The Project Gutenberg EBook of Le transport (1/4), by Joseph Mry

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Title: Le transport (1/4)

Author: Joseph Mry

Release Date: February 18, 2011 [EBook #35319]

Language: French

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LE

TRANSPORT


PAR

MRY


I


PARIS

GABRIEL ROUX ET CASSANET, DITEURS,

24, rue des Grands-Augustins.


1852




A

JOACHIM HOUNAU.


MON JEUNE AMI,

Sans votre permission je vous ddie ce livre par des motifs que son
titre vous expliquera mieux que je ne puis le faire moi-mme.

 l'inverse de beaucoup de publicistes, et dsirant n'tre pas de l'avis
de tout le monde, j'envisage la transportation sous un jour nouveau et
consolant. Ce livre est donc un remde que je vous offre; une
consolation crite par un mdecin moral, votre ami.

MRY

Paris, 25 dcembre 1848.




Lucrce Dorio.


I.


En ce moment on est en train de dmolir un vaste htel,  l'angle de la
rue Mnars et de la rue Richelieu; c'tait autrefois une somptueuse
rsidence qui a subi la loi commune  tous les grands difices
parisiens.

Le palais d'un seul va devenir la demeure d'une foule: dans le jardin
on coupe les arbres pour planter des maisons.

Cet htel tait dj divis en plusieurs habitations, vers la fin de
l'anne 1800.

Le rez-de-chausse avait pour locataire une femme frappe de clbrit,
une jeune lve du Directoire, nomme Lucrce Dorio, malgr les
registres de l'tat civil qui la nommaient autrement.

Depuis la mort du gnral Joubert, tu  la bataille de Novi quelques
semaines aprs son mariage, beaucoup de jeunes femmes belles, oisives,
et passionnes pour les toilettes de deuil, avaient embrass la
profession de veuves, et tenaient un rang fort distingu dans le monde
galant.

Ces femmes avaient toutes dans leur salon de rception, un portrait
d'officier suprieur peint par un lve de David d'aprs un mdaillon.

Ce portrait, dont l'original avait oubli d'exister, reprsentait le
mari tu dans les guerres italiennes, et la veuve le regardait souvent
avec des yeux humides d'motion, lorsqu'elle avait des spectateurs.

La jeune Lucrce Dorio, dont plusieurs vieillards de soixante-huit ans
parlent encore, et qu'ils ont admire  la premire reprsentation de
l'opra bouffe _I Zingari in Fiera_, tait une superbe brune  l'image
des statues divines que le premier consul envoyait d'Italie  Paris,
comme un Olympe de marbre.

Vers cette poque de ferveur mythologique, une femme compare dans
_l'Almanach des Muses_,  Junon,  Vnus,  Flore, arrivait, entre deux
hmistiches,  la clbrit parisienne, et voyait incessamment fumer
dans sa retraite l'encensoir paen des quatrains.

Tel fut le destin classique de Lucrce Dorio: chante par M. Vige dans
une _hrode_, elle fut proclame desse,  l'angle de la rue Mnars, et
l'ombrageuse police qui exploitait alors trs-habilement les desses
dans un intrt de surveillance consulaire, mla quelques-uns de ses
affids profanes au cortge des pieux adorateurs de Lucrce Dorio.

Un soir de dcembre 1800, la belle Lucrce tisonnait devant sa chemine
de salon, comme une Vestale, et suivait le mouvement des aiguilles de sa
pendule, avec un intrt qui ressemblait  de l'ennui.

Deux candlabres, hrisss de bougies, illuminaient ce petit temple, et
donnaient  la desse un clat de beaut fabuleuse.

Chaque pice de l'ameublement tait une imitation de l'antique.

Les fauteuils se dguisaient en chaises curules, les guridons en
trpieds, les tables en autels, les bougeoirs en lampes spulcrales.

On voyait sur les panneaux des portes des cimeterres en sautoir, agrafs
par des liasses de foudres  dard, le tout surmont d'un casque de
consul avec un cimier plor.

Tullie, la jeune camriste, entra familirement, comme une confidente
de comdie, et dit d'une voix prudente:

--Madame reoit-elle ce soir?

--Oui et non, rpondit Lucrce, en se renversant nonchalamment sur sa
chaise curule, et en croisant sur son sein ses beaux bras, antiquement
nus, selon les moeurs du Directoire.

--Cela veut dire que madame ne recevra pas le citoyen Pricls? ajouta
Tullie.

--Est-il venu? demanda Lucrce.

--Il est dans l'antichambre...

--Que fait-il?

--Il souffle sur ses doigts, madame.

--Tullie, envoyez le citoyen Pricls  Feydeau, o je suis.

--C'est bien, madame est  Feydeau.

Tullie sortit pour excuter cet ordre.

Quelques moments aprs, un coup de marteau retentit sur la porte
extrieure, et Tullie rentra en disant en sourdine:

--Madame est-elle aussi  Feydeau pour le citoyen Georges Flamant?

--Ah!--dit Lucrce avec un mouvement convulsif,--les dieux ne me
dlivreront pas de cet ennuyeux mortel!.... Dites  Georges Flamant que
le froid m'a saisie hier, au Carrousel,  la revue du citoyen premier
consul, et que mon mdecin m'a ordonn le lit et la transpiration.

--Le citoyen Georges Flamant est un fin matois qui n'en croira pas un
mot.

--Cela m'est bien gal, dit Lucrce en congdiant d'un brusque
mouvement de tte, sa femme de chambre.

Tullie s'inclina, frotta ses petites mains, et sortit pour congdier le
nouveau visiteur.

Lucrce prit sur un trpied _l'Almanach des Grces_, et lut une idylle,
pleine de navet bocagre, intitule la _Chaumine de Daphnis_, dont
l'auteur tait Marcel Chauvaron, capitaine dans les hussards de
Berchigny.

A cette poque, la posie champtre tait cultive par les hros
d'Arcole, de Lodi, de Marengo, et la posie belliqueuse par de
trs-jeunes citoyens d'un caractre doux, qui crivaient des pomes
piques pour s'affranchir de la conscription.

L'auteur d'une pope, appel par le sort sous les drapeaux, se
prsentait au conseil de rvision son manuscrit en douze chants  la
main; il se dshabillait  l'ordre du prsident, qui lui demandait
ensuite:

--Quelle est votre infirmit naturelle?

--J'ai fait un pome pique rpondait le conscrit, et il prsentait son
rouleau.

Le secrtaire du conseil l'ouvrait, et aprs avoir lu le premier vers
toujours ainsi conu:

                Je chante les fureurs de Mars et de Bellone,

il disait au pote:

--Habillez-vous, poltron; votre ouvrage sera examin par l'Institut.

Aprs l'idylle, la belle Lucrce commenait la lecture d'une hrode sur
les amours de Sapho, lorsque la voix de Tullie annona le citoyen
Alcibiade.

Lucrce ferma le livre et demanda vivement  son miroir si l'ennui
n'avait pas drang ses beaux cheveux, dessins par le clbre coiffeur
Amiel, d'aprs la tte de la Vnus capitoline, dernier prsent du
premier consul au Muse du Louvre.

La femme de chambre comprit cette rponse, et introduisit le citoyen
Alcibiade.

C'tait un de ces _beaux_ qui allaient se faire admirer par les dames
romaines, au portique d'Octavie.

Seulement le citoyen Alcibiade s'loignait, par le costume, de ses
modles antiques.

Son habit d'un vert exagr, secouait deux fleuves de boutons de nacre
sur un vaste gilet  ramages, ouvert  deux battants.

Son menton s'absorbait dans le gouffre d'une cravate aux noeuds
vagabonds.

Deux chanes de montres absentes flottaient  la ceinture de sa culotte
de casimir chamois, et ses cheveux ptris de poudre, se divisaient en
cadenettes sur les tempes, et se rejoignaient dans un rouleau massif,
sous le collet de l'habit vert.

Type de la jeunesse bourgeoise de 1800, le citoyen Alcibiade avait
adopt des manires alertes et fringantes, en opposition tranche avec
l'antique raideur monarchique, et le collet mont de l'OEil-de-Boeuf.

On avait abandonn ces pompeuses exhibitions de l'individu aux acteurs
paillets de la Comdie Franaise.

Il y avait dj l'abme d'un sicle entre le bon ton traditionnel du
marquis se transportant lui-mme avec solennit comme une relique, et
l'bouriffant muscadin du Consulat, vive crature, prodiguant les
gestes, les clats de rire, les contorsions, dans des flots de poudre
blanche et de madrigaux paens.

Le citoyen Alcibiade entra en fredonnant l'air du _Tableau_ de Grtry,
l'opra du jour:

                 Non, jamais je ne changerai!

Et se dpouillant d'un vaste manteau  broderies d'or, il baisa la main
de Lucrce, prit un fauteuil, le fit pirouetter sur un de ses pieds, et
s'assit lestement aprs la troisime volution du fauteuil.

--Un temps abominable! dit-il sans attendre la demande oblige. Un vrai
jour de nivse. Dcembre ne veut pas avoir l'air d'avoir usurp son
nouveau nom. Il pleut du blanc, comme disent les royalistes. Partout des
rubans de neige. J'ai laiss mes pieds dans la rue Richelieu. Pas un
fiacre sur place! Il y a pourtant cent cinquante voitures publiques 
Paris! Ma desse a fort sagement fait de garder son temple ce soir.

--J'ai voulu me prparer  sortir demain, citoyen Alcibiade.

--Ah! oui! ma belle Cypris! demain! Grande soire au thtre de la
Rpublique. Nous y serons tous. On chante _l'Oratorio_ d'Haydn, la
_Cration du monde_ parodie en vers franais, par le citoyen Sgur
jeune, comme dit la _Gazette_. Le premier consul y sera.

--Et moi aussi, dit Lucrce, j'y serai.

--Charmant! s'cria le citoyen Alcibiade; nous aurons Mars et Vnus 
l'oratorio. Aussi, la _Gazette_ annonce que le prix des places est
doubl.

--Il faut bien venir au secours de ces pauvres thtres qui meurent de
faim et de froid, dit Lucrce; c'est le devoir des femmes. Les hommes
sont aux armes et les petits cus en migration.

--Il y avait foule hier, ma Phryn,  la premire reprsentation
d'_Owinska_,  Feydeau.

--Du citoyen Grtry?

--Non, belle Aspasie, du citoyen Gaveaux. J'aime mieux son opra de
l'_Amour filial_; mais madame Scio a chant hier comme une sirne. On
ne chante pas mieux dans l'Olympe quand Orphe y donne des concerts.
J'tais dans la loge de Corinne, qui, parole d'honneur, a port beaucoup
de tort au succs de madame Scio.

--Corinne a chant?

--Non, belle naade; elle a suspendu  la ceinture de sa loge un chle
que la favorite de Tippo-Sab a vendu  un aristocrate anglais.

--La mode des chles ne prendra pas,--dit Lucrce d'un ton ddaigneux;
--une femme bien faite ne s'emprisonnera jamais dans ces nuages de coton
indien. On n'a pas reu des dieux une jolie taille pour la cacher en
public.

--Voil justement, ma Dana, dit Alcibiade, ce que disait hier soir la
blonde Lesbie, dans un entr'acte d'_Owinska_.

--Quelle langue parlez-vous ce soir! citoyen Alcibiade?--interrompit
brusquement Lucrce,--allez-vous passer devant moi la revue de vos
matresses, comme Dorat, le pote sentimental, qui en avait cinq! [1]

[Note 1: Dorat commence ainsi une de ses pices, dans la premire dition
de ses oeuvres:

    Il est pass le temps des cinq matresses.

La critique s'tant rcrie contre ce nombre, le pote mit _trois
matresses_  la seconde dition, et aprs une nouvelle exclamation
satirique de Morellet, la troisime dition rduisit Dorat  _deux
matresses_.]

--Vous me croyez donc bien fat, divine Lucrce!--dit Alcibiade en se
levant sur la pointe d'un pied, avec une pirouette;--quelle ide
vulgaire avez-vous de moi? votre esprit de jeune sybille ne m'a donc
point devin? Montez sur votre trpied,  belle prtresse, et
abaissez-vous  lire dans mon coeur.

--Je n'ai pas le temps de rendre des oracles  domicile; j'attends une
visite: ouvrez vous-mme le livre de votre coeur, et si le chapitre n'est
pas long, lisez-le-moi.

--Vous attendez une visite, madame?

--Oui,--dit la jeune femme, avec un mouvement de dpit,--mais lisez
toujours.

--Un jeune homme, sans doute?...

--Non, un vieillard.

--Qui se nomme?

--Maurice Dessains.




Lucrce Dorio.

(SUITE.)


II.


--Un vieillard de vingt-deux ans! dit Alcibiade.

--Poitrinaire au troisime degr. On est vieillard  tout ge, quand on
doit mourir le lendemain.

--Ce pauvre Maurice est  la veille de sa mort, et il vous rend une
visite aujourd'hui, avec ce froid noir qui me tue, moi, gros garon
vigoureux et incrust dans la vie comme Hercule  trente ans!... Il y a
quelque nigme l-dessous, mon beau sphinx. Je ne savais pas que le mont
Cithron se ft aplani dans un rez-de-chausse de la rue Mnars. Prenez
garde aux OEdipes de la police du prfet Dubois; ils devinent tout, et
ils dvorent les sphinx.

--Alcibiade, taisez-vous!--dit la jeune femme avec un regard svre, et
pleine d'motion.--Nous sommes ici comme dans la rue, et la neig
amortit le bruit des pieds des passants. Il y a des oreilles colles
peut-tre contre mes volets extrieurs...

--Pauvres oreilles! je les plains comme celles de Midas,--dit Alcibiade
en riant,--douze degrs au-dessous de zro! Les mouchards sont trop mal
pays pour faire le pied de grue dans la neige; ils savent que Maurice
Dessains vient chez vous, et ils ne quitteront pas, ce soir, le coin de
leur feu pour apprendre ce qu'ils n'ignorent pas.

--Maurice Dessains,--dit Lucrce ngligemment,--est donc un jeune homme
bien dangereux?

--Pour les femmes, non, mais pour le gouvernement, oui.

--Quelle plaisanterie!--dit Lucrce, avec un clat de rire modul sur
des notes fausses;--quoi! Maurice Dessains, cette crature frle, ple,
valtudinaire, est un danger pour le gant des Pyramides et de Marengo!
Alcibiade, vous tes fou!

--C'est toujours l'injure qu'on jette  l'homme sage!... Pisistrate
disait  Minerve: _Folle desse, mre de la folle Athnes, pourquoi
n'es-tu pas reste dans la tte de Jupiter!_ Vous voyez comme de tout
temps on a trait la sagesse!... Est-ce que je vous ai parl du premier
consul? Qu'a de commun le citoyen Dubois avec le citoyen Bonaparte! La
police fait son mtier de police; elle travaille pour son compte; elle
se croit le gouvernement; elle se garde d'abord elle-mme, pour
s'pargner une chute dans le ruisseau. Le premier consul est aux
Tuileries, il s'occupe des funrailles de Klber et de Desaix; des
affaires du gnral Menou, qui est en gypte; du Trsor public, qui
souffre; de notre marine aux abois; de la socit qu'il faut
reconstruire; de l'Anglais, qui s'habille tour--tour en Russe, en
Allemand, en Hollandais pour tracasser la France; il s'occupe de tout
enfin, except de la police, de la rue Mnars et du valtudinaire, votre
ami, qui doit mourir demain.

--C'est bien, Alcibiade, je vous pardonne vos pigrammes en faveur de
votre enthousiasme pour le premier consul; mais vous avez oubli une
chose, la seule intressante ici; dites-moi quel danger fait courir 
la police du citoyen Dubois ce pauvre Maurice Dessains?

--Parbleu! votre Maurice est un conspirateur jacobin qui joue le rle
de poitrinaire, comme Brutus jouait le rle de fou...

--Maurice conspire... et contre qui? reprit Lucrce Dorio.

--Belle demande! contre le premier consul!... Ce n'est pas contre
l'empereur de la Chine.

--Oh! c'est une atroce calomnie, citoyen Alcibiade! Si vous n'tes que
l'cho, je vous pardonne; mais si tous tes la voix, sortez!

--Alors, je reste,--dit froidement Alcibiade, on ne chasse pas un cho.

La figure de Lucrce avait pris une expression singulire qui traduisait
dans ses nuances et ses lignes une foule de ses sentiments.

La nonchalante desse redevenait mortelle, avec toutes les heureuses
passions de la femme: une pleur subite effaait l'incarnat savoureux de
ses joues et de ses lvres; des tincelles lectriques jaillissaient de
ses beaux yeux noirs; un frisson courait sur ses paules nues, et ses
petites mains se crispaient en serrant les ttes de griffons de son
fauteuil.

Le citoyen Alcibiade, debout et mollement appuy contre la chemine,
croisait, avec grce, deux bas de soie, tirs dans toute leur longueur,
du genou  l'escarpin, et regardait le plafond, comme on regarde le ciel
pour voir si la fin de l'orage approche.

--Belle Lucrce,--dit-il aprs un moment de silence,--du haut de
l'Olympe o vous tes, vous ne voyez pas les petites choses de la terre.
Assise au banquet des dieux, vous ignorez ce que font les hommes: eh
bien! permettez-moi de vous l'apprendre.  Paris, on conspire partout.
Les chouans du treize vendmiaire conspirent; les thermidoriens
conspirent; les migrs conspirent; enfin, on affirme que Bonaparte,
contre lequel tout le monde conspire, conspire lui-mme pour ramener aux
Tuileries le premier Bourbon qui lui tombera sous la main...

--Et vous ajoutez foi  toutes ces horreurs?--interrompit la jeune
femme.

--Je crois le vrai, je repousse le faux, rpondit tranquillement
Alcibiade; il y a des complots organiss, c'est incontestable. Le calme
est  la surface, l'orage est au fond: il remontera, j'en suis sr.
Soyez prudente; c'est un conseil d'ami que je vous donne. Laissez
conspirer les hommes  leur aise, puisque c'est leur manie, mais cartez
les conspirateurs de votre gynce. _L'arme de la femme_, a dit un
ancien, _est une aiguille et non pas un poignard_. Vous me trouvez bien
srieux, ce soir, ma belle Lucrce; mais permettez-moi de cesser de rire
un instant, parce que je sais trop que nous nous gorgerons demain.

--Et comment tes-vous si bien instruit de ce que tout le monde
ignore?--dit Lucrce avec un sourire ironique,--vous, jeune homme de
dissipation, de folle vie, de plaisirs tnbreux? vous, l'insouciant
libertin qui ne frquentez dans Paris, que des femmes de galant renom,
et qui ne lisez dans les gazettes que l'annonce des spectacles du soir?

--Ah! c'est prcisment mon genre de vie qui me donne la connaissance
de tout, ma divine Lucrce, et si vous ne m'aviez pas interrompu,
tout--l'heure, avec les cinq matresses du pote Dorat, vous sauriez
dj quel homme je suis sous l'enveloppe d'un berger de ville,
endimanch par Watteau.

--Voil qui promet beaucoup  la curiosit d'une femme, dit Lucrce en
souriant; regardez ma pendule, elle a dix minutes  tous donner.

--Votre pendule est bien avare, ce soir, madame, mais je ne prendrai que
la moiti de ses dons. Ce sera beaucoup trop encore pour vous expliquer
comment le genre de vie que je mne m'initie  tous les secrets des
misres de la femme et des tourderies du conspirateur, dans l'trange
poque o nous vivons...

La jeune femme appuya sa tte sur le dossier de son fauteuil, pour
prendre une pose favorable d'audition. Alcibiade poursuivit ainsi:

--Je suis n, belle Lucrce, pour aimer le vice, et un jour de bonne
rflexion, je me suis effray de ce penchant naturel. J'ai voulu
combattre; j'ai t vaincu. Le vice a t le plus fort. Alors, j'ai dit:
le vice n'est peut-tre pas aussi vicieux qu'on le pense: la bonne
nature, en le crant avec prodigalit, a eu sans doute une intention
mystrieuse qu'il faut dcouvrir. Ainsi raisonnant, je suis arriv 
cette conclusion: le vice est l'engrais qui fait germer la vertu. En
regardant autour de moi, j'ai vu beaucoup de jeunes femmes, perdues
d'honneur et devenues marchandises vivantes; quelle cause, me suis-je
demand, a produit tant de hontes publiques? Les froids sophistes m'ont
rpondu: Ces femmes sont nes avec de mauvais penchants; ce sont des
victimes de leurs passions. La rponse ne m'a pas satisfait. J'ai mieux
aim interroger les victimes, et il m'a t dmontr que la misre tait
la source du mal. Douze ans de malheurs viennent de passer sur nous. Le
travail a cess de nourrir les pauvres familles. Il a fallu se battre
au-dedans et au-dehors. Les hommes ont disparu; mais les orphelins
restent. Il n'y a plus de couvents, on les a vendus pour faire des
assignats. Quelle ressource peuvent trouver ces jeunes filles? La
rivire ou la prostitution. Toutes n'ont pas le courage de mourir; elles
se vendent et elles vivent, c'est plus ais...

