The Project Gutenberg EBook of L'Atlantide, by Pierre Benot

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Title: L'Atlantide

Author: Pierre Benot

Release Date: November 28, 2010 [EBook #34469]

Language: French

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L'ATLANTIDE



DU MME AUTEUR

=Diadumne=, pomes.

=Koenigsmark=, roman.

=Pour Don Carlos=, roman.

=Les Suppliantes=, pomes.

=Le Lac Sal=, roman.

=La Chausse des Gants=, roman.

=L'Oubli=, roman.

=Mademoiselle de la Fert=, roman.

=La Chtelaine du Liban=, roman.

=Le Puits de Jacob=, roman.

=Alberte=, roman.


_A PARAITRE_:

=Le Roi Lpreux=, roman.

=Axelle=, roman.

=Monsieur de la Fert=, roman.






PIERRE BENOIT

L'ATLANTIDE

ROMAN

  Je dois vous en prvenir
  d'abord, avant d'entrer en
  matire, ne soyez pas surpris
  de m'entendre appeler des
  barbares de noms grecs.

  Platon; _Critias_.

PARIS
ALBIN MICHEL, DITEUR
22, RUE HUYGHENS, 22

IL A T TIR DE CET OUVRAGE

_50 exemplaires sur papier du Japon_

_170 exemplaires sur papier de Hollande_

TOUS NUMROTS A LA PRESSE

Droits de traduction et de reproduction rservs pour tout pays.

Copyright by Albin Michel

1920



_A Andr Suars_








LETTRE LIMINAIRE[1]

Hassi-Inifel, 8 novembre 1903.


Si les pages qui vont suivre voient un jour la lumire du soleil, c'est
qu'elle m'aura t ravie. Le dlai que je fixe  leur divulgation m'en
est un assez sr garant.

Cette divulgation, qu'on ne se mprenne pas sur mon but quand je la
prpare, lorsque je la rclame. On peut me croire, si j'affirme que je
n'attache aucun amour-propre d'auteur  ce cahier fivreux. D'ores et
dj, je suis loin de toutes ces choses! Mais, vraiment, il est inutile
que d'autres s'engagent sur la route par laquelle je ne serai pas
revenu.

Quatre heures du matin.--Bientt, l'aurore va mettre sur le _hamada_ son
incendie rose. Autour de moi le bordj sommeille. Par la porte de sa
chambre entr'ouverte, j'entends la respiration calme, si calme, d'Andr
de Saint-Avit.

Dans deux jours, lui et moi, nous partons. Nous quittons le bordj. Nous
nous enfonons l-bas, vers le Sud. L'ordre ministriel est arriv hier
matin.

Maintenant, mme si j'en avais l'envie, il serait trop tard pour
reculer. Andr et moi avons sollicit cette mission. L'autorisation que
j'ai demande, de concert avec lui, est  l'heure actuelle devenue un
ordre. La voie hirarchique parcourue, des influences mobilises au
ministre, tout cela pour ensuite avoir peur, rencler devant
l'entreprise!...

Avoir peur, ai-je dit. Je sais que je n'ai pas peur. Une nuit, dans le
Gourara, quand j'ai trouv deux de mes sentinelles massacres, avec, au
ventre, l'ignoble incision cruciale des Berabers, j'ai eu peur. Je sais
ce que c'est que la peur. Aussi maintenant, quand je fixe l'immensit
tnbreuse d'o tout  l'heure surgira brusquement l'norme soleil
rouge, je sais que ce n'est point de peur que je tressaille. Je sens
lutter en moi l'horreur sacre du mystre et son attrait.

Fumes, peut-tre. Imaginations d'un cerveau surchauff et d'un oeil
affol par les mirages. Un jour viendra sans doute o je relirai ces
pages avec un sourire de piti gne, le sourire de l'homme de cinquante
ans qui relit de vieilles lettres.

Fumes. Imaginations. Mais ces fumes, ces imaginations me sont chres.
Le capitaine de Saint-Avit et le lieutenant Ferrires, dit la dpche
ministrielle, s'appliqueront  dgager, au Tassili, les relations
statigraphiques des grs albiens et des calcaires carbonifriens... Ils
en profiteront pour se renseigner, ventuellement, sur les modifications
d'attitude des Azdjer vis--vis de notre influence, etc.. Si ce voyage
devait,  la fin, n'avoir trait qu' d'aussi pauvres choses, je sens que
je ne partirais pas...

Donc, je souhaite ce que je redoute. Je serai du si je ne me trouve
pas face  face avec ce qui me fait trangement frmir.

Au fond de la valle de l'Oued Mia, un chacal aboie. Par intervalles,
quand un rayon de lune, crevant d'argent les nuages gonfls de chaleur,
lui fait croire au jeune soleil, une tourterelle roucoule dans les
palmeraies.

Un pas au dehors. Je me penche  la fentre. Une ombre vtue d'toffes
noires et luisantes glisse sur le pis de la terrasse du fortin. Un
clair dans la nuit lectrique. L'homme vient d'allumer une cigarette.
Il s'est accroupi, face au Midi. Il fume.

C'est Cegher-ben-Chekh, notre guide targui, celui qui dans trois jours
va nous entraner vers les plateaux inconnus du mystrieux Imoschaoch, 
traverse les hamadas de pierres noires, les grands oueds desschs, les
salines d'argent, les gours fauves, les dunes d'or mat que surmonte,
quand souffle l'aliz, un tremblant panache de sable blme.

Cegher-ben-Chekh! C'est cet homme. Elle me revient  l'esprit, la
tragique phrase de Duveyrier: Le colonel met le pied  l'trier et
reoit au mme moment un coup de sabre[2]... Cegher-ben-Chekh!... Il
est l. Il fume paisiblement une cigarette, une cigarette du paquet que
je lui ai donn... Mon Dieu! pardonnez-moi cette flonie.

Le photophore jette sur le papier sa lumire jaune. Bizarre destine,
celle qui,  seize ans, sans que j'aie su au juste pourquoi,  dcid un
jour que je me prparerais  Saint-Cyr, a fait de moi le camarade
d'Andr de Saint-Avit. J'aurais pu tudier le droit, la mdecine. Je
serais aujourd'hui quelqu'un de bien tranquille, dans une ville, avec
une glise et des eaux courantes; et non pas ce fantme vtu de coton,
accoud, avec une anxit inexprimable, sur le dsert qui va
l'engloutir.

Un gros insecte est entr par la fentre. Il bourdonne, rebondit des
murs crpis au globe du photophore, et enfin, vaincu, les ailes brles
par la bougie encore haute, il s'abat sur la feuille blanche, l.

C'est un hanneton d'Afrique, norme, noir, avec des taches d'un gris
livide.

Je songe aux autres,  ses frres de France, aux hannetons mordors que,
par les soirs orageux d't, je voyais s'lancer comme de petites balles
du sol de ma campagne natale. Enfant, je passais l mes vacances; plus
tard, mes permissions. Lors de la dernire, dans cette mme prairie, 
ct de moi marchait une mince forme blanche, avec une charpe de
mousseline,  cause de l'air du soir, si frais l-bas. Maintenant, c'est
 peine si, effleur par ce souvenir, je laisse, une seconde, mon regard
s'lever vers un coin sombre de ma chambre, sur le mur nu o brille la
vitre d'un portrait imprcis. Je comprends combien ce qui a pu me
sembler devoir tre toute ma vie a perdu de son importance. Ce mystre
plaintif est dsormais sans intrt pour moi. Si les chanteurs ambulants
de Rolla venaient sous cette fentre de bordj murmurer leurs fameux airs
nostalgiques, je sais que je ne les couterais pas, et s'ils se
faisaient trop pressants, que je leur signifierais leur chemin.

Qu'est-ce qui a suffi pour cette mtamorphose? Une histoire, un conte
peut-tre, cont en tout cas par quelqu'un sur qui pse le plus
monstrueux des soupons.

Cegher-ben-Chekh a termin sa cigarette. Je l'entends qui regagne 
pas lents sa natte, dans le btiment B, prs du poste de garde, 
gauche.

Notre dpart devant avoir lieu le 10 novembre, le manuscrit joint 
cette lettre a t commenc le dimanche 1er et termin le jeudi 5
novembre 1906.

Olivier Ferrires,
_Lieutenant au 3e spahis_.




CHAPITRE PREMIER

UN POSTE DU SUD


Le samedi 6 juin 1903 rompit la monotone vie qu'on menait au poste de
Nassi-Inifel par deux vnements d'ingale importance: l'arrive d'une
lettre de Mlle Ccile de C... et celle des plus rcents numros du
_Journal officiel_ de la Rpublique franaise.

--Si mon lieutenant le permet?--dit le marchal des logis chef
Chtelain, se mettant  parcourir les numros dont il avait fait sauter
les bandes.

D'une signe de tte, j'acquiesai, dj tout entier plong dans la
lecture de la lettre de Mlle de C...

Lorsque ceci vous parviendra, crivait en substance cette aimable jeune
fille, maman et moi aurons sans doute quitt Paris pour la campagne. Si,
dans votre bled, l'ide que je m'ennuie autant que vous peut vous tre
une consolation, soyez heureux. Le Grand Prix a eu lieu. J'ai jou le
cheval que vous m'aviez indiqu, et, naturellement j'ai perdu.
L'avant-veille, nous avons dn chez les Martial de la Touche. Il y
avait Elias Chatrian, toujours tonnamment jeune. Je vous envoie son
dernier livre, qui fait assez de bruit. Il parat que les Martial de la
Touche y sont peints nature. J'y joins les derniers de Bourget, de Loti
et de France, plus les deux ou trois scies  la mode dans les
cafs-concerts. En politique, on dit que l'application de la loi sur les
congrgations rencontrera de relles difficults. Rien de bien nouveau
dans les thtres. J'ai pris un abonnement d't  l'_Illustration_. Si
a vous chante... A la campagne, on ne sait que faire. Toujours le mme
lot d'idiots en perspective pour le tennis. Je n'aurai aucun mrite 
vous crire souvent. Epargnez-moi vos rflexions  propos du petit
Combemale. Je ne suis pas fministe pour deux sous, ayant assez de
confiance en ceux qui me disent jolie, et en vous particulirement. Mais
enfin, j'enrage  l'ide que si je me permettais vis--vis d'un seul de
nos garons de ferme le quart des privauts que vous avez srement avec
vos Ouled-Nals... Passons. Il y a des imaginations trop
dsobligeantes.

J'en tais  ce point de la prose de cette jeune fille mancipe,
lorsqu'une exclamation scandaleuse du marchal des logis me fit relever
la tte.

--Mon lieutenant!

--Qu'y a-t-il?

--Eh bien! Ils en ont de bonnes au ministre. Lisez plutt.

Il me tendit l'_Officiel_. Je lus:

Par dcision en date du 1er mai 1903, le capitaine de Saint-Avit
(Andr), hors cadres, est affect au 3e spahis, et nomm au
commandement du poste de Hassi-Inifel.

La mauvaise humeur de Chtelain devenait exubrante:

--Le capitaine de Saint-Avit, commandant du poste! Un poste auquel on
n'a jamais eu rien  redire! On nous prend donc pour un dpotoir!

Ma surprise galait celle du sous-officier. Mais en mme temps, je vis
la mauvaise figure de fouine de Gourrut, le _joyeux_ que nous employions
aux critures; il s'tait arrt de griffonner et coutait avec un
intrt sournois.

--Marchal des logis, le capitaine de Saint-Avit est mon camarade de
promotion,--dis-je schement.

Chtelain s'inclina, prit la porte; je le suivis.

--Allons, vieux,--dis-je en lui frappant sur l'paule,--pas de moue.
Rappelez-vous que dans une heure nous partons pour l'oasis. Prparez les
cartouches. Il faut srieusement amliorer l'ordinaire.

Rentr dans le bureau, je congdiai d'un geste Gourrut. Rest seul, je
terminai rapidement la lettre de Mlle de C..., puis ayant pris de
nouveau l'_Officiel_, je relus la dcision ministrielle qui donnait au
poste un nouveau chef.

Voil cinq mois que j'en faisais fonction, et, ma foi, je supportais
bien cette responsabilit et gotais fort cette indpendance. Je puis
mme affirmer, sans me flatter, que, sous ma direction, le service
avait march autrement que sous celle du capitaine Dieulivol, le
prdcesseur de Saint-Avit. Brave homme, ce capitaine Dieulivol,
colonial de la vieille cole, sous-officier des Dodds et des Duchesne,
mais affect d'une effroyable propension aux liqueurs fortes, et trop
enclin, quand il avait bu,  confondre tous les dialectes et  faire
subir  un Haoussa un interrogatoire en sakalave. Personne ne fut jamais
plus parcimonieux des ressources en eau du poste. Un matin qu'il
prparait son absinthe, en compagnie du marchal des logis chef,
Chtelain, les yeux fixs sur le verre du capitaine, vit avec tonnement
la liqueur verte blanchir sous une dose d'eau plus forte qu'
l'ordinaire. Il releva la tte, sentant que quelque chose d'anormal
venait de se produire. Raidi, la carafe incline  la main, le capitaine
Dieulivol fixait l'eau qui dgouttait sur le sucre. Il tait mort.

Cinq mois durant, aprs la disparition de ce sympathique ivrogne, on
avait sembl se dsintresser en haut lieu de son remplacement. J'avais
mme espr un moment qu'une dcision serait prise, m'investissant en
droit des fonctions que j'exerais en fait... Et aujourd'hui, cette
soudaine nomination...

Le capitaine de Saint-Avit... A Saint-Cyr, il tait de mes recrues. Je
l'avais perdu de vue. Puis mon attention avait t rappele sur lui par
son avancement rapide, sa dcoration, rcompense mrite de trois
voyages d'exploration particulirement audacieux, au Tibesti et dans
l'Ar; et soudain, le drame mystrieux de son quatrime voyage, cette
fameuse mission entreprise avec le capitaine Morhange, et d'o un seul
des explorateurs tait revenu. Tout s'oublie vite, en France. Il y avait
bien six ans de cela. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Avit. Je
croyais mme qu'il avait quitt l'arme. Et maintenant, voici que je me
trouvais l'avoir pour chef.

Allons, pensai-je, celui-l ou un autre!... A l'Ecole, il tait
charmant, et nous avons toujours eu les meilleurs rapports. D'ailleurs
je n'ai pas les annuits voulues pour passer capitaine. Et je sortis du
bureau en sifflotant.

       *       *       *       *       *

Nous tions maintenant, Chtelain et moi, nos fusils poss sur la terre
dj moins chaude, auprs de la mare qui tient le milieu de la maigre
oasis, dissimuls derrire une sorte de claie d'alfa. Le soleil couchant
faisait roses les petits canaux stagnants o s'irriguent les pauvres
cultures des sdentaires noirs.

Pas un mot durant le parcours. Pas un mot durant l'afft. Chtelain
visiblement, boudait.

En silence, nous abattmes tour  tour quelques-unes des misrables
tourterelles qui venaient, leurs petites ailes tranantes sous le poids
de la chaleur du jour, tancher leur soif  la lourde eau verte. Quand
une demi-douzaine de minces corps ensanglants furent aligns  nos
pieds, je mis la main sur l'paule du sous-officier.

--Chtelain!

Il tressaillit.

--Chtelain, je vous ai rudoy tout  l'heure. Il ne faut pas m'en
vouloir. La mauvaise heure avant la sieste. La mauvaise heure de midi.

--Mon lieutenant est le matre,--rpondit-il d'un ton qu'il voulait
bourru, et qui n'tait qu'mu.

--Chtelain, il ne faut pas m'en vouloir... Vous avez quelque chose  me
dire. Vous savez de quoi je veux parler.

--Je ne vois pas vraiment. Non, je ne vois pas.

--Chtelain, Chtelain, soyons srieux. Parlez-moi un peu du capitaine
de Saint-Avit.

--Je ne sais rien,--dit-il avec brusquerie.

--Rien? Alors, ces mots de tout  l'heure?...

--Le capitaine de Saint-Avit est un brave,--murmura-t-il, le front
obstinment baiss.--Il est parti seul pour Bilma, pour l'Ar, tout seul
dans des endroits o personne n'a jamais t. C'est un brave.

--C'est un brave, sans doute,--dis-je avec une infinie douceur.--Mais il
a assassin son compagnon, le capitaine Morhange, n'est-ce pas?

Le vieux marchal des logis trembla.

--C'est un brave,--s'obstina-t-il.

--Chtelain, vous tes un enfant. Craignez-vous donc que je ne rapporte
vos paroles  votre nouveau capitaine?

J'avais touch juste. Il sursauta.

--Le marchal des logis Chtelain n'a peur de personne, mon lieutenant.
Il a t  Abomey, contre les Amazones, dans un pays o, de chaque
buisson, sortait un bras noir qui vous saisissait la jambe, tandis qu'un
autre, d'un coup de coutelas, vous la tranchait, raide comme balle.

--Alors, ce qu'on dit, ce que vous-mme...

--Alors, tout cela, ce sont des mots.

--Des mots, Chtelain, qu'on rpte en France, partout.

Il courba le front plus bas encore, sans rpondre.

--Tte de bourrique,--clatai-je,--parleras-tu!

--Mon lieutenant, mon lieutenant,--supplia-t-il,--je vous jure que ce
que je sais ou rien...

--Ce que tu sais, tu vas me le dire, et tout de suite. Sinon je te donne
ma parole que, d'un mois, je ne t'adresse plus un mot que dans le
service.

Hassi-Inifel: Trente goumiers indignes. Quatre Europens, moi, le
marchal des logis, un brigadier et Gourrut. La menace tait terrible.
Elle fit son effet.

--Eh bien, voil! mon lieutenant,--fit-il avec un gros soupir.--Mais du
moins, aprs, vous ne me reprocherez pas de vous avoir rapport sur un
chef des choses qui ne sont pas  dire, surtout quand elles ne reposent
que sur des propos de mess.

--Parle.

--C'tait en 1899. J'tais alors brigadier-fourrier,  Sfax, au 4e
spahis. J'tais bien not, et comme, en outre, je ne buvais pas, le
capitaine adjudant-major m'avait dsign pour la popote des officiers.
Vraiment, une bonne place. Le march, les comptes, marquer les livres de
la bibliothque qui sortaient (il n'y en avait pas beaucoup), et la clef
de l'armoire aux liqueurs, parce que, pour cela, on ne peut se reposer
sur les ordonnances. Le colonel, tant garon, prenait ses repas au
mess. Un soir, il arriva en retard, le front un peu soucieux, et s'tant
assis, rclama le silence:

--Messieurs,--dit-il,--j'ai une communication  vous faire et vos avis
 recueillir. Voici de quoi il s'agit. Demain matin, la
_Ville-de-Naples_ arrive  Sfax. Elle a  son bord le capitaine de
Saint-Avit qui vient d'tre affect a Feriana et qui rejoint son poste.

Le colonel s'arrta: Bon, pensai-je, c'est le menu de demain 
soigner. Car vous connaissez la coutume, mon lieutenant, suivie depuis
qu'il y a en Afrique des cercles d'officiers. Quand un officier est de
passage, ses camarades vont le chercher en bateau et l'invitent au
cercle pour la dure de l'escale. Il paie son cot en nouvelles du pays.
Ce jour-l, on fait bien les choses, mme pour un simple lieutenant. A
Sfax, un officier de passage, cela voulait dire: un plat de plus, du
vin bouch et de la meilleure fine.

Or, cette fois, je compris, au regard qu'changrent les officiers que
peut-tre la vieille fine resterait dans son armoire.

--Vous avez tous, je pense, messieurs, entendu parler du capitaine de
Saint-Avit, et de certains bruits qui courent  son sujet. Nous n'avons
pas  apprcier ces bruits, et l'avancement qu'il a reu, sa dcoration,
nous permettent mme d'esprer qu'ils n'ont rien de fond. Mais, entre
ne pas suspecter d'un crime un officier, et recevoir  notre table un
camarade, il y a une distance que nous ne sommes pas obligs de
franchir. C'est  ce sujet que je serais heureux d'avoir votre avis.

Il y eut un silence. Les officiers se regardrent, soudain devenus
graves, tous, jusqu'aux plus rieurs des petits sous-lieutenants. Dans le
coin o je me rendais compte qu'on m'avait oubli, je faisais mon
possible pour qu'aucun bruit ne vnt rappeler ma prsence.

--Nous vous remercions, mon colonel,--dit enfin un commandant,--d'avoir
eu la bont de nous consulter. Tous mes camarades, je pense, savent 
quels bruits pnibles vous faites allusion. Si je me permets de prendre
la parole, c'est qu' Paris, au Service gographique de l'arme, o
j'tais avant de venir ici, bien des officiers, et des plus qualifis,
avaient, sur cette triste histoire, une opinion qu'ils vitaient de
formuler, mais qu'on sentait dfavorable au capitaine de Saint-Avit.

--J'tais  Bammako,  l'poque de la mission Morhange-Saint-Avit,--dit
un capitaine.--L'opinion des officiers de l-bas diffre, hlas! bien
peu de celle qu'exprime le commandant. Mais je tiens  ajouter que tous
reconnaissaient n'avoir que des soupons. Et des soupons, vraiment,
sont insuffisants, quand on songe  l'atrocit de la chose.

--Ils peuvent en tout cas suffire amplement, messieurs,--rpliqua le
colonel,-- motiver notre abstention. Il n'est pas question de porter un
jugement; mais s'asseoir  notre table n'est pas un droit. C'est une
marque de fraternelle estime. Le tout est de savoir si vous jugez devoir
l'accorder  M. de Saint-Avit.

Ce disant, il regardait ses officiers,  tour de rle. Successivement,
ils firent de la tte un signe ngatif.

--Je vois que nous sommes d'accord,--reprit-il.--Maintenant notre tche
n'est malheureusement pas termine. La _Ville-de-Naples_ sera dans le
port demain matin. La chaloupe qui va chercher les passagers part  huit
heures du port. Il faut, messieurs, qu'un de vous se dvoue et se rende
au paquebot. Le capitaine de Saint-Avit pourrait avoir l'ide de venir
au cercle. Nous n'avons nullement l'intention, de lui infliger l'affront
qui consisterait  ne pas le recevoir, s'il s'y prsentait, confiant
dans la coutume traditionnelle de la rception. Il faut prvenir sa
venue. Il faut lui faire comprendre qu'il vaut mieux qu'il reste  bord.

Le colonel regarda de nouveau les officiers. Ils ne purent
qu'approuver; mais comme on voyait que chacun d'eux n'tait pas  son
aise!

--Je n'espre pas trouver parmi vous un volontaire pour une mission de
cette sorte. Force m'est de dsigner quelqu'un d'office. Capitaine
Grandjean, M. de Saint-Avit est capitaine. Il est correct que ce soit un
officier de son grade qui lui fasse notre communication. Par ailleurs,
vous tes le moins ancien. C'est donc  vous que je suis contraint de
m'adresser pour cette pnible dmarche. Je n'ai pas besoin de vous
demander de la faire avec tous les mnagements possibles.

Le capitaine Grandjean s'inclina, tandis qu'un soupir de soulagement
s'chappait de toutes les poitrines. Tant que le colonel fut l, il
resta  l'cart, sans mot dire. Ce n'est que lorsque le chef se fut
retir qu'il laissa chapper cette phrase:

--Il y a des choses qui devraient bien compter pour l'avancement.

Le lendemain, au djeuner, tout le monde attendait avec impatience son
retour.

--Eh bien?--interrogea brivement le colonel.

Le capitaine Grandjean ne rpondit pas tout de suite. Il s'assit  la
table o ses camarades taient en train de se fabriquer leurs apritifs,
et lui, l'homme dont on raillait la sobrit, il but, presque d'un
trait, sans attendre que le sucre ft fondu, un grand verre d'absinthe.

--Eh bien, capitaine?--rpta le colonel.

--Eh bien, mon colonel, c'est fait. Vous pouvez tre tranquille. Il ne
descendra pas  terre. Mais, vrai Dieu, quelle corve!

Les officiers n'osaient souffler mot. Seuls, leurs regards disaient
leur anxieuse curiosit.

Le capitaine Grandjean se versa une gorge d'eau.

--Voil, j'avais bien prpar ma phrase, en route, dans la chaloupe. En
montant l'escalier, je sentis que tout s'tait envol. Saint-Avit tait
au fumoir, avec le commandant du paquebot. Il me sembla que je n'aurais
pas la force de lui dire la chose, d'autant que je le voyais prt 
descendre. Il tait en tenue de jour, son sabre sur la banquette, et il
avait des perons. On ne garde pas d'perons  bord. Je me prsentai,
nous changemes quelques paroles, mais je devais avoir l'air bien
emprunt, car, ds la premire minute, je compris qu'il avait devin.
Sous un prtexte quelconque, ayant quitt le commandant, il me conduisit
 l'arrire, prs de la grande roue du gouvernail. L, j'osai parler:
mon colonel, qu'ai-je dit? Ce que j'ai d bafouiller! Il ne me regardait
pas. Accoud au bastingage, il laissait ses yeux errer au loin, avec un
sourire. Puis, soudain, quand je me fus bien emptr dans mes
explications, il me fixa froidement et me dit:

--Je vous remercie, mon cher camarade, de vous tre donn tout ce
drangement. Mais vraiment, c'tait bien inutile. Je suis fatigu, et
n'ai pas l'intention de dbarquer. J'aurai eu du moins l'agrment de
faire votre connaissance. Puisque je ne peux profiter de votre
hospitalit, vous me ferez la grce d'accepter la mienne, tant que la
chaloupe sera au flanc du paquebot.

--Alors, nous sommes revenus au fumoir. Il a prpar lui-mme des
cocktails. Il m'a parl. Nous nous sommes retrouv des amis communs.
Jamais je n'oublierai ce visage, ce regard ironique et lointain, cette
voix triste et douce. Ah! mon colonel, messieurs, j'ignore ce qu'on peut
raconter au Service gographique ou dans les postes du Soudan... Mais il
ne peut y avoir l qu'une horrible quivoque. Un tel homme, coupable
d'un tel crime, croyez-moi, ce n'est pas possible.

--C'est tout, mon lieutenant,--acheva Chtelain aprs un
silence.--Jamais je n'ai vu repas plus triste que celui-l. Les
officiers dpchrent leur djeuner, sans mot dire, dans une impression
de malaise contre laquelle personne n'essaya de lutter. Et, parmi ce
grand silence, on voyait les regards revenir sans cesse,  la drobe,
vers la _Ville-de-Naples_, qui dansait l-bas, sous la brise  une lieue
en mer.

Elle y tait encore le soir, quand ils se trouvrent pour le dner, et
ce ne fut que lorsqu'un coup de sirne, suivi de volutes de fume,
s'chappant de la chemine rouge et noire, eut annonc le dpart du
paquebot pour Gabs, ce fut seulement alors que reprirent les causeries,
mais pas aussi gaies que d'habitude.

Depuis, mon lieutenant, au cercle de Sfax, on a fui, comme la peste,
tout sujet qui risquait de ramener la conversation sur le capitaine de
Saint-Avit.

       *       *       *       *       *

Chtelain avait parl  voix presque basse, et le petit peuple de
l'oasis n'avait pas entendu sa singulire histoire. Il y avait une heure
que notre dernier coup de fusil avait rsonn. Autour de la mare, les
tourterelles rassures s'brouaient. De grands oiseaux mystrieux
volaient sous les palmiers assombris. Un vent moins chaud berait en
frmissant les palmes mornes. Nous avions pos  ct de nous nos
casques, pour que nos tempes pussent recevoir la caresse de cette maigre
brise.

--Chtelain,--dis-je,--il est l'heure de rentrer au bordj.

Lentement, nous ramassmes les tourterelles tues. Je sentais le regard
du sous-officier peser sur moi et, dans ce regard, un reproche, comme un
regret d'avoir parl. Mais, pendant tout le temps que dura notre retour,
je ne pus trouver la force de rompre, par un mot quelconque, notre
silence dsol.

La nuit tait presque tombe quand nous arrivmes. On voyait encore,
affaiss contre sa hampe, le drapeau qui surmontait le poste, mais,
dj, on n'en distinguait plus les couleurs. A l'occident, derrire les
dunes brches sur le violet noir du ciel, le soleil avait disparu.

Quand nous emes franchi la porte du fortin, Chtelain me quitta.

--Je vais aux curies,--dit-il.

Rest seul, je regagnai la partie du fort o se trouvent le logement des
Europens et le magasin  munitions. Une inexprimable tristesse courbait
mon front.

Je pensai  mes camarades des garnisons franaises:  cette heure, ils
devaient tre en train de rentrer chez eux, o les attendait, dispose
sur le lit, leur tenue de soire, le dolman  brandebourgs, les
paulettes tincelantes.

Ds demain, me dis-je, j'adresserai une demande de mutation.

L'escalier de terre battue tait dj noir. Mais quelques lueurs ples
rdaient encore dans le bureau quand j'y pntrai.

Pench sur les registres d'ordre, un homme tait accoud  ma table. Il
me tournait le dos. Il ne m'avait pas entendu venir.

--Eh bien, Gourrut, mon garon, je vous en prie, ne vous gnez pas.
Faites comme chez vous.

L'homme s'tait lev, je le vis, assez grand, svelte et ple.

--Lieutenant Ferrires, n'est-ce pas?

Il s'avana et me tendit la main.

--Capitaine de Saint-Avit. Enchant, mon cher camarade.

Au mme moment, Chtelain apparaissait sur le seuil du bureau.

--Marchal des logis chef,--dit schement le nouveau venu,--je n'ai pas
de compliments  vous faire sur le peu que j'ai vu. Il n'y a pas une
selle de mehari  laquelle il ne manque des boucles, et les plaques de
couche des lebels sont dans un tat  faire croire qu'il pleut 
Hassi-Inifel trois cents jours par an. En outre, o tiez-vous cet
aprs-midi? Sur quatre Franais que compte le poste, je n'ai trouv,
quand je suis arriv, qu'un _joyeux_ attabl devant un quart
d'eau-de-vie. Tout cela changera, n'est-ce pas? Rompez.

--Mon capitaine,--dis-je d'une voix blanche, tandis que Chtelain mdus
restait au garde  vous,--je tiens  vous dire que le marchal des logis
tait avec moi, que c'est moi qui suis responsable de son absence du
poste, qu'il est un sous-officier irrprochable,  tous points de vue,
et que si nous avions t prvenus de votre arrive...

--Evidemment,--dit-il avec un sourire de froide ironie.--Aussi,
lieutenant, n'ai-je pas l'intention de le rendre responsable des
ngligences qui doivent rester  votre actif. Il n'est pas oblig de
savoir que l'officier qui abandonne, ne ft-ce que deux heures, un poste
comme Hassi-Inifel, risque fort de ne pas trouver grand'chose  son
retour. Les pillards Chaamba, mon cher camarade, aiment fort les armes 
feu et, pour s'adjuger les soixante fusils de vos rteliers, je suis sr
qu'ils n'auraient aucun scrupule  profiter, au risque de le faire
passer en conseil de guerre, de l'absence d'un officier dont je connais,
par ailleurs, les excellentes notes. Mais suivez-moi, voulez-vous. Nous
allons complter la petite inspection  laquelle je n'ai pu me livrer
que trop rapidement tout  l'heure.

Il tait dj dans l'escalier. J'embotai le pas sans mot dire.
Chtelain fermait la marche. Je l'entendis qui murmurait, sur un ton
d'humeur que je laisse  imaginer:

--Eh bien, vrai, a va tre drle, ici.




CHAPITRE II

LE CAPITAINE DE SAINT-AVIT


Peu de jours suffirent  nous convaincre que les craintes de Chtelain
taient vaines, relativement aux rapports de service avec notre nouveau
chef. Souvent, j'ai pens que, par la brusquerie dont il avait fait
montre au premier abord, Saint-Avit avait voulu prendre barre sur nous,
nous prouver qu'il savait porter tte haute le poids de son lourd
pass... Toujours est-il que, le lendemain de son arrive, il se rvla
trs diffrent, fit mme des compliments au marchal des logis chef sur
la tenue du poste et l'instruction des hommes. A mon gard, il fut
charmant.

--Nous sommes de la mme promotion, n'est-ce pas?--me dit-il.--Je n'ai
pas  t'autoriser  employer le tutoiement traditionnel. Il est de
droit.

Vaines marques de confiance, hlas! Faux tmoignages de libert
d'esprit, l'un vis--vis de l'autre. Quoi de plus accessible, en
apparence, que l'immense Sahara, ouvert  tous ceux qui veulent s'y
engloutir? Quoi de plus ferm que lui? Aprs six mois d'une
cohabitation, d'une communion de vie telles qu'en offre un poste du Sud,
je me demande si le plus extraordinaire de mon aventure n'est pas de
partir demain, vers les solitudes insondes, avec un homme dont la
pense vritable m'est sans doute aussi inconnue que ces solitudes,
auxquelles il a russi  me faire aspirer.

       *       *       *       *       *

Le premier sujet de surprise qui me fut donn par ce singulier
compagnon, je le dus aux bagages dont il s'tait fait suivre.

Quand il nous arriva inopinment, seul, d'Ouargla, il avait confi au
mehari de race qu'il montait uniquement ce que peut porter sans dchoir
un aussi susceptible animal: ses armes, sabre et revolver d'ordonnance,
plus une solide carabine, et quelques effets strictement rduits. Le
reste n'arriva que quinze jours plus tard, par le convoi charg du
ravitaillement du poste.

Trois caisses de dimensions respectables furent successivement montes
dans la chambre du capitaine, et les grimaces des porteurs en disaient
assez sur leur poids.

Par discrtion, je laissai Saint-Avit  son emmnagement, et me mis 
dpouiller le courrier que m'apportait le convoi.

Il rentra peu aprs dans le bureau, et jeta un coup d'oeil sur les
quelques revues qui venaient de me parvenir.

       *       *       *       *       *

Il parcourait en mme temps le dernier numro de la _Zeitschrift der
Gesellschaft fr Erdkunde in Berlin_.

--Oui, rpondis-je.--Ces messieurs veulent bien s'intresser  mes
travaux sur la gologie de l'Oued Mia et du haut Igharghar.

--Cela peut m'tre utile,--murmura-t-il, continuant  feuilleter la
revue.

--A ta disposition.

--Merci. Je crains bien de n'avoir rien  t'offrir en change,  part
Pline peut-tre. Et encore... Tu connais certainement aussi bien que moi
ce qu'il dit de l'Igharghar, d'aprs le roi Juba. Au reste, viens
m'aider  mettre en place tout cela, et tu verras si quelque chose te
convient.

J'acceptai sans me faire prier davantage.

Nous commenmes par mettre au jour divers instruments mtorologiques
et astronomiques: des thermomtres Baudin, Salleron, Fastr, un
anrode, un baromtre Fortin, des chronomtres, un sextant, une lunette
astronomique, une boussole avec lunette... En rsum, ce que Duveyrier
appelle le matriel le plus simple et le plus facilement portatif  dos
de chameau.

A mesure que Saint-Avit me les tendait, je rangeais ces instruments sur
l'unique table de la pice.

--Maintenant,--m'annona-t-il,--il n'y a plus que des livres. Je vais te
les faire passer. Mets-les en tas, dans un coin, en attendant qu'on me
fabrique des rayons.

Deux heures durant, je l'aidai  empiler une vritable bibliothque. Et
quelle bibliothque! comme jamais poste du Sud n'en aura vu.

Tous les textes consacrs,  un titre quelconque, par l'antiquit aux
rgions sahariennes, taient runis entre les quatre murs crpis de
cette chambre de bordj. Hrodote et Pline, naturellement, et aussi
Strabon et Ptolme Pomponius Mela et Ammien Marcellin. Mais,  ct de
ces noms qui rassuraient un peu mon impritie, j'apercevais ceux de
Corippus, de Paul Orose, d'Eratosthne, de Photius, de Diodore de
Sicile, de Solin, de Dion Cassius, d'Isidore de Sville, de Martin de
Tyr, d'Ethicus, d'Athne... Les _Scriptores Histori August,
l'Itinerarium Antonini Augusti_, les _Geographi latini minores_ de
Riese, les _Geographi grci minores_ de Karl Mller... Depuis, j'ai eu
l'occasion de me familiariser avec les Agatarchide de Cos et les
Artmidore d'Ephse, mais j'avoue qu'en cet instant la prsence de leurs
dissertations dans les cantines d'un capitaine de cavalerie ne fut pas
sans me causer quelque moi.

Je note encore la _Descrittione dell'Africa_, de Lon l'Africain; les
histoires arabes d'Ibn-Khaldoun, d'Al-Iaqoub, d'El-Bekri,
d'Ibn-Batoutah, de Mohammed El-Tounsi... Au milieu de cette Babel, je ne
me souviens que de deux volumes portant les noms de savants franais
contemporains. Encore taient-ils les thses latines de Berlioux[3] et
de Schirmer[4].

Tout en procdant  des empilements aussi quilibrs que possible de ces
multiples formats, je me disais:

Et moi qui croyais que, dans sa mission avec Morhange, Saint-Avit tait
surtout charg des observations scientifiques. Ou ma mmoire me trompe
de faon trange, ou, depuis, il a joliment chang son fusil d'paule.
Ce qu'il y a de sr, c'est qu'il n'y a rien pour moi, au milieu de tout
ce fatras.

Il devait lire sur mon visage des traces par trop apparentes de
surprise, car il dit, sur un ton o je crus deviner une pointe de
dfiance:

--Le choix de ces livres te surprend, peut-tre?

--Je n'ai pas le droit de dire qu'il me
surprend,--rpliquai-je,--puisque j'ignore le travail en vue duquel tu
t'es entour d'eux. En tout cas, je crois pouvoir affirmer, sans crainte
d'tre dmenti, que jamais officier des bureaux arabes n'a possd de
bibliothque o les humanits fussent aussi bien reprsentes.

Il sourit vasivement, et, ce jour-l, nous ne poussmes pas plus loin
cet entretien.

       *       *       *       *       *

Parmi les livres de Saint-Avit, j'avais remarqu un volumineux cahier
muni d'une solide serrure. A plusieurs reprises, je le surpris en train
d'y jeter des notes. Quand un motif quelconque l'appelait hors de sa
chambre, il enfermait soigneusement cet album dans une petite armoire en
bois blanc, due  la munificence de l'administration. Lorsqu'il
n'crivait pas, et que le service ne rclamait pas absolument son
concours, il faisait seller le mehari qui l'avait amen, et, quelques
minutes plus tard, de la terrasse du fortin, je pouvais voir la double
silhouette,  grandes enjambes, disparatre  l'horizon, derrire un
pli de terrain rouge.

Chaque fois, ces courses devenaient plus longues. De chacune, il
rapportait une espce d'exaltation qui me faisait le regarder au moment
des repas, le seul que nous passions vritablement ensemble, avec une
inquitude chaque jour grandissante.

Mauvais! me dis-je, un jour que ses propos avaient brill plus encore
que de coutume par leur dcousu. Il n'est pas agrable d'tre  bord
d'un sous-marin dont le commandant pratique l'opium. Quelle peut-tre sa
drogue,  celui-l?

Le lendemain, j'avais jet un rapide coup d'oeil dans les tiroirs de
mon camarade. Cette inspection, que je jugeais de mon devoir, me
rassura momentanment. A moins, toutefois, pensai-je, qu'il ne porte
sur lui ses tubes et sa seringue de Pravaz.

J'en tais encore  l'poque o je pouvais me figurer que les
imaginations d'Andr avaient besoin de stimulants artificiels.

Une observation mticuleuse me dtrompa. Rien de suspect, sous ce
rapport. D'ailleurs, il ne buvait gure, fumait  peine.

Et pourtant, pas moyen de nier les progrs de cette inquitante fivre.
De ces randonnes, il revenait toujours les yeux plus brillants; il
tait plus ple, plus expansif, plus irritable.

Un soir, il quitta le poste vers six heures,  la tombe de la grosse
chaleur. Nous l'attendmes toute la nuit. Mon anxit tait d'autant
plus forte que, depuis quelque temps, les caravanes signalaient, dans
les environs du poste, des bandes de rdeurs.

A l'aube, il n'tait toujours pas de retour. Il ne rentra que vers midi.
Son chameau s'abattit plutt qu'il ne s'agenouilla.

Son premier coup d'oeil fut pour le dtachement que j'avais command
afin d'aller  sa rencontre, et qui, hommes et btes, tait dj
rassembl dans la cour, entre les bastions.

Il comprit qu'il avait  s'excuser. Mais il attendit que nous fussions
tous deux seuls, pour le djeuner.

--Je suis navr d'avoir pu vous causer de l'inquitude. Mais les dunes
sous la lune taient si belles!... Je me suis laiss entraner assez
loin...

--Mon cher, je n'ai pas de reproches  te faire. Tu es libre, et le chef
ici. Permets-moi, cependant, de te rappeler certaine phrase sur les
pillards Chaamba, et sur les inconvnients qu'il peut y avoir pour un
commandant de poste  s'absenter trop longtemps.

Il eut un sourire.

--Je ne dteste pas qu'on ait de la mmoire,--rpondit-il simplement.

Il tait de bonne, de trop bonne humeur.

--Il ne faut pas m'en vouloir. J'tais parti pour un petit tour, comme
d'ordinaire. Puis, la lune s'est leve. Et alors, j'ai reconnu le
paysage. C'est par l, il y aura en novembre prochain vingt-trois ans,
que Flatters s'est achemin vers sa destine, dans une volupt que la
certitude de ne pas revenir faisait plus cre et plus immense.

--Drle de mentalit pour un chef de mission,--murmurai-je.

--Ne dis pas de mal de Flatters. Nul homme comme lui n'a aim le
dsert...  en mourir.

--Palat et Douls, entre tant d'autres, l'ont aim
ainsi,--rpliquai-je.--Mais ceux-l taient seuls  s'exposer.
Responsables de leur vie seule, ils taient libres. Flatters, lui,
portait la responsabilit de soixante existences. Et tu ne peux nier
qu'il ait fait massacrer sa mission.

A peine eus-je prononc cette dernire phrase que je la regrettai. Je
songeai au rcit de Chtelain, au cercle des officiers de Sfax o l'on
vitait, comme la peste, toute conversation susceptible d'aiguiller les
penses vers certaine mission Morhange-Saint-Avit.

Heureusement, je vis que mon camarade n'avait pas cout. Ses yeux
brillants taient ailleurs.

--Quelle a t ta premire garnison?--demanda-t-il brusquement.

--Auxonne.

Il eut un rire saccad.

--Auxonne. Cte-d'Or. Arrondissement de Dijon, six mille habitants,
chemin de fer P.-L.-M. L'cole de peloton et les revues de dtail. La
femme du chef d'escadron qui reoit le jeudi, et celle du capitaine
adjudant-major le samedi. Les permissions du dimanche: le premier du
mois,  Paris; les trois autres,  Dijon. Cela m'explique ton jugement
sur Flatters.

A moi, mon cher, ma premire garnison  t Boghar. C'est l que je
suis dbarqu un matin d'octobre, sous-lieutenant de vingt ans au 1er
bataillon d'Afrique, avec sur ma manche noire le galon blanc... Les
tripes au soleil, comme disent les bagnards en parlant des insignes de
leurs grads. Boghar!... Deux jours plus tt, du pont du paquebot,
j'avais commenc  apercevoir la terre d'Afrique. Je les plains, ceux
qui, lorsqu'ils voient pour la premire fois les ples rochers, ne
sentent pas un grand coup  leur coeur, en songeant que cette terre
se prolonge des milliers et des milliers de lieues... J'tais presque un
enfant, j'avais de l'argent. J'tais en avance. J'aurais pu rester trois
ou quatre jours  Alger,  m'amuser. Eh bien, le soir mme, je prenais
le train pour Berrouaghia.

L,  cent kilomtres  peine d'Alger, plus de voie ferre. En droite
ligne, on ne rencontrera la premire qu'au Cap. La diligence voyage de
nuit,  cause de la chaleur. Dans les ctes, je descendais et marchais 
ct de la voiture, m'efforant de goter, dans cette nouvelle
atmosphre, le baiser avant-coureur du dsert.

Vers minuit,  Camp des Zouaves, qui est un humble poste sur la route
en remblai, dominant une valle dessche d'o montent les fivreux
parfums des lauriers roses, on relaya. Il y avait l une troupe de
_joyeux_ et de disciplinaires, conduite par des tirailleurs et des
tringlots vers les tas de cailloux du Sud. Les uns, suppts des geles
d'Alger et de Doura, en uniforme, sans arme, naturellement; les autres,
en civil--quels civils! les recrues de l'anne, les jeunes souteneurs de
la Chapelle et de la Goutte-d'Or.

Ils repartirent avant nous. Puis, la diligence les rattrapa. De loin,
je vis, dans une flaque de lune, sur la route jaune, la masse noire et
grene du convoi. Puis, j'entendis une mlope sourde, les misrables
chantaient. Un, d'une voix triste et gutturale, disait le couplet, qui
se tranait, sinistre, au fond des ravins bleus:

    _Maintenant qu'elle est grande,_
    _Elle fait le trottoir,_
    _Avec ceux de la bande_
      _A Richard-Lenoir._

Et les autres reprenaient eh choeur l'horrible refrain:

    _A la Bastille,  la Bastille,_
    _On aime bien, on aime bien_
      _Nini Peau d'Chien;_
    _Elle est si belle et si gentille_
      _A la Bastille._

Je les vis tout contre moi, quand la diligence les dpassa. Ils taient
terribles. Sous la hideuse viscope, les yeux brillaient d'un feu sombre
dans les visages blmes et rass. La poussire brlante tranglait les
voix rauques dans les gorges. Une affreuse tristesse s'emparait de moi.

Quand la diligence eut laiss derrire elle ce cauchemar, je me
ressaisis.

--Plus loin, plus loin,--m'criai-je,--vers le Sud, jusqu'aux endroits
o n'atteint pas l'ignoble mare de gravats de la civilisation.

Quand je suis fatigu, que j'ai une minute d'angoisse et l'envie de
m'asseoir sur la route que je me suis choisie, je pense aux joyeux de
Berrouaghia, et je ne songe plus alors qu' repartir.

Mais quelle rcompense, lorsque je suis dans un de ces lieux o les
pauvres animaux ne pensent pas  s'enfuir, parce qu'ils n'ont jamais vu
d'homme, quand le dsert s'tend  l'entour, si profondment, que le
vieux monde pourrait crouler sans qu'une seule ride de la dune, un seul
nuage au ciel blanc vint m'en avertir.

--C'est vrai,--murmurai-je,--moi aussi, une fois, en plein dsert, au
Tidi-Kelt, j'ai senti cela.

Jusque-l, je l'avais laiss s'exalter sans l'interrompre. Je compris
trop tard la faute que j'avais commise en plaant cette malheureuse
phrase.

Son mauvais rire nerveux l'avait repris.

--Ah! vraiment, au Tidi-Kelt? Mon cher, je t'en conjure, dans ton
intrt, si tu ne veux pas te ridiculiser, vite ce genre de
rminiscence. Tiens, tu me rappelles Fromentin, ou ce pauvre Maupassant,
qui a parl du dsert parce qu'il tait all jusqu' Djelfa,  deux
jours de la rue Bab-Azoun et de la place du Gouvernement,  quatre jours
de l'avenue de l'Opra;--et qui, pour avoir vu prs de Bou-Sada un
malheureux chameau en train de crever, s'est cru en plein Sahara, sur
l'antique voie des caravanes... Le Tidi-Kelt, le dsert!

--Il me semble pourtant qu'In-Salah...--dis-je, un peu vex.

--In-Salah? Le Tidi-Kelt! Mais, mon pauvre ami, la dernire fois que j'y
suis pass, il y avait autant de vieux journaux et de botes de
sardines vides que le dimanche, au bois de Vincennes.

Une partialit, un si vident dsir de me froisser me firent oublier ma
rserve.

--Evidemment,--rpondis-je avec aigreur,--je ne suis pas all, moi,
jusque...

Je m'tais arrt. Mais il tait dj trop tard.

Il me regardait, bien en face.

--Jusqu'o?--dit-il avec douceur.

Je ne rpondis pas.

--Jusqu'o?--rpta-t-il encore.

Et, comme je m'emptrais dans mon mutisme:

--Jusqu' l'Oued Tarhit, n'est-ce pas?

C'tait sur la berge est de l'Oued Tarhit,  cent vingt kilomtres de
Timissao, par 235 de latitude Nord, disait le rapport officiel,
qu'tait enterr le capitaine Morhange.

--Andr,--m'criai-je maladroitement, je te jure...

--Qu'est-ce que tu me jures?

--Que je n'ai jamais eu l'intention...

--De parler de l'Oued Tarhit? Pourquoi? Pour quelle raison ne
parlerait-on pas devant moi de l'Oued Tarhit?

Devant mon silence plein de supplications, il haussa les paules.

--Idiot,--dit-il simplement.

Et il me quitta, sans que je songeasse mme  relever le mot.

       *       *       *       *       *

Tant d'humilit cependant ne l'avait pas dsarm. J'en eus la preuve le
lendemain, et la faon dont il me manifesta son humeur fut mme marque
au coin du plus mauvais got.

Je venais  peine de me lever qu'il pntra dans ma chambre.

--Peux-tu m'expliquer ce que cela signifie?--demanda-t-il.

Il avait en main un des registres administratifs. Dans ses crises de
nervosit, il se mettait  les plucher, avec l'espoir d'y trouver
prtexte  se montrer militairement insupportable.

Cette fois, le hasard l'avait servi  souhait.

Il ouvrit le registre. Je rougis violemment en y apercevant l'preuve 
peine vire d'une photographie que je connaissais bien.

--Qu'est-ce que cela?--rpta-t-il ddaigneusement.

Trop souvent, je l'avais surpris en train d'examiner dans ma chambre,
sans aucune bienveillance, le portrait de Mlle de C... pour n'tre pas,
en cette minute, fix sur la mauvaise foi qu'il mettait  me chercher
querelle.

Je me contins, toutefois, et serrai dans un tiroir la pauvre petite
preuve.

Mais mon calme ne faisait pas son compte.

--Dornavant,--dit-il,--veille, je t'en prie,  ne pas laisser traner
tes souvenirs galants dans les papiers administratifs.

Il ajouta avec le plus insultant des sourires:

--Il ne faut pas fournir de sujets d'excitation  Gourrut.

--Andr,--dis-je, blme,--je t'ordonne...

Il se redressa de toute sa hauteur:

--Eh bien, quoi? En voil, une affaire. Je t'ai autoris  parler de
l'Oued Tarhit, n'est-ce pas? J'ai bien le droit, moi, je suppose...

--Andr!

Il regardait, maintenant, au mur, d'un air narquois, le portrait dont je
venais de soustraire la petite preuve  cette pnible scne.

--L, l, je t'en prie, ne te fche pas. Mais, vraiment, entre nous,
avoue qu'elle est un peu maigre.

Et, avant que j'eusse trouv le temps de lui rpondre, il s'clipsa, en
fredonnant son honteux refrain de la veille:

    _A la Bastille,  la Bastille,_
    _On aime bien, on aime bien_
    _Nini Peau d'Chien..._

De trois jours, nous ne nous adressmes pas la parole. Mon exaspration
tait indicible. Etais-je donc responsable de ses avatars! Y avait-il de
ma faute si, sur deux phrases, une semblait toujours quelque allusion...

Cette situation est intolrable, me dis-je. Elle ne peut durer
davantage.

Elle devait cesser bientt.

Une semaine aprs la scne de la photographie, le courrier nous arriva.
A peine avais-je jet les yeux sur le sommaire de la _Zeitschrift_, la
revue allemande dont j'ai parl dj, qu'un sursaut d'tonnement me
secoua. Je venais d'y lire: _Reise und Entdeckungen zwei franzsischer
offiziere, Rittmeisters Morhange und Oberleutnant de Saint-Avit, im
westlichen Sahara_.

Au mme instant, j'entendis la voix de mon camarade.

--Y a-t-il quelque chose d'intressant dans ce numro?

--Non,--dis-je ngligemment.

--Montre.

J'obis. Que pouvais-je faire d'autre?

Il me sembla qu'il avait pli, en parcourant le sommaire. Et pourtant,
ce fut sur le ton le plus naturel qu'il me dit:

--Tu me prtes cela, n'est-ce pas?

Et il sortit, en me jetant un regard de dfi.

       *       *       *       *       *

La Journe passa, lentement. Je ne le revis que le soir. Il tait gai,
trs gai, d'une gaiet qui me fit mal.

Quand nous emes fini de dner, nous allmes nous accouder  la
balustrade de la terrasse. De l, on embrassait le dsert, que
l'obscurit rongeait dj vers l'Est.

