The Project Gutenberg EBook of Lautrec, by Gustave Coquiot

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Title: Lautrec

Author: Gustave Coquiot

Release Date: November 23, 2010 [EBook #34422]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAUTREC ***




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  Au lecteur

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LAUTREC




DU MME AUTEUR

  LES FERIES DE PARIS (_Couverture de R. Carabin_).

  LES SOUPEUSES (_Dessins de George Bottini_).

  LE VRAI J.-K. HUYSMANS (_Portrait par J.-F. Raffalli_).

  HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC (_Avec des illustrations_).

  LE VRAI RODIN (_Avec des illustrations_).

  PARIS, VOICI PARIS! (_Couverture de Sacchetti_).

  CUBISTES, FUTURISTES, PASSISTES (_Avec des illustrations_).

  RODIN (_Grand album, avec des illustrations_).

  RODIN A L'HOTEL BIRON ET A MEUDON (_Avec des illustrations_).

  PAUL CZANNE (_Avec des illustrations_).

  LES INDPENDANTS (_Avec des illustrations_).

  VAGABONDAGES.


THATRE
(_Seul ou en collaboration_)

  M. PRIEUX EST DANS LA SALLE!

  DEUX HEURES DU MATIN... QUARTIER MARBEUF (_Couverture de Go Dupuis_).

  HOTEL DE L'OUEST... CHAMBRE 22.

  UNE NUIT DE GRENELLE (_Couverture de Go Dupuis_).

  SAINTE ROULETTE.


POUR PARAITRE

  L'HOMME DE LA NATURE.

  LES PANTINS DE PARIS (_Dessins de Forain_).

  L'ILE DSENCHANTE.

  PIERRE BONNARD.


Tous droits de traduction, de reproduction, rservs pour tous pays, y
compris la Sude, la Hollande, le Danemark et la Russie.

S'adresser, pour traiter,  la Librairie OLLENDORFF 50, Chausse d'Antin,
Paris.




  GUSTAVE COQUIOT

  LAUTREC

  _OU QUINZE ANS DE
  MOEURS PARISIENNES_


  1885-1900


  Avec 24 reproductions hors-texte des oeuvres
  de LAUTREC


  TROISIME DITION


  PARIS

  _Socit d'ditions Littraires et Artistiques_
  LIBRAIRIE OLLENDORFF
  50, CHAUSSE D'ANTIN, 50


  Copyright by Librairie Ollendorff 1921


  _Il a t tir  part
  Trente exemplaires sur papier de Hollande
  numrots  la presse._


   R. CARABIN

  SCULPTEUR, MDAILLEUR, ORFVRE,
  POTIER ET ALCHIMISTE


[Illustration: PORTRAIT DE LAUTREC
(_Eau-forte de Charles Maurin_).]




DES SOUVENIRS SUR LA VIE

I

Le Milieu

Paris et Ren Princeteau

Cormon ou la Vie

Montmartre

LE MILIEU


Descendant des comtes souverains de Toulouse, qui bataillrent contre le
pape Innocent III, contre le roi Louis VIII de France, mieux encore
contre le rude sanglier Simon de Montfort, le comte Alphonse de
Toulouse-Lautrec-Monfa, aujourd'hui trpass, chassait  courre,  grand
tapage de chiens et de trompes, en la terre de Loury en Loiret, quand sa
femme, la comtesse ne Adle Tapi de Celeyran, lui fit discrtement
annoncer la naissance de son fils Henri, n le 24 novembre 1864,  Albi,
14, rue de l'Ecole-Mage, dans un vieil htel de famille.

Le veneur ne se hta point pour cela de boucler son quipage. Officier
de cavalerie, sorti de l'Ecole de Saint-Cyr, dmissionnaire, et mari en
l'anne 1863, il avait tout de suite laiss sa femme  ses religieuses
pratiques pour peronner, lui,  pleines molettes, la vie libre,
nettement excentrique qu'il chrissait. D'ailleurs, cet hoffmannesque
gentilhomme avait de qui tenir. Son propre pre avait t un rude
coureur de bois et de halliers, farouche et autoritaire, qui avait
terroris son entourage. Excellent cavalier, forcen chasseur, il
n'avait presque jamais quitt la terre du Bosc, pre terre situe dans
le Rouergue, et qui appartenait  sa femme. Mais ces loups ont tout de
mme une fin! Un soir, aprs avoir, durant toute la journe, sonn du
cor,  se rompre les veines, il mourut d'une chute de cheval, laissant 
son fils Alphonse la forte image d'un vieux veneur mont en couleurs, et
dress sur ses perons, comme un hargneux coq sur ses ergots. Il ne
possdait aucune fortune personnelle, du reste; mais, du ct de sa
femme, abondaient terres et argent; et il s'en trouvait trs bien, car
les Banques, on le sait, sont faites pour les femmes et pour les
rustres!... Alors, cela dit, quant aux autres origines en ce qui touche
celui qui sera le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, elles se
prsentent, avec une certaine carrure, ainsi:

Sa mre est une fille de Lonce Tapi de Celeyran et de Louise d'Imbert
du Bosc. Elle est cousine germaine de son mari, leurs deux mres tant
soeurs, filles du comte d'Imbert du Bosc et de Zo de Solages.

Les Tapi sont originaires de Cannes (Aude), o ils exercrent, ds le
XVIe sicle, les fonctions de premiers consuls. Ils s'tablirent 
Narbonne au XVIIe sicle, et y fournirent de nombreux magistrats
consulaires, plusieurs chanoines du chapitre de Saint-Sbastien
(paroisse de Narbonne), un officier de la maison du roy, un trsorier
gnral de France, etc.

Quant  la terre de Celeyran (dont le nom s'ajouta  celui de Tapi),
ou, pour dire mieux, quant  la terre de Saint-Jean de Celeyran, c'tait
une terre noble appartenant aux chevaliers de Saint-Jean de Jrusalem,
qui, en 1680, environ, la vendirent avec haute, basse et moyenne
justice,  la famille Mengau, de Narbonne.

Jacques Mengau, seigneur de Celeyran, conseiller  la cour de
Montpellier, adopta alors l'arrire-grand-pre d'Henri de
Toulouse-Lautrec, fils de son cousin germain, et lui donna son nom et sa
fortune, en 1798. La terre de Celeyran, sur laquelle s'lve une vaste
habitation, est la plus considrable du dpartement de l'Aude. Mais au
temps de l'arrire-grand-pre d'Henri de Toulouse-Lautrec, avant qu'elle
n'et t divise par des partages de famille, sa contenance tait de
plus de 1.500 hectares.

Le chteau, situ sur la commune de Salles d'Aude (Aude), fut  un
moment la proprit, jamais paye, de la considrable et grasse Thrse
Humbert. Il fut son nid d'affaires. Elle y puisa forces et ruses pendant
un laps d'annes. Ce n'est qu' sa dconfiture, que la famille Tapi put
reprendre cette terre, dsormais doublement illustre.

Du ct du pre, c'est--dire du ct du comte Alphonse de
Toulouse-Lautrec-Monfa, il y avait deux branches: une branche ane et
une branche cadette. Henri de Toulouse-Lautrec appartenait  la branche
cadette; et,  la mort de son pre, le fief de Monfa, trs ancien dans
la famille, aurait t son hritage. Il est vrai que Monfa n'est plus
qu'un chteau en ruines, avec une centaine d'hectares, trs mal
cultivs. La poste, c'est Roquecourbe-Castres (Tarn).

Mieux favorise, la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec avait, de son
pre, hrit de la terre de Ricardel, qui est une portion de l'ancien
Celeyran. Terre sans chteau, et qui ne peut s'enorgueillir que d'une
simple maison de rgisseur et de btiments d'exploitation rurale.

Mais ceci tait prfrable: le chteau du Bosc, en Aveyron, et le
chteau de Malrom, par Saint-Macaire (Gironde), appartenaient aussi--et
appartiennent encore  Madame la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec.

Toute cette importante fortune territoriale ne put jamais cependant
contenir la fantaisiste humeur du Comte. Il vivait le plus souvent sur
des terrains de chasse, loin de sa femme; ou  Albi, o il demeura
longtemps chez sa mre, une fille du comte du Bosc;--parfois  Paris,
dans un htel;--ou bien devant la cathdrale d'Albi, la robuste et
originale cathdrale btie  son image. L, sous une tente, il tenait
compagnie  ses faucons et  ses chiens, avant que de les traner
ensuite les uns et les autres,  travers la ville ahurie, mais qui
pardonnait tout  M. le comte, dont elle vnrait, presque la tte
basse, la hauteur et l'impertinence. Car, ne se promenait-il pas,
encore, M. de Toulouse-Lautrec, un faucon sur le poing gauche, de la
viande crue dans l'autre main, et s'arrtant tous les dix pas pour
nourrir le rapace?

On citait, avec orgueil, bien d'autres fantaisies de cet homme, qui
ignorait si heureusement toutes les conventions sociales; comme il
voulait ignorer le temps, le lieu, les saisons et les heures;--en un mot
tout un ensemble de mdiocre vie base sur la rsignation et la
discipline des bourgeois et des gens de boutique.

Et Paris aussi subissait ses frasques! Ainsi, un jour, par exemple, ne
s'tait-il pas entt  emmener,  une matine de gala du thtre de
l'Opra-Comique, un mnage ami: homme et femme, dans une bizarre
voiture-araigne qu'il conduisait lui-mme? Sur le parcours, rires et
quolibets de fuser! Imperturbable, le comte Alphonse tenait correctement
les guides; donc, pourquoi un tel concert de moqueries et de
railleries?

Les invits ne le surent qu'en arrivant au thtre, lorsque, descendus
de la haute voiture, ils aperurent entre les roues, dans une vaste
cage, toute une piaillante et frmissante tribu de petits oiseaux, que
le comte avait accrochs l, pour qu'ils prissent l'air! (_sic_),
avant que de servir de pture  ses faucons!

[Illustration: FILLE A LA FOURRURE

PHOTO DRUET]

Une autre fois, une nuit,  la campagne, les domestiques n'avaient ils
pas surpris M. le Comte  la recherche de cpes; et il tenait d'une main
une bougie allume, et, de l'autre main, un carton  chapeau? Et, le
lendemain, n'tait-il pas descendu,  la table d'un dner de famille,
costum en cossais, et la jupe  carreaux remplace par un tutu de
danseuse?

A Paris, on vit le comte de Toulouse-Lautrec,  l'enviable moment des
beaux cavaliers et des jolies amazones, monter, pendant quelques mois,
au Bois, une jument laitire, sur une selle de Kirghiz; et, de temps en
temps, il mettait placidement pied  terre, pour traire la jument et
boire de son lait.

C'est aussi au mme Bois de Boulogne que, rencontrant, un jour, une
troupe de cavaliers tartares, en reprsentation au Jardin
d'acclimatation, il se mit  caracoler  leur tte, pour les emmener 
travers Paris jusqu' l'Hippodrome (actuel Gaumont-palace); et l, dans
le jardin qui existait alors, les faire photographier, en se plaant au
premier rang.

Enfin, voici une dernire anecdote; et celle-ci, qu'on me le pardonne,
m'est toute personnelle.

Quand le comte apprit, en 1912, que j'tais en train de prparer un
premier livre consacr  son fils, il se fcha et il voulut accourir
d'Albi pour me chtier, en combat singulier, comme au temps des Croiss.
Il dit ceci: lui, noble gentilhomme, il tiendrait une lance, il serait
dans une espce de petite tranche  cause de ses cors aux pieds; et
moi, humble serf, je serais face  lui, et arm d'un simple bton.
Croyez-le, on eut beaucoup de difficults  l'empcher de venir jusqu'
moi,  Paris,  cheval, par le moyen de chevaux de relais.

Certes, je pourrais citer bien d'autres anecdotes pour montrer que le
comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa tait vraiment un gentilhomme
d'une totale extravagance; mais, aussi bien, il faut, peut-tre, se
contenter du significatif dessin que Forain fit d'aprs lui, et qui le
reprsente, cet insolite gentilhomme,  cheval, son ample manteau
droul, comme une robe de cour, sur la croupe de la bte?

Un pre assurment singulier, une mre pieuse, trs attache  ses
devoirs, voil donc,  peine silhouetts, les directs ascendants de
Henri de Toulouse-Lautrec; ascendants qui convinrent entre eux deux de
ceci: la comtesse s'occuperait d'abord seule de son fils; le pre, lui,
s'en chargerait plus tard; et en ferait, alors,  son image, un
orgueilleux seigneur, un forcen veneur, et un parfait contempteur de
son temps!

Henri de Toulouse-Lautrec partit pour vivre, avec sa mre, toute son
enfance  Paris, htel Perey, cit du Retiro; et il fut plac comme
externe libre au lyce Condorcet, sa mre se chargeant de toute son
ducation et lui servant mme de rptiteur.

Ses vacances scolaires, il les passait  Celeyran, au Bosc ou  Malrom.
Tous deux, la mre et le fils, ils furent aussi plusieurs fois  Nice,
dans une pension de famille, o Henri aimait  parler anglais avec les
htes.

Mais il fallait rentrer; et le lyce l'obsdait. Aussi, ds l'ge de
dix ans, il ne voulut plus travailler qu'avec sa mre. Quand il eut
treize ans, il se cassa une jambe en glissant sur un parquet; et l'anne
suivante, lors d'un voyage  Barges, il se cassa l'autre jambe. Ds
lors, il ne grandit plus; et la marche lui devint pnible.

En une douloureuse ralit, c'en est fait des rves de la toute premire
enfance. Le pre, ce dur cavalier, se dtourne de cet enfant qui ne
peut, qui ne pourra jamais le talonner dans ses chasses. Voil tout le
commencement d'un chagrin que l'enfant, l'adolescent, et enfin l'homme
ne cessera plus de ressentir!

Ces chevaux, qu'il ne pourra jamais conduire, cet infirme les aime d'un
tel amour qu'il commence de les crayonner, de les dessiner, seuls ou
avec des chiens, ou avec des quipages. Et cela le passionne tellement
qu'il ne veut mme plus accomplir ses tudes scolaires. Il passe la
premire partie du baccalaurat-s-lettres; et il en reste l.

Il est un nain. Il a un torse normal; mais ses jambes sont
extraordinairement courtes. Oui, c'est un fait brutal! Le descendant des
comtes de Toulouse-Lautrec-Monfa ne sera pas un cavalier, un hros de
concours hippique et de chasses  courre. Il n'a plus qu' devenir le
peintre des bals publics, des maisons closes, des vlodromes, de toute
une population pittoresque, assurment, mais comme ce champ est born!
Souvent, au cours de sa brve vie, est-ce que Lautrec ne regrettera pas
l'lgant gentilhomme, le rude bretteur et le vigoureux chevaucheur
qu'il et pu tre, en un mot la belle brute dont la vitalit sanguine et
nerveuse attire autour de soi un violent flux d'admiratifs hommages?
Porter un tel superbe nom: Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa et aboutir
l: tre l'annaliste d'une poque de pourriture! Pour oublier cela,
est-ce qu'il ne sera point oblig de se jeter,  corps perdu, dans la
vie, et de la brler, la mauvaise vie, avec la plus dvorante
frnsie?... Allons! C'est ce que fera Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa,
peintre un peu par force et surtout par vocation, mais descendant quand
mme, malgr tout, d'une ligne de comtes d'altire noblesse; et seul
descendant, puisqu'il avait perdu un frre, g d'un an, alors qu'il
atteignait, lui, la troisime anne de sa vie.

Soit! Ses brillantes qualits d'orgueil, d'amour de sa race, de fiert
apprise, il les emploiera donc, puisque c'est la dure contrainte, au
service de son mtier presque subi; et toute son ducation, tout le
style, toute la hauteur de son origine, il mettra tout cela dans son
dessin et dans sa peinture; puisque la nature, si impitoyable aux
erreurs congnitales, lui refusa,  lui, la taille et la force qu'elle
accorde si bnvolement  tant de fils des champs ou des villes, ns
dans l'emportement de deux sangs merveilleusement croiss et neufs, et
purs de toute consanguinit impose depuis de trop longues annes!...
Et, pour la premire fois, peut-tre, un peintre porteur d'un nom 
panache, avec un entrain non feint, ira vers les plus crapuleux
spectacles, pour les exprimer, non pas, comme on l'a cru, avec une
frocit de nain haineux, mais avec une verve passionne, avec une
tenace ivresse, avec un don de tout son gnie. Et toujours ce
peintre-l--rare spectacle!--cherchera  chrir davantage ses modles;
il consumera une plus farouche volont  les dessiner mieux,  les
peindre avec plus de fougue et avec plus d'amour!... C'est comme cela
qu'il usera sa mchante vie!


PARIS ET REN PRINCETEAU

Occasionnellement, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait dessin
et model quelques esquisses en terre: chevaux et chiens d'quipage;
mais il ne convient pas de voir ici une vritable hrdit pour Lautrec,
qui va, au contraire, aprs quelques essais, se donner tout entier aux
bals et aux maisons closes,  des htes de cirques et de bars.

C'est plus simple et tellement plus simple. Le comte Alphonse de
Toulouse-Lautrec avait un ami, artiste-peintre, dont l'atelier s'ouvrait
dans une sorte d'impasse, au n 233, du faubourg Saint-Honor! Ce
peintre, comme par un dcret de la Providence, c'tait Ren Princeteau,
peintre de chasses, de chevaux et de chiens! Or, ds l'ge de huit ans,
Lautrec ayant commenc de venir dans l'atelier de Princeteau,
retrouvait ainsi tous les sujets de tableaux qui lui taient si
familiers. De l  les imiter,  les copier, il n'y eut qu'un pas 
franchir; et il fut vite franchi. Ce passage d'une lettre qui nous fut
adresse par Princeteau quelques jours avant sa mort, atteste cela.
Voici ce fragment:

Oui, j'tais surtout pein de sa pas bonne forme! (_sic_). Mon pauvre
Henri! Il venait tous les matins dans mon atelier;  quatorze ans, en
1878, il copia mes tudes et fit un portrait de moi,  me faire
frmir! (_sic_).

Pendant les vacances, il peignait devant nature portraits, chevaux,
chiens, soldats, artilleurs au moment des manoeuvres. Un hiver, 
Cannes, il a peint des bateaux, la mer, des amazones.

Henri et moi, nous allions au cirque pour les chevaux, et au thtre
pour les dcors. Il tait profond connaisseur en chevaux et en chiens.

[Illustration: PORTRAIT

PHOTO DRUET]

Et voil la toute simple raison des dbuts de Lautrec. En tout cas,
Princeteau tant sourd et muet, il ne pouvait pas tre un matre
fatigant pour le peintre adolescent. De plus, chez Princeteau, venaient
aussi quelques peintres: Forain, Butin, Petitjean et surtout John-Lewis
Brown, un autre peintre de chevaux et un autre Bordelais comme
Princeteau. Mais lui, Brown, peignait ses chevaux et ses cavaliers avec
une telle virtuosit et avec un tel clat que tous ses portraits de
chevaux semblent avoir t plaqus de luisant acajou.

Dans ce milieu de peintres, et surtout en prsence de ces deux peintres
de chevaux: Princeteau et John-Lewis Brown, Lautrec se mit  reprsenter
avec une opinitre ardeur les chevaux qu'il ne pouvait pas chevaucher.
Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il n'y eut jamais un plus favorable temps
de l'hippisme. Ils montaient rgulirement, au Bois, ces cavaliers et
ces amazones qui s'appelaient mile Abeille, le comte Nicolas Potocki,
le prince Charles de Ligne, le duc de Camposelice, le vicomte de
Montigny, le marquis de Breteuil, le vicomte de Pons, le baron de la
Rochette;--la duchesse de Fitz-James, la comtesse de Clermont-Tonnerre,
la comtesse de Caraman, la baronne de Beauchamp et la marquise de
Louvencourt. Or, comme Princeteau, sans trop d'originalit, mais avec
acharnement, les dessinait tous et toutes sur de petits albums,
c'taient ces petits albums-l, prestigieux et magiques, qui
passionnaient Lautrec.

L-dedans, en effet, au cours des pages, ne voyait-il pas des poneys,
des cobs, des irlandais, des pur-sang, tous chevaux bien mis;--et aussi,
dans de discrtes alles, des silhouettes de bidets et de chevaux de
mange, dont le drolatique aspect physique l'enchantait? Toutes les
caricatures, mles et femelles, que le got de l'quitation pouvait
engendrer,--c'est sans doute de les regarder, avec tant de flamme, que
Lautrec prit le sens de ce trait caustique, aigu et rare, qui, plus
tard, dvelopp, fera de son dessin une criture  nulle autre pareille
et situant admirablement toutes les tares physiques. Et comme Princeteau
aimait de plus en plus son nourrisson d'atelier, ainsi appelait-il
Lautrec, celui-ci put, tout  son aise, dessiner et peindre, sous les
regards amuss de Princeteau. Un jour pourtant ce dernier voyant que le
nourrisson voulait, lui aussi, devenir un artiste, un enseignement
officiel s'imposa aux yeux du brave homme, peintre disciplin, qui,
naturellement, croyait  la tradition, aux professeurs consacrs; et il
choisit alors pour Lautrec un vritable matre, en la personne de M.
Lon Bonnat. Lautrec, docile, entra dans cet atelier; mais il ne fit
qu'y passer, l'atelier Bonnat ayant ferm presque aussitt ses sacres
portes. Juste compensation! C'est dans cet atelier que Lautrec connut
son ami le plus attach: M. Henri Rachou, qui est actuellement Directeur
des Beaux-Arts de la ville de Toulouse.

Le soir, Lautrec retrouvait Ren Princeteau; et, durant toutes ces
annes-l, on les vit tous deux au cirque Fernando, alors bti en
planches, sur l'emplacement actuel du cirque Mdrano, et que tout Paris
envahissait.

Ce got du cirque, on le verra se dvelopper jusqu' la plus extrme
acuit chez Lautrec. Plus loin, nous dirons ce qu'il en tira, mme quand
il fut contraint de se reposer pendant quelques mois, chez le docteur
Semelaigne,  Saint-James.


CORMON OU LA VIE

De Bonnat, Lautrec passa aux mains de Cormon. D'un mdiocre  un pire.
L'homme de l'ge de pltre, le nfaste macrobe qui commit sur des toiles
 voiles les plus odieux des poncifs, avait ouvert un atelier 
Montmartre, rue Constance. Lautrec alla dans cet atelier. A cet ge, on
a la candeur des plus touchantes sottises. Et, Cormon s'installant
ensuite au n 104 du boulevard de Clichy, Lautrec le suivit. Aussi bien,
ce sont les camarades qui vous attirent; et Lautrec, dans le premier
atelier Cormon, s'tait dj li avec les peintres Vincent Van Gogh,
Gauzi, Claudon, Grenier et Anquetin; et ceux-l, tout en restant chez le
pion d'Institut, n'admiraient que Delacroix, Degas, Manet, Renoir et les
Japonais. Et ils tenaient des propos enflamms! Et ils avaient de beaux
espoirs!... Mais quels souvenirs ont gard de Lautrec ses camarades de
ce temps-l? Le premier, voici comment le juge le peintre Claudon:

Lautrec tait fort adroit, et il se servait de cet esprit d'observation
qui n'a fait que s'aiguiser avec le temps; mais c'taient surtout les
chevaux, les habits rouges et les chasses  courre qui le passionnaient.
Toutefois, je dois avancer qu'ayant un jour  dcorer deux panneaux dans
un cercle que nous avions fond, il fit ses panneaux tout  fait  la
manire de Forain.

Je me rappelle de ce temps peu de mots de Lautrec; il aimait plutt 
synthtiser par une phrase brve toute une situation, et  rendre les
choses par une formule crayonne sur un bout de papier et les gens par
une charge faite d'un trait tonnamment expressif.

M. Gauzi, retir aujourd'hui  Toulouse, nous a dit, de son ct:

Sous des dehors moqueurs, Lautrec tait d'une nature trs sensible, et
il n'avait que des amis. Extrmement liant, il tait trs serviable.
Faible, il admirait la force chez les lutteurs et chez les acrobates.
Il tait trs bien lev. En art, il fut toujours sincre. A l'atelier
Cormon, il s'efforait de copier le modle; mais, malgr lui, il
exagrait certains dtails typiques ou bien le caractre gnral, de
telle sorte qu'il dformait sans le chercher et mme sans le vouloir. Je
l'ai vu se forcer en prsence d'un modle  faire joli, et ne
pouvoir,  mon avis, y russir. Le mot se forcer  faire joli est de
lui. Ses premiers dessins et ses premiers tableaux au sortir de
l'atelier, il les excuta toujours d'aprs nature; il disait mme qu'il
ne pouvait travailler si le moindre accessoire n'tait  sa place au
moment o il travaillait. Il avait entrepris un portrait de moi;  ce
moment, j'arrivais de ma province et j'arborais un superbe gilet de
fantaisie jaune; immdiatement ce gilet fut dans l'oeil de Lautrec, qui
voulut me reprsenter en bras de chemise, sans doute pour mieux voir le
dit gilet. Il commena et travailla quelques sances; sur ces
entrefaites, je dmnageai et on me vola ou je perdis mon gilet; il
refusa alors de continuer ce portrait malgr qu'il fut trs avanc; il
en fit un nouveau tout  fait diffrent.

Son matre d'lection tait Degas; il le vnrait. Ses autres
prfrences, parmi les modernes, allaient  Renoir et  Forain. Il avait
un culte pour les anciens Japonais; il admirait Velasquez et Goya; et,
chose qui paratra extraordinaire  quelques peintres, il avait pour
Ingres une estime particulire; en cela, il ne faisait que suivre les
gots de Degas qui a toujours vant les dessins de Dominique Ingres.

Les Japonais! Thodore Duret et Cernuschi, de retour d'un ferique
voyage au Japon, les avaient mis  la mode; et on commenait de
collectionner les si neuves estampes du Nippon, arrives par les bateaux
de commerce. Portier, le marchand de tableaux, en avait acquis un lot;
et Lautrec lui acheta certaines de ces estampes. Il se passionna, comme
Van Gogh, pour ces planches qu'avaient griff Harounobu, Kiyonaga,
Toyokouni, Outamaro, Hiroschig et Hokousa.

