The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 3, by Paul Fval

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Title: Le Bossu Volume 3
       Aventures de cape et d'pe

Author: Paul Fval

Release Date: November 12, 2010 [EBook #34301]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LE BOSSU.


  Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
  rue de Schaerbeck, 12.


  COLLECTION HETZEL.


  LE BOSSU

  AVENTURES DE CAPE ET D'PE


  PAR


  PAUL FVAL.

  3

  dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
  interdite pour la France.


  LEIPZIG,

  ALPHONSE DRR, LIBRAIRE-DITEUR.

  1857




LES MMOIRES D'AURORE.

(SUITE.)




III

--La gitanita.--


..... Je pleure souvent, ma mre, depuis que je suis grande; mais je
suis faite comme les enfants. Le sourire chez moi n'attend pas les
larmes sches.

Vous vous tes dit peut-tre dj en lisant ce bavardage incohrent:
mes impressions de batailles, l'histoire des deux hidalgos, l'oncle don
Miguel et le neveu don Sanche,--mes premires tudes dans un livre
d'escrime,--le rcit de mes pauvres plaisirs d'enfant,--vous vous tes
dit peut-tre: C'est une folle!

C'est vrai: la joie me rend folle.--Mais je ne suis pas lche dans la
douleur.

La joie m'enivre. Je ne sais pas ce que c'est que le plaisir mondain et
peu m'importe; ce qui m'attire, c'est la joie du coeur.

Je suis gaie, je suis enfant, je m'amuse avec tout, hlas! comme si je
n'avais pas dj bien souffert...

Il fallut quitter Pampelune, o nous commencions  tre moins pauvres.
Henri avait mme pu amasser une petite pargne et bien lui en prit.

Je pense que j'avais alors dix ans, ou  peu prs.

Il rentra un soir inquiet et tout soucieux. J'augmentai sa
proccupation en lui disant que, tout le jour, un homme, envelopp d'un
manteau sombre, avait fait sentinelle dans la rue sous nos croises.

Henri ne se mit point  table. Il prpara ses armes et s'habilla comme
pour un long voyage. La nuit venue, il me fit passer  mon tour un
corsage de drap, et me laa mes brodequins. Il sortit avec son pe.
J'tais dans des transes. Depuis longtemps, je ne l'avais pas vu si
agit.

Quand il revint, ce fut pour faire un paquet de ses hardes et des
miennes.

--Nous allons partir, Aurore, me dit-il!

--Pour longtemps? demandai-je.

--Pour toujours.

--Quoi! m'criai-je en regardant notre pauvre petit mnage,--nous
allons laisser tout cela?

--Oui, tout cela, fit-il en souriant tristement;--je viens d'aller
chercher au coin de la rue un pauvre homme qui sera notre hritier... Il
est content comme un roi, lui... Ainsi va le monde!

--Mais o allons-nous, ami? demandai-je encore.

--Dieu le sait, me rpondit-il en essayant de paratre gai;--en route,
ma petite Aurore... il est temps!

Nous sortmes.--Ici se place quelque chose de terrible, ma mre. Ma
plume s'est arrte un instant, mais je ne veux rien te cacher.

Comme nous descendions les marches du perron, je vis un objet sombre au
milieu de la rue dserte. Henri voulut m'entraner dans la direction des
remparts; mais je lui chappai, embarrass qu'il tait par son fardeau
et je m'lanai vers l'objet qui avait attir mon attention.

Henri poussa un cri: c'tait pour m'arrter. Je ne lui avais jamais
dsobi, mais il tait trop tard. Je distinguais dj une forme humaine
sous un manteau et je croyais reconnatre le manteau de la mystrieuse
sentinelle qui s'tait promene sous nos fentres durant tout le jour.

Je soulevai le manteau. C'tait bien l'homme que j'avais vu dans la
journe. Il tait mort et son sang l'inondait.

Je tombai  la renverse comme si j'eusse reu moi-mme le coup de la
mort.

Il y avait eu un combat, l, tout prs de moi; car, en sortant, Henri
avait pris son pe. Henri avait encore une fois risqu sa vie pour
moi,--pour moi, j'en tais sre...

.... Je m'veillai au milieu de la nuit. J'tais seule ou du moins je
me croyais seule.--C'tait une chambre encore plus pauvre que celle dont
nous sortions, cette chambre qui se trouve d'ordinaire au premier tage
des fermes espagnoles, dont les matres sont de pauvres hidalgos.

Il y avait un bruit de voix  peine saisissable dans la pice situe
au-dessous,--sans doute la salle commune de la ferme.

J'tais couche sur un lit  colonnes vermoulues. Une paillasse,
recouverte d'une serpillire en lambeaux. La lumire de la lune entrait
par les fentres sans carreaux.--Je voyais en face du lit le feuillage
lger de deux grands chnes liges qui se balanaient doucement  la
brise nocturne.

J'appelai doucement Henri, mon ami; on ne me rpondit point.

Mais je vis une ombre qui rampait sur le sol, et, l'instant d'aprs,
Henri se dressait  mon chevet. Il me fit de la main signe de me taire
et me dit tout bas  l'oreille:

--Ils ont dcouvert nos traces... ils sont en bas.

--Qui donc? demandai-je.

--Les compagnons de celui qui tait sous le manteau.

Le mort! je me sentis frmir de la tte aux pieds et je crus que
j'allais m'vanouir de nouveau.

Henri me serra le bras et reprit:

--Ils taient l tout  l'heure, derrire la porte. Ils ont essay de
l'ouvrir. J'ai pass mon bras comme une barre dans les anneaux. Ils
n'ont pas devin la nature de l'obstacle. Ils sont descendus pour
chercher une pince, afin de jeter la porte en dedans: ils vont revenir.

--Mais que leur avez-vous donc fait, Henri, mon ami, m'criai-je, pour
qu'ils vous poursuivent avec tant d'acharnement?

--Je leur ai arrach la proie qu'ils allaient dchirer, les loups! me
rpondit-il.

Moi! c'tait moi! je le comprenais bien. Cette pense m'emplissait le
coeur et le navrait: j'tais cause de tout. J'avais bris sa vie. Cet
homme, si beau nagure, si brillant, si heureux, se cachait maintenant
comme un criminel. Il m'avait donn son existence tout entire.

Pourquoi?...

--Pre, lui dis-je, pre chri, laissez-moi ici et sauvez-vous, je vous
en supplie.

Il mit sa main sur ma bouche.

--Petite folle! murmura-t-il; s'ils me tuent, je serai bien forc de
t'abandonner... mais ils ne me tiennent pas encore... Lve-toi!

Je fis effort pour obir; j'tais bien faible.

J'ai su depuis que mon ami Henri, harass de fatigue, car il m'avait
porte dans ses bras, demi-morte que j'tais, depuis Pampelune jusqu'
cette maison loigne, tait entr l pour demander un gte.

C'taient des pauvres gens. On lui donna cette chambre o nous tions.

Henri allait s'tendre sur une couche de paille prpare pour lui,
lorsqu'il entendit un bruit de chevaux dans la campagne. Les chevaux
s'arrtrent  la porte de la maison isole. Henri devina bien tout de
suite qu'il fallait remettre le sommeil  une autre nuit.

Au lieu de se coucher, il ouvrit tout doucement la porte et descendit
quelques marches de l'escalier.

On causait dans la salle basse.--Le fermier en haillons disait:

--Je suis gentilhomme et je ne livrerai pas mes htes!

Henri entendit le bruit d'une poigne d'or qu'on jetait sur la table.

Le fermier gentilhomme eut la bouche ferme.

Une voix qu'il connaissait ordonna:

--A la besogne et que ce soit vite fait!

Henri rentra prcipitamment et referma la porte de son mieux. Il
s'lana vers la fentre pour voir s'il y avait moyen de fuir.

Les branches de deux grands liges frlaient la croise sans carreaux.
C'tait un petit potager clos d'une haie. Au del, une prairie, puis la
rivire d'Arga, que la lune montrait au travers des arbres.

On montait l'escalier. Henri remplaa la barre absente par son bras
qu'il mit en travers. On essaya d'ouvrir, on poussa, on pesa, on jura,
mais le bras d'Henri valait une barre de fer:

--Te voil bien ple, ma petite Aurore, reprit Henri quand il me vit
leve; mais tu es brave et tu me seconderas...

--Oh! oui!... m'criai-je transporte d'aise  la pense de le servir.

Il m'entrana vers la fentre.

--Descendrais-tu bien dans le verger par cet escalier-l? me
demanda-t-il en me montrant les branches et le tronc de l'un des liges.

--Oui, rpondis-je, oui, pre, si tu me promets de me rejoindre bien
vite.

--Je te le promets, ma petite Aurore. Bien vite ou jamais, pauvre
chrie, ajouta-t-il  voix basse en me pressant dans ses bras.

J'tais bien branle, je ne compris point, et ce fut heureux.

Henri ouvrit le chssis au moment o les pas se faisaient entendre de
nouveau dans l'escalier. Je m'accrochais aux branches du lige, tandis
qu'il s'lanait vers la porte.

--Quand tu seras en bas, me dit-il encore, tu jetteras un petit caillou
dans la chambre... ce sera le signal... Ensuite, tu te glisseras le long
de la haie jusqu' la rivire.

J'tais encore tout contre la fentre lorsque j'entendis le bruit de la
pince qu'on introduisait sous la porte. Je restais, je voulais voir.

--Descends! descends! fit Henri avec impatience.

J'obis.--En bas, je pris un petit caillou que je lanai par
l'ouverture de la croise.

J'entendis aussitt un sourd fracas  l'tage suprieur. Ce devait tre
la porte qu'on forait. Cela m'ta mes jambes. Je restai cloue  ma
place.

Deux coups de feu retentirent dans la chambre, puis Henri m'apparut
debout sur l'appui de la croise.

D'un saut, et sans s'aider des liges, il fut auprs de moi.

--Ah! malheureuse! fit-il en me voyant, je te croyais dj sauve!...
Ils vont tirer!

Il m'enlevait dj dans ses bras,--plusieurs dtonations se firent  la
croise.--Je le sentis violemment tressaillir.

--tes-vous bless?... m'criai-je.

Il tait au milieu du verger. Il s'arrta en pleine lumire, et,
tournant sa poitrine vers les bandits, qui rechargrent leurs armes  la
croise, il cria par deux fois:

--Lagardre! Lagardre!...

Puis il franchit la haie et gagna la rivire.

On nous poursuivait.--L'Arga est en ce lieu rapide et profonde.--Je
cherchais dj des yeux un batelier, lorsque Henri, sans ralentir sa
course et me tenant toujours dans ses bras, se jeta au milieu du
courant.

C'tait un jeu pour lui, je le vis bien; d'une main, il m'levait
au-dessus de sa tte; de l'autre, il fendait le fil de l'eau. Nous
gagnmes la rive oppose en quelques minutes.

Nos ennemis se consultaient sur l'autre bord.

--Ils vont chercher le gu, dit Henri; nous ne sommes pas encore
sauvs.

Il me rchauffait contre sa poitrine, car j'tais trempe et je
grelottais.

Nous entendmes bientt les chevaux galoper sur l'autre rive... Nos
ennemis cherchaient le gu pour passer l'Arga et nous poursuivre. Ils
comptaient bien que nous ne pourrions leur chapper longtemps.

Quand le bruit de leur course s'touffa au lointain, Henri rentra dans
l'eau et traversa de nouveau l'Arga en droite ligne.

--Nous voici en sret, ma petite Aurore, me dit-il en touchant le bord
 l'endroit mme d'o nous tions partis... Maintenant, il faut te
scher et me panser...

--Je savais bien que vous tiez bless! m'criai-je.

--Bagatelle... viens!

Il se dirigeait vers la maison du fermier qui nous avait trahis.--Le
fermier et sa femme riaient et causaient dans leur salle basse, ayant
entre eux un bon brasier ardent.

Terrasser l'homme et le garrotter en un seul paquet avec sa femme fut
pour Henri l'affaire d'un instant.

--Taisez-vous! leur dit-il,--car ils croyaient qu'on allait les tuer et
poussaient des cris lamentables. J'ai vu le temps o j'aurais mis le feu
 votre taudis, comme vous l'avez mrit si bien... mais il ne vous sera
point fait de mal: voici l'ange qui vous garde!

Il passait sa main dans mes cheveux mouills.

Je voulus l'aider  se panser. Sa blessure tait  l'paule et saignait
abondamment par les efforts qu'il avait faits. Pendant que mes habits
schaient, j'tais enveloppe dans son grand manteau, qu'il avait laiss
en fuyant dans la chambre du haut. Je fis de la charpie; je bandai sa
plaie. Il me dit:

--Je ne souffre plus... tu m'as guri!

--Le fermier gentilhomme et sa femme ne bougeaient pas plus que s'ils
eussent t morts.

Vers trois heures de nuit, nous quittmes la maison, monts sur une
grande vieille mule qu'Henri avait prise  l'curie et pour laquelle il
jeta deux pices d'or sur la table.

En partant, il dit au mari et  la femme:

--S'ils reviennent, prsentez-leur les compliments du chevalier de
Lagardre et dites-leur ceci: Dieu et la Vierge protgent
l'orpheline... En ce moment, Lagardre n'a pas le loisir de s'occuper
d'eux... mais l'heure viendra!

La vieille grande mule valait mieux qu'elle n'en avait l'air. Nous
arrivmes  Estella vers le point du jour et nous fmes march avec un
arriero pour gagner Burgos, de l'autre ct des montagnes. Henri voulait
s'loigner dfinitivement des frontires de France. Ses ennemis taient
des Franais.

Il avait dessein de ne s'arrter qu' Madrid.

Nous autres, pauvres enfants, nous avons le champ libre. Notre
imagination travaille toujours, ds qu'il s'agit de nos parents
inconnus.--tes-vous bien riche, ma mre?--Il faut que vous soyez grande
pour que cette poursuite obstine se soit attache  votre fille.

Si vous tes riche, vous ne pouvez gure vous faire ide d'un long
voyage,  travers cette belle et noble terre d'Espagne, talant sa
misre orgueilleuse sous les splendides blouissements de son ciel.

La misre est mauvaise au coeur de l'homme. Je sais cela quoique je
sois bien jeune. Cette chevaleresque race de vainqueurs des Maures est
dchue. Les fils du Cid sont menteurs, voleurs et lches. De toutes
leurs anciennes et illustres qualits, ils n'ont gard que l'orgueil.

Un orgueil de comdie, un orgueil poltron, drap dans des lambeaux:
l'orgueil de ces spadassins pour rire, que Polichinelle met en fuite
avec son bton.

Le paysage est merveilleux, les habitants sont tristes, paresseux,
plongs jusqu'au cou dans la malpropret honteuse.--Cette belle fille
qui passe, potique de loin et portant avec grce sa corbeille de
fruits, ce n'est pas la peau de son visage que vous voyez, c'est un
masque pais de souillures.

Il y a des fleuves pourtant; mais l'Espagnol n'a pas encore dcouvert
l'usage de l'eau. Son corps frileux fuit les ablutions.--Ce paradis tout
plant d'orangers en fleurs a d'autres parfums que la fleur d'oranger.

Quand il y a quelque part cent voleurs de grand chemin, cela s'appelle
un village. On nomme un alcade. L'alcade et tous ses administrs sont
galement gentilshommes.--Autour du village, la terre reste en friche.
Il passe toujours bien assez de voyageurs, si dserte que soit la route,
pour que les cent et un gentilshommes et leurs familles aient un oignon
 manger par jour.

L'alcade, meilleur gentilhomme que ses concitoyens, est aussi plus
voleur et plus gourmand. On a vu de ces autocrates manger jusqu' deux
oignons en vingt-quatre heures.--Mais ceux qui font ainsi un dieu de
leur ventre finissent mal. L'espingole les guette. Il ne faut pas que
l'opulence abuse insolemment des dons du ciel.

Il est rare qu'on trouve  manger dans les auberges. Elles sont
institues pour couper la gorge aux voyageurs, qui s'en vont sans souper
dans l'autre monde.

Le posadero, homme fier et taciturne, vous fournit un petit tas de
paille recouvert d'une loque grise: c'est un lit.--Si par hasard on ne
vous a pas gorg dans la nuit, vous payez et vous partez sans djeuner.

Inutile de parler des moines et des alguazils. Les gueux  escopettes
sont galement connus dans l'univers entier. Personne n'ignore que les
muletiers sont les associs naturels des brigands de la montagne.

Un Espagnol qui a trois lieues  faire dans une direction quelconque
envoie chercher le garde-notes et dicte son testament.

De Pampelune  Burgos, nous emes des centaines d'aventures, mais
aucune qui et trait  nos perscuteurs. C'est de celles-l seulement,
ma mre, que je veux vous entretenir.--Nous devions les retrouver encore
une fois avant d'arriver  Madrid.

Nous avons pris par Burgos afin d'viter le voisinage des sierras de la
Vieille-Castille. L'pargne de mon ami s'puisait rapidement et nous
avancions peu, tant la route tait pave d'obstacles. Le rcit d'un
voyage en Espagne ressemble  un entassement d'accidents rassembls 
plaisir par une imagination romanesque et moqueuse.

Enfin, nous laissmes derrire nous Valladolid et les dentelles de son
clocher sarrasin. Nous avions fait plus de la moiti de notre route.

C'tait le soir: nous allions ctoyant les frontires du Lon pour
arriver  Sgovie. Nous tions monts tous deux sur la mme mule et nous
n'avions point de guide.--La route tait belle. On nous avait enseign
une auberge sur l'Adaja o nous devions faire grande chre.

Cependant, le soleil se couchait derrire les arbres maigres de la
fort qui va vers Salamanque et nous n'apercevions nulle trace de
posada. Le jour baissait; les muletiers devenaient plus rares sur le
chemin. C'tait l'heure des mauvaises rencontres.

Nous n'en devions point faire, ce soir-l, grce  Dieu: il n'y avait
qu'une bonne action sur notre route.

Ce fut ce soir-l, ma mre, que nous trouvmes ma petite Flor, ma chre
gitanita, ma premire et ma seule amie.

Voil bien longtemps que nous sommes spares, et pourtant je suis bien
sre qu'elle se souvient de moi.--Deux ou trois jours aprs notre
arrive  Paris, j'tais dans la salle basse et je chantais. Tout 
coup, j'entendis un cri dans la rue: je crus reconnatre la voix de
Flor.--Un carrosse passait: un grand carrosse de voyage sans armoiries.
Les stores en taient baisss.--Je m'tais sans doute trompe.

Mais bien souvent, depuis lors, je me suis mise  la fentre, esprant
voir sa fine taille si souple, son pied de fer, effleurant la pointe des
pavs et son oeil noir, brillant derrire son voile de dentelle.

Je suis folle! Pourquoi Flor serait-elle  Paris?...

La route passait au-dessus d'un prcipice. Au bord mme du prcipice,
il y avait un enfant qui dormait. Je l'aperus la premire et je priai
Henri, mon ami, d'arrter la mule; je sautai  terre et j'allai me
mettre  genoux auprs de l'enfant.

C'tait une petite bohmienne de mon ge,--et jolie!...

Je n'ai jamais rien vu de si mignon que Flor: c'tait la grce, la
finesse, la douce espiglerie.

Flor doit tre maintenant une adorable jeune fille.

Je ne sais pourquoi j'eus tout de suite envie de l'embrasser. Mon
baiser l'veilla. Elle me le rendit en souriant. Mais la vue d'Henri
l'effraya.

--Ne crains rien, lui dis-je.--C'est mon bon ami, mon pre chri qui
t'aimera, puisque dj je t'aime... Comment t'appelles-tu?

--Flor... et toi?

--Aurore...

Elle reprit son sourire:

--Le vieux pote, murmura-t-elle,--celui qui fait nos chansons... parle
souvent des pleurs d'Aurore qui brillent comme des perles au calice de
la fleur... Tu n'as jamais pleur, toi, je parie; moi, je pleure
souvent.

Je ne savais ce qu'elle voulait dire avec son vieux pote.--Henri nous
appelait.--Elle mit la main sur sa poitrine et s'cria tout  coup:

--Oh! que j'ai faim!

Et je la vis toute ple.

Je la pris dans mes bras. Henri mit pied  terre  son tour. Flor nous
dit qu'elle n'avait pas mang depuis la veille au matin. Henri avait un
peu de pain qu'il lui donna avec le vin de Xrs qui tait au fond de sa
gourde.

Elle mangea avidement. Quand elle eut bu, elle regarda Henri en face,
puis moi:

--Vous ne vous ressemblez pas, murmura-t-elle;--pourquoi n'ai-je
personne  aimer, moi?

Ses lvres effleurrent la main d'Henri, tandis qu'elle ajoutait:

--Merci, seigneur cavalier, vous tes aussi bon que beau... je vous en
prie, ne me laissez pas la nuit sur le chemin!

Henri hsitait, les gitanos sont de dangereux et subtils coquins.
L'abandon de cette enfant pouvait tre un pige. Mais je fis tant et
j'intercdai si bien, qu'Henri finit par consentir  emmener la petite
bohmienne.

Nous voil bien heureux!--au contraire de la pauvre mule, qui avait
maintenant trois fardeaux.

En route, Flor nous raconta son histoire. Elle appartenait  une troupe
de gitanos qui venaient de Lon et qui allaient, eux aussi, 
Madrid.--La veille, au matin, je ne sais  quel propos, la bande avait
t poursuivie par une escouade de la Sainte-Hermandad. Flor s'tait
cache dans les buissons pendant que ses compagnons fuyaient.

Une fois l'alerte passe, Flor voulut rejoindre ses compagnons, mais
elle eut beau marcher, elle eut beau courir, elle ne les trouva plus sur
la route. Les passants  qui elle les demandait lui jetaient des
pierres. De bons chrtiens, parce qu'elle n'tait point baptise, lui
enlevrent ses pendants d'oreilles en cuivre argent et un collier de
fausses perles.

La nuit vint. Flor la passa dans une meule. Qui dort dne,
heureusement, car la pauvre petite Flor n'avait point dn.

Le lendemain, elle marcha tout le jour sans rien mettre sous sa dent.
Les chiens des quinterias aboyaient derrire elle, et les petits enfants
lui envoyaient leurs hues.--De temps en temps, elle trouvait sur la
route l'empreinte conserve d'une sandale gyptienne: cela la
soutenait.

Les gitanos en campagne ont gnralement un lieu de halte et de
rendez-vous avant le but du voyage. Flor savait o retrouver les
siens,--mais bien loin, bien loin, dans une gorge du mont Baladron,
situ en face de l'Escurial,  dix ou douze lieues de Madrid.

C'tait notre route. J'obtins de mon ami Henri qu'il conduirait la
petite Flor jusque-l.

Elle eut place auprs de moi sur ma paille  l'htellerie; elle eut
part de la splendide _marmite-pourrie_ qui nous fut servie pour notre
souper.

Ces ollas-podridas de la Castille sont des mets qu'on se procure
difficilement dans le reste de l'Europe: il faut, pour les faire, un
jarret de porc, un peu de cuir de boeuf, la moiti de la corne d'une
chvre morte de maladie, des tiges de choux, des pluchures de raves,
une souris de terre et un boisseau et demi de gousses d'ail.--Tels
furent du moins les ingrdients que nous reconnmes dans notre fameuse
_marmite-pourrie_ du bourg de San-Lucar, entre Pesquera et Sgovie,
dans l'une des plus somptueuses auberges qui se puissent trouver dans
les tats du roi d'Espagne.

A dater du moment o la jolie petite Flor fut notre compagne, la route
devint moins monotone. Elle tait gaie presque autant que moi, et bien
plus avise. Elle savait danser, elle savait chanter. Elle nous amusait
en nous racontant les tours pendables de ses frres les gitanos.

Nous lui demandmes quel dieu ils adoraient; elle nous rpondit: Une
cruche.

Mais  Zamora, dans le pays de Lon, elle avait rencontr un bon frre
de la Misricorde qui lui avait dit les grandeurs du Dieu des chrtiens.
Flor dsirait le baptme.

Elle fut huit jours entiers avec nous: le temps d'aller de San-Lucar de
Castille au mont Baladron.

Quand nous arrivmes en vue de cette montagne sombre et rocheuse, o je
devais me sparer de ma petite Flor, je devins triste: je ne savais pas
que c'tait un pressentiment.

J'tais habitue  Flor; nous allions depuis huit jours, assises sur la
mme mule, nous tenant l'une  l'autre, et babillant tout le long du
chemin. Elle m'aimait bien; moi, je la regardais comme ma soeur.

Il faisait chaud. Le ciel avait t couvert tout le jour; l'air pesait
comme aux approches d'un orage. Ds le bas de la montagne, de larges
gouttes de pluie commencrent  tomber. Henri nous donna son manteau
pour nous envelopper toutes deux et nous continumes de grimper,
pressant notre mule paresseuse sous une torrentielle averse.

Flor nous avait promis l'hospitalit la plus cordiale au nom de ses
frres. Une onde n'tait pas faite pour effrayer mon ami Henri, et nous
deux, Flor et moi, nous tions d'humeur  narguer la plus terrible
tempte sous l'abri flottant qui nous unissait.

Les nues couraient, roulant les unes sur les autres et laissant
parfois entre elles des dchirures o apparaissait le bleu profond du
ciel. La ligne de l'horizon, vers le couchant, semblait un chaos
empourpr. C'tait la seule lumire qui restt au ciel. Elle teignait
tous les objets en rouge. La route grimpait en spirale une rampe roide
et pierreuse. Les rafales taient si fortes que nos mules tremblaient
sur leurs jambes.

--C'est drle, m'criai-je, comme cette lumire fait voir toute sorte
d'objets... L-bas,  la crte de ce rocher, j'ai cru apercevoir deux
hommes taills dans la pierre.

Henri regarda vivement de ce ct.

--Je ne vois rien, dit-il.

--Ils n'y sont plus..., pronona Flor  voix basse...

--Il y avait donc rellement deux hommes? demanda Henri.

Je sentis venir en moi une vague terreur que la rponse de Flor
augmenta.

--Non pas deux, rpliqua-t-elle, mais dix pour le moins.

--Arms?

--Arms.

--Ce ne sont pas tes frres?

--Non, certes.

--Et nous guettent-ils depuis longtemps?

--Depuis hier matin, ils rdent autour de nous.




IV

--O Flor emploie un charme.--


Henri regardait Flor avec dfiance; moi-mme, je ne pus me dfendre
d'un soupon. Pourquoi ne nous avait-elle pas prvenus?

--J'ai cru d'abord que c'taient des voyageurs comme vous, dit-elle,
rpondant d'elle-mme et d'avance  notre pense; ils suivaient le vieux
sentier vers l'ouest; nos hidalgos font presque tous ainsi. Il n'y a
gure que le menu peuple  frquenter les routes nouvelles... C'est
seulement depuis notre entre dans la montagne que leurs mouvements me
sont devenus suspects... Je ne vous ai point avertis parce qu'ils sont
en avant de nous dsormais, et engags dans une voie o nous ne pouvons
plus les rencontrer.

Elle nous expliqua que la vieille route, abandonne  cause de ses
difficults, passait du ct nord du Baladron, tandis que la ntre
tournait de plus en plus vers le sud,  mesure qu'on approchait des
gorges; les deux routes se runissaient  un passage unique, appel el
Paso de los Rapadores, bien au del du campement des bohmiens.