Andr rompit le silence.

--Ah!  propos, je t'ai rendu ta revue. Tu avais raison, rien
d'intressant.

Il avait l'air de s'amuser normment.

--Qu'as-tu? Mais qu'as-tu donc?

--Rien,--rpondis-je, la gorge serre.

--Rien? Veux-tu que je te dise, moi, ce que tu as?

Je le regardai d'un air suppliant.

Il haussa les paules. Idiot! devait-il rpter encore.

La nuit tombait avec rapidit. Seule, la berge sud de l'Oued Mia tait
encore jaune. Dans les boulis, un petit chacal dvala brusquement, avec
un cri plaintif.

--Le _dib_ pleure sans raison, mauvaise affaire, dit Saint-Avit.

Il reprit, impitoyablement:

--Alors, tu ne veux pas parler?

Je fis un grand effort, pour profrer cette pitoyable phrase:

--Quelle journe crasante! Quelle nuit, lourde, lourde?... On ne se
sent plus soi-mme; on ne sait plus...

--Oui,--dit la voix lointaine de Saint-Avit, une nuit lourde, lourde;
aussi lourde, vois-tu, que celle o j'ai tu le capitaine Morhange.




CHAPITRE III

LA MISSION MORHANGE-SAINT-AVIT


--J'ai donc tu le capitaine Morhange,--me disait Andr de Saint-Avit le
lendemain,  la mme heure,  la mme place, avec un calme qui ne tenait
aucun compte de la nuit, de l'effroyable nuit que je venais de
passer.--Pourquoi t'ai-je dit cela? je n'en sais rien. A cause du
dsert, peut-tre. Es-tu l'homme qu'il faut pour supporter le poids de
cette confidence, et ensuite, au besoin, pour accepter les consquences
qu'elle comporte? Je n'en sais rien non plus. L'avenir le dira. Pour
l'instant, il n'est donc qu'un fait certain, c'est, je le rpte, que
j'ai tu le capitaine Morhange.

Je l'ai tu. Et, puisque ton dsir est que je prcise  quelle occasion,
tu penses bien que je ne vais pas me mettre la cervelle  l'envers pour
t'arranger un roman, ni commencer par te raconter afin d'tre dans la
tradition naturaliste, de quelle toffe furent faites mes premires
culottes, ou, comme le veulent les no-catholiques, si, enfant, je me
confessais souvent, et le plaisir que j'y prenais. Je n'ai aucun got
pour les exhibitions inutiles. Tu trouveras donc bon que ce rcit
commence strictement  l'poque o j'ai connu Morhange.

Et d'abord, je te dirai que, malgr ce qu'il a pu en coter  ma
tranquillit et  ma rputation, je ne regrette pas de l'avoir connu. En
somme, indpendamment de toute question de mauvaise camaraderie, j'ai
fait preuve d'une assez noire ingratitude en l'assassinant. C'est  lui,
c'est  sa science des inscriptions rupestres, que je dois la seule
chose par laquelle ma vie aura t plus intressante que les misrables
petites vies tranes par mes contemporains,  Auxonne ou ailleurs.

Ceci pos, voici les faits:

C'est au bureau arabe d'Ouargla, o j'tais lieutenant, que j'ai, pour
la premire fois, entendu prononcer ce nom, Morhange. Et je dois ajouter
que ce fut pour moi le sujet d'un joli accs de mauvaise humeur. On
tait  une poque plutt mouvemente. L'hostilit du sultan du Maroc
tait latente. Au Touat, o s'taient dj ourdis les assassinats de
Flatters et de Frescaly, cette majest prtait la main aux manigances de
nos ennemis. C'tait, ce Touat, le grand centre des complots, des
_razzias_, des dfections, en mme temps que le lieu de ravitaillement
des insaisissables nomades. Les gouverneurs de l'Algrie, Tirman,
Cambon, Laferrire, en rclamaient l'occupation. Les ministres de la
Guerre, tacitement, taient du mme avis... Mais voil, il y avait le
Parlement qui ne marchait pas,  cause de l'Angleterre, de l'Allemagne,
 cause surtout d'une certaine _Dclaration des Droits de l'Homme et du
Citoyen_, qui prescrit que l'insurrection est le plus sacr des devoirs,
mme lorsque les insurgs sont des sauvages qui vous coupent proprement
la tte. Bref, l'autorit militaire en tait rduite  augmenter
discrtement les garnisons du Sud,  crer de nouveaux postes: celui-ci,
ceux de Berresof, Hassi-el-Mia, fort Mac-Mahon, fort Lallemand, fort
Miribel... Mais, comme dit Castries on ne tient pas les nomades avec
des bordjs, on les tient par le ventre. Le ventre c'taient les oasis
du Touat. Il fallait convaincre de la ncessit de s'emparer des oasis
du Touat ces messieurs les avocats de Paris. Le mieux tait de leur
prsenter un tableau fidle des intrigues qui s'y tramaient contre nous.

Les principaux auteurs de ces intrigues taient et sont encore les
Senoussis, dont le chef spirituel a t contraint par nos armes de
transporter le sige de la confrrie  quelque mille lieues de l, 
Schimmedrou, dans le Tibesti. On eut,--je dis _on_ par modestie,--l'ide
de reprer les traces laisses par ces agitateurs sur leurs parcours
favoris: Rht, Temassinin, la plaine d'Adjemor et In-Salah. C'tait, tu
le vois, du moins  partir de Temassinin, sensiblement le mme
itinraire que celui suivi, en 1864, par Grard Rohlfs.

Je m'tais dj acquis quelque notorit par deux promenades menes
l'une  Agads, l'autre  Bilma, et passais, parmi les officiers des
bureaux, pour un de ceux qui connaissaient le mieux la question
Senoussis. On me demanda donc d'assumer cette nouvelle tche.

Je fis alors remarquer qu'il y aurait intrt  faire d'une pierre deux
coups, et  jeter, en cours de route, un coup d'oeil sur le Hoggar
septentrional, afin de s'assurer si les Touareg d'Ahitarhen avaient
toujours avec les Senoussis des rapports aussi cordiaux qu' l'poque o
ils s'entendirent pour massacrer la mission Flatters. On me donna
immdiatement raison. La modification de mon trajet primitif consistait
en ceci: c'est qu'arriv  Ighelaschem,  six cents kilomtres sud de
Temassinin, au lieu de gagner directement le Touat par la route de Rht
 In-Salah, je devais, m'enfonant entre les massifs du Mouydir et du
Hoggar, piquer au Sud-Ouest jusqu' Shikh-Salah. L, je remonterais au
Nord, vers In-Salah, par la route du Soudan et d'Agads. Soit  peine
huit cents kilomtres de plus, sur un voyage total d'environ sept cents
lieues, mais la certitude d'exercer une surveillance aussi complte que
possible sur les routes suivies pour se rendre au Touat par nos ennemis,
les Senoussis du Tibesti et les Touareg du Hoggar. En chemin,--chaque
explorateur ayant son violon d'Ingres--je n'tais pas fch de songer
que je pourrais examiner un peu la constitution gologique de ce plateau
d'Egur, sur laquelle Duveyrier et les autres sont si dsesprment
brefs[5].

Tout tait prt pour mon dpart d'Ouargla. Tout, c'est--dire peu de
chose. Trois mehar: le mien, celui de mon compagnon Bou-Djema,--un
fidle Chaamba, que j'avais eu avec moi dans ma randonne vers l'Ar,
moins guide, dans des pays que je connais, que machine  bter et 
dbter les chameaux,--plus un troisime, portant les vivres et outres
d'eau potable, trs petites, les haltes avec puits ayant t, par mes
soins, suffisamment repres.

Des gens sont partis, pour ces sortes de voyages, avec cent rguliers,
et mme du canon. Moi, j'en suis pour la tradition des Douls et des Ren
Cailli: j'y vais seul.

J'en tais  cet instant dlicieux o l'on ne tient plus que par un fil
au monde civilis, lorsqu'une dpche ministrielle arriva  Ouargla.

Ordre au lieutenant de Saint-Avit, y tait-il dit brivement, de
surseoir  son dpart jusqu' l'arrive du capitaine Morhange qui doit
l'accompagner dans son voyage d'exploration.

Je fus plus que dsappoint. J'avais eu seul l'ide de cette excursion.
J'avais eu toutes les difficults que tu penses pour en faire agrer en
haut lieu le principe. Et voil qu'au moment o je me faisais une fte
de ces longues heures  passer tte  tte avec moi seul, en plein
dsert, on m'adjoignait un inconnu, et qui plus tait, un suprieur!

Les condolances de mes camarades dcuplrent ma mauvaise humeur.

L'_Annuaire_, immdiatement consult, leur avait donn les
renseignements suivants:

     _Morhange (Jean-Marie-Franois), promotion de 1881. Brevet.
     Capitaine hors cadres (Service gographique de l'Arme)_.

--Voil l'explication,--dit l'un.--C'est un pistonn que l'on t'envoie
pour tirer les marrons du feu, dans une chose o tu auras eu tout le
mal. Brevet! La belle affaire. Les thories d'Ardant du Picq ou rien,
par ici, c'est kif-kif.

--Je ne suis pas tout  fait de votre avis,--opina notre commandant. Ils
ont su, au Parlement--il y a, hlas! toujours des indiscrtions--le but
vritable de la mission de Saint-Avit: leur forcer la main pour
l'occupation du Touat. Et ce Morhange doit tre un homme  la dvotion
de la Commission de l'Arme. Tous ces gens-l, voyez-vous, ministres,
parlementaires, gouverneurs, se surveillent entre eux. Il y aura un jour
 crire une jolie histoire paradoxale de l'expansion coloniale
franaise, qui s'est toujours faite  l'insu des pouvoirs, quand ce n'a
pas t malgr eux.

--Quoi qu'il en soit, le rsultat sera le mme,--dis-je amrement: nous
allons tre deux Franais  nous pier nuit et jour, sur les routes du
Sud. Aimable perspective, alors qu'on n'a pas trop de toute son
attention pour djouer les facties des indignes. Quand va-t-il tre
ici, ce Monsieur?

--Aprs-demain, sans doute. Un convoi m'est annonc de Ghardaa. Il est
vraisemblable qu'il en profitera. Tout porte  croire qu'il ne doit pas
savoir trs bien voyager seul.

       *       *       *       *       *

Le capitaine Morhange arriva en effet le surlendemain  la faveur du
convoi de Ghardaa. Je fus la premire personne qu'il demanda  voir.

Quand il pntra dans ma chambre, o je m'tais retir dignement, sitt
que le convoi avait t en vue, j'eus la surprise dsagrable de
constater qu'il me serait assez difficile de lui tenir longtemps
rigueur.

Il tait grand, le visage plein et color, les yeux bleus rieurs, la
moustache petite et noire, les cheveux dj presque blancs.

--J'ai mille excuses  vous adresser, mon cher camarade,--dit-il
aussitt, avec une franchise que je n'ai connue qu' lui.--Vous devez
bien en vouloir  l'importun qui a drang vos projets et retard votre
dpart.

--Nullement, mon capitaine,--rpondis-je froidement.

--Prenez-vous-en un peu  vous-mme. C'est votre science des routes du
Sud, clbre  Paris, qui m'a fait dsirer vous avoir pour initiateur,
quand les ministres de l'instruction publique et du Commerce et la
Socit de Gographie se sont concerts pour me charger de la mission
qui m'amne ici. Elles m'ont en effet confi, ces trois honorables
personnes morales, le soin de reconnatre l'antique voie des caravanes
qui, ds le IXe sicle, trafiquaient entre Tunis et le Soudan, par
Tozeur, Ouargla, Es-Souk et le coude de Bourroum, en tudiant la
possibilit de restituer  ce parcours son antique splendeur. Mais en
mme temps, au Service gographique, j'apprenais le voyage que vous
entrepreniez. D'Ouargla  Shikh-Salah, nos deux itinraires sont
communs. Or, il faut vous avouer que c'est le premier voyage de ce genre
que j'entreprends. Je ne craindrais pas de disserter une heure sur la
littrature arabe dans l'amphithtre de l'Ecole des langues orientales,
mais je me rends compte que je serais assez emprunt pour demander, dans
le dsert, s'il faut tourner  gauche ou  droite. Une occasion unique
s'offrait de me mettre au courant, tout en tant redevable de cette
initiation  un compagnon charmant. Il ne faut pas m'en vouloir si je
l'ai saisie, si j'ai us de tout mon crdit pour retarder votre dpart
d'Ouargla jusqu' l'instant o je pourrais vous y joindre. A ceci, je
n'ai plus  ajouter qu'un mot. Je suis charg d'une mission que ses
origines rendent essentiellement civile. Vous, vous tes investi par le
ministre de la Guerre. Jusqu'au moment donc o, arrivs  Shikh-Salah,
nous nous tournerons le dos pour gagner, vous le Touat, et moi le Niger,
tous vos conseils, tous vos ordres, seront suivis  la lettre par un
subalterne et, je l'espre, aussi par un ami.

A mesure qu'il parlait avec une si aimable franchise, je sentais une
immense joie  voir mes pires craintes de tout  l'heure se dissiper.
J'prouvais nanmoins la mauvaise envie de lui marquer quelque rserve,
pour avoir ainsi dispos,  distance, sans que j'eusse t consult, de
ma compagnie.

--Je vous suis trs reconnaissant, mon capitaine, d'aussi flatteuses
paroles. Quand dsirez-vous que nous quittions Ouargla?

Il eut un geste de complet dsintressement:

--Mais, quand vous voudrez. Demain, ce soir. Je vous ai retard. Vos
prparatifs doivent tre achevs depuis longtemps.

Ma petite manoeuvre s'tait retourne contre moi, qui n'avais pas mis
dans mes projets de partir avant la semaine suivante.

--Demain, mon capitaine? Mais... vos bagages?

Il eut un bon sourire.

--Je croyais qu'il fallait se faire suivre du moins d'objets possible.
Quelques effets, du papier: mon brave chameau n'a pas eu de peine 
porter cela. Pour le reste, je m'en remets  vos conseils et aux
ressources d'Ouargla.

J'tais battu. Je n'avais plus rien  objecter. Et d'ailleurs, une telle
libert d'esprit et de manires me sduisait dj trangement.

--Eh bien,--dirent mes camarades, quand l'heure de l'apritif nous eut
rassembls.--Il a l'air tout  fait patant, ton capitaine.

--Tout  fait.

--Tu n'auras srement pas d'histoires avec lui. A toi seulement de
veiller  ce qu'il ne tire pas  lui, aprs, toute la couverture.

--Nous ne travaillons pas dans la mme partie,--rpondis-je vasivement.

J'tais pensif, uniquement pensif, je le jure. Ds ce moment, je n'en
voulais plus  Morhange. Et pourtant, mon silence les persuada que je
lui conservais de la rancune. Et tous, tu m'entends, tous, se sont dit,
plus tard, quand ont commenc  courir les soupons sur la chose:

Coupable, il l'est srement. Nous qui les avons vus partir ensemble,
nous pouvons l'affirmer.

Coupable, je le suis... Mais, pour ces bas motifs de jalousie... Quelle
nause!

Aprs cela, il n'y a plus qu' fuir, fuir, jusqu'aux lieux o l'on ne
rencontre plus des hommes qui pensent et raisonnent.

Morhange survint, son bras pass sous celui du commandant, qui avait
l'air enchant de cette nouvelle connaissance.

Il le prsenta bruyamment:

--Capitaine Morhange, messieurs. Un officier de la vieille cole, sous
le rapport de la gat, je vous en donne ma parole. Il veut partir
demain. Mais il faut que nous lui fassions une rception telle que cette
ide, avant deux heures, ait quitt sa tte. Voyons, capitaine, vous
avez bien huit jours  nous donner.

--Je suis  la disposition du lieutenant de Saint-Avit,--rpondit
Morhange en souriant doucement.

La conversation tait devenue gnrale. Les verres et les rires
s'entre-choquaient. J'entendais mes camarades se pmer aux histoires
qu'avec une inaltrable bonne humeur ne cessait de leur raconter le
nouveau venu. Et moi, jamais, jamais, je ne m'tais senti aussi triste.

L'heure vint de passer  la salle  manger.

--A ma droite, capitaine,--cria le commandant, de plus en plus
radieux.--Et j'espre que vous allez continuer  nous en servir de
bonnes, sur Paris. Ici, on n'est plus au courant, vous savez.

--A vos ordres, mon commandant,--dit Morhange.

--Asseyez-vous, messieurs.

Les officiers obirent, dans un brouhaha joyeux de chaises remues.

Je ne quittai pas des yeux Morhange, toujours debout.

--Mon commandant, messieurs, vous permettez,--dit-il.

Et, avant de prendre place  cette table, o, pas une minute, il ne
devait cesser de se montrer le plus gai des convives,  mi-voix, les
yeux clos, le capitaine Morhange rcita le _Benedicite_.




CHAPITRE IV

VERS LE VINGT-CINQUIME DEGR


--Vous voyez,--me disait, une quinzaine de jours plus tard, le capitaine
Morhange,--que vous tes beaucoup plus instruit des anciennes routes du
Sahara que vous n'aviez voulu me le laisser supposer, puisque vous
connaissez l'existence des deux Tadekka. Mais celle de ces deux villes
dont vous venez de me parler est la Tadekka d'Ibn-Batoutah, place par
cet historien  soixante-dix jours du Touat, et que Schirmer situe avec
raison dans le pays inexplor des Aouelimmiden. C'est par cette Tadekka
que passaient, au XIXe sicle, les caravanes sonrha qui faisaient,
chaque anne, le voyage d'Egypte.

Ma Tadekka,  moi, est l'autre, la capitale des _gens du voile_, place
par Ibn-Khaldoun  vingt jours au sud d'Ouargla,  trente jours par
El-Bekri, qui l'appelle Tadmekka. C'est vers cette Tadmekka que je me
dirige. C'est cette Tadmekka qu'il faut reconnatre dans les ruines
d'Es-Souk. C'est par Es-Souk que passait la, route commerciale qui, au
IXe sicle, reliait le Djerid tunisien au coude que le Niger fait 
Bourroum. C'est pour tudier la possibilit de remettre en valeur cet
antique parcours que les ministres m'ont charg de la mission qui me
vaut l'agrment d'tre votre compagnon.

--Vous aurez sans doute des dsillusions,--murmurai-je.--Tout me dit que
le commerce qui emprunte aujourd'hui cette voie est insignifiant.

--Nous verrons bien,--fit-il avec placidit.

       *       *       *       *       *

Ceci, tandis que nous longions les bords unicolores d'une sebkha. La
large tendue saline luisait, bleu ple, sous le soleil levant. Les
enjambes de nos cinq mehar y projetaient leurs ombres mouvantes, d'un
bleu plus fonc. Par moment, seul habitant de ces solitudes, un oiseau,
espce de hron indtermin, s'enlevait et planait dans l'air, comme
suspendu  un fil, pour se reposer sitt que nous tions passs.

J'allais devant, attentif  l'itinraire. Morhange suivait. Envelopp
dans son immense burnous blanc, coiff de la chchia droite des spahis,
avec, au cou, un grand chapelet  gros grains alterns noirs et blancs,
termin par une croix de mme, il ralisait le type parfait des Pres
blancs du cardinal Lavigerie.

Nous venions d'abandonner, pour obliquer vers le Sud-Ouest, la route
suivie par Flatters, aprs une halte de deux jours  Temassinin. J'ai
l'honneur d'avoir, avant Foureau, signal l'importance de Temassinin,
point gomtrique du passage des caravanes, et d'avoir indiqu l'endroit
o le capitaine Pein vient de construire un fort. Croisement des routes
qui vont au Touat du Fezzan et du Tibesti, Temassinin est le sige futur
d'un merveilleux bureau de renseignements. Ceux que, pendant ces jours,
j'y recueillis sur les menes de nos ennemis senoussis furent
d'importance. J'y notai en outre le dtachement complet avec lequel
Morhange me vit procder  mes enqutes.

Ces deux jours, il les passa en conversation avec le vieux gardien ngre
du _turbet_ qui conserve, sous sa coupole de pltre, les restes du
vnr Sidi-Moussa. Les entretiens qu'ils eurent, lui et ce
fonctionnaire, je regrette qu'ils me soient sortis de l'esprit. Mais, 
l'tonnement admiratif du ngre, je compris l'ignorance o je me
trouvais des mystres de l'immense Sahara, et combien ils taient
familiers  mon compagnon.

Et si tu veux avoir ide de l'extraordinaire originalit qu'apportait
dans une telle quipe ce Morhange, toi qui as malgr tout une certaine
habitude des choses du Sud, coute. Ce fut prcisment  quelque deux
cents kilomtres d'ici, en pleine rgion de la Grande Dune, dans
l'horrible trajet des six jours sans eau. Il ne nous en restait que pour
deux jours, avant d'atteindre le premier puits, et tu sais que ces
puits-l, comme l'crivait Flatters  sa femme, il faut y travailler
pendant des heures pour les dboucher et parvenir  faire boire btes et
gens. Eh bien, nous rencontrmes l une caravane qui allait vers l'Est,
vers Rhadams, et qui avait pris un peu trop au Nord. Les bosses des
chameaux, rduites  rien et ballottes, disaient les souffrances de la
troupe. Par derrire venait un petit ne gris, un pitoyable bourricot,
butant  chaque pas, et que les marchands avaient dlest, parce qu'ils
savaient bien qu'il allait mourir. Instinctivement, de ses dernires
forces, il suivait, sentant que quand il ne pourrait plus, ce serait la
fin, et le grand frou-frou des vautours chauves. J'aime les animaux, que
j'ai de solides raisons de prfrer aux hommes. Mais jamais je n'aurais
eu la pense de faire ce que fit Morhange. Il faut te dire que nos
outres taient presque  sec, et que nos propres chameaux, sans lesquels
on n'est plus rien dans le dsert vide, n'avaient pas t abreuvs
depuis de longues heures. Morhange fit agenouiller le sien, dlia une
outre et fit boire le bourricot. J'avais certes du contentement  voir
sursauter de bonheur les pauvres flancs pels de cette misrable bte.
Mais j'avais la responsabilit, je voyais aussi l'air berlu de
Bou-Djema, et l'air dsapprobateur des assoiffs de la caravane. Je fis
donc une observation. Comme je fus reu! Ce que j'ai donn, rpondit
Morhange, c'est ce  quoi j'avais droit. Nous serons aux puits
d'El-Biodh demain soir, vers six heures. D'ici l, je sais que je
n'aurai pas soif. Et cela sur un ton o, pour la premire fois, je
sentais apparatre le capitaine. C'est facile  dire, pensai-je d'assez
mauvaise humeur. Il sait que, quand il le voudra, mon outre et celle de
Bou-Djema seront  sa disposition. Mais je ne connaissais pas encore
bien Morhange, et il est vrai que, jusqu'au lendemain soir o nous
atteignmes El-Biodh, opposant  nos offres une obstination souriante,
il ne but pas.

Ombre de saint Franois d'Assise! Collines d'Ombrie, si pures au soleil
levant! Ce fut par un lever de soleil analogue au bord d'un ple
ruisseau coulant  pleines cascades d'une chancrure des rocs gris
d'Egur, que Morhange s'arrta. Les eaux inattendues roulaient sur le
sable, et nous voyions, sous la lumire qui les doublait, des petits
poissons noirs. Des poissons au milieu du Sahara! Nous restions tous les
trois muets devant ce paradoxe de la nature. L'un s'tait gar dans une
minuscule crique de sable. Il restait l, barbotant en vain, son ventre
blanc en l'air... Morhange le prit, le considra une seconde, et le
restitua  la mince eau vive... Ombre de saint Franois. Collines
d'Ombrie... Mais j'ai jur de ne point rompre par des digressions
intempestives l'unit de cette narration...

--Vous voyez,--me disait une semaine plus tard le capitaine
Morhange,--que j'avais raison, en vous conseillant de marcher un peu
vers le Sud avant de rejoindre votre Shikh-Salah. Quelque chose me
disait que ce massif d'Egur n'avait pas d'intrt, au point de vue qui
vous importe. Ici, vous n'avez qu' vous baisser pour ramasser des
cailloux qui vous permettront d'tablir, de faon plus premptoire que
ne le firent Bou-Derba, des Cloizeaux et le docteur Marrs, l'origine
volcanique de cette rgion.

Ceci, tandis que nous longions le versant occidental des monts Tifedest,
vers le vingt-cinquime degr de latitude Nord.

--J'aurais en effet mauvaise grce  ne pas vous remercier,--dis-je.

Je me souviendrai toujours de cet instant. Nous avions quitt nos
chameaux et tions en train de procder  la cueillette des fragments de
roches les plus topiques. Morhange s'y employait avec un discernement
qui en disait long sur ses connaissances en gologie, science qu'il
s'tait si souvent dfendu de possder le moins du monde.

Ce fut alors que je lui posai la question suivante:

--Puis-je vous manifester ma reconnaissance en vous faisant un aveu?

Il releva la tte et me regarda.

--Je vous en prie.

--Eh bien, je ne vois pas trs bien l'intrt pratique du voyage que
vous avez entrepris.

Il eut un sourire.

--Comment cela? L'exploration de l'antique voie des caravanes; la
dmonstration qu'un lien a exist ds la plus haute antiquit entre le
monde mditerranen et le pays des noirs, cela ne compte pas  vos yeux?
L'espoir de liquider une fois pour toutes la controverse sculaire qui a
mis aux prises tant de bons esprits: d'Anville, Heeren, Berlioux,
Quatremre d'un ct; de l'autre, Gosselin, Walekenaer, Tissot, Vivien
de Saint-Martin, vous le jugez dnu d'intrt? Peste, mon cher, vous
tes difficile.

--J'ai parl d'intrt pratique,--dis-je.--Vous ne nierez pas que cette
controverse soit uniquement affaire de gographes de cabinet et
d'explorateurs en chambre.

Morhange souriait toujours.

--Mon cher ami, ne m'accablez pas. Daignez vous rappeler que votre
mission vous a t confie par le ministre de la Guerre, et que, moi je
tiens la mienne du ministre de l'Instruction publique. Cette origine
diffrente justifie nos buts divergents. Elle explique en tout cas, je
vous le concde aisment, que celui que je poursuis n'ait en effet aucun
caractre pratique.

--Vous tes galement mandat par le ministre du
Commerce,--rpliquai-je, piqu au jeu.--De ce chef, vous vous tes
engag  tudier la possibilit de restaurer l'ancienne route
commerciale du IXe sicle. Or, sur ce point, n'essayez pas de
m'abuser: avec votre science de l'histoire et de la gographie du
Sahara, avant de quitter Paris, vous tiez fix. La route de Djerid au
Niger est morte, bien morte. Vous saviez qu'aucun trafic important ne
passerait plus par le trajet dont vous acceptiez cependant d'tudier les
possibilits de restauration.

Morhange me regarda bien en face.

--Et quand cela serait,--dit-il avec la plus aimable
dsinvolture,--quand j'aurais eu, avant de partir, la conviction que
vous me prtez, savez-vous ce qu'il faudrait en conclure?

--Je serais heureux de vous entendre me le dire.

--Tout simplement, mon cher ami, que j'ai eu moins d'habilet que vous 
trouver un prtexte  mon voyage, que j'ai habill de moins bonnes
raisons les motifs vritables qui me conduisent par ici.

--Un prtexte? Je ne vois pas...

--A votre tour, je vous en prie, soyez sincre. Vous avez, j'en suis
persuad, le plus vif dsir de renseigner les bureaux arabes sur les
menes des Senoussis. Mais avouez que ces renseignements  fournir ne
sont pas le but exclusif et intime de votre promenade. Vous tes
gologue, mon cher. Vous avez trouv dans cette mission une occasion de
satisfaire votre penchant. Nul ne songerait  vous en blmer, puisque
vous avez su concilier ce qui est utile  votre pays et agrable 
vous-mme. Mais, pour l'amour de Dieu, ne niez pas: je ne veux d'autre
preuve que votre prsence ici, au flanc de ce Tifedest, fort curieux
sans doute du point de vue minralogique, mais dont l'exploration ne
vous a pas moins rejet  quelque cent cinquante kilomtres au sud de
votre itinraire officiel.

Il tait impossible de me river mon clou avec une grce meilleure. Je
parai en attaquant.

--Dois-je conclure de tout ceci que j'ignore les motifs vritables de
votre voyage, et qu'ils n'ont rien  voir avec ses motifs officiels?

J'tais all un peu loin. Je le sentis au srieux dont fut, cette fois,
empreinte la rponse de Morhange.

--Non, mon cher ami, vous ne devez pas conclure ainsi. Je n'aurais eu
aucun got pour un mensonge qui se ft doubl d'une escroquerie 
l'gard des estimables corps constitus qui m'ont jug digne de leur
confiance et de leurs subsides. Les buts qui m'ont t assigns, je
ferai de mon mieux pour les atteindre. Mais je n'ai aucune raison de
vous cacher qu'il en est un autre, tout personnel, qui me tient
infiniment plus  coeur. Disons, si vous le voulez bien, pour employer
une terminologie d'ailleurs regrettable, que ce but-l est la _fin_,
tandis que les autres ne sont que les _moyens_.

--Y aurait-il quelque indiscrtion?

--Aucune,--rpondit mon compagnon.--Shikh-Salah n'est plus qu' peu de
jours. Bientt, nous allons nous quitter. Celui dont vous avez guid les
premiers pas dans le Sahara avec tant de sollicitude ne doit avoir rien
de cach pour vous.

Nous nous tions arrts dans la valle d'un petit oued dessch o
poussaient quelques maigres plantes. Une source, prs de l, avait
autour d'elle comme une couronne de verdure grise. Les chameaux, dbts
pour la nuit, s'escrimaient,  grandes enjambes,  brouter d'pineuses
touffes de _had_. Les parois noires et lisses des monts Tifedest
montaient, presque verticales, au-dessus de nos ttes. Dj, dans l'air
immobile, s'levait la fume bleue du feu sur lequel Bou-Djema cuisait
notre dner.

Pas un bruit, pas un souffle d'air. La fume, droite, droite, gravissait
lentement les degrs ples du firmament.

--Avez-vous entendu parler de l'_Atlas du Christianisme_?--demanda
Morhange.

--Je crois que oui. N'est-ce pas un ouvrage de gographie publi par les
Bndictins, sous la direction d'un certain Dom Granger?

--Votre mmoire est fidle,--dit Morhange.--Souffrez nanmoins que je
prcise des choses auxquelles vous n'avez pas eu les mmes raisons que
moi de vous intresser. L'_Atlas du Christianisme_ s'est propos
d'tablir les bornes de la grande mare chrtienne, au cours des ges,
et cela pour toutes les parties du globe. [OE]uvre digne de la science
bndictine, digne du prodigieux rudit qu'est Dom Granger.

--Et ce sont ces bornes que vous tes sans doute venu constater par
ici? murmurai-je.

--Ce sont-elles, en effet,--rpondit mon compagnon.

Il se tut, et je respectai son silence, bien dcid d'ailleurs  ne
m'tonner de rien.

--On ne peut entrer  demi, sans ridicule, dans la voie des
confidences,--reprit-il aprs quelques instants de mditation, d'une
voix redevenue, tout  coup, trs grave, et d'o avait disparu jusqu'au
reflet de cette bonne humeur qui avait, un mois plus tt, caus tant de
joie aux jeunes officiers d'Ouargla.--J'ai commenc les miennes. Je vous
dirai tout. Fiez-vous nanmoins  ma discrtion pour ne pas insister sur
certains vnements de ma vie intime. Si, il y a quatre ans,  la suite
de ces vnements, je rsolus d'entrer au clotre, peu vous importe de
savoir quelles furent mes raisons. Je puis admirer, moi, que le passage
dans la vie d'un tre absolument dnu d'intrt ait suffi pour modifier
la direction de cette vie. Je puis admirer qu'une crature, dont le seul
mrite fut d'tre belle, ait t commise, par le seul Crateur pour agir
sur ma destine dans un sens aussi inattendu. Le monastre,  la porte
duquel je vins frapper, avait, lui, les motifs les plus valables pour
douter de la solidit d'une telle vocation. Ce que le sicle perd de
cette faon, il le reprend trop souvent de mme. Bref, je ne peux
dsapprouver le Pre Abb pour m'avoir interdit de donner alors ma
dmission. J'tais capitaine, brevet de l'anne prcdente. Sur son
ordre, je demandai et obtins ma mise en cong d'inactivit pour trois
ans. Au bout de ces trois ans d'oblature, on devait bien voir si le
monde tait dfinitivement mort pour votre serviteur.

Le premier jour de mon arrive au clotre, je fus mis  la disposition
de Dom Granger, et affect par lui  l'quipe du fameux _Atlas du
Christianisme_. Un bref examen lui permit de juger quel genre de
services j'tais susceptible de lui rendre. C'est ainsi que j'entrai
dans l'atelier charg de la cartographie de l'Afrique du Nord. Je ne
savais pas un mot d'arabe, mais il se trouvait que, en garnison  Lyon,
j'avais suivi,  la Facult des lettres, les cours de Berlioux,
gographe illumin sans doute, mais plein d'une grande ide: l'influence
exerce sur l'Afrique par les civilisations grecque et romaine. Ce
dtail de ma vie suffit  Dom Granger. Incontinent, je fus pourvu par
ses soins des vocabulaires berbres de Venture, de Delaporte, de
Brosselard, de la _Grammatical sketch of the Temhaq_, par Stanhope
Fleeman, et de l'_Essai de grammaire de la langue temchek_, par le
commandant Hanoteau. Au bout de trois mois, j'tais en mesure de
dchiffrer n'importe quelle inscription _tifinar_. Vous savez que le
tifinar est l'criture nationale des Touareg, l'expression de cette
langue _temchek_ qui nous apparat comme la plus curieuse protestation
de la race targui vis--vis de ses ennemis mahomtans.

Dom Granger avait en effet la conviction que les Touareg furent
chrtiens,  partir d'une poque qu'il s'agit de dterminer, mais qui
concide sans doute avec la splendeur de l'glise d'Hippone. Mieux, que
moi, vous savez que la croix est chez eux un motif d'ornementation
fatidique. Duveyrier a constat qu'elle figure dans leur alphabet, sur
leurs armes, parmi les dessins de leurs vtements. Le seul tatouage
qu'ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix 
quatre branches gales; le pommeau de leurs selles, les poignes de
leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. Et faut-il vous
rappeler que, malgr la proscription des cloches considres par
l'islamisme comme un symbole chrtien, les harnachements des chameaux
touareg ont pour garniture des clochettes?

Ni Dom Granger, ni moi n'attachions une importance exagre  de telles
preuves, trop semblables  celles qui font flors dans le _Gnie du
Christianisme_. Mais, enfin, il est impossible de refuser toute valeur 
certains arguments thologiques. Le Dieu des Touareg, Amana,
incontestablement l'Adona de la Bible, est unique. Ils ont un enfer,
_tmsi-tan-elkhart_, le _dernier feu_, o rgne Iblis, notre Lucifer.
Leur paradis, o ils reoivent la rcompense de leur bonnes actions, est
habit par les _andjelosen_, nos anges. Et ne nous objectez pas les
ressemblances de cette thologie avec celle du Koran, car je vous
opposerais, moi, les arguments historiques, et vous rappellerais que les
Touareg ont lutt au cours des ges, jusqu' une quasi-extermination,
pour maintenir leurs croyances contre les empitements du fanatisme
mahomtan.

Maintes fois, avec Dom Granger, j'ai tudi cette formidable pope o
l'on voit les aborignes tenir tte aux conqurants arabes. Avec lui,
j'ai vu l'arme de Sidi-Okha, un des compagnons du Prophte, s'enfoncer
dans le dsert, pour rduire les grandes tribus touareg et leur imposer
le rudiment musulman. Ces tribus taient alors riches et prospres.
C'taient les Ihoggaren, les Imededren, les Ouadelen, les Kel-Guress,
les Kel-Ar. Mais les querelles intestines nervrent leur rsistance.
Elle se montra cependant redoutable, et ce ne fut qu'aprs une longue et
atroce guerre que les Arabes russirent  s'emparer de la capitale des
Berbres. Ils la dtruisirent aprs en avoir massacr les habitants. Sur
ses ruines, Okha construisit une nouvelle cit. Cette cit, c'est
Es-Souk. Celle que Sidi-Okha dtruisit est la Tadmekka berbre. Ce que
me demanda Dom Granger fut prcisment que j'allasse essayer d'exhumer
des ruines de l'Es-Souk musulmane les vestiges de la Tadmekka berbre,
et peut-tre chrtienne.

--Je comprends,--murmurai-je.

--Trs bien,--dit Morhange.--Mais ce qu'il faut maintenant que vous
saisissiez, c'est le sens pratique de ces religieux, mes matres.
Souvenez-vous que, mme aprs trois annes de vie monastique, ils
conservaient des doutes sur la solidit de ma vocation. Ils trouvrent
 la fois le moyen de l'prouver une fois pour toutes et celui de faire
concourir les facilits officielles et leurs vises particulires. Un
matin, je fus appel chez le Pre Abb, et voici comment il me parla, en
prsence de Dom Granger qui opinait silencieusement:

--Votre cong de non-activit expire dans quinze jours. Vous allez
rentrer  Paris et solliciter au ministre votre rintgration. Avec ce
que vous avez appris ici, et les quelques relations que nous avons pu
conserver  l'tat-major, vous n'aurez aucune difficult  tre affect
au Service gographique de l'arme. Quand vous serez rue de Grenelle,
vous recevrez nos instructions.

J'tais tonn de leur confiance en mon savoir. Redevenu capitaine au
Service gographique, je compris. Au monastre, la frquentation
journalire de Dom Granger et de ses mules m'avait tenu dans la
conviction continuelle de la dbilit de mes connaissances. Au contact
de mes camarades, je compris la supriorit de l'enseignement que
j'avais reu l. Des dtails de ma mission je n'eus mme pas  me
proccuper. Ce furent les ministres qui vinrent me solliciter afin que
je l'acceptasse. Mon initiative ne s'exera en tout ceci qu' une seule
occasion: ayant appris que vous alliez quitter Ouargla pour le voyage
que voici, et possdant quelques raisons de rcuser ma valeur pratique
d'explorateur, j'agis de mon mieux pour retarder votre dpart, afin de
me joindre  vous. J'espre que vous avez cess de m'en vouloir.

       *       *       *       *       *

La lumire fuyait vers l'ouest, o le soleil tait tomb dans un luxe
inou de draperies violettes. Nous tions seuls dans cette immensit, au
pied des rocs noirs et rigides. Rien que nous. Rien, rien que nous.

Je tendis  Morhange une main qu'il serra.

Puis il dit:

--S'ils me paraissent infiniment longs, les quelques milliers de
kilomtres qui me sparent de l'instant o, ma tche accomplie, je
pourrai enfin trouver au clotre l'oubli des choses pour lesquelles je
n'tais pas fait, permettez-moi de vous dire ceci: ils me semblent 
cette heure, infiniment courts, les quelque cent kilomtres qui me
restent, avant d'atteindre Shikh-Salah,  parcourir en votre
compagnie...

       *       *       *       *       *

Sur l'eau ple de la petite source, immobile et fixe comme un clou
d'argent, une toile venait de natre.

--Shikh-Salah,--murmurai-je, le coeur plein d'une indfinissable
tristesse, patience! Nous n'y sommes pas encore.

       *       *       *       *       *

Effectivement, nous ne devions jamais y parvenir.




CHAPITRE V

L'INSCRIPTION


D'un seul coup de sa canne ferre, Morhange fit sauter un morceau de
roche du flanc noir de la montagne.

--Qu'est ceci?--demanda-t-il, me l'ayant tendu.

--Un basalte  pridot,--dis-je.

--Ce n'est pas intressant: vous n'y avez jet qu'un coup d'oeil.

--C'est trs intressant, au contraire. Mais pour l'instant, j'avoue que
j'ai d'autres sujets de proccupation.

--Quoi?

--Regardez un peu de ce ct,--lui dis-je, dsignant vers l'Ouest, 
l'horizon, un point sombre, de l'autre ct de la plaine blanche.

Il tait six heures du matin. Le soleil tait n. Mais on le cherchait
en vain au ciel tonnamment lisse. Et pas un souffle d'air, pas un
souffle.

Soudain, un de nos chameaux piaula. Une norme antilope venait de surgir
et s'en tait alle donner de la tte, affole, contre la muraille
rocheuse. Elle restait l, hbte,  quelque pas de nous, grelottant
sur ses minces jambes.

Bou-Djema nous avait rejoints.

--Quand les jambes du _mohor_ vacillent, c'est que les colonnes du
firmament ne sont pas loin de s'branler,--murmura-t-il.

Les yeux de Morhange me fixrent, puis se reportrent vers l'horizon,
sur le point noir maintenant doubl.

--Un orage, n'est-ce pas?

--Oui, un orage.

--Et vous voyez l un motif de vous inquiter?

Je ne lui rpondis pas tout de suite. J'tais en train d'changer
quelques brves paroles avec Bou-Djema, occup lui-mme  matriser les
chameaux qui devenaient nerveux.

Morhange ritra sa question. Je haussai les paules.

--De l'inquitude? Je n'en sais rien. Je n'ai jamais vu d'orage au
Hoggar. Mais je me mfie. Et tout me porte  croire que celui qui se
prpare va tre d'importance. Au reste, voyez dj.

Sur la roche plate, une lgre poussire s'tait leve. Dans
l'atmosphre immobile, quelques grains de sable se mirent  tourner en
rond, avec une vitesse qui s'accrut jusqu' devenir vertigineuse, nous
donnant par avance le spectacle microscopique de ce qui allait fondre
tout  l'heure sur nous.

Poussant d'aigres cris, un vol d'oies sauvages passa. Trs basses, elles
venaient de l'Ouest.

--Elles fuient vers la Sebkha d'Amandghor,--dit Bou-Djema.

--Il n'y a plus d'erreur possible,--pensai-je.

Morhange me considrait avec curiosit.

--Que devons-nous faire?--demanda-t-il.

--Remonter immdiatement sur nos chameaux, nous hter de chercher abri
sur quelque lvation de terrain. Rendez-vous compte de notre situation.
Il est commode de suivre le lit d'un oued dessch. Mais, avant un quart
d'heure peut-tre, l'orage aura clat. Avant une demi-heure, c'est un
vritable torrent qui va se ruer par ici. Sur ce sol,  peu prs
impermable, les pluies roulent comme un seau d'eau projet sur un
trottoir bitum. Rien en profondeur, tout en hauteur. Au reste, voyez
plutt.

Et je lui dsignai,  une dizaine de mtres en l'air, au flanc du
couloir rocheux, longues tranes creuses et parallles, de vieilles
traces d'rosion.

--Dans une heure, les eaux ruisselleront  cette hauteur-l. Voil les
marques de la prcdente inondation. Allons, en route. Il n'y a plus un
instant  perdre.

--En route,--fit placidement Morhange.

Nous emes toutes les peines du monde  faire agenouiller nos chameaux.
Lorsque chacun de nous fut juch sur le sien, ils filrent  une allure
que la terreur faisait de plus en plus dsordonne.

Brusquement, le vent s'leva, un vent formidable, et presque en mme
temps le jour sembla s'clipser du ravin. Au-dessus de nos ttes, le
ciel tait devenu, en un clin d'oeil, plus tnbreux que les parois
noires du couloir o nous dvalions  perdre haleine.

--Un gradin, un escalier dans la roche,--criai-je dans le vent  mes
compagnons.--Si nous n'en atteignons pas un avant une minute, c'est
fini.

Ils ne m'entendirent pas, mais, m'tant retourn, je vis qu'ils ne
perdaient pas leurs distances, Morhange immdiatement derrire moi.
Bou-Djema le dernier, poussant devant lui, avec une admirable matrise,
les deux chameaux porteurs de nos bagages.

Un clair aveuglant dchira l'obscurit. Un coup de tonnerre, rpercut
 l'infini par la muraille rocheuse, retentit, et, aussitt, d'normes
gouttes tides se mirent  tomber. En un instant, nos burnous, tendus
par la vitesse horizontalement derrire nous, furent colls  nos corps
ruisselants.

Brusquement, sur notre droite, une faille venait de s'ouvrir au milieu
de la muraille. C'tait le lit presque  pic d'un oued, affluent de
celui o nous avions eu la malencontreuse ide de nous engager le
matin. Un vritable torrent s'en coulait dj avec fracas.

Jamais je n'ai mieux apprci l'incomparable sret des chameaux 
gravir les endroits les plus abrupts. Se raidissant, distendant leurs
immenses jambes, s'arc-boutant parmi les roches qui commenaient  se
desceller, les ntres firent en cette minute ce que n'auraient peut-tre
pas russi des mulets pyrnens.

Au bout de quelques instants d'efforts surhumains, nous nous trouvmes
enfin hors de danger, sur une espce de terrasse basaltique qui dominait
d'une cinquantaine de mtres le couloir de l'oued o nous avions failli
rester. Le hasard avait bien fait les choses: une petite grotte
s'ouvrait derrire nous. Bou-Djema russit  y abriter les chameaux. De
son seuil, nous emes le loisir de contempler en silence le prodigieux
spectacle qui s'offrait  notre regard.

Tu as, je pense, assist, au camp de Chalons, aux tirs d'artillerie. Tu
as vu, sous l'clatement des percutants, cette terre de craie de la
Marne entrer en effervescence, comme les encriers o, au lyce, nous
jetions un morceau de carbure de calcium. Cela s'enfle, monte,
bouillonne, parmi le vacarme des obus qui clatent. Eh bien, ce fut 
peu prs ainsi, mais au milieu du dsert, mais au milieu de l'obscurit.
Les eaux se prcipitaient, blanches, au fond de ce trou noir, montaient,
montaient vers notre socle. Et c'tait, sans interruption, le fracas du
tonnerre, et celui, plus fort encore, de pans entiers de murailles
rocheuses, sapes par l'inondation, qui s'croulaient d'un seul coup et
se dissolvaient en quelques secondes au milieu du flot dferlant.

Tout le temps que dura ce dluge, une heure, deux peut-tre, Morhange et
moi demeurmes, sans un mot, penchs sur cette fantastique cuve, anxieux
de voir, de voir toujours, de voir quand mme, nous complaisant avec une
espce d'horreur ineffable  sentir osciller, sous les coups de blier
de l'eau, le piton de basalte o nous avions trouv refuge. Je crois que
pas un instant nous ne songemes, tant ce fut beau,  souhaiter la fin
de ce gigantesque cauchemar.

Enfin, un rayon de soleil brilla. Alors, seulement, nous nous
regardmes.

Morhange me tendit la main.

--Merci,--me dit-il simplement.

Et il ajouta en souriant:

--Finir noys au beau milieu du Sahara et t prtentieux et ridicule.
Vous nous avez, grce  votre esprit de dcision, vit cette fin
paradoxale.

Ah! que n'a-t-il, son chameau ayant but, roul pour toujours au milieu
de ce flot! Ce qui est arriv ensuite ne serait pas arriv: voil  quoi
je songe aux heures de faiblesse. Mais je te l'ai dit, je me reprends
bien vite. Non, non, je ne regrette pas, je ne peux pas regretter que ce
qui a eu lieu depuis ait eu lieu.

Morhange me quitta pour pntrer dans la petite grotte, o s'entendaient
les gloussements satisfaits des chameaux de Bou-Djema. Je restai seul 
contempler le torrent qui montait, montait sans cesse, sous l'apport
imptueux de ses affluents dchans. Il ne pleuvait plus. Le soleil
brillait au ciel redevenu bleu. Je sentais scher sur moi, avec une
incroyable rapidit, mes vtements, une minute auparavant tout tremps.

Une main se posa sur mon paule. Morhange tait de nouveau  ct de
moi. Un trange sourire de satisfaction clairait son visage.

--Venez,--me dit-il.

Assez intrigu, je le suivis. Nous pntrmes dans la grotte.

L'ouverture, suffisante pour en avoir permis l'accs aux chameaux,
laissait passer le jour. Morhange me conduisit devant un pan de roche
lisse, en face.

--Regardez,--dit-il avec une joie mal contenue.

--Eh bien?

--Eh bien, vous ne voyez donc pas?

--Je vois qu'il y a l plusieurs inscriptions touareg,--rpondis-je, un
peu du.--Mais je croyais vous avoir dit que je lisais mal l'criture
tifinar. Ces inscriptions ont-elles plus d'intrt que celles que nous
avons dj,  plusieurs reprises, rencontres?

--Regardez celle-ci,--dit Morhange.

Il y avait un tel accent de triomphe dans sa voix que, cette fois,
toute mon attention se trouva fixe.

Je regardai.

C'tait une inscription dont les caractres taient disposs en forme de
croix. Elle tient dans cette aventure une place assez considrable pour
que je n'omette pas de te la retracer.

Voici:

[Illustration:

           |
           +
    .....--W+-- (la W tourne  gauche)
           |
           .
           .
           .
           .
]

Elle tait dessin avec beaucoup de rgularit, les caractres assez
profondment entaills dans la roche. Sans avoir,  cette poque, une
grande science des inscriptions rupestres, je n'eus pas de peine 
reconnatre celle-l comme trs ancienne.

Morhange la considrait avec un air de plus en plus radieux.

Je lui jetai un regard interrogateur.

--Eh bien! Qu'en dites-vous?--fit-il.

--Que voulez-vous que je dise? Je vous rpte que je sais  peine
dchiffrer le tifinar.

--Voulez-vous que je vous aide?--proposa mon compagnon.

Ce cours d'pigraphie berbre, aprs les motions par lesquelles nous
venions de passer, me semblait pour le moins inopportun. Mais la joie de
Morhange tait tellement visible que je me serais fait un scrupule de la
lui gter.

--Eh bien donc,--commena mon compagnon, aussi  son aise que devant un
tableau noir,--ce que vous remarquerez d'abord dans cette inscription,
c'est sa rptition en forme de croix. C'est--dire qu'elle contient
deux fois le mme mot de bas en haut, et de droite  gauche. Le mot qui
la compose tant de sept lettres, la quatrime lettre, **W**, se trouve
figurer naturellement au centre. Cette disposition, unique dans
l'pigraphie tifinar, est dj assez remarquable. Mais il y a mieux.
Dchiffrons maintenant.

Me trompant trois fois sur sept, j'arrivai, avec l'aide patiente de
Morhange,  peler le mot.

--Y tes-vous?--fit, avec un clignement d'oeil, Morhange, quand je fus
au bout de mon exercice.

--Moins que jamais,--rpondis-je un peu agac,--j'ai pel le mot: _a,
n, t, i, n, h, a_: _Antinha_. Antinha, je ne vois aucun mot de ce genre,
ni qui s'en rapproche, dans tous les dialectes sahariens que je connais.

Morhange se frotta les mains. Sa jubilation prenait des proportion
insolites.

--Vous avez trouv. C'est prcisment en quoi cette dcouverte est
unique.

--Comment?

--Il n'y a rien en effet, ni en arabe, ni en berbre, d'analogue  ce
mot.

--Alors?

--Alors, mon cher ami, c'est que nous sommes en prsence d'un vocable
tranger traduit en caractres tifinar.

--Et ce vocable appartient, selon vous,  quelle langue?

--Vous commencerez par vous souvenir que la lettre _e_ ne figure pas
dans l'alphabet tifinar. Ici, elle a t remplace par le signe
phontique qui en est le plus proche: _h_. Restituez-le,  la place qui
lui appartient dans ce mot, et vous obtiendrez.

--_Antina._

--Antina, parfaitement. Nous nous trouvons en prsence d'un vocable
grec reproduit en tifinar. Et je pense que maintenant vous tes d'accord
avec moi pour reconnatre que ma trouvaille a un certain intrt.

       *       *       *       *       *

Ce jour-l, nous n'expliqumes pas plus avant ces textes. Un grand cri,
angoiss, effrayant, venait de retentir.

Au dehors, o nous nous tions immdiatement prcipits, un bizarre
spectacle nous attendait.

Bien que le ciel ft redevenu tout  fait pur, le torrent roulait
toujours ses eaux d'cume jaune sans qu'on pt encore prsager sa
prochaine dcrue. Au milieu, une extraordinaire pave, gristre, molle
et ballotte, filait dsesprment dans le courant.

Mais ce qui, de prime abord, nous combla d'tonnement, fut de voir,
bondissant paralllement dans les boulis des rochers de la berge, comme
 la poursuite de l'pave, Bou-Djema, d'habitude si calme, et qui, en
cette minute, semblait atteint de parfaite folie.