Cormon ou la vie? N'tait-ce pas la vie, ces gestes, ces attitudes, ces
expressions singulirement inattendues? C'tait la vie, cette grce
indite, cette souple puissance, cette gracile joliesse, ces mobiles
dcors, cette science du dessin, ces accords de somptueuses couleurs!
Cormon,  l'oppos, c'tait le nant, la tradition la plus vaine fige
par un dessin convenu, par une couleur gnrale alourdie de pltre!
Comment hsiter?

[Illustration: BAL MASQU

PHOTO DRUET]

Et les autres admirations de Lautrec, c'tait aussi la vie! Velasquez,
en effet, c'tait la hautaine distinction, la grce d'une naturelle
noblesse; Goya, c'tait la fantaisie dsordonne, toute puissante,
animant les plus terribles spectacles; Goya, qui, auparavant, avait
aiguill Forain se demandant un jour, au Cabinet des Estampes, ce qu'il
convenait de faire; Forain, happ par les prodigieux _Caprices_, et
clair tout d'un coup, brutalement; Goya, dont la forte devise: _J'ai
vu !_ allait devenir la devise de Lautrec, flottant entre Cormon de
l'ge de pltre et Goya de l'ge de sang!

Ingres, enfin, d'une sensualit concentre jusqu' la plus tendre
subtilit, s'il s'en tient parfois  des redites de tradition; Ingres
l'merveillait galement quand il lui livrait les trsors de ses
odalisques, de ses baigneuses et de quelques-uns de ses portraits de
femmes si brls de passion!

J'ai tenu aussi  interroger M. Henri Rachou, l'ancien condisciple de
Lautrec. Voici sa lettre consacre  la mmoire de son ami:

J'ai connu Henri  Paris, par sa mre, en 1882. Il avait dj commenc
 peindre avec notre ami Ren Princeteau et faisait,  la manire de ce
dernier, de petits panneaux reprsentant des chevaux.

Il a suivi avec moi les cours de l'atelier Bonnat, puis ceux de
l'atelier Cormon o il tudiait de faon trs suivie le matin, passant
ses aprs-midi  peindre d'aprs nos modles habituels: le pre Cot,
Carmen, Gabrielle, etc., soit dans mon petit jardin de la rue Ganneron,
que j'ai habit 17 ans, soit chez M. Forest, propritaire, rue Forest.
Je ne crois pas avoir eu la moindre influence sur lui. Il venait
frquemment avec moi au Louvre,  Notre-Dame,  Saint-Sverin; mais,
bien qu'il admirt l'art gothique, dont la vnration m'est reste, il
manifestait dj des prfrences trs marques pour l'art japonais,
l'art de Degas, de Manet et des Impressionnistes en gnral, de sorte
qu'il chappa  l'atelier alors qu'il y travaillait encore.

Ce qui m'a le plus vivement frapp chez lui est sa magnifique
intelligence toujours en veil, sa bont extrme pour ceux qui
l'aimaient et sa connaissance parfaite des hommes. Je ne l'ai jamais vu
se tromper dans ses apprciations sur nos camarades. Il tait
incroyablement psychologue, ne se livrait qu' ceux dont il avait
prouv l'amiti et traitait parfois les autres avec un sans-faon
voisin de la cruaut. D'une ducation parfaite quand il le voulait, il
dvoilait un sens exact de la mesure en s'adaptant  tous les milieux.

Je ne l'ai jamais connu ni exubrant ni ambitieux. Il tait avant tout
artiste et n'attachait, bien qu'il les rechercht, qu'une valeur trs
relative aux loges. Il ne se montrait, dans l'intimit, que trs
rarement satisfait de ses travaux.

Pour terminer ce chapitre, puis-je noter, enfin, ce court portrait
physique et moral de Lautrec par un dernier de ses camarades?

Il tait non seulement trs petit, mais difforme. La tte tait
lourde. Il tranait les jambes et s'appuyait sur une minuscule canne au
manche recourb, qu'il appelait lui mme son crochet  bottines. Il
tait trs myope; son pince-nez ne le quittait pas. Il portait sa
moustache et sa barbe mal tailles. Il avait la bouche paisse, la lvre
infrieure pendante, toujours un peu baveuse, le nez assez fort, le
regard souvent endormi, lourd; parfois, au contraire, tonnamment vif,
curieux, rieur.

Il lisait peu--ou presque pas. Assez bavard, il aimait fort plaisanter
avec des amis. Pas lyrique, ni littraire. Pas rosse, mais gouailleur,
malicieux, trs observateur, trs passionn... Ah! je vois encore
Lautrec passant toute sa matine au muse de Bruxelles devant un
portrait d'homme de Cranach! Quel enthousiasme! Enthousiasme jamais
dbordant, jamais mridional...


MONTMARTRE

Mais la vie qui va prendre tout entier Lautrec, la vie qui l'assaille
chaque jour quand il va chez Cormon et quand il sort de ce morne
atelier, la vie, toute la vie matrielle et brlante, c'est Montmartre
et quel Montmartre!

Montmartre, au temps de Lautrec, c'est--dire de 1885  1900, c'est en
effet, le _Moulin-Rouge_ qui vient de remplacer le _Bal de la Reine
Blanche_ et que dirige Zidler; c'est le _Caf du Rat mort_, dj situ 
sa place actuelle; c'est le _Bal du Moulin de la Galette_, o l'on paye
les danses; c'est Palmyre, installe alors  la _Souris_, rue Brda;
c'est Armande, trnant au _Hanneton_; c'est l'_Auberge du Clou_, avenue
Trudaine; c'est le cabaret du _Mirliton_, que vient de quitter Salis
pour transporter, rue de Laval, son cabaret du _Chat noir_;--le
_Mirliton_, o engueule et chante l'humanitaire Aristide Bruant; c'est
le _Bal de l'Elyse Montmartre_; c'est le _Divan Japonais_; c'est le
tapageur _Caf de la Place Blanche_, qui s'est ouvert en mme temps que
le Moulin-Rouge; et, enfin, Montmartre c'est, en contraste, autour de la
vasque Pigalle, encombre de modles italiens, l'atelier de Roybet le
Magnifique, le Panthon de Puvis de Chavannes l'olympien sensuel, et la
boutique de l'avare Henner, du pays d'Alsace!

On peut imaginer avec quelle joie Lautrec tomba du nid Cormon dans ce
chaud milieu! Il a besoin de travailler, de s'tourdir; ici, il va
travailler, et il va s'tourdir.

Pour lui, qui ne peut gure marcher et se fatiguer, l'essentiel, c'est
de rester dans un cercle assez restreint; les boulevards extrieurs
sont, d'ailleurs, peu srs; et le Moulin-Rouge le retiendra durant de
longues annes avec son amusant et exceptionnel spectacle. Lautrec se
lie donc tout de suite avec Joseph Oller, le propritaire; et il aura
dsormais, au bal, sa table retenue.

Il y entre, tous les soirs, le visage joyeux. Mais aussi quel bal et
quelles danseuses! A l'heure actuelle, c'est peut-tre notre plus tenace
regret que tout cela ne soit plus! Sans doute, on loue toujours le temps
pass; mais il nous semble que la vie alors tait moins bte qu'au temps
prsent; surtout si l'on voque toutes ces pittoresques danseuses, qu'on
appelait, entre tant d'autres: Grille d'gout, Demi-syphon, Rayon d'or,
Muguet la limonnire, Eglantine, la Goulue, la Mlinite, et que
couronnait ce prodigieux danseur: Valentin le dsoss!

Ah! ces trois dernires vedettes, quelles curieuses et pileptiques
sauterelles! Quel extravagant trio! Ce Valentin le dsoss, si glabre,
si funbre sous son haute forme noir, qui basculait en avant; ce
somnolent Valentin, qui, le soir, se transformait en un innarrable et
lectrique danseur. Grand, maigre  s'enrouler autour d'un bec de gaz,
n'ayant pas d'ge, trente-cinq ou tout aussi bien cinquante-cinq ans,
triqu et mont sur ressorts, il avait des jambes et des bras en
lanires de caoutchouc. Il tenait de la sarigue et du casoar, et quelle
trompe! Mais ce dgingand valsait vraiment avec une sre cadence et un
incroyable rythme. Ses longs pieds tournaient, remonts, toujours autour
du mme pivot. Ses pieds taient de parfaits automates. Aussi, comme
nous l'admirions, cet Empereur de la Danse!

Ses rivales et ses deux chres amies, c'taient la Goulue et la
Mlinite.

La Goulue, une trange fille,  la face d'empeigne, au profil de rapace,
 la bouche torve, aux yeux durs. Schement elle dansait, avec des
gestes nets. On l'appelait la Goulue, du temps de ses dbuts au Moulin,
o elle avait fait, chaque soir, le tour des tables, en vidant le fond
des verres.

La Mlinite ou Jane Avril, c'tait une autre affaire, comme on dit. Car
elle se prsentait, celle-ci, gracile et souple. Dlicate et amenuise
mme. Son visage pinc et fin faisait songer  une souris. Et qu'elle
tait invraisemblablement maigre, si dlie qu'elle pouvait se ployer
jusqu' venter de son dos le parquet!

En outre, elle avait des Lettres; ses amis comptaient dans la
Littrature gaie et dans la Littrature sacre; ses amis Alphonse
Allais et Thodor de Wyzewa. D'ensemble, elle apparaissait telle qu'une
sorte d'institutrice tombe dans la canaille du chahut. Douce, bien
leve, elle tenait gentiment son paquet de linges, au moment o,
d'une jambe, redresse et agite, elle battait la rmolade.

[Illustration: LA PROMENADE AU MOULIN ROUGE
(_La Goulue_).

PHOTO DRUET]

La Goulue, au contraire, vous secouait avec son chignon relev en crte
de bataille, avec ses lvres serres et son bec d'pervier. Quelle face
et quel profil! Elle symbolisait, cette formidable guenipe, toute une
poque qui bouillait dans la sauce des bals.

Gale et teigne, on n'osait pas, vraiment, certains soirs, lui adresser
la parole. En ces moments-l, ses yeux se plissaient, aggravaient leur
duret mtallique, et l'accent circonflexe de sa bouche remontait
durement vers son nez aux narines minces.

Tous les soirs, Lautrec ne manquait pas d'aller au Moulin; et il offrait
 boire aux trois impriales toiles. Pour tous, danseurs et
spectateurs, il devint bientt l'indispensable personnage  la raison
d'tre de la danse. Assis  sa table, avec des amis, il tait l, en
effet, comme le bouddha, coiff d'un melon, du quadrille et de la valse.
Mais c'tait un bouddha qui voyait tout, qui observait tout; et qui
enregistrait la plus totale collection de gestes et d'attitudes que l'on
pt imaginer!

Les odeurs des alcools et du bal le surexcitaient. Il fut rapidement
visible que sa sensibilit s'aiguisait, se tendait jusqu' une extrme
limite douloureuse. Il avait dj des tics, des rictus. Il vibrait
jusqu' l'angoisse; il paraissait s'touffer lui-mme sous une chape
d'anxit; il faisait pntrer en lui, comme une pointe aigu, le
redoutable visage de ces danses qui le crucifiaient. Aussi, plus tard,
certes, nous n'avons jamais pu sourire, nous, devant les quadrilles
qu'il a peints, et que semblent danser de vivants cadavres!

En vrit,  ce moment-l, tous les chagrins de sa pauvre vie physique,
qu'il porta telle qu'une sorte de suaire, Lautrec s'en imprgna, sans
misricorde, dans cette fumante salle du Moulin, o nous le rencontrmes
si souvent. En revoyant ses tableaux, nous sentons bien de quoi sont
faits ces gestes canailles qui soulvent des jupes, et de quel poids
psent ces jambes qui remuent de la pointe le vide. Nous avons retenu,
nous avons compt, en regardant Lautrec, tous ses sanglots cachs, tous
ses effrois et toutes ses terreurs! Plus tard, mme, est-ce que le
_Quadrille au Moulin-Rouge_ ne causera pas une pouvante pareille 
celle qu'engendre la _Crucifixion_ de Mathias Grnwald, par exemple? Qui
notera alors les pouvantes de toutes nos pauvres mes assassines?

D'autres cavernes de supplice ou d'autres champs de piti, Lautrec les
trouvait  la _Souris_ ou au _Hanneton_. Il tombait l sur toutes les
vieilles et toutes les jeunes gousses, sur toutes les tribades qui, en
se lchant et en se pourlchant, brassaient des cartes, ou jetaient des
ds sur la crasse d'un marbre cass. C'taient des profils et des
splendides ttes de massacre, des gueules affaisses de vices, des bouts
de nez de rates et des groins de truies. Lautrec exultait dans cette
bauge; il se pmait sur toute cette magnifique pourriture  dessiner et
 peindre. Ah! ce n'taient plus les filles des routes, les filles
rudes et fortes comme des btes de halliers; des filles durcies par
l'air, par la pluie, par le soleil, et qui vibrent avec des cuisses
craquantes et des bras de lutteurs! Ce n'tait plus du rire sain, des
apostrophes en pleine joie, la face clate et rouge; c'tait, ici, de
l'extrait de marcage, des moisissures et des verdissures de cloaques,
des lvres fltries, des yeux en persiennes, des nuques courbes, des
seins dvalant sur des ventres mous, contenus dans des corsets durs.
C'tait indit  reprsenter cela; et personne, proprement, ne l'avait
fait. Un aspect pittoresque et ignoble, mais d'une superbe expression de
fumier humain. Lautrec se jeta dans ce purin; et il s'en enivra.

Chez Bruant, il devint aussi un hte tenace. A ce moment-l, il se
tranait partout, se balanant, se dandinant. Le grand diable, qui, d'un
emploi au chemin de fer, s'tait juch sur le trteau des chansonniers,
l'pais bougre de noir vtu et lourdement cravat de rouge, l'enchanta.
Quel tnor bruyant et fort en gueule! Et puis Lautrec aimait les
chansons de Bruant, les chansons niaises et radoteuses, tout le vieillot
dj et tout le sentimental de ces romances consacres aux filles et 
leurs souteneurs; tout ce surann qu'on prsente encore maintenant,
faisand, avari, hors de toute vrit! et Lautrec ne faisait que suivre
tout Paris, en ftant le chantre blant des filles.

Au _Divan japonais_, au _Clou_, Lautrec prenait place galement; et, l,
le bouddha, toujours, observait, notait des visages et des attitudes. Il
fut bientt l'ami de cet ex-marchand d'olives, Sarrazin, qui participa 
la clbrit de ce Montmartre d'hier. Ce petit comptable maigre, porteur
d'un lorgnon, tmoignait avant tout d'une inexplicable peur de la
police; pourtant, c'tait dans le sous-sol du _Divan_ qu'on faisait le
plus de bruit, donc rien  craindre; mais Sarrazin, pote  ses heures,
ne se sentait pas de force, affaibli par les rimes, pour se colleter
avec les flics. Aussi, il voulut un jour agrandir son tablissement,
surtout le rendre plus honnte; mais, en quelques mois, il fit faillite.
Montmartre n'aime pas l'ordre!

L-haut, au _Moulin de la Galette_, perch sur la Butte, Lautrec ne se
montrait gure. Du reste, ce n'tait pas, en ce temps-l, l'amusante
runion des fillettes et des gosses de Montmartre, midinettes et
commis, que ce Moulin allait devenir plus tard; ce n'tait pas le
tournoiement d'une jeunesse aigrelette; ce n'tait pas non plus le
laisser-aller et l'abandon de gamines d'atelier, rompues mais vivaces;
c'tait un bal au-dessous, un bal  saladiers de vin,  putains mres.
Cela n'tait point pour trop tenter Lautrec; et puis, ce bal juch au
diable vauvert l'loignait trop de son quartier gnral, tabli dans les
immdiats entours du Moulin-Rouge. Le Caf de la place Blanche et le Rat
mort taient aussi les seuls acceptables restaurants de nuit; et cela
lui suffisait. Au premier bal des Quat'z-Arts,  l'Elyse Montmartre
(aprs la fin des bals des Incohrents),  ce premier bal organis par
le photographe Simonnet, Lautrec se dguisa en ouvrier lithographe,
cotte bleue, un chapeau mou avec une pipe passe au travers. Et ce
simple geste le ravit. Un tout petit coin de Montmartre, avec des
plaisirs en somme peu renouvels, cela, c'tait sa vie, cela fut
dsormais toute sa vie. Il n'alla gure ensuite que par caprices vers
d'autres spectacles.




DES SOUVENIRS SUR LA VIE

II

Quelques Sports

Bars et Maisons closes

QUELQUES SPORTS


Lautrec ayant connu Tristan-Bernard  _la Revue blanche_, fonde en
1891, par les frres Natanson, tout de suite, par lui, il alla au
vlodrome Buffalo, dont Baduel tait l'administrateur, et, lui-mme,
Tristan-Bernard, le directeur sportif. Et pas un directeur sportif pour
rire, car on doit  Tristan-Bernard, qui le croirait? trois choses
essentiellement sportives: la sonnerie de la cloche pour annoncer aux
coureurs le dernier tour  faire; la srie de repchage permettant  un
crack d'en appeler d'une occasionnelle dfaite; et enfin le brassard n
1 qui fut couru tant de fois!

Tristan-Bernard et Lautrec s'adorrent. Lautrec eut la bonne joie de
connatre le fameux Yankee volant Arthur Zimmerman et la merveilleuse
petite mcanique de demi-fond, Jimmy Michal.

Et il travailla intensment  ce vlodrome Buffalo. Ce fut un tel moment
d'enthousiasme sportif! Le vlodrome vcut de frmissantes heures qu'il
ne devait plus retrouver. Certes, on admira, toutes ces dernires
annes, d'excellents coureurs de vitesse: le bull-dog Kramer, l'lgant
Bourillon, le populaire Jacquelin, le tenace Ellegaard et le menu Friol;
mais ils ne coiffrent pas le prestigieux Zimmerman! Et quel Bouhours,
quel Contenet, quel Darragon, quel Srs pourrait-on aligner, dans la
mmoire des vieux sportsmen,  ct du petit Michal, qui tournait
toujours de son vif et rgulier mouvement d'horloge, un cure-dents entre
ses lvres; Michal, cette petite face volontaire et busque de ratier?
Et, aussi, qui opposerait-on au dgingand, plat et interminable
Zimmerman, qui voquait je ne sais quel oiseau des hautes altitudes,
maladroit sur ses pieds, et si rapide, si volant, quand il pesait sur
ses pdales?

Leur manager, Choppy Warburton, offrait galement un trange type, trs
amricain,  dos bomb; et Lautrec, d'aprs les trois hommes, dessina
d'extraordinaires lithographies.

Le beau temps! Beaucoup de ceux qui l'ont vcu, ne sont plus, depuis,
retourns au Vlodrome. Il faut garder le culte des souvenirs!

Ah! les soires surtout de Buffalo!

Sans les petites sportswomen qui venaient l en foule, la soire,
peut-tre, n'et pas t autrement enviable. Mais elles taient vraiment
amuses, elles, et amusantes. Du haut des virages, elles appelaient les
coureurs et les encourageaient. On jouait des coudes pour aller se
placer prs de ces groupes particulirement bruyants: et quand venait le
moment de la course de primes, la meute des coureurs partait, s'tirait,
se groupait, deux pelotons se formaient, et l'ensemble tait joli, s'il
n'tait pas mouvant.

On regardait attentivement les yeux qui brillaient autour de soi, les
petites faces blanches et rieuses, les mains qui allaient et venaient,
en encouragement. L-bas, de l'autre ct de la pelouse, toute roussie,
les ttes, tages devant les grandiloquentes rclames, apparaissaient
comme de fantomatiques ttes de massacre. C'tait hallucinant, si l'on
s'absorbait un instant dans sa rverie; mais le moyen d'y rester avec
ces jacassantes compagnes, avec ces remuantes petites personnes! Par
elles, on connaissait vite tous les coureurs de seconde et mme de
troisime catgories!

Mais,  leur tour, les brlots tapageaient, grondaient, ronflaient et
trpidaient! Coup de pistolet! Derrire trois monstres, brls au ventre
par une double flamme bleue, roulaient aussitt, colls, trois monstres
plus petits, obstins, tenaces! Ainsi, dans la nuit, c'tait une vraie
ronde du Walpurgis, une randonne bcle par trois engins fous qui
s'activaient furieusement et ptaradaient!

Cet heureux temps du cyclisme, Lautrec en a emport aussi une bonne part
avec lui. En ce temps-l, en son temps, on sacrifiait tout  la gloire
des cyclistes. Nous n'avons pour cela qu' voquer nos souvenirs!

Puis, venaient les pleins ts, et Lautrec alors se mettait vite en
route pour aller ramer et nager dans le bassin d'Arcachon.

Il adorait tre nu, et il aimait les matelots qu'il rencontrait l-bas.
Install dans sa villa _Denise_, il prenait une vareuse, une casquette
sans galon de commodore, et les pieds nus, son petit pantalon retrouss,
il arpentait la plage. Il nageait bien, du reste; et se baigner,
c'tait, avec les beaux jours, un des seuls moments possibles de quitter
Paris, pour aller l-bas tremper et radouber sa carcasse!

Et il aimait de plus en plus les bateaux. Il y en avait de toutes sortes
dans cette baie d'Arcachon: des bateaux de pcheurs, des pinasses 
rames et  voiles, et des bateaux de plaisance. Lautrec et voulu ainsi,
sur un yacht, aller jusqu'au Japon. Cela fut un des persistants dsirs
de sa vie, qu'il ne ralisa pas; et, pourtant, avec un peu d'enttement,
il tait riche, rien n'et t plus ais!

Sportif toujours, Lautrec encore suivait assidument, aux
Folies-Bergre, les luttes, mme quand elles tombaient dans le chiqu le
plus sot. Mais l, aprs maintes discussions, le directeur d'alors,
Marchand, tait devenu sa bte noire, _une vache!_ comme il disait; et
je ne parvins jamais  les rconcilier. Ils montraient, tous les deux,
il est vrai, mis en prsence, un tel aimable caractre!

Je fis connatre  Lautrec les tnors du moment: Paul Pons, Laurent le
Beaucairois, Hackenschmidt, etc., mais je dois dire que ce fut le
phnomnal Apollon, le champion pour mille annes peut-tre des poids et
haltres, qui l'enthousiasma. Ah! le rude gaillard, du reste; et c'est
une chance, pour les leveurs de poids qui sont venus aprs lui et qui
viendront, qu'on n'ait point pens  peser exactement les formidables
poids qu'il arrachait! Lautrec ralisa de beaux dessins d'aprs ce
splendide Hercule. Que sont-ils devenus? Je ne les ai jamais revus.

Les luttes! Leur indniable attrait!

C'est que le spectacle n'tait pas alors seulement sur la scne, il
tait aussi dans la salle,--dans la salle surchauffe, surexcite;--dans
le promenoir surtout, o se coudoyaient les hommes et les filles,
celles-ci dpites, furieuses contre ces luttes qui passionnaient les
hommes, qui les agrafaient sur le rebord des loges, qui les juchaient
sur les banquettes, qui les tageaient en gradins de cris et
d'apostrophes, alors qu'elles dardaient en vain leurs oeillades et
qu'elles balanaient frntiquement leurs allures d'oies-Imprias!

Elles allaient, elles venaient, presses par l'heure, faisant ressource
de tous leurs feux; mais elles ne pouvaient disputer l'intrt  ces
masses de chair, pourtant pas belles, qui se heurtaient et
s'emboutissaient, l-bas, sous les aveuglants rayons des projecteurs!

En regardant ces lutteurs, on imaginait volontiers que c'tait ici, sur
la scne, tous les formidables hros de la statuaire. Tous ces muscles
merveilleux, on les avait vus dans les ralisations esthtiques des
Grecs, des Michel-Ange et des Puget. On les voyait, cette fois vivants
en plein mouvement, tendus, exasprs, par cette volont de vaincre qui
dformait aussi, la plupart du temps, les faces, et qui en faisait des
masques douloureusement frntiques. On se disait que nul spectacle ne
pouvait donner un plus bel amas de muscles, un jeu plus passionn
d'treintes; et l'on admirait toutes les prises et toutes les attitudes
de ces lutteurs, le dos ploy, le cou tendu, solidement arcbouts sur
leurs jambes fortes, vritables piliers, colonnes lourdes des temples
trapus.

On admirait les bonds rapides, les dtentes imprvues de ces pesantes
masses. On ne savait s'il fallait tre pris davantage par la force ou
par l'adresse. Souvent, c'tait le combat  terre, interminable, toutes
les prises d'paule ou de tte essayes, un combat monotone, tout entier
de force; mais souvent, aussi, c'tait une lutte quasi lgre, les deux
hommes, malgr le poids, cabriolant, sautant et se retournant
prestement.

Sous la lumire brutale des projecteurs, on croyait, parfois, que
c'taient l les normes prophtes de la Sixtine qui luttaient, quand on
ne regardait pas les visages sans barbe, aux cheveux coups courts.

Et cela tait un divertissant spectacle. Lautrec ne pouvait point ne pas
s'y passionner.

[Illustration: FILLE

PHOTO DRUET]


BARS ET MAISONS CLOSES

Le got extrme du pittoresque, de l'en-dehors des moeurs, devait tout
droit conduire aussi Lautrec dans ces bars, dits anglo-amricains, o il
pouvait s'amuser du dcor des verreries, des petites serviettes de
couleur, des garons en veste blanche, des roast-beefs saignants, des
branches de cleri dans des verres d'eau, des petits tonnelets cirs, du
haut comptoir  barre de cuivre, et surtout s'intresser si vivement 
la fabrication des cocktails et  la dgustation des short drinks et des
gin-wiskies!

Les barillets bien rangs, la verrerie de couleur, les clinquantes
rclames des bires anglaises, des champagnes, des long drinks et des
gobblers, allumaient tout aussitt, au fond de son regard de gnome,
d'ardentes convoitises. Il vivait l, intensment et magnifiquement.
Tout son art exaspr, dform, tout son gnie de Little Tich fait
peintre, il le doit bien aux soubresauts, aux cauchemars de l'alcool,
qu'il absorbait l par tous ses sens;--car il les contemplait, il les
respirait au moins autant qu'il les buvait, les fortes et redoutables
liqueurs.

