The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille

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Title: Oeuvres de P. Corneille
       Tome II

Author: Pierre Corneille

Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux

Release Date: November 25, 2010 [EBook #34445]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  numros omis dans l'original sont galement omis dans cette
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    ASSOCIATION

    des

    anciens lves

    du Lyce

    LOUIS-LE-GRAND




    LES

    GRANDS CRIVAINS

    DE LA FRANCE

    NOUVELLES DITIONS

    PUBLIES SOUS LA DIRECTION

    DE M. AD. REGNIER

    Membre de l'Institut




    OEUVRES

    DE

    P. CORNEILLE

    TOME II


    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

    Rue de Fleurus, 9




    OEUVRES

    DE

    P. CORNEILLE

    NOUVELLE DITION

    REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS

    ET LES AUTOGRAPHES

    ET AUGMENTE

    de morceaux indits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique
    des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

    PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

    TOME DEUXIME

    PARIS

    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

    BOULEVARD SAINT-GERMAIN

    1862




    LA

    GALERIE DU PALAIS

    COMDIE

    1634




NOTICE.


Cette comdie, qui a eu plus de succs que toutes celles que Corneille
a fait reprsenter avant _le Cid_[1], est curieuse  divers titres, et
principalement pour l'histoire du thtre.

D'abord c'est dans cette pice qu'il a substitu pour la premire
fois, comme il en fait lui-mme la remarque[2], une suivante  la
nourrice traditionnelle de la vieille comdie qu'il avait fait figurer
dans _Mlite_ et dans _la Veuve_. A partir de ce moment, l'acteur
Alison, dont on ignore le nom vritable, et qui remplissait sous le
masque cet emploi de nourrice, ne joua plus jusqu' sa retraite que
certains rles de vieilles femmes ridicules. En jetant les yeux sur la
planche qui se trouve en tte de _la Veuve_, dans les ditions de 1660
et 1664, on est frapp de l'air masculin de la nourrice, et l'on se
demande si le dessinateur n'a pas voulu reprsenter le visage ou le
masque d'Alison.

Ensuite notre pote, qui a dit spirituellement dans la prface de
_Clitandre_, en parlant de la scne, dont il abandonne le choix au
lecteur: O vous l'aurez une fois place, elle s'y tiendra, nous
prsente ici, au premier acte et au quatrime, un lieu non-seulement
trs-bien dtermin, mais rel, la Galerie du Palais, parfaitement
connue de tous ses auditeurs, qui durent sans aucun doute prendre
grand plaisir  ce spectacle, car aujourd'hui encore ce moyen de
succs, bien qu'on en ait fort abus, manque rarement son effet.

La lingre nous fournit quelques dtails sur l'histoire du costume,
sur les variations de la mode: elle nous apprend, par exemple, combien
les toiles de soie, ddaignes d'abord, furent ensuite recherches,
et nous dit pourquoi elles le furent. Les conversations du libraire et
de ses acheteurs prsentent plus d'intrt. Il est vrai que bon nombre
de leurs allusions littraires sont pour nous autant d'nigmes dont il
nous est impossible de dcouvrir le mot, et qui n'en avaient
probablement pas et n'taient destines qu' faire natre les
conjectures des spectateurs dsireux de paratre initis ou de faire
les entendus; mais nous trouvons parmi ces nigmes quelques
renseignements clairs et prcis: nous apprenons, par exemple, que la
vogue avait pass des romans aux pices de thtre, et que la
Normandie avait acquis un grand renom par ses productions potiques.
Cette dernire assertion, venant d'un Rouennais, pourrait paratre un
peu suspecte; mais par bonheur, pour confirmer son tmoignage, nous
pouvons invoquer celui d'un Angevin. Dans l'avis _Au lecteur_
d'_Hippolyte_, tragdie publie en 1635, le sieur de la Pinelire
prtend que beaucoup de gens expriments lui auraient conseill
peut-tre de taire son pays plutt que de le mettre en gros
caractres au frontispice de son ouvrage; et il ajoute: Pour tre
estim autrefois poli dans la Grce il ne falloit que se dire
d'Athnes, pour avoir la rputation de vaillant il falloit tre de
Lacdmone, et maintenant, pour se faire croire excellent pote, il
faut tre n dans la Normandie. Sur quoi Fontenelle fait observer
qu'il est assez remarquable qu'il y ait eu un temps o l'on se soit
cru oblig de faire ses excuses au public de ne pas tre Normand. Au
reste cet engouement du pote angevin s'explique peut-tre par
l'honneur que lui avait fait Corneille de composer une pice de vers
pour son _Hippolyte_: on la trouvera dans les _Posies diverses_, o
elle figure pour la premire fois.

On peut rapprocher des dtails que donne Corneille sur les libraires
et leurs boutiques certains passages des auteurs de son temps. Par
exemple, dans l'avis du libraire au lecteur qui est en tte de
_Philine ou l'Amour contraire_, pastorale du sieur de la Morelle,
publie en 1630, nous lisons ce qui suit: S'il y falloit faire un
argument, il faudroit une main de papier entire; joint que la
principale raison pourquoi on n'en fait point, c'est le peu de
curiosit que beaucoup de personnes ont d'en acheter (_des pices de
thtre_), aprs que tout un matin ou une aprs-dne ils en ont lu
l'argument sur la boutique d'un libraire, qui leur apprend pour rien
ce qu'ils ne sauroient que pour de l'argent. Chacun aime son profit,
ne t'en tonne pas. Adieu.

Une vue de la Galerie du Palais, par Abraham Bosse, nous montre les
boutiques d'un libraire, d'un mercier, et d'une lingre. Le
dessinateur s'est complu  multiplier au devant de ces boutiques des
inscriptions par lesquelles il appelle sur lui-mme l'attention du
lecteur et qui prouvent que les procds actuels de la rclame ne sont
pas nouveaux. Le mercier, par exemple, tient un carton sur lequel ou
lit: _ventails de Bosse_, et le libraire est principalement fourni
des livres pour lesquels ce graveur a fait des frontispices. _La
Mariane_ de Tristan qui figure parmi ces ouvrages nous montre que
cette planche est, au plus tt, de 1637. On lit au bas les vers
suivants qui expliquent et compltent certains passages de la comdie
de Corneille:

      Tout ce que l'art humain a jamais invent
    Pour mieux charmer les sens par la galanterie,
    Et tout ce qu'ont d'appas la grce et la beaut
    Se dcouvre  nos yeux dans cette galerie.

      Ici les cavaliers les plus aventureux
    En lisant les romans s'animent  combattre,
    Et de leur passion les amants langoureux
    Flattent les mouvements par des vers de thtre.

      Ici faisant semblant d'acheter devant tous
    Des gants, des ventails, du ruban, des dentelles,
    Les adroits courtisans se donnent rendez-vous,
    Et pour se faire aimer galantisent les belles.

      Ici quelque lingre,  faute de succs
    A vendre abondamment, de colre se pique
    Contre les chicaneurs, qui, parlant de procs,
    Empchent les chalands d'aborder sa boutique.

Dans ses _ptres_, publies en 1637, Boisrobert nous montre les
libraires du Palais annonant  haute voix leurs nouveauts:

    Ce qui surtout blesse ma modestie,
    Et qui ne peut souffrir de repartie,
    C'est que mon nom retentira partout
    Dans le Palais de l'un  l'autre bout.
    Si je vais l parfois pour mes affaires,
    Que deviendrai-je oyant trente libraires
    Me clabauder et crier de concert:
    De, messieurs, achetez Boisrobert[3]?

Dans une _Rponse_  une autre ptre, Conrart complte ainsi ce
tableau[4]:

    Fais venir dans ton cabinet
    Courb, Sommaville et Quinet[5],
    Et sans barguigner leur dlivre
    Tes lettres pour en faire un livre,
    Qu'ils clabauderont au Palais
    Tous les jours au sortir des plaids.

En 1652, Berthod, dans sa _Ville de Paris en vers burlesques_, publie
chez J. B. Loyson, donne une description de la Galerie du Palais trop
tendue pour que nous la reproduisions ici en entier, mais dont nous
croyons devoir extraire les passages suivants:

    .... Les courretieres d'amours
    Font mille tours de passe-passe.
    Le mal s'y fait de bonne grce:
    Les plus sages y sont tromps.
    J'en sais qui furent attraps
    Allant un jour, par raillerie,
    Faire un tour de la Galerie
    Du Palais, o l'on fait ces coups.
      , Monseu, qu'achterez-vous?
    Dit une belle librairesse.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
      Voulez-vous voir la Galate[6],
    La Niob[7], la Pasithe[8],
    _La Mort de Csar_[9], _Jodelet_[10],
    Le _Cinna, le Matre valet_[11],
    Tout le recueil des comdies?
    Voici de belles tragdies
    Qu'on a faites depuis deux jours.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    J'ai tout Rablais[12] et l'Agrippa,
    Il n'y manque pas un iota....
    C'est pour porter  la pochette,
    Mais je vous le vends en cachette.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
      Approchez-vous ici, Madame!
    L, voyez donc, venez, venez,
    Voici ce qu'il vous faut, tenez!
    Dit un autre marchand, qui crie
    Du milieu de la galerie:
    J'ai de beaux masques, de beaux glands,
    De beaux mouchoirs, de beaux galands[13]:
    Venez ici, Mademoiselle,
    J'ai de bellissime dentelle,
    Des points coups[14] qui sont fort beaux,
    De beaux tuis, de beaux ciseaux,
    De la neige[15] des plus nouvelles;
    J'ai des cravates des plus belles,
    Un manchon, un bel ventail,
    Des pendants d'oreilles d'mail,
    Une coffe de crapaudaille[16],
    J'ai de beaux ouvrages de paille.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
      Mais coutons cette marchande:
    Monseu, j'ai de belle Hollande[17],
    Des manchettes, de beaux rabats,
    De beaux collets, de fort beaux bas.
    Achetez-vous quelque chemise?
    Voici de belle marchandise!
    Venez, Monseu, venez  moi,
    Vous aurez bon march, ma foi!

En 1663, Montfleury choisit la Galerie du Palais pour y placer son
_Impromptu de l'Htel de Cond_[18]. Au commencement de la pice, de
Villiers et Beauchteau rencontrent un de leurs amis, qui les arrte
en leur disant:

    Qui vous mne au Palais?

    BEAUCHATEAU.

                             Le seul dessein d'y faire
    Emplette de ruban qui nous est ncessaire.

    LANDRE.

    Et vous en faut-il tant?

    DE VILLIERS.

                             Comment s'il nous en faut?
    Vous pouvez en juger: demain Monsieur Boursaut
    Fait jouer sa rponse[19], et j'ai l'honneur d'y faire
    Un marquis malais qui ne sauroit se taire.
    Jugez aprs cela s'il nous faut des rubans.

Plus loin dans la mme pice se trouve une revue des auteurs du temps
fort analogue  celle de _la Galerie du Palais_. Elle se passe entre
Alis, marchande de livres, et un marquis, que nous n'aurions nulle
envie de quereller sur ses gots, si au ridicule qu'on lui prte de
prfrer Molire  Quinault,  Boursault,  Poisson et mme  Boyer,
il ne joignait le tort, plus grave  nos yeux, de ranger aussi
Corneille au nombre de ceux qu'il ddaigne.

En 1682 les comdiens italiens donnrent _Arlequin, lingre du
Palais_, o l'on trouve une scne qui a quelque ressemblance avec
celle de la dispute de la Lingre et du Mercier[20]. Ici c'est avec un
limonadier que la lingre a maille  partir. Arlequin joue  lui seul
les deux rles, et vtu tout  la fois en homme et en femme, il se
retourne avec une grande agilit pour reprsenter alternativement
chacun des deux personnages. Ce n'est pas le seul souvenir de
Corneille que renferme cette pice; on y trouve une parodie de la
scne du _Cid_ o Rodrigue se prsente chez Chimne[21]. Une note nous
apprend que dans ce morceau Arlequin s'appliquait  imiter le ton et
la dmarche de la Champmesl.

_La Galerie du Palais_, reprsente en 1634, ne fut imprime qu'en
1637, en vertu d'un privilge accord, le vingtvniesme iour de
Ianuier l'an de grace mil six cens trente sept,  Augustin Courb,
qui y associa Franois Targa. Nostre bien am Augustin Courb,
Libraire  Paris, nous a fait remonstrer, dit ce privilge, qu'il a
recouur un manuscrit contenant trois Comedies, savoir: _la Galerie
du Palais, ou l'Amie Riualle_, _la Place Royalle, ou l'Amoureux
Extrauagant_, et _la Suiuante_; et une Tragi-Comedie, intitule _le
Cid_, composes par Monsieur Corneille. La premire de ces pices
forme un volume in-4, de 4 feuillets et 143 pages, dont le titre
exact est: LA GALERIE DV PALAIS OV L'AMIE RIVALLE, COMEDIE. _A Paris,
chez Augustin Courb, Imprimeur et Libraire de Monseigneur frere du
Roy dans la petite Salle du Palais,  la Palme_, M.DC.XXXVII. _Auec
priuilege du Roy._

L'achev d'imprimer est du 20 fvrier. En 1644 Corneille a supprim le
sous-titre de cet ouvrage.

FOOTNOTES:

  [1] Voyez plus bas, p. 10.

  [2] Voyez plus bas, p. 14.

  [3] _ptre en forme de prface_, p. 4.

  [4] Page 197.

  [5] Ce sont les noms de trois libraires du Palais.

  [6] Nous ne connaissons sous ce titre que _la Galate divinement
  dlivre_, pastourelle en cinq actes, de Jacques de Fonteny, qui
  se trouve dans un volume intitul _les Ressentiments de Jacques
  de Fonteny pour sa Cleste_, 1587; mais il est peu probable que
  Berthod ait en vue un ouvrage aussi ancien.

  [7] Tragdie, par Frnicle, 1632.

  [8] Tragi-comdie, par Pierre de Troterel, sr d'Aves, 1624.

  [9] Tragdie par Scudry, 1636.

  [10] _Jodelet, astrologue_, comdie, par Antoine le Mtel, sieur
  d'Ouville, 1646.

  [11] _Jodelet ou le matre valet_, comdie, par Scarron, 1645.

  [12] Les inscriptions qui, dans la planche de Bosse, surmontent
  la boutique du libraire, portent entre autres titres ceux de
  quelques ouvrages fort libres, qui pouvaient bien se vendre au
  Palais, mais  coup sr ne s'y affichaient pas.

  [13] Noeuds de rubans.

  [14] On lit dans le _Dictionnaire universel_ de Furetire de
  1690: _Point coup_ toit autrefois une dentelle  jour qu'on
  faisoit en collant du filet sur du quintin, et puis en perant et
  emportant la toile qui toit entre deux. Il n'est peut-tre pas
  inutile d'ajouter que le mme lexicographe dfinit ainsi le
  _quintin_: Toile fort fine et fort claire, dont on fait des
  collets et des manchettes.

  [15] Sorte de dentelle dont on portoit il y a neuf ou dix ans.
  (_Dictionnaire de Richelet_, 1680.)

  [16] Crpon, laine lgre.

  [17] Toile de Hollande.

  [18] _L'Impromptu de l'Htel de Cond_ est une rponse
  d'Antoine-Jacob Montfleury  _l'Impromptu de Versailles_, o son
  pre et les principaux comdiens de l'Htel de Bourgogne avaient
  t parodis par Molire.

  [19] _Le Portrait du peintre ou la critique de l'cole des
  Femmes._

  [20] Voyez la scne XII du IVe acte de _la Galerie du Palais_.

  [21] Acte III, scne IV.


A MADAME DE LIANCOUR[22].

    MADAME,

Je vous demande pardon si je vous fais un mauvais prsent; non pas que
j'aye si mauvaise opinion de cette pice, que je veuille condamner les
applaudissements qu'elle a reus, mais parce que je ne croirai jamais
qu'un ouvrage de cette nature soit digne de vous tre prsent. Aussi
vous supplierai-je trs-humblement de ne prendre pas tant garde  la
qualit de la chose, qu'au pouvoir de celui dont elle part: c'est tout
ce que vous peut offrir un homme de ma sorte; et Dieu ne m'ayant pas
fait natre assez considrable pour tre utile  votre service, je me
tiendrai trop rcompens d'ailleurs si je puis contribuer en quelque
faon  vos divertissements. De six comdies qui me sont
chappes[23], si celle-ci n'est la meilleure, c'est la plus heureuse,
et toutefois la plus malheureuse en ce point, que n'ayant pas eu
l'honneur d'tre vue de vous, il lui manque votre approbation, sans
laquelle sa gloire est encore douteuse, et n'ose s'assurer sur les
acclamations publiques. Elle vous la vient demander, Madame, avec
cette protection qu'autrefois _Mlite_ a trouve si favorable.
J'espre que votre bont ne lui refusera pas l'une et l'autre, ou que
si vous dsapprouvez sa conduite, du moins vous agrerez mon zle, et
me permettrez de me dire toute ma vie,

    MADAME,

    Votre trs-humble, trs-obissant,
    et trs-oblig serviteur,

    CORNEILLE.

FOOTNOTES:

  [22] Voyez, dans le tome I, la note de la p. 134. Cette ptre
  ddicatoire se trouve dans les ditions de 1637-1657.

  [23] _Mlite, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la
  Place Royale_ et _l'Illusion comique_. En 1637, au moment o
  Corneille crivait cette ddicace, il avait en outre fait
  _Clitandre_ et _le Cid_, mais c'taient des _tragi-comdies_.


EXAMEN.

Ce titre[24] seroit tout  fait irrgulier, puisqu'il n'est, fond que
sur le spectacle du premier acte, o commence l'amour de Dorimant pour
Hippolyte, s'il n'toit autoris par l'exemple des anciens, qui
toient sans doute encore bien plus licencieux, quand ils ne donnoient
 leurs tragdies que le nom des choeurs, qui n'toient que tmoins de
l'action, comme _les Trachiniennes_[25] et _les Phniciennes_[26].
L'_Ajax_[27] mme de Sophocle ne porte pas pour titre _la Mort
d'Ajax_, qui est sa principale action, mais _Ajax porte-fouet_, qui
n'est que l'action du premier acte[28]. Je ne parle point des _Nues_,
des _Gupes_ et des _Grenouilles_ d'Aristophane; ceci doit suffire
pour montrer que les Grecs, nos premiers matres, ne s'attachoient
point  la principale action pour en faire porter le nom  leurs
ouvrages, et qu'ils ne gardoient aucune rgle sur cet article. J'ai
donc pris ce titre de _la Galerie du Palais_, parce que la promesse de
ce spectacle extraordinaire, et agrable pour sa navet, devoit
exciter vraisemblablement la curiosit des auditeurs; et 'a t pour
leur plaire plus d'une fois, que j'ai fait parotre ce mme spectacle
 la fin du quatrime acte, o il est entirement inutile, et n'est
renou avec celui du premier que par des valets[29] qui viennent
prendre dans les boutiques ce que leurs matres y avoient achet, ou
voir si les marchands ont reu les nippes qu'ils attendoient. Cette
espce de renouement lui toit ncessaire, afin qu'il et quelque
liaison qui lui ft trouver sa place, et qu'il ne ft pas tout  fait
hors d'oeuvre. La rencontre que j'y fais faire d'Aronte[30] et de
Florice est ce qui le fixe particulirement en ce lieu-l; et sans cet
incident, il et t aussi propre  la fin du second et du
troisime[31], qu'en la place qu'il occupe. Sans cet agrment, la
pice auroit t trs-rgulire pour l'unit du lieu[32] et la liaison
des scnes, qui n'est interrompue que par l. Clide et Hippolyte
sont deux voisines dont les demeures ne sont spares que par le
travers d'une rue, et ne sont pas d'une condition trop leve pour
souffrir que leurs amants les entretiennent  leur porte. Il est vrai
que ce qu'elles y disent seroit mieux dit dans une chambre ou dans une
salle, et mme ce n'est[33] que pour se faire voir aux spectateurs
qu'elles quittent cette porte o elles devroient tre retranches, et
viennent parler au milieu de la scne; mais c'est un accommodement de
thtre qu'il faut souffrir pour trouver cette rigoureuse unit de
lieu qu'exigent les grands rguliers. Il sort un peu de l'exacte
vraisemblance et de la biensance mme; mais il est presque impossible
d'en user autrement; et les[34] spectateurs y sont si accoutums,
qu'ils n'y trouvent rien qui les blesse. Les anciens, sur les exemples
desquels on a form les rgles, se donnoient cette libert. Ils
choisissoient pour le lieu de leurs comdies, et mme de leurs
tragdies, une place publique; mais je m'assure qu' les bien
examiner, il y a plus de la moiti de ce qu'ils font dire qui seroit
mieux dit dans la maison qu'en cette place. Je n'en produirai qu'un
exemple, sur qui le lecteur en pourra trouver d'autres.

_L'Andrienne_ de Trence commence par le vieillard Simon, qui revient
du march avec des valets chargs de ce qu'il vient d'acheter pour les
noces de son fils; il leur commande d'entrer dans sa maison avec leur
charge, et retient avec lui Sosie, pour lui apprendre que ces noces ne
sont que des noces feintes,  dessein de voir ce qu'en dira son fils,
qu'il croit engag dans une autre affection, dont il lui conte
l'histoire. Je ne pense pas qu'aucun me dnie qu'il seroit mieux dans
sa salle  lui faire confidence de ce secret que dans une rue. Dans la
seconde scne, il menace Davus de le maltraiter, s'il fait aucune
fourbe pour troubler ces noces: il le menaceroit plus  propos dans sa
maison qu'en public; et la seule raison qui le fait parler devant son
logis, c'est afin que ce Davus, demeur seul, puisse voir Mysis sortir
de chez Glycre, et qu'il se fasse une liaison d'oeil entre ces deux
scnes; ce qui ne regarde pas l'action prsente de cette premire, qui
se passeroit mieux dans la maison, mais une action future qu'ils ne
prvoient point, et qui est plutt du dessein du pote, qui force un
peu la vraisemblance pour observer les rgles de son art, que du choix
des acteurs qui ont  parler, qui ne seroient pas o les met le pote,
s'il n'toit question que de dire ce qu'il leur fait dire. Je laisse
aux curieux  examiner le reste de cette comdie de Trence; et je
veux croire qu' moins que d'avoir l'esprit fort proccup d'un
sentiment contraire, ils demeureront d'accord de ce que je dis.

Quant  la dure de cette pice, elle est dans le mme ordre que la
prcdente, c'est--dire dans cinq jours conscutifs. Le style en est
plus fort et plus dgag des pointes dont j'ai parl[35], qui s'y
trouveront assez rares. Le personnage de nourrice, qui est de la
vieille comdie, et que le manque d'actrices sur nos thtres y avoit
conserv jusqu'alors, afin qu'un homme le pt reprsenter sous le
masque, se trouve ici mtamorphos en celui de suivante, qu'une femme
reprsente sur son visage. Le caractre des deux amantes a quelque
chose de choquant, en ce qu'elles sont toutes deux amoureuses d'hommes
qui ne le sont point d'elles, et Clide particulirement s'emporte
jusqu' s'offrir elle-mme. On la pourroit excuser sur le violent
dpit qu'elle a de s'tre vue mprise par son amant, qui en sa
prsence mme a cont des fleurettes  une autre; et j'aurois de plus
 dire que nous ne mettons pas sur la scne des personnages si
parfaits, qu'ils ne soient sujets  des dfauts et aux foiblesses
qu'impriment les passions; mais je veux bien avouer que cela va trop
avant, et passe trop la biensance et la modestie du sexe, bien
qu'absolument il ne soit pas condamnable. En rcompense, le cinquime
acte est moins tranant que celui des prcdentes, et conclut deux
mariages sans laisser aucun mcontent; ce qui n'arrive pas dans
celles-l.

FOOTNOTES:

  [24] Il faut se rappeler qu'on lit en tte des examens du premier
  volume de l'dition de 1682: _Examen des pomes contenus en cette
  premire partie_, et en tte de chacun le titre de la pice
  seulement; ici par exemple: _La Galerie du Palais_. Voyez tome I,
  p. 137, note 1.

  [25] Ce titre, choisi par Sophocle, fait seulement connatre que
  la scne est  Trachine, au pied du mont Oeta, mais il n'indique
  en aucune manire que la pice a pour sujet la mort d'Hercule.

  [26] Ces Phniciennes sont des jeunes filles venues de Tyr 
  Thbes. Au moment o elles vont pour se rendre de cette dernire
  ville  Delphes afin d'y tre consacres au culte d'Apollon,
  elles sont retenues par l'arrive de l'arme que Polynice fait
  avancer contre tocle, et assistent ainsi malgr elles  la
  lutte des deux frres.

  [27] VAR. (dit. de 1660): Ajax (_au lieu de_ l'Ajax).

  [28] Nous savons par l'argument grec de cette tragdie que
  d'abord elle tait simplement intitule _Ajax_ et que Dicarque
  l'appelait _la Mort d'Ajax_. L'poque o l'on a jug  propos
  d'ajouter au nom d'Ajax l'pithte de _porte-fouet_, sans doute
  pour distinguer cette pice d'un autre _Ajax_, dit _le Locrien_,
  du mme pote, est tout  fait incertaine; cette dsignation est
  tire de la scne o Ajax, transport de fureur, frappe de vils
  animaux en croyant se venger d'Ulysse.

  [29] VAR. (dit. de 1660): et n'est que renou avec celui du
  premier par des valets.

  [30] VAR. (dit. de 1660): La rencontre que j'y fais d'Aronte.

  [31] VAR. (dit. de 1660-1668): ou du troisime.

  [32] VAR. (dit. de 1660-1668): de lieu.

  [33] VAR. (dit. de 1660 et 1663): ou dans une salle. Ce
  n'est....

  [34] VAR. (dit. de 1660): _ces_, qui est trs-vraisemblablement
  une faute d'impression.

  [35] Dans les Examens de _Clitandre_ et de _la Veuve_, tome I, p.
  270 et 397.




ACTEURS.


    PLEIRANTE, pre de Clide.
    LYSANDRE, amant de Clide.
    DORIMANT, amoureux d'Hippolyte.
    CHRYSANTE, mre d'Hippolyte.
    CLIDE, fille de Pleirante[36].
    HIPPOLYTE, fille de Chrysante[37].
    ARONTE, cuyer de Lysandre.
    CLANTE, cuyer de Dorimant.
    FLORICE, suivante d'Hippolyte.
    Le LIBRAIRE du Palais.
    Le MERCIER du Palais.
    La LINGRE du Palais.

La scne est  Paris.




LA

GALERIE DU PALAIS.

COMDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

ARONTE, FLORICE.

    ARONTE.

    Enfin je ne le puis: que veux-tu que j'y fasse[38]?
    Pour tout autre sujet mon matre n'est que glace;
    Elle est trop dans son coeur; on ne l'en peut chasser,
    Et c'est folie  nous que de plus y penser.
    J'ai beau devant les yeux lui remettre Hippolyte,                5
    Parler de ses attraits, lever son mrite,
    Sa grce, son esprit, sa naissance, son bien;
    Je n'avance non plus qu' ne lui dire rien[39]:
    L'amour, dont malgr moi son me est possde,
    Fait qu'il en voit autant, ou plus, en Clide.                 10

    FLORICE.

    Ne quittons pas pourtant:  la longue on fait tout.
    La gloire suit la peine: esprons jusqu'au bout.
    Je veux que Clide ait charm son courage,
    L'amour le plus parfait n'est pas un mariage;
    Fort souvent moins que rien cause un grand changement,
    Et les occasions naissent en un moment.

    ARONTE.

    Je les prendrai toujours quand je les verrai natre.

    FLORICE.

    Hippolyte, en ce cas, saura le reconnotre[40].

    ARONTE.

    Tout ce que j'en prtends, c'est un entier secret[41].
    Adieu: je vais trouver Clide  regret.                        20

    FLORICE.

    De la part de ton matre?

    ARONTE.

                              Oui.

    FLORICE.

                                  Si j'ai bonne vue,
    La voil que son pre amne vers la rue.
    Tirons-nous  quartier; nous jouerons mieux nos jeux[42],
    S'ils n'aperoivent point que nous parlions nous deux.


SCNE II.

PLEIRANTE, CLIDE.

    PLEIRANTE.

    Ne pense plus, ma fille,  me cacher ta flamme;                 25
    N'en conois point de honte, et n'en crains point de blme:
    Le sujet qui l'allume a des perfections
    Dignes de possder tes inclinations;
    Et pour mieux te montrer le fond de mon courage,
    J'aime autant son esprit que tu fais son visage.                30
    Confesse donc, ma fille, et crois qu'un si beau feu
    Veut tre mieux trait que par un dsaveu.

    CLIDE.

    Monsieur, il est tout vrai, son ardeur lgitime
    A tant gagn sur moi que j'en fais de l'estime:
    J'honore son mrite, et n'ai pu m'empcher                      35
    De prendre du plaisir  m'en voir rechercher;
    J'aime son entretien, je chris sa prsence;
    Mais cela n'est enfin qu'un peu de complaisance[43],
    Qu'un mouvement lger qui passe en moins d'un jour.
    Vos seuls commandements produiront mon amour,                   40
    Et votre volont, de la mienne suivie....

    PLEIRANTE.

    Favorisant ses voeux, seconde ton envie.
    Aime, aime ton Lysandre; et puisque je consens
    Et que je t'autorise  ces feux innocents,
    Donne-lui hardiment une entire assurance                       45
    Qu'un mariage heureux suivra son esprance:
    Engage-lui ta foi. Mais j'aperois venir
    Quelqu'un qui de sa part te vient entretenir.
    Ma fille, adieu: les yeux d'un homme de mon ge
    Peut-tre empcheroient la moiti du message.                   50

    CLIDE.

    Il ne vient rien de lui qu'il faille vous celer.

    PLEIRANTE.

    Mais tu seras sans moi plus libre  lui parler;
    Et ta civilit, sans doute un peu force,
    Me fait un compliment qui trahit ta pense.


SCNE III.

CLIDE, ARONTE.

    CLIDE.

    Que fait ton matre, Aronte?

    ARONTE.

                                Il m'envoie aujourd'hui             55
    Voir ce que sa matresse a rsolu de lui,
    Et comment vous voulez qu'il passe la journe.

    CLIDE.

    Je serai chez Daphnis toute l'aprs-dne,
    Et s'il m'aime, je crois que nous l'y pourrons voir.
    Autrement....

    ARONTE.

                 Ne pensez qu' l'y bien recevoir.                  60

    CLIDE.

    S'il y manque, il verra sa paresse punie.
    Nous y devons dner fort bonne compagnie:
    J'y mne, du quartier, Hippolyte et Cloris.

    ARONTE.

    Aprs elles et vous il n'est rien dans Paris[44],
    Et je n'en sache point, pour belles qu'on les nomme,            65
    Qui puissent attirer les yeux d'un honnte homme.

    CLIDE.

    Je ne suis pas d'humeur bien propre  t'couter,
    Et ne prends pas plaisir  m'entendre flatter[45].
    Sans que ton bel esprit tche plus d'y parotre,
    Mle-toi de porter ma rponse  ton matre[46].                 70

    ARONTE, seul.

    Quelle superbe humeur! quel arrogant maintien!
    Si mon matre me croit, vous ne tenez plus rien;
    Il changera d'objet, ou j'y perdrai ma peine:
    Aussi bien son amour ne vous rend que trop vaine[47].


SCNE IV.

LA LINGRE, LE LIBRAIRE[48].

(On tire un rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingre et le
Mercier, chacun dans sa boutique[49].)

    LA LINGRE.

    Vous avez fort la presse  ce livre nouveau;                    75
    C'est pour vous faire riche.

    LE LIBRAIRE.

                              On le trouve si beau[50],
    Que c'est pour mon profit le meilleur qui se voie.
    Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie[51]!

    LA LINGRE.

    De vrai, bien que d'abord on en vendt fort peu,
    A prsent Dieu nous aime, on y court comme au feu;              80
    Je n'en saurois fournir autant qu'on m'en demande:
    Elle sied mieux aussi que celle de Hollande,
    Dcouvre moins le fard dont un visage est peint,
    Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint[52].
    Je perds bien  gagner, de ce que ma boutique,                  85
    Pour tre trop troite, empche ma pratique;
    A peine y puis-je avoir deux chalands  la fois:
    Je veux changer de place avant qu'il soit un mois;
    J'aime mieux en payer le double et davantage,
    Et voir ma marchandise en un bel-talage[53].                   90

    LE LIBRAIRE.

    Vous avez bien raison; mais  ce que j'entends....
    Monsieur, vous plat-il voir quelques livres du temps?


SCNE V.

DORIMANT, CLANTE, LE LIBRAIRE.

    DORIMANT.

    Montrez-m'en quelques-uns.

    LE LIBRAIRE.

                              Voici ceux de la mode.

    DORIMANT.

    Otez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode;
    C'est un impertinent, ou je n'y connois rien.                   95

    LE LIBRAIRE.

    Ses oeuvres toutefois se vendent assez bien.

    DORIMANT.

    Quantit d'ignorants ne songent qu' la rime.

    LE LIBRAIRE.

    Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime:
    Considrez ce trait, on le trouve divin.

    DORIMANT.

    Il n'est que mal traduit du cavalier Marin[54];                100
    Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie.

    LE LIBRAIRE.

    Ce fut son coup d'essai que cette comdie.

    DORIMANT.

    Cela n'est pas tant mal pour un commencement;
    La plupart de ses vers coulent fort doucement:
    Qu'il a de mignardise  dcrire un visage!                     105


SCNE VI.

HIPPOLYTE, FLORICE, DORIMANT, CLANTE, LE LIBRAIRE, LA LINGRE.

    HIPPOLYTE[55].

    Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage[56].

    LA LINGRE.

    Je vous en vais montrer de toutes les faons.

    DORIMANT, au Libraire[57].

    Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons[58].

    LA LINGRE,  Hippolyte[59].

    Voil du point d'esprit[60], de Gnes, et d'Espagne.

    HIPPOLYTE.

    Ceci n'est gure bon qu' des gens de campagne.                110

    LA LINGRE.

    Voyez bien: s'il en est deux pareils dans Paris[61]....

    HIPPOLYTE.

    Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix.

    LA LINGRE.

    Quand vous aurez choisi.

    HIPPOLYTE.

                              Que t'en semble, Florice?

    FLORICE.

    Ceux-l sont assez beaux, mais de mauvais service;
    En moins de trois savons on ne les connot plus.               115

    HIPPOLYTE[62].

    Celui-ci, qu'en dis-tu[63]?

    FLORICE.

                               L'ouvrage en est confus,
    Bien que l'invention de prs soit assez belle.
    Voici bien votre fait, n'toit que la dentelle[64]
    Est fort mal assortie avec le passement;
    Cet autre n'a de beau que le couronnement.                     120

    LA LINGRE.

    Si vous pouviez avoir deux jours de patience[65],
    Il m'en vient, mais qui sont dans la mme excellence.

    (Dorimant parle au Libraire  l'oreille[66].)

    FLORICE.

    Il vaudroit mieux attendre.

    HIPPOLYTE.

                                Eh bien! nous attendrons;
    Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons.

    LA LINGRE.

    Mercredi j'en attends de certaines nouvelles.                  125
    Cependant vous faut-il quelques autres dentelles?

    HIPPOLYTE.

    J'en ai ce qu'il m'en faut pour ma provision.

    LE LIBRAIRE,  Dorimant[67].

    J'en vais subtilement prendre l'occasion.
    La connois-tu, voisine?

    LA LINGRE.

                           Oui, quelque peu de vue:
    Quant au reste, elle m'est tout  fait inconnue.               130

(Dorimant tire Clante au milieu du thtre, et lui parle 
l'oreille[68].)

    Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas
    Que dans tous vos auteurs?

    CLANTE[69].

                              Je n'y manquerai pas.

    DORIMANT[70].

    Si tu ne me vois l, je serai dans la salle[71].

(Il prend un livre sur la boutique du Libraire[72].)

    Je connois celui-ci; sa veine est fort gale;
    Il ne fait point de vers qu'on ne trouve charmants.            135
    Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans;
    J'ai vu que notre peuple en toit idoltre.

    LE LIBRAIRE.

    La mode est  prsent des pices de thtre.

    DORIMANT.

    De vrai, chacun s'en pique; et tel y met la main,
    Qui n'eut jamais l'esprit d'ajuster un quatrain.               140


SCNE VII.

LYSANDRE, DORIMANT, LE LIBRAIRE, LE MERCIER.

    LYSANDRE.

    Je te prends sur le livre.

    DORIMANT.

                              Eh bien! qu'en veux-tu dire?
    Tant d'excellents esprits, qui se mlent d'crire,
    Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir.

    LYSANDRE.

    Y trouves-tu toujours une heure de plaisir?
    Beaucoup font bien des vers, et peu la comdie[73].            145

    DORIMANT.

    Ton got, je m'en assure, est pour la Normandie[74]?

    LYSANDRE.

    Sans rien spcifier, peu mritent de voir[75];
    Souvent leur entreprise excde leur pouvoir[76],
    Et tel parle d'amour sans aucune pratique.

    DORIMANT.

    On n'y sait gure alors que la vieille rubrique:               150
    Faute de le connotre, on l'habille en fureur;
    Et loin d'en faire envie, on nous en fait horreur.
    Lui seul de ses effets a droit de nous instruire;
    Notre plume  lui seul doit se laisser conduire:
    Pour en bien discourir, il faut l'avoir bien fait;             155
    Un bon pote ne vient que d'un amant parfait.

    LYSANDRE.

    Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses
    Que nous n'apprenons point qu'auprs de nos matresses.
    Tant de sorte[77] d'appas, de doux saisissements,
    D'agrables langueurs et de ravissements,                      160
    Jusques o d'un bel oeil peut s'tendre l'empire,
    Et mille autres secrets que l'on ne sauroit dire
    (Quoi que tous nos rimeurs en mettent par crit),
    Ne se surent jamais par un effort d'esprit;
    Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites                  165
    Qui traitassent l'amour  la faon des potes.
    C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet
    Est fort extravagant dedans un cabinet;
    Il y faut bien louer la beaut qu'on adore,
    Sans mpriser Vnus, sans mdire de Flore,                     170
    Sans que l'clat des lis, des roses, d'un beau jour,
    Ait rien  dmler avecque notre amour.
    O pauvre comdie, objet de tant de veines,
    Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines,
    On te tire souvent sur un original                             175
    A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal!

    DORIMANT.

    Laissons la muse en paix, de grce,  la pareille[78].
    Chacun fait ce qu'il peut, et ce n'est pas merveille
    Si, comme avec bon droit on perd bien un procs,
    Souvent un bon ouvrage a de foibles succs.                    180
    Le jugement de l'homme ou plutt son caprice
    Pour quantit d'esprits n'a que de l'injustice.
    J'en admire beaucoup dont on fait peu d'tat;
    Leurs fautes, tout au pis, ne sont pas coups d'tat:
    La plus grande est toujours de peu de consquence.             185

    LE LIBRAIRE.

    Vous plairoit-il de voir des pices d'loquence[79]?

LYSANDRE, ayant regard le titre d'un livre que le Libraire lui
prsente[80].

    J'en lus hier la moiti; mais son vol est si haut,
    Que presque  tous moments je me trouve en dfaut.

    DORIMANT.

    Voici quelques auteurs dont j'aime l'industrie.
    Mettez ces trois  part, mon matre, je vous prie;             190
    Tantt un de mes gens vous les[81] viendra payer.

    LYSANDRE, se retirant d'auprs les boutiques[82].

    Le reste du matin, o veux-tu l'employer?

    LE MERCIER.

    Voyez de, messieurs; vous plat-il rien du ntre?
    Voyez, je vous ferai meilleur march qu'un autre,
    Des gants, des baudriers, des rubans, des castors.             195


SCNE VIII.

DORIMANT, LYSANDRE.

    DORIMANT.

    Je ne saurois encor te suivre, si tu sors:
    Faisons un tour de salle, attendant mon Clante.

    LYSANDRE.

    Qui te retient ici?

    DORIMANT.

                       L'histoire en est plaisante:
    Tantt, comme j'tois sur le livre occup[83],
    Tout proche on est venu choisir du point coup[84].            200

    LYSANDRE.

    Qui?

    DORIMANT.

        C'est la question; mais il faut s'en remettre[85]
    A ce qu' mes regards sa coiffe a pu permettre[86].
    Je n'ai rien vu d'gal: mon Clante la suit,
    Et ne reviendra point qu'il n'en soit bien instruit[87],
    Qu'il n'en sache le nom, le rang et la demeure.                205

    LYSANDRE.

    Ami, le coeur t'en dit.

    DORIMANT.

                           Nullement, ou je meure;
    Voyant je ne sais quoi de rare en sa beaut,
    J'ai voulu contenter ma curiosit.

    LYSANDRE.

    Ta curiosit deviendra bientt flamme:
    C'est par l que l'amour se glisse dans une me.               210
      A la premire vue, un objet qui nous plat[88]
    N'inspire qu'un desir de savoir quel il est[89];
    On en veut aussitt apprendre davantage[90],
    Voir si son entretien rpond  son visage,
    S'il est civil ou rude, importun ou charmeur,                  215
    prouver son esprit, connotre son humeur:
    De l cet examen se tourne en complaisance;
    On cherche si souvent le bien de sa prsence,
    Qu'on en fait habitude, et qu'au point d'en sortir
    Quelque regret commence  se faire sentir:                     220
    On revient tout rveur; et notre me blesse,
    Sans prendre garde  rien, cajole sa pense.
    Ayant rv le jour, la nuit  tous propos
    On sent je ne sais quoi qui trouble le repos[91];
    Un sommeil inquiet, sur de confus nuages                       225
    lve incessamment de flatteuses images,
    Et sur leur vain rapport fait natre des souhaits
    Que le rveil admire et ne ddit jamais:
    Tout le coeur court en hte aprs de si doux guides;
    Et le moindre larcin que font ses voeux timides                230
    Arrte le larron et le met dans les fers.

    DORIMANT.

    Ainsi tu fus pris de celle que tu sers?

    LYSANDRE.

    C'est un autre discours;  prsent je ne touche
    Qu'aux ruses de l'amour contre un esprit farouche,
    Qu'il faut apprivoiser presque insensiblement[92],             235
    Et contre ses froideurs combattre finement.
    Des naturels plus doux....


SCNE IX.

DORIMANT, LYSANDRE, CLANTE.

    DORIMANT.

                              Eh bien! elle s'appelle?

    CLANTE.

    Ne m'informez de rien[93] qui touche cette belle.
    Trois filous rencontrs vers le milieu du pont[94]
    Chacun l'pe au poing, m'ont voulu faire affront,             240
    Et sans quelques amis qui m'ont tir de peine,
    Contre eux ma rsistance et peut-tre t vaine.
    Ils ont tourn le dos, me voyant secouru;
    Mais ce que je suivois tandis est disparu.

    DORIMANT.

    Les tratres! trois contre un! t'attaquer! te surprendre!
    Quels insolents vers moi s'osent ainsi mprendre[95]?

    CLANTE.

    Je ne connois qu'un d'eux, et c'est l le retour
    De quelques tours de main qu'il reut l'autre jour[96],
    Lorsque, m'ayant tenu quelques propos d'ivrogne,
    Nous emes prise ensemble  l'htel de Bourgogne[97].          250

    DORIMANT.

    Qu'on le trouve o qu'il soit; qu'une grle de bois
    Assemble sur lui seul le chtiment des trois;
    Et que sous l'trivire il puisse tt connotre[98],
    Quand on se prend aux miens, qu'on s'attaque  leur matre!

    LYSANDRE.

    J'aime  te voir ainsi dcharger ton courroux;                 255
    Mais voudrois-tu parler franchement entre nous?

    DORIMANT.

    Quoi! tu doutes encor de ma juste colre?

    LYSANDRE.

    En ce qui le regarde, elle n'est que lgre:
    En vain pour son sujet tu fais l'intress,
    Il a par des coups dont ton coeur est bless.                 260
    Cet accident fcheux te vole une matresse:
    Confesse ingnument, c'est l ce qui te presse.

    DORIMANT.

    Pourquoi te confesser ce que tu vois assez?
    Au point de se former, mes desseins renverss,
    Et mon desir tromp, poussent dans ces contraintes,            265
    Sous de faux mouvements, de vritables plaintes.

    LYSANDRE.

    Ce desir,  vrai dire, est un amour naissant
    Qui ne sait o se prendre, et demeure impuissant;
    Il s'gare et se perd dans cette incertitude;
    Et renaissant toujours de ton inquitude,                      270
    Il te montre un objet d'autant plus souhait,
    Que plus sa connoissance a de difficult.
    C'est par l que ton feu davantage s'allume:
    Moins on l'a pu connotre, et plus on en prsume[99];
    Notre ardeur curieuse en augmente le prix.                     275

    DORIMANT.

    Que tu sais, cher ami, lire dans les esprits!
    Et que pour bien juger d'une secrte flamme,
    Tu pntres avant dans les ressorts d'une me!

    LYSANDRE.

    Ce n'est pas encor tout, je veux te secourir[100].

    DORIMANT.

    Oh! que je ne suis pas en tat de gurir!                      280
    L'amour use sur moi de trop de tyrannie.

    LYSANDRE.

    Souffre que je te mne en une compagnie
    O l'objet de mes voeux m'a donn rendez-vous;
    Les divertissements t'y sembleront si doux,
    Ton me en un moment en sera si charme,                       285
    Que, tous ses dplaisirs dissips en fume,
    On gagnera sur toi fort aisment ce point
    D'oublier un objet que tu ne connois point[101].
    Mais garde-toi surtout d'une jeune voisine
    Que ma matresse y mne; elle est et belle et fine,            290
    Et sait si dextrement mnager ses attraits,
    Qu'il n'est pas bien ais d'en viter les traits.

    DORIMANT.

    Au hasard, fais de moi tout ce que bon te semble.

    LYSANDRE.

    Donc, en attendant l'heure, allons dner ensemble.


SCNE X.

HIPPOLYTE, FLORICE.

    HIPPOLYTE.

    Tu me railles toujours.

    FLORICE.

                            S'il ne vous veut du bien,             295
    Dites assurment que je n'y connois rien.
    Je le considrois tantt chez ce libraire;
    Ses regards de sur vous ne pouvoient se distraire,
    Et son maintien toit dans une motion
    Qui m'instruisoit assez de son affection.                      300
    Il vouloit vous parler, et n'osoit l'entreprendre.

    HIPPOLYTE.

    Toi, ne me parle point, ou parle de Lysandre.
    C'est le seul dont la vue excita mon ardeur.

    FLORICE.

    Et le seul qui pour vous n'a que de la froideur.
    Clide est son me, et tout autre visage                      305
    N'a point d'assez beaux traits pour toucher son courage;
    Son brasier est trop grand, rien ne peut l'amortir.
    En vain son cuyer tche  l'en divertir,
    En vain, jusques aux cieux portant votre louange,
    Il tche  lui jeter quelque amorce du change[102],            310
    Et lui dit jusque-l que dans votre entretien
    Vous tmoignez souvent de lui vouloir du bien:
    Tout cela n'est qu'autant de paroles perdues.

    HIPPOLYTE.

    Faute d'tre sans doute assez bien entendues[103]!

    FLORICE.

    Ne le prsumez pas, il faut avoir recours                      315
    A de plus hauts secrets qu' ces foibles discours.
    Je fus fine autrefois, et depuis mon veuvage
    Ma ruse chaque jour s'est accrue avec l'ge;
    Je me connois en monde, et sais mille ressorts
    Pour dbaucher une me et brouiller des accords.               320

    HIPPOLYTE.

    Dis promptement, de grce[104].

    FLORICE.

                                A prsent l'heure presse,
    Et je ne vous saurois donner qu'un mot d'adresse:
    Cette voisine et vous.... Mais dj la voici.


SCNE XI.

CLIDE, HIPPOLYTE, FLORICE.

    CLIDE.

    A force de tarder, tu m'as mise en souci:
    Il est temps, et Daphnis par un page me mande                  325
    Que pour faire servir on n'attend que ma bande;
    Le carrosse est tout prt: allons, veux-tu venir?

    HIPPOLYTE.

    Lysandre aprs dner t'y vient entretenir?

    CLIDE.

    S'il osoit y manquer, je te donne promesse
    Qu'il pourroit bien ailleurs chercher une matresse.           330


FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [36] VAR. (dit. de 1648): fille de Pleirante et matresse de
  Lysandre.

  [37] VAR. (dit. de 1648): fille de Chrysante, aime de Dorimant
  et amoureuse de Lysandre.

  [38] _Var._ Mais puisque je ne peux, que veux-tu que j'y fasse?
  (1637)

  [39] _Var._ Je n'avance non plus qu'en ne lui disant rien.
  (1637-57)

  [40] _Var._ Hippolyte, en ce cas, le saura reconnotre. (1637-57)

  [41] _Var._ Tout ce que j'en prtends n'est qu'un entier secret.
  (1637-64)

  [42] _Var._ Aronte, loigne-toi, nous jouerons mieux nos jeux,
       S'ils ne se doutent point que nous parlions nous deux. (1637-57)

  [43] _Var._ Mais cela n'est aussi qu'un peu de complaisance.
  (1637-57)

  [44] _Var._ Elles et vous dehors, il n'est rien dans Paris.
  (1637-57)

  [45] _Var._ Je veux des gens mieux faits que toi pour me flatter.
  (1637-57)

  [46] _Var._ Mle-toi de porter mon message  ton matre.
  (1637-60)

  [47] _Var._ Son amour aussi bien ne vous rend que trop vaine.
  (1637-57)

  [48] _Var._ LE LIBRAIRE DU PALAIS. (1637)

  [49] Ces deux lignes manquent dans les ditions de 1637-57; dans
  l'dition de 1663 il y a _leur boutique_, pour _sa boutique_;
  celle de 1664 a la variante que voici: _la Lingre tire un
  rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingre et le Mercier,
  chacun dans leur boutique._

  [50] _Var._           On le trouve assez beau,
       Et c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. (1637-57)

  [51] _Toile de soie_ est une toile trs-claire, faite de soie,
  dont elles (_les dames_) se font des mouchoirs de cou qui
  n'empchent point qu'on ne voie leur gorge  travers.
  (_Dictionnaire de Furetire_, 1690.)

  [52] _Var._ Et moins blanche, elle donne un plus grand lustre au
  teint. (1637-57)

  [53] _Var._ Et voir ma marchandise en plus bel talage. (1637-68)

  [54] Jean-Baptiste Marino, n  Naples le 18 octobre 1569 et mort
  dans la mme ville le 21 mai 1625, est aussi clbre par
  l'ingnieuse lgance que par la mollesse et la fadeur de son
  style, dsign par ses compatriotes mmes sous le nom de
  _marinesco_. Appel en France par Marie de Mdicis, il ddia, en
  1623,  Louis XIII, alors g de vingt-deux ans, son pome
  d'_Adonis_.--Il est fort difficile de savoir lequel de ses
  contemporains Corneille a en vue ici. On serait tent de croire
  qu'il s'agit de Scudry, car on lit dans la _Lettre du
  dsintress au sieur Mairet_ (p. 4): Je ne blme pas Monsieur
  de Scudry de savoir si bien son cavalier Marin; mais  l'poque
  o Corneille crivait _la Galerie du Palais_, il tait en
  trs-bonne intelligence avec Scudry.

  [55] _Var._ HIPPOLYTE, _ la Lingre_. (1648)

  [56] _D'ouvrage_, c'est--dire _ouvrs_, _travaills_.

  [57] _Var._ DORIMANT, _au Libraire, regardant Hippolyte_. (1648)

  [58] _Var._ Ceci vaut mieux le voir que toutes vos chansons.
  (1637-57)

  [59] _Var._ LA LINGRE, _ouvrant une bote_. (1637-60)

  [60] _L'Encyclopdie_ dfinit le _point d'esprit_ en termes
  techniques de la manire suivante: _Le point d'esprit_ se monte
  sur cinq fils de long et cinq de travers, en laissant  chaque
  fois deux fils qui font une croix. Les cinq fils en tout sens
  sont embrasss d'un point nou.

  [61] _Var._ [Voyez bien: s'il en est deux pareils dans Paris,]
       Je veux perdre la bote. FLOR. On est fort souvent pris
       A ces sortes de points, si l'on n'a quelque fille
       Qui sache  tous moments y repasser l'aiguille;
       En moins de trois savons, rien n'y tient presque plus.
       HIPP. Cestui-ci, qu'en dis-tu? (1637-57)

  [62] _Var._ HIPPOLYTE, _ Florice_. (1648)

  [63] _Var._ Celui-l, qu'en dis-tu? (1660-64)

  [64] _Var._ Voil bien votre fait, n'toit que la dentelle.
  (1637-57)

  [65] _Var._ Si vous pouvez avoir trois jours de patience. (1637 et 52-57)
       _Var._ Si vous pouviez avoir trois jours de patience. (1644 et 48)

  [66] Ce jeu de scne n'est pas indiqu ici dans les ditions de
  1637-60. Voyez la variante qui suit.

  [67] _Var._ LE LIBRAIRE, _ qui Dorimant avoit parl  l'oreille,
  tandis qu'Hippolyte voyoit des ouvrages._ (1637-60)

  [68] _Var._ _Ici Dorimant tire Clante au milieu du thtre_,
  etc. (1637, en marge.)--Dans les ditions de 1644-60, ce jeu de
  scne n'est pas indiqu  cette place. Voyez la variante qui
  suit.

  [69] _Var._ CLANTE, _ qui Dorimant a parl  l'oreille au
  milieu du thtre._ (1644-60)

  [70] _Var._ DORIMANT, _ Clante._ (1644-60)

  [71] La salle des Pas perdus, qu'on appelait alors d'ordinaire
  _la Grand'Salle_:

    Entre ces vieux appuis dont l'affreuse Grand'Salle
    Soutient l'norme poids de sa vote infernale,
    Est un pilier fameux, des plaideurs respect,
    Et toujours de Normands  midi frquent.

    (Boileau, _le Lutrin_, chant V, v. 33.)

  [72] _Var._ _Il s'en retourne sur la boutique du Libraire et
  prend un livre._ (1637, en marge.)--Les ditions de 1644-60
  portent: _Au Libraire, prenant un livre sur sa boutique_.

  [73] _Var._ Beaucoup font bien des vers, mais peu la comdie.
  (1637-68)

  [74] Voyez ci-dessus, p. 4.

  [75] C'est--dire peu mritent qu'on les voie, qu'on les regarde.
  Il faut remarquer que toutes les ditions antrieures  1682
  portent: peu mritent le voir.

  [76] _Var._ Beaucoup, dont l'entreprise excde le pouvoir,
       Veulent parler d'amour sans aucune pratique. (1637-57)

  [77] Ce mot est ainsi au singulier dans toutes les ditions
  donnes par Corneille (1637-82). L'dition de 1692 le met au
  pluriel.

  [78] C'est--dire  condition qu'elle nous rendra la pareille, 
  charge de revanche. Voyez le _Lexique_.

  [79] _Var._ Vous plat-il point de voir des pices d'loquence?
  (1637-57)

  [80] _Var._ _Il regarde le titre du livre que_, etc. (1663, en
  marge.)

  [81] L'dition de 1682 donne _le_, par erreur; il y a _les_ dans
  toutes les autres.

  [82] _Var._ LYSANDRE, _se retirant avec Dorimant d'auprs les
  boutiques_. (1637)--_Ils se retirent d'auprs les boutiques._
  (1663, en marge.)

  [83] _Var._ Tantt, comme j'tois dans le livre occup. (1637-57)

  [84] Voyez ci-dessus, p. 7, note 6.

  [85] _Var._ C'est la question; mais s'il faut s'en remettre.
  (1637-68)

  [86] _Var._ A ce qu' mes regards son masque a pu permettre.
  (1637-57)

  [87]  _Var._ Et ne reviendra point qu'il ne soit bien instruit
    Quelle est sa qualit, son nom et sa demeure. (1637-57)

  [88] _Var._ A la premire vue un sujet qui nous plat. (1637 et
  44)

  [89] _Var._ Ne forme qu'un desir de savoir quel il est. (1637-68)

  [90] _Var._ Le sachant, on en veut apprendre davantage. (1637-57)

  [91] _Var._ [On sent je ne sais quoi qui trouble le repos;]
       On souffre doucement l'illusion des songes;
       Notre esprit qui s'en flatte, adore leurs mensonges,
       Sans y trouver encor que des biens imparfaits
       Qui le font aspirer aux solides effets:
       L consiste  son gr le bonheur de la vie;
       Et le moindre larcin permis  son envie
       [Arrte le larron et le met dans les fers.] (1637-57)

  [92] _Var._ Qu'il faut apprivoiser comme insensiblement.
  (1637-57)

  [93] _Ne m'informez de rien_, c'est--dire ne me demandez rien.
  Voyez tome I, p. 472, note 2.

  [94] _Var._ Trois poltrons rencontrs vers le milieu du pont.
  (1637)

  [95] _Var._ Quels impudents vers moi s'osent ainsi mprendre?
  (1637-60)

  [96] _Var._ De cent coups de bton qu'il reut l'autre jour.
  (1637-57)

  [97] L'htel d'Artois ou de Bourgogne s'tendait de la rue Pave
   la rue Mauconseil; en 1523 il fut vendu en treize lots. Jean
  Rouvet, marchand, les acheta presque tous, et le 30 aot 1548 il
  en revendit un, contenant dix-sept toises de long sur seize de
  large, aux confrres de la Passion, pour y tablir un thtre qui
  fut longtemps le plus frquent de Paris. Ce btiment subsiste
  encore rue Franoise, dit de Leris, en 1754 (_Dictionnaire
  portatif des thtres_, p. XIII), et l'on y voit toujours sur la
  porte les instruments de la Passion.

  [98] _Var._ Et que sous l'trivire il puisse enfin connotre.
  (1637-57)

  [99] _Var._ Car moins on le connot, et plus on en prsume.
  (1637-57)

  [100] _Var._ Ce n'est pas encor tout, je te veux secourir.
  (1637-57)

  [101] _Var._ D'oublier un sujet que tu ne connois point.
  (1637-57)

  [102] _Var._ Il cherche  lui jeter quelque amorce du change.
  (1663 et 64)

  [103] _Var._ Faute d'tre possible assez bien entendues!
  (1637-60)

  [104] _Var._ Eh! de grce, dis vite. (1637)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

HIPPOLYTE, DORIMANT.

    HIPPOLYTE.

    Ne me contez point tant que mon visage est beau:
    Ces discours n'ont pour moi rien du tout de nouveau;
    Je le sais bien sans vous, et j'ai cet avantage,
    Quelques perfections qui soient sur mon visage,
    Que je suis la premire  m'en apercevoir:                     335
    Pour me les bien apprendre, il ne faut qu'un miroir[105];
    J'y vois en un moment tout ce que vous me dites.

    DORIMANT.

    Mais vous n'y voyez pas tous vos rares mrites[106]:
    Cet esprit tout divin et ce doux entretien
    Ont des charmes puissants dont il ne montre rien.              340

    HIPPOLYTE.

    Vous les montrez assez par cette aprs-dne
    Qu' causer avec moi vous vous tes donne;
    Si mon discours n'avoit quelque charme cach,
    Il ne vous tiendroit pas si longtemps attach.
    Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise,              345
    Que d'y tarder ainsi sans que rien vous y plaise;
    Et si je prsumois qu'il vous plt sans raison[107],
    Je me ferois moi-mme un peu de trahison;
    Et par ce trait badin qui sentiroit l'enfance,
    Votre beau jugement recevroit trop d'offense.                  350
    Je suis un peu timide, et dt-on me jouer[108],
    Je n'ose dmentir ceux qui m'osent louer.

    DORIMANT.

    Aussi vous n'avez pas le moindre lieu de craindre
    Qu'on puisse en vous louant ni vous flatter ni feindre:
    On voit un tel clat en vos brillants appas[109],              355
    Qu'on ne peut l'exprimer, ni ne l'adorer pas.

    HIPPOLYTE.

    Ni ne l'adorer pas! Par l vous voulez dire....

    DORIMANT.

    Que mon coeur dsormais vit dessous votre empire,
    Et que tous mes desseins de vivre en libert
    N'ont rien eu d'assez fort contre votre beaut.                360

    HIPPOLYTE.

    Quoi! mes perfections vous donnent dans la vue?

    DORIMANT.

    Les rares qualits dont vous tes pourvue
    Vous tent tout sujet de vous en tonner.

    HIPPOLYTE.

    Cessez aussi, Monsieur, de vous l'imaginer.
    Si vous brlez pour moi, ce ne sont pas merveilles[110]:       365
    J'ai de pareils discours chaque jour aux oreilles,
    Et tous les gens d'esprit en font autant que vous.

    DORIMANT.

    En amour toutefois je les surpasse tous.
    Je n'ai point consult pour vous donner mon me;
    Votre premier aspect sut allumer ma flamme,                    370
    Et je sentis mon coeur, par un secret pouvoir,
    Aussi prompt  brler que mes yeux  vous voir.

    HIPPOLYTE.

    Avoir connu d'abord combien je suis aimable[111],
    Encor qu' votre avis il soit inexprimable,
    Ce grand et prompt effet m'assure puissamment                  375
    De la vivacit de votre jugement.
    Pour moi, que la nature a faite un peu grossire,
    Mon esprit, qui n'a pas cette vive lumire,
    Conduit trop pesamment toutes ses fonctions
    Pour m'avertir sitt de vos perfections.                       380
    Je vois bien que vos feux mritent rcompense;
    Mais de les seconder ce dfaut me dispense.

    DORIMANT.

    Railleuse!

    HIPPOLYTE.

              Excusez-moi, je parle tout de bon.

    DORIMANT.

    Le temps de cet orgueil me fera la raison;
    Et nous verrons un jour,  force de services,                  385
    Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices.


SCNE II.

DORIMANT, LYSANDRE, HIPPOLYTE, FLORICE.

Lysandre sort de chez Clide, et passe sans s'arrter, leur
donnant seulement un coup de chapeau[112].

    HIPPOLYTE.

    Peut-tre l'avenir.... Tout beau, coureur, tout beau!
    On n'est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau:
    Vous aimez l'entretien de votre fantaisie;
    Mais pour un cavalier c'est peu de courtoisie,                 390
    Et cela messied fort  des hommes de cour,
    De n'accompagner pas leur salut d'un bonjour.

    LYSANDRE.

    Puisque auprs d'un sujet capable de nous plaire
    La prsence d'un tiers n'est jamais ncessaire,
    De peur qu'il en ret quelque importunit[113],               395
    J'ai mieux aim manquer  la civilit.

    HIPPOLYTE.

    Voil parer mon coup d'un galant artifice[114],
    Comme si je pouvois.... Que me veux-tu, Florice?

(Florice sort, et parle  Hippolyte  l'oreille[115].)

    Dis-lui que je m'en vais. Messieurs, pardonnez-moi:
    On me vient d'apporter une fcheuse loi;                       400
    Incivile  mon tour, il faut que je vous quitte.
    Une mre m'appelle.

    DORIMANT.

                        Adieu, belle Hippolyte,
    Adieu, souvenez-vous....

    HIPPOLYTE.

                            Mais vous, n'y songez plus.


SCNE III.

LYSANDRE, DORIMANT.

    LYSANDRE.

    Quoi, Dorimant, ce mot t'a rendu tout confus!

    DORIMANT.

    Ce mot  mes desirs laisse peu d'esprance.                    405

    LYSANDRE.

    Tu ne la vois encor qu'avec indiffrence?

    DORIMANT.

    Comme toi Clide.

    LYSANDRE.

                      Elle eut donc chez Daphnis
    Hier dans son entretien des charmes infinis?
    Je te l'avois bien dit que ton me  sa vue
    Demeureroit ou prise ou puissamment mue[116];                 410
    Mais tu n'as pas sitt oubli la beaut
    Qui fit natre au Palais ta curiosit?
    Du moins ces deux objets balancent ton courage[117]?

    DORIMANT.

    Sais-tu bien que c'est l justement mon visage,
    Celui que j'avois vu le matin au Palais?                       415

    LYSANDRE.

    A ce compte....

    DORIMANT.

                    J'en tiens, ou l'on n'en tint jamais.

    LYSANDRE.

    C'est consentir bientt  perdre ta franchise[118].

    DORIMANT.

    C'est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l'ont prise.

    LYSANDRE.

    Puisque tu les connois, je ne plains plus ton mal[119].

    DORIMANT.

    Leur coup, pour les connotre, en est-il moins fatal?          420

    LYSANDRE.

    Non, mais du moins ton coeur n'est plus  la torture[120]
    De voir tes voeux forcs d'aller  l'aventure;
    Et cette belle humeur de l'objet qui t'a pris....

    DORIMANT.

    Sous un accueil riant cache un subtil mpris.
    Ah! que tu ne sais pas de quel air on me traite!               425

    LYSANDRE.

    Je t'en avois jug l'me fort satisfaite;
    Et cette gaie humeur, qui brilloit dans ses yeux[121],
    M'en promettoit pour toi quelque chose de mieux.

    DORIMANT.

    Cette belle, de vrai, quoique toute de glace,
    Mle dans ses froideurs je ne sais quelle grce,               430
    Par o tout de nouveau je me laisse gagner[122],
    Et consens, peu s'en faut,  m'en voir ddaigner[123].
    Loin de s'en affoiblir, mon amour s'en augmente;
    Je demeure charm de ce qui me tourmente.
    Je pourrois de toute autre tre le possesseur[124],            435
    Que sa possession auroit moins de douceur.
    Je ne suis plus  moi quand je vois Hippolyte
    Rejeter ma louange et vanter son mrite[125],
    Ngliger mon amour ensemble et l'approuver,
    Me remplir tout d'un temps d'espoir et m'en priver,            440
    Me refuser son coeur en acceptant mon me,
    Faire tat de mon choix en mprisant ma flamme.
    Hlas! en voil trop: le moindre de ces traits
    A pour me retenir de trop puissants attraits:
    Trop heureux d'avoir vu sa froideur enjoue[126]               445
    Ne se point offenser d'une ardeur avoue[127]!

    LYSANDRE.

    Son adieu toutefois te dfend d'y songer,
    Et ce commandement t'en devroit dgager.

    DORIMANT.

    Qu'un plus capricieux d'un tel adieu s'offense;
    Il me donne un conseil plutt qu'une dfense,                  450
    Et par ce mot d'avis, son coeur sans amiti
    Du temps que j'y perdrai montre quelque piti.

    LYSANDRE.

    Soit dfense ou conseil, de rien ne dsespre;
    Je te rponds dj de l'esprit de sa mre[128].
    Pleirante son voisin lui parlera pour toi|129];                455
    Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi.
    Tu sais qu'il m'a donn sa fille pour matresse.
    Tche  vaincre Hippolyte avec un peu d'adresse,
    Et n'apprhende pas qu'il en faille beaucoup[130]:
    Tu verras sa froideur se perdre tout d'un coup.                460
    Elle ne se contraint  cette indiffrence[131]
    Que pour rendre une entire et pleine dfrence[132],
    Et cherche, en dguisant son propre sentiment,
    La gloire de n'aimer que par commandement.

    DORIMANT.

    Tu me flattes, ami, d'une attente frivole.                     465

    LYSANDRE.

    L'effet suivra de prs.

    DORIMANT.

                            Mon coeur, sur ta parole[133],
    Ne se rsout qu' peine  vivre plus content.

    LYSANDRE.

    Il se peut assurer du bonheur qu'il prtend:
    J'y donnerai bon ordre. Adieu, le temps me presse,
    Et je viens de sortir d'auprs de ma matresse[134];           470
    Quelques commissions dont elle m'a charg
    M'obligent maintenant  prendre ce cong.


SCNE IV[134].

DORIMANT, FLORICE.

    DORIMANT, seul.

    Dieux! qu'il est malais qu'une me bien atteinte
    Conoive de l'espoir qu'avec un peu de crainte[136]!
    Je dois toute croyance  la foi d'un ami,                      475
    Et n'ose cependant m'y fier qu' demi.
    Hippolyte, d'un mot, chasseroit ce caprice.
    Est-elle encore en haut?

    FLORICE.

                            Encore.

    DORIMANT.

                                  Adieu, Florice.
    Nous la verrons demain.


SCNE V.

HIPPOLYTE, FLORICE.

    FLORICE.

                            Il vient de s'en aller.
    Sortez.

    HIPPOLYTE.

            Mais falloit-il ainsi me rappeler,                     480
    Me supposer ainsi des ordres d'une mre[137]?
    Sans mentir, contre toi j'en suis toute en colre:
    A peine ai-je attir Lysandre en nos discours[138],
    Que tu viens par plaisir en arrter le cours.

    FLORICE.

    Eh bien! prenez-vous-en  mon impatience                       485
    De vous communiquer un trait de ma science:
    Cet avis important, tomb dans mon esprit,
    Mritoit qu'aussitt Hippolyte l'apprt;
    Je vais sans perdre temps y disposer Aronte[139].

    HIPPOLYTE.

    J'ai la mine aprs tout d'y trouver mal mon conte[140].        490

    FLORICE.

    Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas;
    Mais de votre ct ne vous pargnez pas;
    Mettez tout votre esprit  bien mener la ruse.

    HIPPOLYTE.

    Il ne faut point par l te prparez d'excuse.
    Va, suivant le succs, je veux  l'avenir                      495
    Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir[141].


SCNE VI.

HIPPOLYTE, CLIDE.

    HIPPOLYTE, frappant  la porte de Clide[142].

    Clide, es-tu l?

    CLIDE.

                       Que me veut Hippolyte?

    HIPPOLYTE.

    Dlasser mon esprit une heure en ta visite.
    Que j'ai depuis un jour un importun amant,
    Et que, pour mon malheur, je plais  Dorimant!                 500

    CLIDE.

    Ma soeur, que me dis-tu? Dorimant t'importune!
    Quoi! j'enviois dj ton heureuse fortune,
    Et dj dans l'esprit je sentois quelque ennui[143]
    D'avoir connu Lysandre auparavant que lui.

    HIPPOLYTE.

    Ah! ne me raille point: Lysandre, qui t'engage,                505
    Est le plus accompli des hommes de son ge.

    CLIDE.

    Je te jure,  mes yeux l'autre l'est bien autant.
    Mon coeur a de la peine  demeurer constant;
    Et pour te dcouvrir jusqu'au fond de mon me,
    Ce n'est plus que ma foi qui conserve ma flamme:               510
    Lysandre me dplat de me vouloir du bien.
    Plt aux Dieux que son change autorist le mien[144],
    Ou qu'il ust vers moi de tant de ngligence,
    Que ma lgret se pt nommer vengeance!
    Si j'avois un prtexte  me mcontenter,                       515
    Tu me verrois bientt rsoudre  le quitter.

    HIPPOLYTE.

    Simple, prsumes-tu qu'il devienne volage
    Tant qu'il verra l'amour rgner sur ton visage[145]?
    Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs,
    Et ses feux dureront autant que tes faveurs.                   520

    CLIDE.

    Il semble,  t'couter, que rien ne le retienne[146]
    Que parce que sa flamme a l'aveu de la mienne.

    HIPPOLYTE.

    Que sais-je? Il n'a jamais prouv tes rigueurs;
    L'amour en mme temps sut embraser vos coeurs;
    Et mme j'ose dire, aprs beaucoup de monde,                   525
    Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde.
    Il se vit accepter avant que de s'offrir;
    Il ne vit rien  craindre, il n'eut rien  souffrir[147];
    Il vit sa rcompense acquise avant la peine,
    Et devant le combat sa victoire certaine.                      530
    Un homme est bien cruel quand il ne donne pas
    Un coeur qu'on lui demande avecque tant d'appas.
    Qu' ce prix la constance est une chose aise,
    Et qu'autrefois par l je me vis abuse!
    Alcidor, que mes yeux avoient si fort pris,                   535
    Courut au changement ds le premier mpris[148].
    La force de l'amour parot dans la souffrance.
    Je le tiens fort douteux, s'il a tant d'assurance.
    Qu'on en voit s'affoiblir pour un peu de longueur[149],
    Et qu'on en voit cder  la moindre rigueur!                   540

    CLIDE.

    Je connois mon Lysandre, et sa flamme est trop forte
    Pour tomber en soupon qu'il m'aime de la sorte.
    Toutefois un ddain prouvera ses feux:
    Ainsi, quoi qu'il en soit, j'aurai ce que je veux[150];
    Il me rendra constante, ou me fera volage:                     545
    S'il m'aime, il me retient; s'il change, il me dgage.
    Suivant ce qu'il aura d'amour ou de froideur,
    Je suivrai ma nouvelle ou ma premire ardeur.

    HIPPOLYTE.

    En vain tu t'y rsous: ton me un peu contrainte
    Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte.                  550
    L'un d'eux ddira l'autre, et toujours un souris
    Lui fera voir assez combien tu le chris.

    CLIDE.

    Ce n'est qu'un faux soupon qui te le persuade;
    J'armerai de rigueurs jusqu' la moindre oeillade,
    Et rglerai si bien toutes mes actions,                        555
    Qu'il ne pourra juger de mes intentions.

    HIPPOLYTE.

    Pour le moins, aussitt que par cette conduite
    Tu seras de son coeur suffisamment instruite,
    S'il demeure constant, l'amour et la piti,
    Avant que dire adieu, renoueront l'amiti.                     560

    CLIDE.

    Il va bientt venir: va-t'en, et sois certaine
    De ne voir d'aujourd'hui Lysandre hors de peine.

    HIPPOLYTE.

    Et demain?

    CLIDE.

              Je t'irai conter ses mouvements,
    Et touchant l'avenir prendre tes sentiments.
    O Dieux! si je pouvois changer sans infamie!                   565

    HIPPOLYTE.

    Adieu. N'pargne en rien ta plus fidle amie.


SCNE VII.

    CLIDE[150].

    Quel trange combat! Je meurs de le quitter,
    Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter[149].
    Mon me veut et n'ose, et bien que refroidie,
    N'aura trait de mpris si je ne l'tudie.                      570
    Tout ce que mon Lysandre a de perfections
    Se vient offrir en foule  mes affections[152].
    Je vois mieux ce qu'il vaut lorsque je l'abandonne,
    Et dj la grandeur de ma perte m'tonne.
    Pour rgler sur ce point mon esprit balanc,                   575
    J'attends ses mouvements sur mon ddain forc;
    Ma feinte prouvera si son amour est vraie.
    Hlas! ses yeux me font une nouvelle plaie.
    Prpare-toi, mon coeur, et laisse  mes discours
    Assez de libert pour trahir mes amours.                       580


SCNE VIII

LYSANDRE, CLIDE.

    CLIDE.

    Quoi? j'aurai donc de vous encore une visite?
    Vraiment, pour aujourd'hui je m'en estimois quitte.

    LYSANDRE.

    Une par jour suffit, si tu veux endurer
    Qu'autant comme le jour je la fasse durer.

    CLIDE.

    Pour douce que nous soit l'ardeur qui nous consume[153],       585
    Tant d'importunit n'est point sans amertume.

    LYSANDRE.

    Au lieu de me donner ces apprhensions,
    Apprends ce que j'ai fait sur tes commissions.

    CLIDE.

    Je ne vous en chargeai qu'afin de me dfaire
    D'un entretien chargeant et qui m'alloit dplaire[154].        590

    LYSANDRE.

    Depuis quand donnez-vous ces qualits aux miens?

    CLIDE.

    Depuis que mon esprit n'est plus dans vos liens[155].

    LYSANDRE.

    Est-ce donc par gageure ou par galanterie?

    CLIDE.

    Ne vous flattez point tant que ce soit raillerie.
    Ce que j'ai dans l'esprit, je ne le puis celer,                595
    Et ne suis pas d'humeur  rien dissimuler.

    LYSANDRE.

    Quoi? que vous ai-je fait? d'o provient ma disgrce?
    Quel sujet avez-vous d'tre pour moi de glace[156]?
    Ai-je manqu de soins? ai-je manqu de feux?
    Vous ai-je drob le moindre de mes voeux?                     600
    Ai-je trop peu cherch l'heur de votre prsence[157]?
    Ai-je eu pour d'autres yeux la moindre complaisance?

    CLIDE.

    Tout cela n'est qu'autant de propos superflus.
    Je voulus vous aimer, et je ne le veux plus;
    Mon feu fut sans raison, ma glace l'est de mme;               605
    Si l'un eut quelque excs, je rendrai l'autre extrme[159].

    LYSANDRE.

    Par cette extrmit vous avancez ma mort.

    CLIDE.

    Il m'importe fort peu quel sera votre sort.

    LYSANDRE.

    Quelle nouvelle amour ou plutt quel caprice[160]
    Vous porte  me traiter avec cette injustice,                  610
    Vous de qui le serment m'a reu pour poux?

    CLIDE.

    J'en perds le souvenir aussi bien que de vous.

    LYSANDRE.

    vitez-en la honte et fuyez-en le blme.

    CLIDE.

    Je les veux accepter pour peines de ma flamme.

    LYSANDRE.

    Un reproche ternel suit ce tour inconstant[161].              615

    CLIDE.

    Si vous me voulez plaire, il en faut faire autant.

    LYSANDRE.

    Est-ce l donc le prix de vous avoir servie[162]?
    Ah! cessez vos mpris, ou me privez de vie.

    CLIDE.

    Eh bien! soit, un adieu les va faire cesser;
    Aussi bien ce discours ne fait que me lasser.                  620

    LYSANDRE.

    Ah! redouble plutt ce ddain qui me tue,
    Et laisse-moi le bien d'expirer  ta vue;
    Que j'adore tes yeux, tout cruels qu'ils me sont;
    Qu'ils reoivent mes voeux pour le mal qu'ils me font.
    Invente  me gner quelque rigueur nouvelle:                   625
    Traite, si tu le veux, mon me en criminelle,
    Dis que je suis ingrat, appelle-moi lger,
    Impute  mes amours la honte de changer,
    Dedans mon dsespoir fais clater ta joie:
    Et tout me sera doux, pourvu que je te voie.                   630
    Tu verras tes mpris n'branler point ma foi,
    Et mes derniers soupirs ne voler qu'aprs toi[163].
    Ne crains point de ma part de reproche ou d'injure:
    Je ne t'appellerai ni lche, ni parjure;
    Mon feu supprimera ces titres odieux;                          635
    Mes douleurs cderont au pouvoir de tes yeux;
    Et mon fidle amour, malgr leur vive atteinte,
    Pour t'adorer encore touffera ma plainte[164].

    CLIDE.

    Adieu: quelques encens que tu veuilles m'offrir,
    Je ne me saurois plus rsoudre  les souffrir.                 640


SCNE IX.

    LYSANDRE.

    Clide, ah tu fuis! tu fuis donc, et tu n'oses
    Faire tes yeux tmoins d'un trpas que tu causes!
    Ton esprit, insensible  mes feux innocents,
    Craint de ne l'tre pas aux douleurs que je sens:
    Tu crains que la piti qui se glisse en ton me                645
    N'y rejette un rayon de ta premire flamme[165],
    Et qu'elle ne t'arrache un soudain repentir,
    Malgr tout cet orgueil qui n'y peut consentir.
    Tu vois qu'un dsespoir dessus mon front exprime
    En mille traits de feu mon ardeur et ton crime;                650
    Mon visage t'accuse, et tu vois dans mes yeux
    Un portrait que mon coeur conserve beaucoup mieux.
    Tous mes soins, tu le sais, furent pour Clide;
    La nuit ne m'a jamais retrac d'autre ide,
    Et tout ce que Paris a d'objets ravissants                     655
    N'a jamais branl le moindre de mes sens.
    Ton exemple  changer en vain me sollicite:
    Dans ta volage humeur j'adore ton mrite,
    Et mon amour, plus fort que mes ressentiments,
    Conserve sa vigueur au milieu des tourments.                   660
    Reviens, mon cher souci, puisqu'aprs tes dfenses[166]
    Mes plus vives ardeurs sont pour toi des offenses.
    Vois comme je persiste  te dsobir,
    Et par l, si tu peux, prends droit de me har.
    Fol, je prsume ainsi rappeler l'inhumaine,                    665
    Qui ne veut pas avoir de raisons  sa haine.
    Puisqu'elle a sur mon coeur un pouvoir absolu,
    Il lui suffit de dire: Ainsi je l'ai voulu.
    Cruelle, tu le veux! C'est donc ainsi qu'on traite
    Les sincres ardeurs d'une amour si parfaite?                  670
    Tu me veux donc trahir? tu le veux, et ta foi
    N'est qu'un gage frivole  qui vit sous ta loi?
    Mais je veux l'endurer, sans bruit, sans rsistance;
    Tu verras ma langueur, et non mon inconstance;
    Et de peur de t'ter un captif par ma mort,                    675
    J'attendrai ce bonheur de mon funeste sort.
    Jusque-l mes douleurs, publiant ta victoire,
    Sur mon front plissant lveront ta gloire,
    Et sauront en tous lieux hautement tmoigner[167]
    Que sans me refroidir tu m'as pu ddaigner.                    680


FIN DU SECOND ACTE.

FOOTNOTES:

  [105] _Var._ Pour me galantiser, il ne faut qu'un miroir.
  (1637-57)

  [106] _Var._ Mais bien la moindre part de vos rares mrites.
  (1637-57)

  [107] _Var._ Et prsumer d'ailleurs qu'il vous plt sans raison!
  (1637-57)

  [108] _Var._ Je suis un peu timide, et qui me veut louer,
        Je ne l'ose jamais en rien dsavouer.
        DOR. Aussi certes, aussi n'avez-vous pas  craindre. (1637-57)

  [109] _Var._ On voit un tel clat en vos divins appas. (1637-60)

  [110] Vu que, si vous m'aimez, ce ne sont pas merveilles.
  (1637-57)

  [111]_Var._ Connotre ainsi d'abord combien je suis aimable.
  (1637-57)

  [112] _Var._ _Lysandre entre sur le thtre, sortant de chez
  Clide, et passe sans s'arrter, en donnant seulement un coup de
  chapeau  Dorimant et Hippolyte._ (1637, en marge.)

  [113] _Var._ De peur qu'il n'en ret quelque importunit.
  (1637-57)

  [114] _Var._ Voil parer mon coup d'un gentil artifice. (1637-57)

  [115] _Var._ _Florice sort, et parle  l'oreille d'Hippolyte._
  (1637, en marge.)

  [116] _Var._ Demeureroit prise ou puissamment mue. (1654 et
  60-64)

  [117] _Var._ Du moins ces deux sujets balancent ton courage?
  (1637-57)

  [118] _Var._ C'est parler franchement pour tre sans franchise.
  (1637)

  [119] _Var._ Puisque tu les connois, ce n'est que demi-mal.
  (1637)

  [120] _Var._ Non pas, mais tu n'as plus l'esprit  la torture.
  (1637-57)

  [121] _Var._ Et vous voyant tous deux si gais  mon abord,
        Je vous croyois du moins prts  tomber d'accord. (1637-57)

  [122] La forme de ce mot est _gaigner_ dans l'dition de 1637.

  [123] _Var._ Et consens, peu s'en faut,  me voir ddaigner.
  (1637-57)

  [124] _Var._ Je pourrois de tout[124-a] autre tre le possesseur.
  (1637)

    [124-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.

  [125] _Var._ Rejetant ma louange, avouer son mrite,
        Ngliger mon ardeur ensemble et l'approuver. (1637-57)

  [126] _Var._ Encore trop heureux que sa froideur extrme.
  (1637-57)

  [127] _Var._ Veut bien que je la serve, et souffre que je l'aime.
  (1637)
        _Var._ Consent que je la serve, et souffre que je l'aime.
  (1644-57)

  [128] _Var._ Je te rponds dj de l'esprit de la mre. (1644-60)

  [129] _Var._ Un qui peut tout sur elle et fera tout pour moi,
        L'aura bientt gagne en faveur de ta foi:
        C'est son proche voisin, pre de ma matresse.
        Tu n'as plus que la fille  vaincre par adresse;
        Encor ne crois-je pas qu'il en faille beaucoup. (1637)

  [130] _Var._ Je ne prsume pas qu'il en faille beaucoup.
  (1644-57)

  [131] _Var._ Son humeur se maintient dedans l'indiffrence.
  (1637)
        _Var._ Son humeur se maintient dans cette indiffrence.
  (1644-57)

  [132] _Var._ Tant qu'une mre donne une entire assurance;
        Et cachant par respect son propre mouvement,
        Elle ne veut aimer que par commandement. (1637-57)

  [133] _Var._                       Doncques sur ta parole
        Mon esprit se rsout  vivre plus content.
        LYS. Qu'il s'assure, autant vaut, du bonheur qu'il prtend. 1637

  [134] _Var._ Et je viens de sortir d'avecque ma matresse.
  (1637-57)

  [135] Dans l'dition de 1637 il n'y a pas ici de distinction de
  scne.

  [136] _Var._ Conoive de l'espoir qu'avecque de la crainte!
  (1637)

  [137] _Var._ Par des commandements supposs d'une mre? (1637-57)

  [138] _Var._ A peine ai-je attir mon Lysandre au discours.
  (1637-57)

  [139] _Var._

    Je m'en vais de ce pas y disposer Aronte.
    HIPP. Et que m'en promets-tu? FLOR. Qu'enfin au bout du conte
    Cette heure d'entretien drobe  vos feux
    Vous mettra pour jamais au comble de vos voeux;
    Mais de votre ct conduisez bien la ruse. (1637-57)

  [140] Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [141] _Var._ [Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir.]
        Clide, il est vrai, je te suis dloyale;
        Tu me crois ton amie, et je suis ta rivale:
        Si je te puis rsoudre  suivre mon conseil,
        Je t'enlve et me donne un bonheur sans pareil[141-a]. (1637-57)

    [141-a] Ce vers termine la scne dans les ditions indiques.

  [142] Ce jeu de scne ne se trouve pas dans l'dition de 1637.

  [143] _Var._ Et dj dans l'esprit je sentois de l'ennui.
  (1637-57)

  [144] _Var._ Plt  Dieu que son change autorist le mien!
  (1637-57)

  [145] _Var._ Tant qu'il verra d'amour sur un si beau visage? (1637)
        _Var._ Lui qui voit tant d'amour sur un si beau visage? (1644-60)

  [146] _Var._ A ce compte, tu crois que cette ardeur extrme
        Ne le brle pour moi qu' cause que je l'aime? (1637-57)

  [147] _Var._ Il ne vit rien  craindre, et n'eut rien  souffrir.
  (1637-64)

  [148] _Var._ Me quitta cependant ds le moindre mpris. (1637-57)

  [149] _Var._ Qu'on en voit se lcher pour un peu de longueur,
        Et qu'on en voit mourir pour un peu de rigueur! (1637-57)

  [150] _Var._ Ainsi de tous cts j'aurai ce que je veux. (1637)

  [151] _Var._ CLIDE, _seule_. Pas de distinction de scne.
  (1637)

  [152] _Var._ [Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter.]
        De quelque doux espoir que le change me flatte,
        Je redoute les noms de perfide et d'ingrate;
        En adorant l'effet j'en hais les qualits,
        Tant mon esprit confus a d'ingalits.
        [Mon me veut et n'ose, et bien que refroidie.] (1637-57)

  [153] _Var._ Vient s'offrir  la foule  mes affections.
  (1637-60)

  [154] _Var._ Quelque forte que soit l'ardeur qui nous consomme,
        On s'ennuie aisment de voir toujours un homme. (1637-57)

  [155] _Var._ D'un entretien fcheux qui ne me pouvoit plaire.
  (1637-57)

  [156] _Var._ C'est depuis que mon coeur n'est plus dans vos
  liens. (1637-57)

  [157] _Var._ Quel sujet avez-vous de m'tre ainsi de glace?
  (1637-57)

  [158] _Var._ Ai-je trop peu cherch votre chre prsence?
  (1637-57)

  [159] _Var._ Si l'un fut excessif, je rendrai l'autre extrme.
        LYS. Par ces extrmits vous avancez ma mort. (1637-57)

  [160] _Var._ Ma chre me, mon tout, avec quelle injustice
        Pouvez-vous rejeter mon fidle service?
        Votre serment jadis me reut pour poux. (1637-57)

  [161] _Var._ Un reproche ternel suit ce trait inconstant.
  (1637-57)

  [162] _Var._ Mon souci, d'un seul point obligez mon envie:
        Finissez vos mpris, ou m'arrachez la vie.
        CL. Eh bien! soit: d'un adieu je m'en vais les finir;
        Je suis lasse aussi bien de vous entretenir. (1637-57)

  [163] _Var._ Et mes derniers soupirs ne parler que de toi.
  (1637-57)

  [164] _Var._ Pour dire ta louange touffera ma plainte. (1637)

  [165] _Var._ [N'y rejette un rayon de ta premire flamme.]
        Le courage te manque, et ton aversion
        Redoute les assauts de la compassion.
        Rien ne t'en dfend plus qu'une soudaine absence;
        Mon aspect te dit trop quelle est mon innocence
        Et contre ton dessein te donne un souvenir
        Contre qui ta froideur ne sauroit plus tenir.
        Dans la confusion qui dj te surmonte,
        Augmentant mon amour, je redouble ta honte;
        Un mouvement forc t'arrache un repentir
        O ton cruel orgueil ne sauroit consentir. (1637-57)

  [166] _Var._ Reviens, mon cher souci, puisqu'aprs ta dfense
        Mes feux sont criminels et tiennent lieu d'offense. (1637-57)

  [167] _Var._ Et je mettrai la mienne  dire sans cesser
        Que sans me refroidir tu m'auras pu chasser. (1637-57)




ACTE III


SCNE PREMIRE.

LYSANDRE, ARONTE.

    LYSANDRE.

    Tu me donnes, Aronte, un trange remde.

    ARONTE.

    Souverain toutefois au mal qui vous possde.
    Croyez-moi, j'en ai vu des succs merveilleux
    A remettre au devoir ces esprits orgueilleux:
    Quand on leur sait donner un peu de jalousie[168],             685
    Ils ont bientt quitt ces traits de fantaisie;
    Car enfin tout l'clat de ces emportements[169]
    Ne peut avoir pour but de perdre leurs amants.

    LYSANDRE.

    Que voudroit donc par l mon ingrate matresse?

    ARONTE.

    Elle vous joue un tour de la plus haute adresse.               690
    Avez-vous bien pris garde au temps de ses mpris?
    Tant qu'elle vous a cru lgrement pris,
    Que votre chane encor n'toit pas assez forte,
    Vous a-t-elle jamais gouvern de la sorte?
    Vous ignoriez alors l'usage des soupirs;                       695
    Ce n'toient que douceurs, ce n'toient que plaisirs[170]:
    Son esprit avis vouloit par cette ruse
    tablir un pouvoir dont maintenant elle use.
    Remarquez-en l'adresse: elle fait vanit[171]
    De voir dans ses ddains votre fidlit.                       700
    Votre humeur endurante  ces rigueurs l'invite[172].
    On voit par l vos feux, par vos feux son mrite;
    Et cette fermet de vos affections
    Montre un effet puissant de ses perfections.
    Osez-vous esprer qu'elle soit plus humaine,                   705
    Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine?
    Rabattez cet orgueil, faites-lui souponner
    Que vous vous en piquez jusqu' l'abandonner[173].
    La crainte d'en voir natre une si juste suite
    A vivre comme il faut l'aura bientt rduite;                  710
    Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas
    Que ce change s'impute  son manque d'appas.
    Il est de son honneur d'empcher qu'on prsume
    Qu'on teigne aisment les flammes qu'elle allume.
    Feignez d'aimer quelque autre, et vous verrez alors            715
    Combien  vous reprendre elle fera d'efforts[174].

    LYSANDRE.

    Mais peux-tu me juger capable d'une feinte[175]?

    ARONTE.

    Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte?

    LYSANDRE.

    Je trouve ses mpris plus doux  supporter.

    ARONTE.

    Pour les faire finir, il faut les imiter.                      720

    LYSANDRE.

    Faut-il tre inconstant pour la rendre fidle?

    ARONTE.

    Il faut souffrir toujours, ou dguiser comme elle[176].

    LYSANDRE.

    Que de raisons, Aronte,  combattre mon coeur,
    Qui ne peut adorer que son premier vainqueur!
    Du moins auparavant que l'effet en clate[177],                725
    Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrate:
    Mets-lui devant les yeux mes services passs,
    Mes feux si bien reus, si mal rcompenss,
    L'excs de mes tourments et de ses injustices;
    Emploie  la gagner tes meilleurs artifices:                   730
    Que n'obtiendras-tu point par ta dextrit,
    Puisque tu viens  bout de ma fidlit?

    ARONTE.

    Mais, mon possible fait, si cela ne succde?

    LYSANDRE.

    Je feindrai ds demain qu'Aminte me possde.

    ARONTE.

    Aminte? Ah! commencez la feinte ds demain;                    735
    Mais n'allez point courir au faubourg Saint-Germain.
    Et quand penseriez-vous que cette me cruelle
    Dans le fond du Marais en ret la nouvelle?
    Vous seriez tout un sicle  lui vouloir du bien,
    Sans que votre arrogante en apprt jamais rien[178].           740
    Puisque vous voulez feindre, il faut feindre  sa vue;
    Qu'aussitt votre feinte en puisse tre aperue[179],
    Qu'elle blesse les yeux de son esprit jaloux,
    Et porte jusqu'au coeur d'invitables coups.
    Ce sera faire au vtre un peu de violence;                     745
    Mais tout le fruit consiste  feindre en sa prsence.

    LYSANDRE.

    Hippolyte en ce cas seroit fort  propos;
    Mais je crains qu'un ami n'en perdt le repos.
    Dorimant, dont ses yeux ont charm le courage,
    Autant que Clide en auroit de l'ombrage.                     750

    ARONTE.

    Vous verrez si soudain rallumer son amour,
    Que la feinte n'est pas pour durer plus d'un jour;
    Et vous aurez aprs un sujet de rise
    Des soupons mal fonds de son me abuse.

    LYSANDRE.

    Va trouver Clide, et puis nous rsoudrons[180]               755
    En ces extrmits quel avis nous prendrons.


SCNE II[181].

ARONTE, FLORICE.

    ARONTE, seul.

    Sans que pour l'apaiser je me rompe la tte,
    Mon message est tout fait, et sa rponse prte.
    Bien loin que mon discours pt la persuader,
    Elle n'aura jamais voulu me regarder.                          760
    Une prompte retraite au seul nom de Lysandre,
    C'est par o ses ddains se seront fait entendre.
    Mes amours du pass ne m'ont que trop appris
    Avec quelles couleurs il faut peindre un mpris.
    A peine faisoit-on semblant de me connotre,                   765
    De sorte....

    FLORICE.

                Aronte, eh bien! qu'as-tu fait vers ton matre?
    Le verrons-nous bientt?

    ARONTE.

                            N'en sois plus en souci[182];
    Dans une heure au plus tard je te le rends ici.

    FLORICE.

    Prt  lui tmoigner[183]....

    ARONTE.

                                Tout prt. Adieu: je tremble
    Que de chez Clide on ne nous voie ensemble.                  770


SCNE III.

HIPPOLYTE, FLORICE.

    HIPPOLYTE.

    D'o vient que mon abord l'oblige  te quitter?

    FLORICE.

    Tant s'en faut qu'il vous fuie, il vient de me conter....
    Toutefois je ne sais si je vous le dois dire.

    HIPPOLYTE.

    Que tu te plais, Florice,  me mettre en martyre!

    FLORICE.

    Il faut vous prparer  des ravissements[184]....              775

    HIPPOLYTE.

    Ta longueur m'y prpare avec bien des tourments.
    Dpche, ces discours font mourir Hippolyte.

    FLORICE.

    Mourez donc promptement, que je vous ressuscite.

    HIPPOLYTE.

    L'insupportable femme! Enfin diras-tu rien?

    FLORICE.

    L'impatiente fille! Enfin tout ira bien.                       780

    HIPPOLYTE.

    Enfin tout ira bien? Ne saurai-je autre chose?

    FLORICE.

    Il faut que votre esprit l-dessus se repose.
    Vous ne pouviez tantt souffrir de longs propos,
    Et pour vous obliger, j'ai tout dit en trois mots;
    Mais ce que maintenant vous n'en pouvez apprendre,
    Vous l'apprendrez bientt plus au long de Lysandre.

    HIPPOLYTE.

    Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir confus.

    FLORICE.

    Parlez  votre amie, et ne vous fchez plus[185].


SCNE IV.

CLIDE, HIPPOLYTE, FLORICE.

    CLIDE.

    Mon abord importun rompt votre confrence:
    Tu m'en voudras du mal.

    HIPPOLYTE.

                            Du mal? et l'apparence?                790
    Je ne sais pas aimer de si mauvaise foi[186];
    Et tout  l'heure encor je lui parlois de toi[187].

    CLIDE.

    Je me retire donc, afin que sans contrainte....

    HIPPOLYTE.

    Quitte cette grimace, et mets  part la feinte.
    Tu fais la rserve en ces occasions,                          795
    Mais tu meurs de savoir ce que nous en disions.

    CLIDE.

    Tu meurs de le conter plus que moi de l'apprendre[188],
    Et tu prendrois pour crime un refus de l'entendre.
    Puis donc que tu le veux, ma curiosit....

    HIPPOLYTE.

    Vraiment, tu me confonds de ta civilit.                       800

    CLIDE.

    Voil de tes dtours, et comme tu diffres
    A me dire en quel point vous teniez mes affaires.

    HIPPOLYTE.

    Nous parlions du dessein d'prouver ton amant[189]:
    Tu l'as vu russir  ton contentement?

    CLIDE.

    Je viens te voir exprs pour t'en dire l'issue:                805
    Que je m'en suis trouve heureusement due!
    Je prsumois beaucoup de ses affections,
    Mais je n'attendois pas tant de submissions.
    Jamais le dsespoir qui saisit son courage
    N'en put tirer un mot  mon dsavantage;                       810
    Il tenoit mes ddains encor trop prcieux,
    Et ses reproches mme toient officieux.
    Aussi ce grand amour a rallum ma flamme:
    Le change n'a plus rien qui chatouille mon me;
    Il n'a plus de douceurs pour mon esprit flottant,              815
    Aussi ferme  prsent qu'il le croit inconstant.

    FLORICE.

    Quoi que vous ayez vu de sa persvrance,
    N'en prenez pas encore une entire assurance.
    L'espoir de vous flchir a pu le premier jour
    Jeter sur son dpit ces beaux dehors d'amour[190];             820
    Mais vous verrez bientt que pour qui le mprise
    Toute lgret lui semblera permise.
    J'ai vu des amoureux de toutes les faons.

    HIPPOLYTE.

    Cette bizarre humeur n'est jamais sans soupons[191]:
    L'avantage qu'elle a d'un peu d'exprience                     825
    Tient ternellement son me en dfiance;
    Mais ce qu'elle te dit ne vaut pas l'couter[192].

    CLIDE.
    Et je ne suis pas fille  m'en pouvanter.
    Je veux que ma rigueur  tes yeux continue,
    Et lors sa fermet te sera mieux connue;                       830
    Tu ne verras des traits que d'un amour si fort,
    Que Florice elle-mme avouera qu'elle a tort[193].

    HIPPOLYTE.

    Ce sera trop longtemps lui parotre cruelle.

    CLIDE.

    Tu connotras par l combien il m'est fidle,
    Le ciel  ce dessein nous l'envoie  propos.                   835

    HIPPOLYTE.

    Et quand te rsous-tu de le mettre en repos?

    CLIDE.

    Trouve bon, je te prie, aprs un peu de feinte,
    Que mes feux violents s'expliquent sans contrainte;
    Et pour le rappeler des portes du trpas,
    Si j'en dis un peu trop, ne t'en offense pas[194].             840


SCNE V.

LYSANDRE, CLIDE, HIPPOLYTE, FLORICE.

    LYSANDRE.

    Merveille des beauts, seul objet qui m'engage....

    CLIDE.

    N'oublierez-vous jamais cet importun langage?
    Vous obstiner encore  me perscuter,
    C'est prendre du plaisir  vous voir maltraiter.
    Perdez mon souvenir avec votre esprance,                      845
    Et ne m'accablez plus de cette dfrence[195].
    Il faut, pour m'arrter, des entretiens meilleurs[196].

    LYSANDRE.

    Quoi? vous prenez pour vous ce que j'adresse ailleurs?
    Adore qui voudra votre rare mrite,
    Un change heureux me donne  la belle Hippolyte:               850
    Mon sort en cela seul a voulu me trahir,
    Qu'en ce change mon coeur semble vous obir,
    Et que mon feu pass vous va rendre si vaine
    Que vous imputerez ma flamme  votre haine,
    A votre orgueil nouveau mes nouveaux sentiments[197],          855
    L'effet de ma raison  vos commandements.

    CLIDE.

    Tant s'en faut que je prenne une si triste gloire,
    Je chasse mes ddains mme de ma mmoire,
    Et dans leur souvenir rien ne me semble doux,
    Puisqu'en le conservant je penserois  vous[198].              860

    LYSANDRE,  Hippolyte.

    Beaut de qui les yeux, nouveaux rois de mon me,
    Me font tre lger sans en craindre le blme....

    HIPPOLYTE.

    Ne vous emportez point  ces propos perdus,
    Et cessez de m'offrir des voeux qui lui sont dus;
    Je pense mieux valoir que le refus d'une autre[199].           865
    Si vous voulez venger son mpris par le vtre,
    Ne venez point du moins m'enrichir de son bien.
    Elle vous traite mal, mais elle n'aime rien.
    Vous, faites-en autant, sans chercher de retraite
    Aux importunits dont elle s'est dfaite.                      870

    LYSANDRE.

    Que son exemple encore rglt mes actions!
    Cela fut bon du temps de mes affections:
    A prsent que mon coeur adore une autre reine,
    A prsent qu'Hippolyte en est la souveraine....

    HIPPOLYTE.

    C'est elle seulement que vous voulez flatter.                  875

    LYSANDRE.

    C'est elle seulement que je dois imiter.

    HIPPOLYTE.

    Savez-vous donc  quoi la raison vous oblige?
    C'est  me ngliger, comme je vous nglige.

    LYSANDRE.

    Je ne puis imiter ce mpris de mes feux,
    A moins qu' votre tour vous m'offriez des voeux[200];         880
    Donnez-m'en les moyens, vous en verrez l'issue.

    HIPPOLYTE.

    J'apprhenderois fort d'tre trop bien reue[201],
    Et qu'au lieu du plaisir de me voir imiter,
    Je n'eusse que l'honneur de me faire couter[202],
    Pour n'avoir que la honte aprs de me ddire.                  885

    LYSANDRE.

    Souffrez donc que mon coeur sans exemple soupire,
    Qu'il aime sans exemple, et que mes passions
    S'galent seulement  vos perfections.
    Je vaincrai vos rigueurs par mon humble service,
    Et ma fidlit....

    CLIDE.

                      Viens avec moi, Florice:                     890
    J'ai des nippes en haut que je veux te montrer[203].


SCNE VI.

HIPPOLYTE, LYSANDRE[204].

    HIPPOLYTE.

    Quoi? sans la retenir, vous la laissez rentrer?
    Allez, Lysandre, allez: c'est assez de contraintes;
    J'ai piti du tourment que vous donnent ces feintes.
    Suivez ce bel objet dont les charmes puissants                 895
    Sont et seront toujours absolus sur vos sens.
    Quoi qu'aprs ses ddains un peu d'orgueil publie[205],
    Son mrite est trop grand pour souffrir qu'on l'oublie:
    Elle a des qualits et de corps et d'esprit
    Dont pas un coeur donn jamais ne se reprit.                   900

    LYSANDRE.

    Mon change fera voir l'avantage des vtres,
    Qu'en la comparaison des unes et des autres
    Les siennes dsormais n'ont qu'un clat terni,
    Que son mrite est grand, et le vtre infini.

    HIPPOLYTE.

    Que j'emporte sur elle aucune prfrence!                      905
    Vous tenez des discours qui sont hors d'apparence;
    Elle me passe en tout, et dans ce changement
    Chacun vous blmeroit de peu de jugement.

    LYSANDRE.

    M'en blmer en ce cas, c'est en manquer soi-mme,
    Et choquer la raison, qui veut que je vous aime[206].          910
    Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur
    Qui faisoit de l'amour une aveugle fureur,
    Et l'ayant aveugl, lui donnoit pour conduite
    Le mouvement d'une me et surprise et sduite.
    Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connoissoient pas[207];
    C'est par les yeux qu'il entre[208] et nous dit vos appas:
    Lors notre esprit en juge; et suivant le mrite,
    Il fait crotre une ardeur que cette vue excite[209].
    Si la mienne pour vous se relche un moment,
    C'est lors que je croirai manquer de jugement;                 920
    Et la mme raison qui vous rend admirable[210]
    Doit rendre comme vous ma flamme incomparable.

    HIPPOLYTE.

    pargnez avec moi ces propos affts.
    Encore hier Clide avoit ces qualits;
    Encore hier en mrite elle toit sans pareille.                925
    Si je suis aujourd'hui cette unique merveille,
    Demain quelque autre objet, dont vous suivrez la loi,
    Gagnera votre coeur et ce titre sur moi.
    Un esprit inconstant a toujours cette adresse[209].


SCNE VII.

CHRYSANTE, PLEIRANTE, HIPPOLYTE, LYSANDRE.

    CHRYSANTE[212].

    Monsieur, j'aime ma fille avec trop de tendresse               930
    Pour la vouloir contraindre en ses affections.

    PLEIRANTE[213].

    Madame, vous saurez ses inclinations;
    Elle voudra vous plaire, et je l'en vois sourire[214].
    Allons, mon cavalier, j'ai deux mots  vous dire[215].

    CHRYSANTE.

    Vous en aurez rponse avant qu'il soit trois jours.            935


SCNE VIII.

CHRYSANTE, HIPPOLYTE.

    CHRYSANTE.

    Devinerois-tu bien quels toient nos discours?

    HIPPOLYTE.

    Il vous parloit d'amour peut-tre?

    CHRYSANTE.

                                       Oui: que t'en semble?

    HIPPOLYTE.

    D'ge presque pareils, vous seriez bien ensemble.

    CHRYSANTE.

    Tu me donnes vraiment un gracieux dtour;
    C'toit pour ton sujet qu'il me parloit d'amour.               940

    HIPPOLYTE.