Par le fait, en avanant dans l'intrieur de la montagne, nous
n'apermes plus ces fantastiques silhouettes, dcoupant leurs profils
sur le ciel carlate.

Les roches taient dsertes aussi loin que l'oeil pouvait se porter.
On n'apercevait d'autres mouvements que le frmissement des htres
agits par la rafale.

La nuit tomba. Nous ne songions plus  nos rdeurs inconnus. D'normes
ravins et des dfils infranchissables les sparaient de nous
maintenant. Toute notre attention tait pour notre mule, dont le pied
sr avait grand'peine  surmonter les obstacles du chemin.

Il tait nuit close, quand un cri de joie de Flor annona la fin de nos
peines. Nous avions devant les yeux un grand et magnifique spectacle.

Depuis quelques minutes, nous marchions entre deux hautes rampes qui
nous cachaient l'horizon et le ciel. On aurait dit deux gigantesques
remparts.--L'averse avait cess. Le vent du nord-ouest, chassant devant
soi les nues, balayait le firmament, toujours plus tincelant aprs
l'orage. La lune pandait  flots sa blanche lumire.

Au sortir du dfil, nous nous trouvmes en face d'une sorte de valle
circulaire, entoure de pics dentels, o croissaient encore  et l
quelques bouquets de pins de montagne: c'tait la Taza del Diablillo (la
tasse du diablotin), point central du mont Baladron, dont les plus hauts
sommets sont jets de ct et penchent vers l'Escurial.

La Taza del Diablillo nous apparaissait en ce moment comme un gouffre
sans fond. Les rayons de la lune, qui clairaient vivement le tour de la
tasse et ses dentelures, laissaient le vallon dans l'ombre et lui
donnaient une effrayante profondeur.

Juste vis--vis de nous s'ouvrait une gorge pareille  celle que nous
quittions, de telle sorte que l'une continuait l'autre, et que la
Tasse, situe entre deux, tait videmment le produit de quelque grande
convulsion du sol.

Un grand feu s'allumait  l'entre de cette deuxime gorge. Autour du
feu, des hommes et des femmes taient assis.

Leurs figures maigres et vigoureusement accentues se rougissaient aux
lueurs du brasier, ainsi que les saillies des rocs voisins,--tandis que,
tout prs de l, les reflets blafards de la lune glissaient sur les
rampes mouilles.

A peine sortions-nous du dfil, que notre prsence fut signale. Ces
sauvages ont une finesse de sens qui nous est inconnue.--On ne cessa
point de boire, de fumer et de causer autour du feu, mais deux
claireurs se jetrent rapidement  droite et  gauche. L'instant
d'aprs, Flor nous les montra, rampant vers nous dans la valle.

Elle poussa un cri particulier. Les claireurs s'arrtrent.

A un second cri, ils rebroussrent chemin et vinrent paisiblement
reprendre leur place au devant du brasier.

C'tait loin de nous encore, ce brasier.--Au premier moment, j'avais
cru apercevoir des ombres noires derrire le cercle paillet des
gitanos, mais j'tais en garde dsormais contre les illusions de la
montagne. Je me tus et en approchant, je ne vis plus rien.

Plt  Dieu que j'eusse parl!

Nous tions  peu prs au milieu de la valle, lorsqu'un grand gaillard
 face basane se dressa au devant du bcher, tenant  la main une
escopette d'une longueur dmesure. Il cria en langue orientale une
sorte de qui vive, et Flor lui rpondit dans la mme langue.

--Soyez les bienvenus! dit l'homme  l'escopette;--nous vous donnerons
le pain et le sel, puisque notre soeur vous amne.

Ceci tait pour nous.

Les gitanos d'Espagne, et gnralement toutes les bandes qui vivent en
dehors de la loi dans les diffrents royaumes de l'Europe jouissent
d'une rputation mrite sous le rapport de l'hospitalit. Le plus
sanguinaire brigand respecte son hte; ceci mme en Italie, o les
brigands ne sont pas des lions, mais des hynes.

Une fois promis le sel et l'eau, nous n'avions plus rien  craindre,
selon la commune croyance.

Nous approchmes sans dfiance. On nous fit bon accueil.--Flor baisa
le genou du chef, qui lui imposa les mains fort solennellement.

Aprs quoi, ce mme chef fit verser du brandevin dans une coupe de bois
sculpt, et le prsenta  Henri en grande crmonie.

Henri but.--Le cercle se reforma autour du foyer.

Une gitana vint chanter et danser  l'intrieur du cercle, se jouant
avec la flamme et faisant voltiger son charpe au-dessus du brasier.

Quelques minutes s'coulrent,--puis la voix d'Henri s'leva, rauque et
change:

--Coquins! s'cria-t-il,--qu'avez-vous mis dans ce breuvage?

Il voulut se lever, mais ses jambes chancelrent, et il tomba
lourdement sur le sol.

Je sentis que mon coeur ne battait plus.

Henri tait  terre et luttait contre un engourdissement qui garrottait
chacun de ses muscles.

Ses paupires alourdies allaient se fermer.

Les gitanos riaient silencieusement autour du feu.--Derrire eux, je
vis surgir de grandes formes sombres: cinq ou six hommes envelopps dans
leurs manteaux et dont les visages disparaissaient compltement sous
les larges bords de leurs feutres.

Ceux-l n'taient pas des bohmiens.

Quand mon ami Henri cessa de lutter, je le crus mort. Je demandai 
Dieu ardemment de mourir.

Un des hommes  manteaux jeta une lourde bourse au milieu du cercle.

--Finissez-en, et vous aurez le double! dit-il.

Je ne reconnus point la voix de cet homme.

Le chef des bohmiens rpondit:

--Il faut le temps et la distance... douze heures et douze milles... la
mort ne peut tre donne ni au mme lieu ni le mme jour que
l'hospitalit.

--Momeries que tout cela! fit l'homme en haussant les paules;--en
besogne! ou laissez-nous faire!

En mme temps, il s'avana vers Henri gisant sur la terre. Le bohmien
se mit au-devant de lui.

--Tant que douze heures ne seront pas coules, pronona-t-il
rsolment,--tant que douze milles ne seront pas franchis, nous
dfendrons notre hte, ft-ce contre le roi!

Singulire foi! trange honneur! Tous les gitanos se rangrent autour
d'Henri.

J'entendis Flor qui murmurait  mon oreille:

--Je vous sauverai tous deux, ou je mourrai!.......

......... C'tait vers le milieu de la nuit. On m'avait couche sur un
sac de toile plein de mousse dessche, dans la tente du chef, qui
dormait non loin de moi.

Il avait auprs de lui son escopette d'un ct, son cimeterre de
l'autre.

Je voyais,  la lueur de la lampe allume, ses yeux, dont les paupires
demi ouvertes semblaient avoir des regards, mme dans le sommeil.

Aux pieds du chef, un gitano tait blotti comme un chien et ronflait.

J'ignorais o l'on avait mis mon ami Henri, et Dieu sait que je n'avais
garde de fermer les yeux!

J'tais sous la surveillance d'une vieille bohmienne, faisant prs de
moi l'office de gelire. Elle s'tait couche en travers, la tte sur
mon paule, et, par surcrot de prcaution, elle tenait en dormant ma
main droite entre les siennes.

Ce n'tait pas tout. Au dehors, j'entendais le pas rgulier de deux
sentinelles.

L'horloge  sable marquait une heure aprs minuit, lorsque j'entendis
un bruit lger vers l'entre de la tente.

Je me tournai pour voir. Ce simple mouvement fit ouvrir les yeux de ma
dugne noire. Elle s'veilla  demi en grondant.

Je ne vis rien, et le bruit cessa.

Seulement, je n'entendis bientt plus qu'un seul pas de sentinelle.--Au
bout d'un quart d'heure, l'autre sentinelle cessa aussi de se promener.

Un silence complet rgnait autour de la tente.

Je vis la toile osciller entre deux piquets,--puis se soulever
lentement,--puis un visage espigle et souriant apparatre.

C'tait Flor.--Elle me fit un petit signe de tte,--elle n'avait pas
peur.

Son corps souple et fluet passa aprs sa tte.--Quand elle se mit sur
ses pieds, ses beaux yeux noirs triomphaient.

--Le plus fort est fait! pronona-t-elle des lvres seulement.

Je n'avais pu retenir un lger mouvement de surprise, et ma dugne
s'tait encore veille.

Flor resta deux ou trois minutes immobile, un doigt sur la bouche.

La dugne tait rendormie.--Je pensais:

--Il faudrait tre fe pour dgager mon paule et ma main!

J'avais bien raison.--Mais ma petite Flor tait fe.

Elle fit un pas bien doucement, puis deux. Elle ne venait point  moi,
elle allait vers la natte o dormait le chef, entre son sabre et son
escopette.

Elle se plaa devant lui et le regarda un instant fixement. La
respiration du chef devint plus tranquille.--Flor se pencha sur lui, au
bout de quelques secondes, et appuya lgrement l'index et le pouce
contre ses tempes.--Les paupires du chef se fermrent.

Elle me regarda, et ses yeux petillaient comme deux gerbes
d'tincelles.

--Et d'un! fit-elle.

Le gitano ronflait toujours, la tte sur ses genoux.

Elle lui posa la main sur le front, tandis que son regard imprieux le
couvrait.--Peu  peu, les jambes du gitano s'allongrent et sa tte
renverse alla toucher le sol.--Vous eussiez dit un mort.

J'ai vu cela, ma mre, je l'ai vu de mes yeux, et j'tais bien
veille puisque je craignais pour la vie de mon ami Henri!

Flor riait, le charmant petit dmon!

--Et de deux! dit-elle.

Restait ma terrible dugne.--Flor prit avec elle plus de prcautions.

Elle s'approcha lentement, lentement, la couvrant du regard comme le
serpent qui veut fasciner l'oiseau. Quand elle fut  porte, elle
tendit une seule main qu'elle tint suspendue  la hauteur des yeux de
l'gyptienne.--Je sentais celle-ci tressaillir intrieurement.

A ce moment, elle fit effort pour se dresser. Flor dit:

--Je ne veux pas!

La vieille poussa un grand soupir.

La main de Flor descendit lentement du front  l'estomac et s'y
arrta.--Un de ses doigts faisait la pointe et semblait mettre je ne
sais quel fluide mystrieux.

Je sentais, moi-mme,  travers le corps de la dugne l'influence
trange de ce fluide.--Mes paupires voulaient se fermer.

--Reste veille! me commanda Flor avec un coup d'oeil de reine.

Les ombres qui voltigeaient dj autour de mes yeux disparurent.

Mais je croyais rver.

La main de Flor se releva, glissa une seconde fois au-dessus du front
de la vieille bohmienne, et revint pointer entre ses deux yeux. Tout
son corps s'affaissa. Je la sentis plus lourde.

Flor tait droite, grave, imprieuse. Sa main descendit encore pour se
relever de nouveau. Au bout de deux ou trois minutes, elle se rapprocha
et fit comme un mouvement de brusque aspersion au-dessus du crne de la
vieille.

Ce crne tait de plomb.

--Dors-tu, Mabel? demanda-t-elle tout bas.

--Oui, je dors, rpondit la vieille.

Mon premier mouvement fut de croire  une comdie.

Avant de regagner le campement, Flor avait pris de mes cheveux et de
ceux d'Henri pour les mettre dans un petit mdaillon qu'elle portait au
cou.

Elle ouvrit le mdaillon et plaa les cheveux d'Henri dans la main
inerte de la vieille.

--Je veux savoir o il est, dit-elle encore.

La vieille s'agita et gronda.--J'eus crainte de la voir
s'veiller.--Flor la poussa du pied rudement comme pour me prouver la
profondeur de son sommeil.

Puis elle rpta:

--Entends-tu, Mabel! je veux savoir o il est!

--J'entends, repartit la bohmienne; je le cherche... Quel est donc ce
lieu?... une grotte?... un souterrain?... Il n'y a personne autour de
lui... il est couch... On l'a dpouill de son manteau... et de son
pourpoint... Ah! s'interrompit-elle frissonnant,--je vois ce que c'est,
c'est une tombe!

Tous mes pores rendirent une sueur glace.

--Il vit, cependant? interrogea Flor.

--Il vit, rpliqua Mabel;--il dort.

--Et la tombe, o est-elle?

--Au nord du camp... Voil six ans qu'on y enterra le vieil Hadji...
L'homme a la tte appuye contre les os d'Hadji.

--Je veux aller  cette tombe, dit Flor.

--Au nord du camp, rpta la vieille femme;--la premire fissure entre
les roches... une pierre  soulever, trois marches  descendre.

--Et comment l'veiller?

--Tu as ton poignard...

--Viens! me dit Flor.

Et sans prendre aucune prcaution, elle rejeta de ct la tte de
Mabel, qui tomba sur le sac de mousse.--La vieille resta l comme une
masse.

Je vis avec stupfaction qu'elle avait les yeux grands ouverts...

....... Nous sortmes de la tente. Autour du feu qui allait
s'teignant, il y avait un cercle de gitanos endormis.

Flor avait pris  la main la lampe, qu'elle couvrait d'un pan de sa
mante.

Elle me montra une seconde tente au loin, et me dit:

--C'est l que sont les chrtiens!

Ceux qui voulaient assassiner Henri, mon pauvre ami.

Nous allmes au nord du camp.--Chemin faisant, Flor me fit dtacher
trois petits chevaux de la Galice qui paissaient les basses branches des
arbres, retenus  des piquets par leur licou; les gitanos ne se servent
jamais de mules.

Au bout de quelques pas, nous trouvmes la fissure entre deux roches.
Nous nous y engagemes. Trois degrs taills dans le granit
descendaient  l'entre d'un caveau, ferm par une grosse pierre, que
nos efforts runis firent tourner.

Derrire la pierre, la lueur de la lampe nous montra Henri  demi
dpouill, plong dans un sommeil de mort, et couch sur la terre
humide, la tte appuye contre un squelette humain.

Je m'lanai; j'entourai de mes bras le cou d'Henri; je
l'appelai.--Rien!

Flor tait derrire nous.

--Tu l'aimes bien, Aurore, me dit-elle;--tu l'aimeras mieux!

--Rveille-le! rveille-le! m'criai-je;--au nom de Dieu! rveille-le!

Elle prit les deux mains d'Henri aprs avoir dpos la lampe sur le
sol.

--Mon charme ne peut rien ici, rpondit-elle;--il a bu le psow des
gypsies d'cosse; il dormira jusqu' ce que le fer chaud ait touch le
creux de ses mains et la plante de ses pieds.

--Le fer chaud? rptai-je sans comprendre.

--Et dpchons! ajouta Flor,--car maintenant, je risque ma vie tout
autant que vous deux.

Elle souleva sa basquine, et tira des plis de son jupon, alourdi par
les morceaux de plomb cousus dans l'ourlet, un petit poignard  manche
de corne.

--Dchausse-le! commanda-t-elle.

J'obis machinalement. Henri portait des sandales avec des gutres de
majo. Ma main tremblait si fort que je ne pouvais dlacer les courroies.

--Vite! vite! rptait Flor.

Pendant cela, elle faisait rougir la pointe de son petit poignard  la
flamme de la lampe. J'entendis un frmissement court: c'tait le
poignard brlant qui s'enfonait dans la paume de la main d'Henri. Le
fer, mis au feu de nouveau, pera galement le creux de l'autre main.

Henri ne fit aucun mouvement.

--A la plante des pieds! s'cria Flor; vite! vite!... il faut les
quatre douleurs  la fois.

La pointe du poignard spara encore une fois la flamme de la
lampe.--Flor se prit  chanter un chant dans sa langue inconnue.

Puis elle piqua les deux pieds d'Henri dont les lvres se crisprent.

--Je lui devais bien cela, disait Flor en guettant son rveil,--le cher
jeune seigneur!... et  toi aussi, ma rieuse Aurore... sans vous, je
serais morte de faim... sans moi, vous n'auriez point pris cette
route... c'est moi qui vous ai attirs dans le pige.

Le psow des sorciers d'cosse est fait avec le suc de cette laitue
rousse et frise que les Espagnols nomment lechuga pequena, jointe 
certaine quantit de tabac distill et  l'extrait simple de pavot des
champs. C'est un narcotique foudroyant.

Quant  la manire de mettre fin  ce redoutable sommeil, qui ressemble
 la mort, je vous dis ce que j'ai vu, ma mre. Les piqres de fer rouge
sans le chant bohme (au dire de ma petite Flor) ne produiraient
absolument aucun rsultat.

De mme que dans les contes hongrois que dit si bien ma jolie compagne,
la clef du trsor de Pesth ne saurait point ouvrir la porte de cristal
de roche, si celui qui la porte ne connat le mot-fe Maramaradno...

Quand Henri rouvrit les yeux, mes lvres taient sur son front. Il
regarda tout autour de lui d'un air gar. Nous emes chacune un sourire
de sa pauvre bouche ple.--Quand ses yeux tombrent sur le squelette du
vieil Hadgi, il reprit son air srieux et froid.

--Oh! oh! dit-il;--voici donc le compagnon qu'ils m'avaient choisi!...
dans un mois, nous aurions fait la paire!

--En route! s'cria Flor;--il faut qu'au lever du soleil vous soyez
hors de la montagne.

Henri tait dj debout.

Les petits chevaux nous attendaient  l'entre de la fissure. Flor se
mit en avant comme guide, car elle tait dj venue plusieurs fois en ce
lieu. Nous commenmes  gravir au clair de la lune les derniers sommets
du Baladron.

Au soleil levant, nous tions en face de l'Escurial; le soir nous
arrivions dans la capitale des Espagnes.

Je fus bien heureuse, car il fut convenu que Flor resterait avec nous.
Elle ne pouvait retourner prs de ses frres aprs ce qu'elle avait
fait. Henri me dit:

--Ma petite Aurore, tu auras une soeur.

Ceci alla trs-bien pendant un mois. Flor avait dsir tre instruite
dans la religion chrtienne. Elle fut baptise au couvent de
l'Incarnation et fit sa premire communion avec moi dans la chapelle des
Mineurs. Elle tait pieuse  sa faon et de bon coeur, mais les
religieux de l'Incarnation, dont elle dpendait en sa qualit de
convertie, voulaient une autre pit.

Ma pauvre Flor--ou plutt Maria de la Santa-Cruz--ne pouvait leur
donner ce qu'elle n'avait point.

Un beau matin, nous la vmes avec son ancien costume de gitanita. Henri
se mit  sourire, et lui dit:

--Gentil oiseau, tu as bien tard  prendre ta vole!

Moi je pleurais, ma mre, car je l'aimais, ma chre petite Flor; je
l'aimais de toute mon me!

Quand elle m'embrassa, les larmes lui vinrent aux yeux aussi, mais
c'tait plus fort qu'elle. La petite sauvage touffait dans notre
maison. Elle partit en promettant bien de revenir.--Hlas! le soir, je
la vis sur la Plaza-Santa, au milieu d'un groupe de gens du peuple. Elle
dansait au son d'un tambour de basque, avant de dire la bonne aventure
aux passants.

Nous demeurions au revers de la Calle Real dans une petite rue de
modeste apparence, dont les derrires donnaient sur de vastes et beaux
jardins.

C'est parce que je suis Franaise, ma mre, que je ne regrette pas 
Paris le climat enchant de Madrid.

Nous ne souffrions plus du besoin. Henri avait pris sa place tout de
suite parmi les premiers ciseleurs de Madrid. Il n'avait pas encore
cette grande renomme qui lui et permis de faire si facilement sa
fortune, mais les matres intelligents apprciaient son habilet.

Ce fut une priode de calme et de bonheur. Flor venait les matins. Nous
causions. Elle regrettait de ne plus tre ma compagne, mais quand je lui
proposais de reprendre notre vie d'autrefois, elle se sauvait en riant.

Une fois, Henri me dit:

--Aurore, cette enfant n'est pas l'amie qu'il vous faut.

Je ne sais ce qui eut lieu, mais Flor ne vint plus que de loin en
loin.--Nous tions plus froides en face l'une de l'autre.--Quand Henri,
mon ami, a parl, c'est mon coeur mme qui obit. Les choses et les
personnes qu'il n'aime plus cessent de me plaire.

Ma mre, n'est-ce pas ainsi qu'il faut aimer?

Pauvre petite Flor! si je la voyais, je ne pourrais cependant
m'empcher de tomber dans ses bras...

....... Que je vous dise, ma mre, une chose qui prcde de bien peu le
dpart de mon ami.--Car je devais prouver bientt la premire grande
douleur de ma vie. Henri allait me quitter, j'allais rester seule et
longtemps, bien longtemps sans le voir.

Deux ans, bonne mre; deux ans, comprenez-vous cela?--moi qui chaque
matin m'veillais sous son baiser de pre! moi qui n'avais jamais t un
jour entier sans le voir!

Quand j'y songe,  ces deux annes, elles me semblent plus longues que
tout le reste de mon existence.

Je savais qu'Henri amassait un petit trsor pour entreprendre un
voyage; il devait visiter l'Allemagne et l'Italie. La France seule lui
tait ferme et j'ignorais pourquoi.

Les motifs de ce voyage taient aussi un secret pour moi.

Un jour qu'il tait parti ds le matin, selon sa coutume, j'entrai chez
lui pour mettre sa chambre en ordre. Son secrtaire tait ouvert,--un
secrtaire dont il emportait toujours la clef.

Sur la tablette du secrtaire, il y avait un paquet de papiers enferm
dans une enveloppe jaunie par le temps. A cette enveloppe pendaient deux
cachets pareils, portant des armoiries avec un mot latin pour devise:
_Adsum_.

Mon confesseur,  qui je demandai la signification de ce mot me
rpondit: _J'y suis!_

Vous vous souvenez, ma mre, que quand Henri, mon ami, courut aprs moi
 Venasque; il pronona ce mot en se ruant sur mes ravisseurs: J'y suis!
j'y suis!

L'enveloppe portait un troisime sceau qui semblait appartenir  une
chapelle ou  une glise.

J'avais dj vu ce papier une fois.

Le jour o nous nous chappmes de la ferme sur l'Aga, aux environs de
Pampelune, ce fut pour ravoir ce paquet prcieux qu'Henri voulut
retourner  la ferme.

Quand il le trouva intact, sa figure rayonna de joie.

Auprs du paquet, dont l'enveloppe ne montrait aucune criture, il y
avait une sorte de liste, crite rcemment.

Je fis mal. Je la lus... Hlas! ma mre, j'avais tant d'envie de savoir
pourquoi mon ami Henri me quittait.

La liste ne m'apprit rien que des noms et des demeures. Je ne
connaissais aucun de ces noms.

C'taient sans doute ceux des gens qu'Henri devait voir dans son
voyage.

La liste tait ainsi faite:

1 Le capitaine Lorrain, Naples.

2 Staupitz, Nuremberg.

3 Pinto, Turin.

4 El Matador, Glascow.

5 Jol de Jugan, Morlaix.

6 Fanza, Paris.

7 Saldagne, Paris.

Puis deux numros encore, qui n'avaient point de nom au bout;--les numros
8 et 9.




V

--O Aurore s'occupe d'un petit marquis.--


Je veux vous finir tout de suite, ma mre, l'aventure de cette liste.

Quand Henri revint de son voyage aprs deux ans, je revis la liste.
Bien des noms y taient effacs, sans doute les noms de ceux qu'il avait
pu joindre.

Par contre, il y avait deux noms nouveaux qui remplissaient les blancs.

Le capitaine Lorrain tait effac, le n 1.--Le n 2, Staupitz, avait
une large barre. Pinto aussi, el Matador aussi; Jol de Jugan de mme.

Les cinq barres taient  l'encre rouge.

Fanza et Saldagne restaient intacts.

Le n 8 portait le nom de Peyrolles, le n 9 celui de Gonzague,--tous
deux  Paris...

............ Je fus deux ans sans le voir, ma mre. Que fit-il pendant
ces deux annes et pourquoi sa conduite fut-elle toujours un mystre
pour moi?

Deux sicles! deux longs sicles! Je ne sais pas comment j'ai fait pour
vivre tant de jours sans mon ami. Si l'on me sparait de lui maintenant,
je suis bien sre que je mourrais.

J'tais retire au couvent de l'Incarnation. Les religieuses furent
bonnes pour moi, mais elles ne pouvaient pas me consoler. Toute ma joie
s'tait envole avec mon ami. Je ne savais plus ni chanter ni sourire.

Oh! mais quand il revint, que je fus bien paye de ma peine! Ce long
martyre tait fini! mon pre chri, mon ami, mon protecteur m'tait
rendu. Je n'avais point de parole pour lui dire combien j'tais
heureuse.

Aprs le premier baiser, il me regarda, et je fus tonne de
l'expression que prit son visage.

--Vous voil grande, Aurore, me dit-il, et je ne pensais pas vous
retrouver si belle.

J'tais donc belle! Il me trouvait belle. La beaut est un don de Dieu,
ma mre: je remerciai Dieu dans mon coeur.

J'avais seize ou dix-sept ans quand il me dit cela. Je n'avais pas
encore devin qu'on pt prouver tant de bonheur  s'entendre dire: Vous
tes belle.

Henri ne me l'avait pas encore dit.

Je sortis du couvent de l'Incarnation le jour mme et nous retournmes
 notre ancienne demeure. Tout y tait bien chang. Nous ne devions plus
vivre seuls, Henri et moi: j'tais une demoiselle.

Je trouvai  la maison une bonne vieille femme, Franoise Berrichon et
son petit-fils Jean-Marie.

La vieille Franoise dit en me voyant:

--Elle lui ressemble!

A qui ressembl-je? Il y a des choses sans doute que je ne dois point
savoir, car on a t  mon gard d'une discrtion inflexible.

Je pensai tout de suite, et cette opinion s'est fortifie en moi
depuis, que Franoise Berrichon tait quelque ancienne servante de ma
famille. Elle a d connatre mon pre; elle a d vous connatre, ma
mre! Combien de fois n'ai-je pas essay de savoir!... Mais Franoise,
qui parle si volontiers d'ordinaire, devient muette ds qu'on aborde
certains sujets.

Quant  son petit-fils Jean-Marie, il est plus jeune que moi et ne sait
pas.

Je n'avais pas revu ma petite Flor une seule fois au couvent de
l'Incarnation. Je la fis chercher aussitt que je fus libre. On me dit
qu'elle avait quitt Madrid.--Cela n'tait pas, car je la vis peu de
jours aprs chantant et dansant sur la Plaza-Santa. Je m'en plaignis 
Henri, qui me dit:

--On a eu tort de vous tromper, Aurore... On a bien fait de ne vous
point rapprocher de cette pauvre enfant... Souvenez-vous qu'il est des
choses qui loigneraient de vous ceux que vous devez aimer...

Qui donc dois-je aimer?

Vous, ma mre! vous d'abord! vous surtout!... Eh bien, vous
dplairait-il que j'eusse de l'affection pour ma premire amie? de la
reconnaissance pour celle qui nous sauva d'un grand pril?

Je ne crois pas cela. Ce n'est pas ainsi que je vous aime.

Mon ami s'exagre vos svrits. Vous tes bonne encore plus que
fire.--Et puis, je vous aimerai si bien! Est-ce que mes caresses vous
laisseront le temps d'tre svre!...