Je crois bien, quand je songe  tout ce pass, que, curieusement et
frntiquement, par satisfaction physique et ncessit intellectuelle,
Lautrec lampa toutes les boissons spiritueuses connues. Certainement, il
ne les citait pas par ou-dire, car il en parlait trop bien. Et alors
que je m'en tenais, moi,  quelques formules de cocktails, il rclamait
tous les spiritueux indistinctement et  forte dose, comme l'essence qui
devait alimenter son organisme contrefait et gnial. Mis, aprs ces
brlantes ingestions, en prsence d'une fille, dans un bal public, au
thtre ou au concert, c'tait souvent un chef-d'oeuvre qu'il excutait
le soir mme ou le lendemain, pour la longue suite des merveilleuses
oeuvres qu'il nous a laisses.

Et quel public il flairait l!

Bars de la rue d'Amsterdam, des Champs-lyses, de l'avenue Montaigne,
bar Achille, rue Scribe, ou Irish and american bar, rue Royale, dans vos
roboratives salles, il rencontrait des hommes de cheval avec des petits
chiens rageurs, des chanteuses de beuglants  la face en biais, mal
embouches et vives; et tout cela s'agitait, gueulait, buvait, fumait;
tandis qu'un ngre gigoteur jouait du banjo, et que, toujours mres,
soles, d'autres filles, des paves, en piquant des crises, se
dgrafaient et vidaient leur vessie.

En s'hallucinant, cela devenait plus aisment londonien qu' Londres,
voquait mieux, dans la fume des courtes pipes et des gros cigares,
quelque coin de taverne: _Au hrisson d'or_, autour d'Epsom ou de
Newmarket.

Pour Lautrec, ces coins-l mettaient vite sa tte en folie. Il humait le
violent parfum de ce milieu rude, imprgn d'alcool et de peau de grand
air, la peau de ces hommes qui vivent dans les bois, sur les pistes et
dans les alles d'entranement. Entrer l, s'asseoir, renifler, et boire
doucement une multicolore liqueur,  nom de saloon britannique, quel
rgal pour Lautrec, qui, parlant anglais, tait surexcit par les
syllabes londoniennes, ces syllabes tellement sportives et comme
incluses dans ces liqueurs qu'il aimait et qu'il avalait sans souci de
pril!

Longtemps, nous fmes ainsi, Lautrec et moi, les clients d'un petit bar,
gt dans les entours des Folies-Bergre. De onze heures  deux heures
du matin, il s'y tenait runion d'acrobates et de filles, et, au moment
des luttes, tous les lutteurs s'y retrouvaient, mme ceux qui ne
paraissaient point sur la scne de la rue Richer. Raoul le Boucher,
rest gosse, y taquinait les Turcs; et il tait la bte noire de Nourlah
le colosse. Paul Pons n'y faisait que de rares apparitions; mais tous
les autres y figuraient: Laurent le Beaucairois, Eberl, Constant le
Boucher, Vervet, beaucoup de moins notoires aussi qui coutaient avec
recueillement, les prouesses des tnors de la ceinture.

Au dernier instant, souvent quelques-uns se faisaient tirer l'oreille
pour aller au tapis,--dame! il faut vivre!--et Marchand envoyait
ambassade sur ambassade, avec promesse de quelques louis en plus, pour
ramener sur le plateau les lutteurs que le public,  vif tapage,
rclamait.

Chez Achille, Lautrec rencontrait des jockeys, ces petits
bonshommes-singes qu'il adorait, presque  peine plus grands que lui;
mais, eux, ils avaient des jambes! et il observait jusqu' l'acuit la
plus tendue leurs amusantes carcasses de petits vieux. Parfois ces brefs
bonshommes taient un peu boulots; ceux-l taient les rageurs, se
privant, s'extnuant, ne mangeant pas, ayant mme peur de boire pour ne
pas prendre les quelques kilos de graisse en trop pour les prochaines
courses. Et des filles les escortaient; des filles vautres auprs
d'eux, auprs aussi des entraneurs, ceux-l enfin libres de grossir; et
qui, rouges, congestionns, buvaient, buvaient comme des lampes, et
fumaient comme des chemines!

C'taient l les vrais bars, les seuls o, dans la verve de
conversations sportives, il soit vraiment agrable de manger un
irish-stew ou un hot roast-beef, pos sur une table ronde qui fleure
bon, au pied du comptoir, o des garons, d'un geste prcis, manoeuvrent
des pompes  bire, ou,  petits coups secs, battent l'essence forte et
apritive d'un prcieux John Walker!

De ces bars, Lautrec, tourdi, gagnait les maisons closes.

L, il se replongeait dans un autre lment propice. Il aimait la Femme;
mais il aimait aussi l'atmosphre du lieu, le calme assourdi, le repos
au creux des profonds divans. Gotant encore ici les heures si diverses,
les bavardages des crapaudes, il retrouvait une intimit qui n'existait
pour lui nulle part ailleurs, tellement son aspect physique glaait! Et
de se sentir si bien en confiance, il tait joyeux, bavard, il
chantonnait une scie du jour. J'avoue que les filles, soit rue des
Moulins, soit rue d'Amboise, ou dans toute autre maison, ne se
montraient pas mchantes gales pour ce bon garon qui les caressait de
tendresses certaines; car, aux ftes, aux anniversaires de chacune de
ces gotons, des bouquets, des ptisseries, _ses_ cadeaux, affluaient; et
s'il lui arrivait de prsider, dans ces chaudes maisons, un dner de
gala, je vous assure qu'il tenait son rle avec une distinction et une
cordialit qui ravissaient toutes les garces. Enfin, attir l par son
dsir de les peindre, n'tait-ce pas le meilleur moyen de les bien
connatre, et d'aboutir  des tableaux qui apparaissent autres que des
rengaines et des redites de banalits?

Il apprit  voir marcher les femmes,  les voir presque aussi
naturelles, et aussi candidement femelles qu'elles apparurent  Gauguin
 Tahiti.

Lautrec, ne se dcidant pas  aller au Japon, o des quartiers avec
jardins sont rservs aux courtisanes et o tout le monde les peut
examiner  l'aise, il n'y a vraiment nul grief  dresser contre sa
mmoire, parce que ce peintre a voulu observer les filles de Paris 
toutes les heures, dans une sorte de caserne ou plutt de couvent, o
tout un tableau de travail est rgl d'avance; et o matresse et
sous-matresse font voluer avec mthode et discipline tout un bataillon
de catiches pas des plus amnes. L, il a pu, en toute libert et en
toute sincrit, ce qui est la vraie dernire chose, raliser des
tableaux de moeurs tonnamment divers et vivants, dont la synthse et
pu, un jour, peut-tre, avec le concours d'une vie plus longue,
constituer un considrable document pour les moeurs d'aujourd'hui et
d'hier, pour les moeurs,  bien dire, de toujours; et qui, grce 
Lautrec et  son got intransigeant de la vrit, offrent, mme ainsi
tronques, d'loquentes manifestations du bien ou du mal, comme il vous
plaira  vous de l'entendre!

Souvent, quand on arrivait dans l'atelier de Lautrec, on voyait des
filles de ces maisons. Elles taient en visite; et il s'amusait de les
recevoir. Sachez, du reste, qu'il n'tait pas plus grossier que les
autres hommes. Ces maisons, c'tait vraiment pour lui une famille! Oui,
Lautrec tant un tendre, elles taient, pour lui, ces filles, des sortes
de dshrites, elles aussi. Elles n'avaient pas choisi plus que cela
leur genre de vie. D'ailleurs, choisit-on sa vie? Elles avaient mme
parfois d'tonnantes candeurs, des jalousies baroques. On ne comprenait
pas pourquoi elles pleuraient, sans raison apparente, sans cause
dclare. L'une de ces femmes n'avait-elle pas dfendu  Lautrec
d'amener dans la maison o elle se trouvait son ami le sculpteur C..,
qu'elle chrissait, et  qui elle ne voulait pas se montrer en putain
soumise? Et Lautrec tait pris par beaucoup de ces choses-l, assez
inattendues sans doute, et qualifies plus certainement encore de
grotesques par les gens dits honntes qui trouvent trs bien, quand a
leur plat, de les souiller, ces filles, au commandement!

[Illustration: FILLE AU CARACO

PHOTO DRUET]




DES SOUVENIRS SUR LA VIE

III

Voyages

La Mer

VOYAGES


Avec un homme comme Lautrec, il ne faut pas s'attendre  lire sous ce
titre: _Voyages_, des descriptions de tours du Monde ou mme de simples
traverses de l'Atlantique. Pays touchant la France ou coins d'extrme
banlieue, non trs loin cependant de Paris, voil tout ce que Lautrec
entreprit de visiter; et c'est ainsi que, les premires annes qui
suivirent sa sortie de l'atelier Cormon, il alla simplement plusieurs
fois  Villiers-sur-Morin, o habitaient quelques-uns de ses anciens
camarades.

Il revit l les peintres Grenier, Claudon; et ce fut, je crois, en 1887,
qu'il y peignit le petit portrait de son ami Grenier, qui est
aujourd'hui dans la collection Pierre Decourcelle. Plus tard il peignit
aussi un portrait de Mme Lily Grenier, portrait pas trs beau,
assurment, et qui est presque un Roybet.

Ce court voyage de Lautrec  Villiers, et ses brefs dplacements 
Etrpagny, o il alla rejoindre deux annes de suite son autre ami le
peintre Anquetin, afin de chasser, en sa compagnie, les jeunes corbeaux,
tout cela, ce ne sont que des excursions, pourrait-on dire, qui, au
surplus, le fatiguaient vite; car la campagne bucolique ne pouvait gure
sduire ce monomane du Moulin-Rouge et du Caf de la place Blanche. Vous
ne voyez pas, en effet, Lautrec regardant des champs ou des arbres,
tandis que s'offrent  ses yeux des visions de la Goulue se cabrant, de
Jane Avril tournoyant ou de Valentin pinant un cavalier seul, dans le
tonnerre des cuivres!

Pourtant, Lautrec accomplit de plus srieux voyages en Angleterre, en
Espagne, en Belgique et en Hollande; mais il ne pntra point en Italie.
Fort heureusement, peut-tre; car, visiteur du sud de la botte, quelle
impossibilit pour lui de revenir de Naples,--de Naples, la chaude et
franche ville salope!

Il fut  Bruxelles, aussi, pour une exposition de quelques-unes de ses
oeuvres  la Libre Esthtique;--et, en Angleterre, pour une autre
exposition, au moment critique de la guerre anglo-boer.

C'est avec son ami Maxime Dethomas, haut par la taille et haut par le
talent, qu'il visita une partie de la Hollande. Ils descendirent
l'Escaut en bateau. Amer voyage qui ne plut pas  Lautrec!

D'Angleterre, il rapporta de nouvelles recettes de cocktails. Heureux
pays qu'il nous vanta  son retour, parce que l'alcoolisme y est trs
considr et mme consacr par les lords!

Il y a d'autant mieux tudi l'art de prparer les english and american
drinks. C'est le _doigt_ surtout qui l'a bloui. Ce n'est pas
seulement, en effet, le dosage qui importe, mais la manire de _faire le
prcipit_; et cette opration chimique renouvele de diffrentes
faons, lui a fait entrevoir un monde de sensations pour l'odorat et
pour le got. Devant tous les mlanges possibles il resta un moment,
assurment, stupfait et inquiet. Il se mit tout de mme de bon coeur 
la besogne; et, bientt, il russit  merveille toute la gamme des
short drinks et des long drinks.

De ses deux voyages en Espagne, le premier tourn avec son ami Maurice
Guibert, il rapporta d'autres vives observations puises cette fois aux
maisons closes. Car, on se doute bien que, s'il s'est enthousiasm pour
Goya  Madrid et pour le Greco  Tolde, il n'a point manqu de fter
les filles de toutes les chaudes rues de l'Espagne.

La clbre lithographie en couleurs qu'il intitulera: _La passagre du
54_, et qui reprsente une jeune femme de profil, sur un bateau, sous
une tente, est un souvenir ralis de ce voyage-l.

Mais, surtout il n'oubliera plus jamais les oeuvres du Greco et de Goya.

Cette fois, il a _vu_ Goya!... Et il exprime toute sa frntique
admiration pour cet hallucinant visionnaire des plus violentes
sensations picturales. Et quel inventeur de l'art moderne! C'est lui qui
a dchan toutes les fantaisies et tous les concepts. Dans le rve, il
est all au del de toute audace; il a cr des monstres parfaitement
organiss; il a, dans tous les cauchemars et dans toutes les angoisses,
exprim l'inexprimable, se servant d'un trange dessin et d'une rare
sobrit de couleurs. Enfin, il a marqu de sa puissante griffe tous les
peintres qui sont venus et qui viendront aprs lui, pour reprsenter
l'effroi et la dsolation du Monde!

[Illustration: PORTRAIT DE Mme SUZANNE V.

PHOTO DRUET]

A Tolde, Lautrec a vu aussi le Greco, et surtout le somptueux et
miraculeux _Enterrement du Comte D'Orgaz_. Rentr  Paris, il dira  son
ami Romain Coolus, qu'il a galement connu  la _Revue blanche_: Je
vais te faire ton portrait  la manire du Greco!

Le portrait, on le sait, fut peint; mais, heureusement,  la manire de
Lautrec.


LA MER

Accompagnant encore son ami Maxime Dethomas, Lautrec alla une anne 
Dinard, puis  Granville.

Pour ce voyage, il prit son costume de capitaine de la marine marchande,
avec la casquette plate, toujours sans galon. Et il tait joyeux,
confiant, pour le dfendre des sarcasmes de la foule, en son ami le
gant Dethomas; Dethomas ou _Gronarbre_, ainsi il le surnommait,
Brasseur ayant nasill ce mot-l, un soir, dans une revue joue au
thtre des Varits.

Il existe peu de marines de Lautrec. Il adorait seulement la mer pour
s'y baigner, et pour ce vrai prtexte: tre nu. Il demandait qu'on le
photographit ainsi. Je fais le lion! disait-il, sans se soucier de
ce que la plaque pouvait enregistrer.

Pour le reste, les longues excursions le fatiguaient. Il fallait avec
lui se dsintresser des curiosits signales par les guides. Les
spectacles de table d'hte lui suffisaient. A une bonne qui servait, son
tablier pavois de taches d'encre, il jeta, un jour: Attention, ma
fille, vous avez vos rgles en noir! et les convives pouffant de rire,
cela l'gaya.

Si cordial et si boute-en-train, nous a dit souvent Dethomas, tait
Lautrec quand il oubliait un instant la tenace tristesse de sa vie: sa
courte stature. Et son art de peindre avec un mot! En province, par
exemple, se rencontrait-il avec des gens chic, il disait, en boutonnant
des gants imaginaires: Dans le monde!. Une autre fois, comme venu pour
une inauguration et passant sa bretelle rouge en travers de sa chemise:
Carnot! faisait-il. Et au thtre, enfin, lui arrivait-il de
s'endormir sur l'paule de son voisin, et celui-ci le secouant: La vie
de chteau! disait Lautrec, trs doux.

La mer! Soit! mais Arcachon et surtout Taussat restaient ses
villgiatures prfres.

A dire vrai, enfant, on l'avait promen  travers ces paysages de pins
et de villas. Dans cette baie d'Arcachon, qui spare les deux pays:
Taussat et Arcachon, il avait aussi navigu, comme un vrai marin. Et,
au fond d'une voiture, trane par un poney, il tait all quelquefois
de Taussat  Arcachon, et retour, en faisant le long voyage, par la
route. Il aimait les pins odorifrants, les ajoncs jaunes et les
bruyres roses. Il s'amusait des cigales qui, au creux de ces bois de
pins, grincent perdument tout l't. Et, en semaine, quand il n'avait
pas  craindre le flux des Bordelais qui, aprs avoir pass le pantalon
de flanelle rouge,  l'instar des parqueuses d'hutres, arrivent tous 
la baie, le samedi pour le dimanche, il venait  Arcachon dans son
costume de marin. Aux baraques, il gobait des hutres en les arrosant de
vin blanc; et, souvent, il accompagnait les pcheurs de sardines, qui,
dans leurs pinasses, allaient pcher le royan d'Arcachon. Il ne
manquait pas aussi les rgates de bateaux  voiles; et, d'autres fois,
il s'allait reposer dans les Dunes et au Parc des Abatilles. Mais trop
frquemment toutes les villas, tous ces chalets, toutes ces villas
Marguerite, Sigurd, Carmen, Montaigne et Flora, l'attristaient, parce
que dans la plupart de ces maisonnettes dcoupes, vernisses, aux toits
rouges de tuiles, et caches dans les pins et dans les fleurs, des
jeunes femmes, rieuses, jolies, chantaient, ou escortaient de beaux
jeunes hommes, aux longues jambes! et, lui, il n'osait mme pas, aux
heures des bains, s'aventurer sur la plage d'Arcachon. Il n'osait pas
davantage chevaucher les petits nes gris qui se tenaient l, pour les
excursions  la cte de Moulleau ou, en fort, sur la route de la
Laiterie. Il revenait sans cesse  dire ceci: qu'il se faisait l'effet
d'tre le pauvre aptre saint Simon qu'on voit, un peu goguenard et tte
penche, et surtout si courtaud, dans une niche de la cathdrale
Sainte-Ccile,  Albi.

Heureusement, Taussat tait plus dsert, rserv aux Bordelais
tranquilles; et l, il tait connu de tout le monde.

Alors, il passait les mois de juillet et d'aot, et quelquefois tout le
mois de septembre  ce tutlaire Taussat. Il vivait toutes ses
aprs-midi dans l'eau: et, rgulirement, il crivait  son ami le
sculpteur Carabin, aujourd'hui le vrai directeur, en sa vraie place, de
l'cole des Arts dcoratifs  Strasbourg;--et, en lui envoyant des
couples de mantes religieuses, ces tranges insectes, sorte de lutteurs
 longs bras et qui ont toujours l'air de prier: Garde-les bien! lui
disait-il, nous organiserons  mon retour  Paris des combats de ces
btes-l; ce sera un triomphe!

Son autre passion  Taussat, c'tait d'apprivoiser des cormorans. Il se
faisait souvent accompagner de l'un de ces palmipdes; et tous deux, ils
rdaient au bord de l'eau, doucement, en se dandinant.

Lautrec variait ses plaisirs d't en se dguisant, en organisant des
ftes orientales; et, tel un muezzin, il montait  la dernire fentre
de sa villa, pour appeler les fidles  la prire.

Il vivait l en profonde intimit avec son ami Viaud, qu'il reprsentera
plus tard en amiral de fantaisie.

Venant de Paris pour ces vacances, il s'arrtait naturellement 
Bordeaux. Et il se divertissait chaque fois  regarder les gandins des
Alles de Tourny et du Cours de l'Intendance; ces touchants gandins
bordelais qui, pour s'tonner eux-mmes, se condamnent  parader, en
donnant des coups de derrire, le dos creus, les pieds entours de
gutres claires, et les mains emprisonnes dans des gants beurre frais,
dont le crispin retombe, d'un air si bent, sur les doigts!

Lautrec faisait de longues pauses au caf de Bordeaux, sur la place de
la Comdie; et il sera not plus loin les titres de quelques dessins
qu'il y ralisa.

Lautrec le commodore! Oui, il allait redevenir le commodore, comme il
disait, et reprendre lui aussi le pantalon de flanelle rouge, le fameux
pantalon de flanelle rouge retrouss aux genoux, le petit jersey bleu,
et la casquette d'officier de marine.

Enfin, pour ne rien changer, dans la mesure du possible,  ses
habitudes, il arriva souvent  Lautrec de descendre, en arrivant 
Bordeaux, dans une maison publique de la rue de Pessac. Il se
retrempait l, ainsi qu'il aimait  le rpter, en famille; et surtout
il retrouvait l aussi, tout de suite, et avec quelle joie, _l'accent_!
ce prcieux accent bordelais si difficile  dfinir et qu'il faut
entendre; et, dans lequel, comme dans une recette culinaire, il entre de
la cocasserie, de la prtention et beaucoup de sottise!




DES SOUVENIRS SUR LA VIE

IV

Ses Logis

Saint-James

1900

Malrom

SES LOGIS


A tout bien considrer, il est peut-tre intressant d'indiquer les
successifs logis d'un homme notoire, ne serait-ce que pour permettre 
la purile Postrit d'apposer sur une des maisons qu'il habita, une
plaque dite commmorative de naissance ou de sjour du grand homme.

Quand Lautrec prit son premier atelier, seulement pour y travailler, 
l'angle des rues Tourlaque et Caulaincourt, vers l'anne 1887, il
s'installa avec son ami le Docteur Bourges, au n 19 de la rue Fontaine.
Mais il continua de dner souvent avec sa mre, qui ne s'loignait de
Paris que pendant l't.

De 1887  1891, Lautrec demeura ainsi avec le Docteur Bourges, le
clbre _Bi_, comme il l'avait surnomm; et de 1891  la fin de 1893,
tous deux allrent habiter  ct, au n 21 de la mme rue. Le Docteur
Bourges faisait alors son internat dans les hpitaux et ses premires
recherches de laboratoire. Peut-tre, Lautrec et lui, si unis, ne se
fussent-ils jamais spars, mais le Docteur Bourges se maria au dbut de
l'anne 1894. Du coup, tous deux, ils cessrent aussi de voir
frquemment leurs amis qui les venaient voir quand ils demeuraient
ensemble. Ces amis, c'taient les peintres Henri Rachou et Anquetin,
l'ingnieur Robin-Langlois et les Docteurs Dupr, Mosny, Wurtz et
Caussade, et enfin M. Gabriel Tapi de Celeyran, alors interne chez Pan
le thtral,  l'hpital international, sis rue de la Sant; M. Tapi de
Celeyran, autre cousin germain de Lautrec, et aussi long et aussi mince
que, lui, Lautrec, tait court et gros. M. Gabriel Tapi de Celeyran,
trs reconnaissable, est reprsent dans beaucoup de tableaux peints par
Lautrec et dans un non moins grand nombre de ses lithographies.

Ah! ce premier atelier de la rue Tourlaque! Comme il tait encombr de
choses si htroclites! car Lautrec s'intressait  tout: aux peintures
de ses amis,  des faences persanes,  des cages, etc., etc.; mais
cependant, il tait impossible de ne point voir, d'abord dans le fond de
l'atelier, un comptoir de bar, sur lequel Lautrec aimait  prparer des
cocktails pour lui-mme et pour ses amis en visite. Car, avec lui, il
fallait boire, et boire solidement. Alors, seulement, il vous estimait.

Prparer ses cocktails! Assurment, s'il avait eu en sa possession des
cocktails tout faits, sa joie aurait t moindre. Couper des lamelles de
citron, doser des essences et des alcools, piler de la glace, agiter le
tout dans des gobelets, c'tait pour Lautrec un total contentement; et
il s'y appliquait avec une vive curiosit, inventant d'indites
recettes, dont, nouveau Borgia, il essayait l'effet sur ses amis. Et,
comme il exultait, quand, pour le fliciter on claquait,  plusieurs
reprises, de la langue! Et quelle fut sa joie, cette soire, ou plutt
cette nuit, chez M. Thade Natanson, o il enivra ainsi,  les coucher,
ses amis Flix Fnon, Tristan-Bernard, Romain Coolus, Maxime Dethomas
et Francis Jourdain; lui, allant et venant, tout fier dans sa courte
veste blanche de barman!

Il recevait souvent aussi ses amis chez le photographe Sescau, install,
 cette poque, place Pigalle; et, un soir, les ayant invits  manger
du kanguroo, un simple agneau auquel on avait ajout une queue de boeuf,
il jeta, pour qu'on ne bt pas d'eau, des poissons rouges dans toutes
les carafes.

Lautrec prenait un vif plaisir  organiser ces dners,  distribuer des
rles. Il voyait la vie comme une vaste pantomime anglaise, avec chaque
individu, chaque accessoire  sa place.

D'abord, il se divertissait  dessiner les menus: un croquis preste ou
une composition qui tenait tout un ct de la page.

Tantt, c'tait un cheval de bois pour un menu Sylvain; tantt le
portrait de Sescau arm d'un tambourin, pour un dner, rue Rodier; ou le
portrait de Mlle Rene Vert, la modiste,  l'occasion d'un dner des
Indpendants; ou bien un croquis de souris, pour un djeuner chez la
divette Miss May Belfort, rue Clapeyron; etc., etc.

En 1897, Lautrec transporta son atelier dans l'avenue Frochot, une
impasse borde de petits pavillons et de jardinets. Mais il habita cette
fois, rue de Douai, avec sa mre venue prs de lui pour le soigner; car
il commenait de se dsquilibrer. C'est l, par exemple, qu'un soir,
dans la peur des microbes, il inonda de ptrole tout l'appartement.
L'alcool,  forte dose, activant la virulence d'une grave maladie
constitutionnelle, tait cause de tout.

Lautrec conserva cet atelier jusqu' sa mort.


SAINT-JAMES

Quelle maladie est comparable  l'alcool!, c'est le cri d'Edgar Po,
mourant de gnie et d'ivresse, dans une rue de Baltimore, devant le
hideux et abject mercantilisme des Amricains.

Or, Lautrec a fait la dure exprience de cette parole. Il a renouvel
ses excentricits. Il a tant us de spiritueux; il a si peu prserv
d'autre part son pauvre corps que des hallucinations l'assaillent. Il
parle, entre autres choses, des rafles qu'il a faites en compagnie de sa
chienne Pamla et du commissaire de police de son quartier, prenant un
gardien qu'on lui a donn pour ce fonctionnaire. Alors, pour lui assurer
un repos et un changement de milieu ncessaires, il est question de
l'envoyer au Japon, son vif dsir d'autrefois. Sur ces entrefaites,
croyant qu'il a  se plaindre du marchand de tableaux Durand-Ruel,
Lautrec se place rue Laffitte, devant la porte de cette galerie, et,
dguis en mendiant, il ameute la rue contre le marchand. Il faut agir.
Deux personnes de la famille de Lautrec se dcident  le placer dans une
maison de sant. Le pre aurait d venir s'occuper du malade, mais il
chassait; et il demanda, lui, qu'on envoyt simplement son fils en
Angleterre, o l'ivrognerie passe inaperue, et y est mme fort honore,
puisque, l, ajoutait-t-il, tous les nobles s'alcoolisent.

[Illustration: AU MOULIN-ROUGE

PHOTO DRUET]

Ce fut en l'hiver de 1899 que Lautrec entra dans la maison de sant du
docteur Semelaigne,  Saint-James, prs Neuilly.

Vrai sjour datant du XVIIIe sicle; mais sjour un peu vtuste. Petits
temples  l'Amour. Canal  sec allant  la Seine, autrefois servant sans
doute aux embarquements pour Cythre, plis Watteau et robes  paniers.