    Pour moi? Ces jours passs, un pote qui m'adore
    (Du moins  ce qu'il dit) m'galoit  l'Aurore[216];
    Je me raillois alors de sa comparaison[217]:
    Mais si cela se fait, il avoit bien raison.

    CHRYSANTE.

    Avec tout ce babil, tu n'es qu'une tourdie.                   945
    Le bonhomme est bien loin de cette maladie;
    Il veut te marier, mais c'est  Dorimant:
    Vois si tu te rsous d'accepter cet amant.

    HIPPOLYTE.

    Dessus tous mes desirs vous tes absolue,
    Et si vous le voulez, m'y voil rsolue.                       950
    Dorimant vaut beaucoup, je vous le dis sans fard;
    Mais remarquez un peu le trait de ce vieillard:
    Lysandre si longtemps a brl pour sa fille,
    Qu'il en faisoit dj l'appui de sa famille;
    A prsent que ses feux ne sont plus que pour moi,              955
    Il voudroit bien qu'un autre et engag ma foi,
    Afin que sans espoir dans cette amour nouvelle,
    Un nouveau changement le rament vers elle[218].
    N'avez-vous point pris garde, en vous disant adieu,
    Qu'il a presque arrach Lysandre de ce lieu?                   960

    CHRYSANTE.

    Simple, ce qu'il en fait, ce n'est qu' sa prire[219];
    Et Lysandre tient mme  faveur singulire....

    HIPPOLYTE.

    Je sais que Dorimant est un de ses amis;
    Mais vous voyez d'ailleurs que le ciel a permis
    Que pour mieux vous montrer que tout n'est qu'artifice,
    Lysandre me faisoit ses offres de service.

    CHRYSANTE.

    Aucun des deux n'est homme  se jouer de nous:
    Quelque secret mystre est cach l-dessous.
    Allons, pour en tirer la vrit plus claire,
    Seules dedans ma chambre examiner l'affaire;                   970
    Ici quelque importun pourroit nous aborder[220].


SCNE IX.

HIPPOLYTE, FLORICE.

    HIPPOLYTE[221].

    J'aurai bien de la peine  la persuader[222]:
    Ah! Florice, en quel point laisses-tu Clide?

    FLORICE.

    De honte et de dpit tout  fait possde.

    HIPPOLYTE.

    Que t'a-t-elle montr?

    FLORICE.

                           Cent choses  la fois,                  975
    Selon que le hasard les mettoit sous ses doigts:
    Ce n'toit qu'un prtexte  faire sa retraite.

    HIPPOLYTE.

    Elle t'a tmoign d'tre fort satisfaite?

    FLORICE.

    Sans que je vous amuse en discours superflus,
    Son visage suffit pour juger du surplus[223].                  980

    HIPPOLYTE regarde Clide[224].

    Ses pleurs ne se sauroient empcher de descendre;
    Et j'en aurois piti si je n'aimois Lysandre.


SCNE X.

    CLIDE.

    Infidles tmoins d'un feu mal allum,
    Soyez-les de ma honte, et vous fondant en larmes[225],
    Punissez-vous, mes yeux, d'avoir trop prsum                  985
              Du pouvoir de vos charmes.

    De quoi vous a servi d'avoir su me flatter[226],
    D'avoir pris le parti d'un ingrat qui me trompe,
    S'il ne fit le constant qu'afin de me quitter
              Avecque plus de pompe?                               990

    Quand je m'en veux dfaire, il est parfait amant[227];
    Quand je veux le garder, il n'en fait plus de conte;
    Et n'ayant pu le perdre avec contentement,
              Je le perds avec honte.

    Ce que j'eus lors de joie augmente mon regret;                 995
    Par l mon dsespoir davantage se pique.
    Quand je le crus constant, mon plaisir fut secret,
              Et ma honte est publique.

    Le tratre avoit senti qu'alors me ngliger[228],
    C'toit  Dorimant livrer toute mon me;                      1000
    Et la constance plt  cet esprit lger
              Pour amortir ma flamme.

    Autant que j'eus de peine  l'teindre en naissant,
    Autant m'en faudra-t-il  la faire renatre:
    De peur qu' cet amour d'tre encore impuissant,              1005
              Il n'ose plus parotre;

    Outre que de mon coeur pleinement exil,
    Et n'y conservant plus aucune intelligence,
    Il est trop glorieux pour n'tre rappel
              Qu' servir ma vengeance.                           1010

    Mais j'aperois celui qui le porte en ses yeux.
    Courage donc, mon coeur; esprons un peu mieux.
    Je sens bien que dj devers lui tu t'envoles;
    Mais pour t'accompagner je n'ai point de paroles:
    Ma honte et ma douleur, surmontant mes desirs,                1015
    N'en laissent le passage ouvert qu' mes soupirs.


SCNE XI.

DORIMANT, CLIDE, CLANTE.

    DORIMANT.

    Dans ce profond penser, ple, triste, abattue,
    Ou quelque grand malheur de Lysandre vous tue,
    Ou bientt vos douleurs l'accableront d'ennuis[229].

    CLIDE.

    Il est cause en effet de l'tat o je suis,                   1020
    Non pas en la faon qu'un ami s'imagine,
    Mais....

    DORIMANT.

             Vous n'achevez point, faut-il que je devine?

    CLIDE.

    Permettez que je cde  la confusion[230]
    Qui m'touffe la voix en cette occasion.
    J'ai d'incroyables traits de Lysandre  vous dire;            1025
    Mais ce reste du jour souffrez que je respire,
    Et m'obligez demain que je vous puisse voir.

    DORIMANT.

    De sorte qu' prsent on n'en peut rien savoir?
    Dieux! elle se drobe, et me laisse en un doute....
    Poursuivons toutefois notre premire route;                   1030
    Peut-tre ces beaux yeux, dont l'clat me surprit,
    De ce fcheux soupon purgeront mon esprit.
    Frappe[231].


SCNE XII.

DORIMANT, FLORICE, CLANTE.

    FLORICE.

              Que vous plat-il?

    DORIMANT.

                                Peut-on voir Hippolyte?

    FLORICE.

    Elle vient de sortir pour faire une visite.

    DORIMANT.

    Ainsi tout aujourd'hui mes pas ont t vains.                 1035
    Florice,  ce dfaut, fais-lui mes baisemains.

    FLORICE, seule.

    Ce sont des compliments qu'il fait mauvais lui faire[232].
    Depuis que ce Lysandre a tch de lui plaire,
    Elle ne veut plus tre au logis que pour lui,
    Et tous autres devoirs lui donnent de l'ennui.                1040


FIN DU TROISIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [168] _Var._ Depuis qu'on leur fait prendre un peu de jalousie.
  (1637-57)

  [169] _Var._ Car encore, aprs tout, ces rudes traitements
        Ne sont pas  dessein de perdre leurs amants. (1637-57)

  [170] _Var._ Ce n'toit rien qu'appas, que douceurs, que
  plaisirs. (1637-57)

  [171] _Var._ Connoissez son humeur: elle fait vanit. (1637-57)

  [172] _Var._ Votre extrme souffrance  ces rigueurs l'invite.
  (1637-57)

  [173]   _Var._ Que vous seriez enfin homme  l'abandonner.
    La crainte de vous perdre et de se voir change
    A vivre comme il faut l'aura bientt range:
    Elle en craindra la honte, et ne souffrira pas. (1637-57)

  [174] _Var._ Combien  vous ravoir elle fera d'efforts.
        LYS. Mais me jugerois-tu capable d'une feinte?
        AR. Mais reculeriez-vous pour un peu de contrainte? (1637-57)

  [175] _Var._ Pourrois-tu me juger capable d'une feinte?
        AR. Pourriez-vous trouver rude un moment de contrainte? (1660 et 63)

  [176] _Var._ Il le faut, ou souffrir une peine ternelle.
  (1637-57)

  [177] _Var._ Je m'y rends, mais avant que l'effet en clate.
  (1637-57)

  [178] _Var._ Sans que votre matresse en apprt jamais rien.
  (1637-57)

  [179] _Var._ Afin que votre feinte, aussitt aperue,
        Produise un prompt effet dans son esprit jaloux;
        Et pour en adresser plus srement les coups,
        Quand vous verrez quelque autre en discours avec elle,
        Feignez en sa prsence une flamme nouvelle. (1637-57)

  [180] _Var._ Va trouver ma matresse, et puis nous rsoudrons.
  (1637-57)

  [181] Dans l'dition de 1637, la division de scne, au lieu
  d'tre ici, se trouve l'entre de Florice, au vers 766.

  [182] _Var._ S'y rsout-il enfin? [AR. N'en sois plus en souci.]
  (1637-57)

  [183] _Var._ Prt  la caresser? (1637-57)

  [184] _Var._ Il faut vous prparer  des contentements. (1637-57)

  [185] _Var._ Parlez  Clide, et ne m'informez plus. (1637-57)

  [186] _Var._ Tu peux bien avec nous[186-a], je t'en jure ma foi. (1637)
        _Var._ Tu peux bien avec nous, je t'en donne ma foi. (1644-57)

    [186-a] Pour: Tu peux bien rester avec nous. Voyez le _Lexique_.

  [187] _Var._ Nos entretiens toient de Lysandre et de toi.
        CL. Et pour cette raison, adieu, je me retire,
        Afin qu'en libert vous en puissiez tout dire.
        HIPP. Tu fais bien la discrte en ces occasions. (1637-57)

  [188] _Var._ Toi-mme bien plutt tu meurs de me l'apprendre.
        Suivant donc tes desirs, rsolue  l'entendre,
        J'veille en ta faveur ma curiosit. (1637-57)

  [189] _Var._ Nous parlions du conseil que je t'avois donn;
        Lysandre, je m'assure, en fut bien tonn?
        CL. Et je venois aussi pour t'en conter l'issue. (1637-57)

  [190] _Var._ Masquer ses mouvements de cet excs d'amour,
        Qu'aprs, pour mpriser celle qui le mprise. (1637-57)

  [191] _Var._ Cette bigearre humeur n'est jamais sans soupons. (1637-57)

  [192] _Var._ Mais ce qu'elle t'en dit ne vaut pas l'couter. (1637-57)

  [193] _Var._ Que ta Florice mme avouera qu'elle a tort. (1637-57)

  [194] _Var._ S'il m'chappe un baiser, ne t'en offense pas.
  (1637-57)

  [195] _Var._ Et ne m'accablez plus de votre impertinence.
  (1637-64)

  [196] _Var._ Pour me plaire, il faut bien des entretiens
  meilleurs. (1637-57)

  [197] _Var._ A votre orgueil nouveau mes nouveaux mouvements.
  (1637-57)

  [198] _Var._ Puisque, le conservant, je songerois  vous. (1637-57)
        _Var._ Puisque, le conservant, je penserois  vous. (1660)
        _Var._ Parce qu'en le gardant je penserois  vous. (1663-68)

  [199] _Var._ Je pense mieux valoir que le refus d'un autre[199-a].
  (1637-57)

    [199-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.

  [200] _Var._ Si, comme je vous fais, vous ne m'offrez des voeux.
  (1637-57)

  [201] _Var._ Je craindrois, en ce cas, d'tre trop bien reue.
  (1637-57)

  [202] _Var._ Vous rencontrant d'humeur facile  m'couter,
        Je n'eusse que la honte aprs de me ddire.
        LYS. Vous devez donc souffrir que dessous votre empire
        Mon feu soit sans exemple, et que mes passions. (1637-57)

  [203] _Var._ J'ai des nippes en haut que je te veux montrer.
  (1637-57)

  [204] VAR. HIPPOLYTE, LYSANDRE, ARONTE. (1637-60)

  [205] _Var._ Quoi qu'un peu de dpit devant elle publie.
  (1637-57)

  [206] _Var._ C'est choquer la raison, qui veut que je vous aime.
  (1637)

  [207] _Var._ Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connoissent
  pas. (1648-57)

  [210] Regnier l'a dit avant Corneille:

    L'amour est une affection
    Qui par les yeux dans le coeur entre.

    (_pigrammes._)

  Et la Fontaine l'a rpt aprs tous les deux (_Contes_, IV, IX,
  _le Diable en enfer_):

    Une vertu sort de vous, ne sais quelle,
    Qui dans le coeur s'introduit par les yeux.

  [209] _Var._ Il fait natre une ardeur ou puissante ou petite.
        Moi, si mon feu vers vous se relche un moment. (1637-57)

  [210] _Var._ Car, puisqu'auprs de vous il n'est rien d'admirable,
        Ma flamme comme vous doit tre incomparable. (1637-57)

  [211] _Var._ Un esprit inconstant, quelque part qu'il
  s'adresse.... (1637-57)

  [212] _Var._ CHRYSANTE, _ Pleirante_. (1648)

  [213] _Var._ PLEIRANTE, _ Chrysante_. (1648)

  [214] _Var._ La voil qui s'en doute et s'en met  sourire[214-a].
  (1637-57)

    [214-a] Entre les vers 933 et 934: _ Lysandre_. (1648)

  [215] En marge, dans l'dition de 1637: _Il emmne Lysandre avec
  lui_.

  [216] _Var._ (Au moins  ce qu'il dit) m'galoit  l'Aurore.
  (1637-60)

  [217] _Var._ Mais si cela se fait, dans sa comparaison,
        Prvoyant cet hymen, il avoit bien raison. (1637-57)

  [218] _Var._ Il ft comme forc de retourner vers elle. (1637-57)

  [219] _Var._ Simple, ce qu'il en fait n'est rien qu' sa prire;
        [Et Lysandre tient mme  faveur singulire]
        Cette peine qu'il prend pour un de ses amis.
        HIPP. Mais voyez cependant que le ciel a permis. (1637-57)

  [220] _Var._ Ici quelque importun nous pourroit aborder.
  (1637-57)

  [221] _Var._ HIPPOLYTE, _seule_. (1648)

  [222] Entre les vers 972 et 973: _ Florice, qui sort de chez
  Clide._ (1648)

  [223] _Var._ Voyez sa contenance, et jugez du surplus. (1637-57)

  [224] _Var._ HIPPOLYTE, _regardant Clide._ (1660)--Cette
  indication manque dans les ditions de 1637-57.

  [225] _Var._ Soyez-le de ma honte, et vous fondant en larmes.
  (1637)

  [226] _Var._ Sur votre faux rapport osant trop me flatter,
        Je vantois sa constance, et l'ingrat qui me trompe
        Ne se feignit constant qu'afin de m'affronter. (1637-57)

  [227] _Var._ Quand je le veux chasser, il est parfait amant;
        Quand j'en veux tre aime, il n'en fait plus de conte. (1637-57)

  [228] _Var._ Ce tratre voyoit bien qu'alors me ngliger,
        C'toit  Dorimant abandonner mon me,
        Et voulut par sa feinte, avant que me changer,
                  Amortir cette flamme. (1637-57)

  [229] _Var._ Ou bientt vos douleurs le mettront au cercueil.
        CL. Lysandre est en effet la cause de mon deuil. (1637-57)

  [230] _Var._ Excusez-moi, Monsieur, si ma confusion
        M'touffe la parole en cette occasion. (1637-57)

  [231] En marge, dans l'dition de 1637: _Clante frappe  la
  porte d'Hippolyte.--Clante frappe chez Hippolyte._ (1648)

  [232] _Var._ Ce sont des compliments dont elle a bien affaire!
  (1637)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

HIPPOLYTE, ARONTE.

    HIPPOLYTE.

    A cet excs d'amour qu'il me faisoit parotre[233],
    Je me croyois dj matresse de ton matre;
    Tu m'as fait grand dpit de me dsabuser.
    Qu'il a l'esprit adroit quand il veut dguiser[234]!
    Et que pour mettre en jour ces compliments frivoles,
    Il sait bien ajuster ses yeux  ses paroles!
    Mais je me promets tant de ta dextrit,
    Qu'il tournera bientt la feinte en vrit.

    ARONTE.

    Je n'ose l'esprer: sa passion trop forte
    Dj vers son objet malgr moi le remporte;                   1050
    Et comme s'il avoit reconnu son erreur,
    Vos yeux lui sont  charge et sa feinte en horreur:
    Mme il m'a command d'aller vers sa cruelle
    Lui jurer que son coeur n'a brl que pour elle,
    Attaquer son orgueil par des submissions....                  1055

    HIPPOLYTE.

    J'entends assez le but de tes commissions.
    Tu vas tcher pour lui d'amollir son courage[235]?

    ARONTE.

    J'emploie auprs de vous le temps de ce message,
    Et la ferai parler tantt  mon retour
    D'une faon mal propre  donner de l'amour;                   1060
    Mais aprs mon rapport, si son ardeur extrme
    Le rsout  porter son message lui-mme,
    Je ne rponds de rien. L'amour qu'ils ont tous deux
    Vaincra notre artifice et parlera pour eux.

    HIPPOLYTE.

    Sa matresse blouie ignore encor ma flamme,                  1065
    Et laisse  mes conseils tout pouvoir sur son me[236].
    Ainsi tout est  nous, s'il ne faut qu'empcher
    Qu'un si fidle amant n'en puisse rapprocher.

    ARONTE.

    Qui pourroit toutefois en dtourner Lysandre,
    Ce seroit le plus sr.

    HIPPOLYTE.

                           N'oses-tu l'entreprendre?              1070

    ARONTE.

    Donnez-moi les moyens de le rendre jaloux,
    Et vous verrez aprs frapper d'tranges coups.

    HIPPOLYTE.

    L'autre jour Dorimant toucha fort ma rivale,
    Jusque-l qu'entre eux deux son me toit gale[237];
    Mais Lysandre depuis, endurant sa rigueur,                    1075
    Lui montra tant d'amour qu'il regagna son coeur.

    ARONTE.

    Donc  voir Clide et Dorimant ensemble,
    Quelque Dieu qui vous aime aujourd'hui les assemble.

    HIPPOLYTE.

    Fais-les voir  ton matre, et ne perds point ce temps,
    Puisque de l dpend le bonheur que j'attends.                1080


SCNE II.

DORIMANT, CLIDE, ARONTE.

    DORIMANT.

    Aronte, un mot. Tu fuis? Crains-tu que je te voie?

    ARONTE.

    Non; mais press d'aller o mon matre m'envoie,
    J'avois doubl le pas sans vous apercevoir.

    DORIMANT.

    D'o viens-tu?

    ARONTE.

                   D'un logis vers la Croix-du-Tiroir[238].

    DORIMANT.

    C'est donc en ce Marais que finit ton voyage?                 1085

    ARONTE.

    Non, je cours au Palais faire encore un message.

    DORIMANT.

    Et c'en est le chemin de passer par ici[239]?

    ARONTE.

    Souffrez que j'aille ter mon matre de souci:
    Il meurt d'impatience  force de m'attendre.

    DORIMANT.

    Et touchant mes amours ne peux-tu rien m'apprendre?
    As-tu vu depuis peu l'objet que je chris?

    ARONTE.

    Oui, tantt en passant j'ai rencontr Cloris.

    DORIMANT.

    Tu cherches des dtours: je parle d'Hippolyte.

    CLIDE.

    Et c'est l seulement le discours qu'il vite.
    Tu t'enferres, Aronte, et pris au dpourvu,                   1095
    En vain tu veux cacher ce que nous avons vu.
    Va, ne sois point honteux des crimes de ton matre:
    Pourquoi dsavouer ce qu'il fait trop parotre?
    Il la sert  mes yeux, cet infidle amant,
    Et te vient d'envoyer lui faire un compliment.                1100

(Aronte rentre.)


SCNE III.

DORIMANT, CLIDE.

    CLIDE.

    Aprs cette retraite et ce morne silence,
    Pouvez-vous bien encor demeurer en balance?

    DORIMANT.

    Je n'en ai que trop vu, mes yeux m'en ont trop dit:
    Aronte en me parlant toit tout interdit,
    Et sa confusion portoit sur son visage                        1105
    Assez et trop de jour pour lire son message.
    Tratre, tratre Lysandre, est-ce l donc le fruit
    Qu'en faveur de mes feux ton amiti produit?

    CLIDE.

    Connoissez tout  fait l'humeur de l'infidle:
    Votre amour seulement la lui fait trouver belle.              1110
    Cet objet, tout aimable et tout parfait qu'il est[240],
    N'a des charmes pour lui que depuis qu'il vous plat;
    Et votre affection, de la sienne suivie,
    Montre que c'est par l qu'il en a pris envie,
    Qu'il veut moins l'acqurir que vous le drober[241].         1115

    DORIMANT.

    Voici, dans ce larcin, qui le fait succomber.
    En ce dessein commun de servir Hippolyte,
    Il faut voir seul  seul qui des deux la mrite:
    Son sang me rpondra de son manque de foi,
    Et me fera raison et pour vous et pour moi.                   1120
    Notre vieille union ne fait qu'aigrir mon me,
    Et mon amiti meurt voyant natre sa flamme.

    CLIDE.

    Vouloir quelque mesure entre un perfide et vous[242],
    Est-ce faire justice  ce juste courroux?
    Pouvez-vous prsumer, aprs sa tromperie,                     1125
    Qu'il ait dans les combats moins de supercherie?
    Certes pour le punir c'est trop vous ngliger,
    Et chercher  vous perdre au lieu de vous venger.

    DORIMANT.

    Pourriez-vous approuver que je prisse avantage[243]
    Pour immoler ce tratre  mon peu de courage?                 1130
    J'achterois trop cher la mort du suborneur,
    Si pour avoir sa vie il m'en cotoit l'honneur[244],
    Et montrerois une me et trop basse et trop noire
    De mnager mon sang aux dpens de ma gloire.

    CLIDE.

    Sans les voir l'un ni l'autre en pril exposs,               1135
    Il est pour vous venger des moyens plus aiss.
    Pour peu que vous fussiez de mon intelligence,
    Vous auriez bientt pris une juste vengeance[245];
    Et vous pourriez sans bruit ter  l'inconstant....

    DORIMANT.

    Quoi? Ce qu'il m'a vol?

    CLIDE.

                             Non, mais du moins autant.

    DORIMANT.

    La foiblesse du sexe en ce point vous conseille:
    Il se croit trop veng, quand il rend la pareille;
    Mais suivre le chemin que vous voulez tenir[246],
    C'est imiter son crime au lieu de le punir;
    Au lieu de lui ravir une belle matresse,                     1145
    C'est prendre  son refus une beaut qu'il laisse.

(Lysandre vient avec Aronte, qui lui fait voir Dorimant avec
Clide[247].)

    C'est lui faire plaisir, au lieu de l'affliger;
    C'est souffrir un affront, et non pas se venger.
    J'en perds ici le temps. Adieu: je me retire;
    Mais avant qu'il soit peu, si vous entendez dire              1150
    Qu'un coup fatal et juste ait puni l'imposteur,
    Vous pourrez aisment en deviner l'auteur.

    CLIDE.

    De grce, encore un mot. Hlas! il m'abandonne
    Aux cuisants dplaisirs que ma douleur me donne.
    Rentre, pauvre abuse, et dedans tes malheurs,                1155
    Si tu ne les retiens, cache du moins tes pleurs!


SCNE IV.

LYSANDRE, ARONTE.

    ARONTE.

    Eh bien! qu'en dites-vous? et que vous semble d'elle?

    LYSANDRE.

    Hlas! pour mon malheur, tu n'es que trop fidle.
    N'exerce plus tes soins  me faire endurer;
    Ma plus douce fortune est de tout ignorer[248]:               1160
    Je serois trop heureux sans le rapport d'Aronte.

    ARONTE.

    Encor pour Dorimant, il en a quelque honte:
    Vous voyant, il a fui.

    LYSANDRE.

                           Mais mon ingrate alors
    Pour empcher sa fuite a fait tous ses efforts,
    Aronte, et tu prenois ses ddains pour des feintes!           1165
    Tu croyois que son coeur n'et point d'autres atteintes,
    Que son esprit entier se conservoit  moi,
    Et parmi ses rigueurs n'oublioit point sa foi[249]!

    ARONTE.

    A vous dire le vrai, j'en suis tromp moi-mme.
    Aprs deux ans passs dans un amour extrme,                  1170
    Que sans occasion elle vnt  changer,
    Je me fusse tenu coupable d'y songer;
    Mais puisque sans raison la volage vous change,
    Faites qu'avec raison un changement vous venge.
    Pour punir comme il faut son infidlit,                      1175
    Vous n'avez qu' tourner la feinte en vrit.

    LYSANDRE.

    Misrable! est-ce ainsi qu'il faut qu'on me soulage?
    Ai-je trop peu souffert sous cette humeur volage?
    Et veux-tu dsormais que par un second choix
    Je m'engage  souffrir encore une autre fois?                 1180
    Qui t'a dit qu'Hippolyte  cette amour nouvelle[250]
    Se rendroit plus sensible ou seroit plus fidle?

    ARONTE.

    Vous en devez, Monsieur, prsumer beaucoup mieux.

    LYSANDRE.

    Conseiller importun, te-toi de mes yeux.

    ARONTE.

    Son me....

    LYSANDRE.

                Ote-toi, dis-je, et drobe ta tte                1185
    Aux violents effets que ma colre apprte:
    Ma bouillante fureur ne cherche qu'un objet;
    Va, tu l'attirerois sur un sang trop abjet[251].


SCNE V[252].

    LYSANDRE.

    Il faut  mon courroux de plus nobles victimes:
    Il faut qu'un mme coup me venge de deux crimes[253];         1190
    Qu'aprs les trahisons de ce couple indiscret,
    L'un meure de ma main, et l'autre de regret.
    Oui, la mort de l'amant punira la matresse;
    Et mes plaisirs alors natront de sa tristesse.
    Mon coeur,  qui mes yeux apprendront ses tourments,
    Permettra le retour  mes contentements;
    Ce visage si beau, si bien pourvu de charmes,
    N'en aura plus pour moi, s'il n'est couvert de larmes.
    Ses douleurs seulement ont droit de me gurir;
    Pour me rsoudre  vivre il faut la voir mourir[254].         1200
    Frntiques transports, avec quelle insolence
    Portez-vous mon esprit  tant de violence?
    Allez, vous avez pris trop d'empire sur moi;
    Dois-je tre sans raison, parce qu'ils sont sans foi?
    Dorimant, Clide, ami, chre matresse,                      1205
    Suivrois-je contre vous la fureur qui me presse?
    Quoi? vous ayant aims, pourrois-je vous har?
    Mais vous pourrois-je aimer, quand vous m'osez trahir[255]
    Qu'un rigoureux combat dchire mon courage!
    Ma jalousie augmente et redouble ma rage[256];                1210
    Mais quelques[257] fiers projets qu'elle jette en mon coeur,
    L'amour.... ah! ce mot seul me range  la douceur.
    Celle que nous aimons jamais ne nous offense;
    Un mouvement secret prend toujours sa dfense:
    L'amant souffre tout d'elle, et dans son changement,
    Quelque irrit qu'il soit, il est toujours amant[258].
    Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide,
    Revenez, mes fureurs, pour punir le perfide;
    Arrachez-lui mon bien: une telle beaut
    N'est pas le juste prix d'une dloyaut.                      1220
    Souffrirois-je,  mes yeux, que par ses artifices
    Il recueillt les fruits dus  mes longs services?
    S'il vous faut pargner le sujet de mes feux,
    Que ce tratre du moins rponde pour tous deux.
    Vous me devez son sang pour expier son crime:                 1225
    Contre sa lchet tout vous est lgitime;
    Et quelques chtiments.... Mais, Dieux! que vois-je ici?


SCNE VI.

HIPPOLYTE, LYSANDRE.

    HIPPOLYTE.

    Vous avez dans l'esprit quelque pesant souci;
    Ce visage enflamm, ces yeux pleins de colre,
    En font voir au dehors une marque trop claire[259].           1230
    Je prends assez de part en tous vos intrts
    Pour vouloir en aveugle y mler mes regrets;
    Mais si vous me disiez ce qui cause vos peines....

    LYSANDRE.

    Ah! ne m'imposez point de si cruelles gnes;
    C'est irriter mes maux que de me secourir;                    1235
    La mort, la seule mort a droit de me gurir.

    HIPPOLYTE.

    Si vous vous obstinez  m'en taire la cause,
    Tout mon pouvoir sur vous n'est que fort peu de chose.

    LYSANDRE.

    Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point.

    HIPPOLYTE.

    Laissez-le-moi partout, ou ne m'en laissez point.             1240
    C'est n'aimer qu' demi qu'aimer avec rserve,
    Et ce n'est pas ainsi que je veux qu'on me serve:
    Il faut m'apprendre tout, et lorsque je vous voi,
    tre de belle humeur, ou n'tre plus  moi[260].

    LYSANDRE.

    Ne perdez point d'efforts  vaincre mon silence[261];         1245
    Vous useriez sur moi de trop de violence.
    Adieu: je vous ennuie, et les grands dplaisirs[262]
    Veulent en libert s'exhaler en soupirs.


SCNE VII.

HIPPOLYTE[263].

    C'est donc l tout l'tat que tu fais d'Hippolyte[264]?
    Aprs des voeux offerts, c'est ainsi qu'on me quitte!
    Qu'Aronte jugeoit bien que ses feintes amours,
    Avant qu'il ft longtemps, interromproient leurs cours!
    Dans ce peu de succs des ruses de Florice,
    J'ai manqu de bonheur, mais non pas de malice;
    Et si j'en puis jamais trouver l'occasion,                    1255
    J'y mettrai bien encor de la division.
    Si notre pauvre amant est plein de jalousie,
    Ma rivale, qui sort, n'en est pas moins saisie.


SCNE VIII.

HIPPOLYTE, CLIDE.

    CLIDE.

    N'ai-je pas tantt vu mon perfide avec vous[265]?
    Il a bientt quitt des entretiens si doux.                   1260

    HIPPOLYTE.

    Qu'y feroit-il, ma soeur? Ta fidle Hippolyte[266]
    Traite cet inconstant ainsi qu'il le mrite[267].
    Il a beau m'en conter de toutes les faons,
    Je le renvoie ailleurs pratiquer ses leons.

    CLIDE.

    Le parjure  prsent est fort sur ta louange[268]?            1265

    HIPPOLYTE.

    Il ne tient pas  lui que je ne sois un ange;
    Et quand il vient ensuite  parler de ses feux[269],
    Aucune passion jamais n'approcha d'eux.
    Par tous ces vains discours il croit fort qu'il m'oblige,
    Mais non la moiti tant qu'alors qu'il te nglige:            1270
    C'est par l qu'il me pense acqurir puissamment;
    Et moi, qui t'ai toujours chrie uniquement,
    Je te laisse  juger alors si je l'endure.

    CLIDE.

    C'est trop prendre, ma soeur, de part en mon injure:
    Laisse-le mpriser celle dont les mpris                      1275
    Sont cause maintenant que d'autres yeux l'ont pris.
    Si Lysandre te plat, possde le volage,
    Mais ne me traite point avec dsavantage;
    Et si tu te rsous d'accepter mon amant,
    Relche-moi du moins le coeur de Dorimant.                    1280

    HIPPOLYTE.

    Pourvu que leur vouloir se range sous le ntre,
    Je te donne le choix et de l'un, et de l'autre;
    Ou si l'un ne suffit  ton jeune desir,
    Dfais-moi de tous deux, tu me feras plaisir.
    J'estimai fort Lysandre avant que le connotre;               1285
    Mais depuis cet amour que mes yeux ont fait natre,
    Je te rpute heureuse aprs l'avoir perdu.
    Que son humeur est vaine, et qu'il fait l'entendu!
    Que son discours est fade avec ses flatteries[270]!
    Qu'on est importun de ses affteries!                        1290
    Vraiment, si tout le monde toit fait comme lui,
    Je crois qu'avant deux jours je scherois d'ennui[271].

    CLIDE.

    Qu'en cela du destin l'ordonnance fatale
    A pris pour nos malheurs une route ingale!
    L'un et l'autre me fuit, et je brle pour eux;                1295
    L'un et l'autre t'adore, et tu les fuis tous deux.

    HIPPOLYTE.

    Si nous changions de sort, que nous serions contentes!

    CLIDE.

    Outre, hlas! que le ciel s'oppose  nos attentes,
    Lysandre n'a plus rien  rengager ma foi.

    HIPPOLYTE.

    Mais l'autre, tu voudrois....


SCNE IX.

PLEIRANTE, HIPPOLYTE, CLIDE.

    PLEIRANTE.

                                  Ne rompez pas pour moi;
    Craignez-vous qu'un ami sache de vos nouvelles[272]?

    HIPPOLYTE.

    Nous causions de mouchoirs, de rabats[273], de dentelles,
    De mnages de fille.

    PLEIRANTE.

                         Et parmi ces discours,
    Vous confriez ensemble un peu de vos amours:
    Eh bien, ce serviteur, l'aura-t-on agrable?                  1305

    HIPPOLYTE.

    Vous m'attaquez toujours par quelque trait semblable[274].
    Des hommes comme vous ne sont que des conteurs.
    Vraiment c'est bien  moi d'avoir des serviteurs!

    PLEIRANTE.

    Parlons, parlons franois. Enfin, pour cette affaire,
    Nous en remettrons-nous  l'avis d'une mre?                  1310

    HIPPOLYTE.

    J'obirai toujours  son commandement;
    Mais de grce, Monsieur, parlez plus clairement:
    Je ne puis deviner ce que vous voulez dire.

    PLEIRANTE.

    Un certain cavalier pour vos beaux yeux soupire.

    HIPPOLYTE.

    Vous en voulez par l[275]....

    PLEIRANTE.

                                 Ce n'est point fiction           1315
    Que ce que je vous dis de son affection.
    Votre mre sut hier  quel point il vous aime[276],
    Et veut que ce soit vous qui vous donniez vous-mme.

    HIPPOLYTE.

    Et c'est ce que ma mre, afin de m'expliquer,
    Ne m'a point fait l'honneur de me communiquer;                1320
    Mais pour l'amour de vous, je vais le savoir d'elle.


SCNE X.

PLEIRANTE, CLIDE.

    PLEIRANTE.

    Ta compagne est du moins aussi fine que belle[277].

    CLIDE.

    Elle a bien su, de vrai, se dfaire de vous.

    PLEIRANTE.

    Et fort habilement se parer de mes coups.

    CLIDE.

    Peut-tre innocemment, faute d'y rien comprendre[278].

    PLEIRANTE.

    Mais faute, bien plutt, d'y vouloir rien entendre.
    Je suis des plus tromps si Dorimant lui plat.

    CLIDE.

    Y prenez-vous, Monsieur, pour lui quelque intrt?

    PLEIRANTE.

    Lysandre m'a pri d'en porter la parole.

    CLIDE.

    Lysandre!

    PLEIRANTE.

              Oui, ton Lysandre.

    CLIDE.

                                 Et lui-mme cajole....

    PLEIRANTE.

    Quoi? que cajole-t-il?

    CLIDE.

                          Hippolyte,  mes yeux.

    PLEIRANTE.

    Folle, il n'aima jamais que toi dessous les cieux;
    Et nous sommes tous prts de choisir la journe
    Qui bientt de vous deux termine l'hymne.
    Il se plaint toutefois un peu de ta froideur;                 1335
    Mais pour l'amour de moi, montre-lui plus d'ardeur.
    Parle: ma volont sera-t-elle obie?

    CLIDE.

    Hlas! qu'on vous abuse aprs m'avoir trahie!
    Il vous fait, cet ingrat, parler pour Dorimant,
    Tandis qu'au mme objet il s'offre pour amant,                1340
    Et traverse par l tout ce qu' sa prire
    Votre vaine entremise avance vers la mre.
    Cela qu'est-ce, Monsieur, que se jouer de vous?

    PLEIRANTE.

    Qu'il est peu de raison dans ces esprits jaloux!
    Et quoi? pour un ami s'il rend une visite,                    1345
    Faut-il s'imaginer qu'il cajole Hippolyte?

    CLIDE.

    Je sais ce que j'ai vu.

    PLEIRANTE.

                            Je sais ce qu'il m'a dit,
    Et ne veux plus du tout souffrir de contredit.
    Mon choix de votre hymen en sa faveur dispose[279].

    CLIDE.

    Commandez-moi plutt, Monsieur, toute autre chose.

    PLEIRANTE.

    Quelle bizarre humeur! quelle ingalit[280]
    De rejeter un bien qu'on a tant souhait!
    La belle, voyez-vous? qu'on perde ces caprices:
    Il faut pour m'blouir de meilleurs artifices.
    Quelque nouveau venu vous donne dans les yeux,                1355
    Quelque jeune tourdi qui vous flatte un peu mieux;
    Et parce qu'il vous fait quelque feinte caresse,
    Il faut que nous manquions, vous et moi, de promesse?
    Quittez, pour votre bien, ces fantasques refus.

    CLIDE.

    Monsieur....

    PLEIRANTE.

                  Quittez-les, dis-je, et ne contestez plus.


SCNE XI.

    CLIDE.

    Fcheux commandement d'un incrdule pre!
    Qu'il me fut doux jadis, et qu'il me dsespre!
    J'avois, auparavant qu'on m'et manqu de foi,
    Le devoir et l'amour tout d'un parti chez moi,
    Et ma flamme, d'accord avecque sa puissance,                  1365
    Unissoit mes desirs  mon obissance;
    Mais, hlas! que depuis cette infidlit
    Je trouve d'injustice en son autorit!
    Mon esprit s'en rvolte, et ma flamme bannie
    Fait qu'un pouvoir si saint m'est une tyrannie.               1370
    Dures extrmits o mon sort est rduit!
    On donne mes faveurs  celui qui les fuit;
    Nous avons l'un pour l'autre une pareille haine,
    Et l'on m'attache  lui d'une ternelle chane.
    Mais s'il ne m'aimoit plus, parleroit-il d'amour              1375
    A celui dont je tiens la lumire du jour?
    Mais s'il m'aimoit encor, verroit-il Hippolyte?
    Mon coeur en mme temps se retient et s'excite.
    Je ne sais quoi me flatte, et je sens dj bien
    Que mon feu ne dpend que de croire le sien.                  1380
    Tout beau, ma passion, c'est dj trop parotre:
    Attends, attends du moins la sienne pour renatre.
    A quelle folle erreur me laiss-je emporter!
    Il fait tout  dessein de me perscuter.
    L'ingrat cherche ma peine, et veut par sa malice              1385
    Que l'ordre qu'on me donne augmente mon supplice[281].
    Rentrons, que son objet prsent par hasard
    De mon coeur branl ne reprenne une part:
    C'est bien assez qu'un pre  souffrir me destine,
    Sans que mes yeux encore aident  ma ruine.                   1390


SCNE XII.

LA LINGRE, LE MERCIER.

    LA LINGRE, aprs qu'ils se sont entre-pouss une bote
    qui est entre leurs boutiques[282].

    J'envoirai tout  bas, puis aprs on verra.
    Ardez[283], vraiment c'est-mon[284], on vous l'endurera!
    Vous tes un bel homme, et je dois fort vous craindre!

    LE MERCIER.

    Tout est sur mon tapis: qu'avez-vous  vous plaindre?

    LA LINGRE.

    Aussi votre tapis est tout sur mon battant[285];              1395
    Je ne m'tonne plus de quoi je gagne tant.

    LE MERCIER.

    L, l, criez bien haut, faites bien l'tourdie,
    Et puis on vous jouera dedans la comdie.

    LA LINGRE.

    Je voudrois l'avoir vu que quelqu'un s'y ft mis;
    Pour en avoir raison nous manquerions d'amis!                 1400
    On joue ainsi le monde.

    LE MERCIER.

                          Aprs tout ce langage,
    Ne me repoussez pas mes botes davantage.
    Votre caquet m'enlve  tous coups mes chalands;
    Vous vendez dix rabats contre moi deux galands[286].
    Pour conserver la paix, depuis six mois j'endure[287],        1405
    Sans vous en dire mot, sans le moindre murmure;
    Et vous me harcelez et sans cause et sans fin.
    Qu'une femme hargneuse est un mauvais voisin!
    Nous n'apaiserons point cette humeur qui vous pique
    Que par un entre-deux mis  votre boutique;                   1410
    Alors, n'ayant plus rien ensemble  dmler,
    Vous n'aurez plus aussi sur quoi me quereller.

    LA LINGRE.

    Justement.


SCNE XIII.

LA LINGRE, FLORICE, LE MERCIER, LE LIBRAIRE, CLANTE.

    LA LINGRE[288].

              De tout loin je vous ai reconnue.

    FLORICE.

    Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue?
    Les avez-vous reus, ces points coups nouveaux?              1415

    LA LINGRE.

    Ils viennent d'arriver.

    FLORICE.

                            Voyons donc les plus beaux.

    LE MERCIER,  Clante qui passe.

    Ne vous vendrai-je rien, Monsieur? des bas de soie,
    Des gants en broderie, ou quelque petite oie[289]?

    CLANTE, au Libraire.

    Ces livres que mon matre avoit fait mettre  part,
    Les avez-vous encore?

    LE LIBRAIRE, empaquetant ses livres[290].

                          Ah! que vous venez tard!                1420
    Encore un peu, ma foi, je m'en allois les vendre.
    Trois jours sans revenir! je m'ennuyois d'attendre.

    CLANTE.

    Je l'avois oubli. Le prix?

    LE LIBRAIRE[291].

                                Chacun le sait:
    Autant de quarts d'cus, c'est un march tout fait.

    LA LINGRE,  Florice,

    Eh bien, qu'en dites-vous?

    FLORICE.

                              J'en suis toute ravie,              1425
    Et n'ai rien encor vu de pareil en ma vie.
    Vous aurez notre argent, si l'on croit mon rapport.
    Que celui-ci me semble et dlicat et fort[292]
    Que cet autre me plat! que j'en aime l'ouvrage!
    Montrez-m'en cependant quelqu'un  mon usage.                 1430

    LA LINGRE.

    Voici de quoi vous faire un assez beau collet.

    FLORICE.

    Je pense, en vrit, qu'il ne seroit pas laid;
    Que me cotera-t-il?

    LA LINGRE.

                          Allez, faites-moi vendre,
    Et pour l'amour de vous, je n'en voudrai rien prendre.
    Mais avisez alors  me rcompenser.                           1435

    FLORICE.

    L'offre n'est pas mauvaise, et vaut bien y penser:
    Vous me verrez demain avecque ma matresse.


SCNE XIV.

FLORICE, ARONTE, LE MERCIER, LA LINGRE[293].

    FLORICE.

    Aronte, eh bien, quels fruits produira notre adresse?

    ARONTE.

    De fort mauvais pour moi. Mon matre, au dsespoir,
    Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne veut plus me voir[294].      1440

    FLORICE.

    Nous sommes donc ainsi bien loin de notre conte?

    ARONTE.

    Oui, mais tout le malheur en tombe sur Aronte.

    FLORICE.

    Ne te dbauche point, je veux faire ta paix.

    ARONTE.

    Son courroux est trop grand pour s'apaiser jamais.

    FLORICE.

    S'il vient encor chez nous ou chez sa Clide,                1445
    Je te rends aussitt l'affaire accommode.

ARONTE.

Si tu fais ce coup-l, que ton pouvoir est grand! Viens, je te veux
donner tout  l'heure un galand.

LE MERCIER.

Voyez, Monsieur; j'en ai des plus beaux de la terre: En voil de
Paris, d'Avignon, d'Angleterre. 1450

ARONTE, aprs avoir regard une bote de galands[295].

Tous vos rubans n'ont point d'assez vives couleurs. Allons, Florice,
allons, il en faut voir ailleurs.

LA LINGRE[296].

Ainsi, faute d'avoir de bonne marchandise[297], Des hommes comme vous
perdent leur chalandise.

LE MERCIER.

Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment. Du moins, si je
vends peu, je vends loyalement, Et je n'attire point avec une promesse
De suivante qui m'aide  tromper sa matresse.

LA LINGRE.

Quand il faut dire tout, on s'entre-connot bien; Chacun sait son
mtier, et.... Mais je ne dis rien. 1460

LE MERCIER.

Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire.

LA LINGRE.

Je ne rplique point  des gens en colre[298].

FIN DU QUATRIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [233] _Var._ Vu l'excessif amour qu'il me faisoit parotre.
  (1637-57)

  [234] _Var._ O Dieux! qu'il est adroit quand il veut dguiser!
  (1637-57)

  [235] _Var._ Enfin tu vas tcher d'amollir son courage? (1637-57)

  [236] _Var._ Et ne permet qu' moi de gouverner son me.
        Si donc il ne les faut qu'empcher de se voir,
        Je te laisse  juger si j'y saurai pourvoir. (1637-57)

  [237] _Var._ Jusque-l qu'entre eux deux leur me toit gale.
  (1637-57)

  [238] La _Croix-du-Tiroir_, dit Piganiol de la Force
  (_Description de Paris_, 1742, tome II, p. 174), est le nom d'une
  _croix_ (_place sur une fontaine_) et d'un _carrefour_ de la rue
  de l'Arbre-Sec,  l'endroit o elle aboutit  la rue
  Saint-Honor. Elle est nomme dans les anciens titres la _Croix
  de.... Traihoir...._.... du _Triouer_, etc. On peut voir dans
  l'ouvrage cit les diverses tymologies qu'on a donnes de ce
  nom.

  [239] _Var._ C'en est fort le chemin de passer par ici! (1637)

  [240] _Var._ Son objet, tout aimable et tout parfait qu'il est.
  (1637-64)

  [241] _Var._ Qu'il veut moins l'acqurir que vous la drober.
  (1637-64)

  [242] _Var._ Voulez-vous, offens, pour en avoir raison,
        Qu'un perfide avec vous entre en comparaison? (1637-57)

  [243] _Var._ Me conseilleriez-vous que, pris  l'avantage,
        J'immolasse le tratre  mon peu de courage? (1637-57)

  [244] _Var._ [Si pour avoir sa vie il m'en cotoit l'honneur.]
        CL. Je ne veux pas de vous une action si lche;
        Non; mais  quelque point que la sienne vous fche,
        coutez un peu moins votre juste courroux:
        Vous pouvez vous venger par des moyens plus doux.
        Hlas! si vous tiez de mon intelligence,
        Que vous auriez bientt achev la vengeance!
        Que vous pourriez sans bruit ter  l'inconstant.... (1637-57)

  [245] _Var._ Vous auriez bientt pris une digne vengeance.
  (1660-68)

  [246] _Var._ Mais vous suivre au chemin que vous voulez tenir.
  (1637-57)

  [247] _Lysandre et Aronte sortent, et les voient ensemble._
  (1637, en marge.)--_Lysandre et Aronte sortent, et Aronte fait
  voir  son matre Dorimant et Clide ensemble._
  (1644-57)--_Lysandre sort avec Aronte, qui lui fait voir Dorimant
  et Clide ensemble._ (1660)

  [248] _Var._ Mon meilleur en ce cas est de tout ignorer.
  (1637-57)

  [249] _Var._ Et parmi ses douleurs n'oublioit point sa foi.
  (1637-48)
        _Var._ Et parmi les douleurs n'oublioit point sa foi.
  (1652-57)

  [250] _Var._ Qui t'a dit qu'Hippolyte en cette amour nouvelle,
        Quand bien je lui plairois, me seroit plus fidle? (1637-57)

  [251] Voyez tome I, p. 169, note 1.

  [252] Il n'y a pas ici de distinction de scne dans l'dition de
  1637; on y lit seulement en marge en regard du vers prcdent:
  _Aronte rentre_.

  [253] _Var._ Je veux qu'un mme coup me venge de deux crimes.
  (1637-57)

  [254] _Var._ [Pour me rsoudre  vivre il faut la voir mourir.]
        Mais la mort d'un amant seroit-elle bastante[252-a]
        De toucher tant soit peu l'esprit de l'inconstante[252-b]?
        Peut-tre que, dj rsolue  changer,
        La dfaire de lui ce seroit l'obliger;
        Et dans l'aise qu'alors elle en feroit parotre,
        Serois-je assez veng par la perte d'un tratre?
        Qu'ici le jugement me manquoit au besoin!
        Il faut que ma fureur s'pande bien plus loin;
        Il faut que, sans gard, ma rage impitoyable
        Confonde l'innocent avecque le coupable;
        Que, dans mon dsespoir, je traite galement
        Clide, Hippolyte, Aronte, Dorimant,
        Le sujet de ma flamme et tous ceux qui l'ont sue:
        L'affront qu'elle a reu de sa honteuse issue
        Fait un clat trop grand pour s'effacer  moins;
        Je ne puis l'touffer qu'en perdant les tmoins.
        [Frntiques transports, avec quelle insolence.] (1637-57)

     [252-a] _Bastante de_, suffisante pour.

     [252-b] Mais la mort d'un amant seroit-elle capable
            De toucher  ce point une me si coupable? (1644-57)

  [255] _Var._ Mais vous pourrois-je aimer, vous voyant me trahir?
  (1637-57)

  [256] _Var._ Ma jalousie augmente, et renforant ma rage,
        Quelques sanglants desseins qu'elle jette en mon coeur. (1637-57)

  [257] Voyez tome I, p. 205, note 3.

  [258] _Var._ [Quelque irrit qu'il soit, il est toujours amant.]
        Au simple souvenir du bel oeil qui me blesse,
        Tous mes ressentiments n'ont que de la foiblesse,
        Et je sens malgr moi mon courroux languissant
        Cder aux moindres traits d'un objet si puissant.
        [Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide.] (1637-57)

  [259] _Var._ Me sont de votre peine une marque assez claire.
        Encor qui la sauroit, on pourroit aviser
        A prendre des moyens propres  l'apaiser.
        LYS. Ne vous informez point de mon cruel martyre,
        Vous le redoubleriez, m'obligeant  le dire.
        HIPP. Vous faites le secret, mais je le veux savoir,
        Et par l sur votre me essayer mon pouvoir.
        Hier vous m'en donniez tant que j'estime impossible
        Que pour me contenter rien vous soit trop sensible.
        [LYS. Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point.]
        HIPP. Je veux l'avoir partout, ou bien n'en avoir point. (1637-57)
        _Var._ En font voir au dehors une marque assez claire. (1660)

  [260] _Var._ tre de belle humeur, ou bien rompre avec moi. (1637)
        _Var._ tre de belle humeur, ou rompre avecque moi. (1644-57)

  [261] _Var._ Ne vous obstinez point  vaincre mon silence.
  (1637-57)

  [262] _Var._ Souffrez que je vous laisse, et que seul aujourd'hui
        Je puisse en libert soupirer mon ennui. (1637-57)

  [263] _Var._ HIPPOLYTE, _seule_. Pas de distinction de scne.
  (1637)

  [264] _Var._ Est-ce l donc l'tat que tu fais d'Hippolyte?
        Aprs des voeux offerts, est-ce ainsi qu'on me quitte? (1637-57)

  [265] _Var._ N'ai-je pas tantt vu Lysandre avecque vous?
  (1637-57)

  [266] _Var._ Hlas! qu'y feroit-il? Ma soeur, ton Hippolyte.
  (1637)

  [267] _Var._ Traite cet inconstant de mme qu'il mrite.
  (1637-57)

  [268] _Var._ L'infidle  prsent est fort sur ta louange? (1637)
        _Var._ Le perfide  prsent est fort sur ta louange? (1644-57)

  [269] _Var._ Et quand il vient aprs  parler de ses feux. (1637-57)

  [270] _Var._ Mon Dieu! qu'il est chargeant[270-a] avec ses
  flatteries! (1637 et 1644)

    [270-a] Dans les ditions de 1648-57, il y a _changeant_, au lieu
    de _chargeant_.

  [271] _Var._ Je pense avant deux jours que je mourrois d'ennui.
  (1637-60)

  [272] L'dition de 1660 porte: _Craigniez-vous qu'un ami
  sache...._ ce qui ne peut tre qu'une faute d'impression.

  [273] Cols, collerettes. Voyez le _Lexique_.

  [274] _Var._ Vous venez m'attaquer toujours par quelque fable.
  (1637)

  [275] _Var._ Vous revoil dj! (1637)

  [276] _Var._ J'en fis hier ouverture  votre bonne femme,
        Qui se rapporte  vous de recevoir sa flamme. (1637)
        _Var._ Votre mre de moi sut hier comme il vous aime.
  (1644-57)

  [277] Voyez plus haut le vers 290.

  [278] _Var._ Peut-tre innocemment, faute de rien comprendre.
  (1637-57)

  [279] _Var._ Il le faut pouser, vite, qu'on s'y dispose. (1637)

  [280] _Var._ Quelle bigearre humeur! quelle ingalit. (1637-57)

  [281] _Var._ Que la rigueur d'un pre augmente mon supplice.
  (1637-57)

  [282] _Var._ _Ils s'entre-poussent quelque temps une bote qui
  est entre leurs deux boutiques._ (1637 et 63, en marge; dans
  l'dition de 1663, les mots: _quelque temps_ et _deux_ sont
  omis.)

  [283] Regardez. Voyez le _Lexique_.

  [284] Sorte d'exclamation dont l'origine est difficile 
  dcouvrir et sur laquelle nous n'avons que des conjectures. Voyez
  le _Lexique_.

  [285] _Battant_ est le volet d'un comptoir de marchand ou de
  banquier, qui se lve et se baisse. (_Dictionnaire de
  Furetire._)

  [286] Voyez ci-dessus la note 5 de la p. 7, et le _Lexique_.

  [287] _Var._ Pour conserver la paix, quoique cela me touche,
        J'ai toujours tout souffert sans en ouvrir la bouche;
        Et vous, vous m'attaquez et sans cause et sans fin. (1637-57)

  [288] _Var._ LA LINGRE,  Florice. (1648)

  [289] Ce mot se disait des rubans, plumes et garnitures qui
  ornaient l'habit, le chapeau et l'pe. Voyez le _Lexique_.

  [290] _Var. Il fait un paquet de ses livres._ (1637 et 63, en
  marge.)

  [291] On lit ici en plus, mais par erreur, dans l'dition de
  1637: _ Florice_.

  [292] _Var._ Que ce point est ensemble et dlicat et fort!
        Si ma matresse veut s'en croire  mon rapport,
        Vous aurez son argent: mon Dieu! le bel ouvrage! (1637-57)

  [293] Cette scne en forme deux dans l'dition de 1637. La
  premire a pour personnages FLORICE, ARONTE; la seconde, qui
  commence aprs le vers 1448, LE MERCIER, ARONTE, FLORICE, LA
  LINGRE.

  [294] _Var._ Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne me veut plus voir.
  (1637-57)

  [295] _Var._ _Il regarde une bote de rubans._ (1637 et 63, en
  marge.)

  [296] _Var._ LA LINGRE, _au Mercier._ (1648)

  [297] _Var._ Ainsi, faute d'avoir de belle marchandise. (1637-68)

  [298] Les quatre derniers vers de cet acte ne se trouvent pas
  dans les ditions de 1637-57.




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

LYSANDRE.

    Indiscrte vengeance, imprudentes chaleurs,
    Dont l'impuissance ajoute un comble  mes malheurs,
    Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire.                1465
    J'aime encor Clide, et n'ose lui dplaire:
    Priver de la clart ce qu'elle aime le mieux,
    Ce n'est pas le moyen d'agrer  ses yeux.
    L'amour, en la perdant, me retient en balance;
    Il produit ma fureur et rompt sa violence,                    1470
    Et me laissant trahi, confus et mpris,
    Ne veut que triompher de mon coeur divis.
      Amour, cruel, auteur de ma longue misre,
    Ou permets  la fin d'agir  ma colre,
    Ou sans m'embarrasser d'inutiles transports,                  1475
    Auprs de ce bel oeil fais tes derniers efforts.
    Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine,
    Et comme de mon coeur triomphe de sa haine.
    Contre toi ma vengeance a mis les armes bas,
    Contre ses cruauts rends les mmes combats;                  1480
    Exerce ta puissance  flchir la farouche;
    Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche:
    Si tu te sens trop foible, appelle  ton secours
    Le souvenir de mille et de mille heureux jours,
    O ses desirs, d'accord avec mon esprance[299],              1485
    Ne laissoient  nos voeux aucune diffrence.
    Je pense avoir encor ce qui la sut charmer,
    Les mmes qualits qu'elle voulut aimer.
    Peut-tre mes douleurs ont chang mon visage;
    Mais en revanche aussi je l'aime davantage;                   1490
    Mon respect s'est accru pour un objet si cher[300];
    Je ne me venge point, de peur de la fcher.
    Un infidle ami tient son me captive,
    Je le sais, je le vois, et je souffre qu'il vive.
      Je tarde trop: allons, ou vaincre ses refus,                1495
    Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus,
    Et tirons de son coeur, malgr sa flamme teinte,
    La piti par ma mort, ou l'amour par ma plainte:
    Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein.


SCNE II.

DORIMANT, LYSANDRE.

    DORIMANT.

    Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein[301]!
    Ne craignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte;
    Vous ne m'apprendrez rien en lui faisant visite:
    Mes yeux, mes propres yeux n'ont que trop dcouvert
    Comme un ami si rare auprs d'elle me sert.

    LYSANDRE.

    Parlez plus franchement: ma rencontre importune               1505
    Auprs d'un autre objet trouble votre fortune;
    Et vous montrez assez, par ces foibles dtours,
    Qu'un tmoin comme moi dplat  vos amours.
    Vous voulez seul  seul cajoler Clide;
    La querelle entre nous sera bientt vide[302]:               1510
    Ma mort vous donnera chez elle un libre accs,
    Ou ma juste vengeance un funeste succs.

    DORIMANT.

    Qu'est-ce-ci, dloyal? quelle fourbe est la vtre?
    Vous m'en disputez une, afin d'acqurir l'autre!
    Aprs ce que chacun a vu de votre feu,                        1515
    C'est une lchet d'en faire un dsaveu.

    LYSANDRE.

    Je ne me connois point  combattre d'injures.

    DORIMANT.

    Aussi veux-je punir autrement tes parjures:
    Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats,
    Qui pour ton chtiment a destin mon bras,                    1520
    T'apprendra qu' moi seul Hippolyte est garde.

    LYSANDRE.

    Garde ton Hippolyte.

    DORIMANT.

                         Et toi, ta Clide.

    LYSANDRE.

    Voil faire le fin, de crainte d'un combat.

    DORIMANT.

    Tu m'imputes la crainte, et ton coeur s'en abat.

    LYSANDRE.

    Laissons  part les noms; disputons la matresse,             1525
    Et pour qui que ce soit montre ici ton adresse.

    DORIMANT.

    C'est comme je l'entends.


SCNE III.

CLIDE, LYSANDRE, DORIMANT.

CLIDE.

                    O Dieux! ils sont aux coups!
    Ah! perfide, sur moi dtourne ton courroux[303]:
    La mort de Dorimant me seroit trop funeste.

    DORIMANT.

    Lysandre, une autre fois nous viderons le reste.              1530

    CLIDE,  Dorimant.

    Arrte, cher ingrat[304]!

    LYSANDRE.

                            Tu recules, voleur!

    DORIMANT.

    Je fuis cette importune, et non pas ta valeur.


SCNE IV.

LYSANDRE, CLIDE.

    LYSANDRE.

    Ne suivez pas du moins ce perfide  ma vue:
    Avez-vous rsolu que sa fuite me tue,
    Et qu'ayant su braver son plus vaillant effort[305],          1535
    Par sa retraite infme il me donne la mort?
    Pour en frapper le coup, vous n'avez qu' le suivre.

    CLIDE.

    Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre,
    Qu'on ne verra jamais que je recule un pas
    De crainte de causer un si juste trpas.                      1540

    LYSANDRE.

    Eh bien, voyez-le donc: ma lame toute prte
    N'attendoit que vos yeux pour immoler ma tte.
    Vous lirez dans mon sang,  vos pieds rpandu,
    Ce que valoit l'amant que vous aurez perdu[306];
    Et sans vous reprocher un si cruel outrage,                   1545
    Ma main de vos rigueurs achvera l'ouvrage:
    Trop heureux mille fois si je plais en mourant
    A celle  qui j'ai pu dplaire en l'adorant,
    Et si ma prompte mort, secondant son envie,
    L'assure du pouvoir qu'elle avoit sur ma vie!                 1550

    CLIDE.

    Moi, du pouvoir sur vous! vos yeux se sont mpris;
    Et quelque illusion qui trouble vos esprits
    Vous fait imaginer d'tre auprs d'Hippolyte.
    Allez, volage, allez o l'amour vous invite:
    Dans ces doux entretiens recherchez vos plaisirs[307],        1555
    Et ne m'empchez plus de suivre mes desirs.

    LYSANDRE.

    Ce n'est pas sans raison que ma feinte passe[308]
    A jet cette erreur dedans votre pense.
    Il est vrai, devant vous forant mes sentiments,
    J'ai prsent des voeux, j'ai fait des compliments;           1560
    Mais c'toient compliments qui partoient d'une souche:
    Mon coeur, que vous teniez, dsavouoit ma bouche.
    Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours,
    Sait bien que mon amour n'en changea point de cours:
    Contre votre froideur une modeste plainte                     1565
    Fut tout notre entretien au sortir de la feinte;
    Et je le priai lors....

    CLIDE.

                          D'user de son pouvoir?
    Ce n'toit pas par l qu'il me falloit avoir.
    Les mauvais traitements ne font qu'aigrir les mes.

    LYSANDRE.

    Confus, dsespr du mpris de mes flammes,                   1570
    Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots
    Qu'un naufrage abandonne  la merci des flots,
    Je me suis pris  tout, ne sachant o me prendre.
    Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre;
    J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux,              1575
    Pourvu que votre esprit devnt un peu jaloux;
    J'ai fait agir pour moi l'autorit d'un pre;
    J'ai fait venir aux mains celui qu'on me prfre;
    Et puisque ces efforts n'ont russi qu'en vain,
    J'aurai de vous ma grce, ou la mort de ma main.              1580
    Choisissez, l'une ou l'autre achvera mes peines[309];
    Mon sang brle dj de sortir de mes veines:
    Il faut pour l'arrter me rendre votre amour;
    Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour[310].

    CLIDE.

    Volage, falloit-il, pour un peu de rudesse,                   1585
    Vous porter si soudain  changer de matresse?
    Que je vous croyois bien d'un jugement plus meur[311]!
    Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur?
    Ne pouviez-vous juger que c'toit une feinte
    A dessein d'prouver quelle toit votre atteinte?             1590
    Les Dieux m'en soient tmoins, et ce nouveau sujet
    Que vos feux inconstants ont choisi pour objet,
    Si jamais j'eus pour vous de ddain vritable,
    Avant que votre amour part si peu durable!
    Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments                   1595
    Je lui fus raconter vos premiers mouvements,
    Avec quelles douceurs je m'tois prpare
    A redonner la joie  votre me plore!
    Dieux! que je fus surprise, et mes sens perdus,
    Quand je vis vos devoirs  sa beaut rendus!                  1600
    Votre lgret fut soudain imite:
    Non pas que Dorimant m'en et sollicite;
    Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas
    Que sa franchise cde au peu que j'ai d'appas;
    Mais, hlas! plus il fuit, plus son portrait s'efface;        1605
    Je vous sens, malgr moi, reprendre votre place;
    L'aveu de votre erreur dsarme mon courroux:
    Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous.
    Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre,
    Pardonnez  ma feinte, et j'oublierai la vtre[312].          1610
    Moi-mme je l'avoue  ma confusion,
    Mon imprudence a fait notre division.
    Tu ne mritois pas de si rudes alarmes:
    Accepte un repentir accompagn de larmes[313];
    Et souffre que le tien nous fasse tour  tour                 1615
    Par ce petit divorce augmenter notre amour.

    LYSANDRE.

    Que vous me surprenez! O ciel! est-il possible
    Que je vous trouve encor  mes desirs sensible?
    Que j'aime ces ddains qui finissent ainsi!

    CLIDE.

    Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi!                1620

    LYSANDRE.

    Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie
    De les plus essayer au pril de ma vie[314].

    CLIDE.

    J'aime trop dsormais ton repos et le mien:
    Tous mes soins n'iront plus qu' notre commun bien.
    Voudrois-je, aprs ma faute, une plus douce amende
    Que l'effet d'un hymen qu'un pre me commande[315]?
    Je t'accusois en vain d'une infidlit:
    Il agissoit pour toi de pleine autorit,
    Me traitoit de parjure et de fille rebelle.
    Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle;               1630
    Ce que pour mes froideurs il tmoigne d'horreur
    Mrite bien qu'en hte on le tire d'erreur.

    LYSANDRE.

    Vous craignez qu' vos yeux cette belle Hippolyte
    N'ait encor de ma bouche un hommage hypocrite?

    CLIDE.

    Non: je fuis Dorimant qu'ensemble j'aperoi;                  1635
    Je ne veux plus le voir, puisque je suis  toi.


SCNE V.

DORIMANT, HIPPOLYTE.

    DORIMANT.

    Autant que mon esprit adore vos mrites,
    Autant veux-je de mal  vos longues visites.

    HIPPOLYTE.

    Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux?

    DORIMANT.

    Elles m'tent le bien de vous trouver chez vous.              1640
    J'y fais  tous moments une course inutile;
    J'apprends cent fois le jour que vous tes en ville.
    En voici presque trois que je n'ai pu vous voir,
    Pour rendre  vos beauts ce que je sais devoir[316];
    Et n'toit qu'aujourd'hui cette heureuse rencontre,           1645
    Sur le point de rentrer, par hasard me les montre,
    Je crois que ce jour mme auroit encor pass[317]
    Sans moyen de m'en plaindre aux yeux qui m'ont bless.

    HIPPOLYTE.

    Ma libre et gaie humeur hait le ton de la plainte;
    Je n'en puis couter qu'avec de la contrainte:                1650
    Si vous prenez plaisir dedans mon entretien,
    Pour le faire durer ne vous plaignez de rien.

    DORIMANT.

    Vous me pouvez ter tout sujet de me plaindre.

    HIPPOLYTE.

    Et vous pouvez aussi vous empcher d'en feindre.

    DORIMANT.

    Est-ce en feindre un sujet qu'accuser vos rigueurs?           1655

    HIPPOLYTE.

    Pour vous en plaindre  faux, vous feignez des langueurs.

    DORIMANT.

    Verrois-je sans languir ma flamme qu'on nglige?

    HIPPOLYTE.

    teignez cette flamme o rien ne vous oblige.

    DORIMANT.

    Vos charmes trop puissants me forcent  ces feux.

    HIPPOLYTE.

    Oui, mais rien ne vous force  vous approcher d'eux.          1660

    DORIMANT.

    Ma prsence vous fche et vous est odieuse.

    HIPPOLYTE.

    Non, mais tout ce discours l peut rendre ennuyeuse[318].

    DORIMANT.

    Je vois bien ce que c'est; je lis dans votre coeur:
    Il a reu les traits d'un plus heureux vainqueur;
    Un autre, regard d'un oeil plus favorable,                   1665
    A mes submissions vous fait inexorable:
    C'est pour lui seulement que vous voulez brler.

    HIPPOLYTE.

    Il est vrai: je ne puis vous le dissimuler;
    Il faut que je vous traite avec toute franchise.
    Alors que je vous pris, un autre[319] m'avoit prise,          1670
    Un autre captivoit mes inclinations[320].
    Vous devez prsumer de vos perfections
    Que si vous attaquiez un coeur qui ft  prendre,
    Il seroit malais qu'il s'en pt bien dfendre.
    Vous auriez eu le mien, s'il n'et t donn;                 1675
    Mais puisque les destins ainsi l'ont ordonn,
    Tant que ma passion aura quelque esprance,
    N'attendez rien de moi que de l'indiffrence.

    DORIMANT.

    Vous ne m'apprenez point le nom de cet amant:
    Sans doute que Lysandre est cet objet charmant                1680
    Dont les discours flatteurs vous ont proccupe.

    HIPPOLYTE.

    Cela ne se dit point  des hommes d'pe:
    Vous exposer aux coups d'un duel hasardeux,
    Ce seroit le moyen de vous perdre tous deux.
    Je vous veux, si je puis, conserver l'un et l'autre;          1685
    Je chris sa personne, et hais si peu la vtre,
    Qu'ayant perdu l'espoir de le voir mon poux,
    Si ma mre y consent, Hippolyte est  vous;
    Mais aussi jusque-l plaignez votre infortune.

    DORIMANT.

    Permettez pour ce nom que je vous importune[321];             1690
    Ne me refusez plus de me le dclarer:
    Que je sache en quel temps j'aurai droit d'esprer.
    Un mot me suffira pour me tirer de peine;
    Et lors j'toufferai si bien toute ma haine,
    Que vous me trouverez vous-mme trop remis.                   1695


SCNE VI.

PLEIRANTE, LYSANDRE, CLIDE, DORIMANT, HIPPOLYTE.

    PLEIRANTE.

    Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis[322].
    Vous ne lui voulez pas quereller[323] Clide?

    DORIMANT.

    L'affaire  cela prs peut tre dcide[324].
    Voici le seul objet de nos affections,
    Et l'unique motif de nos dissensions[325].                    1700

    LYSANDRE.

    Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte:
    C'est l'objet de tes feux, et celui de ma feinte.
    Mon coeur fut toujours ferme, et moi je me ddis
    Des voeux que de ma bouche elle reut jadis.
    Piqu d'un faux ddain, j'avois pris fantaisie[326]           1705
    De mettre Clide en quelque jalousie;
    Mais au lieu d'un esprit, j'en ai fait deux jaloux.

    PLEIRANTE.

    Vous pouvez dsormais achever entre vous:
    Je vais dans ce logis dire un mot  Madame.


SCNE VII.

DORIMANT, LYSANDRE, CLIDE, HIPPOLYTE.

    DORIMANT.

    Ainsi, loin de m'aider, tu traversois ma flamme!              1710

    LYSANDRE.

    Les efforts que Pleirante  ma prire a faits
    T'auroient acquis dj le but de tes souhaits;
    Mais tu dois accuser les glaces d'Hippolyte,
    Si ton bonheur n'est pas gal  ton mrite.

    HIPPOLYTE.

    Qu'aurai-je cependant pour satisfaction                       1715
    D'avoir servi d'objet  votre fiction?
    Dans votre diffrend je suis la plus blesse,
    Et me trouve,  l'accord, entirement laisse.

    CLIDE.

    N'y songe plus, de grce, et pour l'amour de moi[327],
    Trouve bon qu'il ait feint de vivre sous ta loi.              1720
    Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne?
    Le droit de l'amiti tout autrement ordonne.
    Tous prts d'tre assembls d'un lien conjugal,
    Tu ne peux le har sans me vouloir du mal[328].
    J'ai feint par ton conseil; lui, par celui d'un autre;        1725
    Et bien qu'amour jamais ne fut gal au ntre,
    Je m'tonne comment cette confusion.
    Laisse finir sitt notre division.

    HIPPOLYTE.

    De sorte qu' prsent le ciel y remdie?

    CLIDE.

    Tu vois; mais aprs tout, s'il faut que je le die[329],       1730
    Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux.

    HIPPOLYTE.

    Excuse, chre amie, un esprit amoureux[330]:
    Lysandre me plaisoit, et tout mon artifice
    N'alloit qu' dtourner son coeur de ton service.
    J'ai fait ce que j'ai pu pour brouiller vos esprits;          1735
    J'ai, pour me l'attirer, pratiqu tes mpris;
    Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint votre hymne....

    DORIMANT.

    Votre rigueur vers moi doit tre termine.
    Sans chercher de raisons pour vous persuader[331],
    Votre amour hors d'espoir fait qu'il me faut cder;           1740
    Vous savez trop  quoi la parole vous lie.

    HIPPOLYTE.

    A vous dire le vrai, j'ai fait une folie:
    Je les croyois encor loin de se runir,
    Et moi, par consquent, loin de vous la tenir[332].

    DORIMANT.

    Auriez-vous pour la rompre une me assez lgre?              1745

    HIPPOLYTE.

    Puisque je l'ai promis, vous pouvez voir ma mre.

    LYSANDRE.

    Si tu juges Pleirante  cela suffisant,
    Je crois qu'eux deux ensemble en parlent  prsent.

    DORIMANT.

    Aprs cette faveur qu'on me vient de promettre,
    Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre:              1750
    J'espre tout de lui; mais pour un bien si doux
    Je ne saurois....

    LYSANDRE.

                            Arrte: ils s'avancent vers nous.


SCNE VIII.

PLEIRANTE, CHRYSANTE, LYSANDRE, DORIMANT, CLIDE, HIPPOLYTE[333],
FLORICE.

    DORIMANT,  Chrysante.

    Madame, un pauvre amant, captif de cette belle,
    Implore le pouvoir que vous avez sur elle:
    Tenant ses volonts, vous gouvernez mon sort;                 1755
    J'attends de votre bouche ou la vie ou la mort.

    CHRYSANTE,  Dorimant.

    Un homme tel que vous, et de votre naissance,
    Ne peut avoir besoin d'implorer ma puissance[334].
    Si vous avez gagn ses inclinations,
    Soyez sr du succs de vos affections;                        1760
    Mais je ne suis pas femme  forcer son courage;
    Je sais ce que la force est en un mariage.
    Il me souvient encor de tous mes dplaisirs
    Lorsqu'un premier hymen contraignit mes desirs;
    Et sage  mes dpens, je veux bien qu'Hippolyte               1765
    Prenne ou laisse,  son choix, un homme de mrite.
    Ainsi prsumez tout de mon consentement,
    Mais ne prtendez rien de mon commandement.

    DORIMANT,  Hippolyte.

    Aprs un tel aveu serez-vous inhumaine[335]?

    HIPPOLYTE,  Chrysante.

    Madame, un mot de vous me mettroit hors de peine.
    Ce que vous remettez  mon choix d'accorder,
    Vous feriez beaucoup mieux de me le commander.

    PLEIRANTE,  Chrysante.

    Elle vous montre assez o son desir se porte.

    CHRYSANTE.

    Puisqu'elle s'y rsout, le reste ne m'importe[330].

    DORIMANT.

    Ce favorable mot me rend le plus heureux                      1775
    De tout ce que jamais on a vu d'amoureux.

    LYSANDRE.

    J'en sens crotre la joie au milieu de mon me[337],
    Comme si de nouveau l'on acceptoit ma flamme[338].

    HIPPOLYTE,  Lysandre.

    Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi[339]?

    LYSANDRE.

    Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi.            1780

    HIPPOLYTE.

    Pardonnez donc  ceux qui, gagns par Florice,
    Lorsque je vous aimois, m'ont fait quelque service[340].

    LYSANDRE.

    Je vous entends assez: soit, Aronte impuni
    Pour ses mauvais conseils ne sera point banni;
    Tu le souffriras bien, puisqu'elle m'en supplie[341].         1785

    CLIDE.

    Il n'est rien que pour elle et pour toi je n'oublie.

    PLEIRANTE.

    Attendant que demain ces deux couples d'amants
    Soient mis au plus haut point de leurs contentements,
    Allons chez moi, Madame, achever la journe.

    CHRYSANTE.

    Mon coeur est tout ravi de ce double hymne.                 1790

    FLORICE.

    Mais afin que la joie en soit gale  tous,
    Faites encor celui de Monsieur et de vous.

    CHRYSANTE.

    Outre l'ge en tous deux un peu trop refroidie,
    Cela sentiroit trop sa fin de comdie.

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.



FOOTNOTES:

  [299] _Var._ Que ses desirs, d'accord[299-a] avec mon esprance.
  (1637-60)

    [299-a] Les ditions de 1652 et de 1657 donnent, trs-probablement
    par erreur, _d'abord_, pour _d'accord_.

  [300] _Var._ Mon respect s'est accru vers un objet si cher. (1637,
        44 et 52-57)
        _Var._ Mon respect s'est accru vers mon objet si cher. (1648)

  [301] _Var._ [Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein!]
    Pensez-vous m'blouir avec cette visite?
    Ne feignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte[301-a]:
    Vous ne m'apprendrez rien, je sais trop comme quoi
    Un tel ami que vous traite l'amour pour moi. (1637)

    [301-a] Ne laissez point pour moi d'entrer chez Hippolyte.
    (1644-57)

  [302] _Var._ Nous en aurons bientt la querelle vide. (1637-64)

  [303] _Var._ Ah! perfide, sur moi dcharge ton courroux. (1637)

  [304] _Var._ Arrte, mon souci! (1637-57)

  [305] _Var._ Et que m'tant moqu de son plus rude effort.
  (1637-57)

  [306] _Var._ La valeur d'un amant que vous aurez perdu. (1637-57)

  [307] _Var._ Dedans son entretien recherchez vos plaisirs.
  (1637-63)

  [308] _Var._ C'est avecque raison que ma feinte passe. (1637-57)

  [309] _Var._ Choisissez, l'un ou l'autre achvera mes peines.
  (1637)

  [310] _Var._ Sans lui, je n'ai plus rien qui me retienne au jour.
  (1637)

  [311] Ce n'est pas seulement  la rime que Corneille crit ce mot
  ainsi, il est dans ses ouvrages orthographi partout de la sorte,
  et c'est ainsi du reste qu'on le prononait de son temps. Voyez
  tome I, p. 190, note 5, et le _Lexique_.

  [312] _Var._ Pardonnez  ma faute, et j'oublierai la vtre.
  (1637-60)

  [313] _Var._ [Accepte un repentir accompagn de larmes.]
    Ce baiser cependant punira ma rigueur,
    Et me fermant la bouche, il t'ouvrira mon coeur.
    LYS. Ma chre me, mon heur, mon tout, est-il possible. (1637-57)

  [314] _Var._ De les plus exercer au pril de ma vie. (1637-60)

  [315] _Var._ [Que l'effet d'un hymen qu'un pre me commande?]
        Bons Dieux! qu'il fut fch, voyant ces jours passs
        Mon me refroidie, et tous mes sens glacs
        A son autorit se rendre si rebelles!
        Mais allons lui porter ces heureuses nouvelles,
        Et le tirer d'ennui, puisque ce bon vieillard
        Dans tes contentements prend une telle part.
        [LYS. Vous craignez qu' vos yeux cette belle Hippolyte]
        N'ait de moi derechef un hommage hypocrite? (1637-57)

  [316] _Var._ Pour rendre  vos beauts mon trs-humble devoir.
  (1637-57)

  [317] _Var._ Je pense que ce jour et encore pass. (1637-57)

  [318] _Var._ Non pas, mais votre amour me devient ennuyeuse.
  (1637-57)

  [319] Les ditions de 1648 et de 1664 portent, par erreur, _une
  autre_, pour _un autre_.

  [320] _Var._ Et captivoit dj mes inclinations. (1637-57)

  [321] _Var._ Si faut-il pour ce nom que je vous importune;
        Ne me refusez point de me le dclarer. (1637-57)

  [322] _Var._ Souffrez, mon cavalier, que je vous fasse
  amis[322-a]. (1637-64)

    [322-a] Entre les vers 1696 et 1697: _A Dorimant_. (1648)

  [323] _Quereller_, disputer.

  [324] Entre les vers 1698 et 1699: _Montrant Hippolyte_. (1648)

  [325] _Var._ Et l'unique sujet de nos dissensions. (1637-57)

  [326] _Var._ Piqu de ses ddains, j'avois pris fantaisie[326-a]
        De jeter en son me un peu de jalousie. (1637-57)

    [326-a] _Il regarde Clide._ (1637, en marge.)--Entre les vers
    1704 et 1705: _Montrant Clide_. (1648)

  [327] _Var._ N'y songe plus, ma soeur, et pour l'amour de moi.
  (1637-57)

  [328] _Var._ Tu ne le peux har sans me vouloir du mal. (1637-64)

  [329] _Var._ Tu vois; mais aprs tout, veux-tu que je te die?
  (1637-57)

  [330] _Var._ Excuse, chre soeur, un esprit amoureux. (1637-57)

  [331] _Var._ Sans chercher des raisons pour vous persuader.
  (1637)

  [332] _Var._ Et moi, par consquent, bien loin de la tenir.
        DOR. Aprs m'avoir promis, seriez-vous mensongre? (1637-57)

  [333] Le nom d'HIPPOLYTE prcde celui de CLIDE dans les
  ditions de 1637-52 et de 1657.

  [334] _Var._ N'a que faire, en ce cas, d'implorer ma puissance.
  (1637-57)

  [335] Ma belle, aprs cela, serez-vous inhumaine? (1637)
        _Var._ Eh bien! aprs cela, serez-vous inhumaine? (1644-57)

  [336] _Var._ Puisqu'elle s'y rsout, du reste ne m'importe.
  (1637-57)

  [337] _Var._ Mon aise s'en redouble, et mon coeur qui se pme. (1637-57)
        _Var._ J'en sens crotre ma joie, et mon coeur qui se pme. (1660-64)

  [338] _Var._ Croit qu'encore une fois on accepte sa flamme.
  (1637-64)

  [339] _Var._ Eh bien! ferez-vous donc quelque chose pour moi?
  (1637)

  [340] _Var._ Lorsque je vous aimois, me firent un service.
  (1637-57)

  [341] _Var._ Souffre-le, mon souci, puisqu'elle m'en supplie.
  (1637-57)




    LA SUIVANTE

    COMDIE

    1634




NOTICE.


Cette comdie, reprsente suivant toute apparence en 1634, ne fut
publie qu'en vertu du privilge commun _ la Galerie du Palais,  la
Place Royale_ et au _Cid_, dont nous avons rappel les termes dans
notre notice sur le premier de ces ouvrages. L'achev d'imprimer est
du 9 septembre 1637. L'dition originale in-4, qui se compose de 1
feuillet blanc, de 5 feuillets liminaires et de 128 pages, a pour
titre:

LA SVIVANTE, COMEDIE. _A Paris, chez Augustin Courb.... M.DC.XXXVII.
_Auec priuilege du Roy._

L'_ptre_ n'est adresse  personne en particulier, et semble une
forme choisie par l'auteur pour prsenter au public quelques
rflexions hardies sur la ncessit d'interprter les rgles de la
potique dans leur sens le plus large.

Les diteurs et les critiques, dont elle ne pouvait manquer d'attirer
l'attention, se sont tonns de la trouver en tte d'une pice aussi
peu importante que _la Suivante_: ils auraient d remarquer que cette
ptre, crite seulement au moment de l'impression, c'est--dire vers
le mois d'aot 1637, lorsque _le Cid_ tait soumis  l'examen de
l'Acadmie, fournissait  Corneille une prcieuse occasion de
manifester ses sentiments avec autant de modration que de fermet.


A MONSIEUR ***[342].

    MONSIEUR,

Je vous prsente une comdie qui n'a pas t galement aime de toutes
sortes d'esprits: beaucoup, et de fort bons, n'en ont pas fait grand
tat, et beaucoup d'autres l'ont mise au-dessus du reste des miennes.
Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons
avis, de quelque part que je les reoive. Je traite toujours mon sujet
le moins mal qu'il m'est possible, et aprs y avoir corrig ce qu'on
m'y fait connotre d'inexcusable, je l'abandonne au public. Si je ne
fais bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai des vers  sa louange, au
lieu de le censurer. Chacun a sa mthode; je ne blme point celle des
autres, et me tiens  la mienne: jusques  prsent je m'en suis trouv
fort bien; j'en chercherai une meilleure quand je commencerai  m'en
trouver mal. Ceux qui se font presser  la reprsentation de mes
ouvrages m'obligent infiniment; ceux qui ne les approuvent pas peuvent
se dispenser d'y venir gagner la migraine; ils pargneront de
l'argent, et me feront plaisir. Les jugements sont libres en ces
matires, et les gots divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens
admirer des endroits sur qui j'aurois pass l'ponge, et j'en connois
dont les pomes russissent au thtre avec clat, et qui pour
principaux ornements y emploient des choses que j'vite dans les
miens. Ils pensent avoir raison, et moi aussi: qui d'eux ou de moi se
trompe, c'est ce qui n'est pas ais  juger. Chez les philosophes,
tout ce qui n'est point de la foi ni des principes est disputable; et
souvent ils soutiendront,  votre choix, le pour et le contre d'une
mme proposition: marques certaines de l'excellence de l'esprit
humain, qui trouve des raisons  dfendre tout; ou plutt de sa
foiblesse, qui n'en peut trouver de convaincantes, ni qui ne puissent
tre combattues et dtruites par de contraires. Ainsi ce n'est pas
merveille si les critiques donnent de mauvaises interprtations  nos
vers, et de mauvaises faces  nos personnages. Qu'on me donne (dit M.
de Montagne[343], au chapitre 36 du premier livre) l'action la plus
excellente et pure, ie m'en vois y fournir vray-semblablement
cinquante vicieuses intentions. C'est au lecteur dsintress 
prendre la mdaille par le beau revers. Comme il nous a quelque
obligation d'avoir travaill  le divertir, j'ose dire que pour
reconnoissance il nous doit un peu de faveur, et qu'il commet une
espce d'ingratitude, s'il ne se montre plus ingnieux  nous dfendre
qu' nous condamner, et s'il n'applique la subtilit de son esprit
plutt  colorer et justifier en quelque sorte nos vritables dfauts,
qu' en trouver o il n'y en a point. Nous pardonnons beaucoup de
choses aux anciens; nous admirons quelquefois dans leurs crits ce que
nous ne souffririons pas dans les ntres; nous faisons des mystres de
leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom de licences
potiques. Le docte Scaliger[344] a remarqu des taches dans tous les
Latins, et de moins savants que lui en remarqueroient bien dans les
Grecs, et dans son Virgile mme,  qui il dresse des autels sur le
mpris des autres. Je vous laisse donc  penser si notre prsomption
ne seroit pas ridicule, de prtendre qu'une exacte censure ne pt
mordre sur nos ouvrages, puisque ceux de ces grands gnies de
l'antiquit ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen. Je
ne me suis jamais imagin avoir mis rien au jour de parfait, je
n'espre pas mme y pouvoir jamais arriver; je fais nanmoins mon
possible pour en approcher, et les plus beaux succs des autres ne
produisent en moi qu'une vertueuse mulation, qui me fait redoubler
mes efforts afin d'en avoir de pareils:

    Je vois d'un oeil gal crotre le nom d'autrui,
    Et tche  m'lever aussi haut comme lui,
    Sans hasarder ma peine  le faire descendre.
    La gloire a des trsors qu'on ne peut puiser,
    Et plus elle en prodigue  nous favoriser,
    Plus elle en garde encore o chacun peut prtendre.

Pour venir  cette _Suivante_ que je vous ddie, elle est d'un genre
qui demande plutt un style naf que pompeux. Les fourbes et les
intrigues sont principalement du jeu de la comdie; les passions n'y
entrent que par accident. Les rgles des anciens sont assez
religieusement observes en celle-ci. Il n'y a qu'une action
principale  qui toutes les autres aboutissent; son lieu n'a point
plus d'tendue que celle du thtre, et le temps n'en est point plus
long que celui de la reprsentation, si vous en exceptez l'heure du
dner, qui se passe entre le premier et le second acte. La liaison
mme des scnes, qui n'est qu'un embellissement, et non pas un
prcepte[345], y est garde; et si vous prenez la peine de compter les
vers, vous n'en trouverez en pas un acte plus qu'en l'autre[346]. Ce
n'est pas que je me sois assujetti depuis aux mmes rigueurs. J'aime 
suivre les rgles; mais loin de me rendre esclave, je les largis et
resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps mme sans
scrupule celle qui regarde la dure de l'action, quand sa svrit me
semble absolument incompatible avec les beauts des vnements que je
dcris. Savoir les rgles, et entendre le secret de les apprivoiser
adroitement avec notre thtre, ce sont deux sciences bien
diffrentes; et peut-tre que pour faire maintenant russir une pice,
ce n'est pas assez d'avoir tudi dans les livres d'Aristote et
d'Horace. J'espre un jour traiter ces matires plus  fond, et
montrer[347] de quelle espce est la vraisemblance qu'ont suivie ces
grands matres des autres sicles, en faisant parler des btes et des
choses qui n'ont point de corps. Cependant mon avis est celui de
Trence: puisque nous faisons des pomes pour tre reprsents, notre
premier but doit tre de plaire  la cour et au peuple, et d'attirer
un grand monde  leurs reprsentations[348]. Il faut, s'il se peut, y
ajouter les rgles, afin de ne dplaire pas aux savants, et recevoir
un applaudissement universel; mais surtout gagnons la voix publique;
autrement, notre pice aura beau tre rgulire, si elle est siffle
au thtre, les savants n'oseront se dclarer en notre faveur, et
aimeront mieux dire que nous aurons mal entendu les rgles, que de
nous donner des louanges quand nous serons dcris par le consentement
gnral de ceux qui ne voient la comdie que pour se divertir.

    Je suis,
    MONSIEUR,
    Votre trs-humble serviteur,
    CORNEILLE.

FOOTNOTES:

  [342] Voyez la _Notice_, p. 115. L'_ptre ddicatoire_ n'est que
  dans les ditions de 1637-1657.

  [343] C'est ainsi que le mot est crit dans toutes les ditions
  qui ont paru du vivant de Corneille.

  [344] Jules-Csar Scaliger, n en 1484, mort en 1558, auteur
  d'une Potique (_Poetices libri VII_, Lyon, 1561), o il passe en
  revue les ouvrages des potes les plus clbres et les juge avec
  une grande svrit.

  [345] Voyez tome I, p. 3 et 4, l'avis _Au lecteur_ de l'dition
  de 1648.

  [346] Chaque acte est de trois cent quarante vers.

  [347] L'dition de 1657 porte par erreur: de montrer.

  [348] _Poeta, quum primum animum ad scribendum appulit,
        Id sibi negoti credidit solum dari,
        Populo ut placerent, quas fecisset fabulas._

        (Trence, _Andria_, prologue, vers 1-3.)

  Corneille revient ailleurs sur cette pense: voyez les Ddicaces de
  _Mde_ et de _la Suite du Menteur_. C'est aussi la maxime de
  Molire et de la Fontaine. Je voudrois bien savoir si la grande
  rgle de toutes les rgles n'est pas de plaire, dit le premier
  dans _la Critique de l'cole des Femmes_, scne VII. Mon principal
  but est toujours de plaire, dit le second dans la Prface de
  _Psych_.


EXAMEN.

Je ne dirai pas grand mal de celle-ci[349], que je tiens assez
rgulire, bien qu'elle ne soit pas sans taches. Le style en est plus
foible que celui des autres. L'amour de Graste pour Florise n'est
point marqu dans le premier acte, et ainsi la protase comprend la
premire scne du second, o il se prsente avec sa confidente Clie,
sans qu'on les connoisse ni l'un ni l'autre. Cela ne seroit pas
vicieux s'il ne s'y prsentoit que comme pre de Daphnis, et qu'il ne
s'expliqut que sur les intrts de sa fille; mais il en a de si
notables pour lui, qu'ils font le noeud et le dnouement. Ainsi c'est
un dfaut, selon moi, qu'on ne le connoisse pas ds ce premier acte.
Il pourroit tre encore souffert, comme Clidan dans _la Veuve_, si
Florame l'alloit voir pour le faire consentir  son mariage avec sa
fille, et que par occasion il lui propost celui de sa soeur pour
lui-mme; car alors ce seroit Florame qui l'introduiroit dans la
pice, et il y seroit appel par un acteur agissant ds le
commencement. Clarimond, qui ne parot qu'au troisime, est insinu
ds le premier, o Daphnis parle de l'amour qu'il a pour elle, et
avoue qu'elle ne le ddaigneroit pas s'il ressembloit  Florame. Ce
mme Clarimond fait venir son oncle Polmon au cinquime; et ces deux
acteurs ainsi sont exempts du dfaut que je remarque en Graste.
L'entretien de Daphnis, au troisime, avec cet amant ddaign, a une
affectation assez dangereuse, de ne dire que chacun un vers  la fois:
cela sort tout  fait du vraisemblable, puisque naturellement on ne
peut tre si mesur en ce qu'on s'entre-dit. Les exemples d'Euripide
et de Snque pourroient autoriser cette affectation, qu'ils
pratiquent si souvent, et mme par discours gnraux, qu'il semble que
leurs acteurs ne viennent quelquefois sur la scne que pour s'y battre
 coups de sentences; mais c'est une beaut qu'il ne leur faut pas
envier. Elle est trop farde pour donner un amour raisonnable  ceux
qui ont de bons yeux, et ne prend pas assez de soin de cacher
l'artifice de ses parures, comme l'ordonne Aristote[350].

Graste n'agit pas mal en vieillard amoureux, puisqu'il ne traite
l'amour que par tierce personne, qu'il ne prtend tre considrable
que par son bien, et qu'il ne se produit point aux yeux de sa
matresse, de peur de lui donner du dgot par sa prsence. On peut
douter s'il ne sort point du caractre des vieillards, en ce qu'tant
naturellement avares, ils considrent le bien plus que toute autre
chose dans les mariages de leurs enfants, et que celui-ci donne assez
libralement sa fille  Florame, malgr son peu de fortune, pourvu
qu'il en obtienne sa soeur. En cela, j'ai suivi la peinture que fait
Quintilian d'un vieux mari qui a pous une jeune femme, et n'ai point
fait de scrupule de l'appliquer  un vieillard qui se veut marier. Les
termes en sont si beaux, que je n'ose les gter par ma traduction:
_Genus infirmissim servitutis est senex maritus, et flagrantius
uxori charitatis ardorem frigidis concipimus affectibus_[351]. C'est
sur ces deux lignes que je me suis cru bien fond  faire dire de ce
bonhomme:

    Que s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise,
    Il la tiendroit encore heureusement acquise[352].

Il peut natre encore une autre difficult sur ce que Thante et
Amarante forment chacun un dessein pour traverser les amours de
Florame et Daphnis, et qu'ainsi ce sont deux intriques qui rompent
l'unit d'action. A quoi je rponds, premirement, que ces deux
desseins forms en mme temps, et continus tous deux jusqu'au bout,
font une concurrence qui n'empche pas cette unit: ce qui ne seroit
pas si, aprs celui de Thante avort, Amarante en formoit un nouveau
de sa part; en second lieu, que ces deux desseins ont une espce
d'unit entre eux, en ce que tous deux sont fonds sur l'amour que
Clarimond a pour Daphnis, qui sert de prtexte  l'un et  l'autre;
et enfin, que de ces deux desseins il n'y en a qu'un qui fasse effet,
l'autre se dtruisant de soi-mme, et qu'ainsi la fourbe d'Amarante
est le seul vritable noeud de cette comdie, o le dessein de Thante
ne sert qu' un agrable pisode de deux honntes gens qui jouent tour
 tour un poltron et le tournent en ridicule.

Il y avoit ici un aussi beau jeu pour les _a parte_ qu'en _la Veuve_;
mais j'y en fais voir la mme aversion, avec cet avantage, qu'une
seule scne qui ouvre le thtre donne ici l'intelligence du sens
cach de ce que disent mes acteurs, et qu'en l'autre j'en emploie
quatre ou cinq pour l'claircir.

L'unit de lieu est assez exactement garde en cette comdie, avec ce
passe-droit toutefois dont j'ai dj parl[353], que tout ce que dit
Daphnis  sa porte ou en la rue seroit mieux dit dans sa chambre, o
les scnes qui se font sans elle et sans Amarante ne peuvent se
placer. C'est ce qui m'oblige  la faire sortir au dehors, afin qu'il
y puisse avoir et unit de lieu entire, et liaison de scne
perptuelle dans la pice; ce qui ne pourroit tre, si elle parloit
dans sa chambre, et les autres dans la rue.

J'ai dj dit que je tiens impossible de choisir une place publique
pour le lieu de la scne que cet inconvnient n'arrive; j'en parlerai
encore plus au long, quand je m'expliquerai sur l'unit de lieu[354].
J'ai dit que la liaison de scnes est ici perptuelle, et j'y en ai
mis de deux sortes, de prsence et de vue. Quelques-uns ne veulent pas
que quand un acteur sort du thtre pour n'tre point vu de celui qui
y vient, cela fasse une liaison: mais je ne puis tre de leur avis sur
ce point, et tiens que c'en est une suffisante quand l'acteur qui
entre sur le thtre voit celui qui en sort, ou que celui qui
sort[355] voit celui qui entre; soit qu'il le cherche, soit qu'il le
fuie, soit qu'il le voie simplement sans avoir intrt  le chercher
ni  le fuir. Aussi j'appelle en gnral une liaison de vue ce qu'ils
nomment une liaison de recherche. J'avoue que cette liaison est
beaucoup plus imparfaite que celle de prsence et de discours, qui se
fait lorsqu'un acteur ne sort point du thtre sans y laisser un autre
 qui il aye parl; et dans mes derniers ouvrages je me suis arrt 
celle-ci sans me servir de l'autre; mais enfin je crois qu'on s'en
peut contenter, et je la prfrerois de beaucoup  celle qu'on appelle
liaison de bruit, qui ne me semble pas supportable, s'il n'y a de
trs-justes et de trs-importantes occasions qui obligent un acteur 
sortir du thtre quand il en entend; car d'y venir simplement par
curiosit, pour savoir ce que veut dire ce bruit, c'est une si foible
liaison, que je ne conseillerois jamais personne de s'en servir[356].

La dure de l'action ne passeroit point en cette comdie celle de la
reprsentation, si l'heure du dner n'y sparoit point les deux
premiers actes. Le reste n'emporte que ce temps-l; et je n'aurois pu
lui en donner davantage, que mes acteurs n'eussent le[357] loisir de
s'claircir; ce qui les brouille n'tant qu'un malentendu qui ne peut
subsister qu'autant que Graste, Florame et Daphnis ne se trouvent
point tous trois ensemble. Je n'ose dire que je m'y suis asservi 
faire les actes si gaux, qu'aucun n'a pas un vers plus que
l'autre[358]: c'est une affectation qui ne fait aucune beaut. Il faut
 la vrit les rendre les plus gaux qu'il se peut; mais il n'est pas
besoin de cette exactitude: il suffit qu'il n'y aye point d'ingalit
notable qui fatigue l'attention de l'auditeur en quelques-uns, et ne
la remplisse pas dans les autres.

FOOTNOTES:

  [349] Pour se rendre bien compte de ce pronom (_celle-ci_), il
  faut relire la dernire phrase de l'Examen de _la Galerie du
  Palais_ (p. 15), et se reporter  la note 1 de la p. 137 du tome
  I.

  [350] Nous trouvons dans la _Potique_ d'Aristote (chap. VI) un
  passage relatif  l'abus des sentences, mais rien qui ressemble 
  ce prcepte dont parle ici Corneille, de cacher l'artifice de
  ses parures.

  [351] IIe Dclamation (_Ccus pro limine_), chap. XIV. Corneille
  cite sans doute de mmoire, car dans le texte le mot
  _flagrantius_ prcde immdiatement _frigidis_. Voici comment ce
  passage a t rendu par un contemporain de Corneille, le sieur du
  Teil, avocat en parlement, dont la traduction, ddie  Foucquet,
  a paru en 1659: Le mariage est une espce de servitude aux
  vieilles gens; leur foiblesse augmente leur passion, et il semble
  que leur desir s'chauffe par la froideur mme de leur
  temprament.

  [352] Dans la pice, ce passage (vers 1353 et 1354) commence
  ainsi:

    Et s'il pouvoit donner....


  [353] Voyez l'Examen de _la Galerie du Palais_, p. 13.

  [354] Tome I, p. 117, dans le _Discours des trois units_, qui se
  trouve en tte du troisime volume de l'dition de 1682.

  [355] VAR. (dit. de 1660): celui qui en sort.

  [356] VAR. (dit. de 1660-1664): que je ne conseillerois jamais
  de s'en servir.--Corneille a complt dans son _Discours des
  trois units_ ce qu'il dit ici des diverses sortes de liaisons.
  Voyez tome I, p. 103.

  [357] Les ditions de 1668 et de 1682 portent _de_, pour _le_;
  mais c'est sans doute une erreur.

  [358] Voyez ci-dessus, p. 119, note 1.




ACTEURS.

    GRASTE, pre de Daphnis.

    POLMON, oncle de Clarimond.

    CLARIMOND, amoureux de Daphnis.

    FLORAME, amant de Daphnis.

    THANTE, aussi amoureux de Daphnis.

    DAMON, ami de Florame et de Thante.

    DAPHNIS, matresse de Florame, aime[359] de Clarimond et de
    Thante.

    AMARANTE, suivante de Daphnis.

    CLIE, voisine de Graste et sa confidente.

    CLON, domestique de Damon[360].

La scne est  Paris[361]




LA SUIVANTE.

COMDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

DAMON, THANTE.

    DAMON.

    Ami, j'ai beau rver, toute ma rverie
    Ne me fait rien comprendre en ta galanterie.
    Auprs de ta matresse engager un ami,
    C'est,  mon jugement, ne l'aimer qu' demi.
    Ton humeur qui s'en lasse au changement l'invite;                5
    Et n'osant la quitter, tu veux qu'elle te quitte.

    THANTE.

    Ami, n'y rve plus; c'est en juger trop bien
    Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien.
    Quelques puissants appas que possde Amarante,
    Je trouve qu'aprs tout ce n'est qu'une suivante[362];          10
    Et je ne puis songer  sa condition
    Que mon amour ne cde  mon ambition.
    Ainsi, malgr l'ardeur qui pour elle me presse,
    A la fin j'ai lev les yeux sur sa matresse[363],
    O mon dessein, plus haut et plus laborieux,                    15
    Se promet des succs beaucoup plus glorieux.
    Mais lors, soit qu'Amarante et pour moi quelque flamme,
    Soit qu'elle pntrt jusqu'au fond de mon me,
    Et que malicieuse elle prt du plaisir
    A rompre les effets de mon nouveau desir,                       20
    Elle savoit toujours m'arrter auprs d'elle
    A tenir des propos d'une suite ternelle.
    L'ardeur qui me brloit de parler  Daphnis
    Me fournissoit en vain des dtours infinis;
    Elle usoit de ses droits, et toute imprieuse,                  25
    D'une voix demi-gaie et demi-srieuse:
    Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir,
    Disoit-elle; autrement, je les sais bien punir;
    Leurs devoirs prs de moi n'ont rien qui les excuse.

    DAMON.

    Maintenant je devine  peu prs une ruse[364]                   30
    Que tout autre en ta place  peine entreprendroit.

    THANTE.

    coute, et tu verras si je suis maladroit.
    Tu sais comme Florame  tous les beaux visages
    Fait par civilit toujours de feints hommages,
    Et sans avoir d'amour offrant partout des voeux,                35
    Traite de peu d'esprit les vritables feux[365].
    Un jour qu'il se vantoit de cette humeur trange,
    A qui chaque objet plat, et que pas un ne range,
    Et reprochoit  tous que leur peu de beaut
    Lui laissoit si longtemps garder sa libert:                    40
    Florame, dis-je alors, ton me indiffrente
    Ne tiendroit que fort peu contre mon Amarante.
    Thante, me dit-il, il faudroit l'prouver;
    Mais l'prouvant peut-tre on te feroit rver:
    Mon feu, qui ne seroit que pure courtoisie[366],                45
    La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.
    Je rplique, il repart, et nous tombons d'accord
    Qu'au hasard du succs il y feroit effort.
    Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse,
    Qui me fait pour un temps lui cder ma matresse,               50
    Engageant Amarante et Florame au discours,
    J'entretiens  loisir mes nouvelles amours.

    DAMON.

    Fut-elle sur ce point ou fcheuse ou facile[367]?

    THANTE.

    Plus que je n'esprois je l'y trouvai docile[368].
    Soit que je lui donnasse une fort douce loi,                    55
    Et qu'il ft  ses yeux plus aimable que moi;
    Soit qu'elle ft dessein sur ce fameux rebelle[369]
    Qu'une simple gageure attachoit auprs d'elle[370],
    Elle perdit pour moi son importunit,
    Et n'en demanda plus tant d'assiduit[371].                     60
    La douceur d'tre seule  gouverner Florame[372]
    Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme,
    Et ce qu'elle gotoit avec lui de plaisirs
    Lui fit abandonner mon me  mes desirs.

    DAMON.

    On t'abuse, Thante; il faut que je te die                      65
    Que Florame est atteint de mme maladie,
    Qu'il roule en son esprit mmes desseins que toi[373],
    Et que c'est  Daphnis qu'il veut donner sa foi.
    A servir Amarante il met beaucoup d'tude;
    Mais ce n'est qu'un prtexte  faire une habitude:              70
    Il accoutume ainsi ta Daphnis  le voir,
    Et mnage un accs qu'il ne pouvoit avoir.
    Sa richesse l'attire, et sa beaut le blesse;
    Elle le passe en biens, il l'gale en noblesse,
    Et cherche ambitieux, par sa possession,                        75
    A relever l'clat de son extraction.
    Il a peu de fortune, et beaucoup de courage;
    Et hors cette esprance, il hait le mariage.
    C'est ce que l'autre jour en secret il m'apprit;
    Tu peux, sur cet avis, lire dans son esprit.                    80

    THANTE.

    Parmi ses hauts projets il manque de prudence[374],
    Puisqu'il traite avec toi de telle confidence.

    DAMON.

    Crois qu'il m'prouvera fidle au dernier point,
    Lorsque ton intrt ne s'y mlera point.

    THANTE.

    Je dois l'attendre ici. Quitte-moi, je te prie,                 85
    De peur qu'il n'ait soupon de ta supercherie[375].

    DAMON.

    Adieu. Je suis  toi.


SCNE II.

THANTE.

                        Par quel malheur fatal,
    Ai-je donn moi-mme entre  mon rival?
    De quelque trait rus que mon esprit se vante,
    Je me trompe moi-mme en trompant Amarante,                     90
    Et choisis un ami qui ne veut que m'ter
    Ce que par lui je tche  me faciliter.
    Qu'importe toutefois qu'il brle et qu'il soupire[376]?
    Je sais trop comme il faut l'empcher d'en rien dire[377].
    Amarante l'arrte, et j'arrte Daphnis:                         95
    Ainsi tous entretiens d'entre eux deux sont bannis;
    Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite,
    Qu'au langage des yeux son amour est rduite.
    Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer?
    Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer?               100
    Mme ceux de Daphnis  tous coups lui rpondent:
    L'un dans l'autre  tous coups leurs regards se confondent,
    Et d'un commun aveu ces muets truchements
    Ne se disent que trop leurs amoureux tourments.
      Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie!              105
    Que l'amour aisment penche  la jalousie!
    Qu'on croit tt ce qu'on craint en ces perplexits
    O les moindres soupons passent pour vrits!
    Daphnis est toute aimable; et si Florame l'aime[378],
    Dois-je m'imaginer qu'il soit aim de mme[379]?               110
    Florame avec raison adore tant d'appas,
    Et Daphnis sans raison s'abaisseroit trop bas.
    Ce feu, si juste en l'un, en l'autre inexcusable,
    Rendroit l'un glorieux, et l'autre mprisable.
      Simple! l'amour peut-il couter la raison?                   115
    Et mme ces raisons sont-elles de saison?
    Si Daphnis doit rougir en brlant pour Florame,
    Qui l'en affranchiroit en secondant ma flamme?
    tant tous deux gaux, il faut bien que nos feux
    Lui fassent mme honte, ou mme honneur tous deux[380]:
    Ou tous deux nous formons un dessein tmraire,
    Ou nous avons tous deux mme droit de lui plaire.
    Si l'espoir m'est permis, il y peut aspirer;
    Et s'il prtend trop haut, je dois dsesprer.
    Mais le voici venir.


