si Badajoz, qui en tait le
but, et t dgag; mais je n'ai pu y parvenir. Les ennemis ont perdu,
de leur aveu, sept mille hommes, dont quatre mille cinq cents Anglais.
Nous leur avons fait mille prisonniers, pris six drapeaux et cinq pices
de canon. Les 3e, 31e, 48e et 66e rgiments ont t  peu prs dtruits.
Depuis je manoeuvre en Estramadure, et je n'ai cess d'offrir le combat
aux ennemis. Leur circonspection les a tenus jusqu' prsent  une
distance respectueuse; mais je ne suis pas assez fort pour engager  moi
seul une nouvelle affaire sous les murs de Badajoz, d'autant plus que lu
gauche de mon arme se trouve engage contre celle de l'ennemi, qui
vient de Murcie, et que j'ai toujours  craindre du ct de Cadix et de
Gibraltar, le dois donc compter sur le concours efficace de l'arme de
Portugal, que vous voulez bien m'offrir. J'ai l'espoir que je ne serai
pas tromp dans mon attente.

[Note 4: Excellente plaisanterie, que de reprsenter comme une
victoire signale une bataille offensive dont le but, celui de bloquer
une place, n'a pu tre atteint! Sublime inspiration qui c'est renouvele
depuis, quand le marchal duc de Dalmatie  essay de faire passer aussi
pour une victoire la bataille dfensive de Toulouse, o il a t chass
d'une position qui semblait et aurait d tre inexpugnable! (LE DUC DE
RAGUSE.)]

Il me tarde beaucoup, monsieur le marchal, que notre runion soit
opre, et que nous puissions convenir des dispositions que l'un et
l'autre nous devons excuter pour que les intentions de l'Empereur
soient remplies et le succs de ses armes assur. Aussitt que je serai
instruit de votre marche, j'irai  votre rencontre.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 27 mai 1811.

Je vous envoie, monsieur le duc de Raguse, divers numros du
_Moniteur_, parmi lesquels il s'en trouve plusieurs qui contiennent des
nouvelles d'Espagne.

Ainsi que je vous l'ai dj mand, monsieur le marchal, l'Empereur me
charge de vous faire connatre de nouveau que vous avez un entier
pouvoir pour rorganiser votre arme, en former six ou sept divisions,
et renvoyer les gnraux que vous ne jugeriez pas convenable de garder.
Vous pouvez prendre les colonels en second du corps du gnral Drouet,
pour leur donner le commandement des rgiments vacants, en choisissant
des officiers vigoureux. Vous devez renvoyer les administrations que
vous jugeriez inutiles, et concentrer votre arme dans la main.

Il y a beaucoup de mulets dans la province de Salamanque et sur vos
derrires; faites lever tous ces mulets pour rtablir vos attelages. Le
marchal duc d'Istrie a l'ordre de vous seconder de tous ses moyens et
de vous donner mme tout ce qu'il pourra tirer de la garde impriale;
et, indpendamment de cela, des marchs sont passs pour l'achat 
Bayonne de quatre mille mulets de bt et du train d'artillerie, mais il
faudra ncessairement du temps pour cette opration.

L'Empereur, monsieur le duc, vous recommande de bien reformer votre
arme et de livrer bataille aux Anglais s'ils se portent sur
Ciudad-Rodrigo; dans ce cas, le duc d'Istrie pourra vous renforcer d'une
division d'infanterie de dix mille hommes de la garde impriale.--Annoncez
la prochaine arrive de l'Empereur et votre marche sur Lisbonne aussitt
que la rcolte sera faite.




LE DUC D'ISTRIE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 1er juin 1811.

Je reois votre lettre du 30. Vos dispositions sont parfaites, et je
vous en fais mon compliment de tout mon coeur. Je vais me mettre  mme
de vous appuyer au besoin. Je vous prie de m'crire le plus souvent
possible: personne ne prendra plus de part  votre marche et  vos
succs que moi.

J'ai envoy cette nuit l'ordre au gnral Roguet de rentrer. Je vais
porter une partie de la cavalerie sur Salamanque et m'chelonner de
manire  pouvoir me mettre en marche au premier avis que vous m'en
donnerez.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 3 juin 1811.

L'Empereur me charge de vous faire connatre, monsieur le marchal,
qu'il est ncessaire que votre artillerie soit bien remonte et bien
approvisionne avant de faire aucun mouvement important; qu'il faut quel
vous ayez au moins soixante pices de canon atteles, avec leur
approvisionnement, et que votre arme soit parfaitement repose et
rorganise.

Vous tes autoris  donner l'ordre au duc d'Abrants, et  tous les
gnraux qui ne vous conviendraient pas, de rentrer en France. Enfin,
monsieur le marchal, vous devra arranger votre arme de manire qu'elle
soit parfaitement dans votre main et que vous n'prouviez aucun
obstacle.

Indpendamment de la brigade du gnral Wathier, M. le marchal duc
d'Istrie a l'ordre de vous remettre cinq cents chevaux d'artillerie et
de lever tous les mulets qu'il sera possible de trouver.

Rappelez tous les dtachements de votre arme qui se trouvent isols
dans les villes du sixime et du septime gouvernement. Des troupes
doivent remplacer incessamment, dans la Biscaye et dans la Navarre, les
rgiments provisoires et de marche qui s'y trouvent et qui sont composs
d'hommes appartenant  l'arme de Portugal; vous vous trouverez par l
obtenir une augmentation d'environ neuf mille hommes. Deux mille chevaux
d'artillerie sont en mouvement pour se rendre  Bayonne, et quatre mille
hommes de cavalerie appartenant  votre arme vont incessamment vous
rejoindre.

L'Empereur aurait dsir, monsieur le marchal, avoir l'tat de
situation de l'arme de Portugal. J'ai reu le petit tat d'organisation
que vous m'avez envoy, mais qui ne contient aucune force ni mme
l'indication des bataillons et escadrons. Tmoignez  votre chef
d'tat-major combien l'Empereur est impatient d'avoir ces tats, et
prescrivez-lui la plus grande exactitude  me les envoyer aux poques
prescrites. Sa Majest s'occupe essentiellement de son arme de
Portugal, et je suis dans l'impossibilit de lui en prsenter la
situation rcente.




NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DU DUC D'ISTRIE ET DU MAJOR
GNRAL.

Quelques mots d'abord sur les lettres du marchal duc d'Istrie,
commandant l'arme du nord de l'Espagne, lettres que l'on vient de lire
tout  l'heure. Les deux premires me sont adresses, la dernire est la
copie de celle qu'il crit au prince de Neufchtel. Il est difficile de
peindre d'une manire plus exacte l'tat dplorable dans lequel j'ai
trouv l'arme quand j'en ai pris le commandement. Ce que je dis dans le
texte de mes _Mmoires_ est donc corrobor par le rcit d'une personne
trangre qui tait en situation de voir et de juger, et dont l'intrt
se trouvait plutt  embellir ma position qu' en exagrer la misre,
afin d'tre dispens de m'envoyer une partie des secours qu'il avait
l'ordre de me faire passer. Mon rcit est encore corrobor par la
crainte extrme que le duc d'Istrie prouvait de me voir excuter
l'opration que je mditais. Il n'est peut-tre pas sans quelque mrite
d'avoir trouv le moyen de donner si promptement de la consistance et de
la valeur aux dbris qui m'avaient t confis, et d'tre parvenu 
pouvoir oprer avec eux, si peu de moments aprs leur retour en Espagne.
On peut voir par la lettre du major gnral, du 3 juin, que les ordres
de l'Empereur, loin d'tre impratifs pour agir, taient bien plutt
restrictifs, puisqu'il me recommandait de ne pas faire de mouvements
importants avant d'avoir soixante pices de canon atteles et
approvisionnes. Je n'en avais que trente-six; mon infanterie ne
s'levait pas au del de vingt-cinq mille hommes; ma cavalerie n'tait
remonte qu'en partie; mais la confiance tait revenue, l'esprit de
l'arme tait rgnr et le caractre de chacun tait retremp. M. le
lieutenant-colonel Napier, dans son trs-mdiocre ouvrage sur les
campagnes de la Pninsule, o l'erreur des faits et le dfaut de
sincrit le disputent  l'ignorance des rgles lmentaires du mtier,
a donc eu tort de dire que le mouvement opr dans le Midi par l'arme
de Portugal, dont l'effet a t la dlivrance de Badajoz, m'avait t
ordonn. Le mrite en appartient tout entier  moi seul, et le succs
tait indispensable, puisque cette marche avait t excute en
opposition avec les instructions reues.

Le mouvement sur Badajoz m'a paru le seul qui pt sauver cette place. Il
tait command par l'intrt de la gloire de nos armes. J'ai eu la
conviction que son excution tait possible, et je me suis dcid 
l'entreprendre; le duc de Dalmatie le rclamait avec raison; j'ai
entendu sa voix; et, quoique mes intrts d'amour-propre fussent en jeu,
je n'ai pas pens un seul jour  le diffrer. J'ai t bien aise de
saisir la premire occasion de montrer que des considrations de cette
nature ne doivent jamais intervenir quand il s'agit du bien de son
propre pays et de sa gloire, exemple que, plus tard, j'ai reconnu avec
douleur avoir donn en vain.

Je ne discuterai pas ici les ridicules propositions du duc d'Istrie,
consistant  occuper la tte de pont d'Almaraz sur le Tage,  placer une
division  Bejar et  Baos, et  tenir le reste de l'arme runi 
Salamanque et Alba-sur-Torms. Il tait absurde de penser que de
semblables dispositions, prises  soixante lieues de Badajoz, eussent pu
ralentir d'un seul jour les oprations commences contre cette place.

Mes combinaisons ont t telles, que les craintes et les alarmes si
vives du marchal duc d'Istrie se sont changes compltement en
confiance quand le mouvement s'excuta, ainsi qu'on le voit en lisant sa
lettre du 1er juin, o il me flicite de mes dispositions et de la
rsolution que j'ai prise et dont commence l'excution.

_Sign_: LE MARCHAL DUC DE RAGUSE.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 17 juin 1811.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre
chiffre du 31 mai.

Sa Majest a vu avec peine que vous ayez gard une grande quantit
d'hommes  pied du train d'artillerie, Sa Majest ayant fait diriger sur
Bayonne beaucoup de chevaux d'artillerie. Je vous prescris qu'aussitt
la rception du prsent ordre vous ayez  faire partir tous les hommes 
pied du train d'artillerie, que vous avez gards, et que vous les
dirigiez sur Bayonne.

Sa Majest a vu aussi avec peine que vous n'ayez men que trente-six
pices de canon. Il vous en et fallu soixante, ce qu'elle croyait
possible, avec les cinq cents chevaux que vous avez d recevoir de la
garde, et qui lui sont remplacs par cinq cents autres. A la fin de
juillet, mille chevaux d'artillerie, avec les munitions qui vous sont
ncessaires, passeront la Bidassoa; mais, je vous le rpte, l'Empereur
ordonne que tous les hommes  pied du train, que vous avez conservs,
soient envoys tout de suite  Bayonne. Quand vous serez sur le Tage,
l'intention de l'Empereur est que vous frappiez des rquisitions dans
les provinces d'Avila, de Talavera et de Truxillo, mme dans la Manche,
pour former vos magasins. Vous ne devez pas employer l'argent de la
solde  acheter des vivres. Si Alcantara est susceptible d'tre mis en
tat de dfense, cela serait avantageux.

Madrid tant abondamment pourvu d'approvisionnements de guerre, vous
pourriez de l complter l'approvisionnement de vos munitions,  raison
de douze pices par division et de douze obusiers en rserve. Tout est
en mouvement pour diriger de grandes forces en Espagne. Sa Majest
attend avec la plus grande impatience l'tat de situation de votre
arme.

A Saintes est tabli un dpt pour les dragons;  Niort, un pour la
cavalerie lgre;  Auch, pour le train d'artillerie;  Pau, pour les
quipages militaires; il arrive dans ces dpts des chevaux, des selles,
des harnais et tout ce qu'il faut pour remonter les hommes  pied; 
mesure que vous en aurez de dmonts, renvoyez-les  Bayonne, d'o ils
seront dirigs sur les dpts.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Badajoz, 21 juin 1811.

Je viens de rendre compte  Votre Altesse Srnissime de la leve du
sige de Badajoz et de la retraite de l'ennemi en Portugal. Je vais
aujourd'hui, conjointement avec M. le duc de Dalmatie, faire une
reconnaissance sur Elvas et Campo-Maior. Si, comme tout l'annonce,
l'ennemi a renonc  toute espce de projets sur l'Estramadure, je
repasserai le Tage, sans retard, avec la plus grande partie de l'arme
et ferai prendre des cantonnements dans les montagnes sur le Tietar et
sur le Tert, occupant Baos et Bejar, et j'aurai mes avant-postes dans
la Sierra de Gata, qui m'approcheront de Rodrigo, et  Coria, qui
m'instruiront de ce qui se passe dans la valle du Tage. Je laisserai
une division  Truxillo pour observer Badajoz et me mettre en
communication avec l'arme du Midi. Je vais faire mettre en bon tat de
dfense le passage du Tage  Lugar-Nuevo, prs d'Almaraz. Ce poste sera
un de mes principaux dpts de vivres et de munitions. Les instructions
gnrales donnes aux troupes, en cas d'attaque de l'ennemi, seront,
pour celles de la rive gauche, de repasser le Tage, et pour celles de la
rive droite de repasser le Tietar, sur lequel je vais faire construire
une bonne tte de pont. J'tablirai mon quartier gnral aux environs de
Navalmoral, et je me trouverai ainsi en mesure de me porter galement,
soit sur Rodrigo, soit sur Badajoz. Les troupes, cantonnes dans ces
pays sains, passeront ainsi l'poque des grandes chaleurs.

Mon intention est de mettre  profit ce temps de repos pour rorganiser
compltement l'arme et la mettre le mieux possible en tat d'excuter
les ordres de Sa Majest, rtablir une bonne discipline, former des
magasins sans lesquels il est impossible ici de faire aucune espce de
bonne opration; enfin, tout en faisant reposer les troupes qui en ont
un extrme besoin, les faire exercer et les mettre  mme de rentrer en
campagne avec tous leurs avantages.

Lorsque l'arme de Portugal aura pass ainsi six semaines ou deux mois,
et aura reu quelques recrues et les chevaux de cavalerie, d'artillerie
et d'quipages qui lui manquent, et si son bon esprit est soutenu par
quelques rcompenses, il n'y a rien que Sa Majest ne puisse exiger
d'elle et qu'elle ne puisse excuter.

Tels sont, monseigneur, mes projets, de l'excution desquels je vais
m'occuper; mais, pour le faire avec fruit, il est ncessaire que Sa
Majest fasse connatre quelles sont les ressources qu'elle attribue 
l'entretien de l'arme de Portugal. Il est indispensable, ou qu'il soit
fait des fonds rguliers et fixes pour faire face  toutes les dpenses
de l'administration, ou qu'on dtermine le territoire dont les produits
lui seront affects et le mode d'aprs lequel il en sera dispos. Il est
impossible de continuer, sans les inconvnients les plus graves, 
vivre, comme on l'a fait jusqu'ici, de rquisitions. Ce systme, qui
laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est
tout  fait impraticable  la longue, lorsqu'une arme est stationnaire;
car, comme les rquisitions ncessitent toujours l'emploi de la force,
elles ne peuvent se faire qu' une petite distance, et alors la totalit
des ressources d'un pays est bientt puise. Il en rsulte une
impossibilit absolue de vivre,  moins d'une dispersion totale de
l'arme, et l'arme n'est plus en tat d'agir. Indpendamment de cela,
ce systme, faisant natre beaucoup de dsordres, entrane presque
toujours une double consommation. C'est par suite de ce systme que les
provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravages et que les
deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on
a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance
suffisants, et l'Empereur n'y perd rien puisqu'on peut tablir des
impts en consquence; car, en supposant que la charge ft trop forte,
elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y
contribuerait, tandis que, par les rquisitions, elle est soutenue par
un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est toujours
dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le systme des
rquisitions y a cess. Mais, indpendamment des subsistances, il y a
d'autres dpenses de l'arme qui exigent de l'argent comptant: celles de
l'artillerie, celles du gnie, des hpitaux, les traitements
extraordinaires accords par l'Empereur, etc.; il faut donc, ou que Sa
Majest accorde des fonds rguliers verss dans la caisse de l'arme
pour faire face aux dpenses de l'administration, ou qu'elle daigne
dterminer un territoire dont les impts, tant verss dans cette
caisse, fassent face  ses besoins.

Si Sa Majest se dcide pour ce dernier parti, il semblerait que le
territoire naturel  donner aujourd'hui  l'arme de Portugal serait
celui de l'arme du Centre, en laissant toutefois dans cet
arrondissement, et aux ordres du gnral de l'arme de Portugal, les
troupes qui s'y trouvent pour les garnisons et la police du pays, afin
de laisser toujours l'arme de Portugal entirement disponible. Si Sa
Majest adopte cette proposition, il est possible qu'elle trouve 
propos de soumettre Madrid  un systme particulier; mais, dans ce cas,
il serait encore ncessaire que l'arme de Portugal pt en tirer des
ressources; car une grande arme ne peut pas se passer d'une grande
ville. Votre Altesse apprciera sans doute combien l'intrt de Sa
Majest est qu'on centralise, autant que possible, l'autorit sur la
frontire faisant face aux Anglais, car le peu d'ensemble qui y rgne
doit,  la longue, produire les plus funestes effets. Si, tant 
Salamanque, le pays qui pouvait m'aider et me secourir et t sous mes
ordres, j'aurais pu commencer mon mouvement cinq ou six jours plus tt.
Il est possible que le retard qui a eu lieu et pu occasionner la perte
de Badajoz, dont la prise aurait mis en feu tout le midi de l'Espagne.
Si j'eusse command  Madrid, j'aurais trouv un pont  Almaraz; j'y
aurais trouv huit cent mille rations de vivres qui taient ncessaires
 mon mouvement; et les promesses faites se seraient accomplies, tandis
qu'elles se sont trouves jusqu'ici sans effet. Jusqu'ici l'Espagne n'a
pas t pour l'arme franaise le pays de l'union et de la concorde, et
cependant ce n'est que par l'ensemble dans les oprations que l'on
pourra rapidement mener  une bonne conclusion toutes les affaires de Sa
Majest. Lord Wellington a ici un grand avantage; tout ce qui doit
contribuer  ses oprations lui est subordonn: ainsi tout part d'un
mme principe, conduit vers un mme but et marche avec mthode.

Telles sont, monseigneur, les rflexions que l'intrt du service de
l'Empereur m'a suggres; je vous prie de les soumettre  Sa Majest, et
de me faire connatre ses ordres.

Le capitaine Denis de Damrmont, mon aide de camp, qui aura l'honneur
de vous remettre ces dpches, pourra donner  Votre Altesse, sur la
situation de l'arme, tous les renseignements qu'elle pourra dsirer; je
prends la libert de le recommander  vos bonts.




LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 2 juillet 1811.

Il tait trs-urgent que j'arrivasse  Sville; les corps espagnols,
commands par Blake et par Balleysteros, qui sont descendus de
l'Estramadure, menaaient dj cette ville, o on n'tait point en
mesure de se dfendre. D'autre part, j'ai ma gauche extrmement engage;
l'ennemi y fait des progrs, et peut-tre en ce montent ai-je des corps
compromis, tandis que, sur mon centre, l'ennemi devient de jour en jour
plus entreprenant et augmente le corps qui agit dans les montagnes entre
Ronda, Algesiras et Gibraltar.

Cette situation, qui est la consquence naturelle des dtachements que
j'ai d faire pour secourir Badajoz, me force  presser la marche des
troupes que je fais venir de l'Estramadure, pour les mettre aussitt en
campagne et tcher de rtablir les affaires. Pour le moment, je n'en
retire cependant que celles dont j'ai eu l'honneur de faire part  Votre
Excellence; mais je dois la prvenir que, si elles taient
insuffisantes, mon devoir m'obligerait  avoir recours au cinquime
corps et  la cavalerie commande par M. le gnral Latour-Maubourg.
Alors Votre Excellence serait sans doute dispose  mettre l'arme de
Portugal en position de secourir au besoin Badajoz et d'empcher les
ennemis de faire de nouvelles incursions en Estramadure.

C'est au nom du service de l'Empereur que j'ai l'honneur de vous faire
cette proposition, en attendant que Sa Majest ait dtermin
l'arrondissement de l'arme de Portugal, et que celle du Midi puisse se
renfermer dans ses limites, ou au moins que j'aie t renforc par les
troupes de cette mme arme que le gnral Belliard retient  Madrid
malgr les ordres exprs de l'Empereur.

A ce sujet, je renouvelle  Votre Excellence la demande de vouloir bien
tenir une division d'avant-garde et de la cavalerie  Merida, afin que
nos communications soient bien tablies, au moins jusqu' ce que l'arme
anglaise ait pris un parti et que la place de Badajoz soit
rapprovisionne.

Je laisse, le cinquime corps et la cavalerie du gnral
Latour-Maubourg en Estramadure; je ne changerai la destination de cette
troupe qu' la dernire extrmit; et, dans ce cas, Votre Excellence en
sera toujours prvenue  l'avance. Mais, je le rpte, il n'est pas en
mon pouvoir de me dfaire des ennemis que j'ai en ce moment  combattre
sans le concours de ces troupes; et, pour cela, il vous paratra sans
doute raisonnable, monsieur le marchal, que l'arme de Portugal
contribue, par sa prsence sur la Guadiana,  les rendre en partie
disponibles et  contenir les ennemis, d'autant plus que je prends
l'engagement de remarcher moi-mme avec vingt mille hommes en
Estramadure si les ennemis cherchaient de nouveau  y pntrer en armes,
afin d'y seconder les oprations de Votre Excellence, et mme d'y
rtablir auparavant un gros corps d'observation sitt que j'aurai
termin les affaires de l'Andalousie.

L'intrt que vous portez au service de l'Empereur et l'empressement
que vous avez mis, monsieur le marchal,  venir au secours de l'arme
du Midi, lorsque, par suite de la diversion qu'elle avait faite en
faveur de l'arme de Portugal, sa droite s'est trouve engage, me
donnent l'assurance que vous accueillerez ma proposition et que mme
vous jugerez devoir prendre des dispositions en consquence, en
apprciant l'urgence des motifs qui me portent  renouveler ma demande.




LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 3 juillet 1811.

J'ai l'honneur de vous adresser duplicata de la lettre qu'hier j'ai
crite  Votre Excellence.

L'tat des affaires devenant de jour en jour plus embarrassant en
Andalousie, et me trouvant press sur tous les points par les ennemis,
je suis dans l'imprieuse ncessit d'appeler encore une division du
cinquime corps et la division de dragons commande par le gnral
Latour-Maubourg. Je ne puis pour le moment laisser en Estramadure qu'une
division d'infanterie et quatre rgiments de cavalerie lgre aux ordres
de M. le gnral comte d'Erlon. Lorsque je me serai dbarrass des
ennemis qui m'accablent, je rtablirai en Estramadure le corps
d'observation dont nous sommes convenus.

Plusieurs convois de subsistances et de poudre de guerre sont en route
pour Badajoz. Je donne l'ordre a M. le gnral comte d'Erlon de les y
faire entrer avant d'oprer son mouvement. Je pense aussi que, de son
ct, il aura pu faire rentrer quelque chose. Ainsi il devra y avoir 
Badajoz un approvisionnement de quelques mois.

Ces considrations me portent  vous demander expressment, monsieur le
marchal, de vouloir bien, jusqu' ce que l'Empereur ait fait connatre
ses intentions, tenir l'arme de Portugal entre le Tage et la Guadiana,
ayant son avant-garde  Merida, afin de pouvoir, au besoin, secourir
Badajoz, et d'empcher que l'arme anglaise pntre de nouveau en
Estramadure, et compromette ainsi la droite de l'arme du Midi.

Je fonde ma proposition sur une instruction du prince major gnral que
j'ai retrouve  Sville, laquelle dit expressment que l'arme
impriale de Portugal est charge d'observer l'arme anglaise et de
l'empcher de faire des progrs en Espagne. Je m'appuie aussi de la
considration que j'ai dj expose de la ncessit de rendre les
troupes de l'arme du Midi disponibles pour agir contre les corps
ennemis qui, en ce moment, l'attaquent de toute part.

J'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien me communiquer
les dispositions qu'en consquence elle jugera  propos de prendre.

J'ai l'honneur de lui faire part que, depuis quelques jours, on
remarque de trs-grands mouvements dans l'escadre anglaise qui est en
baie de Cadix. Le 30, on a vu paratre,  la hauteur de Rota, une flotte
ennemie de quarante et une voiles, dont quinze vaisseaux de haut bord,
plusieurs  trois ponts, venant de l'ouest et faisant voile pour le
dtroit. On disait  Cadix que l'escadre impriale de Toulon tait
sortie.




LE MARCHAL MARMONT AU MARCHAL SOULT.

Merida, le 6 juillet 1811.

Je reois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 2
juillet. L'arme de Portugal n'a jamais eu  combattre la totalit de
l'arme anglaise, car une division en a toujours t dtache sur cette
frontire; elle n'a jamais t charge non plus d'une portion de l'arme
espagnole lorsqu'elle tait dans toute sa force. Ce n'est point avec
l'affaiblissement en hommes et en moyens, qu'elle a prouv, qu'elle
peut changer de rle aujourd'hui et tenir tte aux armes anglaise et
portugaise runies et augmentes des forces de Castaos.

Le cinquime corps a toujours t considr par Sa Majest comme devant
concourir aux oprations gnrales de l'arme de Portugal, et, de fait,
il y a toujours t employ. Je m'empresse donc de vous annoncer, d'une
manire bien formelle, que, le jour ou vous rappellerez le cinquime
corps et la cavalerie, l'arme de Portugal repassera le Tage, et qu'elle
ne marchera de nouveau au secours de Badajoz que lorsque les forces
disponibles de l'arme du Midi auront dbouch des montagnes. Si, au
contraire, le cinquime corps et la cavalerie continuent  rester en
Estramadure, l'arme de Portugal gardera les positions que je vous ai
annonc qu'elle allait prendre, et sera en communication avec l'arme du
Midi et toujours prte  venir  son secours. La position de l'arme de
Portugal n'est pas telle en Estramadure, qu'elle puisse stationner sur
la Guadiana avec des forces infrieures, parce qu'elle a une mauvaise
communication, impossible  dfendre, et qu'un seul revers pourrait
causer sa perte. Les troupes de l'arme du Midi, au contraire, ont une
communication que rien ne peut compromettre, et, en se retirant devant
un ennemi suprieur, elles arrivent dans de fortes positions, et
s'approchent de leurs magasins, de leurs ressources et de leur rserve.
C'est donc pour viter cette quivoque que je me hte de vous crire
cette lettre. Rien ne pourrait modifier les rsolutions qu'elle
contient, parce qu'elles sont fondes sur des calculs raisonnables et
sur les vritables intrts du service de l'Empereur. J'en envoie, au
surplus, une copie au prince major gnral, avec prire de la mettre
sous les yeux de Sa Majest.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 10 juillet 1811.

L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous tmoigner sa
satisfaction du mouvement que vous avez opr sur Badajoz et de son
rsultat. L'intention de Sa Majest, monsieur le marchal, est que la
province de l'Estramadure, depuis Merida, Medellin, et toute la rive
droite de la Guadiana, soit sous vos ordres, sans comprendre toutefois
Badajoz ni un rayon  sept ou huit lieues autour de cette place, qui
continueraient  faire partie de l'arme du Midi. L'intention de
l'Empereur est galement que la province de Talavera, celles de Tolde,
Placencia et Avila, soient immdiatement sous vos ordres, ayant soin de
rendre compte au roi de ce qui se passera dans ces provinces; mais vous
devez employer les contributions de ces provinces et toutes leurs
ressources pour fournir  votre arme tout ce dont elle pourra avoir
besoin. Ainsi donc, monsieur le duc, Tolde, Talavera, Placencia, Avila,
Coria et la province de Ciudad-Rodrigo font partie de votre
commandement, pour en tirer, je vous le rpte, les contributions, les
subsistances et les moyens de toute espce dont votre arme peut avoir
besoin. Le roi, qui est  Madrid et commande l'arme du Centre, vous
enverra de sa capitale, de Sgovie et de la Manche, tout ce qu'il
pourra.

Le marchal duc d'Istrie a d vous envoyer cinq cents chevaux
d'artillerie de la garde. Vous trouverez, ci-joint l'tat des troupes
qui sont en marche pour vous rejoindre. Par ces moyens, vous verrez que
votre artillerie et votre cavalerie seront bientt en tat.

L'Empereur vous ordonne, monsieur le duc, d'excuter l'ordre que vous
avez dj reu plusieurs fois d'envoyer  Bayonne les hommes  pied,
soit de cavalerie, soit du train d'artillerie ou des quipages
militaires. L'Empereur a form, dans les dpartements du midi de la
France, des dpts o il y a des chevaux, des quipements et tout ce qui
est ncessaire pour remonter promptement ces hommes.

Votre artillerie, comme je vous l'ai dit, doit tre de
quatre-vingt-quatre bouches  feu. Le matriel existe  Ciudad-Rodrigo
et  Madrid; le personnel est  votre arme; les chevaux ncessaires
pour le train vous arrivent: il ne vous reste donc rien  dsirer.

Il a t envoy  l'arme de Portugal, jusqu' ce jour, neuf millions
cinq cent mille francs, et il part un sixime convoi, du 13 au 15
juillet, qui vous porte quatre millions.

Le ministre de la guerre a l'ordre de mettre  votre disposition cent
mille francs pour le gnie, cent mille francs pour l'artillerie, cent
mille francs pour vos dpenses extraordinaires, et ce qui aurait t
dj dpens pour ces trois services sera imput et rgularis sur ces
sommes.

Je dois vous faire observer, monsieur le duc, que, dans l'tat
d'agitation et de trouble dans lequel se trouve l'Espagne, elle ne peut
tre administre que militairement. Faites payer fortement le pays et
tablissez le plus grand ordre; empchez les vols et gaspillages de
toute espce. J'cris au roi pour qu'il vous envoie un million de
rations de biscuit. De votre ct, vous devez profiter du moment de la
rcolte pour former de grands magasins  Truxillo, Placencia, Talavera,
etc.

Aprs vous avoir flicit sur votre mouvement, Sa Majest me charge de
vous dire qu'elle est trs-mcontente que vous n'ayez pas encore envoy
l'tat de situation de votre arme. Prenez donc  l'avenir des mesures
pour que tout marche ensemble. L'Empereur a besoin de connatre, dans
les plus petits dtails, la situation de ses armes pour les commander.

Sur l'tat joint  cette lettre, vous verrez que le gnral
Vandermaesen runit  Burgos une division de huit cent cinquante hommes
de cavalerie et de six mille hommes d'infanterie, qui partiront vers les
quinze premiers jours d'aot. Vous y verrez aussi les dtachements
partis avec le roi et ceux qui partiront avec le sixime convoi de
fonds. Vous recevrez ainsi un renfort de six mille cinq cent huit hommes
d'infanterie, huit cent cinquante-quatre hommes de cavalerie, et de onze
cent quarante chevaux d'artillerie.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 10 juillet 1811.

L'Empereur, monsieur le due de Raguse, me charge de vous parler de vos
relations avec le roi.

Les provinces de Tolde, d'Avila et de Talavera tant distraites de
l'arme du Centre, pour vous servir  en tirer les contributions et les
autres ressources ncessaires aux besoins de votre arme, vous devez
vous entendre avec le roi et lui adresser l'tat des contributions et
des objets de toute espce que vous emploierez pour votre arme. Vous
lui en ferez connatre l'emploi et vous m'enverrez les mmes comptes.

Les agents du roi doivent continuer leurs fonctions, la justice doit
tre rendue au nom de Sa Majest Catholique; les agents de
l'administration et les membres du clerg seront nomms par elle. Vous
devez rendre compte au roi des oprations administratives, y mettre le
plus grand ordre, de manire  ce que les agents espagnols aient la
conviction qu'il n'y a rien de soustrait dans les deniers publics.
Correspondez avec le roi sur les vnements militaires afin qu'au besoin
il puisse vous soutenir avec ce qu'il aura de disponible. De son ct,
Sa Majest Catholique vous fera connatre ce qui pourra vous intresser.

L'Empereur, monsieur le duc, dsire que le roi aille passer la revue de
votre arme; cela l'intressera davantage pour subvenir  vos besoins.
Sa Majest Catholique aura les honneurs du commandement, mais c'est
vous, monsieur le marchal, qui commandez et qui rpondez  l'Empereur
des vnements. Vous sentirez assez tous les avantages que vous
retirerez de ce que le roi soit bien accueilli  votre arme; cela fera
un bon effet moral parmi les Espagnols et portera Sa Majest  vous
seconder de tous ses moyens pour contribuer  vos succs.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

10 juillet 1811.

L'Empereur, monsieur le duc, aprs avoir lu vos dernires dpches, me
charge de vous faire connatre qu'une division ne suffit pas  Truxillo,
qu'il faut deux divisions, votre cavalerie et quinze pices de canon.
Vous donnerez le commandement de ce corps, soit au gnral Rgnier, soit
au gnral Montbrun. Vous devez tirer des vivres de Merida et Medellin,
et ne pas laisser l'ennemi s'y tablir. Vous vous tiendrez en
correspondance immdiate avec Rodrigo et le cinquime corps d'arme. Le
reste de votre arme doit se placer  Almaraz, Talavera, Placencia et
sur les rives du Tage, pour se reposer et tre en position de se runir
promptement. Il faut tablir un pont sur le Tage  Almaraz ou au point
de Szarovislas, o jadis il en a exist un. Vous devrez faire construire
le pont sur pilotis et y faire tablir une double tte de pont, de
manire  avoir un ouvrage important sur le Tage et qui soit  l'abri
des incursions des gurillas et de tous autres partis. Vous pouvez faire
faire des ouvrages dans le genre de ceux que l'Empereur a faits au
Spielz, mais sur une petite chelle. Il faut occuper Alcantara, le
fortifier comme poste, ce qui donnera un autre pont sur le Tage et une
nouvelle communication directe avec Badajoz. Cet objet est de la plus
grande importance et deviendra trs-avantageux lorsqu'on sera sur le
point d'oprer sur le Portugal, puisque d'Alcantara on aura un fort
dpt qui servira d'appui. Les Anglais, qui avaient d'abord rpar
Almeida, l'ont fait sauter et raser en entier, dans le dessein de porter
la guerre dans le Midi. L'Empereur pense, monsieur le duc, qu'avant de
retourner sur le Tage vous vous serez assur que les fortifications de
Badajoz sont rpares et la ville approvisionne pour six mois. Cela
suppos, il reste  voir ce que fera le gnral anglais. Il ne parat
pas probable qu'il veuille recommencer la campagne pendant la canicule,
et notamment la commencer par un sige dans la saison la plus malsaine
en Espagne. Si, contre toute probabilit, il le faisait, c'est, monsieur
le duc, au secours de l'Andalousie que vous devez marcher avec toute
votre arme. L'Empereur a donn le commandement de son arme du Nord au
gnral Dorsenne, et ce gnral sera bientt en mesure de couvrir
Ciudad-Rodrigo et de prsenter une forte colonne pour inquiter l'ennemi
du ct de cette place et menacer le Portugal; il pourrait mme, en cas
d'vnement, runir des forces assez nombreuses pour couvrir
Ciudad-Rodrigo. L'Empereur vous recommande de faire retrancher le col de
Baos, de manire  y maintenir un poste qui assure vos communications
avec l'arme du Nord. Aussitt que l'arme du gnral Dorsenne sera plus
considrable, on le chargera entirement de la province et de la place
de Rodrigo, ce qui pourra vraisemblablement avoir lieu vers le 15 aot.
Alors l'arme du Nord aurait nanmoins un corps sur la Coa et l'arme de
Portugal garderait Alcantara et serait  cheval sur le Tage, ayant sa
gauche appuye sur la Guadiana. L'arme du Midi occuperait Badajoz avec
un corps d'observation pour soutenir cette place. Dans cet tat des
choses, monsieur le marchal, si l'ennemi se portait sur Ciudad-Rodrigo
avec toutes ses forces, l'arme de Portugal marcherait au secours de
cette place, de concert avec l'arme du Nord, ce qui amnerait une force
de soixante-dix mille hommes sur Ciudad-Rodrigo.

Si, ce qui est beaucoup plus probable, le gnral anglais marchait sur
Badajoz, l'arme de Portugal se porterait sur la Guadiana, se runirait
 vingt-cinq mille hommes de l'arme du Midi, ce qui ferait
soixante-cinq mille hommes. Enfin, si l'arme ennemie dbouchait sur
l'arme de Portugal par l'une ou l'autre rive du Tage, l'arme du Nord
pourrait envoyer au secours de l'arme de Portugal dix mille hommes,
l'arme du Midi quinze mille hommes, celle du centre six mille hommes,
ce qui ferait une runion de plus de soixante-dix mille hommes, car,
avant que l'ennemi et franchi l'espace depuis Alcantara ou Alfaiats
jusqu' Almaraz, l'arme de Portugal aurait eu le temps de recevoir tous
ses secours. Vous sentez, monsieur le duc, qu'on parle de ce projet pour
parler de tout, car les localits doivent faire considrer ce projet de
l'ennemi comme impraticable. Mais l'Empereur a voulu parcourir les
diffrentes chances afin de vous convaincre davantage que l'ennemi ne
peut plus avoir de but aujourd'hui que de se porter sur l'arme du Midi.
Sa Majest dsire donc que votre quartier gnral soit sur le Tage au
point le plus prs de la Guadiana; que l'arme soit place sur les deux
rives; que votre droite soit sur Placencia, au lieu d'y avoir votre
centre, parce qu'il est plus probable que l'arme de Portugal sera
oblige de se porter sur l'Andalousie que vers le Nord. Voil pour la
dfense.

Quant  l'offensive, monsieur le marchal, l'arme de Portugal ne peut
faire autre chose que de se reposer, se refaire, se rorganiser, atteler
son quipage  quatre-vingt-quatre pices de canon; nommer  tous les
emplois d'officier (envoyez-moi promptement le travail); complter les
gnraux; former des magasins; bien asseoir le passage du Tage par des
ponts sur pilotis; faire des doubles ttes de pont; enfin occuper et
fortifier Alcantara. Aprs la canicule, si l'offensive doit avoir lieu
sur le Portugal, cette opration se fera par un mouvement combin de
trois corps d'arme, celui du Nord, de Portugal et du Midi, formant plus
de cent mille baonnettes, une immense artillerie et tous les moyens de
transport ncessaires. L'Empereur, monsieur le marchal, aura le temps
de donner ses ordres et de connatre vos projets,  mesure que vous
serez instruit sur les lieux. La guerre de Portugal n'est plus une
expdition; on ne doit plus songer  aller  Lisbonne dans une campagne,
mais dans deux, s'il le faut. Ainsi donc, monsieur le duc, tout ce que
vous pourrez faire dans ce moment pour prparer l'offensive est
d'occuper Alcantara, la fortifier et en faire un dpt de vivres et de
munitions. L'Empereur, monsieur le marchal, compte sur votre zle, sur
votre activit et sur vos moyens pour qu'il ne puisse arriver rien de
dsastreux  l'arme du Midi. Vous devrez, monsieur le marchal, avoir
un chiffre avec le roi, le duc de Dalmatie et le gnral Dorsenne pour
les dpches importantes.




LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 11 juillet 1811.

Monsieur le marchal, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 6 m'est parvenue au mme instant que celle du 7. En rponse,
je m'empresse de vous faire part des ordres qu'hier j'ai envoys  M. le
gnral comte d'Erlon. Il lui est prescrit d'envoyer une brigade et un
rgiment de cavalerie  Xers de los Caballeros et Frejenal pour
observer les directions qui aboutissent  Ayamonte, par o les troupes
espagnoles feront des mouvements si elles veulent se reporter en
Estramadure. Un rgiment se rendra  Sville.

Un autre rgiment sera tabli aux dbouchs des montagnes pour assurer
les communications.

Ainsi il restera dans les plaines de l'Estramadure une division
d'infanterie, compose de quatre rgiments et six rgiments de
cavalerie, le tout sous les ordres de M. le gnral Claparde, lequel
reoit pour instructions d'observer l'arme anglaise, d'entretenir la
communication avec Badajoz, et de faire entrer sans cesse des
approvisionnements dans la place. Il fera aussi ce qui sera en son
pouvoir pour communiquer avec les troupes que l'arme de Portugal
laissera sur la Guadiana.

Je donne ordre  M. le gnral comte d'Erlon de se rendre de sa
personne  Sville, o il commandera toute ma droite jusqu' Badajoz, M.
le marchal duc de Bellune ne pouvant,  cause du blocus de Cadix, tre
charg de ce soin.

J'attends que ces mouvements soient un peu avancs pour marcher, avec
toutes les troupes dont je puis disposer, au secours du quatrime corps,
qui a t repouss jusqu' Grenade par l'arme insurge de Murcie, et
pour chasser un corps de cette mme arme, qui s'est mis en bataille sur
les hauteurs de Santa-Helena, o passe ma ligne d'oprations, la seule
communication que j'aie avec la Manche et Madrid.

Pour le moment, il m'est impossible d'en faire davantage. Je n'ai pris
aucun engagement que je ne sois dispos  tenir; Votre Excellence me
trouvera toujours invariable. Si elle me connaissait mieux, elle se
serait dispense de me tmoigner de la mfiance, et, si elle et
rflchi sur ma situation, elle et trouv raisonnable que je pensasse
plutt au salut de l'arme dont le commandement m'est confi qu'
paralyser des troupes dont le secours m'est indispensable, sur un
thtre o je ne puis paratre que comme auxiliaire, et non comme partie
principale. Je ferai mieux aussitt que cela me sera possible, sans y
tre provoqu.

Je suis fort aise que Votre Excellence ait envoy copie de sa lettre du
6  Son Altesse Srnissime le prince major gnral; elle pourra
contribuer  nous faire connatre,  l'un et  l'autre, les intentions
de l'Empereur. J'ai aussi crit  ce sujet.

Toutefois, si Votre Excellence changeait les dispositions qu'elle m'a
annonces, je la prierais de vouloir bien m'en instruire. Je recevrai
cette communication sans mfiance pour l'avenir.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Trianon, le 21 Juillet 1811

Je vous prviens, monsieur le duc de Raguse, que je donne l'ordre  M.
le gnral comte Dorsenne de faire relever les troupes que vous pouvez
encore avoir dans les garnisons de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque par
des troupes de son arme, et de diriger tout ce qui vous appartient sur
Avila et Placencia.

L'Empereur approuve, monsieur le marchal, que vous n'ayez pas consenti
 former, avec les troupes de votre arme, la garnison de Badajoz. Sa
Majest pense que l'Estramadure doit tre dfendue par l'Andalousie
considre sous tous les points de vue, et notamment sous celui des
vivres. C'est  l'Andalousie  fournir tout ce qui est ncessaire pour
approvisionner Badajoz pour un an, s'il est possible; cependant,
monsieur le duc, l'intention de l'Empereur est que vous vous teniez le
plus  porte possible, pour pouvoir, marcher franchement au secours de
Badajoz, s'il y avait lieu.

L'Empereur pense que peut-tre un ouvrage  Merida ou  Medellin serait
utile pour tre matre du passage de la Guadiana; mais c'est  vous, qui
tes sur les lieux,  en juger.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 26 juillet 1811.

Monsieur le duc, je reois votre lettre du 20; je vous remercie de tout
ce qu'elle contient d'aimable pour moi; vous ne doutez pus non plus de
mon attachement.

L'Empereur aurait dsir que je vinsse vous voir; mais ce n'est pas le
moment, puisque l'arme n'est pas runie. Je sens la difficult de votre
position et l'extrme justesse de vos observations; je viens de donner
l'ordre pour qu'il soit prlev, sur la contribution extraordinaire que
je lve en grains, la quantit de vingt mille fangas, en aot, et vingt
mille en septembre, qui seront verses dans les magasins de l'arme de
Portugal. Je trouve trs-bien aussi que vous fassiez usage de toutes les
contributions en argent dues par la province d'Estramadure, et je donne
les ordres en consquence aux agents civils, qui ne pourront toutefois
russir qu'autant qu'ils seront protgs, soutenus et dirigs par vous,
monsieur le marchal, dont le zle et les lumires me sont
connus.--L'empereur espre beaucoup de vous et de son arme de Portugal;
il est dispos  venir  votre secours avec de l'argent et avec des
hommes et des chevaux: vous ne tarderez pas  sentir les effets de ces
dispositions. Quant  moi, je ne puis pas vous secourir autrement; je
n'ai pas de fonds  ma disposition, et je dois mme vous dire que je ne
pourrais pas exister ici sans un prt qui m'est accord par l'Empereur
par mois.

Si vous pouviez vous tendre un peu par votre droite, vous occuperiez
un plus riche pays; et, avec les secours que je vous indique, vous
devriez pouvoir atteindre la saison des vnements militaires. La
rcolte n'est pas trs-bonne  Sgovie ni dans les pays environnant
Madrid.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Navalmoral, le 1er aot 1811.

Je reois les dpches que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'crire
par mon aide de camp. J'ai lu avec une grande attention l'instruction
qu'elles renferment. J'avais conu, comme Sa Majest, le systme qu'il
convenait de suivre aujourd'hui pour l'arme de Portugal et le but
qu'elle avait  remplir, et c'est dans cet esprit que j'ai agi jusqu'
prsent. Les localits, les diffrentes circonstances, rendent cependant
indispensable d'apporter diverses modifications dans ces dispositions.

Je ne puis pas placer plus d'une division  Truxillo, attendu qu'il y a
impossibilit absolue d'y vivre. Une division et cinq cents chevaux qui
y sont aujourd'hui prouvent les plus grandes difficults pour les
subsistances, et peut-tre leur sera-t-il impossible d'y rester. Je ne
puis pas avoir de troupes sur la Guadiana  moins que la plus grande
partie de l'arme ne soit  Truxillo; car elles y seraient compromises,
puisqu'il n'y a que trois marches d'Albuquerque, o l'ennemi a
habituellement des troupes, et o il peut rassembler inopinment des
forces considrables qui sont cantonnes  Portalgre, Campo-Maior et
environs, et que, s'il parvenait  s'emparer de la chausse, les troupes
qui seraient sur la Guadiana n'auraient d'autre retraite que de se jeter
dans la Manche aprs avoir abandonn leurs canons, n'ayant point de ce
ct de routes praticables aux environs ou en Andalousie. D'un autre
ct, comme je l'ai dit plus haut, six mille hommes ont grand peine 
vivre;  plus forte raison, douze  quinze mille y seraient-ils dans
l'embarras. Tout le pays que l'Empereur donne  l'arme de Portugal,
entre la Guadiana et le Tage, est un vaste dsert absolument inculte,
couvert de bois ou consacr aux pturages. Les environs de Cacers et de
Montanchs seuls offrent quelques ressources, et encore ces cantons ne
produisent-ils gure que du vin.

L'Empereur ayant une sollicitude particulire pour le Midi, il
semblerait que l'arme devrait stationner sur les bords de la Guadiana;
mais, outre que, dans cette saison, tout le pays est pestilentiel, le
mme raisonnement que je fais pour un petit corps s'applique  l'arme
entire; car, dans cette hypothse, videmment l'ennemi, marchant 
Truxillo, o il peut se rendre avec la plus grande facilit, attendu
qu'il existe de toutes parts de bonnes communications qui arrivent sur
ce point de la frontire du Portugal, l'arme serait fort compromise,
et, dans tous les cas, serait force  une prompte retraite, qui
quivaudrait presque  une dfaite dans l'opinion. D'ailleurs, l'arme
de Portugal, n'tant pas aujourd'hui assez forte pour combattre seule
l'arme anglaise, ne doit pas se placer de manire  tre oblige de
livrer bataille malgr elle, et avant que d'autres troupes soient
entres en communication avec elle. Il me semble que la communication de
l'arme de Portugal avec l'Estramadure, tant parallle  l'ennemi, et
par suite dcouverte dans toute son tendue, s'oppose  ce que cette
arme soit charge de Badajoz et habituellement de cette frontire,
tandis que, la communication de l'arme du Midi tant directe, quelle
que soit la faiblesse du corps qu'elle porte en avant, celui-ci n'a rien
 craindre, mme en se repliant devant des forces suprieures, puisqu'il
se rapproche de ses magasins et de ses renforts sans jamais risquer de
perdre sa communication, aucun autre dbouch n'tant offert  l'ennemi.
Au pis aller, ce corps arrive sur une chane de montagnes, o peu
d'hommes quivalent  beaucoup, ce qui donne le temps de rassembler les
troupes de l'Andalousie pour dboucher ensuite. Il me parat qu'il
rsulte de la situation des choses et des localits que l'arme de
Portugal, stationne sur le Tage, ne peut pas se charger de la dfensive
immdiate en Estramadure, mais bien de dlivrer l'Estramadure, tandis
que les troupes de l'arme du Midi sont merveilleusement places pour
garder le pays sans se compromettre. Enfin que, dans l'hypothse d'une
guerre srieuse sur la rive gauche du Tage, ce n'est jamais  l'arme du
Midi  venir au secours de l'arme de Portugal, mais  l'arme de
Portugal  aller au secours de l'arme du Midi. En consquence, c'est 
celle-l  s'engager la dernire, et, en dernire analyse, l'arme de
Portugal doit toujours agir en offensive en Estramadure. Truxillo est en
outre un mauvais poste, et la division qui l'occupe ne devrait jamais y
combattre, quand mme l'ennemi se prsenterait en force gale, parce
qu'elle est encore trop loin du Rio del Monte, que l'ennemi pourrait
passer avant elle. D'aprs cela, voici quelles sont les instructions que
j'ai donnes au gnrai Foy, qui commande  Truxillo: l de pousser de
frquents partis sur Merida et sur Cacers, afin d'avoir des nouvelles
de l'ennemi et communiquer avec les troupes lgres de l'arme du Midi;
2 de placer une portion de son artillerie et de ses troupes 
Jaraicejo, sur la droite du Rio del Monte, et, dans le cas d'attaque de
la part de l'ennemi, de se replier sans combattre sur Jaraicejo, o il
serait en sret pour quelque temps, attendu que le Rio del Monte, par
la profondeur de son lit et l'escarpement de ses rives, prsente un
grand obstacle, surtout dans sa partie intrieure, et que l'ennemi ne
pourrait le tourner qu'en remontant cette rivire et en s'exposant
lui-mme  perdre sa communication si, sur ces entrefaites, le gnral
Foy recevait des renforts qui le missent en tat de reprendre
l'offensive. Si le gnral Foy tait forc dans cette position, il se
retirerait sur les hauteurs du Tage; les localits offrent la plus
facile dfense contre des forces extrmement suprieures. J'y fais
excuter en outre des travaux qui en feront en peu de jours un excellent
camp retranch pour une division. Je fais excuter galement des travaux
qui assurent sa communication avec le fort construit sur le bord du
Tage, empchent que cette division, en stationnant, ne soit jamais
spare de la rivire, et lui donnent toujours la facult de la
repasser. Ainsi, au moyen des dispositions prises, 1 j'ai des troupes
sur le plateau de l'Estramadure, qui voient ce qui se passe et
m'informent des mouvements de l'ennemi; 2 ce corps, forc, par la
marche de l'ennemi,  se replier, occupe des positions d'o il est
inexpugnable, et qui m'assurent la position, non-seulement de la rive
gauche du fleuve, mais encore des hauteurs qui le dominent  environ une
lieue, hauteurs que je regarde comme un beaucoup plus grand obstacle que
le fleuve lui-mme; 3 enfin, dans la position que j'ai donne
aujourd'hui  l'arme, cinq divisions pourraient tre runies au del du
Tage en quarante-huit heures si les circonstances l'exigeaient, et la
sixime un peu plus tard. Il me parat donc que j'ai rsolu le problme,
puisque l'arme ne peut pas perdre la facult de se porter en masse sur
la rive gauche; qu'elle peut le faire toujours en trs-peu d'instants,
et que, de l, pouvant se jeter sur tous les points de l'Estramadure,
elle garde cette province comme si elle y tait stationne, mais sans
danger, et toujours matresse de ses mouvements.