Tout  coup, je saisis le bras de Morhange. La chose gristre s'animait.
Il en sortit un long cou pitoyable, avec un navrant appel de bte
affole.

--Le maladroit,--criai-je.--C'est un de nos chameaux qu'il a laiss
chapper et que le torrent emporte.

--Vous vous trompez,--dit Morhange.--Nos chameaux sont au complet dans
la caverne. Celui aprs lequel Bou-Djema est en train de courir n'est
pas  nous. J'ajouterai que le cri d'angoisse que nous venons
d'entendre, ce n'est pas Bou-Djema qui l'a pouss. Bou-Djema est un
brave Chaamba qui,  l'heure actuelle, n'a qu'une ide: s'approprier le
capital en dshrence que constitue ce chameau  vau-l'eau.

--Qui a cri alors?

--Essayons, voulez-vous,--dit mon compagnon,--de remonter le cours de ce
torrent, que notre guide est en train de descendre  si belle allure.

Et sans attendre ma rponse, il s'tait dj engag le long de la rive
rocheuse frachement saccage...

       *       *       *       *       *

En ce moment, on peut bien dire que Morhange est all au-devant de sa
destine.

       *       *       *       *       *

Je le suivis. Nous emes toutes les peines du monde  faire deux ou
trois cents mtres. Enfin, nous apermes,  nos pieds, une petite
crique clapotante, o le flot tait en train de baisser.

--Regardez,--dit Morhange.

Un paquet noirtre se balanait sur les eaux de la crique.

Quand nous fmes au bord, nous vmes que c'tait le corps d'un homme
vtu des longs voiles bleu fonc des Touareg.

--Donnez-moi une main,--dit Morhange,--et arc-boutez-vous de l'autre 
la roche, ferme.

Il tait fort, trs fort. En un instant, comme se jouant, il avait
ramen le corps sur la berge.

--Il vit encore,--constata-t-il avec satisfaction.--Maintenant il s'agit
de le conduire  la grotte. Cet endroit ne vaut rien pour ranimer un
noy.

Il souleva le corps entre ses bras puissants.

--C'est tonnant comme il pse peu, pour un homme de sa taille.

Quand nous emes fait en sens inverse le chemin de la grotte, les
cotonnades du Targui taient  peu prs sches. Mais elles avaient
abondamment dteint; et c'tait un homme indigo que Morhange tait en
train de rappeler  la vie.

Lorsque je lui eus administr un quart de rhum, il ouvrit les yeux, nous
dvisagea tous deux avec surprise, puis les ayant referms, murmura, en
arabe, d'une voix  peine intelligible, cette phrase dont nous ne
devions comprendre le sens que quelques jours plus tard:

--_Se peut-il que je sois arriv au terme de ma mission!_

--De quelle mission veut-il parler?--dis-je.

--Laissez-le revenir tout  fait  lui,--rpondit Morhange.--Tenez,
ouvrez une bote de conserve. Avec des gaillards de cette trempe, on ne
doit pas observer les prcautions prescrites pour nos noys europens.

C'tait en effet  une espce de gant que nous venions de sauver la
vie. Le visage, quoique trs maigre, tait rgulier, presque beau. Le
teint tait clair, la barbe rare. Les cheveux dj blancs rvlaient un
homme d'une soixantaine d'annes.

Quand j'eus dpos devant lui une bote de _corn-beef_, un clair de
joie vorace passa dans ses yeux. Cette bote renfermait bien les
portions de quatre solides mangeurs. Elle fut vide en un clin d'oeil.

--L,--dit Morhange,--voil un robuste apptit. Nous allons maintenant
pouvoir poser nos questions sans scrupule.

Dj, le Targui avait ramen sur son front et sur son visage le voile
bleu rituel. Il fallait mme qu'il ft bien affam pour n'avoir pas
accompli plus tt cette formalit indispensable. Seuls, maintenant,
taient visibles ses yeux, qui nous regardaient avec une flamme de plus
en plus sombre.

--Officiers franais,--murmura-t-il enfin.

Et ayant pris la main de Morhange, il la posa contre sa poitrine, puis
la porta  ses lvres.

Soudain, une expression d'anxit courut dans son regard.

--Et mon mehari?--demanda-t-il.

Je lui expliquai que notre guide tait en train d'essayer de sauver la
bte. A son tour, il nous conta comment celle-ci ayant but, puis
dgringol dans la torrent, il y avait roul lui-mme en s'efforant de
la retenir. Son front avait heurt un rocher. Il avait cri. Ensuite, il
ne se souvenait plus de rien.

--Tu t'appelles?--demandai-je.

--Eg-Anteouen.

--A quelle tribu appartiens-tu?

--A la tribu des Kel-Tahat.

--Les Kel-Tahat sont bien les serfs de la tribu des Kel-Rhel, les
grands nobles du Hoggar?

--Oui,--rpondit-il en me jetant un regard de biais. On aurait dit que
des questions si prcises, sur les choses du Hoggar, n'taient pas de
son gr.

--Les Kel-Tahat, si je ne me trompe, sont installs sur le flanc
sud-ouest de l'Atakor[6]. Que faisais-tu, si loin de vos terrains de
parcours, quand nous t'avons sauv la vie?

--J'allais, par Tit, vers In-Salah,--dit-il.

--Qu'allais-tu faire  In-Salah?

Il tait sur le point de rpondre. Mais, soudain, nous le vmes
tressaillir. Ses yeux fixes ne quittaient plus un point de la caverne.
Notre regard s'y porta. Il rencontra l'inscription rupestre qui avait,
une heure plus tt, donn tant de joie  Morhange.

--Tu connais cela?--interrogea celui-ci avec une soudaine curiosit.

Le Targui ne profra pas un mot, mais ses yeux eurent un clair trange.

--Tu connais cela?--insista Morhange. Et il ajouta:

--Antina?

--Antina,--rpta l'homme.

Et il se tut.

--Rponds donc au capitaine,--criai-je, sentant une bizarre colre me
gagner.

Le Targui me regarda. Je crus qu'il allait parler. Mais ses yeux
devinrent tout  coup durs. Sous le voile lustr, je sentis ses traits
qui se raidissaient.

Morhange et moi, nous nous retournmes.

Sur le seuil de la caverne, haletant, dconfit, fourbu par une heure de
course vaine, Bou-Djema venait de surgir.




CHAPITRE VI

LES INCONVNIENTS DE LA LAITUE


A l'instant o Eg-Anteouen et Bou-Djema se trouvrent face  face, il me
sembla surprendre chez le Targui comme chez le Chaamba un
tressaillement, aussitt rprim de part et d'autre. Ce ne fut, je le
rpte, qu'une impression toute fugitive. Elle suffit, nanmoins, pour
me donner la rsolution d'interroger d'un peu prs, ds que nous serions
tous deux seuls, mon guide sur notre nouveau compagnon.

Ce dbut de journe nous avait assez fatigus. Nous dcidmes donc de la
terminer l, et mme de passer la nuit dans la grotte, afin d'attendre
la complte dcrue.

Au rveil, tandis que j'tais en train de reprer sur la carte notre
itinraire de la journe, Morhange s'approcha de moi. Je remarquai son
air un peu gn.

--Nous serons dans trois jours  Shikh-Salah,--lui dis-je.--Peut-tre
mme aprs-demain soir, pour peu que nos chameaux marchent bien.

--Nous allons peut-tre nous sparer avant,--articula-t-il.

--Comment cela?

--Oui, j'ai modifi lgrement mon itinraire. Je n'ai plus l'intention
de marcher directement sur Timissao. Auparavant, je serais heureux de
pousser une petite pointe  l'intrieur du massif du Hoggar.

Je fronai le sourcil:

--Qu'est-ce que cette nouvelle ide?

En mme temps, mes yeux cherchaient Eg-Anteouen, que, la veille et
quelques instants plus tt, j'avais pu voir s'entretenant avec Morhange.
Il tait en train de raccommoder placidement une de ses sandales avec du
fil poiss donn par Bou-Djema. Il ne releva pas la tte.

--Voici,--expliqua Morhange, de moins en moins  l'aise.--La prsence
d'inscriptions analogues m'est signale par cet homme dans plusieurs
cavernes du Hoggar occidental. Ces cavernes se trouvent  proximit du
chemin qu'il a  faire pour rentrer chez lui. Il doit passer par Tit.
Or, de Tit  Timissao, par Silet, il y a  peine deux cents kilomtres.
C'est un parcours quasi classique[7], de moiti plus court que celui
que j'aurais  faire seul, quand nous nous serions quitt, de
Shikh-Salah  Timissao. Vous voyez, c'est aussi un peu la raison qui me
pousse ...

--Un peu? Trs peu,--rpliquai-je.--Mais votre parti est-il absolument
arrt?

--Il l'est,--me fut-il rpondu.

--Quand comptez-vous me quitter?

--J'aurais intrt  le faire aujourd'hui mme. La route par laquelle
Eg-Anteouen compte pntrer dans le Hoggar coupe celle que voil 
environ quatre lieues d'ici. J'ai mme,  ce propos, une petite requte
 vous adresser.

--Je vous en prie.

--Ce serait, mon compagnon Targui ayant perdu le sien, de me laisser un
des deux chameaux de charge.

--Le chameau qui porte vos bagages vous appartient au mme titre que
votre mehari,--rpondis-je froidement.

Nous demeurmes quelques instants sans parler. Morhange gardait un
silence gn. Moi, j'tais en train d'examiner ma carte. Un peu partout,
mais surtout vers le Sud, les rgions inexplores du Hoggar y faisaient,
parmi le bistre des montagnes supposes, de nombreuses, de trop
nombreuses taches blanches.

Je dis enfin:

--Vous me donnez votre parole qu'aprs avoir vu ces fameuses grottes,
vous rallierez Timissao par Tit et Silet?

Il me regarda sans comprendre.

--Pourquoi une telle question?

--Parce que, si vous me donnez cette parole, et pour peu naturellement
que ma compagnie ne vous soit pas dsagrable, je vous accompagnerai. Je
n'en suis plus  deux cents kilomtres prs. Je rallierai Shikh-Salah
par le sud, au lieu de le rallier par l'ouest, voil tout.

Morhange me regarda avec motion.

--Pourquoi faites-vous cela?--murmura-t-il.

--Mon cher ami,--c'tait la premire fois que je donnai ce nom 
Morhange,--mon cher ami, j'ai un sens qui prend dans le dsert une
merveilleuse acuit, le sens du danger. Je vous en ai donn un petit
exemple hier matin, au moment de l'orage. Avec toute votre science
rupestre, vous me paraissez ne pas vous faire une ide trs nette de ce
qu'est le Hoggar, ni des rencontres qu'on y peut faire. Ceci pos,
j'aime autant ne pas vous laisser courir seul au-devant de certains
risques.

--J'ai un guide,--fit-il avec son adorable navet.

Toujours accroupi, Eg-Anteouen continuait  rapetasser sa savate.

Je marchai vers lui.

--Tu as entendu ce que je viens de dire au capitaine?

--Oui,--rpondit le Targui avec calme.

--Je l'accompagne. Nous te quitterons  Tit, o tu t'arrangeras pour
nous faire arriver sans encombre. O est l'endroit o tu as propos au
capitaine de le conduire?

--Ce n'est pas moi qui le lui ai propos, c'est lui qui me l'a
demand,--fit remarquer froidement le Targui.--Les grottes o sont les
inscriptions sont  trois jours de marche, au Sud, dans la montagne. La
route est d'abord assez rude. Mais ensuite elle s'inflchit, et l'on
gagne sans peine Timissao. Il y a de bons puits, o les Touareg Tatoq,
qui aiment les Franais, vont faire boire leurs chameaux.

--Et tu connais bien le chemin?

Il haussa les paules. Ses yeux eurent un soupire mprisant.

--Je l'ai fait vingt fois,--dit-il.

--Eh bien, alors, en avant.

       *       *       *       *       *

Pendant deux heures, nous allmes. Je n'changeai pas une parole avec
Morhange. J'avais l'intuition nette de la folie que nous tions en train
de commettre en nous risquant avec cette dsinvolture dans la rgion la
moins connue, la plus dangereuse du Sahara. Tous les coups qui, depuis
vingt ans, travaillent  saper l'avance franaise sont sortis de ce
Hoggar redoutable. Mais quoi! c'tait de plein gr que j'avais apport
mon adhsion  cette folle quipe. Je n'avais plus  y revenir. A quoi
m'et servi de gter mon geste par une apparence continuelle de mauvaise
humeur? Et puis, il fallait bien me l'avouer, la tournure que
commenait  prendre notre voyage n'tait point pour me dplaire.
J'avais, ds cet instant, la sensation que nous nous acheminions vers
quelque chose d'inou, vers quelque monstrueuse aventure. On n'est pas
impunment des mois, des annes, l'hte du dsert. Tt ou tard, il prend
barre sur vous, annihile le bon officier, le fonctionnaire timor,
dsaronne son souci des responsabilits. Qu'y a-t-il derrire ces
rochers mystrieux, ces solitudes mates, qui ont tenu en chec les plus
illustres traqueurs de mystres?... On va, te dis-je, on va.

       *       *       *       *       *

--Etes-vous au moins bien sr que cette inscription possde un intrt
de nature  justifier ce que nous allons tenter?--demandai-je 
Morhange.

Mon compagnon tressaillit agrablement. Je compris la crainte o il
tait, depuis le dpart, que je ne l'accompagnasse  contre-coeur. Du
moment o je lui offrais l'occasion de me convaincre, ses scrupules
n'existaient plus et son triomphe lui paraissait certain.

--Jamais,--rpondit-il d'une voix qu'il voulait mesure, mais sous
laquelle perait l'enthousiasme,--jamais une inscription grecque n'a t
dcouverte sous une latitude aussi basse. Les points extrmes o elles
ont t mentionnes appartiennent au sud de l'Algrie et de la
Cyrnaque. Mais au Hoggar! Rendez-vous donc compte. Il est vrai que
celle-ci est traduite en caractres tifinar. Mais cette particularit
ne diminue pas l'intrt de la chose: elle l'accrot.

--A votre avis, quel est le sens de ce mot?

--Antina ne peut tre qu'un nom propre,--dit Morhange.--A qui
s'applique-t-il? J'avoue l'ignorer, et si,  l'heure actuelle, je marche
vers le Sud en vous y entranant, c'est que je compte sur un supplment
d'informations. Son tymologie? Il n'y en a pas une, il y en a trente
possibles. Songez bien que l'alphabet tifinar est loin de cadrer avec
l'alphabet grec, ce qui multiplie les hypothses. Voulez-vous que je
vous en soumette quelques unes?

--J'allais vous en prier.

--Eh bien, il y a d'abord [grec: hanti] et [grec: naos],
_la femme qui est place en face du vaisseau_, explication qui et bien
plu  Gaffarel et  mon vnr matre Berlioux. Ceci s'appliquerait
assez aux figures sculptes  l'avant des navires. Il y a un nom
technique que je ne retrouverais pas en ce moment, mme si l'on me
donnait cent cinquante coups de bton[8].

Il y a ensuite [grec: 'antina], qu'il faudrait rattacher 
[grec: 'hanti] et [grec: naos], celle qui se tient devant
le [grec: naos], le [grec: naos] du temple, _celle qui est en face du
sanctuaire_, la prtresse par consquent. Interprtation qui charmerait
de tout point Girard et Renan.

Il y a ensuite [grec: 'antina], de [grec: hanti] et
[grec: neos], _neuf_, ce qui peut signifier deux choses: ou _celle
qui est le contraire de jeune_, c'est--dire vieille; ou _celle qui est
l'ennemie de la nouveaut_, ou l'_ennemie de la jeunesse_.

Il y a encore un autre sens de [grec: 'hanti], _en change de_,
qui survient  propos pour compliquer les possibilits ci-dessus; il y a
galement quatre sens au verbe [grec: nhe] qui signifie tour 
tour _aller_, _couler_, _filer ou tisser_, _amonceler_. Il y a de
plus... Et remarquez que je n'ai  ma disposition, sur la bosse
d'ailleurs confortable de ce mhari, ni le grand dictionnaire
d'Estienne, ni les lexiques de Passow, de Pape ou de Liddel-Scott. Ceci
uniquement, mon cher ami, pour vous prouver combien l'pigraphie est
science relative toujours subordonne  la dcouverte d'un texte nouveau
qui contredit les donnes antrieures quand elle n'est pas  la merci
des humeurs des pigraphistes et de leurs conceptions particulires de
l'univers[9].

--C'est un peu mon avis,--dis-je.--Mais laissez-moi m'tonner qu'avec
une vue aussi sceptique des buts que vous poursuivez, vous n'hsitiez
pas  affronter des risques qui peuvent tre assez grands.

Morhange eut un ple sourire.

--Je n'interprte pas, mon ami, je collige. De ce que je lui
rapporterai, Dom Granger a la science qu'il faut pour tirer des
conclusions qui chapperaient  mes faibles connaissances. J'ai voulu
m'amuser un peu. Pardonnez-moi.

En cet instant, la sangle d'un des chameaux de charge, sans doute
insuffisamment serre, tourna. Une partie du chargement bascula et tomba
 terre.

Dj Eg-Anteouen tait descendu de sa bte et aidait Bou-Djema  rparer
le dommage.

Quand ils eurent termin, je fis marcher mon mehari  ct de celui de
Bou-Djema.

--Il faudra mieux sangler les chameaux,  la prochaine halte. Ils vont
avoir  marcher en montagne.

Le guide me regarda avec tonnement. Jusque-l, j'avais jug inutile de
le tenir au courant de nos nouveaux projets. Mais je me figurais
qu'Eg-Anteouen l'en aurait inform.

--Mon lieutenant, la route de la plaine blanche jusqu' Shikh-Salah
n'est pas montagneuse,--dit le Chaamba.

--Nous ne prenons plus la route de la plaine blanche. Nous allons
descendre vers le Sud, par le Hoggar.

--Par le Hoggar,--murmura-t-il.--Mais...

--Mais quoi?

--Je ne connais pas la route.

--C'est Eg-Anteouen qui nous conduira.

--Eg-Anteouen!

Je regardai Bou-Djema, qui venait de pousser cette exclamation sourde.
Ses yeux se portrent avec un mlange de stupeur et d'effroi sur le
Targui.

Le chameau d'Eg-Anteouen cheminait une dizaine de mtres en avant, cte
 cte avec celui de Morhange. Les deux hommes conversaient. Je compris
que Morhange devait entretenir Eg-Anteouen des fameuses inscriptions.
Mais nous n'tions pas si en arrire qu'ils ne pussent entendre nos
paroles.

De nouveau, je regardai mon guide. Je le vis blme.

--Qu'y a-t-il, Bou-Djema, qu'y a-t-il?--demandai-je  voix basse.

--Pas ici, mon lieutenant, pas ici,--murmura-t-il.

Ses dents claquaient. Il ajouta, comme dans un souffle:

--Pas ici. Le soir,  la halte, lorsqu'il sera tourn vers l'Orient, en
train de faire sa prire, quand le soleil disparatra. Alors,
appelle-moi, prs de toi. Je te dirai... Mais pas ici. Il parle, mais il
coute. Va-t'en. Rejoins le capitaine.

--En voil bien d'une autre,--murmurai-je, pressant du pied le col de
mon mehari pour rattraper Morhange.

       *       *       *       *       *

Il tait environ cinq heures du soir, lorsque Eg-Anteouen, qui allait en
tte, s'arrta.

--C'est ici,--dit-il, mettant pied  terre.

L'endroit tait sinistre et beau. A notre gauche, une fantastique
muraille de granit dcoupait son arte grise sur le ciel rouge. Cette
muraille tait, de haut en bas, fendue par un couloir sinueux haut de
mille pieds peut-tre, d'une largeur parfois  peine suffisante pour
laisser passer trois chameaux de front.

--C'est ici,--rpta le Targui.

Vers l'Ouest, droit devant nous, dans la lumire du couchant, la piste
que nous allions quitter droulait son ruban ple. La plaine blanche, la
route de Shikh-Salah, les haltes sres, les puits connus... Et, du ct
oppos, cette muraille noire sur le ciel mauve, ce couloir sombre.

Je regardai Morhange.

--Arrtons-nous,--dit-il simplement,--Eg-Anteouen nous conseille de
refaire au grand complet notre provision d'eau.

D'un commun accord, nous dcidmes de passer la nuit l, avant de nous
engager dans la montagne.

Il y avait une source, dans une cuvette tnbreuse, o tombait une belle
petite cascade; quelques arbustes, quelques plantes.

Dj, les chameaux,  l'entrave, s'taient mis  brouter.

Bou-Djema dposait sur une grosse pierre plate notre couvert de
campagne, gobelets, assiettes d'tain. Une bote de conserve ouverte par
ses soins fut place  ct d'un plat de laitue qu'il venait de cueillir
sur les bords humides de la source. Je voyais, aux gestes saccads avec
lesquels il disposait sut la roche ces divers objets, combien son
trouble tait grand.

A un moment qu'il s'tait pench vers moi pour me tendre une assiette,
il me dsigna d'un geste le lugubre couloir tnbreux o nous allions
nous enfoncer.

--_Blad-el-Khouf!_--murmura-t-il.

--Que dit-il?--demanda Morhange, qui avait surpris son geste.

--Blad-el-Khouf. _Voici le pays de la peur._ C'est ainsi que les Arabes
appellent le Hoggar.

Bou-Djema tait revenu s'asseoir  l'cart, nous laissant  notre dner.
Accroupi, il se mit  manger quelques feuilles de laitue, qu'il avait
rserves pour lui.

Eg-Anteouen tait immobile.

Tout  coup, le Targui se leva. Le soleil  l'Ouest n'tait plus qu'un
tison rouge. Nous vmes Eg-Anteouen s'approcher de la fontaine, tendre
 terre son burnous bleu, s'agenouiller.

--Je ne croyais pas les Touareg si respectueux de la tradition
musulmane,--dit Morhange.

--Moi non plus,--dis-je pensivement. Mais j'avais autre chose  faire,
en cette minute, qu' m'tonner.

--Bou-Djema,--appelai-je.

En mme temps, je regardai Eg-Anteouen. Absorb dans sa prire, tourn
vers l'Ouest, il ne m'accordait visiblement aucune attention. Il tait
en train de se prosterner, lorsque,  voix plus forte, je criai de
nouveau.

--Bou-Djema, viens avec moi vers mon mehari, j'ai quelque chose 
prendre dans la fonte.

Lentement, posment, toujours agenouill, Eg-Anteouen murmurait sa
prire.

Bou-Djema, lui, n'avait pas boug.

Seul, un gmissement sourd me rpondit.

Morhange et moi avions immdiatement saut sur nos pieds et couru auprs
du guide. Eg-Anteouen y parvint en mme temps que nous.

Yeux clos, extrmits dj froides, le Chaamba rlait entre les bras de
Morhange. J'avais saisi une de ses mains. Eg-Anteouen avait pris
l'autre. Chacun avec nos moyens, nous nous efforcions de deviner, de
comprendre...

Soudain, Eg-Anteouen sursauta. Il venait d'apercevoir la pauvre gamelle
bossele que l'Arabe tenait, une minute plus tt entre ses genoux, et
qui, maintenant, gisait  terre, renverse.

Il s'en saisit, carta, les examinant rapidement l'une aprs l'autre,
les quelques feuilles de laitue qui y restaient encore, et poussa une
rauque exclamation.

--Bon,--murmura Morhange,--au tour de celui-l maintenant, va-t-il
devenir fou!

L'oeil fix sur Eg-Anteouen, je le vis sans mot dire se prcipiter
vers la pierre o tait dispos notre couvert; une seconde aprs, il
tait de nouveau  nos cts, tenant le plat de laitue auquel nous
n'avions pas encore touch.

Il prit alors dans la gamelle de Bou-Djema une feuille verte et charnue,
large et ple, et la rapprocha d'une autre feuille qu'il venait de
saisir dans notre plat,  nous.

--_Afahlehl!_--dit-il simplement.

Un frisson me secoua, ainsi que Morhange--c'tait donc l l'afahlehl,
le _falesiez_ des Arabes sahariens, la terrible plante qui avait frapp
de mort, plus vite et plus srement que les armes touareg, une partie de
la mission Flatters.

Eg-Anteouen tait maintenant debout. Sa haute silhouette se profilait en
noir sur le ciel devenu tout  coup d'un lilas trs ple. Il nous
regardait.

Et, comme nous nous empressions auprs du malheureux guide:

--Afahlehl,--rpta le Targui en secouant la tte.

Bou-Djema mourut au milieu de la nuit, sans avoir repris connaissance.




CHAPITRE VII

LE PAYS DE LA PEUR


--Il est curieux,--dit Morhange,--de constater combien notre expdition,
si dnue d'incidents depuis Ouargla, tend maintenant  devenir
mouvemente.

Cette phrase, il la pronona comme il se relevait, aprs s'tre
agenouill un instant sur la fosse pniblement creuse, o nous avions
dpos le corps du guide, et y avoir pri.

Je ne crois pas en Dieu. Mais si jamais quelque chose peut influer sur
une puissance, qu'elle soit du mal ou du bien, de la lumire ou des
tnbres, c'est la prire murmure par un tel homme.

Deux jours durant, nous cheminmes  travers un gigantesque chaos de
roches noires, dans un paysage lunaire  force de dvastation. Rien que
le bruit des pierres roulant sous le pied des chameaux, et tombant au
fond des prcipices, comme des dtonations.

Curieuse marche, en vrit. Pendant les premires heures, avec la
planchette  boussole, j'avais essay de relever la route que nous
suivions. Mais mon trac s'tait vite emml: sans doute une erreur dans
l'talonnage du pas des chameaux. Alors, j'avais remis la planchette
dans une de mes fontes. Dsormais, sans contrle, Eg-Anteouen tait
notre matre. Nous n'avions plus qu' lui faire confiance.

Il allait devant, Morhange le suivait. Je fermais la marche. Les plus
curieux spcimens de roches ruptives s'offraient  chaque moment  mes
regards, mais en vain. Je ne m'intressais plus  ces choses. Une autre
curiosit s'tait empare de moi. La folie de Morhange tait devenue
mienne. Si mon compagnon tait venu me dire: Ce que nous faisons est
insens; revenons en arrire, vers des pistes traces, revenons. Je lui
aurais, ds cette minute, rpondu: Vous tes libre. Moi, je continue.

Vers le soir du deuxime jour, nous nous trouvmes au pied d'une
montagne noire, dont les contreforts dchiquets se profilaient  deux
mille mtres au-dessus de nos ttes. C'tait un norme bastion
tnbreux, aux artes de donjon fodal, qui se dessinait avec une
incroyable nettet sur le ciel orange.

Un puits se trouvait l, avec quelques arbres, les premiers que nous
rencontrions depuis que nous nous tions enfoncs dans le Hoggar.

Un groupe d'hommes l'entourait. Leurs chameaux,  l'entrave,
cherchaient une problmatique nourriture.

A notre vue, les hommes se resserrrent, inquiets sur la dfensive.

Eg-Anteouen, se retournant vers nous, dit:

--Touareg Eggali.

Et il se dirigea vers eux.

C'taient de beaux hommes, ces Eggali. Les plus grands Touareg que
j'eusse jamais rencontrs. Avec un empressement inattendu, ils s'taient
carts du puits, nous en abandonnant l'usage. Eg-Anteouen leur adressa
quelques paroles. Ils nous regardrent, Morhange et moi, avec une
curiosit voisine de la peur, en tout cas avec respect.

Etonn d'une telle discrtion, je me vis refuser par leur chef les menus
cadeaux que j'avais retirs des fontes de ma selle. Il avait l'air de
redouter jusqu' mon regard.

Quand ils furent partis, j'exprimai  Eg-Anteouen la stupfaction o me
plongeait une rserve  laquelle mes rapports antrieurs avec les
populations sahariennes ne m'avaient gure habitu.

--Ils t'ont parl avec respect, avec crainte mme,--lui dis-je.--Et
pourtant, la tribu des Eggali est noble. Et celle des Kel-Tahat, 
laquelle tu m'as dit appartenir, est une tribu serve.

Un sourire passa dans les sombres yeux d'Eg-Anteouen.

--C'est vrai,--dit-il.

--Alors?

--Alors, c'est que je leur ai dit qu'avec toi et le capitaine nous
marchions vers le _Mont des Gnies_.

D'un geste, Eg-Anteouen dsignait la montagne noire.

--Ils ont eu peur. Tous les Touareg du Hoggar ont peur du Mont des
Gnies. Tu as vu, rien qu' entendre prononcer son nom, comme ceux-ci
ont dtal?

--C'est vers le Mont des Gnies que tu nous conduis?--demanda Morhange.

--Oui,--rpondit le Targui.--C'est l que sont les inscriptions dont je
t'ai parl.

--Tu ne nous avais pas prvenus de ce dtail.

--A quoi bon? Les Touareg redoutent les _ilhinen_, les gnies au front
cornu, qui ont une queue, du poil pour vtement, font mourir les
troupeaux et tomber les hommes en catalepsie. Mais je sais que les
Roumis n'en ont pas peur, et que mme ils se moquent des craintes des
Touareg  ce sujet.

--Et toi,--dis-je,--tu es Targui, et tu ne crains pas les ilhinen?

Eg-Anteouen me dsigna un sachet de cuir rouge qui pendait d'un chapelet
 grains blancs sur sa poitrine.

--J'ai mon amulette,--rpliqua-t-il gravement,--bnie par le vnr
Sidi-Moussa lui-mme. Et puis, je suis avec vous. Vous m'avez sauv la
vie. Vous avez voulu voir les inscriptions. Que la volont d'Allah soit
faite.

Ayant ainsi parl, il s'accroupit, tira sa longue pipe de roseau 
couvercle de cuivre, et gravement, se mit  fumer.

--Tout ceci commence  devenir bien trange--murmura Morhange, qui
venait de se rapprocher de moi.

--Il ne faut rien exagrer,--lui rpondis-je.--Vous vous rappelez aussi
bien que moi le passage o Barth raconte son excursion  l'_Idinen_, qui
est le Mont des Gnies des Touareg Azdjer. L'endroit avait si mauvaise
rputation qu'aucun Targui ne consentit  l'accompagner. Il en revint,
pourtant.

--Il en revint, sans doute, rpliqua mon camarade,--mais il commena par
s'garer. Sans eau, sans vivres, il faillit prir de faim et de soif, 
ce point qu'il dut s'ouvrir une veine pour en boire le sang. Cette
perspective n'a rien de bien attrayant.

J'eus un haussement d'paules: aprs tout, ce n'tait pas ma faute si
nous en tions l.

Morhange comprit mon mouvement, et crut devoir s'excuser.

--Je serais d'ailleurs curieux,--reprit-il avec une gaiet un peu
force,--d'entrer en relation avec ces gnies et de vrifier les
informations de Pomponius Mela, qui les a connus, et les place
effectivement dans les montagnes des Touareg. Il les appelle Egipans,
Blemyens, Gamphasantes, Satyres... Les Gamphasantes, dit-il, sont nus;
les Blemyens n'ont pas de tte leur visage tant plac sur leur
poitrine; les Satyres n'ont rien de l'homme que la figure. Les Egipans
sont faits comme on le dit communment. Satyres, Egipans... vraiment,
n'est-il pas curieux d'entendre ces noms grecs appliqus aux gnies
barbares de par ici? Croyez-moi, nous sommes sur une piste curieuse; je
suis sr qu'Antina va nous tre la clef de dcouvertes bien originales.

--Chut,--lui dis-je, un doigt sur les lvres,--coutez.

De bizarres bruits, dans le soir qui tombait  grands pas, venaient de
natre autour de nous. Espces de craquements, suivis de plaintes
longues et dchirantes, qui se rpercutaient  l'infini dans les ravins
environnants. Il semblait que la montagne noire tout entire se ft mise
soudain  gmir.

Nous regardmes Eg-Anteouen. Il fumait toujours, sans broncher.

--Les Ilhinen s'veillent,--dit-il simplement.

Morhange coutait, sans m'adresser une parole. Comme moi, il comprenait,
sans doute: les rochers surchauffs, le craquement de la pierre, toute
une srie de phnomnes physiques, le souvenir de la statue chantante de
Memnon... Mais ce concert imprvu n'en influait pas moins de faon
pnible sur nos nerfs surexcits.

La dernire phrase du pauvre Bou-Djema me revint  la mmoire.

--Le pays de la peur,--murmurai-je  voix basse.

Et Morhange rpta de mme:

--Le pays de la peur.

Le singulier concert cessait, comme parurent au ciel les premires
toiles. Avec une motion infinie, nous les vmes s'allumer l'une aprs
l'autre, les minuscules flammes d'azur ple. En cette minute tragique,
elles nous accordaient, nous, les isols, les condamns, les perdus,
nous reliaient  nos frres des latitudes suprieures, ceux qui,  cette
heure, dans les villes o surgit tout  coup la blancheur des globes
lectriques, se ruent dans une frnsie dlirante  leurs plaisirs
triqus.

    _Cht-Ahadh esa hetsenet_
    _Mteredjr d-Erredjeot,_
    _Mteseksek d-Essekot,_
    _Mtelahrlahr d'Ellerhot_
    _Etts djenen, bard tt-ennit abtet._

Lente et gutturale, c'tait la voix d'Eg-Anteouen qui venait de
s'lever. Elle rsonnait avec une majest grave et triste dans le
silence maintenant total.

Je touchai le bras du Targui. D'un geste de tte, il me montra au
firmament une constellation clignotante.

--Les Pliades,--murmurai-je  Morhange, lui dsignant les sept ples
toiles, tandis qu'Eg-Anteouen, de la mme voix monotone, reprenait sa
lugubre chanson:

            _Les Filles de la Nuit sont sept:_
            _Mteredjr et Erredjeot_
            _Mteseksek et Essekot,_
            _Mtelahrlahr et Ellerhot,_
    _La septime est un garon dont un oeil s'est envol._

Un brusque malaise s'empara de moi. Je saisis le bras du Targui, alors
que, pour la troisime fois, il s'apprtait  psalmodier son refrain.

--Quand serons-nous  la grotte aux inscriptions?--lui demandai-je
brutalement.

Il me regarda et me rpondit avec son calme habituel:

--Nous y sommes.

--Nous y sommes? Qu'attends-tu alors pour nous la montrer?

--Que vous me l'ayez demand,--rpondit-il, non sans impertinence.

Morhange avait saut sur ses pieds.

--La grotte, la grotte est l?

--Elle est l,--rpta posment Eg-Anteouen, qui se relevait.

--Mne-nous  la grotte.

--Morhange,--dis-je, soudain inquiet,--la nuit tombe. Nous n'y verrons
rien. Et c'est peut-tre encore loin.

--Il y a  peine cinq cents pas,--rpliqua Eg-Anteouen;--la grotte est
pleine d'herbes sches. On les allumera, et le capitaine y verra comme
en plein jour.

--Allons,--rpta mon compagnon.

--Et les chameaux?--hasardai-je encore.

--Ils sont  l'entrave,--dit Eg-Anteouen,--et nous ne serons pas
longtemps absents.

Il tait dj en route vers la montagne noire. Morhange, nerveux  faire
frmir, suivait; je suivais aussi, ds cette minute en proie  un
profond malaise. Mes tempes battaient: Je n'ai pas peur, me rptai-je;
je jure que ce n'est pas de la peur.

Non, vraiment, ce n'tait pas de la peur. Et pourtant, quel trange
vertige! Une taie tait sur mes yeux. Mes oreilles bourdonnaient.
J'entendis  nouveau la voix d'Eg-Anteouen, mais multiplie, mais
immense, et cependant, sourde, sourde:

    _Les Filles de la Nuit sont sept..._

Et il me semblait que les voix, de la montagne lui faisant cho,
rptaient  l'infini le sinistre vers final:

    _La septime est un garon dont un oeil s'est envol._

--C'est ici,--dit le Targui.

Un trou noir s'ouvrait dans la paroi. Eg-Anteouen y pntra en se
baissant. Nous le suivmes. Les tnbres s'emparrent de nous.

Une flamme jaune. Eg-Anteouen avait battu le briquet. Il mit le feu 
un tas d'herbe, prs du seuil. D'abord, nous ne pmes rien voir. La
fume nous aveuglait.

Eg-Anteouen tait rest  ct de l'orifice de la grotte. Il s'tait
assis; et, plus calme que jamais, avait recommenc  tirer de sa pipe de
longues bouffes grises.

Une lumire ptillante sortait maintenant des herbes embrases.
J'entrevis Morhange. Il me parut extraordinairement ple. Appuy des
deux mains  la muraille, il travaillait  dchiffrer un fatras de
signes que je n'entrevoyais qu' peine.

Je crus voir nanmoins que ses mains tremblaient.

Diable, serait-il aussi mal en point que moi, me dis-je, ressentant
une peine de plus en plus grande  coordonner deux ides.

Je l'entendis crier avec violence, il me semblait,  Eg-Anteouen:

--Mets-toi de ct. Laisse entrer l'air. Quelle fume!

Il dchiffrait, il dchiffrait toujours.

Soudain, je l'entendis de nouveau, mais mal. Il me sembla que les sons,
eux aussi, taient dans la fume.

--Antina... Enfin... Antina... Mais pas grav dans la pierre... signes
tracs  l'ocre... il n'y a pas dix ans, pas cinq peut-tre... Ah!...

Il avait pris sa tte dans ses mains. Il poussa un grand cri.

--C'est une mystification. Une tragique mystification!

J'eus un petit rire goguenard:

--Allons, allons, ne vous fchez pas.

Il m'avait saisi par le bras et me secouait. Je vis ses yeux agrandis
d'pouvante et d'tonnement.

--Etes-vous fou?--me hurla-t-il en plein visage.

--Ne criez pas si fort,--rpondis-je avec mon petit rire.

Il me regarda encore, et s'assit, accabl, sur une pierre, en face de
moi. A l'embouchure de la grotte, Eg-Anteouen fumait toujours avec la
mme placidit. On voyait dans le noir luire le couvercle rouge de sa
pipe.

--Fou! fou!--rptait Morhange, dont la voix parut s'empter.

Brusquement, il se pencha vers le brasier qui jetait ses dernire
flammes, plus hautes et plus claires. Il saisit une herbe non encore
consume. Je le vis l'examiner avec attention puis la rejeter au feu
avec un grand rire strident.

--Ah! ah! Elle est bien bonne!

En chancelant, il s'approcha d'Eg-Anteouen et lui dsigna le feu.

--Du chanvre, hein! _Hachich, hachich._ Ah! Ah! elle est bien bonne.

--Elle est bien bonne,--rptai-je en clatant de rire.

Eg-Anteouen approuva par un rire discret. Le feu mourant clairait sa
face voile et brillait dans ses terribles yeux sombres.

Il s'coula une seconde, puis, tout  coup, Morhange saisit le bras du
Targui.

--Je veux fumer, moi aussi,--dit-il,--donne-moi une pipe.

Imperturbable, le fantme tendit  mon compagnon ce qu'il lui demandait.

--Ah! Ah! une pipe europenne...

--Une pipe europenne,--rptai-je, de plus en plus gai.

--Avec une initiale. M... Comme un fait exprs, M capitaine Morhange.

--Capitaine Masson,--rectifia tranquillement Eg-Anteouen.

--Capitaine Masson, rptai-je avec Morhange.

Nous rmes de nouveau.

--Ah! Ah! Ah! capitaine Masson... Le colonel Flatters... Le puits de
Garama. On l'a tu pour lui prendre sa pipe, cette pipe-ci. C'est
Cegher-ben-Chekh qui a tu le capitaine Masson.

--C'est effectivement Cegher-ben-Chekh,--rpondit, avec son
inbranlable placidit, le Targui.

--Le capitaine Masson, avait quitt le convoi avec le colonel Flatters,
pour aller reconnatre le puits,--dit Morhange en s'esclaffant.

--C'est alors que les Touareg les ont assaillis,--compltai-je, riant de
plus belle.

--Un Targui Hoggar saisit la bride du cheval du capitaine Masson,--dit
Morhange.

--Cegher-ben-Chekh tenait celle du cheval du colonel Flatters,--dit
Eg-Anteouen.

--Le colonel met le pied  l'trier et reoit en mme temps un coup de
sabre de Cegher-ben-Chekh,--dis-je.

--Le capitaine Masson tire son revolver et fait feu sur
Cegher-ben-Chekh,  qui il coupe trois doigts de la main gauche,--dit
Morhange.

--Mais,--achve Eg-Anteouen imperturbable,--Cegher-ben-Chekh, d'un
coup de sabre, fend le crne au capitaine Masson...

Il a un petit rire silencieux et satisfait en prononant cette phrase.
La flamme mourante l'claire. Nous voyons le tuyau de sa pipe noir et
luisant. Il la tient de la main gauche. Un doigt, deux doigts seulement
 cette main. Tiens, je n'avais pas encore remarqu ce dtail.

Morhange aussi vient de s'en apercevoir, car il termine, dans un rire
strident.

--Alors, aprs lui avoir fendu le crne, tu l'as dvalis, tu lui a pris
sa pipe. Bravo, Cegher-ben-Chekh!

Cegher-ben-Chekh ne rpond pas. Mais on sent son contentement intime.
Il fume toujours. Je ne distingue plus ses traits que mal. La flamme du
feu plit, la flamme est morte. Jamais je n'ai tant ri que ce soir.
Morhange, non plus, j'en suis sr. Il va peut-tre en oublier le
clotre. Tout cela parce que Cegher-ben-Chekh a vol sa pipe au
capitaine Masson... Fiez-vous donc aux vocations religieuses.

Encore cette maudite chanson. _La septime est un garon dont un oeil
s'est envol._ On n'a pas ide de paroles aussi idiotes. Ah! trs drle,
vraiment; voici que nous sommes quatre maintenant, dans cette cave.
Quatre, que dis-je, cinq, six, sept, huit... Ne vous gnez pas, mes
amis. Tiens, il n'y en a plus... Je vais enfin savoir comment sont faits
les esprits de par ici, les Gamphasantes, les Blemyens... Morhange dit
que les Blemyens ont le visage au milieu de la poitrine. Celui qui me
saisit entre ses bras n'est srement pas un Blemyen. Voil qu'il
m'emporte au dehors. Et Morhange. Je ne veux pas qu'on oublie
Morhange...

On ne l'a pas oubli: je l'aperois, hiss sur un chameau, qui marche
devant celui sur lequel je suis attach. On a bien fait de m'attacher,
car autrement je dgringolerais, c'est certain. Ces gnies ne sont
vraiment pas de mauvais diables. Mais que ce chemin est long! J'ai envie
d'tre tendu. Dormir! Nous avons srement suivi tout  l'heure un long
couloir, puis nous avons t  l'air libre. Nous voici de nouveau dans
un couloir interminable, o l'on touffe. Voici de nouveau les
toiles... Est-ce que cette course ridicule va continuer longtemps
encore?...

Tiens des lumires... Des toiles, peut-tre. Non, des lumires, je dis
bien. C'est un escalier, ma parole, en roches, si l'on veut, mais un
escalier. Comment les chameaux peuvent-ils... Mais ce n'est plus un
chameau, c'est un homme qui me porte. Un homme tout vtu de blanc, pas
un Gamphasante, ni un Blemyen. Morhange doit en faire une tte, avec ses
inductions historiques, toutes fausses, je le rpte, toutes fausses.
Brave Morhange. Pourvu que son Gamphasante ne le laisse pas tomber, dans
cet escalier qui n'en finit plus. Au plafond, quelque chose brille. Mais
oui, c'est une lampe, une lampe en cuivre, comme  Tunis, chez
Barbouchy. Bon, voil que, de nouveau, on n'y voit plus rien. Mais je
m'en moque, je suis allong; maintenant, je vais pouvoir dormir. Quelle
journe stupide!... Ah! messieurs, je vous assure, c'est bien inutile de
me ficeler, je n'ai pas envie de descendre sur les boulevards.

Encore une fois, l'obscurit. Des pas s'loignent. Le silence.

Pour un moment seulement. On parle  ct de nous. Qu'est-ce qu'ils
disent... Non, pas possible! Ce bruit mtallique, cette voix. Savez-vous
ce qu'elle crie, cette voix, savez-vous ce qu'elle crie, et avec
l'accent de quelqu'un qui a l'habitude? Eh bien, elle crie:

--Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux. Il y a dix mille louis en
banque. Faites vos jeux, messieurs.

       *       *       *       *       *

Enfin, suis-je oui ou non au Hoggar, sacr nom de Dieu?




CHAPITRE VIII

LE RVEIL AU HOGGAR


Il faisait grand jour quand j'ouvris les yeux. Immdiatement, je pensai
 Morhange. Je ne le vis pas, mais je l'entendis, tout prs de moi, qui
poussait de petits cris de stupfaction.

Je l'appelai. Il accourut.

--Ils ne vous avaient donc pas attach?--lui demandai-je.

--Je vous demande bien pardon. Mais mal: j'ai russi  me dbarrasser.

--Vous auriez pu me dtacher aussi,--remarquai-je, de trs mauvaise
humeur.

--A quoi bon, je vous aurais rveill. Et je pensais bien que votre
premier cri serait pour m'appeler. L! voil qui est fait.

Je chancelai en me mettant sur mes jambes.

Morhange sourit.

--Nous aurions pass toute la nuit  fumer et  boire que nous ne
serions pas en plus piteux tat,--fit-il.--N'importe, cet Eg-Anteouen,
avec son hachich, est un beau sclrat.

--Cegher-ben-Chekh,--rectifiai-je.

Je passai la main sur mon front.

--O sommes-nous?

--Mon cher ami,--rpondit Morhange,--depuis que je suis rveill de cet
extraordinaire cauchemar qui va de la grotte enfume  l'escalier aux
lampadaires des Mille et une Nuits, je marche de surprise en surprise,
d'ahurissement en ahurissement. Regardez plutt autour de vous.

Je me frottai les yeux, regardai. Et je saisis la main de mon compagnon.

--Morhange,--suppliai-je,--dites-moi que nous continuons  rver.

Nous nous trouvions dans une salle arrondie, d'un diamtre de cinquante
pieds environ, d'une hauteur presque gale, claire par une immense
baie, ouverte sur un ciel d'un azur intense.

Des hirondelles passaient et repassaient avec de petits cris joyeux et
htifs.

Le sol, les parois incurves, le plafond taient d'une espce de marbre
vein comme du porphyre, plaqus d'un bizarre mtal, plus ple que l'or,
plus fonc que l'argent, recouvert en cet instant de la bue de l'air
matinal qui entrait  profusion par la baie dont j'ai parl.

Je marchai en chancelant vers cette baie, attir par la fracheur de la
brise, par la lumire dissipatrice des songes, et m'accoudai  la
balustrade.

Je ne pus retenir un cri d'admiration.

Je me trouvais sur une sorte de balcon, surplombant le vide, taill au
flanc mme d'une montagne. Au-dessus de moi, l'azur; au-dessous, ceint
de toutes parts par des pics qui lui faisaient une ceinture continue et
inviolable, un vritable paradis terrestre venait de m'apparatre, 
quelques cinquante mtre plus bas. Un jardin s'tendait l. Les palmiers
beraient mollement leurs grandes palmes. A leurs pieds, tout le
fouillis des petits arbres qu'ils protgent dans les oasis, amandiers,
citronniers, orangers, d'autres, beaucoup d'autres, dont je ne
discernais pas encore, d'une telle hauteur, les essences... Un large
ruisseau bleu, aliment par une cascade, aboutissait  un lac charmant,
aux eaux duquel l'altitude prtait sa merveilleuse transparence. De
grands oiseaux tournaient en cercle dans ce puits de verdure; on voyait,
sur le lac, la table rose d'un flamant.

Quant aux montagnes, qui, tout  l'entour, dressaient leurs hautes
cimes, elles taient compltement recouvertes de neige.

Le ruisseau bleu, les palmes vertes, les fruits d'or, et par-dessus
cette neige miraculeuse, tout cela, dans l'air immatriel  force de
fluidit, composait quelque chose de si pur, de si beau, que ma pauvre
force d'homme n'en put supporter plus longtemps l'image. J'appuyai mon
front sur la balustrade, toute ouate elle-mme de cette divine neige,
et je me mis  pleurer comme un enfant.

Morhange aussi tait un autre enfant. Mais, rveill avant moi, il avait
eu le temps sans doute de se familiariser avec chacun des dtails dont
le fantastique ensemble m'crasait.

Posant sa main sur mon paule, il me contraignit doucement  revenir
dans la salle.

--Vous n'avez encore rien vu,--dit-il.--Regardez; regardez.

--Morhange, Morhange!

--Eh! mon cher, que voulez-vous que j'y fasse? Regardez!

Je venais de m'apercevoir que l'trange salle tait meuble--Dieu me
pardonne-- l'europenne. Il y avait bien, de-ci, de-l, des coussins
touaregs, ronds, en cuir violemment bariol, des couvertures de Gafsa,
des tapis de Kairouan, des portires de Caramani que j'aurais, en cet
instant, frmi de soulever. Mais un panneau, entr'ouvert dans la
muraille, laissait apercevoir une bibliothque bonde de livres. Aux
murs tait accroche toute une srie de photographies reprsentant les
chefs-d'oeuvre de l'art antique. Il y avait enfin une table qui
disparaissait sous un invraisemblable amoncellement de papiers, de
brochures, de livres. Je crus m'effondrer en apercevant un
numro--rcent--de la _Revue Archologique_.

Je regardai Morhange. Il me regarda, et soudain un rire, un rire fou,
s'empara de nous, nous secoua une bonne minute.

--Je ne sais pas,--put enfin articuler Morhange,--si nous regretterons
un jour notre petite excursion au Hoggar. Avouez, en attendant, qu'elle
s'annonce fertile en pripties imprvues. Cet ineffable guide qui nous
endort  seule fin de nous soustraire aux dsagrments de la vie de
caravane et qui me permet de connatre, en tout bien tout honneur, les
extases tant prconises du hachich; cette fantastique chevauche
nocturne, et pour finir cette grotte d'un Noureddin qui aurait reu 
l'Ecole normale l'enseignement de l'athnien Bersot, il y a de quoi, ma
parole, faire drailler les esprits les plus pondrs.

--Srieusement, que pensez-vous de tout cela?

--Ce que j'en pense, mon pauvre ami? Mais ce que vous pouvez en penser
vous-mme. Je ne comprends rien, rien, rien. Ce que vous appelez
gentiment mon rudition est  vau-l'eau. Et comment voulez-vous qu'il
n'en soit pas ainsi? Ce troglodytisme m'effare. Pline parle bien
d'indignes vivant dans des cavernes,  sept jours de marche au
sud-ouest des pays des Amantes,  douze jours  l'ouest de la grande
Syrie. Hrodote dit aussi que les Garamantes chassaient, sur leurs chars
 chevaux, les Ethiopiens troglodytes, mais enfin, nous sommes au
Hoggar, en plein pays targui, et les Touareg nous sont prsents par les
meilleurs auteurs comme ne consentant jamais  sjourner dans une
grotte. Duveyrier est formel  ce sujet. Et qu'est-ce, je vous prie, que
cette caverne amnage en cabinet de travail, avec au mur des
reproductions de la _Vnus de Mdicis_ et de l'_Apollon Sauroctone_?
Fou, je vous dis, il y a de quoi devenir fou.

Et Morhange, se laissant tomber sur un divan, recommena  rire de plus
belle.

--Voyez,--dis-je,--du latin.

Je m'tais saisi de feuillets pars sur la table de travail qui tenait
le milieu de la salle. Morhange me les prit des mains et les parcourut
avidement. La stupfaction peinte sur son visage fut alors sans bornes.

--De plus fort en plus fort, mon cher! Il y a ici quelqu'un en train de
composer,  grand renfort de textes, une dissertation sur les les des
Gorgones: _de Gorgonum insulis_. Mduse, d'aprs lui, fut une libyenne
sauvage, qui habitait les environs du lac Triton, notre Chott Melhrir
actuel, et c'est l que Perse... Ah!

La voix de Morhange s'tait trangle dans sa gorge. Au mme instant,
une voix, aigre et flte, venait de retentir dans l'immense salle.

--Je vous en prie; monsieur. Laissez mes papiers tranquilles.

Je me retournai vers le nouveau venu.

       *       *       *       *       *

Une des portires de Caramani s'tait carte, livrant passage au plus
inattendu des personnages. Si rsigns que nous fussions aux
ventualits saugrenues, cette apparition dpassait en incohrence tout
ce qu'il peut tre permis de concevoir.