SCNE III.

THANTE, FLORAME.

    THANTE.

                      Tu me fais bien attendre.                    125

    FLORAME.

    Encore est-ce  regret qu'ici je viens me rendre[381],
    Et comme un criminel qu'on trane  sa prison.

    THANTE.

    Tu ne fais qu'en raillant cette comparaison.

    FLORAME.

    Elle n'est que trop vraie.

    THANTE.

                              Et ton indiffrence?

    FLORAME.

    La conserver encor! le moyen? l'apparence?                     130
    Je m'tois plu toujours d'aimer en mille lieux:
    Voyant une beaut, mon coeur suivoit mes yeux;
    Mais de quelques attraits que le ciel l'et pourvue,
    J'en perdois la mmoire aussitt que la vue;
    Et bien que mes discours lui donnassent ma foi,                135
    De retour au logis, je me trouvois  moi[382].
    Cette faon d'aimer me sembloit fort commode,
    Et maintenant encor je vivrois  ma mode;
    Mais l'objet d'Amarante est trop embarrassant:
    Ce n'est point un visage  ne voir qu'en passant;              140
    Un je ne sais quel charme auprs d'elle m'attache;
    Je ne la puis quitter que le jour ne se cache;
    Mme alors, malgr moi, son image me suit[383],
    Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit.
    Le sommeil n'oseroit me peindre une autre ide;                145
    J'en ai l'esprit rempli, j'en ai l'me obsde.
    Thante, ou permets-moi de n'en plus approcher,
    Ou songe que mon coeur n'est pas fait d'un rocher;
    Tant de charmes enfin me rendroient infidle[384].

    THANTE.

    Deviens-le si tu veux, je suis assur d'elle;                  150
    Et quand il te faudra tout de bon l'adorer,
    Je prendrai du plaisir  te voir soupirer,
    Tandis que pour tout fruit tu porteras la peine[385]
    D'avoir tant persist dans une humeur si vaine.
    Quand tu ne pourras plus te priver de la voir[386],            155
    C'est alors que je veux t'en ter le pouvoir;
    Et j'attends de pied ferme  reprendre ma place[387],
    Qu'il ne soit plus en toi de retrouver ta glace.
    Tu te dfends encore, et n'en tiens qu' demi[388].

    FLORAME.

    Cruel, est-ce l donc me traiter en ami?                       160
    Garde, pour chtiment de cet injuste outrage,
    Qu'Amarante pour toi ne change de courage[389],
    Et se rendant sensible  l'ardeur de mes voeux....

    THANTE.

    A cela prs, poursuis; gagne-la, si tu peux:
    Je ne m'en prendrai lors qu' ma seule imprudence;             165
    Et demeurant ensemble en bonne intelligence,
    En dpit du malheur que j'aurai mrit,
    J'aimerai le rival qui m'aura supplant.

    FLORAME.

    Ami, qu'il vaut bien mieux ne tomber point en peine
    De faire  tes dpens cette preuve incertaine[390]!           170
    Je me confesse pris, je quitte[391], j'ai perdu:
    Que veux-tu plus de moi? reprends ce qui t'est d[392].
    Sparer plus longtemps une amour si parfaite[393]!
    Continuer encor la faute que j'ai faite!
    Elle n'est que trop grande, et pour la rparer,                175
    J'empcherai Daphnis de vous plus sparer[394].
    Pour peu qu' mes discours je la trouve accessible,
    Vous jouirez vous deux d'un entretien paisible;
    Je saurai l'amuser, et vos feux redoubls
    Par son fcheux abord ne seront plus troubls.                 180

    THANTE.

    Ce seroit prendre un soin qui n'est pas ncessaire:
    Daphnis sait d'elle-mme assez bien se distraire,
    Et jamais son abord ne trouble nos plaisirs,
    Tant elle est complaisante  nos chastes desirs.


SCNE IV.

FLORAME, THANTE, AMARANTE.

    THANTE.

    Dploie, il en est temps, tes meilleurs artifices[395]         185
    (Sans mettre toutefois en oubli mes services):
    Je t'amne un captif qui te veut chapper.

    AMARANTE.

    J'en ai vu d'chapps que j'ai su rattraper[396].

    THANTE.

    Vois qu'en sa libert ta gloire se hasarde.

    AMARANTE.

    Allez, laissez-le-moi, j'en ferai bonne garde[397].            190
    Daphnis est au jardin.

    FLORAME.

                            Sans plus vous dsunir,
    Souffre qu'au lieu de toi je l'aille entretenir.


SCNE V.

AMARANTE, FLORAME.

    AMARANTE.

    Laissez, mon cavalier, laissez aller Thante:
    Il porte assez au coeur le portrait d'Amarante;
    Je n'apprhende point qu'on l'en puisse effacer.               195
    C'est au vtre  prsent que je le veux tracer;
    Et la difficult d'une telle victoire
    M'en augmente l'ardeur comme elle en crot la gloire[398].

    FLORAME.

    Aurez-vous quelque gloire  me faire souffrir?

    AMARANTE.

    Plus que de tous les voeux qu'on me pourroit offrir[399].      200

    FLORAME.

    Vous plaisez-vous  ceux d'une me si contrainte,
    Qu'une vieille amiti retient toujours en crainte?

    AMARANTE.

    Vous n'tes pas encore au point o je vous veux;
    Et toute amiti meurt o naissent de vrais feux[400].

    FLORAME.

    De vrai, contre ses droits mon esprit se rebelle;              205
    Mais feriez-vous tat d'un amant infidle?

    AMARANTE.

    Je ne prendrai jamais pour un manque de foi
    D'oublier un ami pour se donner  moi.

    FLORAME.

    Encor si je pouvois former quelque esprance[401]
    De vous voir favorable  ma persvrance,                      210
    Que vous pussiez m'aimer aprs tant de tourment[402],
    Et d'un mauvais ami faire un heureux amant!
    Mais hlas! je vous sers, je vis sous votre empire,
    Et je ne puis prtendre o mon desir aspire.
    Thante! (ah, nom fatal pour me combler d'ennui!)              215
    Vous demandez mon coeur, et le vtre est  lui!
    Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services[403],
    Que du manque d'espoir j'vite les supplices:
    Qui ne peut rien prtendre a droit d'abandonner.

    AMARANTE.

    S'il ne tient qu' l'espoir, je vous en veux donner.           220
    Apprenez que chez moi c'est un foible avantage
    De m'avoir de ses voeux le premier fait hommage:
    Le mrite y fait tout, et tel plat  mes yeux,
    Que je ngligerois prs de qui vaudroit mieux[404].
    Lui seul de mes amants rgle la diffrence,                    225
    Sans que le temps leur donne aucune prfrence.

    FLORAME.

    Vous ne flattez mes sens que pour m'embarrasser.

    AMARANTE.

    Peut-tre; mais enfin il faut le confesser[405],
    Vous vous trouveriez mieux auprs de ma matresse.

    FLORAME.

    Ne pensez pas....

    AMARANTE.

                      Non, non, c'est l ce qui vous presse.
    Allons dans le jardin ensemble la chercher.
    Que j'ai su dextrement  ses yeux la cacher!


SCNE VI.

DAPHNIS, THANTE.

    DAPHNIS.

    Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre[406]!
    Je vous l'ai dj dit, et l'effet vous le montre:
    Vous perdez Amarante, et cet ami fard                         235
    Se saisit finement d'un bien si mal gard;
    Vous devez vous lasser de tant de patience,
    Et votre sret n'est qu'en la dfiance.

    THANTE.

    Je connois Amarante, et ma facilit
    tablit mon repos sur sa fidlit:                             240
    Elle rit de Florame et de ses flatteries,
    Qui ne sont aprs tout que des galanteries[407].

    DAPHNIS.

    Amarante, de vrai, n'aime pas  changer;
    Mais votre peu de soin l'y pourroit engager.
    On nglige aisment un homme qui nglige.                      245
    Son naturel est vain; et qui la sert l'oblige:
    D'ailleurs les nouveauts ont de puissants appas.
    Thante, croyez-moi, ne vous y fiez pas.
    J'ai su me faire jour jusqu'au fond de son me[408],
    O j'ai peu remarqu de sa premire flamme;                    250
    Et s'il tournoit la feinte en vritable amour[409],
    Elle seroit bien fille  vous jouer d'un tour;
    Mais afin que l'issue en soit pour vous meilleure,
    Laissez-moi ce causeur  gouverner une heure:
    J'ai tant de passion pour tous vos intrts,                   255
    Que j'en saurai bientt pntrer les secrets[410].

    THANTE.

    C'est un trop bas emploi pour de si hauts mrites;
    Et quand elle aimeroit  souffrir ses visites,
    Quand elle auroit pour lui quelque inclination,
    Vous m'en verriez toujours sans apprhension.                  260
    Qu'il se mette  loisir, s'il peut, dans son courage:
    Un moment de ma vue en efface l'image.
    Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement,
    Elle a de trop bons yeux et trop de jugement[411].

    DAPHNIS.

    Vous le mprisez trop: je trouve en lui des charmes[412]
    Qui vous devroient du moins donner quelques alarmes.
    Clarimond n'a de moi que haine et que rigueur[413];
    Mais s'il lui ressembloit, il gagneroit mon coeur.

    THANTE.

    Vous en parlez ainsi, faute de le connotre.

    DAPHNIS.

    J'en parle et juge ainsi sur ce qu'on voit parotre[409].      270

    THANTE.

    Quoi qu'il en soit, l'honneur de vous entretenir....

    DAPHNIS.

    Brisons l ce discours: je l'aperois venir[415].
    Amarante, ce semble, en est fort satisfaite.


SCNE VII.

DAPHNIS, FLORAME, THANTE, AMARANTE.

    THANTE.

    Je t'attendois, ami, pour faire la retraite:
    L'heure du dner presse, et nous incommodons[416]              275
    Celles qu'en nos discours ici nous retardons[417].

    DAPHNIS.

    Il n'est pas encor tard.

    THANTE.

                              Nous ferions conscience
    D'abuser plus longtemps de votre patience.

    FLORAME.

    Madame, excusez donc cette incivilit,
    Dont l'heure nous impose une ncessit.                        280

    DAPHNIS.

    Sa force vous excuse, et je lis dans votre me
    Qu' regret vous quittez l'objet de votre flamme.


SCNE VIII.

DAPHNIS, AMARANTE.

    DAPHNIS.

    Cette assiduit de Florame avec vous
    A la fin a rendu Thante un peu jaloux.
    Aussi de vous y voir tous les jours attache,                  285
    Quelle puissante amour n'en seroit point touche[418]?
    Je viens d'examiner son esprit en passant;
    Mais vous ne croiriez pas l'ennui qu'il en ressent.
    Vous y devez pourvoir; et si vous tes sage,
    Il faut  cet ami faire mauvais visage,                        290
    Lui fausser compagnie, viter ses discours.
    Ce sont pour l'apaiser les chemins les plus courts:
    Sinon, faites tat qu'il va courir au change.

    AMARANTE.

    Il seroit en ce cas d'une humeur bien trange.
    A sa prire seule, et pour le contenter,                       295
    J'coute cet ami quand il m'en vient conter;
    Et pour vous dire tout, cet amant infidle
    Ne m'aime pas assez pour en tre en cervelle[419].
    Il forme des desseins beaucoup plus relevs,
    Et de plus beaux portraits en son coeur sont gravs.           300
    Mes yeux pour l'asservir ont de trop foibles armes;
    Il voudroit pour m'aimer que j'eusse d'autres charmes,
    Que l'clat de mon sang, mieux soutenu de biens,
    Ne ft point raval par le rang que je tiens;
    Enfin (que serviroit aussi bien de le taire?)                  305
    Sa vanit le porte au souci de vous plaire.

    DAPHNIS.

    En ce cas, il verra que je sais comme il faut
    Punir des insolents qui prtendent trop haut.

    AMARANTE.

    Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flamme,
    Vous voyez par piti qu'il me laisse Florame,                  310
    Qui n'tant pas si vain, a plus de fermet.

    DAPHNIS.

    Amarante, aprs tout disons la vrit:
    Thante n'est si vain qu'en votre fantaisie,
    Et sa froideur pour vous nat de sa jalousie[420];
    Mais soit qu'il change ou non, il ne m'importe en rien[421];
    Et ce que je vous dis n'est que pour votre bien.


SCNE IX.

AMARANTE.

    Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'me,
    On devine aisment qu'elle en veut  Florame.
    Sa fermet pour moi, que je vantois  faux,
    Lui portoit dans l'esprit de terribles assauts.                320
    Sa surprise  ce mot a paru manifeste;
    Son teint en a chang, sa parole, son geste.
    L'entretien que j'en ai lui sembleroit bien doux,
    Et je crois que Thante en est le moins jaloux.
    Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis doute.            325
    tre toujours des yeux sur un homme arrte,
    Dans son manque de biens dplorer son malheur,
    Juger  sa faon qu'il a de la valeur,
    Demander si l'esprit en rpond  la mine[422],
    Tout cela de ses feux et instruit la moins fine.              330
    Florame en est de mme, il meurt de lui parler;
    Et s'il peut d'avec moi jamais se dmler,
    C'en est fait, je le perds. L'impertinente crainte!
    Que m'importe de perdre une amiti si feinte[423]?
    Et que me peut servir un ridicule feu,                         335
    O jamais de son coeur sa bouche n'a l'aveu?
    Je m'en veux mal en vain; l'amour a tant de force
    Qu'il attache mes sens  cette fausse amorce,
    Et fera son possible  toujours conserver
    Ce doux extrieur dont on me veut priver.                      340


FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [359] Dans les ditions de 1637-1664: _et aime_.

  [360] Dans l'dition de 1637, ce personnage se nomme Clonte et
  ne figure pas au tableau des acteurs. Du reste il ne prend la
  parole que dans la scne v de l'acte IV, et dans aucune dition
  son nom ne parat, en tte de cette scne, parmi ceux des
  personnages.

  [361] L'indication du lieu de la scne manque dans l'dition de
  1637.

  [362] _Var._ Je treuve qu'aprs tout ce n'est qu'une suivante.
  (1637)

  [363] _Var._ A la fin j'ai lev mes yeux sur sa matresse.
  (1637-57)

  [364] _Var._ Maintenant je me doute  peu prs d'une ruse.
  (1637-60)

  [365] _Var._ Tient pour manque d'esprit de vritables feux.
  (1637-57)

  [366] _Var._ Mon feu, qui ne seroit que simple courtoisie,
        [La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.]
        Moi de jurer que non, et lui de persister,
        Tant que pour cette preuve il me fit protester
        Que je lui cderois quelque temps ma matresse.
        Ainsi donc je l'y mne, et par cette souplesse,
        [Engageant Amarante et Florame au discours.] (1637-57)

  [367] _Var._ Amarante  ce point fut-elle fort docile? (1637-57)

  [368]  _Var._ Plus que je n'esprois je la trouvai facile. (1637)
         _Var._ Plus que je n'esprois je l'y trouvai facile. (1644-57)

  [369] _Var._ Soit qu'elle ft dessein d'asservir la franchise
    D'un qui la cajoloit ainsi par entreprise. (1637)
    _Var._ Soit qu'elle ft dessein sur cet esprit rebelle
    Qui par galanterie osoit feindre auprs d'elle. (1644-57)

  [370] _Var._ Qui par simple gageure osoit se jouer d'elle.
  (1660-64)

  [371] _Var._ Et ne demanda plus tant d'assiduit. (1637)

  [372] _Var._ L'aise de se voir seule  gouverner Florame.
  (1637-68)

  [373] _Var._ Qu'il a dedans l'esprit mmes desseins que toi.
  (1637-57)

  [374] _Var._ Parmi ces hauts projets il manque de prudence.
  (1637)

  [375] _Var._ Qu'il ne se doute point de ta supercherie. (1637-57)

  [376] _Var._ N'importe toutefois qu'il brle et qu'il soupire;
        Je sais trop dextrement l'empcher d'en rien dire. (1637)

  [377] _Var._ Si je sais dextrement l'empcher d'en rien dire.
  (1644-57)

  [378] _Var._ Daphnis est fort aimable, et si Florame l'aime,
        Est-ce  dire pourtant qu'il soit aim de mme? (1637-57)

  [379] _Var._ En dois-je prsumer qu'il soit aim de mme? (1660)

  [380] _Var._ Lui soient  mme honte ou mme honneur tous deux:
        Ou tous deux nous faisons un dessein tmraire. (1637-57)

  [381] _Var._ Encore est-ce  regret qu'ici je me viens rendre.
  (1637-57)

  [382] _Var._ De retour au logis je me treuvois  moi. (1637)

  [383] _Var._ Encor n'est-ce pas tout, son image me suit,
        [Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit.]
        Elle entre effrontment jusque dedans ma couche,
        Me redit ses propos, me prsente sa bouche.
        [Thante, ou permets-moi de n'en plus approcher.] (1637-57)

  [384] _Var._ Ses beauts  la fin me rendroient infidle.
  (1637-57)

  [385] _Var._ Et toi sans aucun fruit tu porteras la peine.
  (1637-57)

  [386] _Var._ Quand tu ne pourras plus te passer de la voir.
  (1637-57)

  [387] _Var._ J'attends pour te punir  reprendre ma place.
  (1637-57)

  [388] _Var._ A prsent tu n'en tiens encore qu' demi. (1637-57)

  [389] _Var._ Qu'en ma faveur le ciel ne tourne son courage,
        Et dispose Amarante  seconder mes voeux. (1637-57)

  [390] _Var._ De faire  tes dpens cette preuve incertaine.
  (1657)

  [391] Terme de jeu: _je quitte la partie_.

  [392] _Var._ Que veux-tu plus de moi? reprends ce qu'il t'est d.
  (1657)

  [393] _Var._ Sparer davantage une amour si parfaite! (1637-60)

  [394] _Var._ J'empcherai Daphnis de plus vous sparer.
        Pour peu qu' mes discours je la trouve accessible. (1637)

  [395] _Var._ Mon coeur, dploie ici tes meilleurs artifices
        (Mais toutefois sans mettre en oubli mes services). (1637-57)

  [396] _Var._ Quelque chapp qu'il ft, je saurois l'attraper.
  (1637-57)

  [397] _Var._ Allez, laissez-le-moi, j'y ferai bonne garde. (1637)

  [398] _Var._ Augmente mon envie en augmentant la gloire.
  (1637-57)

  [399] _Var._ Bien plus que d'aucuns voeux que l'on me peut offrir. (1637)
        _Var._ Bien plus que d'aucuns voeux que l'on me pt offrir. (1644-60)

  [400] _Var._ Toute amiti se meurt o naissent de vrais feux.
  (1637-57)

  [401] _Var._ Encore si j'avois tant soit peu d'esprance.
  (1637-57)

  [402] _Var._ Que vous puissiez m'aimer aprs tant de tourment.
  (1654)

  [403] _Var._ Et mon strile amour n'aura que des supplices!
       Trouvez bon que j'adresse autre part mes services[403-a],
       ontraint, manque d'espoir, de vous abandonner.
       AMAR. S'il ne tient qu' cela je vous en veux donner. (1637-57)

    [403-a] [Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services.]
            (1644-57)

  [404] _Var._ Que je ngligerois prs d'un qui valt mieux. (1637-57)

  [405] _Var._ Peut-tre, mais enfin il le faut confesser. (1637-60)

  [406] _Var._ Voyez comme tous deux fuyent notre rencontre!
  (1637-57)

  [407] _Var._ Qui ne sont en effet que des galanteries. (1637-57)

  [408] _Var._ J'ai sond son esprit touchant cette matire,
    O j'ai peu remarqu de son ardeur premire. (1637)
    _Var._ J'ai sond dextrement jusqu'au fond de son me. (1644-57)

  [409] _Var._ Et si Florame avoit pour elle quelque amour,
    Elle pourroit bientt vous faire un mauvais tour. (1637-57)

  [410] _Var._ Qu'en moins de rien ma ruse en tire les secrets.
    THANTE. C'est un trop bas emploi pour un si grand mrite;
    Et quand bien Amarante en seroit l rduite,
    Que de se voir pour lui dans quelque motion,
    J'touffe en moins de rien cette inclination. (1637-57)

  [411] _Var._ Cette belle matresse a trop de jugement. (1637-57)

  [412] _Var._ Vous le mprisez trop: je treuve en lui des charmes.
  (1637-52)

  [413] _Var._ Clarimond n'a de moi qu'un excs de rigueur;
    Mais s'il lui ressembloit, il toucheroit mon coeur. (1637-57)

  [414] _Var._ Mais j'en juge suivant ce que je vois parotre. (1637-60)
    _Var._ Mais j'en juge suivant ce que j'en vois parotre. (1663 et 64)

  [415] _Var._ Laissons l ce discours: je l'aperois venir.
  (1637-60)

  [416] _Var._ L'heure de dner presse, et nous incommodons. (1637)

  [417] _Var._ Celle qu'en nos discours ici nous retardons.
  (1637-64)

  [418] _Var._ Quelle puissante amour n'en seroit pas fche?
  (1637-57)

  [419] _Pour en tre inquiet._ Voyez tome I, p. 192, note 2.

  [420] _Var._ Et toute sa froideur nat de sa jalousie. (1637)

  [421] _Var._ C'est chose au demeurant qui ne me touche en rien. (1637-57)
    _Var._ Si vous l'aimez encor, quittez cet entretien,
    Ce que je vous en dis n'est que pour votre bien. (1660)

  [422] _Var._ M'informer[422-a] si l'esprit en rpond  la mine.
  (1637-57)

    [422-a] Voyez tome I, p. 472, note 2.

  [423] _Var._ [Que m'importe de perdre une amiti si feinte?]
    Dois-je pas m'ennuyer de son discours moqueur,
    O sa langue jamais n'a l'aveu de son coeur?
    Non, je ne le saurois, et quoi qu'il m'en arrive,
    Je ferai mes efforts afin qu'on ne m'en prive,
    Et j'y veux employer de si russ dtours,
    Qu'ils n'auront de longtemps le fruit de leurs amours[423-a]. (1637-57)

    [423-a] C'est ici que finit le Ier acte dans les ditions
    indiques.




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

GRASTE, CLIE.

    CLIE.

    Eh bien! j'en parlerai; mais songez qu' votre ge
    Mille accidents fcheux suivent le mariage:
    On aime rarement de si sages poux,
    Et leur moindre malheur, c'est d'tre un peu jaloux[424].
    Convaincus au dedans de leur propre foiblesse,                 345
    Une ombre leur fait peur, une mouche les blesse;
    Et cet heureux hymen, qui les charmoit si fort,
    Devient souvent pour eux un fourrier[425] de la mort.

    GRASTE.

    Excuse, ou pour le moins pardonne  ma folie;
    Le sort en est jet: va, ma chre Clie[426],                  350
    Va trouver la beaut qui me tient sous sa loi;
    Flatte-la de ma part, promets-lui tout de moi;
    Dis-lui que si l'amour d'un vieillard l'importune,
    Elle fait une planche[427]  sa bonne fortune;
    Que l'excs de mes biens,  force de prsents,                 355
    Rpare la vigueur qui manque  mes vieux ans;
    Qu'il ne lui peut choir de meilleure aventure.

    CLIE.

    Ne m'importunez point de votre tablature[428]:
    Sans vos instructions je sais bien mon mtier[429],
    Et je n'en laisserai pas un trait  quartier[430].             360

    GRASTE.

    Je ne suis point ingrat quand on me rend office.
    Peins-lui bien mon amour, offre bien mon service,
    Dis bien que mes beaux jours ne sont pas si passs
    Qu'il ne me reste encor....

    CLIE.

                                Que vous m'tourdissez!
    N'est-ce point assez dit que votre me est prise?             365
    Que vous allez mourir si vous n'avez Florise?
    Reposez-vous sur moi.

    GRASTE.

                          Que voil froidement
    Me promettre ton aide  finir mon tourment!

    CLIE.

    S'il faut aller plus vite, allons, je vois son frre[431],
    Et vais tout devant vous lui proposer l'affaire[432].          370

    GRASTE.

    Ce seroit tout gter; arrte, et par douceur
    Essaie auparavant d'y rsoudre la soeur.


SCNE II.

FLORAME.

            Jamais ne verrai-je finie
            Cette incommode affection,
            Dont l'impitoyable manie[433]                          375
            Tyrannise ma passion?
    Je feins, et je fais natre un feu si vritable,
    Qu' force d'tre aim je deviens misrable.

            Toi qui m'assiges tout le jour,
            Fcheuse cause de ma peine,                            380
            Amarante, de qui l'amour
            Commence  mriter ma haine,
    Cesse de te donner tant de soins superflus[434]:
    Je te voudrai du bien de ne m'en vouloir plus.

            Dans une ardeur si violente,                           385
            Prs de l'objet de mes desirs[435],
            Penses-tu que je me contente
            D'un regard et de deux soupirs?
    Et que je souffre encor cet injuste partage
    O tu tiens mes discours, et Daphnis mon courage?              390

            Si j'ai feint pour toi quelques feux,
            C'est  quoi plus rien ne m'oblige:
            Quand on a l'effet de ses voeux[436],
            Ce qu'on adoroit se nglige.
    Je ne voulois de toi qu'un accs chez Daphis:                  395
    Amarante, je l'ai; mes amours sont finis.

            Thante, reprends ta matresse;
            N'te plus  mes entretiens
            L'unique sujet qui me blesse,
            Et qui peut-tre est las des tiens.                    400
    Et toi, puissant Amour, fais enfin que j'obtienne
    Un peu de libert pour lui donner la mienne!


SCNE III.

AMARANTE, FLORAME.

    AMARANTE.

    Que vous voil soudain de retour en ces lieux!

    FLORAME.

    Vous jugerez par l du pouvoir de vos yeux.

    AMARANTE.

    Autre objet que mes yeux devers nous vous attire.              405

    FLORAME.

    Autre objet que vos yeux ne cause mon martyre.

    AMARANTE.

    Votre martyre donc est de perdre avec moi
    Un temps dont vous voulez faire un meilleur emploi.


SCNE IV[437].

DAPHNIS, AMARANTE, FLORAME.

    DAPHNIS.

    Amarante, allez voir si dans la galerie
    Ils ont bientt tendu cette tapisserie:                        410
    Ces gens-l ne font rien, si l'on n'a l'oeil sur eux.

(Amarante rentre, et Daphnis continue.)

    Je romps pour quelque temps le discours de vos feux.

    _FLORAME._

    N'appelez point des feux un peu de complaisance
    Que dtruit votre abord, qu'teint votre prsence[438].

    _DAPHNIS._

    Votre amour est trop forte, et vos coeurs trop unis,           415
    Pour l'oublier soudain  l'abord de Daphnis;
    Et vos civilits tant dans l'impossible
    Vous rendent bien flatteur, mais non pas insensible.

    _FLORAME._

    Quoi que vous estimiez de ma civilit,
    Je ne me pique point d'insensibilit.                          420
    J'aime, il n'est que trop vrai, je brle, je soupire;
    Mais un plus haut sujet me tient sous son empire.

    _DAPHNIS._

    Le nom ne s'en dit point?

    FLORAME.

                              Je ris de ces amants
    Dont le trop de respect redouble les tourments[439],
    Et qui, pour les cacher se faisant violence,                   425
    Se promettent beaucoup d'un timide silence[440].
    Pour moi, j'ai toujours cru qu'un amour vertueux
    N'avoit point  rougir d'tre prsomptueux[436].
    Je veux bien vous nommer le bel oeil qui me dompte
    Et ma tmrit ne me fait point de honte.                      430
    Ce rare et haut sujet....

AMARANTE, revenant brusquement.

                              Tout est presque tendu.

    DAPHNIS.

    Vous n'avez auprs d'eux gure de temps perdu.

    AMARANTE.

    J'ai vu qu'ils l'employoient, et je suis revenue[442].

    DAPHNIS.

    J'ai peur de m'enrhumer au froid qui continue,
    Allez au cabinet me querir un mouchoir[443]:                   435
    J'en ai laiss les clefs autour de mon miroir;
    Vous les trouverez l.

(Amarante rentre, et Daphnis continue.)

                           J'ai cru que cette belle
    Ne pouvoit  propos se nommer devant elle,
    Qui recevant par l quelque espce d'affront,
    En auroit eu soudain la rougeur sur le front.                  440

    FLORAME.

    Sans affront je la quitte, et lui prfre une autre[444]
    Dont le mrite gal, le rang pareil au vtre,
    L'esprit et les attraits galement puissants,
    Ne devroient de ma part avoir que de l'encens[445].
    Oui, sa perfection, comme la vtre extrme,                    445
    N'a que vous de pareille: en un mot, c'est[446]....

    DAPHNIS.

                                                     Moi-mme:
    Je vois bien que c'est l que vous voulez venir,
    Non tant pour m'obliger, comme pour me punir.
    Ma curiosit, devenue indiscrte[447],
    A voulu trop savoir d'une flamme secrte,                      450
    Mais bien qu'elle en reoive un juste chtiment,
    Vous pouviez me traiter un peu plus doucement.
    Sans me faire rougir, il vous devoit suffire
    De me taire l'objet dont vous aimez l'empire:
    Mettre en sa place un nom qui ne vous touche pas[448],         455
    C'est un cruel reproche au peu que j'ai d'appas[449].

    FLORAME.

    Vu le peu que je suis, vous ddaignez de croire
    Une si malheureuse et si basse victoire.
    Mon coeur est un captif si peu digne de vous,
    Que vos yeux en voudroient dsavouer leurs coups;              460
    Ou peut-tre mon sort me rend si mprisable[450]
    Que ma tmrit vous devient incroyable.
    Mais quoi que dsormais il m'en puisse arriver,
    Je fais serment....

    AMARANTE.

                        Vos clefs ne sauroient se trouver[451].

    DAPHNIS.

    Faute d'un plus exquis, et comme par bravade,                  465
    Ceci servira donc de mouchoir de parade.

    Enfin, ce cavalier que nous vmes au bal,
    Vous trouvez comme moi qu'il ne danse pas mal?

    FLORAME.

    Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine.

    DAPHNIS.

    Il s'toit si bien mis pour l'amour de Clarine.                470

(A Amarante[452].)

    A propos de Clarine, il m'toit chapp
    Qu'elle en a deux  moi d'un nouveau point coup[453]:
    Allez, et dites-lui qu'elle me les renvoie.

    AMARANTE.

    Il est hors d'apparence aujourd'hui qu'on la voie:
    Ds une heure au plus tard elle devoit sortir.                 475

    DAPHNIS.

    Son cocher n'est jamais sitt prt  partir;
    Et d'ailleurs son logis n'est pas au bout du monde;
    Vous perdrez peu de pas. Quoi qu'elle vous rponde,
    Dites-lui nettement que je les veux avoir[454].

    AMARANTE.

    A vous les rapporter je ferai mon pouvoir.                     480


SCNE V.

FLORAME, DAPHNIS.

    FLORAME.

    C'est  vous maintenant d'ordonner mon supplice,
    Sre que sa rigueur n'aura point d'injustice.

    DAPHNIS.

    Vous voyez qu'Amarante a pour vous de l'amour,
    Et ne manquera pas d'tre tt de retour.
    Bien que je pusse encore user de ma puissance[455],            485
    Il vaut mieux mnager le temps de son absence.
    Donc, pour n'en perdre point en discours superflus[456],
    Je crois que vous m'aimez; n'attendez rien de plus:
    Florame, je suis fille, et je dpends d'un pre.

    FLORAME.

    Mais de votre ct que faut-il que j'espre?                   490

    DAPHNIS.

    Si ma jalouse encor vous rencontroit ici,
    Ce qu'elle a de soupons seroit trop clairci:
    Laissez-moi seule, allez.

    FLORAME.

                              Se peut-il que Florame
    Souffre d'tre sitt spar de son me?
    Oui, l'honneur d'obir  vos commandements                     495
    Lui doit tre plus cher que ses contentements.


SCNE VI.

    DAPHNIS.

    Mon amour, par ses yeux plus forte devenue,
    L'et bientt emport dessus ma retenue;
    Et je sentois mon feu tellement s'augmenter[457],
    Qu'il n'toit plus en moi de le pouvoir dompter.               500
    J'avois peur d'en trop dire; et cruelle  moi-mme,
    Parce que j'aime trop j'ai banni ce que j'aime.
    Je me trouve captive en de si beaux liens[458],
    Que je meurs qu'il le sache, et j'en fuis les moyens.
    Quelle importune loi que cette modestie                        505
    Par qui notre apparence en glace convertie
    touffe dans la bouche, et nourrit dans le coeur,
    Un feu dont la contrainte augmente la vigueur!
    Que ce penser m'est doux! que je t'aime, Florame[459]!
    Et que je songe peu, dans l'excs de ma flamme,                510
    A ce qu'en nos destins contre nous irrits
    Le mrite et les biens font d'ingalits!
    Aussi par celle-l de bien loin tu me passes[460],
    Et l'autre seulement est pour les mes basses;
    Et ce penser flatteur me fait croire aisment                  515
    Que mon pre sera de mme sentiment[461].
    Hlas! c'est en effet bien flatter mon courage,
    D'accommoder son sens aux desirs de mon ge.
    Il voit par d'autres yeux, et veut d'autres appas.


SCNE VII.

DAPHNIS, AMARANTE.

    AMARANTE.

    Je vous l'avois bien dit qu'elle n'y seroit pas[462].          520

    DAPHNIS.

    Que vous avez tard pour ne trouver personne!

    AMARANTE.

    Ce reproche vraiment ne peut qu'il ne m'tonne:
    Pour revenir plus vite, il et fallu voler.

    DAPHNIS.

    Florame cependant, qui vient de s'en aller,
    A la fin, malgr moi, s'est ennuy d'attendre.                 525

    AMARANTE.

    C'est chose toutefois que je ne puis comprendre.
    Des hommes de mrite et d'esprit comme lui
    N'ont jamais avec vous aucun sujet d'ennui:
    Votre me gnreuse a trop de courtoisie.

    DAPHNIS.

    Et la vtre amoureuse un peu de jalousie.                      530

    AMARANTE.

    De vrai, je gotois mal de faire tant de tours,
    Et perdois  regret ma part de ses discours.

    DAPHNIS.

    Aussi je me trouvois si promptement servie,
    Que je me doutois bien qu'on me portoit envie.
    En un mot, l'aimez-vous?

    AMARANTE.

                            Je l'aime aucunement,                  535
    Non pas jusqu' troubler votre contentement;
    Mais si son entretien n'a pas de quoi vous plaire,
    Vous m'obligerez fort de ne m'en plus distraire.

    DAPHNIS.

    Mais au cas qu'il me plt?

    AMARANTE.

                              Il faudroit vous cder.
    C'est ainsi qu'avec vous je ne puis rien garder.               540
    Au moindre feu pour moi qu'un amant fait parotre,
    Par curiosit vous le voulez connotre,
    Et quand il a got d'un si doux entretien,
    Je puis dire ds lors que je ne tiens plus rien.
    C'est ainsi que Thante a nglig ma flamme;                   545
    Encor tout de nouveau vous m'enlevez Florame:
    Si vous continuez  rompre ainsi mes coups,
    Je ne sais tantt plus comment vivre avec vous[463].

    DAPHNIS.

    Sans colre, Amarante, il semble,  vous entendre,
    Qu'en mme lieu que vous je voulusse prtendre.                550
    Allez, assurez-vous que mes contentements
    Ne vous droberont aucun de vos amants[464];
    Et pour vous en donner la preuve plus expresse,
    Voil votre Thante, avec qui je vous laisse.


SCNE VIII.

THANTE, AMARANTE.

    THANTE.

    Tu me vois sans Florame: un amoureux ennui[465]                555
    Assez adroitement m'a drob de lui.
    Las de cder ma place  son discours frivole,
    Et n'osant toutefois lui manquer de parole,
    Je pratique[466] un quart d'heure  mes affections.

    AMARANTE.

    Ma matresse lisoit dans tes intentions:                       560
    Tu vois  ton abord comme elle a fait retraite,
    De peur d'incommoder une amour si parfaite.

    THANTE.

    Je ne la saurois croire obligeante  ce point.
    Ce qui la fait partir ne se dira-t-il point?

    AMARANTE.

    Veux-tu que je t'en parle avec toute franchise?                565
    C'est la mauvaise humeur o Florame l'a mise.

    THANTE.

    Florame?

    AMARANTE.

            Oui: ce causeur vouloit l'entretenir;
    Mais il aura perdu le got d'y revenir:
    Elle n'a que fort peu souffert sa compagnie,
    Et l'en a chass presque avec ignominie[467].                  570
    De dpit cependant ses mouvements aigris
    Ne veulent aujourd'hui traiter que de mpris;
    Et l'unique raison qui fait qu'elle me quitte,
    C'est l'estime o te met prs d'elle ton mrite:
    Elle ne voudroit pas te voir mal satisfait[468],
    Ni rompre sur-le-champ le dessein qu'elle a fait.

    THANTE.

    J'ai regret que Florame ait reu cette honte:
    Mais enfin, auprs d'elle il trouve mal son conte[469]?

    AMARANTE.

    Aussi c'est un discours ennuyeux que le sien:
    Il parle incessamment sans dire jamais rien[470];              580
    Et n'toit que pour toi je me fais ces contraintes,
    Je l'envoierois bientt porter ailleurs ses feintes.

    THANTE.

    Et je m'assure aussi tellement en ta foi,
    Que bien que tout le jour il cajole avec toi,
    Mon esprit te conserve une amiti si pure,                     585
    Que sans tre jaloux je le vois et l'endure.

    AMARANTE.

    Comment le serois-tu pour un si triste objet?
    Ses imperfections t'en tent tout sujet.
    C'est  toi d'admirer qu'encor qu'un beau visage
    Dedans ses entretiens  toute heure t'engage[471],             590
    J'ai pour toi tant d'amour et si peu de soupon,
    Que je n'en suis jalouse en aucune faon.
    C'est aimer puissamment que d'aimer de la sorte;
    Mais mon affection est bien encor plus forte.
      Tu sais (et je le dis sans te msestimer)                    595
    Que quand notre Daphnis auroit su te charmer[472],
    Ce qu'elle est plus que toi mettroit hors d'esprance[473]
    Les fruits qui seroient dus  ta persvrance.
    Plt  Dieu que le ciel te donnt assez d'heur
    Pour faire natre en elle autant que j'ai d'ardeur!            600
    Voyant ainsi la porte  ta fortune ouverte[474],
    Je pourrais librement consentir  ma perte.

    THANTE.

    Je te souhaite un change autant avantageux.
    Plt  Dieu que le sort te ft moins outrageux,
    Ou que jusqu' ce point il t'et favorise,                    605
    Que Florame ft prince, et qu'il t'et pouse!
    Je prise auprs des tiens si peu mes intrts,
    Que bien que j'en sentisse au coeur mille regrets[475],
    Et que de dplaisir il m'en cott la vie,
    Je me la tiendrois lors heureusement ravie.                    610

    AMARANTE.

    Je ne voudrois point d'heur qui vnt avec ta mort,
    Et Damon que voil n'en seroit pas d'accord.

    THANTE.

    Il a mine d'avoir quelque chose  me dire.

    AMARANTE.

    Ma prsence y nuiroit: adieu, je me retire.

    THANTE.

    Arrte: nous pourrons nous voir tout  loisir;                 615
    Rien ne le presse.


SCNE IX.

THANTE, DAMON.

    THANTE.

                      Ami, que tu m'as fait plaisir!
    J'tois fort  la gne avec cette suivante[476].

    DAMON.

    Celle qui te charmoit te devient bien pesante.

    THANTE.

    Je l'aime encor pourtant; mais mon ambition
    Ne laisse point agir mon inclination.                          620
    Ma flamme sur mon coeur en vain est la plus forte[477];
    Tous mes desirs ne vont qu'o mon dessein les porte.
    Au reste j'ai sond l'esprit de mon rival.

    DAMON.

    Et connu....

    THANTE.

                Qu'il n'est pas pour me faire grand mal.
    Amarante m'en vient d'apprendre une nouvelle                   625
    Qui ne me permet plus que j'en sois en cervelle.
    Il a vu....

    DAMON.

                Qui?

    THANTE.

                    Daphnis, et n'en a remport
    Que ce qu'elle devoit  sa tmrit.

    DAMON.

    Comme quoi?

    THANTE.

                Des mpris, des rigueurs sans pareilles[478].

    DAMON.

    As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles[479]?          630

    THANTE.

    Celle dont je les tiens en parle assurment.

    DAMON.

    Pour un homme si fin, on te dupe aisment.
    Amarante elle-mme en est mal satisfaite,
    Et ne t'a rien cont que ce qu'elle souhaite:
    Pour seconder Florame en ses intentions,                       635
    On l'avoit carte  des commissions.
    Je viens de le trouver, tout ravi dans son me[480]
    D'avoir eu les moyens de dclarer sa flamme[481],
    Et qui prsume tant de ses prosprits,
    Qu'il croit ses voeux reus, puisqu'ils sont couts;          640
    Et certes son espoir n'est pas hors d'apparence.
    Aprs ce bon accueil, et cette confrence
    Dont Daphnis elle-mme a fait l'occasion,
    J'en crains fort un succs  ta confusion.
    Tchons d'y donner ordre; et sans plus de langage,             645
    Avise en quoi tu veux employer mon courage.

    THANTE.

    Lui disputer un bien o j'ai si peu de part,
    Ce seroit m'exposer pour quelque autre au hasard.
    Le duel est fcheux, et quoi qu'il en arrive,
    De sa possession, l'un et l'autre il nous prive[482],          650
    Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit,
    Tandis que de sa peine un troisime a le fruit.
    A croire son courage, en amour on s'abuse:
    La valeur d'ordinaire y sert moins que la ruse[483].

    DAMON.

    Avant que passer outre, un peu d'attention.                    655

    THANTE.

    Te viens-tu d'aviser de quelque invention?

    DAMON.

    Oui, ta seule maxime en fonde l'entreprise.
    Clarimond voit Daphnis, il l'aime, il la courtise;
    Et quoiqu'il n'en reoive encor que des mpris,
    Un moment de bonheur lui peut gagner ce prix.                  660

    THANTE.

    Ce rival est bien moins  redouter qu' plaindre[484].

    DAMON.

    Je veux que de sa part tu ne doives rien craindre,
    N'est-ce pas le plus sr qu'un duel hasardeux
    Entre Florame et lui les en prive tous deux?

    THANTE.

    Crois-tu qu'avec Florame aisment on l'engage?                 665

    DAMON.

    Je l'y rsoudrai trop avec un peu d'ombrage.
    Un amant ddaign ne voit pas de bon oeil
    Ceux qui du mme objet ont un plus doux accueil:
    Des faveurs qu'on leur fait il forme ses offenses,
    Et pour peu qu'on le pousse, il court aux violences[485].      670
    Nous les verrions par l, l'un et l'autre carts,
    Laisser la place libre  tes flicits.

    THANTE.

    Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole?

    DAMON.

    Tu te mets en l'esprit une crainte frivole:
    Mon pril de ces lieux ne te bannira pas;                      675
    Et moi, pour te servir je courrois au trpas.

    THANTE.

    En mme occasion dispose de ma vie,
    Et sois sr que pour toi j'aurai la mme envie.

    DAMON.

    Allons, ces compliments en retardent l'effet.

    THANTE.

    Le ciel ne vit jamais un ami si parfait.                       680


FIN DU SECOND ACTE.

FOOTNOTES:

  [424] _Var._ Et c'est un grand bonheur s'ils ne sont que jaloux.
        Tout leur nuit, et l'abord d'une mouche les blesse;
        D'ailleurs dans leur devoir leur sant s'intresse,
        Et quelque long chemin que soit celui des cieux,
        L'hymen l'accourcit bien  des hommes si vieux. (1637-57)

  [425] Le _fourrier_ est au rgiment ou dans la maison du Roi
  celui qui est charg de prparer les logements; par suite ce mot
  s'emploie figurment dans le sens d'_avant-courier_, ou comme
  nous disons aujourd'hui, d'_avant-coureur_.

  [426] _Var._ Le sort en est jet: va, ma pauvre Clie. (1637-57)

  [427] _Faire une planche  quelqu'un_, c'est au propre lui
  faciliter le passage dans un chemin boueux ou difficile, et au
  figur lui faciliter une affaire, une entreprise.

  [428] _Var._ Je n'ai que faire ici de votre tablature:
        Sans vos instructions, je sais trop comme il faut
        Couler tout doucement sur ce qui vous dfaut.
        GR. Ma force  t'couter semble toute passe[425-a].
        Je ne suis pas encor d'une ge si casse,
        Et ne crois pas avoir us tous mes beaux jours.
        CL. Ne m'tourdissez point avec ces vains discours;
        Il suffit que votre me est tellement prise
        [Que vous allez mourir si vous n'avez Florise:]
        Il y faudra tcher. (1637-57)

      [425-a] Mes forces  t'our semblent toutes passes.
              Bannis en ma faveur ces mauvaises penses:
              Je ne crois pas avoir us tous mes beaux jours.
              (1644-57)

  [429] _Var._ [Sans vos instructions je sais bien mon mtier,]
        Et je vous aime assez pour n'y rien oublier. (1660)

  [430] _Laisser  quartier_, laisser  l'cart, laisser de ct,
  omettre. Voyez tome I, p. 93, note 2.

  [431] _Var._ Faut-il aller plus vite? Eh bien! voil son frre.
  (1637-57)

  [432] _Var._ Je m'en vais devant vous lui proposer l'affaire. (1637)
        _Var._ Je vais tout devant vous lui proposer l'affaire. (1644-57)

  [433] _Var._ Dont l'importune tyrannie
               Rompt le cours de ma passion? (1637-57)

  [434] _Var._ Relche un peu tes soins, puisqu'ils sont superflus.
  (1637)

  [435] _Var._ Si prs de mes chastes desirs. (1637-57)

  [436] L'dition de 1682 porte par erreur:

    Quand on a l'effet de ces voeux.

  [437] Cette scne se divise en cinq dans l'dition de 1637. La
  scne V, qui a pour personnages DAPHNIS et FLORAME, commence
  aprs le vers 411; la scne VI, entre DAPHNIS, AMARANTE et
  FLORAME, au milieu du vers 431; la scne VII, entre DAPHNIS et
  FLORAME, au milieu du vers 437; la scne VIII, entre DAPHNIS,
  AMARANTE et FLORAME, au vers 464,  la reprise d'Amarante: Vos
  clefs, etc.--Nous n'avons pas besoin de dire aprs cela que les
  jeux de scne indiqus soit dans notre texte soit en variante, 
  ces divers endroits, manquent dans l'dition de 1637.

  [438] _Var._ Qu'touffe et que d'abord teint votre prsence.
  (1637-57)

  [439] _Var._ Dont l'importun respect redouble les
  tourments.(1637-57)

  [440] _Var._ Pensent fort avancer par un honteux silence.
  (1637-57)

  [441] _Var._ Ne peut tre blm, bien que prsomptueux.
        J'avouerai donc mon feu, quelque haut qu'il se monte. (1637-57)

  [442] _Var._ Ne leur servant de rien, je m'en suis revenue.
  (1637-57)

  [443] _Var._ [Allez au cabinet me querir un mouchoir.]
        AMAR. Donnez-m'en donc la clef. DAPHN. Je l'aurai laiss choir:
        Tchez de la trouver. (1637-57)

  [444] _Var._ Sans affront je la quitte, et lui prfre un
  autre[444-a]. (1637)

    [444-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.

  [445] _Var._ Ne devroient de ma part avoir que des encens.
  (1637-57)

  [446] _Var._ N'a que de vous pareille: en un mot c'est....
  (1637-60)

  [447] _Var._ Ma curiosit s'est rendue indiscrte
        A vous trop informer d'une flamme secrte. (1637-57)

  [448] _Var._ En nommer un au lieu qui ne vous touche pas. (1637)
        _Var._ Puisque m'en nommer un qui ne vous touche pas. (1644-57)

  [449] _Var._ N'est que faire un reproche  son manque d'appas.
  (1637-57)

  [450] _Var._ Ou peut-tre mon sort me rend si misrable.
  (1637-60)

  [451] _Var._ Je fais voeu....AMAR.[451-a] Votre clef ne se sauroit trouver.
        DAPHN. Bien donc,  faute d'autre, et comme par bravade,
        Voici qui servira de mouchoir de parade. (1637-57)

    [451-a] AMARANTE, _revenant encore brusquement_. (1644-57)

  [452] Cette indication manque dans les ditions de 1637-60.

  [453] _Var._ Qu'elle a depuis longtemps  moi du point coup[453-a]:
        Allez, et dites-lui qu'elle me le renvoie. (1637-57)

    [453-a] Voyez la note 6 de la p. 7 de ce volume.

  [454] _Var._ Dites-lui nettement que je le veux avoir.
        AMAR. A vous le rapporter je ferai mon pouvoir. (1637-57)

  [455] L'dition de 1682 porte seule _prudence_, au lieu de
  _puissance_; quoique cette leon soit  la rigueur explicable, il
  est bien possible que ce soit une faute typographique.

  [456] _Var._ Doncques, sans plus le perdre en discours superflus.
  (1637-57)

  [457] _Var._ Et je sentois mes feux tellement s'embraser,
        Qu'il n'toit pas en moi de les plus matriser. (1637)
        _Var._ Et je sentois mes feux tellement s'augmenter,
        Qu'il n'toit plus en moi de les pouvoir dompter. (1644-64)

  [458] _Var._ Je me treuve captive en de si beaux liens[458-a].
  (1637)

    [458-a] Racine a dit dans _Phdre_, acte II, scne II:

    Quel trange captif pour un si beau lien!

  [459] _Var._ Que je t'aime, Florame, encor que je le taise!
    Et que je songe peu, dans l'excs de ma braise. (1637)

  [460] _Var._ Aussi l'une est par o de bien loin tu me passes.
  (1637)

  [461] _Var._ Que mon pre sera d'un mme sentiment. (1637-60)

  [462] _Var._ Je vous avois bien dit qu'elle n'y seroit pas.
  (1637-68)

  [463] _Var._ Je ne sais tantt plus comme vivre avec vous.
  (1637-57)

  [464] _Var._ Ne vous droberont aucuns de vos amants. (1637)

  [465] _Var._ Mon coeur, si tu me vois sans Florame aujourd'hui,
        Sache que tout exprs je m'chappe de lui. (1637-57)

  [466] _Je pratique_, je mnage.

  [467] _Var._ Et vous l'a chass presque avec ignominie. (1637)

  [468] L'dition de 1657 porte par erreur: fort satisfait.

  [469] _Var._ Mais enfin auprs d'elle il treuve mal son
  conte[469-a]? (1637-54)

    [469-a] Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [470] _Var._ Et vritablement, si je ne t'aimois bien,
        [Je l'envoierois bientt porter ailleurs ses feintes;]
        Mais puisque tu le veux, j'accepte ces contraintes.
        [THANTE. Et je m'assure aussi tellement en ta foi.] (1637-57)

  [471] _Var._ Dedans ses entretiens incessamment t'engage.
  (1637-57)

  [472] _Var._ Que quand bien ma matresse aura su te charmer. (1637)
        _Var._ Que quand bien ma matresse auroit su te charmer.
  (1644-57)

  [473] _Var._ Votre ingalit mettroit hors d'esprance. (1637-57)

  [474] _Var._ L'aise de voir la porte  ta fortune ouverte
        Me feroit librement consentir  ma perte. (1637-68)

  [475] _Var._ Que bien que je sentisse au coeur mille regrets.
  (1657)

  [476] Ce vers, par une erreur d'impression, manque dans l'dition
  de 1682.

  [477] _Var._ Et bien que sur mon coeur elle soit la plus forte.
  (1637-64)

  [478] _Var._ Des mpris, des rigueurs nompareilles. (1637-60)

  [479] _Var._ As-tu bien de la foi pour de telles merveilles?
  (1637-57)

  [480] _Var._ Je le viens de trouver, ravi, transport d'aise.
        D'avoir eu les moyens de dclarer sa braise. (1637)
        _Var._ Je le viens de trouver ravi d'aise dans l'me. (1644-57)
        _Var._ Je le viens de trouver, tout ravi dans son me. (1660)

  [481] _Var._ D'avoir eu les moyens de faire voir sa flamme.
  (1644-68)

  [482] _Var._ De sa possession l'un et l'autre nous prive. (1654)

  [483] Corneille fait allusion  ce passage dans _la Place
  Royale_, vers 702.--Thante tient un semblable discours un peu
  plus bas, p. 189 et 190.

  [484] Ce vers se trouve dans _Mlite_, acte III, scne II, Vers 820.

  [485] _Var._ Et pour peu qu'on le pousse, il a des violences
        Qui portent son courroux jusqu'aux extrmits.
        [Nous les verrions par l l'un et l'autre carts.
        THANTE. Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole.] (1637-57)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

FLORAME, CLIE.

    FLORAME.

    Enfin, quelque froideur qui paroisse en Florise[481],
    Aux volonts d'un frre elle s'en est remise.

    CLIE.

    Quoiqu'elle s'en rapporte  vous entirement,
    Vous lui feriez plaisir d'en user autrement.
    Les amours d'un vieillard sont d'une foible amorce.            685

    FLORAME.

    Que veux-tu? Son esprit se fait un peu de force:
    Elle se sacrifie  mes contentements,
    Et pour mes intrts contraint ses sentiments.
    Assure donc Graste, en me donnant sa fille,
    Qu'il gagne en un moment toute notre famille,                  690
    Et que, tout vieil qu'il est, cette condition
    Ne laisse aucun obstacle  son affection.
    Mais aussi de Florise il ne doit rien prtendre,
    A moins que se rsoudre  m'accepter pour gendre[487].

    CLIE.

    Plaisez-vous  Daphnis? c'est l le principal.                 695

    FLORAME.

    Elle a trop de bont pour me vouloir du mal;
    D'ailleurs sa rsistance obscurciroit sa gloire;
    Je la mriterois si je la pouvois croire.
    La voil qu'un rival m'empche d'aborder;
    Le rang qu'il tient sur moi m'oblige  lui cder[488],         700
    Et la piti que j'ai d'un amant si fidle
    Lui veut donner loisir d'tre ddaign d'elle.


SCNE II.

CLARIMOND, DAPHNIS.

    CLARIMOND.

    Ces ddains rigoureux dureront-ils toujours?

    DAPHNIS.

    Non, ils ne dureront qu'autant que vos amours.

    CLARIMOND.

    C'est prescrire  mes feux des lois bien inhumaines.           705

    DAPHNIS.

    Faites finir vos feux, je finirai leurs peines.

    CLARIMOND.

    Le moyen de forcer mon inclination?

    DAPHNIS.

    Le moyen de souffrir votre obstination?

    CLARIMOND.

    Qui ne s'obstineroit en vous voyant si belle?

    DAPHNIS.

    Qui vous pourroit aimer, vous voyant si rebelle?               710

    CLARIMOND.

    Est-ce rbellion que d'avoir trop de feu?

    DAPHNIS.

    C'est avoir trop d'amour, et m'obir trop peu[489].

    CLARIMOND.

    La puissance sur moi que je vous ai donne....

    DAPHNIS.

    D'aucune exception ne doit tre borne.

    CLARIMOND.

    Essayez autrement ce pouvoir souverain.                        715

    DAPHNIS.

    Cet essai me fait voir que je commande en vain.

    CLARIMOND.

    C'est un injuste essai qui feroit ma ruine.

    DAPHNIS.

    Ce n'est plus obir depuis qu'on examine.

    CLARIMOND.

    Mais l'amour vous dfend un tel commandement.

    DAPHNIS.

    Et moi, je me dfends un plus doux traitement.                 720

    CLARIMOND.

    Avec ce beau visage avoir le coeur de roche!

    DAPHNIS.

    Si le mien s'endurcit, ce n'est qu' votre approche.

    CLARIMOND.

    Que je sache du moins d'o naissent vos froideurs[490].

    DAPHNIS.

    Peut-tre du sujet qui produit vos ardeurs.

    CLARIMOND.

    Si je brle, Daphnis, c'est de nous voir ensemble.             725

    DAPHNIS.

    Et c'est de nous y voir, Clarimond, que je tremble.

    CLARIMOND.

    Votre contentement n'est qu' me maltraiter.

    DAPHNIS.

    Comme le vtre n'est qu' me perscuter.

    CLARIMOND.

    Quoi! l'on vous perscute  force de services?

    DAPHNIS.

    Non, mais de votre part ce me sont des supplices.              730

    CLARIMOND.

    Hlas! et quand pourra venir ma gurison?

    DAPHNIS.

    Lorsque le temps chez vous remettra la raison.

    CLARIMOND.

    Ce n'est pas sans raison que mon me est prise.

    DAPHNIS.

    Ce n'est pas sans raison aussi qu'on vous mprise.

    CLARIMOND.

    Juste ciel! et que dois-je esprer dsormais?                  735

    DAPHNIS.

    Que je ne suis pas fille  vous aimer jamais.

    CLARIMOND.

    C'est donc perdre mon temps que de plus y prtendre?

    DAPHNIS.

    Comme je perds ici le mien  vous entendre[491].

    CLARIMOND.

    Me quittez-vous sitt sans me vouloir gurir?

    DAPHNIS.

    Clarimond sans Daphnis peut et vivre et mourir.                740

    CLARIMOND.

    Je mourrai toutefois, si je ne vous possde.

    DAPHNIS.

    Tenez-vous donc pour mort, s'il vous faut ce remde[492].


SCNE III.

    CLARIMOND.

    Tout ddaign, je l'aime, et malgr sa rigueur,
    Ses charmes plus puissants lui conservent mon coeur.
    Par un contraire effet dont mes maux s'entretiennent,          745
    Sa bouche le refuse, et ses yeux le retiennent.
    Je ne puis, tant elle a de mpris et d'appas,
    Ni le faire accepter, ni ne le donner pas;
    Et comme si l'amour faisoit natre sa haine,
    Ou qu'elle mesurt ses plaisirs  ma peine,                    750
    On voit parotre ensemble, et crotre galement,
    Ma flamme et ses froideurs, sa joie et mon tourment[493].
    Je tche  m'affranchir de ce malheur extrme,
    Et je ne saurois plus disposer de moi-mme.
    Mon dsespoir trop lche obit  mon sort,                     755
    Et mes ressentiments n'ont qu'un dbile effort.
    Mais pour foibles qu'ils soient, aidons leur impuissance;
    Donnons-leur le secours d'une ternelle absence.
    Adieu, cruelle ingrate, adieu: je fuis ces lieux,
    Pour drober mon me au pouvoir de tes yeux.                   760


SCNE IV.

CLARIMOND, AMARANTE.

    AMARANTE.

    Monsieur, monsieur, un mot. L'air de votre visage
    Tmoigne un dplaisir cach dans le courage.
    Vous quittez ma matresse un peu mal satisfait.

    CLARIMOND.

    Ce que voit Amarante en est le moindre effet:
    Je porte, malheureux, aprs de tels outrages,                  765
    Des douleurs sur le front, et dans le coeur des rages.

    AMARANTE.

    Pour un peu de froideur, c'est trop dsesprer.

    CLARIMOND.

    Que ne dis-tu plutt que c'est trop endurer?
    Je devrois tre las d'un si cruel martyre,
    Briser les fers honteux o me tient son empire,                770
    Sans irriter mes maux avec un vain regret.

    AMARANTE.

    Si je vous croyois homme  garder un secret[494],
    Vous pourriez sur ce point apprendre quelque chose
    Que je meurs de vous dire, et toutefois, je n'ose.
    L'erreur o je vous vois me fait compassion;                   775
    Mais pourriez-vous avoir de la discrtion[495]?

    CLARIMOND.

    Prends-en ma foi de gage[496], avec.... Laisse-moi faire.

(Il veut tirer un diamant de son doigt pour le lui donner, et elle
l'en empche.)

    AMARANTE.

    Vous voulez justement m'obliger  me taire;
    Aux filles de ma sorte il suffit de la foi:
    Rservez vos prsents pour quelque autre que moi.              780

    CLARIMOND.

    Souffre....

    AMARANTE.

                Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne.
    Daphnis a des rigueurs dont l'excs vous tonne;
    Mais vous aurez bien plus de quoi vous tonner,
    Quand vous saurez comment il faut la gouverner[497].
    A force de douceurs vous la rendez cruelle,                    785
    Et vos submissions vous perdent auprs d'elle:
    pargnez dsormais tous ces pas superflus;
    Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[498].
    Toutes ses cruauts ne sont qu'en apparence.
    Du ct du vieillard tournez votre esprance;                  790
    Quand il aura pour elle accept quelque amant[499],
    Un prompt amour natra de son commandement.
    Elle vous fait tandis cette galanterie,
    Pour s'acqurir le bruit de fille bien nourrie[500],
    Et gagner d'autant plus de rputation                          795
    Qu'on la croira forcer son inclination.
    Nommez cette maxime ou prudence ou sottise,
    C'est la seule raison qui fait qu'on vous mprise.

    CLARIMOND.

    Hlas! et le moyen de croire tes discours?

    AMARANTE.

    De grce, n'usez point si mal de mon secours[501]:             800
    Croyez les bons avis d'une bouche fidle,
    Et songeant seulement que je viens d'avec elle[502],
    Derechef pargnez tous ces pas superflus;
    Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[503].

    CLARIMOND.

    Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir frivole[504].          805

    AMARANTE.

    Hasardez seulement deux mots sur ma parole,
    Et n'apprhendez point la honte d'un refus.

    CLARIMOND.

    Mais si j'en recevois, je serois bien confus.
    Un oncle pourra mieux concerter cette affaire[505].

    AMARANTE.

    Ou par vous, ou par lui, mnagez bien le pre.                 810


SCNE V.

    AMARANTE.

    Qu'aisment un esprit qui se laisse flatter
    S'imagine un bonheur qu'il pense mriter!
    Clarimond est bien vain ensemble et bien crdule
    De se persuader que Daphnis dissimule,
    Et que ce grand ddain dguise un grand amour,                 815
    Que le seul choix d'un pre a droit de mettre au jour.
    Il s'en pme de joie, et dessus ma parole
    De tant d'affronts reus son me se console;
    Il les chrit peut-tre et les tient  faveurs:
    Tant ce trompeur espoir redouble ses ferveurs[506]!            820
    S'il rencontroit le pre, et que mon entreprise....


SCNE VI.

GRASTE, AMARANTE.

    GRASTE.

    Amarante!

    AMARANTE.

              Monsieur!

    GRASTE.

                        Vous faites la surprise,
    Encor que de si loin vous m'ayez vu venir,
    Que Clarimond n'est plus  vous entretenir!
    Je donne ainsi la chasse  ceux qui vous en content!           825

    AMARANTE.

    A moi? Mes vanits jusque-l ne se montent.

    GRASTE.

    Il sembloit toutefois parler d'affection.

    AMARANTE.

    Oui, mais qu'estimez-vous de son intention?

    GRASTE.

    Je crois que ses desseins tendent au mariage.

    AMARANTE.

    Il est vrai.

    GRASTE.

                  Quelque foi qu'il vous donne pour gage[507],     830
    Il cherche  vous surprendre, et sous ce faux appas[508]
    Il cache des projets que vous n'entendez pas.

    AMARANTE.

    Votre ge souponneux a toujours des chimres
    Qui le font mal juger des coeurs les plus sincres.

    GRASTE.

    O les conditions n'ont point d'galit,                       835
    L'amour ne se fait gure avec sincrit.

    AMARANTE.

    Pos que cela soit: Clarimond me caresse;
    Mais si je vous disois que c'est pour ma matresse,
    Et que le seul besoin qu'il a de mon secours,
    Sortant d'avec Daphnis, l'arrte en mes discours?              840

    GRASTE.

    S'il a besoin de toi pour avoir bonne issue,
    C'est signe que sa flamme est assez mal reue.

    AMARANTE.

    Pas tant qu'elle parot et que vous prsumez.
    D'un mutuel amour leurs coeurs sont enflamms;
    Mais Daphnis se contraint, de peur de vous dplaire,           845
    Et sa bouche est toujours  ses desirs contraire,
    Hormis lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment[509],
    Elle trouve  ses maux quelque soulagement.
    Clarimond cependant, pour fondre tant de glaces,
    Tche par tous moyens d'avoir mes bonnes grces;               850
    Et moi je l'entretiens toujours d'un peu d'espoir.

    GRASTE.

    A ce compte, Daphnis est fort dans le devoir:
    Je n'en puis souhaiter un meilleur tmoignage,
    Et ce respect m'oblige  l'aimer davantage.
    Je lui serai bon pre, et puisque ce parti                     855
    A sa condition se rencontre assorti,
    Bien qu'elle pt encore un peu plus haut atteindre,
    Je la veux enhardir  ne se plus contraindre.

    AMARANTE.

    Vous n'en pourrez jamais tirer la vrit:
    Honteuse de l'aimer sans votre autorit,                       860
    Elle s'en dfendra de toute sa puissance;
    N'en cherchez point d'aveu que dans l'obissance.
    Quand vous aurez fait choix de cet heureux amant[510],
    Vos ordres produiront un prompt consentement.
    Mais on ouvre la porte. Hlas! je suis perdue,                 865
    Si j'ai tant de malheur qu'elle m'ait entendue.

(Elle rentre dans le jardin.)

    GRASTE[511].

    Lui procurant du bien, elle croit la fcher,
    Et cette vaine peur la fait ainsi cacher.
    Que ces jeunes cerveaux ont de traits de folie!
    Mais il faut aller voir ce qu'aura fait Clie.                 870
    Toutefois disons-lui quelque mot en passant,
    Qui la puisse gurir du mal qu'elle ressent.


SCNE VII.

GRASTE, DAPHNIS.

    GRASTE.

    Ma fille, c'est en vain que tu fais la discrte;
    J'ai dcouvert enfin ta passion secrte:
    Je ne t'en parle point sur des avis douteux.                   875
    N'en rougis point, Daphnis, ton choix n'est pas honteux;
    Moi-mme je l'agre, et veux bien que ton me
    A cet amant si cher ne cache plus sa flamme[512].
    Tu pouvois en effet prtendre un peu plus haut;
    Mais on ne peut assez estimer ce qu'il vaut:                   880
    Ses belles qualits, son crdit et sa race
    Auprs des gens d'honneur sont trop dignes de grce.
    Adieu: si tu le vois, tu peux lui tmoigner[513]
    Que sans beaucoup de peine on me pourra gagner.


SCNE VIII.

    DAPHNIS.

    D'aise et d'tonnement je demeure immobile.                    885
    D'o lui vient cette humeur de m'tre si facile?
    D'o me vient ce bonheur o je n'osois penser?
    Florame, il m'est permis de te rcompenser;
    Et sans plus dguiser ce qu'un pre autorise,
    Je puis me revancher du don de ta franchise[514];              890
    Ton mrite le rend, malgr ton peu de biens,
    Indulgent  mes feux, et favorable aux tiens:
    Il trouve en tes vertus des richesses plus belles[515].
    Mais est-il vrai, mes sens? m'tes-vous si fidles[516]?
    Mon heur me rend confuse, et ma confusion                      895
    Me fait tout souponner de quelque illusion.
    Je ne me trompe point, ton mrite et ta race
    Auprs des gens d'honneur sont trop dignes de grce.
    Florame, il est tout vrai, ds lors que je te vis,
    Un battement de coeur me fit de cet avis;                      900
    Et mon pre aujourd'hui souffre que dans son me
    Les mmes sentiments....


SCNE IX.

FLORAME, DAPHNIS.

    DAPHNIS.

                              Quoi! vous voil, Florame?
    Je vous avois pri tantt de me quitter.

    FLORAME.

    Et je vous ai quitte aussi sans contester.

    DAPHNIS.

    Mais revenir sitt, c'est me faire une offense.                905

    FLORAME.

    Quand j'aurois sur ce point reu quelque dfense,
    Si vous saviez quels feux ont press mon retour,
    Vous en pardonneriez le crime  mon amour.

    DAPHNIS.

    Ne vous prparez point  dire des merveilles,
    Pour me persuader des flammes sans pareilles[517].             910
    Je crois que vous m'aimez, et c'est en croire plus
    Que n'en exprimeroient vos discours superflus.

    FLORAME.

    Mes feux, qu'ont redoubls[518] ces propos adorables,
    A force d'tre crus deviennent incroyables,
    Et vous n'en croyez rien qui ne soit au-dessous:               915
    Que ne m'est-il permis d'en croire autant de vous?

    DAPHNIS.

    Votre croyance est libre.

    FLORAME.

                              Il me la faudroit vraie.

    DAPHNIS.

    Mon coeur par mes regards vous fait trop voir sa plaie.
    Un homme si savant au langage des yeux
    Ne doit pas demander que je m'explique mieux.                  920
    Mais puisqu'il vous en faut un aveu de ma bouche,
    Allez, assurez-vous que votre amour me touche.
      Depuis tantt je parle un peu plus librement[519],
    Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment:
    Aussi j'ai vu mon pre, et s'il vous faut tout dire,           925
    Avec tous nos desirs sa volont conspire[520].

    FLORAME.

    Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir.
    tre aim de Daphnis! un pre y consentir!
    Dans mon affection ne trouver plus d'obstacles[521]!
    Mon espoir n'et os concevoir ces miracles.                   930

    DAPHNIS.

    Miracles toutefois qu'Amarante a produits:
    De sa jalouse humeur nous tirons ces doux fruits.
    Au rcit de nos feux, malgr son artifice,
    La bont de mon pre a tromp sa malice;
    Du moins je le prsume, et ne puis souponner[522]             935
    Que mon pre sans elle ait pu rien deviner.

    FLORAME.

    Les avis d'Amarante, en trahissant ma flamme,
    N'ont point gagn Graste en faveur de Florame.
    Les ressorts d'un miracle ont un plus haut moteur,
    Et tout autre qu'un dieu n'en peut tre l'auteur.              940

    DAPHNIS.

    C'en est un que l'Amour.

    FLORAME.

                             Et vous verrez peut-tre
    Que son pouvoir divin se fait ici parotre,
    Dont quelques grands effets, avant qu'il soit longtemps,
    Vous rendront tonne, et nos desirs contents.

    DAPHNIS.

    Florame, aprs vos feux et l'aveu de mon pre,                 945
    L'amour n'a point d'effets capables de me plaire.

    FLORAME.

    Aimez-en le premier, et recevez la foi[523]
    D'un bienheureux amant qu'il met sous votre loi.

    DAPHNIS.

    Vous, prisez le dernier qui vous donne la mienne.

    FLORAME.

    Quoique dornavant Amarante survienne,                         950
    Je crois que nos discours iront d'un pas gal[524].
    Sans donner sur le rhume ou gauchir sur le bal.

    DAPHNIS.

    Si je puis tant soit peu dissimuler ma joie,
    Et que dessus mon front son excs ne se voie,
    Je me jouerai bien d'elle et des empchements                  955
    Que son adresse apporte  nos contentements[525].

    FLORAME.

    J'en apprendrai de vous l'agrable nouvelle.
    Un ordre ncessaire au logis me rappelle,
    Et doit fort avancer le succs de nos voeux.

    DAPHNIS.

    Nous n'avons plus qu'une me et qu'un vouloir nous deux.
    Bien que vous loigner ce me soit un martyre,
    Puisque vous le voulez, je n'y puis contredire.
    Mais quand dois-je esprer de vous revoir ici?

    FLORAME.

    Dans une heure au plus tard.

    DAPHNIS.

                                 Allez donc: la voici.


SCNE X.

DAPHNIS, AMARANTE.

    DAPHNIS.

    Amarante, vraiment vous tes fort jolie;                       965
    Vous n'gayez pas mal votre mlancolie;
    Votre jaloux chagrin a de beaux agrments[526],
    Et choisit assez bien ses divertissements:
    Votre esprit pour vous-mme a force complaisance
    De me faire l'objet de votre mdisance;                        970
    Et pour donner couleur  vos dtractions,
    Vous lisez fort avant dans mes intentions.

    AMARANTE.

    Moi! que de vous j'osasse aucunement mdire!

    DAPHNIS.

    Voyez-vous, Amarante, il n'est plus temps de rire.
    Vous avez vu mon pre, avec qui vos discours                   975
    M'ont fait  votre gr de frivoles amours.
    Quoi! souffrir un moment l'entretien de Florame,
    Vous le nommez bientt une secrte flamme?
    Cette jalouse humeur dont vous suivez la loi
    Vous fait en mes secrets plus savante que moi.                 980
    Mais passe pour le croire; il falloit que mon pre
    De votre confidence apprt cette chimre?

    AMARANTE.

    S'il croit que vous l'aimez, c'est sur quelque soupon
    O je ne contribue en aucune faon.
    Je sais trop que le ciel, avec de telles grces[527],          985
    Vous donne trop de coeur pour des flammes si basses;
    Et quand je vous croirois dans cet indigne choix,
    Je sais ce que je suis et ce que je vous dois.

    DAPHNIS.

    Ne tranchez point ainsi de la respectueuse:
    Votre peine aprs tout vous est bien fructueuse;               990
    Vous la devez chrir, et son heureux succs
    Qui chez nous  Florame interdit tout accs.
    Mon pre le bannit et de l'une et de l'autre:
    Pensant nuire  mon feu, vous ruinez le vtre.
    Je lui viens de parler, mais c'toit seulement                 995
    Pour lui dire l'arrt de son bannissement.
    Vous devez cependant tre fort satisfaite
    Qu' votre occasion un pre me maltraite;
    Pour fruit de vos labeurs si cela vous suffit,
    C'est acqurir ma haine avec peu de profit.                   1000

    AMARANTE.

    Si touchant vos amours on sait rien de ma bouche,
    Que je puisse  vos yeux devenir une souche!
    Que le ciel....

    DAPHNIS.

                    Finissez vos imprcations.
    J'aime votre malice et vos dlations.

    Ma mignonne, apprenez que vous tes due:                    1005
    C'est par votre rapport que mon ardeur est sue;
    Mais mon pre y consent, et vos avis jaloux
    N'ont fait que me donner Florame pour poux.


SCNE XI.

AMARANTE.

    Ai-je bien entendu? Sa belle humeur se joue[528],
    Et par plaisir soi-mme elle se dsavoue.                     1010
    Son pre la maltraite, et consent  ses voeux!
    Ai-je nomm Florame en parlant de ses feux?
    Florame, Clarimond, ces deux noms, ce me semble,
    Pour tre[529] confondus, n'ont rien qui se ressemble.
    Le moyen que jamais on entendt si mal,                       1015
    Que l'un de ces amants ft pris pour son rival[530]?
    Je ne sais o j'en suis, et toutefois j'espre:
    Sous ces obscurits je souponne un mystre;
    Et mon esprit confus,  force de douter,
    Bien qu'il n'ose rien croire, ose encor se flatter.           1020


FIN DU TROISIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [486] _Var._ Enfin, quelque froideur que t'ait montr Florise.
  (1637)

  [487] _Var._ A moins que d'accepter Florame pour son gendre.
  (1637)

  [488] _Var._ Ce qu'il est plus que moi m'oblige  lui cder.
  (1637-57)

  [489] _Var._ Pour avoir trop d'amour, c'est m'obir trop peu.
        CLAR. La puissance qu'Amour sur moi vous a donne.... (1637-60)

  [490] _Var._ D'o naissent tant, bons Dieux! et de telles
  froideurs? (1637-57)

  [491] Il y a dans l'dition de 1682 une transposition de mots qui
  fait un hiatus et qui est assurment une faute:

    Comme je perds le mien ici  vous entendre.

  [492] Voyez dans l'_Examen_, p. 121, la judicieuse critique que
  Corneille fait lui-mme de cette scne.

  [493] _Var._ Ma flamme et ses froideurs, son aise et mon tourment.
        Je tche  me rsoudre en ce malheur extrme. (1637-57)

  [494] _Var._ Clarimond, coutez, si vous tiez discret.(1637-57)

  [495] _Var._ Mais auriez-vous aussi de la discrtion? (1637-57)

  [496] C'est l le texte de toutes les ditions publies du vivant
  de Corneille. Dans celle de 1692, on a substitu _pour_  _de_,
  correction qui depuis a t gnralement adopte.

  [497] _Var._ Quand vous saurez comment il la faut gouverner.
        En la voulant servir vous la rendez cruelle.(1637-60)

  [498] _Var._ Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637)

  [499] _Var._ Quand il aura choisi quelqu'un de ses amants,
        Sa passion natra de ses commandements. (1637-57)

  [500] Nous dirions aujourd'hui: _pour s'acqurir la rputation de
  fille bien leve_.

  [501] _Var._ Clarimond, n'usez point si mal de mon secours.
  (1637-57)

  [502] _Var._ En songeant seulement que je viens d'avec elle.
  (1637)

  [503] _Var._ Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637)

  [504] _Var._ Je suivrai ton conseil et vais chercher le pre,
        Puisque c'est de sa part que tu veux que j'espre.
        AMAR. Parlez-lui hardiment sans crainte de refus. (1637-57)

  [505] _Var._ Un oncle pourra mieux m'en pargner la honte.
        AMAR. Votre amour en tout sens y trouvera son conte. (1637-57)

  [506] _Var._ Tant ce frivole espoir redouble ses ferveurs!
  (1637-57)

  [507] _Var._ Ce n'est qu'un faux appas, et sous cette couleur
        Il ne veut cependant que surprendre une fleur. (1637)

  [508] Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [509] _Var._ Sinon lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment.
  (1637-37)

  [510] _Var._ Quand vous serez d'accord avecque son amant,
        Un prompt amour suivra votre commandement. (1637-57)

  [511] _Var._ GRASTE, _seul_. (1637-60)

  [512] _Var._ A ce beau cavalier ne cache plus sa flamme.
  (1637-57)

  [513] _Var._ Adieu: si tu le vois, tu lui peux tmoigner.
  (1637-57)

  [514] _Var._ Je me puis revancher du don de ta franchise.
  (1637-57)

  [515] L'dition de 1657 porte, par erreur sans doute: Je trouve
  en tes vertus.

  [516] _Var._ Mais est-il vrai, mes sens? m'tes-vous bien
  fidles? (1637-68)

  [517] _Var._ Pour me persuader vos flammes sans pareilles. (1637,
  44, 52 et 57)

  [518] L'dition de 1692 est la premire o il y ait _redoubls_,
  au pluriel. Dans toutes les impressions antrieures on lit
  _redoubl_. Voyez l'_Introduction du Lexique_.

  [519] _Var._ Depuis tantt je parle un peu plus franchement.
  (1637-60)

  [520] _Var._ Avecque nos desirs sa volont conspire. (1637-57)

  [521] Ce n'est que dans l'dition de 1682 que Corneille a mis au
  singulier les rimes _obstacle_ et _miracle_. La correction, pour
  tre complte, aurait d s'tendre aux vers suivants. Il et t
  facile de dire:

    Miracle toutefois qu'Amarante a produit;
    De sa jalouse humeur nous tirons ce doux fruit.

  [522] _Var._ Au moins je le prsume, et ne puis souponner.
  (1637-57)

  [523] _Var._ Parlons de ce premier, et recevez la foi. (1637)

  [524] _Var._ Je crois que nos discours,  son abord fatal,
        Ne se jetteront plus sur le rhume et le bal. (1637-57)

  [525] _Var._ [Que son adresse apporte  nos contentements.]
        FLOR. Si ma prsence y nuit, souffrez que je vous quitte;
        Une affaire aussi bien jusqu'au logis m'invite.
        DAPHN. Importante? FLOR. Oui, je meure, au succs de nos feux.(1637-57)

  [526] _Var._ Dans ce jaloux chagrin qui tient vos sens saisis,
        Vos divertissements sont assez bien choisis. (1637-57)

  [527] _Var._ Je sais trop que le ciel, avecque tant de grces.
  (1637-57)

  [528] _Var._ Quel mystre est-ce-ci? sa belle humeur se joue.
  (1637-57)

  [529] L'dition de 1682 porte, par erreur sans doute:
  _peut-tre_, au lieu de _pour tre_.

  [530] _Var._ [Que l'un de ces amants ft pris pour son rival?]
    Parmi de tels dtours mon esprit ne voit goutte,
    Et leurs prosprits le mettent en droute,
    Bien que mon coeur, brouill de mouvements divers,
    Ose encor se flatter de l'espoir d'un revers. (1637-57)



ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

DAPHNIS.

                Qu'en l'attente de ce qu'on aime
                Une heure est fcheuse  passer!
                Qu'elle ennuie un amour[531] extrme
        Dont la joie est rduite aux douceurs d'y penser[532]!

                Le mien, qui fuit la dfiance,                        1025
                La trouve trop longue  venir,
                Et s'accuse d'impatience,
        Plutt que mon amant de peu de souvenir.

                Ainsi moi-mme je m'abuse,
                De crainte d'un plus grand ennui,                     1030
                Et je ne cherche plus de ruse
        Qu' m'ter tout sujet de me plaindre de lui.

                Aussi bien, malgr ma colre,
                Je brlerois de m'apaiser,
                Et sa peine la plus svre                            1035
        Ne seroit tout au plus qu'un mot pour l'excuser[533].

                Je dois rougir de ma foiblesse;
                C'est tre trop bonne en effet.
                Daphnis, fais un peu la matresse,
        Et souviens-toi du moins....


SCNE II.

GRASTE, CLIE, DAPHNIS.

    GRASTE,  Clie.

                                 Adieu, cela vaut fait,           1040
    Tu l'en peux assurer.

(Clie rentre, et Graste continue  parler  Daphnis[534].)

                              Ma fille, je prsume,
        Quelques feux dans ton coeur que ton amant allume,
        Que tu ne voudrois pas sortir de ton devoir.

        DAPHNIS.

        C'est ce que le pass vous a pu faire voir.

        GRASTE.

        Mais si pour en tirer une preuve plus claire[535],            1045
        Je disois qu'il faut prendre un sentiment contraire,
        Qu'une autre occasion te donne un autre amant?

        DAPHNIS.

        Il seroit un peu tard pour un tel changement:
        Sous votre autorit j'ai dvoil mon me,
        J'ai dcouvert mon coeur  l'objet de ma flamme,              1050
        Et c'est sous votre aveu qu'il a reu ma foi.

        GRASTE.

        Oui, mais je viens de faire un autre choix pour toi[536].

        DAPHNIS.

        Ma foi ne permet plus une telle inconstance.

        GRASTE.

        Et moi, je ne saurois souffrir de rsistance.
        Si ce gage est donn par mon consentement,                    1055
        Il faut le retirer par mon commandement[537].
        Vous soupirez en vain: vos soupirs et vos larmes
        Contre ma volont sont d'impuissantes armes.
        Rentrez; je ne puis voir qu'avec mille douleurs
        Votre rbellion s'exprimer par vos pleurs.                    1060

(Daphnis rentre, et Graste continue[538].)

    La piti me gagnoit: il m'toit impossible
    De voir encor ses pleurs, et n'tre pas sensible:
    Mon injuste rigueur ne pouvoit plus tenir,
    Et de peur de me rendre il la falloit bannir[539].
    N'importe toutefois, la parole me lie,                        1065
    Et mon amour ainsi l'a promis  Clie:
    Florise ne se peut acqurir qu' ce prix;
    Si Florame....


SCNE III.

GRASTE, AMARANTE.

    AMARANTE.

                   Monsieur, vous vous tes mpris:
    C'est Clarimond qu'elle aime.

    GRASTE.

                                  Et ma plus grande peine
    N'est que d'en avoir eu la preuve trop certaine.              1070
    Dans sa rbellion  mon autorit,
    L'amour qu'elle a pour lui n'a que trop clat.
    Si pour ce cavalier elle avoit moins de flamme,
    Elle agreroit le choix que je fais de Florame,
    Et prenant dsormais un mouvement plus sain,                  1075
    Ne s'obstineroit pas  rompre mon dessein.

    AMARANTE.

    C'est ce choix ingal qui vous la fait rebelle;
    Mais pour tout autre amant n'apprhendez rien d'elle.

    GRASTE.

    Florame a peu de bien, mais pour quelque raison
    C'est lui seul dont je fais l'appui de ma maison[540].        1080
    Examiner mon choix, c'est un trait d'imprudence.
    Toi qu' prsent Daphnis traite de confidence[541],
    Et dont le seul avis gouverne ses secrets,
    Je te prie, Amarante, adoucis ses regrets;
    Rsous-la, si tu peux,  contenter un pre;                   1085
    Fais qu'elle aime Florame ou craigne ma colre.

    AMARANTE.

    Puisque vous le voulez, j'y ferai mon pouvoir:
    C'est chose toutefois dont j'ai si peu d'espoir,
    Que je craindrois plutt de l'aigrir davantage[542].

    GRASTE.

    Il est tant de moyens de flchir un courage[543]!             1090
    Trouve pour la gagner quelque subtil appas:
    La rcompense aprs ne te manquera pas.


SCNE IV.

    AMARANTE.

    Accorde qui pourra le pre avec la fille!
    L'garement d'esprit rgne sur la famille[544].
    Daphnis aime Florame, et son pre y consent:                  1095
    D'elle-mme j'ai su l'aise qu'elle en ressent[545];
    Et si j'en crois ce pre, elle ne porte en l'me
    Que rvolte, qu'orgueil, que mpris pour Florame.
    Peut-elle s'opposer  ses propres desirs,
    Dmentir tout son coeur, dtruire ses plaisirs?               1100
    S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle.
    Leur mcompte pourtant, quel qu'il soit, me console;
    Et bien qu'il me rduise au bout de mon latin[546],
    Un peu plus en repos j'en attendrai la fin.


SCNE V.

FLORAME, DAMON.

        FLORAME.

        Sans me voir elle rentre, et quelque bon gnie                1105
        Me sauve de ses yeux et de sa tyrannie.
        Je ne me croyois pas quitte de ses discours,
        A moins que sa matresse en vnt rompre le cours.

        DAMON.

        Je voudrois t'avoir vu dedans cette contrainte.

        FLORAME.

        Peut-tre voudrois-tu qu'elle empcht ma plainte[547]?       1110

        DAMON.

        Si Thante sait tout, sans raison tu t'en plains:
        Je t'ai dit ses secrets, comme  lui tes desseins;
        Il voit dedans ton coeur, tu lis dans son courage,
        Et je vous fais combattre ainsi sans avantage.

        FLORAME.

        Toutefois au combat tu n'as pu l'engager.                     1115

        DAMON.

        Sa gnrosit n'en craint pas le danger;
        Mais cela choque un peu sa prudence amoureuse,
        Vu que la fuite en est la fin la plus heureuse,
        Et qu'il faut que, l'un mort, l'autre tire pays[548].

        FLORAME.

        Malgr le dplaisir de mes secrets trahis,                    1120
        Je ne puis, cher ami, qu'avec toi je ne rie
        Des subtiles raisons de sa poltronnerie.
        Nous faire ce duel sans s'exposer aux coups,
        C'est vritablement en savoir plus que nous,
        Et te mettre en sa place avec assez d'adresse.                1125

        DAMON.

        Qu'importe  quels prils il gagne une matresse?
        Que ses rivaux entre eux fassent mille combats,
        Que j'en porte parole, ou ne la porte pas,
        Tout lui semblera bon, pourvu que sans en tre
        Il puisse de ces lieux les faire disparotre.                 1130

        FLORAME.

        Mais ton service offert hasardoit bien ta foi,
        Et s'il et eu du coeur, t'engageoit contre moi.

        DAMON.

        Je savois trop que l'offre en seroit rejete:
        Depuis plus de dix ans je connois sa porte.
        Il ne devient mutin que fort malaisment,                     1135
        Et prfre la ruse  l'claircissement.

        FLORAME.

        Les maximes qu'il tient pour conserver sa vie
        T'ont donn des plaisirs o je te porte envie.

        DAMON.

        Tu peux incontinent les goter si tu veux.
        Lui, qui doute fort peu du succs de ses voeux,               1140
        Et qui croit que dj Clarimond et Florame
        Disputent loin d'ici le sujet de leur flamme,
        Seroit-il homme  perdre un temps si prcieux,
        Sans aller chez Daphnis faire le gracieux,
        Et seul,  la faveur de quelque mot pour rire,                1145
        Prendre l'occasion de conter son martyre?

        FLORAME.

        Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra souponner[549]
        Que nous prenons plaisir tous deux  le berner[550].

        DAMON.

        De peur que nous voyant il cont quelque ombrage[551],
        J'avois mis tout exprs Clon sur le passage.                 1150
        Thante approche-t-il?

        CLON[552].

                              Il est en ce carfour.

        DAMON.

        Adieu donc: nous pourrons le jouer tour  tour.

        FLORAME, seul.

        Je m'tonne comment tant de belles parties
        En cet illustre amant sont si mal assorties[553],
        Qu'il a si mauvais coeur avec de si bons yeux,                1155
        Et fait un si beau choix sans le dfendre mieux.
        Pour tant d'ambition, c'est bien peu de courage.


SCNE VI.

FLORAME, THANTE.

        FLORAME.

        Quelle surprise, ami, parot sur ton visage?

        THANTE.

        T'ayant cherch longtemps, je demeure confus
        De t'avoir rencontr quand je n'y pensois plus.               1160

        FLORAME.

        Parle plus franchement: fch de ta promesse[554],
        Tu veux et n'oserois reprendre ta matresse?
        Ta passion, qui souffre une trop dure loi,
        Pour la gouverner seul te droboit de moi?

        THANTE.

        De peur que ton esprit formt cette croyance[555],            1165
        De l'aborder sans toi je faisois conscience.

        FLORAME.

        C'est ce qui t'obligeoit sans doute  me chercher?
        Mais ne te prive plus d'un entretien si cher.
        Je te cde Amarante et te rends ta parole[556]:
        J'aime ailleurs; et lass d'un compliment frivole,            1170
        Et de feindre une ardeur qui blesse mes amis,
        Ma flamme est vritable et son effet permis.
        J'adore une beaut qui peut disposer d'elle,
        Et seconder mes feux sans se rendre infidle.

        THANTE.

        Tu veux dire Daphnis?

        FLORAME.

                              Je ne puis te celer[557]                1175
        Qu'elle est l'unique objet pour qui je veux brler.

        THANTE.

        Le bruit vole dj qu'elle est pour toi sans glace,
        Et dj d'un cartel Clarimond te menace.

        FLORAME.

        Qu'il vienne, ce rival, apprendre,  son malheur,
        Que s'il me passe en biens, il me cde en valeur.             1180
        Que sa vaine arrogance, en ce duel trompe,
        Me fasse mriter Daphnis  coups d'pe:
        Par l je gagne tout; ma gnrosit
        Supplera ce qui fait notre ingalit;
        Et son pre, amoureux du bruit de ma vaillance,               1185
        La fera sur ses biens emporter la balance.

        THANTE.

        Tu n'en peux esprer un moindre vnement:
        L'heur suit dans les duels le plus heureux amant;
        Le glorieux succs d'une action si belle[558],
        Ton sang mis au hasard ou rpandu pour elle,                  1190
        Ne peut laisser au pre aucun lieu de refus.
        Tiens ta matresse acquise et ton rival confus;
        Et sans t'pouvanter d'une vaine fortune
        Qu'il soutient lchement d'une valeur commune,
        Ne fais de son orgueil qu'un sujet de mpris,                 1195
        Et pense que Daphnis ne s'acquiert qu' ce prix.
        Adieu: puisse le ciel  ton amour parfaite
        Accorder un succs tel que je le souhaite!

        FLORAME[559].

        Ce cartel, ce me semble, est trop long  venir:
        Mon courage bouillant ne se peut contenir;                    1200
        Enfl par tes discours, il ne sauroit attendre[560]
        Qu'un insolent dfi l'oblige  se dfendre.

        Va donc, et de ma part appelle Clarimond;
        Dis-lui que pour demain il choisisse un second,
        Et que nous l'attendrons au chteau de Bisstre[561].         1205

        THANTE.

        J'adore ce grand coeur qu'ici tu fais parotre,
        Et demeure ravi du trop d'affection
        Que tu m'as tmoign par cette lection.
        Prends-y garde pourtant: pense  quoi tu t'engages.
        Si Clarimond, lass de souffrir tant d'outrages,              1210
        teignant son amour, te cdoit ce bonheur,
        Quel besoin seroit-il de le piquer d'honneur?
        Peut-tre qu'un faux bruit nous apprend sa menace:
        C'est  toi seulement de dfendre ta place.
        Ces coups du dsespoir des amants mpriss                    1215
        N'ont rien d'avantageux pour les favoriss.
        Qu'il recoure, s'il veut,  ces fcheux remdes[562];
        Ne lui querelle point un bien que tu possdes;
        Ton amour, que Daphnis ne sauroit ddaigner,
        Court risque d'y tout perdre, et n'y peut rien gagner[563].
        Avise encore un coup: ta valeur inquite[564]
        En d'extrmes prils un peu trop tt te jette.

        FLORAME.

        Quels prils? L'heur y suit le plus heureux amant.

        THANTE.

        Quelquefois le hasard en dispose autrement.

        FLORAME.

        Clarimond n'eut jamais qu'une valeur commune.                 1225

        THANTE.

        La valeur aux duels fait moins que la fortune.

        FLORAME.

        C'est par l seulement qu'on mrite Daphnis.

        THANTE.

        Mais plutt de ses yeux par l tu te bannis.

        FLORAME.

        Cette belle action pourra gagner son pre.

        THANTE.

        Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espre.                 1230

        FLORAME.

        Acceptant un cartel, suis-je plus assur?

        THANTE.

        O l'honneur souffriroit rien n'est considr.

        FLORAME.

        Je ne puis rsister  des raisons si fortes;
        Sur ma bouillante ardeur malgr moi tu l'emportes:
        J'attendrai qu'on m'attaque.

        THANTE.

                              Adieu donc.

        FLORAME.

                                          En ce cas,                  1235
        Souviens-t'en, cher ami, tu me promets ton bras[565]?

        THANTE.

        Dispose de ma vie.

        FLORAME, seul.

                           Elle est fort assure,
        Si rien que ce duel n'empche sa dure.
        Il en parle des mieux: c'est un jeu qui lui plat;
        Mais il devient fort sage aussitt qu'il en est,              1240
        Et montre cependant des grces peu vulgaires
        A battre ses raisons par des raisons contraires.


SCNE VII.

DAPHNIS, FLORAME.

    DAPHNIS.

    Je n'osois t'aborder les yeux baigns de pleurs,
    Et devant ce rival t'apprendre nos malheurs.

    FLORAME.

    Vous me jetez, Madame, en d'tranges alarmes[566].            1245
    Dieux! et d'o peut venir ce dluge de larmes?
    Le bonhomme est-il mort?

    DAPHNIS.

                              Non, mais il se ddit;
    Tout amour dsormais pour toi m'est interdit:
    Si bien qu'il me faut tre ou rebelle ou parjure,
    Forcer les droits d'Amour ou ceux de la nature,               1250
    Mettre un autre en ta place ou lui dsobir,
    L'irriter ou moi-mme avec toi me trahir.
    A moins que de changer, sa haine invitable[567]
    Me rend de tous cts ma perte indubitable:
    Je ne puis conserver mon devoir et ma foi,                    1255
    Ni sans crime brler pour d'autres ni pour toi.

    FLORAME.

    Le nom de cet amant, dont l'indiscrte envie
    A mes ressentiments vient apporter sa vie!
    Le nom de cet amant, qui par sa prompte mort
    Doit, au lieu du vieillard, me rparer ce tort,               1260
    Et qui, sur quelque orgueil que son amour se fonde[568],
    N'a que jusqu' ma vue  demeurer au monde!

    DAPHNIS.

    Je n'aime pas si mal que de m'en informer:
    Je t'aurois fait trop voir que j'eusse pu l'aimer.
    Si j'en savois le nom, ta juste dfiance[569]                 1265
    Pourroit  ses dfauts imputer ma constance,
    A son peu de mrite attacher mon ddain,
    Et croire qu'un plus digne auroit reu ma main.
      J'atteste ici le bras qui lance le tonnerre,
    Que tout ce que le ciel a fait parotre en terre              1270
    De mrites, de biens, de grandeurs et d'appas,
    En mme objet uni, ne m'branleroit pas:
    Florame a droit lui seul de captiver mon me[570];
    Florame vaut lui seul  ma pudique flamme
    Tout ce que peut le monde offrir  mes ardeurs                1275
    De mrites, d'appas, de biens et de grandeurs.

    FLORAME.

    Qu'avec des mots si doux vous m'tes inhumaine[571]!
    Vous me comblez de joie et redoublez ma peine.
    L'effet d'un tel amour, hors de votre pouvoir,
    Irrite d'autant plus mon sanglant dsespoir;                  1280
    L'excs de votre ardeur ne sert qu' mon supplice.
    Devenez-moi cruelle afin que je gurisse.
    Gurir? ah! qu'ai-je dit? ce mot me fait horreur:
    Pardonnez aux transports d'une aveugle fureur.
    Aimez toujours Florame, et quoi qu'il ait pu dire,            1285
    Croissez de jour en jour vos feux et son martyre.
    Peut-il rendre sa vie  de plus heureux coups,
    Ou mourir plus content que pour vous et par vous?

    DAPHNIS.

    Puisque de nos destins la rigueur trop svre
    Oppose  nos desirs l'autorit d'un pre,                     1290
    Que veux-tu que je fasse? En l'tat o je suis,
    tre  toi malgr lui, c'est ce que je ne puis;
    Mais je puis empcher qu'un autre me possde,
    Et qu'un indigne amant  Florame succde:
    Le coeur me manque; adieu: je sens faillir ma voix[572].      1295
      Florame, souviens-toi de ce que tu me dois:
    Si nos feux sont gaux, mon exemple t'ordonne
    Ou d'tre  ta Daphnis ou de n'tre  personne.


SCNE VIII.

    FLORAME.

    Dpourvu de conseil comme de sentiment,
    L'excs de ma douleur m'te le jugement.                      1300
    De tant de biens promis je n'ai plus que sa vue,
    Et mes bras impuissants ne l'ont pas retenue;
    Et mme je lui laisse abandonner ce lieu[573],
    Sans trouver de parole  lui dire un adieu.
    Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance:                  1305
    Mon dsespoir n'osoit agir en sa prsence,
    De peur que mon tourment aigrt ses dplaisirs;
    Une piti secrte touffoit mes soupirs:
    Sa douleur par respect faisoit taire la mienne;
    Mais ma rage  prsent n'a rien qui la retienne.              1310
      Sors, infme vieillard, dont le consentement
    Nous a vendu si cher le bonheur d'un moment;
    Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale
    Qui rend ta volont pour nos feux ingale.
    A nos chastes amours qui t'a fait consentir,                  1315
    Barbare? mais plutt qui t'en fait repentir?
    Crois-tu qu'aimant Daphnis, le titre de son pre
    Dbilite ma force ou rompe ma colre?
    Un nom si glorieux, lche, ne t'est plus d[574]:
    En lui manquant de foi, ton crime l'a perdu.                  1320
    Plus j'ai d'amour pour elle, et plus pour toi de haine
    Enhardit ma vengeance et redouble ta peine:
    Tu mourras; et je veux, pour finir mes ennuis,
    Mriter par ta mort celle o tu me rduis.
      Daphnis,  ma fureur ma bouche abandonne                   1325
    Parle d'ter la vie  qui te l'a donne!
    Je t'aime, et je t'oblige  m'avoir en horreur,
    Et ne connois encor qu' peine mon erreur!
    Si je suis sans respect pour ce que tu respectes,
    Que mes affections ne t'en soient pas suspectes.              1330
    De plus rgls transports me feroient trahison;
    Si j'avois moins d'amour, j'aurois de la raison;
    C'est peu que de la perdre, aprs t'avoir perdue:
    Rien ne sert plus de guide  mon me perdue,
    Je condamne  l'instant ce que j'ai rsolu;                   1335
    Je veux, et ne veux plus sitt que j'ai voulu;
    Je menace Graste, et pardonne  ton pre:
    Ainsi rien ne me venge, et tout me dsespre.


SCNE IX.

FLORAME, CLIE.

    FLORAME, en soupirant[575].

    Clie....

    CLIE.

              Eh bien, Clie? enfin elle a tant fait,
    Qu' vos desirs Graste accorde leur effet.                   1340
    Quel visage avez-vous? Votre aise vous transporte.

    FLORAME.

    Cesse d'aigrir ma flamme en raillant de la sorte,
    Organe d'un vieillard qui croit faire un bon tour
    De se jouer de moi par une feinte amour.
    Si tu te veux du bien, fais-lui tenir promesse:               1345
    Vous me rendrez tous deux la vie ou ma matresse;
    Et ce jour expir, je vous ferai sentir
    Que rien de ma fureur ne vous peut garantir.

    CLIE.

    Florame!

    FLORAME.

            Je ne puis parler  des perfides.

    CLIE[576].

    Il veut donner l'alarme  mes esprits timides,                1350
    Et prend plaisir lui-mme  se jouer de moi.
    Graste a trop d'amour pour n'avoir point de foi;
    Et s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise,
    Il la tiendroit encore heureusement acquise[577].
    D'ailleurs ce grand courroux pourroit-il tre feint?          1355
    Auroit-il pu sitt falsifier son teint[578],
    Et si bien ajuster ses yeux et son langage
    A ce que sa fureur marquoit sur son visage?
    Quelqu'un des deux me joue: pions tous les deux
    Et nous claircissons sur un point si douteux.                1360


FIN DU QUATRIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [531] On lit _une_ amour dans les impressions de 1637-57 et
  dans celle de 1682. Cette leon est explicable dans les premires
  ditions: elles portent en effet, au vers suivant: du penser,
  auquel peut se rapporter le mien du vers 1025. Mais dans
  l'dition de 1682, le mien ne peut se rapporter qu' _amour_,
  qui doit en consquence tre ncessairement au masculin. La leon
  que nous donnons est celle des ditions de 1660-68.

  [532] _Var._ Qui ne voit son objet que des yeux du penser!
  (1637-57)

  [533] _Var._ Pour criminel qu'il ft, ne seroit qu'un baiser.
                      Dieux! je rougis d'une parole
                      Dont je meurs de goter l'effet,
                      Et dans cette honte frivole
               Je prpare un refus.... (1637-57)

  [534] Dans la premire dition (1637, il y a simplement: _Clie
  rentre_; le reste du jeu de scne est omis.

  [535] _Var._ Oui, mais pour en tirer une preuve plus claire,
        Qui diroit qu'il faut prendre un mouvement contraire. (1637-57)

  [536] _Var._ Oui, mais j'ai fait depuis un autre choix pour toi.
  (1637-57)

  [537] _Var._ Il le faut retirer par mon commandement. (1637-60)

  [538] Ici encore l'dition de 1637 n'a que le commencement du jeu
  de scne _Daphnis rentre_.

  [539] _Var._ Et de peur de me rendre il l'a fallu bannir. (1637)

  [540] _Var._ C'est lui seul que je veux d'appui pour ma maison.
  (1637-57)

  [541] C'est--dire: _ qui Daphnis donne sa confiance_.

  [542] _Var._ Qu'au contraire je crains de l'aigrir davantage.
  (1637-57)

  [543] _Var._ Il est tant de moyens  flchir un courage.
  (1637-60)

  [544] _Var._ Ils ont l'esprit troubl dedans cette famille.
  (1637-57)

  [545] _Var._ [D'elle-mme j'ai su l'aise qu'elle en ressent;]
        Et qui croira Graste, il ne l'y peut rduire.
        Peut-elle s'opposer  ce qu'elle desire?
        J'aime sa rsistance en cette occasion,
        Mais j'en ai moins d'espoir que de confusion.
        [S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle.]
  (1637-57)

  [546] _Var._ Et combien qu'il me mette au bout de mon latin.
  (1637-57)

  [547] _Var._ Mais dis que tu voudrois qu'elle empcht ma
  plainte. (1637-57)

  [548] On dit _tirer de long_, _tirer pays_, pour dire _s'en
  aller_, _s'enfuir_. (_Dictionnaire de l'Acadmie de 1694._)

  [549] _Var._ Mais s'il nous treuve ensemble, il pourra se douter. (1637)
        _Var._ Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra se douter. (1644-57)

  [550] _Var._ Que nous prenons plaisir tous deux  le tter.
  (1637-57)

  [551] _Var._ De peur que nous voyant il entrt en cervelle,
        J'avois mis tout exprs Clonte[551-a] en sentinelle. (1637)

    [551-a] Voyez p. 126, note 2.

  [552] Bien que Clon prenne ici part  la scne, il ne figure en
  tte, parmi les noms des personnages, dans aucune des ditions
  publies avant la mort de Corneille, ni mme dans celle de 1692.
  C'est peut-tre parce qu'il ne parat ainsi que tout  la fin; il
  se pourrait mme qu'il dt crier du dehors cette rponse, sans
  venir sur le thtre.

  [553] _Var._ En ce pauvre amoureux sont si mal assorties.
  (1637-63)

  [554] _Var._ Parle plus franchement: lass de ta promesse.
  (1637-57)

  [555] _Var._ De peur que ton esprit cont cette croyance. (1637)

  [556] _Var._ Je te rends Amarante avecque ta parole. (1637-57)

  [557] _Var._ Je ne te puis celer. (1637-57)

  [558] _Var._ Le glorieux clat d'une action si belle,
        Ton sang, ou rpandu, ou[558-a] hasard pour elle. (1637-57)

    [558-a] C'est, si nous ne nous trompons, le seul exemple d'hiatus
    que nous ayons rencontr jusqu'ici soit dans le texte, soit dans
    les variantes de Corneille; car on ne peut pas compter celui dont
    il est parl au tome I, au sujet de la troisime variante de la
    p. 173.