J'tais donc une demoiselle. On me servait. Le petit Jean-Marie pouvait
passer pour mon page. La vieille Franoise me tenait fidle
compagnie.--J'tais bien moins seule qu'autrefois; j'tais bien loin
d'tre aussi heureuse.

Mon ami avait chang; ses manires n'taient plus les mmes. Je le
trouvais froid toujours et parfois bien triste. Il semblait qu'il y et
dsormais une barrire entre nous.

Je vous l'ai dit, ma mre, une explication avec Henri tait chose
impossible. Henri garde mon secret mme vis--vis de moi.

Je devinais bien qu'il souffrait et qu'il se consolait par le travail.
De tous cts, on venait solliciter son aide. L'aisance tait chez nous,
presque le luxe. Les armuriers de Madrid mettaient en quelque sorte le
Cincelador aux enchres.

Medina-Sidonia, le favori de Philippe V, avait dit: J'ai trois pes;
la premire est d'or, je la donnerais  mon ami; la seconde est orne de
diamants, je la donnerais  ma matresse; la troisime est d'acier
bruni, mais el Cincelador l'a taille: je ne la donnerais qu'au roi!

Les mois s'coulrent. Je pris de la tristesse. Henri s'en aperut et
devint malheureux...

....... Ma chambre donnait sur ces immenses jardins qui taient
derrire la Calle-Ral. Le plus grand et le plus beau de ces jardins
appartenait  l'ancien palais du duc d'Ossuna, tu en duel par M. de
Favas, gentilhomme de la reine. Depuis la mort du matre, le palais
tait dsert.

Un jour, je vis se relever les jalousies tombes. Les salles vides
s'emplirent de meubles somptueux, et de magnifiques draperies flottrent
aux croises.--En mme temps, le jardin abandonn s'emplit de fleurs
nouvelles.

Le palais avait un hte.

J'tais curieuse comme toutes les recluses. Je voulus savoir son nom...
Quand j'appris ce nom, il me frappa.--Celui qui venait habiter le palais
d'Ossuna se nommait Philippe de Mantoue, prince de Gonzague.

Gonzague! J'avais vu ce nom sur la liste de mon ami Henri.

C'tait le second des deux noms inscrits pendant le voyage.

C'tait le dernier des quatre qui restaient: Fanza, Saldagne,
Peyrolles et Gonzague.

Je pensais que mon Henri devait tre l'ami de ce grand seigneur et je
m'attendais presque  le voir.

Le lendemain, Henri fit clouer des jalousies  mes fentres qui n'en
avaient point.

--Aurore, me dit-il, je vous prie de ne vous point montrer  ceux qui
viendront se promener dans le jardin.

Je confesse, ma mre, qu'aprs cette dfense, ma curiosit redoubla.

Il n'tait pas difficile d'avoir des renseignements sur ce prince de
Gonzague. Tout le monde parlait de lui. C'tait l'un des hommes les plus
riches de France et l'ami particulier du rgent. Il venait  Madrid pour
une mission intime. On le traitait en ambassadeur. Il avait une cour.

Tous les matins, le petit Jean-Marie venait me raconter ce qui se
disait dans le quartier. Le prince tait beau, le prince avait de belles
matresses, le prince jetait les millions par la fentre.

Ses compagnons taient tous des jeunes gens qui faisaient dans Madrid
des quipes nocturnes, escaladant les balcons, brisant les lanternes,
dfonant les portes et battant les tuteurs jaloux.

Il y en avait un qui avait dix-huit ans  peine,--un dmon! Il se
nommait le marquis de Chaverny.

On le disait frais et rose comme une jeune fille. Et l'air si doux! De
grands cheveux blonds sur un front blanc, une lvre imberbe, des yeux
espigles comme ceux des jeunes filles!

C'tait le plus terrible de tous. Ce chrubin troublait tous les
coeurs des senoritas de Madrid.

Par les fentes de ma jalousie, moi, je voyais parfois, sous les
ombrages de ce beau jardin d'Ossuna, un jeune gentilhomme  la mine
lgante,  la tournure un peu effmine,--mais ce ne pouvait tre ce
diablotin de Chaverny.

Mon petit gentilhomme avait l'apparence si sage et si modeste.

Il se promenait ds le matin.--Ce Chaverny, lui, devait se lever tard,
aprs avoir pass la nuit  mal faire.

Tantt sur un banc, tantt couch dans l'herbe, tantt allant pensif et
la tte incline, mon petit gentilhomme avait presque toujours un livre
 la main. C'tait un adolescent studieux.

Et plus souvent, que ce Chaverny se ft ainsi embarrass d'un livre!

Il y avait l impossibilit: ce petit gentilhomme tait exactement
l'oppos de M. le marquis de Chaverny,-- moins que la renomme n'et
dplorablement calomni M. le marquis.

La renomme n'avait eu garde.--Mais mon petit gentilhomme tait
cependant bien le marquis de Chaverny.

Le diablotin, le dmon!... je crois que je l'aurais aim si Henri n'et
point t sur terre.

Un bon coeur, ma mre, un coeur perdu par ceux qui garaient sa
jeunesse, mais noble encore, ardent et gnreux.

Je pense que le vent avait d soulever par hasard un coin de ma
jalousie, car il m'avait vue, et depuis lors, il ne quittait plus le
jardin.

Ah! certes, je lui ai pargn bien des folies! Dans le jardin, il tait
doux comme un petit saint. Tout au plus s'enhardissait-il parfois
jusqu' baiser une fleur cueillie, qu'il lanait ensuite dans la
direction de ma fentre.

Une fois, je le vis venir avec une sarbacane. Il visa ma jalousie et
trs-adroitement, il fit passer un petit billet  travers les
planchettes.

Le charmant petit billet, si vous saviez, ma mre! Il voulait
m'pouser et me disait que j'arracherais une me  l'enfer. J'eus
grand'peine  me retenir de rpondre, car c'et t l une bonne
oeuvre... mais la pense d'Henri m'arrta et je ne donnai mme pas
signe de vie.

Le pauvre petit marquis attendit longtemps, les yeux fixs sur ma
jalousie, puis je le vis essuyer sa paupire o sans doute il y avait
des larmes.

Mon coeur se serra, mais je tins bon.

Le soir de ce jour, j'tais au balcon de la tourelle en colimaon qui
flanquait notre maison,  l'angle de la Calle-Ral.

Le balcon avait vue sur la grande rue et sur la ruelle obscure.

Henri tardait; je l'attendais.

J'entendis tout  coup que l'on parlait  voix basse dans la ruelle. Je
me tournai. J'aperus deux ombres le long du mur: Henri et le petit
marquis.

Les voix bientt s'levrent.

--Savez-vous  qui vous parlez, l'ami? dit firement Chaverny;--je suis
le cousin de M. le prince de Gonzague.

A ce nom, l'pe d'Henri sembla sauter d'elle-mme hors du fourreau.

Chaverny dgaina de mme et se mit en garde d'un petit air crne. La
lutte me sembla si disproportionne, que je ne pus m'empcher de crier:

--Henri! Henri! c'est un enfant!

Henri baissa aussitt son pe.

Le marquis de Chaverny me salua et je l'entendis qui disait:

--Nous nous retrouverons!

J'eus peine  reconnatre Henri quand il rentra l'instant d'aprs. Sa
figure tait toute bouleverse.--Au lieu de me parler, il se promenait 
grands pas dans la chambre.

--Aurore, me dit-il enfin d'une voix change,--je ne suis pas votre
pre...

Je le savais bien.--Je crus qu'il allait poursuivre et j'tais tout
oreilles.

Il se tut. Il reprit sa promenade. Je le vis qui essuyait son front en
sueur.

--Qu'avez-vous donc, ami? demandai-je bien doucement.

Au lieu de rpondre, il interrogea lui-mme et me dit:

--Connaissez-vous ce jeune gentilhomme?

Je dus rougir un peu en rpondant:

--Non, bon ami, je ne le connais pas.

Et pourtant, c'tait la vrit.--Henri reprit aprs un silence:

--Aurore, je vous avais prie de tenir vos jalousies closes...

Il ajouta, non sans une certaine nuance d'amertume dans la voix:

--Ce n'tait pas pour moi, c'tait pour vous.

J'tais pique. Je rpondis:

--Ai-je donc commis quelque crime pour tre oblige de me cacher
toujours ainsi?

--Ah! fit-il en se couvrant le visage de ses mains,--cela devait
venir!... Que Dieu ait piti de moi!

Je comprenais seulement que je l'avais bless. Les larmes inondrent ma
joue.

--Henri! mon ami! m'criai-je, pardonnez-moi!... pardonnez-moi!...

--Et que faut-il vous pardonner, Aurore? s'cria-t-il en relevant sur
moi son regard tincelant.

--La peine que je vous ai faite, Henri... je vous vois triste... je
dois avoir tort.

Il s'arrta tout  coup pour me regarder encore.

--Il est temps! murmura-t-il.

Puis il vint s'asseoir auprs de moi.

--Parlez franchement et ne craignez rien, Aurore, dit-il;--je ne veux
qu'une chose en ce monde: votre bonheur. Auriez-vous quelque peine 
quitter le sjour de Madrid?

--Avec vous? demandai-je.

--Avec moi.

--Partout o vous serez, ami, rpondis-je lentement et en le regardant
bien en face,--j'irai avec plaisir... j'aime Madrid parce que vous y
tes.

Il me baisa la main.

--Mais..., fit-il avec embarras,--ce jeune homme...

Je mis ma main sur sa bouche en riant.

--Je vous pardonne, ami, l'interrompis-je,--mais n'ajoutez pas un
mot... et si vous le voulez, partons!

Je vis ses yeux qui devenaient humides. Ses bras faisaient effort pour
ne point s'ouvrir. Je crus que son motion allait l'entraner.--Mais il
est fort contre lui-mme.

Il me baisa la main une seconde fois, en disant avec une bont toute
paternelle:

--Puisque cela ne vous contrarie point, Aurore, nous devons partir ce
soir mme.

--Et c'est sans doute pour moi! m'criai-je avec une vritable
colre,--non point pour vous.

--Pour vous, non point pour moi, rpondit-il en prenant cong.

Il sortit. Je fondis en larmes.

--Ah! me disais-je,--il ne m'aime pas! Il ne m'aimera jamais!

Et chaque fois que je pleure, ma mre, c'est que cette ide-l me
revient. Henri ne m'aime pas! Henri ne m'aimera jamais!...

Cependant...

Hlas! on cherche  se tromper soi-mme. Il me chrit comme si j'tais
sa fille. Il m'aime pour moi, non pour lui.--Je mourrai jeune.

Le dpart fut fix  dix heures de nuit. Je devais monter en chaise
avec Franoise. Henri devait nous escorter en compagnie de quatre
espadins. Il tait riche.

Pendant que je faisais mes malles, le jardin d'Ossuna s'illuminait.
M. le prince de Gonzague donnait une grande fte cette nuit-l.--J'tais
triste et dcourage.--La pense me vint que les plaisirs de ce monde
brillant tromperaient peut-tre ma peine.

Vous savez cela, vous, ma mre? Sont-elles soulages celles qui
souffrent et qui peuvent se rfugier dans ces joies?

Je vous parle maintenant de choses toutes rcentes. C'tait hier.
Quelques mois se sont  peine couls depuis que nous avons quitt
Madrid.

Mais le temps m'a sembl long. Il y a quelque chose entre mon ami et
moi. Oh! que j'avais besoin de votre coeur pour y verser le mien, ma
mre!

Nous partmes  l'heure dite, pendant que l'orchestre jetait ses
premiers accords sous les grands orangers du palais.

Henri chevauchait  la portire. Il me dit:

--Ne regrettez-vous rien, Aurore?

--Je regrette mon ami d'autrefois, rpondis-je.

Notre itinraire tait fix d'avance. Nous allions en droite ligne 
Saragosse pour gagner de l les frontires de France, franchir les
Pyrnes vis--vis de Venasque et redescendre  Bayonne, o nous devions
prendre la mer et retenir passage pour Ostende.

Henri avait besoin de faire cette pointe en France. Il devait s'arrter
dans la valle de Louron, entre Luz et Bagnres-de-Luchon.

De Madrid  Saragosse, aucun accident ne marqua notre voyage. Mme
absence d'vnements de Saragosse  la frontire.--Et sans la visite que
nous fmes au vieux chteau de Caylus, aprs avoir pass les monts, je
n'aurais plus rien  vous dire, ma mre.

Mais, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, cette visite a t
l'une des pages les plus mouvantes de ma vie. Je n'ai couru l aucun
danger;  proprement parler, rien ne m'y est advenu,--et pourtant,
duss-je vivre cent ans, je me souviendrais des impressions que ce lieu
a fait natre en moi.

Henri voulait s'entretenir avec un vieux prtre nomm dom Bernard et
qui avait t chapelain de Caylus, sous le dernier seigneur de ce nom.

Une fois passe la frontire, nous laissmes Franoise et Jean-Marie
dans un petit village au bord de la Clarabida. Nos quatre espadins
taient rests de l'autre ct des Pyrnes. Nous nous dirigemes seuls,
Henri et moi,  cheval, vers la bizarre minence qu'on appelle dans le
pays _le Hachaz_, et qui sert de base  la noire forteresse.

C'tait par une matine de fvrier, froide, triste, mais sans brume.
Les sommets neigeux que nous avions traverss la veille dtachaient 
l'horizon sur le ciel sombre l'clatante dentelle de leurs crtes 
l'Orient, un soleil ple brillait et blanchissait encore les pics
couverts de frimas.

Le vent venait de l'ouest et amenait lentement les grands nuages,
suspendus comme un terne rideau derrire la chane des Pyrnes.

Nous voyions se dresser devant nous, repouss par le ciel blafard de
l'est et debout sur son pidestal gant, ce noir colosse de granit: le
chteau de Caylus-Tarrides.

On chercherait longtemps avant de trouver un difice qui parle plus
loquemment des lugubres grandeurs du pass.

Il tait l comme une sentinelle, ce manoir assassin et pillard; il
guettait le voyageur passant dans la valle. Les fauconneaux muets et
les meurtrires silencieuses avaient alors une voix; les chnes ne
croissaient pas dans les murs crevasss; les remparts n'avaient point ce
glacial manteau de lierre mouill; les tourelles montraient leurs
menaants crneaux, cachs aujourd'hui par cette couronne rougetre ou
dore que leur font les girofles et les normes touffes de
gueules-de-loup.

Rien qu' le voir, l'esprit s'ouvre  mille penses mlancoliques ou
terribles. C'est grand, c'est effrayant. L dedans, personne n'a jamais
d tre heureux.

Aussi le pays est plein de lgendes noires comme de l'encre.

A lui tout seul, le dernier seigneur, qu'on appelait Caylus-Verrous, a
tu ses deux femmes, sa fille, son gendre, etc.

Les autres, ses anctres, avaient fait de leur mieux avant lui.

Nous arrivmes au plateau du Hachaz par une route troite et tortueuse
qui autrefois aboutissait au pont-levis. Il n'y a plus de pont-levis. On
voit seulement les dbris d'une passerelle en bois dont les poutres
vermoulues pendent dans le foss.

A la tte du pont est une petite vierge dans sa niche.

Le chteau de Caylus est maintenant inhabit. Il a pour gardien un
vieillard grondeur et d'abord repoussant, qui est  demi-sourd et tout 
fait aveugle. Il nous dit que le matre actuel n'y tait pas venu depuis
seize ans.

C'est le prince Philippe de Gonzague.--Remarquez-vous, ma mre, comme
ce nom semble me poursuivre depuis quelque temps?

Le vieillard apprit  Henri que dom Bernard, l'ancien chapelain de
Caylus, tait mort depuis plusieurs annes. Il ne voulut point nous
laisser voir l'intrieur du chteau.

Je pensais que nous allions retourner dans la valle: il n'en fut
rien.--Et je dus bientt m'apercevoir que ce lieu rappelait  mon ami
quelque tragique et lointain souvenir.

Nous nous rendmes pour djeuner au hameau de Tarrides, dont les
dernires maisons touchent presque les douves du manoir. La maison la
plus proche des douves et de cette ruine de pont dont je vous ai parl
tait justement une auberge.

Nous nous assmes sur deux escabelles devant une pauvre table en bois
de htre, et une femme de quarante  quarante-cinq ans vint nous servir.

Henri la regarda attentivement:

--Bonne femme, lui dit-il tout  coup, vous tiez dj ici la nuit du
meurtre?

Elle laissa tomber un broc de vin qu'elle tenait  la main. Puis,
fixant sur Henri son oeil plein de dfiance:

--Oh! oh! fit-elle; pour en parler, vous, est-ce que vous y tiez?

J'avais froid dans les veines, mais une curiosit invincible me tenait.
Que s'tait-il donc pass en ce lieu?

--Peut-tre, rpliqua Henri; mais cela ne vous importe point, bonne
femme... Il y a des choses que je veux savoir... je payerai pour cela.

Elle ramassa son broc en grommelant:

--Nous fermmes nos portes  double tour et les volets de nos
croises... Le mieux est de ne rien voir dans ces affaires-l.

--Combien trouva-t-on de morts dans le foss, le lendemain? demanda
Henri.

--Sept, en comptant le jeune seigneur.

--Et la justice vint-elle?

--Le bailli d'Angelis... et le lieutenant criminel de Tarbes... et
d'autres... oui, oui; la justice vint... la justice vient toujours
assez, mais elle s'en retourne... On dit que notre monsieur avait eu
raison... A cause de cette petite fentre-l qu'on avait trouve
ouverte...

Elle montra du doigt une fentre basse, perce dans la douve mme, sous
l'assise chancelante du pont.

Je compris que les gens de justice accusrent le jeune seigneur dfunt
d'avoir voulu s'introduire dans le chteau par cette voie.--Mais
pourquoi?

La vieille femme rpondit elle-mme  cette question que je
m'adressais.

--Et parce que, acheva-t-elle, notre jeune demoiselle tait riche.

C'tait toute une lamentable histoire raconte en quelques paroles.

Cette fentre basse me fascinait. Je n'en pouvais dtacher les
yeux.--L, sans doute, s'taient donns les rendez-vous d'amour.

Je repoussai l'assiette de bois qu'on avait place devant moi. Henri
fit de mme. Il paya notre repas et nous sortmes de l'auberge.--Devant
la porte passait un chemin qui conduisait dans les douves. Nous prmes
ce chemin.

La bonne femme nous suivait.

--Ce fut l, dit-elle en montrant le poteau qui faisait une des assises
du pont du ct du rempart,--ce fut l que le jeune seigneur dposa son
enfant.

--Oh! m'criai-je, il y avait un enfant!

Le regard qu'Henri tourna vers moi fut trange, et je ne puis encore le
dfinir. Parfois, mes paroles les plus simples lui causaient ainsi des
motions soudaines et qui me paraissaient n'avoir point de motif.

Cela donnait carrire  mon imagination. Je passais ma vie  chercher
en vain le mot de toutes ces nigmes qui taient autour de moi.

Ma mre, on se moque volontiers des pauvres orphelines qui voient
partout un indice de leur naissance. Moi, je vois dans cet instinct
quelque chose de providentiel et de souverainement touchant. Eh bien!
oui! notre rle est de chercher sans cesse, de ne nous point lasser dans
notre tche difficile et ingrate. Si l'obstacle que nous avons soulev 
demi retombe et nous terrasse, nous nous redressons plus vaillants,
jusqu' l'heure o le dsespoir nous prend.--Cette heure-l, c'est la
mort.

Que d'espoirs, avant que cette heure n'arrive! que de chimres! que de
dceptions!

Le regard d'Henri semblait me dire:--L'enfant, Aurore, c'tait vous.

Mon coeur battit, et ce fut avec d'autres yeux que je regardai le
vieux manoir.

Mais tout de suite aprs, Henri demanda:

--Qu'est devenu l'enfant?

Et la bonne femme rpondit:

--Il est mort!...




VI

--En mettant le couvert.--


Le fond des douves tait une prairie.--Du point o nous tions, au del
de l'arche brise du pont de bois, on voyait s'abaisser la lvre du
foss qui dcouvrait le petit village de Tarrides et les premires
futaies de la fort d'Ens.--A droite, par dessus le rempart, la vieille
chapelle de Coghes montrait sa flche aigu et dentele.

Henri promenait sur ce paysage un long et mlancolique regard.

Il semblait parfois s'orienter, son pe qu'il tenait  la main comme
une canne, traait des lignes dans l'herbe.--Sa bouche remuait comme
s'il se ft parl  lui-mme.

Il dsigna enfin du doigt l'endroit o j'tais debout et s'cria:

--C'est l... Ce doit tre l!

--Oui, dit la bonne femme. C'est l que nous trouvmes tendu le corps
du jeune seigneur.

Je me reculai en frissonnant de la tte aux pieds.

Henri demanda:

--Que fit-on du corps?

--J'ai ou dire qu'on l'emmena  Paris pour tre enterr au cimetire
Saint-Magloire.

--Oui, pensa tout haut Henri;--Saint-Magloire tait fief de Lorraine...

Ainsi, ma mre, le pauvre jeune seigneur, mis  mort dans cette
terrible nuit, tait de la noble maison de Lorraine.

Henri avait la tte penche sur sa poitrine. Il rvait.--De temps en
temps, je voyais qu'il me regardait  la drobe.

Il essaya de monter le petit escalier plac  la tte du pont, mais les
marches vermoulues cdrent sous ses pieds.--Il revint vers le rempart,
et du pommeau de son pe, il prouva les contrevents de la fentre
basse.

La bonne femme qui le suivait comme un cicrone dit:

--C'est solide et doubl de fer... On n'a pas ouvert la fentre depuis
le jour o les magistrats vinrent.

--Et qu'entendtes-vous cette nuit-l, bonne femme, demanda Henri, 
travers vos volets ferms?

--Ah! Seigneur Dieu! mon gentilhomme, tous les dmons semblaient
dchans sous le rempart... Nous ne pmes fermer l'oeil... Les
brigands taient venus boire chez nous dans la journe: j'avais dit en
me couchant: Que Dieu prenne en sa garde ceux qui ne verront point
demain se lever le soleil... Nous entendmes un grand bruit de fer, des
cris, des blasphmes... et des voix mles qui disaient de temps en
temps: J'y suis! j'y suis!...

Un monde de penses s'agitait en moi, ma mre; je connaissais ce mot ou
cette devise.--Ds mon enfance je l'avais entendue sortir de la bouche
d'Henri, et je l'avais retrouv, traduit en langue latine, sur les
sceaux qui fermaient cette mystrieuse enveloppe que mon ami conservait
comme un trsor.

Henri avait t ml  tout ce drame. Comment?

Lui seul et pu me le dire...

... Le soleil descendait  l'horizon quand nous reprmes le chemin de
la valle. J'avais le coeur serr. Je me retournai bien des fois pour
voir encore le sombre gant de granit, debout sur son norme base.

Cette nuit, je vis des fantmes: une femme en deuil, portant un petit
enfant dans ses bras et penche au-dessus d'un ple jeune homme qui
avait le flanc ouvert.

tait-ce vous, ma mre?...

Le lendemain, sur le pont du navire qui devait nous porter  travers
l'Ocan et la Manche jusqu'aux rivages de la Flandre, Henri me dit:

--Bientt, vous saurez tout, Aurore... Fasse Dieu que vous en soyez
plus heureuse!

Sa voix tait triste en disant cela.

Se pourrait-il que le malheur me vnt avec la connaissance de ma
famille?

Dt-ce tre la vrit, je veux vous connatre, ma mre!...

... Nous dbarqumes  Ostende.--A Bruxelles, Henri reut une large
missive, cachete aux armes de France.--Le lendemain, nous partmes pour
Paris.

Il faisait noir dj quand nous franchmes l'arc de triomphe qui borne
la route de Flandre o commence la grande ville. J'tais en chaise avec
Franoise. Henri chevauchait au-devant de nous.--Je me recueillais en
moi-mme, ma mre.--Quelque chose me disait: Elle est l!

Vous tes  Paris, ma mre, j'en suis sre. Je reconnais l'air que vous
respirez.

Nous descendmes une longue rue, borde de maisons hautes et grises;
puis nous entrmes dans une ruelle troite qui nous conduisit au devant
d'une glise qu'un cimetire entourait.

J'ai su depuis que c'tait l'glise et le cimetire Saint-Magloire.

En face s'levait un grand htel d'aspect fier et seigneurial.

Henri mit pied  terre et vint m'offrir la main pour descendre.--Nous
entrmes dans le cimetire.--Au revers de l'glise, un espace, clos par
une simple grille de bois, contient une rotonde ouverte o se voient
plusieurs tombes monumentales  travers les arcades.

Nous franchmes la grille de bois.

Une lampe, pendue  la vote, clairait faiblement la rotonde.

Henri s'arrta devant un mausole de marbre sur lequel tait sculpte
l'image d'un jeune homme.--Henri mit un long baiser au front de la
statue.

Je l'entendis qui disait, avec des larmes dans la voix:

--Frre, me voici... Dieu m'est tmoin que j'ai accompli ma promesse de
mon mieux.

Un bruit lger se fit derrire nous; je me retournai. La vieille
Franoise Berrichon et Jean-Marie son petit-fils taient agenouills
dans l'herbe de l'autre ct de la grille de bois.

Henri s'tait aussi agenouill.--Il pria silencieusement et longtemps.

En se relevant, il me dit:

--Baisez cette image, Aurore.

J'obis et je demandai pourquoi.

Sa bouche s'ouvrit pour me rpondre.--Puis il hsita.--Puis il dit
enfin:

--Parce que c'tait un noble coeur, ma fille, et parce que je
l'aimais.

Je mis un second baiser au front glac de la statue.--Henri me remercia
en posant ma main contre son coeur.

Comme il aime, quand il aime, ma mre!--Peut-tre est-il crit qu'il ne
doit pas m'aimer!

Quelques minutes aprs, nous tions dans la maison o j'achve de vous
crire ces lignes, ma mre chrie.--Henri l'avait fait retenir
d'avance.--Depuis que j'en ai franchi le seuil, je ne l'ai plus
quitte.

Je suis l, plus seule que jamais, car Henri a plus d'affaires  Paris
qu'ailleurs.--C'est  peine si je le vois aux heures des repas.

Il m'est dfendu de sortir. Je dois prendre des prcautions pour me
mettre  la croise.

Ah! s'il tait jaloux, ma mre! comme je serais heureuse de lui obir,
de me voiler, de me cacher, de me garder toute  lui.--Mais je me
souviens de la phrase de Madrid:

--Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous!

Ce n'est pas pour moi, ma mre.--On est jaloux seulement de celle qu'on
aime!...

Je suis seule! A travers mes rideaux baisss, je vois la foule affaire
et bruyante. Tous ces gens sont libres.

Je vois les maisons de l'autre ct de la rue. A chaque tage il y a
une famille: des jeunes femmes qui ont de beaux enfants souriants. Elles
sont heureuses.

Je vois encore les fentres du Palais-Royal, bien souvent claires le
soir pour les nobles ftes du Rgent.

Les dames de la cour passent dans leurs chaises avec de beaux cavaliers
aux portires.

J'entends la musique des danses.