Sur le seuil de la porte se tenait un petit homme, au crne chauve, 
la figure jaune et pointue  demi-cache par une norme paire de
lunettes vertes, avec une petite barbe poivre et sel. Peu de linge
apparent, mais une impressionnante cravate  plastron cerise. Un
pantalon blanc, du genre appel _flottard_. Des babouches de cuir rouge
constituaient le seul dtail oriental de son costume.

Il portait, non sans ostentation, la rosette d'officier de l'Instruction
publiques.

Il ramassa les feuillets que, dans son bahissement, Morhange avait
laiss choir, les compta, les reclassa, et, nous ayant jet un regard
courrouc, agita une sonnette de cuivre.

La portire se souleva de nouveau. Un gigantesque Targui blanc entra. Il
me sembla reconnatre en lui un des gnies de la caverne[10].

--Ferradji,--demanda avec colre le petit officier de l'Instruction
publique,--pourquoi a-t-on conduit ces messieurs dans la bibliothque?

Le Targui s'inclina respectueusement.

--Cegher-ben-Chekh est revenu plus tt qu'on ne l'attendait,
sidi,--rpondit-il,--et les embaumeurs n'avaient pas termin hier soir
leur besogne. On les a conduits ici en attendant, acheva-t-il en nous
dsignant.

--C'est bon, tu peux te retirer,--fit rageusement le petit homme.

Ferradji gagna la porte  reculons. Sur le seuil, il s'arrta et dit
encore:

--J'ai  te rappeler, sidi, que la table est servie.

--C'est bon, va-t'en.

Et l'homme aux lunettes vertes, s'asseyant devant le bureau, se mit 
paperasser fbrilement.

Je ne sais pourquoi, en cet instant, une folle exaspration s'empara de
moi. Je marchai vers lui.

--Monsieur,--lui dis-je,--nous ne savons, mon compagnon et moi, ni o
nous sommes, ni qui vous tes. Nous voyons seulement que vous tes
Franais, puisque vous portez une des plus estimables distinctions
honorifiques de notre pays. Vous avez pu faire, de votre ct, le mme
raisonnement,--ajoutai-je en dsignant le mince ruban rouge que j'avais
sur ma veste blanche.

Il me regarda avec une surprise ddaigneuse:

--Eh bien, monsieur?...

--Eh bien, monsieur, le ngre qui vient de sortir a prononc un nom,
Cegher-ben-Chekh, le nom d'un brigand, le nom d'un bandit, d'un des
assassins du colonel Flatters. Connaissez-vous ce dtail, monsieur?

Le petit homme me dvisagea froidement et haussa les paules.

--Certes. Mais qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?

--Comment!--hurlai-je, hors de moi.--Mais qui tes-vous, alors?

--Monsieur,--dit avec une dignit comique le petit vieux en se tournant
vers Morhange,--je vous prends  tmoin des faons singulires de votre
compagnon. Je suis ici chez moi, et je n'admets pas...

--Il faut excuser mon camarade, monsieur,--fit Morhange en
s'avanant.--Ce n'est pas un homme d'tude, comme vous. Un jeune
lieutenant, vous savez, cela a la tte chaude. Et vous devez d'ailleurs
comprendre que nous avons quelques motifs, l'un et l'autre, de ne pas
possder tout le calme dsirable.

Furieux, j'tais sur le point de dsavouer les paroles si trangement
humbles de Morhange. Mais un regard me convainquit que l'ironie tenait
sur son visage une place maintenant au moins gale  celle de la
surprise.

--Je sais bien que la plupart des officiers sont des brutes,--bougonna
le petit vieux,--mais ce n'est pas une raison...

--Je ne suis moi-mme qu'un officier, monsieur,--repartit Morhange, d'un
ton de plus en plus humble,--et, si j'ai jamais souffert de
l'infriorit intellectuelle que comporte cet tat, je vous jure que ce
fut bien tout  l'heure, en parcourant--indiscrtion dont je
m'excuse--les doctes pages que vous consacrez  la passionnante histoire
de la Gorgone, d'aprs Procls de Carthage, cit par Pausanias.

Un tonnement risible distendit les traits du petit vieux. Il essuya ses
conserves avec prcipitation.

--Comment?--s'cria-t-il enfin.

--Il est bien regrettable,  ce propos,--continua imperturbablement
Morhange,--que nous ne soyons pas en possession du curieux trait
consacr  la brlante question dont il s'agit par ce Statius Sebosus,
que nous ne connaissons que par Pline, et que...

--Vous connaissez Statius Sebosus?

--Et que mon matre, le gographe Berlioux...

--Vous avez connu Berlioux, vous avez t son lve!--balbutia, perdu,
le petit homme aux palmes.

--J'ai eu cet honneur,--rpondit Morhange, maintenant trs froid.

--Mais, alors, mais, monsieur, alors, vous avez entendu parler, vous
tes au courant de la question, du problme de l'Atlantide?

--Je ne suis pas, effectivement, sans avoir pris connaissance des
travaux de Lagneau, de Ploix, d'Arbois de Jubainville,--fit Morhange,
glacial.

--Ah! mon Dieu,--et le petit homme tait dans la plus extraordinaire des
agitations,--monsieur, mon capitaine, que je suis heureux, que
d'excuses!...

Au mme instant, la portire se soulevait de nouveau. Ferradji reparut.

--Sidi, ils te font dire que, si vous n'arrivez pas, ils vont commencer
sans vous.

--J'y vais, j'y vais, Ferradji, dis que nous y allons. Ah! monsieur, si
j'avais pu prvoir... Mais c'est si extraordinaire, un officier qui
connat Procls de Carthage et Arbois de Jubainville. Encore une fois...
Mais, que je me prsente: M. Etienne Le Mesge, agrg de l'Universit.

--Capitaine Morhange,--fit mon compagnon.

Je m'avanai  mon tour.

--Lieutenant de Saint-Avit. Il est effectif, monsieur, que je suis trs
susceptible de confondre Arbois de Carthage avec Procls de Jubainville.
Je verrai plus tard  combler ces lacunes. Pour le moment, je dsirerais
savoir o nous sommes, mon compagnon et moi, si nous sommes libres, ou
quelle puissance occulte nous dtient. Vous avez l'air, monsieur, de
possder suffisamment vos aises dans la maison pour me fixer sur ce
point, que j'ai la faiblesse de considrer comme capital.

M. le Mesge me regarda. Un assez vilain sourire erra sur ses lvres. Il
ouvrit la bouche...

Au mme instant, un timbre impatient retentissait.

--Tout  l'heure, messieurs, je vous apprendrai, je vous expliquerai...
Mais pour l'instant, voyez, il faut nous hter. C'est l'heure du
djeuner, et nos commensaux commencent  se lasser d'attendre.

--Nos commensaux?

--Ils sont au nombre de deux,--expliqua M. Le Mesge.--Nous constituons 
nous trois le personnel europen de la maison,--le personnel
fixe,--crut-il devoir complter, avec son inquitant sourire. Deux
originaux, messieurs, avec qui vous prfrerez sans doute avoir le moins
de rapports possible. L'un est un homme d'glise, esprit troit, quoique
protestant. L'autre, un homme du monde dvoy, un vieux fou.

--Permettez, demandai-je,--ce doit tre lui que j'ai entendu la nuit
dernire. Il tait en train de tailler une banque; avec vous et le
pasteur, sans doute?...

M. le Mesge eut un geste de dignit froisse.

--Y pensez-vous, monsieur, avec moi! C'est avec les Touareg qu'il joue.
Il leur a appris tous les jeux imaginables. Tenez, c'est lui qui frappe
furieusement sur le timbre, pour que nous nous htions. Il est 9 h. ,
et la salle de trente-et-quarante s'ouvre  10 heures. Faisons vite. Je
pense que vous ne serez d'ailleurs pas fchs de vous restaurer un peu.

--Ce ne sera en effet pas de refus,--rpondit Morhange.

       *       *       *       *       *

Par un long couloir sinueux, avec des marches  chaque pas nous suivmes
M. Le Mesge. Le parcours tait sombre. Mais, par intervalles, dans de
petites niches mnages en plein roc, brillaient des veilleuses roses et
des brle-parfums. Les mouvantes odeurs orientales embaumaient l'ombre
et faisaient un doux contraste avec l'air froid des pics neigeux.

De temps  autre, un Targui blanc, fantme muet et impassible, nous
croisait, et nous entendions dcrotre, derrire nous, le claquement de
ses babouches.

Devant une lourde porte barde du mme mtal ple que j'avais remarqu
aux murs de la bibliothque, M. Le Mesge s'arrta, et, ayant ouvert,
s'effaa pour nous laisser entrer.

Bien que la salle  manger o nous venions de pntrer n'et que peu
d'analogie avec les salles  manger europennes, j'en connais beaucoup
qui pourraient lui envier son confortable. Comme la bibliothque, une
grande baie l'clairait. Mais je me rendis compte qu'elle tait expose
vers l'extrieur, tandis que la bibliothque avait vue sur le jardin
situ  l'intrieur de la couronne montagneuse.

Pas de table centrale, ni ces meubles barbares qu'on appelle des
chaises. Mais une infinit de crdences en bois dor, comme vnitiennes,
des tapis en masse, aux couleurs lointaines et assourdies, des coussins,
touareg ou tunisiens. Au milieu, une immense natte o tait dispose,
dans des paniers de fine vannerie, parmi des buires d'argent et des
bassins de cuivre emplis d'eau odorante, une collation dont la vue seule
nous prodigua un rconfort enfantin.

M. Le Mesge, s'avanant, nous prsenta aux deux personnages qui avaient
dj pris place sur la natte.

--Monsieur Spardek,--dit-il--et je compris combien notre interlocuteur
se mettait, par cette simple phrase, au-dessus des vains titres humains.

Le rvrend Spardek, de Manchester, nous fit un salut compass, et nous
demanda l'autorisation de conserver sur la tte son haut-de-forme 
larges bords. C'tait un homme sec et froid, grand et maigre. Il
mangeait avec une onction triste, normment.

--Monsieur Bielowsky,--dit M. Le Mesge, aprs nous avoir prsents au
second convive.

--Comte Casimir Bielowsky, hetman de Jitomir,--rectifia ce dernier avec
une bonne grce parfaite, tandis qu'il se levait pour nous serrer la
main.

Tout de suite, je me sentis pris d'une certaine sympathie pour l'hetman
de Jitomir, qui ralisait le type parfait du vieux beau. Une raie
sparait ses cheveux de couleur chocolat (j'ai su plus tard que l'hetman
les teignait  l'aide d'une dcoction de khol). Il avait de splendides
favoris  la Franois-Joseph, galement chocolat. Le nez tait un peu
rouge, sans doute, mais si fin, si aristocratique. Les mains taient des
merveilles. Je mis quelque temps  valuer la date de la mode  laquelle
se rapportait l'habit du comte, vert bouteille,  revers jaunes, adorn
d'un gigantesque crachat argent et mail bleu. Le souvenir d'un portrait
du duc de Morny me fit opter pour 1830 ou 1862. La suite de ce rcit
montrera que je ne m'tais gure tromp.

Le comte me fit asseoir  ct de lui. Une des premires questions qu'il
me posa fut pour me demander si je tirais  cinq.

--Cela dpend de l'inspiration,--rpondis-je.

--Bien dit. Moi je ne tire plus, depuis 1866. Un serment. Une
peccadille. Un jour, chez Walewski, une partie d'enfer. Je tire  cinq.
Je m'embarque, naturellement. L'autre avait quatre. Idiot!, me crie le
petit baron de Chaux-Giseux, qui pontait sur mon tableau des sommes
vertigineuses. V'lan, je lui lance une bouteille de champagne  la tte.
Il la baisse. C'est le marchal Vaillant qui reoit la bouteille.
Tableau! La chose s'arrangea, parce que nous tions tous deux
francs-maons. L'empereur me fit jurer de ne plus tir  cinq. J'ai tenu
ma promesse. Mais il y a des moments o c'est dur, dur.

Il ajouta, d'une voix noye de mlancolie:

--Un peu de ce Hoggar 1880. Excellent cru. C'est moi, lieutenant, qui ai
enseign aux gens d'ici l'usage du jus de la vigne. Le vin de palmier,
estimable quand on l'a fait convenablement fermenter, deviendrait,  la
longue, insipide.

Il tait puissant, ce Hoggar 1880. Nous le dgustions dans de larges
gobelets d'argent. Il tait frais comme un vin du Rhin, sec comme un vin
de l'Ermitage. Et puis, soudain, remembrance des vins brls du
Portugal, il se faisait sucr, fruiteux; un vin admirable, te dis-je.

Il arrosait, ce vin, le plus spirituel des djeuners. Peu de viandes, 
la vrit, mais toutes remarquablement pices. Beaucoup de gteaux,
crpes au miel, beignets aromatiss, bonbons au lait caill et aux
dattes. Et surtout, dans les grands plats vermeils ou dans les jarres
d'osier, des fruits, des masses de fruits, figues, dattes, pistaches,
jujubes, grenades, abricots, normes grappes de raisin, plus longues que
celles qui firent ployer les paules des fourriers hbreux dans le pays
de Chanaan, lourdes pastques ouvertes en deux,  la chair humide et
rose, avec leurs rgimes de grains noirs.

J'achevais  peine de dguster un de ces beaux fruits glacs que M. Le
Mesge se leva.

--Messieurs, si vous voulez bien,--dit-il, s'adressant  Morhange et 
moi.

--Le plus tt que vous le pourrez, quittez ce vieux radoteur,--me glissa
l'hetman de Jitomir.--La partie de trente-et-quarante va commencer. Vous
verrez, vous verrez. Beaucoup plus fort que chez Cora Pearl.

--Messieurs,--rpta d'un ton sec M. Le Mesge.

Nous le suivmes. Quand nous fmes de nouveau tous trois dans la
bibliothque:

--Monsieur,--me dit-il, s'adressant  moi,--vous m'avez demand tout 
l'heure quelle puissance occulte vous dtient ici. Vos faons tant
comminatoires, j'aurais refus d'obtemprer, n'et t votre ami, que sa
science met mieux  mme que vous d'apprcier la valeur des rvlations
que je vais vous faire.

Ce disant, il avait fait jouer un dclic dans la paroi de la muraille.
Une armoire apparut, bonde de livres. Il en prit un.

--Vous tes, tous les deux,--continua M. Le Mesge,--sous la puissance
d'une femme. Cette femme, la reine, la sultane, la souveraine absolue du
Hoggar, s'appelle Antina. Ne sursautez pas, monsieur Morhange, vous
finirez par comprendre.

Il ouvrit le livre et lut cette phrase:

     _Je dois vous en prvenir d'abord, avant d'entrer en matire: ne
     soyez pas surpris de m'entendre appeler des barbares de noms
     grecs._

--Quel est ce livre?--balbutia Morhange, dont la pleur, en cet instant,
m'pouvanta.

--Ce livre,--rpondit lentement, pesant ses mots, avec une
extraordinaire impression de triomphe, M. Le Mesge,--c'est le plus
grand, le plus beau, le plus hermtique des dialogues de Platon, c'est
le _Critias_ ou _l'Atlantide_.

--Le _Critias_? Mais il est inachev,--murmura Morhange.

--Il est inachev en France, en Europe, partout,--dit M. Le Mesge.--Ici,
il est achev. Vrifiez l'exemplaire que je vous tends.

--Mais quel rapport, quel rapport,--rptait Morhange, tandis qu'il
parcourait avidement le manuscrit,--quel rapport y a-t-il entre ce
dialogue, complet, il me semble, oui, complet, quel rapport avec cette
femme, Antina? Pourquoi est-il en sa possession?

--Parce que,--rpondit imperturbablement le petit homme,--parce que ce
livre,  cette femme, c'est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque
sorte, comprenez-vous? Parce qu'il tablit sa prodigieuse gnalogie;
parce qu'elle est...

--Parce qu'elle est?--rpta Morhange.

--Parce qu'elle est la petite-fille de Neptune, la dernire descendante
des Atlantes.




CHAPITRE IX

L'ATLANTIDE


M. Le Mesge considra Morhange victorieusement. Il tait visible qu'il
ne s'adressait qu' lui, qu'il le jugeait seul digne de ses confidences.

--Nombreux sont, monsieur,--dit-il,--les officiers franais ou
trangers, que le caprice de notre souveraine, Antina, a conduits ici.
Vous tes le premier  qui je fais l'honneur de mes rvlations. Mais
vous avez t l'lve de Berlioux, et je dois tant  la mmoire de ce
grand homme qu'il me semble lui rendre hommage en faisant part  l'un de
ses disciples des rsultats uniques, j'ose dire, de mes recherches
particulires.

Il agita sa sonnette. Ferradji parut.

--Du caf pour ces messieurs,--commanda M. Le Mesge.

Il nous tendit un coffret, peinturlur de couleurs voyantes, plein de
cigarettes gyptiennes.

--Je ne fume jamais,--expliqua-t-il,--mais Antina vient quelquefois
ici. Ces cigarettes sont les siennes. Prenez, messieurs.

J'ai toujours eu horreur de ce tabac blond, qui permet  un garon
coiffeur de la rue de la Michodire de se donner l'illusion des volupts
orientales. Mais, en l'espce, ces cigarettes musques n'taient pas
sans attrait. Et il y avait longtemps que ma provision de _caporal_
tait puise.

--Voici la collection de _la Vie Parisienne_, monsieur, me dit M. Le
Mesge,--usez-en, si elle vous intresse, tandis que je m'entretiendrai
avec votre ami.

--Monsieur,--rpondis-je assez vertement, il est vrai que je n'ai pas
t l'lve de Berlioux. Vous me permettrez nanmoins d'couter votre
conversation: je ne dsespre pas de la trouver intressante.

--A votre aise,--dit le petit vieux.

Nous nous installmes confortablement. M. Le Mesge s'assit devant le
bureau, tira ses manchettes et commena en ces termes:

       *       *       *       *       *

--Si pris que je sois, monsieur, d'une complte objectivit en matire
d'rudition, il ne m'est pas possible d'abstraire totalement mon
histoire propre de celle de la dernire descendante de Clito et de
Neptune. C'est  la fois mon regret et mon honneur.

Je suis fils de mes oeuvres. Ds l'enfance, la prodigieuse impulsion
donne aux sciences historiques par le XIXe sicle me frappa. Je vis
o tait ma voie. Je l'ai suivie, envers et contre tous.

Envers et contre tous, je dis bien. Sans autres ressources que celles
de mon travail et de mon mrite, je fus reu agrg d'histoire et de
gographie au concours de 1880. Un grand concours. Sur les treize admis,
il y eut des noms qui depuis sont devenus illustres: Jullian, Bourgeois,
Auerbach... Je n'en veux pas  mes collgues aujourd'hui parvenus au
fate des honneurs officiels; je lis avec commisration leurs travaux,
et les pitoyables erreurs auxquelles les condamne l'insuffisance de leur
documentation me ddommageraient amplement de mes dboires
universitaires et me combleraient d'une ironique joie, si, depuis
longtemps, je n'tais au-dessus de ces satisfactions d'amour-propre.

Professeur au lyce du Parc,  Lyon, c'est l que je connus Berlioux,
et que je suivis avec passion ses travaux sur l'histoire de l'Afrique.
Ds cette poque, j'eus l'ide d'une trs originale thse de doctorat.
Il s'agissait d'tablir un parallle entre l'hrone berbre du VIIe
sicle, qui lutta contre l'envahisseur arabe, la Kahena, et l'hrone
franaise qui lutta contre l'envahisseur anglais, Jeanne d'Arc. Je
proposai donc  la Facult des Lettres de Paris ce sujet de thse:
_Jeanne d'Arc et les Touareg_. Ce simple nonc souleva dans le monde
savant un _tolle_ gnral, un clat de rire inepte. Des amis
m'avertirent discrtement. Je me refusais  les croire. Force m'en fut,
pourtant, le jour o, appel chez mon recteur, celui-ci, aprs avoir
manifest pour mon tat de sant un intrt qui m'tonna, me demanda
finalement s'il me dplairait de prendre un cong de deux ans, 
demi-traitement. Je refusai avec indignation. Le recteur n'insista pas
mais, quinze jours aprs, un arrt ministriel, sans autre forme de
procs, me nommait dans un des lyces de France les plus infimes, les
plus reculs,  Mont-de-Marsan.

Comprenez bien que j'tais ulcr, et vous excuserez les dportements
o je me livrai dans ce dpartement excentrique. Et que faire, dans les
Landes, si on ne mange ni ne boit? Je fis, ardemment, l'un et l'autre.
Mon traitement fila en foies gras, en bcasses, en vins de sable. Le
rsultat fut assez prompt: en moins d'un an, mes articulations se mirent
 craquer comme les moyeux trop huils d'une bicyclette qui a fourni une
longue course sur une piste poussireuse. Une bonne crise de goutte me
cloua sur mon lit. Heureusement, dans ce pays bni, le remde est  ct
du mal. Je partis donc, aux vacances, pour Dax, en vue de faire fondre
ces douloureux petits cristaux.

Je louai une chambre au bord de l'Adour, sur la promenade des
_Baignots_. Une brave femme venait faire mon mnage. Elle faisait
galement celui d'un vieux monsieur, juge d'instruction en retraite et
prsident de la _Socit Roger-Ducos_, vague magma scientifique, o des
savants d'arrondissement s'appliquaient, avec une prodigieuse
incomptence,  l'tude des questions les plus htroclites. Une
aprs-midi, j'tais chez moi,  cause d'une forte pluie. La brave femme
tait en train d'astiquer avec frnsie le loquet de cuivre de ma porte.
Elle employait une pte appele tripoli, qu'elle tendait sur un papier,
et frottait, et frottait... L'aspect particulier du papier m'intrigua.
J'y jetai un coup d'oeil. Grands dieux! O avez-vous pris ce papier?
Elle se trouble: Chez mon matre, il y en a comme a des tas. J'ai
arrach celui-ci  un cahier.--Voil dix francs, allez me chercher ce
cahier.

Un quart d'heure plus tard, elle revint, me le rapportant. Bonheur! Il
n'y manquait qu'une page, celle dont elle avait astiqu ma porte. Ce
manuscrit, ce cahier, savez-vous ce que c'tait? tout simplement le
_Voyage  l'Atlantide_, du mythographe Denys de Milet, cit par Diodore,
et dont j'avais si souvent entendu dplorer la perte par Berlioux[11].

Cet inestimable document contenait de nombreuses citations du
_Critias_. Il reproduisait l'essentiel de l'illustre dialogue, dont vous
avez eu entre les mains tout  l'heure le seul exemplaire qui subsiste
au monde. Il tablissait de faon indiscutable la position du chteau
des Atlantes, et dmontrait que ce site, ni par la science actuelle,
n'a pas t submerg par les flots, ainsi que se le figurent les rares
dfenseurs timors de l'hypothse atlantide. Il le nommait massif
central mazycien. Vous savez qu'il ne subsiste plus de doute sur
l'identification des _Mazyces_ d'Hrodote avec les peuplades de
l'Imoschaoch, les Touareg. Or, le manuscrit de Denys identifie
premptoirement les Mazyces de l'histoire avec les Atlantes de la
prtendue lgende.

Denys m'apprenait donc que la partie centrale de l'Atlantide, berceau
et demeure de la dynastie neptunienne, non seulement n'avait pas sombr
dans la catastrophe conte par Platon, et qui engloutit le reste de
l'le Atlantide, mais encore que cette partie correspondait au Hoggar
targui, et que, dans ce Hoggar, du moins  son poque, la noble dynastie
neptunienne tait rpute se perptuer encore.

Les historiens de l'Atlantide estiment  neuf mille ans avant l're
chrtienne la date du cataclysme qui anantit tout ou portion de cette
contre fameuse. Si Denys de Millet, qui crivait il n'y a gure plus de
deux mille ans, juge qu' son poque la dynastie issue de Neptune
donnait encore ses lois, vous concevrez que j'eus vite l'ide suivante:
ce qui a subsist neuf mille ans peut subsister onze mille ans. Ds ce
moment, je n'eus plus qu'un but: entrer en relations avec les
descendants possibles des Atlantes, et si, comme j'avais maintes raisons
de le croire, ils taient bien dchus et ignorants de leur splendeur
premire, leur rvler leur illustre filiation.

Il est galement comprhensible que je n'aie pas fait part de mes
intentions  mes suprieurs universitaires. Solliciter leur concours ou
mme leur autorisation, tant donnes les dispositions que j'avais pu
constater chez eux  mon gard, c'et t, de faon  peu prs certaine,
risquer gratuitement le cabanon. Je ralisai donc mes petites conomies
et m'embarquai pour Oran sans tambour ni trompette. J'arrivai le 1er
octobre  In-Salah. Mollement tendu sous un palmier, dans l'oasis,
j'avais un plaisir infini  penser que, le mme jour, le proviseur de
Mont-de-Marsan, affol, contenant avec peine vingt horribles marmots
hurlants devant la porte d'une salle de classe vide, lanait de tous
cts des tlgrammes  la recherche de son professeur d'histoire.

M. Le Mesge s'arrta et nous lana un regard satisfait.

J'avoue que je manquai alors de dignit, et ne me souvins pas de
l'affectation perptuelle qu'il avait marque de ne se mettre en frais
que pour Morhange.

--Excusez-moi, monsieur, si votre rcit m'intresse plus que je ne m'y
attendais. Mais vous savez que bien des lments me font dfaut pour
vous comprendre. Vous avez parl de la dynastie neptunienne. Qu'est
cette dynastie, dont vous faites, je crois, descendre Antina? Quel est
son rle dans l'histoire de l'Atlantide?

M. Le Mesge sourit avec condescendance, tout en clignant de l'oeil du
ct de Morhange. Celui-ci, sans sourciller, sans mot dire, menton dans
la main, coude sur le genou, coutait.

--Platon vous rpondra pour moi, monsieur,--dit le professeur.

Et il ajouta, avec un accent de piti indicible:

--Est-il donc possible que vous n'ayez jamais eu connaissance du dbut
du _Critias_?

Il avait pris sur la table le manuscrit dont la vue avait tant mu
Morhange. Il ajusta ses lunettes, se mit  lire. On et dit que la magie
platonicienne secouait, transfigurait ce petit vieillard ridicule.

       *       *       *       *       *

_Ayant tir au sort les diffrentes parties de la terre, les dieux
obtinrent, les uns une contre plus grande, les autres une plus
petite... C'est ainsi que Neptune, ayant reu en partage l'le
Atlantide, plaa les enfants qu'il avait eus d'une mortelle dans une
partie de cette le. C'tait, non loin de la mer, une plaine situe au
milieu de l'le, la plus belle, assure-t-on, et la plus fertile des
plaines. A cinquante stades environ de cette plaine, au milieu de l'le,
tait une montagne. L habitait un de ces hommes qui,  l'origine des
choses, naquirent de la terre, Evnor avec sa femme, Leucippe. Ils
engendrrent une fille unique, Clito. Elle tait nubile lorsque son
pre et sa mre moururent, et Neptune, s'en tant pris, l'pousa. La
montagne o elle demeurait, Neptune la fortifia en l'isolant tout
autour. Il fit des enceintes de mer et de terre, alternativement, les
unes plus petites, les autres plus grandes, deux de terre et trois de
mer, et les arrondit au centre de l'le, de manire que toutes leurs
partis s'en trouvassent  une gale distance..._

       *       *       *       *       *

M. Le Mesge interrompit sa lecture.

--Cette disposition ne vous rappelle-t-elle rien?--interrogea-t-il.

Je regardai Morhange, abm dans des rflexions de plus eu plus
profondes.

--Ne vous rappelle-t-elle rien?--insista la voix incisive du professeur.

--Morhange, Morhange,--balbutiai-je--souvenez-vous, hier, notre course,
notre enlvement, les deux couloirs qu'on nous a fait traverser avant
d'arriver dans cette montagne... _Des enceintes de terre et de mer_...
Deux couloirs, deux enceintes de terre.

--H! h!--fit M. Le Mesge.

Il souriait en me regardant. Je compris que son sourire signifiait:
Serait-il moins obtus que je n'aurais cru?

Comme en un grand effort, Morhange rompit le silence.

--J'entends bien, j'entends bien... Les trois enceintes de mer... Mais
alors, monsieur, vous supposez, dans votre explication, dont je ne
conteste pas l'ingniosit, vous supposez exacte l'hypothse de la mer
Saharienne!

--Je la suppose et je la prouve,--rpondit l'irascible petit vieillard,
avec un coup sec frapp sur le bureau. Je sais bien ce que Schirmer et
les autres ont avanc contre elle. Je le sais mieux que vous. Je sais
tout, monsieur. Je tiens  votre disposition toutes les preuves. En
attendant, ce soir au dner, vous vous rgalerez sans doute avec de
succulents poissons. Et vous me direz si ces poissons-l pchs dans le
lac que vous pouvez apercevoir de cette fentre, vous semblent des
poissons d'eau douce.

Comprenez bien,--poursuivit-il plus calme,--l'erreur des gens qui,
croyant  l'Atlantide, se sont mls d'expliquer le cataclysme o ils
ont jug que l'le merveilleuse avait tout entire sombr. Tous, ils ont
cru  un engloutissement. En l'espce, il n'y a pas eu immersion. Il y a
eu _mersion_. Des terres nouvelles ont merg du flot atlantique. Le
dsert a remplac la mer. Les sebkhas, les salines, les lacs Tritons,
les sablonneuses Syrtes sont les vestiges dsols des flots mouvants sur
lesquels cinglrent jadis les flottes partant  la conqute de
l'Attique. Le sable, mieux que l'eau, engloutit une civilisation.
Aujourd'hui, de la belle le que la mer et les vents faisaient
orgueilleuse et verdoyante, il ne reste que ce massif calcin. Seule a
subsist, dans cette cuvette rocheuse isole  jamais du monde vivant,
l'oasis merveilleuse que vous avez  vos pieds, ces fruits rouges,
cette cascade, ce lac bleu, tmoignages sacrs de l'ge d'or disparu.
Hier soir, en arrivant ici, vous avez franchi les cinq enceintes: les
trois enceintes de mer, pour jamais dessches; les deux enceintes de
terre, creuses d'un couloir o vous avez pass  dos de chameau, et o,
jadis, voguaient les trirmes. Seule, dans cette immense catastrophe,
s'est maintenue semblable  ce qu'elle fut alors, dans son antique
splendeur, la montagne que voici, la montagne o Neptune enferma sa
bien-aime Clito, fille d'Evnor et de Leucippe, mre d'Atlas, aeule
millnaire d'Antina, la souveraine sous la dpendance de laquelle vous
venez d'entrer pour toujours.

--Monsieur,--dit Morhange, avec la plus exquise politesse,--le souci
n'aurait rien que de trs naturel qui nous pousserait  nous enqurir
des raisons et du but de cette dpendance. Mais voyez  quel point
m'intressent vos rvlations: je diffre cette question d'ordre priv.
Ces jours-ci, dans deux cavernes, il m'a t donn de dcouvrir une
inscription tifinar de ce nom, Antina. Mon camarade m'est tmoin que je
l'avais tenu pour un nom grec. Je comprends maintenant, grce  vous et
au divin Platon, qu'il ne faille plus m'tonner d'entendre appeler une
barbare d'un nom grec. Mais je n'en reste pas moins perplexe sur
l'tymologie de ce vocable. Pouvez-vous clairer ma religion  ce sujet?

--Monsieur,--rpondit M. Le Mesge,--je n'y manquerai certainement pas.
Que je vous dise  ce propos que vous n'tes pas le premier  me poser
une telle question. Parmi les explorateurs que j'ai vus entrer ici
depuis dix ans, la plupart y ont t attirs de la mme manire,
intrigus par ce vocable grec reproduit en tifinar. J'ai mme dress un
catalogue assez exact de ces inscriptions, et des cavernes o on les
rencontre. Toutes, ou presque, sont accompagnes de cette formule:
_Antina. Ici commence son domaine._ J'ai moi-mme fait repeindre 
l'ocre telle ou telle qui commenait  s'effacer. Mais, pour en revenir
 ce que je vous disais tout d'abord, aucun des Europens conduits ici
par ce mystre pigraphique n'a plus eu, ds qu'il s'est trouv dans le
palais d'Antina, cure d'tre clair sur cette tymologie. Ils ont tous
eu immdiatement autre martel en tte. A ce propos, il y aurait bien des
choses  dire sur le peu d'importance relle qu'ont les proccupations
purement scientifiques mme pour les savants, comme ils les sacrifient
vite aux soucis les plus terre  terre, celui de leur vie, par exemple.

--Nous y reviendrons une autre fois, voulez-vous, monsieur,--fit
Morhange, toujours admirable de courtoisie.

--Cette digression n'avait qu'un but, monsieur: vous prouver que je ne
vous compte pas au nombre de ces savants indignes. Vous vous inquitez
en effet de connatre les racines de ce nom, Antina, et cela avant de
savoir quelle sorte de femme est celle qui le porte, ou les motifs pour
quoi, vous et monsieur, tes ses prisonniers.

Je regardai fixement le petit vieux. Mais il parlait avec le plus
profond srieux.

Tant mieux pour toi, pensai-je. Autrement, j'aurais tt fait de
t'envoyer par la fentre ironiser  ton aise. La loi de la chute des
corps ne doit pas tre modifie, au Hoggar.

--Vous avez sans doute, monsieur,--continua, imperturbable sous mon
regard ardent, M. Le Mesge s'adressant  Morhange,--formul quelques
hypothses tymologiques, lorsque vous vous tes trouv la premire fois
en face de ce nom, Antina. Verriez-vous un inconvnient  me les
communiquer?

--Aucun, monsieur,--dit Morhange.

Et trs posment, il numra les tymologies dont j'ai parl plus haut.

Le petit homme au plastron cerise se frottait les mains.

--Trs bien,--apprcia-t-il, avec un accent de jubilation
intense.--Excessivement bien, du moins pour les mdiocres connaissances
hellniques qui doivent tre vtres. Tout ceci n'en est pas moins, faux,
archi-faux.

--C'est bien parce que je m'en doute que je vous questionne,--fit
doucement Morhange.

--Je ne vous ferai pas languir davantage,--dit M. Le Mesge.--Le mot
Antina se dcompose de la faon suivante: _ti_ n'est autre chose qu'une
immixtion barbare dans ce nom essentiellement grec: _Ti_ est l'article
fminin berbre. Nous avons plusieurs exemples de ce mlange. Prenez
celui de Tipasa, la ville nord-africaine. Son nom signifie _l'entire_,
de _ti_ et de [grec: nhap]. En l'espce, _tinea_ signifie _la
nouvelle_, de _ti_ et de [grec: hea].

--Et le prfixe _an_?--interrogea Morhange.

--Se peut-il, monsieur,--rpliqua M. Le Mesge,--que je me sois fatigu
une heure  vous parler du _Critias_ pour aboutir  un aussi pitre
rsultat? Il est certain que le prfixe _an_, en lui-mme, n'a pas de
signification. Vous comprendrez qu'il en a une, lorsque je vous aurai
dit qu'il y a l un cas trs curieux d'apocope. Ce n'est pas _an_ qu'il
faut lire, c'est _atlan_. _Atl_ est tomb, par apocope; _an_ a subsist.
En rsum, Antina se dcompose de la manire suivante: [grec:
Ti--nea--'atl]. Et sa signification, _la nouvelle Atlante_, sort
blouissante de cette dmonstration.

Je regardai Morhange. Son tonnement tait sans bornes. Le prfixe
berbre _ti_ l'avait littralement sidr.

--Avez-vous eu l'occasion de vrifier cette trs ingnieuse tymologie,
monsieur?--put-il enfin profrer.

--Vous n'aurez qu' jeter un coup d'oeil sur ces quelques livres,--fit
ddaigneusement M. Le Mesge.

Successivement, il ouvrit cinq, dix, vingt placards. Une prodigieuse
bibliothque s'amoncela  notre vue.

--Tout, tout, il y a tout ici,--murmura Morhange, avec une tonnante
inflexion de terreur et d'admiration.

--Tout ce qui vaut la peine d'tre consult, du moins,--dit Le
Mesge.--Tous les grands ouvrages dont le monde rput savant dplore
aujourd'hui la perte.

--Et comment sont-ils ici?

--Cher monsieur, comme vous me navrez, moi qui vous avais cru au courant
de certaines choses! Vous oubliez donc le passage o Pline l'Ancien
parle de la bibliothque de Carthage et des trsors qui y taient
entasss? En 146, quand cette ville succomba sous les coups du bltre
Scipion, l'invraisemblable ramassis d'illettrs qui avait nom le Snat
romain eut pour ces richesses le plus profond mpris. Il en fit don aux
rois indignes. Ce fut ainsi que Mastanabal recueillit le merveilleux
hritage; il fut transmis  ses fils et petits-fils, Hiempsal, Juba
Ier, Juba II, le mari de l'admirable Cloptre Sln, fille de la
grande Cloptre et de Marc-Antoine. Cloptre Sln engendra une fille
qui pousa un roi atlante. C'est ainsi qu'Antina, fille de Neptune,
compte au nombre de ses aeules l'immortelle reine d'Egypte. C'est ainsi
que, par ses droits d'hritage, les vestiges de la bibliothque de
Carthage, enrichis des vestiges de la bibliothque d'Alexandrie, se
trouvent actuellement sous vos yeux.

La Science fuit l'homme. Alors qu'il instaurait ces monstrueuses Babels
pseudo-scientifiques, Berlin, Londres, Paris, la Science s'est relgue
dans ce coin dsertique du Hoggar. Ils peuvent bien, l-bas, forger
leurs hypothses, bases sur la perte des ouvrages mystrieux de
l'antiquit: ces ouvrages ne sont pas perdus. Ils sont ici. Ici les
livres hbreux, chaldens, assyriens. Ici, les grandes traditions
gyptiennes, qui inspirrent Solon, Hrodote et Platon. Ici, les
mythographes grecs, les magiciens de l'Afrique romaine, les rveurs
indiens, tous les trsors, en un mot, dont l'absence fait des
dissertations contemporaines de pauvres choses risibles. Croyez-m'en, il
est bien veng, l'humble petit universitaire qu'ils ont pris pour fou,
dont ils ont fait fi. J'ai vcu, je vis, je vivrai dans un perptuel
clat de rire devant leur rudition fausse et tronque. Et, quand je
serai mort, l'erreur, grce aux prcautions jalouses prises par Neptune
pour isoler sa bien-aime Clito du reste du monde, l'erreur, dis-je,
continuera  rgner en matresse souveraine sur leurs pitoyables crits.

--Monsieur,--dit Morhange d'une voix grave,--vous venez d'affirmer
l'influence de l'Egypte sur la civilisation des gens de par ici. Pour
des raisons que j'aurai peut-tre un jour l'occasion de vous expliquer,
je tiendrais  avoir la preuve de cette immixtion.

--Qu' cela ne tienne, monsieur,--rpondit M. Le Mesge.

Alors,  mon tour, je m'avanai.

--Deux mots, s'il vous plat, monsieur,--dis-je brutalement.--Je ne vous
cacherai pas que ces discussions historiques me paraissent absolument
hors de saison. Ce n'est pas ma faute, si vous avez eu des dboires
universitaires, et si vous n'tes pas aujourd'hui au Collge de France
ou ailleurs. Pour l'instant, une seule chose m'importe: savoir ce que
nous faisons, ce que je fais ici. Beaucoup plus que l'tymologie grecque
ou berbre de son nom, il m'importe de savoir ce que me veut au juste
cette dame, Antina. Mon camarade dsire connatre ses rapports avec
l'Egypte antique: c'est trs bien. Pour ma part, je dsire tre surtout
fix sur ceux qu'elle entretient avec le Gouvernement gnral de
l'Algrie et les bureaux arabes.

M. Le Mesge eut un rire strident.

Je vais vous faire une rponse qui vous donnera satisfaction  tous
deux,--rpondit-il.

Et il ajouta:

--Suivez-moi. Il est temps que vous appreniez.




CHAPITRE X

LA SALLE DE MARBRE ROUGE


Nous traversmes derechef une interminable suite d'escaliers et de
couloirs  la suite de M. Le Mesge.

--On perd tout sentiment de l'orientation, au milieu de ce
labyrinthe,--murmurai-je  Morhange.

--On perdrait surtout la tte,--rpondit  mi-voix mon compagnon.--Ce
vieux fou est incontestablement fort savant. Mais Dieu sait o il veut
en venir. Enfin, il a promis que nous allions savoir.

M. Le Mesge s'tait arrt devant une lourde porte obscure, toute
incruste de signes bizarres. Ayant fait jouer la serrure, il ouvrit.

--Messieurs, je vous en prie,--dit-il,--passez.

Une bouffe d'air froid nous frappa en plein visage. Il rgnait une
vritable temprature de cave dans la nouvelle salle o nous venions de
pntrer.

L'obscurit me permit d'abord assez mal d'apprcier ses proportions.
L'clairage, volontairement restreint, consistait en douze normes
lampes de cuivre, formant colonnes, poses  mme le sol, brillantes de
larges flammes rouges. Quand nous entrmes, le vent du corridor fit
osciller ces flammes qui agitrent, une minute, autour de nous, nos
ombres agrandies et trangement dformes. Puis, le souffle se tassa, et
les flammes redevenues rigides dardrent de nouveau parmi les tnbres
leurs immobiles becs rouges.

Ces douze lampadaires gants (chacun avait environ trois mtres de
hauteur) taient disposs en une sorte de couronne, dont le diamtre
avait pour le moins cinquante pieds. Au milieu de cette couronne, un tas
sombre m'apparut, tout stri de tremblants reflets rouges. En
m'approchant, je discernai une source jaillissante. C'tait cette eau
frache qui entretenait la temprature dont j'ai parl.

D'immenses siges naturels taient taills  mme le rocher central,
d'o s'pandait la murmurante et tnbreuse fontaine. Ils taient
matelasss par de soyeux coussins. Douze brle-parfums,  l'intrieur de
la couronne de flambeaux rouges, dessinaient une seconde couronne, d'un
diamtre moiti moins long. On ne voyait pas, dans l'obscurit, monter
leur fume vers la vote, mais leur alanguissement, combin avec la
fracheur et le bruit de l'eau, bannissait de l'me tout dsir autre que
celui de demeurer l, toujours.

M. Le Mesge nous avait fait asseoir au centre de la salle, sur les
fauteuils cyclopens. Lui-mme prit place entre nous.

--Dans quelques instants,--dit-il, vos yeux se seront accoutums 
l'obscurit.

Je remarquai que, comme dans un temple, il parlait bas.

Peu  peu, nos yeux se firent en effet  cette lumire rouge. Il n'y
avait gure que la partie infrieure de l'norme salle qui ft claire.

Toute la vote tait noye dans l'ombre, et l'on n'en pouvait dire la
hauteur. Vaguement, au-dessus de nos ttes, j'apercevais un grand lustre
dont l'or tait lch, comme tout le reste, par de sombres lueurs
rouges. Mais rien ne permettait d'valuer la longueur de la chane qui
le suspendait au plafond obscur.

Le pav de marbre tait d'un grain si poli que les grandes torchres s'y
refltaient.

Cette salle, je le rpte, tait ronde, cercle parfait dont la fontaine
 laquelle nous tournions le dos tait le centre.

Nous faisions donc face aux parois arrondies. Bientt, nos regards ne
purent s'en dtacher. Voici ce qui rendait ces parois remarquables:
elles se divisaient en une srie de niches sombres, dont la ligne noire
tait coupe, devant nous, par la porte qui venait de s'ouvrir pour nous
livrer passage; derrire nous, par une seconde porte, trou plus noir
que je devinai dans l'ombre en me retournant. D'une porte  l'autre, je
comptai soixante de ces niches, soit, au total, cent vingt. Chacune
d'elles tait haute de trois mtres, large d'un. Chacune d'elles
contenait une espce d'tui, plus large du haut que du bas, ferm
seulement dans sa partie infrieure. Dans ces tuis, dans tous sauf dans
deux qui me faisaient face, je crus discerner une forme brillante, une
forme humaine  n'en pas douter, quelque chose comme une statue d'un
bronze trs ple. Dans l'arc de cercle que j'avais devant moi, je
comptai nettement trente de ces bizarres statues.

Qu'taient ces statues? Je voulus voir, je me levai.

La main de M. Le Mesge se posa sur mon bras.

--Tout  l'heure,--murmura-t-il  voix toujours trs basse,--tout 
l'heure.

Les regards du professeur taient fixs sur la porte par laquelle nous
avions pntr dans la salle, et derrire laquelle un bruit de pas de
plus en plus distinct se faisait maintenant entendre.

Elle s'ouvrit en silence et livra passage  trois Touareg blancs. Deux
d'entre eux partaient sur leurs paules un long paquet; le troisime me
parut tre le chef.

Sur ses indications, ils dposrent le paquet sur le sol et retirrent
d'une des niches dont j'ai parl l'tui oblong que, toutes, elles
contenaient.

--Vous pouvez approcher, messieurs,--nous dit alors M. Le Mesge.

Sur un signe de sa part, les trois Touareg se retirrent de quelques pas
en arrire.

--Vous m'avez demand tout  l'heure,--dit M. Le Mesge, s'adressant 
Morhange,--de vous donner une preuve des influences gyptiennes sur ce
pays. Que dites-vous de cette caisse, d'abord?

Disant ces mots, il dsignait l'tui que les serviteurs venaient
d'allonger sur le sol, aprs l'avoir retir de sa niche.

Morhange poussa une sourde exclamation.

Nous avions devant nous une de ces caisses destines  conserver les
momies. Mme bois luisant, mme peinture de vives couleurs avec cette
seule diffrence qu'ici les caractres tifinar remplaaient les
hiroglyphes. La forme, troite du bas, large du haut, et d,  elle
seule, immdiatement nous en avertir.

J'ai dj dit que la moiti infrieure de ce grand tui tait close,
donnant  l'ensemble l'aspect d'un sabot rectangulaire.

M. Le Mesge s'agenouilla et fixa sur la partie antrieure de la caisse
un rectangle de carton blanc, une large tiquette, qu'il avait prise sur
son bureau quelques instants plus tt, en quittant la bibliothque.

--Vous pouvez lire,--dit-il simplement, mais toujours  voix basse.

Je m'agenouillai aussi, car la lueur des grands candlabres ne
permettait qu' peine de dchiffrer l'tiquette, o je reconnus
nanmoins l'criture du professeur.

     Elle portait ces simples mots, en grosse ronde:

     _Numro 53. Major Sir Archibald Russell. N  Richmond, le 5
     juillet 1860. Mort au Hoggar, le 3 dcembre 1896._

Je m'tais relev d'un bond.

--Le major Russell!--m'criai-je.

--Plus bas, plus bas,--fit M. Le Mesge.--Personne n'a le droit d'lever
la voix, ici.

--Le major Russell,--rptai-je, obissant comme malgr moi  cette
injonction,--qui partit, l'anne dernire, de Khartoum, pour explorer le
Sokoto?

--Lui-mme,--rpondit le professeur.

--Et... o est-il le major Russell?

--Il est ici,--rpondit M. Le Mesge.

Le professeur fit un signe. Les Touaregs blancs se rapprochrent.

Un silence poignant rgnait dans la salle mystrieuse, que troublait,
seul, le glou-glou frais de la fontaine.

Les trois ngres s'taient mis en devoir de dfaire le paquet qu'ils
avaient dpos en entrant prs de la caisse peinte. Courbs sous le
poids d'une indicible horreur, Morhange et moi, nous regardions.

Bientt, une forme raidie, une forme humaine nous apparut. Un clair
rouge brilla sur elle. Nous avions devant nous, allonge sur le sol,
enveloppe d'une espce de pagne de mousseline blanche, une statue de
bronze ple, une statue semblable  celles qui, tout autour de nous dans
les niches, droites, paraissaient fixer sur nous un impntrable regard.

--Sir Archibald Russell,--murmura lentement M. Le Mesge.

Morhange, muet, s'approcha, il eut la force de soulever le voile de
mousseline. Longuement, longuement, il dvisagea la morne statue de
bronze.

--Une momie, une momie,--dit-il enfin,--vous vous trompez, monsieur ce
n'est pas une momie.

--A proprement parler, non--rpliqua M. Le Mesge,--ce n'est pas une
momie. C'est bien pourtant la dpouille mortelle de Sir Archibald
Russell, que vous avez devant vous. Je dois, en effet, cher monsieur,
vous faire remarquer que les procds d'embaumement employs pour le
compte d'Antina diffrent des procds usits dans l'ancienne Egypte.
Ici, point de natron, point de bandelettes, point d'aromates.
L'industrie du Hoggar, du premier coup, est parvenue  un rsultat que
la science europenne n'a obtenu qu'aprs de longs ttonnements. Quand
je suis arriv ici, quel n'a pas t mon tonnement en constatant qu'on
y pratiquait une mthode que je croyais connue uniquement du monde
civilis.

M. Le Mesge, de son index ploy, frappa un petit coup sur le front mat
de Sir Archibald Russell. Un tintement mtallique retentit.

--C'est du bronze,--murmurai je.--Ce n'est pas l un front humain. C'est
du bronze.

M. Le Mesge haussa les paules.

--C'est un front humain,--affirma-t-il, tranchant,--et ce n'est pas du
bronze. Le bronze est plus fonc, monsieur. Ce mtal-ci est le grand
mtal inconnu dont parle Platon dans le _Critias_, et qui tient le
milieu entre l'or et l'argent; c'est le mtal particulier  la montagne
Atlantide. C'est l'orichalque.

Me penchant davantage encore, je constatai que ce mtal tait le mme
que celui dont taient revtues les parois de la bibliothque.

--C'est l'orichalque,--continua M. Le Mesge.--Vous n'avez pas l'air de
comprendre comment un corps humain peut vous apparatre sous l'espce
d'une statue d'orichalque. Capitaine Morhange voyons, vous  qui je
faisais crdit d'un certain savoir, n'avez-vous donc jamais entendu
parler du procd du docteur Variot pour conserver le corps autrement
que par l'embaumement? N'avez-vous jamais lu le livre[12] de ce
praticien? Il y expose la mthode dite galvanoplastique. Les tissus
cutans, en vue d'tre rendus conducteurs, sont enduits d'une couche de
sel d'argent, trs lgre. Le corps est ensuite tremp dans un bain de
sulfate de cuivre, et la polarisation fait son oeuvre. Le procd avec
lequel on a mtallis le corps de cet estimable major anglais est le
mme. Le mme,  cela prs que le bain de sulfate de cuivre a t
remplac par un bain de sulfate d'orichalque, matire autrement rare.
C'est ainsi qu'au lieu d'une statue de pauvre hre, d'une statue de
cuivre, vous avez devant vous, une statue d'un mtal plus prcieux que
l'or et l'argent, une statue, en un mot, digne de la petite-fille de
Neptune.

M. Le Mesge fit un signe. Les esclaves noirs saisirent le corps. En
quelques instants ils eurent gliss le fantme d'orichalque dans sa
gaine de bois peint. Celle-ci, mise droite, fut place dans sa niche, 
ct de la niche o une gaine toute pareille portait l'tiquette n 52.

Puis, leur tche acheve, sans mot dire, ils se retirrent. L'air froid
de la mort balana une fois de plus les flammes des torchres de cuivre
et fit danser autour de nous de grandes ombres.

Morhange et moi tions rests aussi figs que les spectres de mtal ple
qui nous entouraient. Soudain, je fis un effort, et m'approchai en
chancelant de la niche voisine de celle o l'on venait, de dresser la
dpouille du major anglais. Mes yeux cherchrent l'tiquette,
l'tiquette n 52.

M'appuyant contre le marbre rouge de la paroi je lus:

     --_Numro 52. Capitaine Laurent Deligne. N  Paris, le 22 juillet
     1861. Mort au Hoggar, le 20 octobre 1896._

--Le capitaine Deligne,--murmura Morhange,--parti en 1895 de
Colomb-Bchar pour Timmimoun, et dont on n'avait plus eu de nouvelles!

--Parfaitement,--dit M. Le Mesge, avec un petit signe de tte
approbateur.

--_Numro 51_,--lut Morhange, claquant maintenant des dents,--_Colonel
von Wittmann, n  Ina en 1855. Mort au Hoggar le 1er mai 1896_. Le
colonel Wittmann, l'explorateur du Kanem, disparu du ct d'Agads!

--Parfaitement,--dit encore M. Le Mesge.

--_Numro 50_,--lus-je  mon tour, m'agrippant  la muraille pour ne pas
tomber.--_Marquis Alonze d'Oliveira, n  Cadix le 21 fvrier 1868. Mort
au Hoggar, le 1er fvrier 1896_... Oliveira, qui marchait vers
Araouan!