Tout de suite, Lautrec se rendit parfaitement compte du lieu o il se
trouvait; et, devant ses amis Dethomas et Carabin, qui le visitrent,
il plaisanta, disant qu'il tait  Saint-James plage; et mme il ne
cessa de leur rclamer de l'alcool dans une bouteille plate.

Son got du travail ici accomplit un nouveau miracle. Avec une plume de
bcasse, ramasse dans la cour, il se mit  dessiner un cheval; et,
ayant obtenu un crayon et du papier, il composa de mmoire toute la
suite de dessins aux crayons de couleur que Manzi ditera plus tard sous
ce titre: _Au cirque_. Admirables dessins dont nous parlerons plus loin.

Durant deux mois, Lautrec resta  Saint-James. Il en sortit, apais,
ardent  travailler. On le retrouva d'abord spirituel, dispos; mais,
soudainement, avec l'alcool de nouveau ingr  forte dose, de
singuliers gots de bohme clatrent et s'aggravrent. Lautrec devint
tout d'un coup plus libre en ses propos et plus dur; et quelques anciens
familiers, niaisement dconcerts, alors, pouvants, s'enfuirent.


1900

Mais, la maladie, fouette par l'alcool, poursuit, inexorablement, son
oeuvre. On ne voit plus maintenant Lautrec travailler avec autant
d'entrain qu'autrefois.

On lui a recommand une espce de culture physique, qui n'est gure
louable pour sa dbilit corporelle.

Aux cinq  sept des cafs de Montmartre, qu'il a tant frquents, on se
raconte ses nouvelles excentricits et les prouesses athltiques qu'il
s'efforce d'accomplir. On a install ainsi, dans son atelier, une sorte
de caisse, un bateau mcanique, dans lequel il s'assoit et rame. Lui, il
trouve cela extraordinaire d'invention; et, surexcit, il prend mme des
bains dans une faon de cratre form par un tombereau de sable.

Il ne va plus au Moulin. Il se trane seulement quelquefois en voiture
jusqu' la taverne Weber, rue Royale.

Cependant, de l'avenue Frochot, il adresse  certains camarades un
dernier menu: une invitation  une tasse de lait; une lithographie qui
le reprsente en picador, auprs d'une vache qui doit figurer sur une
petite pelouse, au bas de son atelier. Et il croit encore pouvoir
travailler.

Les panneaux de bois le tentent. Il a achet, pour les gratter et les
poncer, des rcloirs d'acier et des peaux. On le trouve parfois
s'poumonnant  cet exercice; et il rpte, en vous montrant son
ouvrage, son ternel: C'est merveilleux, hein?

Il profite des fauteuils qu'on roule  l'Exposition universelle pour la
visiter.

Il a gard son vif amour des Japonais; et il se ranime quand il aperoit
les pelouses vertes, les pagodes aux toits recourbs et tapisss
d'cailles, et les servantes  la taille gonfle par le monumental noeud
de la ceinture. Puis, c'est Kawakami, install chez la Loe Fuller, une
de ses anciennes admirations; Kawakami, et cette Sada Yacco, si
fragile, si douloureuse, que l'on vient de lancer; cette Sada Yacco dont
la thtrale agonie angoisse d'une faon vraiment si indite,-- en
juger par les pleurs d'envie de toutes les femmes de thtre accourues
l, en foule.

Lautrec veut revoir aussi sa Goulue, qui parade  la fte de Montmartre,
dans la baraque de Juliano. La vedette du chahut devenue dompteuse! Il
n'en prouve aucune joie. C'est tout un temps bien rvolu.

Surtout, il n'a plus d'illusion. Il trane  prsent sa vie comme un
long suicide; et il dtaille sa maladie constitutionnelle avec un
sang-froid et un cynisme angoissants.


MALROM

Lautrec se trouvait au mois d'aot de l'anne 1901  Taussat, quand il
fut frapp de paralysie, au moment o il se prparait  partir pour
Arcachon.

Sa mre accourut, et l'emmena au chteau de Malrom.

Ds lors, il ne sortit plus qu'en voiture, et avec la plus extrme
fatigue.

Il se plaisait  Malrom. C'est un chteau important et de caractre.
Gentilhommire avec tours et tourelles, entoure d'une cinquantaine
d'hectares environ. Madame la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec
l'avait achete nagure  la famille de Forcade.

Les derniers jours, Lautrec ne mangea plus. Il voulait s'abuser: J'ai
mang, hein? rptait-il. On le portait  table dans un fauteuil.

Il mourut, religieusement, le 9 septembre 1901, en pleine connaissance,
entour de sa mre, de son pre, de son cousin germain M. Louis Pascal,
de la mre de celui-ci, de son autre cousin germain M. Gabriel Tapi de
Celeyran et de son insparable ami Viaud.

Avant la mort de Lautrec, son pre n'tait venu qu'une seule fois 
Malrom.

Pendant les derniers moments de son fils, il se signala encore par
quelques excentricits.

Il voulut d'abord lui couper la barbe, sous prtexte que les Arabes
oprent ainsi. On put  grand'peine l'en empcher.

Arm d'un lastique arrach  sa chaussure, il se mit alors  courir
aprs les mouches qui piquaient, affirmait-il, le moribond.

La veille de l'enterrement, craignant pour les porteurs (on peut, en s'y
prenant mal, attraper une hernie!) ne voulut-il pas aussi que, sur ses
indications, on prpart un dessin explicatif destin  montrer comment
on doit enlever un cercueil? mais cette sorte de macabre rptition
gnrale fut refuse.

Il dclara ensuite qu'il suivrait  cheval le corbillard, car il
souffrait de cors aux pieds. Et comme on refusait encore, il dit: Soit!
je suivrai pieds nus! Mais on lui opposa un nouveau refus. Enfin, le
matin mme de la crmonie, tandis que tout le monde n'attendait plus
que M. le comte pour partir, on monta dans sa chambre; et que vit-on? M.
de Toulouse-Lautrec tout nu et en train de se tailler lui-mme les
cheveux!

On enterra d'abord Lautrec  Saint-Andr du Bois; mais sa mre,
craignant que le cimetire de cette commune, dont dpend le chteau de
Malrom, ne ft dplac pour des raisons de voirie, fit enlever peu
aprs le corps de son fils pour l'inhumer dfinitivement  Verdelais,
lieu de plerinage clbre dans toute la Gironde.

Quand il apprit la mort de Lautrec, Tristan-Bernard dit ce mot si exact:
Voil Lautrec rendu au monde surnaturel; c'tait un tre si en dehors
de ce monde!

Le comte ne voulut pas de vente de tableaux. On les distribua en partie.




DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

I

Peintures, Premires OEuvres

Le Moulin Rouge

Filles

PEINTURES.--PREMIRES OEUVRES


Les premires oeuvres de Lautrec furent, avons-nous not, des chevaux,
des chiens, des buveurs, des artilleurs et des moines. L'influence
Princeteau, en tant que manire de dessiner et de peindre, fut, nous
l'avons galement tabli, nulle. Il y eut une plus certaine influence,
si vite efface, de John-Lewis Brown, qui, lui, tmoigna de quelques
brillantes qualits dans ses nombreux tableaux de chasses et de courses.

Nous avons considr avec curiosit ces premires oeuvres, sauves, de
Lautrec.

Voici _La promenade_, qui date de 1881. Un cavalier dans une alle, sur
un gros cheval noir; un chien, qui n'est pas peint. Tableau tout  fait
 la manire de John-Lewis Brown.

_Un buveur_ (1882). Un ouvrier, peinture empte, quelconque.

Voici des _Boeufs_. Une chose sans importance, comme une esquisse de
Troyon.

_Des moines_, encore quelconques. Des peintures et des aquarelles.

_Des Portraits d'hommes._ Un mtier d'Ecole.

_Une Femme  la toilette._ Nue, sur un lit. C'est un tableau, cette
fois,  la manire d'Albert Besnard.

En somme, les dbuts de beaucoup d'autres seigneurs de la Peinture. Des
dbuts, pouvait-on dire, sans promesses.

D'ailleurs, qui ferait montre d'originalit  ce moment-l de la vie? Si
l'on est seul, oui, peut-tre; car voici un magnifique exemple: Vincent
Van Gogh, un peintre aussi rare que les plus rares; qui, en sept annes,
pas une de plus, dbute avec du gnie, pleinement, et meurt avec tout
son gnie! Mais Lautrec avec Princeteau, avec John-Lewis Brown, avec
toutes les images vues, les images qui tranent dans les ateliers, il
n'oserait pas risquer quelque chose de lui-mme. Nourrisson! disait
Princeteau. Oui, un nourrisson qui tette un lait mdiocre. Vincent Van
Gogh, lui, sans pre nourricier, a mordu, tout de suite, en pleine
chair. Aussi, tout seul, il a ralis son oeuvre incomparable. Tout
seul, car il est rest  peine quelques mois, et si  l'cart, chez
Cormon. Pour Lautrec, il faut qu'il s'vade, s'tant lui-mme
emprisonn; et ce n'est pas Princeteau, impuissant, qui peut l'aider 
se dlivrer. Il faut que Lautrec imite d'abord, qu'il copie. C'est ainsi
que l'on devient, quelquefois, un matre. Et Lautrec, qui n'a que
Princeteau et Cormon pour le guider, ttonnera et perdra du temps. Mais
la vie est l, derrire la porte de ces tristes ateliers; et Lautrec,
une fois sur la vie, la mangera et la boira, lui aussi goulment; il
l'treindra et il la violera.


LE MOULIN-ROUGE

C'en est vite fait, du reste; Lautrec a reni Bonnat, Cormon,
c'est--dire tout le poncif, le niais, l'inutile, le nant.

Il aime maintenant la vie, les lumires; il entre au Moulin-Rouge comme
au Paradis.

Tout ce qui s'y passe, tout ce que l'on y voit, est  peindre. C'est un
domaine tout neuf o pas un vrai peintre n'a encore pntr. Globes
lumineux, filles, drapeaux, danseurs, alcools et fumes, rut et ivresse,
tout est l, prsent, en plein caractre, si indit, si inattendu, si
irritant, que l'honnte femme mme veut entrer, ici, une fois, pour
voir ce qu'il y a l-dedans!

Les bals publics de ce temps-l! Ce bal du Moulin-Rouge, surtout,
aujourd'hui brl, disparu! Lautrec en aimait tant les htes et il
admirait tellement la Danse!

La Danse! Les danseuses! Soit que les jambes pileptiques haltent,
attaches par un fil au tronc qui se berce; soit que, plus sages, elles
marchent sous les jupes bien droites, c'est toute la musique qui les
mne, c'est tout le chef d'orchestre qui, de la pointe de son bton,
excite les jambes, les apaise, dcoche des coups secs qui cinglent les
jarrets, ou les fait s'arrondir trs mous avec la lente virevolte des
basses.

Il n'est pas besoin de les en prier, pour que les danseuses se mettent 
cette tche d'apparatre avec leurs yeux clairs reculs par le bistre et
d'envoyer, par dessus les ttes, le vol clinquant de leurs jupes, en
corbeille.

Au-dessous de la croupe qui ondule, en pointant la naissance du ventre,
les jambes se trmoussent ds la premire note du quadrille dans la
halle, orne de multicolores drapeaux et de gaz versicolores!--et ces
jambes qui, matresses du sexe, billent ou se referment, s'activent en
un mouvement d'automate en folie, ou faiblement flchissent, on les voit
tout  coup, alors que les ttes se renversent perdues, trotter
menues, comme sanglotantes, pour aller dfaillir dans un accouplement
illusoire, aux sons d'une musique sole, dans un dcor trs foltre!

Puis, bientt, le haut du corps, pantin du rire, s'efface. Les grces de
ces danseuses descendent aux jambes, aux cuisses larges, aux pieds
minces;--et sous les feux des globes, dans l'haleine chaude du cercle,
commence l'moi fantaisiste du linge, la rjouissance des jambes qui
disparaissent dans des flots de dentelles et des remous de linon.

Elles vont, elles viennent, amusantes  considrer dans leur mouvement
d'abord trs doux, rythmique, sur le bassin-pivot, le rachis ploy en
arc; cela simule un appel aux caresses lentes, aux baisers qui
s'attardent en des amours de dbut, pendant que l'entre-deux de
l'hermtique pantalon fait accordon; c'est, avec le srieux enjou de
la fille, la promesse d'une sentimentale tendresse, au bord d'un lac, le
soir; tandis que la rapide battue des jambes, soudainement, fait songer
 quelque coup de force, aprs des saladiers de vin trs cuisant, o
nageaient, ainsi que des yeux, des tranches de citrons.

[Illustration: LES VALSEUSES

PHOTO DRUET]

Mais rousses, blondes ou brunes, elles sont plus troublantes, les
danseuses, quand, les jupes baisses, elles esprent le signal du chef
d'orchestre, perch sur son estrade ainsi qu'un singe. Leurs faces
blanches, saupoudres de rouge et de bleu, leurs yeux luisants comme des
soleils et leurs nez aux vents qui renclent, charment toujours certes;
mais ces jambes que l'on sait en folie et qui sont calmes, ces bras
inoccups et que l'on devine fourrageurs, vous mesurent tout net la gne
que l'on aurait  exaucer les rotiques prires de ces orageuses
trousse-jupes.

A les regarder danser, on rit et l'on exulte,--et on les interpelle en
clameur. Mais aussi quelle angoisse communicative est la leur, et de
quel amer triomphe semblent-elles jouir! Quand elles se mettent en
branle placidement et le nez au vent, toutes les danseuses ont ces
dandinements de ttes, ces contorsions de ventres qui semblent secouer
un mle accroch  la croupe; et la flamme qu'elles irradient, alimente
sans relche par leurs yeux brlants et leurs gorges blanches,
dansantes du convulsif roulis du rire, devient bientt le feu de joie de
femmes lches en pleine ivresse, au milieu d'hommes qui les stimulent
et les fouaillent, jusqu' ce que les ventres trs las retombent
flasques, jusqu' ce que l'orchestre s'arrte net sur un geste de son
chef.

Il y a--ce qui est bon--une relle mulation dans ces exercices spciaux
de gymnastique,--en musique! Le public l'y encourageant, chaque fille a
la volont de jouer plus absolument son rle, de le composer avec le
plus d'ampleur possible. Cela explique les audaces et les obscnits de
la fin, quand la jupe se relve, montrant les fesses pavoises de linge.
Et peut-on ne pas louer cette fille,  l'ardeur insolite, qui implore
cette couronne des bouches ricanantes, des yeux qu'elle allume, de tout
ce qu'elle appte avec la pointe de son pied, avec la grce triste de
son rire, avec--accompagne par une violente tempte d'instruments--la
borde de ses lazzis et de ses apostrophes  pleine voix?

Cette remarque importe, au reste, que, dans un bal public, les femmes
ont toutes les raisons de se croire chez elles. L'homme, au contraire,
est effac, insignifiant, ou simplement bte. Pourtant certains font
parfois exception,--et on les rencontre le plus souvent chez les commis
aux dossiers et les ordonnateurs des pompes funbres. Alors, l'hilarit
est doucement joviale. Ces derniers surtout semblent baller sur de
vagues ttes de morts. Ils ont, sur les autres danseurs, cet avantage
indfectible de paratre toujours descendre de la Courtille. Aux poques
les plus graves de l'anne, aux ftes les plus consacres et les plus
religieuses, ils demeurent eux seuls, au Mardi-Gras ou  la Mi-Carme.
Aussi ne semblent-ils pas quivoques quand ils dansent; mme ils ont le
devoir de danser, tant crs dans ce but. Les ordinaires tches de la
vie ne doivent pas les accaparer tout entiers; ils doivent figurer au
bal, le soir,--tre ces acteurs immuables qui sont l'me d'une pice.

De mme, les danseuses, les toiles, n'ont de raison d'tre qu'une
heure, le soir. Le jour, elles pourraient n'tre plus; mais, le soir,
elles vivifient l'endormement d'une salle, elles incitent  de plus
alertes musiques, elles attroupent les flneurs qui tournent autour des
piliers, et, leur sacerdoce,--ce dont il faut les louer!--elles
l'accomplissent tout du long, fires de leur apostolat, n'ayant rien
nglig du dcor et de la pompe du costume.

Unanimement admires, les toiles sont encore les arbitres de la paix.
Quand elles dansent, le bal suspend sa vie de mots et de rires; et il
regarde.

Se fendre en grand cart, marcher la pointe du pied  hauteur de l'oeil,
c'est rude; mais cela devient de suite si ais! Et les ttonnements sont
si pleinement encourags! Certaines figures de quadrilles ont la verve
endiable et folle des grands bouleversements de foules; et quand cela
est rugi, clam, bram, pinant les nerfs, flagellant les mollets, la
foule part tout entire, malgr elle, s'lance, bondit, bat des
entrechats, saute comme une thorie de dmoniaques, se dmne, s'agite,
activant par contre-coup la grosse caisse qui perd la mesure, tirant du
violon des sons de bastringue.

Et, tout autour de ces danseuses, une exceptionnelle foule formait
comme un fumier humain!

Une brume flottait et noyait les visages, on ne voyait bientt plus que
le blanc du linge. Des habitus, haletants, ne bougeaient pas: c'taient
des rentiers du quartier, des gens de Courses et de Bourse, des forbans
de cafs. Tous les quadrilles avaient leur cercle de spectateurs. Et la
cage s'emplissait sans cesse, bientt elle fumait. Quand on arrivait
l-dedans de sang-froid, on restait fig, les tempes moites. Des hiatus
de bouche billaient sous des toisons de moustaches; des narines
clataient  force de humer les sexes; et l'on tait imprgn d'odeurs
de latrines, de bas parfums de fards et de je ne sais quels relents
encore. C'tait dvorant et c'tait unique. Pour exprimer cela,
picturalement, on devinait la ncessit d'un peintre offrant un dessin
cruel et des couleurs de fosse. Lautrec apporta tout cela.

Une de ses premires toiles faites d'aprs ce bal, ce fut le _Quadrille
au Moulin-Rouge_, que possda Joseph Oller, et qui fut longtemps
accroche  l'entre du bal avec, comme pendant, _L'cuyre au Cirque
Fernando_.

Cette peinture, la photographie l'a vulgarise. Elle est importante,
mais sche, trop fortement dessine. Le dessinateur aigu que sera
Lautrec pendant toute sa courte vie, l'emporte ici sur le peintre. Et,
grce  cela, on peut voir l'amre et douloureuse prcision du trait,
dont il ceinturera plus tard, avec plus de souplesse toutefois, les
faces et les attitudes. Mais, par cette toile, dj il se prcise que
Lautrec ne fera aucune concession au got public: il ira au del, s'il
le peut, de toute la bestialit et de toute la hideur humaines. Tant pis
si les visages sont laids, et les gestes crapuleux; le caractre en
premier lieu, le trait pre et incisif qu'il prendra d'abord  Degas,
mais qu'il prendra ensuite  la vie et qu'il fera toujours plus mordant
et toujours plus anim. Et la couleur gnrale aussi sera acide et dure,
sans souplesse de passages de tons, sans glacis, sans mail; il n'y aura
que des hachures creuses  coups de griffe, comme des dchirures de
stylet, presque de la peinture de sadique, en tout cas bien de la
peinture de ce peintre qui me jetait un jour: Ah! ces filles, pour les
bien exprimer, je voudrais les peindre avec du f.....!

Que de tableaux, Lautrec ralisa dans ce bal du Moulin-Rouge, je veux
dire:  propos de ce bal! A le hanter, il en rapportait continuellement.
Voyez celui-ci, au hasard: _Les Valseuses_. La jolie fille jeune et la
mre lesbienne qui a pour sa compagne des tendresses d'amant. Quel
expressif dessin, et d'une surprenante noblesse, et maintenant, c'est
fini, entirement indit! Ah! la frache gorge, et le regard clos qui la
convoite! Gibier du _Hanneton_ et de la _Souris_!

Rappelez-vous aussi _Jane Avril_, l'air vann, avec sa face de rate
funbre, levant sa jambe droite et se trmoussant, en savant quilibre,
sur la mince flte de sa jambe gauche.

Et le _Dpart de quadrille_? La fille, plante sur ses deux jambes, les
poings appuyant les jupes aux hanches. Ne repose-t-elle pas comme une
table se tient sur ses quatre pieds? Cette fille a le visage  la mal en
train; mais elle est solide, c'est un roc. Sans moi, elle attend, pour
se jeter en branle, que le fracas de l'orchestre se dverse sur elle.

Voici la _Danse_, le papillon balourd que Lautrec a lch sur le
parquet; grosse dondon en pantalon, qui pince son cavalier seul, en
esquissant un prtentieux vis--vis.

Et tous les autres tableaux de danseurs et de danseuses: des filles
teignes, des danseurs, rats fouinards  melons plats; tous les
spectateurs et toutes les spectatrices aussi qu'il dcouvrit, qu'il
plaa, singuliers hannetons, dans une sorte de tourbillon de jambes,
dans une fumante et chaotique mle de fesses, dans un remous de gestes
pileptiques; et remuant des rires, des mots obscnes, de la sueur de
dessous de bras et de dessous de cuisses, du dgot de bas remugles qui
se vident, qui montent en nuages bas et lourds et rpugnants autour des
globes de cette salle de bal, qui, au rsum, apparaissait telle qu'une
gare sole, en bois, au pays des Fjords!

Mais tout cela qui tait tout et qui et compt tellement dans l'oeuvre
d'un autre peintre! ce n'tait rien, ce ne fut rien quand Lautrec nous
prsenta, en coup de tonnerre, la Reine, l'Impratrice arsouille, la
Majest de la gouape, l'olympienne salauderie de l'clatante, de
l'unique danseuse: la Goulue!

[Illustration: LA GOULUE

PHOTO DRUET]

Ah! cette fois, Lautrec monta au sommet du caractre, au plus haut de
l'expression,  la plus magnifique plnitude,  la lgendaire et
dominatrice intgralit d'un portrait vraiment historique!

La Goulue! Voici, c'est cette fille en blanc, un lger bouquet piqu sur
ses seins, que deux amies accompagnent; cette fille de face,  la bouche
torve, au chignon droit, redress en crte de rapace, ce petit ruban
noir autour du cou, ce visage dsax, canaille et superbe!

Elle est hautaine et impertinente, cette fille; elle est froce, et elle
a l'oeil teint, endormi, des lourds oiseaux de proie. Elle est sche,
busque, terrible, nigmatique, inquitante, et d'aspect funbre. Ces
narines troites se pincent, cette bouche avide se plisse, se redresse,
se tord en stigmates de mchancet et de douleur. C'est au total, cette
danseuse, une idole et une martyre; une idole que tout le monde fte et
acclame; une martyre aussi qui nous prsente la face la plus fltrie, la
plus battue, la plus dessche, la plus avaleuse de sanglots, la plus
coupe et recoupe, la plus veille et la plus endormie, la plus
prenante et la plus cartante, la plus cruelle et la plus candide, la
plus jeune et la plus vieille face qui soit au monde!... C'est un rgal
qu'inventa Lautrec; une cuisine, si je puis ainsi dire, picturale,
belle, glorieuse et si invue, que c'est lui qui cra le type plastique,
cette Goulue, comme Shakespeare a cr Lady Macbeth, et Molire,
Climne. Portrait historique! et c'est cela, pour l'instant, presque
une tare; car cela situe Lautrec dans une poque; mais, heureusement, il
lui reste, pour rapparatre, dans la suite des ges, un dessin acr,
hautement personnel, rac et magnifique, qui le remettra tout vivant,
plus tard, dans le classement de l'Histoire.

Un jour, quand la Goulue, impratrice lasse de la danse, abdiquera, non
pas pour se retirer dans un couvent, mais dans une baraque foraine, en
l'anne 1895, Lautrec excutera pour son idole deux vastes toiles, dont
l'une reprsentera _les Almes ou la Danse mauresque_; c'est--dire
Flix Fnon, avec un complet  carreaux et un petit chapeau Dranem,
MM. Tapi de Celeyran, Maurice Guibert et, au-dessus d'eux, Sescau le
photographe devenu pianiste; et tous regarderont la Goulue qui lve la
jambe, cependant que derrire elle, une alme frotte un tambourin, 
ct d'un ngre  turban qui, lui, tapote une peau d'ne. Et, de son
ct, la seconde toile mettra, elle, en scne, une danseuse au chignon
relev, faisant son apprentissage au Moulin, et conduite par un hilarant
et prestigieux Valentin.

Les faces ici sont encore aiguises, et tellement pousses  l'extrme
limite du caractre, que l'on peut dj se demander si Lautrec ainsi se
vengeait de sa propre laideur, ou s'il avait plus simplement un
frntique amour du caractre? Ce que Degas avait lui-mme exprim en
donnant de tels laids visages  ses danseuses, que, pendant longtemps,
on crut  Paris, que le peintre Zandomeneghi les retouchait, les faisait
plus avenantes, moins salopes, pour les vendre, au compte d'un
important marchand, en Amrique!

Ah! certes, la constante recherche du caractre, de l'expression, et ce
qui s'ensuit, de l'exagration, ce sera, c'est dj le but, le seul but
de Lautrec. Il ne se venge pas de sa propre difformit; mais il
intensifie les stigmates de la faune humaine; il est une sorte de
tortionnaire qui creuse et ravine les faces, non point pour les montrer
plus odieuses, mais plus expressives, plus tranges, plus rares, plus
neuves. Et cela, cette chose qui s'indiquait ds l'atelier Cormon, ne
fera que crotre et s'panouir, que dis-je! cela est tout  fait
manifeste et aveuglant dans ses magnifiques reprsentations de la
Goulue!

Lautrec dessina et peignit quelques tableaux consacrs au Moulin de la
Galette. Mais ce fut par hasard. Ce bal ne fut point pour lui un lieu
d'lection. C'tait trop un dchet, une basse-fosse de la Danse.

C'est l, toutefois, qu'il reprsenta, au bar, _Alfred la Guigne_,
d'aprs un personnage d'un roman de son ami Oscar Mtnier. C'est un
superbe carton, reprsentant un portrait de souteneur jeune, coiff d'un
melon et qui se tient debout devant un zinc, o se trouvent une vieille
gousse et une fille plus jeune qui se dtourne.

Lautrec, maintes fois, aussi, peignit des aspects de Jane Avril. Il la
reprsenta dansant, ou  la ville, avec son air qu'elle prenait alors
d'institutrice anglaise raidie d'alcool.