Parfois mes nuits n'ont point de sommeil...

Mais si seulement il me fait une caresse, s'il lui chappe une douce
parole, j'oublie tout cela, ma mre, et je suis heureuse...

J'ai l'air de me plaindre. N'allez pas croire, ma mre, qu'il me manque
quelque chose.--Henri me comble toujours de bonts et de prvenances.
S'il est froid avec moi depuis longtemps, peut-on lui en faire un
crime?...

Tenez, ma mre, une ide m'est venue parfois. J'ai pens, car je
connais les chevaleresques dlicatesses de son coeur, j'ai pens que
ma race tait au-dessus de la sienne, ma fortune aussi peut-tre. Cela
l'loigne de moi. Il a peur de m'aimer.

Oh! si j'tais sre de cela! comme je renoncerais  ma fortune! comme
je foulerais aux pieds ma noblesse!

Que sont donc les avantages de la naissance auprs des joies du
coeur? Est-ce que je vous aimerais moins, ma mre, si vous tiez une
pauvre femme...?

Il y a deux jours, le bossu vint le voir.--Mais je ne vous ai pas parl
encore de ce gnome mystrieux, le seul tre qui ait entre dans notre
solitude.

Le bossu vient chez nous  toute heure, c'est--dire chez Henri, dans
l'appartement du premier tage. On le voit entrer et sortir: les gens
du quartier le regardent un peu comme un lutin.

Jamais on n'a vu Henri et lui ensemble, et ils ne se quittent pas.

Tel est le mot des commres de la rue du Chantre.

Par le fait, jamais liaison ne fut plus bizarre et plus mystrieuse.
Nous-mmes, j'entends Franoise, Jean-Marie et moi, nous n'avons jamais
aperu runis ces deux insparables. Ils restent enferms des journes
entires dans la chambre du haut; puis l'un d'eux sort, tandis que
l'autre reste  la garde de je ne sais quel trsor inconnu.

Cela dure depuis quinze grands jours que nous sommes arrivs, et,
malgr les promesses d'Henri, je n'en sais pas plus qu' la premire
heure.

Je voulais donc vous dire: le bossu vint voir Henri l'autre soir; il ne
ressortit point. Toute la nuit, ils restrent enferms ensemble. Le
lendemain Henri tait plus triste. En djeunant, la conversation tomba
sur les grands seigneurs et les grandes dames. Henri dit avec une
amertume profonde:

--Ceux qui sont placs trop haut ont le vertige. Il ne faut pas compter
sur la reconnaissance des princes... Et d'ailleurs, s'interrompit-il en
baissant les yeux, quel service peut-on payer avec cette monnaie
odieuse: la reconnaissance?... Si la grande dame pour qui j'aurais
risqu mon honneur et ma vie ne pouvait pas m'aimer,... parce qu'elle
serait en haut et moi en bas,... je m'en irais si loin que je ne saurais
mme pas si elle m'insulte de sa reconnaissance!

Ma mre, je suis sre que le bossu lui avait parl de vous.

Oh! c'est que c'est bien vrai! Il a risqu pour votre fille son honneur
et sa vie. Il a fait plus, beaucoup plus: il a donn  votre fille
dix-huit annes de sa fire jeunesse.

Avec quoi payer cette largesse inoue?

Ma mre! ma mre! comme il se trompe, n'est-ce pas? Comme vous
l'aimerez! comme vous me mpriseriez, si tout mon coeur, sauf la part
qui est  vous, n'tait pas  lui!

Je n'osai dire cela, parce que, en sa prsence, quelque chose me
retient souvent de parler. Je sens que je redeviens timide, autrement,
mais bien plus qu'au temps de mon enfance.

Mon Dieu! il y a des choses impossibles. Henri, mon sauveur, mon pre,
mon bienfaiteur! Henri, craindre ma mre!

Mais ce ne serait pas de l'ingratitude, cela, ce serait de l'infamie!
Mais je suis  lui; mon corps et mon me: il m'a sauve; il m'a faite.
Sans lui, que serais-je? Un peu de poussire au fond d'une pauvre petite
tombe...

Et quelle mre, ft-elle duchesse, cousine du roi, quelle mre ne
serait donc orgueilleuse d'avoir pour gendre le chevalier Henri de
Lagardre, le plus beau, le plus brave, le plus gnreux, le plus loyal
des hommes?

Certes, je ne suis qu'une pauvre enfant, je ne puis pas juger les
grands de la terre; je ne les connais pas, mais s'il y avait parmi ces
grands seigneurs et ces grandes dames un coeur assez perdu, une me
assez pervertie pour me dire  moi, Aurore:--Oublie Henri, ton ami...

Tenez, ma mre, cela me rend folle. Une ide extravagante vient de me
donner la sueur froide; je me suis dit: Si ma mre...

Mais Dieu me garde d'exprimer cela par des paroles! Je croirais
blasphmer.

Oh! non; vous tes telle que je vous ai rve et adore, ma mre.
J'aurais de vous des baisers et puis des sourires. Quel que soit le
grand nom que le ciel vous ait donn, vous avez quelque chose de
meilleur que votre nom: c'est votre coeur. La pense que j'ai eue vous
outrage, et je me mets  vos genoux pour obtenir mon pardon.

Tenez, le jour me manque: je quitte la plume et je ferme les yeux pour
voir votre doux visage dans mon rve. Venez, mre bien-aime, venez...

C'taient l les dernires paroles du manuscrit d'Aurore.

Ces pages, sa meilleure compagnie, elle les aimait. En les renfermant
dans sa cassette, elle leur dit:--A demain!

La nuit tait tout  fait venue. Les maisons s'clairaient de l'autre
ct de la rue Saint-Honor.

La porte s'ouvrit bien doucement, et la figure simplette de Jean-Marie
Berrichon se dtacha en noir sur le lambris plus clair de la pice
voisine o il y avait une lampe.

Jean-Marie tait le fils de ce page mignon que nous vmes, aux premiers
chapitres de cette histoire, apporter la lettre de Nevers au chevalier
de Lagardre.

Le page tait mort soldat; sa vieille mre n'avait plus qu'un
petit-fils.

--Notre demoiselle, dit Jean-Marie, grand'maman demande comme a s'il
faut mettre le couvert ici ou dans la salle?

--Quelle heure est-il donc? fit Aurore, veille en sursaut.

--L'heure du souper, notre demoiselle, rpondit Berrichon.

--Comme il tarde! rpta Aurore.

Puis elle ajouta:

--Mets le couvert ici.

--Je veux bien, notre demoiselle.

Berrichon apporta la lampe qu'il posa sur la chemine.

Au fond de la cuisine, qui tait au bout de la salle, la voix mle de la
vieille Franoise s'leva:

--Les rideaux ne sont pas bien ferms, petiot, dit-elle, rapproche-les!

Berrichon haussa lgrement les paules tout en se htant d'obir.

--Ma parole, grommela-t-il, on dirait que nous avons peur des galres!

Berrichon tait un peu dans la position d'Aurore. Il ignorait tout et
avait grande envie de savoir.

--Tu es sr qu'il n'est pas rentr par l'escalier? demanda la jeune
fille.

--Sr! rpta Jean-Marie; est-ce qu'on est jamais sr de rien chez
nous?... J'ai vu entrer le bossu sur le tard... j'ai t couter...

--Tu as eu tort, interrompit Aurore svrement.

--Histoire de savoir si matre Louis tait rarriv... Quant  tre
curieux, pas de a!

--Et tu n'as rien entendu?

--Rien de rien!

Il tendait la nappe sur la table.

--O peut-il tre all?... se demandait cependant Aurore.

--Ah! dame, fit Berrichon; n'y a que le bossu pour savoir a, notre
demoiselle... Et c'est ben drle tout de mme de voir un homme si droit
que M. le chevalier... je veux dire matre Louis... frquenter un
bancroche, tortu comme un tire-bouchon!... Nous autres, nous n'y voyons
que du feu, c'est certain... Il va, il vient par sa porte de derrire.

--N'est-il pas le matre? interrompit encore la jeune fille.

--Pour a, il est le matre, rpliqua Berrichon; le matre d'entrer, le
matre de sortir, le matre de se renfermer avec son singe... et il ne
s'en gne pas, non!... N'empche que les voisines jasent pas mal, notre
demoiselle.

--Vous causez trop avec les voisines, Berrichon! dit Aurore.

--Moi! se rcria l'enfant; ah! seigneur de Dieu! si on peut dire!...
Alors je suis un bavard, pas vrai? merci!... Dis donc, grand'mre,
s'cria-t-il en mettant sa blonde tte  la porte, voil que je suis un
bavard!...

--Je sais a depuis longtemps, petiot, repartit la brave femme; et un
paresseux aussi!

Berrichon se croisa les bras sur la poitrine.

--Bon! fit-il; ah! dame, voil qui est bon!... Alors faut me pendre, si
j'ai tous les vices!... ce sera plus tt fait!... Moi qui jamais, au
grand jamais, ne dis mot  personne... En passant; j'coute le monde,
voil tout... est-ce un pch?... et je vous promets qu'ils en
disent!... mais pour me mler  la conversation de tous ces chopiers,
fi donc! je tiens mon rang.

Il plaa deux assiettes en face l'une de l'autre.

--Quoique a, reprit-il plus bas, qu'on ait bien de la peine 
s'empcher... quand tout le monde vous fait des questions...

--On t'a donc fait des questions, Jean-Marie?

--En masse, notre demoiselle.

--Quelles questions?

--Des questions bien embarrassantes, allez!...

--Mais enfin, dit Aurore avec impatience.--que t'a-t-on demand?

Berrichon se mit  rire d'un air innocent:

--On m'a demand tout, rpliqua-t-il;--ce que nous sommes, ce que nous
faisons, d'o nous venons, o nous allons... votre ge... l'ge de
monsieur le chevalier,--je veux dire matre Louis,--si nous sommes
Franais... si nous sommes catholiques... si nous comptons nous tablir
ici... si nous nous dplaisions dans l'endroit que nous avons quitt...
si vous faites maigre le vendredi et le samedi,--vous, mademoiselle...
si votre confesseur est  Saint-Eustache ou  Saint-Germain
l'Auxerrois...

Il reprit haleine, et continua tout d'un trait:

--Et ci et l'autre... patati, patata... pourquoi nous sommes
venus demeurer justement rue du Chantre au lieu d'aller loger
ailleurs,--pourquoi vous ne sortez jamais (et  ce sujet, madame
Moyneret, la sage-femme, a pari avec la Guichard que vous n'aviez
qu'une jambe de bonne)... Pourquoi matre Louis sort si souvent...
Pourquoi le bossu... Ah! s'interrompit-il,--c'est le bossu qui les
intrigue!... La mre Balahault dit qu'il a l'air d'un quelqu'un qui a
commerce avec le mauvais...

--Et tu te mles  tous ces cancans, toi Berrichon! fit Aurore.

--C'est ce qui vous trompe, notre demoiselle.--N'y en a pas comme moi
pour savoir garder son quant--soi... mais faut les entendre!... les
femmes surtout... ah! Dieu de Dieu! les femmes! n'y a pas  dire! je ne
peux pas mettre tant seulement les pieds dans la rue sans avoir les
oreilles toutes chaudes... Ho! Berrichon! chrubin du bon Dieu! me crie
la regrattire d'en face,--viens a, que je te fasse goter de mon
mou... Elle en a du bon, notre demoiselle!... Tiens! tiens! fait la
grosse gargotire, il humerait bien un bouillon, cet ange-l!... Et la
beurrire! et la qui raccommode les vieilles fourrures!... et jusqu' la
femme du procureur, quoi!... Moi, je passe fier comme un valet
d'apothicaire.--La Guichard et la Moyneret, la Balahault, la regrattire
d'en face, et la qui rafistole les fourrures et les autres y perdent
leurs peines. a ne les corrige pas... coutez voir comme elles font,
notre demoiselle! s'interrompit-il;--a va vous amuser... Voil la
Balahault, une maigre et noire avec des lunettes sur le nez:--Elle est
tout de mme mignonnette et bien tourne, cette enfant-l... c'est de
vous qu'elle parle... a a vingt ans, pas vrai, l'amour?--Je ne sais
pas!

Pour rpondre cela, Berrichon prit sa grosse voix.

Puis en fausset:

--Pour mignonnette, elle est mignonnette!... (Voil la Moyneret qui
dgoise) et l'on ne dirait pas que c'est la nice d'un simple
forgeron... au fait, est-elle sa nice, mon poulet?

--Non! fit Berrichon en basse-taille.

Berrichon tnor poursuivait:

--Sa fille, alors, bien sr? pas vrai, Minet?

--Non!

Et j'essaye de passer, notre demoiselle... mais je t'en souhaite! elles
se mettent en cercle autour de moi... la Guichard, la Durand, la Morin,
la Bertrand...

--Mais si ce n'est pas sa fille, qu'elles font,--c'est donc sa femme,
alors?

--Non!

--Sa petite soeur?

--Non!

--Comment! comment!--ce n'est ni sa femme, ni sa soeur, ni sa fille,
ni sa nice?... C'est donc une orpheline qu'il a recueillie?... une
enfant leve par charit...

--Non! non! non! non! cria Berrichon  tue-tte.

Aurore mit sa belle main blanche sur son bras:

--Tu as eu tort, Berrichon, dit-elle d'une voix douce et triste;--tu as
menti... je suis une enfant qu'il a recueillie... je suis une orpheline
leve par charit...

--Par exemple!... voulut se rcrier Jean-Marie.

--La prochaine fois qu'ils l'interrogeront, poursuivit Aurore,--tu leur
rpondras cela... je n'ai point honte... Pourquoi cacher les bienfaits
de mon ami?

--Mais, notre demoiselle...

--Ne suis-je pas une pauvre fille abandonne? continuait Aurore en
rvant,--sans lui, sans ses bienfaits...

--Pour le coup, s'cria Berrichon,--si matre Louis, comme il faut
l'appeler, entendait cela, il se mettrait dans une belle colre!... De
la charit!... des bienfaits!... fi donc! notre demoiselle!

--Plt  Dieu qu'on ne pronont pas d'autres paroles en parlant de lui
et de moi! murmura la jeune fille, dont le beau front ple prit des
nuances roses.

Berrichon se rapprocha vivement.

--Vous savez donc...? balbutia-t-il.

--Quoi? demanda Aurore tremblante.

--Dame! notre demoiselle...

--Parle, Berrichon, je le veux!

Et comme l'enfant hsitait, elle se dressa imprieuse et dit:

--Je t'ai ordonn de parler... j'attends!

Berrichon baissa les yeux, tortillant avec embarras la serviette qu'il
tenait  la main.

--Quoi donc! fit-il,--c'est des cancans... rien que des cancans!...
Elles disent comme a: Nous savions bien! Il est trop jeune pour tre
son pre... Puisqu'il prend tant de prcautions, il n'est pas son
mari...

--Achve! dit Aurore dont le front livide tait mouill de sueur.

--Dame! notre demoiselle,--quand on n'est ni le pre, ni le frre, ni le
mari...

Aurore se couvrit le visage de ses mains.




VII

--Matre Louis.--


Berrichon se repentait amrement dj de ce qu'il avait dit.--Il
regardait avec effroi la poitrine d'Aurore, souleve par les sanglots,
et il pensait:

--S'il allait entrer  ce moment!

Aurore avait la tte baisse, ses beaux cheveux tombaient par masses sur
ses mains, au travers desquelles les larmes coulaient.

Quand elle se redressa, ses yeux taient baigns, mais le rouge tait
revenu  ses joues.

--Quand on n'est ni le pre, ni le frre, ni le mari d'une pauvre
enfant abandonne, pronona-t-elle lentement,--et qu'on s'appelle Henri
de Lagardre... on est son ami... on est son sauveur et son bienfaiteur.
Oh! s'cria-t-elle en joignant ses mains qu'elle leva vers le
ciel,--leurs calomnies mmes me montrent combien il est au-dessus des
autres hommes!... Puisqu'on le souponne, c'est que les autres font ce
qu'il n'a pas fait... Je l'aimais bien... ils seront cause que je
l'adorerai comme un Dieu!...

--C'est a, notre demoiselle! fit Berrichon;--adorez-le, rien que pour
les faire enrager!

--Henri! murmurait la jeune fille;--le seul tre au monde qui m'ait
protge et qui m'ait aime.

--Oh! pour vous aimer, s'cria Berrichon qui revenait  son couvert trop
longtemps nglig,--a va bien!... c'est moi qui vous le dis... Tous les
matins, nous voyons a, nous deux grand'maman...--Comment a-t-elle pass
la nuit? son sommeil a-t-il t tranquille? Lui avez-vous bien tenu
compagnie hier? Est-elle triste? Souhaite-t-elle quelque chose?... Et
quand nous avons pu surprendre un de vos dsirs, il est si content, si
heureux!... Ah! dame! pour vous aimer, a y est!

--Oui, fit Aurore en se parlant  elle-mme;--il est bon... il m'aime
comme sa fille...

--Et encore autrement, glissa Berrichon d'un air malin.

Aurore secoua la tte. Aborder ce sujet tait un si grand besoin de son
coeur, qu'elle ne rflchissait ni  l'ge ni  la condition de son
interlocuteur.

Jean-Marie Berrichon, en train de mettre son couvert, passait  l'tat
de confident.

--Je suis seule, dit-elle,--seule et triste toujours.....

--Bah! riposta l'enfant,--notre demoiselle... ds qu'il sera rentr,
vous retrouverez votre sourire.

--La nuit est venue, poursuivait Aurore,--et je l'attends toujours... et
cela est ainsi chaque soir, depuis que nous sommes dans ce Paris.....

--Ah! dame! fit Berrichon,--c'est l'effet de la capitale... L! voil
mon couvert mis et un peu bien... Le souper est-il prt, la mre?

--Depuis une heure au moins, rpondit le viril organe de Franoise au
fond de la cuisine.

Berrichon se gratta l'oreille.

--Il y a pourtant gros  parier qu'il est l-haut, fit-il,--avec son
diable de bossu... et a m'ennuie de voir que notre demoiselle se fait
comme a de la peine... Si j'osais...

Il avait travers la salle basse. Son pied toucha la premire marche de
l'escalier qui conduisait  l'appartement de matre Louis.

C'est dfendu, pensa-t-il; je n'aimerais pas  voir monsieur le
chevalier en colre comme l'autre fois... Dieu de Dieu!...

--Ah !--notre demoiselle, reprit-il en se rapprochant,--pourquoi donc
qu'il se cache tout de mme?... a fait jaser... Moi, d'abord, je sais
que je jaserais si j'tais  la place des voisins... et pourtant,
certes, je ne suis pas bavard... je dirais comme les autres: C'est un
conspirateur... ou bien: C'est un sorcier!

--Ils disent donc cela? demanda Aurore.

Au lieu de rpondre, Berrichon se mit  rire.

--Ah! seigneur Dieu! s'cria-t-il,--s'ils savaient comme moi ce qu'il y
a l-haut!... Un lit, un bahut, deux chaises, une pe pendue au mur...
voil tout le mobilier!--Par exemple, s'interrompit-il,--dans la pice
ferme, je ne sais pas,... je n'ai vu qu'une chose...

--Quoi donc? interrompit Aurore vivement.

--Oh! fit Berrichon,--pas la mer  boire!... c'tait un soir qu'il avait
oubli de mettre la petite plaque qui bouche la serrure par derrire...
vous savez?...

--Je sais... mais osas-tu bien regarder par le trou!

--Mon Dieu! notre demoiselle, je n'y mis point de malice, allez!...
j'tais mont pour l'appeler, de votre part... le trou brillait... j'y
mis mon oeil.

--Et que vis-tu?

--Je vous dis: pas le Prou!... le bossu n'tait pas l... il n'y avait
que matre Louis, assis devant une table... sur la table tait une
cassette... une petite cassette qui ne le quitte jamais en voyage...
j'avais toujours eu envie de savoir ce qu'elle renfermait... Ma foi, il
y tiendrait encore pas mal de quadruples pistoles!... mais ce ne sont
pas des pistoles que matre Louis met dans sa cassette... c'est un
paquet de paperasses... comme qui dirait une grande lettre carre, avec
trois cachets de cire rouge qui pendent, larges chacun comme un cu de
six livres.

Aurore reconnaissait cette description. Elle garda le silence.

--Voil, reprit Berrichon, et ce paquet-l faillit me coter gros... Il
parat que j'avais fait du bruit, quoique je sois adroit de mes pieds.
Il vint ouvrir la porte. Je n'eus que le temps de me jeter en bas de
l'escalier... et je tombai sur mes reins... que a me fait encore mal
quand j'y touche... on ne m'y reprendra plus...--Mais vous, notre
demoiselle, s'interrompit-il, vous  qui tout est permis... vous qui ne
pouvez rien craindre... je vas vous dire, j'aimerais bien qu'on soupe un
peu de bonne heure pour aller voir entrer un peu le monde au bal du
Palais-Royal... si vous montiez... si vous alliez l'appeler un petit peu
avec votre voix si douce...?

Aurore ne rpondit point.

--Avez-vous vu, continua Berrichon qui n'tait pas bavard, avez-vous vu
passer toute la journe les voitures de fleurs et de feuillage, les
fourgons de lampions, les ptisseries et les liqueurs?

Il passa le bout de sa langue gourmande sur ses lvres.

--a sera beau! s'cria-t-il; ah! si j'tais seulement l dedans, comme
je m'en donnerais!

--Va aider ta grand'mre, Berrichon, dit Aurore.

--Pauvre petite demoiselle! pensa-t-il en se retirant; elle meurt
d'envie d'aller danser!

La tte pensive d'Aurore s'inclinait sur sa main. Elle ne songeait
gure au bal ni  la danse.

Elle se disait  elle-mme:

--L'appeler?  quoi bon l'appeler? Il n'y est pas, j'en suis sre...
chaque jour ses absences se prolongent davantage.

--J'ai peur! s'interrompit-elle en frissonnant; oui, j'ai peur, quand je
rflchis  tout cela! ce mystre m'pouvante... Il me dfend de sortir,
de voir, de recevoir personne... il cache son nom; il dissimule ses
dmarches..... Tout cela, je le comprends bien, c'est le danger
d'autrefois qui est revenu... c'est l'ternelle menace autour de nous...
la guerre sourde des assassins.

Qui sont-ils, les assassins? fit-elle aprs un silence; ils sont
puissants; ils l'ont prouv... ce sont ses ennemis implacables... ou
plutt les miens... c'est parce qu'il me dfend qu'ils en veulent  sa
vie!

Et il ne me dit rien! s'cria-t-elle; jamais rien!... comme si mon
coeur ne devait pas tout deviner!... comme s'il tait possible de
fermer les yeux qui aiment!... Il entre, il reoit mon baiser, il
s'assied, il fait tout ce qu'il peut pour sourire... il ne voit pas que
son me est devant moi toute nue!... que d'un regard je sais lire dans
ses yeux son triomphe ou sa dfaite!... Il se dfie de moi!... Il ne
veut pas que je sache l'effort qu'il fait, le combat qu'il livre... il
ne comprend donc pas, mon Dieu! qu'il me faut mille fois plus de courage
pour dvorer mes pleurs qu'il ne m'en faudrait pour partager sa tche et
combattre  ses cts!...

Un bruit se fit dans la salle basse, un bruit bien connu sans doute, car
elle se leva tout  coup radieuse.

Ses lvres s'entr'ouvrirent pour laisser passer un petit cri de joie.

Ce bruit, c'tait une porte qui s'ouvrait au haut de l'escalier
intrieur.

Oh! que Berrichon avait bien raison! sur ce dlicieux visage de vierge,
vous n'eussiez retrouv en ce moment aucune trace de larmes, aucun
reflet de tristesse.

Tout tait sourire. Le sein battait, mais de plaisir. Le corps affaiss
se relevait gracieux et souple. C'tait cette chre fleur de nos
parterres que la nuit froide penche, demi-fltrie sur sa tige, et qui
s'panouit, plus frache et plus parfume au premier baiser du soleil!

Aurore se leva et s'lana vers son miroir. En ce moment elle avait peur
de n'tre pas assez belle.

Elle maudissait les larmes qui battent les yeux et qui teignent le feu
diamant des prunelles.

Deux fois par jour ainsi, elle tait coquette.

Mais son miroir lui dit que son inquitude tait vaine. Son miroir lui
renvoya un sourire si jeune, si tendre, si charmant, qu'elle remercia
Dieu dans son coeur.

Matre Louis descendait l'escalier. En bas des degrs, Berrichon tenait
une lampe et l'clairait.

Matre Louis, quel que ft son ge, tait un jeune homme. Ses cheveux
blonds, lgers et boucls jouaient autour d'un front pur comme celui
d'un adolescent. Ses tempes, larges et pleines, n'avaient point subi
l'injure du ciel espagnol: c'tait un Gaulois, un homme d'ivoire, et il
fallait le mle dessin de ses traits pour corriger ce que cette
carnation avait d'un peu effmin.

Mais ses yeux de feu, sous la ligne fire de ses sourcils, son nez
droit, arrt vivement, sa bouche dont les lvres semblaient sculptes
dans le bronze et qu'ombrageait une fine moustache, retrousse
lgrement, son menton  la courbe puissante, donnaient  sa tte un
admirable caractre de rsolution et de force.

Son costume entier, chausses, soubreveste et pourpoint, tait de velours
noir avec des boutons de jais uni. Il avait la tte nue et ne portait
point d'pe.

Il tait encore au haut de l'escalier, que son regard cherchait dj
Aurore.

Quand il la vit, il rprima un mouvement. Ses yeux se baissrent de
force, et son pas qui voulait se presser s'attarda. Un de ces
observateurs qui voient tout pour tout analyser et dcouvert peut-tre
du premier coup d'oeil le secret de cet homme.

Sa vie se passait  se contraindre. Il tait prs du bonheur, et ne le
voulait point toucher.

Or, la volont de matre Louis tait de fer.

Elle tait assez forte pour donner une trempe stoque  ce coeur
tendre, passionn, brlant comme un coeur de femme.

--Vous m'avez attendu, Aurore? dit-il en descendant les marches.

Franoise Berrichon vint montrer son visage hautement color  la porte
de la cuisine. Elle dit, de sa voix retentissante et qui et fait grand
honneur  un sergent commandant l'exercice:

--Si a a du bon sens, matre Louis, de faire pleurer ainsi une pauvre
enfant!

--Vous avez pleur, Aurore! dit vivement le nouvel arrivant.

Il tait au bas des marches. La jeune fille lui jeta ses deux bras
autour du cou.

--Henri, mon ami! fit-elle en lui tendant son front  baiser, vous savez
bien que les jeunes filles sont folles... la bonne Franoise a mal vu;
je n'ai point pleur... regardez mes yeux, Henri: voyez s'il y a des
larmes.

Elle souriait, si heureuse, si pleinement heureuse, que matre Louis
resta un instant  la contempler malgr lui.

--Que m'as-tu donc dit, petiot? fit dame Franoise en regardant
svrement Jean-Marie, que notre demoiselle n'avait fait que pleurer?

--Oh! dame! fit Berrichon, coutez donc, grand'maman... moi je ne sais
pas... vous avez peut-tre mal entendu... ou bien, moi, j'ai mal vu... 
moins que notre demoiselle n'ait pas envie qu'on sache qu'elle a pleur.