--Parfaitement,--dit toujours M. Le Mesge.--Cet Espagnol tait des plus
instruits. J'ai eu avec lui des discussions intressantes sur la
position gographique exacte du royaume d'Ante.

--_Numro 49_,--dit Morhange, et sa voix n'tait plus qu'un
souffle.--_Lieutenant Woodhouse, n  Liverpool, le 16 septembre 1870.
Mort au Hoggar, le 4 octobre 1895_.

--Presque un enfant,--dit M. Le Mesge.

--_Numro 48_,--dis-je.--_Sous-lieutenant Louis de Maillefeu, n 
Provins, le_...

Je n'achevai pas. L'motion trangla ma voix.

Louis de Maillefeu, mon meilleur ami, mon ami d'enfance,  Saint-Cyr,
partout... Je le regardais, je le reconnaissais sous la crote
mtallique. Louis de Maillefeu!...

Et, le front coll  la muraille froide, les paules secoues, je me mis
 pleurer  longs sanglots.

J'entendis la voix oppresse de Morhange, s'adressant au professeur.

--Monsieur, cette scne a assez dur. Finissons-en.

--Il a voulu savoir,--rpondit M. Le Mesge.--Qu'y puis-je?

Je marchais sur lui. Je le saisis aux paules.

--Comment est-il ici? De quoi est-il mort?

--Comme tous les autres,-rpondit le professeur,--comme le lieutenant
Woodhouse, comme le capitaine Deligne, comme le major Russell, comme le
colonel von Wittmann, comme les quarante-sept d'hier, comme tous ceux de
demain.

--De quoi sont-ils morts?--dit  son tour imprativement Morhange.

Le professeur regarda Morhange; je vis mon camarade plir.

--De quoi sont-ils morts, monsieur? _Ils sont morts d'amour._

Et il ajouta d'une voix trs basse et trs grave:

--Maintenant vous savez.

Doucement, avec des prcautions que nous n'aurions gure pu lui
souponner, M. Le Mesge nous arracha au regard fixe des statues de
mtal. Un instant aprs, nous nous trouvions, Morhange et moi, assis de
nouveau, effondrs plutt, parmi les coussins, au centre de la pice.
La plainte de la fontaine invisible murmurait  nos pieds.

M. Le Mesge tait entre nous.

--Maintenant, vous savez,--rpta-t-il.--Vous savez, mais vous ne
comprenez pas encore.

Alors,  voix trs lente, il laissa tomber ces paroles.

--Vous tes, comme ils l'ont t, des prisonniers d'Antina... Et
Antina a  se venger.

--A se venger,--dit Morhange, dont le calme tait revenu.--Et de quoi,
je vous prie? Qu'avons-nous fait, le lieutenant et moi,  l'Atlantide?
En quoi avons-nous encouru sa haine?

--C'est une vieille, une trs vieille querelle,--rpondit gravement le
professeur.--Une querelle qui vous dpasse, monsieur Morhange.

--Expliquez-vous, je vous prie, monsieur le professeur.

--Vous tes les Hommes. Elle est la Femme.--dit la voix songeuse de M.
Le Mesge.--Tout est l.

--Vraiment, monsieur, je ne vois... nous ne voyons pas bien.

--Vous allez comprendre. Avez-vous rellement oubli  quel point les
belles reines barbares de l'antiquit ont eu  se plaindre des trangers
que la fortune poussa vers leurs rivages? Le pote Victor Hugo a exprim
assez bien leurs dtestables agissements, dans son pome colonial
intitul _la Fille d'O-Tati_. Si loin que nous reportent nos souvenirs,
nous ne voyons que procds semblables de grivlerie et d'ingratitude.
Ces messieurs usaient largement de la beaut de la dame et de ses
richesses. Puis, un matin, ils disparaissaient. Bien heureuse encore si
le quidam, ayant fait soigneusement le point, ne revenait pas avec des
navires et des troupes d'occupation.

--Votre rudition me ravit, monsieur,--dit Morhange,--continuez.

--Vous faut-il des exemples? Hlas, ils foisonnent. Songez  la faon
cavalire dont se comportrent Ulysse vis--vis de Calypso, Diomde 
l'gard de Callirho. Que dire de Thse avec Ariane? Jason fut avec
Mde d'une lgret inconcevable. Les Romains ont continu la
tradition, avec plus de brutalit encore. Ene, qui a tant de traits
communs avec le Rvrend Spardek, a trait Didon de la faon la plus
indigne. Csar fut pour la divine Cloptre un goujat laur. Tite,
enfin, cet hypocrite de Tite, aprs avoir vcu une anne entire en
Idume  ses crochets, n'a emmen  Rome la plaintive Brnice que pour
mieux la bafouer. Il tait temps que les fils de Japhet payassent aux
filles de Sem ce formidable arrir d'injures.

Une femme s'est rencontre pour rtablir au profit de son sexe la
grande loi hglienne des oscillations. Spare du monde aryen par la
formidable prcaution de Neptune, elle voque vers elle les hommes les
plus jeunes et les plus vaillants. Son corps est condescendant, si son
me est inexorable. De ces jeunes audacieux, elle prend ce qu'ils
peuvent donner. Elle leur prte son corps tandis qu'elle les domine de
son me. C'est la premire souveraine que la passion n'ait jamais faite,
mme un instant, esclave. Jamais elle n'a eu  se ressaisir, car elle ne
s'est jamais abandonne. Elle est la seule femme qui ait russi la
dissociation de ces deux choses inextricables, l'amour et la volupt.

M. Le Mesge se tut un moment, puis reprit:

--Elle vient, une fois par jour, dans cet hypoge. Elle s'arrte devant
ces stalles. Elle mdite devant ces statues rigides. Elle touche ces
poitrines froides, qu'elle a connues si brlantes. Puis, aprs avoir
rv autour de la stalle vide o bientt il dormira pour toujours dans
sa froide gaine d'orichalque, nonchalante, elle s'en retourne vers celui
qui l'attend.

Le professeur cessa de parler. La fontaine s'entendit de nouveau au
milieu de l'ombre. Mes poignets battaient, ma tte tait en feu. Une
fivre immense me brlait.

--Et tous, tous,--criai-je, sans souci du lieu,--ils ont accept! Ils
ont pli! Ah! Elle n'a qu' venir, elle verra bien.

Morhange se taisait.

--Cher Monsieur,--dit M. Le Mesge d'une voix trs douce,--vous parlez
comme un enfant. Vous ne savez pas. Vous n'avez pas vu Antina.
Dites-vous bien une chose, c'est que, parmi eux,--et d'un geste, il
embrassa le cercle muet des statues,--il y avait des hommes aussi
courageux que vous, et moins nerveux peut-tre. L'un, celui qui repose
sous l'tiquette _numro 32_, je me rappelle, tait un Anglais
flegmatique. Quand il parut devant Antina, il fumait son cigare. Comme
les autres, cher monsieur, il s'est courb sous le regard de sa
souveraine.

Ne parlez pas, tant que vous ne l'avez pas vue. L'tat universitaire
qualifie peu pour discourir des choses de la passion, et je me sens
emprunt pour vous dire ce qu'est Antina. Je vous affirme seulement
ceci, c'est que, ds que vous l'aurez vue, vous ne vous souviendrez plus
de rien. Famille, patrie, honneur, tout, vous renierez tout pour elle.

--Tout, monsieur,--interrogea d'un ton trs calme Morhange.

--Tout,--affirma avec force M. Le Mesge.--Vous oublierez tout, vous
renierez tout.

De nouveau, un lger bruit retentit. M. Le Mesge consulta sa montre.

--Au reste, vous allez voir.

La porte s'ouvrit. Un grand Targui blanc, le plus grand de ceux que nous
ayons encore aperus dans cette redoutable demeure, entra et se dirigea
vers nous.

Il me toucha lgrement le bras, aprs s'tre inclin.

--Suivez-le, monsieur,--dit M. Le Mesge.

Sans mot dire, j'obis.




CHAPITRE XI

ANTINA


Nous longemes, mon conducteur et moi, un nouveau corridor. Ma
surexcitation grandissait. Je n'avais qu'une hte, tre en face de cette
femme, lui dire... Pour le reste, j'avais fait le sacrifice de ma vie.

Je me trompai en esprant voir immdiatement cette aventure prendre une
tournure hroque. Dans la vie, les genres ne sont jamais dlimits.
J'aurais d me rappeler, par une infinit de dtails prcdents, que le
burlesque tait, dans mon quipe, rgulirement enchevtr avec le
tragique.

Etant arriv devant une petite porte claire, mon guide s'effaa pour me
laisser entrer.

Je me trouvai alors dans le plus confortable des cabinets de toilette.
Un plafond de verre dpoli dversait sur le dallage de marbre une
lumire gaie et rose. Le premier objet que je vis fut une pendule,
accroche au mur, et dont les chiffres taient remplacs par les signes
du Zodiaque. La petite aiguille n'avait pas encore atteint le signe du
Blier.

Trois heures, trois heures seulement!

Cette journe m'avait dj paru longue d'un sicle... Et je n'en avais
parcouru qu'un peu plus de la moiti.

Puis une autre ide traversa mon cerveau, et un rire convulsif me
secoua.

Antina tient  ce que je lui sois prsent avec tous mes avantages.

Une grande glace d'orichalque tenait tout un ct de la chambre. En y
jetant un coup d'oeil, je compris que, dcemment, la prtention
n'avait rien d'exagr.

Ma barbe inculte, une effroyable couche de crasse plombant mes yeux,
descendant en rigoles sur mes joues, mon costume macul par toutes les
glaises sahariennes, dchir par toutes les brousses du Hoggar,
faisaient de moi,  la vrit, un assez piteux cavalier.

J'eus tt fait de me dvtir et de me plonger dans la baignoire de
porphyre qui tenait le milieu du cabinet de toilette. Un engourdissement
dlicieux me saisit dans l'eau tide et parfume. Devant moi dansaient
mille petits pots disperss sur une prcieuse coiffeuse de bois sculpt.
Ils taient de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, taills
dans une sorte de jade extrmement transparent. La douce moiteur de
l'atmosphre amortit mon nervement.

Au diable l'Atlantide, et l'hypoge, et M. Le Mesge, eus-je encore la
force de penser.

Et je m'endormis dans mon bain.

Quand je rouvris les yeux, la petite aiguille de la pendule atteignait
presque le signe du Taureau. Devant moi, ses mains noires appuyes au
bord de la baignoire, se tenait un grand ngre, visage dcouvert, bras
nus, front serr dans un immense turban orange. Il me regardait, en
riant silencieusement de toutes ses dents blanches.

--Qu'est-ce que c'est encore que ce particulier?

Le ngre rit plus fort. Sans mot dire, il m'empoigna et me souleva comme
une plume hors de mon eau parfume, maintenant d'une teinte sur laquelle
je prfre ne pas insister.

En un rien de temps, je me trouvai allong sur une table de marbre
incline.

Le ngre se mit  masser avec une vigueur extraordinaire.

--Eh l! plus doucement, animal.

Mon masseur ne rpondit pas, mais il se mit  rire et  me frotter plus
fort.

--D'o es-tu, toi? Du Kanem? du Borkou? Tu ris trop pour tre un Targui.

Mme silence. Ce ngre tait aussi muet qu'hilare.

Aprs tout, je m'en moque, me dis-je, en dsespoir de cause. Tel qu'il
est, je le trouve plus sympathique que M. Le Mesge, avec son rudition
cauchemardesque. Mais, vrai Dieu, quelle recrue il ferait pour le
_Hammam_ de la rue des Mathurins!

--Cigarette, sidi.

Sans attendre ma rponse, le ngre m'avait introduit dans la bouche une
cigarette qu'il alluma, et se remit derechef  m'astiquer sur toutes les
coutures.

Il parle peu, mais il est obligeant, pensai-je.

Et je lui envoyai une bouffe de fume en plein visage.

Cette plaisanterie parut infiniment de son got. Il manifesta aussitt
son contentement en m'appliquant de grandes claques.

Quand il m'eut dment trill, il prit sur la coiffeuse un petit pot, et
se mit  m'oindre le corps d'une pte rose. Toute fatigue parut
s'envoler de mes muscles rajeunis.

Un coup de marteau frapp sur un timbre de cuivre. Mon masseur disparut.
Entra une vieille ngresse rabougrie, vtue des plus criards oripeaux.
Elle tait bavarde comme une pie, mais je ne compris d'abord pas un
tratre mot dans l'interminable chapelet qu'elle dvidait, tandis que,
s'tant empare de mes mains, puis de mes pieds, elle polissait leurs
ongles avec des grimaces convaincues.

Un nouveau coup de timbre. La vieille fit place  un second ngre,
celui-ci grave, tout de blanc vtu, avec une calotte de coton tricot
sur son crne oblong. C'tait le barbier, et sa main tait doue d'une
prodigieuse dextrit. Il eut tt fait de couper mes cheveux, fort
convenablement, ma foi. Puis, sans me demander si je n'avais pas une
taille prfre, il me rasa compltement.

Je considrai avec plaisir mon visage tout entier rapparu.

Antina doit aimer le genre amricain, pensai-je. Quel affront  la
mmoire de son digne grand-pre, Neptune!

Au mme instant, le ngre gai entra, et dposa un paquet sur le divan.
Le barbier s'clipsa. J'eus quelque tonnement  constater que le
paquet, dploy soigneusement par mon nouveau valet de chambre,
contenait un costume complet de flanelle blanche, pareil en tous points
 ceux que portent, l't, les officiers franais d'Algrie.

Le pantalon ample et souple paraissait fait sur mesure. La tunique tait
sans reproche, et avait mme, ce qui acheva de me combler de
stupfaction, les deux galons d'or mobiles, insignes de mon grade,
retenus de chaque ct des manches par deux ganses. Comme chaussures,
une paire de hautes pantoufles de maroquin rouge soutach d'or. La
lingerie, toute de soie, semblait venir en droite ligne de la rue de la
Paix.

--Le dner tait dlectable,--murmurai-je, en me considrant dans la
glace d'un oeil satisfait.--Le gte est parfaitement ordonn. Oui,
mais voil, il y a le _reste_.

Je ne pus rprimer un petit frisson, en repensant, pour la premire
fois,  la salle de marbre rouge.

Au mme instant, la pendule sonna la demie avant cinq heures.

On frappa discrtement  la porte. Le grand Targui blanc qui m'avait
conduit parut sur le seuil.

S'tant avanc, il me toucha de nouveau le bras et fit un signe.

De nouveau, je le suivis.

Nous enfilmes encore de longs corridors. J'tais mu, mais j'avais
retrouv au contact de l'eau tide une certaine dsinvolture. Et puis,
surtout, plus, beaucoup plus que je ne voulais me l'avouer, je sentais
grandir en moi une immense curiosit. Ds ce moment, si on tait venu me
proposer de me reconduire sur la route de la Plaine blanche, prs de
Shikh-Salah, aurais-je accept? Je ne crois pas.

J'essayai de me faire honte de cette curiosit. Je songeai  Maillefeu:

Lui aussi, il a suivi le couloir que je suis  prsent. Et maintenant,
il est l-bas, dans la salle de marbre rouge.

Je n'eus pas le temps de prolonger cette rminiscence. Brusquement,
comme par une sorte de bolide, j'tais bouscul, projet  terre. Le
couloir tait noir, je ne vis rien. J'entendis seulement un hurlement
railleur.

Le Targui blanc s'tait effac, le dos coll  la muraille.

--Bon,--murmurai-je en me relevant,--voil les diableries qui
commencent.

Nous continumes notre route. Bientt une lueur autre que celle des
veilleuses roses commena  clairer le couloir.

Nous arrivmes ainsi devant une haute porte de bronze, toute dcoupe 
jour par de bizarres dentelles lumineuses. Un timbre pur tinta, les deux
battants s'entr'ouvrirent. Le Targui rest dans le couloir les referma
derrire moi.

Machinalement, je fis quelques pas dans la salle o je venais de
pntrer seul; puis, je m'arrtai, fig sur place, portant la main  mes
yeux.

J'tais bloui de l'azur qui venait de m'apparatre.

Il y avait plusieurs heures que les lumires tamises m'avaient
dshabitu du grand jour. Il entrait  flots, par tout un ct de
l'immense salle.

Elle tait situe dans la partie infrieure de cette montagne, plus
taraude de couloirs et de galeries qu'une pyramide gyptienne. De
plain-pied avec le jardin que j'avais, le matin, aperu du balcon de la
bibliothque, elle paraissait le continuer. La transition tait
insensible: si des tapis s'tendaient sous les grands palmiers, des
oiseaux voletaient  travers la fort des colonnes de la salle.

Le contraste la faisait obscure, dans toute la partie que ne baignait
pas directement le jour de l'oasis. Le soleil, en train de mourir
derrire la montagne, peignait de rose les graviers des alles, et de
rouge sanglant le flamant hiratique pos, une patte en l'air, au bord
du petit lac de profond saphir.

Soudain, une seconde fois, je roulai  terre. Une masse brusque venait
de tomber sur mes paules. Je sentis un chaud contact soyeux sur mon
cou, une haleine brlante sur ma nuque. En mme temps, le hurlement
moqueur qui m'avait si fort troubl dans le couloir retentissait de
nouveau.

D'un tour de reins, je m'tais dgag, envoyant au hasard un solide coup
de poing dans la direction de mon assaillant. Le hurlement jaillit
encore, de douleur et de colre cette fois.

Il eut pour cho un long clat de rire. Furieux, je me redressai
cherchant des yeux l'insolent pour lui dire son fait. Et alors, mon
regard devint fixe, fixe.

Antina tait devant moi.

       *       *       *       *       *

Dans la partie la moins claire de la salle, sous une espce de vote
rendue artificiellement lumineuse par le jour mauve de douze vitraux
myrrhins, sur un amoncellement de coussins bariols et de tapis de Perse
blancs,--les plus prcieux,--quatre femmes taient allonges.

Je reconnus dans les trois premires des femmes touareg,  la beaut
splendide et rgulire, vtues de magnifiques blouses de soie blanche,
bordes d'or. La quatrime, trs brune de peau, presque une ngrillonne,
tait la plus jeune, et sa blouse de soie rouge rehaussait la sombre
teinte de son visage, de ses bras, de ses pieds nus. Toutes quatre,
elles entouraient l'espce de tour de tapis blancs, recouverte d'une
gigantesque peau de lion sur laquelle Antina tait accoude.

Antina! chaque fois que je l'ai revue, je me suis demand si je l'avais
bien regarde alors, troubl comme je l'tais, tellement, chaque fois je
la trouvais plus belle. Plus belle! pauvre mot, pauvre langue. Mais
vraiment est-ce la faute de la langue, ou de ceux qui galvaudent un tel
mot?

On ne pouvait se trouver en prsence de cette femme sans voquer celle
pour qui Ephractoeus soumit l'Atlas, pour qui Sapor usurpa le sceptre
d'Osymandias, pour qui Mamylos subjugua Suze et Tentyris, pour qui
Antoine prit la fuite...

    _O tremblant coeur humain, si jamais tu vibras,_
    _C'est dans l'treinte altire et chaude de ses bras._

Le _klaft_ gyptien descendait sur ses abondantes boucles, bleues 
force d'tre noires. Les deux pointes de la lourde toffe dore
atteignaient les frles hanches. Autour du petit front bomb et ttu,
l'urus d'or s'enroulait, aux yeux d'meraude, dardant au-dessus de la
tte de la jeune femme sa double langue de rubis.

Elle avait une tunique de voile noir glac d'or, trs lgre, trs
ample, resserre  peine par une charpe de mousseline blanche, brode
d'iris en perles noires.

Tel tait le costume d'Antina. Mais elle, sous ce charmant fatras,
qu'tait-elle? Une sorte de jeune fille mince, aux longs yeux verts, au
petit profil d'pervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba
enfant, mais avec un regard, un sourire, comme on n'en a jamais vu aux
Orientales. Un miracle d'ironie et de dsinvolture.

Le corps d'Antina, je ne le voyais pas. Vraiment, ce fameux corps, je
n'aurais pas pens  le regarder, mme si j'en avais eu la force. Et
c'est peut-tre ce qu'il y eut de plus extraordinaire dans cette
premire impression. Songer aux supplicis de la salle de marbre rouge,
aux cinquante jeunes gens qui avaient pourtant tenu entre leurs bras ce
mince corps: rien que cette pense m'et paru, en cette seconde
inoubliable, la plus horrible des profanations. Malgr sa tunique
audacieusement fendue sur le ct, sa fine gorge dcouverte, les bras
nus, les ombres mystrieuses devines sous le voile, cette femme, en
dpit de sa monstrueuse lgende, trouvait le moyen de demeurer quelque
chose de trs pur, que dis-je de virginal.

Pour l'instant, elle tait toute au rire qui l'avait saisie, quand, en
sa prsence, j'avais roul  terre.

--Hiram-Roi,--appela-t-elle.

--Je me retournai. J'aperus mon ennemi.

Sur le chapiteau d'une des colonnes,  vingt pieds du sol, un splendide
gupard tait agripp. Son regard tait furieux encore du coup de poing
que je lui avais dcoch.

--Hiram-Roi,--rpta Antina,--ici!

La bte se dtendit comme un ressort. Elle se trouvait maintenant
blottie aux pieds de sa matresse. Je vis la langue rouge lcher les
fines chevilles nues.

--Demande pardon au monsieur,--dit la jeune femme.

Le gupard me regardait haineusement. La peau jaune de son mufle se
frona autour de la moustache noire.

--Fftt,--grogna-t-il,  la faon d'un gros chat.

--Allons,--ordonna Antina, imprative.

A regret, le petit fauve rampa vers moi. Humblement, il mit sa tte
entre ses pattes, et attendit.

Je caressai le beau front ocell.

--Il ne faut pas lui en vouloir,--dit Antina.--Il est d'abord ainsi
avec tous les trangers.

--Il doit tre alors bien souvent de mauvaise humeur,--dis-je
simplement.

Ce furent mes premires paroles. Elles amenrent un sourire sur les
lvres d'Antina.

Elle promena sur moi un long et tranquille regard, puis:

--Aguida,--dit-elle, s'adressant  une des femmes touareg,--tu auras
soin de faire compter vingt-cinq livres d'or  Cegher-ben-Chekh.

--Tu es lieutenant?--demanda-t-elle, aprs une pause.

--Oui.

--D'o es-tu?

--De France.

--Je pouvais m'en douter,--fit-elle avec ironie.--Mais de quel pays de
France?

--D'un pays qui s'appelle le Lot-et-Garonne.

--De quel endroit, dans ce pays?

--De Duras.

Elle rflchit un instant.

--Duras! Il y coule une petite rivire, le Dropt. Il y a un grand vieux
chteau.

--Vous connaissez Duras,--murmurai-je, abasourdi.

--On y va de Bordeaux, par un petit chemin de
fer,--poursuivit-elle.--C'est une route encaisse, avec des coteaux
pleins de vignobles, que couronnent des ruines fodales. Les villages
ont de beaux noms: Monsgur, Sauveterre-de-Guyenne, la Tresne, Cron...
Cron, comme dans _Antigone_.

--Vous y tes alle?

Elle me regarda.

--Dis-moi _tu_,--fit-elle avec une sorte de lassitude.--Il faudra, tt
ou tard, que tu me tutoies. Commence tout de suite.

Cette promesse menaante me combla sur l'heure d'un immense bonheur. Je
songeai aux paroles de M. Le Mesge: Ne parlez pas tant que vous ne
l'aurez pas vue. Ds que vous l'aurez vue, vous renierez tout pour
elle.

--Si je suis alle  Duras?--poursuivit-elle avec un clat de rire.--Tu
t'amuses. T'imagines-tu la petite-fille de Neptune dans un compartiment
de premire classe, sur une ligne d'intrt local?

Etendant la main, elle me montra l'norme rocher blanc qui dominait les
palmiers du jardin.

--Il est tout mon horizon,--dit-elle gravement.

Parmi plusieurs livres qui tranaient autour d'elle, sur la peau de
lion, elle en prit un, qu'elle ouvrit au hasard.

--C'est l'indicateur des chemins de fer de l'Ouest,--dit-elle.--Quelle
lecture admirable pour quelqu'un qui ne bouge pas! Actuellement, il est
cinq heures et demie du soir. Un train, un train omnibus, est arriv, il
y a trois minutes,  Surgres, dans la Charente-Infrieure. Il en
repartira dans six minutes. Dans deux heures, il arrivera  la Rochelle.
Comme c'est bizarre ici, de songer  ces choses. Tant de distance!...
Tant de mouvement! Tant d'immobilit!...

--Vous parlez bien le franais,--fis-je.

Elle eut un petit rire nerveux.

--J'y suis bien oblige. Comme l'allemand, comme l'italien, comme
l'anglais, comme l'espagnol. C'est mon genre de vie qui m'a faite une
fameuse polyglotte. Mais c'est le franais que je prfre, au touareg et
 l'arabe mme. Il me semble que je l'ai toujours su. Et crois bien que
je ne dis pas cela pour te faire plaisir.

Il y eut un silence. Je songeai  son aeule,  celle dont Plutarque
disait: Il y avait peu de nations avec qui elle et besoin
d'interprte; Cloptre parlait dans leur propre langue aux Ethiopiens,
aux Troglodytes, aux Hbreux, aux Arabes, aux Syriens, aux Mdes et aux
Parthes.

--Ne reste pas ainsi plant au milieu de la salle. Tu me fais de la
peine. Viens t'asseoir, l,  mon ct. Poussez-vous, monsieur
Hiram-Roi.

Le gupard obit avec humeur.

--Donne ta main,--commanda-t-elle.

Il y avait  son ct une grande coupe d'onyx. Elle y prit un anneau
d'orichalque, trs simple. Elle le passa  mon annulaire gauche. Je vis
alors qu'elle portait le mme.

--Tanit-Zerga, offre  monsieur de Saint-Avit un sorbet  la rose.

La ngrillonne de soie rouge s'empressa.

--Ma secrtaire particulire,--prsenta Antina,--mademoiselle
Tanit-Zerga, de Go, sur le Niger. Sa famille est presque aussi antique
que la mienne.

Disant cela, elle me regardait. Ses yeux verts pesaient sur moi.

--Et ton camarade, le capitaine,--interrogea-t-elle d'une voix
lointaine,--je ne le connais pas encore. Comment est-il? Est-ce qu'il te
ressemble?

Alors, pour la premire fois depuis que j'tais auprs d'elle, je
songeai  Morhange. Je ne rpondis pas.

Antina sourit.

Elle s'allongea tout  fait sur la peau de lion. Sa jambe droite devint
nue.

--Il est l'heure d'aller le retrouver,--dit-elle languissamment.--Tu
recevras d'ici peu mes ordres. Tanit-Zerga, reconduis-le. Montre-lui
d'abord sa chambre. Il ne doit pas la connatre.

Je me levai et lui pris la main pour la baiser. Cette main, elle
l'appuya fortement  mes lvres  les faire saigner sous cette espce de
marque de possession.

       *       *       *       *       *

J'tais maintenant dans le couloir sombre. La petite fille  la tunique
de soie rouge allait devant.

--Voil ta chambre,--dit-elle.

Elle reprit:

--Maintenant, si tu veux, je te mnerai vers la salle  manger. Les
autres vont s'y runir pour le dner.

Elle parlait un adorable franais zzayant.

--Non. Tanit-Zerga, non, je prfre rester ici, ce soir. Je n'ai pas
faim. Je suis fatigu.

--Tu te rappelles mon nom,--fit-elle.

Elle en paraissait fire. Je sentis que j'aurais en elle, le cas
chant, une allie.

--Je me rappelle ton nom, petite Tanit-Zerga, parce qu'il est beau[13].

J'ajoutai:

--Maintenant, laisse-moi, petite, je veux tre seul.

Elle s'ternisait dans la pice. J'tais touch et agac. Un immense
besoin de me replier sur moi-mme m'avait saisi.

--Ma chambre est au-dessus de la tienne,--dit-elle.--Sur cette table, il
y a un timbre de cuivre, tu n'auras qu' frapper, si tu veux quelque
chose. Un Targui blanc viendra.

Cette recommandation, une seconde, m'amusa. J'tais dans un htel, au
milieu du Sahara. Je n'avais qu' sonner pour le service.

Je regardai ma chambre. Ma chambre! pour combien de temps serait-elle
mienne?

C'tait une pice assez large. Des coussins, un divan, une alcve
taille dans le roc, le tout clair par une vaste baie que voilait un
store de paille.

J'allai vers cette fentre, je levai le store. La lueur du soleil
couchant entra.

Le coeur plein de penses inexprimables, je m'accoudai  l'appui
rocheux. La fentre tait oriente vers le Sud. Elle dominait le sol
d'au moins soixante mtres. La muraille volcanique filait au-dessous,
vertigineusement lisse et noire.

Devant moi,  deux kilomtres environ, s'levait une autre muraille: la
premire enceinte de terre du _Critias_. Puis, trs loin, au del,
j'aperus l'immense dsert rouge.




CHAPITRE XII

MORHANGE SE LVE ET DISPARAIT


Ma fatigue tait telle que je ne fis qu'un somme jusqu'au lendemain. Je
me rveillai vers trois heures de l'aprs-midi.

Immdiatement, je songeai aux vnements de la veille, et ne manquai pas
de les trouver trs tonnants.

--Voyons, me dis-je. Procdons par ordre. Il faut d'abord consulter
Morhange.

En outre, je me sentais un formidable apptit.

Le timbre indiqu par Tanit-Zerga tait  porte de ma main. Je le
heurtai. Un Targui blanc parut.

--Mne-moi  la bibliothque,--commandai-je.

Il obit. En traversant de nouveau un labyrinthe d'escaliers et de
couloirs, je compris que je ne saurais jamais me retrouver sans aide.

Morhange tait effectivement dans la bibliothque. Il lisait avec
intrt un manuscrit.

--Un trait perdu de Saint-Optat,--me dit-il.--Ah! si Dom Granger tait
ici! Voyez: de l'criture semi-onciale.

Je ne rpondis pas. Sur la table,  ct du manuscrit, un objet avait
immdiatement fix mon attention. C'tait une bague d'orichalque,
identique  celle qu'Antina m'avait remise la veille, et  celle
qu'elle-mme portait.

Morhange sourit.

--Eh bien?--dis-je.

--Eh bien?

--Vous l'avez vue?

--Je l'ai vue effectivement,--rpondit Morhange.

--Elle est bien belle, n'est-ce pas?

--La chose me parat difficile  contester,--rpondit mon compagnon.--Je
crois mme pouvoir affirmer qu'elle est aussi intelligente que belle.

Il y eut un silence. Morhange, trs calme, faisait tourner entre ses
doigts l'anneau d'orichalque.

--Vous savez quel doit tre notre destin ici?--demandai-je.

--Je le sais. M. Le Mesge nous l'a expliqu hier en termes discrets et
mythologiques. C'est videmment une trs extraordinaire aventure.

Il se tut, puis, me regardant bien en face:

--Mon repentir est immense de vous y avoir entran. Une seule chose
pourrait l'adoucir, c'est de voir que vous prenez assez facilement,
depuis hier soir, votre parti de tout cela.

O Morhange avait-il puis cette science du coeur humain? Je ne
rpondis pas, lui fournissant ainsi la meilleure preuve qu'il avait vu
juste.

--Que comptez-vous faire?--murmurai-je enfin.

Il referma son manuscrit, se carra confortablement dans un fauteuil,
alluma un cigare et me rpondit en ces termes:

--J'y ai mrement rflchi. Un peu de casuistique aidant, j'ai dcouvert
ma ligne de conduite. Elle est simple, et ne souffre pas de discussion.

La question ne se pose pas pour moi tout  fait comme pour vous, 
cause de mon caractre quasi-religieux qui, je dois le reconnatre, est
embarqu dans une inquitante galre. Je n'ai pas prononc de voeux,
c'est entendu, mais outre que je me vois interdire par le vulgaire
neuvime commandement des relations avec une personne qui n'est pas ma
femme, j'avoue que je n'ai aucun got pour l'espce de service command
en vue duquel cet excellent Cegher-ben-Chekh a bien voulu nous
recruter.

Ceci pos, il reste cependant  considrer que ma vie ne m'appartient
pas en propre, avec facult d'en disposer comme pourrait le faire un
explorateur priv, voyageant pour des buts  lui et par ses propres
moyens. Moi, j'ai une mission  remplir, des rsultats  recueillir. Si
je pouvais donc reconqurir ma libert, aprs avoir pay le singulier
droit de page qui est de coutume ici, je consentirais  donner
satisfaction  Antina, dans la mesure de mes moyens. Je connais assez
l'esprit large de l'Eglise, et en particulier celui de la congrgation 
laquelle j'aspire: cette faon de procder serait immdiatement
ratifie, et, qui sait? peut-tre approuve. Sainte Marie l'Egyptienne a
livr son corps aux bateliers dans une circonstance analogue. Elle n'en
a retir que glorifications. Mais, ce faisant, elle avait la certitude
d'atteindre son but, qui tait saint. La fin justifiait les moyens.

Or, en ce qui me concerne, rien de semblable. Que j'obtempre aux
caprices les plus saugrenus de cette dame, cela ne m'empchera pas
d'tre bientt catalogu dans la salle de marbre rouge avec le numro
54, ou 55 si elle prfre s'adresser d'abord  vous. Dans ces
conditions...

--Dans ces conditions?

--Dans ces conditions, je serais impardonnable d'acquiescer.

--Que comptez-vous faire, alors?

--Ce que je compte faire?...

Morhange appuya sa nuque sur le dossier du fauteuil, lana au plafond
une bouffe de fume, sourit.

--Rien,--dit-il,--et c'est assez. Voyez-vous, l'homme a, sur la femme,
en la matire, une incontestable supriorit. De par sa conformation, il
peut opposer la plus complte des fins de non-recevoir. La femme, pas.

Et il ajouta, avec un regard ironique:

--N'est contraint que qui le veut bien.

Je baissai la tte.

--J'ai essay,--reprit-il,--vis--vis d'Antina, de tous les trsors de
la plus subtile dialectique. Peine perdue. Mais enfin, ai-je dit, 
bout d'arguments, pourquoi pas M. Le Mesge? Elle s'est mise  rire.
Pourquoi pas le pasteur Spardek? a-t-elle rpondu. MM. Le Mesge et
Spardek, sont des rudits que j'estime. Mais

    _Maudit soit  jamais le rveur inutile,_
    _Qui voulut, le premier, dans sa stupidit,_
    _S'prenant d'un problme insoluble et strile,_
    _Aux choses de l'amour mler l'honntet._

En outre, a-t-elle ajout, avec ce sourire qu'elle a rellement
charmant, il est probable que tu ne les as ni l'un ni l'autre bien
regards. Ont suivi quelques compliments sur ma plastique, auxquels je
n'ai rien trouv  rpondre, tant ces quatre vers de Baudelaire
m'avaient dsaronn.

Elle a daign m'expliquer encore: M. Le Mesge est un savant qui m'est
utile. Il connat l'espagnol et l'italien, classe mes papiers et
s'efforce de mettre en ordre ma gnalogie divine. Le rvrend Spardek
sait l'anglais et l'allemand. Le comte Bielowsky possde  fond les
langues slaves; en outre je l'aime comme un pre. Il m'a connue petite
du temps que je ne songeais pas encore aux btises que tu sais. Ils me
sont indispensables dans les rapports que je peux avoir avec des
visiteurs de nationalits diffrentes, quoique je commence  user assez
bien des dialectes dont j'ai besoin... Mais voil bien des mots, et
c'est la premire fois que je donne des explications sur ma conduite.
Ton ami n'est pas si curieux. L-dessus, elle m'a congdi. Drle de
femme, en vrit. Je la crois un peu renanienne, mais avec plus
d'habitude que le matre des choses de la volupt.

--Messieurs,--dit tout  coup M. Le Mesge survenant,--que tardez-vous?
On vous attend pour le dner.

Le petit professeur tait ce soir particulirement de bonne humeur. Il
avait une rosette violette neuve.

--Alors?--interrogea-t-il d'un petit air gaillard.--Vous l'avez vue?

Ni Morhange, ni moi ne lui rpondmes.

Le rvrend Spardek et l'hetman de Jitomir avaient dj commenc de
dner quand nous arrivmes. Le soleil  son dclin mettait sur les
nattes crme des reflets framboise.

--Asseyez-vous, messieurs,--fit bruyamment M. Le Mesge.--Lieutenant de
Saint-Avit, vous n'tiez pas des ntres hier soir. Vous allez goter
pour la premire fois de la cuisine de Koukou, notre cuisinier bambara.
Vous m'en direz des nouvelles.

Un serviteur ngre dposa devant moi un superbe grondin, mergeant d'une
sauce au piment rouge comme tomate.

J'ai dj dit que je mourais de faim. Le mets tait exquis. La sauce me
donna aussitt soif.

--Hoggar blanc, 1879,--me souffla l'hetman de Jitomir, en emplissant mon
gobelet d'une fine liqueur topaze.--C'est moi qui le soigne: rien pour
la tte, tout pour les jambes.

Je vidai d'un trait mon gobelet. La socit commena  m'apparatre
charmante.

--H, capitaine Morhange,--cria M. Le Mesge  mon compagnon qui
dgustait posment son grondin,--que dites-vous de cet acanthoptrygien?
Il a t pch aujourd'hui dans le lac de l'oasis. Commencez-vous 
admettre l'hypothse de la mer Saharienne?

--Ce poisson est un argument,--dit mon compagnon.

Et il se tut, soudain. La porte venait de s'ouvrir. Le Targui blanc
entra. Les convives firent silence.

Lentement, l'homme voil alla vers Morhange. Il toucha son bras droit.

--Bien,--dit Morhange.

Et, s'tant lev, il suivit le messager.

La buire de Hoggar 1879 tait entre moi et le comte Bielowsky. J'en
emplis mon gobelet,--un gobelet d'un demi-litre,--et le vidai
nerveusement.

L'hetman me jeta un regard sympathique.

--H! h!--dit M. Le Mesge, me poussant le coude,--Antina respecte
l'ordre hirarchique.

Le rvrend Spardek eut un pudique sourire.

--H! h!--rpta M. Le Mesge.

Mon gobelet tait vide. Une seconde, j'eus la tentation de le lancer 
la tte de l'agrg d'histoire. Mais, baste! je le remplis et le vidai
de nouveau.

--M. Morhange ne gotera que par coeur  ce dlicieux rti de
mouton,--fit le professeur, de plus en plus grillard, en s'adjugeant
une large tranche de viande.

--Il n'aura pas  le regretter,--dit l'hetman avec humeur.--Ce n'est pas
du rti: c'est de la corne de mouflon. Vraiment, Koukou commence  se
moquer de nous.

--Prenez-vous-en au rvrend,--riposta la voix aigre de M. Le Mesge.--Je
lui ai rpt assez souvent de chercher des catchumnes autres que
notre cuisinier.

--Monsieur le professeur,--dit avec dignit M. Spardek.

--Je maintiens ma protestation.--cria M. Le Mesge, qui, ds cette
minute, me parut un peu gris.--J'en fais juge monsieur,--continua-t-il
en se tournant de mon ct.--Monsieur est nouveau venu. Monsieur est
sans parti pris. Eh bien, je le lui demande. A-t-on le droit de
dtraquer un cuisinier bambara en lui bourrant tout le jour la tte de
discussions thologiques auxquelles rien ne le prdispose?

--Hlas!--rpondit tristement le pasteur,--comme vous vous trompez. Il
n'a qu'une propension trop forte  la controverse.

--Koukou est un fainant, qui profite de la vache  Colas pour ne plus
rien faire et laisser brler nos escalopes,--opina l'hetman.--Vive le
pape,--hurla-t-il en remplissant les verres  la ronde.

--Je vous assure que ce Bambara m'inquite,--reprit avec beaucoup de
dignit M. Spardek.--Savez-vous o il en est maintenant? Il nie la
prsence relle. Le voici  deux doigts des erreurs de Zwingle et
d'[OE]colampade Koukou nie la prsence relle.

--Monsieur,--dit M. Le Mesge, trs excit,--on doit laisser en paix les
gens chargs de la cuisine. Ainsi le comprenait Jsus, qui, je pense,
tait aussi bon thologien que vous, et  qui l'ide ne vint jamais de
dtourner Marthe de ses fourneaux pour lui conter des sornettes.

--Parfaitement,--approuva l'hetman.

Il tenait entre ses genoux une jarre qu'il s'efforait de dboucher.

--Ctes rties, ctes rties,--me souffla-t-il, y tant parvenu.--Les
gobelets, rassemblement!

--Koukou nie la prsence relle,--continua le pasteur, en vidant
tristement son verre.

--Eh!--me dit  l'oreille l'hetman de Jitomir,--laissez-les dire. Vous
ne voyez donc pas qu'ils sont tout  fait ivres.

Lui-mme grasseyait beaucoup. Il eut toutes les peines du monde 
remplir mon gobelet  peu prs jusqu'au bord.

J'eus envie de repousser le vase. Puis, une pense me vint:

A l'heure actuelle, Morhange... Quoi qu'il puisse dire... Elle est si
belle!

Alors, attirant le gobelet  moi, je le vidai de nouveau.

Maintenant M. Le Mesge et le pasteur s'embrouillaient dans la plus
extraordinaire controverse religieuse, se jetant  la tte le _Book of
commun Prayer_, la _Dclaration des Droits de l'homme_, la _Bulle
Unigenitus_. Petit  petit, l'hetman commenait  prendre sur eux cet
ascendant de l'homme du monde qui, mme ivre  en pleurer, s'impose de
toute la supriorit qu'a l'ducation sur l'instruction.

Le comte Bielowsky avait bien bu cinq fois plus que le professeur et le
pasteur. Mais il portait dix fois mieux le vin.

--Laissons l ces ivrognes,--fit-il avec dgot.--Venez, cher ami. Nos
partenaires nous attendent dans la salle de jeu.

       *       *       *       *       *

--Mesdames et messieurs,--fit l'hetman en y pntrant,--permettez-moi de
vous prsenter un nouveau partenaire, mon ami, monsieur le lieutenant de
Saint-Avit.--Laisse faire,--murmura-t-il  mon oreille.--Ce sont les
serviteurs de la maison... Mais je me donne l'illusion, vois-tu.

Je vis effectivement qu'il tait trs ivre.

La salle de jeu tait troite et longue. Une vaste table,  ras du sol,
entoure de coussins sur lesquels taient vautrs une douzaine
d'indignes, composait l'essentiel de l'ameublement. Au mur, deux
gravures tmoignant du plus heureux clectisme: le _Saint
Jean-Baptiste_, du Vinci, et la _Maison des dernires cartouches_,
d'Alphonse de Neuville.

Sur la table, des gobelets de terre rouge. Une lourde jarre, pleine
d'alcool de palme.

Parmi les assistants, je retrouvai des connaissances: mon masseur, la
manucure, le barbier, deux ou trois Touareg blancs qui avaient abaiss
leur voile et fumaient gravement leurs longues pipes  couvercle de
cuivre. Tous taient en attendant mieux, plongs dans les dlices d'une
partie de cartes qui me parut bien tre le _rams_. Deux des belles
suivantes d'Antina, Aguida et Sydya, taient au nombre des convives.
Leur lisse peau bistre luisait sous les voiles lams d'argent. J'eus de
la peine de ne point apercevoir la tunique de soie rouge de la petite
Tanit-Zerga. De nouveau, je pensai  Morhange, mais seulement l'espace
d'une seconde.

--Les jetons, Koukou,--commanda l'hetman.--Nous ne sommes pas ici pour
nous amuser.

Le cuisinier zwingliste dposa devant lui une caisse de jetons
multicolores. Le comte Bielowsky se mit en devoir de les compter, les
rpartissant en petits tas avec une gravit infinie.

--Les blancs valent un louis,--m'expliqua-t-il.--Les rouges cent francs.
Les jaunes cinq cents. Les verts mille. Ah! c'est qu'on joue ici un jeu
d'enfer, vous savez. Au reste, vous allez voir.

--Je prends la banque  dix mille,--dit le cuisinier zwingliste.

--Douze mille,--dit l'hetman.

--Treize,--dit Sydya, qui, avec un sourire mouill, assise sur un des
genoux du comte, disposait amoureusement ses jetons en petites piles.

--Quatorze,--dis-je.

--Quinze,--fit la voix aigre de Rosita, la vieille ngresse manucure.

--Dix-sept,--proclama l'hetman.

--Vingt mille,--trancha le cuisinier.

Et il martela, nous jetant un regard de dfi:

--Vingt. Je prends la banque  vingt mille.

L'hetman eut un geste de mauvaise humeur.

--Satan Koukou! Il n'y a rien  faire contre cet animal. Vous allez
avoir  jouer serr, lieutenant.

Koukou s'tait plac en potence en bout de la table. Il battait
maintenant les cartes avec une maestria dont je restai interloqu.

--Je vous l'avais dit: comme Chez Anna Deslions--murmura l'hetman avec
fiert.

--Messieurs, faites vos jeux.--glapit le ngre.--Faites vos jeux,
messieurs.

--Attends, animal,--dit Bielowsky.--Tu vois bien que les verres sont
vides. Ici, Cacambo.

Les gobelets furent immdiatement remplis par le masseur hilare.

--Coupe,--fit Koukou, s'adressant  Sydya, la belle Targui, qu'il avait
 sa droite.

La jeune femme coupa, en personne superstitieuse, de la main gauche.
Mais il faut dire que sa droite tait occupe par le gobelet qu'elle
portait  ses lvres. Je vis se gonfler la fine gorge mate.

--Je donne,--dit Koukou.

Nous tions placs de la manire suivante:  gauche, l'hetman, Aguida,
dont il enserrait la taille avec la plus aristocratique dsinvolture.
Cacambo, une femme targui, puis deux ngres voils, graves, attentifs au
jeu. A droite, Sydya, moi, la vieille manucure Rosita, Barouf, le
barbier, une autre femme, deux Touareg blancs, graves et attentifs,
symtriques de ceux de gauche.

--J'en veux, me dit l'hetman.

Sydya fit un geste ngatif.

Koukou tira, donna un quatre  l'hetman, se servit un cinq.

--Huit,--annona Bielowsky.

--Six,--dit la jolie Sydya.

--Sept,--abattit Koukou.--Un tableau paie l'autre,--ajouta-t-il
froidement.

--Je fais paroli,--dit l'hetman.

Cacambo et Aguida l'imitrent. De notre ct, on tait plus rserv. La
manucure, notamment, ne risquait que vingt francs  la fois.

--Je demande l'galit des tableaux,--fit Koukou, imperturbable.

--Que ce particulier est insupportable,--maugra le comte.--Voil. Es-tu
content?

Koukou donna, et abattit neuf.

--Honneur et patrie!--hurla Bielowsky.--J'avais huit...

Moi qui avais deux rois, je ne manifestai pas ma mauvaise humeur. Rosita
me prit les cartes des mains.

Je regardai,  ma droite, Sydya. Ses immenses cheveux noirs couvraient
ses paules. Elle tait rellement trs belle, un peu ivre, comme toute
cette fantasmagorique assistance. Elle me regardait aussi, mais en
dessous, avec un air de bte timide.

Ah! pensai-je. Elle doit avoir de la crainte. Il y a crit sur ma tte:
chasse garde.

Je frlai son pied. Elle le recula peureusement.

--Qui veut des cartes?--demanda Koukou.

--Pas moi,--fit l'hetman.

--Servie,--dit Sydya.

Le cuisinier tira un quatre.

--Neuf,--dit-il.

--La carte qui m'tait destine,--sacra le comte.--Et cinq, j'avais
cinq.--Ah! si je n'avais pas jadis promis  Sa Majest l'empereur
Napolon III de ne plus jamais tirer  cinq. Il y a des moments o c'est
dur, dur... Et voil cette brute de ngre qui fait Charlemagne.

C'tait vrai, Koukou, ayant rafl les trois quarts des jetons, se levait
avec dignit, et saluant l'assistance.

--A demain, _messis_.

--Allez-vous-en tous,--hurla l'hetman de Jitomir.-Restez avec moi,
monsieur de Saint-Avit.

Quand nous fmes seuls, il se versa encore un grand gobelet d'alcool. Le
plafond de la salle disparaissait dans la fume grise.

--Quelle heure est-il?--demandai-je.

--Minuit et demi. Mais vous n'allez pas m'abandonner comme cela, mon
enfant, mon cher enfant. J'ai le coeur lourd, lourd.

Il pleurait  chaudes larmes. Les basques de son habit, sur le divan,
derrire lui, faisaient de grands lytres vert pomme.

--N'est-ce pas qu'Aguida est belle,--fit-il pleurant toujours.--Tenez,
elle me rappelle,  peine en plus brun, la comtesse de Teruel, la belle
comtesse de Teruel, Mercds, vous savez bien, qui se baignait toute
nue,  Biarritz, devant le rocher de la Vierge, un jour que le prince de
Bismarck tait sur la passerelle. Vous ne vous souvenez pas? Mercds de
Teruel?

J'eus un haussement d'paules.

--C'est vrai, j'oubliais, vous tiez trop jeune. Deux ans, trois ans. Un
enfant. Oui, un enfant. Ah! mon enfant, avoir t de cette poque, et
tre rduit  tailler une banque avec des sauvages... Il faut que je
vous raconte...

Je me levai et le repoussai.

--Reste! reste!--supplia-t-il.--Je te dirai tout ce que tu voudras, je
te conterai ce que tu voudras, comment je suis venu ici, des choses que
je n'ai jamais dites  un autre. Reste, j'ai besoin de m'pancher dans
le sein d'un vritable ami. Je te dirai tout, je te rpte. J'ai
confiance en toi. Tu es Franais, gentilhomme. Je sais que tu ne lui
rpteras rien.

--Que je ne lui rpterai rien. A qui?

--A...

Sa voix s'empta. Je crus y saisir un frisson de crainte.

--A qui?

--A...  elle,  Antina,--murmura-t-il.

Je me rassis.




CHAPITRE XIII

HISTOIRE DE L'HETMAN DE JITOMIR


Le comte Casimir en tait arriv  ce point o l'ivresse prend une sorte
de gravit, de componction.

Il se recueillit une seconde, et commena ce rcit dont je regrette de
ne pouvoir reproduire qu'imparfaitement le savoureux archasme.

       *       *       *       *       *

--Lorsque les nouveaux muscats commenceront  rosir dans les jardins
d'Antina, j'aurai soixante-huit ans. C'est une triste chose, mon cher
enfant, d'avoir mang son bl en herbe. Il n'est pas vrai que la vie est
un perptuel recommencement. Quelle amertume, quand on a connu les
Tuileries en 1860, d'en tre rduit au point o j'en suis!

Un soir, bien peu avant la guerre (je me rappelle que Victor Noir
vivait encore), des femmes charmantes dont je tairai les noms (je lis
de temps  autre ceux de leurs fils dans la chronique mondaine du
_Gaulois_) me manifestrent le dsir de coudoyer des lorettes
authentiques. Je les menai  un bal de la _Grande Chaumire_. C'tait un
public de rapins, de filles, d'tudiants. Au milieu du bastringue,
plusieurs couples dansaient le cancan  en dcrocher les lustres. Nous
remarqumes surtout un petit jeune homme brun, vtu d'une mauvaise
redingote et d'un pantalon  carreaux que ne soutenait srement nulle
bretelle. Il tait bigle, avait une vilaine barbe et des cheveux
poisseux comme des berlingots noirs. Les entrechats qu'il battait
taient extravagants. Ces dames se le firent nommer: Leone Gambetta.

Quelle misre, lorsque je pense qu'il m'et suffi alors d'abattre d'un
coup de pistolet ce vilain avocat pour garantir  tout jamais ma
flicit et celle de mon pays d'adoption, car, mon cher ami, je suis
Franais de coeur, sinon de naissance.

Je suis n en 1829,  Varsovie, d'un pre polonais et d'une mre russe,
plus exactement volhynienne. C'est d'elle que je tiens mon titre
d'hetman de Jitomir. Il me fut restitu par le tsar Alexandre II, sur la
demande que lui en fit, lors de sa visite  Paris, mon auguste matre,
l'empereur Napolon III.

Pour des raisons politiques, sur lesquelles on ne pourrait insister
sans refaire l'histoire de la malheureuse Pologne, mon pre, le comte
Bielowsky, quitta Varsovie en 1830, et vint habiter Londres. Sa
fortune, immense, il se mit  la dilapider  la mort de ma mre, par
chagrin, m'a-t-il dit. Quand il mourut  son tour, au moment de
l'affaire Pritchard, il ne me laissait gure qu'un millier de livres
sterling de rente, plus deux ou trois martingales, dont j'ai reconnu
plus tard l'inoprance.