--Cela suffit,--interrompit Lucrce, en recueillant dans son mouchoir
deux perles qui tombaient de ses yeux.

--Voil un sujet de conversation intolrable pour moi!

Et la jeune femme roidissant son bras, et ramenant sa main sur son
front, ajouta:

--Les hommes vivent de rvolutions, de guerre civile, de batailles,
d'chafauds; ils enlvent aux femmes leurs pres, leurs frres, leurs
maris, et ils nous fltrissent ensuite, quand nous devenons ce qu'ils
nous ont faites!... En quel horrible temps vivons-nous!

--Belle Lucrce,--dit Alcibiade, en regardant la pendule,--mon sursis
est expir. Je vous ai expos le commencement de ma thorie, j'espre
un jour vous en dmontrer la fin, en action. Tenez-vous joyeuse, et
reprenez vos sourires. La tristesse ne doit jamais sortir du fond du
coeur, et il faut toujours que notre visage soutienne son mensonge de
gat devant nos amis et notre miroir.

--Adieu, Alcibiade,--dit Lucrce avec motion; vous valez mieux que
votre renomme...

--Et vous aussi, Lucrce... nous nous connaissons.

Le citoyen Alcibiade s'enveloppa de son manteau, tendit sa main 
Lucrce,  travers une masse flottante de gros drap bleu, et dit-en
sortant:--A demain,  l'oratorio d'Haydn.




L'cueil du conspirateur.


III.


Comme toutes les jeunes femmes qui affectent une grande gat devant des
tmoins, Lucrce redevint profondment triste quand elle se retrouva
seule.

Le bruit sourd que fait une voiture, en roulant sur un pav couvert de
neige, la fit tressaillir au milieu de ses rflexions.

Elle se leva vivement, courut  la fentre et prta l'oreille au dehors.

Cette fois, Tullie ouvrit la porte du salon, et n'annona personne.

Un jeune homme entra, fit un salut respectueux et prit place au fauteuil
dsign.

C'tait Maurice Dessains; sa figure ple et srieuse traduisait les
souffrances de l'me et du corps; l'abattement se peignait dans tous ses
membres; la vie semblait s'tre rfugie dans ses yeux noirs, o elle
flamboyait de cet clat dsespr dont brille le feu qui va s'teindre.

Ses cheveux, taills jusqu' la racine, laissaient  dcouvert cette
forme de tte sraphique, o fermente l'exaltation; il portait le
costume svre des puritains du jour.

L'troite houppelande brune,  large collet, boutonne jusqu'au menton.

Une distinction suprme accompagnait chaque mouvement et chaque geste de
ce jeune homme, qu'une sensibilit trop prcoce et les terribles
motions d'une priode de sang avaient chang en vieillard.

--Vraiment, je ne vous attendais pas ce soir, Maurice, dit la jeune
femme en activant le feu de la chemine. Le temps est horrible... c'est
bien imprudent  vous de sortir... Comment vous trouvez-vous
aujourd'hui?

Un sourire triste comme un rayon d'automne traversa le visage de
Maurice.

--Je vais de mieux en mieux, dit-il d'une voix altre; je sens que ma
gurison approche. On ne souffre pas longtemps quand on souffre
beaucoup... On meurt, c'est la plus sre des gurisons.

--Peut-on parler ainsi,  votre ge!--dit Lucrce, avec une voix qui
s'efforait de vaincre son motion.

--Chez vous, l'me est en lutte avec le corps; le docteur Broussais vous
l'a dit: l'une est forte, l'autre faible. Rtablissez l'quilibre par le
repos et le calme. Affaiblissez l'esprit, et vous fortifierez le corps.
La mdecine a souvent raison.

--C'est mon avis... elle m'a condamn.

--Vous mentez, Maurice!... Hier, j'ai encore consult pour vous le
docteur Rigal qui a tudi votre tat, et qui connat trs-bien votre
organisation. Il m'a fait beaucoup de demandes sur le genre de vie que
vous meniez. J'ai rpondu  tout, avec franchise, comme un tmoin devant
un tribunal. Je tenais  tre claire, et je ne voulais pas provoquer,
par des mensonges, une rponse rassurante qui ne m'aurait point rassure
du tout. Or, le docteur Rigal pense, comme le docteur Broussais, que
votre jeunesse est pleine de gnreuses ressources qui vous sauveront,
si quelque dsespoir mystrieux n'a pas intrt  changer votre maladie
en suicide... Maurice, je n'admettrai jamais cette dernire et horrible
supposition.

--Vous avez raison, Lucrce,--dit le jeune homme, avec un ton ironique;
--moi, vouloir sortir de la vie par la porte d'un suicide que la nature
a la bont de m'ouvrir! quelle aberration! les hommes qui portent sur
eux des mains violentes sont des infortuns qui flchissent sous le
fardeau de la vie, et tombent, avec l'espoir de se relever dans un monde
meilleur, ou de savourer,  leur dernier soupir, l'ternit du nant;
mais, moi, quelle raison me conseillerait un suicide! Je suis orphelin,
pauvre, souffrant, dshrit; j'ai ouvert mes lvres d'adolescent 
l'air de la libert, et la libert meurt ou va mourir; j'ai rempli ma
tte de rves et d'illusions sublimes, et l'ouragan venu d'gypte a
balay ce mirage, devant moi, le 18 brumaire,  l'orangerie de
Saint-Cloud! j'ai cherch mon pre dans les praux de toutes les
prisons, dans l'gout sanglant de tous les chafauds, dans les herbes de
tous les cimetires, et je n'ai trouv partout que des ossements ou des
cadavres sans nom! et vous voudriez que j'abandonne follement les
douceurs d'une pareille vie! Moi! un dserteur de la flicit! oh! je
ne commettrais pas ce crime d'ingratitude envers le destin; je laisse
le suicide aux malheureux; mes batitudes rejettent bien loin la
consolation de la mort.

--L'ironie de l'enfer est peinte sur votre figure!--dit Lucrce en
regardant, avec pouvante, le visage de Maurice.--L'imprudent! il se
poignarde en parlant ainsi!

Et prenant cette voix d'or o vibrent toutes les tendresses de la femme,
elle ajouta:

--Maurice, vous n'aimez donc plus personne dans ce monde... pas mme
ceux qui vous aiment?... Le suicide est le dernier effort de l'gosme.
Celui qui se tue volontairement s'est habitu  se croire seul ici-bas;
il ne voit personne autour de son orgueil; il ne s'informe point si
l'arme qui le tue ne peut tuer que lui du mme coup... Maurice, est-vous
ainsi fait?

--Lucrce,--dit le jeune homme d'un ton lent et mlancolique,--vous
attribuez toujours ma tristesse incurable  des causes qui n'existent
pas. Je mourrai, si Dieu le veut, mais je ne commettrai pas le crime
d'acclrer ma mort... Toutefois, si je la rencontre, je ne la fuirai
pas...

--Vous partez donc pour l'arme, Maurice?--demanda vivement Lucrce, en
saisissant les mains du jeune homme.

--Plt  Dieu! Lucrce... Heureux les vaillants qui sont tombs pour la
Rpublique  ct du noble Desaix ou de Dupetit-Thouars, vainqueurs ou
vaincus, toujours glorieusement,  Marengo ou  Aboukir!.. Moi... cela
m'est refus!... A la premire tape, mes pieds flchiraient sous
l'armure du soldat! Avant le champ de bataille, je trouverais
l'Htel-Dieu...

--Alors, Maurice, vous avez un duel:--dit la jeune femme, en jetant ses
bras autour du col du jeune homme, et avec un accent ineffable de
sensibilit--vous avez un duel?

--Non, Lucrce, non.

--Ce _non_ est bien timide, Maurice; les femmes devinent tout, quand les
hommes se taisent. Vous avez un duel, avec quelque chouan du 13
vendmiaire, avec quelque fils de thermidorien, avec quelque soldat de
l'orangerie de Saint-Cloud? On n'entend parler que de cela dans Paris!
C'est la guerre civile en dtail...

--Vous vous trompez, Lucrce,--interrompit Maurice avec un sourire
forc,--si vous tes assez bonne pour prendre quelque souci d'un pauvre
malade, ne cherchez point le pril l o il n'est pas.

--Et o est le pril?

--Le pril!...--rpondit Maurice avec un embarras mal dguis... il y
a toujours du pril quelque part, au temps o nous vivons... le pril
court les rues depuis dix ans...

--Si cela est ainsi,--dit la jeune femme en se levant, vous ne sortirez
pas de chez moi; je vous garde  vue; vous tes mon prisonnier.

 cette menace, Maurice ne put rprimer un mouvement involontaire qui
n'chappa point  Lucrce, et justifia ses soupons.

--coutez-moi, Lucrce,--dit Maurice en affectant du calme,--vous saurez
toute la vrit.... Mais attendez un jour encore... Demain soir, je vous
apprendrai tout..... Maintenant, j'ai de grands devoirs  remplir, et...

--De grands devoirs!--interrompit Lucrce,--je n'attendrai pas demain
pour les connatre. Je les connais.

--Impossible!--dit Maurice en fixant ses regards sur le visage de
Lucrce.

--Impossible, dites-vous, Maurice? Eh bien! vous allez voir!.... Vous
conspirez contre le premier Consul!...

Maurice bondit sur son fauteuil, et une rougeur vive colora sa ple
figure d'agonisant.

--Ah!--poursuivit Lucrce,--pauvre jeune homme, vous ne savez pas
tromper, vous ne savez pas mentir! Vos lvres tremblent et ne parlent
pas: vous avez des paroles toutes prtes pour la franchise, vous n'en
trouvez point pour la dissimulation... Il conspire, ce malheureux!

Maurice garda un silence morne, et sa tte s'inclina sur sa poitrine.

L'homme le plus fort devant les hommes est toujours le plus faible
devant les femmes, et _vice-versa_.

--Sommes-nous folles quelquefois!--ajouta Lucrce avec un rire faux,
--on aime un homme, non pas parce qu'il est pauvre, malade, orphelin;
on l'aime pour l'accabler de soins, pour veiller  sa vie, pour tre son
infirmire, sa soeur de charit; voil la rcompense! On prend souci
d'une tte qui doit passer des mains d'une femme aux mains du bourreau!

--Lucrce! Lucrce!--dit Maurice d'un ton dchirant,--vous me tuez avant
lui!

--Maurice, parlez-moi, contez-moi tout,--dit Lucrce, en mettant dans
son organe toutes ces notes caressantes qui arrachent les plus
dangereuses confidences de l'abme du coeur.

--Maurice, comment vous est-elle venue cette fatale ide? quels faux
amis, vous ont attir dans ces repaires o se forgent les armes de
l'assassinat?

Une plainte stridente sortit de la poitrine du jeune homme.

Il mit sa main sur la bouche de Lucrce pour arrter sa parole, et,
faisant un violent effort:

--Lucrce, dit-il, vous ne pouvez comprendre ces choses-l... Vous ne
souffrez pas comme nous des malheurs du temps!... quand la libert,
paye par le sang de nos pres va prir, le devoir des hommes...

--Oh! ne parlez pas ainsi aux femmes--interrompit vivement Lucrce;
--elles ne vous comprennent pas. Toujours du sang pour payer du sang!
des morts pour venger des morts! Cela ne finira donc jamais! Comment
voulez-vous que les femmes comprennent cette logique qui perptue 
l'infini le deuil et le sang au nom de la fraternit? Notre intelligence
ne s'lve pas si haut. Plaignez-nous.

--Lucrce! Lucrce! il faut frapper un coup, et ce sera le dernier!

--Maurice! Can disait la mme chose, il y a six mille ans!... Tout
meurtrier sme un vengeur.

--Adieu, Lucrce,--dit le jeune homme en se levant;--adieu, nous nous
reverrons demain.

Lucrce courut  la porte, la ferma vivement et retira la cl.

--Vous ne sortirez pas, vous dis-je; vous ne sortirez pas,--dit-elle
d'un ton de reine.--Voyons, que comptez-vous faire demain?

--Lucrce, je vous jure que j'ignore les secrets de la conspiration; ce
que je sais seulement, le voici: Demain, un grand coup se frappera; le
parti vaincu au 13 vendmiaire et le parti vaincu au 9 thermidor doivent
se soulever dans une commune insurrection contre l'ennemi commun, et,
aprs la bataille, nous verrons qui rgnera du chouan ou du rpublicain.

--Folie atroce!  quelle monstrueuse combinaison vous associez-vous,
Maurice?

--Que nous importe la couleur de nos auxiliaires, si la libert triomphe
demain!

--Triomphe par l'assassinat du premier consul?... Achevez donc votre
confidence; allez jusqu'au bout!

Maurice fit un geste plein de dignit, et dit:

--Lucrce, nous livrerons une bataille; nous n'assassinerons pas! Si je
savais qu'un lche poignard dt se lever contre Bonaparte, mon bras
dsarmerait l'assassin, ou ma poitrine recevrait le coup.

--Ce malheureux enfant!--dit Lucrce en tordant ses bras sur sa tte,
--voil le calme qu'il se donne pour gurir! Maurice, prends piti de
toi; ta vie n'a plus qu'un souffle, et...

--Et je le sais bien! interrompit le jeune homme; aussi veux-je donner
ce dernier souffle  la Rpublique. J'tais n avec de nobles ides,
avec une vocation pour les grandes choses, Dieu m'a refus la force du
corps sans laquelle il n'y a point de hros. Eh bien! une occasion se
prsente, pour moi, de rsumer en un seul jour une longue vie glorieuse,
je saisirai cette occasion. J'offre mon agonie  la Rpublique, et je
meurs, le sourire au front, en songeant que la Rpublique vivra.

La jeune femme, assise, et la tte appuye sur ses mains, semblait
absorbe dans une mystrieuse mditation.

Maurice la regarda quelque temps avec un intrt tendre; puis, son
regard s'tant arrt sur la pendule, il tressaillit, comme un homme qui
vient d'tre averti par l'heure qu'un rendez-vous solennel est manqu.

Il s'approcha lentement de la fentre, sans que le bruit de ses pieds,
amorti par le tapis, excitt l'attention de Lucrce, et ouvrant la vitre
avec une dextrit prompte, il s'lana dans la rue, en criant son
adieu!

Lucrce se leva, tendit ses mains vers la fentre, et rprima un cri,
par une inspiration de prudence.

Tout--coup ses yeux s'illuminrent de l'clair d'une pense; elle fit
de la main un geste nergique, comme si elle et rpondu  un invisible
contradicteur, et s'asseyant devant un guridon, elle crivit un billet
de deux lignes, et le cacheta.

L'adresse crite, elle ouvrit sa porte et sonna.

--Tullie,--dit-elle  sa femme de chambre qui entrait,--les fentres du
rez-de-chausse servent de porte au besoin; Maurice vient de sortir par
l pour conomiser mon portier... Fermez, cette fentre, Tullie...
Bien!... coutez, Tullie, croyez-vous que mon portier sache lire?

--Quelle ide!--dit Tullie en riant aux clats,--est-ce qu'il serait
portier, s'il savait lire? [2]

[Note 2: Cela ne regarde que les portiers de 1800, comme on le pense bien.]

--C'est juste, Tullie. Alors, il n'y a pas de danger d'indiscrtion...
donnez ce billet au portier, et dites-lui d'aller le jeter tout de suite
 la petite poste du Palais-National... Tout de suite, entendez-vous
bien.

--Le citoyen Georges Flamant vous a fait une seconde visite,--dit Tullie
en prenant le billet et marchant vers la porte.

--Il a demand des nouvelles de votre sant.

--Bien, Tullie! ne perdez pas de temps; portez cette lettre, et rentrez
tout de suite pour me dshabiller.

Cette lettre historique tait adresse  la femme du premier consul, 
Josphine, et elle tait ainsi conue:

    Une grande conspiration doit clater.
    Que la garde consulaire veille!

    (Sans signature. )

La nuit du 23 au 24 dcembre est ordinairement la plus longue de toutes
les nuits, mais cette fois, elle eut les proportions de l'ternit dans
l'alcve o la belle Lucrce attendit vainement le repos ou le sommeil.




Une revue du premier consul.


IV.


Il y avait ce jour-l une immense foule de curieux sur la place du
Carrousel et aux fentres des htels, des maisons et des masures qui
obstruaient alors toutes les issues des Tuileries et du Louvre.

C'tait une de ces ftes militaires comme en donnait souvent le premier
consul  ses soldats et aux Parisiens.

Bonaparte passait en revue sa garde consulaire et deux rgiments de
cavalerie, arrivs avec les trophes de la victoire de Hohenlinden.

Rien aujourd'hui ne saurait donner une ide de l'enthousiasme qui
clatait  ces solennits hroques, o le gnral et le soldat se
rendaient une mutuelle visite, dans l'entr'acte de deux victoires, sur
la place du Carrousel.

Les spectateurs de ces merveilleuses scnes comprenaient qu'un monde
nouveau tait dcouvert, le monde de la gloire!

Et aprs tant de jours de sang et de terreur, ils croyaient ressusciter
d'entre, les morts, en voyant luire l'aube des jours sereins dans les
drapeaux du Thabor, la montagne de Dieu, et d'Hliopolis, la ville du
soleil.

Le peuple qui,  force de se souvenir des chafauds, semblait avoir
oubli la libert, respirait, avec la joie du convalescent, cette
atmosphre nouvelle que les soldats lui rapportaient du fond de la mer
Adriatique, du sommet des Alpes, des jardins de l'Italie, des plages
d'Aboukir.

Le peuple suivait sur la carte d'Europe et d'Afrique toutes les
glorieuses tapes de nos armes.

Il s'exaltait  la lecture des bulletins; il tressaillait  cette
multitude d'chos se renvoyant  l'infini des noms de victoires, de la
crte des Apennins  la cime des Pyramides.

Et quand il s'tait enivr de cette pope fabuleuse, il la voyait
apparatre, en histoire vivante, dans l'hippodrome du Carrousel, avec
ses lgions de gants, ses trophes conquis dans les temples du Tibre
et du Nil.

Avec les glorieux haillons de ses bannires que tout un monde venait de
saluer  genoux.

C'est alors que les acclamations s'levaient plus vives encore, quand,
sur le front des colonnes rpublicaines, passait,  cheval, le jeune
hros dont le nom tait dj connu dans ces solitudes orientales que
traversrent Alexandre et Csar.

La joie du peuple arrivait au dlire; toutes les ttes s'inclinaient de
respect, avec les bannires des lgions; tous les visages se mouillaient
de larmes; toutes les mains se tendaient vers le glorieux vainqueur de
Marengo et du Thabor.

Et lui, calme dans cette fte comme dans une bataille, mystrieux comme
l'avenir, consolant comme l'espoir, traversait, avec une simplicit
sublime, cette ruption d'enthousiasme populaire, et semblait chercher
au livre du ciel les destines promises par cette toile qu'il avait
vue, comme les Mages, se lever sous le palmier de l'orient.

La revue termine, le premier consul s'arrta devant le deuxime
rgiment de carabiniers, pour adresser quelques paroles de flicitations
 ce corps, qui s'tait couvert de gloire  la bataille d'Hochstett.

Au mme instant, un homme sortit d'un groupe de curieux et s'lana vers
Bonaparte; deux cavaliers lui barrrent le chemin, et des surveillants
de police s'emparrent de lui.

La dcouverte du complot tout rcent d'Arna et de Ceracchi justifiait
cette svrit de vigilance, car, en ce moment, aucune vie n'tait plus
prcieuse que celle du premier consul.

--Je vous dis qu'il faut que je parle au premier consul! cria d'une
voix de tonnerre l'homme suspect qu'on venait d'arrter.

Le costume de cet homme annonait un marin.

Et son accent formidable, ses yeux noirs en ruption, son teint d'un
brun tropical, ses gestes traducteurs des paroles, annonaient un marin
du Midi.

Les curieux, qui obstruaient le guichet du Carrousel o se passait la
scne, accoururent en foule; et, dans ce nombre, on aurait pu remarquer
des gens qui paraissaient dcids  saisir une occasion quelconque de
trouble pour improviser ou pour terminer une conspiration.

Le premier consul ne jeta qu'un regard rapide de ce ct; il fit signe
au gnral Duroc, et lui dit:

--C'est un des nos braves gyptiens, va le dlivrer.

Duroc obit; et, quoiqu'il n'et pas au mme degr que Bonaparte cette
merveilleuse facult du souvenir, il reconnut le marin que la police
amenait prisonnier.

--Voil le gnral Duroc!

S'cria le marin en se dbattant comme un requin dans un filet:

--Laissez-moi parler au citoyen Duroc! Nom d'un tonnerre! vous dis-je;
je suis Sidore Brmond, un loup de mer de La Seyne, pilote de la gabarre
_la Junon_, boiteux du pied gauche par la faute des Turcs! Vous avez mon
signalement; laissez-moi passer, tas de Ponantais d'eau douce, ou je
vous rase comme des pontons!

 cette menace, Duroc arriva devant le rassemblement, dlivra le marin
par un signe de bienveillance, et lui dit:

--Dans une heure, le premier consul te recevra aux Tuileries. Demande
le gnral Duroc, l... au concierge de cet escalier.