Dans le cas o il y aurait une impossibilit absolue  la division du
gnral Foy de vivre  Truxillo, cette division repasserait le Tage;
mais, afin de conserver toujours la possession des hauteurs de Miravete,
je fais construire, comme faisant partie du camp retranch, deux forts
qui pourront tre abandonns  eux-mmes, et qui, dfendus par cent
hommes, assurent toujours la possession du col, et, par consquent, un
dbouch. Dans ce cas, j'enverrai de fortes reconnaissances toutes les
semaines  Truxillo, sur la route de Merida et sur celle de Cacers,
afin d'tre instruit des mouvements de l'ennemi.

J'avais dj ordonn la construction d'un pont sur pilotis sur le Tage,
et on s'occupe de la recherche des bois ncessaires  ce travail. J'ai
fait construire deux ttes de pont avec des rduits qui avant cinq jours
seront termines, et formeront une espce de place susceptible d'tre
dfendue par quatre cents hommes, et assez bonne pour tre abandonne 
elle-mme. Ce poste renferme mes magasins de vivres; et ces magasins
s'augmenteront au fur et  mesure que j'en aurai les moyens. Comme pour
placer sainement l'arme et trouver les moyens de la faire vivre, j'ai
t oblig de l'tablir en grande partie sur la rive droite du Tietar,
dans la Vera de Placencia, et que le point naturel de rassemblement de
l'arme, en cas de marche inopine de l'ennemi sur elle, est sur la rive
gauche de cette rivire, j'ai fait construire trois ponts, dont un,
celui qui est sur la route de Placencia, est couvert par une tte de
pont. Cette disposition est ncessite par la nature de la rivire du
Tietar, qui en douze heures de pluie crot de six  huit pieds. Toute
mon artillerie est  Navalmoral, et la division de dragons dans les
points des bords du Tage qui peuvent la nourrir. Enfin mon quartier
gnral est  deux lieues du Tage, et je sais tous les jours,  douze
heures de date au plus, ce qui se passe dans le coeur de l'Estramadure
et dans les environs de Coria.

Votre Altesse me mande que l'intention de l'Empereur est que, pour
prparer l'offensive, j'occupe Alcantara et que je le fasse mettre en
tat de dfense. C'est une opration que j'excuterai aussitt que j'en
aurai les moyens, mais aujourd'hui je ne pourrais pas l'entreprendre, et
voici mes raisons: pour qu'Alcantara soit mis en tat de dfense, il
faudra au moins un mois de travail; il faudra, vu la proximit de
l'ennemi, tenir  porte des forces assez considrables; mais je ne
saurais comment les faire vivre; il faut donc auparavant que j'aie ici
des magasins considrables forms qui puissent suivre le mouvement des
troupes, assurer leurs subsistances, et permettre de les tenir runies;
une fois cet objet rempli, rien ne sera plus ais que d'excuter les
intentions de l'Empereur. D'ici  cette poque je ferai galement
rassembler les bois ncessaires aux rparations du pont d'Alcantara,
afin que ce travail, qu'on regarde tomme difficile, mais cependant comme
praticable, puisse tre excut sans retard. Indpendamment des motifs
ci-dessus et qui me paraissent sans rplique, il devient indispensable
de laisser l'arme en repos pendant les grandes chaleurs, sous peine de
la voir fondre par les maladies; elle a besoin, non-seulement de repos
pour sa sant, mais aussi de repos pour se rparer.

J'espre que Sa Majest conclura, du compte que je viens de vous
rendre, que j'ai pris toutes les mesures convenables pour soutenir et
secourir l'arme du Midi de tous mes moyens; et, quoique l'exprience
m'ait dj prouv qu'il tait bon de ne pas trop compter sur la parole
de M. le duc de Dalmatie et sur sa fidlit  remplir ses engagements,
Sa Majest ne rendrait pas justice  mon amour pour le bien public et 
mon dvouement  son service si elle doutait que je ne fisse plus que
mes devoirs en cette circonstance comme en toute autre. La promptitude,
au surplus, avec laquelle je suis parti de Salamanque, le peu de moyens
que j'avais  ma disposition, et qui m'auraient autoris  retarder de
quelque temps mon mouvement pour les augmenter, sont, j'ose le croire,
un garant de ce que je ferais  l'avenir, s'il en tait besoin. Je
n'hsiterai jamais  aller avec toutes mes forces au secours du marchal
duc de Dalmatie lorsqu'il le faudra; mais j'avoue que je redouterais
extrmement d'tre dans une situation inverse.

Il me reste  parler  Votre Altesse de la situation dans laquelle se
trouve l'arme. Sa Majest suppose que depuis plus d'un mois j'ai reu
les chevaux d'artillerie de la garde que le duc d'Istrie devait me
fournir. Je les ai rclams  plusieurs reprises, toujours en vain, et
en ce moment le comte Dorsenne refuse d'une manire formelle de les
donner avant d'en avoir reu un pareil nombre de France, ce qui
videmment est contraire aux intentions de l'Empereur; car, s'il n'et
pas voulu me donner un secours immdiat, il aurait donn l'ordre de me
les envoyer directement de France. Le comte Dorsenne annonce que, quand
il aura reu cinq cents chevaux, il n'en enverra que trois cent
quatre-vingt-sept; attendu, dit-il, qu'il doit faire entrer en compte
cent treize chevaux que le duc d'Istrie a donns au prince d'Essling il
y a trois mois, et qui me paraissent tout  fait trangers  ceux-ci.

Il rsulte de la non-excution des ordres de Sa Majest que
l'artillerie de l'arme est aujourd'hui dans une situation pire que
celle o elle tait  l'poque o j'ai commenc mon mouvement, puisqu'il
y a eu quelques pertes de chevaux, quelques pertes de boeufs qui n'ont
pas t remplacs, et, d'un autre ct, que les voitures d'artillerie
qui doivent tre prises  Salamanque et conduites  Madrid pour y tre
rpares n'ont pu y tre envoyes.

A l'poque de mon mouvement, voulant le faire avec rapidit, chaque
rgiment a form un petit dpt, dans lequel il a plac tous les hommes
malingres et la plus grande partie de ses quipages. J'ai runi tous ces
petits dpts  Toro, sous le commandement d'un officier suprieur. Ces
dpts ont avec eux les effets d'habillement, les ouvriers, etc. J'ai de
mme, pour la cavalerie, laiss  ces dpts tous les chevaux  refaire
qui auraient pri dans nos marches et qui, aujourd'hui, sont en tat de
servir. Aussitt aprs mon arrive  Badajoz, j'ai envoy un officier
pour faire partir tous ces dpts pour Talavera, afin que l'arme, en
arrivant ici, trouvt tous les secours dont elle aurait besoin; mais le
duc d'Istrie s'est oppos  leur dpart. J'ai envoy postrieurement, et
 diverses reprises, des officiers pour renouveler les mmes ordres;
mais le comte Dorsenne s'y oppose galement; de manire que je suis dans
la pnible situation de voir s'couler, sans fruit et sans utilit, le
temps de repos que les corps pourraient employer si utilement  se
mettre en tat d'entrer en campagne. A mon dpart de Salamanque, j'ai
fait vacuer tous mes malades sur Valladolid, parce que Salamanque tait
assez dcouvert. J'ai plac  Valladolid un officier suprieur, pour
runir et commander tous les hommes sortant des hpitaux, un officier,
et certain nombre de sous-officiers par chaque rgiment, afin de former
des dtachements au fur et  mesure de leur gurison. Quinze cents
hommes sont en tat de rejoindre; mais, au lieu de me les renvoyer, on
leur fait faire des dtachements et divers services  l'arme du Nord,
de manire que ces hommes, qui sont sans solde, sans aucun secours, qui
ont assez d'officiers pour les conduire, mais non pour les commander
dans le service, se dispersent partout, dsertent ou se soustrayent au
service de mille manires diffrentes, et seront en grande partie perdus
pour leurs rgiments. J'ai rclam en vain; il rgne en Espagne un
esprit d'gosme et de localit qui est funeste au service de l'Empereur
et qu'il est urgent de rprimer. Je demande, avec la plus vive instance,
 Votre Altesse d'crire  M. le comte Dorsenne d'une manire tellement
imprative, qu'il envoie, sans plus de retard, les cinq cents chevaux
qui me sont destins, et qu'il ne se permette plus de retenir ni un seul
soldat ni un seul cheval qui appartienne  l'arme de Portugal. Enfin,
monseigneur, puisque le Nord me devient  peu prs tranger, je demande
galement  Votre Altesse qu'on relve et qu'on me renvoie la garnison
de Rodrigo.

Les rapports que je reois des mouvements de l'ennemi sont: que deux
divisions anglaises se sont portes dans le Nord et sont cantonnes prs
de la Coa, qu'une division est  Castel-Branco, et que la plus grande
partie du reste de l'arme, qui tait reste sur la rive gauche du Tage,
est en marche pour prendre des cantonnements en arrire.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 4 aot 1811.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le marchal, votre
lettre du 13 juillet. Des secours de toute espce sont en mouvement pour
renforcer votre arme; de nouveaux rgiments de marche se forment 
Paris. Sa Majest espre qu'au moment de la reprise des hostilits,
qu'on suppose devoir tre en septembre, vous aurez plus de six  sept
mille hommes de cavalerie et quatre-vingts pices d'artillerie bien
approvisionnes et bien atteles.

Par les nouvelles de Londres, il parat que les Anglais renforcent leur
arme. Tout porte  penser qu'ils parviendront  remplacer les pertes
qu'ils ont prouves dans la campagne qui vient d'avoir lieu.

La cinquime division, que les Anglais envoient sur le Tage, est
vraisemblablement pour observer l'arme du Nord, qui, comme je vous l'ai
dit, porte un corps sur la Coa.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Navalmoral, le 5 aot 1811.

J'ai reu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'crire le
6 juillet relativement  l'administration. Les motifs qui ont dtermin
un enlvement de fonds dans la caisse pour les subsistances, lors de mon
sjour  Salamanque, ont t qu'il y avait impossibilit absolue de
faire subsister les troupes qui taient  Salamanque par voie de
rquisition, et qu'il tait galement impossible de se procurer les
grains ncessaires pour la fabrication du biscuit,  moins de les
acheter. Cette situation de choses est tellement dmontre, et les
circonstances tellement urgentes, que la mesure, prise d'abord par mon
prdcesseur, a d ensuite tre prise par moi. De mme ici, pour la
subsistance des chevaux, il a d indispensablement tre pass un march
pour trois mille fangues pour faire vivre les chevaux  Navalmoral,
jusqu'au moment o les rquisitions frappes sur les provinces de
Talavera, Tolde et Avila, et qui sont fort loignes, aient pu donner
ces produits. A Salamanque, au moment de nous mettre en mouvement, il a
fallu se pourvoir par achats de beaucoup d'objets pour le service des
hpitaux, que jamais rquisitions n'auraient produits. Des travaux ayant
t indispensables au fort de Salamanque,  la place de Rodrigo et au
passage du Tage, il a fallu ncessairement mettre des fonds  la
disposition du commandant du gnie. Les travaux de l'artillerie ont
exig aussi quelques fonds, mais beaucoup plus encore l'achat des
chevaux de rouliers que j'ai fait prendre  Salamanque avant de marcher,
et celui de quelques chevaux qui me sont venus de Madrid. L'emploi de
tous ces fonds est justifi dans les formes voulues et sera adress aux
ministres respectifs. J'ai joint  cette lettre l'tat indiquant
l'emploi de chacune des sommes, par chapitre et par nature de services.
Les fonds donns au gnie, la plus grande partie de ceux donns 
l'artillerie, et ceux qui ont t employs en dpenses secrtes, se
trouvent dj rgulariss par le crdit ouvert par Sa Majest pour
chacun de ces articles. Quant  ce qui regarde les hpitaux, les
subsistances et l'administration proprement dite, j'aurai soin, au fur
et  mesure de la rentre des contributions des provinces affectes 
l'arme, de faire effectuer des remboursements successifs aux fonds de
la solde, afin de couvrir le dficit qui existe aujourd'hui.

L'arme de Portugal n'ayant eu jusqu'ici aucun territoire, et les
provinces du Nord n'ayant jamais rien vers dans la caisse de cette
arme, elle n'a pu avoir aucuns fonds pour l'administration, puisque
tous les fonds de France taient affects  la solde. Les besoins
d'argent s'tant fait sentir d'une manire imprieuse, il n'a donc pas
t possible de s'en procurer autrement que d'en prendre sur ceux-ci,
sauf remboursement. L'intendant Saint-Lambert, et depuis lors
l'ordonnateur Marchand, ont eu l'honneur de rendre compte  Votre
Altesse de toutes les mesures qui ont t prises  cet gard, et de lui
adresser une expdition de tous les procs-verbaux, ce qui m'a empch
de lui en rendre compte moi-mme. J'ai l'honneur de vous adresser la
copie de tout ce qui a rapport  cet objet.

L'Empereur dsire savoir ce qui a t pay aux corps. Je ne puis lui
donner les dtails par corps de ce qui a t pay aux diffrents
rgiments, attendu que, les registres du payeur gnral n'tant pas ici,
ne peuvent tre compulss, et que la solde tait due  tous les corps 
dater d'poques diffrentes. Il m'a paru que ce qu'il y avait de mieux 
faire n'tait pas de payer le mme nombre de mois de solde  tout le
monde, mais qu'il tait juste de l'aligner  la mme poque. En
consquence, toute l'arme a t mise au 15 novembre. Votre Altesse
trouvera ci-joint un tat en dtail de ce qui reste d  l'arme
jusqu'au 1er juillet.

Enfin l'Empereur veut savoir quelles sont les contributions qui sont
entres dans la caisse de l'arme. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous
le dire, l'arme n'a reu que des fonds de France, et n'a rien reu du
pays, puisqu'elle n'avait ni territoire ni revenus. Aujourd'hui que Sa
Majest lui en a assign un, j'aurai l'honneur de vous adresser chaque
mois, ainsi qu'au roi d'Espagne, l'tat des contributions qui auront t
perues, et de leur emploi. La somme restant en caisse aujourd'hui est
de ...

Je pense, monseigneur, que cette lettre, ainsi que les pices
justificatives qui l'accompagnent, rpondent compltement aux demandes
faites dans vos lettres du 6, et qu'elles justifient tout ce qui s'est
fait.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 24 aot 1811.

L'Empereur a lu, monsieur le marchal, vos dernires dpches. Sa
Majest voit avec plaisir les ouvrages que vous avez fait faire 
Almaraz et sur le Tietar. Elle trouve qu'il serait convenable de faire
des ouvrages de campagne en avant du Rio del Monte.

Sa Majest espre qu'avant le 15 septembre tous vos dpts, les trois
cent quatre-vingt-sept chevaux qui doivent complter les cinq cents
chevaux du train de la garde, sur lesquels cent treize vous ont dj t
fournis, et les onze cent quarante chevaux du train, que vous mne le
gnral Vandermaesen, vous seront arrivs; que tous vos dpts
quelconques, soit de cavalerie, soit d'infanterie, vous auront rejoint,
et que votre arme se trouvera ainsi porte  plus de cinquante mille
hommes. La rparation de votre arme est la grande affaire en ce moment;
elle doit occuper tous vos soins; mais l'Empereur trouve que vous
n'envoyez aucun tat dtaill qui puisse mettre  mme de disposer 
subvenir  tous vos besoins.

J'envoie mon aide de camp, le chef d'escadron baron de Canouville, dans
les provinces du Nord, avec des ordres pour que tous les dpts de
cavalerie et d'artillerie, et tous les dtachements qui appartiennent 
l'arme de Portugal, la rejoignent sans dlai. Cet officier a l'ordre de
voir tout partir et de rester jusqu' ce que tout soit en marche; je lui
prescris mme de se mettre en correspondance avec vous pour l'excution
de ces ordres.

L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous faire connatre que
l'arme de Portugal doit prendre sa ligne de communication sur Madrid;
que c'est l que doit tre son centre de dpt; que toute opration que
l'ennemi ferait sur la Coa ne peut dranger cette ligne. Si l'ennemi
veut prendre l'offensive, il ne peut la prendre que dans l'Andalousie,
parce que, de ce ct, il a un objet  remplir qui est de faire lever le
sige de Cadix. Ses forces dans le Nord, avant-il mme jusqu'
Valladolid, n'aboutiraient  rien. Les troupes que nous avons dans ces
provinces, en se repliant, lui opposeraient une arme considrable, et
alors, sans doute, l'arme de Portugal devrait faire, pour l'arme du
Nord, ce qu'elle ferait pour l'arme du Midi. L'objet important est que
votre ligne d'opration soit sur Talavera et Madrid, parce que votre
arme est spcialement destine  protger celle du Midi. Enfin,
monsieur le marchal, l'arme de Portugal tant attaque de front, son
mouvement de retraite est encore sur Madrid, parce que, dans tous les
cas possibles, ce doit tre sa ligne d'opration. Il faut donc que tous
les dpts quelconques appartenant  l'arme de Portugal soient dirigs
sur Talavera et Madrid. L'Empereur a mme ordonn que la garnison de
Rodrigo ft releve par l'arme du Nord; mais ce dernier ordre ne pourra
tre excut que plus tard.

Le 26e rgiment de chasseurs, qui est un rgiment entier, doit vous
avoir rejoint. Mandez-le-moi. Il est fort important que vous ayez au
moins six mille hommes de cavalerie. Correspondez le plus frquemment
possible avec moi et sur tous les dtails tant militaires que
d'administration.

Le gnral Dorsenne recevra, par mon aide de camp, l'ordre impratif de
faire partir, dans les vingt-quatre heures, tous vos dpts et
dtachements. Tout ce qui est en tat de servir sera dirig en gros
dtachements sur Placencia, et le gnral Dorsenne vous enverra l'tat
et l'itinraire. Quant aux hommes malingres, il les dirigera sur Madrid,
puisque votre ligne d'opration est dsormais sur Madrid, en sorte qu'il
ne lui restera plus un seul homme appartenant  votre arme.

Je vous prviens aussi, monsieur le marchal, que, vraisemblablement,
l'Empereur se dterminera  diriger de Valladolid, par Salamanque, sur
Placencia tous les renforts que conduit le gnral Vandermaesen. Tout ce
qui est pour l'arme du Midi se runira  la colonne du gnral
Vandermaesen et en suivra le mouvement, et ensuite cette troupe se
rendra d'Almaraz, par Truxillo,  l'arme du Midi.

Mon aide de camp, aprs avoir vu partir les troupes et mme le corps du
gnral Vandermaesen, continuera sa route par Avila, Placencia et
Almaraz, et reviendra par Truxillo et Madrid; et l'intention de Sa
Majest est que vous le chargiez de rapporter des tats exacts de la
situation de l'arme.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 24 aot 1811.

L'Empereur trouve, monsieur le marchal, que vous ne correspondez pas
assez avec moi. Sa Majest dsire que vous criviez aussi souvent qu'il
est possible et que vous envoyiez des renseignements trs-dtaills sur
tout ce qui vous concerne, des tats exacts, et toujours trs-rcents,
de la situation et de l'emplacement de vos troupes.

Sa Majest pense qu'il serait ncessaire que vous vous assurassiez du
passage du Tietar en y faisant un pont pour les hommes  pied, afin que
la division que vous avez  Placencia puisse se porter  vous
rapidement. C'est sur le Midi que vous devez porter vos regards; toute
entreprise de l'ennemi sur le Nord serait insense, et il trouverait
partout des renforts considrables qui compromettraient son existence.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 1er septembre 1811.

Monsieur le duc, par la premire lettre que vous m'avez crite, vous me
ftes connatre que vous aviez besoin de vingt mille fangues de bl par
mois; je m'empressai d'ordonner que les quarante premiers mille fangues
qui seraient levs dans la province d'Avila et dans le partido de
Talavera seraient livrs  l'arme de Portugal; j'esprais, par l,
assurer la subsistance de vos troupes pendant les mois d'aot et de
septembre, et je me rservai  pourvoir par la suite selon vos besoins.
Vous me ftes connatre que vous n'aviez pas d'argent; je vous rpondis
que le produit des contributions des provinces qui entourent Madrid
tait tel, que Sa Majest Impriale, ayant connu l'insuffisance de ces
moyens, avait daign venir  mon secours par un prt mensuel, qu'ainsi
vous deviez sentir qu'il tait de toute impossibilit que je vous fisse
donner de l'argent. Je ne crois pas vous avoir cach ce que tout le
monde sait: que mes employs civils ne sont pas pays depuis quinze
mois, et ma garde depuis dix; cependant je vous crivis que je trouvais
bon que vous levassiez les contributions de la province d'Estramadure,
qui m'taient dues, et que vous en employassiez le produit pour les
besoins de l'arme de Portugal. Je vous ai fait envoyer tout le biscuit,
farines, voitures, artillerie, enfin tout ce dont j'ai pu disposer: je
n'ai fait aucune distinction entre l'arme de Portugal et celle du
Centre, puisque leur but est le mme; mais j'avais pens que les mesures
que j'avais prises pour assurer le service des deux armes et des
diverses parties de mon administration auraient t respectes par les
gnraux de l'arme que vous commandez; il n'en a pas t ainsi. On a
lev sur divers points, occups par votre arme, la totalit de la
rcolte; on a par l exaspr les habitants et fait abandonner les
champs et les villages, surtout dans la province d'Avila; dans celle de
Tolde on a d'abord frapp une contribution d'un million; l'ordonnateur
de votre arme se permet de donner des ordres  des personnes qui ne
doivent obir qu'aux miens. J'ai aujourd'hui sous les yeux un dcret que
l'on dit avoir t sign de vous, monsieur le marchal, et qui en
ordonne l'excution  mes prfets et aux gnraux sous mes ordres, sans
m'en avoir mme donn connaissance. Ce dcret met une contribution de
quatre millions de raux sur Tolde, et contremande la leve de toute
autre contribution.

J'ai peine  concevoir que cet ordre mane de vous, monsieur le duc. La
province de Tolde fait partie de l'arme du Centre; elle touche Madrid;
elle est occupe par les troupes de l'arme du Centre. A Tolde j'ai
envoy en mission mon ministre de l'intrieur, pour faire excuter le
dcret qui ordonne la leve d'une contribution en grains, et il n'y a
pas de temps  perdre. J'y ai un prfet, un gouverneur, un rgiment
espagnol. Comment pouvez-vous croire que puisse tre accueilli un dcret
de vous, monsieur le duc, qui ordonne de ne plus payer autre chose que
les quatre millions qu'il faut verser  l'arme du Portugal? Mais avec
quoi voulez-vous donc que nous vivions? Il n'est pas  ma connaissance
que vous ayez le droit de donner des ordres  Tolde. Je ne connais
d'autres dispositions de l'Empereur, monsieur le duc, relatives aux
rapports que je dois avoir avec l'arme que vous commandez, que celle
contenue dans la lettre du prince de Neufchtel, en date du 1er juin,
qui me donne le commandement des troupes qui entreraient dans
l'arrondissement de l'arme du Centre, et mme de l'arme du Portugal si
cette arme se repliait dans les provinces du Centre. J'aurais cru
inutile d'entrer dans cette explication, monsieur le duc, si le dcret
que vous avez rendu et les dispositions que vous avez prises ne m'en
faisaient sentir la ncessit. Vous concevrez facilement que, ne pouvant
y avoir deux chefs suprmes dans les mmes lieux, Sa Majest Impriale a
senti la ncessit de prvoir et a prvu ce qui arrive. Je vous prie
donc, monsieur le duc, de vous abstenir de donner aucun ordre dans les
provinces du Centre.

Cependant, comme je conois que vous devez avoir beaucoup de besoins,
et que les administrateurs et gnraux de votre arme aiment mieux faire
que de laisser faire, je consens  ce que vous fassiez verser dans les
caisses de l'arme du Portugal les revenus des provinces d'Avila,
d'Estramadure, et mme du partido dcimal de celle de Talavera,
conformment au bordereau ci-joint.

J'ai ordonn la formation d'un hpital militaire  Tolde, qui pourra
recevoir mille malades de l'arme du Portugal, et qui sera form et
entretenu par mon trsor et par les soins de l'intendant de la province
et du commissaire que je dlguerai  cet effet. J'espre, monsieur le
duc, que, de cette manire, ce que vous devez  mon autorit pourra se
concilier avec ce que je dois  l'arme de Portugal et au dsir que j'ai
eu constamment de vous tre agrable.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 14 septembre 1811.

Monsieur le marchal, je reois votre lettre du 3; vous ne m'accusez
pas rception de celle que je vous ai crite le 1er, qui accompagnait
mon dcret du mme jour, dont, par prcaution, je vous envoie une
nouvelle copie.

Outre les provinces d'Estramadure, d'Avila, le partido dcimal de
Talavera, vous verrez, par un autre dcret du 11 septembre, que je me
suis dtermin  mettre sous votre autorit et  affecter exclusivement
 l'entretien de l'arme du Portugal une partie de la province de
Tolde, qui vous fournira beaucoup de ressources. Vous savez que j'ai
ordonn la formation d'un hpital de mille malades  Tolde pour votre
arme; vous n'ignorez pas les dpenses qu'elle occasionne aussi 
Madrid. Si vous pouvez retirer les grains et les impts dus des pays qui
vous sont abandonns, je ne doute pas que vous ne pourvoyiez  tous vos
besoins. La ville de Tolde, par sa position entre Madrid, la Manche et
l'arme du Midi; par l'importance d'opinions que lui donnent les corps
ecclsiastiques, civils et militaires, qui sont habitus  obir  mon
autorit, ne peut en tre soustraite qu'en me chassant de Madrid. Il en
est de mme des communes qui sont entre cette ville et ma capitale, qui
touchent immdiatement au territoire de la province de Tolde, puisque
Madrid, autrefois simple maison de campagne, tait situe dans la
province de Tolde, et qu'aujourd'hui mme, sous le nom de province de
Madrid, elle n'a qu'une banlieue extrmement rtrcie. C'est ainsi
qu'Illescas, Naval El Carnero, appartiennent  la province de Tolde.
C'est la province de Tolde qui a constamment nourri Madrid; ce ne sont
pas les dserts qui la sparent d'avec Avila et Valladolid.

Vous avez dj vu, par exprience, ce qu'on peut attendre d'une
autorit mixte. Je ne sais si vous savez que le gnral de l'arme du
Portugal, que vous avez laiss  Talavera, a eu infiniment peu d'gards
pour le conseiller d'tat que j'ai envoy, sur votre demande, auprs de
vous, monsieur le duc, avec la qualit de commissaire royal.

Mon commissaire de police a t arrt et emprisonn sous ses yeux 
Talavera, etc.

C'est pour obvier  tous ces inconvnients que je me suis dcid 
tracer la ligne de dmarcation porte au dcret ci-joint. J'espre que
vous y applaudirez, et que vous reconnatrez bientt l'avantage d'un
systme plus simple, plus juste, et seul excutable.

Mon ministre de l'intrieur, qui va rsider quelque temps encore 
Tolde, n'oubliera rien pour que les malades de l'arme de Portugal
soient traits le mieux possible.

Il me paratrait, monsieur le duc, que vous devriez vous attacher 
faire runir le plus d'approvisionnements possibles  Talavera; et je
pense que le moyen d'obtenir des paysans n'est pas de tout enlever dans
un canton, comme on a dj fait, mais de se contenter du tiers ou de la
moiti des rcoltes.

Je donne les ordres les plus prcis pour que mes agents civils et
militaires obissent en tout aux ordres que vous ferez donner dans la
partie de la province de Tolde assigne  l'arme de Portugal, dans
celles d'Avila, Estramadure et le partido de Talavera. J'espre que vous
voudrez bien donner les mmes ordres, afin qu'un mme village ne se
trouve pas press  la fois par les demandes de l'arme de Portugal et
par celles de mon gouvernement.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL

Placencia, le 16 septembre 1811

Je reois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'crire le
30 aot, dans laquelle elle me fait connatre que l'Empereur veut savoir
ce qui a t peru, tant en argent qu'en denres, par l'administration
de l'arme de Portugal dans les arrondissements qu'elle a occups. Je
croyais avoir rpondu, par rapport  l'argent, de manire  clairer
compltement l'Empereur. L'arme de Portugal, jusqu' ces derniers
temps, n'ayant point eu de territoire, n'a pu lever aucune contribution,
et n'avait pas mme peru un sol. C'est le 1er aot seulement que j'ai
reu votre lettre du 10 juillet, qui me faisait connatre que Sa Majest
dterminait, pour l'arrondissement de l'arme de Portugal, les provinces
de Truxillo, Placencia, Talavera, Avila et de Tolde. C'est donc dans le
courant de ce mois d'aot seulement que j'ai pu faire les dispositions
pour faire effectuer des rentres de fonds; et ainsi il est assez
naturel que le 20 aot, poque  laquelle il n'y avait encore rien de
peru, vous n'en fussiez pas instruit. Aujourd'hui mme  peine les
recettes commencent-elles  s'effectuer, et les fonds perus tant
encore en grande partie entre les mains des percepteurs royaux et
n'ayant pu tre encore verss dans la caisse du receveur central, en
raison des distances et de la difficult des communications, je ne puis
en envoyer  Votre Altesse un tat gnral. Tout ce que je sais par les
rapports des divers arrondissements, c'est qu'ils s'lvent  cent
soixante et onze mille francs,  compte de l'impt de un million que
j'ai tabli par un arrt dont copie est ci-jointe. Mais la leve de cet
impt ne pourra pas se raliser si les obstacles qui s'y opposent
restent les mmes. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte que le roi
d'Espagne, sur l'assistance duquel je croyais pouvoir compter pour me
donner les moyens d'administrer, avec autant d'ordre que possible, les
provinces dtermines pour l'arrondissement de l'arme de Portugal, me
le refuse; le prfet de Tolde ne me fait pas mme l'honneur de rpondre
 mes lettres et a donn formellement l'ordre  toutes les autorits de
se refuser  toutes les rquisitions de l'arme de Portugal. Les
ministres ont dclar que l'arme de Portugal ne devait lever aucun
impt dans la province de Tolde, et les mmes ministres donnent des
ordres, dans les provinces d'Avila et Talavera, qui sont en opposition
avec les miens. J'ai demand au roi un commissaire suprieur pour mettre
de l'ensemble dans l'administration et tre mon intermdiaire dans
l'excution de toutes les dispositions administratives qui seraient
relatives  ces provinces; il m'a envoy M. Amoros, conseiller d'tat,
mais qui aujourd'hui se retranche sur ce que ses instructions et les
ordres des ministres sont en opposition avec ceux que je donne, et qui
tendent  consacrer la totalit des ressources de l'arrondissement 
l'arme. Enfin, dsirant dans toutes mes oprations me servir des
employs espagnols, afin de mnager l'opinion et faire une chose
agrable au roi, je ne puis cependant suivre cette marche, attendu que
je n'ai pu obtenir du roi l'ordre qu'ils eussent  m'obir.

Quant aux rentres en denres, elles sont assez peu considrables, par
la raison qu'eu gard  la nullit absolue de nos transports il a fallu
rpartir les troupes chez les habitants, de manire  les faire vivre
par le secours des autorits locales et sur les lieux mmes.

On n'a envoy de l'orge et du grain que dans les lieux o il tait
absolument indispensable d'ajouter aux ressources des habitants. Ces
ressources sont presque partout puises, et il faudra replacer l'arme
en arrire pour en trouver de nouvelles; ainsi de proche en proche, tant
que nous n'aurons pas des moyens de transport. On s'occupe  dresser
l'tat de toutes les denres qui ont t requises et runies, et j'aurai
l'honneur de l'adresser  Votre Altesse par la premire estafette.

L'arme de Portugal est dans la situation la plus difficile; le
territoire que Sa Majest lui a assign n'est pas le quart de ce qui
serait ncessaire  son entretien. L'Estramadure n'avait d'autre
richesse que celle de ses troupeaux; ils ont t mangs depuis trois
ans; il ne reste qu'un dsert tout  fait inculte. La province d'Avila,
qui est peu considrable, a eu cette anne une rcolte qui ne s'lve
pas  la moiti de celle des autres annes. Enfin la province de Tolde
m'est dispute par le roi, et mes ordres y sont mconnus, tant pour ce
qui est relatif  l'administration qu'au mouvement des troupes, ce qui
met  la discrtion d'un gnral qui n'est pas sous mes ordres mes
dpts et mes hpitaux.

L'arme de Portugal a des besoins de toute espce; mais, avec le peu de
ressources qui lui est offert, avec la contrarit qu'on rencontre
partout et qui nat encore de la division des commandements, j'avoue que
je ne puis envisager les rsultats qu'avec une vive inquitude.
L'Empereur est tonn que je n'crive pas plus souvent  Votre Altesse.
Ce n'est pas faute de lui crire, c'est que mes lettres ne lui
parviennent pas. Je n'ai pas pu obtenir seulement qu' Madrid on ft la
moindre disposition pour assurer la communication avec l'arme et
l'arrive des estafettes et des courriers: et, quoique j'aie plac des
troupes jusqu' douze lieues de Madrid, il est arriv frquemment alors
que des dpches sont restes douze ou quinze jours entre Madrid et
Talavera, oublies dans un village par insouciance ou par l'abandon o
sont toutes les branches du service. Que puis-je faire l o je n'ai
nulle autorit? La responsabilit ne peut en peser sur moi.

Les besoins de l'arme de Portugal sont tendus en raison de la force
de cette arme et en raison de tous les moyens qu'elle a consomms dans
la campagne de Portugal; elle a un territoire trs-born, strile en
grande partie ou dvast; elle ne possde pas une seule ville qui offre
des ressources, et encore mon autorit est sans cesse contrarie par une
autorit que je ne puis combattre. A ct de cela, l'arme du Midi est
dans le pays le plus fertile de l'Espagne, abondant en toute espce de
denres, riche en argent, plein de villes d'une grande population, et
administr depuis deux ans d'une manire mthodique et par une autorit
reconnue. L'arme du Nord a un territoire immense et de la plus grande
fertilit. L'arme d'Aragon est dans une position meilleure encore.
L'arme de Portugal est donc la seule dont aucune ressource ne soit
proportionne  ses besoins et dpendant de tout le monde pour ses
communications. Pour assurer l'arrive des secours que Sa Majest lui
envoie, l'Empereur peut juger de sa position dans cette strile valle
du Tage, o elle ne peut rien crer par elle-mme et o il faut qu'elle
attende tout des autres.

Il est indispensable que Sa Majest augmente le territoire de l'arme
de Portugal; qu'elle daigne prendre des mesures pour y faire reconnatre
mon autorit sans contradiction, et qu'elle m'assure des places qui, ne
dpendant que de moi et offrant des ressources, puissent me servir de
dpts; enfin qu'elle daigne m'accorder aussi des moyens de transport,
sans lesquels il est impossible que l'arme prpare et excute aucun
mouvement.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Placencia, le 16 septembre 1811.

Je reois en ce moment les deux lettres chiffres que Votre Altesse m'a
fait l'honneur de m'crire le 24 aot. J'avais compris depuis longtemps
l'intention de Sa Majest sur le rle que doit jouer l'arme de
Portugal, et depuis longtemps j'ai pris ma ligne d'opration par
Talavera et Madrid. Sa Majest peut tre assure que j'ai et j'aurai
l'oeil ouvert sur ce qui se passera dans le Midi. Je suis parfaitement
inform de tous les mouvements de l'ennemi; de Placencia, on est, avec
une facilit extraordinaire, instruit de tout ce qui se passe dans les
diffrentes directions: par Alcantara, de tout ce qui se passe dans
l'Alentejo; par Castel-Branco, de ce qui se passe sur les bords du Tage,
et par Valverde, de ce qui se passe aux environs de Rodrigo. Pour ce
moment, l'Empereur peut tre tranquille sur le Midi. Il n'y a plus sur
la rive gauche du Tage que la division Hill, de sept  huit mille
hommes, y compris les Portugais. Les sept autres divisions de l'arme
anglaise sont en arrire et  peu de distance de Rodrigo. Tous les
rapports annoncent l'arrive de canons de sige et la construction de
beaucoup de fascines et gabions. Les Anglais veulent-ils faire le sige
de la place de Rodrigo? veulent-ils seulement le faire croire et
rtablir le fort de la Conception et Almeida? C'est ce que j'ignore.
Nous saurons  quoi nous en tenir lorsque nous serons sur les lieux. Si
Rodrigo et eu des approvisionnements, je n'aurais fait aucun mouvement
jusqu' ce que l'ennemi et entrepris des oprations positives: mais,
l'approvisionnement de la place devant finir dans les premiers jours
d'octobre, il n'y a plus de temps  perdre pour en conduire de nouveaux,
et, comme toute l'arme anglaise est l pour s'y opposer, il faut que
toute l'arme franaise soit runie pour soutenir le convoi et imposer
par sa prsence ou ouvrir le chemin si l'ennemi voulait le barrer. C'est
dans cet esprit que j'ai invit le gnral Dorsenne  rassembler le plus
de forces qu'il pourrait, et que j'ai envoy l'ordre au gnral
Vandermaesen de hter sa marche; mais il parat que le gnral Dorsenne
lui a donn l'ordre de rester sur la communication de Valladolid 
Bayonne.

Sa Majest pense que je ne dois en rien m'occuper du Nord, et que les
Anglais ne pourraient venir jusqu' Valladolid que pour leur perte. La
vrit de cette opinion est facile  apprcier, et je n'ai jamais
prouv la crainte qu'ils y allassent. Ce serait dj beaucoup qu'ils
osassent venir jusqu' Salamanque; mais ce que je redoute pour le Nord,
c'est la prise de Rodrigo; car, il ne faut pas se faire illusion.
Rodrigo est une place des plus mauvaises de l'Europe, et qui ne doit pas
tenir quinze jours si elle est attaque avec des moyens convenables. On
ne doit rien conclure de la dfense qu'elle a faite, attendu qu'il est
impossible d'attaquer une place plus mal que nous ne l'avons fait, et
que les Espagnols avec cinq mille hommes qui, garnissant les faubourgs,
en avaient fait une seconde place. Ainsi, si Rodrigo tait assig, il
n'y aurait pas un instant  perdre pour aller  son secours, et il faut
y avoir l'oeil.

J'ai fait repasser le Tage  la division du gnral Foy, qui tait 
Truxillo, attendu qu'elle ne pouvait pas rester isole pendant le
mouvement que je vais faire au col de Baos. D'ailleurs, le pays entre
le Tage et la Guadiana est si malsain, que le tiers de cette division a
t  l'hpital. Le reste y serait entr de mme si elle y et pass le
mois de septembre, et il me parat qu'avant tout, en Espagne, il faut
conserver ses soldats et ses moyens. J'ai fait placer les malades et les
convalescents dans les montagnes, o, par le simple changement d'air,
ils se rtablissent  vue d'oeil. Indpendamment de ces considrations,
il est impossible  une division de vivre  Truxillo. Il faudrait au
moins quinze cents chevaux pour occuper le pays et assurer la rentre de
ses subsistances, et, comme je n'ai pas deux mille cinq cents hommes 
mettre en campagne, il est impossible de lui en donner quinze cents; car
il faut conserver quelques hommes pour combattre. Dans tous les pays, la
cavalerie a besoin d'tre mnage; mais ici, soit que cela tienne aux
chaleurs,  la nourriture, ou  l'espce de chevaux, ou  la ncessit
absolue o l'on est de les charger de beaucoup de subsistances, il est
impossible de se faire une ide exacte de la rapidit avec laquelle la
cavalerie se fond quand elle est en mouvement. Pour pouvoir tenir quinze
cents chevaux sur la rive gauche du Tage, il faudrait que j'en eusse
cinq  six mille et les faire relever frquemment.

La division Foy tant affaiblie par les maladies, un corps de troupes
tant indispensable pour couvrir la valle du Tage sur la rive droite,
mes dpts et mes malades, et conserver ma communication, elle restera 
Placencia, poussant des partis sur le col de Perals, pendant qu'avec
cinq autres divisions je me porterai sur le col de Baos, et le 22 
Tamams avec mon avant-garde.

Je me concerterai avec le gnral Dorsenne, et, s'il y consent, nous
porterons toute notre cavalerie jusqu' Rodrigo. Une fois l'intention de
l'ennemi connue, nous pourrons faire entrer dans cette place tout le
convoi qui a t prpar  Salamanque et en renouveler la garnison si,
conformment aux ordres que vous m'avez annoncs  plusieurs reprises,
le gnral Dorsenne a dsign les troupes qui doivent remplacer les
miennes. Une fois cette opration termine, je ramnerai l'arme de
Portugal dans la valle du Tage; et, si nous recevons enfin des chevaux
d'artillerie et le matriel, si les ordres de Sa Majest s'excutent en
ce qu'ils ont de favorable  l'arme de Portugal, si, enfin, elle
augmente ses ressources et ses moyens, son sort s'amliorera rapidement.

J'ai crit une multitude de lettres au duc de Dalmatie pour le prvenir
de mon mouvement et l'engager  en faire faire un au corps du gnral
Drouet en Estramadure, qui occupe au moins la division anglaise qui y
est reste, et les corps espagnols qui sont sur la frontire. Je n'en
espre rien; mais, par la nature des choses, il doit y avoir un tel
accord entre les mouvements des troupes qui sont sur la Guadiana, le
Tage et la Torms, puisqu'elles sont en ligne et ont affaire au mme
ennemi, qu'elles devraient tre sous le commandement du mme gnral, et
ce gnral ne peut tre que celui qui est plac au centre, parce qu'il
est instruit avec une extrme prcision et une grande promptitude de
tout ce qui se passe de tous les cts. Telle est au moins la
disposition qui me semblerait jusqu' l'vidence commande par l'intrt
du service de l'Empereur.

M. de Canouville, aide de camp de Votre Altesse, est parti d'ici, il y
a quatre jours, pour retourner  Paris. Il est porteur d'un tat de
situation bien circonstanci, ainsi que des renseignements que Sa
Majest peut dsirer sur la situation de l'arme.




LE MARCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

Ciudad-Rodrigo, le 30 septembre 1811.

Sire, je reois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le
14 septembre.

Si vous daignez envisager l'tendue des besoins de l'arme de Portugal,
vous apprcierez, Sire, les difficults de ma position. Il serait facile
de dmontrer qu'il est absolument impossible  l'arme de vivre
longtemps dans l'arrondissement que l'Empereur lui a assign; mais sa
situation devient tout  fait dplorable et critique lorsque Votre
Majest me retire la portion de pays qui, seule, est encore intacte et
offre quelques ressources. Je suis profondment afflig de penser que
les mesures que je ne puis pas me dispenser de prendre pour assurer le
bon ordre et prvenir la dvastation des provinces me font courir le
risque de vous dplaire; et, si Votre Majest rend justice  mon
respect,  mon ancien attachement pour sa personne, elle sentira quel
est l'empire des circonstances, puisque je me vois forc de m'y exposer.
Votre Majest trouve contraire  sa dignit de mettre la province de
Tolde  la disposition de l'arme de Portugal. Je ne tiens pas  en
avoir l'administration si Votre Majest s'y refuse; mais c'est du bl et
de l'argent que je demande; et cet argent et ce bl sont employs a
nourrir les soldats qui combattent pour vos intrts. C'est par des
efforts inous que l'arme a pu vivre dans la position o je l'avais
place; mais il est d'une impossibilit absolue de la maintenir dans les
mmes lieux. L'Estramadure est un dsert; la division qui tait 
Truxillo a souffert tout ce qu'il est possible d'imaginer, et la famine
autant que d'autres motifs m'ont forc de la retirer de ce canton. Elle
a grand besoin de se refaire. La partie la plus voisine du Portugal
offre plus de ressources; mais il faudrait plus de cavalerie que je n'en
ai pour pouvoir s'y soutenir sans danger. Plus tard, d'ailleurs,
lorsque, ayant des transports, je pourrai occuper Alcantara, les
subsistances de ce canton me seront extrmement prcieuses. J'ose donc
esprer que Votre Majest, en s'en rapportant  la droiture de mes
intentions,  la puret de mes vues, me pardonnera si, dans le nouveau
placement des troupes, je me vois forc d'envoyer une division  Tolde.
Le gnral Foy, qui s'y rendra, trouvera moyen, j'espre, de concilier,
dans ses rapports avec les autorits espagnoles, le respect qu'il doit
au nom de Votre Majest avec les besoins de l'arme. Si l'ennemi m'avait
forc de me rapprocher de Madrid, Votre Majest ne trouverait pas
trange que l'arme s'y portt. C'est la famine qui m'y oblige
aujourd'hui; et cet ennemi-l est bien plus redoutable que les Anglais.

J'ai demand  Votre Majest un commissaire royal; je l'ai fait dans
l'intention droite de mettre de l'ordre dans l'administration; mais
j'avoue que je n'avais pas imagin qu'il entraverait la marche des
affaires au lieu de l'acclrer. Jusqu'ici, par son moyen, je n'ai pu
obtenir de quoi donner un jour de pain  l'arme. Que serait-il donc
arriv si le gnral Lamartinire, par le zle le plus remarquable,
n'avait pas trouv moyen de pourvoir  nos besoins? Les horribles scnes
du Portugal se seraient renouveles ici; car, aprs tout, ceux qui ont
les armes  la main ne meurent jamais de faim les premiers. M. Amoros ne
s'est,  ce qu'il parat, occup que de vaines prtentions de vanit et
de prsance, et cependant nous sommes dans une situation  penser 
toute autre chose qu' de pareilles futilits. Le gnral Lamartinire a
fait arrter le commissaire de police de Talavera; mais il ne lui
rendait aucun compte; et, certes, la sret de la ville, celle des
Franais et la tranquillit publique le regardent avant tout, puisque
l'emploi des troupes est constamment ncessaire. Votre Majest n'ignore
sans doute pas qu'on assassine les Franais dans les rues de Talavera et
 la porte de la ville: trs-certainement la haute police ne peut en ce
moment regarder que l'autorit militaire.

Sire, aprs avoir entretenu Votre Majest de ce qui regarde la
subsistance de l'arme, je dois la supplier de remarquer que, quant au
commandement territorial, il est de la plus haute importance, pour la
conservation d'une arme, que le gnral qui la commande commande
galement dans tout le territoire qu'elle occupe, dans les lieux o sont
ses dpts, ses magasins et ses hpitaux. C'est parce que la division
des commandements en Espagne a empch qu'un pareil tat de choses
existt, que tant d'hommes ont disparu faute de soins, faute d'ordre et
de dispositions conservatrices. Je ferai tout au monde pour remplir les
intentions de Votre Majest quand elle daignera me les faire connatre;
mais il faut que j'en sois l'organe et que je commande l o sont mes
hpitaux, mes dpts et mes troupes, sous peine de les voir tomber dans
l'tat d'abandon o je les ai pris, et de trahir tout  la fois les
intrts de l'Empereur, les vtres et mes devoirs les plus sacrs.

La situation actuelle des choses va me donner quelques moments de
disponibles. Je vais me rendre  Talavera pour chercher  tout concilier
autant qu'il sera en mon pouvoir; je mettrai le mme empressement 
aller  Madrid pour rendre mes devoirs  Votre Majest, comme j'en ai le
projet depuis longtemps. Si je ne puis pas parvenir, Sire,  vous
satisfaire, je vous prie d'en accuser les circonstances et l'impuissance
de mes efforts, et non mes intentions.

Je n'ai pas reu le dcret dont Votre Majest me fait l'honneur de
m'entretenir, et qu'elle m'annonait tre contenu dans sa lettre.




JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 9 octobre 1811.

Monsieur le marchal, je reois vos lettres du 30 septembre. Je vous
flicite sur votre heureuse expdition de Ciudad-Rodrigo.