Et combien d'autres scnes de bal Lautrec peignit, en une diversit
certaine, mais toujours d'aprs des spectacles vus, d'aprs des croquis
exacts. Aucune fantaisie n'apparaissait jamais. Lautrec n'aurait pas
voulu peindre ce qu'il n'avait pas observ, ce qu'il n'avait pas, je le
rpte, _vu_, et _vu_ comme cela s'entend, avec une dcisive conscience,
avec un excessif amour de la vrit. Et il ne peignait encore que ce
qu'il voyait souvent. Une fois, entre autres, il choisit ce prtexte
d'une _Table au Moulin-Rouge_, pour reprsenter, autour de cette table,
ses amis qu'il connaissait bien: MM. Tapi de Celeyran, Maurice Guibert,
Sescau, la Macarona, la Goulue, et lui-mme, Lautrec.

Aussi, la plupart de ses oeuvres peintes contiennent d'admirables
vrits. Ces oeuvres taient peintes ordinairement sur du carton; il
trouvait que cette matire servait bien ses besoins renouvels
d'esquisses fortement dessines et hachures.

A l'essence, il traait ses paraphes avec une extraordinaire certitude;
et cela, cette criture, quand Lautrec emploiera la toile, il la chrira
de mme, pour inscrire, avec son mtier de juge d'instruction, fait de
tailles et de hachures, les plus significatifs et les plus loquents des
verdicts.


FILLES

Puisque Lautrec voyait beaucoup de filles de maisons danser au Moulin,
il tait tout indiqu qu'il allt un jour les voir chez elles, pour y
retourner jusqu' la fin de sa vie.

Qu'y a-t-il de plus naturel? Des gens, tous les jours, hantent les
coulisses et les promenoirs de music-halls, les cabinets de certains
directeurs de thtres, les restaurants o l'on soupe, les salons de
couturiers, tous ces milieux de passe, enfin, o l'on rencontre des
femmes du meilleur monde; et ces gens-l font cela uniquement pour le
motif que vous savez; tandis que Lautrec voulait d'abord observer, puis
travailler.

Dans ce nouveau milieu, il fit de nombreux tableaux: _Le Couple_; _les
deux Amies_; _l'Attente_; _la Tresse_; _la Toilette_; _Femmes au
repos_; _Au rfectoire_, etc., etc., toute une suite qui est pour
longtemps d'une loquence et d'une signification sans pareilles. Toute
une suite o rien n'est sacrifi  l'anecdote,  la sensiblerie, 
l'obscnit ou  la blague. Ce sont les multiples sujets, qu'offre un
btail pensif ou agit, morne ou apais. Si, parfois, Lautrec fait
songer par le sujet  un matre, mais avec moins de spiritualit, c'est
 Baudelaire,  ses femmes damnes,  tout ce troupeau que le pote a
ploy sous le suaire des plus terribles chtiments. Mais Lautrec a vu,
le plus souvent, la fille prostre, en attente d'homme, jouant aux
cartes pour se distraire, tordant ses cheveux, lisant la lettre d'un
amant, ou s'apprtant, se lissant la face, se noircissant les sourcils,
recrpissant ses rides, examinant son ventre, ce champ de bataille,
redressant ses ttons pris trop aisment  poignes et qui s'obstinent 
retomber ainsi que des outres vides. Et, impitoyable, il a vu ces
femmes-l, au fond, douloureuses comme lui, ayant comme lui quelque
chose  tuer dans la vie, et si tristes, si tristes qu'elles ne rient
vraiment que lorsqu'elles sont soles! Et, pour elles aussi, c'est son
incisif mtier de peintre qui revient; mtier de hachures toujours,
dures ou souples, directes, ardentes, en traits de pinceau, dans une
couleur gnrale o les verts, les roses, les bleus et les violets
dominent. Et peintures ralises tantt sur de la toile, tantt sur un
panneau de bois, tantt encore sur un carton. Mais, qu'elles soient, ces
filles, sur l'une ou l'autre de ces choses, elles sont toujours les
soeurs angoisses du peintre. Ah! si l'on a envie d'elles, aprs les
avoir regardes  travers Lautrec, c'est qu'on a le coeur robuste et
toute sensibilit abolie. Voil des effigies  placer dans les couvents.
Lautrec reprsente la prostitution telle qu'une effroyable torture; et
tous les mtiers, certes, lui sont prfrables!

[Illustration: FILLE

PHOTO DRUET]

Ici, de nouveau, il ne se vengeait pas. Parce qu'il sentait la vie
misrable, il faisait de ces filles de misrables cratures. Certes,
Fragonard sera pendant longtemps prfr  Lautrec; le savoureux
_Frago_, comme ils disent, les amateurs. Il a peint, lui, Lautrec, de si
pauvres laides gotons!

A propos d'elles, souvent des gens bien intentionns ont compar
Lautrec  Guys et  Rops. A Degas, peut-tre! Mais que viennent faire
ici le preste dessinateur du second Empire et le prtentieux Gaudissart
qui ravala la luxure  une entreprise de ruts insuffisants?

Guys a dessin et aquarell, j'en conviens, de savoureuses vignettes; il
a, dans le monde de son temps, promen sa fantaisie veille; il a
dessin des voitures, des officiers, des chevaux, des lorettes, des
filles de maisons, des turqueries, des soldats et des matelots; et il
les a tous reprsents d'un trait cursif, loquent comme le trait d'une
belle criture; mais, il le faut bien dire, il s'est tenu, en somme, 
une arabesque connue,  une sorte de paraphe bien en main, bien dans sa
main  lui;--et qui lui permettait, par exemple, de tracer d'un coup la
tte de l'Empereur Napolon III ou celle d'un cent-gardes. Il a, enfin,
spcialement, pour toutes les femmes, indiqu de la mme manire les
boucles des cheveux, la forme du front, du menton, le globe des yeux, le
galbe des paules et l'crasement de la jupe crinoline; mais c'est tout,
c'est tout, et si neuf, si amusant que cela soit, c'est tout,--et ce
n'est peut-tre pas assez!

Quant  Rops, il a bien t, lui, le plus banal, le plus bta, le plus
us, le plus rabcheur des pornographes. Il ne faut tout de mme pas que
sa mmoire se glorifie des pages de Husmans  elle consacres, parce
que ce matre a trouv l matire  un extraordinaire lyrisme! Non!
Rops, justement dboulonn, ce n'est plus que Joseph Prud'homme aux
nuits tourmentes, aux salacits mdiocres, aux ruts mesurs. Les
collgiens eux-mmes veulent une plus complte vrit, et ne rvent
point  ces histoires de faunes et de nymphes montrant leurs derrires
et leurs devants, mme  l'tat de colossale chaleur!

Que cela ait dur un temps, je le conois. L'homme s'ennuie, et il a
besoin de se prouver qu'il est capable d'excuter et d'aimer les pires
sottises et les plus niaises obscnits.

Avec Lautrec, au moins, c'est le vrai retour  la vrit; c'est enfin la
vie en maison close, telle qu'elle est! Les femmes s'y ennuient, presque
toujours; elles attendent donc rsignes; et, quand vient l'homme, elles
sont prises comme des femelles, rien de plus. Et ce btail au repos,
que voulez-vous qu'il fasse? Il fait ce que Lautrec lui fait justement
faire: il attend, soumis, prostr; et, pendant longtemps, ce sera l, la
seule, la seule vrit!

Sans doute, on entreprendra de nouveau de reprsenter la femme en
maison; mais, dans l'oeuvre de Lautrec, voil, assurment, avec les
portraits dont nous parlerons plus loin, voil la chose la plus durable.
Pour longtemps, ce sera ainsi. Lautrec a marqu d'ternit cette partie
de son oeuvre. C'est un ensemble qui ne vieillira pas, tant que l'homme
sera oblig d'aller dans un endroit clos pour y trouver la femelle que
la nature a place l, pour la principale de ses fins!

Sans doute, encore, ici, Lautrec a reprsent de laides faces, des yeux
flagells, des mentons en galoches, des nez aplatis ou secs, des bouches
surtout comme des trous d'immondices. Et ces peaux sentent les lavages
qui dcrassent; le corps, dans des camisoles lches, s'abandonne et
s'affaisse; ces cheveux sont tordus en crins de cheval ou relevs en
bonnets de brioches; et l'on frmit, certes, devant ces visages qui
voquent les btes puantes ou les visqueux poissons des marcages!...
Oui, certainement, je sais, il y a aussi les poupes des maisons chres;
les salopes prpares par un Belge pour quelque concours des plus
belles femmes de France; il y a les bonbonnires et les sucres!
Mais, pourtant, est-ce que tout cela ne vous apporte pas du dgot quand
mme  penser qu'un homme, le premier venu, va s'abattre sur ces ventres
prpars, que dis-je, largis, suintants? Vous voyez donc bien que
Lautrec a eu raison de traiter tout cela comme du btail, comme de la
chair pour cots; et encore il a fait cela, lui, avec quelle distinction
et avec quelle noblesse!

Les bonbonnires et les sucres! C'est celles-l que Lautrec a su si
bien placer dans les lgres voitures, qu'escortent des chiens
somptueux!

On les voit dans son oeuvre, en promenade, le fouet droit, et
imprieuses Sultanes!

Une voiture, puis deux, puis trois; et roule le dfil des charrettes de
l't, des botes vernies, bois ou osier: Polo-cab, Stanhope-cab,
Epsom-cab, Rallye-cart, Poney-chaise, Village-cart.

Cobs nerveux filent et s'brouent, comme brosss  neuf; et les filles,
la main gante de peau de chien, se roidissent, les yeux rivs sur les
oreilles du cob, avec, sur le front, l'ombre douce du chapeau fleuri et
des dentelles en point de Venise, en fleurs d'Alenon.

Elles se croisent et se dpassent, se jugeant d'un coup d'oeil exerc
avec des moues d'exorables gamines; et, trs hautaines, le col tendu,
elles s'appliquent  demeurer, le fouet haut, immobiles, toutes droites.

La fille, en ces charrettes tnues, singe indniablement les attitudes
de la bte de race qu'elle mne au bout d'un fil, avec une science si
imprvue. Attitudes rjouissantes  reproduire, certes, pour sa joie
propre, pour le passant de la route, pour le groom qui, derrire elle,
ne bouge d'un pouce, vrill dans la gaine de ses bottes  revers;--si
heureuse, semble-t-elle, des fumes qu'elle laisse, du sillage de
dsirs qui court derrire elle et la suit;--elle, orgueilleusement pare
de morgue et de sottise!




DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

II

Portraits

Le Jardin du Pre Forest

PORTRAITS

[Illustration: PORTRAIT DE M. DELAPORTE

PHOTO DRUET]


Voici un trs considrable ensemble de l'oeuvre de Lautrec.

Portraits d'hommes et portraits de femmes, il les a galement aims.

Ds l'atelier Cormon, il fit les portraits de ses amis les peintres
Gauzi, Vincent Van Gogh, Grenier, Claudon, H.-G. Ibels, Henri Rachou,
etc., etc.

Trs exigeant pour ses modles, il travaillait avec un entrain
passionn.

Aussi, de 1886  1893, il peignit un grand nombre de portraits,
notamment ceux de Mme Natanson, de sa propre tante Mme Pascal, de Mlle
Dihau, de MM. Louis Pascal, Bonnefoy, du Dr Bourges, etc., etc.

Puis vinrent les portraits de MM. Henry Nocq, l'admirable mdailleur;
Romain Coolus, Tristan-Bernard, Paul Leclercq; les portraits des frres
Dihau, de Mme la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec, de Mme
Korsikoff, de Mme Margouin, modiste; de MM Maurice Guibert, Delaporte,
Maxime Dethomas, Davoust, Octave Raquin, Andr Rivoire, G. Tapi de
Celeyran, Maurice Joyant, etc., etc.

Tous les portraiturs furent ses parents ou ses amis. En exemple, c'est
ainsi que Lautrec entretint d'intimes relations avec les Dihau, deux
frres et une soeur, musiciens originaires de Lille. Le frre cadet,
Dsir Dihau, joueur de basson-solo dans l'orchestre de l'Opra,
composait aussi des mlodies. Lautrec le reprsenta d'abord, son basson
 la main; puis il le peignit encore, assis, lisant un journal, tandis
que le frre an Henri est debout, et tous deux en plein air, dans ce
jardin du pre Forest, que nous ferons plus loin revivre.

Quant  Mlle Dihau, professeur de chant et de piano, il la peignit aussi
deux fois: une premire fois, jouant du piano;--et, la seconde fois,
donnant une leon de chant  une dame debout prs d'elle.

Il fit aussi le portrait d'Oscar Wilde, en buste, de grandeur  peu prs
naturelle. Il l'a reprsent bouffi, en toutes rondeurs de formes
fminines, tel qu'tait cet homme de lettres inverti. Pauvre Wilde! Bien
qu'il et simplement le vice anglais, il fut condamn  deux annes de
_hard labour_: mais, vraiment, lui, il alla carrment au devant du
chtiment.

Et tous ces portraits peints par Lautrec sont fouills, creuss, si
expressifs! C'est  Dethomas qu'il avait dit: Je ferai ton immobilit
dans les endroits de plaisir!; et il ralisa le merveilleux portrait
que la photographie a tant de fois reproduit.

Le portrait de Delaporte, si rare galement, fut, lui, refus pour le
Muse du Luxembourg par le comit des Beaux-Arts, Dujardin-Beaumetz
tant sous-secrtaire d'Etat! Humble Dujardin-Beaumetz, aujourd'hui
disparu, bonne  tout faire des bas huiliers! Il tait rest le mme
pauvre homme, plein de mansutude mais ignare, quand je le connus chez
Rodin!

Lautrec reprsenta aussi son ami Viaud, sur un navire, en amiral Louis
XV, tte nue, de profil, la perruque blanche en catogan, la main droite
emprisonne dans un gant  crispin et appuye sur la barre du
bastingage. La tte, malicieuse,  la manire de Voltaire, considre un
beau navire, toutes voiles dployes, et pench sur la mer.

Panneau dcoratif pour un dessus de chemine de la salle  manger du
chteau de Malrom. Ce fut une des dernires oeuvres de Lautrec.

Que d'autres portraits il convient d'ajouter  tous ceux-l: les
portraits de M. de Lauradour, de M. Louis Bougl, de M. H. Marty
(Souvenir du bal des Quat'-z'Arts), du docteur Pan en train d'oprer,
de M. Fourcade, de M. Boileau, de l'acteur Samary, de M. Georges-Henry
Manuel, etc. La dernire toile peinte par Lautrec, ce sera le tableau
intitul: _Un examen  la Facult de Mdecine_ et portraits encore de
MM. les Docteurs R. Wurtz, Fournier et Gabriel Tapi de Celeyran.

De portraits en portraits, Lautrec tait arriv, comme pour ses autres
oeuvres,  une manire plus grasse, plus enveloppe, plus souple. S'il
et vcu une vie plus longue, un beau mtier de peintre, exclusivement
de peintre, et t le sien! Je veux dire un mtier dans lequel le
dessin et laiss moins voir son imprieuse volont!

Lautrec commenait souvent ses portraits avec la plus extrme fantaisie,
c'est--dire par le milieu de la figure, par exemple, ou par une
oreille, ou par le nez; et, parti de l, il multipliait ses hachures
dans le sens du caractre, et en cherchant par consquent le
stigmate-type. Et si l'on reconnat chaque fois le style, on peut bien
avancer que Lautrec ralisait, pour chaque portrait, une nouvelle mise
en page. Comparez les portraits de M. Dethomas (sur un fond de bal
masqu), de M. Henry Nocq (dans l'atelier de Lautrec), de M. Samary
(dans un rle) ou de Mlle Dihau (assise devant son piano);--et la
confrontation sera significative.

Plus loin, nous parlerons de quelques-uns des portraits que Lautrec
peignit en plein air. Ceux que nous avons dj cits, il les a presque
tous peints  l'atelier ou dans des intrieurs. Ils ont, ceux-l, une
sobrit du meilleur aloi, une sre distinction, un got accompli de
l'arrangement. Je ne sais quelle place les muses de l'avenir leur
rserveront; je ne le sais et je ne m'en proccupe gure; mais ce que je
sais bien, c'est que tous ces portraits l seront excellemment
reprsentatifs de notre temps. Ils diront  leur manire quels hommes
peu joyeux nous fmes, et combien le got du panache nous intressait
peu. Portraits quasi rsigns, s'ils ne sont pas  expression navre,
comme les portraits peints par Van Gogh. Portraits pour tout dire d'une
poque qui n'osait plus gure vivre, et qui allait tout droit, en
serrant les fesses, vers la catastrophe mondiale, qui est arrive, et
qui a tout remu. Portraits de gens qui attendaient et qui attendent
encore, ahuris, anantis, comme si le got de la vie n'avait plus aucune
raison d'tre!... Ah! certainement, ce ne sont point l des portraits
que l'on pourra opposer un jour  la pompe et  la magnificence de
quelques nobles portraits dits historiques; mais, tels quels, ne
rflteront-ils pas nos inquitudes et nos alarmes, nos peurs et nos
angoisses, toutes croyances mortes, et toutes rflexions devenues
comminatoires devant l'inexplicable, devant le pourquoi, devant le sens
de la vie? En un mot, ne sont-ce pas l, tels quels, les vrais portraits
des pauvres tres que nous sommes; et alors, ne sommes-nous pas les
vrais compagnons des filles dont je parlais au chapitre prcdent?
Portraits d'une poque que la Science torture et que la Vie emplit de
doute.


DANS LE JARDIN DU PRE FOREST

Dans ce temps-l, il existait, au bas de la rue Caulaincourt, un vaste
jardin appel _Jardin du tir  l'arc_, que l'Hippodrome a actuellement
remplac.

Ce jardin appartenait au pre Forest, un photographe, qui a donn son
nom  une rue voisine.

Ce jardin tait revenu  l'tat de nature. On pouvait aisment se croire
dans des halliers ou des sous-bois, loin de Paris.

Lautrec fut bientt l'hte de ce jardin. Ds la belle saison venue, il
descendait de la rue Caulaincourt; et il s'installait dans le jardin de
son ami le pre Forest.

Tout  son aise, en bras de chemise, son chapeau sur le front, ds
patron-minette! (expression dforme qu'il affectionnait), il y
recevait ses modles, qui taient, pour la plupart, des filles du
boulevard de Clichy, de la place Blanche et des maisons closes o il
allait habituellement.

[Illustration: DANS LE JARDIN DU PRE FOREST

PHOTO DRUET]

C'est dans ce jardin propice qu'il peignit, en plein air, de nombreux
tableaux: _La femme  l'ombrelle_; _La femme au chien_; _La femme au
chapeau noir_; _La femme au jardin_; _Pierreuse_; _Gabrielle_; _La
danseuse_; etc., etc.

C'est dans ce jardin encore qu'il termina ce tableau si pittoresque: _A
la mie_. Portrait de son ami Maurice Guibert costum en barbeau, assis
sous une tonnelle, et le nez sur une corne de brie, que devait arroser
un litre de vin. Au premier plan, une vieille blanchisseuse tait
assise, un bras pendant, horrible par son visage et par son caraco
blanc!

Quelle nouvelle poque de bon et long travail ce fut pour Lautrec!
Toiles et cartons, au hasard de ce qui lui tombait sous la main, taient
cribls de ces hachures de peintre-graveur, qui voulaient exprimer,
approfondir de plus en plus le caractre!

Dans le jardin du pre Forest, Lautrec recevait tous ses amis, joyeux
de leurs visites, et il buvait avec eux; car il avait, tout de suite,
install un bar dans une petite baraque en planches, vide des fioles et
des accessoires que rclame la photographie. Certains jours, le jardin
flambait mme avec des airs de kermesse. Monsieur Henri avait invit!

C'est l que je connus le clbre loueur de voitures, qui fut un des
plus chauds amis de Lautrec. C'tait au moment de sa toquade pour les
divers quipages. Le rencontrait-on alors, il vous emmenait chez ce
loueur; et, l, enthousiasm, il vous contraignait  admirer la forme
des vhicules, en chacun de leurs dtails, avec tout le harnachement qui
sert  atteler un cheval.

C'tait tout Guys parmi nous revenu! Mais ce loueur apparaissait aussi
comme une espce de maniaque de la collection! Car, dans de vastes
remises, il y avait beaucoup trop de voitures pour qu'elles fussent
toutes utiles! On voyait l des coups et des mylords, un mail-coach, un
break, des calches  8 ressorts, des vis--vis, des landaus et des
landaulets, des victorias, un petit duc, des phatons, un poney-chaise,
et toutes ces amusantes et lgres charrettes qu'on appelle: spider,
dog-cart, derby, rallye-cart, tilbury, village-cart et stanhope. Et tout
cela fleurait bon le vernis, l'essence, le cuir astiqu. Tout cela
reluisait et paradait. Vraiment l'ensemble de toute cette collection
montait  la tte de Lautrec, qui ne manquait jamais de s'crier: Et
quand on pense que les gens de lettres qui ignorent tout cela osent
parler de sport!; et, en consquence, il conseillait  tous ses amis de
dessiner des voitures; une excellente mthode, affirmait-il, pour
apprendre  dessiner.

Ce jardin du pre Forest! S'en amusa-t-il, au del de ce que l'on peut
imaginer! Mais, de mme que le prsident Carnot, poursuivi par le soleil
dans le jardin de l'Elyse, cherchait un coin d'ombre, Lautrec pestait,
lui aussi, une fois dans le jardin, contre le soleil qui le tourmentait.
Aussi, il prit un temps prcieux pour bien fixer les heures, les
certitudes de peindre  l'abri des aveuglants rayons qui viennent
chercher la toile; et, enfin, quand il et trouv le bon coin, il s'en
tint l, joyeusement. Tout en chantonnant, il abattit de nouvelles et
admirables peintures.

Souvent,  nous, ses amis, il nous arrivait de rester dans le jardin du
pre Forest toute l'aprs-midi; et Lautrec nous chargeait ensuite, de
ramener ses modles au bercail. Alors, il montait chez lui, pour se
reposer; car, il se levait de bon matin; et, le soir, il ne voulait pas
manquer un spectacle au Moulin, au cirque, au thtre, dans un bar ou au
bocard. Oui, il le faut rpter, cet homme fut un obstin travailleur,
un fcond producteur; et, en se disant cela, on est saisi d'une vive
tristesse en pensant  tout ce qu'il et pu encore raliser, avec une
vie plus longue!... Oui, je sais: Van Gogh, une carrire plus courte!
Oui, c'est l un des lourds regrets que vous inflige la Vie. Et M.
Cormon, leur matre  tous deux, il n'est pas encore mort, lui! Voil
une des inexplicables boutades de la nature ou de la Providence, ou de
Dieu,  votre choix!...




DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

III

Le Cirque

Au Thtre

Caf-Concert

Les Courses

De Tout

LE CIRQUE


Igor Strawinsky, Tristan-Bernard, Lucien Guitry et tant d'autres
Picassos, comme vous avez raison d'aimer le Cirque, que Lautrec aima
encore plus que vous!

Ah! qui ne peut chrir le Cirque o tout est pittoresque, contrast,
brillant; o tout est imprgn de cette odeur de Cirque, que l'on ne
respire nulle part ailleurs?

Le Cirque! C'est--dire toute la fantaisie acrobatique, les cuyers, les
cuyres, les clowns, les trapzistes, les barristes, les sauteurs, les
quilibristes et les dresseurs de phoques, les jongleurs et les avaleurs
de sabres!

Le Cirque! C'est--dire les chevaux dresss, le jockey du Derby, la
voltige indienne aux sauts d'obstacles, _the wentworth trio in a novel
equestrian act_; le Cirque, l'auto-bolide et le bilboquet humain, _the
sensation of all sensations_, par _the fearless young and fascinating
Parisian_, Mauricia de Thiers; le Cirque, les jeux icariens et
l'empereur de la magie, Captain Breydson _perillous trapezist
equilibrist act_ et _The Arizona's tomahawk's jugglers_!

Quand on aime le Cirque, j'entends le vritable Cirque populaire, le
Cirque o du vrai peuple est sensible  la force,  l'adresse, et
acclame et tempte; le vritable Cirque, o de la musique, et quelle
musique! ronronne ou fracasse ou susurre ou endort; le vritable Cirque
o se perptuent d'ancestrales et puriles traditions; le vritable
Cirque o tout est paillet, en oripeaux, en franges fanes d'or ou
d'argent; o tout est clinquant, bariol et vif! Ah! quand on aime ce
Cirque-l, on frmit en entrant, en respirant l'odeur des curies; et
l'on attend les rires, ces temptes de rires qui dgringolent des
gradins et qui s'crasent au milieu de la piste!

Lautrec, qui chrissait le Cirque,  pleine joie, reprsenta les clowns,
les acrobates, les dresseurs de chiens et les cuyers; et une toile
qui le situa tout de suite, ce fut l'_Ecuyre au Cirque Fernando_,
place longtemps, se rappelle-t-on,  l'entre du Moulin-Rouge, et que
je retrouvai plus tard chez Jean Oller. Ah! la merveilleuse toile, si
singulire, si unique, si imprvue, qu'elle m'arracha un cri de stupeur
quand je la vis pour la premire fois! C'tait un gros cheval de piste
dessin d'une splendide faon; et, sur sa croupe, se tenait assise une
cuyre avec une si tonnante face; tandis que, au milieu du tapis,
l'cuyer,  visage de crapaud, s'arquait et droulait sa chambrire. Et
les blancs et les roses et le noir de l'habit jouaient l-dedans, la
piste non recouverte, la toile apparente. Une oeuvre tout de suite si
invue, si anormale presque; comme d'un peintre venu on ne savait
d'o;--un dessin si excentrique, et qui devait, par la suite, moins
peut-tre nous troubler, mais nous ravir toujours par sa fascinante
personnalit, par son ingalable puissance!

[Illustration: JANE AVRIL

PHOTO DRUET]

Quand Lautrec fut  Saint-James, il se ressouvint du Cirque qu'il avait
tant aim; et, l, sans modles, il crayonna une suite d'une vingtaine
de dessins, uniquement consacrs aux gens de Cirque, et que Manzi dita
sous ce titre: _Au Cirque_.