  [559] _Var._ FLORAME, _le retenant_. (1637-60)

  [560] _Var._ Enfl par tes discours, il ne peut plus attendre.
  (1637-57)

  [561] A une demi-lieue de Paris, sur la route de Fontainebleau.
  Il y avait en ce lieu un chteau qui au quatorzime sicle
  appartenait  Jean, vque de Winchester, dont le nom corrompu a
  fait _Bissestre_, _Bictre_. Sous Charles V, on construisit au
  mme endroit un hpital, qui, rtabli sous Louis XIII, servit
  d'asile aux soldats infirmes jusqu' la fondation de l'htel des
  Invalides.

  [562] Voyez plus haut la note 3 de la p. 160.

  [563] Dans les ditions de 1637 et de 1652, l'orthographe du mot
  est _gaigner_ et les deux dernires syllabes de ces deux vers
  riment aux yeux.

  [564] _Var._ Avise derechef: ta valeur signale
        En d'extrmes prils te jette  la vole. (1637-57)

  [565] _Var._ Souviens-toi, cher ami, que je retiens ton bras.
  (1637-57)

  [566] _Var._ Vous me jetez, mon me, en d'tranges alarmes.
  (1637-57)

  [567] _Var._ A faute de changer, sa haine invitable. (1637-57)

  [568] _Var._ Et sur quelque valeur que son amour se fonde.
  (1637-57)

  [569] _Var._ Son nom su, tu pourrois donner ma rsistance
        A son peu de mrite, et non  ma constance,
        Croire que ses dfauts le feroient rejeter,
        Et qu'un plus accompli se pouvoit accepter.
          J'atteste ici la main qui lance le tonnerre. (1637-57)

  [570] _Var._ Un seul Florame a droit de captiver mon me,
        Un seul Florame vaut  ma pudique flamme
        Tout ce que l'on pourroit offrir  mes ardeurs
        [De mrites, d'appas, de biens et de grandeurs.] (1637-57)

  [571] _Var._ Parmi tant de malheurs vous me comblez d'une aise
        Qui redouble mes maux aussi bien que ma braise. (1637)

  [572] _Var._ Le coeur me serre; adieu: je sens faillir ma voix.
  (1637)

  [573] _Var._ Et mme je la souffre abandonner ce lieu. (1637-57)

  [574] _Var._ Un nom si glorieux, tratre, ne t'est plus d.
  (1637-57)

  [575] Ce jeu de scne manque dans l'dition de 1637. Celle de
  1663 donne en marge: _Il lui dit ce mot en soupirant_.

  [576] _Var._ CLIE, _seule_. (1637-68)

  [577] Voyez dans l'_Examen_, p. 122, sur quoi Corneille fonde ce
  trait de caractre.

  [578] _Var._ Surpris auroit-il pu falsifier son teint,
        Ajuster ses regards, son geste, son langage?
        Aussi que ce vieillard me farde son courage,
        Je ne le saurois croire, et veux ds aujourd'hui,
        Sur ce point, si je puis, m'claircir avec lui. (1637-57)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

THANTE, DAMON.

    THANTE.

    Croirois-tu qu'un moment m'ait pu changer de sorte
    Que je passe  regret par devant cette porte?

    DAMON.

    Que ton humeur n'a-t-elle un peu plus tt chang[579]?
    Nous aurions vu l'effet o tu m'as engag.
    Tantt quelque dmon ennemi de ta flamme                      1365
    Te faisoit en ces lieux accompagner Florame:
    Sans la crainte qu'alors il te prt pour second,
    Je l'allois appeler au nom de Clarimond;
    Et comme si depuis il toit invisible,
    Sa rencontre pour moi s'est rendue impossible[580].           1370

    THANTE.

    Ne le cherche donc plus. A bien considrer,
    Qu'ils se battent ou non, je n'en puis qu'esprer.
    Daphnis, que son adresse a malgr moi sduite[581],
    Ne pourroit l'oublier, quand il seroit en fuite:
    Leur amour est trop forte; et d'ailleurs son trpas,          1375
    Le privant d'un tel bien, ne me le donne pas[582].
    Ingal en fortune  ce qu'est cette belle[583],
    Et dj par malheur assez mal voulu d'elle,
    Que pourrois-je aprs tout prtendre de ses pleurs[584]?
    Et quel espoir pour moi natroit de ses douleurs?             1380
    Deviendrois-je par l plus riche ou plus aimable?
    Que si de l'obtenir je me trouve incapable[585],
    Mon amiti pour lui, qui ne peut expirer,
    A tout autre qu' moi me le fait prfrer;
    Et j'aurois peine  voir un troisime en sa place.            1385

    DAMON.

    Tu t'avises trop tard: que veux-tu que je fasse?
    J'ai pouss Clarimond  lui faire un appel;
    J'ai charge de sa part de lui rendre un cartel:
    Le puis-je supprimer?

    THANTE.

                          Non, mais tu pourrois faire[586]....

    DAMON.

    Quoi?

    THANTE.

          Que Clarimond prt un sentiment contraire.              1390

    DAMON.

    Le dtourner d'un coup o seul je l'ai port!
    Mon courage est mal propre  cette lchet.

    THANTE.

    A de telles raisons je n'ai de repartie,
    Sinon que c'est  moi de rompre la partie.
    J'en vais semer le bruit.

    DAMON.

                            Et sur ce bruit tu veux....           1395

    THANTE.

    Qu'on leur donne dans peu des gardes  tous deux,
    Et qu'une main puissante arrte leur querelle.
    Qu'en dis-tu, cher ami?

    DAMON.

                            L'invention est belle,
    Et le chemin bien court  les mettre d'accord;
    Mais souffre auparavant que j'y fasse un effort.              1400
    Peut-tre mon esprit trouvera quelque ruse[587]
    Par o, sans en rougir, du cartel je m'excuse[588].
    Ne donnons point sujet de tant parler de nous,
    Et sachons seulement  quoi tu te rsous.

    THANTE.

    A les laisser en paix, et courir l'Italie                     1405
    Pour divertir le cours de ma mlancolie,
    Et ne voir point Florame emporter  mes yeux
    Le prix o prtendoit mon coeur ambitieux.

    DAMON.

    Amarante,  ce compte, est hors de ta pense?

    THANTE.

    Son image du tout n'en est pas efface;                       1410
    Mais....

    DAMON.

            Tu crains que pour elle on te fasse un duel.

    THANTE.

    Railler un malheureux, c'est tre trop cruel.
    Bien que ses yeux encor rgnent sur mon courage[589],
    Le bonheur de Florame  la quitter m'engage:
    Le ciel ne nous fit point et pareils et rivaux,               1415
    Pour avoir des succs tellement ingaux.
    C'est me perdre d'honneur, et par cette poursuite,
    D'gal que je lui suis, me ranger  sa suite.
    Je donne dsormais des rgles  mes feux:
    De moindres que Daphnis sont incapables d'eux;                1420
    Et rien dornavant n'asservira mon me
    Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame.
    Allons: je ne puis voir sans mille dplaisirs
    Ce possesseur du bien o tendoient mes desirs.

    DAMON.

    Arrte: cette fuite est hors de biensance,                   1425
    Et je n'ai point d'appel  faire en ta prsence.

(Thante le retire du thtre comme par force[590].)


SCNE II.

    FLORAME.

    Jetterai-je toujours des menaces en l'air,
    Sans que je sache enfin  qui je dois parler?
    Auroit-on jamais cru qu'elle me ft ravie,
    Et qu'on me pt ter Daphnis avant la vie?                    1430
    Le possesseur du prix de ma fidlit,
    Bien que je sois vivant, demeure en sret;
    Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misre;
    Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colre[591].
    Rival! ah, quel malheur! j'en ai pour me bannir,              1435
    Et cesse d'en avoir quand je le veux punir.
      Grands Dieux, qui m'enviez cette juste allgeance
    Qu'un amant supplant tire de la vengeance,
    Et me cachez le bras dont je reois les coups,
    Est-ce votre dessein que je m'en prenne  vous?               1440
    Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphmes,
    Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrmes[592];
    Qu' mille impits osant me dispenser[593],
    A votre foudre oisif je donne o se lancer?
    Ah! souffrez qu'en l'tat de mon sort dplorable              1445
    Je demeure innocent, encor que misrable;
    Destinez  vos feux d'autres objets que moi:
    Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi.
    Employez le tonnerre  punir les parjures,
    Et prenez intrt vous-mme  mes injures:                    1450
    Montrez, en me vengeant, que vous tes des dieux[594],
    Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux,
    Et qu'on sait drober d'un rival qui me tue
    Le nom  mon oreille, et l'objet  ma vue.
      Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour               1455
    Idoltre un soleil et n'ose voir le jour,
    N'oppose plus ta crainte  l'ardeur qui te presse:
    Fais-toi, fais-toi connotre allant voir ta matresse.


SCNE III.

FLORAME, AMARANTE.

    FLORAME.

    Amarante (aussi bien te faut-il confesser
    Que la seule Daphnis avoit su me blesser[595]),               1460
    Dis-moi qui me l'enlve: apprends-moi quel mystre
    Me cache le rival qui possde son pre;
    A quel heureux amant Graste a destin
    Ce beau prix que l'amour m'avoit si bien donn[596].

    AMARANTE.

    Ce dt[597] vous tre assez de m'avoir abuse,                1465
    Sans faire encor de moi vos sujets de rise.
    Je sais que le vieillard favorise vos feux,
    Et que rien que Daphnis n'est contraire  vos voeux.

    FLORAME.

    Que me dis-tu, lui seul et sa rigueur nouvelle[598]
    Empchant[599] les effets d'une ardeur mutuelle?              1470

    AMARANTE.

    Pensez-vous me duper avec ce feint courroux?
    Lui-mme il m'a pri de lui parler pour vous.

    FLORAME.

    Vois-tu, ne t'en ris plus; ta seule jalousie
    A mis  ce vieillard ce change en fantaisie.
    Ce n'est pas avec moi que tu te dois jouer,                   1475
    Et ton crime redouble  le dsavouer[600];
    Mais sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte
    Que mon fidle amour sur ce rival l'emporte,
    J'aurai trop de moyens  te faire sentir
    Qu'on ne m'offense point sans un prompt repentir.             1480


SCNE IV.

AMARANTE.

    Voil de quoi tomber en[601] un nouveau ddale.
    O ciel! qui vit jamais confusion gale?
    Si j'coute Daphnis, j'apprends qu'un feu puissant
    La brle pour Florame, et qu'un pre y consent;
    Si j'coute Graste, il lui donne Florame,                    1485
    Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme;
    Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd'hui
    Dispose de Daphnis pour un autre que lui.
    Sous un tel embarras je me trouve accable;
    Eux ou moi, nous avons la cervelle trouble,                  1490
    Si ce n'est qu' dessein ils se soient concerts[602]
    Pour me faire enrager par ces diversits.
    Mon foible esprit s'y perd et n'y peut rien comprendre:
    Pour en venir  bout, il me les faut surprendre,
    Et quand ils se verront, couter leurs discours,              1495
    Pour apprendre par l le fond de ces dtours.
      Voici mon vieux rveur; fuyons de sa prsence,
    Qu'il ne m'embrouille encor de quelque confidence[603]:
    De crainte que j'en ai, d'ici je me bannis,
    Tant qu'avec lui je voie ou Florame ou Daphnis.               1500


SCNE V.

GRASTE, POLMON.

    POLMON.

    J'ai grand regret, Monsieur, que la foi qui vous lie
    Empche que chez vous mon neveu ne s'allie,
    Et que son feu m'emploie aux offres qu'il vous fait,
    Lorsqu'il n'est plus en vous d'en accepter l'effet.

    GRASTE.

    C'est un rare trsor que mon malheur me vole[604];            1505
    Et si l'honneur souffroit un manque de parole,
    L'avantageux parti que vous me prsentez
    Me verroit aussitt prt  ses volonts[605].

    POLMON.

    Mais si quelque hasard rompoit cette alliance?

    GRASTE.

    N'ayez lors, je vous prie, aucune dfiance:                   1510
    Je m'en tiendrois heureux, et ma foi vous rpond
    Que Daphnis sans tarder pouse Clarimond.

    POLMON.

    Adieu: faites tat de mon humble service.

    GRASTE.

    Et vous pareillement d'un coeur sans artifice.


SCNE VI.

CLIE, GRASTE.

    CLIE.

    De sorte qu' mes yeux votre foi lui rpond                   1515
    Que Daphnis sans tarder pouse Clarimond?

    GRASTE.

    Cette vaine promesse en un cas impossible
    Adoucit un refus et le rend moins sensible:
    C'est ainsi qu'on oblige un homme  peu de frais.

    CLIE.

    Ajouter l'impudence  vos perfides traits!                    1520
    Il vous faudroit du charme au lieu de cette ruse,
    Pour me persuader que qui promet refuse.

    GRASTE.

    J'ai promis, et tiendrois ce que j'ai protest[606],
    Si Florame rompoit le concert arrt.
    Pour Daphnis, c'est en vain qu'elle fait la rebelle;          1525
    J'en viendrai trop  bout.

    CLIE.

                               Impudence nouvelle[607]!
    Florame, que Daphnis fait matre de son coeur,
    De votre seul caprice accuse la rigueur[608];
    Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme
    Uniroit deux amants qui n'ont dj qu'une me.                1530
    Vous m'osez cependant effrontment conter
    Que Daphnis sur ce point aime  vous rsister!
    Vous m'en aviez promis une tout autre issue:
    J'en ai port parole aprs l'avoir reue.
    Qu'avois-je contre vous ou fait ou projet,                   1535
    Pour me faire tremper en votre lchet?
    Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise?
    Avisez: il y va de plus que de Florise.
    Ne vous estimez pas quitte pour la quitter,
    Ni que de cette sorte on se laisse affronter[609].            1540

    GRASTE.

    Me prends-tu donc pour homme  manquer de parole
    En faveur d'un caprice o s'obstine une folle?
    Va, fais venir Florame:  ses yeux tu verras
    Que pour lui mon pouvoir ne s'pargnera pas,
    Que je maltraiterai Daphnis en sa prsence                    1545
    D'avoir pour son amour si peu de complaisance.
    Qu'il vienne seulement voir un pre irrit,
    Et joindre sa prire  mon autorit;
    Et lors, soit que Daphnis y rsiste ou consente,
    Crois que ma volont sera la plus puissante[610].             1550

    CLIE.

    Croyez que nous tromper ce n'est pas votre mieux.

    GRASTE.

    Me foudroie en ce cas la colre des cieux!


SCNE VII.

GRASTE, DAPHNIS.

    GRASTE, seul.

    Graste, sur-le-champ il te falloit contraindre
    Celle que ta piti ne pouvoit our plaindre.
    Tu n'as pu refuser du temps  ses douleurs,                   1555
    Ton coeur s'attendrissoit de voir couler ses pleurs;
    Et pour avoir us trop peu de ta puissance,
    On t'impute  forfait sa dsobissance.

(Daphnis vient[611].)

    Un traitement trop doux te fait croire sans foi.
      Faudra-t-il que de vous je reoive la loi,                  1560
    Et que l'aveuglement d'une amour obstine
    Contre ma volont rgle votre hymne?
    Mon extrme indulgence a donn par malheur
    A vos rbellions quelque foible couleur;
    Et pour quelque moment que vos feux m'ont su plaire,
    Vous pensez avoir droit de braver ma colre[612];
    Mais sachez qu'il falloit, ingrate, en vos amours,
    Ou ne m'obir point, ou m'obir toujours.

    DAPHNIS.

    Si dans mes premiers feux je vous semble obstine,
    C'est l'effet de ma foi sous votre aveu donne.               1570
    Quoi que mette en avant votre injuste courroux,
    Je ne veux opposer  vous-mme que vous.
    Votre permission doit tre irrvocable:
    Devenez seulement  vous-mme semblable.
    Il vous falloit, Monsieur, vous-mme  mes amours[613]
    Ou ne consentir point ou consentir toujours.
    Je choisirai la mort plutt que le parjure:
    M'y voulant obliger, vous vous faites injure.
    Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison
    Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison.              1580
    Que vous a fait Daphnis? que vous a fait Florame,
    Que pour lui vous vouliez que j'teigne ma flamme?

    GRASTE.

    Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement
    Vous vous rendiez rebelle  mon commandement?
    Ma foi n'est-elle rien au-dessus de la vtre[614]?            1585
    Vous vous donnez  l'un; ma foi vous donne  l'autre.
    Qui le doit emporter ou de vous ou de moi?
    Et qui doit de nous deux plutt manquer de foi?
    Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse.
    Mais  trop raisonner moi-mme je m'abuse:                    1590
    Il n'est point de raison valable entre nous deux,
    Et pour toute raison il suffit que je veux.

    DAPHNIS.

    Un parjure jamais ne devient lgitime;
    Une excuse ne peut justifier un crime.
    Malgr vos changements, mon esprit rsolu                     1595
    Croit suffire  mes feux que vous ayez voulu[615].


SCNE VIII.

GRASTE, DAPHNIS, FLORAME, CLIE, AMARANTE.

    DAPHNIS[616].

    Voici ce cher amant qui me tient engage,
    A qui sous votre aveu ma foi s'est oblige:
    Changez de volont pour un objet nouveau;
    Daphnis pousera Florame, ou le tombeau.                      1600

    GRASTE.

    Que vois-je ici, bons Dieux?

    DAPHNIS.

                                 Mon amour, ma constance.

    GRASTE.

    Et sur quoi donc fonder ta dsobissance?
    Quel envieux dmon, et quel charme assez fort
    Faisoit entre-choquer deux volonts d'accord?
    C'est lui que tu chris[617] et que je te destine;            1605
    Et ta rbellion dans un refus s'obstine!

    FLORAME.

    Appelez-vous refus de me donner sa foi
    Quand votre volont se dclara pour moi?
    Et cette volont, pour un autre tourne,
    Vous peut-elle obir aprs la foi donne?                     1610

    GRASTE.

    C'est pour vous que je change, et pour vous seulement
    Je veux qu'elle renonce  son premier amant.
    Lorsque je consentis  sa secrte flamme,
    C'toit pour Clarimond qui possdoit son me:
    Amarante du moins me l'avoit dit ainsi.                       1615

    DAPHNIS.

    Amarante, approchez: que tout soit clairci.
    Une telle imposture est-elle pardonnable?

    AMARANTE.

    Mon amour pour Florame en est le seul coupable:
    Mon esprit l'adoroit; et vous tonnez-vous
    S'il devint inventif[618], puisqu'il toit jaloux?            1620

    GRASTE.

    Et par l tu voulois....

    AMARANTE.

                             Que votre me due
    Donnt  Clarimond une si bonne issue,
    Que Florame, frustr de l'objet de ses voeux,
    Ft rduit dsormais  seconder mes feux.

    FLORAME.

    Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, daignez, Madame[619],
    Justifier son feu par votre propre flamme:
    Si vous m'aimez encor, vous devez estimer
    Qu'on ne peut faire un crime  force de m'aimer.

    DAPHNIS.

    Si je t'aime, Florame? Ah! ce doute m'offense[620].
    D'Amarante avec toi je prendrai la dfense.                   1630

    GRASTE.

    Et moi, dans ce pardon je vous veux prvenir;
    Votre hymen aussi bien saura trop la punir.

    DAPHNIS.

    Qu'un nom tu par hasard nous a donn de peine!

    CLIE.

    Mais que su maintenant il rend sa ruse vaine,
    Et donne un prompt succs  vos contentements!                1635

    FLORAME,  Graste.

    Vous, de qui je les tiens....

    GRASTE.

                                  Trve de compliments:
    Ils nous empcheroient de parler de Florise.

    FLORAME.

    Il n'en faut point parler: elle vous est acquise.

    GRASTE.

    Allons donc la trouver: que cet change heureux[621]
    Comble d'aise  son tour un vieillard amoureux!               1640

    DAPHNIS.

    Quoi! je ne savois rien d'une telle partie!

    FLORAME.

    Je pense toutefois vous avoir avertie[622]
    Qu'un grand effet d'amour, avant qu'il ft longtemps,
    Vous rendroit tonne et nos desirs contents[623].
      Mais diffrez, Monsieur, une telle visite:                  1645
    Mon feu ne souffre point que sitt je la quitte;
    Et d'ailleurs je sais trop que la loi du devoir
    Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir.

    GRASTE,  Clie.

    Va donc lui tmoigner le desir qui me presse.

    FLORAME.

    Plutt fais-la venir saluer ma matresse:                     1650
    Ainsi tout  la fois nous verrons satisfaits[624]
    Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits.

    GRASTE.

    Je dois tre honteux d'attendre qu'elle vienne.

    CLIE.

    Attendez-la, Monsieur, et qu' cela ne tienne:
    Je cours excuter cette commission.                           1655

    GRASTE.

    Le temps en sera long  mon affection.

    FLORAME.

    Toujours l'impatience  l'amour est mle.

    GRASTE.

    Allons dans le jardin faire deux tours d'alle,
    Afin que cet ennui que j'en pourrai sentir[625]
    Parmi votre entretien trouve  se divertir.                   1660


SCNE IX.

    AMARANTE.

    Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice[626]
    Ait tir de ses maux aucun soulagement,
    Sans que pas un effet ait suivi ma malice,
    O ma confusion n'galt son tourment.

    Pour agrer ailleurs il tchoit  me plaire,                  1665
    Un amour dans la bouche, un autre dans le sein:
    J'ai servi de prtexte  son feu tmraire,
    Et je n'ai pu servir d'obstacle  son dessein.

    Daphnis me le ravit, non par son beau visage,
    Non par son bel esprit ou ses doux entretiens,                1670
    Non que sur moi sa race ait aucun avantage,
    Mais par le seul clat qui sort d'un peu de biens.
    Filles que la nature a si bien partages,
    Vous devez prsumer fort peu de vos attraits:
    Quelques charmants[627] qu'ils soient, vous tes ngliges,
    A moins que la fortune en rehausse les traits[628].

    Mais encor que Daphnis et captiv Florame,
    Le moyen qu'ingal il en ft possesseur?
    Destins, pour rendre ais le succs de sa flamme[629],
    Falloit-il qu'un vieux fou ft pris de sa soeur?             1680

    Pour tromper mon attente et me faire un supplice,
    Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour:
    Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice,
    Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour.

    Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce,              1685
    Et Thante et Florame ont feint pour moi des feux:
    L'un m'chappe de gr, comme l'autre de force;
    J'ai quitt l'un pour l'autre, et je les perds tous deux.

    Mon coeur n'a point d'espoir dont je ne sois sduite[630]:
    Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits[631];
    Et dans le triste tat o le ciel m'a rduite,
    Je ne sens que douleurs et ne prvois qu'ennuis.

    Vieillard, qui de ta fille achtes une femme
    Dont peut-tre aussitt tu seras mcontent,
    Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'me,           1695
    Dnier le repos du tombeau qui t'attend!

    Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse[632]
    Me contraindre moi-mme  dplorer ton sort,
    Te faire un long trpas, et cette jeune pouse
    User toute sa vie  souhaiter ta mort!                        1700


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [579] _Var._ Si ce change d'humeur un peu plus tt t'et pris,
        Nous aurions vu l'effet du dessein entrepris. (1637-57)

  [580] _Var._ Le rencontrer encor n'est plus en mon possible.
  (1637-57)

  [581] _Var._ Vu que Daphnis, au point o je la vois rduite,
        N'est pas pour l'oublier, quand il seroit en fuite. (1637-57)

  [582] _Var._ Le privant de ce bien, ne me le donne pas. (1637-57)
        _Var._ Le privant d'un tel heur, ne me le donne pas. (1660-64)

  [583] _Var._ Ingal en fortune aux biens de cette belle.
  (1637-64)

  [584] _Var._ Que pourrois-je en ce cas prtendre de ses pleurs?
        Mon espoir se peut-il fonder sur ses douleurs? (1637-57)

  [585] _Var._ Et si de l'obtenir je me sens incapable,
        Florame est mon ami, d'o tu peux infrer
        Qu' tout autre qu' moi je le dois prfrer,
        Et verrois  regret qu'un autre et pris sa place. (1637-57)

  [586] _Var._        Non pas, mais tu peux faire....
        DAM. Quoi? TH. Que Clarimond prenne un mouvement contraire.
  (1637-57)

  [587] _Var._ Peut-tre mon esprit treuvera quelque ruse.
  (1637-52)

  [588] _Var._ Par o, mon honneur sauf, du cartel je m'excuse.
  (1637-57)

  [589] _Var._ Bien que j'adore encor l'excs de son mrite,
        Florame ayant Daphnis, de honte je la quitte. (1637-57)

  [590] Ce jeu de scne n'est pas dans l'dition de 1637.

  [591] _Var._ Et tout rival qu'il m'est, il rit de ma colre.
  (1637-57)

  [592] _Var._ Et qu'ainsi que mes maux mes forfaits soient
  extrmes. (1637-57)

  [593] Voyez tome I, p. 208, note 2.

  [594] _Var._ Montrez, en m'assistant, que vous tes des dieux,
        Et conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux. (1637-57)

  [595] _Var._ Qu'au lieu de toi Daphnis occupoit mon penser.
  (1637-57)

  [596] _Var._ Un bien si prcieux qu'Amour m'avoit donn.
        AMAR. Ce vous dt tre assez de m'avoir abuse. (1637)
        _Var._ Ce trsor que l'amour m'avoit si bien donn. (1644-57)

  [597] _Ce dt_, c'est--dire _ce devroit_. Le mot a, dans toutes
  les ditions, ou une _s_, ou un accent circonflexe, ou un accent
  et une _s_  la fois: _deust_, _dst_.

  [598] _Var._ Tu t'abuses: lui seul et sa rigueur cruelle.
  (1637-1657)

  [599] Telle est la leon des ditions de 1668 et de 1682. Elle
  peut bien se comprendre; cependant, comme toutes les autres
  ditions donnent _empchent_, au lieu d'_empchant_, ce participe
  ne serait-il pas une faute d'impression?

  [600] _Var._ Tu redoubles ton crime  le dsavouer;
        Et sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte. (1637-60)

  [601] _Dans_, qui est la leon gnralement adopte, ne se trouve
  dans aucune des ditions imprimes du vivant de Corneille, mais
  seulement dans celle de 1692.

  [602] _Var._ Si ce n'est qu' dessein ils veuillent tout mler,
        Et soient d'intelligence  me faire affoler. (1637-64)

  [603] _Var._ Qu'il ne nous brouille encor de quelque confidence.
  (1637-57)

  [604] _Var._ C'est moi qui suis marri que pour cet hymne
        Je ne puis rvoquer la parole donne. (1637-57)

  [605] _Var._ Me verroit sans cela prt  ses volonts.
        POL. Mais si quelque malheur rompoit cette alliance?
        GR. Qu'il n'ait lors de ma part aucune dfiance. (1637-57)

  [606] _Var._ J'ai promis, il est vrai, mais au cas seulement
        Que Florame ou sa soeur court au changement. (1637-57)

  [607] L'dition de 1682 porte, par erreur sans doute: Impudente
  nouvelle!

  [608] _Var._ Ne se plaint que de vous et de votre rigueur;
        Et sans vous on verroit leur mutuelle flamme
        Unir bientt deux corps qui n'ont dj qu'une me.
        Vous m'allez cependant effrontment conter
        Que Daphnis sur ce point ose vous rsister! (1637-57)

  [609] _Var._ [Ni que de cette sorte on se laisse affronter.]
        Florame a trop de coeur. GR. Et moi trop de courage
        Pour manquer o l'amour, l'honneur, la foi m'engage.
        Va donc, va le chercher:  ses yeux tu verras. (1637-57)

  [610] _Var._ Enfin ma volont sera la plus puissante. (1637-64)

  [611] _Var._ _Daphnis sort._ (1637, en marge, 1644 et
  52-60)--_Daphnis vient sur le thtre._ (1663, en marge.)--Ce jeu
  de scne manque dans l'dition de 1648, qui porte seule, aprs le
  vers 1559: _A Daphnis._

  [612] _Var._ Vous vous autorisez  m'tre rfractaire. (1637)

  [613] _Var._ Il vous falloit, Monsieur, vous-mme en mes amours.
  (1637)

  [614] _Var._ Ma foi doit-elle pas prvaloir sur la vtre?
  (1637-57)

  [615] C'est--dire: croit qu'il suffit  mes feux que vous ayez
  voulu.

  [616] _Var._ DAPHNIS, _montrant Florame_. (1648)

  [617] L'dition de 1637 porte: _C'est lui que je chris_, ce qui
  est vraisemblablement une erreur.

  [618] Suivant la Fontaine il n'est pas mme ncessaire d'tre
  jaloux, l'amour suffit:

    Soyez amant, vous serez inventif.

    (_Contes, le Cuvier_, vers 1.)

  --On lit dans l'dition de 1682: _S'il devient inventif_, ce qui
  doit tre une erreur.

  [619] _Var._ Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, ma chre vie,
        Voyez que votre exemple au pardon vous convie. (1637-64.)

  [620] _Var._ Si je t'aime, mon heur? Ah! ce doute m'offense.
  (1637-57)

  [621] _Var._ Allons donc la trouver: que cet change heureux.
  (1637-52)

  [622] _Var._ Mon coeur, s'il t'en souvient, je t'avois avertie.
  (1637-57)

  [623] _Var._ Te rendroit tonne et nos desirs contents.
  (1637-57)

  [624] _Var._ Par cette invention vous et moi satisfaits.
        Sans faillir au devoir, nous aurons nos souhaits.
        GR. Mais le mien toutefois veut que je la prvienne. (1637-57)

  [625] _Var._ Afin qu'ainsi l'ennui que j'en pourrai sentir
        Dedans votre entretien se puisse divertir. (1637-57)

  [626] _Var._ Je le perds sans avoir de tout mon artifice
        Qu'autant de mal que lui, bien que diversement,
        Vu que pas un effet n'a suivi ma malice. (1637-57)

  [627] On a imprim, par erreur sans doute, _charmes_, au lieu de
  _charmants_, dans l'dition de 1682.--Sur l'orthographe de
  _quelques_, voyez tome I, p. 205, note 3.

  [628] _Var._ Sinon quand la fortune en fait les plus beaux
  traits. (1637-57)

  [629] _Var._ Ciel, pour faciliter le succs de sa flamme,
        Falloit-il qu'un vieillard ft pris de sa soeur?

        Oui, ciel, il le falloit: ce n'est pas sans justice
        Que cet esprit us se renverse  son tour:
        Puisqu'un jeune amant suit les lois de l'avarice,
        Il faut bien qu'un vieillard suive celles d'amour. (1637-57)

  [630] _Var._ Mon coeur n'a point d'espoir d'o je ne sois
  sduite[630-a]. (1637)

    [630-a] C'est--dire dans lequel je ne sois due.

  [631] _Var._ Si je prends quelque peine, un autre en a les fruits.
        Qu'au misrable tat o je me vois rduite,
        J'aurai bien  passer encor de tristes nuits! (1637-57)

  [632] _Var._ Puisse enfin ta foiblesse et ton humeur jalouse
        Te frustrer dsormais de tout contentement[632-a],
        Te remplir de soupons, et cette jeune pouse
        Joindre  mille mpris le secours d'un amant!(1637-57)

      [632-a] Te priver dsormais de tout contentement.(1644-57)




    LA PLACE ROYALE

    COMDIE

    1635




NOTICE.


Le succs de _la Galerie du Palais_, d en grande partie, comme notre
pote l'a remarqu lui-mme, au plaisir qu'prouvaient les spectateurs
en se voyant transports dans un endroit qu'ils frquentaient
d'ordinaire, l'engagea  choisir pour thtre d'une autre comdie la
place Royale, qui,  cette poque, tait la promenade  la mode, le
lieu de runion de la socit la plus brillante, le centre des
rendez-vous et des intrigues amoureuses.

    Adieu, belle place o n'habite
    Que mainte personne d'lite,

dit Scarron dans son _Adieu au Marais et  la place Royale_, compos
en 1643[633]; et la curieuse liste qui suit ces deux vers les justifie
pleinement.

La prdilection de Corneille pour les titres emprunts  divers
endroits fameux de la ville de Paris a t critique en ces termes par
un de ses censeurs: Il a fait voir une _Mlite, la Galerie du Palais_
et _la Place Royale_, ce qui nous faisoit esprer que Mondory
annonceroit bientt _le Cimetire Saint-Jean_, _la Samaritaine_ et _la
Place aux Veaux_[634].

Quant  Claveret, il ne blme point ce procd, mais il accuse
Corneille de le lui avoir drob: Ce que ma plume a produit autrefois
ne m'a point fait rougir de honte, et si du temps que j'crivois, vous
ne m'eussiez cru capable au moins de vous suivre, vous n'eussiez pas
tch malicieusement d'teindre ce peu de lumire, avec laquelle
j'essayois de me faire connotre, tablissant le titre d'une de vos
pices sur le fondement d'une seule rime[635]. J'entends parler de
votre _Place Royale_, que vous eussiez aussi bien appele _la Place
Dauphine_, ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me
choquer; pice que vous vous rsoltes de faire, ds que vous stes
que j'y travaillois, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour
contenter celle des comdiens que vous serviez. Cela n'a pas empch
que je n'en aye reu tout le contentement que j'en pouvois
lgitimement attendre, et que les honntes gens qui se rendirent en
foule  ses reprsentations n'ayent honor de quelques louanges
l'invention de mon esprit. J'ajouterois bien qu'elle eut la gloire et
le bonheur de plaire au Roi tant  Forges[636], plus qu'aucune autre
des pices qui parut lors sur son thtre[637]....

La comdie de Corneille, joue en 1635, ne fut imprime qu'en vertu du
privilge dont nous avons donn un extrait dans notre notice sur _la
Galerie du Palais_; l'achev d'imprimer est du 20 fvrier 1637. Le
volume, de format in-4, se compose de 4 feuillets liminaires et de
112 pages; son titre exact est:

LA PLACE ROYALLE, OU L'AMOVREVX EXTRAVAGANT. COMEDIE. _A Paris, chez
Augustin Courb.... M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy._

Le sous-titre: _ou l'Amoureux Extrauagant_, a disparu ds l'dition de
1644.

FOOTNOTES:

  [633] Cette date est facile  tablir, car Scarron parle dans
  cette pice de la fille de la duchesse de Rohan,

    A qui depuis deux ans en a
    On offrit l'illustre Bassa.

  Or _Ibrahim ou l'illustre Bassa_, de Mlle de Scudry, a paru en
  1641.

  [634] _Lettre  *** sous le nom d'Ariste_, p. 7.

  [635] Ainsi je veux punir ma flamme dloyale.
        Ainsi....

        ALIDOR.
        Te rencontrer dans la Place Royale.

    (Acte I, scnes III et IV, vers 177 et 178.)

  [636] Claveret avait compos pour cette visite du Roi aux eaux de
  Forges une pice que, de l'aveu d'un de ses apologistes, il ne
  put faire accepter. Nous lisons dans _l'Ami du Cid  Claveret_
  (p. 5): Votre _Place Royale_ suit assez bien, et je vous
  confesse qu'elle fut trouve si bonne  Forges, que Mondory et
  ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du monde la
  plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goter: tout le
  monde n'entendra pas ceci peut-tre, c'est que vous avez fait une
  pice intitule _les Eaux de Forges_, que vous leur donntes, o
  il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite et
  les vers ne valoient rien du tout. A cela prs c'toit une assez
  belle chose. Dans la _Rponse  l'Ami du Cid_ (p. 45 de
  l'_ptre familire du Sr Mayret_), Claveret est ainsi dfendu:
  Pour sa pice intitule _les Eaux de Forges_, vous avez bien
  raison de dire pour faire une mauvaise pointe que Mondory et ses
  compagnons n'en voulurent jamais goter dans la saison du monde
  la plus propre pour les boire, mais non pas de vouloir conclure
  par l qu'elle ne vaut rien, puisqu'il est vrai qu'ils ne firent
  difficult de la prendre que par la discrte crainte qu'ils
  eurent de fcher quelques personnes de condition qui pouvoient
  reconnotre leurs aventures dans la reprsentation de cette
  pice.

  [637] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille, soy disant
  Autheur du Cid_, p. 10.


A MONSIEUR ***[638]

    MONSIEUR,

J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous
rends mes devoirs avec le mme secret que je traiterois un amour, si
j'tois homme  bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je
m'acquitte, sans le faire connotre  tout le monde, et sans que par
cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprs d'un sexe
dont vous conservez les bonnes grces avec tant de soin. Le hros de
cette pice ne traite pas bien les dames, et tche d'tablir des
maximes qui leur sont trop dsavantageuses, pour nommer son
protecteur: elles s'imagineroient que vous ne pourriez l'approuver
sans avoir grande part  ses sentiments, et que toute sa morale seroit
plutt un portrait de votre conduite qu'un effort de mon imagination;
et vritablement, Monsieur, cette possession de vous-mme, que vous
conservez si parfaite parmi tant d'intrigues[639] o vous semblez
embarrass, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que
l'amour d'un honnte homme doit tre toujours volontaire; qu'on ne
doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas; que si on
en vient jusque-l, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug;
et qu'enfin la personne aime nous a beaucoup plus d'obligation de
notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix et de
son mrite, que quand elle vient d'une inclination aveugle, et force
par quelque ascendant de naissance  qui nous ne pouvons rsister.
Nous ne sommes point redevables  celui de qui nous recevons un
bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne sauroit
nous refuser. Mais je vais trop avant pour une ptre: il sembleroit
que j'entreprendrois la justification de mon Alidor; et ce n'est pas
mon dessein de mriter par cette dfense la haine de la plus belle
moiti du monde, et qui domine si puissamment sur les volonts de
l'autre. Un pote n'est jamais garant des fantaisies[640] qu'il donne
 ses acteurs; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les
blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant
celui dont ils partent[641], et que par d'autres pomes j'ai assez
relev leur gloire et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises
ides que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez
bon que j'achve par l, et que je n'ajoute  cette prire que je leur
fais que la protestation d'tre ternellement,

    MONSIEUR,

    Votre trs-humble et trs-obissant serviteur[642],

    CORNEILLE.

FOOTNOTES:

  [638] Cette ptre ne se trouve que dans les impressions
  antrieures  1660. Nous donnons le texte de l'dition originale
  (1637).

  [639] VAR. (dit. de 1644-57): intriques.

  [640] Les ditions de 1652 et de 1657 ont _fantasies_, au lieu de
  _fantaisies_.

  [641] VAR. (dit. de 1644-57): de se souvenir que je les mets en
  la bouche d'un extravagant, et que par d'autres pomes....

  [642] VAR. (dit. de 1644-57): Votre trs-humble et trs-fidle
  serviteur.


EXAMEN.

Je ne puis dire tant de bien de celle-ci[643] que de la prcdente.
Les vers en sont plus forts; mais il y a manifestement une duplicit
d'action. Alidor, dont l'esprit extravagant se trouve incommod d'un
amour qui l'attache trop, veut faire en sorte qu'Anglique sa
matresse se donne  son ami Clandre; et c'est pour cela qu'il lui
fait rendre une fausse lettre qui le convainc de lgret, et qu'il
joint  cette supposition des mpris assez piquants pour l'obliger
dans sa colre  accepter les affections d'un autre. Ce dessein
avorte, et la donne  Doraste contre son intention; et cela l'oblige 
en faire un nouveau pour la porter  un enlvement. Ces deux desseins,
forms ainsi l'un aprs l'autre, font deux actions, et donnent deux
mes au pome, qui d'ailleurs finit assez mal par un mariage de deux
personnes pisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la
pice. Les premiers acteurs y achvent bizarrement, et tout ce qui les
regarde fait languir le cinquime acte, o ils ne paroissent plus, 
le bien prendre, que comme seconds acteurs. L'pilogue d'Alidor n'a
pas la grce de celui de _la Suivante_, qui ayant t trs-intresse
dans l'action principale, et demeurant enfin sans amant, n'ose
expliquer ses sentiments en la prsence de sa matresse et de son
pre, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester
en libert contre eux et contre sa mauvaise fortune, dont elle se
plaint en elle-mme, et fait par l connotre au spectateur l'assiette
de son esprit aprs un effet si contraire  ses souhaits.

Alidor est sans doute trop bon ami pour tre si mauvais amant. Puisque
sa passion l'importune tellement qu'il veut bien outrager sa matresse
pour s'en dfaire, il devroit se contenter de ce premier effort, qui
la fait obtenir  Doraste, sans s'embarrasser de nouveau pour
l'intrt d'un ami, et hasarder en sa considration un repos qui lui
est si prcieux. Cet amour de son repos n'empche point qu'au
cinquime acte il ne se montre encore passionn pour cette matresse,
malgr la rsolution qu'il avoit prise de s'en dfaire, et les
trahisons qu'il lui a faites: de sorte qu'il semble ne commencer 
l'aimer vritablement que quand il lui a donn sujet de le har. Cela
fait une ingalit de moeurs qui est vicieuse.

Le caractre d'Anglique sort de la biensance, en ce qu'elle est trop
amoureuse, et se rsout trop tt  se faire enlever par un homme qui
lui doit tre suspect. Cet enlvement lui russit mal; et il a t bon
de lui donner un mauvais succs, bien qu'il ne soit pas besoin que les
grands crimes soient punis dans la tragdie, parce que leur peinture
imprime assez d'horreur pour en dtourner les spectateurs. Il n'en est
pas de mme des fautes de cette nature, et elles pourroient engager
un esprit jeune et amoureux  les imiter, si l'on voyoit que ceux qui
les commettent vinssent  bout, par ce mauvais moyen, de ce qu'ils
desirent.

Malgr cet abus, introduit par la ncessit et lgitim par l'usage,
de faire dire dans la rue  nos amantes de comdie ce que
vraisemblablement elles diroient dans leur chambre, je n'ai os y
placer Anglique durant la rflexion douloureuse qu'elle fait sur la
promptitude et l'imprudence de ses ressentiments, qui la font
consentir  pouser l'objet de sa haine: j'ai mieux aim rompre la
liaison des scnes, et l'unit de lieu, qui se trouve assez exacte en
ce pome  cela prs, afin de la faire soupirer dans son cabinet avec
plus de biensance pour elle, et plus de sret pour l'entretien
d'Alidor. Phylis, qui le voit sortir de chez elle, en auroit trop vu
si elle les avoit aperus tous deux sur le thtre; et au lieu du
soupon de quelque intelligence renoue entre eux qui la porte 
l'observer durant le bal, elle auroit eu sujet d'en prendre une
entire certitude, et d'y donner un ordre qui et rompu tout le
nouveau dessein d'Alidor et l'intrique de la pice.

En voil assez sur celle-ci; je passe aux deux qui restent dans ce
volume[644].

FOOTNOTES:


  [643] Thomas Corneille, dans l'dition de 1692, a remplac
  _celle-ci_ par _cette pice_. Voyez, au tome I, la note 1 de la
  p. 137.

  [644] A savoir _Mde et l'Illusion comique_.--Cette dernire
  phrase se trouve dans toutes les ditions qui renferment
  l'_Examen_ (1660-1682). Elle est exacte pour les impressions
  in-8, qui toutes contiennent huit pices dans leur premier
  volume (voyez notre tome I, p. 4 et 5); mais elle ne l'est pas
  pour l'dition in-folio de 1663, qui en a douze au lieu de huit.




ACTEURS[645].


    ALIDOR, amant d'Anglique.
    CLANDRE, ami d'Alidor.
    DORASTE, amoureux d'Anglique.
    LYSIS, amoureux de Phylis.
    ANGLIQUE, matresse d'Alidor et de Doraste.
    PHYLIS, soeur de Doraste.
    POLYMAS, domestique d'Alidor.
    LYCANTE, domestique de Doraste.

La scne est  Paris dans la place Royale[646].




LA PLACE ROYALE.

COMDIE.




ACTE I


SCNE PREMIRE.

ANGLIQUE, PHYLIS.

    ANGLIQUE.

    Ton frre, je l'avoue, a beaucoup de mrite[647];
    Mais souffre qu'envers lui cet loge m'acquitte,
    Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.

    PHYLIS.

    C'est me vouloir prescrire une trop dure loi.
    Puis-je, sans touffer la voix de la nature,                     5
    Dnier mon secours aux tourments qu'il endure?
    Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le gurir[648],
    Et sans t'importuner je le verrois prir!
    Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre?

    ANGLIQUE.

    C'est un mal bien lger qu'un feu qu'on peut teindre[649].     10

    PHYLIS.

    Je sais qu'il le devroit, mais avec tant d'appas[650],
    Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas?
    Ses yeux ne souffrent point que son coeur soit de glace;
    On ne pourroit aussi m'y rsoudre en sa place[651];
    Et tes regards, sur moi plus forts que tes mpris,              15
    Te sauroient conserver ce que tu m'aurois pris.

    ANGLIQUE.

    S'il veut garder encor cette humeur obstine[652],
    Je puis bien m'empcher d'en tre importune,
    Feindre un peu de migraine, ou me faire celer:
    C'est un moyen bien court de ne lui plus parler;                20
    Mais ce qui m'en dplat et qui me dsespre[653],
    C'est de perdre la soeur pour viter le frre,
    Et me violenter  fuir ton entretien[654],
    Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien.
    Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique[655],          25
    Ne mets point en oubli l'amiti d'Anglique,
    Et crois que ses effets auront leur premier cours[656]
    Aussitt que ton frre aura d'autres amours.

    PHYLIS.

    Tu vis d'un air trange et presque insupportable.

    ANGLIQUE.

    Que toi-mme pourtant dois trouver quitable[657];              30
    Mais la raison sur toi ne sauroit l'emporter:
    Dans l'intrt d'un frre on ne peut l'couter.

    PHYLIS.

    Et par quelle raison ngliger son martyre?

    ANGLIQUE.

    Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire[658].
    Le reste des mortels pourroit m'offrir des voeux,               35
    Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux;
    La piti de leurs maux ne peut toucher mon me
    Que par des sentiments drobs  ma flamme.
    On ne doit point avoir des amants par quartier;
    Alidor a mon coeur et l'aura tout entier;                       40
    En aimer deux, c'est tre  tous deux infidle.

    PHYLIS.

    Qu'Alidor seul te rende  tout autre cruelle,
    C'est avoir pour le reste un coeur trop endurci.

    ANGLIQUE.

    Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.

    PHYLIS.

    Dans l'obstination o je te vois rduite,                       45
    J'admire ton amour et ris de ta conduite.
      Fasse tat qui voudra de ta fidlit,
    Je ne me pique point de cette vanit,
    Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnotre[659]
    Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un matre.             50
    Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu' lui,
    Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui;
    Il nous faut de tout point vivre  sa fantaisie,
    Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie,
    Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs[660],            55
    Le combler chaque jour de nouvelles faveurs;
    Notre me, s'il s'loigne, est chagrine, abattue[661];
    Sa mort nous dsespre et son change nous tue,
    Et de quelque douceur que nos feux soient suivis,
    On dispose de nous sans prendre notre avis;                     60
    C'est rarement qu'un pre  nos gots s'accommode,
    Et lors juge quels fruits on a de ta mthode.
      Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien ngliger,
    Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager:
    Ainsi tout contribue  ma bonne fortune;                        65
    Tout le monde me plat, et rien ne m'importune.
    De mille que je rends l'un de l'autre jaloux,
    Mon coeur n'est  pas un, et se promet  tous[662]:
    Ainsi tous  l'envi s'efforcent  me plaire;
    Tous vivent d'esprance, et briguent leur salaire;              70
    L'loignement d'aucun ne sauroit m'affliger,
    Mille encore prsents m'empchent d'y songer.
    Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change;
    Un monde m'en console aussitt ou m'en venge[663].
    Le moyen que de tant et de si diffrents                        75
    Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire  mes parents?
    Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour matresse[664],
    Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse:
    Il aura quelques traits de tant que je chris,
    Et je puis avec joie accepter tous maris.                       80

    ANGLIQUE.

    Voil fort plaisamment tailler cette matire,
    Et donner  ta langue une libre carrire[665].
    Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer
    Est bon  faire rire, et non  pratiquer.
    Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blmes,              85
    Et ce qu'a de douceurs l'union de deux mes;
    Tu n'prouvas jamais de quels contentements
    Se nourrissent les feux des fidles amants.
    Qui peut en avoir mille en est plus estime,
    Mais qui les aime tous de pas un n'est aime;                   90
    Elle voit leur amour soudain se dissiper:
    Qui veut tout retenir laisse tout chapper.

    PHYLIS.

    Dfais-toi, dfais-toi de tes fausses maximes[666];
    Ou si ces vieux abus te semblent lgitimes[667],
    Si le seul Alidor te plat dessous les cieux,                   95
    Conserve-lui ton coeur, mais partage tes yeux:
    De mon frre par l soulage un peu les plaies;
    Accorde un faux remde  des douleurs si vraies;
    Feins, dguise avec lui, trompe-le par piti[668],
    Ou du moins par vengeance et par inimiti.                     100

    ANGLIQUE.

    Le beau prix qu'il auroit de m'avoir tant chrie,
    Si je ne le payois que d'une tromperie!
    Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant,
    Il aura qu'avec lui je vivrai franchement.

    PHYLIS.

    Franchement, c'est--dire avec mille rudesses,                 105
    Le mpriser, le fuir, et par quelques adresses
    Qu'il tche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi!
    Et sans me dire adieu! le sujet?


SCNE II.

DORASTE, PHYLIS.

    DORASTE.

                                     Le voici.
    Ma soeur, ne cherche plus une chose trouve:
    Sa fuite n'est l'effet que de mon arrive;                     110
    Ma prsence la chasse, et son muet dpart
    A presque devanc son ddaigneux regard.

    PHYLIS.

    Juge par l quels fruits produit mon entremise.
    Je m'acquitte des mieux de la charge commise;
    Je te fais plus parfait mille fois que tu n'es:                115
    Ton feu ne peut aller au point o je le mets;
    J'invente des raisons  combattre sa haine;
    Je blme, flatte, prie, et perds toujours ma peine[669],
    En grand pril d'y perdre encor son amiti,
    Et d'tre en tes malheurs avec toi de moiti.                  120

    DORASTE.

    Ah! tu ris de mes maux.

    PHYLIS.

                            Que veux-tu que je fasse?
    Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place.
    Que serviroient mes pleurs? Veux-tu qu' tes tourments
    J'ajoute la piti de mes ressentiments?
    Aprs mille mpris qu'a reus ta folie[670],                   125
    Tu n'es que trop charg de ta mlancolie;
    Si j'y joignois la mienne, elle t'accableroit,
    Et de mon dplaisir le tien redoubleroit;
    Contraindre mon humeur me seroit un supplice
    Qui me rendroit moins propre  te faire service.               130
    Vois-tu? par tous moyens je te veux soulager;
    Mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger.
    Il n'est point de douleur si forte en un courage
    Qui ne perde sa force auprs de mon visage;
    C'est toujours de tes maux autant de rabattu:                  135
    Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu'ils ont eu?
    Ne sens-tu point dj ton me un peu plus gaie?

    DORASTE.

    Tu me forces  rire en dpit que j'en aie;
    Je souffre tout de toi, mais  condition
    D'employer tous tes soins  mon affection[671].                140
    Dis-moi par quelle ruse il faut....

    PHYLIS.

                                        Rentrons, mon frre:
    Un de mes amants vient, qui pourroit nous distraire[672].


SCNE III.

CLANDRE.

            Que je dois bien faire piti
    De souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique!
            J'aime Alidor, j'aime Anglique;                       145
            Mais l'amour cde  l'amiti,
    Et jamais on n'a vu sous les lois d'une belle[673]
    D'amant si malheureux, ni d'ami si fidle.

            Ma bouche ignore mes desirs,
    Et de peur de se voir trahi par imprudence,                    150
            Mon coeur n'a point de confidence
            Avec mes yeux ni mes soupirs:
    Tous mes voeux sont muets, et l'ardeur de ma flamme[674]
    S'enferme toute entire au dedans de mon me.

            Je feins d'aimer en d'autres lieux,                    155
    Et pour en quelque sorte allger mon supplice,
            Je porte du moins mon service
            A celle qu'elle aime le mieux.
    Phylis,  qui j'en conte, a beau faire la fine;
    Son plus charmant appas[675], c'est d'tre sa voisine.         160

            Esclave d'un oeil si puissant,
    Jusque-l seulement me laisse aller ma chane,
            Trop rcompens, dans ma peine,
            D'un de ses regards en passant.
    Je n'en veux  Phylis que pour voir Anglique,                 165
    Et mon feu, qui vient d'elle, auprs d'elle s'explique.

            Ami, mieux aim mille fois,
    Faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies,
            Que nos volonts soient unies
            Jusqu' faire le mme choix[676]?                      170
    Viens quereller mon coeur d'avoir tant de foiblesse
    Que de se laisser prendre au mme oeil qui te blesse.

            Mais plutt vois te prfrer
    A celle que le tien prfre  tout le monde,
            Et ton amiti sans seconde                             175
            N'aura plus de quoi murmurer.
    Ainsi je veux punir ma flamme dloyale;
    Ainsi....


SCNE IV.

ALIDOR, CLANDRE.

    ALIDOR.

              Te rencontrer dans la place Royale,
    Solitaire, et si prs de ta douce prison,
    Montre bien que Phylis n'est pas  la maison.                  180

    CLANDRE.

    Mais voir de ce ct ta dmarche avance
    Montre bien qu'Anglique est fort dans ta pense.

    ALIDOR.

    Hlas! c'est mon malheur: son objet trop charmant,
    Quoi que je puisse faire, y rgne absolument.

    CLANDRE.

    De ce pouvoir peut-tre elle use en inhumaine?                 185

    ALIDOR.

    Rien moins, et c'est par l que redouble ma peine:
    Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir,
    Un moment de froideur, et je pourrois gurir;
    Une mauvaise oeillade, un peu de jalousie,
    Et j'en aurois soudain pass ma fantaisie;                     190
    Mais las! elle est parfaite, et sa perfection
    N'approche point encor de son affection[677];
    Point de refus pour moi, point d'heures ingales;
    Accabl de faveurs  mon repos fatales[678],
    Sitt qu'elle voit jour  d'innocents plaisirs,                195
    Je vois qu'elle devine et prvient mes desirs;
    Et si j'ai des rivaux, sa ddaigneuse vue
    Les dsespre autant que son ardeur me tue.

    CLANDRE.

    Vit-on jamais amant de la sorte enflamm,
    Qui se tnt malheureux pour tre trop aim?                    200

    ALIDOR.

    Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires?
    Penses-tu qu'il s'arrte aux sentiments vulgaires?
    Les rgles que je suis ont un air tout divers:
    Je veux la libert dans le milieu des fers[679].
    Il ne faut point servir d'objet qui nous possde;              205
    Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cde:
    Je le hais, s'il me force; et quand j'aime, je veux
    Que de ma volont dpendent tous mes voeux,
    Que mon feu m'obisse au lieu de me contraindre,
    Que je puisse  mon gr l'enflammer et l'teindre[680],        210
    Et toujours en tat de disposer de moi,
    Donner quand il me plat et retirer ma foi.
    Pour vivre de la sorte Anglique est trop belle:
    Mes pensers ne sauroient m'entretenir que d'elle[681];
    Je sens de ses regards mes plaisirs se borner;                 215
    Mes pas d'autre ct n'oseroient se tourner[682];
    Et de tous mes soucis la libert bannie
    Me soumet en esclave  trop de tyrannie[683].
    J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains,
    Et d'prouver ses yeux plus forts que mes desseins.            220
    Je n'ai que trop langui sous de si rudes gnes[684]:
    A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chanes[685],
    De crainte qu'un hymen, m'en tant le pouvoir,
    Ft d'un amour par force un amour par devoir.

    CLANDRE.

    Crains-tu de possder un objet qui te charme[686]?             225

    ALIDOR.

    Ne parle point d'un noeud dont le seul nom m'alarme.
    J'idoltre Anglique: elle est belle aujourd'hui,
    Mais sa beaut peut-elle autant durer que lui?
    Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire
    Si je pourrai l'aimer jusqu' ce qu'elle expire[687]?          230
    Du temps, qui change tout, les rvolutions
    Ne changent-elles pas nos rsolutions?
    Est-ce[688] une humeur gale et ferme que la ntre?
    N'a-t-on point d'autres gots en un ge qu'en l'autre[689]?
    Juge alors le tourment que c'est d'tre attach,               235
    Et de ne pouvoir rompre un si fcheux march.
      Cependant Anglique,  force de me plaire,
    Me flatte doucement de l'espoir du contraire;
    Et si d'autre faon je ne me sais garder,
    Je sens que ses attraits m'en vont persuader[690].             240
    Mais puisque son amour me donne tant de peine,
    Je la veux offenser pour acqurir sa haine,
    Et mriter enfin un doux commandement[691]
    Qui prononce l'arrt de mon bannissement.
    Ce remde est cruel, mais pourtant ncessaire:                 245
    Puisqu'elle me plat trop, il me faut lui dplaire[692].
    Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accs,
    Mes desseins de gurir n'auront point de succs.

    CLANDRE.

    trange humeur d'amant!

    ALIDOR.

                            trange, mais utile.
    Je me procure un mal pour en viter mille.                     250

    CLANDRE.

    Tu ne prvois donc pas ce qui t'attend de maux,
    Quand un rival aura le fruit de tes travaux?
    Pour se venger de toi, cette belle offense
    Sous les lois d'un mari sera bientt passe[693];
    Et lors, que de soupirs et de pleurs rpandus                  255
    Ne te rendront aucun de tant de biens perdus!

    ALIDOR.

    Dis mieux, que pour rentrer dans mon indiffrence[694],
    Je perdrai mon amour avec mon esprance,
    Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion,
    Ma libert natra de ma punition.                              260

    CLANDRE.

    Aprs cette assurance, ami, je me dclare.
      Amoureux ds longtemps d'une beaut si rare,
    Toi seul de la servir me pouvois empcher;
    Et je n'aimois Phylis que pour m'en approcher.
    Souffre donc maintenant que pour mon allgeance                265
    Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance;
    Que des ressentiments qu'elle aura contre toi
    Je tire un avantage en lui portant ma foi,
    Et que cette colre en son me conue[695]
    Puisse de mes desirs faciliter l'issue[696].                   270

    ALIDOR.

    Si ce joug inhumain, ce passage trompeur,
    Ce supplice ternel, ne te fait point de peur,
    A moi ne tiendra pas que la beaut que j'aime
    Ne me quitte bientt pour un autre moi-mme.
    Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux;                     275
    Mais songe que l'hymen, fait bien des malheureux.

    CLANDRE.

    J'en veux bien faire essai; mais d'ailleurs, quand j'y pense[697],
    Peut-tre seulement le nom d'poux t'offense.
    Et tu voudrois[698] qu'un autre....

    ALIDOR.

                                      Ami, que me dis-tu[699]?
    Connois mieux Anglique et sa haute vertu;                     280
    Et sache qu'une fille a beau toucher mon me,
    Je ne la connois plus ds l'heure qu'elle est femme.
      De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser,
    En pas une un mari pouvoit-il s'offenser?
    J'vite l'apparence autant comme le crime;                     285
    Je fuis un compliment qui semble illgitime;
    Et le jeu m'en dplat, quand on fait  tous coups
    Causer un mdisant et rver un jaloux.
    Encor que dans mon feu mon coeur ne s'intresse,
    Je veux pouvoir prtendre o ma bouche l'adresse,              290
    Et garder, si je puis, parmi ces fictions,
    Un renom aussi pur que mes intentions.
    Ami, soupon  part, et sans plus de rplique[700],
    Si tu veux en ma place tre aim d'Anglique,
    Allons tout de ce pas ensemble imaginer                        295
    Les moyens de la perdre et de te la donner,
    Et quelle invention sera la plus aise.

    CLANDRE.

    Allons. Ce que j'ai dit n'toit que par rise.



FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [645] Dans l'dition de 1637: Les acteurs.

  [646] VAR. (dit. de 1637-57): La scne est  la place Royale.

  [647] _Var._ Ton frre et-il encor cent fois plus de mrite,
        Tu reois aujourd'hui ma dernire visite,
        Si tu m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.
        PHYL. Vraiment tu me prescris une fcheuse loi.
        Je ne puis, sans forcer celles de la nature. (1637-57)

  [648] _Var._ Tu m'aimes, il se meurt, et tu le peux gurir,
        Et sans t'importuner je le lairrois prir!
        Me dfendras-tu point  la fin de le plaindre? (1637-57)

  [649] _Var._ Le mal est bien lger d'un feu qu'on peut teindre.
  (1637)

  [650] _Var._ Il le devroit du moins, mais avec tant d'appas.
  (1637-57)

  [651] _Var._ Aussi ne pourroit-on m'y rsoudre en sa place.
  (1637-57)

  [652] _Var._ S'il vit dans une humeur tellement obstine.
  (1637-57)

  [653] _Var._ Mais ce qui me dplat et qui me dsespre.
  (1637-60)

  [654] _Var._ Rompre notre commerce et fuir ton entretien.
  (1637-57)

  [655] _Var._ Que s'il me faut quitter cette douce pratique.
  (1637-57)

  [656] _Var._ Sre que ses effets auront leur premier cours
        Aussitt que ton frre teindra ses amours. (1637-57)

  [657] _Var._ Que toi-mme pourtant trouverois quitable.
  (1637-57)

  [658] _Var._ Vois-tu, j'aime Alidor, et cela c'est tout dire.
  (1637-57)

  [659] _Var._ On a peu de plaisirs quand un seul les fait natre:
        Au lieu d'un serviteur, c'est accepter un matre.
        Dans les soins ternels de ne plaire qu' lui,
        Cent plus honntes gens nous donnent de l'ennui. (1637)

  [660] _Var._ Et de peur que le temps ne lche ses ferveurs.
  (1637)

  [661] _Var._ Notre me, s'il s'loigne, est de deuil abattue.
  (1637-57)

  [662] _Var._ Mon coeur n'est  pas un en se donnant  tous;
        Pas un d'eux ne me traite avecque tyrannie,
        Et mon humeur gale  mon gr les manie;
        Je ne fais  pas un tenir lieu de mignon,
        Et c'est  qui l'aura dessus son compagnon.
        Ainsi tous  l'envie s'efforcent de me plaire[662-a]. (1637-57)

    [662-a] Les ditions de 1637-48 donnent: _ me plaire_, comme
    l'dition de 1682.

  [663] Les ditions de 1644, de 1652 et de 1657 portent, par
  erreur sans doute, _on m'en venge_.

  [664] _Var._ Et si leur choix fantasque un inconnu m'allie,
        Ne crois pas que pourtant j'entre en mlancolie. (1637)

  [665] _Var._ Et donner  ta langue une longue carrire. (1637-60)

  [666] _Var._ Dfais-toi, dfais-toi de ces fausses maximes.
  (1637-52 et 57)

  [667] _Var._ Ou si pour leur dfense, aveugle, tu t'animes.
  (1637-57)

  [668] _Var._ Trompe-le, je t'en prie, et sinon par piti,
        Pour le moins par vengeance ou par inimiti. (1637-57)

  [669] _Var._ Je blme, flatte, prie, et n'y perds que ma peine.
  (1637)

  [670] _Var._ Aprs mille mpris reus de ta matresse,
        Tu n'es que trop charg de ta seule tristesse. (1637)

  [671] _Var._ [D'employer tous tes soins  mon affection.]
        PHYL. Non pas tous: j'en retiens pour moi quelque partie.
        DOR. Il toit grand besoin de cette repartie;
        Ne ris plus, et regarde aprs tant de discours
        Par o tu me pourras donner quelque secours;
        [Dis-moi par quelle ruse il faut....] (1637)

  [672] _Var._ Un de mes amants vient, qui nous pourroit distraire.
  (1637-57)

  [673] _Var._ Et l'on n'a jamais vu sous les lois d'une belle.
  (1637-57)

  [674] _Var._ Mes voeux pour sa beaut sont muets, et ma flamme,
        Non plus que son objet, ne sort point de mon me. (1637-57)

  [675] Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [676] _Var._ Jusques  faire un mme choix?
        Viens quereller mon coeur, puisque en son peu d'espace
        Ta matresse aprs toi peut trouver quelque place. (1637-57)

  [677] _Var._ N'est pourtant rien auprs de son affection.
  (1637-57)

  [678] _Var._ Accabl de faveurs  mon aise fatales,
        Partout o son honneur peut souffrir mes plaisirs. (1637-57)

  [679] _Var._ Je veux que l'on soit libre au milieu de ses fers.
  (1637-57)

  [680] _Var._ Que je puisse  mon gr l'augmenter et l'teindre.
  (1637-57)

  [681] _Var._ Mes pensers n'oseroient m'entretenir que d'elle.
  (1637-57)

  [682] _Var._ Mes pas d'autre ct ne s'oseroient tourner.
  (1637-57)

  [683] _Var._ Fait trop voir ma foiblesse avec sa tyrannie.
  (1637-57)

  [684] _Var._ Mais sans plus consentir  de si rudes gnes,
        A tel prix que ce soit, je veux rompre mes chanes. (1637-57)

  [685] _Var._ A quel prix que ce soit, il faut rompre mes chanes.
  (1660)

  [686] _Var._ Crains-tu de possder ce que ton coeur adore?
        ALID. Ah! ne me parle point d'un lien que j'abhorre.
        Anglique me charme: elle est belle aujourd'hui. (1637-57)

  [687]_Var._ Si je pourrai l'aimer jusqu' ce qu'elle empire.
  (1637-57)

  [688] L'dition de 1637 porte, par erreur: _tre_, pour _est-ce_.

  [689] _Var._ Un ge hait-il pas souvent ce qu'aimoit l'autre?
  (1637-57)

  [690] _Var._ Ses appas sont bientt pour me persuader. (1637-57)

  [691] _Var._ Et pratiquer enfin un doux commandement. (1637)
        _Var._ Pour en tirer par force un doux commandement. (1644-57)

  [692] _Var._ Puisqu'elle me plat trop, il me lui faut dplaire.
        Tant que j'aurai chez elle encore quelque accs. (1637-57)

  [693] _Var._ Sous le joug d'un mari sera bientt passe;
        Et lors, que de soupirs et de pleurs pandus. (1637-57)

  [694] _Var._ Mais dis que pour rentrer dans mon indiffrence.
  (1637-57)

  [695] _Var._ Et que dans la colre en son me conue. (1637-57)

  [696] _Var._ Je puisse  mes amours faciliter l'issue. (1637)
        _Var._ Je puisse  mon amour faciliter l'issue. (1644-57)

  [697] _Var._ Poussons  cela prs; mais aussi, quand j'y pense. (1637)
        _Var._ Faisons  cela prs; mais aussi, quand j'y pense. (1644-57)

  [698] L'dition de 1682 porte: Et tu voulois, ce qui est
  probablement une erreur. Toutes les autres impressions ont
  _voudrois_.

  [699] _Var._ Et tu voudrois qu'un autre et cette qualit
        Pour aprs.... ALID. Je t'entends: sois sr de ce ct;
        Outre que ma matresse, aussi chaste que belle,
        De la vertu parfaite est l'unique modle,
        Et que le plus aimable et le plus effront
        Entreprendroit en vain sur sa pudicit,
        Les beauts d'une fille ont beau toucher mon me. (1637-57)

  [700] _Var._ Ami, soupon  part, avant que le jour passe,
        D'Anglique pour toi gagnons la bonne grce,
        Et de ce pas allons ensemble consulter
        Des moyens qui pourront t'y mettre et m'en ter. (1637-57)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

ANGLIQUE, POLYMAS.

    ANGLIQUE, tenant une lettre ouverte[701].

    De cette trahison ton matre est donc l'auteur?

    POLYMAS.

    Assez imprudemment il m'en fait le porteur[702].               300
    Comme il se rend par l digne qu'on le prvienne,
    Je veux bien en faire une en haine de la sienne;
    Et mon devoir, mal propre  de si lches coups,
    Manque aussitt vers lui que son amour vers vous[703].

    ANGLIQUE.

    Contre ce que je vois le mien encor s'obstine[704].            305
    Qu'Alidor ait crit cette lettre  Clarine,
    Et qu'ainsi d'Anglique il se voult jouer!

    POLYMAS.

    Il n'aura pas le front de le dsavouer.
    Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes[705]:
    Pour s'en pouvoir dfendre il lui faudroit des charmes.        310
    Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous[706],
    Et ne m'exposez point aux traits de son courroux;
    Que je vous puisse encor trahir son artifice,
    Et pour mieux vous servir, rester  son service.

    ANGLIQUE.

    Rien ne m'chappera qui te puisse toucher[707]:                315
    Je sais ce qu'il faut dire, et ce qu'il faut cacher.

    POLYMAS.

    Feignez d'avoir reu ce billet de Clarine,
    Et que....

    ANGLIQUE.

               Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine[708].

    POLYMAS.

    Mais....

    ANGLIQUE.

             Ne rplique plus, et va-t'en.

    POLYMAS.

                                           J'obis.

    ANGLIQUE, seule.

    Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis?             320
    Et ceux dont Alidor montroit son me atteinte[709]
    Ne sont plus que fume, ou n'toient qu'une feinte?
    Que la foi des amants est un gage pipeur!
    Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur!
    Qu'on est peu dans leur coeur pour tre dans leur bouche!
    Et que malaisment on sait ce qui les touche!
    Mais voici l'infidle. Ah! qu'il se contraint bien!


SCNE II.

ALIDOR, ANGLIQUE.

    ALIDOR.

    Puis-je avoir un moment de ton cher entretien?
    Mais j'appelle un moment, de mme qu'une anne
    Passe entre deux amants pour moins qu'une journe.             330

    ANGLIQUE.

    Avec de tels discours oses-tu m'aborder[710],
    Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder?
    As-tu cru que le ciel consentt  ma perte,
    Jusqu' souffrir encor ta lchet couverte?
    Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur:         335
    Tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur;
    Je ne suis plus charme, et mon me plus saine
    N'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine.

    ALIDOR.

    Voil me recevoir avec des compliments[711]
    Qui seroient pour tout autre un peu moins que charmants.
    Quel en est le sujet?

    ANGLIQUE.

                          Le sujet? lis, parjure;
    Et puis accuse-moi de te faire une injure!

ALIDOR lit la lettre entre les mains d'Anglique.

LETTRE SUPPOSE D'ALIDOR A CLARINE.

          _Clarine, je suis tout  vous;
          Ma libert vous rend les armes:
          Anglique n'a point de charmes                           345
          Pour me dfendre de vos coups;
          Ce n'est qu'une idole mouvante;
    Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas:
    Alors que je l'aimai, je ne la connus pas[712];
    Et de quelques attraits que ce monde vous vante[713],          350
          Vous devez mes affections
    Autant  ses dfauts qu' vos perfections._

    ANGLIQUE.

    Eh bien! ta perfidie est-elle en vidence[714]?

    ALIDOR.

    Est-ce l tant de quoi?

    ANGLIQUE.

                            Tant de quoi! l'impudence!
    Aprs mille serments il me manque de foi,                      355
    Et me demande encor si c'est l tant de quoi!
    Change si tu le veux: je n'y perds qu'un volage;
    Mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage;
    Oublie avec ta foi ce que j'ai de dfauts;
    N'tablis point tes feux sur le peu que je vaux;               360
    Fais que, sans m'y mler, ton compliment s'explique,
    Et ne le grossis point du mpris d'Anglique.

    ALIDOR.

    Deux mots de vrit vous mettent bien aux champs!

    ANGLIQUE.

    Ciel, tu ne punis point des hommes si mchants!
    Ce tratre vit encore, il me voit, il respire,                 365
    Il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire.

    ALIDOR.

    Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner
    Lorsque vous temptez, sa foudre  gouverner[715];
    Il devroit avec vous tre d'intelligence.

(Anglique dchire la lettre et en jette les morceaux, et Alidor
continue[716].)

    Le digne et grand objet d'une haute vengeance!                 370
    Vous traitez du papier avec trop de rigueur.

    ANGLIQUE.

    Que n'en puis-je autant faire  ton perfide coeur[717]!

    ALIDOR.

    Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite.
    Pour dire franchement votre peu de mrite,
    Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux[718]           375
    Qu'on doive tout  l'heure tre mis en morceaux?
    Si ce crime autrement ne sauroit se remettre,

(Il lui prsente aux yeux un miroir qu'elle porte  sa ceinture[719].)

    Cassez: ceci vous dit encor pis que ma lettre.

    ANGLIQUE.

    S'il me dit mes dfauts autant ou plus que toi,
    Dloyal, pour le moins il n'en dit rien qu' moi:              380
    C'est dedans son cristal que je les tudie;
    Mais aprs il s'en tait, et moi j'y remdie;
    Il m'en donne un avis sans me les reprocher,
    Et me les dcouvrant, il m'aide  les cacher.

    ALIDOR.

    Vous tes en colre, et vous dites des pointes.                385
    Ne prsumiez-vous point que j'irois,  mains jointes,
    Les yeux enfls de pleurs, et le coeur de soupirs,
    Vous faire offre  genoux de mille repentirs?
    Que vous tes  plaindre tant si fort due!

    ANGLIQUE.

    Insolent! te-toi pour jamais de ma vue.                       390

    ALIDOR.

    Me dfendre vos yeux aprs mon changement,
    Appelez-vous cela du nom de chtiment?
    Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice;
    Et ce commandement est si plein de justice,
    Que bien que je renonce  vivre sous vos lois[720],            395
    Je vais vous obir pour la dernire fois.


SCNE III.

ANGLIQUE.

        Commandement honteux, o ton obissance
        N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance,
        O ton banissement a pour toi des appas,
        Et me devient cruel de ne te l'tre pas!                       400
        A quoi se rsoudra dsormais ma colre,
        Si ta punition te tient lieu de salaire?
        Que mon pouvoir me nuit! et qu'il m'est cher vendu!
        Voil ce que me vaut d'avoir trop attendu[721]:
        Je devois prvenir ton outrageux caprice;                      405
        Mon bonheur dpendoit de te faire injustice.
        Je chasse un fugitif avec trop de raison,
        Et lui donne les champs quand il rompt sa prison.
          Ah! que n'ai-je eu des bras  suivre mon courage!
        Qu'il m'et bien autrement rpar cet outrage!                 410
        Que j'eusse retranch de ses propos railleurs!
        Le tratre n'et jamais port son coeur ailleurs:
        Puisqu'il m'toit donn, je m'en fusse saisie;
        Et sans prendre conseil que de ma jalousie,
        Puisqu'un autre portrait en efface le mien,                    415
        Cent coups auroient chass ce voleur de mon bien.
        Vains projets, vains discours, vaine et fausse allgeance!
        Et mes bras et son coeur manquent  ma vengeance!
          Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets,
        Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets.                  420
        O me dois-je adresser? Qui doit porter sa peine?
        Qui doit  son dfaut m'prouver inhumaine?
        De mille dsespoirs mon coeur est assailli;
        Je suis seule punie, et je n'ai point failli.
        Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle[722];            425
        Je n'ai que trop failli d'aimer un infidle,
        De recevoir un tratre, un ingrat, sous ma loi,
        Et trouver du mrite en qui manquoit de foi.
        Ciel, encore une fois, coute mon envie:
        Ote-m'en la mmoire ou le prive de vie;                        430
        Fais que de mon esprit je puisse le bannir[723],
        Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir.
        Que je m'anime en vain contre un objet aimable!
        Tout criminel qu'il est, il me semble adorable;
        Et mes souhaits, qu'touffe un soudain repentir,               435
        En demandant sa mort n'y sauroient consentir.
        Restes impertinents d'une flamme insense,
        Ennemis de mon heur, sortez de ma pense,
        Ou si vous m'en peignez encore quelques traits,
        Laissez l ses vertus, peignez-moi ses forfaits.               440


SCNE IV.

ANGLIQUE, PHYLIS.

        ANGLIQUE.

        Le croirois-tu, Phylis? Alidor m'abandonne.

        PHYLIS.

        Pourquoi non? je n'y vois rien du tout qui m'tonne,
        Rien qui ne soit possible, et de plus fort commun.
        La constance est un bien qu'on ne voit en pas un:
        Tout change sous les cieux, mais partout bon remde[724].

        ANGLIQUE.

        Le ciel n'en a point fait au mal qui me possde.

        PHYLIS.

        Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort,
        Et n'apprhende pas de me faire grand tort:
        J'en pourrois, au besoin, fournir toute la ville,
        Qu'il m'en demeureroit encor plus de deux mille[725].          450

        ANGLIQUE.

        Tu me ferois mourir avec de tels propos;
        Ah! laisse-moi plutt soupirer en repos,
        Ma soeur.

        PHYLIS.

                  Plt au bon Dieu que tu voulusses l'tre!

        ANGLIQUE.

        Eh quoi, tu ris encor! c'est bien faire parotre....

        PHYLIS.

        Que je ne saurois voir d'un visage afflig                     455
        Ta cruaut punie, et mon frre veng.
        Aprs tout, je connois quelle est ta maladie:
        Tu vois comme Alidor est plein de perfidie;
        Mais je mets dans deux jours ma tte  l'abandon,
        Au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon.                   460

        ANGLIQUE.

        Aprs que cet ingrat me quitte pour Clarine?

        PHYLIS.

        De le garder longtemps elle n'a pas la mine,
        Et j'estime si peu ces nouvelles amours,
        Que je te plge[726] encor son retour dans deux jours;
        Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes,                 465
        Que de tes volonts devant lui tu disposes.
        Prpare tes ddains, arme-toi de rigueur,
        Une larme, un soupir te percera le coeur[727];
        Et je serai ravie alors de voir vos flammes
        Brler mieux que devant, et rejoindre vos mes.                470
        Mais j'en crains un succs  ta confusion[728]:
        Qui change une fois change  toute occasion;
        Et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre,
        Un change, un repentir, un pardon, s'entre-suivre.
        Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait,                  475
        Et l'on cesse de craindre un courroux sans effet.

        ANGLIQUE.

        Sa faute a trop d'excs pour tre rmissible,
        Ma soeur; je ne suis pas de la sorte insensible;
        Et si je prsumois que mon trop de bont
        Pt jamais se rsoudre  cette lchet,                        480
        Qu'un si honteux pardon pt suivre cette offense,
        J'en prviendrois le coup, m'en tant la puissance.
        Adieu: dans la colre o je suis aujourd'hui,
        J'accepterois plutt un barbare que lui.


SCNE V.

PHYLIS, DORASTE.

    PHYLIS[729].

    Il faut donc se hter qu'elle ne refroidisse.                  485

(Elle frappe du pied  la porte de son logis, et fait sortir son
frre.)

        Frre, quelque inconnu t'a fait un bon office[730]:
        Il ne tiendra qu' toi d'tre un second Mdor[731];
        On a fait qu'Anglique....

        DORASTE.

                                   Eh bien?

        PHYLIS.

                                            Hait Alidor.

        DORASTE.

        Elle hait Alidor! Anglique!

        PHYLIS.

                                     Anglique.

        DORASTE.

        D'o lui vient cette humeur? qui les a mis en pique?           490

        PHYLIS.

        Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi.
        Va, ne t'amuse point  savoir le pourquoi;
        Parle au pre d'abord: tu sais qu'il te souhaite;
        Et s'il ne s'en ddit, tiens l'affaire pour faite.

        DORASTE.

        Bien qu'un si bon avis ne soit  mpriser,                     495
        Je crains....

        PHYLIS.

                      Lysis m'aborde, et tu me veux causer!
        Entre chez Anglique, et pousse ta fortune:
        Quand je vois un amant, un frre m'importune.


SCNE VI.

LYSIS, PHYLIS.

    LYSIS.

    Comme vous le chassez!

    PHYLIS.

                           Qu'et-il fait avec nous?
    Mon entretien sans lui te semblera plus doux:                  500
    Tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte,
    Me conter de quels feux tu te sens l'me atteinte,
    Et ce que tu croiras propre  te soulager.
    Regarde maintenant si je sais t'obliger.

    LYSIS.

    Cette obligation seroit bien plus extrme,                     505
    Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de mme;
    Et vous feriez bien plus pour mon contentement,
    De souffrir avec vous vingt frres qu'un amant.

    PHYLIS.

    Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire:
    J'y souffrirois plutt cinquante amants qu'un frre[732];      510
    Et puisque nos esprits ont si peu de rapport,
    Je m'tonne comment nous nous aimons si fort.

    LYSIS.

    Vous tes ma matresse, et mes flammes discrtes[733]
    Doivent un tel respect aux lois que vous me faites,
    Que pour leur obir mes sentiments dompts                     515
    N'osent plus se rgler que sur vos volonts.

    PHYLIS.

    J'aime des serviteurs qui pour une matresse
    Souffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse.
    Si tu vois quelque jour tes feux rcompenss,
    Souviens-toi.... Qu'est-ce-ci? Clandre, vous passez?          520

(Clandre va pour entrer chez Anglique, et Phylis l'arrte[734].)


SCNE VII

CLANDRE, PHYLIS, LYSIS.

        CLANDRE.

        Il me faut bien passer, puisque la place est prise.

        PHYLIS.

        Venez: cette raison est de mauvaise mise.
        D'un million d'amants je puis flatter les voeux[735],
        Et n'aurois pas l'esprit d'en entretenir deux?
        Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage,               525
        Ne faites pas ici l'entendu davantage.

        CLANDRE.

        Le moyen que je sois insensible  ce point?

        PHYLIS.

        Quoi! pour l'entretenir, ne vous aim-je point?

        CLANDRE.

        Encor que votre ardeur  la mienne rponde,
        Je ne veux plus d'un bien commun  tout le monde.              530

        PHYLIS.

        Si vous nommez ma flamme un bien commun  tous,
        Je n'aime, pour le moins, personne plus que vous:
        Cela vous doit suffire.

        CLANDRE.

                                Oui bien,  des volages
        Qui peuvent en un jour adorer cent visages;
        Mais ceux dont un objet possde tous les soins,                535
        Se donnant tous entiers, n'en mritent pas moins.

        PHYLIS.

        De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres,
        Je devrois ddaigner leurs voeux auprs des vtres[736];
        Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traits,
        Et ne murmurent point contre mes volonts.                     540
        Est-ce  moi, s'il vous plat, de vivre  votre mode?
        Votre amour, en ce cas, seroit fort incommode;
        Loin de la recevoir, vous me feriez la loi:
        Qui m'aime de la sorte, il s'aime, et non pas moi.

        LYSIS,  Clandre.

        Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille               545
        A tous nos concurrents d'en prendre une pareille.

        CLANDRE.

        Tu seras bientt seul, s'ils veulent m'imiter.

        PHYLIS.

        Quoi donc! c'est tout de bon que tu me veux quitter?
        Tu ne dis mot, rveur, et pour toute rplique
        Tu tournes tes regards du ct d'Anglique:                    550
        Est-elle donc l'objet de tes lgrets[737]?
        Veux-tu faire d'un coup deux infidlits,
        Et que dans mon offense Alidor s'intresse?
        Clandre, c'est assez de trahir ta matresse;
        Dans ta nouvelle flamme pargne tes amis,                      555
        Et ne l'adresse point en lieu qui soit promis.

        CLANDRE.

        De la part d'Alidor je vais voir cette belle:
        Laisse-m'en avec lui dmler la querelle,
        Et ne t'informe point de mes intentions.

        PHYLIS.

        Puisqu'il me faut rsoudre en mes afflictions,                 560
        Et que pour te garder j'ai trop peu de mrite,
        Du moins, avant l'adieu, demeurons quitte  quitte;
        Que ce que j'ai du tien je te le rende ici:
        Tu m'as offert des voeux, que je t'en offre aussi[738];
        Et faisons entre nous toutes choses gales.                    565

        LYSIS.

        Et moi, durant, ce temps, je garderai les balles[739]?

        PHYLIS.

        Je te donne cong d'une heure, si tu veux.

        LYSIS.

        Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux.

        PHYLIS.

        Pour deux, pour quatre, soit: ne crains pas qu'il m'ennuie.


SCNE VIII.

CLANDRE, PHYLIS.

        PHYLIS arrte Clandre qui tche de s'chapper pour entrer
        chez Anglique[740].

        Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie;                570
        Tu perds temps d'y tcher, si tu n'as mon cong[741].
        Inhumain! est-ce ainsi que je t'ai nglig?
        Quand tu m'offrois des voeux prenois-je ainsi la fuite,
        Et rends-tu la pareille  ma juste poursuite?
        Avec tant de douceur tu te vis couter,                        575
        Et tu tournes le dos quand je t'en veux conter!

        CLANDRE.

        Va te jouer d'un autre avec tes railleries;
        J'ai l'oreille mal faite  ces galanteries[742]:
        Ou cesse de m'aimer, ou n'aime plus que moi.

        PHYLIS.

        Je ne t'impose pas une si dure loi:                            580
        Avec moi, si tu veux, aime toute la terre,
        Sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre.
        Je reconnois assez mes imperfections;
        Et quelque part que j'aye en tes affections,
        C'est encor trop pour moi; seulement ne rejette                585
        La parfaite amiti d'une fille imparfaite.

        CLANDRE.

        Qui te rend obstine  me perscuter?

        PHYLIS.

        Qui te rend si cruel que de me rebuter[743]?

        CLANDRE.

        Il faut que de tes mains un adieu me dlivre.

        PHYLIS.

        Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre;               590
        Et quelque occasion qui t'amne en ces lieux,
        Tu ne lui diras pas grand secret  mes yeux.
        Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble.
        Parlons plutt d'accord, et composons ensemble.
          Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait:            595
        Tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait,
        Qu'encor tu me connois, et que de ta pense
        Mon image n'est pas tout  fait efface,
        Ne m'en refuse point ton petit jugement.

        CLANDRE.

        Je le tiens pour bien fait.

        PHYLIS.

                                    Plains-tu tant un moment?
        Et m'attachant  toi, si je te dsespre,
        A ce prix trouves-tu ta libert trop chre?

        CLANDRE.

        Allons, puisque autrement je ne te puis quitter,
        A tel prix que ce soit il me faut racheter[744].

FIN DU SECOND ACTE.

FOOTNOTES:

  [701] _Var. Tenant une lettre dploye._ (1637-60)]

  [702] _Var._ Son choix mal  propos m'en a fait le porteur.
        Mon humeur y rpugne, et quoi qu'il en advienne[702-a],
        J'en fais une, de peur de servir  la sienne. (1637-57)

    [702-a] L'dition de 1637 donne _avienne_.

  [703] _Var._ Manque aussitt vers lui comme le sien vers vous.
 (1637-57)

 [701] _Var._ Contre ce que je vois mon fol amour s'obstine.
 (1637-60)

 [702] _Var._ Opposez-lui ses traits, battez-le de ses armes.
 (1637-63)

 [703] _Var._ Surtout cachez mon nom, et ne m'exposez pas
       Aux infaillibles coups d'un violent trpas. (1637-57)

 [704] _Var._ Ne crains rien de ma part: je sais l'invention
       De rpondre aisment  ton intention. (1637-57)

 [705] _Var._      [Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine:]
       S'il t'avoit ici vu, toute la vrit
       Parotroit, en dpit de ma dextrit.
       POL. C'est d'elle dsormais que je tiendrai la vie.
       ANG. As-tu de la garder encore quelque envie?
       Ne me rplique plus, et va-t'en. (1637)

  [709] _Var._ Et ceux dont Alidor paroissoit l'me atteinte.
  (1637-57)

  [710] _Var._ Tratre, ingrat, est-ce  toi de m'aborder ainsi,
        Et peux-tu bien me voir sans me crier merci? (1637)

  [711] _Var._ [Voil me recevoir avec des compliments....]
        ANG. Bien au-dessous encor de mes ressentiments.
        ALID. La cause? ANG. En demander la cause! lis, parjure. (1637-57)

  [712] _Var._ _Quand je la crus d'esprit, je ne la connus pas._
  (1637-57)

  [713] _Var._ _Et de quelques attraits que le monde vous vante._
  (1637-68)

  [714] _Var._ Eh bien! ta trahison est-elle en vidence? (1637-57)

  [715] _Var._ Lorsque vous temptez, son foudre  gouverner.
  (1637-68)

  [716] Les mots: _et Alidor continue_, manquent dans les ditions
  de 1637-60.

  [717] _Var._ Je voudrois en pouvoir faire autant de ton coeur.
  (1637-57)

  [718] _Var._ Commet-on envers vous des forfaits si nouveaux
        Qu'incontinent on doive tre mis en morceaux? (1637-57)

  [719] _Var._ _Qu'elle porte pendu  sa ceinture._ (1637-57)--Ces
  miroirs  la ceinture taient au dix-septime sicle d'un usage
  gnral. Dans la fable de la Fontaine intitule _l'Homme et son
  image_ (livre I, fable XI), on trouve  ce sujet une curieuse
  numration:

    Afin de le gurir, le sort officieux
        Prsentoit partout  ses yeux
    Les conseillers muets dont se servent nos dames
        Miroirs aux poches des galants,
        Miroirs aux ceintures des femmes.

  [720] _Var._ Qu'encore qu'Alidor ne soit plus sous vos lois,
        Il va vous obir pour la dernire fois. (1637-57)

  [721] _Var._ Voil, voil que c'est d'avoir trop attendu:
        Je devois ds longtemps te bannir par caprice;
        Mon bonheur dpendoit d'une telle injustice. (1637-57)

  [722] _Var._ Mais, aveugle, je prends une injuste querelle.
  (1637-57)

  [723] _Var._ Fais que de mon esprit je le puisse bannir.
  (1637-57)

  [724] _Var._ Tout se change ici-bas, mais partout bon remde.
  (1637-57)

  [725] _Var._ Qu'il m'en demeureroit encore plus de mille.
  (1637-1657)

  [726] _Plger_, garantir. Voyez tome I, p. 176, note 3.

  [727] _Var._ Une larme, un soupir te perceront le coeur.
  (1637-57)

  [728] _Var._ Mais j'en crains un progrs  ta confusion.
  (1637-57)

  [729] _Var._ PHYLIS, _frappant du pied  la porte de son logis,
  et faisant sortir Doraste_. (1644-60)--Dans l'dition de 1637, on
  lit en marge: _Elle frappe  sa porte, et Doraste sort._--Ce jeu
  de scne remplace, dans les ditions indiques, celui qui, dans
  notre texte, suit le vers 485.

  [730] _Var._ Frre, quelque inconnu t'a fait un bon service.
  (1637)

  [731] Amant prfr d'Anglique, dans le _Roland furieux_ de
  l'Arioste.

  [732] _Var._ Je souffrirois plutt cinquante amants qu'un frre.
  (1637)

  [733] _Var._ Vous tes ma matresse, et moi, sous votre empire,
        Je dois suivre vos lois, et non y contredire[733-a],
        Et pour vous obir mes sentiments dompts
        Se rglent seulement dessus vos volonts.
        PHYL. J'aime des serviteurs avec cette souplesse,
        Et qui peuvent aimer en moi ce qui les blesse. (1637-57)

    [733-a] Je dois suivre vos lois, encor que j'en soupire.
    (1644-57)

  [734] Les mots: _et Phylis l'arrte_, manquent dans l'dition de
  1637.

  [735] _Var._ D'un million d'amants je puis nourrir les feux.
  (1637-57)

  [736] _Var._ Je devrois rejeter leurs voeux auprs des vtres.
  (1637-57)

  [737] _Var._ Est-ce l donc l'objet de tes lgrets? (1637-57)

  [738] _Var._ Tu m'as offert des voeux, que je t'en rende aussi.
  (1637)

  [739] Locution proverbiale tire du jeu de paume.

  [740] _Var._ PHYLIS, _arrtant Clandre_, etc. (1644-60)--On lit
  en marge, dans l'dition de 1637, o il n'y a point ici de
  distinction de scne: _Lysis rentre et Clandre tche de
  s'chapper et d'entrer chez Anglique._

  [741] _Var._ On ne sort d'avec moi qu'avecque mon cong.
  (1637-57)

  [742] _Var._ Je ne puis plus souffrir de ces badineries:
        Ne m'aime point du tout, ou n'aime rien que moi. (1637-57)

  [743] _Var._ Qui te rend si cruel que de me rejeter? (1637-57)

  [744] _Var._ A quel prix que ce soit il me faut racheter. (1660)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

PHYLIS, CLANDRE.

    CLANDRE.

    En ce point il ressemble  ton humeur volage,                  605
    Qu'il reoit tout le monde avec mme visage[745];
    Mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas,
    En ce qu'il ne dit mot et ne suit point mes pas[746].

    PHYLIS.

    En quoi que dsormais ma prsence te nuise,
    La civilit veut que je te reconduise.                         610

    CLANDRE.

    Mets enfin quelque borne  ta civilit[747],
    Et suivant notre accord me laisse en libert.


SCNE II.

DORASTE, PHYLIS, CLANDRE.

    DORASTE sort de chez Anglique[748].

    Tout est gagn, ma soeur: la belle m'est acquise;
*/
    Jamais occasion ne se trouva mieux prise;
    Je possde Anglique.

    CLANDRE.

                          Anglique?

    DORASTE.

                                     Oui, tu peux                  615
    Avertir Alidor du succs de mes voeux,
    Et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle,
    Demain un sacr noeud m'unit  cette belle[749];
    Dis-lui qu'il s'en console. Adieu: je vais pourvoir
    A tout ce qu'il me faut prparer pour ce soir.                 620

    PHYLIS[750].

    Ce soir j'ai bien la mine, en dpit de ta glace,
    D'en trouver l cinquante  qui donner ta place[751].
    Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux:
    Je ne t'arrtois pas ici pour tes beaux yeux;
    Mais jusqu' maintenant j'ai voulu te distraire,               625
    De peur que ton abord interrompt mon frre.
    Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affin[752].


SCNE III.

CLANDRE.

    Ciel!  tant de malheurs m'aviez-vous destin?
    Faut-il que d'un dessein si juste que le ntre
    La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre,          630
    Et que notre artifice ait si mal succd,
    Qu'il me drobe un bien qu'Alidor m'a cd?
    Officieux ami d'un amant dplorable,
    Que tu m'offres en vain cet objet adorable!
    Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend!              635
    Ce que tu m'as donn, Doraste le surprend.
    Tandis qu'il me supplante, une soeur me cajole;
    Elle me tient les mains cependant qu'il me vole.
    On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit:
    L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit;            640
    L'un et l'autre  la fois me perd, me dsespre,
    Et je puis pargner ou la soeur ou le frre!
    tre sans Anglique, et sans ressentiment!
    Avec si peu de coeur aimer si puissamment[753]!
    Clandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse?
    Craignois-tu d'avouer une telle matresse?
    Et cachois-tu l'excs de ton affection
    Par honte, par dpit, ou par discrtion[754]?
    Pouvois-tu desirer occasion plus belle[755]
    Que le nom d'Alidor  venger ta querelle?                      650
    Si pour tes feux cachs tu n'oses t'mouvoir,
    Laisse leurs intrts, suis ceux de ton devoir.
    On supplante Alidor, du moins en apparence,
    Et sans ressentiment tu souffres cette offense!
    Ton courage est muet, et ton bras endormi!                     655
    Pour tre amant discret, tu parois lche ami!
    C'est trop abandonner ta renomme au blme:
    Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme,
    Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas gal;
    Soutenant un ami, tu t'tes un rival.                          660
    Ne diffre donc plus ce que l'honneur commande[756],
    Et lui gagne Anglique, afin qu'il te la rende[757].
    Il faut....


SCNE IV.

ALIDOR, CLANDRE.

    ALIDOR.

                Eh bien! Clandre, ai-je su t'obliger?

    CLANDRE.

    Pour m'avoir oblig, que je vais t'affliger!
    Doraste a pris le temps des dpits d'Anglique.                665

    ALIDOR.

    Aprs?

    CLANDRE.

          Aprs cela tu veux que je m'explique[758]?

    ALIDOR.

    Qu'en a-t-il obtenu?

    CLANDRE.

                        Par del son espoir:
    Il l'pouse demain, lui donne bal ce soir[759];
    Juge, juge par l si mon mal est extrme.

    ALIDOR.

    En es-tu bien certain?

    CLANDRE.

                           J'ai tout su de lui-mme.               670

    ALIDOR.

    Que je serois heureux si je ne t'aimois point!
    Ton malheur auroit mis mon bonheur  son point[760];
    La prison d'Anglique auroit rompu la mienne.
    Quelque empire sur moi que son visage obtienne,
    Ma passion ft morte avec sa libert;                          675
    Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivit
    Les restes d'un rival m'eussent enchan l'me[761],
    Les feux de son hymen auroient teint ma flamme.
      Pour forcer sa colre  de si doux effets,
    Quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits!            680
    Malgr tout mon amour, prendre un orgueil farouche[762],
    L'adorer dans le coeur, et l'outrager de bouche;
    J'ai souffert ce supplice, et me suis feint lger,
    De honte et de dpit de ne pouvoir changer.
    Et je vois, prs du but o je voulois prtendre,               685
    Les fruits de mon travail n'tre pas pour Clandre!
    A ces conditions mon bonheur me dplat:
    Je ne puis tre heureux, si Clandre ne l'est.
    Ce que je t'ai promis ne peut tre  personne:
    Il faut que je prisse ou que je te le donne.                  690
    J'aurai trop de moyens de te garder ma foi[763];
    Et malgr les destins Anglique est  toi.

    CLANDRE.

    Ne trouble point pour moi le repos de ton me[764]:
    Il t'en coteroit trop pour avancer ma flamme.
    Sans que ton amiti fasse un second effort,                    695
    Voici de qui j'aurai ma matresse ou la mort:
    Si Doraste a du coeur, il faut qu'il la dfende,
    Et que l'pe au poing il la gagne ou la rende.

    ALIDOR.

    Simple, par le chemin que tu penses tenir,
    Tu la lui peux ter, mais non pas l'obtenir.                   700
    La suite des duels ne fut jamais plaisante:
    C'toit ces jours passs ce que disoit Thante[765].
    Je veux prendre un moyen et plus court et plus seur[766],
    Et sans aucun pril t'en rendre possesseur.
    Va-t'en donc, et me laisse auprs de ta matresse[767]         705
    De mon reste d'amour faire jouer l'adresse.

    CLANDRE.

    Cher ami....

    ALIDOR.

                 Va-t'en, dis-je, et par tes compliments
    Cesse de t'opposer  tes contentements:
    Dsormais en ces lieux tu ne fais que me nuire.

    CLANDRE.

    Je vais donc te laisser ma fortune  conduire[768].            710
    Adieu: puiss-je avoir les moyens  mon tour
    De faire autant pour toi que toi pour mon amour!

    ALIDOR, seul.

    Que pour ton amiti je vais souffrir de peine!
    Dj presque chapp, je rentre dans ma chane.
    Il faut encore un coup, m'exposant  ses yeux,                 715
    Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux.
    Mais reprendre un amour dont je veux me dfaire[769],
    Qu'est-ce qu' mes desseins un chemin tout contraire?
    Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis,
    Et que la peine est douce  qui sert ses amis[770].            720


SCNE V.

ANGLIQUE, dans son cabinet.

        Quel malheur partout m'accompagne!
    Qu'un indiscret hymen me venge  mes dpens!
        Que de pleurs en vain je rpands,
    Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne!
    L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment
    Du crime d'Alidor que de son chtiment[771].

        Ce tratre alluma donc ma flamme!
    Je puis donc consentir  ces tristes accords!
        Hlas! par quelques vains efforts[772]
    Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon me,                 730
    J'y trouve seulement, afin de me punir,
    Le dpit du pass, l'horreur de l'avenir.


SCNE VI.

ANGLIQUE, ALIDOR.

    ANGLIQUE[773].

    O viens-tu, dloyal? avec quelle impudence
    Oses-tu redoubler mes maux par ta prsence!
    Qui te donne le front de surprendre mes pleurs[774]?           735
    Cherches-tu de la joie  mme mes douleurs?
    Et peux-tu conserver une me assez hardie
    Pour voir ce qu' mon coeur cote ta perfidie?
    Aprs que tu m'as fait un insolent aveu
    De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu,                  740
    Tu te mets  genoux, et tu veux, misrable,
    Que ton feint repentir m'en donne un vritable?
    Va, va, n'espre rien de tes submissions[775];
    Porte-les  l'objet de tes affections;
    Ne me prsente plus les traits qui m'ont due;                745
    N'attaque point mon coeur en me blessant la vue.
    Penses-tu que je sois, aprs ton changement,
    Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment?
    S'il te souvient encor de ton brutal caprice,
    Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice?           750
    Garde un exil si cher  tes lgrets:
    Je ne veux plus savoir de toi mes vrits.
      Quoi? tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence
    Puisse de tes discours rparer l'insolence?
    Des pleurs effacent-ils un mpris si cuisant?                  755
    Et ne t'en ddis-tu, tratre, qu'en te taisant?
    Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes,
    Employer des soupirs et de muettes larmes?
    Sur notre amour pass c'est trop te confier[776];
    Du moins dis quelque chose  te justifier;                     760
    Demande le pardon que tes regards m'arrachent;
    Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent.
    Que mon courroux est foible! et que leurs traits puissants
    Rendent des criminels aisment innocents!
    Je n'y puis rsister, quelque effort que je fasse;             765
    Et de peur de me rendre, il faut quitter la place[777].

    ALIDOR la retient comme elle veut s'en aller[778].

    Quoi! votre amour renat, et vous m'abandonnez[779]!
    C'est bien l me punir quand vous me pardonnez.
      Je sais ce que j'ai fait, et qu'aprs tant d'audace
    Je ne mrite pas de jouir de ma grce;                         770
    Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su
    Que par un feint mpris votre amour fut du,
    Que je vous fus fidle en dpit de ma lettre;
    Qu'en vos mains seulement on la devoit remettre;
    Que mon dessein n'alloit qu' voir vos mouvements,             775
    Et juger de vos feux par vos ressentiments.
    Dites, quand je la vis entre vos mains remise,
    Changeai-je de couleur? eus-je quelque surprise?
    Ma parole plus ferme et mon port assur
    Ne vous montroient-ils pas un esprit prpar[780]?             780
    Que Clarine vous die,  la premire vue,
    Si jamais de mon change elle s'est aperue.
    Ce mauvais compliment flattoit mal ses appas[781]:
    Il vous faisoit outrage, et ne l'obligeoit pas;
    Et ses termes piquants, mal conus pour lui plaire,            785
    Au lieu de son amour, cherchoient votre colre.

    ANGLIQUE.

    Cesse de m'claircir sur ce triste secret[782];
    En te montrant fidle, il accrot mon regret:
    Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage,
    Et je ne puis sortir d'erreur qu' mon dommage.                790
    Que me sert de savoir que tes voeux sont constants[783]?
    Que te sert d'tre aim, quand il n'en est plus temps?

    ALIDOR.

    Aussi je ne viens pas pour regagner votre me[784]:
    Prfrez-moi Doraste, et devenez sa femme.
    Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir:              795
    Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir;
    Elle m'est engage, et quoi que l'on vous die,
    Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie.
    Mais voici qui vous rend l'une et l'autre  la fois[785].

    ANGLIQUE.

    Ah! ce cruel discours me rduit aux abois.                     800
    Ma colre a rendu ma perte invitable[786],
    Et je dteste en vain ma faute irrparable.

    ALIDOR.

    Si vous avez du coeur, on la peut rparer.

    ANGLIQUE.

    On nous doit ds demain pour jamais sparer[787]:
    Que puis-je  de tels maux appliquer pour remde?              805

    ALIDOR.

    Ce qu'ordonne l'amour aux mes qu'il possde.
    Si vous m'aimez encor, vous saurez ds ce soir
    Rompre les noirs effets d'un juste dsespoir.
    Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre,
    Ou soudain  vos yeux je vais cesser de vivre.                 810
    Mettrez-vous en ma mort votre contentement?

    ANGLIQUE.

    Non, mais que dira-t-on d'un tel emportement[788]?

    ALIDOR.

    Est-ce l donc le prix de vous avoir servie?
    Il y va de votre heur, il y va de ma vie,
    Et vous vous arrtez  ce qu'on en dira!                       815
    Mais faites dsormais tout ce qu'il vous plaira:
    Puisque vous consentez plutt  vos supplices
    Qu' l'unique moyen de payer mes services,
    Ma mort va me venger de votre peu d'amour;
    Si vous n'tes  moi, je ne veux plus du jour.                 820

    ANGLIQUE.

    Retiens ce coup fatal; me voil rsolue:
    Use sur tout mon coeur de puissance absolue[789]:
    Puisqu'il est tout  toi, tu peux tout commander;
    Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder[790].
    Cet clat du dehors n'a rien qui m'embarrasse;                 825
    Mon honneur seulement te demande une grce:
    Accorde  ma pudeur que deux mots de ta main
    Puissent justifier ma fuite et ton dessein;
    Que mes parents surpris trouvent ici ce gage,
    Qui les rende assurs d'un heureux mariage,                    830
    Et que je sauve ainsi ma rputation
    Par la sincrit de ton intention.
    Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance[791]
    Parotra seulement fuir une violence.

    ALIDOR.

    Enfin par ce dessein vous me ressuscitez[792]:                 835
    Agissez pleinement dessus mes volonts.
    J'avois pour votre honneur la mme inquitude,
    Et ne pourrois d'ailleurs qu'avec ingratitude,
    Voyant ce que pour moi votre flamme rsout,
    Dnier quelque chose  qui m'accorde tout.                     840
    Donnez-moi: sur-le-champ je vous veux satisfaire.

    ANGLIQUE.

    Il vaut mieux que l'effet  tantt se diffre.
    Je manque ici de tout, et j'ai le coeur transi[793]
    De crainte que quelqu'un ne te dcouvre ici.
    Mon dessein gnreux fait natre cette crainte;                845
    Depuis qu'il est form, j'en ai senti l'atteinte.
    Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit[794].

    ALIDOR.

    Puisque vous le voulez, adieu, jusqu' minuit.

    ANGLIQUE.

(Alidor s'en va et Anglique continue[795].)

            Que promets-tu, pauvre aveugle?
    A quoi t'engage ici ta folle passion?                          850
            Et de quelle indiscrtion
    Ne s'accompagne point ton ardeur drgle?
    Tu cours  ta ruine, et vas tout hasarder
    Sur la foi d'un amant qui n'en sauroit garder[796].

            Je me trompe, il n'est point volage;                   855
    J'ai vu sa fermet, j'en ai cru ses soupirs;
            Et si je flatte mes desirs,
    Une si douce erreur n'est qu' mon avantage.
    Me manqut-il de foi, je la lui dois garder,
    Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder.                  860

    ALIDOR, sortant de la porte d'Anglique, et repassant
    sur le thtre.