Je sens la difficult de votre position sur le Tage, et je me dtermine
 envoyer auprs de vous le marquis d'Almenara et le colonel Duprez,
pour aplanir toutes les difficults qui pourraient s'lever sur le
remplacement des troupes de l'arme du Centre par celle du Portugal dans
la province de Tolde. Il faut conserver le plus que possible, monsieur
le duc; l'avenir prsente des inquitudes sur les subsistances. Il faut
que l'arme de Portugal vive, mais il faut aussi que celle du Centre et
la capitale puissent vivre, mme  l'poque o vous quitterez le Tage.

J'ai donn mes instructions au marquis d'Almenara; j'aurai pour
agrable tout ce que vous arrterez: je compte sur votre ancien
attachement autant que sur votre sagesse et votre prvoyance.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Amsterdam, le 18 octobre 1811.

Votre aide de camp, le chef de bataillon Jardet, est arriv hier au
soir, monsieur le duc; j'ai mis sous les yeux de l'Empereur vos
dpches. Sa Majest est satisfaite du mouvement combin de ses armes
du Nord et de Portugal, qui a eu pour but et pour rsultat de
ravitailler compltement Ciudad-Rodrigo.

Sa Majest a vu galement avec plaisir l'avantage qu'ont eu ses
troupes, en forant la position retranche de l'avant-garde de l'arme
anglaise rejete sur Alfaiats et Sabugal.

L'Empereur, monsieur le marchal, m'ordonne de vous faire connatre que
nous recevons aujourd'hui des nouvelles du gnral Suchet, qui rend
compte qu'il est devant Murviedro, qu'il fait ses dispositions pour le
sige de Valence. L'arme d'Aragon fait une opration de la plus grande
importance, et le principal objet aujourd'hui est Valence. L'intention
de l'Empereur est donc, monsieur le marchal, que vous facilitiez au roi
d'Espagne les moyens de porter le plus de troupes possible de l'arme du
Centre sur Cuena, afin de soutenir le gnral Suchet s'il y avait lieu.
crivez au roi  cet gard, et faites ce que Sa Majest dsirera. Dans
huit jours je vous expdierai votre aide de camp.




LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 2 novembre 1811.

Vous serez srement instruit, lorsque ma lettre vous parviendra, de
l'chec que le gnral de division Girard a prouv  Arroyo-Molinos, en
revenant de Cacers, o il avait t envoy pour seconder les oprations
que vous dirigiez sur la rive droite du Tage, d'aprs l'invitation que
vous m'aviez faite  ce sujet, et aussi pour favoriser la marche de la
colonne destine pour l'arme du Midi et pour Badajoz, qui doit
dboucher par Almaraz, et m'a t annonce, depuis trois mois, par Son
Altesse Srnissime le prince de Neufchtel.

Le 28 octobre au matin, le gnral Girard s'est honteusement laiss
surprendre  Arroyo-Molinos, au moment o il allait se mettre en marche
pour rentrer  Merida, par un corps de dix mille Anglais, command par
le lieutenant gnral Hill; deux rgiments, le 34e et le 40e, ont t
dfaits, et nous avons prouv des pertes; nous n'avons pas mme de
nouvelles des gnraux Girard, Dembouski et Brun, non plus que du duc
d'Aremberg: le 30, le lieutenant gnral Hill avait son quartier 
Merida.

Je ne pense pas que les Anglais soient dans l'intention de pousser plus
loin leur pointe, je suppose mme qu'ils rentreront en Portugal;
cependant je fais, autant que mes moyens le permettent, toutes les
dispositions que les circonstances peuvent exiger: mais dans tous les
cas cela est insuffisant; j'ai donc l'honneur de prier Votre Excellence
de vouloir bien faire des dmonstrations sur la rive gauche du Tage, et
de pousser une colonne vers Merida, afin de rtablir la communication
entre les deux armes, et pour obliger tous les corps ennemis qui sont
en Estramadure  rentrer en Portugal; l'apparition de cette colonne, et
les mouvements que je ferai oprer sur la rive gauche de la Guadiana,
suffiront pour loigner de Badajoz les corps ennemis qui auraient pu
s'approcher de cette place, et qui en auraient momentanment intercept
les communications; du moins rsulterat-il que, nos rapports tant
rtablis, nous pourrons plus facilement concerter tes nouvelles
dispositions que les circonstances nous mettront dans le cas de prendre.

J'ai aussi l'honneur de vous prier, monsieur le marchal, de vouloir
bien en mme temps faire diriger sur l'arme du Midi, par Merida, les
divers corps de troupes qui, d'aprs les ordres de Son Altesse
Srnissime le prince major gnral, doivent la joindre, et se trouvent
dans l'arrondissement de l'arme de Portugal: ces troupes se composent
de la moiti de la colonne que commandait le gnral Vandermaesen,
laquelle est charge de la conduite d'un convoi de fonds, du
quarante-quatrime bataillon de la flottille, d'un dtachement provenant
du 10e de dragons, destin pour les 17e et 27e rgiments de la mme
arme, du rgiment de Hesse-Darmstadt, destin pour Badajoz, d'une
compagnie de sapeurs, et de divers autres dtachements.

Son Altesse Srnissime le prince major gnral m'a fait l'honneur de
me prvenir, par ses dernires dpches, que l'intention de l'Empereur
tait que vous tinssiez,  poste fixe, deux divisions d'infanterie et un
corps de cavalerie  Truxillo, afin d'tre en mesure de vous porter sur
la Guadiana, si les circonstances l'exigeaient, et pour avoir la
facilit d'tre instruit journellement de ce qui se passe du cot de
Badajoz; cette disposition est d'une telle importance, que je ne puis me
dispenser d'en rclamer l'excution, et de vous prier, monsieur le
marchal, de vouloir bien me faire part des ordres que vous donnerez 
ce sujet.

L'arme du Midi est en ce moment trs-engage; le quatrime corps, qui
est sur la gauche, maintient l'arme insurge de Murcie, qui ne cesse de
me donner de l'occupation et de faire des efforts pour se rorganiser;
il doit aussi former un double cordon pour empcher toute communication
avec la province de Murcie, o la fivre jaune exerce les plus grands
ravages, toutes les communes, mme les troupes espagnoles, en tant
infectes.

Le premier corps est employ au sige de Cadix, et doit contenir une
espce d'arme, dj de douze mille hommes, Anglais et Espagnols, qui se
forme  Tarifa et  Algesiras.

Vous savez ce qui se passe en Estramadure, et vous connaissez l'immense
tendue de pays que je dois garder.

D'aprs ces motifs, je ne puis qu'inviter trs-particulirement Votre
Excellence  prendre en srieuse considration les demandes et
propositions que j'ai l'honneur de lui faire.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 20 novembre 1811.

Je vous renvoie, monsieur le duc, votre aide de camp, le colonel
Jardet; l'Empereur me charge de vous faire connatre que la grande
affaire du moment est la prise de Valence; vous devez tre instruit des
avantages que vient de remporter M. le marchal Suchet sur l'arme de
Blake, et de la prise des forts de Sagonte; je joins ici des exemplaires
du _Moniteur_, dans lesquels vous en verrez les dtails; vous y verrez
aussi que les Anglais ont dix-huit mille malades et paraissent dcids 
rester sur la dfensive. Il est indispensable, si Valence n'est pas
pris, que vous fassiez un dtachement de six mille hommes, qui puisse se
runir avec ce que l'arme du Centre aura de disponible et marcher au
secours du marchal Suchet; aussitt Valence pris, beaucoup de troupes
seront disponibles, et vous vous trouverez considrablement renforc;
alors commenceront les grandes oprations de votre arme.

A cette poque, c'est--dire vers la fin de janvier, aprs la saison
des pluies, vous devrez vous porter, avec l'arme de Portugal et partie
de celle du Midi, sur Elvas et inonder l'Alentejo, tandis que l'arme du
Nord, renforce d'une partie de l'arme de rserve, se portera sur la
Coa et Alfaiats; mais l'objet important, dans ce moment, est la prise
de Valence; l'Empereur ordonne donc, monsieur le marchal, que vous
mettiez de suite une division en mouvement. Instruisez-moi des
dispositions que vous ferez  cet gard.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 21 novembre 1811.

L'Empereur me charge de vous faire connatre, monsieur le marchal, que
l'objet le plus important, en ce moment, est la prise de Valence;
l'Empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui,
runi aux forces que le roi dtachera de l'arme du Centre, se dirige
sur Valence pour appuyer l'arme du marchal Suchet, jusqu' ce qu'on
soit matre de cette place.

Faites excuter, sans dlai, cette disposition, de concert avec Sa
Majest le roi d'Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait 
cet gard. Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades
et qu'ils n'ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu'ils
ne peuvent rien entreprendre; l'intention de l'Empereur est donc que
douze mille hommes, infanterie, cavalerie, sapeurs, marchent de suite
sur Valence; que vous dtachiez mme trois  quatre mille hommes sur les
derrires pour maintenir les communications, et que vous, monsieur le
marchal, soyez en mesure de soutenir la prise de Valence. Cette place
prise, le Portugal sera prs de sa chute, parce qu'alors, dans la bonne
saison, l'arme de Portugal sera augmente de vingt-cinq mille hommes de
l'arme du Midi, et de quinze mille hommes du corps du gnral Reille,
de manire  runir plus de quatre-vingt mille hommes. Dans cette
situation, vous recevriez l'ordre de vous porter sur Elvas et de vous
emparer de tout l'Alentejo, dans le temps que l'arme du Nord se
porterait sur la Coa avec une arme de quarante mille hommes. L'quipage
de pont, qui existe  Badajoz, servirait  jeter des ponts sur le Tage.
L'ennemi serait hors d'tat de rien opposer  une pareille force qui
offre toutes les chances de succs, sans prsenter aucun danger. C'est
donc Valence qu'il faut prendre. Le 6 novembre, nous tions matres d'un
faubourg; il y a lieu d'esprer que la place sera prise en dcembre, ce
qui vous mettrait, monsieur le duc,  porte de vous trouver devant
Elvas dans le courant de janvier; envoyez-moi votre avis sur le plan
d'opration, afin qu'aprs avoir reu la nouvelle de la prise de Valence
l'Empereur puisse vous donner des ordres positifs.




COMMENTAIRES SUR LA CORRESPONDANCE OFFICIELLE
QUI PRCDE.

L'esprit des lettres ci-dessus doit tre mdit dans son ensemble. Ds
ce moment, on voit Napolon se placer dans un monde idal cr par son
imagination. Il btit dans le vide, il rve ce qu'il dsire, et donne
des ordres, comme s'il ignorait le vritable tat des choses, et qu'on
lui et cach la vrit.

L'arme de Portugal est forte de trente-deux mille hommes; il lui donne
un assez vaste territoire pour vivre; mais le territoire, riche et
productif, est plac  plus de soixante lieues de la frontire, et
l'arme et le pays sont sans moyens de transport. Or il faut, pour
vivre, de deux choses l'une: ou que les subsistances soient apportes
aux troupes, ou que celles-ci aillent les chercher. Ce sont les
provinces de Tolde et d'Avila qui seules possdent des ressources, le
reste n'est qu'un dsert: et il demande que l'arme occupe Alcantara,
situ sur la frontire mme de Portugal, qui est une ville ouverte;
qu'on y excute des travaux pour en faire un poste dfensif; mais, pour
protger ces travaux, il et fallu qu'une masse de troupes respectable,
et une forte division au moins y ft runie et se tnt constamment
rassemble: il et fallu, pour faire vivre pendant un mois dix mille
hommes, prendre des ressources  trente lieues alentour, et pour cela
parpiller les troupes. Ainsi une station prolonge  Alcantara tait
tout  fait impossible. Napolon veut qu'un tiers de l'arme et la
cavalerie occupent Truxillo, et toute cette partie de l'Estramadure est
sans habitants, sans culture, et soumise  l'influence la plus dltre
et la plus malsaine. Il veut que l'on communique journellement avec
Rodrigo, qui est  soixante lieues de distance, ce qui ne pouvait se
faire qu'au moyen d'chelons multiplis, et il oublie l'tat de
l'Espagne, qui tait tel, que le commandement effectif et rel se
rduisait seulement au lieu que couvrait l'ombre des baonnettes.

Ainsi, pour obtenir le moindre secours, exploiter les moindres
ressources, il fallait la prsence des troupes: de l un parpillement
indispensable, immense, qui tait toute consistance et toute mobilit 
l'arme; tat de choses dont cette guerre d'Espagne offre peut-tre un
exemple unique dans l'histoire, au moins d'une manire si permanente;
tat de choses, qui n'a jamais cess d'tre le mme pendant tout le
temps que j'ai command.

Ce n'tait pas assez; il et voulu que j'occupasse encore Merida, que je
fisse fortifier cette ville, situe  trente lieues du Tage, et avec
laquelle je ne pouvais communiquer que par un autre dsert, en marchant
paralllement  la frontire de Portugal, tandis qu'elle se trouvait
naturellement la tte de l'arme du Midi, charge de Badajoz. Il voulait
enfin que j'eusse un fort  Baos,  trente lieues du ct oppos. En
lisant de pareilles instructions, on croit entendre rver.

Il reconnat cependant que des forces considrables sont indispensables
et qu'on est loin d'en possder le chiffre: il annonce de puissants
renforts; parmi les premiers est une colonne de six mille hommes, et de
huit cent cinquante chevaux, conduite par le gnral Vandermaesen, qui
se compose de rgiments de marche des corps de l'arme de Portugal; mais
cette colonne est retenue partout par l'urgence des besoins, et employe
 toutes les corves: elle ne rejoint l'arme de Portugal qu' la fin de
l'anne, rduite de plus de moiti.

On annonce que l'arme du Nord va tre renforce et que, ds le 15 aot,
elle pourra prendre position sur la Coa et couvrir Rodrigo; et cependant
cette arme est dans une telle dtresse, ainsi qu'on le voit par les
lettres du duc d'Istrie, qu'elle retient non-seulement la colonne du
gnral Vandermaesen, mais encore les hommes de l'arme de Portugal,
sortis des hpitaux, et organiss en corps provisoires qui font le
service  l'arme du Nord.

Ce sont des rves pareils qui fondent les calculs d'une campagne de
guerre, des projets d'oprations, la scurit de l'avenir!

On laisse les agents du roi dans les provinces destines  faire vivre
l'arme de Portugal, et ils font vider les magasins et vendre les
approvisionnements qu'ils renferment avant l'arrive des troupes; c'est
ainsi qu'ils pourvoient  leurs besoins. Cependant, de toutes ces
dispositions, une seule s'excute, celle qui concerne la garnison de
Rodrigo: cette place ne regarde plus directement l'arme de Portugal,
elle appartient  l'arme du Nord; c'est le gnral de celle-ci qui en
reoit les rapports, qui fournit les troupes, et nomme le commandant;
c'est  lui de veiller sur elle, et de pourvoir  sa conservation, sauf
le cas d'un sige o l'arme de Portugal doit venir  son aide et lui
porter assistance.--Tels sont les prliminaires d'une campagne o les
ordres contradictoires vont se succder et les illusions grandir jusqu'
ce qu'elles deviennent de vritables aberrations.




OBSERVATIONS SUR LA CORRESPONDANCE DE 1811, SUR CELLE DE 1812, ET RCIT
HISTORIQUE DES CAUSES DU SIGE DE RODRIGO, ET DE L'ENLVEMENT DE CETTE
PLACE.

Les pices indiques ci-dessus prsentent le tableau de contradictions
sans exemple, et d'une confusion dans les projets qui explique
suffisamment la cause de tous les malheurs de l'Espagne, et donne le
moyen de reconnatre, en outre, la bonne foi qui rgne dans la
discussion des vnements.

La prise de Rodrigo est l'effet immdiat des dispositions impratives
ordonnes par l'Empereur.




CORRESPONDANCE DE 1811.

Par la lettre du 20 novembre, le prince de Neufchtel, major gnral,
m'crit pour me faire connatre, de la part de l'Empereur, que l'arme
anglaise a dix-huit mille hommes malades, et que l'importance de la
prise de Valence le dcide  me donner l'ordre de dtacher six mille
hommes  l'arme de Portugal pour concourir aux oprations du gnral
Suchet.




MME CORRESPONDANCE.

Le lendemain, 21, il rpte que l'arme anglaise a vingt mille malades,
qu'il ne lui reste pas vingt mille hommes sous les armes. Il me prescrit
de dtacher sur Valence non plus six mille hommes, mais un corps de
douze mille hommes soutenus par une division de trois  quatre mille
hommes, afin de faciliter les oprations du marchal Suchet; et il
annonce qu'une fois Valence pris je recevrai l'ordre de dboucher par la
rive gauche du Tage sur Elvas, de m'emparer d'Alentejo, et que l'arme
de Portugal sera augmente de vingt-cinq mille hommes de l'arme du
Midi, et de quinze mille hommes du corps du gnral Reille, tandis que
l'arme du Nord se portera  quarante mille hommes sur la Coa.--Voil un
bel ensemble de dispositions, un vaste plan dont le succs est assur;
mais il n'y a qu'une observation  faire, c'est que tout cela tait le
rve d'une imagination exalte. Rien de rel n'existait. Les Anglais,
dans le repos et l'abondance, occupant un pays sain, n'avaient pas de
malades et taient tout prts  agir.

Les troupes qui devaient accrotre l'arme de Portugal ne se trouvaient
nulle part, et aucune base solide ne donnait le moyen de raliser le
projet annonc.

Mais,  peine le dtachement sur Valence est-il fait, Napolon change
d'avis, et, non content d'avoir ainsi dissmin l'arme de Portugal, il
rappelle en France une partie de l'arme du Nord, et ordonne un
dplacement universel des troupes, change tout le systme de placements,
ce qui fait qu'il n'y a plus de troupes runies nulle part en mesure
d'agir.

Le 13 dcembre, vingt-deux jours aprs les ordres prcdents, le prince
de Neufchtel m'crit pour me faire connatre les dispositions
suivantes, prescrites par l'Empereur.

Il place l'arme de Portugal dans la Vieille-Castille; il compose son
territoire des six ou sept gouvernements, c'est--dire des provinces de
Salamanque, Placencia et de Valladolid, Lon, Palencia, et les Asturies;
il augmente l'arme de deux divisions, mais en retirant cinq rgiments
d'infanterie et deux des troupes  cheval, et en m'ordonnant d'occuper
les Asturies. De ces dispositions il rsulte en ralit une diminution
des forces, eu gard  l'tendue du territoire et  la tche que j'ai 
remplir. Je dois me rendre  Valladolid. Il me prescrit d'augmenter les
fortifications d'Astorga, de fortifier Salamanque; il reconnat, au
surplus, qu'aucune offensive contre le Portugal ne peut tre prise avant
la nouvelle rcolte, et m'annonce le dpart possible et prochain de la
garde.

Pendant que toutes ces belles dispositions, qui jetaient partout la
confusion, s'excutaient, les Anglais avaient les yeux ouverts et se
disposaient  entrer en campagne. Je recevais du duc de Dalmatie la
lettre du 4 janvier 1812, qui n'tait pas de nature  me donner beaucoup
de soucis, et, peu aprs, une lettre du gnral Dorsenne du 5, dont les
avis taient beaucoup plus srieux. tranger au service de Rodrigo, qui
n'tait pas, je le rpte, sous mon commandement, ne pouvant recevoir
des nouvelles que par le gnral Dorsenne, qui jamais ne m'en avait
donn, c'tait la premire nouvelle des dangers qu'allait courir cette
place. Ce qui me parut le plus important dans cette lettre fut la phrase
relative au gnral Barri, qui devait faire redouter un manque
d'nergie dans la dfense. Puisque le gnral Dorsenne connaissait la
disposition d'esprit et le caractre de ce gnral, il n'aurait pas d
le choisir pour lui confier un commandement isol aussi important.

Des nouvelles plus graves ne tardrent pas  se succder. Je reus, 
mon arrive  Valladolid, une lettre du gnral Thibault, commandant 
Salamanque, qui m'annonait l'entre en campagne des Anglais et le
passage de l'Aguada; et j'envoyai, par des officiers, dans toutes les
directions, aux diffrentes colonnes qui taient en route pour aller
occuper leurs nouveaux cantonnements, l'ordre de se diriger sur
Fuente-El-Sauco et Salamanque, et je m'y rendis moi-mme pour marcher
sur Rodrigo aussitt que les troupes seraient runies; mais les
vnements se pressrent tellement, et la rsistance de Rodrigo fut si
courte (huit jours d'oprations, dont deux jours de feu), qu'il n'y
avait pas moyen d'arriver  temps  son secours, quelles qu'eussent t
les dispositions prises d'avance.

Mais voici qui devient curieux! C'est la manire dont Napolon jugea la
question et les reproches qu'il m'adressa par sa lettre du 25 janvier,
quand il apprit l'entre en campagne des Anglais. Le prince de
Neufchtel me dit que l'Empereur a vu avec peine la manire dont j'ai
fait oprer le gnral Montbrun. Il m'avait, ajoute-t-il, donn l'ordre
d'envoyer seulement six mille hommes au secours de Valence, qui devaient
rejoindre le gnral d'Armagnac; mais il se garde bien de dire que,
s'il m'a effectivement donn ces instructions par sa lettre du 20
novembre, il m'a ordonn, par une lettre du lendemain, 21 novembre, de
mettre en mouvement un corps de douze mille hommes sur Valence, soutenu
par une division de trois ou quatre mille hommes, placs en
intermdiaire. Telle est la suite des ides de Napolon, sa mmoire, et
sa bonne foi!

Le sige de Rodrigo a t entrepris parce que Wellington a vu
l'parpillement des armes franaises, le dpart d'une partie de l'arme
du Nord pour la France, et les dtachements sur Valence.

La place de Rodrigo a t enleve en un moment, parce que le gnral
Barri n'avait aucune nergie et n'a pas fait les plus simples
dispositions que comporte la plus misrable dfense; et cette reddition,
si prodigieusement prompte, a empch qu'une bataille ft livre pour
dlivrer cette place.

Par les dispositions prises au milieu de cette confusion des
changements, je devais avoir runi en face de l'arme anglaise, sur
l'Aguada, du 26 au 27, trente-deux mille hommes, et, du 1er au 2,
quarante mille. Maintenant, je dois poursuivre. On m'ordonne (mme
lettre) d'envoyer une des divisions de l'arme de Portugal  l'arme du
Nord, sans rien changer  sa composition et  sa force, en change de
trois rgiments de marche, qui appartiennent aux corps de mon arme,
renforts qui me sont dj compts et annoncs depuis longtemps. On
retire de l'arme du Midi cinq rgiments polonais, et on prescrit
d'acclrer leur retour. On ordonne imprativement de faire partir pour
la France tout ce qui appartient  la garde impriale en troupes de
toutes les armes, et on prescrit, comme l'quivalent pour l'arme de
Portugal de la diminution de forces qui s'opre partout, les secours que
pourra donner l'arme du Nord  l'arme de Portugal, dans le cas o
l'arme anglaise s'avancerait en Castille; comme s'il tait possible de
compter jamais d'une manire positive sur les mouvements combins de
gnraux indpendants, et en Espagne alors beaucoup moins qu'ailleurs!
Et c'est au moment o les Anglais sont en pleine opration, et assigent
Rodrigo, que de semblables dispositions sont prises!

LE MARCHAL DUC DE RAGUSE



       *       *       *       *       *


LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 9 dcembre 1811.

Monsieur le marchal, j'ai l'honneur de vous prvenir qu'en excution
des ordres que Son Altesse Srnissime le prince major gnral m'a
adresss le 28 octobre dernier, je donne ordre  la septime compagnie
du 4e rgiment d'artillerie  cheval de se rendre  l'arme de Portugal,
sa nouvelle destination: elle arrivera  Tolde le 30 de ce mois, o
elle attendra les ordres de Votre Excellence. Cette compagnie n'emmnera
que ses chevaux d'escadron.

Je fais en mme temps partir une compagnie de militaires franais,
appartenant  des rgiments de l'arme de Portugal, qui, tant
prisonniers de guerre, ont t forcs de servir et faisaient partie de
la lgion d'Estramadure, commande par un colonel anglais, sous les
ordres de Murillo et du gnral Castaos. Le sieur Melhiot,
tambour-major au 76e de ligne, commande cette compagnie; c'est lui qui
l'a conduite  nos avant-postes, il y a quinze jours, du ct de
Aljucen: la manire dont il a mnag sa rentre lui fait honneur et
annonce un homme de caractre; j'ai fait donner tout ce qu'il tait
possible aux hommes qu'il a ramens; je dois cependant vous prvenir
que, sur la demande du gnral commandant l'artillerie de l'arme, j'ai
fait retenir six  sept hommes pour tre incorpors dans l'artillerie,
o ils ont demand  servir; je prie Votre Excellence de l'avoir pour
agrable. J'ai crit au ministre de la guerre pour lui demander de
vouloir bien approuver cette incorporation.

J'ai reu votre rponse au sujet de l'vnement arriv au gnral
Girard; je n'ai certainement pas entendu que l'arme de Portugal en ft
cause, d'autant plus qu'il pouvait et devait s'viter; heureusement, il
n'a pas t aussi fcheux que d'abord on l'avait annonc. Lorsque je fus
prvenu que vous faisiez un mouvement sur Ciudad-Rodrigo, je me trouvais
sur les frontires de Murcie, et, suivant vos dsirs, je donnai l'ordre
que l'on ft un mouvement sur la rive droite de la Guadiana, afin de
retenir les troupes espagnoles et de faire mme en sorte de les
compromettre; mais cet ordre fut longtemps  parvenir; ensuite il fut
mal excut, et, par la ngligence la plus coupable, on s'attira ce
dsagrment. Les contributions n'en taient point le prtexte, quoique
le gnral Girard dt faire rentrer celles du district de Merida;
d'ailleurs, un motif aussi puril n'aurait d, en aucun cas, l'empcher
de faire son mtier.

Je crois que Votre Excellence est mal instruite au sujet de ce qui
s'est pass  Medellin et dans la Serena; les troupes de l'arme de
Portugal ont emport de cette contre beaucoup de denres, dont elles
n'ont point profit, et, lorsque je l'ai fait roccuper, on a trouv le
pays aussi puis que le restant de l'Estramadure.

M. le gnral comte d'Erlon m'a crit, le 6 de ce mois, que la division
anglaise du gnral Hill occupait Albuquerque, et que l'on avait annonc
son arriv  Cacers. Les prparatifs que l'on a remarqus faisaient
croire  un prochain mouvement.

M. le marchal duc de Bellune fait en ce moment le sige de Tarifa et
d'Algsiras; je fais momentanment occuper le camp de San-Roch: nous
avons obtenu quelques avantages dans cette partie, sur une arme
anglo-espagnole que les ennemis y formaient; on l'a rejete sous le
canon de Gibraltar.

Les troupes ennemies, qui sont en Murcie, avaient fait un mouvement sur
ma gauche; mais, le 26 dernier, elles sont parties prcipitamment pour
se porter sur les frontires de la province de Valence; je prsume que
les progrs de l'arme d'Aragon y ont donn lieu. Il m'a t fait
rapport que les gnraux ennemis avaient dit que, s'ils taient trop
presss, ils feraient une troue par la Manche et iraient joindre
Castaos en Estramadure, auquel ils amneraient particulirement leur
cavalerie; si cela se ralise, Votre Excellence sera peut-tre  mme de
profiter de cet avis.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

13 dcembre 1811.

Je vous prviens, monsieur le marchal, que l'Empereur, aprs avoir
pris connaissance de la lettre par laquelle vous exposez la difficult
que vous avez de vous procurer des subsistances, et considrant en outre
l'importance de donner le commandement de toute la frontire de Portugal
 un seul gnral en chef, Sa Majest dcide que la province d'Avila,
celle de Salamanque, celle de Placencia, de Ciudad-Rodrigo, le royaume
de Lon, la province de Palencia, les Asturies et enfin tout ce qui
forme les sixime et septime gouvernements de l'Espagne, feront partie
de l'arme de Portugal.

Indpendamment de vos troupes, c'est--dire des six divisions qui
composent maintenant l'arme de Portugal, vous aurez sous vos ordres la
division du gnral Souham, stationne dans la province de Salamanque,
qui formera votre septime division, et la division du gnral Bonnet,
stationne dans les Asturies, qui vous formera une huitime division.

L'intention de Sa Majest, monsieur le duc, est que vous vous rendiez
sans dlai  Valladolid, pour prendre le commandement militaire et
administratif; que vous fassiez relever de suite la garnison de Rodrigo
par les troupes de votre arme, que vous occupiez toutes les plaines de
la Castille avec votre cavalerie, et Astorga par une brigade et une
division.

Au moyen de ces dispositions vous enverrez dans le cinquime
gouvernement tout le 34e rgiment d'infanterie lgre, le 113e rgiment
d'infanterie de ligne, le 4e rgiment d'infanterie de la lgion de la
Vistule, et enfin tout ce qui appartient aux rgiments suisses, au
bataillon de Neufchtel, et  la garde impriale, ainsi que le 1er
rgiment de hussards et le 31e rgiment de chasseurs.

Le gnral Dorsenne portera son quartier gnral  Burgos, o il doit
runir toutes les troupes, infanterie et cavalerie; il en rsultera une
nouvelle formation des deux armes de Portugal et du Nord, conformment
aux deux tats ci-joints.

Il est ncessaire, monsieur le marchal, que vous gardiez  Placencia
un corps d'infanterie et de cavalerie, avec lequel vous communiquerez
par les cols des montagnes, dont vous aurez grand soin d'augmenter les
dfenses. Cette communication devient de la plus grande importance pour
Madrid, pour l'arme du Centre, pour celle du Midi, et pour savoir ce
qui se passe dans cette partie. Le point de Placencia devient tellement
important, que l'Empereur vous laisse le matre de placer deux divisions
de ce ct.

Il est indispensable que le gnral Bonnet reste dans les Asturies,
parce que dans cette position il menace la Galice et contient les
habitants des montagnes. Il vous faudrait plus de monde pour garder les
bords de la plaine depuis Lon jusqu' Saint-Sbastien que pour garder
les Asturies. La thorie avait tabli, et l'exprience a prouv que, de
toutes les oprations, la plus importante est d'occuper les Asturies, ce
qui appuie la droite de l'arme  la mer et menace continuellement la
Galice.

Si le gnral Wellington, aprs la saison des pluies, voulait prendre
l'offensive, alors vous pourriez runir vos huit divisions pour livrer
bataille, tre secouru et soutenu par le gnral Dorsenne qui, de
Burgos, marcherait pour vous appuyer. Mais cela n'est pas prsumable.
Les Anglais ayant perdu beaucoup de monde, et prouvant beaucoup de
peine  recruter leur arme, tout doit porter  penser qu'ils s'en
tiendront simplement  la dfense du Portugal.

En rflchissant  la situation des choses, il parait  l'Empereur
qu'au lieu d'tablir votre quartier gnral  Valladolid il serait
prfrable que vous l'tablissiez  Salamanque, si cela est possible.
Nous n'avons pas de plan de cette ville; si l'on pouvait la fortifier
sans de trop grandes dpenses et en peu de temps, ce travail serait fort
utile.

Il faut, monsieur le duc, que vous fassiez augmenter les fortifications
d'Astorga par des ouvrages en terre qui en dfendent l'enceinte et qui
mettent cette place en tat de soutenir un sige; de manire que, dans
le cas o votre anne serait oblige de rtrograder jusqu' Valladolid,
mme jusqu' Burgos, vous puissiez, aprs avoir runi vos forces et les
secours qui vous arriveraient, faire lever le sige que l'ennemi aurait
pu entreprendre sur Salamanque et Astorga.

Tout porte  penser qu'avant la fin de la saison des pluies Valence
sera pris, et qu'alors les dtachements que vous avez faits pour
soutenir l'expdition sur cette place vous rejoindront. La grande
quantit de cavalerie que vous aurez pour battre la plaine vous mettra 
mme de dtruire les bandes, de pacifier le pays, d'en organiser
l'administration, de faire payer les contributions, et enfin de former
des magasins.

Par vos diffrentes dpches il ne parat plus possible, en effet, de
prendre l'offensive contre le Portugal. Badajoz est  peine
approvisionn, et Salamanque n'a pas de magasins. Il faut donc forcment
attendre la nouvelle rcolte, que les nuages qui obscurcissent en ce
moment la politique du Nord soient dissips. Sa Majest ne doute pas que
vous ne profitiez de ce temps pour organiser et administrer les
provinces de votre commandement avec justice et intgrit, ainsi que
pour former de gros magasins. Avec la quantit de troupes que vous allez
avoir sous vos ordres, vous serez  mme de bien assurer vos
communications avec le gnral Bonnet, dans les Asturies. Il faut faire
bien administrer cette province, et faire tourner au profit de l'arme
toutes les ressources de ce pays qui, jusqu' ce jour, ont t employes
 des profits particuliers.

Vous devez sentir, monsieur le marchal, l'importance que met
l'Empereur  ce que les troupes du gnral Dorsenne rentrent. Il n'est
mme pas impossible que l'Empereur soit dans le cas de rappeler sa
garde.

C'est  vous, monsieur le duc, qu'est rserve la conqute du Portugal
et l'immortelle gloire de battre les Anglais. Vous devez donc employer
tous les moyens pour vous mettre en mesure d'entreprendre cette campagne
lorsque les circonstances permettront de l'ordonner. Vous devez porter
le plus grand soin  organiser le matriel de votre arme et avoir des
approvisionnements en tout genre de vivres et de munitions.

Plusieurs opinions ont t mises pour dtruire Rodrigo. L'Empereur
pense que ce serait commettre une trs-grande faute, car l'ennemi,
s'appuyant sur cette position, se trouverait intercepter par ses
avant-postes la communication de Salamanque  Placencia, ce qui serait
un trs-grand malheur. Les Anglais savent bien que, s'ils serrent ou
assigent Rodrigo, ils s'exposent  avoir bataille, ce qu'ils sont bien
loin de vouloir faire; enfin, s'ils s'y exposaient, il faudrait,
monsieur le marchal, runir votre arme et marcher droit  eux.
Aussitt que Valence sera pris, le duc de Dalmatie a l'ordre de
renforcer considrablement le cinquime corps, afin d'arrter et de
contenir le gnral Hill et les insurgs de l'Alentejo.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 15 dcembre 1811.

Monsieur le marchal, j'ai reu vos lettres du 10 et du 11. Plus j'ai
rflchi aux propositions qu'elles contiennent, et plus je m'affermis
dans l'opinion qu'il m'est impossible d'y adhrer.

J'ai des ordres positifs de l'Empereur sur la part de coopration que
doit prendre l'arme du Centre aux mouvements gnraux ordonns par Sa
Majest Impriale en faveur de l'arme qui assige Valence; je ne puis
donc pas m'carter de ce qui m'est ordonn pour l'arme du Centre. Je
sais que le gnral en chef de l'arme du Nord, que M. le duc de
Dalmatie, ont des ordres directs de Paris, dont ceux que je pourrais
leur donner ne pourront pas les faire carter. Comment croire, en effet,
que, tandis que l'arme du Midi a l'ordre de l'Empereur de faire un
mouvement sur sa gauche, vers le royaume de Murcie, elle puisse se
prter  la demande que je lui ferais de faire un mouvement vers la
droite? Comment esprer que dans le Nord on pourra faire le mouvement
que vous dsirez vers Salamanque, tandis que vingt-quatre mille hommes
de cette arme se portent vers Valence, et qu'on m'assure que le gnral
en chef lui-mme s'est port sur un point plus central?

Je ne pense pas, monsieur le duc, qu'il faille faire, pour l'arme qui
assige Valence, d'autre diversion que celle ordonne par l'Empereur. La
tche principale et glorieuse du gnral en chef de l'arme de Portugal
me parat dtermine jusqu' ce qu'il prenne l'offensive, et la rentre
des Anglais dans leurs lignes aujourd'hui ne doit pas plus vous rassurer
sur leurs oprations futures que les mouvements qu'ils ont faits en de
de l'Aguada n'ont d vous intimider il y a quelques jours, et ceux
qu'ils pourraient faire encore ne doivent pas, je pense, vous empcher
d'envoyer sur Valence les huit mille hommes dsigns par la lettre du
prince de Neufchtel.

Quoique je vous aie crit prcdemment que le gnral d'Armagnac
paraissait devoir commander ce nouveau mouvement sur Valence, ayant
dirig dj celui qui vient d'avoir lieu, et connaissant le pays,
cependant il est possible de tout combiner et de donner au gnral
Montbrun le commandement des troupes de l'arme de Portugal et de celle
du Centre, diriges sur Valence, en laissant le gnral d'Armagnac
gouverneur de la province de Cuena dans cette province avec deux mille
hommes de l'arme du Centre, et le gnral Treilhard gouverneur de la
province de la Manche dans la province de la Manche, commandant les
quinze cents hommes de l'arme du Centre et les quinze cents hommes de
l'arme de Portugal que vous y avez envoys.

Je n'entre pas dans plus de dveloppements, monsieur le marchal,
persuad qu'il n'y a pas lieu  discuter dans des choses o la marche
est trace par l'Empereur. C'tait il y a deux mois, lorsque vous tiez
 Madrid, et que je vous proposai de runir aux cinq mille hommes de
l'arme du Centre huit mille de l'arme de Portugal, que cela et t
possible; aujourd'hui nous ne pouvons qu'obir, et nous devons le faire
d'autant mieux, qu'il ne me parat pas raisonnable que l'arme de
Portugal puisse prendre aux oprations sur Valence une part plus active
que celle qui lui est si sagement ordonne par les dispositions du
prince de Neufchtel. Vous ne devez pas oublier, monsieur le duc, qu'un
mouvement des Anglais sur Placencia par Alcantara ne serait pas
improbable s'ils apprenaient que le gnral en chef et la plus grande
partie de l'arme de Portugal, aujourd'hui gardienne du Tage, ont
abandonn ses bords pour se porter sur Valence par les montagnes de
Cuena. Cette route, indique par l'instruction du prince de Neufchtel,
ne serait point convenable pour un grand mouvement d'arme comme celui
que vous projetez, et dans ce cas, ce serait par Albacete et Chinchilla
qu'il faudrait se diriger pour couper la retraite  Blake sur la droite
du Xucar, et avoir peut-tre une affaire gnrale avec lui s'il se
portait  la rencontre de l'arme qui marcherait sur lui; mais un
mouvement semblable ne peut point tre excut ni par le gnral ni par
l'arme qui se trouvent en face de l'arme anglaise.




EXTRAIT DE DEUX LETTRES DONNANT L'AVIS DES DISPOSITIONS DES ANGLAIS
CONTRE RODRIGO.

Salamanque, le 1er janvier 1812.

Monsieur le gnral, tout ce qui tient  Rodrigo devient si srieux,
que,  tout vnement, j'adresse ci-joint  Votre Excellence un
duplicata de ma lettre n 126.

A l'appui de ce qu'elle renferme, je vais vous rendre compte des faits
dont je ne puis douter, d'aprs ce que le prfet vient de me dire.

Il y a trois semaines environ, les ennemis jetrent un pont sur
l'Aguada, entre Rodrigo et San Felices-El-Chico. Ce pont, presque
termin, s'croula, et ceux qui y travaillaient furent noys. Je cite ce
fait parce qu'il tablit de la suite dans les oprations.

En ce moment, ils en ont construit deux pour le passage de
l'artillerie, etc., l'un  San Felices-El-Grande, et l'autre  deux ou
trois lieues plus haut. Un quipage de pont, arriv depuis peu, a servi
 l'une de ces constructions. Je mentionne cette circonstance, parce
que, dans la position de l'ennemi, l'arrive d'un quipage de pont
prouve des projets.

D'normes convois de subsistances et de grands troupeaux de boeufs
arrivent  l'arme anglaise, en passant par la province d'Avila et par
la partie de la province de Salamanque occupe par l'arme de Portugal.
Je l'ai crit au gnral Thomires, qui est  El-Barco. Je puis ajouter
qu'il y a quinze jours le marche de Tamams a t tellement pourvu, que
mille fangas de grains n'ont pu y tre vendues.

Placencia et Bejar sont vacus; et, d'aprs ce que m'crit le gnral
Thomires, il parait qu'il doit se retirer, en cas d'un mouvement
offensif de l'ennemi, sur Avila, o est son gnral de division Maucune.

Don Carlos, en annonant un grand mouvement, et avec les plus terribles
menaces, vient d'ordonner, dans les provinces du septime gouvernement,
que, de suite, toutes les justices soient renouveles au nom de la
rgence; que les nouveaux alcades aillent prter serment entre ses
mains; que tout le btail soit conduit dans les montagnes; que les
habitants vacuent leurs villages  l'approche des Franais; qu'on lui
conduise d'normes quantits de grains, de pain et de cochon sal, etc.:
que, _sous peine de mort_, toutes les voitures existantes lui soient
conduites, et que l'on emploie tous les moyens existants pour en
construire de nouvelles: ordre qui s'excute avec une inconcevable
activit sur toute la gauche de la Torms, qui, dj, lui a fait amener
un nombre trs-considrable de voitures et qui les augmente tous les
jours.

J'ai demand au prfet quels moyens on pouvait prendre pour djouer ces
projets. Il n'a pu m'en proposer aucun. Ne pouvant cependant avoir l'air
d'autoriser, par le silence, ces audacieuses mesures qui, chaque jour,
terrorisent davantage tout le pays, j'ai rendu l'ordre dont copie
ci-jointe, et que j'ai l'honneur de vous soumettre.

Dans cet tat de choses, on annonce un mouvement offensif de la part de
l'arme combine. Je ne pense pas qu'il la conduise sur la Torms,
quoique cela soit possible; mais, considrant que l'arme de Portugal
s'est retire et dcouvre tout ce pays, je pense que l'attaque de
Rodrigo va commencer, et tous les faits ci-dessus rapports ne peuvent
pas laisser de doute  cet gard.

On ajoute, et c'est le bruit gnral, que Rodrigo est dans une fcheuse
position et que la dsertion y augmente chaque jour. On cite mme  cet
gard des choses ridicules.

Le prfet, qui n'est pas alarmiste et qui est un des hommes qui connat
le mieux son pays, regarde cette situation comme trs-srieuse. Je lui
ai ordonn d'envoyer quelques hommes srs pour vrifier ces faits. Il
m'a demand avec quoi il les payerait: c'est le chapitre infernal. Il
pense, comme moi, que rien ne balance la ncessit de s'clairer sur les
oprations de l'ennemi. Il a t jusqu' me dire qu'il serait criminel
d'hsiter  prendre,  cet gard, partout o il y a. Au fait, la forme
ne peut tuer le fond, et nous ferons pour le mieux.

Je ne puis vous dire  quel point Rodrigo me tourmente. Le temps qu'il
fait achve de tout faciliter  l'ennemi; tandis que, l'anne dernire,
ce temps aurait sauv Almeida et Rodrigo; comme, cette anne, le temps
de l'anne dernire aurait suffi pour chasser l'ennemi de ses positions.
C'est une fatalit. Du reste, mon gnral, le ravitaillement de Rodrigo
n'est plus une opration de division, c'est une grande et difficile
opration d'arme; et, si l'arme de Portugal n'y concourt pas, elle me
parat trs-douteuse; mais comment l'arme de Portugal se
retirerait-elle lorsque sa prsence est le plus ncessaire, et comment
oublierait-elle que la conservation de Rodrigo est un de ses premiers
devoirs?




Le gnral baron THIBAULT.

Salamanque, la 3 janvier 1812.

Mon gnral, j'apprends  l'instant par un homme sr, qui est parti le
30 dcembre de la gauche de l'Aguada, les faits suivants:

Castaos, auquel il a parl, est  Fuentes-de-Oore; ce qui prouve
qu'il ne s'est pas rapproch pour une simple visite de cantonnements.

Toutes les voitures qu'on peut rassembler y sont conduites. Le 30, il y
en avait deux cent soixante-dix, il doit y en avoir mille en ce moment.

Chaque conducteur de voitures portait des vivres et des fourrages pour
dix et douze jours, pour eux et leurs bestiaux; d'o il rsulte que le
mouvement de l'ennemi doit commencer maintenant.

Le pont de Yecla est coup; celui de Cerralbo est min, couvert
d'abatis et de retranchements, auxquels quinze cents hommes travaillent
encore; il parat qu'ils doivent servir  couvrir le flanc gauche de
l'ennemi et  menacer le flanc droit des troupes qui marcheraient sur
Rodrigo.

On parle galement d'ouvrages faits  Tamams, mais je n'y crois pas;
si cependant cela tait, Rodrigo se trouverait au fond d'un cul-de-sac
de six lieues, d'un front peu tendu, et qui mme offrirait  l'ennemi
trois belles positions de combat, surtout relativement  une opration
que l'on sera hors de mesure de prolonger.

Je reprends le rapport de l'espion.

On fait sur la gauche de Jelts et de l'Aguada un nombre norme de
fascines.

Deux ponts existent sur l'Aguada: tous les villages de la gauche sont
remplis de troupes; la cavalerie anglaise est  Fuenteguinaldo; la force
de l'ennemi parat tre de vingt-quatre mille hommes.

Une grande artillerie de sige est  Almeida, dont les travaux
continuent avec la plus grande activit.

L'opinion gnrale est que le sige de Rodrigo va commencer, et tout
l'annonce; presque tout ce qui restait d'habitante en est parti; le
corrgidor est de ce nombre, et l'espion lui a parl; ce corrgidor est
un des hommes les plus au courant de ce qui se passe.

On fait une nouvelle leve gnrale des hommes en tat de marcher.

Une junte insurrectionnelle, place  Sobradillo, est charg de cette
opration; plus de quatre-vingts curs et moines y sont et forment la
cour de don Carlos. En face de Sobradillo se trouve un pont pour
communiquer avec le Portugal.

Le gnral baron THIBAULT.




LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 4 janvier 1812

Vous tes srement instruit que l'arme anglaise est de nouveau entre
en campagne et s'est porte sur la Guadiana; le 1er de ce mois, le
lieutenant gnral Hill avec toute sa division, quatre mille Portugais
et autant d'Espagnols, tait  Merida; le mme jour il a attaqu
l'avant-garde du cinquime corps  Almendralejo. Le gnral Philippon
m'a crit de Badajoz, le 30, qu'indpendamment de ces troupes une autre
colonne, que l'on disait forte de douze  quinze mille hommes, galement
venue de Portalgre et d'Albuquerque, se dirigeait par Aliseda sur
Montanchs.

J'ignore encore si les ennemis ont le projet de faire plus qu'une
diversion pour m'obliger  renoncer au sige de Tarifa, que M. le
marchal duc de Bellune poursuit, et pour me forcer  rappeler les
troupes que, d'aprs les ordres de l'Empereur, j'ai envoyes en Murcie
en faveur de l'arme de sige de Valence: le temps nous rapprendra;
mais, en attendant, je dois prier Votre Excellence, au nom du service de
l'Empereur, de vouloir bien faire une dmonstration sur Truxillo et
Merida, qui dgage ma droite et oblige les ennemis  rentrer en
Portugal; pour le moment, il m'est impossible de renforcer le cinquime
corps, j'ai trop de troupes dtaches sur ma gauche, et je ne puis
encore renoncer au sige de Tarifa.

J'ai eu plusieurs fois l'honneur d'crire  Votre Excellence, mais
depuis longtemps je n'ai pas reu de ses nouvelles; je la prie de m'en
donner, et, dans cette circonstance, de vouloir bien me faire part le
plus promptement des dispositions qu'elle fera d'aprs ma proposition.

Le 30 dcembre, une reconnaissance de quatre compagnies d'infanterie et
quinze hussards, qui avait t pousse de Merida sur Carmonita, fut
attaque par l'avant-garde de l'ennemi, compose de six cents
chevau-lgers anglais et quatre pices de canon; notre dtachement forma
le carr et repoussa successivement cinq charges sans pouvoir tre
entam; ensuite il opra sa retraite en bon ordre sur Merida. L'ennemi
perdit beaucoup de monde et de chevaux. La reconnaissance tait
commande par le capitaine Neveu, du 88e rgiment; sa valeur et les
bonnes dispositions qu'il a faites ont donn le temps  la garnison de
Merida de se mettre en mesure d'aller  son secours, et de recevoir
l'ennemi.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 5 janvier 1812.

J'ai l'honneur d'adresser ci-joint,  Votre Excellence, deux lettres en
original, aux dates des 1er et 3 courant, du gnral Thibault,
gouverneur de Salamanque. Quoique je n'ajoute aucune foi  leur contenu,
car depuis six mois je n'ai cess de recevoir de pareils rapports, je
crois cependant utile de vous les communiquer. Votre Excellence est 
mme d'tre mieux instruite que moi de la situation des choses dans la
partie de Rodrigo; mais je ne puis lui dissimuler que le dgot
qu'prouve le gnral Barri dans cette place, et son caractre, ne sont
pas sans me donner quelques inquitudes, et que la premire chose 
faire pour le bien du service de l'Empereur serait de l'en retirer
promptement. Si, contre mon opinion, les Anglais ont fait quelques
projets de tentative sur Rodrigo, ou mme sur Salamanque, et que don
Julian ait song  nous intercepter cette premire place, on ne pourrait
les attribuer qu'au mouvement que vous aviez commenc sur Valence; mais
le retour imprvu de Votre Excellence pourrait, dans ce cas, faire
changer aux ennemis leur plan d'oprations et leur devenir funeste.

Avant de recevoir les ordres de l'Empereur relatifs  la nouvelle
division du territoire des armes du Nord et de Portugal, j'avais dj
pris quelques mesures pour jeter des vivres dans Rodrigo. Mais depuis
mon retour, et supposant que vous prouveriez, en vous tablissant dans
les sixime et septime gouvernements, des difficults pour runir
promptement les moyens ncessaires au ravitaillement de cette place,
j'ai cru devoir y donner la dernire main. J'ai la satisfaction de vous
annoncer, monsieur le marchal, que nous pourrons profiter de nos
changements de garnisons pour faire escorter jusqu' Rodrigo un convoi
compos de toute espce de subsistances pendant six mois. Le seul
embarras que nous aurons sera, je le crains fort, celui des transports.
Il serait  dsirer que Votre Excellence pt concourir  cette
opration, en faisant arriver  Salamanque toutes les voitures  sa
disposition.