Je ne me souviendrai jamais sans motion de mes dix-neuvime et
vingtime annes, poque o je liquidai compltement ce petit hritage.
Londres tait vritablement alors une ville adorable. Je m'tais arrang
une trs aimable garonnire dans _Piccadilly_.

    _Piccadilly! Shops, palaces, bustle and breeze,_
    _The whirling of wheels, and the murmur of trees._

La chasse au renard en _briska_, les promenades en _boggy_  Hyde-Park,
le raout, sans prjudice des petites parties fines avec les faciles
Vnus de Drury-Lane prenaient tout mon temps. Tout, je suis injuste. Il
restait le jeu, et un sentiment de piti filiale me poussait  y
vrifier les martingales du dfunt comte mon pre. C'est le jeu qui fut
la cause de l'vnement que je vais dire, et dont ma vie devait tre si
trangement bouleverse.

Mon ami lord Malmesbury m'avait rpt cent fois: Il faut que je vous
mne chez une femme exquise qui habite Oxford Street, n 277, miss
Howard. Un soir, je me laissai faire. C'tait le 22 fvrier 1848. La
matresse de maison tait vraiment d'une beaut parfaite et les
convives taient charmants. Outre Malmesbury, j'y comptai plusieurs
relations: lord Clebden, lord Chesterfield, sir Francis Mountjoye, major
au 2e _Life Guards_, le comte d'Orsay. On joua, puis on se mit 
parler politique. Les vnements de France faisaient les frais de la
conversation, et on discutait  perte de vue sur les consquences de
l'meute qui avait clat le matin mme  Paris,  la suite de
l'interdiction du banquet du XIIe arrondissement, et dont le
tlgraphe venait d'apporter la nouvelle. Je ne m'tais jamais occup
jusque-l des choses publiques. Je ne sais donc ce qui me passa par la
tte lorsque j'affirmai avec la fougue de mes dix-neuf ans que les
nouvelles arrives de France signifiaient la Rpublique pour le
lendemain et l'Empire pour le surlendemain.

Les convives accueillirent ma boutade avec un rire discret, et leurs
regards se portaient du ct d'un invit qui tait assis cinquime  une
table de bouillotte o l'on venait de s'arrter de jouer.

L'invit sourit aussi. Il se leva, vint vers moi. Je le vis de taille
moyenne, plutt petit, serr dans une redingote bleue, l'oeil lointain
et vague.

Tous les assistants considraient cette scne avec un amusement ravi.

--A qui ai-je l'honneur?--demanda-t-il d'une voix trs douce.

--Comte Casimir Bielowsky,--rpondis-je vertement, pour lui prouver que
la diffrence d'ge n'tait pas un motif suffisant  justifier son
interrogation.

--Eh bien, mon cher comte, puisse votre prdiction se raliser, et
j'espre que voudrez bien ne pas ngliger les Tuileries,--fit en
souriant l'invit  la redingote bleue.

Et il ajouta, consentant enfin  se prsenter:

--Prince Louis-Napolon Bonaparte.

       *       *       *       *       *

Je n'ai jou aucun rle actif dans le coup d'Etat, et je ne le regrette
point. Mon principe est qu'un tranger ne doit pas s'immiscer dans les
tumultes intrieurs d'un pays. Le prince comprit cette discrtion, et
n'oublia pas le jeune homme qui lui avait t d'un si heureux augure.

Je fus un des premiers qu'il appela  l'Elyse. Ma fortune fut
dfinitivement assise par une note diffamatoire de _Napolon le Petit_.
L'an d'aprs, quand Mgr Sibour eut pass par l, j'tais fait
gentilhomme de la chambre et l'Empereur poussait sa bont jusqu' me
faire pouser la fille du marchal Repeto, duc de Mondovi.

Je n'ai aucun scrupule  proclamer que cette union ne fut pas ce
qu'elle aurait d tre. La comtesse, ge de dix ans de plus que moi,
tait revche et pas particulirement jolie. En outre, sa famille avait
formellement exig le rgime dotal. Or, je n'avais plus  cette poque
que mes vingt-cinq mille livres d'appointements comme gentilhomme de la
chambre. Triste sort pour quelqu'un qui frquentait le comte d'Orsay et
le duc de Gramont-Caderousse. Sans la bienveillance de l'Empereur,
comment euss-je fait?

Un matin du printemps de 1862, j'tais dans mon cabinet  dpouiller
mon courrier. Il y avait une lettre de Sa Majest, me convoquant pour
quatre heures aux Tuileries; une lettre de Clmentine, m'informant
qu'elle m'attendait  cinq heures chez elle. Clmentine tait la toute
belle pour qui je faisais alors des folies. J'en tais d'autant plus
fier que je l'avais souffle, un soir,  la Maison Dore, au prince de
Metternich qui en tait trs pris. Toute la cour m'enviait cette
conqute; j'tais moralement oblig de continuer  en assurer les
charges. Et puis Clmentine tait si jolie! L'Empereur lui-mme... Les
autres lettres, mon Dieu, les autres lettres taient prcisment les
notes des fournisseurs de cette enfant qui, malgr mes remontrances
discrtes, s'obstinait  me les faire tenir  mon domicile conjugal.

Il y en avait pour un peu plus de quarante mille francs. Robes et
sorties de bal  la maison Gagelin-Opigez, 23, rue Richelieu; chapeaux
et coiffures de Mme Alexandrine, 14, rue d'Antin; jupons multiples et
lingerie de Mme Pauline, 100, rue de Clry; passementeries et gants
_Josphine de la Ville de Lyon_, 6, rue de la Chausse-d'Antin; foulards
de la _Malle des Indes_; mouchoirs de la _Compagnie Irlandaise_;
dentelles de la maison Ferguson; lait antphlique de Cands... Ce lait
antphlique de Cands, surtout, me combla de stupfaction. La facture
portait cinquante et un flacons. Six cent trente-sept francs cinquante
de lait antphlique de Cands. De quoi dulcorer l'piderme d'un
escadron de cent gardes!

--Cela ne peut continuer ainsi,--dis-je, mettant les factures dans ma
poche.

A quatre heures moins dix, je franchissais le guichet du Carrousel.

Dans le salon des aides de camp, je tombai sur Bacciochi.

--L'Empereur est gripp,--me dit-il.--Il garde la chambre. Il a donn
l'ordre de vous introduire ds que vous serez l. Venez.

Sa Majest, vtue d'un veston  brandebourgs et d'un pantalon cosaque,
rvait devant une fentre. On voyait onduler les ples verdures des
Tuileries qui luisaient sous une petite pluie tide.

--Ah! te voil,--fit Napolon.--Tiens, prends une cigarette. Il parat
que vous en avez fait de belles, toi et Gramont-Caderousse, hier soir,
au _Chteau des Fleurs_.

J'eus un sourire de satisfaction.

--Eh quoi, Votre Majest sait dj...

--Je sais, je sais vaguement.

--Connat-elle le dernier mot de Gramont-Caderousse.

--Non, mais tu vas me le dire.

--Eh bien, voil. Nous tions cinq ou six, moi, Viel-Castel, Gramont,
Persigny...

--Persigny,--fit l'Empereur,--il a tort de s'afficher avec Gramont,
aprs tout ce que Paris raconte de sa femme.

--Justement, Sire. Eh bien, Persigny tait mu, il faut le croire. Il
s'est mis  nous parler des tristesses que lui causait la conduite de la
duchesse.

--Ce Fialin manque un peu de tact,--murmura l'Empereur.

--Justement, Sire. Alors, Votre Majest sait-elle ce que Gramont lui a
lanc?

--Quoi?

--Il lui a dit: Monsieur le duc, je vous dfends de dire devant moi du
mal de ma matresse.

--Gramont exagre,--fit Napolon avec un sourire rveur.

--C'est ce que nous avons tous trouv, Sire, y compris Viel-Castel, qui
tait pourtant ravi.

--A ce propos,--fit l'Empereur aprs un silence,--j'ai oubli de te
demander des nouvelles de la comtesse Bielowsky.

--Elle va bien, Sire. Je remercie Votre Majest.

--Et Clmentine? Toujours aussi bonne enfant?

--Toujours, Sire. Mais...

--Il parat que M. Baroche en est amoureux fou.

--J'en suis trs honor, Sire. Mais cet honneur devient bien onreux.

J'avais tir de ma poche les notes de la matine et les talais sous
les yeux de l'Empereur.

Il regarda avec son sourire lointain.

--Allons, allons. Ce n'est que cela. J'y remdierai, d'autant que j'ai
 te demander un service.

--Je suis  l'entire disposition de Votre Majest.

Il agita une sonnette.

--Faites venir M. Mocquard.

--Je suis gripp,--ajouta-t-il.--Mocquard t'expliquera la chose.

Le secrtaire particulier de l'Empereur entra.

--Voici Bielowsky, Mocquard,--dit Napolon.--Vous tes au courant de ce
que j'attends de lui. Mettez-l'y.

Et il se mit  tapoter les vitres, sur lesquelles la pluie giclait avec
rage.

--Mon cher comte,--dit Mocquard en prenant place,--c'est trs simple.
Vous n'tes pas sans avoir entendu parler d'un jeune explorateur de
talent, M. Henry Duveyrier.

Je secouai ngativement la tte, fort surpris par cette entre en
matire.

--M. Duveyrier,--continua Mocquard,--est revenu  Paris aprs un voyage
particulirement audacieux dans le Sud Algrien et le Sahara. M. Vivien
de Saint-Martin, que j'ai vu ces jours-ci, m'a affirm que la Socit de
Gographie comptait lui dcerner  ce propos sa grande mdaille d'or. Au
cours de son voyage, M. Duveyrier est entr en relations avec les chefs
du peuple qui s'est montr jusqu'ici si rebelle  l'influence des armes
de Sa Majest, les Touareg.

Je regardai l'Empereur; mon ahurissement tait tel qu'il se mit  rire.

--Ecoute,--dit-il.

--M. Duveyrier,--continua Mocquard,--a pu obtenir qu'une dlgation de
ces chefs vnt  Paris prsenter ses respects  Sa Majest. Des
rsultats trs importants peuvent sortir de cette visite, et Son
Excellence le ministre des Colonies ne dsespre pas d'en obtenir la
signature d'un trait de commerce rservant  nos nationaux des
avantages particuliers. Ces chefs, au nombre de cinq, parmi lesquels le
Cheikh Othman, amenokal ou sultan de la Confdration des Adzger,
arrivent demain matin  la gare de Lyon. M. Duveyrier les y attendra.
Mais l'Empereur a pens qu'en outre...

--J'ai pens,--dit Napolon III, combl d'aise par mon air
bahi,--qu'il tait correct qu'un des gentilshommes de ma chambre
attendit  leur arrive ces dignitaires musulmans. C'est pourquoi tu es
ici, mon pauvre Bielowsky. Ne t'effraye pas,--ajouta-t-il en riant plus
fort.--Tu auras avec toi M. Duveyrier. Tu n'es charg que de la partie
mondaine de la rception: accompagner ces imans au djeuner que je leur
offre demain aux Tuileries, puis, le soir, discrtement  cause de leur
religion qui est trs susceptible, arriver  leur donner une haute ide
de la civilisation parisienne, sans rien exagrer: n'oublie pas qu'ils
sont, au Sahara, de hauts dignitaires religieux. L-dessus, j'ai
confiance en ton tact et te laisse carte blanche... Mocquard!

--Sire?

--Vous ferez porter au budget, mi-partie des Affaires trangres,
mi-partie des Colonies, les fonds ncessaires au comte Bielowsky pour la
rception de la dlgation targui. Il me semble que cent mille francs
pour commencer... Le comte n'aura qu' vous faire savoir s'il a t
induit  dpasser ce crdit.

       *       *       *       *       *

Clmentine habitait, rue Boccador, un petit pavillon mauresque que
j'avais achet pour elle  M. de Lesseps. Je la trouvai au lit. En
m'apercevant, elle fondit en larmes.

--Grands fous que nous sommes,--murmura-t-elle au milieu de ses
sanglots,--qu'avons nous fait!

--Clmentine, voyons!

--Qu'avons-nous fait, qu'avons-nous fait!--rptait-elle, et j'avais
contre moi ses immenses cheveux, noirs, sa chair tide qui fleurait
l'eau de Nanon.

--Qu'y a-t-il? Mais qu'y a-t-il?

--Il y a,--et elle me murmura quelque chose  l'oreille.

--Non,--fis-je abasourdi.--Es-tu bien sre?

--Si j'en suis sre!

J'tais atterr.

--Cela n'a pas l'air de te faire plaisir,--dit-elle, trs aigre.

--Je ne dis pas cela, Clmentine, mais enfin... Je suis trs heureux,
je t'assure.

--Prouve-le mot: passons demain la journe ensemble.

--Demain,--sursautai-je,--impossible!

--Pourquoi?--demanda-t-elle, souponneuse.

--Parce que, demain, il faut que je pilote la mission targui dans
Paris... Ordre de l'Empereur.

--Qu'est-ce que c'est encore que cette craque?--fit Clmentine.

J'avoue que rien ne ressemble plus  un mensonge que la vrit.

Je refis tant bien que mal  Clmentine le rcit de Mocquard. Elle
m'coutait avec un air qui signifiait: on ne me la fait pas!

A la fin, furieux, j'clatai.

--Tu n'as qu' venir voir. Je dne demain soir avec eux, je t'invite.

--Sr que j'irai,--fit Clmentine trs digne.

J'avoue avoir manqu de sang-froid en cette minute. Mais aussi, quelle
journe. Quarante-mille francs de notes au rveil. La corve d'avoir 
convoyer des sauvages dans Paris pour le lendemain. Et, par-dessus le
march, l'annonce d'une prochaine paternit irrgulire...

Aprs tout, pensai-je en rentrant chez moi, ce sont les ordres de
l'Empereur. Il m'a demand de donner  ces Touareg une ide de la
civilisation parisienne. Clmentine se tient trs bien dans le monde,
et, pour le moment, il ne faut pas l'exasprer. Je vais retenir un
cabinet pour demain soir au Caf de Paris et dire  Gramont-Caderousse
et Viel-Castel qu'ils amnent leurs folles matresses. Ce sera trs
gaulois de voir l'attitude des enfants du dsert au milieu de cette
petite partie.

Le train de Marseille arrivait  10 h. 20. Sur le quai, je trouvai M.
Duveyrier, un bon jeune homme de vingt-trois ans, avec des yeux bleus et
une petite barbiche blonde. Les Touareg tombrent dans ses bras en
descendant du wagon. Il avait vcu deux ans avec eux, sous la tente, au
diable vauvert. Il me prsenta au chef, le Cheik Othman, et aux quatre
autres, des hommes splendides sous leurs cotonnades bleues et leurs
amulettes de cuir rouge. Heureusement tous ces gens-l parlaient une
sorte de _sabir_ qui facilita bien les choses.

Je ne mentionne que pour mmoire le djeuner aux Tuileries, les visites
de la soire, au Musum,  l'Htel de Ville,  l'Imprimerie Impriale.
Chaque fois, les Touareg inscrivaient leur nom sur le livre d'or de
l'endroit. Cela n'en finissait plus. Pour en donner une ide, voici quel
tait le nom complet du seul Cheikh Othman:
Othman-ben-el-Hadj-el-Bekri-ben-el-Hadj-el-Faqqi-ben-Mohammed
-Boya-ben-si-Ahmed-es-Soki-ben-Mahmoud[14].

Et il y en avait cinq comme cela!

Mon humeur se maintint bonne, cependant, car, sur les boulevards,
partout, notre succs fut colossal. Au Caf de Paris,  6 h. , ce fut
du dlire. La dlgation, un peu grise, m'embrassait, _Bono_, Napolon;
_bono_ Eugnie; _bono_ Casimir; _bono_ roumis. Gramont-Caderousse et
Viel-Castel taient dj dans le numro 8, avec Anna Grimaldi, des
Folies-Dramatiques, et Hortense Schneider, toutes deux belles  faire
peur. Mais la palme revint, quand elle entra,  ma chre Clmentine. Il
faut que tu saches comment elle tait mise: robe de tulle blanc, sur
jupe en tarlatane bleue de Chine, avec pliss et bouillonn de tulle
au-dessus du pliss. La jupe de tulle se trouvait releve de chaque ct
par des guirlandes de feuillage vert entremles de volubilis roses.
Elle formait ainsi baldaquin rond, ce qui permettait de voir la jupe de
tarlatane devant et sur les cts. Les guirlandes remontaient jusqu' la
ceinture, et, dans l'espace des deux branches, il se trouvait des
noeuds de satin rose  longs bout. Le corsage  pointe tait drap de
tulle, accompagn d'une berthe bouillonne de tulle avec volant de
dentelle. Comme coiffure, elle avait sur ses cheveux noirs une
couronne-diadme des mmes fleurs. Deux longues tranes de feuillage
tournaient dans les cheveux et retombaient sur le cou. Comme sortie de
bal, une sorte de camail en cachemire bleu brod d'or et doubl en satin
blanc.

Tant de splendeur et de beaut murent immdiatement les Touareg, et
surtout le voisin de droite de Clmentine. El-Hadj-ben-Guemma, propre
frre du Cheikh Othman, et amenokal du Hoggar. Au potage essence de
gibier, arros de tokay, il tait dj trs pris. Quand on servit la
compote de fruits Martinique  la liqueur de Mme Amphoux, il manifestait
les signes les plus excessifs d'une passion sans bornes. Le vin de
chypre de la Commanderie acheva de l'clairer sur ses sentiments.
Hortense me faisait du pied sous la table. Gramont, pour avoir voulu en
faire autant  Anna, se trompa et souleva les protestations indignes
d'un des Touareg. Je puis affirmer que lorsque l'heure vint de partir
pour Mabille, nous tions fixs sur la faon dont nos visiteurs
respectaient la prohibition dicte par le Prophte  l'gard du vin.

A Mabille, tandis que Clmentine, Horace, Anna, Ludovic et les Trois
Touareg se livraient au plus endiabl des galops, le Cheikh Othman
m'avait pris  part, et me confiait avec une visible motion certaine
commission dont venait de le charger son frre, le Cheikh Ahmed.

       *       *       *       *       *

Le lendemain,  la premire heure, j'arrivai chez Clmentine.

--Ma fille,--commenai-je aprs tre, non sans peine, parvenu  la
rveiller,--coute-moi, j'ai  te parler srieusement.

Elle se frotta les yeux avec humeur.

--Comment trouves-tu ce jeune seigneur arabe qui, hier soir, te
serrait de si prs?

--Mais... pas mal,--fit-elle en rougissant.

--Sais-tu que dans son pays, il est prince souverain, et rgne sur des
territoires cinq ou six fois plus tendus que ceux de notre auguste
matre, l'Empereur Napolon III?

--Il m'a murmur quelque chose comme cela,--fit-elle, intresse.

--Eh bien, te plairait-il de monter sur un trne  l'instar de notre
auguste souveraine, l'Impratrice Eugnie?

Clmentine me regarda bahie.

--C'est son propre frre, le Cheikh Othmam, qui m'a charg en son nom
de cette dmarche.

Clmentine ne rpondit pas, hbte autant qu'blouie.

--Moi, impratrice!--finit-elle par dire.

--Tu n'as qu' dcider. Il faut ta rponse avant midi. Si c'est oui,
nous djeunons ensemble chez Voisin, et tope-l.

Je voyais que dj la rsolution de Clmentine tait prise, mais elle
crut bon de faire montre d'un peu de sentiment.

--Et toi, toi,--gmit-elle.--T'abandonner ainsi, jamais!

--Mon enfant, pas de folies,--fis-je doucement.--Tu ignores peut-tre
que je suis ruin. Mais l, compltement; je ne sais mme pas comment je
vais pouvoir payer demain ton lait antphlique.

--Ah!--fit-elle.

Elle ajouta cependant:

--Et... l'enfant?

--Quel enfant?

--Le... le ntre.

--Ah! c'est vrai. Eh! mais, tu le passeras aux profits et pertes. Je
suis mme sr que le Cheikh Ahmed trouvera qu'il lui ressemble.

--Tu as toujours le mot pour rire,--fit-elle, souriant et pleurant 
demi.

Le lendemain,  la mme heure, l'express de Marseille emportait les
cinq Touareg et Clmentine. La jeune femme, radieuse, s'appuyait sur le
bras du Cheikh Ahmed qui ne se connaissait pas de joie.

--Y a-t-il beaucoup de magasins dans notre capitale?--demandait-elle
langoureusement  son fianc.

Et l'autre, avec un large rire sous son voile, rpondait:

--_Besef, besef. Bono, roumis, bono._

Au moment du dpart, Clmentine eut une crise d'motion.

--Casimir, coute, tu as toujours t bon pour moi. Je vais tre reine.
Si tu as des ennuis ici, promets-moi, jure-moi...

Le Cheikh avait compris. Il prit une bague  son doigt et la passa au
mien.

--Sidi Casimir camarade,--affirma-t-il nergiquement.--Toi venir nous
retrouver. Prendre bague Sidi Ahmed et montrer. Tout le monde au Hoggar
camarade. _Bono_, Hoggar, _bono_.

Quand je sortis de la gare de Lyon, j'avais la sensation d'avoir russi
une excellente plaisanterie.

L'hetman de Jitomir tait compltement ivre. J'eus toutes les peines du
monde  comprendre la fin de son histoire, d'autant qu'il l'entremlait
 chaque instant de couplets emprunts au meilleur rpertoire de Jacques
Offenbach:

    _Dans un bois passait un jeune homme,_
    _Un jeune homme frais et beau,_
    _Sa main tenait une pomme,_
    _Vous voyez d'ici le tableau._

Qu'est-ce qui fut dsagrablement surpris par le coup de Sedan! ce fut
Casimir, le petit Casimir. Pour le 5 septembre, cinq mille louis 
payer, et pas le premier sou, non, pas le premier sou. Je prends mon
chapeau et mon courage, et pars pour les Tuileries. Il n'y avait plus
d'Empereur, pardieu, non. Mais l'Impratrice tait si bonne. Je la
trouve seule,--ah! les gens dguerpissent vite dans ces
circonstances,--seule avec un snateur, M. Mrime, le seul homme de
lettres que j'aie connu qui ft en mme temps homme du monde. Madame,
lui disait-il, il faut abandonner tout espoir. M. Thiers, que je viens
de rencontrer sur le pont Royal, ne veut rien entendre.

--Madame,--dis-je  mon tour,--Votre Majest saura toujours o sont ses
vrais amis.

Et je lui baise la main.

            _Evoh, que les desses_
            _Ont de drles de faons_
    _Pour enjler, pour enjler, pour enjler les gaarons._

Je rentre chez moi, rue de Lille. En route, je croise la canaille qui
se rendait du Corps lgislatif  l'Htel de Ville. Mon parti tait pris.

--Madame,--dis-je  ma femme,--mes pistolets.

--Qu'y a-t-il?--fait-elle, effraye.

--Tout est perdu. Il reste  sauver l'honneur. Je vais me faire tuer
sur les barricades.

--Ah! Casimir,--sanglote-t-elle en tombant dans mes bras,--je vous
avais mconnu. Pardonnez-moi?

--Je vous pardonne, Aurlie,--fis-je avec une dignit mue,--j'ai eu
moi-mme bien des torts.

Je m'arrachai  cette triste scne. Il tait six heures. Rue du Bac, je
hle un fiacre en maraude.

--Vingt francs de pourboire,--dis-je au cocher,--si tu arrives gare de
Lyon pour le train de Marseille, six heures trente-sept.

L'hetman de Jitomir ne put en dire davantage. Il avait roul sur les
coussins et dormait  poings ferms.

En chancelant, je m'approchai de la grande baie.

Le soleil montait, jaune ple, derrire les montagnes d'un bleu cru.




CHAPITRE XIV

HEURES D'ATTENTE


C'tait la nuit que Saint-Avit aimait  me conter par le menu sa
prestigieuse histoire. Il me la dbitait en petites tranches,
rigoureuses et chronologiques, n'anticipant point sur les pisodes d'un
drame dont je connaissais par avance la tragique issue. Non par souci de
mnager ses effets, sans doute,--je le sentai tellement loign d'un
calcul de cette sorte! Uniquement  cause de l'extraordinaire nervosit
o le plongeait l'vocation de tels souvenirs.

Ce soir-l, le convoi nous apportant le courrier de France venait
d'arriver. Les lettres que Chtelain nous avait remises gisaient sur la
petite table, non dcachetes. Le photophore, halo blme au milieu de
l'immense dsert noir, permettait de reconnatre les critures des
adresses. Oh! le sourire victorieux de Saint-Avit, lorsque, repoussant
de la main toutes ces lettres, je lui dis, d'une voix haletante:

--Continue.

Il acquiesa sans se faire prier.

--Rien ne pourra te donner une ide de la fivre qui fut la mienne du
jour o l'hetman de Jitomir me raconta son quipe jusqu'au jour o je
me retrouvai en prsence d'Antina. Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est
que la pense que j'tais en quelque sorte condamn  mort n'entrait
pour rien dans cette fivre. Au contraire, elle tait surtout motive
par ma hte de voir arriver l'vnement qui serait le signal de ma
perte, la convocation d'Antina. Mais cette convocation ne se pressait
pas d'arriver. Et c'est de ce retard que naissait ma maladive
exaspration.

Ai-je eu, au cours de ces heures, quelques instants de lucidit? Je ne
le crois pas. Je ne me souviens pas de m'tre jamais dit: Eh quoi,
n'as-tu pas honte? Captif d'une situation sans nom, non seulement tu ne
fais rien pour t'en affranchir, mais encore tu bnis ta servitude et
aspires  ta ruine. Le got de demeurer l,  souhaiter la suite de
l'aventure, je ne le colorais mme pas du prtexte qu'aurait pu m'offrir
la volont de ne pas chercher  m'vader sans Morhange. Si une sourde
inquitude me prenait de ne plus voir ce dernier, c'tait pour des
raisons autres que le dsir de le savoir sain et sauf.

Sain et sauf, d'ailleurs, je savais qu'il l'tait. Les Touareg Blancs
du service particulier d'Antina taient, certes, peu communicatifs. Les
femmes n'taient gure plus loquaces. Je savais, il est vrai, par Sydya
et Aguida, que mon compagnon aimait bien les grenades, ou qu'il ne
pouvait souffrir le kouskous aux bananes. Mais, ds qu'il s'agissait
d'avoir un renseignement d'ordre diffrent, elles prenaient la fuite
dans les longs couloirs, effarouches. Avec Tanit-Zerga, c'tait bien
autre chose. Cette petite paraissait avoir une sorte de rpulsion 
voquer devant moi le moindre fait se rapportant  Antina. Elle tait
pourtant, je le savais, dvoue comme un chien  sa matresse. Mais elle
gardait un mutisme obstin si je venais  prononcer son nom, et, par
rpercussion, celui de Morhange.

Quant aux blancs, il ne me plaisait gure d'interroger ces sinistres
fantoches. D'ailleurs, tous trois s'y prtaient peu. L'hetman de Jitomir
sombrait de plus en plus dans l'alcool. Ce qui lui restait de raison, il
semblait qu'il l'et liquid le soir qu'il avait voqu pour moi sa
jeunesse. Je le rencontrai de temps en temps dans les couloirs devenus
soudain pour lui trop troits, fredonnant d'une voix pteuse un couplet
de l'air de _la Reine Hortense_:

    _De ma fille Isabelle_
    _Sois l'poux  l'instant,_
    _Car elle est la plus belle_
    _Et toi le plus vaillant._

Le pasteur Spardek, j'eusse gifl avec bonheur ce fesse-mathieu. Quant
au hideux petit homme  palmes, au rdacteur placide des tiquettes de
la salle de marbre rouge, comment le rencontrer sans avoir envie de lui
crier  la face: Eh! eh! monsieur le professeur, un trs curieux cas
d'apocope: [grec: 'Atlantinea].--Suppression de l'_alpha_,
du _tau_ et du _lambda_! j'ai  votre disposition un cas aussi curieux:
[grec: Klmentinea]. Clmentine.--Apocope du _kappa_, du
_lambda_, de l'_epsilon_ et du _m_.--Si Morhange tait parmi nous, il
vous dirait  ce sujet beaucoup de jolies choses rudites. Mais, hlas!
Morhange ne daigne plus venir parmi nous. On ne voit plus Morhange.

Ma fivre de savoir trouvait un accueil un peu moins rserv auprs de
Rosita, la vieille ngresse manucure; jamais je me suis fait autant
polir les ongles qu'en ces jours d'incertitude. A cette heure,--aprs
six ans,--elle doit tre morte. Je ne manquerai pas  sa mmoire en
notant qu'elle aimait fort la bouteille. La pauvre tait sans dfense
contre celles que je lui apportais, et que je vidais avec elle, par
politesse.

A l'inverse des autres esclaves, qui viennent du Sud vers la Turquie par
l'intermdiaire des marchands de Rht, elle tait ne  Constantinople,
et avait t amene en Afrique par son matre devenu kamakam de
Rhadams... Mais n'attends pas de moi que je complique une histoire dj
assez fertile en pripties par le rcit des avatars de cette manucure.

--Antina,--me disait-elle,--est fille d'El-Hadj-Ahmed-ben-Guemma,
amenokal du Hoggar, et cheikh de la grande tribu noble des Kel-Rhela.
Elle est ne en l'an douze cent quarante et un de l'Hgire. Elle n'a
jamais voulu pouser quiconque. Sa volont a t respecte, car la
volont des femmes est souveraine dans ce Hoggar, sur lequel elle rgne
aujourd'hui. Elle est petite-cousine de Sidi-El-Senoussi, et elle n'a
qu'un mot  dire pour que le sang roumi coule  flot du Djerid au Touat
et du Tchad au Sngal. Si elle l'avait voulu, elle aurait vcu belle et
respecte au pays des _roumis_. Mais elle prfre qu'ils viennent 
elle.

--Cegher-ben-Chekh,--disais-je,--tu le connais? Il lui est tout
dvou?

--Nul ne connat ici trs bien Cegher-ben-Chekh, parce qu'il est
constamment en voyage. Il est vrai qu'il est tout dvou  Antina.
Cegher-Ben-Chekh est Senoussi, et Antina est la cousine du chef des
Senoussi. En outre, il lui doit la vie. Il est un de ceux qui
assassinrent le grand _Kbir_ Flatters. A cause de cela, Ikhenoukhen,
amenokal des Touareg Azdger, par crainte des reprsailles des Franais,
voulut qu'on leur livrt Cegher-ben-Chekh. Quand tout le Sahara le
rejetait, c'est auprs d'Antina qu'il trouva asile. Cegher-ben-Chekh
ne l'oubliera jamais, car il est brave et pratique la loi du Prophte.
Pour la remercier, il conduisit  Antina, alors ge de vingt ans et
vierge, trois officiers franais du premier corps d'occupation de
Tunisie. Ce sont ceux qui portent dans la salle de marbre rouge les
numros 1, 2 et 3.

--Et Cegher-ben-Chekh s'est toujours acquitt avec succs de sa
mission?

--Cegher-ben-Chekh est bien dress, et il connat l'immense Sahara
comme, moi, je connais ma petite chambre au sommet de la montagne. Au
commencement, il a pu se tromper. C'est ainsi qu' ses premiers voyages.
Il a ramen le vieux Le Mesge et le marabout Spardek.

--Qu'a dit Antina en les voyant?

--Antina? Elle a tellement ri qu'elle leur a fait grce.
Cegher-ben-Chekh tait vex de la voir rire ainsi. Depuis, il ne s'est
plus jamais tromp.

--Il ne s'est plus jamais tromp?

--Non. A tous ceux qui sont venus ici, ramens par lui, j'ai soign les
pieds et les mains. Tous taient jeunes et beaux. Mais je dois dire que
ton camarade, qu'on m'a conduit l'autre jour aprs toi, tait peut-tre
le plus beau.

--Pourquoi,--demandai-je, dtournant la conversation,--pourquoi,
puisqu'elle leur faisait grce, n'a-t-elle pas rendu leur libert au
pasteur et  M. Le Mesge?

--Elle a trouv  les employer, parat-il,--fit la vieille.--Et puis,
quiconque entre une fois ici n'en doit plus ressortir. Sinon les
Franais auraient tt fait d'arriver, et, quand ils verraient la salle
de marbre rouge, ils massacreraient tout le monde. D'ailleurs, tous ceux
qui ont t conduits ici par Cegher-ben-Chekh, tous, sauf un, quand
ils ont vu Antina, n'ont plus essay de s'chapper.

--Les garde-elle longtemps?

--Cela dpend d'eux et du plaisir qu'elle y trouve. Deux mois, trois
mois, en moyenne. Cela dpend. Un grand officier belge, taill comme un
colosse, n'a pas fait huit jours. Par contre, tout le monde se rappelle
ici le petit Douglas Kaine, un officier anglais: elle l'a gard prs
d'un an.

--Et puis?

--Et puis, il est mort,--fit la vieille, comme tonne de ma question.

--De quoi est-il mort?

Elle eut le mot de M. Le Mesge:

--Comme tous les autres: d'amour.

D'amour,--continua-t-elle.--Ils meurent tous d'amour, quand ils voient
que leur temps est fini, et que Cegher-ben-Chekh part pour en chercher
d'autres. Plusieurs sont morts doucement, avec aux yeux de grosses
larmes. Ils ne dormaient ni ne mangeaient plus. Un officier de marine
franais est devenu fou. Il chantait, la nuit, un triste chant de chez
lui qui rsonnait dans toute la montagne. Un autre, un Espagnol, tait
comme enrag; il voulait mordre. Il a fallu l'abattre. Beaucoup sont
morts du kif, un kif plus violent que l'opium. Quand ils n'ont plus
Antina, ils fument, fument. La plupart sont morts ainsi... les plus
heureux. Le petit Kaine est mort autrement.

--Comment est mort le petit Kaine?

--D'une faon qui nous fit  tous beaucoup de peine. Je t'ai dit que
c'est lui qui est rest le plus longtemps parmi nous. Nous en avions
pris l'habitude. Dans la chambre d'Antina, sur une petite table de
Kairouan, peinte en bleu et or, il y a un timbre, avec un long marteau
d'argent,  manche d'bne, trs lourd. C'est Aguida qui m'a cont la
scne. Quant Antina, en souriant comme elle le fait sans cesse,
signifia son cong au petit Kaine, il resta devant elle, muet, trs
ple. Elle frappa le timbre pour qu'on l'emment. Un Targui blanc entra.
Mais le petit Kaine avait saut sur le marteau, et le Targui blanc
gisait  terre, le crne fracass. Antina souriait toujours. On
entrana le petit Kaine dans sa chambre. La mme nuit, trompant la
surveillance de ses gardiens, il sauta par la fentre, d'une hauteur de
deux cents pieds. Les ouvriers de l'atelier d'embaumement m'ont dit
qu'ils avaient eu toutes les peines du monde avec son corps. Mais ils
s'en sont assez bien tirs. Tu n'as qu' aller voir. Dans la salle de
marbre rouge, il occupe la niche numro 26.

La vieille, dans son verre, noya son motion.

--Deux jours avant,--reprit-elle,--j'tais venue lui faire les ongles,
ici, car c'tait sa chambre. Sur le mur, prs de la fentre, avec son
canif, il crivait dans la pierre quelque chose. Regarde, a se voit
encore.

    _Was it not Fate, that, on this July midnight..._

En n'importe quel autre instant, ce vers, grav dans la pierre de la
fentre par o le petit officier anglais s'tait prcipit, m'et empli
d'une motion infinie. Mais une autre pense voyageait alors dans mon
coeur.

--Dis-moi,--fis-je d'une voix aussi calme que je pus,--quand Antina
tient l'un de nous sous sa puissance, elle l'enferme auprs d'elle,
n'est-ce pas? On ne le voit plus?

La vieille eut un geste ngatif.

--Elle ne craint pas qu'il s'chappe. La montagne est bien close.
Antina n'a qu' frapper sur son timbre d'argent; il sera immdiatement
auprs d'elle.

--Mon compagnon pourtant. Je ne l'ai pas revu depuis qu'elle l'a
appel...

La ngresse sourit d'un air entendu.

--Si tu ne le vois pas, c'est qu'il prfre rester auprs d'elle.
Antina ne l'y force pas. Elle ne l'en empche pas non plus.

Violemment, j'assnai un coup de poing sur la table.

--Va-t-en, vieille folle! Et plus vite que cela.

Effare, Rosita s'enfuit, ayant pris  peine le temps de rassembler ses
petits instruments.

    _Was it not Fate that, on this July midnight..._

J'ai obi  la suggestion de la ngresse. Suivant les couloirs, me
trompant, remis dans le droit chemin par le pasteur Spardek rencontr,
j'ai pouss la porte de la salle de marbre rouge. Je suis entr.

Cette fracheur de crypte parfume m'a fait du bien. Il n'est pas
d'endroit si sinistre qu'il ne soit comme clarifi par le murmure de
l'eau courante. La cascade bruissant au milieu de la salle me
rconforte. Un jour, avant un combat, j'tais couch avec ma section
parmi les grandes herbes, attendant le moment, le coup de sifflet qui
fait qu'on se lve sous les balles. A mes pieds, un ruisseau. J'coutais
le frais glou-glou. J'admirais les jeux d'ombre et de lumire dans l'eau
transparente, les petites btes, les petits poissons noirs, les herbes
vertes, le sable jaune et rid... Le mystre de l'eau m'a toujours
transport.

Ici, dans la salle tragique, ma pense est polarise par la cascade
tnbreuse. Je la sens amie. Elle me permet de ne pas dfaillir au
milieu des tmoignages figs de tant de monstrueux forfaits.

Le numro 26. C'est bien lui. _Lieutenant Douglas Kaine, n  Edimbourg,
le 21 septembre 1862. Mort au Hoggar, le 16 juillet 1890._ Vingt-huit
ans. Il n'avait pas vingt-huit ans! Une face macie sous la gaine
d'orichalque. Une triste bouche passionne. C'est bien lui. Pauvre
petit.--Edimbourg.--je connais Edimbourg sans y tre jamais all. Des
murailles du chteau, on aperoit les collines de Pentland. _Regardez
un peu plus bas_, disait  Anne de Saint-Yves la douce miss Flora de
Stevenson, _regardez un peu plus bas, vous verrez, au pli de la colline,
un bouquet d'arbres et un filet de fume qui s'lve entre eux. C'est
Swanston Cottage, o mon frre et moi demeurons avec ma tante. Si sa
vue peut vraiment vous faire plaisir, j'en serai heureuse_. Quand il
partit pour le Darfour, Douglas Kaine laissait srement  Edimbourg une
miss Flora, aussi blonde que celle de Saint-Yves. Mais que sont ces
minces jeunes filles  ct d'Antina! Kaine, si raisonnable cependant,
si fait pour un amour de cette sorte, il a aim l'autre. Il est mort. Et
voici le numro 27, celui  cause de qui il s'est bris sur les rochers
sahariens, et qui est mort aussi.

Mourir, aimer. Comme ces mots rsonnent naturellement dans la salle de
marbre rouge. Comme Antina parat plus grande au milieu de cette ronde
de statues blmes. L'amour a-t-il donc besoin  ce point de la mort pour
tre ainsi multipli! D'autres femmes, de par le monde, sont sans doute
aussi belles qu'Antina, plus belles peut-tre. Je te prends  tmoin
que je n'ai que peu parl de sa beaut. Comment alors cette inclination,
cette fivre, cet holocauste de tout mon tre? Comment suis-je prt,
pour presser une seconde entre mes bras ce chancelant fantme,  des
choses que je n'ose mme pas imaginer, de crainte d'avoir aussitt  en
frmir?

Voici le numro 53, le dernier. Le 54 ce sera Morhange. Le 55, ce sera
moi. Dans six mois, huit peut-tre,--toutes choses gales
d'ailleurs,--c'est dans cette niche qu'on m'rigera, simulacre sans
yeux, me morte, corps combl.

Je touche  l'extrme de la flicit, l'exaltation qui s'analyse. Quel
enfant je faisais, tout  l'heure! Je rcriminais devant une manucure
ngre. J'tais jaloux de Morhange, ma parole! Pourquoi, tant que j'y
tais, ne pas jalouser ceux-ci les prsents, puis les autres, les
absents, qui viendront, un  un, remplir le cercle noir de ces niches
encore vides... Morhange, je le sais, en cette minute, est auprs
d'Antina, et ce m'est une joie amre et splendide que de penser  la
sienne. Mais un soir, dans trois mois, quatre peut-tre, les embaumeurs
viendront ici. La niche 54 recevra sa proie. Alors, un Targui blanc
s'avancera vers moi. Je frissonnerai d'une extase magnifique. Il me
touchera le bras. Et ce sera mon tour de pntrer dans l'ternit par la
porte sanglante de l'amour.

       *       *       *       *       *

Quand, sorti de ma mditation, je me retrouvai dans la bibliothque, la
nuit tombante brouillait les ombres des personnages qui y taient
rassembls.

Je reconnus M. le Mesge, le pasteur, l'hetman, Aguida, deux Touareg
blancs, d'autres encore, tous runis dans le plus anim des
conciliabules.

Etonn, inquiet mme de voir ensemble tant de gens, qui, d'ordinaire, ne
sympathisaient gure, je m'approchai.

Un fait, fait inou, venait de se produire, qui,  cette heure, mettait
en rvolution toute la population de la montagne.

Deux explorateurs espagnols, venus de Rio de Oro, avaient t signals 
l'ouest, dans l'Adrar Ahnet.

Cegher-ben-Chekh,  peine inform, s'tait prpar sur-le-champ 
aller  leur rencontre.

A la minute, il avait reu l'ordre de n'en rien faire.

Dsormais il tait impossible d'lever le moindre doute.

Pour la premire fois, Antina aimait.




CHAPITRE XV

LA COMPLAINTE DE TANIT-ZERGA


--Arrao, arrao.

Vaguement, je sortis du demi-sommeil auquel j'avais fini par succomber.
Mes yeux s'entr'ouvrirent. Je me rejetai brusquement en arrire.

--Arrao.

A deux pieds de ma figure, il y avait le mufle jaune, pointill de noir,
d'Hiram-Roi. Le gupard assistait  mon rveil, sans grand intrt
d'ailleurs, car il billait; sa gueule carmin sombre, o luisaient les
beaux crocs blancs, s'ouvrait et se fermait paresseusement.

Au mme instant, j'entendis un clat de rire.

C'tait la petite Tanit-Zerga. Elle se tenait accroupie sur un coussin,
prs du divan o j'tais moi-mme allong, et surveillait curieusement
ma confrontation avec le gupard.

--Hiram-Roi s'ennuyait,--crut-elle bon de m'expliquer.--Je l'ai amen.

--C'est bon,--maugrai-je.--Mais, dis-moi, ne pourrait-il aller
s'ennuyer ailleurs?

--Il est tout seul, maintenant,--dit la petite.--_On_ l'a chass. Il
faisait du bruit en jouant.

Ces mots me rappelrent les vnements de la veille.

--Si tu veux, je vais le faire partir,--dit Tanit-Zerga.

--Non, laisse-le.

Je regardai le gupard avec sympathie. Notre commune infortune nous
rapprochait.

Je caressai mme le front bomb. Hiram-Roi marqua son contentement en
s'tirant de toute sa longueur et en exhibant ses normes griffes
d'ambre. La natte du sol eut en cette seconde prodigieusement 
souffrir.

--Il y a aussi Gal,--fit la petite fille.

--Gal! Qu'est-ce encore?

En mme temps, j'aperus sur les genoux de Tanit-Zerga un bizarre
animal, de la taille d'un gros chat, aux oreilles plates, au museau
allong. Sa fourrure gris ple tait rugueuse.

Il me dvisageait avec de drles de petits yeux roses.

--C'est ma mangouste,--expliqua Tanit-Zerga.

--Dis donc,--fis-je avec humeur,--est-ce tout?

Je devais avoir un air si rechign et ridicule que Tanit-Zerga se mit 
rire. Je ris aussi.

--Gal est mon amie,--dit-elle, quand son srieux lui fut revenu.--C'est
moi qui lui ai sauv la vie. Elle tait alors toute petite. Je te
raconterai cela un autre jour. Regarde comme elle est aimable.

Ce disant, elle dposait la mangouste sur mes genoux.

--C'est gentil  toi, Tanit-Zerga, d'tre venue me faire une
visite,--fis-je lentement, en passant ma main sur la croupe de la
bestiole.--Quelle heure est-il donc?

--Un peu plus de neuf heures. Vois, le soleil est dj haut. Laisse que
je baisse le store.

L'ombre emplit la pice. Les yeux de Gal se firent plus roses. Ceux
d'Hiram-Roi devinrent verts.

--C'est trs gentil,--rptai-je, poursuivant mon ide.--Je vois que tu
es libre aujourd'hui. Jamais encore tu n'tais venue de si bon matin.

Une ombre passa sur le front de la petite fille.

--Je suis libre, en effet,--fit-elle, presque durement.

Je regardai alors avec plus d'attention Tanit-Zerga. Pour la premire
fois, je m'aperus qu'elle tait belle. Ses cheveux, qu'elle portait
rpandus sur ses paules, taient moins crpels qu'onduls. Ses traits
taient d'une puret remarquable: nez trs droit, petite bouche aux
lvres fines, menton volontaire. Le teint tait cuivr et non noir. Le
corps mince et souple n'avait rien de commun avec les ignobles boudins
graisseux que deviennent les corps des noirs bien soigns.

Un large cercle de cuivre faisait autour de son front et de ses cheveux
une lourde ferronnire. Elle avait quatre bracelets, plus larges encore,
aux poignets et aux chevilles, et, comme vtement, une tunique de soie
verte, chancre en pointe, soutache d'or. Vert, bronze, or.

--Tu es Sonrha, Tanit-Zerga?--fis-je doucement.

Elle rpliqua, avec une sorte de fiert dure:

--Je suis Sonrha.

Bizarre petite, pensai-je.

Visiblement, il y avait un point sur lequel Tanit-Zerga n'entendait pas
laisser dvier la conversation. Je me rappelai l'air presque de
souffrance quand elle m'avait dit qu'on avait chass Hiram-Roi, avec
lequel elle avait prononc ce _on_.

--Je suis Sonrha,--rpta-t-elle.--Je suis ne  Go, sur le Niger,
l'antique capitale sonrha. Mes pres ont rgn sur le grand empire
mandingue. Si je suis ici comme esclave, il ne faut pas me mpriser.

Dans un rayon de soleil, Gal, assise sur son petit derrire, lustrait
ses moustaches luisantes avec ses pattes de devant; Hiram-Roi, vautr
sur la natte, dormait, poussant, de-ci, de-l, un grognement plaintif.

--Il rve,--dit Tanit-Zerga, un doigt sur les lvres.

--Il n'y a que les jaguars qui rvent,--fis-je.

--Les gupards rvent aussi,--rpondit-elle gravement, sans paratre
saisir le moins du monde le sel de cette factie parnassienne.

Il y eut un moment de silence. Puis elle dit:

--Tu dois avoir faim. Et je pense que tu n'aurais pas de plaisir 
manger avec les autres.

--Je ne rpondis pas.

--Il faut manger,--reprit-elle.--Si tu le permets, je vais aller
chercher  manger, pour toi et pour moi. J'apporterai aussi le dner
d'Hiram-Roi et de Gal. Quand on a du chagrin, il ne faut pas rester
seul.

Et la petite fe verte et dore sortit, sans avoir attendu ma rponse.

C'est ainsi que se nourent mes relations avec Tanit-Zerga. Chaque
matin, elle arrivait dans ma chambre avec les deux btes. Il tait rare
qu'elle me parlt d'Antina, et toujours de faon indirecte. La question
qu'elle voyait sans cesse  mes lvres semblait lui tre insupportable,
et je la sentais fuir tous les sujets sur lesquels j'osais moi-mme
ramener la conversation.

Pour mieux les viter, comme une petite perruche fivreuse, elle
parlait, parlait, parlait.

Je fus malade, et soign comme on ne l'a jamais t par cette soeur de
charit de soie verte et en bronze. Les deux fauves, le grand et le
petit, taient l, de chaque ct de ma couche, et, durant mon dlire,
je voyais, fixes sur moi, leurs tristes prunelles mystrieuses.

De sa voix chantante, Tanit-Zerga me contait ses belles histoires,
parmi lesquelles celle qu'elle jugeait la plus belle, l'histoire de sa
vie.

Ce n'est que plus tard, tout d'un coup, que je me suis rendu compte 
quel point cette petite barbare avait pntr dans la mienne. O que tu
sois  l'heure actuelle, chre petite fille, quel que soit le rivage
apais d'o tu assistes  ma tragdie, jette un regard sur ton ami,
pardonne-lui de ne t'avoir pas accord, de prime abord, l'attention que
tu mritais tant.

--Je garde de mes annes enfantines,--disait-elle,--l'image d'un jeune
et rose soleil montant, parmi les bues matinales, sur un grand fleuve
roulant par larges ondes lisses, _le fleuve qui a de l'eau_, le Niger.
C'tait... Mais tu ne m'coutes pas.

--Je t'coute, je te le jure, petite Tanit-Zerga.

--Vraiment, je ne t'ennuie pas? Tu veux que je parle?

--Parle, Tanit-Zerga, parle.

--Eh bien, avec mes petites compagnes, pour lesquelles j'tais trs
bonne, nous jouions au bord du fleuve qui a de l'eau, sous les
jujubiers, frres du _zeg-zeg_, dont les pines ensanglantrent la tte
de votre prophte, et que nous appelons l'arbre du paradis, parce que
c'est sous lui, a dit notre prophte  nous, que les lus du paradis
feront leur sjour[15], et qui est parfois si grand, si grand, qu'un
cavalier ne peut, en un sicle, traverser l'ombre qu'il projette.

C'est l que nous tressions de belles guirlandes, avec des mimosas, des
fleurs roses de cprier et des nigelles blanches. On les jetait ensuite
aux eaux vertes, pour conjurer le mauvais sort, et nous riions comme de
petites folles lorsqu'un hippopotame sortait en reniflant sa bonne
grosse tte mafflue,  le bombarder sans mchancet jusqu' ce qu'il
replonget au milieu d'une pluie d'cume.

Cela, c'tait pour le matin. Puis s'tendait sur Go grsillant la mort
de la rouge sieste. Puis, quand elle tait finie, nous retournions au
bord du fleuve, pour voir, parmi les nues de moustiques et d'phmres,
les normes camans blinds de bronze s'lever petit  petit sur les
berges et s'enliser tratreusement dans les boues jaunes des marigots
mitoyens.

Alors, nous les bombardions encore, comme les hippopotames du matin,
et, pour fter le soleil qui tait en train de dcrotre derrire les
branches noires des _douldouls_, nous faisions, frappant des pieds, puis
des mains, la ronde rituelle, en chantant l'hymne sonrha.

Telles taient nos occupations ordinaires de petites filles libres.
Mais tu te tromperais cependant  nous croire uniquement frivoles, et je
te raconterai, si tu veux, comment, moi qui te parle, j'ai sauv un chef
franais, qui devait tre beaucoup plus que toi,  en juger par le
nombre des rubans dors qu'il avait sur ses manches blanches.

--Raconte, petite Tanit-Zerga,--disais-je, les yeux ailleurs.

--Tu as tort de sourire,--poursuivait-elle un peu froisse,--et de ne
pas me prter attention davantage. Mais qu'importe! C'est pour moi que
je raconte ces choses,  cause du souvenir. Eh bien, en amont de Go, le
Niger fait un coude. Il y a dans le fleuve un petit cap, tout charg
d'normes gommiers. C'tait un soir d'aot, et le soleil allait mourir,
puisque, dans la fort environnante, il n'y avait plus un oiseau qui ne
ft perch, immobile, jusqu'au lendemain. Soudain, vers l'ouest, nous
entendmes un bruit inconnu, _boum-boum, boum-baraboum, boum-boum_, qui
grandissait,--_boum-boum, boum-baraboum_, et ce fut brusquement un vol
extraordinaire d'oiseaux aquatiques, aigrettes, plicans, canards arms
et sarcelles, qui s'parpillait au-dessus des gommiers, suivi dans l'air
d'une colonne de fume noire  peine inflchie par la brise qui
naissait.

C'tait une canonnire qui tournait le cap, soulevant, de chaque ct
du fleuve, des remous qui faisaient tressauter les broussailles
pendantes. A son arrire, on voyait, tranant dans l'eau, tellement la
soire tait chaude, le drapeau bleu-blanc-rouge.