    Clandre, elle est  toi; j'ai flchi son courage.
    Que ne peut l'artifice, et le fard du langage?
    Et si pour un ami ces effets je produis,
    Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis?


SCNE VII.

PHYLIS.

    Alidor  mes yeux sort de chez Anglique[797],                 865
    Comme s'il y gardoit encor quelque pratique;
    Et mme,  son visage, il semble assez content.
    Auroit-il regagn cet esprit inconstant?
    Oh! qu'il feroit bon voir que cette humeur volage
    Deux fois en moins d'une heure et chang de courage!
    Que mon frre en tiendroit, s'ils s'toient mis d'accord[798]!
    Il faut qu' le savoir je fasse mon effort.
    Ce soir, je sonderai les secrets de son me;
    Et si son entretien ne me trahit sa flamme,
    J'aurai l'oeil de si prs dessus ses actions,                  875
    Que je m'claircirai de ses intentions.


SCNE VIII.

PHYLIS, LYSIS.

    PHYLIS.

    Quoi? Lysis, ta retraite est de peu de dure!

    LYSIS.

    L'heure de mon cong n'est qu' peine expire;
    Mais vous voyant ici sans frre et sans amant....

    PHYLIS.

    N'en prsume pas mieux pour ton contentement.                  880

    LYSIS.

    Et d'o vient  Phylis une humeur si nouvelle?

    PHYLIS.

    Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle.
    Va, ne me conte rien de ton affection:
    Elle en auroit fort peu de satisfaction.

    LYSIS.

    Cependant sans parler il faut que je soupire[799]?             885

    PHYLIS.

    Rserve pour le bal ce que tu me veux dire.

    LYSIS.

    Le bal, o le tient-on?

    PHYLIS.

                            L dedans.

    LYSIS.

                                       Il suffit;
    De votre bon avis je ferai mon profit.


FIN DU TROISIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [745] _Var._ Qui reoit tout le monde avec mme visage. (1648)

  [746] _Var._ Vu qu'il ne me dit mot et ne suit point mes pas.
  (1637-57)

  [747] L'dition de 1682 donne seule _fidlit_, pour _civilit_:
  c'est une faute vidente, que Thomas Corneille s'est gard de
  reproduire en 1692.

  [748] _Var._ DORASTE, _sortant de chez Anglique_. (1637-60)

  [749] _Var._ Demain un sacr noeud me joint  cette belle;
        Dis-lui qu'il se console. Adieu: je vais pourvoir
        A tout ce qu'il faudra prparer pour ce soir.
        PHYL. Nous voil donc de bal! Dieu nous fera la grce.
        (1637-57)

  [750] On lit ici dans l'dition de 1692: PHYLIS, _ Clandre_,
  indication qui n'est point inutile.

  [751] _Var._ D'en trouver l cinquante  qui donner la place.
  (1637)

  [752] _Affin_, tromp, dup. Voyez tome I, p. 190, note 3.

  [753] _Var._ [Avec si peu de coeur aimer si puissamment!]
        Que faisiez-vous, mes bras? que faisiez-vous, ma lame?
        N'osiez-vous mettre au jour les secrets de mon me?
        N'osiez-vous leur montrer ce qu'ils m'ont fait de mal?
        N'osiez-vous dcouvrir  Doraste un rival?
        [Clandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse?]
        Craignois-tu de rougir d'une telle matresse? (1637-57)

  [754] _Var._ Par honte, par respect, ou par discrtion? (1637)

  [755] _Var._ Avec quelque raison ou quelque violence,
        Que l'un de ces motifs t'obliget au silence,
        Pour faire  ce rival sentir quel est ton bras,
        L'intrt d'un ami ne suffisoit-il pas?
        Pouvois-tu desirer d'occasion plus belle. (1637-57)

  [756] Ce vers se retrouve,  un mot prs, dans _le Cid_, acte
  III, scne III:

    Ne diffre donc plus ce que l'honneur t'ordonne.

  [757] _Var._ [Et lui gagne Anglique, afin qu'il te la rende.]
        Veux-tu pour le dfendre une plus douce loi?
        Si tu combats pour lui, les fruits en sont pour toi.
        J'y suis tout rsolu, Doraste, il la faut rendre;
        Tu sauras ce que c'est de supplanter Clandre:
        Tout l'univers arm pour te la conserver
        De mes jaloux efforts ne te pourroit sauver.
        Qu'est-ce-ci, ma fureur? est-il temps de parotre?
        Quand tu manques d'objets, tu commences  natre:
        C'toit, c'toit tantt qu'il falloit t'exciter,
        C'toit, c'toit tantt qu'il falloit m'emporter.
        Puisque, un rival prsent, trop foible, tu recules,
        Tes mouvements tardifs deviennent ridicules,
        Et quoi qu' ces transports promette ma valeur,
        A peine les effets prviendront mon malheur.
        Pour rompre en honnte homme un hymen si funeste,
        Je n'ai plus dsormais qu'un peu de jour qui reste;
        Autrement il me faut affronter ce rival,
        Au pril de cent morts, au milieu de son bal:
        Aucune occasion ailleurs ne m'est offerte;
        Il lui faut tout quitter, ou me perdre en sa perte.
        [Il faut....] (1637-57)

  [758] _Var._ Aprs cela veux-tu que je m'explique? (1637-57)

  [759] _Var._ Si bien qu'aprs le bal qu'il lui donne ce soir,
        Leur hymen accompli rend mon malheur extrme. (1637-57)

  [760] _Var._ Cet hymen auroit mis mon bonheur  son point[760-a].
  (1637-57)

    [760-a] L'dition de 1682 porte, par erreur sans doute:  ce
    point.

  [761] _Var._ Les restes d'un rival eussent fait mon servage,
        Elle et perdu mon coeur avec son pucelage. (1637 et 44)
        _Var._ Les restes d'un rival captivassent mon me,
        Elle et perdu mon coeur en devenant sa femme. (1648)

  [762] _Var._ Me feindre tout de glace, et n'tre que de flamme,
        La mpriser de bouche et l'adorer dans l'me. (1637-57)

  [763] _Var._ J'aurai trop de moyens  te garder ma foi. (1637, 44
  et 52-57)

  [764] _Var._ Ne trouble point, ami, ton repos pour mon aise:
        Crois-tu qu' tes dpens aucun bonheur me plaise? (1637-57)

  [765] Allusion  ces vers de _la Suivante_ (649-652, p. 160):

    Le duel est fcheux, et quoi qu'il en arrive,
    De sa possession l'un et l'autre il nous prive,
    Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit,
    Tandis que de sa peine un troisime a le fruit.

  --Voyez pour d'autres rapprochements du mme genre, tome I, p.
  446, note 2.

  [766] _Var._ Il faut prendre un chemin et plus court et plus seur[766-a]:
        Je veux sans coup frir t'en rendre possesseur. (1637)
        _Var._ Je veux prendre un chemin et plus court et plus seur. (1644-60)

    [766-a] Voyez tome I, p. 190, note 5.

  [767] _Var._ Va-t'en donc, et me laisse auprs de cette belle
        Employer le pouvoir qui me reste sur elle. (1637-57)

  [768] _Var._ Je te vais donc laisser ma fortune  conduire.
  (1637-57)

  [769] _Var._ Mais reprendre un amour dont je me veux dfaire.
  (1637-57)

  [770] _Var._ Toute peine est fort douce  qui sert ses
  amis[770-a]. (1637-57)

    [770-a] Voyez la fin de l'_Examen_, p. 223.

  [771] _Var._ Du forfait d'Alidor que de son chtiment. (1637-57)

  [772] _Var._ Et par quelques puissants efforts
        Que de tous sens je tourne et retourne mon me. (1637-57)
        _Var._     Hlas! par quelques pleins efforts. (1660-68)

  [773] _Var._ ANGLIQUE, _voyant Alidor entrer en son cabinet_.
  (1637)

  [774] _Var._ Ton plaisir dpend-il d'avoir vu mes douleurs?
        Qui te fait si hardi de surprendre mes pleurs?
        Est-il dit que tes yeux te mettront hors de doute,
        Et t'apprendront combien ta trahison me cote?
        Aprs qu'effrontment ton aveu m'a fait voir
        Qu'Anglique sur toi n'eut jamais de pouvoir,
        [Tu te mets  genoux, et tu veux, misrable.] (1637-57)

  [775] _Var._ Va, va, n'espre rien de ces submissions. (1637-48)
        _Var._ Va, va, n'espre rien de ses submissions. (1652-57)

  [776]  _Var._ Sur notre amour pass c'est  trop te fier. (1637)
         _Var._ Sur notre amour pass c'est l trop te fier. (1644-57)

  [777] _Var._ Comme vaincue il faut que je quitte la place.
  (1637-57)

  [778] _Var._ _Elle veut sortir du cabinet, mais Alidor la
  retient._ (1637, en marge.)--ALIDOR, _la retenant_. (1644-60)

  [779] _Var._ Ma chre me, mon tout, quoi! vous m'abandonnez!
  (1637--57)

  [780] _Var._ Ne vous montroit-il pas un esprit prpar? (1652-57)

  [781]  _Var._ Aussi mon compliment flattoit mal ses appas:
         Il vous offensoit bien, mais ne l'obligeoit pas. (1637-57)

  [782] _Var._ Cesse de m'claircir dessus un tel secret. (1637-57)

  [783] _Var._ Que me sert de savoir si tes voeux sont constants?
  (1637-57)

  [784] _Var._ Aussi ne viens-je pas pour regagner votre me.
  (1637-57)

  [785] _Var._ Mais voici qui vous rend l'un et l'autre  la fois.
  (1652-60)

  [786] _Var._ Dans ma prompte vengeance  jamais misrable,
        Que je dteste en vain ma faute irrparable! (1637-57)

  [787] _Var._ C'est demain qu'on nous doit pour jamais sparer:
        En ce piteux tat que veux-tu que je fasse?
        ALID. Ah! ce discours ne part que d'un coeur tout de glace.
        Son, non, rsolvez-vous: il vous faut  ce soir
        Montrer votre courage, ou moi mon dsespoir. (1637-57)

  [788] _Var._ Non, mais que dira-t-on d'un tel enlvement?
  (1637-57)

  [789] _Var._ Dessus mes volonts ta puissance absolue
        Peut disposer de moi, peut tout me commander.
        Mon honneur, en tes mains prt  se hasarder,
        Par un trait si hardi quelque tort qu'il se fasse,
        Y consent toutefois, et ne veut qu'une grce:
        [Accorde  ma pudeur que deux mots de ta main]
        Justifient aux miens ma fuite et ton dessein;
        Qu'ils puissent, me cherchant, trouver ici ce gage,
        Qui les rende assurs de notre mariage;
        Que la sincrit de ton intention
        Conserve, mise au jour, ma rputation. (1637-57)

  [790] _Var._ Pour vaincre nos malheurs j'ose tout hasarder.
  (1660)

  [791] _Var._ Ma faute en sera moindre, et hors de l'impudence.
  (1637-60)

  [792] _Var._ Ma reine, enfin par l vous me ressuscitez.
  (1637-57)

  [793] _Var._ Je manque ici de tout, et j'ai peur, mon souci,
        Que quelqu'un par malheur ne te surprenne ici. (1637-57)

  [794] _Var._ Va, quitte-moi, ma vie, et te coule sans bruit.
        ALID. Adieu donc, ma chre me. ANG. Adieu, jusqu' minuit. (1637-57)

  [795] _Var._ ANGLIQUE, _seule en son cabinet_. (1637, en marge.)

  [796] _Var._ Sur la foi de celui qui n'en sauroit garder.
  (1637-57)

  [797] _Var._ D'o provient qu'Alidor sort de chez Anglique?
        Auroit-il avec elle encor quelque pratique?
        Son visage n'a rien que d'un homme content. (1637-57)

  [798] _Var._ Que mon frre en tiendroit, s'ils toient mis
  d'accord! (1657)

  [799] _Var._ Puisque vous le voulez, adieu, je me retire.
  (1637-57)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

ALIDOR, CLANDRE, TROUPE D'ARMS[800].

    ALIDOR.

(L'acte est dans la nuit, et Alidor dit ce premier vers[801] 
Clandre; et l'ayant fait retirer avec sa troupe, il continue seul.)

    Attends, sans faire bruit, que je t'en avertisse[802].
    Enfin la nuit s'avance, et son voile propice                   890
    Me va faciliter le succs que j'attends
    Pour rendre heureux Clandre, et mes desirs contents.
    Mon coeur, las de porter un joug si tyrannique,
    Ne sera plus qu'une heure esclave d'Anglique.
    Je vais faire un ami possesseur de mon bien:                   895
    Aussi dans son bonheur je rencontre le mien.
    C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire,
    Moins pour le lui donner qu'afin de m'en dfaire.
    Ce trait parotra lche et plein de trahison[803];
    Mais cette lchet m'ouvrira ma prison.                        900
    Je veux bien  ce prix avoir l'me tratresse,
    Et que ma libert me cote une matresse.
    Que lui fais-je, aprs tout, qu'elle n'ait mrit,
    Pour avoir malgr moi fait ma captivit?
    Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude:                  905
    Ce n'est que me venger d'un an de servitude,
    Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien,
    Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien,
    Et ne lui pas laisser un si grand avantage
    De suivre son humeur, et forcer mon courage.                   910
    Le forcer! mais, hlas! que mon consentement
    Par un si doux effort fut surpris aisment!
    Quel excs de plaisirs gota mon imprudence
    Avant que rflchir sur cette violence[804]!
    Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds?                  915
    Et qu'il m'est cher vendu de connotre mes fers!
    Je souponne dj mon dessein d'injustice,
    Et je doute s'il est ou raison ou caprice.
    Je crains un pire mal aprs ma gurison,
    Et d'aller au supplice en rompant ma prison.                   920
    Alidor, tu consens qu'un autre la possde!
    Tu t'exposes sans crainte  des maux sans remde[805]!
    Ne romps point les effets de son intention,
    Et laisse un libre cours  ton affection:
    Fais ce beau coup pour toi; suis l'ardeur qui te presse.       925
    Mais trahir ton ami! mais trahir ta matresse[806]!
    Je n'en veux obliger pas un  me har.
    Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir.
      Quoi! je balance encor, je m'arrte, je doute[807]!
    Mes rsolutions, qui vous met en droute?                      930
    Revenez, mes desseins, et ne permettez pas
    Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas.
    En vain pour Anglique ils prennent la querelle[808];
    Clandre, elle est  toi, nous sommes deux contre elle.
    Ma libert conspire avecque tes ardeurs;                       935
    Les miennes dsormais vont tourner en froideurs;
    Et lass de souffrir un si rude servage,
    J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage.
    Ce coup n'est qu'un effet de gnrosit,
    Et je ne suis honteux que d'en avoir dout.                    940
      Amour, que ton pouvoir tche en vain de parotre!
    Fuis, petit insolent, je veux tre le matre:
    Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi,
    En dpit qu'il en ait, obisse  ta loi.
    Je ne me rsoudrai jamais  l'hymne                          945
    Que d'une volont franche et dtermine,
    Et celle  qui ses noeuds m'uniront pour jamais[809]
    M'en sera redevable, et non  ses attraits;
    Et ma flamme....


SCNE II.

ALIDOR, CLANDRE.

    CLANDRE.

                    Alidor!

    ALIDOR.

                            Qui m'appelle?

    CLANDRE.

                                          Clandre.

    ALIDOR.

    Tu t'avances trop tt[810].

    CLANDRE.

                              Je me lasse d'attendre.              950

    ALIDOR.

    Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir
    En quel temps de ce coin il te faudra sortir.

    CLANDRE.

    Minuit vient de sonner, et par exprience
    Tu sais comme l'amour est plein d'impatience.

    ALIDOR.

    Va donc tenir tout prt  faire un si beau coup:               955
    Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup.
    Je livre entre tes mains cette belle matresse,
    Sitt que j'aurai pu lui rendre ta promesse:
    Sans lumire, et d'ailleurs s'assurant en ma foi,
    Rien ne l'empchera de la croire de moi.                       960
    Aprs, achve seul; je ne puis sans supplice
    Forcer ici mon bras  te faire service[811];
    Et mon reste d'amour, en cet enlvement,
    Ne peut contribuer que mon consentement.

    CLANDRE.

    Ami, ce m'est assez.

    ALIDOR.

                        Va donc l-bas attendre                    965
    Que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre.
      Clandre, encore un mot: pour de pareils exploits[812]
    Nous nous ressemblons mal et de taille et de voix;
    Anglique soudain pourra te reconnotre;
    Regarde aprs ses cris si tu serois le matre.                 970

    CLANDRE.

    Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir.

    ALIDOR.

    Ami, sparons-nous, je pense l'entrevoir.

    CLANDRE.

    Adieu. Fais promptement.


SCNE III.

ALIDOR, ANGLIQUE.

    ANGLIQUE.

                            Que la nuit est obscure[813]!
    Alidor n'est pas loin, j'entends quelque murmure.

    ALIDOR.

    De peur d'tre connu, je dfends  mes gens                    975
    De parotre en ces lieux avant qu'il en soit temps.
    Tenez.

(Il lui donne la promesse de Clandre.)

    ANGLIQUE.

            Je prends sans lire; et ta foi m'est si claire,
    Que je la prends bien moins pour moi que pour mon pre;
    Je la porte  ma chambre: pargnons les discours;
    Fais avancer tes gens, et dpche.

    ALIDOR.

                                       J'y cours.                  980
      Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance,
    C'est quand je trompe mieux sa crdule esprance;
    Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami,
    A tout prendre, ce n'est la tromper qu' demi.


SCNE IV.

PHYLIS.

    Anglique! C'est fait, mon frre en a dans l'aile.             985
    La voyant chapper, je courois aprs elle;
    Mais un maudit galant m'est venu brusquement
    Servir  la traverse un mauvais compliment,
    Et par ses vains discours m'embarrasser de sorte
    Qu'Anglique  son aise a su gagner la porte.                  990
    Sa perte est assure, et le tratre Alidor[814]
    La possda jadis, et la possde encor.
    Mais jusques  ce point seroit-elle imprudente?
    Il n'en faut point douter, sa perte est vidente[815];
    Le coeur me le disoit, le voyant en sortir,                    995
    Et mon frre ds lors se devoit avertir.
    Je te trahis, mon frre, et par ma ngligence,
    tant sans y penser de leur intelligence....

(Alidor parot avec Clandre accompagn d'une troupe, et aprs lui
avoir montr Phylis, qu'il croit tre Anglique, il se retire en un
coin du thtre, et Clandre enlve Phylis, et lui met d'abord la main
sur la bouche.)


SCNE V.

ALIDOR.

    On l'enlve, et mon coeur, surpris d'un vain regret,
    Fait  ma perfidie un reproche secret;                        1000
    Il tient pour Anglique, il la suit, le rebelle!
    Parmi mes trahisons il veut tre fidle;
    Je le sens, malgr moi de nouveaux feux pris[816],
    Refuser de ma main sa franchise  ce prix,
    Dsavouer mon crime, et pour mieux s'en dfendre,             1005
    Me demander son bien, que je cde  Clandre.
    Hlas! qui me prescrit cette brutale loi
    De payer tant d'amour avec si peu de foi?
    Qu'envers cette beaut ma flamme est inhumaine!
    Si mon feu la trahit, que lui feroit ma haine?                1010
    Juge, juge, Alidor, en quelle extrmit
    La va prcipiter ton infidlit[817].
    coute ses soupirs, considre ses larmes,
    Laisse-toi vaincre enfin  de si fortes armes[818],
    Et va voir si Clandre,  qui tu sers d'appui[819],           1015
    Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui.
    Mais mon esprit s'gare, et quoi qu'il se figure,
    Faut-il que je me rende  des pleurs en peinture,
    Et qu'Alidor, de nuit plus foible que de jour,
    Redonne  la piti ce qu'il te  l'amour?                    1020
    Ainsi donc mes desseins se tournent en fume!
    J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aime!
    Suis-je encore Alidor aprs ces sentiments?
    Et ne pourrai-je enfin rgler mes mouvements?
      Vaine compassion des douleurs d'Anglique,                  1025
    Qui penses triompher d'un coeur mlancolique[820],
    Tmraire avorton d'un impuissant remords,
    Va, va porter ailleurs tes dbiles efforts.
    Aprs de tels appas, qui ne m'ont pu sduire,
    Qui te fait esprer ce qu'ils n'ont su produire?              1030
    Pour un mchant soupir que tu m'as drob,
    Ne me prsume pas tout  fait succomb[821]:
    Je sais trop maintenir ce que je me propose,
    Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose.
    En vain un peu d'amour me dguise en forfait                  1035
    Du bien que je me veux le gnreux effet:
    De nouveau j'y consens, et prt  l'entreprendre....


SCNE VI.

ANGLIQUE, ALIDOR.

    ANGLIQUE.

    Je demande pardon, de t'avoir fait attendre,
    D'autant qu'en l'escalier on faisoit quelque bruit,
    Et qu'un peu de lumire en effaoit la nuit:                  1040
    Je n'osois avancer, de peur d'tre aperue[822].
    Allons, tout est-il prt? Personne ne m'a vue:
    De grce, dpchons, c'est trop perdre de temps,
    Et les moments ici nous sont trop importants;
    Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique.           1045
    Quoi! tu ne rponds point  la voix d'Anglique?

    ALIDOR.

    Anglique! mes gens vous viennent d'enlever;
    Qui vous a fait sitt de leurs mains vous sauver?
    Quel soudain repentir, quelle crainte de blme,
    Et quelle ruse enfin vous drobe  ma flamme?                 1050
    Ne vous suffit-il point de me manquer de foi,
    Sans prendre encor plaisir  vous jouer de moi?

    ANGLIQUE.

    Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie!
    N'ouvre point ton esprit  cette fantaisie.

    ALIDOR.

    Autant que l'ont permis les ombres de la nuit[823],           1055
    Je l'ai vu de mes yeux.

    ANGLIQUE.

                            Tes yeux t'ont donc sduit;
    Et quelque autre sans doute, aprs moi descendue,
    Se trouve entre les mains dont j'tois attendue.
    Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux,
    Et tu n'accompagnois ma fuite que des yeux!                   1060
    Pour marque d'un amour que je croyois extrme[824],
    Tu remets ma conduite  d'autres qu' toi-mme!
    Je suis donc un larcin indigne de tes mains[825]?

    ALIDOR.

    Quand vous aurez appris le fond de mes desseins,
    Vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence,                1065
    A peu d'affection l'effet de ma prudence.

    ANGLIQUE.

    Pour ter tout soupon et tromper ton rival,
    Tu diras qu'il falloit te montrer dans le bal.
    Foible ruse!

    ALIDOR.

                  Ajoutez et vaine, et sans adresse,
    Puisque je ne pouvois dmentir ma promesse.                   1070

    ANGLIQUE.

    Quel toit donc ton but?

    ALIDOR.

                             D'attendre ici le bruit[826]
    Que les premiers soupons auront bientt produit,
    Et d'un autre ct me jetant  la fuite,
    Divertir de vos pas leur plus chaude poursuite.

    ANGLIQUE, en pleurant[827].

    Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mpris?                  1075

    ALIDOR.

    Dans ce coup de malheur, et confus, et surpris,
    Je vois tous mes desseins succder  ma honte;
    Mais il me faut donner quelque ordre  ce mconte[828];
    Permettez....

    ANGLIQUE.

                  Cependant,  qui me laisses-tu?
    Tu frustres donc mes voeux de l'espoir qu'ils ont eu,         1080
    Et ton manque d'amour, de mes malheurs complice,
    M'abandonnant ici, me livre  mon supplice!
    L'hymen (ah! ce mot seul me rduit aux abois[829]!)
    D'un amant odieux me va soumettre aux lois;
    Et tu peux m'exposer  cette tyrannie!                        1085
    De l'erreur de tes gens je me verrai punie!

    ALIDOR.

    Nous prserve le ciel d'un pareil dsespoir[830]!
    Mais votre loignement n'est plus en mon pouvoir.
    J'en ai manqu le coup; et, ce que je regrette,
    Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite.           1090
    A Paris, et de nuit, une telle beaut,
    Suivant un homme seul, est mal en sret:
    Doraste, ou par malheur quelque rencontre pire[831],
    Me pourroit arracher le trsor o j'aspire:
    vitons ces prils en diffrant d'un jour.                    1095

    ANGLIQUE.

    Tu manques de courage aussi bien que d'amour,
    Et tu me fais trop voir par ta bizarrerie[832]
    Le chimrique effet de ta poltronnerie.
    Alidor (quel amant!) n'ose me possder.

    ALIDOR.

    Un bien si prcieux se doit-il hasarder?                      1100
    Et ne pouvez-vous point d'une seule journe
    Retarder le malheur de ce triste hymne[833]?
    Peut-tre le dsordre et la confusion
    Qui natront dans le bal de cette occasion
    Le remettront pour vous; et l'autre nuit, je jure....         1105

    ANGLIQUE.

    Que tu seras encore ou timide ou parjure.
    Quand tu m'as rsolue  tes intentions,
    Lche, t'ai-je oppos tant de prcautions[834]?
    Tu m'adores, dis-tu? tu le fais bien parotre,
    Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-tre.                  1110

    ALIDOR.

    Quoi qu'ose mon amour apprhender pour vous,
    Puisque vous le voulez, fuyons, je m'y rsous;
    Et malgr ces prils.... Mais on ouvre la porte:
    C'est Doraste qui sort, et nous suit  main-forte.

(Alidor s'chappe, et Anglique le veut suivre, mais Doraste
l'arrte.)


SCNE VII.

ANGLIQUE, DORASTE, LYCANTE, TROUPE D'AMIS.

    DORASTE.

    Quoi! ne m'attendre pas? c'est trop me ddaigner;             1115
    Je ne viens qu' dessein de vous accompagner;
    Car vous n'entreprenez si matin ce voyage
    Que pour vous prparer  notre mariage.
    Encor que vous partiez beaucoup devant le jour,
    Vous ne serez jamais assez tt de retour;                     1120
    Vous vous loignez trop, vu que l'heure nous presse.
    Infidle! est-ce l me tenir ta promesse?

    ANGLIQUE.

    Eh bien! c'est te trahir. Penses-tu que mon feu
    D'un gnreux dessein te fasse un dsaveu?
    Je t'acquis par dpit et perdrois avec joie.                  1125
    Mon dsespoir  tous m'abandonnoit en proie,
    Et lorsque d'Alidor je me vis outrager,
    Je fis armes de tout afin de me venger.
    Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage;
    Je te donnai son bien, et non pas mon courage.                1130
    Ce change  mon courroux jetoit un faux appas[835];
    Je le nommois sa peine, et c'toit mon trpas:
    Je prenois pour vengeance une telle injustice,
    Et dessous ses couleurs j'adorois mon supplice.
    Aveugle que j'tois! mon peu de jugement                      1135
    Ne se laissoit guider qu' mon ressentiment.
    Mais depuis, Alidor m'a fait voir que son me,
    En feignant un mpris, n'avoit pas moins de flamme.
    Il a repris mon coeur en me rendant les yeux;
    Et soudain mon amour m'a fait har ces lieux.                 1140

    DORASTE.

    Tu suivois Alidor!

    ANGLIQUE.

                       Ta funeste arrive,
    En arrtant mes pas, de ce bien m'a prive;
    Mais si....

    DORASTE.

                Tu le suivois!

    ANGLIQUE.

                               Oui: fais tous tes efforts;
    Lui seul aura mon coeur, tu n'auras que le corps.

    DORASTE.

    Impudente, effronte autant comme tratresse,                 1145
    De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse?
    Est-elle de sa main, parjure? De bon coeur
    J'aurois cd ma place  ce premier vainqueur;
    Mais suivre un inconnu! me quitter pour Clandre!

    ANGLIQUE.

    Pour Clandre!

    DORASTE.

                    J'ai tort: je tche  te surprendre.          1150
    Vois ce qu'en te cherchant m'a donn le hasard;
    C'est ce que dans ta chambre a laiss ton dpart:
    C'est l qu'au lieu de toi j'ai trouv sur ta table
    De ta fidlit la preuve indubitable.
    Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor               1155
    Que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor.

    BILLET DE CLANDRE A ANGLIQUE[836].

            _Anglique, reois ce gage
            De la foi que je te promets,
            Qu'un prompt et sacr mariage
            Unira nos jours dsormais.                            1160
            Quittons ces lieux, chre matresse;
    Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur;
            Mais laisse aux tiens cette promesse
            Pour sret de ton honneur,
            Afin qu'ils en puissent apprendre                     1165
    Que tu suis ton mari lorsque tu suis Clandre._

    CLANDRE.

    ANGLIQUE.

    Que je suis mon mari lorsque je suis Clandre?
    Alidor est perfide, ou Doraste imposteur.
    Je vois la trahison, et doute de l'auteur.
    Mais, pour m'en claircir, ce billet doit suffire[837];       1170
    Je le pris d'Alidor, et le pris sans le lire;
    Et puisqu' m'enlever son bras se refusoit,
    Il ne prtendoit rien au larcin qu'il faisoit.
    Le tratre! J'tois donc destine  Clandre!
    Hlas! mais qu' propos le ciel l'a fait mprendre,           1175
    Et ne consentant point  ses lches desseins,
    Met au lieu d'Anglique une autre entre ses mains[838]!

    DORASTE.

    Que parles-tu d'une autre en ta place ravie?

    ANGLIQUE.

    J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie[839],
    Et ceux qui m'attendoient dans l'ombre de la nuit....         1180

    DORASTE.

    C'en est assez, mes yeux du reste m'ont instruit:
    Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombe;
    Aprs toi de la salle elle s'est drobe.
    J'arrte une matresse, et je perds une soeur;
    Mais allons promptement aprs le ravisseur.                   1185


SCNE VIII.

ANGLIQUE.

    Dure condition de mon malheur extrme!
    Si j'aime, on me trahit; je trahis, si l'on m'aime.
    Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi?
    Nous manquons l'un et l'autre galement de foi.
    Si j'ose l'appeler lche, tratre, parjure,                   1190
    Ma rougeur aussitt prendra part  l'injure;
    Et les mmes couleurs qui peindront ses forfaits
    Des miens en mme temps exprimeront les traits.
    Mais quel aveuglement nos deux crimes gale,
    Puisque c'est pour lui seul que je suis dloyale?             1195
    L'amour m'a fait trahir (qui n'en trahiroit pas?),
    Et la trahison seule a pour lui des appas.
    Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable:
    Il est deux fois, que dis-je? il est le seul coupable[840];
    Il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obir;                1200
    Il me trahit lui-mme, et me force  trahir.
      Dplorable Anglique, en malheurs sans seconde,
    Que veux-tu dsormais, que peux-tu faire au monde[841],
    Si ton ardeur sincre et ton peu de beaut
    N'ont pu te garantir d'une dloyaut?                         1205
    Doraste tient ta foi; mais si ta perfidie
    A jusqu' te quitter son me refroidie,
    Suis, suis dornavant de plus saines raisons,
    Et sans plus t'exposer  tant de trahisons[842],
    Puisque de ton amour on fait si peu de conte,                 1210
    Va cacher dans un clotre et tes pleurs et ta honte[843].

FIN DU QUATRIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [800] Au participe ARMS, employ substantivement, Thomas
  Corneille a substitu, dans l'dition de 1692: HOMMES ARMS.

  [801] _Var._ _Il dit ce vers_, etc. (1637, en marge.)--Dans cette
  dition, les mots: _L'acte est dans la nuit_, se trouvent placs
  plus haut, en regard du titre: ACTE IV.

  [802] _Var._ Attends l de pied coi que je t'en avertisse.
  (1637-57)

  [803] _Var._ Ce trait est un peu lche, et sent sa trahison. (1637-57)
        _Var._ Ce trait peut sembler lche et plein de trahison. (1660)

  [804] _Var._ Avant que s'aviser de cette violence! (1637-57)

  [805] _Var._ Peux-tu bien t'exposer  des maux sans remde,
        A de vains repentirs, d'inutiles regrets,
        De striles remords et des bourreaux secrets,
        Cependant qu'un ami, par tes lches menes,
        Cueillira les faveurs qu'elle t'a destines?
        Ne frustre point l'effet de ton intention[805-a]. (1637-57)

    [805-a] Ce dernier vers ne se trouve que dans l'dition de 1637
    Dans les impressions de 1644-57, on lit, comme dans notre texte:

      Ne romps point les effets de son intention.
      De tous les deux cts il y va de ta foi.
      A qui la tiendras-tu? Mon esprit en droute
      Sur le plus fort des deux ne peut sortir de doute.
      [Je n'en veux obliger pas un  me har.] (1637-57)

  [806] _Var._ [Mais trahir ton ami! mais trahir ta matresse!]
        Jamais fut-il mortel si malheureux que toi?

  [807] _Var._ Mais que mon jugement s'enveloppe de nues!
        Mes rsolutions, qu'tes-vous devenues? (1637-57)
        _Var._ Quoi! je hsite encor, je balance, je doute! (1660)

  [808] _Var._ Clandre, elle est  toi: dedans cette querelle,
        Anglique le perd; nous sommes deux contre elle. (1637-57)

  [809] _Var._ Et celle qu'en ce cas je nommerai mon mieux,
        M'en sera redevable, et non pas  ses yeux. (1637-57)

  [810] _Var._ Qui te fait avancer? (1637-57)

  [811] _Var._ Forcer ici mes bras  te faire service. (1637-63)

  [812] _Var._ Encore un mot, Clandre, et qui t'importe fort:
        Ta taille avec la mienne a si peu de rapport,
        Qu'Anglique soudain te pourra reconnotre. (1637-57)

  [813] _Var._      ANG. St. ALID. Je l'entends, c'est elle.
        ANG. Alidor, es-tu l? ALID. Je suis  vous, ma belle.
        [De peur d'tre connu, je dfends  mes gens.] (1637-57)

  [814] _Var._ Sa perte est assure, et ce tratre Alidor.
  (1637-57)

  [815] _Var._ Il n'en faut point parler, sa perte est vidente.
  (1654)

  [816] _Var._ Je le sens refuser sa franchise  ce prix;
        [Je le sens, malgr moi de nouveaux feux pris.] (1637-57)

  [817] _Var._ Ne la va point jeter ton infidlit. (1637-57)

  [818] _Var._ Et laisse-toi gagner  de si fortes armes. (1637)
        _Var._ Et te laisse enfin vaincre  de si fortes armes. (1644-57)

  [819] _Var._ Cours aprs elle, et vois si Clandre aujourd'hui.
  (1637-57)

  [820] _Var._ Qui pensez triompher d'un coeur mlancolique. (1637,
  44 et 52-60)

  [821] _Var._ Ne me prsume pas encore succomb. (1637-57)

  [822] _Var._ Je n'osois m'avancer, de peur d'tre aperue.
  (1637-57)

  [823] _Var._ Autant que m'ont permis les ombres de la nuit.
  (1637-57)

  [824] _Var._ La belle preuve, hlas! de ton amour extrme,
        De remettre ce coup  d'autres qu' toi-mme!
        J'tois donc un larcin indigne de tes mains? (1637-57)

  [825] _Var._ Et je suis un larcin indigne de tes mains? (1660-64)

  [826] _Var._ Quel toit donc le but de ton intention?
        ALID. D'attendre ici le coup de leur motion. (1637-57)

  [827] Cette indication manque dans l'dition de 1663.

  [828] _Var._ Permettez-moi d'aller mettre ordre  ce mconte[828-a].
        ANG. Cependant, misrable,  qui me laisses-tu? (1637-57)

    [828-a] Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [829] _Var._ L'hymen (ah! ce penser dj me fait mourir!)
        Me va joindre  Doraste, et tu le peux souffrir!
        Tu me peux exposer  cette tyrannie! (1637-57)

  [830] _Var._ Jugez mieux de ma flamme, et songez, mon espoir,
        Qu'un tel enlvement n'est plus en mon pouvoir. (1637-57)

  [831] _Var._ Doraste, ou par malheur quelque pire surprise
        De ces coureurs de nuit me feroit lcher prise:
        De grce, mon souci, passons encore un jour. (1637-57)

  [832] _Var._ Et tu me fais trop voir par cette rverie. (1637-57)

  [833] _Var._ Diffrer le malheur de ce triste hymne. (1637-57)

  [834] _Var._ Ingrat, t'ai-je oppos tant de prcautions?
        Tu m'aimes, ce dis-tu? tu le fais bien parotre,
        Remettant mon bonheur ainsi sur un peut-tre.
        ALID. Encor que mon amour apprhende pour vous,
        Puisque vous le voulez, eh bien! je m'y rsous:
        Fuyons, hasardons tout. Mais on ouvre la porte. (1637-57)

  [835] _Var._ Ce change  mon dpit jetoit un faux appas[835-a].
  (1637-57)

    [835-a] Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [836] En marge, dans l'dition de 1637: _Anglique lit_.

  [837] _Var._ Toutefois ce papier suffit pour m'en instruire;
        Je le pris d'Alidor, mais je le pris sans lire. (1637-57)

  [838] _Var._ Met au lieu d'Anglique un autre entre ses
  mains[838-a]. (1648-57)

    [838-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.

  [839] _Var._ [J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie,]
        Et quelle qu'elle soit.... DOR. Il suffit, n'en dis plus;
        Aprs ce que j'ai vu, j'en sais trop l-dessus:
        [Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombe.] (1637-57)

  [840] _Var._ Il est deux fois, que dis-je? il est seul le
  coupable. (1657)

  [841] _Var._ Que peux-tu dsormais, que peux-tu faire au monde,
        Si ton amour fidle et ton peu de beaut. (1637-57)

  [842] _Var._ Et ne t'expose plus  tant de trahisons,
        Et tant qu'on ait pu voir la fin de ce mconte. (1637-57)

  [843] _Var._ Va cacher dans ta chambre et tes pleurs et ta honte.
  (1637-60)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

CLANDRE, PHYLIS.

    CLANDRE.

    Accordez-moi ma grce avant qu'entrer chez vous.

    PHYLIS.

    Vous voulez donc enfin d'un bien commun  tous?
    Craignez-vous qu' vos feux ma flamme ne rponde?
    Et puis-je vous har, si j'aime tout le monde[844]?           1215

    CLANDRE.

    Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel,
    Du rang de vos amants spare un criminel:
    Toutefois mon amour n'est pas moins lgitime,
    Et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime.
    Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux:            1220
    L'amour a pris le soin de me punir pour vous;
    Les traits que cette nuit il trempoit de vos larmes[845]
    Ont triomph d'un coeur invincible  vos charmes.

    PHYLIS.

    Puisque vous ne m'aimez que par punition,
    Vous m'obligez fort peu de cette affection.                   1225

    CLANDRE.

    Aprs votre beaut sans raison nglige,
    Il me punit bien moins qu'il ne vous a venge.
    Avez-vous jamais vu dessein plus renvers?
    Quand j'ai la force en main, je me trouve forc;
    Je crois prendre une fille, et suis pris par une autre[846];
    J'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vtre;
    Anglique me perd, quand je crois l'acqurir;
    Je gagne un nouveau mal, quand je pense gurir.
    Dans un enlvement je hais la violence;
    Je suis respectueux aprs cette insolence;                    1235
    Je commets un forfait, et n'en saurois user;
    Je ne suis criminel que pour m'en accuser.
    Je m'expose  ma peine, et ngligeant ma fuite[847],
    Aux vtres offenss j'pargne la poursuite[848].
    Ce que j'ai pu ravir, je viens le demander;                   1240
    Et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder.

    PHYLIS.

    Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue[849];
    Et si mes propres yeux vous donnent dans la vue,
    Si votre propre coeur soupire aprs ma main,
    Vous courez grand hasard de soupirer en vain.                 1245
      Toutefois aprs tout, mon humeur est si bonne
    Que je ne puis jamais dsesprer personne.
    Sachez que mes desirs, toujours indiffrents,
    Iront sans rsistance au gr de mes parents;
    Leur choix sera le mien: c'est vous parler sans feinte.

    CLANDRE.

    Je vois de leur ct mmes sujets de crainte:
    Si vous me refusez, m'couteront-ils mieux[850]?

    PHYLIS.

    Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux.

    CLANDRE.

    Puis-je sur cet espoir....

    PHYLIS.

                               C'est assez vous en dire[851].


SCNE II.

ALIDOR, CLANDRE, PHYLIS.

    ALIDOR.

    Clandre a-t-il enfin ce que son coeur desire?                1255
    Et ses amours, changs par un heureux hasard,
    De celui de Phylis ont-ils pris quelque part?

    CLANDRE.

    Cette nuit tu l'as vue en un mpris extrme,
    Et maintenant, ami, c'est encore elle-mme:
    Son orgueil se redouble tant en libert,                     1260
    Et devient plus hardi d'agir en sret.
    J'espre toutefois,  quelque point qu'il monte,
    Qu' la fin....

    PHYLIS.

                    Cependant que vous lui rendrez conte,
    Je vais voir mes parents, que ce coup de malheur
    A mon occasion accable de douleur.                            1265
    Je n'ai tard que trop  les tirer de peine.

    ALIDOR, retenant Clandre qui la veut suivre[852].

    Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine?

    CLANDRE.

    Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer
    Que je n'ai pas sujet de me dsesprer.
    Va voir ton Anglique, et la compte pour tienne,              1270
    Si tu la vois d'humeur qui ressemble  la sienne[853].

    ALIDOR.

    Tu me la rends enfin?

    CLANDRE.

                          Doraste tient sa foi;
    Tu possdes son coeur: qu'auroit-elle pour moi?
    Quelques[854] charmants appas qui soient sur son visage,
    Je n'y saurois avoir qu'un fort mauvais partage:              1275
    Peut-tre elle croiroit qu'il lui seroit permis
    De ne me rien garder, ne m'ayant rien promis;
    Il vaut mieux que ma flamme  son tour te la cde[855].
    Mais derechef, adieu.


SCNE III.

ALIDOR.

                          Ainsi tout me succde[856];
    Ses plus ardents desirs se rglent sur mes voeux:             1280
    Il accepte Anglique, et la rend quand je veux.
    Quand je tche  la perdre, il meurt de m'en dfaire;
    Quand je l'aime, elle cesse aussitt de lui plaire.
    Mon coeur prt  gurir, le sien se trouve atteint;
    Et mon feu rallum, le sien se trouve teint:                 1285
    Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime;
    Et sans tre rivaux, nous aimons en lieu mme.
    C'en est fait, Anglique, et je ne saurois plus
    Rendre contre tes yeux des combats superflus.
    De ton affection cette preuve dernire                        1290
    Reprend sur tous mes sens une puissance entire.
    Les ombres de la nuit m'ont redonn le jour[857]:
    Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour!
    Quand je sus que Clandre avoit manqu sa proie,
    Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie!               1295
    Plus je t'tois ingrat, plus tu me chrissois;
    Et ton ardeur croissoit plus je te trahissois.
    Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon me,
    La honte et le remords rallumrent ma flamme.
    Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers!
    Et que malaisment on rompt de si beaux fers!
    C'est en vain qu'on rsiste aux traits d'un beau visage;
    En vain,  son pouvoir refusant son courage,
    On veut teindre un feu par ses yeux allum,
    Et ne le point aimer quand on s'en voit aim:                 1305
    Sous ce dernier appas l'amour a trop de force;
    Il jette dans nos coeurs une trop douce amorce,
    Et ce tyran secret de nos affections
    Saisit trop puissamment nos inclinations.
    Aussi ma libert n'a plus rien qui me flatte;                 1310
    Le grand soin que j'en eus partoit d'une me ingrate;
    Et mes desseins, d'accord avecque mes desirs,
    A servir Anglique ont mis tous mes plaisirs[858].
    Mais, hlas! ma raison est-elle assez hardie
    Pour croire qu'on me souffre aprs ma perfidie?               1315
    Quelque secret instinct,  mon bonheur fatal,
    Ne la porte-t-il point  me vouloir du mal[859]?
    Que de mes trahisons elle seroit venge,
    Si, comme mon humeur, la sienne toit change!
    Mais qui la changeroit, puisqu'elle ignore encor              1320
    Tous les lches complots du rebelle Alidor?
    Que dis-je, malheureux? ah! c'est trop me mprendre[860],
    Elle en a trop appris du billet de Clandre:
    Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit
    Ne lui montre que trop le fond de mon esprit.                 1325
    Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire;
    Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire[861],
    Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu.
    Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit rsolu[862];
    Drobons  ses yeux le tmoin de mon crime;                   1330
    Et si pour l'avoir lu sa colre s'anime[863],
    Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur,
    Nous savons les moyens de regagner son coeur[864].


SCNE IV.

DORASTE, LYCANTE.

    DORASTE.

    Ne sollicite plus mon me refroidie:
    Je mprise Anglique aprs sa perfidie;                       1335
    Mon coeur s'est rvolt contre ses lches traits,
    Et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits.
    Veux-tu qu'on me trahisse, et que mon amour dure?
    J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure,
    Et tiens sa trahison indigne  l'avenir                       1340
    D'occuper aucun lieu dedans mon souvenir.
    Qu'Alidor la possde; il est tratre comme elle:
    Jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle.
    Pourrois-je avec raison lui vouloir quelque mal[865]
    De m'avoir dlivr d'un esprit dloyal?                       1345
    Ma colre l'pargne, et n'en veut qu' Clandre:
    Il verra que son pire toit de se mprendre;
    Et si je puis jamais trouver ce ravisseur,
    Il me rendra soudain et la vie et ma soeur[866].

    LYCANTE.

    Faites mieux: puisqu' peine elle pourroit prtendre
    Une fortune gale  celle de Clandre,
    En faveur de ses biens calmez votre courroux,
    Et de son ravisseur faites-en son poux.
    Bien qu'il et fait dessein sur une autre personne,
    Faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne:                 1355
    Je crois que cet hymen pour satisfaction
    Plaira mieux  Phylis que sa punition.

    DORASTE.

    Nous consultons en vain, ma poursuite tant vaine.

    LYCANTE.

    Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine:
    O que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit;          1360
    Et ce qu'un jour nous cache, un autre le produit.
    Mais, Dieux! voil Phylis qu'il a dj rendue.


SCNE V.

DORASTE, PHYLIS, LYCANTE.

    DORASTE.

    Ma soeur, je te retrouve aprs t'avoir perdue[867]!
    Et de grce, quel lieu me cache le voleur[868]
    Qui, pour s'tre mpris, a caus ton malheur?                 1365
    Que son trpas....

    PHYLIS.

                      Tout beau; peut-tre ta colre,
    Au lieu de ton rival, en veut  ton beau-frre[869].
    En un mot, tu sauras qu'en cet enlvement
    Mes larmes m'ont acquis Clandre pour amant:
    Son coeur m'est demeur pour peine de son crime,              1370
    Et veut changer un rapt en amour lgitime[870].
    Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents,
    Et s'il les peut flchir, quant  moi, je me rends:
    Non,  dire le vrai, que son objet me tente[871],
    Mais mon pre content, je dois tre contente.                 1375
    Tandis, par la fentre ayant vu ton retour,
    Je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour,
    Pour te tirer de peine et rompre ta colre.

    DORASTE.

    Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire?

    PHYLIS.

    Si tu n'es ennemi de mes contentements,                       1380
    Ne prends mes intrts que dans mes sentiments[872];
    Ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise,
    Et ne condamne rien  moins qu'il me dplaise[873].
    En cette occasion, si tu me veux du bien,
    C'est  toi de rgler ton esprit sur le mien[874].            1385
    Je respecte mon pre, et le tiens assez sage
    Pour ne rsoudre rien  mon dsavantage.
    Si Clandre le gagne, et m'en peut obtenir,
    Je crois de mon devoir....

    LYCANTE.

                              Je l'aperois venir.
    Rsolvez-vous, Monsieur,  ce qu'elle desire.                 1390


SCNE VI.

DORASTE, CLANDRE, PHYLIS, LYCANTE.

    CLANDRE.

    Si vous n'tes d'humeur, Madame,  vous ddire[875],
    Tout me rit dsormais, j'ai leur consentement.
    Mais excusez, Monsieur, le transport d'un amant;
    Et souffrez qu'un rival, confus de son offense,
    Pour en perdre le nom entre en votre alliance.                1395
    Ne me refusez point un oubli du pass;
    Et son ressouvenir  jamais effac,
    Bannissant toute aigreur[876], recevez un beau-frre
    Que votre soeur accepte aprs l'aveu d'un pre.

    DORASTE.

    Quand j'aurois sur ce point des avis diffrents,              1400
    Je ne puis contredire au choix de mes parents;
    Mais outre leur pouvoir, votre me gnreuse,
    Et ce franc procd qui rend ma soeur heureuse,
    Vous acquirent les biens qu'ils vous ont accords,
    Et me font souhaiter ce que vous demandez.                    1405
    Vous m'avez oblig de m'ter Anglique;
    Rien de ce qui la touche  prsent ne me pique:
    Je n'y prends plus de part, aprs sa trahison.
    Je l'aimai par malheur, et la hais par raison.
    Mais la voici qui vient, de son amant suivie.                 1410


SCNE VII.

ALIDOR, ANGLIQUE, DORASTE, CLANDRE, PHYLIS, LYCANTE[877].

    ALIDOR.

    Finissez vos mpris, ou m'arrachez la vie.

    ANGLIQUE.

    Ne m'importune plus, infidle. Ah! ma soeur!
    Comme as-tu pu sitt tromper ton ravisseur?

    PHYLIS,  Anglique.

    Il n'en a plus le nom, et son feu lgitime,
    Autoris des miens, en efface le crime;                       1415
    Le hasard me le donne, et changeant ses desseins,
    Il m'a mise en son coeur aussi bien qu'en ses mains.
    Son erreur fut soudain de son amour suivie;
    Et je ne l'ai ravi qu'aprs qu'il m'a ravie.
    Jusque-l tes beauts ont possd ses voeux;                  1420
    Mais l'amour d'Alidor faisoit taire ses feux.
    De peur de l'offenser te cachant son martyre,
    Il me venoit conter ce qu'il ne t'osoit dire;
    Mais nous changeons de sort par cet enlvement[878]:
    Tu perds un serviteur, et j'y gagne un amant[879].            1425

    DORASTE,  Phylis.

    Dis-lui qu'elle en perd deux; mais qu'elle s'en console,
    Puisque avec Alidor je lui rends sa parole[880].

(A Anglique.)

      Satisfaites sans crainte  vos intentions:
    Je ne mets plus d'obstacle  vos affections.
    Si vous faussez dj la parole donne,                        1430
    Que ne feriez-vous[881] point aprs notre hymne?
    Pour moi, malaisment on me trompe deux fois:
    Vous l'aimez, j'y consens, et lui cde mes droits[882].

    ALIDOR.

    Puisque vous me pouvez accepter sans parjure,
    Pouvez-vous consentir que votre rigueur dure[883]?            1435
    Vos yeux sont-ils changs, vos feux sont-ils teints?
    Et quand mon amour[884] crot, produit-il vos ddains?
    Voulez-vous....

    ANGLIQUE.

                    Dloyal, cesse de me poursuivre:
    Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre.
    Quel espoir mal conu te rapproche de moi?                    1440
    Aurois-je de l'amour pour qui n'a point de foi?

    DORASTE.

    Quoi! le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble?
    Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble.
    Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter:
    Il ne l'a pratiqu que pour vous imiter.                      1445

    ANGLIQUE.

    Cessez de reprocher  mon me trouble
    La faute o la porta son ardeur aveugle.
    Vous seul avez ma foi, vous seul  l'avenir
    Pouvez  votre gr me la faire tenir:
    Si toutefois, aprs ce que j'ai pu commettre,                 1450
    Vous me pouvez har jusqu' me la remettre,
    Un clotre dsormais bornera mes desseins;
    C'est l que je prendrai des mouvements plus sains[885];
    C'est l que, loin du monde et de sa vaine pompe,
    Je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe.

    ALIDOR.

    Mon souci!

    ANGLIQUE.

               Tes soucis doivent tourner ailleurs.

    PHYLIS,  Anglique.

    De grce, prends pour lui des sentiments meilleurs.

    DORASTE,  Phylis.

    Nous leur nuisons, ma soeur; hors de notre prsence
    Elle se porteroit  plus de complaisance:
    L'amour seul, assez fort pour la persuader,                   1460
    Ne veut point d'autre tiers  les raccommoder[886].

    CLANDRE,  Doraste.

    Mon amour, ennuy des yeux de tant de monde,
    Adore la raison o votre avis se fonde.
    Adieu, belle Anglique, adieu: c'est justement
    Que votre ravisseur vous cde  votre amant.                  1465

    DORASTE,  Anglique.

    Je vous eus par dpit, lui seul il vous mrite:
    Ne lui refusez point ma part que je lui quitte.

    PHYLIS.

    Si tu t'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi[887],
    Et laisse  tes parents  disposer de toi.
    Ce sont des jugements imparfaits que les ntres:              1470
    Le clotre a ses douceurs, mais le monde en a d'autres,
    Qui pour avoir un peu moins de solidit,
    N'accommodent que mieux notre instabilit[888].
    Je crois qu'un bon dessein dans le clotre te porte;
    Mais un dpit d'amour n'en est pas bien la porte,             1475
    Et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir
    De se voir en prison sans espoir d'en sortir.

    CLANDRE,  Phylis.

    N'achverez-vous point?

    PHYLIS.

                            J'ai fait, et vous vais suivre.
    Adieu: par mon exemple apprends comme il faut vivre,
    Et prends pour Alidor un naturel plus doux.                   1480

(Clandre, Doraste, Phylis et Lycante rentrent.)

    ANGLIQUE.

    Rien ne rompra le coup  quoi je me rsous:
    Je me veux exempter de ce honteux commerce
    O la dloyaut si pleinement s'exerce;
    Un clotre est dsormais l'objet de mes desirs:
    L'me ne gote point ailleurs de vrais plaisirs.              1485
    Ma foi qu'avoit Doraste engageoit ma franchise;
    Et je ne vois plus rien, puisqu'il me l'a remise,
    Qui me retienne au monde, ou m'arrte en ce lieu:
    Cherche une autre  trahir; et pour jamais, adieu[889].


SCNE VIII.

ALIDOR[890].

    Que par cette retraite elle me favorise!                      1490
    Alors que mes desseins cdent  mes amours,
    Et qu'ils ne sauroient plus dfendre ma franchise,
    Sa haine et ses refus viennent  leur secours.

    J'avois beau la trahir, une secrte amorce
    Rallumoit dans mon coeur l'amour par la piti:                1495
    Mes feux en recevoient une nouvelle force,
    Et toujours leur ardeur en croissoit de moiti.

    Ce que cherchoit par l mon me peu ruse,
    De contraires moyens me l'ont fait obtenir:
    Je suis libre  prsent qu'elle est dsabuse,                1500
    Et je ne l'abusois que pour le devenir.

    Impuissant ennemi de mon indiffrence,
    Je brave, vain Amour, ton dbile pouvoir:
    Ta force ne venoit que de mon esprance,
    Et c'est ce qu'aujourd'hui m'te son dsespoir.               1505

    Je cesse d'esprer et commence de vivre;
    Je vis dornavant, puisque je vis  moi;
    Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre,
    C'est de moi seulement que je prendrai la loi.

    Beauts, ne pensez point  rallumer ma flamme[891]:           1510
    Vos regards ne sauroient asservir ma raison;
    Et ce sera beaucoup emport sur mon me,
    S'ils me font curieux d'apprendre votre nom.

    Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrire,
    Et pour mieux dguiser nous en prendrons un peu,              1515
    Mais nous saurons toujours rebrousser en arrire,
    Et quand il nous plaira nous retirer du jeu.

    Cependant Anglique enfermant dans un clotre
    Ses yeux dont nous craignions la fatale clart,
    Les murs qui garderont ces tyrans de parotre                 1520
    Serviront de remparts  notre libert.

    Je suis hors de pril qu'aprs son mariage[892]
    Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui;
    Et ne serai jamais sujet  cette rage
    Qui nat de voir son bien entre les mains d'autrui.           1525

    Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prtendre,
    Puisqu'elle dit au monde un ternel adieu,
    Comme je la donnois sans regret  Clandre,
    Je verrai sans regret qu'elle se donne  Dieu.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [844] _Var._ Et vous puis-je har si j'aime tout le monde?
  (1637-57)

  [845] _Var._ Les traits que cette nuit il trempoit dans vos
  larmes. (1637-68)

  [846] _Var._ Je crois prendre une fille, et suis pris par un
  autre. (1637-52 et 57)

  [847] _Var._ Je m'expose  ma peine et nglige ma fuite. (1660)

  [848] _Var._ Je m'offre  des prils que tout le monde vite.
        Ce que j'ai pu ravir, je le viens demander. (1637-57)

  [849] _Var._ [Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue.]
        CLAND. Mais aprs le danger o vous vous tes vue,
        Malgr tous vos mpris, les soins de votre honneur
        Vous doivent dsormais rsoudre  mon bonheur.
        La moiti d'une nuit passe en ma puissance
        A d'tranges soupons porte la mdisance.
        Cela su, prsumez comme on pourra causer.
        PHYL. Pour touffer ce bruit il vous faut pouser,
        Non pas? Mais au contraire, aprs ce mariage,
        On prsumeroit tout  mon dsavantage,
        Et vous voir refus fera mieux croire  tous
        Qu'il ne s'est rien pass qu' propos entre nous[849-a].
          [Toutefois aprs tout, mon humeur est si bonne.] (1637-57)

    [849-a] Qu'il ne s'est rien pass que de juste entre nous.
    (1644-57)

  [850] _Var._ Si vous me refusez, m'couteroient-ils mieux?
  (1637-60)

  [851] _Var._ Il vous faudroit tout dire. (1637-60)

  [852] _Var._ _Elle rentre, et Clandre la voulant suivre, Alidor
  l'arrte._ (1637, en marge.)

  [853] _Var._ Pourvu que son humeur soit pareille  la sienne.
  (1637-57)

  [854] Voyez _Mlite_, vers 1047, et note 3.

  [855] _Var._ Je m'exposerois trop  des maux sans remde.
  (1637-57)

  [856] _Var._                Qu'ainsi tout me succde!
        Comme si ses desirs se rgloient sur mes voeux. (1637-57)

  [857] _Var._ Aveugle, cette nuit m'a redonn le jour. (1637-57)

  [858] _Var._ [A servir Anglique ont mis tous mes plaisirs.] Je ne
        Je ne m'obstine plus  mriter sa haine:
        Je me sens trop heureux d'une si belle chane;
        Ce sont traits d'esprit fort que d'en vouloir sortir.
        Et c'est o ma raison ne peut plus consentir.
        [Mais, hlas! ma raison est-elle assez hardie]
        Pour me dire qu'on m'aime aprs ma perfidie? (1637-57)

  [859] _Var._ Porte-t-il point ma belle  me vouloir du mal?
  (1637-57)

  [860] _Var._ Que dis-je, misrable? ah! c'est trop me mprendre.
  (1637-57)

  [861] _Var._ Et si le ciel vengeur comme moi ne conspire. (1637
  et 48-54)

  [862] _Var._ Entrons  tous hasards d'un esprit rsolu. (1637-57)

  [863] _Var._ Que si pour l'avoir lu sa colre s'anime. (1637-57)
        _Var._ Ou si pour l'avoir lu sa colre s'anime. (1660)

  [864] _Var._ Nous savons les chemins de regagner son coeur. (1637-57)
        _Var._ Cherchons quelques moyens de regagner son coeur. (1660-64)

  [855] _Var._ J'aurois peu de raison de lui vouloir du mal
        Pour m'avoir dlivr d'un esprit dloyal. (1637-57)

  [866] _Var._ [Il me rendra soudain et la vie et ma soeur.]
        LYC. coutez un peu moins votre me gnreuse:
        Que feriez-vous par l qu'une soeur malheureuse?
        Les soins de son honneur que vous devez avoir,
        Pour d'autres intrts vous doivent mouvoir.
        Aprs que par hasard Clandre l'a ravie,
        Elle perdroit l'honneur s'il en perdoit la vie.
        On la croiroit son reste, et pour la possder
        Peu d'amants, sur ce bruit, se voudroient hasarder.
        Faites mieux: votre soeur  peine peut prtendre
        [Une fortune gale  celle de Clandre:]
        Que l'excs de ses biens vous le rendent[866-a] chri,
        Et de son ravisseur faites-en son mari.
        Encor que son dessein ne ft pour sa personne. (1637-57)

    [866-a] Le verbe est au pluriel dans toutes les ditions
    indiques.

  [867] _Var._ Ma soeur, je te retiens aprs t'avoir perdue! (1637)

  [868] _Var._ Et de grce, quel lieu recle le voleur. (1637-57)

  [869] _Var._ Au lieu de ton rival, attaque ton beau-frre.
  (1637-57)

  [870] _Var._ Et veut faire d'un rapt un amour lgitime. (1637-57)

  [871] _Var._ Non pas,  dire vrai, que son objet me tente,
        Mais, mon pre content, je suis assez contente. (1637-57)

  [872] Ce vers a t omis par erreur dans l'dition de 1682.

  [873] _Var._ Eh quoi! ce qui me plat, faut-il qu'il te dplaise?
  (1637-57)

  [874] _Var._ Rgle, plus modr, ton esprit sur le mien.
  (1637-57)

  [875] _Var._ Si tu n'es, mon souci, d'humeur  te ddire.
  (1637-57)

  [876] Il y a _tout aigreur_, au masculin, dans les ditions de
  1648-57. Voyez la note relative au mot _ardeur_, tome I, p. 465,
  note 2.

  [877] Dans l'dition de 1637, ALIDOR, ANGLIQUE, DORASTE sont
  seuls nomms en tte de la scne; les autres personnages sont
  remplacs par un _etc._

  [878] _Var._ Mais la chance est tourne en cet enlvement.
  (1637-57)

  [879] _Var._ Tu perds un serviteur, et je gagne un amant. (1637)

  [880] _Var._ Puisque avec Alidor je lui rends la parole. (1648)

  [881] L'dition de 1682 donne seule, et sans doute par erreur:
  _ferez-vous_, pour _feriez-vous_.

  [882] _Var._ Vous l'aimiez, aimez-le: je lui cde mes droits.
  (1637-57)

  [883] _Var._ Mon me, se peut-il que votre rigueur dure?
        Suis-je plus Alidor? vos feux sont-ils teints? (1637-57)

  [884] L'dition de 1682 porte par erreur: Et quand mon _coeur_
  crot, etc.

  [885] _Var._ C'est l que je prendrai des mouvements plus saints.
  (1637-57)

  [886] _Var._ Ne veut point d'autre tiers pour les raccommoder.
  (1657)

  [887] _Var._ Si tu m'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi.
  (1654)

  [888] _Var._ N'accommodent que mieux notre fragilit. (1637-57)

  [889] _Var._ Cherche un autre  trahir, et pour jamais adieu.
  (1637)

  [890] Dans l'dition de 1637, on lit au-dessous du nom d'Alidor
  le titre que voici: STANCES _en forme d'pilogue_.

  [891] _Var._ Beauts, ne pensez point  rveiller ma flamme.
  (1637-57)

  [892] _Var._ Je suis hors du pril qu'aprs son mariage.
  (1637-60)




    LA
    COMDIE DES TUILERIES

    PAR LES CINQ AUTEURS

    IIIe ACTE

    1635





NOTICE.


Tout le monde connat le got de Richelieu pour le thtre. Ce fut lui
qui fournit les sujets de _la Comdie des Tuileries_, de _l'Aveugle de
Smyrne et de la Grande Pastorale_. Les deux premiers de ces ouvrages
furent seuls imprims. Les observations que Chapelain prsenta au
Cardinal au sujet du troisime, l'empchrent de le faire publier.

Il faisoit, dit Pellisson[893], composer les vers de ces pices,
qu'on nommoit alors _les Pices des cinq Auteurs_, par cinq personnes
diffrentes, distribuant  chacun un acte, et achevant par ce moyen
une comdie en un mois. Ces cinq personnes toient MM. de Boisrobert,
Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la
pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libralits
considrables, quand ils avoient russi  son gr. Ainsi M. Colletet
m'a assur que lui ayant port le _Monologue des Tuileries_[894], il
s'arrta particulirement sur deux vers de la description du carr
d'eau en cet endriot:

    La cane s'humecter de la bourbe de l'eau,
    D'une voix enroue et d'un battement d'aile,
    Animer le canard qui languit auprs d'elle;

et qu'aprs avoir cout tout le reste, il lui donna de sa propre main
cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, que c'toit
seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvs si beaux, et que le
Roi n'toit pas assez riche pour payer tout le reste. M. Colletet
ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens
de rapporter, au lieu de: _La cane s'humecter de la bourbe de l'eau_,
le Cardinal voulut lui persuader de mettre: _barboter dans la bourbe
de l'eau_. Il s'en dfendit, comme trouvant ce mot trop bas; et non
content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, tant de retour  son
logis, il lui crivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler
peut-tre avec plus de libert. Le Cardinal achevoit de la lire,
lorsqu'il survint quelques-uns de ses courtisans, qui lui firent
compliment sur je ne sais quel heureux succs des armes du Roi, et lui
dirent que rien ne pouvoit rsister  Son minence. Vous vous
trompez, leur rpondit-il en riant, et je trouve dans Paris mme des
personnes qui me rsistent. Et comme on lui eut demand quelles
toient donc ces personnes si audacieuses: Colletet, dit-il; car
aprs avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas
encore, et voil une grande lettre qu'il vient de m'en crire. Il
faisoit au reste reprsenter ces comdies des cinq auteurs devant le
Roi et devant toute la cour, avec de trs-magnifiques dcorations de
thtre. Ces Messieurs avoient un banc  part, en un des plus commodes
endroits; on les nommoit mme quelquefois avec loge, comme on fit 
la reprsentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose[895],
o, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribue  M.
Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le rformer en quelques
endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prter son nom en cette
occasion, ajoutant qu'en rcompense il lui prteroit sa bourse en
quelque autre.

A ces renseignements curieux, Voltaire, dans _sa Prface historique
sur le Cid_, en ajoute quelques autres, qui nous font connatre la
part que notre pote prit  la composition de cette comdie:

Le Cardinal.... avait arrang lui-mme toutes les scnes (_de la
Comdie des Tuileries_). Corneille, plus docile  son gnie que souple
aux volonts d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose
dans le troisime acte qui lui fut confi. Cette libert estimable fut
envenime par deux de ses confrres, et dplut beaucoup au Cardinal,
qui lui dit _qu'il fallait avoir un esprit de suite_. Il entendait par
esprit de suite la soumission qui suit aveuglment les ordres d'un
suprieur. Cette anecdote tait fort connue chez les derniers princes
de la maison de Vendme, petits-fils de Csar de Vendme, qui avait
assist  la reprsentation de cette pice du Cardinal.

Elle fut joue devant la Reine, probablement pour la premire fois, le
4 mars 1635. Voici en quels termes la _Gazette_ du 10 mars mentionne
cette reprsentation:

Le 4, le Roi fit  Seulis l'Ordonnance que je vous ai donne dans
mon dernier extraordinaire, pour la rsidence actuelle des officiers
de ses troupes, chacun en sa charge,  peine de cassation et privation
d'icelle.... Le soir du mme jour, fut reprsente devant la Reine,
dans l'Arsenal, une comdie dont je ne sais pas encore le nom, mais
qui a mrit celui d'excellente par la bont de ses acteurs, la
majest de ses vers, composs par cinq fameux potes, et la merveille
de son thtre.

Le numro du 21 avril rend compte d'une autre reprsentation:

Le 14, le Cardinal-Duc vint de Ruel ici, o Leurs Majests se
rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour Monsieur (_Gaston, duc
d'Orlans_) voulut souper en l'htel de Son minence, et entendre la
fameuse comdie des cinq auteurs, qui fut dignement reprsente.

Elle ne fut publie que trois ans plus tard; l'achev d'imprimer est
du 19 juin 1638. Voici la reproduction textuelle du titre:

LA COMEDIE DES TVILLERIES. _Par les cinq Autheurs. A Paris, chez
Augustin Courb, imprimeur et libraire de Monseigneur Frre du
Roy...._ M.DC.XXXVIII. _Auec Priuilege du Roy_, in-4.

On lit dans l'avis _Au lecteur_: Cette pice, Lecteur, a t trop
bien concerte pour n'tre pas dans la justesse requise, et pour ne
point contenter vos yeux aprs avoir charm vos oreilles. Vous savez
avec quelle magnificence elle a t reprsente  la cour, et que ceux
qui l'ont vue en ont tous admir la conduite et les dcorations de
thtre.... Vous saurez au reste qu'elle a t faite par cinq
diffrents auteurs qui pour n'tre pas nomms ne laissent pas
toutefois d'avoir beaucoup de nom; et les ouvrages desquels sont assez
connus d'ailleurs pour vous faire avouer le mrite de celui-ci.

Cet avis _Au lecteur_ est prcd d'une ptre ddicatoire, adresse 
monseigneur le chevalier d'Igby, et signe de l'acadmicien Jean
Baudoin, qui a crit galement l'ptre place en tte de _l'Aveugle
de Smyrne_.

Bien que le titre de cette seconde pice, dont l'achev d'imprimer est
du 17 juin 1638, porte, comme celui de _la Comdie des Tuileries_:
par les cinq autheurs, on lit dans l'avis qui la prcde: Vous....
pourrez juger de ce que vaut cet ouvrage, soit par l'excellence de sa
matire, soit par la forme que lui ont donne _quatre_ clbres
esprits. Ici les frres Parfait ont imprim _cinq_, mais l'dition
originale porte bien _quatre_, comme M. Livet l'a fait remarquer le
premier[896]. Quel est l'absent? L'avis ne nous le dit pas, mais
Voltaire nous l'apprend dans sa _Prface sur Mde_: Corneille se
retira bientt de cette socit, sous le prtexte des arrangements de
sa petite fortune qui exigeait sa prsence  Rouen.

Nous avons cru devoir citer tout au long ces divers tmoignages qui
s'claircissent et se contrlent mutuellement. Les conclusions qu'on
en doit tirer nous paraissent trs-claires et trs-simples. Corneille
a versifi le troisime acte de _la Comdie des Tuileries_; c'est
aprs la reprsentation de cette pice qu'il s'est retir, et il est
au moins bien vraisemblable qu'il n'a pas eu, comme le dit Voltaire
dans sa _Prface sur le Cid_, que nous avons dj cite, le
malheureux avantage de travailler deux ans aprs  _l'Aveugle de
Smyrne_. Toutefois la socit des _cinq auteurs_ rduite  quatre a
conserv son nom, que l'usage avait consacr.

Si nous n'avions pour admettre la collaboration de Corneille et lui
attribuer le troisime acte de _la Comdie des Tuileries_ qu'une
assertion de Voltaire, dont nous ne connatrions pas le fondement,
nous pourrions hsiter, mais ici Voltaire nous apprend sur quoi sa
parole s'appuie: il ne fait que rapporter une tradition qui remonte 
un contemporain de Corneille,  Csar de Vendme, qui avait assist
aux reprsentations de l'ouvrage.

Nous pouvons d'ailleurs appeler  notre aide un genre de preuves qui a
peu d'autorit lorsqu'il est isol, mais qui en acquiert davantage
lorsqu'il vient en corroborer d'autres d'une nature diffrente.

Si l'on examine le troisime acte des _Tuileries_, on voit
immdiatement combien il est suprieur  ceux qui le prcdent et 
ceux qui le suivent, et l'on est frapp du nombre de mots, de tours,
familiers  Corneille, qu'on y rencontre  chaque instant. De plus, on
y voit l'esquisse informe, indcise, j'en conviens, mais bien marque
pourtant, si je ne me trompe, de certaines penses, de certaines
situations qui se trouvent dans les ouvrages postrieurs du pote, o,
mieux places, plus heureusement dveloppes, elles commandent notre
admiration ou font couler nos larmes.

On connat ces vers de _Rodogune_ (acte I, scne V):

    Il est des noeuds secrets, il est des sympathies
    Dont par le doux rapport les mes assorties
    S'attachent l'une  l'autre, et se laissent piquer
    Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

N'avons-nous pas ici la rdaction dfinitive d'une pense que nous
trouvons d'abord dans le troisime acte de _la Comdie des Tuileries_
(scne II, vers 102, p. 314):

    Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable:
    Un regard y suffit, et rien ne fait aimer
    Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer?

Cette pense, nous la rencontrons plus d'une fois dans les pices
reprsentes pendant le long espace de temps qui spare ces deux
ouvrages:

    Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer
    Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer.
                                (_Mde_, acte II, scne V.)

    Il attache ici-bas avec des sympathies
    Les mes que son ordre a l-haut assorties
                                (_L'Illusion_, acte III, scne I.)

La mme ide revient encore dans _la Suite du Menteur_ (acte IV, scne
I), mais l'expression est un peu diffrente:

    Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
    Lyse, c'est un accord bientt fait que le ntre.

Qui ne serait port  croire, aprs avoir lu ces divers passages, que
celui de _la Comdie des Tuileries_ doit tre du mme auteur que les
autres?

Malgr la faiblesse du canevas auquel, _par esprit de suite_,
Corneille s'est vu contraint de se conformer, il a su semer son acte
de scnes intressantes, au moins par la forme. Celle d'Aglante et de
Clonice (scne VII, p. 333) laisse par endroits pressentir, de bien
loin il est vrai, l'entrevue de Rodrigue et de Chimne.

On pourrait multiplier les rapprochements de ce genre. Ce sont des
preuves, nous le savons et l'avons dit, qui  elles seules ne
suffisent pas; mais ici, nous le rptons galement, elles en viennent
confirmer d'autres, et, pour notre compte, quand nous les pesons
toutes, nous ne doutons gure que Corneille ne soit l'auteur de ce
troisime acte de _la Comdie des Tuileries_. Notre conviction
ft-elle moindre et nous restt-il quelque incertitude, nous croirions
cependant devoir lui donner place dans ce volume, aimant mieux nous
exposer  faire figurer parmi les ouvrages de notre pote un morceau
douteux, qu' en omettre un qui ft vraiment son oeuvre.

FOOTNOTES:

  [893] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_,
  1653, p. 181.

  [894] Ce _monologue_ sert de prologue  la pice. Ce n'est pas
  sur le carr d'eau, comme dit Pellisson, mais sur le bord d'un
  ruisseau que le pote voit la cane et le canard:

    A mme temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau
    La cane s'humecter, etc.

  [895] Ce prologue n'a pas t imprim en tte de la pice.

  [896] _Histoire de l'Acadmie franoise, par Pellisson et
  d'Olivet_, tome I, fin de la note 1 de la p. 83.


ARGUMENT[897].

AGLANTE, promis  Clonice, se rend  Paris pour son mariage. A son
arrive, il entre dans une glise ou, pour parler son langage, dans
un temple o il invoque les Dieux. L il rencontre sa future, dont il
devient tout  coup amoureux sans la connatre. Il fait prendre
quelques renseignements  son sujet, et on lui rapporte faussement
qu'elle se nomme Mgate. La jeune fille veut  son tour savoir le nom
de celui qui s'est si subitement pris d'elle; mais Aglante, dguisant
aussi le sien, fait dire qu'il s'appelle Philne. Tromps par ces faux
noms, ils veulent tous deux viter l'hymen auquel on les destine.
Clonice fuit la maison paternelle sous le costume d'une jardinire,
et va se prcipiter dans le carr d'eau, d'o elle est aussitt
retire; Aglante, dsespr, se jette dans la fosse des lions des
Tuileries qui, par bonheur, ne lui font aucun mal. A la fin tout
s'explique, et les amants se reconnaissent et s'pousent.

FOOTNOTES:

  [897] Cet argument ne se trouve pas en tte de la pice; nous
  l'avons rdig pour que le lecteur pt comprendre sans difficult
  l'acte que nous publions.




ACTEURS (DU IIIe ACTE).


    AGLANTE, gentilhomme franois.
    ARBAZE, oncle d'Aglante.
    ASPHALTE, confident d'Aglante.
    CLONICE, suivante.
    ORPHISE, voisine[898] de Clonice.
    FLORINE, voisine d'Arbaze.

(La scne est aux Tuileries.)




LA COMDIE DES TUILERIES.




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

ARBAZE.

    C'est doncques dans ces lieux qu'Aglante se promne:
    Asphalte me l'a dit, je n'en suis plus en peine,
    Mais j'ai mal pntr le sens de ses discours,
    Ou ce jeune insolent a fait d'autres amours.
    Aglante, pris ailleurs, rejette Clonice;                        5
    Le choix que j'en ai fait lui tient lieu de supplice.
    Un autre objet le charme, il me craint, il me fuit,
    Et se laisse emporter au feu qui le sduit;
    Mais j'en sais le remde: une jeune voisine,
    Admirable en adresse et belle autant que fine[899],             10
    Que son pre, en mourant, laissa dessous ma loi,
    Dans ces beaux promenoirs se doit rendre aprs moi.
    Ses yeux vont faire essai de leur plus douce force
    A lui jeter du change une insensible amorce,
    Solliciter ses voeux, et partager son coeur                     15
    Avecque les attraits de ce premier vainqueur.
    Entre deux passions son me balance
    Ne suivra plus ainsi son ardeur insense;
    Et la raison alors, reprenant son pouvoir,
    Le rangera peut-tre aux termes du devoir.                      20
    Rends inutile, Aglante, un si long artifice,
    Ne me rsiste point, viens voir ta Clonice.
    Tout est prt chez sa mre, et l'on n'attend que toi,
    Pour lui donner ta main et recevoir sa foi.
    Songe avec quel amour, avec quelle tendresse,                   25
    De tes plus jeunes ans j'levai la foiblesse.
    Verrai-je tant de soins pays par un mpris,
    Et ta rbellion en devenir le prix?
    Souffre que la raison soit enfin la plus forte;
    Tche de mriter l'amour que je te porte.                       30
    Mais le voici qui vient: son visage tonn
    M'est un signe bien clair d'un esprit mutin,
    Et je n'apprends que trop d'une telle surprise
    Qu'une ardeur aveugle engage sa franchise.


SCNE II.

ARBAZE, AGLANTE.

    ARBAZE.

    Aglante, quel dessein vous fait ainsi cacher?                   35
    Prenez-vous du plaisir  vous faire chercher?
    D'o venez-vous enfin?

    AGLANTE.

                           De ce proche ermitage.

    ARBAZE.

    Et qui vous y menoit?

    AGLANTE.

                          Ce fatal mariage.
    Prt d'en subir le joug sur la foi de vos yeux,
    J'ai voulu consulter ces truchements des Dieux.                 40
    J'ai voulu m'informer de l'apprt ncessaire
    A finir dignement une si grande affaire;
    Me rsoudre avec eux de la difficult
    Qui me tient, malgr moi, l'esprit inquit,
    Et soulevant mes sens contre votre puissance,                   45
    Mle un peu d'amertume  mon obissance;
    Promettre  Clonice un amour ternel
    Sous la sainte rigueur d'un serment solennel,
    Avant que de la voir, avant que de connotre
    Si ses attraits auront de quoi le[900] faire natre:            50
    Certes, quoi qu'il m'en vienne et de biens et d'honneur,
    C'est bien mettre au hasard mon repos et mon heur.

    ARBAZE.

    Quel avis sur ce point vous donnent vos ermites?

    AGLANTE.

    Un d'eux tout charg d'ans et combl de mrites
    (Plt aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu!             55
    Sans doute  ses raisons vous vous seriez rendu):
    Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'tat o vous tes,
    Ne prcipitez rien, voyez ce que vous faites:
    L'hymen n'est pas un noeud qui se rompe en un jour,
    C'est un lien sacr, mais un lien d'amour;                      60
    Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrte flamme
    Qui pntre les sens pour entrer dans une me?
    Nos sens ouvrent la porte  ce matre des Dieux,
    Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux.
    D'ailleurs, o prenez-vous l'indiscrte assurance               65
    D'approcher ses autels avec irrvrence?
    Sans qu'aucune tincelle ait pu vous enflammer,
    Sans savoir seulement si vous pourrez aimer?
    Faire de votre foi les Dieux dpositaires,
    Est-ce avoir du respect pour leurs sacrs mystres?             70
    Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous
    L'implacable rigueur de leur juste courrous[901]?

    ARBAZE.

    Enfin vous en croyez ce vnrable pre.

    AGLANTE.

    Je respecte les Dieux et je crains leur colre.

    ARBAZE.

    O l'excellent prtexte, et qu'il est merveilleux!               75
    Au retour d'Italie tre encor scrupuleux!
    Les Dieux, s'ils n'toient bons, puniroient cette feinte:
    C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte.
    Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens,
    Une me pure et nette et des voeux innocents,                   80
    Et ne prsumez pas qu'aucun d'eux s'intresse
    Par quels yeux un amant choisisse une matresse.
    Ceux d'un autre vous-mme employs  ce choix
    De votre vieil rveur ne faussent point les lois;
    Les vtres et les miens ne sont que mme chose;                 85
    Que sur mon amiti votre esprit se repose.
    Vous savez que mon coeur est  vous tout entier,
    Que je vous tiens pour fils et pour seul hritier,
    Que pour vous assurer d'un amour plus sincre
    Je quitte le nom d'oncle et prends celui de pre,               90
    Qu'en vos prosprits j'arrte mes desirs,
    Qu' vos contentements j'attache mes plaisirs,
    Et que mon sort du vtre tant insparable,
    Je ne puis tre heureux et vous voir misrable.
    Puisque de vos malheurs je sentirois les cous[902],             95
    Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous?
    Celle  qui ma prudence aujourd'hui vous engage
    Rangeroit sous ses lois l'homme le plus sauvage:
    Sa beaut ravissante et son esprit charmant
    Malgr vous, ds l'abord, vous feront son amant;               100
    Elle est sage, elle est riche.

    AGLANTE.

                                   Elle est inestimable;
    Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable:
    Un regard y suffit, et rien ne fait aimer
    Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer[903],
    Un prompt saisissement, une atteinte impourvue[904]            105
    Qui nous blesse le coeur en nous frappant la vue.
    Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits
    Les principes secrets de prendre et d'tre pris.
    Tel objet perce un coeur qui ne touche pas l'autre,
    Et mon oeil voit peut-tre autrement que le vtre.             110
    Encor si mon malheur vous pouvoit rendre heureux,
    Je courrois au-devant de mon sort rigoureux;
    Mais puisque mon destin, du vtre insparable,
    Vous feroit malheureux si j'tois misrable,
    Pour vous rendre content, souffrez que je le sois,             115
    Et que mes yeux au moins examinent le choix.

    ARBAZE.

    Pensez  l'accepter sans me faire parotre
    Que quand je suis content vous avez peine  l'tre[905];
    Tandis entretenez cette jeune beaut:
    C'est un soin que lui doit votre civilit;                     120
    Nous sommes ses voisins.


SCNE III.

ARBAZE, FLORINE, AGLANTE.

    FLORINE.

                             Quoi, Monsieur, ma prsence
    De l'oncle et du neveu trouble la confrence?

    ARBAZE, en s'en allant.

    Avant que de vous voir j'tois sur le dpart,
    Et vous n'aimez pas tant l'entretien d'un vieillard;
    Je crois que mon adieu vous plaira davantage,                  125
    Puisqu'il vous abandonne un galant de votre ge.

    FLORINE.

    Il a toujours le mot, et sous ses cheveux gris
    Sa belle humeur fait honte aux plus jeunes esprits.

    AGLANTE.

    Son bonheur,  mon gr, passe bien l'ordinaire,
    Puisque, tout vieux qu'il est, il a de quoi vous plaire.       130

    FLORINE.

    A qui ne plairoit pas un vieillard si discret?
    Je ne puis le celer, je n'en vois qu' regret:
    J'aime bien leur adieu, mais non pas leur prsence.
    Lui qui s'en doute assez, me fuit par complaisance;
    Et m'avoir en partant laiss votre entretien,                  135
    C'est un nouveau sujet de lui vouloir du bien.

    AGLANTE.

    Son adieu va produire un effet tout contraire.
    J'ai l'esprit tout confus, pour ne vous pas dplaire,
    Et le pesant chagrin qui m'accable aujourd'hui
    Vous donnera sujet de vous plaindre de lui.                    140
    Dans le secret dsordre o mon me est rduite,
    Mon humeur est sans grce et mes propos sans suite;
    Je ne suis bon enfin qu' vous importuner.

    FLORINE.

    Bien moins que votre esprit ne veut s'imaginer.
    Mon naturel est vain, je me flatte moi-mme:                   145
    Quand on m'entretient mal, je prsume qu'on m'aime.
    Je crois voir aussitt un effet de mes yeux,
    Et l'on me plairoit moins de m'entretenir mieux.
    Un discours ajust ne sent point l'me atteinte:
    Plus il a de conduite et plus il a de feinte,                  150
    Le dsordre sied bien  celui d'un amant:
    Quelque confus qu'il soit, il parle clairement.
    Or moi qui ne suis pas de ces capricieuses
    Qui donnent  l'amour des lois injurieuses,

(Orphise et Clonice sortent et coutent leurs discours.)

    En mettent le haut point  se taire et souffrir,               155
    Et s'offensent des voeux qu'on ose leur offrir,
    Je vous estimerois envieux de ma gloire
    Si vaincu par mes yeux, vous cachiez ma victoire.
    Parlez donc hardiment du feu que vous sentez,
    Ne soyez point honteux des fers que vous portez.               160
    Sitt qu'on est bless, j'aime  voir qu'on se rende,
    Et mon coeur pour le moins vaut bien qu'on le demande.
    Je ne suis pas d'humeur  vous laisser prir;
    Mais sans savoir vos maux, les pourrai-je gurir?
    Le silence en amour est un lche remde.                       165
    Tchant  vous aider, mritez qu'on vous aide:
    Laissez  votre bouche expliquer les discours
    Que vos yeux languissants me font de vos amours.


SCNE IV.

AGLANTE, CLONICE, ORPHISE, FLORINE.

(Orphise et Clonice sont encore caches[906], en sorte qu'on les
voit.)

    CLONICE.

    Orphise, entendez-vous cette jeune vente?

    ORPHISE.

    Ne craignez rien, ma soeur: elle s'est mconte[907].          170
    Attaque qui voudra le coeur de votre amant:
    Ce n'est pas un butin qu'on enlve aisment.
    Oyez-le repartir  cette effronterie.

    FLORINE.

    Quoi, Monsieur, vous voil dedans la rverie?
    Vous consultez encore, et votre bouche a peur                  175
    De confirmer un don que me fait votre coeur!

    AGLANTE.

    Il seroit trop heureux d'un si digne servage
    S'il pouvoit tre  vous sans devenir volage:
    Un autre objet possde et mes voeux et ma foi;
    Ne me demandez point ce qui n'est plus  moi.                  180
    Quand mme je pourrois disposer de mon me,
    Pourriez-vous accepter une si prompte flamme?
    Pourriez-vous faire tat d'un coeur sitt en feu?
    Prise-t-on un captif, quand il cote si peu?
    L'ennemi qui combat signale sa dfaite,                        185
    Et couronne bien mieux le guerrier qui l'a faite;
    Mais celui qui se rend perd beaucoup de son prix,
    Et fait si peu d'honneur qu'il reoit du mpris.
    Vous triompheriez mieux si j'osois me dfendre:
    La gloire est  forcer et non pas  surprendre.                190

    ORPHISE,  Clonice.

    Aprs cette rponse elle doit bien rougir.

    FLORINE.

    Je sais comme mes yeux ont coutume d'agir;
    Si vous tes honteux d'une flamme si prompte,
    Il faut que mon exemple emporte cette honte.
    Il est vrai, je vous aime autant que vous m'aimez;             195
    Un moment a nos coeurs l'un  l'autre enflamms;
    Soyez vain comme moi de ma flamme naissante:
    Plus un effet est prompt, plus sa cause est puissante.

    AGLANTE, apercevant Clonice et allant  elle.

(Il ne faut pas que Clonice paroisse sur le thtre, en sorte
qu'elle puisse tre connue de Florine: elle doit tre cache 
demi derrire un arbre, couvrant sa face de son mouchoir.)

    Voici mon cher amour, adorable beaut.

    FLORINE, l'interrompant.

    Cherchez-vous un asile  votre libert?                        200
    Vraiment vous choisissez un fort mauvais refuge:
    Vous courez vers Orphise, et je la prends pour juge.
    Faites-moi la raison d'un voleur de mon bien:
    Qu'il me rende mon coeur, ou me donne le sien.

    AGLANTE.

    Contez-lui vos raisons, je vous laisse avec elle.              205

    FLORINE.

    Quoi, vous continuez  faire le rebelle?

    AGLANTE.

    Drobons-nous, mon me,  l'importunit
    Dont nous menace encor son babil afft.

    CLONICE.

    Mon amour est ravi d'une telle retraite.


SCNE V.

ORPHISE, FLORINE.

    ORPHISE.

    Comment vous trouvez-vous d'avoir fait la coquette?            210
    Vous avez tant de grce  souffrir un refus,
    Que personne aprs vous ne s'en mlera plus.
    Les filles donc ainsi perdent la retenue!
    Et depuis quand la mode en est-elle venue?
    Vous vous offrez vous-mme; ah! j'en rougis pour vous.         215

    FLORINE.

    Mille s'offrent  moi, que je ddaigne tous.
    Si je fuis tant d'amants dont je suis recherche,
    J'en puis rechercher un, quand mon me est touche:
    Un peu d'amour sied bien aprs tant de mpris.

    ORPHISE.

    Un coeur se dfend mal quand il est sitt pris,                220
    Et pour dire en un mot tout ce que je souponne,
    Qui peut en prier un n'en refuse personne.

    FLORINE.

    Orphise, quelle humeur est la vtre aujourd'hui,
    Que par vos sentiments vous jugez ceux d'autrui?

    ORPHISE.

    On vous connot assez, et vous tes de celles                  225
    Que mille fois le pltre a fait passer pour belles;
    Dont la vertu consiste en de vains ornements;
    Qui changent tous les jours de rabats[908] et d'amants:
    Leurs inclinations ne tendent qu' la bourse;
    C'est l de leur desirs et le but et la source.                230
    Voyez-les dans un temple importuner les Dieux,
    Les prires en main, la modestie aux yeux;
    Il n'est trait de pudeur qu'elles ne contrefassent,
    Et Dieu sait comme alors les dupes s'embarrassent.
    Elles savent souvent jeter mille hameons                      235
    Et se rendre au besoin en diverses faons.
    Aprs tout, je vous plains; ce courage farouche
    Ne vous est chapp qu' faute d'une mouche:
    Encore un assassin[909], vous lui perciez le coeur;
    Le fard dplat sans doute  ce fcheux vainqueur,             240
    Et rend votre beaut tellement clatante
    Que son esprit bizarre en a pris l'pouvante.

    FLORINE.

    Je ne connus jamais ce que vous m'imputez,
    Et ne veux point rpondre  tant de faussets.
    Ma vie est innocente, et ma beaut nave                       245
    Ne doit qu' ses attraits les coeurs qu'elle captive.
    Si j'ai quelques dfauts, ils ne sont point cachs
    Sous le fard clatant que vous me reprochez;
    Et quand bien le reproche en seroit lgitime,
    Orphise, d'un nom d'art feriez-vous un grand crime?            250
    Jamais une beaut ne se doit ngliger:
    Quand la nature manque, il la faut corriger.
    Est-ce honte d'aller par ces mtamorphoses
    A la perfection o tendent toutes choses?
    La raison, la nature et l'art en font leur but;                255
    L'amour, roi de nos coeurs, veut ces soins pour tribut,
    Et tient pour bon sujet un esprit qui n'aspire
    Qu' trouver les moyens d'agrandir son empire.
    C'est gloire de mourir pour ce matre des Dieux
    Qui s'est priv pour vous de l'usage des yeux.                 260
    Si pour lui se dfaire est un vrai sacrifice,
    Se refaire pour lui, le nommez-vous un vice?
    Ce qu'on fait pour lui plaire, osez-vous le blmer?
    Orphise, quand on aime, il se faut faire aimer.
    L'amour seul de l'amour est le prix vritable,                 265
    Et pour se faire aimer, il faut se faire aimable.
    Cette belle en effet de qui l'on parle tant
    Tient du secours de l'art ce qu'elle a d'clatant;
    Cependant sa beaut, pour tre dguise,
    A-t-elle moins d'amants? est-elle moins prise?                270

    ORPHISE.

    Celle qu'en ces[910] discours vous venez d'attaquer,
    Quand elle l'aura su, pourra vous rpliquer:
    Pour moi, sans intrts dedans cette mle,
    Je vais chercher Mgate au bout de cette alle.

    FLORINE, seule.

    Arbaze, c'est pour toi que j'en ai tant souffert;              275
    Pour toi j'ai feint d'aimer et mon coeur s'est offert:
    Pour t'avoir obi l'on m'a perscute;
    Aglante ne me prend que pour une affte,
    Et consomm d'un feu contraire  son devoir,
    Nglige galement ma feinte et ton pouvoir.                    280
    Orphise cependant, sans pntrer mon me,
    Juge par mes discours de l'objet de ma flamme:
    Simple, qui ne sait pas que mon esprit discret
    Rarement  ma bouche expose un tel secret;
    Que jamais mon ardeur n'est aisment connue,                   285
    Et que plus j'ai d'amour, plus j'ai de retenue!
    Aux filles c'est vertu de bien dissimuler:
    Plus nos coeurs sont blesss, moins il en faut parler.
    Si j'ose toutefois me le dire  moi-mme,
    A travers ces rameaux j'aperois ce que j'aime:                290
    C'est mon Asphalte,  Dieux! il vient, dissimulons,
    Et ne dcouvrons rien du feu dont nous brlons.


SCNE VI.

ASPHALTE, FLORINE.

    ASPHALTE.

    Trouver Florine seule et dans les Tuileries
    Sans avoir d'entretien que de ses rveries?
    Quoi, tant de solitude auprs de tant d'appas?                 295
    Certes c'est un bonheur que je n'attendois pas.
    Je n'osois esprer d'occasion si belle
    A lui conter l'ardeur qui me brle pour elle.

    FLORINE.

    Que votre esprit est rare et sait adrettement
    Faire une raillerie avec un compliment!                        300
    Afin qu' votre amour je sois plus oblige,
    Vous me traitez d'abord en fille nglige,
    Qui tient si peu de coeurs asservis sous sa loi,
    Que mmes en ces lieux elle manque d'emploi.
    Est-ce ainsi qu'un amant cajole ce qu'il aime?                 305

    ASPHALTE.

    Ah! ne m'imputez pas cet indigne blasphme:
    Je sais trop que vos yeux rgnent en toutes parts
    Et que chacun se rend  leurs moindres regards.

    FLORINE.

    Exceptez-en Aglante, il m'a bien fait parotre
    Que Florine n'est pas ce qu'elle pensoit tre[911].            310

    ASPHALTE.

    Il est vrai qu'il adore un autre objet que vous,
    Et votre esprit peut-tre en est un peu jalous[912];
    Mais si vous aviez vu l'excs de sa tristesse,
    Et combien de soupirs lui cote sa matresse,
    Vous seriez la premire  plaindre ses malheurs.               315

    FLORINE.

    Quelque orgueilleux mpris fait natre ses douleurs.

    ASPHALTE.

    La beaut dont Aglante idoltre les charmes
    D'un dluge de pleurs accompagne ses larmes;
    Arbaze, unique auteur de tous leurs dplaisirs,
    Oppose sa puissance  leurs chastes desirs;                    320
    Son esprit irrit court  la violence:
    La prire l'aigrit et la raison l'offense.
    Il vient, la force en main; et l'ayant vu partir,
    J'ai cru de mon devoir de les en avertir.
    Les voil tout en pleurs.

(Il faut toujours remarquer que Clonice ne doit parotre[913] le
visage dcouvert devant Florine.)

    FLORINE.

                              vitons leur prsence;               325
    Mes larmes ne sauroient couler par complaisance:
    Mon humeur est trop gaie, et, pour ne rien celer,
    J'aime mieux rire ailleurs que de les consoler.


SCNE VII.

CLONICE, AGLANTE.

    CLONICE.

    Mon Philne[914], as-tu donc un pre si barbare
    Qu'il veuille sparer une amiti si rare?                      330

    AGLANTE.

    Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain,
    Pour en rompre les noeuds, vient la force  la main,
    Et ds le soir me livre  cette autre matresse,
    Rsolu que ma foi dgage sa promesse.

    CLONICE.

    Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin!                       335
    Donc un si triste soir suit un si beau matin?
    Le mme jour propice et contraire  nos flammes
    Va dsunir deux corps dont il unit les mes,
    Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir,
    Voit natre nos desirs et mourir notre espoir.                 340

    AGLANTE.

    L'amour, ce doux vainqueur, ce pre des dlices,
    Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices,
    Et ce tyran fait natre, aux dpens de nos pleurs,
    D'un moment de plaisirs un sicle de douleurs.

    CLONICE.

    Hlas! que de tourments accompagnent ses charmes!              345
    Et qu'un peu de douceur nous va coter de larmes!
    Il me faut donc te perdre, et, dans le mme lieu
    O j'ai reu ton coeur, recevoir ton adieu!
    Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage,
    Jusques  cet adieu permettez-m'en l'usage,                    350
    Et lorsque, le soleil ayant fini son tour,
    Les flambeaux d'Hymne teindront ceux d'Amour,
    touffez, j'y consens, cet objet dplorable
    Des plus pres rigueurs d'un sort impitoyable.
    Philne, ainsi ma mort dgagera ta foi:                        355
    Ton coeur pourra brler pour un autre que moi;
    Tu pourras obir sans me faire d'injure:
    J'aime sans inconstance et change sans parjure.

    AGLANTE.

    Un pre veut forcer un coeur  vous trahir,
    Et vous croyez ce coeur capable d'obir!                       360
    Ah! que vous jugez mal d'une amiti si forte!
    Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte:
    La naissance n'a point d'assez puissantes lois
    Pour me faire manquer  ce que je vous dois;
    Recevez de nouveau la foi que je vous donne,                   365
    D'tre  jamais  vous, ou de n'tre  personne.

    CLONICE.

    Hlas! en quel tat le malheur nous rduit!
    Faut-il d'un tel amour n'esprer point de fruit!

    AGLANTE.

    Aimons-nous et souffrons: aim de ce qu'on aime,
    On trouve des plaisirs dans la souffrance mme.                370

    CLONICE.

    Aimons-nous et souffrons: deux coeurs si bien d'accord
    Trouveroient des plaisirs dans les coups de la mort.

    AGLANTE.

    Rsolus  mourir, qu'avons-nous plus  craindre?

    CLONICE.

    Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus  plaindre?

    AGLANTE.

    Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trpas           375
    Au plus beau de notre ge a pour nous tant d'appas.

    CLONICE.

    N'accuse point le ciel de ce que fait ton[915] pre.

    AGLANTE.

    Mon me, c'est de l que part notre misre;
    C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous
    Qu'en leur temple mes voeux ne s'adressoient qu' vous.        380
    Au pied de leurs autels j'adorois leur image:
    toit-ce donc vous rendre un trop lger hommage?
    O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait?
    Vous pouvois-je adorer en un plus beau portrait?
    Que votre jalousie ou votre haine clate,                      385
    Jusque dans le tombeau j'adorerai Mgate[916].
    Inventez des tourments  me priver du jour:
    Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour.

    CLONICE.

    N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphmes;
    Je te jure, mon coeur, les puissances suprmes,                390
    Dont la seule bont nous pourra secourir,
    Que si tu n'es  moi, je saurai bien mourir.

    AGLANTE.

    Parmi tant de malheurs quel bonheur est le ntre,
    Puisqu'en dpit du sort nous vivons l'un en l'autre!
    Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi.                 395

    CLONICE.

    Adieu, ma chre vie, loigne-toi d'ici;
    Fuis ce fatal hymen qu'un pre te prpare.

    AGLANTE.

    Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous spare;
    Mais avec un serment, que malgr son effort,
    Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort.          400


FIN.

FOOTNOTES:

  [898] Il y a _voisin_, au lieu de _voisine_, dans l'dition
  originale.

  [899] Voyez plus haut les vers 290 et 1322 de _la Galerie du
  Palais_.

  [900] L'dition originale donne _la_; mais il faut ncessairement
  _le_, se rapportant  _amour_, qui est au masculin trois vers
  plus haut.

  [901] C'est ainsi que le mot est imprim pour la rime dans
  l'dition originale.

  [902] _Cous_, coups. Telle est l'orthographe du mot dans
  l'dition de 1638. Plus loin, au vers 372, o le mot n'est point
   la rime, il y a _coups_.

  [903] Voyez ci-dessus, p. 308.

  [904] _Impourvue_, imprvue. Voyez tome I, p. 183, note 3.

  [905] L'orthographe des deux rimes, dans l'dition originale, est
  _parestre_ et _estre_; plus haut, aux vers 49 et 50, on lit
  _cognestre_ et _naistre_.

  [906] Il y a _cachs_, au masculin, dans le texte de 1638.

  [907] _Mconte_, mcompte. Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [908] Voyez ci-dessus la note 4 de la p. 87.

  [909] Il y a dans le texte: _en assassin_, qui n'a point de sens.
  La leon que nous avons prfre est justifie par cette
  explication que donne, en 1690, le _Dictionnaire_ de Furetire:
  En galanteries on appelle _assassins_ certaines mouches tailles
  en long que les femmes coquettes mettent sur leur visage pour
  parotre plus belles.

  [910] Il y a par erreur _ses_, pour _ces_, dans le texte de 1638.

  [911] Voyez ci-dessus, p. 315, la note du vers 118.

  [912] _Jalous_ est ainsi imprim pour la rime dans l'dition
  originale. Voyez plus bas, vers 379, et ci-dessus, p. 313, la
  note du vers 72.

  [913] Tel est le texte de l'dition originale. L'omission de
  _pas_ est-elle une faute typographique?

  [914] Il faut se rappeler que ce nom est celui qu'Aglante avait
  pris. Voyez l'_Argument_, p. 310.

  [915] On lit _son_ dans le texte, mais le sens n'est pas douteux.

  [916] Nom suppos de Clonice. Voyez l'_Argument_, p. 310.




    MDE

    TRAGDIE

    1635




NOTICE.


Mde[917] a fourni deux pices  Corneille. L'une, _la Toison d'or_
(1661), nous montre cette princesse trahissant son pre par amour pour
Jason; l'autre, qui occupe le second rang dans l'ordre historique,
mais qui est de beaucoup la plus ancienne dans la srie chronologique
des oeuvres de notre pote, nous la prsente abandonne de celui  qui
elle a tout sacrifi et immolant  sa vengeance non-seulement sa
rivale, mais ses propres enfants.

Ce dernier sujet, profondment tragique, a inspir tour  tour un
grand nombre de potes de tous les temps et de tous les pays, et
fournirait la matire d'une tude comparative intressante, mais qui
ne peut trouver place dans cette notice[918].

Nous nous contenterons de rappeler ici que Thomas Corneille a puis
dans la pice de son frre la matire d'un opra portant le mme
titre; et nous signalerons en note au bas des pages les endroits
imits d'Euripide et de Snque.

Dans _le Parnasse ou la critique des potes_, par la Pinelire (p.
60-62), on trouve parmi de curieux dtails sur les habitudes de
certains potes dramatiques de ce temps, une indication assez prcise
de l'poque de la composition de Mde: Ils tchent par toutes sortes
de moyens de voir tous ceux qui crivent. Ils auront la tte leve une
heure entire  l'htel de Bourgogne pour attendre que quelque pote
de rputation qu'ils voient dans une loge regarde de leur ct, afin
d'avoir l'occasion de leur faire la rvrence. Ils le montrent  ceux
de leur compagnie, et leur disent: Voil M. de Rotrou, ou M. du Ryer,
il a bien parl de ma pice, qu'un de mes amis lui a depuis peu
montre. Tantt ils s'loigneront un peu d'eux, et reviendront
incontinent leur dire: Messieurs, je vous demande pardon de mon
incivilit: je viens de saluer M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de
Rouen. Il m'a promis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et
qu'il me fera voir des vers d'une excellente pice de thtre qu'il a
commence. Enfin, se jetant peu  peu sur le discours des auteurs du
temps et de leurs ouvrages, ils rvleront tous les desseins des
potes, pour montrer qu'ils ont de grandes intrigues avec eux. Ils
parleront du plan de _Clopatre_ et de cinq ou six autres sujets que
son auteur[919] a tirs de l'Histoire romaine, dont il veut faire des
soeurs  son incomparable _Sophonisbe_. Ils diront qu'ils ont vu des
vers de l'_Ulysse dup_[920]; que Scudry est au troisime acte de _la
Mort de Csar_; que la _Mde_ est presque acheve; que _l'Innocente
infidlit_ est la plus belle pice de Rotrou, quoiqu'on ne s'imagint
pas qu'il pt s'lever au-dessus de celles qu'il avoit dj faites;
que l'auteur d'_Ifis et Iante_[921] fait une autre _Clopatre_ pour la
troupe Royale; et que Chapelain n'a gure encore travaill  son pome
de _la Pucelle d'Orlans_, ni Corneille  celui qu'il compose sur un
ancien duc de son pays.

Ce morceau a t crit en 1635[922], et le 3 avril de cette mme anne
Balzac adressait  Boisrobert l'loge suivant de Mondory: Nous devons
cela  Jason,  Massinisse et  Brutus, qui vivent aujourd'hui en la
personne de l'homme dont vous me parlez si avantageusement, et que
j'ai admir autant de fois que je l'ai ou. Il est vrai que dans la
reprsentation de ces trois hros, il suffit qu'il soit le digne
organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie; mais il
est vrai aussi que la grce dont il prononce, donne un degr de bont
aux vers qu'ils ne peuvent recevoir des potes vulgaires. Ils ont donc
quelquefois plus d'obligation  celui qui les rcite qu' celui qui
les a faits, et ce second pre, pour le dire ainsi, les purge par son
adoption de tous les vices de leur naissance. Le son de sa voix,
accompagn de la dignit de ses gestes, anoblit les plus communes et
les plus viles conceptions. Il n'est point d'me si bien fortifie
contre les objets des sens,  qui il ne fasse violence, ni de jugement
si fin, qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte
que s'il y a en ce monde quelque flicit pour les vers, il faut
avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son rcit; et que comme les
mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent
leur perfection. Ce passage, dont on n'a point profit jusqu'ici,
nous offre des renseignements assez curieux. Il nous apprend que
Mondory a jou d'original Massinisse dans la _Sophonisbe_ de Mairet,
reprsente pour la premire fois en 1629, Jason dans la _Mde_ de
Corneille et Brute dans _la Mort de Csar_ de Scudry; il nous prouve
en outre que le 3 avril 1635 ces deux dernires pices avaient dj
t reprsentes. Or les frres Parfait, et  leur suite tous les
historiens de notre thtre, placent la seconde en 1636.