Le Berrichon tait une graine de bas Normand.

Franoise traversa la chambre, portant le principal plat du souper.

--N'empche, dit-elle, que notre demoiselle est toujours seule, et que
a n'est pas une existence.

--Vous ai-je prie de faire mes plaintes, Franoise? murmura Aurore,
rouge de dpit.

Matre Louis lui offrit la main pour passer dans la chambre  coucher o
la table tait servie.

Au bout de quelques minutes, employes  faire semblant de manger,
matre Louis dit:

--Laissez-nous, mon enfant, nous n'avons plus besoin de vous.

--Faut-il apporter l'autre plat? demanda Berrichon.

--Non, s'empressa de rpondre Aurore.

--Alors, je vas vous donner le dessert?

--Allez! fit matre Louis qui lui montra la porte.

Berrichon sortit en riant sous cape.

--Grand'maman, dit-il  Franoise en rentrant dans la cuisine;--m'est
avis qu'ils vont s'en dire de rudes tous les deux.

La bonne femme haussa les paules.

--Matre Louis a l'air bien fch, reprit Jean-Marie.

--A ta vaisselle! fit Franoise; matre Louis en sait plus long que nous
tous; il est fort comme un taureau, malgr sa fine taille, et plus brave
qu'un lion... mais sois tranquille, notre petite demoiselle Aurore en
battrait quatre comme lui!

--Bah! s'cria Berrichon stupfait, elle n'a pas l'air.

--C'est justement! repartit la bonne femme.

Et, finissant la discussion, elle ajouta:

--Tu n'as pas l'ge...  ta besogne!

--Vous n'tes pas heureuse,  ce qu'il parat, Aurore, dit matre Louis,
quand Berrichon eut quitt la chambre  coucher.

--Je vous vois bien rarement, rpondit la jeune fille.

--Et m'accusez-vous, chre enfant?

--Dieu m'en prserve!... Je souffre parfois, c'est vrai; mais qui peut
empcher les folles ides de natre dans la pauvre tte d'une
recluse?... Vous savez, Henri, dans les tnbres, les enfants ont peur,
et ds que vient le jour, ils oublient leurs craintes... Je suis de
mme, et il suffit de votre prsence pour dissiper mes capricieux
ennuis.

--Vous avez pour moi la tendresse d'une fille soumise, Aurore, dit
matre Louis en dtournant les yeux, je vous en remercie.

--Avez-vous pour moi la tendresse d'un pre, Henri? demanda la jeune
fille.

Matre Louis se leva et fit le tour de la table. Aurore lui avana
d'elle-mme un sige, et dit avec une joie non quivoque:

--C'est cela! venez! Il y a bien longtemps que nous n'avons caus
ainsi... Vous souvenez-vous autrefois comme les heures passaient?...

Mais Henri tait rveur et triste. Il rpondit:

--Les heures ne sont plus  nous!

Aurore lui prit les deux mains et le regarda en face si doucement, que
ce pauvre matre Louis eut sous les paupires cette brlure qui prcde
et provoque les larmes.

--Vous aussi, vous souffrez, Henri, murmura-t-elle.

Il secoua la tte en essayant de sourire et rpondit:

--Vous vous trompez, Aurore... Il y eut un jour o je fis un beau rve:
un rve si beau qu'il me prit tout mon repos.., mais ce ne fut qu'un
jour, et ce n'tait qu'un rve... Je suis veill: je n'espre plus...
j'ai fait un serment: je remplis ma tche... le moment arrive o ma vie
va changer... Je suis bien vieux  prsent, mon enfant chrie, pour
recommencer une existence nouvelle...

--Bien vieux! rpta Aurore qui montra toutes ses belles dents en un
grand clat de rire.

Matre Louis ne riait pas.

--A mon ge, pronona-t-il tout bas, les autres ont une femme... les
autres ont dj une famille...

Aurore devint tout  coup srieuse.

--Et vous n'avez rien de tout cela, l'interrompit-elle. Henri, mon ami,
vous n'avez que moi!

Matre Louis ouvrit la bouche vivement, mais la parole s'arrta entre
ses lvres.--Il baissa les yeux encore une fois.

--Vous n'avez que moi, rpta Aurore; et que suis-je pour vous?... Un
obstacle au bonheur!

Il voulut l'arrter, mais elle poursuivit:

--Savez-vous ce qu'ils disent? Ils disent: Celle-l n'est ni sa fille,
ni sa soeur, ni sa femme... Ils disent...

--Aurore, interrompit matre Louis  son tour, depuis dix-huit ans, vous
avez t tout mon bonheur!

--Vous tes gnreux et je vous rends grces..., murmura la jeune fille.

Ils restrent un instant silencieux. L'embarras de matre Louis tait
visible. Ce fut Aurore qui rompit la premire le silence.

--Henri, dit-elle, je ne sais rien de vos penses ni de vos actions...
et de quel droit vous ferais-je un reproche?... Mais je suis toujours
seule et toujours je pense  vous, mon unique ami... Je suis bien sre
qu'il y a des heures o je devine... Quand mon coeur se serre... quand
les pleurs me viennent aux yeux... c'est que je me dis:--Sans moi, une
femme aime gayerait sa solitude... sans moi, sa maison serait grande
et riche... sans moi, il pourrait se montrer partout  visage
dcouvert... Henri, vous faites plus que m'aimer comme un bon pre; vous
me respectez, et vous avez d rprimer,  cause de moi, l'lan de votre
coeur!...

Ceci partait de l'me. Aurore avait en effet pens tout cela. Mais la
diplomatie est inne chez les filles d've. Ceci tait surtout un
stratagme pour savoir.

Le coup ne porta point. Aurore n'eut que cette froide rponse:

--Chre enfant, vous vous trompez.

Le regard de matre Louis se perdait dans le vide.

--Le temps passe, murmura-t-il.

Puis, soudain, et comme s'il lui et t impossible de se retenir:

--Quand vous ne me verrez plus, Aurore, dit-il, vous souviendrez-vous de
moi?

Les fraches couleurs de la jeune fille s'vanouirent. Si matre Louis
et relev les yeux, il aurait vu toute son me dans le regard profond
qu'elle lui jeta.

--Est-ce que vous allez me quitter encore? balbutia-t-elle.

--Non..., fit matre Louis d'une voix mal assure; je ne sais...
peut-tre...

--Je vous en prie! je vous en prie! murmura-t-elle, ayez piti de moi,
Henri!... si vous partez, emmenez-moi avec vous.

Comme il ne rpondit point, elle reprit, les larmes aux yeux:

--Vous m'en voulez peut-tre, parce que j'ai t exigeante... injuste...
Oh! Henri, mon ami, ce n'est pas moi qui vous ai parl de mes larmes!...
je ne le ferai plus. Henri, coutez-moi et croyez moi, je ne le ferai
plus... Mon Dieu! je sais bien que j'ai tort! je suis heureuse puisque
je vous vois chaque jour... Henri! vous ne rpondez pas?... Henri!
m'coutez-vous?

Il avait la tte tourne. Elle lui prit le cou avec un geste d'enfant
pour le forcer  la regarder.--Les yeux de matre Louis taient baigns
de larmes.

Aurore se laissa glisser hors de son sige et se mit  genoux.

--Henri! Henri, dit-elle; mon ami cher!... mon pre!... le bonheur
serait  vous tout seul si vous tiez heureux... mais je veux ma part
de vos larmes!

Il l'attira contre lui d'un mouvement plein de passion. Mais tout  coup
ses bras se dtendirent.

--Nous sommes deux fous, Aurore! pronona-t-il avec un sourire amer et
contraint; si l'on nous voyait!... que signifie tout cela?

--Cela signifie, rpondit la jeune fille, qui ne renonait pas ainsi;
cela signifie que vous tes goste et mchant, ce soir, Henri... Depuis
le jour o vous m'avez dit:--Tu n'es pas ma fille,--vous avez bien
chang...

--Le jour o vous me demandtes la grce de M. le marquis de Chaverny...
Je me souviens de cela, Aurore... et je vous annonce que M. le marquis
est de retour  Paris.

Elle ne repartit point, mais son noble et doux regard eut de si
loquentes surprises, que matre Louis se mordit la lvre.

Il prit sa main qu'il baisa comme s'il et voulu s'loigner.

Elle le retint de force.

--Restez, dit-elle; si cela continue, un jour en rentrant, vous ne me
trouverez plus dans votre maison, Henri... Je vois que je vous gne...
je m'en irai... Mon Dieu! Je ne sais pas ce que je ferai... mais vous
serez dlivr, vous, d'un fardeau qui devient trop lourd.

--Vous n'aurez pas le temps..., murmura matre Louis; pour me quitter,
Aurore, vous n'aurez pas besoin de fuir.

--Est-ce que vous me chasseriez! s'cria la pauvre fille qui se redressa
comme si elle et reu un choc violent dans la poitrine.

Matre Louis se couvrit le visage de ses mains...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils taient encore tous deux l'un auprs de l'autre: Aurore assise sur
un coussin et la tte appuye contre les genoux de matre Louis.

--Ce qu'il me faudrait, murmura-t-elle, pour tre heureuse... mais bien
heureuse!... hlas! Henri, bien peu de chose... Y a-t-il donc si
longtemps que j'ai perdu mon sourire... n'tais-je pas toujours contente
et gaie quand je m'lanais  votre rencontre autrefois?...

Les doigts de matre Louis lissaient les belles masses de ses cheveux o
la lumire de la lampe mettait des reflets d'or bruni.

--Faites comme autrefois, poursuivait-elle; je ne vous demande que
cela... Dites-moi quand vous avez t heureux... dites-moi surtout quand
vous avez eu de la peine... afin que je me rjouisse avec vous... ou
que toute votre tristesse passe dans mon coeur... Allez! cela
soulage!... Si vous aviez une fille, Henri, une fille bien-aime,
n'est-ce pas comme cela que vous feriez avec elle?

--Une fille! rpta matre Louis, dont le front se rembrunit.

--Je ne vous suis rien, je le sais! ne me le dites plus...

Matre Louis passa le revers de sa main sur son front:

--Aurore, dit-il, comme s'il n'et point entendu ses dernires paroles;
il est une vie brillante, une vie de plaisirs, d'honneurs, de
richesses... la vie des heureux de ce monde... vous ne la connaissez
pas, chre enfant...

--Et qu'ai-je besoin de la connatre?

--Je veux que vous la connaissiez... il le faut!

Il ajouta en baissant la voix malgr lui:

--Vous aurez peut-tre  faire un choix... pour choisir, il faut
connatre...

Il se leva...--L'expression de son noble visage tait dsormais une
rsolution ferme et rflchie.

C'est votre dernier jour de doute et d'ignorance, Aurore, pronona-t-il
lentement; moi, c'est peut-tre mon dernier jour de jeunesse et
d'espoir!...

--Henri! au nom de Dieu! expliquez-vous! s'cria la jeune fille.

Matre Louis avait les yeux au ciel.

--J'ai fait selon ma conscience! murmura-t-il; celui qui est l-haut me
voit: je n'ai rien  lui cacher. Adieu, Aurore; reprit-il; vous ne
dormirez point cette nuit... voyez et rflchissez... consultez votre
raison avant votre coeur... je ne veux rien vous dire... je veux que
votre impression soit soudaine et entire... Je craindrais, en vous
prvenant, d'agir dans un but d'gosme... souvenez-vous seulement que,
si tranges qu'elles soient, vos aventures de cette nuit auront pour
origine ma volont, pour but votre intrt... Si vous tardiez  me
revoir, ayez confiance.--De prs ou de loin, je veille sur vous.

Il lui baisa la main, et reprit le chemin de son appartement
particulier.

Aurore, muette et toute saisie, le suivait des yeux.--En arrivant au
haut de l'escalier, matre Louis, avant de franchir le seuil de sa
porte, lui envoya un signe de tte paternel avec un baiser.




VIII

--Deux jeunes filles.--


Aurore tait seule. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri
s'tait dnou d'une faon tellement imprvue, qu'elle restait
stupfaite et comme aveugle moralement. Ses penses confuses se
mlaient en dsordre. Sa tte tait en feu. Son coeur, mcontent et
bless, se repliait sur lui-mme.

Elle venait de faire effort pour savoir; elle avait provoqu une
explication de son mieux; elle l'avait poursuivie avec toutes ces
ingnieuses finesses que l'ingnuit mme n'exclut point chez la femme.
Non-seulement l'explication n'avait point abouti, mais encore, menace ou
promesse, tout un mystrieux horizon s'ouvrait au devant d'elle.

Il lui avait dit: Vous ne dormirez point cette nuit.

Il lui avait dit encore: Si tranges que puissent vous paratre vos
aventures de cette nuit, elles auront pour origine ma volont; pour but,
votre intrt.

Des aventures!--Certes la vie errante d'Aurore avait t jusque-l
pleine d'aventures.--Mais son ami en avait la responsabilit, son ami,
plac prs d'elle toujours comme un vigilant garde du corps, comme un
sauveur infaillible, lui pargnait jusqu' la terreur.

Ses aventures de cette nuit devaient changer d'aspect.--Elle allait les
affronter seule.

Mais quelles aventures? et pourquoi ces demi-mots?

Il lui fallait connatre une vie toute diffrente de celle que
jusqu'alors elle avait mene: une vie brillante, une vie luxueuse, la
vie des grands et des heureux.

Pour choisir, lui avait-on dit.--Choisir sans doute entre cette vie
inconnue et sa vie actuelle?

Le choix n'tait-il pas tout fait?

Il s'agissait de savoir de quel ct de la balance tait Henri, son ami.

L'ide de sa mre vint  la traverse de son trouble. Elle sentit ses
genoux flchir.

Choisir! Pour la premire fois naquit en elle cette navrante pense.--Si
sa mre tait d'un ct de la balance et Henri de l'autre!...

--C'est impossible! s'cria-t-elle, repoussant cette pense de toute sa
force: Dieu ne peut vouloir cela!

Elle entr'ouvrit les rideaux de sa fentre, s'accouda sur le balcon pour
donner un peu d'air  son front en feu.

Il y avait un grand mouvement dans la rue. La foule se massait au bas de
l'entre du Palais-Royal pour voir passer les invits.--Dj la queue
des litires et des chaises se faisait entre les deux haies de curieux.

Au premier abord, Aurore ne donna pas grande attention  tout cela. Que
lui importaient ce mouvement et ce bruit!--Mais elle vit, dans une
chaise qui passait, deux femmes pares pour la fte: une mre et sa
fille.

Les larmes lui vinrent.--Puis une sorte d'blouissement se fit au devant
de ses yeux.

--Si ma mre tait l!... pensa-t-elle.

C'tait possible. C'tait probable.

Alors elle regarda de plus prs ce que l'on pouvait voir des splendeurs
de la fte. Au del des murailles du palais, elle devina des splendeurs
autres et plus grandes.--Elle eut comme un vague dsir qui bientt alla
grandissant.

Elle envia ces jeunes filles splendidement pares qui avaient des perles
autour du cou, des perles encore et des fleurs dans les cheveux,--non
pour leurs fleurs, non pour leurs perles, non pour leurs parures,--mais
parce qu'elles taient assises auprs de leurs mres.

Puis, elle ne voulut plus voir, car toutes ces joies insultaient  sa
tristesse. Ces cris contents, ce monde qui s'agitait, ce fracas, ces
rires, ces tincelles,--les chos de l'orchestre qui dj chantait au
lointain, tout cela lui pesait!

Elle cacha sa tte brlante entre ses mains...

Dans la cuisine, Jean-Marie Berrichon remplissait auprs de la mle
Franoise, sa grand'maman, le rle du serpent tentateur.

Il n'y avait pas eu, Dieu merci! beaucoup de vaisselle  laver. Aurore
et matre Louis n'avaient fait usage que d'une seule assiette chacun.

En revanche, le repas avait t plantureux  la cuisine. Franoise et
Berrichon en avaient eu pour quatre  eux deux.

--Quoique a, dit Jean-Marie, je vas aller jusqu'au bout de la rue
regarder voir!... Madame Balahault dit que c'est les dlices des
enchantements, l-bas, de tous les palais de fes et mtamorphoses de la
fable... j'ai envie d'y jeter un coup d'oeil.

--Et ne sois pas longtemps, fillot! grommela la grand'mre.

Elle tait faible, malgr l'ampleur profonde de sa basse-taille.

Berrichon s'envola. La Guichard, la Balahault, la Morin et d'autres lui
firent fte ds qu'il eut touch le pav malpropre de la rue du Chantre.

Franoise vint  la porte de sa cuisine, et regarda dans la chambre
d'Aurore.

--Tiens! fit-elle, dj parti!... la pauvre ange est encore toute
seule....

La bonne pense lui vint d'aller tenir compagnie  sa jeune matresse,
mais Jean-Marie rentrait en ce moment.

--Grand'mre! s'cria-t-il, des ifs, des penderoles de lanternes! des
soldats  cheval! des femmes tout en diamant... que celles qui ne sont
qu'en satin broch sont de la Saint-Jean... viens voir a, grand'mre!

La bonne femme haussa les paules.

--a ne me fait rien, dit-elle.

--Ah! grand'mre! rien qu'au bout de la rue! Madame Balahault dit les
noms et raconte l'histoire de tous les seigneurs et de toutes les dames
qui passent... C'est du propre, va!... et joliment difiant!... venez
voir!... Le temps de jeter un coup de pied au coin de la rue.

--Et qui gardera la maison? demanda la vieille Franoise un peu
branle.

--Nous serons  dix pas... nous veillerons sur la porte... viens,
grand'mre, viens!...

Il la saisit  bras-le-corps et l'entrana.

La porte resta ouverte.

Ils taient  deux pas; mais la Balahault, la Guichard, la Durand, la
Morin et le reste taient de fires femmes! Une fois qu'elles eurent
conquis Franoise, elles ne la lchrent point.

Cela entrait-il dans les plans mystrieux de matre Louis? Nous nous
permettons d'en douter.

Le flot des commres entranant Jean-Marie Berrichon vers la place du
Palais-Royal, tout blouissant de lumires, dut passer sous la fentre
d'Aurore; mais elle n'eut garde de les voir: sa rverie l'aveuglait.

--Pas une amie! disait-elle; pas une compagne  qui demander un
conseil!

Elle entendit un lger bruit derrire elle dans la chambre  coucher.
Elle se retourna vivement.

Puis elle poussa un cri de frayeur auquel rpondit un joyeux clat de
rire.

Une femme tait devant elle en domino de satin rose, masque et coiffe
pour le bal.

--Mademoiselle Aurore! dit-elle avec une crmonieuse rvrence.

--Est-ce que je rve! s'cria Aurore; cette voix...

Le masque tomba, et l'espigle visage de dona Cruz se montra parmi les
frais chiffons.

--Flor! s'cria Aurore; est-il possible!... Est-ce bien toi?

Dona Cruz, lgre comme une sylphide, vint vers elle les bras ouverts.
On changea de lgers et rapides baisers de jeunes filles. Avez-vous vu
deux colombes se becqueter en jouant?

--Moi qui justement me plaignais de n'avoir point de compagne, dit
Aurore; Flor! ma petite Flor! que je suis contente de te voir!...

Puis, saisie d'un scrupule subit, elle ajouta:

--Mais qui t'a laisse entrer? J'ai dfense de recevoir personne.

--Dfense! rpta dona Cruz d'un air mutin.

--Prire, si tu aimes mieux, fit Aurore en rougissant.

--Voici ce que j'appelle une prison bien garde! s'cria Flor; la porte
grande ouverte, et personne pour dire gare...

Aurore entra vivement dans la salle basse. Il n'y avait personne, en
effet, et les deux battants de la porte taient ouverts.

Elle appela Franoise et Jean-Marie. Point de rponse.

Nous savons o taient en ce moment Jean-Marie et Franoise.

Mais Aurore l'ignorait. Aprs la sortie singulire de matre Louis, qui
l'avait prvenue que la nuit serait remplie de bizarres aventures, elle
ne put penser que ceci:

--C'est sans doute lui qui l'a voulu...

Elle ferma la porte au loquet seulement et revint vers dona Cruz,
occupe  faire des grces devant le miroir.

--Que je te regarde  mon aise! dit celle-ci. Mon Dieu! que te voil
grandie et embellie!

--Et toi donc! repartit Aurore.

Elles se contemplrent toutes deux avec une joyeuse admiration.

--Mais ce costume..., reprit Aurore.

--Ma toilette de bal, ma toute belle, repartit dona Cruz avec un petit
air suffisant; t'y connais-tu? Te semble-t-elle jolie?

--Charmante!...

Elle carta le domino pour voir la jupe et le corsage.

--Charmante! rpta-t-elle; c'est d'une richesse... Je parie que je
devine... Tu joues la comdie ici, ma petite Flor!

--Fi donc! s'cria dona Cruz; moi, jouer la comdie!... Je vais au bal,
voil tout.

--A quel bal?

--Il n'y a qu'un bal, ce soir.

--Au bal du rgent?...

--Mon Dieu! oui... au bal du rgent, ma toute belle; on m'attend au
Palais-Royal... pour tre prsente  Son Altesse par la princesse
palatine, sa mre... tout simplement, ma bonne petite.

Aurore ouvrit de grands yeux.

--Cela t'tonne? reprit dona Cruz en repoussant du pied la queue de sa
robe de cour; pourquoi cela t'tonne-t-il?... Mais, au fait, cela
m'tonne bien moi-mme... Des histoires, vois-tu, ma mignonne, il y a
des histoires... les histoires pleuvent... Je te conterai tout cela!

--Mais comment as-tu trouv ma demeure? demanda Aurore.

--Je la savais... j'avais permission de te voir..., car, moi aussi; j'ai
un matre...

--Moi, je n'ai pas de matre!... interrompit Aurore avec un mouvement de
fiert.

--Un esclave... si tu veux... un esclave qui commande... Je devais venir
demain matin... mais quand ma toilette a t finie, j'ai trouv que ma
chaise se faisait bien longtemps attendre... Je me suis dit: Comme
j'irais bien faire une visite  ma petite Aurore!

--Tu m'aimes donc toujours?

--A la folie... Mais laisse-moi te conter ma premire histoire... aprs
celle-ci, une autre... je te dis qu'il en pleut... Il s'agissait, moi
qui n'ai pas encore mis le pied dehors depuis mon arrive, il s'agissait
de trouver ma route dans ce grand Paris inconnu, depuis l'glise
Saint-Magloire jusqu'ici...

--L'glise Saint-Magloire? interrompit Aurore; tu demeures de ce ct?

--Oui... j'ai ma cage comme tu as la tienne, gentil oiseau... Seulement,
la mienne est plus jolie... mon Lagardre  moi fait mieux les choses...

--Chut! fit Aurore en mettant un doigt sur sa bouche.

--Bien! bien! je vois que nous habitons toujours le pays des
mystres... J'tais donc bien embarrasse, lorsque j'entends gratter 
ma porte... on entre avant que j'aie pu aller ouvrir... c'tait un petit
homme, tout noir, tout laid, tout contrefait... Il me salue jusqu'
terre... je lui rends son salut sans rire, et je prtends que c'est un
beau trait... Il me dit:--Si mademoiselle veut bien me suivre, je la
conduirai o elle souhaitait aller...

--Un bossu? dit Aurore qui rvait.

--Oui, un bossu... C'est toi qui l'as envoy?

--Non... pas moi...

--Tu le connais?

--Je ne lui ai jamais parl.

--Ma foi, je n'avais pas prononc une parole qui pt apprendre  me qui
vive que je voulais avancer ma visite projete pour demain matin... Je
suis fche que tu connaisses ce gnome... j'aurais aim  le regarder
jusqu'au bout comme un tre surnaturel... Du reste, il faut bien qu'il
soit un peu sorcier pour avoir tromp la surveillance de mes argus...
Sans vanit, vois-tu, ma toute belle, je suis autrement garde que
toi!... Tu sais que je suis brave; sa proposition chatouille ma manie
d'aventures; je l'accepte sans hsiter. Il me fait un second salut plus
respectueux que le premier, ouvre une petite porte,  moi inconnue,
dans ma propre chambre?... Conois-tu cela?... puis il me fait passer
par des couloirs que je ne souponnais absolument pas... Nous sortons
sans tre vus... un carrosse stationnait dans la rue... Il me donne la
main pour y monter; dans le carrosse, il est d'une convenance
parfaite... Nous descendons tous deux  ta porte: le carrosse repart au
galop... Je monte les degrs... et quand je me retourne pour le
remercier... personne!

Aurore coutait toute rveuse.

--C'est lui!... murmura-t-elle; ce doit tre lui.

--Que dis-tu? fit dona Cruz.

--Rien... Mais sous quel prtexte vas-tu tre prsente au rgent, Flor,
ma gitanita?

Dona Cruz se pina les lvres.

--Ma bonne petite, rpondit-elle en s'installant dans une bergre, il
n'y a pas ici plus de gitanita que dans le creux de ta main!... Il n'y a
jamais eu de gitanita... c'est une chimre, une illusion, un mensonge,
un songe... Nous sommes la noble fille d'une princesse, tout uniment...

--Toi! fit Aurore stupfaite.

--Eh bien! qui donc? repartit dona Cruz;  moins que ce ne soit toi...
Vois-tu, chre belle, les bohmiens n'en font jamais d'autres... Ils
s'introduisent dans les palais par le tuyau des chemines,  l'heure o
le feu est teint... ils s'emparent de quelques objets de prix et ne
manquent jamais d'emporter avec eux le berceau o dort la jeune
hritire... Je suis cette jeune hritire, vole par les bohmiens...
la plus riche hritire de l'Europe,  ce que je me suis laiss dire!

On ne savait si elle raillait ou si elle parlait srieusement. Peut-tre
ne le savait-elle point elle-mme.

La volubilit de son dbit mettait de belles couleurs  ses joues un peu
brunes. Ses yeux, plus noirs que le jais, petillaient d'intelligence et
de hardiesse.

Aurore coutait bouche bante. Son charmant visage peignait la navet
crdule, et le plaisir qu'elle prouvait du bonheur de sa petite amie se
lisait franchement dans ses beaux yeux.

--Comment! fit-elle; et comment te nommes-tu, Flor?

Dona Cruz disposa les larges plis de sa robe, et rpondit noblement:

--Mademoiselle de Nevers.

--Nevers? s'cria Aurore; un des plus grands noms de France!

--Hlas! oui, ma bonne... Il parat que nous sommes un peu cousins de Sa
Majest!

--Mais, comment?...

--Ah! comment! comment! s'cria dona Cruz quittant tout  coup ses
grands airs pour en revenir  sa gaiet folle, qui lui allait bien
mieux, voil ce que je ne sais pas... on ne m'a pas encore fait
l'honneur de m'apprendre ma gnalogie... Quand j'interroge, on me dit:
Chut!... Il parat que j'ai des ennemis... toute grandeur, ma petite,
appelle la jalousie... Je ne sais rien... cela m'est gal... je me
laisse faire avec une tranquillit parfaite...

Aurore, qui semblait rflchir depuis quelques minutes, l'interrompit
tout  coup:

--Flor, si j'en savais plus long que toi sur ta propre histoire?