Elle vint aborder au petit mle de bois. Une chaloupe fut descendue,
avec deux laptots qui ramaient et trois chefs qui, bientt, sautrent
sur le sol.

Le plus vieux, un marabout franais, avec un grand burnous blanc, qui
connaissait  merveille notre langue, demanda  parler au Cheikh
Sonni-Azkia. Mon pre s'tait avanc et ayant dit que c'tait lui, le
marabout lui raconta que le commandant du cercle de Tombouctou tait
trs en colre, qu' un mille de l, la canonnire venait de donner dans
une digue invisible de pilotis, et qu'il y avait des avaries, et qu'elle
ne pouvait continuer ainsi son voyage vers Ansango.

Mon pre rpondit que les Franais, protecteurs des pauvres sdentaires
contre les Touareg, taient les bienvenus; que ce n'tait pas par
malice, mais  cause du poisson et de la nourriture qu'avait t
construit le barrage et qu'il mettait  la disposition du chef franais
toutes les ressources de Go, dont une forge, pour la rparation de la
canonnire.

Pendant qu'ils parlaient, le chef franais me regardait, et je le
regardais aussi. C'tait un homme dj g, aux paules fortes un peu
votes, aux yeux bleus aussi clairs que la source dont je porte le nom.

--Viens ici, petite,--fit-il d'une voix qu'il avait douce.

--Je suis la fille de Cheikh Sonni-Arkia, et je fais ce que je
veux,--rpondis-je, vexe de tant de dsinvolture.

--Tu as raison,--reprit-il en souriant,--car tu es jolie. Veux-tu me
donner les fleurs que tu as au cou.

C'tait un grand collier d'hibuscus pourpres. Je le lui tendis. Il
m'embrassa. La paix tait faite.

Pendant ce temps, sous la direction de mon pre, les laptots et les
hommes les plus forts de la tribu avaient hal la canonnire dans une
anse du fleuve.

--Il y en a pour toute la journe de demain, mon colonel,--dit le chef
mcanicien qui revenait d'inspecter les avaries.--Nous ne pourrons
repartir qu'aprs-demain matin. Et encore faudra-t-il que ces fainants
de laptots ne boudent pas  la tche.

--Quelle scie!--grommela mon nouvel ami.

Mais son humeur ne resta pas longtemps mauvaise, tant je mis avec mes
petites compagnes d'ardeur  le distraire. Il couta nos plus belles
chansons, et, pour nous remercier, nous fit goter aux trs bonnes
choses qu'on avait descendues du bateau pour son dner. Il dormit dans
notre grande case, que mon pre lui avait cde, et moi, trs longtemps,
 travers les branches des murs de la case o je m'tais retire avec ma
mre, je vis, avant de m'endormir, le fanal de la canonnire trembloter,
en vrilles rouges,  la surface des flots assombris.

Cette nuit, je fis un rve effrayant. Je vis mon ami, l'officier
franais, sommeillant en paix, tandis qu'un grand corbeau planait
au-dessus de sa tte en croassant: _cr, cr_, l'ombre des gommiers de
Go--_cr, cr_, ne vaudra rien la nuit prochaine--_cr, cr_, au
chef blanc, ni  son escorte.

L'aube naissait  peine que j'allai trouver les laptots. Ils taient
tendus sur le pont de la canonnire, profitant de ce que les blancs
reposaient encore pour fainanter.

J'avisai le plus vieux, et lui parlai avec autorit.

--Ecoute, j'ai vu cette nuit en rve le corbeau noir. Il m'a dit que
l'ombre des arbres de Go serait fatale la nuit qui vient  votre
chef...

Et, comme ils restaient tous immobiles, allongs, les yeux au ciel,
sans mme l'air d'avoir entendu, j'ajoutai:

--Et  son escorte.

       *       *       *       *       *

Il tait l'heure du plus haut soleil, et le colonel tait en train de
manger dans la case, avec les autres Franais, quand le mcanicien
entra.

--Je ne sais ce qui a pris aux laptots. Ils travaillent comme des
anges. S'ils continuent ainsi, mon colonel, nous pourrons repartir ce
soir.

--Tant mieux,--dit le colonel,--mais qu'ils ne sabotent pas la besogne
par trop de hte. Nous n'avons pas besoin d'tre  Ansango avant la fin
de la semaine. Il vaut mieux repartir au jour.

Je frmis. Suppliante, je m'approchai de lui et lui contai l'histoire
de mon rve. Il couta, avec un sourire tonn, puis,  la fin, il me
dit gravement:

--C'est entendu, petite Tanit-Zerga, nous repartirons ce soir, puisque
tu le veux.

Et il m'embrassa.

L'ombre tait dj tombe quand la canonnire rpare sortit de son
anse. Les Franais, au milieu desquels je voyait mon ami, nous salurent
longtemps en agitant leurs casques, tant que nous pmes les apercevoir;
et, reste seule sur la jete vacillante, je demeurai ainsi,  regarder
couler le fleuve, jusqu'au moment o le bruit du vaisseau de fume,
_baoum-baraboum_, se fut vanoui dans la nuit[16].

Tanit-Zerga fit une pause.

--Cette nuit-l fut la dernire de Go. Comme je dormais et que la lune
tait encore haute sur la fort, un chien cria, mais pas longtemps. Puis
ce furent des hurlements d'hommes, puis de femmes, des cris, vois-tu,
qu'on ne peut plus jamais oublier quand on les a entendus une fois.
Lorsque le soleil se leva, il me trouva, toute nue, avec mes petites,
compagnes, courant, en trbuchant, vers le nord,  cause de la vitesse
des chameaux monts par les Touareg qui nous escortaient. Derrire, les
femmes de la tribu, dont ma mre, deux par deux, la fourche au cou,
suivaient. Il n'y avait que peu d'hommes. Presque tous taient rests,
avec mon pre, le brave Sonni-Azkia, gorgs sous les dcombres de
chaume de Go, de Go ras une fois de plus par une bande d'Aouelimiden
accourus pour massacrer les Franais de la canonnire.

Maintenant, les Touareg nous pressaient, nous pressaient, car ils
avaient peur d'tre poursuivis. Nous allmes ainsi environ dix jours et,
 mesure que disparaissaient le mil et le chanvre, la marche devenait
plus affreuse. Enfin, prs d'Isakeryen, dans le pays de kidal, les
Touareg nous vendirent  une caravane de Maures Trarza qui allaient de
Mabrouk  Rht. D'abord, parce qu'on marchait moins vite, je crus que
c'tait le bonheur. Mais, soudain, le dsert se fit de durs cailloux et
les femmes commencrent  tomber. Les hommes, il y avait longtemps que
le dernier tait mort sous le bton pour avoir refus d'aller plus loin.

J'avais la force de trotter encore, et mme aussi en avant que
possible, pour essayer de ne pas entendre le cri de mes petites amies;
quand une d'elles tait tombe sur la route, et qu'il tait visible
qu'elle ne se relverait pas, un des gardiens descendait de chameau et
la tranait un peu sur le ct de la caravane pour l'gorger. Mais, un
jour, j'entendis un cri qui me fora  me retourner. C'tait ma mre.
Elle tait agenouille et me tendait ses pauvres bras. En un instant, je
fus prs d'elle. Mais un grand Maure, vtu tout de blanc, nous spara.
Il avait, pendu au cou par un chapelet noir, une gaine de maroquin rouge
d'o il retira son coutelas. Je vois encore la lame bleue sur la peau
brune. Un autre cri, horrible. L'instant d'aprs, chasse  coups de
matraque, je trottinais en avalant mes petites larmes pour rattraper ma
place dans la caravane.

Du ct des puits d'Asiou, les traitants maures furent attaqus par un
parti de Touareg Kel-Tazhlet, serfs de la grande tribu Kel-Rhel, qui
donne ses lois au Hoggar, et massacrs  leur tour jusqu'au dernier.
C'est ainsi que je fus conduite ici et offerte en hommage  Antina, 
qui je plus, et qui fut depuis toujours bonne pour moi. C'est ainsi que
tu as aujourd'hui, pour bercer ta fivre par des histoires que tu
n'coutes mme pas, non une esclave quelconque, mais la dernire
descendante des grands empereurs sonrha, de Sonni-Ali, le destructeur
d'hommes et de pays, de Mohammed-Azkia, qui fit le plerinage de la
Mecque, emmenant avec lui quinze cents cavaliers et trois cent mille
_mithkal_ d'or, alors que notre puissance s'tendait sans conteste du
Tchad au Touat et  la mer occidentale, et que Go levait au-dessus des
autres villes sa coupole, soeur du ciel, plus haute parmi les
coupoles, ses rivales, que ne l'est le tamaris parmi les humbles plants
de sorgho.




CHAPITRE XVI

LE MARTEAU D'ARGENT

    Je ne m'en dfends plus et je ne veux qu'aller
    Reconnatre la place o je dois l'immoler.

    (_Andromaque._)


Voici le temps qu'il fit, la nuit o se passa ce que je vais dire. Vers
cinq heures, le ciel s'obscurcit et les marques d'un orage prochain
parurent dans l'air touffant.

Je m'en souviendrai toujours. C'tait le 5 janvier 1897.

Accabls, Hiram-Roi et Gal gisaient sur la natte de ma chambre. Accoud
avec Tanit-Zerga  la baie rocheuse, j'piais les signes avant-coureurs
des clairs.

Un  un, ceux-ci surgirent, zbrant l'obscurit, maintenant complte, de
leurs raies bleutres. Mais nul coup de tonnerre ne suivit. L'orage
n'avait d s'accrocher aux cimes du Hoggar. Il passait, sans clater,
nous laissant dans notre morne bain de sueur.

--Je vais me coucher,--dit Tanit-Zerga.

J'ai dj dit que sa chambre tait au-dessus de la mienne. La baie qui
l'clairait dominait d'une dizaine de mtres celle o je demeurai
accoud.

Elle prit Gal dans ses bras. Mais Hiram-Roi ne voulut rien entendre.
Accroch des quatre pattes  la natte, il poussait des miaulements de
colre et de dtresse.

--Laisse-le,--dis-je, en fin de compte,  Tanit-Zerga.--Pour une fois,
il peut bien dormir ici.

C'est ainsi que le petit fauve porte sa large part de responsabilit
dans les vnements qui vont suivre.

Rest seul, je m'abmai dans mes rflexions. La nuit tait noire. La
montagne tout entire tait ensevelie dans le silence.

Il fallut les grondements de plus en plus rauques du gupard pour me
tirer de ma mditation.

Dress contre la porte, Hiram-Roi la labourait de ses griffes
grinantes. Lui qui, tout  l'heure, avait refus de suivre Tanit-Zerga,
il voulait sortir. Il voulait sortir.

--Paix!--dis-je.--En voil assez. Couche-toi.

Et j'essayai de l'arracher de la porte.

Je n'obtins d'autre rsultat qu'un coup de patte qui me fit chanceler.

Alors, je m'assis sur mon divan.

Mon immobilit fut de courte dure. Un peu de sincrit avec moi-mme,
me dis-je. Depuis que Morhange m'a abandonn, depuis que j'ai vu
Antina, je n'ai plus qu'une pense. A quoi bon me leurrer avec les
histoires, d'ailleurs charmantes, de Tanit-Zerga. Ce gupard est un
prtexte, peut-tre un guide. Oh! je sens qu'il va se passer cette nuit
des choses mystrieuses. Comment ai-je pu rester si longtemps dans
l'inaction!

Immdiatement, ma rsolution fut prise.

Si j'ouvre la porte, pensai-je, Hiram-Roi bondira  travers les
couloirs, et j'aurai fort  faire pour suivre sa piste  la course. Il
faut procder autrement.

Le store de la baie tait m par une cordelette. Je le fis choir. Je
tordis une solide laisse que je fixai au collier mtallique du gupard.

J'entr'ouvris la porte.

--L, maintenant tu peux aller. Doucement, eh! doucement.

J'avais en effet toutes les peines du monde  modrer l'ardeur
d'Hiram-Roi qui m'entranait  travers le tnbreux ddale des couloirs.

Il tait un peu moins de neuf heures et les veilleuses roses taient
presque teintes dans leurs niches. De temps en temps, nous en croisions
une qui jetait en grsillant ses derniers feux. Quel labyrinthe! D'ores
et dj, je savais que je ne pourrais pas reconnatre le chemin de la
chambre. Je n'avais qu' suivre le gupard.

D'abord furieux, il s'tait, petit  petit, habitu  me remorquer. Il
filait, presque  ras du sol, avec des reniflements de bonheur.

Rien qui ressemble  un corridor noir comme un corridor noir. Un doute
me vint. Si j'allais me prouver tout  coup dans la salle de baccara.
Mais c'tait de l'injustice envers Hiram-Roi. Frustre, elle aussi,
depuis trop longtemps, d'une chre prsence, elle me conduisait bien, la
brave bte, l o je souhaitais qu'elle me conduist.

Soudain,  un tournant, l'obscurit vers laquelle nous marchions
s'irradia. Une rosace verte et rouge, d'un clairage trs ple, apparut.

En mme temps, le gupard s'arrtait avec un miaulement sourd devant une
porte o tait dcoupe cette rosace lumineuse.

Je reconnus la porte que m'avait fait franchir, le lendemain de mon
arrive, le Targui blanc, quand j'avais t assailli par Hiram-Roi,
quand je m'tais trouv en prsence d'Antina.

--Nous sommes aujourd'hui de bien meilleurs compagnons,--soufflai-je en
le flattant pour qu'il ne pousst pas un grognement indiscret.

En mme temps, j'essayai d'ouvrir la porte. Sur le sol, la verrire se
rptait, verte et rouge.

Un simple loquet, que je fis tourner. En mme temps, je raccourcissais
la laisse, pour tre plus matre d'Hiram-Roi, qui commenait  devenir
nerveux.

La grande salle, o j'avais vu pour la premire Antina, tait toute
noire. Mais le jardin sur lequel elle s'ouvrait brillait sous une lune
trouble, dans un ciel pesant d'orage qui n'clate pas. Aucun souffle
d'air. Le lac luisait comme une masse d'tain.

Je m'assis sur un coussin, le gupard ronronnant d'impatience maintenu
solidement entre mes deux genoux. Je rflchis. Non sur mon but. Il y
avait longtemps qu'il tait arrt. Mais sur les moyens.

C'est alors qu'il me sembla percevoir un murmure lointain, un bruit
assourdi de voix.

Hiram-Roi grogna plus fort, se dbattit. Je lui rendis un peu de laisse.
Il se mit  raser les murs sombres, du ct d'o semblait partir le
bruit. Je le suivis, trbuchant le plus discrtement possible dans les
coussins pars.

Maintenant, mes yeux accoutums  l'obscurit discernaient la pyramide
de tapis o m'tait apparue Antina.

Soudain, je trbuchai. Le gupard s'tait arrt. Je sentis que je lui
avais march sur la queue. Brave animal, il ne cria pas.

Ttant la muraille, je sentis une seconde porte. Doucement, doucement,
comme la prcdente, je l'ouvris. Le gupard rugit faiblement.

--Hiram-Roi,--murmurai-je,--tais-toi.

Et j'entourai de mes bras son cou puissant.

Je sentis sur mes mains sa langue humide et tide. Ses flancs battaient.
Un immense bonheur les secouait.

Devant nous, claire dans sa partie centrale, une nouvelle salle venait
de surgir. Au milieu, six hommes, accroupis sur une natte, jouaient aux
ds, en buvant du caf dans de minuscules tasses de cuivre  longue
tige.

C'taient les Touareg blancs.

Une lanterne pendue au plafond clairait en rond leur cercle. Tout
autour de ce noeud rgnait l'ombre la plus compacte.

Les visages noirs, les tasses de cuivre, les burnous blancs, l'obscurit
et la lumire mouvantes composaient une singulire eau-forte.

Ils jouaient avec une gravit recueillie, annonant les coups d'une voix
rauque.

Alors, toujours doucement, doucement, je dtachai la laisse du collier
de l'impatient petit fauve.

--Va, mon fils.

Il bondit avec un glapissement aigu.

Ce que je prvoyais tait arriv.

Le premier bond d'Hiram-Roi l'avait port au milieu des Touareg blancs,
semant le dsarroi dans ce corps de garde. D'un autre bond, il tait
rentr dans l'ombre. J'entrevis vaguement la bouche tnbreuse d'un
second couloir, de l'autre ct de la pice, vis--vis de celui o je
m'tais arrt.

C'est l, pensai-je.

Dans la pice, la confusion tait indescriptible, muette cependant, et
l'on voyait que la proximit d'une grande prsence imposait cette
rserve aux gardes exasprs. Les mises et les cornets  ds avaient
roul d'un ct, les tasses de l'autre.

Deux des Touareg, violemment courbaturs, se frottaient les ctes avec
de sourds jurons.

Inutile de dire que j'avais profit de ce silencieux tohu-bohu pour me
glisser dans la pice. J'tais maintenant blotti contre la paroi du
second couloir, celui par lequel venait de disparatre Hiram-Roi.

Au mme instant, un timbre clair tinta dans le silence. Au
tressaillement qui secoua les Touareg, je constatai que l'itinraire que
j'avais suivi tait le bon.

Un des six hommes se leva. Il passa  ct de moi, j'embotai son pas.
Mon calme tait parfait. Le moindre de mes mouvements tait
admirablement calcul.

Au point o j'en suis, me rptai-je, qu'est-ce que je risque: d'tre
reconduit poliment chez moi.

Le Targui souleva une tenture. A sa suite, je venais d'entrer dans la
chambre d'Antina.

Cette chambre, immense, tait  la fois claire et trs sombre. Tandis
que la partie droite o se tenait Antina, brillait de lumires
exactement circonscrites par des abat-jour, la partie gauche restait
obscure.

Ceux qui ont pntr dans un intrieur musulman savent ce que c'est
qu'un _guignol_, sorte de niche carre dans la muraille,  quatre pieds
du sol,  l'entre obstrue par un tapis. On y accde par des marches de
bois. Je venais de deviner,  gauche, un guignol. Je m'y introduisis.
Mes artres battaient dans l'ombre. Mais j'tais toujours calme.

De l, je voyais, j'entendais tout.

J'tais dans la chambre d'Antina. Rien de particulier dans cette
chambre, sauf un grand luxe de tapis. Le plafond tait dans l'ombre,
mais plusieurs lanternes multicolores pandaient sur les toffes
lustres et les fourrures une lueur lointaine et douce.

Etendue sur une peau de lion, Antina fumait. Un petit plateau d'argent,
une buire taient  ct d'elle. Hiram-Roi, blotti  ses pieds, les
lchait perdument.

Le Targui blanc se tenait debout, rigide, une main sur le coeur,
l'autre sur le front, dans l'attitude du salut.

D'une voix trs dure, sans le regarder, Antina parla.

--Pourquoi avez-vous laiss passer le gupard? J'ai dit que je voulais
tre seule.

--Il nous a bousculs, matresse,--fit humblement le Targui blanc.

--Les portes n'taient donc pas fermes?

Le Targui ne rpondit pas.

--Faut-il emmener le gupard?--demanda-t-il.

Et ses yeux, sur Hiram-Roi qui le fixait sans bienveillance, disaient
suffisamment qu'il souhaitait une rponse ngative.

--Laisse-le, puisqu'il est l,--dit Antina.

Elle tapotait fbrilement le plateau de sa petite pipe d'argent.

--Que fait le capitaine?--demanda-t-elle.

--Il a dn tout  l'heure de bon apptit,--rpondit le Targui.

--N'a-t-il rien dit?

--Si, il a demand  voir son camarade, l'autre officier.

Antina martela de coups plus brefs le petit plateau.

--N'a-t-il rien dit encore?

--Non, matresse,--fit l'homme.

Une pleur courut sur le petit front de l'Atlantide.

--Va le chercher,--dit-elle brusquement.

S'tant inclin, le Targui sortit.

       *       *       *       *       *

C'est avec une anxit inexprimable que j'avais cout ce dialogue.
Ainsi Morhange, Morhange... Etait-il donc vrai? Etait-ce injustement que
j'avais dout de Morhange? Il avait voulu me revoir et ne l'avait pu!

Je ne quittais pas des yeux Antina.

Ce n'tait plus la princesse hautaine et railleuse de notre premire
entrevue. L'urus d'or ne se dressait plus sur son front. Pas un
bracelet, pas une bague. Seule une large tunique lame la vtait. Ses
cheveux noirs, libres de tout lien, s'pandaient en nappes d'bne sur
ses fragiles paules, sur ses bras nus.

Ses belles paupires taient largement bleuies. Un pli lass tordait sa
divine bouche. Avais-je de la joie ou de la peine  voir ainsi
palpitante cette nouvelle Cloptre, je ne savais.

Blotti  ses pieds, Hiram-Roi laissait peser sur elle un long regard
soumis.

Un immense miroir d'orichalque, aux reflets dors, tait incrust dans
la paroi de droite. Soudain, Antina se dressa devant lui. Je la vis
nue.

Spectacle amer et splendide! Comment se comporte devant sa glace une
femme qui se croit seule, dans l'attente de l'homme qu'elle veut
dompter.

De six brle-parfums dissmins dans la pice montaient d'invisibles
colonnes de fume odorante. Les essences balsamiques de l'Arabie-Ptre
tissaient des trames ondoyantes o se prenaient mes sens dvergonds...
Et, me tournant le dos, toujours droite, comme un lys, devant son
miroir, Antina souriait.

Des pas assourdis sonnrent dans le couloir. Instantanment, Antina
reprit la pose nonchalante sous laquelle, la premire fois, elle m'tait
apparue. Il faut avoir vu une telle transformation pour y pouvoir
croire.

Prcd par le Targui blanc, Morhange venait de pntrer dans la
chambre.

Lui aussi tait un peu ple. Mais je fus surtout frapp par l'expression
de paix sereine qui rgnait sur ce visage que je croyais cependant
connatre. Je sentis que jamais je n'avais compris l'homme qu'tait
Morhange, jamais.

Il se tint droit devant Antina, sans avoir l'air de remarquer le geste
d'invitation  s'asseoir qu'elle lui avait fait.

Elle le regarda en souriant.

--Tu t'tonnes peut-tre,--fit-elle enfin,--qu' une heure si tardive je
te fasse venir.

Morhange ne sourcilla pas.

--As-tu bien rflchi? demanda-t-elle.

Morhange eut un sourire grave, et ne rpondit pas.

Je vis sur le visage d'Antina l'effort qu'elle faisait pour continuer 
sourire; j'admirai la matrise de ces deux tres.

--Je t'ai fait venir,--reprit-elle.--Tu ne devines pas pourquoi? Eh
bien, c'est pour t'annoncer quelque chose  quoi tu ne t'attends pas. Ce
n'est pas te faire une rvlation que te dire: je n'ai jamais rencontr
un homme tel que toi. Durant ta captivit auprs de moi, tu n'as
manifest qu'un seul dsir. Tu te rappelles lequel?

--Je vous ai demand,--dit simplement Morhange,--l'autorisation de
revoir, avant de mourir, mon ami.

Je ne sais, en entendant ces paroles, lequel des deux sentiments
surpassa en mon coeur l'autre, du ravissement ou de l'motion:
ravissement de constater que Morhange disait _vous_  Antina; motion
d'apprendre quel avait t son unique voeu.

Mais dj, d'une voix trs calme, Antina disait:

--Justement, c'est pour cela que je t'ai convoqu, pour te dire que tu
vas le revoir. Je fais plus. Tu me mpriseras peut-tre davantage en
constatant qu'il t'a suffi de me tenir tte pour m'amener  subir ta
volont, moi qui jusqu'ici ai pli tous les autres  la mienne. Quoi
qu'il en soit, c'est dcid:  tous les deux, je vous rends votre
libert. Demain, Cegher-ben-Chekh vous reconduira en dehors de la
quintuple enceinte. Es-tu satisfait?

--Je le suis,--fit Morhange avec un sourire railleur.

Antina le regardait.

--Cela me permettra,--reprit-il,--d'organiser un peu mieux la prochaine
excursion que je compte faire par ici. Car vous ne doutez pas que je ne
tienne  revenir vous tmoigner ma reconnaissance. Seulement, cette
fois, pour rendre  une aussi grande reine les honneurs qui lui sont
dus, je prierai mon gouvernement de me confier deux ou trois cents
soldats europens ainsi que quelques canons.

Antina s'tait dresse, trs ple.

--Tu dis?

--Je dis,--fit froidement Morhange,--que c'tait prvu. Aprs les
menaces, les promesses.

Antina marcha sur lui. Il avait crois ses bras. Il la regardait avec
une sorte de piti grave.

--Je te ferai mourir dans les plus atroces supplices,--dit-elle enfin.

--Je suis votre prisonnier,--dit Morhange.

--Tu souffriras des choses que tu ne peux mme supposer.

Et Morhange rpta avec le mme calme triste:

--Je suis votre prisonnier.

Antina tournait dans la salle comme une bte en cage. Elle alla vers
mon compagnon, et, ne se connaissant plus, le frappa au visage.

Il sourit et la matrisa, unissant ses petits poignets qu'il tenait
serrs avec un trange mlange de force et de dlicatesse.

Hiram-Roi rugit. Je crus qu'il allait bondir. Mais les yeux froids de
Morhange le retinrent, fascin.

--Je ferai prir devant toi ton compagnon,--balbutia Antina.

Il me sembla que Morhange tait devenu plus ple, mais ce ne fut qu'une
seconde. Il riposta par une phrase dont la noblesse et la perspicacit
me stupfirent.

--Mon compagnon est brave. Il ne craint pas la mort. Et je suis sr en
outre qu'il la prfrera  une vie que je lui rachterais au prix que
vous me proposez.

Ce disant, il avait lch les poignets d'Antina. Elle tait d'une
pleur effrayante. De sa bouche, je sentis que les paroles dfinitives
allaient sortir.

--Ecoute,--dit-elle.

Qu'elle tait belle, alors, dans sa majest mprise, dans sa beaut
pour la premire fois impuissante!

--Ecoute,--reprit-elle.--Ecoute. Une dernire fois. Songe que je tiens
les portes de ce palais, songe que j'ai un empire suprme sur ta vie.
Songe que tu ne respires qu'autant que je t'aime, songe...

--J'ai song  tout cela,--dit Morhange.

--Une dernire fois,--rpta Antina.

La merveilleuse srnit du visage de Morhange se fit alors telle que je
ne vis plus son interlocutrice. Il n'y avait plus rien de la terre dans
ce visage transfigur.

--Une dernire fois,--fit la voix presque brise d'Antina.

Morhange ne la voyait plus.

--Eh bien, sois satisfait!--dit-elle.

Un son clair retentit. Elle avait frapp sur le timbre d'argent. Le
Targui blanc parut.

--Sors.

Et Morhange, tte droite, sortit.

       *       *       *       *       *

Maintenant Antina est entre mes bras. Ce n'est plus l'altire, la
mprisante voluptueuse que je presse sur mon coeur. Ce n'est plus
qu'une petite fille malheureuse et bafoue.

Telle est sa prostration: elle ne s'est pas tonne de me voir surgir 
ct d'elle. J'ai sa tte sur mon paule. Comme le croissant lunaire
dans les nuages noirs, je vois apparatre et disparatre parmi la
chevelure le petit profil d'pervier. Ses bras tides m'treignent
convulsivement...

    _O tremblant coeur humain..._

Qui pourrait rsister  de tels embrassements, parmi ces parfums
multiplis, cette moiteur nocturne! Je sens que je ne suis plus qu'un
tre abdiqu. Est-ce ma voix, cette voix qui murmure:

--Ce que tu voudras, ce que tu me demanderas, je le ferai, je le ferai.

Mes sens sont aiguiss, dcupls. Ma tte renverse repose sur un petit
genou nerveux et doux. Les nuages d'odeurs tourbillonnent. Il me semble
soudain que les lanternes d'or du plafond se mettent  osciller comme
des encensoirs gants. Est-ce ma voix, cette voix qui rpte dans un
rve:

--Ce que tu voudras, je le ferai.

Presque contre mon visage, j'aperois celui d'Antina; dans les
prunelles immenses, une lueur trange a pass.

Un peu plus loin, je vois les prunelles fulgurantes d'Hiram-Roi. A ct
de lui, il y a une petite table de Kairouan, bleu et or. Sur cette
table, je vois le timbre qui sert  Antina pour appeler. Je vois le
marteau dont elle l'a heurt tout  l'heure, un marteau  manche d'bne
trs long,  lourde tte d'argent... le marteau avec lequel le petit
lieutenant Kaine a donn la mort.

Je ne vois plus rien...




CHAPITRE XVII

LES VIERGES AUX ROCHERS


Je me rveillai dans ma chambre. Le soleil dj au znith l'emplissait
d'une lumire et d'une chaleur insupportables.

La premire chose que je vis en ouvrant les yeux fut le store arrach et
gisant au milieu de la pice. Alors, les vnements de la nuit
commencrent  me revenir confusment.

Ma tte alourdie me faisait mal. Mon intelligence vacillait. Ma mmoire
tait comme obstrue. Je suis sorti avec le gupard, c'est certain. La
marque rouge de mon index est la preuve de la force avec laquelle il
tirait sur sa laisse.--Mes genoux sont encore maculs de poussire.--Il
est vrai que j'ai ramp un moment le long du mur, dans la salle o les
Touareg blancs jouaient aux ds, au moment o Hiram-Roi a bondi. Et
puis, aprs? Ah! oui, Morhange et Antina... Et puis, aprs?...

Aprs je ne savais plus. Et cependant, il avait d y avoir quelque
chose, quelque chose dont je ne me souvenais pas.

Un malaise me prit. J'aurais voulu me souvenir, et, cependant, il me
semblait que j'avais peur d'y parvenir; jamais je n'ai rien prouv de
plus pnible que cette contradiction.

Le parcours est long, d'ici aux appartements d'Antina. Fallait-il que
je dormisse profondment quand on m'a rapport ici,--car enfin on m'a
rapport--pour ne m'tre aperu de rien!

J'arrtai l mes investigations. J'avais trop mal  la tte.

--Allons prendre l'air,--murmurai-je.--On cuit, ici; j'y deviendrais
fou.

J'avais besoin de voir des hommes, n'importe lesquels. Machinalement, je
me dirigeai vers la bibliothque.

Je trouvai M. Le Mesge dans un accs de joie dlirante. Le professeur
tait en train d'ventrer un norme ballot soigneusement cousu dans une
couverture brune.

--Vous tombez bien, cher monsieur,--cria-t-il en me voyant entrer.--Les
revues viennent d'arriver.

Il se dmenait avec une hte fbrile. Du flanc du ballot coulait
maintenant un ruisseau de brochures bleues, vertes, jaunes, saumon.

--Allons, allons, tout va bien,--poursuivit-il en dansant de bonheur.
Pas trop de retard, puisque voil les numros du 15 octobre. Il faudra
voter des flicitations  ce brave Ameur.

Son allgresse tait communicative.

--C'est le digne commerant turc de Tripoli qui consent  prendre des
abonnements  toutes les revues intressantes des deux continents. Il
les achemine vers une destination dont il se soucie peu par Rhadams.
Mais voici les revues franaises.

M. Le Mesge parcourait fivreusement les sommaires.

--Politique intrieure: des articles de MM. Francis Charmes, Anatole
Leroy-Beaulieu d'Haussonville sur le voyage du tsar  Paris. Tiens, une
tude sur les salaires du moyen ge par M. d'Avonel. Maintenant des
vers, des vers de jeunes potes, Fernand Gregh, Edmond Haraucourt. Ah!
un compte rendu de livre d'Henry de Castries sur l'Islam. Cela peut tre
plus intressant... Mais je vous en prie, cher monsieur, prenez ce qui
vous conviendra.

La joie rend les gens aimables, et vritablement M. Le Mesge dlirait.

Un peu de brise venait maintenant de la fentre. Je m'approchai de la
balustrade, et, m'tant accoud, je me mis  parcourir un numro de la
_Revue des Deux Mondes_.

Je ne lisais pas, je feuilletais, les yeux tantt sur les pages o
grouillaient les petits caractres noirs, tantt sur la cuvette
rocheuse, qui grsillait, rose ple, sous le soleil dclinant.

Soudain mon attention commena  se fixer. Une correspondance trange
s'tablissait entre le texte et le paysage.

_Sur nos ttes, le ciel ne gardait de ses nuages que quelques traces
lgres, pareilles au peu de cendre blanche que laissent les bchers
consums. Le soleil embrasait en cercle les cimes des rochers, faisant
saillir sur l'azur leurs lignes solennelles. D'en haut une grande
tristesse et une grande douceur tombaient dans l'enceinte solitaire,
comme un breuvage magique dans une coupe profonde..._[17]

Fbrilement, je tournai quelques pages. On et dit que mes penses
commenaient  se clarifier.

Derrire moi, M. Le Mesge, plong dans un numro, manifestait par des
grognements l'indignation o le jetait sa lecture.

Je poursuivis la mienne.

_De toutes parts, dans la lumire crue, se dployait sous nos pieds un
superbe spectacle. La chane des rochers, visible tout entire dans sa
strilit dsole jusqu'aux extrmes sommets, s'allongeait comme un
immense entassement de choses gigantesques et informes, demeur pour la
stupeur des humains en tmoignage de quelque titanomachie primordiale.
Tours croules..._

--C'est une honte, une pure honte,--rptait le professeur.

_...Tours croules, citadelles renverses, coupoles effondres,
colonnades brises, colosses mutils, proues de vaisseaux, croupes de
monstres, ossatures de titans, cette masse formidable par ses reliefs et
ses creux, simulait tout ce qu'il y a d'norme et de tragique. Si
limpides taient les lointains..._

--Une pure honte,--disait toujours M. Le Mesge exaspr, frappant du
poing la table.

_...Si limpides taient les lointains que je distinguais chaque contour
comme si j'avais eu sous les yeux, infiniment agrandi, le rocher que
Violante m'avait fait voir par la fentre, avec, un geste, crateur..._

Je fermai la revue en frissonnant. A mes pieds, maintenant rouge,
j'avais, norme, abrupt, dominant le jardin mordor, le rocher blanc
qu'Antina m'avait dsign le jour de notre premire entrevue.

--Il est tout mon horizon,--avait-elle dit.

A prsent les transports de M. Le Mesge ne connaissaient plus de bornes.

--C'est plus qu'une honte, c'est une infamie.

J'aurais voulu l'trangler pour le faire taire. Il m'avait saisi le bras
et me prenait  tmoin.

--Vous lirez cela, monsieur, et, sans tre particulirement comptent,
vous verrez que cet article sur l'Afrique romaine est un prodige
d'inconscience, un monument d'ignorance. Et c'est sign, savez-vous de
qui c'est sign?

--Laissez-moi,--lui dis-je brutalement.

--Eh bien, c'est sign Gaston Boissier. Parfaitement, monsieur! Gaston
Boissier, grand-officier de la Lgion d'honneur, matre de confrences 
l'Ecole normale suprieure, secrtaire perptuel de l'Acadmie
franaise, membre de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, un
de ceux qui refusrent jadis mon sujet de thse, un de ceux... Pauvre
Universit, pauvre France!

Je ne l'coutais plus. Je m'tais remis  lire. Mon front tait baign
de sueur. Mais il me semblait que dans ma tte, claire comme une chambre
dont on ouvre une  une les fentres, les souvenirs revenaient, ainsi
que des colombes qui regagnent, en battant des ailes, leur pigeonnier.

_...A prsent, un tremblement insurmontable la secouait toute; et ses
yeux se dilataient comme si une atroce vision les et remplis
d'horreur._

_--Antonello...--balbutia-t-elle._

_Et pendant quelques secondes, elle ne put prononcer d'autre parole._

_Je la regardai avec une indicible angoisse, et je souffrais en mon me
les contractions de ses chres lvres. Et la vision qui tait dans ses
yeux passait dans les miens, et je revoyais le visage blme et maci
d'Antonello, et le rapide battement de ses paupires, et les ondes
d'angoisse qui, investissant soudain son corps long et maigre, le
secouaient comme un roseau fragile._

Sans lire davantage, je jetai la revue sur la table.

--C'est bien cela,--dis-je.

Je m'tais servi, pour dcouper les pages, du couteau avec lequel M. Le
Mesge avait tranch les cordes du ballot, un court poignard  manche
d'bne, un de ces poignards que les Touareg, dans une gaine 
bracelet, portent colls  leur biceps gauche.

Je le mis dans l'ample poche de mon dolman de flanelle et marchai vers
la porte.

J'allais la franchir quand je m'entendis appeler par M. Le Mesge.

--Monsieur de Saint-Avit! Monsieur de Saint-Avit!

Je me retournai.

--Un petit renseignement, s'il vous plat.

--Qu'y a-t-il.

--Oh! pas grand'chose. Vous savez que c'est moi qui suis charg de
l'tablissement des tiquettes de la salle de marbre rouge...

Je me rapprochai de la table.

--Eh bien, j'ai omis de m'enqurir tout d'abord auprs de M. Morhange de
la date et du lieu de sa naissance. Puis je n'ai plus eu l'occasion. Je
ne l'ai plus revu. De sorte que, maintenant, je suis forc de recourir 
vous. Pouvez-vous me renseigner?

--Je le puis,--dis-je, trs calme.

Il avait pris, dans une bote qui en contenait plusieurs, une large
tiquette de carton blanc; il trempa sa plume d'encre.

--Nous disons donc: _Numro 54... Capitaine?_

--_Capitaine Jean-Marie-Franois Morhange._

Et, tandis que je dictais, une main pose au bord de la table,
j'apercevais sur ma manche blanche, une tache, une petite tache rouge
brun.

--_Morhange_,--rptait M. Le Mesge, achevant de mouler le nom de mon
compagnon.--_N ..._

--_Villefranche._

--_Villefranche. Rhne._ Quelle date?

--_Le 14 octobre 1859._

--_Le 14 octobre 1859._ Bien. _Dcd au Hoggar le 5 janvier 1897._ L,
voil qui est fait. Et tous mes remerciements, cher monsieur, pour votre
obligeance.

--A votre service, monsieur.

L-dessus, je quittai paisiblement M. Le Mesge.

       *       *       *       *       *

Ma rsolution tait dsormais bien prise et, je le rpte, mon calme
tait grand. Je me sentis nanmoins, en prenant cong de M. Le Mesge, le
besoin de mettre quelques instants entre la dcision et l'excution.

J'errai d'abord dans les couloirs. Puis, m'tant trouv  proximit de
ma chambre, je me dirigeai vers elle. J'y entrai. Elle tait toujours
insupportablement chaude. Je m'assis sur mon divan et me pris 
rflchir.

Le poignard me gnait dans ma poche. Je l'en retirai et le dposai sur
le sol.

C'tait un solide poignard,  lame en losange.

Il y avait entre le manche et la lame une virole de cuir roux.

Sa vue me rappela le marteau d'argent. Je me souvins de la facilit avec
laquelle je l'avais en main, quand je frappai...

Tous les dtails de la scne me revenaient avec une incomparable
nettet. Mais je n'avais pas un frisson. Il semblait que la
dtermination o j'tais de tuer dans un instant l'instigatrice du
meurtre m'et permis d'voquer avec placidit ses farouches dtails.

Si je rflchissais  mon acte, c'tait pour m'en tonner, non pour me
condamner.

Eh quoi! me disais-je, ce Morhange, qui a t un enfant, qui, comme
tous les autres, a cot tant de peines  sa mre, lors de ses maladies
de bb, c'est moi qui l'ai tu. C'est moi qui ai tranch cette vie, qui
ai rduit  nant ce monument d'amour, de larmes, d'embches surmontes
qu'est une existence humaine. Vraiment, quelle extraordinaire aventure!

C'tait tout. Ni crainte, ni remords, ni cette horreur shakespearienne
conscutive au meurtre et qui fait qu'aujourd'hui, sceptique pourtant,
et blas, et dsabus plus qu'on ne peut l'tre, je me prends tout 
coup  frmir si je suis seul, la nuit, dans une chambre obscure.

Allons, pensai-je, il est l'heure. Il faut en finir.

Je ramassai le poignard et, avant de le remettre dans ma poche, je fis
le geste de frapper. Tout allait bien. La poigne tait assure dans ma
main.

Je n'avais jamais fait le chemin des appartements d'Antina que guid,
la premire fois par le Targui blanc, la seconde par le gupard. Je le
retrouvai nanmoins sans aucune peine. Un peu avant de parvenir  la
porte  rosace lumineuse, je rencontrai un Targui.

--Laisse-moi passer,--ordonnai-je.--Ta matresse m'a fait appeler.

L'homme obit en s'effaant.

Bientt une mlope sourde parvint  mes oreilles. Je reconnus le son
d'une _rebaza_, le violon  corde unique des femmes touareg. C'tait
Aguida qui jouait, accroupie comme d'ordinaire aux pieds de sa
matresse. Les trois autres femmes l'entouraient galement. Tanit-Zerga
n'y tait pas.

Ah! puisque cette fois est la dernire que je l'ai vue, laisse,
laisse-moi te parler d'Antina, te dire comment, en cet instant suprme,
elle m'apparut.

Sentait-elle la menace qui pesait sur sa tte, et avait-elle voulu la
braver en recourant  ses plus invincibles artifices? J'avais dans le
souvenir le mince corps dpouill que j'avais press contre mon coeur
la nuit prcdente, sans bagues, sans bijoux. Et voici que je reculai
presque en trouvant maintenant devant moi, pare comme une idole, non
une femme, mais une reine.

Le formidable luxe des Pharaons crasait ce mince corps. Elle avait en
tte le _pschent_ des dieux et des rois, norme et d'or, sur lequel les
meraudes, qui sont les pierres nationales des Touareg, traaient et
retraaient son nom en caractres tifinar. Elle tait vtu de la
_schenti_, comme d'une gaine hiratique. Une schenti de satin rouge
brode, en or, de lotus. Elle avait  ses pieds un sceptre d'bne,
termin par un trident. Ses bras nus taient cercls de deux urus dont
les gueules remontaient jusque sous les aisselles, comme pour s'y
blottir. Des oreillettes du pschent ruisselait un collier d'meraudes,
dont le premier rang passait sous le menton ttu, en forme de jugulaire,
tandis que les autres descendaient en rond sur la gorge nue.

Quand j'entrai, elle eut un sourire.

--Je t'attendais,--fit-elle simplement.

Je m'avanai, et, quand je fus  quatre pas du trne, je m'arrtai,
droit devant elle.

Elle me regardait ironiquement.

--Qu'est ceci?--fit-elle avec le plus grand calme.

Je suivis la direction de son geste. Je vis le manche du poignard qui
mergeait de ma poche.

Je le retirai compltement, et le tins ferme dans ma main, prt 
frapper.

--La premire de celles de vous qui bougera, je la ferai abandonner 
six lieues d'ici, toute nue, au milieu du dsert rouge,--dit froidement
Antina  ses femmes, parmi lesquelles mon geste avait fait courir un
murmure de frayeur.

Elle reprit, s'adressant  moi:

--Ce poignard est  la vrit bien laid, et tu me parais bien mal le
tenir. Veux-tu que j'envoie Sydya dans ma chambre te chercher le marteau
d'argent? Tu le manies mieux que ce poignard.

--Antina,--dis-je sourdement,--je vais vous tuer.

--Dis-moi _tu_, dis-moi _tu_. Tu me tutoyais bien hier soir. N'oses-tu
devant celles-ci?--fit-elle en dsignant les femmes aux yeux exorbits
de terreur.

Elle reprit:

--Me tuer? Tu n'es gure consquent avec toi-mme. Me tuer, au moment o
tu peux recueillir le prix du meurtre de l'autre...

--A... A-t-il souffert?--fis-je soudain, en tressaillant.

--Peu. Je te l'ai dj dit que tu t'tais servi du marteau comme si tu
n'avais fait que cela toute ta vie.

--Comme le petit Kaine,--murmurai-je.

Elle eut un sourire tonn.

--Ah! tu connaissais cette histoire... Oui comme le petit Kaine. Mais au
moins Kaine tait logique. Tandis que toi... je ne comprends pas.

--Je ne comprends pas trs bien non plus.

Elle me regardait avec une curiosit amuse.

--Antina,--dis-je.

--Qu'y a-t-il?

--Ce que tu m'as demand de faire, je l'ai fait. Puis-je,  mon tour,
t'adresser une prire, te poser une question?

--Dis toujours.

--Il faisait sombre, n'est-ce pas, dans la chambre o _il_ tait.

--Trs sombre. J'ai t oblige de te conduire jusqu'au divan o il
dormait.

--_Il_ dormait, tu en es sre?

--Je te le dis.

--_Il_... n'est pas mort sur le coup, n'est-ce pas.

--Non. Je sais exactement quand _il_ est mort, deux minutes aprs que,
ayant frapp, tu t'es enfui en poussant un cri.

--Alors, sans doute, _il_ n'a pu savoir...

--Quoi?

--Que c'est moi qui ai... tenu le marteau.

--_Il_ aurait pu ne pas le savoir, effectivement,--dit Antina,--et
pourtant, _il_ l'a su.

--Comment?

--_Il_ l'a su, parce que je lui ai dit,--dit-elle, fixant avec un
courage magnifique ses yeux dans les miens.

--Et, murmurai-je,--_il_ l'a cru?

--Mon explication aidant, _il_ t'a reconnu dans le cri que tu as pouss.
S'_il_ n'avait pas d savoir que c'tait toi, la chose n'et eu aucun
intrt pour moi,--acheva-t-elle avec un petit rire mprisant.

Quatre pas, je l'ai dit, me sparaient d'Antina, D'un bond, je les
franchis, mais, avant d'avoir pu frapper, je roulai  terre.

Hiram-Roi venait de me sauter  la gorge.

En mme temps, j'entendais la voix imprieuse et calme d'Antina.

--Appelez les hommes,--commanda-t-elle.

Une seconde plus tard, j'tais dlivr de l'treinte du gupard. Les six
Touareg blancs m'entouraient et cherchaient  me garrotter.

Je suis assez fort et trs nerveux. Un instant, je russis  me mettre
debout. Un de mes ennemis gisait  dix pieds, projet par un coup de
poing plac au menton suivant les meilleures rgles de l'art. Un autre,
sous mon genou, rlait. C'est alors que j'entrevis, une dernire fois,
Antina. Elle tait debout, appuye des deux mains contre son sceptre
d'bne, et contemplait la lutte avec un sourire d'ironique intrt.

Au mme instant, je poussai un grand cri et lchai ma victime. Un
craquement dans mon bras gauche: un des Touareg, saisissant ce bras par
derrire et le tordant sur lui-mme, m'avait dsarticul l'paule.

       *       *       *       *       *

Quand je m'vanouis tout  fait, c'tait dans les couloirs, au travers
desquels deux fantmes blancs m'emportaient, ligot  ne plus pouvoir
faire un mouvement.




CHAPITRE XVIII

LES LUCIOLES


Par la baie grande ouverte, la lumire ple de la lune pntrait  flots
dans ma chambre.

A ct du divan o j'tais tendu, une mince forme blanche se tenait
droite.

--C'est toi! Tanit-Zerga,--murmurai-je.

Elle mit un doigt sur ses lvres.

--Chut, c'est moi.

Je voulus me soulever sur ma couche, une atroce douleur treignit mon
paule. Les vnements de l'aprs-midi revinrent dans ma pauvre tte
dolente.

--Ah! petite, petite, si tu savais!

--Je sais,--fit-elle.

J'tais plus faible qu'un enfant. A la grande surexcitation du jour
avait succd, avec la nuit, une absolue dpression nerveuse. Un flot de
larmes monta  ma gorge, m'trangla.

--Si tu savais, si tu savais!... Emmne-moi, petite, emmne-moi.

--Parle plus bas,--fit-elle,--il y a un Targui blanc derrire ta porte
en sentinelle.

--Emmne-moi, sauve-moi,--rptai-je.

--Je suis venue pour cela,--fit-elle simplement.

Je la regardai. Elle n'avait plus sa belle tunique de soie rouge: un
simple _hak_ blanc l'entourait; elle en avait relev un pan sur sa
tte.

--Moi aussi,--dit-elle d'une voix teinte,--je veux partir; il y a
longtemps que je veux partir. Je veux revoir Go, le village au bord du
fleuve, les gommiers bleus, l'eau verte.

Elle rpta:

--Depuis que je suis ici, je veux partir; mais je suis trop petite pour
aller seule dans le grand Sahara. Jamais je n'ai os en parler  ceux
qui sont venus ici, avant toi. Tous, ils ne pensaient qu' _elle_...
Mais toi, tu as voulu la tuer.

Je poussai un gmissement sourd.

--Tu souffres,--dit-elle,--ils t'ont cass le bras.

--Dmis, tout au moins.

--Montre.

Avec une infinie douceur, elle passait sur mon paule ses petites mains
plates.

--Il y a un Targui blanc en sentinelle derrire ma porte,
Tanit-Zerga,--fis-je.--Par o es-tu venue, alors?

--Par l,--dit-elle.

D'un geste, elle montrait la fentre. Une raie noire et perpendiculaire
barrait par le milieu le trou d'azur carr.

Tanit-Zerga alla  la fentre. Je la vis debout sur l'appui; dans sa
main brillait un couteau; elle coupa la corde en haut, au ras de
l'ouverture; le filin s'affaissa avec un bruit sec sur la dalle.

Elle revint prs de moi.

--Partir, partir,--dis-je,--par o?

--Par l,--rpta-t-elle.

Et elle me montra de nouveau la fentre.

Je me penchai. Mon oeil plein de fivre scruta le puits tnbreux,
cherchant les rocs invisibles, les rocs sur lesquels s'tait bris le
petit Kaine.

--Par l!--dis-je en frissonnant.--Il y a deux cents pieds d'ici au sol.

--La corde en a deux cent cinquante,--rpliqua-t-elle.--C'est une bonne
corde, bien solide, je l'ai vole tout  l'heure dans l'oasis; elle
servait  abattre des arbres. Elle est toute neuve.

--Descendre par l, Tanit-Zerga.--Et mon paule!

--C'est moi qui te descendrai,--dit-elle avec force.--Touche mes bras,
et vois comme ils sont nerveux. Je ne te descendrai pas  bout de bras
bien sr. Mais regarde: de chaque ct de la fentre il y a une colonne
de marbre. En passant la corde autour de l'une d'elles, et en la faisant
tourner une fois, je te laisserai glisser sans gure sentir ton poids.

Elle dit encore:

--Et puis, vois: j'ai fait un gros noeud tous les dix pieds; ils me
permettront d'arrter de temps en temps la descente, si j'ai besoin de
reprendre force.

--Et toi?--fis-je.

--Quand tu seras en bas, j'attacherai la corde  la colonne et je
viendrai te retrouver. J'aurai les noeuds pour me reposer, si la corde
scie trop mes mains. Mais n'aie crainte: je suis trs agile. A Go, tout
enfant, je grimpais dans des gommiers presque aussi hauts, pour dnicher
les petits toucans. Il est plus facile de descendre.

--Mais quand nous serons en bas, comment sortirons-nous? Tu connais donc
les enceintes?

--Personne ne connat les enceintes,--dit-elle,-- part
Cegher-ben-Chekh, et peut-tre Antina.

--Alors?

--Alors... il y a aussi les chameaux de Cegher-ben-Chekh, ceux qui lui
servent dans ses voyages. J'en ai dtach un, le plus vigoureux, je l'ai
conduit en bas, avec beaucoup d'herbe pour qu'il ne crie pas, et qu'il
ait bien mang quand nous partirons.

--Mais...--dis-je encore.

Elle frappa du pied.

--Mais quoi?... Reste, si tu veux, si tu as peur; moi je partirai; je
veux revoir Go, les gommiers bleus, l'eau verte.

Je me sentis rougir.

--Je partirai, Tanit-Zerga, je prfre mourir de soif au milieu des
sables que rester ici. Allons...

--Chut,--fit-elle, pas encore.

Elle me montrait la vertigineuse arte claire violemment par la lune.

--Pas encore, il faut attendre. On nous verrait. Dans une heure, la lune
aura tourn derrire la montagne, ce sera le moment.

Elle s'assit et resta sans mot dire, son hak ramen compltement sur sa
petite figure sombre. Priait-elle? Peut-tre.

Soudain, je ne la vis plus. L'obscurit tait entre par la fentre. La
lune avait tourn.

La main de Tanit-Zerga s'tait pose sur mon bras. Elle m'entranait
vers le gouffre; je m'appliquai  ne pas trembler.