Malgr ses dfauts, _Mde_ semblait plus digne d'accompagner _le Cid_
que _la Galerie du Palais_, _la Place Royale_ ou _la Suivante_. Elle
ne fut pourtant imprime que deux ans plus tard, en 1639.

L'dition originale in-4 forme un volume de 4 feuillets liminaires
et de 95 pages, dont voici le titre: MEDE, TRAGEDIE. _A Paris, chez
Franois Targa...._ M.DC.XXXIX. _Auec priuilege du Roy._ L'achev
d'imprimer est du 16 mars.

La _Mde_ de Longepierre, reprsente en 1694, s'est maintenue au
rpertoire pendant tout le cours du sicle dernier, et a fait
compltement oublier celle de Corneille.

FOOTNOTES:

  [917] Voyez sur les traditions relatives  ce personnage:
  _Histoire de Mde_, par l'abb Banier, _Mmoires de l'Acadmie
  des Inscriptions et Belles-Lettres_, tome XIV, p. 41.

  [918] Cet examen a d'ailleurs t fait avec autant d'rudition
  que de got par M. Patin dans ses _tudes sur les tragiques
  grecs, Euripide_, tome I, p. 149 et suivantes. On peut encore
  consulter utilement un _Parallle des beauts de Corneille avec
  celles de plusieurs scnes de la Mde de Snque_, par M.
  Guilbert, lu  la Socit libre d'mulation de Rouen dans la
  sance du 16 juin 1804.

  [919] Mairet.

  [920] Pice inconnue et qui n'a sans doute pas t reprsente.

  [921] Benserade.

  [922] Le titre complet de l'ouvrage est: _le Parnasse ou la
  critique des potes_, par de la Pinelire, angevin, ddi 
  Monseigneur le marquis du Bellay. A Paris, chez Toussaint
  Quinet.... M.DC.XXXV. In-8. Avec privilge du Roi.--Ce privilge
  ne se trouve point, non plus que l'achev d'imprimer, dans
  l'exemplaire qui est  la bibliothque de l'Arsenal, le seul que
  nous ayons pu voir.


A MONSIEUR P. T. N. G.[923].

    MONSIEUR,

Je vous donne _Mde_, toute mchante qu'elle est, et ne vous dirai
rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la
voudrez prendre, sans tcher  prvenir ou violenter vos sentiments
par un talage des prceptes de l'art, qui doivent tre fort mal
entendus et fort mal pratiqus quand ils ne nous font pas arriver au
but que l'art se propose. Celui de la posie dramatique est de plaire,
et les rgles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en
faciliter les moyens au pote, et non pas des raisons qui puissent
persuader aux spectateurs qu'une chose soit agrable quand elle leur
dplat. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu
de personnages sur la scne dont les moeurs ne soient plus mauvaises
que bonnes; mais la peinture et la posie ont cela de commun, entre
beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits
d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il
ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un
visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la posie, il ne faut
pas considrer si les moeurs sont vertueuses, mais si elles sont
pareilles  celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous
dcrit-elle indiffremment les bonnes et les mauvaises actions, sans
nous proposer les dernires pour exemple; et si elle nous en veut
faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle
n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle
s'efforce de nous reprsenter au naturel. Il n'est pas besoin
d'avertir ici le public que celles de cette tragdie ne sont pas 
imiter: elles paroissent assez  dcouvert pour n'en faire envie 
personne. Je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non:
cette difficult, qui est la plus dlicate de la posie, et peut-tre
la moins entendue, demanderoit un discours trop long pour une ptre:
il me suffit qu'elles sont autorises ou par la vrit de l'histoire,
ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agr autrefois
sur le thtre; j'espre qu'elles vous satisferont encore aucunement
sur le papier, et demeure,

    MONSIEUR,

    Votre trs-humble serviteur,

    CORNEILLE.

FOOTNOTES:

  [923] On ignore compltement qui ces initiales dsignent. Dans
  l'impression de 1657, l'ordre est un peu diffrent: A Monsieur
  P. T. G. N. Cette ptre ddicatoire n'est que dans les ditions
  antrieures  1660.


EXAMEN.

Cette tragdie a t traite en grec par Euripide, et en latin par
Snque; et c'est sur leur exemple que je me suis autoris  en mettre
le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y
aye  y faire parler des rois, et  y voir Mde prendre les desseins
de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide,  tout le
choeur, compos de Corinthiennes sujettes de Cron, et qui devoient
tre du moins au nombre de quinze,  qui elle dit hautement qu'elle
fera prir leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune
d'elles ait la moindre pense d'en donner avis  ce prince.

Pour Snque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre
ces rsolutions violentes en prsence du choeur, qui n'est pas
toujours sur le thtre[924], et n'y parle jamais aux autres acteurs;
mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrime acte, il lui fait
achever ces enchantements[925] en place publique; et j'ai mieux aim
rompre l'unit exacte du lieu, pour faire voir Mde dans le mme
cabinet o elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point.

Tous les deux m'ont sembl donner trop peu de dfiance  Cron des
prsents de cette magicienne, offense au dernier point, qu'il
tmoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant
plus de lieu de se dfier, qu'elle lui demande instamment un jour de
dlai pour se prparer  partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande
que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de
sa fille.

J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques
prcautions que j'y ai apportes: la premire, en ce que Cruse
souhaite avec passion cette robe que Mde empoisonne, et qu'elle
oblige Jason  la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les
prsents des ennemis doivent tre suspects, celui-ci ne le doit pas
tre, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement
qu'on lui arrache de la grce que ses enfants reoivent; la seconde,
en ce que ce n'est pas Mde[926] qui demande ce jour de dlai qu'elle
emploie  sa vengeance, mais Cron qui le lui donne de son mouvement,
comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui
fait, dont il semble avoir honte en lui-mme; et la troisime enfin,
en ce qu'aprs les dfiances que Pollux lui en fait prendre presque
par force, il en fait faire l'preuve sur une autre, avant que de
permettre  sa fille de s'en parer.

L'pisode d'ge n'est pas tout  fait de mon invention: Euripide
l'introduit en son troisime acte, mais seulement comme un passant 
qui Mde fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui 
Athnes, en considration d'un service qu'elle promet de lui
rendre[927]. En quoi je trouve deux choses  dire: l'une, qu'ge,
tant dans la cour de Cron, ne parle point du tout de le voir;
l'autre, que bien qu'il promette  Mde de la recevoir et protger 
Athnes aprs qu'elle se sera venge, ce qu'elle fait ds ce jour-l
mme, il lui tmoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver
Pitthus  Troezne, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle
qu'on venoit de lui rendre  Delphes, et qu'ainsi Mde seroit
demeure[928] en assez mauvaise posture dans Athnes en l'attendant,
puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthus, o il fit
l'amour  sa fille thra, qu'il laissa grosse de Thse, et n'en
partit point que sa grossesse ne ft constante. Pour donner un peu
plus d'intrt  ce monarque dans l'action de cette tragdie, je le
fais amoureux de Cruse, qui lui prfre Jason, et je porte ses
ressentiments  l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant
prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il aye obligation 
Mde de sa dlivrance, et que la reconnoissance qu'il lui en doit
l'engage plus fortement  sa protection, et mme  l'pouser, comme
l'histoire le marque.

Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que
pour couter la narration du sujet. Je pense l'avoir dj dit[929], et
j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles 
imaginer dans la tragdie, parce que les vnements publics et
clatants dont elle est compose sont connus de tout le monde, et que
s'il est ais de trouver des gens qui les sachent pour les raconter,
il n'est pas ais d'en trouver qui les ignorent pour les entendre:
c'est ce qui m'a fait avoir recours  cette fiction, que Pollux,
depuis son retour de Colchos, avoit toujours t en Asie, o il
n'avoit rien appris de ce qui s'toit pass dans la Grce, que la mer
en spare. Le contraire arrive en la comdie: comme elle n'est que
d'intriques particuliers, il n'est rien si facile que de trouver des
gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui
les puisse expliquer: ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand
il y a matire de confidence.

Dans la narration que fait Nrine au quatrime acte, on peut
considrer que quand ceux qui coutent ont quelque chose d'important
dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour couter le dtail
de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez[930] pour eux d'en
apprendre l'vnement en un mot: c'est ce que fait voir ici Mde,
qui ayant su que Jason a arrach Cruse  ses ravisseurs, et pris ge
prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait.
Lorsqu'on a affaire  un esprit tranquille, comme Achore  Clopatre
dans _la Mort de Pompe_, pour qui elle ne s'intresse que par un
sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les
particularits; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon,
mme alors, d'en dire tout l'effet en deux mots ds l'abord.

Surtout, dans les narrations ornes et pathtiques, il faut
trs-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'me de celui
qui parle et de celui qui coute, et se passer de cet ornement, qui ne
va gure sans quelque talage ambitieux, s'il y a la moindre apparence
que l'un des deux soit trop en pril, ou dans une passion trop
violente, pour avoir toute la patience ncessaire au rcit qu'on se
propose.

J'oubliois  remarquer que la prison o je mets ge est un spectacle
dsagrable, que je conseillerois d'viter: ces grilles qui loignent
l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moiti de
sa personne, ne manquent jamais  rendre son action fort languissante.
Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrter
prisonniers sur nos thtres quelques-uns de nos principaux acteurs;
mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui
les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme
dans _Polyeucte_ et dans _Hraclius_. J'ai voulu rendre visible ici
l'obligation qu'ge avoit  Mde; mais cela se ft mieux fait par un
rcit.

Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilit de Jason envers
Pollux  son dpart: il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est
une adresse de thtre assez heureusement pratique pour l'loigner de
Cron et Cruse mourants, et n'en avoir que deux  la fois  faire
parler. Un auteur est bien embarrass quand il en a trois, et qu'ils
ont tous trois[931] une assez forte passion dans l'me pour leur
donner une juste impatience de la pousser au dehors: c'est ce qui m'a
oblig  faire mourir ce roi malheureux avant l'arrive de Jason, afin
qu'il n'et  parler qu' Cruse, et  faire mourir cette princesse
avant que Mde se montre sur le balcon, afin que cet amant en colre
n'aye plus  qui s'adresser qu' elle; mais on auroit eu lieu de
trouver  dire qu'il ne ft pas auprs de sa matresse dans un si
grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son loignement.

J'ai feint que les feux que produit la robe de Mde, et qui font
prir Cron et Cruse, toient invisibles, parce que j'ai mis leurs
personnes sur la scne dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants
m'toit ncessaire pour remplir mon cinquime acte, qui sans cela
n'et pu atteindre  la longueur ordinaire des ntres; mais  dire le
vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragdie, et ces deux mourants
importunent plus par leurs cris et par leurs gmissements, qu'ils ne
font piti par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir
mrit par l'injustice qu'ils ont faite  Mde, qui attire si bien de
son ct toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance
aprs l'indigne traitement qu'elle a reu de Cron et de son mari, et
qu'on a plus de compassion du dsespoir o ils l'ont rduite, que de
tout ce qu'elle leur fait souffrir.

Quant au style, il est fort ingal en ce pome; et ce que j'y ai ml
du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Snque, qu'il n'est
point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au
lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donn le moyen
d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette diffrence si
visible dans le _Pompe_, o j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois
pas tre demeur fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de
son secours.

FOOTNOTES:

  [924] VAR. (dit. de 1660-1668): sur son thtre.

  [925] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): ses enchantements.

  [926] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): ce n'est pas elle.

  [927] Voici de quelle nature est le service dont il s'agit. ge
  vient de consulter l'oracle d'Apollon pour savoir si sa femme,
  longtemps strile, lui donnera enfin des enfants. Tu ne sais
  pas, lui dit Mde, quelle heureuse rencontre tu as faite en moi:
  je ferai cesser ta privation d'enfants, et grce  moi, tu
  deviendras pre d'une nombreuse postrit; je connais des secrets
  qui ont cette vertu. (Euripide, _Mde_, vers 712-714.)

  [928] VAR. (dit. de 1660): auroit demeur.

  [929] Dans le _Discours de l'utilit et des parties du pome
  dramatique_, tome I, p. 46.

  [930] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): et c'est assez.

  [931] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): qui tous ont.




ACTEURS.


    CRON, roi de Corinthe.
    GE, roi d'Athnes.
    JASON, mari de Mde.
    POLLUX, argonaute, ami de Jason.
    CRUSE, fille de Cron.
    MDE, femme de Jason.
    CLONE, gouvernante de Cruse.
    NRINE, suivante de Mde.
    THEUDAS, domestique de Cron.
    TROUPE DES GARDES DE CRON.

La scne est  Corinthe.




MDE.

TRAGDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

POLLUX, JASON.

    POLLUX.

    Que je sens  la fois de surprise et de joie!
    Se peut-il qu'en ces lieux enfin je vous revoie[932],
    Que Pollux dans Corinthe ait rencontr Jason?

    JASON.

    Vous n'y pouviez venir en meilleure saison;
    Et pour vous rendre encor l'me plus tonne,                    5
    Prparez-vous  voir mon second hymne[933].

    POLLUX.

    Quoi! Mde est donc morte, ami?

    JASON.

                                     Non, elle vit;
    Mais un objet plus beau la chasse de mon lit[934].

    POLLUX.

    Dieux! et que fera-t-elle?

    JASON.

                               Et que fit Hypsipyle[935],
    Que pousser les clats d'un courroux inutile[936]?              10
    Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,
    Elle me souhaita mille et mille malheurs,
    Dit que j'tois sans foi, sans coeur, sans conscience[937],
    Et lasse de le dire, elle prit patience.
    Mde en son malheur en pourra faire autant:                    15
    Qu'elle soupire, pleure, et me nomme inconstant;
    Je la quitte  regret, mais je n'ai point d'excuse
    Contre un pouvoir plus fort qui me donne  Cruse.

    POLLUX.

    Cruse est donc l'objet qui vous vient d'enflammer[938]?
    Je l'aurois devin sans l'entendre nommer[939].                 20
    Jason ne fit jamais de communes matresses;
    Il est n seulement pour charmer les princesses,
    Et haroit l'amour, s'il avoit sous sa loi[940]
    Rang de moindres coeurs que des filles de roi.
    Hypsipyle  Lemnos, sur le Phase Mde,                         25
    Et Cruse  Corinthe, autant vaut, possde,
    Font bien voir qu'en tous lieux, sans le secours de Mars[941],
    Les sceptres sont acquis  ses moindres regards.

    JASON.

    Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires:
    J'accommode ma flamme au bien de mes affaires;                  30
    Et sous quelque climat que me jette le sort[942],
    Par maxime d'tat je me fais cet effort.
      Nous voulant  Lemnos rafrachir dans la ville,
    Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle?
    Et depuis  Colchos, que fit votre Jason,                       35
    Que cajoler Mde, et gagner la toison?
    Alors, sans mon amour, qu'et fait votre vaillance[943]?
    Et-elle du dragon tromp la vigilance?
    Ce peuple que la terre enfantoit tout arm,
    Qui de vous l'et dfait, si Jason n'et aim?                  40
    Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie,
    Cruse est le sujet de mon idoltrie;
    Et j'ai trouv l'adresse, en lui faisant la cour[944],
    De relever mon sort sur les ailes d'Amour.

    POLLUX.

    Que parlez-vous d'exil? La haine de Plie....                   45

    JASON.

    Me fait, tout mort qu'il est, fuir de sa Thessalie.

    POLLUX.

    Il est mort!

    JASON.

                 coutez, et vous saurez comment
    Son trpas seul m'oblige  cet loignement[945].
      Aprs six ans passs, depuis notre voyage,
    Dans les plus grands plaisirs qu'on gote au mariage,           50
    Mon pre, tout caduc, mouvant ma piti,
    Je conjurai Mde, au nom de l'amiti....

    POLLUX.

    J'ai su comme son art, forant les destines,
    Lui rendit la vigueur de ses jeunes annes:
    Ce fut, s'il m'en souvient, ici que je l'appris,                55
    D'o soudain un voyage en Asie entrepris
    Fait que, nos deux sjours diviss par Neptune,
    Je n'ai point su depuis quelle est votre fortune;
    Je n'en fais qu'arriver.

    JASON.

                             Apprenez donc de moi
    Le sujet qui m'oblige  lui manquer de foi.                     60

    Malgr l'aversion d'entre nos deux familles,
    De mon tyran Plie elle gagne les filles[946],
    Et leur feint de ma part tant d'outrages reus,
    Que ces foibles esprits sont aisment dus.
    Elle fait amiti, leur promet des merveilles,                   65
    Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles;
    Et pour mieux leur montrer comme il est infini,
    Leur tale surtout mon pre rajeuni.
    Pour preuve elle gorge un blier  leurs vues,
    Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues,              70
    Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur,
    Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur.
    Les soeurs crient miracle, et chacune ravie
    Conoit pour son vieux pre une pareille envie,
    Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient;                 75
    Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient:
    Mde, aprs le coup d'une si belle amorce[947],
    Prpare de l'eau pure et des herbes sans force,
    Redouble le sommeil des gardes et du Roi:
    La suite au seul rcit me fait trembler d'effroi.               80
    A force de piti ces filles inhumaines[948]
    De leur pre endormi vont puiser les veines:
    Leur tendresse crdule,  grands coups de couteau[949],
    Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau;
    Le coup le plus mortel s'impute  grand service;                85
    On nomme pit ce cruel sacrifice,
    Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras
    Croiroit commettre un crime  n'en commettre pas.
    Mde est loquente  leur donner courage:
    Chacune toutefois tourne ailleurs son visage;                   90
    Une secrte horreur condamne leur dessein[950],
    Et refuse leurs yeux  conduire leur main[951].

    POLLUX.

    A me reprsenter ce tragique spectacle,
    Qui fait un parricide et promet un miracle,
    J'ai de l'horreur moi-mme, et ne puis concevoir                95
    Qu'un esprit jusque-l se laisse dcevoir.

    JASON.

    Ainsi mon pre son recouvra sa jeunesse.
    Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse;
    L'pouvante les prend; Mde en raille, et fuit[952].
    Le jour dcouvre  tous les crimes de la nuit;                 100
    Et pour vous pargner un discours inutile,
    Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville,
    Nomme Jason l'auteur de cette trahison,
    Et pour venger son pre, assige ma maison.
    Mais j'tois dj loin, aussi bien que Mde;                  105
    Et ma famille enfin  Corinthe aborde,
    Nous saluons Cron, dont la bnignit
    Nous promet contre Acaste un lieu de sret.
    Que vous dirai-je plus? mon bonheur ordinaire
    M'acquiert les volonts de la fille et du pre;                110
    Si bien que de tous deux galement chri,
    L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari.
    D'un rival couronn les grandeurs souveraines,
    La majest d'ge, et le sceptre d'Athnes,
    N'ont rien,  leur avis, de comparable  moi,                  115
    Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi.
    Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule[953];
    Et bien que pour Cruse un pareil feu me brle,
    Du devoir conjugal je combats mon amour,
    Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour.                  120
      Acaste cependant menace d'une guerre
    Qui doit perdre Cron et dpeupler sa terre;
    Puis, changeant tout  coup ses rsolutions,
    Il propose la paix sous des conditions.
    Il demande d'abord et Jason et Mde:                          125
    On lui refuse l'un, et l'autre est accorde;
    Je l'empche, on dbat, et je fais tellement,
    Qu'enfin il se rduit  son bannissement.
    De nouveau je l'empche, et Cron me refuse;
    Et pour m'en consoler, il m'offre sa Cruse.                   130
    Qu'euss-je fait, Pollux, en cette extrmit
    Qui commettoit ma vie avec ma loyaut?
    Car sans doute,  quitter l'utile pour l'honnte,
    La paix alloit se faire aux dpens de ma tte[954];
    Le mpris insolent des offres d'un grand roi[955]              135
    Aux mains d'un ennemi livroit Mde et moi[956].
    Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse t pre:
    L'amour de mes enfants m'a fait l'me lgre;
    Ma perte toit la leur; et cet hymen nouveau
    Avec Mde et moi les tire du tombeau:                         140
    Eux seuls m'ont fait rsoudre, et la paix s'est conclue.

    POLLUX.

    Bien que de tous cts l'affaire rsolue
    Ne laisse aucune place aux conseils d'un ami,
    Je ne puis toutefois l'approuver qu' demi.
    Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude,               145
    C'est montrer pour Mde un peu d'ingratitude[957]:
    Ce qu'elle a fait pour vous est mal rcompens.
    Il faut craindre aprs tout son courage offens;
    Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes.

    JASON.

    Ce sont  sa fureur d'pouvantables armes;                     150
    Mais son bannissement nous en va garantir.

    POLLUX.

    Gardez d'avoir sujet de vous en repentir.

    JASON.

    Quoi qu'il puisse arriver, ami, c'est chose faite.

    POLLUX.

    La termine le ciel comme je le souhaite!
    Permettez cependant qu'afin de m'acquitter                     155
    J'aille trouver le Roi pour l'en fliciter.

    JASON.

    Je vous y conduirois, mais j'attends ma princesse,
    Qui va sortir du temple.

    POLLUX.

                             Adieu: l'amour vous presse,
    Et je serois marri qu'un soin officieux
    Vous ft perdre pour moi des temps si prcieux.                160


SCNE II.

JASON[958].

    Depuis que mon esprit est capable de flamme,
    Jamais un trouble gal n'a confondu mon me[959]:
    Mon coeur, qui se partage en deux affections,
    Se laisse dchirer  mille passions.
    Je dois tout  Mde, et je ne puis sans honte                 165
    Et d'elle et de ma foi tenir si peu de conte[960]:
    Je dois tout  Cron, et d'un si puissant roi
    Je fais un ennemi, si je garde ma foi[961]:
    Je regrette Mde, et j'adore Cruse;
    Je vois mon crime en l'une, en l'autre mon excuse[962];
    Et dessus mon regret mes desirs triomphants
    Ont encor le secours du soin de mes enfants.
      Mais la princesse vient: l'clat d'un tel visage[963]
    Du plus constant du monde attireroit l'hommage,
    Et semble reprocher  ma fidlit                              175
    D'avoir os tenir contre tant de beaut.


SCNE III.

JASON, CRUSE, CLONE.

    JASON.

    Que votre zle est long, et que d'impatience[964]
    Il donne  votre amant, qui meurt en votre absence!

    CRUSE.

    Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de voeux[965]:
    Ayant Jason  moi, j'ai tout ce que je veux.                   180

    JASON.

    Et moi, puis-je esprer l'effet d'une prire
    Que ma flamme tiendroit  faveur singulire?
    Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits
    Que d'un premier hymen la couche m'a produits;
    Employez-vous pour eux, faites auprs d'un pre[966]           185
    Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mre:
    C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux,
    Puisque dans les traits il n'est point parl d'eux.

    CRUSE.

    J'avois dj parl de leur tendre innocence[967],
    Et vous y servirai de toute ma puissance,                      190
    Pourvu qu' votre tour vous m'accordiez un point
    Que jusques  tantt je ne vous dirai point.

    JASON.

    Dites, et quel qu'il soit, que ma reine en dispose.

    CRUSE.

    Si je puis sur mon pre obtenir quelque chose,
    Vous le saurez aprs: je ne veux rien pour rien.               195

    CLONE.

    Vous pourrez au palais suivre cet entretien.
    On ouvre chez Mde, tez-vous de sa vue:
    Vos prsences rendroient sa douleur plus mue;
    Et vous seriez marris que cet esprit jaloux
    Mlt son amertume  des plaisirs si doux.                     200


SCNE IV.

MDE.

    Souverains protecteurs des lois de l'hymne,
    Dieux garants de la foi que Jason m'a donne,
    Vous qu'il prit  tmoins d'une immortelle ardeur
    Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur,
    Voyez de quel mpris vous traite son parjure,                  205
    Et m'aidez  venger cette commune injure[968]:
    S'il me peut aujourd'hui chasser impunment,
    Vous tes sans pouvoir ou sans ressentiment.
      Et vous, troupe savante en noires barbaries[969],
    Filles de l'Achron, pestes, larves, furies,                   210
    Fires soeurs, si jamais notre commerce troit[970]
    Sur vous et vos serpents me donna quelque droit[971],
    Sortez de vos cachots avec les mmes flammes
    Et les mmes tourments dont vous gnez les mes;
    Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers:             215
    Pour mieux agir pour moi faites trve aux enfers;
    Apportez-moi du fond des antres de Mgre[972]
    La mort de ma rivale, et celle de son pre;
    Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
    Quelque chose de pis pour mon perfide poux:                   220
    Qu'il coure vagabond de province en province,
    Qu'il fasse lchement la cour  chaque prince;
    Banni de tous cts, sans bien et sans appui[973],
    Accabl de frayeur, de misre, d'ennui,
    Qu' ses plus grands malheurs aucun ne compatisse;             225
    Qu'il ait regret  moi pour son dernier supplice;
    Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
    Attache  son esprit un ternel bourreau[974].
    Jason me rpudie! et qui l'auroit pu croire?
    S'il a manqu d'amour, manque-t-il de mmoire?                 230
    Me peut-il bien quitter aprs tant de bienfaits?
    M'ose-t-il bien quitter aprs tant de forfaits?
    Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose,
    Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose?
    Quoi! mon pre trahi, les lments forcs,                     235
    D'un frre dans la mer les membres disperss,
    Lui font-ils prsumer mon audace puise?
    Lui font-ils prsumer qu' mon tour mprise[975],
    Ma rage contre lui n'ait par o s'assouvir,
    Et que tout mon pouvoir se borne  le servir?                  240
    Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-mme.
    Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrme,
    Je le ferai par haine; et je veux pour le moins
    Qu'un forfait nous spare, ainsi qu'il nous a joints;
    Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,             245
    S'gale aux premiers jours de notre mariage,
    Et que notre union, que rompt ton changement,
    Trouve une fin pareille  son commencement.
    Dchirer par morceaux l'enfant aux yeux du pre
    N'est que le moindre effet qui suivra ma colre;               250
    Des crimes si lgers furent mes coups d'essai:
    Il faut bien autrement montrer ce que je sai;
    Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage
    Surpasse de bien loin ce foible apprentissage[976].
      Mais pour excuter tout ce que j'entreprends,                255
    Quels Dieux me fourniront des secours assez grands?
    Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite:
    Vos feux sont impuissants pour ce que je mdite.
    Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour,
    Qu' regret tu dpars  ce fatal sjour,                       260
    Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire  ta race[977],
    Donne-moi tes chevaux  conduire en ta place;
    Accorde cette grce  mon desir bouillant;
    Je veux choir sur Corinthe avec ton char brlant;
    Mais ne crains pas de chute  l'univers funeste:               265
    Corinthe consum garantira le reste[978];
    De mon juste courroux les implacables voeux[979]
    Dans ses odieux murs arrteront tes feux;
    Cron en est le prince, et prend Jason pour gendre:
    C'est assez mriter d'tre rduit en cendre[980],              270
    D'y voir rduit tout l'isthme, afin de l'en punir,
    Et qu'il n'empche plus les deux mers de s'unir[981].


SCNE V.

MDE, NRINE.

    MDE.

    Eh bien? Nrine,  quand,  quand cet hymne?
    En ont-ils choisi l'heure? en sais-tu la journe?
    N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason?                275
    N'apprhende-t-il rien aprs sa trahison?
    Croit-il qu'en cet affront je m'amuse  me plaindre?
    S'il cesse de m'aimer, qu'il commence  me craindre;
    Il verra, le perfide,  quel comble d'horreur
    De mes ressentiments peut monter la fureur.                    280

    NRINE.

    Modrez les bouillons de cette violence,
    Et laissez dguiser vos douleurs au silence.
    Quoi! Madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler?
    Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air?
    Les plus ardents transports d'une haine connue[982]            285
    Ne sont qu'autant d'clairs avorts dans la nue,
    Qu'autant d'avis  ceux que vous voulez punir,
    Pour repousser vos coups, ou pour les prvenir.
    Qui peut, sans s'mouvoir, supporter une offense,
    Peut mieux prendre  son point le temps de sa vengeance[983];
    Et sa feinte douceur, sous un appas[984] mortel,
    Mne insensiblement sa victime  l'autel.

    MDE.

    Tu veux que je me taise et que je dissimule!
    Nrine, porte ailleurs ce conseil ridicule:
    L'me en est incapable en de[985] moindres malheurs,           295
    Et n'a point o cacher de pareilles douleurs[986].
    Jason m'a fait trahir mon pays et mon pre,
    Et me laisse au milieu d'une terre trangre,
    Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien,
    La fable de son peuple, et la haine du mien:                   300
    Nrine, aprs cela tu veux que je me taise!
    Ne dois-je point encore en tmoigner de l'aise,
    De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour,
    Et forcer tous mes soins  servir son amour[987]?

    NRINE.

    Madame, pensez mieux  l'clat que vous faites:                305
    Quelque juste qu'il soit, regardez o vous tes;
    Considrez qu' peine un esprit plus remis[988]
    Vous tient en sret parmi vos ennemis.

    MDE.

    L'me doit se roidir plus elle est menace,
    Et contre la fortune aller tte baisse,                       310
    La choquer hardiment, et sans craindre la mort,
    Se prsenter de front  son plus rude effort.
    Cette lche ennemie a peur des grands courages,
    Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.

    NRINE.

    Que sert ce grand courage o l'on est sans pouvoir?            315

    MDE.

    Il trouve toujours lieu de se faire valoir[989].

    NRINE.

    Forcez l'aveuglement dont vous tes sduite,
    Pour voir en quel tat le sort vous a rduite.
    Votre pays vous hait, votre poux est sans foi[990]:
    Dans un si grand revers que vous reste-t-il?

    MDE.

                                                 Moi:              320
    Moi, dis-je, et c'est assez.

    NRINE.

                                 Quoi! vous seule, Madame?

    MDE.

    Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme,
    Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux,
    Et le sceptre des rois, et la foudre des Dieux[991].

    NRINE.

    L'imptueuse ardeur d'un courage sensible                      325
    A vos ressentiments figure tout possible:
    Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.

    MDE.

    Mon pre, qui l'toit, rompit-il mes projets?

    NRINE.

    Non; mais il fut surpris, et Cron se dfie:
    Fuyez, qu' ses soupons il ne vous sacrifie.                  330

    MDE.

    Las! je n'ai que trop fui; cette infidlit
    D'un juste chtiment punit ma lchet.
    Si je n'eusse point fui pour la mort de Plie,
    Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie,
    Il n'et point vu Cruse, et cet objet nouveau                 335
    N'et point de notre hymen touff le flambeau[992].

    NRINE.

    Fuyez encor, de grce.

    MDE.

                           Oui, je fuirai, Nrine,
    Mais avant de Cron on verra la ruine.
    Je brave la fortune; et toute sa rigueur,
    En m'tant un mari, ne m'te pas le coeur[993];                340
    Sois seulement fidle, et, sans te mettre en peine,
    Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.

    NRINE, seule[994].

    Madame.... Elle me quitte au lieu de m'couter[995].
    Ces violents transports la vont prcipiter:
    D'une trop juste ardeur l'inexorable envie[996]               345
    Lui fait abandonner le souci de sa vie.
    Tchons, encore un coup, d'en divertir le cours.
    Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours.


FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [932] _Var._ Se peut-il faire, ami, qu'ici je vous revoie. (1639)

  [933] _Var._ Prparez-vous  voir dans peu mon hymne.
        POLL. Quoi! Mde est donc morte  ce compte? JAS. Elle vit. (1639)

  [934] _Var._ Mais un objet nouveau la chasse de mon lit.
  (1639-57)

  [935] Hypsipyle, reine de Lemnos, fille de Thoas. Jason avait eu
  d'elle deux fils.

  [936] _Var._ Que former dans son coeur un regret inutile,
        Jeter des cris en l'air, me nommer inconstant?
        Si bon semble  Mde, elle en peut faire autant.
        [Je la quitte  regret, mais je n'ai point d'excuse.] (1639)

  [937] _Var._ Me nomma mille fois homme sans conscience:
        Il fallut aprs tout qu'elle prt patience. (1644-57)

  [938] _Var._ C'est donc l cet objet qui vous tient enchan? (1639)
        _Var._ Cruse est donc l'objet qui nous vient d'enflammer?
        (1644, 52 et 54)

  [939] _Var._ Sans l'entendre nommer je l'avois devin. (1639)
        _Var._ Je l'avois devin sans l'entendre nommer. (1644-64)

  [940] _Var._ Et je crois qu'il tiendroit pour un indigne emploi
        De blesser d'autres coeurs que de filles de roi. (1639)

  [941] _Var._ Font bien voir qu'en tous lieux, sans lancer
  d'autres dards. (1639)

  [942] _Var._ Et sous quelque climat que le sort me jett,
        Je serois amoureux par maxime d'tat. (1639)

  [943] _Var._ Alors, sans mon amour, qu'toit votre vaillance?
  (1639-57)

  [944] _Var._ Et que pouvois-je mieux que lui faire la cour,
        Et relever mon sort sur les ailes d'Amour? (1639)

  [945] _Var._ Son trpas seul me force  cet loignement.
  (1639-57)

  [946] _Var._ Du vieux tyran Plie elle gagne les filles.
  (1639-57)

  [947] _Var._ Mde, aprs ce coup d'une si belle amorce (1652-57)

  [948] _Quid referum Peli natus, pietate nocentes?_

        (Ovide, _Hroides_, XII, vers 129.)

  --Voyez la note 948.

  [949] _Var._ Et leur amour crdule,  grands coups de couteau,
        Prodigue ce vieux sang, qui fait place au nouveau. (1639-57)

  [950] _Var._ Et refusant ses yeux  conduire sa main,
        N'ose voir les effets de son pieux dessein. (1639-57)

  [951] _His, ut quque pia est, hortatibus impia prima est,
        Et ne sit scelerata, facit scelus: haud tamen ictus
        Ulla suos spectare potest, oculosque reflectunt,
        Ccaque dant svis avers vulnera dextris._

        (Ovide, _Mtamorphoses_, livre VII, vers 339-342.

  --Voyez aussi la _Mde_ d'Euripide, vers 484, 485; et celle de Snque,
  vers 475, 476.

  [952] _Var._ L'pouvante les prend, et Mde s'enfuit. (1639-57)

  [953] _Var._ L'un et l'autre pourtant de honte dissimule.
  (1639-57)

  [954] _Var._ La paix s'en alloit faire aux dpens de ma tte.
  (1639-57)

  [955] _Var._ Ce mpris insolent des offres d'un grand roi.
  (1639-68)

  [956] _Var._ Livroit aux mains d'Acaste et ma Mde et moi.
  (1639-57)

  [957] _Var._ C'est toujours vers Mde un peu d'ingratitude.
  (1639-57)

  [958] On lit dans l'dition de 1639: JASON, _seul_, et il n'y a
  point de distinction de scne.

  [959] _Var._ Jamais un trouble gal ne confondit mon me.
  (1639-60)

  [960] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [961] _Var._ J'en fais un ennemi, si je garde ma foi:
        J'ai regret  Mde, et j'adore Cruse. (1639-57)

  [962] L'dition de 1682 porte par erreur:

    Je vois mon crime en l'une, et l'autre mon excuse.

  [963] _Var._ Mais la voici qui vient: l'clat d'un tel visage.
  (1639-57)

  [964] _Var._ Que vos dvotions d'une longue souffrance
        Gnent un pauvre amant qui meurt en votre absence! (1639)

  [965] _Var._ Je n'avois pourtant rien  demander aux Dieux. (1639-57)
        _Var._ A nos Dieux toutefois je n'ai rien demand:
        En me donnant Jason, ils m'ont tout accord. (1660-64)

  [966] _Var._ Employez-vous pour eux, faites envers un pre.
  (1639-60)

  [967] _Var._ J'avois dj piti de leur tendre innocence. (1639-68)

  --Toutes les ditions, hormis celle de 1682, donnent, comme on le voit,
  _piti_, au lieu de _parl_; mais cette dernire leon a t conserve
  par Thomas Corneille dans l'impression de 1692.

  [968] Racine, dit Voltaire, a imit ce vers dans _Phdre_ (acte
  III, scne II):

    Desse, venge-toi; nos causes sont pareilles.

  La conformit des deux passages est-elle vraiment assez grande
  pour que l'on puisse parler d'imitation?

  [969] _Var._ Et vous, troupe savante en mille barbaries.
  (1639-57)

  [970] _Var._ Noires soeurs, si jamais notre commerce troit.
  (1639-57)

  [971] Il y a _serments_, pour _serpents_, dans l'dition de 1682;
  Thomas Corneille a corrig en 1692 cette faute d'impression, qui
  n'existait point dans les ditions prcdentes. Voyez tome I,
  _Avertissement_, p. VI.

  [972] _Var._ Et m'apportez du fond des antres de Mgre.
  (1639-57)

  [973] _Var._ Banni de tous cts, sans biens et sans appui.
  (1639-60)

  [974] _Dii conjugales....
        . . . . . . . . . . quosque juravit mihi
        Deos Jason, quosque Mede magis
        Fas est precari, noctis tern chaos,
        Aversa superis regna, manesque impios
        . . . . . . . . voce non fausta precor:
        Nunc, nunc adeste, sceleris ultrices De,
        Crinem solutis squalid serpentibus,
        Atram cruentis manibus amplex facem,
        Adeste: thalamis horrid quondam meis
        Quales stetistis. Conjugi letum nov,
        Letumque socero et regi stirpi date;
        Mihi pejus aliquid, quod precer sponso malum:
        Vivat; per urbes erret ignotas egens,
        Exsul, pavens, invisus, incerti laris:
        Me conjugem optet...._

        (Snque, _Mde_, vers 1-22.)

  [975] _Var._ Lui font-ils prsumer que ma puissance use. (1639)

  [976] _Hc virgo feci: gravior exsurgat dolor;
        Majora jam me scelera post partus decent.
        Accingere ira, teque in exitium para
        Furore toto: paria narrentur tua
        Repudia thalamis. Quo virum linquis modo?
        Hoc quo secuta es: rumpe jam segnes moras;
        Qu scelere parta est, scelere linquenda est domus._

        (Snque, _Mde_, vers 49-55.)

  --Voyez aussi vers 904 et suivants:

                  . . . . _Prolusit dolor
    Per ista noster, etc._

  [977] . . . . . . . _Spectat hoc nostri sator
        Sol generis! et spectatur, et curru insidens
        Per solita puri spatia decurrit poli?
        Non redit in ortus, et remetitur diem?
        Da, da per auras curribus patriis vehi:
        Committe habenas, genitor, et flagrantibus
        Ignifera loris tribue moderari juga.
        Gemino Corinthos littori opponens moras,
        Cremata flammis maria committet duo._

        (Snque, _Mde_, vers 28-36.)

  [978] _Var._ Corinthe consomme affranchira le reste. (1639)
        _Var._ Corinthe consume affranchira le reste. (1644-57)

  [979] _Var._ Mon erreur volontaire ajuste  mes voeux
        Arrtera sur elle un dluge de feux. (1639-57)

  [980] _Var._ Il faut l'ensevelir dessous sa propre cendre,
        Et brler son pays, si bien qu' l'avenir
        L'isthme n'empche plus les deux mers de s'unir. (1639-57)

  [981] _Var._ Et de n'empcher plus les deux mers de s'unir.
  (1660)

  [982] L'dition de 1682 porte, par une erreur vidente: d'une
  haine continue.

  [983] _Var._ Pour mieux prendre  son point le temps de sa
  vengeance[983-a]. (1648-63)

    [983-a] _Pour_ est corrig en _peut_ dans l'_errata_ de l'dition
    de 1663.

  [984] _Appas_, appt. Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [985] On lit _en des moindres malheurs_ dans l'dition de 1682,
  mais c'est probablement une faute d'impression.

  [986] _Var._ Et n'a point o cacher de si grandes douleurs.
  (1639-64)

  [987] _Var._ Et m'offrir pour servante  son nouvel amour?
  (1639-57)

  [988] _Var._ Et songez qu' grand'peine un esprit plus remis.
  (1639-57)

  [989] NUTRIX. _Sile, obsecro, questusque secreto abditos
        Manda dolori. Gravia quisquis vulnera
        Patiente et quo mutus animo pertulit,
        Referre potuit; ira qu tegitur nocet;
        Professa perdunt odia vindict locum._
        MEDEA. _Levis est dolor qui capere consilium potest
        Et clepere sese: magna non latitant mala.
        Libet ire contra._ NUTRIX. _Siste furialem impetum
        Alumna: vix te tacita defendit quies._
        MEDEA. _Fortuna fortes metuit, ignavos premit._
        NUTRIX. _Tunc est probanda si locum virtus habet._
        MEDEA. _Nunquam potest non esse virtuti locus._

        (Snque, _Mde_, vers 150-161.)

  [990] NUTRIX. _Abiere Colchi; conjugis nulla est fides,
        Nihilque superest opibus e tantis tibi._
        MEDEA. _Medea superest: hic mare et terras vides,
        Ferrumque, et ignes, et Deos, et fulmina._

        (_Ibidem_, vers 164-167.)

  [991] _Var._ Et le sceptre des rois, et le foudre des Dieux.
  (1639-68)

  [992] _Var._ N'et point de nos amours touff le flambeau.
  (1639-57)

  [993] NUTRIX. _Rex est timendus._ MEDEA. _Rex meus fuerat pater._
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        . . . . . . . NUTRIX. _Profuge._ MEDEA. _Poenituit fug.
        Medea fugiam?_ . . . . . . . . . . . .
        . . . . . . . _Fugiam; at ulciscar prius._
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _Fortuna opes auferre, non animum potest._

        (Snque, _Mde_, vers 168-176.)

  [994] Le mot _seule_ manque dans l'dition de 1639.

  [995] _Var._ Madame.... Elle s'enfuit au lieu de m'couter.
  (1639-57)

  [996] _Var._ Elle court  sa perte, et sa brutale envie.
  (1639-57)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

MDE, NRINE.

    NRINE.

    Bien qu'un pril certain suive votre entreprise,
    Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise:              350
    Employez mon service aux flammes, au poison,
    Je ne refuse rien; mais pargnez Jason.
    Votre aveugle vengeance une fois assouvie,
    Le regret de sa mort vous coteroit la vie;
    Et les coups violents d'un rigoureux ennui....                 355

    MDE.

    Cesse de m'en parler, et ne crains rien pour lui:
    Ma fureur jusque-l n'oseroit me sduire;
    Jason m'a trop cot pour le vouloir dtruire;
    Mon courroux lui fait grce, et ma premire ardeur[997]
    Soutient son intrt au milieu de mon coeur.                   360
    Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit en l'me
    Quelques restes secrets d'une si belle flamme;
    Qu'il ne fait qu'obir aux volonts d'un roi[998],
    Qui l'arrache[999]  Mde en dpit de sa foi.
    Qu'il vive, et s'il se peut, que l'ingrat me demeure;          365
    Sinon, ce m'est assez que sa Cruse meure:
    Qu'il vive cependant, et jouisse du jour
    Que lui conserve encor mon immuable amour.
    Cron seul et sa fille ont fait la perfidie[1000];
    Eux seuls termineront toute la tragdie:                       370
    Leur perte achvera cette fatale paix.

    NRINE.

    Contenez-vous, Madame; il sort de son palais[1001].


SCNE II.

CRON, MDE, NRINE, SOLDATS.

    CRON.

    Quoi? je te vois encore! Avec quelle impudence
    Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma prsence?
    Ignores-tu l'arrt de ton bannissement?                        375
    Fais-tu si peu de cas de mon commandement?
    Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace!
    Ses yeux ne sont que feu; ses regards, que menace.
    Gardes, empchez-la de s'approcher de moi[1002].
      Va, purge mes tats d'un monstre tel que toi:                380
    Dlivre mes sujets et moi-mme de crainte[1003].

    MDE.

    De quoi m'accuse-t-on? quel crime, quelle plainte
    Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur[1004]?

    CRON.

    Ah! l'innocence mme, et la mme candeur[1005]!
    Mde est un miroir de vertu signale:                         385
    Quelle inhumanit de l'avoir exile!
    Barbare, as-tu sitt oubli tant d'horreurs?
    Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs[1006],
    Et de tant de pays nomme quelque contre
    Dont tes mchancets te permettent l'entre[1007].             390
    Toute la Thessalie en armes te poursuit;
    Ton pre te dteste, et l'univers te fuit:
    Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines,
    Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines?
    Va pratiquer ailleurs tes noires actions;                      395
    J'ai rachet la paix  ces conditions.

    MDE.

    Lche paix, qu'entre vous, sans m'avoir coute,
    Pour m'arracher mon bien vous avez complote!
    Paix dont le dshonneur vous[1008] demeure ternel!
    Quiconque sans l'our condamne un criminel,                    400
    Son crime et-il cent fois mrit le supplice[1009],
    D'un juste chtiment il fait une injustice.

    CRON.

    Au regard de Plie, il fut bien mieux trait:
    Avant que l'gorger tu l'avois cout[1010]?

    MDE.

    couta-t-il Jason, quand sa haine couverte                     405
    L'envoya sur nos bords se livrer  sa perte?
    Car comment voulez-vous que je nomme un dessein
    Au-dessus de sa force et du pouvoir humain?
    Apprenez quelle toit cette illustre conqute,
    Et de combien de morts j'ai garanti sa tte.                   410
      Il falloit mettre au joug deux taureaux furieux[1011]:
    Des tourbillons de feux s'lanoient de leurs yeux,
    Et leur matre Vulcain poussoit par leur haleine
    Un long embrasement dessus toute la plaine.
    Eux dompts, on entroit en de nouveaux hasards:                415
    Il falloit labourer les tristes champs de Mars,
    Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre,
    Dont la strilit, fertile pour la guerre,
    Produisoit  l'instant des escadrons arms
    Contre la mme main qui les avoit sems[1012].                 420
    Mais quoi qu'et fait contre eux une valeur parfaite,
    La toison n'toit pas au bout de leur dfaite:
    Un dragon, enivr des plus mortels poisons
    Qu'enfantent les pchs de toutes les saisons,
    Vomissant mille traits de sa gorge enflamme[1013],            425
    La gardoit beaucoup mieux que toute cette arme;
    Jamais toile, lune, aurore, ni soleil,
    Ne virent abaisser sa paupire au sommeil:
    Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes
    Mis au joug les taureaux et dfait les gensdarmes.             430
    Si lors  mon devoir mon desir limit[1014]
    Et conserv ma gloire et ma fidlit[1015],
    Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'normes fautes,
    Que devenoit Jason, et tous vos Argonautes?
    Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi,              435
    Ft pri le premier, et tous l'auroient suivi.
    Je ne me repens point d'avoir par mon adresse
    Sauv le sang des Dieux et la fleur de la Grce:
    Zths, et Calas, et Pollux, et Castor,
    Et le charmant Orphe, et le sage Nestor,                      440
    Tous vos hros enfin tiennent de moi la vie;
    Je vous les verrai tous possder sans envie:
    Je vous les ai sauvs, je vous les cde tous;
    Je n'en veux qu'un pour moi[1016], n'en soyez point jaloux.
    Pour de si bons effets laissez-moi l'infidle:                 445
    Il est mon crime seul, si je suis criminelle;
    Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait:
    Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait[1017].
    Est-ce user comme il faut d'un pouvoir lgitime,
    Que me faire coupable et jouir de mon crime[1018]?             450

    CRON.

    Va te plaindre  Colchos.

    MDE.

                              Le retour m'y plaira.
    Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira[1019]:
    Je suis prte  partir sous la mme conduite
    Qui de ces lieux aims prcipita ma fuite.
    O d'un injuste affront les coups les plus cruels!              455
    Vous faites diffrence entre deux criminels[1020]!
    Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices
    L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices!

    CRON.

    Cesse de plus mler ton intrt au sien.
    Ton Jason, pris  part, est trop homme de bien[1021]:          460
    Le sparant de toi, sa dfense est facile[1022];
    Jamais il n'a trahi son pre ni sa ville;
    Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains;
    Jamais il n'a prt son bras  tes desseins[1023];
    Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme.             465
    Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme,
    Rends-lui son innocence en l'loignant de nous[1024];
    Porte en d'autres climats ton insolent courroux,
    Tes herbes, tes poisons[1025], ton coeur impitoyable,
    Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable[1026].             470

    MDE.

    Peignez mes actions plus noires que la nuit;
    Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit:
    Ce fut en sa faveur que ma savante audace[1027]
    Immola son tyran par les mains de sa race;
    Joignez-y mon pays et mon frre: il suffit                     475
    Qu'aucun de tant de maux ne va qu' son profit[1028].
    Mais vous les[1029] saviez tous quand vous m'avez reue;
    Votre simplicit n'a point t due:
    En ignoriez-vous un, quand vous m'avez promis
    Un rempart assur contre mes ennemis[1030]?                    480
    Ma main, saignante encor du meurtre de Plie[1031],
    Soulevoit contre moi toute la Thessalie,
    Quand votre coeur, sensible  la compassion,
    Malgr tous mes forfaits, prit ma protection.
    Si l'on me peut depuis imputer quelque crime,                  485
    C'est trop peu que l'exil, ma mort est lgitime:
    Sinon,  quel propos me traitez-vous ainsi?
    Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici[1032].

    CRON.

    Je ne veux plus ici d'une telle innocence,
    Ni souffrir en ma cour ta fatale prsence.                     490
    Va....

    MDE.

         Dieux justes, vengeurs....

    CRON.

                               Va, dis-je, en d'autres lieux
    Par tes cris importuns solliciter les Dieux.
      Laisse-nous tes enfants: je serois trop svre,
    Si je les punissois des crimes de leur mre[1033];
    Et bien que je le pusse avec juste raison,                     495
    Ma fille les demande en faveur de Jason.

    MDE.

    Barbare humanit, qui m'arrache  moi-mme,
    Et feint de la douceur pour m'ter ce que j'aime!
    Si Jason et Cruse ainsi l'ont ordonn[1034],
    Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donn.                500

    CRON.

    Ne me rplique plus, suis la loi qui t'est faite;
    Prpare ton dpart, et pense  ta retraite.
    Pour en dlibrer, et choisir le quartier,
    De grce ma bont te donne un jour entier[1035].

    MDE.

    Quelle grce[1036]!

    CRON.

                     Soldats, remettez-la chez elle;               505
    Sa contestation deviendroit ternelle[1037].

(Mde rentre et Cron continue[1038].)

    Quel indomptable esprit! quel arrogant maintien
    Accompagnoit l'orgueil d'un si long entretien!
    A-t-elle rien flchi de son humeur altire?
    A-t-elle pu descendre  la moindre prire?                     510
    Et le sacr respect de ma condition
    En a-t-il arrach quelque soumission[1039]?


SCNE III.

CRON, JASON, CRUSE, CLONE, SOLDATS.

    CRON.

    Te voil sans rivale, et mon pays sans guerres[1040],
    Ma fille: c'est demain qu'elle sort de nos terres.
    Nous n'avons dsormais que craindre de sa part:                515
    Acaste est satisfait d'un si proche dpart;
    Et si tu peux calmer le courage d'ge,
    Qui voit par notre choix son ardeur nglige,
    Fais tat que demain nous assure  jamais
    Et dedans et dehors une profonde paix.                         520

    CRUSE.

    Je ne crois pas, Seigneur, que ce vieux roi d'Athnes[1041],
    Voyant aux mains d'autrui le fruit de tant de peines,
    Mle tant de foiblesse  son ressentiment,
    Que son premier courroux se dissipe aisment[1042].
    J'espre toutefois qu'avec un peu d'adresse                    525
    Je pourrai le rsoudre  perdre une matresse
    Dont l'ge peu sortable[1043] et l'inclination
    Rpondoient assez mal  son affection.

    JASON.

    Il doit vous tmoigner par son obissance
    Combien sur son esprit vous avez de puissance;                 530
    Et s'il s'obstine  suivre un injuste courroux[1044],
    Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups;
    Et nos prparatifs contre la Thessalie
    Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie[1045].

    CRON.

    Nous n'en viendrons pas l: regarde seulement                  535
    A le payer d'estime et de remercment.
    Je voudrois pour tout autre un peu de raillerie:
    Un vieillard amoureux mrite qu'on en rie;
    Mais le trne soutient la majest des rois[1046]
    Au-dessus du mpris, comme au-dessus des lois.                 540
    On doit toujours respect au sceptre,  la couronne.
    Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne;
    Je saurai l'apaiser avec facilit,
    Si tu ne te dfends qu'avec civilit.


SCNE IV.

JASON, CRUSE, CLONE.

    JASON.

    Que ne vous dois-je point pour cette prfrence,               545
    O mes desirs n'osoient porter mon esprance!
    C'est bien me tmoigner un amour infini,
    De mpriser un roi pour un pauvre banni!
    A toutes ses grandeurs prfrer ma misre,
    Tourner en ma faveur les volonts d'un pre,                   550
    Garantir mes enfants d'un exil rigoureux!

    CRUSE.

    Qu'a pu faire de moindre un courage amoureux?
    La fortune a montr dedans votre naissance
    Un trait de son envie, ou de son impuissance;
    Elle devoit un sceptre au sang dont vous naissez?              555
    Et sans lui vos vertus le mritoient assez.
    L'amour, qui n'a pu voir une telle injustice,
    Supple  son dfaut, ou punit sa malice,
    Et vous dorme, au plus fort de vos adversits,
    Le sceptre que j'attends, et que vous mritez.                 560
    La gloire m'en demeure; et les races futures
    Comptant notre hymne entre vos aventures,
    Vanteront  jamais mon amour gnreux,
    Qui d'un si grand hros rompt le sort malheureux.
      Aprs tout, cependant, riez de ma foiblesse:                 565
    Prte de possder le phnix de la Grce,
    La fleur de nos guerriers, le sang de tant de Dieux,
    La robe de Mde a donn dans mes yeux.
    Mon caprice,  son lustre attachant mon envie,
    Sans elle trouve  dire au bonheur de ma vie:                  570
    C'est ce qu'ont prtendu mes desseins relevs,
    Pour le prix des enfants que je vous ai sauvs.

    JASON.

    Que ce prix est lger pour un si bon office!
    Il y faut toutefois employer l'artifice:
    Ma jalouse en fureur n'est pas femme  souffrir                575
    Que ma main l'en dpouille afin de vous l'offrir[1047];
    Des trsors dont son pre puise la Scythie,
    C'est tout ce qu'elle a pris quand elle en est sortie.

    CRUSE.

    Qu'elle a fait un beau choix! jamais clat pareil
    Ne sema dans la nuit les clarts du soleil;                    580
    Les perles avec l'or confusment mles,
    Mille pierres de prix sur ses bords tales,
    D'un mlange divin blouissent les yeux;
    Jamais rien d'approchant ne se fit en ces[1048] lieux.
    Pour moi, tout aussitt que je l'en vis pare,                 585
    Je ne fis plus d'tat de la toison dore;
    Et dussiez-vous vous-mme en tre un peu jaloux,
    J'en eus presques envie aussitt que de vous.
    Pour apaiser Mde et rparer sa perte,
    L'pargne de mon pre entirement ouverte                      590
    Lui met  l'abandon tous les trsors du Roi,
    Pourvu que cette robe et Jason soient  moi.

    JASON.

    N'en doutez point, ma reine, elle vous est acquise.
    Je vais chercher Nrine, et par son entremise
    Obtenir de Mde avec dextrit                                595
    Ce que refuseroit son courage irrit.
    Pour elle, vous savez que j'en fuis les approches[1049];
    J'aurois peine  souffrir l'orgueil de ses reproches;
    Et je me connois mal, ou dans notre entretien
    Son courroux s'allumant allumeroit le mien.                    600
    Je n'ai point un esprit complaisant  sa rage,
    Jusques  supporter sans rplique un outrage;
    Et ce seroient pour moi d'ternels dplaisirs[1050]
    De reculer par l l'effet de vos desirs.
      Mais, sans plus de discours, d'une maison voisine            605
    Je vais prendre le temps que sortira Nrine.
    Souffrez, pour avancer votre contentement,
    Que malgr mon amour je vous quitte un moment[1051].

    CLONE.

    Madame, j'aperois venir le roi d'Athnes.

    CRUSE.

    Allez donc, votre vue augmenteroit[1052] ses peines.           610

    CLONE.

    Souvenez-vous de l'air dont il le faut traiter.

    CRUSE.

    Ma bouche accortement saura s'en acquitter.


SCNE V.

GE[1053], CRUSE, CLONE.

    GE.

    Sur un bruit qui m'tonne et que je ne puis croire,
    Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
    Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord,            615
    Par un honteux hymen, de l'arrt de ma mort[1054].
    Votre peuple en frmit, votre cour en murmure;
    Et tout Corinthe enfin s'impute  grande injure
    Qu'un fugitif, un tratre, un meurtrier de rois,
    Lui donne  l'avenir des princes et des lois;                  620
    Il ne peut endurer que l'horreur de la Grce
    Pour prix de ses forfaits pouse sa princesse,
    Et qu'il faille ajouter[1055]  vos titres d'honneur:
    Femme d'un assassin et d'un empoisonneur.

    CRUSE.

    Laissez agir, grand roi, la raison sur votre me,              625
    Et ne le chargez point des crimes de sa femme.
    J'pouse un malheureux, et mon pre y consent,
    Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent:
    Non pas que je ne faille en cette prfrence;
    De votre rang au sien je sais la diffrence.                   630
    Mais si vous connoissez l'amour et ses ardeurs,
    Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs:
    Avouez que son feu n'en veut qu' la personne,
    Et qu'en moi vous n'aimiez rien moins que ma couronne.
      Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer               635
    Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer[1056];
    Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes
    Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos mes.
    Ainsi nous avons vu le souverain des Dieux,
    Au mpris de Junon, aimer en ces bas lieux;                    640
    Vnus quitter son Mars et ngliger sa prise,
    Tantt pour Adonis, et tantt pour Anchise;
    Et c'est peut-tre encore avec moins de raison
    Que bien que vous m'aimiez, je me donne  Jason[1057].
    D'abord dans mon esprit vous etes ce partage:                 645
    Je vous estimai plus, et l'aimai davantage.

    GE.

    Gardez ces compliments pour de moins enflamms,
    Et ne m'estimez point qu'autant que vous m'aimez.
    Que me sert cet aveu d'une erreur volontaire?
    Si vous croyez faillir, qui vous force  le faire?             650
    N'accusez point l'amour ni son aveuglement:
    Quand on connot sa faute, on manque doublement[1058].

    CRUSE.

    Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable[1059],
    Je ne veux plus, Seigneur, me confesser coupable[1060].
      L'amour de mon pays et le bien de l'tat                     655
    Me dfendoient l'hymen d'un si grand potentat.
    Il m'et fallu soudain vous suivre en vos provinces,
    Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes.
    Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil:
    Que me sert son clat? et que me donne-t-il?                   660
    M'lve-t-il d'un rang plus haut que souveraine?
    Et sans le possder ne me vois-je pas reine[1061]?
    Grces aux immortels, dans ma condition
    J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition:
    Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre;
    Je perdrois ma couronne en acceptant la vtre.
    Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi,
    Et d'un prince loign rejetteroit la loi.
    Joignez  ces raisons qu'un pre un peu sur l'ge,
    Dont ma seule prsence adoucit le veuvage,                     670
    Ne sauroit se rsoudre  sparer de lui
    De ses dbiles ans l'esprance et l'appui,
    Et vous reconnotrez que je ne vous prfre
    Que le bien de l'tat, mon pays et mon pre[1062].
      Voil ce qui m'oblige au choix d'un autre poux;             675
    Mais comme ces raisons font peu d'effet sur vous,
    Afin de redonner le repos  votre me,
    Souffrez que je vous quitte.

    GE, seul.

                                 Allez, allez, Madame,
    taler vos appas et vanter vos mpris
    A l'infme sorcier qui charme vos esprits.                     680
    De cette indignit faites un mauvais conte;
    Riez de mon ardeur, riez de votre honte;
    Favorisez celui de tous vos courtisans
    Qui raillera le mieux le dclin de mes ans:
    Vous jouirez fort peu d'une telle insolence;                   685
    Mon amour outrag court  la violence;
    Mes vaisseaux  la rade, assez proches du port,
    N'ont que trop de soldats  faire un coup d'effort.
    La jeunesse me manque, et non pas le courage:
    Les rois ne perdent point les forces avec l'ge;               690
    Et l'on verra, peut-tre avant ce jour fini,
    Ma passion venge, et votre orgueil puni.

FIN DU SECOND ACTE.

FOOTNOTES:

  [997] _Var._ Mon courroux lui fait grce, et tout lger qu'il est,
        Notre premire ardeur soutient son intrt. (1639-57)

  [998] _Var._ Il ne fait qu'obir aux volonts d'un roi.
  (1639-64)

  [999] Il y a _qu'il l'arrache_ dans l'dition de 1682, mais
  c'est certainement une faute d'impression. Il y en a une autre au
  vers 371: _la perte_, pour _leur perte_.

  [1000] . . . . _Si potest, vivat meus,
        Ut fuit, Jason; sin minus, vivat tamen,
        Memorque nostri muneri parcat meo.
        Culpa est Creontis tota_. . . . . . . .
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        . . . . _Petatur solus hic; poenas luat
        Quas debet._

        (Snque, _Mde_, vers 140-147.)

  [1001] Les ditions de 1664, 68 et 82 portent _contentez-vous_,
  pour _contenez-vous_. Nous avons adopt nanmoins le texte des
  ditions antrieures, qui offre seul un sens raisonnable.

  [1002] CREON. _Medea. . . . . . . . . . . . . .
        Nondum meis exportat e regnis pedem?_
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        . . . . . _Fert gradum contra ferox,
        Minaxque nostros propius affatus petit.
        Arcete, famuli, tactu et accessu procul._

        (Snque, _Mde_, vers 179-188.)

  [1003] _Egredere, purga regna_ . . . . . . .
         . . . . . . . . . . _libera cives metu._

         (Snque, _Mde_, vers 269, 270.)

  [1004] _Var._ Vous porte  me chasser avecque tant d'ardeur.
  (1639-57)

  [1005] . . . . . . . . . . _Vade veloci via,
         Monstrumque svum, horribile jamdudum, avehe._
         MEDEA. _Quod crimen, aut qu culpa mulctatur fuga[1005-a]?_
         CREON. _Qu causa pellat, innocens mulier rogat._

         (Snque, _Mde_, vers 190-193.)

    [1005-a] Voyez la _Mde_ d'Euripide, vers 284.

  [1006] _Var._ Repasse tes forfaits avecque tes erreurs. (1639-57)

  [1007] _Var._ Dont tes mchancets te promettent l'entre. (1639
  et 57)

  [1008] L'dition de 1639 donne _nous_, pour _vous_; c'est
  videmment une faute.

  [1009] _Var._ Bien qu'il et mille fois mrit son supplice.
  (1639-57)

  [1010] MEDEA. _Qui statuit aliquid parte inaudita altera,
         quum licet statuerit, haud quus fuit._
         CREON. _Auditus a te Pelia supplicium tulit?_

         (Snque, _Mde_, vers 199-201.)

  [1011] Voyez la _Mde_ d'Euripide, vers 474-480.

  [1012] _Var._ Contre le laboureur qui les avoit sems. (1639-57)

  [1013] _Var._ Vomissant mille traits de sa gueule enflamme.
  (1639-57)

  [1014] _Var._ Si lors  mes devoirs mon desir limit. (1639)

  [1015] _Var._ Et conserv ma honte et ma fidlit. (1639-57)

  [1016] _Decus illud ingens, Grci florem inclitum,
         Prsidia achiv gentis, et prolem Deum
         Servasse memet: munus est Orpheus meum,
         Qui suxa cantu mulcet et silvas trahit;
         Geminumque munus Castor et Pollux meum est;
         Satique Borea_ . . . . . . . . . . . . . .
         . . . . . . . . . _Nam ducum taceo ducem,
         Pro quo nihil debetur; hunc nulli imputo:
         Vobis revexi ceteros, unum mihi._

         (Snque, _Mde_, vers 226-235.)

  [1017] . . . . . . . . _Si placet, damna ream;
         Sed redde crimen._

         (Snque, _Mde_, vers 245, 246.)

  [1018] _Var._ De me faire coupable et jouir de mon crime?
  (1639-60)

  [1019] CREON. _I, querere Colchis._ MEDEA. _Redeo: qui advexit ferat._

         (Snque, _Mde_, vers 197.)

  [1020] . . . . . . . . _Cur sontes duos
         Distinguis?_

         (_Ibidem_, vers 275, 276.)

  [1021] _Potest Jason, si tuam causam amoves,
         Suam tueri: nullus innocuum cruor
         Contaminavit; abfuit ferro manus,
         Proculque vestro purus a coetu stetit._

         (_Ibidem_, vers 262-265.)

  [1022] _Var._ La sparant de toi, sa dfense est facile. (1657)

  [1023] _Var._ Jamais il n'a prt sa lame  tes desseins. (1639)

  [1024] _Var._ Rends-lui son innocence en t'loignant d'ici;
         Emporte avecque toi son crime et mon souci. (1639-57)

  [1025] . . . . . . . . . _Letales simul
         Tecum aufer herbas._

         (Snque, _Mde_, vers 269, 270.)

  [1026] _Var._ Tout ce qui me fait craindre et rend Jason coupable. (1639-57)
         _Var._ Et tout ce que jamais a fait Jason coupable. (1664)

  [1027] _Var._ C'est  son intrt que ma savante audace.
  (1639-57)

  [1028] . . . . . . . _Illi Pelia, non nobis jacet.
         Fugam rapinasque adjice, desertum patrem
         Lacerumque fratrem_. . . . . . . . . . . .
         . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         _Toties nocens sum facta, sed nunquam mihi._

         (Snque, _Mde_, vers 276-280.)

  [1029] L'dition de 1682 donne, par erreur, _le_, pour _les_:
  Mais vous le saviez tous.

  [1030] _Talem sciebas esse, quum genua attigi,
         Fidemque supplex prsidis dextra petii._

         (Snque, _Mde_, vers 247, 248.)

  [1031] _Var._ Ma main saignoit encor du meurtre de Plie,
         Quand dessous votre foi vous m'avez recueillie,
         Et votre coeur, sensible  la compassion. (1639-57)

  [1032] Voyez plus loin, acte III, scne III, p. 383, note 3.

  [1033] MEDEA. _Supplex recedens illud extremum precor,
         Ne culpa natos matris insontes trahat._
         CREON. _Vade, hos paterno, ut genitor, excipiam sinu._

         (Snque, _Mde_, vers 282-284.)

  [1034] _Var._ Si Cruse et Jason ainsi l'ont ordonn. (1639-57)

  [1035] _Unus parando dabitur exsilio dies._

         (Snque, _Mde_, vers 295.)

  --Voyez aussi la _Mde_ d'Euripide, vers 359.

  [1036] Voyez plus loin la note du vers 834.

  [1037] _Var._ Sa contestation se rendroit ternelle. (1639-57)

  [1038] Ce jeu de scne manque dans l'dition de 1639.

  [1039] Les ditions de 1639-48 portent _submission_.

  [1040] _Var._ Te voil sans rivale, et mon pays sans guerre,
         Ma fille: c'est demain qu'elle sort de ma terre. (1639-60)

  [1041] _Var._ Je ne crois pas, Monsieur, que ce vieux roi
  d'Athnes. (1639-60)

  [1042] _Var._ Que ses premiers bouillons s'apaisent aisment.
  (1639-57)

  [1043] Dans l'dition de 1682, on a imprim par erreur: dont
  l'ge un peu sortable.--Au vers 532, il y a une autre faute:
  Nous savons, pour Nous saurons.

  [1044] _Var._ Et si dans sa colre il demeuroit entier,
         Ma princesse, en tout cas, nous sommes du mtier. (1639)

  [1045] _Var._ Ne sont que trop bastants  ranger sa folie. (1639)

  [1046] _Var._ Mais on ne traite point les rois avec mpris;
         On leur doit du respect, quoi qu'ils aient entrepris:
         Remets, si tu le veux, sur moi toute l'affaire;
         Quelques raisons d'tat le pourront satisfaire,
         Et pour m'y prparer plus de facilit,
         Surtout ne le reois qu'avec civilit. (1639-57)

  [1047] _Var._ Qu'on la prenne en ses mains afin de vous l'offrir.
  (1639)

  [1048] Les ditions de 1639-52 et de 1657 portent _ses_, pour
  _ces_.

  [1049] _Var._ Pour elle, vous savez que je fuis ses approches:
         Je ne m'expose point  ses vaines reproches. (1639-57)

  [1050] _Var._ Or jugez  quel point iroient mes dplaisirs.
  (1639-57)

  [1051] _Var._ Que malgr notre amour je vous quitte un moment.
  (1639)

  [1052] On lit _augmentera_, pour _augmenteroit_, dans l'dition
  de 1682.

  [1053] Ce personnage est emprunt  Euripide, mais c'est
  Corneille qui a eu la fcheuse ide d'en faire le futur de Cruse
  et au besoin de Mde. Voyez plus haut l'_Examen_, p. 335 et 336.

  [1054] _Var._ Par ce honteux hymen, de l'arrt de ma mort.
  (1639-57)

  [1055] L'dition de 1682 porte _ajuster_, pour _ajouter_.

  [1056] Voyez plus haut la Notice sur _la Comdie des Tuileries_,
  p. 308 et 309.

  [1057] _Var._ Que bien que vous m'aimez, je me donne  Jason.
  (1663-68)

  [1058] _Var._ Quand on connot sa faute, on pche doublement.
  (1639-57)

  [1059] _Var._ Puis donc que vous trouvez ma faute inexcusable.
  (1639, 44 et 52-57)
         _Var._ Puisque vous trouvez donc ma faute inexcusable. (1648)

  [1060] _Var._ Je ne veux plus, Monsieur, me confesser coupable.
  (1639-60)

  [1061] _Var._ Et sans le possder suis-je pas dj reine?
  (1639-57)

  [1062] _Var._ [Que le bien de l'tat, mon pays et mon pre.]
         GE. Puisque mon mauvais sort  ce point me rduit,
         Qu'au lieu de me servir, ma couronne me nuit,
         Pour divertir l'effet de ce funeste oracle,
         Je dpose  vos pieds ce prcieux obstacle:
         Madame,  mes sujets donnez un autre roi,
         De tout ce que je suis ne retenez que moi.
         Allez, sceptre, grandeurs, majest, diadme:
         Votre odieux clat dplat  ce que j'aime;
         Je hais ce nom de roi qui s'oppose  mes voeux,
         Et le titre d'esclave est le seul que je veux.
         CRUSE. Sans plus vous emporter  cette complaisance,
         Perdez mon souvenir avecque ma prsence,
         Et puisque mes raisons ont si peu de pouvoir,
         Que votre motion se redouble  me voir,
         [Afin de redonner le repos  votre me.] (1639-57)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

NRINE.

    Malheureux instrument du malheur qui nous presse,
    Que j'ai piti de toi, dplorable princesse!
    Avant que le soleil ait fait encore un tour,                   695
    Ta perte invitable achve ton amour[1063].
    Ton destin te trahit, et ta beaut fatale
    Sous l'appas d'un hymen t'expose  ta rivale;
    Ton sceptre est impuissant  vaincre son effort,
    Et le jour de sa fuite est celui de ta mort[1064].             700
    Sa vengeance  la main, elle n'a qu' rsoudre:
    Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre;
    Les mers, pour noyer tout, n'attendent que sa loi;
    La terre offre  s'ouvrir sous le palais du Roi;
    L'air tient les vents tous prts  suivre sa colre,           705
    Tant la nature esclave a peur de lui dplaire;
    Et si ce n'est assez de tous les lments,
    Les enfers vont sortir  ses commandements.
      Moi, bien que mon devoir m'attache  son service,
    Je lui prte  regret un silence complice:                     710
    D'un louable desir mon coeur sollicit
    Lui feroit avec joie une infidlit;
    Mais loin de s'arrter, sa rage dcouverte
    A celle de Cruse ajouteroit ma perte;
    Et mon funeste avis ne serviroit de rien                       715
    Qu' confondre mon sang dans les bouillons du sien.
    D'un mouvement contraire  celui de mon me,
    La crainte de la mort m'te celle du blme;
    Et ma timidit s'efforce d'avancer[1065]
    Ce que hors du pril je voudrois traverser.                    720


SCNE II.

JASON, NRINE.

    JASON.

    Nrine, eh bien! que dit, que fait notre exile[1066]?
    Dans ton cher entretien s'est-elle console[1067]?
    Veut-elle bien cder  la ncessit?

    NRINE.

    Je trouve en son chagrin moins d'animosit;
    De moment en moment son me plus humaine                       725
    Abaisse sa colre, et rabat de sa haine:
    Dj son dplaisir ne vous[1068] veut plus de mal.

    JASON.

    Fais-lui prendre pour tous un sentiment gal.
    Toi, qui de mon amour connoissois la tendresse,
    Tu peux connotre aussi quelle douleur me presse.              730
    Je me sens dchirer le coeur  son dpart:
    Cruse en ses malheurs prend mme quelque part,
    Ses pleurs en ont coul; Cron mme en[1069] soupire,
    Lui prfre  regret le bien de son empire;
    Et si dans son adieu son coeur moins irrit                    735
    En voulait mriter la libralit[1070],
    Si jusque-l Mde apaisoit ses menaces,
    Qu'elle et soin de partir avec ses bonnes grces[1071],
    Je sais (comme il est bon) que ses trsors ouverts
    Lui seroient, sans rserve, entirement offerts,               740
    Et malgr les malheurs o le sort l'a rduite,
    Soulageroient sa peine et soutiendroient sa fuite.

    NRINE.

    Puisqu'il faut se rsoudre  ce bannissement,
    Il faut en adoucir le mcontentement.
    Cette offre y peut servir, et par elle j'espre[1072],         745
    Avec un peu d'adresse, apaiser sa colre;
    Mais d'ailleurs toutefois n'attendez rien de moi,
    S'il faut prendre cong de Cruse et du Roi:
    L'objet de votre amour et de sa jalousie
    De toutes ses fureurs l'auroit tt[1073] ressaisie.            750

    JASON.

    Pour montrer sans les voir son courage apais,
    Je te dirai, Nrine, un moyen fort ais[1074];
    Et de si longue main je connois ta prudence,
    Que je t'en fais sans peine entire confidence.
      Cron bannit Mde, et ses ordres prcis                     755
    Dans son bannissement enveloppoient ses fils:
    La piti de Cruse a tant fait vers son pre,
    Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mre[1075].
    Elle lui doit par eux quelque remercment;
    Qu'un prsent de sa part suive leur compliment:                760
    Sa robe, dont l'clat sied mal  sa fortune,
    Et n'est  son exil qu'une charge importune,
    Lui gagneroit le coeur d'un prince libral,
    Et de tous ses trsors l'abandon gnral.
    D'une vaine parure, inutile  sa peine[1076],                  765
    Elle peut acqurir de quoi faire la Reine:
    Cruse, ou je me trompe, en a quelque desir,
    Et je ne pense pas qu'elle pt mieux choisir.
    Mais la voici qui sort; souffre que je l'vite:
    Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite[1077].         770


SCNE III.

MDE, JASON, NRINE.

    MDE.

    Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux.
    C'est  moi d'en partir: recevez mes adieux.
    Accoutume  fuir, l'exil m'est peu de chose;
    Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause.
    C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez.
      O me renvoyez-vous, si vous me bannissez?
    Irai-je sur le Phase, o j'ai trahi mon pre,
    Apaiser de mon sang les mnes de mon frre?
    Irai-je en Thessalie, o le meurtre d'un roi
    Pour victime aujourd'hui ne demande que moi?                   780
    Il n'est point de climat dont mon amour fatale
    N'ait acquis  mon nom la haine gnrale;
    Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main
    M'a fait un ennemi de tout le genre humain[1078].
    Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine            785
    Que ces taureaux affreux brloient de leur haleine;
    Revois ce champ guerrier dont les sacrs sillons
    levoient contre toi de soudains bataillons;
    Ce dragon qui jamais n'eut les paupires closes[1079];
    Et lors prfre-moi Cruse, si tu l'oses.                      790
    Qu'ai-je pargn depuis qui ft en mon pouvoir[1080]?
    Ai-je auprs de l'amour cout mon devoir?
    Pour jeter un obstacle  l'ardente poursuite
    Dont mon pre en fureur touchoit dj ta fuite,
    Semai-je avec regret mon frre par morceaux?[1081]?            795
    A ce funeste objet pandu sur les eaux[1082],
    Mon pre, trop sensible aux droits de la nature,
    Quitta tous autres soins que de sa spulture;
    Et par ce nouveau crime mouvant sa piti,
    J'arrtai les effets de son inimiti.                          800
    Prodigue de mon sang, honte de ma famille[1083],
    Aussi cruelle soeur que dloyale fille,
    Ces titres glorieux plaisoient  mes amours;
    Je les pris sans horreur pour conserver tes jours.
    Alors, certes, alors mon mrite toit rare;                    805
    Tu n'tois point honteux d'une femme barbare.
    Quand  ton pre us je rendis la vigueur,
    J'avois encor tes voeux, j'tois encor ton coeur;
    Mais cette affection, mourant avec Plie,
    Dans le mme tombeau se vit ensevelie[1084]:                   810
    L'ingratitude en l'me, et l'impudence au front,
    Une Scythe en ton lit te fut lors un affront;
    Et moi, que tes desirs avoient tant souhaite,
    Le dragon assoupi, la toison emporte,
    Ton tyran massacr, ton pre rajeuni,                          815
    Je devins un objet digne d'tre banni.
    Tes desseins achevs, j'ai mrit ta haine:
    Il t'a fallu sortir d'une honteuse chane,
    Et prendre une moiti qui n'a rien plus que moi,
    Que le bandeau royal, que j'ai quitt pour toi.                820

    JASON.

    Ah! que n'as-tu des yeux  lire dans mon me,
    Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme!
    Les tendres sentiments d'un amour paternel
    Pour sauver mes enfants me rendent criminel[1085],
    Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce                825
    O le soin que j'ai d'eux me rduit et me force[1086].
    Toi-mme, furieuse, ai-je peu fait pour toi
    D'arracher ton trpas aux vengeances d'un roi?
    Sans moi ton insolence alloit tre punie;
    A ma seule prire on ne t'a que bannie[1087].                  830
    C'est rendre la pareille  tes grands coups d'effort:
    Tu m'as sauv la vie, et j'empche ta mort.

    MDE.

    On ne m'a que bannie!  bont souveraine!
    C'est donc une faveur, et non pas une peine[1088]!
    Je reois une grce au lieu d'un chtiment,                    835
    Et mon exil encor doit un remercment!
      Ainsi l'avare soif du brigand assouvie,
    Il s'impute  piti de nous laisser la vie:
    Quand il n'gorge point, il croit nous pardonner,
    Et ce qu'il n'te pas, il pense le donner.                     840

    JASON.

    Tes discours, dont Cron de plus en plus s'offense,
    Le forceroient enfin  quelque violence.
    loigne-toi d'ici tandis qu'il t'est permis:
    Les rois ne sont jamais de foibles ennemis.

    MDE.

    A travers tes conseils je vois assez ta ruse:                  845
    Ce n'est l m'en donner qu'en faveur de Cruse.
    Ton amour, dguis d'un soin officieux,
    D'un objet importun veut dlivrer ses yeux.

    JASON.

    N'appelle point amour un change invitable,
    O Cruse fait moins que le sort qui m'accable.                850

    MDE.

    Peux-tu bien, sans rougir, dsavouer tes feux?

    JASON.

    Eh bien, soit; ses attraits captivent tous mes voeux:
    Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes,
    M'oses-tu reprocher des ardeurs lgitimes?

    MDE.

    Oui, je te les reproche, et de plus....

    JASON.

                                            Quels forfaits?        855

    MDE.

    La trahison, le meurtre, et tous ceux que j'ai faits.

    JASON.

    Il manque encor ce point  mon sort dplorable,
    Que de tes cruauts on me fasse coupable.

    MDE.

    Tu prsumes en vain de t'en mettre  couvert:
    Celui-l fait le crime  qui le crime sert.                    860
    Que chacun, indign contre ceux de ta femme,
    La traite en ses discours de mchante et d'infme:
    Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur,
    Tiens-la pour innocente, et dfends son honneur.

    JASON.

    J'ai honte de ma vie, et je hais son usage,                    865
    Depuis que je la dois aux effets de ta rage.

    MDE.

    La honte gnreuse, et la haute vertu!
    Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu[1089]?

    JASON.

    Au bien de nos enfants, dont l'ge foible et tendre
    Contre tant de malheurs ne sauroit se dfendre:                870
    Deviens en leur faveur d'un naturel plus doux.

    MDE.

    Mon me  leur sujet redouble son courroux.
    Faut-il ce dshonneur pour comble  mes misres,
    Qu' mes enfants Cruse enfin donne des frres!
    Tu vas mler, impie, et mettre en rang pareil                  875
    Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil[1090]!

    JASON.

    Leur grandeur soutiendra la fortune des autres;
    Cruse et ses enfants conserveront les ntres[1091].

    MDE.

    Je l'empcherai bien, ce mlange odieux,
    Qui dshonore ensemble et ma race et les Dieux.                880

    JASON.

    Lasss de tant de maux, cdons  la fortune.

    MDE.

    Ce corps n'enferme pas une me si commune;
    Je n'ai jamais souffert qu'elle me ft la loi,
    Et toujours ma fortune a dpendu de moi[1092].

    JASON.

    La peur que j'ai d'un sceptre....

    MDE.

                                      Ah! coeur rempli de feinte,
    Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte[1093]:
    Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix[1094].

    JASON.

    Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois,
    Et que mon imprudence attire sur nos ttes,
    D'un et d'autre ct, de nouvelles temptes?                   890

    MDE.

    Fuis-les, fuis-les tous deux; suis Mde  ton tour,
    Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour.

    JASON.

    Il est ais de fuir; mais il n'est pas facile
    Contre deux rois aigris de trouver un asile.
    Qui leur rsistera, s'ils viennent  s'unir?                   895

    MDE.

    Qui me rsistera, si je te veux punir[1095],
    Dloyal? Auprs d'eux crains-tu si peu Mde?
    Que toute leur puissance, en armes dborde,
    Dispute contre moi ton coeur qu'ils m'ont surpris,
    Et ne sois du combat que le juge et le prix!                   900
    Joins-leur, si tu le veux, mon pre et la Scythie:
    En moi seule ils n'auront que trop forte partie[1096].
    Bornes-tu mon pouvoir  celui des humains?
    Contre eux, quand il me plat, j'arme leurs propres mains;
    Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre             905
    Par leurs coups mutuels terminrent leur guerre.
      Misrable! je puis adoucir des taureaux;
    La flamme m'obit, et je commande aux eaux[1097];
    L'enfer tremble, et les cieux, sitt que je les nomme:
    Et je ne puis toucher les volonts d'un homme!                 910
    Je t'aime encor, Jason, malgr ta lchet[1098];
    Je ne m'offense plus de ta lgret:
    Je sens  tes regards dcrotre ma colre;
    De moment en moment ma fureur se modre;
    Et je cours sans regret  mon bannissement,                    915
    Puisque j'en vois sortir ton tablissement.
    Je n'ai plus qu'une grce  demander ensuite:
    Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite[1099];
    Que je t'admire encore en chacun de leurs traits,
    Que je t'aime et te baise en ces petits portraits;             920
    Et que leur cher objet, entretenant ma flamme,
    Te prsente  mes yeux aussi bien qu' mon me.

    JASON.

    Ah! reprends ta colre, elle a moins de rigueur.
    M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le coeur;
    Et Jupiter tout prt  m'craser du foudre,                    925
    Mon trpas  la main, ne pourroit m'y rsoudre[1100].
    C'est pour eux que je change; et la Parque, sans eux,
    Seule de notre hymen pourroit rompre les noeuds[1101].

    MDE.

    Cet amour paternel, qui te fournit d'excuses,
    Me fait souffrir aussi que tu me les refuses:                  930
    Je ne t'en presse plus, et, prte  me bannir,
    Je ne veux plus de toi qu'un lger souvenir!

    JASON.

    Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire:
    Ce seroit me trahir qu'en perdre la mmoire;
    Et le mien envers toi, qui demeure ternel,                    935
    T'en laisse en cet adieu le serment solennel.

    Puissent briser mon chef les traits les plus svres
    Que lancent des grands Dieux les plus pres colres[1102];
    Qu'ils s'unissent ensemble afin de me punir.
    Si je ne perds la vie avant ton souvenir!                      940


SCNE IV.

MDE, NRINE.

    MDE.

    J'y donnerai bon ordre: il est en ta puissance
    D'oublier mon amour, mais non pas ma vengeance;
    Je la saurai graver en tes esprits glacs
    Par des coups trop profonds pour en tre effacs.

    Il aime ses enfants, ce courage inflexible:                    945
    Son foible est dcouvert; par eux il est sensible;
    Par eux mon bras, arm d'une juste rigueur,
    Va trouver des chemins  lui percer le coeur[1103].

    NRINE.

    Madame, pargnez-les, pargnez vos entrailles;
    N'avancez point par l vos propres funrailles[1104]:          950
    Contre un sang innocent pourquoi vous irriter,
    Si Cruse en vos lacs se vient prcipiter?
    Elle-mme s'y jette, et Jason vous la livre.

    MDE.

    Tu flattes mes desirs.

    NRINE.

                           Que je cesse de vivre,
    Si ce que je vous dis n'est pure vrit[1105]!                 955

    MDE.

    Ah! ne me tiens donc plus l'me en perplexit!

    NRINE.

    Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie,
    Et du palais du Roi dcouvre notre joie:
    Un dessein vent succde rarement.

    MDE.

    Rentrons donc, et mettons nos secrets srement.                960

FIN DU TROISIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [1063] L'dition de 1682 porte, par erreur: tout amour, pour
  ton amour.

  [1064] _Var._ [Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.]
        Celle qui de son fils saoula le roi de Thrace
        Eut bien moins que Mde et de rage et d'audace.
        Seule gale  soi-mme en sa vaste fureur,
        Ses projets les plus doux me font trembler d'horreur.
        [Sa vengeance  la main, elle n'a qu' rsoudre.] (1639-57)

  [1065] _Var._ Ma peur me fait fidle et tche d'avancer
         Les desseins que je veux et n'ose traverser. (1639-57)

  [1066] _Var._ Nrine, eh bien! que fait notre pauvre exile?
  (1639-60)

  [1067] _Var._ Tes sages entretiens l'ont-ils point console?
         Ne peut-elle cder  la ncessit?
         NR. Elle a bien refroidi son animosit. (1639-57)

  [1068] Les ditions de 1663-82, au lieu de _vous_, portent
  _nous_, qui n'offre point ici un sens satisfaisant. Thomas
  Corneille a rtabli le _vous_ en 1692.

  [1069] _En_ est omis dans l'dition de 1682.

  [1070] _Var._ Pouvoit laisser agir sa libralit. (1639-64)

  [1071] _Var._ Qu'elle voult partir avec ses bonnes grces.
  (1639-64)

  [1072] On lit _cet offre_, pour _cette offre_, dans les ditions
  de 1663-82; mais la fin du vers: et par _elle_ j'espre, montre
  que c'est une faute.

  [1073] On a imprim _trop_, pour _tt_, dans l'dition de 1682.

  [1074] _Var._ [Je te dirai, Nrine, un moyen fort ais;]
         Mais puis-je m'assurer dessus ta confidence?
         Oui, de trop longue main je connois ta prudence.
         On a banni Mde, et Cron tout d'un temps
         Joignoit  son exil celui de ses enfants:
         [La piti de Cruse a tant fait vers son pre.] (1639-57)

  [1075] _Var._ Qu'ils n'auront point de part aux malheurs de leur
  mre. (1639)

  [1076] _Var._ Elle peut aisment d'une chose inutile
         Semer pour sa retraite une terre fertile. (1639-57)

  [1077] _Var._ Puisqu' mon seul aspect je la vois qui
  s'irrite[1077-a]. (1639-57)

    [1077-a] _Atque ecce, viso memet, exsiluit, furit._

             (Snque, _Mde_, vers 445.)

  [1078] _Fugimus, Iason, fugimus: hoc non est novum,
         Mutare sedes; causa fugiendi nova est.
         Pro te solebam fugere. Discedo, exeo.
         Penatibus profugere quam cogis tuis,
         Ad quos remittis? Phasin et Colchos petam,
         Patriumque regnum, quque fraternus cruor
         Perfudit arva?_ . . . . . . . . . . . . . .
         . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         _Parvamne Iolcon, Thessala an Tempe petam?
         Quascumque aperui tibi vias, clusi mihi._

         (Snque, _Mde_, vers 447-458.)

  --Voyez aussi la _Mde_ d'Euripide, vers 390-392 et vers 361-365.

  [1079] . . . . . . . . . _Ingratum caput!
         Revolvat animus igneos tauri halitus_,
         . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         _Hostisque subiti tela, quum jussu meo
         Terrigena miles mutua cde occidit_,
         . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         _Somnoque jussum lumina ignoto dare
         Insomne monstrum._

         (_Ibidem_, vers 465-473.)

  [1080] _Var._ Qu'ai-je pargn depuis qui ft  mon pouvoir?
  (1652-57)

  [1081] . . . . . . . . . . . . _Comes
         Divisus ense, funus ingestum patri,
         Sparsumque ponto corpus...._

         (Snque, _Mde_, vers 131-133.)

  [1082] _Var._ A cet objet piteux pandu sur les eaux. (1639-57)

  [1083] _Var._ Bourrelle de mon sang, honte de ma famille.
  (1639-57)

  [1084] _Var._ Sous un mme tombeau se vit ensevelie. (1639-57)

  [1085] . . . . . . . _Non timor vincit virum,
         Sed trepida pietas; quippe sequeretur necem
         Proles parentum. . . . . . . . . . . . . .
         Nati patrem vicere._

         (Snque, _Mde_, vers 437-441.)

  [1086] _Var._ O le soin que j'ai d'eux me range  toute force.
  (1639)

  [1087] _Perimere quum te vellet infestus Creo,
         Lacrimis meis evictus, exsilium dedit._

         (Snque, _Mde_, vers 490, 491.)

  [1088] _Poenam putabam; munus, ut video, est fuga._

         (_Ibidem_, vers 492.)

  [1089] _Var._ Si tu la hais si fort, pourquoi la gardes-tu?
  (1639-57)

  [1090] _Var._ Les neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil.
  (1639-60)

  [1091] JASON. _Dum licet abire,  profuge, teque hinc eripe:
         Gravis ira regum est semper._ MEDEA. _Hoc suades mihi,
         Prstas Creus: pellicem invisam amoves._
         JASON. _Medea amores obicit?_ MEDEA. _Et cdem, et dolos._
         JASON. _Objicere crimen quod potes tandem mihi?_
         MEDEA. _Quodcumque feci._ JASON. _Restat hoc unum insuper,
         Tuis ut etiam sceleribus fiam nocens._
         MEDEA. _Tua illa, tua sunt illa: cui prodest scelus
         Is fecit. Omnes conjugem infamem arguant;
         Solus tuere, solus insontem voca:
         Tibi innocens sit, quisquis est pro te nocens_[1091-a].
         JASON. _Ingrata vita est cujus accept pudet._
         MEDEA. _Retinenda non est cujus accept pudet._
         JASON. _Quin potius ira concitum pectus doma:
         Placare natis._ MEDEA. _Abdico, ejuro, abnuo.
         Meis Creusa liberis fratres dabit?_
         JASON. _Regina natis exsulum, afflictis potens._
         MEDEA. _Non veniat unquam tam malus miseris dies
         Qui prole foeda misceat prolem inclitam:_
         _Phoebi nepotes Sisyphi nepotibus._
         JASON. _Quid, misera, meque teque in exitium trahis?
         Abscede, quso._

         (Snque, _Mde_, vers 493-514.)

  --Voyez aussi la _Mde_ d'Euripide, vers 408-410 et 564, 565.

    [1091-a] Mde dit de mme  Jason dans Ovide:

             _Ut culpent alii, tibi me laudare necesse est,
             Pro quo sum toties esse coacta nocens._

            (_Hroides_, XII, vers 131, 132.)

  [1092] . . . . . JASON. _Cedo defessus malis;
         Et ipsa casus spe jam expertos time._
         MEDEA. _Fortuna semper omnis infra me stetit._

         (_Ibidem_, vers 518-520.)

  [1093] _Var._ [Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte:]
         Un sceptre pour ton change a seul de vrais appas.
         JAS. Vois l'tat o je suis: j'ai deux rois sur les bras,
         Acaste  la campagne, et Cron dans la ville:
         Que leur puis-je opposer qu'un courage inutile?
         MD. Fuis-les tous deux pour moi; suis Mde  ton tour;
         Sauve ton innocence avecque ton amour;
         Fais-les, je n'arme pas ta dextre sanguinaire
         Ni contre ton parent, ni contre ton beau-pre.
         JAS. [Qui leur rsistera, s'ils viennent  s'unir?] (1639-57)

  [1094] JASON. _Alta extimesco sceptra._ MEDEA. _Ne cupias vide._

         (Snque, _Mde_, vers 529)

  [1095] Les ditions de 1639, de 1644 et de 1652-64 ponctuent
  ainsi ce vers et le suivant:

    Qui me rsistera si je te veux punir?
    Dloyal, auprs d'eux crains-tu si peu Mde?

  [1096] JASON. _Acastus instat; propior est hostis Creo._
         MEDEA. _Utrumque profuge_. . . . . . . . . .
         . . . . . . . . . . . . . . _Innocens mecum fuge._
         JASON. _Et quis resistet, gemina si bella ingruant,
         Creo atque Acastus arma si jungant sua?_
         MEDEA. _His adice Colchos, adjice ten ducem,
         Scythas Pelasgis junge: demersos dabo._

         (Snque, _Mde_, vers 521-528.)

  [1097] _Var._ [La flamme m'obit, et je commande aux eaux:]
         Et je ne puis chasser le feu qui me consomme,
         Ni toucher tant soit peu les volonts d'un homme! (1639)

  [1098] Je t'aime encor, Jason, malgr ta lchet,

  n'est point imit de Snque; et Racine en cet endroit s'est
  rencontr avec Corneille, quand il fait dire  Roxane:

    coutez, Bajazet, je sens que je vous aime, etc.

    (_Bajazet_, acte II, scne I.)

  La situation et la passion amnent souvent des sentiments et des
  expressions qui se ressemblent sans qu'elles soient imites.
  (Voltaire.)

  [1099] . . . . . . . _Liberos tantum fug
         Habere comites liceat._

         (Snque, _Mde_, vers 541, 542.)

  --Dans Euripide, au contraire (vers 929, 930), Mde demande pour
  ses enfants la faveur de rester  Corinthe.

  [1100] _Parere precibus cupere me fateor tuis:
         Pietas vetat; namque istud ut possim pati,
         Non ipse memet cogat et rex et socer._
         . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         . . . . . . . . . _Spiritu citius queam
         Carere, membris, luce._

         (_Ibidem_, vers 544-549.)

  [1101] _Var._ Seule et de notre hymen rompu les chastes noeuds.
  (1639)

  [1102] _Var._ Qu'lancent des grands Dieux les plus pres
  colres. (1639)

  [1103] . . . . . . . . . _Sic natos amat?
         Bene est: tenetur. Vulneri patuit locus._

         (Snque, _Mde_, vers 549, 550.)

  --Voyez aussi la _Mde_ d'Euripide, vers 813.

  [1104] Voyez la _Mde_ d'Euripide, vers 1036, 1037.

  [1105] _Var._ Si je vous ai rien dit contre la vrit! (1639-60)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

MDE, NRINE.

    MDE, seule dans sa grotte magique[1106].

    C'est trop peu de Jason, que ton oeil me drobe,
    C'est trop peu de mon lit: tu veux encor ma robe,
    Rivale insatiable, et c'est encor trop peu,
    Si, la force  la main, tu l'as sans mon aveu:
    Il faut que par moi-mme elle te soit offerte,                 965
    Que perdant mes enfants, j'achte encor leur perte;
    Il en faut un hommage  tes divins attraits,
    Et des remercments au vol que tu me fais.
    Tu l'auras: mon refus seroit un nouveau crime:
    Mais je t'en veux parer pour tre ma victime,                  970
    Et sous un faux semblant de libralit,
    Soler et ma vengeance et ton avidit.
      Le charme est achev, tu peux entrer, Nrine.

(Nrine sort, et Mde continue[1107].)

    Mes maux dans ces poisons trouvent leur mdecine:
    Vois combien de serpents  mon commandement                    975
    D'Afrique jusqu'ici n'ont tard qu'un moment,
    Et contraints d'obir  mes charmes[1108] funestes,
    Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes[1109].
    L'amour  tous mes sens ne fut jamais si doux
    Que ce triste appareil  mon esprit jaloux.                    980
    Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune:
    Moi-mme en les cueillant je fis plir la lune,
    Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
    J'en dpouillai jadis un climat inconnu.
    Vois mille autres[1110] venins: cette liqueur paisse          985
    Mle du sang de l'hydre avec celui de Nesse[1111];
    Python eut cette langue; et ce plumage noir
    Est celui qu'une harpie[1112] en fuyant laissa choir[1113];
    Par ce tison Althe assouvit sa colre,
    Trop pitoyable soeur et trop cruelle mre[1114];               990
    Ce feu tomba du ciel avecque Phathon,
    Cet autre vient des flots du pierreux Phlgthon;
    Et celui-ci jadis remplit en nos contres
    Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufres[1115].
    Enfin, tu ne vois l poudres, racines, eaux,                   995
    Dont le pouvoir mortel n'ouvrt mille tombeaux:
    Ce prsent dceptif[1116] a bu toute leur force,
    Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.
    Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais[1117]....
    Mais d'o vient ce grand bruit que j'entends au palais?

    NRINE.

    Du bonheur de Jason, et du malheur d'ge:
    Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait venge.
      Ce gnreux vieillard, ne pouvant supporter[1118]
    Qu'on lui vole  ses yeux ce qu'il croit mriter,
    Et que sur sa couronne et sa persvrance                     1005
    L'exil de votre poux ait eu la prfrence,
    A tch par la force  repousser l'affront
    Que ce nouvel hymen lui porte sur le front.
    Comme cette beaut, pour lui toute de glace,
    Sur les bords de la mer contemploit la bonace,                1010
    Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps
    A rendre ses desirs et les vtres contents.
    De ses meilleurs soldats une troupe choisie
    Enferme la princesse, et sert sa jalousie[1119];
    L'effroi qui la surprend la jette en pmoison;                1015
    Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer Jason.
    Ses gardes  l'abord font quelque rsistance,
    Et le peuple leur prte une foible assistance;
    Mais l'obstacle lger de ces dbiles coeurs
    Laissoit honteusement Cruse  leurs vainqueurs:              1020
    Dj presque en leur bord elle toit enleve....

    MDE.

    Je devine la fin, mon tratre l'a sauve[1120].

    NRINE.

    Oui, Madame, et de plus ge est prisonnier:
    Votre poux  son myrte ajoute ce laurier;
    Mais apprenez comment.

    MDE.

                           N'en dis pas davantage:                1025
    Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage;
    Il suffit que son bras a travaill pour nous,
    Et rend une victime  mon juste courroux.
    Nrine, mes douleurs auroient peu d'allgeance,
    Si cet enlvement l'toit  ma vengeance;                     1030
    Pour quitter son pays en est-on malheureux?
    Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux.
    Elle auroit trop d'honneur de n'avoir que ma peine,
    Et de verser des pleurs pour tre deux fois reine.
    Tant d'invisibles feux enferms dans ce don,                  1035
    Que d'un titre plus vrai j'appelle ma ranon,
    Produiront des effets bien plus doux  ma haine.

    NRINE.

    Par l vous vous vengez, et sa perte est certaine:
    Mais contre la fureur de son pre irrit
    O pensez-vous trouver un lieu de sret?                     1040

    MDE.

    Si la prison d'ge a suivi sa dfaite,
    Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite[1121],
    Et que ses fers briss, malgr leurs attentats[1122],
    A ma protection engagent ses tats.
    Dpche seulement, et cours vers ma rivale                    1045
    Lui porter de ma part cette robe fatale:
    Mne-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux,
    Prsenter par leur pre  l'objet de ses voeux.

    NRINE.

    Mais, Madame, porter cette robe empeste,
    Que de tant de poisons vous avez infecte,                    1050
    C'est pour votre Nrine un trop funeste emploi:
    Avant que sur Cruse ils agiroient sur moi.

    MDE.

    Ne crains pas leur vertu, mon charme la modre,
    Et lui dfend d'agir que sur elle et son pre.
    Pour un si grand effet prends un coeur plus hardi,            1055
    Et sans me rpliquer, fais ce que je te di.


SCNE II.

CRON, POLLUX, SOLDATS.

    CRON.

    Nous devons bien chrir cette valeur parfaite
    Qui de nos ravisseurs nous donne la dfaite.
    Invincible hros, c'est  votre secours
    Que je dois dsormais le bonheur de mes jours;                1060
    C'est vous seul aujourd'hui dont la main vengeresse[1123]
    Rend  Cron sa fille,  Jason sa matresse,
    Met ge en prison et son orgueil  bas,
    Et fait mordre la terre  ses meilleurs soldats.

    POLLUX.

    Grand Roi, l'heureux succs de cette dlivrance               1065
    Vous est beaucoup mieux d qu' mon peu de vaillance.
    C'est vous seul et Jason, dont les bras indompts
    Portoient avec effroi la mort de tous cts;
    Pareils  deux lions dont l'ardente furie
    Dpeuple en un moment toute une bergerie.                     1070
    L'exemple glorieux de vos faits plus qu'humains
    chauffoit mon courage et conduisoit mes mains:
    J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles[1124],
    Qui laissoient  mon bras tant d'illustres modles.
    Pourroit-on reculer en combattant sous vous,                  1075
    Et n'avoir point de coeur  seconder vos coups?

    CRON.

    Votre valeur, qui souffre en cette repartie,
    Ote toute croyance  votre modestie:
    Mais puisque le refus d'un honneur mrit
    N'est pas un petit trait de gnrosit,                       1080
    Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire,
    Ainsi qu'il vous plaira, dpartez-en la gloire:
    Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner.
    Que prudemment les Dieux savent tout ordonner!
    Voyez, brave guerrier, comme votre arrive                    1085
    Au jour de nos malheurs se trouve rserve,
    Et qu'au point que le sort osoit nous menacer,
    Ils nous ont envoy de quoi le terrasser.
      Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime,
    Dont la vertu ne peut recevoir trop d'estime,                 1090
    Qu'avons-nous plus  craindre? et quel destin jaloux,
    Tant que nous vous aurons, s'osera prendre  nous?

    POLLUX.

    Apprhendez pourtant, grand prince.

    CRON.

                                        Et quoi?

    POLLUX.

                                                 Mde,
    Qui par vous de son lit se voit dpossde.
    Je crains qu'il ne vous soit malais d'empcher               1095
    Qu'un gendre valeureux ne vous cote bien cher.
    Aprs l'assassinat d'un monarque et d'un frre,
    Peut-il tre de sang qu'elle pargne ou rvre?
    Accoutume au meurtre, et savante en poison,
    Voyez ce qu'elle a fait pour acqurir Jason;                  1100
    Et ne prsumez pas, quoi que Jason vous die,
    Que pour le conserver elle soit moins hardie.

    CRON.

    C'est de quoi mon esprit n'est plus inquit;
    Par son bannissement j'ai fait ma sret;
    Elle n'a que fureur et que vengeance en l'me:                1105
    Mais en si peu de temps que peut faire une femme?
    Je n'ai prescrit qu'un jour de terme  son dpart.

    POLLUX.

    C'est peu pour une femme, et beaucoup pour son art:
    Sur le pouvoir humain ne rglez pas les charmes[1125].

    CRON.

    Quelques[1126] puissants qu'ils soient, je n'en ai point d'alarmes;
    Et quand bien ce dlai devroit tout hasarder,
    Ma parole est donne, et je la veux garder.


SCNE III.

CRON, POLLUX, CLONE.

    CRON.

    Que font nos deux amants, Clone?

    CLONE.

                                      La princesse[1127],
    Seigneur, prs de Jason reprend son allgresse;
    Et ce qui sert beaucoup  son contentement,                   1115
    C'est de voir que Mde est sans ressentiment.

    CRON.

    Et quel Dieu si propice a calm son courage?

    CLONE.

    Jason, et ses enfants, qu'elle vous laisse en gage.
    La grce que pour eux Madame obtient de vous
    A calm les transports de son esprit jaloux.                  1120
    Le plus riche prsent qui ft en sa puissance
    A ses[1128] remercments joint sa reconnoissance.
    Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons
    Du Soleil son aeul briller mille rayons,
    Que la princesse mme avoit tant souhaite,                   1125
    Par ces petits hros lui vient d'tre apporte[1129],
    Et fait voir clairement les merveilleux effets
    Qu'en un coeur irrit produisent les bienfaits.

    CRON.

    Eh bien, qu'en dites-vous? Qu'avons-nous plus  craindre?

    POLLUX.

    Si vous ne craignez rien, que je vous trouve  plaindre!

    CRON.

    Un si rare prsent montre un esprit remis.

    POLLUX.

    J'eus toujours pour suspects les dons des ennemis[1130]:
    Ils font assez souvent ce que n'ont pu leurs armes.
    Je connois de Mde et l'esprit et les charmes,
    Et veux bien m'exposer aux plus cruels trpas,                1135
    Si ce rare prsent n'est un mortel appas.

    CRON.

    Ses enfants si chris, qui nous servent d'otages,
    Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d'ombrages[1131]?

    POLLUX.

    Peut-tre que contre eux s'tend sa trahison,
    Qu'elle ne les prend plus que pour ceux de Jason,             1140
    Et qu'elle s'imagine, en haine de leur pre,
    Que n'tant plus sa femme, elle n'est plus leur mre.
    Renvoyez-lui, Seigneur, ce don pernicieux[1132],
    Et ne vous chargez point d'un poison prcieux.