--Ma foi, ma petite Aurore, cela ne m'tonnerait pas... Rien ne m'tonne
plus... Mais si tu sais mon histoire, garde-la pour toi... mon tuteur
doit me la dire cette nuit... en dtail... mon tuteur et mon ami... M. le
prince de Gonzague.

--Gonzague? rpta Aurore en tressaillant.

--Qu'as-tu? fit dona Cruz.

--Tu as dit Gonzague?

--J'ai dit: Gonzague, le prince de Gonzague... celui qui dfend mes
droits... le mari de la duchesse de Nevers, ma mre...

--Ah!... fit Aurore,--ce Gonzague est le mari de la duchesse de
Nevers...

Elle se souvenait de sa visite aux ruines de Caylus.

Le drame nocturne se dressait devant elle. Les personnages, inconnus
hier, avaient des noms aujourd'hui.

L'enfant dont avait parl la cabaretire de Tarrides, l'enfant qui
dormait pendant la terrible bataille, c'tait Flor...

Mais l'assassin?...

--A quoi penses-tu? demanda dona Cruz.

--Je pense  ce nom de Gonzague, rpondit Aurore.

--Pourquoi?

--Avant de te le dire, je veux savoir si tu l'aimes.

--Modrment, rpliqua dona Cruz;--j'aurais pu l'aimer... mais il n'a
pas voulu.

Aurore gardait le silence.

--Voyons, parle! s'cria l'ancienne gitanita dont le pied frappa le
plancher avec impatience.

--Si tu l'aimais!... voulut dire Aurore.

--Parle, te dis-je!...

--Puisqu'il est ton tuteur, le mari de ta mre...

--Caramba! jura franchement mademoiselle de Nevers,--faut-il donc tout
te dire?... Je l'ai vue aujourd'hui, ma mre!... Je la respecte
beaucoup... il y a plus, je l'aime, car elle a bien souffert!... Mais 
sa vue, mon coeur n'a pas battu... mes bras ne se sont pas ouverts
malgr moi... Ah! vois-tu, Aurore!--s'interrompit-elle dans un vritable
lan de passion,--il me semble qu'on doit se mourir de joie quand on est
en face de sa mre!

--Cela me semble aussi, dit Aurore.

--Eh bien! je suis reste froide... trop froide... Parle, s'il s'agit de
Gonzague... et ne crains rien... Ne crains rien et parle, quand mme il
s'agirait de madame de Nevers.

--Il ne s'agit que de Gonzague, repartit Aurore;--ce nom de Gonzague est
dans mes souvenirs, ml  toutes mes terreurs d'enfant,  toutes mes
angoisses de jeune fille... La premire fois que mon ami Henri joua sa
vie pour me sauver, j'entendis prononcer ce nom de Gonzague... Je
l'entendis encore cette fois o nous fmes attaqus dans une ferme des
environs de Pampelune... Cette nuit o tu te servis de ton charme pour
endormir mes gardiens, dans la tente du chef des gitanos, ce nom de
Gonzague vint pour la troisime fois frapper mes oreilles... A Madrid,
encore Gonzague... Au chteau de Caylus, Gonzague encore!...

Dona Cruz rflchissait  son tour.

--Don Luis, ton beau Cincelador, t'a-t-il dit parfois que tu tais la
fille d'une grande dame? demanda-t-elle brusquement.

--Jamais, rpondit Aurore,--et pourtant je le crois.

--Ma foi! s'cria l'ancienne gitanita;--je n'aime pas mditer longtemps,
moi, ma petite Aurore!... J'ai beaucoup d'ides dans la tte, mais elles
sont confuses et ne veulent jamais sortir... Quant  devenir une grande
demoiselle, cela t'irait mieux qu' moi, c'est mon avis... Mais mon avis
est aussi qu'il ne faut point se rompre la cervelle  deviner des
nigmes... Je suis chrtienne et cependant j'ai gard ce bon ct de la
foi de mes pres... de mes pres nourriciers... Prendre le temps comme
il vient, les vnements comme ils arrivent, et se consoler de tout en
disant: C'est le sort!--Par exemple, s'interrompit-elle,--une chose que
je ne puis admettre, c'est que M. de Gonzague soit un coureur de grandes
routes et un assassin... Il est trop bien lev pour cela... Je te
dirai qu'il y a beaucoup de Gonzague en Italie... Je te dirai en outre
que si M. le prince de Gonzague tait ton perscuteur, matre Louis ne
t'aurait pas amene justement  Paris, o M. le prince de Gonzague fait
notoirement sa rsidence...

--Aussi, dit Aurore,--de quelles prcautions nous entoure-t-il?...
Dfense de sortir, de se montrer mme  la croise...

--Bah! fit dona Cruz;--il est jaloux.

--Oh! Flor! murmura Aurore avec reproche.

Dona Cruz excuta une pirouette; puis elle appela autour de ses lvres
le plus mutin de ses sourires.

--Je ne serai princesse que dans deux heures d'ici, fit-elle,--je puis
encore parler la bouche ouverte... Oui, ton beau tnbreux, ton matre
Louis, ton Lagardre, ton chevalier errant, ton roi, ton dieu est
jaloux... Et palsambieu! comme on dit  la cour, n'en vaux-tu pas bien
la peine?...

--Flor?... Flor... rpta Aurore.

--Jaloux, jaloux, jaloux, ma toute belle!... Et ce n'est pas M. de
Gonzague qui vous a chasss de Madrid... Ne sais-je pas, moi qui suis
un peu sorcire, que les amoureux mesuraient dj la hauteur de vos
jalousies?

Aurore devint rouge comme une cerise.

Toute sorcire qu'elle tait, dona Cruz ne se doutait gure combien son
trait avait touch juste!

Elle regardait Aurore, qui n'osait plus relever les yeux.

--Tenez! fit-elle en la baisant au front, la voil rouge d'orgueil et de
plaisir... Elle est contente qu'on soit jaloux d'elle... Est-il toujours
beau comme un astre?... et fier?... et plus doux qu'un enfant?...
Voyons! dites-moi cela... Voici mon oreille; avouons-le tout bas... Tu
l'aimes?...

--Pourquoi tout bas? fit Aurore en se redressant.

--Tout haut si tu veux.

--Tout haut en effet: Je l'aime!

--A la bonne heure! voil qui est parl... je t'embrasse pour ta
franchise.--Et..., reprit-elle en fixant sur sa compagne le regard
perant de ses grands yeux noirs,--tu es heureuse?

--Assurment.

--Bien heureuse?...

--Puisqu'il est l...

--Parfait!... s'cria la gitanita.

Puis elle ajouta en jetant tout autour d'elle un regard passablement
ddaigneux:

--Pobre dicha, dicha dulce!

C'est le proverbe espagnol d'o nos vaudevillistes ont tir le fameux
axiome: Une chaumire et son coeur!

Quand dona Cruz eut tout regard, elle dit:

--L'amour n'est pas de trop, ici!... La maison est laide, la rue est
noire, les meubles sont affreux... Je sais bien, bonne petite, que tu
vas me faire la rponse oblige: Un palais sans lui...

--Je vais te faire une autre rponse, interrompit Aurore. Si je voulais
un palais, je n'aurais qu'un mot  dire.

--Ah bah!..

--C'est ainsi.

--Est-il donc devenu si riche?

--Je n'ai jamais rien souhait qu'il ne me l'ait donn aussitt.

--Au fait, murmura dona Cruz, qui ne riait plus;--cet homme-l ne
ressemble pas aux autres hommes... Il y a en lui quelque chose d'trange
et de suprieur... Je n'ai jamais baiss les yeux que devant lui!--Tu ne
sais pas, s'interrompit-elle;--on a beau dire,: il y a des magiciens...
je crois que ton Lagardre en est un!

Elle tait toute srieuse.

--Quelle folie! s'cria Aurore.

--J'en ai vu, pronona gravement la gitanita;--je veux en avoir le
coeur net... Voyons! souhaite quelque chose en pensant  lui.

Aurore se mit  rire;--dona Cruz s'assit auprs d'elle.

--Pour me faire plaisir, ma petite Aurore, dit-elle avec caresse,--ce
n'est pas bien difficile, voyons!

--Est-ce que tu parles srieusement? fit Aurore tonne.

Dona Cruz mit sa bouche tout contre son oreille et murmura:

--J'aimais quelqu'un... j'tais folle... Un jour, il a pos sa main sur
mon front en me disant:--Flor, celui-l ne peut pas t'aimer... J'ai t
gurie... Tu vois bien qu'il est sorcier!

--Et celui que tu aimais, demanda Aurore toute ple,--qui tait-ce?

La tte de dona Cruz se pencha sur son paule; elle ne rpondit point.

--C'tait lui! s'cria Aurore avec une indicible terreur;--je suis sre
que c'tait lui!




IX

--Les trois souhaits.--


Dona Cruz avait les yeux mouills: un tremblement fivreux agitait les
membres d'Aurore.

Elles taient belles toutes deux et  la fois jolies.--Le rapport de
leurs natures se dplaait en ce moment. La mlancolie douce tait pour
dona Cruz, d'ordinaire si ptulante et si hardie.--Un clair de jalouse
passion jaillissait des yeux d'Aurore.

--Toi!... ma rivale!... murmura-t-elle.

Dona Cruz l'attira vers elle malgr sa rsistance et la baisa:

--Il t'aime, dit-elle  voix basse;--il t'aime et n'aimera jamais que
toi...

--Mais toi?..

--Moi, je suis gurie... Je puis voir en souriant, sans haine, avec
bonheur, votre mutuelle tendresse... Tu vois bien que ton Lagardre est
sorcier!

--Ne me trompes-tu point? fit Aurore.

Dona Cruz mit sa main sur son coeur.

--S'il fallait mon sang pour que vous soyez heureux ensemble, dit-elle,
le front haut et les yeux ouverts,--vous seriez heureux.

Aurore lui jeta les deux bras autour du cou.

--Mais je veux mon preuve! s'cria dona Cruz; ne me refuse pas, ma
petite Aurore... Souhaite quelque chose.

--Je n'ai rien  souhaiter.

--Quoi! pas un dsir?..

--Pas un?

Dona Cruz la fit lever de force et l'entrana vers la fentre.--Le
Palais-Royal resplendissait.--Sous le pristyle on voyait couler comme
un flot de femmes brillantes et pares...

--Tu n'as pas mme envie d'aller au bal du rgent? dit brusquement dona
Cruz.

--Moi!... balbutia Aurore dont le sein battit sous sa robe.

--Ne mens pas!..

--Pourquoi mentirais-je?

--Bon! qui ne dit mot consent.--Tu souhaites d'aller au bal du Rgent.

Elle frappa dans ses mains en comptant:

--Une!...

--Mais, objecta Aurore, qui se prtait en riant aux extravagances de sa
compagne, je n'ai rien, ni bijoux, ni robes, ni parures.

--Deux!... fit dona Cruz qui frappa dans ses mains pour la seconde fois;
tu souhaites des bijoux, des robes, des parures... et fais bien
attention de penser  lui... sans cela, rien de fait.

A mesure que l'opration marchait, la gitanita devenait plus srieuse.

Ses beaux yeux noirs n'avaient plus leur regard assur.

Elle croyait aux diableries, cette ravissante enfant. Elle avait peur,
mais elle avait dsir.

Et sa curiosit l'emportait sur ses frayeurs.

--Fais ton troisime souhait, dit-elle en baissant la voix malgr elle.

--Mais je ne veux pas du tout aller au bal, s'cria Aurore; cessons ce
jeu!

--Comment! insinua dona Cruz, si tu tais sre de l'y rencontrer?...

--Henri?...

--Oui... ton Henri... tendre... galant... et qui te trouverait plus
belle sous tes brillants atours?...

--Comme cela, fit Aurore en baissant les yeux, je crois que j'irais
bien...

--Trois! s'cria la gitanita, qui frappa bruyamment ses mains l'une
contre l'autre.

Elle faillit tomber  la renverse. La porte de la salle basse s'ouvrit
avec fracas, et Berrichon, se prcipitant essouffl, cria ds le seuil:

--Voil toutes les fanfreluches et les faridondaines qu'on apporte pour
notre demoiselle... qu'il y en a dans plus de dix cartons!... des robes,
des dentelles, des fleurs... Entrez, vous autres, entrez: c'est ici le
logis de monsieur le chevalier de Lagardre!

--Malheureux! s'cria Aurore effraye.

--N'ayez pas peur!... on sait ce qu'on fait, rpliqua Jean-Marie d'un
air suffisant: n'y a plus  se cacher...  bas le mystre!... nous
jetons le masque, saperlotte!

On doit avouer ici que madame Balahault avait fait boire de la crme
d'anglique  ce sensuel Berrichon; il y avait de l'exaltation dans ses
ides.

Mais comment dire la surprise de dona Cruz? Elle avait voqu le
diable, et le diable, docile, rpondait  son appel. Et certes, il ne
s'tait point fait attendre; elle tait sceptique un peu, cette belle
fille. Tous les sceptiques sont superstitieux. Dona Cruz,
souvenons-nous-en, avait pass son enfance sous la tente de bohmiens
errants; c'est l le pays des merveilles.

Elle restait bouche bante et les yeux grands ouverts.

Par la porte de la salle basse, cinq ou six jeunes filles entrrent,
suivies d'autant d'hommes qui portaient des paquets et des cartons.

Dona Cruz se demandait si, dans ces cartons et dans ces paquets, il y
avait de vrais atours ou des feuilles sches.

Aurore ne put s'empcher de sourire en voyant la mine bouleverse de sa
compagne.

--Eh bien? fit-elle.

--Il est sorcier! balbutia la gitanita, je m'en doutais...

--Entrez, messieurs, entrez, mesdemoiselles, criait cependant Berrichon,
entrez tout le monde! c'est ici maintenant la maison du bon Dieu!... Je
vas aller chercher maman Balahault, qui a si grande envie de voir
comment c'est fait chez nous... Je n'ai jamais rien bu de si bon que sa
crme d'anglique... Entrez, mesdemoiselles, entrez, messieurs.

Ces messieurs et ces demoiselles ne demandaient pas mieux. Fleuristes,
brodeuses et couturires dposrent leurs cartons sur la table qui tait
au milieu de la salle basse.

Derrire les fournisseurs des deux sexes, venait un page qui ne portait
point de couleurs. Il marcha droit  Aurore, qu'il salua profondment
avant de lui remettre un pli, galamment lac de soie.

--Attendez donc au moins la rponse, vous! fit Berrichon en courant
aprs lui.

Mais le page tait au dtour de la rue dj. Berrichon le vit s'aboucher
avec un gentilhomme couvert d'un long manteau d'aventures.

Berrichon ne connaissait point ce gentilhomme.

Le gentilhomme demanda au page:

--Est-ce fait?

Et sur sa rponse affirmative, il ajouta:

--O as-tu laiss nos hommes?

--Ici prs, rue Pierre Lescot.

--La litire y est?

--Il y a deux litires.

--Pourquoi cela? demanda le gentilhomme tonn.

Le pan de son manteau, qui cachait le bas de son visage, se drangea:
nous eussions reconnu le menton ple et pointu de ce bon M. de
Peyrolles.

Le page rpondit:

--Je ne sais... mais il y a deux litires.

--Un malentendu, sans doute, pensa Peyrolles.

Il eut envie d'aller jeter un coup d'oeil  la porte de la maison de
Lagardre, mais la rflexion l'arrta.

--On aurait qu' me voir, murmura-t-il, tout serait perdu!

--Tu vas retourner  l'htel, dit-il au page,  toutes jambes, tu
m'entends bien?

--A toutes jambes.

--A l'htel, tu trouveras ces deux braves qui ont encombr l'office
toute la journe.

--Matre Cocardasse et son ami Passepoil?

--Prcisment... tu leur diras: Votre besogne est toute taille... vous
n'avez qu' vous prsenter... Et l'on a prononc l-bas le nom du
gentilhomme  qui appartient la maison?

--Oui... monsieur de Lagardre.

--Tu te garderas bien de rpter ce nom... S'ils t'interrogent, tu leur
diras que la maison ne contient que des femmes...

--Et je les ramnerai?...

--Jusqu' ce coin, d'o tu leur montreras la porte.

Le page partit au galop. M. de Peyrolles, rejetant son manteau sur son
visage, se perdit dans la foule.

A l'intrieur de la maison, Aurore venait d'arracher l'enveloppe de la
missive apporte par le page.

--C'est son criture! s'cria-t-elle.

--Et voici une carte d'invitation semblable  la mienne, ajouta dona
Cruz, qui n'tait pas au bout de ses surprises, notre lutin n'a rien
oubli.

Elle retourna la carte entre ses doigts.

La carte, charge de fines et gentilles vignettes, reprsentant des
amours ventrus, des raisins et des guirlandes de roses, n'avait
absolument rien de diabolique.

Pendant cela, Aurore lisait. La missive tait ainsi conue:

  Chre enfant, ces parures viennent de moi; j'ai voulu vous faire une
  surprise. Faites-vous belle; une litire et deux laquais viendront de
  ma part pour vous conduire au bal o je vous attendrai.

  HENRI DE LAGARDRE.

Aurore passa la lettre  dona Cruz, qui se frotta les yeux avant de la
lire, car elle avait des blouissements.

--Et crois-tu  cela? demanda-t-elle quand elle eut achev.

--J'y crois, rpondit Aurore, j'ai mes raisons pour y croire.

Elle souriait d'un air sr d'elle-mme. Henri ne lui avait-il pas dit de
ne s'tonner de rien?

Dona Cruz, elle, n'tait pas loigne de regarder la scurit d'Aurore
en de si tranges conjectures comme un nouveau tour de l'esprit malin.

Cependant les caisses, cartons et paquets talaient maintenant leur
blouissant contenu sur la grande table.--Dona Cruz put bien voir que ce
n'taient point l des feuilles sches: il y avait une toilette complte
de cour, plus un pardessus ou domino de satin rose, tout pareil  celui
de mademoiselle de Nevers.

La robe tait d'armure blanche, brode d'argent: des roses semes avec
une perle fine au centre de chacune d'elles: les basques, la pointe, les
manches, le tour, bords de plumes d'oiseau-mouche.

C'tait la mode suprme. Madame la marquise d'Aubignac, fille du
financier Soulas, avait fait sa fortune et sa rputation  la cour par
une robe semblable, que M. Law lui avait donne.

Mais la robe n'tait rien. Les dentelles et les broderies pouvaient
passer vritablement pour magnifiques. L'crin valait une charge de
brigadier des armes...

--C'est un sorcier! rptait dona Cruz en faisant l'inventaire de tout
cela. C'est manifestement un sorcier... On a beau tre le Cincelador...
et tailler des gardes d'pes, on ne gagne pas de quoi faire de pareils
cadeaux.

L'ide lui revint que toutes ces belles choses,  une heure donne, se
changeraient en sciure de bois ou en rubans de menuisier.

Berrichon admirait et ne se faisait pas faute d'exprimer son admiration.
La vieille Franoise, qui venait de rentrer, hochait sa tte grise d'un
air qui voulait dire bien des choses.

Mais il y avait  cette scne un spectateur dont nul ne souponnait la
prsence, et qui certes ne se montrait pas le moins curieux.

Il tait cach derrire la porte de l'appartement du haut, dont il
entre-ballait l'unique battant avec prcaution. De ce poste lev, il
regardait la corbeille tale sur la table, par-dessus les ttes des
assistants.

Ce n'tait point le beau matre Louis avec sa tte noble et
mlancolique. C'tait un petit homme, tout de noir habill: celui qui
avait amen dona Cruz, celui qui avait commis un faux en contrefaisant
l'criture de Lagardre; celui qui avait lou la niche de Mdor.

C'tait le bossu, sope II, dit Jonas, vainqueur de la baleine.

Il riait dans sa barbe et se frottait les mains.

--Tte-bleu! disait-il  part lui, M. le prince de Gonzague fait bien
les choses... et ce coquin de Peyrolles est dcidment un homme de got.

Il tait l, ce bossu, depuis l'entre de dona Cruz; sans doute il
attendait M. de Lagardre.

Aurore tait fille d've. A la vue de tous ces splendides chiffons, son
coeur avait battu. Cela venait de son ami: double joie.

Aurore ne fit mme pas cette rflexion, qui tait venue  dona Cruz;
elle n'essaya point de supputer ce que ces royaux atours devaient coter
 son ami.

Elle se donnait tout entire au plaisir. Elle tait heureuse, et cette
motion qui prend les jeunes filles au moment de paratre dans le monde
lui tait douce.

N'allait-elle pas avoir l-bas son ami pour protecteur?

Une chose l'embarrassait: elle n'avait pas de chambrire, et la bonne
Franoise tait meilleure pour la cuisine que pour la toilette.

Deux des jeunes filles s'avancrent comme si elles eussent devin son
dsir.

--Nous sommes aux ordres de madame, dirent-elles.

Sur un signe qu'elles firent, porteurs et porteuses s'loignrent aprs
un respectueux salut.

Dona Cruz pina le bras d'Aurore.

--Est-ce que tu vas te mettre entre les mains de ces cratures?
demanda-t-elle.

--Pourquoi non?

--Est-ce que tu vas revtir cette robe?

--Mais, sans doute...

--Tu es brave!... tu es bien brave! murmura la Gitanita. Au fait, se
reprit-elle, ce diable est d'une exquise galanterie... tu as raison...
fais-toi belle... cela ne peut jamais nuire.

Aurore, dona Cruz et les deux camristes qui faisaient partie de la
corbeille entrrent dans la chambre  coucher. Dame Franoise resta
seule dans la salle basse avec Jean-Marie Berrichon, son petit-fils.

--Qu'est-ce que c'est que cette effronte? demanda la bonne femme.

--Quelle effronte, grand'maman?

--Celle qui a un domino rose?

--La petite brune?... Elle a des yeux qui sont tout de mme pas mal
reluisants, grand'maman.

--L'as-tu vue entrer?

--Non fait!... elle tait l avant moi.

Dame Franoise tira son tricot de sa poche et se mit  rflchir.

--Je vas te dire, reprit-elle de sa voix la plus grave et la plus
solennelle, et je ne comprends rien de rien  tout ce qui se passe...

--Voulez-vous que je vous explique a, grand'maman?

--Non... mais si tu veux me faire un plaisir...

--Ah! grand'maman, vous plaisantez!... si je veux vous faire un
plaisir...

--C'est de te taire quand je parle, interrompit la bonne femme. On ne
m'terait pas de l'ide qu'il y a du mic-mac l-dessous...

--Mais du tout, grand'maman...

--Nous avons eu tort de sortir... le monde est mchant... qui sait si
cette Balahault ne nous a pas induits!...

--Ah! grand'maman! une si brave femme... qu'a de si bonne anglique!

--Enfin, j'aime y voir clair, moi, petiot... et toute cette histoire-l
ne me va pas.

--C'est pourtant simple comme bonjour, grand'maman... notre demoiselle
avait regard toute la journe les voitures de fleurs et de feuillage
qui arrivaient au Palais-Royal. Et, dame! elle poussait de fiers soupirs
en regardant a, la pauvre mignonnette!... Donc, elle a retourn matre
Louis dans tous les sens pour qu'il lui achte une invitation... a se
vend, les invitations, grand'maman... Madame Balahault en avait eu une
par le valet de garde-robe dont elle est parente par sa domestique (la
domestique du valet de garde-robe), qui se fournit de tabac chez madame
Balahault la jeune, de la rue des Bons-Enfants... La domestique avait eu
la carte pour l'avoir trouve sur le bureau de son matre... Il y a eu
trente louis  partager entre les deux Balahault et la domestique...
c'est pas voler, a, pas vrai, grand'maman?

Dame Franoise tait la plus honnte cuisinire de l'Europe, mais elle
tait cuisinire.

--Pardi, non, petiot, rpondit-elle, c'est pas voler... un mchant
chiffon de papier!

--Y a donc, reprit Berrichon, que matre Louis s'est laiss embobiner et
qu'il est sorti pour aller acheter une carte... En route, il a marchand
des affutiaux pour dame... et il a envoy tout a tout chaud.

--Mais il y en a pour une somme norme! fit la vieille femme en
s'arrtant de tricoter.

Berrichon haussa les paules.

--Ah! que vous tes donc jeune, allez, grand'maman! se rcria-t-il; du
vieux satin, brod en faux et des petits morceaux de verre!...

On frappa doucement  la porte de la rue.

--Qui nous vient encore l? demanda Franoise avec mauvaise humeur; mets
la barre...

--Pourquoi mettre la barre?... Nous ne jouons plus  cache-cache,
grand'maman...

On frappa un peu plus fort.

--Si c'taient pourtant des voleurs! pensa tout haut Berrichon qui
n'tait pas brave.

--Des voleurs! fit la bonne femme; quand la rue est claire comme en
plein midi et pleine de monde... Va ouvrir.

--Rflexion faite, grand'maman, j'aime mieux mettre la barre...

Mais il n'tait plus temps. On tait las de frapper. La porte s'ouvrit
discrtement et une mle figure, orne de moustaches, jeta un rapide
coup d'oeil tout autour de la chambre.

--Apapur! fit-il, ce doit tre ici le nid de la colombe!

Puis se tournant vers le dehors, il ajouta:

--Donne-toi la peine d'entrer, mon bon. Il n'y a qu'une respectable
dugne et son poulet... nous allons prendre langue.

En mme temps, il s'avana, le nez au vent, le poing sur la hanche,
faisant osciller avec majest les plis de son manteau. Il avait un
paquet sous le bras.

Celui qu'il avait appel mon bon parut  son tour. C'tait aussi un
homme de guerre, mais moins terrible  voir. Il tait beaucoup plus
petit, trs-maigre, et sa moustache indigente faisait de vains efforts
pour figurer ce redoutable croc qui va si bien au visage des hros. Il
avait galement un paquet sous le bras.

Il jeta comme son chef de file un regard autour de la chambre; mais ce
regard fut beaucoup plus long et plus attentif.

C'est Jean-Marie Berrichon qui se repentait amrement de n'avoir point
pos la barre en temps utile! Il rendait cette justice aux nouveaux
venus de s'avouer  lui-mme qu'il n'avait jamais vu deux coquins
d'aussi mauvaise mine.

Cette opinion prouvait que Berrichon n'avait point frquent le beau
monde, car, certes, Cocardasse junior et frre Amable Passepoil taient
deux magnifiques gredins.

Il se glissa prudemment derrire sa grand'mre qui, plus vaillante,
demanda de sa grosse voix:

--Que venez-vous chercher ici, vous autres?

Cocardasse toucha son feutre avec cette courtoisie noble des gens qui
ont us beaucoup de sandales dans la poussire des salles d'armes. Puis
il cligna de l'oeil en regardant frre Passepoil.

Frre Passepoil rpondit par un clin d'oeil pareil.

Cela voulait dire sans doute bien des choses.--Berrichon tremblait de
tous ses membres.

--Eh donc! respectable dame, dit enfin Cocardasse junior, vous avez un
timbre qui me va droit au coeur... et toi, Passepoil?

Passepoil, nous le savons bien, tait de ces mes tendres que la vue
d'une femme impressionne toujours fortement. L'ge n'y faisait rien. Il
ne dtestait mme pas que la personne du sexe et des moustaches plus
fournies que les siennes.