Dessins d'une exagration caractristique, d'une troublante dformation,
d'un imprvu si drolatique, qui, cependant, ne fait jamais rire. Et vous
voil revenus ici, dans cette srie de planches, les clowns et les
cuyres, les chiens savants et les danseuses. Et je revois, chaque fois
que je regarde ces dessins, tous vos gestes adroits, toutes vos
cocasseries,  clowns; tout votre manirisme,  cuyres de haute cole;
et je vous retrouve aussi, vous,  clownesses fantaisistes, clownesses
presque de bal masqu, avec vos gamineries d'enfant vicieux et vos mines
de chattes guindes!

Foottit, ce clown gnial, Foottit surtout, merveilla Lautrec. Il le
suivit partout. Et lui, Foottit et Chocolat, ils devinrent les tenaces
clients du bar Achille, jusqu'au moment de la dfinitive fermeture de ce
rjouissant assommoir. Ils dgustaient tous trois tous les short-drinks,
tous les gin-wiskies, tous les gobblers et punchs de la maison; puis on
se donnait rendez-vous au cirque de la rue Saint-Honor;--aprs quoi,
ils se rassemblaient encore, Lautrec, Foottit et Chocolat, pour regagner
le bar dlectable.

Lautrec notait rarement des croquis autour de la piste. Quelques tics de
son ami Foottit, et c'tait tout. Sa mmoire lui suffisait; elle
collectionnait une copieuse moisson de gestes, de bonds et d'aspects
plastiques.

Il tait transport par les pantomimes et les brefs scnarios que
Foottit jouait avec Chocolat; et il dclarait, avec tant de vrit, que
cela, c'tait autrement intressant que toutes les pices de thtre.

Lautrec a reprsent Foottit comme un gros rat veill, gambadeur et
rus, en perptuelle recherche de drleries. Il l'a dessin
d'inoubliable faon; et, de Chocolat, il a fait un ngre hilarant,
tenant du singe, un ngre singulirement excit et foltre.

Tous les dessins consacrs au Cirque purent bien tre raliss de
mmoire,  Saint-James; Lautrec les avait tellement gravs dans le
cerveau, tous les chevaux, tous les chiens, tous les personnages,
petits ou grands, qui animent de joie une piste. Presque
automatiquement, il a excut tous ces dessins-l; et, presque
automatiquement, aussi, il a trouv pour eux les mises en pages les plus
dfinitives et les plus rares. Considrez attentivement tous ces dessins
d'un malade; et vous serez surpris de leur expressive tranget et de
leur parfaite varit. Il y a l quelque chose de solide et
d'inexplicable qui peut drouter singulirement les psychitres. Cette
sagesse, cette parfaite mise au point esthtique, cela, en effet, vous
alarme, comme cela vous trouble aussi chez un Van Gogh,--et, en ce
moment mme, chez Maurice Utrillo. En confrontation des prouesses
picturales de ces trois merveilleux artistes, touchs crbralement,
les oeuvres des peintres dits raisonnables ne sont que sottises et
coeurantes banalits! Le gnie alors est-il donc, vraiment, en somme,
l'apanage de ceux que les psychitres appellent, en leur barbare
langage, des dgnrs suprieurs?


AU THTRE

Tout le cortge des acteurs et des actrices, tout le chariot de Thespis,
dfila aussi devant Lautrec.

Les pices dites de thtre l'ennuyaient lourdement; mais il
s'intressait aux physionomies et aux tics des acteurs et de leurs
compagnes.

C'est surtout  propos de ses lithographies que nous aurons  citer les
noms de tous ceux et de toutes celles qu'il dessina.

Il les obtint tous ressemblants, avec une libert et une russite
saisissantes, d'aprs des croquis expdis dans les coulisses ou dans
les loges.

Il tait curieux  voir, balafrant son papier, le zbrant, le couturant,
piquant de bleu un oeil, griffant de rouge une bouche, accents
seulement pour la mmoire, et qui devenaient ensuite bien autrement
intenses, quand il cherchait l'ensemble.

Et quelle autre longue suite d'exacts portraits! Nous avouons bien vite,
toutefois, que la plupart des acteurs et actrices ainsi choisis
n'apprciaient gure leur bonne fortune. Ils nous viennent en nombre
sous la plume les noms des comdiens et des tragdiens qui mprisaient
Lautrec. Ah! le physique du peintre entre en ligne de compte dans
l'estime de ces gens-l! Et Lautrec n'tait mme pas, au surplus, un
peintre officiel et dcor!

Les photographies les plus retouches, les plus rajeunies surtout--les
fossiles ont horreur du vrai!--, sont si loin du verdict affirm par le
dessin de Lautrec. Svre constat! mais tait-ce sa faute  lui si des
acteurs et des actrices pouvaient, et peuvent encore, hlas! jouer sans
tre siffls, jusqu'aux bgaiements de la seconde enfance?

Heureux ge! Mais plus vif plaisir de Lautrec quand il les crucifiait,
tous ces radoteurs!

Il eut, pourtant, des prfrs et des prfres. Il reprsenta souvent
Mme Sarah Bernhardt, Guy et Maly, Rjane et Brasseur, Antoine et Judic,
Lavallire et Baron, Mmes Caron et Bartet; ceux-l et celles-l, il les
acceptait, et il les dessina avec un vif contentement.

Mais sa plus tenace passion, peut-tre, ce fut Mlle Marcelle Lender,
divette au thtre des Varits, et qu'il dessina tant de fois, avant
que de peindre d'aprs elle cette toile souveraine: _Marcelle Lender
dansant le pas du bolro, de Chilpric_.

Oui, je sais, Lautrec, avec sa voix trs perante, assommait les gens;
et il se faisait souvent expulser des coulisses. Mais peut-on penser
que, par la suite, on osa traiter ainsi le peintre qui avait ralis
cette merveille picturale?

Et pourquoi, surtout, tous ces acteurs et toutes ces actrices n'ont pas
possd ou gard leur portrait peint par Lautrec?

Mademoiselle Lender, comment, vous, par exemple, n'avez-vous pas chez
vous, je n'ose pas crire dans votre coeur, l'extraordinaire toile que
je viens de citer, et qui vous reprsente si race, si ployante, si
souple, et si orgueilleuse devant le sourire bat de votre ami Brasseur?
Ne saviez-vous donc pas que jamais, dans ce genre, on n'excuta une
toile plus glorieuse? O la coupable indiffrence! Et bien plus coupable
encore, l'indiffrence de la Socit des Amis du Louvre! Car, sait-on o
ira,  la mort de M. Maurice Joyant, qui le possde, ce chef-d'oeuvre?
Peu importe, peut-tre, d'ailleurs; car, l o il se trouvera, il
figurera comme l'une des plus miraculeuses russites de la peinture
franaise de tous les temps!

Lautrec, aussi, reprsenta l'amusante, l'inoubliable Judic, dans sa
loge; l'acteur Samary, de la Comdie-Franaise, dans le rle de Raoul de
Vaubert, de _Mademoiselle de la Seiglire_; M. Lucien Guitry et Mme
Jeanne Granier, dans _Amants_; Le Bargy et Marthe Brands, etc., etc.

En 1900, de passage  Bordeaux, il peignit deux importantes toiles et de
nombreuses tudes, d'aprs l'opra d'Isidore de Lara: _Messaline_,
reprsent au Grand-Thtre.

Lautrec aima enfin les danseuses de ballets; et M. Pierre Decourcelle,
dans sa rare collection, possde, par Lautrec, le portrait de l'une de
ces danseuses, devant un portant, qui est bien une prestigieuse et
incomparable toile.

[Illustration: ALFRED LA GUIGNE

PHOTO DRUET]

Quelle distinction, bien que le visage soit encore agressif! Quel dessin
vivant, merveilleux! et combien, ici, Lautrec l'emporte une fois de plus
sur Degas, qui, pourtant, accusa souvent Lautrec de le plagier; Degas,
avec son dessin fig, conventionnel; Lautrec si anim, si exubrant, et
si pntrant, d'une presque insolence despotique!

Je sais, je sais: toutes ces oeuvres sont considres mme actuellement
comme des caricatures par ceux des gens de thtre qui furent
portraiturs, les gens du moins que la Parque coupable n'a pas encore
saisis! Certainement, par exemple, Mlle Brands et M. Le Bargy n'ont
aucune autre opinion, s'il leur arrive de revoir--ce dont je doute!--le
dessin qui les reprsente, elle, viprine, et lui, trop jeunet. Et,
cependant, ne sont-ils pas rehausss ainsi, augments, en quelque
sorte, par Lautrec, tous et toutes? Mieux mme: ne devraient-ils pas
tre tout  fait comme cela, pour se parer vritablement d'une relle
personnalit?

Mais voil, en ce triste temps, il faut tout sacrifier au cahotant
chariot de Thespis, surtout le gnie!--et M. Brisgand, par ses sottises,
opre mieux!


AU CAF-CONCERT

Ce milieu, le Caf-Concert, avec son amas de bizarres trognes, de
bohmes, d'excentriques de tous ordres, de dchets d'humanit, gueulant
ou susurrant des chansons btes; ces hommes et ces femmes, ces
orchestres de ravageurs, ces beuglants et ces niais Eldorados;--tout ce
milieu devait aussi enchanter Lautrec; et, en effet, il l'enchanta.

C'tait, d'ailleurs, le moment d'apothose du Caf-Concert. Partout les
gommeuses, les gambilleurs, les chanteuses  voix, les excentriques, les
diseuses et les tnorinos, svissaient. On restait sous le coup des
fortes motions chauffes par Thrsa; et les vieux hommes radotaient,
avec des larmes, les chansons de Branger, de Dupont et de Nadaud. Il y
avait, par cela mme, le caf-concert avec ses sottises nouvelles, et
l'autre chantant ou Caveau, o l'on hospitalisait les chansons de Paul
Delmet et de Maurice Vaucaire. Dans ce temps-l, pas de revues, pas de
bas vaudevilles sur ces petites scnes, o, de huit heures  minuit,
dfilaient toutes les chanteuses et tous les chanteurs des cinq parties
du Monde. Le Caveau pleurait boulevard de Sbastopol; le concert des
Dcadents flonflonnait rue Fontaine; et Lautrec ne quittait, que pour
aller au Moulin, ce dernier caf-concert, tapageur et pittoresque. Mais
la Duclerc, la reine du lieu, l'inquitait par sa face ravage; et il
n'osait pas la reprsenter, la dessiner telle qu'il la voyait, cruelle
et de sang atrocement brl!

Puis, le printemps revenait; et Lautrec s'en allait revoir, dans
l'avenue des Champs-Elyses, les trois magnifiques cafs-concerts qui,
alors, en plein air, lanaient aux toiles les couplets amoureux ou
pleurards, sentimentaux ou revanchards, humanitaires ou satiriques, que
faisaient crire, dans les prisons, les entrepreneurs-chansonniers,--ou
que commettaient eux-mmes, sans gloire, les Maurice Donnay et les
Bruant.

C'taient, ces trois cafs-concerts: _les Ambassadeurs_, _l'Alcazar_ et
_l'Horloge_. Ce dernier devait, plus tard, tre remplac par le _Jardin
de Paris_,--lequel vient de disparatre  son tour.

Comme elles rapparaissaient chaque fois charmantes ces joyeuses
btisses,  l'air d'tablissements de bains trs calmes et trs roses!

Paulus, Caudieux, Kam-Hill et tant d'autres,  ce moment-l, au temps de
Lautrec, y chantaient tour  tour. Paulus, le roi de la chanson, de la
chanson remuante, agite, gambillarde! Paulus, qui tait la troisime
personne de cette trinit glorieuse: le gnral Boulanger, Graudel et
lui-mme, Paulus! Paulus, qui avait incarn en lui l'me de la Patrie;
et qui, aux accents de plus de deux millions de voix franaises, tous
les soirs, dans un caf-concert, entranait, vers l'Arc-de-Triomphe, le
pre la Victoire et les pioupious d'Auvergne!...

Mais c'tait, aussi, la pleine floraison des _Ta-ra-ra-boum-di-h_ et
des frles niaiseries que chantait plus anmiquement Miss May Belfort,
qualifie sur le programme: artiste lyrique anglaise; et, pourtant,
elle alluma tout de suite Lautrec.

Aprs tout, cette blante brebis en valait la peine. Elle tait si
cocassement purile, costume en baby, avec des boucles droules sur
ses paules. Elle miaulait, tenant un chat noir entre ses bras ou n'en
tenant point; et, en choeur, aux Dcadents, on hurlait le refrain de ses
couplets, tandis qu'elle se redressait toujours roide, et comme en bois.

Lautrec dessina et peignit souvent cette poupe venue de l'orageuse
Irlande. C'tait la folie du jour, ces chanteuses ou ces danseuses
anglaises: une miss Ccy Loftus ou une miss Ida Heath. On les retrouvait
partout; et, cependant, avouons, sans tre nationaliste, que la
franaise Duclerc, la fameuse Duclerc,  la fin tragique, avait un autre
accent! Ah! celle-l, cette terrible chanteuse mine par la phtisie, sa
fin dans un bar, sa rage de danse folle, qui nous secoue encore quand
nous voquons l'croulement brusque de cette femelle vide!

Mais, de toutes ces danseuses et diseuses, celle que Lautrec,
irrsistiblement, prfra, ce fut Yvette Guilbert.

Il lui consacra les planches de deux albums: une dition franaise,
dite par Marty, avec notice de M. Geffroy; et une dition anglaise,
dite par Bliss et Sands,  Londres, en 1898, avec un texte de M.
Arthur Byl.

Ces lithographies sont depuis longtemps lgendaires, il est donc vain de
les dcrire; mais on peut bien rpter que personne ne reprsenta avec
une expression plus forte et plus significative le profil et la face de
Mlle Guilbert.

Lautrec connut la diseuse alors qu'elle habitait avenue de Villiers; et,
sur le champ, s'enthousiasmant, il voulut la reprsenter en Diane
antique! Heureusement elle se mit  rire, et jura que la caricature
seule pouvait donner d'elle une image fidle. Surprenant propos! Mais
Mlle Guilbert tait si jeune!

Lautrec suivit son modle  la Scala, aux Ambassadeurs, dans sa loge,
sur la scne, dans les coulisses; et il multiplia d'aprs elle les
dessins, s'en tenant pourtant  des lithographies, n'ayant qu'une seule
fois choisi une autre matire: une cramique qu'il exposa  Londres,
avec une srie de lithographies.

Il illustra galement quelques-uns des monologues que disait, de sa voix
tranarde et acide, Mlle Guilbert: _Le jeune homme triste_; _Les vieux
messieurs_; _Eros vann_; etc...;--mais il ne laissa pas d'elle un grand
portrait peint, alors qu'il peignit si souvent la Goulue et la Mlinite.
Et Dieu sait, pourtant, si Mlle Guilbert tenait une place au
caf-concert! mais, bien entendu, on jugeait  rebours la personnalit
qu'elle y apportait. Quand je pense, me disait-elle, un jour, que les
Parisiens me croient la joyeuse interprte des vices modernes, alors que
j'en suis la mre Fouettard!

Mais Lautrec, comme tous les Parisiens, ne se souciait ni de morale ni
de tout autre but. Il se contentait de se passionner pour le
caf-concert; et cela lui suffisait.

Aussi, avec H.-G. Ibels, il lithographia encore les planches de tout un
album consacr au Caf-Concert. Avec un texte trs complet et trs
brillant de M. Georges Montorgueil, cet album fut dit par l'Estampe
originale.

[Illustration: MAY BELFORT

PHOTO DRUET]

Voici de nouveaux et rares dessins au propre compte de Lautrec! Toujours
des Yvette Guilbert, naturellement: puis un profil malicieux, aigu, de
Judic; Abdala, aux longs bras, au ventre bomb; Jane Avril, papillon
tourbillonnant; Edme Lescot,  la croupe jaillissante; Mary Hamilton,
poupon et soireux; Bruant, hautain, froid; Caudieux, mari bondissant;
Paula Brbion, chipie et plantureuse; la Loe Fuller, flamme et
feu-follet; et, couronnant le tout, le pif rouge d'un chanteur
amricain!

En parlant des lithographies de Lautrec, j'aurai  citer bien d'autres
divettes. Je mentionne seulement ici, pour mmoire, ces trois autres
oeuvres si curieuses venues du Caf-Concert: _Chanteuse anglaise_, _au
Star du Havre_; _Miss Bedson_ et _May Milton_.

Avec quel esprit renouvel, il a dessin et peint ces filles! Ah!
certes, ds que Lautrec touchait  la femme affranchie,  la femme hors
du foyer, je veux dire  la bte fendue, prte  tous les dshonneurs et
 toutes les hontes, vraiment, il restait inimitable! Huysmans a crit
une lyrique page sur les femmes au tub peintes par Degas; mais comment,
comment, lui, devenu un misogyne froce, n'a-t-il pas bondi sur l'oeuvre
de Lautrec pour la fouailler, pour la ravager, pour la massacrer, la
femelle aux cent besoins? Comment n'a-t-il pas vu dans l'oeuvre de
Lautrec un autre apport tout de mme que l'apport de Degas, qui se
contenta, en somme, de laides faces et de ballonnantes croupes?
Crapaudes engraisses, mais crapaudes nanmoins, rien de plus! alors
que, lui, Lautrec, n'a-t-il pas faisand, pourri la femelle? N'en a-t-il
pas fait le simple sac de pus vomi par le terrible moine Odon de Cluny?
Sac d'excrments, mme pas! Sac de pus, j'y reviens; fumier charriant
tous les ftides filaments de l'avarie! Ensuite, est-ce que, sous ces
faces blanches, vertes, avives de rouge,--sous ces poitrines bltes, il
n'y a pas, par l'apport de Lautrec, un autre et plus terrible
rquisitoire contre la salauderie des dsirs et l'ignominie des ruts?...
Oui, qui peut de nouveau regarder une fille peinte par Lautrec sans
frmir, sans apercevoir tous les ulcres, tous les chancres, toutes les
ravageuses terreurs du muse Dupuytren, cette ghenne effroyable et
subie de la chair? Pour moi, je me souviens, avec quel frisson! d'avoir
vu chez M. Thodore Duret, cette May Milton,  la face engraisse,  la
mchoire lourde, de couleur jaune-blanche, comme retenant sous une
enveloppe-vessie un magma de pus tourn au jaune et au blanc-vert. Ce
tableau est une hideuse pouvante. Cette bouche frotte de rouge, elle
tombe, elle s'ouvre comme une vulve; elle n'a pas plus de dfense, elle
n'a pas plus de fermet; elle s'ouvre, elle laissera tout entrer! Et le
peintre qui a peint cette redoutable image, aimait les femmes. Quel
confondant sadisme!... ou est-ce une sorte de prche pour les autres
hommes?... Singulier problme!


LES COURSES

Les chevaux, les courses de chevaux aussi ne manqurent point de retenir
Lautrec.

Que de simples et jolis dessins, aquarelles ou peintures, il conut,
tout de suite,  la manire anglaise, comme prtexte!--;  sa manire 
lui, comme excution!

Ainsi, ce bref tableau:

La plaine est rase; une colline bleue borde l'horizon; et, dans un coin,
des bouquets d'arbres, prcds de barrires blanches, composent un
dcor plaisant. Le cavalier s'en va au trot gaillard de son cheval; son
chien le suit, en tirant la langue; et le bonhomme est tout vermeil, en
bon tat, vante  coup sr la srieuse utilit de l'exercice en plein
air. Le ciel, lui-mme, est familier; nul nuage romantique, un friselis
de laine dans un ciel tendre; et Lautrec complique de varit seulement
son cheval dans la classe des hacks et hackneys, des trotters et
double-horses, des galloways et des ponies.

D'autres fois, ainsi que nous l'avons dit au chapitre: _Filles_, il
place un attelage en tandem, au bord de la mer. Un tonneau, un voile qui
flotte au vent; et, escortant la jeune femme qui conduit, un fox-terrier
galope en bondissant.

Que d'ventails Lautrec excuta dans cet ordre d'ides-l!

Les jockeys,  pied ou  cheval, les lads, les entraneurs et les
paddocks, figurent nombreux aussi dans son oeuvre. Et comment en et-il
t autrement pour ce peintre curieux, tellement pris de vie moderne?

Les Courses, d'ailleurs! Les chevaux, les femmes!

Sous couleur d'amlioration de la race chevaline, ne donne-t-on pas, aux
Courses, les plus exquis rendez-vous de femmes pares dans un dcor de
luxe, dans un infini boulingrin maill  et l de somptueuses fleurs?

Et la vue n'en est-elle pas exquise, alors qu'elles sont toutes l, les
filles,  la parade, dans la joie de vivre, assistant  une des ftes du
turf?

Oui, elles sont joyeuses, et leur joie resplendit dans leurs yeux, dans
le joli mouvement de leurs bras enveloppeurs et de leurs grces frles;
elles sont superbes aussi sous l'architecture fastueuse du chapeau,
toutes jaillies en sveltes lignes de la gaine des jupes et de la sangle
du corset. Le bouquet est verni, lustr, plus captivant que rien qui
soit au monde, alors qu'il se droule tant d'ides de bonheur, d'amour
de soi-mme, d'orgueil de plaire et de triomphe, sur ces visages de
filles riges toutes droites, ou assises sur des chaises, comme sur des
socles.

Certes, ici, encore, un dcor est tout fait. Cela se compose, tout de
suite, ce fond de panaches  l'horizon, cette colline d'arbres et de
villas, ces tribunes fleuries ayant un caractre de constructions
exotiques, et ce tapis de la pelouse, large, immense, piqu de barrires
et de betting-pots.

Et le dcor est frais, attirant sous le ciel bleu et mauve des pleins
jours d't. Pour peindre cela, il faut le rendre en quelques points
essentiels. C'est, en effet, tout d'une venue, quand on cherche
seulement l'arabesque. Les chevaux eux-mmes se prtent merveilleusement
 ces schmas. Ils sont tout en jambes et en encolures longues. Mais il
y a des dformations de gnie  inventer pour exprimer des attitudes
vraies, pour peindre le pas rythmique ou le galop coulant et prs de
terre de ces chevaux, qui somnolent et se bercent, au contraire, quand
ils sont sur les routes.

Et leurs cavaliers, faire comprendre les longs apprentissages, les
labeurs de l'art questre, c'est rude. Le visage, ici, n'est pas tout;
les bras et les jambes et le torse et tout, tout cela a trop travaill,
a t trop violent, a trop pein pour qu'on n'tudie pas,  s'y abmer
de longues heures, le caractre des dformations fatales, dans un corps
d'anglo-saxon, rompu dj, pourtant,  toutes les prilleuses aventures
des sports.

Et il y a encore autre chose. Car il faut trouver l'atmosphre morale de
tous ces gens: mercantis heureux, hommes politiques et escarpes,
bookmakers et propritaires, filles et jockeys. Il faut peindre des mes
vigoureuses du lucre sur des visages rudes ou fragiles, des attitudes
exactes de groupes; ne pas verser dans l'anecdote des courtauds de
boutique aventurs ici ou des petites gens qui risquent de maigres
enjeux.

Aussi bien le sport que tarifent des rentes sres est de seul
intrt--et de charme certain. C'est,  l'entour de pavillons voquant
des villas de falaises normandes, que se rencontrent seulement le
maquignonnage opulent des chevaux et des filles--et l'pre convoitise
des matelas de billets pour les entretenir, paralllement, dans de
superbes et quasi similaires curies,  la litire chaude.

Tout cela, Lautrec le dveloppa encore magnifiquement dans de trop rares
oeuvres consacres aux Courses. Dans ses lithographies, notamment, il
importe de signaler cette merveilleuse estampe: _Jockey se rendant au
poteau_, qui est un hommage rendu  une des gloires de notre temps.

[Illustration: JOCKEYS

PHOTO DRUET]


DE TOUT

Certes, si Lautrec redoutait tout des trs gros chiens qui pouvaient le
faire tomber, il rservait sa tendresse aux petits chiens  courts ou 
longs poils, qui sont les ordinaires compagnons des jeunes filles, des
hommes inoccups et des vieilles catins.

Aussi dessina-t-il et peignit-il de nombreux portraits de chiens.

Notons, par exemple:

_Le chien Tommy_, un petit chien,  poils longs, couch sur le ventre,
et trs doux;

_La jeune fille avec un chien_, aquarelle en ventail;

_L'enfant avec la chienne Pamla_ (Taussat-Arcachon); et, enfin, aprs
quelques autres portraits de chiens, de moindre importance, voici le
fameux _Bouboule_; Bouboule, ce Chri-Bouboule, enfin Bouboule, le
bull-dog, qui s'octroyait l'unique honneur de lcher les joues de la
chre Madame Palmyre, la patronne de la _Souris_!

Bouboule! Oh! si j'cris et si je rcris ce nom, avec tant de plaisir,
c'est que tous les anciens amis de Palmyre se souviennent toujours,
comme moi, de ce chien vraiment chien, de ce Bouboule si goulu et si
concupiscent! Mais quel Bouboule aussi bien mal n! Car Palmyre avait
vainement tent de lui inculquer l'amour des femmes. Bouboule les
dtestait, il n'y avait rien  faire contre cela; et le sacr Bouboule,
ce rjouissant Chri-Bouboule le leur montrait bien aux femelles, qu'il
ne les acceptait pas; car, sitt qu'on n'avait plus les yeux sur lui, il
descendait de la table, o il reposait son petit cul tout rond; et, avec
des efforts inous, rassemblant les dernires gouttes, il pissait sur
les robes et sur les manteaux! Pauvre Bouboule, que j'adorais! Qu'est-il
devenu, ce Chri-Bouboule? Oui, je sais, au Paradis des chiens, avec
celui de Panurge! mais, du moins, o se trouve maintenant son portrait?

Nous avons revu heureusement celui de _Follette_, la dlicieuse petite
chienne blanche,  longs poils,  oreilles droites,  crinire lonine,
assise sur son derrire et le poitrail droit, face au spectateur. Petite
tte de souris veille, chre petite demoiselle et certainement pucelle
encore, que Lautrec avait peinte avec une souplesse tonnante, et en si
parfait contraste avec le _chien Tommy_, dj nomm au palmars
canin,--lui, une sorte de gros paysan balourd en feutre, tomb de tout
son poids et de tout son long sur ses pattes de devant.

De tout! avons-nous crit en tte de ce chapitre. Y a-t-il donc, 
prsent,  citer, des paysages peints ou dessins par Lautrec?