    CLONE.

    Madame cependant en est toute ravie,                          1145
    Et de s'en voir pare elle brle d'envie.

    POLLUX.

    O le pril gale et passe le plaisir,
    Il faut se faire force, et vaincre son desir.
    Jason, dans son amour, a trop de complaisance
    De souffrir qu'un tel don s'accepte en sa prsence.           1150

    CRON.

    Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement
    Accorder vos soupons et son contentement.
    Nous verrons, ds ce soir, sur une criminelle,
    Si ce prsent nous cache une embche mortelle.
    Nise, pour ses forfaits destine  mourir,                    1155
    Ne peut par cette preuve injustement prir:
    Heureuse, si sa mort nous rendoit ce service,
    De nous en dcouvrir le funeste artifice!
    Allons-y de ce pas, et ne consumons plus
    De temps ni de discours en dbats superflus.                  1160


SCNE IV.

GE, en prison[1133].

          Demeure affreuse des coupables,
          Lieux maudits, funeste sjour,
          Dont jamais avant mon amour[1134]
          Les sceptres n'ont t capables,
    Redoublez puissamment votre mortel effroi,                    1165
    Et joignez  mes maux une si vive atteinte,
    Que mon me chasse, ou s'enfuyant de crainte,
    Drobe  mes vainqueurs le supplice d'un roi.

          Le triste bonheur o j'aspire!
          Je ne veux que hter ma mort,                           1170
          Et n'accuse mon mauvais sort
          Que de souffrir que je respire.
    Puisqu'il me faut mourir, que je meure  mon choix;
    Le coup m'en sera doux, s'il est sans infamie:
    Prendre l'ordre  mourir d'une main ennemie,                  1175
    C'est mourir, pour un roi, beaucoup plus d'une fois[1135].

          Malheureux prince, on te mprise[1136]
          Quand tu t'arrtes  servir:
          Si tu t'efforces de ravir,
          Ta prison suit ton entreprise.                          1180
    Ton amour qu'on ddaigne et ton vain attentat
    D'un ternel affront vont souiller ta mmoire:
    L'un t'a dj cot ton repos et ta gloire;
    L'autre va te coter ta vie et ton tat[1137].

          Destin, qui punis mon audace,                           1185
          Tu n'as que de justes rigueurs;
          Et s'il est d'assez tendres coeurs
          Pour compatir  ma disgrce,
    Mon feu de leur tendresse touffe la moiti,
    Puisqu' bien comparer mes fers avec ma flamme[1138],         1190
    Un vieillard amoureux mrite plus de blme
    Qu'un monarque en prison n'est digne de piti.

          Cruel auteur de ma misre,
          Peste des coeurs, tyran des rois,
          Dont les imprieuses lois                               1195
          N'pargnent pas mme ta mre,
    Amour, contre Jason tourne ton trait fatal;
    Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance:
    Atterre son orgueil, et montre ta puissance
    A perdre galement l'un et l'autre rival.                     1200

          Qu'une implacable jalousie
          Suive son nuptial flambeau;
          Que sans cesse un objet nouveau
          S'empare de sa fantaisie;
    Que Corinthe  sa vue accepte un autre roi;                   1205
    Qu'il puisse voir sa race  ses yeux gorge;
    Et pour dernier malheur, qu'il ait le sort d'ge,
    Et devienne  mon ge amoureux comme moi!


SCNE V.

GE, MDE[1139].

    GE.

    Mais d'o vient ce bruit sourd? quelle ple lumire
    Dissipe ces horreurs et frappe ma paupire?                   1210
    Mortel, qui que tu sois, dtourne ici tes pas,
    Et de grce m'apprends l'arrt de mon trpas,
    L'heure, le lieu, le genre; et si ton coeur sensible
    A la compassion peut se rendre accessible,
    Donne-moi les moyens d'un gnreux effort                     1215
    Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.

    MDE.

    Je viens l'en affranchir: ne craignez plus, grand prince;
    Ne pensez qu' revoir votre chre province.

(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre
aussitt, et en ayant tir ge, elle en donne encore un sur ses fers,
qui tombent[1140].)

    Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi[1141].
      Cessez, indignes fers, de captiver un roi:                  1220
    Est-ce  vous  presser les bras d'un tel monarque?
    Et vous, reconnoissez Mde  cette marque,
    Et fuyez un tyran dont le forcnement
    Joindroit votre supplice  mon bannissement:
    Avec la libert reprenez le courage.                          1225

    GE.

    Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage.
    Princesse, de qui l'art propice aux malheureux
    Oppose un tel miracle  mon sort rigoureux,
    Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athnes:
    Je dois et l'une et l'autre  qui brise mes chanes[1142].    1230
    Si votre heureux secours me tire de danger[1143],
    Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger;
    Et si je puis jamais avec votre assistance
    Arriver jusqu'aux lieux de mon obissance,
    Vous me verrez, suivi de mille bataillons,                    1235
    Sur ces murs renverss planter mes pavillons[1144],
    Punir leur tratre roi de vous avoir bannie,
    Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie,
    Et remettre en vos mains et Cruse et Jason,
    Pour venger votre exil plutt que ma prison.                  1240

    MDE.

    Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte;
    Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte:
    Emprunter le secours d'aucun pouvoir humain,
    D'un reproche ternel diffameroit ma main.
    En est-il, aprs tout, aucun qui ne me cde?                  1245
    Qui force la nature, a-t-il besoin qu'on l'aide?
    Laissez-moi le souci de venger mes ennuis,
    Et par ce que j'ai fait jugez ce que je puis;
    L'ordre en est tout donn, n'en soyez point en peine:
    C'est demain, que mon art fait triompher ma haine;            1250
    Demain je suis Mde, et je tire raison
    De mon bannissement et de votre prison.

    GE.

    Quoi! Madame, faut-il que mon peu de puissance
    Empche les devoirs de ma reconnoissance[1145]?
    Mon sceptre ne peut-il tre employ pour vous?                1255
    Et vous serai-je ingrat autant que votre poux?

    MDE.

    Si je vous ai servi, tout ce que j'en souhaite,
    C'est de trouver chez vous une sre retraite[1146],
    O de mes ennemis menaces ni prsents
    Ne puissent plus troubler le repos de mes ans;                1260
    Non pas que je les craigne: eux et toute la terre
    A leur confusion me livreroient la guerre;
    Mais je hais ce dsordre, et n'aime pas  voir
    Qu'il me faille pour vivre user de mon savoir.

    GE.

    L'honneur de recevoir une si grande htesse                   1265
    De mes malheurs passs efface la tristesse.
    Disposez d'un pays qui vivra sous vos lois,
    Si vous l'aimez assez pour lui donner des rois:
    Si mes ans ne vous font mpriser ma personne,
    Vous y partagerez mon lit et ma couronne;                     1270
    Sinon, sur mes sujets faites tat d'avoir,
    Ainsi que sur moi-mme, un absolu pouvoir.
    Allons, Madame, allons; et par votre conduite
    Faites la sret que demande ma fuite.

    MDE.

    Ma vengeance n'auroit qu'un succs imparfait:                 1275
    Je ne me venge pas, si je n'en vois l'effet;
    Je dois  mon courroux l'heur d'un si doux spectacle.
    Allez, prince, et sans moi ne craignez point d'obstacle;
    Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[1147].
    Pour votre sret conservez cet anneau[1148]:                 1280
    Sa secrte vertu, qui vous fait invisible,
    Rendra votre dpart de tous cts paisible.
      Ici, pour empcher l'alarme que le bruit
    De votre dlivrance auroit bientt produit,
    Un fantme pareil et de taille et de face,                    1285
    Tandis que vous fuirez, remplira votre place.
    Partez sans plus tarder, prince chri des Dieux,
    Et quittez pour jamais ces dtestables lieux.

    GE.

    J'obis sans rplique, et je pars sans remise.
    Puisse d'un prompt succs votre grande entreprise             1290
    Combler nos ennemis d'un mortel dsespoir,
    Et me donner bientt le bien de vous revoir[1149].



FIN DU QUATRIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [1106] Les mots: _dans sa grotte magique_, ne se trouvent pas
  dans l'dition de 1639.

  [1107] Ce jeu de scne manque aussi dans l'dition de 1639.

  [1108] L'dition de 1682 a seule ici _clameurs_, au lieu de
  _charmes_. C'est sans doute encore une erreur typographique.

  [1109] _Var._ Sur ce prsent fatal ont dcharg leurs pestes.
  (1639-57)

  [1110] Par une erreur gnrale et difficile  expliquer, toutes
  les ditions, except celles de 1639-48 et de 1657, portent:
  Vois mille _autre_ venins.

  [1111] _Vectoris istic perfidi sanguis inest
         Quem Nessus exspirans dedit._

         (Snque, _Mde_, vers 775, 776.)

  [1112] Aujourd'hui, la premire syllabe de ce mot est aspire.

  [1113] _Reliquit istas invio plumas specu
         Harpyia, dum Zeten fugit._

         (Snque, _Mde_, vers 781, 782.)

  [1114] _Pi sororis, impi matris facem
         Ultricis Altl vides._

         (_Ibidem_, vers 779, 780.)

  [1115] _Dedit et tenui sulfure tectos
         Mulciter ignes; et vivacis
         Fulgura flamm de cognato
         Phaethonte tuli_. . . . . .
         . . . . . . . . . . . . . .
         _Habeo flammas usto tauri
         Gutture raptas._

         (_Ibidem_, vers 824-830.)

  [1116] _Dceptif_, trompeur.

  [1117] _Var._ Les tratres apprendront  se jouer  moi.
         Mais d'o provient ce bruit dans le palais du Roi? (1639-57)

  [1118] _Var._ Ce gnreux vieillard, indign que ses feux
         Prs de votre rivale aient perdu tant de voeux. (1639-57)

  [1119] _Var._ Le suit dans ce dessein; Cruse en est saisie.
  (1639-57)

  [1120] _Var._ J'en devine la fin, mon tratre l'a sauve.
  (1639-60)

  [1121] _Var._ Vois-tu pas qu'en l'ouvrant je m'ouvre une
  retraite. (1639-60)

  [1122] _Var._ Et que brisant ses fers, cette obligation
         Engage sa couronne  ma protection. (1639-57)

  [1123] _Var._ C'est vous dont le courage, et la force, et
  l'adresse. (1639-57)

  [1124] _Var._ Et vous voyant faucher ces ttes criminelles,
         [J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles.]
         Qui pourroit reculer en combattant sous vous,
         Et qui n'auroit du coeur  seconder vos coups? (1639-57)

  [1125] MEDEA. _Qu fraus timeri tempore exiguo potest?_
         CREON. _Nullum ad nocendum tempus angustum est malis._

         (Snque, _Mde_, vers 291, 292.)

  --Voyez aussi la _Mde_ d'Euripide, vers 359, 360.

  [1126] Voyez tome I, p. 205, note 3.

  [1127] _Var._ Que font nos amoureux, Clone? CLONE. La princesse,
         Sire, auprs de Jason reprend son allgresse. (1639-57)

  [1128] Il y a _ces_, au lieu de _ses_, dans l'dition de 1682.

  [1129] Voyez la _Mde_ de Snque, vers 570-572 et 843-847.

  [1130] C'est une imitation de ce passage bien connu, de Virgile
  (_nide_, livre I, vers 49):

    .... _Timeo Danaos, et dona ferentes._

  [1131] _Var._ Nous peuvent-ils laisser quelques sortes
  d'ombrages? (1648)

  [1132] _Var._ Sire, renvoyez-lui ce don pernicieux. (1639-57)

  [1133] _Var._ _Il est en prison._ (1663, en marge.)--Au-dessous
  du nom du personnage, on lit en titre, dans les ditions de
  1639-57: STANCES.

  [1134] _Var._      Dont auparavant mon amour
                Les sceptres toient incapables. (1639-57)

  [1135] _Var._ C'est mourir,  mon gr, beaucoup plus d'une fois.
  (1639-57)

  [1136] _Var._ Pauvre prince, l'on te mprise. (1639-57)

  [1137] _Var._ L'autre te va coter ta vie et ton tat. (1639-64)

  [1138] _Var._ Vu qu' bien comparer mes fers avec ma flamme.
  (1639-57)

  [1139] _Var._ GE, MDE, NRINE. (1639-57)

  [1140] Ce jeu de scne manque dans l'dition de 1639.

  [1141] _Var._ Ces portes ne sont pas pour tenir contre moi.
  (1639-57)

  [1142] _Var._ Je dois et l'un et l'autre  qui brise mes chanes.
  (1639-48)

  [1143] _Var._ Votre divin secours me tire de danger,
         Mais je n'en veux sortir qu'afin de vous venger:
         Madame, si jamais avec votre assistance
         Je puis toucher les lieux de mon obissance. (1639-57)

  [1144] _Var._ Jusque dessus ces murs planter mes pavillons.
  (1639-57)

  [1145] _Var._ touffe les devoirs de ma reconnoissance? (1639)

  [1146] Voyez la _Mde_ d'Euripide, vers 709.

  [1147] Voyez la remarque de Corneille sur ce passage, tome I, p.
  107.

  [1148] _Var._ Nrine devant vous portera ce flambeau. (1639-57)

  [1149] _Var._ Et me donner bientt l'honneur de vous revoir[1149-a]!
         MD. Auparavant que vous je serai dans Athnes;
         Cependant, pour loyer de ces lgres peines[1149-b],
         Ayez soin de Nrine, et songez seulement
         Qu'en elle vous pouvez m'obliger puissamment[1149-c].
  (1639-57)

    [1149-a] Ce premier vers de la variante se trouve dans les
    ditions de 1639-64.

    [1149-b] Cependant, pour le prix de ces lgres peines. (1644-57)

    [1149-c] Ce dernier vers termine l'acte dans les ditions
    indiques.




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

MDE, THEUDAS.

    THEUDAS.

    Ah! dplorable prince! ah! fortune cruelle!
    Que je porte  Jason une triste nouvelle!

MDE, lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer
immobile[1150].

    Arrte, misrable, et m'apprends quel effet                   1295
    A produit chez le Roi le prsent que j'ai fait.

    THEUDAS.

    Dieux! je suis dans les fers d'une invisible chane!

    MDE.

    Dpche, ou ces longueurs attireront[1151] ma haine[1152].

    THEUDAS.

    Apprenez donc l'effet le plus prodigieux
    Que jamais la vengeance ait offert  nos yeux.                1300
      Votre robe a fait peur, et sur Nise prouve,
    En dpit des soupons, sans pril s'est trouve;
    Et cette preuve a su si bien les assurer,
    Qu'incontinent Cruse a voulu s'en parer;
    Mais cette infortune  peine l'a vtue[1153],                1305
    Qu'elle sent aussitt une ardeur qui la tue:
    Un feu subtil s'allume, et ses brandons pars
    Sur votre don fatal courent de toutes parts;
    Et Clone et le Roi s'y jettent[1154] pour l'teindre;
    Mais ( nouveau sujet de pleurer et de plaindre!)             1310
    Ce feu saisit le Roi: ce prince en un moment
    Se trouve envelopp du mme embrasement.

    MDE.

    Courage! enfin il faut que l'un et l'autre meure.

    THEUDAS.

    La flamme disparot, mais l'ardeur leur demeure,
    Et leurs habits charms, malgr nos vains efforts,            1315
    Sont des brasiers secrets attachs  leurs corps:
    Qui veut les dpouiller, lui-mme les dchire[1155],
    Et ce nouveau secours est un nouveau martyre[1156].

    MDE.

    Que dit mon dloyal? que fait-il l dedans?

    THEUDAS.

    Jason, sans rien savoir de tous ces accidents,                1320
    S'acquitte des devoirs d'une amiti civile
    A conduire Pollux hors des murs de la ville[1157],
    Qui va se rendre en hte aux noces de sa soeur,
    Dont bientt Mnlas doit tre possesseur;
    Et j'allois lui porter ce funeste message.                    1325

MDE lui donne[1158] un autre coup de baguette.

    Va, tu peux maintenant achever ton voyage.


SCNE II[1159].

MDE.

    Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts?
    Consulte avec loisir tes plus ardents transports.
    Des bras de mon perfide arracher une femme,
    Est-ce pour assouvir les fureurs de mon me?                  1330
    Que n'a-t-elle dj des enfants de Jason[1160],
    Sur qui plus pleinement venger sa trahison!
    Supplons-y des miens; immolons avec joie
    Ceux qu' me dire adieu Cruse me renvoie.
    Nature, je le puis sans violer ta loi:                        1335
    Ils viennent de sa part, et ne sont plus  moi.
    Mais ils sont innocents; aussi l'toit mon frre[1161]:
    Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour pre[1162];
    Il faut que leur trpas redouble son tourment;
    Il faut qu'il souffre en pre aussi bien qu'en amant.         1340
    Mais quoi! j'ai beau contre eux animer mon audace,
    La piti la combat, et se met en sa place;
    Puis, cdant tout  coup la place  ma fureur,
    J'adore les projets qui me faisoient horreur:
    De l'amour aussitt je passe  la colre[1163],               1345
    Des sentiments de femme aux tendresses de mre[1164].
      Cessez dornavant, pensers irrsolus,
    D'pargner des enfants que je ne verrai plus.
    Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait natre,
    Ce n'est pas seulement pour caresser un tratre:              1350
    Il me prive de vous, et je l'en vais[1165] priver[1166].
    Mais ma piti renat, et revient me braver[1167];
    Je n'excute rien, et mon me perdue
    Entre deux passions demeure suspendue[1168].
    N'en dlibrons plus, mon bras en rsoudra.                   1355
    Je vous perds, mes enfants; mais Jason vous perdra;
    Il ne vous verra plus.... Cron sort tout en rage:
    Allons  son trpas joindre ce triste ouvrage[1169].


SCNE III.

CRON, DOMESTIQUES.

    CRON.

    Loin de me soulager, vous croissez mes tourments[1170]:
    Le poison  mon corps unit mes vtements,                     1360
    Et ma peau, qu'avec eux votre secours m'arrache[1171],
    Pour suivre votre main de mes os se dtache:
    Voyez comme mon sang en coule  gros ruisseaux[1172].
    Ne me dchirez plus, officieux bourreaux:
    Votre piti pour moi s'est assez hasarde;                    1365
    Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Mde.
    C'est avancer ma mort que de me secourir;
    Je ne veux que moi-mme  m'aider  mourir.
    Quoi! vous continuez, canailles infidles!
    Plus je vous le dfends, plus vous m'tes rebelles!           1370
    Tratres, vous sentirez encor ce que je puis:
    Je serai votre roi, tout mourant que je suis;
    Si mes commandements ont trop peu d'efficace,
    Ma rage pour le moins me fera faire place:
    Il faut ainsi payer votre cruel secours.                      1375

(Il se dfait d'eux et les chasse  coups d'pe[1173].)


SCNE IV.

CRON, CRUSE, CLONE.

    CRUSE.

    O fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours?
    Fuyez-vous l'innocente et malheureuse source
    D'o prennent tant de maux leur effroyable course?
    Ce feu qui me consume et dehors et dedans[1174]
    Vous venge-t-il trop peu de mes voeux imprudents[1175]?
      Je ne puis excuser mon indiscrte envie,
    Qui donne le trpas  qui je dois la vie;
    Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort,
    Et cessez d'ajouter votre haine  ma mort.
    L'ardeur qui me dvore, et que j'ai mrite,                  1385
    Surpasse en cruaut l'aigle de Promthe,
    Et je crois qu'Ixion, au choix des chtiments[1176],
    Prfreroit sa roue  mes embrasements.

    CRON.

    Si ton jeune desir eut beaucoup d'imprudence,
    Ma fille, j'y devois[1177] opposer ma dfense.                1390
    Je n'impute qu' moi l'excs de mes malheurs,
    Et j'ai part en ta faute ainsi qu'en tes douleurs.
    Si j'ai quelque regret, ce n'est pas  ma vie,
    Que le dclin des ans m'auroit bientt ravie:
    La jeunesse des tiens, si beaux, si florissants,              1395
    Me porte au fond du coeur des coups bien plus pressants[1178].
      Ma fille, c'est donc l ce royal hymne
    Dont nous pensions toucher la pompeuse journe!
    La Parque impitoyable en teint le flambeau[1179],
    Et pour lit nuptial il te faut un tombeau!                    1400
    Ah! rage, dsespoir, destins, feux, poisons, charmes,
    Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes:
    S'il faut vous assouvir par la mort de deux rois,
    Faites en ma faveur que je meure deux fois,
    Pourvu que mes deux morts emportent cette grce               1405
    De laisser ma couronne  mon unique race,
    Et cet espoir si doux, qui m'a toujours flatt,
    De revivre  jamais en sa postrit.

    CRUSE.

    Clone, soutenez, je chancelle, je tombe[1180];
    Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe:              1410
    Je sens que je n'ai plus  souffrir qu'un moment.
    Ne me refusez pas ce triste allgement,
    Seigneur, et si pour moi quelque amour vous demeure,
    Entre vos bras mourants permettez que je meure.
    Mes pleurs arrouseront[1181] vos mortels dplaisirs;          1415
    Je mlerai leurs eaux  vos brlants soupirs.
      Ah! je brle, je meurs, je ne suis plus que flamme;
    De grce, htez-vous de recevoir mon me[1182].
    Quoi! vous vous loignez[1183]?

    CRON.

                                 Oui, je ne verrai pas,
    Comme un lche tmoin, ton indigne trpas:                    1420
    Il faut, ma fille, il faut que ma main me dlivre
    De l'infme regret de t'avoir pu survivre.
    Invisible ennemi, sors avecque mon sang.

(Il se tue d'un poignard[1184].)

    CRUSE.

    Courez  lui, Clone: il se perce le flanc.

    CRON.

    Retourne: c'en est fait. Ma fille, adieu: j'expire,           1425
    Et ce dernier soupir met fin  mon martyre:
    Je laisse  ton Jason le soin de nous venger.

    CRUSE.

    Vain et triste confort! soulagement lger!
    Mon pre....

    CLONE.

                 Il ne vit plus, sa grande me est partie[1185].

    CRUSE.

    Donnez donc  la mienne une mme sortie:                      1430
    Apportez-moi ce fer qui, de ses maux vainqueur,
    Est dj si savant  traverser le coeur.
      Ah! je sens fers, et feux, et poison, tout ensemble:
    Ce que souffroit mon pre  mes peines s'assemble.
    Hlas! que de douceur[1186] auroit un prompt trpas!          1435
    Dpchez-vous, Clone: aidez mon foible bras.

    CLONE.

    Ne dsesprez point: les Dieux, plus pitoyables,
    A nos justes clameurs se rendront exorables,
    Et vous conserveront, en dpit du poison,
    Et pour reine  Corinthe, et pour femme  Jason.              1440
    Il arrive, et surpris il change de visage:
    Je lis dans sa pleur une secrte rage,
    Et son tonnement va passer en fureur.


SCNE V.

JASON, CRUSE, CLONE, THEUDAS.

    JASON.

    Que vois-je ici, grands Dieux! quel spectacle d'horreur[1187]!
    O que puissent mes yeux porter ma vue errante,               1445
    Je vois ou Cron mort, ou Cruse mourante.
    Ne t'en va pas, belle me: attends encore un peu,
    Et le sang de Mde teindra tout ce feu;
    Prends le triste plaisir de voir punir son crime,
    De te voir immoler cette infme victime;                      1450
    Et que ce scorpion, sur la plaie cras[1188],
    Fournisse le remde au mal qu'il a caus.

    CRUSE.

    Il n'en faut point chercher au poison qui me tue:
    Laisse-moi le bonheur d'expirer  ta vue,
    Souffre que j'en jouisse en ce dernier moment:                1455
    Mon trpas fera place  ton ressentiment;
    Le mien cde  l'ardeur dont je suis possde;
    J'aime mieux voir Jason que la mort de Mde.
    Approche, cher amant, et retiens ces transports:
    Mais garde de toucher ce misrable corps;                     1460
    Ce brasier, que le charme ou rpand ou modre,
    A nglig Clone, et dvor mon pre:
    Au gr de ma rivale il est contagieux.
    Jason, ce m'est assez de mourir  tes yeux:
    Empche les plaisirs qu'elle attend de ta peine;              1465
    N'attire point ces feux esclaves de sa haine.
      Ah! quel pre tourment! quels douloureux abois!
    Et que je sens de morts sans mourir une fois!

    JASON.

    Quoi! vous m'estimez donc si lche que de vivre?
    Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre!
    Ma reine, si l'hymen n'a pu joindre nos corps,
    Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts;
    Et l'on verra Charon passer chez Rhadamante,
    Dans une mme barque, et l'amant et l'amante.
    Hlas! vous recevez, par ce prsent charm,                   1475
    Le dplorable prix de m'avoir trop aim;
    Et puisque cette robe a caus votre perte,
    Je dois tre puni de vous l'avoir offerte[1189].
    Quoi! ce poison m'pargne, et ces feux impuissants
    Refusent de finir les douleurs que je sens!                   1480
    Il faut donc que je vive, et vous m'tes ravie!
    Justes Dieux! quel forfait me condamne  la vie?
    Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour
    Que de la voir mourir, et de souffrir le jour?
    Non, non; si par ces feux mon attente est trompe,            1485
    J'ai de quoi m'affranchir au bout de mon pe;
    Et l'exemple du Roi, de sa main transperc,
    Qui nage dans les flots du sang qu'il a vers,
    Instruit suffisamment un gnreux courage
    Des moyens de braver le destin qui l'outrage.                 1490

    CRUSE.

    Si Cruse eut jamais sur toi quelque pouvoir,
    Ne t'abandonne point aux coups du dsespoir:
    Vis pour sauver ton nom de cette ignominie,
    Que Cruse soit morte, et Mde impunie;
    Vis pour garder le mien en ton coeur afflig,                 1495
    Et du moins ne meurs point que tu ne sois veng.
      Adieu: donne la main; que malgr ta jalouse,
    J'emporte chez Pluton le nom de ton pouse.
    Ah! douleurs! C'en est fait, je meurs  cette fois,
    Et perds en ce moment la vie avec la voix.                    1500
    Si tu m'aimes....

    JASON.

                      Ce mot lui coupe la parole;
    Et je ne suivrai pas son me qui s'envole?
    Mon esprit, retenu par ses commandements,
    Rserve encor ma vie  de pires tourments[1190]!
    Pardonne, chre pouse,  mon obissance;                     1505
    Mon dplaisir mortel dfre  ta puissance,
    Et de mes jours maudits tout prt de triompher,
    De peur de te dplaire, il n'ose m'touffer.
      Ne perdons point de temps, courons chez la sorcire,
    Dlivrer par sa mort mon me prisonnire.                     1510
    Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps:
    Contre tous ses dmons mes bras sont assez forts,
    Et la part que votre aide auroit en ma vengeance
    Ne m'en permettoit pas une entire allgeance.
    Prparez seulement des gnes, des bourreaux;                  1515
    Devenez inventifs en supplices nouveaux,
    Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe,
    Que son coupable sang leur vaille une hcatombe;
    Et si cette victime, en mourant mille fois,
    N'apaise point encor les mnes de deux rois,                  1520
    Je serai la seconde; et mon esprit fidle
    Ira gner l-bas son me criminelle,
    Ira faire assembler pour sa punition
    Les peines de Titye  celles d'Ixion.

(Clone et le reste emportent les corps[1191] de Cron et de
Cruse, et Jason continue seul.)

    Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice?               1525
    Elle m'est un plaisir, et non pas un supplice.
    Mourir, c'est seulement auprs d'eux me ranger;
    C'est rejoindre Cruse, et non pas la venger.
    Instruments des fureurs d'une mre insense,
    Indignes rejetons de mon amour passe,                        1530
    Quel malheureux destin vous avoit rservs
    A porter le trpas  qui vous a sauvs?
    C'est vous, petits ingrats, que malgr la nature
    Il me faut immoler dessus leur spulture.
    Que la sorcire en vous commence de souffrir:                 1535
    Que son premier tourment soit de vous voir mourir.
    Toutefois qu'ont-ils fait, qu'obir  leur mre?


SCNE VI.

MDE, JASON.

    MDE, en haut sur un balcon[1192].

    Lche, ton dsespoir encore en dlibre?
    Lve les yeux, perfide, et reconnois ce bras
    Qui t'a dj veng de ces petits ingrats:                     1540
    Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs mes,
    Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes.
      Heureux pre et mari, ma fuite et leur tombeau
    Laissent la place vide  ton hymen nouveau[1193].
    Rjouis-t'en, Jason, va possder Cruse:                      1545
    Tu n'auras plus ici personne qui t'accuse;
    Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi
    De reproches secrets  ton manque de foi.

    JASON.

    Horreur de la nature, excrable tigresse[1194]!

    MDE.

    Va, bienheureux amant, cajoler ta matresse[1195]:            1550
    A cet objet si cher tu dois tous tes discours;
    Parler encore  moi, c'est trahir tes amours.
    Va lui, va lui conter tes rares aventures,
    Et contre mes effets ne combats point d'injures.

    JASON.

    Quoi! tu m'oses braver, et ta brutalit                       1555
    Pense encore chapper  mon bras irrit?
    Tu redoubles ta peine avec cette insolence.

    MDE.

    Et que peut contre moi ta dbile vaillance?
    Mon art faisoit ta force, et tes exploits[1196] guerriers
    Tiennent de mon secours ce qu'ils ont de lauriers.            1560

    JASON.

    Ah! c'est trop en souffrir: il faut qu'un prompt supplice
    De tant de cruauts  la fin te punisse.
    Sus, sus, brisons la porte, enfonons la maison[1197];
    Que des bourreaux soudain m'en fassent la raison:
    Ta tte rpondra de tant de barbaries.                        1565

    MDE, en l'air dans un char tir par deux dragons[1198].

    Que sert de t'emporter  ces vaines furies?
    pargne, cher poux, des efforts que tu perds;
    Vois les chemins de l'air qui me sont tous ouverts:
    C'est par l que je fuis[1199], et que je t'abandonne
    Pour courir  l'exil que ton change m'ordonne.                1570
    Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux dsols
    Des postillons pareils  mes dragons ails.
      Enfin je n'ai pas mal employ la journe
    Que la bont du Roi, de grce, m'a donne[1200];
    Mes desirs sont contents. Mon pre et mon pays,               1575
    Je ne me repens plus de vous avoir trahis;
    Avec cette douceur j'en accepte le blme.
    Adieu, parjure: apprends  connotre ta femme[1201];
    Souviens-toi de sa fuite, et songe une autre fois
    Lequel est plus  craindre ou d'elle ou de deux rois.         1580


SCNE VII.

JASON.

    O Dieux! ce char volant, disparu dans la nue,
    La drobe  sa peine, aussi bien qu' ma vue;
    Et son impunit triomphe arrogamment
    Des projets avorts de mon ressentiment.
    Cruse, enfants, Mde, amour, haine, vengeance,              1585
    O dois-je dsormais chercher quelque allgeance?
    O suivre l'inhumaine, et dessous quels climats
    Porter les chtiments de tant d'assassinats?
    Va, furie excrable, en quelque coin de terre
    Que t'emporte ton char, j'y porterai la guerre:               1590
    J'apprendrai ton sjour de tes sanglants effets,
    Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits.
    Mais que me servira cette vaine poursuite,
    Si l'air est un chemin toujours libre  ta fuite,
    Si toujours tes dragons sont prts  t'enlever,               1595
    Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver?
    Malheureux, ne perds point contre une telle audace
    De ta juste fureur l'impuissante menace;
    Ne cours point  ta honte, et fuis l'occasion
    D'accrotre sa victoire[1202] et ta confusion.                1600
    Misrable! perfide! ainsi donc ta foiblesse
    pargne la sorcire, et trahit ta princesse!
    Est-ce l le pouvoir qu'ont sur toi ses desirs,
    Et ton obissance  ses derniers soupirs?
    Venge-toi, pauvre amant, Cruse le commande:                  1605
    Ne lui refuse point un sang qu'elle demande;
    coute les accents de sa mourante voix,
    Et vole sans rien craindre  ce que tu lui dois.
    A qui sait bien aimer il n'est rien d'impossible.
    Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible,                  1610
    Tigresse, tu mourras, et malgr ton savoir,
    Mon amour te verra soumise  son pouvoir;
    Mes yeux se repatront des horreurs de ta peine:
    Ainsi le veut Cruse, ainsi le veut ma haine.
    Mais quoi! je vous coute, impuissantes chaleurs!             1615
    Allez, n'ajoutez plus de comble  mes malheurs.
    Entreprendre une mort que le ciel s'est garde,
    C'est prparer encore un triomphe  Mde.
    Tourne avec plus d'effet sur toi-mme ton bras,
    Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas.                      1620
    Vains transports, o sans fruit mon dsespoir s'amuse,
    Cessez de m'empcher de rejoindre Cruse.
    Ma reine, ta belle me, en partant de ces lieux,
    M'a laiss la vengeance; et je la laisse aux Dieux:
    Eux seuls, dont le pouvoir gale la justice,                  1625
    Peuvent de la sorcire achever le supplice.
    Trouve-le bon, chre ombre, et pardonne  mes feux
    Si je vais te revoir plus tt que tu ne veux[1203].

(Il se tue[1204].)


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [1150] Ce jeu de scne ne se trouve pas dans l'dition de 1639.

  [1151] Dans l'dition de 1692, Thomas Corneille a remplac
  _attireront_ par _t'attireront_.

  [1152] _Var._ [Dpche, ou ces longueurs attireront ma haine.]
         Ma verge, qui dj t'empche de courir,
         N'a que trop de vertu pour te faire mourir.
         Garde-toi seulement d'irriter ma colre.
         Et pense que ta mort dpend de me dplaire.
         THEUD. Apprenez un effet le plus prodigieux. (1639-57)

  [1153] _Var._ Cette pauvre princesse  peine l'a vtue. (1639-60)

  [1154] Il y a _s'y jette_, au singulier, dans l'dition de 1682.

  [1155] _Var._ Qui veut les dpouiller, eux-mmes les dchire,
         Et l'aide qu'on leur donne est un nouveau martyre. (1639-57)

  [1156] Voyez la _Mde_ d'Euripide, vers 1207, 1208.

  [1157] _Var._ A convoyer Pollux hors des murs de la ville,
         Qui court  grande hte aux noces de sa soeur. (1639-57)

  [1158] _Var._ MDE, _lui donnant_, etc. (1644-60)--Ce jeu de
  scne ne se trouve pas dans l'dition de 1639.

  [1159] Il n'y a pas ici de distinction de scne dans l'dition de
  1639.

  [1160] _Ex pellice utinam liberos hostis meus
         Aliquos haberet!_

         (Snque, _Mde_, vers 920, 921.)

  [1161] . . . . . . . . . _Non sunt mei.
         . . . . . . Crimine et culpa carent;
         Sunt innocentes: fateor; et frater fuit._

         (_Ibidem_, vers 934-936.)

  [1162] _Scelus est Iason genitor._

         (_Ibidem_, vers 933.)

  [1163] _Var._ De l'amour aussitt je tombe  la colre. (1639)

  [1164] _Cor pepulit horror. . . . . . . . . .
         Pectusque tremuit; ira discessit loco,
         Materque tota, conjuge expulsa, redit._
         . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         _Quid, anime, titubas?_ . . . . . . . .
         _Variamque nunc huc ira, nunc illuc amor
         Diducit?_ . . . . . . . . . . . . . .
         . . . . . . . . . _Ira pietatem fugat,
         Iramque pietas._

         (Snque, _Mde_, vers 926-928 et 937-944.)

  [1165] Dans l'dition de 1682, on a imprim _je l'en va_, pour
  _je l'en vais_ (_vay_).

  [1166] _Jamjam meo rapientur avulsi e sinu._
         . . . . . . . _Osculis percant patris,
         Periere matri._

         (Snque, _Mde_, vers 949-951.)

  [1167] _Var._ Mais ma piti retourne, et revient me braver.
  (1639-57)

  [1168] . . . . . _Anceps stus incertam rapit._

         (Snque, _Mde_, vers 939.)

  [1169] _Var._ Allons  son trpas ajouter ce carnage. (1639)

  [1170] _Var._ Loin de me secourir, vous croissez mes tourments.
  (1639-57)

  [1171] _Var._ Et ma peau, qu'avec eux votre piti m'arrache.
  (1639-57)

  [1172] _Var._ Voyez comme mon sang en coule en mille lieux:
         Ne me dchirez plus, bourreaux officieux;
         Fuyez, ou ma fureur une fois dborde
         Dans ces pieux devoirs vous prendra pour Mde. (1639-57)

  [1173] Ce jeu de scne ne se trouve pas dans l'dition de 1639.

  [1174] _Var._ Ce feu qui me consomme et dehors et dedans. (1639)

  [1175] _Var._ Punit-il point assez mes souhaits imprudents?
  (1639-57)

  [1176] _Var._ Et je crois qu'Ixion, au choix des sentiments.
  (1639)

  [1177] L'dition de 1682 a, par erreur: _devrois_, pour _devois_.

  [1178] _Var._ Me porte bien des coups plus vifs et plus
  pressants. (1639-57)

  [1179] _Var._ L'impiteuse Clothon en porte le flambeau. (1639-57)

  [1180] _Var._ Clone, soutenez, les forces me dfaillent,
         Et ma vigueur succombe aux douleurs qui m'assaillent;
         Le coeur me va manquer, je n'en puis plus, hlas!
         Ne me refusez point ce funeste soulas,
         Monsieur, et si pour moi quelque amour vous demeure. (1639-57)

  [1181] L'dition de 1663 est la seule qui porte _arroseront_.

  [1182] _Var._ [De grce, htez-vous de recevoir mon me.]
         CRON. Ah! ma fille. CRUSE. Ah! mon pre. CLONE. A ces embrassements,
         Qui retiendroit ses pleurs et ses gmissements?
         Dans ces ardents baisers leurs mes se confondent,
         Et leurs tristes sanglots seulement se rpondent.
         CRUSE. H quoi! vous me quittez? [CRON. Oui, je ne verrai pas.]
         (1639)

  [1183] _Var._ Quoi! vous me refusez? (1644-57)

  [1184] Ces mots ne sont pas dans l'dition de 1639.

  [1185] VAR. Il ne vit plus, sa belle me est partie. (1639)

  [1186] L'dition de 1682 a seule _douceurs_, au pluriel.

  [1187] _Var._ Que vois-je ici, bons Dieux! quel spectacle d'horreur!
         Quelque part que mes yeux portent ma vue errante. (1639-57)

  [1188] _Var._ Et que ce scorpion sur ta plaie cras. (1639)

  [1189] _Var._ [Je dois tre puni de vous l'avoir offerte.]
         Trop heureux si sa force agissant en mes mains
         Et de notre ennemie vent les desseins,
         Et dtournant sur moi ses trames dloyales,
         Mon me et satisfait pour deux mes royales;
         Mais ce poison m'pargne, et ces feux impuissants. (1639-57)

  [1190] _Var._ [Rserve encor ma vie  de pires tourments!]
         O honte! mes regrets permettent que je vive,
         Et ne secourent pas ma main qu'elle captive;
         Leur atteinte est trop foible, et dans un tel malheur
         Je suis trop peu touch pour mourir de douleur.
         [Pardonne, chre pouse,  mon obissance.] (1639-57)

  [1191] Il y a _le corps_, pour _les corps_, dans l'dition de
  1682.--Ce jeu de scne manque dans l'dition de 1639.

  [1192] _Var._ _tant en haut sur un balcon._ (1657)--_Elle est en
  haut sur un balcon._ (1663, en marge.)--Cette indication manque
  dans l'dition de 1639.

  [1193] _Var._ Laisse la place vide  ton hymen nouveau. (1639)

  [1194] Voyez la _Mde_ d'Euripide, vers 1314, 1315.

  [1195] _I nunc superbe, virginum thalamos pete._

         (Snque, _Mde_, vers 1007.)

  --Dans Euripide (vers 621-623) c'est avant la mort de Cruse que
  Mde dit  Jason: Va, le dsir de voir ta nouvelle pouse te
  subjugue.... Va l'pouser, etc.

  [1196] Au lieu de: _exploits_, on lit: _effets_, dans l'dition
  de 1682, ce qui est videmment une faute.

  [1197] . . . . _Huc, huc, fortis, armigeri, cohors,
         Conferte tela, vertite ex imo domum._

         (Snque, _Mde_, vers 980, 981.)

  [1198] Cette indication manque aussi dans l'dition de 1639.

  [1199] _Sic fugere soleo: patuit in coelum via._

         (_Ibidem_, vers 1022.)

  [1200] _Meus dies est: tempore accepto utimur._

         (_Ibidem_, vers 1017.)

  [1201] . . . . _Conjugem agnoscis tuam?_

         (_Ibidem_, vers 1021.)

  [1202] On a imprim par erreur _victime_, pour _victoire_, dans
  l'dition de 1682.

  [1203] _Var._ Si je te vais revoir plus tt que tu ne veux.
  (1639-57)

  [1204] Ces mots ne se trouvent pas dans l'dition de 1639.




    L'ILLUSION

    COMDIE

    1636




NOTICE.


Cette pice est fort importante pour l'histoire de notre thtre et de
notre littrature. Reprsente en 1636, elle ne se trouve spare que
par quelques mois de ce merveilleux _Cid_ dont on la croirait  tous
gards si loigne; et pour peu qu'on la lise avec attention, l'on
s'aperoit, non sans surprise, qu'elle n'a pas t compltement
inutile  Corneille pour la composition de son chef-d'oeuvre, et qu'en
crivant _l'Illusion_ il s'y prparait dj.

Ce n'est pas du premier coup qu'il s'avise de produire sur notre
thtre cet hrosme espagnol qui clate si noblement dans _le Cid_:
il commence par y reprsenter les rodomontades de Matamore; mais on
dirait qu'il lui est impossible de ne pas prendre par instants au
srieux la grandeur du Capitan, et en plus d'un endroit il s'lve
comme involontairement au plus noble langage.

Matamore dit de lui-mme, acte II, scne II (vers 233-236):

    Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
    Dfait les escadrons et gagne les batailles.
    Mon courage invaincu contre les empereurs
    N'arme que la moiti de ses moindres fureurs.

Boileau n'a eu que quelques mots  changer aux deux premiers de ces
vers pour les transformer en un magnifique loge d'un des plus grands
hros de son temps:

    Cond, dont le seul nom fait tomber les murailles,
    Force les escadrons et gagne les batailles.

    (_ptre IV, au Roi_, vers 133 et 134.)

Le troisime renferme le mot _invaincu_, qui passa inaperu alors et
n'attira l'attention que dans _le Cid_. L, heureusement plac, il
parut noble, nergique, sublime, et Corneille en fut, bien mal 
propos[1205], dclar l'inventeur par plusieurs de ses contemporains.

Le passage qui va suivre trouverait certes aussi sa place
trs-naturellement dans _le Cid_, et ne dparerait en rien ce
chef-d'oeuvre:

    Respect de ma matresse, incommode vertu,
    Tyran de ma vaillance,  quoi me rduis-tu?
    Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un pre,
    Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colre?

    (Acte III, scne IV, vers 735-738.)

Ces rapprochements suffisent pour faire voir que la parole du Matamore
de Corneille n'est pas toujours ridicule en elle-mme, et que dans le
langage outr qu'il lui prte il y a de ces fires hyperboles qu'il a
su plus tard ennoblir en les plaant dans la bouche de vrais hros.

Ce personnage du Matamore, introduit par notre pote dans
_l'Illusion_, tait depuis longtemps dj un des principaux acteurs de
la farce; mais c'tait la seconde fois seulement qu'on le faisait
parler en vers: c'est du moins ce que nous apprend le sieur Mareschal.
Voici comme il s'exprime dans l'avertissement d'une comdie intitule:
_le Railleur ou la Satyre du temps_, reprsente en 1636: Je dirai
pourtant en sa faveur que c'est le premier capitan en vers qui a paru
dans la scne franaise, qu'il n'a point eu d'exemple et de modle
devant lui, et qu'il a prcd, au moins du temps, deux autres qui
l'ont surpass en tout le reste, et qui sont sortis de deux plumes si
fameuses et comiques dans _l'Illusion_ et _les Visionnaires_[1206].

En 1637 ou 1638, le mme Mareschal fit reprsenter sur le thtre du
Marais _le Vritable Capitan Matamore ou le Fanfaron_, tir du _Miles
gloriosus_ de Plaute; mais son imitation ne se tient pas fort prs du
texte: Je n'ai point, dit-il, introduit sur le thtre un
Pyrgopolinice plus badin que fanfaron, mais j'ai tch de peindre au
naturel ce vivant matamore du thtre du Marais, cet original sans
copie, ce personnage admirable qui ravit galement les grands et le
peuple, les doctes et les ignorants.

Il nous reste beaucoup d'autres pices destines  cet acteur alors
clbre, ainsi vant par Mareschal: la plus connue est _le Capitan
Matamore_, comdie de Scarron, en vers de huit syllabes sur la seule
rime _ment_; cet ouvrage est prcd de plusieurs prologues intituls:
_les Boutades du Capitan Matamore_.

Selon les frres Parfait, ce personnage fut rempli  l'htel de
Bourgogne et sur le thtre du Marais par un comdien dont on ignore
le nom. M. Aim Martin prtend, mais sans en donner aucune preuve,
que ce comdien n'tait autre que Bellerose; M. Taschereau tablit
fort bien, au contraire, qu'il s'agit de Bellemore. Il cite  l'appui
de son assertion ce passage de l'historiette de Tallemant des Raux
relative  Mondory: Ce fut lui (Mondory) qui fit venir Bellemore, dit
_le Capitan Matamore_, bon acteur. Il quitta le thtre parce que
Desmarets lui donna,  la chaude, un coup de canne derrire le thtre
de l'Htel Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie et
y fut tu. Il n'osa se venger de Desmarets,  cause du Cardinal qui ne
le lui et pas pardonn.

Le peu d'exactitude du renseignement donn par M. Aim Martin ne
permet gure d'ajouter foi  la note, d'une apparence fort romanesque,
qu'il a place, sans indiquer ses sources ni ses preuves, au
commencement de _l'Illusion_. Dans cette pice, dit-il, le clbre
comdien Mondory est reprsent sous le nom de Clindor dont il jouait
le rle, et une partie de ses aventures sont racontes  la fin du
premier acte. Avant d'tre un grand artiste, et bien jeune encore, il
avait compos des _parades_ et des _ponts-neufs_, puis aprs diverses
fortunes il s'tait fait clerc de procureur. Corneille s'est
reprsent lui-mme sous le masque du magicien Alcandre, et le duc
d'pernon parat avoir t le modle du Capitan gascon. Pendant son
sjour  Bordeaux, Mondory avait fait partie de la maison de ce grand
seigneur, et c'est lui probablement qui signala  Corneille les
principaux traits de ce caractre. _L'Illusion comique_ n'est donc
qu'un cadre plus ou moins bizarre, o le pote se met en scne avec
son acteur chri. Il lui avait autrefois confi le sort de _Mlite_,
et Mondory s'tait montr digne de cette confiance en cooprant de
tous ses talents au succs de cette premire pice. Ici Corneille
trace l'apologie du grand artiste; il raconte au public ses bonnes et
ses mauvaises fortunes, et veut qu'on applaudisse sa constance et son
courage comme on applaudit son gnie. C'tait lui tmoigner dignement
sa reconnaissance, car la pice n'avait pas d'autre but que de relever
Mondory aux yeux de son pre, qui s'effarouchait d'avoir un fils
comdien.

Que Mondory ait jou Clindor, cela est probable sans tre prouv, mais
tout le reste ne repose pas mme sur des hypothses vraisemblables.

On sait trs-peu de chose sur la premire partie de la vie de cet
acteur; toutefois, si l'on en croit Tallemant, qui  coup sr se
serait plu au rcit d'une jeunesse si aventureuse, il entra au thtre
le plus simplement du monde. Les frres Parfait ont prtendu qu'il
tait d'Orlans[1207], mais un des adversaires de Corneille dans la
querelle du _Cid_, Mairet, l'appelle notre Roscius auvergnat[1208].
Marguerite Perrier, nice de Pascal, dit en effet, dans ses _Mmoires
de famille_, qu'il tait de Clermont, et avoit pris le nom de Mondory
parce que son parrain, qui toit un homme de condition de cette ville,
s'appeloit M. de Mondory[1209]. Tallemant le fait natre dans une
autre localit, mais dans la mme province: Il toit fils d'un juge
ou d'un procureur fiscal de Tiers en Auvergne, o l'on faisoit
autrefois toutes les cartes  jouer. Pour lui, il se disoit fils de
juge. Son pre l'envoya  Paris chez un procureur. On dit que ce
procureur, qui aimoit assez la comdie, lui conseilla d'y aller les
ftes et les dimanches, et qu'il y dpenseroit et s'y dbaucheroit
moins que partout ailleurs. Il y prit tant de plaisir qu'il se fit
comdien lui-mme; et quoiqu'il n'et que seize ans, on lui donnoit
des principaux personnages, et insensiblement il fut le chef d'une
troupe compose de le Noir et de sa femme, qui avoient t au prince
d'Orange.

Que le duc d'pernon ait eu certains rapports de caractre avec
Matamore, cela peut bien tre; mais il n'tait pas le seul alors:
quant aux ressemblances entre Corneille et le magicien Alcandre, nous
avouons qu'elles nous chappent tout  fait.

Vers la fin du cinquime acte, Corneille nous introduit au milieu de
la troupe, qui partage la recette: Tous les comdiens, dit-il,
paroissent avec leur portier, qui comptent de l'argent sur une table,
et en prennent chacun leur part. Ce n'est point l un tableau de
fantaisie, c'est la peinture fidle de ce qui se passait  cette
poque. Samuel Chapuzeau nous fait ainsi connatre le dtail de cette
opration: La comdie acheve et le monde retir, les comdiens font
tous les soirs le compte de la recette du jour, o chacun peut
assister, mais o d'office doivent se trouver le trsorier, le
secrtaire et le contrleur, l'argent leur tant apport par le
receveur du bureau.... L'argent compt, on lve d'abord les frais
journaliers, et, quelquefois en de certains cas, ou pour acquitter une
dette peu  peu, ou pour faire quelque avance ncessaire, on lve
ensuite la somme qu'on a rgle. Ces articles mis  part, ce qui reste
de liquide est partag sur-le-champ, et chacun emporte ce qui lui
convient[1210].

C'est aprs cette scne que vient ce bel loge du thtre et de l'art
du comdien, qui dut contribuer puissamment  donner une noble ide de
cette profession, si discrdite jusqu'alors.

La vie honorable de Floridor[1211], et surtout l'arrt qui dclare
qu'on ne droge pas en jouant la comdie[1212], accomplirent la
rvolution que notre pote avait si heureusement prpare; le genre
dramatique s'empara dans notre littrature de la place la plus
importante, et ses interprtes obtinrent ds lors, quand ils surent
s'en rendre dignes, un rang des plus distingus dans la socit
franaise.

Nous ne saurions fixer srement la dure du succs de cette pice.
Corneille nous apprend qu'elle se jouait encore plus de trente ans
aprs l'poque de la premire reprsentation[1213]; mais tout porte 
croire qu'elle ne survcut pas  son auteur. Le dix-huitime sicle en
voulait fort  cet ouvrage trange. Il n'a trouv grce que devant le
directeur actuel du Thtre-Franais, M. douard Thierry, qui l'a fait
reprsenter l'anne dernire (1861) pour le deux cent
cinquante-cinquime anniversaire de la naissance de Corneille. Le
spirituel critique a pens que cette hardiesse avait besoin, mme de
notre temps, d'tre excuse et prpare par toutes sortes de
prcautions. Il a cru utile de rtablir dans cette circonstance
l'usage du petit discours que le chef de troupe venait prononcer jadis
pour annoncer une reprsentation importante; seulement c'est dans le
feuilleton du _Moniteur_ qu'il s'est adress au public.

N'y et-il dans _l'Illusion_, dit M. douard Thierry, que ce cri
d'orgueil, ou plutt ce cri de bonheur jet par Corneille  l'heure o
son gnie se rveille et prend possession de lui-mme[1214], il me
semble que la pice valait la peine d'tre reprise au moins une fois
et pour l'anniversaire de la naissance du grand anctre. Je l'ai cru,
je le crois encore, puisque la reprsentation aura lieu jeudi
prochain[1215]. Seulement, il faut bien le dire, la reprsentation ne
sera pas complte. Si le cadre de _l'Illusion_ est original et
curieux, la suite des tableaux qui s'y adaptent n'est pas toujours
intressante. Le petit roman qui devait plaire au dix-septime sicle
a vieilli longtemps avant d'arriver au dix-neuvime; je me suis permis
de l'abrger en plus d'un endroit o Corneille, encore disciple de
Thophile, abusait singulirement du monologue. L'acte de la
prison[1216] a t retranch. Ce n'est pas tout. La tragdie que
jouent Isabelle et Clindor dans la pice de Corneille est certainement
bien arrange pour entretenir l'illusion du pre et faire passer le
spectateur, sans qu'il y prenne garde, des aventures relles de
Clindor au pome dramatique qu'il reprsente sur le thtre; mais la
scne n'est ni tragique ni touchante, et elle est dangereuse[1217]....
Voil comment Clindor en est venu, ou plutt en viendra jeudi prochain
 jouer un fragment du premier acte de _Don Sanche d'Aragon_. Vous me
direz que _l'Illusion_ a devanc _Don Sanche_ de quatorze ans: que
voulez-vous? Les deux pices se seront rapproches depuis. Vous me
direz que don Sanche n'est pas assassin: d'accord; mais les trois
rivaux qu'il provoque en combat singulier mettent  la fois l'pe 
la main contre lui, et c'est peut-tre assez pour que son pre le
croie dj mort. En tout cas, si je ne m'tais pas plus permis que je
ne devais, je n'crirais pas aujourd'hui cette longue lettre o je
rclame l'indulgence de tout le monde.

Pour notre part, nous aurions prfr que la pice ft joue sans
aucun changement; mais quel reproche faire  qui s'accuse de si bonne
grce? M. douard Thierry est un amateur dlicat, consomm; mais en
directeur habile il a cru devoir suivre plutt le got d'autrui que le
sien propre, et a sacrifi une partie du texte de Corneille pour faire
accepter plus facilement au public la pice oublie qu'il lui
prsentait.

Le succs a d'ailleurs pleinement justifi cette tentative, que moins
de prudence aurait pu faire chouer. Ce n'est qu'avec le temps qu'on
produira enfin sur le thtre les oeuvres de nos auteurs classiques
dans l'intgrit de leur texte, et avec cette minutieuse exactitude
qui n'est permise que depuis bien peu d'annes, mme  leurs
diteurs.

Le 6 juin 1862, le deux cent cinquante-sixime anniversaire de la
naissance de Corneille a encore fourni l'occasion d'une nouvelle
reprise de _l'Illusion_, qui n'a pas t moins bien accueillie que
l'anne prcdente.

La premire publication de cette comdie forme un volume in-4,
compos de 4 feuillets liminaires et de 124 pages. Voici son titre
exact:

L'ILLVSION COMIQVE, COMEDIE; _ Paris, chez Franois Targa....
M.DC.XXXIX. Auec priuilege du Roy_.

Ce privilge est du 11 fvrier 1639, et l'achev d'imprimer porte la
date du 16 mars. Corneille, rappel  Rouen entre ces deux poques,
comme il nous l'apprend dans sa ddicace, ne put corriger les preuves
de cet ouvrage. Il y remdia de son mieux par une liste des: Fautes
Notables survenues  l'Impression; mais ce soin de l'illustre pote
n'a gure profit  ses diteurs, et M. Lefvre en a tenu si peu de
compte qu'il a imprim comme variantes la plupart des fautes que
Corneille avait signales.

A partir de 1660, le titre se modifie et devient simplement
_l'Illusion_.

FOOTNOTES:

  [1205] Voyez le _Lexique_.

  [1206] Par Desmarest.

  [1207] _Histoire du Thtre franois_, tome V, p. 96.

  [1208] _ptre familire_, p. 17.

  [1209] _Bibliothque de l'cole des chartes_, 1re srie, tome V,
  p. 317.

  [1210] _Le Thtre franois_, p. 174.

  [1211] Josias de Soulas, cuyer, sieur de Floridor, succda, au
  thtre du Marais,  d'Orgemont, dans l'emploi d'orateur de la
  troupe; ensuite il remplaa Bellerose  l'htel de Bourgogne.
  Nous aurons  parler avec quelques dtails de la faon dont il
  jouait Massinisse dans la _Sophonisbe_ de Corneille. Il mourut
  vers 1672. Il eut trois enfants: un fils et deux filles. Son fils
  fut prtre de la paroisse de Saint-Sauveur; sa fille ane pousa
  le fils de Montfleury, et la cadette, un sieur Bigodet, qui
  devint fermier gnral aprs son mariage. Voyez _Histoire du
  Thtre franois_, tome VIII, p. 217, et la note suivante.

  [1212] Voici le titre exact de cet arrt: _Arrt du conseil
  d'tat du Roi, en faveur du sieur de Floridor, comdien du Roi,
  contre les commis  la recherche des usurpateurs de noblesse; qui
  prouve que la qualit de comdien ne droge point._ (Extrait des
  registres du conseil d'tat du 10 septembre 1668.) On y lit que
  Floridor entra dans les gardes du roi Louis XIII, pre de S. M.,
  o il porta le mousquet dans la compagnie du sieur de la Besne,
  et depuis servit en qualit d'enseigne dans le rgiment de
  Rambierre; et aprs, la rforme de quelques compagnies de ce
  rgiment lui fit prendre le parti de la comdie, dans laquelle il
  a servi depuis vingt-cinq ans, comme il fait encore  prsent, au
  divertissement de S. M.

  [1213] Voyez p. 433.

  [1214] Cessez de vous en plaindre. A prsent le thtre
         Est en un point si haut que chacun l'idoltre,
         Et ce que votre temps voyoit avec mpris
         Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits.

         (Vers 1645-1648.)

  [1215] Le 6 juin 1861.

  [1216] Le quatrime.

  [1217] Commencement du cinquime acte.


A MADEMOISELLE M. F. D. R.[1218].

    MADEMOISELLE,

Voici un trange monstre que je vous ddie. Le premier acte n'est
qu'un prologue, les trois suivants font une comdie imparfaite, le
dernier est une tragdie: et tout cela, cousu ensemble, fait une
comdie. Qu'on en nomme l'invention bizarre et extravagante tant qu'on
voudra, elle est nouvelle; et souvent la grce de la nouveaut, parmi
nos Franois, n'est pas un petit degr de bont. Son succs ne m'a
point fait de honte sur le thtre, et j'ose dire que la
reprsentation de cette pice capricieuse ne vous a point dplu,
puisque vous m'avez command de vous en adresser l'ptre quand elle
iroit sous la presse. Je suis au dsespoir de vous la prsenter en si
mauvais tat, qu'elle en est mconnoissable: la quantit de fautes que
l'imprimeur a ajoutes aux miennes la dguise, ou pour mieux dire, la
change entirement. C'est l'effet de mon absence de Paris, d'o mes
affaires m'ont rappel sur le point qu'il l'imprimoit, et m'ont oblig
d'en abandonner les preuves  sa discrtion. Je vous conjure de ne la
lire point que vous n'ayez pris la peine de corriger ce que vous
trouverez marqu en suite de cette ptre. Ce n'est pas que j'y aye
employ toutes les fautes qui s'y sont coules; le nombre en est si
grand qu'il et pouvant le lecteur: j'ai seulement choisi celles qui
peuvent apporter quelque corruption notable au sens, et qu'on ne peut
pas deviner aisment. Pour les autres, qui ne sont que contre la rime,
ou l'orthographe, ou la ponctuation, j'ai cru que le lecteur judicieux
y suppleroit sans beaucoup de difficult, et qu'ainsi il n'toit pas
besoin d'en charger cette premire feuille[1214]. Cela m'apprendra 
ne hasarder plus de pices  l'impression durant mon absence. Ayez
assez de bont pour ne ddaigner pas celle-ci, toute dchire qu'elle
est; et vous m'obligerez d'autant plus  demeurer toute ma vie,

    MADEMOISELLE,

    Le plus fidle et le plus passionn de vos
    serviteurs,

    CORNEILLE.

FOOTNOTES:

  [1218] Cette ptre n'est que dans les ditions antrieures 
  1660.--Les initiales cachent-elles un nom rel? Aucun diteur
  n'est parvenu jusqu'ici  le dcouvrir.--Dans l'impression de
  1639 on lit partout _Madamoiselle_, au lieu de _Mademoiselle_.

  [1219] Voyez la _Notice_, p. 430.


EXAMEN.

Je dirai peu de chose de cette pice: c'est une galanterie
extravagante qui a tant d'irrgularits, qu'elle ne vaut pas la peine
de la considrer, bien que la nouveaut de ce caprice en aye rendu le
succs assez favorable pour ne me repentir pas d'y avoir perdu quelque
temps. Le premier acte ne semble qu'un prologue; les trois suivants
forment une pice, que je ne sais comment nommer: le succs en est
tragique; Adraste y est tu, et Clindor en pril de mort; mais le
style et les personnages sont entirement de la comdie. Il y en a
mme un qui n'a d'tre que dans l'imagination, invent exprs pour
faire rire, et dont il ne se trouve point d'original parmi les hommes:
c'est un capitan qui soutient assez son caractre de fanfaron, pour me
permettre de croire qu'on en trouvera peu, dans quelque langue que ce
soit, qui s'en acquittent mieux. L'action n'y est pas complte,
puisqu'on ne sait,  la fin du quatrime acte qui la termine, ce que
deviennent les principaux acteurs, et qu'ils se drobent plutt au
pril qu'ils n'en triomphent. Le lieu y est assez rgulier, mais
l'unit de jour n'y est pas observe. Le cinquime est une tragdie
assez courte pour n'avoir pas la juste grandeur que demande Aristote
et que j'ai tch d'expliquer. Clindor et Isabelle, tant devenus
comdiens sans qu'on le sache, y reprsentent une histoire qui a du
rapport avec la leur, et semble en tre la suite. Quelques-uns ont
attribu cette conformit  un manque d'invention, mais c'est un trait
d'art pour mieux abuser par une fausse mort le pre de Clindor qui les
regarde, et rendre son retour de la douleur  la joie plus surprenant
et plus agrable.

Tout cela cousu ensemble fait une comdie dont l'action n'a pour
dure que celle de sa reprsentation, mais sur quoi il ne feroit pas
sr[1220] de prendre exemple. Les caprices de cette nature ne se
hasardent qu'une fois; et quand l'original auroit pass pour
merveilleux, la copie n'en peut jamais rien valoir. Le style semble
assez proportionn aux matires, si ce n'est que Lyse, en la sixime
scne du troisime acte, semble s'lever un peu trop au-dessus du
caractre de servante. Ces deux vers d'Horace lui serviront d'excuse,
aussi bien qu'au pre du Menteur, quand il se met en colre contre son
fils au cinquime:

    _Interdum tamen et vocem comoedia tollit,
    Iratusque Chremes tumido delitigat ore[1221]._

Je ne m'tendrai pas davantage sur ce pome: tout irrgulier qu'il
est, il faut qu'il aye quelque mrite, puisqu'il a surmont l'injure
des temps, et qu'il parot encore sur nos thtres, bien qu'il y aye
plus de trente annes[1222] qu'il est au monde, et qu'une si longue
rvolution en aye enseveli beaucoup sous la poussire, qui sembloient
avoir plus de droit que lui de prtendre  une si heureuse dure.

FOOTNOTES:

  [1220] VAR. (dit. de 1663 et de 1664): il ne seroit pas sr.

  [1221] _Art potique_, vers 93 et 94.

  [1222] On lit ainsi  partir de l'impression de 1668; dans les
  ditions antrieures: plus de vingt et cinq annes.




ACTEURS.


    ALCANDRE, magicien.
    PRIDAMANT, pre de Clindor.
    DORANTE, ami de Pridamant.
    MATAMORE, Capitan gascon, amoureux d'Isabelle.
    CLINDOR, suivant du Capitan et amant d'Isabelle.
    ADRASTE, gentilhomme, amoureux d'Isabelle.
    GRONTE, pre d'Isabelle.
    ISABELLE, fille de Gronte.
    LYSE, servante d'Isabelle.
    GELIER de Bordeaux.
    PAGE du Capitan.
    CLINDOR[1223], reprsentant THAGNE, seigneur anglois.
    ISABELLE, reprsentant HIPPOLYTE, femme de Thagne.
    LYSE, reprsentant CLARINE, suivante d'Hippolyte[1224].
    RASTE, cuyer de Florilame.
    TROUPE DE DOMESTIQUES D'ADRASTE.
    TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME.

La scne est en Touraine, en une campagne proche de la grotte du
Magicien[1225]




L'ILLUSION.

COMDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

PRIDAMANT, DORANTE.

    DORANTE.

    Ce mage, qui d'un mot renverse la nature[1226],
    N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
    La nuit qu'il entretient sur cet affreux sjour,
    N'ouvrant son voile pais qu'aux rayons d'un faux jour,
    De leur clat douteux n'admet en ces lieux sombres               5
    Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
    N'avancez pas: son art au pied de ce rocher
    A mis de quoi punir qui s'en ose approcher;
    Et cette large bouche est un mur invisible,
    O l'air en sa faveur devient inaccessible,                     10
    Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
    Sur un peu de poussire talent mille morts.
    Jaloux de son repos plus que de sa dfense,
    Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense;
    Malgr l'empressement d'un curieux dsir[1227],                 15
    Il faut, pour lui parler, attendre son loisir:
    Chaque jour il se montre, et nous touchons  l'heure
    O pour se divertir il sort de sa demeure[1228].

    PRIDAMANT.

    J'en attends peu de chose, et brle de le voir.
    J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir.                    20
    Ce fils, ce cher objet de mes inquitudes,
    Qu'ont loign de moi des traitements trop rudes,
    Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux,
    A cach pour jamais sa prsence  mes yeux.
      Sous ombre qu'il prenoit un peu trop de licence,              25
    Contre ses liberts je roidis ma puissance;
    Je croyois le dompter  force de punir[1229],
    Et ma svrit ne fit que le bannir.
    Mon me vit l'erreur dont elle toit sduite:
    Je l'outrageois prsent, et je pleurai sa fuite;                30
    Et l'amour paternel me fit bientt sentir
    D'une injuste rigueur un juste repentir.
    Il l'a fallu chercher: j'ai vu dans mon voyage
    Le P, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage:
    Toujours le mme soin travaille mes esprits;                    35
    Et ces longues erreurs[1230] ne m'en ont rien appris.
    Enfin, au dsespoir de perdre tant de peine,
    Et n'attendant plus rien de la prudence humaine,
    Pour trouver quelque borne  tant de maux soufferts[1231],
    J'ai dj sur ce point consult les enfers.                     40
    J'ai vu les plus fameux en la haute science[1232]
    Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'exprience:
    On m'en faisoit l'tat que vous faites de lui[1233],
    Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
    L'enfer devient muet quand il me faut rpondre,                 45
    Ou ne me rpond rien qu'afin de me confondre.

    DORANTE.

    Ne traitez pas Alcandre en homme du commun;
    Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un.
      Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre,
    Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre;       50
    Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons,
    Contre ses ennemis il fait des bataillons;
    Que de ses mots savants les forces inconnues
    Transportent les rochers, font descendre les nues,
    Et briller dans la nuit l'clat de deux soleils;                55
    Vous n'avez pas besoin de miracles pareils:
    Il suffira pour vous qu'il lit dans les penses,
    Qu'il connot l'avenir et les choses passes[1234];
    Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers,
    Et pour lui nos destins sont des livres ouverts.                60
    Moi-mme, ainsi que vous, je ne pouvois le croire:
    Mais sitt qu'il me vit, il me dit mon histoire;
    Et je fus tonn d'entendre le discours[1235]
    Des traits les plus cachs de toutes mes amours[1236].

    PRIDAMANT.

    Vous m'en dites beaucoup.

    DORANTE.

                              J'en ai vu davantage.                 65

    PRIDAMANT.

    Vous essayez en vain de me donner courage;
    Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit,
    Clore mes tristes jours d'une ternelle nuit.

    DORANTE.

    Depuis que j'ai quitt le sjour de Bretagne
    Pour venir faire ici le noble de campagne,                      70
    Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin,
    M'ont acquis Sylvrie et ce chteau voisin,
    De pas un, que je sache, il n'a du l'attente:
    Quiconque le consulte en sort l'me contente.
    Croyez-moi, son secours n'est pas  ngliger:                   75
    D'ailleurs il est ravi quand il peut m'obliger,
    Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prires
    Vous obtiendra de lui des faveurs singulires.

    PRIDAMANT.

    Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux.

    DORANTE.

    Esprez mieux: il sort, et s'avance vers nous[1237].            80
    Regardez-le marcher; ce visage si grave,
    Dont le rare savoir tient la nature esclave,
    N'a sauv toutefois des ravages du temps
    Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont dcharns cent ans;
    Son corps, malgr son ge, a les forces robustes,               85
    Le mouvement facile, et les dmarches justes:
    Des ressorts inconnus agitent le vieillard,
    Et font de tous ses pas[1238] des miracles de l'art.


SCNE II.

ALCANDRE, PRIDAMANT, DORANTE.

    DORANTE.

    Grand dmon du savoir, de qui les doctes veilles
    Produisent chaque jour de nouvelles merveilles,                 90
    A qui rien n'est secret dans nos intentions,
    Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions:
    Si de ton art divin le pouvoir admirable
    Jamais en ma faveur se rendit secourable,
    De ce pre afflig soulage les douleurs;                        95
    Une vieille amiti prend part en ses malheurs.
    Rennes ainsi qu' moi lui donna la naissance[1239],
    Et presque entre ses bras j'ai pass mon enfance;
    L son fils, pareil d'ge et de condition[1240],
    S'unissant avec moi d'troite affection....                    100

    ALCANDRE.

    Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amne:
    Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine.
      Vieillard, n'est-il pas vrai que son loignement
    Par un juste remords te gne incessamment?
    Qu'une obstination  te montrer svre                         105
    L'a banni de ta vue, et cause ta misre?
    Qu'en vain, au repentir de ta svrit,
    Tu cherches en tous lieux ce fils si maltrait?

    PRIDAMANT.

    Oracle de nos jours, qui connois toutes choses[1241],
    En vain de ma douleur je cacherois les causes;                 110
    Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur,
    Et vois trop clairement les secrets de mon coeur.
    Il est vrai, j'ai failli; mais pour mes injustices
    Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices:
    Donne enfin quelque borne  mes regrets cuisants,              115
    Rends-moi l'unique appui de mes dbiles ans.
    Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles[1242];
    L'amour pour le trouver me fournira des ailes.
    O fait-il sa retraite? en quels lieux dois-je aller?
    Ft-il au bout du monde, on m'y verra voler.                   120

    ALCANDRE.

    Commencez d'esprer: vous saurez par mes charmes
    Ce que le ciel vengeur refusoit  vos larmes.
    Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur:
    De son bannissement il tire son bonheur.
    C'est peu de vous le dire: en faveur de Dorante                125
    Je vous veux faire voir sa fortune clatante[1243].
    Les novices de l'art, avec tous leurs encens[1244],
    Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants,
    Leurs herbes, leurs parfums et leurs crmonies[1245],
    Apportent au mtier des longueurs infinies,                    130
    Qui ne sont, aprs tout, qu'un mystre pipeur
    Pour se faire valoir et pour vous faire peur[1246]:
    Ma baguette  la main, j'en ferai davantage.

(Il donne un coup de baguette, et on tire un rideau derrire lequel
sont en parade les plus beaux habits des comdiens.)

    Jugez de votre fils par un tel quipage:
      Eh bien! celui d'un prince a-t-il plus de splendeur?
    Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur[1247]?

    PRIDAMANT.

    D'un amour paternel vous flattez les tendresses;
    Mon fils n'est point de rang  porter ces richesses[1248],
    Et sa condition ne sauroit consentir[1249]
    Que d'une telle pompe il s'ose revtir.                        140

    ALCANDRE.

    Sous un meilleur destin sa fortune range,
    Et sa condition avec le temps change,
    Personne maintenant n'a de quoi murmurer
    Qu'en public de la sorte il aime  se parer[1250].

    PRIDAMANT.

    A cet espoir si doux j'abandonne mon me;                      145
    Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme:
    Seroit-il mari?

    ALCANDRE.

                     Je vais de ses amours
    Et de tous ses hasards vous faire le discours.
      Toutefois, si votre me toit assez hardie,
    Sous une illusion vous pourriez voir sa vie,                   150
    Et tous ses accidents[1251] devant vous exprims
    Par des spectres pareils  des corps anims:
    Il ne leur manquera ni geste ni parole.

    PRIDAMANT.

    Ne me souponnez point d'une crainte frivole:
    Le portrait de celui que je cherche en tous lieux              155
    Pourroit-il par sa vue pouvanter mes yeux?

    ALCANDRE[1252].

    Mon cavalier, de grce, il faut faire retraite,
    Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrte.

    PRIDAMANT.

    Pour un si bon ami je n'ai point de secrets.

    DORANTE.

    Il nous faut sans rplique accepter ses arrts[1253];          160
    Je vous attends chez moi.

    ALCANDRE.

                              Ce soir, si bon lui semble,
    Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble.


SCNE III.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

    ALCANDRE.

    Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur;
    Toutes ses actions ne vous font pas honneur,
    Et je serois marri d'exposer sa misre                         165
    En spectacle  des yeux autres que ceux d'un pre.
      Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin
    A peine lui dura du soir jusqu'au matin;
    Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine
    Des brevets  chasser la fivre et la migraine,                170
    Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi.
    L, comme on vit d'esprit, il en vcut aussi.
    Dedans Saint-Innocent il se fit secrtaire[1254];
    Aprs, montant d'tat, il fut clerc d'un notaire.
    Ennuy de la plume, il la quitta soudain[1255],                175
    Et fit danser un singe au faubourg[1256] Saint-Germain[1257]
    Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine
    Enrichit les chanteurs de la Samaritaine[1258].
    Son style prit aprs de plus beaux ornements;
    Il se hasarda mme  faire des romans,                         180
    Des chansons pour Gautier[1259], des pointes pour Guillaume[1260].
    Depuis, il trafiqua de chapelets de baume[1261],
    Vendit du mithridate en matre oprateur,
    Revint dans le Palais, et fut solliciteur.
    Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes,                     185
    Sayavdre, et Gusman[1262], ne prirent tant de formes:
    C'toit l pour Dorante un honnte entretien!

    PRIDAMANT.

    Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien!

    ALCANDRE.

    Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte,
    Dont le peu de longueur pargne votre honte.                   190
      Las de tant de mtiers sans honneur et sans fruit,
    Quelque meilleur destin  Bordeaux l'a conduit;
    Et l, comme il pensoit au choix d'un exercice,
    Un brave du pays l'a pris  son service.
    Ce guerrier amoureux en a fait son agent:                      195
    Cette commission l'a remeubl d'argent;
    Il sait avec adresse, en portant les paroles,
    De la vaillante dupe attraper les pistoles;
    Mme de son agent il s'est fait son rival,
    Et la beaut qu'il sert ne lui veut point de mal.              200
    Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire,
    Je vous le veux montrer plein d'clat et de gloire,
    Et la mme action qu'il pratique aujourd'hui.

    PRIDAMANT.

    Que dj cet espoir soulage mon ennui!

    ALCANDRE.

    Il a cach son nom en battant la campagne,                     205
    Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne:
    C'est ainsi que tantt vous l'entendrez nommer.
    Voyez tout sans rien dire et sans vous alarmer.
      Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience;
    N'en concevez pourtant aucune dfiance:                        210
    C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir
    Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir.
    Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prpare
    Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare.

FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [1223] L'indication de ce rle et des deux suivants manque dans
  l'dition de 1639.

  [1224] On lit de plus,  la suite de ce rle, dans les ditions
  de 1639-1657: ROSINE, _princesse d'Angleterre_, _femme de
  Florilame_

  [1225] Le lieu de la scne n'est pas marqu dans l'dition de
  1639.

  [1226] _Var._ Ce grand mage, dont l'art commande  la nature.
  (1639-57)

  [1227] _Var._ Si bien que ceux qu'amne un curieux desir
         Pour consulter Alcandre attendent son loisir. (1639-57)

  [1228] _Var._ Que pour se divertir il sort de sa demeure.
  (1639-64)

  [1229] _Var._ Je croyois le rduire  force de punir. (1639-57)

  [1230] _Longues erreurs_, longs voyages.

  [1231] _Var._ Pour trouver quelque fin  tant de maux soufferts.
  (1639)

  [1232] _Var._ J'ai vu les plus fameux en ces noires sciences
         Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expriences. (1639-57)

  [1233] _Var._ On en faisoit l'tat que vous faites de lui.
  (1639-57)

  [1234] _Var._ Et connot l'avenir et les choses passes. (1639)

  [1235] _Var._ Et je fus tonn d'entendre les discours. (1639)

  [1236] _Var._ Des traits les plus cachs de mes jeunes amours.
  (1639-60)

  [1237] _Var._ Esprez mieux: il sort, et s'avance vers vous.
  (1639)

  [1238] L'dition de 1639 donne, par erreur sans doute, _ces pas_,
  pour _ses pas_. Un peu plus bas, au vers 98, il y a de mme _ces
  bras_, pour _ses bras_.

  [1239] _Var._ Rennes ainsi qu' moi lui donne la naissance.
  (1639)

  [1240] _Var._ L de son fils et moi naquit l'affection:
         Nous tions pareils d'ge et de condition. (1639-57)

  [1241] _Var._ Oracle de nos jours, qui connot toutes choses.
  (1639)

  [1242] _Var._ Je le tiendrai rendu si j'en sais des nouvelles.
  (1639-68)

  [1243] _Var._ Je veux vous faire voir sa fortune clatante.
  (1639-64)

  [1244] _Var._ Les novices de l'art, avecque leurs encens.
  (1639-57)

  [1245] L'dition originale (1639) nous offre ici une variante qui
  pourrait s'expliquer, mais qui est corrige comme une faute dans
  l'errata:

    Leurs herbes, fleurs, parfums et leurs crmonies.

  [1246] _Var._ Pour les faire valoir et pour vous faire peur.
  (1639)

  [1247] Chapuzeau, dans un chapitre de son _Thtre franois_ qui
  a pour titre _Grande dpense en habits_ (p. 170), nous donne
  quelques dtails qui prouvent que Pridamant parle ici sans aucune
  exagration: Cet article de la dpense des comdiens est plus
  considrable qu'on ne s'imagine. Il y a peu de pices nouvelles
  qui ne leur cotent de nouveaux ajustements, et le faux or ni le
  faux argent qui rougissent bientt n'y tant pas employs, un
  habit  la romaine ira souvent  cinq cents cus. Ils aiment
  mieux user de mnage en toute autre chose pour donner plus de
  contentement au public, et il y a tel comdien dont l'quipage
  vaut plus de dix mille francs. Il est vrai que lorsqu'ils
  reprsentent une pice qui n'est uniquement que pour les plaisirs
  du Roi, les gentilshommes de la chambre ont ordre de donner 
  chaque acteur, pour les ajustements ncessaires, une somme de
  cent cus ou quatre cents livres, et s'il arrive qu'un mme
  acteur ait deux ou trois personnages  reprsenter, il touche de
  l'argent comme pour deux ou trois.

  [1248] _Var._ Mon fils n'est point du rang  porter ces
  richesses. (1639)

  [1249] _Var._ Et sa condition ne sauroit endurer
         Qu'avecque tant de pompe il ose se parer. (1639-57)

  [1250] _Var._ Qu'en public de la sorte il ose se parer. (1639-57)

  [1251] L'dition de 1682 a seule ici: _ces accidents_, pour _ses
  accidents_.

  [1252] Aprs le nom d'ALCANDRE, Thomas Corneille, dans l'dition
  de 1692, a ajout ici, et plus bas  la fin de la scne: _
  Dorante_, indication qui n'est pas inutile pour la clart.

  [1253] _Var._ Il vous faut sans rplique accepter ses arrts.
  (1639)

  [1254] Un grand nombre d'crivains publics taient alors tablis
  dans le clotre de Saint-Innocent. L'auteur d'un petit crit
  publi en 1615 et qui a pour titre _Le Secrtaire de
  Saint-Innocent_, fait l'apologie de cette profession, laquelle,
  dit-il, ne me fait pas.... si peu d'honneur, qu'il n'y ait encore
  un des marguilliers et deux bourgeois de la paroisse qui me
  saluent les premiers quand ils me rencontrent et me disent en
  passant: Dieu vous gard', Monsieur! Qu'en pourroit attendre
  davantage un gentilhomme de dix mille francs de rente? Il s'en
  sentiroit bien fort honor. Quant aux profits, ils n'taient pas
  bien considrables,  ce qu'il parat; car nous voyons un
  charbonnier et un crocheteur aborder l'crivain, lui payer 
  boire; aprs quoi, le charbonnier lui dit: Vous ne serez pas
  malcontent de nous, qui avons encore chacun une pice de cinq
  sous de reste aprs avoir bu. Ce qui fait dire  l'auteur,
  merveill d'une si bonne aubaine: Qui fut bien aise d'une si
  belle et si utile occasion,  laquelle chaque bissexte n'en porte
  pas deux semblables? ce fut moi.--Voyez encore, dans _la Ville
  de Paris en vers burlesques_ de Berthod, le long morceau o il
  dcrit la conduite et le style des secrtaires de Saint-Innocent.

  [1255] _Var._ Ennuy de la plume, il le quitta soudain. (1644-68)

  --Les ditions de 1652 et de 1657 donnent, par erreur: _se quitta_,
  pour _le quitta_.

  [1256] A la foire Saint-Germain, qui se tenait sur l'emplacement
  actuel du march Saint-Germain et s'tendait jusqu' l'extrmit
  de la rue de Tournon et aux environs du Luxembourg. Elle
  s'ouvrait le 3 fvrier; elle a eu lieu pour la dernire fois en
  1789.

  [1257] _Var._ Et dans l'Acadmie il joua de la main. (1639)

  [1258] La fontaine de la Samaritaine, leve sur le Pont-Neuf,
  tirait son nom d'un groupe de bronze dor reprsentant Jsus et
  la Samaritaine auprs du puits de Jacob. Elle a t entirement
  dtruite en 1812.--Nous appelons encore _ponts-neufs_ les
  chansons qui courent les rues.

  [1259] On pourrait tre tent de croire qu'il est question de
  Gautier-Garguille, comdien d'abord au Marais, et ensuite 
  l'Htel de Bourgogne; mais les noms _Gautier_ et _Guillaume_
  s'employaient autrefois d'une manire gnrale, comme aujourd'hui
  _Pierre_ et _Paul_. Voyez Godefroy, _Lexique de Corneille_, tome
  II, p. 433.

  [1260] Il ne s'agit pas ici de Gros-Guillaume. Voyez la note
  prcdente.

  [1261] _Var._ Depuis il trafiqua des chapelets de baume. (1654 et
  60)

  [1262] Buscon, Lazarille, Gusman sont les hros de divers romans
  espagnols, du genre picaresque, dont il avait paru des
  traductions franaises, soit  la fin du seizime, soit au
  commencement du dix-septime sicle. Celui auquel Buscon donne
  son nom a pour auteur don Franois Quevedo de Villegas, et a t
  publi en franais en 1633. Les aventures de Lazarille de Tormes
  ont t attribues par les uns  Diego Hurtado de Mendoza, par
  d'autres  Jean de Ortega: une traduction franaise de la
  premire partie a paru ds 1560; une autre, de la premire et de
  la seconde, en 1620. La vie et les gestes de Guzman d'Alfarache,
  crits en espagnol par Matthieu Aleman, furent traduits en
  franais, en 1600, puis en 1632. Sayavdre ou Sayavedra est un
  chevalier d'industrie, qui, aprs avoir dpouill Guzman
  d'Alfarache de tout ce qu'il possdait, devient son domestique et
  partage quelque temps sa vie aventureuse. Voyez les livres IV et
  V du roman.




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

    ALCANDRE.

    Quoi qui s'offre[1263]  nos yeux, n'en ayez point d'effroi[1264];
    De ma grotte surtout ne sortez qu'aprs moi:
    Sinon, vous tes mort. Voyez dj parotre
    Sous deux fantmes vains votre fils et son matre.

    PRIDAMANT.

    O Dieux! je sens mon me aprs lui s'envoler.

    ALCANDRE.

    Faites-lui du silence, et l'coutez parler.                    220


SCNE II.

MATAMORE, CLINDOR.

    CLINDOR.

    Quoi! Monsieur, vous rvez! et cette me hautaine,
    Aprs tant de beaux faits, semble tre encore en peine!
    N'tes-vous point lass d'abattre des guerriers,
    Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers[1265]?

    MATAMORE.

    Il est vrai que je rve, et ne saurois rsoudre                225
    Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre,
    Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.

    CLINDOR.

    Eh! de grce, Monsieur, laissez-les vivre encor:
    Qu'ajouteroit leur perte  votre renomme?
    D'ailleurs quand auriez-vous rassembl votre arme[1266]?

    MATAMORE.

    Mon arme? Ah, poltron! ah, tratre! pour leur mort
    Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort?
    Le seul bruit de mon nom renverse les murailles[1267],
    Dfait les escadrons, et gagne les batailles.
    Mon courage invaincu contre les empereurs                      235
    N'arme que la moiti de ses moindres fureurs;
    D'un seul commandement que je fais aux trois Parques,
    Je dpeuple l'tat des plus heureux monarques;
    Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats:
    Je couche d'un revers mille ennemis  bas.                     240
    D'un souffle je rduis leurs projets en fume;
    Et tu m'oses parler cependant d'une arme!
    Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars:
    Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards,
    Veillaque[1268]. Toutefois je songe  ma matresse:            245
    Ce penser m'adoucit: va, ma colre cesse[1269],
    Et ce petit archer qui dompte tous les Dieux
    Vient de chasser la mort qui logeoit dans mes yeux.
    Regarde, j'ai quitt cette effroyable mine
    Qui massacre, dtruit, brise, brle, extermine;                250
    Et, pensant au bel oeil qui tient ma libert,
    Je ne suis plus qu'amour, que grce, que beaut.

    CLINDOR.

    O Dieux! en un moment que tout vous est possible!
    Je vous vois aussi beau que vous tiez terrible[1270],
    Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur,              255
    Qu'il puisse constamment vous refuser son coeur[1271].

    MATAMORE.

    Je te le dis encor, ne sois plus en alarme:
    Quand je veux, j'pouvante; et quand je veux, je charme;
    Et, selon qu'il me plat, je remplis tour  tour
    Les hommes de terreur, et les femmes d'amour.                  260
      Du temps que ma beaut m'toit insparable,
    Leurs perscutions me rendoient misrable:
    Je ne pouvois sortir sans les faire pmer.
    Mille mouroient par jour  force de m'aimer:
    J'avois des rendez-vous de toutes les princesses;              265
    Les reines  l'envi mendioient mes caresses;
    Celle d'thopie, et celle du Japon,
    Dans leurs soupirs d'amour ne mloient que mon nom.
    De passion pour moi deux sultanes troublrent[1272];
    Deux autres, pour me voir, du srail s'chapprent:            270
    J'en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.

    CLINDOR.

    Son mcontentement n'alloit qu' votre honneur.

    MATAMORE.

    Ces pratiques nuisoient  mes desseins de guerre,
    Et pouvoient m'empcher de conqurir la terre.
    D'ailleurs, j'en devins las; et pour les arrter,              275
    J'envoyai le Destin dire  son Jupiter
    Qu'il trouvt un moyen qui[1273] ft cesser les flammes
    Et l'importunit dont m'accabloient les dames:
    Qu'autrement ma colre iroit dedans les cieux
    Le dgrader soudain de l'empire des Dieux,                     280
    Et donneroit  Mars  gouverner sa foudre[1274].
    La frayeur qu'il en eut le fit bientt rsoudre:
    Ce que je demandois fut prt en un moment;
    Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.

    CLINDOR.

    Que j'aurois, sans cela, de poulets  vous rendre!             285

    MATAMORE.

    De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre,
    Sinon de.... Tu m'entends? Que dit-elle de moi?

    CLINDOR.

    Que vous tes des coeurs et le charme et l'effroi;
    Et que si quelque effet peut suivre vos promesses,
    Son sort est plus heureux que celui des Desses.               290

    MATAMORE.

    coute. En ce temps-l, dont tantt je parlois,
    Les Desses aussi se rangeoient sous mes lois;
    Et je te veux conter une trange aventure
    Qui jeta du dsordre en toute la nature,
    Mais dsordre aussi grand qu'on en voie arriver.               295
      Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever,
    Et ce visible Dieu, que tant de monde adore,
    Pour marcher devant lui ne trouvoit point d'Aurore:
    On la cherchoit partout, au lit du vieux Tithon,
    Dans les bois de Cphale, au palais de Memnon;                 300
    Et faute de trouver cette belle fourrire[1275],
    Le jour jusqu' midi se passa sans lumire[1276].

    CLINDOR.

    O pouvoit tre alors la reine des clarts[1277]?

    MATAMORE.

    Au milieu de ma chambre,  m'offrir ses beauts.
    Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes;             305
    Mon coeur fut insensible  ses plus puissants charmes;
    Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour[1278]
    Fut un ordre prcis d'aller rendre le jour.

    CLINDOR.

    Cet trange accident me revient en mmoire;
    J'tois lors en Mexique, o j'en appris l'histoire,            310
    Et j'entendis conter que la Perse en courroux
    De l'affront de son Dieu murmuroit contre vous.

    MATAMORE.

    J'en ous quelque chose, et je l'eusse punie;
    Mais j'tois engag dans la Transylvanie,
    O ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser,                    315
    A force de prsents me surent apaiser.

    CLINDOR.

    Que la clmence est belle en un si grand courage!

    MATAMORE.

    Contemple, mon ami, contemple ce visage:
    Tu vois un abrg de toutes les vertus.
    D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus,                   320
    Dont la race est prie, et la terre dserte,
    Pas un qu' son orgueil n'a jamais d sa perte.
    Tous ceux qui font hommage  mes perfections
    Conservent leurs tats par leurs submissions.
      En Europe, o les rois sont d'une humeur civile,             325
    Je ne leur rase point de chteau ni de ville:
    Je les souffre rgner, mais chez les Africains,
    Partout o j'ai trouv des rois un peu trop vains,
    J'ai dtruit les pays[1279] pour punir leurs monarques[1280],
    Et leurs vastes dserts en sont de bonnes marques:             330
    Ces grands sables qu' peine on passe sans horreur
    Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur.

    CLINDOR.

    Revenons  l'amour: voici votre matresse.

    MATAMORE.

    Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.

    CLINDOR.

    O vous retirez-vous?

    MATAMORE.

                          Ce fat n'est pas vaillant;               335
    Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
    Peut-tre qu'orgueilleux d'tre avec cette belle,
    Il seroit assez vain pour me faire querelle.

    CLINDOR.

    Ce seroit bien courir lui-mme  son malheur.

    MATAMORE.

    Lorsque j'ai ma beaut, je n'ai point de valeur[1281].         340

    CLINDOR.

    Cessez d'tre charmant, et faites-vous terrible.

    MATAMORE.

    Mais tu n'en prvois pas l'accident infaillible;
    Je ne saurois me faire effroyable  demi:
    Je tuerois ma matresse avec mon ennemi.
    Attendons en ce coin l'heure qui les spare.                   345

    CLINDOR.

    Comme votre valeur, votre prudence est rare.


SCNE III.

ADRASTE, ISABELLE.

    ADRASTE.

    Hlas! s'il est ainsi, quel malheur est le mien!
    Je soupire, j'endure, et je n'avance rien;
    Et malgr les transports de mon amour extrme,
    Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime.              350

    ISABELLE.

    Je ne sais pas, Monsieur, de quoi vous me blmez.
    Je me connois aimable, et crois que vous m'aimez:
    Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence;
    Et quand bien de leur part j'aurois moins d'assurance,
    Pour peu qu'un honnte homme ait vers moi[1282] de crdit,
    Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit.
    Rendez-moi la pareille; et puisqu' votre flamme
    Je ne dguise rien de ce que j'ai dans l'me,
    Faites-moi la faveur de croire sur ce point
    Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.             360

    ADRASTE.

    Cruelle, est-ce l donc[1283] ce que vos injustices
    Ont rserv de prix  de si longs services?
    Et mon fidle amour est-il si criminel
    Qu'il doive tre puni d'un mpris ternel?

    ISABELLE.

    Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses:
    Des pines pour moi, vous les nommez des roses;
    Ce que vous appelez service, affection,
    Je l'appelle supplice et perscution.
    Chacun dans sa croyance galement s'obstine.
    Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine;                370
    Et ce que vous jugez digne du plus haut prix[1284]
    Ne mrite,  mon gr, que haine et que mpris.

    ADRASTE.

    N'avoir que du mpris pour des flammes si saintes
    Dont j'ai reu du ciel les premires atteintes!
    Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer,                 375
    Ne me donna de coeur que pour vous adorer[1285].
    Mon me vint au jour pleine de votre ide[1286];
    Avant que de vous voir vous l'avez possde;
    Et quand je me rendis  des regards si doux[1287],
    Je ne vous donnai rien qui ne ft tout  vous,                 380
    Rien que l'ordre du ciel n'et dj fait tout vtre.

    ISABELLE.

    Le ciel m'et fait plaisir d'en enrichir une autre[1288];
    Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous har:
    Gardons-nous bien tous deux de lui dsobir.
    Vous avez, aprs tout, bonne part  sa haine[1289],            385
    Ou d'un crime secret il vous livre  la peine;
    Car je ne pense pas qu'il soit tourment gal
    Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.

    ADRASTE.

    La grandeur de mes maux vous tant si connue,
    Me refuserez-vous la piti qui m'est due?                      390

    ISABELLE.

    Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus
    Que je vois ces tourments tout  fait superflus[1290],
    Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance
    Que l'incommode honneur d'une triste constance.

    ADRASTE.

    Un pre l'autorise, et mon feu maltrait                       395
    Enfin aura recours  son autorit.

    ISABELLE.

    Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte[1291];
    Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte.

    ADRASTE.

    J'espre voir pourtant, avant la fin du jour,
    Ce que peut son vouloir au dfaut de l'amour.                  400

    ISABELLE.

    Et moi, j'espre voir, avant que le jour passe,
    Un amant accabl de nouvelle disgrce.

    ADRASTE.

    Eh quoi! cette rigueur ne cessera jamais?

    ISABELLE.

    Allez trouver mon pre, et me laissez en paix.

    ADRASTE.

    Votre me, au repentir de sa froideur passe,                  405
    Ne la veut point quitter sans tre un peu force:
    J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments
    Que c'est pour obir  vos commandements.

    ISABELLE.

    Allez continuer une vaine poursuite.


SCNE IV.

MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR.

    MATAMORE.

    Eh bien! ds qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite?         410
    M'a-t-il bien su quitter la place au mme instant?

    ISABELLE.

    Ce n'est pas honte  lui, les rois en font autant,
    Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles[1292]
    N'a tromp mon esprit en frappant mes oreilles.

    MATAMORE.

    Vous le pouvez bien croire, et pour le tmoigner,              415
    Choisissez en quels lieux il vous plat de rgner:
    Ce bras tout aussitt vous conqute un empire;
    J'en jure par lui-mme, et cela c'est tout dire.

    ISABELLE.

    Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur;
    Je ne veux point rgner que dessus votre coeur:                420
    Toute l'ambition que me donne ma flamme,
    C'est d'avoir pour sujets les desirs de votre me.

    MATAMORE.

    Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir
    Que vous avez[1293] sur eux un absolu pouvoir,
    Je n'couterai plus cette humeur de conqute;                  425
    Et laissant tous les rois leurs couronnes en tte,
    J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets,
    Qui viendront  genoux vous rendre mes poulets.

    ISABELLE.

    L'clat de tels suivants attireroit l'envie
    Sur le rare bonheur o je coule ma vie;                        430
    Le commerce discret de nos affections
    N'a besoin que de lui pour ces commissions[1294].

    MATAMORE.

    Vous avez, Dieu me sauve! un esprit  ma mode;
    Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode.
    Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis:
    Je les rends aussitt que je les ai conquis,
    Et me suis vu charmer quantit de princesses,
    Sans que jamais mon coeur les voult pour matresses[1295].

    ISABELLE.

    Certes en ce point seul je manque un peu de foi.
    Que vous ayez quitt des princesses pour moi!                  440
    Que vous leur refusiez un coeur dont je dispose[1296]!

    MATAMORE[1297].

    Je crois que la Montagne en saura quelque chose.
    Viens . Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi,
    Je donnai dans la vue aux deux filles du Roi,
    Que te dit-on en cour de cette jalousie[1298]                  445
    Dont pour moi toutes deux eurent l'me saisie[1299]?

    CLINDOR.

    Par vos mpris enfin l'une et l'autre[1300] mourut.
    J'tois lors en gypte, o le bruit en courut;
    Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes
    Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes.               450
    Vous veniez d'assommer dix gants en un jour;
    Vous aviez dsol les pays d'alentour,
    Ras quinze chteaux, aplani deux montagnes,
    Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes,
    Et dfait, vers Damas, cent mille combattants.                 455

    MATAMORE.

    Que tu remarques bien et les lieux et les temps!
    Je l'avois oubli.

    ISABELLE.

                       Des faits si pleins de gloire
    Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mmoire?

    MATAMORE.

    Trop pleine de lauriers remports sur les rois[1301],
    Je ne la charge point de ces menus exploits.                   460


SCNE V[1302].

MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR, PAGE.

    PAGE.

    Monsieur.

    MATAMORE.

              Que veux-tu, page?

    PAGE.

                                 Un courrier vous demande.

    MATAMORE.

    D'o vient-il?

    PAGE.

                   De la part de la reine d'Islande.

    MATAMORE.

    Ciel! qui sais comme quoi j'en suis perscut,
    Un peu plus de repos avec moins de beaut!
    Fais qu'un si long mpris enfin la dsabuse.                   465

    CLINDOR.

    Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse.

    ISABELLE.

    Je n'en puis plus douter.

    CLINDOR.

                              Il vous le disoit bien.

    MATAMORE.

    Elle m'a beau prier: non, je n'en ferai rien.
    Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre,
    Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre.                   470
      Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant
    Une heure d'entretien de ce cher confident,
    Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire,
    Vous fera voir sur qui vous avez la victoire.

    ISABELLE.

    Tardez encore moins, et par ce prompt retour                   475
    Je jugerai quelle est envers moi votre amour.


SCNE VI.

CLINDOR, ISABELLE.

    CLINDOR.

    Jugez plutt par l l'humeur du personnage:
    Ce page n'est chez lui que pour ce badinage,
    Et venir d'heure en heure avertir Sa Grandeur
    D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur.                480

    ISABELLE.

    Ce message me plat bien plus qu'il ne lui semble:
    Il me dfait d'un fou pour nous laisser ensemble.

    CLINDOR.

    Ce discours favorable enhardira mes feux
    A bien user d'un temps[1303] si propice  mes voeux.

    ISABELLE.

    Que m'allez-vous conter?

    CLINDOR.

                             Que j'adore Isabelle,                 485
    Que je n'ai plus de coeur ni d'me que pour elle,
    Que ma vie....

    ISABELLE.

                   pargnez ces propos superflus;
    Je les sais, je les crois, que voulez-vous de plus?
    Je nglige  vos yeux l'offre d'un diadme;
    Je ddaigne un rival: en un mot, je vous aime.                 490
    C'est aux commencements des foibles passions
    A s'amuser encore aux protestations:
    Il suffit de nous voir au point o sont les ntres;
    Un coup d'oeil vaut pour vous tous les discours des autres[1304].

    CLINDOR.

    Dieux! qui l'et jamais cru, que mon sort rigoureux            495
    Se rendt si facile  mon coeur amoureux!
    Banni de mon pays par la rigueur d'un pre,
    Sans support, sans amis, accabl de misre,
    Et rduit  flatter le caprice arrogant
    Et les vaines humeurs d'un matre extravagant:                 500
    Ce pitoyable tat de ma triste fortune[1305]
    N'a rien qui vous dplaise ou qui vous importune;
    Et d'un rival puissant les biens et la grandeur
    Obtiennent moins sur vous que ma sincre ardeur.

    ISABELLE.

    C'est comme il faut choisir. Un amour vritable[1306]          505
    S'attache seulement  ce qu'il voit aimable[1307].
    Qui regarde les biens ou la condition
    N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition,
    Et souille lchement par ce mlange infme
    Les plus nobles desirs qu'enfante une belle me.               510
    Je sais bien que mon pre a d'autres sentiments,
    Et mettra de l'obstacle  nos contentements;
    Mais l'amour sur mon coeur a pris trop de puissance
    Pour couter encor les lois de la naissance.
    Mon pre peut beaucoup, mais bien moins que ma foi:
    Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi.

    CLINDOR.

    Confus de voir donner  mon peu de mrite....

    ISABELLE.

    Voici mon importun, souffrez que je l'vite.


SCNE VII.

ADRASTE, CLINDOR.

    ADRASTE.

    Que vous tes heureux, et quel malheur me suit!
    Ma matresse vous souffre, et l'ingrate me fuit.               520
    Quelque got qu'elle prenne en votre compagnie,
    Sitt que j'ai paru, mon abord l'a bannie.

    CLINDOR.

    Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu[1308],
    Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu.

    ADRASTE.

    Lasse de vos discours! votre humeur est trop bonne,            525
    Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne.
    Mais que lui contiez-vous qui pt l'importuner?

    CLINDOR.

    Des choses qu'aisment vous pouvez deviner:
    Les amours de mon matre, ou plutt ses sottises,
    Ses conqutes en l'air, ses hautes entreprises.                530

    ADRASTE.

    Voulez-vous m'obliger? votre matre, ni vous,
    N'tes pas gens tous deux  me rendre jaloux;
    Mais si vous ne pouvez arrter ses saillies,
    Divertissez[1309] ailleurs le cours de ses folies.

    CLINDOR.

    Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments            535
    Ne parlent que de morts et de saccagements,
    Qu'il bat, terrasse, brise, trangle, brle, assomme?

    ADRASTE.

    Pour tre son valet, je vous trouve honnte homme:
    Vous n'tes point de taille  servir sans dessein[1310]
    Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain.              540
    Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle,
    Toujours de plus en plus je l'prouve cruelle:
    Ou vous servez quelque autre, ou votre qualit
    Laisse dans vos projets trop de tmrit.
    Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse.           545
    Que votre matre enfin fasse une autre matresse;
    Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux,
    Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous.
    Ce n'est pas qu'aprs tout les volonts d'un pre,
    Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire;               550
    Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci,
    Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici;
    Car si je vous vois plus regarder cette porte,
    Je sais comme traiter les gens de votre sorte.

    CLINDOR.

    Me prenez-vous pour homme  nuire  votre feu[1311]?           555

    ADRASTE.

    Sans rplique, de grce, ou nous verrons beau jeu.
    Allez: c'est assez dit.

    CLINDOR.

                            Pour un lger ombrage,
    C'est trop indignement traiter un bon courage.
    Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur,
    Il m'a fait le coeur ferme et sensible  l'honneur;            560
    Et je pourrois bien rendre un jour ce qu'on me prte[1312].

    ADRASTE.

    Quoi! vous me menacez!

    CLINDOR.

                           Non, non, je fais retraite.
    D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit;
    Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit.


SCNE VIII.

ADRASTE, LYSE.

    ADRASTE.

    Ce bltre insolent me fait encor bravade.                     565

    LYSE.

    A ce compte, Monsieur, votre esprit est malade?

    ADRASTE.

    Malade, mon esprit!

    LYSE.

                        Oui, puisqu'il est jaloux
    Du malheureux agent de ce prince des foux[1313].

    ADRASTE.

    Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle[1314],
    Et crains peu qu'un valet me supplante auprs d'elle[1315].
    Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui
    Le plaisir qu'elle prend  causer avec lui[1316].

    LYSE.

    C'est dnier ensemble et confesser la dette.

    ADRASTE.

    Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrte,
    Et trouve mes soupons bien ou mal  propos;                   575
    Je l'ai chass d'ici pour me mettre en repos.
    En effet, qu'en est-il?

    LYSE.

                            Si j'ose vous le dire,
    Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire.

    ADRASTE.

    Lyse, que me dis-tu[1317]?

    LYSE.

                            Qu'il possde son coeur,
    Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur,            580
    Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pense.

    ADRASTE.

    Trop ingrate beaut, dloyale, insense,
    Tu m'oses donc ainsi prfrer un maraud?

    LYSE.

    Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut,
    Et je vous en veux faire entire confidence:                   585
    Il se dit gentilhomme, et riche.

    ADRASTE.

                                     Ah! l'impudence

    LYSE.

    D'un pre rigoureux fuyant l'autorit,
    Il a couru longtemps d'un et d'autre ct;
    Enfin, manque d'argent peut-tre, ou par caprice,
    De notre Firabras il s'est mis au service[1318],              590
    Et sous ombre d'agir pour ses folles amours[1319],
    Il a su pratiquer de si russ dtours,
    Et charmer tellement cette pauvre abuse,
    Que vous en avez vu votre ardeur mprise;
    Mais parlez  son pre, et bientt son pouvoir                 595
    Remettra son esprit aux termes du devoir.

    ADRASTE.

    Je viens tout maintenant d'en tirer assurance
    De recevoir les fruits de ma persvrance,
    Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet;
    Mais, coute, il me faut obliger tout  fait.                  600

    LYSE.

    O je vous puis servir j'ose tout entreprendre.

    ADRASTE.

    Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre?

    LYSE.

    Il n'est rien plus ais: peut-tre ds ce soir.

    ADRASTE.

    Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir[1320].
    Cependant prends ceci seulement par avance.                    605

    LYSE.

    Que le galant alors soit frott d'importance!

    ADRASTE.

    Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter,
    Charg d'autant de bois qu'il en pourra porter.


SCNE IX.

LYSE.

    L'arrogant croit dj tenir ville gagne[1321];
    Mais il sera puni de m'avoir ddaigne.                        610
    Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu,
    Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu.
    Je ne mrite pas l'honneur de ses caresses:
    Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des matresses;
    Je ne suis que servante: et qu'est-il que valet?               615
    Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid:
    Il se dit riche et noble, et cela me fait rire;
    Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire?
    Qu'il le soit: nous verrons ce soir, si je le tiens,
    Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens.                620


SCNE X.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

    ALCANDRE.