Passepoil approuva d'un sourire et mit son regard en coulisse. Mais
admirez cette riche nature! sa passion pour la plus belle moiti du
genre humain n'endormait point sa vigilance. Il avait dj fait dans sa
tte la carte de cans.

La colombe, comme l'appelait Cocardasse, devait tre dans cette chambre
ferme, sous la fente de laquelle un rayon de vive lumire s'chappait.
De l'autre ct de la salle basse, il y avait une porte ouverte, et 
cette porte une clef.

Passepoil toucha le coude de Cocardasse et dit tout bas:

--La clef est en dehors!

Cocardasse approuva du bonnet.

--Vnrable dame, reprit-il, nous venons pour une affaire
d'importance... N'est-ce point ici que demeure...?

--Non, rpondit Berrichon derrire sa grand'mre, ce n'est pas ici.

Passepoil sourit. Cocardasse frisa sa moustache.

--Capdbious! fit-il, voil un adolescent de bien belle esprance!

--L'air candide..., ajouta Passepoil.

--Et de l'esprit comme quatre, bagassa!... mais comment peut-il savoir
que la personne en question ne demeure pas ici, puisque je ne l'ai point
nomme?

--Nous demeurons seuls tous deux, rpliqua schement Franoise.

--Passepoil! dit le Gascon.

--Cocardasse! rpondit le Normand.

--Aurais-tu cru que la vnrable dame pt mentir ainsi effrontment?

--Ma parole! repartit frre Passepoil d'un ton pntr, je ne l'aurais
pas cru.

--Allons! allons! s'cria dame Franoise dont les oreilles
s'chauffaient, pas tant de bavardage!... il n'est pas l'heure de
s'attarder chez les gens... hors d'ici!

--Mon bon, dit Cocardasse, il y a une apparence de raison l dedans...
l'heure est indue.

--Positivement, approuva Passepoil.

--Et cependant, reprit Cocardasse, nous ne pouvons nous en aller sans
avoir obtenu de rponse...

--C'est vident!

--Je propose donc de visiter la maison honntement et sans bruit.

--J'obtempre! fit Amable Passepoil.

Et se rapprochant vivement, il ajouta:

--Prpare ton mouchoir, j'ai le mien... et va prendre le petit; je me
charge de la femme.

Dans les grandes occasions, ce Passepoil se montrait parfois suprieur 
Cocardasse lui-mme.

Leur plan tait trac. Passepoil se dirigea vers la porte de la cuisine;
l'intrpide Franoise s'lana pour lui barrer le passage, tandis que
Berrichon essayait de gagner la rue afin d'appeler du secours.

Cocardasse le saisit par une oreille et lui dit:

--Si tu cries, je t'trangle, petit pcaire!

Berrichon terrifi ne dit mot. Cocardasse lui noua son mouchoir sur la
bouche.

Pendant cela, Passepoil, au prix de trois gratignures et de deux bonnes
poignes de cheveux, billonnait dame Franoise solidement. Il la prit
dans ses bras et l'emporta  la cuisine, o Cocardasse apportait
Berrichon.

Quelques personnes prtendent qu'Amable Passepoil profita de la position
o tait dame Franoise pour dposer un baiser sur son front. S'il le
fit, il eut tort. Elle avait t laide ds sa plus tendre jeunesse. Mais
nous tenons  n'accepter aucune responsabilit au sujet de ce Passepoil.
Ses moeurs taient lgres. Tant pis pour lui!

Berrichon et sa grand'mre n'taient pas au bout de leurs peines. On les
garrotta ensemble et on les attacha fortement au pied du bahut 
vaisselle.

Puis on ferma sur eux la porte  double tour.

Cocardasse junior et Amable Passepoil taient matres absolus du
terrain.




X

--Deux dominos.--


Au dehors, dans la rue du Chantre, les boutiques taient toutes fermes.
Parmi les commres, celles qui ne dormaient pas encore faisaient foule
et tapage  la porte du Palais-Royal. La Guichard et la Durand, madame
Balahault et madame Morin taient toutes les quatre du mme avis: jamais
on n'avait vu entrer tant et de si riches toilettes aux ftes de Son
Altesse! Toute la cour tait l.

Madame Balahault, qui tait une personne considrable, jugeait en
dernier ressort les toilettes, pralablement discutes par madame
Morin, la Guichard et la Durand.

Puis, par une transition habile, on arrivait aux personnes, aprs avoir
pluch la soie et les dentelles. Parmi toutes ces belles dames, il en
tait bien peu qui eussent conserv, aux yeux de madame Balahault, la
robe nuptiale dont parle l'criture.

Mais ce n'tait plus dj pour les dames que nos commres se pressaient
aux abords du Palais-Royal, bravant les invectives des porteurs et des
cochers, dfendant leurs places contre les tard-venus et pitinant dans
la boue avec une longanimit digne d'loges; ce n'tait pas non plus
pour les princes ou les grands seigneurs. On tait blas sur les dames;
on avait eu des grands seigneurs et des princes en veux-tu en voil! On
avait vu passer madame de Soubise avec madame de la Fert, les deux
belles la Fayette, la jeune duchesse de Rosny, cette blonde aux yeux
noirs qui brouilla le mnage d'un fils de Louis XIV.--Les demoiselles de
Bourbon-Busset, cinq ou six Rohan de divers poils, des Broglie, des
Chastellux, des Bauffremont, des Choiseul, des Coigny et le reste. On
avait vu passer M. le comte de Toulouse, frre de M. du Maine, avec la
princesse sa femme. Les prsidents ne se comptaient plus, les ministres
marquaient  peine; on regardait  peine les ambassadeurs.

La foule restait pourtant et s'augmentait de minute en minute.
Qu'attendait donc la foule? Elle n'et pas montr tant de persvrance
pour M. le rgent lui-mme!

Mais c'est qu'il s'agissait, en vrit, d'un bien autre personnage!

Le jeune roi?--Non pas.--Montez encore!

Le Dieu: l'cossais, M. Law, la providence de tout ce peuple qui allait
devenir un peuple millionnaire.

M. Law de Lauriston, le sauveur et le bienfaiteur.

M. Law que cette mme foule devait essayer d'trangler  cette mme
place, quelques mois plus tard.

M. Law dont les chevaux heureux ne travaillaient plus, remplacs qu'ils
taient sans cesse par des attelages humains.

La foule attendait ce bon M. Law. La foule tait bien dcide 
l'attendre jusqu'au lendemain matin.

Quand on songe que les potes accusent volontiers la foule
d'inconstance, de lgret, que sais-je! cette excellente foule, plus
patiente qu'un troupeau de moutons, cette foule inbranlable, cette
foule tenace, cette foule infatigable que nous avons tous vue cent fois
en notre vie encombrer les trottoirs mouills quinze heures durant pour
voir passer ceci ou cela,--pas grand'chose souvent,--parfois rien du
tout.

Si les boeufs gras des cinquante derniers sicles savaient crire!...

Mais tous ces favoris que la foule attend ont une fin violente. Voil
sans doute ce que les potes veulent dire.

La rue du Chantre, noire et dserte malgr le voisinage de cette cohue
et de ces lumires, semblait dormir. Ses deux ou trois rverbres
tristes se miraient dans son ruisseau fangeux. Au premier abord, on n'y
dcouvrait me qui vive.

Mais  quelques pas de la maison de matre Louis, de l'autre ct de la
rue, dans un enfoncement profond, form par la rcente dmolition de
deux maisons, six hommes, vtus de couleurs sombres, se tenaient
immobiles et muets.

Deux chaises  porteurs taient  terre derrire eux. Ce n'tait point
M. Law que ceux-ci attendaient.

Ils avaient les yeux fixs sur la porte close de la maison de matre
Louis depuis que Cocardasse junior et frre Passepoil y taient entrs.

Ceux-ci, rests seuls dans la salle basse aprs leur expdition
victorieuse contre Berrichon et dame Franoise, se posrent en face l'un
de l'autre et se regardrent avec une mutuelle admiration.

--Sandiou! l'enfant, dit Cocardasse, tu n'as pas encore oubli ton
mtier!

--Ni toi non plus: c'est fait proprement... mais nous en sommes pour nos
mouchoirs!

Si nous avons eu parfois  blmer Passepoil, ce n'a point t par suite
d'une injuste partialit; la preuve c'est que nous ne craignons pas de
signaler  l'occasion ses cts vertueux: il tait conome.

Cocardasse, entach au contraire de prodigalit, ne releva point ce qui
avait trait aux mouchoirs.

--Eh donc! reprit-il, le plus fort est fait...

--Du moment qu'il n'y a pas de Lagardre dans une affaire, fit observer
Passepoil, tout va comme sur des roulettes.

--Et, Dieu merci! Lagardre est loin...

--Soixante lieues de pays entre nous et la frontire.

Ils se frottrent les mains.

--Ne perdons pas de temps, mon bon, reprit Cocardasse; sondons le
terrain. Voici deux portes.

Il montrait l'appartement d'Aurore et le haut de l'escalier tournant.

Passepoil se caressa le menton.

--Je vais glisser un coup d'oeil par la serrure, dit-il en se
dirigeant dj vers la chambre d'Aurore.

Un regard terrible de Cocardasse junior l'arrta.

--Capdbious! fit le Gascon, je ne souffrirai pas cela! C'te petite
couquine est  faire sa toilette: respectons la dcence!

Passepoil baissa les yeux humblement:

--Ah! mon noble ami! fit-il, que tu es heureux d'avoir de bonnes
moeurs!

--Troun de l'air! je suis comme cela!... et sois sr, mon bon, que la
frquentation d'un homme tel que moi finira par te corriger... le vrai
philosophe commande  ses passions...

--Je suis l'esclave des miennes, soupira Passepoil; mais c'est qu'elles
sont si fortes!

Cocardasse lui toucha la joue paternellement.

--A vaincre sans pril, pronona-t-il avec gravit, on triomphe sans
agrment... Monte un peu voir ce qu'il y a l-haut.

Passepoil grimpa aussitt comme un chat.

--Ferm! dit-il en levant le loquet de la porte de matre Louis.

--Et par le trou?... Ici, la dcence le permet.

--Noir comme un four!

--Viens ... rcapitulons un peu les instructions de ce bon M. de
Gonzague.

--Il nous a promis, dit Passepoil, cinquante pistoles  chacun.

--A certaines conditions... primo...

Au lieu de poursuivre, il prit le paquet qu'il portait sous le bras...
Passepoil fit de mme.

A ce moment, la porte que Passepoil avait trouve close au haut de
l'escalier, tourna sans bruit sur ses gonds.--La figure ple et fute du
bossu parut dans la pnombre. Il se prit  couter.

Les deux matres d'armes regardaient leurs paquets d'un air indcis.

--Est-ce absolument ncessaire? demanda Cocardasse qui frappa sur le
sien d'un air mcontent.

--Pure formalit..., rpliqua Passepoil.

--Eh donc! Normand, tire-nous de l!

--Rien de plus simple... Gonzague nous a dit: Vous porterez des habits
de laquais,--nous les portons fidlement... sous notre bras.

Le bossu se mit  rire.

--Sous notre bras! s'cria Cocardasse enthousiasm; tu as de l'esprit
comme quatre, ma caillou!

--Sans mes passions et leur tyrannique empire, rpliqua srieusement
Passepoil, je crois que j'aurais t loin!

Ils dposrent tous les deux sur la table leurs paquets, qui contenaient
des habits de livre; c'tait un point rgl, grce  la subtile logique
de frre Passepoil.

Cocardasse poursuivit:

--M. de Gonzague nous a dit en second lieu: Vous vous assurerez que la
litire et les porteurs attendent dans la rue du Chantre.

--C'est fait, dit Passepoil.

--Oui bien, fit Cocardasse en se grattant l'oreille; mais il y a deux
chaises... que penses-tu de cela, toi?

--Abondance de biens ne nuit pas! dcida Passepoil; je n'ai jamais t
en chaise...

--Ni moi non plus!

--Nous nous ferons porter  tour de rle pour revenir  l'htel.

--Rgl!... Troisimement: Vous vous introduirez dans la maison...

--Nous y sommes.

--Dans la maison, il y a une jeune fille...

--Tiens, mon noble ami! s'cria Passepoil: regarde!... me voil tout
tremblant...

--Et tout blme!... qu'as-tu donc?

--Rien que pour entendre parler de ce sexe auquel je dois tous mes
malheurs.

Cocardasse lui frappa rudement sur l'paule.

--Apapur! fit-il, mon bon, entre soi, on se doit des gards... chacun a
ses petites faiblesses... mais si tu me romps encore les oreilles avec
tes passions, sandiou! je te les coupe!

Passepoil ne releva point la faute de grammaire, et comprit bien qu'il
s'agissait de ses oreilles. Il y tenait, bien qu'il les et longues et
rouges.

--Tu n'as pas voulu que je m'assure si la jeune fille tait l...,
dit-il.

--Elle y est, rpliqua Cocardasse; coute plutt!

Un joyeux clat de rire se fit entendre dans la pice voisine.

Frre Passepoil mit la main sur son coeur.

--Vous prendrez la jeune fille, poursuivit Cocardasse, ou plutt vous la
prierez poliment de monter dans la litire que vous ferez conduire au
pavillon...

--Et vous n'emploierez la violence, ajouta Passepoil, que s'il n'y a
pas moyen de faire autrement.

--C'est cela!... Et je dis que cinquante pistoles sont un bon prix pour
une pareille besogne!

--Ce Gonzague est-il assez heureux! soupira tendrement Passepoil.

Cocardasse toucha la garde de sa rapire. Passepoil lui prit la main.

--Mon noble ami, dit-il, tue-moi tout de suite!... c'est la seule
manire d'teindre le feu qui me dvore!... voil mon sein!... perce-le
du coup mortel!...

Le Gascon le regarda un instant d'un air de compassion profonde:

--Pcaire! fit-il; ce que c'est que de nous!... Voici une bagasse qui
n'emploiera pas une seule de ses cinquante pistoles  jouer ou  boire!

Le bruit redoubla dans la chambre voisine. Cocardasse et Passepoil
tressaillirent, parce qu'une petite voix grle et stridente pronona
tout haut derrire eux:

--Il est temps!

Ils se retournrent vivement. Le bossu de l'htel de Gonzague tait
debout auprs de la table et dfaisait tranquillement leurs paquets.

--Oh! oh! fit Cocardasse, par o est-il pass celui-l?

Passepoil s'tait prudemment recul.

Le bossu tendit une veste de livre  Passepoil, une autre  Cocardasse.

--Et vite! commanda-t-il sans lever la voix.

Ils hsitrent. Le Gascon surtout ne pouvait point se faire  l'ide
d'endosser ces habits de laquais.

--Capdbious! s'cria-t-il, de quoi te mles-tu, toi?

--Chut!... siffla le bossu; dpchez...

On entendit  travers la porte la voix de dona Cruz qui disait:

--C'est parfait! Il ne manque plus que la litire!

--Dpchez! rpta imprieusement le bossu.

En mme temps, il teignit la lampe.

La porte de la chambre d'Aurore s'ouvrit, jetant dans la salle basse une
lueur vague.

Cocardasse et Passepoil se retirrent derrire la cage de l'escalier
pour faire rapidement leur toilette.

Le bossu entr'ouvrit une des fentres donnant sur la rue du Chantre.

Un lger coup de sifflet retentit dans la nuit.

Une des litires s'branla.

Les deux camristes traversaient en ce moment la chambre  ttons. Le
bossu leur ouvrit la porte.

--tes-vous prts? demanda-t-il tout bas.

--Nous sommes prts, rpondirent Cocardasse et Passepoil.

--A votre besogne!

Dona Cruz sortait de la chambre d'Aurore en disant:

--Il faudra bien que je trouve une litire!... le diable galant n'a donc
pas song  cela!

Derrire elle, le bossu referma la porte.

La salle basse fut plonge dans une complte obscurit.

Dona Cruz s'arrta interdite. Elle entendait des mouvements dans
l'ombre.

--Aurore! dit-elle d'une voix dj mal assure; ouvre-moi...
claire-moi!

Faut-il l'avouer? cette charmante dona Cruz n'avait pas peur des hommes.
C'tait vers le dmon que l'obscurit tournait ses terreurs. On venait
d'voquer le diable en riant: dona Cruz croyait dj sentir ses cornes
dans les tnbres.

Comme elle revenait vers la porte d'Aurore pour l'ouvrir, elle rencontra
deux mains rudes et velues qui saisirent les siennes. Ces mains
appartenaient  Cocardasse junior. Dona Cruz essaya de crier. Sa gorge,
convulsivement serre par l'pouvante, trangla sa voix au passage.

Aurore, qui se tournait et se retournait devant son miroir; car la
parure la faisait coquette; Aurore ne l'entendit point, tourdie qu'elle
tait par les murmures de la foule, masse sous ses fentres.

On venait d'annoncer que le carrosse de M. Law, qui venait de l'htel
d'Angoulme, tait  la hauteur de la Croix du Trahoir.

--Il vient! il vient! criait-on de toutes parts.

Et la cohue de s'agiter follement.

--Mademoiselle, dit Cocardasse en dessinant un profond salut, qui fut
perdu faute de quinquet, permettez-moi de vous offrir...

Dona Cruz tait dj  l'autre bout de la chambre.

L, elle rencontra deux autres mains, moins poilues, mais plus
calleuses, qui taient la proprit de frre Amable Passepoil. Cette
fois, elle russit  pousser un grand cri.

--Le voici! le voici! disait la foule.

Le cri de la pauvre dona Cruz fut perdu comme le salut de Cocardasse.

Elle chappa  cette seconde treinte, mais Cocardasse la serrait de
prs. Passepoil et lui s'arrangeaient pour lui fermer toute autre issue
que la porte du perron. Quand elle arriva auprs de cette porte, les
deux battants s'ouvrirent. La lueur des rverbres claira son visage.
Cocardasse ne put retenir un mouvement de surprise.

Un homme qui se tenait sur le seuil, en dehors, jeta une mante sur la
tte de dona Cruz. On la saisit demi-folle d'effroi et on la poussa dans
la chaise, dont la portire se referma aussitt.

--A la petite maison derrire Saint-Magloire! ordonna Cocardasse.

La chaise partit. Passepoil rentra, frtillant comme un goujon sur
l'herbe. Il avait touch de la soie! Cocardasse tait tout pensif.

--Elle est mignonne! dit le Normand, mignonne! mignonne!... Oh! le
Gonzague!

--Capdbious! s'cria Cocardasse en homme qui veut chasser une pense
importune, j'espre que voil une affaire mene adroitement...

--Quelle petite main satine!

--Les cinquante pistoles sont  nous!... Je te l'ai dit: du moment qu'il
n'y a pas de Lagardre dans une aventure...

Il regarda tout autour de lui, comme s'il n'et point t parfaitement
convaincu de ce qu'il avanait.

--Et la taille! fit Passepoil;--je n'envie  Gonzague ni ses titres, ni
son or... mais...

--Allons! interrompit Cocardasse, en route!

--Elle m'empchera longtemps de dormir!

Cocardasse le saisit au collet et l'entrana; puis se ravisant:

--La charit nous oblige  dlivrer la vieille et son petit, dit-il.

--Ne trouves-tu pas que la vieille est bien conserve? demanda frre
Passepoil.

Il eut un matre coup de poing dans le dos. Cocardasse fit tourner la
clef dans la serrure. Avant qu'il et ouvert, la voix du bossu qu'ils
avaient presque oubli se fit entendre du ct de l'escalier.

--Je suis assez content de vous, mes braves, dit-il,--mais votre besogne
n'est pas finie... laissez cela!

--Il a le verbe haut, le petit homme! grommela Cocardasse.

--Maintenant qu'on ne le voit plus, ajouta Passepoil,--sa voix me fait
un drle d'effet... on dirait que je l'ai entendue quelque part,
autrefois...

Un bruit sec et rpt annona que le bossu battait le briquet.--La
lampe se ralluma.

--Qu'avez-vous donc  faire, s'il vous plat, matre sope? demanda le
Gascon; c'est ainsi qu'on vous nomme, je crois?

--sope... Jonas... et d'autres noms encore, repartit le petit homme;
attention  ce que je vais vous ordonner!

--Salue Son Excellence, Passepoil..., ordonner!... Peste!...

Il mit la main au chapeau. Passepoil l'imita, en ajoutant d'un accent
railleur:

--Nous attendons les ordres de Son Excellence!

--Et bien vous faites! pronona schement le bossu.

Nos deux estafiers changrent un regard. Passepoil perdit son air de
moquerie et murmura:

--Cette voix-l... bien sr que je l'ai entendue!

Le bossu prit derrire l'escalier deux de ces lanternes  manche qu'on
portait au devant des chaises, la nuit. Il les alluma.

--Prenez ceci, dit-il.

--Eh donc! fit Cocardasse avec mauvaise humeur,--croyez-vous que nous
pourrons rattraper la chaise?...

--Elle est loin, si elle court toujours! ajouta Passepoil.

--Prenez ceci.

Ce bossu tait entt,--nos deux braves prirent chacun une des
lanternes.

Le bossu montra du doigt la chambre d'o dona Cruz tait sortie quelques
minutes auparavant.

--Il y a l une jeune fille, dit-il.

--Encore! s'crirent  la fois Cocardasse et Passepoil.

Et ce dernier pensa tout haut:

--L'autre litire!...

--Cette jeune fille, poursuivit le bossu,--achve de s'habiller... Elle
va sortir par cette porte comme l'autre...

Cocardasse dsigna d'un coup d'oeil la lampe rallume.

--Non, dit le petit homme;--cette fois, vous n'teindrez pas la lampe.

--Alors, que faisons-nous? demanda le Gascon.

--Je vais vous le dire: vous aborderez la jeune fille franchement, mais
respectueusement... Vous lui direz: Nous sommes ici pour vous conduire
au bal du Palais.

--Il n'y avait pas un mot de cela dans nos instructions..., fit observer
Passepoil.

Et Cocardasse ajouta:

--La jeune fille nous croira-t-elle?

--Elle vous croira si vous lui dites le nom de celui qui vous envoie.

--Le nom de monsieur de Gonzague?

--Non pas!... Et si vous ajoutez que votre matre l'attendra, minuit
sonnant... souvenez-vous bien de cela! dans les jardins du Palais, au
rond-point de Diane...

--Avons-nous donc deux matres,  prsent, sandiou! s'cria Cocardasse.

--Non, rpondit le bossu,--vous n'avez qu'un matre... mais il ne
s'appelle pas Gonzague.

Le bossu, disant cela, gagna l'escalier tournant. Il mit le pied sur la
premire marche.

--Et comment s'appelle-t-il, notre matre? interrogea Cocardasse, qui
faisait de vains efforts pour garder son insolent sourire;--sope II,
sans doute?...

--Ou Jonas? balbutia Passepoil.

Le bossu les regarda. Ils baissrent les yeux. Le bossu pronona
lentement:

--Votre matre se nomme Henri de Lagardre!

Ils tressaillirent tous deux et parurent soudain rapetisss.

--Lagardre! firent-ils de la mme voix sourde et tremblante.

Le bossu monta l'escalier.--Quand il fut en haut, il les regarda un
instant courbs et dompts, puis il dit ce seul mot:

--Marchez droit!

Et il disparut.

--Ae! fit Passepoil quand la porte du haut fut referme.

--Apapur! grommela Cocardasse, nous avons vu le diable.

--Marchons droit, mon noble ami!

--Capdbious! soyons sages comme des images... et marchons droit!

--Figure-toi, se reprit-il, que j'avais cru reconnatre...

--Le petit Parisien?...

--Non... la jeune fille... celle que nous avons mise en chaise... pour
la gentille Bohmienne que j'ai vue l-bas, en Espagne, au bras de
Lagardre...

Passepoil poussa un cri... La chambre d'Aurore venait de s'ouvrir.

--Qu'est-ce donc? fit le Gascon en frissonnant.

Car tout l'pouvantait dsormais.

--La jeune fille que j'ai vue au bras de Lagardre, l-bas, en
Flandre!... balbutia Passepoil.

Aurore tait sur le seuil.

--Flor! appela-t-elle; o donc es-tu?

Cocardasse et Passepoil, tenant  la main leurs lanternes, s'avancrent,
l'chine courbe. Leur dtermination de _marcher droit_ s'enracinait de
plus en plus.

C'taient, du reste, deux laquais du plus magnifique modle avec leurs
pes en verrouil. Bien peu de suisses de paroisse auraient pu lutter
avec eux pour l'aisance et la bonne tenue.

Aurore tait si dlicieusement belle sous son costume de cour, qu'ils
restrent en admiration devant elle.

--O est Flor? rpta-t-elle. Est-ce que la folle est partie sans moi?

--Sans vous, renvoya le Gascon comme un cho.

Et le Normand rpta:

--Sans vous.

Aurore donna son ventail  Passepoil, son bouquet  Cocardasse. Vous
eussiez dit qu'elle avait eu de grands laquais toute sa vie.

--Je suis prte, dit-elle. Partons!

Les chos:

--Partons!

--Partons!

Et au moment de monter en chaise:

--A-t-il dit o je le retrouverais? demanda Aurore.

--Au rond-point de Diane, murmura Cocardasse avec une voix de tnor.

--A minuit, acheva Passepoil.

Tous deux, les bras pendants et le corps inclin.

On partit. Par dessus la chaise qu'ils accompagnaient, la lanterne  la
main, Cocardasse junior et frre Passepoil changrent un dernier
regard.

Ce regard voulait dire:

--Marchons droit!

L'instant d'aprs, on et pu voir sortir, par la porte de l'alle qui
conduisait  l'appartement particulier de matre Louis, un petit homme
noir, qui longea la rue du Chantre en trottinant.

Il traversa la rue Saint-Honor au moment o le carrosse de ce bon M.
Law allait passer, et la foule se moqua bien de sa bosse.

De ces moqueries, le bossu ne semblait point beaucoup se soucier.

Il fit le tour du Palais-Royal et entra dans la cour des Fontaines.

Rue de Valois, il y avait une petite porte qui donnait entre dans la
partie des btiments appele _les privs de Monsieur_. C'tait l que
Philippe d'Orlans, rgent de France, avait son cabinet de travail.

Le bossu frappa d'une certaine sorte. On lui ouvrit aussitt, et du fond
d'un corridor noir une grosse voix s'leva.

--Ah! c'est toi, Riquet  la Houppe! dit-elle; monte vite: on
t'attend...




LE PALAIS-ROYAL.




I

--Sous la tente.--


Les pierres aussi ont leurs destines. Les murailles vivent longtemps et
voient les gnrations passer; elle savent bien des histoires. Ce serait
un curieux travail que la monographie d'un de ces cubes taills dans le
liais ou dans le tuf, dans le granit ou dans le grs. Que de drames
alentour: comdies et tragdies! Que de grandes et que de petites
choses! combien de rires! combien de pleurs!

Ce fut la tragdie qui fonda le Palais-Royal. Armand du Plessis,
cardinal de Richelieu, immense homme d'tat, lamentable pote, acheta
au sieur Dufresne l'ancien htel de Rambouillet, au marquis d'Estres le
grand htel de Mercoeur. Sur l'emplacement de ces deux demeures
seigneuriales, il donna l'ordre  l'architecte Lemercier de lui btir
une maison, digne de sa haute fortune.--Quatre autres fiefs furent
acquis pour dessiner les jardins. Enfin, pour dgager la faade o
taient les armoiries des Du Plessis, surmontes du chapeau de cardinal,
on fit emplette de Sillery, en mme temps qu'on ouvrait une grande rue
pour permettre au carrosse de son minence d'arriver sans encombre  ses
fermes de la Grange-Batelire.