Avec juste raison, Votre Excellence doit compter sur moi dans toutes
les circonstances, et je lui renouvelle l'assurance que je n'ai rien
tant  coeur que de faire ce qui peut lui tre personnellement agrable
et servir Sa Majest.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 9 janvier 1812.

Je vous prviens, monsieur le marchal, que le marchal duc de Dalmatie
a l'ordre de diriger sur Burgos, ainsi que vous l'aurez vu par ma lettre
du 6 de ce mois, dont je joins ici un duplicata, les trois rgiments
polonais, et que je charge ce marchal de faire aussi partir pour Burgos
le 7e rgiment de chevau-lgers (ci-devant lanciers de la Vistule), et
gnralement tous les dtachements polonais quelconques et officiers
d'tat-major polonais qu'il peut avoir sous ses ordres.

Ayez soin que tous les dtachements de ces corps qui se trouveraient
sur quelque point que ce soit de l'arrondissement de l'arme de Portugal
les rejoignent  leur passage.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Valladolid, le 13 janvier 1812.

Monseigneur, en lisant votre lettre DU 21 NOVEMBRE, je trouve que je
n'ai fait qu'excuter littralement l'ordre de l'Empereur, et que, mme,
je lui ai donn moins d'extension, puisqu'il m'tait prescrit de
complter  douze mille hommes le dtachement de l'arme du Centre, et
que celle-ci n'a presque rien fourni; enfin que l'intention de Sa
Majest tait que je plaasse quatre mille hommes en chelons pour
maintenir la communication. La division que j'ai de moins pour le
moment, et que Sa Majest supposait que j'avais sous la main, se
trouvait ncessairement dtache pour l'excution des ordres que vous
m'avez adresss.

Le gnral Montbrun n'a pas _pu passer par Lucena_. Il lui aurait
_fallu un quipage de montagne_, et je n'en ai pas. Il parat qu'il lui
tait aussi impraticable _de se porter par Tarazona sur Requea_.
Indpendamment de la difficult des chemins, de celle des vivres, le
passage _prsente des impossibilits_, et, prs de Requea, se trouvent
des positions qui sont occupes, retranches et difficiles  chercher et
difficiles  emporter. Il a donc pris la route _d'Albonte_ et manoeuvr
_sur la rive droite du Xucar_, menaant _la seule retraite qu'ait
l'ennemi_. Il est probable que son arrive dans ces parages aura fait
une diversion utile au marchal Suchet, et lui aura facilit
l'investissement de la place en sparant l'arme de la garnison, et
dtermin celle-l  rentrer en Murcie. Ainsi tout ce qui tient aux
oprations d'arme semble devoir tre promptement termin; et, si
Valence rsiste encore, ce ne sera plus qu'une opration mthodique pour
laquelle le concours _du gnral Montbrun serait inutile_; et, comme,
d'un autre ct, il est probable que les Anglais feront des mouvements 
la fin de fvrier, _et qu'alors j'ai besoin de tout mon monde_, j'ai
donn l'ordre au gnral Montbrun _de se mettre en route  la fin de
janvier pour me rejoindre_. Indpendamment des deux divisions, _il a
toute ma cavalerie lgre_ dont je ne saurais me passer si, seul, je me
trouvais forc de faire la moindre opration.

Sa Majest parait tenir  ce que j'aie trois divisions dans la valle
du Tage; mais, vu la grande tendue de l'arme _et le temps qu'il faut
pour la runir_, qui, y compris celui ncessaire pour que _les ordres de
mouvement parviennent_, est au moins _de quinze jours_, tandis que
l'ennemi _peut tre en quatre jours sur moi_, je n'ai _d'autre garantie_
d'tre en mesure _de le combattre et de l'empcher de sparer l'arme_,
tant qu'il est dans _la position qu'il occupe aujourd'hui_, que de tenir
_beaucoup de troupes sur les deux rives du Duero, afin de retarder assez
les oprations pour que les divisions puissent venir me rejoindre_.
Mais, indpendamment de ces motifs, _comment pourrais-je occuper le pays
entier_, tablir des ressources, rendre faciles toutes les
communications _si prs de la moiti de l'arme se trouve dans la valle
du Tage?_ Enfin, une dernire considration, qui a en partie motiv _le
changement de situation de l'arme, c'est l'impossibilit d'y vivre_. Un
corps considrable dans cette position _ne peut y vivre que par les
provinces_ de la Manche et de Sgovie; et elles sont _affectes_ 
l'arme du Centre. Partout il _n'est_ possible _d'y entretenir que_ des
postes ou une trs-faible _division_. C'est ce que j'ai fait. Malgr les
efforts inous que j'ai faits avant mon dpart pour procurer des
subsistances  cette division, _je n'ai encore que l'esprance_ qu'elle
pourra y vivre jusqu' la rcolte, mais non la certitude.

Je suis arriv  Valladolid avant-hier; le gnral Dorsenne avait
prpar _un ravitaillement pour Rodrigo_, et je profite de sa prsence
ici pour tre soutenu au besoin, et je fais conduire _le convoi
immdiatement dans cette place_, et par la mme occasion _en relever la
garnison et en changer le commandant_. Comme je n'ai point de _cavalerie
lgre_, le gnral Dorsenne me prte celle qu'il a ici et qui, runie
aux dragons, me donnera une force _en cavalerie suffisante pour le
mouvement_; je soutiens _le convoi par quatre divisions_ et je m'y rends
de ma personne. Je ne pense pas que l'ennemi fasse de _dispositions pour
s'opposer  son entre_. Mais, si l'arme anglaise passait l'Aguada pour
livrer bataille, _j'attendrais sur la Torms la division du Tage et les
troupes que le gnral Dorsenne pourrait m'amener_; mais sans doute ce
cas n'arrivera pas. _Rodrigo sera ainsi approvisionn_ jusqu' la
rcolte, et,  moins _d'un sige_, il ne doit plus tre l'objet d'aucune
sollicitude. Cette opration termine, les troupes du gnral Dorsenne
seront releves sans retard dans le septime gouvernement.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 23 janvier 1812.

Monsieur le marchal, votre aide de camp vient de me remettre votre
lettre du 21 dcembre, avec le rapport du gnral Thibauld  la mme
date.

Votre Excellence sait qu'aprs avoir mis  sa disposition la division
Roguet, deux batteries d'artillerie, la brigade de fusiliers de la garde
et la cavalerie lgre de l'arme, il ne me reste aucune troupe
disponible. Je ne puis donc compter que sur celles qui se trouvent en
Palencia, Lon, Benavente et Valladolid, en vacuant ces provinces, en
les abandonnant aux insurgs, en laissant  l'ennemi des ouvrages et
postes retranchs importants et en arrtant les communications avec
Bayonne et Madrid. Mais, d'aprs l'urgence que vous m'avez dmontre, je
n'hsite pas  donner l'ordre  ces troupes de se tenir prtes  marcher
au premier avis. Si mon aide de camp, porteur de la prsente, fait
diligence, en quarante-huit heures je puis connatre la dernire
dtermination de Votre Excellence.

Les troisime, quatrime et cinquime gouvernements du nord de
l'Espagne n'tant occups que par des bataillons de marche, je ne puis
en retirer un seul homme. Malgr mes efforts et mes calculs, je ne
pourrais rassembler que six mille hommes d'infanterie, mille chevaux et
douze pices de canon; et, quelque clrit que je fasse apporter dans
mon mouvement, ces corps ne seraient runis  Toro que vers le 2 du mois
prochain.

Comme le mouvement de l'arme combine sur Tamams n'est pas confirm,
qu'on ignore encore les forces de l'ennemi et que les Anglais ont
l'habitude d'tre lents dans leurs expditions, je vais employer le
temps qui s'coulera jusqu' la rponse de Votre Excellence  faire
vacuer les blesss et les malades qui se trouvent dans les diffrentes
places, et  runir  Valladolid l'administration avec les quipages des
corps.

Avec les dragons  pied de votre arme qui taient  Valladolid, il n'a
t possible que de relever les postes de Puente-Duero  Valdestellas.
Les ordres sont donns pour que tout ce qui doit arriver de Burgos soit
dirig de suite sur Toro. Le gnral Curto partira avec le rgiment de
marche de dragons le 26; le bataillon du 47e, qui est  Almeida, sera
aussi dirig sur Toro aussitt qu'il aura t relev par un bataillon de
marche.

J'ai fait mettre en route, ce matin, non sans peine, vingt-deux
caissons de votre grand parc, qui taient rests  Valladolid. Ils
rejoindront demain la division Roguet  Mdina et suivront son mouvement
sur Toro. Enfin, toutes les dispositions sont prises pour faire filer
sur cette destination ce qui arriverait du Nord, appartenant  l'arme
de Portugal.

Je reviens  un objet qui mrite de fixer notre attention: en vacuant
les lignes de l'Orbigo et de Cyla, nous fournissons aux Galiciens
l'occasion (si le cas exige de nous porter en masse sur Salamanque) de
s'emparer de nos ouvrages retranchs et de marcher ensuite, sans
obstacle, sur Valladolid, en supposant que les oprations qui se
prsentent soient combines, comme le prouvent les rapports qui
m'annoncent unanimement l'arrive  Villafranca de plusieurs gnraux et
officiers anglais et la runion de plusieurs corps. Cette rflexion doit
nous donner des craintes pour les suites. Je prie Votre Excellence de la
mditer. D'ailleurs, je ne puis lui taire que mon opinion est que les
Anglais, apprenant la jonction des armes impriales, renonceront, s'ils
en avaient le projet, au hasard d'une bataille. Car il est  supposer
que leur prtendu mouvement sur Tamams par chelons n'a t opr que
pour avoir le temps d'approvisionner Rodrigo et de mettre cette place en
tat. Ils sortiraient des bornes de leur extrme prudence en marchant
avec toutes leurs forces sur Salamanque; ce serait nous offrir trop
d'avantages et ils auraient lieu de s'en repentir, car, quelque nombreux
qu'ils soient, nous sommes plus qu'en mesure de les accabler, et ils
viteront toujours, tant qu'ils pourront, de nous attendre en plaine. Je
me rsume et crois fermement que l'arme combine ne tentera pas, cette
campagne, le passage de la Torms.

Je suis persuad, monsieur le marchal, que vous reconnatrez dans ma
conduite et mes observations que toute espce de considration cde au
dsir de djouer les projets de l'ennemi et de cooprer au succs de vos
oprations.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 23 janvier 1812.

Je vous envoie, monsieur le marchal, un _Moniteur_ qui vous fera
connatre l'tat de choses du ct de Valence. L'Empereur a vu avec
peine, monsieur le duc, la mauvaise direction donne au gnral
Montbrun, et que les ordres et contre-ordres donns ont rendu inutile le
mouvement que Sa Majest avait prescrit. Vous avez reu, le 13 dcembre,
l'ordre d'envoyer six mille hommes sur Cuena pour renforcer le gnral
d'Armagnac et le mettre  mme de marcher rapidement sur le corps
espagnol qui tait  Requea en Utiel. Sa Majest tait fonde  croire
que, le 24 ou le 25, cette puissante diversion aurait agi.

Les ordres de l'Empereur n'ont donc pas t excuts comme Sa Majest
le dsirait. Cela provient de ce que vous avez hsit dans vos
dispositions. Au lieu d'un corps volant que l'Empereur voulait lancer 
tire-d'aile sur Cuena, vous avez voulu faire marcher un corps d'arme
et trente pices de canon. Sa Majest (je dois vous le dire, monsieur le
marchal) pense que, dans cette circonstance, vous avez plus calcul
votre gloire personnelle que le bien de son service. Vous connaisses
assez l'Empereur, monsieur le marchal, pour concevoir que, s'il et
voulu oprer une grande diversion en portant un corps d'arme et trente
pices de canon sur Valence, il vous aurait ordonn de passer par
Almanza. Il en rsulte qu'un mois aprs l'ordre que vous avez reu
d'envoyer un corps de six mille hommes sur Cuena l'ennemi tait
toujours matre de Requea, et qu'alors tous n'aviez rien fait pour
l'avantage de l'arme de Valence.

L'Empereur, monsieur le duc, espre que cette lettre vous trouvera 
Valladolid. Sa Majest vous ordonne de suivre strictement les ordres
ci-aprs:

1 Rappelez, si vous ne l'avez dj fait, le corps du gnral Montbrun;

2 Vingt-quatre heures aprs la rception de cet ordre, faites partir
une des divisions de votre arme avec son artillerie, et organise comme
elle se trouvera au moment o vous recevrez cet ordre, et vous la
dirigerez sur Burgos pour faire partie de l'arme du Nord. Sa Majest
dfend que vous changiez aucun officier gnral de la division que vous
enverrez, et qu'on y fasse aucune mutation.

Vous recevrez, en change, trois rgiments de marche, forts de cinq
mille hommes prsents, que vous incorporerez dans vos rgiments. Ces
rgiments de marche partiront le mme jour que la division que vous avez
l'ordre d'envoyer  Burgos y arrivera. Toute la garde a l'ordre de
rentrer en France, ce qu'elle ne pourra faire que quand la division que
vous devez envoyer  Burgos y sera arrive.

Valence pris, le gnral Caffarelli se rendra  Pampelune pour faire
galement partie de l'arme du Nord. Cette arme se trouvera donc
compose de trois divisions, savoir:

Celle que je vous donne l'ordre d'y envoyer;

La division Caffarelli,

Et une troisime division, que le gnral Dorsenne va former avec le
34e lger, les 113e et 130e de ligne et les Suisses.

La cavalerie de cette arme sera forme du rgiment de lanciers de
Berry, du 1e rgiment de hussards, des 15e et 31e de chasseurs, et de la
lgion de gendarmerie  cheval.

Ainsi l'arme du Nord se trouvera  mme d'aller  votre secours avec
deux divisions si les Anglais marchaient sur vous. Ce cas arrivant, le
gnral Reille, qui, aussitt aprs la prise de Valence, aura le
commandement du corps d'arme de l'bre, pourra, de Saragosse, envoyer
une division sur Pampelune; mais cela n'aurait lieu que dans le cas
seulement o les Anglais dploieraient de grandes forces et feraient un
mouvement offensif sur vous, ce que rien ne porte  penser. Valence
pris, le marchal Suchet restera dans cette province avec vingt-cinq
mille hommes; le gnral Reille sera  Lerida avec le corps de l'bre,
fort de trente-deux mille hommes, non compris les garnisons des places
de la Basse-Catalogne. Il se placera  Lerida ou  Saragosse. Le gnral
Dorsenne sera  Burgos avec l'arme du Nord, forte de trente-huit mille
hommes.

Je vous ai prvenu de l'ordre donn aux trois rgiments polonais qui
sont  l'arme du Midi pour rentrer en France: quand ils passeront dans
l'arrondissement de votre arme, activez leur marche, au lieu de la
retarder.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 27 janvier 1812.

Mon cher marchal, Votre Excellence est sans doute instruite que le
mouvement des corps et dtachements de son arme, qui devaient tre
dirigs sur Toro, est entirement excut.

Les rapports que je reois m'annoncent que toutes les bandes sont en
mouvement dans les provinces du Nord et se runissent; que quatre mille
insurgs ont investi la place d'Armanda, o il n'y a pour toute garnison
que trois cents hommes d'infanterie de l'arme de Portugal, qui gardent
les magasins et l'artillerie du fort de Rahabon, que j'ai t oblig de
faire dsarmer, et qui succomberont s'ils ne sont promptement secourus;
que le comte Montijo retourne sur Soria avec huit mille Espagnols, ayant
de nouveau le projet de faire l'attaque de cette place avec du canon;
enfin que les garnisons et postes sont fortement menacs; que les
communications deviennent de plus en plus difficiles, et qu'il ne se
passe pas de jour, depuis que j'ai retir la division de tirailleurs de
la garde du cinquime gouvernement, o il n'arrive des vnements. Dans
cet tat de choses, comme il est  supposer, et que tout parat mme
confirmer que l'arme anglo-portugaise se tiendra pour le moment 
Rodrigo et ne tentera rien sur Salamanque, je prie Votre Excellence de
trouver bon que je rappelle la division Roguet, son artillerie, et la
cavalerie du gnral Laferrire, afin de les employer de suite  faire
une guerre  outrance aux gurillas,  rendre la tranquillit au pays, 
conserver nos tablissements et nos ressources en subsistances. Je la
prie aussi de prendre des dispositions pour faire relever de suite
toutes les troupes de l'arme du Nord qui se trouvent encore dans les
sixime et septime gouvernements, afin de me mettre  mme d'excuter
les ordres ritrs de l'Empereur relatifs  sa garde, dont j'ai eu
l'honneur de faire part  Votre Excellence.

Le gnral de division Abb, commandant en Navarre, vient d'prouver, 
la tte de toutes les forces disponibles de cette province, un chec o
il a perdu trois  quatre cents hommes. Cet vnement est d'autant plus
malheureux, qu'il augmente l'audace des bandes, et il n'y a pas un
instant  perdre pour les attaquer, les diviser et les dtruire, sans
quoi la chose deviendrait trs-srieuse et le mal irrparable.

J'attends une prompte rponse de Votre Excellence. Je n'ai pas encore
de nouvelles de l'aide de camp que je lui ai dpch pour lui porter ma
lettre du 23 courant.

J'apprends que l'officier du gnie qui tait  Astorga a t transport
 Benavente dangereusement malade. Il parat urgent de le faire
remplacer, pour que les travaux ne restent pas suspendus.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 29 janvier 1812.

Monsieur le marchal, j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que je
reois l'ordre impratif de diriger sur France les escadrons de
cavalerie lgre de la garde qui sont  Rioseco, et auxquels je donne,
en consquence, celui d'en partir.

Je crois devoir en prvenir Votre Excellence pour qu'elle les fasse
remplacer de suite si elle le juge convenable, afin que ce poste ne
reste pas sans garnison.

Les bandes continuent  faire beaucoup de mal dans le Nord; la prsence
de mes troupes y devient de plus en plus ncessaire. Je supplie Votre
Excellence de faire hter autant que possible le mouvement des corps de
son arme qui doivent relever les miens dans le sixime gouvernement.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Duas, le 3 fvrier 1812.

Monsieur le marchal, Votre Excellence a d recevoir, par l'estafette
de ce jour, l'ordre du prince de Neufchtel de diriger une division de
l'arme de Portugal, forte de six mille baonnettes et douze pices de
canon, sur Burgos, pour faire partie de celle du Nord. Son Altesse, par
une lettre du 23 janvier, me prescrit d'envoyer  l'arme de Portugal
les 1er, 2e et 3e rgiments de marche aussitt que cette division sera 
ma disposition, ce qui fera un change de troupes duquel il rsultera
l'avantage que tous les corps seront runis.

Le major gnral m'enjoint aussi de ne retarder, sous aucun prtexte
que ce soit, le dpart pour Bayonne de tout ce qui appartient  la garde
impriale, infanterie, cavalerie, artillerie, le bataillon de
Neufchtel, le 4e rgiment de la Vistule et autres dtachements. Pour
tre  mme d'excuter de suite les dispositions qui me sont ordonnes,
je prie instamment Votre Excellence de faire hter la rentre  l'arme
du Nord du 31e rgiment de chasseurs dont j'ai le plus grand besoin, et
de me faire connatre le plus tt possible l'arrive  Burgos de la
division qu'elle doit y envoyer.




LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 7 fvrier 1812.

Monsieur le marchal, j'ai reu au mme instant les lettres que vous
m'avez fait l'honneur de m'crire les 4, 19 et 24 janvier dernier. Cette
dernire m'a t apporte par M. Dettencourt, officier de votre
tat-major; elle me confirme la nouvelle de la prise de Rodrigo que les
ennemis avaient fait rpandre. Il est bien extraordinaire que la
garnison qui dfendait cette place ne vous ait pas donn le temps de
runir votre arme et d'arriver  son secours. Ce malheureux vnement
rendra les oprations plus difficiles sur les deux rives du Tage et
dterminera sans doute les ennemis  diriger leurs efforts sur Badajoz.
Dj je suis instruit qu'ils font des prparatifs du ct d'Uas,
Campo-Maior et Portalgre, et, indpendamment d'un corps du gnral
Hill, on annonce l'arrive de deux divisions qui se tenaient
ordinairement du ct de Castel-Branco. Heureusement que, depuis l'an
dernier, les ouvrages de dfense ont t considrablement augments 
Badajoz, et que les approvisionnements qu'il y a, quoique incomplets,
nous donneraient le temps de combiner des oprations pour en loigner
les ennemis si le sige tait entrepris.

J'ai l'honneur de vous faire part que le gnral Hill, avec tout son
corps, avait repris ses positions du ct de Portalgre. Il paratrait
mme, d'aprs les rapports qui me sont parvenus, qu'il a tendu ses
troupes jusqu' la rive droite du Tage. Les derniers renforts qui ont
t dbarqus  Lisbonne, lesquels consistent dans une brigade de
cavalerie et sept  huit mille hommes d'infanterie, lui sont destins.

Je vois avec bien de plaisir que Votre Excellence a donn l'ordre au
gnral Montbrun de se mettre en communication avec l'arme du Midi.
Tant que cette communication existera, les ennemis n'oseront rien
entreprendre sur Badajoz, puisque, au moindre mouvement, nous pouvons
nous runir et marcher  eux pour les combattre. Je dsirerais donc
qu'il entrt dans vos dispositions de laisser un corps entre le Tage, la
Guadiana, la grande route de Truxillo et lu Sierra de Guadalupe, o il
trouverait des subsistances et pourrait communiquer avec les troupes que
je tiens dans la Serena, ainsi qu'avec celles que vous avez  la tte de
pont d'Almaraz et  Talavera. Ce corps serait assez loign pour que
l'ennemi ne pt rien entreprendre contre lui; il entrerait dans le
systme d'oprations des deux armes et couvrirait une grande tendue de
pays par o les ennemis font continuellement venir des subsistances.
J'ai crit  M. le comte d'Erlon d'en faire la proposition au gnral
Montbrun, qui peut-tre se trouvera  cet effet autoris par Votre
Excellence.

Je suis d'autant plus persuad qu' l'ouverture de la campagne les
ennemis feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour s'emparer de
Badajoz, qu'ils ne peuvent rien entreprendre en Castille tant que cette
place nous offrira un appui pour pntrer en Portugal et nous porter sur
leur ligne d'opration. Il est d'ailleurs vraisemblable qu'ils ne
tarderont pas  tre instruits que, d'aprs les dispositions de
l'Empereur, l'arme du Midi va tre affaiblie de plusieurs rgiments que
je dois envoyer  Burgos. D'aprs ces considrations, je ne puis
qu'insister, monsieur le marchal, pour que la position de votre aile
gauche soit telle, que la communication des deux armes soit
parfaitement tablie, et que nous puissions, par la runion de toutes
nos forces disponibles, aller combattre les ennemis et assurer un grand
succs.

Heureusement que les affaires de l'Est nous favorisent. La prise de
Valence et la destruction de l'arme que Blake commandait rendront les
ennemis plus circonspects. Le gnral Soult[5], qui est  Murcie, a eu
l'occasion, le 26 janvier, de complter la dispersion de la division
d'infanterie commande par Villacampa, et il a battu, dans une brillante
charge, la division de cavalerie du gnral la Carrera. Ce gnral, avec
son tat-major et deux escadrons, ont t tus.

[Note 5: Frre du marchal Soult. (_Note de l'diteur._)]




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

11 fvrier 1812.

Vous trouverez ci-joint, monsieur le duc, la lettre que j'cris  M. le
duc de Dalmatie.

La division qu'il va faire marcher sur Hill suffira pour le faire
retirer; l'intention de l'Empereur, monsieur le duc, est que vous vous
placiez  Salamanque dans une situation de guerre offensive.

Faites commencer des ouvrages dans cette place. Menacez Rodrigo,
Almeida, Oporto; soyez sr qu'avec de pareilles dispositions lord
Wellington ne dtachera pus un homme dans le Midi. Ne restez pas 
Valladolid, cela est trop loin de l'offensive. Faites occuper les
Asturies le plus tt possible, et au plus tard lorsque le gnral
Montbrun vous aura rejoint, ce qui doit avoir lieu dans ce moment.




COPIE DE LA LETTRE AU DUC DE DALMATIE.

11 fvrier.

Sa Majest pense que le gnral Hill n'a  Merida qu'une simple
division anglaise et une quinzaine de mille hommes runis. Il est
fcheux que cela paralyse une arme aussi forte que la vtre, et
compose de troupes d'lite.

L'Empereur voit dans vos dpches que vous appelez l'arme de Portugal
sur Truxillo. Cependant vous savez, monsieur le marchal, que l'arme
anglaise est compose de sept divisions, et que, s'il y en a une contre
vous, les six autres doivent tre dans le Nord. La position de l'arme 
Merida nous est funeste puisque de l le gnral Hill se recrute et est
 porte d'avoir des ramifications dans le pays, tandis que le mouvement
de quinze  vingt mille Franais ferait rentrer cette division dans le
Portugal. Telle est, monsieur le duc, l'opinion de l'Empereur.

ALEXANDRE.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 14 fvrier 1812.

L'Empereur, monsieur le duc, regrette qu'avec la division Souham et les
trois autres divisions que vous avez runies vous ne vous soyez pas
report sur Salamanque pour voir ce qui se passait. Vous auriez donn
beaucoup  penser aux Anglais et auriez pu tre utile  Rodrigo.

Le moyen de secourir l'arme du Midi, dans la position o vous tes,
est de placer votre quartier gnral  Salamanque et d'y concentrer
votre arme; en ne dtachant qu'une division sur le Tage, de roccuper
les Asturies et d'obliger l'ennemi  rester  Almeida et dans le Nord,
par la crainte d'une invasion. Vous pourrez mme pousser des partis sur
Rodrigo, si vous avez l'artillerie de sige ncessaire. Votre honneur
est attach  prendre cette place, ou, si le dfaut de vivres ou
d'artillerie vous forait d'ajourner cette opration jusqu' la rcolte,
vous pourriez de moins faire une incursion en Portugal et vous porter
sur le Duero et sur Almeida. Cette menace contiendrait l'ennemi.

L'arme du Midi est trs-forte, l'arme de Valence, qui aujourd'hui a
ses avant-postes sur Alicante, dgage sa droite.

La position que vous devez prendre doit donc tre offensive de
Salamanque  Almeida. Tant que les Anglais vous sauront runis en force
 Salamanque, ils ne feront aucun mouvement; mais, si vous allez de
votre personne  Valladolid, si vos troupes sont envoyes se perdre sur
les derrires, si surtout votre cavalerie n'est pas en mesure aprs la
saison des pluies, vous exposerez tout le nord de l'Espagne  des
catastrophes.

Il est indispensable de roccuper les Asturies, parce qu'il faut plus
de monde pour garder la lisire de la plaine jusqu' la Biscaye que pour
garder les Asturies.

Puisque les Anglais se sont diviss en deux corps, un sur le Midi et
l'autre sur vous, ils ne sont pas forts, et vous devez l'tre beaucoup
plus qu'eux. La lettre que je vous ai crite et que vous avez reue le
13 dcembre vous a fait connatre ce que vous deviez faire.

Menacez les Anglais, et, si vous croyez pour le moment ne pas pouvoir
reprendre Rodrigo, faites rparer les chemins qui mnent  Almeida,
runissez vos quipages de sige, envoyez de gros dtachements sur
Rodrigo. Cela contiendra les Anglais, ne fatiguera pas vos troupes et
aura bien moins d'inconvnients que de vous dissminer encore, comme
vous le proposez.

L'Empereur pense que le gnral Montbrun est arriv et que vous avez
enfin runi votre arme.

La prise de Valence a beaucoup fortifi l'arme du Midi, et il faut que
vous supposiez les Anglais fous pour les croire capables de marcher sur
Rodrigo en vous laissant arriver  Lisbonne avant eux. Ils iront dans le
Midi si par des dispositions mal calcules vous dtachez deux ou trois
divisions sur le Tage, puisque par l vous les rassurez et leur dites
que vous ne voulez rien faire contre eux, et respectez l'opinion de la
dfensive et de leur initiative.

Je vous le rpte donc: l'intention de l'Empereur est que vous ne
quittiez pas Salamanque, que vous fassiez roccuper les Asturies, que
votre arme s'appuie sur la position de Salamanque et que vous menaciez
les Anglais.




OBSERVATIONS DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DE NAPOLON EN
FVRIER.

Les erreurs et les aberrations dont les lettres prcdentes sont
remplies prennent maintenant un caractre encore plus prononc, et les
instructions que renferment celles-ci, ayant pour base des faits
compltement inexacts et une nature de choses que l'imagination seule
avait cre, conduisent  chaque moment  des conclusions insenses. Si
les points de dpart taient vrais, tout serait juste: comme ils sont
faux, tout est absurde et finit par amener la confusion des ides par la
confusion des faits.

Par la lettre du 11 fvrier, l'Empereur ordonne de rassembler l'arme 
Salamanque et de prendre une attitude offensive. Mais une runion des
troupes exige des magasins, et je n'avais aucun moyen d'en former.
L'Empereur avait reconnu, par la lettre du 15 dcembre, que l'tat des
subsistances ne permettait pas de prendre l'offensive avant la rcolte
prochaine, or une attitude offensive, qui suppose une runion prolonge
dans un lieu dtermin, exige encore plus de moyens en subsistances
qu'une offensive relle qui porte une arme bientt dans de nouveaux
pays. Toute chose dans ce genre tait donc impraticable.

Une lettre de la mme date exprime le regret que, avec la division
Souham et les trois autres divisions que j'avais runies, je ne me sois
pas port sur Salamanque; cela et pu, ajoute-t-on, tre utile 
Rodrigo: on oublie que cette place tait tombe en huit jours, et dix
jours avant la runion possible des premires troupes, qui de toutes
parts taient en marche; et, en outre, on oublie galement que prs de
la moiti des troupes rassembles se composait des corps de la garde qui
avaient ordre de rentrer en France, et des troupes de l'arme du Nord,
que j'avais la ncessit de remplacer dans les postes de communication
qu'elles avaient vacus. On parle de reprendre cette place quand ou
sait bien que je n'ai ni grosse artillerie ni vivres pour nourrir
l'anne runie; au dfaut de cette opration, on propose une incursion
en Portugal, quand le pays qui m'en spare n'est qu'un dsert de vingt
lieues sans la moindre ressource, n'offre pas encore mme de l'herbe
pour nourrir les chevaux.

Mais la lettre du 18, qui renferme des instructions dtailles prcises
et  peu prs impratives, rassemble toutes les aberrations imaginables.

Napolon ne change point la base de ses raisonnements, il suppose vrai
tout ce qu'il voudrait trouver existant.

Il tablit que j'ai la supriorit sur l'ennemi quand je ne peux pas lui
opposer une force gale aux deux tiers des siennes, et encore ces forces
ne peuvent tre runies que pour un court espace de temps, c'est--dire
pour celui o elles consomment les approvisionnements qu'elles ont
rassembls avec peine et que les soldats portent sur leur dos.

Il faut le rpter, l'arme ne pouvait vivre que dans des cantonnements
tendus; on diminuait la ration du soldat momentanment afin de crer
une rserve, et, quand les ressources de ces cantonnements taient
puises, il fallait changer de place et oprer absolument comme un
berger qui change son troupeau de pturage quand il a dvor l'espace
qu'il a parcouru pendant quelque temps.

On ne pouvait donc jamais tenir l'arme rassemble que pendant trs-peu
de jours, et il tait sage de conserver des ressources cres aussi
pniblement pour le moment o il faudrait combattre, soit en marchant 
l'ennemi, soit en l'attendant en position. Mais quinze jours sont
bientt couls, et, si on a consomm dans une simple dmonstration ce
qu'on ne peut remplacer qu'avec beaucoup de peine et de temps, on n'est
plus en mesure de se tenir runi quand des oprations relles doivent
commencer.

Napolon imagine que le duc de Wellington suppose que je vais faire le
sige de Rodrigo, et cette pense est un rve qui le flatte. Le duc de
Wellington connaissait comme moi-mme notre misre, notre pnurie en
toute chose, notre absence complte de moyens en matriel et notre
infriorit en personnel: il ne pouvait donc nullement nous croire
disposs  prendre l'offensive. Il n'en tait pas de mme pour la
dfensive; il savait que les troupes, places d'une manire systmatique
pour vivre pendant un temps illimit, pouvaient se rassembler
promptement pour combattre et pour se combiner: mon systme, bas sur un
calcul raisonnable, lui inspirait une circonspection fonde. Il tait
clair qu'il en voulait  Badajoz: il tait certain que le marchal Soult
ne pouvait pas lutter seul contre lui, et que mon concours tait
indispensable  l'arme du Midi; mais il tait vident que mes moyens ne
correspondaient nullement  une offensive vritable. Il n'y avait donc
qu'une seule chose  faire avec fruit, une seule chose excutable:
c'tait de placer la majeure partie de mes troupes  porte de l'arme
du Midi pour me runir  elle et livrer bataille aux Anglais aussitt
qu'ils entreprendraient le sige de Badajoz. Je pouvais passer ainsi
tout le temps qui nous sparait de l'poque de la rcolte et tenir sans
plus de frais Wellington en chec pendant toute la campagne. Tant que
j'ai suivi ce systme. Wellington est rest tranquille; mais, au moment
mme o j'en ai chang, il est entr en opration et s'est mis en mesure
de commencer bientt le sige de Badajoz.

Toute cette jonglerie d'offensive impuissante ne devait aboutir qu'
puiser et fatiguer les troupes, et  user le peu de moyens que la
raison m'avait command de conserver prudemment pour un meilleur emploi.

Napolon ordonne de placer deux fortes avant-gardes qui menacent Rodrigo
et Almeida, et de faire le coup de fusil chaque jour avec les Anglais,
dont je suis spar par une rivire et par un espace de vingt lieues
d'un dsert parcouru sans cesse par de nombreuses gurillas dont le
nombre s'levait quelquefois  trois ou quatre mille hommes, et
pouvaient au besoin tre soutenues par la nombreuse cavalerie anglaise,
dont la force tait de six mille chevaux, tandis que l'arme de Portugal
possdait  peine une chtive cavalerie de deux mille hommes! On veut
que je menace les autres directions du Portugal, que je fasse rparer
les routes de Porto et d'Almeida; mais auparavant, sans doute, il faut
occuper une partie du Portugal. Mais tout cela est insens, tout cela a
le cachet d'un plan de campagne fait dans un accs de fivre chaude!

Voyons maintenant les combinaisons qu'il applique au personnel: elles
sont dignes des premires. Il n'tait pas possible d'exister en Espagne
sans l'occupation d'un grand espace du pays; on le sait, l'action du
pouvoir disparaissait au moment o les baonnettes s'loignaient: on ne
pouvait communiquer qu'avec des escortes, et une grande partie des
armes d'Espagne tait consacre  cet usage. L'arme ne pouvait
communiquer avec la France, avec Madrid, avec Sville, que sous la
protection de ce rseau immense qui accablait les armes de fatigue et
ruinait les troupes.

L'arme de Portugal avait ncessairement son contingent  fournir pour
supporter ce fardeau commun. Eh bien, les valuations de mes forces
taient faites avec tant de bonne foi, que Napolon tablit, pour le cas
d'un mouvement de Wellington, qu'en livrant bataille  Salamanque et
runissant sept divisions j'aurai cinquante mille hommes  lui opposer,
et il se retrouve que, lorsque j'tais dans la ncessit, trois mois
plus tard, de runir tous mes moyens, et avec huit divisions, aprs
avoir lev toutes les communications, afin de ne laisser personne en
arrire, je n'ai pas pu arriver  avoir quarante mille hommes pour
combattre.

Maintenant tous les faits passs se confondent dans l'esprit de
Napolon. Il dit: Si, aprs avoir rejet Wellington en Portugal (cela
ne peut s'entendre que de l'opration combine excute au mois de
septembre), vous fussiez rest dans la province de Salamanque,
Wellington n'aurait pas boug, et c'est quand vous vous tes port sans
raison sur le Tage qu'il a vu qu'il n'avait plus rien  craindre.

Mais alors Salamanque avait t donn  l'arme du Nord; mais je devais
me nourrir par la province de Tolde, et le dtachement de seize mille
hommes sur Valence a t ordonn par Napolon le 21 novembre. A qui donc
la faute?  qui revient le blme? qui en est le coupable? Ce n'est pas
moi sans doute, qui n'ai fait qu'excuter des ordres prcis et
impratifs.

Plus loin, il dit, en parlant du sige de Rodrigo (voyez p. 331): Si,
du 17 au 18, avec les trente mille hommes que vous aviez sous la main,
vous aviez march  tire-d'aile sans livrer bataille, mais faisant mine
de le vouloir, l'ennemi, dconcert par votre arrive, tait rsolu 
lever le sige de Rodrigo. Qui vous empchait, en effet, de vous porter
avec vingt-cinq mille hommes entre Salamanque et Rodrigo? La rponse
est simple et facile: c'est le 13 seulement que j'ai reu  Avila, par
un officier expdi de Salamanque par le gnral Thibault, la nouvelle
de l'entre en campagne des Anglais et leur passage de l'Aguada le 10.
Quelle qu'et t la diligence de mes dispositions, ma promptitude 
diriger toutes mes colonnes en mouvement sur Fuente-El-Sauco, en arrire
de Salamanque, elles ne pouvaient y arriver que du 26 au 27. Je ne
pouvais donc pas me porter  moiti chemin de Salamanque et Rodrigo le
17 ou le 18.

Il revient de nouveau  cette offensive de comdie, et dit: Si
Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller; marchez sur Almeida,
poussez des partis en Portugal. J'ai rpondu dj  ces projets; mais
l'obstination toujours croissante de Napolon me dcida enfin  me
soumettre  ses ordres. Le rsultat de mon obissance confirma tous mes
raisonnements et justifia mes prvisions.

Enfin, plus bas, il dit encore: En ne songeant qu' l'arme du Midi,
qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle est forte de quatre-vingt mille
hommes des meilleures troupes de l'Europe; en ayant des sollicitudes
pour les pays qui ne sont pas sous votre commandement, un combat[6] que
vous prouveriez serait une calamit qui se ferait sentir dans toute
l'Espagne; un chec de l'arme du Midi la conduirait sur Madrid ou sur
Valence, et ne serait pas de mme nature (voyez p. 330).

[Note 6: Il veut dire sans doute une dfaite. (_Note du duc de
Raguse._)]

C'tait prcisment pour conserver et augmenter les moyens de l'arme de
Portugal que je ne voulais pas les user dans une offensive purile et
qui ne pouvait avoir aucun rsultat utile; et la position sur le Tage,
en liaison avec l'arme du Midi, en contenant Wellington, suspendait les
oprations pendant un temps illimit et remplissait jusqu' la rcolte
un but important. Puisque Napolon comprenait autrement l'importance de
mon rle, il fallait alors me donner les moyens de le remplir; mais on
doit remarquer avec tonnement le changement, survenu dans son langage.
Lorsqu'il y avait dix mille hommes de plus  l'arme du Midi, et que
l'arme du Nord avait quinze mille hommes de la garde et possdait
Rodrigo; quand, en outre, l'arme de Portugal tait dans la valle du
Tage, Napolon tremblait pour Badajoz (voyez la correspondance de 1811);
et c'est quand cette valle est dgarnie, quand l'arme de Midi est
affaiblie, qu'il prtend que cette arme n'a pas besoin de secours, et
qu'en m'occupant d'elle je fais une chose qui ne me regarde pas.

Un dernier mot sur la question de l'occupation des Asturies, sur
laquelle revient sans cesse Napolon, vritable ide fixe qui s'est
empare de lui. Sans doute une longue base d'opration est ncessaire
pour qu'une arme soit en sret; mais d'abord le principe n'est pas
applicable aux circonstances de la guerre d'Espagne. Ce ne sont pas des
corps d'arme qui peuvent ici se porter sur les communications, ce sont
des insurgs, des bandes que le pays produit et que le sol travers par
la route recrute, entretient et nourrit. Plus le pays qui n'est pas
occup est tendu, et plus les bandes y sont nombreuses, sans doute;
mais cependant l'occupation extrme protge moins utilement les
communications que celle qui est plus restreinte, surtout si les corps
qui en sont chargs peuvent se mouvoir avec plus de facilit. Or les
Asturies, situes sur le revers septentrional des montagnes, forment un
bassin enfonc qui est spar du royaume de Lon par des dfils trs
difficiles, et les troupes places sur le plateau,  l'entre de ces
dfils, pouvant parcourir la plaine, sont mille fois plus utiles que
celles qui, jetes  l'extrmit, en sont spares et sont rduites 
occuper quelques villes; elles protgent plus utilement et concourent
d'une manire plus efficace aux oprations principales.

Ici encore, Napolon revient  ses rves d'offensive, devenus une
monomanie de son esprit, un caprice de son imagination, et il dit qu'une
division franaise, place dans les Asturies, menacerait la Galice.
D'abord, que signifie cette prtention constante d'offensive quand on
n'a pas le nombre de troupes ncessaires pour occuper convenablement et
avec fruit le pays conquis? Alors une augmentation de territoire est, au
contraire, une cause de faiblesse de plus, et puis je nie que la bonne
offensive doive partir des Asturies; elle doit videmment venir de la
province de Lon; il vaut mieux descendre du plateau, pour arriver sur
les bords de la mer et suivre le cours des eaux, que de franchir autant
de bassins et de contre-forts qu'il y a de ruisseaux. L'occupation des
Asturies n'avait donc aucun avantage, mais renfermait des inconvnients
graves; elle isolait compltement du reste de l'Espagne les troupes qui
s'y trouvaient, et le gnral Bonnet, qui commandait la division qui y a
t envoye, officier capable et distingu, l'avait si bien senti, que,
craignant de ne pas pouvoir en sortir avec facilit quand les
circonstances le demanderaient, il les vacua de lui-mme et prit
position  la tte des dfils d'Aguilar del Campo, certain de remplir
ainsi le double but de contenir la population et de pouvoir se runir
facilement  l'arme quand le moment serait arriv. Cette sage
disposition le mit  mme, en effet, de me rejoindre aussitt qu'il fut
appel.

Bless par la duret de la correspondance qu'on a lue et press par des
ordres aussi imprieux, je me dcidai,  mon grand regret,  excuter
aussi promptement que possible le mouvement qui m'tait prescrit, et on
en a vu le rcit dans le texte de mes _Mmoires_; j'en avais prvu les
effets et j'eus la douleur d'avoir raison; la prise de Badajoz en fut la
consquence, comme celle de Rodrigo avait t celle de mon dtachement
sur Valence; et, comme ces deux oprations avaient t faites par des
ordres prcis de Napolon, ordres qu'il ritrait sans cesse et qu'il
n'y avait plus moyen d'luder, a lui seul doit en tre attribu le
malheur.

Cependant je me reproche encore aujourd'hui, aprs trente-deux ans, au
moment o je revois ces _Mmoires_, d'avoir obi. J'aurais d rsister
encore et quitter violemment le commandement, puisque je n'avais pas pu
obtenir de m'en dmettre (voir ma correspondance), plutt que d'excuter
un mouvement qui tait en opposition avec mes convictions intimes, et
d'autant plus, que, plus d'une fois, en rflchissant  la bizarrerie
des ordres que je recevais, au refus de comprendre des rapports auxquels
il n'y avait pas de rplique, les confidences du duc Decrs de 1809 sont
revenues  ma mmoire et  mon esprit.

LE MARCHAL DUC DE RAGUSE.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 18 fvrier 1812.

Monsieur le duc, je viens de mettre  l'instant sous les yeux de
l'Empereur vos lettres du 29 janvier, 4 et 6 fvrier. Sa Majest n'est
pas satisfaite de la direction que vous donnez  la guerre: vous avez la
supriorit sur l'ennemi, et, au lieu de prendre l'initiative, vous ne
cessez de la recevoir. Vous remuez et fatiguez vos troupes: ce n'est pas
l l'art de la guerre. Quand le gnral Hill marche sur l'arme du Midi
avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut vous arriver de plus
heureux: cette arme est de force et assez bien organise pour ne rien
craindre de l'arme anglaise, aurait-elle quatre ou cinq divisions
runies.

Aujourd'hui, l'ennemi suppose que vous allez faire le sige de Rodrigo;
il approche le gnral Hill de sa droite, afin de pouvoir le faire venir
 lui  grandes marches et vous livrer bataille runis si vous vouiez
reprendre Rodrigo.--C'est donc au duc de Dalmatie  tenir vingt mille
hommes pour l'empcher de faire ce mouvement, et, si Hill passe le Tage,
de se porter  sa suite ou dans l'Alentejo. Vous avez le double de la
lettre que l'Empereur m'a ordonn d'crire au duc de Dalmatie le 11 de
ce mois, en rponse  la demande qu'il vous avait faite de porter des
troupes dans le Midi. C'est vous, monsieur le marchal, qui deviez lui
crire pour lui demander de porter un gros corps de troupes vers la
Guadiana, pour maintenir le gnral Hill dans le Midi et l'empcher de
se runir  lord Wellington. La prise de Ciudad-Rodrigo est un chec
pour vous, et les Anglais connaissent assez l'honneur franais pour
comprendre que ce succs peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu
d'amliorer leur position l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans
l'obligation de dfendre cette place. Ils vous rendent matre du choix
du champ de bataille, puisque vous les forcez  venir au secours de
cette place et  combattre dans une position si loin de la mer.

Le rsultat de cet avantage ne peut tre retard que jusqu' la rcolte;
alors vous serez en mesure de faire le sige de Rodrigo: l'ennemi
marchera ou aura la honte de vous voir reprendre cette place.

Le mouvement du gnral Hill sur le Tage a t fait dans la croyance
qu'aussitt que vous auriez su la prise de Ciudad-Rodrigo vous auriez
runi vos troupes pour marcher rapidement sur cette ville, pour
l'investir et profiter du premier moment o la brche n'tait pas
releve et qu'il ne pouvait y avoir aucun approvisionnement.

Cette occasion tant masque, il faut tout prparer pour le mois de
mai. La vritable route de Lisbonne est par le Nord: l'ennemi, y ayant
des magasins considrables et des hpitaux, ne peut se retirer sur cette
capitale que trs-lentement. Si, dans l'attaque du prince d'Essling, il
s'est retir rapidement, c'est parce qu'il s'tait prpar  ce
mouvement. Il a donc un grand intrt  vous empcher de pntrer dans
le Portugal. La situation du prince d'Essling devant Lisbonne tait,
pour l'Angleterre et pour le Portugal, une grande calamit. Je ne puis
que vous rpter les ordres de l'Empereur: prenez votre quartier gnral
 Salamanque; travaillez avec activit  fortifier cette ville; faites-y
travailler six mille hommes de troupes et six mille paysans; runissez-y
un nouvel quipage de sige, qui servira  armer la ville; formez-y des
approvisionnements; faites faire tous les jours le coup de fusil avec
les Anglais; placez deux fortes avant-gardes qui menacent l'une Rodrigo,
l'autre Almeida; menacez les autres directions sur la frontire de
Portugal; envoyez des partis qui ravagent quelques villages. Enfin
employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le qui-vive; faites rparer
les routes d'Oporto et d'Almeida; tenez votre arme vers Toro,
Benavente; la province d'Avila a mme de bonnes parties o l'on trouvera
des ressources.

Dans cette situation, qui est aussi simple que formidable, vous reposez
vos troupes, vous formez des magasins, et avec de simples dmonstrations
bien combines, qui mettent vos avant-postes  mme de tirer
journellement des coups de fusil avec l'ennemi, vous aurez barre sur les
Anglais qui ne pourront vous observer. Vous devez tous les jours faire
faire des prisonniers par vos avant-gardes, et sur toutes les directions
qui menacent l'ennemi. C'est le moyen d'avoir de ses nouvelles, il n'en
est pas d'autre efficace.

L'Empereur me prescrit de donner l'ordre au duc de Dalmatie d'avoir
toujours un corps de vingt mille hommes avec vingt bouches  feu,
compos de ses meilleures troupes, soit sur Merida pour faire le coup de
fusil, soit avec le corps du gnral Hill et le contenir sur la rive
gauche du Tage, soit sur Badajoz en se portant sur l'Alentejo et
l'obligeant ainsi  se rapprocher d'Elvas.

Cette opration est d'autant plus importante, que, si elle n'avait pas
lieu, le gnral Hill pourrait se runir  lord Wellington pour vous
attaquer. Il serait insens de penser que jamais lord Wellington pt
rappeler la division Hill, tant que le duc de Dalmatie fera des
dmonstrations. Lord Wellington ne peut donc vous attaquer qu'avec son
corps, et, s'il marchait vers vous, vous runiriez sept divisions 
Salamanque avec toute votre cavalerie et votre artillerie. Cela vous
ferait cinquante mille hommes. Je dis entre vous sept divisions, car il
ne faut jamais compter sur celle des Asturies. Alors cette division
recevrait l'ordre de marcher en avant pour menacer la Galice et contenir
le corps espagnol qui est de ce ct. Appuy  Salamanque, ayant autant
d'artillerie et de munitions que vous voudrez, votre arme, forte de
cinquante mille hommes, est inattaquable. Le gnral Hill ft-il mme
runi  Wellington, elle serait inattaquable, non pas pour trente mille
Anglais, qui au fond sont le total de ce que les Anglais ont en
Portugal, sans y comprendre les Portugais, mais pour soixante-dix mille
Anglais. Un camp choisi, une retraite assure sur les places, des canons
et munitions en quantit, sont un avantage que vous savez trop bien
apprcier.