    Le coeur vous bat un peu.

    PRIDAMANT.

                              Je crains cette menace.

    ALCANDRE.

    Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrce.

    PRIDAMANT.

    Elle en est mprise, et cherche  se venger.

    ALCANDRE.

    Ne craignez point: l'amour la[1322] fera bien changer.


FIN DU SECOND ACTE.

FOOTNOTES:

  [1263] L'dition de 1682 donne seule: Quoi qu'il s'offre, au
  lieu de: Quoi qui s'offre.

  [1264] _Var._ Quoi qui s'offre  vos yeux, n'en ayez point
  d'effroi. (1639-68)

  [1265] _Var._ Soupirez-vous aprs quelques nouveaux lauriers?
  (1639-57)

  [1266] _Var._ Et puis quand auriez-vous rassembl votre arme?
  (1639-57)

  [1267] Voyez la _Notice_, p. 423.

  [1268] De l'espagnol _bellaco_, _vellaco_, maraud, coquin.

  [1269] _Var._ Le penser m'adoucit: va, ma colre cesse. (1639)

  [1270] _Var._ Je vous vois aussi beau que vous tes terrible.
  (1639)

  [1271] _Var._ Qui puisse constamment vous refuser son coeur.
  (1639)

  [1272] _Troubler_, neutralement, pour se troubler.

  [1273] Les ditions de 1644-57 ont _que_, au lieu de _qui_, ce
  qui fait une leon vide de sens.

  [1274] _Var._ Et donneroit  Mars  gouverner son foudre.
  (1639-68)

  [1275] Voyez ci-dessus, p. 144, note 2.

  [1276] _Var._ Le jour jusqu' midi se passoit sans lumire.
  (1639)

  [1277] _Var._ O se pouvoit cacher la reine des clarts?
         MAT. Parbieu je la tenois encore  mes cts.
         Aucun n'osa jamais la chercher dans ma chambre,
         Et le dernier de juin fut un jour de dcembre;
         Car enfin, suppli par le Dieu du sommeil,
         Je la rendis au monde, et l'on vit le soleil. (1639-57)

  [1278] _Var._ Et tout ce qu'elle obtint par son frivole amour.
  (1660-68)

  [1279] Dans l'dition de 1682, on lit, mais c'est probablement
  une faute d'impression: leurs pays, pour: les pays.

  [1280] _Var._ J'ai dtruit les pays avecque les monarques.
  (1639-57)

  [1281] _Var._ Lorsque j'ai ma beaut, je n'ai point ma valeur.
  (1639-68)

  [1282] L'dition de 1682 porte, par erreur, _vers vous_, pour
  _vers moi_.

  [1283] Dans l'dition de 1639, le vers commence ainsi: Cruelle,
  c'est l donc, etc.; mais l'errata y substitue: Cruelle, est-ce
  l donc, etc.?

  [1284] _Var._ Et la mme action,  votre sentiment,
         Mrite rcompense, au mien un chtiment.
         ADR. Donner un chtiment  des flammes si saintes. (1639-57)

  [1285] _Var._ Ne me donna du coeur que pour vous adorer. (1639)

  [1286] _Var._ Mon me prit naissance avecque votre ide.
  (1639-57)

  [1287] _Var._ Et les premiers regards dont m'aient frapp vos yeux
         N'ont fait qu'excuter l'ordonnance des cieux,
         Que vous saisir d'un bien qu'ils avoient fait tout vtre. (1639-57)

  [1288] _Var._ Le ciel m'et fait plaisir d'en enrichir un
  autre[1288-a]. (1639-60)

    [1288-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.

  [1289] _Var._ Aprs tout, vous avez bonne part  sa haine,
         Ou de quelque grand crime il vous donne la peine;
         Car je ne pense pas qu'il soit supplice gal
         D'tre forc d'aimer qui vous traite si mal.
         ADR. Puisque ainsi vous jugez que ma peine est si dure,
         Prenez quelque piti des tourments que j'endure. (1639-57)

  [1290] _Var._ Que je vois ces tourments passer pour superflus.
  (1639-57)

  [1291] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [1292] _Var._ Au moins si ce grand bruit qui court de vos
  merveilles. (1639-57)

  [1293] L'impression de 1682 porte, mais  tort: Que nous avons.
  Notre texte: Que vous avez, est celui de toutes les autres
  ditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de celle que
  Thomas a publie en 1692.

  [1294] En marge, dans l'dition de 1639: _Elle montre Clindor._

  [1295] _Var._ Sans que jamais mon coeur acceptt ces matresses.
  (1639)

  [1296] _Var._ Qu'elles n'aient pu blesser un coeur dont je
  dispose! (1639-57)

  [1297] Ici l'dition de 1692 ajoute: _montrant Clindor_.

  [1298] _Var._ Sus-tu rien de leur flamme et de la jalousie.
  (1639-57)

  [1299] _Var._ Dont pour moi toutes deux avoient l'me saisie?
  (1639)

  [1300] Dans l'impression de 1682: l'un et l'autre, ce qui est
  une faute vidente.

  [1301] _Var._ Trop pleine des lauriers remports sur les rois.
  (1639-68)

  [1302] Il n'y a point ici de distinction de scne dans l'dition
  de 1639.

  [1303] L'dition de 1682 donne seule: du temps, pour: d'un
  temps.

  [1304] _Var._ Un clin d'oeil vaut pour vous tout le discours des
  autres. (1639)
         _Var._ Un coup d'oeil vaut pour vous tout le discours des
  autres. (1644-68)

  [1305] _Var._ En ce piteux tat, ma fortune si basse
         Trouve encor quelque part en votre bonne grce. (1639-57)

  [1306] _Var._ C'est comme il faut choisir, et l'amour vritable.
  (1639-57)

  [1307] _Var._ S'attache seulement  ce qu'il voit d'aimable.
  (1639-60)

  [1308] _Var._ Sans qu'elle ait vu vos pas s'adresser en ce lieu.
  (1639-60)

  [1309] _Divertissez_, dtournez. Voyez tome I, p. 184, note 1.

  [1310] _Var._ Vous n'avez point la mine  servir sans dessein.
  (1639-57)

  [1311] _Var._ Me croyez-vous bastant de nuire  votre feu?
         ADR. Sans rplique, de grce, ou vous verrez beau jeu. (1639-57)

  [1312] _Var._ Et je suis homme  rendre un jour ce qu'on me
  prte. (1639-57)

  [1313] Les mots _jaloux_ et _foux_ sont ainsi imprims et riment
  aux yeux dans toutes les ditions. Dans _la Comdie des
  Tuileries_, nous avons vu au contraire _jalous_ et _courrous_,
  par une _s_, rimant avec des mots en _ous_.

  [1314] _Var._ Je suis trop glorieux et crois trop d'Isabelle.
  (1644-57)

  [1315] _Var._ Pour craindre qu'un valet me supplante auprs
  d'elle. (1639-57)

  [1316] _Var._ Le plaisir qu'elle prend  rire avecque lui.
  (1639-57)

  [1317] _Var._ Oh Dieu! que me dis-tu? (1639)

  [1318] _Var._ De notre Rodomont il s'est mis au service.
  (1639-60)

  [1319] _Var._ O choisi pour agent de ses[1319-a] folles amours,
         Isabelle a prt l'oreille  ses discours.
         Il a si bien charm cette pauvre abuse. (1639-57)

    [1319-a] L'dition de 1639 donne, par erreur, _ces_, pour _ses_.

  [1320] Dans l'dition de 1692, on lit aprs ce vers: _Il lui
  donne un dimant._

  [1321] Ici l'orthographe de ce mot est _gaigne_ dans toutes les
  ditions, except dans celle de 1657.

  [1322] Dans l'dition de 1682, il y a _le_, pour _la_, ce qui est
  videmment une faute.




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

GRONTE, ISABELLE.

    GRONTE.

    Apaisez vos soupir et tarissez vos larmes;                     625
    Contre ma volont ce sont de foibles armes:
    Mon coeur, quoique sensible  toutes vos douleurs,
    coute la raison, et nglige vos pleurs.
    Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-mme[1323].
    Vous ddaignez Adraste  cause que je l'aime;                  630
    Et parce qu'il me plat d'en faire votre poux,
    Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous.
    Quoi! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse?
    En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse?
    Il vous fait trop d'honneur.

    ISABELLE.

                                 Je sais qu'il est parfait,        635
    Et que je rponds mal  l'honneur qu'il me fait[1324];
    Mais si votre bont me permet en ma cause,
    Pour me justifier, de dire quelque chose,
    Par un secret instinct, que je ne puis nommer,
    J'en fais beaucoup d'tat, et ne le puis aimer.                640
    Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire[1325]
    Soulve tout le coeur contre ce qu'on desire,
    Et ne nous laisse pas en tat d'obir,
    Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait har.
    Il attache ici-bas avec des sympathies                         645
    Les mes que son ordre a l-haut assorties[1326]:
    On n'en sauroit unir sans ses avis secrets;
    Et cette chane manque o manquent ses dcrets.
    Aller contre les lois de cette providence,
    C'est le prendre  partie, et blmer sa prudence,              650
    L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups
    Des plus pres malheurs qui suivent son courroux.

    GRONTE.

    Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie[1327]?
    Quel matre vous apprend cette philosophie?
    Vous en savez beaucoup; mais tout votre savoir                 655
    Ne m'empchera pas d'user de mon pouvoir.
    Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine,
    Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine?
    Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers[1328]?
    Et vous a-t-il dompte avec tout l'univers?                    660
    Ce fanfaron doit-il relever ma famille?

    ISABELLE.

    Eh! de grce, Monsieur, traitez mieux votre fille!

    GRONTE.

    Quel sujet donc vous porte  me dsobir?

    ISABELLE.

    Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir.
    Ce que vous appelez un heureux hymne                         665
    N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamne.

    GRONTE.

    Ah! qu'il en est encor de mieux faites que vous
    Qui se voudroient bien voir dans un enfer si doux!
    Aprs tout, je le veux; cdez  ma puissance.

    ISABELLE.

    Faites un autre essai de mon obissance.                       670

    GRONTE.

    Ne me rpliquez plus quand j'ai dit: Je le veux.
    Rentrez: c'est dsormais trop contest[1328] nous deux.


SCNE II.

GRONTE.

    Qu' prsent la jeunesse a d'tranges manies!
    Les rgles du devoir lui sont des tyrannies,
    Et les droits les plus saints deviennent impuissants           675
    Contre cette fiert qui l'attache  son sens[1330]
    Telle est l'humeur du sexe: il aime  contredire,
    Rejette obstinment le joug de notre empire,
    Ne suit que son caprice en ses affections,
    Et n'est jamais d'accord de nos lections.                     680
    N'espre pas pourtant, aveugle et sans cervelle,
    Que ma prudence cde  ton esprit rebelle.
    Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser?
    Par force ou par adresse il me le faut chasser.


SCNE III.

GRONTE, MATAMORE, CLINDOR.

    MATAMORE,  Clindor.

    Ne doit-on pas avoir piti de ma fortune[1331]?                685
    Le grand vizir encor de nouveau m'importune;
    Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle  son secours;
    Narsingue et Calicut[1332] m'en pressent tous les jours:
    Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre.

    CLINDOR.

    Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre:         690
    Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups,
    Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux.

    MATAMORE.

    Tu dis bien: c'est assez de telles courtoisies;
    Je ne veux qu'en amour donner des jalousies.
      Ah! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir,               695
    Bien que si prs de vous, je manquois au devoir.
    Mais quelle motion parot sur ce visage?
    O sont vos ennemis, que j'en fasse carnage[1333]?

    GRONTE.

    Monsieur, grces aux Dieux, je n'ai point d'ennemis.

    MATAMORE.

    Mais grces  ce bras qui vous les a soumis.                   700

    GRONTE.

    C'est une grce encor que j'avois ignore.

    MATAMORE.

    Depuis que ma faveur[1334] pour vous s'est dclare,
    Ils sont tous morts de peur, ou n'ont os branler.

    GRONTE.

    C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler:
    Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre,        705
    Demeurer si paisible en un temps plein de guerre;
    Et c'est pour acqurir un nom bien relev,
    D'tre dans une ville  battre le pav.
    Chacun croit votre gloire  faux titre usurpe,
    Et vous ne passez plus que pour traneur d'pe.               710

    MATAMORE.

    Ah, ventre! il est tout vrai que vous avez raison.
    Mais le moyen d'aller, si je suis en prison?
    Isabelle m'arrte, et ses yeux pleins de charmes
    Ont captiv mon coeur et suspendu mes armes.

    GRONTE.

    Si rien que son sujet ne vous tient arrt,                    715
    Faites votre quipage en toute libert:
    Elle n'est pas pour vous; n'en soyez point en peine.

    MATAMORE.

    Ventre! que dites-vous? Je la veux faire reine.

    GRONTE.

    Je ne suis pas d'humeur  rire tant de fois
    Du crotesque[1335] rcit de vos rares exploits.                720
    La sottise ne plat qu'alors qu'elle est nouvelle:
    En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle.
    Si pour l'entretenir vous venez plus ici....

    MATAMORE.

    Il a perdu le sens, de me parler ainsi.
    Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable              725
    Met le Grand Turc en fuite, et fait trembler le diable;
    Que pour t'anantir je ne veux qu'un moment?

    GRONTE.

    J'ai chez moi des valets  mon commandement,
    Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades[1336],
    Rpondroient de la main  vos rodomontades.                    730

    MATAMORE,  Clindor.

    Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux.

    GRONTE.

    Adieu: modrez-vous; il vous en prendra mieux;
    Bien que je ne sois pas de ceux qui vous hassent,
    J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obissent.


SCNE IV.

MATAMORE, CLINDOR.

    MATAMORE.

    Respect de ma matresse, incommode vertu,                      735
    Tyran de ma vaillance,  quoi me rduis-tu?
    Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un pre[1337],
    Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colre!
    Ah! visible dmon, vieux spectre dcharn,
    Vrai suppt de Satan, mdaille de damn[1338],                 740
    Tu m'oses donc bannir, et mme avec menaces,
    Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grces?

    CLINDOR.

    Tandis qu'il est dehors, allez, ds aujourd'hui,
    Causer de vos amours, et vous moquer de lui.

    MATAMORE.

    Caddiou! ses valets feroient quelque insolence.               745

    CLINDOR.

    Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.

    MATAMORE.

    Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison
    Auroient en un moment embras la maison,
    Dvor tout  l'heure ardoises et gouttires,
    Fates, lattes, chevrons, montants, courbes, filires,         750
    Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux,
    Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux[1339],
    Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre,
    Plomb, fer, pltre, ciment, peinture[1340], marbre, verre,
    Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers,
    Offices, cabinets, terrasses, escaliers.
    Juge un peu quel dsordre aux yeux de ma charmeuse;
    Ces feux toufferoient son ardeur amoureuse.
    Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant:
    Tu puniras  moins un valet insolent.                          760

    CLINDOR.

    C'est m'exposer....

    MATAMORE.

                        Adieu: je vois ouvrir la porte,
    Et crains que sans respect cette canaille sorte.


SCNE V.

CLINDOR, LYSE.

    CLINDOR, seul[1341].

    Le souverain poltron,  qui pour faire peur
    Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur!
    Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille,             765
    Et tremble  tous moments de crainte qu'on l'trille.
      Lyse, que ton abord doit tre dangereux!
    Il donne l'pouvante  ce coeur gnreux,
    Cet unique vaillant, la fleur des capitaines,
    Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines!             770

    LYSE.

    Mon visage est ainsi malheureux en attraits:
    D'autres charment de loin, le mien fait peur de prs.

    CLINDOR.

    S'il fait peur  des fous, il charme les plus sages:
    Il n'est pas quantit de semblables visages.
    Si l'on brle pour toi, ce n'est pas sans sujet;               775
    Je ne connus jamais un si gentil objet;
    L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse,
    L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse,
    Les yeux doux, le teint vif, et les traits dlicats:
    Qui seroit le brutal qui ne t'aimeroit pas?                    780

    LYSE.

    De grce, et depuis quand me trouvez-vous si belle?
    Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle.

    CLINDOR.

    Vous partagez vous deux mes inclinations:
    J'adore sa fortune, et tes perfections.

    LYSE.

    Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une,           785
    Et mes perfections cdent  sa fortune.

    CLINDOR.

    Quelque effort que je fasse  lui donner ma foi[1342],
    Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi?
    L'amour et l'hymne ont diverse mthode:
    L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode.
    Je suis dans la misre, et tu n'as point de bien:
    Un rien s'ajuste mal avec un autre rien[1343];
    Et malgr les douceurs que l'amour y dploie[1344],
    Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie.
    Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur;             795
    Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur,
    Sans qu'un soupir chappe  ce coeur, qui murmure
    De ce qu' mes desirs ma raison fait d'injure[1345].
    A tes moindres coups d'oeil je me laisse charmer.
    Ah! que je t'aimerois, s'il ne falloit qu'aimer,               800
    Et que tu me plairois, s'il ne falloit que plaire!

    LYSE.

    Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire,
    Ou remettre du moins en quelque autre saison
    A montrer tant d'amour avec tant de raison!
    Le grand trsor pour moi qu'un amoureux si sage,               805
    Qui par compassion n'ose me rendre hommage,
    Et porte ses desirs  des partis meilleurs,
    De peur de m'accabler sous nos communs malheurs!
    Je n'oublierai jamais de si rares mrites:
    Allez continuer cependant vos visites.                         810

    CLINDOR.

    Que j'aurois avec toi l'esprit bien plus content!

    LYSE.

    Ma matresse l-haut est seule, et vous attend.

    CLINDOR.

    Tu me chasses ainsi!

    LYSE.

                         Non, mais je vous envoie
    Aux lieux o vous aurez une plus longue joie[1346].

    CLINDOR.

    Que mme tes ddains me semblent gracieux!                     815

    LYSE.

    Ah! que vous prodiguez un temps si prcieux!
    Allez.

    CLINDOR.

           Souviens-toi donc que si j'en aime une[1347] autre[1348]....

    LYSE.

    C'est de peur d'ajouter ma misre  la vtre:
    Je vous l'ai dj dit, je ne l'oublierai pas.

    CLINDOR.

    Adieu: ta raillerie a pour moi tant d'appas,                   820
    Que mon coeur  tes yeux de plus en plus s'engage,
    Et je t'aimerois trop  tarder davantage.


SCNE VI.

LYSE.

    L'ingrat! il trouve enfin mon visage charmant,
    Et pour se divertir il contrefait l'amant[1349]!
    Qui nglige mes feux m'aime par raillerie,                     825
    Me prend pour le jouet de sa galanterie,
    Et par un libre aveu de me voler sa foi,
    Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi.
    Aime en tous lieux, perfide, et partage ton me;
    Choisis qui tu voudras pour matresse ou pour femme;
    Donne  tes intrts  mnager tes voeux;
    Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux.
    Isabelle vaut mieux qu'un amour politique,
    Et je vaux mieux qu'un coeur o cet amour s'applique.
    J'ai raill comme toi, mais c'toit seulement                  835
    Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment.
    Qu'et produit son clat, que de la dfiance?
    Qui cache sa colre assure sa vengeance;
    Et ma feinte douceur prpare beaucoup mieux[1350]
    Ce pige o tu vas choir, et bientt,  mes yeux.              840
      Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable?
    Pour chercher sa fortune est-on si punissable?
    Tu m'aimes, mais le bien te fait tre inconstant:
    Au sicle o nous vivons, qui n'en feroit autant?
    Oublions des mpris o par force il s'excite[1351],            845
    Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mrite.
    S'il m'aime, il se punit en m'osant ddaigner,
    Et si je l'aime encor, je le dois pargner.
    Dieux!  quoi me rduit ma folle inquitude,
    De vouloir faire grce  tant d'ingratitude?                   850
    Digne soif de vengeance,  quoi m'exposez-vous,
    De laisser affoiblir un si juste courroux?
    Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois mprise!
    Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de rise!
    Silence, amour, silence: il est temps de punir;                855
    J'en ai donn ma foi: laisse-moi la tenir.
    Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine[1352],
    Fais cder tes douceurs  celles de la haine:
    Il est temps qu'en mon coeur elle rgne  son tour,
    Et l'amour outrag ne doit plus tre amour.                    860


SCNE VII.

MATAMORE.

    Les voil, sauvons-nous. Non, je ne vois personne.
    Avanons hardiment. Tout le corps me frissonne.
    Je les entends, fuyons. Le vent faisoit ce bruit.
    Marchons sous la faveur des ombres de la nuit[1353].
    Vieux rveur, malgr toi j'attends ici ma reine.               865
      Ces diables de valets me mettent bien en peine.
    De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort.
    C'est trop me hasarder: s'ils sortent, je suis mort;
    Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille,
    Et profaner mon bras contre cette canaille.                    870
    Que le courage expose  d'tranges dangers!
    Toutefois, en tout cas, je suis des plus lgers;
    S'il ne faut que courir, leur attente est dupe:
    J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'pe.
    Tout de bon, je les vois: c'est fait, il faut mourir;          875
    J'ai le corps si glac, que je ne puis courir[1354].
    Destin, qu' ma valeur tu te montres contraire!...
    C'est ma reine elle-mme, avec mon secrtaire!
    Tout mon corps se dglace: coutons leurs discours,
    Et voyons son adresse  traiter mes amours.                    880


SCNE VIII.

CLINDOR, ISABELLE, MATAMORE.

    ISABELLE.

(Matamore coute cach[1355].)

    Tout se prpare mal du ct de mon pre;
    Je ne le vis jamais d'une humeur si svre:
    Il ne souffrira plus votre matre ni vous.
    Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux[1356]:
    C'est par cette raison que je vous fais descendre;             885
    Dedans mon cabinet ils pourroient nous surprendre;
    Ici nous parlerons en plus de sret:
    Vous pourrez vous couler d'un et d'autre ct;
    Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte.

    CLINDOR.

    C'est trop prendre de soin pour empcher ma perte.             890

    ISABELLE.

    Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien[1357]
    Sans qui tous autres biens  mes yeux ne sont rien:
    Un bien qui vaut pour moi la terre toute entire,
    Et pour qui seul enfin j'aime  voir la lumire.
    Un rival par mon pre attaque en vain ma foi;                  895
    Votre amour seul a droit de triompher de moi:
    Des discours de tous deux je suis perscute;
    Mais pour vous je me plais  me voir maltraite[1358],
    Et des plus grands malheurs je bnirois les coups[1359],
    Si ma fidlit les enduroit pour vous.                         900

    CLINDOR.

    Vous me rendez confus, et mon me ravie
    Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie:
    Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux,
    Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux!
    Mais si mon astre un jour, changeant son influence,            905
    Me donne un accs libre aux lieux de ma naissance,
    Vous verrez que ce choix n'est pas fort ingal[1360],
    Et que, tout balanc, je vaux bien mon rival[1361].
    Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre[1362]
    Qu'un pre et ce rival ne veuillent vous contraindre.          910

    ISABELLE.

    N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas[1363]
    L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas.
    Je ne vous dirai point o je suis rsolue:
    Il suffit que sur moi je me rends absolue[1365].
    Ainsi tous les projets sont des projets en l'air[1365].        915
    Ainsi....

    MATAMORE.

              Je n'en puis plus: il est temps de parler.

    ISABELLE.

    Dieux! on nous coutoit.

    CLINDOR.

                             C'est notre capitaine:
    Je vais bien l'apaiser; n'en soyez pas en peine[1366].


SCNE IX.

MATAMORE, CLINDOR.

    MATAMORE.

    Ah! tratre!

    CLINDOR.

                 Parlez bas; ces valets....

    MATAMORE.

                                            Eh bien! quoi?

    CLINDOR.

    Ils fondront tout  l'heure et sur vous et sur moi.            920

    MATAMORE le tire  un coin du thtre[1367].

    Viens . Tu sais ton crime, et qu' l'objet que j'aime,
    Loin de parler pour moi, tu parlois pour toi-mme?

    CLINDOR.

    Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts[1368].

    MATAMORE.

    Je te donne le choix de trois ou quatre morts:
    Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre,            925
    Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre,
    Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers,
    Ou te jeter si haut au-dessus des clairs,
    Que tu sois dvor des feux lmentaires.
    Choisis donc promptement, et pense  tes affaires[1369].       930

    CLINDOR.

    Vous-mme choisissez.

    MATAMORE.

                          Quel choix proposes-tu?

    CLINDOR.

    De fuir en diligence, ou d'tre bien battu.

    MATAMORE.

    Me menacer encore! ah, ventre! quelle audace!
    Au lieu d'tre  genoux, et d'implorer ma grce!...
    Il a donn le mot, ces valets[1370] vont sortir....            935
    Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir.

    CLINDOR.

    Sans vous chercher si loin un si grand cimetire,
    Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivire.

    MATAMORE.

    Ils sont d'intelligence. Ah, tte!

    CLINDOR.

                                       Point de bruit:
    J'ai dj massacr dix hommes cette nuit[1371];                940
    Et si vous me fchez, vous en crotrez le nombre.

    MATAMORE.

    Caddiou! ce coquin a march dans mon ombre;
    Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas:
    S'il avoit du respect, j'en voudrois faire cas.
      coute: je suis bon, et ce seroit dommage                    945
    De priver l'univers d'un homme de courage.
    Demande-moi pardon, et cesse par tes feux[1372]
    De profaner l'objet digne seul de mes voeux;
    Tu connois ma valeur, prouve ma clmence.

    CLINDOR.

    Plutt, si votre amour a tant de vhmence,                    950
    Faisons deux coups d'pe au nom de sa beaut.

    MATAMORE.

    Parbieu, tu me ravis de gnrosit.
    Va, pour la conqurir n'use plus d'artifices;
    Je te la veux donner pour prix de tes services:
    Plains-toi dornavant d'avoir un matre ingrat!                955

    CLINDOR.

    A ce rare prsent, d'aise le coeur me bat.
      Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime,
    Puisse tout l'univers bruire de votre estime!


SCNE X.

ISABELLE, MATAMORE, CLINDOR.

    ISABELLE.

    Je rends grces au ciel de ce qu'il a permis
    Qu' la fin, sans combat, je vous vois bons amis.              960

    MATAMORE.

    Ne pensez plus, ma reine,  l'honneur que ma flamme
    Vous devoit faire un jour de vous prendre pour femme;
    Pour quelque occasion j'ai chang de dessein:
    Mais je vous veux donner un homme de ma main;
    Faites-en de l'tat; il est vaillant lui-mme;                 965
    Il commandoit sous moi.

    ISABELLE.

                            Pour vous plaire, je l'aime.

    CLINDOR.

    Mais il faut du silence  notre affection.

    MATAMORE.

    Je vous promets silence, et ma protection.
    Avouez-vous de moi par tous les coins du monde:
    Je suis craint  l'gal sur la terre et sur l'onde.            970
    Allez, vivez contents sous une mme loi.

    ISABELLE.

    Pour vous mieux obir, je lui donne ma foi.

    CLINDOR.

    Commandez que sa foi de quelque effet suivie[1373]....


SCNE XI.

GRONTE, ADRASTE, MATAMORE, CLINDOR, ISABELLE, LYSE, TROUPE DE
DOMESTIQUES[1374].

    ADRASTE.

    Cet insolent discours te cotera la vie,
    Suborneur.

    MATAMORE.

               Ils ont pris mon courage en dfaut:                 975
    Cette porte est ouverte; allons gagner le haut.

(Il entre chez Isabelle, aprs qu'elle et Lyse y sont
entres[1375].)

    CLINDOR.

    Tratre! qui te fais fort d'une troupe brigande,
    Je te choisirai bien au milieu de la bande.

    GRONTE[1376].

    Dieux! Adraste est bless, courez au mdecin.
    Vous autres, cependant, arrtez l'assassin.                    980

    CLINDOR.

    Ah, ciel! je cde au nombre. Adieu, chre Isabelle[1377]:
    Je tombe au prcipice o mon destin m'appelle.

    GRONTE.

    C'en est fait, emportez ce corps  la maison;
    Et vous, conduisez tt ce tratre  la prison.


SCNE XII.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

    PRIDAMANT.

    Hlas! mon fils est mort.

    ALCANDRE.

                              Que vous avez d'alarmes!             985

    PRIDAMANT.

    Ne lui refusez point le secours de vos charmes.

    ALCANDRE.

    Un peu de patience, et sans un tel secours
    Vous le verrez bientt heureux en ses amours.


FIN DU TROISIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [1323] _Var._ Je connois votre bien beaucoup mieux que vous-mme.
         Orgueilleuse, il vous faut, je pense, un diadme,
         Et ce jeune baron, avecque tout son bien,
         Passe encore chez vous pour un homme de rien!
         Que lui manque aprs tout? bien fait de corps et d'me,
         Noble, courageux, riche, adroit et plein de flamme,
         [Il vous fait trop d'honneur.] (1639-57)

  [1324] _Var._ Et reconnois fort mal les honneurs qu'il me fait.
  (1639-63)

  [1325] _Var._ De certains mouvements que le ciel nous inspire
         Nous font aux yeux d'autrui souvent choisir le pire.
         C'est lui qui d'un regard fait natre en notre coeur
         L'estime ou le mpris, l'amour ou la rigueur.
         [Il attache ici-bas avec des sympathies.] (1639-57)

  --Voyez ci-dessus, p. 309.

  [1326] _Var._ Les mes que son choix a l-haut assorties.
  (1639-57)

  [1327] _Var._ Impudente, est-ce ainsi que l'on se justifie?
  (1639-60)

  [1328] _Var._ Ce guerrier valeureux nous tient-il dans ses fers?
  (1652-57)

  [1329] L'dition de 1648 porte, par erreur sans doute,
  _contester_,  l'infinitif.

  [1330] _Var._ A l'empcher de courre aprs son propre sens;
         Mais c'est l'humeur du sexe: il aime  contredire,
         Pour secouer, s'il peut, le joug de notre empire. (1639-57)

  [1331] _Var._ N'auras-tu point enfin piti de ma fortune?
  (1639-57)

  [1332] Ce sont les noms de deux anciens royaumes de la presqu'le
  occidentale de l'Hindoustan.

  [1333] _Var._ O sont vos ennemis, que j'en fasse un carnage?
  (1639-60)

  [1334] On lit _fureur_, pour _faveur_, dans l'dition de 1657.

  [1335] C'est ainsi que le mot est imprim dans toutes les
  ditions. Cette orthographe tait gnrale au commencement du
  dix-septime sicle. Voyez le _Lexique_.

  [1336] _Var._ Qui se connoissant mal  faire des bravades.
  (1639-57)

  [1337] _Var._ Que n'ai-je eu cent rivaux  la place d'un pre.
  (1639)

  [1338] _Mdaille de damn_, portrait, vraie image de damn.

  [1339] _Parnes_, pices de bois poses sur la charpente d'un
  comble pour recevoir les chevrons; on dit plus ordinairement
  _pannes_.--_Soles_ signifie proprement les pices de bois places
   plat qui portent la cage d'un moulin  vent; il se dit aussi de
  celles qui se couchent  terre dans les autres constructions et
  machines.--_Traveteaux_, petites poutres, petites solives.

  [1340] Les ditions de 1652-64 portent _peintures_, au pluriel.

  [1341] Le mot _seul_ manque dans l'dition de 1639 et dans celles
  de 1648-57.

  [1342] _Var._ Bien que pour l'pouser je lui donne ma foi.
  (1639-57)

  [1343] _Var._ Un rien s'assemble mal avec un autre rien;
         Mais si tu mnageois ma flamme avec adresse,
         Une femme est sujette, une amante est matresse;
         Les plaisirs sont plus grands  se voir moins souvent:
         La femme les achte, et l'amante les vend;
         Un amour par devoir bien aisment s'altre;
         Les noeuds en sont plus forts quand il est volontaire;
         Il hait toute contrainte, et son plus doux appas[1343-a]
         Se gote quand on aime et qu'on peut n'aimer pas;
         Seconde avec douceur celui que je te porte.
         LYSE. Vous me connoissez trop pour m'aimer de la sorte,
         Et vous en parlez moins de votre sentiment
         Qu' dessein de railler par divertissement.
         Je prends tout en riant comme vous me le dites:
         [Allez continuer cependant vos visites.]
         CLIND. Un peu de tes faveurs me rendroit plus content. (1639-57)

    [1343-a] Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [1344] Une double erreur typographique a dfigur ce vers et le
  suivant dans l'dition de 1682:

    Et malgr les douceurs que l'amour dploie,
    Deux malheurs ensemble ont toujours courte joie.


  [1345] _Var._ De ce qu' ses desirs ma raison fait d'injure. (1660 et 63)
         _Var._ De ce qu' ces desirs ma raison fait d'injure. (1664 et 68)

  [1346] _Var._ Aux lieux o vous trouvez votre heur et votre joie.
  (1639-57)

  [1347] On lit _un autre_ dans les ditions de 1664-82. Voyez tome
  I, p. 228, note 3.

  [1348] _Var._ Souviens-toi donc.... LYSE. De rien que m'ait pu dire....
         CLIND. Un amant.... LYSE. Un causeur qui prend plaisir  rire[1348-a].
         (1639-57)

    [1348-a] La scne V finit l dans les ditions indiques.

  [1349] _Var._ Et pour me suborner il contrefait l'amant!
         Qui hait ma sainte ardeur m'aime dans l'infamie,
         Me ddaigne pour femme, et me veut pour amie.
         Perfide, qu'as-tu vu dedans mes actions,
         Qui te dt enhardir  ces prtentions?
         Qui t'a fait m'estimer digne d'tre abuse,
         Et juger mon honneur une conqute aise?
         J'ai tout pris en riant, mais c'toit seulement. (1639-57)

  [1350] _Var._ Et ma feinte douceur te laissant esprer,
         Te jette dans les rets que j'ai su prparer.
         Va, tratre, aime en tous lieux, et partage ton me:
         Choisis qui tu voudras pour matresse et pour femme;
         Donne  l'une ton coeur, donne  l'autre ta foi;
         Mais ne crois plus tromper Isabelle ni moi.
         Ce long calme bientt va tourner en tempte,
         Et l'orage est tout prt  fondre sur ta tte:
         Surpris par un rival dans ce cher entretien,
         Il vengera d'un coup son malheur et le mien.
         Toutefois qu'as-tu fait qui t'en rende coupable[1350-a]? (1639-57)

    [1345-a] [Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable?
    (1644-57)

  [1351] _Var._ Oublions les projets de sa flamme maudite,
         [Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mrite.]
         Que de pensers divers en mon coeur amoureux,
         Et que je sens dans l'me un combat rigoureux!
         Perdre qui me chrit! pargner qui m'affronte!
         Ruiner ce que j'aime! aimer qui veut ma honte!
         L'amour produira-t-il un si cruel effet?
         L'impudent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait[1351-a]?
         Mon amour me sduit, et ma haine m'emporte,
         L'une peut tout sur moi, l'autre n'est pas moins forte:
         N'coutons plus l'amour pour un tel suborneur,
         Et laissons  la haine assurer mon honneur. (1639-57)

    [1351-a] L'insolent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait?
    (1644-57)

  [1352] _Var._ Puisque ton faux espoir n'a fait qu'aigrir ma
  peine. (1660)

  [1353] _Var._ Coulons-nous en faveur des ombres de la nuit.
  (1639-60)

  [1354] _Var._ J'ai le corps tout glac, je ne saurois courir.
  (1639-60)

  [1355] Cette indication manque dans l'dition de 1639 et dans
  celles de 1648-60.

  [1356] _Var._ Notre baron d'ailleurs est devenu jaloux,
          Et c'est aussi pourquoi je vous ai fait descendre;
          Dedans mon cabinet ils nous pourroient surprendre;
          Ici nous causerons en plus de sret. (1639-57)

  [1357] _Var._ Je n'en puis prendre trop pour conserver un bien
         Sans qui tout l'univers ensemble ne m'est rien:
         Oui, je fais plus d'tat d'avoir gagn votre me,
         Que si tout l'univers me connoissoit pour dame.
         [Un rival par mon pre attaque en vain ma foi.] (1639-57)
         _Var._ Je n'en puis prendre trop pour m'assurer un bien.
  (1660-68)

  [1358] _Var._ Mais pour vous je me plais  tre mal
  traite[1358-a]. (1639)

    [1358-a] Nous avons vu dj des exemples d'hiatus au tome I, p.
    173, note 3, et  la page 188, nota 2, de ce volume.

  [1359] _Var._ Il n'est point de tourments qui ne me semblent doux,
         Si ma fidlit les endure pour vous. (1639-57)

  [1360] _Var._ Vous verrez que ce choix n'est pas tant ingal.
  (1639-57)

  [1361] _Var._ Et que, tout balanc, je vaux bien un rival. (1639)

  [1362] _Var._ Cependant, mon souci, permettez-moi de craindre.
  (1639-57)

  [1363] _Var._ J'en sais bien le remde, et croyez qu'en ce cas.
  (1639-57)

  [1364] _Var._ Il suffit que sur moi je me rende absolue. (1639)

  [1365] _Var._ Que leurs plus grands efforts sont des efforts en l'air,
         Et que.... MAT. C'est trop souffrir: il est temps de parler. (1639-57)
         _Var._ Ainsi tous leurs projets sont des projets en l'air. (1660-63)

  [1366] Dans l'dition de 1692, on lit  la suite de ce vers:
  _Isabelle rentre._

  [1367] _Var._ _Le tirant  un coin du thtre._ (1644-60)--Cette
  indication ne se trouve pas dans l'dition de 1639.

  [1368] _Var._ Oui, j'ai pris votre place, et vous ai mis dehors.
  (1639-57)

  [1369] _Var._ Choisis donc promptement, et songe  tes affaires.
  (1639-57)

  [1370] On lit _ses valets_ dans les ditions de 1644, de 1652 et
  de 1654.

  [1371] Par une erreur singulire, on a imprim dans les ditions
  de 1652-57:

    J'ai dj massacr dix hommes _en_ cette nuit.

  [1372] _Var._ Demande-moi pardon, et quitte cet objet,
         Dont les perfections m'ont rendu son sujet. (1639-57)

  [1373] _Var._ Commandez que sa foi soit d'un baiser suivie.
         MAT. Je le veux.

    SCNE XI.

    GRONTE, ADRASTE, ETC.

    ADR. Ce baiser te va coter la vie. (1639-57)

  [1374] _Var._ TROUPES DE DOMESTIQUES. (1639)

  [1375] Ce jeu de scne manque dans l'dition de 1639.

  [1376] _Var._ GRONTE, _survenant_. (1660)

  [1377] _Var._ Hlas! je cde au nombre. Adieu, chre Isabelle.
  (1639-64)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

ISABELLE.

    Enfin le terme approche: un jugement inique
    Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique[1378],              990
    A son propre assassin immoler mon amant,
    Et faire une vengeance au lieu d'un chtiment.
    Par un dcret injuste autant comme svre,
    Demain doit triompher la haine de mon pre,
    La faveur du pays, la qualit du mort[1379],                   995
    Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort.
    Hlas! que d'ennemis, et de quelle puissance,
    Contre le foible appui que donne l'innocence,
    Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait
    Est de m'avoir aime, et d'tre trop parfait[1380]!           1000
    Oui, Clindor, tes vertus et ton feu lgitime,
    T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime[1381].
    Mais en vain aprs toi l'on me laisse le jour;
    Je veux perdre la vie en perdant mon amour:
    Prononant ton arrt, c'est de moi qu'on dispose;             1005
    Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
    Et le mme moment verra par deux trpas
    Nos esprits amoureux se rejoindre l-bas.
      Ainsi, pre inhumain, ta cruaut due
    De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue;                1010
    Et si ma perte alors fait natre tes douleurs,
    Auprs de mon amant je rirai de tes pleurs.
    Ce qu'un remords cuisant te cotera de larmes
    D'un si doux entretien augmentera les charmes;
    Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter,                  1015
    Mon ombre chaque jour viendra t'pouvanter,
    S'attacher  tes pas dans l'horreur des tnbres,
    Prsenter  tes yeux mille images funbres,
    Jeter dans ton esprit un ternel effroi,
    Te reprocher ma mort, t'appeler aprs moi,                    1020
    Accabler de malheurs ta languissante vie,
    Et te rduire au point de me porter envie.
    Enfin....

SCNE II.

ISABELLE, LYSE.

    LYSE.

              Quoi! chacun dort, et vous tes ici?
    Je vous jure, Monsieur en est en grand souci.

    ISABELLE.

    Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte.
    Je trouve des douceurs  faire ici ma plainte:
    Ici je vis Clindor pour la dernire fois;
    Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix,
    Et remet plus avant en mon me perdue[1383]
    L'aimable souvenir d'une si chre vue.                        1030

    LYSE.

    Que vous prenez de peine  grossir vos ennuis!

    ISABELLE.

    Que veux-tu que je fasse en l'tat o je suis?

    LYSE.

    De deux amants parfaits dont vous tiez servie,
    L'un doit mourir demain, l'autre est dj sans vie[1383]:
    Sans perdre plus de temps  soupirer pour eux,                1035
    Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.

    ISABELLE.

    De quel front oses-tu me tenir ces paroles[1384]?

    LYSE.

    Quel fruit esprez-vous de vos douleurs frivoles?
    Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas,
    Rappeler votre amant des portes du trpas?                    1040
    Songez plutt  faire une illustre conqute;
    Je sais pour vos liens une me toute prte,
    Un homme incomparable.

    ISABELLE.

                           Ote-toi de mes yeux.

    LYSE.

    Le meilleur jugement ne choisiroit pas mieux.

    ISABELLE.

    Pour crotre mes douleurs faut-il que je te voie?             1045

    LYSE.

    Et faut-il qu' vos yeux je dguise ma joie?

    ISABELLE.

    D'o te vient cette joie ainsi hors de saison?

    LYSE.

    Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.

    ISABELLE.

    Ah! ne me conte rien.

    LYSE.

                          Mais l'affaire vous touche.

    ISABELLE.

    Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche.             1050

    LYSE.

    Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs,
    Fait plus en un moment qu'un sicle de vos pleurs:
    Elle a sauv Clindor.

    ISABELLE.

                          Sauv Clindor?

    LYSE.

                                         Lui-mme:
    Jugez aprs cela comme quoi je vous aime[1385].

    ISABELLE.

    Eh! de grce, o faut-il que je l'aille trouver?              1055

    LYSE.

    Je n'ai que commenc: c'est  vous d'achever.

    ISABELLE.

    Ah! Lyse!

    LYSE.

              Tout de bon, seriez-vous pour le suivre?

    ISABELLE.

    Si je suivrois celui sans qui je ne puis vivre?
    Lyse, si ton esprit ne le tire des fers,
    Je l'accompagnerai jusque dans les enfers.                    1060
    Va, ne demande plus si je suivrois sa fuite[1386].

    LYSE.

    Puisqu' ce beau dessein l'amour vous a rduite,
    coutez o j'en suis, et secondez mes coups:
    Si votre amant n'chappe, il ne tiendra qu' vous.
      La prison est tout proche[1387].

    ISABELLE.

                                  Eh bien?

    LYSE.

                                           Ce voisinage
    Au frre du concierge a fait voir mon visage;
    Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer,
    Le pauvre malheureux s'en est laiss charmer.

    ISABELLE.

    Je n'en avois rien su!

    LYSE.

                           J'en avois tant de honte
    Que je mourois[1388] de peur qu'on vous en ft le conte;      1070
    Mais depuis quatre jours votre amant arrt
    A fait que l'allant voir je l'ai mieux cout.
    Des yeux et du discours flattant son esprance,
    D'un mutuel amour j'ai form l'apparence.
    Quand on aime une fois, et qu'on se croit aim,               1075
    On fait tout pour l'objet dont on est enflamm.
    Par l j'ai sur mon me assur mon empire,
    Et l'ai mis en tat de ne m'oser ddire.
    Quand il n'a plus dout de mon affection,
    J'ai fond mes refus sur sa condition;                        1080
    Et lui, pour m'obliger, juroit de s'y dplaire,
    Mais que malaisment il s'en pouvoit dfaire;
    Que les clefs des prisons qu'il gardoit aujourd'hui
    toient le plus grand bien de son frre et de lui.
    Moi de dire soudain que sa bonne fortune[1389]                1085
    Ne lui pouvoit offrir d'heure plus opportune;
    Que, pour se faire riche et pour me possder,
    Il n'avoit seulement qu' s'en accommoder;
    Qu'il tenoit dans les fers un seigneur de Bretagne
    Dguis sous le nom du sieur de la Montagne;                  1090
    Qu'il falloit le sauver et le suivre chez lui;
    Qu'il nous feroit du bien et seroit notre appui.
    Il demeure tonn; je le presse, il s'excuse;
    Il me parle d'amour, et moi je le refuse;
    Je le quitte en colre, il me suit tout confus,               1095
    Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.

    ISABELLE.

    Mais enfin?

    LYSE.

                J'y retourne, et le trouve fort triste;
    Je le juge branl; je l'attaque: il rsiste.
    Ce matin: En un mot, le pril est pressant,
    Ai-je dit; tu peux tout, et ton frre est absent[1390].       1100
    --Mais il faut de l'argent pour un si long voyage,
    M'a-t-il dit; il en faut pour faire l'quipage:
    Ce cavalier en manque.

    ISABELLE.

                            Ah! Lyse, tu devois
    Lui faire offre aussitt de tout ce que j'avois[1391]:
    Perles, bagues, habits.

    LYSE.

                            J'ai bien fait davantage[1392]:       1105
    J'ai dit qu' vos beauts ce captif rend hommage,
    Que vous l'aimez de mme et fuirez avec nous.
    Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux,
    Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie
    Touchant votre Clindor brouilloit sa fantaisie[1393],         1110
    Et que tous ces dtours provenoient seulement[1394]
    D'une vaine frayeur qu'il ne ft mon amant.
    Il est parti soudain aprs votre amour sue,
    A trouv tout ais, m'en a promis l'issue,
    Et vous mande pour moi[1395] qu'environ  minuit[1396]        1115
    Vous soyez toute prte  dloger sans bruit.

    ISABELLE.

    Que tu me rends heureuse!

    LYSE.

                              Ajoutez-y, de grce,
    Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace,
    C'est me sacrifier  vos contentements.

    ISABELLE.

    Aussi....

    LYSE.

              Je ne veux point de vos remercments.               1120
    Allez ployer bagage, et pour grossir la somme[1397],
    Joignez  vos bijoux les cus du bonhomme.
    Je vous vends ses trsors, mais  fort bon march;
    J'ai drob ses clefs depuis qu'il est couch:
    Je vous les livre.

    ISABELLE.

                       Allons y travailler ensemble[1398].        1125

    LYSE.

    Passez-vous de mon aide.

    ISABELLE.

                            Eh quoi! le coeur te tremble?

    LYSE.

    Non, mais c'est un secret tout propre  l'veiller;
    Nous ne nous garderions jamais de babiller.

    ISABELLE.

    Folle, tu ris toujours.

    LYSE.

                            De peur d'une surprise,
    Je dois attendre ici le chef de l'entreprise;                 1130
    S'il tardoit  la rue, il seroit reconnu;
    Nous vous irons trouver ds qu'il sera venu.
    C'est l sans raillerie.

    ISABELLE.

                             Adieu donc; je te laisse,
    Et consens que tu sois aujourd'hui la matresse.

    LYSE.

    C'est du moins.

    ISABELLE.

    Fais bon guet.

    LYSE.

                  Vous, faites bon butin.


SCNE III.

LYSE.

    Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin;
    Des fers o je t'ai mis c'est moi qui te dlivre,
    Et te puis,  mon choix, faire mourir ou vivre.
    On me vengeoit de toi par del mes desirs:
    Je n'avois de dessein que contre tes plaisirs.                1140
    Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie;
    Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie;
    Et mon amour teint, te voyant en danger,
    Renat pour m'avertir que c'est trop me venger.
    J'espre aussi, Clindor, que pour reconnoissance[1399],       1145
    De ton ingrat amour touffant la licence....


SCNE IV.

MATAMORE, ISABELLE, LYSE.

    ISABELLE.

    Quoi! chez nous, et de nuit!

    MATAMORE.

                                L'autre jour....

    ISABELLE.

                                                Qu'est-ce-ci:
    L'autre jour? est-il temps que je vous trouve ici?

    LYSE.

    C'est ce grand capitaine. O s'est-il laiss prendre?

    ISABELLE.

    En montant l'escalier je l'en ai vu descendre.                1150

    MATAMORE.

    L'autre jour, au dfaut de mon affection,
    J'assurai vos appas de ma protection.

    ISABELLE.

    Aprs?

    MATAMORE.

          On vint ici faire une brouillerie;
    Vous rentrtes voyant cette forfanterie;
    Et pour vous protger, je vous suivis soudain.                1155

    ISABELLE.

    Votre valeur prit lors un gnreux dessein.
    Depuis?

    MATAMORE.

            Pour conserver une dame si belle,
    Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle.

    ISABELLE.

    Sans sortir?

    MATAMORE.

                Sans sortir.

    LYSE.

                            C'est--dire, en deux mots,
    Que la peur l'enfermoit dans la chambre aux fagots[1400].

    MATAMORE.

    La peur?

    LYSE.

            Oui, vous tremblez: la vtre est sans gale.

    MATAMORE.

    Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucphale;
    Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi;
    Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi.

    LYSE.

    Votre caprice est rare  choisir des montures.                1165

    MATAMORE.

    C'est pour aller plus vite aux grandes aventures.

    ISABELLE.

    Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours:
    Vous avez demeur l dedans quatre jours?

    MATAMORE.

    Quatre jours.

    ISABELLE.

                  Et vcu?

    MATAMORE.

                          De nectar, d'ambrosie[1401].

    LYSE.

    Je crois que cette viande aisment rassasie?                  1170

    MATAMORE.

    Aucunement.

    ISABELLE.

                Enfin vous tiez descendu....

    MATAMORE.

    Pour faire qu'un amant en vos bras ft rendu,
    Pour rompre sa prison, en fracasser les portes,
    Et briser en morceaux ses chanes les plus fortes.

    LYSE.

    Avouez franchement que, press de la faim,                    1175
    Vous veniez bien plutt faire la guerre au pain.

    MATAMORE.

    L'un et l'autre, parbieu! Cette ambrosie est fade:
    J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade.
    C'est un mets dlicat, et de peu de soutien:
    A moins que d'tre un Dieu l'on n'en vivroit pas bien;
    Il cause mille maux, et ds l'heure qu'il entre,
    Il allonge les dents, et rtrcit le ventre.

    LYSE.

    Enfin c'est un ragot qui ne vous plaisoit pas?

    MATAMORE.

    Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas,
    Et l, m'accommodant des reliefs de cuisine,                  1185
    Mler la viande humaine avecque la divine.

    ISABELLE.

    Vous aviez, aprs tout, dessein de nous voler.

    MATAMORE.

    Vous-mmes, aprs tout, m'osez-vous quereller?
    Si je laisse une fois chapper ma colre....

    ISABELLE.

    Lyse, fais-moi sortir les valets de mon pre.                 1190

    MATAMORE.

    Un sot les attendroit.


SCNE V.

ISABELLE, LYSE.

    LYSE.

                          Vous ne le tenez pas.

    ISABELLE.

    Il nous avoit bien dit que la peur a bon pas.

    LYSE.

    Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose.

    ISABELLE.

    Rien du tout. Que veux-tu? sa rencontre en est cause.

    LYSE.

    Mais vous n'aviez alors qu' le laisser aller.                1195

    ISABELLE.

    Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler.
    Moi qui, seule et de nuit, craignois son insolence,
    Et beaucoup plus encor de troubler le silence,
    J'ai cru, pour m'en dfaire et m'ter de souci,
    Que le meilleur toit de l'amener ici.                        1200
    Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante,
    Puisque j'ose affronter cette humeur violente.

    LYSE.

    J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer:
    C'est bien du temps perdu.

    ISABELLE.

                              Je vais le rparer[1402].

    LYSE.

    Voici le conducteur de notre intelligence;                    1205
    Sachez auparavant toute sa diligence.


SCNE VI.

ISABELLE, LYSE, LE GELIER.

    ISABELLE.

    Eh bien! mon grand ami, braverons-nous le sort?
    Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort?
    Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde.

    LE GELIER.

    Bannissez vos frayeurs: tout va le mieux du monde[1403];
    Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prts,
    Et vous pourrez bientt vous moquer des arrts.

    ISABELLE.

    Je te dois regarder comme un dieu tutlaire[1404],
    Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire.

    LE GELIER[1405].

    Voici le prix unique o tout mon coeur prtend.               1215

    ISABELLE.

    Lyse, il faut te rsoudre  le rendre content.

    LYSE.

    Oui, mais tout son apprt nous est fort inutile:
    Comment ouvrirons-nous les portes de la ville?

    LE GELIER.

    On nous tient des chevaux en main sre aux faubourgs;
    Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours:             1220
    Nous pourrons aisment sortir par ses ruines[1406].

    ISABELLE.

    Ah! que je me trouvois sur d'tranges pines!

    LE GELIER.

    Mais il faut se hter.

    ISABELLE.

                          Nous partirons soudain.
    Viens nous aider l-haut  faire notre main.


SCNE VII.

CLINDOR, en prison[1407].

    Aimables souvenirs de mes chres dlices,                     1225
    Qu'on va bientt changer en d'infmes supplices,
    Que malgr les horreurs de ce mortel effroi,
    Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi[1408]!
    Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidles
    Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles;             1230
    Et lorsque du trpas les plus noires couleurs
    Viendront  mon esprit figurer mes malheurs[1409],
    Figurez aussitt  mon me interdite
    Combien je fus heureux par del mon mrite.
    Lorsque je me plaindrai de leur svrit,                     1235
    Redites-moi l'excs de ma tmrit:
    Que d'un si haut dessein ma fortune incapable
    Rendoit ma flamme injuste, et mon espoir coupable;
    Que je fus criminel quand je devins amant,
    Et que ma mort en est le juste chtiment.                     1240
      Quel bonheur m'accompagne  la fin de ma vie!
    Isabelle, je meurs pour vous avoir servie;
    Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
    Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
    Hlas! que je me flatte, et que j'ai d'artifice               1245
    A me dissimuler la honte d'un supplice[1410]!
    En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
    Dont le fatal amour me rend si glorieux?
    L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine[1411]:
    Il succomba vivant, et mort il m'assassine;                   1250
    Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras;
    Mille assassins nouveaux naissent de son trpas;
    Et je vois de son sang, fcond en perfidies,
    S'lever contre moi des mes plus hardies,
    De qui les passions, s'armant d'autorit[1412],               1255
    Font un meurtre public avec impunit.
    Demain de mon courage on doit faire un grand crime[1413],
    Donner au dloyal ma tte pour victime;
    Et tous pour le pays prennent tant d'intrt,
    Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrt.               1260
    Ainsi de tous cts ma perte toit certaine:
    J'ai repouss la mort, je la reois pour peine.
    D'un pril vit je tombe en un nouveau,
    Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau.
    Je frmis  penser  ma triste aventure[1414];                1265
    Dans le sein du repos je suis  la torture:
    Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
    Je vois de mon trpas le honteux appareil;
    J'en ai devant les yeux les funestes ministres;
    On me lit du snat les mandements sinistres;                  1270
    Je sors les fers aux pieds; j'entends dj le bruit
    De l'amas insolent d'un peuple qui me suit[1415];
    Je vois le lieu fatal o ma mort se prpare:
    L mon esprit se trouble, et ma raison s'gare;
    Je ne dcouvre rien qui m'ose secourir[1416],                 1275
    Et la peur de la mort me fait dj mourir.
      Isabelle, toi seule, en rveillant ma flamme,
    Dissipes ces terreurs et rassures mon me;
    Et sitt que je pense  tes divins attraits[1417],
    Je vois vanouir ces infmes portraits.                       1280
    Quelques[1418] rudes assauts que le malheur me livre,
    Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
    Mais d'o vient que de nuit on ouvre ma prison?
    Ami, que viens-tu faire ici hors de saison?


SCNE VIII.

CLINDOR, LE GELIER.

    LE GELIER, cependant qu'Isabelle et Lyse paroissent 
    quartier[1419].

    Les juges assembls pour punir votre audace,                  1285
    Mus de compassion, enfin vous ont fait grce.

    CLINDOR.

    M'ont fait grce, bons Dieux!

    LE GELIER.

                                  Oui, vous mourrez de nuit.

    CLINDOR.

    De leur compassion est-ce l tout le fruit?

    LE GELIER.

    Que de cette faveur vous tenez peu de conte!
    D'un supplice public c'est vous sauver la honte.              1290

    CLINDOR.

    Quels encens puis-je offrir aux matres de mon sort,
    Dont l'arrt me fait grce, et m'envoie  la mort?

    LE GELIER.

    Il la faut recevoir avec meilleur visage.

    CLINDOR.

    Fais ton office, ami, sans causer davantage.

    LE GELIER.

    Une troupe d'archers l dehors vous attend;                   1295
    Peut-tre en les voyant serez-vous plus content.


SCNE IX.

CLINDOR, ISABELLE, LYSE, LE GELIER.

    ISABELLE dit ces mots  Lyse, cependant que le Gelier ouvre
    la prison  Clindor[1420].

    Lyse, nous l'allons voir.

    LYSE.

                              Que vous tes ravie!

    ISABELLE.

    Ne le serois-je point de recevoir la vie?
    Son destin et le mien prennent un mme cours,
    Et je mourrois du coup qui trancheroit ses jours.             1300

    LE GELIER.

    Monsieur, connoissez-vous beaucoup d'archers semblables?

    CLINDOR.

    Ah! Madame, est-ce vous? surprises adorables[1421]!
    Trompeur trop obligeant, tu disois bien vraiment
    Que je mourrois de nuit, mais de contentement.

    ISABELLE.

    Clindor!

    LE GELIER.

             Ne perdons point le temps  ces caresses[1422]:      1305
    Nous aurons tout loisir de flatter nos matresses[1423].

    CLINDOR.

    Quoi! Lyse est donc la sienne?

    ISABELLE.

                                   coutez le discours
    De votre libert qu'ont produit leurs amours.

    LE GELIER.

    En lieu de sret le babil est de mise;
    Mais ici ne songeons qu' nous ter de prise.                 1310

    ISABELLE.

    Sauvons-nous: mais avant, promettez-nous tous deux
    Jusqu'au jour d'un hymen de modrer vos feux:
    Autrement, nous rentrons.

    CLINDOR.

                              Que cela ne vous tienne:
    Je vous donne ma foi.

    LE GELIER.

                          Lyse, reois la mienne.

    ISABELLE.

    Sur un gage si beau j'ose tout hasarder[1424].                1315

    LE GELIER.

    Nous nous amusons trop, il est temps d'vader.


SCNE X.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

    ALCANDRE.

    Ne craignez plus pour eux ni prils ni disgrces.
    Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces.

    PRIDAMANT.

    A la fin je respire.

    ALCANDRE.

                         Aprs un tel bonheur,
    Deux ans les ont monts en haut degr d'honneur.              1320
    Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages,
    S'ils ont trouv le calme, ou vaincu les orages,
    Ni par quel art non plus ils se sont levs:
    Ils suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvs,
    Et que, sans vous en faire une histoire importune,            1325
    Je vous les vais montrer en leur haute fortune.
      Mais puisqu'il faut passer  des effets plus beaux,
    Rentrons pour voquer des fantmes nouveaux.
    Ceux que vous avez vus reprsenter de suite
    A vos yeux tonns leur amour et leur fuite[1425],            1330
    N'tant pas destins aux hautes fonctions,
    N'ont point assez d'clat pour leurs conditions.

FIN DU QUATRIME ACTE.

FOOTNOTES:

  [1378] _Var._ Doit faire agir demain un pouvoir
  tyrannique[1378-a]. (1639-57)

    [1378-a] On lit dans l'dition de 1654:

        Doit faire agir _pour moi_ un pouvoir tyrannique,

    ce qui fait un non-sens et un hiatus.

  [1379] _Var._ La faveur du pays, l'autorit du mort. (1639-57)

  [1380] _Var._ C'est de m'avoir aime et d'tre trop parfait!
  (1639)

  [1381] _Var._ [T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime.]
         Contre elles un jaloux fit son tratre dessein[1381-a],
         Et reut le trpas qu'il portoit dans ton sein.
         Qu'il et valu bien mieux  ta valeur trompe
         Offrir ton estomac ouvert  son pe,
         Puisque, loin de punir ceux qui t'ont attaqu,
         Les lois vont achever le coup qu'ils ont manqu!
         Tu fusses mort alors, mais sans ignominie:
         Ta mort n'et point laiss ta mmoire ternie;
         On n'et point vu le foible opprim du puissant,
         Ni mon pays souill du sang d'un innocent,
         Ni Thmis endurer l'indigne violence
         Qui pour l'assassiner emprunte sa balance[1381-b].
         Hlas! et de quoi sert  mon coeur enflamm[1381-c]
         D'avoir fait un beau choix et d'avoir bien aim,
         Si mon amour fatal te conduit au supplice
         Et m'apprte  moi-mme un mortel prcipice?
         Car en vain aprs toi l'on me laisse le jour. (1639-60)

    [1381-a] Contre elles un jaloux forma son noir dessein. (1660)

    [1381-b] Qui pour t'assassiner emprunte sa balance. (1648 et 60)

    [1381-c] De quoi sert  mon coeur si vivement charm. (1660)

  [1382] _Var._ Et remet plus avant dans ma triste pense
         L'aimable souvenir de mon amour passe. (1639-57)

  [1383] _Var._ L'un est mort, et demain l'autre perdra la vie.
  (1639-57)

  [1384] _Var._ Impudente, oses-tu me tenir ces paroles? (1639-57)

  [1385] _Var._ Et puis aprs cela jugez si je vous aime. (1639-57)

  [1386] _Var._ Va, ne m'informe[1386-a] plus si je suivrois sa
  fuite. (1639-57)

    [1386-a] Voyez tome I, p. 472, note 2.

  [1387] _Var._ La prison est fort proche. (1639-64)

  [1388] Les ditions de 1664-82 donnent _mourrois_, pour
  _mourois_, ce qui ne nous parat pas offrir de sens.

  [1389] _Var._ Moi de prendre mon temps, que sa bonne fortune.
  (1639-57)

  [1390] _Var._ 'ai-je, dit; tu peux tout, et ton frre est
  absent. (1639-57)

  [1391] _Var._ Lui faire offre en ce cas de tout ce que j'avois.
  (1639-60)

  [1392] _Var._                  J'ai bien fait encor pire:
         J'ai dit que c'est pour vous que ce captif soupire,
         Que vous l'aimiez de mme et fuiriez avec nous. (1639-57)

  [1393] L'dition de 1639 porte _fantasie_.

  [1394] _Var._ Et que tous ces dlais provenoient seulement.
  (1639, 44 et 52-57)
         _Var._ Et que tous ses dlais provenoient seulement. (1648)

  [1395] L'dition de 1682 donne  tort: _pour moi_, au lieu de:
  _par moi_.

  [1396] _Var._ Qu'il alloit y pourvoir, et que vers la mi-nuit
         Vous fussiez toute prte  dloger sans bruit. (1639-57)

  [1397] _Var._ Allez, ployez bagage, et n'pargnez en somme
         Ni votre cabinet, ni celui du bonhomme. (1639-57)

  [1398] _Var._ Allons faire le coup ensemble. (1639-57)

  [1399] _Var._ [J'espre aussi, Clindor, que pour reconnoissance,]
         Tu rduiras pour moi tes voeux dans l'innocence,
         Qu'un mari me tenant en sa possession,
         Sa prsence vaincra ta folle passion,
         Ou que, si cette ardeur encore te possde,
         Ma matresse avertie y mettra bon remde[1399-a]. (1639-57)

    [1399-a] La scne III finit l dans les ditions indiques.

  [1400] _Var._ Qu'il s'est cach de peur dans la chambre aux fagots.
         MAT. De peur? (1639-57)

  [1401] A ce vers, et un peu plus bas au vers 1177, toutes les
  ditions portent _ambrosie_, except celle de 1639, o on lit
  _ambroisie_.

  [1402] _Var._ Je le vais rparer. (1639-57)

  [1403] _Var._ Madame, grce aux Dieux, tout va le mieux du monde.
  (1639-57)

  [1404] _Var._ Ah! que tu me ravis! et quel digne salaire
         Pourrai-je prsenter  mon dieu tutlaire?
         LE GEL. Voici la rcompense o mon desir prtend.
         ISAB. Lyse, il faut se rsoudre  le rendre content. (1639-57)

  [1405] _Var._ LE GELIER, _montrant Lyse_. (1660)

  [1406] L'dition de 1639 porte: par ces ruines; celle de 1657:
  de ses ruines. Ce sont vraisemblablement deux fautes.

  [1407] _Var._ _Il est en prison._ (1663, en marge.)

  [1408] _Var._ Vous avez de douceurs et de charmes pour moi!
  (1639-57)

  [1409] _Var._ Viendront en mon esprit figurer mes malheurs.
  (1648)

  [1410] _Var._ Pour dguiser la honte et l'horreur d'un supplice!
         Il faut mourir enfin, et quitter ces beaux yeux. (1639-57)

  [1411] _Var._ L'ombre d'un meurtrier cause encor ma ruine.
  (1639-57)

  [1412] Dans l'dition de 1682, on lit ainsi ce vers:

    De qui les passions s'arment d'autorit.

  C'est sans doute encore une faute. Au vers 1259 il y a, autre
  erreur, _prenant_, pour _prennent_.

  [1413] _Var._ Demain de mon courage ils doivent faire un crime.
  (1639-57)

  [1414] _Var._ Je frmis au penser de ma triste aventure[1414-a].
  (1639-57)

    [1414-a] L'dition de 1657 porte, videmment par erreur: d'une
    triste aventure.

  [1415] _Var._ De l'amas insolent du peuple qui me suit. (1648)

  [1416] _Var._ Je ne dcouvre rien propre  me secourir. (1639-57)

  [1417] _Var._ Aussitt que je pense  tes divins attraits.
  (1639-57)

  [1418] Voyez tome I, p. 205, note 3.

  [1419] _Var._ _Isabelle et Lyse paroissent  quartier._ (1663, en
  marge.)--Cette indication manque dans les ditions de
  1639-57.--_A quartier_,  l'cart. Voyez tome I, p. 93, note 2.

  [1420] _Var._ ISABELLE, _cependant que le Gelier, etc._
  (1660)--Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1639-57.

  [1421] _Var._ Ma chre me, est-ce vous? surprises adorables!
  (1639-57)

  [1422] _Var._ Mon heur! [LE GEL. Ne perdons point le temps  ces
  caresses.] (1639-54)
         _Var._ Mon heur! LE GEL. Ne perdons point de temps  ces
  caresses. (1657)

  [1423] _Var._ Nous aurons tout loisir de baiser nos matresses.
  (1639-57)

  [1424] _Var._ Sur un gage si bon j'ose tout hasarder.
         LE GEL. Nous nous amusons trop, htons-nous d'vader.
  (1639-57)

  [1425] Ce vers a t omis par erreur dans l'dition de
  1682.--L'dition de 1639, galement par erreur, porte _leurs
  amours et leurs fuites_: la rime s'oppose  ce pluriel.




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

    PRIDAMANT.

    Qu'Isabelle est change et qu'elle est clatante!

    ALCANDRE.

    Lyse marche aprs elle, et lui sert de suivante;
    Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi,                    1335
    Et de ce lieu fatal ne sortez qu'aprs moi:
    Je vous le dis encore, il y va de la vie.

    PRIDAMANT.

    Cette condition m'en te assez l'envie[1425].


SCNE II.

ISABELLE, reprsentant Hippolyte; LYSE, reprsentant Clarine[1427].

    LYSE.

    Ce divertissement n'aura-t-il point de fin?
    Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin?                 1340

    ISABELLE.

    Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amne:
    C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine.
      Le prince Florilame....

    LYSE.

                            Eh bien! il est absent.

    ISABELLE.

    C'est la source des maux que mon me ressent[1428];
    Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte          1345
    Dedans son grand jardin nous permet cette porte.
    La princesse Rosine, et mon perfide poux,
    Durant qu'il est absent en font leur rendez-vous:
    Je l'attends au passage, et lui ferai connotre
    Que je ne suis pas femme  rien souffrir d'un tratre.

    LYSE.

    Madame, croyez-moi, loin de le quereller,
    Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler[1429]:
    Il nous vient peu de fruit de telles jalousies[1430];
    Un homme en court plus tt aprs ses fantaisies[1431];
    Il est toujours le matre, et tout notre discours[1432],      1355
    Par un contraire effet, l'obstine en ses amours.

    ISABELLE.

    Je dissimulerai son adultre flamme!
    Une autre aura son coeur, et moi le nom de femme[1433]!
    Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi?
    Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi?                  1360

    LYSE.

    Cela fut bon jadis; mais au temps o nous sommes,
    Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes:
    Leur gloire a son brillant et ses rgles  part[1434];
    O la ntre se perd, la leur est sans hasard;
    Elle crot aux dpens de nos lches foiblesses;               1365
    L'honneur d'un galant homme est d'avoir des matresses.

    ISABELLE.

    Ote-moi cet honneur et cette vanit,
    De se mettre en crdit par l'infidlit.
    Si pour har le change et vivre sans amie
    Un homme tel que lui tombe dans l'infamie[1435],              1370
    Je le tiens glorieux d'tre infme  ce prix;
    S'il en est mpris, j'estime ce mpris.
    Le blme qu'on reoit d'aimer trop une femme
    Aux maris vertueux est un illustre blme.

    LYSE.

    Madame, il vient d'entrer; la porte a fait du bruit.          1375

    ISABELLE.

    Retirons-nous, qu'il passe.

    LYSE.

                                Il vous voit et vous suit.


SCNE III.

CLINDOR, reprsentant Thagne; ISABELLE, reprsentant Hippolyte;
LYSE, reprsentant Clarine.

    CLINDOR.

    Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises:
    Sont-ce l les douceurs que vous m'aviez promises[1436]?
    Est-ce ainsi que l'amour mnage un entretien?
    Ne fuyez plus, Madame, et n'apprhendez rien:                 1380
    Florilame est absent, ma jalouse[1437] endormie.

    ISABELLE.

    En tes-vous bien sr?

    CLINDOR.

                           Ah! fortune ennemie!

    ISABELLE.

    Je veille, dloyal: ne crois plus m'aveugler;
    Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair:
    Je vois tous mes soupons passer en certitudes,               1385
    Et ne puis plus douter de tes ingratitudes:
    Toi-mme, par ta bouche, as trahi ton secret.
    O l'esprit avis pour un amant discret!
    Et que c'est en amour une haute prudence
    D'en faire avec sa femme entire confidence!                  1390
    O sont tant de serments de n'aimer rien que moi?
    Qu'as-tu fait de ton coeur? qu'as-tu fait de ta foi?
    Lorsque je la reus, ingrat, qu'il te souvienne
    De combien diffroient ta fortune et la mienne,
    De combien de rivaux je ddaignai les voeux;                  1395
    Ce qu'un simple soldat pouvoit tre auprs d'eux:
    Quelle tendre amiti je recevois d'un pre!
    Je le quittai pourtant pour suivre ta misre[1438];
    Et je tendis les bras  mon enlvement,
    Pour soustraire ma main  son commandement[1439].             1400
    En quelle extrmit depuis ne m'ont rduite
    Les hasards dont le sort a travers ta fuite!
    Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur
    levt ta bassesse  ce haut rang d'honneur!
    Si pour te voir heureux ta foi s'est relche,                1405
    Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrache[1440].
    L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder,
    Non pas pour des grandeurs, mais pour te possder[1441].

    CLINDOR.

    Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme:
    Que ne fait point l'amour quand il possde une me?           1410
    Son pouvoir  ma vue attachoit tes plaisirs,
    Et tu me suivois moins que tes propres desirs.
    J'tois lors peu de chose: oui, mais qu'il te souvienne
    Que ta fuite gala ta fortune  la mienne,
    Et que pour t'enlever c'toit un foible appas[1442]           1415
    Que l'clat de tes biens qui ne te suivoient pas.
    Je n'eus, de mon ct, que l'pe en partage,
    Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage:
    Celle-l m'a fait grand en ces bords trangers;
    L'autre exposa ma tte  cent et cent dangers[1443].          1420
      Regrette maintenant ton pre et ses richesses;
    Fche-toi de marcher  ct des princesses;
    Retourne en ton pays chercher avec tes biens[1444]
    L'honneur d'un rang pareil  celui que tu tiens.
    De quel manque, aprs tout, as-tu lieu de te plaindre?
    En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre?
    As-tu reu de moi ni froideurs, ni mpris?
    Les femmes,  vrai dire, ont d'tranges esprits!
    Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrme[1445]
    A leur bizarre humeur le soumette lui-mme[1446],             1430
    Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements,
    Qu'il ne refuse rien  leurs contentements:
    S'il fait la moindre brche  la foi conjugale[1447],
    Il n'est point  leur gr de crime qui l'gale;
    C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison,                1435
    C'est massacrer son pre et brler sa maison:
    Et jadis des Titans l'effroyable supplice
    Tomba sur Encelade avec moins de justice.

    ISABELLE.

    Je te l'ai dj dit, que toute ta grandeur
    Ne fut jamais l'objet de ma sincre ardeur.                   1440
    Je ne suivois que toi, quand je quittai mon pre;
    Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'me lgre,
    Laisse mon intrt: songe  qui tu les dois[1448].
      Florilame lui seul t'a mis o tu te vois:
    A peine il te connut qu'il te tira de peine;                  1445
    De soldat vagabond il te fit capitaine;
    Et le rare bonheur qui suivit cet emploi
    Joignit  ses faveurs les faveurs de son roi.
    Quelle forte amiti n'a-t-il point fait parotre
    A cultiver depuis ce qu'il avoit fait natre?                 1450
    Par ses soins redoubls n'es-tu pas aujourd'hui[1449]
    Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui?
    Il et gagn par l l'esprit le plus farouche,
    Et pour remercment tu veux souiller sa couche[1450]!
    Dans ta brutalit trouve quelques raisons,                    1455
    Et contre ses faveurs dfends tes trahisons.
    Il t'a combl de biens, tu lui voles son me!
    Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infme!
    Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits[1451]?
    Et ta reconnoissance a produit ces effets?                    1460

    CLINDOR.

    Mon me (car encor ce beau nom te demeure,
    Et te demeurera jusqu' tant que je meure),
    Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trpas
    Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas?
    Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure;                  1465
    Mais  nos feux sacrs ne fais plus tant d'injure:
    Ils conservent encor leur premire vigueur;
    Et si le fol amour qui m'a surpris le coeur[1452]
    Avoit pu s'touffer au point de sa naissance,
    Celui que je te porte et eu cette puissance;                 1470
    Mais en vain mon devoir tche  lui rsister[1453]:
    Toi-mme as prouv qu'on ne le peut dompter.
    Ce dieu qui te fora d'abandonner ton pre,
    Ton pays et tes biens, pour suivre ma misre,
    Ce dieu mme aujourd'hui force tous mes desirs[1454]          1475
    A te faire un larcin de deux ou trois soupirs.
    A mon garement souffre cette chappe,
    Sans craindre que ta place en demeure usurpe.
    L'amour dont la vertu n'est point le fondement
    Se dtruit de soi-mme, et passe en un moment;                1480
    Mais celui qui nous joint est un amour solide[1455],
    O l'honneur a son lustre, o la vertu prside:
    Sa dure a toujours quelques nouveaux appas[1456],
    Et ses fermes liens durent jusqu'au trpas.
    Mon me, derechef pardonne  la surprise                      1485
    Que ce tyran des coeurs a faite[1457]  ma franchise;
    Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour,
    Et qui n'affoiblit point le conjugal amour[1458].

    ISABELLE.

    Hlas! que j'aide bien  m'abuser moi-mme!
    Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime[1459];
    Je me laisse charmer  ce discours flatteur,
    Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur.
      Pardonne, cher poux, au peu de retenue
    O d'un premier transport la chaleur est venue:
    C'est en ces incidents manquer d'affection                    1495
    Que de les voir sans trouble et sans motion.
    Puisque mon teint se fane et ma beaut se passe,
    Il est bien juste aussi que ton amour se lasse;
    Et mme je croirai que ce feu passager
    En l'amour conjugal ne pourra rien changer:                   1500
    Songe un peu toutefois  qui ce feu s'adresse,
    En quel pril te jette une telle matresse.
      Dissimule, dguise, et sois amant discret.
    Les grands en leur amour n'ont jamais de secret;
    Ce grand train qu' leurs pas leur grandeur propre attache
    N'est qu'un grand corps tout d'yeux  qui rien ne se cache,
    Et dont il n'est pas un qui ne ft son effort
    A se mettre en faveur par un mauvais rapport.
    Tt ou tard Florilame apprendra tes pratiques,
    Ou de sa dfiance, ou de ses domestiques;                     1510
    Et lors ( ce penser je frissonne d'horreur)
    A quelle extrmit n'ira point sa fureur!
    Puisqu' ces passe-temps ton humeur te convie,
    Cours aprs tes plaisirs, mais assure ta vie.
    Sans aucun sentiment je te verrai changer,                    1515
    Lorsque tu changeras sans te mettre en danger[1460].

    CLINDOR.

    Encore une fois donc tu veux que je te die
    Qu'auprs de mon amour je mprise ma vie?
    Mon me est trop atteinte, et mon coeur trop bless,
    Pour craindre les prils dont je suis menac.                 1520
    Ma passion m'aveugle, et pour cette conqute
    Croit hasarder trop peu de hasarder ma tte:
    C'est un feu que le temps pourra seul modrer;
    C'est un torrent qui passe et ne sauroit durer.

    ISABELLE.

    Eh bien! cours au trpas, puisqu'il a tant de charmes,
    Et nglige ta vie aussi bien que mes larmes.
    Penses-tu que ce prince, aprs un tel forfait,
    Par ta punition se tienne satisfait?
    Qui sera mon appui lorsque ta mort infme
    A sa juste vengeance exposera ta femme,                       1530
    Et que sur la moiti d'un perfide tranger
    Une seconde fois il croira se venger?
    Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine
    Puisse attirer sur moi les restes de ta peine[1461],
    Et que de mon honneur, gard si chrement,                    1535
    Il fasse un sacrifice  son ressentiment.
    Je prviendrai la honte o ton malheur me livre,
    Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre.
    Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur,
    Ne craindra plus bientt l'effort d'un ravisseur.             1540
    J'ai vcu pour t'aimer, mais non pour l'infamie
    De servir au mari de ton illustre amie.
    Adieu: je vais du moins, en mourant avant toi[1462],
    Diminuer ton crime, et dgager ta foi.

    CLINDOR.

    Ne meurs pas, chre pouse, et dans un second change
    Vois l'effet merveilleux o ta vertu me range.
      M'aimer malgr mon crime, et vouloir par ta mort
    viter le hasard de quelque indigne effort!
    Je ne sais qui je dois admirer davantage,
    Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage;                 1550
    Tous les deux m'ont vaincu: je reviens sous tes lois,
    Et ma brutale ardeur va rendre les abois;
    C'en est fait, elle expire, et mon me plus saine
    Vient de rompre les noeuds de sa honteuse chane.
    Mon coeur, quand il fut pris, s'toit mal dfendu:            1555
    Perds-en le souvenir.

    ISABELLE.

                          Je l'ai dj perdu.

    CLINDOR.

    Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre
    Conspirent dsormais  me faire la guerre[1463];
    Ce coeur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux,
    N'aura plus que les tiens pour matres et pour Dieux[1464].

    LYSE.

    Madame, quelqu'un vient.


SCNE IV.

CLINDOR, reprsentant Thagne; ISABELLE, reprsentant Hippolyte;
LYSE, reprsentant Clarine; RASTE, TROUPE DE DOMESTIQUES DE
FLORILAME.

    RASTE, poignardant Clindor.

                             Reois, tratre, avec joie
    Les faveurs que par nous ta matresse t'envoie.

    PRIDAMANT,  Alcandre.

    On l'assassine,  Dieux! daignez le secourir.

    RASTE.

    Puissent les suborneurs ainsi toujours prir!

    ISABELLE.

    Qu'avez-vous fait, bourreaux?

    RASTE.

                                  Un juste et grand exemple,
    Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple,
    Pour apprendre aux ingrats, aux dpens de son sang,
    A n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang.
    Notre main a veng le prince Florilame,
    La princesse outrage, et vous-mme, Madame,                  1570
    Immolant  tous trois un dloyal poux,
    Qui ne mritoit pas la gloire d'tre  vous.
    D'un si lche attentat souffrez le prompt supplice,
    Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice.
    Adieu.

    ISABELLE.

           Vous ne l'avez massacr qu' demi:                     1575
    Il vit encore en moi; solez son ennemi;
    Achevez, assassins, de m'arracher la vie.
      Cher poux, en mes bras on te l'a donc ravie!
    Et de mon coeur jaloux les secrets mouvements
    N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments!             1580
    O clart trop fidle, hlas! et trop tardive,
    Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive!
    Falloit-il.... Mais j'touffe, et, dans un tel malheur,
    Mes forces et ma voix cdent  ma douleur;
    Son vif excs me tue ensemble et me console,                  1585
    Et puisqu'il nous rejoint....

    LYSE.

                                  Elle perd la parole.
    Madame.... Elle se meurt; pargnons les discours,
    Et courons au logis appeler du secours.

(Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et les corps de
Clindor et d'Isabelle, et le Magicien et le pre sortent de la
grotte.)


SCNE V.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

    ALCANDRE.

    Ainsi de notre espoir la fortune se joue:
    Tout s'lve ou s'abaisse au branle de sa roue;               1590
    Et son ordre ingal, qui rgit l'univers,
    Au milieu du bonheur a ses plus grands revers.

    PRIDAMANT.

    Cette rflexion, mal propre pour un pre,
    Consoleroit peut-tre une douleur lgre;
    Mais aprs avoir vu mon fils assassin,                       1595
    Mes plaisirs foudroys, mon espoir ruin,
    J'aurois d'un si grand coup l'me bien peu blesse,
    Si de pareils discours m'entroient dans la pense.
    Hlas! dans sa misre il ne pouvoit prir;
    Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir.                1600
      N'attendez pas de moi des plaintes davantage:
    La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage;
    La mienne court aprs son dplorable sort.
    Adieu; je vais mourir, puisque mon fils est mort.

    ALCANDRE.

    D'un juste dsespoir l'effort est lgitime,                   1605
    Et de le dtourner je croirois faire un crime.
    Oui, suivez ce cher fils sans attendre  demain;
    Mais pargnez du moins ce coup  votre main;
    Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles,
    Et pour les redoubler voyez ses funrailles.                  1610

(Ici on relve la toile, et tous les comdiens paroissent avec
leur portier[1465], qui comptent de l'argent sur une table, et
en prennent chacun leur part[1466].)

    PRIDAMANT.

    Que vois-je? chez les morts compte-t-on de l'argent?

    ALCANDRE.

    Voyez si pas un d'eux s'y montre ngligent.

    PRIDAMANT.

    Je vois Clindor! ah Dieux! quelle trange surprise[1467]!
    Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse!
    Quel charme en un moment touffe leurs discords,              1615
    Pour assembler ainsi les vivants et les morts?

    ALCANDRE.

    Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique,
    Leur pome rcit, partagent leur pratique:
    L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait piti;
    Mais la scne prside  leur inimiti.                        1620
    Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles[1468],
    Et, sans prendre intrt en pas un de leurs rles,
    Le tratre et le trahi, le mort et le vivant,
    Se trouvent  la fin amis comme devant.
      Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite,        1625
    D'un pre et d'un prvt viter la poursuite;
    Mais tombant dans les mains de la ncessit,
    Ils ont pris le thtre en cette extrmit.

    PRIDAMANT.

    Mon fils comdien!

    ALCANDRE.

                       D'un art si difficile
    Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile[1469];     1630
    Et depuis sa prison, ce que vous avez vu,
    Son adultre amour, son trpas imprvu[1470],
    N'est que la triste fin d'une pice tragique
    Qu'il expose aujourd'hui sur la scne publique,
    Par o ses compagnons en ce noble mtier[1471]                1635
    Ravissent  Paris un peuple tout entier[1472].
    Le gain leur en demeure, et ce grand quipage,
    Dont je vous ai fait voir le superbe talage,
    Est bien  votre fils, mais non pour s'en parer
    Qu'alors que sur la scne il se fait admirer.                 1640

    PRIDAMANT.

    J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'toit que feinte:
    Mais je trouve partout mmes sujets de plainte.
    Est-ce l cette gloire, et ce haut rang d'honneur
    O le devoit monter l'excs de son bonheur?

    ALCANDRE.

    Cessez de vous en plaindre. A prsent le thtre              1645
    Est en un point si haut que chacun l'idoltre[1473],
    Et ce que votre temps voyoit avec mpris
    Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits,
    L'entretien de Paris, le souhait des provinces,
    Le divertissement le plus doux de nos princes,                1650
    Les dlices du peuple, et le plaisir des grands:
    Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps[1474];
    Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde
    Par ses illustres soins conserver tout le monde,
    Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau             1655
    De quoi se dlasser d'un si pesant fardeau.
    Mme notre grand Roi, ce foudre de la guerre,
    Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre,
    Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois
    Prter l'oeil et l'oreille au Thtre franois:               1660
    C'est l que le Parnasse tale ses merveilles;
    Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles;
    Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard
    De leurs doctes travaux lui donnent quelque part.
      D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes[1475],  1665
    Le thtre est un fief dont les rentes sont bonnes;
    Et votre fils rencontre en un mtier si doux
    Plus d'accommodement qu'il n'et trouv chez vous[1476].
    Dfaites-vous enfin de cette erreur commune,
    Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune.                 1670

    PRIDAMANT.

    Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien
    Le mtier qu'il a pris est meilleur que le mien.
    Il est vrai que d'abord mon me s'est mue:
    J'ai cru la comdie au point o je l'ai vue;
    J'en ignorois l'clat, l'utilit, l'appas,                    1675
    Et la blmois ainsi, ne la connaissant pas,
    Mais depuis vos discours mon coeur plein d'allgresse
    A banni cette erreur avecque sa tristesse[1477].
    Clindor a trop bien fait.

    ALCANDRE.

                              N'en croyez que vos yeux.

    PRIDAMANT.

    Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux;                 1680
    Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre,
    Quelles grces ici ne vous dois-je point rendre[1478]?

    ALCANDRE.

    Servir les gens d'honneur est mon plus grand desir:
    J'ai pris ma rcompense en vous faisant plaisir.
    Adieu: je suis content, puisque je vous vois l'tre.          1685

    PRIDAMANT.

    Un si rare bienfait ne se peut reconnotre:
    Mais, grand Mage, du moins croyez qu' l'avenir
    Mon me en gardera l'ternel souvenir.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

FOOTNOTES:

  [1426] _Var._ Cette condition m'en tera l'envie. (1639-60)

  [1427] En tte de cette scne et des suivantes, les indications
  places aprs les noms des personnages ont t omises dans
  l'dition de 1639.

  [1428] L'dition de 1682 porte seule: que mon me _en_ ressent.

  [1429] _Var._ Vous feriez beaucoup mieux de tout dissimuler.
  (1639-60)

  [1430] _Var._ Ce n'est pas bien  nous d'avoir des jalousies.
  (1639-57)

  [1431] Ici, comme plus haut, l'dition de 1639 porte _fantasies_.
  Voyez le vers 1110.

  [1432] _Var._ Il est toujours le matre, et tout votre discours.
  (1639)

  [1433] _Var._ Un autre aura son coeur, et moi le nom de femme.
  (1639 et 57)

  [1434] _Var._ Madame, leur honneur a des rgles  part,
         O le votre se perd, le leur est sans hasard[1434-a],
         Et la mme action entre eux et nous commune
         Est pour nous dshonneur, pour eux bonne fortune.
         La chastet n'est plus la vertu d'un mari;
         La princesse du vtre a fait son favori:
         Sa rputation crotra par ses caresses;
         [L'honneur d'un galant homme est d'avoir des matresses.] (1639-57)

    [1434-a] O le ntre se perd, le leur est sans hasard. (1644-57)

  [1435] _Var._ Un homme comme lui tombe dans l'infamie. (1639-60)

  [1436] _Var._ Sont-ce l les faveurs que vous m'aviez promises?
         O sont tant de baisers dont votre affection
         Devoit tre prodigue  ma rception?
         Voici l'heure et le lieu, l'occasion est belle:
         Je suis seul, vous n'avez que cette damoiselle,
         Dont la dextrit mnagea nos amours;
         Le temps est prcieux, et vous fuyez toujours.
         Vous voulez, je m'assure, avec ces artifices,
         Que les difficults augmentent nos dlices.
         A la fin je vous tiens. Quoi! vous me repoussez!
         Que craignez-vous encor? Mauvaise, c'est assez:
         [Florilame est absent, ma jalouse endormie.] (1639-57)

  [1437] L'dition de 1682 porte, par erreur, _jalousie_, pour
  _jalouse_.

  [1438] _Var._ Je l'ai quitt pourtant pour suivre ta misre.
  (1639)

  [1439] _Var._ Ne pouvant tre  toi de son consentement.
  (1639-57)

  [1440] _Var._ Rends-moi dedans le sein dont tu m'as arrache.
         Je t'aime, et mon amour m'a fait tout hasarder. (1639-57)

  [1441] _Var._ Non pas pour tes grandeurs, mais pour te possder.
  (1639-60)

  [1442] Voyez tome 1, p. 148, note 3.

  [1443] _Var._ L'autre exposa ma tte en cent et cent dangers.
  (1639-57)

  [1444] _Var._ Retourne en ton pays avecque tous tes biens
         Chercher un rang pareil  celui que tu tiens.
         Qui te manque aprs tout? de quoi peux-tu te plaindre? (1639-57)

  [1445] _Var._ Qu'un mari les adore, et qu'une amour extrme.
  (1639-54)

  [1446] Voici les diffrentes manires dont ce vers a t imprim
  dans les diffrentes ditions:

    A leur bigearre humeur ce soumette lui-mme. (1639)
    A leur bigearre humeur le soumettre lui-mme. (1644)
    A leur bigearre humeur se soumette lui-mme. (1648-54)
    A leur bizarre humeur se soumettre lui-mme. (1657)
    A leur bigearre humeur le soumette lui-mme. (1660)
    A leur bizarre humeur le soumettre lui-mme. (1663-82)

  Nous avons cru devoir adopter la leon de 1660, en substituant
  _bizarre  bigearre_, comme l'ont fait les ditions suivantes.

  [1447] _Var._ Fait-il la moindre brche  la foi conjugale. (1639-57)

  [1448] _Var._ Laisse mon intrt: songe  qui tu le dois. (1639)

  [1449] _Var._ Par ces soins redoubls n'es-tu pas aujourd'hui.
  (1648)

  [1450] _Var._ Et pour remercment tu vas souiller sa couche!
         Dans ta brutalit trouve quelque raison,
         Et contre ses faveurs dfends ta trahison. (1639-57)

  [1451] Les ditions de 1639 et de 1663 crivent: _les biens
  faits_.

  [1452] _Var._ Je t'aime, et si l'amour qui m'a surpris le coeur.
  (1639-57)

  [1453] _Var._ Mais en vain contre lui l'on tche  rsister.
  (1639-57)

  [1454] _Var._ Ce dieu mme  prsent malgr moi m'a rduit[1454-a]
         A te faire un larcin des plaisirs d'une nuit.
         A mes sens drgls souffre cette licence:
         Une pareille amour meurt dans la jouissance,
         Celle dont la vertu n'est point le fondement. (1639-57)

    [1454-a] Ce dieu mme  prsent malgr moi me rduit. (1644-57)

  [1455] _Var._ Mais celle qui nous joint est une amour solide.
  (1639-57)

  [1456] _Var._ Dont les fermes liens durent jusqu'au trpas,
         Et dont la jouissance a de nouveaux appas. (1639-57)

  [1457] Le participe est au fminin dans toutes les ditions
  antrieures  1664; dans les impressions de 1664, 1668, 1682, et
  mme encore dans celle de 1692, il y a _fait_, sans accord.

  [1458] _Var._ Et n'affoiblit en rien un conjugal amour. (1639-57)

  [1459] _Var._ Je vois qu'on me trahit, et je crois que l'on
  m'aime.(1639-57)

  [1460] _Var._ Pourvu qu' tout le moins tu changes sans danger.
  (1639-57)

  [1461] _Var._ Attire encor sur moi les restes de ta peine.
  (1639-57)

  [1462] _Var._ Adieu: je vais du moins, en mourant devant toi.
  (1639-57)

  [1463] _Var._ Conspirent dsormais  lui faire la guerre. (1639)

  [1464] Voyez au _Complment des variantes_, p. 524.

  [1465] Le _concierge_ et le _portier_ avaient des attributions
  fort diffrentes, que Chapuzeau nous fait connatre en ces
  termes, en 1674, dans son _Thtre franois_: Le _concierge_ a
  soin d'ouvrir l'htel et de le fermer, de le tenir propre et en
  bon ordre, et aprs la comdie de visiter exactement partout, de
  peur d'accident du feu. (P. 237.)--Les _portiers_, en pareil
  nombre que les contrleurs et aux mmes portes, sont commis pour
  empcher les dsordres qui pourroient survenir; et pour cette
  fonction, avant les dfenses troites du Roi d'entrer sans payer,
  on faisoit choix d'un brave, mais qui d'ailleurs st discerner
  les honntes gens d'avec ceux qui n'en portent pas la mine. Ils
  arrtent ceux qui voudroient passer outre sans billet, et les
  avertissent d'en aller prendre au bureau, ce qu'ils font avec
  civilit, ayant ordre d'en user envers tout le monde, pourvu
  qu'on n'en vienne  aucune violence. L'Htel de Bourgogne ne s'en
  sert plus,  la rserve de la porte du thtre; et en vertu de la
  dclaration du Roi, elle prend des soldats du rgiment de ses
  gardes autant qu'il est ncessaire: ce que l'autre troupe qui a
  des portiers peut faire aussi au besoin. C'est ainsi que tous les
  dsordres ont t bannis, et que le bourgeois peut venir avec
  plus de plaisir  la comdie. (P. 242.)--Quant  la manire dont
  on partageait la recette, voyez la _Notice_, p. 427.

  [1466] _Var._ _On tire un rideau, et on voit tous les comdiens
  qui partagent leur argent._ (1639)

  [1467] _Var._ Je vois Clindor, Rosine! ah, Dieux! quelle surprise!
         Je vois leur assassin, je vois sa femme et Lyse! (1639-57)

  [1468] _Var._ Leurs vers font leur combat[1468-a], leur mort suit
  leurs paroles. (1654-57)

    [1468-a] L'dition de 1639 porte _leur combats_. Faut-il lire
    _leur combat_, ou _leurs combats_?

  [1469] _Var._ Tous les quatre, au besoin, en ont fait leur asile.
  (1639-59)

  [1470] _Var._ Son adultre amour, son trpas impourvu[1470-a].
  (1639)

    [1470-a] Voyez tome I, p. 183, note 3.

  [1471] _Var._ Par o ses compagnons et lui dans leur mtier.
  (1639-57)

  [1472] _Var._ Ravissant dans Paris un peuple tout entier. (1639)

  [1473] _Var._ Est en un point si haut qu'un chacun l'idoltre.
  (1639-57)

  [1474] _Var._ Parmi leurs passe-temps il tient les premiers
  rangs. (1639-64)

  [1475] _Var._ S'il faut par la richesse estimer les personnes.
  (1639-57)

  [1476] _Var._ Plus de biens et d'honneur qu'il n'et trouv chez
  vous. (1639-57)

  [1477] _Var._ A banni cette erreur avecque la tristesse. (1639)

  [1478] _Var._ Quelles grces ici ne vous dois-je pas rendre?
  (1652-57)




COMPLMENT DES VARIANTES.

  1560 _Var._ [N'aura plus que les tiens pour matres et pour
       Dieux:] Que leurs attraits unis....LYSE. La princesse
       s'avance, Madame. CLIND. Cachez-vous, et nous faites
       silence. coute-nous, mon me, et par notre entretien Juge
       si son objet m'est plus cher que le tien.

     SCNE IV.

     CLINDOR[1479], ROSINE.

       ROS. Dbarrasse enfin d'une importune suite,
       Je remets  l'amour le soin de ma conduite,
       Et pour trouver l'auteur de ma flicit,
       Je prends un guide aveugle en cette obscurit.
       Mais que son paisseur me drobe la vue!
       Le moyen de le voir ou d'en tre aperue!
       Voici la grande alle, il devroit tre ici,
       Et j'entrevois quelqu'un. Est-ce toi, mon souci?
       CLIND. Madame, tez ce mot dont la feinte se joue,
       Et que votre vertu dans l'me dsavoue:
       C'est assez dguis, ne dissimulez plus
       L'horreur que vous avez de mes feux dissolus.
       Vous avez voulu voir jusqu' quelle insolence
       D'une amour drgle iroit la violence,
       Vous l'avez vu, Madame, et c'est pour la punir
       Que vos ressentiments vous font ici venir.
       Faites sortir vos gens destins  ma perte,
       N'pargnez point ma tte; elle vous est offerte:
       Je veux bien par ma mort apaiser vos beaux yeux,
       Et ce n'est pas l'espoir qui m'amne en ces lieux.
       ROS. Donc au lieu d'un amour rempli d'impatience,
       Je ne rencontre en toi que de la dfiance?
       As-tu l'esprit troubl de quelque illusion?
       Est-ce ainsi qu'un guerrier tremble  l'occasion?
       Je suis seule, et toi seul, d'o te vient cet ombrage?
       Te faut-il de ma flamme un plus grand tmoignage?
       Crois que je suis sans feinte  toi jusqu' la mort.
       CLIND. Je me garderai bien de vous faire ce tort:
       Une grande princesse a la vertu plus chre.
       ROS. Si tu m'aimes, mon coeur, quitte cette chimre.
       CLIND. Ce n'en est point, Madame, et je crois voir en vous
       Plus de fidlit pour un si digne poux.
       ROS. Je la quitte pour toi; mais, Dieux! que je m'abuse,
       De ne voir pas encor qu'un ingrat me refuse!
       Son coeur n'est plus que glace, et mon aveugle ardeur
       Impute  dfiance un excs de froideur.
       Va, tratre, va, parjure, aprs m'avoir sduite,
       Ce sont l des discours d'une mauvaise suite:
       Alors que je me rends, de quoi me parles-tu?
       Et qui t'amne ici me prcher la vertu?
       CLIND. Mon respect, mon devoir et ma reconnoissance
       Dessus mes passions ont eu cette puissance.
       Je vous aime, Madame, et mon fidle amour
       Depuis qu'on l'a vu natre a cr de jour en jour;
       Mais que ne dois-je point au prince Florilame?
       C'est lui dont le respect triomphe de ma flamme:
       Aprs que sa faveur m'a fait ce que je suis....
       ROS. Tu t'en veux souvenir pour me combler d'ennuis.
       Quoi! son respect peut plus que l'ardeur qui te brle?
       L'incomparable ami, mais l'amant ridicule,
       D'adorer une femme et s'en voir si chri,
       Et craindre au rendez-vous d'offenser un mari!
       Tratre, il n'en est plus temps: quand tu me fis parotre
       Cette excessive amour qui commenoit  natre,
       Et que le doux appas d'un discours suborneur
       Avec un faux mrite attaqua mon honneur,
       C'est lors qu'il te falloit  ta flamme infidle
       Opposer le respect d'une amiti si belle,
       Et tu ne devois pas attendre  l'couter
       Quand mon esprit charm ne le pourroit goter.
       Tes raisons vers tous deux sont de foibles dfenses:
       Tu l'offensas alors, aujourd'hui tu m'offenses[1480];
       Tu m'aimois plus que lui, tu l'aimes plus que moi.
       Crois-tu donc  mon coeur donner ainsi la loi[1481],
       Que ma flamme  ton gr s'teigne ou s'entretienne,
       Et que ma passion suive toujours la tienne?
       Non, non, usant si mal de ce qui t'est permis,
       Loin d'en viter un, tu fais deux ennemis.
       Je sais trop les moyens d'une vengeance aise:
       Phdre contre Hippolyte aveugla bien Thse,
       Et ma plainte armera plus de svrit
       Avec moins d'injustice et plus de vrit.
       CLIND. Je sais bien que j'ai tort, et qu'aprs mon audace
       Je vous fais un discours de fort mauvaise grce;
       Qu'il sied mal  ma bouche, et que ce grand respect
       Agit un peu bien tard pour n'tre point suspect;
       Mais pour souffrir plus tt la raison dans mon me,
       Vous aviez trop d'appas, et mon coeur trop de flamme:
       Elle n'a triomph qu'aprs un long combat.
       ROS. Tu crois donc triompher lorsque ton coeur s'abat?
       Si tu nommes victoire un manque de courage,
       Appelle encor service un si cruel outrage,
       Et puisque me trahir, c'est suivre la raison,
       Dis-moi que tu me sers par cette trahison.
       CLIND. Madame, est-ce vous rendre un si mauvais service,
       De sauver votre honneur d'un mortel prcipice?
       Cet honneur qu'une dame a plus cher que les yeux....
       ROS. Cesse de m'tourdir de ces noms odieux.
       N'as-tu jamais appris que ces vaines chimres
       Qui naissent aux cerveaux des maris et des mres,
       Ces vieux contes d'honneur n'ont point d'impressions
       Qui puissent arrter les fortes passions?
       Perfide, est-ce de moi que tu le dois apprendre?
       Dieux! jusques o l'amour ne me fait point descendre?
       Je lui tiens des discours qu'il me devroit tenir,
       Et toute mon ardeur ne peut rien obtenir.
       CLIND. Par l'effort que je fais  mon amour extrme,
       Madame, il faut apprendre  vous vaincre vous-mme,
       A faire violence  vos plus chers desirs,
       Et prfrer l'honneur  d'injustes plaisirs,
       Dont au moindre soupon, au moindre vent contraire
       La honte et les malheurs sont la suite ordinaire.
       ROS. De tous ces accidents rien ne peut m'alarmer:
       Je consens de prir  force de t'aimer.
       Bien que notre commerce aux yeux de tous se cache,
       Qu'il vienne en vidence, et qu'un mari le sache,
       Que je demeure en butte  ses ressentiments,
       Que sa fureur me livre  de nouveaux tourments:
       J'en souffrirai plutt l'infamie ternelle
       Que de me repentir d'une flamme si belle.

     SCNE V.

     CLINDOR[1482], ROSINE, ISABELLE[1483], LYSE[1484], RASTE, TROUPE
     DE DOMESTIQUES[1485].

       R. Donnons, ils sont ensemble.

       ISAB.                          Oh Dieux! qu'ai-je entendu?
       LYSE. Madame, sauvons-nous.
       PRID.                    Hlas! il est perdu.
       CLIND. Madame, je suis mort, et votre amour fatale
       Par un indigne coup aux enfers me dvale.
       ROS. Je meurs, mais je me trouve heureuse en mon trpas,
       Que du moins en mourant je vais suivre tes pas.
       R. Florilame est absent; mais durant son absence,
       C'est l comme les siens punissent qui l'offense:
       C'est lui qui par nos mains vous envoie  tous deux
       Le juste chtiment de vos lubriques feux[1486].
       ISAB. Rponds-moi, cher poux, au moins une parole:
       C'en est fait, il expire, et son me s'envole.
       Bourreaux, vous ne l'avez massacr qu' demi:
       [Il vit encore en moi; solez son ennemi;
       Achevez, assassins, de m'arracher la vie;]
       Sa haine sans ma mort n'est pas bien assouvie.
       R. Madame, c'est donc vous!
       ISAB.                        Oui, qui cours au trpas.
       R. Votre heureuse rencontre pargne bien nos pas:
       Aprs avoir dfait le prince Florilame
       D'un ami dloyal et d'une ingrate femme,
       Nous avions ordre exprs de vous aller chercher.
       ISAB. Que voulez-vous de moi, tratres?
       R.                                  Il faut marcher:
       Le prince, ds longtemps amoureux de vos charmes,
       Dans un de ses chteaux veut essuyer vos larmes.
       ISAB. Sacrifiez plutt ma vie  son courroux.
       R. C'est perdre temps, Madame, il veut parler  vous.

   (_Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et le reste des
   acteurs, et le Magicien et le pre sortent de la grotte_[1487].)


   SCNE VI.

   ALCANDRE, PRIDAMANT.

       [ALC. Ainsi de notre espoir la fortune se joue.] (1639-57)

FIN DU COMPLMENT DES VARIANTES.

FOOTNOTES:

  [1479] CLINDOR, _reprsentant Thagne_. (1644-57)

  [1480] Tu l'offensois alors, aujourd'hui tu m'offenses. (1644-57)

  [1481] Crois-tu donc  mon coeur donner toujours la loi.
  (1644-57)

  [1482] CLINDOR, _reprsentant Thagne_. (1644-57)

  [1483] ISABELLE, _reprsentant Hippolyte_. (1644-57)

  [1484] LYSE, _reprsentant Clarine_. (1644-57)

  [1485] TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME. (1644-57)

  [1486] Ce juste chtiment de vos lubriques feux. (1644-57)

  [1487] Ce jeu de scne manque dans l'dition de 1639.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE DEUXIME VOLUME.

    LA GALERIE DU PALAIS, comdie                                    1

        Notice                                                       3

        A Madame de Liancour                                        10

        Examen                                                      11

      LA GALERIE DU PALAIS                                          17

    LA SUIVANTE, comdie                                           113

        Notice                                                     115

        A Monsieur ***                                             116

        Examen                                                     120

      LA SUIVANTE                                                  127

    LA PLACE ROYALE, comdie                                       215

        Notice                                                     217

        A Monsieur ***                                             219

        Examen                                                     221

      LA PLACE ROYALE                                              225

    LA COMDIE DES TUILERIES, par les cinq auteurs (IIIe acte)     303

        Notice                                                     305

        Argument                                                   309

      LA COMDIE DES TUILERIES (IIIe acte)                         311

    MDE, tragdie                                                327

        Notice                                                     329

        A Monsieur P. T. N. G.                                     332

        Examen                                                     333

      MDE                                                        341

    L'ILLUSION, comdie                                            421

        Notice                                                     423

        A Mademoiselle M. F. D. R.                                 430

        Examen                                                     432

      L'ILLUSION                                                   435

        Complment des variantes                                   524


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

    Rue de Fleurus, 9





End of Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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