Un cercle respectueux se fit autour de Sidore Brmond, qui releva
firement la tte, croisa les bras, cambra son torse, et promena des
regards insolents sur les hommes de police et sur les curieux.

Quelques paroles vives, changes sous la vote du guichet, firent
subitement diversion  cette scne, et la foule se porta de ce ct.

 toutes les poques d'agitation politique, la foule ne cesse d'accourir
 et l.

Le pote observateur Virgile, qui vivait dans une poque semblable  la
ntre, a rpt  l'infini ces deux mots, _concurrit populus_, le peuple
accourt.

Nous continuons d'accourir depuis ce temps-l.

Cette fois il s'agissait, pour la foule, d'couter une discussion que
l'histoire du mmorable 3 nivse n'a pas accueillie dans sa gravit,
trop ennemie des humbles dtails.

Mais le roman, qui se pique d'tre plus vrai que l'histoire, est friand
des incidents subalternes, car ce sont eux qui dterminent les grands
vnements et les prsentent sous leur vritable jour.

Il n'y avait pas  cette poque,  tous les coins de Paris, ce luxe
d'affiches qui annoncent trente spectacles  la fois, et tapissent une
colonne ou un pan norme de mur public.

Quatre modestes placards suffisaient alors pour annoncer les soires de
la Comdie-Franaise, du Thtre de la Rpublique et des Arts, du
Vaudeville et de Feydeau.

Or, le 3 nivse, l'affiche du Thtre des Arts, placarde sur un coin
du Carrousel, tait ainsi conue:

--_Premire excution de_ LA CRATION DU MONDE, _oratorio d'Haydn,
parodi en vers franais par le citoyen Sgur jeune._

_--Le citoyen premier consul assistera  cette solennit musicale._

--Eh bien! moi,--disait un membre de la foule,--si j'tais le premier
consul, je n'irais pas  cet oratorio.

--Citoyen, tu manquerais au public!--criait un autre.

--Le premier consul est bien respectable, c'est vrai; mais le public est
aussi respectable que lui: il ne faut pas lui manquer, dit un troisime.

--Oh!--poursuivait le premier,--si c'tait le citoyen Bonaparte qui et
autoris le directeur du thtre des Arts  composer ainsi cette
affiche, je n'aurais rien  dire, mais le directeur a pris cela sur lui;
c'est une spculation: il veut faire recette, voil tout.

--Ce directeur n'a pas tort, citoyen; les recettes ne sont pas fortes
par le temps qui court; on en fait comme on peut.

--Ah! oui, citoyen! et si le premier consul, qui a bien d'autres
affaires que la _Cration du monde_ sur les bras, ne va pas au thtre
ce soir?

--La recette sera faite; c'est l'essentiel pour le directeur.

--Moi, je dirais mieux que tout cela,--interrompit un nouvel
interlocuteur.

--_Choeur de curieux_.--Ah! voyons ce que dirait ce citoyen!

--Je dirais que le premier consul ne devrait jamais compromettre sa vie
en public, surtout depuis le 18 vendmiaire dernier. Ce jour-l, au
thtre, si le gnral Lannes n'avait pas veill sur son ami Bonaparte,
le premier consul tait assassin dans sa loge, par Demerville, Arna,
Ceracchi, Topino-Lebrun et bien d'autres encore...

--C'est vrai! murmura la foule.

Nous serions dans un joli gchis demain si le premier consul tait tu
ce soir d'un coup de poignard.

--Ou de toute autre manire, dit une bouche invisible.

--Oui,--dit un jeune homme en baissant la voix,--il y a des gens bien
informs qui m'ont dit qu'un baril de poudre avait t dcouvert par le
machiniste de l'Opra dans un souterrain du thtre!...

--Mon Dieu! nous ne serons donc jamais tranquilles!--crirent plusieurs
personnes  la fois.

--Les affaires avaient un peu repris,--dit un homme d'un certain ge.

--Voil que le complot du 18 vendmiaire a fait encore migrer les cus
de six francs! J'en sais quelque chose, moi; je suis doreur sur mtaux,
rue Bourg-l'Abb.

Encore un attentat contre le citoyen premier consul, et le commerce ne
se relve plus.

Un _par file  gauche_, excut par le 2e de carabiniers, divisa
brutalement en quatre parties ce club en plein air.

Les divers corps de troupes regagnaient leurs quartiers, et le premier
consul rentrait aux Tuileries, escort par les fanfares militaires et
les acclamations du peuple.

La foule s'coula par trois colonnes, vers la rue Saint-Nicaise, le
Louvre et le quai; partout ce monde enthousiaste exaltait le nom et la
gloire du vainqueur de Marengo.

Un jeune homme qui s'tait ml  tous les groupes, avait observ tous
les visages et cout tous les discours, traversa la place du Carrousel
aprs la revue, et entra dans une maison de la rue de Rohan.

Il monta pniblement jusqu' l'tage des mansardes, donna un lger coup
de l'ongle du doigt  une porte fle, et entra quand une voix
intrieure et rpondu:

--Entrez!

C'tait une de ces chambres comme il en existe sous les ardoises de tous
les toits de Paris.

On y trouvait l'absence de tout ce qui est ncessaire  la vie
domestique, et pour tout meuble, le seul qui manque rarement.

Un grabat de paille pour mourir.

Une jeune femme tait assise sur un escabeau, dans cette attitude
d'heureuse insensibilit qui est le privilge de ceux qui ont abus de
la douleur.

Elle se leva pour recevoir l'tranger et serrer affectueusement sa main.

--Eh bien! comment sommes-nous aujourd'hui?

Demanda le visiteur  voix basse, et en dsignant d'un signe de tte le
grabat sur lequel un homme tait tendu.

La jeune femme rpondit par une pantomime dsolante, et elle dit
ensuite:

--Et vous, citoyen Maurice Dessains, souffrez-vous un peu moins
aujourd'hui?

--Un peu moins, rpondit machinalement Maurice, le jeune homme que nous
avons dj vu rue Mesnars.

Et il s'avana vers le grabat.

Le malade de la mansarde souleva pniblement la tte, et montra un
visage couvert d'une pleur humide.

Un visage d'agonisant.

Il balbutia quelques mots d'une voix rauque, et Maurice appuya son
oreille sur le chevet pour couter ce que disait le malade.

--J'entends trs bien ce que tu me demandes, mon pauvre Genest, dit
Maurice; je suis mont tout exprs pour te dire qu'il n'y a rien de
nouveau jusqu' prsent.

Bonaparte a pass quelques soldats en revue; l'enthousiasme a t froid
comme le temps. Je n'ai pas entendu un seul cri; les soldats avaient des
visages mornes; le peuple semblait n'attendre qu'une occasion pour
s'insurger contre Monk ou Cromwell. Malheureusement, nos chefs n'ont pas
paru!...

--Nous sommes trahis! dit d'une voix spulcrale le pauvre agonisant.

--Je le crois,--dit navement Maurice.

--Et mourir! mourir, sans savoir si nous triompherons demain! murmura
le malade.

--Au nom de Dieu! donne-toi un peu de calme, mon ami,--dit la jeune
femme, avec une voix douce comme une consolation.

--Pauvre Louise! dit l'agonisant.

Et le regard teint qui tomba sur elle se ralluma un moment et s'claira
d'un rayon d'amour et de piti.

Louise, dont le costume et le visage taient dvasts par la misre et
la douleur, conservait encore pourtant ce charme divin que la jeunesse
donne  une femme, mme dans la mansarde dmeuble par la pauvret.

Une coiffe  dentelles flottantes couvrait ses cheveux d'or fluide,
comme un nuage cache des gerbes de rayons.

Un fichu d'indienne se croisait sur son sein avec un relief charmant.

L'exquise perfection de son corps dissimulait l'indigence de sa robe, et
la grce innocente de sa figure faisait oublier la mansarde et le
grabat.

Le malade fit un signe imperceptible, et Maurice se rapprocha du lit,
avec une nonchalance affecte, pour ne pas attirer l'attention de
Louise, qui paraissait absorbe dans un muet et sombre dsespoir.

--Il y a une rflexion qui me tue bien mieux que la maladie: dit
l'agonisant avec un effort suprme: qui viendra au secours de cette
pauvre Louise, lorsque?...

Il ne put achever cette phrase de dsolation; la fin de la demande
expira dans un soupir.

Maurice n'osa point hasarder une formule de consolation banale que le
malade n'aurait pas accepte.

Il tait, lui aussi, dans une de ces positions dsespres o il est
impossible de s'offrir comme protecteur.

Pauvre, souffrant, compromis dans les ventualits et les incertitudes
d'un complot, il ne pouvait donner  un ami que l'heure prsente; le
lendemain ne lui appartenait pas.

Il feignit donc de n'avoir pas entendu ou compris les dernires paroles
du malade, et prenant un ton moins triste:

--Mon ami, dit-il, l'espoir a t invent au ciel pour des tres comme
nous; esprons. Si la libert triomphe aujourd'hui, elle nous rendra
forts et heureux. Pour des hommes comme nous, la vie a des ressources et
la libert a des miracles. Esprons.

Le malade fixa ses yeux au plafond, et tendit la main  Maurice, qui la
serra en ajoutant:

--Adieu, je vais  mon destin et au tien.

Il salua respectueusement la jeune femme et sortit.




Aux Tuileries.


V.


Aux Tuileries, debout devant la porte de son cabinet de travail, jouant
du bout de ses pieds avec la flamme qui les rchauffait, aprs la revue
glaciale du 3 nivse, Bonaparte ouvrait ses dpches du jour, et comme
il tait seul et que nul tmoin ne pouvait lire sur la mobile expression
de sa figure les secrets de sa correspondance, il s'abandonnait
navement, comme le plus bourgeois des citoyens,  la joie ou  la
tristesse, selon la nature des nouvelles qu'il recevait.

Josphine entra.

Bonaparte embrassa tendrement sa femme comme un mari de la veille, la
fit asseoir sur un fauteuil devant le feu et s'assit  ct d'elle.

--Ma chre Josphine, dit-il avec un sourire charmant, la guerre est un
mtier d't; tu es crole, et je suis Corse: nous nous comprenons,
n'est-ce pas?

--La revue a t bien belle pourtant, dit Josphine, et vous avez t
accueilli bien chaudement, malgr la saison.

--Alors, Josphine, tu as donc vu que j'avais expdi lestement ma revue
aujourd'hui... Nous avons 9 degrs au-dessous de zro. Ce n'est pas la
temprature de Marengo et des Pyramides... Ces pauvres soldats de
Macdonald ont d bien souffrir! ils viennent de traverser la grande
chane des Alpes, au coeur de l'hiver!... Toutes les nouvelles que je
reois des armes sont excellentes. Macdonald, Brune et Vandamme vont
faire des merveilles dans le Tyrol italien. La campagne d'hiver sera
superbe. L'Europe veut m'imposer la guerre. Eh bien! moi, je lui
imposerai la paix.

--Ah! quel nom bni vous venez de prononcer!--dit Josphine, en croisant
ses mains, et levant les yeux au ciel.

--Mais, dit Bonaparte avec feu, j'ai poursuivi la paix  travers vingt
champs de bataille; il y a toujours un mauvais gnie qui me l'arrache
des mains quand je la tiens!... et quand je lui aurai donn la paix  ce
bon peuple de Paris,  cette chre France, je suivrai les exemples des
Antonins, je convierai le peuple aux nobles amusements des arts. Il y a
chez nous une activit d'esprit, un besoin d'enthousiasme qu'on doit
entretenir sans cesse. Il nous faut une paix enivrante comme la guerre.
Je meublerai Paris comme un beau salon; je lui donnerai des arcs de
triomphe, des muses, des colonnes votives, des fontaines, des quais,
des ponts, des thtres, des monuments, des promenades; je ferai de
cette ville la capitale du monde. Nous aurons ainsi une autre gloire, la
gloire de la paix.

En disant ces mots, Bonaparte rayonnait de joie.

L'enthousiasme entourait son visage d'une aurole, et la douce
expression de ses yeux avait quelque chose de divin.

Josphine inclina la tte et garda le silence.

Bonaparte prit la main de sa femme, la porta lgrement  ses lvres et
lui dit:

--Ma chre, est-ce que tu ne crois pas  la paix?

--Je crois en vous, comme en Dieu, rpondit-elle: mais il faut bien peu
de chose pour dtruire ce bel avenir que nous rvons... Bonaparte, vous
tes entour de complots et d'assassins; votre ministre Fouch...

--Josphine,--interrompit le premier consul en souriant,--la Providence
veille sur moi; c'est le meilleur des ministres; elle ne m'a pas conduit
par la main  travers Arcole, Lodi, St-Jean-d'Acre, Jaffa, Marengo, pour
me faire tomber sous un poignard...

--Lisez ceci,--dit vivement la jeune femme en prsentant  son mari
plusieurs lettres. Et vous verrez que tous les complices d'Arna et de
Ceracchi ne sont pas en prison.

Bonaparte reut avec un geste bienveillant les lettres offertes, et fit
semblant de les brler.

--Je remercie, dit-il, ces correspondants anonymes, mais je n'ai pas
besoin d'eux pour savoir qu'un homme arriv o je suis est entour de
complots. Cela durera quelque temps encore, puis l'air se purifiera;
l'pidmie touche  sa fin...

En serrant affectueusement les mains de sa femme, il ajouta ces deux
vers d'_Athalie_:

    Cependant, je rends grce au zle officieux
    Qui, sur tous mes prils, vous fait ouvrir les yeux.

Aprs cette citation, Bonaparte sonna et dit  Duroc, qui ouvrit la
porte du cabinet:--Introduisez ce marin de St-Jean-d'Acre.

Et il ajouta en se tournant vers sa femme:

--Pour faire diversion  ta tristesse, je vais te montrer une chose
curieuse et amusante.

Sidore Brmond entra d'un pas rsolu, comme s'il et pris le cabinet du
consul  l'abordage.

Il ta son chapeau goudronn, salua brusquement de la tte, des mains,
et du torse, et, raidissant sur ses pieds, il attendit firement
l'interrogation de Bonaparte.

--Voici un brave d'gypte, dit le premier consul en s'adressant  sa
femme.

--Voyons, mon ami, raconte  madame Bonaparte ton aventure de
Saint-Jean-d'Acre; aprs, nous causerons de toi.

--C'est une babiole, mon aventure, dit Brmond, avec un air de ddain
qu'il se donnait  lui-mme:

 la bataille d'Aboukir, j'eus l'honneur de sauter avec le vaisseau
_l'Orient_. J'tais habill de goudron, je m'incendiai comme de
l'toupe, mais le bon Dieu me fit tomber dans l'eau et m'teignit. Les
Anglais du _Thse_ me pchrent dans le golfe comme un thon, et le
commodore Sidney Smith m'amena prisonnier  Saint-Jean-d'Acre, une ville
pleine de Turcs et de maudits de Dieu. Je m'ennuyais comme un marin
dbarqu. J'avais le mal de terre. Un rengat franais me proposa de
servir une pice de canon sur le rempart. J'acceptai, avec l'intention,
bien entendu, d'escamoter le boulet et de tirer  poudre.

Une nuit, pendant le sige, j'allais m'endormir sur mon afft, quand je
vis deux Turcs qui fumaient leur pipe  ct de moi. Alors, je fis ce
raisonnement: ces Turcs sont deux; je suis seul, donc il y a cinquante
pour cent de bnfice pour la Rpublique. Cela dit, j'embrassai
vigoureusement les deux Turcs, et je me prcipitai avec eux du haut du
rempart dans le foss qui n'avait point d'eau. Les Turcs restrent sur
le coup; moi, je me cassai la jambe gauche, et je me tranai  trois
pattes jusqu'aux avant-postes rpublicains, o le gnral Bonaparte me
reut, comme s'il et t mon pre, me recommanda au citoyen mdecin
Desgenettes, qui me gurit en quinze jours, et me laissa boiteux.

Un clair de gat illumina le visage triste de Josphine; elle tendit
sa belle main  Sidore Brmond, et lui dit:

--Vous tes un brave homme, et je serais heureuse de demander quelque
chose pour vous au premier consul. De quel pays tes-vous?

--De la Seyne, en rade  Toulon; ma mre tait d'Ollioules, mon pre de
Six-Fours.

--De la Seyne, dit Bonaparte, en passant la main sur son front, comme
pour en extraire un souvenir. C'est un nom qui ne m'est pas inconnu.

--Je crois bien, dit le marin; vous tes n dans le mme endroit, mon
gnral, nous sommes pays.

--Ah! tu n'es pas fort en gographie,--dit Bonaparte en souriant,--je
suis n  Ajaccio...

--Pardon, mon gnral, interrompit le marin; vous vous trompez; vous
tes n, comme moi, en rade de Toulon,  ct de la Seyne, sur le
Petit-Gibraltar, et vous ftes baptis par une blessure au front, devant
moi.

--Il a raison, dit Bonaparte, c'est l que je suis n. Voyons, madame
Bonaparte, que pouvons-nous faire pour mon compatriote?

--Avez-vous des enfants?--demanda Josphine  Brmond avec une vive
motion.

Deux larmes mouillrent subitement le visage bronz du marin, sa voix
rude et ferme s'adoucit et trembla.

--J'ai un enfant, dit-il, un seul... et c'est pour lui que je viens voir
mon gnral, et...

L'motion suspendit la phrase; mais le premier consul ayant fait 
Brmond un geste de bienveillance qui l'engageait  poursuivre, le marin
acheva ainsi:

--On m'a dit que la police savait tout, et que les citoyens Dubois
et Fouch connaissent tous les trangers de cette grande ville: si je
m'adresse  ces hauts personnages, ils ne m'couteront pas. J'ai pens
qu'il vaut mieux s'adresser  Dieu qu'aux saints, et je suis venu. Mon
enfant est  Paris, et vous me rendrez la vie, mon gnral, si vous
ordonnez au citoyen ministre Fouch de me le dcouvrir avant ce soir.

--Avant ce soir,--dit Bonaparte en souriant, ce sera difficile. Vous
avez tous, en province, des ides exagres sur l'intelligence de la
police de Paris... Il faut tre moins exigeant, mon brave Brmond, donne
trois jours  Fouch, il trouvera ton enfant.

--Trois jours, a ne fait pas mon compte, mon gnral, il me faut mon
enfant ce soir, entre sept et huit heures...

--Es-tu encore au service?

--Ah! mon Dieu! non, mon gnral; il faut avoir au moins deux jambes
pour servir la Rpublique; avec elle, on va toujours au pas de course,
et je suis boiteux.

--Rien ne t'oblige  quitter Paris demain?

--Rien, mon gnral... Mais puisqu'il faut tout dire, je suis
superstitieux comme tous les Provenaux.

--Ou comme les croles,--interrompit le premier consul. Tu as fait
sourire madame Bonaparte qui vient de t'approuver d'un signe de tte.
Voyons, conte-lui tes superstitions; elle te comprendra mieux que moi.

--C'est aujourd'hui le 3 nivse, poursuivit le marin. Le calendrier de
la Rpublique ne m'a pas fait oublier l'ancien. Le 3 nivse rpond, jour
par jour, au 24 dcembre.

Josphine s'agita brusquement sur son fauteuil.

--Le compte est juste, dit Bonaparte.

--C'est la veille de Nol, ajouta Brmond; c'est le jour de nos soupers
de famille. Je yeux avoir mon enfant avant la nuit. Je compte si bien
sur le citoyen Fouch, que j'ai commande un souper double au cabaret de
la Pomme-de-Pin, rue Thionville, pour huit heures du soir. Si je ne vois
pas mon fils aujourd'hui, il arrivera quelque malheur  lui ou  moi. a
ne manque jamais.

--Quel ge a-t-il ton fils? dit Bonaparte.

--Vingt ans, mon gnral.

--Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu? dit Josphine.

--Oh! oui!--rpondit Brmond, avec un soupir qui se fondit en deux
larmes. Oui, longtemps... Mais cette histoire nous mnerait trop loin;
je la garde pour le citoyen Fouch, si mon gnral...

--Brmond,--interrompit brusquement Bonaparte qui venait d'crire deux
lignes sur un billet. Je n'ai rien  refuser  un soldat bless devant
Saint-Jean-d'Acre. Voici une signature qui t'ouvrira la porte de Fouch
et de Dubois... Tu n'as rien autre chose  me demander?

--Rien, mon gnral.

--Es-tu  l'abri du besoin?

--Oh! tout--fait  l'abri, grce  Dieu, mon gnral. J'ai un petit
jardin  La Seyne et une pension de 250 francs.

--Et tu es heureux?

--Si je retrouve mon fils, je serai heureux comme un second premier
consul.

--As-tu renonc  la mer?

--Oh! non, mon gnral; seulement, et toujours  cause de ma jambe, j'ai
renonc au sabre d'abordage et au grappin; mais je me fais, dans la rade
de Toulon, des pches superbes,  la ligne,  la _parangrote_, au _thys_
et au _bourgin_.

--C'est bien! adieu, mon brave camarade d'gypte. Si jamais tu trouves
ta pension de retraite trop modeste, souviens-toi de l'adresse du
premier consul.