Cependant, tandis que vous observerez, je suppose que Hill ait joint
l'arme anglaise et que lord Wellington soit beaucoup plus fort qu'il ne
l'est; dans ce cas, l'arme du nord de l'Espagne avec sa cavalerie et
deux divisions viendrait  vous; vous vous renforceriez tous les jours,
et la victoire serait assure. Mais, une fois la rsolution prise, il
faut la tenir, il n'y a plus ni _si_ ni _mais_. Il faut choisir votre
position sous Salamanque, tre vainqueur ou prir avec l'arme
franaise, au champ de bataille que vous aurez choisi. Comme vous tes
le plus fort, et qu'il est important d'avoir l'initiative, vitez de
faire des travaux de camp retranch qui n'appartiennent qu' la
dfensive et avertiraient l'ennemi. Il suffira de reconnatre les
emplacements et de travailler  force  la place. Si on prend un systme
de fortifications serr, et qu'on n'admette pas trop de dveloppement,
en six semaines on peut avoir une bonne place qui mette votre quartier
gnral, vos magasins et vos hpitaux  l'abri de toute entreprise de
l'ennemi, et qui puisse servir de point d'appui  votre corps d'arme
pour recevoir bataille, ou de point de dpart pour marcher sur Rodrigo
et Almeida quand le temps en sera venu.

Je vous ai dit que vous ne deviez compter que sur sept divisions. La
division Bonnet doit retourner sur-le-champ dans les Asturies. Soit que
vous considriez la conservation de toutes les provinces du Nord, sait
que vous considriez un mouvement de retraite, les Asturies sont
ncessaires. Elles assurent la possession des montagne. Sans elles ni
Salamanque, ni Burgos, ni mme Vitoria, ne sont tenables, si aprs une
bataille perdue il fallait vacuer. La division des Asturies ne devrait
pas mme alors tre rappele  vous. Mais, se repliant avec ordre sur
votre droite, elle appuierait votre retraite, et, lorsque vous seriez 
Burgos, elle serait  Reynosa pour vous couvrir de ce ct. Sans quoi,
favoris par des dbarquements sur tous les points de la cte, l'ennemi,
ds le commencement de votre retraite, vous tirerait des coups de fusil
sur Montdragon et Vitoria; d'ailleurs, vous n'avez pas seulement 
lutter contre lord Wellington. Vous avez  contenir aussi le corps
ennemi qui est en Galice, et, au moment o vous marchez sur l'ennemi, la
division touchant les Asturies contiendra la Galice et pargnera la
prsence d'une division  Astorga.

Je vous le rpte, c'est  l'arme du Midi,  avoir un corps de vingt
mille hommes de troupes pour tenir en chec une partie de l'arme de
Wellington sur la rive du Tage.

Ce n'est donc pas  vous, monsieur le duc, a vous dissminer en faveur
de l'arme du Midi.

Lorsque vous avez t prendre le commandement de votre arme, elle
venait d'prouver un chec par sa retraite du Portugal. Ce pays tait
ravag: les hpitaux et les magasins de l'ennemi taient  Lisbonne; vos
troupes taient fatigues, dgotes, sans artillerie, sans train
d'quipage. Badajoz tait attaqu depuis longtemps; une bataille dans le
Midi n'avait pu faire lever le sige de cette place. Que deviez-vous
faire alors? Vous porter sur Almeida pour menacer Lisbonne?--Non; parce
que votre arme n'avait point d'artillerie, point de train d'quipage,
ci qu'elle tait fatigue. L'ennemi, dans cette position, n'aurait pas
cru  cette menace; il aurait laiss approcher jusqu' Combre, aurait
pris Badajoz, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait, 
cette poque, ce qu'il fallait faire: vous avez march rapidement au
secours de Badajoz. L'ennemi avait barre sur vous, et l'art de la guerre
tait de vous y concentrer. Le sige en a t lev, et l'ennemi est
rentr en Portugal. C'est ce qu'il y avait  faire. Depuis, monsieur le
marchal, vous tes revenu dans le Nord; lord Wellington s'est report
sur le vritable point de dfense du pays; et, depuis ce temps, vous
tes en prsence.

Si, aprs avoir rejet lord Wellington au del de Ciudad-Rodrigo, vous
fussiez rest dans la province de Salamanque, ayant vos avant-gardes sur
les directions du Portugal, lord Wellington n'aurait pas boug; mais
vous vous tes port sans raison sur le Tage. Les Anglais ont cru que
vous vous disposiez  entrer dans l'Alentejo pour vous runir au duc de
Dalmatie et faire te sige d'Elvas. Ils manoeuvrrent en consquence et
restrent attentifs lorsque votre mouvement sur Valence leur a fait
connatre qu'ils n'avaient rien  craindre.

Dans ce moment, monsieur le duc, votre position est simple et claire;
par consquent, elle ne demande pas des combinaisons d'esprit. Placez
votre arme de manire que sa marche puisse se runir et se grouper sur
Salamanque. Ayez-y votre quartier gnral; que vos ordres, vos
dispositions, annoncent  l'ennemi que la grosse artillerie arrive 
Salamanque, que vous y formez des magasins, que tout y est dans une
position offensive. Faites faire continuellement la petite guerre avec
les postes ennemis. Dans cet tat, vous tes matre de tous les
mouvements des Anglais. Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le
aller; runissez aussitt votre arme et marchez droit sur Almeida, et
poussez des pointes sur Combre. Wellington reviendra bien vite sur
vous. Mais les Anglais ont trop de savoir-faire pour commettre une
pareille faute. Ce n'est pas l'envoi de quatre  cinq mille hommes sur
Valence qui a fait faire aux Anglais leur mouvement pour s'emparer de
Ciudad-Rodrigo, c'est la marche, si inutile, que vous avez fait faire
d'une grande partie de votre artillerie, de votre cavalerie; c'est la
dissmination d'une grande partie de votre arme.

crivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui crire galement
pour qu'il excute les ordres impratif que je lui donne de porter un
corps de vingt mille hommes pour forcer le gnral Hill  rester sur la
rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le marchal,  aller
dans le Midi, et marchez droit sur le Portugal si lord Wellington fait
la faute de se porter sur la rive gauche du Tage.

La division Caffarelli doit tre arrive en Navarre. L'Empereur ordonne
qu'une division italienne vienne renforcer l'arme du Nord. Mettez-vous
en correspondance avec le marchal Suchet  Valence, afin qu'il puisse
marcher avec ses forces pour soutenir Madrid, s'il y a lieu. Profitez du
moment o vos troupes se runissent pour bien organiser et mettre de
l'ordre dans le Nord. Qu'on travaille jour et nuit  fortifier
Salamanque; qu'on y fasse venir de grosses pices; qu'on refasse
l'quipage de sige; enfin qu'on forme des magasins de subsistances.
Vous sentirez, monsieur le marchal, qu'en suivant ces directions, et
qu'en mettant pour les excuter toute l'activit convenable, vous
tiendrez l'ennemi en chec. Londres elle mme tremblera de la
perspective d'une bataille et de l'invasion du Portugal, si redoute des
Anglais, et enfin, au moment de la rcolte, vous vous trouverez tout 
fait en tat d'investir Rodrigo et de prendre cette place  la barbe des
Anglais, ou de leur livrer bataille, ce qui serait  dsirer; car,
battus aussi loin de la mer, ils seront perdus et le Portugal perdu.
L'artillerie qui arriverait pour armer Salamanque servirait pour Almeida
et pour Rodrigo. En recevant la bataille au lieu de la donner, en ne
songeant qu' l'arme du Midi, qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle
est forte de quatre vingt mille hommes des meilleures troupes de
l'Europe, en ayant de la sollicitude pour des pays qui ne sont pas sous
votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces qui vous
regardent, un combat que vous prouveriez serait une calamit _qui se
ferait sentir dans toute l'Espagne_. Un chec de l'arme du Midi _la
conduirait sur Madrid ou sur Valence_, et ne serait pas de mme nature.

Je vous le rpte, vous tes le matre de conserver barre sur lord
Wellington en plaant votre quartier gnral  Salamanque, en occupant
en force cette position et en poussant de fortes reconnaissances sur les
dbouchs. Je ne pourrais que vous redire ce que je vous ai dj
expliqu ci-dessus. Si Badajoz tait cern seulement par deux ou trois
divisions anglaises, le duc de Dalmatie la dbloquera; mais alors
Wellington affaibli vous mettrait  mme de vous porter dans le centre
du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que toute autre
opration. Mais, lorsque par les nouvelles dispositions de l'Empereur,
qui l'ont oblig  renoncer pour cette anne  l'expdition du Portugal,
vu la tournure que prenaient les affaires gnrales de l'Europe,
l'Empereur vous a ordonn de vous porter sur Valladolid, avec votre
arme, que vous tes arriv inopinment  Salamanque, les Anglais, qui
ont bien calcul que ces mouvements n'avaient pu se faire on consquence
des leurs, ont t atterrs; et si, du 17 au 18, avec les trente mille
hommes que vous aviez dans la main, vous aviez march  tire-d'aile,
sans livrer bataille, mais faisant mine de le vouloir, l'ennemi, qui
tait dconcert par votre arrive, tait rsolu de lever le sige de
Rodrigo. Qui vous empchait, en effet, de vous porter avec vingt-cinq
mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?

C'est une opration qu'on pourrait mme faire avec dix mille hommes en
prenant position sans s'engager, et retournant sur Salamanque si
l'ennemi prsentait trop de forces. La guerre est un mtier de position,
et douze mille hommes ne sont jamais engags quand ils ne veulent pas: 
plus forte raison trente mille, surtout lorsque ces trente mille hommes
taient suivis par d'autres troupes. Mais le pass est sans remde.

Je donne l'ordre que tout ce qu'il sera possible de fournir vous soit
fourni pour complter votre artillerie et pour armer Salamanque.
Vingt-quatre heures aprs la rception de cette lettre, l'Empereur pense
que vous partirez pour Salamanque,  moins d'vnements inattendus; que
vous chargerez une avant-garde d'occuper les dbouchs sur Rodrigo et
une autre sur Almeida; que vous aurez dans la main au moins la valeur
d'une division; que vous ferez revenir la cavalerie et l'artillerie qui
sont  la division du Tage; que vous renverrez la division Bonnet dans
les Asturies. Vous ne donnerez pas de division  l'arme du Nord, parce
qu'elle sera renforce par la division.... Pourtant, comme ce mouvement
sera brusque, il faut lui donner le temps d'oprer son effet, et ce ne
peut tre que huit jours aprs que vous serez arriv  Salamanque et que
ces dispositions seront faites que leur effet aura eu lieu sur l'ennemi;
ce n'est qu'alors que vous pourrez entirement vacuer le Tage. En
attendant, il semble  l'Empereur qu'une seule division d'infanterie sur
ce point est suffisante.

Le roi enverra au moins douze cents hommes de cavalerie et trois mille
hommes d'infanterie. Appuyez cette division; runissez surtout votre
cavalerie, dont vous n'avez pas de trop et dont vous avez tant besoin.
Lorsque vous verrez que votre mouvement offensif a produit un effet,
vous retirerez du Tage d'abord une brigade et ensuite une autre brigade;
mais en mme temps vous augmenterez vos dmonstrations d'offensive, de
manire que tout montre que vous attendez les premires herbes pour
entrer en Portugal.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 21 fvrier 1812.

L'Empereur a lu, monsieur le marchal, votre lettre du 6 de ce mois. Sa
Majest est extrmement peine que vous ayez envoy la division du
gnral Bonnet  l'arme du Nord; cette division est la seule qui puisse
occuper avec profit les Asturies, parce que le soldat connat le pays et
les habitants. Il valait mieux ne rien envoyer  l'arme du Nord, et
renvoyer la division du gnral Bonnet dans les Asturies. L'intention de
l'Empereur est que, dans quelque endroit que cette division se trouve,
elle retourne dans cette province; pour le Nord, il vaut mieux avoir la
division du gnral Bonnet dans les Asturies qu' Burgos. L'Empereur
trouve que l'arme de Portugal est en l'air, et que la communication
avec Irun n'est pas tenable si on n'a pas les Asturies. Il faut donc
occuper les Asturies quand on est  la hauteur de Salamanque, et occuper
les lignes de Fuentes de Reynosa quand on n'est qu' la hauteur de
Valladolid ou de Burgos; mais laisser les paysans matres des montagnes
communiquant avec la mer, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver
en Espagne. La population de la Galice refluera dans les provinces
occupes par l'arme; nous avons l'exprience pour preuve de cette
thorie. Quand le duc d'Istrie fit vacuer les Asturies, tout le pays
fut en mouvement; il faut, monsieur le duc, six mille hommes pour garder
les montagnes; qu'on les place dans les Asturies ou  Santander, c'est
la mme chose, avec cette diffrence qu'en les plaant  Santander ils
ne couvrent pas le royaume de Lon et n'occupent pas cette province qui
est plus importante pour les insurgs. L'Empereur, monsieur le marchal,
met  votre disposition la division du gnral Bonnet  cet effet; son
intention est que vous fassiez route sur les Asturies par le chemin que
le gnral Bonnet jugera le meilleur.--Je vous ai dj fait connatre,
monsieur le duc, que l'Empereur n'approuve pas la dissmination de votre
arme; Sa Majest ne voit, dans votre conduite, que du ttonnement.
Comment,  Valladolid, prtendez-vous tre instruit  temps de ce que
fera l'ennemi? Ce n'est pas possible dans aucun pays, et surtout dans un
pays insurg. Je ne puis que vous rpter que l'Empereur ne voit
d'opration honorable pour ses armes que d'occuper Salamanque; d'avoir
des avant-gardes qui feront le coup de fusil sur la frontire de
Portugal et avec Rodrigo: d'avoir votre arme centralise autour de vous
 quatre ou cinq marches, jusqu' ce que l'arme du Centre ait pu placer
des troupes  Almaraz, que votre arme ait occup Salamanque, et que
l'opration du marchal duc de Dalmatie sur Merida et Badajoz ait de
l'influence sur l'ennemi et se soit fait sentir. Vous pouvez laisser une
division lgre sur Talavera, occupant Almaraz; mais elle doit toujours
tre prte  vous rejoindre. Lorsque vous aurez occup Salamanque, que
vos avant-postes auront cette direction et que cette espce de
vsicatoire militaire aura fait son effet sur l'ennemi, vous pourrez
faire rapprocher de vous la division que vous aurez sur le Tage. Mais
vous sentirez qu'il sera galement ncessaire que l'arme du Centre ait
auparavant donn des troupes pour garder la valle.

L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous rpter que vous vous
occupez trop de ce qui ne vous regarde pas, et pas assez de ce qui vous
regarde. Votre mission a t de dfendre Almeida et Rodrigo, et vous
avez laiss prendre ces places. Vous avez le Nord  maintenir et 
administrer, et vous abandonnez les Asturies, c'est--dire le seul moyen
de le gouverner et de le contenir.--Vous allez vous embarrasser si lord
Wellington envoie une ou deux divisions sur Badajoz, quand Badajoz est
une place trs-forte, et que le duc de Dalmatie a quatre-vingt mille
hommes, lorsqu'il peut tre secouru par le marchal Suchet. Enfin, si
Wellington marchait sur Badajoz, vous avez un moyen sr, prompt et
triomphant de le rappeler, celui de marcher sur Rodrigo ou Almeida.
Votre arme se compose de huit divisions; une doit rester dans les
Asturies, et vous ne devez y compter que pour la faire marcher sur la
Galice. Quand mme, aprs une bataille avec les Anglais, vous seriez
battu, vous ne devez pas faire vacuer les Asturies par cette division,
mais la faire filer par les hauteurs  votre droite. Les coups de fusil
arriveront avant peu de jours  Montdragon si on n'occupe pas les
montagnes.

La division des Asturies est une division qui, en cas d'vacuation de
Salamanque et de Valladolid, devrait nouer le mouvement dans les
montagnes; sans quoi la position de Burgos ne serait pas tenable, pas
mme celle de Vitoria. D'ailleurs, encore une fois, monsieur le duc,
vous avez  lutter, non-seulement contre les armes anglaises, mais
aussi contre la Galice; et les six mille hommes qui se porteront en
avant, par les dbouchs de la Galice, contiendront cette province; et
peut-tre que six mille hommes dans les Asturies quivaudraient 
dix-huit mille hommes qu'il faudrait  Astorga et sur le littoral. Les
insurgs, sans communication aprs la prise de Valence, taient au
dsespoir. L'arrive des bandes  Pautel,  Oviedo, et le rtablissement
de leur communication avec la mer, leur ont rendu leur courage; tout
cela par dfaut de rflexion et de connaissance des localits. En
rsum, monsieur le marchal, de vos huit divisions, une doit tre dans
les Asturies et n'en point bouger; les sept autres doivent tre runies
autour de Salamanque. Cela vous fait une arme de cinquante mille
Franais, avec une artillerie de cent bouches  feu, lesquels, dans un
terrain bien tudi, couverts par des bouts de flche, ayant leurs
vivres assurs et leur appui  Salamanque, ne seraient pas vaincus par
quatre-vingt mille hommes. Toutefois, monsieur le duc, il faut bien se
garder de faire  Salamanque un camp retranch; les Anglais vous
croiraient sur la dfensive et n'auraient plus de crainte: c'est une
place forte qu'il faut avoir  Salamanque.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 21 fvrier 1812.

L'Empereur me charge de vous dire, monsieur le marchal, que vous avez
mal compris ses intentions sur Valence. Sa Majest avait ordonn de
faire marcher sur cette place douze mille hommes, en comprenant les
troupes de l'arme du Centre, et elle entendait que ce mouvement ft par
Cuena. Il y avait dj  Cuena quatre mille hommes. Le roi d'Espagne
en aurait donn trois mille autres. Ce n'tait donc que trois ou quatre
mille hommes  faire filer sur Cuena. L'Empereur trouve que vos
plaintes ne sont pas fondes, et qu'il et t insens au roi de se
porter de Cuena sur Albacte. Ce mouvement aurait permis  l'ennemi,
qui tait  Requea, de marcher sur Madrid. Il tait vident que cette
opration d'Albacte ne pouvait se faire,  moins de forces srieuses,
puisqu'elle demandait une grande ligne d'opration, et qu'elle n'aurait
pas donn de rsultat pour la prise de Valence; car, si le gnral
Suchet avait t battu aux passages des lignes, cette opration ne
signifiait rien. L'art de la guerre ne consiste pas  diviser ses
troupes. L'opration de Cuena sur Requea, communiquant par la gauche
avec Suchet avant d'attaquer l'ennemi, tait une vritable opration
militaire. Quelques mille hommes de plus, avec le gnral Montbrun,
n'auraient affaibli en rien l'arme de Portugal. Les Anglais ne s'en
seraient pas aperus. Cette opration et mme pu se faire en envoyant
des troupes de l'arme du Centre, et en remplaant par des troupes de
l'arme de Portugal celles qui se seraient portes sur Cuena. Sans
doute, la route n'est pas bonne pour l'artillerie; mais on n'avait pas
besoin d'artillerie contre ces insurgs, et d'ailleurs le marchal
Suchet en avait. L'Empereur trouve, monsieur le duc, que vous avez fait
l une faute qui n'est pas justifiable. Puisque vous tiez devant
l'ennemi, et qu'il est vident que vous exposiez tout le nord de
l'Espagne, s'il et fallu faire une grande opration d'arme, on et
prfr la faire faire par le marchal duc de Dalmatie, et l'on et
prvu le cas o les Anglais auraient march sur Madrid ou sur
Salamanque.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Valladolid, le 23 fvrier 1812.

On trouvera le texte de cette lettre dans les _Mmoires du duc de
Raguse_, page 90 de ce volume.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Burgos, le 24 fvrier 1812.

Les rapports que je reois de la Biscaye sont de nature  m'empcher
d'en dtacher un seul homme.--Les 2e et 3e rgiments de marche de votre
arme y gardent seuls la communication d'Irun  Vitoria, et, malgr tout
le dsir que j'ai de les mettre  votre disposition, vous devez
concevoir qu'il m'est impossible de le faire avant d'avoir reu les
troupes de la division Bonnet, qui doivent les remplacer.--Le 1er
rgiment de marche, stationn en Navarre, a depuis longtemps l'ordre
d'en partir pour se rendre  Valladolid; mais je suis sans nouvelles de
cette province, et j'ignore mme encore si le gnral Caffarelli y est
entr: c'est ce qui m'empche de vous adresser l'itinraire de ces
dtachements.

Toute l'arme a subi des pertes, de sorte que je ne puis mme disposer
d'aucun de ces corps. Le peu de troupes qui va me rester me met dans la
ncessite de prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des postes
de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente. Il existe dans le premier deux
cent cinquante hommes, et dans le second soixante-dix. Je ferai tout ce
qui sera en mon pouvoir pour garder le plus longtemps possible Reynosa;
mais, si on n'augmente pas mes moyens, je crains d'tre forc  vous
prier galement d'en faire remplacer la garnison.

Un approvisionnement de grains que je suis oblig d'envoyer dans la
province de Santander me met aussi dans l'embarras pour les transports.
Cependant j'espre pouvoir diriger sur Valladolid, dans huit  dix
jours, cent  cent vingt voitures pour y prendre une partie de mes
malades.

J'ai fait partir aujourd'hui le douzime convoi de fonds, et j'ai joint
 son escorte le dtachement de l'anne de Portugal, qui formait la
garnison d'Aranda.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Valladolid, le 20 fvrier 1812.

Monseigneur, je reois les lettres que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 11 fvrier; plus je les ai mdites, plus je me suis
convaincu que, si Sa Majest tait sur les lieux, elle envisagerait la
position de son anne de Portugal d'une tout autre manire. Votre
Altesse me dit que j'aurais d concentrer mes troupes  Salamanque, mais
elle oublie que prcdemment les ordres de l'Empereur taient d'avoir
trois divisions au del des montagnes. Si je concentrais l'arme 
Salamanque, elle ne pourrait y vivre quinze jours; et bientt un dsert
semblable  celui qui spare Rodrigo de Salamanque sparerait Salamanque
de Valladolid, ce qui rendrait pour l'avenir bien pire la situation de
l'arme. L'Empereur veut que je fasse des mouvements offensifs sur
Rodrigo; mais Sa Majest ignore donc que le plus lger mouvement ici
cause une perte norme de moyens, et spcialement de chevaux,
quivalente  cette qui rsulterait d'une bataille; de manire qu'il
faut restreindre ses mouvements pour un objet dtermin et positif et
qui promette des rsultats. Si l'arme faisait un mouvement sur Rodrigo
aujourd'hui, elle ne pourrait pas passer l'Aguada, parce que dans cette
saison cette rivire n'est pas guable. L'arme ne pourrait pas rester,
faute de vivres, trois jours devant Rodrigo, et cette simple marche, qui
n'aurait aucun rsultat et n'aurait donn aucun change  l'ennemi, parce
qu'il connat bien l'impossibilit absolue o nous sommes de rien
entreprendre, cette simple marche, dis-je, ferait perdre  l'arme cinq
cents chevaux et la rendrait incapable de faire aucun mouvement pendant
six semaines, parce qu'il faudrait qu'elle se disperst jusqu' vingt et
vingt-cinq lieues pour aller former sa rserve de vivres, et qu'elle et
le temps de les rassembler et de les prparer. Au mois d'avril de
l'anne dernire, l'arme de Portugal a perdu presque tous ses chevaux
d'artillerie et le plus grand nombre de ses chevaux de cavalerie, pour
tre reste entre la Coa et l'Aguada pendant six jours; et cependant la
saison tait plus avance et le pays moins dsert qu'aujourd'hui.

Sa Majest pense que je ne dois point envoyer mes troupes se perdre sur
les derrires; mais n'ai-je pas d relever sept mille hommes de la garde
et les troupes de l'arme du Nord dans les postes qu'elles occupaient,
postes qui ne peuvent tre abandonns sans bouleverser tout le pays et
renoncer aux moyens de vivre.

Votre Altesse me parle du sige de Rodrigo. Si je reois des transports
et un quipage de vivres, cette opration sera facile aprs la rcolte;
mais, avant et sans ces moyens, il est absolument impossible d'y songer.
Votre Altesse me dit qu'il est de mon honneur de faire tout ce qui sera
utile au service de l'Empereur; mais je n'ai point ici de torts  me
reprocher; car, certes, les causes de la perte de Rodrigo me sont tout 
fait trangres. Si les circonstances eussent mis plus tt cette
frontire sous mes ordres, je crois pouvoir le dire avec fondement,
Rodrigo serait encore  nous.

Votre Altesse me dit que, si l'arme tait runie  Salamanque, les
Anglais seraient fous de se porter en Estramadure, en me laissant
derrire eux et matre d'aller  Lisbonne; mais cette combinaison, ils
l'ont faite au mois de mai dernier, quoique toute l'arme fut  peu de
distance de Salamanque, quoique l'arme du Nord ft double de ce qu'elle
est aujourd'hui, quoique la saison, plus avance, pt permettre de faire
vivre les chevaux, et que nous fussions matres de Rodrigo. Ils n'ont
pas cru possible alors que nous entreprissions cette opration, et ils
ont eu raison. L'imagineraient-ils aujourd'hui, que toutes les
circonstances que je viens d'noncer sont contraires, et qu'ils
connaissent la grande quantit de troupes qui est rentre en France.

L'ennemi avait si bien le projet de faire depuis longtemps le sige de
Badajoz, que, depuis prs de quatre mois, il a tabli de grands magasins
 Campo-Maior, et j'en ai rendu compte  Votre Altesse. Il n'a cess de
les augmenter depuis. Il tait tellement rsolu  faire un dtachement
aprs la prise de Rodrigo, que, quoiqu'il st trs-bien que j'tais en
pleine marche avec l'arme pour me rendre sur la Torms, et de l sur
l'Aguada, il a fait partir deux divisions le surlendemain de
l'occupation de Rodrigo.

L'arme de Portugal, dans l'tat actuel des choses, n'ayant pas mme un
ennemi devant elle, ne pourrait pas dpasser la Coa, et les forces que
lord Wellington y a laisses sont plus que suffisantes pour mettre 
l'abri de tous vnements les villages les plus avancs du Portugal. En
consquence, aucun mouvement de ce ct ne remplirait l'objet de sauver
Badajoz. Il n'y a que des dispositions qui donnent une action immdiate
sur cette place qui puissent en imposer  l'ennemi et faire esprer
d'atteindre le but propos.

L'Empereur,  ce qu'il me parat, compte pour rien les difficults de
vivre. Ces difficults font tout; et, si elles eussent cess par la
formation de magasins, tout ce que pourrait ordonner l'Empereur serait
excut avec ponctualit et facilit. Mais nous sommes loin de l, et je
n'ai rien  me reprocher  cet gard. Je ne commandais pas ici il y a
trois mois. J'ai voulu faire des magasins dans la valle du Tage, et, 
cet effet, j'ai demand un territoire tendu, fertile et  porte, avec
des moyens de transport. Le territoire m'a t refus, et les moyens de
transport, accords et longtemps attendus, ont reu,  ce qu'il parat,
une autre destination.

J'arrive dans le Nord au mois de janvier, et je ne trouve pas un grain
de bl on magasin, pas un sou dans les caisses, des dettes partout, et,
rsultat infaillible du systme absurde d'administration qui a t
adopt, une disette relle ou factice dont il est difficile de se faire
une juste ide. On n'obtient dans les cantonnements des subsistances
journalires que les armes  la main; il y a loin de l  la formation
de magasins qui permettant de faire mouvoir l'anne.

Nous ne sommes pas  deux de jeu dans l'espce de guerre que nous
faisons ici avec les Anglais; l'arme anglaise est toujours runie et
disponible, parce qu'elle a beaucoup d'argent et beaucoup de transports.
Sept  huit mille mulets sont employs pour le transport de ses
subsistances. Le foin que toute la cavalerie anglaise mange, sur les
bords de la Coa et de l'Aguada vient d'Angleterre. Que Sa Majest juge,
d'aprs cela, quel rapport il y a entre nos moyens et les leurs, nous
qui n'avons pas un magasin qui renferme quatre jours de vivres pour
l'anne, et aucuns moyens de transport, nous qui ne pouvons pas envoyer
une rquisition avec fruit au plus misrable village sans faire un
dtachement de deux cents hommes, et qui sommes obligs de nous
parpiller a des distances normes et d'tre constamment en course pour
subsister.

Quelque faibles que soient les garnisons des villes, on ne peut
exprimer quelle difficult il y a  les pourvoir de subsistances. Ainsi,
quelque effort que j'aie fait, Valladolid ne renferme pas pour cinq
jours de vivres.

Cet tat de choses ne changera entirement qu'aprs la rcolte, avec
des principes d'administration plus raisonnables, et avec plus d'ordre
qu'on n'en a mis jusqu'ici. D'ici  cette poque, l'arme sera dans la
position la plus difficile qu'on puisse dpeindre, et il serait injuste
d'attendre beaucoup d'elle. On ne peut rien faire ici qu'avec du temps:
il faut crer ses moyens, les organiser, et pour cela il faut tre 
l'poque des ressources; malheureusement j'arrive ici quand elles sont
puises.

Il est possible que Sa Majest ne soit pas satisfaite de mes raisons;
mais j'avoue que je ne conois pas la possibilit d'excuter ce qui
m'est prescrit sans prparer des dsastres pour l'avenir. Si Sa Majest
en juge autrement, je lui renouvellerai avec instance la prire de me
donner un successeur dans mon commandement, qui alors doit tre confi
en de meilleures mains.

En attendant, je vais, conformment  ma lettre d'hier, faire tous mes
efforts pour sauver Badajoz; si j'y parviens, quand les apparences
indiqueront que l'ennemi renonce  toute offensive dans le Midi, je
ramnerai alors toutes mes troupes dans la Vieille-Castille, et je ferai
roccuper les Asturies.

J'espre au surplus qu'avant ce temps Sa Majest m'aura soulag d'un
fardeau qui est au-dessus de mes forces.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 28 fvrier 1812.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par
laquelle vous tmoignez le dsir de suivre Sa Majest dans le cas o
elle entrerait en campagne.

L'Empereur, monsieur le marchal, me charge de vous faire connatre que
vos talents lui sont ncessaires en Espagne, et que le bien de son
service exige que vous restiez  la tte de l'arme que vous commandez.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Valladolid, le 2 mars 1812.

Monseigneur,  l'instant o je montais  cheval pour me rendre  Avila,
je reois les lettres que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'crire
les 18 et 21 fvrier. Les ordres de Sa Majest sont tellement impratifs
et me rendent tellement tranger au sort de Badajoz, que, quelles que
soient les raisons qui m'avaient empch d'abord de m'y conformer, je
pense qu'il est aujourd'hui de mon devoir de le faire. En consquence,
je donne l'ordre  la cavalerie lgre,  la quatrime et  la sixime
division qui sont dans la valle du Tage, de rentrer dans la
Vieille-Castille; j'y laisse seulement la premire division qui rentrera
aussi aux poques fixes par Sa Majest, et lorsqu'elle aura t releve
par l'arme du Centre. Mais, comme il me parait vident que le sige de
Badajoz n'a t suspendu que par suite de la prsence de ces trois
divisions, mon opinion est que mon mouvement va mettre cette place en
pril; j'ose esprer ou moins que, s'il lui arrive malheur, on ne pourra
pas m'en attribuer la faute.

Votre Altesse m'crit que l'Empereur trouve que je m'occupe trop des
intrts des autres et pas assez de ce dont je suis personnellement
charg. J'avais regard comme un de mes devoirs imposs par l'Empereur,
et un des plus difficiles  remplir, de secourir l'arme du Midi, et ce
devoir a t formellement exprim dans vingt de vos dpches, et indiqu
explicitement par l'ordre que j'ai reu de laisser trois divisions dans
la valle du Tage. Aujourd'hui j'en suis affranchi, ma position devient
beaucoup plus simple et beaucoup meilleure.

L'Empereur parait ajouter beaucoup de confiance  l'effet que doivent
produire sur l'esprit de lord Wellington des dmonstrations dans le
Nord. J'ose avoir une opinion contraire, attendu que lord Wellington
sait trs-bien que nous n'avons point de magasins, et connat les
immenses difficults que le pays prsente par sa nature et par le manque
absolu de ressources en subsistances en cette saison. Il sait trs-bien
que l'anne, sans avoir personne  combattre, n'est pas en tat d'aller
au del de la Coa, et que, si elle l'entreprenait  l'poque o nous
sommes, elle en reviendrait au bout de quatre jours, hors d'tat de rien
faire de la campagne et aprs avoir perdu tous ses chevaux.

Je me rends  Salamanque o je vais tablir mon quartier gnral; je
ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour remplir les intentions de
l'Empereur; mais toutes les dmonstrations ne peuvent aller au del des
cours rapides de l'Aguada et de la Torms et des reconnaissances sur
Rodrigo, car, l'Aguada n'tant pas guable maintenant, le passage de
cette rivire est une opration qui exige des bateaux, et je n'en ai
pas.

Lord Wellington, qui ne peut pas croire,  cette poque de Tanne, 
une marche offensive, faute de magasins forms et de subsistances pour
les chevaux, ne peut pas croire davantage au sige de Rodrigo, la grosse
artillerie ft-elle  Salamanque; il sait qu'il faut d'autres
prparatifs qui exigent du temps, et, s'il veut faire le sige de
Badajoz, il a le temps de l'excuter, puisque les prparatifs sont faits
depuis longtemps, et de revenir pour soutenir Rodrigo; ainsi je doute
fort que mes mouvements lui en imposent beaucoup.

Sa Majest veut que nos avant-postes fassent journellement le coup de
fusil avec les Anglais. Sa Majest ignore donc que, par la nature des
choses et par l'impossibilit absolue de vivre, il y a toujours au moins
vingt lieues entre les avant-postes anglais et les ntres, et que cet
intervalle est occup par les gurillas, de manire qu'en dtachant
beaucoup de troupes elles meurent de faim, et que, si on en dtache peu,
elles sont compromises. Ce n'est donc qu'avec les gurillas, et  peu de
distance de nos lignes, que nous avons affaire.

Sa Majest trouve qu'ayant la supriorit sur l'ennemi j'ai tort de lui
laisser prendre l'initiative: l'arme de Portugal est bien assez forte
pour battre l'arme anglaise, mais elle est infrieure  celle-ci pour
oprer, par suite de la diffrence des moyens. L'arme anglaise, pourvue
d'avance de grands magasins, de moyens de transport suffisants, vit
partout galement bien; l'arme de Portugal, sans magasins, avec
trs-peu de transports, sans argent, ne peut vivre qu'en se dissminant,
et se trouve par l dpendante des lieux qui offrent des ressources, et
n'est nullement propre  manoeuvrer; et cet tat de choses durera
jusqu' la rcolte.

Puisque Votre Altesse me reproche d'avoir laiss prendre Almeida, il
est possible qu'elle me reproche aussi de n'avoir pas fait des magasins
 Salamanque et Valladolid lorsque je n'y commandais pas. Ces reproches,
tout pnibles qu'ils sont, ne me rendront pas coupable.

Votre Altesse m'accuse d'tre la cause de la prise de Rodrigo: je crois
y tre tout  fait tranger. Rodrigo a t pris, parce qu'il avait une
mauvaise garnison, trop peu nombreuse, et un mauvais gnral; parce que
le gnral de l'arme du Nord a t sans surveillance et sans
prvoyance. Je ne pouvais, moi, avoir l'oeil sur cette place, puisque
j'en tais spar par une chane de montagnes et par un dsert qu'un
sjour de six mois de l'arme avait form dans la valle du Tage.

L'Empereur est tonn que je n'aie pas march, du 17 au 18, avec les
trente mille hommes que j'avais rassembls. Je n'avais pas de troupes du
17 au 18; mais les troupes qui taient en marche pour relever celles de
l'arme du Nord dans leurs cantonnements avaient reu, en route, les
ordres ncessaires pour se runir  Salamanque le 22. Ces troupes ne
formaient que vingt-quatre mille hommes et ne pouvaient y arriver plus
tt. A cette poque, la place tait prise depuis quatre jours. La
reprendre sur-le-champ tait impossible, puisqu'elle ne pouvait pas tre
bloque, attendu que, la rivire n'tant pas guable, je ne pouvais la
passer, et que lord Wellington aurait conserv sa communication avec
Rodrigo, sans qu'il et t possible de l'empcher. Ainsi l'arme
anglaise, sans pouvoir tre force  recevoir bataille, pouvait dfendre
cette place. L'arme de Portugal, qui n'avait d'ailleurs avec elle ni
grosse artillerie ni vivres pour rester longtemps et manoeuvrer, aurait
donc fait sans objet et sans rsultat une marche pnible et destructive
de tous ses moyens.

L'exprience de la guerre d'Espagne m'a appris que la grande affaire
dans ce pays tait la conservation des hommes et des moyens, et c'est 
cela que je me suis attach particulirement.

L'Empereur trouve que je fatigue mes troupes par des marches inutiles.
Personne ne s'occupe plus que moi de leur viter des fatigues, et je ne
conois pas que cette observation s'applique aux dtachements qui sont
dans la valle du Tage, car je ne les y ai point envoys; je me suis
content d'arrter les troupes qui venaient de la Manche,  l'instant
o, aprs la prise de Rodrigo, j'ai appris que le 21 janvier lord
Wellington avait fait partir deux divisions pour l'Estramadure; comme je
considrais alors comme un de mes devoirs de secourir le Midi, ces
dispositions taient toutes naturelles.

Lorsque le gnral Hill a march sur Merida, j'ai bien vu que c'tait
une diversion, et j'ai si peu pris le change, qu'en me portant sur
Salamanque pour aller au secours de Rodrigo, je n'ai pas laiss plus de
mille hommes dans la valle du Tage.

Il parat que Sa Majest croit que lord Wellington a des magasins  peu
de distance, sur la frontire du Nord. Ses magasins sont  Abrants et
en Estramadure; ses hpitaux sont  Lisbonne,  Castel-Branco et
Abrants. Ainsi rien ne l'intresse sur la Coa.

Votre Altesse dit que la vritable route de Lisbonne est par le Nord.
Je crois que ceux qui connaissent bien le pays sont convaincus du
contraire. Quant  moi, il me parat que, toutes les fois que le
principal corps d'arme passera par cette direction, on aura toutes
sortes de malheurs  redouter, et que celle qu'on devrait choisir est
celle de l'Alentejo. J'en ai dduit les motifs dans un mmoire que j'ai
eu l'honneur de vous adresser il y a trois mois.

Votre Altesse parle d'occuper les dbouchs d'Almeida et de Rodrigo: le
pays qui spare l'Aguada et la Torms est une immense plaine qui est
praticable dans tout les sens; ainsi j'ignore ce qu'on entend par ces
dbouchs.

L'Empereur me blme d'tre rentr dans la valle du Tage aprs avoir
rejet lord Wellington de l'autre cot de la Coa; mais c'tait l'ordre
impratif de l'Empereur, qui ne m'avait assign d'autre territoire que
la valle du Tage. Rodrigo avait t occup par les troupes de l'arme
du Nord, et Sa Majest m'avait affranchi du devoir de veiller sur cette
place. Si j'eusse t le matre, je serais venu m'tablir  Salamanque;
la raison militaire le disait, puisque l'ennemi tait en prsence; la
raison des subsistances le disait de mme, puisque ce pays offrait des
ressources et que la valle du Tage tait puise. Il paratrait donc
juste que l'Empereur affrancht de toute responsabilit quand on suit
littralement ses ordres, ou qu'il laisst plus de latitude et de
pouvoir pour les excuter.

L'Empereur semble croire que je ne suis pas ferme dans mes rsolutions;
j'ignore ce qui peut avoir motiv l'opinion de Sa Majest. Lorsque j'ai
cru utile de combattre, je ne sache pas que rien ait jamais fait changer
mes dterminations; et, si ici on ne combat jamais, c'est qu'en vrit
cette guerre ne ressemble en rien aux autres, et que les circonstances
ne permettent pas de la faire autrement.

L'Empereur ordonne de grands travaux  Salamanque; il veut que douze
mille hommes soient employs  ces travaux: il semble que l'Empereur
ignore que nous n'avons ni les vivres pour les nourrir ni l'argent pour
les payer, et que nous sommes menacs de voir immdiatement tous les
services manquer  la fois dans toutes les places: c'taient les
provinces du Nord qui pourvoyaient alors  la plus grande masse des
besoins des sixime et septime gouvernements; et cette situation empire
chaque jour de la manire la plus effrayante; et elle ne changera que
lorsque nous aurons un territoire plus proportionn  nos besoins. Quant
aux magasins, leur formation est l'objet de tous mes efforts et de toute
ma sollicitude; mais,  l'poque de l'anne o nous sommes arrivs, ce
n'est pas une chose facile. Si Sa Majest augmente les ressources, et si
alors je parviens  rassembler des subsistances pour nourrir l'arme
pendant un mois, je croirai avoir obtenu un grand rsultat, et il serait
bien dsirable qu'elles puisent tre conserves pour le moment o il
faudrait combattre l'ennemi d'une manire srieuse, et non pour faire de
simples dmonstrations.

J'cris au duc d'Albufera pour lui faire connatre la situation des
choses, et je donne l'ordre au gnral Bonnet de rentrer sur-le-champ
dans les Asturies par le col de Lietor-Liegos. Je sens toute
l'importance de l'occupation de cette province, et je comptais y envoyer
des troupes incessamment.

Monseigneur, il ne me reste plus qu' exprimer  Votre Altesse la peine
que j'prouve de la manire dont l'Empereur apprcie les efforts que je
fais ici constamment pour le bien de son service. Puisque Sa Majest
m'attribue la prise d'Almeida, qui tait rendue avant que je prisse le
commandement de l'arme, j'ignore ce que je pourrai faire pour me mettre
 l'abri de toute espce d'inculpation.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Burgos, le 6 mars 1812.

Monsieur le marchal, j'ai eu l'honneur de vous mander, le 24 fvrier,
que le dpart prochain de la garde et le peu de troupes qui me restaient
m'obligeaient  prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des
postes de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente.

Aujourd'hui que la plus grande partie est dj rentre en France et
l'autre prte  partir, que la division Bonnet m'est retire sans que je
sache encore quand arrivera la division Palombini, et que je suis au
moment de marcher en Navarre pour une expdition contre les bandes,
Votre Excellence sentira qu'il m'est impossible de conserver ces postes.
Je la prie donc de nouveau de faire relever, sans dlai, les troupes qui
s'y trouvent; il existe dans le premier deux cent cinquante hommes et
dans le second soixante-dix hommes.

_P. S._ Si je n'ai pas de rponse  cet gard de Votre Excellence, je
donnerai l'ordre au premier rgiment de marche de l'arme de Portugal de
laisser  son passage de quoi occuper ces postes.

LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sainte-Marie, le 11 mars 1812.

Monsieur le marchal, M. le gnral Foy m'a fait parvenir la lettre que
Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'crire le 22 fvrier, et j'ai
t en mme temps prvenu de la position de trois divisions qui sont
sous ses ordres.

Les Anglais ont dcid leur mouvement sur Badajoz, et, d'aprs ce que
M. le gnral comte d'Erlon m'a crit le 8, il est  prsumer, qu'en ce
moment la place est investie; j'attends d'en tre positivement instruit
pour prendre mes dernires dispositions et marcher  leur rencontre.

Je prie M. le gnral Foy de communiquer  Votre Excellence la lettre
que je lui ai crite; je dsire vivement, monsieur le marchal, que les
dispositions que je lui propose puissent lui convenir, et qu'il soit
autoris  s'y conformer en attendant qu'il ait pu prendre vos nouveaux
ordres.

Ainsi que vous me l'avez annonc par votre dernire lettre, je compte
que, du moment que l'arme anglaise aura commenc ses oprations contre
Badajoz, et que la plus grande partie de ses forces se sera porte sur
la Guadiana, vous destinerez toutes celles qui seront disponibles de
l'arme de Portugal pour venir se runir  celles qui seront sur ce
thtre dans l'objet de livrer bataille aux ennemis et de dgager
Badajoz; j'prouverai alors une bien grande satisfaction  vous
embrasser.

L'arme du Midi ne pourra prsenter en ligne que vingt-deux 
vingt-quatre mille hommes, dont quatre mille de cavalerie et quarante
pices de canon. On a retir cinq rgiments d'infanterie et trois de
cavalerie que le marchal duc de Trvise met en route pour Burgos. Je
vous engage  arrter leur marche et  en disposer jusqu'aprs
l'vnement. En ce moment j'ai en ma prsence douze mille Espagnols et
Anglais qui sont en avant et restent dans les montagnes d'Algsiras.
Jamais je n'ai t plus embarrass.

Enfin, monsieur le marchal, les ennemis nous fournissent l'occasion
d'assurer de nouveaux triomphes aux armes de l'Empereur, j'ai la
confiance qu'ils seront clatants.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 12 mars 1812.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le marchal, vos lettres
des 27, 28 fvrier et du 2 de ce mois.

Sa Majest pense que la runion de vos forces  Salamanque n'est pas
suffisante pour le but que vous devez remplir; qu'il est ncessaire que
vous jetiez un pont sur l'Aguada, et que vous y ayez une tte de pont,
afin que, si l'ennemi laisse moins de cinq divisions sur la rive droite
du Tage, vous puissiez vous porter sur la Coa, sur Almeida, et ravager
tout le nord du Portugal. La saison des pluies doit finir. Si Badajoz
est pris par deux simples divisions, la prise de Badajoz ne pourra pas
vous tre impute et retombera tout entire sur l'arme du Midi. Si, au
contraire, l'ennemi s'affaiblit de plus de cinq divisions et n'en laisse
que deux, trois ou mme quatre sur la rive droite, ce sera la faute de
l'arme de Portugal si elle ne marche pas sur le corps de l'ennemi,
n'investit pas Almeida, ne ravage pas tout le nord du Portugal, ne jette
pas des partis jusqu' Mondego. Enfin le rle principal de l'arme de
Portugal se rduit  ceci: d'y tenir en chec six divisions de l'arme
anglaise, au moins cinq; prendre l'offensive dans le Nord; ou, si
l'ennemi a pris l'initiative, ou si toute autre circonstance l'ordonne,
faire filer sur le Tage, par Almaraz, autant de divisions que lord
Wellington en aura fait filer pour faire le sige de Badajoz.

Telles sont, monsieur le duc, les dispositions que Sa Majest me charge
de vous prescrire.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 16 mars 1812.

L'Empereur m'ordonne de vous faire connatre, monsieur le marchal,
qu'il confie le commandement de toutes ses armes en Espagne  Sa
Majest Catholique, et que M. le marchal Jourdan remplira les fonctions
de chef d'tat-major.

La ncessit de mettre de l'ensemble dans les armes du Midi, de
Valence, de Portugal et du Nord a dtermin Sa Majest Impriale 
donner au roi d'Espagne le commandement de ses armes.

En consquence, monsieur le duc, vous voudrez bien rgler vos
mouvements sur les ordres que vous recevrez du roi, vous conformer 
tout ce qu'il vous prescrira et correspondre journellement avec lui.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL

Salamanque, le 27 mars 1812.

Monseigneur, je reois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 12 mars. Les instructions qu'elle renferme sont prcisment
le contraire de celles que contiennent vos lettres des 18 et 21 fvrier,
instructions impratives, qui m'ont forc, contre ma conviction intime,
 changer toutes mes dispositions et  me mettre dans l'impossibilit de
faire ce que je regardais comme conforme aux intrts de l'Empereur. Sa
Majest apprciera tout ce que cette opposition a de fcheux pour son
service et d'embarrassant pour moi.

Dans ses lettres des 18 et 21 fvrier Votre Altesse me dit que Sa
Majest trouve que je me mle de choses qui ne me regardent pas; qu'il
est dplac  moi d'tre inquiet pour Badajoz qui est une place
trs-forte, soutenue par une arme de quatre-vingt mille hommes; que
l'arme anglaise qui voudrait faire le sige de Badajoz, fut-elle forte
de quatre et mme de cinq divisions, l'arme du Midi serait en mesure de
dlivrer cette place; elle m'ordonne formellement de renoncer  l'ide
devenir au secours de Badajoz; elle ajoute que, si lord Wellington s'y
porte, il faut le laisser faire, certain qu'en marchant sur l'Aguada il
sera bientt contraint de revenir; enfin, d'aprs les lettres des 18 et
21, il est clair que Sa Majest m'affranchit de toute espce de
responsabilit sur Badajoz, pourvu que je fasse une diversion sur
l'Aguada; d'aprs ces lettres si prcises, o les intentions de Sa
Majest sont si fortement exprimes, je me rends  Salamanque, et je
rappelle mes divisions du Tage, except une seule qui couvre Madrid,
jusqu' ce que l'arme du Centre envoie des troupes pour la remplacer.

Aujourd'hui Votre Altesse m'crit que je suis responsable de Badajoz si
lord Wellington en fait le sige avec plus de deux divisions; et il
semble  la fin de sa lettre que Sa Majest me laisse le matre de
secourir cette place, en portant des troupes sur le Tage. Ainsi, aprs
avoir, par des ordres impratifs, dtruit mes premires combinaisons qui
avaient prpar et assur un secours efficace  Badajoz, aprs m'avoir
d'abord enlev le choix des moyens, on me le rend  l'instant o il ne
m'est plus possible d'en faire usage. En effet, lorsque je me disposais
 marcher avec quatre divisions au secours de Badajoz, j'avais trois
divisions dans la valle du Tage, cantonnes dans la Manche ou la
province de Tolde, places  six ou sept marches de Badajoz, ce qui
leur donnait le moyen d'arriver  l'ennemi encore munies de huit jours
de vivres, et de le combattre aprs avoir fait leur jonction avec
l'arme du Midi. Aujourd'hui que ces troupes ont repass les montagnes,
qu'elles ont consomm leurs subsistances de rserve en s'loignant,
qu'il m'a t impossible d'obtenir de Madrid les secours ncessaires
pour former un magasin  Almaraz, quoique depuis six mois j'en aie
constamment renouvel la demande, les troupes qui partiraient d'ici
auraient consomm toutes les subsistances qu'il serait possible de leur
donner avant d'arriver devant Badajoz. L'an pass, je n'aurais jamais
os faire le mouvement que j'excutais si je n'avais t certain que le
bl tait mr dans l'Estramadure, et, effectivement, c'est en faisant la
moisson que les soldats vcurent le jour de leur arrive sur la
Guadiana. A l'poque actuelle, et Almaraz ne renfermant pas les
approvisionnements ncessaires, ce mouvement ne put se faire qu'en deux
fois et avec l'intervalle ncessaire pour donner aux troupes le temps de
faire,  porte de Badajoz et dans un pays qui produise quelque chose,
une rserve de vivres, et le pays est plus loign de ma position
actuelle que Badajoz mme; c'est pour cela que j'avais laiss des
troupes sur le haut Tage. Mon mouvement tait faisable dans la position
que j'avais prise; il est presque impraticable dans la position o je
suis maintenant, vu l'poque de la saison, et le temps rapproch des
oprations probables de l'ennemi.