La rue devait garder le nom de Richelieu; la ferme, sur les terrains de
laquelle s'lve maintenant le plus brillant quartier de Paris, baptisa
longtemps l'arrire-faade de l'Opra; le palais seul n'eut point de
mmoire.

Tout battant neuf, il changea son titre de Cardinal pour un titre plus
lev encore. Richelieu dormait  peine dans la tombe, que sa maison
s'appelait dj le Palais-Royal.

Il aimait le thtre, ce terrible prtre! on pourrait presque dire qu'il
btit son palais pour y mettre des thtres. Il en fit trois, bien qu'
la rigueur, il n'en fallt qu'un pour reprsenter sa chre tragdie de
_Mirame_, fille idoltre de sa propre muse.

Elle tait en vrit trop lourde pour exceller au jeu des vers, cette
main qui trancha la tte du conntable de Montmorency. _Mirame_ fut
reprsente devant trois mille fils et filles des croiss qui eurent
bien le coeur d'applaudir. Cent odes, autant de dithyrambes, le double
de madrigaux tombrent le lendemain en pluie fade sur la ville,
clbrant les gloires du redoutable pote,--puis, tout ce lche bruit se
tut.--On parla tout bas d'un jeune homme qui faisait aussi des
tragdies, qui n'tait pas cardinal et qui s'appelait Corneille.

Un thtre de deux cents spectateurs, un thtre de cinq cents, un
thtre de trois mille, Richelieu ne se contenta pas  moins. Tout en
suivant la politique pittoresque de Tarquin, tout en faisant tomber
systmatiquement les ttes effrontes qui dpassaient le niveau, il
s'occupait de ses dcors et de ses costumes comme un excellent directeur
qu'il tait.--On dit qu'il inventa la _mer agite_ qui fait vivre
maintenant dans le _premier dessous_ tant de pres de famille, les
nuages de gaze, les rampes mobiles et les _praticables_.--Il imagina
lui-mme le ressort qui faisait rouler le rocher de Sisyphe, fils
d'ole, dans la pice de Desmarets.

On ajoute qu'il tenait bien plus  ces divers petits talents, y compris
celui de danseur, qu' sa gloire politique: c'est la rgle.

Nron ne fut point immortel, malgr ses succs de joueur de flte.
Richelieu mourut. Anne d'Autriche et son fils Louis XIV vinrent habiter
le Palais-Cardinal. La Fronde fit tapage autour de ces murailles toutes
neuves. Mazarin, qui ne faisait point de tragdies, couta plus d'une
fois, riant sous cape et tremblant  la fois, les grands cris du peuple
ameut sous ses fentres.

Mazarin avait pour retraite les appartements qui servirent plus tard 
Philippe d'Orlans, rgent de France. C'tait l'aile orientale, ayant
retour sur la galerie actuelle des Proues, vers la cour des Fontaines.

Il tait l au printemps de l'anne 1640, quand les frondeurs
pntrrent de force au Palais, pour se bien assurer par eux-mmes qu'on
ne leur avait point enlev le jeune roi. Un tableau de la galerie du
Palais-Royal reprsente ce fait et montre Anne d'Autriche, soulevant, en
prsence du peuple, les langes de Louis XIV enfant.

A ce sujet, on rapporte un mot de l'un des petits-neveux du rgent, le
roi des Franais Louis-Philippe. Ce mot va bien au Palais-Royal, qui est
un monument sceptique, charmant, froid, sans prjugs, un esprit fort en
pierres de taille qui se planta sur l'oreille la cocarde de Camille
Desmoulins, mais qui caressa les cosaques: ce mot va bien aussi  la
race de l'lve de Dubois, le plus spirituel prince qui ait jamais perdu
le temps et l'or de l'tat  faire orgie.

Casimir Delavigne, regardant ce tableau, qui est de Mauzaise, s'tonnait
de voir la reine sans garde, au milieu de cette multitude. Le duc
d'Orlans, depuis Louis-Philippe, se prit  sourire, et rpondit:

--Il y en a, mais on ne les voit pas.

Ce fut au mois de fvrier 1672 que Monsieur, frre du roi, tige de la
maison d'Orlans, entra en possession du Palais-Royal. Louis XIV, le
vingt et un de ce mois, lui en constitua la proprit en apanage.
Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orlans, y tint une cour
brillante.

Le duc de Chartres, fils de Monsieur, le futur rgent, y pousa, vers la
fin de l'anne 1692, mademoiselle de Blois, la dernire des filles
naturelles du roi et de madame de Montespan.

Sous la rgence, il ne s'agissait plus de tragdies. L'ombre triste de
Mirame dut se voiler pour ne point voir ces fameux petits soupers que le
duc d'Orlans faisait, dit Saint-Simon, en des compagnies fort
tranges; mais ses thtres servirent, car la mode tait aux filles
d'Opra.

La belle duchesse de Berry, fille du rgent, toujours entre deux vins et
le nez barbouill de tabac d'Espagne, faisait partie de l'_trange
compagnie_ o n'entraient, ajoute le mme Saint-Simon, que des dames de
moyenne vertu et des gens de peu, mais brillant par leur esprit et leur
dbauche... On buvait beaucoup et du meilleur... On disait des ordures 
gorge dploye, des impits  qui mieux mieux, et quand on avait fait
du bruit et qu'on tait bien ivre, on allait se coucher...

Mais Saint-Simon n'aimait pas le rgent. Si l'histoire ne peut cacher
entirement les regrettables faiblesses de ce prince, du moins nous
montre-t-elle les grandes qualits que ses excs ne parvinrent pas 
touffer.

Ses vices taient  son infme prcepteur: ce qu'il avait de vertu lui
appartenait, d'autant mieux qu'on avait fait plus d'efforts pour la tuer
en lui. Ses orgies, et ceci est rare, n'eurent point de revers sanglant.
Il fut humain; il fut bon. Peut-tre et-il t grand sans les exemples
et les conseils qui empoisonnrent sa jeunesse.

Le jardin du Palais-Royal tait alors beaucoup plus vaste
qu'aujourd'hui. Il touchait d'un ct aux maisons de la rue de
Richelieu, de l'autre aux maisons de la rue des Bons-Enfants. Au fond,
du ct de la Rotonde, il allait jusqu' la rue Neuve-des-Petits-Champs.
Ce fut longtemps aprs seulement, sous le rgne de Louis XVI que
Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orlans, btit ce qu'on appelle les
galeries de pierre, pour isoler le jardin et l'embellir.

Au temps o se passe notre histoire, d'normes charmilles, toutes
tailles en portiques italiens, entouraient les berceaux, les massifs et
les parterres. La belle alle de marronniers d'Inde, plante par le
cardinal de Richelieu, tait dans toute sa vigueur. L'arbre de Cracovie,
dernier arbre de cette avenue, existait encore au commencement de ce
sicle.

Deux autres avenues d'ormes, taills en boule, allaient dans le sens de
la largeur. Au centre tait une demi-lune avec bassin d'eau
jaillissante. A droite et  gauche, en revenant vers le palais, on
trouvait le rond-point de Mercure et le rond-point de Diane, entours de
massifs d'arbrisseaux. Derrire le bassin se trouvait le quinconce des
tilleuls, entre les deux grandes pelouses.

L'aile orientale du palais, plus considrable que celle o fut
construit, plus tard, le Thtre Franais sur l'emplacement de la
clbre galerie de Mansart, se terminait par un pignon  fronton, qui
portait cinq fentres de faade sur le jardin. Ces fentres regardaient
le rond-point de Diane. Le cabinet de travail du rgent tait l.

Le Grand-Thtre, qui avait subi fort peu de modifications depuis le
temps du cardinal, servait aux reprsentations de l'opra. Le palais
proprement dit, outre les salons d'apparat, contenait les appartements
d'lisabeth-Charlotte de Bavire, princesse palatine, duchesse
douairire d'Orlans, seconde femme de Monsieur, ceux de la duchesse
d'Orlans, femme du rgent, et ceux du duc de Chartres. Les princesses,
 l'exception de la duchesse de Berry et de l'abbesse de Chelles,
habitaient l'aile occidentale qui allait vers la rue de Richelieu.

L'Opra, situ de l'autre ct, occupait une partie de l'emplacement
actuel de la cour des Fontaines et de la rue de Valois. Il avait ses
derrires sur la rue des Bons-Enfants. Un passage, connu sous le nom
galant de Cour-aux-Ris, sparait l'entre particulire de ces dames des
appartements du rgent.

Elles jouissaient,  titre de tolrance, du jardin du palais.

Celui-ci n'tait point ouvert au public, comme de nos jours; mais il
tait facile d'en obtenir l'entre. En outre, presque toutes les maisons
des rues des Bons-Enfants, de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs
avaient des balcons, des terrasses rgnantes, des portes basses et mme
des perrons qui donnaient accs dans les massifs. Les habitants de ces
maisons se croyaient si bien en droit de jouir du jardin, qu'ils firent
plus tard un procs  Louis-Philippe-Joseph d'Orlans lorsque ce prince
voulut enclore le Palais-Royal.

Tous les auteurs contemporains s'accordent  dire que le jardin du
palais tait un _sjour dlicieux_, et certes, sous ce rapport, nous
avons beaucoup  regretter. Rien de moins dlicieux que le promenoir
carr, envahi par les bonnes d'enfants, et o s'alignent maintenant les
deux alles d'ormes malades. Il faut croire que la construction des
galeries, en interceptant l'air, nuit  la vgtation; notre
Palais-Royal est une trs-belle cour: ce n'est plus un jardin.

Cette nuit-l, c'tait un enchantement, un paradis, un palais de fes.
Le rgent, qui n'avait pas beaucoup de got  la reprsentation,
sortait de son habitude et faisait les choses magnifiquement. On
disait, il est vrai, que ce bon M. Law fournissait l'argent de la fte:
mais qu'importait cela! En ce monde, beaucoup de gens sont de cet avis,
qu'il ne faut voir que le rsultat.

Si M. Law payait les violons en son propre honneur, c'tait un homme qui
entendait bien la publicit, voil tout. Il et mrit de vivre de nos
jours d'habilet, o tel crivain s'est fait une renomme en achetant
tous les exemplaires des quatorze premires ditions de son livre, si
bien que la quinzime a fini par se vendre ou  peu prs,--o tel
dentiste, pour gagner vingt mille francs, dpense dix mille cus en
annonces,--o tel directeur de thtre met chaque soir trois ou quatre
cents humbles amis dans sa salle pour prouver  deux cent cinquante
spectateurs vrais que l'enthousiasme n'est pas mort en France.

Ce n'est pas seulement  titre d'inventeur de l'agio que ce bon M. Law
peut tre regard comme le vritable prcurseur de la banque
contemporaine.

Cette fte tait pour lui; cette fte avait pour but de glorifier son
systme et aussi sa personne. Pour que la poudre qu'on jette aille bien
dans les yeux blouis, il faut la jeter de haut. Ce bon monsieur Law
avait senti le besoin d'un pidestal d'o il pt mieux jeter sa poudre.
On devait cuire une nouvelle fourne d'actions le lendemain.

Comme l'argent ne lui cotait rien, il fit sa fte splendide.

Nous ne parlerons point des salons du Palais, dcors pour cette
circonstance avec un luxe inou. La fte tait surtout dans le jardin,
malgr la saison avance. Le jardin tait entirement tendu et couvert.
La dcoration gnrale reprsentait un campement de colons dans la
Louisiane, sur les bords du Mississipi, ce fleuve d'or. Toutes les
serres de Paris avaient t mises  contribution pour composer des
massifs d'arbustes exotiques: on ne voyait partout que fleurs tropicales
et fruits du paradis terrestre. Les lanternes qui pendaient  profusion
aux arbres et aux colonnes taient des lanternes indiennes; on se le
disait; seulement les tentes des Indiens sauvages, jetes  et l,
semblaient trop jolies.

Mais les amis de M. Law allaient rptant:

--Vous ne vous figurez pas comme les naturels de ce pays sont avancs!

Une fois admis le style un peu fantastique des tentes, il est certain
que tout tait d'un rococo dlicieux. Il y avait des lointains mnags,
des forts sur toile, des rochers de carton  l'aspect terrible, des
cascades qui cumaient comme si l'on et mis du savon dans leur eau.

Le bassin central tait surmont de la statue allgorique du Mississipi,
qui avait un peu les traits de ce bon M. Law. Ce dieu tenait une arme
d'o l'eau s'chappait: derrire le dieu, dans le bassin mme, on avait
plac une machine ayant mission de figurer une de ces chausses que
construisent les castors dans les cours d'eau de l'Amrique
septentrionale.

M. de Buffon n'avait pas encore fait l'histoire de ces intressants
animaux, ingnieux, mthodiques et rangs comme des lves de l'cole
Polytechnique.

Nous avons plac ce dtail de la chausse des castors, parce qu'il dit
tout et vaut  lui seul la description la plus tendue.

C'tait autour de la statue du dieu Mississipi que la Nivelle,
mademoiselle Dubois-Duplant, mademoiselle Hernoux, Leguay, Salvator et
Pompignan devaient danser le ballet indien, pour lequel cinq cents
sujets taient engags.

Les compagnons de plaisir du rgent, le marquis de Coss, le duc de
Brissac, la Fare, le pote, madame de Tencin, madame de Royan et la
duchesse de Berry s'taient bien un peu moqus autour de tout cela, mais
pas tant que le rgent lui-mme.

Il n'y avait gure qu'un homme pour surpasser le rgent dans ses
railleries, c'tait ce bon M. Law.

Les salons taient dj encombrs, et Brissac avait ouvert le bal par
ordre avec mademoiselle de Toulouse. Il y avait foule dans les jardins,
et le lansquenet allait sous toutes les tentes plus ou moins sauvages.
Malgr les piquets de gardes franaises (dguiss en Indiens d'opra)
poss  toutes les portes des maisons voisines donnant sur les jardins,
plus d'un intrus tait parvenu  se glisser. On voyait  et l des
dominos dont l'apparence n'tait rien moins que catholique.

C'tait un grand bruit, une foule remuante et joyeuse, ayant parti pris
de s'amuser quand mme.

Cependant, les rois de la fte n'avaient point fait encore leur entre.
On n'avait vu ni le rgent, ni les princesses, ni ce bon M. Law. On
attendait.

Dans un wigwam en velours nacarat, orn de crpines d'or, o les sachems
du grand fleuve eussent bien voulu fumer le calumet de paix, on avait
runi plusieurs tables. Ce wigwam tait situ non loin du rond-point de
Diane, sous les fentres mmes du cabinet du rgent. Il contenait
nombreuse compagnie.

Autour d'une table de marbre, recouverte d'une natte, un lansquenet
turbulent se faisait. L'or roulait  grosses poignes; on criait, on
riait.--Non loin de l un groupe de vieux gentilshommes causaient
discrtement auprs d'une table de reversi.

A la table de lansquenet, nous eussions reconnu Chaverny, le beau petit
marquis, Navailles, Gironne, Noc, Taranne, Albret et d'autres,--M. de
Peyrolles tait l et gagnait.

C'tait une habitude qu'il avait. On la lui connaissait. Ses mains
taient gnralement surveilles.--Du reste, sous la rgence, tromper au
jeu n'tait pas pch mortel.

On n'entendait que des chiffres qui allaient se croisant et rebondissant
de l'un  l'autre: cent louis! cinquante! deux cents!--quelques jurons
de mauvais joueurs, et le rire involontaire des gagnants.

Toutes les figures, bien entendu, taient dcouvertes autour de la
table. Dans les avenues, au contraire, beaucoup de masques et beaucoup
de dominos allaient causant. Des laquais en livre de fantaisie et pour
la plupart masqus, pour ne pas dnoncer l'incognito de leurs matres,
se tenaient de l'autre ct du petit perron du rgent.

--Gagnez-vous, Chaverny? demanda un petit domino bleu qui vint mettre sa
tte encapuchonne  l'ouverture de la tente.

Chaverny jetait le fond de sa bourse sur la table.

--Cidalise! s'cria Gironne;  notre secours, nymphe des forts vierges!

Un autre domino parut derrire le premier.

--Qui parle de vierges? demanda le second domino.

--Ce n'est pas une personnalit, Desbois, ma mignonne, lui fut-il
rpondu; il s'agit de forts.

--A la bonne heure! fit mademoiselle Desbois-Duplant qui entra.

Cidalise donna sa bourse  Gironne.

Un des vieux gentilshommes assis  la table de reversi fit un geste de
dgot.

--De notre temps, monsieur de Barbanchois, dit-il  son voisin, cela se
faisait autrement.

--Tout est gt, monsieur de la Hunaudaye, rpondit le voisin, tout est
perverti!

--Rapetiss, monsieur de Barbanchois!

--Abtardi, monsieur de la Hunaudaye!

--Travesti!

--Galvaud!

--Sali!

Et tous deux en choeur, avec un grand soupir:

--O allons-nous, baron, o allons-nous?

M. le baron de Barbanchois poursuivit en prenant un des boutons d'agate
qui dcoraient l'antique pourpoint de M. le baron de la Hunaudaye:

--Qui sont ces gens, monsieur le baron?

--Monsieur le baron, je vous le demande?

--Tiens-tu, Taranne? criait en ce moment Montaubert; cinquante!

--Taranne! grommela M. de Barbanchois, ce n'est pas un homme, c'est une
rue!

--Tiens-tu, Albret?...

--Cela s'appelle, fit M. de la Hunaudaye, comme la mre de Henri le
Grand... O pchent-ils leurs noms?

--O Bichon, l'pagneul de madame la baronne a-t-il pch le sien?
rpliqua M. de Barbanchois en ouvrant sa tabatire.

Cidalise qui passait y fourra effrontment ses deux doigts. M. le baron
resta bouche bante.

--Il est bon, dit la fille d'Opra.

--Madame, repartit gravement le baron de Barbanchois, je n'aime point
mler... veuillez accepter la bote.

Cidalise ne se formalisa point. Elle prit la bote et toucha d'un geste
caressant le vieux menton du gentilhomme indign. Puis elle fit une
pirouette et s'loigna.

--O allons-nous! grommela M. de la Hunaudaye.

--O allons-nous! rpta M. de Barbanchois qui suffoquait; que dirait le
feu roi, s'il voyait de pareilles choses?

Au lansquenet:

--Perdu! Chaverny! Encore perdu!

--C'est gal... j'ai la terre de ***. Je tiens tout!

--Son pre tait un digne soldat! dit le baron de Barbanchois;  qui
appartient-il?

--A monsieur le prince de Gonzague.

--Dieu nous garde des Italiens!

--Les Allemands valent-ils mieux, monsieur le baron?... Un comte de Horn
rou en Grve pour assassinat!

--Un parent de Son Altesse!... O allons-nous!

--Je vous dis, monsieur le baron, qu'on finira par s'gorger en plein
midi dans les rues!

--Eh! monsieur le baron! c'est dj commenc... N'avez-vous point lu les
nouvelles?... Hier, une femme assassine prs du Temple... la Louvet,
une agioteuse...

--Ce matin, un commis du trsor de la guerre, le sieur Sandrier, retir
de la Seine au pont Notre-Dame...

--Pour avoir parl trop haut de cet cossais maudit..., pronona tout
bas M. de Barbanchois.

--Chut!... fit M. de la Hunaudaye, c'est le onzime depuis huit
jours!...

--Oriol!... Oriol  la rescousse! crirent en ce moment les joueurs.

Le gros petit traitant parut  l'entre de la tente. Il avait le masque
et son costume d'une richesse grotesque qui lui avait fait dans le bal
un haut succs de rires.

--C'est tonnant, dit-il, tout le monde me reconnat!

--Il n'y a pas deux Oriol! s'cria Navailles.

--Ces dames trouvent que c'est assez d'un! fit Noc.

--Jaloux! s'cria-t-on de toutes parts en riant.

Oriol demanda:

--Messieurs, n'avez-vous point vu Nivelle?

--Dire que ce pauvre ami, dclama Gironne, sollicite en vain, depuis
huit mois, la place de financier bafou et dvou auprs de notre chre
Nivelle!

--Jaloux! dit-on encore.

--As-tu vu d'Hozier, Oriol?

--As-tu tes parchemins?

--Oriol, sais-tu le nom de l'aeul que tu vas envoyer aux croisades?

Et les rires d'clater.

M. de Barbanchois joignait les mains; M. de la Hunaudaye disait:

--Ce sont des gentilshommes, M. le baron, qui raillent ces saintes
choses!

--O allons-nous, seigneur! o allons-nous!...

--Peyrolles!... dit le petit traitant qui s'approcha de la table; je
vous fais les cinquante louis, puisque c'est vous... Mais relevez vos
manchettes.

--Plat-il! fit le factotum de M. de Gonzague; je ne plaisante qu'avec
mes gaux, mon petit monsieur!

Chaverny regarda les laquais derrire le perron du rgent.

--Parbleu! murmura-t-il, ces coquins ont l'air de s'ennuyer l-bas... va
les chercher, Taranne, pour que cet honnte M. de Peyrolles ait un peu
avec qui se gaudir!

Le factotum n'entendit point cette fois. Il ne se fchait qu' bonnes
enseignes. Il se contenta de gagner les cinquante louis d'Oriol.

--Et du papier! disait le vieux Barbanchois, toujours du papier!

--On nous paye nos pensions en papier, baron!

--Et nos fermages... que reprsentent ces chiffons!

--L'argent s'en va!

--L'or aussi... Voulez-vous que je vous dise, baron? nous marchons  une
catastrophe!

--Monsieur, mon ami, repartit la Hunaudaye en serrant furtivement la
main de Barbanchois, nous y marchons!... c'est l'avis de madame la
baronne!

Parmi les clameurs, les rires et les quolibets croiss, la voix d'Oriol
s'leva de nouveau:

--Connaissez-vous la nouvelle? demanda-t-il, la grande nouvelle?

--Non... voyons la grande nouvelle!

--Je vous le donne en mille!... mais vous ne devineriez pas!...

--M. Law s'est fait catholique?

--Madame de Berry boit de l'eau?

--M. du Maine a fait demander une invitation au rgent?

Et cent autres impossibilits.

--Vous n'y tes pas, vous n'y tes pas, trs-chers!... Vous n'y serez
jamais!... Madame la princesse de Gonzague... la veuve inconsolable de
M. de Nevers... Artmise, voue au deuil ternel...

A ce nom de madame la princesse de Gonzague, tous les vieux
gentilshommes avaient dress l'oreille.

--Eh bien! eh bien! fit-on autour de la table de lansquenet.

--Eh bien! reprit Oriol, Artmise a fini de boire la cendre du
mausole!... Madame la princesse de Gonzague est au bal!

On se rcria. C'tait chose impossible.

--Je l'ai vue! affirma le petit traitant, de mes yeux vue!... assise
auprs de la princesse Palatine... Mais j'ai vu quelque chose de plus
extraordinaire encore.

--Quoi donc? demanda-t-on de toutes parts.

Oriol se rengorgea; il tenait le d.

--J'ai vu, reprit-il pourtant, et je n'avais pas la berlue... et j'tais
bien veill... j'ai vu M. le prince de Gonzague refus  la porte du
rgent.

On fit silence. Cela intressait tout le monde. Tout ce qui entourait
cette table de lansquenet attendait sa fortune de Gonzague.

--Qu'y a-t-il d'tonnant  cela? demanda Peyrolles, les affaires de
l'tat...

--A cette heure, Son Altesse ne s'occupe point des affaires de l'tat.

--Cependant, si un ambassadeur...

--Son Altesse n'tait point avec un ambassadeur!

--Si quelque caprice nouveau...

--Son Altesse n'tait pas avec une dame.

C'tait Oriol qui faisait ces rponses nettes et catgoriques. La
curiosit gnrale grandissait.

--Mais avec qui donc tait Son Altesse?

--On se le demandait, repartit le petit traitant. M. de Gonzague
lui-mme s'en informait avec beaucoup de mauvaise humeur.

--Et que lui rpondaient les valets? interrogea Navailles.

--Mystre, messieurs, mystre!... M. le rgent est triste depuis
certaine missive qu'il reut d'Espagne... M. le rgent a donn ordre
aujourd'hui d'introduire par la petite porte de la cour des Fontaines un
personnage qu'aucun de ses valets ordinaires n'a vu... sauf Blondeau,
qui a cru entrevoir dans le second cabinet un petit homme tout noir de
la tte aux pieds... un bossu.

--Un bossu! rpta-t-on  la ronde;--il en pleut des bossus!...

--Son Altesse s'est enferme avec lui... et la Fare... et Brissac... et
la duchesse de Chalais elle-mme ont trouv porte close!.

Il y eut un silence. Par l'ouverture de la tente, on pouvait apercevoir
les fentres claires du cabinet de Son Altesse.--Oriol regarda de ce
ct par hasard.

--Tenez! tenez! s'cria-t-il en tendant la main,--ils sont encore
ensemble!

Tous les yeux se tournrent  la fois vers les fentres du
pavillon.--Sur les rideaux blancs, la silhouette de Philippe d'Orlans
se dtachait; il marchait.--Une autre ombre indcise, place du ct de
la lumire semblait l'accompagner.

Ce fut l'affaire d'un instant: les deux ombres avaient dpass la
fentre.

Quand elles revinrent, elles avaient chang de place en tournant. La
silhouette du rgent tait vague, tandis que celle de son mystrieux
compagnon se dessinait avec nettet sur le rideau,--quelque chose de
difforme: une grosse bosse sur un petit corps et de longs bras qui
gesticulaient avec vivacit...


FIN DU TOME TROISIME.




TABLE DES CHAPITRES
DU TROISIME VOLUME.

                                                Pages

                      LES MMOIRES D'AURORE.
                             (Suite.)

    III. La gitanita                                 5

    IV. O Flor emploie un charme                   29

     V. O Aurore s'occupe d'un petit marquis       53

    VI. En mettant le couvert                       75

   VII. Matre Louis                                95

  VIII. Deux jeunes filles                         117

    IX. Les trois souhaits                         139

     X. Deux dominos                               159

                        LE PALAIS-ROYAL.

     I. Sous la tente                              181

  FIN DE LA TABLE.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page   9: enlev 1 on (mon ami; on ne me rpondit point.)
  page  13: fil remplac par fit (descends! fit Henri avec impatience.)
  page  18: gentlishommes remplac par gentilshommes
  page  51: Stapitz remplac par Staupitz
  page  59: que remplac par qui (des jalousies  mes fentres qui)
  page  66: Franois remplac par Franoise
  page  69: Tarride remplac par Tarrides
  page  75: pardessus remplac par par dessus (A droite, par dessus le
            rempart)
  page 128: une remplac par un (un carrosse)
  page 135: avouous remplac par avouons
  page 181: on remplac par ou (dans le granit ou dans le grs.)
  page 184: Lous remplac par Louis (Louis XIV)
  page 186: m'aimait remplac par n'aimait (Saint-Simon n'aimait pas)





End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 3, by Paul Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 3 ***

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