--Oui, mon gnral; c'est une adresse connue; aux Tuileries, place du
Carrousel, et point de numro.

Le marin s'inclina profondment devant son gnral et madame Bonaparte,
frappa son coeur avec sa main, pour rsumer l'expression de sa
reconnaissance dans une pantomime nergique, et sortit du cabinet du
premier consul.

Muni de cette puissante recommandation, Sidore Brmond vit toutes les
portes s'ouvrir  deux battants.

La signature de Bonaparte avait la magique vertu du rameau d'or de la
sybille, et tous les cerbres des antichambres ministrielles courbaient
leurs ttes poudres devant la veste bleue du marin solliciteur.

Fouch, aprs avoir reu Brmond avec tous les honneurs dus au billet
d'introduction, reconnut que cette affaire n'tait pas de son ressort,
et il le renvoya au prfet de police Dubois, en le recommandant avec
chaleur, comme un personnage qu'il ne fallait pas livrer aux ricochets
ordinaires des gens de bureaux.

Aprs quelques demandes et quelques rponses insignifiantes:

--Citoyen Brmond, dit Dubois, votre fils est-il bien  Paris?

--Il y est comme vous et moi, citoyen prfet. Je l'ai vu, comme je me
vois dans ce miroir; c'tait au milieu de la dcade dernire. Un pre
ne se trompe pas. Votre Paris, avec sa foule et ses chevaux, vous montre
un visage connu au coin d'une place, et puis il vous l'enlve quand on
croit le tenir. Dans vos rues, nous sommes mls comme des jeux de
cartes. On sortait du Thtre de la Nation: je regardais la voiture du
premier consul: un gros fanal se lve tout--coup devant moi comme la
pleine lune; dans cette clart, je reconnais mon fils; j'ouvre les bras,
je me prcipite; une vague m'emporte  l'autre bord, et j'embrasse une
vieille ci-devant baronne qui revenait de l'migration. Mon fils avait
disparu, comme si le diable s'en tait ml.

--Votre fils est-il venu  Paris avant vous? demanda Dubois avec ce ton
magistral qui semble cacher au vulgaire les plus hautes intentions.

--Non, citoyen prfet. Je suis arriv d'gypte sur la frgate _le
Muiron_, avec l'amiral Gantheaume et le gnral Bonaparte. J'ai couru 
mon village pour embrasser mon fils Xavier... Depuis deux ans, il avait
disparu du pays. C'tait une tte chaude, et sa pauvre mre me disait
toujours: Cet enfant nous donnera plus de pluie que de soleil...
Figurez-vous, citoyen prfet, que Xavier n'avait que quatorze ans au
sige de Toulon; eh bien! ma famille s'tait rfugie au hameau
d'xenos, un peu plus haut que les nuages: Xavier descendit un beau
matin au camp de Dugommier, et voulait s'engager dans l'arme de la
Rpublique! Avez-vous vu un dmon comme a? moi, je l'ai cherch
partout, je l'ai demand partout. Si toutes les villes avaient le bons
sens de n'avoir qu'une rue, comme La Seyne, j'aurais dcouvert mon
Xavier; mais ici,  Paris, c'est comme si je cherchais une pingle dans
le dsert des Pyramides. Aidez-moi donc, citoyen prfet: soyez ma
boussole, mon pilote, ma croix du sud; mettez-vous au gouvernail; et
guidez la barque de Sidore Brmond.

Dubois fit un sourire administratif, et balanant avec mthode une prise
de tabac inspirateur, il dit:

--J'ai pris de bonnes notes, Sidore Brmond; je suis renseign
parfaitement. Tenez-vous tranquille, votre affaire devient la mienne. Je
vous rendrai votre fils.

--Avant ce soir, citoyen prfet?

--Avant ce soir... O logez-vous? Sidore Brmond.

--Rue de l'chelle,  l'auberge de _l'Ancre d'or_.

--C'est bien, je vais m'occuper de vous.

--Citoyen prfet, je vais chez moi, et j'attends mon fils.

Dubois fit un geste officiel, et regarda la porte d'un oeil
accompagnateur.

Le marin salua et sortit.




Encore le 3 nivse.--Machine infernale.


VI.


Nous vivons encore dans la mme journe.--Le premier consul se promne
 pas brusques dans son cabinet de travail, et son secrtaire
Bourrienne, assis devant une table claire par une seule lampe, crit
avec l'agilit d'un stnographe.

Une nuit sombre couvre la vaste place du chteau.

Quelques rverbres jalonnent de points lumineux les tnbres
extrieures, et font le semblant d'clairer les rares pitons qui
traversent la zone glaciale du Carrousel.

Une voix timide a prononc ces mots dans l'antichambre:

--_La voiture du premier consul est avance_.

Bonaparte rpondit par un mouvement de tte, et continua de dicter 
Bourrienne.

Les conditions poses par M. de Cobentzel, disait-il avec vivacit, sont
inadmissibles aprs Marengo. Je veux que l'Autriche se spare de
l'Angleterre; je veux que le trait de paix soit tabli sur les bases du
trait de Gampio-Formio. Je veux maintenir l'indpendance des duchs de
Modne et de Toscane. Je veux que l'Autriche paye les frais de la
dernire campagne. Je demande l'abandon de la rive gauche du Rhin.
L'Autriche aura l'Adige pour limite, et nous cdera Mantoue
immdiatement.

Bonaparte s'arrta devant une fentre, effaa brusquement avec sa main
la brume de la vitre, et aprs avoir jet sur le Carrousel un coup d'oeil
rapide, il se retourna et dit:--Je suis oblig d'aller  l'Opra...
Bourrienne, demain matin  six heures, soyez exact... dites  Berthier,
 Lannes et  Lauriston de se tenir prts: ils m'accompagneront 
l'Opra.

L'expression de noble fiert qui animait le visage de Bonaparte
lorsqu'il dictait ses ordres  l'Autriche, s'effaa tout--coup, et fit
place  un sourire charmant. Josphine rentrait dans le cabinet du
premier consul.

--Quelle journe de travail et d'motion vous avez passe! dit-elle 
son mari: vous devez tre bien fatigu?

--Ma chre Josphine, tout n'est pas rose, dans le mtier de premier
consul. Je suis le premier ouvrier du pays. Il ne faut pas que
quelqu'un, en France, puisse se vanter de travailler plus que moi.

--Bonaparte,--dit Josphine d'un ton triste,--vous tes donc bien dcid
 sortir ce soir?

--Changerais-je d'avis, Josphine? On m'attend  l'Opra...

--On vous y attendait aussi le soir de Ceracchi et d'Arnas, interrompit
mlancoliquement la jeune femme.

--Eh bien! que m'est-il arriv de fcheux ce soir-l?

--Rien, grce  Dieu, mais.. Bonaparte,--ajouta Josphine avec l'motion
d'une sibylle,--la Providence cesse quelquefois de nous protger, quand
elle nous a trop avertis... Ne mprisez point le pressentiment d'une
femme! il y a quelque chose de terrible dans l'air... ne sortez pas!

Le premier consul tendit gracieusement sa petite main vers la bouche de
Josphine, pour l'engager  parler plus bas; et avec un sourire aussi
bienveillant que le geste, il lui dit:

--Voyez donc comme les mmes scnes se renouvellent dans les palais!
cela me fait songer  la femme de Csar; elle mettait son mari, le
vainqueur de Pharsale, aux arrts forcs.

--Eh bien! dit Josphine, voulez-vous pousser la comparaison jusqu'au
bout?... Csar n'couta point le pressentiment de sa femme, et...

--Oh! je n'accepte pas la comparaison--interrompit Bonaparte.--Csar se
rendait au capitole pour se faire couronner empereur, et il rencontra
les poignards des jacobins aristocrates de Rome; mais moi, je ne vais
pas chercher une couronne  l'Opra. Je vais entendre un oratorio; je
vais protger de pauvres artistes; je vais rappeler, par mon exemple, le
beau monde aux ftes de la grande musique et des beaux arts. Tout est
mort en France; il faut tout ressusciter.

Josphine frappa son front avec sa main, et se plaant devant la porte
que le premier consul allait ouvrir, elle dit, avec une voix pleine de
mlancolie:

--Ce n'est pas le 3 nivse, aujourd'hui, pour moi; c'est le 24 dcembre,
c'est la veille de Nol, c'est une soire de famille.

 pareil jour, on aime  s'entretenir des souvenirs de son enfance, et
de son pays natal. Vous me parlerez de votre mre et de votre le
bien-aime, cette soeur de la mienne: soyez ce soir un homme vulgaire;
demain vous reprendrez encore cette langue superbe qui a rveill
l'gypte et l'Italie; aujourd'hui, 24 dcembre, le soldat du Mont-Thabor
doit songer  la crche de Bethlem!

Bonaparte s'inclina devant Josphine et garda quelque temps le silence.

Ses yeux, qui avaient emprunt leur couleur rayonnante au golfe bleu
d'Ajaccio, exprimrent les touchantes motions des souvenirs de
l'enfance; car elles arrivent aussi dans ces sphres suprmes du
pouvoir, o la gloire du prsent fait tant de bruit qu'elle semble
anantir les humbles affections du pass.

--Josphine,--dit-il, avec un accent de sensibilit que le jeune hros
rservait aux scnes intimes,--vous tes la femme des bonnes
inspirations; ce que vous venez de dire ne sera pas perdu. La France
tait chrtienne avant d'tre rpublicaine; je veux lui rendre sa
religion et rouvrir ses glises. Dieu a bni mes armes, et je relverai
ses autels.

--Ah!--s'cria Josphine radieuse de joie,--voil une pense qui vous
portera bonheur! Maintenant, mon ami, allez o votre devoir vous
appelle. Le Livre saint a crit pour vous ce verset que je lisais ce
matin: _Mille tomberont  votre gauche, dix mille  votre droite, et
vous resterez debout_ [3].

[Note 3: Cadent  latere tuo mille, et decem millia  dextris tuis,  te
autem non appropinquabit.]

--Adieu, Josphine,--dit Bonaparte en ouvrant la porte,--vous tes la
soeur de mon ange gardien.

Le premier consul rendit  son visage cette expression d'hroque fiert
qui ravissait le coeur de ses nobles compagnons d'armes, et rencontrant
dans la grande galerie Berthier, Lauriston et Lannes, il leur dit:

--Nous sommes un peu en retard, n'est-ce pas, mes amis?

--Le premier consul ne peut jamais tre en retard, dit Lauriston;
l'horloge du chteau l'attendait pour sonner huit heures.

Lannes dsapprouva par un haussement d'paules cette flatterie qui avait
un parfum trop monarchique.

Les Tuileries inspirent ces choses-l mme sous un rgime rpublicain.
Ce sont les palais qui font les courtisans.

Au bas du grand escalier des Tuileries, Bonaparte donna cet ordre 
Berthier:

--Point de piqueurs en avant, l'escorte en arrire; ne jouons pas au
roi.

La voiture du premier consul partit avec une vitesse inaccoutume.

Le cocher, nomm Csar, dou d'un rpublicanisme douteux, venait de
clbrer en famille la veille de Nol, et cet incident, qu'aucun
historien n'a remarqu, sauva providentiellement la vie au premier
consul et aux grenadiers de l'escorte.

Le cocher avait abus des libations permises par la solennit
chrtienne, et il communiqua subitement  ses chevaux l'ivresse qui
brlait son front.

--Mes amis,--dit Bonaparte en s'asseyant dans sa voiture,--nous allons
entendre de la belle musique ce soir, et je promets aux Parisiens de
leur donner du Cimarosa et des Bouffes. Nous sommes tous artistes dans
notre famille. Un de mes aeux, Louis Bonaparte, qui a crit le sige de
Rome de 1527, dont il fut le tmoin oculaire, a fait aussi un trait sur
les oeuvres de Palestrina et de Carissimi; il a dfendu avec son pe le
pape Clment VIII contre les paens de son poque; il a protg sa fuite
jusqu' Viterbe; et, aprs le retour du calme, il a restaur les
excutions de Palestrina dans la chapelle Sixtine, sous le pontificat de
Paul III. Voil donc une noblesse d'artiste et de soldat qui oblige. En
mmoire de mon glorieux aeul Louis Bonaparte, je donnerai des temples
aux beaux arts, et je crerai un Conservatoire de musique  Paris.

Cette loi de grce et d'amour qu'improvisait ainsi Bonaparte, lorsqu'il
allait assister  l'oratorio de la _Cration du monde_, fut promulgue
au milieu de la foudre et des clairs, comme la loi du mont Sina.

Aux derniers mots du premier consul, une clart vive illumina
l'intrieur de la voiture, comme si le soleil se ft lev subitement au
milieu de la nuit.

Un formidable coup de tonnerre jaillit du pav contre le ciel, fit
trembler la ville sur ses fondements, et dchira l'air de scories
embrases comme une ruption de l'Etna.

Deux cataractes de vitres brises roulrent des toits voisins sur le
pav de la rue.

Un immense cri d'effroi retentit autour du volcan et se perdit dans les
profondeurs de la ville; ce lugubre hurlement de tout un peuple n'avait
pas t entendu depuis le dernier jour de Pompi.

C'tait la machine infernale, allume par Saint-Rjant sous les pas du
premier consul.

Le cocher, brave comme le hros dont il portait le nom, se courba sur
les rnes, et emporta ses chevaux, comme un attelage d'hippogriffes, au
pristyle de l'Opra.

Un des grenadiers de l'escorte se pencha vers la portire, reut un
ordre, et courut annoncer  Josphine que le premier consul tait sorti
vivant de cette embche de mort.

Bonaparte se montra calme et serein dans sa loge de l'Opra, au moment
mme o le fracas de l'explosion annonait aux Parisiens une nouvelle
tentative d'assassinat.

Des applaudissements frntiques accueillirent le jeune hros, qui
venait de traverser, sous la garde du ciel, une zone de feu plus
terrible que le pont d'Arcole et la Tour Maudite de Ptolmas.

Maintenant, des hauteurs de l'histoire, descendons aux dtails inconnus.

Lorsque les grandes catastrophes s'accomplissent, il y a autour d'elles
bien des scnes subalternes que le narrateur officiel ddaigne de
recueillir.

Bien des souffrances intimes, oublies par les graves historiens,
lesquels, de tout temps, ont vou exclusivement leur plume 
l'aristocratie des infortunes humaines.

L'orchestre de l'Opra excutait l'oeuvre de Haydn, dans ce moment
solennel qui commenait pour la France une re nouvelle.

La musique du matre exprimait les premiers vagissements de la nature,
aprs les tnbres du chaos.

La lumire sortait de la nuit, l'homme du nant, la vie de la mort.

Un monde tait cre au souffle de Dieu.

Entour de cette mlodie cleste de la _Cration_, Bonaparte prparait
son _fiat lux_ et tendait sa main sur le chaos.

C'tait le 24 dcembre![4]

    L'aube de Bethlem dorait le front de Rome!

Comme dit le vers sublime de Victor Hugo.

[Note 4: Il est  remarquer que la premire revue passe par notre Prsident
de la Rpublique, Louis-Napolon Bonaparte, est l'anniversaire
demi-sculaire du 3 nivse (24 dcembre 1800).]

On vit alors quelques hommes quitter les loges et les stalles, et sortir
du thtre avec cette nonchalance affecte qui annonce une grande
vivacit d'action.

Arrivs sous le pristyle, ils se rurent avec la foule vers le lieu o
le crime infernal venait de s'accomplir.

Toutes les maisons s'taient spontanment illumines dans la rue
Richelieu et dans les petites ruelles qui rayonnent de la rue
Saint-Honor et aboutissent au Carrousel.

Chaque fentre encadrait des groupes haletants, qui interrogeaient avec
des yeux effars les mystres de la place publique.

Le spectacle tait lugubre.

On voyait passer,  la lueur des torches, des civires sanglantes,
charges de lambeaux humains, que suivaient des enfants et des femmes,
avec des cris de dsolation.

Parmi ces hommes qu'une pense de dsordre faisait sortir de l'Opra, se
trouvait le jeune Maurice Dessains.

Avec cette candeur et cette navet primitives qui distinguent les
conspirateurs de tous les temps et de tous les pays, il ne vit d'abord
que des complices inconnus, dans cette foule qui encombrait toutes les
avenues de la rue Richelieu, et n'ayant pas encore apprci le vritable
caractre de ce complot, il s'attendait  une insurrection, et n'levait
aucun doute sur le succs.

Ce qu'il entendit en parcourant toutes les lignes de cette foule
orageuse, ne lui permit pas de garder longtemps ses illusions de
conspirateur.

Toutes les voix vomissaient des maldictions contre les assassins.

Toutes les mains taient leves au ciel pour lui demander que la foudre
tombt sur eux.

Impossible d'accuser d'hypocrisie tout ce peuple qui fulminait cet
immense anathme et chantait la gloire du premier consul.

Il fallut bien rejeter au loin l'espoir d'un nouveau 13 vendmiaire, et
s'loigner en toute hte de cette foule irrite, qui cherchait sur
chaque visage suspect cette pleur dlatrice qui annonce un criminel.

Maurice Dessains se dirigea lentement vers la maison de son ami Genest,
et, chemin faisant, il apprit tous les dtails de l'horrible attentat.

Au coin de la rue de Rohan, un orateur mont sur une borne racontait les
incidents du crime et en rejetait tout l'odieux sur le parti
rpublicain.

Maurice, plus indign que prudent, osa donner un dmenti  cette
assertion.

Des murmures menaants s'levrent autour de lui, et comme les actes
allaient succder aux paroles, il recula devant une lutte ingale et se
rfugia dans l'alle sombre de la maison de son ami.

La mansarde de la jeune et pauvre Louise tait habite par la mort et le
dsespoir.

L'pouvantable explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise
avait retenti dans la rue de Rohan qui en est si voisine.

Genest se galvanisa un instant, tendit sa main droite vers la fentre,
et murmura ces mots avec son dernier souffle:

--La bataille commence et je n'y suis pas!

Louise se prcipita sur lui... Il tait mort.

Maurice Dessains entra, et trouva la jeune femme sanglotant sur un
cadavre.

La ple clart d'une veilleuse assombrissait encore cette scne de
deuil.




La rue Mesnars.


VII.


--Quelle soire, citoyen Alcibiade! dit Lucrce Dorio, en jetant sur un
fauteuil le manteau de fourrure qui couvrait ses belles paules nues, et
en s'asseyant devant un grand feu. Nous ne serons jamais tranquilles!
Cela ne finira-t-il pas!

--Ma divine Lucrce, dit Alcibiade, en quittant son chapeau et sa canne,
et en s'appuyant du coude gauche sur l'angle de la chemine.

--Je crois que tout le personnel du Tartare s'est domicili  Paris. Je
viens de voir des hommes dont Pluton seul a sign les passeports;
comment voulez-vous que cela finisse? La police n'a pas le signalement
des dmons!

--Eh! bien, moi, dit Lucrce, je me permets de croire que la police
tait dans le complot.

--Il n'est pas dfendu de calomnier la police, dit froidement Alcibiade.

--Si tout ce que vous venez de me raconter est vrai, continua
Lucrce,--je ne calomnie pas. Comment! la police sait qu'il y a
vingt-cinq complots trams contre le premier consul, et elle ne place
pas un seul de ses agents sur le chemin des Tuileries  l'Opra! La
police permet que des bandits tablissent une charrette de mitraille
dans cet troit boyau de la rue Nicaise, le coupe-gorge le plus suspect
de Paris! Il y a eu l pendant une heure, des prparatifs d'assassinat;
il y a eu une petite fille ramasse sur le pav, dresse au pige, paye
avec mystre, et tout cela s'est accompli sans le moindre obstacle,
quand la voiture du premier consul sortait du Carrousel! Oh! rien ne
peut justifier la police! Ce n'est pas de la ngligence, c'est de la
complicit.

--Nous verrons, dit Alcibiade.

--Vous ne verrez rien, poursuivit Lucrce; rien. On dcouvrira deux ou
trois septembriseurs; on les pendra pour quelque vieux crime, et la
police continuera de veiller sur les jours du premier consul comme elle
a veill ce soir... Avez-vous revu ce pauvre Maurice Dessains?

--Non, Lucrce... Il est sorti du thtre avec beaucoup d'autres, quand
le premier consul est entr. J'ai parcouru la rue Richelieu, la rue
Honor, la rue Nicaise; j'ai regard tous les visages, et je n'ai pas
trouv trace de notre jacobin poitrinaire. Il est probablement tomb
dans les griffes de Dubois...

--Alcibiade, interrompit vivement Lucrce, mon pauvre Maurice n'a rien
de commun avec les assassins de la rue Nicaise! ne calomniez pas cet
enfant...