J'espre que Sa Majest apprciera la position cruelle dans laquelle
ces dispositions contradictoires m'ont plac et qu'elle reconnatra que
la responsabilit ne peut peser sur un gnral que lorsque, lui ayant
indiqu d'une manire gnrale le but  atteindre, on lui laisse
constamment le choix des moyens.

Aprs avoir mrement rflchi  la situation complique dans laquelle
je me trouve, et considrant qu'avant tout la tche qui m'est donne est
la conservation du Nord et que cette tche est beaucoup plus grande que
celle du Midi; considrant que la nouvelle d'un dbarquement des Anglais
 la Corogne, quoique peu probable, prend cependant de la consistance,
et que diverses dispositions des troupes portugaises et de la Galice,
qui sont  Bragance et sur l'Esla, annoncent l'offensive; enfin vos
lettres des 18 et 21 faisant entrer l'arme d'Aragon dans les calculs du
secours que peut recevoir l'anne du Midi, et mes dispositions, malgr
les normes difficults qu'elles prsentent dans l'excution, tant
faites pour une marche de quinze jours sur l'Aguada, dj commence, je
continue ce mouvement sans cependant, je le rpte, avoir une
trs-grande confiance dans les rsultats qu'il doit donner.

Je mets en mouvement la division du Tage pour la porter sur Placencia
en faisant rpandre le bruit qu'elle se runira avec l'arme par le col
de Perals pour entrer en Portugal, et je pars d'ici avec trois
divisions; c'est tout ce que je puis porter sur l'Aguada, devant laisser
une division sur l'Esla pour faire face aux Portugais et  la Galice; le
gnral Bonnet n'attendant pour rentrer dans les Asturies que
l'ouverture des passages ferms par les neiges; devant occuper
constamment Astorga, Lon, Placencia, Valladolid et Zamora, sous peine
de voir ce pays en combustion et nos embarras s'accrotre d'une manire
incalculable; devant conserver la communication de Burgos avec Madrid,
de Valladolid avec Salamanque, et de Salamanque avec l'arme; combattant
sur la Torms, j'aurais une division de plus en ligne, ce qui ferait
cinq divisions, et le nombre de sept que Sa Majest compte que je peux y
rassembler ne peut s'y trouver que lorsque l'arme du Centre aura avec
deux divisions, places dans les postes avancs sur ces communications
et sur l'Esla, remplac les deux divisions que j'en tirerais.

J'ai crit au gnral Dorsenne pour l'engager, si la chose lui est
possible,  porter une partie de ses troupes dans le sixime
gouvernement afin d'y remplacer les miennes et de rendre disponibles,
dans le mouvement  faire dans ce moment, celles qu'il aura releves.
J'ignore s'il fera droit  ma demande, mais j'en doute, n'ayant pas
encore reu les bataillons de marche qu'il doit m'envoyer et qui me sont
annoncs depuis longtemps.

Monseigneur, je ne puis croire que Sa Majest se fasse une ide exacte
de la difficult de son arme du Portugal; elle lui accorderait les
secours qui lui sont si ncessaires, et les secours jusqu' la rcolte,
c'est de l'argent, seul moyen d'assurer la subsistance des troupes
runies. L'arme de Portugal est incapable aujourd'hui d'aucune
offensive srieuse, d'aucune opration suivie, et sa situation ne
changera que lorsqu'elle aura quelques magasins. L'conomie du peu
d'argent ncessaire  assurer les oprations jusqu' la rcolte peut
tre paye, d'ici  trois mois, bien cher en hommes et en argent.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 4 avril 1812.

Votre aide de camp vous aura fait connatre que l'Empereur vous laisse
carte blanche; mais Sa Majest a jug convenable de confier au roi
d'Espagne le commandement des armes de Portugal, du Midi et de Valence,
pour les diriger vers un seul et mme but, ainsi que la direction
politique des affaires d'Espagne.

L'Empereur considre.................................... de troupes
qu'on puisse faire, sans quoi les brigands fileraient sur
Saint-Sbastien, et il faudrait employer contre eux six fois plus de
forces qu'il n'en faut pour occuper les Asturies.




LE MARCHAL JOURDAN AU MARCHAL MARMONT.

Talavera, le 9 avril 1812.

Un commerant qui arrive de l'Estramadure rapporte les nouvelles
suivantes:

Le 22 du mois dernier, il se trouvait en _El Castain_, o il a ou dire
que les troupes impriales de Badajoz empchaient les Anglais de placer
leurs batteries.

Le 22, ce commerant se mit en route pour retourner  Talavera; il
passa par Mdina de las Torrs, o auparavant taient les Anglais, et,
lors de son passage, il n'y en avait aucun.

A Guarea, il y avait des Anglais qui se retiraient vers Abajo. A
Medellin, il n'y avait ni Anglais ni Franais. A Santo-Benito, les
Franais y taient, et  Miajadas, il y avait un petit parti de
Portugais.

Il entendit le feu de la place jusqu'au 2 avril, poque o il se
trouvait  Miajadas. Par consquent, la nouvelle de la reddition de
Badajoz, rpandue avant, est fausse.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT.

Pampelune, le 11 avril 1812.

Monsieur le marchal, je ne reois qu' l'instant la lettre que Votre
Excellence m'a fait l'honneur de m'crire le 23 mars dernier pour me
prvenir que les ennemis paraissent dcidment faire une entreprise sur
Badajoz; qu'elle se met en mouvement; qu'elle va, en consquence, avoir
besoin d'augmenter ses forces, et que, pour les runir, elle m'engage 
relever la grande communication, les garnisons de la province de
Palencia et celles de Valladolid.

Il m'est extrmement pnible d'tre oblig de dclarer  Votre
Excellence que je ne puis faire dans cette occasion ce qu'elle dsire.
_Les troupes qui me sont annonces depuis deux mois ne sont pas
arrives._ Partout mes _garnisons sont insultes_, et je n'ai pas un
rgiment disponible pour agir. Si je ne reois pas de renforts, j'ai
lieu de craindre de voir mes communications interceptes avant peu.

Une preuve bien convaincante de ce que j'annonce  Votre Excellence,
c'est que les rgiments de marche de son arme, que j'aurais d lui
renvoyer depuis longtemps, n'ont pu encore tre remplacs, ce qui m'a
oblig  les garder jusqu' ce jour.

Enfin, monsieur le marchal, je dois vous prvenir qu'en supposant mme
que le prince de Neufchtel vous ait donn l'avis que je dois vous
secourir au besoin, il me serait impossible de le faire dans ce moment,
puisque je ne peux dplacer un seul homme sans compromettre ou vacuer
le pays (ce qui serait bien contraire aux intrts et  la volont de
l'Empereur), et que, partout o mes troupes sont tablies, elles n'y
sont que trop faiblement.

Je vais me rendre en Biscaye, afin de faire un effort pour vous
renvoyer vos deux rgiments de marche, qui tiennent encore la ligne
d'Irun  Vitoria. Celui qui tait  Pampelune doit vous avoir rejoint.
Si je russis, je me trouverai heureux; mais je vous prie de ne pas me
supposer dans une position avantageuse.




LE MARCHAL JOURDAN AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 13 avril 1812.

Monsieur le duc, Sa Majest me charge de vous dire qu'elle a reu votre
lettre en date du 31 mars. Le roi pense, comme vous, que ce qu'il y a de
mieux  faire, c'est de continuer l'opration que vous avez commence;
elle doit ncessairement produire une diversion utile  M. le duc de
Dalmatie, tandis que, si vous reveniez sur vos pas pour porter ensuite
des troupes sur la rive gauche du Tage, ce mouvement, ncessairement
trs-long, serait vraisemblablement trop tardif.

Le roi m'ordonne d'adresser  Votre Excellence copie d'un rapport qui
lui est parvenu de Talavera. Le rapport concide avec la nouvelle du
jour de Madrid, qui annonce que les Anglais ont suspendu le sige de
Badajoz, et qu'ils ont runi leurs troupes pour s'opposer au marchal
duc de Dalmatie, qui marche sur eux.

On me mande de Talavera, sous la date du 9 de ce mois, qu'on n'avait
rien appris de nouveau du gnral Foy, et on ne savait pas o il tait.




LE MARCHAL SOULT AU MARCHAL MARMONT.

Sville, le 14 avril 1812.

Monsieur le marchal, M. le gnral Foy a d vous transmettre diverses
lettres que je lui ai crites, et vous rendre compte que la place de
Badajoz avait t malheureusement emporte par assaut dans la nuit du 6
au 7 de ce mois. Je m'tais port en Estramadure avec vingt-quatre mille
hommes pour secourir la place; le 7, j'arrivai  Villafranca, et mes
avant-postes furent pousss jusqu' Fuente-Del-Maestro, Azeuchal,
Villalba et Almendralejo. Le 8, comme j'allais prendre position 
l'embouchure du Guadajira, j'appris la fcheuse nouvelle de la prise de
Badajoz. Jusqu'alors je m'tais flatt que l'arme de Portugal, qui ne
pouvait douter que toute l'arme anglaise ne ft sur la Guadiana,
viendrait se runir  celle du Midi pour livrer bataille aux ennemis.
J'tais fond dans mon espoir par l'assurance que vous-mme me donntes
le 22 fvrier dernier. Mais, en mme temps, j'appris, par des lettres du
gnral Foy des 30 et 31, que les moyens qu'il avait auparavant lui
taient ts. J'tais en trop grande disproportion de forces avec
l'ennemi pour lui livrer bataille en Estramadure; je me suis donc
rapproch de l'Andalousie, o ma prsence tait des plus ncessaires:
Sville tait investie par quatorze mille Espagnols, et les lignes de
Cadix taient compromises.

On dit que l'arme anglaise marche sur moi; si elle se prsente, je la
recevrai en position, et je ferai en sorte qu'elle ait lieu de se
repentir d'tre venue. S'il y avait en le moindre concert d'opration
entre l'arme de Portugal et celle du Midi, l'arme anglaise tait
perdue et la place de Badajoz serait encore au pouvoir de l'Empereur. Je
dplore amrement qu'il ne vous ait pas t possible de vous entendre
avec moi  ce sujet.




LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 16 avril 1812.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le marchal, vos lettres
des 22 et 23 mars.

Par mes dpches des 18 et 20 fvrier, je vous prescrivais les mesures
ncessaires pour prendre l'initiative et donner  la guerre un caractre
convenable  la gloire des armes franaises, en lui tant ce ttonnement
et cette fluctuation actuelles, qui sont dj le prsage d'une arme
vaincue. Mais, au lieu d'tudier et de chercher  saisir l'esprit des
instructions gnrales qui vous taient donnes, vous vous tes plu  ne
pas les comprendre et  prendre justement le contre-pied de leur esprit.
Ces instructions sont raisonnes et motives, comme toute instruction
d'un gouvernement; elles taient donnes  trois cents lieues et  six
semaines d'intervalle; elles vous supposaient vis--vis de l'ennemi et
vous prcisaient de le contenir et d'obliger la plus grande partie de
son arme  rester dans le Nord, en concentrant votre quartier gnral 
Salamanque, et en tirant tous les jours des coups de fusil sous Rodrigo
et sous Almeida. Ces instructions vous disaient: Si, dans cet tat de
choses, l'ennemi reste devant vous avec moins de cinq divisions, marchez
 lui, suivez-le en queue; ses hpitaux et magasins tant entre Lisbonne
et la Coa, il ne pourra les vacuer si rapidement, que vous ne puissiez
les atteindre. Je vous y ajoutais que, dans cet tat de choses, il
tait absurde de penser que le gnral anglais pt abandonner tout le
Nord pour se jeter sur une place qui menaait de cinq semaines de
rsistance; qu'il pourrait y envoyer deux divisions, trois mme, mais
qu'alors l'arme du Midi, secourue aujourd'hui par celle de Valence, qui
appuie sa gauche, serait suffisante.

Mes dpches sont arrives le 6 mars, et alors vous aviez entirement
perdu l'initiative; vous vous tiez retir en arrire, de manire que
l'ennemi vous croyait sur Burgos. Lord Wellington avait vacu ses
magasins et ses hpitaux sur Lisbonne; il avait entirement disparu: il
avait alors dix jours d'initiative sur vous, et son mouvement sur
Badajoz tait prononc.

Dans cet tat de choses, vous vous tes port le 6 sur Salamanque; vous
avez fait partir du pont d'Almaraz, le 8, deux divisions, et tes rest
cantonn sans faire aucun mouvement ni sur Rodrigo ni sur Almeida, ce
qui a dcid Wellington, aussitt qu'il a vu que vous ne faisiez rien
sur Salamanque,  se porter sur Badajoz le 12; il la cernait le 16.

Certes, il faut ne pas avoir les premires notions de l'art de la
guerre pour ne pas comprendre que, dans la position o vous tiez le 6,
l'ennemi ayant prpar tout son champ de bataille entre Lisbonne et
Salamanque, vous ne pouviez ter les divisions d'Almaraz qui entraient
dans le systme de Badajoz qu'en mme temps votre tte n'et march sur
l'Aguada et sur Almeida. Vous ne pouviez vous dcider  affaiblir
Almaraz, qui tait une position propre  secourir Badajoz, en recevant
l'initiative de l'ennemi, qu'autant que vous ayez t dcid  marcher
sur Almeida, et en position de le faire, et de menacer rellement
Lisbonne. Mais faire un mouvement d'Almaraz sur Salamanque, pour rester
 Salamanque sans rien faire depuis le 6 jusqu'au 28, c'tait
effectivement annuler toute l'arme  l'ouverture de la campagne;
c'tait vouloir tout perdre, sans qu'on puisse en saisir le motif.

Le 24, vous avez d tre instruit que le 16 lord Wellington avait cern
Badajoz; cependant le 24 vous n'aviez pas encore boug, et l'on voit,
dans les relations de l'arme anglaise, que lord Wellington remarque
bien, jour par jour, qu'aucun mouvement ne se fait  Salamanque;
n'tait-il pas naturel alors, puisque vous tiez instruit que Badajoz
tait cern depuis huit jours, et que le feu tait  la maison, que vous
vous portassiez  grandes marches sur Almaraz pour appuyer la division
Foy? Vous pouviez arriver le 10 avril  Badajoz, et vous auriez trouv
l'arme anglaise fatigue du sige, et dans la situation la plus
dsirable pour lui livrer bataille. Cependant, aussitt que l'Empereur
apprit la manire trange dont vous considriez les choses, il me
chargea de vous crire le 12 mars, et je vous renvoyai votre aide de
camp, qui est arriv le 25. Mes instructions taient prcises. Nous
apprenons que le 28 vous tiez parti pour Rodrigo, avec quinze jours de
vivres, et que le 30 vous tiez devant cette place. Si vous vous portez
de l au pont d'Almaraz, vous pouvez encore arriver  temps pour sauver
Badajoz, qui, si elle est bien dfendue, peut rsister cinq  six
semaines. Vous n'aurez pas longtemps ajout foi au dbarquement des
Anglais  la Corogne.

Toutefois, d'un moment  l'autre l'Empereur peut partir pour la
Pologne; il ne peut que vous recommander de seconder le roi, et de faire
de vous-mme, par attachement pour sa personne et la gloire de ses
armes, tout ce qu'il vous sera possible pour empcher que quarante mille
Anglais ne gtent toutes les affaires d'Espagne; ce qui serait
infaillible si les commandants des diffrents corps ne sont pas anims
de ce zle pour la gloire et de ce patriotisme qui seuls vainquent les
obstacles et empchent de sacrifier jamais  son humeur et  des
passions quelconques l'intrt public.

Au retour de Pologne Sa Majest ira en Espagne. Elle espre n'avoir
plus que des loges  vous donner  ce que vous aurez fait, et que vous
aurez de nouveau bien mrit dans son estime.




LE MARCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

Fuenteguinaldo, le 21 avril 1812.

Sire, Votre Majest dsire connatre si les pays que l'arme occupe
peuvent suffire  ses moyens de subsistance. Je ne puis mieux rpondre 
cela qu'en assurant  Votre Majest que l'on ne vit dans les
cantonnements qu'au moyen des plus grands actes de violence, que partout
la force seule peut donner les moyens journaliers de subsistance.

La force, tant ncessaire pour assurer la subsistance, ne peut tre
mise en usage pour former des magasins, et, par consquent, il n'en
existe nulle part.

La subsistance des troupes  Valladolid et dans toutes les villes est
toujours dans l'tat le plus critique.--On ne peut plus faire rien qu'au
moyen d'achats, et cette dpense est tellement en disproportion avec les
ressources en argent dont on peut disposer, qu'aprs avoir puis le peu
d'argent de la solde qui est arrive de France, il y a de quoi tre
effray de l'avenir jusqu' la rcolte.

L'Empereur vient d'ordonner au gnral Dorsenne d'envoyer de la
province d'Aranda huit mille quintaux de froment; mais le gnral
Dorsenne, qui craignait que je n'envoyasse chercher du grain dans cette
province, a fait tout enlever et conduire  Burgos. Je compte donc peu
sur cette ressource et cependant les vnements les plus graves, les
plus dsastreux, les plus calamiteux, peuvent tre le rsultat de cette
pnurie.

D'aprs les documents de l'administration, les produits du territoire
qu'occupe l'arme de Portugal ne sont valus qu' un peu plus de moiti
des produits du pays qu'occupe l'arme du Nord, en supposant mme que le
septime gouvernement, dont les produits sont rduits presqu' rien par
la perte de Rodrigo, ft intact; et cependant l'arme du Nord n'est
gure que les trois cinquimes de l'arme de Portugal.

J'ignore quels motifs ont pu dterminer l'Empereur  un arrangement qui
refuse tout  ceux qui ont le plus souffert et qui ont  combattre,
tandis qu'il prodigue tout  d'autres, qui, par la nature de leurs
fonctions et par leur placement, ne sont destins qu' un rle
secondaire.

Votre Majest, d'aprs cela, peut juger que l'arme de Portugal, dans
un territoire dvast par l'arme du Nord qui l'a prcde, qui n'a
qu'un territoire insuffisant et sans proportion avec ses besoins, n'a
des ressources ni suffisamment en bls ni suffisamment en argent; que,
n'ayant point d'argent, elle ne peut faire venir du bl des autres
provinces, et qu'et-elle des magasins, n'ayant pas de moyens de
transport, elle ne pourrait se faire suivre par des approvisionnements
en cas de mouvement.

On peut cependant compter que, selon l'usage tabli  l'arme de
Portugal, les soldais ont une rserve de quinze jours de vivres qu'ils
portent dans leurs sacs. Mais cet approvisionnement vient d'tre
consomm pendant le mouvement que je viens d'excuter, et il faudra du
temps et de nouveaux efforts pour pouvoir le reformer.

Votre Majest dsire connatre o en est la solde de l'arme. Les six
premires divisions sont alignes au mois de juin 1811, et il leur est
d dix mois de solde; la septime au mois de septembre, ainsi il lui est
d huit mois; la huitime division au mois d'octobre 1810, ainsi il lui
est d dix-huit mois. Ce seul expos suffit pour faire connatre  Votre
Majest dans quelle misre est l'arme.




LE GNRAL DORSENNE AU MARCHAL MARMONT

Vitoria, le 21 avril 1812.

Mon cher marchal, je ne reois qu'aujourd'hui la lettre que Votre
Excellence m'a fait l'honneur de m'crire de la _Caritas_ le 6 fvrier.

Je dois lui rpter ce que je lui ai dj annonc le 11 de ce mois,
qu'il m'est impossible d'envoyer il Valladolid une de mes divisions
comme elle le dsire, que les troupes qui me sont annonces depuis deux
mois ne sont pas arrives, et que, partout o mes garnisons sont
tablies, elles n'y sont que trop faiblement.

Je vais redoubler d'efforts, monsieur le marchal, pour vous renvoyer
vos deux rgiments de marche qui gardent encore les communications
d'Irun  Vitoria, et je n'estimerai heureux de pouvoir y russir.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 1er mai 1812.

Monsieur le marchal, j'ai reu en mme temps vos lettres des 16 et 21
avril. Le mouvement que vous avez fait n'ayant pas eu l'effet qu'on
esprait, et ne pouvant pas rendre toute votre arme disponible en
ordonnant au gnral Dorsenne de remplacer vos troupes en Castille,
j'approuve fort la proposition que vous faites de vous rendre avec
quatre divisions dans la valle du Tage pour oprer, par l'Estramadure,
en faveur de l'Andalousie. Je vous engage  hter ce mouvement le plus
que vous pourrez.

M. le marchal Jourdan vous crit en dtail sur les moyens que l'on
peut tirer de Madrid et mettre  la disposition des troupes qui doivent
agir dans l'Estramadure pour se porter au secours de l'Andalousie.

Je fais crire au gnral Dorsenne, mais je ne pense pas qu'il envoie
aucunes troupes pour remplacer les vtres.

Je reois l'avis qu'un rgiment de l'arme d'Aragon est arriv  Cuena
pour assurer la communication avec Madrid. L'arrive de ce rgiment
donne la possibilit de faire occuper par les troupes de l'arme du
Centre les postes et forts sur le Tage, et de rendre ainsi disponible la
division Foy. Une brigade de cavalerie de l'arme du Centre reoit
l'ordre de se porter dans la valle du Tage, o elle sera  vos ordres.
Je n'ai point encore avis du dpart de Valence de la division que j'ai
demande; elle sera aussi employe  secourir l'arme du Midi.




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Salamanque, le 2 mai 1812.

Monseigneur, je reois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur
de m'crire le 16 avril. _Il est dur d'tre accabl des reproches les
plus amers_ sans les avoir _mrits_. Vos instructions du 18 et du 21
fvrier sont _rdiges d'une manire si imprative, qu'elles
suffiraient_ pour faire _condamner_ devant un _tribunal un gnral_ qui
ne s'y serait pas _conform_. Elles consacraient formellement le cas o
l'ennemi serait en possession _de l'initiative; elles disaient mme: Si
lord Wellington marche avec toutes ses troupes sur Badajoz, laissez-le
aller, rassemblez votre arme, et il reviendra bien vite._ C'est
prcisment ce que j'ai fait: toutes les raisons qui tablissent que les
divisions auraient d rester sur le Tage, je les ai senties, et elles
sont toutes consignes dans les lettres que je vous ai crites: c'est
donc par pure obissance que je les ai rappeles.

Je ne puis donc tre responsable du mauvais effet qui en est rsult.
J'ai mis mes troupes en mouvement pour Rodrigo aussitt que j'ai pu
avoir des subsistances pour excuter cette opration. J'ignore par
quelle magie on aurait pu la commencer plus tt sans laisser hommes et
chevaux sur la route.

Ayant une fois renonc  la marche sur le Tage, je ne pouvais y revenir
brusquement, attendu qu'au mme instant j'avais rappel les officiers
que j'avais envoys  Madrid avec des fonds pour presser l'envoi des
subsistances sur Almaraz, et qu'alors tous les envois avaient
compltement cess. Avec quinze jours de vivres, j'aurais pass le Tage;
mais comment subsister ensuite avec les moyens du pays compris entre le
Tage et la Guadiana, le dsert le plus affreux qui existe, et en
prsence de l'ennemi? La destruction de l'arme en aurait t la
consquence ncessaire. Il n'y avait que des envois prompts de Madrid
qui pussent pourvoir aux besoins de l'arme, et je ne pouvais y compter,
car je n'ai trouv dans cette ville ni secours, ni force, ni volont. A
l'poque o nous sommes, on ne peut pas faire un mouvement sur cette
frontire sans l'avoir prpar un mois d'avance, et, aprs que ce
mouvement a t excut, l'arme est incapable pendant longtemps de se
mouvoir de nouveau. Je crois l'avoir dit plus d'une fois, l'Empereur n'a
point d'arme ici; car, quoiqu'il ait de braves soldats, ils ne peuvent
ni se mouvoir ni se tenir runis, faute de moyens de transport et de
magasins. Vous me dites que j'ai annul l'arme au commencement de la
campagne; ce qui annule l'arme, c'est l'absence totale de moyens et le
refus que l'Empereur a toujours fait de lui en accorder, tandis qu'il
est assez connu que l'ennemi en a surabondance. On ne peut former des
magasins qu'avec de l'argent, et l'Empereur n'a jamais voulu en donner.
On nous a mme enlev les moyens de transport qui nous avaient t
accords, au moment o ils nous taient le plus ncessaires.
Permettez-moi de le dire: il n'y a peut-tre pas d'exemple qu'une arme
ait t laisse dans un pareil abandon; peut-tre mme suis-je autoris
 dire que, sans ma sollicitude et mes soins de tous les instants, il
serait dj arriv de grands malheurs. L'Empereur voit toujours, dans
son arme de Portugal, une arme nombreuse, une arme repose et
disponible; mais il oublie que quatorze  quinze mille hommes sont
indispensables pour l'occupation du pays, ce qui rduit d'autant la
force pour combattre; que, comme nulle part un ordre, une simple lettre,
ne peuvent tre ports que par cent cinquante ou deux cents hommes, et
qu'on n'obtient pas une seule ration sans l'action immdiate d'une force
imposante, la totalit des troupes se trouve continuellement en
mouvement, et elles se fatiguent rellement plus qu'elles ne le feraient
en campagne, quoiqu'elles paraissent tranquilles dans leurs
cantonnements. Il n'y a jamais eu dans ma conduite ni ttonnement ni
fluctuation, mais bien le sentiment de la faiblesse de mes moyens
jusqu' la rcolte, et la conviction de la ncessit de se contenter de
chercher  arrter l'ennemi dans ses oprations, ne pouvant le
matriser. Je le rpte, jusqu' la rcolte, il n'y a que de l'argent
qui puisse rendre  l'arme quelque mobilit. Il semblerait que Sa
Majest ignore la situation prsente de l'Espagne, celle de son arme de
Portugal, le nombre et les forces toujours croissantes des gurillas, et
les difficults pouvantables que prsente ici le plus lger mouvement
excut en corps d'arme. Je supplie Votre Altesse de m'expliquer
pourquoi, dans un pareil ordre de choses, les ordres sont si prcis et
si impratifs, si ce n'est pour qu'on les suive. En faisant ce que
l'Empereur trouve aujourd'hui que j'aurais d faire, il est possible que
je n'eusse pas russi  sauver Badajoz. Dans ce cas, de quel poids ne
seraient pas contre moi les reproches de l'Empereur et quelle
responsabilit n'aurais-je pas encourue? Ce n'est pas que je redoute la
responsabilit, je me sens au contraire toute la force de la supporter;
mais il faut qu'aprs m'avoir donn des moyens proportionns aux besoins
de l'arme, on me laisse quelque latitude dans le mode de leur emploi.

L'Empereur me compte, comme tant destines  combattre l'arme
anglaise, deux divisions de l'arme du Nord, sa cavalerie et une partie
de son artillerie. J'ai demand il y a six  sept semaines au gnral
Dorsenne de faire relever dans quelques postes les troupes que je me
proposais de conduire en Portugal. Non-seulement il n'a relev aucun de
mes postes, mais mme il ne m'a pas encore envoy deux des trois
rgiments de marche qu'il avait  moi; il m'a, de plus, dclar qu'il
lui tait absolument impossible de me promettre aucun secours pour
l'avenir. Ainsi, si l'arme marche aux Anglais, il faut, pour qu'elle
soit en situation de combattre, qu'elle vacue tout le pays et porte la
confusion  son comble, et, si elle ne prend pas cette mesure, elle se
trouve trs-infrieure en nombre. D'aprs cela, Sa Majest peut
apprcier ma position.

 Je ne pense pas que personne ait plus de patriotisme que moi, plus
d'attachement pour l'Empereur et mette  un plus haut prix la gloire de
ses armes. Ainsi donc Sa Majest peut tre assure du zle avec lequel
je seconderai le roi d'Espagne. Mais je prends acte ici que je ne puis
tre responsable de ses dispositions, et l'Empereur trouvera sans doute
juste ma rserve lorsqu'il calculera les consquences qui peuvent
rsulter de la disposition que vient de prendre le roi pour conduire
trois divisions de l'arme de Portugal sur Sville par la Manche. 




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 4 mai 1812.

Monsieur le marchal, j'ai sous les yeux votre lettre du 27 avril  M.
le marchal Jourdan, et je reois en mme temps celle du major gnral
du 16, qui me donne connaissance des lettres qu'il vous a adresses le
12 mars et le 16 avril. Je sais par un aide de camp du duc de Dalmatie
que ce marchal tait le 27 avril  Sville, et qu'il avait runi une
grande partie de ses forces, conservant toutefois le blocus de l'le de
Lon, Grenade, Malaga, etc ... et ayant sa droite  Anduxera et sa
gauche  l'le de Lon. Il n'avait pas encore reu l'avis des
dispositions de l'Empereur qui me confient le commandement de ses
armes. Le marchal Suchet n'avait pas envoy la division que je lui
avais fait demander.

Dans cet tat de choses, je ne pense pas qu'il y ait autre chose 
faire aujourd'hui que ce qu'il et t  dsirer que l'on et fait avant
la reddition de Badajoz. Je pense que les instructions de l'Empereur du
12 mars sont encore applicables, et qu'il faut faire, pour la
conservation de l'Andalousie, ce qu'elles prescrivaient pour Badajoz.

Il est de fait que l'ennemi n'a fait aucune dmonstration sur
Lugar-Nuevo, et je crois que lord Wellington est effectivement en
Portugal avec quatre ou cinq divisions, comme vous le pensez vous-mme.
Dans cette hypothse, monsieur le marchal, vous devez le contenir et
l'occuper assez par des dmonstrations et des mouvements offensifs sur
l'Aguada pour l'empcher de se porter en Andalousie. Dans le cas o il
ne serait plus devant vous et qu'il porterait ses divisions sur la rive
gauche du Tage, vous vous porteriez  votre tour dans la valle du Tage,
afin de passer ce fleuve  Almaraz, et marcher avec toutes les forces
disponibles, au secours de l'Andalousie.

On continue  envoyer des subsistances  Lugar-Nuevo; mais vous
connaissez leur raret. N'oubliez pas que le bl que vous devez faire
prendre  Sgovie, si votre mouvement se fait bientt sur Lugar-Nuevo,
est destin  l'approvisionnement des forts de Miravete, et qu'il ne
pourrait pas tre remplac jusqu' la rcolte.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL DE MARMONT.

Madrid, le 7 mai 1812.

Monsieur le duc, j'ai reu votre lettre du 5 mai par laquelle vous me
prvenez que lord Wellington se trouve avec cinq divisions sur la Coa.

Je donne ordre au duc de Dalmatie de dtacher le gnral Drouet avec le
tiers de l'arme du Midi; sa tche sera d'observer les mouvements du
corps du gnral Hill, de l'arrter sur la rive gauche du Tage, et de
passer ce fleuve  Almaraz si les troupes anglaises passaient sur la
rive droite; il se tiendra en communication avec le gnral charg de
dfendre Almaraz, Talavera, etc.

J'ai charg le gnral d'Armagnac, de ce commandement. Il fera occuper
les forts du Tage et rendra ainsi disponible la division Foy. Je dois
toutefois vous faire observer, monsieur le marchal, que les forces que
commande le gnral d'Armagnac se rduisent  trois bataillons et  six
cents chevaux. Vous pouvez apprcier le genre de rsistance qu'il peut
opposer  l'ennemi, s'il tait attaqu, chose qui n'est pas impossible.
Si l'ennemi n'est pas en tat d'entreprendre une opration gnrale
avant la rcolte, il pourrait profiter de ce temps pour se porter
rapidement par Placencia sur Lugar-Nuevo, l'enlever, occuper ce point,
s'y fortifier et couper ainsi toute communication avec nos armes. Il
pourrait alors se livrer aux oprations de la campagne prochaine avec
beaucoup de facilit, soit qu'il se portai au Nord ou au Midi. Vous
devez donc donner ordre au gnral Foy de faire observer constamment la
communication de Placencia et de se tenir toujours en mesure de couvrir
les forts du Tage, dont vous devez mieux sentir que personne
l'importance,  moins que les mouvements de l'ennemi ne soient
totalement prononcs et que vous n'ayez plus aucun doute sur leur objet.
Je n'ai pas besoin de vous rpter que les bls et biscuits de Sgovie
sont destins  l'approvisionnement des forts du Tage. Je les fais
enlever; ainsi vous n'avez pas besoin de vous en occuper.

J'cris et je fais crire de nouveau au gnral Dorsenne pour qu'il
excute les dispositions prescrites par les ordres de l'Empereur dans le
cas o vous seriez attaqu. Mettez-vous aussi en communication avec lui
sur cet article.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

Vitoria, le 13 mai 1812.

Monsieur le marchal, le courrier arrive, et j'apprends que M.
Grandsigne, colonel, charg des dpches de Votre Excellence, a t
attaqu entre Celada et Burgos. Son escorte, forte de cent vingt hommes
d'infanterie et cinquante hussards, s'est trouve entoure par toute la
bande du cur, au nombre de seize cents hommes; elle s'est vaillamment
dfendue, M. Grandsigne, laiss pour mort au milieu d'une charge, a t
dpouill en un instant, on l'a transport  Celada o il a expir, le
10, lendemain de l'attaque. Tous les paquets dont il tait charg et
l'estafette sont perdus; la malle a t sauve. Nous avons perdu deux
officiers, vingt-quatre hussards et deux soldats du 123e rgiment tus,
et trente-sept chevaux. Le capitaine d'infanterie a si bien manoeuvr et
a fait si bonne contenance, qu'il a ralli les hussards et est entr 
Celada sans tre entam.

Il se trouve dans les environs de Burgos plus de dix mille brigands, je
n'ai de disponibles que seize cents hommes et quatre cents chevaux, que
j'envoie manoeuvrer sur les flancs de la route pour rouvrir les
communications et loigner les bandes.

Je trouve toutes les troupes disperses. J'attends le gnral
Vandermaesen et le gnral Palombini, et j'ignore o ils sont. Je pense
cependant que le premier rentrera bientt.

J'ai d retenir le 13 le convoi de fonds et arrter le rgiment de
marche, ils auraient t trop compromis.--Le 15, le convoi de fonds est
en marche; il arrive dans trois jours. Je le ferai partir lorsqu'il y
aura sret, et que j'aurai assez de monde pour l'escorter; mais je prie
Votre Excellence d'envoyer au-devant d'eux jusqu' Villa-Rodrigo.
J'aurai soin de l'en prvenir.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

Vitoria, le 20 mai 1812.

Monsieur le marchal, j'ai t indirectement inform que, lors de la
dernire prise de Gijon par le gnral Bonnet, ce gnral y avait saisi
des papiers trs-importants et notamment des plans par l'Angleterre,
contenant les oprations de cette campagne, et celles que l'arme
anglaise devait faire contre l'arrondissement de l'arme du Nord.

Dans en moment, toutes les bandes sont en mouvement, et je ne puis
concevoir quel est le but de toutes les marches et contre-marches
qu'elles oprent.

Les communications sont pour ainsi dire interrompues, et Votre
Excellence sait que je n'ai point de troupes disponibles. Les papiers
que le gnral Bonnet avait saisis furent envoys par duplicata  M. le
gnral Dorsenne; mais celui-ci ne les a pas reus, ou bien il est parti
sans me les remettre et mme sans m'en parler. Il est vrai qu'il tait
extrmement malade et peu en tat de s'occuper de choses srieuses.

Je dois penser que Votre Excellence a connaissance de ces papiers, et
je la prie instamment de vouloir bien m'en envoyer une copie chiffre
par duplicata.

J'ai une si grande tendue de ctes  garder et si peu de moyens pour
empcher un dbarquement, que je suis forc de prendre toutes les
prcautions possibles pour me mettre  l'abri d'un vnement.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 23 mai 1812.

Monsieur le marchal, votre aide de camp m'a remise matin vos lettres
des 18 et 20 mai, et M. le marchal Jourdan m'a communiqu votre lettre
du 19 de ce mois.

J'ai envoy  Talavera le gnral d'Armagnac dans un moment o vous
m'annonciez que toute l'arme anglaise s'tait porte au nord du Tage,
et vous me prveniez que vous seriez sans doute oblig de rappeler la
division Foy pour la runir au gros de l'arme, et il ne s'agissait donc
pas alors de faire relever la garnison des forts; mais il fallait encore
des troupes pour appuyer ces garnisons et un gnral pour les commander.
J'ai donc envoy le gnral d'Armagnac avec trois bataillons, deux
rgiments de cavalerie, des sapeurs, des canonniers, des officiers
d'tat-major et des administrateurs.

J'ai envoy deux convois de subsistances dans la valle du Tage, avec
les chevaux d'artillerie de ma garde. J'ai puis les magasins de
Madrid; le dpart de ces convois a fait hausser considrablement le prix
du bl dans ma capitale, et j'ai la douleur d'apprendre tous les jours
qu'un grand nombre d'individus meurent de faim dans les rues. J'ai donc
du mettre une grande importance  la conservation de ces denres, et je
les ai mises sous la surveillance du gnral qui tait destin  rester
dans la valle du Tage, et non pas sous la surveillance du gnral Foy,
qui pouvait d'un instant  l'autre recevoir de vous l'ordre de se porter
partout ailleurs. Ces subsistances ont toujours t destines  la
nourriture des troupes qui seraient appeles  oprer en Estramadure, et
non  nourrir la garnison de Talavera. Si M. le gnral d'Aultarme a
crit le contraire  M. le gnral d'Armagnac, il a eu trs-grand tort,
et, si M le gnral d'Armagnac a destin une partie des convois  cet
usage, il est trs-rprhensible. Je vais me faire rendre compte de ce
qui a t fait  cet gard. Mais M. le gnral d'Armagnac, M. le gnral
Foy, et vous, monsieur le marchal, vous auriez d connatre mes
intentions sur la destination de ces convois par les lettres de M. le
marchal Jourdan, qui ne laissent aucun doute  ce sujet, et on n'aurait
pas du s'arrter  une lettre du gnral d'Aultarme, crite trop
lgrement.

Le premier convoi a t dcharg  Talavera, non pas pour nourrir la
garnison de cette place, mais pour faire revenir plus promptement 
Madrid les moyens de transport, afin de faire partir sans dlai un
second convoi. Je n'ai pas cru qu'il ft absolument impassible de faire
porter peu  peu les subsistances de Talavera  Lugar-Nuevo. L'essentiel
tait d'en envoyer promptement.

M. le gnral d'Armagnac et le gnral Foy ne se sont pas entendus.
J'ai donc d prendre un parti; il fallait donner l'administration  l'un
ou  l'autre: il m'a paru plus raisonnable de la confier  celui des
deux qui est destin  rester constamment dans la valle du Tage et 
garder les forts qu' celui qui, d'un instant  l'autre, pouvait
recevoir une nouvelle destination. Vous dites  cela que, si le gnral
d'Armagnac est charg de l'administration, la division Foy mourra de
faim: M. le gnral d'Armagnac en dit autant du gnral Foy. Je n'ai d
croire ni l'un ni l'autre, et j'ai d faire ce qui m'a paru le plus
convenable, surtout ayant la ferme volont d'exiger de M. le gnral
d'Armagnac qu'il remplisse mes intentions  l'gard de la division Foy.
Je n'ai jamais pens que cet arrangement pt faire retirer de la valle
du Tage la division Foy, tant que sa prsence y sera ncessaire, comme
vous semblez le supposer dans vos lettres.

Cependant, monsieur le marchal, si vous pensez que cette disposition
peut contrarier vos oprations, je rappellerai le gnral d'Armagnac 
Tolde avec l'infanterie de l'arme du Centre, et nous continuerons 
faire garder les forts par vos troupes; cela me convient d'autant plus,
que, n'ayant aucun secours  attendre du marchal Suchet, qui ne peut
mme faire occuper la province de Cuena, je n'ai pas des troupes pour
couvrir Madrid et faire ramasser,  l'poque de la rcolte, les grains
des provinces environnantes; mais, si vous persistez  croire que la
prsence des troupes du gnral d'Armagnac est ncessaire dans la valle
du Tage, ce gnral restera gouverneur de l'arrondissement de Talavera;
faites-moi donc promptement connatre votre opinion.

M. le marchal Jourdan vous a prvenu que j'ai donn  M. le gnral
Treillard le commandement de la cavalerie de l'arme du Centre, qui est
dans la valle du Tage. Si vous oprez en Estramadure, ce gnral sera
sous vos ordres; mais, si les circonstances vous rappellent dans le
Nord, le gnral Treillard ne suivra pas votre mouvement; vous avez
aussi t prvenu qu' votre arrive dans la valle du Tage le gnral
d'Armagnac doit prendre vos ordres.

Au surplus, cette lettre est peut-tre inutile dans le moment actuel;
car, si l'ennemi s'est empar des forts du pont du Tage, je devrai faire
d'autres dispositions; mais j'ai voulu entrer dans tous ces dtails pour
vous prouver que, bien loin d'avoir voulu entraver vos oprations, j'ai
fait pour votre arme plus que je ne pouvais faire.

Je pense, monsieur le marchal, qu'au premier avis du gnral Foy vous
aurez fait soutenir sa division par la division Clausel, et que vous
vous serez port vous-mme dans la valle du Tage,  moins que vous
n'ayez la certitude que le gros de l'arme est devant vous. Je n'ai
point reu de nouvelles du gnral Foy depuis ses trois lettres du 19,
dont M. le marchal Jourdan vous a envoy des copies.




LE MARCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

Salamanque, le 24 mai 1812.

Sire, je reois la lettre du 17 et du 18 de ce mois; Sire, Votre
Majest avait daign m'ordonner, _il y a six mois, poque  laquelle
j'ai quitt la valle du Tage, de former un grand dpt de vivres 
Lugar-Nuevo_. Je n'aurais pas t dans l'obligation d'envoyer des
troupes dans la province de Sgovie pour y runir des vivres, pour les
mettre _en tat de passer dans la valle du Tage_. Ainsi ce qu'il peut y
avoir d'irrgulier dans cette disposition est plus que lgitim par
_l'urgence de nos besoins_.

La conduite du colonel du 50e rgiment est condamnable pour avoir
demand des rations plus fortes que celles qui sont dtermines, et je
le punirai en consquence; _mais, certes, il ne l'est pas pour avoir
employ les moyens de rigueur_, attendu que ce sont les seuls qui
donnent des rsultats, et qu'il serait mprisable et coupable envers
l'Empereur et l'arme s'il n'avait pas pris les moyens ncessaires _pour
runir promptement les approvisionnements_ que je lui ai fait donner
l'ordre _de former_; il n'a eu et ne peut avoir, non plus que moi,
l'intention _de manquer_  Votre Majest, _et j'ai_ donn assez de
preuves _du respect que je lui porte_ pour que toute justification  cet
gard soit superflue; mais il y a un premier devoir  remplir, c'est
celui qui se rattache immdiatement  nos succs et  l'honneur des
armes de l'Empereur.

_Votre Majest est la matresse de faire, relativement  moi_, la
demande qui lui conviendra; je n'ai rien fait que ne me commandassent ma
conscience, mes lumires et mon amour du bien public; ainsi rien ne
saurait _m'intimider_.

_Votre Majest trouve_ que les moyens que l'on emploie sont tout au
plus _tolrables dans un pays nouvellement conquis_; mais je ne sais pas
dans quelle catgorie on pense placer l'Espagne et si elle connat _des
localits o l'on a pu obtenir quelque chose sous les baonnettes_.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 28 mai 1812.

Monsieur le marchal, j'ai reu votre lettre du 26 de ce mois, date de
Fontiveros. Je vous ai prvenu, par ma lettre du 7 de ce mois, des
ordres que j'avais donns le mme jour au duc de Dalmatie pour former le
corps du comte d'Erlon du tiers de l'arme du Midi, en le chargeant
d'observer sur la Guadiana le corps du gnral Hill, de l'y contenir, de
le suivre, et mme de passer le Tage si le gnral Hill passait sur la
rive droite.

J'ai ritr, le 26 de ce mois, et je renouvelle aujourd'hui ces mmes
ordres, qui sont parfaitement applicables aux circonstances dont vous me
faites part et qu'ils avaient prvues.--J'espre qu'ils auront t
excuts ou qu'ils le seront du moins assez  temps pour seconder vos
mouvements. Si le corps du gnral d'Erlon, par une suite de ces
dispositions, arrive sur la rive droite du Tage, il couvrira Mdina, ou
se portera, suivant la marche de l'ennemi, sur le flanc de l'arme
anglaise pour agir de concert avec vous. Mais, tant qu'il ne sera pas 
porte de remplir l'un ou l'autre de ces deux objets, il m'est
impossible de vous donner la cavalerie de l'arme du Centre, qui se
trouve dans la valle du Tage, o il ne resterait plus que trois
bataillons si elle la quittait.--Madrid ne serait pas  l'abri d'un coup
de main. Le gnral Treillard, qui commande actuellement dans cette
valle, a l'ordre de se mettre en communication avec le gnral Drouet,
de tenir et d'approvisionner les forts de Miravete, s'ils ne sont pas
tombs au pouvoir de l'ennemi, comme on peut s'en flatter encore, afin
d'assurer cette communication, de voir s'il est possible d'tablir un
pont volant  Almaraz avec ce qui peut tre rest de celui que l'ennemi
a brl, s'il n'a pas pu le dtruire entirement; enfin, de faciliter,
autant que possible, les moyens de passer le Tage au pont du
l'Arzobispo, ou au moins de prvenir le gnral Drouet de l'tat o est
ce passage. Tel est le rsum des ordres que j'ai donns. Vous voyez
qu'ils tendent tous  vous dgager le plus possible, soit en retenant
sur la rive gauche du Tage le corps du gnral Hill, soit en vous
donnant l'appui du gnral Drouet, si lord Wellington appelait  lui le
gnral Hill; et ainsi, dans l'un ou l'autre cas,  vous donner les
moyens de combattre avec avantage l'ennemi, si, comme tout semble
l'annoncer, il se portait dfinitivement sur vous. Je n'ajouterai plus
qu'un mot. Il vous est facile, monsieur le marchal, de juger que, tant
que le gnral Drouet ne sera pas sur le Tage, Madrid est entirement 
dcouvert, malgr le petit corps que je laisse dans cette valle. Ainsi
vous ne devez retirer et rappeler  vous qu'avec beaucoup de mnagements
la division Foy. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce point: vous devez
sentir de quelle importance il est.




LE MARCHAL JOURDAN AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 28 mai 1812.

Monsieur le marchal, le roi vient de recevoir votre lettre du 26. Sa
Majest envoie derechef au duc de Dalmatie l'ordre de renforcer le plus
possible le corps du comte d'Erlon, afin de mettre ce gnral en tat de
battre le corps du gnral Hill s'il reste sur la Guadiana, et lui
rendre l'ordre de faire marcher le corps du comte d'Erlon sur Miravete
si lord Wellington rappelle le gnral Hill  lui. Le comte d'Erlon
pourra vraisemblablement passer le Tage au pont de l'Arzobispo. Ce
passage est difficile pour l'artillerie; mais je ne le crois pas
impraticable. Si le corps du comte d'Erlon arrive sur la rive droite du
Tage, il sera destin  couvrir Madrid et  se porter sur le flanc de
l'arme anglaise, suivant les circonstances. Jusqu' l'arrive de ce
corps, le roi ne peut pas vous donner la cavalerie que vous demandez,
puisque cette cavalerie, qui consiste en huit cents chevaux, est
destine, avec trois bataillons,  garder la valle du Tage. Ce sont les
seules troupes que le roi ait disponibles, et il ne peut pas les
loigner sans s'exposer  avoir sa capitale insulte. Le roi prescrit au
gnral Treillard, qui commande les troupes de l'arme du Centre dans la
valle du Tage, de tcher de correspondre avec le comte d'Erlon. Il
dsire que le gnral Foy corresponde avec ce gnral aussi longtemps
que le permettra la position de sa division.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 3 juin 1812.

Monsieur le marchal, vous avez dj t instruit, par M. le prince de
Neufchtel, que l'Empereur avait jug  propos de me confier le
commandement de ses armes dans la Pninsule. M. le prince de
Neufchtel, en partant pour le nord de l'Europe, me prvient, le 4 mai,
que le ministre de la guerre est charg de recevoir  Paris la
correspondance des armes d'Espagne et de Portugal.

L'Empereur est parti de Paris le 9. Au moment de son dpart, Sa Majest
a charg son ministre de la guerre de me faire connatre ses intentions.

M. le duc de Feltre m'crit que l'Empereur n'avait pas cru devoir me
lier par des instructions impratives; qu'en gnral conserver les
conqutes faites, s'occuper particulirement du Nord, afin de maintenir
les communications avec la France; attendre, dans cette altitude
imposante, le moment de prendre l'offensive contre les Anglais, taient
les vues de l'Empereur et le but qu'on devait se proposer dans la
conduite de la guerre en Espagne. J'ai besoin que vous mettiez autant
d'empressement  me seconder que je mettrai de zle  remplir la tche
qui m'est impose.

Vous devez, monsieur le duc, multiplier vos rapports avec moi, tablir
vos communications avec Madrid, pour qu'ils puissent me parvenir
promptement, et que je puisse galement vous transmettre mes ordres. Il
faut que je connaisse toujours la situation de l'arme que vous
commandez, l'emplacement de vos troupes, les forces et les mouvements de
l'ennemi que vous avez devant vous et l'tat politique des provinces que
vous occupez.

Je recevrai avec plaisir votre opinion sur ce que vous croirez
convenable de faire; je la provoque mme dans la persuasion o je suis
que votre exprience peut m'tre utile; mais, quand vous recevrez un
ordre de moi, vous devrez l'excuter sur-le-champ, sans quoi vous
resterez responsable des vnements.