Nous, nous ne connaissons que quelques paysages proprement dits qui
peuvent tre donns  Lautrec. Nous nous souvenons galement d'avoir vu
chez M. Maurice Guibert et chez M. le Prsident Sr de Rivires,
quelques marines excutes au lavis et au fusain.

Mais il y a d'autres choses  noter, sans doute, si l'on veut classer
des projets pour des couvertures de livres ou pour des affiches;
projets que Lautrec cherchait sur un papier ou sur un carton, soit au
crayon, soit du bout du pinceau, tremp dans l'essence; et l'on peut
cataloguer encore, pour mmoire, des essais de sculpture assez informes
qu'il tenta, avenue Frochot, quelques mois avant sa mort.

Par contre, il fit beaucoup d'aquarelles, gouaches ou libres. En voici
une brve numration: _Aristide Bruant_; l'esquisse pour l'affiche de
la _Babylone moderne_; _Au caf_; _Le portrait de Maxime Dethomas_, _au
bal des Quat'z-Arts_; _Cortge indien_; _La clownesse et les cinq
plastrons_; _Miss May Belfort_, etc., etc...

Aquarelliste, Lautrec gardait la mme libert et la mme acuit que pour
ses peintures  l'huile, attendu que, chez lui, c'tait, avant tout, le
dessin qui comptait.

Au rsum, toutes ces menues oeuvres, dont nous venons de parler,
peut-tre trop laconiquement, taient ralises un peu au hasard de ce
que Lautrec trouvait sous sa main, et selon son humeur du moment. Oui,
il ne convient pas, dcidment, de voir en lui un homme mthodique,
mesur, disciplinant ses facults et ses envies de travail. Ceci est
seul  enregistrer: il fournissait,  Paris, un dur labeur; et il se
rservait l't pour ne rien faire; je veux dire pour se baigner ou
conduire son bateau dans la baie d'Arcachon.




DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

IV

Lithographies et Pointes-Sches

Dessins

Affiches

Illustrations de Livres

LITHOGRAPHIES ET POINTES-SCHES


Voici une nouvelle considrable partie de l'oeuvre de Lautrec. Aussi, le
sculpteur Carabin et le peintre H.-G. Ibels se disputent-ils l'honneur
d'avoir pouss Lautrec vers la lithographie. Carabin, exigeant,
revendique en outre cet honneur pour Willette.

En tout cas, Carabin se souvient fort bien d'avoir conduit Lautrec chez
Edwards Ancourt, imprimeur, faubourg Saint-Denis (ancienne imprimerie
Bourgery); et, l, d'avoir prsent Lautrec  un ouvrier d'Ancourt,
nomm Stern, qui,  partir de ce jour, tira les preuves pour Lautrec.

De son ct, Ibels _croit_ qu'il fut le premier  faire faire  Lautrec
de la lithographie, en lui demandant de composer avec lui-mme, Ibels,
l'album connu, texte de M. Georges Montorgueil, consacr au
Caf-Concert.

Quoiqu'il en soit, cela nous reporte  l'anne 1892; et, conduit par
l'un ou par l'autre de ses deux amis, Lautrec se passionna tout de suite
pour la lithographie. Improvisant sur la pierre, qu'il ne retouchait
jamais, ses estampes eurent rapidement une vive saveur.

Tous les jours, il arrivait chez Stern, install en chambre; et l, sur
une pierre, il faisait son dessin; puis, il s'en allait. La pierre tait
alors gomme; et, le lendemain, Lautrec revenait assister au tirage des
preuves. Il se passionnait  indiquer le ton des encres, s'il
s'agissait de lithographies en couleurs; et il faisait recommencer vingt
fois s'il le fallait, pour obtenir le ton spcial qu'il dsirait, en vue
du dfinitif tirage, toujours publi  un petit nombre d'exemplaires,
qu'il tint, ds le dbut,  numroter lui-mme et  signer.

Cependant, on peut voler des estampes dans une imprimerie; mais Lautrec
fut tout de suite impitoyable pour les voleurs. C'est ainsi qu'il fit
arrter un marchand notoire qui vendait des lithographies signes par
lui, Lautrec, et qui avaient t drobes  l'atelier. Mme dans le
fiacre qui emmenait  l'troit le marchand avec deux agents de la
sret, ne s'assit-il pas, imperturbable, sur les propres genoux du
marchand pour l'accompagner chez le juge, et le faire condamner;--car il
fut inexorable?

Lautrec eut bientt de nombreuses estampes en train. Mais, ici, rendons
 Csar ce qui est  Csar! Ce fut Ibels et pas un autre, qui russit 
convaincre l'diteur Georges Ondet qu'il valait mieux faire illustrer
les couvertures des chansons de caf-concert par des artistes, plutt
que de s'adresser aux spcialistes ordinaires. Et, ainsi, sur sa
proposition, Lautrec, Vallotton, Bonnard, Vuillard, Willette et Ibels
lithographirent ces attachantes couvertures de chansons, dont on tirait
une centaine d'preuves avant la lettre; et que les marchands Kleinmann,
Sagot et Arnould, achetaient et vendaient  part.

En 1893, Ibels fonda, avec l'hroque Georges Darien, un hebdomadaire
illustr, appel _L'Escarmouche_, journal de combat, absolument
indpendant et rpudiant toute compromission. Ce journal n'eut qu'une
existence phmre. Le 1er numro porte la date du 12 novembre 1893; le
dernier, celle du 16 mars 1894; encore ce dernier numro parut-il aprs
une interruption de deux mois, et sans aucune illustration.

Lautrec fournit  _l'Escarmouche_ les douze lithographies suivantes:
_Pourquoi pas?... Une fois n'est pas coutume_; _Aux Varits: Mlle
Lender et Brasseur_; _En quarante_; _Mlle Lender et Baron_; _Emilienne
d'Alenon et Mariquita aux Folies-Bergre_; _Au Moulin-Rouge: un rude!_
(Table de caf. Le personnage g qui tire sur sa barbe reprsente le
comte Alphonse de Toulouse-Lautrec); _Folies-Bergre: les pudeurs de M.
Prud'homme_; _A la Renaissance: Sarah Bernhardt, dans Phdre_; _A la
Gat-Rochechouart: Nicolle_; _A l'Opra: Mme Caron, dans Faust_; _Au
Moulin-Rouge: l'union franco-russe_; _Au thtre Libre: Antoine, dans
l'Inquitude_.

Les autres dessinateurs-collaborateurs  _l'Escarmouche_ furent
Anquetin, Bonnard, Vuillard, Willette, Hermann-Paul, Vallotton et Ibels;
et c'est encore sur la proposition d'Ibels (qui avait dcidment la
marotte des bonnes ides) qu'on lithographia les dessins, ce qui permit
le clichage par un simple report sur zinc, moins coteux et plus
artiste;--et, en outre, les preuves lithographiques avant la lettre
tant vendues aux amateurs, payaient ainsi l'artiste sans aucun frais
pour le journal.

Chez Ondet,--je garde personnellement le plus vif souvenir de cet
diteur actif et intelligent!--chez Ondet, Lautrec composa aussi les
lithographies pour un certain nombre de compositions musicales de son
ami Dsir Dihau, relatives  _Vieilles Histoires_, posies de Jean
Goudeski.

Elles sont toutes fort curieuses, ces couvertures; mais comme il y eut
d'autres couvertures illustres par H.-G. Ibels, Henri Rachou, etc.,
voici les titres des compositions, en ce qui concerne Lautrec: _Pour
toi_!... (Dsir Dihau jouant du basson, devant un buste de faune);
_Nuit blanche_; _Ta bouche_; _Sagesse_ (ici Lautrec a reprsent deux de
ses amis: Mme Natanson et M. Numa Baragnon); _Ultime ballade_.

A bien dire, dpouilles de toute couleur, c'est surtout dans les
lithographies au simple crayon que l'on voit la gnreuse noblesse, la
certitude aiguise, et--il faut toujours insister sur les mmes
choses!--l'intgrale personnalit du dessin de Lautrec. Nulle criture
n'est plus imprieuse, si j'en excepte celle de Modigliani, ce
merveilleux dessinateur mort lui aussi un jour trop prmatur.

Cette certitude du dessin de Lautrec! C'est en voyant toutes ses
lithographies qu'il faut admirer continuellement ce dessin trac de la
pointe du crayon, sans hsitation, sans le plus lger heurt. La pointe,
sre d'elle-mme, ainsi que la pointe d'pe d'un prestigieux escrimeur,
aussitt que place au-dessus de la pierre, elle inscrivait la pense
prompte, les plus souples, les plus sensibles et les plus affirmatives
des arabesques. Vraiment, l, Lautrec est tout  fait  l'aise. Ces
paraphes de dessin, ces contours, ces angles, ces dformations subtiles,
tout cela est le tmoignage d'un style prodigieusement original, d'une
volont que l'on qualifierait de magnifiquement instinctive, si cela se
pouvait dire. De Lautrec, escrimeur toujours prt, toujours souple,
toujours vigoureux et surtout si sr de lui, avec quelle foudroyante
vitesse la pointe se dtendait, allait frapper droit au but, je veux
dire sur la pierre vierge, en attente de chef-d'oeuvre ou de sottise! Et
c'tait toujours un chef-d'oeuvre; ou du moins une chose rare qui
apparaissait, qui stupfiait; une oeuvre de noblesse et d'lgance,
sortie de ce petit homme  pince-nez, presque un gnome, juch sur un
tabouret pour quelque mchante action. Et c'tait, cela, le persistant
tonnement que quelque chose venant de lui tait chaque fois marque
d'une indlbile distinction. Et quelle varit!

Dans la partielle numration faite plus loin du catalogue de ses
lithographies (M. Loys Delteil en a class 368 exactement, y compris 9
pointes-sches), il vous sera possible dj de voir quels sujets il
traita, combien il fit de portraits, de compositions et d'illustrations
de livres. Et c'est sans cesse le beau miracle: hommes, animaux, dcors,
tout est d'un haut style et d'une parfaite saveur!

Et Lautrec trouvait encore des mots. Un jour, donnant rendez-vous  M.
Andr Marty pour prparer le premier album Yvette Guilbert, il dit  cet
artisan du livre: Venez, ensemble _nous dfinirons_ Yvette! Oui c'est
cela! Lautrec pensait d'abord fortement  son sujet; puis, lorsqu'il
l'avait bien vu, bien explor, bien retourn en tous les sens, il tait
prt, il pouvait aborder la pierre lithographique et dvelopper  coup
sr la forme et l'esprit de son sujet.

L'imprimerie! Il s'en tait toqu incroyablement. Pour rien au monde, il
n'et manqu d'aller un seul jour chez Stern. A peine arriv, il
rabattait son chapeau sur ses yeux, il se juchait sur son tabouret; et,
aprs avoir soigneusement frott son pince-nez, il se mettait, en
plaisantant, au travail. Il s'escrimait alors, tellement sr de lui
qu'il pouvait parler avec les gens qui, quelquefois, se trouvaient
l--ou avec l'ami qui l'avait accompagn.

Ces lithographies, quelques-unes sont simples, en tailles menues, fines,
pas surcharges, nuances, rappelant souvent, en un style plus acr,
toutefois, les admirables estampes de Whistler, si dlicates, si
subtiles!... D'autres lithographies sont couvertes avec des frottis de
crayon, avec des frottis de pouce. Elles sont, celles-l, tout en tant
fort belles, moins significatives peut-tre que les lithographies
ralises seulement de la pointe du crayon.

[Illustration: CLOWNESSE AU BAL

PHOTO DRUET]

Ah! toutes ces rares lithographies! L'oeuvre la plus dcisive, la plus
savoureuse de Lautrec; celle qui l'emporte sur l'oeuvre du peintre,
qu'on le veuille ou non; l'oeuvre qui lui accordait toute sa libert;
l'oeuvre o il pouvait dbrider toute sa fantaisie, son got extrme de
la diversit et de la sensibilit la plus excessive et la plus
divinatrice!

Sans doute, il existe de merveilleuses toiles de Lautrec; mais _sa_
couleur, la couleur qu'il apportait, ah! comme je puis bien m'en passer,
tant j'aime, tant j'admire, avant tout, _son_ dessin, ce dessin
prodigieusement vivant et d'une singularit si absolue, si souveraine,
telle que l'on ne pourrait pas concevoir de faux tableaux possibles de
Lautrec, si les faussaires ne s'adressaient pas  la profonde btise, 
la crapuleuse ignorance des collectionneurs, amateurs de tableaux et
bibliophiles.

Et, dans ses lithographies, il a su tout reprsenter: les comdiens et
les comdiennes, les chanteuses de cafs-concerts et les cantatrices
d'opras, les danseuses et les diseuses, les chevaux et les jockeys, les
chiens et les chats, les clowns et les clownesses, les programmes de
thtres et les menus, les filles et les patrons de bars, les procs
Arton et Lebaudy--et jusqu' un concours pour une affiche  Napolon!

Pour tous ces sujets, il faut prfrer encore et toujours les
lithographies en noir. Pour les affiches vues de loin et  voir de loin,
c'est assurment une autre manire de penser; mais, pour les
lithographies qu'on a sous le nez, qu'on respire pour ainsi dire,
choisissons le dessin seul, le trait noir, le frottis noir, rien de
plus! Toute notre motion est faite alors de cette nouvelle et haute
probit de l'Art, dirait M. Ingres, de ce frisson nouveau, dirait
Hugo; et, pour bien des annes, pour des sicles peut-tre, le dessin de
Lautrec restera dans un superbe isolement!

Pour terminer, notons, ici, que Lautrec se complut  graver quelques
pointes-sches, neuf exactement. Mais ce ne sont l que des choses
secondaires. En voici le dtail: _Mon premier zinc_; _L'explorateur
L.-J. Vicomte de Brettes_; _Charles Maurin_ (qui, en retour, gravera 
l'eau-forte le portrait de Lautrec, celui-l mme qui est publi au
commencement de ce livre); _Francis Jourdain_; _W. H. B. Sands, diteur
 Edimbourg_; _Henry Somm_; _Le lutteur Ville_; _Portrait de M. X..._;
_Portrait de Tristan-Bernard_.


DESSINS

Les dessins de Lautrec, les purs dessins, c'est encore un enchantement.
Quels traits srs, hardis, jamais repris, tracs du coup! Quels contours
prcis, exprimant tout le caractre, l'exagrant, l'accroissant! Quelle
race toujours! Quelle causticit aussi et, parfois, quelle piti aigu,
voudrait-on dire!

Lautrec a fait tous les dessins: dessins au crayon, dessins au pinceau,
fusains, sanguines, dessins  la plume, dessins rehausss de couleurs.

Dans un premier livre que nous avons consacr  Lautrec, et qui est
aujourd'hui puis, comme on dit en argot de librairie, nous avons dj
donn une bonne centaine des rapides croquis, qu'il traait fermement et
dcisivement de la pointe du crayon ou de la plume. Et, certes, si l'on
tient absolument  ranger Lautrec, pour un petit ct de son oeuvre,
parmi les humoristes amers et douloureux, c'est  ces sortes de
croquis-l qu'il faut penser; il n'y a que ces croquis-l  donner en
exemple d'humour: schmas de traits, paraphes et arabesques, qui
reprsentent--et avec quelle acuit!--d'un trait sommaire, des filles,
des chevaux, des toreros, des acteurs, des figurants, des clowns ou des
cuyers. D'un trait sommaire, crayon ou plume, qui touche  la charge,
et reste au bord du trait caricatural. Ce dessin ne fait pas rire, loin
de l; c'est de l'humour pessimiste qui dforme, en ne tombant jamais
dans le trivial.

De l'anne 1882 et des annes immdiatement suivantes, on a retrouv des
fusains de Lautrec sur du papier Ingres, gris et bleu: des paysannes,
des femmes assises, des petits paysages ou des petites marines.

En 1886-1887, il collabora au _Courrier Franais_, le journal du
dsordonn Jules Roques; et il fut en mme temps au _Mirliton_, le
journal du non moins tonnant Aristide Bruant, l'engueuleur patent des
Parisiens et de leurs compagnes.

Le _Mirliton_ eut 77 numros, et vcut du mois d'octobre 1885 au mois de
dcembre 1892.

Puis ce fut cette suite, au moins comme dessins publis:

Dans le numro du 7 juillet 1888,  _Paris illustr_ (publication
hebdomadaire), Lautrec donne des illustrations pour un article intitul:
_L't  Paris_.

En 1894, premier numro du journal _le Rire_, Lautrec dessine une
_Yvette Guilbert_, avec couleurs, au numro du 22 dcembre;--puis onze
autres dessins, la plupart galement rehausss de couleurs,  des dates
diverses jusqu'au mois d'avril 1897, moment o cesse sa collaboration.

Parmi ces dessins-l, on peut citer: _Ambroise Thomas, chef
d'orchestre_; _Ma fille_; _Au Palais de Glace_; _Redoute au
Moulin-Rouge_; _Chocolat au bar d'Achille_; _Au cirque_; etc.

En juillet 1893, Lautrec avait collabor au _Figaro Illustr_, en
illustrant: _Les plaisirs  Paris_, texte de M. Geffroy; en juillet
1895, il illustre _Le bon Jockey_, texte de M. Romain Coolus; et, en
septembre 1895, il apporte encore des illustrations pour une autre
nouvelle de M. Romain Coolus: _La Belle et la Bte_.

Avec son ami Tristan-Bernard, il a publi un supplment au n de janvier
1895, de _La Revue Blanche_: un _Nib_ (en argot, nant, rien!).
Tristan-Bernard a crit le texte, et Lautrec a crayonn des
lithographies, parmi lesquelles celle-ci est trs admirable: _Anna Held
au Caf-concert_.

Dans le N de juin 1894, de la mme revue, Lautrec a orn de croquis le
compte-rendu humoristique consacr par Tristan-Bernard au Salon de 1894.

En ces annes 1894 et 1895, Lautrec fournit, d'ailleurs, maints dessins
pour des programmes de thtres, pour des menus, pour des couvertures de
livres, etc.

C'est ainsi que, dans la _Revue Blanche_ du mois de mai 1895, Paul Adam
ayant consacr un article  Oscar Wilde, Lautrec a dessin  la plume le
portrait du dramaturge anglais.

Il dessina encore le mme Oscar Wilde sur la partie droite, et Romain
Coolus sur la partie gauche, d'un programme excut pour le thtre de
l'OEuvre, soire du 11 fvrier 1896, consacr  Oscar Wilde (auteur de
la _Salom_), et  Romain Coolus (auteur de _Raphal_).

Enfin, terminons cette incomplte numration de dessins publis, par
quelques titres de dessins notoires:

_Au Caf de Bordeaux, Antoine, un amer!_ _Sur les quais de Bordeaux_;
_Arrive aux Courses_; _Etude pour Elles_; _Esquisse pour l'affiche de
Babylone_; _Course de chevaux_; _Dans les coulisses_; _Elsa, la
Viennoise_; _Une habitue de la Souris_; _Programme de l'Assommoir_;
_Messaline_; _Projet d'affiche du Divan japonais_; _Les frres Marco
(clowns)_; _Scne de Cirque_; _Polaire_; _Yvette Guilbert, saluant_;
etc., etc.

Dans tous ces dessins, et dans des centaines d'autres qu'il est
impossible de dnombrer, Lautrec nous offre son style, sa science de
l'expression, qu'il met en valeur par un contour frmissant, creus,
exact. C'est toujours un miraculeux, un unique dessin! Maints dessins
d'artistes illustres paraissent froids, conventionnels, sans mouvement,
 ct de ce dessin passionn, qui dborde de vie et de volont.

[Illustration: COUVERTURE POUR UN MONOLOGUE]

Mais si nous avons insist sur le ct acr, amer, de son dessin, de
son criture, il est capable, aussi, ce complet dessinateur, de traduire
toute la grce d'un profil d'enfant, toute la dlicatesse de certaines
ttes de femmes. Il a tellement de ressources, ce dessin singulier,
qu'il peut tre tour  tour cruel ou caressant, anguleux ou arrondi; il
peut flageller ou flatter, effrayer ou attirer. Mme, quelquefois, ce
dessin pare de je ne sais quelle morbidesse telle tte de fille, qui, en
maison, laisse rver sa btise. Mais, cependant,  tout bien considrer,
nous pensons que Lautrec a bien fait de suivre plutt son penchant vers
l'amertume, et vers le pessimisme. Nous aimons, sans doute, les accs de
tendresse de Lautrec; et il y a maints et maints dessins faits dans
cette douceur de caractre qui sont d'une grce heureuse; mais nous
prfrons le dessin incisif, douloureux, le ravinement d'une face, une
bouche plisse, des narines ouvertes, un regard d'oiseau de proie
somnolent, un chignon en bataille;--tous les stigmates, enfin, dont il
accable le plus souvent les femmes, qui retiennent son caprice!

Pour tout rsumer, nous aimons infiniment mieux Lautrec-Goya que
Lautrec-Fragonard!


AFFICHES

De l'estampe  l'affiche, ce ne fut, pour Lautrec, qu'une simple
nouvelle curiosit.

Ds l'anne 1892, il envoya, au Salon des Indpendants, le second tat
de l'_Affiche pour le Moulin-Rouge_.

Tout de suite, il vit l'affiche par des -plats, violents mais peu
compliqus. Le trait gnralement en vert. Le fond blanc du papier. Une
tonalit bleue, jaune, rouge ou noire.

Parmi ses affiches les plus connues, on peut citer:

L'_Affiche du Moulin-Rouge_. (La Goulue dansant, et, au premier plan,
Valentin, de profil);

_Le Pendu_;

_Le Divan japonais_ (75, rue des Martyrs. Jane Avril, de profil,
assise; et, derrire elle, un type d'anglais);

_Reine de joie_ (pour l'annonce d'un livre de Victor Joze, de son vrai
nom: Victor Dobrski);

_Aristide Bruant aux Ambassadeurs_;

_Jane Avril au Jardin de Paris_;

_Caudieux_;

_Bruant au Mirliton_;

_Babylone d'Allemagne_, par Victor Joze;

_La Revue Blanche_ (bi-mensuelle, 1, rue Laffitte);

_La chane Simpson_ (rclame pour une chane de bicyclette); etc., etc.

Aujourd'hui encore, nous nous souvenons de notre moi quand nous vmes,
pour la premire fois, sur un mur, une affiche de Lautrec. A cette
poque-l, l'affiche en couleurs, si galvaude depuis, ne s'talait
point. On n'tait rjoui, de temps  autre, que par les affiches de
Chret, cette exquise dnette d'art!; et, de fait, c'tait un vrai
rgal que ces Arlequins, ces Colombines, ces Pierrots, ces bals masqus,
ces jolies filles et toute cette blouissante vole de multicolores
confetti que Chret placardait sur les murs. Cela enchantait la rue et
l'emplissait de soleil. Tout Paris pour Chret avait alors des yeux
enthousiastes. Et voil que, tout  coup, un inconnu surgissait qui nous
frappait de stupeur, qui nous troublait par un dessin insolite et
volontaire, par une sobrit de couleurs  tons plats et acides! et
c'tait sign: Lautrec; et, chose trange, le nom devenait vite
populaire, mais  la faon d'un nom qui apporterait avec lui de
l'inquitude et de l'angoisse. On tait mal  l'aise, mais on frmissait
de plaisir. Une affiche surtout: _Babylone d'Allemagne_, nous causa une
bizarre et inextinguible joie!

Ah! vraiment, c'tait la premire fois qu'on voyait une telle mise en
scne: des cavaliers, puis un officier, hobereau roide, orgueilleux,
paon ou dindon froce, toute sa morgue  cheval sur un cheval blanc, et,
avec ses hommes, dfilant tout emmonocl et tout empaill, devant une
lourde brute des champs, costum en soldat prussien, qui lui prsente
les armes!

Et, l-haut, dans un coin de la page,  droite, un couple passait;
l'homme  peine vu, mais dont on devinait les transes; tandis que la
femme, manire, faisait de l'oeil  cet impassible greluchon tout
brandi, qui aurait fait sans doute si bien frmir son cher ventre de
Dorothe en folie!

Ah! cette affiche comme vnneuse malgr sa toute puissance! Comme son
temps est loin!...

Nous, maintenant, nous ne regardons plus sur les murs les affiches de
tous les nigauds de la publicit financire, commerciale ou guerrire!


ILLUSTRATIONS DE LIVRES

Ce Lautrec, si chercheur, une fois devenu lithographe, fut amen, sans y
trop penser,  illustrer, par la lithographie, des livres. J'entends les
livres qu'il pouvait aimer.

On l'a vu illustrant des articles ou des contes de ses amis
Tristan-Bernard et Romain Coolus; on l'a vu illustrant deux albums
consacrs  Yvette Guilbert; il s'prit de la mme ardeur pour quelques
livres, dont il orna les couvertures ou les pages de texte.

C'est ainsi qu'il illustra les _Histoires naturelles_ de Jules Renard,
dites par Floury. Il dessina la couverture, 22 planches et 6
culs-de-lampe. Il reprsenta les coqs, la pintade, la dinde, le paon, le
cygne, les canards, les pigeons, l'pervier, la souris, l'escargot,
l'araigne, le crapaud, le chien, les lapins, le boeuf, l'ne, le cerf,
le bouc, les moutons, le taureau, le cochon et le cheval.

Toutefois, et c'est bien la premire fois, ces lithographies-l ne sont
point d'une entire russite. Leur attrait n'est pas renouvel. Sans
doute, dans ces dessins se creuse encore la griffe de Lautrec; mais tous
ces animaux n'ont pas un caractre inattendu. Lautrec les a dessins
avec adresse, avec virtuosit, parce qu'il pouvait tout dessiner; mais
il n'est pas all au del d'un honnte succs. Les animaux, en gnral
si niaisement ddaigns par les peintres, ont des attitudes et des
visages autrement tonnants, autrement insouponns, autrement
loquents. Lautrec, comme presque tous les autres dessinateurs, a vu ces
animaux-l en passant, il les a dessins, mais il n'a rien fait de plus.
C'est souvent un peu japonais d'aspect; et cela ne va pas plus loin que
tant d'estampes trop vantes d'animaliers du Nippon.