--Pardon, chre Lucrce; j'ai oubli de vous raconter un des incidents
de ce soir... Je me suis trouv sur le passage du premier consul quand
il sortait de sa loge... En ce moment vous n'auriez pas reconnu
Bonaparte. Nous venions de le voir si calme  l'excution de
l'_oratorio_. Ce calme tait menteur. En traversant le corridor, il
ressemblait  ce Dieu de la Thrace qui pouvante les Eumnides avec un
regard. Bonaparte disait  Lauriston, en serrant son bras contre le
sien: Ceci est un complot jacobin. L'hydre du 9 thermidor remue encore.
Il faut en finir avec les septembriseurs; je mettrai l'Ocan entre eux
et nous!... Voil ce que j'ai entendu. Vous voyez donc bien, ma belle
Lucrce, que tous les jacobins sont compromis dans le complot de la rue
Nicaise, et qu'il suffit d'tre reconnu jacobin pour tre arrt comme
criminel.

 ces mots la porte s'ouvrit et Tullie entra mystrieusement dans le
salon.

Alcibiade passa du srieux au sourire, et dit d'un ton lger:

--Ah! voil Tullie qui vient gravement  nous, le doigt sur la bouche,
comme la desse Muta!

La femme de chambre fit un signe de matresse, et imposa silence au
jeune homme, puis, dsignant la fentre, elle dit  voix trs-basse:

--La police est l. J'ai vu des gens de mauvaise mine qui regardent les
numros, sous les rverbres. On cherche quelqu'un dans le quartier.

Alcibiade allongea un pas dmesur vers un angle du salon, prit son
chapeau, et s'excusant par une pantomime incomprhensible, il salua
Lucrce, et sortit avec l'agilit souple d'une apparition.

--En voil un qui ne se compromettra jamais, dit Tullie  l'oreille de
sa matresse.

--Oh! je devine la pense du citoyen Alcibiade, rpondit tristement
Lucrce.

--Il est rus comme un poltron; au premier signe il devine tout, et
quand il s'loigne brusquement, c'est qu'il a flair un danger.
Alcibiade est un de ces hommes qui ont failli tre chats.

Tullie s'assit familirement sur un tabouret aux pieds de sa matresse,
et l'interrogea par un silence significatif et avec des yeux effars.

--Oh! ne vous effrayez pas, Tullie, ajouta Lucrce; ce danger ne vous
regarde pas. Vous tes en sret ici...

--Je le crois, dit Tullie, du ton d'une femme qui ne croit pas.

--Cependant, ajouta-t-elle, j'ose remarquer, madame, que votre voix
tremble quand vous me rassurez.

Le projet d'une rponse agita les lvres de Lucrce, mais la rponse
n'arriva pas.

La jeune femme regarda la pendule et inclina sa tte vers la fentre de
la rue, pour couter le roulement d'une voiture qui ctoya l'angle de la
maison, et se perdit dans les hauteurs de la rue Richelieu.

Quelques instants aprs, deux coups de marteau, suivis de deux autres,
diminus comme des chos des premiers, rsonnrent sur la pomme de
cuivre du n 1 et firent tressaillir les deux femmes.

--Oh! il faut lui ouvrir  tout prix, dit Lucrce en se levant avec
vivacit.

--Depuis dix ans, les femmes ont plus de courage que les hommes, dit
Tullie en courant  l'antichambre pour recevoir le visiteur annonc par
les coups de marteau.

Il entra comme un spectre de minuit, ple, funbre, dsol: la vie
rayonnait encore dans ses yeux et sur les points saillants de ses joues.

Mais le corps, puis de douleurs, trop lourd pour la faiblesse des
pieds, semblait se dvouer, une dernire fois, au service de l'me et
profiter d'un sursis arriv  son suprme moment.

Il ne s'assit point; il tomba sur un fauteuil et pencha son front sous
deux larmes que la femme laissa tomber sur lui comme un baptme de mort.

--Mon pauvre Maurice!

Dit Lucrce avec une de ces voix qui galvanisent un cadavre,

--Mon cher enfant, prenez piti de vous... vous tes glac.

--Je me survis  moi-mme, rpondit Maurice avec un organe teint; le
devoir, un devoir sacr m'a donn une me nouvelle pour me traner
jusqu'ici. J'ai deux mots  vous dire, et puis, je livre  la terre ou 
l'chafaud un corps que la souffrance a tu avant la mort.

La jeune femme prit les mains de Maurice dans les siennes, et cette
treinte maternelle sembla le ressusciter.

L'homme qui souffre retrouve une mre dans la premire femme dont il
implore le secours.

--coutez-moi bien, poursuivit Maurice d'un ton plus ferme, il y a en ce
moment, rue de Rohan, n 5, une jeune femme et un cadavre; il y aura
bientt deux cadavres si les secours n'arrivent pas. Il faut sauver la
pauvre Louise Genest; demain, elle sera morte de faim et de douleur. Son
mari tait un excellent ouvrier, doreur sur mtaux. Il a fait ce que
font tous les malheureux privs d travail: il a conspir. C'est la
seule profession qui reste  ceux qui n'en ont plus. Aujourd'hui la
socit est inexorable envers les ouvriers; elle leur arrache les nobles
outils des mains, et elle punit quand ils prennent les armes du conjur.
Mon ami Genest a frapp  la porte de tous les ateliers de luxe. Il n'y
a plus de luxe, lui a-t-on rpondu. Alors, il a bien fallu mourir; il
est mort. Le grabat lui a pargn l'chafaud... Prenez soin, madame, de
la pauvre Louise, je vous confie cette bonne action, avant mon dernier
soupir; c'est le seul legs de mon testament.

Un lan du coeur se reflta vivement sur la figure de Lucrce, et la
rponse attendue tombait de ses lvres, lorsqu'un bruit de portes
ouvertes avec violence les fit tressaillir tous deux et suspendit
l'entretien.

Dans l'antichambre, Tullie poussa un cri aigu comme celui d'une
sentinelle surprise par l'ennemi, et six hommes arms envahirent le
salon.

Maurice et Lucrce restrent immobiles, et ne tmoignrent ni terreur,
ni tonnement, car, dans les poques de troubles extrieurs et
d'agitation domestique rien ne surprend les mes fortes.

Elles s'attendent  tout sur le pav de la rue, et dans les murs de
leurs foyers...

Georges Flamant, le chef de l'escouade de police qui occupait le salon,
tait un homme de quarante ans; il exerait sa profession depuis l'anne
1786, et tous les changements d'hommes, de constitutions et de systmes
le trouvaient debout sur toutes les ruines.

Il avait servi, avec un gal zle, Louis XVI, la Rpublique, le
Directoire, et il s'apprtait  servir le Consulat, en attendant les
rgimes nouveaux.

Ces hommes qui se perptuent ainsi et fonctionnent toujours, quand,
autour d'eux, toutes les machines se dtraquent, ont des secrets de
conservation inconnus du vulgaire et des candides historiens.

Pourtant,  force de sagacit et d'tude humaine, on aborde le fond de
ces tres mystrieux, et on explique leur nigme,  voix basse, de peur
de souiller ses lvres en l'expliquant tout haut.

Ce personnage avait un corps tout compos d'angles aigus; on voyait
qu'il tait n pour prendre, sans jamais pouvoir tre pris.

Sa tte et son visage donnaient une ide vivante de ces formidables
_sauriens_ dont l'empreinte est reste sur les ardoises des fossiles.

Ses yeux, d'un vert mat, dmesurment carts vers les tempes,
annonaient aussi cette facult d'exploration vaste et continue qui
n'appartient qu'aux oiseaux de rapine.

Son teint avait cette pleur nerveuse que donne l'nergie des passions;
ses cheveux, taills  fleur d'piderme, ressemblaient  la calotte
noire d'un homme d'glise ou  la trace d'un coup de foudre tomb sur
la tte d'un dmon.

Quand on est construit sur ce modle, on est toujours sr de trouver de
l'emploi dans les officines secrtes de la police.

Les types d'Antinos et d'Adonis en sont exclus pour vice de beaut.

Une voix lugubre, qui tait bien la voix d'un pareil homme, pronona
ces mots:

--_Je vous arrte au nom de la loi_.

--Citoyen Georges Flamant, dit Lucrce avec une ironie stridente.

--Quand une femme vous chasse, vous trouvez tout de suite un procd
ingnieux pour rentrer chez elle. Au reste, je vous attendais. Lorsqu'il
y a des espions devant ma porte, je sais que vous n'tes pas loin.

Et s'adressant  Maurice, elle lui dit, en lui serrant les mains:

--Ne faites point de rsistance; suivez ces hommes, ne craignez rien,
vous tes innocent. Robespierre n'est plus roi par la grce de l'enfer;
on n'gorge plus maintenant, on juge; je paratrai comme tmoin  votre
procs, et je rvlerai les infamies qui ont inspir  cet homme le
guet--pens o vous tes tomb cette nuit.

Maurice tait sur les limites qui sparent la vie de la mort.

La honte de paratre faible lui donna un instant d'nergie factice.

Il embrassa tendrement la jeune femme et marcha d'un pas ferme jusqu'au
seuil de la maison, o stationnait la voiture qui devait le conduire 
la prison de la Force, sous bonne escorte.

Georges Flamant resta seul avec Lucrce, et s'adossant contre une
console, il croisa les bras et regarda la jeune femme avec des yeux qui
exprimaient tout, except la bont.

--Lucrce, dit Georges Flamant avec une voix qui tremblait sur chaque
syllabe, tu sais maintenant que les portes s'ouvrent devant moi, quand
je le veux: c'est le privilge de notre tat. Aussi les femmes
intelligentes se gardent bien de nous consigner  l'antichambre et de
faire vader leurs amants par la fentre, lorsqu'il y a un pied de neige
sur le pav. On joue ici, chez toi, un mauvais jeu, le jeu de l'amour et
du complot. Tu aurais d me mnager davantage, car tu dois me craindre
doublement: je t'aime et je te hais avec une gale passion. Cela
t'claire sur tes dangers... Voyons, c'est  toi de rgler la vie que
nous devons mener ensemble. Je ferai ce que tu voudras, l'ami et
l'ennemi sont prts.

Lucrce appuyait ses lvres frmissantes sur son poing droit, et
labourait le tapis avec la pointe de son pied.

--Lucrce, poursuivit Georges Flamant, le silence est la plus irritante
des rponses. Ne sois pas ton ennemie. Aime-toi un peu, toi qui en aimes
tant d'autres. Rflchis. Tu es au bord d'un prcipice; ma bont te
retient encore par un fil; si je le coupe, tu tombes, et tout est fini
pour toi.

La jeune femme se prcipita vers le guridon, et agita vivement sa
sonnette, pour appeler Tullie  son secours.

--Oh! ma petite ingnuit de Lucrce,--dit Georges en riant,--tu peux
sonner le tocsin, ta femme de chambre ne l'entendra pas.

Lucrce regarda fixement Georges, avec toutes les convulsions de
l'effroi.

--En ce moment, continua-t-il, ta complice entre  la Salptrire ou aux
Madelonnettes...

--Ma complice! interrompit Lucrce, de quelle infme calomnie, de quelle
indigne dlation tes-vous l'agent?

--A la bonne heure! dit froidement Georges; le silence est rompu... Il
n'y a pas de calomnie, ma chre petite Agns, Tullie et toi, vous tes
places hors de la loi commune. On vous tolre, on ne vous protge pas.
La police a le droit de vous traiter comme bon lui semble, surtout
lorsque vous profitez de sa tolrance pour conspirer ici avec des
jacobins, des chouans et des septembriseurs.

--Vous mentez! s'cria Lucrce! vous mentez comme un dmon de luxure et
de fausset que vous tes!

--Ne nous fchons pas, ma toute belle,--dit Georges avec un ton d'une
douceur effrayante,--nous allons nous expliquer  l'amiable; cela vaut
mieux.

Et il tira de sa poche une liasse de manuscrits, en poursuivant
ainsi:--Connais-tu cette criture?... Bon! la pleur qui te couvre le
visage me rpond: Oui. Tu la connais... nous venons de faire une petite
perquisition au domicile de Maurice Dessains et de son ami Genest, et
voil ce que nous avons trouv: Une bonne correspondance avec les
Jacobins les plus compromis. Rien que cela. Il y a de quoi faire tomber
trente ttes sur l'chafaud. Veux-tu lire un de ces papiers?... tiens,
prends au hasard. Ce sera le dernier billet doux de ton bien-aim
Maurice.

Une sueur froide couvrait le visage de la jeune femme, Georges continua:

--Et, maintenant, tu vas voir si je suis le dmon que tu dis... Voil
trente pices oui conduisent demain ton Maurice  la guillotine. Si je
les jette dans ce feu, il n'y a plus de charges criminelles contre lui;
la tte de Maurice est dans tes mains: tu peux la sauver ou la perdre.
Choisis.

Georges Flamant tenait les papiers suspendus sur la braise et regardait
Lucrce avec des yeux de tigre amoureux.




A la rue Mesnars.

(SUITE.)


VIII.


Il y a des ides secourables que Dieu nous envoie dans les situations
dsespres, comme la planche que le naufrag trouve en pleine mer,
quand ses bras de nageur ne fonctionnent plus.

Lucrce fut soudainement illumine par un rayon d'espoir, et sa figure,
sa voix, sa pose prirent un caractre nouveau.

--Citoyen Georges Flamant, dit-elle avec un ton ddaigneux.

--Vous tes libre dans vos actions, mme chez moi. Ainsi, il vous est
permis de brler ces papiers, crits par un enfant tourdi et peu
dangereux.

--Et aprs?--demanda Georges, d'une voix mue.

--Eh bien! aprs, vous serez tonn d'avoir fait une bonne action contre
vos habitudes.

--Voil tout, Lucrce?

--Vous tes bien exigeant, citoyen...

Alors, si une bonne action ne vous suffit pas, vous en ferez une autre,
vous mettrez Tullie en libert.

--Ensuite?

--Ensuite, si vous prenez got aux choses nobles et dlicates, vous vous
ferez honnte homme, quoiqu'un peu tard.

--Je ne m'attendais pas, Lucrce,  trouver ici des leons de morale et
de vertu.

--Flamant,  ct de vous, je me crois un ange. Pardonnez-moi mon
ambition.

--Lucrce, vous avez des railleries charmantes, mais elles manquent
d'-propos; vous vous faites d'tranges illusions sur votre tat... je
ne suis pas venu ici pour couter vos impertinences, mais pour vous
clairer... J'ai trois mandats d'arrt dans ce portefeuille; le
troisime est lanc contre vous. Un de mes agents est l dans votre
vestibule, et la voiture qui doit vous conduire  la Salptrire vous
attend au coin de la rue Mesnars... Vous connaissez maintenant mon
pouvoir et votre danger... Avez-vous encore quelque sarcasme en rserve
dans votre esprit?

--Citoyen Flamant, dit la jeune femme avec le plus grand calme.

--Vous avez admirablement combin votre affaire; vous avez tout prvu:
vous mritez de russir. Une seule chose a chapp  votre intelligence;
le plus rus dmon ne s'avise jamais de tout. Le rle que vous jouez si
bien n'est pas nouveau; vous refaites ce que mille autres ont fait avant
vous, et avec succs, dans les dernires annes de la Terreur. Une
femme, poursuivie par la brutale passion d'un homme, se trouve
compromise dans l'horrible position o je suis; pour sauver la vie des
siens et pour se sauver elle-mme, elle succombe: c'est invitable,
c'est oblig, c'est attendu. Eh bien, citoyen dmon, je veux coudre une
variation  cette histoire uniforme.... faites avancer la voiture de la
prison: je vous suis, emmenez-moi.

La jeune femme se leva vivement, prit son manteau fourr, rabattit le
capuchon de soie noire sur sa tte, et fit le signe rsolu qui veut
dire:

--Prcdez-moi, je vous suis.

Flamant resta interdit, comme le pilote qui sur une mer unie trouve un
cueil que la carte n'a pas prvu.

--Pauvre femme! pauvre tourdie!--dit-il aprs rflexion; vous ne savez
donc point o va vous conduire ce premier pas que vous faites?

--S'il ne me conduit pas dans vos bras, j'accepte l'chafaud, rpondit
Lucrce d'un ton rsolu et crasant.

Pour modifier un peu l'hrosme de cette rponse, l'historien est oblig
de dire que la jeune femme comptait sur l'expdient secret dont nous
avons parl plus haut, et qui s'expliquera plus tard, comme l'exige
l'intrt du rcit.

--Belle Lucrce, dit Flamant, avec une voix o le fiel s'enduisait d'une
couche mielleuse, vous consentez donc  quitter ce boudoir voluptueux,
ces meubles de satin, ces lambris d'or, pour le cachot ftide, le grabat
de paille des criminels? Vous consentez  mourir jeune, belle, adore, 
passer de votre lit de soie sur la planche de l'chafaud, et de la main
qui vous caresse  la main qui vous tue? Rflchissez, Lucrce. Des
femmes aussi jeunes, aussi belles que vous, et bien plus honores, ont
trouv un peu de paille pour leur dernire couche, et pour dernier amant
le bourreau!

--Eh bien, dit Lucrce, voil justement ce qui me donne la force et ce
qui fait ma consolation. Vous n'aviez pas besoin de me rappeler ces
glorieux exemples, je les savais par coeur, et j'y songeais en ce moment.

--C'est incroyable! dit Georges en frappant ses mains l'une contre
l'autre.

Vraiment, je ne comprends pas...

--Ah! dit Lucrce, vous ne comprenez pas! et moi, je vous comprends
trs-bien. Les hommes ont de singulires ides sur les femmes! Certes,
je n'aurais garde de faire parade de ma pruderie et de ma vertu. J'ai
t prodigue du bonheur que je puis donner aux autres, et je ne me
repens pas d'une vie qui n'a rendu malheureuse que moi. Si un sourire
de mes yeux, si un souffle de mes lvres pouvait rendre la vie  un
homme inconnu, tomb  mes pieds dans une agonie d'amour, je relverais
cet homme en lui disant: Vivez! Mais vous, Georges Flamant, s'il fallait
choisir entre la premire de vos caresses et le dernier coup de hache du
bourreau, je n'hsiterais pas un moment: j'embrasserais la hache, et je
vous repousserais. Voil les femmes! Des hommes comme vous ne les
comprendront jamais.

--Lucrce,--dit Flamant, avec une voix agite par une colre sourde,
--de plus fires que vous se sont un jour humilies. Vous tes en mon
pouvoir, comme une esclave. Votre tat vous met en dehors de toute
protection. La loi ne s'est occupe de vous que pour vous fltrir et
vous inhumer de votre vivant. Vous n'avez pas mme un nom, car celui que
je vous donne ne vous appartient pas. Regardez autour de vous: il y a un
dsert et moi. Votre nergie de ce moment n'est qu'une colre folle.
Trois nuits d'insomnie, un grabat de paille infecte et le rgime du pain
noir affaiblissent les plus forts et apprivoisent les plus fous.
Lucrce, nous nous reverrons. Aujourd'hui, vous refusez mon amour;
demain, je vous accorderai ma piti.

Flamant fit un geste brusque, et marcha vers la porte du salon.

--M'est-il permis, dit Lucrce, d'crire quelques lignes et d'apporter
 la prison ce qui m'est...

--Rien ne vous est permis,--interrompit brutalement Georges. Suivez-moi.

Il ouvrit la porte et dit  l'agent qui se promenait dans l'antichambre:

--Ici, Jean Bon-OEil. coute. Tu garderas cet appartement toute la nuit.
Demain, au jour, nous viendrons apposer les scells partout.

Jean Bon-OEil, espce de lvrier, habitu  marcher sur deux pattes,
entra dans le salon, ferma la porte, et, transi de froid comme tous les
animaux de son espce au mois de dcembre, il s'tendit voluptueusement
sur le tapis, devant les chenets, et s'endormit.

Flamant conduisait sa victime  la prison.

Le portier, se croyant enfin dlivr des soucis de cette orageuse
soire, rflchissait profondment dans sa loge, et se soumettait  un
svre examen, pour se demander s'il n'avait rien dit ou fait pour se
compromettre aux yeux de la police, lorsqu'un violent coup de marteau
assn par une main despotique, branla le vestibule, comme un coup de
foudre gar au milieu de l'hiver.

La main qui tira le cordon tremblait sur ses cinq doigts.

Un homme entra, et sa respiration orageuse annonait quel genre de voix
allait clater aux oreilles du portier.

--C'est ici que demeure la citoyenne Lucrce Dorio?

Demanda le nouveau visiteur avec un organe de mistral.

--Oui, rpondit le portier, toujours persuad qu'on n'est jamais
compromis par un monosyllabe.

--Au rez-de-chausse?

--Oui.

Le nouveau venu se prcipita vers la porte indique, l'ouvrit comme s'il
l'et enfonce, et s'arrta un instant sur le seuil, comme s'il et t
bloui par le luxe merveilleux du salon o il entrait.

--Il n'y a personne ici? cria-t-il en avanant de deux pas.

 cette interrogation, qui aurait rveill les morts comme une trompette
de Josaphat, l'agent de police, endormi devant la chemine, se leva
nonchalamment et frotta ses yeux qui refusaient de s'ouvrir.

--Je suis Sidore Brmond, natif de La Seyne, dit le marin, et je viens
ici chercher mon fils qui a chang de nom, comme tout le monde, et qui
s'appelle Maurice Dessains.

Jean Bon-OEil regarda le marin avec un sourire de faune railleur, et
s'assit en couvrant ses jambes longues et grles des vastes draperies
de sa redingote chamois.