Vous donnerez l'ordre aux intendances de me rendre compte de
l'administration des provinces, comprises dans l'tendue de votre
commandement. Vous prescrirez aussi  l'ordonnateur en chef de l'arme
de me rendre galement compte de l'administration militaire. Ils
m'adresseront d'abord un rapport sur la situation de l'administration,
et ensuite ils m'enverront les mmes rapports qu'ils font passer au
ministre de la guerre  Paris.

Veuillez, monsieur le marchal, faire annoncer  l'arme que vous
commandez, par la voie de l'ordre du jour, que l'Empereur m'a confi le
commandement de ses armes dans la Pninsule, et nomm le marchal de
l'Empire Jourdan chef de l'tat-major gnral. Vous ordonnerez aux
gouverneurs et commandants des provinces, places et arrondissements,
d'adresser  mon tat-major les rapports qu'ils taient dans l'usage
d'adresser au prince de Neufchtel, et  votre chef d'tat-major d'y
faire passer copie de tous les ordres du jour.




LE ROI JOSEPH AU GNRAL CAFFARELLI.

Madrid, le 3 juin 1812.

Monsieur le comte, M. le duc de Raguse m'a prvenu depuis longtemps
que, conformment aux instructions donnes par le prince major gnral,
le gnral en chef de l'arme du Nord doit faire soutenir l'arme de
Portugal par la cavalerie, son artillerie et deux divisions
d'infanterie, si l'arme anglaise marche sur cette arme. M. le marchal
Jourdan a donc crit par mon ordre, le 18 mai,  M. le comte Dorsenne de
se tenir prt  aider le duc de Raguse de toutes les troupes dont il
pourrait disposer, et d'envoyer ces troupes au duc de Raguse  sa
premire demande. Il parat que nous touchons au moment o ces
dispositions doivent recevoir leur excution. Tout annonce que l'arme
anglaise va prendre l'offensive sur celle de Portugal. N'ayant reu de
vous ni de votre prdcesseur aucun tat de situation de l'arme du
Nord, il m'est impossible de dterminer quelles sont les troupes que
vous pouvez envoyer au secours de l'arme de Portugal; mais je vous
donne l'ordre de runir toutes celles que vous pourrez placer en chelon
entre Burgos et Valladolid, et de prescrire au gnral qui en aura le
commandement d'aller joindre le marchal duc de Raguse au premier ordre
de ce marchal. Vous sentez, monsieur le gnral, que, si l'arme de
Portugal perdait une bataille, les armes franaises en Espagne seraient
compromises; ainsi vous devez vous disposer  l'aider avec toutes les
troupes dont vous pouvez disposer. Vous laisserez sur les points
principaux de la communication les troupes ncessaires pour les garder,
et vous ngligerez momentanment l'intrieur des provinces.




LE MARCHAL JOURDAN AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 3 juin 1812.

Monsieur le marchal, j'ai reu dans la nuit votre lettre du 29 du
mois, et je me suis empress de la mettre sous les yeux du roi. Sa
Majest me charge de vous adresser copie de la lettre qu'elle vient
d'envoyer  M. le gnral comte Caffarelli; pour plus grande sret
envoyez-lui une copie, et pressez-le d'excuter les ordres du roi.

Sa Majest a demand une division au gnral Suchet, mais elle n'a
encore aucun avis de sa marche. Elle a adress par dix voies diffrentes
au duc de Dalmatie l'ordre de mettre le tiers de son arme sous les
ordres du comte d'Erlon, de prescrire  ce gnral de bien observer les
mouvements du gnral Hill sur la Guadiana, et de se porter rapidement
dans la valle du Tage si lord Wellington rappelle  lui le gnral
Hill. Le roi va ritrer ses ordres et va les faire partir par un de ses
aides de camp.

On rpand ici le bruit que depuis plusieurs jours le gnral Bonnet est
entr dans les Asturies. Sa Majest dsirerait bien savoir si ce bruit
est fond, et si cette division est toujours  porte de vous rejoindre
dans le cas o l'arme anglaise marcherait sur vous.

J'ai reu ce matin une lettre du gnral Foy, date du pont de
l'Arzobispo, du 31 mai. Ce gnral est en marche pour se rapprocher de
vous. Conformment aux ordres que je lui ai donns, il m'annonce que le
gnral Hill est toujours sur la rive gauche du Tage avec trois
divisions.




LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 9 juin 1812.

Monsieur le marchal, depuis la lettre que j'ai eu l'honneur d'crire 
Votre Excellence le 2 du courant, l'Empereur m'a renvoy vos dpches
des 16 et 21 avril. Sa Majest m'ordonne de vous mander que c'est
dornavant le roi d'Espagne qui doit vous donner les directions, ainsi
que le prince de Neufchtel l'a fait connatre et que j'ai eu soin de
vous le ritrer par mes lettres des 15 mai et 2 courant. Ceci rpond
aux observations et aux demandes contenues dans votre premire dpche;
Sa Majest espre que votre retraite s'est faite devant lord Wellington
suivant les rgles de la guerre, en le contenant avec des masses et des
corps rassembls.

L'Empereur suppose que vous aurez conserv vos ttes de pont sur
l'Aguada[7], parce que cela seul peut vous permettre d'avoir des
nouvelles de l'ennemi tous les jours et de le tenir en respect. Sa
Majest ajoutait,  cette occasion, que, si vous aviez mis un trop grand
intervalle entre l'ennemi et vous, vous auriez agi contre les principes
de la guerre en laissant le gnral anglais matre de se porter o il
voudrait, et que, perdant ainsi l'initiative des mouvements, vous
n'auriez plus la mme influence dans les affaires d'Espagne. L'Empereur
pense que la Biscaye et le Nord se sont trouvs dans une situation
fcheuse par les suites de l'vacuation des Asturies, dont la
roccupation par la division du gnral Bonnet ne lui tait point encore
connue. Le nord de l'Espagne s'est trouv expos, en effet,  des
vnements malheureux, et il n'est pas douteux que la libre
communication des gurillas avec la Galice et les Asturies, par terre et
par mer, ne finit par les rendre formidables. _Tant que les Asturies ne
seront pas occupes en force par vos troupes_, ajoute Sa Majest, _votre
position ne peut jamais s'amliorer_.

[Note 7: Toujours les mmes ides insenses! Conserver des ttes de
pont sur l'Aguada quand l'arme prend forcment position sur la Torms
et en arrire, et qu'un espace de vingt lieues de dsert spare les deux
armes! LE MARCHAL DUC DE RAGUSE.]

Telle est l'opinion de l'Empereur, sur laquelle Sa Majest insiste
d'autant plus, qu'elle ignorait, en crivant, le retour du gnral
Bonnet dans les Asturies, que vos lettres postrieures lui auront
appris, et qui doit avoir une influence trs-avantageuse sur l'tat des
affaires dans le nord de l'Espagne.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

Vitoria, le 10 juin 1812.

Monsieur le marchal, j'ai reu  la fois les lettres que Votre
Excellence m'a fait l'honneur de m'crire les 24 et 30 mai et le 5 juin.
Il parat qu'il y en a eu d'gares, car ce sont les premires que je
reois depuis un mois.

Je runis en infanterie, cavalerie et artillerie tout ce que j'ai de
disponible, et je ferai tout ce qu'on peut attendre d'un bon serviteur
de l'Empereur.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 12 juin 1812.

Monsieur le duc, deux jours aprs avoir reu votre dernire lettre, du
5 de ce mois, par laquelle vous m'annoncez que vous regardez le
mouvement des Anglais sur vous comme trs-prochain, j'ai eu des
nouvelles de l'Andalousie; le marchal duc de Dalmatie mande, par sa
lettre du 26 mai, qu'il est positif que l'intention du gnral anglais
est de marcher sur l'Andalousie pour forcer l'arme du Midi  lever le
sige de Cadix: telles sont ses propres expressions. D'aprs cette
opinion,  laquelle le duc de Dalmatie parat s'tre arrt, loin
d'avoir excut les ordres que je lui avais donns de mettre le corps du
comte d'Erlon en mesure de contenir celui du gnral Hill en Estramadure
et de passer mme le Tage si le gnral Hill le passait pour agir sur la
rive droite, il demande que l'arme de Portugal et celle d'Aragon
marchent au secours de l'arme du Midi.

Comme cette opinion ne s'est point vrifie jusqu'ici et qu'elle me
parat mme formellement dmentie par les rapports que vous m'avez
adresss, je n'ai point rvoqu mes premiers ordres; je les ritre, au
contraire, en pressant leur excution.

J'ai cru cependant qu'il tait important de vous faire connatre ce que
m'crit le duc de Dalmatie. Il est possible que les Anglais fassent par
la suite ce qu'ils n'ont pas fait aujourd'hui.

Je vous recommande donc de ne pas vous laisser imposer par de fausses
dmonstrations; s'il arrivait que celles que les Anglais ont faites
contre vous n'eussent eu d'autre objet que de masquer leur vritable
projet sur l'Andalousie, soyez toujours prt  faire marcher, comme mes
instructions antrieures l'ont prvu, trois divisions de l'arme de
Portugal en Estramadure, dans le cas o lord Wellington se porterait sur
la rive gauche du Tage: c'est ce que vous tes  porte d'observer. Le
gnral Caffarelli m'a crit en date du 25 mai; il a d entrer en
correspondance avec vous sur les secours que vous pouvez attendre de
l'arme du Nord; il parat que vous avez peu  y compter, vu l'tat de
faiblesse auquel, suivant ce que mande le gnral Caffarelli, l'arme du
Nord est rduite.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

Vitoria, le 14 juin 1812.

Monsieur le marchal, je viens de recevoir les dpches de Votre
Excellence du 8, primata et duplicata. Vous esprez livrer bataille; je
vous amnerai huit mille hommes et vingt-deux bouches  feu ds que les
troupes que j'attends de Navarre seront arrives. Je me mettrai en
mouvement et je m'chelonnerai entre Burgos et Valladolid.




LE MARCHAL JOURDAN AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 14 juin 1812.

Monsieur le marchal, le roi a reu depuis quelques jours votre lettre
du 5-6. Sa Majest vous a rpondu hier par estafette; elle me charge de
vous adresser ci-joint le duplicata de sa lettre.--J'ai reu ce matin le
duplicata de votre lettre du 1er juin et votre lettre du 2 du mme mois;
je les ai mises sous les yeux du roi.

Sa Majest vous a fait connatre quelle est l'opinion de M. le duc de
Dalmatie sur les projets de l'ennemi. Ce marchal croit qu'une bonne
partie de l'arme anglaise est sur la Guadiana, et que le gnrai
Darricaut mande, par ses lettres des 2 et 5 juin, que soixante mille
hommes sont au moment de pntrer en Andalousie. Le roi est trop loign
pour juger qui est dans l'erreur, de vous ou du duc de Dalmatie. Sa
Majest ne peut donc que vous ritrer que vous devez bien observer les
mouvements de l'ennemi, pour viter d'tre tromp par de fausses
dmonstrations et vous tenir prt  porter trois divisions au secours de
l'arme du Midi si lord Wellington se porte sur l'Andalousie. Le roi a
mand la mme chose au duc de Dalmatie, en lui ritrant l'ordre
d'envoyer le comte d'Erlon sur la rive droite du Tage si lord Wellington
appelle  lui le gnral Hill.

J'ai mand, par ordre du roi, au gnral Caffarelli de se prparer 
vous soutenir avec tout ce dont il pourra disposer dans le cas o
l'anne anglaise prendrait l'offensive sur vous; mais, comme ce gnral
ne peut pas dgarnir sans danger les provinces dont le commandement lui
a t confi, le roi dsire que vous ne l'appeliez  vous que quand vous
connatrez bien les projets de l'ennemi. Il a t crit depuis longtemps
 M. le due de Dalmatie et au comte d'Erlon que le corps de l'arme du
Midi qui se porterait sur le Tage trouverait  Talavera de l'artillerie,
pourvu qu'on ment des chevaux pour l'atteler. Il est dj arriv dans
la valle du Toge un grand bateau sur lequel on peut passer deux
voitures  la fois. Ce grand bateau est en rserve  Oropesa. On
s'occupe ici de la construction d'un pont volant; il sera envoy 
Talavera aussitt qu'il sera prt. Le roi sent parfaitement qu'il serait
important de faire rtablir le fort de Lugar-Nuevo; mais le gnral
Treillard n'a pas assez des troupes sous ses ordres pour cela, et le roi
ne peut pas lui en envoyer d'autres. Sa Majest me charge de vous
proposer d'envoyer un bataillon de cinq cents hommes  ce gnral, et de
suite on travaillera  rtablir Lugar-Nuevo en mme temps qu'on
s'occupera de la construction des bateaux pour un pont. Si vous pouvez
faire passer une division dans la valle du Tage, vous rendrez un
service de la plus grande importance.

Le gnral Treillard, n'ayant pas assez des troupes pour faire rparer
et garder Lugar-Nuevo, est encore bien moins en tat de faire ouvrir des
roules sur la rive gauche du Tage. Je lui en avais donn l'ordre depuis
longtemps; mais il ne lui a pas t difficile de dmontrer qu'il tait
dans l'impossibilit de l'excuter.

Les forts de Miravete doivent tre approvisionns pour deux mois dans
le moment actuel. Le gnral Treillard reoit frquemment des nouvelles
du commandant.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 18 juin 1812.

Monsieur le duc, le marchal Jourdan m'a communiqu votre lettre du 14.
J'espre que, si le gnral Hill s'est runi au gros de l'arme
anglaise, le gnral Drouet aura suivi son mouvement et qu'il arrivera
bientt dans la valle du Tage. Je ne saurais supposer que le duc de
Dalmatie n'excute pas les ordres formels que je lui ai donns  cet
gard, et que j'ai si souvent ritrs. J'espre aussi que le gnral
Caffarelli vous enverra quelques secours.

Je viens d'envoyer ordre aux troupes qui sont dans la Manche de venir
sur le Tage. Je les runirai  celles qui sont sous le commandement du
gnral Treillard, ce qui formera un petit corps d'environ quatre mille
hommes, qui agira avec les troupes de l'arme du Midi, sous les ordres
du comte d'Erlon.

Je pense que, si le gnral Hill est rest avec dix-huit mille hommes
sur la rive gauche du Tage, vous serez en tat de battre l'arme
anglaise, surtout si vous recevez quelques secours de l'arme du Nord.
C'est  vous  bien choisir votre champ de bataille et de bien faire vos
dispositions; mais je conois que, si le gnral Hill est runi au gros
de l'arme anglaise, le succs pourrait tre incertain si vous combattez
seul. Je pense que, dans ce cas, vous devez viter de livrer bataille
avant l'arrive des troupes du gnral Drouet et de celles que j'ai fait
demander au marchal Suchet. Si les ordres que j'ai donns  ce marchal
et au duc de Dalmatie sont excuts, le succs est certain. Il ne
faudrait donc pas le compromettre par trop de prcipitation. Il serait
moins dangereux de cder un peu de terrain. J'ai cru devoir vous
adresser ces rflexions, afin que, suivant les circonstances, vous en
fassiez l'usage convenable. Je n'hsiterais pas mme  vous donner
l'ordre positif de refuser la bataille si j'tais certain de l'arrive
du gnral Drouet avec quinze mille hommes et de l'arrive de la
division de l'arme d'Aragon; car alors l'arme anglaise serait
fortement compromise. Mais, dans l'incertitude o je suis  cet gard,
je ne puis que vous rpter que, si le gnral Hill est encore sur la
rive gauche du Tage, vous devez bien choisir votre terrain et bien faire
vos dispositions pour livrer bataille avec toutes vos forces runies;
mais que, si le corps du gnral Hill est runi  lord Wellington, vous
devez viter de combattre aussi longtemps que cela vous sera possible,
afin d'attendre les secours qui sans doute arriveront. Je viens de
ritrer  cet gard mes ordres au marchal Suchet et au duc de
Dalmatie, et je vais les ritrer au gnral Caffarelli.




LE GNRAL BONNET AU MARCHAL MARMONT.

Aguilard del Campo, le 20 juin 1812.

Monsieur le marchal, par ma lettre du 19, j'ai eu l'honneur de rendre
compte  Votre Excellence des motifs qui m'ont oblig d'vacuer Oviedo.
Je me suis rendu sur la Pisnarga, o j'attends vos ordres. Le gnral
Rey, gouverneur  Burgos, a rpondu  l'avis que je lui avais donn de
ma position. Les bandes, dans ce pays, sont nombreuses et actives. Si je
n'avais craint de contrarier vos intentions, j'aurais dirig ma division
sur Rioseco, quoique, dans la position qu'elle occupe, elle est sur
Burgos et peut se porter au secours de Santander.

Un accident assez dsagrable vient de m'arriver, et me mettra
peut-tre dans le cas de me rendre  Burgos de ma personne. Je me suis
fendu la tte trop fortement pour croire qu'il me soit possible de
suivre les mouvements que ferait ma division. Il sera donc urgent de me
donner un successeur si elle devait agir de suite.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

20 juin 1812.

Hier les premires troupes dont je puis disposer sont arrives ici;
elles sont parties aujourd'hui, ce matin; les autres arrivent de tous
les cts  la fois; elles doivent se mettre en mouvement de suite;
j'apprends que les Anglais ont fait une expdition compose de onze
btiments, dont deux vaisseaux et six frgates, et avant-hier au soir
elle tait devant le port de Motrico.

D'un autre ct, Renovals s'est port  sept lieues de Bilbao; Pinto
en est  six, et Longa pas bien loin de l. Tous ces mouvements me
forcent  retarder celui de la majeure partie de l'infanterie; mais la
cavalerie et l'artillerie vont partir. J'attends des nouvelles  chaque
instant, et, ds que j'en aurai, je prendrai la dtermination la plus
prompte et la plus sre, celle de faire marcher contre cette expdition
et de la culbuter; cela portera un dlai forc de plusieurs jours  mon
arrive, ce qui me contrarie bien; mais je ne prvoyais pas cette
circonstance, et, lorsque j'en ai parl, j'tais loin de penser qu'elle
se prsentt promptement.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

26 juin 1812.

Monsieur le marchal, j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence que
les ennemis avaient fait  la cte une forte expdition; que j'ai t
oblig de disposer des troupes qui taient arrives ici la veille; que
Bilbao tait attaqu, tandis que Lequeitio l'tait par mer et par terre,
et avait t emport; que le gnral Bonnet, vacuant les Asturies, est
entr le 18 dans la province de Santander.

J'ai appris, hier au soir, qu'il avait pris la route de Reynosa, que
l'expdition tait compose de six vaisseaux de ligne, neuf frgates et
six bricks, qui se tiennent partie sur Santoa, partie sur la cte de
Biscaye. Les troupes dbarques  Lequeitio sont des troupes de terre
anglaises.

Par l'vacuation des Asturies,  laquelle j'tais loin de m'attendre,
d'aprs les dernires lettres de Votre Excellence, je me trouve,
non-seulement dcouvert, mais hors d'tat de conserver la province de
Santander. Tomasera livr  lui-mme, la Biscaye est ouverte de partout,
et l'ennemi pourra en occuper tous les ports. Je suis entour de bandes
trs-fortes, peu dangereuses par elles-mmes, mais bien par la
multiplicit de leurs mouvements sur les diffrents points de
l'arrondissement de l'arme.

Dans cet tat de choses, que puis-je faire, sans livrer le pays 
l'ennemi, sans lui abandonner les moyens de nous soutenir par la suite,
et toutes nos subsistances?

J'envoie la cavalerie et l'artillerie, c'est tout ce qu'il est en mon
pouvoir de faire, et Votre Excellence est trop juste pour exiger autre
chose de moi. En ce moment, j'apprends que Bilbao est encore attaqu.

Voil ma position, monsieur le marchal, elle est pnible sous tous les
rapports et, certes, je n'ai pas beaucoup de moyens de l'amliorer.




LE GNRAL DE MONTLIVAULT AU MARCHAL MARMONT.

Valladolid, le 28 juin 1812.

Monseigneur, le mouvement du gnral Bonnet, ainsi que je vous
l'annonais par mes lettres prcdentes, est rel; il tait il y a trois
jours  Aguilair del Campo,  dix-huit lieues d'ici. La lettre que j'ai
l'honneur d'envoyer ci-jointe  Votre Excellence vous en instruira plus
positivement. Le gnral Gurin, qui a galement reu une lettre du
gnral Bonnet, qui lui demande des nouvelles de ce qui se passe, a
daign me consulter afin de s'clairer sur les intentions de Votre
Excellence. Il rend compte au gnral Bonnet de la position de Votre
Excellence, et l'engage, dans le cas o il n'aurait pas d'ordres
contraires,  se porter en ligne le plus rapidement possible. Veuillez,
monseigneur, par le retour du paysan, envoyer des ordres pour cette
division et dire si l'on a rempli vos vues. Quant  l'arme du Nord, je
commence  perdre l'espoir de voir arriver le gnral Caffarelli, ni
aucunes troupes de son arme. D'aprs la lettre qu'a reue le gnral
Gurin, il parat positif que le 24 il n'y avait encore personne
d'arriv  Burgos. Les bruits courants, dont j'ai eu l'honneur de rendre
compte  Votre Excellence, par mes lettres des 26 et 27, existent
toujours; mais plus le temps s'coule, et moins ils mritent de
confiance. Depuis trois jours on rpte les mmes choses, et nous
n'avons pas aujourd'hui dos nouvelles plus positives que lors de mon
arrive.

Il parat certain qu'un convoi de France est arriv le 23  Burgos, et
que les troupes qui l'escortaient ont rtrograd sur-le-champ sur
Vitoria. Dans cet tat de choses, monseigneur, je crois ma prsence ici
compltement inutile, et supplie Votre Excellence de vouloir bien me
rappeler auprs d'elle. Car, ne pouvant remplir ici ses instructions, il
m'est extrmement pnible, dans un moment comme celui-ci, de me trouver
loign de l'arme. Je ne puis aller plus loin, les communications
n'existant pas. La seule ressource qui me restait, le convoi, reste ici.
Quant aux nouvelles, le gouverneur et le commissaire de police ont plus
de moyens que moi d'en avoir et d'en faire passer  Votre Excellence.
J'implore donc de ses bonts de m'envoyer l'ordre, par le retour du
porteur, de rentrer prs d'elle. Je n'ai nglig aucun moyen pour savoir
ce qui se passe. Je me suis abouch avec tous ceux qui pouvaient avoir
des nouvelles. J'ai fait partir les trois lettres de Votre Excellence
pour le gnral Caffarelli, et j'en ai moi-mme crit une quatrime par
un contrebandier trs-adroit. J'espre que Votre Excellence aura reu
mes quatre lettres, qui ont prcd celle-ci.--Des moissonneurs
galiciens arrivent aujourd'hui ici, disant que Astorga a t pris le 23
du courant et que l'arme de Galice s'avance, sans donner d'autres
dtails.



       *       *       *       *       *


LE MARCHAL JOURDAN AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 30 juin 1812.

On trouvera le texte de cette lettre dans les _Mmoires du duc de
Raguse_, page 121 de ce volume.



       *       *       *       *       *


LE MARCHAL MARMONT AU GNRAL CAFFARELLI.

Tordesillas, le 2 juillet 1812.

Monsieur le comte, _le 10 juin_ vous m'avez crit _que vous rassembliez
vos troupes pour venir  mon secours, et que vous feriez tout_ ce qu'on
peut attendre d'un bon serviteur de l'Empereur.

_Le 14 juin_, vous m'avez donn _les mmes assurances_ avec plus de
dtail.

_Le 20 juin_, en m'annonant _que l'envoi d'une portion de l'infanterie
serait retard_, vous m'annoncez _que la cavalerie et l'artillerie se
mettent en marche_; et aujourd'hui, _2 juillet_, _pas un soldat, pas un
canon de l'arme du Nord ne sont arrivs_.

Il et mieux valu, monsieur le comte, ne _rien promettre que ne rien
tenir_, car _ces promesses_ ont _influ_ sur _toutes les dispositions_
que j'ai prises.

_Je ne sais quel sera le rsultat de tout ceci_; s'il est _funeste_, je
laisse _ votre conscience_  juger les causes qui _l'auront produit_,
et s'il tait plus conforme aux intrts de l'Empereur, _dans la crise
o nous sommes_, de s'occuper _ combattre Longa-Regnovals ou lord
Wellington_.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

Vitoria, le 11 juillet 1812.

Monsieur le marchal, j'avais tout dispos pour faire partir ce matin
de l'artillerie et de la cavalerie, et je devais les faire escorter par
un rgiment d'infanterie jusqu' Burgos, o, se ralliant  d'autre
cavalerie et  de l'artillerie, le convoi serait all jusqu'
Valladolid; les mouvements de l'ennemi m'en ont empch. Le port de
Castro est pris, et en ce moment Portugalette, qui est  l'entre de la
rivire de Bilbao, est vivement attaqu depuis trois heures du matin. Ce
n'est qu'avec la plus grande difficult que je puis communiquer avec les
troupes; je ne puis avoir des nouvelles ni de San Andeo ni de Pampelune.
Les postes de l'bre sont attaqus; la communication avec la France est
interceptes. Ce ne sont plus des bandes, ce sont des corps de trois 
quatre mille hommes, organiss en bataillons, qui agissent sous la
direction des Anglais. Tout le pays prend les armes: je ne pense pas
cependant que cet tat de choses puisse durer au del de quelques jours.
J'attends une division qui devrait tre arrive  Logrono, et aussitt
j'espre que les choses changeront de face. Croyez, monsieur le
marchal, que je ne demande pas mieux que de vous seconder; mais, oblig
de garder une ligne extrmement tendue et ayant peu de moyens, je me
suis vu forc de diffrer les choses les plus pressantes et les plus
importantes: et je mets au premier rang celle de vous envoyer du monde.

J'apprends  l'instant qu'il est arriv des troupes  Bayonne, et je
dois penser que, le 13, il en partira pour Vitoria. Je donne ordre au
1er rgiment de hussards, au 31e de chasseurs et  un escadron arriv
depuis peu, de partir avec huit bouches  feu pour se rendre 
Valladolid et d'y faire apporter du biscuit. J'ai pri Votre Excellence
d'envoyer de l'infanterie pour prendre ce convoi; il l'attendra 
Celada, car  peine ai-je en tout et sur tous les points six mille
hommes disponibles, que j'aurais envoys  l'arme de Portugal sans ces
vnements. Le 15e de chasseurs a quatre bouches  feu, qui sont ici et
qui partiront lorsque je pourrai les faire escorter. Je n'ai pas reu de
lettres de Votre Excellence depuis le 2.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

Vitoria, le 16 juillet 1812.

Monsieur le marchal, aujourd'hui la cavalerie, l'artillerie et le
convoi que j'ai eu l'honneur d'annoncer  Votre Excellence par ma lettre
du 11 ont d se mettre en marche sous les ordres du gnral Chauvet, et
je pense qu'ils arriveront le 18 ou le 19  Valladolid.

Votre Excellence a envoy l'ordre  la division Palombini, qui devait
se trouver  Aranda, d'aller joindre l'arme  Tordesillas, et c'tait
l'intention de Sa Majest Catholique; mais cette division, pour laquelle
j'avais envoy des ordres  Aranda et  Soria, n'a communiqu avec
aucune place; elle est alle dans les environs de Soria, sur la
frontire d'Aragon, de l sur Tudela, d'o le gnral Palombini m'a
annonc sa prochaine arrive  Logrono: sa lettre est du 2. Je lui ai
envoy l'ordre de venir le plus promptement possible; ma lettre est
arrive le 6  Tudela. Tous les jours on m'a annonc sa prochaine
arrive. Je lui ai envoy ordres sur ordres; je n'ai pas reu de ses
nouvelles. Avant-hier je lui ai encore crit; je le fais encore
aujourd'hui. Je ne conois rien  ses mouvements et  l'ignorance dans
laquelle il me laisse de sa situation.

Le peu de troupes que j'ai envoyes sur les ctes a eu trois affaires
avec deux corps de trois  quatre mille hommes qui appuyaient les
oprations de l'escadre anglaise. Santonia va sous peu tre abandonn 
lui-mme. Tous les hommes en tat de porter les armes sont enlevs; les
ennemis nous entourent de tous les cts, et notre situation, sous tous
les rapports, est extrmement critique.

Au moment o cette lettre va partir, j'apprends que Mendizabal est
arriv  Orduna, et que cette ville et les environs sont remplis de
troupes et que son projet est d'attaquer Vitoria de concert avec les
bandes de la Navarre et du Guipuscoa.

Un voyageur m'apprend qu'il a rencontr la division Palombini 
Cerbera, prs d'Agreda, le 13 au matin. Je ne puis comprendre les motifs
de ces mouvements.




LE GNRAL CAFFARELLI AU MARCHAL MARMONT.

Reue au camp d'Aldea-Rubia, le 21 juillet 1812.

Si j'avais une heure d'entretien avec Votre Excellence, elle verrait
que je ne mrite pas de reproches, et encore moins l'ironie amre avec
laquelle votre lettre du 2 est termine. Je sens tout comme un autre de
quelle importance il est pour la gloire et pour les intrts de
l'Empereur de battre lord Wellington de prfrence aux bandes. Je suis
aussi attach qu'un autre  les conserver, mais une forte expdition est
venue; je ne sais ce qui va venir des Asturies ou sur Burgos ou sur la
Castille, et j'ai trs-peu de bonne infanterie. La cavalerie et
l'artillerie seraient parties si j'eusse pu les faire appuyer par de
l'infanterie; je les aurais fait joindre au gnral Bonnet si j'eusse
connu son mouvement. L'embarras est de se mettre en route, parce que
j'espre qu'elles seront appuyes par des troupes venant  leur
rencontre de Valladolid. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis
entour d'ennemis, attaqu de tous cts, et que, si j'eusse fait le
dtachement que j'avais dispos et qui tait  la veille de son dpart,
l'ennemi serait matre de tout le pays et aux portes de la France.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

Madrid, le 21 juillet 1812.

Ayant perdu l'esprance de vous faire secourir par des troupes de
l'arme du Midi et de l'arme d'Aragon, j'ai pris le parti d'vacuer
toutes les provinces comprises dans l'arrondissement de l'arme du
Centre, et je n'ai laiss de garnison qu' Madrid, Tolde et
Guadalaxara, et je pars ce soir avec un corps de treize  quatorze mille
hommes. Je vais me diriger sur Villacastin, Arevalo, et, de l, je me
porterai sur Ormedo pour m'unir  vous, ou sur Fontiveros et la Torms,
pour menacer les communications de l'ennemi suivant les vnements et le
parti que vous prendrez. J'ignore votre position, je n'ai pas de notions
bien prcises sur celles de l'ennemi ni sur ses forces; je ne peux donc
pas juger de ce que vous pouvez faire, et, par consquent, vous envoyer
des ordres formels: ainsi c'est  vous  me faire savoir ce que vous
tes dans le cas d'entreprendre au moyen des secours que je vous mne,
et j'agirai en consquence. Je vous fais seulement observer que je ne
veux pas tre longtemps loign de ma capitale; il faut donc agir
promptement. Je vous prviens aussi que je ne peux me runir avec vous
qu'autant que vous passerez le Duero, tant dans la ferme rsolution de
ne pas passer la rive droite de ce fleuve, et de me tenir plutt en
Andalousie pour y chercher l'arme du Midi, et revenir ensuite au centre
de l'Espagne et y livrer bataille  l'arme anglaise. Calculez, d'aprs
cela, ce que vous pouvez entreprendre, faites-le-moi savoir, et je ferai
tout ce qu'il me sera possible de faire avec le corps de troupes qui est
 moi. Je dois vous faire observer que, tant que je ne connatrai pas
vos intentions, je devrai agir avec circonspection, afin de ne pas
m'exposer  tre battu ou au moins  reculer. Mon mouvement doit
ncessairement fixer l'attention de l'ennemi; il devra dtacher des
troupes pour m'observer, c'est  vous  en profiter pour agir, afin de
ne pas laisser  lord Wellington la facilit de faire impunment un
dtachement sur moi.

Je vous ai dvelopp plus haut les motifs qui m'empchent de vous
donner des ordres prcis; mais voici mon opinion sur la manire dont
vous devez agir: aussitt que lord Wellington aura fait un dtachement
sur moi, vous devez vous porter sur la rive gauche du Duero, soit par le
pont de Tordesillas, soit par le pont de Toro. Si vous passez par
Tordesillas, je me porterai sur Mdina ou Valdestellas afin de me runir
 vous, et ensuite nous agirons avec vigueur. Si vous passiez  Toro et
que vous vous portiez sur Salamanque, je me porterai sur Alba de Torms
par Fontiveros. Cette dernire opration aurait l'avantage de forcer
lord Wellington  quitter les environs de Tordesillas pour se runir 
Salamanque, et un premier mouvement rtrograde serait fort avantageux
pour l'opinion et nous donnerait la facult de nous runir. Il n'est pas
probable que lord Wellington se hasarde  passer sur la rive droite du
Duero par Tordesillas lorsqu'il verra que vous et moi nous nous portons
sur Salamanque, puisqu'il perdrait sa ligne d'opration sur le Portugal,
 laquelle il doit tenir beaucoup. Je n'hsiterais pas mme  vous
donner l'ordre de vous porter rapidement sur Toro, et de l sur
Salamanque, si je savais ce qui se passe sur la rive droite du Duero, o
on dit qu'une arme espagnole est en opration. Cependant je ne puis me
dispenser de vous faire observer que cette arme sera bientt disperse
si nous parvenons  battre l'arme anglaise. Faites-moi donc savoir,
monsieur le marchal, ce que vous croyez pouvoir entreprendre, et
comptez que de mon cot je ferai tout ce qui dpendra de moi.




LE ROI JOSEPH AU MARCHAL MARMONT.

21 juillet 1812.

Monsieur le marchal, je vous ai crit par six diffrentes voies en
vous annonant mon dpart de Madrid dans le but de vous porter moi-mme
les secours que je n'avais pu vous procurer des autres armes. J'avais
appris  Villacastin et on me confirme ici votre passage du Duero et la
retraite de l'arme anglaise sur Salamanque. Je suis impatient de
connatre par vous-mme la vrit de ce qui se passe, et vos esprances
et vos projets. J'ai avec moi douze mille hommes, deux mille chevaux et
vingt bouches  feu. Je ne puis pas prolonger mon absence de ma
capitale, qui est rduite  une simple garnison; mais il n'y a rien que
je n'expose pour battre les Anglais.

Ma cavalerie sera demain  Pearanda, et l'infanterie  Fontiveros.
J'attends vos rapports.




LE ROI JOSEPH AU GNRAL CLAUSEL

Blanco-Sancho, le 25 juillet, midi.

Monsieur le gnral. M. le marchal duc de Raguse m'annonce les
vnements du 22 juillet, sa blessure et votre commandement.

Je reois en mme temps votre lettre de ce matin d'Arevalo, et le
porteur m'assure n'tre parti d'Arevalo qu'aprs vous avoir vu partir.
La lettre de M. le marchal ne me parlait que de la perte de trois mille
hommes et m'assurait que celle de l'ennemi tait plus considrable. La
vtre, monsieur, me prouve que nos malheurs sont plus grands, puisqu'ils
ont pu vous dterminer  vous retirer sur la droite du Duero, me sachant
si prs de vous, et  me dclarer que la runion de mes troupes (de
quatorze mille hommes) ne suffirait pas pour attaquer les Anglais; que
vous ne resteriez sur le Duero que dans le cas o lord Wellington se
porterait sur Madrid. Je n'ai donc d'autre parti  prendre que de
ralentir la poursuite de l'ennemi par les mouvements que j'ordonnerai 
la cavalerie et par la lenteur que je mettrai dans mon retour sur
Madrid. Vous devez sentir combien je suis impatient de connatre l'tat
de vos pertes et votre situation actuelle.

(Par duplicata.)




LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Tudela, le 31 juillet 1812.

Sire, je viens de rendre compte au ministre de la guerre des vnements
qui ont eu lieu depuis que les Anglais ont commenc  agir contre
l'arme de Portugal. Mon rapport contient le dtail de mes oprations
jusqu'au moment o ma malheureuse blessure m'a priv du commandement.
J'ai cru devoir envoyer un de mes aides de camp, M. le capitaine
Fabvier, pour porter ce rapport  Paris. J'ai pens aussi que Votre
Majest ne dsapprouverait pas que cet officier, qui est parfaitement au
fait de tout ce qui s'est pass et qui connat l'tat des choses, se
rendit prs d'elle pour lui donner tous les renseignements qu'elle
pourrait dsirer et rpondre aux questions qu'elle daignerait lui faire.

Sire, un combat s'est engag le 22 juillet avec les Anglais; il a t
sanglant. J'ai t frapp auparavant, et au moment o tout nous
prsageait des succs et o la prsence du chef tait le plus
ncessaire; mais la fortune, en m'loignant de l'arme, a abandonn nos
armes. Que n'ai-je pu, Sire, conserver le commandement jusqu' la fin de
la journe au prix de tout mon sang et de ma vie!




LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Tudela, le 31 juillet 1812.

J'ai cru devoir expdier un de mes aides de camp  Paris pour porter au
ministre de la guerre le rapport des vnements qui se sont passs
depuis que les Anglais ont commenc  agir contre nous, et du rsultat
du combat qui a eu lieu le 22 juillet en vue de Salamanque. J'ai pens
que Sa Majest ne dsapprouverait pas que cet officier se rendit au
quartier imprial pour lui donner les renseignements qu'elle pourrait
dsirer, et rpondre aux questions qu'elle daignerait lui faire. Je l'ai
charg, aussi d'avoir l'honneur de vous remettre le mme rapport, et de
vous rendre compte des dtails qui pourraient vous intresser.

Quoique les circonstances ne soient pas favorables pour faire des
demandes d'avancement, je vous rappellerai cependant, monseigneur, tous
les titres que M. Fabvier runit pour en obtenir. C'est un officier
extrmement distingu, d'une grande bravoure, plein d'ardeur et
remarquable par sa capacit. Il a rempli avec distinction une mission en
Perse, pour laquelle il n'a point obtenu de rcompense. Il est 
regretter que cet officier ait t retard dans sa carrire. Plusieurs
fois j'ai sollicit pour lui le grade de chef d'escadron. Votre Altesse
a daign exprimer l'intrt qu'elle mettrait  provoquer cette grce de
Sa Majest. Permettez-moi, monseigneur, de vous prier de nouveau de lui
en faire la demande.




LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

Tudela, le 31 juillet 1812.

Monsieur le duc, l'interruption des communications avec la France
depuis l'ouverture de la campagne m'ayant empch de vous rendre des
comptes successifs des vnements qui se sont passs, je ferai remonter
ce rapport au moment o les Anglais sont entrs en opration, et je vais
avoir l'honneur de vous faire connatre en dtail tous les mouvements
qui se sont excuts jusqu' l'vnement malheureux qui vient d'avoir
lieu, et auquel nous tions loin de nous attendre.

Ds le mois de mai, j'tais inform que l'arme anglaise devait entrer
en campagne avec des moyens puissants. _J'en rendis compte au roi, afin
qu'il pt prendre les dispositions qu'il croirait convenables_; et j'en
prvins _galement_ le gnral Caffarelli, pour qu'il pt se mettre en
mesure de m'envoyer des ses cours lorsque le moment serait venu.

L'extrme difficult des subsistances, l'impossibilit de faire vivre 
cette poque les troupes _rassembles_, m'empchrent d'avoir plus de
huit  neuf bataillons  Salamanque; mais tout tait  porte pour venir
me joindre en peu de jours.

Le 12 juin, l'arme ennemie passa l'Aguada. Le 14, au matin, j'en fus
instruit, et l'ordre de rassemblement fut donn aux troupes. Le 16,
l'arme anglaise arriva devant Salamanque. Dans la nuit du 16 au 17,
j'vacuai cette ville, laissant toutefois une garnison dans les forts
que j'avais fait construire, et qui, par l'extrme activit qu'on avait
mise aux travaux, se trouvaient en tat de dfense. Je me portai  six
lieues de Salamanque, et l, ayant runi cinq divisions, je me
rapprochai de cette ville. Je chassai devant moi les avant-postes
anglais et forai l'arme ennemie  montrer quelle attitude elle
comptait prendre; elle parut rsolue  combattre sur le beau plateau et
la forte position de San Christoval.

Le reste de l'arme me rejoignit, je manoeuvrai autour de cette
position; mais j'acquis la certitude que partout elle nous prsenterait
des obstacles difficiles  vaincre et qu'il valait mieux forcer l'ennemi
 venir sur un autre champ de bataille que d'engager une action avec lui
sur un terrain qui lui donnait beaucoup d'avantages; d'ailleurs divers
motifs me faisaient dsirer de traner les oprations en longueur, car
je venais de recevoir une lettre du gnral Caffarelli, qui m'annonait
qu'il runissait ses troupes et qu'il allait marcher pour me soutenir,
tandis que ma prsence avait fait suspendre le sige du fort de
Salamanque. Les choses restrent dans cet tat pendant quelques jours
encore, et les armes en prsence, lorsque le sige du fort de
Salamanque recommena avec vigueur. En gard au peu de distance qu'il y
avait entre l'arme franaise et la place, et, au moyen des signaux
convenus, j'tais chaque jour inform de la situation de la place. Ceux
du 26 au 27 m'informrent que le fort pouvait tenir encore cinq jours;
ds lors je me dcidai  excuter le passage de la Torms et  agir par
la rive gauche; le fort d'Alba, que j'avais prcieusement conserv, me
donnait un passage sur cette rivire, une nouvelle ligne d'oprations et
un point de dpt important; je fis des dispositions pour excuter ce
passage dans la nuit du 28 au 29. Dans la nuit du 27, le feu redoubla
d'intensit, et l'ennemi, fatigu d'une rsistance qui lui paraissait
exagre, tira  boulets rouges sur les tablissements du fort.
Malheureusement ses magasins renfermaient une grande quantit de bois de
dmolition, ils s'enflammrent, et dans un instant le fort fut le foyer
d'un vaste incendie; il fut impossible  la brave garnison qui le
dfendait de supporter tout  la fois les attaques de l'ennemi et
l'incendie qui dtruisait ses dfenses, ses magasins et ses vivres et
mettait les soldats eux-mmes dans la situation la plus pouvantable;
elle dut donc se rendre  discrtion aprs avoir eu la gloire de
repousser deux assauts, et de faire perdre  l'arme anglaise plus de
quinze cents hommes, c'est--dire plus du double de sa force. Cet
vnement se passa le 28,  midi. L'arme, n'ayant plus d'objet dans son
opration au del de la Torms, et tout au contraire indiquant qu'il
tait sage d'attendre les renforts annoncs d'une manire formelle par
l'arme du Nord, je me dcidai  rapprocher l'arme du Duero, sauf 
passer cette rivire, si l'arme anglaise marchait  nous, et  y
prendre une bonne ligne de dfense, jusqu' ce que le moment de
l'offensive ft venu. Le 28, l'arme partit et prit position sur la
Guarea; le 29, sur la Trabanjos, o elle sjourna; l'ennemi ayant suivi
le mouvement avec toutes ses forces, l'arme prit position le 1er
juillet sur le Zapardiel, et, le 2, elle passa le Duero  Tordesillas,
lieu que je choisis pour le pivot de mes manoeuvres. La ligne du Duero
est excellente; je fis avec dtail toutes les dispositions qui pouvaient
assurer la bonne dfense de cette rivire, et je ne pouvais douter de
faire chouer toutes les entreprises de l'ennemi, s'il tentait le
passage. Le 3, lendemain du jour o nous avions pass le Duero, il fit
quelques rassemblements de forces et quelques lgres tentatives pour
effectuer ce passage sur Pollos, point qui lui tait fort avantageux.
Les troupes que je disposai, et quelques coups de canon, le firent
promptement renoncer  son entreprise.

Tout en attendant les secours de l'arme du Nord, promis d'une manire
si ritre et si solennelle, je cherchai  ajouter, par ma propre
industrie, aux moyens de l'arme. Ma cavalerie tait bien infrieure 
celle de l'ennemi. Les Anglais avaient prs de cinq mille chevaux,
anglais ou allemands, sans compter les Espagnols, forms en troupes
rgulires; je n'en avais pas deux mille. Avec cette disproportion,
comment manoeuvrer son ennemi? Comment profiter des succs qu'on peut
obtenir? Je n'avais qu'un moyen d'augmenter ma cavalerie, c'tait celui
de disposer des chevaux inutiles au service de l'arme et appartenant 
des individus qui n'avaient pas droit d'en avoir, qui en avaient un
nombre excdant celui que la loi leur accorde. Je n'hsitai pas 
prendre ce moyen, quelque rigoureux qu'il ft, puisqu'il s'agissait de
l'intrt imminent de l'arme et du succs de ses oprations. J'ordonnai
donc l'enlvement, sur estimation et moyennant le payement de leur
valeur, des chevaux qui se trouvaient dans la catgorie prcite. J'en
fis galement enlever un grand nombre qui se trouvaient dans un convoi
venant d'Andalousie. Cette mesure, excute avec svrit, donna, en
huit jours, mille hommes  cheval de plus, et ma cavalerie runit plus
de trois mille combattants. Cependant, je n'en esprais pas moins les
secours de l'arme du Nord, qui continuait ses promesses, dont
l'excution semblait tre commence, mais dont nous n'avions encore
aucun effet.

La huitime division de l'arme de Portugal occupait les Asturies. Ces
troupes taient compltement isoles de l'arme par l'vacuation de
toute la province de Lon et de Benavente; elles se trouvaient sans
secours et sans communication avec l'arme du Nord, parce que, d'un
ct, les trincadours, qui avaient du venir de Bayonne, n'avaient pu
tre envoys  Gijon, et que, de l'outre, le gnral en chef de l'arme
du Nord, quoiqu'il l'et promis d'une manire formelle, s'tait dispens
de faire faire un pont sur la Daga et d'y tablir des postes. Cette
division n'avait pu emporter que trs-peu de munitions, faute de moyens
de transport. Elles taient en partie consommes, et elle ne savait
comment les remplacer. Sa position pouvait devenir  chaque instant plus
critique si l'ennemi s'occupait d'elle srieusement; tandis que, si elle
restait ainsi isole, elle demeurait tout  fait trangre aux
vnements importants qui allaient se passer sur le plateau de la
Castille. Le gnral Bonnet, calculant dans cet tat de choses, et
considrant, d'aprs la connaissance qu'il a du pays, qu'il est beaucoup
plus difficile de sortir des Asturies que d'y rentrer quand l'ennemi
veut s'opposer  l'entre ou au dpart, il se dcida  vacuer cette
province et  aller prendre position  Reynosa. L, ayant appris que
l'arme de Portugal tait en prsence de l'arme anglaise et qu'elle
tait au moment de combattre, il n'hsita pas  se mettre en mouvement
et  la rejoindre.

Fort de ce secours important, de l'augmentation que ma cavalerie venait
d'avoir, n'ayant plus rien de positif de l'arme du Nord, instruit,
d'ailleurs, de la marche de l'arme de Galice, qui, sous peu de jours,
devait ncessairement me forcer  un dtachement pour l'loigner, je
pensai que je devais agir sans retard. Je devais craindre que ma
situation, qui s'tait beaucoup amliore, ne changet en perdant du
temps; tandis que celle de l'ennemi devait devenir meilleure  chaque
instant par la nature mme des choses. Je rsolus donc de repasser le
Duero; mais ce passage est une opration difficile et dlicate; elle ne
peut tre entreprise qu'avec beaucoup d'art et de circonspection, en
prsence d'une arme en tat de combattre. J'employai les journes des
13, 14, 15 et 16 juillet  faire beaucoup de marches et de
contre-marches qui tromprent l'ennemi. Je feignis de vouloir dboucher
par Toro, et je dbouchai par Tordesillas, en faisant une marche
extrmement rapide. Ce mouvement russit si bien, que toute l'arme put
passer la rivire, s'en loigner et se former sans rencontrer un seul
ennemi. Le 17, l'arme prit position  Nava del Rey. L'ennemi, qui tait
en pleine marche sur Toro, ne put porter rapidement que deux divisions 
Tordesillas de la Orden; les autres taient rappeles de toutes parts
pour se runir. Le 18 au matin, nous trouvmes ces deux divisions 
Tordesillas de la Orden. Comme elles ne croyaient pas toute l'arme
rassemble, elles pensrent pouvoir gagner du temps sans pril.
Cependant, lorsqu'elles virent dboucher nos masses, elles
s'empressrent d'oprer leur retraite sur un plateau qui domine le
village, et vers lequel nous marchions. Dj nous les avions dbordes;
si j'avais eu une cavalerie suprieure ou gale en nombre  celle de
l'ennemi, ces deux divisions taient dtruites. Nous ne les poursuivmes
pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de
marche, elles furent accables par le feu de notre artillerie, que je
fis porter en queue et en flanc, et auquel elles purent difficilement
rpondre; mais, protges par leur nombreuse cavalerie, elles se
divisrent pour remonter la Guarea, afin de la passer avec plus de
facilit.

Arrivs sur les hauteurs de la valle de la Guarea, nous vmes qu'une
portion de l'arme anglaise se formait sur la rive gauche de cette
rivire. Dans cet endroit, les hauteurs de cette valle sont
trs-escarpes, et la valle a une largeur mdiocre. Soit que ce ft le
besoin de rapprocher ses troupes de l'eau,  cause de la chaleur
excessive qui se faisait sentir, soit pour toute autre raison que
j'ignore, le gnral anglais en avait plac la plus grande partie dans
le fond  une demi-porte de canon des hauteurs dont nous tions les
matres. Aussi, en arrivant, je fis mettre en batterie quarante pices
de canon, qui, dans un moment, curent forc l'ennemi  se retirer aprs
avoir laiss un grand nombre de morts et de blesss sur la place.
L'arme marchait sur deux colonnes, et j'avais donn le commandement de
la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de
lieue, au gnral Clausel. Arriv sur les lieux, le gnral Clausel,
ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer de deux plateaux
de la rive gauche de la Guarea et les conserver; mais cette attaque fut
faite avec peu de monde. Ses troupes n'taient pas reposes et  peine
formes. L'ennemi s'en aperut, marcha aux troupes qu'il avait ainsi
jetes en avant, et les fora  la retraite. Dans ce combat, qui fut
d'une courte dure, nous avons prouv quelque perte. La division de
dragons, qui soutenait l'infanterie, chargea avec vigueur contre la
cavalerie anglaise; mais le gnral Carri, un peu trop loign du
peloton d'lite du 13e rgiment, tomba au pouvoir de l'ennemi.