Assurment, il convient de prfrer cet autre livre, intitul: _Au pied
du Sina_, que Lautrec illustra, d'aprs un texte de M. Georges
Clmenceau, le vieux coeur-lger. Ce livre, c'est une histoire de
juifs  Carlsbad et  Busk. L'illustration, cette fois, est trs
pittoresque et trs colore. Elle met en scne de bizarres types,
crochus et aux cheveux cotonneux, des types de ces juifs polonais qui
vieillissent si mal! Et, M. Georges Clmenceau, lui-mme dessin, a une
ronde tte de notaire finaud et un peu maquignon. Aujourd'hui,
c'est--dire vingt ans plus tard, nous le voyons avec une parfaite tte
de Chinois.

[Illustration: PROJET D'AFFICHE POUR LE DIVAN JAPONAIS

PHOTO DRUET]

Lautrec dessina aussi maintes couvertures de livres. Voici les plus
connus de ces livres: _L'toile rouge_, par Paul Leclerq; _L'exemple de
Ninon de Lenclos, amoureuse_, par Jean de Tinan; _Les courtes joies_,
posies de Julien Sermet; _La Tribu d'Isidore_, roman de moeurs juives,
par Victor Joze; _Le fardeau de la Libert_, par Tristan-Bernard; _Le
chariot de terre-cuite_, par Victor Barrucand; _Les jouets de Paris_,
par Paul Leclerq; _Babylone d'Allemagne_, roman de moeurs berlinoises,
par Victor Joze, etc., etc.

Ces couvertures sont toutes lgrement traites,  peine effleures
souvent; et certaines de ces lithographies rappellent encore, par leur
sobrit, les dlicates lithographies que crayonna Whistler. Mais, bien
entendu, nous ne visons une fois de plus que la finesse du trait, que le
peu de surcharge de l'arabesque.

Notons ici que ces rares lithographies ont fait un heureux sort aux
livres qu'elles illustrent. Le texte importe peu, quand on a le plaisir
d'avoir un si personnel dessin sur la couverture; et l'on trouve, du
reste, toutes les bonnes raisons de ne pas lire le livre, pour ne pas
salir, pour ne pas dfrachir le beau dessin qui le garde.

diteurs, croyez-nous, ayez toujours de beaux dessins sur les
couvertures de vos livres!




D'ENSEMBLE


Au bout de cet examen si superficiel et si incomplet de l'oeuvre de
Lautrec, pouvons-nous nous demander quelle place est la sienne dans
l'enchanement de l'art moderne?

Assurment, si l'on veut considrer Lautrec seulement comme un autre
dessinateur de moeurs de la vie moderne, un nouveau Constantin Guys, par
exemple, avec infiniment plus de ressources, toutefois, sa place est
trs enviable. Car il a possd--et sa vie trs brve n'est nullement
comparable  celle si longue et si robuste du dessinateur du Second
Empire!--il a possd un dessin plus souple, plus divers, plus
affirmatif que celui de Constantin Guys; ce qui lui a permis d'entrer,
avec une plus indniable matrise, dans tous les mondes. A l'oppos,
Guys a dessin presque sans rpit de la mme faon; c'est un dessin bien
 lui, galement, original et pittoresque, mais qui se recommence dans
l'expression des voitures, des chevaux, des filles ou des soldats.
Dessinateur avr d'une poque, Guys vivra longtemps dans les
collections, c'est--dire dans ces sortes de ncropoles, que l'on
appelle petits et grands muses.

Mais si l'on peut ajouter que Guys _date_, expressment, il faut
remarquer que la situation est pour l'instant la mme pour Lautrec. Ce
clairvoyant dessinateur a su dgager du transitoire assez de belle
ternit pour vivre; mais, lui aussi, en ce moment, il apparat comme le
plus loquent interprte d'une poque historique, qui se fixe, celle-l,
de l'anne 1885  l'anne 1900. Et, par l, nous ne cherchons nullement
 diminuer Lautrec, mais seulement  le considrer tel qu'il est,
c'est--dire tel qu'un merveilleux truchement de moeurs pendant une
priode de quinze annes. La Goulue, le Moulin-Rouge, les cabarets de
Montmartre, Bruant et Palmyre, les acteurs et les actrices en vogue  ce
moment-l, tout cela, pour nous, qui vivons en cette anne 1921, classe
Lautrec, le barricade, le retient captif dans cette poque vise. Un
Georges Rouault, au contraire, qui a fix la fille dans le temps
illimit et imprcis, se prsente  nous comme un peintre d'accent plus
actuel.

Mais, dans cent ans, tous ceux qui connurent, vers la vingtime anne,
ce bal du Moulin-Rouge, tant disparus, Lautrec reprendra toute sa place
dans la suite des ges; et il ne datera plus, au sens pjoratif du
terme. Faisons donc  sa mmoire ce lger crdit. D'ailleurs, il
conviendrait peut-tre mieux de se demander ce que Lautrec, dans sa
curiosit sans cesse en veil, et pu faire demain, mme en ne vivant
que jusqu' la soixantime anne, ge raisonnable que tant d'imbciles
et d'impuissants atteignent sans honte; ge mme que dpassent, toujours
malfaisants, fatigants et inutiles, les Cormon et les Flameng!...

En effet, o Lautrec nous et-ils conduits avec sa curiosit, son tenace
amour du travail, sa fcondit sans cesse renouvele?... Je sais bien,
parbleu, et il faut toujours y revenir, que, dans l'espace de sept
annes, cette incroyable courte dure! Van Gogh nous a encore davantage
tonns, encore davantage stupfis; mais, voil, n'est-ce pas, un
incomprhensible phnomne, un inexplicable miracle de la Peinture? Avec
Lautrec, nous avions,  la base, plus de sagesse, plus de mesure, plus
d'ordre. L'oeuvre aurait suivi une route plus rgulire. Le peintre
lui-mme,  en juger par son dernier tableau: _Un examen  la Facult de
Mdecine_, ft certainement devenu plus libre; il aurait envelopp, dans
une manire plus grasse, les visages; il aurait davantage dessin dans
la pte, et non par les contours; il aurait, peu  peu, sans doute,
prfr les taches paisses de couleurs aux hachures restes
obstinment, chez lui, des tailles de peintre-lithographe; il aurait,
peut-tre, quitt son monde habituel, les Filles, ses gots de ribote et
de maison close, pour aller vers un autre ou vers d'autres milieux; et,
qui sait? il aurait, alors, compos des tableaux d'ordre plus gnral,
et de plus certaine pntration dans le temps!

Mais, aussi bien, pourquoi ratiociner sur tout cela? Qu'importe le
futur? Plus sagement, prenons Lautrec tel qu'il est; et considrons-le
ainsi qu'un peintre dou d'une observation aigu et pench sur un coin
d'humanit, sur un milieu parisien qui fut pour lui certainement tout le
bout du monde; et rappelons-nous par del le temps que toute sa
noblesse, toute son intelligence et tous ses dons, rappelons-nous que
tout cela fut dpens sans compter pour Montmartre et ses filles, pour
le Thtre et le Caf-Concert, o d'autres filles voluent en pleins
rabchages de sottises! Mort  37 ans, Lautrec laisse de tout cela une
oeuvre magnifique. Un peintre de moeurs, bien! mais s'il est moins haut
que les plus hauts peintres, il n'y en a pas un plus imprvu et plus
original!...




APPENDICE

ESSAI DE CATALOGUE


Voici un essai de catalogue d'oeuvres authentiques, la plupart non
dates, de Lautrec.

Nous avons mentionn, anne par anne, quelques-uns de ses tableaux et
dessins; en citant galement, sans date, le plus grand nombre de ses
autres notoires tableaux. Pour les lithographies, le catalogue a t
tabli par M. Loys Delteil, dans les tomes X et XI du Peintre-graveur
illustr.


I

PEINTURES, AQUARELLES ET DATES DE QUELQUES EXPOSITIONS

  1881.--_Faucon_.

         _Tte de cheval_.

         _La promenade_.


  1882.--_Cheval de trait_.

         _Buveur_.

         _Moines_.


  1884.--_Crieur_.

         _Scne de thtre_.


  1885.--_Marcelle_.

         _Bal masqu_.


  1886.--_Deux portraits du peintre Gauzi_.

         _Portrait de Vincent Van Gogh_.

         _Une loge_.


  1887.--_Portrait de M. Samary, de la Comdie-Franaise_.


  1888.--_La rousse au caraco blanc_.


  1889.--Exposa au Salon des Indpendants les peintures suivantes:


         _Bal du Moulin de la Galette_.

         _Portrait de M. Fourcade_.

         _Etude de femme_.

         _L'Anglaise, au Star du Havre_.


  1890.--_Portrait (Madrid-Neuilly)_.

         _Femme fumant une cigarette_.


         Exposa au Salon des Indpendants:


         _Dressage des Nouvelles, par Valentin le dsoss_.

         _Portrait de Mlle Dihau, au piano_.


  1891.--_Une opration par le Docteur Pan_.

         _Gabrielle la danseuse_.

         _Fille  la fourrure_.

         _La tresse_.

         _Vieil homme en blouse sur un banc_.

         _La femme au chien_.


         Exposa au Salon des Indpendants:


         _A la mie_.

         _Portrait du jovial M. Dihau_.

         _En meubl_.

         _Portrait de M. G. B_.

         _Etude_.

         _Portrait du Docteur Bourges_.

         _Portrait de M. Louis Pascal_.

         _Truc for live_.


  1892.--_Les Valseuses_.


         Exposa au Salon des Indpendants:


         _La Goulue et sa soeur_.

         _La Goulue entre deux tours de valse_.

         _La Goulue entrant au Moulin-Rouge_.

         _Celle qui se peigne_.

         _Femme Brune, numros 1 et 2_.

         _Affiche pour le Moulin-Rouge (2e tat)_._

[Illustration: CLOWNESSE

PHOTO DRUET]

  1893.--_Jane Avril (esquisse pour l'affiche)._


         Exposa au Salon des Indpendants:


         _Un coin du Moulin de la Galette_.

         _Menu du dner des Indpendants_.

         _Portrait de M. Georges-Henry Manuel_.

         _Portrait de M. Boileau_.


  1894.--Exposa au Salon des Indpendants:

         _Alfred la Guigne_.

         _Du 5 au 12 mai, galeries Durand-Ruel, exposition de lithographies
         rcentes_.


  1895.--_Dcoration pour la baraque foraine de la Goulue._

         _May Belfort avec son chat_.

         _Femme en clownesse_.

         _Femmes au repos_.

         _Valentin et la Goulue, au Moulin-Rouge_.


         Exposa au Salon des Indpendants:


         _Couverture pour l'album de l'Estampe originale_.

         _Matin_.

         _Invitation et menu_.

         _Comme il vous plaira_.


  1896.--_La clownesse_.

        _Portrait de M. Maxime Dethomas_.


  1897.--_Femme nue accroupie_.

         _Portrait de M. Henry Nocq_.

         _Jeu de femme_.

         _Rousse nue devant sa glace_.


         Exposa au Salon des Indpendants:


         _Blanche et noire_.

         _Femme couche_.

         _Elles_. }

         _Elles_. }  (Lithographies)

         _Elles_. }

         (Ces trois lithographies font partie d'une srie de dix
           planches).

         _La cage_.

         _Arton en correctionnelle_.


  1898.--_Barmaid (Londres)_.

         _La leon de chant (Portraits de Mlle Dihau et de
         Mlle Jeanne F.)_.

         _A table, chez Mme Thade Natanson_.

         _Tte d'Anglaise_.


         14, Avenue Frochot, Lautrec prsenta des tableaux rservs
         pour une exposition  Londres.


  1899.--_Tte de femme (Mlle Nys)_.

         _Aux Courses_.

         _Eventail_.

         _Chanteuse anglaise, au Star du Havre_.

         _Etude pour la lithographie: Di-ti-fellow._

         _En cabinet particulier_.


  1900.--_Messaline, au thtre de Bordeaux_.

         _La toilette_.

         _Portrait de Mme Marthe X..._

         _Enfant avec la chienne Pamla_.

         _Mme Margouin, modiste_.


  1901.--_Portrait de M. Maurice Joyant_.

         _Portrait de M. Octave Raquin_.

         _Portrait de l'amiral Viaud_.

         _Un examen  la Facult de mdecine_.

                       *
                     *   *

Voici, maintenant, quelques notoires tableaux peints par Lautrec, sans
dates:

         _Portrait de Mme la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec_.

         _Portrait de M. Emile Davoust,  la barre de son bateau
         (Bassin d'Arcachon_).

         _Portrait de M. Delaporte_.

         _Portrait de M. Paul Leclercq_.

         _Portrait de M. Andr Rivoire_.

         _Femme rousse dans un jardin_.

         _Danseuse_.

         _Une table au Moulin-Rouge_.

         _Le quadrille au Moulin-Rouge_.

         _L'cuyre au cirque Fernando_.

         _Jane Avril sortant du Moulin-Rouge_.

         _Portrait de Mme Pascal, au piano_.

         _Portrait de M. Tristan-Bernard_.

         _Au Moulin de la Galette_.

         _Jane Avril dansant_.

         _Dpart de quadrille_.

         _Portrait de M. de Lauradour_.

         _Portrait de Mme Korsikoff_.

         _Portrait de M. Louis Bougl_.

         _May Milton_.

         _Mlle Marcelle Lender dansant le pas du bolro (Chilpric,
         au thtre des Varits)_.

         _Femme au boa noir_.

         _La blanchisseuse_.

         _Etude de femme en peignoir_.

         _Femme  l'ombrelle_.

         _Danseuse au maillot rose_.

         _Portrait de Mme E. Tapi de Celeyran, au Bosc_.

         _Portrait de M. Gabriel Tapi de Celeyran_.

         _Le lit_.

         _Portrait de M. Romain Coolus_.

         _Scne de ballet_.

         _Pierreuse_.

         _Les deux amies_.

         _Tommy_.

         _Soldat anglais fumant sa pipe_.

         _Rue des Moulins, l'escalier_.

         _Femme au chignon roux_.

         _Bull-dog_.

         _Follette_.

         _Clown au cirque Mdrano_.

         _Au lit_.

         _La Goulue, vue de profil_.

         _Au Nouveau Cirque: le ballet de Lotus_.

         _A Armenonville_.

         _Scne de bal masqu_.

         _Le rfectoire_.

         _Miss Bedson_.

         _Le violoniste_.

         _La lettre_.

         _L'assommoir_.

         _Femme  l'ombrelle_.

         _Couple de danseurs_.

         _La toilette_.

         _Femme en clownesse_.

         _Au caf (Portrait de Mme Suzanne V.)_.

         _La promenade (La Goulue au Moulin-Rouge)_.

         _Au Moulin de la Galette_.

         _Le couple_.

         _Femmes au repos_.

         _Etc., etc._


II

QUELQUES LITHOGRAPHIES ET QUELQUES DESSINS
(_en noir et en couleurs_).

  1882.--_Paysanne (fusain)_.

         _Homme assis_ (_d_).


  1884.--_Femme assise_ (_d_).


  1885.--_A Saint-Lazare (dessin lithographi)_.


  {1886.--_Dessins au_ Courrier franais _et_
  {
  {1887.--_au_ Mirliton.


  1892.--_La Goulue et sa soeur (premire oeuvre proprement dite dans l'_
         Estampe. _Lithographie en couleurs_).

         _L'Anglais au Moulin-Rouge_.

[Illustration: FILLE

PHOTO DRUET]


  1893.--_Dessins au_ Figaro illustr.

         _Le Caf-Concert (Lithographies de Lautrec et de H.-G. Ibels)_.

         _La modiste Rene Vert_.

         _Le coiffeur_.

         _Un Monsieur et une dame_.

         _La loge au mascaron dor_.

         _Couverture de l'_Estampe originale.

         _Ducarre, le patron des Ambassadeurs_.

         _Etc., etc_.


  1894.--_Dessins  la_ Revue Blanche.

         _Programmes de thtre_.

         _Rjane et Galipaux_.

         _Bartet et Mounet-Sully_.

         _Leloir et Moreno_.

         _Judic_.

         _Marcelle Lender_.

         _Ida Heath au bar_.

         _Brands et Le Bargy_.

         _Une redoute au Moulin-Rouge_.

         _La Goulue_.

         _Adolphe ou le jeune homme triste_.

         _Eros vann_.

         _Babylone d'Allemagne_.

         _Yvette Guilbert (album Marty)_.

         _Etc._


  1895.--_Un nib_ (Revue Blanche).

         _Dessins au_ Rire.

         _Foottit et Chocolat_.

         _Anna Held_.

         _Dessins au_ Figaro illustr.

         _Marcelle Lender_.

         _Yahne_.

         _May Belfort_.

         _Zimmerman et le petit Michal_.

         _Portraits d'acteurs et d'actrices_.

         _Oscar Wilde (dessin)_.

         _Etc._


  1896.--_Dessins au_ Rire.

         _Ida Heath_.

         _Lender et Lavallire_.

         _Souper  Londres_.

         _Anna Held et Baldy_.

         _L'entraneur_.

         _Au bar Achille_.

         _Mary Hamilton_.

         _Elles (dix lithographies en couleurs)_.

         _Procs Arton_.

         _Procs Lebaudy_.

         _La loge (Faust)_.

         _Oscar Wilde et Romain Coolus_.

         _L'automobiliste_.

         _Etc._


  1897.--_Dessins au_ Rire.

         _La grande loge._

         _La clownesse au Moulin-Rouge_.

         _Clara Ward et Rigo_.

         _La danse au Moulin-Rouge_.

         _A la Souris (Mme Palmyre)_.

         _Attelage en tandem_.

         _Etc._


  1898.--_Le vieux cheval_.

         _Chez la gantire_.

         _Au lit_.

         _Polaire_.

         _Au pied du Sina_.

         _Yvette Guilbert (2e album, publi  Londres)_.

         _Jane Hading_.

         _Au Hanneton_.

         _Guy et Maly_.

         _Sept pointes sches (Portraits d'amis. Edites par Manzi)_.

         _Etc._


  1899.--_Jeanne Granier_.

         _Rjane_.

         _Le jockey_.

         _Le paddock_.

         _L'entraneur et son jockey_.

         _Jockey se rendant au poteau_.

         _Amazone et tonneau_.

         _L'amazone et le chien_.

         _Le cheval et le chien  la pipe_.

         _Tilbury_.

         _Promenoir_.

         _Le Cirque (dessins rehausss de couleurs, dits par Manzi,
         en un album)_.

         _Etc._


  1900.--_Programme de l'Assommoir (dessin)_.

         _Au caf de Bordeaux, Antoine, un amer! (dessin)_.

         _Sur les quais de Bordeaux (dessin)_.

         _Dans le monde!_

         _Invitation  une tasse de lait_.

         _Etc._


  1901.--_Zamboula-polka_.

         _Le marchand de marrons_.

         _Couple au Caf-Concert_.

         _Etc._

                       *
                     *   *

Voici quelques dessins et aquarelles
sans date:

       _Au bal des Quat'z-Arts (Portrait de M. Maxime Dethomas,
       aquarelle)_.

       _Cortge indien (aquarelle)_.

       _La clownesse et les cinq plastrons (aquarelle)_.

       _Aristide Bruant_ (_d_).

       _May Belfort_ (_d_).

       _Au caf_ (_d_).

       _Etc._


       Des dessins:


       _Arrive aux Courses_.

       _Le motosphre_.

       _Dans les coulisses_.

       _Elsa, la Viennoise_.

       _Une habitue de la Souris_.

       _Au palais de glace_.

       _Scne de cirque_.

       _Portrait de Berthe Bady_.

       _Les frres Marco (clowns)_.

       _Etc._


III

AFFICHES

  1892.--_La Goulue au Moulin-Rouge_.

         _Le Divan japonais_.

         _Reine de joie (roman par Victor Joze)_.

         _Aristide Bruant, aux Ambassadeurs_.


  1893.--_Jane Avril, au Jardin de Paris_.

         _Caudieux_.

         _Au pied de l'chafaud (mmoires de l'abb Favre)_.

         _Aristide Bruant dans son cabaret_.


  1894.--_Bruant au_ Mirliton.

         _L'artisan moderne_.

         _Babylone d'Allemagne (roman par Victor Joze)_.

         _Confetti_.

         _Le photographe Sescau_.


  1895.--_May Belfort_.

         _La_ Revue Blanche (_1, rue Laffitte_).

         _May Milton_.

         _Napolon (concours d'affiches)_.


  1896.--_Cycle Michal_.

         _La chane Simpson_.

         _La troupe de Mlle Eglantine_.

         _Irish and American bar, rue Royale_.

         _L'Aube (revue illustre_).

         _La Vache enrage (journal mensuel illustr.
         Fondateur: A. Willette)_.


  1899.--_Jane Avril_.


  1900.--_La_ Gitane (_drame, de Jean Richepin. Thtre Antoine_).

[Illustration: JANE AVRIL

PHOTO DRUET]


ICONOGRAPHIE

Portrait de Lautrec, par Anquetin.

(Collection de Mme la Comtesse de Toulouse-Lautrec).


Portrait de Lautrec, par Javal, de Birmingham (Angleterre).

Tte seule, nue, entirement de face, pince-nez, grosses lvres.
(Peinture reproduite au frontispice du catalogue de l'exposition
rtrospective de l'oeuvre de Lautrec. Galerie Manzi, 1914).


Portrait de Lautrec, par Landre.

(Dessin portrait-charge, reproduit dans _Henri de Toulouse-Lautrec_,
publi en 1913, par Gustave Coquiot, chez Blaizot).


Portrait de Lautrec, par Charles Maurin.

(Eau-forte reproduite au frontispice de ce prsent livre).


Portrait de Lautrec, par Henri Rachou.

(Peinture. Anne 1883. Collection de Mme la Comtesse Alphonse de
Toulouse-Lautrec).


Portrait-charge de Lautrec, par lui-mme.

(Dessin au crayon, reproduit au frontispice du livre consacr  Lautrec
par M. Thodore Duret).


Portrait de Lautrec, par Maxime Dethomas.

(Fusain reproduit dans: _Henri de Toulouse-Lautrec_, par Gustave
Coquiot, Blaizot, diteur).


Portrait de Lautrec, par Maxime Dethomas.

(Fusain. La tte seule, coiffe d'une casquette de la marine marchande.
Collection Gustave Coquiot).


Portrait de Lautrec, par Adolphe Albert.

(Dcembre 1897. Crayon. Lautrec, coiff d'un chapeau de paille, tte
baisse, est assis, en train de dessiner sur la pierre lithographique).


QUELQUES HOMMAGES POSTHUMES

Henri de Toulouse-Lautrec, par Andr Rivoire. _Revue de l'Art ancien
et moderne_. Paris. Dcembre 1901, avril 1902.


Numro spcial du _Figaro illustr_, consacr  Lautrec. Avril 1902.


Du 14 au 31 mai 1902, exposition d'oeuvres de Lautrec, galeries
Durand-Ruel (Tableaux, aquarelles, dessins, lithographies. 201 numros).


Du 12 au 24 octobre 1908. Exposition de tableaux peints par Lautrec.
Galeries Bernheim-jeune.


Du 15 juin au 11 juillet 1914. Galeries Manzi. Exposition rtrospective
de l'oeuvre de Lautrec. (Tableaux et dessins. 201 numros).


Henri de Toulouse-Lautrec, par Geffroy. _Gazette des Beaux-Arts._
Paris. Aot 1914.


Autour de Toulouse-Lautrec, par Paul Leclercq. _La Grande Revue._
Paris. Novembre, 1919.


_Le peintre-graveur illustr._ Tomes X et XI, consacrs  Henri de
Toulouse-Lautrec. Loys Delteil. Paris, 1920.


BIBLIOGRAPHIE

_Henri de Toulouse-Lautrec_, par Hermann Esswein und Alfred Walter
Heymel. R. Piper et C Munchen, 1912.


_Henri de Toulouse-Lautrec_, par Gustave Coquiot. Auguste Blaizot,
diteur, Paris, 1913.


_Lautrec_, par Thodore Duret. Bernheim-jeune, diteurs. Paris, 1920.




TABLE DES CHAPITRES


                                           Pages

  _DES SOUVENIRS SUR LA VIE_

    I.--LE MILIEU                              3

        PARIS ET REN PRINCETEAU              16

        CORMON OU LA VIE                      21

        MONTMARTRE                            29


   II.--QUELQUES SPORTS                       41

        BARS ET MAISONS CLOSES                49


  III.--VOYAGES                               61

        LA MER                                66


  IV.--SES LOGIS                              75

       SAINT-JAMES                            80

       1900                                   83

       MALROM                                86


  _DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE_

    I.--PEINTURES, PREMIRES OEUVRES          91

        LE MOULIN ROUGE                       94

        FILLES                               111

   II.--PORTRAITS                            121

        LE JARDIN DU PRE FOREST             128

  III.--LE CIRQUE                            135

        AU THTRE                           141

        CAF-CONCERT                         147

        LES COURSES                          156

        DE TOUT                              161

   IV.--LITHOGRAPHIES ET POINTES-SCHES      169

        DESSINS                              180

        AFFICHES                             187

        ILLUSTRATIONS DE LIVRES              191


  _D'ENSEMBLE_                               197


  _APPENDICE_

    ESSAI DE CATALOGUE                       205

    ICONOGRAPHIE                             225

    QUELQUES HOMMAGES POSTHUMES              227

    BIBLIOGRAPHIE                            228




TABLE DES GRAVURES


                                                Pages

  _Portrait de Lautrec_                              1

  _Fille  la fourrure_                              9

  _Portrait_                                        17

  _Bal masqu_                                      25

  _La Promenade au Moulin-Rouge_                    33

  _Fille_                                           49

  _Fille au caraco_                                 57

  _Portrait de Mme Suzanne V_                       65

  _Au Moulin-Rouge_                                 81

  _Les Valseuses_                                   97

  _La Goulue_                                      105

  _Fille_                                          113

  _Portrait de M. Delaporte_                       121

  _Dans le jardin du pre Forest_                  129

  _Jane Avril_                                     137

  _Alfred la Guigne_                               145

  _May Belfort_                                    153

  _Jockeys_                                        161

  _Clownesse au bal_                               177

  _Couverture pour un monologue_                   185

  _Projet d'affiche pour le Divan japonais_      193

  _Clownesse_                                      209

  _Fille_                                          217

  _Jane Avril_                                     225


Saint-Denis.--Imp. J. Dardaillon.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  70: accomgner remplac par accompagner
  page 123: condamm par condamn
  page 157: Dautres par D'autres (D'autres fois)
  page 181:  par a (il n'y a que ces croquis-l)





End of the Project Gutenberg EBook of Lautrec, by Gustave Coquiot

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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