Sidore Brmond poursuivit:

--J'ai attendu la rponse du citoyen prfet jusqu' prsent,  l'htel
de _l'Ancre-d'Or_, et voici le billet que je reois........ Votre fils,
sous le nom de Maurice Dessains, est en ce moment chez la citoyenne
Lucrce Dorio, rue Mesnars, 1. S'il en est temps encore, faites-le
sortir tout de suite et quittez Paris avec lui cette nuit mme...

--Eh bien!--continua le marin, en frappant l'paule de l'agent de
police, que dites-vous de cela?

Jean Bon-OEil haussa les paules et poussa un rugissement sourd.

--Je crois que ce citoyen se moque de moi, dit le marin dans un _a
parte_ menaant.

--tes-vous muet, citoyen?

Un rle strident courut entre les larges lvres du limier de la police,
et son regard, obliquement braqu sur le marin, prit une expression
fauve qui tait l'clair d'un coup de foudre.

--Tu me menaces! dit le marin en dgourdissant son bras droit. Tu crois
me faire peur avec ta face d'excommuni? J'en ai bien vu d'autres!
Prends garde! j'ai la peau sensible et le poignet dur comme un cabestan.
Si je te cueille entre mes deux doigts, je te fais faire un demi-cercle
dans l'entrepont, et je t'envoie  tribord, comme une gargousse qui a
perdu son boulet.

--Et moi! cria le sbire d'une voix sifflante, je t'arrte au nom de la
loi.

Et il saisit vivement le collet de la veste bleue du marin.

--Ah! tu m'arrtes! dit le marin; et moi je te coupe, avec un boulet
ram, comme un mt d'artimon.

Cela dit, Sidore Brmond treignit le sbire dans ses deux mains, comme
dans un tau, et le renversant dans toute sa longueur sur le tapis, il
ajouta:

--Si tu fais un geste, je t'tends sous la chemine, et je te rtis des
deux cts comme saint Laurent...  prsent, tu vas me rpondre, et tout
de suite..... Le citoyen Dubois, qui sait tout, m'a assur que mon fils
est ici. Donc il y est. Cette citoyenne Lucrce Dorio est sa matresse,
ou quelque chose comme a: je le devine sans tre sorcier. Je devine
aussi que mon fils court de grands dangers avec dette citoyenne qui veut
se faire pouser par lui, demain. C'est pour sauver mon fils de ce
mariage que le prfet de police me lance ici comme une bombe; me voil.
O est mon fils?

--Vous voulez le savoir?--dit Jean Bon-OEil, touff sous le genou du
marin.

--Parle donc.

--Et quand vous le saurez, vous sortirez d'ici?

--Oui.

--Votre fils a t arrt ce soir.

--Arrt par qui?

--Par la justice.

--Quelle justice?

--La ntre.

--Arrt, pourquoi?

--Comme jacobin et conspirateur.

--Tu mens; c'est impossible...--Fais-moi parler  la citoyenne Lucrce
Dorio...

--Elle est arrte aussi...

--Ne bouge pas, reste  l'ancre; je vais interroger le portier.

Le marin sortit du salon, et le portier, chass du retranchement
ordinaire des monosyllabes, finit par confirmer la triste vrit 
Sidore Brmond.

Le malheureux pre resta quelque temps immobile de stupeur.

Et, comme on lui fit observer qu'un tranger ne pouvait passer la nuit
dans la maison, il se dirigea lentement vers la porte, et, quand il se
trouva dans la rue, sa premire ide fut de courir chez le citoyen
prfet Dubois.

En ce moment, minuit sonnait  l'horloge de l'arcade Colbert.

Sidore Brmond secoua tristement la tte comme pour se dire  lui-mme
qu'une visite au prfet de police tait impossible  une heure aussi
avance.

Il renvoya donc cette visite au lendemain.

Comme il se dirigeait vers la rue de l'chelle, en passant dans la rue
Traversire-Saint-Honor, il s'arrta pour prter l'oreille  un groupe
de nouvellistes que les patrouilles n'avaient pas encore disperss.

--Je vous affirme, disait une voix, que le complot est tout royaliste.

La machine a t faite en Angleterre par le neveu de Demerville qui est
un chouan reconnu.

--Eh bien! moi, disait un autre, je tiens de bonne source que le fils de
l'ex-marquis de Soubrany et le frre de Romme, ont t vus avant hier
rue de l'Amandier, dans la remise d'un charron...

--Qu'est-ce que a prouve? Interrompit une voix impatiente,

--Moi aussi j'tais chez un charron avant-hier.

--Oui, continuait l'autre, mais tu n'as pas command  ce charron des
roues creuses et une petite voiture suspecte, et tu n'as pas conspir,
toi, contre les thermidoriens, comme les Bourbotte, les Goujon, les
Romme et les Soubrany.

--Il y a des uns et des autres comme au 13 vendmiaire, hasardait
timidement quelqu'un.

--Pas du tout, remarquait un homme instruit.

Au 13 vendmiaire, il n'y avait que des royalistes, et la preuve c'est
que les trois colonnes qui marchaient sur la Convention taient
commandes par deux gnraux vendens, Lafont et Dahican.

--C'est juste! observrent plusieurs voix.

--Cependant un commissaire de police vient de me dire,--observa un
nouveau venu, qu'on a arrt ce soir des hommes de tous les partis, et
mme des femmes.

--Allons donc, des femmes! dirent quelques voix d'incrdules.

--Oui, des femmes! continua l'autre; j'ai vu la police entrer rue
Mesnars, 1, et en sortir avec deux prisonniers: une femme, une femme
superbe! et un jeune homme, maigre et ple, qui avait une tournure
aristocrate comme un fils d'migr.

Sidore Brmond n'eut pas la force d'en entendre davantage.

Il essuya deux larmes qui brlaient ses joues, et leva les yeux au ciel,
comme font tous les marins du Midi aux heures d'angoisse.

Puis il reprit lentement le chemin de l'auberge de _l'Ancre-d'Or_.




La transportation.


IX


Dans les premiers jours de fvrier 1801, la corvette _l'gl_ sortait de
Rochefort par une bonne brise qui jouait dans toutes ses toiles, et la
faisait voler comme un goland sur l'cume de la mer.

En mettant quelques-uns de ses passagers en scne, nous comblerons la
lacune des dtails intermdiaires, et rien ne manquera au rcit de ce
qui doit le rendre complet:

--Nous marchons trs-bien, dit un jeune homme, en se retournant du ct
du pilote, comme s'il et voulu entamer tout de suite une conversation.

--Nous filons dix noeuds, dit le pilote sans avoir l'air de rpondre.

--Dix noeuds?... eh! dit le passager, comme s'il et compris.

--Nous courons bbord-amures, depuis un quart-d'heure, dit le
timonier; le vent vient de sauter du nord-nord-ouest au sud-est.

--Ah! fit le passager avec un geste qui voulait indiquer la variation du
vent, et qui la prenait au rebours.

--Citoyen, demanda le pilote, est-ce la premire fois que vous naviguez?

--Oui, timonier.

Pendant ce dbut d'entretien, le passager et le pilote avaient l'air de
parler au hasard, sans trop se proccuper de ce qu'ils disaient.

Chacun d'eux portait sur sa figure et dans ses yeux cette expression
indcise qui veut dire: Je ne sais trop o j'ai vu cet homme, mais je
l'ai vu quelque part.

Enfin, le pilote formula, le premier, cette pantomime en paroles, et le
passager lui dit:

--Il faut que vous soyez excellent physionomiste, si vous me
reconnaissez, car moi qui me suis connu toute ma vie, je ne me reconnais
plus, quand je passe devant un miroir.

--Oh! c'est parce que vous avez chang d'habit, peut-tre...

--J'ai chang de tout, mon brave timonier. Mon costume et ma toilette
m'auraient trop gn en mer. J'ai taill mes cheveux  la Titus; j'ai
pris un large pantalon, en sacrifiant la beaut de ma jambe, et j'ai
adopt la carmagnole et les souliers  cordons.

Le pilote donna un coup de poing sur la barre du gouvernail, et s'cria:

--J'y suis maintenant, c'est vous!

Puis sa figure prit une expression trange, et ses lvres se fermrent
hermtiquement, comme s'il et regrett une imprudente exclamation.

--Mais c'est bien vous! dit le passager....

Le timonier se leva vivement, et pronona un _chut_ touff par la
prudence et accompagn du geste imprieux qui ferme la bouche qui va
parler trop haut.

--Vous tes donc ici en contrebande? demanda le jeune homme, en se
rapprochant avec mystre de son interlocuteur.

--Vous tes un honnte homme? dit le marin.

--Je ne suis que cela.

--Continuez... car au moindre cart, mon beau damoiseau, je vous envoie
par dessus les _bastingages_, dans la Rpublique des requins.

--Ah! mon brave pilote, dit le passager en riant. Vous tes un ingrat.
Vous avez donc oubli que je vous ai soutenu dans mes bras au tribunal,
quand vous avez entendu prononcer la condamnation de votre fils, et que
je vous ai accompagn  votre auberge de l'_Ancre d'or_....

--C'est vrai, interrompit le marin avec motion.

--Mais, excusez-moi; j'ai ici auprs de moi un trsor, et je tremble de
me le voir enlever  la moindre indiscrtion.

--Votre fils Maurice est parmi les dports de Madagascar.

--Oui.

--Dieu soit bni! Il a vit Cayenne... Il est vrai que Madagascar n'a
pas aussi une trs-bonne rputation de salubrit.

--Pardon, citoyen passager, j'ai oubli votre nom... ou pour mieux dire,
je ne l'ai jamais su.

--Michel-Ange Saint-Blanchart, et depuis l'an II, Alcibiade tout court.

--Moi, je suis Sidore Brmond, de la Seyne.... marin, de pre en fils,
depuis l'arche de No... Ainsi, je connais Cayenne et Madagascar comme
les deux pouces de mes mains.  Cayenne, il y a des maladies de foie, 
Madagascar, il y a des fivres qui tuent. Quand la justice dporte des
criminels, elle ne les envoie pas dans des paradis terrestres. Elle
choisit, sur la carte, ce qu'il y a de mieux dans le mal, et sa clmence
est pire que la cruaut. Le bourreau tue d'un seul coup; le climat n'est
pas aussi expditif, il lui faut un an pour la mme opration...

--Aussi, interrompit Alcibiade, je compte bien traverser Madagascar
comme un oiseau de passage, et aller m'tablir ailleurs.

--Pas si vite citoyen Alcibiade, dit le marin en secouant la tte. Il y
a des hommes qui valent mieux que leur rputation. Madagascar est comme
ces hommes. Je connais cette le comme le fond de ma bourse quand elle
est vide. J'ai relch deux fois  Port-Dauphin, et  Nossy-Bay quand je
naviguais sur _le Solide_ de la maison lyse Baux, capitaine Marchand;
Dieu veuille avoir son me!

--Il est mort?

--Non, il s'est tu... Je puis donc, citoyen Alcibiade, vous rassurer
tout--fait sur Madagascar. Cette grande le a son bon ct comme votre
femme, si vous en avez une. Ne craignez rien. Quand le moment viendra
nous en parlerons. Le capitaine Marchand (que Dieu ait son me)! me
disait toujours: Sidore, quand tu verras des caquiers entre les
tropiques, tu peux dire: Cette terre est habitable pour l'homme. Le
caquier est un arbre qui produit des fruits rouges et d'une chair
dlicieuse qui craignent le mauvais air comme nous chrtiens. Je sais,
 Madagascar, un coin o les caquiers sont aussi nombreux que les pins
dans le bois de Cuges. C'est l que je dposerai mon pauvre fils Maurice
et j'espre bien qu'il vivra...

--Permettez-moi de vous dire, interrompit Alcibiade, que je connais
beaucoup le citoyen votre fils; c'est un jeune homme trs-distingu,
plus tourdi que coupable, et trs-sobre de caractre, comme tous ceux
qui ne jouissent pas d'une bonne sant. Donnez-moi des nouvelles toutes
fraches de ce pauvre Maurice Dessains? Comment se porte-t-il
maintenant?

--Aussi bien que possible, grce  Dieu! Les mmes choses qui tuent les
uns font vivre les autres. Toutes ces secousses l'ont ranim.
_L'agitation du malheur boucane l'homme_, comme disait Vilepran, le
flibustier de Saint-Domingue; et quand nous sommes ainsi _boucans_,
l'me ne trouve pas une brche pour sortir de notre corps... Ce matin,
j'ai questionn avec insouciance le mdecin du bord sur la sant de
quelques dports, pour savoir des nouvelles de l'tat de mon fils.

--Ce jeune homme, m'a-t-il dit d'un ton de prdicateur, a de prcieuses
ressources; il a des tubercules au poumon, c'est vident, mais il y a
chez lui une vigoureuse raction de jeunesse, qui, seconde par le
changement d'air, cicatrisera les tubercules. Je pourrais mme affirmer
qu'il dbarquera au port de Madagascar, en ne conservant de lui que son
nom, comme cela est arriv au navire _Argo_, qui, ayant t radoub
vingt fois dans la traverse, laissa en mer toute sa vieille charpente,
et ne garda du dpart que les quatre lettres d'_Argo_.

--Comment! dit Alcibiade, nous avons ici un docteur de cette force-l?
j'en aurai soin... Continuez, citoyen, je veux savoir ce qu'a dit votre
fils quand il vous a retrouv ici.

Le marin fit un sourire dont la parole allait traduire la singulire
expression.

--Vous n'avez donc pas lu, citoyen Alcibiade, l'ordre du jour que le
capitaine a placard au grand mt?

--Non. J'ai bien vu le placard; mais, comme j'ai six mois pour le lire,
je ne me suis pas press.

--Diable! il faut lire les ordres du jour, citoyen Alcibiade: celui dont
je vous parle dfend  tous les hommes de l'quipage d'adresser la
parole  un transport, sous peine de mort.

--Comment, dit Alcibiade, vous allez voyager avec votre fils jusqu'au
bout du monde, et il ne vous sera pas permis de lui dire un mot sans
courir le risque d'tre pendu  la grande vergue comme un forban!

--Ah! citoyen Alcibiade, les capitaines ne plaisantent pas. Ce sont des
despotes et des tyrans, sals par l'air de la mer, et doubls en cuivre
comme leurs vaisseaux; ce sont les martyrs du devoir: ils se pendraient
eux-mme s'ils se surprenaient parlant  un dport par distraction.

--C'est incroyable, dit Alcibiade, que sous un rgime de Rpublique...

--La Rpublique, interrompit le marin, n'existe que sur la terre et au
ciel, mais en mer elle jetterait bientt son bonnet par-dessus les mts.
En mer, il n'y a qu'une bonne tyrannie qui puisse nous donner la
libert. Moi, je suis marin, et je suis partisan du despotisme  bord.

--Ainsi, mon brave timonier, vous vous rsignez  voir votre fils 
distance pendant un mois?

--Sans doute... d'ailleurs j'ai jur d'tre un modle de bonne
conduite...

-- qui avez-vous jur cela?

--Au premier consul.

--Vous connaissez le premier consul?

--Parbleu! il a servi avec moi en gypte.

--Charmant! le marin... et le premier consul sait que vous avez un fils
dans les cent trente dports qui sont partis de Nantes et de Rochefort?

--Non, non, non, citoyen Alcibiade; jamais je n'aurais eu la force
d'avouer  mon gnral la faute de Maurice;... mais j'ai profit de la
protection que le premier consul m'accorde pour obtenir, en vingt-quatre
heures, du ministre de la marine la place de pilote  bord de l'_gl_.
Dieu fera le reste. J'ai obtenu mme la permission de rester 
Madagascar, si cela me convient, et nous avons ici un pilote pour me
remplacer...

--Ainsi quand vous rencontrerez, sur le pont, votre fils, vous ne lui
parlerez pas?

--Oui, citoyen Alcibiade...

--Ce sera fort, pilote Brmond! Je n'ai pas l'honneur d'tre pre de
quelqu'un comme Maurice, mais je sais bien qu'il me serait impossible
de fermer ma bouche et mes bras devant un tel fils, d'ici  Madagascar.

--Citoyen Alcibiade, nous sommes, nous, de vieux rpublicains tremps
dans les eaux de Syrie, comme des lames d'acier. On nous rpte  chaque
instant qu'il s'est trouv  Rome un pre qui a tu son enfant
conspirateur. Il m'est encore plus facile de ne pas embrasser le mien,
et de le traiter en inconnu pendant six mois. Mon sacrifice  la patrie
est plus lger, n'est-ce pas?

--C'est juste, Sidore Brmond; je n'avais pas song  Brutus; merci de
la leon.

--Soyez tranquille, je vous en apprendrai bien davantage, avec le temps,
citoyen Alcibiade. J'ai fait deux fois le tour du monde. J'ai couru les
mers avec d'Estaing, Laprouse, Surcouf, Marchand et Brueys. J'ai parl
 tous ces grands hommes comme je vous parle  vous. Mon ducation, vous
voyez, n'a pas t faite chez un matre d'cole de village, et comme je
ne suis pas n trop bte, ainsi que tout marin du Midi, j'ai profit des
leons de mes prcepteurs. Vous verrez.

--Allons! dit Alcibiade, j'entre  votre cole, et je viendrai m'asseoir
sur ce banc tous les jours... de quelle manire pourrai-je payer vos
leons, mon cher pilote?

--Vous serez pendant toute la traverse le pre de mon enfant. Vous
n'appartenez pas  l'quipage, vous: il ne vous est donc pas dfendu de
parler  nos dports. Eh bien! vous pourrez m'tre utile et me rendre
service tous les jours.

--De grand coeur, Sidore Brmond,--dit Alcibiade en serrant la main du
pilote.

--Et pour commencer, poursuivit le marin, rendez-moi un premier
service... Descendez  l'entrepont; passez, comme par hasard, devant la
cabine n. 3; causez un instant avec Maurice, et revenez me donner de ses
nouvelles. Je brle de savoir comment il supporte la mer.

Alcibiade excuta sur-le-champ l'ordre paternel avec beaucoup de
dlicatesse, et vint rendre ainsi compte de sa mission:

--J'ai vu Maurice; il dort dans sa cabine, et son sommeil parat fort
tranquille. J'ai bien regard surtout son visage; rien n'y annonce la
souffrance intrieure; toutes les lignes en sont calmes, et la
respiration est douce, comme celle d'un enfant au berceau.

--Merci, merci, dit le marin en riant avec des larmes.

--Oh! la mer! la mer! quel mdecin du bon Dieu! quand elle ne tue pas
sur le coup, elle donne la force et la vie! le capitaine Marchand disait
quelquefois: _La mer gurit de tous les maux de la terre_.

Il avait bien raison!... J'en ai tant vu de miracles comme celui-l!...
Vous l'avez connu bien souffrant, mon fils, n'est-ce pas, citoyen
Alcibiade?

--Je l'ai connu agonisant; mais je voyais dans ses yeux, qu'il y avait
de la ressource chez lui.

--Excusez-moi si je vous accable de questions, les pres sont comme
a... Avez-vous connu les relations de Maurice avec une femme de la rue
Mesnars?

--Oui, rpondit Alcibiade, avec un violent effort.

--Qu'est-ce que c'est que cette femme-l?

--Cette femme... Oh! une trs-bonne femme... une femme du monde... du
grand monde... la citoyenne Lucrce Dorio.

--A-t-elle t juge comme complice de mon fils?

--Oh! la police a touff cette affaire. Avec les femmes, la police ne
se gne pas. On les emprisonne, et tout est dit. On conomise ainsi les
avocats et le papier timbr... La citoyenne Lucrce Dorio est aux
oubliettes... _Quintidi_ dernier, avant de partir, j'ai fait encore une
tentative pour dcouvrir cette pauvre Lucrce. J'ai perdu mes pas.

--Mais pourquoi diable aussi les femmes conspirent-elles? C'est un
mtier d'homme, et encore il ne vaut rien.

--Lucrce Dorio ne conspirait pas du tout, dit Alcibiade avec vivacit.

--Et pourquoi donc l'a-t-on arrte avec mon fils! Ces injustices sont,
sans doute, ignores du premier consul?

--En France, nous sommes encore un peu dans le chaos; tout n'est pas
bien dbrouill. Aussi je vais  Madagascar pour donner le temps  la
justice de se faire juste, et  l'horizon de se faire clair.

--Ah! dit le marin, en jetant les jeux vers l'chelle des
coutilles,--voil une dcouverte  laquelle je ne m'attendais pas! Nous
avons des passagres  bord!

--Il y en a mme de fort jolies, dit Alcibiade... Elles viennent prendre
l'air sur le pont.

--Elles paraissent bien tristes, ces pauvres femmes, dit le
marin;--sont-elles dportes aussi?

--Non, dit Alcibiade avec embarras.--On est toujours triste quand on
quitte son pays... La gat leur reviendra bientt, j'espre... Me
permettez-vous, mon brave pilote, d'aller causer un instant avec
quelques-unes de ces passagres?

--Ah! citoyen Alcibiade, dit Brmond en riant, la traverse ne vous
paratra pas longue, au milieu de cette cargaison.

Le jeune homme salua lgrement le pilote d'un double signe de main et
de tte; comme pour lui dire:

--A bientt.