L'arme resta dans sa position toute la soire du 18; elle y resta de
mme pendant toute la journe du 19. L'extrme chaleur et la fatigue
qu'on avait prouves pendant celle du 18 rendaient ncessaire ce repos
pour rassembler les tranards. A quatre heures du soir, l'arme prit les
armes et dfila par sa gauche pour remonter la Guarea et prendre
position en face de l'Olmo. Mon intention tait de menacer tout  la
fois l'ennemi et de continuer  remonter la Guarea, afin de la passer
avec facilit, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute
Guarea, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il
aurait abandonne. L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, avant le jour,
l'arme tait en marche pour remonter la Guarea. L'avant-garde franchit
rapidement cette rivire l o elle n'est qu'un ruisseau et occupa le
commencement d'un immense plateau qui se continue sans aucune modulation
jusqu' peu de distance de Salamanque. L'ennemi chercha  occuper le
mme plateau; mais il ne put y parvenir. Alors il se dtermina  suivre
un plateau parallle qui se rattachait  la position qu'il venait de
quitter, et qui lui offrait partout une position dans le cas o j'aurais
march  lui. Les deux armes marchrent ainsi paralllement avec toute
la clrit possible, et tenant leurs masses toujours lies, afin d'tre
 tout moment en tat de combattre. L'ennemi, ayant cru pouvoir nous
devancer au village de Cantalpino, dirigea une colonne sur ce village,
dans l'espoir de pouvoir tre avant nous sur le plateau qui le domine et
vers lequel nous marchions; mais son attente fut trompe: la cavalerie
lgre que j'y envoyai et la huitime division, qui tait  la tte de
la colonne, marchrent si rapidement, que l'ennemi fut forc d'y
renoncer. Bien mieux, le chemin de l'autre plateau le rapprochant trop
du ntre, et celui que nous avions ayant l'avantage du commandement,
quelques pices de canon, qui furent places  propos, incommodrent
beaucoup l'ennemi; car une bonne portion de l'arme fut oblige de
dfiler sous ce canon, et le reste fut oblig de repasser la montagne
pour l'viter. Enfin je mis les dragons  la piste de l'ennemi. L'norme
quantit de tranards qu'il laissait en arrire nous aurait donn les
moyens de faire trois mille prisonniers s'il y et eu plus de proportion
entre notre cavalerie et la sienne; mais celle-ci, dispose pour arrter
notre poursuite, pour presser la marche des hommes  pied  coups de
plat de sabre, pour transporter mme les fantassins qui ne pouvaient
plus marcher, nous en empcha. Cependant il est tomb entre nos mains
trois  quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'arme campa
sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Torms, et
l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

Le 21, ayant t inform que l'ennemi n'occupait pas Alba de Torms,
j'y fis jeter une garnison. Le mme jour, je passai la rivire sur deux
colonnes, prenant ma direction par la lisire des bois et tablissant
mon camp entre Alba de Torms et Salamanque. Mon objet tait, en prenant
cette position, de continuer le mouvement par ma gauche, afin de
dposter l'ennemi des environs de Salamanque pour le combattre avec plus
d'avantage. Je comptais prendre une bonne position dfensive o l'ennemi
ne pt rien entreprendre contre moi, et enfin venir assez prs de lui
pour pouvoir profiler des premires fautes qu'il ferait et l'attaquer
avec vigueur. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de
Calvarossa de Arriba pour reconnatre l'ennemi. J'y trouvai une division
qui venait d'y arriver; d'autres taient en marche pour s'y rendre.
Quelque tiraillement s'engagea pour occuper des postes d'observation
dont nous restmes respectivement les matres. Tout annonait que
l'ennemi avait l'intention d'occuper la position de Tejars, qui tait 
une lieue en arrire de celle dans laquelle il se trouvait dans ce
moment, distante d'une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant
il rassembla beaucoup de forces sur ce point, et, comme son mouvement
sur Tejars pouvait tre difficile si toute l'arme franaise tait en
prsence, je crus utile de l'appeler, afin de pouvoir faire ce que les
circonstances commanderaient. Il y avait entre nous et les Anglais deux
mamelons isols appels les Arapils. Je donnai l'ordre au gnral
Bonnet de faire occuper celui qui appartenait  la position que nous
devions prendre; ses troupes le firent avec promptitude et dextrit.
L'ennemi fit occuper le sien: mais il tait domin par le ntre  la
distance de deux cent cinquante toises. Je destinai, dans le cas o il y
aurait un mouvement gnral par la gauche et o il y aurait une
bataille, ce mamelon  tre le pivot et le point d'appui de droite de
toute l'arme. La premire division eut ordre d'occuper et de dfendre
le plateau de Calvarossa, qui est prcd et gard par un ravin large et
profond. La troisime division tait en deuxime ligne, destine  la
soutenir, et les deuxime, quatrime, cinquime et sixime se trouvaient
 la tte des bois en masse derrire la position d'Arapils, pouvant se
porter galement de tous les cts, tandis que la septime division
occupait la tte gauche du bois, qui formait un mamelon extrmement pre
et d'un difficile accs, et que je faisais garnir de vingt pices de
canon. La cavalerie lgre fut charge d'clairer la gauche et de se
placer en avant de la septime division. Les dragons restrent en
seconde ligne  la droite de l'arme. Telles taient les dispositions
faites vers le milieu de la journe.

L'ennemi avait ses troupes paralllement  moi, prolongeant sa droite
et se liant  la montagne de Tejars, qui paraissait toujours son point
de retraite.

Il y avait en avant du plateau occup par l'artillerie un autre vaste
plateau facile  dfendre, et qui avait une action bien plus immdiate
sur les mouvements de l'ennemi. La possession de ce plateau me donnait
les moyens, dans le cas o j'aurais voulu manoeuvrer vers la soire, de
me porter sur les communications de l'ennemi sur Tamams: ce poste,
d'ailleurs bien occup, tait inexpugnable et compltait mme la
position que j'avais prise; il tait d'ailleurs indispensable de
l'occuper, attendu que l'ennemi venait de renforcer son centre, d'o il
pouvait se porter en masse sur ce plateau et commencer son attaque par
la prise de ce point important. En consquence, je donnai l'ordre  la
cinquime division d'aller prendre position  l'extrmit droite de ce
plateau, dont le feu se liait parfaitement avec celui d'Arapils,  la
septime division de se placer en seconde ligne pour la soutenir,  la
deuxime de se tenir en rserve de celle-ci, et  la sixime d'occuper
le plateau de la tte du bois o restait encore un grand nombre de
pices. Je donnai l'ordre galement au gnral Bonnet de faire occuper
par le 122e un mamelon intermdiaire entre le grand plateau et le
mamelon d'Arapils qui dfendait le dbouch du village d'Arapils;
enfin j'ordonnai au gnral Boyer, commandant les dragons, de laisser un
rgiment pour clairer la droite du gnral Foy, et de porter les trois
autres rgiments en avant du bois sur le flanc de la deuxime division;
de manire  pouvoir, si l'ennemi attaquait le plateau, le charger par
la droite de ce plateau, tandis que la cavalerie lgre chargerait par
sa gauche. La plupart de ces mouvements s'excutrent avec irrgularit:
la cinquime division, aprs avoir pris le poste indiqu, s'tendit par
sa gauche sans motifs ni raison: la septime division, qui avait ordre
de la soutenir, se porta  sa hauteur; enfin la deuxime division se
trouvait encore en arrire. Je sentis toutes les consquences que ces
irrgularits pouvaient avoir, et je rsolus d'y remdier moi-mme
sur-le-champ, ce qui tait chose facile, l'ennemi n'ayant fait encore
aucun mouvement. En mme temps je reus le rapport que l'ennemi faisait
passer de nouvelles troupes de sa gauche  sa droite; j'ordonnai aux
quatrime et troisime divisions de se porter par la lisire du bois 
hauteur, afin que je pusse en disposer au besoin. Il tait quatre heures
un quart, et je me portais au plateau qui allait tre l'objet d'une
lutte opinitre; mais dans ce moment un boulet creux m'atteignit, me
fracassa le bras droit et me fit deux larges blessures au ct droit: je
devins ainsi incapable de prendre aucune espce de part au commandement.
Ce temps prcieux, que j'aurais employ  rectifier le placement des
troupes sur la gauche, se passa sans fruit. De l'absence du commandement
nat l'anarchie, et de l le dsordre. Cependant le temps s'coule sans
que l'ennemi entreprenne rien. Enfin  cinq heures, jugeant que la
situation est favorable, l'ennemi attaque avec imptuosit cette gauche
mal forme, les divisions combattant repoussent l'ennemi, en sont
repousses  leur tour; mais elles agissent sans ensemble et sans
mthode: les divisions que j'avais appeles pour soutenir les premires
se trouvent dans le cas de prendre part au combat sans l'avoir prvu;
chaque gnral fait des efforts extraordinaires pour pouvoir suppler
par ses dispositions particulires  ce que l'ensemble laisse  dsirer;
mais, s'il peut y parvenir en partie, il ne le peut compltement.
L'artillerie se couvre de gloire, fait des prodiges de valeur et au
milieu de nos pertes l'ennemi en fait d'normes; il dirige des attaques
sur Arapils que le brave 120e dfendait; il en est repouss laissant
plus de huit cents morts sur la place; enfin l'arme se replie, vacue
les plateaux et se retire  la lisire du bois; l l'ennemi fait de
nouveaux efforts; la division Foy, qui se trouve par la nature des
choses charge de couvrir le mouvement rtrograde, est attaque avec
vigueur, repousse l'ennemi constamment. Cette division ainsi que son
gnral mritent les plus grands loges. Ds ce moment la retraite
s'effectua sur Alba de Torms, sans tre inquite par l'ennemi. Notre
perte s'lve  six mille hommes environ hors de combat; nous avons
perdu neuf pices de canon qui, tant dmontes, n'ont pu tre
transportes; tout le reste des bagages, tout le parc d'artillerie, tout
le matriel de l'arme a t emmen.

Il m'est difficile, monsieur le duc, d'exprimer les divers sentiments
qui m'ont agit au moment o la fatale blessure que j'ai reue m'a
loign de l'arme; j'aurais chang avec dlices cette blessure contre
la certitude de recevoir un coup mortel  la fin de la journe, pour
conserver la facult du commandement, tant je connaissais l'importance
des vnements qui allaient se passer, et combien en ce moment, o le
choc des deux armes semblait se prparer, la prsence du chef tait
ncessaire pour l'ensemble  donner au mouvement des troupes et pour en
diriger l'action.

Ainsi un moment de malheur a dtruit le rsultat de six semaines de
combinaisons sages, de mouvements mthodiques, dont l'issue jusqu'alors
paraissait certaine et dont tout nous faisait prsager de recueillir les
fruits.

Le 25, l'arme fit sa retraite d'Alba de Torms sur Pearanda, en
prenant sa direction vers le Duero. Toute la cavalerie ennemie atteignit
notre arrire-garde, compose de cavalerie et de la premire division;
cette cavalerie se replia et laissa cette division trop engage; mais
elle forma ses carrs pour rsister  l'ennemi. Un d'eux fut enfonc,
les autres rsistrent, et celui du 69e notamment tua deux cents chevaux
 l'ennemi  coups de baonnette; depuis ce temps il n'a fait aucune
tentative contre nous.

Le gnral Clausel a le commandement de l'arme, et prendra les mesures
que les circonstances exigeront. Je vais me faire transporter  Burgos,
o j'espre qu'avec du repos et des soins je pourrai me gurir des
blessures graves que j'ai reues, et qui m'affligent plus par
l'influence funeste qu'elles ont eue sur les succs de l'arme que par
les souffrances qu'elles me font prouver.

Je ne saurais trop faire l'loge de la valeur avec laquelle les
gnraux et les colonels ont combattu, et du bon esprit qui les a anims
dans cette circonstance difficile. Je dois faire mention particulire du
gnral Bonnet, dont au surplus la rputation est faite depuis
longtemps; je dois galement nommer le gnral Taupin qui commandait la
sixime division. Le gnral Clausel, quoique bless, n'a pas quitt le
champ de bataille et a donn l'exemple d'une grande bravoure, et a pay
de sa personne jusqu' la fin. Le gnral d'artillerie Tirlet et le
colonel Dijeon, commandant la rserve d'artillerie, se sont
particulirement distingus.

Dans cette journe, toute malheureuse qu'elle est, il y a eu une
multitude de traits dignes d'tre cits et qui honorent le nom franais.
Je m'occuperai  les faire recueillir, et je solliciterai de Sa Majest
des rcompenses pour les braves qui s'en sont rendus dignes. Je ne dois
pas diffrer de citer la belle conduite du sous-lieutenant Gullimat, du
118e rgiment, qui s'est lanc dans les rangs ennemis pour y enlever un
drapeau dont il s'est empar, aprs avoir coup le bras de celui qui le
portait, et qu'il a rapport dans nos rangs malgr les coups de
baonnette qu'il a reus.

Nous avons  regretter la perte du gnral de division Ferey, mort de
ses blessures, du gnral Thomires, tu sur le champ de bataille, et du
gnral Desgraviers. Les gnraux Bonnet et Clausel, et le gnral de
brigade Menrse ont t blesss.




LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT

Paris, le 18 aot 1812.

Monsieur le marchal, M. Fabvier, votre aide de camp, arriva hier avec
vos dpches des 31 juillet et 6 aot; je les attendais avec une vive
impatience, les nouvelles anglaises, pleines d'exagration, ayant
devanc les vtres  Taris. C'est  l'Empereur qu'il appartient de juger
tout ce qui est relatif  la fcheuse affaire du 22 juillet; mais, quels
qu'en puissent tre l'effet et les consquences, je me persuade que
l'Empereur ne verra dans tout ce qui s'est pass que de nouvelles
preuves de votre dvouement pour son service, et que Sa Majest sera
vivement touche de l'accident qui, au commencement de la bataille du 22
juillet, vous a priv du commandement rel de l'arme de Portugal. Je
suis personnellement affect de ce malheureux vnement, et l'ancien
attachement que Votre Excellence me connat pour elle ne lui laissera
aucun doute sur les sentiments pnibles qui m'agitent en ce moment. Je
me flatte, monsieur le marchal, que vos blessures n'auront aucune suite
fcheuse, et j'ai appris avec plaisir que votre tat n'tait point
dangereux. Je n'hsite point  accorder  Votre Excellence la permission
de rentrer en France et de se rendre  Paris si elle le juge  propos.
Si la fortune a trahi vos esprances, monsieur le marchal, je vois, par
les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, que, ses coups
se sont arrts devant la noblesse de vos sentiments, l'lvation de vos
penses, et qu'ils ne pouvaient porter atteinte  votre zle pour le
service de l'Empereur,  votre attachement et  votre dvouement pour sa
personne.

Un marchal de l'empire va partir pour prendre le commandement de
l'arme de Portugal.




LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 14 novembre 1812.

Monsieur le marchal, lorsque, le 18 aot dernier, j'eus l'honneur de
rpondre aux lettres que Votre Excellence m'avait adresses par son aide
de camp, M. Fabvier, pour me donner les dtails relatifs  la bataille
du 22 juillet, j'eus soin de vous prvenir que c'tait  l'Empereur
qu'il appartenait de juger tout ce qui tait relatif  cette affaire,
sur laquelle je lui avais transmis tout ce que vous m'aviez adress. Sa
Majest, en me rpondant, ma fait connatre sa manire de voir et de
juger les choses, et m'a ordonn  cette occasion de vous proposer
diffrentes questions, auxquelles l'Empereur exige de votre part une
rponse catgorique. Si j'ai tard jusqu' prsent de vous adresser ces
questions, c'tait pour attendre votre rtablissement et me conformer,
en ceci, aux intentions de Sa Majest Impriale. Maintenant, je n'ai
plus qu' m'acquitter du devoir que ses ordres m'ont impos envers vous.

L'Empereur, dans l'examen qu'il a fait de vos oprations, est parti
d'un principe que vous ne pouvez mconnatre: c'est que vous deviez
considrer le roi comme votre gnral en chef, et que vos mouvements,
tant subordonns au systme gnral adopt par Sa Majest Catholique,
vous deviez toujours prendre ses ordres avant d'entreprendre des
oprations qui sortaient de ce systme. Plac, par une suite des
dispositions gnrales,  Salamanque, il tait tout simple de vous y
dfendre si vous tiez attaqu; mais vous ne pouviez vous loigner de ce
point de plusieurs marches sans en prvenir votre gnral en chef. Je ne
puis vous dissimuler, monsieur le marchal, que l'Empereur envisage
votre manire d'agir dans le cas indiqu comme une insubordination
formelle et une dsobissance  ses ordres. Cependant vous avez fait
plus encore; vous tes sorti de votre dfensive sur le Duero, o vous
pouviez tre secouru par des renforts de Madrid, pour prendre
l'offensive sur l'ennemi sans attendre les ordres du roi ni les secours
qu'il tait  mme de vous envoyer. Sans doute vous avez pens qu'ils
vous taient inutiles, et l'esprance du succs que vous avez cru
pouvoir obtenir seul vous a entran  agir sans attendre des renforts
dont la proximit du roi vous donnait la certitude: mais c'est
prcisment ce que l'Empereur condamne, puisque vous vous tes permis de
livrer bataille sans y tre autoris, et que vous avez compromis par l
la gloire des armes franaises et le service de l'Empereur. Si du moins,
en vous dcidant  courir les chances d'un combat, vous aviez fait ce
qui dpendait de vous pour en assurer le succs, on pourrait supposer
que vous avez craint de laisser chapper une occasion favorable; mais,
par une prcipitation que rien n'explique, vous n'avez pas mme voulu
attendre le secours de la cavalerie de l'arme du Nord, qui vous tait
si important et dont vous tiez certain, en retardant la bataille de
deux jours seulement. Cette conduite, si difficile  concevoir, a fait
d'autant plus d'impression sur l'Empereur, que Sa Majest a vainement
cherch, dans votre rapport, les motifs qui vous ont fait agir; elle n'y
a rien trouv qui lui ait fait connatre l'tat rel des choses; et,
comme elle veut tre claire  cet gard, elle exige de vous une
rponse prcise et catgorique aux questions suivantes:

Pourquoi n'avez-vous pas instruit le roi que vous aviez vacu
Salamanque de plusieurs marches, et demand ses ordres sur le parti que
vous aviez  suivre?

Pourquoi tes-vous sorti de votre dfensive sur le Duero et avez-vous
pass de la dfensive  l'offensive sans attendre les renforts que vous
aviez demands?

Pourquoi vous tes-vous permis de livrer bataille sans l'ordre de votre
gnral en chef?

Enfin pourquoi n'avez-vous pas au moins retard de deux jours, pour
avoir les secours de la cavalerie que vous saviez en marche?

Je vous invite, monsieur le marchal,  m'adresser, le plus tt que
vous pourrez, une rponse  ces questions que je puisse mettre sous les
yeux de l'Empereur; je dsire vivement qu'elle soit de nature  le
satisfaire et qu'elle lut donne des explications dont il a besoin pour
diminuer l'impression pnible que les vnements ont d ncessairement
produire sur son esprit.




LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE

Bayonne, le 19 novembre 1812.

Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence
m'a fait l'honneur de m'crire le 14 novembre, je ne perds pas un moment
pour y rpondre. La satisfaction de l'Empereur tant le but et la
premire rcompense de tous mes efforts, je ne saurais mettre trop de
hte  rpondre aux questions qu'il vous a donn l'ordre de me faire
dans la persuasion o je suis que les impressions dfavorables que Sa
Majest a reues sur moi seront plus tt effaces: j'ajouterai mme que
j'prouve beaucoup de regret de ne les avoir pas connues plus tt, car
j'ose croire que je serais, depuis longtemps, rentr dans la plnitude
de ses bonnes grces; mais je ne puis cependant me dispenser de
commencer par exprimer la reconnaissance que j'prouve pour le motif qui
a fait retarder, jusqu' ce moment, les questions qui me sont faites et
qui prouve que Sa Majest a daign prendre quelque intrt  ma
conservation.

Je rappellerai succinctement ici les instructions gnrales que j'ai
reues  diffrentes poques, qui, toutes, me prescrivent de marcher et
d'attaquer l'ennemi, s'il prend l'offensive; celle du 13 dcembre 1811
porte textuellement: Si le gnral Wellington, aprs la saison des
pluies, voulait prendre l'offensive, vous pourriez runir vos huit
divisions pour lui livrer bataille. Et plus loin: Si les Anglais
s'exposaient  avoir bataille, il faudrait, monsieur le marchal, runir
votre anne et marcher droit  eux. Celle du 18 fvrier dit: Si lord
Wellington marchait  vous, vous runiriez sept divisions  Salamanque
avec votre artillerie et votre cavalerie, et il faudrait, aprs avoir
choisi votre position sous Salamanque, tre vainqueur ou prir avec
l'arme franaise. Ces expressions manifestent d'une manire suffisante
l'opinion de l'Empereur sur mes devoirs  remplir; mais, comme elles ont
t donnes  une poque antrieure  celle o le roi a eu le
commandement, je n'arguerai pas de ce qu'elles ont de favorable pour moi
pour justifier ce que j'ai fait et je me renfermerai dans le cadre mme
qu'a trac Sa Majest, et me contenterai de prouver d'abord que je n'ai
en rien dsobi au roi, ni outre-pass les instructions qu'il m'a
donnes, mais que je les ai suivies littralement, et je chercherai 
dmontrer ensuite que ce que j'ai fait tait dmontr par les calculs de
la raison.

PREMIRE QUESTION. Sa Majest m'accuse d'avoir manqu  la
subordination en vacuant Salamanque sans en rendre compte au roi et de
n'avoir pas demand ses ordres sur le parti que j'avais  suivre.

Il est difficile de concevoir sur quel fondement cette accusation peut
tre porte contre moi. Non-seulement j'ai rendu compte au roi de
l'vacuation de Salamanque, mais je l'avais mme prvenu depuis
longtemps de la ncessit qu'il y aurait d'vacuer cette ville lorsque
l'ennemi se porterait sur la Torms, parce que l'arme de Portugal, ne
pouvant y tre runie d'avance, ne serait point en tat de le combattre
 son arrive; le roi tait inform de ma position comme moi-mme. Les
lettres que j'ai eu l'honneur de lui crire, ainsi qu'au marchal
Jourdan, les 22, 24, 26 et 29 mai; 1er, 2, 5, 8, 12, 13 et 14 juin, qui,
toutes, jusqu'au 14 juin, lui sont parvenues, l'ont instruit dans le
plus grand dtail de tout ce qui avait l'apport  l'arme de Portugal;
mais, pour lever tout doute  l'gard du peu de fondement de
l'accusation qui m'est faite, je joins ici un paragraphe de ma lettre au
marchal Jourdan du 29 mai, dont le sens n'est pas quivoque. J'y joins
galement la copie d'un paragraphe de ma lettre du 1er juin, qui lui
rappelle que l'vacuation de Salamanque sera ncessaire pour le
rassemblement de l'arme; enfin la copie de ma lettre du 14 juin qui lui
annonce que l'arme anglaise est en pleine marche, et que je vais
manoeuvrer conformment  ce que je lui ai annonc par mes prcdentes
lettres. Cette dernire lettre du 14 juin lui est galement parvenue et
trs promptement, car le roi m'a rpondu  cette lettre le 18. Le
reproche qui m'est donc fait d'avoir vacu Salamanque sans en rendre
compte au roi est sans aucune espce de fondement.

Depuis mon dpart de Salamanque, j'ai crit au roi et au marchal
Jourdan, les 22 et 28 juin, 1er, 6 et 17 juillet. Les quatre premires
ont t expdies par triplicata, et, si elles ne sont pas parvenues, la
faute ne peut m'en tre impute.

DEUXIME QUESTION. L'Empereur demande pourquoi je suis sorti de ma
dfensive du Duero et pourquoi j'ai pass de la dfensive  l'offensive.

J'ai repris l'offensive: 1 parce que j'avais acquis la certitude que
je ne pouvais compter sur aucun renfort de l'arme du Nord; 2 parce
qu'aucun secours de l'arme du Centre ne m'tait ni promis ni annonc
que dans le cas o le gnral Hill se runirait  lord Wellington; 3
parce que l'arme de Galice avait pass l'Orbigo, que les milices
portugaises avaient pass l'Esla et qu'en diffrant peu de jours
j'allais me trouver dans la ncessit de dtacher un corps de six on
sept mille hommes et de cinq cents chevaux pour leur faire tte et me
couvrir de ce ct, ce qui m'aurait affaibli d'autant vis--vis de
l'arme anglaise qui alors, sans doute, serait venue  moi; 4 parce que
les instructions crites du roi en date du 18 juin, dont je joins ici
copie, me prescrivent d'attaquer lord Wellington si le gnral Hill n'a
point fait sa jonction avec lui et qu'une lettre du marchal Jourdan du
30 juin (la dernire que j'aie reue de Madrid), en m'exprimant
l'tonnement du roi sur ce que je n'avais pas encore attaqu les
Anglais, me pressait de le faire dans la crainte que le gnral Hill ne
rejoignit lord Wellington et que ma position ne s'empirt.

Je vais donner sur chacun de ces articles les explications ncessaires.

1 A l'ouverture de la campagne, le gnral Caffarelli me fit les plus
belles promesses; et j'tais autoris, d'aprs ses premires lettres, 
croire que, dans le courant du mois de juin, je recevrais un puissant
renfort de l'arme du Nord. Ce fut en grande partie l'obligation o
j'tais de l'attendre, et d'autres circonstances que mon rapport a fait
connatre, qui occasionnrent alors la prise des forts de Salamanque.
Les lettres des 20, 26 juin et 11 juillet, du gnral Caffarelli, en
exagrant d'une manire ridicule la force des bandes, le danger d'un
dbarquement dont les ctes taient menaces (dbarquement qui s'est
rduit  peu prs  rien, attendu que la flotte qui tait en vue n'avait
pas quatre cents hommes de troupes  bord), m'annoncrent successivement
la diminution des renforts qu'on devait m'envoyer; et enfin, par sa
lettre du 26 juin, il m'annona que je ne pouvais plus compter sur un
seul homme d'infanterie. La copie de cette lettre est ci-jointe; elle
lvera toute espce de doute  cet gard. Restaient donc seulement la
cavalerie et l'artillerie, dont la promesse n'avait pas discontinu,
mais qui ne s'effectuait pas. Je crus cependant fortement  l'arrive de
ce dernier secours, et j'attendis: mais je fus instruit bientt qu'au
lieu de quatre rgiments sur lesquels j'avais droit de compter la lgion
de gendarmerie avait ordre de rentrer en France et ne viendrait pas, et
que le gnral Caffarelli, qui voulait conserver prs de lui un corps de
cavalerie, j'ignore dans quel objet, gardait le 15e de chasseurs, et
qu'enfin ce secours, si solennellement promis, se rduisait  six cents
chevaux des 1er hussards et 31e chasseurs, et huit pices de canon, qui
taient runies  Burgos depuis le 15 juin, mais dont le dpart,
constamment annonc, ne s'effectuait jamais. J'attendis encore, et tant
que le retard  mon mouvement n'empirait pas ma situation; mais, lorsque
j'eus la certitude que l'avant-garde de l'arme de Galice tait arrive
 Rioseco, et que, selon les apparences, j'aurais, sous peu de jours,
sur les bras quinze mille hommes, de mauvaises troupes sans doute, mais
qui me forceraient  un dtachement de six  sept mille hommes et de
cinq cents chevaux, je n'hsitai pas  ngliger un secours de six cents
chevaux, qui devenait nul, puisque j'tais oblig de l'opposer  l'arme
de Galice, et qui, pour l'avoir attendu, me forcerait  m'affaiblir de
six ou sept mille hommes d'infanterie. Le retard de l'arrive de ces six
cents chevaux tait inexplicable, car le gnral Caffarelli ne pouvait
en faire aucun usage. Aucun obstacle ne s'opposait  leur arrive 
Valladolid, et, quoiqu'ils n'en fussent qu' trois marches, je les
attendais vainement depuis un mois. Il ne pouvait donc y avoir que
l'ineptie la plus complte ou l'intention formelle de me tromper dans
tous mes calculs qui pt ainsi retarder sa marche. L'une et l'autre
hypothse m'empchaient galement de prvoir quand ces dlais auraient
enfin un terme; mais le pril tait l, et chaque jour le rendait plus
imminent. Je ne pouvais donc pas tarder  me dcider; mais, quand mme
l'arme de Galice n'et pas d venir jusqu' moi, la conservation
d'Astorga exigeait que je htasse mes oprations; car, quelque effort
que le gnral Bonnet et fait pour approvisionner cette place, il
n'avait pu y runir des vivres que jusqu'au 1er aot. Cette place tait
bloque, et, pour la dlivrer, je ne pouvais pas faire un dtachement
moindre de sept ou huit mille hommes; mais ce dtachement ne pouvait
tre fait qu'aprs un succs sur les Anglais, et aprs les avoir
loigns du Duero, car ce dtachement, fait avant, aurait mis l'arme de
Portugal en pril; et, l'arme de Portugal battue, ce dtachement, jet
hors de sa ligne naturelle, et t bien compromis. Il fallait donc
loigner l'arme anglaise pour faire le dtachement d'Astorga; et, si
l'on calcule qu'il fallait bien compter sur huit  dix jours en
oprations contre les Anglais, et que, de Salamanque, il y a huit
marches jusqu' Astorga, on peut juger qu'il n'y avait pas de temps 
perdre, le 16 juillet, pour sauver une place qui n'avait de vivres que
jusqu'au 1er aot. Aussi, le 16 juillet, n'ayant aucune nouvelle du
dpart de Burgos des six cents chevaux et des huit pices de canon de
l'arme du Nord, et, tout tant prt pour mon passage du Duero, je
l'effectuai le 17 au matin.

2 La lettre du roi du 18 juin m'annonce que les quatre mille hommes
que Sa Majest faisait runir dans la Manche se runiraient au comte
d'Erlon pour venir au secours de l'arme de Portugal si celui ci tait
dans le cas de venir s'y runir: mais celui-ci ne devait y venir que
dans le cas o Hill rejoindrait Wellington: Hill n'avait pas rejoint
Wellington. Ainsi je n'avais rien  gagner  attendre, puisque je ne
devais tre renforc que dans le cas o l'arme ennemie aurait reu un
accroissement  peu prs de mme force.

3 Tout ce qui concerne les mouvements de l'arme de Galice vient
d'tre expliqu plus haut, et n'a pas besoin de nouveaux dtails.

4 La lettre du roi est formelle, elle me trace la marche que je dois
suivre; il est de mon devoir de ne pas m'en carter. La lettre du 30
juin du marchal Jourdan, crite au nom du roi, devient plus pressante;
elle parait m'accuser de retard dans mes oprations, elle me presse
d'agir; sans doute qu'il tait de mon devoir de le faire. Les originaux
de ces deux lettres sont entre mes mains, et les copies en sont
ci-jointes. Les craintes du roi, exprimes dans la lettre du marchal
Jourdan, que le comte d'Erlon n'arrive pas en mme temps que le gnral
Hill dans le bassin du Duero, taient extrmement fondes, et on ne peut
douter que, ce cas arrivant, le comte d'Erlon, quelque diligence qu'il
et faite, ne ft arriv quinze jours aprs le gnral Hill. En effet,
les Anglais avaient fait rtablir en charpente, par un travail de six
semaines et avec beaucoup de moyens, la coupure de quatre-vingt-dix-neuf
pieds faite au pont d'Alcantara; cette communication entre les mains des
Anglais donnait au gnral Hill le moyen de venir d'Albuera sur la
Torms en huit ou neuf marches, et le pont, pouvant tre dtruit en un
moment, tait enlev au comte d'Erlon qui n'avait pas les moyens de le
rtablir. D'un autre ct, avant l'ouverture de la campagne, le gnral
Hill avait fait un coup de main sur le pont d'Almaraz, avait dtruit les
barques et tous les agrs: il ne restait donc au comte d'Erlon d'autre
passage que le pont de l'Arzobispo, ou de venir par la Manche: mais la
route qui conduit au pont de l'Arzobispo n'est pas praticable pour
l'artillerie: il et fallu la dmonter, et ce travail et demand
plusieurs jours. S'il et pris la route de la Manche, ce retard et t
beaucoup plus long. Enfin, aprs avoir pass le Tage, il n'avait d'autre
chemin  prendre, pour se rendre dans le bassin du Duero, que celui du
Guadarrama, afin d'tre plus facilement en liaison avec l'arme de
Portugal, et ce dtour lui et fait perdre encore plusieurs marches.
Ainsi, soit par les obstacles que le pays prsentait, soit par les
dtours qu'il tait ncessairement oblig de faire, il devait arriver
longtemps aprs le gnral Hill; et cependant, que de chances encore,
comme la difficult de subsister dans le dsert qu'il avait  traverser,
etc., qui pouvaient arrter sa marche. Rien n'tait donc plus convenable
que de faire en toute hte ce que le roi avait ordonn, c'est--dire
d'agir avant que Hill n'et rejoint Wellington.

TROISIME QUESTION. L'Empereur demande pourquoi je me suis permis de
livrer bataille sans l'ordre de mon gnral en chef?

La lettre du roi du 18 juin, celle du marchal Jourdan du 30, prouvent
que, loin de dsobir  mon gnral en chef, je n'ai fait qu'excuter
ses ordres.

QUATRIME QUESTION. Enfin, l'Empereur demande pourquoi je n'ai pas au
moins retard de deux jours de donner bataille pour avoir les secours
que je savais en marche?

La raison en est simple: je ne comptais pas donner bataille le 22
juillet; c'est l'ennemi qui a attaqu, et, sans ma blessure, il n'y en
aurait pas eu: ceci demande plus du dveloppement.

Je n'ai t instruit de l'itinraire des six cents chevaux et de
l'artillerie de l'arme du Nord que le 21 dans la soire. Dans ce
moment, presque toute l'arme avait pass la Torms. Si j'eusse reu
cette nouvelle cinq heures plus tt, il n'y a aucun doute que je n'eusse
suspendu ce mouvement et que je n'eusse attendu dans le camp
d'Aldea-Rubia l'arrive de ce renfort; mais, en ce moment, faire
rtrograder toute l'arme eut t une chose mauvaise dans l'opinion et
inutile, puisque je pouvais galement prendre position sur la rive
gauche de la Torms, et d'autant mieux que ce pays est peu favorable 
la cavalerie, dans laquelle j'tais infrieur, et ce mouvement
rtrograde et t contraire  la suite des oprations, puisqu'il me
faisait abandonner l'avantage marqu que j'avais obtenu d'occuper sans
combat le sommet du plateau qui spare Alba de Torms de Salamanque,
plateau que je devais supposer qui me serait vigoureusement disput, et
o j'avais gagn l'ennemi de vitesse, plateau extrmement important,
puisque c'tait par l seulement que je pouvais manoeuvrer l'ennemi avec
quelque apparence de succs, menacer sa communication avec Rodrigo et le
forcer  sortir des positions qui entourent Salamanque; enfin arriver au
but que je m'tais toujours propose, de le combattre en marche. Je me
dcidai donc  prendre une bonne position dfensive  la tte des bois
de Calvarossa de Arriba et  attendre l l'arrive du secours qui tait
prs de moi. Le 22 au matin, je montai  cheval, avant le jour, pour
voir encore la position et rectifier ce qu'elle aurait de fautif. Il me
parut indispensable d'occuper par une division la hauteur de Calvarossa
de Arriba que je n'avais occupe le soir que par des postes, et je l'y
plaai. Il me parut galement ncessaire de faire occuper par un
rgiment un des Arapils et de le faire soutenir intermdiairement  la
fort par le reste de la division, et je conservai les six autres
divisions  la tte des bois en les concentrant sur deux lignes. Pendant
la nuit, l'arme anglaise tait venue prendre position  peu de
distance, et, aprs s'tre forme, elle se plaa  porte de canon de
nous. La position de l'anne anglaise tait forte par les obstacles que
le terrain prsentait pour arriver jusqu' elle; mais la position que
l'arme franaise occupait, indpendamment du mme avantage, avait celui
d'un commandement immdiat et  porte de canon, et, comme j'tais
suprieur en artillerie, je ne manquai pas de profiter de cet avantage;
je fis tablir des batteries qui crasrent tous les corps ennemis qui
se tinrent  porte, et ils furent obligs de se retirer ou de se
masquer par les obstacles de terrain qui pouvaient les couvrir.
L'ennemi, qui craignait pour sa droite, qui couvrait son point de
retraite, retraite que je menaais minemment, puisqu'on deux ou trois
heures l'anne pouvait tre porte sur sa communication, renfora sa
droite vers le milieu de la journe. Aussitt que je m'en aperus, je
crus ncessaire d'occuper un plateau trs-fort d'assiette qui compltait
ma position et d'o, avec des pices de gros calibre, je pouvais gner
les mouvements de l'ennemi et atteindre  ses ligues. En consquence, je
retirai trois divisions du bois pour l'occuper, et j'y envoyai toute ma
rserve d'artillerie.

Ce plateau tait inattaquable, occup par de pareilles forces, couvert
en partie et soutenu  droite par la hauteur d'Arapils et  gauche par
les troupes de la tte du bois et une batterie considrable.
L'artillerie occupant ce plateau crasa une premire ligne qui se
trouvait sous son feu; mais les trois divisions, au lieu de se placer
comme je leur en avais donn l'ordre et de se concentrer,
s'parpillrent, une d'elles descendit mme du plateau sans motif ni
raison. A l'instant o je m'en aperus, je me mis en devoir de m'y
rendre afin de rectifier tout ce que cette position avait de vicieux, et
d'avoir une dfensive aussi forte que possible et telle que le terrain
la comportait; mais,  l'instant o je m'y rendais, je reus les fatales
blessures qui me mirent hors de combat: j'envoyai mes ordres, mais ils
ne furent point ou furent mal excuts. L'ennemi ne fit aucun mouvement
offensif pendant trois quarts d'heure; mais, voyant enfin cette gauche
toujours mal forme, l'arme franaise sans chef, ce qu'il ne pouvait
ignorer, car, bless dans un moment de tranquillit  deux cents toises
de l'ennemi et dans un lieu o je m'tais tenu longtemps de prfrence,
parce qu'il me donnait la facilit de voir parfaitement tous les
mouvements de l'arme anglaise, il n'est pas douteux que Wellington n'en
ait t inform sur-le-champ; c'est cette double circonstance qui l'a
dcid  attaquer; si je n'eusse pas t bless, la gauche et t
forme en moins d'un quart d'heure, comme elle aurait d l'tre d'abord;
jamais il n'aurait os concevoir l'esprance de la forcer, et il est
probable que dans la nuit il se serait retir sur une position beaucoup
plus forte en arrire de celle qu'il occupait. Je serais rest le 23
dans cette position, et, le 24, ayant reu mes renforts, je me serais
port sur la route de Rodrigo pour le forcer  l'vacuer; alors de ses
mouvements naissaient de nouvelles combinaisons, etc. En gnral, le
systme que j'avais pris avec l'arme anglaise, et qui me parait
incontestablement le meilleur, tait de ne jamais l'attaquer en
position; mais d'tre toujours form et en mesure de le recevoir et de
manoeuvrer de manire  le forcer  se mouvoir et  changer de position,
parce que, connaissant par exprience la supriorit des troupes
franaises sur les troupes anglaises dans l'excution des grands
mouvements, j'tais certain de trouver un jour ou l'autre l'occasion
d'un beau succs en en crasant une partie; et, afin de pouvoir la gner
dans ses oprations et tre plus  mme de matriser ses mouvements,
j'avais toujours camp le plus prs possible d'elle, en prenant une
bonne position dfensive et en cherchant toujours l'occasion, soit en
position, soit en marche, de l'incommoder du feu de mon artillerie et de
lui en faire sentir la supriorit.

Monsieur le duc, cette lettre est bien longue; mais j'ai cru, dans une
circonstance aussi importante pour moi, devoir ne ngliger d'exposer
aucune des raisons qui doivent me justifier dans l'esprit de l'Empereur.
J'ose esprer qu'il sera convaincu, d'aprs le narr sincre et
vritable des faits, que, loin de dsobir au roi, je n'ai fait que
suivre littralement les instructions qu'il m'a donnes et excuter ses
ordres, et que les dispositions que j'ai prises ont t commandes par
les calculs de la raison; enfin, que, si les rsultats ont t
contraires  la gloire de ses armes, la cause en est dans la double
fatalit qui, d'un cot, a empch de me parvenir les lettres par
lesquelles le roi me faisait connatre son changement, ainsi que les
nouvelles dispositions qu'il avait prises pour venir  mon secours, et,
de l'autre, m'a enlev au commandement de l'arme au moment o j'y tais
le plus ncessaire.



       *       *       *       *       *


OBSERVATIONS

Les explications prcdentes font connatre d'une manire satisfaisante
tous les malheurs de cette triste campagne; il ne manquait plus qu'une
chose pour complter les tranges aberrations de Napolon, c'tait de
faire peser sur moi la responsabilit d'un mouvement que je n'avais
excut que malgr moi et comme l'accomplissement d'un devoir imprieux
d'obissance, et c'est ce qui n'a pas manqu d'arriver.

Les ordres impratifs sont du mois de fvrier, et n'ont pu tre excuts
qu' la fin du mois de mars.

A la fin de ce mois, ils me sont ritrs verbalement par le colonel
Jardet, mon aide de camp, que Napolon me renvoie, et qui me rejoint le
25. Le 28, j'entre en campagne, ignorant encore l'investissement de
Badajoz. Le 4 avril, le prince de Neufchtel m'crit que l'Empereur me
laisse carte blanche, mais cette dpche ne me parvient qu'aprs la
moiti du mois de mai.

Maintenant Napolon, 10 avril, blme l'opration excute, et dit que,
puisque le feu tait  la maison, il fallait marcher par Almaraz; mais
c'est ce que je m'tais tu de lui reprsenter; c'est ce qu'il a blm
si directement et qu'il oublie; car si, six semaines plus tt, le feu
n'tait pas  la maison, il tait facile de reconnatre qu'il y serait
mis bientt, et alors il tait sage de rester  porte pour pouvoir
l'teindre; il ne veut pas se rappeler que l'arme n'avait aucune
mobilit et ne pouvait pas faire le moindre mouvement sans l'avoir
prpar longtemps d'avance.

Au surplus, au milieu de ses reproches, de ses blmes et de son humeur,
il cherche une justification personnelle, et il prouve ainsi qu'il
reconnat ses torts, en disant que les instructions taient donnes 
trois cents lieues de distance, ce qui faisait croire sans doute, qu'
ses yeux elles n'taient pas impratives. Mais alors il ne fallait pas
les libeller d'une manire si prcise; il fallait comprendre les raisons
absolues qui m'avaient oblig  adopter un systme purement dfensif, en
liaison et en combinaison constante avec le Midi, seul systme qui put
remplir le triple objet de runir promptement les troupes ncessaires
pour livrer bataille, de vivre en repos, mais d'tre toujours prt 
agir jusqu' la rcolte, en conservant prcieusement les vivres
conomiss pour les mouvements qui deviendraient ncessaires.

Je le rpte, si j'eusse gard cette position, Wellington n'aurait rien
os entreprendre. Mais, du moment o le systme d'une offensive
impuissante a prvalu, il a pu agir avec scurit, et un secours direct
qui fut parti des bords de l'Agunda le 1er avril pour Badajoz, au moment
o j'ai appris le commencement du sige, n'aurait rien produit d'utile,
car je ne pouvais pas arriver  temps, puisque, dans la nuit du 6 au 7,
la ville a t emporte, et la dfense a t si courte, que le marchal
Soult, qui avait prpar les moyens de secours dont il pouvait disposer,
et n'tait occup que de ce soin, n'est arriv avec ses troupes en face
des Anglais,  Almendralejo,  deux marches de Badajoz, que le 8,
c'est--dire deux jours aprs la reddition.

La fin de la lettre du prince de Neufchtel pourrait peut-tre faire
supposer que Napolon attribuait  l'humeur la conduite que j'ai tenue;
s'il en tait ainsi, il aurait t dans une grande erreur: car,
assurment, il n'y a eu d'autres mobiles dans ma conduite que de la
soumission; et cette soumission tait d'autant plus mritoire, que j'en
connaissais d'avance les funestes effets.

L'examen des lettres du gnral Caffarelli, des 14, 20, 26 juin, et 11
juillet; celles du marchal Jourdan et du roi d'Espagne terminent les
commentaires.

Par les premires, on voit d'abord la ferme rsolution du gnral
Caffarelli d'envoyer  mon secours. On doit la croire sincre au moins;
mais cette intention se modifie bientt. Les seuls mouvements des
gurillas, excuts dans le but de faire une diversion, l'effrayent. Il
exagre les dangers, et bientt, en homme faible, il perd la tte et
oublie son premier devoir, celui dont l'excution touchait de si prs au
salut de l'Espagne, et il reste absorb par des intrts misrables et
devant des dangers de nulle gravit. En dfinitive, l'arme de Portugal
reoit l'assurance que l'arme du Nord ne lui apportera aucun secours de
quelque importance.

La correspondance du roi est, en gnral, raisonnable, et il donne des
ordres  chacun de me secourir suivant l'occurrence; mais ceux adresss
au gnral Caffarelli ne produisent aucun effet sur l'esprit de
celui-ci. Ceux envoys au marchal Soult n'ont pas t dans le cas
d'tre excuts. Cependant le roi a eu plusieurs torts, des torts tels,
qu'ils ont amen la catastrophe: d'abord, de ne pas penser plus tt au
secours qu'il pouvait m'apporter, mme hypothtiquement, de ne pas le
prparer et de ne m'en avoir pas inform, non plus que du parti qu'il
prendrait si les circonstances l'y foraient; au contraire, il s'est
prononc d'une manire tout oppose, et il m'a annonc formellement,
sans quivoque, que le marchal Suchet, n'obtemprant pas  ses
demandes, il ne pourrait rien faire par ses propres moyens. La lettre du
marchal Jourdan, du 30 juin, est explicite: elle ne laisse aucun doute
et aucune esprance; elle me provoque mme, d'une manire ritre, 
livrer bataille sans retard. C'est la rception de cette lettre, celle
des dernires du gnral Caffarelli et la certitude qu'Astorga
achverait la consommation de ses vivres avec la fin du mois, et la
crainte de voir arriver le gnral Hill se runir  Wellington, qui
m'ont dcid  prendre l'offensive. D'aprs mes donnes, cette
rsolution tait opportune et bien calcule, malgr la disproportion des
forces; mais il se trouve qu'aprs m'avoir parl d'une manire si
claire, le roi change d'avis sans _m'en prvenir_. C'est le jour mme o
il part de Madrid qu'il m'annonce son mouvement. videmment, il a d le
prparer pendant huit ou dix jours au moins, et il m'en a fait un
mystre. S'il m'avait seulement parl de la possibilit d'un secours,
assurment je l'aurais attendu; et, sans mme le promettre d'une manire
absolue, il ont pu me le laisser esprer. Au moment de son entre en
campagne, j'aurais pass le Duero de manire  le couvrir quand il
dboucherait dans les plaines de la Vieille-Castille. Alors il pouvait
venir me joindre sans prouver aucun danger; et nous eussions combin
nos mouvements de manire  combattre avec avantage l'arme anglaise si
elle avait os nous attendre.

Ainsi on ne peut expliquer la conduite du roi. Sa lettre du 21 ne dit
pas qu'il m'ait envoy l'avis de ses prparatifs; c'est donc sans
transition, et vingt jours aprs m'avoir fait connatre officiellement,
par la lettre du 30 juin, du marchal Jourdan, que je n'aurais aucun
secours  esprer, qu'il entre en campagne. Jamais, depuis qu'il existe
des armes, on n'a combin de mouvements de cette manire, et cette
lettre du 21 et la nouvelle du mouvement du roi ne me sont parvenues que
le 25, le lendemain de la bataille.

Assurment ce n'est pas moi qui suis coupable du rsultat. C'est aux
auteurs de cette confusion  en porter la responsabilit.

       *       *       *       *       *

Aprs ce qui prcde, il est sans doute superflu de rpondre 
l'interrogatoire que renferme la lettre du 14 novembre 1812, et aux
questions dont il se compose. Cependant je le ferai d'une manire
concise en forme de rsum.

1 J'ai rendu compte itrativement au roi de tous mes mouvements. Si
toutes mes lettres ne lui sont pas parvenues, cela tient  l'tat o
tait l'Espagne. Il a su par ma lettre du 14, dont il m'accuse rception
par sa lettre du 18, ma retraite sur le Duero. Je l'ai accabl de
demandes de secours, et la lettre du marchal Jourdan du 30 prouve qu'il
les a toutes refuses.

2 J'ai expliqu en dtail les motifs qui m'ont dcid  prendre
l'offensive; il serait superflu de revenir  cette question. Cette
rsolution tait commande par la raison, par les calculs les plus
simples, et ce n'est pas de mon fait si j'tais plac dans les
conditions fcheuses qui m'imposaient cette obligation.

3 J'ai livr bataille parce que j'ai t attaqu. L'ensemble de mes
mouvements prouve que je voulais, s'il tait possible, forcer par des
manoeuvres les Anglais  la retraite, et ne combattre que dans des
circonstances trs-favorables.

4 Je n'ai connu l'envoi d'aucun secours d'une manire certaine, et
j'tais autoris  croire qu'il ne m'en arriverait aucun.

LE MARCHAL DUC DE RAGUSE.


FIN DU TOME QUATRIME.


[Illustration: CARTE pour suivre les oprations de L'ARME DE PORTUGAL
sous les ordres du DUC DE RAGUSE.]






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse (1774-1852) (4/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