Au-dessous de nous, il n'y avait plus que l'ombre. A voix trs basse,
mais ferme, Tanit-Zerga me dit:

--C'est prt, j'ai arrang la corde autour de la colonne. Voici le
noeud coulant. Passe-le au-dessous de tes bras. Ah! prends ce coussin.
Garde-le serr contre ton paule malade... Un coussin de cuir... Il est
bien rembourr. Tiens-toi face  la muraille. Il te protgera contre les
heurts et le frottement.

J'tais maintenant trs matre de moi, trs calme; je m'assis sur le
bord de la fentre, les pieds dans le vide. Une bouffe d'air frais
venue des cimes me fit du bien.

Je sentis dans la poche de ma veste la petite main de Tanit-Zerga.

--C'est une bote. Quand tu seras au bas, il faudra que je le sache,
pour descendre moi aussi. Tu ouvriras cette bote. Il y a des lucioles,
je les verrai et je viendrai.

Sa main serra longuement la mienne.

--Va, maintenant,--murmura-t-elle.

J'allai.

De cette descente de deux cents pieds, je ne me rappelle qu'une chose:
j'avais des accs de mauvaise humeur quand la corde s'arrtait et que je
me trouvais, jambes ballantes, au flanc de cette muraille absolument
lisse. Qu'attend cette petite sotte, me disais-je, il y a bien un quart
d'heure que je suis ainsi en suspens... Ah! enfin! Bon, me voil encore
arrt. Une ou deux fois, je crus que je touchais le sol. Mais ce
n'tait qu'une asprit dans la roche. Il fallait vite donner un lger
coup de pied... Et, tout  coup, je me trouvai assis par terre,
j'tendis les mains. Des buissons... une pine me piqua le doigt,
j'tais arriv.

Immdiatement, je redevins extraordinairement nerveux.

Je me dbarrassai du coussin, enlevai le noeud coulant. De ma main
valide, je tendis la corde, l'loignant de cinq  six pas du ras de la
montagne, et mis le pied dessus.

En mme temps, je prenais dans ma poche la petite bote de carton, je
l'ouvris.

Successivement, trois halos voyageurs s'levrent dans la nuit d'encre;
je vis les lucioles monter, monter au flanc du rocher. Leur aurole
rose ple glissait mollement. Une  une, elles tournrent,
disparurent...

       *       *       *       *       *

--Tu es fatigu, sidi lieutenant. Laisse, que je tienne la corde.

Cegher-ben-Chekh venait de surgir  mon ct.

Je regardai sa haute silhouette noire. Je frmis longuement, mais je ne
lchai pas la corde, sur laquelle je percevais dj de lointaines
saccades.

--Laisse,--rpta-t-il avec autorit.

Et il me la prit des mains.

En cette minute, je ne sais pas ce que je suis devenu. J'tais debout, 
ct du grand fantme sombre. Et que faire, je te prie, avec mon paule
dmise, contre cet homme dont je connaissais la force agile. Et puis, 
quoi bon? je le voyais, arc-bout, tendant des deux mains, des deux
pieds, de tout le corps, la corde, bien mieux que je n'eusse pu le faire
moi-mme.

Un frlement au-dessus de nos ttes. Une petite forme tnbreuse.

--L,--dit Cegher-ben-Chekh, saisissant dans ses bras puissants la
petite ombre et la dposant  terre, tandis que la corde libre s'en
allait battre contre le rocher.

Tanit-Zerga eut un gmissement en reconnaissant le Targui.

Il lui mit brutalement la main sur la bouche.

--Veux-tu te taire, voleuse de chameaux, vilaine petite mouche.

Il l'avait prise par le bras. Il se tourna vers moi.

--Venez, maintenant,--fit-il d'une voix imprieuse.

J'obis; pendant le court trajet, j'entendais claquer de terreur les
mchoires de Tanit-Zerga.

Nous arrivmes  une petite grotte.

--Entrez,--dit le Targui.

Il alluma une torche. La rouge lueur me permit d'apercevoir, ruminant
paisiblement, un superbe mhari.

--La petite n'est pas bte,--dit Cegher-ben-Chekh en dsignant
l'animal,--elle a su choisir le plus beau, le plus fort; mais elle est
tourdie.

Il approcha sa torche du chameau.

--Elle est tourdie,--continua-t-il.--Elle n'a su que le seller. Ni eau,
ni provision. Dans trois jours,  pareille heure, vous seriez tous les
trois morts sur la route... et sur quelle route!

Tanit-Zerga ne claquait plus des dents. Elle regardait le Targui avec un
mlange d'pouvante et d'espoir.

--Sidi lieutenant,--dit Cegher-ben-Chekh,--viens ici,  ct du
chameau, que je t'explique.

Quand je fus prs de lui, il dit:

--De chaque ct, il y a une outre pleine d'eau. Mnagez cette eau le
plus possible, car vous allez traverser un pays terrible. Il se peut
que, de cinq cents kilomtres, vous ne trouviez pas un puits.

L,--reprit-il,--dans ces fontes, il y a des botes de conserves. Pas
beaucoup, car l'eau est plus prcieuse; il y a aussi une carabine, ta
carabine, sidi. Tche de n'avoir  t'en servir que contre les antilopes.
Maintenant, il y a ceci.

Il dployait un rouleau de papier; je vis son visage voil se pencher;
ses yeux sourirent; il me regarda.

--Une fois sorti des enceintes, o pensais-tu te diriger?--demanda-t-il.

--Vers Idels, pour rejoindre la route o tu nous a rencontrs, le
capitaine et moi,--dis-je.

Cegher-ben-Chekh secoua la tte.

--Je le pensais bien,--murmura-t-il.

Et il ajouta:

--Avant que le soleil, demain, se soit couch, vous seriez, toi et la
petite, rattraps et massacrs,--dit-il froidement.

Il reprit:

--Vers le Nord, c'est le Hoggar, et tout le Hoggar est soumis  Antina.
C'est vers le Sud qu'il faut aller.

--Nous irons donc vers le Sud,-dis-je.

--Par o irez-vous vers le Sud?

--Mais par Silet et Timissao.

Le Targui secoua de nouveau la tte.

--On vous cherchera aussi de ce ct,--dit-il,--c'est la bonne route, la
route avec des puits. On sait que tu la connais. Les Touareg ne
manqueront pas de t'attendre aux puits.

--Alors?

--Alors,--dit Cegher-ben-Chekh,--il ne faut rejoindre la route de
Timassao  Tombouctou qu' sept cents kilomtres d'ici, vers Iferouane,
ou, mieux encore, vers l'oued Telemsi. L, cessent les terrains de
parcours des Touareg du Hoggar et commencent ceux des Touareg
Aouelimiden.

La petite voix volontaire de Tanit-Zerga s'leva.

--Ce sont les Aouelimiden qui ont massacr les miens et m'ont rduite 
l'esclavage; je ne veux pas passer par chez les Aouelimiden.

--Tais-toi, vilaine petite mouche,--fit durement Cegher-ben-Chekh.

Il continua, s'adressant toujours  moi:

--Ce que j'ai dit est dit. La petite n'a pas tort. Les Aouelimiden sont
farouches. Mais ils craignent les Franais. Beaucoup sont en rapport
avec les postes au nord du Niger. D'autre part, ils sont en guerre avec
les gens du Hoggar, qui n'iront pas vous poursuivre chez eux. Ce que
j'ai dit est dit: il faut que vous rejoigniez la route de Tombouctou 
l'endroit o elle pntre dans les terrains de parcours des Aouelimiden.
Leur pays est bois et riche en sources. Si vous parvenez  l'oued
Telemsi vous achverez votre voyage sous un dme de mimosas en fleurs.
D'ailleurs, d'ici  l'oued Telemsi, la route est plus courte que par
Timissao. Elle est toute droite.

--Elle est toute droite, c'est vrai,--dis-je--mais tu sais que, pour la
suivre, c'est le _Tanezrouft_ qu'il faut traverser.

Cegher-ben-Chekh eut un geste d'impatience.

--Cegher-ben-Chekh le sait,--dit-il.--Il sait ce qu'est le Tanezrouft.
Il sait que, lui qui a voyag dans tout le Sahara, il frmirait de
passer par le Tanezrouft et le Tasili du Sud. Il sait que les chameaux
qui s'y garent ou prissent ou deviennent sauvages, car personne ne
veut exposer sa vie pour aller les rechercher... C'est justement la
crainte qui entoure cette rgion qui peut vous sauver. Et puis, il faut
choisir: ou risquer de mourir de soif sur les pistes du Tanezrouft, ou
tre srement gorg sur n'importe quelle autre route.

Il ajouta:

--Vous pouvez aussi rester ici.

--Mon choix est fait, Cegher-ben-Chekh,--dis-je.

--Bien,--fit-il, dployant de nouveau le rouleau de papier.--Le trait
que voici a son origine  l'orifice de la deuxime enceinte de terre, o
je vais vous conduire. Il aboutit  Iferouane. J'ai marqu les puits,
mais ne t'y fie pas trop, car beaucoup sont  sec. Veille  ne pas
t'carter de ce trac. Si tu t'en loignes, c'est la mort. Maintenant,
monte sur le chameau avec la petite. Deux font moins de bruit que
quatre.

Nous marchmes longtemps en silence. Cegher-ben-Chekh tait devant,
son mhari suivait avec docilit. Successivement, nous traversmes un
couloir tnbreux, une gorge encaisse, un autre couloir... Chaque
entre tait dissimule par un inextricable fouillis de roches et de
broussailles.

Soudain, un souffle brlant vola autour de nos temps. Une sombre lueur
rougetre entra dans le couloir qui finissait. Le dsert tait l.

Cegher-ben-Chekh s'tait arrt.

--Descendez,--fit-il.

Une source chantait dans la roche, le Targui s'en approcha; il emplit
d'eau un gobelet de cuir.

--Buvez,--dit-il, en nous le tendant successivement.

Nous obmes.

--Buvez encore,--ordonna-t-il.--C'est autant d'conomis sur le contenu
des outres. Tchez maintenant de n'avoir plus soif avant le coucher du
soleil.

Il vrifiait les sangles du mhari.

--Tout va bien,--murmura-t-il.--Allons, dans deux heures, l'aube va
natre: il faut que vous soyez hors de vue.

Une espce d'motion me saisit, en cette minute extrme; je marchai vers
le Targui, je lui pris la main.

--Cegher-ben-Chekh,--dis-je  voix basse,--ce que tu fais, pourquoi le
fais-tu?

Il recula, je vis luire ses profonds yeux sombres.

--Pourquoi?--fit-il.

--Oui, pourquoi?

--Le Prophte,--rpondit-il gravement,--permet au juste de laisser, une
fois dans son existence, la piti prendre le pas sur le devoir.
Cegher-ben-Chekh use de cette autorisation en faveur de celui qui lui
a sauv la vie.

--Et,--dis-je,--tu ne crains pas, si je reviens parmi les Franais, que
je parle, que je dvoile le secret d'Antina?

Il secoua la tte.

--Je ne le crains pas,--fit-il; et sa voix tait ironique.--Tu n'as pas
intrt, sidi lieutenant,  ce que les gens de chez toi sachent comment
est mort le sidi capitaine.

Je frmis  cette rponse si logique.

--Je fais peut-tre une faute,--ajouta le Targui,--en ne tuant pas la
petite... Mais elle t'aime. Elle ne dira rien. Allez, le jour va bientt
natre.

J'essayais de serrer les mains de ce bizarre sauveur, mais il recula de
nouveau.

--Ne me remercie pas, ce que je fais, c'est pour moi, pour m'acqurir du
mrite auprs de Dieu. Sache bien que je ne le referai jamais plus, ni
pour un autre, ni pour toi.

Et comme j'avais un geste pour le rassurer  cet gard.

--Ne proteste pas,--dit-il sur un ton dont la raillerie rsonne encore 
mes oreilles.--Ne proteste pas. Ce que je fais est utile pour moi, pas
pour toi.

Je le regardai sans comprendre.

--Pas pour toi, sidi lieutenant, pas pour toi,--fit-il de sa voix
grave,--car tu reviendras, et ce jour-l, ne compte plus sur la
complaisance de Cegher-ben-Chekh.

--Je reviendrai?--murmurai-je en frissonnant.

--Tu reviendras, tu reviendras,--fit le Targui.

Il tait debout, statue sombre au flanc du rocher gris.

--Tu reviendras,--reprit-il avec force.--Tu fuis maintenant, mais tu te
trompes, si tu te figures revoir ton monde avec les mmes yeux que
lorsque tu l'as quitt. Une pense, la mme, va te suivre dsormais
partout, et un jour, dans un an, dans cinq, dans dix peut-tre, tu
repasseras par ce mme couloir sous lequel tu viens de passe.

--Tais-toi, Cegher-ben-Chekh!--fit la voix frmissante de Tanit-Zerga.

--Tais-toi, toi-mme, vilaine petite mouche,--dit Cegher-ben-Chekh.

Il eut un ricanement.

--La petite a peur, vois-tu, parce qu'elle sait que ce que je dis est
vrai, parce qu'elle connat l'histoire, l'histoire du lieutenant
Ghiberti.

--Le lieutenant Ghiberti?--dis-je, les tempes trempes de sueur.

--C'tait un officier italien, je l'avais rencontr entre Rht et
Rhadams, il y a huit ans. Il se trouva que l'amour qu'il eut pour
Antina, ne lui fit pas tout  fait oublier d'abord celui de la vie. Il
essaya de se sauver, il y russit, je ne sais comment, car, celui-l, je
ne l'aidai pas; il rentra dans son pays. Eh bien! coute: deux ans
aprs, jour pour jour, partant moi-mme  la dcouverte, je trouvai,
devant l'enceinte nord dont il cherchait vainement l'entre, un
misrable dpenaill,  moiti mort de fatigue et de faim. C'tait le
lieutenant Ghiberti qui revenait. Il occupe dans la salle de marbre
rouge la stalle numro 39.

Le Targui eut un petit rire.

--Telle est l'histoire du lieutenant Ghiberti, que tu as voulu
connatre. Mais en voil assez. Remonte sur ton chameau.

J'obis sans mot dire. Tanit-Zerga, en croupe, m'enserrait de ses petits
bras.

Cegher-ben-Chekh tenait toujours la bride de l'animal.

--Un mot encore,--dit-il, en me dsignant au coin, vers le Sud, une
tache noire sur la ligne violette du ciel. Tu vois ce _gour_ l-bas:
c'est votre direction. Il est  trente kilomtres. Vous devez tre  sa
hauteur quand le soleil se lvera. Alors, consulte ta carte. Le prochain
point de repre est indiqu. Si tu ne t'cartes pas de la ligne, vous
serez  l'oued Telemsi dans huit jours.

Le grand col du chameau se tendait vers le vent sombre qui venait du
Sud.

Le Targui lcha la bride de la bte avec un geste large:

--Allez, maintenant.

--Merci,--lui dis-je, en me retournant sur la selle,--merci,
Cegher-ben-Chekh, et adieu.

J'entendis sa voix, dj lointaine, qui rpondait:

--Au revoir, lieutenant de Saint-Avit.




CHAPITRE XIX

LE TANEZROUFT


Pendant la premire heure de notre fuite, le grand mhari de
Cegher-ben-Chekh nous entrana  une vitesse folle. Nous franchmes au
moins cinq lieues. Les yeux fixes, je dirigeais la bte vers le gour que
m'avait indiqu le Targui et dont l'arte grandissait sur le ciel qui
devenait ple.

La vitesse faisait siffler  nos oreilles une lgre brise. Les grandes
touffes de _retem_ fuyaient  droite et  gauche, squelettes sombres et
dcharns.

Dans un souffle, j'entendis la voix de Tanit-Zerga.

--Arrte le chameau.

Je ne compris pas tout d'abord.

Et sa main serra violemment mon bras droit.

J'obis. De trs mauvaise grce, le chameau ralentit sa course.

--Ecoute,--fit la petite fille.

D'abord, je n'entendis rien. Puis ce fut un bruit trs lger, un
frlement sec, derrire nous.

--Arrte le chameau,--commanda Tanit-Zerga.--Ce n'est pas la peine de le
faire agenouiller.

Au mme instant, une mince forme grise bondissait sur le mhari. Il
repartit de plus belle.

--Laisse-le,--dit Tanit-Zerga.--Gal a saut.

En mme temps, je sentis sous ma main une touffe de poils hrisss. A la
trace, la mangouste nous avait suivis et rejoints. J'entendais
maintenant son souffle de brave petite bte haletante qui,
progressivement, s'apaisait.

--Je suis heureuse,--murmura Tanit-Zerga.

       *       *       *       *       *

Cegher-ben-Chekh ne s'tait pas tromp. Nous doublmes le gour comme
le soleil naissait. Je regardai en arrire: l'Atakor n'tait plus qu'un
chaos monstrueux au milieu des bues nocturnes que traquait le petit
jour. Il n'tait dj plus possible de discerner, parmi les pics
anonymes, celui o Antina continuait  ourdir ses trames passionnes.

Tu sais ce que c'est que le Tanezrouft, le plateau par excellence, le
pays abandonn, inhabitable, la contre de la soif et de la faim. Nous
tions en cet instant engags dans la partie de ce dsert que Duveyrier
appelle Tasili du Sud, et qui figure sur la carte du ministre des
Travaux publics avec cette attrayante mention: Plateau rocheux, sans
eau, sans vgtation, inhospitalier pour l'homme et les animaux.

Rien, sinon peut-tre quelques portions du Kalahari, n'est plus affreux
que ce dsert de rocaille. Ah! Cegher-ben-Chekh ne s'tait pas trop
avanc en affirmant qu'on ne songerait pas  nous y poursuivre.

De grands pans de tnbres s'obstinaient encore  ne pas vouloir devenir
clairs. Les souvenirs s'entre-choquaient dans ma tte avec la plus
parfaite incohrence. Une phrase me revint, textuelle: _Il semblait 
Dick que, depuis l'origine des temps, il n'avait fait autre chose, dans
son obscurit, que de fendre l'air sur le dos d'un mhari._ J'eus un
petit rire: Depuis quelques heures pensai-je, je cumule les situations
littraires. Tout  l'heure,  cent pieds au-dessus du sol, j'tais le
Fabrice de la _Chartreuse de Parme_ au flanc de son donjon italien.
Maintenant, voil que je suis sur mon mhari le Dick de _la Lumire qui
s'teint_ fendant le dsert  la rencontre de ses compagnons d'armes.
Je ris encore, puis je frmis, je songeai  la nuit prcdente, 
l'Oreste d'_Andromaque_ qui accepte d'immoler Pyrrhus... Une situation
bien littraire, aussi...

       *       *       *       *       *

Cegher-ben-Chekh avait compt huit jours pour notre arrive aux
rgions boises des Aouelimiden, annonciatrices des steppes herbeuses du
Soudan. Il connaissait bien la valeur de sa bte. Tout de suite,
Tanit-Zerga lui avait donn un nom, _El-Mellen_, _le blanc_, car ce
magnifique mhari avait une robe presque immacule. Il resta une fois
deux jours sans manger, arrachant seulement, de-ci, de-l, une branche 
quelque acacia-gommier, dont les hideuses pines blanches, longues de
prs de dix centimtres, me remplissaient de crainte pour l'oesophage
de notre ami. Les puits reprs par Cegher-ben-Chekh taient bien aux
endroits indiqus mais nous n'y trouvions qu'une brlante boue jauntre.
Elle suffisait au chameau, si bien qu'au bout de cinq jours, grce  des
prodiges de temprance, nous n'avions consomm que le contenu d'une des
deux outres d'eau. A ce moment, nous pmes nous croire sauvs.

Prs d'une de ces flaques bourbeuses, je russis ce jour-l  abattre
d'un coup de carabine une gazelle des dunes, aux petites cornes droites.
Tanit-Zerga dpouilla la bte, et nous nous rgalmes d'un beau cuissot
cuit  point. Pendant ce temps, la petite Gal qui, pendant nos haltes
du jour, au moment de la grande chaleur, ne cessait de fureter  travers
les roches creuses, dcouvrit un _ourane_, un crocodile des sables, long
de trois coudes, et eut tt fait de lui tordre le cou. Elle mangea  ne
plus pouvoir bouger. Il nous en cota une pinte d'eau pour aider sa
digestion. Nous la lui accordmes de bon gr, car nous tions heureux.
Tanit-Zerga ne me le disait pas, mais je voyais la joie o la mettait la
conviction que je ne songeais plus  la femme au pschent d'or et
d'meraude. Et vraiment, ces jours-l, je n'y ai gure song. Je ne
pensais qu' la chaleur torride qu'il faut viter;  l'outre de peau de
bouc qu'il faut enfouir une heure au creux d'un rocher, si l'on veut que
l'eau soit frache; au bonheur intense qui vous prend lorsqu'on porte
aux lvres le gobelet de cuir dbordant de cette eau salvatrice... Je
puis le dire hautement, plus hautement que personne: les grandes
passions, crbrales ou sensuelles, sont affaires de gens dment repus,
dsaltrs et reposs.

Il tait cinq heures du soir. L'effroyable chaleur diminuait. Nous
tions sortis de l'anfractuosit rocheuse o nous avions fait une petite
sieste. Assis sur une grosse pierre, nous regardions l'occident devenir
rouge.

Je dployai le rouleau de papier sur lequel Cegher-ben-Chekh avait
trac nos tapes jusqu' la route du Soudan. Je constatai de nouveau
avec joie que son itinraire tait exact, et que je l'avais suivi
scrupuleusement.

--Aprs-demain soir,--dis-je,--nous serons sur le point de partir pour
l'tape qui nous conduira, le lendemain,  l'aube,  l'oued Telemsi. L,
nous n'aurons plus  penser  l'eau.

Les yeux de Tanit-Zerga tincelrent dans son visage amaigri.

--Et Go?--demanda-t-elle.

--Nous ne serons plus qu' une semaine du Niger. Et Cegher-ben-Chekh a
dit que, de l'oued Telemsi, on achve la route sous les mimosas.

--Je connais les mimosas,--dit-elle.--Ce sont de petites boules jaunes,
qui fondent dans la main. Mais je prfre les fleurs du cprier. Tu
viendras avec moi  Go. Mon pre, Sonni-Azkia, a t tu, comme je te
l'ai dit, par les Aouelimiden. Mais les gens de chez moi ont d, depuis,
reconstruire le village. Ils y sont habitus. Tu verras comme tu seras
reu.

--J'irai, Tanit-Zerga, j'irai, je te le promets. Mais il faut que, toi
aussi, tu me promettes...

--Quoi? Ah! je devine. Tu me prends donc pour une petite sotte, si tu me
crois capable de parler de certaines choses qui pourraient faire de la
peine  mon ami.

En disant ces paroles, elle me regardait. La grande fatigue et les
privations avaient comme stylis son visage brun o les yeux brillaient,
immenses... Depuis, j'ai eu le temps d'assembler les cartes, les compas,
et de fixer  tout jamais l'endroit o, pour la premire fois, j'ai
compris la beaut des yeux de Tanit-Zerga.

Un grand silence rgna entre nous. Ce fut elle qui le rompit.

--La nuit va tomber. Il faut manger pour pouvoir repartir le plus vite
possible.

Elle se leva et alla vers le rocher.

Presque aussitt j'entendis sa voix qui m'appelait, et cela avec une
intonation d'angoisse qui me glaa.

--Viens. Oh! viens voir.

D'un bond, je fus auprs d'elle.

--Le chameau,--murmura-t-elle,--le chameau!

Je regardai, et un mortel frisson me traversa.

Etendu tout de son long de l'autre ct de la roche, ses flancs ples
secous par de brusques convulsions, El-Mellen tait en train
d'agoniser.

Sur la fivre avec laquelle nous nous empressmes auprs de cette bte,
il n'est gure besoin d'insister. De quoi mourait El-Mellen, je ne le
savais pas. Je ne l'ai jamais su. Tous les mhara sont ainsi. Ce sont 
la fois les btes les plus robustes et les plus dlicates. Ils
chemineront six mois  travers les plus affreuses solitudes, peu
nourris, pas abreuvs, et ne s'en porteront que mieux. Puis, un jour que
rien ne leur fait dfaut, ils s'allongent sur le flanc, et vous faussent
compagnie avec une simplicit dconcertante.

Quand nous vmes, Tanit-Zerga et moi, qu'il n'y avait plus rien  faire,
nous nous relevmes et regardmes sans mot dire les sursauts de l'animal
qui diminuaient. Lorsqu'il exhala son dernier souffle, nous sentmes que
c'tait galement notre vie  nous qui s'envolait.

Ce fut Tanit-Zerga qui, la premire, prit la parole.

--A combien sommes-nous de la route du Soudan?--demanda-t-elle.

--Nous sommes  deux cents kilomtres de l'oued
Telemsi,--rpondis-je.--On peut gagner trente kilomtres en marchant
vers Iferouane, mais sur ce parcours les puits ne sont pas tracs.

--Il faut marcher alors vers l'oued Telemsi,--dit-elle.--Deux cents
kilomtres, cela fait sept jours?

--Sept jours au moins, Tanit-Zerga.

--A combien est le premier puits?

--A soixante kilomtres.

Les traits de la petite fille se contractrent un peu. Mais elle se
raidit vite.

--Il faut partir tout de suite.

--Partir, Tanit-Zerga, partir,  pied!

Elle frappa le sol. J'admirai de la voir si forte.

--Il faut partir,--rpta-t-elle.--Nous allons manger et boire! et faire
aussi manger et boire Gal, puisque nous ne pouvons pas emporter toutes
les botes de conserves, et que l'outre est si lourde que nous n'irions
pas dix kilomtres en nous en chargeant. Nous mettrons un peu d'eau dans
une bote de conserves, aprs l'avoir vide par un petit trou. Cela nous
servira pour l'tape de cette nuit, qui sera une tape de trente
kilomtres sans eau. Puis, demain soir, nous partirons pour une nouvelle
tape de trente kilomtres, et nous arriverons au puits marqu sur le
papier de Cegher-ben-Chekh.

--Ah! murmurai-je dsol,--si mon paule n'tait pas comme elle est,
j'aurais pu me charger de l'outre.

--Elle est comme elle est,--dit Tanit-Zerga.--Tu prendras la carabine et
deux botes de conserves. Moi, j'en porterai deux autres, plus celle o
il y aura de l'eau. Viens, maintenant. Il faut tre parti dans une
heure, si nous voulons faire l'tape de trente kilomtres. Tu sais que,
quand le soleil est n, les rochers sont si chauds qu'on ne peut plus
marcher.

Dans quel morne silence s'acheva cette heure dont le dbut nous avait
trouvs si confiants, je le laisse  supposer. Je crois que, sans la
petite fille, je me serais assis sur la roche, et aurais attendu. Seule,
Gal tait heureuse.

--Il ne faut pas trop la laisser manger,--dit Tanit-Zerga.--Elle ne
pourrait pas nous suivre. Puis, demain, il faudra qu'elle travaille. Si
elle prend un autre ourane, ce sera pour nous.

       *       *       *       *       *

Tu as march dans le dsert. Tu sais que les premires heures de la nuit
sont terribles. Quand la lune parat, norme et jaune, il semble qu'une
cre poussire s'lve et monte en bues suffocantes. On a un mouvement
de mchoire machinal et continu, comme pour broyer cette poussire qui
pntre dans la gorge en feu. Puis, est-ce l'habitude, une sorte de
repos, de somnolence survient. On chemine sans penser. On oublie qu'on
marche. Il faut qu'on butte pour s'en souvenir. Il est vrai qu'on butte
souvent. Mais enfin, c'est supportable. La nuit va finir, se dit-on, et
avec elle, l'tape. Somme toute, je suis moins fatigu maintenant qu'au
dpart. La nuit se termine, et c'est pourtant alors l'heure la plus
atroce. On meurt de soif et on tremble de froid. Toute la fatigue
revient en masse. L'horrible petit vent prcurseur de l'aube, ne vous
est d'aucun soulagement, au contraire. A chaque faux pas, on se rpte:
le prochain sera le dernier.

Voil ce que ressentent, ce que disent les gens qui savent pourtant que
dans quelques heures les attend une bonne halte, avec  boire, 
manger...

Je souffrais abominablement. Tous les heurts se rpercutaient dans ma
pauvre paule. A un moment, j'eus envie de m'arrter, de m'asseoir.
J'aperus alors Tanit-Zerga. Les yeux presque clos, elle avanait. Il y
avait sur son visage un indicible mlange de souffrance et de volont.
Je fermai moi-mme les yeux, et continuai.

Telle fut la premire tape. Au petit jour, nous nous arrtmes dans un
creux de rocher. Bientt la chaleur nous obligea  nous relever pour en
trouver un autre plus profond. Tanit-Zerga ne mangea pas. Elle avala en
revanche d'un trait sa demi-bote d'eau. Elle resta assoupie tout le
jour. Gal tournait autour de notre rocher en poussant de petits cris
plaintifs.

Je ne parle pas de la seconde tape. Elle passa en horreur tout ce que
l'on peut imaginer. Je souffris ce qu'il est humainement possible de
souffrir dans le dsert. Mais dj je m'apercevais avec une infinie
piti que ma force d'homme commenait  prendre le dessus sur les nerfs
de ma petite compagne. La pauvre enfant allait, sans un mot, son hak,
dont elle mchonnait un coin, rabattu sur la face. Gal suivait.

Le puits vers lequel nous nous tranions tait indiqu sur le papier de
Cegher-ben-Chekh par le mot _Tissaririn_. Tissaririn est le duel de
_Tessarirt_ et veut dire _deux arbres isols_.

Le jour naissait quand, enfin, j'aperus les deux arbres, deux gommiers.
Une lieue  peine nous en sparait, j'eus un hurlement de joie.

--Tanit-Zerga, courage, voil le puits!

Elle carta son voile, j'aperus le pauvre visage angoiss.

--Tant mieux,--murmura-t-elle.--Tant mieux, parce qu'autrement...

Elle ne put achever.

Le dernier kilomtre, nous l'achevmes presque en courant. On voyait
dj le trou, l'orifice du puits.

Enfin, nous l'atteignmes.

Il tait vide!

       *       *       *       *       *

C'est une trange sensation que de mourir de soif. D'abord, les
souffrances sont terribles. Puis, elles s'apaisent. L'insensibilit vous
gagne. De ridicules petits dtails de votre vie surgissent, volent
autour de vous comme des moustiques. Je me mis  me rappeler ma
composition d'histoire pour l'entre  Saint-Cyr, la campagne de
Marengo. Obstinment, je me rptais: J'ai dit que la batterie
dmasque par Marmont au moment de la charge de Kellermann avait
dix-huit pices... Or, je me souviens, maintenant, elle n'tait que de
douze pices. J'en suis sr, de douze pices.

Je rptai encore:

De douze pices.

Et je tombai dans une sorte de coma.

J'en fus tir par la sensation d'un fer rouge sur mon front. J'ouvris
les yeux. Tanit-Zerga tait penche sur moi. C'tait sa main qui me
brlait ainsi.

--Lve-toi,--me dit-elle.--Partons.

--Partir, Tanit-Zerga! Le dsert est en feu, le soleil est au znith. Il
est midi.

--Partons,--rpta-t-elle.

Alors, je vis qu'elle dlirait.

Elle tait debout: son hak avait gliss  terre. La petite Gal y
dormait en rond.

Tte nue, sans souci de l'effroyable soleil, elle rptait:

--Partons.

Un peu de raison me revint.

--Couvre ta tte, Tanit-Zerga. Couvre ta tte.

--Partons,--rpta-t-elle,--partons. Go est l, tout prs, je le sens.
Je veux revoir Go.

Je l'obligeai  s'asseoir,  mon ct, dans l'ombre d'une roche. Je
sentis que toute force l'avait abandonne. L'immense piti qui me prit
me rendit mon bon sens.

--Go est l, tout prs, n'est-ce pas?--dit-elle.

Et ses yeux qui brillaient devinrent suppliants.

--Oui, petite, petite fille aime. Go est l. Mais pour Dieu,
allonge-toi. Le soleil est mauvais.

--Ah! Go, Go! Je savais bien,--rpta-t-elle.--Je savais bien que je
reverrais Go.

Elle s'tait redresse sur son sant. Ses petites mains de feu
treignaient les miennes.

--Ecoute. Il faut que je te dise, pour que tu puisses comprendre,
pourquoi je savais que je reverrais Go.

--Tanit-Zerga, calme-toi, ma petite fille, calme-toi!

--Non, il faut que je te dise. C'tait, il y a bien longtemps, au bord
du fleuve qui a de l'eau,  Go, enfin, o mon pre tait prince... Eh
bien, un jour, un jour de fte, il vint de l'intrieur des terres un
vieux sorcier, vtu de peaux et de plumes, avec un masque et un bonnet
pointu, des castagnettes, deux najas dans un sac. Sur la place du
village, o tous les ntres faisaient cercle, il dansa la _boussadilla_.
J'tais au premier rang, et parce que j'avais un collier de tourmaline
rose, il vit bien que j'tais la fille d'un chef sonrha. Il me parla
alors du pass, du grand empire mandingue, sur lequel mes pres ont
rgn, de nos ennemis, les froces Kountas, de tout, enfin, puis il me
dit...

--Calme-toi, petite fille.

--Puis il me dit: N'aie crainte. Les jours peuvent tre mchants pour
toi, qu'importe, puisqu'un jour,  l'horizon, tu verras luire Go, non
plus Go asservi et rduit au rang d'une infime bourgade ngre; mais le
Go splendide d'autrefois, la grande capitale du pays des noirs, Go
rgnr, avec la mosque  sept tours et aux quatorze coupoles de
turquoise, avec les maisons aux frais patios, les jets d'eau, les
jardins irrigus, tout emplis de grandes fleurs rouges et blanches...
Alors, ce sera pour toi l'heure de la dlivrance et de la royaut.

Tanit-Zerga tait maintenant droite. Sur nos ttes, autour de nous,
partout, le soleil crpitait sur la hamada, la brlait  blanc.

L'enfant tendit soudain le bras. Elle poussa un cri terrible.

--Go. Voil Go.

Je regardai.

--Go,--rptait-elle.--Ah! je le savais bien. Voil les arbres et les
fontaines, les coupoles et les tours, les palmiers, et les grandes
fleurs rouges et blanches. Go!...

A l'horizon en flammes, une ville fantastique montait, en effet,
tageait ses prodigieux difices d'arc-en-ciel. Devant nos yeux
agrandis, l'atroce mirage multipliait son abominable fivre.

--Go,--criai-je,--Go.

Et, presque aussitt, je poussai un autre cri, de douleur et d'horreur,
celui-l. La petite main de Tanit-Zerga, je la sentis mollir dans la
mienne. J'eus tout juste le temps de recevoir dans mes bras l'enfant, et
de l'entendre me murmurer, comme dans un souffle:

--Alors, ce sera l'heure de la dlivrance L'heure de la dlivrance et de
la royaut.

       *       *       *       *       *

Ce fut quelques heures plus tard, que, m'aidant du couteau qui lui avait
servi deux jours auparavant  dpouiller la gazelle des dunes, je
creusai dans le sable, au pied du rocher o avait rendu l'me, la fosse
o allait dormir Tanit-Zerga.

Quand tout fut prt je voulus revoir le cher petit visage. J'eus une
courte dfaillance... Vite je ramenai sur la face brune le hak blanc et
dposai dans la fosse le corps de l'enfant.

J'avais compt sans Gal.

La mangouste ne m'avait pas quitt des yeux, pendant tout le temps que
j'accomplissais ma triste besogne. Quand elle entendit les premires
poignes de sable rouler sur le hak, elle poussa un cri strident. Je la
regardai, je la vis, les yeux rouges, prte  bondir.

--Gal!--suppliai-je.

Et je voulus la caresser.

Elle me mordit la main, puis, ayant saut dans la fosse, se mit 
gratter, cartant furieusement le sable.

Par trois fois, j'essayai de l'loigner. Je sentais que jamais je
n'arriverais au bout de ma tche, et que, mme si j'y parvenais, Gal
resterait l et dterrerait le corps.

Ma carabine tait  mes pieds. Une dtonation secoua les chos de
l'immense dsert vide. L'instant d'aprs, Gal, couche sur le cou de
sa matresse,  l'endroit o je l'avais vue tant de fois, dormait elle
aussi de son dernier sommeil.

       *       *       *       *       *

Quand il n'y eut plus  la surface du sol qu'un lger tertre de sable
pitin, je me levai en chancelant, et m'en allai dans le dsert, au
hasard, vers le Sud.




CHAPITRE XX

LE CERCLE EST FERM


Au fond de la valle de l'oued Mia,  l'endroit o un chacal avait cri,
la nuit o Saint-Avit me dit avoir tu Morhange, un autre chacal,
peut-tre le mme, cria de nouveau.

J'eus immdiatement la sensation que cette nuit-ci allait voir
l'irrmdiable s'accomplir.

Nous tions assis, ce soir comme l'autre, sous la pauvre vranda
amnage au flanc de notre salle  manger. Un sol de pltre, une
balustrade de rondins croiss, quatre poutres supportant un toit d'alfa.

J'ai dj dit que cette balustrade s'ouvrait largement sur le dsert.
Quand il eut fini de parler, Saint-Avit se leva et vint s'y accouder. Je
le suivis.

--Et puis,--lui dis-je.

Il me regarda.

--Et puis, quoi? Tu n'ignores pas, je pense, ce que tous les journaux
ont racont, comment je fus retrouv, mourant de faim et de soif, par
une _harka_ aux ordres du capitaine Aymard, dans le pays des
Aouelimiden, et amen  Tombouctou. Un mois durant, j'eus le dlire. Ce
que j'ai pu raconter, au cours de mes crises de fivre chaude, je ne
l'ai jamais su. Les officiers du cercle de Tombouctou, tu le comprends,
ne se sont pas chargs de me le rpter. Quand je leur fis le rcit de
mes aventures, tel qu'il figure au rapport de la mission
Morhange-Saint-Avit, je n'eus cependant pas de peine  comprendre,  la
froideur polie avec laquelle ils coutrent mes explications, que la
version officielle que je leur donnais devait diffrer sur certains
points des dtails qui m'taient chapps dans mon dlire.

On n'insista pas. Il resta acquis que le capitaine Morhange, ayant
succomb  une insolation, avait t enterr par mes soins sur la berge
de l'oued Tarhit,  trois tapes de Timissao. Tout le monde sentait bien
les trous qu'il y avait dans mon rcit. On devinait sans doute quelque
drame mystrieux. Mais pour des preuves, c'tait autre chose. Devant
l'impossibilit de les runir, on prfra touffer ce qui n'aurait t
qu'un inutile scandale. Mais tous ces dtails, tu les connais d'ailleurs
aussi bien que moi.

--Et... elle? interrogeai-je timidement.

Il eut un sourire de triomphe. Triomphe de m'avoir ainsi conduit  ne
plus songer ni  Morhange, ni  son crime, triomphe de sentir qu'il
tait parvenu  m'inoculer sa folie.

--Elle,--dit-il,--elle. Depuis six ans, je ne sais plus rien d'elle.
Mais je la vois, je lui parle. Je songe  l'instant o je paratrai de
nouveau en sa prsence... Je me jetterai  ses pieds, et lui dirai
seulement: Pardonne, j'ai pu m'insurger sous ta loi. Je n'ai pas
compris. Maintenant, je sais, et, tu vois, comme le lieutenant Ghiberti,
je reviens.

Famille, honneur, patrie, disait le vieux Le Mesge, vous oublierez tout
pour elle. Le vieux Le Mesge est un homme stupide, mais il parlait par
exprience. Il savait ce qu'avait pes, devant Antina, la volont des
cinquante fantmes de la salle de marbre rouge.

Et maintenant, me diras-tu  ton tour, cette femme, qu'est-elle au
juste? Le sais-je bien moi-mme? Et d'ailleurs, que m'importe! Que
m'importe son pass et le mystre de ses origines, qu'elle soit la
descendante avre du Dieu des Mers et des sublimes Lagides, ou la
btarde d'un ivrogne polonais et d'une fille du quartier Marbeuf.

Ces dtails ont pu,  l'poque o j'eus la faiblesse d'tre jaloux de
Morhange, intresser le ridicule amour-propre que les gens civiliss
mlent sans cesse aux choses de la passion. Mais j'ai tenu dans mes bras
le corps d'Antina. Je ne veux plus rien savoir d'autre, ni si les
champs fleurissent, ni ce qu'il adviendra du simulacre humain.

Je ne veux pas le savoir. Ou plutt c'est parce que j'ai une vision
trop exacte de cet avenir que je prtends m'anantir dans la seule
destine qui en vaille la peine: une nature insonde et vierge, un amour
mystrieux.

       *       *       *       *       *

_Une nature insonde et vierge._--Il faut que je t'explique. Une fois,
dans une ville populeuse, un jour d'hiver, tout zbr de la suie qui
retombe des noires chemines d'usines et de ces affreux caravansrails
que sont les maisons des faubourgs, j'ai suivi un enterrement.

Nous accompagnmes le convoi dans la boue. L'glise tait rcente,
humide et pauvre. A part deux ou trois personnes, des parents abrutis
par une douleur morne, tous les gens du cortge n'avaient dans les yeux
qu'une ide: trouver un prtexte pour prendre la tangente. Ceux qui
vinrent jusqu'au cimetire furent ceux qui ne trouvrent pas ce
prtexte. Je vois les murs gris avec les ifs miteux, les ifs, ces arbres
de soleil et d'ombre, si beaux dans les paysages du Midi, sur une mince
colline d'azur. Je vois les hideux croque-morts, en jaquettes
graisseuses et tubes cirs. Je vois... Non, tiens, c'est horrible.

Prs de la muraille, dans un canton recul, un trou tait creus dans
une affreuse glaise caillouteuse et jaune. C'est l qu'on laissa ce mort
dont je ne me rappelle plus le nom.

Pendant qu'on l'y faisait glisser, je regardais mes mains, mes mains qui
avaient press, dans un paysage d'une lumire unique, les mains
d'Antina. Une immense piti me prit de mon corps, une immense crainte
de ce qui le menaait dans ces grilles de boue. Se peut-il, me
rptai-je, que ce corps, ce cher corps, sans doute ce corps unique, en
vienne aboutir l! Non, non, corps prcieux entre tous les trsors, je
te le jure, je t'pargnerai cette ignominie, tu ne pourriras pas sous un
numro d'crou, dans l'ordure d'un cimetire suburbain. Tes frres
d'amour, les cinquante chevaliers d'orichalque, t'attendent, muets et
graves, dans la salle de marbre rouge. Je saurai te ramener auprs
d'eux.

       *       *       *       *       *

_Un amour mystrieux._--Honte  celui qui tale le secret de ses amours.
Le Sahara jalonne autour d'Antina son infranchissable barrire, c'est
pourquoi les exigences les plus compliques de cette femme sont en
ralit plus pudiques et chastes que ne le sera ton mariage, avec son
obscne luxe de publicit, les bans, les annonces, les faire-part
informant un peuple gouailleur et vil qu' telle date,  telle heure, tu
auras l'avantage de violer ta petite vierge de quatre sous.

       *       *       *       *       *

C'est tout, je crois bien, ce que j'avais  te dire. Non, quelque chose
encore. Je te parlais tout  l'heure de la salle de marbre rouge. Il y
a, au sud de Cherchell, la vieille Csare,  l'ouest du petit fleuve
Mazafran, sur une colline qui merge au matin de brumes roses de la
Mitidga, une mystrieuse pyramide de pierre. Les gens du pays
l'appellent le _Tombeau de la Chrtienne_. C'est l que fut dpos le
corps de l'aeule d'Antina, cette Cloptre Sln, fille de
Marc-Antoine et de Cloptre. Plac sur le chemin des invasions, cet
hypoge a gard son trsor. Nul n'a jamais su dcouvrir la chambre
peinte o repose, dans son cercueil de verre, le corps splendide. Ce
qu'a fait l'aeule, la petite-fille saura le dpasser en sombre
magnificence. Au centre de la salle de marbre rouge, sur le rocher o
palpite la plainte invisible de la fontaine tnbreuse, une plate-forme
est mnage. C'est l que s'rigera, sur son fauteuil d'orichalque, avec
en tte le pschent et l'urus d'or, avec en main le trident de Neptune,
la femme merveilleuse dont je t'ai parl, le jour o les cent vingt
niches creuses en rond autour de son trne auront reu chacune leur
proie consentante et comble.

Lorsque j'ai quitt le Hoggar, c'tait, tu t'en souviens, la stalle 55
qui devait tre la mienne. Depuis, je n'ai cess de calculer, et j'ai
conclu que c'est dans la stalle 80 ou 85 que je dois reposer. Mais des
calculs peuvent tre errons qui se fondent sur une base aussi fragile
que la fantaisie d'une femme. C'est pourquoi je suis sans cesse plus
nerveux. Il faut se hter, te dis-je, il faut se hter.

--Il faut se hter,--rptai-je,--comme dans un songe.

Il releva la tte avec une indicible expression de joie. Ses mains
tremblaient de bonheur en serrant les miennes.

--Tu la verras,--rpta-t-il avec ivresse,--tu la verras.

Eperdu, il me prit dans ses bras, et m'y pressa longuement.

Une extraordinaire flicit nous submergeait l'un et l'autre, tandis
que, riant tour  tour et pleurant comme des enfants, nous ne cessions
de rpter:

--Htons-nous! Htons-nous!

       *       *       *       *       *

Subitement, une lgre brise s'leva qui fit bruire les touffes d'alfa
de la toiture. Le ciel, de lilas trs ple, plit encore, et tout  coup
une immense dchirure jaune le fendit  l'est. L'aube parut dans le
dsert vide. Au fond des bastions, ce furent des bruits sourds, des
meuglements, des bruits de chanes. Le poste s'veillait.

Pendant quelques secondes, nous demeurmes sans mot dire, l'oeil fix
sur la piste du Sud, la piste par laquelle on gagne Temassinin,
l'Egur, le Hoggar.

Un coup frapp derrire nous,  la porte de la salle  manger, nous fit
tressaillir.

Entrez,--fit, d'une voix redevenue trs dure, Andr de Saint-Avit.

Le marchal des logis chef Chtelain tait devant nous.

--Que me voulez-vous  cette heure? demanda brusquement Andr de
Saint-Avit.

Le sous-officier tait au garde  vous.

--Excusez-moi, mon capitaine. Un indigne a t surpris cette nuit par
la ronde aux environs du poste. Il ne se cachait d'ailleurs pas. Ds
qu'il a t emmen d'ici, il a demand  tre conduit devant le
commandant. Il tait minuit, je n'ai pas voulu vous dranger.

--Qu'est-ce que c'est que cet indigne?

--Un Targui, mon capitaine.

--Un Targui. Allez le chercher.

Chtelain s'effaa. Escort par un de nos goumiers, l'homme tait
derrire lui.

Ils pntrrent sur la terrasse.

Haut de six pieds, le nouveau venu tait en effet un Targui. Le jour
naissant luisait sur ses cotonnades d'un bleu noir. On voyait tinceler
ses grands yeux sombres.

Quand il fut en face de mon compagnon, je vis un tressaillement aussitt
rprim secouer les deux hommes.

Ils se regardrent un instant en silence.

Puis, d'une voix trs calme, le Targui dit, en s'inclinant:

--La paix soit avec toi, lieutenant de Saint-Avit.

De la mme voix calme, Andr lui rpondit:

--La paix soit avec, toi, Cegher-ben-Chekh.


FIN




TABLE DES MATIRES


                                                  Pages
Lettre liminaire                                      9
Chapitre   I.--Un poste du Sud                       15
   --     II.--Le capitaine de Saint-Avit            32
   --    III.--La mission Morhange-Saint-Avit        49
   --     IV.--Vers le vingt-cinquime degr         61
   --      V.--L'inscription                         77
   --     VI.--Des inconvnients de la laitue        92
   --    VII.--Le pays de la peur                   106
   --   VIII.--Le rveil au Hoggar                  121
   --     IX.--L'Atlantide                          139
   --      X.--La salle de marbre rouge             156
   --     XI.--Antina                              171
   --    XII.--Morhange se lve et disparat        187
   --   XIII.--Histoire de l'Hetman de Jitomir      203
   --    XIV.--Heures d'attente                     222
   --     XV.--La complainte de Tanit-Zerga         235
   --    XVI.--Le marteau d'argent                  249
   --   XVII.--Les Vierges aux Rochers              266
   --  XVIII.--Les lucioles                         278
   --    XIX.--Le Tanezrouft                        293
   --     XX.--Le cercle est ferm                  309

IMPRIMERIE RAMLOT & Cie

52, Avenue du Maine, 52
PARIS


NOTES:

[1] Cette lettre, ainsi que le manuscrit qu'elle accompagne--celui-ci
sous enveloppe spciale cachete--furent confis au marchal des logis
Chtelain, du 3e spahis, par le lieutenant Ferrires, le 10 novembre
1903, jour du dpart de cet officier pour le Tassili des Touareg Azdjer
(Sahara central). Le marchal des logis avait ordre de les remettre,
lors de sa premire permission,  M. Leroux, conseiller honoraire  la
Cour d'appel de Riom, le plus proche parent du lieutenant Ferrires. Ce
magistrat tant dcd subitement avant l'expiration du dlai de dix ans
fix pour la publication du prsent manuscrit, il en est rsult des
difficults qui ont retard jusqu'aujourd'hui la publication dont il
s'agit.

[2] H. Duveyrier, _Dsastre de la mission Flatters. Bull. Soc. go._,
1881.

[3] _Doctrina Ptolemaci ab injuria recentiorum vendicata, sive Nilus
Superior et Niger verus, hodiernus Eghiren, ab antiquis explorati_.
Paris in-8, 1874, avec deux cartes. (Note de M. Leroux.)

[4] _De nomine et genere populorum qui berberi vulgo dicuntur_, Paris,
in-4, 1882. (Note de M. Leroux.)

[5] Je n'ai aucune indication sur la nature de la roche d'Egur, mais
tout me porte  croire que la masse est de grs. H. Duveyrier. _Les
Touareg du Nord_, p, 86. (Note de M. Leroux.)

[6] Autre dsignation, en langue _temahaq_, du Hoggar. (Note de M.
Leroux.)

[7] La route et les tapes de Tit  Timissao ont t en effet repres,
ds 1888, par le capitaine Bissuel, _Les Touareg de l'Ouest_,
itinraires 1 et 10. (Note de M. Leroux.)

[8] Il est peut-tre bon de rappeler ici que les _Figures de Proues_
sont prcisment le titre d'un trs remarquable recueil potique de Mme
Delarue-Mardrus. (Note de M. Leroux.)

[9] Le capitaine Morhange semble avoir oubli dans cette numration,
par endroits fantaisiste, l'tymologie [grec:'Anthhinea], forme
dialectale dorienne de [grec: Anthin], de [grec: 'Anthos] _fleur_, et
qui signifierait _qui est en fleur_. (Note de M. Leroux.)

[10] On appelle gnralement Touareg blancs les serfs ngres des
Touareg. Tandis que les nobles sont vtus de cotonnades bleues, ils sont
vtus de cotonnades blanches, d'o leur nom de Touareg blancs. Voir  ce
propos: Duveyrier, _Les Touareg du Nord_, p. 292. (Note de M. Leroux.)

[11] Comment le _Voyage  l'Atlantide_ a-t-il chou  Dax? Je n'ai
trouv jusqu'ici qu'une hypothse satisfaisante: il aurait t dcouvert
en Afrique par le voyageur de Bhagle, membre de la Socit Roger-Ducos,
qui fit ses tudes au collge de Dax et sjourna ensuite  plusieurs
reprises dans cette ville. (Note de M. Leroux.)

[12] Variot. _L'anthropologie galvanique._ Paris, 1890. (Note de M.
Leroux.)

[13] En berbre, _tnit_ signifie _source_; _zerga_ est le fminin de
l'adjectif _azreg_, _bleu_. (Note de M. Leroux.)

[14] Il m'a t donn de retrouver sur le livre d'or de l'Imprimerie
Nationale les noms des chefs touareg et de ceux qui les accompagnrent
dans leur visite, M. Henry Duveyrier et le comte Bielowsky. (Note de M.
Leroux.)

[15] _Coran_, chapitre 66, verset 17 (Note de M. Leroux).

[16] Cf. les comptes rendus et le _Bulletin de la Socit de Gographie
de Paris_ (1897), pour les croisires sur le Niger du commandant de la
rgion de Tombouctou, le colonel Joffre, des lieutenants Baudry et
Bluset et du Pre Hacquart de la Congrgation des Pres blancs. (Note de
M. Leroux)

[17] Gabriele d'Annunzio, _Les Vierges aux rochers_. Cf. la _Revue des
Deux Mondes_ du 15 octobre 1896, page 867 et _passim_.






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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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