Physionomie du bord.


X.


Nos jeunes passagres s'taient assises sur une longue banquette du
ct de la poupe du vaisseau, et, comme les femmes dont parle Virgile,
_elles regardaient la mer en pleurant_ [5].

[Note 5: _Pontum adspectabant flentes_.]

Une d'elles, place  l'cart sur un amas de toiles et de cbles, ne
pleurait pas; mais ses yeux ressemblaient  deux sources taries qui
n'ont plus rien  donner; ils avaient la teinte de l'puisement.

Cette pauvre crature ne rencontrait aucune distraction dans un
spectacle si nouveau pour elle.

Dans ce merveilleux mouvement qui emporte une planche sur l'abme.

Dans les chants des matelots dlivrs de la terre.

Dans les murmures des voiles, des pavillons, des flammes, des cordages,
des vergues, qui sont les cris de joie du vaisseau, qui part, sous de
beaux auspices, entre le double azur de l'Ocan et du ciel.

Notre jeune passager Alcibiade s'arrta respectueusement  quelques pas
de cette femme, qui lui fit un de ces saluts imperceptibles, remarqus
de ceux qui les reoivent.

--Eh bien, Louise, comment vous trouvez-vous?

--Un peu mieux... merci, rpondit la jeune femme, avec un sourire qui
venait de la source des larmes.

--Un peu de patience, ma pauvre Louise, croyez-moi. Je n'arrive pas ici
pour vous consoler. Les consolations viennent du temps, et non pas des
hommes. Vous avez tout souffert dj, si jeune, et vous n'avez plus rien
 connatre dans le malheur, que la gurison.

--Citoyen Alcibiade, partout o je vois des hommes, je vois des
insultes... Dites-moi, y a-t-il encore ici quelques affronts  recevoir?

--Ici, Louise! oh! ne craignez rien. Vous tes entoure d'honntes gens.
Ce vaisseau est un asile pour vous. Chaque matelot serait au besoin
votre protecteur. Vous verrez, en voyageant, des pays sauvages, mais
soyez tranquille, vous ne retrouverez nulle part votre mansarde de la
rue de Rohan.

--Mais je retrouverai partout mes souvenirs, dit Louise avec un accent
de mlancolie mortelle.

--Vous vous en crerez de nouveaux, et ceux-l chasseront insensiblement
les anciens. Dans un long voyage, chaque jour cre des souvenirs
prpars pour le lendemain: au bout de six mois notre tte en sera
pleine  tel point que notre existence parisienne ne sera plus qu'un
rve. L'essentiel est de ne pas se laisser craser par le prsent, car
l'avenir ne se charge de notre gurison qu' condition que nous serons
assez forts pour l'attendre. Rappelez-vous, Louise, le jour o je vous
ai vue pour la premire fois; c'tait au commencement de la dcade
dernire. Vous aviez subi en peu de temps tout ce qu'une femme ne peut
pas subir; vous aviez perdu votre mari Genest, et votre protecteur
Maurice Dessains; vous tiez sans pain, sans asile, sans ressources, et
pourtant votre jeunesse se rattachait  la vie, et se cramponnait au
bord du tombeau pour ne pas y descendre.... Ne rougissez pas de ce que
vous avez fait ensuite, pauvre Louise. Il est si doux de vivre quand on
est jeune!... Vous avez cru trouver un ami gnreux dans le premier
homme qui s'est prsent  vous, et vous n'avez rencontr qu'un secours
de passage, un abandon, une honte. Ce premier ami tait un sclrat qui
fait mtier de ces infamies, et qui se protge lui-mme avec un autre
mtier. Alors il vous est arriv, Louise, ce qui est arriv  bien
d'autres: l'gosme vous ayant refus une assistance dsintresse, il
a fallu vous donner pour recevoir, triste change que vous n'avez pas
voulu continuer, et qu'une rvolte sublime contre vous-mme a chass de
votre maison! Vous avez appel  votre secours le repentir qui purifie
et la mort qui dlivre, et je me suis trouv sur votre chemin pour vous
relever avec une parole d'espoir et vous montrer une vie nouvelle dans
un monde nouveau. Comparez maintenant le dernier jour de votre mansarde
et le premier jour de ce voyage, et vous verrez que le progrs vers le
bien est dj trs-grand, et qu'avec un peu de courage, votre
convalescence d'aujourd'hui s'appellera gurison demain.

Louise inclina la tte en signe d'approbation et regarda son jeune
bienfaiteur avec des yeux o rayonnaient ces actions de grces qui
partent de l'me.

Le jeune homme lui fit un lger salut de la main, et continua cet
entretien dans le voisinage, avec d'autres passagres de l'_gl_.

Nous connatrons mieux bientt cette mystrieuse mission que le citoyen
Alcibiade se donnait, et qui ne pouvait tre inspire que dans ces
terribles poques o la socit en pril confie son salut  toutes les
intelligences et  tous les dvouements.

Au reste, nous n'inventons pas, nous racontons, pour la premire fois,
ce que l'histoire a oubli.

L'histoire oublie  peu prs tout, except l'ennui.

En ce temps-l, il y eut donc des juges qui se rassemblrent dans une
de ces salles froides, sombres, humides, qu'on appelle un tribunal.

Ces juges, mal pays, mal nourris, mal logs, mal maris, taient
descendus des quatrimes tages de ces rues hideuses qui avoisinent le
Palais-de-Justice.

Ils avaient apport au tribunal leurs ennuis, leurs soucis, leurs
souffrances, leurs haines, leurs petitesses, et, sans trop examiner la
cause des innocents et des coupables, comme l'histoire les en accuse,
ils condamnaient  la dportation tous les prisonniers que la police
leur prsentait, et qui n'avaient nullement tremp dans le complot
infernal de la rue Saint-Nicaise.

Or, pendant que ces mmes juges continuaient  traner leur ennuyeuse
vie dans la boue infecte des carrefours du temple de Thmis, et dans les
brouillards distills en pluie sur l'ardoise de leurs mansardes, un
vaisseau emportait les condamns vers les rgions splendides de
l'quateur.

Parmi ces malheureux, il s'en trouva qui ne voulurent plus se
reconnatre pour tels, et qui mme osrent jeter sur leurs juges des
regards de commisration du haut de cet Ocan qui les berait dans les
flots d'azur et de soleil, en leur promettant des rivages o la terre
nourrit l'homme sans lui demander son sang et sa sueur.

Au milieu du jour, quand les premires brises du printemps accoururent
du Tropique avec les exhalaisons embaumes de la mer et des fleurs, les
dports s'enivrrent au spectacle de cette cration immense qui
semblait n'exister que pour eux.

Ils ouvraient avec dlices leurs lvres  cet air divin qui les
purifiait des souillures des villes, et renouvelait leurs mes et leurs
corps, et toutes ces ttes ardentes, o fermentait l'exaltation
politique, se remplirent de rves dlicieux qui, sans doute, allaient
s'accomplir  cet horizon splendide que la proue du vaisseau leur
dsignait comme le doigt du gant des mers.

Le spectacle le plus touchant qu'un voyage maritime puisse offrir, est
celui de la rencontre de deux vaisseaux sur la vaste ornire de l'Ocan.

Les hommes, qui sont toujours prts  s'gorger dans une bataille civile
sur les deux cts du ruisseau de leur rue, s'embrassent toujours avec
des tendresses fraternelles, quand ils se rencontrent, sous le pavillon
du mme pays, dans les solitudes de la mer.

Alors, ils ne se demandent pas la couleur de leur opinion et la nuance
de leur journal; ils se tendent, les uns aux autres des mains amies, et
se partagent leur pain et leur manteau.

Le communisme, invent par saint Martin, a toujours fleuri  l'ombre des
mts et des voiles; c'est la religion des marins.

On la retrouverait dans les villes, si les maisons taient des
vaisseaux.

Le navire marchand, l'_Acton_, parti de Cayenne et faisant voile pour
Rochefort, rencontra l'_gl_ en pleine mer, et lui fit des signaux de
dtresse.

Les deux vaisseaux se rapprochrent, et l'_Egl_, qui avait tout, fit
d'abondantes largesses  l'_Acton_ qui n'avait rien.

On navigua de conserve pendant quelque temps, pour se donner des
nouvelles de Cayenne et de Paris.

On se rendit des visites  l'aide d'embarcations croises, et quoique
les passagers de l'_gl_ eussent quitt la France depuis fort peu de
temps, beaucoup d'entre eux crivirent  la hte des lettres  leurs
familles et  leurs amis, et les jetrent dans la bote de l'_Acton_.

Il avait  coup sr,  bord de ces deux navires, toutes les opinions
qui divisaient alors cette pauvre France ternellement divise, depuis
l'invention de la fraternit.

Il y avait des royalistes, des jacobins, des girondins, des
thermidoriens, des modrs, des constitutionnels.

Eh bien! quand l'_Acton_ qui avait mang sa dernire ration, eut t
ravitaill gnreusement, tous ces hommes qui reprsentaient la France
de 1801 se serrrent les mains, se baignrent de larmes, se souhaitrent
toutes les flicits humaines, et leurs adieux se croisrent longtemps
sur la mer, quand les deux navires eurent repris le chemin de leur
destination.

Maurice, notre jeune transport, n'avait pas perdu un seul incident de
cette scne.

Il recevait la premire des leons que l'exprience des voyages lui
tenait en rserve, et tout ce que nous venons de remarquer plus haut,
s'agitait, en rflexion muette, au fond de son coeur.

Trop faible encore pour affronter le grand air du pont, Maurice avait
assist  cette touchante rencontre derrire la vitre de sa cabine, et
tout en observant, il avait crit une lettre, non  sa famille et  ses
amis, mais  la seule personne qui remplissait son souvenir et son coeur.

Cette lettre, modle de candeur et de navet adolescentes, tait donc
adresse  Lucrce Dorio, que Maurice avait laisse,  la rue Mesnars,
le soir de son arrestation.

On jugera des sentiments de ce jeune homme par l'honntet primitive de
son style et de son esprit.

Chre Lucrce,

Un pote a crit cette pense: _Plus loin les corps, plus prs les
mes_!

Je sens aujourd'hui que cela est profondment vrai.

Ainsi, plus je m'loigne de vous et plus je m'en rapproche.

Quand je serai aux extrmits de ce monde, votre me, soeur de la
mienne, flottera autour de moi dans chaque rayon de soleil.

Des juges stupides peuvent sparer nos corps, mais aucune force humaine
ne peut briser cette chane invisible et immatrielle de deux mes qui
ne sont qu'un souvenir.

Il est plus difficile de mourir qu'on ne pense, puisque je suis encore
parmi les vivants.

Mais je sais bien d'o m'est venue la force au dernier souffle de mon
agonie.

J'ai senti clater en moi un si violent dsespoir  l'ide de mourir
loin de vous, que la mort a recul devant son oeuvre et m'accorde un
sursis.

Soyez heureuse dans ce temple d'or et de soie o votre divinit drobe
au ciel ce qu'elle donne  la terre.

Gardez-moi votre amour qui se compose de toutes les tendresses closes
dans le coeur de la femme, quand elle est  la fois pouse, soeur et mre,
et je crois alors que je pourrai attendre et vivre, car mon me, c'est
votre amour.

    MAURICE DESSAINS.

    _A bord de l'gl, en pleine mer_.

Comme il pliait cette lettre, le jeune passager, que nous continuerons
d'appeler Alcibiade, parut devant la cabine de Maurice, et lui dit:

--Nous avons le meilleur des capitaines; c'est un vieux rpublicain
d'Aboukir, et tout en faisant son devoir, il aura beaucoup de
complaisance pour les dports, dont il partage sournoisement les
opinions. Je vous apporte cette bonne nouvelle, citoyen Maurice
Dessains.

Maurice regardait avec de grands yeux bahis le passager, et cherchait
dans ses souvenirs le nom qu'il devait donner  cette figure.

--Vous ne voulez donc pas me reconnatre, citoyen Maurice? dit Alcibiade
en souriant.
Eh bien! je vous laisse chercher;  bord tout sert d'amusement. Je
vous livre l'nigme de ma personne... En attendant, je vois que vous
venez de faire votre lettre comme tout le monde, et si vous craignez de
vous exposer  l'air, qui est trs-vif, je serai heureux d'tre votre
facteur.

Maurice remercia d'un signe de tte, ferma sa lettre, mit l'adresse.

_A la citoyenne Lucrce Dorio, rue Mesnars, 1._

Et la remit au jeune passager, qui s'acquitta tout de suite de la
commission.

Sans commettre le dlit d'indiscrtion, Alcibiade crut pouvoir lire
l'adresse de cette lettre, avant de la confier  un passager de
l'_Acton_.

--Pauvre enfant! se dit-il, il ignore tout!... Voil une lettre qui
n'arrivera pas  bon port.

Et comme il se dirigeait vers la dunette pour rflchir sur la conduite
qu'il devait tenir vis--vis de Maurice, il aperut Sidore Brmond,
assis  ct du banc de quart.

Le pilote fit le signe qui veut dire: Approchez-vous, et dit d'une voix
contenue:

--Citoyen Alcibiade, j'ai confi la barre  mon lieutenant, et je suis
ici comme un chasseur  l'afft pour voir si _ce que vous savez bien_
se montrera. Mon coeur me bat comme la premire fois que j'entendis le
premier coup de canon de l'Anglais.

--Mon brave timonier, dit Alcibiade en secouant la tte, ce que vous
attendez ne paratra pas. Oh! n'ayez point de souci!... tout va de mieux
en mieux... c'est moi qui ai consign Maurice dans sa cabine; je suis
son second mdecin: il en faut toujours un second pour corriger le
premier.

--Que Dieu vous rende vos soins! dit Brmond en serrant la main
d'Alcibiade.

--Voyez-le souvent, et venez plus souvent encore me parler de lui.

--C'est convenu, mon patron... Adieu, j'entends la cloche qui sonne le
dner: je meurs de faim; l'air de la mer est de l'absinthe premire
qualit... Encore un mot, mon cher Sidore, comment se fait-il que
personne ne soit malade  bord depuis le dpart?

--C'est que nous avons eu presque toujours vent arrire, citoyen
Alcibiade...

--Ah! voil encore une chose maritime que j'ignorais, mon matre.

--Je vous en apprendrai bien d'autres  Madagascar, dit le pilote en
riant; mais soyez toujours pour mon fils le second mdecin qui corrige
le premier.




Nuit des tropiques.


XI.


L'_Egl_ eut bientt  subit la chance commune  tous les vaisseaux qui
sortent d'un port quelconque avec une brise favorable.

La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour sduire les
voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azure; on rve
une traverse merveilleuse, une promenade  voiles sur un ocan qui
s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renonc  sa vieille haine
contre les coquilles  trois-mts.

Puis tout--coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte
livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mts pleurent,
les pavillons et les flammes ont des accs de folie, et on entend des
voix qui dirent: _Voil un grain!_

Un grain! quel petit mot pour une si grande chose!

C'est la tempte invitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la
bataille des vagues et des hommes.

C'est le formidable phnomne que la science met sur le compte du vent,
et qui est produit, peut-tre par de puissantes ruptions volcaniques,
ensevelies au fond des abmes de la mer, et dont le Vsuve et l'Etna ne
sont que d'innocents chantillons, des miniatures de cabinet.

Le pont de l'_Egl_, balay par le vent et argent par l'cume des
vagues, n'est plus habitable que pour les matelots.

Passagers et passagres gardent leurs cabines, et prient Dieu.

La tempte a cela de bon qu'elle humilie l'incrdulit.

Il y avait,  bord, quelques dports encyclopdistes, qui traitaient
Robespierre de ractionnaire, parce qu'il reconnaissait l'_tre suprme_
dans une loi insre au _Moniteur;_ eh bien! ces philosophes, runis
dans le club flottant de l'_Egl_, priaient Dieu comme les autres, et ne
s'en cachaient pas. Il est fcheux que les crivains athes du XVIIIe
sicle n'aient pas navigu.

Il tait facile de nier Dieu sur le quai des Thatins et dans la rue
Gungaud, quand il n'y avait pas mme une barque pour descendre 
Saint-Cloud.

Les mauvais jours succdaient aux mauvaises nuits.

L'Ocan s'obstine dans ses colres et dans sa vieille rancune contre les
vaisseaux et les marins.

L'Ocan a peut-tre raison; il a ses habitants qu'il garde, et il veut
que la terre garde les siens, et comme il ne vient jamais se promener
dans nos vallons et sur nos montagnes, il s'indigne quand il voit la
terre se promener sur lui.

Cependant, lorsqu'on s'approche du tropique, on trouve des vents lgers
et tides, des flots clments, des rgions sereines.

C'est le domaine du soleil; les vagues somnolentes ont perdu leur
nergie; le dmon des temptes, vaincu par le feu du ciel, expire de
langueur au fond des abmes.

L'Ocan se change en miroir et en lac o se regarde et se baigne le
soleil.

Tant que dura cette srie d'ouragans, le peuple de l'_Egl_ ne se montra
point sur le pont.

Le pilote et Alcibiade n'eurent que de rares et courtes entrevues.

Le devoir enchanait l'un au gouvernail et l'autre  la couchette de
Maurice.

Cependant, comme une succession de temptes a son bon ct quelquefois,
l'_Egl_, emporte par les ailes des vents et les cimes des vagues,
avait franchi des distances normes; la premire ligne du tropique fut
coupe dans le dernier de ces lans de l'agile corvette.

Un soir, aprs le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran puis
par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les
toiles se clourent au firmament avec un clat et une prodigalit
inconnus dans les nuits brumeuses du Nord.

L't se rvla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses
nuits.

Il n'y eut pas de transition; nous, sdentaires habitants des villes,
nous sommes obligs d'attendre les beaux jours, un calendrier  la main.

Mais un vaisseau a l'heureux privilge, au milieu de l'hiver, de
dployer ses voiles et de courir  la conqute de l't.

En ce moment, les juges du 14 nivse 1801 traversaient le Pont-au-Change
pour aller juger les ples humains.

Le thermomtre de l'ingnieur Chevalier les glaait avec douze degrs
au-dessous de zro.

Tous les dports avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils
contemplaient, dans un religieux silence, cette nature rvle
spontanment, et qui les entourait de lumire, de parfums, de chaleur,
d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et sem des arabesques
de Dieu.

La mer, si orageuse la veille, ressemblait  une femme qui, aprs avoir
soumis  de formidables preuves son amant, le rcompense par des
trsors d'extases.

Toute la vie que la cration porte en elle semblait pleuvoir du haut des
mts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystrieux qui
s'exhale de toutes les lvres de l'Ocan.

Cette caresse immense qui treint l'homme, dans une nuit des tropiques,
acheva la rsurrection de notre jeune dport Maurice Dessains.

Il tait l, lui aussi, spectateur enivr de toutes ces augustes
merveilles.

Il se sentait vivre pour la premire fois; il aspirait avec des lvres
altres ce baume divin qui lui rendait la jeunesse avec ses joies
intrieures et ses beaux rves de long avenir.

Une voix humaine qui se serait leve en ce moment et t comme
l'insulte de l'esclave au triomphe de Dieu.

Le choeur invisible des voix de la nuit chantait les grandeurs de la
cration, et aucune bouche n'osait interrompre l'hymne des toiles et
de la mer.

Ainsi s'coulaient sur le pont du vaisseau ces premires heures de
ravissement.

Nul, parmi les convis, ne quitta la place de ce festin que Dieu servait
 quelques hommes, et tous s'endormirent sous les tentes des mts, en
attendant que le soleil, avec le premier baiser de ses rayons, vnt les
rveiller comme un officieux ami.

Maurice, en ouvrant les veux, vit  son ct le jeune passager qu'il
n'avait pu reconnatre la veille.

Et comme la familiarit s'tablit naturellement tout de suite entre deux
voyageurs sur mer, ils avaient chang quelques phrases et s'taient
bientt serr les mains, comme d'anciennes connaissances de Paris et de
la rue Mesnars.

--Pauvre femme!--dit Maurice, qu'elle doit souffrir! Je viens de faire
un rve bizarre...

--Comme tous les rves, dit Alcibiade.

--Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'tais assis, l-bas, sur la
corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des toiles, comme
ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'prouvais une joie
ineffable  sentir ma respiration libre et ma poitrine inonde de
fracheur: c'est la premire fois qu'un rve me donne cette volupt. La
vote du ciel tait sombre, comme si toutes les toiles fussent tombes
dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je
m'coutais vivre avec dlices, comme l'goste anachorte de l'Ocan.
Puis, aprs un intervalle dont l'horloge des rves ne mesure pas la
dure, j'ai prt l'oreille  une voix douce qui montait de la mer et
disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est leve
lentement jusqu' moi, comme si la mer l'et aide dans cette ascension.
J'ai reconnu le visage de Lucrce; son corps se perdait dans des nuages
d'toffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec
tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis
elle a tendu les bras, comme pour dsigner du doigt quelque chose. Un
cri aigu est sorti de ses lvres, et ce cri m'a rveill.

--Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce
matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle
Lucrce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rves, et qu'elle
prolonge la rue Richelieu jusqu' l'quateur... Voyons, parlez-moi avec
franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour srieux?

--Est-ce que tout amour n'est pas srieux, citoyen Alcibiade?

--Hlas! non, mon cher Maurice... Je crois que vous avez tudi
profondment _le Contrat social_, la thorie d'Anacharsis Clootz et la
Constitution de l'an VIII, mais que vous avez nglig l'tude de
l'amour... On aime une femme de plusieurs manires. Nous l'aimons pour
elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour
notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses
qualits, pour ses dfauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mmes
pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrtion, elle a un but
honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me prciser
la nuance d'affection qui vous entrane vers Lucrce, et vous fait
tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui crire  la rue
Mesnars?

--J'aime Lucrce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait
lonore, comme Chnier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a
pas deux manires d'aimer.

--C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens  vous
voir guri radicalement  la poitrine et au coeur, au physique et au
moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content
de vous, je vous promets une rcompense que le roi le plus puissant ne
pourrait vous accorder.

--Quelle rcompense?--demanda Maurice, en ouvrant dmesurment ses
grands yeux noirs.

--Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme... Avez-vous un
frre ou une soeur?

--Non, dit tristement Maurice.

--Eh bien! si je vous, disais, si je vous prouvais qu'ici,  bord de ce
navire, parmi cette colonie de passagers, vous avez un frre ou une
soeur que je puis mettre dans vos bras  l'instant mme, vous
croiriez-vous rcompens?

--Oh! ne me donnez pas ces illusions cruelles, citoyen Alcibiade; ne me
parlez pas de rcompenses impossibles; je serai sincre avec vous sans
condition.

--Lucrce est votre premier amour?

--Oui.

--Vous n'avez jamais aim d'autre femme?

--Jamais... Est-ce qu'on aime deux femmes dans sa vie, citoyen
Alcibiade?

--Mais oui, assez souvent mme.

--Quand on est veuf?

--Avant.

-- quel parti odieux ces hommes parjures appartiennent-ils?

--Au parti du genre humain.

--Alcibiade, vous calomniez!

--Quand on calomnie l'univers, on ne calomnie personne... Enfin,
dites-moi, je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion sur Lucrce
Dorio?

--C'est une femme digne de respect.

--Ah!

--Comment, ah!

--C'est juste, Maurice, j'ai eu le tort de faire cette exclamation. Un
homme doit respecter toutes les femmes, et surtout celles qui veulent
s'affranchir du respect. Ne faisons rougir personne de ses vices; cela
dcourage et empche le retour  la vertu.

--J'aime  croire, dit Maurice d'un ton sec,

--Qu'aucune de ces paroles obscures ne regarde Lucrce, et que vous ne
faites aucune allusion...

--Oh! je parle en gnral, dit Alcibiade d'un ton lger, le spectacle de
la mer rend mditatif et sentencieux. Je laisse tomber des aphorismes
dans l'eau.

--Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la
franchise, et surtout de la clart... Si j'tais sur le point d'pouser
Lucrce Dorio, et si je demandais un conseil  votre exprience et 
votre amiti, que me rpondriez-vous?

--Je vous rpondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas.

--Et pourquoi?

--Parce qu'on ne doit jamais conseiller  un ami de se marier. Dans le
mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempte, comme celle que
nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a
conseill; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour
s'viter d'tre tu; cela s'est vu trs-souvent.

--Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous ludez mes questions avec
un art diabolique... Voici la dernire que je vous fais: Vous
connaissiez Lucrce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le
rapport de la conduite, du caractre et des moeurs?

--Lucrce est une femme adorable, et voil son dfaut capital; c'est une
desse: voil son tort. Si vous l'pousiez, elle ne vous demanderait pas
un salon, elle exigerait un temple; il faudrait mettre un pidestal dans
sa corbeille de noces. Ce serait la coquetterie passe  l'tat
olympien. Aprs le mariage, on ne recevrait pas de visites, chez vous,
mais des adorations; les bouquets seraient des encensoirs; les
compliments, des hymnes; les saluts, des gnuflexions; les plafonds, des
coupoles. Son mari serait un grand-prtre qui n'aurait jamais le loisir
de regarder seulement en face la divinit, au milieu de la cohue
d'adorateurs qui obstrueraient l'autel. Voulez-vous essayer du mtier de
pontife conjugal; essayez, vous dirai-je, mais vous n'aurez pas assez de
vos yeux pour surveiller tant de lvites et tant de chrubins acharns
contre votre repos de mari.

Maurice appuya son coude sur le parapet du navire et sa tte sur sa
main, et parut absorb dans ses rflexions.

--Alcibiade, dit-il, aprs une longue pause, j'aime trop cette femme
pour examiner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans le portrait que vous
m'en faites. Je conviens cependant que tout ce que j'ai vu dans les
habitudes intimes de Lucrce donnerait quelque crdit  vos paroles, en
faisant la part de leur exagration... Au reste, que suis-je en ce
moment?... un malheureux! un dport! un vagabond!... Est-ce bien le
moment de songer  un avenir qui ne peut jamais tre  moi?

--Voil de la sagesse! dit Alcibiade... Voil les bonnes rflexions
qu'inspire le spectacle de la mer et de l'infini! La folie est un bagage
qu'on laisse sur la terre... Et maintenant, je vous ai promis une
rcompense, et je tiendrai ma parole... Maurice, la sant vous est
revenue, et si vous avez de la tendresse et de l'amour  dpenser, je
leur enseignerai une destination... Maurice, votre pre est vivant, et
vous le verrez!

En ce moment l'image de Lucrce s'vanouit devant Maurice, et ses yeux,
son visage, son geste exprimrent un ravissement qu'aucune parole ne
saurait rendre, aucun pinceau ne saurait saisir.

Il essaya de parler, mais il ne trouva rien d'assez digne pour exprimer
l'allgresse qui clatait dans son coeur.

--Maurice, ajouta Alcibiade; quand le moment sera venu, je vous rendrai
votre pre. Ceci est un secret entre nous. Ayez foi en ma parole. On ne
ment pas, quand une frle planche vous spare de l'abme de l'Ocan. Ce
que je vous dis est donc la vrit. Pas un mot de plus. Descendez 
votre cabine, et continuez-vous le repos salutaire de la dernire nuit.

Pendant cet entretien, un marin, assis au pied du grand mt, regardait,
avec des yeux humides, le jeune Maurice, et ne perdait pas un de ses
gestes et de ses mouvements.

C'tait un pre qui se _rjouissait de son fils_, comme la mre dont
parle le Livre Saint [6].

[Note 6: _Matrem filiorum ltantem_.]




Mer calme, coeur agit.


XII.


La rencontre de Maurice et de Louise sur le pont de la corvette tait
invitable, comme on le pense bien.

Il y eut d'abord, de part et d'autre, une stupfaction sans pareille,
comme si deux morts se retrouvaient vivants.

Les demandes et les rponses se croisrent entre leurs bouches avec une
vivacit qui n'attendait jamais les dernires syllabes.

Louise mit pourtant plus de lenteur  expliquer sa trop mystrieuse
prsence  bord de ce navire.

Il est vrai que la candeur de Maurice tait toujours prte 
s'accommoder d'un motif quelconque, ce qui enlevait aux explications de
Louise leurs plus scabreuses difficults.

Au reste, Alcibiade, qui avait prvu cette rencontre, avait aussi dict
 Louise un rle qui sauvait la dlicatesse de la jeune femme, sans trop
s'loigner de la vrit.

Louise dit  Maurice que, dgote de la vie depuis ses derniers
malheurs, elle avait accept les secours d'un parent, et qu'elle allait
dans quelque colonie anglaise, o elle esprait vivre du travail de ses
mains.

Cette rencontre portait avec elle son pril.

Maurice avait vou depuis longtemps  Louise une affection fraternelle,
et, sans doute, il se refusait  l'ide d'lever ce doux sentiment  la
hauteur de l'amour.

D'ailleurs, Louise tait dans cette phase du veuvage o l'austre robe
de deuil semble exclure toute profane affection.

Maurice se sentait donc  l'aise  ct d'une femme qu'il regardait plus
que jamais comme sa soeur.

La rencontre se rduisait au bnfice d'une liaison intime, mais chaste,
commence dans une mansarde et continue sur le pont d'un navire.

C'tait un incident providentiel qui allait adoucir les ennuis d'une
longue traverse,  la plus grande satisfaction de tous deux.

Cette rflexion fut faite simultanment par Louise et Maurice, tant elle
tait naturelle, et leur premier entretien ne roula que sur ce sujet.

Voyager ensemble, se voir tous les jours, assister au coucher du soleil,
au lever des toiles, au spectacle de l'Ocan, aux manoeuvres du
vaisseau, associer enfin leur amiti mutuelle dans toutes les peines et
toutes les joies que cette vie maritime leur promettait  tous deux.

Quel charme dans ce rve qui, chaque jour, devait s'panouir en
consolante ralit!

Sidore Brmond et Alcibiade assistrent de loin  cette premire
entrevue de Maurice et de Louise, et ils s'en rjouirent, en songeant
qu'il y avait l une diversion heureuse dont le rsultat, quel qu'il
ft, devait amener la gurison morale de notre jeune dport.

Aussi le pre et l'ami se promirent-ils bien de favoriser par leur
absence, et de toute autre manire, tous les dveloppements de cette
chaste union, de cette fraternelle amiti.

Il est vrai que le marin et Alcibiade, beaucoup moins candides que
Maurice, hasardrent sur le dnouement une opinion qu'auraient partage
beaucoup d'hommes expriments.

L'_gl_ passait la ligne et voguait avec une lenteur qui ressemblait 
l'immobilit.

Toutes les voiles avaient beau se cotiser pour recueillir un souffle, le
souffle tait mort.

Les longues flammes pendaient le long des mts comme des peaux de
serpents exposes au soleil par un naturaliste.

Le pavillon tombait lourdement de la poupe et tranait sa frange dans
l'eau.

La mer ressemblait  une plaine de saphir toute coupe de lames d'or.

C'tait comme un dsert sans bornes sur lequel on s'attendait toujours
 voir passer les tincelantes caravanes des ambassadeurs du soleil.

Une rose de lumire flottait dans l'air et couronnait d'une aurole la
cime des mts, en distillant sur les toiles ses teintes splendides.

Cependant une fracheur suave montait de la mer au pont du vaisseau,
comme l'ventail agit devant la face d'un mir.

Les matelots, dispenss du travail par la lthargie de l'Ocan,
dormaient sous les tentes avec une volupt qui se laissait lire sur
leurs visages, et leurs lvres ouvertes aspiraient au vol cette haleine
exquise qui sortait, par intervalles, des profondeurs de la mer, entre
deux horizons embrass.

Louise avait adopt une place  l'cart, sur le pont, o elle
s'occupait, par contenance, d'un travail  l'aiguille qui lui permettait
de se livrer  toutes les distractions.

Sa toilette de bord brillait par une ngligence adorable; cependant, par
une coquetterie si naturelle qu'elle tait innocente, aucun des charmes
de la jeune femme n'tait perdu pour le plaisir des yeux.

La robe de serge noire s'chancrait trs-bas, au dessous de la racine du
col; les manches absentes laissaient  dcouvert deux bras charmants,
dont l'blouissante nudit trouvait son excuse dans les ardeurs
intolrables du tropique; il tait facile de voir que, toujours  cause
du climat quinoxial, la jeune femme avait rduit son ajustement  sa
plus indispensable simplicit; la robe accusait la beaut du corps, sans
aucune fraude clandestine, ainsi que cela se voit, ou plutt ne se voit
point, dans les pays septentrionaux, o la rigueur du climat accumule
les toffes intrieures avec une menteuse profusion.

Au centre de ce foyer d'atmosphre lumineuse et flottante, aucun rayon
n'tait plus blouissant que le visage de Louise, et l'azur du ciel de
l'quateur n'tait pas aussi doux au regard que la nuance de ses yeux.

Partout cette merveille de beaut gracieuse aurait command l'adoration;
mais, sur le pont d'un navire, dans ces zones, berceau de l'amour; et
sous l'obsession de ce dmon du midi qui brle le corps et l'me, la
beaut de Louise tait un cueil plus terrible que le roc  fleur d'eau,
relev par Davis sur ces mmes parages de l'quateur.

Maurice luttait avec insouciance devant ce pril, et  chaque instant,
il s'apercevait que l'amiti courait risque de changer de nom, et que le
doux mot de soeur qu'il adressait d'abord  Louise, se refusait  sortir
de ses lvres, comme un mensonge.

Un soir, au moment o le soleil couchant dchanait une frache brise
sur les voiles plombes du navire, Maurice dit  la jeune femme:

--Il me semble que le vent se lve, j'ai vu remuer les boucles de vos
cheveux, et votre tte est immobile sur votre travail.

--Tant mieux! dit la jeune femme, en jetant un regard rapide par dessus
le bord, et le ramenant  son aiguille. Il serait temps de marcher un
peu. J'ai une crainte qui va vous faire sourire, citoyen Maurice.

--Quelle crainte?

--coutez. Puisque notre vaisseau ne marche pas, il me semble qu'il
pourrait se faire qu'il ne marcht plus. Le vent arrive de la terre,
dit-on, et la terre est si loin, qu'il n'a pas la force d'arriver
jusqu' nous.

--Eh bien! dit Maurice, quel grand malheur voyez-vous  cela!

--Belle demande! Si le vaisseau ne marchait plus, faute de vent, nous
serions obligs de passer toute notre vie en pleine mer.

--Je ne demande pas, mieux,--dit Maurice en souriant,--jamais je n'ai
connu un monde meilleur que celui qui m'entoure. Ce vaisseau est le seul
endroit habitable que je connaisse. Mes jours heureux ont commenc ici,
entre les deux tropiques. En dbarquant que trouverai-je?  coup sr ce
que j'ai quitt  mon dpart, c'est--dire des hommes, des passions, des
haines, des vengeances, enfin cette chose inhumaine qu'on appelle
l'humanit. Ici je ne dsire, je ne redoute rien. Je suis content de la
veille, et si je ne la regrette pas aujourd'hui, c'est que je suis sr
qu'elle recommencera demain. J'aimerai cette petite brise, tant qu'elle
jouera, comme un doigt invisible dans la soie d'or de vos cheveux; mais
je ne l'aimerai plus si elle monte aux voiles de ce vaisseau.

--Parlez-vous srieusement, citoyen Maurice! Vous consentiriez  rester
ici, comme dans une le plante de trois mts, sans voir autre chose que
les oiseaux de passage, qui se perchent sur les vergues et disparaissent
quand ils se sont reposs?

--Oh! certes, oui, j'y consentirais de grand coeur. Je suis prt  signer
un bail perptuel. J'ai pris  bord de si douces habitudes, que mon coeur
se dchirera quand il faudra les quitter.

--Quelles habitudes?--demanda Louise avec une navet qui commenait 
se faire fausse.

--Mais il me semble que vous les connaissez,--dit Maurice avec une voix
qui commenait  se faire mue;--je passe toutes mes journes auprs de
vous, et je n'ai mme jamais donn un regard  ces oiseaux de passage
dont vous venez de me parler.

--Citoyen Maurice,--dit Louise en souriant,--regardez l-haut... le vent
monte aux voiles. Les flammes remuent. Il y de petites rides sur la mer.
Votre dsir ne sera pas exauc. Je sens que nous marchons. Voyez comme
l'eau change de couleur... Regardez donc, citoyen Maurice, le soleil qui
nous fait ses adieux... Vous n'aimez donc pas voir le coucher du soleil
aujourd'hui?

--Non.

--Quel non sec!... et pourquoi, citoyen Maurice?

--Parce que la nuit va tomber, et qu'un ordre du capitaine veut que les
passagres descendent  l'entrepont quand la nuit est venue... Si, au
moins, il y avait ici, comme partout, un long crpuscule; mais la nuit
tombe lourdement sur la ligne de l'quateur avec le dernier rayon du
jour.

--Y a-t-il une raison pour cela?--demanda Louise en feignant de n'avoir
pas saisi le ct mystrieux de la colre de Maurice contre la nuit.

--La science trouve toujours des raisons pour expliquer les phnomnes,
et quand la science a vu qu'il n'y avait pas de crpuscule sous
l'quateur, elle a prouv qu'il ne devait peint y en avoir.

--Voil la nuit! dit Louise en se levant avec vivacit.

--Vous descendez, Louise?

--Il le faut bien... toutes les passagres ont dj disparu... Adieu,
citoyen Maurice,  demain.

--Adieu, Louise... maintenant je vais regarder les toiles, puisque je
n'ai plus rien  regarder sur le pont.

Maurice ne resta pas longtemps dans l'attitude de contemplation qu'il
avait prise aprs le dpart de la jeune femme; une main tomba sur son
paule; il se retourna et vit Alcibiade, habill de blanc de la tte aux
pieds, comme un planteur.

--J'ai travaill tout le jour dans ma cabine--dit Alcibiade avec un
srieux forc--et je viens respirer aux toiles un instant avec vous.

--C'est vrai!--dit Maurice avec embarras--je ne vous ai pas rencontr
une seule fois, il me semble, sur le pont. De quoi vous occupez-vous?

--Oh! d'une bagatelle... d'un mmoire que je veux envoyer  l'Acadmie
des sciences.

--Un mmoire sur quoi?

--Sur le phnomne de l'eau de l'Ocan, dans les rgions de l'quateur.

--Vous avez remarqu un phnomne? demanda navement Maurice.

--Oui, et depuis trois jours ce phnomne m'absorbe. J'ai dcouvert que
l'eau sur laquelle nous marchons ou pour mieux dire sur laquelle nous ne
marchons pas, est une eau presque douce, et qu'elle n'a ni bitume ni
sel. J'en ai caus avec le capitaine, qui ne sort jamais de sa chambre,
lui, et le capitaine m'a dit que demain nous nous enfermerions dans le
laboratoire de chimie, et que nous soumettrions  une analyse minutieuse
dix pintes d'eau de mer. Voulez-vous assister  cette exprience,
Maurice? cela vous amusera sans doute; que diable! il faut bien faire
quelque chose pour charmer l'ennui de ce calme plat.

--Mais,--dit Maurice, toujours plus embarrass,--je suis trs-ignorant
de ces choses-l... Je ne vous serai pas d'une grande utilit... Ennui
pour ennui, j'aime mieux m'ennuyer sur le pont que dans un laboratoire.

--Au fait, vous avez raison, Maurice. Moi, j'ai commenc, il faut que
j'aille jusqu'au bout. J'aurai termin mon mmoire aprs-demain, et
ensuite... ensuite--ajouta-t-il d'un air panoui et en se frottant les
mains,--je me livrerai  un amusement pour me rcompenser de mon
travail.

--Ceci est plus acceptable, dit Maurice.

--Ah! justement, poursuivit Alcibiade, c'est la seule chose o je refuse
un associ.

--Laissez-moi rflchir, citoyen Alcibiade.

--pargnez-vous la peine de rflchir sous l'quateur, il fait trop
chaud. Je vais vous dire la chose... Maurice, laissez-moi vous dire deux
mots, bien bas  l'oreille... J'ai dcouvert au fond de mon coeur, le
premier germe d'une passion.

--Dans quel genre?

--Genre fminin! belle demande! connat-on une autre passion,  mon ge,
et sur le domaine de Vnus Aphrodite, pour parler encore un peu la
langue du Directoire dfunt...

--Vous avez un amour  bord?--dit Maurice, avec une motion qu'il ne
s'expliquait pas bien.

--Oui.

Maurice trembla et s'affermit sur ses pieds, comme si le tangage et le
roulis l'eussent pris  l'improviste, aprs le calme plat.

--Ah! vous aimez une femme du bord!--dit-il en riant faux.

--Que voulez-vous,--poursuivit Alcibiade, en se dandinant comme un
marquis de comdie,--il faut bien que j'en finisse avec l'ennuyeuse vie
de garon! La rvolution m'a forc d'tre une antithse vivante,
j'accepte mon destin. Je suis n gentilhomme et la Rpublique m'a fait
roturier; je suis n riche et la banqueroute m'a ruin; je suis n
Parisien et la fantaisie va me faire Malgache; je suis n clibataire,
il faut que l'amour me fasse mari.

--Vous vous mariez! dit Maurice toujours plus agit.

-- l'arrondissement de Madagascar, c'est dcid. Ce sera un antithse
de plus. Je ne suis pas veuf, et j'pouse une veuve.

--Une veuve!--rpta Maurice comme un cho spulcral;--il y a donc des
veuves ici?

--Il y a des veuves partout. Ce n'est pas une veuve du Malabar que je
veux pouser! mais une blanche blonde, une Europenne charmante comme la
douceur, belle comme la grce, divine comme la volupt. Je vous dirai
son nom demain. Adieu; je vais travailler  mon mmoire sur la nature
des eaux de l'Ocan quinoxial.

Maurice, foudroy de stupeur, s'incrusta sur la poupe du vaisseau, o il
resta immobile comme la poulaine voisine qui figurait l'_gl_.

FIN DU PREMIER VOLUME.

       *       *       *       *       *

Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.







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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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DAMAGE.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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